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Title: Cours Familier de Littérature (Volume 22) - Un entretien par mois
Author: Lamartine, Alphonse de, 1790-1869
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 22) - Un entretien par mois" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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                      COURS FAMILIER
                            DE
                        LITTÉRATURE


                   UN ENTRETIEN PAR MOIS

                           PAR
                    M. A. DE LAMARTINE



                    TOME VINGT-DEUXIÈME.



                          PARIS
                ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
               RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                          1866


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                      COURS FAMILIER
                            DE
                        LITTÉRATURE


                      REVUE MENSUELLE.

                            XXII


Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.



CXXVIIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison précédente.)


CXLIII

Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi évanouie de
douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont,
devant la niche grillée de la Madone. Quand je revins à moi, je me
trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le bord du
pont; mais une jolie contadine, en habit de fête, penchait son
gracieux visage sur le mien, me donnait de l'air au front avec son
éventail de papier vert tout pailleté d'or, et me faisait respirer, à
défaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle
tenait à la main comme une fiancée de la campagne; elle était
tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans,
monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'était un miracle, que
la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour
m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le
Saint-Sacrement, quand le prêtre l'élève à la messe et le fait adorer
aux chrétiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, à la lueur
du soleil du matin, qui reluit sur le calice.


CXLIV

Mais je vis bien vite que je m'étais trompée, quand un beau jeune
paysan de Saltochio, son fiancé ou son frère, détacha de son épaule
une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne
d'argent, déboucha la gourde, et, l'appliquant à mes lèvres, en fit
couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le
coeur et me rendre la parole.

J'ouvris alors tout à fait les yeux, et qu'est-ce que je vis,
monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique
chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de
Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert
contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parsemée de
petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des
blés, avec de belles tiges d'épis barbus jaunes comme l'or, et des
grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la
veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades
du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs;
sur le plancher du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il
y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des
coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois,
d'abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les soeurs
des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes
mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la
tête en souriant aux petits garçons et aux petites filles; tout ce
monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté vers moi pour
voir si l'éventail de la belle fiancée et les gouttes de _rosolio_ de
son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux
joues.

Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues
qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char: un
petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main,
se tenait debout, arrêté devant les gros boeufs; il leur chassait les
mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes
luisantes, leur joug poli, de bois d'érable, étaient enlacés de
sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles
balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de
cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche,
d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait
arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements
profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient joué
d'elles-mêmes un air de fête.


CXLV

Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la
lumière.

Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du
pont, à l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau
dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je
leur parlasse moi-même la première; mais je n'osais pas seulement
lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment
que je me sentais dans le coeur.

--C'est la faim, disait le fiancé, et il m'offrait un morceau de
gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer
à la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je détournais la
tête en repoussant sa politesse.

--C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant une gorgée
d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet.

--C'est le soleil, disait la belle _sposa_, en continuant à remuer
plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur
mes cheveux baignés de sueur.

Hélas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni
la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur
aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une
ortie dans une guirlande de roses?

--N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussière du jour qui t'ont
surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et
qu'à présent que l'ombre du mur et le vent de l'éventail t'ont
rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches
couleurs qui te refleurissent sur la joue.

--Oui, _sposa_, répondis-je d'une voix timide; c'était la chaleur, et
le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d'airs à
midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.

--Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air
de contentement vers son fiancé et vers ses vieux et jeunes parents
qui regardaient tout émus du haut du char.

--L'enfant est fatigué, dit tout le monde; il faut lui faire place à
l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et
les boeufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque que
son poids les fatigue; puisqu'il va à Lucques et que nous y allons
aussi, que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du
rempart?

--Monte, mon enfant, dit la fiancée, c'est une bénédiction du bon Dieu
que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour
de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.

--Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans ses bras forts
et en me tendant à son père, qui m'attira du haut du timon et qui me
fit passer par-dessus les ridelles.

--Monte, jeune _pifferaro_, dirent-ils tous en me faisant place, il ne
nous manquait qu'un ménétrier, dont nous n'avons point au village,
pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant
en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la
foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la
nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la mariée, si tu
sais aussi des airs de _tarentelle_, comme tu sais si bien des airs
d'église.

Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des boeufs,
pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de douleur et
d'amour, toute seule devant la niche du pont.


CXLVI

À ces mots, tous me firent place, en tête du char, près du timon, et
jetèrent sur mes genoux, les uns du gâteau de maïs parsemé d'anis et
des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis
semblant de manger par reconnaissance et par égard, mais les morceaux
s'arrêtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me
rafraîchissant les lèvres, ne me réjouissait pas le coeur; cependant,
je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne pas
contrister la noce.


CXLVII

Pendant que le char avançait au pas lent des grands boeufs des
Maremmes et que les deux fiancés, assis l'un près de l'autre, sous le
dais de toile, causaient à voix basse, les mains dans les mains, le
petit bouvier assis tout près de moi, sur la cheville ouvrière du
timon, derrière ses boeufs, regardait avec un naïf ébahissement ma
zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune à
faire jouer des airs si mélodieux à ce morceau de bois attaché à cette
peau de bête.

Je me gardai bien de lui dire que c'était un jeune cousin nommé
Hyeronimo, là tout près dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas
mentir, mais je lui laissai entendre que j'étais un de ces _pifferari_
du pays des Abruzzes, où les enfants viennent au monde tout instruits
et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout
façonnés à chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne
leur a jamais enseignées par alphabet ou par solfége.

Il s'émerveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts ou
fermés au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir à l'oreille,
disaient tant de choses au coeur, et il oubliait presque d'en toucher
ses boeufs, qui marchaient d'eux-mêmes. Puis il mettait une gloriole
d'enfant à me raconter à son tour ceci et cela sur cette belle noce
qu'il conduisait à la ville, et sur les personnages qui remplissaient
derrière nous le chariot couvert de toile et de feuilles.


CXLVIII

--Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur
le bord du chemin, c'est la fille du riche métayer _Placidio_ de _Buon
Visi_, qui a une étable pleine de dix boeufs comme ceux-ci, de grands
champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de
pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de
nombreux mûriers à tête ronde, dont les filles cueillent les feuilles
dans des _canestres_ (sorte de paniers pour contenir l'été la
nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la
métairie: moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des
garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites
filles sont mes soeurs, ces deux femmes endormies sur le derrière du
char sont les deux grand'mères, qui ont vu bien des noces, et bien des
baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs
propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et
ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de
la _morra_ sur le matelas, sont les parents et les parentes du village
de _Buon Visi_: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de
nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortége ou pour se
réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la
noce à Lucques chez le _bargello_ (le geôlier, officier de police dans
les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiancée,
la _sposa_ de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique
du _bargello_ de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues
années, à ce que dit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce
mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de la
fiancée, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que
les deux mariés s'aiment, dit-elle, depuis le jour où la fille du
_bargello_, petite alors, était venue pour la première fois chez sa
marraine assister, avec nous autres, à la vendange des vignes et
fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux
pieds, tout rougis de l'écume du vin.

--Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la
table du _bargello_! ajouta-t-il; c'est drôle pourtant qu'on se marie,
qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un
_bargello_, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car
la maison du _bargello_, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance
de la prison du duché, à Lucques, et de l'une à l'autre on va par un
souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où
l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les
prisonniers à leur grille, comme mes boeufs à leur mangeoire quand je
les ferme à l'étable.


CXLIX

Ces récits du jeune bouvier, qui m'avaient laissée d'abord distraite
et froide, me firent tout à coup tressaillir, rougir et pâlir quand il
était venu à parler de geôle, de geôlier, de cachots et de
prisonniers; car l'idée me vint tout à coup que la maison où allait se
réjouir cette noce de village était peut-être précisément celle où
l'on aurait jeté sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la
Providence me fournirait peut-être par cet évanouissement de douleur
sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir
de ses nouvelles, et, qui sait, peut-être de parvenir jusqu'à lui.

--Dieu! me dis-je tout bas en moi-même, la Madone du pont de _Cerchio_
m'aurait-elle exaucée pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en
aperçût, ma zampogne sur mon coeur, car c'est elle qui avait si bien
joué l'air dont la vierge était tout à l'heure attendrie.


CL

Je ne fis semblant de rien et je continuai à interroger, sans
affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou
quelque espérance de ce qui s'échappait de ses lèvres.

Pendant ce temps les grands boeufs marchaient toujours, et les murs
gris des remparts de Lucques, couronnés d'une noire rangée de gros
tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route,
au fond de l'horizon.

--Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il
aidait son père dans les travaux de la campagne?

--Oh! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui
pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père;
mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la
prison, dans la maison du _bargello_; notre aïeule l'avait ainsi
voulu, pour que sa filleule, la fille du _bargello_, et son
petit-fils, mon frère, eussent l'occasion de se voir tous les jours et
de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit,
voyez-vous, et les grand'mères, qui n'ont plus rien à faire dans la
maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres. L'oeil des
maisons, c'est la vieillesse, à ce qu'on dit; les jeunes n'en sont que
les pieds et les mains.


CLI

--Mais, après la noce, ton frère et ta belle-soeur vont-ils toujours
rester dans cette prison chez le père et la mère de la _sposa_?

--Oh! non, répondit l'enfant; ils vont revenir à la maison, et notre
père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon
frère, à présent marié, le bétail et la culture; il se réserve
seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de
revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mêmes, pourvu que les
jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par
jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, et qu'on leur change
souvent la nappe verte sur la table, comme à des ouvriers délicats qui
préfèrent la propreté à la nourriture.

--Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte-clefs de la prison,
auprès des prisonniers, chez le _bargello_?

--Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce
fût moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien
des petits bénéfices honnêtement, et qu'on est à même d'y rendre bien
des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres
prisonniers.


CLII

Un éclair me traversa la pensée, et mon coeur battit sous ma veste
comme un oiseau qui veut s'envoler. Miséricorde! me dis-je en
moi-même, si la femme du _bargello_ et son mari, qui sont là, derrière
moi, dans le char, et qui n'ont peut-être pas encore trouvé de garçon
pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à
m'accepter pour porte-clefs à la place de leur gendre? J'aimerais
mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de
marbre et d'or.

Mais c'était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du
démon; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa
mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en leur
témoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne
et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils
aimeraient le mieux à entendre.


CLIII

On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux
portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce
des paysans est riche et la famille respectée, qu'un musicien, soit
fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de
basque, se tienne debout sur le devant du char à boeufs et qu'il joue
des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l'honneur
des mariés et des assistants.

--Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du
_bargello_, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un
joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour
cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant
dans toute la grande ville de Lucques, excepté dans la musique de
monseigneur le duc.

--Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d'un
signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la
zampogne, et qu'on se souvienne à Lucques de l'entrée de noce de la
fille du _bargello_ et de Placidio!


CLIV

J'obéis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout
tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d'été dans
les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs qui vont en
Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et
les _Te Deum_ à San Stefano, les barcarolles de Venise ou les
tarentelles de l'île d'Ischia au clair de la lune, que j'avais si
souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avec
Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à
faire arrêter les passants; mais je n'en avais guère besoin.

La famille du _bargello_ était très-aimée dans le peuple des boutiques
et des places de Lucques, parce que, malgré ses fonctions, le
_bargello_, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu'il
avait dans ses fonctions même de police mille occasions d'être
agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une
fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays?
Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison;
n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-même plus tard, dans
les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la
rendre à son gré lourde ou légère. Le _bargello_ et sa femme avaient
un vilain métier, mais c'étaient de bonnes gens.


CLV

La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville; on sortait
de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête;
les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui
jetaient des oeillets rouges sur les pas des boeufs, sur le ménétrier
et sur le char; nous en étions tout couverts; on battait des mains et
on criait: Bravo! _pifferaro_.

À chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées,
sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'après
l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais joué si juste et si fort de
ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens,
monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont
inspirés; j'étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi! Chacun me
tendait une fiasque de vin ou un verre de _rosolio_; on m'attachait
une giroflée à ma zampogne ou un ruban à ma veste pour me témoigner le
contentement.

Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du _bargello_,
tout à côté de l'énorme porte de la prison, et que les boeufs
s'arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette: on ne voyait
plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.


CLXVI

On me fit entrer avec toutes sortes de bienséances, comme si j'avais
été de la famille et de la noce. La femme du _bargello_, son mari, la
fiancée et le _sposo_ me dirent poliment de rester, de boire et de
manger à leur table, à côté du petit bouvier leur frère, et de jouer,
après le dîner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient
en mémoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur.
Ce n'était pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fête,
mon coeur battait la mort et l'enterrement. Hélas! n'est-ce pas le
métier des artistes? Leur art chante et leur coeur saigne. Voyez-moi,
monsieur; n'en étais-je pas un exemple?


CLVII

Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moitié à table, moitié
en danse; les mariés semblaient s'impatienter cependant de la table et
de la musique pour regagner le village où ils allaient maintenant
résider avec les nouveaux parents; la femme du _bargello_ cherchait
vainement à prolonger la veillée, pour retenir un peu plus de temps sa
fille; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison
bientôt vide.

Le petit bouvier rattela ses boeufs au timon fleuri; on s'embrassa sur
les marches de la prison, et le cortége s'en alla sans moi, plus
triste qu'il n'était venu, par les sombres rues de Lucques.


CLVIII

--Et toi, mon garçon, me dirent le bargello et sa femme, où vas-tu
coucher dans cette grande ville, par la pluie et le temps qu'il fait?
(Car il était survenu un gros orage d'automne pendant la soirée des
noces.)

--Je ne sais pas, répondis-je, sans souci apparent, mais en réalité
bien inquiète de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais
pas, et je n'en suis guère en peine; il y a bien des arcades vides
devant les maisons et des porches couverts devant les églises de
Lucques, une dalle pour s'étendre; un manteau de bête pour se couvrir
et une zampogne pour oreiller, n'est-ce pas le lit et les meubles des
pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir logé et
nourri tout un jour si honnêtement, comme vous avez fait; le bon Dieu
prendra bien soin de la nuit.

Je disais cela des lèvres, mais mon idée était bien autre chose; je
priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pensée au
_bargello_ et à sa femme.


CLIX

Ils se parlaient à demi-voix tous deux, pendant que je démontais ma
zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chèvre lentement,
comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indécis de deux personnes qui
se demandent: Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? La femme semblait
dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-être bien que
ton idée sera la bonne.

--Eh bien! non, me dit tout à coup la femme attendrie, pendant que le
mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tête, eh bien! non, il
ne sera pas dit que nous aurons laissé coucher dehors, un jour de fête
pour la maison, un pauvre musicien qui a réjoui toute la journée ces
murailles! À quoi bon aller chercher un gîte sous le porche des
églises avec les vagabonds et les mendiants couverts de vermine,
peut-être, pendant que nous avons là-haut, en montrant du geste à son
mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du porte-clefs
qui s'en va à Saltochio avec notre fille?

--C'est vrai, dit le _bargello_. Monte, mon garçon, par ces marches
tant que l'escalier te portera, tu trouveras à droite, tout à fait en
haut, une petite chambre, avec une lucarne grillée, par où la lune
entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et
tu dormiras à l'abri et en paix jusqu'à demain; avant de t'en aller
reprendre ton métier de musicien par les routes et par les rues, tu
viendras déjeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-être
quelque chose à te dire.

--Oui, n'y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons
quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me
plaît, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme ça s'en allât
rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute
d'une main propre pour la ramasser encore pure.

--Bien dit, ma femme, ajouta le _bargello_; il y en a beaucoup eu
dans cette geôle qui n'y seraient jamais entrés s'ils avaient trouvé
une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans Lucques.


CLX

La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de
fentes dans l'épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.

C'était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de
Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux _Castruccio
Castracani_, faisaient élever autrefois, à ce que m'a dit la femme du
_bargello_, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour
voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins
s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs
solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à l'endroit
où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids
inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une
petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y
passer; elle était fermée par un verrou gros comme le bras d'un homme
fort et garni de têtes de clous, taillés en diamants, qui étaient
aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit
creux qui résonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la
tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps, à murer,
dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d'État qu'on avait
voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre au milieu des
airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le
bruit de ses hurlements.

Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les
mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du _bargello_ avait fait
partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison éteinte des
seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'État,
et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle
séparait la maison du _bargello_ de la petite cour profonde et étroite
de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient
leur jour.


CLXI

Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante,
dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large
meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit
de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui
battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la
lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.

C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette
chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux
comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine
d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste
et son trousseau de clefs, en se couchant.

Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint
de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre
clous sur la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un protecteur
inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras, toi, moi
qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre de ton
couvent!

Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit,
recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée,
couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant
de ma solitude et de ma misère.

J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible,
monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même
des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des
sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et
tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres
bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire
mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par
eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs
bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des
juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs
carabines avec des balles de fer dans un cimetière ou une fosse, toute
creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort; puis deux
vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien
blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes
sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge
d'angoisses.

Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père
et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à
pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et
les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis,
monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais
entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la
meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me
dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un
mauvais rêve.

Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,
qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la
tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un
grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui
se dérouleraient sur des dalles de pierre, un frôlement de chaînes
contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gémissements
sourds et les _ohimé_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur
leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient
trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs pensées et dans
leurs larmes!


CLXIII

Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en
bas, à travers les triples noeuds des grilles entrelacées en guise de
serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais
j'entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux
anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain
d'arracher du mur.

Une pensée me monta aussitôt au front: Si c'était lui! Si c'était le
pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la
prison de Lucques avant de savoir s'il était coupable ou s'il était
seulement courageux pour son père, pour sa tante et pour moi!

Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais été
bouleversée depuis le coup de feu! J'en glissai inanimée tout de mon
long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles
sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour écouter
encore; mais l'attention même avec laquelle je cherchais à écouter
m'ôtait l'ouïe, à force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus
qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la
pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se
lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de
nos montagnes.


CLXIV

Seigneur! me disais-je, si c'était lui, pourtant, et si le hasard, ou
le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès
le second jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour mourir du
moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...

Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment
connaître si c'est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la loge de
bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre
à l'oreille des autres prisonniers ou du _bargello_, que je suis là,
tout près de lui, cherchant les moyens de l'assister?

Ma voix n'irait pas jusqu'à ces profondeurs; la sienne ne monterait
pas jusqu'à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler,
tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le
_bargello_ et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me
connaissent pas, ne manqueraient pas d'éventer qui je suis et de me
jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se
rejoindre à son amant ou à son complice.

Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n'entrait plus
du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement
s'y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements
d'enfants qu'on réveille.

Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien! je leur portais
envie; oui, j'aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir déployer
mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce silence!


CLXV

Tout en marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se
fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait
glissé du lit sur le plancher, au moment où je m'étais levée en
sursaut pour aller écouter à la lucarne.

La zampogne n'était pas encore tout à fait désenflée du vent de la
noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste,
mais clair et perçant, semblable au reproche d'un chien qu'on écrase,
en marchant par mégarde sur sa patte endormie.

Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitôt une idée qui ne
me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.

Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui
avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je
l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et
sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux
qui t'ont faite? Tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa
malheureuse fille.

On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme
d'elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se
trouva, sans que j'y eusse seulement pensé, sous mes doigts.

Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: Là où ma voix ne
parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans trahir
qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son
délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo,
s'il est là et s'il reconnaît l'air que lui et moi nous avons inventé
et joué seuls: «C'est Fior d'Aliza! ce ne peut être un autre! On
veille donc sur toi là-haut, là-haut dans la tour ou dans quelque
étoile du firmament.»


CLXVI

Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par
quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à
ceux qui ne dormaient pas: «Faites attention, voilà un _pifferaro_ qui
va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la
chapelle de la prison.»

Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni
de litanie, ni de sérénade que d'autres musiciens ambulants pouvaient
savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui
et de moi à Hyeronimo.

Je cherchai à me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous
avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos
soirées d'été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le
roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantôt les
gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans
le bassin du rocher, tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se
tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine,
aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père; tantôt le bruit
des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent
tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur,
moitié joie, pour aller s'abattre sur le nid où ils s'aiment et où ils
se taisent pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.

L'air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l'un
triste, l'autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du
tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à
l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à
la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de
contentement dans le vague de l'air.


CLXVII

Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là
l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'était ainsi que nous
avions baptisé cette musique).

Vous l'appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et ma tante! quand vous
nous disiez à l'un ou à l'autre: «Jouez aux chèvres l'air que vous
avez trouvé à vous deux!» Les chevreaux en bondissaient de plaisir
dans les bruyères; ils s'arrêtaient de brouter, les pieds de devant
contre les rochers et la tête tournée vers nous pour écouter (les
pauvres bêtes!).

Je jouai donc l'air à nous deux, avec autant de mémoire que si nous
venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement
que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur
les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais
par la lucarne, pour qu'il descendît bien bas dans la noire profondeur
de la cour et qu'il n'en tombât pas une note sans être recueillie par
une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans
ce silence des loges de la prison.

De temps en temps je m'arrêtais, l'espace d'un soupir seulement, pour
écouter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient
de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre
bruit que celui de l'écho des notes ne trahissait une respiration
d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la
nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise,
jusqu'au bout; quand j'en fus arrivée à cette espèce de refrain en
soupirs entrecoupés, gais et tristes, par quoi l'air finissait en
laissant l'âme indécise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis
encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs
de la zampogne, bien séparés par un long intervalle sous mes doigts,
comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur
blanche détachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se
penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle
tombera la première sur la tête de son amoureux.


CLXVIII

--Quel poëte vous auriez fait! ne puis-je m'empêcher de m'écrier, en
entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante
image pour exprimer son inexprimable anxiété d'amante et de
musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes
tombaient sur la pierre ou dans le coeur de son amant.

--Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois
dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait
donner, par les _pifferari_, une sérénade à sa fiancée.

--Eh bien! repris-je, quand l'air fut joué, qu'entendîtes-vous, pauvre
abandonnée, au pied de la tour?

--Hélas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura
autant que mille et mille battements du coeur. Et cependant, pendant
ce moment qui me parut si long à l'esprit, je n'eus pas le temps de
reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce
n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on
attend, c'est le coeur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est déjà
l'éternité!


CLXIX

--Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire!
me dis-je tout bas cette fois en moi-même, pour ne pas interrompre
l'intéressante histoire.

Fior d'Aliza ne s'aperçut même pas de ma réflexion: elle était toute à
son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré
un siècle.

--Anéantie par ce silence qui répondait seul à l'air que la zampogne
venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots
ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s'il était là, que Fior d'Aliza y
était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à
terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la
lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en
sentir seulement le froid.

Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu'un
lourd bruit de chaînes qu'on remue monte d'en bas jusqu'à la lucarne,
et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux vivants
du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces
trois mots séparés par de longs intervalles: _Fior d'Aliza, sei tu?
Est-ce toi, Fior d'Aliza?_

Anges du ciel! c'était lui; la zampogne avait fait ce miracle de me
découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l'instrument de
musique à terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de
Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus pressé,
plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fièvre et qui
communiquaient aux sons le délire de mon contentement d'avoir
découvert mon cousin.


CLXX

Quand j'eus fini, je prêtai l'oreille une seconde fois; mais le jour
commençait à glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des
bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient
intimidaient sans doute le prisonnier: il fit résonner seulement, du
fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes froissées à
dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne
pouvant me le dire: «Je suis Hyeronimo, je suis là et j'y suis dans
les fers.» La zampogne avait servi d'intelligence entre nous.

Mais, hélas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir découvert où il
était et de lui avoir envoyé, du haut d'une tour, une voix de famille
de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le
consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans
doute acharnés à sa mort?


CLXXI

Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d'avoir pu seulement
entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu'on ne
m'éloignât tout à l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la
veille; j'aurais été contente d'être une pierre scellée dans ces
murailles, afin qu'on ne pût jamais m'arracher d'auprès de lui! Mais
qu'allais-je devenir au réveil du _bargello_ et de sa femme?

Au moment où je roulais ces transes de mon coeur dans ma pensée, à
genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le
visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de
mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une
main d'ange l'avait poussée, et la femme du _bargello_ entra, croyant
que je dormais encore.

En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si
dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature
conçut encore, à ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure idée du
petit _pifferaro_ et une plus vive compassion de mon isolement dans
cette grande ville de Lucques.

Je m'étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vînt
me demander compte des airs de musique dont j'avais troublé, sans
doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une
réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe
de mes souliers de peur qu'elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.


CLXXII

Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la
musique nocturne, pensant sans doute que j'avais étudié un air pour la
neuvaine de _Montenero_, pèlerinage de matelots de la ville de
Livourne, et, d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me
demanda ce que je comptais faire tout à l'heure en sortant de chez
eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de
_pifferari_ ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Pise, ou à
Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'où je paraissais être
descendu avec ma zampogne.

--Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne
mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens à aucune
bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche
seulement à gagner tout seul, par les chemins, d'une façon ou d'autre,
le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison
où elle soigne son frère.


CLXXIII

Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la
raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un
sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.

La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même
pas le nom de mon village.

--Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garçon,
continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir
ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton âme à vendre du vent aux
oisifs des carrefours?

--Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui répondis-je, toute rouge
de l'idée qu'elle allait peut-être me proposer la place du gendre qui
venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j'aurais
ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais.

--Eh bien! me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle
avait parlé à un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh
bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes
geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette
fenêtre, et parce que le monde méprise, bien à tort quelquefois, ceux
qui portent le trousseau de clefs à la ceinture, pour ouvrir ou fermer
les portes des malfaiteurs ou des innocents?

--Oh! que non, m'écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle
dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d'honnêtes
gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez être tous
les deux. Un geôlier, ça n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle
qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de
monseigneur le duc. Je n'aurais pas de répugnance à voir des
malheureux, surtout si, sans manquer à mes devoirs, je pouvais les
soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'étais chez mon père, je
n'aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur
ouvrais la porte de l'étable le matin et que je la refermais sur elles
le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obéirai
avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma
mère.


CLXXIV

--Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir à
son idée, combien veux-tu d'écus de Lucques par année, outre ton
logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de
te fournir?

--Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez
devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres
services; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché
du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus
la mienne.

--Eh bien! c'est dit, s'écria-t-elle en battant ses mains l'une contre
l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le
guichet où mon mari t'attend pour t'enseigner le métier, et laisse-là
ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te
faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage,
ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en
écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face
d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant, mais
grave et sévère: voyons, fais une moue un peu rébarbative, quoique tu
n'aies pas encore un poil de barbe.

--Soyez tranquille, madame, lui répondis-je, en pâlissant d'émotion,
je ne rirai pas souvent en faisant mon métier; je n'ai pas envie de
rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais été
rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fête.


CLXXV

En parlant ainsi, nous descendions déjà lentement les marches noires
de l'escalier mal éclairé par des meurtrières grillées, qui donnaient
tantôt sur la cour, tantôt sur les belles campagnes de Lucques.

--Voilà ton porte-clefs, dit-elle en souriant à son mari et en me
poussant, toute honteuse, devant le _bargello_, assis entre deux
guichets, au bas des degrés, devant une grosse table chargée de
papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent à force
de tourner dans les serrures.

Le _bargello_ regardait tantôt sa femme, d'un air de joie, tantôt moi
d'un air de doute:

--Ce visage-là ne fera pas bien peur à mes prisonniers, dit-il en
souriant; mais, après tout, nous sommes chargés de les garder et non
de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans
le nombre; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur
verre d'eau au bout d'une barre de fer: il est assez amer sans cela le
pain des prisons; viens, mon garçon, que je te montre ton ouvrage de
tous les jours, et que je t'apprenne ton métier.

À ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une
armoire de fer, dont il avait lui-même la clef suspendue à la
boutonnière de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout
petit garçon qui allait et venait dans une grande cuisine, à côté du
guichet,

--Allons, _piccinino_? lui dit-il, c'est l'heure du déjeuner des
prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrière moi, leur
_provende_!


CLXXVI

Le _piccinino_ dont la provende était déjà toute prête dans un immense
_canestre_ de joncs plein de morceaux de pain tout coupés, de
_prescuito_ et de _caccia cavallo_ (jambon et fromage à l'usage du
peuple), et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que
lui, sortit de la cuisine et marcha, derrière le _bargello_ et moi,
vers la porte ferrée de la cour des prisonniers. On y arrivait de la
maison du _bargello_ par un large couloir souterrain, où les pas
résonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.



CHAPITRE VI


CLXXVII

Le _bargello_ tira des verrous, tourna des clefs énormes dans les
serrures, en me montrant comment il fallait m'y prendre pour ouvrir la
petite porte basse encastrée dans la grande, et comment il fallait
bien refermer cette portelle sur moi, avant d'entrer dans la cour, de
peur de surprise; puis nous nous trouvâmes dans le préau.

C'était une espèce de cloître entouré d'arcades basses tout autour
d'une cour pavée, où il n'y avait qu'un puits et un gros if, taillé en
croix, à côté du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues
roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge, à côté du
puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d'amour
et de liberté, au milieu des victimes de la captivité et de la haine.

Sous chacune des arcades de ce cloître qui entourait la cour,
s'ouvrait une large fenêtre, en forme de lucarne demi-cintrée par en
haut, plate par en bas, grillée de bas en haut et de côté à côté, par
des barres de fer qui s'encastraient les unes dans les autres chaque
fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche à droite,
de façon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrés à
travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tête. Chacun
de ces cachots sous les arcades était la demeure d'un prisonnier ou de
sa famille, quand il n'était pas seul emprisonné. Un petit mur à
hauteur d'appui, dans lequel la grille était scellée par le bas, leur
servait à s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le
puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des
autres loges qui leur faisaient face de l'autre côté de la cour.


CLXXVIII

Quelques-uns étaient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq
ou six pas d'un mur à l'autre; les plus coupables étaient attachés à
des anneaux rivés dans les murs du cachot, par de longues chaînes
nouées à leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au
fond de leur loge à demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une
litière de paille fraîche semblable à celle que nous étendions dans
l'étable sous nos chèvres. Le pavé de la loge était en pente et
communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand égout de
la ville où on leur faisait balayer leur paille tous les matins.

Ils mangeaient sans table ni nappe, assis à terre, sur leurs genoux.
Ils se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou
ils sifflaient tout le reste du jour.

Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer
au fond de la loge, comme les lions ou les tigres qu'on montre dans la
ménagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu du
cachot une seconde grille aussi forte que la première; on déposait
entre ces deux grilles ce qu'on leur apportait, puis on ressortait.

On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par
une coulisse, dans la voûte, la seconde barrière; ils rentraient alors
en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu'on leur avait
apporté dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient
ainsi ni s'échapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.

Deux manivelles à roues, placées extérieurement sous les arcades,
servaient à faire descendre ou remonter tour à tour ces forts
grillages de fer, qu'aucun marteau de forgeron n'aurait pu briser du
dedans, et qu'une main d'enfant pouvait faire manoeuvrer du dehors.


CLXXIX

Le _bargello_ m'enseigna la manoeuvre dans le premier cachot vide que
nous rencontrâmes, à droite, en entrant dans cette triste cour.

--Grâce à Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le cloître, les
loges sont presque toutes vides depuis quelques mois. Lucques n'est
pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonné
à la culture des champs qui n'inspire que de bonnes pensées aux
hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa
propre liberté et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y
commettent ne sont guère que des crimes d'amour, et ceux-là inspirent
plus de pitié que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit
tout en les punissant sévèrement. C'est du délire plus que du crime;
on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice.

En ce moment, continua-t-il, nous n'avons que six prisonniers: quatre
hommes et deux femmes. Il n'y en a qu'un dont il y ait à se défier,
parce qu'il a tué, dit-on, un sbire, en trahison, dans les bois.

Je frissonnai, je pâlis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien
qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrière le
_bargello_, il ne s'aperçut pas de mon trouble et il poursuivit:


CLXXX

Un des hommes est un vieillard de Lucques qui n'avait qu'un fils
unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que
quand un père est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat
doit exempter son fils du recrutement militaire; les médecins disaient
au podestat que ce vieillard, quoique âgé, était sain et valide, et
qu'il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail.

--Ma vie! dit avec fureur le pauvre père, ma vie! oui, je puis la
gagner, mais c'est la vie de mon enfant que je veux sauver de la
guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser à sa mère et à
moi.

À ces mots, tirant de dessous sa veste une hache à fendre le bois
qu'il y avait cachée, il posa sa main gauche sur la table du recruteur
et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main
gauche, aux cris d'horreur du podestat!


CLXXXI

Les juges l'ont condamné: c'était juste; mais quel est le coeur de
père qui ne l'absout pas, et le coeur de fils qui n'adore pas ce
criminel? Nous l'avons guéri, et ma femme a pour lui les soins d'une
soeur.

Je sentis des larmes dans mes yeux.

--Celle-là, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une
pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit
enfant tout près des barreaux, celle-là est bien de la mauvaise race
des Maremmes de _Sienne_, dont les familles récoltent plus sur les
grandes routes que dans les sillons; cependant l'enfant ne peut faire
que ce que son père lui a appris.

Elle était nouvellement mariée à un jeune brigand de _Radicofani_,
poursuivi par les gendarmes du Pape jusque sur les confins des
montagnes de Lucques; elle lui portait à manger dans les roches
couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un côté la mer, de
l'autre la route de l'État romain. Plusieurs arrestations de voyageurs
étrangers et plusieurs coups de tromblon tirés sur les chevaux pour
rançonner les voitures avaient signalé la présence d'un brigand, posté
dans les cavernes de ces broussailles.

Les sbires avaient reçu ordre d'en purger, à tout risque, le
voisinage; ils furent aperçus d'en haut par le jeune bandit.

--Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse
compagne, et laisse-moi dépister ceux qui montent à ta poursuite; une
fille n'a pas à craindre d'être prise pour un brigand.

                                                            LAMARTINE.



CXXVIIIe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison précédente.)


CLXXXII

À ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un
sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la
poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du brigand, et,
se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tête, elle se
mit à tirer, de temps en temps, un coup de son arme à feu en l'air,
pour que la détonation et la fumée attirassent les sbires tous de son
côté, et laissassent à son compagnon le temps de descendre par où on
ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait voir à dessein son
chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour faire croire aux
gendarmes que c'était le brigand qui s'enfuyait en tirant sur eux.

Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en
sûreté dans une barque à voile triangulaire qui filait comme une
mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa
poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans
résistance. Elle n'avait tué personne, et n'avait exposé qu'elle-même
aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d'avoir
été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie
pour une autre, l'amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne
purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant.

Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, mêlé
de ses larmes, le petit brigand qu'elle a mis au monde six mois après
la fuite de son mari; son crime, c'est d'être née dans un mauvais
village et d'avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais ce
qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait pour
un honnête homme, au lieu d'être un crime, ne serait-ce pas une belle
action?

Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais déjà envie,
dans mon coeur, au dévouement de ma prisonnière; en passant devant sa
loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.

--Pour celui-là, me dit le _bargello_, il a tiré sur les chevreuils de
monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses; mais sa
femme, exténuée par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour
allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de
misère. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait
de le punir, lui-même ne dit pas non, mais ce vol-là pourtant, qui
est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse
que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc lui-même en est bien
convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la
prison de Lucques, il nourrit généreusement la femme et les enfants
dans sa cahute.


CLXXXIII

Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond
d'une loge, un beau jeune garçon vêtu des habits rouges des galères de
Livourne. C'est ce qu'on appelle une récidive, c'est-à-dire deux
crimes dans un. Le premier de ces méfaits, je ne le sais pas; il
devait être bien excusable, car il était bien jeune accouplé, par une
chaîne au bras, à un autre vieux galérien de la même galère. On dit
que c'est pour avoir dérobé, dans la darse de Livourne, une barque
sans maître, avec une voile et des rames pour faire évader son frère,
déserteur et prisonnier dans la forteresse; le frère se sauva en
Corse, dans la barque volée au pêcheur, et lui paya pour les deux.

Le vieux galérien avec lequel il fut accouplé avait une fille à
Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi!
qui ressemblait plus à une princesse qu'à une lavandière. Elle ne
rougissait pas, comme d'autres, de son père galérien; plus il était
avili, plus elle respectait, dans son vieux père, l'auteur de ses
jours, et la honte et la misère. Elle travaillait honnêtement de son
état pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On
la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la
bande des galériens allait à l'ouvrage ou en revenait, soit pour
balayer les rues et les égouts de la ville, soit pour curer les
immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchaînée du
vieillard, la baiser, et lui apporter tantôt une chose, tantôt une
autre: pain blanc, _cocomero_, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les
douceurs enfin qu'elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce
pauvre homme.


CLXXXIV

--Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l'oeil le beau
jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et
qui était, comme je te l'ai dit, accouplé par le bras au vieux
galérien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de
son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa
bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et
d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le
poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer
la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu
involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien; elle
le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère
que comme un criminel réprouvé du monde.

Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur,
soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit
pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son
soulagement.

Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener,
entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l'un
ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à
la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas
voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père
des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chaîne, et pour
qu'on ne punît pas le vieillard de l'évasion du jeune homme; mais
quand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait
donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant, alors
elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à se
perdre, s'il le fallait, pour le délivrer; un signe, un demi-mot, une
lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté, malgré le
surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous nocturne,
indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à l'embouchure
de l'Arno, furent compris du jeune homme.

Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour
le décider à l'évasion: ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans
bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge où il était seul
encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l'embouchure de
l'Arno avant le jour, en se glissant d'écueils en écueils, invisible
aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un bon moine
qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un
esquif pour les conduire en Corse à force de rames; là, ils
espéraient vivre inconnus dans les montagnes de _Corte_; la tempête
furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta exténués sur
la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.

La fille, punie comme complice d'une évasion des galères, est ici dans
un cachot isolé, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui
qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l'a muré et
scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne trouvera ni amante pour
scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a
rien à redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de
Dieu et la loi du coeur ne défendent pas d'avoir de la compassion pour
lui.


CLXXXV

Je me sentais le coeur presque fendu en écoutant le récit de la fille
du vieux galérien, séduite par sa reconnaissance, et du jeune forçat
séduit par la liberté et par l'amour.

Ici le _bargello_ se pencha vers moi, baissa la voix, et me dit en me
montrant la dernière loge grillée, sous le cloître, au fond de la
cour:

--Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni pitié ni intérêt
à personne, c'est celui-là, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de
loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-là, on dit que c'est une
bête féroce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il
a, d'un seul coup, tué traîtreusement un sbire et blessé deux gardes
du duc; il n'emportera pas loin l'impunité de ses forfaits et personne
ne pleurera sur sa fosse; il est d'autant plus dangereux que
l'hypocrisie la plus consommée cache son âme astucieuse et féroce, et
qu'avec le coeur d'un vrai tigre, il a le visage candide et doux d'un
bel adolescent; il faut trembler quand on l'approche pour lui jeter sa
nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous frapper,
si ses yeux avaient des balles comme son tromblon; fais-lui jeter son
morceau de pain de loin, à travers la double grille, par la main du
_piccinino_, et, les autres jours, ne te risque jamais à entrer dans
sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la porte
derrière toi.


CLXXXVI

À ces mots, le _bargello_ revint sur ses pas pour sortir de la cour,
et je crus que j'allais m'évanouir de contentement, car, s'il m'avait
dit: Entre dans cette loge, et que Hyeronimo et moi, nous nous
fussions vus ainsi tout à coup, devant le _bargello_, face à face,
sans être d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et
un élan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement.

La Providence nous protégea bien tous deux, en inspirant au
_bargello_, sur la foi des sbires, cette terreur et cette horreur pour
le pauvre innocent.

Rien qu'à son nom et à l'aspect de son cachot, mes jambes
fléchissaient sous mon corps. Le _piccinino_, pour cette fois, resta
après nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres
aux prisonnières et aux prisonniers.

Le _bargello_ rentra dans son greffe, et sa femme, survenant à son
tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais à faire dans la
maison: à aider le cuisinier dans les cuisines, à tirer de l'eau au
puits, à balayer les escaliers et la cour, à nourrir les deux gros
dogues qui grondaient aux deux portes, à jeter du grain aux colombes,
à faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux prisonniers,
même à porter trois fois par jour une écuelle de lait à la captive de
la deuxième loge pour l'aider à mieux nourrir son enfant, qu'elle ne
suffisait pas à allaiter par suite du chagrin qui la consumait, la
pauvre jeune mère!


CLXXXVII

--Mais quand tu seras seul sous le cloître, le long des loges, me
dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien
garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la
cour; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de
visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si méchant; mais nous
ne l'aurons pas longtemps, à ce qu'on assure, les sbires et les
gardes, qui sont acharnés contre ce louveteau, ont déjà été appelés
en témoignage, personne ne s'est présenté pour déposer contre eux, et
le jugement à mort ne tardera pas à faire justice de celui qui a donné
la mort à son prochain.


CLXXXVIII

--Le jugement à mort! m'écriai-je involontairement, en écoutant la
femme du _bargello_. Il est pourtant bien jeune pour mourir!

--Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune aussi pour tuer,
faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts
féroces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?

--C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme,
de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel
ou s'il est innocent?

--On le saura avant la fin de la journée, dit-elle, car c'est
aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le
pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant
le cadavre de ce brave soldat tué derrière un arbre, en faisant la
police dans la montagne?

Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prison.
Mon coeur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se fit
si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami.

Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu
mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à
cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se
préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir,
de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de
Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il
mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de
gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de
l'aveugle? Et puis s'il était mort, comment pourrais-je vivre
moi-même? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût pas à nous deux?
Nos âmes ont-elles jamais été un seul jour plus séparées que nos
corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en briseraient-elles
pas deux?

Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'espérance dans le coeur,
puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de
me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces
boeufs, chez le _bargello_ où il respire, d'inspirer la bonne pensée
de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me
permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de
notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai,
sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de
son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au
prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein
caché sous tant de protection visible? et si...


CLXXXIX

La voix du _piccinino_ interrompit ma pensée en me disant que c'était
l'heure de porter la nourriture aux dogues du préau, de jeter des
criblures de graines aux colombes du puits, et de renouveler l'eau
dans les cruches des prisonniers, comme on m'avait appris le matin
qu'il fallait faire.

--C'est bien, dis-je à l'enfant, la corde du puits est trop dur à
faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas non
plus m'aider à faire descendre et remonter la double grille dans sa
rainure jusqu'aux voûtes des loges; amuse-toi là, dans le vestibule du
cloître, à tresser la paille qui sert de litière aux détenus, je ferai
bien seul l'ouvrage pénible; contente-toi de surveiller la porte
extérieure et de m'avertir si le _bargello_ ou sa femme venait à
m'appeler.

--Oh! le _bargello_ et sa femme, me dit l'enfant, ils ne nous
appelleront pas de la journée, ils viennent de sortir tous les deux
pour aller au tribunal entendre l'accusateur de ce scélérat de
montagnard qui est ici couché, comme un louveteau blessé dans sa
caverne, et pour demander aux juges à quelle heure ils devront le
faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par
réponses.


CXC

J'affectai l'air indifférent à ces paroles du petit enfant; je lui
donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons à tresser
proprement pour le pavé des cachots, et je lui recommandai bien de ne
pas se déranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment
où il aurait fini tout son travail et où je viendrais le chercher pour
étendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots.

Quand l'enfant, sans soupçon, fut assis par terre, occupé à tresser sa
première natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du
cloître, une corbeille de criblure de froment à la main pour les
ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour tirer l'eau dans les
auges et pour en remplir les cruches des prisonniers.

Tous et toutes levèrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un
coup d'oeil si le nouveau porte-clefs (car ils savaient le mariage de
l'ancien avec la jolie fille du _bargello_) adoucirait ou aggraverait
leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix brusque ou
douce; ils me remercièrent poliment de mon service, hommes, femmes ou
enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'étonnement et la
consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de
reproche à la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui
semblait avoir plus de pitié pour eux qu'ils n'avaient eux-mêmes peur
de lui.

Comme le _bargello_ m'avait dit sur celui-ci et sur celle-là tout ce
qu'il y avait à savoir, je fus compatissante avec les hommes,
attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec
les colombes de la cour, prisonnières sans avoir fait de faute au bon
Dieu.


CXCI

Tout le monde servi, monsieur, je m'avançai toute tremblante et toute
pleurant d'avance, ma cruche à la main, vers la dernière loge du
cloître, au fond de la cour, où, selon le _bargello_, habitait le
meurtrier.

Un pilier du cloître cachait la lucarne de cette dernière loge du fond
de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu'il y faisait sombre
comme dans une caverne.

Je m'en réjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les
larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l'ombre
étendue du chapeau empêchât aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me
reconnaître d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous
aurait trahis aux autres prisonniers du cloître.


CXCII

J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brûle
d'arriver et qui cependant craint presque autant de faire un pas en
avant qu'en arrière. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des
gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus à une
enjambée ou deux de la lucarne ferrée, au fond de laquelle j'allais
apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusèrent
tout à fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent
d'elles-mêmes, le trousseau de clefs d'un côté, la cruche pleine d'eau
de l'autre, tombèrent à la fois sur les dalles, et je tombai moi-même
contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d'eau
cassée. Les prisonniers crurent que c'était un faux pas contre les
dalles du cloître qui avait causé l'accident; personne, heureusement,
n'y prit garde; j'eus le temps de revenir à moi, de sentir le danger
et de réfléchir au moyen d'entrer dans la loge du meurtrier sans que
le saisissement trop soudain lui fît révéler involontairement qui
j'étais aux oreilles de ses compagnons de peine.

Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la
cour, et je revins sur mes pas, comme si j'allais chercher un autre
vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prétexte que je
passai aussi dans le vestibule, devant le _piccinino_ occupé à tresser
attentivement ses nattes de paille. Mais aussitôt que je fus rentrée
dans le corridor des cuisines, comme si j'allais y prendre une fiasque
neuve à la place de celle que je venais de répandre, je m'élançai en
bonds rapides par les marches de l'escalier, jusqu'au sommet de la
tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je
redescendis, aussi vite que j'étais montée, jusqu'aux cuisines.

J'y pris une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au
_piccinino_, je lui dis que n'ayant plus rien à faire dans la cour,
après mon service fini, j'allais pour passer le temps, à l'ombre des
arcades du cloître, jouer quelques airs de mon métier aux malheureux
enfermés sans amusement dans leurs loges; le _piccinino_, qui avait
bon coeur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la zampogne,
n'y entendit aucune malice et trouva que c'était une pensée du bon
Dieu que de rappeler la liberté aux captifs et le plaisir aux
malheureux. S'il avait été plus avancé en âge et en réflexion, il
aurait bien pensé le contraire, n'est-ce pas, monsieur? Mais c'était
un enfant, et je me hâtai de profiter de son ignorance.


CXCIII

J'entrai donc de nouveau dans la cour; j'allai remplir ma cruche neuve
dans l'auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main,
sous le cloître, comme si j'allais laver les dalles du cloître devant
les grilles depuis la première jusqu'à la dernière. Je m'étais dit, au
moment où je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous être
avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi, nous sommes
perdus; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous
rencontrer face à face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne.
Allons la chercher; tirons-en quelques sons d'abord faibles et
décousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; éveillons
ainsi son attention, puis taisons-nous pour lui donner le temps de
revenir de son étonnement; puis recommençons un peu plus fort et d'un
peu plus près, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche;
puis, taisons-nous de nouveau; puis, avançons en jouant plus fort des
airs à nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi
et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais
précautieusement à lui, et qu'il soit tout préparé à me revoir et à se
taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la première grille
de son cachot.


CXCIV

C'est ce que je fis, ma tante, et cela réussit aussi juste que cela
m'avait été inspiré dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord
quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d'un
nourrisson qui se réveille, puis des morceaux d'airs tronqués et
expirants comme des pensées qu'on n'achève pas dans un rêve, puis des
ritournelles qu'on entend à la Saint-Jean, dans les rues, et qui sont
dans l'oreille de tout le monde.

Les pauvres prisonniers et prisonnières, tout réjouis, se pressaient à
leurs grilles, écoutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, à
mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un
souvenir de leur jour de fête.

Le meurtrier, qui avait paru au premier moment à sa lucarne, les deux
mains crispées à ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus réjouie
malgré l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait
reconnu l'instrument de son père, et qu'il s'attendait à quelque chose
de moi, semblable à la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la
tour, en entendant l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza, que l'un de
nous deux seul pouvait jouer à l'autre, puisque nous ne l'avions
appris à personne.


CXCV

Aussi, pour bien le confirmer dans l'idée qu'il allait me voir
apparaître, quand je fus à la dernière arcade au tournant du cloître
avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai
doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour,
afin qu'il comprît bien que j'étais là, à dix pas de lui, et qu'il
entendît pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je
finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces volées de notes qui
semblaient s'élancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses
montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et
tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutôt pleurer que
chanter, hélas! comme moi-même!...

Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris à ce silence
que mon intention avait été saisie par Hyeronimo, et que je pouvais,
sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le
cachot.

Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne,
assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif à
travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux
yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la
nuit régnant derrière la seconde grille.

C'était lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me
regardait du fond de l'ombre.

À ma vue, quelque chose remua sous un tas de chaînes et se leva de la
paille, sur son séant, en tendant deux bras enchaînés vers le jour et
vers moi.

C'était lui, mon père! Je le devinai plutôt que je ne le reconnus aux
traits de son visage, tant l'ombre était noire dans la caverne du
pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lèvres pour lui dire, sans
parler, de se taire, et, déposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris,
comme on me l'avait montré le matin, la première grille, et j'entrai
tout entière dans la première moitié du cachot où je n'étais séparée
d'Hyeronimo que par la seconde grille.

Je m'élançai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de
force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux
noués par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent,
pour sortir de l'étable, contre la cloison d'osier qui les enferme.

Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coupés, ces
habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que
peu à peu le visage, semblait pétrifié à sa place et laissait retomber
ses bras devant lui, avec un bruit de chaînes qui consternait
l'oreille. Il avait plutôt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de
quelqu'un qui avance, il semblait pétrifié par les murs de sa prison.

--Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je à demi-voix,
parce qu'elle a changé d'habits et qu'elle a coupé ses cheveux pour te
rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon père et ma tante,
c'est tout ce qui t'aime entré avec moi dans ton sépulcre pour
t'arracher à la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du
moins pour mourir avec toi si tu meurs.


CXCVI

Ma voix, qu'il reconnut, lui ôta le doute, et il s'élança à son tour
vers moi de toute la longueur de sa chaîne rivée au mur dans le fond
de la prison; elle était juste assez longue pour que le bout de nos
doigts, mais non pas nos lèvres, pussent se toucher.

Nous les entrecroisâmes aussi serrés et aussi forts que les noeuds de
son grillage de fer, et nous nous mîmes à pleurer sans rien dire, en
nous regardant à travers nos larmes, comme ces âmes du purgatoire qui
se regardent à travers les limbes d'une flamme à l'autre, dans les
images, le long du chemin.


CXCVII

Je finis, la première, par sangloter tellement qu'aucune parole
articulée ne pouvait sortir tout entière de mes lèvres. Mais lui, plus
fort, plus homme, plus courageux, revenu de son premier étonnement,
parla le premier.

Le son de sa voix m'entra comme une musique dans tout le corps, je
crus qu'un esprit de lumière était entré dans la caverne et m'avait
parlé.

--Comment es-tu là, ma pauvre âme? me dit-il. Qui t'a appris où
j'étais moi-même? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es
travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernière du haut
du ciel et qui s'est approchée tout à l'heure, comme une mémoire et
une espérance, de ma lucarne? Que fait le père? Que fait la tante? Le
chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle
est ton idée en les quittant et en prenant ce déguisement pour me
suivre?


CXCVIII

--Mon idée, répondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans
le coeur quand je t'ai vu garrotté par les sbires et emmené par eux à
la mort, je n'ai pas pu me retenir de descendre où tu allais, et je
suis descendue à Lucques, comme la pierre qui roule de la montagne en
bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans savoir pourquoi
et sans pouvoir s'arrêter; voilà.

Alors je lui racontai précipitamment comment j'avais pris les habits
et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas être
exposée, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux
libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante
avaient voulu s'opposer par force à mon passage, comment le père
Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son idée;
comment il avait promis d'avoir soin d'eux, à défaut de leurs deux
enfants, dans la cabane; comment une noce, qui avait besoin d'un
musicien, m'avait ramassée sur le pont du _Cerchio_; comment cette
noce s'était trouvée être la noce de la fille du _bargello_; comment
leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa _sposa_, avait laissé
vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison; comment
la femme et le mari, trompés par mes vêtements et contents de ma
figure, m'avaient offert de les servir à la place du partant; comment
j'avais pressenti que la prison était la vraie place où j'avais le
plus de chance de trouver et de servir mon frère prisonnier; comment
j'avais joué de ma zampogne, dans ma chambre haute au sommet de la
tour, pendant la nuit, afin de lui faire connaître, par notre air de
la grotte, que je n'étais pas loin et qu'il n'était pas abandonné de
tout le monde, au fond de son cachot, où il avait été jeté par les
sbires; comment le _bargello_ m'avait appris mon service le matin et
comment j'avais compris que le meurtrier c'était lui; comment j'étais
parvenue, petit à petit, à l'empêcher de pousser aucun cri en me
revoyant; comment je le verrais à présent à mon aise, et sans qu'on se
doutât de rien, tous les jours! Enfin tout.


CXCIX

Il restait comme ébahi de surprise et d'ivresse en m'écoutant, et il
m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son coeur était un
foyer, en m'écoutant et en dévorant mes pauvres mains de ses lèvres;
mais quand j'ajoutai que ma pensée était de gagner de plus en plus la
confiance du _bargello_, de dérober la grosse clef de la prison, de me
procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il sciât sa chaîne, de
lui ouvrir moi-même du dehors les deux portes grillées du cachot et de
le faire évader vers la mer quand on saurait son jugement par les
juges de Lucques:


CC

--Oh! cela, s'écria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chaîne,
je ne m'évaderai pas de la prison en te laissant derrière moi
prisonnière à ma place, et punie pour la complicité dans l'évasion
d'un homicide; je ne me sauverai pas du duché avec toi, en enlevant en
toi la seule nourricière et la seule consolation de nos deux pauvres
vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutôt
mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi
et eux vous seriez punis à jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que
je voudrais vivre et comment donc pourrais-je vivre alors, puisque je
ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en me sauvant
c'est toi et eux que j'aurai sacrifiés et perdus?


CCI

Je n'avais pas pensé à cela, monsieur, et, tout en déplorant qu'il ne
voulût pas suivre mon idée de le faire sauver, je ne pus m'empêcher
d'avouer qu'il disait trop juste et qu'à sa place j'aurais
certainement dit ainsi moi-même. Mais une pauvre fille des montagnes,
amoureuse et désolée, mon père et ma tante, excusez-moi cela, ne pense
pas à tout à la fois; je ne pensais alors ni à moi, ni à vous, mais au
pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai été bien punie.

Quand nous eûmes ainsi longtemps parlé bouche à bouche, coeur à coeur,
à travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de
l'horloge de la cour, résonnant comme un tremblement de l'air, sous
les souterrains, nous apprit que trois heures s'étaient écoulées dans
une minute et qu'il était temps de nous arracher l'un à l'autre, si
nous ne voulions pas être surpris par le retour du _bargello_.

Nous convînmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la
nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine,
consolation, espérance, bonne nouvelle, absence ou présence du
_bargello_ et toujours amour! Car le poids du coeur en fait découler
enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgré notre silence et
notre ignorance de nous-mêmes jusque-là, nous n'avions pas pu nous
cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais
d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de
l'autre.

J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait
bien tremblé en me confessant pour la première fois que je ne faisais
pas deux avec lui dans son idée et dans ses rêves, et que s'il n'avait
rien osé dire encore à sa mère et à son oncle pour qu'on nous fiançât
ensemble à San Stefano, c'était à cause de mes silences, de mes
tristesses, de mes éloignements de lui depuis quelques mois, qui lui
avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me
demandant pour fiancée à nos parents; il me dit même qu'il ne
regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur
avait été l'occasion qui avait forcé le secret de mon coeur.

Oh! que nous nous dîmes de douces paroles alors, à travers les
barreaux, ma mère! et que même en ne nous parlant pas, mais en nous
entendant seulement respirer, nous étions contents! Il me semblait que
je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais
jamais éprouvée me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait
tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort fût à la
fois une mort et une résurrection. Je présume que le paradis sera
quelque chose comme l'éternelle surprise et l'éternel aveu d'un
premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'étaient jamais
dit!


CCII

Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je
m'en allai à contre-coeur en reculant, en revenant, en reculant
encore, comme si nous ne nous étions pas tout dit; mais le danger
pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je
revins m'asseoir sur les marches du cloître et de la cour, vis-à-vis
du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutât de rien
parmi les prisonniers et les prisonnières, j'eus l'air de m'être
endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis à jouer des
airs de zampogne comme pour passer le temps.

Ah! mes airs cette fois n'étaient pas tristes, allez! Je ne sais pas
où je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le
soulagement que j'éprouvais de lui avoir osé dire enfin: «Je t'aime!»
l'emportaient sur tout, prison, grilles, chaînes, échafaud même; la
zampogne semblait plutôt délirer que jouer sous mes doigts, et les
notes qui s'échappaient criaient de joie, insensées, comme les eaux de
la grotte, amassées dans le bassin et longtemps retenues, quand nous
ouvrons les rigoles, s'élancent en cascades en se précipitant en écume
et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: «Il m'entend, et
ce délire est un langage à son oreille qui lui apprend ce que ma
bouche n'a pas achevé de lui confesser.»

Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-être que
j'étais tombée en folie. Les colombes mêmes battaient des ailes comme
de plaisir à m'entendre, ces jolies bêtes se regardaient, se
becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: «Tiens!
en voilà une qui est donc aussi amoureuse que nous!»


CCIII

À propos des colombes, ma tante, j'ai oublié de vous dire qu'une idée
m'était venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux
pour nos messages de la tour au cachot et du cachot à ma chambre
haute.

Vous savez comme j'étais habile à apprivoiser les oiseaux à la
montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, à la
fenêtre et jusque sur mon lit. Je dis donc à Hyeronimo ce que je
voulais faire.

--Émiette, lui dis-je, tous les matins, un peu de la mie de ton pain
de prison, et répands ces miettes, toutes fraîches, sur le bord
intérieur du mur à hauteur d'appui où tu t'accoudes quelquefois pour
regarder couler l'heure au soleil; petit à petit, la plus hardie
viendra becqueter entre les barreaux, puis jusque dans ta main; tu lui
caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement
s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientôt elle aura pour toi
l'amitié que toutes les bêtes ont naturellement pour l'homme qui ne
leur fait point de mal, tu la prendras dans ton sein, elle becquettera
jusqu'à tes lèvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras
d'elle; moi, de mon côté, je vais en prendre une sur la margelle du
puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, là-haut, dans ma
chambre; je l'empêcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je
lui donnerai des graines douces et du maïs sucré sur le bord de ma
fenêtre, et je la lâcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes
dans la cour; tu la reconnaîtras au bout de fil bleu que j'aurai noué
à ses jambes roses, et c'est celle-là que tu apprivoiseras de
préférence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours,
tu verras qu'elle viendra à tout moment te visiter, et qu'à tout
moment aussi elle remontera de la lucarne à ma tour, pour redescendre
encore de ma tour à ton cachot.

J'effilerai ma veste et ma ceinture, et quand le fil sera blanc, rouge
ou bleu, cela voudra dire: «Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou
noir, cela voudra dire: Prenons garde, tremblons et prions! Toi, tu
lui attacheras un fil à la patte pour me dire: Je pense à toi, je t'ai
comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, à
toute heure, grâce à ce messager, ce qui se remue dans nos coeurs ou
dans nos sorts, sans que la présence du _bargello_ dans la cour puisse
empêcher nos confidences.»


CCIV

Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne
dans la cour, il vint à moi.

--C'est bien, me dit-il, mon garçon, j'aime que ma prison soit gaie et
que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de
prendre, même en leur donnant tant de mauvais jours.

Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il à voix basse et en
se parlant à lui-même.

Je pâlis sans qu'il s'en aperçût, et je me doutais qu'on avait
peut-être jugé à mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai
rien témoigner de mon angoisse, de peur de me révéler, et j'attendis
que le _bargello_ fût ressorti de la prison pour faire parler, si
j'osais, sa bonne femme.

Hélas! je n'eus pas grand'peine à provoquer ces renseignements; dès
que je la rencontrai, en sortant du cloître, dans la cuisine où
j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des
prisonniers:

--Tu auras trop tôt une écuelle de moins à leur servir, me dit-elle
avec une vraie compassion.

--Quoi! dis-je avec peine, tant le désespoir me serrait la gorge, le
meurtrier a été jugé?

--À mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses
lèvres.

--À mort! m'écriai-je en laissant retomber le panier sur le carreau.

--Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as
pâli à l'idée du supplice d'un misérable qui ne t'est rien, pas plus
qu'à moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empêcher de
pâlir, de trembler et de pleurer moi-même, tout à l'heure, quand j'ai
entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long
discours par ce mot terrible: «la mort!» sous les balles des sbires,
sur la place des exécutions de Lucques, et son corps livré au
bourreau, comme celui d'un décapité par la hache, et enseveli par les
frères de la Miséricorde dans le coin du _Campo-Santo_ réservé aux
meurtriers, avec la croix rouge sur leur sépulcre. Il ne reste plus
qu'à lui signifier son jugement et à le faire ratifier par monseigneur
le duc.

Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je
te dis là, mon enfant; les meurtriers même sont des chrétiens, le
repentir leur appartient comme à nous tous pour racheter là-haut le
crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les
faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour où on
les condamne et le jour où on les frappe avec le fer ou avec le plomb.
Quand le duc a signé le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus
de remède à leur sort, on les instruit avec ménagement du supplice qui
les attend; on leur laisse quatre semaines de grâce entre l'arrêt et
l'exécution pour bien se préparer avec leur confesseur à paraître
résignés et purifiés devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de
temps, qui s'écoule entre la signification du jugement et la mort, on
les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des
malheureux déjà innocentés par le supplice qu'ils vont subir.

C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-là, c'est une loi
de vrais chrétiens qui donne le temps de revenir à Dieu avant que de
quitter la terre, et qui suppose déjà innocents ceux à qui Dieu
lui-même va pardonner au tribunal de sa miséricorde? On les délivre
alors de leurs chaînes, on les laisse s'entretenir librement dans le
cloître avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec
les prêtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils
demandent pour se préparer au grand passage. Tu pourras alors laisser
le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la
chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le cloître, entendre
les offices des morts qu'on lui récitera tous les jours, et jouir
enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa réclusion.


CCV

Je buvais toutes ces paroles et je roulais déjà dans ma pensée, avec
l'horreur de notre sort à tous les deux, le rêve d'y faire échapper,
malgré lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et
après lequel moi-même je ne voulais que mourir.

Quand je fus peu à peu, en apparence, remise des confidences de la
bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour
distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrivée à
la dernière loge, dont le pilier du cloître empêchait la vue aux
autres, j'appelai à voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce
que m'avait dit longuement la maîtresse des prisons, afin que, si
c'était pour lui la mort, la voix qui la lui annonçait la lui fît plus
douce, et que, si c'était la vie, la parole qui la lui apportait la
lui fît plus chère.

--Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frère, mon compagnon
dans le paradis comme sur la terre, ce sera la vie, sois-en sûr! Tu ne
me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos parents; ces
quatre semaines de soulagement de ta chaîne descellée du mur, de
prières, de visites, de consolations, d'entretiens avec le prêtre
appelé par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou l'autre de
nous sauver ensemble de ces murs.

--Oh! si c'est ensemble, dit-il, en me jetant un regard qui semblait
réfléchir le firmament et éclairer le cachot tout entier; oh! si c'est
ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour
vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me délivrer par ta captivité à
ma place, plutôt mourir un million de fois au lieu d'une!


CCVI

Je vis qu'avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j'en ferais ce
que je voudrais au dernier moment.

--Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime à l'aide de
laquelle une pauvre prisonnière, qui est ici à côté avec son petit
enfant, a scié les fers du beau galérien, son fiancé, et, quand
j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle à scier un des
barreaux, qu'elle l'a été à scier un chaînon du bagne.

J'avais déjà mon idée, mon père!

--Va donc! et que Dieu et ses anges te bénissent, murmura tout bas
Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la liberté sans toi et la mort
avec toi, je n'hésiterai pas une heure, fût-elle ma dernière heure!


CCVII

Je le quittai tranquille et préparé à recevoir, sans se troubler, le
lendemain, la signification de l'arrêt par la bouche du président du
conseil de guerre.

Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la
femme du galérien qui donnait le sein à son nourrisson; je la
plaignis, je la flattai d'une prochaine délivrance, de la certitude
de retrouver son amant après sa peine accomplie; je la provoquai à me
raconter toutes les circonstances que déjà je connaissais de ses
disgrâces; je fis vite amitié avec elle, car ma voix était douce,
attendrie encore par l'émotion que j'avais dans l'âme depuis le matin;
de plus nous étions du même âge, et la jeunesse ne se défie de rien,
pas plus que l'amour et le chagrin.

Enfin, après une heure d'entretien, nous étions bons amis, quoique je
fusse le porte-clefs et elle la prisonnière.

--Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que
votre petit eût deux tasses de lait au lieu d'une?

--Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim
avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai
plus un baïoque à donner contre du lait. Que faire?

--Est-ce que vous ne possédez aucun objet de petit prix à faire vendre
pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui
est si maigre?

--Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mémoire sans y rien
trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma
veste, que sa boucle d'oreille de laiton cassée, qu'il m'avait donnée
le jour de nos noces, et la lime que je lui avais achetée pour limer
sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en s'évadant, comme deux
reliques de notre amour et de notre délivrance. Mais, excepté le coeur
de celle à qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces,
qui est-ce qui donnerait un carlin de cela?

--Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baïoques, parce que je
n'en ai point à ma disposition, mais deux écuelles de lait au lieu
d'une, parce que je puis doubler à mon gré les rations des
prisonniers, et cela dans votre intérêt, ajoutai-je, car si on venait
à visiter les poches des détenus et qu'on y découvrît cette lime, on
supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on
doublerait peut-être le temps de votre peine ou on vous en enlèverait
sans doute la consolation.

--Oh! Dieu, dit la jeune mère, serait-on bien assez barbare! Mais vous
avez peut-être raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec
précipitation.

Tenez! voilà la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa
par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait
les deux reliques de son amant.

Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir
retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le déroulai,
je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je
lui rendis la boucle d'oreille cassée, qu'elle baisa plusieurs fois en
la cachant dans sa poitrine.


CCVIII

Ce fut ainsi qu'à tout risque je me procurai cette lime que je
n'aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu'une fois
entré en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et
parce que, si j'avais fait acheter une lime par le _piccinino_ ou par
un autre commissionnaire de la prison, ou aurait soupçonné que j'avais
été corrompue par un de mes captifs, et que je voulais à prix
d'argent lui fournir le moyen de s'évader.


CCIX

Le lendemain, de grand matin, pendant que je balayais le vestibule et
la geôle, un grand nombre de messieurs, vêtus de robes noires et
rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrêt et lui signifier
que le duc ayant ratifié la sentence, il n'avait plus de recours qu'en
Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se préparer à
la mort.

Il devait être fusillé sur les remparts de Lucques, au milieu d'une
petite place, devant la caserne des sbires, en réparation de ceux de
cette caserne qu'il avait tués ou blessés.

Par bonheur, je n'assistai pas à la lecture de la sentence, parce que,
dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le
_bargello_.

Quand ils sortirent, les hommes noirs disaient entre eux:

--Quel dommage qu'un si jeune homme et un si bel adolescent ait un
visage si trompeur et si candide! Avez-vous vu de quel front
tranquille et résigné il a entendu son arrêt sans vouloir ni confesser
son crime, ni demander sa grâce, ni insolenter la justice? Ce serait
un bien grand innocent, si ce n'était pas le plus précoce des
hypocrites.


CCX

Pendant que j'entendais sans lever la tête de dessus le pavé, que je
faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que
je pensais en moi-même de la justice des homme qui voit le crime et
qui ne lit pas dans les coeurs.

Le dernier des juges qui sortait dit à l'autre:

--Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa
complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche
sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du
forfait!

Je compris par là qu'on m'avait cherchée et que, sans doute, on me
cherchait encore, et que je devais plus que jamais éviter de me
laisser reconnaître pour ce que j'étais. Toutes les fois qu'on
frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le
_piccinino_ aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte
ou l'autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires
ou des curieux. J'y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser
la plus jeune des colombes.

Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en
faire l'innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la
lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j'avais, je lui mettais
un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc,
comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes
mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle
s'envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.

Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
amitié entre lui et moi. Ah! si nous avions su écrire! Mais où
aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne
savaient que par coeur leurs prières. Hormis les courts moments où
mon service m'appelait dans la cour et où je pouvais entrer dans le
cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de communication
ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.

Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
reporter, par les sons, la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et
vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du _bargello_ aimait
bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le
matin:

--Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait
rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
ma jeunesse à mon coeur; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout à
ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre:
j'ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l'écoutant.

Les pauvres prisonniers me disaient de même:

--Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans l'air les
sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.

Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprît ma pensée et la sienne
dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux âmes
s'unissaient dans le même son!

La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.

--Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du
mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense
plus seulement à la musique; quand un air ne tombe pas dans un coeur,
qu'importe? Ce n'est que du vent.

Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
que le _bargello_ fût levé, pendant que le _piccinino_ dormait encore
et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!

À peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant
le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux!
Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais
plus rien; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais
dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de
savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en
croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour
l'autre, tandis que c'était par je ne sais quoi que nous nous fuyions
comme deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font
peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans
savoir pourquoi.

Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble,
depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau,
dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans
songer que jamais nous pourrions être désunis l'un d'avec l'autre, et
puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans
nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que
nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l'un
vers l'autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et
puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait
étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de
douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j'allais pour le
suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche déracine; et
puis ma pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu
et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis
l'espérance que les anges du ciel nous délivreront des piéges de la
mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir d'en
avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos piéges de
noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous
sauver de là, plus tard, d'une manière ou d'autre, car les quatre
semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne
pensions jamais en voir la fin.

Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu
de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme
des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints,
de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous
jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient formé des
heures et que les heures n'eussent pas formé des semaines.



CHAPITRE VII


CCXI

--Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonnés à vous deux dans
cette cabane, sans nièce et sans fils, et presque sans chien, que se
passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je à
l'aveugle, père de Fior d'Aliza.

--Ah! monsieur, me répondit l'aveugle, il ne se passait rien les
premiers jours que des désolations, des désespoirs et des larmes.
Quelle mort attendait Hyeronimo à Lucques, devant les juges trompés et
irrités par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior
d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville étrangère, au
milieu d'hommes et de femmes acharnés contre l'innocence, si l'on
venait à découvrir son déguisement? Où trouverait-elle un gîte pour
les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment, vermisseau comme
elle était, ainsi que nous, aux yeux des riches et des puissants,
parviendrait-elle soit à pénétrer vers son cousin dans des cachots,
soit à s'introduire dans des palais gardés par des sentinelles, pour
tomber à genoux devant monseigneur le duc?

Comment, si elle était jamais reconnue par un des pèlerins ou des
sbires extasiés de sa beauté, quand ils l'avaient aperçue sur notre
porte, échapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait
commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment
connaîtrions-nous nous-mêmes ce qui se passait là-bas, au pays de
Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas
nous-mêmes, ou bien, si nous parvenions à y descendre, les exposant à
être reconnus rien qu'en demandant à l'un ou à l'autre si on les avait
vus?

Obligés de rester dans notre ignorance, si nous nous traînions jusqu'à
Lucques, ou mourant de nos inquiétudes, si nous n'y descendions pas!
Ah! monsieur, le sommeil n'était pas venu une heure de suite sur nos
yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit
dans la cabane que le bruit confus de nos sanglots, mal étouffés sur
nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur involontaires du
petit chien, couché sur le pied de mon lit, quand sa jambe coupée, qui
n'était pas encore guérie, lui faisait trop mal, et qu'il implorait ma
main pour le retourner sur sa paille.

Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise là-haut au couvent quand on y
prêche sur les peines de l'enfer aux pèlerins, que les peines mêmes de
l'enfer puissent dépasser nos peines dans notre esprit.

Quant à la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous
n'eussions plus, pour soutenir nos misérables corps et pour nourrir le
chien Zampogna, que quelques croûtes de pain dur, que le père Hilario
nous avait laissées dans sa besace jusqu'à son retour.

Voilà tout ce qui se passait au grand châtaignier, monsieur: la
misère, et le chagrin qui empêchait de sentir la misère.


CCXII

Le septième jour pourtant nous eûmes deux grandes consolations, car la
Providence n'oublie pas même ceux qui paraissent les abandonnés de
Dieu.

Premièrement, le petit chien Zampogna fut tout à fait guéri de sa
jambe coupée et commença à japper un peu de joie autour de nous en
gambadant sur ses trois pattes, devant la porte, comme pour me dire:
Maître, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent à la maison;
je puis à présent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi à
moi de choisir les bons sentiers et d'éviter les mauvais pas; et il
s'élançait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il eût
compris que ses deux amis étaient là-bas; puis il revenait pour s'y
élancer encore.


CCXIII

Secondement, le père Hilario remonta péniblement et tout essoufflé par
le sentier de la ville au couvent, et, jetant sa double besace pleine
comme une outre sur la table du logis:

--Tenez, nous dit-il, voilà l'aumône de la semaine pour le corps; le
prieur m'a dit de quêter d'abord pour vous comme les plus misérables;
le couvent ne manque de rien pour le moment, grâce aux pèlerinages de
la Notre-Dame de septembre, qui va remplir les greniers de farine et
les celliers d'outres de vin.

Et puis, ajouta-t-il, voilà l'aumône de l'esprit. Écoutez-moi bien.

Alors, il nous raconta qu'il avait frappé à toutes les portes de
Lucques pour savoir si l'on avait entendu parler d'un homicide commis
dans la montagne, sur un brigadier de sbires, et si l'on savait
quelque chose du sort qu'on réservait au jeune montagnole; qu'on lui
avait répondu qu'il serait jugé prochainement par un conseil de
guerre, et qu'en attendant il était renfermé dans un des cabanons de
la prison, sous la surveillance du _bargello_; que le _bargello_ était
incorruptible, mais très-humain, et qu'il n'aggraverait certainement
pas jusqu'à l'échafaud les peines du pauvre criminel. Il ajouta que,
même après le jugement, on avait encore le recours en grâce auprès de
monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le condamné avait encore
un sursis de quatre semaines et de quatre jours entre l'arrêt suprême
et l'exécution; enfin que, pendant ces quatre semaines et ces quatre
soleils de sursis, le condamné, soulagé de toutes ses chaînes derrière
sa grille, ne subissait plus le secret, mais qu'il était libre de
recevoir dans sa prison ses parents, les prêtres, les moines
charitables et tous les chefs des confréries pieuses de la ville et
des montagnes, tels que frères de la Miséricorde, frères de la
Sainte-Mort, pénitents noirs et pénitents blancs, dont l'oeuvre est de
secourir les prisonniers, de sanctifier leur peines et même leur
supplice.

À ce mot, monsieur, nous tombâmes, ma belle-soeur et moi, à la
renverse contre la muraille, les mains sur nos yeux, en criant:
«Est-il bien possible! Quoi! aurait-on bien le coeur de supplicier un
pauvre enfant innocent dont tout le crime a été de défendre nous et sa
cousine?»


CCXIV

--Rassurez-vous un peu, nous dit le frère quêteur, sans toutefois trop
compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux
yeux de Dieu et qui n'a pour lumière que l'apparence au lieu de la
vérité.

--Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'écriait ma belle-soeur,
n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les
places de Lucques?

--Aucune, répondit le vieux frère; c'est en vain que j'ai demandé
discrètement aux portes de tous les couvents où l'on distribue gratis
de la nourriture aux nécessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si
l'on avait vu tendre son écuelle à un jeune et beau pifferaro des
montagnes; c'est en vain que j'ai demandé aux marchands sur leurs
portes, aux vendeuses de légumes sur leur marché, si elles avaient
entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant jouant
des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le portail
des chapelles. Tous et toutes m'ont affirmé que, depuis la noce de la
fille du _bargello_ avec un riche _contadino_ des environs, on n'avait
pas entendu une seule note de zampogne dans la ville, attendu que ce
n'était pas la saison où les musiciens des Abruzzes descendaient après
les moissons dans les plaines.

Ces réponses uniformes m'avaient donné d'abord à penser que votre
fille n'avait pas osé entrer à Lucques et qu'elle errait çà et là dans
les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fenêtres des
maisons et qui voudrait bien y pénétrer, sans oser toutefois
s'approcher des portes. Puis, en réfléchissant mieux et en me
demandant comment la noce d'un _contadino_ avec la fille du _bargello_
avait pu trouver un _pifferaro_ pour entrer en ville, dans une saison
où il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,
je me suis demandé à moi-même si ce musicien inconnu qui jouait pour
cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas été poussé par
l'instinct de s'y rapprocher, un jour ou l'autre, de celui qu'elle
aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans la
crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir
moi-même, je n'ai fait que saluer la femme du _bargello_ sur sa porte,
et j'ai passé; mais quand la nuit a été venue, je me suis porté à
dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai écouté de
toutes oreilles si aucune note de zampogne ne résonnait dans les cours
ou dans le voisinage de la prison.

Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il,
mais avant que l'_Ave Maria_ eût sonné dans les cloches de Lucques, un
air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une
lucarne grillée tout au haut de la tour du _bargello_.

Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout
comme je reconnais votre voix à tous les deux à présent, la vraie voix
et le vrai air de la zampogne de votre frère et de votre mari, mort
des fièvres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,
ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte
par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par
votre sentier! J'ai cru d'abord à un rêve; j'ai écouté longtemps après
que les cloches de l'_Ave Maria_ se taisaient sur la ville, et le même
air de l'instrument de votre frère a continué à se faire entendre à
demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la prison.


CCXV

--Dieu! s'écria ma belle-soeur, est-ce qu'on l'aurait bien jetée dans
cet égout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi descendre
vite à la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait été salie
dans son âme par le contact avec ces malfaiteurs et ces bourreaux!

--Arrêtez-vous, femme, arrêtez-vous quelques jours comme je me suis
arrêté moi-même après avoir entendu, de peur de dévoiler prématurément
un mystère qui contient peut-être le salut de vos deux enfants.

                                                            LAMARTINE.



CXXIXe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison précédente)


CCXVI

--Oui, j'ai pensé en moi-même: ne disons rien; qu'il nous suffise de
soupçonner qu'elle est là; que son cousin n'y est probablement pas
loin d'elle; que le bon Dieu, en permettant ce rapprochement, a
peut-être un dessein de bonté sur le pauvre prisonnier comme sur
vous-mêmes, et attendons que le mystère s'explique avant d'y mêler nos
indiscrètes curiosités et nos mains moins adroites que celles de
l'amour innocent!

Car je suis vieux, voyez-vous, mes braves gens, il y a longtemps que
ma barbe est blanche; j'ai vu passer et repasser bien des nuages sur
de beaux jours et ressortir bien de beaux jours des nuages, et j'ai
appris qu'il ne fallait pas trop se presser, même dans ses bons
desseins, de peur de les faire avorter en les pressant de donner leur
fruit avant l'heure, car il y a des choses que Dieu veut faire tout
seul et sans aide; quand nous voulons y mêler d'avance notre main il
frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gâtent l'ouvrage
de leur père! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez
patience!


CCXVII

Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frère quêteur, je n'ai
pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines à Lucques et aux
environs pendant la semaine.

Écoutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces
sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat
et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un après l'autre
pour vous déposséder du pré, de la grotte, des champs, des mûriers, de
la vieille vigne et du gros châtaignier, au nom de parents que vous ne
vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio;
c'était peut-être une mauvaise pensée qui me tenait l'esprit, ajouta
le frère, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires
pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre forêt; quand
j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous
avait demandé la main d'une fille de rien du tout, nourrie dans une
cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refusé, et qu'à la
suite de ce refus obstiné pour l'amour de vous et de son cousin, le
sbire s'était présenté tout à coup et coup sur coup, muni de
soi-disant actes endormis jusque-là, qui attribuaient, champ par
champ, votre petit bien au chef des sbires, acquéreur des titres de
vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empêcher d'entrevoir
là-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir
été concertés par quelque officier scélérat de plume, comme il y en a
tant parmi ces hommes à robe noire qui grignotent les vieux
parchemins, comme des rats d'église grignotent la cire de l'autel.

Je suis allé trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur
Bernabo, qui, quoique retiré de ses fonctions d'avocat du duc, donne
encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des
villes voisines. Il me connaît depuis quarante ans pour avoir été
quêter toutes les semaines à sa porte, et pour m'avoir toujours donné
autant de bonnes grâces pour moi que de bouteilles de vin d'_Aleatico_
pour le monastère.

Je lui ai demandé la faveur de l'entretenir après son audience, en
particulier; quand le monde a été dehors de sa bibliothèque, je lui ai
demandé, à voix basse, s'il pouvait me donner des renseignements aussi
secrets qu'en confession sur un certain scribe attaché au tribunal de
Lucques, nommé Nicolas del Calamayo.

--Eh quoi! m'a-t-il répondu en riant et en me regardant du capuchon
aux sandales, frère Hilario, est-ce que vous avez attendu vos
quatre-vingts ans pour déserter la piété et l'honneur, et pour avoir
besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un
habile complice?

--Pourquoi me dites-vous cela? ai-je répondu au docteur Bernabo, qui
ne rit pas souvent.

--Mon brave frère Hilario, m'a-t-il répliqué très-sérieusement alors,
c'est qu'on ne se sert de ce drôle de Nicolas del Calamayo que quand
on a un mauvais coup de justice à faire ou une mauvaise cause à
justifier par de mauvais moyens.

--Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en
sondant toujours la conscience du docteur Bernabo.

--Le chef des sbires, m'a-t-il répondu, n'est pas un coquin aussi
accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent,
l'autre est l'oiseau que le serpent fascine et attire dans la gueule
du vice.

Le chef des sbires n'est qu'un homme léger, débauché et corrompu, qui
ne refuse rien à ses passions quand on lui offre les moyens de les
satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui
présentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractère-là est le
plus commun parmi les hommes légers; leur conscience ne leur pèse pas
plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur paraît
jamais bien criminel.

Tel est, en réalité, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est
son ami Nicolas del Calamayo!

--Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors à Bernabo, je vais vous
exposer une affaire grave et compliquée dans laquelle le chef des
sbires a un intérêt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux
coudes.

--Je vous écoute, dit Bernabo.

Je lui ai raconté alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior
d'Aliza par le sbire en société de son ami Nicolas del Calamayo: la
demande, le refus, l'entêtement du sbire, l'obstination de la jeune
fille, puis la dépossession, pièce à pièce, par les soins du
procureur Nicolas del Calamayo, au moyen d'actes présentés par lui à
la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom d'anciens
parents inconnus dont le sbire avait acheté les titres, tout le petit
héritage de vos pères et de vos enfants.

En m'écoutant, le vieux docteur en jurisprudence fronçait le sourcil
et se pinçait les lèvres avec un sourire d'incrédulité et de mépris
qui montrait assez ce qui se passait dans son âme.

--Avez-vous sur vous ces pièces? me dit Bernabo.

--Non, répondis-je.

--Eh bien! apportez-les-moi la première fois que vous descendrez du
monastère à la ville; je vous en rendrai bon compte après les avoir
examinées, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme
elles le sont déjà à mes yeux dans leurs circonstances,
rapportez-vous-en à moi pour faire une enquête secrète et gratuite
chez les prétendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle.
La meilleure charité à faire aux braves gens, c'est de démasquer un
coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui
arracher des ongles ses victimes.

Allez, frère Hilario, et mettez-vous seulement un sceau de silence
sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces pauvres
gens, nous ne parviendrons pas aussi à découvrir quelque embûche
tendue à la vie du criminel, peut-être innocent, qu'on va juger sur de
si vilaines apparences!


CCXVIII

Le frère termina son récit en prenant les pièces dans l'armoire.

--Ah! que nous font les biens, la vigne, le pré, le châtaignier! la
maison même, nous écriâmes-nous, ma belle-soeur et moi. Qu'on prenne
tout, qu'on nous jette tout nus dans le chemin, mais qu'on nous rende
nos deux pauvres innocents!

--Résignez-vous à la volonté de Dieu, quel que soit le sort
d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastère pour
instruire le prieur de votre angoisse et du motif de mes absences. Je
lui demanderai de séjourner à la ville autant que ma présence pourra
être utile au prisonnier pour ce monde ou pour l'autre; je remonterai
jusqu'ici dès que j'aurai une bonne ou une mauvaise nouvelle à vous
rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier.

--Ah! répondîmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous
aurions cessé de trembler ou d'espérer pour la vie de nos enfants,
nous aurions bien plutôt cessé de vivre!


CCXIX

Il s'en alla, et nous entendîmes, pendant la nuit suivante, son pas
lourd, lent et mesuré, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier
en redescendant du monastère vers la ville.

Nous restâmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien
apprendre de ce qui se passait en ville. Hélas! il craignait sans
doute de nous informer trop tôt de la condamnation sans remède de
Hyeronimo; mais chaque heure de silence nous paraissait le coup de la
mort pour tous les quatre! Voilà tout, monsieur.



CHAPITRE VIII


CCXX

--À toi, maintenant, dit l'aveugle à Fior d'Aliza, raconte à
l'étranger ce qui s'était passé dans la prison pendant cette lugubre
agonie de nos deux âmes dans la cabane.

--Voilà, monsieur, reprit naïvement la belle _sposa_, après avoir
retiré le sein à son nourrisson qui s'était endormi sur la coupe.

Le lendemain du jugement à mort, comme je vous ai dit, le bourreau
vint avec les hommes noirs au cachot. Ils portaient des outils, de
grands ciseaux et des charbons rouges, comme s'ils avaient voulu
supplicier un saint Sébastien; mais ce n'était pas cela, au contraire;
le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait rivé les premiers jours
à la chaîne scellée dans le mur; il fit fondre le plomb qui rivait le
clou des menottes aux poignets et les entraves aux pieds; il laissa le
prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxième grille de
fer qui rétrécissait de la moitié son cachot; il ouvrit de même une
petite porte basse toute en plaque de tôle qui donnait accès par un
corridor souterrain, étroit, surbaissé et sombre, dans la petite
chapelle des condamnés à mort.

Cette chapelle, pas plus large que notre cabane, faisait partie des
cloîtres par le côté de la cour; par le côté opposé, derrière l'autel,
elle recevait le jour par une fenêtre haute qui ouvrait sur des
jardins plantés de légumes et sur un petit verger d'oliviers où les
blanchisseuses de la ville étalaient le linge après l'avoir lavé dans
un canal du Cerchio.

Ces vergers et ces potagers, déserts pendant la nuit, étaient bornés
par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un étroit
passage pour laisser le canal des lavandières rejoindre dans la
campagne le lit sinueux du Cerchio.

J'avais vu tout cela du haut d'une échelle, en balayant avec une tête
de loup le plafond de la chapelle et les vitraux peints qui
garnissaient la fenêtre. Ces vitraux représentaient le supplice du bon
malfaiteur dans Jérusalem, demandant pardon au Christ sur sa croix,
qui lui promet le paradis. La fenêtre était si étroite, qu'une grosse
barre de fer scellée en bas et en haut dans la pierre de taille,
derrière le vitrail, suffisait pour empêcher un regard même d'y
passer. Les murs avaient deux brasses d'épaisseur; ils étaient
construits de blocs de marbre noir aussi lourds que nos rochers, pour
que les condamnés à mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne
pussent pas songer seulement à s'évader. Un confessionnal et un banc
de bois noir étaient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin
venait tous les matins, à l'aube du jour, dire la messe pour tous les
prisonniers; ils l'entendaient, à travers la porte ouverte, chacun, de
sa lucarne ouvrant sous le cloître; cela les consolait de voir et
d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'était moi qui servais la
messe du capucin, armée d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait
appris à sonner à l'élévation; c'était moi qui lui versais le vin et
l'eau des burettes dans le calice. Quand il avait fini, on fermait la
porte de l'oratoire en dehors avec de gros verrous et un cadenas; moi
seule, comme porte-clefs, je pouvais y entrer quelques moments avant
la messe du lendemain pour allumer les deux petits cierges, remettre
de l'huile dans la lampe, et du vin et de l'eau dans les burettes du
vieux prêtre à moitié aveugle.


CCXXI

Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui où, du haut de ma
chambre, dans ma tour, j'entendis le _bargello_ conduire lui-même le
forgeron au cachot, et où les coups de marteau qui descellaient les
fers du prisonnier retentirent dans le cloître et jusqu'à ma fenêtre.
Je tombai sur mes deux genoux devant la lucarne pour remercier Dieu de
ce qui était pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-même:
Voilà qu'on lui rend ses membres, à toi maintenant de lui rendre la
liberté et la vie!


CCXXII

Quand tout fut rentré dans le silence ordinaire du cloître, et que le
_bargello_ en fut sorti avec le forgeron et les hommes noirs de la
justice, j'y entrai sans bruit avec la provende et les cruches d'eau
des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi, à distribuer à
chacun sa portion, à ouvrir et à refermer leurs grilles; les pieds me
brûlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore
tout au fond, debout sur sa paille, de peur de se trahir en se
précipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille
d'une main toute tremblante, il bondit comme un bélier du fond de
l'ombre, il me prit dans ses bras et m'étouffa contre son coeur, où je
me sentais mourir et où je restai longtemps sans que lui ni moi nous
pussions proférer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi ses
mains, tels que nous nous serrions, vous et moi, ma tante, quand,
après une longue absence dans les bois après mes chèvres, je revenais
le soir plus tard que vous ne m'attendiez sous le châtaignier.

Quand nous nous fûmes bien embrassés et bien arrosés de nos pleurs,
sans pouvoir parler pour avoir trop à nous dire, je passai mon bras
droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commença à
me dire:

--Que font-ils là-haut?

--Je m'en fie au bon Dieu et au père Hilario, leur ami, répondis-je.

--Que je t'ai coûté de tourments et à eux, reprit-il, ma pauvre Fior
d'Aliza! hélas! et que je vous en coûterai bien d'autres quand se
lèvera le matin où nous devrons nous séparer pour jamais!

--Qu'est-ce que tu dis donc, répliquai-je, en cachant mon front dans
sa veste où pendait encore un reste de sa chaîne, n'est-ce pas moi qui
te coûte la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu
as saisi le tromblon à la muraille et tiré ce mauvais coup pour venger
mon sang sur ces brigands?

Mais non, non, tu ne mourras pas pour moi, continuai-je, ou bien je
mourrai avec toi moi-même!

Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux écouter mes conseils.


CCXXIII

Alors je lui montrai la lime de la _sposa_ du galérien cachée entre ma
veste et ma chemise; je lui indiquai du doigt la petite porte basse
encore fermée, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la
chapelle.

--C'est par là, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car
l'amour ne doute de rien), c'est par là qu'ils croient te mener à la
mort, et c'est par là que je te mènerai à la vie.

Je n'en dis pas plus ce jour-là sur les moyens que je rêvais pour sa
délivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer:

--Non, non, ne me le demande pas encore, répondis-je, car si tu savais
tout d'avance, tu refuserais peut-être encore ton salut de mes mains,
ou bien tu pourrais le laisser échapper dans l'oreille des prêtres qui
vont venir pour te résigner peu à peu à ton supplice. Il vaut mieux te
mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est à toi
de te fier à moi, et c'est à moi d'être ton père et ta mère, puisque
je les remplace seule ici.

--Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les élevant dans les
siennes vers la voûte du cachot, je le veux bien; tu es mon père et ma
mère sous la figure de ma soeur, mais tu es bien plus encore, car tu
es moi aussi, et plus que moi, ajouta-t-il, car je me donnerais mille
fois moi-même pour te sauver une goutte de tes yeux seulement.

Il me dit alors des choses qu'il ne m'avait jamais dites et que je ne
comprenais que par le tremblement de sa voix et par le froid de sa
main sur mon épaule, mais des choses si douces à entendre, à voir, à
sentir, que je ne pouvais y répondre que par des rougeurs, des pâleurs
et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout à fait sa mort,
comme tout cela me faisait oublier la vie! On eût dit qu'une muraille
venait de tomber entre lui et moi et que nous nous parlions en nous
reconnaissant pour la première fois. Oh! que j'oubliais la prison,
l'échafaud, le supplice et tout au monde, et que je bénissais à part
moi ce malheur qui lui arrachait cette confession forcée de son coeur
qu'il n'aurait peut-être jamais ouvert en liberté et au soleil.


CCXXIV

Je ne sais pas combien durèrent tantôt ces entretiens, tantôt ces
silences entre nous; mais nos deux coeurs étaient devenus si légers
depuis que nous les avions soulagés involontairement du secret de
notre amour, que nous aurions marché au supplice la main dans la main,
allègrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que
c'est que l'amour cependant, une fois qu'on a compris qu'on s'aime et
qu'on découvre tout étonnée dans le coeur d'un autre le même secret
qu'on se cachait à soi-même, et que ces deux secrets n'en font plus
qu'un entre deux!

Il paraissait aussi enivré du peu que je lui disais par mes mots
entrecoupés, par mon front baissé, par mon agitation, que je l'étais
moi-même, seulement par le son timide de sa voix.


CCXXV

L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela à peine que
le temps comptait encore pour nous, car nous nous croyions vraiment
dans le temps qui ne compte plus, dans l'éternité.

--Adieu! lui dis-je en retirant ma main de la sienne; voici ce qu'il
faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser à ta chère âme comme un
homme qui va mourir, bien que nous ne mourrons pas, je le crois
fermement. Parmi tous ces moines, ces pénitents et ces prêtres qui
vont venir tous les jours pour t'exhorter et te préparer à la mort par
les sacrements, il faut dire que tu préfères les frères de l'ordre des
Camaldules, qui t'ont enseigné la religion dans ton enfance, et que tu
serais plus résigné et plus content si l'on pouvait t'accorder pour
confesseur le vieux frère Hilario, du couvent de la montagne, dont tu
as l'habitude, et qui daignera bien descendre pendant quelques
semaines à Lucques pour adoucir tes derniers moments; le _bargello_
m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamnés de ce qui peut leur
ouvrir le paradis en sortant de la prison; la présence de cet ami de
la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, où il est connu
et aimé, qui sait? pourra peut-être intéresser pour toi les braves
gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu'à
monseigneur le duc et t'obtenir la grâce de la vie? Quand le
_bargello_ va venir te visiter ce matin avec les pénitents noirs et
les frères de la Miséricorde, dis-leur ton désir d'obtenir ici la
présence du frère Hilario, le vieux quêteur des Camaldules de San
Stefano. Le bon Dieu fera le reste; nous saurons par lui des nouvelles
de nos pauvres parents; je me ferai connaître de lui avec confiance,
il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernière consolation
jusqu'à l'heure suprême; nous lui ferons transmettre nos propres
messages à la cabane, il empêchera ta mère et mon père de désespérer,
et, si nous devons mourir, soit l'un ou l'autre, soit tous les deux,
il les soutiendra dans leur misère et dans leurs larmes.


CCXXVI

Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confréries de la
Sainte-Mort, introduites par le _bargello_, ne tardèrent pas à y
entrer avec lui. Hyeronimo, après avoir écouté leurs exhortations au
repentir et leurs offres de prières, leur répondit avec
reconnaissance, que le seul service qu'il eût à implorer d'eux,
c'était la visite et les consolations du frère Hilario, qu'à lui il se
confesserait, mais à aucun autre, et que s'ils voulaient son salut
dans l'autre vie, c'était le seul moyen de le décider au repentir de
ses fautes et à l'acceptation de son supplice.

Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastère pour demander au
supérieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser à
demeurer dans un autre couvent de la ville, ou même dans la prison,
jusqu'au jour de la mort du meurtrier des sbires.


CCXXVII

Le lendemain, avant le soleil levé, on frappa à la porte de la prison,
c'était le frère Hilario; le _bargello_ l'introduisit dans la cour et
dans le cachot d'Hyeronimo, et les laissa seuls ensemble dans la
chapelle.

J'avais eu soin de ne pas me montrer, de peur qu'une exclamation du
bon frère quêteur ne révélât involontairement ma ruse et ma personne
au _bargello_. Quand je redescendis de ma tour dans le préau pour mon
service, Hyeronimo avait eu le temps de prévenir le moine de ma
présence.

--Je le savais, lui dit notre saint ami, la zampogne que j'avais
entendue au sommet de la tour de la prison m'avait révélé la présence
de Fior d'Aliza derrière ces grilles; seulement j'ignorais par quel
artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si près de toi.
Rassure-toi, avait-il ajouté, je ne serai pas plus dur que la
Providence, je ne séparerai pas avant la mort ceux qu'elle a réunis;
je ne ferai rien connaître au _bargello_ ni à sa femme de votre
secret; il est peut-être dans les desseins de cette Providence.

Après avoir parlé ainsi et prié un moment avec Hyeronimo dans
l'oratoire, le saint prêtre en sortit, et, me rencontrant sous le
cloître, il me donna son chapelet à baiser, et il me le colla
fortement sur les lèvres comme pour me dire: Silence!

Je me gardai bien, à cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de
connaître le frère quêteur. Je restai longtemps à genoux, pleurant
tout bas contre la muraille, après qu'il fut sorti du cloître. Il s'en
alla demander asile à un couvent voisin de son ordre, promettant à la
femme du _bargello_ de revenir tous les matins dire la messe, et tous
les soirs donner la bénédiction au jeune criminel.


CCXXVIII

Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon
service.

Hyeronimo me dit à son aise que le moine ne m'avait pas blâmée de ma
ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'après sa mort; qu'il avait un
faible espoir d'obtenir, non sa liberté, mais sa vie de monseigneur le
duc, si ce prince, qui était à Vienne en Autriche, revenait à Lucques
avant le jour marqué dans le jugement pour l'exécution; mais que si,
malheureusement, retardait son retour dans ses États, personne autre
que le souverain ne possédait le droit de grâce, et qu'il n'y avait
qu'à accepter la mort de Dieu, comme il en avait accepté la vie; que,
dans cette éventualité terrible, le père Hilario le confesserait au
dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas
même sur l'échafaud, jusqu'à ce qu'il l'eût remis pardonné, sanctifié
et sans tache entre les mains de Dieu.

Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule
chose lui coûtait trop pour qu'il pût jamais se résigner à mourir sans
désespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son
véritable assassin, et que cette chose (ici il hésita et il fallut
pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lèvres), c'était
de mourir sans que nous eussions été, lui et moi, mariés ou tout au
moins, ne fût-ce qu'un jour, fiancés sur la terre, puisque, selon la
croyance de notre religion et selon la parole des moines de la
montagne, les âmes qui avaient été unies indissolublement ici-bas par
la bénédiction des fiançailles ou du mariage, étaient à jamais unies
et inséparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'éternité comme
dans le temps!

En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on
voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la
paille comme des gouttes de pluie.

Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lèvres sur ses
doigts qui me cachaient son visage.

--Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui
desserrant ses doigts mouillés du visage pour voir ses yeux; je ne
croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais
cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant à mon tour;
est-ce qu'on a donc deux âmes? une pour la terre, une pour le ciel?
une pour le temps, une pour l'éternité? Quant à moi, je ne m'en sens
qu'une, et elle a toujours été autant dans ta poitrine que dans la
mienne: l'idée de voir, de penser, de respirer seulement sans toi,
ici ou là ne m'est jamais venue.

Il me serra encore plus étroitement contre lui-même.

--Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant
que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore,
car toi tu pourrais bien peut-être vivre ici ou dans le paradis sans
moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni
sentir le paradis dans l'autre, si j'étais séparée de toi! Ainsi, ne
vivons pas, ô mon frère! ne mourons pas sans avoir échangé deux
anneaux de fiançailles ou de mariage que nous nous rendrons après la
mort pour nous reconnaître entre toutes ces âmes qui habitent là-haut,
dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous
si nous venions à nous perdre dans cet infini où tu me chercherais
éternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini.


CCXXIX

--Mais quel moyen? me dit-il en se désespérant et en ouvrant ses deux
bras étendus en croix derrière lui, tel qu'un homme qui tombe à la
renverse.

Je songeai un peu, puis je lui dis:

--Je crois que j'en sais un!

--Et lequel? s'écria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux
entendre.

--Rien que la vérité, répondis-je. Dis au père Hilario, ton
confesseur, et qui donnerait son sang pour ton salut, ce que tu viens
de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impénitence finale et dans
le désespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la
certitude de mourir inséparable de moi après cette vie, et de vivre
_sposo e sposa_ dans le paradis, puisque nous n'avons pu vivre ainsi
dans ce monde, et que, pour t'assurer que le paradis ne sera pour nous
deux qu'une absence et qu'une attente de quelques années d'un monde à
l'autre, il faut que nous ayons été époux, ne fût-ce qu'un jour dans
notre malheur. Jure-lui, par ton salut éternel, que, sans cette
charité de sa part, il sera responsable à Dieu de la perdition de nos
deux âmes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans
l'éternité contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le
désespoir qui me fera maudire à jamais la Providence à laquelle je ne
croirais plus après toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il
risquera sa vie même pour nous sauver. Il consentira, par vertu, à
nous fiancer secrètement pour le paradis avant le jour de ton supplice
(si ce jour fatal doit jamais luire!), ou à nous fiancer pour ce
monde, si tu parviens à t'enlever par la fuite à tes bourreaux!...


CCXXX

Cette idée parut l'enlever d'avance à la nuit du cachot et le
transporter tout éblouissant d'espérance au ciel; je crus voir dans
sa figure rayonnante un de ces anges Raphaël du cloître de Pise, qui
éclairent, de la lumière de leur visage et de leurs habits, la nuit de
la Nativité à Bethléem.

--Je n'aurai pas de peine à suivre ton idée, me dit-il en nous
séparant, car ce ne sera que la vérité que je dirai au père Hilario,
en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure à laquelle il vient
m'entretenir de Dieu, après la bénédiction de l'_Ave Maria_ (sept
heures du soir), je vais lui révéler notre amour et lui arracher son
consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fenêtre
de ta lucarne ouverte, et prie Dieu pour notre salut, contre les
vitres; si tu ne vois rien venir avant la nuit sur le bord de la tour,
c'est qu'il n'y aura point d'espoir pour nous, et que je n'aurai point
pu fléchir le frère; mais, si je suis parvenu à le fléchir ou à
l'incliner seulement à notre union avant la mort, je lâcherai la
colombe, et elle ira, comme celle de l'arche, te porter la bonne
nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attachée à sa patte,
sera le signe auquel tu reconnaîtras qu'il y a une terre ou un paradis
devant nous.


CCXXXI

Je montai précipitamment à la tour, avant le moment où le _bargello_
allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intérieure au
prisonnier, et je priai avec tant de ferveur la Madone et les saints,
à genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et
que la sueur de mon front avait mouillé la pierre comme une gouttière,
avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me fît
tressaillir et relever le front.

Quel bonheur! L'oiseau apportait à sa patte un long brin de paille
reluisant comme l'or d'une feuille de maïs au soleil! Je dénouai le
brin de paille, je le baisai cent fois convulsivement, je le cachai
dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai à
becqueter tant qu'il voulut dans ma main et sur ma bouche remplie de
graines fines, puis je détachai de mon corsage un fil bleu, couleur
du paradis, j'en fis un collier à l'oiseau, et je le laissai s'envoler
vers la lucarne du cloître, où l'attendait son ami le meurtrier!


CCXXXII

Mais quand ce message muet eut été ainsi échangé entre nous, je ne pus
contenir toute ma joie en moi-même, je saisis toute joyeuse la
zampogne suspendue au dossier de mon lit; sans y chercher aucun air de
suite, je lui fis rendre en désordre toutes les notes éparses et
bondissantes qui répondaient, comme un écho ivre, à l'ivresse
désordonnée de ma propre joie: cela ressemblait à ces hymnes
éclatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de
grande fête, à travers l'encens du choeur, et qui sont comme le _Te
Deum_ de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le
_bargello_ me dit le lendemain:

--Tu as donc bien peu de coeur, Antonio (c'est ainsi qu'il
m'appelait), tu as donc bien peu de coeur de jouer des airs si gais
aux oreilles de ces pauvres gens des loges qui pleurent leurs larmes
devant Dieu, et surtout aux oreilles de l'homicide qui compte ses
dernières heures sur la paille de son cachot!


CCXXXIII

Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malséance de bon
coeur, je baissai les yeux et je me tus.

Dans la journée, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour
savoir de lui les résultats de sa confidence au père Hilario. Je ne
pus approcher de son cachot qu'à la nuit tombante, après l'office du
soir, que le vieux prêtre était venu réciter dans l'oratoire des
prisonniers. Le _bargello_ et sa femme étaient venus y assister par
dévotion et par charité d'âme avant de remonter dans leur chambre, en
me laissant le soin d'éteindre les cierges et de tout ranger dans le
cloître avant de me coucher. Le _piccinino_ dormait déjà d'un sommeil
d'enfant, dans le petit lit qu'on lui avait fait dans sa niche, à
côté des gros chiens, sous les premières marches de l'escalier.


CCXXXIV

Hyeronimo, cette fois, me parut plus fou de joie mal contenue que je
ne l'étais moi-même; il courait et ressautait autour de son cachot,
comme un bélier quand il voit entrer dans l'étable la bergère qui va
lui ouvrir la porte des champs; il voulut m'embrasser sur le front
comme les autres jours, je me dérobai.

--Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est passé entre
le père et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer après!
Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a répondu?

--Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine à amener
l'entretien où tu m'avais conseillé de le conduire; car de lui-même,
en me revoyant si pâle et si morne, il m'a demandé de lui ouvrir mon
coeur comme je lui avais ouvert ma conscience, et de bien lui dire
s'il ne me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de
vengeance contre ceux qui avaient causé par malice ma faute et ma
mort, si funeste et si prématurée?

Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-même, et je
me suis montré incapable de pardonner jamais dans le fond du coeur, ni
dans ce monde, ni dans l'autre, à ceux qui m'avaient séparé de toi et
toi de moi, à moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne serais
jamais à un autre sur la terre et que je serais éternellement ton
fiancé dans le paradis.

Il m'a bien grondé de ces sentiments, qui lui ôtaient tout droit de
m'absoudre avant la dernière heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du
Christ, pardonner à ceux qui n'avaient pas pardonné; il m'a bien
prêché, bien tourné et retourné de toutes les façons pour me faire
désavouer ma haine et ma vengeance; mais c'était comme s'il avait
parlé à la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai été inexorable
dans ma résolution d'emporter mon ressentiment dans mon âme, à moins
d'emporter dans l'autre monde l'anneau du mariage qui nous unirait au
moins dans l'éternité.

Il a paru réfléchir en lui-même longtemps, comme un homme qui doute
sans rien dire; puis, en se levant pour s'en aller:

--Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grâce du mariage _in
extremis_ avec celle que vous aimez plus que le ciel et qui vous aime
plus que sa vie vous est accordée, me promettez-vous d'embrasser le
chef des sbires de bon coeur, et de bénir vos bourreaux, au lieu de
maudire en mourant vos ennemis?

--Oui, mille fois oui, me suis-je écrié, ô mon père! et je le ferai de
bon coeur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de malheur
à ceux qui m'auront donné ainsi une éternité avec Fior d'Aliza pour
quelques misérables années sur la terre!


CCXXXV

--Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre âme malade,
mon cher fils, ce que vous me demandez est bien difficile, impossible
à obtenir des hommes peut-être, mais Dieu est plus miséricordieux que
les hommes, et celui qui a emporté la brebis égarée sur ses épaules
ramène au bercail l'âme blessée par tous les chemins. Je n'oserais
prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes supérieurs, sans le
consentement de vos parents et sans la permission de l'évêque, d'unir
secrètement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied d'un
échafaud, et de mêler l'amour à la mort, dans une union toute
sacrilége, si elle n'était toute sainte.

Mais si Dieu permet, pour votre salut éternel, ce que les hommes
réprouveraient sans souci de votre âme; si le Christ dit oui par
l'organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je
ne dirai pas non, et que j'affronterai le blâme des hommes pour porter
deux âmes pures à Dieu!

Je vais d'abord consulter l'évêque aussi rempli de charité que de
lumière, je monterai ensuite à San Stefano pour obtenir les dispenses
de mes supérieurs; je confierai ensuite à votre mère et au père de
Fior d'Aliza la mission sacrée dont je suis chargé auprès d'eux;
j'obtiendrai facilement pour eux l'autorisation d'entrer avec moi dans
votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamné, et pour
ramener leur fille et leur nièce, veuve avant d'être épouse, dans leur
demeure; préparez-vous par la pureté de vos pensées, par la vertu de
votre pardon à l'union toute sainte que vous désirez comme un gage du
ciel, et surtout ne laissez rien soupçonner ni au _bargello_ ni à ceux
qui vous visiteront par charité, du mystère qui s'accomplira entre
l'évêque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de Dieu
peuvent seuls comprendre ce que les hommes de loi ne sauraient
souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hélas! le premier.

À ces mots, il m'a béni et j'ai baisé ses sandales.

Voilà, mot à mot, les paroles du père Hilario; mais j'ai bien vu à son
accent et à son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur
le succès de sa confidence à l'évêque et à ses supérieurs, et que mon
désir était déjà ratifié dans sa pensée.


CCXXXVI

Nous passâmes ainsi ensemble ce soir-là, et tous les autres, de longs
moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela,
de ce que faisaient ma tante et mon père sous le châtaignier, de ce
que nous y ferions nous-mêmes si jamais nos angoisses venaient à
finir, soit par la grâce de monseigneur le duc, soit par la fuite que
nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les
Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait
avec délices à cette idée de fuite lointaine, où je serais tout un
monde pour lui, lui tout un monde pour moi; où nous gagnerions notre
vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et où, après avoir
amassé ainsi un petit pécule, nous bâtirions, sous quelque autre
châtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa
vieille mère et mon pauvre père aveugle, sans compter le chien, notre
ami Zampogna, que nous nous gardions bien d'oublier; mais, cependant,
tout en ayant l'air de partager ces beaux rêves, pour encourager
Hyeronimo à les faire, je me gardais bien de dire toute ma pensée à
mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son évasion
sans me livrer à sa place, à moins de perdre le _bargello_ et sa brave
femme, qui avaient été si bons pour moi, et que je ne voulais à aucun
prix sacrifier à mon contentement, car les pauvres gens répondaient de
leurs prisonniers âme pour âme, et le moins qu'il pouvait leur
arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'était d'être expulsés,
sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes
complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de
leur porte-clefs.

Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car
cela n'aurait été ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien,
est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous
dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur
ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner
le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis
et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de
mourir, pourvu que lui il vécût pour nourrir et consoler mon père et
ma tante.

Qu'est-ce donc que j'étais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour
pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon
coeur et il ne m'en coûtait rien de me sacrifier pour mon amant,
puisque j'étais sûre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis.


CCXXXVII

Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul à seul, à
nous reconsoler et à rêver à deux dans notre cachot (car c'était
vraiment autant le mien que le sien), étaient les plus délicieuses que
j'eusse passées de ma vie; en vérité, j'aurais voulu que toutes les
heures de notre vie fussent les mêmes, et que les portes de ce paradis
de prison ne se rouvrissent jamais pour nous deux; quand on a ce que
l'on aime, qu'est-ce donc que le reste? qu'un ennui.

J'aurais voulu que ces heures ne coulassent pas, ou bien que toutes
nos heures passées et futures fussent contenues dans une de ces
heures.


CCXXXVIII

Mais, hélas! l'ombre du cloître n'en descendait que plus vite sur la
cour, et les étoiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel
qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous séparer, coûte que
coûte, de peur que ma veille dans la cour ne parût trop longue au
_bargello_; sa femme et lui étaient bien contents de mon service; ils
ne cessaient pas, les braves gens, de se féliciter de ma fidélité, de
mon assiduité à mon devoir, et des soins que je prenais des
prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'eût été de les
livrer à la ruine et à la prison, en récompense de leur confiance? Ce
n'était pas là ce que ma tante m'avait appris en me faisant répéter
mon catéchisme.


CCXXXIX

Au bout d'une demi-semaine, d'une attente si douce et cependant si
inquiète, le frère Hilario revint de son couvent: il raconta à
Hyeronimo que l'évêque et le prieur n'avaient pas balancé à lui
accorder le consentement, l'autorisation, les dispenses
ecclésiastiques, motivées sur le salut du meurtrier repentant, à qui
le pardon et la résignation ne coûteraient rien s'il mourait avec le
droit et la certitude de retrouver, dans le paradis des repentants,
l'éternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps,
symbole de l'union de l'éternité bienheureuse.

--Je sais, lui avait dit l'évêque, que cette superstition pieuse est
dans le pays de Lucques une opinion populaire que rien ne peut
extirper dans les campagnes; mais c'est la superstition de la vertu et
de l'amour conjugal, utile aux moeurs; il n'y a aucun mal à y
condescendre pour la fidélité des époux et surtout pour le salut des
condamnés.

Le supérieur de San Stefano avait dit de même.

Quant à la mère d'Hyeronimo et à mon père, comment auraient-ils hésité
à donner un consentement à une union sainte de tout ce qu'ils aimaient
sur la terre, surtout quand ils espéraient que cette union serait
peut-être le gage de la grâce accordée à Hyeronimo et tout au moins de
mon retour auprès d'eux, si l'iniquité des hommes le retenait en
captivité après sa commutation de peine.

Muni de toutes ces autorisations, le père Hilario avait amené avec
lui, à la ville, le père aveugle avec le chien qui le conduisait, et
ma tante qui les précédait de quelques pas, pour éclairer de la voix
les mauvais pas de la descente à son beau-frère.

Le père Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants
sans asile qu'il avait rencontrés sur les chemins; il avait obtenu
pour eux un coin obscur sous le porche du couvent de Lucques qu'il
habitait lui-même; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux
fois par jour aux habitués de la communauté; sur leurs deux parts,
ils en avaient prélevé une pour le petit chien à trois pattes de
l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bête semblait comprendre
qu'il y avait un mystère dans tout cela, et, couché sur les pieds de
son maître ou sur le tablier de ma tante, il les regardait avec
étonnement et il avait cessé d'aboyer, comme il avait l'habitude de
faire à notre porte, au passage des pèlerins.


CCXL

--Prenez bien garde, avait dit à nos parents le père Hilario, de rien
révéler ni au _bargello_, ni à sa femme, ni à personne du secret qui
se passe entre Hyeronimo, Fior d'Aliza, vous et moi; un seul mot, un
seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut même de votre
cher enfant, s'il doit mourir.

Ma tante et mon père l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser
ma tante, à son tour, vous raconter ce qui s'était dit et ce qui se
dit ensuite entre eux et Hyeronimo, quand ils se revirent, car je n'y
étais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance.



CHAPITRE IX


CCXLI

La tante alors, au lieu de parler, se prit à pleurer à chaudes larmes,
le visage caché dans son tablier.

--Pardonnez-moi, monsieur, me dit-elle enfin, rien qu'en y pensant je
pleure toujours les yeux de ma tête.

Mettez-vous à notre place, pauvres vieux que nous étions, l'un privé
de la lumière, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers
enfants, leur unique soutien, lui allant chercher sa fille qui ne
voudrait peut-être pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant
recevoir mon fils pour lui faire le dernier adieu au pied d'un
échafaud ou tout au plus à la porte d'un bagne perpétuel, la plus
grande grâce qu'il pût espérer, si monseigneur le duc revenait avant
le jour fatal, et tous n'ayant pour appui dans une ville inconnue
qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bâton, demandant pour
eux l'aumône aux portes.

C'est pourtant comme cela que nous entrâmes à Lucques, monsieur, moi
disant mon chapelet derrière le frère quêteur; et lui, en montrant mon
beau-frère, marchant à tâtons derrière nous, guidé par son pauvre
chien estropié.

Hélas! qu'aurait pensé mon pauvre défunt mari, s'il nous avait vus
ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laissée en mourant si
jeune et si nippée, avec une si belle enfant au sein; son frère, avec
ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros châtaignier;
son fils, riant dans son berceau auprès du foyer pétillant des
sarments de la vigne, honorés dans toute la montagne et faisant envie
à tous les pèlerins qui montaient ou descendaient par le sentier de
San Stefano?

Et maintenant, son fils condamné pour homicide, au fond d'un cachot,
sur la paille, attendant le jour du supplice; son frère ayant perdu la
lumière du firmament; moi, flétrie et pâlie par les soucis, loin de ma
fille que j'allais retrouver sans qu'il me fût permis de l'embrasser
seulement quand je la reverrais!

Tous nos biens passés dans les mains des hommes de loi, ruinés,
mendiants, et, qui plus est, déshonorés à jamais dans la montagne par
un homicide commis à notre porte, comme dans un repaire de brigands,
bien que nous fussions honnêtes! Mais qui le savait, excepté Dieu et
le moine? Voilà pourtant, monsieur, ce que nous étions devenus en si
peu de temps, et comment nous entrions dans la ville de Lucques.
Pourrais-je ne pas pleurer, quand j'y pense?


CCXLII

Le lendemain du jour où le père Hilario nous avait déposés dans la
niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, près de la
prison où l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre
avec une permission du juge pour aller revoir tant que nous voudrions
le condamné à mort dans sa prison parce que nous étions sa seule
famille; le _bargello_ avait l'ordre de nous ouvrir la porte à toute
heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frère Hilario,
fût avec nous.

C'est ainsi que nous entrâmes, tout tremblants de peur et de désir à
la fois, dans la grande cour vide de la prison, où roucoulaient les
colombes, qui semblaient pleurer comme nous et se parler d'amour comme
nos deux enfants.

Le _bargello_ et sa femme avaient eu l'égard de ne pas entrer avec
nous et de refermer la porte derrière nous pour ne pas assister
indiscrètement au désespoir d'un oncle et d'une mère qui venaient
compter les dernières heures de leur enfant et de leur neveu.

Fior d'Aliza, avertie par le moine, avait eu le soin de ne pas
s'approcher non plus trop près pour que nous ne nous jetassions pas
follement, en nous revoyant, dans les bras les uns des autres; mais
j'aperçus sa tête si belle et tout éplorée qui s'avançait, malgré
elle, pour nous entrevoir de derrière un noir pilier du cloître, où
elle se cachait bien loin de nous! Ah! que sa vue me fit peine et
plaisir à la fois, monsieur! Je sentis fléchir mes jambes sous moi,
et, sans l'épaule de mon frère, à laquelle je me retins, je serais
tombée à terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant
nous, jappa de joie en voulant s'élancer vers elle, mais je le retins
par sa chaîne, et nous fûmes bientôt devant la grille ouverte du
cachot d'Hyeronimo.


CCXLIII

Il nous attendait, le pauvre enfant; il se jeta, quand il nous vit,
aux genoux de son oncle et de moi comme pour nous demander pardon de
toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de défendre sa
cousine et nous avait fait fondre sur la maison. Son oncle pressait sa
tête contre ses genoux chancelants d'émotion; moi, je pleurais sans
rien lui dire que son nom dans mes sanglots, en tenant sa main toute
mouillée dans la mienne.

Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chaîne pour
s'élancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant
s'appuyer, pour le lécher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes
en recommençant toujours à s'élancer vainement, jusqu'à ce que
Hyeronimo l'eût embrassé aussi, à son tour, en pleurant. Enfin,
monsieur, c'était une désolation dans le cachot, où l'on entendait
plus de sanglots et de jappements que de paroles.

À la fin, le père Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-même, nous dit
en pleurant aussi:

--Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'écarter
pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure où l'on apporte
la soupe aux prisonniers et pour que vous puissiez voir du moins celle
à laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me
promener avec le porte-clefs sous le cloître: chaque fois que nous
passerons, elle et moi, devant le cachot, vous pourrez la contempler,
pauvre tante! et elle pourra entrevoir d'un coup d'oeil, sans
détourner trop la tête, tout ce qu'elle chérit ici bas; ne lui parlez
que des yeux et du geste du fond de la loge, elle ne vous parlera que
par son silence; vous aurez assez le temps de lui parler tous de la
langue, si je parviens jamais à vous la rendre par la grâce de Dieu,
et surtout empêchez bien le chien de japper et de s'élancer vers elle
contre la grille, quand nous passerons et repasserons devant le
cachot.


CCXLIV

Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pûmes rien nous dire tant que
nous n'entendîmes pas s'approcher sous le cloître le bruit des
sandales du moine et des pas légers de Fior d'Aliza.

À ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux
le visage de ma chère enfant. Mon Dieu! qu'elle était belle! mais
qu'elle était pâle dans son costume sombre de gardien d'une prison.
Ses yeux, en me regardant à la dérobée, pendant qu'elle pouvait être
entrevue de nous en passant et repassant, étaient tellement voilés de
larmes mal contenues, qu'on ne pouvait les voir que comme on voit une
pervenche mouillée à travers les gouttes d'eau au bord de la source.
Comme le cloître était bien long et que le frère Hilario marchait
pesamment, à cause de son âge, nous causions, Hyeronimo, mon frère et
moi, pendant la distance d'un bout du cloître à l'autre bout; le chien
même semblait s'en mêler, monsieur, et ses yeux semblaient
véritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior
d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le père qui ne pleurait pas,
hélas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais
son coeur n'en était que plus noyé!


CCXLV

Ce que nous dîmes tous les trois, pendant ces deux heures que le père
Hilario fit durer, à sa grande fatigue, le plaisir et la peine,
comment pourrais-je vous le redire? Un jour n'y suffirait pas. Jugez
donc ce que quatre personnes qui ne font qu'une, et qui sentent le
cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tête par le supplice
prochain d'un seul d'entre eux, prêt à les tuer tous d'un seul coup,
peuvent se dire!

Hyeronimo nous confessa que son bonheur, s'il devait vivre, et son
salut éternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement
que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour
son union avec sa cousine (_sorella_, comme nous disons, nous);
sachant combien sa _sorella_ le chérissait de tous les amours et
n'ayant pas nous-mêmes de plus cher désir que ce mariage, comment
aurions-nous pu refuser au pauvre mourant?

C'était nous qui lui avions donné son idée que les époux sur la terre
se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refusé son
paradis à lui-même, si nous avions dit non, l'aveugle et moi?

Il nous bénit mille et mille fois de notre condescendance à son amour,
et il nous répéta tout ce que le père Hilario lui avait appris de la
condescendance de l'évêque; outre le souci qu'il avait de nous, en
nous laissant dans la misère par son supplice, dans ce supplice il ne
semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne fût avancée par
quelque événement avant que le prêtre eût accompli sa promesse, en
bénissant cette union secrète et en consacrant sa passion devant
l'autel.


CCXLVI

--Oh! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de
faire ce qu'il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours,
et que je n'emporte pas mon désespoir dans l'autre vie!

Nous ne répondîmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait
à passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en
étions comme étouffés pendant sa promenade au fond du cloître.

La dernière fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me
retenir, et je dis à demi-voix, de manière qu'elle m'entendît sans que
les autres puissent m'entendre:

--Fior d'Aliza, que veux-tu de nous?

Elle répondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout
de ses pieds en parlant.

--Lui, ou mourir avec lui!

Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortîmes à l'heure
que nous avait indiquée le père Hilario, nous la vîmes qui
s'éloignait de lui en courant, pour remonter dans sa chambre avant
notre sortie de la geôle. Le _bargello_ et sa femme ne s'étonnèrent
pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitués à entendre des
sanglots du coeur dans leur puits, comme nous autres à entendre le
sanglottement de l'eau dans les sources.


CCXLVII

La tante se tut.

--À toi maintenant, dit-elle à Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui
saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant
ainsi, peut-être pour la dernière fois, avec notre pauvre Hyeronimo.

Voyons, parle au monsieur avec confiance; c'est ton tour maintenant
d'ouvrir ton coeur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et
de le vider de tout ce qu'il contenait de rêves et de larmes, pour n'y
laisser place qu'au bonheur et à la reconnaissance que tu vas goûter
pendant le reste de ta vie.

--Oh! oui, raconte-nous cela toi-même, dit l'aveugle en joignant ses
deux mains sur la table; je me le ferais bien raconter tous les soirs
de ma vie sans me rassasier jamais des miséricordes du bon Dieu pour
nous.

--Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obéir à mon père et à ma tante,
mais cela me rend toute honteuse. Comment une fille si innocente et si
simple que j'étais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est
l'ange de la parenté et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin
voilà.


CCXLVIII

Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout
habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver
ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant
innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce
que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et
divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce n'était pas moi
qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient fermées et la parole
d'en haut me parlait sans me laisser répondre et comme si quelqu'un
m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà pourquoi je n'essayai
même pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction.

Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela
ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y
consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa
liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et
avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le
trompant lui-même?

Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis
elle reprit:

--Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et
lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au
rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as
rencontré la noce de la fille du _bargello_, jusqu'à ce que tu viennes
le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous
partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la montagne pour
sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le jour les
frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on
ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux
propriétaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme
coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et
toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.
Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un
barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des
prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un
fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui
permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et
qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se
trouve hors des murs, libre dans la campagne...

Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi
préfères-tu mourir à sa place, plutôt que de risquer la liberté en le
suivant dans sa fuite?...

--Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
sauvais derrière lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si
hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait
certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour
tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le
déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle
pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutôt mourir que
de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de
la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres
versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en verses de
bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et si bon,
est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il
aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et notre
père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la
lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le coeur, ce
catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?


CCXLIX

Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai: Fuis, je t'en ai
préparé les moyens pour la nuit où tu seras mis seul en chapelle et je
vais te rejoindre; ce n'est pas même un mensonge, car, morte ou
vivante, je le rejoindrai bientôt. Puis-je vivre sans lui? puis-je
même mourir sans que mon âme vole sur ses pas et le rejoigne comme la
colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il émigre de la
branche avant elle?

Il fut donc décidé que je le tromperais pour ne pas tromper le
_bargello_ et sa femme.

--Quand il sera libre, continua la voix, tu revêtiras le froc et le
capuchon des pénitents noirs qu'il aura laissés tomber de la fenêtre
en s'enfuyant, et tu reviendras dans son cachot, avant le jour,
prendre sa place, pour que les sbires te mènent au supplice, en
croyant que c'est lui qu'ils vont fusiller pour venger le capitaine;
tu marcheras en silence devant eux, suivie des pénitents noirs ou
blancs de toute la ville qui prieront pour toi; et quand tu seras
arrivée au lieu du supplice, tu mourras en prononçant son nom,
heureuse de mourir pour qu'il vive!

Voilà, monsieur, voilà exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais
pas inventé, en toute ma vie, de moi-même. J'étais trop simple et trop
timide, mais l'ange de l'amour conjugal en invente bien d'autres,
allez! Je l'ai bien compris quand je fus sa femme!


CCL

Après ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touché
ma paupière et calmé mon pauvre coeur.

Ma résolution était prise d'obéir, sans lui rien dire qu'au moment où
le prince qu'on attendait dans Lucques serait arrivé, et qu'il aurait
ou ratifié ou ajourné l'exécution. C'était notre dernier espoir.

Hélas! il fut trompé encore; le lendemain à mon réveil, le _bargello_
me dit négligemment, comme je passais pour mon service dans le préau,
que le prince venait d'écrire à son ministre qu'il ne fallait pas
l'attendre et qu'il était retenu en Bohême par les chasses.

Tout fut perdu; mes jambes me manquèrent sous moi; mais le _bargello_
ne s'aperçut pas de ma pâleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore
dans le vestibule grillé du préau. Il crut que je dormais encore à
moitié, ou que le retour du prince m'était indifférent comme
l'ajournement du supplice du meurtrier.

                                                            LAMARTINE.



CXXXe ENTRETIEN

FIOR D'ALIZA

(Suite. Voir la livraison précédente.)


CCLI

J'entrai dans le préau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le père
Hilario y était déjà, il était venu lui annoncer que tout espoir de
grâce était perdu par l'absence du prince qui voulait chasser le
faisan en Bohême, et que le jour de la mort était fixé à trois jours
de là pour le condamné; il recevait sa dernière confession et la
promesse de lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement de
l'eucharistie avec celui de l'extrême-onction, la veille de sa mort.
Puis, se tournant vers moi à demi morte:

--Je vous laisse ensemble, me dit-il; mes deux enfants, demain, avant
la nuit, vous serez unis pour un jour et séparés le jour suivant pour
un peu de temps! Que l'éternité vous console du jour qui passe! Je
vais annoncer le désespoir à vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez
avec moi pour qu'ils ne meurent pas sous le coup; vous leur resterez,
n'est-ce pas? et le souvenir d'Hyeronimo revivra pour eux en vous.


CCLII

Je n'étais déjà plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait
dit la nuit, et je le suivis, avec l'autorisation du _bargello_,
jusqu'à la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il
ouvrît la bouche, je fis un signe invisible à ma tante et je lui fis
comprendre que l'exécution n'aurait peut-être pas lieu. Elle le dit
tout bas à mon père sans que le père Hilario s'en aperçût; puis ils
reçurent la fatale nouvelle avec la résignation apparente de ceux qui
n'ont plus rien à craindre ici-bas, que la fin de tout.

Le père Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le
lendemain secrètement, avant le lever du jour, pour donner devant eux
la bénédiction mortuaire et la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
Il leur enseigna en même temps de garder le silence sur l'objet de la
cérémonie, de prier Dieu dans leur coeur et de se taire devant le
_bargello_, pendant que lui, le père Hilario, dirait la messe des
morts et que l'enfant de choeur qui servirait la messe entendrait,
sans les comprendre, les paroles latines prononcées par le prêtre sur
la tête des deux fiancés.

Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le père Hilario
dans le guichet. Quelle journée, monsieur, que celle-ci, et comme
j'aurais voulu tout à la fois en presser et en ralentir les heures!
les unes pour mourir tout de suite et pour aller l'attendre dans le
paradis, dont je n'aurais vu que quelques heures sur la terre, et les
autres pour lui rendre la liberté et la vie, lui sacrifiant à son
insu la mienne.


CCLIII

Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher
beaucoup de la loge où Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la
tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à
travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête; et moi, du
haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure
immobile dans la demi-ombre de sa loge.

Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du
_bargello_ que j'étais malade, pour me dispenser de m'asseoir à table
avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant
la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne
intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fît sa
_sposa_, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour
sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui.

Bien longtemps avant que le jour blanchît les montagnes de Lucques, je
lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai mes blonds
cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe, pour que
ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de mon mari;
puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d'une gorgère de
dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie
entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins
rappelât en moi la femme et m'embellît aux yeux de mon fiancé.

Il faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles
vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d'elles
avenante, dans l'oeil de celui qu'elles aiment.


CCLIV

Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l'escalier de la
tour, croyant que mes mouvements hâteraient le jour, et m'avançant
jusqu'à la porte de la rue pour écouter si je n'entendais pas les pas
lourds du père Hilario, et les pas légers de l'enfant de choeur
faisant tinter sa sonnette dans l'ombre devant lui; mais rien,
toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernière
fois, le père Hilario allait sonner, quand je prévins le bruit en
ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais été l'ange
qu'on voit peint sur la muraille de la cathédrale de Pise et qui ouvre
la porte du cachot à Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant
que les deux gendarmes dormaient, la tête sur leur bras, sans voir et
sans entendre.

Je mis mon doigt sur mes lèvres pour que le vieillard et l'enfant ne
réveillassent pas le _bargello_; vous savez que j'avais assez mérité
sa confiance pour qu'il me laissât la clef du préau. Je fis entrer le
prêtre et l'enfant. Nous traversâmes sans bruit la cour de la prison;
le prêtre, l'enfant de choeur et moi, nous entrâmes dans la loge
d'Hyeronimo. Je marchais la dernière et je baissais la tête.

Hyeronimo était aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le père
Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un
couloir sombre, à la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe
commença. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me
tintaient d'émotion.

Le père et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux
statues de pierre sculptée, contre un pilier de la cathédrale; ils
étaient entrés en même temps que nous, par la porte extérieure de la
chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo
regarda sa mère, et le père pleurait sans nous voir. Après
l'élévation, le prêtre nous fit approcher, et déployant sur nos deux
têtes un voile noir, que l'enfant de choeur prit pour un linceul du
condamné, il nous glissa à chacun un anneau dans la main et nous bénit
en cachant ses larmes.

--Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, nous dit-il tout bas,
pour vous aimer à jamais dans le paradis; je vous unis pour
l'éternité.

Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya à la muraille
et retomba à genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort
prochaine et se mit lui-même à sangloter. Le père Hilario se hâta de
dépouiller ses habits de prêtre et m'entraîna avec lui hors de la cour
avant que personne fût debout dans la prison; je lui ouvris la porte
de la rue.

Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai à genoux, au pied
de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grâces de
vivre un jour la _sposa_ d'Hyeronimo et de mourir le second jour pour
lui avec la confiance de lui préparer son lit nuptial dans le
paradis.


CCLV

De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le _piccinino_
fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au
meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu'il me dit, ne toucha pas à ce
qu'on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était
muet déjà comme la tombe. Les frères pénitents vinrent plusieurs fois
dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la
cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se
repentir et mourir en bon chrétien, il n'avait qu'à emprunter le
lendemain l'habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous
les pénitents noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.

Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait à un
linceul qui cachait les pieds et les mains en traînant jusqu'à terre;
en abattant son capuchon percé de deux trous à la place des yeux, on
voilait entièrement son visage.

Hyeronimo, à qui j'avais fait la leçon, parce que la femme du
_bargello_ m'avait raconté cette coutume, accepta l'habit et le déposa
sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères
de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'éteignit dans la cour.
Je m'y glissai sans rien dire avant le moment où le _bargello_ allait
la fermer.

Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce
soir-là, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
entendait déjà l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
même aux villages voisins. Quant à lui et sa femme, ils ne se
couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent
toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les
psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier jour,
ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
un monde où rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?


CCLVI

Moi, cependant, j'avais promis à Hyeronimo de revenir passer avec lui
la dernière nuit, sans crainte d'être découverte, puisque je ne devais
plus le quitter qu'après qu'il serait sauvé et me dévoiler qu'après
être morte à sa place.

En disant cela, ses yeux tombèrent involontairement sur le berceau du
charmant enfant que son pied balançait avec distraction sur le
plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le
patois de Lucques.

--À peine me fus-je glissée furtivement dans la loge, qu'il éteignit
du souffle la lampe, que tout resta plongé dans la nuit.

Nous nous assîmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis
il m'embrassa pour la première fois, sans que je fisse de résistance,
et la nuit de nos noces commença par ces mots cachés au fond du coeur,
qu'on ne dit qu'une fois et qu'on se rappelle toute sa vie.

Nuit terrible, où toutes nos larmes étaient séchées par nos baisers,
et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah! qui vit jamais
comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremêler tellement,
que l'amour luttait avec la mort et que la mort était vaincue par
l'amour. Ah! Dieu me préserve de m'en souvenir seulement! Je croirais
la profaner en y pensant; c'est comme une apparition qui reste,
dit-on, dans les yeux, mais que le coeur ne confie jamais aux lèvres!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


CCLVII

--Hyeronimo, lui disais-je, lève-toi; c'est la pointe du jour qui
éclaire déjà les barreaux.

--Non, disait-il; il nous reste assez de temps pour fuir avec toi. Ne
perdons pas une minute de ce ciel ensemble, qui sait si nous le
retrouverons jamais!

--Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coûter la vie.

--Non, répétait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet
de la lune qui éclaire la première ou la dernière heure de la nuit.

Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendîmes quatre coups du
marteau de l'horloge du couvent voisin sonner les matines. Il me
laissa toute baignée de larmes sur la paille qui nous servait de
couche, et, s'échappant comme une ombre de mes bras, il courut à la
chapelle avant que je pusse l'embrasser encore, et montant jusqu'à la
hauteur du barreau de la lucarne scié par moi:

--Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vécu, puisque vivant ou mort
nous sommes époux.

À retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se
laissant glisser de la fenêtre dans l'égout du jardin.

--À retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-même, sans regretter
seulement la vie.


CCLVIII

Rentrée par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me hâtai de
quitter ma veste d'homme et de me revêtir sur ma chemise seule de
l'habit de pénitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me
dérobait à tous les regards.

Je revins ensuite à la chapelle, je rétablis vite le barreau de la
fenêtre à sa place, pour qu'on ne s'aperçût pas qu'il avait été
déplacé; puis je me mis à genoux la tête entre mes mains devant
l'autel, comme un mourant qui a passé la nuit dans les larmes en
pensant à ses péchés.

Hélas! je ne pensais qu'à la nuit de larmes que je venais de finir
avec Hyeronimo, et à peine à la mort que j'allais subir pour lui et
pour le brave _bargello_, afin que les innocents ne payassent pas pour
le coupable. J'entendais déjà derrière moi la foule des pénitents
noirs et blancs et les frères de la Sainte-Mort qui se pressaient
derrière la grille de la chapelle, et qui murmuraient à demi-voix les
prières des agonisants.

Le _bargello_ et sa femme étaient là pleurant; ils ne s'étonnaient pas
de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma pitié pour le prisonnier
me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune à un
tel spectacle, au contraire, ils bénissaient le bon Dieu.


CCLIX

Les sbires entrèrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je
me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis
dans leurs mains comme un agneau qu'on mène à la boucherie; ils me
firent sortir au milieu des sanglots du _piccinino_, du _bargello_ et
de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur
service et de leur douleur.

Les rudes mains des sbires me séparèrent violemment et me poussèrent
dans la rue. Elle était pleine de monde en deuil que les cloches,
annonçant le supplice, et la prière des morts, avaient réveillé et
rassemblé dès le matin; un cordon de sbires les tenait à distance; les
pénitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit
enfant, à côté du père Hilario, marchait devant moi et tendait une
bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier.

On marchait lentement, à cause du vieux moine mon confesseur, qui me
faisait des exhortations à l'oreille que je n'entendais pas, et qui
s'arrêtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je
promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne
craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon père aveugle et ma tante,
et de me trahir en tombant d'émotion devant eux, avant d'être arrivée
à la place de l'exécution.

Mais je ne vis rien que les visages irrités des sbires et les visages
attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle
était épaisse. En passant sur la grande place, devant la façade du
palais du duc, voisin des remparts où j'allais mourir, je vis une
femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux,
agenouillée sur son balcon, et qui rentra précipitamment dans l'ombre
de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle
priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit
de faire grâce!


CCLX

On me fit monter précipitamment les marches qui conduisaient au
rempart, et on me plaça seule avec le père Hilario et le bourreau
contre le parapet du Cerchio, afin que les balles qui m'auraient
frappée n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre
côté du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commandés par un
officier et armés de leurs carabines, chargèrent leurs armes devant
moi, et se rangèrent, leur fusil en joue, pour attendre le
commandement de tirer.

Eh bien! monsieur, dans ce silence de tout un peuple qui retient son
haleine en attendant la voix qui doit commander la mort d'un homme,
vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pâli; la
joie de l'idée qu'en mourant je mourais pour lui me possédait seule,
et j'attendais le commandement de feu avec plus d'impatience que de
peur!

--Soldats! s'écria d'une voix de commandement l'officier, préparez vos
armes!

Les soldats me mirent en joue; à ce moment, le bourreau, qui était
derrière moi, un peu à l'abri par un angle du mur, se jeta tout à coup
sur moi, et, m'arrachant d'une main rapide et violente le capuchon et
la robe de pénitent jusqu'à la ceinture, me découvrit presque nue aux
yeux des soldats et de la foule. Ma chemise entr'ouverte laissa mon
sein à demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait été détaché par
le geste du bourreau, roulèrent sur mes épaules.

Je crus que j'allais mourir de honte en me voyant ainsi demi-nue
devant cette bande de soldats étonnés; ils restaient suspendus comme
devant un miracle, car mes mains liées derrière le dos m'empêchaient
de recouvrir ma poitrine et mon visage.

Ah! mon Dieu, la mort n'est pas si terrible que ce que je souffris
dans cette minute! Un silence de stupeur empêchait de respirer toute
la foule.


CCLXI

Un cri partit en ce moment du côté de l'escalier qui menait au
rempart. Un homme s'élança en fendant le rang des soldats. Arrêtez!
arrêtez! c'est moi! et il tomba inanimé à mes pieds; le ciel
s'obscurcit, la tête me tourna et je me sentis évanouir dans les bras
de mon époux. Nous mourûmes tous deux sans nous sentir mourir!

C'était Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me
voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'était défié
enfin de quelque chose, était rentré dans Lucques, avait volé à la
porte de la prison, et, apprenant là par le _piccinino_ que les sbires
me menaient mourir à sa place, avait volé comme le vent sur mes
traces, et venait réclamer à grands cris son droit de mort, s'il était
encore temps.

Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'étais dans un autre monde.
Quand je m'éveillai, j'étais dans un vrai paradis, au milieu d'un
appartement tout d'or, de peintures, de glaces et de statues, qui
toutes semblaient me regarder, entourée des belles suivantes de la
duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur délicieuse, et
en présence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait
d'attendrissement près de mon chevet.

Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'était la duchesse de
Lucques elle-même, la souveraine, et bien la souveraine en vérité, de
beauté, de bonté et de pitié pour ses sujets. Mais que puis-je vous
dire? J'étais vivante, mais j'étais comme dans un rêve. On dit qu'elle
m'interrogea, que je lui répondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle
envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grâce, mais de suspendre
l'exécution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme
meurtrier dans son cachot.


CCLXII

Pour moi, elle me confia à la grande maîtresse du palais, pour qu'elle
me fît recevoir au couvent des Madeleines à Lucques, jusqu'au jour où
mon père et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au
châtaignier.

Ah! que de bénédictions nous lui donnâmes, quand ce jour fut arrivé et
quand la femme du _bargello_, sauvée de tous soupçons par ma ruse,
revint avec eux me reprendre, huit jours après au couvent, pour
rentrer ensemble dans notre demeure. Le petit Zampogna, joyeux comme
nous, marchait plus vite qu'à l'ordinaire en remontant la montagne,
comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune maître
Hyeronimo.


CCLXIII

Hélas! il n'y était pas, il dut rester tout seul maintenant dans son
cachot, les fers aux pieds et aux mains, pendant environ six semaines,
jusqu'à ce que les chasses impériales en Bohême fussent closes, et que
le duc fût rentré dans ses États pour écouter le rapport de son
ministre sur l'affaire; elle préoccupait tellement tout le duché
depuis que les sbires avaient été sur le point de fusiller une jeune
_sposa_ pour son amant, qu'on ne parlait plus d'autre chose.

Pendant ce temps, le père Hilario avait réussi à prouver au docteur
Bernabo la scélératesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du
capitaine des sbires, et la fausseté des pièces qu'il avait inventées
pour nous dépouiller de nos pauvres biens pièce à pièce. Cela parut
louche au prince et à ses conseillers, et on décida, qu'en attendant
de plus amples renseignements sur le meurtre provoqué du capitaine,
que mon père et ma tante rentreraient dans la propriété de la maison,
de la vigne et du châtaignier, et que la peine de mort d'Hyeronimo
serait convertie (encore était-ce pour ne pas démentir les sbires) en
deux ans de galères. Or, comme l'État de Lucques n'avait pas de
marine, un traité avec la Toscane obligeait l'État toscan à recevoir
les condamnés de Lucques dans les galères de Livourne.

Le père Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au
monastère, de toutes ces circonstances. Que de grâces nous rendîmes à
la Providence, quand il nous apprit la commutation de peine!

--Celui-là que je portais dans mon sein, s'écria-t-elle en étendant sa
belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un père!

Elle ramena le coin de son tablier sur ses yeux pour les essuyer, et
elle se tut.

--Hélas! oui, me dit la tante; elle était enceinte, la pauvre enfant,
enceinte d'une nuit de larmes.

Ils se turent tous, et Fior d'Aliza, sans rabaisser son tablier, se
leva de table et alla derrière la porte donner le sein à son enfant.


CCLXIV

--Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je
vais vous dire comment cela se passa, grâce à la Providence et à la
bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans
son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que
la mort, écrit le livre qui est là sur la fenêtre, dit-elle en
montrant l'_Imitation de Jésus-Christ_; elle savait seulement par
l'évêque et par les moines que Fior d'Aliza avait été mariée et
qu'elle ne consentirait jamais à laisser son mari se consumer seul
dans la honte et dans la peine à Livourne, sans aller lui porter les
consolations que la loi italienne autorise les femmes à porter à leur
mari captif à la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de leurs
chaînes, au milieu de leurs rudes travaux.

Elle craignit pour elle, à cause de sa jeunesse et de son extrême
beauté qui nous avait déjà fait tant de mal, les dangers et les propos
des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par
le père Hilario une lettre de recommandation pour la supérieure des
soeurs de charité de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne. Ces
saintes femmes s'occupent spécialement de la guérison des galériens
dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la pauvre
montagnarde eût un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
recueillir sa misère, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
son mari meurtrier condamné à mort, gracié et commué en deux ans de
peine, enchaîné dans les galères du port de Livourne.


CCLXV

Mais la voilà qui rentre et qui va finir elle-même le récit.

Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laissée, et continua en
regardant sa tante:

--Je partis à pied avec cette lettre, et en promettant à mon père et à
ma tante de revenir ainsi de Livourne tous les samedis pour leur
rapporter tout ce qui serait nécessaire à leur vie, et pour passer
avec eux le dimanche à la cabane, seul jour de la semaine où les
galériens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer
les grandes rues de Livourne.

Ah! que de larmes nous versâmes en nous séparant au pied de la
montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon père? Mais enfin ce n'étaient
plus des larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous revoir
toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et heureux
auprès de nous.


CCLXVI

Je marchai du lever du soleil jusqu'à son coucher, mon _mezaro_
rabattu et refermé sur mon visage pour que les passants ne
m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la
route, pensant en eux-mêmes, en me voyant si jeune et si seule, que
j'étais une de ces filles mal famées de Lucques qui vont chercher à
Pise et à Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprès des
matelots étrangers.

Il était nuit quand j'arrivai à la ville, je me glissai à travers la
porte à la faveur d'un groupe de familles connues des gardes de la
douane qui rentraient, avant les portes fermées, dans la ville, sans
être vue au visage, ni fouillée, ni interrogée; j'en rendis grâce à la
Madone dont la statue dans une niche, sous la voûte de la porte, était
éclairée par une petite lampe.

Je demandai un peu plus loin l'adresse de la supérieure des
religieuses qui soignaient les galériens. On me prit pour la soeur
d'un galérien et on me l'indiqua avec bonté. Je sonnai: la soeur
portière ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, à la vue de mon visage
innocent, qu'elle entrevit à travers mon _mezaro_, quand je fus
obligée de l'écarter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me
fit entrer et porta la lettre à sa supérieure.


CCLXVII

La supérieure était une femme âgée et sévère, qui, après avoir lu la
lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle
m'eut regardée un moment et interrogée sur mon état de grossesse, qui
rendait ma présence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se
rembrunit:

--Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pensé! Nous ne
pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la nôtre; le monde
est si méchant! et il en gloserait à la honte de la religion. Mais,
pour répondre autant qu'il est en nous à la protection de la duchesse,
voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un
lieu à la fois ouvert et renfermé le soir dans notre enceinte. Les
gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchaînés le jour et
rôdent la nuit pour nous protéger; on le nettoiera, on le garnira d'un
lit et d'une paille propre et fraîche, on y mettra une porte, et vous
pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous soyez rentrée
avant l'_Ave Maria_, et que vous n'en sortiez qu'après l'_Ave Maria_
du matin; j'aurai soin que la soeur portière vous y porte tous les
jours la soupe des galériens malades, et tous les soirs un pain blanc
avec les haricots à l'huile et les olives de leur souper. J'irai
moi-même vous visiter souvent dans cette cahute et vous porter les
consolations et les encouragements que votre figure honnête commence à
m'inspirer. Vous pourrez même entendre notre messe de la porte de la
chapelle, ici à gauche, par la lucarne des serviteurs du monastère.


CCLXVIII

Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon
front tout trempé de la sueur du chemin avec mon _mezaro_, et chargea
la soeur portière de faire enchaîner les chiens, pour qu'ils ne me
mordissent pas pendant cette première nuit en voyant une étrangère.

Mais l'ordre était superflu; c'était un gros chien et une chienne qui
n'étaient pas du tout méchants, ils parurent tout de suite comprendre
que je n'étais pas plus méchante qu'eux; ils flairèrent, sans gronder
seulement, mes pieds nus, et en léchèrent la poussière, tellement que
je priai la portière de ne pas les enchaîner, mais de me les laisser
pour compagnie dans la nuit.

Cela fut ainsi; je m'étendis tout habillée sur la paille, je
m'endormis comme une marmotte des hautes montagnes que j'avais, quand
j'étais petite, au châtaignier, qu'Hyeronimo avait apprivoisée et qui
ne s'éveillait qu'au printemps.


CCLXIX

Le lendemain, il n'était pas jour encore que je me revêtis de mon
costume de la prison de Lucques pour aller à Livourne voir mon pauvre
Hyeronimo. J'avais apporté sa zampogne, afin qu'on me prît pour un des
_zampognero_ des Maremmes qui viennent jouer dans les rues de Livourne
pour consoler les pauvres galériens. Les sentinelles me laissèrent
librement passer la grille de l'arsenal et entrer dans la cour
intérieure des galériens.

On ne leur refuse pas chez nous, monsieur, en Italie, l'innocent
plaisir d'écouter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le
temps qu'ils ne travaillent pas, librement avec leurs parents, leur
femme, leur fiancée, s'ils en ont, à travers les barreaux de fer de
leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni même de s'entrelacer
leurs doigts dans les doigts de celles qu'ils aimaient pendant qu'ils
étaient libres.

Il dormait encore; je m'étendis sur les dalles de la cour, sous le
rebord de sa loge, qu'on m'avait indiquée en entrant, et je jouai
l'air que nous avions inventé ensemble, au gros châtaignier, avant
notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'élança
vers les barreaux.

--Fior d'Aliza, est-ce toi? s'écria-t-il.

La zampogne m'échappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue.


CCLXX

Ce que nous dîmes, monsieur, et ce que nous ne dîmes pas, je n'en
sais rien; le vent même ne le pourrait pas dire, car il n'aurait pu
passer entre ma bouche et la sienne. Nous restâmes une partie de la
matinée à parler tout bas ou à nous taire en nous regardant. Je lui
demandai pardon de l'avoir voulu tromper, et je lui promis de ne pas
le quitter, excepté la nuit, pour l'aider à porter ses chaînes.

Les autres galériens, punis pour des fautes légères, avaient horreur
de s'approcher de lui. Les sbires de Lucques, dont il passait pour
avoir tué le chef par trahison, l'avaient recommandé aux sbires des
galériens comme un monstre de méchanceté. De sorte que ses compagnons,
par flatterie pour les gardiens, affectaient la répugnance et
l'horreur pour lui, afin de se faire bien venir d'eux.


CCLXXI

Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis à mon
père et à ma tante, au châtaignier leur porter des nouvelles de leur
enfant, et lui rapporter des châtaignes, et leur porter à eux la
nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnées pour
Hyeronimo et pour eux, et je revenais la nuit, sans peur et sans
honte, à Livourne, passer la journée dans la cour, auprès de la loge
de mon _sposo_, l'écoutant gémir de la fièvre, et veillant quand il
dormait.

Que de mois, monsieur, nous passâmes ainsi: lui, toujours plus
languissant; moi, toujours vaillante!

Un soir, cependant, le chagrin me saisit tellement dans la nuit, que
les douleurs me prirent. La concierge du couvent alla chercher la
sage-femme; mais quand elle arriva j'avais déjà un bel enfant sur mon
sein. Le même soir je me levai et je le portai embrasser à son père.
Huit jours après, je le portai à mon père et à ma tante. Ah! quelle
joie ce fut dans la maison! Le père Hilario le baptisa et lui donna le
nom de Beppo, qui veut dire «joie dans les larmes.»

De ce jour, j'eus deux soucis au lieu d'un, et je l'emportai partout
avec moi pour le faire sourire à son père en le tenant sur le rebord
extérieur de la loge; quelquefois même il passait ses petites mains à
travers la grille et jouait avec les chaînes d'Hyeronimo; je
l'endormais, je l'allaitais, je riais avec lui.

Cela ranimait le pauvre Hyeronimo; il le regardait, il me regardait,
il revenait à la santé en jouissant de notre vue. J'avais oublié nos
malheurs, et quand je jouais dans la rue de la zampogne, l'enfant
paraissait goûter la musique, et les jeunes mères s'arrêtaient pour le
contempler et pour m'entendre.


CCLXXII

Enfin, monsieur, nos deux figures amenaient trop de foule dans la rue,
et la supérieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous
étions trop beaux à présent pour rester plus longtemps à Livourne,
que cela pourrait donner lieu à de nouveaux bruits, bien qu'il n'y eût
rien à me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne connaissait
pas l'origine; que Hyeronimo n'avait plus que six semaines pour
achever sa peine, après quoi il pourrait revenir en liberté rejoindre,
dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mère et son oncle, et
qu'il convenait que je disparusse immédiatement de Livourne, où ma
jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale.

Je la remerciai de ses bontés, j'embrassai les deux chiens, mes
fidèles gardiens à la cour; je dis adieu en pleurant à Hyeronimo, et
je partis en sanglotant, avant le soir, pour la cabane, avec mon
enfant sur le dos; je laissai ma zampogne à Hyeronimo pour le délasser
de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit être
libre des galères; peut-être, monsieur, le voilà qui débouche sur le
pont de Lucques où j'ai tant pleuré un jour.

Elle prêta l'oreille du côté du pont.


CCLXXIII

Après être restée un moment l'oreille tendue du côté du pont, comme si
elle devinait le pas de son amant et de son époux, un faible
grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au
bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'éteignit,
se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute,
monta rapidement par la montagne et finit par remplir l'oreille de
Fior d'Aliza.

--Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'écria-t-elle, et, pâlissant
comme si elle allait tomber à terre, ramassant l'enfant dans le
berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'échappant avec
lui vers la porte, courut avec la rapidité de la pierre lancée de
haut, au devant d'Hyeronimo!...

Nous la perdîmes de vue en un clin d'oeil, et je restai seul avec les
vieillards.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'aurais voulu assister à cette scène de retour et de l'amour dans
cette solitude; puis, je réfléchis que le bonheur suprême a ses
mystères comme les extrêmes douleurs que rien ne doit profaner à de
tels moments et à de tels retours que l'oeil de Dieu; que je gênerais
involontairement, malgré moi, l'échange de sentiments et de pensées
qui allaient précipiter ce beau jeune homme des bras de sa _sposa_ aux
bras de son oncle et de sa mère dans des paroles et dans des silences
que ma présence intimiderait et qui ne retrouveraient plus jamais
l'occasion de se rencontrer dans la vie.

Je fis un signe à mon chien et nous disparûmes.


CCLXXIV

Je remontai seul encore au grand châtaignier; les dernières feuilles
tombaient humides sous le beau vent d'équinoxe qui résonnait par
bouffées dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la
cathédrale des couvents lointains.

Fior d'Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui
tombait de l'arbre dépouillé, à travers les rameaux. Le père et la
tante écorçaient les châtaignes que les premières gelées avaient fait
fendre sous les feuilles jaunies, et l'heureux Hyeronimo relevait avec
de la terre légèrement mouillée le bourrelet de glaise durcie que
l'été avait desséché sur le coup de hache des bûcherons, quand il
avait donné sa vie pour la vie de l'arbre.

Le bonheur était incrusté sur toutes les figures, comme si aucun
accident de la vie ne pouvait jamais l'altérer. Seulement le père
Hilario ne pouvait plus sortir du couvent à cause de ses infirmités
croissantes, et la reconnaissante famille lui préparait un panier de
châtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui
porter, le lendemain, au monastère, en souvenir du salut qu'ils lui
devaient.


CCLXXV

J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y était propre, vivant,
joyeux, même le petit chien à trois pattes qui me reconnut et me fit
fête, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son
jeune maître. Les caresses de ce pauvre animal m'attestèrent une fois
de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l'homme.

Je me rafraîchis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait été plus belle;
elle portait son enfant comme une vierge de Raphaël, ignorant comment
ce fruit d'innocence lui était venu dans une nuit de mort! Elle le
regardait sans cesse comme pour voir si c'était un miracle ou un vrai
enfant des hommes! puis, reconnaissant dans ses yeux la couleur des
siens, et sur ses lèvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le
rapprochait de son visage et le baisait avec cette sorte d'ivresse que
l'enfant à la mamelle donne à sa mère.

--Que le bon Dieu bénisse à jamais cet arbre, cette maison et cette
famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur
bonheur se perpétue d'âge en âge et de génération en génération!


FIN



CXXXIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF


I

La littérature est comme le soleil: elle éclaire tour à tour l'horizon
des peuples.

Quand ils ont fini ou accompli à demi leurs migrations mystérieuses
des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis
un vaste territoire inhabité ou presque désert, qu'ils s'y sont
établis avec leurs hordes populeuses, leurs moeurs traditionnelles et
leurs facultés de croissance gigantesques et presque indéfinies; quand
ils se sont fait place par le premier génie des nations, le génie
sauvage de la guerre, accompagné du génie de l'unité ou de l'ordre,
sous des chefs absolus; quand ils commencent à jouir de l'agriculture,
de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils
songent par instinct à se procurer les douceurs et les gloires de
l'existence.

Les poëtes, ces précurseurs des littératures, naissent parmi eux; les
conteurs leur succèdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans
le passé fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait à
travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions
et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent
des capitales improvisées, comme Pétersbourg; des étapes d'un moment
dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de
là des voisins plus avancés qu'eux-mêmes dans les arts de la
navigation; puis, lorsque le péril est passé, ils passent dans de
meilleurs climats et bâtissent, comme en Crimée, aux bords d'autres
mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs
coeurs vers des empires croulants, qui offrent à leur espoir des
capitales définitives, où le soleil et l'ambition les invitent. C'est
alors aussi que la littérature commence à les visiter et qu'ils
s'essayent, à leur tour, à charmer le monde, après l'avoir menacé.

C'est alors que _Karamsin_ écrit, d'une main encore novice,
l'histoire nationale de la Russie; que _Pouschkine_ ou _Lamanof_
chantent leurs poëmes, auxquels il ne manque que l'originalité; c'est
alors, enfin, que des écrivains à formes moins prétentieuses, comme
_Ivan Tourgueneff_, dont nous nous occupons en ce moment, écrivent
avec une originalité à la fois savante et naïve ces _romans_ ou ces
_nouvelles_, poëmes épiques des salons, où les moeurs de leur nation
sont représentées avec l'étrangeté de leur origine, la poésie des
steppes et la grâce de la jeunesse des peuples.

C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille
littéraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de
Maistre avait respirée à Moscou et qui lui a valu en France une
popularité biblique.

Le goût du terroir reste à l'homme comme au jus du raisin. Bien
qu'élevé à Berlin et vivant à Paris, le génie d'_Ivan Tourgueneff_ a
l'arrière-goût de Russie. C'est une partie de son charme.


II

Je connais légèrement _Ivan Tourgueneff_. Retenu seul à Paris, en
1861, pendant les chaleurs d'un brûlant été, j'ouvris par oisiveté un
de ses volumes: _les Chasseurs russes_. Je passai beaucoup d'heures
solitaires pendant l'ardeur du jour, étendu nonchalamment sur un
canapé dans une chambre obscure, à attendre que le soleil baissât pour
me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de
Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: _les Chasseurs
russes_, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant
souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des moeurs naïves et
des charmantes images dont chacune de ces _nouvelles_ était un recueil
délicieux. Quand j'eus fini, je cherchai à me procurer tout ce que les
traductions pouvaient me permettre de savourer du même écrivain. Je
passai, avec lui et grâce à lui, tout un été dans ce même ravissement
d'imagination.

J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettrée,
cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de
le connaître. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai à la
campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur!


III

Le comte Ivan Tourgueneff touche à cet âge où l'homme précoce sort de
la première jeunesse pour s'approcher de la maturité. Quelques filets
de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mêlent aux touffes
épaisses et noirâtres de sa vigoureuse chevelure légèrement bouclée.
Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front
est plane, élevé, lumineux, comme une façade de temple antique, sous
la lisière d'une sombre forêt. Ses yeux sereins et calmes, teintés de
bleu, s'ouvrent à fleur de tête sous une vaste arcade frontale pour
laisser entrer et sortir la pensée haute, fière et douce, sans
obstacle; la bienveillance en tempère la clarté; ils regardent
franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de
jeunes filles qui n'ont rien à cacher. Son nez couvert et large
prolonge la largeur du front; sa bouche, où la fermeté s'unit à la
grâce, a la cordialité d'une nature ouverte qui sourit quelquefois à
sa propre pensée. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes
semblent plutôt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la
plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'énergique enfant
d'une race croissante, qui amuse son oisiveté à des jeux littéraires,
en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le
Russe d'_Alexandre_, civilisé et discipliné par sa force même;
croissant, comme un vaste chêne du Nord, sans changer de place, mais
étouffant par sa croissance naturelle les plantes étiolées qui veulent
faire obstacle à sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en
lui. Héritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du
premier et la flexibilité du second.

Tel est exactement Tourgueneff.


IV

Il porte sa noblesse dans tout son extérieur. Il est né, en effet,
d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; à _Orel_.

Sa famille, après l'avoir élevé dans les champs et dans les neiges du
gouvernement de Toula, l'envoya achever son éducation à Pétersbourg
et à Moscou, puis la raffiner à Berlin parmi ces Allemands distingués
qui ont Goethe pour poëte, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et
revint en Russie, déjà poëte et philosophe, pour servir son empereur
dans les corps de la noblesse.

La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire,
il franchit l'Allemagne et vint à Paris pour y soigner l'éducation
d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est là qu'il vit, entre
sa fille, ses livres, ses amis très-choisis et ses rares compatriotes,
allant de temps en temps en Russie visiter ses propriétés et raviver
dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par
sa résidence, Moscovite par son coeur, homme éminent par tout.


V

Il avait débuté à Pétersbourg, dans un journal littéraire, par des
_Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne
furent point contrariés ni interdits par le gouvernement, mais que
leur tendance plus libérale que le climat lui fit néanmoins suspendre
au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnèrent la
révélation de son talent. Il les poursuivit à Berlin, après avoir
quitté le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il
s'attacha par l'attrait du coeur et des arts.

Voilà tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu'à ce moment. C'est
le parfait gentilhomme étranger, naturalisé par le génie dans la vraie
patrie des lettres.

Je dis _génie_ et je ne le dis point par politesse.


VI

Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le génie y est rare comme
partout ailleurs.

J'entends par _génie_, le caractère transcendant du talent, cette
physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'oeil dans un
homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveauté
inattendue, soit par la force de l'acte, de la pensée et du style, et
qui vous fait dire: Voilà un homme de génie. L'originalité en tout est
le caractère du génie; l'originalité en est le sceau.

Originalité, force, délicatesse sont des signes évidents auxquels il
est impossible de ne pas reconnaître le génie.

La force se révèle dans l'acte, l'originalité dans les moeurs, la
sensibilité dans le pathétique.

La force ou l'héroïsme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde
pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais
qui peut savoir si Bossuet n'eût été très-timide hors de sa chaire? Sa
complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent
pas une haute idée de sa magnanimité.

La sensibilité, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas.
Elle se révèle par l'expression dans le style, comme le caractère dans
la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est impossible de
feindre les larmes. Le pathétique est inimitable. Voyez Racine et
Fénelon; voyez Virgile, voyez Pétrarque. La tendresse triste forme le
fond de leur génie.


VII

Il est difficile de caractériser par aucun de ces grands noms
séculaires la littérature russe. Elle n'est pas arrivée encore à l'âge
fait, où les noms d'hommes servent à signifier les nations. Elle est
jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et
elle s'applaudit quand elle parvient à bien ressembler aux Allemands
de l'époque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'époque de
_Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Français de l'époque
de _Voltaire_, ou de l'époque indécise de l'émigration, les deux _de
Maistre_.

Il est même impossible de méconnaître dans _Tourgueneff_ une certaine
ressemblance avec l'auteur du _Lépreux de la vallée d'Aoste_, le plus
jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la
touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_.

On ne peut dire quel est le plus pathétique des deux écrivains, dans
la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul
consolateur de l'homme. Les larmes qu'on répand ont le même goût, la
sensibilité est la même, le récit est aussi parfait, la main aussi
délicate. Deux frères ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du
génie qui ont sucé le même lait.

Mais à cela près, _Tourgueneff_ est très-supérieur à _de Maistre_,
l'auteur du _Lépreux_. De Maistre est une source cachée dans un recoin
des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fécond, varié comme un
fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux à la Crimée ou à la
Baltique, à travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de
n'avoir pas encore trouvé ou inventé, comme Balzac ou madame Sand, un
de ces vastes sujets humains où l'écrivain, réunissant à un centre
commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit
tout l'homme, au lieu de faire des portraits à bordures trop étroites.
Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de
vue plus général, lui fournira peut-être des conceptions idéales,
égales à son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les
bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrête parce qu'il veut
s'arrêter, mais que sa brièveté vient de sa volonté et non de son
impuissance.


VIII

Le principal mérite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous
faire connaître, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore
peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de
village jusqu'au _starost_, chargé par lui de la direction des
cultures et du gouvernement des paysans; jusqu'à la dernière catégorie
de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grâce à la
courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout
s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature.
C'est le daguerréotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous
les villages de l'empire, qu'on s'y reconnaîtrait comme dans son
propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux,
fier, oppresseur; le maître indolent; sa femme et ses filles lentes et
oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer
leurs semestres dans les familles amies, occupés à faire l'agrément
des jeunes filles, à danser, à monter à cheval, à chasser, à pêcher, à
lire les livres nouveaux arrivés de Paris à Moscou, de Moscou dans
leurs villages: en tout, des caractères extrêmement effacés,
très-doux, très-tristes, plutôt féminins que sauvages.

Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes à fresque par
Tourgueneff. Cela est complétement d'accord avec ce que les voyageurs
nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obéissante dans le Nord.
Si le peintre n'était que peintre, cela serait facilement monotone et
fastidieux; mais le peintre est poëte dans l'invention et dans la
description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou
il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le
romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans
ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure
de leurs larmes. On y devient mélancolique de leur mélancolie, mais on
n'en est jamais saturé. La parfaite vérité, la naïveté touchante des
personnages, la simplicité vraisemblable et probablement vraie des
aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme
sans prétention de l'auteur.

Son talent, neuf, original et délicat, quoique précis, répand sur ses
descriptions et sur ses récits des formes et des couleurs qu'aucun
artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est
logique, tout est calqué sur nature.

Ces livres ne pouvaient être écrits qu'en Russie et par un Russe. Il
est l'aurore d'une littérature qui s'introduit par le roman dans le
monde.

Parcourons-le et citons-le à grandes pages, le roman de moeurs ne peut
pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un poëte peut condenser un
immense génie en quelques vers, un écrivain en prose ne peut donner
une idée de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce
sera le charme du lecteur intelligent.


IX

Nous vous avons dit en commençant cet entretien que le jeune
_Tourgueneff_, après avoir dépensé son adolescence en plein air et en
pleins champs dans les terres de sa famille, était venu achever son
éducation à _Moscou_, à _Pétersbourg_, à _Berlin_, et que, sollicité
par une vocation puissante et naturelle, il avait publié de premiers
Essais dans une revue littéraire russe, pendant qu'il faisait ses
premières armes dans un corps de noblesse, à Pétersbourg. Il débuta
par _les Chasseurs russes_, dont la collection réunie forme
aujourd'hui deux volumes. C'étaient les premiers souvenirs et les
mentions les plus fraîches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues
ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possède ce
recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne
vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi
le goût du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalité.

Lisons d'abord ensemble et en les abrégeant par quelques analyses
succinctes la première et la plus intéressante de ces nouvelles. Elle
est intitulée _les Deux Amis_.

Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde.


RÉCIT

LES DEUX AMIS

     Au printemps de l'année 181..., un jeune homme de vingt-six
     ans, nommé Boris Andréitch Viasovnine, venait de quitter ses
     fonctions officielles pour se vouer à l'administration des
     domaines que son père lui avait légués dans une des
     provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers
     l'obligeaient, disait-il, à prendre cette décision, et ces
     motifs n'étaient point d'une nature agréable. Le fait est
     que, d'année en année, il voyait ses dettes s'accroître et
     ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service,
     vivre dans la capitale, comme il avait vécu jusque-là, et,
     bien qu'il renonçât à regret à sa carrière de fonctionnaire,
     la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour
     mettre ordre à ses affaires.

     À son arrivée, il trouva sa propriété fort négligée, sa
     métairie en désordre, sa maison dégradée. Il commença par
     prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens,
     fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'établit,
     et clouer quelques planches au toit ouvert à la pluie. Là se
     bornèrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en
     faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses
     ressources et l'état de ses domaines.

     Cette première tâche accomplie, il s'appliqua à
     l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un
     homme qui cherche pour se distraire à prolonger le travail
     qu'il a entrepris. Ce séjour rustique l'ennuyait de telle
     sorte, que très-souvent il ne savait comment employer toutes
     les heures de la journée qui lui semblaient si longues. Il y
     avait autour de lui quelques propriétaires qu'il ne voyait
     pas, non point qu'il dédaignât de les fréquenter, mais parce
     qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec
     eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un
     de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine,
     qui avait servi dans un régiment de cavalerie et s'était
     retiré de l'armée avec le grade de lieutenant.

     Entre les paysans de Boris Andréitch et ceux du lieutenant
     Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des
     difficultés pour le partage de deux bandes de prairie de
     quelques ares d'étendue. Plus d'une fois, ce terrain en
     litige avait occasionné entre les deux communautés des actes
     d'hostilité. Les meules de foin avaient été subrepticement
     enlevées et transportées en une autre place. L'animosité
     s'accroissait de part et d'autre, et ce fâcheux état de
     choses menaçait de devenir encore plus grave. Par bonheur,
     Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture
     d'esprit et du caractère pacifique de Boris, résolut de lui
     abandonner à lui-même la solution de cette question. Cette
     démarche de sa part eut le meilleur résultat. D'abord, la
     décision de Boris mit fin à toute collision; puis, par suite
     de cet arrangement, les deux voisins entrèrent en bonnes
     relations l'un avec l'autre, se firent de fréquentes
     visites, et enfin en vinrent à vivre en frères presque
     constamment.

     Entre eux pourtant, dans leur extérieur comme dans la nature
     de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui
     n'était pas riche, mais dont les parents autrefois étaient
     riches, avait été élevé à l'université et avait reçu une
     excellente éducation. Il parlait plusieurs langues, il
     aimait l'étude et les livres; en un mot, il possédait les
     qualités d'un homme distingué. Pierre Vasilitch, au
     contraire, balbutiait à peine quelques mots de français, ne
     prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y était en
     quelque sorte forcé, et ne pouvait être classé que dans la
     catégorie des gens illettrés.

     Par leur extérieur, les deux nouveaux amis ne différaient
     pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, élancée, sa
     chevelure blonde, Boris ressemblait à un Anglais. Il avait
     des habitudes de propreté extrême, surtout pour ses mains,
     s'habillait avec soin, et avait conservé dans son village,
     comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate.

     Pierre Vasilitch était petit, un peu courbé. Son teint était
     basané, ses cheveux noirs. En été comme en hiver, il portait
     un paletot-sac en drap bronzé, avec de grandes poches
     entre-bâillées sur les côtés. «J'aime cette couleur de
     bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante;» mais
     le drap qu'elle décorait était bel et bien taché.

     Boris Andréitch avait des goûts gastronomiques élégants,
     recherchés. Pierre mangeait, sans y regarder de si près,
     tout ce qui se présentait, pourvu qu'il y eût de quoi
     satisfaire son appétit. Si on lui servait des choux avec du
     gruau, il commençait par savourer les choux, puis attaquait
     résolûment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe
     allemande, il acceptait cette soupe avec le même plaisir, et
     entassait le gruau sur son assiette.

     Le kwas était sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa
     boisson nourricière. Quant aux vins de France,
     particulièrement les vins rouges, il ne pouvait les
     souffrir, et déclarait qu'il les trouvait trop aigres.

     En un mot, les deux voisins étaient fort différents l'un de
     l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est
     qu'ils étaient tous deux également honnêtes et bons garçons.
     Pierre était né avec cette qualité, et Boris l'avait
     acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre
     n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun
     lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux
     portraits, que Pierre était de sept ou huit ans plus âgé que
     Boris.

     Dans leur retraite champêtre, l'existence des deux voisins
     s'écoulait d'une façon uniforme. Le matin, vers les neuf
     heures, Boris ayant fait sa toilette et revêtu une belle
     robe de chambre qui laissait à découvert une chemise
     blanche comme la neige, s'asseyait près de la fenêtre avec
     un livre et une tasse de thé. La porte s'ouvrait, et Pierre
     Vasilitch entrait dans son négligé habituel. Son village
     n'était qu'à une demi-verste de celui de son ami, et
     très-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la
     maison de Boris.

     «Bonjour! disaient-ils tous deux en même temps. Comment
     avez-vous passé la nuit?» Alors Théodore, un petit
     domestique de quinze ans, s'avançait avec sa casaque, ses
     cheveux ébouriffés, apportait à Pierre la robe de chambre
     qu'il s'était fait faire en étoffe rustique. Pierre
     commençait par faire entendre un cri de satisfaction, puis
     se parait de ce vêtement, ensuite se servait une tasse de
     thé et préparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un
     entretien peu animé, et coupé par de longs intervalles et de
     longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la
     veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la
     campagne, du prix des récoltes, quelquefois de leurs voisins
     et de leurs voisines.

     Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre
     s'était cru obligé, par politesse, de le questionner sur le
     mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points
     scientifiques ou industriels, parfois même sur des questions
     assez élevées. Les réponses de Boris l'étonnaient et
     l'intéressaient. Bientôt pourtant il se sentit fatigué de
     cette investigation; peu à peu il y renonça, et Boris
     n'éprouvait pas un grand désir de l'y ramener. De loin en
     loin, il arrivait encore que tout à coup Pierre s'avisait de
     formuler quelque difficile question comme celle-ci: «Boris,
     dites-moi donc ce que c'est que le télégraphe électrique?»
     Boris lui expliquait le plus clairement possible cette
     merveilleuse invention, après quoi Pierre, qui ne l'avait
     pas compris, disait: «C'est étonnant!» Puis il se taisait,
     et de longtemps il ne se hasardait à aborder un autre
     problème scientifique.

     Que si l'on veut savoir quelle était, la plupart du temps,
     la causerie des deux amis, en voici un échantillon:

     Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fumée de sa pipe, et
     la lançant en bouffées impétueuses par ses narines, disait à
     Boris: «Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout
     à l'heure à votre porte?»

     Boris aspirait une bouffée de son cigare, humait une
     cuillerée de thé froid, et répondait: «Quelle jeune fille?»

     Pierre se penchait sur le bord de la fenêtre, regardait dans
     la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit
     garçon, puis ajoutait: «Une jeune fille blonde qui n'est, ma
     foi, pas laide.

     --Ah! reprenait Boris après un moment de silence. C'est ma
     nouvelle blanchisseuse.

     --D'où vient-elle?

     --De Moscou, où elle a fait son apprentissage.»

     Après cette réponse, nouveau silence.

     «Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de
     nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de
     tabac qui s'allumaient et pétillaient sous la cendre au fond
     de sa pipe.

     --J'en ai trois, répondait Boris.

     --Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien à
     faire. Vous savez quelle est sa besogne.

     --Hum!» murmurait Boris. Et l'entretien s'arrêtait là.

     Le temps s'écoulait ainsi jusqu'au moment du déjeuner.
     Pierre avait un goût particulier pour ce repas, et disait
     qu'il fallait absolument le faire à midi. À cette heure-là,
     il s'asseyait à table d'un air si heureux et avec un si bon
     appétit, que son aspect seul eût suffi pour réjouir l'humeur
     gastronomique d'un Allemand.

     Boris Andréitch avait des besoins très-modérés. Il se
     contentait d'une côtelette, d'un morceau de poulet ou de
     deux oeufs à la coque. Seulement il assaisonnait ses repas
     d'ingrédients anglais disposés dans d'élégants flacons qu'il
     payait fort cher. Bien qu'il ne pût user de cet appareil
     britannique sans une sorte de répugnance, il ne croyait pas
     pouvoir s'en passer.

     Entre le déjeuner et le dîner, les deux voisins sortaient,
     si le temps était beau, pour visiter la ferme ou pour se
     promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux.
     Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son
     village et le faisait entrer dans sa maison.

     Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus à la
     cabane d'un valet qu'à une habitation de maître. Sur le toit
     de chaume, où nichaient diverses familles d'oiseaux,
     s'élevait une mousse verte. Des deux corps de logis
     construits en bois, jadis étroitement unis l'un à l'autre,
     l'un penchait en arrière, l'autre s'inclinait de côté et
     menaçait de s'écrouler. Triste à voir au dehors, cette
     maison ne présentait pas un aspect plus agréable au dedans.
     Mais Pierre, avec sa tranquillité et sa modestie de
     caractère, s'inquiétait peu de ce que les riches appellent
     les agréments de la vie, et se réjouissait de posséder une
     maisonnette où il pût s'abriter dans les mauvais temps. Son
     ménage était fait par une femme d'une quarantaine d'années,
     nommée Marthe, très-dévouée et très-probe, mais
     très-maladroite, cassant la vaisselle, déchirant le linge,
     et ne pouvant réussir à préparer un mets dans une condition
     convenable. Pierre lui avait infligé le surnom de Caligula.

     Malgré son peu de fortune, le bon Pierre était
     très-hospitalier; il aimait à donner à dîner, et s'efforçait
     surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par
     l'inhabileté de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zèle,
     courait impétueusement de côté et d'autre, au risque de se
     rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait
     ordinairement d'un morceau d'esturgeon desséché et d'un
     verre d'eau-de-vie, très-bonne, disait-il en riant, _contre_
     l'estomac. Le plus souvent, après la promenade, Boris
     ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre
     apportait au dîner le même appétit qu'au repas du matin,
     puis se retirait à l'écart pour faire une sieste de quelques
     heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux
     étrangers.

     Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une même
     salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils
     continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre
     détachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix
     de ténor assez agréable. Il avait pour la musique un goût
     beaucoup plus décidé que Boris, qui ne pouvait prononcer le
     nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui
     venait de commander un piano à Moscou. Dès que Pierre se
     sentait enclin à la tristesse ou à la mélancolie, il
     chantait en nasillant légèrement une des chansons de son
     régiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles
     que celle-ci: «Ce n'est pas un Français, c'est un conscrit
     qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que
     l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini
     chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le maréchal des
     logis nous présente son rapport.» Parfois Boris essayait de
     l'accompagner, mais sa voix n'était ni très-juste ni
     très-harmonieuse.

     À dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se
     quittaient, pour recommencer le lendemain la même existence.

     Un jour qu'ils étaient assis l'un en face de l'autre, selon
     leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit
     tout à coup d'un ton expressif:

     «Il y a une chose qui m'étonne, Boris.

     --Quoi donc?

     --C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos
     qualités d'esprit, vous astreindre à rester dans un village.

     --Mais vous savez bien, répondit Boris, surpris de cette
     remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent à
     ce genre de vie.

     --Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez
     considérable pour vous assurer partout une honnête
     existence? Vous devriez entrer au service.»

     Et, après un moment de silence, il ajouta:

     «Vous devriez entrer dans les uhlans.

     --Pourquoi dans les uhlans?

     --Il me semble que c'est là ce qui vous conviendrait le
     mieux.

     --Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards.

     --Oui! s'écria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau
     régiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un
     pareil; un régiment merveilleux; colonel, officiers..., tout
     était parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre
     taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans.

     --Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des règlements
     militaires, je ne pourrais entrer dans l'armée qu'en qualité
     de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle
     carrière, et je ne sais pas même si à mon âge on voudrait
     m'y admettre.

     --C'est vrai... répliqua Pierre à voix basse. Eh bien,
     alors, reprit-il en levant subitement la tête, il faut vous
     marier.

     --Quelles singulières idées vous avez aujourd'hui!

     --Pourquoi donc singulières? Quelle raison avez-vous de
     vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel
     intérêt peut-il y avoir pour vous à ne pas vous marier?

     --Il ne s'agit pas d'intérêt.

     --Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non,
     je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont
     un tel éloignement pour le mariage... Ah! vous me
     regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas
     voulu de moi. Vous qui êtes dans des conditions meilleures,
     vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du
     célibataire! Voyez un peu, en vérité, les jeunes gens sont
     étonnants...»

     Après cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une
     chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le
     tuyau pour le nettoyer.

     «Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas
     à me marier?»

     En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague
     en velours ornée de paillettes, et d'ordinaire il effectuait
     très-gravement cette opération. Les paroles de Boris lui
     firent faire un mouvement de surprise.

     «Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne
     et je l'épouse.

     --En vérité?

     --En vérité!

     --Non..., vous plaisantez?

     --Je vous assure que je ne plaisante pas.»

     Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris:

     «Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une
     femme.

     --À merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi
     voulez-vous me marier?

     --Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas
     capable de régler vous-même cette affaire.

     --Il m'a semblé, au contraire, reprit Boris en souriant, que
     je m'entendais assez bien à ces sortes de choses.

     --Vous ne me comprenez pas,» répliqua Pierre, et il changea
     d'entretien.

     Deux jours après, il arriva chez son ami, non plus avec son
     paletot sac, mais avec un frac bleu, à longue taille, orné
     de très-petits boutons et chargé de deux manches bouffantes.
     Ses moustaches étaient cirées, ses cheveux relevés en deux
     énormes boucles sur le front et imprégnés de pommade. Un col
     en velours, enjolivé d'un noeud en soie, lui serrait
     étroitement le cou et maintenait sa tête dans une imposante
     raideur.

     «Que signifie cette toilette? demanda Boris.

     --Ce qu'elle signifie? répliqua Pierre en s'asseyant sur une
     chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec
     gravité; elle signifie qu'il faut faire atteler votre
     voiture. Nous partons.

     --Et où donc allons-nous?

     --Voir une jeune femme.

     --Quelle jeune femme?

     --Avez-vous donc déjà oublié ce dont nous sommes convenus
     avant-hier?

     --Mais, mon cher Pierre, répondit Boris non sans quelque
     embarras, c'était une plaisanterie.

     --Une plaisanterie! Vous m'avez juré que vous parliez
     sérieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai déjà
     fait mes préparatifs.

     --Comment? que voulez-vous dire?

     --Ne vous inquiétez pas. J'ai seulement fait prévenir une de
     vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite
     avec vous.

     --Quelle voisine?

     --Patience! vous la connaîtrez. Habillez-vous et faites
     atteler.

     --Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troublé de
     cette subite décision.

     --C'est le temps de la saison.

     --Et allons-nous loin?

     --Non; à une quinzaine de verstes de distance.

     --Sans même déjeuner? demanda Boris.

     --Le déjeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais,
     tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je préparerai
     une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera
     pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve.

     --Ah! c'est donc une veuve?

     --Oui, vous verrez.»

     Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprêta le
     déjeuner et fit harnacher les chevaux.

     L'élégant Boris resta longtemps enfermé dans sa chambre.
     Pierre, impatienté, buvait, en fronçant le sourcil, un
     second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit
     apparaître vêtu comme un vrai citadin de bon goût. Il
     portait un pardessus dont la couleur noire se détachait sur
     un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet
     noir, des gants gris glacés; à l'une des boutonnières de son
     gilet était suspendue une petite chaîne en or qui retombait
     dans une poche de côté, et de son habit et de son linge
     frais s'exhalait un doux arôme.

     Pierre, en l'observant, ne fit que proférer une légère
     exclamation et prit son chapeau.

     Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son
     ami vers sa voiture.

     «C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il,
     que j'entreprends cette course.

     --Admettons que ce soit pour moi, répondit Pierre sur lequel
     l'élégante toilette de son voisin exerçait un visible
     ascendant, mais peut-être me remercierez-vous de vous avoir
     fait faire ce petit voyage.»

     Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta
     dans la calèche.

     Après un moment de silence pendant lequel les deux amis se
     tenaient immobiles l'un à côté de l'autre: «Nous allons, dit
     Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaïa. Vous
     connaissez sans doute déjà ce nom?

     --Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec
     qui vous voulez me marier?

     --Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la
     fortune et de bonnes façons, des façons de grande ville. Au
     reste, vous en jugerez. Cette démarche ne vous impose aucun
     engagement.

     --Sans doute. Et quel âge a-t-elle?

     --Vingt-cinq ou vingt-six ans, et fraîche comme une pomme.»

     La distance à parcourir pour arriver à la demeure de Sophie
     Cirilovna était beaucoup plus longue que le bon Pierre ne
     l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea
     son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne
     s'inquiétait guère en général du froid, et moins encore
     quand il avait ses habits de grande cérémonie qui
     l'étreignaient au point de le faire transpirer.

     L'habitation de Sophie était une petite maison blanche assez
     jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de
     campagne qui décorent les environs de Moscou, mais qu'on ne
     rencontre que rarement dans les provinces.

     En descendant de voiture, les deux amis trouvèrent sur le
     seuil de la porte un domestique vêtu d'un pantalon gris et
     d'une redingote ornée de boutons armoriés; dans
     l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et
     habillé de la même façon. Pierre le pria de l'annoncer à sa
     maîtresse, ainsi que son ami. Le domestique répondit qu'elle
     les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle à manger,
     où un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon,
     décoré de meubles à la mode, façonnés en Russie,
     très-agréables en apparence et en réalité très-incommodes.

     Deux minutes après, le frôlement d'une robe de soie se fit
     entendre dans une chambre voisine, puis la maîtresse de la
     maison entra d'un pas léger. Pierre s'avança à sa rencontre
     et lui présenta Boris.

     «Je suis charmée de vous voir, dit-elle en observant Boris
     d'un regard rapide. Il y a longtemps que je désirais vous
     connaître, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien
     voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie,
     asseyez-vous.»

     Elle-même s'assit sur un petit canapé en aplatissant d'un
     coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants
     blancs, penchant la tête sur le dossier du canapé, tandis
     qu'elle avançait sur le parquet deux petits pieds chaussés
     de deux jolies bottines.

     Pendant qu'elle engageait elle-même l'entretien, Boris,
     assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait
     attentivement. Elle avait la taille svelte, élancée, le
     teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants
     un peu relevés aux coins de l'orbite comme ceux des
     Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie
     présentait un tel mélange de hardiesse et de timidité qu'on
     ne pouvait y saisir un caractère déterminé. Tantôt elle
     clignait ses yeux, tantôt elle les ouvrait dans toute leur
     étendue, et en même temps sur ses lèvres errait un sourire
     affecté d'indifférence. Ses mouvements étaient dégagés et
     parfois un peu vifs. Somme toute, son extérieur plaisait
     assez à Boris. Seulement il remarquait à regret qu'elle
     était coiffée étourdiment, qu'elle avait la raie de travers.
     De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage,
     car il avait à cet égard le même sentiment que Pouschkine,
     qui a dit: «Je n'aime point les lèvres roses sans sourire,
     ni la langue russe sans quelque faute grammaticale.» En un
     mot, Sophie Cirilovna était de ces femmes qu'un amant nomme
     des femmes séduisantes; un mari, des êtres agaçants, et un
     vieux garçon, des enfants espiègles.

     Elle parlait à ses deux hôtes de l'ennui qu'on éprouve à
     vivre dans un village. «Il n'y a pas ici, disait-elle en
     appuyant avec afféterie sur l'accentuation de certaines
     syllabes, il n'y a pas ici une âme avec qui on puisse
     converser. Je ne sais comment on se résigne à se retirer
     dans un tel gîte, et ceux-là seuls, ajouta-t-elle avec une
     petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions à voir,
     s'éloignent et nous abandonnent dans notre triste solitude!»

     Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre
     le regarda d'un regard qui semblait dire: En voilà une qui a
     le don de la parole!

     «Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris.

     --Oui... mais...

     --N'ayez pas peur. Je fume aussi.»

     À ces mots elle se leva, prit sur la table une boîte en
     argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit à ses
     visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait
     la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une
     bougie.

     «Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant
     gracieusement la tête et en lançant en l'air une légère
     bouffée de fumée, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas
     qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce
     qui échappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point
     asservi à la coutume banale est ici sévèrement jugé.

     --Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont
     surtout très-sévères sur cet article.

     --Oui. Elles sont méchantes et inflexibles; mais je ne les
     fréquente pas, et leurs calomnies ne pénètrent point dans
     mon solitaire refuge.

     --Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda
     Boris.

     --Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatiguée de lire,
     je rêve, je m'amuse à faire des conjectures sur l'avenir.

     --Eh quoi! vous consultez les cartes! s'écria Pierre,
     étonné.

     --Je suis assez vieille pour me livrer à ce passe-temps.

     --À votre âge! quelle idée!» murmura Pierre.

     Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se
     retournant vers Boris: «Parlons d'autre chose, dit-elle; je
     suis sure, monsieur Boris, que vous vous intéressez à la
     littérature russe?

     --Moi... sans doute, répondit avec quelque embarras Boris,
     qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres
     nouveaux, et s'en tenait à Pouschkine.

     --Expliquez-moi d'où vient la défaveur qui s'attache à
     présent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble
     très-injuste, n'êtes-vous pas de mon avis?

     --Marlinski est certainement un écrivain de mérite, répliqua
     Boris.

     --C'est un poëte, un poëte dont l'imagination nous emporte
     dans les régions idéales, et maintenant on ne s'applique
     qu'à peindre les réalités de la vie vulgaire. Mais, je vous
     le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le
     mouvement de l'existence journalière, dans le monde, sur
     cette terre?

     --Je ne puis m'associer à votre pensée, répondit Boris en la
     regardant. Je trouve ici même un grand attrait.»

     Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tête, sembla
     vouloir prononcer quelques mots, puis se remit à fumer en
     silence.

     L'entretien se prolongea à peu près sur le même ton, courant
     rapidement d'un sujet à l'autre, sans se fixer sur aucune
     question, sans prendre aucun caractère décisif. On en vint à
     parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvénients,
     et de la destinée des femmes en général. Sophie prit le
     parti d'attaquer le mariage, et peu à peu s'anima,
     s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de
     la contredire. Ce n'était pas sans raison qu'elle vantait
     les oeuvres de Marlinski: elle les avait étudiées et en
     avait profité. Les grands mots d'art, de poésie diapraient
     constamment son langage.

     «Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle à la fin de sa pompeuse
     dissertation, qu'y a-t-il de plus précieux pour la femme que
     la liberté de pensée, de sentiment, d'action?

     --Permettez! répliqua Pierre, dont la physionomie avait
     pris depuis quelques instants une expression marquée de
     mécontentement. Pourquoi la femme réclamerait-elle cette
     liberté? qu'en ferait-elle?

     --Comment! selon vous, elle doit être l'attribut exclusif de
     l'homme?

     --L'homme non plus n'en a pas besoin.

     --Pas besoin?

     --Non. À quoi lui sert cette liberté tant vantée? À
     s'ennuyer ou à faire des folies.

     --Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous
     ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que
     vous commettiez des folies.

     --Je suis également soumis à ces deux effets de la liberté,
     répondit tranquillement Pierre.

     --Très-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui
     dois peut-être le plaisir de vous voir aujourd'hui.»

     Très-satisfaite de cette pointe épigrammatique, Sophie se
     pencha vers Boris et lui dit à voix basse: «Votre ami se
     complaît dans le paradoxe.

     --Je ne m'en étais pas encore aperçu, repartit Boris.

     --En quoi donc me complais-je? demanda Pierre.

     --À soutenir des paradoxes.»

     Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses
     dents: «Et moi je sais ce qui vous plairait...»

     En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que
     le dîner était servi.

     «Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la
     salle à manger?»

     Le dîner ne plut ni à l'un ni à l'autre des convives. Pierre
     Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et
     Boris Andréitch, avec ses goûts délicats en matière de
     gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que
     les mets fussent servis sous des cloches et que les
     assiettes fussent chaudes. Le vin aussi était mauvais, en
     dépit des étiquettes argentées et dorées qui décoraient
     chaque bouteille.

     Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de
     temps à autre un regard impérieux sur ses domestiques. Elle
     vidait à de fréquents intervalles son verre d'une façon
     assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient
     très-bien du vin, et que, dans ce district sévère, on
     trouvait que, de la part d'une femme, c'était un
     inconvénient.

     Après le dîner, elle ramena ses hôtes au salon, et leur
     demanda ce qu'ils préféraient, du thé ou du café. Boris
     accepta une tasse de thé, et, après en avoir pris une
     cuillerée, regretta de n'avoir pas demandé du café. Mais le
     café n'était pas meilleur. Pierre, qui en avait demandé, le
     laissa pour prendre du thé, et renonça également à boire
     cette autre potion.

     Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra
     très-empressée de reprendre son vif entretien. Ses yeux
     pétillaient et ses joues étaient échauffées... Mais ses deux
     visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions à
     l'éloquence. Ils semblaient plus occupés de leurs cigares
     que de ses belles phrases, et, à en juger par leurs regards
     constamment dirigés du côté de la porte, il y avait lieu de
     supposer qu'ils songeaient à s'en aller. Boris cependant se
     serait peut-être décidé à rester jusqu'au soir. Déjà il
     venait de s'engager dans un galant débat avec Sophie, qui,
     d'une voix coquette, lui demandait s'il n'était pas surpris
     qu'elle vécût ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre
     voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher
     d'atteler les chevaux.

     Quand la voiture fut prête, Sophie essaya encore de retenir
     ses deux hôtes, et leur reprocha gracieusement la brièveté
     de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude
     irrésolue, par l'expression de son sourire, semblait lui
     dire que ce n'était pas à lui que devaient s'adresser ses
     reproches. Mais Pierre déclara résolûment qu'il était temps
     de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En même
     temps, il s'avançait vers l'antichambre. Sophie offrit sa
     main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_, à la
     façon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et
     serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De
     nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui
     fit promettre de revenir prochainement. Pierre était déjà
     dans l'antichambre, enveloppé dans son manteau.

     Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut à
     quelques centaines de pas de la maison de Sophie: «Non, non,
     murmura-t-il, cela ne va pas.

     --Que voulez-vous dire? demanda Boris.

     --Cela ne vous convient pas, répéta-t-il avec une expression
     de dédain.

     --Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis être
     de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu
     prétentieuse, mais agréable.

     --C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but
     que je m'étais proposé en vous conduisant près d'elle».

     Boris ne répondit pas.

     «Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plaît de nous
     déclarer qu'elle est épicurienne. Et moi, s'il me manque
     deux dents au côté droit, je n'ai pas besoin de le dire: on
     le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce là une
     femme de ménage? Je sors de chez elle sans avoir pu
     satisfaire mon appétit. Ah! qu'elle soit spirituelle,
     instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout,
     donnez-moi une bonne ménagère, que diable! Je vous le
     répète, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique,
     avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en
     fer-blanc, vous ont étonné?


X

Une seconde visite, où _Boris_ se trouve placé à table entre deux
soeurs, ne réussit pas mieux.

L'une est trop sémillante, l'autre trop timide.

Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul à la
campagne avec une fille nommée _Viéra_.

Le ridicule de ce solitaire est un peu chargé, mais la charge finit
par devenir pathétique.

     --Il n'était pas nécessaire que je fusse étonné.

     --Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais à présent.

     --Je vous assure que j'ai été très-content de connaître
     Sophie Cirilovna.

     --J'en suis charmé. Mais elle ne vous convient pas.»

     En arrivant à la maison de Boris, Pierre lui dit: «Nous n'en
     avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole.

     --Je suis à votre disposition, répondit Boris.

     --Très-bien.»

     Une semaine entière s'écoula à peu près comme les autres, si
     ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une
     grande partie de la journée. Un matin, il se présenta de
     nouveau chez son ami, dans ses vêtements d'apparat, et
     invita Boris à venir faire avec lui une autre visite.

     «Où me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait
     attendu cette seconde invitation avec une certaine
     impatience, et qui se hâta de faire atteler son traîneau,
     car l'hiver était venu et les voitures étaient remisées pour
     plusieurs mois.

     --Je veux vous présenter dans une très-honorable maison, à
     Tikodouïef. Le maître de cette maison est un excellent homme
     qui s'est retiré du service avec le grade de colonel. Sa
     femme est une personne fort recommandable, et il y a là deux
     jeunes filles fort gracieuses, qui ont reçu une éducation du
     premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne
     sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive
     et animée, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont
     de vrais modèles. Vous verrez.

     --Et comment s'appelle le père?

     --Calimon Ivanitch.

     --Calimon! Quel singulier nom. Et la mère?

     --Pélagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi
     Pélagie; l'autre Émérance.

     Quelques jours se passèrent. Boris s'attendait à être
     promptement invité à une autre excursion; mais Pierre
     semblait avoir renoncé à ses projets. Pour l'y ramener,
     Boris se mit à parler de la jeune veuve et de la famille
     Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en
     un premier aperçu, qu'il faudrait revoir, et il faisait
     d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait à ne
     pas vouloir comprendre. À la fin, Boris, impatienté de cette
     froide réserve, lui dit un matin:

     «Eh quoi! mon ami, est-ce à moi à présent de vous rappeler
     vos promesses?

     --Quelles promesses?

     --Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier?
     J'attends.

     --Vous avez des prétentions trop difficiles à satisfaire, le
     goût trop délicat. Il n'y a pas dans ce district une femme
     qui puisse vous convenir.

     --Ah! ce n'est pas bien à vous, Pierre, de renoncer si vite
     à votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais
     infructueux; est-ce une raison pour désespérer? D'ailleurs,
     la veuve ne m'a point déplu. Si vous m'abandonnez, je
     retourne près d'elle.

     --Allez à la grâce de Dieu!

     --Pierre, je vous assure très-sérieusement que je désire me
     marier. Faites-moi donc connaître une autre femme.

     --Je n'en connais pas dans tout ce canton.

     --C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il
     n'existe pas une agréable personne à plusieurs lieues à la
     ronde.

     --Je vous dis la vérité.

     --Voyons, réfléchissez, cherchez un peu dans votre esprit.»

     Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Après un long
     silence, il reprit:

     «Je pourrais bien vous indiquer encore Viéra Barçoukova. Une
     très-brave fille! Mais elle ne vous convient pas.

     --Et pourquoi?

     --Parce qu'elle est trop simple.

     --Tant mieux!

     --Et son père est si bizarre!

     --Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami,
     faites-moi connaître Melle... Comment l'appelez-vous?

     --Viéra Barçoukova.»

     Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre
     de le conduire dans la maison de la jeune fille.

     Le surlendemain, ils étaient en route. Étienne Barçoukof
     était en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la
     nature la plus bizarre. Après avoir achevé d'une façon
     brillante son éducation dans l'un des établissements de la
     couronne, il était entré dans la marine, et y avait acquis
     promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il
     avait tout à coup quitté le service pour se retirer dans son
     domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il
     était devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite
     et ne sortait pas même de sa demeure. Chaque jour, enveloppé
     dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains
     dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa
     chambre, en fredonnant ou en sifflant, et à tout ce qu'on
     lui disait il ne répondait que par un sourire et une
     exclamation: «Braou! braou!» ce qui, pour lui, signifiait
     Bravo! bravo!

     Ses voisins aimaient à venir le voir, car, avec toute son
     étrangeté, il était très-bon et très-hospitalier. Si un ami,
     à sa table, lui disait: «Savez-vous, Étienne, qu'au dernier
     marché de la ville le seigle s'est vendu trente roubles?

     --Braou! braou! répondait Étienne, qui venait de livrer le
     sien à moitié prix.

     --Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a
     perdu vingt mille roubles au jeu?

     --Braou! braou! répliquait Étienne avec le même calme.

     --On affirme, disait un troisième, qu'une épizootie a éclaté
     dans le village voisin.

     --Braou! braou!

     --Mademoiselle Hélène s'est enfuie avec l'intendant.

     --Braou! braou!»

     Et toujours le même cri. Soit qu'on vînt lui annoncer que
     ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec
     une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles était
     brisé, que son groom avait perdu ses souliers, il répétait
     avec la même indifférence: «Braou! braou!» Cependant, sa
     maison n'était point en désordre; il ne faisait point de
     dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance.

     Nous devons dire, en outre, que l'extérieur d'Étienne
     Barçoukof était agréable. Il avait la figure ronde, de
     grands yeux vifs, un nez bien fait et des lèvres roses qui
     avaient conservé la fraîcheur de la jeunesse, une fraîcheur
     rehaussée encore par la teinte argentée de ses cheveux. Un
     léger sourire errait habituellement sur ses lèvres et se
     répandait même sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il
     lui arrivait d'être saisi d'une sorte de rire convulsif qui
     le rendait malade. S'il était obligé de prononcer quelques
     autres mots que son exclamation accoutumée, il ne le faisait
     qu'à la dernière extrémité, et en abrégeant autant que
     possible ses paroles.

     Viéra, sa fille unique, avait la même coupe de figure que
     lui, le même sourire, les mêmes yeux foncés qui paraissaient
     plus foncés encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux.
     Elle était d'une taille moyenne et très-gracieuse. Rien en
     elle pourtant n'était d'une beauté rare, mais il suffisait
     de la voir et de l'entendre pour se dire aussitôt: voilà une
     excellente personne. Elle et son père avaient l'un pour
     l'autre une tendre affection. C'était elle qui régissait et
     gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tâche
     avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que
     Pierre l'avait dit, c'était la simplicité même.

     Lorsque Pierre et Boris arrivèrent chez Étienne, il se
     promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste
     cabinet qui occupait presque la moitié de l'étendue de sa
     maison, et qui lui servait à la fois de salon et de salle à
     manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses
     repas. L'ameublement de cette pièce n'était pas brillant,
     mais propre. Sur un des côtés s'étendait un divan, bien
     connu des propriétaires du voisinage, un large divan,
     très-doux, très-confortable et garni d'une quantité de
     coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une
     chaise, une petite table et une armoire. Elles étaient
     inhabitées. La petite chambre de Viéra s'ouvrait sur le
     jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit,
     d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche,
     elle était garnie d'une quantité de flacons de conserves et
     de liqueurs préparées par la jeune fille.

     En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de
     l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida à
     se dégager de sa pelisse, et lui dit: «Ayez la bonté
     d'entrer.» Les deux amis s'avancèrent dans le salon, et
     Pierre présenta son ami à Étienne.

     «Très-content... toujours... lui dit le laconique solitaire
     en lui tendant la main... Très-froid... Un verre
     d'eau-de-vie?» et, du doigt ayant indiqué la bouteille qui
     se trouvait sur la table, il continua sa promenade.

     Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent
     sur le canapé, si flexible et si commode que, dès qu'il y
     eut pris place, Boris s'y trouva établi comme s'il faisait
     usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de
     Barçoukof, en s'asseyant là, avaient la même agréable
     impression.

     Ce jour-là Étienne n'était pas seul, et il faut dire que
     rarement il était seul. Près de lui était une sorte de
     figure patibulaire, un individu nommé Onufre Ilitch, au
     visage ridé et usé, au nez arqué comme le bec d'un épervier,
     et à l'oeil inquiet. Il avait autrefois occupé un emploi
     dont il tirait plus d'un profit peu légitime, et maintenant
     il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main posée
     sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il
     suivait du regard Étienne, et dès que les deux visiteurs
     furent assis, il dit avec un profond soupir:

     «Ah! Étienne Pétrovitch, il est aisé de condamner un homme.
     Mais vous connaissez la sentence: Pécheurs honnêtes,
     pécheurs coquins, tout le monde vit dans le péché, et moi je
     fais comme les autres.

     --Braou! murmura Étienne; puis, après un moment de silence,
     il ajouta:--Mauvaise sentence!

     --Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La nécessité
     cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en
     appelle à ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les
     détails de mon affaire, s'ils veulent bien m'écouter.

     --Me permettez-vous de fumer?» demanda Boris à Étienne.

     Celui-ci fit un signe d'assentiment.

     «Ah! reprit Onufre, j'ai été plus d'une fois irrité contre
     moi-même et contre le monde, et j'ai plus d'une fois éprouvé
     une généreuse indignation!

     --Belle phrase! murmura Étienne; inventions de fripons!»

     Onufre tressaillit.

     «Quoi? s'écria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les
     fripons qui affectent de faire voir une généreuse
     indignation?»

     Étienne répondit par un signe affirmatif.

     L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis
     tout à coup éclata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui
     restait pas une dent. Pourtant il parlait assez
     distinctement.

     «Eh! eh! Étienne Pétrovitch, vous plaisantez toujours. Notre
     avocat a bien raison de dire que vous êtes un faiseur de
     calembours.

     --Braou! braou!» répéta Barçoukof.

     En ce moment la porte s'ouvrit, et Viéra s'avança d'un pas
     léger, portant sur un plateau vert deux tasses de café et de
     la crème. Une robe grise lui serrait gracieusement la
     taille. Boris et son ami se levèrent vivement à son
     approche. Elle s'inclina devant eux, et plaçant son plateau
     sur la table:

     «Mon père, dit-elle, voici votre café.

     --Braou! répliqua le père. Encore deux tasses, ajouta-t-il.
     Ma fille, voilà M. Boris Andréitch.»

     Boris s'inclina de nouveau.

     «Voulez-vous du café? lui demanda-t-elle en levant sur lui
     ses yeux doux et calmes. Nous ne dînerons pas avant une
     heure et demie.

     --J'en prendrai une tasse avec plaisir, répondit Boris.

     --Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Viéra.

     --Très-volontiers.

     --À l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous
     ne vous avons vu.»

     À ces mots Viéra sortit.

     Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami:

     «Elle est très-agréable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle
     grâce dans ses mouvements!

     --Oui, répondit froidement Pierre; mais cette maison est
     comme une auberge; dès qu'une personne est sortie, il en
     arrive une autre.»

     En effet, un nouvel hôte entrait au salon: c'était un homme
     d'une énorme corpulence, large tête, larges joues, grands
     yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie
     était empreinte d'une expression d'aigreur et de
     mécontentement, et sur son corps flottait un très-simple et
     très-ample vêtement.

     «Bonjour,» dit-il, en se jetant sur le canapé sans même
     regarder ceux à qui s'adressait ce bref salut.

     Étienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie.

     «Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch.

     --Bonjour Michel Micheïtch, répondit Pierre. D'où venez-vous
     donc?

     --De la ville. Vous êtes heureux, vous, si rien ne vous
     oblige d'aller à la ville. Grâce à ce petit monsieur,
     ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai
     fatigué mes chevaux à courir à travers la ville que Dieu
     maudisse!

     --Nos très-humbles respects à Michel Micheïtch, dit Onufre,
     désigné si lestement par cette épithète de petit monsieur.

     --Ah! maître Onufre, répliqua Michel en croisant les bras,
     fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas
     bientôt être pendu?»

     Onufre ne répondit pas.

     «Oui, cela devrait déjà être fait, reprit Michel. La justice
     est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te
     fait-il d'être dans l'attente de ton jugement? Pas la
     moindre. Seulement tu es vexé de ne plus pouvoir... et en
     disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui
     saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel
     malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les
     côtés.

     --Vous plaisantez, répliqua Onufre; mais vous conviendrez
     que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui
     reçoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul
     qui ai été l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a
     pris part, comme je l'ai démontré.

     --Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache
     sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas
     sur lui. Mais l'ispravnik t'a réglé ton compte. C'est un
     gaillard habile!

     --Il s'entend aux moyens rapides de répression, répliqua
     Onufre en bégayant.

     --Oui, oui.

     --Et il y aurait bien des choses aussi à dire sur lui.

     --Quel gaillard! s'écria Michel en se tournant vers Étienne.
     Quelle créature admirable! Près des filous et des ivrognes,
     c'est un vrai colosse.

     --«Braou! braou! murmura le flegmatique Étienne.

     Viéra rentra avec deux tasses.

     --Encore une, lui dit son père, tandis que Michel
     s'inclinait devant elle.

     --Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avançant
     pour la délivrer de son plateau.

     --Une très-petite peine, répondit la jeune fille. Pourvu
     seulement que ce café soit bon!

     --Servi par vos mains...

     Mais la jeune fille, sans faire attention à ce compliment,
     sortit et revint un instant après offrir une tasse à Michel.

     «Avez-vous appris, demanda Michel en humant son café, ce qui
     est arrivé à Marie Ilinichna?»

     Étienne s'arrêta dans sa promenade et prêta l'oreille.

     «Oui... elle est tombée en paralysie.»

     --Vous savez qu'elle mangeait énormément. Voilà qu'un jour
     elle se met à table avec plusieurs convives. On sert de la
     batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle
     en reprend encore, puis tout à coup sa vue se trouble, sa
     tête s'égare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse
     autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On
     dit que le médecin du district s'est distingué en cette
     occasion. Dès qu'il l'a vue tomber, il s'est levé en criant:
     «Un docteur! vite un docteur!» Aussi faut-il dire qu'il ne
     vit que du produit des morts que l'on trouve dans
     l'arrondissement. Quelle heureuse profession!

     --Braou! braou! répéta Barçoukof.

     --Et aujourd'hui, à dîner, nous avons justement de la
     batvine, dit Viéra, qui venait de s'asseoir à l'un des
     angles du salon.

     --De la batvine à l'esturgeon? demanda Michel.

     --Précisément.

     --À merveille. Il y a des gens qui prétendent qu'il ne
     convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est
     une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre
     Vasilitch?

     --Assurément. N'avez-vous pas ici très-chaud?

     --Oui.

     --Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une
     chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre.

     --Ni moi.»

     L'entretien se continua quelque temps sur ce même ton.
     Étienne n'y prenait aucune part et continuait à se promener
     dans sa chambre.

     Le dîner parut excellent à tous les convives. Viéra en
     faisait elle-même les honneurs, servait avec soin ses hôtes,
     et cherchait à deviner leurs désirs. Boris, assis à côté
     d'elle, ne la quittait pas du regard. De même que son père,
     elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui
     seyait à merveille. Boris lui adressait de fréquentes
     questions, non pas tant pour les réponses qu'il pouvait en
     attendre que pour voir ses lèvres s'entr'ouvrir.

     Après le dîner, les visiteurs, à l'exception de Boris, se
     mirent à jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus
     que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers
     Onufre, quoiqu'il continuât encore à lui adresser plusieurs
     acerbes plaisanteries. Tantôt il lui reprochait d'être
     semblable aux orties, tantôt il l'accusait d'avoir les
     ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais
     le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un
     air riant vers celui qu'il avait tant maltraité et lui dit:

     --Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, après
     tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je
     t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite,
     parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et
     qu'à tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnête homme.

     --C'est vrai, c'est vrai, s'écria Onufre, encouragé par ces
     paroles. C'est très-vrai. Si vous saviez ce que la
     calomnie....

     --Voyons! répliqua Michel avec une nouvelle explosion. La
     calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas être dans la
     tour de Pugatschef, enfermé et enchaîné? Donne-nous des
     cartes.»

     Onufre se mit à distribuer les cartes en clignotant et en
     passant à plusieurs reprises son doigt sur sa langue
     effilée.

     Pendant ce temps, Étienne marchait de long en large dans sa
     chambre, et Boris était assis près de Viéra. Il voulait
     causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques
     difficultés et sans être obligé de se résigner à de
     fréquentes interrogations, car, à chaque instant, sa tâche
     de maîtresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui
     demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins,
     si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui
     étaient agréables. Puis il lui demanda si elle lisait; à
     quoi elle répondit qu'elle n'en avait pas le temps.

     Il en était là de son dialogue quand le domestique vint lui
     annoncer que ses chevaux étaient attelés. Il se leva à
     regret, il s'affligeait déjà de partir, de s'éloigner de ce
     bon regard, de ce pur sourire. Il serait resté si Étienne
     avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais
     Étienne avait pour principe que lorsque ses hôtes désiraient
     passer la journée chez lui, ils devaient eux-mêmes s'y
     décider et ordonner qu'on préparât leurs lits. Ainsi firent
     Michel Micheïtch et Onufre. Ils s'installèrent dans la même
     chambre, et on les entendit longtemps causer. C'était
     surtout Onufre qui se livrait à une faconde extraordinaire.
     Il racontait à Michel une foule de choses qu'il essayait de
     lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui
     répondre de temps à autre par un monosyllabe qui, de sa
     part, n'indiquait encore qu'une confiance très-équivoque. Le
     lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord
     pour se rendre à la métairie de Michel, et de là à la ville.

     Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci,
     bercé par le monotone tintement de la clochette du cheval
     et par le balancement du traîneau, s'était assoupi.

     «Pierre! lui cria son ami après un long silence.

     --Qu'y a-t-il? répliqua Pierre à demi endormi.

     --Pourquoi ne m'interrogez-vous pas?

     --Sur quoi donc?

     --Sur mes impressions, comme à nos deux précédentes
     excursions.

     --Sur Viéra?

     --Oui.

     --À quoi bon? Ne vous en avais-je pas prévenu? Elle ne vous
     convient pas.

     --Vous êtes dans l'erreur, elle me plaît beaucoup plus que
     la blonde Émérance et que la jeune veuve.

     --Est-il possible?

     --Je vous assure.

     --Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille
     d'une simplicité extrême. Elle s'entend, il est vrai, à
     conduire une maison, mais ce n'est pas là ce qu'il vous
     faut.

     --Pourquoi? C'est peut-être précisément ce que je cherche.

     --Quelle idée! Songez donc qu'elle ne peut pas même
     prononcer un mot français.

     --Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler
     français?»

     Pierre se tut; puis, un moment après, il reprit:

     «Je n'aurais pas supposé.... que vous... non.... cela ne
     peut être.... Vous plaisantez.

     --Je ne plaisante nullement.

     --À la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne
     pouvait convenir qu'à un rustique campagnard comme moi.»

     À ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la
     tête sur un coussin et s'endormit. Boris continua à rêver à
     Viéra. Dans sa pensée, il la contemplait avec son charmant
     sourire, avec son beau et franc regard. La nuit était froide
     et claire, le ciel étoilé. Les grains de neige scintillaient
     comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les
     pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs épaisses
     couches de givre, résonnaient aussi au souffle du vent et
     brillaient comme des miroirs à facettes aux rayons de la
     lune.

     Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt
     rapidement de vastes espaces. Boris l'éprouva lui-même. Que
     de rêves ne fit-il pas jusqu'à ce qu'il arriva à la porte de
     sa maison? mais à tous ces rêves s'associait l'image de
     Viéra.

     Pierre avait été, comme nous l'avons dit, très-surpris de
     l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le
     fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette première
     visite, son ami lui dit:

     «J'ai envie d'aller voir Étienne Barçoukof; si vous n'êtes
     pas disposé à m'accompagner, j'irai seul.»

     Pierre, naturellement, répondit qu'il était tout prêt à
     partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la
     première fois, il y avait chez Étienne plusieurs étrangers à
     qui Viéra offrait, avec sa grâce habituelle, du café et des
     liqueurs préparés par elle-même. Mais Boris eut avec elle un
     entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que
     la première fois. Il lui parla de son existence passée, de
     Pétersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui
     vint à l'esprit. Elle l'écoutait avec une paisible
     curiosité, quelquefois en souriant et en le regardant, mais
     sans oublier une minute ses devoirs de maîtresse de maison.
     Tout à coup elle remarquait qu'un des hôtes de son père
     avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait
     elle-même ce qu'il désirait. Alors Boris, immobile à sa
     place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir
     près de lui, reprenait son travail de broderie, et il
     continuait ses récits. Une ou deux fois Étienne, en se
     promenant selon sa coutume, s'arrêta près d'eux, prêta
     l'oreille aux paroles de Boris, murmura: «Braou! braou!» et
     continua sa marche.

     Boris et Pierre prolongèrent cette visite bien plus que la
     première. Ils couchèrent dans la maison de Barçoukof, et ne
     la quittèrent que le lendemain soir. En partant, Boris
     tendit la main à Viéra. Elle rougit. Aucun homme jusque-là
     ne lui avait encore serré la main. Elle pensa que c'était un
     usage de Pétersbourg.

     Les deux amis retournèrent souvent chez Étienne. Quelquefois
     même Boris y allait seul. Il était de plus en plus attiré
     vers la demeure de Viéra. De plus en plus la jeune fille lui
     plaisait. Entre elle et lui, il s'était établi des rapports
     affectueux; seulement il la trouvait trop réservée et trop
     raisonnable.

     Son ami Pierre avait cessé de lui parler d'elle. Un matin,
     cependant, après l'avoir regardé quelques instants en
     silence, tout à coup il lui dit:

     «Boris!

     --Que voulez-vous? répondit Boris en rougissant légèrement
     sans savoir pourquoi.


XI

Après diverses aventures aussi légères que les rêves d'un jeune homme
incertain s'il est épris, l'intérêt se resserre.

Rien ne change dans les trois caractères, mais la destinée change et
le dénoûment approche.

L'inclination de Boris n'échappe pas à Pierre.

     --Je désirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce
     serait bien mal. Si...

     --Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.

     --Je voudrais vous parler de Viéra.

     --De Viéra?»

     Et Boris sentit s'accroître sa rougeur.

     «Voyez, Boris... Il faut prendre garde à ce qui peut
     arriver... Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amitié me
     fait un devoir...

     --Que signifient toutes ces réticences? Viéra est une
     personne sage, et, entre elle et moi, il n'y a pas d'autre
     lien que celui d'une honnête amitié.

     --Permettez, Boris; quelle amitié peut-il y avoir entre un
     homme qui, comme vous, a reçu une si complète éducation, et
     une pauvre fille de village qui a vécu renfermée entre
     quatre murs?

     --C'est pourtant comme je vous le dis, repartit Boris avec
     une certaine irritation, et je ne sais quelle idée vous vous
     faites de ce que vous appelez l'éducation.

     --Écoutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me
     dissimuler un secret, vous en avez le droit; mais, quant à
     me tromper, vous n'y réussirez pas, je vous en préviens: car
     j'ai aussi ma perspicacité, et la soirée que nous avons
     passée hier chez Étienne m'a fait comprendre...

     --Qu'avez-vous donc compris?

     --Que vous aimez Viéra, et que vous êtes déjà jaloux de son
     affection.

     --Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami,
     m'aime-t-elle?

     --C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais
     surpris qu'elle ne vous aimât pas.

     --Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites,
     un homme bien élevé?

     --Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une
     honorable situation... De plus, vous avez un extérieur
     agréable.»

     Boris se leva et s'approcha de la fenêtre.

     «Comment donc, reprit-il en revenant tout à coup vers
     Pierre, avez-vous remarqué que j'étais jaloux?

     --Parce que vous étiez hier très-tourmenté de voir que ce
     petit étourneau de Karentef ne s'en allait pas.»

     Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce
     Karentef était un étudiant, d'un caractère jovial et
     amusant, mais étourdi, et porté à de mauvais penchants.
     Abandonné de trop bonne heure à lui-même, sans direction,
     déjà il était entré dans la série des passions funestes. Il
     avait la figure d'un bohémien, chantait, dansait comme les
     bohémiens, faisait la cour à toutes les femmes et se
     montrait fort empressé près de Viéra. Boris, en le
     rencontrant dans la maison d'Étienne, avait d'abord pris
     plaisir à le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle
     attention Viéra l'écoutait chanter, il n'éprouva plus pour
     lui qu'un sentiment de répulsion.

     «Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaçant en face de son
     ami, je dois l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps
     que j'ai en moi une pensée qui n'était pas suffisamment
     éclaircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui, j'aime Viéra. Mais,
     croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dévier de la
     droite ligne. Jusqu'à présent pourtant, je ne vois en elle
     aucun signe d'une prédilection particulière pour moi.

     --Je ne sais, répliqua Pierre, mais les méchants ont l'oeil
     fin.

     --Que faut-il donc faire?

     --Cesser vos visites.

     --Vous croyez?

     --Oui, puisque vous ne pouvez l'épouser.

     --Et pourquoi, reprit Boris après un moment de réflexion, ne
     pourrais-je pas l'épouser?

     --Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, elle n'est pas
     votre égale.

     --Je n'admets pas cette raison.

     --Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre
     tuteur.»

     Pierre se mit à fumer sa pipe.

     Boris s'assit près de la fenêtre, absorbé dans ses
     méditations. Son ami n'essaya point de l'en arracher. Il
     lançait en l'air un tourbillon de fumée.

     Soudain Boris se leva, appela son domestique et lui ordonna
     d'atteler les chevaux.

     «Où allez-vous? demanda Pierre.

     --Chez le père de Viéra.»

     Pierre exhala précipitamment plusieurs bouffées.

     «Faut-il vous accompagner?

     --Non, j'aime mieux aujourd'hui faire cette visite seul. Je
     veux avoir une explication avec Viéra.

     --Comme vous voudrez, répliqua Pierre.»

     Puis, se jetant sur le canapé: «Ainsi, se dit-il, ce que je
     considérais comme une plaisanterie est devenu une affaire
     sérieuse. Que Dieu lui soit en aide!»

     Le soir, il se retira dans sa maison, et il venait de se
     mettre au lit, quand tout à coup Boris apparut devant lui,
     tout poudré de neige, et lui dit, en se jetant dans ses bras
     et en le tutoyant pour la première fois:

     «Mon ami, félicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de
     son père. Tout est fini.

     --Comment? s'écria Pierre étonné.

     --Je me marie.

     --Avec Viéra?

     --Oui, c'est une affaire décidée.

     --Pas possible!

     --Quel homme!... Crois-moi donc.»

     Pierre se leva, prit à la hâte ses pantoufles, sa robe de
     chambre, cria: «Marthe, du thé!» Puis, se tournant vers son
     ami: «Si tout est fini, lui dit-il, que le ciel te bénisse!
     Mais raconte-moi comment les choses se sont arrangées?»

     Il est à remarquer qu'à partir de ce moment, les deux amis
     se tutoyaient comme s'ils ne s'étaient jamais parlé
     autrement.

     «Très-volontiers, répondit Boris; tu sauras tout dans les
     plus petits détails.»

     Voici ce qui s'était passé:

     Quand Boris arriva à la demeure de sa fiancée, il n'y avait
     là, par extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire
     Étienne ne se promenait point, selon sa coutume. Il était
     souffrant et à demi couché dans un grand fauteuil. En voyant
     entrer Boris, il balbutia quelques mots, lui indiqua du
     doigt la table sur laquelle il y avait des flacons en
     permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit près de Viéra,
     engagea avec elle la conversation à voix basse, et d'abord
     lui parla de l'état de son père.

     «Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi,
     quand il est malade. Il ne se plaint pas, il ne demande
     rien; il ne prononce pas un mot... Il souffre et ne veut
     pas le dire.

     --Et vous l'aimez beaucoup!

     --Qui, mon père? Plus que tout au monde. Que Dieu me
     préserve du malheur de le perdre! J'en mourrais.

     --Ainsi, vous ne pourriez vous résoudre à vous séparer de
     lui?

     --Et pourquoi me séparerais-je de lui?»

     Boris fixa sur elle un regard pensif.

     «Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester
     toujours dans la maison paternelle.

     --Quelle idée... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait
     m'enlever?»

     Boris fut sur le point de répondre: Moi, peut-être! Mais il
     se retint.

     «À quoi songez-vous? lui demanda Viéra en le regardant avec
     son bon sourire habituel.

     --Je pense, répondit-il... je pense...»

     Puis, tout à coup, interrompant le cours de son idée, il lui
     demanda s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Karentef.

     «Je ne sais, en vérité. Mon père reçoit beaucoup de monde.
     Si je ne me trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu
     ici pour la première fois.

     --Et il vous plaît?

     --À moi? Pas du tout.

     --Pourquoi donc?

     --Il est négligé et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il
     chante à merveille. Son chant pénètre jusqu'au coeur.

     --Mais, reprit Boris après un instant de réflexion, qui donc
     vous plaît?

     --Beaucoup de gens; vous, d'abord.

     --Oui, j'espère que vous avez pour moi un bon sentiment
     d'amitié. Mais n'avez-vous pas quelque autre prédilection
     plus vive?

     --Que vous êtes curieux!

     --Et vous, que vous êtes froide!

     --Que voulez-vous dire? demanda innocemment la jeune fille.

     --Écoutez...»

     En ce moment Étienne se retourna dans son fauteuil.

     «Écoutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis
     que tout son sang affluait à son coeur; il faut que je vous
     parle... d'une affaire grave... mais pas ici.

     --Où donc?

     --Dans la chambre voisine.

     --Pourquoi? c'est donc un secret?

     --Oui.

     --Un secret!» murmura la jeune fille avec surprise.

     Et elle se dirigea vers la chambre que Boris lui indiquait.

     Il la suivit dans une agitation fiévreuse.

     «Eh bien?» dit-elle avec curiosité.

     Boris voulait préparer son aveu par plusieurs
     circonlocutions; mais en regardant cette originale figure
     animée par le sourire qui le charmait tant, en voyant ces
     beaux yeux si purs et si doux, il n'eut pas la force de se
     maîtriser, et dit simplement:

     «Viéra, voulez-vous m'épouser?

     --Que dites-vous? s'écria la jeune fille, tandis que son
     visage se colorait d'une rougeur de pourpre.

     --Voulez-vous m'épouser? répéta lentement Boris.

     --Mais.... en vérité.... je ne sais.... je ne m'attendais
     pas....»

     Et, dans la vivacité de son émotion, Viéra s'appuya sur le
     bord de la fenêtre, comme si elle craignait de tomber; puis,
     tout à coup, elle sortit et s'enfuit dans sa chambre.

     Boris, après un moment d'attente, rentra au salon tout
     troublé. Sur la table était un numéro de la _Gazette de
     Moscou_. Il le prit et essaya de le lire, mais il ne
     comprenait pas un des mots que ses yeux parcouraient, et ne
     comprenait pas même ce qui se passait en lui. Un quart
     d'heure après il entendit derrière lui un léger frôlement,
     et sans tourner la tête il sentait que Viéra était là.

     Quelques instants encore s'écoulèrent. Il regarda la jeune
     fille à la dérobée; elle était assise près de la fenêtre,
     immobile et pâle. Enfin, il se leva et alla s'asseoir près
     d'elle. Étienne avait la tête appuyée sur le dossier de son
     fauteuil et ne faisait pas un mouvement.

     «Pardonnez-moi, Viéra, dit Boris, en faisant un effort sur
     lui-même pour ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je
     n'aurais pas dû si subitement.... Mais je cherchais une
     occasion, et puisque je l'ai trouvée, je voudrais savoir ce
     que je puis....»

     Viéra l'écoutait les yeux baissés et le visage en feu.

     «Viéra, je vous en prie, un mot, un seul mot.

     --Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle enfin. Je
     ne sais.... Vraiment, cela dépend de mon père.

     --Est-ce que tu es malade?» s'écria tout à coup Étienne.

     Viéra tressaillit, leva la tête et vit son père qui la
     regardait d'un air inquiet. Elle s'approcha de lui.

     «Que dites-vous, mon père? lui demanda-t-elle.

     --Est-ce que tu es malade?

     --Moi? non... Pourquoi cette idée?»

     Il continuait à l'observer attentivement.

     «Tu es vraiment tout à fait bien? ajouta-t-il.

     --Certainement. D'où vous vient cette inquiétude?

     --Braou! braou!» murmura Étienne. Et de nouveau il ferma les
     yeux.

     La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrêta.

     «Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler à votre
     père?

     --Si vous le voulez, répondit-elle d'une voix timide; mais
     il me semble que je ne suis pas votre égale.»

     Il essaya de lui prendre la main, mais elle la retira et
     disparut.

     «C'est singulier, se dit-il, elle me fait précisément la
     même observation que Pierre.»

     Resté seul avec le père de Viéra, Boris se promit de ne pas
     perdre un moment pour le préparer à la demande si inattendue
     qu'il devait lui adresser. Mais la tâche n'était pas aisée.
     Le vieillard, souffrant et agité, tantôt s'assoupissait,
     tantôt paraissait absorbé dans un rêve, et ne répondait que
     par quelques brèves et insignifiantes paroles aux questions
     et aux diverses insinuations de Boris. Enfin, le jeune
     amoureux, voyant que tous ses préliminaires étaient
     inutiles, se décida à traiter l'affaire ouvertement.

     À diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler,
     et la parole décisive expirait sur ses lèvres.

     «Étienne Pétrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un
     désir dont vous serez bien surpris.

     --Braou! braou! dit tranquillement Étienne.

     --Un désir auquel vous ne vous attendez certainement pas.»

     Étienne ouvrit les yeux.

     «Promettez-moi seulement de ne pas être irrité contre moi.»

     Les paupières du vieillard se dilatèrent.

     «Je viens.... je viens vous demander la main de votre
     fille.»

     Par un mouvement impétueux, Étienne se leva sur son
     fauteuil.

     «Comment!» s'écria-t-il avec une indicible expression de
     physionomie.

     Boris renouvela sa demande.

     Étienne fixa sur lui un regard si prolongé et si perçant que
     Viasovnine en devint tout confus.

     «Viéra, dit-il, est-elle instruite de votre demande?

     --Je lui ai exprimé mes voeux, et elle m'a permis de vous en
     parler.

     --Quand donc avez-vous eu cette explication avec elle?

     --À l'instant même.

     --Attendez-moi,» dit Étienne. Et il sortit.

     Boris resta dans le cabinet du vieillard, promenant ses
     regards inquiets autour de lui, quand, tout à coup, le son
     de la clochette d'un attelage se fit entendre. Une voix
     d'homme retentit dans l'antichambre, et Michel Micheïtch
     apparut.

     Pour le jeune amoureux, cette visite était une cruelle
     contrariété.

     «Ah! nous avons ici une bonne température! s'écria Michel en
     s'asseyant sur le canapé.--Bonjour... Où est Étienne?

     --Il va venir.

     --Quel froid, aujourd'hui!» ajouta Michel en se versant un
     verre d'eau-de-vie.

     Puis, à peine l'eut-il bu qu'il dit:

     «Je viens de faire encore une promenade en ville.

     --Vraiment! répondit Boris, qui s'efforçait de surmonter son
     agitation.

     --Oui, et cela grâce encore à ce coquin d'Onufre.
     Figurez-vous qu'il m'a conté une quantité de diableries, de
     sornettes inimaginables. Il me parlait d'une affaire comme
     on n'en a jamais vu; des centaines et des centaines de
     roubles à prendre en un seul coup de râteau. En résumé, il
     m'a emprunté vingt-cinq roubles, et j'ai éreinté mes chevaux
     à courir en vain dans toutes les rues.

     --Est-il possible?

     --C'est la vérité même. Quel fripon! Il devrait traîner le
     boulet sur le grand chemin. Je ne sais à quoi songe la
     police; mais il a le diable au corps. Il est capable de nous
     réduire à la besace.»

     Étienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui
     raconter sa dernière mésaventure.

     «Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il,
     pour lui rompre les os?

     --Lui rompre les os!» répéta Étienne en éclatant d'un de ses
     rires convulsifs.

     --Oui, oui, les os,» reprit Michel enchanté du succès de son
     bon mot. Mais il s'arrêta quand il vit Étienne tomber sur le
     divan dans une sorte d'anéantissement.

     «Voilà ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi,
     murmura Michel. Je n'y comprends rien.»

     Viéra arriva toute troublée et les yeux rouges.

     «Mon père n'est pas bien aujourd'hui,» dit-elle à Michel à
     voix basse.

     Michel baissa la tête, s'approcha de la table et y prit un
     morceau de pain et de fromage. Quelques instants après,
     Étienne parvint pourtant à se relever et essaya de marcher
     dans sa chambre. Boris se tenait assis à l'écart dans une
     anxiété extrême. Michel recommençait le récit de son
     aventure avec Onufre.

     On se mit à table. Michel fut le seul qui parlât pendant le
     dîner. Vers le soir, Étienne prit Boris par la main et le
     conduisit dans une autre chambre.

     «Vous êtes un honnête homme, lui dit-il en le regardant
     fixement.

     --Oui, je vous le garantis, et j'aime votre fille.

     --Vous l'aimez réellement?

     --Je l'aime, et m'efforcerai de mériter son affection.

     --Elle ne vous ennuiera pas?

     --Jamais.»

     Le vieillard fit un effort qui imprima à son visage une
     sorte de douloureuse contraction.

     «Vous avez bien réfléchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je
     consens.»

     Boris voulait l'embrasser.

     «Plus tard,» dit le vieillard. Puis, détournant la tête et
     s'approchant de la muraille, il pleura.

     Quelques minutes s'écoulèrent. Étienne s'essuya les yeux, se
     dirigea vers son cabinet, et, sans lever la tête, dit à
     Boris, avec son sourire accoutumé:

     «Aujourd'hui, restons-en là...; demain, tout ce qui sera
     nécessaire.

     --Très-bien! très-bien!» répliqua Boris en le suivant dans
     son cabinet, où il échangea un regard avec Viéra.

     Il éprouvait au fond de l'âme un sentiment de joie, et en
     même temps il était inquiet; il lui tardait de s'en aller,
     ne fût-ce que pour échapper à l'insupportable Michel, et il
     désirait revoir son fidèle Pierre. Il partit en promettant
     de revenir le lendemain. En franchissant le seuil de
     l'antichambre, il baisa la main de Viéra. Elle le regarda.

     «À demain, dit-il.

     --Adieu, répondit-elle tranquillement.

     --Voilà, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son récit,
     voilà ce qui s'est passé. Je me suis demandé d'où vient que,
     dans sa jeunesse, l'homme est si souvent peu porté au
     mariage? C'est qu'il craint d'asservir sa vie. Il se dit:
     J'ai le temps. Pourquoi me presser. En attendant encore, je
     trouverai peut-être un meilleur parti; et, soit qu'on reste
     dans le célibat ou qu'on se marie à la première occasion,
     c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil.
     Moi, je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et
     honnête créature, ne rejette pas ce don providentiel, ne
     t'abandonne pas à de vaines fantaisies. Je ne puis trouver
     une meilleure femme que Viéra. S'il y a quelque lacune dans
     son éducation, c'est à moi d'y remédier. Elle est, il est
     vrai, d'un caractère un peu phlegmatique. Est-ce un malheur?
     Non, au contraire. Voilà quelles ont été mes réflexions.
     Toi-même, tu m'as engagé à me marier. Et si je me trompe,
     ajouta-t-il d'un air pensif, si je me trompe.... après tout,
     ce n'est pas une si grande chute. Je n'avais plus rien à
     attendre de la vie.»

     Pierre écoutait son ami en silence, prenant de temps à autre
     quelques cuillerées du mauvais thé que Marthe lui avait
     préparé à la hâte.

     «Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrêtant
     tout à coup devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas
     juste? N'es-tu pas d'accord avec moi?

     --L'affaire est terminée, répliqua Pierre lentement. La
     jeune fille accepte ton offre. Le père la sanctionne. Il n'y
     a plus rien à dire. Que tout soit pour le mieux! Maintenant
     il ne s'agit plus de réfléchir; il faut t'occuper de ton
     mariage; demain nous en reparlerons. Le matin, comme dit le
     proverbe, est plus sage que le soir. À demain donc.

     --Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit
     Boris.

     --De grand coeur, répondit le bon Pierre en le serrant dans
     ses bras. Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde!»

     Boris se retira.

     «Quel événement, se dit Pierre en se remettant au lit et en
     se retournant avec inquiétude tantôt d'un côté, tantôt de
     l'autre, et tout cela parce qu'il n'a pas servi dans la
     cavalerie, qu'il est habitué à se laisser aller à ses idées
     et ne connaît point la discipline.»

       *       *       *       *       *

     Un mois après, Boris était l'époux de Viéra. Lui-même
     n'avait pas voulu que le mariage fût retardé. Pierre fut son
     garçon d'honneur. Pendant ce mois d'attente, Boris avait été
     chaque jour chez son beau-père, mais ces fréquentes visites
     n'avaient point modifié ses rapports avec Viéra. Elle était
     tout aussi modeste et aussi réservée. Un jour il lui apporta
     un roman de Sagoskin: _Jouri Miroslawski_, et lui en lut
     quelques chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut
     achevé, elle n'en demanda pas d'autres.

     Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux
     fixés sur elle. Il faut dire qu'il était dans un état
     d'ivresse. Il semblait qu'il avait le désir de lui parler;
     pourtant il se tut. On le pria de chanter. Il entonna un
     chant qui commençait par des sons plaintifs, puis éclatait
     en une sorte de mélodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare
     sur le divan, sortit précipitamment, mit sa tête entre ses
     mains et éclata en sanglots.

     La veille de son mariage, Viéra était triste, et son père
     paraissait aussi fort abattu. Il avait espéré que Boris
     viendrait vivre avec lui, et Boris l'engageait au contraire
     à suivre sa fille dans sa nouvelle demeure. Étienne refusa,
     disant qu'il ne pouvait quitter la maison où il avait ses
     vieilles habitudes. Viéra lui promit d'aller le voir
     plusieurs fois dans la semaine.

     «Braou! braou!» répondit tristement le vieillard.

     Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva
     très-heureux. Viéra dirigeait sa maison dans la perfection.
     Il aimait sa calme et constante activité. Il aimait la
     simplicité et la droiture de son caractère. Quelquefois il
     l'appelait sa petite ménagère hollandaise, et il déclarait à
     Pierre que, pour la première fois enfin, il connaissait les
     agréments de la vie.

     Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent
     chez lui, et n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le
     reçût avec cordialité comme autrefois et que Viéra eût pour
     lui une sincère affection.

     Un jour que Boris lui reprochait la rareté de ses visites:

     «Que veux-tu, lui dit doucement l'honnête Pierre, ta vie
     n'est plus la même. Tu es marié; je suis garçon. Je
     craindrais de me rendre importun.»

     Cette fois-là, Boris n'insista pas. Mais peu à peu il
     s'aperçut que, sans son ami, son intérieur était fort peu
     récréatif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper.
     Souvent même il ne savait que lui dire, et restait des
     matinées entières sans prononcer un mot. Cependant il la
     regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son
     pied léger elle passait près de lui, il lui baisait la main,
     ce qui ne manquait jamais de faire éclore sur les lèvres de
     la jeune femme un doux sourire.

     Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et
     peut-on toujours se contenter d'un sourire?

     Entre lui et Viéra, il y avait, trop peu de rapports
     intellectuels. Il commençait à s'en apercevoir.

     «Décidément, se disait-il un jour en s'asseyant sur le
     canapé les mains croisées, la bonne Viéra n'a guère de
     ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait
     elle-même: «Je ne suis pas votre égale.» Si j'avais,
     reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, où si
     j'étais lié à quelque emploi qui m'occuperait la plus grande
     partie du jour, une telle femme serait un trésor. Mais avec
     mon caractère, et dans ma position.... Est-ce que je me
     serais trompé?»

     Cette dernière réflexion lui fit plus de peine qu'il ne
     l'aurait cru.

     Le lendemain, comme il engageait Pierre à revenir plus
     souvent, et comme Pierre lui répondait de nouveau qu'il
     craignait de le déranger:

     «Tu te trompes, mon ami, répondit Boris, tu ne nous gênes
     nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi,
     nous nous sentons plus gais.--Il fut sur le point d'ajouter:
     Et plus légers; ce qui était vrai.

     Boris causait à coeur ouvert avec Pierre comme avant son
     mariage. Viéra se plaisait aussi à voir ce vieil ami. Elle
     aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son
     attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir
     avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il
     s'égayait et s'animait quand Pierre était là.

     Ainsi le fidèle Pierre devenait nécessaire aux deux époux.
     Il aimait Viéra comme sa fille, et comment ne pas l'aimer,
     cette bonne âme candide? Quand Boris, dans un de ses moments
     d'abandon, lui confia ses secrètes pensées et ses
     tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui
     représenta vivement toutes les qualités de la jeune femme.
     Un jour que Boris en était venu à lui dire que lui et Viéra
     n'étaient pas faits l'un pour l'autre: «Ah! s'écria Pierre
     avec un accent de colère, tu n'es pas digne d'elle!

     --Mais, répliqua Boris, il n'y a rien en elle!

     --Comment, rien! Te fallait-il donc une créature
     extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu
     désirer de plus?

     --C'est vrai,» repartit vivement Boris.

     La vie des deux époux s'écoulait mollement, paisiblement.
     Avec la douce Viéra, il n'était pas possible d'avoir une
     altercation, ni même un désaccord; mais, dans les plus
     petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que
     leurs coeurs s'éloignaient peu à peu l'un de l'autre, comme
     on remarque dans l'état physique d'un blessé l'influence
     d'une plaie invisible.

     Viéra n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle
     n'avait pas même pu, dans sa pensée, accuser son mari, et
     il ne lui arrivait même pas de songer qu'il n'était pas
     très-aisé de vivre avec lui. Deux personnes seulement
     comprenaient sa situation: c'étaient son vieux père et son
     ami Pierre. Quand elle allait voir son père, il
     l'accueillait avec une tendresse mélancolique, il la
     regardait avec une expression de considération et il ne lui
     faisait aucune question sur son intérieur. Mais il
     soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses
     deux perpétuelles exclamations: «Braou! braou!» ne
     résonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une
     âme paisible qui s'est détachée des soucis terrestres.
     Depuis le jour où sa fille l'avait quitté, sa figure était
     devenue pâle, et ses cheveux en peu de temps avaient
     blanchi.

     Les secrètes souffrances de Viéra ne pouvaient non plus
     échapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas
     que son mari s'occupât d'elle, ni même qu'il prît à tâche de
     s'entretenir avec elle; mais ce qui la désolait, c'était de
     penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise
     à l'écart, le visage tourné contre le mur, immobile et
     pleurant. De même que son père, à qui elle ressemblait sur
     tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes;
     elle les essuyait avec soin, même quand elle était seule.
     Pierre s'éloigna sur la pointe du pied. Il prenait à tâche
     constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait
     le secret de sa douleur. En revanche, il ne ménagea pas
     Boris. Jamais, à la vérité, il n'en vint à lui dire avec une
     froide vanité ces mots blessants, ces mots cruels que les
     hommes les meilleurs ne peuvent s'empêcher de prononcer en
     ces moments d'emportement: «Vois-tu, je t'avais bien dit
     d'avance ce qui arriverait.» Mais il lui reprocha vivement
     son indifférence envers Viéra, et enfin le décida à se
     rendre près d'elle et à lui demander si elle était
     souffrante.

     Elle le regarda avec une telle placidité et lui répondit si
     tranquillement, qu'il s'éloigna très-mécontent des reproches
     que Pierre lui avait adressés, mais satisfait de penser que
     Viéra ne soupçonnait pas la nature de ses sentiments envers
     elle.

     Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer
     longtemps. Elle aboutit à une séparation, ou à un changement
     qui est rarement heureux.

     Boris ne se montrait ni exigeant ni emporté, comme cela
     arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il
     ne se laissait point entraîner non plus au sarcasme ni à
     d'amères plaisanteries. Dans son esprit, il s'était élevé
     seulement une nouvelle idée, l'idée d'entreprendre un voyage
     en un temps opportun.

     --Un voyage! se disait-il dès le matin; un voyage!
     répétait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait
     pour lui un charme indicible. Avant d'en venir à cette
     dernière résolution il voulut, pour essayer de se distraire,
     revoir Sophie Cirilova; mais le langage prétentieux, le
     sourire affecté, la folle coquetterie de la jeune veuve ne
     produisirent sur lui qu'une impression désagréable.--Quelle
     différence, s'écria-t-il, avec la vraie simple nature de
     Viéra, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de
     s'éloigner de Viéra.

     Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la
     nature, qui fait voyager les oiseaux de par delà des mers,
     mit fin à son irrésolution, imprima un dernier élan à sa
     pensée. Il prétexta une affaire grave qu'il aurait longtemps
     négligée et qui l'obligeait enfin à se rendre à Pétersbourg.
     En disant adieu à Viéra, il sentit pourtant son coeur se
     serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente
     femme, ses larmes coulèrent sur le front pâle où il déposait
     un dernier baiser.--Je reviendrai bientôt, dit-il, et je
     t'écrirai, ma chère aimée. Il la recommanda à l'affection de
     Pierre et monta en voiture triste et pensif.

     Mais sa tristesse s'allégea à la vue des plaines riantes et
     de la première verdure si fraîche et si tendre des saules et
     des bouleaux épanouis sur son chemin. Une joie
     indéfinissable, un enthousiasme juvénile s'empara de son
     âme. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses
     regards vers l'horizon lointain:--Non, non, s'écria-t-il
     avec le poète, on n'attèle pas au même limon le cheval
     fougueux et la biche craintive.

     Viéra était restée seule, mais Pierre venait souvent la
     voir, et son père s'était décidé à quitter son cher cabinet
     pour se rendre près d'elle. Quelle joie ils éprouvèrent à se
     retrouver ensemble! Ils avaient les mêmes goûts et les mêmes
     habitudes. Cependant Boris n'était point oublié; tout au
     contraire, il était le lien de réunion. Ils parlaient
     souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa
     bonté. Il semblait même que son absence ne servît qu'à le
     faire mieux apprécier. Le temps était superbe. Les jours
     passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages
     blancs et lumineux qui flottent à la surface d'un ciel bleu.

     Le voyageur n'écrivait pas souvent, mais ses lettres étaient
     lues et relues avec avidité. Dans chacune de ses lettres, il
     parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en
     reçut une qui annonçait une tout autre nouvelle. Elle était
     ainsi conçue:

     «Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps réfléchi à la
     façon dont je commencerai cette lettre, et, après y avoir
     tant songé, j'aime mieux te dire tout de suite et tout
     nettement que je vais en pays étranger. Cette nouvelle va
     bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais
     pas prévue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai
     pas de me justifier, et j'avoue même que je me sens rougir
     en songeant à tes reproches. Mais écoute-moi avec quelque
     indulgence. D'abord je ne m'éloigne que pour peu de temps,
     et je pars avec une société charmante et de la façon la plus
     agréable; en second lieu, je suis convaincu qu'après avoir
     cédé à cette dernière fantaisie, après avoir satisfait à ce
     désir de voir de nouvelles contrées et de nouveaux peuples,
     j'en reviendrai à la vie la plus calme et la plus casanière.
     Je saurai apprécier comme je dois le faire la grâce
     imméritée que le sort m'a accordée en me donnant une femme
     comme Viéra. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces
     idées en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui écris
     pas à elle-même, mais je lui écrirai de Stettin, par le
     retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne
     à genoux devant elle, que je la conjure de ne point
     condamner son méchant mari. Telle que je la connais, avec
     son âme angélique, je suis sûr qu'elle me pardonnera, et
     dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus
     sacré, j'irai la rejoindre, et jusqu'à mon dernier jour
     nulle puissance ne pourra me séparer d'elle. Adieu, ou pour
     mieux dire, à revoir bientôt. Je t'embrasse et je baise les
     jolies mains de ma Viéra. Adressez-moi vos lettres à
     Stettin. Je vous écrirai de là. S'il arrivait quelque
     accident ou quelque affaire imprévue dans ma maison, je
     compte sur toi comme sur un appui invariable.

                                             «Ton ami BORIS VIASOVNIN.

     «_P. S._ Fais remettre, en automne, des tentures dans mon
     cabinet. C'est entendu. Adieu.»

     Hélas! les espérances exprimées dans cette lettre ne
     devaient jamais se réaliser. Le bateau arrivait en vue de
     Stettin, la rive étrangère se déroulait aux regards des
     passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuyé sur la
     balustrade du bâtiment, Boris, absorbé dans une muette
     rêverie, regardait la vague verte et profonde qui se
     creusait en gémissant sous la roue du bateau, et, dans son
     rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'écume. Dans son
     immobilité, dans sa contemplation, tout à coup le vertige
     s'empara de lui, et il tomba à la mer. À l'instant même on
     arrêta le navire, à l'instant on lança la chaloupe à l'eau;
     mais il était trop tard: Boris avait cessé de vivre.

     Pierre avait déjà éprouvé un chagrin cruel en communiquant à
     Viéra la dernière lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit
     de lui révéler le fatal événement, il faillit en perdre la
     tête. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle
     par le journal. Aussitôt il résolut d'aller l'annoncer à
     Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'était de nouveau
     réconcilié. Dès son entrée dans la maison de Vasilitch, il
     s'écria: «Quel malheur! Figurez-vous...» Longtemps Pierre
     refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de
     cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se
     montrer à Viéra. Enfin il se présenta devant elle, si pâle,
     si abattu, qu'à son aspect elle se sentit atterrée. Il
     voulait la préparer peu à peu au malheur qu'il devait lui
     faire connaître, mais ses forces le trahirent. Le pauvre
     Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: «Il est
     mort! il est mort!»

       *       *       *       *       *

     Un an s'est écoulé. Souvent du tronc des arbres, que l'on a
     coupés, on voit s'élever de nouveaux rejetons; souvent les
     plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de
     la mort qui, à son tour, triomphera de la vie. Peu à peu
     Viéra se consola et se ranima.

     Boris, d'ailleurs, n'était point de ces hommes qu'on ne peut
     remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur
     suprême, et Viéra n'était pas de nature à se consacrer toute
     sa vie à un sentiment unique, s'il est des sentiments qui
     ont cette puissance. Elle s'était mariée sans peine, mais
     sans enthousiasme; elle avait été fidèle et dévouée à son
     mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence.
     Elle l'avait pleuré sincèrement, mais raisonnablement. On ne
     peut rien demander de plus.

     Pierre continua à la voir. Il était son plus intime, ou pour
     mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul
     avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de
     physionomie et lui demanda simplement si elle voulait
     l'épouser. Elle sourit et lui tendit la main.

     Après leur mariage, leur vie se continua tranquillement
     comme par le passé. Dix années se sont écoulées. Ils ont
     deux filles et un garçon. Le vieil Étienne demeure avec eux,
     ne pouvant plus se résoudre à les quitter, ni à s'éloigner
     de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni.
     Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit
     garçon qui, comme lui, s'appelle Étienne, et qui, sachant
     l'ascendant qu'il exerce sur son aïeul, s'amuse à le
     contrefaire quand le vieillard se promène dans la chambre en
     répétant: «Braou! braou!» Et le grand-père rit, et chacun
     rit avec lui de ces espiègleries. Le pauvre Boris n'est
     point oublié dans ce cercle d'affections. Pierre parle de
     son ami avec une vive cordialité. Chaque fois qu'il en
     trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: «Voilà ce que
     faisait Boris, voilà ce qui lui plaisait,» et Pierre et sa
     femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie
     uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le
     bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde.


XII

Suivent plusieurs récits aussi simples, aussi vrais que nous laissons
à la curiosité des lecteurs.

Mais en voici un, composé de deux notes qui arrachent du coeur des
larmes qu'on n'y soupçonnait pas.

Lisez attentivement et étonnez-vous de ce que contient l'amitié d'un
homme pour ce complément de l'homme, un _pauvre chien_, ami qui
comprend par le coeur tout ce que l'intelligence révèle à son ami.

L'homme qui a trouvé ces pages dans son âme a plus de sensibilité que
J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre.


MOUMOU

     À l'une des extrémités de Moscou, dans une maison grise
     décorée d'une colonnade et d'un balcon incliné de travers,
     vivait au milieu d'un nombreux entourage de domestiques une
     veuve, une baruinia.

     Ses fils demeuraient à Pétersbourg; ses filles étaient
     mariées. Elle sortait rarement et traînait dans la solitude
     et l'ennui les dernières années de son avare vieillesse. Ses
     années précédentes n'avaient été ni heureuses ni gaies; mais
     le soir de sa vie était plus sombre que la nuit.

     Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable était un
     homme d'une taille et d'une force herculéennes, sourd-muet
     de naissance, remplissant les fonctions de portier. On
     l'appelait Guérassime.

     Il appartenait à l'une des terres de la baruinia, et
     longtemps il avait vécu là, à l'écart, dans sa petite isba.
     On le citait comme l'ouvrier le plus laborieux et le plus
     vigoureux de son village. En effet, grâce à sa robuste
     constitution, il travaillait comme quatre, et c'était
     plaisir de voir avec quelle prestesse il accomplissait sa
     besogne. Quand il labourait un champ, en regardant ses deux
     larges mains appuyées sur sa charrue, on eût dit qu'il
     creusait lui-même ses rudes sillons sans le secours de son
     cheval. C'était plaisir de le voir à la Saint-Pierre, quand
     il promenait le long des prés sa large faux, à laquelle un
     taillis de jeunes bouleaux n'aurait pas pu résister, ou
     quand, pour battre le blé, il s'armait de son énorme fléau,
     et que, pendant de longues heures, ses bras musculeux se
     levaient et s'abaissaient sans relâche comme un levier. Son
     mutisme donnait à son infatigable travail une sorte de
     gravité solennelle. C'était du reste un excellent garçon, et
     n'eût été sa malheureuse infirmité, chaque fille de son
     village l'eût volontiers épousé.

     Mais un jour Guérassime avait été appelé à Moscou par ordre
     de sa maîtresse. Là, on lui avait acheté une paire de
     bottes, un cafetan pour l'été, une touloupe pour l'hiver. On
     lui avait remis entre les mains un balai, une pelle, et il
     avait été investi de l'emploi de portier.

     Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord très-peu
     agréable. Dès son enfance, il avait été habitué à la vie et
     aux travaux de la campagne. Isolé par sa surdité et son
     mutisme de la société des autres hommes, il avait grandi
     dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte
     terre. Transporté à la ville, il s'y trouvait dépaysé,
     embarrassé, mal à son aise. Qu'on se figure un jeune taureau
     enlevé tout à coup au pâturage où il se plonge dans une
     herbe fraîche qui lui vient jusqu'aux jarrets, et hissé sur
     un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des
     tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammèches, on ne
     sait où, et l'on aura par cette image une idée de l'état de
     Guérassime. Par comparaison avec ses anciens travaux, la
     tâche nouvelle qui lui était imposée n'était qu'un jeu. En
     une demi-heure il avait fini. Alors il restait dans la cour
     de l'hôtel, regardant bouche béante les passants, comme s'il
     attendait d'eux l'explication de sa situation, qui était
     pour lui une énigme. Puis quelquefois il se retirait dans un
     coin, et, jetant de côté sa pelle et son balai, il se
     couchait la face contre terre et passait des heures
     entières, immobile comme un animal sauvage réduit à la
     captivité.

     Cependant l'homme s'habitue à tout, et Guérassime finit par
     s'accoutumer à sa monotone existence. Ses devoirs étaient
     fort restreints. Ils consistaient à nettoyer la cour, à
     préparer les provisions d'eau et de bois pour la cuisine et
     les appartements, à écarter du logis les vagabonds, et à
     faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa
     mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne
     traînait dans sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chétif
     cheval employé à charrier la tonne d'eau s'arrêtait dans une
     ornière, d'un coup d'épaule il remettait en mouvement
     voiture et quadrupède, et lorsqu'il travaillait à fendre du
     bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler
     de tous côtés de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il
     leur imposait une grande frayeur. Un soir, il avait saisi
     deux filous et les avait si rudement frottés l'un contre
     l'autre, qu'il n'était pas besoin de les envoyer au corps de
     garde pour leur infliger un autre châtiment. Non-seulement
     les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient voir
     sans crainte ce terrible gardien.

     Les voisins le respectaient, et les gens de la maison
     prenaient à tâche de vivre avec lui, sinon amicalement, au
     moins pacifiquement. Guérassime s'entretenait avec eux par
     signes, il les comprenait, il exécutait fidèlement les
     ordres qui lui étaient transmis; mais il connaissait ses
     droits, et personne n'aurait osé lui prendre sa place à
     table. Avec son caractère ferme et grave, il aimait l'ordre,
     le calme. Les coqs mêmes n'osaient se battre en sa présence.
     S'il leur arrivait de se livrer à une telle incartade, en un
     clin d'oeil, il les prenait par les pattes, les faisait
     tournoyer en l'air et les jetait de côté. Dans la
     basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme
     on le sait, un animal sérieux et réfléchi. Guérassime avait
     pour ces bipèdes une certaine estime. Il les soignait et
     leur donnait à manger. N'y avait-il pas en lui quelque chose
     de la nature de l'oie des champs?

     Une espèce de soupente lui avait été assignée pour demeure,
     au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-même, selon son
     goût. Il y construisit avec des planches de chêne un lit
     posé sur quatre fortes solives, un lit d'une rudesse toute
     primitive, qu'un fardeau de plusieurs milliers de livres
     n'aurait pas fait fléchir. À l'un des angles de sa chambre,
     il plaça une table façonnée avec les mêmes matériaux, dans
     le même genre, et près de cette table une chaise à trois
     pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa
     cellule se fermait avec un colossal cadenas, dont il gardait
     toujours la clé à sa ceinture, car il ne lui convenait pas
     qu'on entrât dans sa retraite.

     Il y avait environ un an que Guérassime était à Moscou,
     quand la maison qu'il habitait fut agitée par les événements
     que nous allons raconter.

     Sa vieille baruinia, fidèle aux anciennes coutumes de la
     noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans
     son hôtel un grand nombre de domestiques. Elle avait à son
     service non-seulement des blanchisseuses, des couturières,
     des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait
     même un bourrelier, un vétérinaire qui faisait l'office de
     médecin près de ses gens, un médecin pour sa propre
     personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui
     était un ivrogne de la première espèce. Ce Klimof se
     considérait comme un être supérieur, outragé par la fortune,
     indigne de vivre obscurément dans un des quartiers reculés
     de Moscou, et déclarant, en se frappant la poitrine, que,
     lorsqu'il buvait, c'était pour noyer son chagrin.

     Un jour sa maîtresse, qui venait de le rencontrer dans un
     piteux état, se mit à parler de lui avec son intendant
     Gabriel, un homme qui, à en juger par ses yeux fauves et son
     nez en bec de corbin, était évidemment destiné à l'état
     d'intendant.

     «Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait
     Klimof, peut-être que cela le détournerait de ses mauvaises
     habitudes.

     --Oui, reprit l'intendant, on peut le marier.

     --Mais avec qui?

     --Avec qui? Je ne sais. Cela dépend de la volonté de madame.

     --Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana.»

     À ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une idée,
     mais il se mordit les lèvres et garda le silence.

     «Oui, c'est décidé, reprit la baruinia, en humant une prise
     de tabac. Tatiana, voilà notre affaire. Tu entends.

     --C'est convenu, répliqua Gabriel, et il se retira dans sa
     chambre, située dans une des ailes de l'hôtel et encombrée
     de caisses. Là, il commença par renvoyer sa femme, puis
     s'assit, pensif, près de la fenêtre. La subite décision de
     sa maîtresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit
     appeler Klimof.

     Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques
     mots qui était cette Tatiana, et pourquoi l'intendant
     s'inquiétait des ordres que venait de lui donner sa
     maîtresse.

     Tatiana était une des blanchisseuses de la maison, la plus
     habile, celle à laquelle on ne confiait que le linge le plus
     fin. Elle avait vingt-huit ans, les cheveux blonds, la
     figure maigre, et sur la joue gauche de petites taches. Le
     peuple russe croit que ces taches à la joue gauche sont un
     signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette
     croyance superstitieuse. Dès son enfance, elle avait été
     assujettie à un rude travail, et n'avait jamais goûté la
     jouissance d'un témoignage d'affection. Orpheline de bonne
     heure, sans autres parents que des oncles germains, l'un
     d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait toujours
     été mal nourrie, mal vêtue, mal rétribuée. Dans sa première
     jeunesse, on remarquait en elle une certaine beauté, mais
     bientôt cette beauté s'était flétrie. Elle avait le
     caractère timide, d'une morne indifférence en ce qui tenait
     à sa propre personne, mais craintif envers les autres. Elle
     n'avait qu'un souci, c'était de faire dans le délai prescrit
     le travail qui lui était imposé. Elle ne parlait à personne,
     et tremblait au seul nom de sa maîtresse, quoiqu'elle la
     connût à peine de vue.

     Lorsque Guérassime arriva à la maison, l'aspect de ce rude
     colosse lui fit peur. Elle l'évitait constamment avec soin,
     et si par hasard elle venait à le rencontrer, elle
     détournait les yeux et se hâtait de rentrer dans la
     lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel
     effroi ne fit d'abord aucune attention à elle, puis il en
     vint à sourire lorsqu'il l'apercevait, puis il la regarda
     attentivement, et la rechercha. Soit par l'impression de sa
     physionomie, soit par la timidité de son maintien, le fait
     est qu'elle lui plaisait.

     Un matin qu'elle traversait la cour portant délicatement un
     mantelet de dentelles de sa maîtresse, tout à coup elle se
     sentit tirer par le coude. Elle se retourna et jeta un cri.
     Guérassime était près d'elle; il la contemplait avec un
     sourire niais, en essayant d'articuler quelques sons qui
     ressemblaient à un beuglement, puis il tira de sa poche un
     coq en pain d'épice, doré à la queue et aux ailes, et le lui
     offrit. Elle voulait refuser ce présent; mais il le lui mit
     de force entre les mains, puis se retira en secouant la
     tête, et en lui adressant encore un signe d'amitié.

     À partir de ce jour, il se montra très-occupé d'elle. Dès
     qu'il l'apercevait, il courait à sa rencontre, en agitant
     les bras et en proférant un de ses cris de muet, et souvent
     il tirait de son cafetan quelques rubans qu'il l'obligeait à
     accepter, et il balayait avec soin la place par où elle
     devait passer. La pauvre fille ne savait que faire. Bientôt
     tous les gens de la maison remarquèrent ce qui se passait.
     Elle devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs facétieux
     commentaires. Mais ils n'osaient se moquer ouvertement de
     Guérassime. Le redoutable portier n'aimait pas la raillerie,
     et devant lui on se contenait. Bon gré, mal gré, Tatiana se
     trouva placée sous sa protection. Comme la plupart des
     sourds-muets, il avait une vive perspicacité, et il n'était
     pas aisé de rire à ses dépens, ou aux dépens de la jeune
     fille, sans qu'il s'en aperçût. Un jour, à dîner, la femme
     de charge de la maison s'étant mise à plaisanter Tatiana sur
     sa conquête, prolongea tellement ses épigrammes, et d'un ton
     si vif, que la timide Tatiana, incapable de se défendre,
     baissait la tête, rougissait et semblait prête à pleurer.
     Tout à coup Guérassime se leva, s'avança vers la femme de
     charge, et lui mettant sa lourde main sur la tête, la
     regarda de telle sorte, qu'elle s'inclina en tremblant sur
     la table. Tous les assistants restèrent immobiles et
     silencieux. Guérassime retourna à sa place, reprit sa
     cuiller et se remit à manger sa soupe.

     Une autre fois, comme il avait remarqué que Klimof semblait
     faire la cour à Tatiana, il fit signe au galant cordonnier
     de le suivre, le conduisit dans la remise, et, prenant un
     timon assez fort dans un coin, il l'agita comme un simple
     bâton pour lui donner un salutaire avertissement.

     Dès ce jour, les domestiques n'osèrent plus se permettre la
     moindre incartade envers Tatiana. La femme de charge
     pourtant n'avait pas manque de dire à sa maîtresse quel acte
     de brutalité cet odieux portier avait commis envers elle, et
     quelle commotion elle en avait ressentie, une commotion
     telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'était
     évanouie. Mais à ce récit la fantasque baruinia éclata de
     rire, et pria la plaignante de lui narrer encore les détails
     de cette curieuse scène. Le lendemain, elle fit remettre, à
     titre de gratification, un rouble d'argent à Guérassime,
     disant que c'était un fidèle et vigoureux gardien.

     Encouragé par ce témoignage de bienveillance, Guérassime
     résolut de lui demander la permission d'épouser Tatiana. Il
     n'attendait pour se présenter devant sa maîtresse que le
     nouveau cafetan qui lui avait été promis par l'intendant.
     Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de marier la
     blanchisseuse avec Klimof.

     Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait
     si inquiet des ordres que venait de lui signifier sa
     maîtresse. «Elle a des ménagements pour cet homme, se
     disait-il (Gabriel ne le savait que trop et traitait
     Guérassime en conséquence); mais comment songer à marier ce
     sourd-muet? D'un autre côté, voici le péril: quand il verra
     cette femme accordée à Klimof, il est dans le cas de tout
     briser et de tout saccager: un animal pareil! on ne sait
     comment le maîtriser, ou comment l'adoucir.»

     Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses réflexions
     par l'arrivée de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le
     pimpant cordonnier entra d'un air dégagé, les mains derrière
     le dos, et s'appuya contre la muraille, en croisant sa jambe
     droite sur sa jambe gauche et en hochant la tête.

     «Me voilà, dit-il; qu'avez-vous à m'ordonner?»

     Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit à tambouriner sur
     la fenêtre avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant
     les jeux et en souriant, puis il passa la main dans ses
     cheveux ébouriffés.

     «Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous
     donc à m'observer ainsi?

     --Un joli garçon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une
     expression de mépris.»

     Klimof haussa les épaules en se disant:

     «Et toi, vaux-tu mieux que moi?

     --Mais regarde-toi donc, s'écria Gabriel, et vois un peu à
     quoi tu ressembles!»

     Klimof regarda tranquillement sa redingote usée et éraillée,
     son pantalon rapiécé, et ensuite examina avec une attention
     particulière la pointe de ses bottes trouées, puis tournant
     de nouveau la tête vers l'intendant:

     «Eh bien? dit-il. Quoi?

     --Quoi? s'écria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu
     ressembles à un vrai démon. Voilà le fait.

     --À votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau
     les yeux.

     --Tu t'es donc encore enivré, reprit Gabriel.

     --Pour fortifier ma santé, je suis obligé de prendre
     quelques spiritueux.

     --Pour fortifier ta santé... Ah! tu mériterais d'être châtié
     d'une façon exemplaire... Et il a vécu à Pétersbourg! et il
     se vante d'y avoir acquis une haute instruction! Mais tu ne
     mérites pas le pain que tu manges!

     --Gabriel Andréitch, répliqua Klimof, je ne reconnais qu'un
     juge dans cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu
     seul sait ce que je vaux et si je ne mérite pas le pain
     qu'il me donne. Quant au reproche que vous m'avez fait de
     m'être enivré, ce n'est pas moi qui suis en cette occasion
     le principal coupable. C'est un de mes compagnons qui m'a
     entraîné, puis il a disparu au moment opportun.... et
     moi....

     --Et toi, tu t'es laissé conduire comme une oie, indigne
     débauché que tu es. Mais il ne s'agit pas de cela
     aujourd'hui.... Il s'agit d'un projet.... La baruinia.... la
     baruinia a envie de te marier. Elle pense que le mariage
     t'amènera à une conduite plus régulière... M'entends-tu?

     --Certainement; donc?...

     --Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne
     punition. Mais notre maîtresse a d'autres idées.
     Acceptes-tu?

     --Se marier, répondit le cordonnier en souriant, est une
     chose fort agréable pour l'homme, et pour mon propre compte,
     je suis prêt avec le plus grand plaisir à prendre une
     épouse.

     --Bien! répliqua Gabriel... et en lui-même il pensait: Il
     faut l'avouer. Cet homme s'exprime avec éloquence. Mais,
     reprit-il à haute voix, je ne sais si la femme qu'on te
     destine te conviendra.

     --Qui est-ce donc?

     --Tatiana.

     --Tatiana, répéta Klimof en faisant un brusque mouvement.

     --Pourquoi donc parais-tu alarmé? Est-ce que cette fille ne
     te plairait pas?

     --Je n'ai rien à dire contre cette jeune fille. Elle est
     douce, modeste, laborieuse... Mais vous savez, Gabriel
     Andréitch... vous savez... cet affreux portier, cette espèce
     de monstre marin!...

     --Oui... répondit l'intendant avec une expression de dépit,
     mais puisque la baruinia...

     --Voyez: Gabriel Andréitch, il me tuera, c'est sûr; il
     m'écrasera comme une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a
     les mains de la statue de Minine et Pojarski. Vit-on jamais
     des membres pareils? Il est sourd, et n'entend pas résonner
     les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme qui agite
     ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible;
     car outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une
     idole; pire qu'une idole, une bûche... Ah! Seigneur Dieu!
     pourquoi faut-il qu'il j'aie tant à souffrir! Ah oui! je ne
     suis plus ce que j'étais autrefois; je suis dégradé comme
     une vieille casserole; pourtant, après tout, je suis un être
     humain et non un vil ustensile!

     --Allons, allons! pas tant de beaux mots!

     --Seigneur, mon Dieu! s'écria Klimof, quelle malheureuse
     existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin à mes
     misères? Battu dans ma jeunesse par mon maître allemand,
     battu à la fleur de mes ans par mes compagnons, et
     maintenant...

     --Âme de filasse!... À quoi sert de songer à toutes ces...

     --À quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant
     d'être battu. Que la baruinia me fasse administrer une
     correction dans l'ombre, et me traite ensuite convenablement
     devant ses gens. C'est bien. Mais en face de cet animal...

     --Va-t'en, dit Gabriel impatienté.»

     Klimof se retira.

     «Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas là, tu
     consens au mariage?

     --Je déclare solennellement que j'y consens,» répondit le
     cordonnier, à qui les grands mots ne faisaient pas défaut
     dans les circonstances les plus critiques.

     L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre,
     puis fit appeler Tatiana.

     La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de
     la porte.

     «Que désirez-vous,» demanda-t-elle d'une voix craintive.

     Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui
     dit:

     «Tatiana, ta maîtresse désire te marier. Cela te plaît-il?

     --Et avec qui veut-elle me marier?

     --Avec Klimof.

     --J'entends.

     --C'est un homme d'une conduite un peu légère. Mais la
     baruinia espère que tu lui donneras d'autres habitudes.

     --J'entends.

     --Le malheur est que ce rustre de Guérassime semble être
     amoureux de toi. Comment as-tu ensorcelé cet ours? Vois-tu,
     il est dans le cas de t'assommer.

     --Il me tuera, Gabriel, c'est sûr.

     --Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement!
     Est-ce qu'il a le droit de te tuer?

     --Je ne sais.

     --Comment donc? Lui aurais-tu fait quelque promesse?

     --Que voulez-vous dire?

     --Innocente créature! murmura l'intendant. C'est bien,
     reprit-il, nous reparlerons de cette affaire. À présent,
     retire-toi. Je vois que tu es une bonne fille.»

     Tatiana s'inclina en silence et s'éloigna.

     «Bah! se dit l'intendant, peut être que demain notre
     maîtresse aura déjà oublié ce projet de mariage. Pourquoi
     m'en inquiéter... Puis, après tout, on peut dompter ce
     farouche Guérassime... recourir au besoin à la police...»

     Après cette réflexion, il appela sa femme et lui dit de
     préparer son thé.

     Après son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la
     lingerie et n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle
     pleura, puis elle essuya ses larmes et se remit à son
     travail habituel. Quant à Klimof, il retourna au cabaret
     avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta qu'il
     avait servi à Pétersbourg un maître qui était la perle des
     hommes, mais qui surveillait de près ses gens et ne
     pardonnait pas la plus légère faute. Ce même maître buvait
     démesurément, et avait également la passion des femmes. Le
     compagnon de Klimof écoutait ce récit d'un air assez
     indifférent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un
     fatal incident, il songeait à se suicider le lendemain, son
     ténébreux ami lui fit observer qu'il était temps d'aller se
     coucher. Tous deux se séparèrent en silence, et
     grossièrement.

     Cependant l'espoir de Gabriel ne se réalisa pas. La baruinia
     avait tellement pris à coeur son idée de marier le
     cordonnier et Tatiana, que toute la nuit elle en parla à une
     espèce de dame de compagnie qui était chargée de la
     distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait le jour
     comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin,
     dès qu'elle vit l'intendant: «Eh bien! s'écria-t-elle,
     comment va notre mariage?»

     Il répondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout
     allait pour le mieux, et que Klimof devait venir dans la
     journée la remercier.

     La veuve était un peu indisposée, elle ne retint pas
     longtemps son intendant.

     Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison à
     délibérer sur ce grave événement.

     Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'écria
     avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tête, qu'il
     n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois....

     Guérassime, posté sur le seuil de l'office, observait cette
     réunion, et semblait deviner qu'il se tramait là quelque
     fâcheux complot contre lui.

     À ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait
     toujours l'avis avec une déférence particulière, et dont on
     n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Après
     une première délibération, on résolut d'enfermer, pour plus
     de sûreté, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit à discuter
     plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de
     toutes ces difficultés si l'on voulait employer la
     force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquiète,
     tourmentée! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, après de
     longs débats: on imagina un moyen de terminer l'affaire
     adroitement et pacifiquement.

     Guérassime avait une horreur profonde pour les ivrognes.
     Lorsqu'il était assis à la porte de l'hôtel, il détournait
     la tête avec une vive répugnance dès qu'il voyait un homme
     qui cheminait en trébuchant, la casquette sur l'oreille.
     D'après cette remarque, l'ingénieux comité réuni par
     l'intendant engagea Tatiana à simuler aux yeux de Guérassime
     l'attitude et la démarche d'une personne qui se serait
     livrée à de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa
     longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par céder. Elle
     convenait elle-même qu'elle n'avait pas un autre moyen de se
     délivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son
     entreprise, et l'on délivra de sa prison Klimof. Tous les
     regards étaient fixés sur Guérassime.

     Dès qu'il aperçut Tatiana, il secoua la tête et fit entendre
     un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de côté
     sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le
     blanc des yeux... Elle était si effrayée qu'elle en chancela
     encore davantage. Tout à coup, il la prit par la main, lui
     fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la
     chambre où était réuni le conseil et la jeta du côté de
     Klimof.

     La pauvre Tatiana était à demi-morte de peur. Guérassime
     l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec
     sa main, puis se retira précipitamment dans sa cellule.

     Là, il se tint enfermé pendant vingt-quatre heures. Le
     postillon raconta qu'il avait été le regarder par une fente
     de la porte. Il l'avait _vu chanter_. Il l'avait vu, assis
     sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tête et
     se balancer en cadence, comme le font les cochers et les
     mariniers, quand ils entonnent une de leurs mélancoliques
     complaintes.

     À cet aspect, le postillon avait ressenti une impression
     d'effroi et s'était retiré.

     Le lendemain, lorsque Guérassime sortit de sa chambre, on ne
     pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que
     sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la
     moindre attention ni à Klimof ni à Tatiana.

     Le soir, les deux fiancés se présentèrent chez leur
     maîtresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient
     lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage
     fut célébré. Ce jour-là, Guérassime remplit sa tâche
     accoutumée; seulement, il revint de la rivière sans en
     rapporter une goutte d'eau, il avait brisé son tonneau
     chemin faisant. À la nuit tombante, il se retira dans
     l'écurie, et frotta et étrilla son cheval avec une telle
     violence, que le chétif animal, si rudement secoue par cette
     main de fer, pouvait à peine se tenir sur ses jambes.

     Ceci se passait au printemps. Une année encore s'écoula, une
     année pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna
     tellement à sa passion pour les spiritueux, qu'il fut
     condamné à quitter la maison et envoyé avec sa femme dans
     des propriétés lointaines de la baruinia. D'abord, il fit
     beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dégagé de
     son exil. Il assurait que, si même on l'envoyait dans ces
     contrées éloignées, où les paysannes, après avoir lavé leur
     linge, posent leurs battoirs sur le bord du ciel, il n'en
     perdrait pas la tête. Mais bientôt il se trouva très-affecté
     de l'idée de quitter la grande cité de Moscou. Ce qui
     l'affectait surtout, c'était de songer qu'il allait vivre
     dans un village parmi de grossiers paysans, lui qui se
     considérait comme un homme distingué. Il finit par tomber
     dans un état de prostration si grand qu'il n'eût pas même la
     force de mettre son bonnet; une âme charitable le lui
     enfonça jusqu'aux yeux.

     Au moment où le chariot qui devait emmener cet artiste
     méconnu était prêt à partir, où le cocher prenait ses rênes
     et n'attendait pour fouetter ses chevaux que le dernier mot
     d'ordre: «Avec l'aide de Dieu!» Guérassime sortit de sa
     chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un mouchoir de
     coton rouge qu'il avait acheté pour elle un an auparavant.
     La malheureuse femme, si indifférente jusque-là à toutes les
     misères de son existence, fut tellement émue de ce dernier
     témoignage d'affection, qu'elle se mit à fondre en larmes et
     embrassa trois fois le généreux portier. Il voulait la
     reconduire jusqu'à la barrière, et il chemina à côté de sa
     telega, mais soudain il s'arrêta, fit de la main un signe
     d'adieu à celle qu'il avait aimée et se dirigea vers la
     rivière.

     C'était le soir. Il marchait à pas lents, les yeux fixés sur
     les flots de la Moskwa... Soudain il aperçut dans l'ombre
     quelque chose comme un être vivant qui se débattait dans la
     vase près du rivage. Il s'approche et distingue un petit
     chien blanc moucheté de noir qui tremblait de tous ses
     pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgré
     tous ses efforts ne pouvait sortir de l'eau. Guérassime
     étend la main, le saisit, le place sur sa poitrine et
     retourne précipitamment à son logis. Arrivé dans sa chambre,
     il dépose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe dans
     sa lourde couverture, puis court à l'écurie prendre une
     botte de paille, ensuite à la cuisine chercher une tasse de
     lait. Il revient, il étale la paille sous son lit, puis
     présente le lait à la pauvre bête qu'il venait de sauver.
     C'était une chienne qui n'avait pas plus de trois semaines,
     dont les yeux s'ouvraient à peine, et qui était tellement
     affaiblie qu'elle n'avait pas même la force de faire un
     mouvement pour laper la boisson placée devant elle.
     Guérassime la prit délicatement par la tête, lui inclina le
     museau sur le lait. Aussitôt la chienne but avec avidité et
     parut se raviver. Le brave portier la regardait
     attentivement et sa figure s'épanouit. Toute la nuit il fut
     occupé d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de
     nouveau, puis finit par s'endormir près d'elle d'un paisible
     sommeil.

     Une mère n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que
     Guérassime n'en eut pour l'animal chétif. Pendant quelque
     temps, cette chienne eut fort mauvaise mine. Non-seulement
     elle paraissait très-débile, mais très-laide. Peu à peu,
     grâce aux soins attentifs de son sauveur, elle se développa
     et prit une tout autre physionomie. C'était une chienne de
     race espagnole, aux oreilles longues, à la queue touffue,
     relevée en trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha
     avec une sorte de sentiment profond de gratitude à son
     bienfaiteur; elle le suivait partout pas à pas en agitant sa
     queue comme un éventail. Il voulait lui donner un nom, et il
     savait comme tous les muets qu'il attirait l'attention par
     les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres. Il
     balbutia ces deux syllabes:

     «Moumou!»

     La chienne comprit qu'elle devait répondre à ce nom de
     Moumou.

     Les gens de la maison l'appelèrent Moumoune.

     Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle
     n'aimait que Guérassime, et celui-ci, de son côté, l'aimait
     extrêmement. Il l'aimait tant, qu'il ne pouvait voir sans
     contrariété les autres domestiques s'occuper d'elle, soit
     qu'il craignît qu'on ne lui fît quelque mal, soit qu'il fût
     jaloux de son affection.

     Chaque matin, Moumou le réveillait en le tirant par le bord
     de sa touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de
     trait avec qui elle vivait en bonne intelligence, puis se
     rendait avec lui au bord de la rivière, puis gardait sa
     pelle et son balai, et ne permettait pas qu'on s'approchât
     de sa petite chambre.

     Il lui avait pratiqué une ouverture dans la porte de son
     réduit. Dès que Moumou y était entrée, elle sautait gaiement
     sur le lit, comme si elle comprenait qu'elle était la vraie
     maîtresse du logis.

     Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil
     imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces
     chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de
     derrière, et levant le museau en l'air, aboient trois fois
     de suite, par ennui, en regardant les étoiles. Non; Moumou
     n'élevait la voix que lorsqu'un étranger s'approchait de la
     porte de l'hôtel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit
     inusité. En un mot, c'était une intelligente gardienne. Il y
     avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue, à la peau
     jaune, avec des taches fauves. Mais il était enchaîné toute
     la nuit, restait indolemment couché dans sa niche; et si, de
     temps à autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer,
     bientôt il se taisait, comme s'il comprenait lui-même la
     faiblesse et l'inutilité de ses aboiements.

     Humble élève d'un valet de dernier ordre, Moumou ne
     pénétrait jamais à l'intérieur de la maison seigneuriale.
     Quand Guérassime allait porter du bois dans les
     appartements, elle l'attendait à la porte, dressant
     l'oreille, penchant la tête, tantôt à droite, tantôt à
     gauche, s'agitant au moindre bruit.

     Ainsi se passa une année. Guérassime accomplissait
     régulièrement sa tâche et semblait très-satisfait de son
     sort, quand il arriva un événement inattendu.

     Par une belle journée d'été, la baruinia se promenait dans
     son salon avec ses commensales. Elle était ce jour-là dans
     une heureuse disposition d'esprit; elle riait et
     plaisantait, et ses obséquieuses compagnes riaient comme
     elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point à voir
     leur capricieuse patronne dans cet état d'hilarité; car,
     lorsqu'il lui arrivait d'être de si bonne humeur, il fallait
     que chaque personne qui se trouvait près d'elle eût le
     visage riant, l'esprit enjoué. Puis, ces élans de gaieté
     n'étaient pas de longue durée; bientôt ils se transformaient
     en une tristesse sombre et acariâtre. Mais en ce moment-là,
     comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon
     son habitude, elle avait tiré les cartes, et avait réuni du
     premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure!
     Puis, son thé lui avait paru très-savoureux, si savoureux
     qu'elle avait récompensé la servante qui le préparait, par
     une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik
     (40 centimes).

     Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de
     bonheur errait sur ses lèvres ridées. Elle s'approcha de la
     fenêtre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin,
     sous un rosier, Moumou, couchée par terre, rongeait
     délicatement un os. La baruinia l'aperçut et s'écria:

     «À qui donc est ce chien?»

     La commensale à qui elle s'adressait se sentit embarrassée
     comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pensée de
     son chef.

     «Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet.

     --Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante
     bête... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il
     la possède?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore
     aperçue? Je veux la voir.»

     La dame de compagnie s'élança dans l'antichambre.

     «Étienne, dit-elle à un laquais qui se trouvait là, Étienne,
     dépêchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le
     jardin.

     --Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un
     joli nom.

     --Oui, répondit la complaisante dame de compagnie. Étienne,
     vite, vite....»

     Étienne se précipita dans le jardin, et avança la main pour
     saisir Moumou; mais la chienne agile lui échappa et courut
     se réfugier près de son maître occupé en ce moment à vider
     son tonneau, qu'il tournait comme s'il n'eût eu entre les
     bras qu'un tambour d'enfant. Étienne suivit la chienne, et
     de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui
     glissa des doigts.

     Guérassime regardait en souriant cette manoeuvre.

     Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par
     signe que sa maîtresse désirait qu'on lui portât l'animal
     fugitif.

     À cette demande, Guérassime parut inquiet. Cependant il ne
     pouvait y résister. Il prit Moumou entre ses mains et la
     remit à Étienne qui se hâta d'aller la déposer sur le
     parquet du salon. La baruinia l'appelle d'une voix
     caressante; mais la pauvre bête, qui n'avait jamais posé le
     pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouchée et
     tenta de s'esquiver. Repoussée par l'obséquieux Étienne,
     elle se tapit contre le mur, toute tremblante.

     «Moumou, Moumou, viens près de moi, viens près de ta
     maîtresse, lui dit la baruinia; viens, ma petite.

     --Viens, Moumou,» répétèrent à l'unisson les commensales.

     Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne
     quittait pas sa place.

     «Apportez-lui quelque chose à manger, dit la veuve. Qu'elle
     est sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc
     a-t-elle peur?

     --Elle n'est pas encore apprivoisée,» dit en souriant et
     d'une voix timide une des dames de compagnie.

     Étienne apporta un verre de lait et le plaça devant Moumou,
     qui ne daigna pas même flairer cette boisson, et continua à
     trembler.

     «Ah! la sotte petite bête!» dit la baruinia en s'approchant
     d'elle et en se baissant pour la caresser. Mais aussitôt
     Moumou releva convulsivement la tête et montra les dents.

     La veuve se hâta de retirer sa main.

     Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un léger
     gémissement, comme pour se plaindre ou pour demander pardon.
     La baruinia s'éloigna, le visage assombri. Le rapide
     mouvement de la chienne l'avait effrayée.

     «Grand Dieu! s'écrièrent ses commensales, vous aurait-elle
     mordue?... Hélas! hélas!»

     L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne.

     «Emportez-la, s'écria la baruinia d'une voix irritée. La
     sale bête! La méchante chienne!»

     À ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes
     voulaient la suivre. Mais, d'un geste, elle les arrêta à la
     porte.

     «Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonné de
     venir avec moi.» Et elle disparut.

     Étienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Guérassime.

     Une demi-heure après, un silence profond régnait dans
     l'hôtel. La vieille veuve était plongée dans les coussins de
     son divan, plus sombre que la nuit qui précède l'orage.

     Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature
     humaine!

     Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire
     disposition d'esprit. Elle n'adressa la parole à personne,
     elle ne joua point aux cartes, et la nuit elle ne put dormir
     en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta n'était point,
     disait-elle, la même que celle dont elle se servait
     habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon.
     Sa femme de chambre fut obligée de fouiller dans toutes les
     armoires et de flairer tout le linge qui s'y trouvait. En
     un mot la délicate baruinia était extrêmement agitée et
     irritée.

     Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure
     plus tôt que de coutume. Il se rendit à cet ordre, non sans
     inquiétude, et dès qu'elle le vit apparaître:

     «Dis-moi, s'écria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a
     aboyé toute la nuit et qui m'a empêchée de dormir.

     --Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-être
     celui du muet!

     --Je ne sais s'il appartient au muet ou à quelque autre; ce
     que je sais, c'est qu'à cause de lui je n'ai pu fermer
     l'oeil. Mais je voudrais savoir pourquoi il se trouve tant
     de chiens dans la maison. N'avons-nous pas déjà un chien de
     basse-cour?

     --Sans doute: le vieux Voltchok.

     --Pourquoi donc en prendre encore un? C'est là ce que
     j'appelle du désordre. Il me faudrait un majordome dans la
     maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a
     permis? Hier, je me suis approchée de la fenêtre; cette
     vilaine bête était là sous mes rosiers mêmes traînant et
     rongeant je ne sais quelle horreur!»

     Après une minute de silence, la baruinia ajouta:

     «Que ce chien disparaisse aujourd'hui même; tu entends?

     --J'entends.

     --Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai
     rappeler plus tard.»

     Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre Étienne, couché
     sur un banc, dans la position d'un guerrier tué sur un
     tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son
     caftan qui lui servait de couverture. Il le réveilla et lui
     donna à voix basse un ordre auquel le valet répondit par un
     bâillement et un éclat de rire. Puis le majordome s'éloigna,
     et Étienne se leva, revêtit son caftan, chaussa ses bottes
     et s'avança sur le seuil de la porte. Cinq minutes après,
     Guérassime apparut portant une énorme charge de bois; car,
     en été comme en hiver, la veuve voulait qu'il y eût du feu
     dans sa chambre à coucher et dans son cabinet. Guérassime
     était comme de coutume accompagné de sa chère Moumou, et
     comme de coutume il la laissa à la porte de l'appartement où
     il allait déposer son fardeau.

     Étienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce
     moment, se précipita sur la chienne comme le vautour sur un
     poulet, la serra contre le parquet, puis, l'étreignant sur
     sa poitrine pour l'empêcher de crier, descendit l'escalier
     sans regarder s'il était suivi, s'élança dans un drochky et
     se fit conduire au marché. Là, il vendit la chienne pour un
     demi-rouble, à la condition seulement qu'on la tiendrait à
     l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle
     expédition terminée, il remonta dans son drochky, mais il le
     quitta à quelque distance de la maison, fit le tour, ne
     voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer
     Guérassime, et rentra dans la maison par un passage dérobé.

     Il n'avait pas besoin de prendre tant de précautions:
     Guérassime n'était pas dans la cour. En sortant des
     appartements de sa maîtresse, il n'avait plus retrouvé
     Moumou à sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que
     jamais la fidèle bête se fût écartée du seuil où elle
     l'attendait. Aussitôt il avait couru de côté et d'autre à la
     recherche de sa chère Moumou, dans sa chambre, dans le
     grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou.

     Guérassime, éperdu, s'adressa aux domestiques de l'hôtel,
     leur demandant par signes, avec une expression de désespoir,
     s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient
     réellement pas ce qui s'était passé; d'autres, mieux
     instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses
     grands airs et se mit à crier contre les cochers.

     Guérassime sortit et ne rentra qu'à la nuit. À voir son
     visage abattu, son corps fatigué, ses vêtements couverts de
     poussière, on devait supposer qu'il avait parcouru la moitié
     de Moscou.

     Il s'arrêta en face des fenêtres de la baruinia, jeta un
     regard sur le perron où une demi-douzaine de domestiques se
     trouvaient réunis, appela Moumou... Moumou ne répondit pas.

     Alors il s'éloigna. Tous l'observaient, mais personne
     n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui
     déjà l'avait épié une fois, raconta le lendemain à la
     cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que
     gémir.

     Ce jour-là, Guérassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut
     obligé d'aller à sa place faire la provision d'eau, ce dont
     le digne Potapu n'était nullement satisfait.

     Le veuve demanda à Gabriel s'il s'était souvenu de ses
     ordres, et le majordome se hâta de répondre qu'ils étaient
     exécutés.

     Le jour suivant, Guérassime sortit de sa cellule et reprit
     son travail. Il dîna tristement avec les domestiques, puis
     s'éloigna sans saluer personne. Sa figure naturellement
     dépourvue d'expression, comme celle des sourds-muets,
     semblait à présent pétrifiée. Après le dîner, il sortit de
     nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira
     dans le grenier à foin. La nuit était belle, la lune
     rayonnait sur le ciel sans nuages; Guérassime, couché sur le
     foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et
     se retournant à chaque instant.

     Tout à coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son
     vêtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tête et ferma
     les yeux. Mais voilà que le tiraillement recommence et
     devient plus fort; Guérassime se lève, regarde. Moumou est
     devant lui portant un bout de corde brisé à son cou. Un long
     cri de joie s'échappe des lèvres de Guérassime. Il prend sa
     fidèle chienne dans ses bras, et elle lui lèche follement
     les yeux, les joues, la barbe.

     Après ce premier élan de bonheur, le muet se mit à
     réfléchir, puis descendit avec précaution de son grenier, et
     voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite
     chambre. Déjà il avait songé que sa chienne, si dévouée, ne
     l'avait point abandonné d'elle-même, qu'elle lui avait été
     enlevée par l'ordre de sa maîtresse, et quelques-uns des
     gens lui avaient fait comprendre la colère de la vieille
     veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de
     le soustraire à un nouveau péril; d'abord il lui donna à
     manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis après avoir
     longtemps songé au moyen de le soustraire à une autre
     persécution, il résolut de le garder tout le jour en secret
     dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il
     ferma avec un de ses vêtements l'ouverture qu'il avait
     pratiquée à sa porte pour Moumou, et à peine l'aurore
     commençait-elle à poindre qu'il descendit dans la cour,
     comme si de rien n'était. Il s'avisa même, le bon muet,
     d'affecter, un air triste comme le jour précédent; il ne
     pensait pas que la pauvre bête le trahirait par ses
     aboiements. Bientôt, en effet, les domestiques surent
     qu'elle était revenue; mais, soit par pitié pour son maître,
     soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait
     cette découverte. Le majordome se gratta le front et fit un
     geste comme pour dire: «Eh bien, à la garde de Dieu!
     Peut-être que la baruinia n'en saura rien.»

     Ce jour-là, Guérassime travailla avec une ardeur
     extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du
     jardin, enleva les pieux de la clôture pour s'assurer de
     leur solidité, et les replanta avec soin. Il travailla si
     bien que la baruinia elle-même remarqua son zèle.

     De temps à autre, dans le cours de la journée, il alla voir
     à la dérobée sa chère recluse; puis, dès que la nuit fut
     venue, il se retira près d'elle, et à deux heures, il sortit
     avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la
     promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se
     disposait à rentrer, quand soudain un bruit confus résonna
     dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la
     palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perçant
     aboiement. Un homme ivre s'était couché au pied de la
     palissade pour y passer la nuit.

     En ce moment, la baruinia venait de s'endormir après une
     crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait
     ordinairement à la suite d'un souper trop copieux.

     Les aboiements subits de la chienne la réveillèrent en
     sursaut, elle sentit son coeur battre violemment puis
     défaillir: «Au secours! s'écria-t-elle, au secours!»

     Ses femmes accoururent tout effarées.

     «Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore
     ce chien! ce maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut
     me tuer! Hélas! l'affreuse bête!»

     En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si
     elle avait rendu l'âme.

     On se hâta d'envoyer chercher le docteur, c'est-à-dire le
     médecin de l'hôtel. Cet homme, dont le principal mérite
     consistait à porter des bottes à semelles fines, et à tâter
     délicatement le pouls de sa noble cliente, dormait quatorze
     heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du temps, et
     administrait sans cesse à la baruinia des gouttes de
     laurier-rose. Il arriva précipitamment, commença par faire
     brûler des plumes pour tirer la veuve de son évanouissement,
     puis, dès qu'il la vit ouvrir les yeux, il lui présenta sur
     un plateau d'argent le remède qu'il employait si souvent.

     La baruinia ayant pris cette potion, recommença d'une voix
     lamentable à se plaindre du chien, de Gabriel, de sa
     malheureuse destinée.

     «Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde
     m'abandonne, et personne n'a pitié de moi. On désire ma
     mort. On n'aspire qu'à me voir mourir.»

     Moumou continuait à aboyer, et Guérassime essayait en vain
     de l'éloigner de la fatale palissade.

     «Le voilà, le voilà encore!» s'écria la veuve en roulant des
     yeux effarés.

     Le médecin murmura quelques mots à l'oreille d'une femme de
     chambre. Celle-ci courut dans l'antichambre, appela Étienne,
     qui courut éveiller le majordome, lequel éveilla toute la
     maison.

     Le muet, en se retournant, vit des lumières briller et des
     ombres circuler derrière les fenêtres. Il eut le
     pressentiment du malheur qui le menaçait, prit Moumou sous
     son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma.

     Quelques minutes après, cinq hommes arrivaient à sa porte et
     la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir.
     Gabriel, en proie à une agitation extrême, leur ordonna de
     rester là en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit
     près de la première femme de chambre de la baruinia, Lioubov
     Lioubimovna, avec laquelle il dérobait le thé, le sucre, les
     fruits et les épices de la maison; il la pria d'aller dire à
     sa maîtresse que le misérable chien était en effet revenu,
     mais que le lendemain il disparaîtrait et qu'on ne le
     reverrait plus. Lioubov devait en même temps conjurer sa
     bonne maîtresse de se calmer et de se reposer. Mais comme
     l'infortunée baruinia ne pouvait parvenir à se calmer, le
     médecin lui administra une double potion de laurier-rose,
     après quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que
     Guérassime, le visage pâle, serrait sur son lit le museau de
     Moumou.

     Le lendemain, la baruinia ne s'éveilla que très-tard.
     Gabriel attendait son réveil pour prendre des mesures
     énergiques contre l'obstination de Guérassime, et lui-même
     s'attendait à subir un orage. Mais l'orage n'éclata pas. La
     veuve, assise sur son séant, fit appeler sa vieille femme de
     chambre.

     «Ma chère Lioubov,» lui dit-elle d'un ton plaintif et
     langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait à
     se faire passer pour une pauvre martyre délaissée, et dans
     ces moments-là ses gens n'étaient pas peu embarrassés. «Ma
     chère Lioubov, vous voyez dans quel état je suis. Je vous en
     prie, allez trouver Gabriel Andréitch, parlez-lui. Est-ce
     qu'un chien lui est plus cher que la tranquillité, que la
     vie même de sa maîtresse? Ah! c'est ce que je n'aurais
     jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de
     tristesse. Allez, ma chère, soyez bonne. Rendez-moi ce
     service.»

     Lioubov se rendit à l'instant près du majordome. Quelles
     furent leurs réflexions? On ne sait. Mais un instant après,
     tous les domestiques de l'hôtel étaient réunis et se
     dirigeaient vers la retraite de Guérassime. À leur tête
     s'avançait Gabriel, tenant la main à sa casquette, quoiqu'il
     n'y eût aucun souffle de vent. Près de lui étaient les
     laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrière,
     et par sa fenêtre le vieux sommelier contemplait ce
     spectacle.

     Sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de
     Guérassime, un homme se tenait en faction, deux autres
     étaient à la porte, armés de bâtons. Tout l'escalier fut
     envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la
     porte, la frappa du poing et cria: «Ouvre.»

     Un aboiement à demi étouffé se fit entendre.

     «Ouvre, ouvre, répéta le majordome.

     --Mais, dit Étienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est
     sourd.»

     Tous les valets se mirent à rire.

     «Comment faire? demanda Gabriel.

     --Il y a un trou à la porte, reprit Étienne, mettez-y votre
     bâton.»

     Gabriel se pencha pour trouver le trou.

     «Il l'a fermé, dit-il, avec une vieille touloupe.

     --Eh bien! poussez la touloupe en dedans.»

     On entendit un second aboiement.

     «Voilà le chien qui se dénonce lui-même,» dit un des
     domestiques, et de nouveau tous recommencèrent à rire.
     Gabriel se gratta l'oreille.

     «J'aime autant que tu débouches toi-même cette ouverture,
     dit-il en se retournant vers Étienne.

     --Soit!» répondit celui-ci.

     Aussitôt il monta au haut de l'escalier, enfonça son bâton
     dans le trou que Guérassime avait fermé et l'agita en
     répétant: «Sors donc! sors donc!» Il continuait son
     mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et toute la
     valetaille effrayée se retira en désordre. Gabriel fuyait le
     premier, et le vieux sommelier ferma sa fenêtre.

     «Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde à
     toi!»

     Le redoutable portier était debout, sur le seuil de sa
     chambre, et regardait, immobile, ces hommes chétifs et
     mesquinement vêtus. Avec sa haute taille, ses mains
     robustes appuyées sur ses flancs, et sa chemise rouge de
     paysan, il apparaissait en face d'eux comme un géant en face
     d'une troupe de nains.

     Gabriel fit un pas en avant.

     «Prends garde! dit-il, pas d'insolence!»

     Alors il se mit à expliquer à Guérassime aussi bien que
     possible, par signes, qu'il devait, pour complaire aux
     volontés expresses de la baruinia, sacrifier son chien, et
     que s'il s'y refusait, il lui arriverait malheur.

     Guérassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis
     promena sa main autour de son cou comme s'il y mettait une
     corde et faisait un noeud coulant, et de nouveau regarda le
     majordome.

     «Oui, oui, c'est cela même,» dit Gabriel en hochant la tête.

     Guérassime baissa le front, puis aussitôt le relevant
     brusquement, regarda encore Moumou, qui pendant ce temps
     était restée près de lui agitant innocemment la queue et
     dressant avec curiosité l'oreille, répéta le signe qu'il
     avait déjà fait autour de son cou, et se frappa la poitrine
     comme pour dire qu'il se chargeait lui-même de cette cruelle
     exécution.

     Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait
     se fier à sa promesse.

     Guérassime le regarda fixement avec un sourire de mépris, se
     frappa de nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et
     referma sa porte.

     Tous les gens réunis autour de lui restèrent immobiles.

     «Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Gabriel. Le voilà qui
     est encore enfermé.

     --Laissez-le tranquille, répliqua Étienne. S'il vous a fait
     une promesse, il la tiendra. Voilà comme il est. Quand il a
     pris un engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas
     comme nous autres _dvorovi_, il faut dire la vérité.

     --Oui, répétèrent les autres domestiques, Étienne a raison.

     --Oui, répéta le sommelier, qui venait de rouvrir sa
     fenêtre.

     --Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins être
     sur nos gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en
     s'adressant à un pâle garçon, vêtu d'une jaquette jaune, qui
     prenait le titre de jardinier.... prends un bâton,
     assieds-toi là, et dès qu'il arrivera quelque chose, viens
     me prévenir au plus vite.»

     Erochka se posa sur la dernière marche de l'escalier. La
     troupe, assemblée un instant auparavant, se dispersa, à
     l'exception de quelques enfants et de quelques curieux.
     Gabriel rentra à la maison et, par l'entremise de Lioubov,
     fit dire à la baruinia que ses volontés étaient accomplies.

     La délicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y
     versa de l'eau de Cologne, se frotta les tempes, but une
     tasse de thé et, comme elle était encore sous l'influence
     des gouttes soporifiques, elle se rendormit.

     Une heure environ s'écoula. La porte devant laquelle il y
     avait eu tant de mouvement s'ouvrit, et Guérassime apparut.
     Il était revêtu de son habit des dimanches et tenait en
     laisse Moumou. Erochka se rangea à son approche et le laissa
     passer. Les enfants et les valets qui se trouvaient encore
     dans la cour l'observaient en silence. Il marcha gravement
     sans se détourner, et ne mit son bonnet sur sa tête que
     lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son
     chien dans un cabaret et se posta près de là pour épier sa
     sortie.

     Le muet était connu dans ce cabaret. On y comprenait ses
     signes. Il demanda des choux, du boeuf, et s'assit les
     coudes sur la table. Moumou était près de lui, le regardant
     tranquillement avec ses bons yeux tendres. Son poil était
     poli et luisant, on voyait qu'elle avait été tout récemment
     lavée et essuyée.

     Quand on eut apporté à Guérassime les mets qu'il avait
     commandés, il coupa le boeuf par petits morceaux, y émietta
     du pain, et mit le plat par terre. Moumou mangea avec sa
     délicatesse habituelle, touchant à peine l'assiette du bout
     de son museau.

     Son maître la contemplait immobile, et tout à coup deux
     grosses larmes s'échappèrent de ses yeux; l'une tomba sur la
     tête de la chienne, l'autre dans le plat devant elle.
     Guérassime cacha sa figure dans ses mains. Moumou ayant
     achevé son repas, s'éloigna de l'assiette en se léchant les
     lèvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garçon du
     cabaret l'observait d'un air étonné. Erochka le voyant
     venir, se retira à l'écart, et l'ayant laissé passer, le
     suivit de nouveau à quelque distance.

     Il marchait, le pauvre Guérassime, sans se hâter, en tenant
     toujours la corde en laisse au cou de la chienne. Arrivé au
     coin d'une rue, il s'arrêta, hésita un instant, puis se
     dirigea à grands pas vers le pont nommé Krymsky-Brod. Là il
     entra dans la cour d'un édifice où l'on faisait une nouvelle
     construction, prit sous son bras deux briques, et s'avança
     sur la rive de la Moskva jusqu'à un certain endroit où il
     avait remarqué précédemment deux barques munies de leurs
     avirons et amarrées à des poteaux. Il détacha une de ces
     barques et y entra avec Moumou. Un vieux boiteux sortit
     aussitôt d'une hutte élevée près d'un potager et se mit à
     crier. Mais Guérassime ramait si vigoureusement que
     quoiqu'il eût à lutter contre le courant qu'il remontait, il
     se trouva en un instant à une assez longue distance du
     vieillard, qui, voyant l'inutilité de ses réclamations; se
     gratta le dos et rentra en boitant dans sa cabane.

     Guérassime continuait à ramer. Bientôt les murs de Moskou
     disparurent derrière lui. Bientôt à ses regards se déroula
     un tout autre rivage: c'étaient des champs, des bois, des
     jardins et des îles. Alors il laissa tomber son aviron,
     pencha la tête sur Moumou assise près de lui, et resta
     immobile, les mains croisées derrière le dos, tandis que le
     courant reportait peu à peu l'embarcation vers Moscou.
     Soudain il se releva brusquement avec une sorte d'expression
     de cruauté douloureuse sur le visage, noua fortement avec
     une corde les deux briques qu'il avait apportées, les lia
     ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses bras, la
     contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance,
     en agitant doucement la queue. Il détourna la tête, ferma
     les yeux, ouvrit les mains....

     Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre
     Moumou, ni le clapotement de l'eau. Son oreille était fermée
     à toutes les rumeurs. Pour lui le jour le plus brillant
     était plus silencieux que ne l'est pour nous la nuit la plus
     calme....

     Quand il releva la tête, quand il ouvrit ses paupières, les
     flots de la Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours
     rapide, et se brisaient en soupirant sur les flancs de son
     embarcation. À quelque distance derrière lui, du côté du
     rivage, un grand cercle se dessinait à la surface de l'eau.

     Erochka, qui avait perdu de vue Guérassime, était rentré à
     la maison pour y raconter ce dont il avait été témoin.

     «Eh bien, dit Étienne, il a noyé son chien. C'est sûr. Quand
     il a promis quelque chose, on peut y compter.»

     Pendant le reste de la journée, on ne vit pas Guérassime. Il
     ne parut ni au dîner, ni au souper.

     «Quel être bizarre que ce Guérassime, dit une grosse
     blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine
     pour un chien?

     --Guérassime est revenu, s'écria tout à coup Étienne, en
     prenant une assiette de gruau.

     --En vérité! Quand donc?

     --Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontré sous la
     porte cochère. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques
     questions. Mais il n'était pas de bonne humeur, et il m'a
     donné un coup de poing très-remarquable dans l'omoplate
     comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de
     main morte, ajouta Étienne en se frottant le dos! J'en ai
     encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une
     main vraiment bénie.»

     À ces mots, les domestiques se mirent à rire, puis se
     séparèrent pour aller se coucher.

     À cette même heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas
     rapide un homme d'une taille élevée portant un sac sur
     l'épaule et un long bâton à la main. C'était Guérassime. Il
     allait résolument vers sa terre natale, vers son village.
     Après avoir sacrifié sa chère Moumou, il était rentré dans
     sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche,
     pris cette sacoche sur son dos et il était parti.

     Le domaine d'où sa maîtresse l'avait fait venir à Moscou
     n'était qu'à vingt-cinq verstes de la chaussée. Il avait
     remarqué le chemin qu'il avait suivi; il était sûr de le
     retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une
     détermination dans laquelle il y avait à la fois du
     désespoir et du contentement. Il avait quitté à jamais la
     maison de sa maîtresse, et la poitrine dilatée, le regard
     ardemment fixé devant lui, il marchait précipitamment, comme
     si sa vieille mère l'attendait à son foyer, comme si elle le
     rappelait près d'elle, après les jours qu'il venait de
     passer dans une autre demeure, parmi des étrangers.

     La nuit vint; une nuit d'été calme et tiède. D'un côté de
     l'horizon, à l'endroit où le soleil venait de se coucher, un
     coin du ciel était encore blanchi et empourpré par un
     dernier reflet de la lumière du jour; de l'autre, il était
     déjà voilé par une ombre grisâtre.

     Des centaines de cailles chantaient à l'envi, les râles de
     genêt poussaient leurs cris vibrants. Guérassime ne pouvait
     les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois
     près desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il
     sentait l'arôme qu'il connaissait, l'odeur des blés qui
     mûrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du
     sol natal qui semblait venir à sa rencontre, qui lui
     caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans
     sa longue barbe.

     Devant lui s'étendait en droite ligne le chemin qui devait
     le ramener à son isba. Les étoiles du ciel éclairaient sa
     marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et
     lorsque le lendemain l'aurore reparut à l'horizon, il était
     à plus de trente-cinq verstes de Moscou.

     Deux jours après, il rentrait dans sa cabane, à la grande
     surprise d'une femme de soldat qui y avait été installée. Il
     s'inclina devant les saintes images suspendues à son foyer,
     puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait
     comment le recevoir. Mais on était au temps de la fenaison.
     On se souvenait des facultés de travail du robuste muet; on
     lui donna une faux, et il se mit à l'ouvrage comme par le
     passé, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons
     l'admiraient.

     Cependant à Moscou, on n'avait pas tardé à s'apercevoir de
     son absence. Dès le lendemain de son départ, on était entré
     dans sa chambre, puis on avait prévenu Gabriel de sa
     disparition. Celui-ci regarda de côté et d'autre, haussa les
     épaules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou
     qu'il avait été rejoindre son misérable chien dans la
     rivière. La déclaration de cet événement fut faite à la
     police, et il fallut aussi l'annoncer à la veuve. À cette
     nouvelle, elle entra en colère, se lamenta, puis ordonna de
     chercher le muet partout et de le ramener, déclarant que
     jamais elle n'avait voulu faire périr Moumou. Elle adressa
     une si sévère réprimande à Gabriel, que tout le jour
     l'infortuné majordome secoua la tête en murmurant: «Allons!
     allons!» le sommelier finit par le tranquilliser par la même
     interjection différemment accentuée.

     Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Guérassime
     était rentré dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa
     première idée pourtant fut de le faire revenir au plus tôt à
     Moscou, puis elle réfléchit et déclara qu'elle n'avait pas
     besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de
     temps après elle mourut, et non-seulement ses héritiers ne
     pensèrent point à rappeler au service de l'hôtel Guérassime,
     mais ils congédièrent même tous les autres domestiques.

     Guérassime vit encore dans son isba solitaire qui est son
     seul refuge. Il a conservé sa force et son ardeur pour le
     travail, son caractère grave et réservé. Seulement ses
     voisins remarquent que depuis son séjour à Moscou, il ne
     regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien près de
     lui. «Mais, à quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et
     que ferait-il d'un chien? On connaît la vigueur de son bras,
     et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son
     isba.»

                                                            LAMARTINE.



CXXXIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF

(Suite.--Voir la livraison précédente.)


I

_Jacques Passinkof_, _Faust_, le _Ferrailleur_, les _Trois Portraits_,
l'_Auberge de grand chemin_, _quelques essais dramatiques_ et enfin
_Deux journées dans les grands bois_, magnifique scène descriptive des
plaines ténébreuses de la Grande Russie, forment le premier et le
second volume de cette collection étrange, pittoresque et attachante.

La description animée des _Grands bois_ ne peut être citée que presque
en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression
vraie des grandes forêts (ce que les Turcs appellent la _mer des
feuilles_, entre _Brousse et Konia_), sur l'homme qui les parcourt.
C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhétorique des
déserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore.



DEUX JOURNÉES

DANS

LES GRANDS BOIS


PREMIÈRE JOURNÉE

     La vue d'une vaste forêt de sapins, la vue des grands bois,
     rappelle celle de l'Océan. Elle éveille les mêmes
     impressions; c'est la même plénitude intacte et primitive,
     qui se déroule à l'oeil du spectateur dans sa royale
     majesté. Du sein des forêts séculaires, comme du sein de
     l'onde immortelle, s'élève la même voix: «Je n'ai pas
     affaire à toi, dit la nature à l'homme; je règne, et toi,
     tâche de ne pas mourir.» Mais la forêt est plus triste et
     plus monotone que la mer, surtout la forêt de sapins.
     Toujours la même en toute saison, elle, est d'habitude
     silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les
     nuances, elle parle toutes les voix, elle reflète le ciel,
     ce ciel d'où nous vient aussi un souffle d'éternité qui ne
     nous semble pas étrangère, tandis qu'à l'aspect de la sombre
     et morne forêt, avec son lugubre silence ou ses sourds et
     longs gémissements, l'homme sent plus irrésistiblement
     pénétrer dans son coeur la conscience de son néant. Il est
     difficile à cet être éphémère, né d'hier et condamné à
     mourir demain, de soutenir le regard froid et indifférent de
     l'éternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les espérances
     audacieuses et les confiantes rêveries de sa jeunesse qui
     s'humilient et s'éteignent au souffle glacial des puissances
     élémentaires; toute son âme se resserre et se rapetisse: il
     sent bien que le dernier de ses frères pourrait disparaître
     de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitât
     sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le
     hasard de son existence, et il se hâte, avec une terreur
     secrète, de revenir aux soucis mesquins et aux petits
     travaux de sa vie. Il se trouve plus à l'aise dans ce monde
     qu'il s'est créé; là il est chez lui, là il peut croire
     encore à sa force et à son importance.

     Ce furent les idées qui me vinrent à l'esprit, il y a
     quelques années, lorsque, debout sur le perron d'une petite
     auberge bâtie aux bords marécageux de la Resseta, j'aperçus
     pour la première fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en
     gradins d'amphithéâtre, et à perte de vue, s'étendait devant
     moi l'interminable forêt de sapins, où, sur un fond
     bleuâtre, se détachaient en vert frais et pâle des bouquets
     de bouleaux. Nulle part une blanche église, nulle part une
     plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des
     arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans
     cette contrée. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse,
     cette immobilité de la vie; non, quoique grandiose, c'était
     la mort. Une chaude journée d'été tenait la terre endormie,
     et de grands nuages blancs passaient très-haut avec lenteur.
     L'eau rougeâtre de la Resseta glissait sans bruit à travers
     d'épais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient
     confusément au fond, et les bords de la rivière semblaient
     se fondre, tantôt en marécages, tantôt en amas de sable
     crayeux.

     Un chemin fréquenté passait devant l'auberge. Auprès du
     perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de
     boîtes de différentes grandeurs. Son maître, petit homme
     sec, au nez d'épervier et aux yeux de souris, le dos voûté
     et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux
     que lui. C'était un marchand de pains d'épices qui se
     rendait à la foire de Karatcheff. Tout à coup, sur le même
     chemin, parurent quelques hommes bientôt suivis d'un plus
     grand nombre, et finalement d'une foule entière. Tous
     portaient de longs bâtons à la main et des havre-sacs sur le
     dos. À leur démarche fatiguée et chancelante, à leur teint
     hâlé, on pouvait reconnaître qu'ils venaient de loin.
     C'étaient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au
     pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige
     semblait être leur chef. Il s'arrêtait de temps à autre, et
     d'une voix tranquille stimulait les traînards. Tous
     marchaient en silence, dans une sorte de grave
     recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine
     renfrognée, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de
     mouton enfoncé jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand
     forain, et lui dit brusquement: «À combien le pain d'épices,
     imbécile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable,
     répondit d'une voix grêle le marchand surpris et fâché; il y
     a du pain d'épices à deux kopecks, à trois kopecks; et toi,
     en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois
     est fade pour un ventre de paysan,» répliqua en s'éloignant
     le paysan au _touloup_. «Enfants, enfants, suivez la route;
     il faut arriver avant l'étoile du soir,» fit entendre la
     voix du vieux chef; et toute la horde s'écoula rapidement,
     sans qu'aucun d'eux pensât à soulever son bonnet en passant
     devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en
     souriant sous ses blanches moustaches. «Gens peu civilisés,
     dit le marchand en me jetant un regard de côté, ce n'est pas
     pour eux, certes, qu'est mon pain d'épices.» Et achevant
     d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivière où se
     voyait une espèce de bac en troncs d'arbres liés ensemble.
     Un paysan, coiffé du bonnet en feutre blanc particulier à
     cette contrée, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre
     rive. La petite _telega_ se mit à ramper dans un chemin
     raboteux, faisant gémir à chaque tour une de ses roues.

     Quand mes chevaux eurent mangé, je passai sur l'autre rive.
     Après avoir marché l'espace de deux verstes dans une plaine
     marécageuse, j'entrai dans la trouée percée au milieu de la
     forêt. Mon _tarantass_ commença à danser sur les rondins qui
     servaient à paver cette route. Je mis pied à terre, et
     suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas égal,
     soufflant avec force et agitant la tête pour chasser les
     mouches. Bientôt les Grands-Bois nous reçurent dans leur
     sein. Non loin de la lisière poussaient des bouleaux, des
     trembles, des tilleuls et quelques chênes; puis parut comme
     un mur de sapins épais, auxquels succédèrent les troncs
     rougeâtres et moins serrés des pins communs en Écosse; puis,
     de nouveau, un bois mélangé, garni par en bas de noisetiers,
     de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes à tiges hautes
     et dures. Les rayons du soleil éclairaient vivement les
     cimes des arbres, s'éparpillaient dans les branches, et
     n'arrivaient jusqu'à terre qu'en minces et pâles filets. On
     n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les
     forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri
     plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre
     miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours
     solitaire et silencieux, traversait la trouée en y faisant
     luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les
     arbres étaient plus espacés, une éclaircie se montrait, et
     le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse,
     nouvellement défrichée. Du seigle chétif y croissait par
     longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une
     petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, se voyait
     au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait
     d'un bruit faible et sourd comme s'il fût entré dans le
     goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent,
     interceptait tout à coup la route. En d'autres endroits,
     elle était cachée sous une couche d'eau stagnante; des deux
     côtés, un marécage étendait sa nappe verdâtre, couverte de
     joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'élevaient
     par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol
     inusité à travers les troncs des grands sapins.

     «Ah! ah! ah! ah!» criait tout à coup un pâtre qui poussait
     devant lui son troupeau de bétail à demi sauvage. Une vache
     au poil roux, aux cornes courtes et affilées, traversait
     bruyamment les broussailles, et, comme pétrifiée, s'arrêtait
     au bord de la trouée, en fixant ses grands yeux sombres sur
     le chien qui courait devant moi. Le vent apportait
     fréquemment une odeur de bois brûlé, et une petite fumée
     circulait en mince spirale dans l'air bleuâtre de la forêt.
     C'était sans doute un paysan qui se procurait à peu de frais
     du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des
     environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout
     devenait sourd et silencieux. Une forêt de sapins est
     toujours silencieuse; seulement, là-haut, bien au-dessus de
     la tête, s'entend un long murmure, et comme une plainte
     vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va,
     on va, et cette incessante voix de la forêt ne cesse point
     de gémir; et le coeur commence à gémir lui-même, et l'on
     désire arriver plus vite à l'espace et à la lumière. On
     désire respirer à pleine poitrine un air pur et léger, et
     non cet air étouffant à force de parfums et d'humidité.

     Pendant quinze verstes, nous allâmes au pas, rarement au
     petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit
     village de Sviatoïé, situé au coeur de la forêt. Plusieurs
     fois, j'avais rencontré des paysans portant sur leurs
     telegas de longues poutres ou des écorces de tilleul. «Y
     a-t-il loin d'ici à Sviatoïé? demandai-je à l'un d'eux.

     --Non, pas loin: trois verstes environ.»

     Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin
     j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan
     paraît, marchant à côté de son petit cheval: «Frère, combien
     y a-t-il d'ici à Sviatoïé?

     --Qu'est-ce?

     --D'ici à Sviatoïé?

     --Huit verstes.»

     Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et
     j'aperçus devant moi un petit village. Une vingtaine
     d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille église en bois
     à coupole unique et à toiture verte, dont les petites
     fenêtres s'enflammaient au soleil couchant. C'était
     Sviatoïé. Ce village avait jadis appartenu à un monastère,
     et son église possédait une petite image miraculeuse, à
     l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur
     bonne fortune d'être restés libres, au beau milieu des
     possessions d'un puissant seigneur. De là, le village avait
     conservé son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun
     dépassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon
     de poussière, avec des beuglements, des bêlements, des
     grognements tels que si une troupe de loups se fût mise à
     leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules à
     la main, couraient avec de grands cris à la rencontre de
     leurs vaches; les jeunes garçons, aux cheveux de chanvre,
     poursuivaient les cochons indociles qui s'échappaient de
     tous côtés; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que
     je fis mon entrée dans le village de Sviatoïé.

     Je mis pied à terre chez le _starosta_, Poléka fin et rusé,
     de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient à
     plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure,
     je partis dans un telega à deux chevaux du pays, ornés de
     gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du
     nom de Yégor, dans l'intention de chasser le grand tétras ou
     coq de bruyère. À l'horizon, tout alentour, la forêt
     étendait ses cercles bleuâtres; il n'y avait pas plus de
     deux cents déciatines de terres défrichées autour du
     village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux
     bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate,
     était un jeune gars aux cheveux châtains, aux joues
     vermeilles, à l'expression franche et ouverte; il était
     serviable et bavard. Il menait les chevaux. Yégor était
     assis près de moi. Il faut que je dise deux mots de
     celui-ci. Il était réputé pour le meilleur chasseur de tout
     le district. Il avait battu le pays dans toutes les
     directions, à cinquante verstes de distance. Rarement il
     tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et
     de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait répondre une
     gélinotte à l'appeau, ou bien d'avoir trouvé l'endroit où
     les mâles des doubles bécassines se rassemblent et se
     battent. Yégor avait la réputation d'homme véridique et
     d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas à parler et
     n'exagérait point le nombre de gibier qu'il avait découvert,
     chose rare chez un chasseur de profession. Il était de
     taille moyenne, maigre, le visage long et pâle, avec des
     grands yeux aux regards honnêtes et calmes. Tous ses traits,
     et surtout ses lèvres toujours immobiles, respiraient une
     tranquillité inaltérable; les rares paroles qu'il laissait
     tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait
     plaisir à voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et
     travaillait assidûment. Mais il n'avait pas de chance; sa
     femme était toujours malade, ses enfants mouraient, et,
     comme tout paysan russe tombé dans la misère, il ne trouvait
     plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs
     que la passion de la chasse ne sied guère à un paysan.
     Était-ce une disposition naturelle de son âme? Était-ce le
     résultat de sa vie incessamment passée dans les forêts face
     à face avec la triste et sévère nature de ces déserts? Le
     fait est que, dans tous les mouvements de Yégor, il y avait
     une sorte de gravité modeste qui n'avait rien de rêveur, la
     gravité d'un grand cerf des bois. Il avait tué sept ours
     dans le cours de sa vie, en les attendant à l'affût près des
     avoines. Il ne s'était décidé que la quatrième nuit à tirer
     le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez
     bien placé pour le tuer sûrement, et qu'il n'avait qu'une
     seule balle à mettre dans son fusil. Yégor l'avait tué la
     veille de mon arrivée. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je
     le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant
     l'énorme animal. Il le dépeçait avec un méchant couteau,
     mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait
     plus tard oindre les cheveux de quelque élégant.

     «Comment as-tu tué ce monstre?» lui dis-je.

     Yégor leva la tête, me jeta un regard, et considéra
     attentivement mon chien.

     «Si vous êtes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs
     de bruyère à Mochnoï, quatre couvées, et sept de
     gélinottes.»

     Puis il se remit à l'ouvrage.

     C'est avec ce Yégor que nous partîmes le lendemain pour la
     chasse.

     Nous traversâmes rapidement la plaine qui entoure Sviatoïé;
     mais, une fois dans la forêt, il fallut nous remettre au
     pas. «Tiens, Yégor, voilà un ramier, s'écria Kondrate en le
     poussant du coude; tire-lui dessus.» Yégor jeta un regard de
     côté, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de
     nous à l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques à
     haute voix; mais l'éternel silence de la forêt finit par
     tomber sur lui-même, et le fit taire aussi. Sans échanger
     d'autres paroles, et écoutant seulement le souffle des
     chevaux, nous arrivâmes à Mochnoï. C'était le nom qu'on
     donnait à une partie du bois composée de pins immenses.
     Yégor et moi, nous descendîmes du telega, que Kondrate
     poussa dans un épais massif, pour mettre les chevaux à
     l'abri d'énormes cousins à aigrette. Yégor examina les
     platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix.
     C'est par là qu'il commençait toute chose. L'endroit de la
     forêt où nous entrâmes était d'une extrême vieillesse. Je ne
     sais si les Tatares l'avaient traversé pendant leurs
     invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes,
     du temps des faux Démétrius, avaient pu chercher asile dans
     ses impénétrables profondeurs. À longue distance l'une de
     l'autre, s'élevaient en colonnes d'un jaune pâle des arbres
     immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serrées
     leurs tiges sveltes. Une mousse verdâtre, toute parsemée
     d'épingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux
     baies bleuâtres croissait en grande abondance, et sa forte
     odeur, pareille à celle du musc, oppressait la respiration.
     Le soleil ne pouvait pénétrer à travers l'entrelacement des
     branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la
     forêt. L'air immobile, sans lumière et sans ombre, brûlait
     le visage. De lourdes gouttes de résine transparente
     sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse écorce
     des arbres, et descendaient lentement.

     Tout se taisait; on n'entendait pas même le bruit de nos
     pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Yégor
     surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier
     une feuille sèche en posant le pied dessus. Il marchait sans
     se hâter, et sifflait de temps à autre dans son appeau. Une
     gélinotte répondit bientôt, et je la vis se jeter dans un
     épais sapin. Mais Yégor eut beau me l'indiquer; j'eus beau
     faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la
     découvrir, et ce fut Yégor qui dut l'abattre. Nous trouvâmes
     aussi deux couvées de grands tétras. Mais ces puissants
     oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et
     retentissant. Nous ne pûmes en tuer que trois jeunes. Yégor
     s'arrêta tout à coup près d'un _maïdane_, et m'appela par un
     geste. «Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me
     montrant une large et fraîche écorchure sur la surface de
     la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui
     dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-là, il y
     a aussi sa trace. Il est allé y chercher du miel. Voilà des
     entailles comme faites au couteau.»

     Nous continuâmes à nous enfoncer dans la forêt. Yégor
     marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter
     des regards en haut, dans les rares éclaircies qui
     laissaient voir le ciel. J'aperçus une élévation circulaire,
     entourée d'un fossé presque comblé par le temps. «Est-ce
     encore un _maïdane_? demandai-je.--Non; ç'a été un fort de
     brigands. Il y a longtemps; nos grands-pères en avaient déjà
     oublié l'époque. Il y a un trésor enfoui là-dessous; mais,
     pour l'avoir, il faut avoir versé du sang humain.» Yégor fit
     un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me
     plaignis de la soif. «Attendez un peu, me dit-il, je connais
     une bonne source.» Et, avant que j'eusse le temps de
     répondre, il avait disparu...

     Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux;
     puis, après un long intervalle, je relevai la tête et jetai
     un long regard autour de moi. Oh! comme tout était morne et
     triste! pas seulement triste, mais muet et menaçant. Si du
     moins le moindre son, le plus petit frôlement, eût retenti
     dans le profond abîme de la forêt! Mon coeur se resserra;
     dans cet instant, à cette place, je sentis presque le
     souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son
     incessante présence. Je baissai la tête sous une secrète
     terreur, comme si j'avais jeté un regard dans un endroit où
     il est défendu à l'homme de regarder. Je fermai les yeux
     avec la main, et tout à coup, comme obéissant à un ordre
     intérieur, je me rappelai toute ma vie passée.

     Voilà que je revis mon enfance bruyante et tranquille,
     querelleuse et bonne, avec ses joies hâtives et ses rapides
     chagrins; puis ma jeunesse confuse, étrange, bizarre, pleine
     d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations,
     son travail désordonné et son inaction agitée. Vous me
     vîntes aussi à la mémoire, vous, mes amis de vingt ans,
     compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme
     un éclair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs
     lumineux. Puis des ombres s'avancèrent et grossirent de tous
     côtés; les années se déroulaient devant moi plus sombres et
     plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme
     une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le
     rouleau de ma vie se fût déroulé devant moi. «Oh! qu'ai-je
     fait? murmuraient amèrement mes lèvres. Oh! ma vie, comment
     as-tu glissé de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi
     qui m'as trompé? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes
     dons? Ce rien, cette pincée de cendre et de poussière, voilà
     tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid,
     d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois?
     Comment! Mon âme désirait un bonheur si plein! Elle
     repoussait avec tant de mépris tout ce qui lui semblait
     incomplet! Elle se disait: «Voilà le bonheur; il va fondre
     sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a
     seulement touché mes lèvres! Ou bien peut-être que le
     bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a passé tout près de
     moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su
     le reconnaître. Ou bien il s'est assis à mon chevet, et je
     l'ai oublié comme un rêve. Comme un rêve,» répétai-je
     tristement. Des formes confuses, des images insaisissables
     glissaient dans mon âme en y excitant des sentiments où se
     mêlaient la compassion sur moi-même, les regrets, la
     désespérance et la résignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai
     pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donné des sons qu'en
     vous brisant. Et vous, ombres chères, ombres si connues,
     vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi
     êtes-vous vous-mêmes si tristement et si profondément
     silencieuses? Sortez-vous de l'abîme? Comment
     comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore
     adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi
     coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon
     coeur, à quoi bon des regrets? Tâche d'oublier, si tu veux
     être calme; habitue-toi aux résignations des séparations
     éternelles, à ces mots amers; «Adieu pour toujours.» Ne
     retourne pas en arrière; ne te ressouviens pas; ne t'élance
     pas là-bas où il fait clair et serein, où rit la jeunesse,
     où l'espérance se couronne des fleurs du printemps, où la
     joie agite ses ailes de colombe, où l'amour, comme la rosée
     à l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupté.
     Non, ne t'élance pas là-bas où est la félicité, la foi, la
     force, la puissance. Là n'est pas notre place.

     «Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu,» prononça
     derrière moi la voix mâle d'Yégor. Je tressaillis
     involontairement; cette parole vivante ébranla joyeusement
     tout mon être. C'était comme si je fusse tombé dans un
     sombre abîme où tout se taisait autour de moi, où l'on
     n'entendait plus que le long et continuel gémissement d'une
     douleur sans fin, et que tout à coup, d'une seule secousse,
     une puissante main d'ami m'eût ramené à la lumière du bon
     Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la
     calme et loyale figure de mon guide. Il était là, dans sa
     pose assurée, et me tendait, avec son charmant sourire, une
     petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente.
     «Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec
     une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis.» Il
     sourit de nouveau, et se remit en marche.

     Nous continuâmes à parcourir la forêt jusqu'au soir. Le
     froid et l'ombre succédèrent si rapidement à la chaleur et à
     la lumière, qu'il fallut battre en retraite: «Retirez-vous,
     inquiets vivants,» semblait dire de derrière chaque arbre
     une voix farouche.

     Au sortir du bois, nous ne retrouvâmes plus Kondrate. En
     vain nous criions pour l'appeler, il ne répondait pas. Tout
     à coup nous l'entendîmes au fond d'un ravin, près de nous,
     qui parlait doucement à ses chevaux. Un vent subit avait
     soufflé rapidement et s'était calmé aussi vite, sans laisser
     d'autre trace de son passage que des feuilles mises à
     l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect
     bigarré. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empêcher
     Kondrate d'entendre nos cris. Nous montâmes dans le telega,
     et partîmes pour le village. Courbé sur moi-même et aspirant
     l'air humide du soir, je sentis toutes mes rêveries de la
     journée se fondre en un seul sentiment, celui de la
     lassitude et du sommeil, en un seul désir, celui de
     retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse
     de thé à la crème, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de
     m'endormir avec délices.


DEUXIÈME JOURNÉE

     Le lendemain, de bonne heure, nous nous remîmes tous trois
     en marche pour la _Gary_. Dix années auparavant, plusieurs
     milliers de déciatines avaient brûlé dans les Grands-Bois.
     Les arbres n'avaient pas repoussé. On ne voyait sur ce vaste
     emplacement que de tout petits sapins. Le sol était couvert
     de mousse et de cendre, à travers lesquelles croissaient une
     multitude d'arbustes à fruits sauvages, fraises, framboises,
     airelles et canneberges, dont les coqs de bruyère sont
     très-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en
     quantité prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout
     à coup Kondrate se redressa: «Eh! dit-il, n'est-ce pas
     Ephrem que je vois là? En effet, c'est bien lui. Bonjour,
     Alexandritch,» ajouta-t-il en élevant la voix et en ôtant
     son bonnet.

     Un paysan de petite taille, vêtu d'un court _armiak_ noir,
     et les reins ceints d'une corde, parut de derrière un arbre,
     et s'approcha de notre telega.

     «On t'a relâché? demanda Kondrate.

     --Je le crois bien, répondit l'homme en montrant ses dents:
     il ne fait pas bon de me tenir sous clef.

     --Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch,
     que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu'à se mettre sur le
     gril!

     --Si tu l'as cru, tu es un nigaud.

     --Et le _Stanovoï_?...

     --Bah! le _Stanovoï_.... ça veut être un loup, et ça a une
     queue de chien. Tu vas à la chasse, barine? ajouta-t-il en
     jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants.

     --À la chasse, dis-je.

     --À la _Gary_, ajouta Kondrate.

     --Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan
     continuant à ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyère.
     Mais vous n'arriverez pas jusque-là; il y a vingt verstes à
     vol d'oiseau à travers le bois. Yégor lui-même, qui est dans
     la forêt comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas à y
     arriver. Bonjour, âme de Dieu, ce qui veut dire peu,» dit-il
     à Yégor en lui frappant sur le bras.

     Yégor le regarda gravement, et lui fit un léger signe de
     tête.

     De longtemps je n'avais vu une figure aussi étrange que
     celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges
     lèvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus
     couraient perpétuellement çà et là. Il se tenait crânement,
     les mains sur la hanche, et son bonnet enfoncé jusqu'aux
     sourcils.

     «Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate.

     --Quelques jours; il fait beau maintenant, frère. Mon
     sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couché
     sur mon poêle jusqu'à l'hiver; aucun chien à collet rouge
     n'aboiera sur moi. Le maréchal m'a dit dans la ville:
     «Décampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te
     donnerons un passe-port de première qualité.» Mais vous
     autres, gens de Sviatoïé, j'ai eu pitié de vous; vous ne
     trouveriez plus un aussi fin voleur.

     --Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate
     en riant, et il frappa de ses rênes les chevaux qui se
     mirent en marche.

     --Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrêtèrent.

     --Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons
     avec un seigneur, il se fâchera.

     --Mais, gros canard, de quoi se fâcherait-il? c'est un bon
     seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup.
     Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une
     bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'écraserais en ton
     honneur!» ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu'à
     l'épaule, et en grinçant des dents.»

     Je lui donnai un _grivnik_, et je dis à Kondrate de
     fouetter.

     «Très-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem à la façon
     des soldats. Et toi, Kondrate, sache dorénavant chez qui tu
     dois prendre leçon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du
     courage, tu dévores tout. Écoute, quand tu reviendras au
     pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez
     moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme
     est une joyeuse commère, ma maison ouverte à tout venant.
     Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait
     arraché la queue.»

     Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les
     broussailles.

     «Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je à Kondrate, qui
     ne cessait de secouer la tête comme s'il se fût parlé à
     lui-même.

     --Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y
     en a pas à cent verstes à la ronde; un voleur fini. Rien que
     voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le
     en vous cachant dans la terre, il vous déterrera. Et quant à
     l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'ôtera de
     dessous vous.

     --Il me paraît bien hardi.

     --Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne
     peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on mené à la
     ville, et mis en prison? Dépenses inutiles. On se met à le
     lier, et lui vous dit: «Que n'attachez-vous cette jambe-là?
     Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai à
     la maison avant mon escorte.» Et en effet, à peine parti, on
     le revoit au pays.

     --D'où est-il? de chez vous?

     --Oui, de Sviatoïé. C'est un homme.... Voyez seulement son
     nez, sa physionomie (Kondrate avait été une fois à la ville,
     et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous
     autres Polékas, nous connaissons bien la forêt depuis notre
     enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer à lui. Une
     nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a
     quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin.
     C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel;
     les abeilles ne le piquent point. Il a ruiné tous les
     éleveurs de ruches.

     --Il ne doit pas épargner non plus les _borts_?

     --Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne
     lui a trouvé ce péché. Le _bort_ est chose sacrée chez nous.
     Une ruche est faite de main d'homme, et gardée par des
     hommes. Si tu réussis à la voler, tant mieux pour toi; mais
     les abeilles sont à la garde de Dieu; il n'y a que l'ours
     qui touche à leur miel.

     --Aussi l'ours est-il un animal privé de raison, remarqua
     Yégor.

     --Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je.

     --Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le
     temps! c'est le père tout craché. Ephrem commence à
     l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapporté un pot
     rempli de vieux sous, et il l'a enterré dans une petite
     éclaircie, puis il a envoyé son fils au bois, en lui disant
     que, tant qu'il n'aurait pas trouvé le pot, il ne lui
     donnerait rien à manger, et ne le laisserait pas même
     rentrer dans la maison. Le fils est resté au bois tout un
     jour avec sa nuit, et il a fini par déterrer le pot. Oui,
     c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est
     dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne
     à tout le monde à boire et à manger. On ne fait que danser
     chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une
     assemblée d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil
     que lui. Il s'approche du cercle par derrière, écoute un
     moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de
     hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment
     qu'il part pour la forêt, c'est alors qu'il est dangereux.
     Du reste, il faut le dire, il ne touche à nous autres de
     Sviatoïé que quand il ne peut pas faire autrement.
     D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de
     loin: «Au large, frère! l'esprit de la forêt a soufflé sur
     moi.»

     --Comment! dis-je, vous êtes une commune entière, et vous ne
     pouvez venir à bout d'un seul homme?

     --Mais apparemment.

     --Le tenez-vous donc pour un sorcier?

     --Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est
     entré dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre
     faisait le guet lui-même; il l'empoigna dans les ténèbres,
     et le rossa. Quand il lui eut donné sa volée, Ephrem lui
     dit: «Sais-tu qui tu as battu?» Dès que le sous-diacre eut
     reconnu sa voix, il se sentit glacé de terreur; et se jeta à
     ses pieds: «Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non,
     reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, à mon
     heure et à mon goût; mais sache que tu n'en seras pas
     quitte.» Depuis ce temps, le sous-diacre semble un échaudé;
     il erre comme une ombre. «Le coeur me fond dans la
     poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-là m'a jeté
     quelques mots bien cruels.»

     --Votre sous-diacre doit être bien bête.

     --Ah! vous croyez? Eh bien! écoutez-moi. Un jour, arrive de
     l'autorité l'ordre de s'emparer d'Ephrem à tout prix. Le
     _Stanovoï_ était tout neuf à son poste, il voulait se
     signaler. Voilà qu'une dizaine de paysans vont à la forêt à
     la recherche d'Ephrem, et, à peine étaient-ils arrivés,
     qu'il vient à leur rencontre. «Prenez-le! liez-le!» crie
     l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le
     bois, se taille un bâton de trois doigts d'épaisseur, et, ce
     bâton à la main, il bondit tout à coup sur la route, la face
     hideuse: «À genoux!» cria-t-il, comme un tzar à la parade;
     et tous se mirent à genoux. «Qui de vous, continua Ephrem, a
     dit qu'on me lie? Est-ce toi, Séroga?» Séroga, qui l'entend,
     se lève d'un seul bond et s'enfuit comme un lièvre. Ephrem
     se mit à sa poursuite, et pendant toute une verste lui
     caressa le dos avec son bâton. «C'est dommage, dit-il après,
     que je ne l'aie pas empêché de manger gras,» car l'affaire
     se passait à la fin du carême de saint Philippe. Quant au
     _Stanovoï_, il fut bientôt renvoyé, et tout fut dit.

     --Il vous a tous terrifiés, et il vous mène comme de petits
     enfants.

     --Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme
     ingénieux! c'est à le baiser. Un jour, je le rencontrai dans
     la forêt; il tombait une grosse pluie. Dès que je l'aperçus,
     je voulus décamper; mais il me fit un petit signe de la
     main, et me dit: «Approche, Kondrate, ne crains rien, je
     suis miséricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi
     comme on vit dans la forêt, comme on sait rester sec pendant
     la pluie. Je m'approchai: il était assis sous un sapin; il
     avait fait un petit feu de bois vert; une épaisse fumée
     blanche était entrée dans les branches de sapin, et
     empêchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit:
     «Dieu dit à la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu
     ne mouilleras pas_.» Mais son tour le plus fameux (et ici
     Kondrate éclata de rire), je vais vous le conter. On avait
     battu de l'avoine au fléau, mais on n'avait pas eu le temps
     de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la
     garde deux jeunes gars qui n'étaient pas trop éveillés. Les
     voilà donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et
     Ephrem, qui avait tout observé, ne s'avise-t-il pas d'emplir
     de paille les jambes de son pantalon, bien attachées par le
     bout, et de se les mettre sur la tête! Le voilà qui arrive
     en rampant derrière une haie, et qui montre petit à petit le
     bout de ses cornes. L'un des gars dit à l'autre: «Vois-tu?»
     l'autre dit: «Je vois,» et bientôt on n'entendit plus que le
     bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un après
     l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac
     et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint
     tout raconter à l'assemblée, et les pauvres garçons furent
     bafoués. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant
     qu'eux.»

     Et Kondrate partit d'un éclat de rire.

     Le grave Yégor ne put s'empêcher de sourire aussi.

     «Oui, on n'entendait que les haies craquer,» reprit
     Kondrate... Et s'interrompant tout à coup: «Bon Dieu!
     dit-il, c'est un incendie.

     --Un incendie! où cela? m'écriai-je.

     --Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophétisé.
     C'est peut-être lui qui a mis le feu, et pas pour la
     première fois. C'est sa besogne, âme damnée qu'il est.»

     Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En
     effet, à deux ou trois verstes devant nous, une grosse
     colonne de fumée grisâtre s'élevait en ondoyant avec lenteur
     et en s'élargissant par le sommet. D'autres colonnes de
     fumée, plus petites et plus blanches, se voyaient à droite
     et à gauche.

     Un paysan, la face rouge, inondée de sueur, et les cheveux
     hérissés, arriva sur nous au grand galop, et arrêta avec
     peine son cheval qui n'était pas bridé.

     «Frères, s'écria-t-il, avez-vous vu les gardes de forêt?

     --Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brûle?

     --Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernière fois,
     on nous a menacés..., il faut rassembler le monde, car si la
     flamme se jette du côté de Trosni...» Il talonna vivement sa
     monture, et partit à toutes jambes.

     Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur
     la fumée, qui s'étendait de plus en plus. Par endroits, elle
     devenait tout à coup noire, et s'élançait en longues gerbes.
     Plus nous avancions, plus les contours de la fumée
     devenaient indistincts. Tout l'air fut troublé, une forte
     odeur de brûlé nous prit à la gorge, et voilà que, s'agitant
     d'une étrange façon à la lumière du jour, parurent d'un
     rouge pâle, derrière de petits flocons de fumée
     très-blanche, les premières langues de la flamme.

     «Ah! grâce à Dieu s'écria Kondrate, l'incendie est
     surterrain.

     --Comment dis-tu?

     --Surterrain; c'est-à-dire que l'incendie court seulement
     sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile
     de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-même
     brûle à plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un
     seul moyen de salut: c'est de creuser des fossés: est-ce
     facile? Quant à l'incendie surterrain, il ne fait que manger
     l'herbe et les feuilles sèches; la forêt ne s'en porte que
     mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes
     s'élancent.»

     Nous approchâmes jusqu'auprès de la ligne de l'incendie. Je
     mis pied à terre, et marchai à sa rencontre. Ce n'était ni
     difficile ni dangereux; le feu courait à travers un bois de
     pins, peu serré et contre le vent. Il s'avançait en lignes
     ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites
     murailles dentelées, formées de langues de feu rejetées en
     arrière par le vent qui emportait la fumée. Kondrate avait
     dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et
     marchait rapidement, ne laissant derrière lui qu'une trace
     noire et fumante où se voyaient à peine quelques étincelles.
     Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque
     trou rempli de feuilles sèches et de bois mort, le feu
     s'élançait tout à coup en longues mèches qui se tordaient
     avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement
     sinistre; mais il retombait bientôt au niveau ordinaire, et
     reprenait sa course en pétillant. Je remarquai même plus
     d'une fois qu'un buisson de chênes, tout desséchés, restait
     intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles
     d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais
     comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas.
     Kondrate avait beau me répéter que l'incendie était
     surterrain, et dès lors pas méchant.

     «C'est pourtant le même feu, lui disais-je.--Mais puisque je
     vous dis, répétait-il, que c'est un incendie surterrain.»

     Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses
     effets. Les lièvres couraient tout effarés et revenaient
     sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui étaient
     entrés dans la fumée se mettaient à tournoyer; les chevaux
     frissonnaient et regardaient avec inquiétude de côté et
     d'autre. La forêt, alentour, semblait elle-même gronder, et
     l'homme ne pouvait se défendre d'un sentiment d'effroi en
     sentant les bouffées de chaleur le frapper tout à coup au
     visage.

     «Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous à regarder?
     dit Yégor; partons.

     --Par où passer? dit Kondrate.

     --Toujours en avant, reprit Yégor; c'est le moyen de passer
     partout.»

     Nous suivîmes son conseil, et nous parvînmes à la _Gary_,
     bien que les chevaux eussent eu souvent à poser le nez
     contre terre. Là, nous passâmes une journée entière, et nous
     y fîmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le
     crépuscule eût rougi le ciel, les ombres des arbres
     s'étendaient déjà longues et droites, et l'on sentait cette
     légère fraîcheur qui précède la rosée. Je m'assis par terre
     sur la route, près de la telega auquel Kondrate attelait les
     chevaux, et me rappelai mes sombres rêveries de la veille.
     Tout était aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait
     plus cette pesante sensation de la forêt. Sur la mousse
     desséchée, sur les bruyères en fleurs, sur la fine poussière
     de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes
     des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumière
     du soleil abaissé à l'horizon. Tout reposait, plongé dans
     une fraîcheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout
     se préparait déjà au salutaire apaisement de la nuit. Tout
     semblait dire à l'homme: «Repose-toi aussi, notre frère;
     respire allègrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis
     avant d'entrer dans le sein du sommeil.» En ce moment, je
     soulevai la tête, et j'aperçus à la pointe d'une branche une
     de ces grandes mouches à la tête d'émeraude, au corps
     effilé, et portant quatre ailes de gaze, que les élégants
     Français ont appelées demoiselles. Longtemps je ne la
     quittai point du regard; toute saturée de soleil, elle se
     bornait, sans bouger, à secouer quelquefois la tête et à
     faire frémir ses ailes soulevées. À force de la regarder, il
     me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature;
     une animation tranquille et lente, une absence de hâte, rien
     de trop, l'équilibre de toutes les sensations. Voilà la loi
     fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus
     soit au-dessous, est rejeté par la nature. Un animal malade
     s'enfonce dans un fourré pour y mourir seul; il sent qu'il
     n'a plus le droit de vivre avec ses égaux. Beaucoup
     d'insectes périssent au moment même où ils ressentent les
     joies de l'amour, ces joies qui rompent l'équilibre; et
     quant à l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est
     jeté hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas
     se plaindre et se résigner.

     «Allons, Yégor! s'écria Kondrate, qui, pendant ces belles
     réflexions, s'était installé sur le banc de la telega, viens
     t'asseoir ici. À quoi rêves-tu? est-ce à ta vache?

     --À sa vache? répétai-je, en levant les yeux sur le grave et
     placide visage d'Yégor; il semblait rêver, en effet, et
     regardait au loin dans la campagne qui commençait à
     s'assombrir.

     --Hélas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa
     dernière vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance.»

     Yégor s'assit sans mot dire sur le siége, et nous partîmes;
     il savait, lui, ne pas se plaindre.


II

Cependant l'immense talent et l'immense succès des essais littéraires
de Tourgueneff lui inspiraient la pensée de développer ce talent en
romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pièce.
Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'était au fond
qu'une étude des classes plus élevées de la Russie. Les touches de son
pinceau y brillèrent aussi fines, aussi sensibles, aussi délicates,
mais la conception entière manqua au livre, ce fut encore ce que les
Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un
vrai romancier. Quoiqu'écrivain supérieur à Balzac dans la perfection
des détails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il
n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut
pas ramener comme nos romanciers la diversité des caractères à l'unité
dramatique. Les grands romans furent manqués, mais les épisodes furent
parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la
France ou de l'Angleterre, et l'étrangeté des sujets et des moeurs
donna à Tourgueneff un intérêt et un charme de plus.

Celui de ses ouvrages publiés jusqu'ici où éclatent le plus ses
qualités et ses défaillances, a paru tout récemment, sous le titre
d'une _Nichée de gentilshommes_; c'est évidemment une peinture des
moeurs de la classe élégante supérieure à la bourgeoisie et au commun
dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des
parties admirables et des parties stériles comme des mémoires où l'art
manque de temps en temps, mais où la vérité éclate toujours. Nous
allons l'extraire pour vous.



UNE NICHÉE

DE GENTILSHOMMES


I

     C'était au déclin d'une belle journée de printemps; çà et là
     flottaient dans les hautes régions du ciel de petits nuages
     roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur
     plutôt que planer au-dessus de la terre.

     Devant la fenêtre ouverte d'une jolie maison située dans une
     des rues extérieures du chef-lieu du département d'O...
     (l'histoire se passe en 1842), étaient assises deux femmes,
     dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante
     et dix. La première se nommait Maria Dmitriévna Kalitine.
     Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son
     temps, pour un homme retors en affaires, caractère décidé et
     entreprenant, d'un naturel bilieux et entêté, était mort
     depuis dix ans. Il avait reçu une assez bonne éducation et
     fait ses études à l'Université; mais, né dans une condition
     très-précaire, il avait compris de bonne heure la nécessité
     de se frayer une carrière et de se faire une petite fortune.
     Maria Dmitriévna l'avait épousé par amour; il était assez
     bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le
     voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitriévna,--Pestoff
     de son nom de fille,--avait perdu ses parents en bas âge.
     Elle avait passé plusieurs années dans une institution de
     Moscou, et, à son retour, elle s'était fixée dans son
     village héréditaire de Pokrofsk, à cinquante verstes d'O...,
     avec sa tante et son frère aîné. Celui-ci n'avait pas tardé
     à être appelé à Pétersbourg pour prendre du service, et,
     jusqu'au jour où la mort vint le frapper, il avait tenu sa
     tante et sa soeur dans un état de dépendance humiliante.
     Maria Dmitriévna hérita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas
     longtemps. Dans la seconde année de son mariage avec
     Kalitine, qui avait réussi en quelques jours à conquérir son
     coeur, Pokrofsk fut échangé contre un autre bien d'un revenu
     considérable, mais dépourvu d'agrément et privé
     d'habitation. En même temps Kalitine acheta une maison à
     O..., où il se fixa définitivement avec sa femme. Près de la
     maison s'étendait un grand jardin, contigu par un côté aux
     champs situés hors de la ville. «De cette façon,--avait dit
     Kalitine, peu porté à goûter le charme tranquille de la vie
     champêtre,--il est inutile de se traîner à la campagne.»
     Plus d'une fois, Maria Dmitriévna avait regretté, au fond du
     coeur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses
     vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne
     contredisait jamais son mari et professait un profond
     respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du
     monde. Enfin, quand il vint à mourir, après quinze ans de
     mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitriévna
     s'était tellement habituée à sa maison et à la vie de la
     ville qu'elle ne songea même plus à quitter O...

     Maria Dmitriévna avait passé, dans sa jeunesse, pour une
     jolie blonde; à cinquante ans, ses traits n'étaient pas sans
     charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle était moins
     bonne que sensible, et avait conservé, à un âge mûr, les
     défauts d'une pensionnaire; elle avait le caractère d'un
     enfant gâté, était irascible et pleurait même quand on
     troublait ses habitudes; par contre, elle était aimable et
     gracieuse lorsqu'on remplissait ses désirs et qu'on ne la
     contredisait point. Sa maison était une des plus agréables
     de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle
     l'héritage paternel tenait moins de place que les économies
     du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils
     faisait son éducation dans un des meilleurs établissements
     de la couronne, à Saint-Pétersbourg.

     La vieille dame, assise à la fenêtre, à côté de Maria
     Dmitriévna, était cette même tante, soeur de son père, avec
     laquelle elle avait jadis passé quelques années solitaires à
     Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timoféevna Pestoff. Elle
     passait pour une femme singulière, avait un esprit
     indépendant, disait à chacun la vérité en face, et, avec les
     ressources les plus exiguës, organisait sa vie de manière à
     faire croire qu'elle avait des milliers de roubles à
     dépenser. Elle avait détesté cordialement le défunt
     Kalitine, et aussitôt que sa nièce l'eut épousé, elle
     s'était retirée dans son petit village, où elle avait vécu
     pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfumée. Elle
     inspirait de la crainte à sa nièce. Petite, avec le nez
     pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'éclat
     s'était conservé dans ses vieux jours, Marpha Timoféevna
     marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et
     rapidement, d'une voix aiguë et vibrante. Elle portait
     constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc.

     «Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup à Maria
     Dmitriévna. Pourquoi soupires-tu ainsi?

     --Ce n'est rien, répondit la nièce.--Quels beaux nuages!

     --Tu les plains? hein!»

     Maria Dmitriévna ne répondit rien.

     «Pourquoi Guédéonofski ne vient-il pas? murmura Marpha
     Timoféevna, faisant mouvoir rapidement ses longues
     aiguilles.--Elle tricotait une grande écharpe de laine.--Il
     aurait soupiré avec toi, ou bien il aurait dit quelque
     bêtise.

     --Comme vous êtes toujours sévère pour lui! Serguéi
     Petrowitch est un homme respectable.

     --Respectable! répéta avec un ton de reproche Marpha
     Timoféevna.

     --Combien il a été dévoué à mon défunt mari! dit Maria
     Dmitriévna. Je ne puis y penser sans attendrissement.

     --Il eût fait beau voir qu'il se conduisît autrement? Ton
     mari l'a tiré de la boue par les oreilles,» grommela la
     vieille dame.

     Et les aiguilles accélérèrent leur mouvement.

     «Il a l'air si humble! recommença Marpha Timoféevna. Sa tête
     est toute blanche; et pourtant dès qu'il ouvre la bouche;
     c'est pour dire un mensonge ou un commérage. Et avec cela,
     il est conseiller d'État! D'ailleurs, que peut-on attendre
     du fils d'un prêtre?

     --Qui donc est sans péché, ma tante? Il a cette faiblesse,
     j'en conviens. Serguéi Petrowitch n'a pas reçu d'éducation;
     il ne parle pas le français, mais il est, ne vous en
     déplaise, un homme charmant.

     --Oui, il te lèche les mains! Qu'il ne parle pas le
     français... le malheur n'est pas grand... Moi-même, je ne
     suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne
     parlât aucune langue, mais qu'il dît la vérité.--Bon, le
     voilà qui vient; sitôt qu'on parle de lui, il apparaît,
     ajouta Marpha Timoféevna, jetant un coup d'oeil dans la rue.
     Le voilà qui arrive à grandes enjambées, ton homme charmant!
     Qu'il est long! Une vraie cigogne!»

     Maria Dmitriévna arrangea ses boucles. Marpha Timoféevna la
     regarda avec ironie.

     «Qu'as-tu donc, ma chère? ne serait-ce pas un cheveu blanc?
     Il faut gronder ta Pélagie. Ne voit-elle donc pas clair?

     --Vous, ma tante, vous êtes toujours ainsi,» murmura Maria
     Dmitriévna avec dépit.

     Et elle commença à battre de ses doigts le bras du
     fauteuil.»

     «Serguéi Petrowitch Guédéonofski!» annonça d'une voix aiguë
     un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrière la
     porte.


III

Entrent en scène un beau jeune homme, employé du gouvernement, et un
petit vieillard, maître de musique de _Lise_, fille aînée de la
maison. Le jeune employé ressemble à tous les jeunes gens de sa
profession en province, suffisant, ambitieux, rusé, il se nomme
_Panchine_.

Le vieux professeur allemand, admirablement étudié et destiné à jouer
un rôle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi décrit:

     Christophe-Théodore-Gottlieb Lemm était né en 1786 d'une
     famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de
     Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son père jouait du
     hautbois, sa mère de la harpe. Pour lui, avant l'âge de cinq
     ans, il s'exerçait sur trois instruments différents. À huit
     ans, il resta orphelin; à dix, il commençait à gagner
     lui-même son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie
     de bohème, jouant partout, dans les auberges, aux foires,
     aux noces de paysans, voire même dans les bals; enfin, il
     réussit à entrer dans un orchestre, et, de grade en grade,
     parvint à l'emploi de chef d'orchestre. Son mérite, comme
     exécutant, se réduisait à bien peu de chose; mais il
     connaissait à fond son art. À vingt-huit ans, il émigra en
     Russie, où il avait été appelé par un grand seigneur, qui,
     tout en détestant cordialement la musique, s'était donné par
     vanité le luxe d'un orchestre. Lemm resta près de sept ans
     chez lui en qualité de maître de chapelle, et le quitta les
     mains vides. Ce grand seigneur s'était ruiné; il lui avait
     d'abord promis une lettre de change à son ordre, puis il
     s'était ravisé; et, tout compte fait, il ne lui avait pas
     payé un copeck.--Des amis lui conseillaient de partir; mais
     il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un
     mendiant, après avoir vécu en Russie, dans cette grande
     Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans,
     notre pauvre Allemand chercha fortune. Il séjourna chez
     différents patrons, vécut à Moscou comme dans les
     chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille
     maux, connut la misère, et eut recours à tous les expédients
     imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances,
     l'idée du retour au pays natal ne le quittait jamais et
     seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui
     accorder cette dernière et unique consolation. À cinquante
     ans, malade, décrépit avant l'âge, il arriva par hasard dans
     la ville d'O..... et s'y établit définitivement, ayant perdu
     tout espoir de quitter jamais le sol détesté de la Russie,
     et vivant misérablement du produit de quelques leçons.

     L'extérieur de Lemm ne prévenait guère en sa faveur. Il
     était petit, voûté, avec des omoplates saillantes, un ventre
     rentré, de grands pieds tout plats, des ongles bleuâtres au
     bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les
     veines toujours gonflées. Son visage était ridé, ses joues
     creuses; et ses lèvres plissées, qu'il remuait
     perpétuellement comme s'il mâchait quelque chose, aussi bien
     que le silence obstiné qu'il gardait d'ordinaire, lui
     donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux
     pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu élevé;
     ses yeux petits et immobiles avaient l'éclat terne de
     charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il
     marchait lourdement, déplaçant à chaque pas toutes les
     parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements
     rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa
     cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir,
     toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes,
     effarées et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin
     avait apposé son cachet ineffaçable sur le pauvre musicien,
     et dénaturé sa physionomie déjà peu attrayante; mais, la
     première impression une fois dissipée, on découvrait quelque
     chose d'honnête, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine
     ambulante.

     Admirateur passionné de Bach et de Hændel, artiste dans
     l'âme, doué de cette vivacité d'imagination et de cette
     hardiesse de pensée qui n'appartiennent qu'à la race
     germanique, Lemm aurait pu,--qui sait?--atteindre au niveau
     des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard eût
     autrement disposé de son existence.--Hélas! il était né sous
     une mauvaise étoile! Il avait beaucoup écrit, mais jamais il
     n'avait eu la joie de voir aucune de ses oeuvres publiée: il
     ne savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire
     à propos une courbette ou une démarche nécessaire. Une fois,
     il y avait bien des années, un de ses amis et admirateurs,
     Allemand pauvre comme lui, avait publié à ses frais deux de
     ses sonates,--mais, après être restées en bloc dans les
     magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser
     de traces, comme si quelqu'un les avait jetées nuitamment à
     la rivière.--Lemm finit par en prendre son parti; du reste,
     il se faisait vieux; à la longue, il s'endurcit au moral,
     comme ses doigts s'étaient endurcis avec l'âge; seul avec sa
     vieille cuisinière, qu'il avait tirée d'un hospice (car il
     ne s'était jamais marié), il végétait à O..., dans une
     petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se
     promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant
     de psaumes, et les oeuvres de Shakspeare dans la traduction
     de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps;
     mais Lise, sa meilleure écolière, avait su sans doute le
     tirer de son assoupissement, car il avait écrit pour elle la
     cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunté
     les paroles à un psaume et y avait ajouté quelques vers de
     sa composition. Elle était faite pour deux choeurs,--un
     choeur de gens heureux et un choeur d'infortunés;--vers la
     fin, les deux choeurs se réconciliaient et chantaient
     ensemble: «Dieu miséricordieux, aie pitié de nous, pauvres
     pécheurs, et éloigne de nous les mauvaises pensées et les
     espérances mondaines.» Sur la première feuille étaient
     écrites avec soin ces lignes: «Les justes seuls seront
     sauvés.--Cantate spirituelle, composée et dédiée à
     mademoiselle Lise Kalitine, ma chère élève, par son
     professeur C. T. G. Lemm.» Des rayons entouraient les mots:
     «Les justes seuls seront sauvés,» et «Lise Kalitine.» Tout
     au bas, on lisait: «Pour vous seule, _fur sie allein_.»
     Voilà pourquoi Lemm avait rougi et regardé Lise en dessous,
     en entendant Panchine parler de sa cantate; le pauvre Lemm
     avait cruellement souffert.


IV

Lise demande pardon à _Hern_ de l'indiscrétion qu'elle a commise en
parlant à _Panchine_ de sa cantate; le vieillard, douloureusement
affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les
murailles.

Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et
parent de la maison; c'est _Lavretzky_. Il revient de Pétersbourg pour
habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de
Lavretzky.

     Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort.
     Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front
     blanc et élevé, son nez un peu fort et ses lèvres larges et
     régulières respiraient une santé campagnarde, et
     témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il
     était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient
     naturellement comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus,
     à fleur de tête et un peu fixes, exprimaient seuls quelque
     chose qui n'était ni le souci, ni la fatigue, et sa voix
     avait un son trop égal.

     Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son
     père; c'était un seigneur comme on n'en voit que dans les
     steppes, passablement excentrique, tapageur et agité,
     grossier, mais assez bon, très-hospitalier et grand amateur
     de chasse à courre. Il avait plus de trente ans, lorsque à
     la mort de son père il se trouva maître d'un héritage de
     deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas
     longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et
     gâter complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres
     vastes, chaudes et malpropres, étaient continuellement
     remplies de petites gens, qui fondaient de tous côtés sur
     lui comme la grêle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait
     de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à
     l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait
     prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hôte
     hospitalier. Pierre, quand il était de mauvaise humeur, les
     traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne
     tardait pas à s'ennuyer de leur absence. Sa femme était un
     être doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du
     voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie pour
     lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien,
     recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir,
     quoique l'obligation de mettre de la poudre fît son
     désespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa
     vieillesse, que, pour procéder à cette opération, on lui
     plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui relevait
     tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les
     saupoudrait de farine, en y introduisant une masse
     d'épingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les
     peines du monde à se débarbouiller; cependant pour ne pas
     enfreindre les règles de la bienséance et ne blesser
     personne, elle se résignait, à chaque visite qu'elle avait à
     faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se faire
     traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes
     du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand
     son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec
     sa main ses misérables petites pertes, elle qui avait laissé
     à son mari la pleine et entière disposition de tout son
     apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un
     fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille,
     nommée Glafyra.

     Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès
     d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky,
     qui promit de faire de lui son légataire universel
     (autrement son père ne l'eût pas laissé partir), l'habilla
     comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes
     sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé,
     disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de
     Vaucelles. C'était un homme fin, habile, insinuant; elle le
     qualifiait de _fine fleur_ de l'émigration, et finit,
     presque septuagénaire, par épouser cette fine fleur. Elle
     lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après,
     les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre _à la
     Richelieu_, entourée de négrillons, de levrettes et de
     perroquets criards, étendue sur une couchette du temps de
     Louis XV, tenant à la main une tabatière en émail de
     Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M.
     Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son
     argent.

     Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le
     frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante,
     où, d'héritier présomptif, il devenait tout à coup
     parasite,--ni même à Saint-Pétersbourg, où l'accès de la
     société dans laquelle il avait été élevé lui fut tout à coup
     interdit. Il se sentait une répugnance invincible pour le
     service, qu'il aurait dû commencer par les grades les plus
     humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela
     se passait dans les premières années du règne de l'empereur
     Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en
     retourner au village de son père. Comme tout lui sembla
     sale, pauvre, mesquin! L'obscurité, le silence, l'isolement
     de la vie des steppes l'offusquaient à chaque pas; l'ennui
     le dévorait; avec cela personne dans la maison, hors sa
     mère, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son père
     supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses
     habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui
     paraissaient avec assez de justesse, une délicatesse
     exagérée; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le
     grondait sans cesse. «Rien ne lui convient ici, disait-il
     souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien, ne
     peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la
     chambre; la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas
     seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il
     n'a pas pour un liard de santé, cette femmelette! Et tout
     cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire.» Le
     vieillard détestait particulièrement Voltaire et _ce
     mécréant_ de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de
     leurs oeuvres: lire n'était pas de sa compétence.

     Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot
     remplissaient, en effet la tête de son fils, et non pas eux
     seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvétius et
     consorts; mais ils ne remplissaient que sa tête. Son
     instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné
     à verser en bloc sur son élève toute la science du
     dix-huitième siècle.--Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet
     esprit, qui restait en lui sans se mêler à son sang, sans
     pénétrer dans son âme, sans produire de fortes
     convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous
     exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans,
     quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en
     avoir?

     La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la
     maison paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il
     n'avait même pas réussi à se lier avec sa soeur, qui avait
     douze ans de plus que lui. Cette Glafyra était un être
     étrange; elle était laide, bossue, maigre, avait de grands
     yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées. Son
     visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux
     rappelaient son aïeule, la Bohémienne. Obstinée,
     dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de
     mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement de son
     goût; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle
     pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens
     paternels: son avarice était un trait de plus qu'elle tenait
     de sa grand'mère. De plus, elle lui portait envie: il était
     si bien élevé, il parlait si bien le français avec l'accent
     parisien, et elle pouvait à peine prononcer «bonjour,» et
     «comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents n'en
     savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il?
     Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui;
     il passa une année à la campagne, mais elle lui parut longue
     de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa
     mère, passait des heures entières dans ses appartements, bas
     et petits, écoutant son bavardage naïf et sans apprêts, et
     se gorgeant de confitures.

     Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une
     très-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits
     fins; on la nommait Malanïa; elle était sage et modeste.
     Elle plut tout d'abord à Ivan Pétrovitch, bientôt il l'aima;
     sa démarche timide, ses réponses modestes, sa voix douce,
     son tendre sourire l'avaient captivé; tous les jours, elle
     lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à
     Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les
     jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna à lui.
     Dans une maison de seigneur de village, aucun mystère ne
     peut rester longtemps caché; chacun connut bientôt la
     liaison du jeune maître avec Malanïa, et la nouvelle vint
     aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur
     moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une
     affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps
     une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur
     l'occasion de confondre l'élégant philosophe
     pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva
     dans la maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan
     Pétrovitch mandé devant son père. Anna Pavlowna accourut au
     bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'écoutait
     plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie,
     lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son
     hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser
     sur Ivan toute la colère qui s'était amassée depuis si
     longtemps dans son coeur contre la princesse Koubensky; il
     l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Pétrovitch
     commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son père
     le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah!
     pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène;
     c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous
     étonner.» Et aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée,
     quoique avec un tremblement intérieur, il annonça à son
     père qu'il avait tort de l'accuser d'immoralité; qu'il ne
     voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt à la
     réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de
     tous les préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser
     Malanïa. En prononçant ces mots, Ivan atteignit sans doute
     le but qu'il se proposait; son père fut tellement abasourdi,
     qu'il écarquilla les yeux et resta un instant immobile; mais
     il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans
     son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de
     simples souliers, il s'élança les poings levés contre son
     fils. Ce jour-là, Ivan, comme s'il l'eût fait exprès,
     s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel habit bleu à
     l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en
     peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa
     un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son
     fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes à son
     cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger,
     puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et
     courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il
     n'entendît plus derrière lui les pas lourds de son père, et
     ses cris redoublés et entrecoupés.

     «Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»

     Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage;
     son père rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et
     annonça, respirant à peine, qu'il retirait à son fils sa
     bénédiction et son héritage. Il fit aussitôt brûler tous ses
     malheureux livres; la servante Malanïa fut exilée dans un
     village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan Pétrovitch
     et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,
     il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en
     embuscade pour arrêter au passage le chariot qui emportait
     Malanïa; il l'arracha de vive force à son escorte, courut
     avec elle à la ville voisine et l'épousa.

     Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement
     ironique et polie, et se rendit dans le village où demeurait
     son cousin au troisième degré, Dmitri Pestoff, avec sa soeur
     Marpha, que nous connaissons déjà. Il leur raconta tout ce
     qui s'était passé, leur dit qu'il partait pour Pétersbourg,
     afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de
     donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il
     sanglota amèrement en prononçant le mot de _femme_, et,
     oubliant sa civilisation raffinée et sa philosophie, il
     tomba humblement à genoux devant ses parents, comme un vrai
     paysan russe, en frappant la terre de son front. Les
     Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons,
     accédèrent aisément à sa prière; il passa trois semaines
     chez eux, attendant en secret une réponse de son père; mais
     il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. À la
     nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrévitch tomba
     malade, et défendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan
     Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq
     cents roubles en papier au prêtre du village et les envoya à
     son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur
     d'écrire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui
     avait le talent de faire ses soixante verstes à pied par
     jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop
     s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir
     la colère de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré
     une autre belle-fille, mais que telle n'avait sûrement pas
     été la volonté divine, et qu'elle envoyait à Malanïa
     Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit paysan reçut
     un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa
     nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la
     main et se remit en marche pour la maison.

     Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le coeur joyeux. Un
     avenir inconnu l'attendait: la misère pouvait bien
     l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il
     abhorrait. Surtout il était bien aise de n'avoir pas renié
     ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis réellement
     en pratique et justifié les principes de Rousseau, de
     Diderot et de _la Déclaration des droits de l'homme_. Le
     sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un
     juste orgueil satisfait, remplissait son âme; en outre, la
     séparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait
     plutôt craint de vivre avec elle. La première affaire était
     faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à
     Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse
     Koubensky, que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui
     n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant réparer
     ses torts envers son neveu, le recommanda à tous ses amis,
     et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans
     doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une
     guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés
     qu'il avait obtenu une place à l'ambassade russe à Londres,
     et qu'il s'embarquait sur le premier bâtiment anglais en
     partance. (Il n'était pas encore question de bateaux à
     vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de
     Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la
     naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de
     Pokrofskoé, le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore,
     en l'honneur du saint martyr du même nom. La faiblesse de
     Malanïa Serguéiewna était telle, qu'elle ne pouvait ajouter
     que quelques lignes; ces quelques lignes même surprirent
     beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timoféevna eût
     enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne
     s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la
     paternité; il faisait en ce moment la cour à l'une des plus
     célèbres Phrynés ou Laïs du jour. (Les noms classiques
     étaient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'être
     signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le monde
     était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux
     noirs d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il
     avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des
     connaissances, prenait part à tous les plaisirs imaginables;
     en un mot, il commençait à voguer toutes voiles dehors.


V

De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que
son père.

En se rendant dans ses terres, il va visiter les _Kalitine_, ses
voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration.
Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va
pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même
maison.

Voici le portrait de cette tante appelée _Marpha Timoféevna_.

     Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de
     son état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous
     également chers à son coeur: un rouge-gorge savant, affligé
     d'un goître, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne
     pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un
     petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus
     méchante espèce; puis une petite fille brune et
     très-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez
     pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin
     Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée d'environ
     cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une
     petite katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La
     petite Schourotschka était de basse bourgeoisie et
     orpheline. Marpha Timoféevna l'avait recueillie chez elle
     par pitié, ainsi que Roska; elle les avait trouvés dans la
     rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous deux trempés
     par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien;
     quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui
     n'avait pas de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce
     au lieu de la nourrir, la céda de grand coeur à la vieille
     dame. Enfin, Marpha Timoféevna, avait fait la connaissance
     de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle était allée en
     pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle
     priait Dieu _de bon appétit_, selon la pittoresque
     expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en
     pleine église et l'avait invitée à venir prendre une tasse
     de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables.
     Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans
     enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus
     accommodant; une tête ronde et grise, des mains blanches et
     douces, une figure avenante, malgré ses traits un peu gros
     et un nez épaté et de forme assez comique. Elle professait
     un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté, l'aimait
     infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de
     temps en temps sur la sensibilité de son coeur; car elle
     avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la
     plus innocente la faisait rougir comme une petite fille.
     Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats;
     elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur un
     certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré
     aucune servilité auprès de sa personne.

     «Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as
     pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous
     voilà tous réunis pour le thé; c'est le second, celui des
     jours de fête. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la
     petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat
     t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?

     --Aujourd'hui même.--Lavretzky s'assit sur une petite chaise
     basse.--J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai
     même vu Lisaveta Michailovna.

     --Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est
     pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas
     casser la chaise de la petite Schourotschka.

     --Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?

     --Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.

     --N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna
     en sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la
     première messe, vous irez à la dernière.

     --Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop
     paresseuse, ma mère; je me gâte en prenant trop de thé.»

     Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât
     d'égale à égale, mais ce n'était pas pour rien qu'elle était
     une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre
     commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le
     savait.

     «Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna
     vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il?
     Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?

     --Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.

     «Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret,
     qu'il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas
     assez pour elle, à ce qu'il paraît, d'en chuchoter avec son
     fils de prêtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est
     encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut qu'elle
     bavarde.

     «Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.

     --Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait
     pas lieu de se réjouir.

     --Il ne vous plaît pas!

     --Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez
     que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?

     --Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout
     effarée. Ne craignez-vous pas Dieu!»

     Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur
     son cou.

     «Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna;
     il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une
     tabatière. Fédia, demande-lui une prise; tu verras quelle
     belle tabatière! Sur le couvercle est peint un hussard à
     cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à
     te justifier.»

     Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de
     dénégation.

     «Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.

     --Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme
     d'autrui, vois-tu, c'est une forêt obscure, surtout l'âme
     d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le
     coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se
     cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es
     entré?»

     La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu
     depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.

     «Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe
     dans le coeur d'une jeune fille?»

     Et il fit mine de se retirer.

     «Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha
     Timoféevna.

     --C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.

     --Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à
     Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de
     ta mère, et aussi celle de ta grand'mère. Tu as acquis tant
     de savoir à l'étranger; et qui sait, pourtant? peut-être
     sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les
     voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe
     pour le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble
     argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette
     messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui
     rendre justice; c'était une fille de caractère et
     d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant,
     que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»

     Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.

     «Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en
     inquiète pas. Ce n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il
     lui faut.

     --Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en
     s'éloignant.

     Quatre heures après, il était en route, et son tarantass
     roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une
     grande sécheresse depuis quinze jours; un léger brouillard
     répandait dans l'atmosphère une teinte laiteuse et
     enveloppait les forêts lointaines; on sentait s'exhaler
     comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés
     dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu
     clair; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui
     ne rafraîchissaient point l'air. La tête appuyée contre les
     coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine,
     Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés
     qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises
     qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui
     suivaient d'un oeil bêtement soupçonneux l'équipage qui
     passait, et sur les longues raies semées d'armoise,
     d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon
     et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si
     fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que
     couvrent des buissons de chênes nains, ces villages gris,
     ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature
     russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, éveillait
     dans son coeur des sentiments à la fois doux et tristes, et
     tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était
     pas sans charme.--Ses pensées se succédaient lentement, mais
     leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui
     erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de
     son enfance, de sa mère, du moment où on l'avait apporté
     auprès d'elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête
     contre son coeur, elle s'était mise d'une voix faible, à se
     lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra
     Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord
     robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée
     résonnait à son oreille; plus tard, vieillard aveugle,
     larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un
     jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s'était
     mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en
     prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de
     lumière; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent
     comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la
     tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.

     «Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie.
     Honnête jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son
     visage est pâle, mais plein de fraîcheur; ses yeux sont
     doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent! Quel
     dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille, démarche
     gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir,
     quand elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement
     sans sourire, puis s'absorbe dans sa pensée et rejette ses
     cheveux en arrière! Je le crois aussi, Panchine n'est pas
     digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? À quoi
     vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent les
     autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux.
     Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de
     torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les
     images du passé continuèrent à monter lentement dans son
     âme, se mêlant et se confondant avec d'autres tableaux.
     Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!--à penser à sir
     Robert Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il
     aurait remportée s'il eût été général; il croyait entendre
     le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il
     ouvrait les yeux... Les mêmes champs, le même paysage des
     steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à
     travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à
     parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en
     reviens joli garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette
     réflexion lui tourna l'esprit et il cria: «En avant!» puis
     s'enveloppant de son manteau, il s'enfonça davantage encore
     dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot:
     Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui,
     sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on
     voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets
     étaient fermés et dont le perron s'inclinait de côté. De la
     porte jusqu'au bâtiment, la vaste cour était remplie
     d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là
     se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore
     bien conservé. C'était Wassiliewskoé.

     Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et
     arrêta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur
     le siége, et s'apprêtant à sauter en bas, il appela du
     monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne
     vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau.
     L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes
     accourut, sans qu'on vît d'où il sortait, un homme en
     cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il
     couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et
     regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses
     deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur
     place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère.
     Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous
     ses roues, et s'arrêta devant le perron. L'homme à la tête
     blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes
     écartées et de travers, sur la dernière marche; il décrocha
     le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en
     aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.

     «Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles
     Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»

     Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les
     clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile,
     penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le
     laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait
     prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le
     vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent
     et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien
     haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaça de
     côté et fit de nouveau un profond salut.

     «Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa
     Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que
     les volets s'ouvraient avec fracas les uns après les autres,
     et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.

     La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux
     ans auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été
     construite, au dernier siècle, en bois de sapin; elle
     paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore
     une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky parcourut
     toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles
     mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur
     poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit
     partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de
     Glafyra Pétrowna.

     Tout dans la maison était resté dans le même état; les
     petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de
     damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps
     de l'impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le
     fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son
     dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de
     s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était
     accroché un ancien portrait de l'aïeul de Fédor, André
     Lavretzky: son visage sombre et bilieux se détachait à peine
     du fond noirci et écaillé; ses petits yeux méchants
     lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes
     et gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient
     en brosse au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des
     angles du portrait pendait une couronne d'immortelles,
     couverte de poussière.

     «C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la
     tresser de ses propres mains.»

     Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un
     rideau d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de
     coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient
     étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image
     reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille
     demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses
     derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la
     fenêtre se trouvait une toilette en marqueterie ornée de
     cuivres et surmontée d'un miroir doré et noirci.--Une porte
     donnait dans l'oratoire, dont les murs étaient nus, et où
     l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images.
     Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la
     place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.

     Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et
     la remise; à sa place parut une vieille femme presque aussi
     âgée que lui; sa tête branlante était couverte d'un mouchoir
     qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de
     l'obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y
     joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle
     s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta
     à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait
     complétement oublié son nom; il ne se souvenait même pas de
     l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxéïa; quarante ans
     auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de la maison
     et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle
     parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait
     conservé qu'un air d'aveugle obéissance.

     Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues
     chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la
     maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un
     coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le
     retour de Lavretzky n'était guère plus utile au logis; il y
     avait dix ans qu'il était attaché avec une lourde chaîne,
     achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine s'il
     avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.

     Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin
     et en fut satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises
     herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il
     s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls,
     remarquables par leur développement gigantesque et par
     l'étrange disposition de leurs branches: on les avait
     plantés trop près les uns des autres; ils avaient été
     taillés naguère,--il y avait cent ans, peut-être.--Le jardin
     finissait à un petit étang clair, bordé de joncs
     rougeâtres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite:
     la propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de
     devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce
     sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l'abri de
     l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le
     village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs
     izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de
     loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec
     indifférence. Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses
     serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions
     n'étaient pas encore arrivées de Lavriki,--il fallut
     s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les
     arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la
     pluma. Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable
     lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu'elle fut cuite,
     Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert
     une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe
     taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il annonça
     ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était
     servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur,
     la main droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme
     exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et
     en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal
     sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un
     morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta
     le désir de prendre du thé, etc...

     «Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le
     vieillard.

     Et il tint parole.

     On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de
     papier rouge; on découvrit un _samowar_, petit, à la vérité,
     mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva
     même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus.
     Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui
     rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient
     peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux
     étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour,
     qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les
     serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit
     de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger.
     Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement
     autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable
     qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un
     endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que
     l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait
     s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la
     maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir,
     tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine
     resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la
     croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer
     à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu
     s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé,
     lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une
     maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était
     justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce
     qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir
     chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la
     plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée
     au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans
     même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était
     calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et
     paisible.

     Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa
     avec le _starosta_, visita la grange, fit délivrer de sa
     chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques
     cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté.
     Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce
     d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la
     journée.

     «Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à
     plusieurs reprises.

     Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait
     prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux
     bruits étouffés qui venaient du village solitaire.--Une voix
     grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes
     orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La
     voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du
     murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit
     du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq
     chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis,
     c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval
     qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une
     voix glapissante.

     «Eh! mon petit _Loulou_!» dit Antoine à une petite fille de
     deux ans qu'il porte sur les bras.

     «Apporte le _kwass_,» dit encore la même voix de femme.

     Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle,
     plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les
     feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes
     après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le
     cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.

     «Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore
     Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste
     et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner;
     ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de
     toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son
     chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc
     de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette
     paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon
     trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa
     tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_
     suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les
     champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine,
     qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent
     sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est
     à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années;
     eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la
     paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans
     précipitation!»

     Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone
     et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre,
     et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De
     toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline
     doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent
     lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et
     savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la
     terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et
     tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau
     dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la
     contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes
     souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du
     printemps.--Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti
     aussi profondément encore l'amour du sol natal.


VI

Théodore Lavretzky s'établit confortablement dans ce domaine abandonné
de sa tante Glafyra.

     Au bout de trois semaines il se rendit à cheval chez les
     Kalitine; il y passa la soirée comme le vieux musicien s'y
     trouvait. Il plut beaucoup à Théodore: celui-ci, grâce à son
     père, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la
     musique avec passion, la musique sérieuse, la musique
     classique. Panchine était absent. Le gouverneur l'avait
     envoyé hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup
     de précision. Lemme s'anima, s'électrisa, prit un rouleau de
     papier, et battit la mesure. Maria Dmitriévna se mit d'abord
     à rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle
     prétendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. À minuit,
     Lavretzky reconduisit Lemm jusqu'à son logement, et y resta
     jusqu'à trois heures du matin. Lemm se laissa aller à
     causer. Il s'était redressé, ses yeux s'étaient agrandi et
     étincelaient, ses cheveux même s'étaient levés sur son
     front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait
     témoigné de l'intérêt! et Lavretzky semblait, par ses
     questions, lui marquer une sollicitude sincère. Le vieillard
     en fut touché. Il finit par montrer sa musique à son hôte,
     lui joua et lui chanta même d'une voix éteinte quelques
     fragments de ses compositions; entre autres, toute une
     ballade de Schiller, _Fridolin_, qu'il avait mise en
     musique. Lavretzky la loua fort, se fit répéter quelques
     passages, et, en partant, engagea le musicien à venir passer
     quelques jours chez lui, à la campagne. Lemm, qui le
     reconduisit jusqu'à la rue, y consentit sur-le-champ et lui
     serra chaleureusement la main. Resté seul, à l'air humide et
     pénétrant qu'amènent les premières lueurs de l'aube, il s'en
     retourna, les yeux à demi clos, le dos voûté, et regagna à
     petits pas sa demeure, comme un coupable.

     «_Ich bin wohl nicht klug_ (je ne suis pas dans mon bon
     sens),» murmura-t-il en s'étendant dans un lit dur et court.

     Quand, quelques jours après, Lavretzky vint le chercher en
     calèche, il essaya de se dire malade. Mais Fédor Ivanowitch
     entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit
     le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky
     avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se
     rendirent chez les Kalitine et y passèrent la soirée, mais
     d'une manière moins agréable que quelques jours auparavant.
     Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et
     se mit à parodier d'une manière très-comique les divers
     propriétaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne
     quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en
     silence comme une araignée. Il regardait d'un air sombre et
     concentré, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour
     prendre congé. Même en calèche, le vieillard continua à
     songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air
     doux et chaud, la brise, les ombres légères, le parfum de
     l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit
     étoilée, le piétinement et la respiration des chevaux,
     toutes les séductions du printemps, de la route et de la
     nuit descendirent dans l'âme du pauvre Allemand, et ce fut
     lui le premier qui rompit le silence.

     Il se mit à parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau
     de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les
     paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation
     sur ses oeuvres, et, moitié sérieux, moitié plaisantant, lui
     proposa de lui écrire un libretto.

     «Hum... un libretto, répliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour
     moi.--Je n'ai plus la vivacité d'imagination qu'il faut pour
     un opéra.--J'ai déjà perdu mes forces, mais si je pouvais
     encore faire quelque chose, je me contenterais d'une
     romance: certainement je voudrais de belles paroles.»

     Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachés au
     ciel.

     «Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: Ô
     vous, étoiles! ô vous, pures étoiles!...»

     Lavretzky se tourna légèrement vers lui et se mit à le
     considérer.

     «Ô vous, étoiles! pures étoiles!... répéta Lemm. Vous
     regardez de la même manière les innocents et les
     coupables... mais les purs de coeur seuls,» ou quelque chose
     dans ce genre, «vous comprennent,» c'est-à-dire non, «vous
     aiment.» Du reste, je ne suis pas poëte. Cela n'est pas mon
     fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose
     d'élevé.

     Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la
     demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus pâle et plus
     jeune.

     «Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la
     voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous
     êtes pures; vous seules pouvez consoler.»--Non, ce n'est pas
     encore cela,--je ne suis pas poëte, murmura-t-il, mais
     quelque chose dans ce genre...

     --Je regrette de ne pas être non plus poëte, observa
     Lavretzky.

     --Vaine rêverie!» répliqua Lemm.

     Et il se blottit dans le fond de la calèche. Il ferma les
     yeux, comme s'il eût voulu dormir. Quelques instants
     s'écoulèrent; Lavretzky tendait l'oreille pour écouter.

     «Oh! étoiles! pures étoiles;--amour!»--murmurait le
     vieillard.

     «Amour!» répéta en lui-même Lavretzky.

     Puis il devint rêveur et sentit son âme oppressée...

     «Vous avez fait une très-bonne musique sur les paroles de
     _Fridolin_, Chistophor Fédorowitch, dit-il tout à coup à
     haute voix. Mais quelle est votre pensée? Ce Fridolin, après
     que le comte l'eut amené à sa femme, devint-il immédiatement
     l'amant de cette dernière?

     --C'est vous qui pensez ainsi, répliqua Lemm, parce que,
     vraisemblablement, l'expérience...»

     Il s'arrêta tout à coup et se détourna d'un air embarrassé.
     Lavretzky se prit à rire avec contrainte, mais se détourna
     aussi et porta ses regards vers la route.

     Les étoiles commençaient déjà à pâlir, et le ciel
     blanchissait quand la calèche s'arrêta devant le perron de
     la petite maison de Wassiliewskoé. Lavretzky conduisit son
     hôte jusqu'à la chambre qui lui était destinée, revint dans
     son cabinet et s'assit devant la fenêtre. Au jardin, le
     rossignol adressait son dernier chant à l'aurore. Lavretzky
     se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol
     chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de
     Lise lorsqu'ils se dirigèrent vers la sombre fenêtre par
     laquelle les chants pénétraient dans la pièce. Sa pensée
     s'arrêta sur elle, et son coeur reprit un peu de calme:
     «Pure jeune fille!» prononça-t-il à demi-voix... «Pures
     étoiles!» ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se
     coucher en paix.

     Lemm, de son côté, resta longtemps assis sur son lit, un
     papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mélodie
     inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brûlant,
     agité, il ressentait déjà la douceur enivrante de
     l'enfantement... Mais, hélas! il attendit en vain.

     «Ni poëte ni musicien!» murmura-t-il.

     Et sa tête fatiguée s'affaissa pesamment sur l'oreiller.

     Le lendemain matin, Lavretzky et son hôte prenaient le thé
     au jardin, sous un vieux tilleul.

     «Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez
     bientôt à composer une cantate solennelle.

     --À quelle occasion?

     --À l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle
     Lise. Avez-vous remarqué comme il était hier attentif auprès
     d'elle? Il paraît que l'affaire est en bon train.

     --Cela ne sera pas! s'écria Lemm.

     --Pourquoi?

     --Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un
     instant après, dans ce monde, tout est possible, surtout
     ici, chez vous, en Russie.

     --Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de côté, mais
     que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage?

     --Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune
     fille sensée, sérieuse. Elle a des sentiments élevés. Et
     lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire.

     --Mais elle l'aime.»

     Le maestro se leva soudain.

     «Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est-à-dire, elle est
     très-pure de coeur et elle ne sait pas elle-même ce que cela
     signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune
     homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine,
     parce que, malgré ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un
     enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore.
     Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne
     peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire,
     son âme n'est pas belle.»

     Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant à petits
     pas en long et en large devant la table à thé. Ses yeux
     semblaient courir sur le sol.

     «Mon cher maestro, dit tout à coup Lavretzky, il me semble
     que vous êtes vous-même amoureux de ma cousine.»

     Lemm s'arrêta court.

     «Je vous prie, dit-il d'une voix mal assurée, ne me raillez
     pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les
     ténèbres de la tombe, et non point un avenir couleur de
     rose.»

     Lavretzky eut pitié du vieillard et lui demanda pardon.
     Après le thé, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le
     dîner, se remit à parler de Lise, à l'instigation de
     Lavretzky. Celui-ci prêtait l'oreille avec un évident
     intérêt.

     «Qu'en pensez-vous, Christophor Fédorowitch? dit-il enfin.
     Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en
     fleur. Si je l'invitais à venir passer une journée avec sa
     mère et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il
     agréable?»

     Lemm inclina la tête de côté.

     «Invitez, murmura-t-il.

     --Mais il n'est pas nécessaire d'inviter Panchine.

     --Non, cela n'est pas nécessaire,» répliqua le vieillard
     avec un sourire presque enfantin.

     Deux jours après, Fédor Ivanowitch se rendit en ville, chez
     les Kalitine.

     La famille se rend à l'invitation; tout est en joie; pendant
     le dîner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle
     il glissait à chaque instant la main, un petit rouleau de
     papier de musique, et, les lèvres pincées, le plaça en
     silence sur le piano. C'était la romance qu'il avait
     composée la veille sur d'anciennes paroles allemandes, où il
     était fait allusion aux étoiles. Lise se plaça aussitôt au
     piano et déchiffra la romance. Hélas! la musique en était
     compliquée et d'une forme pénible; on voyait que le
     compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la
     passion et un sentiment profond, mais il n'en était rien
     sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et
     Lise s'en aperçurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans
     proférer une parole, il remit sa romance en poche; à la
     demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha
     la tête et dit d'une manière significative:

     «Maintenant, c'est fini.»

     Puis, il se replia sur lui-même et s'éloigna.

     Vers le soir, on alla en grande compagnie à la pêche. Dans
     l'étang, au delà du jardin, il y avait beaucoup de tanches
     et de goujons.--On plaça Maria Dmitriévna dans un fauteuil
     tout près du bord, à l'ombre; on étendit un tapis sous ses
     pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en
     qualité d'ancien et habile pêcheur, lui offrit ses services.
     C'était avec le plus grand zèle qu'il attachait les
     vermisseaux à l'hameçon, et jetait lui-même la ligne en se
     donnant des airs gracieux. Le même jour, Maria Dmitriévna
     avait parlé de lui à Fédor Ivanowitch, dans un français
     digne de nos institutions de demoiselles: _Il n'y a plus
     maintenant de ces gens comme ça, comme autrefois._

     Lemm, accompagné de deux jeunes filles, alla plus loin,
     jusqu'à la digue; Lavretzky s'établit à côté de Lise. Les
     poissons mordaient à l'hameçon; les tanches, suspendues au
     bout de la ligne, faisaient briller en frétillant leurs
     écailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des
     petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitriévna
     poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction
     préméditée. C'étaient les lignes de Lavretzky et de Lise qui
     fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de
     ce qu'ils étaient, moins que les autres, occupés de la
     pêche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage.
     Autour d'eux, les grands joncs rougeâtres se balançaient
     doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux
     éclat.--Ils causaient à voix basse.--Lise se tenait debout
     sur le radeau.--Lavretzky était assis sur le tronc incliné
     d'un cytise.--Lise portait une robe blanche avec une large
     ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau
     de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un
     certain effort, sa ligne flexible.--Lavretzky considérait
     son profil pur et un peu sévère,--ses cheveux relevés
     derrière les oreilles, ses joues si délicates, légèrement
     hâlées comme chez un enfant, et, à part lui, il se disait:

     «Qu'elle est belle ainsi, planant sur un étang!»

     Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait
     l'eau.--On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si
     elle souriait.--Un tilleul projetait sur eux son ombre.

     «J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation, dit
     Lavretzky, et je suis arrivé à cette conclusion, que vous
     êtes très-bonne.

     --Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute
     confuse.

     --Vous êtes bonne, répéta Lavretzky, et moi, avec ma rude
     écorce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par
     exemple. Celui-là est tout bonnement amoureux de vous.»

     Un léger tressaillement contracta les sourcils de la jeune
     fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait
     quelque chose de désagréable.

     «Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit
     Lavretzky, avec sa romance manquée. Que la jeunesse se
     montre inhabile à produire, passe encore; mais c'est
     toujours un spectacle pénible que celui de la vieillesse
     impuissante et débile, surtout quand elle ne sait pas
     mesurer le moment où ses forces l'abandonnent. Un vieillard
     supporte difficilement une pareille découverte... Attention!
     le poisson mord.»


VII

Au retour, Théodore voulut les accompagner à cheval.

     La soirée s'avançait, et Maria Dmitriévna témoigna le désir
     de rentrer. On eut de la peine à arracher les petites filles
     de l'étang et à les habiller. Lavretzky promit d'accompagner
     ses visiteuses jusqu'à mi-chemin et fit seller son cheval.
     En mettant Maria Dmitriévna en voiture, il s'aperçut de
     l'absence de Lemm. Le vieillard était introuvable, il avait
     disparu sitôt la pêche finie. Antoine ferma la portière avec
     une vigueur remarquable pour son âge, et cria d'un ton
     d'autorité:

     «Avancez, cocher!»

     La voiture s'ébranla. Maria Dmitriévna occupait le fond avec
     Lise; les petites filles et la femme de chambre étaient sur
     le devant; la soirée était chaude et calme; les deux glaces
     étaient baissées, et Lavretzky trottait du côté de Lise, la
     main appuyée sur la portière: il laissait flotter la bride
     sur le cou de son cheval; de temps en temps il échangeait
     quelques paroles avec la jeune fille.--Le crépuscule
     s'éteignait, la nuit était venue, et l'air s'était
     attiédi.--Maria Dmitriévna sommeillait; les petites filles
     et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture
     roulait rapidement et d'un pas égal.

     Lise se pencha hors de la portière. La lune, qui venait de
     se lever, éclairait son visage. La brise embaumée du soir
     lui caressait les yeux et les joues. Elle éprouvait un
     indicible sentiment de bien-être. Sa main s'était posée sur
     la portière, à côté de celle de Lavretzky. Et lui aussi se
     sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit
     tiède, les yeux fixés sur ce jeune et bon visage, écoutant
     cette voix fraîche et timbrée, qui lui disait des choses
     simples et brèves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, à
     la moitié du chemin, et, ne voulant pas réveiller Maria
     Dmitriévna, il serra légèrement la main de Lise et lui dit:

     «Nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?»

     Elle fit un signe de tête, il arrêta son cheval. La voiture
     continua sa route en se balançant sur ses ressorts.
     Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette
     nuit d'été s'était emparée de lui: tout lui semblait
     nouveau, en même temps que tout lui semblait connu et aimé
     de longue date. De près ou de loin, l'oeil distrait ne se
     rendait pas bien compte des objets, mais l'âme en recevait
     une douce impression.

     Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine
     de séve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avançait
     fièrement en se balançant. Son ombre noire marchait
     fidèlement à son côté. Il y avait un certain charme
     mystérieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai
     dans le cri saccadé des cailles. Les étoiles semblaient
     noyées dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un
     vif éclat. Ses rayons répandaient une nappe de lumière
     azurée sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour
     des nuages qui passaient à l'horizon. La fraîcheur de l'air
     humectait les yeux, pénétrait par tous les sens comme une
     fortifiante caresse et glissait à larges gorgées dans les
     poumons. Lavretzky était sous le charme et se réjouissait de
     le ressentir.

     «Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas brisé pour
     jamais...»

     Et il n'acheva pas. Puis il se mit à songer à Lise; il se
     demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il
     l'avait rencontrée dans d'autres circonstances, sa vie eût
     suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm,
     «quoiqu'elle n'eût pas de paroles à elle,» comme elle
     disait; mais elle se trompait,--elle avait des paroles à
     elle,--et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait:

     «N'en parlez pas légèrement...»

     Il continua sa route la tête baissée; et puis, soudain, se
     redressant, il murmura lentement:

     «J'ai brûlé tout ce que j'adorais jadis, et j'adore
     maintenant tout ce que j'ai brûlé.»

     Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu'à sa demeure.
     En mettant pied à terre, il se retourna une dernière fois,
     avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit,
     douce et silencieuse, s'étendait sur les collines et les
     vallées; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du
     ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle
     profondeur embaumée elle arrivait jusqu'à lui. Lavretzky
     envoya un dernier adieu à Lise, et monta le perron en
     courant. La journée du lendemain fut bien monotone; il plut
     dès le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus
     en plus les lèvres, comme s'il avait fait le voeu de ne plus
     parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de
     journaux français, qu'il n'avait pas lus depuis plus de
     quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, à en
     déchirer les enveloppes, et à parcourir négligemment les
     colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il
     allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une
     des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un
     serpent l'eût piqué. Dans ce feuilleton, ce M. Édouard, que
     nous connaissons déjà, annonçait à ses lecteurs une nouvelle
     douloureuse:

     «La charmante et séduisante Moscovite, écrivait-il, une des
     reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame
     de Lavretzky, était morte presque subitement; et cette
     nouvelle, qui n'était malheureusement que trop vraie, venait
     de lui parvenir à l'instant.--On peut dire, continuait-il,
     que je fus un des amis de la défunte.»

     Lavretzky reprit ses vêtements, descendit au jardin et se
     promena en long et en large jusqu'au matin.

       *       *       *       *       *

     Lavretzky n'était plus un jeune homme; il ne pouvait se
     méprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise;
     ce jour-là, il acquit définitivement la conviction qu'il
     l'aimait. Il n'en ressentit guère de joie. «Est-il
     possible, pensa-t-il, qu'à trente-cinq ans je n'aie pas
     autre chose à faire que de confier mon âme à une femme? Mais
     Lise ne ressemble pas à l'autre; ce n'est pas elle qui
     m'aurait préparé une vie d'humiliations; elle ne m'aurait
     pas détourné de mes occupations; elle m'aurait inspiré
     elle-même une activité honnête et sérieuse, et nous aurions
     cheminé ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort
     beau, dit-il pour clore ses réflexions, mais c'est qu'elle
     ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas
     dit que je lui faisais peur? À la vérité, elle n'aime pas
     Panchine. Triste consolation!»

       *       *       *       *       *

     Lavretzky partit pour Wassiliewskoé; mais il n'y tint pas
     plus de quatre jours,--l'ennui l'en chassa. L'attente le
     tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la
     nouvelle donnée par M. Édouard demandait confirmation. Il se
     rendit à la ville et passa la soirée chez les Kalitine. Il
     lui était aisé de remarquer que Maria Dmitriévna lui en
     voulait; mais il parvint à l'adoucir en perdant avec elle
     une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise,
     et une demi-heure environ, bien que la veille la mère eût
     recommandé à sa fille de montrer moins de familiarité avec
     un homme «qui avait un si grand ridicule.» Il observa en
     elle quelque changement. Elle semblait plus rêveuse que de
     coutume; elle lui fit un reproche de s'être absenté; puis
     elle lui demanda s'il irait à la messe le lendemain. Le
     lendemain était un dimanche.

     «Allez-y, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de répondre;
     nous prierons ensemble pour le repos de _son_ âme.»

     Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait
     pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine.

     «Pourquoi? lui demanda Lavretzky.

     --Parce que je commence à soupçonner de quelle nature sera
     ma résolution.»

     Elle prétexta un mal de tête et monta à sa chambre, en lui
     tendant d'un air irrésolu le bout de ses petits doigts.

     Le lendemain, Lavretzky se rendit à l'église; Lise s'y
     trouvait déjà. Elle priait avec ferveur; ses regards étaient
     pleins d'un doux éclat; sa jolie tête s'inclinait et se
     relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu'elle
     priait pour lui, et son âme s'abîma dans une sorte d'extase.
     Mais, malgré cette douce émotion, il se sentait la
     conscience troublée. La foule recueillie et grave, la vue
     de visages amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens,
     les longs rayons obliques du soleil, l'obscurité des voûtes
     et des murailles, tout parlait à son coeur. Il y avait
     longtemps qu'il n'avait été à l'église, qu'il n'avait tourné
     ses regards vers Dieu: en ce moment même, aucune prière ne
     sortait de sa bouche; il ne priait pas même en pensée, mais
     il prosternait, pour ainsi dire, son coeur dans la
     poussière. Il se ressouvint que dans son enfance il
     n'achevait jamais la prière qu'après avoir senti sur son
     front, comme une faible sensation, le contact d'une aile
     invisible: c'était, pensait-il alors, son ange gardien qui
     venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva
     son regard sur Lise...

     --C'est toi qui m'as amené ici, se dit-il; effleure aussi
     mon âme de ton aile.

     Lise continuait à prier doucement; son visage lui paraissait
     radieux, et il sentait son coeur se fondre; il réclamait de
     cette âme, soeur de la sienne, le repos et le pardon pour
     son âme.

     Sur le parvis, ils se rencontrèrent; elle l'accueillit avec
     une gaieté grave et amicale.

     Le soleil éclairait le gazon de la cour de l'église, et
     prêtait plus d'éclat aux vêtements variés et aux mouchoirs
     bigarrés des femmes; les cloches des églises voisines
     retentissaient dans les airs; les oiseaux gazouillaient sur
     les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tête
     découverte et le sourire aux lèvres; un vent léger se jouait
     dans ses cheveux et les mêlait aux rubans du chapeau de
     Lise. Il l'aida à monter en voiture avec Lénotchka, donna
     toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers
     sa demeure.

       *       *       *       *       *

     Quant à lui, il était obligé de la passer au travail, courbé
     sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui
     gardait rancune de lui faire attendre sa réponse, et
     s'éloigna; Lavretzky le suivit. Ils se séparèrent à la
     porte; Panchine, du bout de sa canne, réveilla son cocher,
     se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky
     ne se sentait pas disposé à rentrer; il se dirigea vers les
     champs. La nuit était calme et claire, quoiqu'il n'y eût pas
     de lune. Il erra longtemps à travers l'herbe humide de
     rosée; un étroit sentier s'offrit à lui; il le suivit.--Ce
     dernier le conduisit jusqu'à une clôture en bois, devant une
     petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya
     d'ouvrir; la porte céda en grinçant légèrement, comme si
     elle n'eût attendu que la pression de sa main.--Lavretzky se
     trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une allée de
     tilleuls et s'arrêta tout étonné: il reconnut le jardin des
     Kalitine. Aussitôt, il se rejeta dans l'ombre portée d'un
     massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de
     surprise.

     «C'est le sort qui m'a conduit,» pensa-t-il.

     Tout était silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du
     côté de la maison. Il avança avec précaution. Au détour
     d'une allée, l'habitation lui apparut; deux fenêtres
     seulement étaient faiblement éclairées; la flamme d'une
     bougie tremblait derrière les rideaux de Lise, et, dans la
     chambre de Marpha Timoféevna, une lampe faisait briller de
     ses reflets rougeâtres l'or des saintes images. En bas, la
     porte du balcon était restée ouverte. Lavretzky s'assit sur
     un banc de bois, s'accouda et se mit à regarder cette porte
     et la fenêtre de Lise. Minuit sonnait à l'horloge de la
     ville; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement
     douze coups; le veilleur les répéta en cadence sur sa
     planche. Lavretzky ne pensait à rien, n'attendait rien, il
     jouissait de l'idée de se sentir si près de Lise, de se
     reposer sur son banc, dans son jardin, où elle venait
     parfois s'asseoir... La lumière disparut dans la chambre de
     Lise.

     «Repose en paix, douce jeune fille,» murmura Lavretzky,
     toujours immobile, le regard fixé sur la croisée devenue
     obscure.

     Tout à coup, la lumière reparut à l'une des fenêtres de
     l'étage inférieur, passa devant une seconde croisée, puis
     devant la troisième... Quelqu'un s'avançait tenant la
     lumière en main.--Est-ce Lise? Impossible!... Lavretzky se
     souleva... Une forme connue lui apparut: Lise était au
     salon. Vêtue d'une robe blanche, les tresses de ses cheveux
     tombant sur les épaules, elle s'approcha lentement de la
     table, se pencha, et, déposant le bougeoir, chercha quelque
     chose; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, légère,
     élancée: sur le seuil, elle s'arrêta. Un frisson parcourut
     les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s'échappa de ses
     lèvres.

     La jeune fille tressaillit et essaya de pénétrer
     l'obscurité.

     «Lise!» répéta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre.

     Lise, chancelante, avança la tête avec terreur; elle le
     reconnut. Il la nomma une troisième fois, et lui tendit les
     bras. Elle se détacha de la porte et entra au jardin.

     «Vous! balbutia-t-elle. Vous ici!

     --Moi..., moi..., écoutez-moi,» dit Lavretzky à voix basse.

     Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu'au banc.

     Elle le suivit sans résistance: sa figure pâle, ses yeux
     fixes, tous ses mouvements, exprimaient un indicible
     étonnement. Lavretzky la fit asseoir et se plaça devant
     elle.

     «Je ne songeais pas à venir ici, le hasard m'a amené...
     Je... je... je vous aime,» dit-il d'une voix timide.

     Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle
     comprît enfin ce qui se passait et où elle en était. Elle
     essaya de se lever, mais ce fut en vain, et elle se couvrit
     le visage de ses mains.

     «Lise, murmura Lavretzky, Lise,» répéta-t-il.

     Et il s'agenouilla devant elle.

     Lise sentit un léger frisson passer sur ses épaules; elle
     serra les doigts avec plus de force encore contre son
     visage.

     «Qu'avez-vous?» dit Lavretzky.

     Il s'aperçut qu'elle pleurait. Tout son coeur se glaça; il
     comprit le sens de ces larmes.

     «M'aimeriez-vous réellement? demanda-t-il tout bas, en
     effleurant ses genoux.

     --Levez-vous, levez-vous, Théodore Ivanowitch, s'écria la
     jeune fille; que faisons-nous ensemble?»

     Il se leva et s'assit sur le banc, auprès d'elle. Elle ne
     pleurait plus et le regardait attentivement, avec les yeux
     tout humides.

     «J'ai peur; que faisons-nous? répéta-t-elle.

     --Je vous aime, lui dit-il, je suis prêt à donner ma vie
     pour vous.»

     Elle frissonna encore une fois, comme si elle eût été
     frappée au coeur, et leva les yeux au ciel.

     «Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle.

     --Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux.»

     Elle baissa les yeux; il l'attira doucement à lui et le
     front de la jeune fille s'appuya sur son épaule... Il lui
     releva la tête et chercha ses lèvres...

     Une demi-heure après, Lavretzky était à la porte du jardin.
     Il la trouva fermée et fut obligé de sauter par-dessus la
     palissade. Il rentra en ville en traversant les rues
     endormies. Un sentiment de joie indicible et immense
     remplissait son âme; tous ses doutes étaient morts
     désormais.

     «Disparais, ô passé, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime,
     elle est à moi!»

     Tout à coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa
     tête, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrêta:
     les sons retentirent encore plus magnifiques; ils se
     répandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait
     qu'ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se
     retourna: les sons venaient de deux fenêtres d'une petite
     maison.

     «Lemm! s'écria Lavretzky en se précipitant vers la maison.
     Lemm! Lemm!» répéta-t-il à grands cris.

     Les sons s'arrêtèrent, et la figure du vieux musicien, en
     robe de chambre, les cheveux en désordre, la poitrine
     découverte, apparut à la fenêtre.

     --Ah! ah! dit-il fièrement; c'est vous?

     --Christophor Fédorowitch, quelle est cette merveilleuse
     musique? De grâce, laissez-moi entrer.»

     Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un
     geste de dignité exaltée la clef de sa porte. Lavretzky se
     précipita dans la maison et voulut, en entrant, se jeter
     dans les bras de Lemm; mais celui-ci, l'arrêtant d'un geste
     impérieux et lui montrant un siége:

     «Asseoir vous, écouter vous!» s'écria-t-il en russe d'une
     voix brève.

     Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de
     lui et commença.

     Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de
     semblable. Dès le premier accord, une mélodie douce et
     passionnée envahissait l'âme; elle jaillissait pleine de
     chaleur, de beauté, d'ivresse; elle s'épanouissait,
     éveillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystérieux, de
     saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse
     immortelle et allait s'éteindre dans les cieux. Lavretzky se
     redressa; il se tint debout, pâle et frissonnant
     d'enthousiasme. Ces sons pénétraient dans son âme, encore
     émue des félicités de l'amour.

     «Encore! encore!» s'écria-t-il d'une voix brisée, après le
     dernier accord.

     Le vieillard lui jeta un regard d'aigle, se frappa la
     poitrine et lui dit lentement dans sa langue maternelle:

     «C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand
     musicien!»

     Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il
     n'y avait pas de lumière dans la chambre; la clarté de la
     lune, qui venait de se lever, glissait obliquement par la
     fenêtre ouverte; l'air vibrait harmonieusement. La pauvre
     petite chambre obscure semblait pleine de rayons, et la tête
     du vieillard se dressait haute et inspirée dans la pénombre
     argentée. Lavretzky s'approcha et l'étreignit dans ses
     bras. Lemm ne répondit pas à ces embrassements; il chercha
     même à l'éloigner du coude. Longtemps il le regarda,
     immobile, d'un air sévère, presque menaçant:

     «Ah! ah!» reprit-il par deux fois.

     Enfin son front se rasséréna, il reprit son calme, répondit
     par un sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis
     il se mit à pleurer en sanglotant comme un enfant.

     «C'est étrange, dit-il, que vous soyez précisément venu en
     ce moment; mais je sais, je sais tout.

     --Vous savez tout? dit Lavretzky avec étonnement.

     --Vous m'avez entendu, répondit Lemm: n'avez-vous donc pas
     compris que je sais tout?»

     Lavretzky ne put fermer l'oeil de la nuit; il resta assis
     sur son lit. Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait.


VII

À ce moment décisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte,
sur la foi du journal, revient de Paris à Pétersbourg, triomphante et
insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive
inopinément. Son premier souci est de se faire des partisans dans la
famille Kalitine. Elle y capte la mère et les tantes, elle y
reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage
à la reconduire lui-même à sa maison des champs et à doubler sa
pension.

On juge du désespoir des deux amants. Lise prend une résolution
sinistre, Lavretzky renonce à elle et va expirer de douleur dans la
maison de _Wassilianoskoi_.


VIII

Panchine, après la résolution de Lise de s'enfermer dans un couvent
d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile à consoler et va à
Pétersbourg. Lise s'évade de son couvent. Lavretzky retiré dans sa
solitude de _Wassilianoskoi_ disparaît du monde. La mort frappe
successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une
génération nombreuse prit la place de cette génération disparue.

       *       *       *       *       *

Environ dix ans après, Théodore passant par hasard à O***, revient
visiter le site de ses amours pour Lise.

     La maîtresse du logis était depuis longtemps descendue dans
     la tombe; Maria Dmitriévna était morte deux ans après que
     Lise avait pris le voile, et Marpha Timoféevna n'avait pas
     bien longtemps survécu à sa nièce; elles reposent l'une à
     côté de l'autre dans le cimetière de la ville. Nastasia
     Carpovna les a suivies; fidèle dans ses affections, elle
     n'avait cessé pendant plusieurs années d'aller régulièrement
     toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son
     heure sonna, et ses restes furent aussi déposés dans la
     terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitriévna
     ne passa point dans des mains étrangères, elle ne sortit
     point de la famille, le nid ne fut point détruit. Lénotchka,
     transformée en une svelte et jolie fille, et son fiancé,
     jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitriévna,
     récemment marié à Pétersbourg, venu avec sa femme passer le
     printemps à O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de
     seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la
     petite Schourotschka, également grandie et embellie: telle
     était la jeunesse dont la gaieté bruyante faisait résonner
     les murs de la maison Kalitine. Tout y était changé, tout y
     avait été mis en harmonie avec ses nouveaux hôtes. De jeunes
     garçons imberbes, et toujours prêts à rire, avaient remplacé
     les vieux et graves serviteurs d'autrefois; là où Roska dans
     sa graisse s'était promenée à pas majestueux, deux chiens de
     chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles;
     l'écurie s'était peuplée de chevaux fringants, bêtes
     robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse
     ardents, aux crins tressés, chevaux de main du Don. Les
     heures du déjeuner, du dîner, du souper, s'étaient mêlées et
     confondues; un ordre de choses extraordinaire s'était
     établi, suivant l'expression des voisins.

     Dans la soirée dont nous parlons, les habitants de la maison
     Kalitine (le plus âgé d'entre eux, le fiancé de Lénotchka,
     avait à peine vingt-quatre ans) jouaient à un jeu assez peu
     compliqué, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il
     fallait en juger par les rires qui éclataient de toutes
     parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les
     uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient,
     pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues
     aux fenêtres, s'égosillaient à qui mieux mieux, augmentant
     de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme
     général. Au beau milieu de ces ébats étourdissants, un
     tarantass couvert d'éclaboussures s'arrêta à la porte
     cochère; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage,
     en descendit et s'arrêta, frappé de surprise. Il se tint
     immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un
     regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le
     perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le
     recevoir; mais la porte de la salle à manger s'ouvrit
     soudain à deux battants:--la petite Schourotschka s'en
     échappa, les joues toutes rouges, et aussitôt toute la bande
     joyeuse accourut à sa poursuite, poussant des cris perçants.
     Elle s'arrêta tout à coup et se tut à la vue d'un étranger;
     mais ses yeux limpides, fixés sur lui, gardèrent leur
     expression caressante; les frais visages ne cessèrent point
     de rire. Le fils de Maria Dmitriévna s'approcha de
     l'étranger et lui demanda poliment ce qu'il désirait.

     --Je suis Lavretzky, murmura-t-il.

     Un cri amical répondit à ces paroles. Ce n'est pas que toute
     cette jeunesse se réjouît beaucoup de l'arrivée d'un parent
     éloigné et presque oublié, mais elle saisissait avec
     empressement la moindre occasion de s'agiter et de
     manifester sa joie. On fit aussitôt cercle autour de
     Lavretzky;

     Lénotchka, en qualité d'ancienne connaissance, se nomma la
     première; elle assura que, quelques moments encore, et elle
     l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui présenta le
     reste de la société, appelant chacun, son fiancé lui-même,
     par son prénom. Toute la bande traversa la salle à manger et
     se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux
     pièces, avaient été changés, mais les meubles étaient les
     mêmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le métier à
     broder auprès de la fenêtre était aussi le même, et n'avait
     pas bougé de place; peut-être la broderie, restée inachevée
     il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On établit
     Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit
     gravement place autour de lui. Les questions, les
     exclamations, les récits se succédèrent rapidement.

     «Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa
     naïvement Lénotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus.

     --Je le crois bien, reprit aussitôt son frère.--Je t'avais
     emmené à Pétersbourg, tandis que Fédor Ivanowitch est resté
     tout ce temps à la campagne.

     --Oui, et maman est morte depuis.

     --Et Marpha Timoféevna, murmura la petite Schourotschka.

     --Et Nastasia Carpovna, reprit Lénotchka,--et M. Lemm.

     --Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky.

     --Oui, répondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour
     Odessa. On dit qu'il y a été attiré par quelqu'un; c'est là
     qu'il est mort.

     --Vous ne savez pas s'il a laissé de la musique de sa
     composition?

     --Je ne sais; j'en doute.»

     Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse
     passa sur ces jeunes visages.

     --Matroska vit encore, dit tout à coup Lénotchka.

     --Et Guédéonofski aussi,» ajouta son frère.

     Le nom de Guédéonofski excita l'hilarité générale.

     «Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria
     Dmitriévna: et imaginez-vous, cette petite folle (il désigna
     la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier
     du poivre dans sa tabatière.

     --Comme il a éternué!» s'écria Lénotchka.

     Et le même rire irrésistible éclata à ce souvenir.

     «Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le
     jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa
     santé se remet petit à petit.

     --Elle est toujours dans le même couvent? demanda Lavretzky
     avec effort.

     --Oui, toujours.

     --Vous écrit-elle?

     «Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres.»

     Il se fit soudain un profond silence. «Voilà l'ange du
     silence qui passe.» Telle est la pensée de tous.

     «Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en
     s'adressant à Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment,
     quoique nous l'ayons un peu négligé.»

     Lavretzky descendit au jardin, et, la première chose qui
     frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait passé avec
     Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus
     retrouvés. Ce banc avait noirci et s'était recourbé; mais il
     le reconnut, et son âme éprouva ce sentiment que rien
     n'égale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce
     sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passée, le
     bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les
     allées avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un
     peu grandi et vieilli pendant ces huit années; leur ombre
     était devenue plus épaisse; les buissons s'étaient
     développés, les framboisiers s'étaient multipliés, les
     noisetiers étaient plus touffus, et partout s'exhalait une
     fraîche odeur de verdure, d'herbe, de lilas.

     «Voilà où il ferait bon jouer aux quatre coins! s'écria tout
     à coup Lénotchka en courant vers une pelouse toute verte,
     entourée de tilleuls.--Nous sommes justement cinq.

     --Et Fédor Ivanowitch, tu l'as oublié, répliqua son frère...
     ou est-ce toi-même que tu n'as point comptée?»

     Lénotchka rougit légèrement.

     «Mais Fédor Ivanowitch, à son âge, peut-il...?
     commença-t-elle.

     --Jouez, je vous prie, s'empressa de répondre Lavretzky; ne
     faites pas attention à moi. Il me sera plus agréable à
     moi-même de savoir que je ne vous gêne point. Ne songez pas
     à m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une
     occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune
     distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs.»

     Les jeunes gens écoutaient Lavretzky avec une attention
     respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent
     écouté la leçon d'un professeur; puis ils le quittèrent en
     courant. Quatre d'entre eux se placèrent chacun auprès d'un
     arbre, le cinquième au milieu, et le jeu commença.

     Quant à Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la
     salle à manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une
     des touches; un son faible, mais clair, s'en échappa et
     éveilla une vibration secrète dans son coeur. C'est par
     cette note que commençait la mélodieuse inspiration de Lemm
     qui avait naguère, dans cette bienheureuse nuit, plongé
     Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon,
     et il y resta longtemps: dans cette pièce où il avait si
     souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se présentait
     plus vivement encore à son souvenir; il lui semblait sentir
     autour de lui les traces de sa présence; sa douleur
     l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du
     calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin,
     mais perdue dans l'oubli; il pensait à elle comme à une
     personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il
     avait aimée autrefois dans cette triste et pâle apparition,
     enveloppée de vêtements de religieuse et entourée de nuages
     d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-même, s'il
     avait pu se voir de la même façon dont il se représentait
     Lise. Dans ces huit années il avait traversé cette crise,
     que tous ne connaissent point, mais sans l'épreuve de
     laquelle on ne peut se flatter de rester honnête homme
     jusqu'au bout. Il avait vraiment cessé de penser à son
     bonheur, à son intérêt. Le calme était descendu dans son
     âme, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas
     seulement de visage et de corps, mais son âme elle-même
     avait vieilli; conserver jusqu'à la vieillesse un coeur
     jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule.
     Heureux déjà celui qui n'a point perdu la croyance dans le
     bien, la persévérance dans la volonté, l'amour du travail!
     Lavretzky avait le droit d'être satisfait: il était devenu
     véritablement un bon agronome, avait appris à labourer la
     terre, et ce n'était point pour lui seul qu'il travaillait;
     il avait amélioré et assuré, autant que possible, le sort de
     ses paysans.

     Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si
     connu,--et à cette place chérie, en face de cette maison
     vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la
     dernière fois, dans l'espoir de vider cette coupe défendue,
     où pétille et chatoie le vin doré de l'enchantement.--Ce
     voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle
     génération qui l'avait déjà remplacé, jeta un regard en
     arrière sur ses jours écoulés. Son coeur se remplit de
     tristesse, mais il n'en fut pas accablé; il avait des
     regrets, mais il n'avait point de remords. «Jouez,
     amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans
     amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus
     facile: vous n'aurez pas, comme nous, à chercher le chemin,
     à lutter, à tomber et à vous relever dans les ténèbres; nous
     ne songions qu'à nous sauver, et combien d'entre nous n'y
     ont pas réussi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre
     bénédiction, à nous autres vieillards, descendra sur vous.
     Quant à moi, après cette journée, après ces impressions, il
     ne me reste qu'à vous saluer pour la dernière fois, et à
     dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et
     d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: «Je
     te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achève de te
     consumer!»

     Lavretzky se leva et s'éloigna doucement; personne ne s'en
     aperçut, personne ne le retint; les cris joyeux
     retentissaient plus fort encore derrière le mur épais et
     verdoyant formé par les grands tilleuls. Il monta dans son
     tarantass, et dit au cocher de retourner à la maison, sans
     presser les chevaux.

     «Et la fin? demandera peut-être le lecteur curieux.
     Qu'arriva-t-il ensuite à Lavretzky? à Lise?»

     Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont déjà
     descendues de la scène du monde? Pourquoi revenir à elles?
     On dit que Lavretzky a visité le couvent où s'était retirée
     Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur;
     elle a passé tout près de lui, d'un pas égal, rapide et
     modeste, avec la démarche particulière aux religieuses;--et
     elle ne l'a point regardé; mais la paupière de l'oeil tourné
     vers lui a frissonné légèrement; mais son visage amaigri
     s'est incliné davantage encore; mais ses mains jointes et
     enlacées de chapelets se sont serrées plus fortement. Que
     pensèrent, qu'éprouvèrent-ils tous deux? Qui le saura? qui
     le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces
     émotions... à peine s'il est permis d'en parler... s'y
     arrêter est impossible.


FIN


Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 22) - Un entretien par mois" ***

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