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Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Author: Taine, Hippolyte, 1828-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE


TOME DEUXIÈME



IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE

Rue de Fleurus, 9, à Paris



HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE


PAR H. TAINE


TOME DEUXIÈME



DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE



  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
  1866

  Tous droits réservés



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE.



LIVRE II.

LA RENAISSANCE.

(SUITE.)



CHAPITRE II.

Le théâtre.

  I. Le public.--La scène.

  II. Les moeurs du seizième siècle. -- Expansion violente et
     complète de la nature.

  III. Les moeurs anglaises. -- Expansion du naturel énergique
     et triste.

  IV. Les poëtes. -- Harmonie générale entre le caractère d'un
     poëte et le caractère de son siècle. -- Nash, Decker, Kyd,
     Peel, Lodge, Greene. -- Leur condition et leur vie. --
     Marlowe. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _Tamerlan_. -- _Le
     Juif de Malte_. -- _Edward II_. -- _Faust_. -- Sa conception
     de l'homme.

  V. Formation de ce théâtre. -- Procédés et caractère de cet
     art. -- Sympathie imitative qui peint par des spécimens
     expressifs. -- Opposition de l'art classique et de l'art
     germanique. -- Construction psychologique et domaine propre
     de ces deux arts.

  VI. Les personnages virils. -- Les passions furieuses. --
     Les événements tragiques. -- Les caractères excessifs. --
     _Le duc de Milan_ de Massinger. -- _L'Annabella_ de Ford. --
     _La duchesse de Malfi_ et _la Vittoria_ de Webster. -- Les
     personnages féminins. -- Conception germanique de l'amour et
     du mariage. -- Euphrasia, Bianca, Arethusa, Ordella,
     Aspasia, Amoret dans Beaumont et Fletcher. -- Penthea dans
     Ford. -- Concordance du type moral et du type physique.


Il faut regarder de plus près ce monde, et, sous les idées qui se
développent, chercher les hommes qui vivent; c'est le théâtre qui, par
excellence, est le fruit original de la Renaissance anglaise, et c'est
le théâtre qui, par excellence, rendra visibles les hommes de la
Renaissance anglaise. Quarante poëtes, parmi eux dix hommes supérieurs,
et le plus grand de tous les artistes qui avec des mots ont représenté
des âmes; plusieurs centaines de pièces et près de cinquante
chefs-d'oeuvre; le drame promené à travers toutes les provinces de
l'histoire, de l'imagination et de la fantaisie, élargi jusqu'à
embrasser la comédie, la tragédie, la pastorale et le rêve; jusqu'à
représenter tous les degrés de la condition humaine et tous les caprices
de l'invention humaine; jusqu'à exprimer toutes les minuties sensibles
de la vérité présente et toutes les grandeurs philosophiques de la
réflexion générale; la scène dégagée de tout précepte, affranchie de
toute imitation, livrée et appropriée jusque dans ses moindres parties
au goût régnant et à l'intelligence publique: il y avait là une oeuvre
énorme et multiple, capable par sa flexibilité, sa grandeur et sa
forme, de recevoir et de garder l'empreinte exacte du siècle et de la
nation[1].


I

Essayons donc de remettre devant nos yeux ce public, cet auditoire et
cette scène; tout se tient ici; comme en toute oeuvre vivante et
naturelle, et s'il y eut jamais une oeuvre naturelle et vivante, c'est
celle-ci. Il y avait déjà sept théâtres au temps de Shakspeare, tant le
goût des représentations était vif et universel. Grandes et grossières
machines, incommodes dans leur structure, barbares dans leur
ameublement; mais la chaleureuse imagination supplée aisément à tous les
manques, et les corps endurcis supportent sans peine tous les
désagréments. Sur un terrain fangeux, au bord de la Tamise, s'élève le
principal, _le Globe_, sorte de grosse tour à six pans, entourée d'un
fossé boueux, surmontée d'un drapeau rouge. Le peuple peut y entrer
comme les riches; il y a des places de six pence, de deux pence, même
d'un penny; mais on n'en a que pour son argent; s'il pleut, et il pleut
souvent à Londres, les gens du parterre, bouchers, merciers, boulangers,
matelots, apprentis, recevront debout la pluie ruisselante. Je suppose
qu'ils ne s'en inquiètent guère: il n'y a pas si longtemps qu'on a
commencé à paver les rues de Londres, et quand on a pratiqué comme eux
les cloaques et les fanges, on n'a pas peur de s'enrhumer. En attendant
la pièce, ils s'amusent à leur façon, boivent de la bière, cassent des
noix, mangent des fruits, hurlent et parfois se servent de leurs poings;
on les a vus tomber sur les acteurs et mettre le théâtre sens dessus
dessous. D'autres fois, mécontents, ils sont allés à la taverne bâtonner
le poëte, ou le berner dans une couverture; ce sont de rudes gaillards,
et il n'y a point de mois où le cri de _clubs_ (en avant les gourdins!)
ne les appelle hors de leur boutique pour exercer leurs bras charnus.
Comme la bière fait son effet, il y a une grande cuve adossée au
parterre, réceptacle singulier qui sert à chacun. L'odeur monte, et on
crie: «Brûlez du genièvre!» On en brûle avec un réchaud sur la scène, et
la lourde fumée emplit l'air. Certainement, les gens qui sont là ne sont
guère dégoûtés ou du moins n'ont pas l'odorat sensible. Au temps de
Rabelais, la propreté était médiocre. Comptez qu'ils sortent à peine du
moyen âge, et que le moyen âge a vécu sur un fumier.

Au-dessus d'eux, sur la scène, sont les spectateurs capables de payer un
shilling d'entrée, les élégants, les gentilshommes. Ceux-là sont à
l'abri de la pluie, et s'ils payent un shilling de plus, ils peuvent
avoir un escabeau. À cela se réduisent les prérogatives du rang et les
inventions du bien-être; même il arrive souvent que les escabeaux
manquent; alors ils s'étendent par terre; ce n'est pas en ce temps-là
qu'on fait des façons. Ils jouent aux cartes, fument, injurient le
parterre qui le leur rend bien, et par surcroît leur jette des pommes.
Pour eux, ils gesticulent, ils jurent en italien, en français, en
anglais[2]; ils plaisantent tout haut avec des mots recherchés,
composites, colorés; bref, ils ont les manières énergiques, originales
et gaies des artistes, la même verve, le même sans-gêne, et, pour
achever la ressemblance, la même envie de se singulariser, les mêmes
besoins d'imagination, les mêmes inventions saugrenues et pittoresques,
la barbe taillée en éventail, en pointe, en bêche, en T, les habits
voyants et riches, empruntés aux cinq ou six nations voisines, brodés,
dorés, bariolés, incessamment exagérés et remplacés par d'autres; il y a
un carnaval dans leur tête comme sur leur dos.

Avec de pareils spectateurs, on peut produire l'illusion sans se donner
beaucoup de peine: point d'apprêts, de perspective; peu ou point de
décors mobiles: leur imagination en fait tous les frais. Un écriteau en
grosses lettres indique au public qu'on est à Londres ou à
Constantinople; et cela suffit au public pour se transporter à l'endroit
voulu. Nul souci de la vraisemblance: «Vous avez l'Afrique d'un côté,
dit sir Philip Sidney, et l'Asie de l'autre, avec une si grande quantité
d'États secondaires, que l'acteur, quand il entre, est toujours obligé
de vous dire d'abord où il est; autrement on n'entendrait rien à son
histoire. Puis voici trois dames qui se promènent pour cueillir des
fleurs, et là-dessus nous devons croire que la scène est un jardin. Un
peu après, nous entendons parler au même endroit d'un naufrage, et notre
devoir est d'accepter ce même endroit pour un rocher.... Arrivent deux
armées représentées par quatre épées et un bouclier, et quel est le
coeur si dur qui refuserait de prendre cela pour une bataille rangée?
Quant au temps, ils sont encore plus libéraux. D'ordinaire, un jeune
prince et une jeune princesse tombent amoureux l'un de l'autre; après
beaucoup de traverses, elle devient grosse, accouche d'un beau garçon;
le garçon est perdu, dévient homme, et prêt à engendrer un autre
garçon.... Tout cela en deux heures.» Sans doute, ces énormités
s'atténuent un peu sous Shakspeare; avec quelques tapisseries, quelques
grossières imitations d'animaux, de tours, de forêts, on aide un peu
l'imagination du public. Mais en somme, chez Shakspeare comme chez les
autres, c'est l'imagination du public qui est le machiniste; il faut
qu'elle se prête à tout, remplace tout, accepte pour une reine un jeune
garçon qui vient de se faire la barbe, supporte en un acte dix
changements de lieu, saute tout d'un coup vingt ans[3] ou cinq cents
milles, prenne six figurants pour quarante mille hommes, et se laisse
figurer par un roulement de tambour toutes les batailles de César, de
Henri V, de Coriolan et de Richard III. Elle fait tout cela, tant elle
est surabondante et jeune! Rappelez-vous votre adolescence; pour mon
compte, les plus grandes émotions que j'ai eues au théâtre m'ont été
données par une troupe ambulante de quatre demoiselles qui jouaient le
vaudeville et le drame, sur une estrade au fond d'un café; il est vrai
que j'avais onze ans. Pareillement, dans ce théâtre en ce moment, les
âmes sont neuves, prêtes à tout sentir comme le poëte à tout oser.

[Note 1: The very age and body of the time, his form and pressure.
(Shakspeare.)]

[Note 2: Ben Jonson, _Every man in his humour_;--_Cynthia's
Revels_.]

[Note 3: _Winter's tale_; _Cymbeline_; _Julius Cæsar_.]


II

Ce ne sont là que les dehors; tâchons d'entrer plus avant, de voir les
passions, la tournure d'esprit, l'intérieur des hommes; c'est cet état
intérieur qui suscite et modèle le drame, comme le reste; les
inclinations invisibles sont partout la cause des oeuvres visibles, et
le dedans fait le dehors. Quels sont-ils ces bourgeois, ces courtisans,
ce public dont le goût façonne le théâtre? qu'y a-t-il de particulier
dans la structure et l'état de leur esprit? Il faut bien que cet état
soit particulier, puisque tout d'un coup et pendant soixante ans le
drame pousse ici avec une merveilleuse abondance, et qu'au bout de ce
temps il s'arrête sans que jamais aucun effort puisse le ranimer. Il
faut bien que cette structure soit particulière, puisque entre tous les
théâtres de l'antiquité et des temps modernes celui-ci se détache avec
une forme distincte, et présente un style, une action, des personnages,
une idée de la vie qu'on ne rencontre en aucun siècle et en aucun pays.
Ce trait particulier est la libre et complète expansion de la _nature_.

Ce qu'on appelle nature dans l'homme, c'est l'homme tel qu'il est avant
que la culture et la civilisation l'aient déformé et réformé. Presque
toujours, lorsqu'une génération nouvelle arrive à la virilité et à la
conscience, elle rencontre un code de préceptes qui s'impose à elle de
tout le poids et de toute l'autorité du passé. Cent sortes de chaînes,
cent mille sortes de liens, la religion, la morale et le savoir-vivre,
toutes les législations qui règlent les sentiments, les moeurs et les
manières, viennent entraver et dompter l'animal instinctif et passionné
qui palpite et se cabre en chacun de nous. Rien de semblable ici; c'est
une renaissance, et le frein du passé manque au présent. Le
catholicisme, réduit aux pratiques extérieures et aux tracasseries
cléricales, vient de finir; le protestantisme, arrêté dans les
tâtonnements ou égaré dans les sectes, n'a pas encore pris l'empire; la
religion disciplinaire est défaite, et la religion morale n'est pas
encore faite; l'homme a cessé d'écouter les prescriptions du clergé, et
n'a pas encore épelé la loi de la conscience. L'église est un
rendez-vous, comme en Italie; les jeunes gentilshommes vont à Saint-Paul
se promener, rire, causer, étaler leurs manteaux neufs; même la chose
est passée en usage; ils payent pour le bruit qu'ils font avec leurs
éperons, et cette taxe est un profit des chanoines[4]; les filous, les
filles sont là, en troupes; elles concluent leurs marchés pendant le
service. Songez enfin que les scrupules de conscience et la sévérité des
puritains sont alors choses odieuses, qu'on les tourne en ridicule sur
le théâtre, et mesurez la différence qui sépare cette Angleterre
sensuelle, débridée, et l'Angleterre correcte, disciplinée et roidie,
telle que nous la voyons aujourd'hui. Ecclésiastique ou séculière, nulle
part on ne découvre de règle. Dans la défaillance de la foi, la raison
n'a pas pris l'empire, et l'opinion est aussi dépourvue d'autorité que
la tradition. L'âge imbécile qui vient de finir demeure enfoui sous le
dédain avec ses radotages de versificateurs et ses manuels de cuistres,
et parmi les libres opinions qui arrivent de l'antiquité, de l'Italie,
de la France et de l'Espagne; chacun peut choisir à sa guise, sans subir
une contrainte ou reconnaître un ascendant. Point de modèle imposé comme
aujourd'hui; au lieu d'affecter l'imitation, ils affectent
l'originalité[5]. Chacun veut être soi-même, avoir ses jurons, ses
façons, son costume propre, ses particularités de conduite et d'humeur,
et ne ressembler à personne. Ils ne disent pas: «Cela se fait,» mais:
«Je fais cela.» Au lieu de se comprimer, ils s'étalent. Nul code de
société; sauf un jargon exagéré de courtoisie chevaleresque, ils restent
maîtres de parler et d'agir selon l'impulsion du moment; vous les
trouverez affranchis des bienséances comme du reste. Dans cette rupture
et dans cette absence de toutes les entraves, ils ressemblent à de beaux
et forts chevaux lâchés en plein pâturage. Leurs instincts natifs n'ont
été ni apprivoisés, ni muselés, ni amoindris.

Au contraire, ils ont été maintenus intacts par l'éducation corporelle
et militaire; et comme c'est de la barbarie, non de la civilisation,
qu'ils sortent, ils n'ont point été entamés par l'adoucissement inné et
par la modération héréditaire qui aujourd'hui se transmettent avec le
sang et civilisent l'homme avant sa naissance. C'est pourquoi l'homme
qui, depuis trois siècles, devient un animal domestique, est, à ce
moment encore, un animal presque sauvage, et la force de ses muscles,
comme la dureté de ses nerfs, augmente l'audace et l'énergie de ses
passions. Regardez chez les hommes incultes, chez les gens du peuple,
comme tout d'un coup le sang s'échauffe et monte au visage; les poings
se ferment, les lèvres se serrent, et ces vigoureux corps se précipitent
tout d'un bloc vers l'action. Les courtisans de ce siècle ressemblent à
nos hommes du peuple. Ils ont le même goût pour les exercices des
membres, la même indifférence aux intempéries de l'air, la même
grossièreté de langage, la même sensualité avouée. Ce sont des corps de
charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs
et des goûts d'artistes. «À quatorze ans[6], un fils de lord va aux
champs pour chasser le daim et prendre de la hardiesse; car chasser le
daim, l'égorger et le voir saigner donne de la hardiesse au coeur. À
seize ans, guerroyer, faire des entreprises, jouter, chevaucher,
assaillir des châteaux, et tous les jours essayer son armure en
appertises d'armes avec quelqu'un de ses serviteurs.» Homme fait, il
s'emploie au tir de l'arc, à la lutte, au saut, à la voltige. La cour de
Henri VIII, pour sa bruyante gaieté, ressemble à une fête de village. Le
roi[7] «s'exerce tous les jours à tirer, chanter, danser, lutter, jeter
la barre, jouer du flageolet, de la flûte, de l'épinette, arranger des
chansons, faire des ballades.» Il saute les fossés à la perche et manque
une fois d'y périr. Il aime si fort la lutte, que, publiquement au camp
du Drap d'or, il empoigne François Ier à bras-le-corps, pour le jeter à
terre. C'est de cette façon qu'un cuirassier ou un maçon accueille
aujourd'hui et essaye un nouveau camarade. En effet, pour
divertissements ils ont, comme les cuirassiers et les maçons, la grosse
gaudriole et la bouffonnerie brutale. Dans chaque grande maison, il y a
un fou «dont le métier est de lancer des plaisanteries mordantes, de
faire des gestes baroques, des grimaces, de chanter des chansons
graveleuses,» comme dans nos cabarets. Ils trouvent l'injure et l'ordure
plaisantes, ils sont mal embouchés, ils mâchent les mots de Rabelais
tout crus, et s'amusent de conversations qui nous révolteraient. Nul
respect humain; l'empire des convenances et l'habitude du savoir-vivre
ne commenceront que sous Louis XIV et par l'imitation de la France; en
ce moment, tous disent le mot propre, et c'est le plus souvent le gros
mot. Vous verrez sur la scène, dans le _Périclès_ de Shakspeare, toutes
les puanteurs d'un bouge de prostitution[8]. Les grands seigneurs, les
dames parées ont le langage des halles. Quand Henri V fait la cour à
Catherine de France, c'est avec le grossier entrain d'un matelot qui
aurait pris goût pour une vivandière; et comme les gabiers qui
aujourd'hui se tatouent un coeur sur le bras pour prouver leur passion à
leur payse, vous trouvez des gens qui «avalent du soufre et boivent de
l'urine[9]» pour gagner leur maîtresse par un témoignage d'amour.
L'humanité manque aussi bien que la décence[10]. Le sang, la souffrance
ne les émeut pas. La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux,
où les chiens se font éventrer, ou l'animal enchaîné est parfois fouetté
à mort, et c'est, dit un officier du palais[11], «une charmante
récréation.» Rien d'étonnant qu'ils se servent de leurs bras, comme les
paysans et les commères. Élisabeth donnait des coups de poing à ses
filles d'honneur, «de telle façon qu'on entendait souvent ces belles
filles crier et se lamenter d'une piteuse manière.» Un jour, elle cracha
sur l'habit à franges de sir Mathew; une autre fois comme Essex, qu'elle
tançait, lui tournait le dos, elle le souffleta. C'était alors l'usage
des grandes dames de battre leurs enfants et leurs serviteurs. La pauvre
Jane Grey était parfois «si misérablement bousculée, frappée, pincée, et
maltraitée encore en d'autres façons qu'elle n'ose rapporter,» qu'elle
se souhaitait morte. Leur première idée est d'en venir aux injures, aux
coups, de se satisfaire. Comme au temps féodal, ils en appellent
d'abord aux armes, et gardent l'habitude de se faire justice par
eux-mêmes et sur-le-champ. «Jeudi dernier[12], écrit Gilbert Talbot,
comme milord Rytche allait à cheval dans la rue, un certain Wyndhans lui
tira un coup de pistolet.... Et le même jour, comme sir John Conway se
promenait, M. Ludovyk Grevell arriva soudainement sur lui, et le frappa
de son épée sur la tête.... Je suis forcé d'importuner Vos Seigneuries
de ces bagatelles, n'ayant rien appris de plus important.» Nul, même la
reine, n'est en sûreté parmi des âmes violentes[13]. Aussi, quand un
homme en frappe un autre dans l'enceinte du palais, on lui coupe le
poing, et on bouche les artères avec un fer rouge. Il n'y a que ces
images atroces, et le douloureux fantôme de la chair saignante et
souffrante qui puisse dompter la véhémence et contenir les soubresauts
de leurs instincts. Jugez maintenant des matériaux qu'ils fournissent au
théâtre et des personnages qu'ils demandent au théâtre; pour être
d'accord avec le public, la scène n'aura pas trop des plus franches
concupiscences et des plus puissantes passions; il faudra qu'elle montre
l'homme lancé jusqu'au bout de son désir, effréné, presque fou, tantôt
frissonnant et fixe devant la blanche chair palpitante que ses yeux
dévorent, tantôt hagard et grinçant devant l'ennemi qu'il veut
déchirer, tantôt soulevé hors de lui-même et bouleversé à l'aspect des
honneurs et des biens qu'il convoite, toujours en tumulte et enveloppé
dans une tempête d'idées tourbillonnantes, parfois secoué de gaietés
impétueuses, le plus souvent voisin de la fureur et de la folie, plus
fort, plus ardent, plus abandonné, plus audacieusement lâché à travers
le réseau de la raison et de la loi qu'il ne fut jamais. Nous entendons
à travers les drames comme à travers l'histoire du temps ce grondement
farouche: le seizième siècle ressemble à une caverne de lions.

Parmi ces passions si fortes, nulle ne manque. La nature apparaît ici
dans toute sa fougue; mais aussi dans toute sa plénitude. Si rien n'a
été amorti, rien n'a été mutilé. C'est l'homme entier qui se déploie,
coeur, esprit, corps et sens, avec les plus nobles et les plus fines de
ses aspirations, comme avec les plus bestiaux et les plus sauvages de
ses appétits, sans que la domination de quelque circonstance maîtresse
le jette tout d'un côté, pour l'exalter ou le rabaisser. Il n'est point
roidi comme il le sera sous le puritanisme. Il n'est point découronné
comme il le sera sous la Restauration. Après le vide et l'ennui du
quinzième siècle, il s'est réveillé, par une seconde naissance, comme
jadis en Grèce il s'est éveillé par une première naissance, et cette
fois, comme l'autre, les sollicitations du dehors sont venues toutes
ensemble pour faire sortir ses facultés de leur inertie et de leur
torpeur. Une sorte de température bienfaisante s'est répandue sur elles
pour les couver et les faire éclore. La paix, la prospérité, le
bien-être ont commencé; les industries nouvelles et l'activité
croissante ont tout d'un coup décuplé les objets de commodité et de
luxe; l'Amérique et l'Inde découvertes ont fait briller à tous les yeux
des trésors et des prodiges entassés dans le lointain des mers
inconnues; l'antiquité retrouvée, les sciences ébauchées, la Réforme
entreprise, les livres multipliés par l'imprimerie, les idées
multipliées par les livres, ont doublé les moyens de jouir, d'imaginer
et de penser. On veut jouir, imaginer, penser, car le désir croît avec
l'attrait, et ici tous les attraits se rencontrent. Il y en a pour les
sens, dans ces appartements que l'on commence à chauffer, dans ces lits
qu'on garnit d'oreillers, dans ces carrosses dont pour la première fois
on fait usage. Il y en a pour l'imagination, dans ces palais nouveaux,
arrangés à l'italienne; dans ces tapisseries nuancées, apportées de
Flandre; dans ces riches costumes, brodés d'or, qui, incessamment
changés, rassemblent les fantaisies et les magnificences de toute
l'Europe. Il y en a pour l'esprit, dans ces nobles et beaux écrits qui,
répandus, traduits, interprétés, apportent la philosophie, l'éloquence
et la poésie de l'antiquité restaurée et des Renaissances environnantes.
Sous cet appel, toutes les aptitudes et tous les instincts se dressent à
la fois: les bas et les sublimes, l'amour idéal et l'amour sensuel,
l'avidité grossière et la générosité pure. Rappelez-vous ce que vous
avez senti vous-même au moment où d'enfant vous êtes devenu homme, quels
souhaits de bonheur, quelle grandeur d'espérances, quelle intempérance
de coeur vous poussaient vers toutes les joies; avec quel élan vos
mains, d'elles-mêmes, se portaient à la fois vers chaque branche de
l'arbre, et refusaient d'en laisser échapper un seul fruit. À seize ans,
comme Chérubin, on désire une servante en adorant une madone; on est
capable de toutes les convoitises et aussi de toutes les abnégations; on
trouve la vertu plus belle, et les soupers meilleurs; la volupté a plus
de saveur, et l'héroïsme a plus de prix; il n'est pas d'attrait qui ne
soit poignant; la suavité et la nouveauté des choses sont trop fortes;
et, dans l'essaim des passions qui bourdonne au dedans de nous et nous
pique comme des dards d'abeille, nous ne savons que nous précipiter tour
à tour en tous les sens. Tels étaient les hommes de ce temps, Raleigh,
Essex, Élisabeth, Henri VIII lui-même, excessifs et inégaux, prompts aux
dévouements et aux crimes, violents dans le bien et dans le mal,
héroïques avec d'étranges faiblesses, humbles avec de soudains
redressements, jamais vils de parti pris comme les viveurs de la
Restauration, jamais rigides par principes comme les puritains de la
Révolution, capables de pleurer comme des enfants[14], et de mourir
comme des hommes, souvent bas courtisans, plus d'une fois véritables
chevaliers, et qui, parmi tant de contrariétés de conduite, ne
manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi
disposés, ils peuvent tout comprendre, les férocités sanguinaires et les
générosités exquises, la brutalité de la débauche infâme et les plus
divines innocences de l'amour, accepter tous les personnages, des
prostituées et des vierges, des princes et des saltimbanques, passer
subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimités lyriques, écouter
tour à tour les calembours des clowns et les odes des amoureux. Même il
faudra que le drame, pour imiter et contenter la fécondité de leur
nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surchargé, florissant
d'images, et, tout à côté, la prose populacière; bien plus, il faudra
qu'il violente son style naturel et son cadre naturel; qu'il mette des
chants, des éclats de poésie dans les conversations des courtisans et
dans les harangues des hommes-d'État; qu'il amène sur la scène des
féeries d'opéra[15], «des gnomes, des nymphes de la terre et de la mer,
avec leurs bosquets et leurs prairies; qu'il force les dieux à descendre
sur le théâtre, et l'enfer lui-même à livrer ses féeries.» Nul théâtre
n'est si complexe; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet.

[Note 4: «Parmi les laïques, il y avait peu de dévotion; le jour du
Seigneur était grandement profané et peu observé; les prières communes
n'étaient pas fréquentées; plusieurs vivaient sans rendre aucun culte à
Dieu. Beaucoup étaient purement païens et athées; la cour de la reine
elle-même était un asile d'épicuriens et d'athées et de gens sans loi.»
(Strype, année 1572.) «Dans ma jeunesse.... le dimanche.... le peuple ne
voulait pas interrompre ses jeux et ses danses, et bien des fois celui
qui lisait la Bible était forcé de s'arrêter jusqu'à ce que le joueur de
flageolet et les acteurs eussent fini. Parfois les danseurs entraient
dans l'église avec tous leurs accoutrements, leurs écharpes, leurs
déguisements, et des clochettes qui sonnaient à leurs jambes, et,
aussitôt que la prière commune était dite, retournaient ensuite à leur
divertissement.» (_Baxter's Narrative._)]

[Note 5: Ben Jonson, _Every man in his humour_.]

[Note 6: _Chronique d'Hardinge._]

[Note 7: Holinshed, 806, Lodge; Fenton; Harrington, _Nugæ antiquæ_.
M. Philarète Chasles, _Études sur Shakspeare_. _Voy._ Shakspeare et tous
les auteurs dramatiques.]

[Note 8: Rôle de Calypso dans _Massinger_; de Putana dans _Ford_; de
Protalyce dans _Beaumont and Fletcher_.]

[Note 9: Middleton, _Dutch Courtezan_ cité par Phil. Chasles,
_Études sur Shakspeare_, 99.]

[Note 10: Commission donnée par Henri VIII au comte d'Hertford,
1544.

You are there to put all to fire and sword, to burn Edinburg town, and
to raze and deface it, when you have sacked it and gotten what you can
out of it. Do what you can out of hand and without long tarrying, to
beat down and overthrow the castle, sack Holyrood-House, and as many
towns and villages about Edinburg as you conveniently can; sack Leith,
and burn and subvert it, and all the rest, putting man, woman and child
to fire and sword, without exception when any resistance shall be made
against you; and this done, pass over to the Fife land, and extend like
extremities and destructions in all towns and villages whereunto you may
reach conveniently, not forgetting among all the rest to spoil and turn
upside down the cardinal's town of St Andrew, as the upper stone may be
the nether, and not one stick stand by another, sparing no creature
alive within the same, specially such as either in friendship or blood
be allied to the cardinal. This journey shall succeed most to His
Majesty's honour. (T. II, 440, _Pictorial history of England_ by Craig
and Mac-Farlane.)]

[Note 11: Laneham, _A goodly relief_.]

[Note 12: 13 février 1587. _Voy._, pour tous ces détails, Nathan
Drake, _Shakspeare and his times_; Phil. Chasles, _Études sur le
seizième siècle_.]

[Note 13: Essex, souffleté par la reine, mit la main sur la garde de
son épée.]

[Note 14: Le grand chancelier Burleigh pleurait souvent, tant il
était rudoyé par Élisabeth.]

[Note 15: Middleton.]


III

Dans cet épanouissement si universel et si libre, les passions ont
pourtant leur tour propre qui est anglais, parce qu'elles sont
anglaises. Après tout, à tout âge, sous toute civilisation, un peuple
est toujours lui-même; quel que soit son habit, sayon de poil de
chèvre, pourpoint doré, ou frac noir, les cinq ou six grands instincts
qu'il avait dans ses forêts le suivent dans ses palais et dans ses
bureaux. Aujourd'hui encore, les passions militantes, l'humeur sombre
subsistent sous la régularité et le bien-être des moeurs modernes[16].
L'énergie et l'âpreté native font irruption à travers la perfection de
la culture et les habitudes du _comfort_. Les jeunes gens riches, au
sortir d'Oxford, vont chasser l'ours au Canada, l'éléphant au cap de
Bonne-Espérance, vivent sous la tente, boxent, sautent les haies à
cheval, manoeuvrent leurs _clippers_ sur les côtes périlleuses,
jouissent de la solitude et du danger. L'ancien Saxon, le vieux _rover_
des mers Scandinaves, n'a pas péri. Jusque dans les écoles, les enfants
se rudoient, se résistent, se battent comme des hommes, et leur naturel
est si indompté qu'il faut les verges et les meurtrissures pour les
réduire sous la discipline de la loi. Jugez de ce qu'ils étaient au
seizième siècle: la race anglaise[17] passe alors pour «la race la plus
belliqueuse» de l'Europe, «la plus redoutable dans les batailles, la
plus impatiente de tout ce qui ressemble à la servitude.» «Les bêtes
sauvages anglaises:» c'est ainsi que Cellini les appelle; et «les
énormes pièces de boeuf» dont ils s'emplissent, entretiennent la force
et la férocité de leurs instincts. Pour achever de les endurcir, les
institutions travaillent dans le même sens que la nature. La nation est
armée, chaque homme est élevé en soldat, tenu d'avoir des armes selon sa
condition, de s'exercer le dimanche et les jours de fête; depuis le
yeoman jusqu'au lord, la vieille constitution militaire les tient
enrégimentés et prêts à l'action. Dans un État qui ressemble à une
armée, il faut que les châtiments, comme dans une armée, soient
terribles, et, pour les aggraver, la hideuse guerre des deux Roses qui,
à chaque incertitude de la succession, peut reparaître, est encore
présente dans tous les souvenirs. De pareils instincts, une semblable
constitution, une telle histoire dressent devant eux l'idée de la vie
avec une sévérité tragique; la mort est à côté, et aussi les blessures,
les billots, les supplices; le beau manteau de pourpre que les
Renaissances du Midi étalent joyeusement au soleil pour s'en parer comme
d'une robe de fête, est ici taché de sang et bordé de noir. Partout[18]
une discipline rigide, et la hache prête pour toute apparence de
trahison; les plus grands, des évêques, un chancelier, des princes, des
parents du roi, des reines, un protecteur, agenouillés sur la paille,
viendront éclabousser la Tour de leur sang; un à un, on les voit
défiler, tendre le col: le duc de Buckingham, la reine Anne de Boleyn,
la reine Catherine Howard, le comte de Surrey, l'amiral Seymour, le duc
de Somerset, lady Jane Grey et son mari, le duc de Northumberland, la
reine Marie Stuart, le comte d'Essex, tous sur le trône ou sur les
marches du trône, au faîte des honneurs, de la beauté, de la jeunesse et
du génie; de cette procession éclatante, on ne voit revenir que des
troncs inertes, maniés à plaisir par la main du bourreau. Compterai-je
les bûchers, les pendaisons, les hommes vivants détachés de la potence,
éventrés, coupés en quartiers[19], les membres jetés au feu, les têtes
exposées sur les murailles? Il y a telle page d'Holinshed qui semble un
nécrologe: «Le vingt-cinquième jour de mai, dans l'église de Saint-Paul
de Londres, furent examinés dix-neuf hommes et six femmes nés en
Hollande,» qui étaient hérétiques; «quatorze d'entre eux furent
condamnés: un homme et une femme brûlés à Smithfield; les douze autres
furent envoyés dans d'autres villes pour être brûlés.--Le dix-neuvième
juin, trois moines de Charterhouse furent pendus, détachés et coupés en
quartiers à Tyburn, leurs têtes et leurs morceaux exposés dans Londres,
pour avoir nié que le roi fût le chef suprême de l'Église.--Et aussi le
vingt-unième du même mois, et pour la même cause, le docteur John
Fisher, évêque de Rochester, fut décapité pour avoir nié la suprématie,
et sa tête exposée sur le pont de Londres. Le pape l'avait nommé
cardinal et lui avait envoyé son chapeau jusqu'à Calais, mais la tête
était tombée avant que le chapeau fût dessus, de sorte qu'ils ne se
rencontrèrent pas.--Le premier de juillet, sir Thomas More fut décapité
pour le même crime, c'est-à-dire pour avoir nié que le roi fût chef
suprême de l'Église.» Aucun de ces meurtres ne semble extraordinaire;
les chroniqueurs en parlent sans s'indigner; les condamnés vont au
billot paisiblement, comme si la chose était toute naturelle. Anne de
Boleyn dit sérieusement avant de livrer sa tête: «Je prie Dieu de
conserver le roi, et de lui envoyer un long règne, car jamais il n'y eut
prince meilleur et plus compatissant[20].» La société est comme en état
de siége, si tendue que chacun enferme dans l'idée de l'ordre; l'idée de
l'échafaud. On l'aperçoit, la terrible machine; dressée sur toutes les
routes de la vie humaine; les petites y conduisent comme les grandes.
Une sorte de loi martiale, implantée par la conquête dans les matières
civiles; est entrée de là dans les matières ecclésiastiques[21], et le
régime économique lui-même a fini par s'y trouver asservi. Ainsi que
dans un camp[22], les dépenses, l'habillement; la nourriture de chaque
classe sont fixés et restreints; nul homme ne peut vaguer hors de son
district, être oisif, vivre à sa volonté. Tout inconnu est saisi,
interrogé; s'il ne peut rendre bon compte de lui-même, les _stocks_[23]
de la paroisse sont là pour meurtrir ses jambes; comme dans un régiment,
il passe pour un espion et pour un ennemi. Quiconque, dit la loi[24],
aura vagabondé pendant trois jours, sera marqué d'un fer rouge sur la
poitrine, et livré comme esclave à celui qui le dénoncera. «Celui-ci
prendra l'esclave, lui donnera du pain, de l'eau, de la petite boisson,
des aliments de rebut, et le forcera à travailler, en le battant, en
l'enchaînant, ou autrement, quel que soit l'ouvrage ou le travail, si
abject qu'il soit.» Il peut le vendre, le léguer, le louer, trafiquer de
lui, «comme de tout autre bien, meuble ou marchandise,» lui mettre un
cercle de fer au cou et à la jambe; s'il fuit et s'absente plus de
quatorze jours, il est marqué au front d'un fer rouge, et esclave pour
toute sa vie; s'il fuit une seconde fois, il est tué. Parfois, dit More,
on voit une vingtaine de voleurs pendus au même gibet. En un an[25],
quarante personnes furent mises à mort dans le seul comté de Somerset,
et, dans chaque comté, on trouvait trois ou quatre cents voleurs et
vagabonds qui parfois s'assemblaient et pillaient en troupes armées de
soixante hommes. Qu'on regarde de près à toute cette histoire, aux
bûchers de Marie, aux piloris d'Élisabeth, et on verra que la
température morale de ce pays, comme sa température physique, est âpre
entre toutes. La joie n'y est point savourée comme en Italie; ce qu'on
appelle _Merry England_, c'est l'Angleterre livrée à la verve animale,
au rude entrain que communiquent la nourriture abondante, la prospérité
continue, le courage et la confiance en soi; la volupté manque en ce
climat et dans cette race. Au milieu des belles croyances populaires
apparaissent les lugubres rêves et le cauchemar atroce de la
sorcellerie. L'évêque Jewell[26] déclare devant la reine que, «dans ces
dernières années, les sorcières et sorciers se sont merveilleusement
multipliés.» Tels ministres affirment «qu'ils ont eu à la fois dans leur
paroisse dix-sept ou dix-huit sorcières, entendant par là celles qui
pourraient opérer des miracles surnaturels.» Elles jettent des sorts qui
«pâlissent les joues, dessèchent la chair, barrent le langage, bouchent
les sens, consument l'homme jusqu'à la mort.» Instruites par le diable,
elles font, «avec les entrailles et les membres des enfants, des
onguents pour chevaucher dans l'air.» Quand un enfant n'est pas baptisé
ou préservé par le signe de la croix, «elles vont le prendre la nuit
dans son berceau ou aux côtés de sa mère..., le tuent..., puis, l'ayant
enseveli, le dérobent du tombeau pour le faire bouillir en un chaudron
jusqu'à ce que la chair soit devenue potable. C'est une règle
infaillible que, chaque quinzaine, ou tout au moins chaque mois, chaque
sorcière doit au moins tuer un enfant pour sa part.» Il y avait là de
quoi faire claquer les dents d'épouvante. Joignez-y la saleté et le
grotesque, les misérables polissonneries, les détails de marmite, toutes
les vilenies qui ont pu hanter l'imagination triviale d'une vieille
dégoûtante et hystérique, voilà les spectacles que Middleton et
Shakspeare étalent, et qui sont conformes aux sentiments du siècle et à
l'humeur nationale. À travers les éclats de la verve et les splendeurs
de la poésie perce la tristesse foncière. Les légendes douloureuses ont
pullulé; tout cimetière a son revenant; partout où un homme a été tué
revient un esprit. Beaucoup de gens n'osent sortir de leur village après
le soleil couché. Le soir, à la veillée, on parle du carrosse qui
apparaît mené par des chevaux sans tête avec un postillon et des cochers
sans tête, ou des esprits malheureux qui, obligés d'habiter la plaine
sous le souffle aigu de la bise, implorent l'abri d'une haie ou d'un
vallon. Ils rêvent horriblement de la mort: «Mourir, aller nous ne
savons pas où!--Être couché, cloué dans la fosse froide et pourrir!
Cette chaude vie frémissante qui devient une motte de terre gluante et
pétrie!--Et l'heureuse âme, qui tout à l'heure sera plongée dans des
flots de feu,--ou résidera dans des régions frissonnantes barrées d'une
triple enceinte de glace,--ou sera emprisonnée dans les vents aveugles,
et roulée avec une violence incessante tout autour de ce monde
suspendu,--ou, pis que le pire de tout cela,--au delà de ce que les
pensées sans loi ni limite imaginent, hurlantes,--c'est trop
horrible[27].» Les plus grands parlent avec une résignation morne de la
grande obscurité infinie qui enveloppe notre pauvre petite vie
vacillante, de cette vie qui n'est qu'une «fièvre anxieuse,» de cette
triste condition humaine qui n'est que passion, déraison et douleur, de
cet être humain qui lui-même n'est peut-être qu'un vain fantôme, un rêvé
douloureux de malade. À leurs yeux, nous roulons sur une pente fatale où
le hasard nous entre-choque; et le destin intérieur qui nous pousse ne
nous brise qu'après nous avoir aveuglés. Au delà de tout «est la tombe
muette, où l'on n'entend plus rien, ni le pas joyeux de son ami, ni la
voix de son amant, ni le conseil affectueux de son père, où il n'y a
plus rien, où tout est oubli, poussière, obscurité éternelle.» Encore
s'il n'y avait rien! «Mourir, dormir! oui, et rêver peut-être.» Rêver
lugubrement, tomber dans un cauchemar pareil à celui de la vie; pareil
à celui où nous nous débattons aujourd'hui, où nous crions, haletants,
d'un gosier rauque! Voilà leur idée de l'homme et de la vie, idée
nationale qui remplit le théâtre de calamités et de désespoirs, qui
étale les supplices et les massacres, qui prodigue la folie et le crime,
qui met partout la mort comme issue; une brume menaçante et sombre
couvre leur esprit comme leur ciel, et la joie comme le soleil ne perce
chez eux que violemment et par intervalles. Ils sont autres que les
races latines, et, dans la Renaissance commune, ils renaissent autrement
que les races latines. Le libre et plein développement de la pure nature
qui, en Grèce et en Italie, aboutit à la peinture de la beauté et de la
force heureuse, aboutit ici à la peinture de l'énergie farouche, de
l'agonie et de la mort.

[Note 16: Voyez, pour comprendre ce caractère, les rôles de James
Harlowe dans _Richardson_, du vieil Osborne dans _Thackeray_, de sir
Giles Overreach dans _Massinger_, de Manly dans _Wycherley_.]

[Note 17: _Hentzner's Travels._--Benvenuto Cellini; voyez _passim_
les costumes avec notices, imprimés à Venise et en Allemagne:
_Bellicosissimi_.--Froude, t. I, p. 19, 52.]

[Note 18: Voyez Froude, _History of England_, tomes I, II, III.]

[Note 19: «Quand son coeur fut arraché, il poussa un gros
gémissement.» _Exécution de Parry_, Strype, III, 251. Consulter Lingard,
IV, 259; Holinshed, II, 938.]

[Note 20: Holinshed, 940.]

[Note 21: Sous Henri IV et Henri V.]

[Note 22: Froude, I, 15.]

[Note 23: Machine de bois qui servait pour les punitions; c'est une
sorte de cangue.]

[Note 24: En 1547. _Pictorial history_, t. II, 467.]

[Note 25: _Pictorial history_, tome II, 907, année 1596.]

[Note 26: _Démonologie_ du roi Jacques, statuts du Parlement de 1597
à 1613: «Un nommé Scot, dit le roi Jacques, _n'a pas eu honte_ de nier
dans un imprimé public qu'il y eût une chose telle que la sorcellerie,
soutenant ainsi la vieille erreur des Saducéens, lesquels niaient qu'il
y eût des esprits.» Voyez le livre de Reginald Scot. 1584 (_Nathan
Drake_).]

[Note 27: Shakspeare, _Measure for Measure_, _Tempest_, _Hamlet_,
_Macbeth_.--Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, acte IV.

  To die, and go we know not where;
  To lie in cold obstruction and to rot;
  This sensible warm motion to become
  A kneaded clod; and the delighted spirit
  To bathe in fiery floods, or to reside
  In thrilling regions of thick-ribbed ice;
  To be imprison'd in the viewless winds,
  And blown with restless violence round about
  The pendent world, or to be worse them worst
  Of those, that lawless and incertain thoughts
  Imagine howling!--'Tis too horrible!
                          (Shakspeare, _Measure for Measure_, III, 2.)

              We are such stuff
  As dreams are made of, and our little life
  Is rounded with a sleep.]


IV

Ainsi naquit ce théâtre; théâtre unique dans l'histoire comme le moment
admirable et passager d'où il est sorti, oeuvre et portrait de ce jeune
monde, aussi naturel, aussi effréné et aussi tragique que lui. Quand un
drame original et national s'élève, les poëtes qui l'établissent portent
en eux-mêmes les sentiments qu'il représente. Ils manifestent mieux que
les autres hommes l'esprit public, parce que l'esprit public est plus
fort chez eux que chez les autres hommes. Les passions environnantes
éclatent dans leur coeur avec un cri plus âpre ou plus juste, et c'est
pour cela que leur voix devient la voix de tous. L'Espagne chevaleresque
et catholique rencontre ses interprètes dans des enthousiastes et des
don Quichotte, dans Calderon soldat, puis prêtre; dans Lope, volontaire
à quinze ans, amoureux exalté, duelliste errant, soldat de l'Armada, à
la fin prêtre et familier du Saint-Office, si fervent, qu'il jeûne
jusqu'à s'épuiser, s'évanouit d'émotion en disant la messe, et
ensanglante de ses flagellations les murs de sa chambre. La sereine et
noble Grèce a pour chef de ses poëtes tragiques un des plus accomplis et
des plus heureux de ses enfants[28], Sophocle, le premier dans les
choses du chant et de la palestre, qui, à quinze ans, chantait nu le
pæan devant le trophée de Salamine, et qui, depuis, ambassadeur,
général, toujours aimé des Dieux et passionné pour sa ville, offrit en
spectacle dans sa vie comme dans ses oeuvres l'harmonie incomparable qui
a fait la beauté du monde antique, et que le monde moderne n'atteindra
plus. La France éloquente et mondaine, dans le siècle qui a porté le
plus loin l'art des bienséances et du discours, trouve pour écrire ses
tragédies oratoires, et peindre ses passions de salon, le plus habile
artisan de paroles, Racine, un courtisan, un homme du monde, le plus
capable, par la délicatesse de son tact et par les ménagements de son
style, de faire parler des hommes du monde et des courtisans.
Pareillement ici les poëtes conviennent à l'oeuvre. Presque tous sont
des bohèmes, nés dans le peuple[29], instruits pourtant, et le plus
souvent élèves d'Oxford ou de Cambridge, mais pauvres, en sorte que leur
éducation fait contraste avec leur état; Ben Jonson est beau-fils d'un
maçon, maçon lui-même; Marlowe est fils d'un cordonnier; Shakspeare,
d'un marchand de laine; Massinger, d'un domestique de grande maison. Ils
vivent comme ils peuvent, font des dettes, écrivent pour gagner leur
pain, montent sur le théâtre. Peel, Lodge, Marlowe, Jonson, Shakspeare,
Heywood sont acteurs; la plupart des détails qu'on a sur leur compte
sont tirés du journal d'Henslowe, un ancien prêteur sur gages, plus tard
bailleur de fonds et imprésario, qui les fait travailler, leur accorde
des avances, reçoit en nantissement leurs manuscrits ou leur garde-robe.
Pour une pièce de théâtre, il donne sept ou huit livres sterling; après
l'an 1600, les prix montent, et vont jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres.
On voit bien que, même après cette hausse, le métier d'auteur donne à
peine du pain; pour gagner quelque argent, il faut, comme Shakspeare, se
faire entrepreneur, tâcher d'avoir une part dans la propriété du
théâtre; mais le cas est rare, et la vie qu'ils mènent, vie de comédiens
et d'artistes, imprévoyante, excessive, égarée à travers les débauches
et les violences, parmi les femmes de mauvaise vie, au contact des
jeunes galants, parmi les provocations de la misère, de l'imagination
et de la licence, les mène ordinairement à l'épuisement, à l'indigence
et à la mort. On jouit d'eux, et on les néglige ou on les méprise; tel,
pour une allusion politique, est mis en prison, et manque de perdre les
oreilles; les grands, les gens d'administration les rudoient comme des
valets. Heywood, qui joue presque tous les jours, s'impose, en outre,
pendant plusieurs années, l'obligation d'écrire un feuillet chaque jour,
compose à la diable dans les tavernes, peine et sue en vrai manoeuvre
littéraire[30], et meurt laissant deux cent vingt pièces, dont la
plupart se perdront. Kyd, un des premiers, meurt dans la misère.
Shirley, l'un des derniers, à la fin de sa carrière, est contraint de
redevenir instituteur. Massinger meurt inconnu, et on ne trouve sur lui
dans le registre de la paroisse que cette triste mention: «Philippe
Massinger, un étranger.» Peu de mois après la mort de Middleton, sa
veuve est forcée de demander un secours à la Cité, parce qu'il n'a rien
laissé. «L'imagination opprime[31] en eux la raison, c'est la maladie
commune des poëtes.» Ils veulent jouir, et se laissent aller; leur
tempérament, leur coeur les maîtrise; dans leur vie comme dans leurs
pièces, les impulsions sont irrésistibles; le désir arrive tout d'un
coup, comme un flot qui noie les raisonnements, la résistance, et qui
souvent même ne laisse ni aux raisonnements, ni à la résistance le
temps de se montrer[32]. Beaucoup sont des viveurs, des viveurs tristes,
sortes de Musset et de Murger, qui s'abandonnent et s'étourdissent,
capables des rêves les plus poétiques et les plus purs, des
attendrissements les plus délicats et les plus touchants, et qui,
néanmoins, ne savent que miner leur santé et gâter leur gloire. Tels
sont Nash, Decker et Greene; Nash, satirique fantaisiste, qui «abusa de
son talent, et conspira en prodigue contre les bonnes heures[33];»
Decker, qui passa trois ans dans la prison du Banc du Roi; Greene
surtout, charmant esprit, riche, gracieux, qui se perdit à plaisir,
confessant ses vices[34] publiquement, avec des larmes, et un instant
après s'y replongeant. Ce sont des hommes-filles, vraies courtisanes de
moeurs, de corps et de coeur. Au sortir de Cambridge, «avec de bons
drilles aussi libertins que lui,» Greene avait parcouru l'Espagne,
l'Italie, où il «avait vu et pratiqué, dit-il, toutes sortes d'infamies
abominables à déclarer.» Vous voyez que le pauvre homme est franc, et ne
s'épargne guère; il est naturel, emporté en toutes choses, dans le
repentir comme dans le reste, inégal par excellence, fait pour se
démentir, non pour se corriger. Au retour il devint, à Londres, un
pilier de tavernes, hanteur de mauvais lieux. «J'étais noyé dans
l'orgueil, dit-il; courir les filles était mon exercice journalier, et
la gloutonnerie avec l'ivrognerie, mon seul plaisir;... je prenais du
plaisir à jurer et à blasphémer le nom de Dieu.... Ces vanités et autres
pamphlets futiles, où j'écrivaillais sur l'amour et sur mes vaines
imaginations, étaient mon gagne-pain, et, à cause de tous mes vains
discours, j'étais aimé de toutes sortes de gens frivoles, qui étaient
mes compagnons assidus, venaient incessamment à mon logis, et là
passaient le temps à trinquer, à sabler le vin, à se gorger avec moi
toute la journée....» «Si je puis avoir mon contentement tant que je
vis, disait-il encore, cela me suffit, je me tirerai d'affaire après la
mort comme je pourrai.... L'enfer, qu'est-ce que vous me parlez de
l'enfer? Je sais que, si j'y vais, j'aurai la compagnie de gens
meilleurs que moi, et j'y rencontrerai aussi quelques bons drôles à tête
chaude, et pourvu que je n'y sois pas cloué seul, je ne m'en soucie
pas.... Si je ne craignais pas plus les juges du Banc du Roi que je ne
crains Dieu, j'irais, avant de me coucher, fourrer ma main dans le sac
d'un bourgeois ou d'un autre.» Un peu après, il a des remords, il se
marie, peint en vers délicieux la régularité et le calme de la vie
honnête, puis revient à Londres, mange son bien et la dot de sa femme
avec une drôlesse de bas étage, parmi les ruffians, les entremetteurs,
les filous, les filles, buvant, blasphémant, s'excédant de veilles et
d'orgies, écrivant pour avoir du pain, quelquefois rencontrant parmi les
criailleries et les puanteurs d'un bouge des pensées d'adoration et
d'amour dignes de Rolla, le plus souvent dégoûté de lui-même, pris d'un
accès de larmes entre deux buvettes, et composant de petits traités pour
s'accuser, regretter sa femme, convertir ses camarades, ou prémunir les
jeunes gens contre les ruses des prostituées et des escrocs. À ce régime
on s'use vite; il ne lui fallut que six ans pour s'épuiser. Une
indigestion de vin du Rhin et de harengs salés l'acheva. Sans son
hôtesse qui le recueillit, «il serait mort dans la rue.» Il dura encore
un peu, puis s'éteignit; quelquefois il lui demandait en pleurant un sou
de vin de Malvoisie; il était plein de poux, n'avait qu'une chemise, et
quand la sienne était au blanchissage, il était obligé d'emprunter celle
du mari. Ses habits et son épée furent vendus trois shillings, et les
pauvres gens payèrent les frais d'enterrement: quatre shillings pour le
linceul, et six shillings quatre pence pour le convoi. C'est dans ces
bas-fonds, sur ces fumiers, parmi ces dévergondages et ces violences,
que poussa le génie dramatique, entre autres celui du premier, d'un des
plus puissants, du vrai fondateur, Christopher Marlowe.

Celui-ci était un esprit déréglé, débordé, outrageusement véhément et
audacieux, mais grandiose et sombre, avec la «véritable fureur
poétique;» païen de plus, et révolté de moeurs et de doctrines. Dans cet
universel retour aux sens, et dans cet élan des forces naturelles qui
fait la Renaissance, les instincts corporels et les idées qui les
consacrent se débrident impétueusement. Marlowe, comme Greene, comme
Kett[35], est un incrédule, nie Dieu et le Christ, blasphème la
Trinité[36], prétend que Moïse était un imposteur, que le Christ était
plus digne de mort que Barrabas, que «si lui, Marlowe, entreprenait
d'écrire une nouvelle religion, il la ferait meilleure,» et «dans chaque
compagnie où il va, prêche son athéisme.» Voilà les colères, les
témérités et les excès que la liberté de penser met dans ces esprits
neufs, qui, pour la première fois après tant de siècles, osent marcher
sans entraves. De la boutique de son père, encombrée d'enfants, du
milieu des tire-pieds et des alênes, il s'est trouvé étudiant à
Cambridge, probablement par le patronage d'un grand, et de retour à
Londres, dans l'indigence, dans la licence des coulisses, des taudis et
des tavernes, sa tête a fermenté, et ses passions se sont échauffées. Il
devient acteur; mais s'étant cassé la jambe «dans une scène de débauche,
il reste boiteux, et ne peut plus paraître sur les planches. Il annonce
tout haut son incrédulité, et un procès s'entame, qui, si le temps n'eût
manqué, l'eût peut-être conduit au bûcher. Il fait l'amour avec une
espèce de souillon[37], et, voulant poignarder son rival, il a le
poignet retourné, en sorte que sa propre lame lui entre dans l'oeil et
dans la cervelle, et qu'il meurt, toujours maudissant et blasphémant. Il
n'avait que trente ans; jugez de la poésie qui peut sortir d'une vie
aussi emportée et aussi remplie: d'abord la déclamation exagérée, les
entassements de meurtres, les atrocités, la pompeuse et furieuse fanfare
de la tragédie éclaboussée dans le sang, et des passions exaltées
jusqu'à la démence. Tous les commencements du théâtre anglais, _Ferrex
et Porrex_, _Cambyses_, _Hieronymo_, même le _Périclès_ de Shakspeare,
atteignent à ce même comble d'extravagance, d'emphase et d'horreur[38].
C'est la première explosion de la jeunesse; rappelez-vous les brigands
de Schiller, et comment notre démocratie moderne a reconnu pour la
première fois son image dans les métaphores et les cris de Charles Moor.
Pareillement ici les personnages se démènent et hurlent, frappent la
terre du pied, grincent les dents, montrent le poing au ciel. Les
trompettes sonnent, les tambours battent, les armures défilent, les
armées s'entre-choquent, les gens se poignardent entre eux ou se
poignardent eux-mêmes; les discours ronflent avec des menaces
titanesques et des figures lyriques[39]; les rois expirent, tendant
leurs voix de basse; «la mort hagarde, de ses serres rapaces, étreint
leur coeur sanglant, et comme une harpie se gorge de leur vie.» Le
héros, le grand Tamerlan, assis sur un char que traînent des rois
enchaînés, fait brûler les villes, noyer les femmes et les enfants,
passer les hommes au fil de l'épée, et à la fin, atteint d'un mal
invisible, s'emporte en tirades gigantesques contre les dieux qui le
frappent et qu'il voudrait détrôner. Voilà déjà la peinture de l'orgueil
insensé, de la fougue aveugle et meurtrière, qui, promenée à travers les
dévastations, arrive à s'armer contre le ciel lui-même. La surabondance
de la séve sauvage et intempérante amène ce puissant vers tonnant, cette
prodigalité de carnages, cet étalage de splendeurs et de couleurs
surchargées, ce déchaînement de passions démoniaques, cette audace de
l'impiété grandiose. Si dans les drames qui suivent, la
_Saint-Barthélemy_, le _Juif de Malte_, l'enflure diminue, la violence
reste: Barabbas, le Juif, ensauvagé par la haine, est désormais sorti de
l'humanité; il a été traité par les chrétiens comme une bête, et il les
hait à la façon d'une bête. Il a purgé son coeur «de la compassion et
de l'amour[40]; il rit quand les chrétiens pleurent. Il va se promener
la nuit pour empoisonner les puits, ou achever les malades qui gémissent
sous les murailles. Il a étudié la médecine, et s'en sert pour occuper
les fossoyeurs, «pour fournir à leurs bras des tombes à creuser, et des
glas de morts à mettre en branle.» Il s'est donné la joie «de remplir en
un an les prisons de banqueroutiers, de combler d'orphelins les
hôpitaux, et, à chaque lune, de rendre fou quelqu'un, ou de pousser un
homme au suicide.» Toutes ces cruautés, il les étale, il s'en applaudit,
comme un démon qui se réjouit d'être un bon bourreau, et d'enfoncer les
patients dans la dernière extrémité de l'angoisse. Sa fille a deux
prétendants chrétiens, et, au moyen de lettres supposées, il les fait
tuer l'un par l'autre. De désespoir, elle se fait religieuse, et, pour
se venger, il empoisonne sa fille et tout le couvent. Deux moines
veulent le dénoncer, puis le convertir; il étrangle le premier, et
plaisante avec son esclave Ithamore, un coupe-gorge de profession, qui
aime le métier, et se frotte les mains de plaisir[41].--«Fais un joli
noeud, serre fort; bien étranglé.--Voilà qui est proprement fait, il n'y
a pas de trace; dressons-le contre le mur, et appuyons-le sur son bâton.
Parfait, il a l'air de quêter un morceau de lard.--Ô le brave, l'habile
maître que j'ai là!»--Survient le second moine, qu'ils accusent de
l'assassinat[42]: «Comment, un moine qui en tue un autre! Le ciel me
bénisse. Allons! Ithamore, il faut le mener devant les juges. Là, j'ai
presque envie de pleurer du malheur qui vous arrive. Ce n'est pas nous
qui vous arrêtons, c'est la loi; nous ne faisons que vous conduire.»
Joignez à cela deux autres empoisonnements, une machine infernale pour
faire sauter toute la garnison turque, un complot pour jeter dans un
puits le commandant turc. Il y tombe lui-même, et dans la chaudière
rougie[43] meurt hurlant, endurci, sans remords, n'ayant qu'un regret,
celui de n'avoir pas fait assez de mal. Ce sont là les férocités du
moyen âge; on les rencontrerait encore aujourd'hui dans les compagnons
d'Ali-Pacha, dans les pirates de l'Archipel; nous en avons gardé l'image
dans ces peintures du quinzième siècle qui représentent un roi avec sa
cour tranquillement assis autour d'un homme vivant qu'on écorche; au
centre, l'écorcheur à genoux qui travaille avec conscience, fort
attentif à ne point gâter la peau[44].

Tout cela est roide, dira-t-on; ces gens tuent trop facilement et trop
vite. C'est justement pour cela que la peinture est vraie. Car le propre
des hommes de ce temps, comme des personnages de Marlowe, est la brusque
détente de l'action; ce sont des enfants, des _enfants robustes_; comme
un cheval au lieu d'un discours vous lâche une ruade, au lieu d'une
explication ils vous donnent un coup de couteau. Nous ne savons plus
aujourd'hui ce que c'est que la nature; nous gardons encore à son
endroit les préjugés bienveillants du dix-huitième siècle; nous ne la
voyons qu'humanisée par deux siècles de culture, et nous prenons son
calme acquis pour une modération innée. Le fond de l'homme naturel, ce
sont des _impulsions_ irrésistibles, colères, appétits, convoitises,
toutes aveugles. Il voit une femme[45], il la trouve belle; tout d'un
coup sa gorge se serre, il a chaud dans le dos, il lui court sus;
quelqu'un veut l'en empêcher, il tue l'homme, s'assouvit, puis n'y pense
plus, sauf lorsque parfois quelque vague image d'une mare de sang
clapotante vient traverser sa cervelle et le rendre morne. Les subites
et extrêmes décisions se confondent en lui avec le désir; à peine
imaginée, la chose est faite; le grand intervalle qui se rencontre chez
nous entre l'idée de l'action et l'action elle-même manque tout à
fait[46]. Barabbas conçoit les meurtres, et sur-le-champ les meurtres
sont accomplis; nulle délibération, nul tiraillement; c'est pour cela
qu'il peut en commettre une vingtaine; sa fille le quitte, le voilà
dénaturé, il l'empoisonne; son confident le trahit, il se déguise et
l'empoisonne. La rage les prend au ventre, comme un accès, et alors il
faut qu'ils tuent. Cellini raconté qu'offensé, il essaya de se contenir,
mais qu'il suffoquait, et que, pour ne pas mourir de ce tourment, il
sauta avec son poignard sur l'homme. Pareillement ici, dans _Edward II_,
le roi, les nobles en appellent tout de suite aux épées; tout y est
excessif et imprévu; entre deux réponses, le coeur s'est trouvé
bouleversé, transporté jusqu'aux extrémités de la haine ou de la
tendresse. Edward, revoyant son favori Gaveston, verse devant lui son
trésor, jette à ses pieds les dignités, lui donne son sceau, se donne
lui-même; et, sur une menace de l'évêque de Coventry, crie tout d'un
coup[47]: «Jetez bas sa mitre d'or, déchirez son étole, baptisez-le à
nouveau dans le ruisseau.» Puis, quand la reine le supplie: «Pas de
cajoleries, catin française, va-t'en d'ici; Gaveston, ne lui parle pas,
qu'elle sèche et crève.» Fureurs contre fureurs, les haines
s'entre-choquent comme des cavaliers dans une bataille: le duc de
Lancastre tire son épée devant le roi pour tuer Gaveston; Mortimer
blesse Gaveston. Les puissantes voix tendues grondent: jamais ils ne
souffriront qu'un chien accapare leur prince, les dépossède de leur
rang[48]. «Pour voir sa charogne naufragée sur la côte, il n'y a pas un
de nous qui ne crevât son cheval.» «Nous le traînerons par les oreilles
jusqu'au billot.» Ils l'ont saisi, ils vont le pendre à une branche; ils
refusent de le laisser parler une seule minute au roi. En vain on les
supplie; quand à la fin ils ont consenti, ils se repentent; c'est une
curée qu'il leur faut tout de suite, et Warwick le reprenant de force
lui tranche la tête dans un fossé. Voilà les hommes du moyen âge. Ils
ont l'âpreté, l'acharnement, l'orgueil de grands dogues bien nourris et
de forte race. C'est cette roideur et cette impétuosité des passions
primitives qui ont fait la guerre des Deux Roses et pendant trente ans
poussé les nobles sur les épées et vers les billots.

Au bout de toutes ces frénésies et de tous ces assouvissements, qu'y
a-t-il? Le sentiment de la nécessité écrasante et de la ruine
inévitable par laquelle tout croule et finit. Mortimer, mené au
billot, dit avec un sourire[49]: «Il y a un point dans la roue de la
Fortune où les hommes n'atteignent--que pour rouler en bas la tête la
première. Ce point, je l'ai touché.--Et maintenant qu'il n'y a plus
d'échelon pour monter plus haut,--pourquoi est-ce que je m'affligerais
de ma chute?--Adieu, noble reine. Ne pleure pas Mortimer,--qui méprise
le monde, et, comme un voyageur,--s'en va pour découvrir des contrées
inconnues.» Pesez bien ces grandes paroles, c'est le cri du coeur, et
la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et des
vieux rois de la mer. Le paganisme du Nord s'exprime tout entier dans
cet héroïque et douloureux soupir; c'est ainsi qu'ils conçoivent le
monde tant qu'ils restent hors du christianisme, ou sitôt qu'ils en
sortent. Aussi bien, quand on ne voit dans la vie, comme eux, qu'une
bataille de passions effrénées, et dans la mort qu'un sommeil morne,
peut-être rempli de songes funèbres, il n'y a d'autre bien suprême
qu'un jour de jouissance et de victoire. On se gorge, fermant les yeux
sur l'issue, sauf à être englouti le lendemain. C'est là la pensée
maîtresse du _Faust_, le plus grand drame de Marlowe: contenter son
coeur, n'importe à quel prix et avec quelles suites[50]. «Un bon
magicien est un Dieu tout-puissant!» Cette seule imagination suffit à
l'enivrer[51]. Il aura des esprits qu'il enverra chercher de l'or dans
l'Inde, et «fouiller l'Océan pour entasser devant lui les perles
orientales,» qui lui apprendront les secrets des rois, qui, à son
ordre, enfermeront l'Allemagne d'un mur d'airain, ou feront couler les
flots du Rhin autour de Wittenberg, qui marcheront devant lui «sous la
forme de lions, pour lui servir de garde, ou comme des géants de
Laponie, ou comme des femmes et des vierges, dont le front sublime
ombragera plus de beauté que la gorge blanche de la reine de
l'Amour.» Quels rêves éclatants, quels désirs, quelles curiosités
gigantesques ou voluptueuses, dignes d'un César romain ou d'un poëte
d'Orient, ne viennent pas tourbillonner dans cette cervelle
fourmillante! Pour les apaiser, pour obtenir vingt-quatre ans de
puissance, il donne son âme, sans peur, sans avoir besoin d'être
tenté, du premier coup, de lui-même, tant l'aiguillon intérieur est
âpre[52]! «Si j'avais autant d'âmes qu'il y a d'étoiles, je les
donnerais toutes pour avoir à moi ce Méphistophélès. Je puis bien
donner mon âme, puisqu'elle est à moi; et puisque je suis damné et que
je ne puis être sauvé, à quoi bon penser à Dieu ou au ciel?» Et sur
cela il se donne carrière, il veut tout savoir, tout avoir: un livre
où il puisse contempler toutes les herbes et tous les arbres qui
croissent sur la terre; un autre où soient marquées toutes les
constellations et les planètes; un autre qui lui apporte de l'or quand
il voudra, et aussi les plus belles des femmes; un autre, qui évoque
des hommes armés pour exécuter ses ordres, et qui déchaîne à sa
volonté les tonnerres et les tempêtes. Il est comme un enfant, il
étend les mains vers toutes les choses brillantes, puis se désole en
pensant à l'enfer, puis se laisse distraire par des parades[53]. «Oh!
ceci me rassasie l'âme!»--«N'est-ce pas, Faust? sache bien qu'il y a
toutes sortes de plaisirs dans l'enfer!--Oh! si je pouvais voir
l'enfer et revenir, comme je serais heureux!» On le promène invisible
par tout l'univers, puis à Rome, parmi les cérémonies de la cour du
pape. Comme un écolier un jour de congé, il a les yeux insatiables, il
oublie tout devant un _pageant_, il s'amuse à faire des farces, à
donner un soufflet au pape, à battre les moines, à exécuter des tours
de magie devant les princes, à la fin à boire, à festiner, à remplir
son ventre, à étourdir sa tête. Dans son emportement, il se fait
athée, il dit qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont là «des contes de
vieille femme.» Puis tout d'un coup, la funèbre idée choque aux portes
de sa cervelle[54]: «Je renoncerai à cette magie, je me
repentirai.--Mon coeur est trop endurci, je ne puis pas me
repentir.--À peine puis-je nommer le salut, la foi ou le ciel,--que
des échos terribles tonnent à mon oreille:--«Faust, tu es
damné!»--Puis des épées, du poison, des fusils, des cordes, des aciers
envenimés--se présentent à moi pour que j'en finisse avec
moi-même.--Il y a longtemps que je me serais tué--si le plaisir
délicieux n'avait pas vaincu le profond désespoir.--N'ai-je pas évoqué
l'aveugle Homère pour me chanter--les amours de Pâris et la mort
d'Oenone? Et le chantre qui a bâti les murs de Thèbes,--avec les sons
ravissants de sa harpe mélodieuse,--n'a-t-il pas accompagné la voix de
mon Méphistophélès?--Pourquoi mourir alors, ou me désespérer
lâchement?--Je suis résolu, Faust ne se repentira jamais....--Viens,
Méphistophélès, disputons encore--et raisonnons sur l'astrologie
divine.--Dis-moi, y a-t-il beaucoup de cieux au-dessus de la
lune?--Tous les corps célestes ne sont-ils qu'un globe,--comme cela
est pour la substance de cette terre centrale?--Non, plutôt une chose
qui rassasie la faim de mon coeur.--Je veux avoir pour maîtresse cette
céleste Hélène que j'ai vue ces derniers jours,--afin que de ses
suaves caresses elle éloigne, sans en rien laisser,--ces pensées qui
me détournent de mon voeu.»--Divine Hélène, fais-moi immortel avec un
baiser.--Ses lèvres sucent mon âme, mon âme s'en va.--Viens, Hélène,
viens, rends-moi mon âme,--j'habiterai là, le ciel est sur tes
lèvres.--Tout est boue qui n'est pas Hélène.»--«Ô mon Dieu, je
voudrais pleurer, mais le démon retient mes larmes[55]. Que mon sang
sorte à la place de mes larmes; oui, ma vie et mon âme! Oh! il arrête
ma langue! Je voudrais lever les mains, mais, voyez, ils les
retiennent, Lucifer et Méphistophélès les retiennent....--Plus qu'une
heure, une pauvre heure à vivre.... L'horloge va sonner, le démon va
venir, Faust sera damné.--Oh! je veux sauter jusqu'à mon Dieu! Qui
est-ce qui me tire en arrière?--Regardez, regardez là-haut, où le sang
du Christ coule à flots sur le firmament!--Une goutte sauverait mon
âme, une demi-goutte. Ah! mon Christ!--Ah! ne déchire pas mon coeur
pour avoir nommé mon Christ!--Si, si! Je l'appellerai.--Oh! il y a une
demi-heure de passée; toute l'heure sera bientôt passée.... Ô Dieu!
que Faust vive en enfer mille années, cent mille années, mais qu'à la
fin il soit sauvé!... Oh! l'heure sonne, l'heure sonne.... Ah! que mon
âme n'est-elle changée en petites gouttes d'eau pour tomber dans
l'Océan, et qu'on ne la retrouve jamais!» Voilà l'homme vivant,
agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a
fait Goethe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emporté, enflammé,
esclave de sa fougue et jouet de ses rêves, tout entier à l'instant
présent, pétri de convoitises, de contradictions et de folies, qui,
avec des éclats et des tressaillements, avec des cris de volupté et
d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes
de son précipice. Tout le théâtre anglais est là, ainsi qu'une plante
dans son germe, et Marlowe est à Shakspeare ce que Pérugin est à
Raphaël.

[Note 28: [Grec: Dieponêthê de en paisi kai peri palaistran kai
mousikên, ex ôn amphoterôn estephanôthê. Philathênaiotatos kai
theophilês]. (_Scoliaste._)]

[Note 29: Excepté Beaumont et Fletcher.]

[Note 30: _A literary hack_, comme on dit aujourd'hui.]

[Note 31: Drummond, à propos de Ben Jonson.]

[Note 32: Voyez, entre autres, _a Woman killed with kindness_ de
Heywood. Mistress Frankford, si honnête de coeur, accepte Wendoll à la
première proposition. Sir Francis Acton, à l'aspect de celle qu'il veut
déshonorer et qu'il hait, tombe «en extase» et ne souhaite plus que de
l'épouser.--Voyez l'entraînement subit de Juliette, de Roméo, de
Macbeth, de Miranda, etc.; les recommandations de Prospero à Fernando,
quand il le laisse seul un instant avec Miranda.]

[Note 33: Paroles de Nash.]

[Note 34: Voyez pareillement _la Vie de Bohême_ et _les Nuits
d'hiver_, de Murger; _la Confession d'un enfant du siècle_, par de
Musset.]

[Note 35: Brûlé en 1589.]

[Note 36: _Marlowe's Works_, édition Dyce, appendice II.]

[Note 37: Drab.]

[Note 38: Voyez surtout le _Titus Andronicus_ attribué à Shakspeare;
il y a des parricides, des mères à qui on fait manger leurs enfants, une
jeune fille violée qui paraît sur la scène avec la langue et les deux
mains coupées.]

[Note 39:

  For in a field whose superficies
  Is cover'd with a liquid purple veil,
  And sprinkled with the brains of slaughter'd men,
  My royal chair of state shall be advanc'd,
  And he that means to place himself therein,
  Must armed wade up to the chin in blood....
  And I whould strive to swim through pools of blood,
  Or make a bridge of murder'd carcasses,
  Whose arches should be fram'd with bones of Turks,
  Ere I whould lose the title of a king.
                           (_Tamburlain_, part. II, acte I, sc. III.)]

[Note 40:

  First, be thou void of these affections,
  Compassion, love, vain hope, and heartless fear;
  Be mov'd at nothing, see thou pity none,
  But to thyself smile when the Christian moan.
                .... I walk abroad o'nights,
  And kill sick people groaning under walls,
  Sometimes, I go out and poison wells....
  Being young, I studied physic and began
  To practise first upon the Italian,
  There I enrich'd the priests with burials,
  And always kept the sexton's arms in use,
  With digging graves and ringing dead men's knells....
  I fill'd the gaols with bankrupts in a year,
  And with young orphans planted hospitals,
  And every moon made some or other mad,
  And now and then one hang himself for grief,
  Pinning upon his breast a long great scroll,
  How I with interest tormented him.

  ITHAMORE.

  O, how I long to see him shake his heels!...
                          .... Pull amain.
  'Tis neatly done, sir; here's no print at all.]

[Note 41: So let him lean upon his staff. Excellent! He stands as if
he were begging of bacon.

     O mistress, I have the bravest, gravest, secret, subtle,
     bottle-nosed knave to my master that ever gentleman had.]

[Note 42:

  BARABBAS.

  Heaven bless us! what, a friar a murderer!
  When shall you see a Jew commit the like?

  ITHAMORE.

  Why, a Turk could ha' done no more.

  BARABBAS.

  To morrow is the sessions, you shall to it.
  Come, Ithamore, let's help to take him hence.

  FRIAR.

  Villains, I am a sacred person; touch me not.

  BARABBAS.

  The law shall touch you; we'll but led you, we.
  'Las, I could weep at your calamity!
                                                 (_The Jew of Malt._)]

[Note 43: À cette époque encore, en Angleterre, les empoisonneurs
étaient jetés dans une chaudière bouillante.]

[Note 44: Musée de Gand.]

[Note 45: Voyez la séduction d'Ithamore, par Bellamira, peinture
fruste et d'une vérité admirable.]

[Note 46: Rien de plus faux que le _Guillaume Tell_ de Schiller, ses
hésitations et ses raisonnements; voyez par contraste le _Goetz_, de
Goethe.--En 1377, Wyclef plaidait dans l'église de Saint-Paul devant
l'évêque de Londres, et cela fit une dispute. Le duc de Lancastre,
protecteur de Wyclef, «menaça de traîner l'évêque hors de l'église par
les cheveux;» et le lendemain la foule furieuse pilla le palais du
duc.--_Pictorial history_, I, 780.]

[Note 47:

  KING EDWARD.

  Throw off his golden mitre, rend his stole,
  And in the channel christen him anew....
  Fawn not on me, French strumpet;
  Get thee gone.
  Speak not unto her, let her droop and pine.]

[Note 48:

  LANCASTER.

                 He comes not back,
  Unless the sea cast up his shipwreck'd body.

  MORTIMER.

  And to behold so sweet a sight as that,
  There's none here but would run his horse to death....

  LANCASTER.

  We'll hale him by the ears unto the block.

  KENT.

                    Let these their heads
  Preach upon poles, for trespass of their tongues.]

[Note 49:

  Base Fortune, now I see that in thy wheel
  There is a point to which when men aspire,
  They tumble headlong down. That point I touch'd,
  And seeing that there was no place to mount higher,
  Why should I grieve to my declining fall?
  Farewell, faire queen; weep not for Mortimer,
  That scorns the world, and as a traveller,
  Goes to discover countries yet unknown.
                                               (_Edward the second._)]

[Note 50:

  A sound magician is a mighty God....
  How I am glutted with conceit of this!...
  I'll have them fly to India for gold,
  Ransack the ocean for orient pearl....
  I'll have them read me strange philosophy,
  And tell the secrets of foreign kings;
  I'll have them wall all Germany with brass,
  And make swift Rhine circle fair Wertenberg....
  Like lions shall they guard us when we please,
  Like Almain rutters with their horsemen's staves,
  Or Lapland giants, trotting by our sides;
  Sometimes like women, or unwedded maids,
  Shadowing more beauty in their airy brows
  Than have the white breasts of the queen of Love.]

[Note 51: How I am glutted with conceit of this!]

[Note 52:

  Had I as many souls as there be stars,
  I'd give them all for Mephistophilis.
  By him I'll be great emperor of the world,
  And make a bridge thorough the moving air....
  Why should'st thou not? Is not thy soul thy own?]

[Note 53:

  O this feeds my soul!

  LUCIFER.

  Know, Faustus, in hell is all manner of delight.

  FAUSTUS.

  O, might I see hell, and return again!
  How happy were I then!...
  I will renounce this magic and repent.]

[Note 54:

  My heart's so harden'd, I cannot repent;
  Scarce can I name salvation, faith, or heaven,
  But fearful echoes thunder unto my ears,
  "Faustus, thou art damn'd!" Then swords, and knives,
  Poison, guns, halters, and envenom'd steel
  Are laid before me to dispatch myself.
  And long ere this I should have slain myself,
  Had not sweet pleasure conquer'd deep despair.
  Have I not made blind Homer sing to me
  Of Alexander's love and Oenon's death?
  And hath not he that built the walls of Thebes,
  With ravishing sound of his melodious harp,
  Made music with my Mephistophilis?
  Why should I die then, or basely despair?
  I am resolv'd; Faustus shall ne'er repent.--
  Come, Mephistophilis, let us dispute again,
  And argue of divine astrology.
  Tell me, are there many heavens above the moon?
  Are all celestial bodies but one globe,
  As is the substance of this centric earth?...
  One thing.... let me crave of thee
  To glut the longing of my heart's desire....
  Was this the face that launch'd a thousand ships
  And burn'd the topless towers of Ilium?
  Sweet Helen, make me immortal with a kiss!
  Her lips suck forth my soul--see where it flies.
  Come, Helen, come give me my soul again;
  Here will I dwell, for heaven is in these lips,
  And all is dross that is not Helena.
  O thou art fairer than the evening air,
  Clad in the beauty of a thousand stars!]

[Note 55: Ah, my God, I would weep! But the devil draws in my tears.
Gush forth, blood, instead of tears! Yea, life and soul! O, he stays my
tongue! I would lift up my hands. But see, they hold them, they hold
them; Lucifer and Mephistophilis.

          Oh, Faustus,
  Now hast thou but one bare hour to live;
  And then thou must be damn'd perpetually.
  Stand still, you ever-moving spheres of heaven,
  That time may cease and midnight never come.
  The stars move still, time runs, the clock will strike,
  The devil will come, and Faustus must be damn'd.
  Oh, I will leap to heaven: who pulls me down?
  See where Christ's blood streams in the firmament:
  One drop of blood will save me: Oh, my Christ,
  Rend not my heart for naming of my Christ.
  Yet will I call on him:
  Oh, half the hour is past: 't will all be past anon.
  Let Faustus live in hell a thousand years,
  A hundred thousand, and at the last be saved:
  It strikes, it strikes;
  Oh soul, be chang'd into small water drops,
  And fall into the ocean: ne'er be found.]


V

Insensiblement l'art se forme, et vers la fin du siècle il est complet.
Shakspeare, Beaumont, Fletcher, Jonson, Webster, Massinger, Ford,
Middleton, Heywood, apparaissent ensemble, ou coup sur coup, génération
nouvelle et favorisée, qui fleurit largement sur le terrain fertilisé
par les efforts de la génération précédente. Désormais les scènes se
développent et s'agencent; les personnages cessent de se mouvoir tout
d'une pièce, le drame ne ressemble plus à une statue. Le poëte, qui ne
savait tout à l'heure que frapper ou tuer, introduit maintenant un
progrès dans la situation et une conduite dans l'intrigue. Il commence à
préparer les sentiments, à annoncer les événements, à combiner des
effets, et l'on voit paraître le théâtre le plus complet et le plus
vivant, et aussi le plus étrange qui fut jamais.

Il faut le voir se faire, et regarder le drame au moment où il se forme,
c'est-à-dire dans l'esprit de ses auteurs. Que se passe-t-il dans cet
esprit? Quelles sortes d'idées y naissent, et de quelle façon est-ce
qu'elles y naissent? En premier lieu, ils _voient_ l'événement, quel
qu'il soit et tel qu'il est; j'entends par là qu'ils l'ont présent
intérieurement avec les personnages et les détails, beaux et laids, même
plats et grotesques. Si c'est un jugement, le juge est là, pour eux, à
cette place, avec sa trogne et ses verrues; le plaignant à cette autre,
avec ses besicles et son sac de procédures; l'accusé en face, courbé et
contrit, chacun avec ses amis, cordonniers ou seigneurs; puis la foule
grouillante par derrière, tous avec leurs museaux risibles, leurs yeux
ahuris ou allumés[56]. C'est un vrai jugement qu'ils imaginent, un
jugement pareil à celui qu'ils ont vu devant le _justice_, où ils ont
crié ou glapi comme témoins ou parties, avec les termes de chicane, les
_pro_, les _contra_, les rôles de griffonnages, les voix aigres des
avocats, les piétinements, le tassement, l'odeur des corps et le reste.
Les infinies myriades de circonstances qui accompagnent et nuancent
chaque événement accourent avec cet événement dans leur tête, et non pas
simplement les extérieures, c'est-à-dire les traits sensibles et
pittoresques, les particularités de coloris et de costumes, mais aussi
et surtout les intérieures, je veux dire les mouvements de colère et de
joie, le tumulte secret de l'âme, le flux et reflux des idées et des
passions qui griment les physionomies, qui enflent les veines, qui font
grincer les dents, serrer les poings, qui lancent ou retiennent l'homme.
Ils voient tout le détail, tout l'ondoiement de l'homme, celui du dehors
et celui du dedans, l'un par l'autre, et l'un dans l'autre, tous les
deux ensemble sans défaillir ou s'arrêter. Et qu'est-ce que cette vue,
si ce n'est la sympathie, la sympathie imitative, qui nous met à la
place des gens, qui transporte leurs agitations en nous-mêmes, qui fait
de notre être un petit monde, capable de reproduire le grand en
raccourci? Comme les personnages qu'ils imaginent, les poëtes et les
spectateurs font des gestes, tendent leurs voix, et sont acteurs. Ce
n'est point le discours ou le récit qui peut manifester leur état
intérieur, c'est la mise en scène; ainsi que les inventeurs du langage,
ils jouent et miment leurs idées; l'imitation théâtrale, la
représentation figurée est leur vrai langage; toute autre expression, le
chant lyrique d'Eschyle, le symbole réfléchi de Goethe, le développement
oratoire de Racine, leur serait impraticable. Involontairement, de
prime-saut, sans calcul, ils découpent la vie en scènes, et la portent
par morceaux sur les planches; cela va si loin que souvent leur
personnage[57] de théâtre se fait acteur, et joue une pièce dans la
pièce: la faculté scénique est la forme naturelle de leur esprit. Sous
l'effort de cet instinct, toutes les parties accessoires du drame
arrivent à la rampe, et s'étalent sous les yeux. Une bataille s'est
livrée; au lieu de la raconter, ils l'amènent devant le public, clairons
et tambours, foules qui se bousculent, combattants qui s'éventrent. Un
naufrage est arrivé; vite le vaisseau devant le spectateur, avec les
jurons des matelots, les commandements techniques du pilote. De toutes
les parties de la vie humaine[58], tapages de taverne et conseils de
ministres, bavardages de cuisine et processions de cour, tendresses de
famille et marchandages de prostitution, nulle n'est trop petite, ou
trop haute; elles sont dans la vie, qu'elles soient sur la scène,
chacune tout entière, toute grossière, atroce et saugrenue, telle
qu'elle est, il n'importe. Ni en Grèce, ni en Italie, ni en Espagne, ni
en France, on n'a vu d'art qui ait tenté si audacieusement d'exprimer
l'âme et le plus intime fond de l'âme, le réel et tout le réel.

Comment ont-ils réussi, et quel est cet art nouveau qui foule toutes
les règles ordinaires? C'est un art cependant, puisqu'il est naturel,
un grand art, puisqu'il embrasse plus de choses et plus profondément
que ne font les autres, tout semblable à celui de Rembrandt et de
Rubens; mais comme celui de Rembrandt et de Rubens, c'est un art
germanique et dont toutes les démarches sont contraires à celles de
l'art classique. Ce que les Grecs et les Latins, inventeurs de
celui-ci, ont cherché en toutes choses, c'est l'agrément et l'ordre.
Monuments, statues et peintures, théâtre, éloquence et poésie, de
Sophocle à Racine, ils ont coulé toute leur oeuvre dans le même moule,
et produit la beauté par le même moyen. Dans l'enchevêtrement et la
complexité infinie des choses, ils saisissent un petit nombre d'idées
_simples_ qu'ils assemblent en un petit nombre de façons _simples_,
en sorte que l'énorme végétation embrouillée de la vie s'offre
désormais à l'esprit tout élaguée et réduite, et peut être embrassée
aisément d'un seul regard. Un carré de murs avec des files de colonnes
toutes semblables; un groupe symétrique de corps nus ou drapés dans un
linge; un jeune homme debout qui lève un bras; un guerrier blessé qui
ne veut pas revenir au camp et qu'on supplie: voilà, dans leur plus
beau temps, leur architecture, leur peinture, leur sculpture et leur
théâtre. Pour poésie, quelques sentiments peu compliqués, toujours
naturels, point raffinés, intelligibles à tous; pour éloquence, un
raisonnement continu, un vocabulaire limité, les plus hautes idées
ramenées à leur origine sensible, tellement que des enfants peuvent
comprendre cette éloquence et sentir cette poésie, et qu'à ce titre
elles sont classiques. Entre les mains des Français, derniers
héritiers de l'art simple, ces grands legs de l'antiquité ne
s'altèrent pas. Si le génie poétique est moindre, la structure
d'esprit n'a pas changé. Racine met sur le théâtre une action unique,
dont il proportionne les parties, et dont il ordonne le cours; nul
incident, rien d'imprévu, point d'appendices ni de disparates; nulle
intrigue secondaire. Les rôles subordonnés sont effacés; en tout
quatre ou cinq personnages principaux, on n'en amène que le moins
possible; les autres, réduits à l'état de confidents, prennent le ton
de leurs maîtres et ne font que leur donner la réplique. Toutes les
scènes se tiennent et coulent insensiblement l'une dans l'autre; et
chaque scène, comme la pièce entière, a son ordre et son progrès. La
tragédie se détache symétrique et nette au milieu de la vie humaine,
comme un temple complet et solitaire qui dessine son contour régulier
sur le bleu lumineux du ciel. Rien de semblable ici. Tout ce que nous
appelons proportion et commodité fait défaut; ils ne s'en embarrassent
pas, ils n'en ont pas besoin. Nulle liaison, on saute brusquement
vingt ans ou cinq cents lieues. Il y a vingt scènes en un acte; on
tombe sans préparation de l'une à l'autre, de la tragédie à la
bouffonnerie; et le plus souvent, il semble que l'action ne marche
pas; les personnages s'attardent à causer, à rêver, à étaler leur
caractère. Nous étions agités, inquiets de l'issue, et voilà qu'on
nous amène des domestiques qui se querellent, ou des amoureux qui font
un sonnet. Même le dialogue et le discours, qui, par excellence,
semblent devoir être des courants réguliers et continus d'idées
entraînantes, demeurent en place tout stagnants, ou s'éparpillent en
déviations et en vagabondages. Au premier regard, on croit qu'on
n'avance point, on ne sent point à chaque phrase qu'on a fait un pas.
Point de ces plaidoyers solides, point de ces discussions probantes,
qui, de moment en moment, ajoutent une raison aux raisons précédentes,
une objection aux objections précédentes: on dirait qu'ils ne savent
qu'injurier, se répéter et piétiner en place. Et le désordre est aussi
grand dans l'ensemble que dans les parties. C'est un règne entier, une
guerre complète, ou tout un roman qu'ils entassent dans un drame; ils
découpent en scènes une chronique anglaise ou une nouvelle italienne:
à cela se réduit leur art; peu importent les événements: quels qu'ils
soient, ils les acceptent. Ils n'ont point d'idée de l'action
progressive et unique. Deux ou trois actions soudées bout à bout, ou
enchevêtrées l'une dans l'autre, deux ou trois dénoûments inachevés,
mal emmanchés, recommencés; pour tout expédient, la mort prodiguée à
tort à travers et à l'improviste, voilà leur logique. C'est que notre
logique, la logique latine, leur manque. Leur esprit ne chemine point
par les routes aplanies et rectilignes de la rhétorique et de
l'éloquence. Il arrive au même but, mais par d'autres voies. Il est à
la fois plus compréhensif et moins ordonné que le nôtre. Il demande
une conception plus complète et ne demande pas une conception aussi
suivie. Il ne procède point comme nous par une file de pas uniformes,
mais par sauts brusques et par longs arrêts. Il ne se contente point
d'une idée simple extraite d'un fait complexe, il exige qu'on lui
présente le fait complexe tout entier, avec ses particularités
innombrables, avec ses ramifications interminables. Il veut voir dans
l'homme non quelque passion générale, l'ambition, la colère ou
l'amour; non quelque qualité pure, la bonté, l'avarice, la sottise,
mais le _caractère_, c'est-à-dire l'empreinte extraordinairement
compliquée, que l'hérédité, le tempérament, l'éducation, le métier,
l'âge, la société, la conversation, les habitudes ont enfoncée en
chaque homme, empreinte incommunicable et personnelle qui, une fois
enfoncée dans un homme, ne se retrouve nulle part ailleurs. Il veut
voir dans le héros, non-seulement le héros, mais l'individu avec sa
façon de marcher, de boire, de jurer, de se moucher, avec le timbre de
sa voix, avec sa maigreur ou sa graisse[59], et plonge ainsi, à chaque
regard, jusque dans le dessous des choses comme par une profonde
percée de mineur. Cela fait, peu lui importe que la seconde percée
soit à deux pas ou à cent pas de la première; il suffit qu'elle aille
à la rencontre du même fonds et serve aussi à manifester la couche
intérieure et invisible. La logique ici est en dessous, non en dessus.
C'est l'unité d'un caractère qui lie deux actions du personnage, comme
c'est l'unité d'une impression qui lie deux scènes du drame. À
proprement parler, le spectateur est comme un homme qu'on promènerait
le long d'un mur percé de loin en loin de petites fenêtres; à chaque
fenêtre, il embrasse pour un instant, par une échappée, un paysage
nouveau avec ses millions de détails; la promenade achevée, s'il est
de race et d'éducation latines, il sent tourbillonner dans sa tête un
pêle-mêle d'images, et demande une carte de géographie pour se
reconnaître; s'il est de race et d'éducation germaniques, il aperçoit
d'ensemble, par une concentration naturelle, la large contrée dont il
n'a vu que des fragments. Une telle conception, par la multitude des
détails qu'elle rassemble, et par la profondeur des lointains qu'elle
embrasse, est une demi-vision qui ébranle toute l'âme. Avec quelle
énergie, avec quel dédain des ménagements, avec quelle violence de
vérité elle ose frapper et marteler la médaille humaine, avec quelle
liberté elle peut reproduire l'âpreté entière des caractères frustes
et les extrêmes saillies de la nature vierge, c'est ce que ses oeuvres
vont montrer.

[Note 56: Voir le jugement de Vittoria Accoramboni, celui de
Virginia dans Webster, _Coriolan_ et _Jules César_ dans Shakspeare.]

[Note 57: Rôle de Falstaff, dans Shakspeare; rôle de la reine, dans
_London_, de Greene et Decker; rôle de Rosalinde, dans Shakespeare.]

[Note 58: Voyez dans Webster, _Duchess of Malfi_, une scène
d'accouchement admirable.]

[Note 59: Voyez _Hamlet_, _Coriolan_, _Hotspur_.

     Our son is fat and scant of breath.]


VI

Considérons les différents personnages que cet art si appliqué à la
peinture des moeurs réelles, et si propre à la peinture de l'âme
vivante, va chercher parmi les moeurs réelles et les âmes vivantes de
son temps et de son pays. Il y en a deux sortes, ainsi qu'il convient à
la nature du drame: les uns qui produisent la terreur, les autres qui
excitent la pitié; les uns gracieux et féminins, les autres virils et
violents; toutes les différences du sexe, tous les extrêmes de la vie,
toutes les ressources de la scène sont contenus dans ce contraste, et si
jamais le contraste a été complet, c'est ici.

Que le lecteur lise lui-même quelques-unes de ces pièces, autrement il
n'aura pas l'idée des fureurs dans lesquelles le drame s'est précipité;
la force et la fougue s'y lancent à chaque instant jusqu'à l'atrocité,
et plus loin encore s'il y a quelque chose au delà. Assassinats,
empoisonnements, supplices, vociférations de la démence et de la rage,
aucun emportement et aucune souffrance ne sont trop extrêmes pour leur
élan ou leur effort. La colère ici est une folie, l'ambition une
frénésie, l'amour un délire. Hippolyte, qui a perdu sa maîtresse[60],
l'aperçoit rayonnante dans le ciel comme une vision bienheureuse. «Elle
est là-haut, sur ces tours d'étoiles, debout, les yeux fixés sur moi
pour savoir si je lui reste fidèle.» Arétus, pour se venger de
Valentinien, l'empoisonne après s'être empoisonné lui-même, et, râlant,
se fait porter devant le lit de son ennemi pour lui donner un avant-goût
de l'agonie. La reine Brunehaut a chez elle un pourvoyeur d'amants
qu'elle emploie sur la scène, et fait tuer les deux fils l'un par
l'autre. La mort est partout; à la fin de chaque drame, tous les grands
personnages trébuchent ensemble dans le sang; tueries et boucheries, la
scène devient un champ de bataille ou un cimetière[61]. Conterai-je
quelques-unes de ces tragédies? Francesco, pour venger sa soeur
séduite[62], veut séduire à son tour la duchesse Marcella, femme de
Sforza, le séducteur; il la veut, il l'aura, il le lui dit avec des cris
d'amour et de rage: «Avec ces bras, je traverserai une mer de sang, je
me ferai un pont avec des ossements d'hommes, mais mes bras iront
jusqu'à vous, jusqu'à vous, ma bien-aimée, la plus aimée et la meilleure
des femmes.» Car c'est le duc qu'il veut atteindre à travers elle,
vivante ou morte, sinon par le déshonneur, du moins par le meurtre; le
second vaut le premier, et vaut mieux puisqu'il fera plus de mal. Il la
calomnie, et le duc, qui l'adore, la tue, puis, désabusé, devient
forcené, ne veut pas croire qu'elle soit morte, fait exposer le corps
revêtu d'habits royaux sur un lit de parade, s'agenouille devant elle,
hurle et pleure. Il connaît maintenant le nom du traître, et à cette
idée il tombe dans des défaillances ou des transports[63]: «Je le
suivrai dans l'enfer, jusqu'à ce que je l'y trouve,--et j'habiterai là,
furie acharnée pour le torturer.--Pour cette détestable main, pour ce
bras qui ont guidé--l'acier maudit,--je les déchiquèterai pièce à
pièce--avec des fers rougis, et je les mangerai comme un vautour que je
suis, fait pour goûter pareille charogne.» Tout d'un coup, il halète et
tombe; Francesco y a pourvu, et le poison fait son office. Le duc meurt,
et on emmène le meurtrier à la torture.--Il y a pis; pour trouver des
sentiments assez violents, ils vont jusqu'à ceux qui dénaturent l'homme.
Massinger met sur la scène un père justicier qui poignarde sa fille;
Webster et Ford, un fils qui assassine sa mère; Ford, les amours
incestueux d'un frère et de sa soeur[64]. C'est l'amour irrésistible,
qui tombe sur eux, l'amour antique de Pasiphaé ou de Myrrha, sorte de
folie qui ressemble à un enchantement, et sous lequel toute volonté
plie. «Perdu, je suis perdu, dit Giovani, ma destinée m'a condamné à
mort[65].--Plus je lutte, et plus j'aime; et plus j'aime,--moins
j'espère; je vois ma ruine sûre.--J'ai vainement fatigué le ciel de
prières,--épuisé la source de mes larmes continuelles,--desséché mes
veines de jeûnes assidus. Ce que l'invention ou l'art--peuvent
conseiller, je l'ai fait, et après tout cela, ô malheur,--je trouve que
tout cela n'est qu'un rêve, un conte de vieillard,--pour contenir la
jeunesse. Je reste toujours le même.--Il faut que je parle ou que je
meure.» Quels transports ensuite! Quelles âpres et poignantes délices,
et aussi combien courtes, combien douloureuses et traversées
d'angoisses, surtout pour elle! On la marie à un autre, lisez vous-même
l'admirable et horrible scène qui représente la nuit de noces. Elle est
grosse, et Soranzo, le mari, la traîne à terre, avec des exécrations,
voulant savoir le nom de son amant[66]. «Catin des catins! parfaite,
notable prostituée! N'y avait-il point d'autre homme à Parme pour être
l'endosseur du micmac qui grouille dans cet ignoble ventre, dans ce sac
de bâtards? Faut-il que votre prurit, votre chaleur de luxure se soient
gorgés jusqu'au trop-plein, et aviez-vous besoin de me trier entre cent
pour être le manteau de vos tours secrets, de vos tours d'alcôve? Je le
traînerai dans la poussière ce corps pourri de luxure. Qui est-ce?
Dis-moi le nom, ou je hacherai ta chair en lambeaux. Qui est-ce?» Elle
rit, l'excès de l'opprobre et de la peur l'a relevée; elle l'insulte en
face; elle chante; que cela est bien femme! Elle se laisse frapper et
traîner. «Faites, faites.» En cet état, les nerfs s'exaltent, et ne
sentent plus rien; elle refuse de dire le nom, et par surcroît, elle
loue son amant, elle l'adore en présence de l'autre. Cet acte
d'adoration au plus fort du danger est comme une rose qu'elle cueille et
dont elle s'enivre. «Vous n'êtes pas digne de le prononcer, ce nom; pour
avoir l'honneur de l'entendre d'une autre bouche, il faudrait vous
mettre à deux genoux.»--«Qui est-ce?»--Elle rit nerveusement et tout
haut: «Pas si vite, nous n'en sommes pas encore là. Qu'il vous suffise
de savoir que vous aurez la gloire de fournir un père à ce qu'un si
brave père a engendré. C'est un garçon, félicitez-vous, monsieur, vous
aurez un garçon pour hériter de votre nom.--Misérable damnée!--Ah! si
vous ne voulez pas écouter, je ne dirai plus rien.--Si, parle, et ce
sont tes dernières paroles.--Accepté, accepté!» Quel mot, quel cri
soudain, rompant ce torrent d'ironie, vrai cri d'exaltée, qui est
affamée de mourir et demande qu'on se dépêche!--À la fin, tout s'est
découvert, et les deux amants savent qu'ils vont mourir. Pour la
dernière fois, ils se voient dans la chambre d'Annabella, écoutant
au-dessous d'eux le bruit de la fête qui leur servira de funérailles.
Giovanni, qui a pris sa résolution en furieux, regarde Annabella toute
parée, éblouissante. Il la regarde silencieusement, et se souvient. Il
pleure[67]. «Ce sont des larmes funéraires, Annabella, des larmes pour
votre tombe; de pareilles larmes sillonnaient mes joues, quand pour la
première fois je vous aimais et ne savais comment vous prier d'amour....
Donnez-moi votre main. Comme la vie coule suavement dans ces veines
azurées! Comme ces mains promettent bien la santé!... Embrasse-moi
encore, pardonne-moi. Adieu.» Sur ce mot il la poignarde, et, arrachant
le coeur, l'apporte au bout de sa lame dans la salle du banquet, devant
Soranzo, avec des ricanements et des insultes. «Tiens, voilà le coeur de
ta femme; c'est un échange royal, je prends le tien en échange.» Il le
tue, et se jetant sur des épées, se fait tuer lui-même. Il semble que la
tragédie ne puisse aller au delà.

Elle a été au delà; car si ce sont ici des mélodrames, ce sont des
mélodrames sincères, fabriqués, non pas comme les nôtres, par des
littérateurs de café pour des bourgeois paisibles, mais écrits par des
hommes passionnés et experts en fait d'actions tragiques, pour une race
violente, surnourrie et triste. De Shakspeare à Milton, à Swift, à
Hogarth, nulle ne s'est plus soûlée de crudités et d'horreurs, et ses
poëtes lui en donnent à foison, Ford encore moins que Webster, celui-ci
un homme sombre, et dont la pensée semble habiter incessamment les
sépulcres et les charniers. «Les places à la cour, dit-il, sont comme
des lits dans un hôpital, où la tête de l'un est aux pieds de l'autre,
et ainsi de suite, toujours en descendant.[68]» Voilà de ses images.
Pour faire des désespérés, des scélérats parfaits, des misanthropes
acharnés[69], pour noircir et blasphémer la vie humaine, surtout pour
peindre la dépravation effrontée et la férocité raffinée des moeurs
italiennes, personne ne l'égale[70]. La duchesse de Malfi a épousé
secrètement son intendant Antonio, et son frère apprend qu'elle a des
enfants; presque fou[71] de fureur et d'orgueil blessé, il se tait,
attendant pour savoir le nom du père; puis, tout d'un coup, il arrive:
il veut la tuer, mais en lui faisant savourer la mort. Qu'elle souffre
bien, et surtout ne meure pas trop vite! Qu'elle souffre du coeur, ces
douleurs-là sont pires que celles de la chair. Il envoie des assassins
contre Antonio, et cependant il vient à elle dans l'obscurité avec des
paroles affectueuses, semble se réconcilier avec elle et subitement lui
montre des figures de cire couvertes de blessures, qu'elle prend pour
son mari et ses enfants égorgés. Elle s'abat sous le coup, et reste
morne, sans crier, comme «un misérable brisé sur la route.» Aux
encouragements, aux consolations, elle ne répond que par un étrange
sourire de statue. «Allons, courage, je sauverai votre vie[72].--En
vérité, je n'ai pas le loisir de songer à une si petite chose.--Sur ma
parole, j'ai pitié de vous.--Alors, tu es fou de dépenser ta pitié
ainsi; moi je ne peux pas avoir pitié de moi-même.... Mon coeur est
plein de poignards.» Paroles lentes, prononcées à mi-voix, comme en un
rêve ou comme si elle parlait d'un autre. Son frère lui envoie une bande
de fous qui gambadent, et hurlent, et divaguent lugubrement autour
d'elle, horrible vue capable de renverser la raison, et qui est comme un
avant-goût de l'enfer. Elle ne dit rien, elle regarde; son coeur est
mort, ses yeux sont fixes[73]: «À quoi pensez-vous?--À rien. Quand je
rêve ainsi, je dors.--Comme une folle, les yeux ouverts.--Crois-tu que
nous nous connaîtrons l'un l'autre, dans l'autre monde?--Oui, sans aucun
doute.--Oh! si l'on pouvait avoir un entretien de deux jours seulement
avec les morts! J'apprendrais quelque chose que je ne saurai jamais
ici, j'en suis sûre. Je vais te dire un miracle. Je ne suis pas encore
folle.... Le ciel sur ma tête semble d'airain fondu, et la terre de
soufre enflammé, et pourtant je ne suis pas folle. J'ai pris l'habitude
du désespoir, comme un galérien tanné celle de son aviron.» En cet état,
les membres, comme ceux d'un supplicié, tressaillent encore, mais la
sensibilité est usée; le misérable corps ne remue plus que
machinalement; il a trop souffert.--Enfin, le fossoyeur vient avec des
bourreaux, un cercueil, et on chante devant elle son service funèbre.
«Adieu, Cariola, songe à donner à mon petit garçon un peu de sirop pour
son rhume, et fais dire à la petite fille ses prières avant qu'elle
s'endorme.... À présent, à votre volonté. Quelle mort?--L'étranglement;
voici vos exécuteurs.--Je leur pardonne: une toux, l'apoplexie, le
catarrhe en feraient autant.... Vous donnerez mon corps à mes femmes,
n'est-ce pas?... Serrez, serrez ferme;... vous direz à mes frères, quand
je serai ensevelie, qu'ils peuvent dîner tranquilles.» Après la
maîtresse, la suivante: celle-ci crie et se débat: «Je ne veux pas
mourir, je ne puis pas mourir, je suis engagée à un jeune
gentilhomme.»--«La corde vous servira d'anneau de mariage.--Si vous me
tuez maintenant, je suis damnée, il y a deux ans que je n'ai été à
confesse.--Vite donc.--Je suis grosse.»--Elle égratigne et mord, on
l'étrangle et les deux enfants avec elle. Antonio est assassiné; le
cardinal et sa maîtresse, le duc et son confident sont empoisonnés ou
égorgés; et les paroles solennelles des mourants viennent au milieu de
ce carnage dénoncer, comme des trompettes de deuil, une malédiction
universelle sur la vie. «Ô ce sombre monde[74]!--Dans quelle ombre, dans
quel profond puits d'obscurité vit cette pauvre humanité
craintive!--Nous courons après la grandeur, comme les enfants après les
bulles soufflées dans l'air.--Le plaisir, qu'est-ce? Rien que les heures
de répit dans une fièvre, un repos qui nous prépare à supporter la
douleur.--Quand nous tombons par l'ambition, par le meurtre, par la
volupté,--toujours comme les diamants, nous sommes tranchés par notre
propre poussière[75].» Vous ne trouveriez rien de plus triste et de plus
grand de l'Edda à lord Byron.

On devine bien quels puissants caractères il faut pour soutenir ces
terribles drames. Tous ces personnages sont prêts aux actions extrêmes;
leurs résolutions partent comme des coups d'épée; on suit, on voit, à
chaque tournant des scènes, leurs yeux ardents, leurs lèvres blêmies, le
tressaillement de leurs muscles, la tension de tout leur être. Le
trop-plein de la volonté crispe leurs mains violentes, et leur passion
accumulée éclate en foudres qui déchirent et ravagent tout autour d'eux
et dans leur propre coeur. On les connaît les héros de cette population
tragique, les Iago, les Richard III, les lady Macbeth, les Othello, les
Coriolan, les Hotspur, tous comblés de génie, de courage et de désirs,
le plus souvent insensés ou criminels, toujours précipités par eux-mêmes
dans leur tombe. Il y en a autant autour de Shakspeare que chez
Shakspeare; laissez-moi en montrer un seul, cette fois encore, chez ce
Webster. Personne, après Shakspeare, n'a vu plus avant dans les
profondeurs de la nature diabolique et déchaînée. _The White Devil_,
c'est le nom qu'il donne à son héroïne. Sa Victoria Corambona prend pour
amant le duc de Brachiano, et dès la première entrevue songe à
l'issue[76]. «Pour passer le temps, je dirai à Votre Grâce un rêve que
j'ai fait la nuit dernière. Un rêve bien vain, bien ridicule.»
Certainement, il est bien conté et encore mieux choisi, de sens profond,
et de sens fort clair. «Charmant démon, dit tout bas son frère,
l'entremetteur, elle lui apprend sous couleur de rêve à expédier son
mari et la duchesse.» En effet, le mari est étranglé, la duchesse
empoisonnée, et Victoria, accusée des deux crimes, est amenée devant le
tribunal. Pied à pied, comme un soldat acculé contre une muraille, elle
se défend, réfutant et bravant les avocats et les juges, incapable de
pâlir ou de se troubler, l'esprit lucide, et la parole prête, au milieu
des injures et des preuves, sous la menace de l'échafaud. L'avocat parle
d'abord latin[77]: «Non, qu'il parle en langue ordinaire; autrement, je
ne répondrai pas.--Mais vous comprenez le latin.--Je le comprends, mais
je veux que toute cette assemblée entende.» Poitrine ouverte, en pleine
lumière, elle veut un duel public, et provoque l'avocat: «Me voici au
blanc, tirez sur moi, je vous dirai si vous touchez près.» Elle le
raille sur son jargon, l'insulte, avec une ironie mordante. «Sûrement,
messeigneurs, cet avocat a avalé quelque ordonnance ou quelque formule
d'apothicaire, et maintenant les gros mots indigestes lui reviennent au
bec, comme les pierres que nous donnons aux faucons en manière de
médicaments. Certainement, après son latin, ceci est du
bas-breton.»--Puis, au plus fort des malédictions des juges[78]: «Au
fait, et pas de phrases; pas de grâce non plus. Prouvez-moi coupable,
séparez ma tête de mon corps; nous nous quitterons bons amis, mais je
dédaigne de devoir ma vie à votre pitié, monsieur, ou à celle de tout
autre.... Quant à vos grands mots, libre à vous, monseigneur, d'effrayer
les petits enfants avec des diables peints. Je n'ai plus l'âge de ces
terreurs vaines. Pour vos noms de catin et d'homicide, ils viennent de
vous; comme lorsqu'un homme crache contre le vent, son ordure lui
revient à la face.» Argument contre argument, elle a une parade contre
tous les coups, une parade et une riposte[79]. «Vous m'avez déjà mise à
l'aumône, et vous voulez encore me perdre. J'ai des maisons, des bijoux
et un pauvre reste de ducats; sans doute cela vous donnera le moyen
d'être charitables....» Puis, d'une voix stridente: «En vérité,
monseigneur, vous feriez bien d'aller tirer vos pistolets contre les
mouches: le jeu serait plus noble.» On la condamne à être enfermée dans
une maison de repenties. «[80]Une maison de repenties? qu'est-ce que
cela?--Une maison de catins repentantes.--Est-ce que les nobles de Rome
l'ont bâtie pour leurs femmes, qu'on m'envoie loger là?» Le sarcasme
part droit comme un coup d'épée, puis sur celui-ci un autre, puis des
cris et des exécrations. Elle ne pliera pas, elle ne pleurera pas. Elle
sort debout, âpre et toujours plus hautaine: «Une maison de repenties?
Non, ce ne sera pas une maison de repenties. Ma conscience me la fera
plus honnête que le palais du pape, et plus paisible que ton âme,
quoique tu sois un cardinal.»--Contre son amant furieux qui l'accuse
d'infidélité, elle est aussi forte que contre ses juges; elle lui tient
tête, elle lui jette à la face la mort de sa duchesse, elle le force à
demander pardon, à l'épouser; elle jouera la comédie jusqu'au bout sous
le pistolet, avec une effronterie et un courage de courtisane et
d'impératrice[81]; prise au piége à la fin, elle restera sous le
poignard aussi brave et encore plus insultante. «Je ne crains rien, je
recevrai la mort comme un prince reçoit les grands ambassadeurs. Je
ferai la moitié du chemin pour aller au-devant de ton arme.... Un coup
viril que tu viens de faire là. Ton premier sera d'égorger quelque
enfant à la mamelle. Alors tu seras célèbre[82].» Quand une femme se
dépouille de son sexe, ses actions vont au delà de celles de l'homme, et
il n'y a plus rien qu'elle ne sache souffrir ou oser.

[Note 60: Middleton, _the Honest Whore_.]

[Note 61: Beaumont and Fletcher, _Valentinian; Thierry and
Theodoret_. Voir dans Massinger, _the Picture_: c'est _la Barberine_ de
Musset. La crudité, l'énergie extraordinaire et repoussante montreront
la différence des deux siècles.]

[Note 62: Massinger, _Duke of Milan_.]

[Note 63:

  For with this arm I'll swim through seas of blood,
  Or make a bridge arch'd with the bones of men,
  But I will grasp my aims in you, my dearest,
  Dearest and best of women!
                         (Massinger, _Duke of Milan_, acte II, sc. I.)

  I'll follow him to hell, but I will find him,
  And there live a fourth fury to torment him.
  Then, for this cursed hand and arm that guided
  The wicked steel, I'll have them joint by joint,
  With burning irons sear'd off, which I will eat,
  I being a vulture fit to taste such carrion.
                                           (_Ibid._, acte V, sc. II.)]

[Note 64: Massinger, _The Fatal Dowry_; Webster and Ford, _A late
meurther of the soun upon the mother_; Ford, _'Tis a pity she is a
whore_. Voir encore _The Broken Heart_, de Ford, et les sublimes scènes
d'agonie et de folie.]

[Note 65:

  Lost! I am lost! My fates have doom'd my death!
  The more I strive, I love. The more I love,
  The less I hope. I see my ruin certain....
  I have even wearied heaven with pray'rs, dried up
  The spring of my continual tears, even starv'd
  My veins with continual fasts: what wit or art
  Could counsel, I have practised; but alas!
  I find all these but dreams, and old men's tales,
  To fright unsteady youth. I am still the same,
  Or I must speak or burst.
                             (_'T is a pity she is a whore_, acte I.)]

[Note 66:

  Come, strumpet, famous whore!
                             Harlot, rare, notable harlot,
  That with thy brazen face maintain'st thy sin,
  Was there no man in Parma to be bawd
  To your loose cunning whoredom else but I?
  Must your hot itch and pleurisy of lust,
  The heyday of your luxury, be fed
  Up to a surfeit, and could none but I
  Be pick'd out to be cloak to your close tricks,
  Your belly-sports?--Now, I must be the dad
  To all that gallimaufry that is stuff'd
  In thy corrupted bastard-bearing womb?
  Why, must I?

  ANNABELLA.

  Beastly man! why? 'Tis thy fate.
  I sued not for thee.

  SORANZO.

  Tell me by whom.

  ANNABELLA.

  Soft, 'Twas not in my bargain.
  Yet somewhat, sir, to stay your longing stomach
  I am content t'acquaint you with: the _Man_,
  The more than man, that got this sprightly boy
  (For 'tis a boy, and therefore glory, sir,
  Your heir shall be a son).

  SORANZO.

  Damnable monster!

  ANNABELLA.

  Nay, an you will not hear, I'll speak no more.

  SORANZO.

  Yes speak, and speak thy last.

  ANNABELLA.

  A match, a match!...
  ... You! why, you are not worthy once to name

  His name without true worship, or indeed
  Unless you kneel'd, to hear another name him.

  SORANZO.

  What was he call'd?

  ANNABELLA.

  We are not come to that.
  Let it suffice, that you shall have the glory
  To father what so brave a father begot....

  SORANZO.

  Dost thou laugh?
  Come, whore, tell me your lover, or by truth
  I'll hew thy flesh to shreds. Who is he?

  ANNABELLA.

  (Sings) Che morte piu dolce che morire per amore.

  SORANZO.

  Thus will I pull thy hair and thus I'll drag
  Thy lust be-leper'd body through the dust....
                     (_Hales her up and down._)

  ANNABELLA.

  Be a gallant hangman.
  I dare thee to the worst; strike and strike home.
  I leave revenge behind, and thou shall feel it.
  (To Vasquez.) Pish, do not beg for me, I prize my life
  As nothing, if the man will needs be mad,
  Why, let him take it.
                                         (_Ibid._, acte IV, sc. III.)]

[Note 67:

                          These are the funeral tears
  Shed on your grave; these furrowed my cheeks
  When first I lov'd and knew not how to woo....
  Give me your hand; how sweetly life doth run
  In these well-colour'd veins! How constantly
  These palms do promise health!...
  Kiss me again, forgive me.... Farewell....
  Soranzo, see this heart, which was thy wife's.
  Thus I exchange it royally for thine.
                                            (_Ibid._, acte V, sc. V.)]

[Note 68: Édition Dyce, _Duchess of Malfi_, 60.

For places in court are but like beds in the hospital, where this man's
head lies at that man's foot, and so lower and lower.

                                (_Duchess of Malfi_, acte II, sc. I.)]

[Note 69: Personnages de Bosola, de Flaminio.]

[Note 70: Voyez Stendhal, _Chroniques italiennes: les Cenci, la
Duchesse de Palliano_, et toutes les _Vies_ du temps; celle des Borgia,
de Bianca Capello, de Vittoria Accoramboni, etc.]

[Note 71:

        I would have their bodies
  Burnt in a coal pit, with the ventage stopp'd,
  That their curs'd smoke might not ascend to heaven;
  Or dip the sheets they lie in pitch or sulphur,
  Wrap them in't, and then light them as a match;
  Or else to boil their bastard to a cullis
  And give't his lecherous father to renew
  The sin of his back.]

[Note 72:

  DUCHESS.

  Good comfortable fellow,
  Persuade a wretch that's broke upon the wheel
  To have all his bones new set: entreat him live
  To be executed again. Who must despatch me?

  BOSOLA.

  Come, be of comfort, I will save your life.

  DUCHESS.

  Indeed, I have not leisure to tend So small a business.

  BOSOLA.

  Now, by my life, I pity you.

  DUCHESS.

  Thou art a fool then
  To wast thy pity upon a thing so wretched
  As cannot pity itself. I am full of daggers.
                                            (_Ibid._, acte V, sc. I.)]

[Note 73:

  CARIOLA.

  What think you of, madam?

  DUCHESS.

  Of nothing:
  When I muse thus, I sleep.

  CARIOLA.

  Like a madman, with your eyes open?

  DUCHESS.

  Dost thou think we shall know one another
  In the other world?

  CARIOLA.

  Yes, out of question.

  DUCHESS.

  O, that it were possible we might
  But hold some two days conference with the dead!
  From them I should learn somewhat, I am sure,
  I never shall know here. I'll tell thee a miracle:
  I am not mad yet....
  The heaven o'er my head seems made of molten brass.
  The earth of flaming sulphur, yet I am not mad.
  I am acquainted with sad misery
  As the tann'd galley-slave is with his oar....

  DUCHESS.

  Farewell, Cariola.
  I pray thee, look thou giv'st my little boy
  Some syrup for his cold, and let the girl
  Say her prayers ere she sleep.... Now what you please.
  What death?

  BOSOLA.

  Strangling; here are your executioners.

  DUCHESS.

  I forgive them.
  The apoplexy, catarrh, or cough o'the lungs
  Would do as much as they do....
                      .... My body
  Bestow upon my women, will you?
  Go, tell my brothers, when I am laid out,
  They may then feed in quiet....

  CARIOLA.

  I will not die; I must not; I am contracted
  To a young gentleman.

  FIRST EXECUTIONER.

  Here's your wedding-ring.

  CARIOLA.

  If you kill me now,
  I am damn'd. I have not been at confession
  These two years.

  BOSOLA.

  When?

  CARIOLA.

  I am quick with child.

  FIRST EXECUTIONER.

  She bites and scratches.

  BOSOLA.

  Delays, throttle her.
                                          (_Ibid._, acte IV, sc. II.)]

[Note 74:

  O this gloomy world!
  In what a shadow, or deep pit of darkness
  Doth womanish and fearful mankind live!...
  We are only like dead walls or vaulted graves
  That, ruined, yield no echo.
                                           (_Duchess of Malfi_, V, V.)
  Glories, like glow-worms, afar off shine bright,
  But look'ed to near, have neither heat nor light.
                                               (_Vittoria_, page 36.)]

[Note 75:

  This busy trade of life appears most vain,
  Since rest breeds rest, where all seek pain by pain.
                                 (_The White Devil_, dernière scène.)]

[Note 76:

  VITTORIA.

  To pass away the time, I'll tell your grace
  A dream I had last night....

  FLAMINIO.

  Excellent devil! she has taught him in a dream
  To make away his duchess and her husband!]

[Note 77:

  VITTORIA.

  Pray, my lord, let him speak his usual tongue;
  I'll make no answer else.

  FRANCESCO DE MEDICIS.

  Why, you understand Latin.

  VITTORIA.

  I do, sir; but amongst that auditory
  Which comes to hear my cause, the half or more
  May be ignorant in it....
  I am at the mark, sir; I'll give aim to you
  And tell you how near you shoot....
  Surely, my lords, this lawyer here hath swallow'd
  Some pothecaries' bills or proclamations;
  And now the hard and indigestible words
  Come up, like stones we use give hawks for physic.
  Why, this is Welsh to Latin.
                                          To the point.]

[Note 78:

  Find me guilty, sever head from body,
  We'll part good friends: I scorn to hold my life,
  At yours or any man's entreaty, sir....
  These are but feigned shadows of my evils:
  Terrify babes, my lord, with painted devils;
  I am past such needless palsy. For your names
  Of whore and murderess, they proceed from you,
  As if a man should spit against the wind,
  The filth returns in's face.
                                (_The White Devil_, p. 22, Ed. Dyce.)]

[Note 79:

  .... Take you your course; it seems you have beggar'd me first,
  And now would fain undo me. I have houses,
  Jewels, and a poor remnant of crusadoes.
  Would those would make you charitable!...
  In faith, my lord, you might go to pistol flies;
  The sport would be more noble.]

[Note 80:

  VITTORIA.

  A house of convertites! What's that?

  MONTICELSO.

  A house
  Of penitent whores.

  VITTORIA.

  Do the noblemen in Rome
  Erect it for their wives, that I am sent
  To lodge there?...
                     I will not weep.
  No, I do scorn to call one poor tear
  To fawn on your injustice. Bear me hence
  Unto this house of.... What's your mitigating title?

  MONTICELSO.

  Of convertites.

  VITTORIA.

  It shall not be a house of convertites;
  My mind shall make it honester to me
  Than the Pope's palace, and more peaceable
  Than thy soul, though thou art a cardinal.
                                                          (_Ibidem._)]

[Note 81: Comparez à Mme Marneffe, de Balzac.]

[Note 82:

  Yes, I shall welcome death
  As princes do some great ambassadors;
  I'll meet thy weapon half way....
                  'Twas a manly blow,
  The next thou giv'st, murder some sucking infant;
  And then thou wilt be famous....
                  My soul, like a ship in a black storm,
  Is driven, I know not whither.

                                                  (_Dernière scène._)]


VII

En face de cette bande tragique aux traits grimaçants, aux fronts
d'airain, aux attitudes militantes, est un choeur de figures suaves et
timides, tendres par excellence, les plus gracieuses et les plus dignes
d'amour qu'il ait été donné à l'homme d'imaginer; vous les retrouverez,
chez Shakspeare, dans Miranda, Juliette, Desdémone, Virginia, Ophélia,
Cordélia, Imogène; mais, elles abondent aussi chez les autres, et c'est
le propre de cette race de les avoir fournies, comme c'est le propre de
ce théâtre de les avoir représentées. Par une rencontre singulière, les
femmes sont plus femmes et les hommes plus hommes ici qu'ailleurs. Les
deux natures vont chacune à son extrême; chez les uns vers l'audace,
l'esprit d'entreprise et de résistance, le caractère guerrier, impérieux
et rude; chez les autres vers la douceur, l'abnégation, la patience,
l'affection inépuisable[83]; chose inconnue dans les pays lointains,
surtout en France, la femme ici se donne sans se reprendre, et met sa
gloire et son devoir à obéir, à pardonner, à adorer, sans souhaiter ni
prétendre autre chose que se fondre et s'absorber chaque jour davantage
en celui qu'elle a volontairement et pour toujours choisi[84]. C'est cet
instinct, un antique instinct germanique, que ces grands peintres de
l'instinct mettent tous ici en lumière: Penthéa, Dorothea, chez Ford et
Greene; Isabelle et la duchesse de Malfi, chez Webster; Bianca, Ordella,
Aréthusa, Juliane, Euphrasie, Amoret, d'autres encore, chez Beaumont et
Fletcher; il y en a vingt qui, parmi les plus dures épreuves et les plus
fortes tentations, manifestent cette admirable puissance d'abandon et de
dévouement[85]. L'âme, dans cette race, est à la fois primitive et
sérieuse. La candeur chez les femmes y subsiste plus longtemps
qu'ailleurs. Elles perdent moins vite le respect, elles pèsent moins
vite les valeurs et les caractères; elles sont moins promptes à deviner
le mal et à mesurer leurs maris. Aujourd'hui encore, telle grande dame
habituée aux réceptions est capable de rougir en présence d'un inconnu
et de se trouver mal à l'aise comme une petite fille; les yeux bleus se
baissent et la pudeur enfantine arrive d'abord aux joues vermeilles.
Elles n'ont pas la netteté, la hardiesse d'idées, l'assurance de
conduite, la précocité qui chez nous en six mois font d'une jeune fille
une femme d'intrigue et une reine de salon[86]. La vie enfermée et
l'obéissance leur sont plus faciles. Plus pliantes et plus sédentaires,
elles sont en même temps plus concentrées, plus intérieures, plus
disposées à suivre des yeux le noble rêve qu'on nomme le devoir, et qui
ne s'éveille guère en l'homme que dans le silence des sens. Elles ne
sont point tentées par la suavité voluptueuse qui, dans les pays du
Midi, s'exhale du climat, du ciel et du spectacle de toutes choses, qui
fond les résistances, qui fait considérer la privation comme une
duperie et la vertu comme une théorie. Elles peuvent se contenter des
sensations ternes, se passer d'excitations, supporter l'ennui, et, dans
cette monotonie de la vie réglée, se replier sur elles-mêmes, obéir à
une pure idée, employer toutes les forces de leur coeur au maintien de
leur noblesse morale. Ainsi appuyées sur l'innocence et la conscience,
on les voit porter dans l'amour un sentiment profond et honnête, mettre
bas la coquetterie, la vanité et les manéges, ne pas mentir, ne pas
minauder. Lorsqu'elles aiment, ce n'est pas un fruit défendu qu'elles
goûtent, c'est leur vie tout entière qu'elles engagent. Ainsi conçu,
l'amour devient une chose presque sainte: le spectateur n'a plus envie
de faire le malin et de plaisanter; elles songent non à leur bonheur,
mais au bonheur de celui qu'elles aiment; c'est le dévouement qu'elles
cherchent, et non le plaisir. «On m'appela en hâte, dit Euphrasie à
Philaster en lui contant son histoire[87], pour vous entretenir; jamais
homme,--soulevé tout d'un coup d'une hutte de berger jusqu'au trône,--ne
se trouva si grand dans ses pensées que moi. Vous laissâtes alors un
baiser--sur ces lèvres qui maintenant ne toucheront plus jamais les
vôtres.--Je vous entendis parler,--votre voix était bien au-dessus d'un
chant. Après que vous fûtes parti,--je rentrai dans mon coeur et je
cherchai--ce qui le troublait ainsi; hélas! je trouvai que c'était
l'amour!--Non pas l'amour des sens. Si seulement j'avais pu vivre en
votre présence,--j'aurais eu tout mon désir.» Elle s'est déguisée en
page, elle l'a suivi, elle a été sa servante[88]; et quel plus grand
bonheur pour une femme que de servir à genoux celui qu'elle aime? Elle
s'est laissé rudoyer par lui, menacer de mort, blesser. «Bénie soit la
main qui m'a blessée!» Quoi qu'il fasse, il ne peut sortir de ce coeur,
de ces lèvres pâles, que des paroles de tendresse et d'adoration. Bien
plus, elle prend sur elle un crime dont il est accusé, elle contredit
ses aveux, elle veut mourir à sa place. Bien plus encore, elle le sert
auprès de la princesse Aréthusa qu'il aime; elle justifie sa rivale,
elle accomplit leur mariage, et pour toute grâce, demande à les servir
tous deux[89].

Quelle idée de l'amour ont-ils donc en ce pays? D'où vient que tout
égoïsme, toute vanité, toute rancune, tout sentiment petit, personnel ou
bas, disparaît à son approche? Comment se fait-il que l'âme se donne
ainsi tout entière, sans hésitation, sans réserve, et ne songe plus qu'à
se prosterner et s'anéantir comme en présence d'un Dieu[90]? Bianca,
croyant Césario ruiné, vient s'offrir à lui comme épouse, et, apprenant
qu'il n'en est rien, renonce à lui à l'instant sans une plainte. «Ne
m'aimez plus; je prierai pour vous afin que vous ayez une femme
vertueuse et belle, et quand je serai morte, pensez à moi quelquefois,
avec un peu de pitié pour ma témérité.... J'accepte votre baiser, c'est
un cadeau de noces sur une tombe de vierge[91].» La duchesse de
Brachiano est trahie, insultée par son mari infidèle; pour le soustraire
à la vengeance de sa famille, elle prend sur elle la faute de la
rupture, joue exprès la mégère, et, le laissant libre avec sa
courtisane, va mourir en embrassant son portrait.--Aréthusa se laisse
blesser par Philaster, arrête les gens qui veulent retenir le bras du
meurtrier, déclare qu'il n'a rien fait, que ce n'est pas lui, prie pour
lui, l'aime en dépit de tout, jusqu'au bout, comme si toutes ses
actions étaient sacrées, comme s'il avait droit de vie et de mort sur
elle.--Ordella s'offre afin que le roi son mari puisse avoir des
enfants[92]; elle s'offre au sacrifice, simplement, sans grands mots,
tout entière[93]; quoi que ce soit; «pourvu que ce soit honnête, elle
est prête à tout hasarder et à tout souffrir.»--Lorsqu'on la loue de
son héroïsme, elle répond qu'elle fait «simplement son devoir.--Mais ce
sacrifice est terrible!--Il n'en est que plus noble.--Il est plein
d'ombres effrayantes!--Le sommeil aussi, seigneur, et toute chose qui
est humaine et mortelle. Nous serions nés dieux, autrement. Mais toutes
ces peurs, sitôt qu'elles sentent la flamme des pensées nobles,
s'envolent et s'évanouissent comme des nuages.--Supposez que ce soit la
mort.--Je l'ai supposé.--La mort, et la perte éternelle de tout ce que
nous aimons, la jeunesse, la force, le plaisir, la compagnie, l'avenir,
la raison elle-même. Car, dans le tombeau silencieux, les entretiens, la
joyeuse démarche des amis, la voix des amants, les conseils affectueux
d'un père, rien, on n'entend plus rien, il n'y a plus rien; tout est
oubli, poussière, obscurité éternelle; et osez-vous bien, femme,
souhaiter une pareille demeure?--C'est de tous les sommeils le plus
doux. Les rois y reviennent, du haut de leurs grandeurs fardées, comme
des brouillards qui tombent. Insensés ceux qui la craignent ou essayent
de la retarder, jusqu'à ce que la vieillesse ait soufflé leur
lampe.--Ainsi vous pouvez vous offrir?--Aussi volontiers que je le
dis.--Martell, un miracle, une femme qui ose mourir! Pourtant,
dites-moi, êtes-vous mariée?--Je le suis, seigneur.--Et vous avez des
enfants?... Elle soupire et pleure.--Oh non! seigneur.--Avez-vous bien
le courage, pour une pauvre stérile louange que vous n'entendrez jamais,
de renoncer à ces chères espérances?--À tout, excepté au ciel.» Cela
n'est-il pas énorme? Comprenez-vous qu'un être humain se détache ainsi
de lui-même, qu'il s'oublie et se perde dans un autre? Elles s'y perdent
comme dans un abîme. Quand elles aiment en vain et sans espérance, ni
leur raison, ni leur vie n'y résistent; elles languissent, deviennent
folles, et meurent comme Ophélia. Aspasia délaissée, «marche sombre, les
yeux humides et attachés sur la terre[94].--Elle ne se plaît qu'aux
bois solitaires, et, quand elle voit une rive,--toute pleine de fleurs,
avec un soupir, elle dit à ses femmes,--quelle jolie place ce serait
pour y ensevelir des amants; elle leur dit--de cueillir les fleurs et de
l'en joncher comme une morte.--Partout avec elle, elle porte sa peine,
qui, comme une contagion,--gagne tous les assistants. Elle chante--les
plus tristes choses que jamais une oreille ait entendues,--puis soupire
et chante encore. Et quand les autres jeunes dames,--dans la gaieté
folâtre de leur jeune sang,--content tour à tour des contes joyeux qui
remplissent la chambre de rires,--elle, avec un regard désolé, apporte
l'Histoire de la mort silencieuse--de quelque jeune fille abandonnée,
avec des paroles si douloureuses--qu'avant la fin elle les renvoie
toutes une à une les larmes aux yeux.» Comme un spectre autour d'une
tombe, elle erre incessamment autour des restes de son amour détruit,
languit, pâlit, s'affaisse, et finit par s'achever elle-même.--Plus
tristes encore sont celles qui, par devoir et soumission, se sont laissé
conduire à un autre mariage. Elles ne se résignent pas, elles ne se
relèvent pas, comme la Pauline de _Polyeucte_. Elles sont brisées.
Penthéa est aussi honnête, mais non aussi forte que Pauline; c'est
l'épouse anglaise, mais ce n'est point l'épouse romaine, stoïque et
calme[95]. Elle est désespérée, doucement, silencieusement, et se laisse
mourir. Au fond du coeur, elle se juge mariée avec celui à qui elle a
engagé son âme; c'est le mariage du coeur qui, à ses yeux, est le seul
véritable; l'autre n'est qu'un adultère déguisé. En épousant Bassanès,
elle a péché contre Orgilus; l'infidélité morale est pire que
l'infidélité légale, et, désormais, elle est déchue à ses propres
yeux[96]: «Tuez-moi, mon frère, je vous en prie; dites, le
voulez-vous?... Vous avez fait de moi une parjure, une prostituée salie.
Pardonnez-moi, j'en suis une de fait, non de désir, les dieux m'en sont
témoins. Oui, j'en suis une; car celle qui est la femme d'Orgilus, et
vit en adultère public avec Bassanès, est à tout le moins une
prostituée. À présent, voulez-vous me tuer?... Une servante à gages à la
campagne étanche sa soif, avec ses chevreaux et ses agneaux, dans une
source fraîche, et moi je n'ai que mes larmes pour apaiser la chaleur de
ma poitrine....» Avec une grandeur tragique, du haut de son deuil
incurable, elle jette les yeux sur la vie[97]: «Nous nous travaillons en
vain pour allonger notre pauvre voyage, ou nous implorons un répit afin
de respirer; notre patrie est dans le tombeau.... Ah! chère princesse,
le sablier de ma vie n'a plus guère que quelques minutes à couler; le
sable est épuisé; je sens les avertissements d'un messager intérieur et
sûr qui m'appelle pour partir vite.... Un remède? Mon remède sera un
suaire, une enveloppe de plomb, et un coin de terre où personne n'ira
marcher.» Point de révolte, ni d'aigreur; elle aide affectueusement son
frère qui a causé son malheur; elle tâche de lui faire obtenir la femme
qu'il aime; la bonté, la douceur féminine surnagent en elle au plus fort
du désespoir. L'amour ici n'est point despotique, emporté, comme dans
les climats du Midi. Il n'est que profond et triste; la source de la vie
est tarie, voilà tout; elle ne vit plus, parce qu'elle ne peut plus
vivre; tout s'en va par degrés, la santé, la raison, puis l'âme; au
dernier moment, elle délire, et on la voit venir échevelée, les yeux
tout grands ouverts, avec des paroles entrecoupées. Il y a dix jours
qu'elle ne dort plus et ne veut plus manger, et toujours la même fatale
pensée lui serre la poitrine, parmi de vagues rêves de tendresse et de
bonheur maternel frustré, qui reviennent en son esprit comme des
fantômes[98]. «Nulle fausseté n'égale une promesse rompue. Il n'y a pas
de cheveu planté sur ma tête qui, comme un morceau de plomb, ne
m'enfonce dans ma tombe. J'aurais pu être la mère de jolis petits
enfants qui auraient babillé sur mes genoux. Quand j'aurais souri, ils
auraient souri, et certainement quand ils auraient pleuré, j'aurais
pleuré. Bien vrai, mon père aurait dû me choisir un mari, et alors mes
petits enfants n'auraient pas été bâtards; mais il est trop tard pour me
marier maintenant; je suis trop vieille pour avoir des enfants; ce n'est
pas ma faute.... Donne-moi ta main; crois-moi, je ne te ferai pas de
mal; ne te plains pas si je la serre trop fort, je la baiserai. Oh!
c'est une belle main douce!... Bon Dieu, nous aurions été heureux! trop
heureux, le bonheur rend hautain, à ce qu'on dit.... Il n'y a pas de
paix pour une épouse arrachée à son vrai mari, arrachée de force par un
mariage infâme. Dans toute mémoire désormais, le nom de Penthéa, de la
pauvre Penthéa, est sali.... Pardonnez-moi, oh! je défaille.» Elle
meurt, demandant quelque douce voix qui lui chante un air plaintif, un
air d'adieu, un doux chant funèbre. Je ne sais rien au théâtre de plus
pur et de plus touchant.

Lorsqu'on rencontre une structure d'âme si neuve et capable d'aussi
grands effets, il faut regarder le corps. Les actions extrêmes de
l'homme proviennent, non de sa volonté, mais de sa nature[99]; pour
comprendre les grandes tensions de toute sa machine, c'est sa machine
entière qu'il faut regarder, j'entends son tempérament, la façon dont
son sang coule, dont ses nerfs vibrent, et dont ses muscles se bandent;
le moral traduit le physique, et les qualités humaines ont leur racine
dans l'espèce animale. Considérez donc l'espèce ici, c'est-à-dire la
race; car les soeurs de l'Ophélia et de la Virginia de Shakspeare, de la
Claire et de la Marguerite de Goethe, de la Belvidera d'Otway, de la
Paméla de Richardson, font une race à part, molles et blondes, avec des
yeux bleus, d'une blancheur de lis, rougissantes, d'une délicatesse
craintive, d'une douceur sérieuse, faites pour se subordonner, se plier
et s'attacher. Leurs poëtes le sentent bien, quand ils les amènent sur
la scène; ils mettent autour d'elles la poésie qui leur convient, le
bruissement des ruisseaux, les chevelures pendantes des saules, les
frêles et moites fleurs de leur pays, toutes semblables à elles[100],
«la primevère, pâle comme leur visage, la jacinthe des prés, azurée
comme leurs veines, la fleur de l'églantier, aussi suave que leur
haleine[101].» Ils les font douces «comme le zéphyr qui de son souffle
penche la tête des violettes,» abattues sous le moindre reproche, déjà
courbées à demi par une mélancolie tendre et rêveuse. Philaster dit en
parlant d'Euphrasie qu'il prend pour un page, et qui s'est déguisée
ainsi pour obtenir d'être à son service[102]: «Je l'ai rencontré pour
la première fois assis au bord d'une fontaine,--il y puisait un peu
d'eau pour étancher sa soif,--et la lui rendait en larmes.--Une
guirlande était auprès de lui faite par ses mains,--de maintes fleurs
diverses, nourries sur la rive,--arrangées en ordre mystique, tellement
que la rareté m'en charma.--Mais quand il tournait ses yeux tendres vers
elles, il pleurait--comme s'il eût voulu les faire revivre.--Voyant sur
son visage cette charmante innocence,--je demandai au cher pauvret toute
son histoire.--Il me dit que ses parents, de bons parents étaient
morts,--le laissant à la merci des champs,--qui lui donnaient des
racines, des fontaines cristallines qui ne lui refusaient pas leurs
eaux,--et du doux soleil qui lui accordait encore sa lumière.--Puis il
prit la guirlande et me montra ce que chaque fleur, dans l'usage des
gens de campagne, signifie,--et comment toutes, rangées de la sorte,
exprimaient sa peine.--Je le pris, et j'ai gagné ainsi le plus
fidèle,--le plus aimant, le plus gentil enfant qu'un maître ait jamais
eu.» L'idylle naît d'elle-même parmi ces fleurs humaines; le drame
suspend son cours pour s'attarder devant la suavité angélique de leurs
tendresses et de leurs pudeurs. Parfois même l'idylle naît complète et
pure, et le théâtre tout entier est occupé par une sorte d'opéra
sentimental et poétique. Il y en a deux ou trois dans Shakspeare; il y
en a chez le rude Jonson, chez Fletcher, le _Berger affligé_, le _Berger
fidèle_[103]. Titres ridicules aujourd'hui, parce qu'ils nous rappellent
les fadeurs interminables de d'Urfé ou les gentillesses maniérées de
Florian; titres charmants, si l'on regarde la sincère et surabondante
poésie qu'ils recouvrent. C'est dans le pays imaginaire que vit Amoret,
la bergère fidèle, pays plein de dieux antiques, et pourtant anglais,
pareil à ces paysages humides et verdoyants, où Rubens fait danser des
nymphes[104]. «Les plaines penchées descendent, étendant leurs bras
jusqu'à la mer, et les bois épais cachent des creux que n'a jamais
baisés le soleil.... Là est une source sacrée, où les fées agiles
forment leurs rondes, à la pâle clarté de la lune; elles y trempent les
petits enfants dérobés, pour les affranchir des lois de notre chair
fragile, et de notre grossière mortalité.... Là est un air aussi frais
et aussi suave que lorsque le zéphyr en se jouant vient caresser la face
des eaux frémissantes. Là sont des fleurs choisies, toutes celles que
donne le jeune printemps, des chèvrefeuilles, des narcisses, des
chrysanthèmes.»--Le soir venu, «la brume monte, les gouttes de rosée
viennent baiser chaque petite fleur et se suspendre à leur tête de
velours, comme une corde de grains de corail.» Ce sont là les plantes et
les aspects de la campagne anglaise toujours fraîche, tantôt enveloppée
d'une pâle brume diaphane, tantôt luisante sous le soleil qui l'essuie,
toute regorgeante d'herbes, d'herbes si emplies de séve si délicates
qu'au milieu de leur plus éclatant lustre et de leur plus florissante
vie, on sent que le lendemain va les faner. Là, pendant une nuit d'été,
selon l'usage du temps[105], les jeunes hommes et les jeunes filles
vont cueillir des fleurs et échanger des promesses; Amoret avec Périgot,
«Amoret, plus belle que la chaste aube rougissante, ou que cette belle
étoile qui guide le marin errant à travers l'abîme,» pudique comme une
vierge et tendre comme une épouse. «Je te crois, dit-elle à Périgot;
cher ami, il me serait dur de te tenir pour infidèle, plus dur qu'à toi
de me tenir pour impure.» Si fortes que soient les épreuves, ce coeur
donné ne se retirera jamais. Périgot trompé, poussé au désespoir,
persuadé qu'elle est une débauchée, la frappe de son épée et la jette à
terre, sanglante. Les calomniateurs vont la jeter dans la profonde
fontaine; mais le dieu, prenant une des perles de sa chevelure liquide,
la laisse tomber sur la blessure; la chaste chair se referme au contact
de l'eau divine, et la jeune fille, revenue à elle, va retrouver celui
qu'elle aime encore[106]: «Parle, si tu es là, c'est ton Amoret, ta
bien-aimée--qui prononce ton cher nom. C'est ton amie,--ton Amoret.
Viens ici, pour mettre fin--à tous ces déchirements; regarde-moi, mon
ami bien-aimé,--j'ai oublié les souffrances, les chères peines--que j'ai
souffertes pour l'amour de toi; je veux bien--être encore ton amour.
Pourquoi as-tu déchiré--ces cheveux bouclés où j'ai souvent attaché--des
roses fraîches et des rubans, et où j'ai versé--des eaux distillées pour
te parer et t'embellir, pour t'embaumer de senteurs plus douces que des
bouquets un jour de noces?--Pourquoi croises-tu tes bras et courbes-tu
ta tête--sur ta poitrine, laissant tomber coup sur coup de tes deux
yeux,--de tes deux yeux, mon ciel,--une pluie de larmes plus précieuses,
plus pures que les perles--suspendues autour du front pâle de la lune?
Quitte ces désespoirs. Me voici,--la même que j'ai toujours été, aussi
tendre et toute à toi comme auparavant.--Je suis capable de vous
pardonner avant que vous le demandiez.--En vérité, j'en suis capable,
car c'est fait.» Quelqu'un peut-il résister à ce sourire si doux et si
triste?--Toujours trompé, il la blesse encore; elle tombe mourante, mais
sans colère.--«Voici la fin. Adieu, et vis. Ne trompe pas celle qui
t'aimera la première après moi.»--Enfin, une nymphe la guérit, et
Périgot, désabusé, vient se mettre à genoux devant elle. Elle lui tend
les bras; il a eu beau faire, elle n'a pas changé. «Je suis ton
amour--encore et pour toujours ton amour.--Frappe encore une fois sur ma
poitrine nue, et je me montrerai--encore aussi constante. Oh! que
seulement tu veuilles m'aimer encore!--et comme j'oublierai vite toutes
mes peines[107]!» Voilà les touchantes et poétiques figures que ces
poëtes mettent dans leurs drames ou à côté de leurs drames, parmi les
meurtres, les assassinats, le cliquetis des épées, et les hurlements des
tueries, aux prises avec des furieux qui les adorent ou les supplicient,
conduites comme eux jusqu'à l'extrémité de leur nature, emportées par
leurs tendresses comme ils le sont par leurs violences; c'est ici le
déploiement complet, comme l'opposition parfaite de l'instinct féminin
porté jusqu'à l'effusion abandonnée, et de l'âpreté virile portée
jusqu'à la roideur meurtrière. Ainsi composé et ainsi muni, ce théâtre a
pu mettre au jour le plus intime fonds de l'homme, et mettre en jeu les
plus puissantes émotions humaines, amener sur la scène Hamlet et Lear,
Ophélie et Cordélia, la mort de Desdémone, et les meurtres de Macbeth.

[Note 83: De là le bonheur et la solidité de leur mariage. En
France, il n'est qu'une association de _deux camarades_, presque
semblables et presque égaux, ce qui produit les tiraillements et la
tracasserie continue.]

[Note 84: Voir la peinture de ce caractère dans toute la littérature
anglaise et allemande. Le plus grand des observateurs, Stendhal, tout
imprégné des moeurs et des idées italiennes et françaises, est stupéfait
à cette vue. Il ne comprend rien à cette espèce de dévouement, «à cette
servitude, que les maris anglais, sous le nom de devoir, ont eu l'esprit
d'imposer à leurs femmes.» Ce sont «des moeurs de sérail.» Voyez aussi
_Corinne_.]

[Note 85:

  A perfect woman already: meek and patient.
                                                   Heywood.]

[Note 86: Voir par contraste toutes les femmes de Molière, si
françaises, même Agnès et la petite Louison.]

[Note 87: Beaumont and Fletcher. _Philaster_, acte V, sc. V.

  EUPHRASIA.

          My father oft would speak
  Your worth and virtue; and as I did grow
  More and more apprehensive, I did thirst
  To see the man so praised; but yet all this
  Was but a maiden longing, to be lost
  As soon as found; till sitting in my window,
  Printing my thoughts in lawn, I saw a God,
  I thought (but it was you), enter our gates.
  My blood flew out, and back again as fast,
  As I had puff'd it forth and suck'd it in
  Like breath. Then was I call'd away in haste
  To entertain you. Never was a man
  Heaved from a sheep-cote to a sceptre, raised
  So high in thought as I: You left a kiss
  Upon these lips then, which I mean to keep
  From you for ever; I did hear you talk,
  Far above singing! After you were gone,
  I grew acquainted with my heart, and search'd
  What stirr'd it so: Alas I found it love:
  Yet far from lust. For could I have but lived
  In presence of you, I had had my end....
                    .... Blest be that hand!
  It meant me well; Again for pity's sake!
                    .... Never, sir, will I
  Marry; it is a thing within my vow:
  But if I may have leave to serve the princess,
  To see the virtues of her lord and her,
  I shall have hope to live:

  ARETHUSA

                      Come, live with me;
  Live free as I do; she that loves my lord,
  Curst be the wife that hates her!]

[Note 88: Rôle de Kaled dans _Lara_, de lord Byron.]

[Note 89: Chose étrange! la princesse n'est point jalouse: «Viens,
vis avec moi, vis aussi librement que moi-même. Celle qui aime mon
seigneur, maudite soit l'épouse qui voudrait la haïr!»]

[Note 90:

                      I saw a god.
                                        (_Philaster_, acte V, sc. V.)]

[Note 91:

  BIANCA.

  So dearly I respected both your fame
  And quality, that I would first have perish'd
  In my sick thought, than e'er have given consent
  To have undone your fortunes, by inviting
  A marriage with so mean a one as I am.
  I should have died sure, and no creature known
  The sickness that had kill'd me....
                    Now since I know
  There is no difference 'twixt your birth and mine,
  Not much 'twixt our estates (if any be,
  The advantage is on my side), I come willingly
  To tender you the first-fruits of my heart,
  And am content so accept you for my husband
  Now when you are at lowest.

  CESARIO.

                    Why, Bianca,
  Report has cozen'd thee. I am not fallen
  From my expected honours or possessions,
  Though from the hope of birth-right.

  BIANCA.

                    Are you not?
  Then I am lost again! I have a suit too;
  You'll grant it, if you be a good man.
  Pray, do not talk of aught I have said to you....
                    .... Pity me,
  But never love me more....
                    I will pray for you,
  That you may have a virtuous wife, a fair one;
  And when I am dead....

  CESARIO.

                    Fy, fy!

  BIANCA.

                    Think on me sometimes,
  With mercy for this trespass!

  CESARIO.

                    Let us kiss
  At parting as at coming.

  BIANCA.

                    This I have
  As a free dower to a virgin's grave.
  All goodness dwell with you!
                         (_The fair maid of the Inn_, acte IV, sc. I.)
                                               Beaumont and Fletcher.]

[Note 92: Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, _The
Maid's tragedy_, _Philaster_. Voyez aussi le rôle de Lucina dans
_Valentinian_.]

[Note 93:

  ORDELLA.

  Let it be what it may be then, what it dare,
  I have a mind will hasard it.

  THIERRY.
                                But, hark you;
  What may that woman merit, makes this blessing?

  ORDELLA.

  Only her duty sir.

  THIERRY.
                     'Tis terrible!

  ORDELLA.

  'Tis so much the more noble.

  THIERRY.

  'Tis full of fearful shadows!

  ORDELLA.
                    So is sleep, sir,
  Or anything that's merely ours and mortal.
  We were begotten Gods else. But those fears,
  Feeling but once the fires of nobler thoughts,
  Fly, like the shapes of the clouds we form, to nothing.

  THIERRY.

  Suppose it death!

  ORDELLA.

                   I do.

  THIERRY.

                         And endless parting
  With all we can call ours, with all our sweetness
  With youth, strength, pleasure, people, time, nay reason!
  For in the silent grave, no conversation,
  No joyful tread of friends, no voice of lovers,
  No careful father's counsel, nothing's heard,
  Nor nothing is, but all oblivion,
  Dust and an endless darkness: and dare you, woman,
  Desire this place?

  ORDELLA.

                     'Tis of all sleeps the sweetest:
  Children begin it to us, strong men seek it
  And kings from height of all their painted glories,
  Fall, like spent exhalations, to this centre....

  THIERRY.

  Then you can suffer?

  ORDELLA.

  As willingly as say it.

  THIERRY.

  Martell, a wonder!
  Here's a woman that dares die.--Yet tell me,
  Are you a wife?

  ORDELLA.

                  I am, sir.

  THIERRY.

  And have children?
  She sighs, and weeps.

  ORDELLA.

  Oh none, sir.

  THIERRY.

                Dare you venture,
  For a poor barren praise you never shall hear,
  To part with these sweet hopes?

  ORDELLA.

  With all but heaven.
                                  (_Thierry and Theodoret_, acte IV.)]

[Note 94:

                    This lady
  Walks discontented, with her watery eyes
  Bent on the earth. The unfrequented woods
  Are her delights; and when she sees a bank
  Stuck full of flowers, she with a sigh will tell
  Her servants what a pretty place it were
  To bury lovers in; and make her maids
  Pluck 'em, and strew her over like a corpse.
  She carries with her an infectious grief,
  That strikes all her beholders; she will sing
  The mournful'st things that ever ear hath heard,
  And sigh, and sing again; and when the rest
  Of our young ladies, in their wanton blood,
  Tell mirthful tales in course, that fill the room
  With laughter, she will, with so sad a look,
  Bring forth a story of the silent death
  Of some forsaken virgin, which her grief
  Will put in such a phrase, that, ere she end,
  She'll send them weeping, one by one, away.
                                      (_The Maid's tragedy_, acte I.)]

[Note 95:

  Avant d'abandonner mon âme à mes douleurs,
  Il me faut essayer la force de mes pleurs;
  En qualité de fille ou de femme, j'espère
  Qu'ils vaincront un époux ou fléchiront un père:
  Que si sur l'un ou l'autre ils manquent de pouvoir,
  Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.
  Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.

Impossible de rencontrer une femme plus raisonnable et plus raisonneuse.
De même Éliante, Henriette, dans Molière.]

[Note 96:

  PENTHEA.

  Pray, kill me....
  Kill me, pray, nay, will you?

  ITHOCLES.

  How does thy lord esteem thee?

  PENTHEA.

                                 Such an one
  As only you have made me; a faith-breaker,
  A spotted whore. Forgive me, I am one,
  In act, not in desires, the Gods must witness...:
  For she that's wife to Orgilus, and lives
  In known adultery with Bassanes
  Is, at the best, a whore. Will kill me now?
  The hand-maid to the wages
  Of country toil, drinks the untroubled streams
  With leaping kids and with the bleating lambs,
  And so allays her thirst secure; whilst I
  Quench my hot sighs with fleetings of my tears.
                                          (Ford, _the Broken heart_.)]

[Note 97:

  My glass of life, sweet princess, has few minutes
  Remaining to run down; the sands are spent.
  For by an inward messenger I feel
  The summons of departure short and certain.
                                  Glories
  Of human greatness are but pleasing dreams
  And shadows soon decaying; on the stage
  Of my mortality, my youth has acted
  Some scenes of vanity, drawn out at length
  By varied pleasures, sweetened in the mixture,
  But tragical in issue.
                      That remedy
  Must be a winding sheet, a fold of lead,
  And some untrod-on corner in the earth.
                                                   (_Ibid._)
      In vain we labour in this course of life
  To piece our journey out at length, or crave
  Respite of breath; our home is in the grave.
                                                  (_Ibid._)]

[Note 98:

  Sure if we were all sirens, we should sing pitifully,
  And 'twere a comely music, when in parts
  One sung another's knell; the turtle sighs
  When he hath lost his mate; and yet some say
  He must be dead first. 'Tis a fine deceit
  To pass away in a dream! Indeed, I've slept
  With mine eyes open, a great while. No falsehood
  Equals a broken faith. There's not a hair
  Sticks on my head, but, like a leaden plummet,
  It sinks me to the grave; I must creep thither,
  This journey is not long.
  .... Since I was first a wife, I might have been
  Mother to many pretty prattling babes;
  They would have smiled when I smiled; and, for certain,
  I would have cried, when they cried;--Truly, brother,
  My father would have pick'd me out a husband,
  And then my little ones had been no bastards;
  But 'tis too late for me to marry now,
  I am past child bearing; 'tis not my fault....
                    Spare your hand.
  Believe me, I'll not hurt it....
  Complain not though I wring it hard; I'll kiss it;
  Oh 'tis a fine soft palm!--Hark, in thine ear;
  Like whom I look, prithee?--Nay, no whispering.
  Goodness! we had been too happy; too much happiness
  Will make folk proud, they say....
  There is no peace left for a ravish'd wife
  Widow'd by lawless marriage. To all memory
  Penthea's, poor Penthea's name is strumpeted....
  Forgive me, oh, I faint.
                                                (_Ibidem._)]

[Note 99: Schopenhauer, _Métaphysique de l'amour et de la mort_.
Swift aussi disait que «la mort et l'amour sont les deux choses où
l'homme soit foncièrement déraisonnable.» En effet, c'est l'espèce et
l'instinct qui s'y manifestent, non la volonté et l'individu.]

[Note 100: Mort d'Ophélia, funérailles d'Imogène.]

[Note 101:

  There is a willow grows ascaunt the brook,
  That shows his hoar leaves in the glassy stream;
  Therewith fantastic garlands did she make
  Of crow-flowers, nettles, daisies, and long purples,
  That liberal shepherds give a grosser name,
  But our cold maids do dead-men's fingers call them.
  There on the pendent boughs her coronet weeds
  Clambering to hang, an envious sliver broke;
  When down her weedy trophies and herself
  Fell in the weeping brook.
                                            (_Hamlet_, acte V, sc. I.)

                    With fairest flowers,...
  I'll sweeten thy sad grave; thou shallt not lack
  The flower, that's like thy face; pale primrose; nor
  The azur'd hare-bell, like thy veins; no, nor
  The leaf of eglantine, whom not to slander,
  Outsweeten'd not thy breath.
                                               (_Cymbeline_, IV, II.)]

[Note 102:

                    Hunting the buck
  I found him sitting by a fountain's side,
  Of which he borrowed some to quench his thirst,
  And paid the nymph again so much in tears.
  A garland laid him by, made by himself,
  Of many several flowers, bred in the bay,
  Stuck in that mystic order, that the rareness
  Delighted me: but ever when he turn'd
  His tender eyes upon 'em, he would weep,
  As if he meant to make 'em grow again.
  Seeing such pretty helpless innocence
  Dwell in his face, I ask'd him all his story.
  He told me that his parents gentle died,
  Leaving him to the mercy of the fields.
  Which gave him roots; and of the crystal springs
  Which did not stop their courses; and the sun
  Which still, he thank'd him, yielded him his light.
  Then he took up his garland, and did shew
  What every flower, as country people hold,
  Did signify; and how all, order'd thus
  Express'd his grief; and to my thoughts, did read
  The prettiest lecture of his country art
  That could be wish'd....
                    .... I gladly entertain'd him,
  Who was as glad to follow, and have got
  The trustiest, loving'st, and the gentlest boy,
  That ever master kept.
                                                 (_Philaster_, I, 2.)]

[Note 103: _The Sad Shepherd; The Faithful Shepherdess._]

[Note 104:

  Through yon same bending plain
  That flings his arms down to the main,
  And through these thick woods, have I run,
  Whose bottom never kiss'd the sun
  Since the lusty spring began....
                          (_The Faithful Shepherdess_, acte I, sc. I.)

  For to that holy wood is consecrate
  A virtuous well, about whose flow'ry banks
  The nimble-footed fairies dance their rounds,
  By the pale moon-shine, dipping oftentimes.
  Their stolen children, so to make them free
  From dying flesh, and dull mortality.
                                                    (_Ibid._, sc. II.)

      See the dew-drops how they kiss
      Every little flower that is,
      Hanging on their velvet heads,
      Like a rope of crystal beads;
      See the heavy clouds low falling,
      And bright Hesperus down calling
      The dead night from under ground.
                                            (_Ibid._, acte II, sc. I.)

  Oh, you are fairer far
  Than the chaste blushing morn, or that fair star
  That guides the wandering seaman through the deep!
        .... I do believe thee: 'Tis as hard for me
  To think thee false, and harder than for thee
  To hold me foul.
                                           (_Ibid._, acte I, sc. II.)]

[Note 105: Voyez la description de cette coutume dans _Nathan
Drake_.]

[Note 106:

                    Speak if thou be there,
  My Perigot! Thy Amoret, thy dear,
  Calles on thy loved name....

                    'Tis thy friend,
  Thy Amoret; come hither, to give end
  To these consumings. Look up, gentle boy!
  I have forgot those pains and dear annoy
  I suffer'd for thy sake, and am content
  To be thy love again. Why hast thou rent
  Those curled locks, where I have often hung
  Ribbons and damask roses, and have flung
  Waters distill'd to make thee fresh and gay,
  Sweeter than nosegays on a bridal day?
  Why dost thou cross thine arms, and hang thy face
  Down to thy bosom, letting fall apace
  From those two little heavens, upon the ground,
  Showers of more price, more orient, and more round,
  Than those that hang upon the moon's pale brow?
  Cease these complainings, shepherd! I am now
  The same I ever was, as kind and free,
  And can forgive before you ask of me:
  Indeed I am and will....
                    So this work hath end!
  Farewell and live! Be constant to thy friend
  That loves thee next!
                        I am thy love!
  Thy Amoret, for ever more thy love!
  Strike once more on my naked breast, I'll prove
  As constant still. Oh! could'st thou love me yet,
  How soon could I my former griefs forget!
                  (_The Faithful Shepherdess_, acte V, sc. III et V.)]

[Note 107: Comparez, pour voir le contraste des races, les
pastorales italiennes, l'_Aminta_ du Tasse, _il Pastor fido_, de
Guarini, etc.]



CHAPITRE III.

Ben Jonson.

  I. Les chefs d'école dans leur école et dans leur siècle. --
     Jonson. -- Son tempérament. -- Son caractère. -- Son
     éducation. -- Ses débuts. -- Ses luttes. -- Sa pauvreté. --
     Ses maladies. -- Sa fin.

  II. Son érudition. -- Ses goûts classiques. -- Ses
     personnages didactiques. -- Belle ordonnance de ses plans.
     -- Franchise et précision de son style. -- Vigueur de sa
     volonté et de sa passion.

  III. Ses drames. -- _Catilina_ et _Séjan_. -- Pourquoi il a
     pu peindre les personnages et les passions de la corruption
     romaine.

  IV. Ses comédies. -- Sa réforme et sa théorie du théâtre. --
     Ses comédies satiriques. -- _Volpone._ -- Pourquoi ces
     comédies sont sérieuses et militantes. -- Comment elles
     peignent les passions de la Renaissance. -- Ses comédies
     bouffonnes. -- _La Femme silencieuse._ -- Pourquoi ces
     comédies sont énergiques et rudes. -- Comment elles sont
     conformes aux goûts de la Renaissance.

  V. Limites de son talent. -- En quoi il reste au-dessous de
     Molière. -- Manque de philosophie supérieure et de gaieté
     comique. -- Son imagination et sa fantaisie. -- _L'Entrepôt
     de nouvelles_ et _la Fête de Cynthia_. -- Comment il traite
     la comédie de société et la comédie lyrique. -- Ses petits
     poëmes. -- Ses _Masques_. -- Moeurs théâtrales et
     pittoresques de la cour. -- _Le Berger inconsolable._
     Comment Jonson reste poëte jusque sur son lit de mort.

  VI. Idée générale de Shakspeare. -- Quelle est dans
     Shakspeare la conception fondamentale. -- Conditions de la
     raison humaine. -- Quelle est dans Shakspeare la faculté
     maîtresse. -- Conditions de la représentation exacte.


I

Lorsqu'une civilisation nouvelle amène un art nouveau à la lumière, il y
a dix hommes de talent qui expriment à demi l'idée publique autour d'un
ou deux hommes de génie qui l'expriment tout à fait: Guilhem de Castro,
Pérès de Montalvan, Tirso de Molina, Ruiz de Alarcon, Augustin Moreto,
autour de Calderon et de Lope; Crayer, Van Oost, Romboust, Van Thulden,
Van Dyck, Honthorst, autour de Rubens; Ford, Marlowe, Massinger,
Webster, Beaumont, Fletcher, autour de Shakspeare et de Ben Jonson. Les
premiers forment le choeur, les autres sont les coryphées. C'est le même
morceau qu'ils chantent ensemble, et dans tel passage le choriste est
l'égal du chef; mais ce n'est que dans un passage. Ainsi, dans les
drames qu'on vient de citer, le poëte parfois atteint au sommet de son
art, rencontre un personnage complet, un éclat de passion sublime; puis
il retombe, tâtonne parmi les demi-réussites, les figures ébauchées, les
imitations affaiblies, et enfin se réfugie dans les procédés du métier.
Ce n'est pas chez lui, c'est chez les grands hommes, chez Ben Jonson et
Shakspeare qu'il faut aller chercher l'achèvement de son idée et la
plénitude de son art.

«Nombreux étaient les combats d'esprit[108] entre Shakspeare et Ben
Jonson au club de la Sirène. Je les considérais tous deux, l'un comme un
grand galion espagnol, et l'autre comme un vaisseau de guerre anglais;
maître Jonson, comme le galion, était exhaussé en savoir, solide, mais
lent dans ses évolutions; Shakspeare, comme le vaisseau de guerre
anglais, moindre pour la masse, mais plus léger voilier, pouvait tourner
à toute marée, virer de bord, et tirer avantage de tous les vents par la
promptitude de son esprit et de son invention.» Au physique et au moral,
voilà tout Jonson, et ses portraits ne font qu'achever cette esquisse si
juste et si vive: un personnage vigoureux, pesant et rude; un large et
long visage, déformé de bonne heure par le scorbut, une solide mâchoire,
de vastes joues, les organes des passions animales aussi développés que
ceux de l'intelligence, le regard dur d'un homme en colère, ou voisin de
la colère; ajoutez-y un corps d'athlète, et vers quarante ans, «une
démarche lourde et disgracieuse, un ventre en forme de montagne[109].»
Voilà les dehors, le dedans y est conforme. C'est un véritable Anglais,
grandement et grossièrement charpenté, énergique, batailleur,
orgueilleux, souvent morose et enclin aux bizarres imaginations du
spleen. Il contait à Drummond qu'il était demeuré une nuit entière,
«s'imaginant qu'il voyait les Carthaginois et les Romains combattre sur
son orteil[110].» Non que de fond il soit mélancolique; au contraire, il
aime à sortir de lui-même par la large et bruyante gaieté débridée, par
la conversation abondante et variée, avec l'aide du bon vin des
Canaries, dont il s'abreuve, et qui a fini par devenir pour lui une
nécessité; ces gros corps de bouchers flegmatiques ont besoin de la
généreuse liqueur qui leur rend du ton, et leur tient lieu du soleil qui
leur manque. D'ailleurs expansif, hospitalier, prodigue même, avec une
franche verve imprudente[111], jusqu'à s'abandonner complétement devant
l'Écossais Drummond, son hôte, un pédant rigoriste et malveillant, qui a
mutilé ses idées et vilipendé son caractère. Pour ce qui est de sa vie,
elle est en harmonie avec sa personne; car il a beaucoup pâti, beaucoup
combattu et beaucoup osé. Il étudiait à Cambridge, quand son beau-père,
maître maçon, le rappela et le mit à la truelle. Il s'échappa, s'engagea
comme volontaire dans l'armée des Pays-Bas, tua et dépouilla un homme en
combat singulier, à la vue des deux armées. Vous voyez qu'il était homme
d'action corporelle, et que pour ses débuts, il avait exercé ses
membres[112]. De retour en Angleterre, âgé de dix-neuf ans, il monta sur
les planches pour gagner sa vie, et se mit aussi à remanier des drames.
Ayant été provoqué, il se battit, tua son adversaire et fut grièvement
blessé; là-dessus, il fut jeté en prison et se trouva «voisin de la
potence.» Un prêtre catholique le visita et le convertit; au sortir de
prison, sans le sou, n'ayant que vingt ans, il se maria. Enfin, deux ans
après, il parvint à faire jouer sa première pièce. Les enfants
arrivaient, il fallait leur gagner du pain, et il n'était pas pour cela
d'humeur à suivre la route battue, étant persuadé qu'il fallait mettre
dans la comédie «une belle philosophie,» une noblesse et une dignité
particulières, suivre les exemples des anciens, imiter leur sévérité et
leur correction, dédaigner le tapage théâtral et les grossières
invraisemblances où la canaille se complaît. Il proclama tout haut son
projet dans ses préfaces, railla durement ses adversaires, étala
fièrement en scène[113] ses doctrines, sa morale et sa personne. Il
gagna ainsi des ennemis acharnés, qui le diffamèrent outrageusement en
plein théâtre, qu'il exaspéra par la violence de ses satires, et contre
lesquels il lutta sans trêve et jusqu'à la fin. Bien plus, il s'érigea
en juge de la corruption publique, attaqua rudement les vices régnants,
«sans craindre le poison des courtisanes, ni les poignards des
coupe-jarrets.» Il traita ses auditeurs en écoliers, et leur parla
toujours en censeur et en maître. Au besoin, il risquait davantage.
Marston et Chapman, ses camarades, avaient été mis en prison pour un mot
irrévérencieux d'une de leurs pièces, et le bruit courait qu'ils
allaient avoir le nez et les oreilles coupés. Jonson, qui avait pris
part à la pièce, alla volontairement se constituer prisonnier, et obtint
leur grâce. À son retour, dans le repas des réjouissances, sa mère lui
montra un violent poison qu'elle aurait mis dans sa boisson pour le
soustraire à la sentence, et «pour montrer qu'elle n'était pas
poltronne, ajoute Jonson, elle était résolue à boire la première.» On
voit qu'en fait d'actions vigoureuses, il trouvait des exemples dans sa
famille. Vers la fin de sa vie, l'argent lui manqua; il était libéral,
imprévoyant, et ses poches avaient été toujours trouées, comme sa main
toujours ouverte; quoiqu'il eût écrit immensément, il était obligé
d'écrire encore afin de vivre. La paralysie vint, le scorbut redoubla,
l'hydropisie commençait. Il ne pouvait plus quitter sa chambre, ni
marcher sans aide. Ses dernières pièces ne réussissaient point. «Si vous
attendiez plus que vous n'avez eu ce soir, disait-il dans un
épilogue[114], songez que l'auteur est malade et triste.... Tout ce que
sa langue débile et balbutiante implore, c'est que vous n'imputiez point
la faute à sa cervelle, qui est encore intacte, quoique enveloppée de
douleur et incapable de tenir longtemps encore[115].» Ses ennemis
l'injuriaient brutalement, raillaient «son Pégase poussif,» son ventre
enflé, sa tête malade[116]. Son collègue, Inigo Jones, lui ôtait le
patronage de la Cour. Il était obligé de mendier un secours d'argent
auprès du lord trésorier, puis auprès du comte de Newcastle; sa triste
«muse bloquée, claquemurée, étriquée, clouée à son lit, incapable de
retrouver la santé ou même le souffle[117],» haletait et peinait pour
ramasser quelque idée ou obtenir quelque aumône. Sa femme et ses enfants
étaient morts; il vivait seul, délaissé, servi par une vieille femme.
Ainsi traîne et finit presque toujours lugubrement et misérablement le
dernier acte de la comédie humaine; au bout de tant d'années, après tant
d'efforts soutenus, parmi tant de gloire et de génie, on aperçoit un
pauvre corps affaibli qui radote et agonise entre une servante et un
curé.

[Note 108: Fuller's Worthies.]

[Note 109: «Mountain belly, ungracious gait.» _Paroles de Jonson sur
lui-même._--Ed. Gifford.]

[Note 110: Voyez, dans l'histoire de lord Castlereagh, une
hallucination analogue. Lord Castlereagh s'est coupé la gorge.]

[Note 111: Ce caractère tient le milieu entre ceux de Fielding et de
Samuel Jonson.]

[Note 112: À quarante-quatre ans, il s'en alla en Écosse à pied.]

[Note 113: Rôles de Critès et d'Asper.]

[Note 114: New Inn, 1627.]

[Note 115:

  If you expect more than you had to-night,
  The maker is sick and sad....
  All that his faint and faltering tongue doth crave,
  Is, that you not impute it to his brain,
  That's yet unhurt, although, set round with pain,
  It cannot long hold out.
                                           (_The New Inn_, épilogue.)]

[Note 116:

                  Thy Pegasus....
  He had bequeathed his belly unto thee
  To hold that little learning which is fled,
  Into thy guts from out thy emptye head.]

[Note 117:

  Disease the enemy, and his engineers,
  Want, with the rest of his conceal'd compeers
  Have cast a trench about me, now five years....
  The muse not peeps out, one of hundred days;
  But lies block'd up, and straiten'd, narrow'd in,
  Fix'd to bed and boards, unlike to win
  Health, or scarce breath, as she had never been.
                                      (_An Epistle mendicant_, 1631.)]


II

Voilà une vie de combattant, bravement portée, digne du seizième siècle
par ses traverses et son énergie; partout le courage et la force ont
surabondé. Peu d'écrivains ont travaillé plus consciencieusement et
davantage; son savoir était énorme, et dans ce temps des grands érudits,
il fut un des meilleurs humanistes de son temps, aussi profond que
minutieux et complet, ayant étudié les moindres détails et compris le
véritable esprit de la vie antique. Ce n'était pas assez pour lui de
s'être rempli des auteurs illustres, d'avoir leur oeuvre entière
incessamment présente, de semer volontairement et involontairement
toutes ses pages de leurs souvenirs. Il s'enfonçait dans les rhéteurs,
dans les critiques, dans les scoliastes, dans les grammairiens et les
compilateurs de bas étage; il ramassait des fragments épars; il prenait
des caractères, des plaisanteries, des délicatesses dans Athénée, dans
Libanius, dans Philostrate. Il avait si bien pénétré et retourné les
idées grecques et romaines, qu'elles s'étaient incorporées aux siennes.
Elles entrent dans son discours sans disparate; elles renaissent en lui
aussi vivantes qu'au premier jour; il invente lors même qu'il se
souvient. En tout sujet il portait cette soif de science, et ce don de
maîtriser sa science. Il savait l'alchimie quand il écrivit
l'_Alchimiste_. Il manie les alambics, les cornues, les récipients,
comme s'il avait passé sa vie à chercher le grand oeuvre. Il explique
l'incinération, la calcination, l'imbibition, la rectification, la
réverbération, aussi bien qu'Agrippa et Paracelse. S'il traite des
cosmétiques[118], il en étale toute une boutique; on ferait avec ses
pièces un dictionnaire des jurons et des habits des courtisans; il
semble spécial en tout genre. Une preuve de force encore plus grande,
c'est que son érudition ne nuit point à sa verve; si lourde que soit la
masse dont il se charge, il la porte sans fléchir. Cet étonnant amas de
lectures et d'observations s'ébranle en un moment tout entier et tombe
comme une montagne sur le lecteur accablé. Il faut écouter sir Épicure
Mammon dérouler le tableau des magnificences et des débauches où il va
se plonger quand il saura fabriquer l'or. Les impudicités raffinées et
effrénées de la décadence romaine, les obscénités splendides
d'Héliogabale, les fantaisies gigantesques du luxe et de la luxure, les
tables d'or comblées de mets étrangers, les breuvages de perles
dissoutes, la nature dépeuplée pour fournir un plat, les attentats
accumulés par la sensualité contre la nature, la raison et la justice,
le plaisir de braver et d'outrager la loi, toutes ces images passent
devant les yeux avec l'élan du torrent et la force d'un grand fleuve.
Phrase sur phrase, coup sur coup, les idées et les faits viennent dans
le dialogue peindre une situation, manifester un personnage, dégorgés de
cette mémoire profonde, dirigés par cette solide logique, précipités par
cette réflexion puissante. Il y a plaisir à le voir marcher sous le
poids de tant d'observations et de souvenirs, chargé de détails
techniques et de réminiscences érudites, sans s'égarer ni se ralentir,
véritable «Béhémoth littéraire,» pareil à ces éléphants de guerre qui
recevaient sur leur dos des tours, des hommes, des armures, des
machines, et sous cet attirail couraient aussi vite qu'un cheval léger.

Dans le grand élan de cette pesante démarche, il trouve une voie qui lui
est propre. Il a son style. L'érudition et l'éducation classiques l'ont
fait classique, et il écrit à la façon de ses modèles grecs et de ses
maîtres romains. Plus on étudie les races et les littératures latines
par contraste avec les races et les littératures germaniques, plus on
arrive à se convaincre que le don propre et distinctif des premières est
l'art de _développer_, c'est-à-dire d'aligner les idées en files
continues, selon les règles de la rhétorique et l'éloquence, par des
transitions ménagées, avec un progrès régulier, sans heurts ni sauts.
Jonson a pris dans le commerce des anciens l'habitude de décomposer les
idées, de les dérouler pièce à pièce et dans leur ordre naturel, de se
faire comprendre et de se faire croire. De la pensée première à la
conclusion finale, il conduit le lecteur par une pente continue et
uniforme. Chez lui la route ne manque jamais comme dans Shakspeare. Il
n'avance point comme les autres par des intuitions brusques, mais par
des déductions suivies; on peut marcher, chez lui, on n'a pas besoin de
bondir, et l'on est perpétuellement maintenu dans la droite voie: les
oppositions de mots rendent sensibles les oppositions de pensées; les
phrases symétriques guident l'esprit à travers les idées difficiles; ce
sont comme des barrières mises des deux côtés du chemin pour nous
empêcher de tomber dans les fossés. Nous ne rencontrons point sur notre
route d'images extraordinaires, soudaines, éclatantes, capables de nous
éblouir et de nous arrêter; nous voyageons éclairés par des métaphores
modérées et soutenues; Jonson a tous les procédés de l'art latin; même
quand il veut, surtout en sujets latins, il a les derniers, les plus
savants, la concision brillante de Sénèque et Lucain, les antithèses
équarries, équilibrées, limées, les artifices les plus heureux et les
plus étudiés de l'architecture oratoire[119]. Les autres poëtes sont
presque des visionnaires, Jonson est presque un logicien.

De là son talent, ses succès et ses fautes; s'il a un meilleur style et
de meilleurs plans que les autres, il n'est pas comme eux créateur
d'âmes. Il est trop théoricien, trop préoccupé des règles. Ses habitudes
de raisonnement le gênent quand il veut dresser et mouvoir des hommes
complets et vivants. On n'est guère capable d'en former, à moins d'avoir
comme Shakspeare l'imagination d'un voyant. La personne humaine est si
complexe que le logicien qui aperçoit successivement ses diverses
parties ne peut guère les parcourir toutes, ni surtout les rassembler en
un éclair, pour produire la réponse ou l'action dramatique dans laquelle
elles se concentrent et qui doit les manifester. Pour découvrir ces
actions et ces réponses, il faut une sorte d'inspiration et de fièvre.
L'esprit agit alors comme un rêve. Les personnages se meuvent en lui,
presque sans son concours; il attend qu'ils parlent, il demeure
immobile, écoutant leurs voix, tout recueilli, de peur de déranger le
drame intérieur qu'ils vont jouer dans son âme. C'est là tout son
artifice: les laisser faire. Il est tout étonné de leurs discours, et il
les note en oubliant que c'est lui qui les invente. Leur tempérament,
leur caractère, leur éducation, leur genre d'esprit, leur situation,
leur attitude et leurs actions forment en lui un tout si bien lié, et se
réunissent si promptement en êtres palpables et solides, qu'il n'ose
attribuer à sa réflexion ni à son raisonnement une création si vaste et
si rapide. Les êtres s'organisent en lui comme dans la nature,
c'est-à-dire d'eux-mêmes et par une force que les combinaisons de son
art ne remplacent pas[120]. Jonson n'a, pour la remplacer, que les
combinaisons de l'art. Il choisit une idée générale, la ruse, la
sottise, la sévérité, et en fait un personnage. Ce personnage s'appelle
Critès, Asper, Sordido, Deliro, Pecunia, Subtil, et le nom transparent
indique la méthode logique qui l'a formé. Le poëte a pris une qualité
abstraite, et, construisant toutes les actions qu'elle peut produire, il
la promène sur le théâtre en habits d'homme. Ses personnages, comme les
caractères de la Bruyère et Théophraste, sont fabriqués à force de
solides déductions. Tantôt c'est un vice choisi dans les catalogues de
la philosophie morale, la sensualité acharnée après l'or; cette double
inclination perverse devient un personnage, sir Épicure Mammon; devant
l'alchimiste, devant le _famulus_, devant son ami, devant sa maîtresse,
en public ou seul, toutes ses paroles expriment la convoitise du plaisir
et de l'or, et n'expriment rien de plus[121]. Tantôt c'est une manie
extraite des sophistes anciens, le bavardage avec horreur du bruit;
cette formule de pathologie mentale devient un personnage, Morose; le
poëte a l'air d'un médecin qui aurait pris à tâche de noter exactement
toutes les envies de parler, tous les besoins de silence, et de ne point
noter autre chose. Tantôt il détache un ridicule, une affectation, un
genre de sottise, parmi les moeurs des élégants et des gens de cour;
c'est une manière de jurer, un style extravagant, l'habitude de
gesticuler, ou toute autre bizarrerie contractée par vanité ou par mode.
Le héros qu'il en affuble en est surchargé. Il disparaît sous son
accoutrement énorme; il le traîne partout avec lui; il ne peut le
quitter une minute. On ne découvre plus l'homme sous l'habit; il a l'air
d'un mannequin accablé sous un manteau trop lourd.--Quelquefois, sans
doute, ces habitudes de construction géométrique produisent des
personnages à peu près vivants. Bobadil, le fanfaron grave, le capitaine
Tucca, matamore mendiant, bouffon inventif, parleur bizarre, le voyageur
Amorphus, docteur pédant de belles manières, caparaçonné de phrases
excentriques, font autant d'illusion qu'on en désire; mais c'est parce
qu'ils sont des grotesques de passage et des personnages bas. On
n'exige pas qu'un poëte étudie de pareilles âmes; il suffit qu'il
découvre en elles trois ou quatre traits dominants; peu importe si elles
s'offrent toujours dans la même attitude; elles font rire comme la
comtesse d'Escarbagnas ou tel Fâcheux de Molière; on ne leur demande
rien de plus. Au contraire, les autres fatiguent et rebutent. Ce sont
des masques de théâtre, et non des figures vivantes. Contractés par une
expression fixe, ils persistent jusqu'au bout de la pièce dans leur
grimace immobile ou dans leur froncement éternel. Un homme n'est pas une
passion abstraite. Il frappe à son empreinte personnelle les vices et
les vertus qu'il possède. Ces vices et ces vertus reçoivent en
descendant en lui un tour et une figure qu'ils n'ont pas dans les
autres. Personne n'est la sensualité pure. Prenez mille débauchés, vous
trouverez mille manières d'être débauché; car il y a mille routes, mille
circonstances et mille degrés dans la débauche; pour que sir Épicure
Mammon fût un être réel, il fallait lui donner l'espèce de tempérament,
le genre d'éducation, la nature d'imagination qui produisent la
sensualité. Quand on veut construire un homme, il faut creuser jusqu'aux
fondements de l'homme, c'est-à-dire, se définir à soi-même la structure
de sa machine corporelle et l'allure primitive de son esprit. Jonson n'a
pas creusé assez avant, et ses constructions sont incomplètes; il a bâti
à fleur de terre, et il n'a bâti qu'un étage. Il n'a point connu tout
l'homme, et il a ignoré le fond de l'homme; il a mis en scène et rendu
sensibles des traités de morale, des fragments d'histoire et des
morceaux de satire; il n'a point imprimé de nouveaux êtres dans
l'imagination du genre humain.

Tous les autres dons, il les a, et d'abord les dons classiques, en
premier lieu le talent de composer. Pour la première fois nous voyons un
plan suivi, combiné, une intrigue complète qui a son commencement, son
milieu et sa fin, des actions partielles bien agencées, bien rattachées,
un intérêt qui croît et n'est jamais suspendu, une vérité dominante que
tous les événements concourent à prouver, une idée maîtresse que tous
les personnages concourent à mettre en lumière, bref, un art semblable à
celui que Molière et Racine vont appliquer et enseigner. Il ne prend pas
comme Shakspeare un roman de Greene, une chronique d'Holinshed, une vie
de Plutarque, tels quels, pour les découper en scènes, sans calcul des
vraisemblances, indifférent à l'ordre, à l'unité, occupé seulement de
mettre en pied des hommes, parfois égaré dans des rêveries poétiques, et
au besoin concluant subitement la pièce par une reconnaissance ou une
tuerie. Il se gouverne et gouverne ses personnages; il veut et sait tout
ce qu'ils font et tout ce qu'il fait.--Mais par-dessus les habitudes
d'ordonnance latine, il possède la grande faculté de son siècle et de sa
race, le sentiment du naturel et de la vie, la connaissance exacte du
détail précis, la force de manier franchement, audacieusement, les
passions franches. Chez aucun écrivain du temps, ce don ne manque; ils
n'ont point peur des mots vrais, des détails choquants et frappants
d'alcôve et de médecine; la pruderie de l'Angleterre moderne et la
délicatesse de la France monarchique ne viennent point voiler les
nudités de leurs figures ou atténuer le coloris de leurs tableaux. Ils
vivent librement, largement, au milieu des choses vivantes; ils voient
les convoitises s'agiter, s'élancer sans pudeur, sans hypocrisie, sans
adoucissement, et ils les montrent telles qu'ils les voient, celui-ci
aussi hardiment, quelquefois plus hardiment que les autres, étayé comme
il l'est sur la vigueur et la rudesse de son tempérament d'athlète, sur
l'exactitude et l'abondance extraordinaire de ses observations et de sa
science. Joignez-y encore sa noblesse morale, son âpreté, sa puissante
colère grondante, exaspérée et acharnée contre les vices, sa volonté
roidie par l'orgueil et la conscience, «sa main armée et résolue à
dépouiller, à mettre nues, comme au jour de leur naissance, les folies
débraillées de son siècle, à imprimer sur leurs flancs éhontés les
sillons de son fouet d'acier[122];» par-dessus tout le dédain des basses
complaisances, le mépris affiché «pour les esprits éreintés qui trottent
d'un pied écloppé aux gages du vulgaire,» l'enthousiasme, l'amour
profond «de la Muse bienheureuse, âme de la science et reine des âmes,
qui, portée sur les ailes de son immortelle pensée, repousse la terre
d'un pied dédaigneux, et va heurter la porte du ciel[123].» Voilà les
forces qu'il a portées dans le drame et dans la comédie; elles étaient
assez grandes pour lui faire une grande place et une place à part.

[Note 118: The Devil is an ass.]

[Note 119: _Séjan_, _Catilina_, _passim_.]

[Note 120: Alfred de Musset, préface de _La Coupe et les Lèvres_.
Platon, _Ion_.]

[Note 121: Comparez sir Épicure Mammon au baron Hulot (Balzac,
_Parents pauvres_). Balzac, qui est savant comme Jonson, fait des êtres
réels comme Shakspeare.]

[Note 122: Prologue de _Every man out of his humour_.

    With an armed and resolute hand,
  I'll strip the ragged follies of the time.
  Naked as at their birth....

                    And with a whip of steel,
  Print wounding lashes in their iron ribs.
  I fear no mood stamp'd in a private brow,
  When I am pleased t'unmask a public vice;
  I fear no strumpet's drugs, no ruffian's stab,
  Shoud I detect their hateful luxuries.
                           (_Every man out of his humour_; Prologue.)]

[Note 123:

    O sacred Poesy, thou spirit of arts
  The soul of science, and the queen of souls,
  What profane violence, almost sacrilege,
  Hath here been offered thy divinities!
  That thine own guiltless poverty should arm
  Prodigious ignorance to wound thee thus!...
  .... Would men learn but to distinguish spirits,
  And set true difference 'twixt those jaded wits,
  That run a broken pace for common hire,
  And the high raptures of a happy muse,
  Borne on the wings of her immortal thought
  That kicks at earth with a disdainful heel,
  And beats at heaven gates with her bright hoofs;
  They would not then, with such distorted faces,
  And desperate censures, stab at Poesy.
                                        (_Poetaster_, acte I, sc. I.)]


III

Aussi bien, quoi qu'il fasse, quels que soient ses défauts, sa morgue,
sa dureté de touche, sa préoccupation de la morale et du passé, ses
instincts d'antiquaire et de censeur, il n'est jamais petit ni plat. En
vain, dans ses tragédies latines, _Séjan_, _Catilina_, il s'enchaîne
dans le culte des vieux modèles usés de la décadence romaine; il a beau
faire l'écolier, fabriquer des harangues de Cicéron, insérer des
choeurs imités de Sénèque, déclamer à la façon de Lucain et des rhéteurs
de l'empire, il atteint plus d'une fois l'accent vrai; à travers la
pédanterie, la lourdeur, l'adoration littéraire des anciens, la nature a
fait éruption; il retrouve du premier coup les crudités, les horreurs,
la lubricité grandiose, la dépravation effrontée de la Rome impériale;
il manie et met en action les concupiscences et les férocités, les
passions de courtisanes et de princesses, les audaces d'assassins et de
grands hommes qui ont fait les Messaline, les Agrippine, les Catilina et
les Tibère[124]. On va droit au but et intrépidement dans cette Rome; la
justice et la pitié n'y sont point des barrières. Parmi ces moeurs de
conquérants et d'esclaves, la nature humaine s'est renversée, et la
corruption comme la scélératesse y sont regardées comme des marques de
perspicacité et d'énergie. Voyez dans _Séjan_ l'assassinat se comploter
et se pratiquer avec un sang-froid admirable. Livie discute avec Séjan
les moyens d'empoisonner son mari, en style net, sans phrases, comme
s'il s'agissait d'un procès à gagner ou d'un dîner à rendre. Point de
demi-mots, point d'hésitation, point de remords dans la Rome de Tibère.
La gloire et la vertu consistent dans la puissance; les scrupules sont
faits pour les âmes viles; le propre d'un coeur haut est de tout désirer
et de tout oser. «Ici, la conscience est une souillure, la fortune tient
lieu de vertu, la passion de loi, la complaisance de talent, le gain de
gloire, et tout le reste est vain.» Ravi de cette grandeur d'âme, Séjan
s'écrie:

                                    Royale princesse;
  À présent que je vois votre sagesse; votre jugement; votre énergie,
  Votre décision et votre promptitude à saisir les moyens
  De votre bien et de votre grandeur, je proteste
  Que je me sens tout enflammé et tout brûlé
  D'amour pour vous[125].

Ce sont les amours d'un loup et d'une louve; il la loue d'être si
prompte à tuer. Et voyez en un instant les habitudes de la prostituée
derrière les moeurs de l'empoisonneuse; Séjan sort, et sur-le-champ, en
vraie courtisane, elle s'est tournée vers son médecin, lui disant: «Quel
teint ai-je aujourd'hui?--Très-bon, très-clair! Le fard était bien
appliqué. Pourtant la céruse a un peu déteint au soleil. Vous auriez dû
vous servir de l'huile blanche que je vous ai donnée.» Il tire la fiole
de sa poche, et la farde sur les deux joues. Entre chaque coup de
pinceau, ils parlent du meurtre qu'ils viennent de concerter, de ce
qu'elle a fait pour Séjan, de ce que Séjan a fait pour elle. «Il a
chassé sa femme, la belle Apicata.»--«Ne l'ai-je pas payé en lui livrant
tous les secrets de Drusus?--Il faudra, madame, que vous employiez la
poudre que je vous ai prescrite pour nettoyer vos dents, et la pommade
que je vous ai préparée pour adoucir la peau. Une dame ne peut être trop
soigneuse de sa beauté, quand elle veut garder le coeur d'un personnage
comme celui que vous avez conquis[126].»

  Quand voulez-vous prendre médecine, madame?

  LIVIE.

  Quand il le faudra, Eudémus. Mais, d'abord, préparez
  La potion de Drusus.

  EUDÉMUS.

  Si Lygdus était gagné, ce serait fait.
  Je l'ai toute prête. Et demain matin
  Je vous enverrai un parfum pour amollir
  Et faire transpirer; puis je vous préparerai un bain
  Pour éclaircir et nettoyer l'épiderme; en attendant
  Je composerai un nouveau fard excellent
  Qui résistera au soleil, au vent, à la pluie,
  Que vous pourrez appliquer avec l'haleine ou avec de l'huile,
  Comme vous l'aimerez mieux, et qui durera environ quatorze heures[127].

Il finit en la félicitant sur son prochain changement de mari: Drusus
nuisait à sa santé; Séjan est très-préférable; conclusion physiologique
et pratique. L'apothicaire romain tient sur même planche la boîte à
remèdes, la boîte à cosmétiques et la boîte à poison[128].

Là-dessus vous voyez tour à tour se dérouler toutes les scènes de la vie
romaine, le marchandage du meurtre, la comédie de la justice, l'impudeur
de l'adulation, les angoisses et les fluctuations du sénat. Quand Séjan
veut acheter une conscience, il questionne, il plaisante, il tourne
autour de l'offre qu'il va faire, il la jette en avant comme par jeu,
afin de pouvoir, au besoin, la reprendre; puis quand le regard
intelligent du coquin qu'il marchande lui a montré qu'il est compris:
«Point de protestations, mon Eudémus. Tes regards sont des serments pour
moi. Hâte-toi seulement. Tu es un homme fait pour faire des
consuls[129].»--Ailleurs le sénateur Latiaris amène chez lui son ami
Sabinus, et s'indigne devant lui contre la tyrannie, souhaite tout haut
la liberté, le provoque à parler. Aussitôt deux délateurs qu'il a cachés
derrière la porte se jettent sur Sabinus en criant: «Trahison contre
César,» et le traînent, la face voilée, au tribunal d'où il sortira pour
être jeté aux Gémonies.--Un peu plus loin le sénat s'assemble. Tibère
choisit sous main les accusateurs de Latius et leur fait distribuer
leurs rôles. Ils chuchotent dans un coin, pendant que l'on redit tout
haut:

  Vis longtemps et heureux, César, grand et royal César;
  Que les dieux te conservent, et conservent ta modération,
  Ta sagesse et ton intégrité. Jupiter,
  Protège sa douceur, sa piété, sa diligence, sa libéralité[130].

Puis le héraut cite les accusés; le consul prononce le réquisitoire;
Afer déchaîne contre eux son éloquence meurtrière; les sénateurs
s'échauffent; on voit à nu, comme dans Tacite et Juvénal, les
profondeurs de la servilité romaine, l'hypocrisie, l'insensibilité, la
venimeuse politique de Tibère.--Enfin, après tant d'autres, le tour de
Séjan approche. Les Pères entrent inquiets dans le temple d'Apollon;
depuis quelques jours, Tibère semble prendre à tâche de se démentir
lui-même; il élève les amis de son favori et le lendemain il met ses
ennemis aux premiers postes. On observe le visage de Séjan et on ne sait
que prévoir; Séjan s'est troublé; puis, un instant servile, il s'est
montré plus arrogant que jamais. Les intrigues se croisent, les rumeurs
se contredisent. Macron seul sait le secret de Tibère, et l'on voit les
soldats se ranger à la porte du temple, prêts à entrer au premier bruit.
On lit la formule de convocation, et le conseil note les noms de ceux
qui manquent à l'appel; puis il fait son rapport et annonce que César
«confère à l'homme qu'il aime, au très-honoré Séjan» la dignité et la
puissance tribunitienne.

  Voici les lettres scellées de son sceau.
  Que plaît-il au sénat que l'on fasse?

  SÉNATEURS.

  Lisez-les, lisez-les. Qu'on les ouvre. Lisez-les publiquement.

  COTTA.

  César a honoré beaucoup sa propre grandeur
  En prenant cette mesure.

  TRIO.

  C'est une pensée heureuse,
  Et digne de César.

  LATIARIS.

  Et le personnage qu'elle regarde
  En est aussi digne.

  HATÉRIUS.

  Très-digne.

  SANQUINIUS.

  Rome ne s'est jamais glorifiée que d'une vertu
  Qui pût mettre un frein à l'envie: la vertu de Séjan.

  PREMIER SÉNATEUR.

  Très-honoré et très-noble!

  DEUXIÈME SÉNATEUR.

  Bon et grand Séjan!

  LE HÉRAUT.

  Silence[131]!

On lit la lettre de Tibère. Ce sont d'abord de longues phrases obscures
et vagues, mêlées de protestations et de récriminations indirectes, qui
annoncent quelque chose et ne révèlent rien. Tout d'un coup, paraît une
insinuation contre Séjan. Les Pères s'alarment; mais la ligne qui suit
les rassure. Deux phrases plus loin, la même insinuation revient plus
précise. «Quelques-uns, dit Tibère, pourraient représenter sa sévérité
publique comme l'effet d'une ambition; dire que sous prétexte de nous
servir, il écarte ce qui lui fait obstacle; alléguer la puissance qu'il
s'est acquise par les soldats prétoriens, par sa faction dans la cour et
dans le sénat, par les places qu'il occupe, par celles qu'il confère à
d'autres, par le soin qu'il a pris de nous pousser, de nous confiner
malgré nous dans notre retraite, par le projet qu'il a conçu de devenir
notre gendre.» Les Pères se lèvent: «Cela est étrange[132]!» On voit
leurs yeux ardents fixés sur la lettre, sur Séjan qui sue et pâlit;
leurs pensées courent à travers toutes les conjectures, et les paroles
de la lettre tombent une à une dans un silence de mort, saisies au vol
avec une énergie d'attention dévorante. Ils sondent anxieusement les
profondeurs de ces phrases tortueuses, tremblant de se compromettre
auprès du favori ou auprès du maître, sentant tous qu'ils doivent
comprendre sous peine de vie. «Vos sagesses, Pères conscrits, peuvent
examiner et censurer ces suppositions. Mais, si elles étaient livrées à
notre jugement qui veut absoudre, nous ne craindrions pas de les
déclarer, comme c'est notre avis, très-malicieuses.»--«Oh! il a tout
réparé. Écoutez!»--«Cependant on offre de les prouver, et les
dénonciateurs y engagent leur vie[133].» Sur ce mot, la lettre devient
menaçante. Les voisins de Séjan le quittent: «Plus loin! plus loin!
Laissez-nous passer!» Le pesant Sanquinius saute en haletant par-dessus
les bancs pour s'enfuir. Les soldats entrent, puis Macron. Et voici
qu'enfin la lettre ordonne d'arrêter Séjan. On le charge d'injures:
«Hors d'ici,--au cachot,--il le mérite.--Couronnons toutes nos portes de
lauriers,--qu'on prenne un boeuf aux cornes dorées, avec des guirlandes,
et qu'on le mène sur-le-champ au Capitole,--et qu'on le sacrifie à
Jupiter pour le salut de César.--Qu'on efface les titres du
traître.--Jetez à bas ses images et ses statues.--Liberté, liberté,
liberté! Louange à Macron qui a sauvé Rome[134].» Ce sont les aboiements
d'une meute furieuse, lâchée enfin contre celui sous qui elle rampait et
qui longtemps l'abattue et meurtrie. Jonson trouvait dans son âme
énergique l'énergie de ces passions romaines; et la lucidité de son
esprit jointe à sa science profonde, impuissantes pour construire des
caractères, lui fournissaient les idées générales et les détails
frappants qui suffisent pour composer les peintures de moeurs.

[Note 124: Voir le deuxième acte de _Catilina_.]

[Note 125:

  .... Now I see your wisdom, judgment, strength,
  Quickness and will, to apprehend the means
  To your own good and greatness, I protest
  Myself through rarified, and turn'd all flame
  In your affection.
                                           (_Sejan_, acte II, sc. I.)]

[Note 126:

  LIVIA.

  How do I look to-day?

  EUDEMUS.

  Excellent clear, believe it. This same fucus
  Was well laid on.

  LIVIA.

  Methinks 'tis here not white.

  EUDEMUS.

  Lend me your scarlet, lady. 'Tis the sun,
  Hath giv'n some little taint unto the ceruse.
  You should have used of the white oil I gave you.
  Sejanus for your love! his very name
  Commandeth above Cupid or his shafts....
                  'Tis now well, lady, you should
  Use the dentifrice I prescribed to you too,
  To clear your teeth, and the prepared pomatum
  To smooth the skin.--A lady cannot be
  Too curious of her form, that still would hold
  The heart of such a person, made her captive,
  As you have his; who to endear him more
  In your clear eye, hath put away his wife,
  Fair Apicata, and made spacious room
  To your new pleasures.

  LIVIA.

                      Have not we return'd
  That with our hate to Drusus, and discovery
  Of all his counsels?]

[Note 127:

  When will you take some physik, lady?

  LIVIA.

                                      When
  I shall, Eudemus; but let Drusus' drug
  Be first prepared.

  EUDEMUS.

                Were Lygdus made, that's done;
  I have it ready. And to morrow morning
  I'll sent you a perfume, first to resolve
  And procure sweat; and then prepare a bath
  To cleanse and clear the cutis; against when
  I'll have an excellent new fucus made
  Resistive gainst the Sun, the rain or wind
  Which you shall lay on with a breath or oil
  As you but like, and last some fourteen hours.
  This change came timely, lady, for your health....
                                                          (_Ibidem._)]

[Note 128: Voy. _Catilina_, acte II, une très-belle scène, non moins
franche et non moins vivante, sur la haute bohême de Rome.]

[Note 129:

    Protest not.
  Thy looks are vows to me....
  Thou art a man made to make consuls. Go.
                                                    (Acte I, sc. II.)]

[Note 130:

    Cæsar,
  Live long and happy, great and royal Cæsar;
  The Gods preserve thee, and thy modesty,
  Thy wisdom and thy innocence!
    Guard
  His meekness, Jove; his piety, his care,
  His bounty.
                                                   (Acte III, sc. I.)]

[Note 131:

  The majesty of great Tiberius Cæsar
  Propounds to this grave senate the bestowing
  Upon the man he loves, honour'd Sejanus,
  The tribunitial dignity and power.
  Here are his letters, signed with his signet.
  What pleaseth now the fathers to be done?

  SENATORS.

  Read them, read them, open, publicly read them.

  COTTA.

  Cæsar hath honour'd his own greatness much
  In thinking of this act.

  TRIO.

  It was a thought
  Happy, and worthy Cæsar.

  LATIARIS.

  And the lord
  As worthy it, on whom it is directed!

  HATERIUS.

  Most worthy!

  SANQUINIUS.

  Rome did never boast the virtue
  That could give envy bounds but his: Sejanus.

  FIRST SENATOR.

  Honour'd and noble!

  SECOND SENATOR.

  Good and great Sejanus!

  PRÆCO.

  Silence!
                                           (Acte V, sc. X.)]

[Note 132: «Some there be that would interpret his public severity
to be particular ambition; and under a pretext of service to us, he doth
but remove his own lets; alleging the strength he has made to himself by
the prætorian soldiers, by his faction in court and senate, by the
offices he holds himself, and confers on others, his popularity and
dependents, his urging and almost driving us to this our unwilling
retirement, and, lastly, his aspiring to be our son-in-law.

  SENATOR.

  «This is strange!»]

[Note 133: «Your wisdoms, conscript fathers, are able to examine and
censure these suggestions. But were they left to our absolving voice, we
durst pronounce them, as we think them, most malicious.

  SENATOR.

  «O, he has restored all; list!

  «Yet they are offered to be avered, and on the lives of the
  informers....»]

[Note 134:

  FIRST SENATOR.

  Away.

  SECOND SENATOR.

  Sit farther.

  COTTA.

  Let's remove....

  REGULUS.

  Take him hence.
  And all the gods guard Cæsar!

  TRIO.

  Take him hence.

  HATERIUS.

  Hence.

  COTTA.

  To the dungeon with him.

  SANQUINIUS.

  He deserves it.

  SENATOR.

  Crown all our doors with bays.

  SANQUINIUS.

  And let an ox,
  With gilded horns and garlands, straight be led
  Unto the Capitol.

  HATERIUS.

  And sacrified
  To Jove, for Cæsar's safety.

  TRIO.

  All our Gods
  Be present still to Cæsar!...

  COTTA.

  Let all the traitor's titles be defaced.

  TRIO.

  His images and statues be pull'd down.

  SENATOR.

  Liberty! liberty! liberty! Lead on,
  And praised be Macro, that hath saved Rome!
                                                (_Ibidem._)]


IV

Aussi bien, c'est de ce côté qu'il a tourné son talent; presque toute
son oeuvre consiste en comédies, non pas sentimentales et fantastiques
comme celles de Shakspeare, mais imitatives et satiriques, faites pour
représenter et corriger les ridicules et les vices. C'est un genre
nouveau qu'il apporte; là-dessus il a une doctrine; ses maîtres sont les
anciens, Térence et Plaute. Il observe presque exactement l'unité de
temps et de lieu. Il se moque des auteurs qui, dans la même pièce,
«montrent le même personnage au berceau, homme fait et vieillard de
soixante ans, qui, avec trois épées rouillées et des mots longs d'une
toise, font défiler devant vous toutes les guerres d'York et de
Lancastre, qui tirent des pétards pour effrayer les dames, renversent
des trônes disjoints pour amuser les enfants[135].» Il veut présenter
sur la scène «des actions et des paroles telles qu'on les rencontre dans
le monde, donner une image de son temps, jouer avec les folies
humaines.» Plus de «monstres, mais des hommes,» des hommes comme nous en
voyons dans la rue, avec leurs travers et leur humeur, avec «cette
singularité prédominante qui, emportant du même côté toutes leurs
puissances et toutes leurs passions,» les marque d'une empreinte
unique[136]. C'est ce caractère saillant qu'il met en lumière, non pas
avec une curiosité d'artiste, mais avec une haine de moraliste. «Je les
flagellerai, ces singes, et je leur étalerai devant leurs beaux yeux un
miroir aussi large que le théâtre sur lequel nous voici. Ils y verront
les difformités du temps disséquées jusqu'au dernier nerf et jusqu'au
dernier muscle, avec un courage ferme et le mépris de la crainte.... Ma
rigide main a été faite pour saisir le vice d'une prise violente, pour
le tordre, pour exprimer la sottise de ces âmes d'éponge qui vont
léchant toutes les basses vanités[137].» Sans doute un parti pris si
fort et si tranché peut nuire au naturel dramatique; bien souvent les
comédies de Jonson sont roides; ses personnages sont des grotesques,
laborieusement construits, simples automates; le poëte a moins songé à
faire des êtres vivants qu'à assommer un vice; les scènes s'agencent ou
se heurtent mécaniquement; on aperçoit le procédé, on sent partout
l'intention satirique; l'imitation délicate et ondoyante manque, et
aussi la verve gracieuse, abondante de Shakspeare. Mais que Jonson
rencontre des passions âpres, visiblement méchantes et viles, il
trouvera dans son énergie et dans sa colère le talent de les rendre
odieuses et visibles, et produira le _Volpone_, oeuvre sublime, la plus
vive peinture des moeurs du siècle, où s'étale la pleine beauté des
convoitises méchantes, où la luxure, la cruauté, l'amour de l'or,
l'impudeur du vice, déploient une poésie sinistre et splendide, digne
d'une bacchanale du Titien[138]. Dès la première scène tout cela éclate:

  «Salut au jour, dit Volpone, et ensuite à mon or!
  Ouvre la châsse que je puisse voir mon saint!»

Ce saint, ce sont des piles d'or, de joyaux, de vaisselle précieuse.

  Salut, âme du monde et la mienne! Ô fils du soleil,
  Plus brillant que ton père, laisse-moi te baiser
  Avec adoration, toi et tous ces trésors,
  Reliques sacrées de cette chambre bénite[139].

Un instant après, le nain, l'eunuque et l'androgyne de la maison
entonnent une sorte d'intermède païen et fantastique; ils chantent en
vers bizarres les métamorphoses de l'androgyne qui d'abord fut l'âme de
Pythagore. Nous sommes à Venise, dans le palais du Magnifico Volpone.
Ces créatures difformes, cette splendeur de l'or, cette bouffonnerie
poétique et étrange, transportent à l'instant la pensée dans la cité
sensuelle, reine des vices et des arts.

Le riche Volpone vit à l'antique. Sans enfants ni parents, jouant le
malade, il fait espérer son héritage à tous ses flatteurs, reçoit leurs
dons, «promène la cerise le long de leurs lèvres, la choque contre leur
bouche, puis la retire[140],» heureux de prendre leur or, mais encore
plus de les tromper, artiste en méchanceté comme en avarice, et aussi
content de regarder une grimace de souffrance que le scintillement d'un
rubis.

On voit arriver l'avocat Voltore portant une large pièce d'argenterie.
Volpone se jette sur son lit, s'enveloppe de fourrures, entasse ses
oreillers, et tousse à rendre l'âme. «Je vous remercie, seigneur
Voltore. Où est la pièce d'argenterie? Mes yeux sont mauvais. Votre
affection ne restera pas sans récompense. Je ne puis durer longtemps. Je
sens que je m'en vas. Ah! ah! ah! ah!» Il ferme les yeux comme épuisé.
«Suis-je héritier?» dit Voltore au parasite Mosca[141].

  MOSCA.

                              Si vous l'êtes!
  Je vous supplie, seigneur, promettez-moi
  De me mettre au nombre de vos gens. Toutes mes espérances
  Reposent sur votre seigneurie. Je suis perdu
  Si le soleil levant ne brille pas sur moi.

  VOLTORE.

  Il brillera sur toi, et il te réchauffera aussi, Mosca.

  MOSCA.

  Seigneur, je ne suis pas l'homme qui ai rendu à votre grâce
  Les plus mauvais offices. Je porte ici vos clefs,
  Je veille à ce que tous vos coffres et cassettes soient fermés,
  Je garde le pauvre inventaire de vos joyaux,
  Argent et vaisselle; je suis votre intendant, seigneur,
  L'économe de vos biens.

  VOLTORE.

  Mais suis-je seul héritier?

  MOSCA.

  Sans associé, seigneur, confirmé de ce matin.
  La cire est chaude encore, et l'encre à peine séchée
  Sur le parchemin.

  VOLTORE.

  Heureux, heureux homme que je suis!
  Par quelle bonne chance; cher Mosca?

  MOSCA.

  Votre mérite, seigneur.
  Je n'y connais pas d'autre cause.

Et il lui détaille l'affluence des biens où il va nager, l'or qui va
ruisseler sur lui, l'opulence qui va couler dans sa maison comme un
fleuve. «Quand voulez-vous que je vous apporte votre inventaire,
seigneur? ou bien la copie du testament?» C'est avec ces paroles
précises, avec ces détails sensibles qu'on allume les imaginations.
Aussi, coup sur coup, les héritiers accourent comme des bêtes de proie.
Le second est un vieil avare, Corbaccio, sourd, cassé, presque mourant,
et qui pourtant espère survivre à Volpone. Pour en être plus sûr, il
voudrait bien lui faire donner par Mosca un bon narcotique. Il l'a sur
lui, cet excellent narcotique, il l'a fait préparer sous ses yeux, il le
propose. Sa joie en trouvant Volpone plus malade que lui est d'un
comique amer. «Comment va-t-il?»

  MOSCA.

  Sa bouche est toujours entr'ouverte, et ses paupières fermées.

  CORBACCIO.

  Bon.

  MOSCA.

  Un engourdissement glacial roidit tous ses membres
  Et fait que sa chair a la couleur du plomb.

  CORBACCIO.

  Cela est bon.

  MOSCA.

  Son pouls est lent et éteint.

  CORBACCIO.

  Bons symptômes encore.

  MOSCA.

  Et de son cerveau.... (_Mosca crie plus haut._)

  CORBACCIO.

  Je t'entends. Bon.

  MOSCA.

  Coule une sueur froide, avec une humeur
  Qui suinte continuellement des coins de ses yeux ramollis.

  CORBACCIO.

  Est-ce possible? Moi, je suis mieux, hé! hé!
  Où en sont les éblouissements de sa tête?

  MOSCA.

  Oh! seigneur, il a passé l'éblouissement. À présent
  Il a perdu le sentiment; il a cessé de râler.
  À peine pourriez-vous reconnaître qu'il respire.

  CORBACCIO.

  Excellent! excellent! Certainement je lui survivrai.
  Cela me rajeunit de vingt ans.

«Si vous voulez hériter, le moment est bon. Mais ne vous laissez
pas prévenir. Le seigneur Voltore vient d'apporter une pièce
d'argenterie.--Tiens, Mosca, dit Corbaccio, regarde. Voici un sac
de sequins qui pèsera dans la balance plus que sa pièce
d'argenterie.--Faites mieux encore. Déshéritez votre fils, instituez
Volpone héritier, et envoyez-lui votre testament.--Oui, j'y avais
pensé.--Cela sera d'un effet souverain. Déshériter un fils si brave,
d'un si grand mérite! Résistera-t-il à une telle marque de
tendresse?--Tu dis bien, oui, mais l'idée est de moi.--D'ailleurs,
vous êtes si certain de lui survivre.--Sans doute.--Avec une santé
florissante comme la vôtre.--Cela est vrai[142].» Et il s'en va
clopinant, n'entendant pas les injures et les bouffonneries qu'on lui
lance, tant il est sourd.

Lui parti, arrive le marchand Corvino, qui apporte une perle d'Orient et
un diamant superbe. «Suis-je héritier?-Oui; Voltore, Corbaccio et cent
autres étaient là, bouches béantes, affamés de l'héritage. J'ai pris
plume, papier et encre, et je lui ai demandé qui il voulait pour
héritier?--Corvino.--Qui pour exécuteur testamentaire? Corvino. À toutes
les questions, il se taisait, j'ai interprété comme marque de
consentement les signes de tête qu'il faisait par pure faiblesse.--Ô mon
cher Mosca! Mais a-t-il des enfants?--Des bâtards, une douzaine ou
davantage, qu'il a engendrés de mendiantes, de bohémiennes, de juives,
de mauresses, quand il était ivre. N'ayez pas peur, il n'entend pas.
Riez comme moi, maudissez-le, injuriez-le. Voulez-vous que je
l'achève?--Tout à l'heure, quand je serai parti[143].» Corvino part
aussitôt; car les passions d'alors ont toute la beauté de la franchise.
Et Volpone, jetant sa robe de malade, s'écrie:

                            Mon divin Mosca!
  Aujourd'hui tu t'es surpassé toi-même. Voyons:
  Un diamant, de l'argenterie, des sequins;
  Une bonne matinée.... Prépare-moi
  De la musique, des danses, des banquets, toutes les délices.
  Le Turc n'est pas plus sensuel dans ses plaisirs
  Que le sera Volpone[144].

Sur cette invitation, Mosca lui fait le plus voluptueux portrait de la
femme de Corvino, Célia. Blessé d'un désir soudain, Volpone se déguise
en charlatan, et va chanter sous les fenêtres avec une verve
d'opérateur; car il est comédien par nature, en véritable Italien,
parent de Scaramouche, aussi bien sur la place publique que dans sa
maison. Une fois qu'il a vu Célia, il la veut à tout prix. «Mosca,
prends mes clefs: or, argenterie, joyaux, tout est à ta dévotion.
Emploie-les à ta volonté. Engage-moi, vends-moi moi-même. Seulement, en
ceci contente mon désir[145].» Mosca va dire à Corvino que l'huile d'un
charlatan a guéri son maître, qu'on cherche quelque jolie fille pour
achever la cure. «N'avez-vous pas quelque parente? un des docteurs a
offert sa fille.--Le misérable! crie Corvino. Le misérable convoiteux[NM]!»
Lui, l'intraitable jaloux, il se trouve peu à peu conduit à offrir sa
femme. Il a trop donné déjà. Il ne veut pas perdre ses avances. Il est
comme le joueur à demi ruiné, qui d'une main convulsive jette sur le
tapis le reste de sa fortune. Il amène cette pauvre douce femme qui
pleure et résiste. Excité par sa propre douleur secrète, il devient
furieux[146].

                                Sois damnée!
  Mon coeur, je te traînerai hors d'ici, jusque chez moi, par les cheveux.
  Je crierai que tu es une catin à travers les rues. Je te fendrai
  La bouche jusqu'aux oreilles, et je t'ouvrirai le nez
  Comme celui d'un rouget cru.--Ne me tente pas. Viens,
  Cède. Je suis las.--Par la mort! J'achèterai quelque esclave
  Que je tuerai, et je te lierai à lui vivante,
  Et je vous pendrai tous deux à ma fenêtre, inventant
  Quelque crime monstrueux, que j'écrirai en grosses lettres
  Sur toi avec de l'eau-forte qui mangera ta chair,
  Avec des corrosifs brûlants sur cette poitrine obstinée.
  Oui, par le sang que tu as enflammé, je le ferai.

  CÉLIA.

  Seigneur, ce qu'il vous plaira, vous le pouvez. Je suis votre martyre.

  CORVINO.

  Ne soyez pas ainsi obstinée. Je ne l'ai pas mérité.
  Songez qui vous supplie. Je t'en prie, mon amour.
  En bonne foi, tu auras des bijoux, des robes, des parures,
  Ce que tu pourras imaginer ou demander.--Va seulement l'embrasser,
  Ou touche-le, rien de plus.--Pour l'amour de moi. À ma prière.
  Seulement une fois.--Non? non? Je m'en souviendrai!
  _Voulez-vous me faire affront?_ Avez-vous soif de ma perte[147]?

Là-dessus Mosca se tourne vers Volpone:

  Le seigneur Corvino ayant appris la consultation
  Qui s'est faite dernièrement pour votre santé, est venu offrir,
  Ou plutôt prostituer....

  CORVINO.

  Merci, cher Mosca.

  MOSCA.

  Librement, de lui-même, sans être prié....

  CORVINO.

  Bien.

  MOSCA.

  Comme la vraie et fervente preuve de son amour,
  Sa femme, sa propre femme, sa charmante et vertueuse femme. La seule beauté
  Qui ait du prix à Venise.

  CORVINO.

  Bien présenté[148].

Où trouvera-t-on de pareils soufflets lancés et assenés en plein visage
par la violente main de la satire?--Célia reste seule avec Volpone, qui
dépouillant sa feinte maladie, arrive sur elle aussi florissant de
jeunesse et de joie, aussi ardent que le jour où, dans les fêtes de la
République, il a joué le rôle du bel Antinoüs. Dans son transport, il
chante une chanson d'amour; la volupté aboutit chez lui à la poésie; car
la poésie est alors en Italie la fleur du vice. Il lui étale les perles,
les diamants, les escarboucles. Il s'exalte à l'aspect des trésors qu'il
fait rouler et étinceler sous ses yeux. «Porte-les, perds-les, il me
reste une boucle d'oreille capable de les racheter, et d'acheter tout
cet État.»

  Une perle qui vaut un patrimoine privé
  N'est rien. Nous en mangerons de pareilles en un repas.
  Les têtes des perroquets, les langues des rossignols,
  Les cervelles des paons et des autruches
  Seront nos aliments....
  Tes bains seront le jus des giroflées,
  L'essence des roses et des violettes,
  Le lait des unicornes, le parfum des panthères,
  Recueillis dans des outres, et mêlés avec des vins de Crète.
  Nous boirons dans l'or et l'ambre travaillés,
  Jusqu'à ce que mon toit tourne autour de nos têtes
  Emporté par le vertige; et mon nain dansera,
  Mon eunuque chantera, mon bouffon fera des mines,
  Pendant que, sous des formes empruntées, nous jouerons les contes d'Ovide,
  Toi comme Europe d'abord, et moi comme Jupiter,
  Puis moi comme Mars, et toi comme Érycine,
  Le reste ensuite jusqu'à ce que nous ayons parcouru
  Et fatigué toutes les fables des dieux[149].

On reconnaît à ces splendeurs de la débauche, la Venise qui fut le
trône de l'Arétin, la patrie du Tintoret et de Giorgione. Volpone saisit
Célia. «Ô par conscience!--La conscience? c'est la vertu des mendiants;
cède, ou je t'aurai de force.» Mais tout d'un coup, Bonario, le fils
déshérité de Corbaccio, que Mosca avait caché là dans une autre pensée,
entre violemment, la délivre, blesse Mosca, et accuse Volpone devant le
tribunal d'imposture et de rapt.

Les trois coquins qui prétendent hériter, travaillent tous à sauver
Volpone. Corbaccio désavoue son fils, l'accuse de parricide. Corvino
déclare sa femme adultère, et maîtresse éhontée de Bonario. Jamais on
n'a vu sur la scène une telle énergie de mensonge, une telle franchise
de scélératesse. Le mari, qui sait sa femme innocente, est le plus
acharné. «Cette femme, sauf le bon plaisir de vos paternités, est une
catin, la plus chaude au plaisir.... Elle hennit comme une jument.» Il
continue en termes toujours plus violents et en descriptions toujours
plus précises. Célia s'évanouit. «Parfait! dit-il. Jolie feinte.
Recommencez[150].» Ils font apporter Volpone qui a l'air expirant; ils
fabriquent de faux témoignages, et Voltore les fait valoir, de sa
langue d'avocat, avec des paroles «qui valent un sequin la pièce.» On
met Célia et Bonario en prison, et Volpone est sauvé. Cette imposture
publique n'est pour lui qu'une comédie de plus, un joyeux divertissement
et un chef-d'oeuvre. «Duper la cour, détourner le torrent contre les
innocents, c'est un plaisir plus grand que si j'avais joui de la
femme[151].» Pour achever, il écrit un testament en faveur de Mosca, se
fait passer pour mort, et regarde, caché derrière un rideau, les
visages des héritiers. Ils viennent de le sauver, tant mieux; la
méchanceté en sera plus grande et plus belle. «Torture-les bien, Mosca!»
Mosca étale le testament sur une table, et fait tout haut l'inventaire.
«Neuf tapis de Turquie. Deux coffres sculptés, l'un d'ivoire, l'autre
d'écaille de perle. Une boîte à parfums faite d'un seul onyx.» Les
héritiers défaillent de douleur, et Mosca les chasse à coups d'insultes.
Il dit à Corvino[152]:

  Que tardez-vous ici? Dans quelle pensée? Sur quelle promesse?
  Écoutez. Ne savez-vous pas que je vous connais pour un âne,
  Et que vous auriez été bien volontiers un maquereau,
  Si la fortune l'avait souffert? Que vous êtes
  Un cocu déclaré, et en bons termes? Cette perle,
  Direz-vous, était votre bien? Très-vrai. Ce diamant?
  Je ne le nie pas, mais je vous remercie. Beaucoup d'autres choses?
  Cela peut bien être. Eh bien! imaginez que ces bonnes oeuvres
  Serviront à cacher vos mauvaises.

  CORBACCIO.

  Esclave, parasite, giton, tu m'as dupé!

  MOSCA.

  Oui, seigneur. Fermez votre bouche,
  Ou j'en arracherai la seule dent qui y reste.
  N'êtes-vous pas ce sordide et misérable convoiteux,
  Aux trois jambes, qui ici, dans l'espérance d'une proie,
  Avez, tous les jours de ces trois années, flairé par ces salles,
  De votre nez rampant; qui auriez voulu m'acheter
  Pour empoisonner mon maître, seigneur?
  N'êtes-vous pas celui qui aujourd'hui, devant le tribunal,
  A déclaré qu'il déshéritait son fils;
  Celui qui s'est parjuré? Allez chez vous, crevez et pourrissez.

Volpone sort déguisé, s'attache tour à tour à chacun d'eux, et achève de
leur briser le coeur. Mais Mosca, qui a le testament, agit en maître, et
demande à Volpone la moitié de sa fortune. La querelle des deux coquins
découvre leurs impostures, et le maître, le valet, avec les trois
héritiers futurs, sont envoyés aux galères, à la prison, au pilori, «où
le peuple leur crèvera les yeux à coups d'oeufs pourris, de poissons
infects et de fruits gâtés[153].» On n'a point écrit de comédie plus
vengeresse, plus obstinément acharnée à faire souffrir le vice, à le
démasquer, à l'insulter et à le supplicier.

Où peut être la gaieté dans un pareil théâtre? Dans la caricature et
dans la farce. Il y a une rude gaieté, une sorte de rire physique tout
extérieur, qui convient à ce tempérament de lutteur, de buveur et de
gendarme. C'est ainsi qu'il se délasse de la satire militante et
meurtrière; le divertissement est approprié aux moeurs du temps,
excellent pour attirer des hommes qui regardent la pendaison comme une
bonne plaisanterie et rient en voyant couper les oreilles des puritains.
Mettez-vous un instant à leur place, et vous trouverez comme eux que _la
Femme silencieuse_ est un chef-d'oeuvre. Morose est un vieillard
maniaque qui a horreur du bruit, et aime à parler. Il s'est logé dans
une rue si étroite qu'une voiture n'y peut entrer. Il chasse à coups de
bâton les montreurs d'ours et les tireurs d'épée qui osent passer sous
ses fenêtres. Il a mis à la porte son valet, dont les souliers neufs
faisaient du bruit; le nouveau valet, Mute, porte des pantoufles à
semelles de laine, et ne parle qu'en chuchotant à travers un tube.
Morose finit par interdire les chuchotements et exiger qu'on réponde par
signes. De plus, il est riche, il est oncle, il maltraite son neveu, sir
Dauphine, homme d'esprit, qui a besoin d'argent. Vous voyez d'avance
toutes les tortures que va subir le pauvre Morose. Sir Dauphine lui
détache une femme prétendue silencieuse, la belle Épicoene. Morose,
enchanté de ses courtes réponses et de sa voix qu'il entend à peine,
l'épouse pour faire pièce à son neveu. C'est son neveu qui lui a fait
pièce. À peine mariée, Épicoene parle, gronde, raisonne aussi haut et
aussi longtemps qu'une douzaine de femmes. «Croyiez-vous avoir épousé
une statue ou une marionnette! une poupée française, dont les yeux
remuent avec un fil d'archal? quelque idiote sortie de l'hôpital, qui se
tiendrait roide, les mains comme ceci, la bouche tirée d'un côté, et les
yeux sur vous[154]?» Elle commande aux valets de parler haut; elle fait
ouvrir les portes toutes grandes à ses amis. Ils arrivent par troupes,
et offrent leurs bruyantes félicitations à Morose. Cinq ou six langues
de femmes l'assassinent à la fois de compliments, de questions, de
conseils, de remontrances. Survient un ami de sir Dauphine avec une
bande de musiciens qui jouent ensemble tout d'un coup, de toute leur
force. «Oh! un complot, un complot, un complot, un complot contre moi!
Je suis leur enclume aujourd'hui; ils frappent sur moi, ils me mettront
en pièces, c'est pis que le bruit d'une scie.» On voit arriver une
procession de domestiques portant des plats; c'est tout l'attirail d'une
taverne que sir Dauphine envoie chez son oncle. Les conviés
entre-choquent des verres; ils crient, ils portent des santés; ils ont
avec eux un tambour et des trompettes qui font un vacarme d'enfer.
Morose s'enfuit au grenier, met vingt bonnets de nuit sur sa tête, se
bouche les oreilles. Les convives crient: «Battez, tambours, sonnez,
trompettes. _Nunc est bibendum, nunc pede libero._» «Misérables, crie
Morose, assassins, fils du diable et traîtres, que faites-vous ici?» La
fête va croissant. Le capitaine Otter, à moitié gris, dit du mal de sa
femme, qui tombe sur lui et le rosse d'importance. Les coups, les cris,
les sons, les éclats de rire retentissent comme un tonnerre. C'est la
poésie du tintamarre. Il y a de quoi ébranler les rudes nerfs et
soulever d'un rire inextinguible les puissantes poitrines des compagnons
de Drake et d'Essex. «Coquins, chiens d'enfer, stentors! Ils ont fait
éclater mon toit, mes murs et toutes mes fenêtres avec leurs gosiers
d'airain[155].» Morose se jette sur eux avec sa longue épée, casse les
instruments, chasse les musiciens, disperse les conviés au milieu d'un
tumulte inexprimable, grinçant les dents, les yeux hagards. Là-dessus,
on lui dit qu'il est fou, et l'on disserte devant lui sur sa
maladie[156]. «Ce mal s'appelle en grec [grec: mania], en latin
_insania, furor, vel ecstasis melancholica_, c'est-à-dire _egressio_,
quand un homme _ex melancholico evadit fanaticus_. Mais il se pourrait
bien qu'il ne fût encore que _phreneticus_, madame; et la _phrenesis_
n'est que le _delirium_ ou à peu près.» On examine les livres qu'il
faudra lui lire tout haut pour le guérir. On ajoute, en manière de
consolation, que sa femme parle en dormant, et «ronfle plus fort qu'un
marsouin.»--«Ô! ô! ô misère!» crie le pauvre homme. «Mon neveu,
sauvez-moi! comment pourrai-je obtenir le divorce?» Sir Dauphine choisit
deux fripons qu'il déguise, l'un en ecclésiastique, l'autre en légiste,
qui se lancent à la tête des termes latins de droit civil et de droit
canonique, qui expliquent à Morose les douze cas de nullité, qui font
tinter à ses oreilles, coup sur coup, les mots les plus rébarbatifs de
leur grimoire, qui se querellent, et qui font à eux deux autant de bruit
qu'une paire de cloches dans un clocher. Sur leur conseil, il se déclare
impuissant. Les assistants proposent de le berner dans une couverture;
d'autres demandent la vérification immédiate. Chute sur chute, honte sur
honte, rien ne lui sert; sa femme déclare qu'elle consent à le garder
tel qu'il est.--Le légiste propose une autre voie légale; Morose
obtiendra le divorce en prouvant que sa femme est infidèle. Deux
chevaliers vantards qui sont là, déclarent qu'ils ont été ses amants.
Morose, transporté, se jette à leurs genoux et les embrasse. Épicoene
pleure, et l'on croit Morose délivré. Tout à coup le légiste décidé que
le moyen ne vaut rien, l'infidélité ayant été commise ayant le mariage.
«Oh! ceci est le pire des pires malheurs, que le pire des diables eût pu
inventer. Épouser une prostituée, et tant de bruit!» Voilà Morose
déclaré impuissant et mari trompé, sur sa propre requête, aux yeux de
tout le monde, et, de plus, marié à perpétuité. Sir Dauphine intervient
en coquin habile et en dieu secourable. «Donnez-moi cinq cents guinées
de rente, mon cher oncle, et je vous délivre.» Morose signe la donation
avec ravissement; et son neveu lui montre qu'Épicoene est un jeune
garçon déguisé. Ajoutez à cette farce entraînante les rôles bouffons des
deux chevaliers lettrés et galants, qui, après s'être vantés de leur
bravoure, reçoivent avec reconnaissance, et devant les dames, des
nasardes et des coups de pied[157]. Jamais on n'a mieux excité le gros
rire physique. À cette large gaieté brutale, à ce débordement de verve
bruyante, vous reconnaissez le robuste convive, le puissant buveur qui
engloutissait des torrents de vin des Canaries et faisait trembler les
vitres de _la Sirène_ par les éclats de sa bonne humeur.

[Note 135:

  Though need make many poets, and some such
  As art and nature have not better'd much,
  Yet ours for want hath not so loved the stage,
  As he dare serve the ill customs of the age,
  Or purchase your delight at such a rate,
  As, for it, he himself must justly hate.
  To make a child new-swaddled to proceed
  Man, and then shoot up, in one beard and weed,
  Past threescore years; or with three rusty swords,
  And help of some few foot and half-foot words,
  Fight over York and Lancaster's long jars....
  He rather prays you will be pleas'd to see
  One such to-day as other plays should be;
  Where neither chorus wafts you o'er the seas,
  Nor creaking throne comes down the boys to please,
  Nor nimble squib is seen to make afear
  The gentlewomen....
  But deeds and language such as men do use....
  You, that have so grac'd monsters, may like men.
                               (_Every man in his humour_, Prologue.)]

[Note 136:

            When some one peculiar quality
  Doth so possess a man, that it doth draw
  All his affects, his spirits and his powers,
  In their confluctions, all to run one way,
  This may be truly said to be a humour....]

[Note 137:

            I will scourge those apes,
  And to those courteous eyes oppose a mirror,
  As large as is the stage whereon we act;
  Where they shall see the time's deformity
  Anatomized in every nerve and sinew,
  With constant courage and contempt of fear....
            My strict hand
  Was made to seize on vice, and with a gripe
  Squeeze out the humour of such spongy souls
  As lick up every idle vanity.
                           (_Every man out of his humour_, Prologue.)]

[Note 138: Comparez le _Volpone_ au _Légataire_ de Regnard, le
seizième siècle qui finit au dix-huitième qui commence.]

[Note 139:

  Good morning to the day, and, next, my gold!
  Open the shrine, that I may see my saint.
  Hail the world's soul and mine!... O thou son of Sol,
  But brighter than thy father, let me kiss,
  With adoration, thee and every relick
  Of sacred treasure in this blessed room!
                                                     (Acte I, sc. I.)]

[Note 140:

  Letting the cherry knock against their lips,
  And draw it by their mouths, and back again.
                                                          (_Ibidem._)]

[Note 141:

  VOLTORE.

  Am I inscribed his heir for certain?

  MOSCA.

  Are you?
  I do beseech you, sir, you will vouchsafe
  To write me in your family. All my hopes
  Depend upon your worship. I am lost,
  Except the rising sun do shine on me.

  VOLTORE.

  It shall both shine and warm thee, Mosca.

  MOSCA.

  Sir,
  I am a man that hath not done your love
  All the worst offices; here I wear your keys,
  See all your coffers and your caskets lock'd,
  Keep the poor inventory of your jewels,
  Your plate and monies; am your steward, sir,
  Husband your goods here.

  VOLTORE.

  But am I sole heir?

  MOSCA.

  Without a partner, sir; confirm'd this morning;
  The wax is warm yet, and the ink scarce dry
  Upon the parchment.

  VOLTORE.

  Happy, happy me!
  By what good chance, sweet Mosca?

  MOSCA.

  Your desert, sir;
  I know no second cause....
  When will you have your inventory brought, sir?
  Or see a copy of the will?
                                                     (Acte I, sc. I.)]

[Note 142:

  MOSCA.

  His mouth
  Is ever gaping and his eyelids hang.

  CORBACCIO.

  Good.

  MOSCA.

  A freezing numbness stiffens all his joints
  And makes the colour of his flesh like lead.

  CORBACCIO.

  'Tis good.

  MOSCA.

  His pulse beats slow and dull.

  CORBACCIO.

  Good symptoms still.

  MOSCA.

  And from his brain....

  CORBACCIO.

  I conceive you; good.

  MOSCA.

  Flows a cold sweat, with a continual rheum,
  Forth the resolved corners of his eyes.

  CORBACCIO.

  Is't possible? Yet I am better, ha!
  How does he, with the swimming of his head?

  MOSCA.

  O, sir, 'tis past the scotomy; he now
  Hath left his feeling, and has left to snort:
  You hardly can perceive him, that he breathes.

  CORBACCIO.

  Excellent, excellent! Sure, I shall outlast him.
  This makes me young again, a score of years.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 143:

  CORVINO.

  Am I his heir?

  MOSCA.

  Sir, I am sworn, I may not show the will
  Till he be dead; but here has been Corbaccio,
  Here has been Voltore, here were others too;
  I cannot number 'em, they were so many,
  All gaping here for legacies; but I,
  Taking the vantage of his naming you,
  _Signior Corvino_, _signior Corvino_, took
  Paper and pen and ink, and there I asked him,
  Whom he would have his heir? _Corvino._ Who
  Should be executor? _Corvino._ And
  To any question he was silent to,
  I still interpreted the nods he made
  Through weakness for consent, and sent home th' others,
  Nothing bequeath'd them, but to cry and curse.

  CORVINO.

  O, my dear Mosca!... Has he children?

  MOSCA.

  Bastards,
  Some dozen or more, that he begat on beggars,
  Gypsies and Jews, and black-moors, when he was drunk....
                              Speak out,
  You may be louder yet.
  Faith, I could stifle him rarely with a pillow,
  As well as any woman that should keep him.

  CORVINO.

  Do as you will; but I'll begone.]

[Note 144:

              My divine Mosca!
  Thou hast to-day outgone thyself....
                            Prepare
  Me music, dances, banquets, all delights;
  The Turk is not more sensual in his pleasures
  Than will Volpone.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 145:

  VOLPONE.

                    Mosca, take my keys,
  Gold, plate and jewels, all's at thy devotion;
  Employ them how thou wilt; nay, coin me too,
  So thou, in this, but crown my longings, Mosca....

  MOSCA.

                    Have you no kinswoman?...
  ... Think, think, think, think, think, think, think, sir.
  One o' the doctors offer'd his daughter.

  CORVINO.

  How?

  MOSCA.

       Yes, signior Lupo, the physician.

  CORVINO.

  His daughter!

  MOSCA.

  And a virgin, sir....

  CORVINO.

                        Wretch!
  Covetous wretch!
                                                  (Acte II, sc. III.)]

[Note 146: Nous supplions le lecteur de nous pardonner les
grossièretés de Jonson. Si je les omets, je ne puis plus peindre le
seizième siècle. Accordez la même indulgence à l'historien qu'à
l'anatomiste.]

[Note 147:

                Be damn'd!
  Heart, I will drag thee hence, home, by the hair,
  Cry thee a strumpet through the streets; rip up
  Thy mouth into thine ears; and slit thy nose,
  Like a raw rocket!--Do not tempt me, come,
  Yield, I am loth.--Death! I will buy some slave
  Whom I will kill, and bind thee to him, alive,
  And at my window hang you forth, devising
  Some monstrous crime, which I, in capital letters,
  Will eat into thy flesh with aqua-fortis,
  And burning corsives on this stubborn breast.
  Now, by the blood thou hast incensed, I'll do it!

  CELIA.

  Sir, what you please, you may, I am your martyr.

  CORVINO.

  Be not thus obstinate; I have not deserved it.
  Think who it is intreats you. 'Prithee, sweet.
  Good faith, thou shalt have jewels, gowns, attires,
  What thou wilt think and ask. Do but go kiss him.
  Or touch him, but. For my sake, at my suit.
  This once.--No? not? I shall remember this.
  Will you disgrace me thus? Do you thirst my undoing?
                                                       (Acte III, V.)]

[Note 148:

  MOSCA.

              Sir,
  Signior Corvino.... hearing of the consultation had
  So lately for your health, is come to offer,
  Or rather, sir, to prostitute....

  CORVINO.

  Thanks, sweet Mosca.

  MOSCA.

  Freely, unask'd, or unintreated.

  CORVINO.

  Well.

  MOSCA.

  As the true fervent instance of his love,
  His own most fair and proper wife; the beauty
  Only of price in Venice.

  CORVINO.

  'Tis well urged.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 149:

                Take these,
  And wear, and lose them; yet remains an ear ring,
  To purchase them again, and this whole state.
  A gem but worth a private patrimony
  Is nothing. We will eat such at a meal.
  The heads of parrots, tongues of nightingales,
  The brains of peacocks and of estriches
  Shall be our food....
        Conscience? 'Tis the beggar's virtue....
  Thy bathes shall be the juice of july-flower,
  Spirit of roses and violets,
  The milk of unicorns and panther's breath
  Gather'd in bags, and mixt with Cretan wines.
  Our drink shall be prepared gold and amber,
  Which we will take, until my roof whirl round
  With the vertigo; and my dwarf shall dance,
  My eunuch sing, my fool make up the antic,
  Whilst we, in changed shapes, act Ovid's tales,
  Thou like Europa now, and I like Jove,
  Then I like Mars, and thou like Erycine,
  So of the rest, till we have quite run through,
  And wearied all the fables of the Gods.
                                                   (Acte III, sc. V.)]

[Note 150:

  CORVINO.

  This woman, please your fatherhoods, is a whore,
  Of most hot exercise, more than a partrich,
  Upon record.

  FIRST AVOCAT.

  No more.

  CORVINO.

  Neighs like a jennet.

  NOTARY.

  Preserve the honour of the court.

  CORVINO.

        I shall,
  And modesty of your most reverend ears.
  And yet I hope that I may say, these eyes
  Have seen her glued unto that piece of cedar,
  That fine well timber'd gallant; and that here
  The letters may be read, through the horn,
  That make the story perfect.

  THIRD AVOCAT.

  His grief hath made him frantic.

  (Coelia swoons.)

  CORVINO.

  Rare!
  Prettily feign'd; again!...]

[Note 151:

  MOSCA.

  To gull the court.

  VOLPONE.

  And quite divert the torrent
  Upon the innocent....

  MOSCA.

  You are not taken with it enough, methinks.

  VOLPONE.

  O, more than if I had enjoy'd the wench!
                                    (Acte IV, sc. II; acte V, sc. I.)]

[Note 152:

  Why would you stay here? With what thought, what promise?
  Hear you; do you not know, I know you an ass,
  And that you would most fain have been a wittol,
  If fortune would have let you? That you are
  A declared cuckold, on good terms? This pearl,
  You'll say, was yours? Right. This diamond?
  I'll not deny't, but thank you. Much here else?
  It may be so. Why, think that all these good works
  May help to hide your bad....

  CORBACCIO.

  I am cozen'd, cheated, by a parasite slave;
  Harlot, thou hast gull'd me.

  MOSCA.

  Yes, sir; stop your mouth,
  Or I shall draw the only tooth is left.
  Are you not he, that filthy covetous wretch,
  With the three legs, that here, in hope of prey,
  Have, any time, this three years, snuff'd about,
  With your most grovelling nose, and would have hired
  Me to the poisoning of my patron, sir?
  Are you not he that have to day in court
  Profess'd the disinheriting of your son,
  Perjured yourself? Go home, and die, and stink.
                                                     (Acte V, sc. I.)]

[Note 153:

  CORVINO.

                                    Yes,
  And have mine eyes beat out with stinking fish,
  Bruised fruit, and rotten eggs.--'Tis well. I am glad
  I shall not see my shame yet.
                                                  (Acte V, sc. VIII.)]

[Note 154: Why, did you think you had married a statue, or a motion
only? one of the French puppets, with the eyes turned with a wire? or
some innocent out of the hospital that would stand with her hands thus,
and a plaise mouth, and look upon you?

                                                (Acte III, scène II.)]

[Note 155: Rogues, hell-hounds, Stentors!... They have rent my roof,
walls, and all my windows asunder, with their brazen throats.

                                                 (Acte IV, scène II.)]

[Note 156: Comparez M. de Pourceaugnac, dans Molière.]

[Note 157: Polichinelle dans _le Malade imaginaire_, Géronte dans
_Scapin_.]


V

Il n'a pas été au delà; il n'était pas philosophe comme Molière, capable
de saisir et de mettre en scène les principaux moments de la vie
humaine, l'éducation, le mariage, la maladie, les principaux caractères
de son pays et de son siècle, le courtisan, le bourgeois, l'hypocrite,
l'homme du monde[158]. Il est resté au-dessous, dans la comédie
d'intrigue[159], dans la peinture des grotesques[160], dans la
représentation des ridicules trop temporaires[161] ou des vices trop
généraux[162]. Si quelquefois, comme dans _l'Alchimiste_, il a réussi
par la perfection de l'intrigue et la vigueur de la satire, il a échoué
le plus souvent par la pesanteur de son travail et le manque d'agrément
comique. Le critique en lui nuit à l'artiste; ses calculs littéraires
lui ôtent l'invention spontanée; il est trop écrivain et moraliste; il
n'est pas assez mime et acteur. Mais il se relève d'un autre côté; car
il est poëte; presque tous les écrivains, les prosateurs, les
prédicateurs eux-mêmes le sont en ce temps-là. La fantaisie surabonde,
et aussi le sentiment des couleurs et des formes, le besoin et
l'habitude de jouir par l'imagination et par les yeux. Plusieurs pièces
de Jonson, _l'Entrepôt des Nouvelles_, _les Fêtes de Cynthia_, sont des
comédies fantastiques et allégoriques, comme celles d'Aristophane. Il
s'y joue à travers le réel et au delà du réel, avec des personnages qui
ne sont que des masques de théâtre, avec des abstractions changées en
personnes, avec des bouffonneries, des décorations, des danses, de la
musique, avec de jolis et riants caprices d'imagination pittoresque et
sentimentale. Par exemple, dans _les Fêtes de Cynthia_, trois enfants
arrivent, se disputant le manteau de velours noir que d'ordinaire
l'acteur met pour dire le prologue. Ils le tirent au sort; l'un des
perdants, pour se venger, annonce d'avance au public tous les
événements de la pièce. Les autres l'interrompent à chaque phrase, lui
mettent la main sur la bouche, et tour à tour, prenant le manteau,
entament la critique des spectateurs et des auteurs. Ce jeu d'enfants,
ces gestes, ces éclats de voix, cette petite querelle amusante ôtent au
public son sérieux, et le préparent aux bizarreries qu'il va voir.

Nous sommes en Grèce, dans la vallée de Gargaphie, où Diane[163] veut
donner une fête solennelle. Mercure et Cupidon y sont descendus, et
commencent par se quereller. «Mon léger cousin aux talons emplumés, qui
êtes-vous, sinon l'entremetteur de mon oncle Jupiter? le laquais qu'il
charge de ses commissions, qui, de sa langue bien pendue, va chuchoter
des messages d'amour aux oreilles des filles libres de leurs corps? qui
chaque matin balaye la salle à manger des dieux, et remet en place les
coussins qu'ils se sont jetés le soir à la tête[164]?» Voilà des dieux
de bonne humeur. Écho, réveillée par Mercure, pleure le beau jeune homme
«qui, maintenant transformé en une fleur penchée, baisse et détourne sa
tête repentante, comme pour fuir la source qui l'a perdu, dont les
chères grâces se sont ici dépensées sans fruit comme un beau cierge
consumé dans sa flamme. Que la source soit maudite, et que tous ceux
dont son eau touchera les lèvres, soient épris, comme lui, de l'amour
d'eux-mêmes[165].» Les courtisans et les dames y boivent, et voici venir
une sorte de _revue_ des ridicules du temps, arrangée, comme chez
Aristophane, en farce invraisemblable, en parade brillante. Un sot
prodigue, Asotus, veut devenir homme de cour et de belles manières; il
prend pour maître Amorphus, voyageur pédant, expert en galanterie, qui,
à l'en croire lui-même, «est d'une essence sublime et raffinée par les
voyages, qui le premier a enrichi son pays des véritables lois du duel,
dont les nerfs optiques ont bu la quintessence de la beauté dans quelque
cent soixante-dix-huit cours souveraines, et ont été gratifiés par
l'amour de trois cent quarante-cinq dames, toutes de naissance noble,
sinon royale; si heureux en toute chose que l'admiration semble attacher
ses baisers sur lui[166].» Asotus apprend à cette bonne école la langue
de la cour, se munit comme les autres de calembours, de jurons savants
et de métaphores; il lâche coup sur coup des tirades alambiquées, et
imite convenablement les grimaces et le style tourmenté de ses maîtres.
Puis quand il a bu l'eau de la fontaine, devenu tout à coup impertinent,
téméraire, il propose à tous venants un tournoi de belles manières. Ce
tournoi grotesque se donne devant les dames: il comprend quatre joutes,
et chaque fois les trompettes sonnent. Les combattants s'acquittent tour
à tour du salut simple, de la révérence empressée, de la déclaration
solennelle, de la rencontre finale. Dans cette bouffonnerie grave, les
courtisans sont vaincus. Le sévère Critès, moraliste de la pièce, copie
leur langage et les perce de leurs armes. Puis en déclamations
grandioses, il châtie «la vanité mondaine et ses beautés fardées que de
frivoles idiots adorent, qu'ils poursuivent de leurs appétits aboyants
et altérés, toujours en sueur, hors d'haleine, dressés sur leurs pieds
pour saisir ses formes aériennes, à la fin étourdis, pris de vertige, et
achetant la joyeuse démence d'une heure par les longs dégoûts de tout le
temps qui suivra[167].» Alors, pour achever la défaite des vices,
paraissent deux mascarades symboliques représentant les vertus
contraires. Elles défilent gravement devant les spectateurs, en habits
splendides, et les nobles vers qu'échangent la déesse et ses compagnes,
élèvent l'esprit jusqu'aux hautes régions de morale sereine, où le poëte
le veut porter. «La chasseresse, la déesse pudique et belle a déposé son
arc de perles et son brillant carquois de cristal; assise sur son trône
d'argent, elle préside à la fête[168],» et contemple avec une majesté
tranquille les danses qui s'enroulent et se développent devant ses
pieds. À la fin, ordonnant aux danseurs de se démasquer, elle découvre
que les vices se sont déguisés en vertus. Elle les condamne à faire
amende honorable et à se baigner dans l'Hélicon. Deux à deux, ils s'en
vont chantant une palinodie, un refrain que répète le choeur.--Est-ce là
un opéra ou une comédie? C'est une comédie lyrique, et si on n'y trouve
point la légèreté aérienne d'Aristophane, du moins on y rencontre,
comme dans les _Oiseaux_ et dans les _Grenouilles_, les contrastes et
les mélanges de l'invention poétique, qui, à travers la caricature et
l'ode, à travers le réel et l'impossible, le présent et le passé, lancée
aux quatre coins du monde, assemble en un instant toutes les disparates,
et fourrage dans toutes les fleurs.

Il est allé plus loin, il est entré dans la poésie pure, il a écrit des
vers d'amour délicats, voluptueux, charmants, dignes de l'idylle
antique[169]. Par-dessus tout, il a été le grand et l'inépuisable
inventeur de ces _masques_, sortes de mascarades, de ballets, de choeurs
poétiques, où s'est étalée toute la magnificence et l'imagination de la
renaissance anglaise. Les dieux grecs et tout l'Olympe antique, les
personnages allégoriques que les artistes peignent alors dans leurs
tableaux, les héros antiques des légendes populaires, tous les mondes,
le réel, l'abstrait, le divin, l'humain, l'ancien, le moderne, sont
fouillés par ses mains, amenés sur la scène pour fournir des costumes,
des groupes harmonieux, des emblèmes, des chants, tout ce qui peut
exciter, enivrer des sens d'artistes. Aussi bien l'élite du royaume est
là, sur la scène; ce ne sont pas des baladins qui se démènent avec des
habits empruntés, mal portés, qu'ils doivent encore à leur tailleur; ce
sont les dames de la cour, les grands seigneurs, la reine, dans tout
l'éclat de leur rang et de leur fierté, avec de vrais diamants,
empressés d'étaler leur luxe, en sorte que toute la splendeur de la vie
nationale est concentrée dans l'opéra qu'ils se donnent, comme des
joyaux dans un écrin. Quelle parure! quelle profusion de splendeurs!
quel assemblage de personnages bizarres, de bohémiennes, de sorcières,
de dieux, de héros, de pontifes, de gnômes, d'êtres fantastiques! Que de
métamorphoses, de joutes, de danses, d'épithalames! Quelle variété de
paysages, d'architectures, d'îles flottantes, d'arcs de triomphe, de
globes symboliques! L'or étincelle, les pierreries chatoient, la pourpre
emprisonne de ses plis opulents les reflets des lustres, la lumière
rejaillit sur la soie froissée, des torsades de diamants s'enroulent, en
jetant des flammes, sur le sein nu des dames; les colliers de perles
s'étalent par étages sur les robes de brocard couturées d'argent; les
broderies d'or, entrelaçant leurs capricieuses arabesques, dessinent sur
les habits des fleurs, des fruits, des figures, et mettent un tableau
dans un tableau. Les marches du trône s'élèvent portant des groupes de
Cupidons, qui chacun tiennent une torche[170]. Des fontaines égrènent
des deux côtés leurs panaches de perles; des musiciens en robe de
pourpre et d'écarlate, couronnés de lauriers, jouent dans les berceaux.
Les rangées de masques défilent, entrelaçant leurs groupes; «les uns,
vêtus d'orangé fauve et d'argent, les autres de vert de mer et d'argent,
les justaucorps blancs brodés d'or, tous les habits et les joyaux si
extraordinairement riches, que le trône semble une mine de lumière.»
Voilà les opéras qu'il compose chaque année, presque jusqu'au bout de sa
vie, véritables fêtes des yeux, pareilles aux processions du Titien. Il
a beau vieillir, son imagination, comme celle du Titien, reste abondante
et fraîche. Abandonné, haletant sur son lit, sentant la mort prochaine,
et parmi les suprêmes amertumes, il garde son coloris, il compose le
_Sad Shepherd_, la plus gracieuse et la plus pastorale de ses peintures.
Songez que c'est dans une chambre de malade qu'est né ce beau rêve, au
milieu des fioles, des remèdes et des médecins, à côté d'une garde,
parmi les anxiétés de l'indigence et les étouffements de l'hydropisie.
C'est dans la forêt verte qu'il se transporte, au temps de Robin Hood,
parmi les chasses joviales et les grands lévriers qui aboient. Là sont
des fées malicieuses qui, comme Obéron et Titania, égarent les hommes en
des mésaventures. Là sont des amants ingénus, qui, comme Daphnis et
Chloé, s'étonnent en sentant la suavité douloureuse du premier baiser.
Là vivait Éarine que le fleuve vient d'engloutir, et que son amant en
délire ne veut pas cesser de pleurer, «Éarine, qui reçut son être et son
nom avec les premières pousses et les boutons du printemps, Éarine, née
avec la primevère, avec la violette, avec les premières roses fleuries;
quand Cupidon souriait, quand Vénus amenait les Grâces à leurs danses,
et que toutes les fleurs et toutes les herbes parfumées s'élançaient du
giron de la nature, promettant de ne durer que tant qu'Éarine
vivrait.... À présent, aussi chaste que son nom, Éarine est morte
vierge, et sa chère âme voltige dans l'air au-dessus de nous[171].»
Au-dessus du pauvre vieux paralytique, la poésie flotte encore comme un
nuage de lumière. Il a eu beau s'encombrer de science, se charger de
théories, se faire critique du théâtre et censeur du monde, remplir son
âme d'indignation persévérante, se roidir dans une attitude militante et
morose; les songes divins ne l'ont point quitté, il est le frère de
Shakspeare.

[Note 158: _L'École des Femmes_, _Tartuffe_, _le Misanthrope_, _le
Bourgeois gentilhomme_, _le Malade imaginaire_, _Georges Dandin_.]

[Note 159: Analogue aux _Fourberies de Scapin_.]

[Note 160: Analogue aux _Fâcheux_.]

[Note 161: Analogue aux _Précieuses_.]

[Note 162: Analogue aux pièces de Destouches.]

[Note 163: Entendez la reine Élisabeth.]

[Note 164: My light-feather-heel'd coz, what are you any more than
my uncle Jove's pander? a lacquey that runs on errands for him and can
whisper a light message to a loose wench, with some round volubility?
one that sweeps the gods' drinking room every morning and set the
cushions in order again, which they threw one at another's head over
night?

                                 (_Cynthia's Revels_, acte I, sc. I.)]

[Note 165:

      See, see the mourning fount, whose springs
  Th' untimely fate of that too beauteous boy weep yet,
  That trophy of self-love, and spoil of nature,
  Who, now transform'd into this drooping flower,
  Hangs the repentant head, back from the stream....
  Witness thy youth's dear sweets here spent untasted,
  Like a fair taper with his own flame wasted!...
  But with thy water let this curse remain,
  As an inseparate plague, that who but taste
  A drop thereof, may with the instant touch,
  Grow dotingly enamour'd on themselves.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 166: But knowing myself an essence too sublimated and refined
by travel.... able to speak the mere extraction of language, one that
was your first that ever enrich'd his country with the true laws of
duello, whose optics have drunk the spirit of beauty in some eight score
and eighteen prince's courts where I have resided, and been there
fortunate in the amours of three hundred forty and five ladies, all
nobly, if not princely descended.... In all so happy, as even admiration
herself doth seem to fasten her kisses upon me.

                                                            (_Ibid._)]

[Note 167:

                              O vanity,
  How are thy painted beauties doted on,
  By light and empty idiots! How pursued
  With open and extended appetite!
  How they do sweat, and run themselves from breath,
  Raised on their toes to catch thy airy forms,
  Still turning giddy, till they reel like drunkards,
  That buy the merry madness of an hour,
  With the long irksomeness of following time!
                                                            (_Ibid._)]

[Note 168:

  Queen and huntress, chaste and fair
  Now the sun is laid to sleep,
  Seated in thy silver chair,
  State in wonted manner keep....
  Lay thy bow of pearl apart,
  And thy crystal shining quiver,
  Give unto the flying hart
  Space to breathe, how short soever.
                                                   (Acte V, sc. III.)]

[Note 169: A celebration of Charis. Miscellaneous poems.]

[Note 170: _Masque of Beauty._]

[Note 171:

                  Earine,
  Who had her very being and her name,
  With the first knots or buddings of the spring,
  Born with the primrose, or the violet
  Or earliest roses blown; when Cupid smiled,
  And Venus led the Graces out to dance,
  And all the flowers and sweets in Nature's lap
  Leap'd out, and made their solemn conjuration
  To last but while she lived.
                                                     (Acte I, sc. II.)

  But she, as chaste as was her name, Earine,
  Died undeflower'd; and now her sweet soul hovers
  Here in the air above us.
                                                   (Acte III, sc. I.)]


VI

Enfin nous voici devant celui que nous apercevions à toutes les issues
de la Renaissance, comme un de ces chênes énormes et dominateurs
auxquels aboutissent toutes les routes d'une forêt. J'en parlerai à
part; il faut, pour en faire le tour, une large place vide. Et encore
comment l'embrasser? Comment développer sa structure intérieure? Les
grands mots, les éloges, tout est vain à son endroit; il n'a pas besoin
d'être loué, mais d'être compris, et il ne peut être compris qu'à
l'aide de la science. De même que les révolutions compliquées des corps
célestes ne deviennent intelligibles qu'au contact du calcul supérieur,
de même que les délicates métamorphoses de la végétation et de la vie
exigent pour être expliquées l'intervention des plus difficiles formules
chimiques, ainsi les grandes oeuvres de l'art ne se laissent interpréter
que par les plus hautes doctrines de la psychologie, et c'est la plus
profonde de ces théories qu'il faut connaître pour pénétrer jusqu'au
fond de Shakspeare, de son siècle et de son oeuvre, de son génie et de
son art.

Ce qu'on découvre au bout de toutes les expériences pratiquées et de
toutes les observations accumulées sur l'âme, c'est que la sagesse et la
connaissance ne sont en l'homme que des _effets_ et des _rencontres_. Il
n'y a point en lui de force permanente et distincte qui maintienne son
intelligence dans la vérité et sa conduite dans le bon sens. Au
contraire, il est naturellement déraisonnable et trompé. Les pièces de
sa machine intérieure ressemblent aux rouages d'une horloge, qui
d'eux-mêmes vont toujours à l'aveugle, emportés par l'impulsion et la
pesanteur, et qui cependant parfois, en vertu d'un certain assemblage,
finissent par marquer l'heure qu'il est. Ce sage mouvement final n'est
pas naturel, mais accidentel; il n'est point spontané, il est forcé; il
n'est point inné, il est acquis. L'horloge n'a pas toujours marché
régulièrement; au contraire, on a été obligé de la régler petit à petit
avec beaucoup de peine. Sa régularité n'est point assurée, elle se
détraquera peut-être tout à l'heure. Sa régularité n'est point entière,
elle ne marque l'heure qu'à peu près. La force machinale de chaque pièce
est toujours là prête à entraîner chaque pièce hors de son office propre
et à troubler tout le concert. Pareillement, les idées, une fois
qu'elles sont dans la tête humaine, tirent chacune de leur côté à
l'aveugle, et leur équilibre imparfait semble à chaque minute sur le
point de se renverser. À proprement parler, l'homme est fou, comme le
corps est malade, par nature; la raison comme la santé n'est en nous
qu'une réussite momentanée et un bel accident[172]. Si nous l'ignorons,
c'est qu'aujourd'hui nous sommes régularisés, alanguis, amortis, et que
par degrés, à force de frottements et de redressements, notre mouvement
intérieur s'est accommodé à demi au mouvement des choses. Mais il n'y a
là qu'une apparence, et les dangereuses forces primitives subsistent
indomptées et indépendantes sous l'ordre qui semble les contenir; qu'un
grand danger se montre, qu'une révolution éclate, elles feront éruption
et explosion, presque aussi terriblement qu'aux premiers jours. Car une
idée n'est pas un simple chiffre intérieur employé pour noter un aspect
des choses, inerte, toujours disposé à s'aligner correctement avec
d'autres semblables pour former un total exact. Si réduite et si
disciplinée qu'elle soit, elle a encore un reste de couleur sensible par
lequel elle est voisine d'une hallucination, un degré de persistance
personnelle par lequel elle est voisine d'une monomanie, un réseau
d'affinités singulières par lequel elle est voisine des conceptions
délirantes. Telle que la voilà, sachez bien qu'elle est le rudiment d'un
cauchemar, d'un tic, d'une absurdité. Laissez-la se développer dans son
entier comme elle y aspire[173], et vous verrez qu'elle est par essence
une image active et complète, une vision qui traîne avec soi tout un
cortége de rêves et de sensations, qui grandit d'elle-même, tout d'un
coup, par une sorte de végétation pullulante et absorbante, et qui finit
par posséder, ébranler, épuiser l'homme tout entier. Après celle-là une
autre, parfois toute contraire, et ainsi de suite; il n'y a rien d'autre
dans l'homme, point de puissance distincte et libre; lui-même n'est que
la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations
fourmillantes; la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a
pas détruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin
une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d'insensé,
qui par intervalles simule la raison, mais qui véritablement est «de la
même substance que ses songes;» et voilà l'homme tel que Shakspeare l'a
conçu. Aucun écrivain, non pas même Molière, n'a percé si avant
par-dessous le simulacre de bon sens et de logique dont se revêt la
machine humaine pour démêler les puissances brutes qui composent sa
substance et son ressort.

Comment y a-t-il réussi, et par quel instinct extraordinaire est-il
parvenu à deviner les extrêmes conclusions, les plus profondes percées
des physiologistes et des psychologues? Il avait l'_imagination
complète_; tout son génie est dans ce seul mot. Petit mot qui semble
vulgaire et vide; regardons-le de près pour savoir ce qu'il contient.
Quand nous pensons une chose, nous autres hommes ordinaires, nous n'en
pensons qu'une portion; nous en voyons un aspect, quelque caractère
isolé, parfois deux ou trois caractères ensemble; pour ce qui est au
delà, la vue nous manque; le réseau infini de ses propriétés infiniment
entre-croisées et multipliées nous échappe; nous sentons vaguement qu'il
y a quelque chose au delà de notre connaissance si courte, et ce vague
soupçon est la seule partie de notre idée qui nous représente quelque
peu le grand _au delà_. Nous sommes comme des apprentis naturalistes,
gens paisibles et bornés qui, voulant se représenter un animal, voient
le nom et l'étiquette de son casier apparaître devant leur mémoire avec
quelque indistincte image de son poil et de sa physionomie, mais dont
l'esprit s'arrête là; si par hasard ils veulent compléter leur
connaissance, ils conduisent leur souvenir, au moyen de classifications
régulières, à travers les principaux caractères de la bête, et
lentement, discursivement, pièce à pièce, ils finissent par s'en
remettre la froide anatomie devant les yeux. À cela se réduit leur idée,
même perfectionnée; à cela aussi se réduit le plus souvent notre
conception, même élaborée. Quelle distance il y a entre cette conception
et l'objet, combien elle le représente imparfaitement et mesquinement, à
quel degré elle le mutile, combien l'idée successive, désarticulée en
petits morceaux régulièrement rangés et inertes, ressemble peu à la
chose simultanée, organisée, vivante, incessamment en action et
transformée, c'est ce que nulle parole ne peut dire. Figurez-vous, au
lieu de cette pauvre idée sèche, étayée par cette misérable logique
d'arpenteur, une image complète, c'est-à-dire une représentation
intérieure, si abondante et si pleine qu'elle épuise toutes les
propriétés et toutes les attaches de l'objet, tous ses dedans et tous
ses dehors; qu'elle les épuise en un instant; qu'elle figure l'animal
entier, sa couleur, le jeu de la lumière sur son poil, sa forme, le
tressaillement de ses membres tendus, l'éclair de ses yeux, et en même
temps sa passion présente, son agitation, son élan, puis par-dessous
tout cela ses instincts, leur structure, leurs causes, leur passé, en
telle sorte que les cent mille caractères qui composent son état et sa
nature trouvent leurs correspondants dans l'imagination qui les
concentre et les réfléchit: voilà la conception de l'artiste, du poëte,
de Shakspeare, si supérieure à celle du logicien, du simple savant ou de
l'homme du monde, seule capable de pénétrer jusqu'au fond des êtres, de
démêler l'homme intérieur sous l'homme extérieur, de sentir par
sympathie et d'imiter sans effort le va-et-vient désordonné des
imaginations et des impressions humaines, de reproduire la vie avec ses
ondoiements infinis, avec ses contradictions apparentes, avec sa logique
cachée, bref de créer comme la nature. Ainsi font les autres artistes de
cet âge; ils ont le même genre d'esprit et la même idée de la vie; vous
ne trouverez dans Shakspeare que les mêmes facultés avec une pousse
plus forte, et la même idée avec un relief plus haut.

[Note 172: On pourra suivre cette idée en psychologie: la perception
extérieure, la mémoire sont des hallucinations vraies, etc. Ceci est le
point de vue analytique: à un autre point de vue, au contraire, la
raison, la santé sont des buts naturels.]

[Note 173: _Voy._ Spinosa et D. Stewart: La conception à son état
naturel est croyance.]



CHAPITRE IV.

Shakspeare.

  I. Vie et caractère de Shakspeare. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Son mariage. -- Il devient acteur. -- Son
     _Adonis_. -- Ses sonnets. -- Ses amours. -- Son humeur. -- Sa
     conversation. -- Ses tristesses. -- En quoi consiste le naturel
     producteur et sympathique. -- Sa prudence. -- Sa fortune. -- Sa
     retraite.

  II. Son style. -- Ses images. -- Ses excès. -- Ses
     disparates. -- Son abondance. -- Différence entre la conception
     créatrice et la conception analytique.

  III. Les moeurs. -- Les familiarités. -- Les violences. -- Les
     crudités. -- La conversation et les actions. -- Concordance des
     moeurs et du style.

  IV. Les personnages. -- Comment ils sont tous de la même
     famille. -- Les brutes et les imbéciles. -- Caliban, Ajax,
     Cloten, Polonius, la nourrice. -- Comment l'imagination
     machinale peut précéder la raison ou lui survivre.

  V. Les gens d'esprit. -- Différence entre l'esprit des
     raisonneurs et l'esprit des artistes. -- Mercutio, Béatrice,
     Rosalinde, Bénédict, les clowns. -- Falstaff.

  VI. Les femmes. -- Desdémone, Virginia, Juliette, Miranda,
     Imogène, Cordélia, Ophélie, Volumnia. -- Comment Shakspeare
     représente l'amour. -- Pourquoi Shakspeare fonde la vertu sur
     l'instinct ou la passion.

  VII. Les scélérats. -- Iago, Richard III. -- Comment les
     convoitises extrêmes et le manque de conscience sont le
     domaine naturel de l'imagination passionnée.

  VIII. Les grands personnages. -- Les excès et les maladies de
     l'imagination. -- Lear, Othello, Cléopatre, Coriolan, Macbeth,
     Hamlet. Comparaison de la psychologie de Shakspeare et de
     celle des tragiques français.

  IX. La fantaisie. -- Concordance de l'imagination et de
     l'observation chez Shakspeare. -- Intérêt de la comédie
     sentimentale et romanesque. -- _As you like it._ -- Idée de la
     vie. -- _Midsummer night's dream._ -- Idée de l'amour. -- Harmonie
     de toutes les parties de l'oeuvre. -- Harmonie de l'oeuvre et
     de l'artiste.


Je vais décrire une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour
toutes nos habitudes françaises d'analyse et de logique,
toute-puissante, excessive, également souveraine dans le sublime et dans
l'ignoble, la plus créatrice qui fut jamais dans la copie exacte du réel
minutieux, dans les caprices éblouissants du fantastique, dans les
complications profondes des passions surhumaines, poétique, immorale,
inspirée, supérieure à la raison par les révélations improvisées de sa
folie clairvoyante, si extrême dans la douleur et dans la joie, d'une
allure si brusque, d'une verve si tourmentée et si impétueuse que ce
grand siècle seul a pu produire un tel enfant.


I

Tout vient du dedans chez lui, je veux dire de son âme et de son génie;
les circonstances et les dehors n'ont contribué que médiocrement à le
développer[174]. Il a été trempé jusqu'au fond dans son siècle,
j'entends qu'il a connu par expérience les moeurs de la campagne, de la
cour et de la ville, et visite les hauts, les bas, le milieu de la
condition humaine; rien de plus; du reste sa vie est ordinaire, et les
irrégularités, les traverses, les passions, les succès qu'on y
rencontre, sont à peu près ceux qu'on trouve partout ailleurs[175]. Son
père, un gantier marchand de laine, fort aisé, ayant épousé une sorte
d'héritière campagnarde, était devenu grand bailli, et premier alderman
de sa petite ville; mais quand Shakspeare atteignit l'âge de quatorze
ans, il était en train de se ruiner, engageant le bien de sa femme,
obligé de quitter sa charge municipale et de retirer son fils de l'école
pour s'aider de lui dans son commerce. Le jeune homme s'y mit comme il
put, non sans frasques et escapades; s'il en faut croire la tradition,
il était un des bons buveurs de l'endroit, disposé à soutenir la
réputation de sa bourgade dans la bataille des pots. Une fois, dit-on,
ayant été vaincu à Bidford dans un de ces combats d'ale, il revint
trébuchant, ou plutôt ne put revenir, et passa la nuit avec ses
camarades sous un pommier au bord de la route. Certainement il
commençait déjà à rimer, à vagabonder en vrai poëte, prenant part aux
bruyantes fêtes rustiques, aux joyeuses pastorales figuratives, à la
riche et audacieuse expansion de la vie païenne et poétique, telle qu'on
la trouvait alors dans les villages anglais. En tout cas, ce n'était
point un homme correct, et il avait les passions précoces autant
qu'imprudentes. À dix-huit ans et demi, il épousa la fille d'un gros
yeoman, plus âgée que lui de neuf ans, et cela en toute hâte; elle était
grosse[176]. D'autres témérités ne furent pas plus heureuses. Il paraît
qu'il braconnait volontiers selon la coutume du temps, «étant fort
adonné, dit le curé Davies[177], à toutes sortes de malicieux larcins à
l'endroit des daims et des lapins, particulièrement au détriment de sir
Thomas Lucy, qui le fit souvent fouetter et quelquefois emprisonner, et
à la fin l'obligea de vider le pays.... Ce dont Shakspeare se vengea
grandement, car il fit de lui son juge imbécile.» Ajoutez encore que
vers cette époque le père de Shakspeare était en prison, fort mal dans
ses affaires, que lui-même avait eu trois enfants coup sur coup; il
fallait vivre et il ne pouvait guère vivre dans sa bourgade. Il s'en
alla à Londres et se fit acteur: acteur «de très-bas étage,» «serviteur»
dans le théâtre, c'est-à-dire apprenti ou peut-être figurant. Même, on
disait qu'il avait commencé plus bas encore, et que pour gagner son pain
il avait gardé les chevaux des gentilshommes à la porte du théâtre[178].
En tout cas, il a goûté la misère et senti, non en imagination, mais de
sa personne, les pointes aiguës de l'anxiété, de l'humiliation, du
dégoût, du travail forcé, du discrédit public, du despotisme populaire.
Il était comédien, un des «pauvres comédiens de Sa Majesté.[179]» Triste
métier, rabaissé en tout temps par les contrastes et les mensonges qu'il
comporte, encore plus rabaissé à ce moment par les brutalités de la
foule qui souvent lançait des pierres aux acteurs, et par les duretés
des magistrats qui parfois leur faisaient couper les oreilles. Il le
sentait et en parlait avec amertume. «Hélas! il est bien vrai que j'ai
erré à l'aventure et que j'ai fait de moi un bouffon, exposé aux yeux du
public, ensanglantant mon âme et vendant à vil prix mes plus chers
trésors[180].» «Disgracié de la fortune[181], dit-il encore; disgracié
aux regards des hommes, je pleure dans la solitude l'abjection de mon
sort; je jette les yeux sur moi, maudissant mon destin, me souhaitant
semblable à quelqu'un de plus riche en espérances; en beauté, en amis,
dégoûté de mes meilleurs biens, me méprisant presque moi-même[182].» On
retrouvera plus tard les traces de ces longs dégoûts dans ses
personnages mélancoliques, lorsqu'il parlera «des coups de fouet et des
dédains du siècle, de l'injure de l'oppresseur, des outrages de
l'orgueilleux, de l'insolence des gens en place, des humiliations que le
mérite patient souffre de la main des indignes et qu'il souffre quand il
pourrait se donner à lui-même quittance et décharge avec un poinçon de
fer de six pouces[183].» Mais le pire de cette condition rabaissée,
c'est qu'elle entame l'âme. Au contact d'histrions, on devient histrion;
en vain on voudrait se préserver de toute souillure, quand on habite un
endroit boueux, on n'y réussit pas. L'homme a beau se roidir, la
nécessité l'accule et le tache. L'attirail des décors, la friperie et le
pêle-mêle des costumes, la puanteur des graisses et des chandelles, qui
font contraste avec les parades de délicatesse et de grandeurs, toutes
les tromperies et toutes les saletés de la mise en scène, la poignante
alternative des sifflets et des applaudissements, la fréquentation de la
plus haute et de la plus basse compagnie, l'habitude de jouer avec les
passions humaines, mettent aisément l'âme hors des gonds, la poussent
sur la pente des excès, l'invitent aux manières débraillées, aux
aventures de coulisses, aux amours de cabotines. Shakspeare n'y a pas
plus échappé que Molière, et s'en est affligé comme Molière, accusant la
fortune «de ses mauvaises actions; elle ne m'a fourni pour vivre que des
moyens d'homme public, qui engendrent des façons d'homme public[184].»
On contait à Londres[185] que son camarade Burbadge, qui jouait Richard
III, ayant rendez-vous avec la femme d'un bourgeois de la Cité,
Shakspeare «alla devant, fut bien reçu, et était à son affaire quand
arriva Burbadge auquel il fit répondre que Guillaume[186] le Conquérant
était avant Richard III.» Prenez ceci comme un exemple des tours de
Scapin et des imbroglios fort lestes qui s'arrangent et s'entre-choquent
sur ces planches. Hors du théâtre, il vivait avec les jeunes nobles à la
mode, avec Pembroke, Montgomery, Southampton[187], avec d'autres encore,
dont la chaude et licencieuse adolescence chatouillait son imagination
et ses sens par l'exemple des voluptés et des élégances italiennes.
Joignez à cela la fougue et l'emportement du naturel poétique, et cette
espèce d'afflux, de bouillonnement de toutes les forces et de tous les
désirs qui se fait dans ces sortes de têtes lorsque, pour la première
fois, le monde s'ouvre devant elles, et vous comprendrez l'_Adonis_,
«le premier héritier de son invention.» En effet, c'est un premier cri;
dans ce cri, tout l'homme se montre. On n'a jamais vu de coeur si
palpitant au contact de la beauté et de toute beauté, si ravi de la
fraîcheur et de l'éclat des choses, si âpre et si ému dans l'adoration
et la jouissance, si violemment et si entièrement précipité jusqu'au
fond de la volupté. Sa Vénus est unique; il n'y a point de peinture du
Titien[188] dont le coloris soit plus éclatant et plus délicieux, point
de déesse courtisane, chez Tintoret ou Giorgione, qui soit plus molle et
plus belle, «dont les lèvres plus avides fourragent ainsi parmi les
baisers[189]» qui avec un tressaillement plus fort noue ses bras autour
d'un corps adolescent qui ploie, tantôt pâle et haletante, tantôt «rouge
et chaude comme un charbon,» emportée, irritée, et tout d'un coup à
genoux, pleurante, évanouie, puis subitement redressée, «collée à sa
bouche,» étouffant ses reproches, affamée et «se gorgeant comme un
vautour[190]» qui prend, et prend encore, et veut toujours, et ne
saurait jamais se rassasier. Tout est envahi, les sens d'abord, les yeux
éblouis par la blanche chair frémissante, mais aussi le coeur d'où la
poésie déborde; le trop-plein de la jeunesse regorge jusque sur les
choses inanimées; la campagne rit au jour levant, l'air pénétré de
clarté n'est qu'une fête. «L'alouette, de sa chambrette humide, monte
dans les hauteurs, éveillant le matin; du sein d'argent de l'aube, le
soleil se lève dans sa majesté, et son regard illumine si glorieusement
le monde, que les cimes des cèdres et les collines semblent de l'or
bruni[191].» Admirable débauche d'imagination et de verve, inquiétante
pourtant; un pareil tempérament peut mener loin[192]. Point de femme
galante à Londres qui n'eût l'_Adonis_ sur sa table[193]. Peut-être
vit-il qu'il avait dépassé les bornes, car l'intention de son second
poëme, le _Viol de Lucrèce_, était toute contraire; mais quoiqu'il eût
l'esprit déjà assez large pour embrasser à la fois, comme plus tard dans
ses drames, les deux extrémités des choses; il n'en continua pas moins à
glisser sur sa pente. «Le doux abandon de l'amour» a été le grand
emploi de sa vie; il était tendre et il était poëte; il ne faut rien de
plus pour s'éprendre, être trompé, souffrir, et pour parcourir sans
relâche le cercle d'illusions et de peines qui revient sur soi sans
jamais finir.

Il eut plusieurs amours de ce genre, un entre autres pour une sorte de
Marion Delorme, misérable passion aveuglante et despotique, dont il
sentait le poids et la honte, et dont pourtant il ne pouvait ni ne
voulait se délivrer. Rien de plus douloureux que ses confessions, rien
qui marque mieux la folie de l'amour et le sentiment de la faiblesse
humaine. «Quand ma bien-aimée jure que son coeur n'est que vérité, je la
crois, tout en sachant qu'elle ment.[194]» Ainsi faisait Alceste auprès
de Célimène; mais quelle Célimène salie que la drôlesse devant laquelle
il s'agenouille, avec autant de mépris que de désir! «Ces lèvres, ces
lèvres qui ont profané leur pourpre, et scellé de faux serments d'amour
à d'autres aussi souvent qu'à moi; ces lèvres qui ont volé au lit
d'autrui sa rente de plaisir!... Eh! j'ai bien le droit de t'aimer comme
tu aimes ceux que tes yeux provoquent[195]!» Voilà les franchises et les
grandes impudeurs de l'âme telles qu'on ne les rencontre que dans
l'alcôve des courtisanes, et voici les enivrements, les égarements, le
délire dans lequel les plus délicats artistes tombent[196], lorsque,
dans ces molles mains voluptueuses et engageantes, ils laissent aller
leur noble main. Ils valent mieux que des princes, et descendent jusqu'à
des filles. Le bien et le mal alors perdent pour eux leur nom; toutes
les choses se renversent: «Combien tu rends chère et aimable la
honte--qui, comme un ver dans la rose parfumée,--souille la beauté de
ton nom florissant!--Dans quelles suavités enfermes-tu tes vices!--Le
voile de la beauté couvre toutes tes souillures,--et change en charmes
tout ce que les yeux peuvent voir. Tu fais de tes fautes un cortége de
grâces.--La langue qui conte l'histoire de tes journées,--et fait des
commentaires lascifs sur tes voluptés,--ne peut te diffamer qu'avec une
sorte de louange.--Et ton nom prononcé fait d'une médisance une
bénédiction[197].» À quoi servent l'évidence, la volonté, la raison,
l'honneur même, quand la passion est si absorbante? Que voulez-vous que
l'on dise encore à un homme qui vous répond: «Je sais tout cela, et
qu'est-ce que tout cela fait?» Les grands amours sont des inondations
qui noient toutes les répugnances et toutes les délicatesses de l'âme,
toutes les opinions préconçues et tous les principes acceptés. Désormais
le coeur se trouve mort à tous les plaisirs ordinaires; il ne peut plus
sentir et respirer que d'un seul côté. Shakspeare envie les touches de
clavecin sur lesquelles ses doigts courent. Il a beau regarder des
fleurs, c'est elle qu'il imagine à travers elles; et les folles
splendeurs de la poésie éblouissante regorgent coup sur coup en lui,
sitôt qu'il pense à ces ardents yeux noirs[198]. Il l'a quittée au
printemps, «quand le superbe Avril dans sa pompe bariolée--avait soufflé
une haleine de jeunesse en tous les êtres,--et que le pesant Saturne
riait et bondissait» à côté du printemps[199]. Il n'a rien vu, il n'a
point «admiré la blancheur des lis, ou loué le profond vermillon de la
rose[200].» Toutes ces suavités du printemps n'étaient que son parfum et
que son ombre. «Je dis à la violette: Où as-tu volé ton parfum qui
embaume,--si ce n'est dans l'haleine de ma bien-aimée? La pourpre
orgueilleuse--qui teint ta joue satinée,--tu l'as trempée trop
visiblement dans les veines de ma bien-aimée.--J'ai grondé le lis qui
avait pris la blancheur de ta main,--et l'oeillet qui avait dérobé la
couleur de tes cheveux.--Les roses craintives étaient debout sur leurs
épines;--l'une rouge de honte, l'autre pâle de désespoir;--l'autre ni
rouge ni pâle, et qui à son double larcin--avait ajouté ton
haleine.--J'ai vu encore d'autres fleurs, mais pas une--qui ne t'eût
pris sa couleur ou son parfum[201].» Mièvreries passionnées,
affectations délicieuses, dignes de Heine et des contemporains de Dante,
qui trahissent de longs rêves exaltés, toujours ramenés sur un objet
unique. Contre une domination si impérieuse et si continue, quel
sentiment peut tenir ferme? Les sentiments de famille? Il était marié,
il avait des enfants, une famille qu'il allait voir «une fois l'an,» et
c'est probablement au retour d'un de ses voyages qu'il dit les paroles
qu'on vient d'entendre.--La conscience? «L'amour est trop jeune pour
avoir une idée de la conscience.»--La jalousie et la colère? «Si tu me
trahis, je me trahis bien moi-même, quand je livre la plus noble partie
de moi-même à mon grossier désir.»--Les rebuts? «Je suis content d'être
ton pauvre souffre-douleur, de faire tes corvées, de travailler à tes
affaires.» Il n'est plus jeune, elle en aime un autre, un bel adolescent
blond, son plus cher ami, qu'il a présenté chez elle et qu'elle veut
séduire. «Mon démon, dit-il, tente mon bon ange, et veut l'ôter de mes
côtés[202].» Et quand elle y a réussi[203], il n'ose se l'avouer, et
souffre tout, comme Molière. Que de misères dans ces minces événements
de la vie courante! Comme la pensée involontairement vient mettre à côté
de Shakspeare, notre grand malheureux poëte lui aussi un philosophe
d'instinct, mais de plus un rieur de profession, un moqueur des
vieillards passionnés, un railleur acharné des maris trompés, qui, au
sortir de sa comédie la plus applaudie, dit tout haut à quelqu'un: «Mon
cher ami, je suis au désespoir, ma femme ne m'aime pas!» C'est que ni la
gloire, ni même le travail ou l'invention, ne suffisent à ces âmes
véhémentes; l'amour seul peut les combler, parce qu'avec leurs sens et
leur coeur il contente aussi leur cerveau, et que toutes les puissances
de l'homme, l'imagination comme le reste, trouvent en lui leur
concentration et leur emploi. «L'amour est mon péché[204],» disait-il,
comme Musset et comme Heine, et dans les _Sonnets_ on démêle encore les
traces d'autres passions aussi abandonnées, une surtout qui semble pour
une grande dame. La première moitié de ses drames, _le Songe d'une nuit
d'été_, _Roméo et Juliette_, _les Deux Gentilshommes de Vérone_, gardent
plus vivement la chaude empreinte, et on n'a qu'à considérer ses
derniers caractères de femmes[205], pour voir avec quelle tendresse
exquise, avec quelle adoration entière il les a aimées jusqu'au bout.

Tout son génie est là; il avait une de ces âmes délicates qui, pareilles
à un parfait instrument de musique, vibrent d'elles-mêmes au moindre
attouchement. On la démêlait d'abord, cette sensibilité si fine. «Mon
aimable Shakspeare», «doux cygne de l'Avon,» ces mots de Ben Jonson ne
font que confirmer ce que répètent ses contemporains. Il était
affectueux et bon, «civil de manières, d'ailleurs honnête et loyal dans
sa conduite,» «d'un naturel ouvert et franc[206];» s'il avait les
entraînements, il avait aussi les effusions des vrais artistes; on
l'aimait, on se trouvait bien auprès de lui; rien de plus doux et de
plus engageant que cette grâce, cet abandon demi-féminin dans un homme.
Son esprit dans la conversation était prompt, ingénieux et agile, sa
gaieté brillante, son imagination facile et si abondante, qu'au dire de
ses camarades il ne raturait rien; à tout le moins, quand il écrivait
pour la seconde fois une scène, c'était l'idée qu'il changeait, non les
mots, par une seconde poussée d'invention poétique, non par un pénible
regrattage des vers. Tous ces traits se réunissent en un seul; il avait
le génie _sympathique_, j'entends par là que, naturellement, il savait
sortir de lui-même et se transformer en tous les objets qu'il imaginait.
Regardez autour de vous les grands artistes de votre temps, tâchez
d'approcher d'eux, d'entrer dans leur familiarité, de les voir penser,
et vous sentirez toute la force de ce mot. Par un instinct
extraordinaire, ils se mettent de prime-saut à la place des êtres:
hommes, animaux, plantes, fleurs, paysages, quels que soient les objets,
animés ou non, ils sentent par contagion les forces et les tendances qui
produisent le dehors visible, et leur âme, infiniment multiple, devient
par ses métamorphoses incessantes une sorte d'abrégé de l'univers.
C'est pourquoi ils semblent vivre plus que les autres hommes; ils n'ont
pas besoin d'avoir appris, ils devinent. J'ai vu tel d'entre eux,
d'après une armure, un costume, un recueil d'ameublements, entrer dans
le moyen âge plus profondément que trois savants mis bout à bout. Ils
reconstruisent, comme ils construisent, naturellement, sûrement, par une
inspiration qui est un raisonnement ailé. Shakspeare n'avait eu qu'une
demi-éducation, savait «peu de latin, point de grec,» à peu près le
français et l'italien, rien d'autre; il n'avait point voyagé, il n'avait
lu que les livres de la littérature courante, il avait ramassé quelques
mots de droit dans les greffes de sa petite ville; comptez, si vous
pouvez, tout ce qu'il savait de l'homme et de l'histoire. Ces hommes
voient plus d'objets à la fois; ils les embrassent plus complétement que
les autres hommes, plus vite et plus à fond; leur esprit regorge et
déborde. Ils ne s'en tiennent pas au simple raisonnement; au contact de
toute idée, tout leur être, réflexions, images, émotions, entre en
branle. Les voilà lancés; ils gesticulent, ils miment leur pensée, ils
abondent en comparaisons; même dans la conversation, ils sont
imaginatifs et créateurs, avec des familiarités et des témérités de
langage, parfois heureusement, toujours irrégulièrement, selon les
caprices et les accès de l'improvisation aventureuse. L'entrain, l'éclat
de leur parole est étrange, et aussi leurs saccades, les soubresauts par
lesquels ils joignent les idées éloignées, supprimant les distances,
passant du pathétique au rire, de la violence à la douceur. Cette verve
extraordinaire est la dernière chose qui les quitte. Quand, par hasard,
les idées leur manquent, ou quand leur mélancolie est trop âpre, ils
parlent et produisent encore, sauf à produire des bouffonneries, ils se
font _clowns_, même à leurs dépens et contre eux-mêmes. J'en sais un qui
dit des calembredaines quand il se sent mourir ou qu'il a envie de se
tuer; c'est la roue intérieure qui continue à tourner, même à vide, et
que l'homme a besoin de voir toujours tourner, même lorsqu'elle le
déchire en passant; ses pantalonnades sont une échappée; vous le
trouverez, ce gamin intarissable, ce polichinelle ironique, au tombeau
d'Ophélie, auprès du lit de mort de Cléopatre, aux funérailles de
Juliette. Haut ou bas, il faut toujours qu'ils soient dans quelque
extrême. Ils sentent trop profondément leurs biens et leurs maux, ils
amplifient trop largement par une sorte de roman involontaire chaque
état de leur âme. Après des dénigrements et des dégoûts par lesquels ils
se ravalent hors de toute mesure, ils se relèvent et s'exaltent
extraordinairement, jusqu'à tressaillir d'orgueil et de joie. Parfois,
après un de ces découragements, dit Shakspeare, «je pense à toi, et
comme l'alouette au retour du soleil s'élance hors des sillons mornes,
mon âme s'envole et va chanter des hymnes à la porte du ciel[207].» Puis
tout s'affaisse, comme dans un foyer où un flamboiement trop fort n'a
plus laissé de substance. «Tu vois en moi le moment de l'année--où les
feuilles jaunes, rares et qui s'en vont,--pendent aux rameaux froids qui
frissonnent,--arceaux dégarnis, nefs ruinées où tout à l'heure
chantaient les doux oiseaux.--Tu vois en moi le crépuscule d'un
jour--qui, après le soleil couché, s'évanouit à l'occident,--et que, par
degrés, engloutit la nuit noire,--la nuit, soeur jumelle de la mort, qui
clôt tout dans le repos[208].... Ne pleure pas sur moi quand je serai
mort;--du moins cesse de pleurer quand cessera de tinter la morne cloche
morose,--avertissant le monde que je me suis enfui de ce monde abject
pour habiter avec les plus abjects des vers.--Ne vous souvenez pas même,
si vous lisez ces lignes--de la main qui les a écrites: car je vous aime
tant--que je voudrais être oublié dans votre chère pensée,--si penser à
moi vous a faisait quelque peine[209].» Ces subites alternatives de joie
et de tristesse, ces ravissements divins et ces grandes mélancolies, ces
tendresses exquises, et ces abattements féminins, peignent le poëte
extrême dans ses émotions, incessamment troublé de douleur ou
d'allégresse, sensible au moindre choc, plus puissant, plus délicat pour
jouir et souffrir que les autres hommes, capable de rêves plus intenses
et plus doux, en qui s'agitait un monde imaginaire d'êtres gracieux ou
terribles, tous passionnés comme leur auteur.

Tel que le voilà pourtant, il atteignait son assiette. De bonne heure,
au moins pour ce qui est de la conduite extérieure, il était entré dans
la vie rangée, sensée, presque bourgeoise, faisant des affaires, et
pourvoyant à l'avenir. Il restait acteur au moins dix-sept ans, quoique
dans les seconds rôles[210]; il s'ingéniait en même temps à remanier des
pièces, avec tant d'activité, que Greene l'appelait «une corneille parée
des plumes d'autrui, un factotum, un accapareur de la scène[211].» Dès
l'âge de trente-trois ans, il avait amassé assez d'économies pour
acheter à Stradford une maison avec deux granges et deux jardins, et il
avançait toujours plus droit dans la même voie. Un homme n'arrive qu'à
l'aisance par le travail qu'il fait lui-même; s'il parvient à la
richesse, c'est par le travail qu'il fait faire aux autres. C'est
pourquoi, à ces métiers d'acteur et d'auteur, Shakspeare ajoutait ceux
d'entrepreneur et de directeur de théâtre. Il acquérait une part de
propriété dans les théâtres de Blackfriars et du Globe, achetait des
contrats de dîmes, de grandes pièces de terre, d'autres bâtiments
encore, mariait sa fille Suzanne, et finissait par se retirer dans sa
ville natale, sur son bien, dans sa maison, en bon propriétaire, en
honnête citoyen qui gère convenablement sa fortune et prend part aux
affaires municipales. Il avait deux ou trois cents livres sterling de
rente, environ vingt ou trente mille francs d'aujourd'hui, et, selon la
tradition, il vivait de bonne humeur et en bons termes avec ses voisins;
en tout cas, il ne paraît pas qu'il s'inquiétât beaucoup de sa gloire
littéraire, car il n'a pas même pris le soin d'éditer et de rassembler
ses oeuvres. Une de ses filles avait épousé un médecin, l'autre un
marchand de vins; la seconde ne savait pas même signer son nom. Il
prêtait de l'argent et faisait figure dans ce petit monde. Étrange fin,
qui, au premier regard, semble plutôt celle d'un marchand que d'un
poëte. Faut-il l'attribuer à cet instinct anglais qui met le bonheur
dans la vie du campagnard et du propriétaire bien renté, bien apparenté,
bien muni de confortable, qui jouit posément de _sa respectabilité_
établie[212], de son autorité domestique et de son assiette
départementale? Ou bien Shakspeare était-il, comme Voltaire, un homme de
bon sens, quoique imaginatif de cervelle, gardant son jugement rassis
sous les petillements de sa verve, prudent par scepticisme, économe par
besoin d'indépendance et capable, après avoir fait le tour des idées
humaines, de décider avec Candide que le meilleur parti est de «cultiver
son jardin?» J'aime mieux supposer, comme l'indique sa pleine et solide
tête[213], qu'à force d'imagination ondoyante il a, comme Goethe,
échappé aux périls de l'imagination ondoyante; qu'en se figurant la
passion, il parvenait, comme Goethe, à atténuer chez lui la passion; que
la fougue ne faisait point explosion dans sa conduite, parce qu'elle
rencontrait un débouché dans ses vers; que son théâtre a préservé sa
vie, et qu'ayant traversé par sympathie toutes les folies et toutes les
misères de la vie humaine, il pouvait s'asseoir au milieu d'elles avec
un calme et mélancolique sourire, écoutant pour s'en distraire la
musique aérienne des fantaisies dont il se jouait[214]. Je veux supposer
enfin que, pour le corps comme pour le reste, il était de sa grande
génération et de son grand siècle; que chez lui, comme chez Rabelais,
Titien, Michel-Ange et Rubens, la solidité des muscles faisait équilibre
à la sensibilité des nerfs; qu'en ce temps-là la machine humaine, plus
rudement éprouvée et plus fermement bâtie, pouvait résister aux tempêtes
de la passion et aux fougues de la verve; que l'âme et le corps se
faisaient encore contre-poids, que le génie était alors une floraison et
non, comme aujourd'hui, une maladie. Sur tout cela on n'a que des
conjectures, et si l'on veut connaître l'homme de plus près, c'est dans
ses oeuvres qu'il faut le chercher.

[Note 174: Halliwell's _Life of Shakspeare_.]

[Note 175: Né en 1564, mort en 1616. Il retouche des pièces dès
1591. La première pièce qui soit de lui tout entière est de 1593. (Payne
Collier.)]

[Note 176: M. Halliwell et d'autres commentateurs tâchent de prouver
qu'à cette époque les fiançailles préalables constituaient le vrai
mariage; que ces fiançailles avaient eu lieu, et qu'ainsi il n'y a rien
d'irrégulier dans la conduite de Shakspeare.]

[Note 177: Halliwell, 123.]

[Note 178: Toutes ces anecdotes sont des traditions, et partant plus
ou moins douteuses; mais les autres faits sont authentiques.]

[Note 179: 1589. Termes d'un document conservé. Il est nommé avec
Burbadge et Greene.]

[Note 180:

  Alas; 'tis true, I have gone here and there,
  And made myself a motley to the view,
  Gor'd mine own thoughts; sold cheap what is most dear.]

[Note 181: _Sonnets_ 91 et 111. _Hamlet_, III, scène II. Plusieurs
des paroles d'Hamlet sont moins bien placées dans la bouche d'un prince
que dans celle de l'auteur. Comparez le sonnet: _Tired with all these_;
etc.]

[Note 182:

  When in disgrace with fortune and men's eyes,
  I all alone beweep my out-cast state,
  And trouble deaf Heaven with my bootless cries,
  And look upon myself and curse my fate,
  Wishing me like to one more rich in hope;
  Featur'd like him, like him with friends possess'd...,
  With what I most enjoy contented least;
  Yet in those thoughts myself almost despising.]

[Note 183:

  For who would bear the whips and scorns of time,
  The oppressor's wrong, the proud man's contumely,
  The pangs of despised love, the law's delay,
  The insolence of office, and the spurns
  That patient merit of the unworthy takes,
  When he himself might his quietus make
  With a bare bodkin?]

[Note 184:

  O, for my sake do you with Fortune chide,
  The guilty goddess of my harmful deeds,
  That did not better for my life provide,
  Than public means, which public manners breed.]

[Note 185: Anecdote écrite en 1602, d'après l'acteur Tooley.]

[Note 186: William, nom de Shakspeare.]

[Note 187: Le comte de Southampton avait dix-neuf ans quand
Shakspeare lui dédia son _Adonis_.]

[Note 188: _Voy._ les _Amours des dieux_, au château de Blenheim,
par Titien.]

[Note 189:

  With blindfold fury she begins to forage,
  Her face doth reek and smoke, her blood doth boil.]

[Note 190:

  And, glutton-like, she feeds, yet never filleth;
  Her lips are conquerors, his lips obey,
  Paying what ransom the insulter willeth,
  Whose vulture thought doth pitch the price so high
  That she will draw his lips' rich treasure dry.

  Even as an empty eagle, sharp by fast,
  Lives with her beak on feathers, flesh, and bone,
  Shaking her wings, devouring all in haste,
  Till either gorge be stuff'd, or prey be gone;
  Even so she kiss'd his brow, his cheek, his chin,
  And where she ends she doth anew begin.]

[Note 191:

  Lo, hear the gentle lark, weary of rest,
  From his moist cabinet mounts on up high,
  And wakes the morning, from whose silver breast,
  The sun ariseth in his majesty;
  Who doth the world so gloriously behold,
  The cedar-tops and hills seem burnish'd gold.]

[Note 192: Comparez les premières poésies d'Alfred de Musset,
_Contes d'Italie et d'Espagne_.]

[Note 193: Crawley, cité par Chasles, _Études sur Shakspeare_.]

[Note 194:

  When my love swears that she is made of truth,
  I do believe her, though I know she lies.]

[Note 195:

                    Those lips of thine
  That have profan'd their scarlet ornaments,
  And seal'd false bonds of love as oft as mine,
  Robb'd others' beds' revenues of their rents.
  Be it lawful I love thee, as thou lov'st those
  Whom thine eyes woo as mine importune thee.]

[Note 196: _Voy._ la fin de Gérard de Nerval.]

[Note 197:

  How sweet and lovely dost thou make the shame,
  Which, like a canker in a fragrant rose,
  Doth spot the beauty of thy budding name!
  O, in what sweets dost thou thy sins enclose!

  That tongue that tells the story of thy days,
  Making lascivious comments on thy sport,
  Cannot dispraise but in a kind of praise;
  Naming thy name blesses an ill report.]

[Note 198: Elle était brune, ni belle, ni jeune, et mal famée.
(_Sonnets._)]

[Note 199:

  From you I have been absent in the spring,
  When proud-pied April, dress'd in all his trim,
  Had put a spirit of youth in every thing,
  That heavy Saturn laugh'd and leap'd with him.]

[Note 200:

  Nor did I wonder at the lilies white,
  Nor praise the deep vermilion in the rose.]

[Note 201:

  The forward violet thus I did chide:
  «Sweet thief, whence didst thou steal thy sweet that smells,
  If not from my love's breath? The purple pride,
  Which on thy soft cheek for complexion dwells,
  In my love's veins thou hast too grossly dy'd.»
  The lily I condemned for thy hand,
  And buds of marjoram had stolen thy hair:
  The roses fearfully on thorns did stand,
  One blushing shame, another white despair.
  A third, nor red nor white, had stolen of both,
  And to this robbery had annex'd thy breath;
  More flowers I noted, yet I none could see
  But sweet or colour it had stolen from thee.]

[Note 202:

  Two loves I have of comfort and despair,
  Who, like two spirits, do suggest me still.
  The better angel is a man right fair,
  The worser spirit a woman, colour'd ill.
  To win me soon to hell, my female evil
  Tempteth my better angel from my side.

  .... Love is too young to know what conscience is....
  For thou betraying me, I do betray
  My nobler part to my gross body's treason....
  He is contented thy poor drudge to be,
  To stand in thy affairs, fall by thy side.]

[Note 203: Cette interprétation nouvelle des _Sonnets_ est due aux
conjectures ingénieuses et solides de M. Chasles.]

[Note 204: Love is my sin. (142e sonnet.)]

[Note 205: Miranda, Desdémona, Viola. Premières paroles du duc dans
_la Nuit des Rois_:

  DUKE.

  If music be the food of love, play on,
  Give me excess of it, that, surfeiting,
  The appetite may sicken, and so die.--
  That strain again;--it had a dying fall:
  O, it came o'er my ear like the sweet south,
  That breathes upon a bank of violets,
  Stealing, and giving odour.--Enough, no more,
  'Tis not so sweet now as it was before.
  O spirit of love, how quick and fresh art thou!
  That, notwithstanding thy capacity
  Receiveth as the sea, nought enters there,
  Of what validity and pitch soever,
  But falls into abatement and low price,
  Even in a minute, so full of shapes is fancy,
  That it alone is high-fantastical.]

[Note 206: Témoignages de Jonson et de Chettle. _Melliferous,
honey-tongued._ _Voy._ Halliwell, 183.]

[Note 207:

  Haply I think of thee,--and then my state
  (Like to the lark at break of day arising
  From sullen earth) sings hymns at heaven's gate.]

[Note 208:

  That time of year thou mayst in me behold,
  When yellow leaves, or none, or few, do hang
  Upon those boughs which shake against the cold,
  Bare ruin'd choirs, where late the sweet birds sang.
  In me thou seest the twilight of such day
  As after sunset fadeth in the west,
  Which by and by black night doth take away,
  Death's second self, that seals up all in rest....]

[Note 209:

  No longer mourn for me, when I am dead,
  Than you shall hear the surly sullen bell
  Give warning to the world that I am fled
  From this vile world, with vilest worms to dwell:
  Nay, if you read this line, remember not
  The hand that writ it; for I love you so,
  That I in your sweet thoughts would be forgot,
  If thinking on me then should make you woe.]

[Note 210: Le rôle où il excellait était celui du fantôme dans
_Hamlet_.]

[Note 211: In his own conceit the only _shake-scene_ in the
country.]

[Note 212: «He was a respectable man.--A good word: what does it
mean?--He kept a gig.» Procès anglais.]

[Note 213: _Voy._ ses portraits et surtout son buste.]

[Note 214: _Voy._ surtout ses dernières pièces: _Tempest_, _Twelfth
night_.]


II

Cherchons donc l'homme, et dans son style. Le style explique l'oeuvre;
en montrant les traits principaux du génie, il annonce les autres. Une
fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l'artiste tout entier
se développer comme une fleur.

Shakspeare imagine avec abondance et avec excès; il répand les
métaphores avec profusion sur tout ce qu'il écrit; à chaque instant les
idées abstraites se changent chez lui en images; c'est une série de
peintures qui se déroule dans son esprit. Il ne les cherche pas, elles
viennent d'elles-mêmes; elles se pressent en lui, elles couvrent les
raisonnements, elles offusquent de leur éclat la pure lumière de la
logique. Il ne travaille point à expliquer ni à prouver; tableau sur
tableau, image sur image, il copie incessamment les étranges et
splendides visions qui s'engendrent les unes les autres et s'accumulent
en lui. Comparez à nos sobres écrivains cette phrase que je traduis au
hasard dans un dialogue tranquille[215]: «Chaque vie particulière est
tenue de se garder contre le mal avec toute la force et toutes les armes
de sa pensée; à bien plus forte raison, l'âme de qui dépendent et sur
qui reposent tant de vies. La mort de la majesté royale ne va pas
seule. Comme un gouffre, elle entraîne après elle ce qui est près
d'elle. C'est une roue massive fixée sur la cime de la plus haute
montagne; à ses rayons énormes sont attachées et emmortaisées dix mille
choses moindres. Quand elle tombe, chaque petite dépendance, chaque
mince annexe accompagne sa ruine bruyante. Quand le roi soupire, tout un
monde gémit[216].» Voilà trois images coup sur coup pour exprimer la
même pensée. C'est une floraison; une branche sort du tronc, et de
celle-ci une autre, qui se multiplie par de nouveaux rameaux. Au lieu
d'un chemin uni, tracé par une suite régulière de jalons secs et
sagement plantés, vous entrez dans un bois touffu d'arbres entrelacés et
de riches buissons qui vous cachent et vous ferment la voie, qui
ravissent et qui éblouissent vos yeux par la magnificence de leur
verdure et par le luxe de leurs fleurs. Vous vous étonnez au premier
instant, esprit moderne, affairé, habitué aux dissertations nettes de
notre poésie classique; vous ressentez de la mauvaise humeur; vous
pensez que l'auteur s'amuse, et que, par amour-propre et mauvais goût,
il s'égare et vous égare dans les fourrés de son jardin. Point du tout;
s'il parle ainsi, ce n'est point par choix, c'est par force; la
métaphore n'est pas le caprice de sa volonté, mais la forme de sa
pensée. Au plus fort de sa passion, il imagine encore. Quand Hamlet,
désespéré, se rappelle la noble figure de son père, il aperçoit les
tableaux mythologiques dont le goût du temps remplissait les rues. Il le
compare au héraut Mercure, «nouvellement descendu sur une colline qui
baise le ciel[217].» Cette apparition charmante, au milieu d'une
sanglante invective, prouve que le peintre subsiste sous le poëte.
Involontairement et hors de propos, il vient d'écarter le masque
tragique qui couvrait son visage, et le lecteur, derrière les traits
contractés de ce masque terrible, découvre un sourire gracieux et
inspiré qu'il n'attendait pas.

Il faut bien qu'une pareille imagination soit violente. Toute métaphore
est une secousse. Quiconque involontairement et naturellement transforme
une idée sèche en une image, a le feu au cerveau; les vraies métaphores
sont des apparitions enflammées qui rassemblent tout un tableau sous un
éclair. Jamais, je crois, chez aucune nation d'Europe et en aucun siècle
de l'histoire, on n'a vu de passion si grande. Le style de Shakspeare
est un composé d'expressions forcenées. Nul homme n'a soumis les mots à
une pareille torture. Contrastes heurtés, exagérations furieuses,
apostrophes, exclamations, tout le délire de l'ode, renversement
d'idées, accumulation d'images, l'horrible et le divin assemblés dans la
même ligne, il semble qu'il n'écrive jamais une parole sans crier.
«Qu'ai-je fait?» dit la reine à son fils Hamlet....

     .... Une action--qui flétrit la grâce et la rougeur de la
     modestie,--appelle la vertu hypocrite, ôte la rose--au beau
     front de l'innocent amour,--et y met un ulcère, rend les
     voeux du mariage--aussi faux que des serments de joueurs.
     Oh! une action pareille--arrache l'âme du corps des
     contrats,--et fait de la douce religion--une rapsodie de
     phrases. La face du ciel s'enflamme de honte,--oui, et ce
     globe solide, cette masse compacte,--le visage morne comme
     au jour du jugement,--est malade d'y penser[218]!

C'est le style de la frénésie. Encore n'ai-je pas tout traduit. Toutes
ces métaphores sont furieuses, toutes ces idées arrivent au bord de
l'absurde. Tout s'est transformé et défiguré sous l'ouragan de la
passion. La contagion du crime qu'il dénonce a souillé la nature
entière. Il ne voit plus dans le monde que corruption et mensonge. C'est
peu d'avilir les gens vertueux, il avilit la vertu même. Les choses
inanimées sont entraînées dans ce tourbillon de douleur. La teinte
rouge du ciel au soleil couchant, la pâle obscurité que la nuit répand
sur le paysage, se changent en rougeurs et en pâleurs de honte, et le
misérable homme qui parle et qui pleure voit le monde entier chanceler
avec lui dans l'éblouissement du désespoir.

Hamlet est à demi fou, dira-t-on; cela explique ces violences
d'expression. La vérité est qu'Hamlet ici, c'est Shakspeare. Que la
situation soit terrible ou paisible, qu'il s'agisse d'une invective ou
d'une conversation, le style est partout excessif. Shakspeare n'aperçoit
jamais les objets tranquillement. Toutes les forces de son esprit se
concentrent sur l'image ou sur l'idée présente. Il s'y enfonce et s'y
absorbe. Auprès de ce génie, on est comme au bord d'un gouffre; l'eau
tournoyante s'y précipite, engloutissant les objets qu'elle rencontre,
et ne les rend à la lumière que transformés et tordus. On s'arrête avec
stupeur devant ces métaphores convulsives, qui semblent écrites par une
main fiévreuse dans une nuit de délire, qui ramassent en une demi-phrase
une page d'idées et de peintures, qui brûlent les yeux qu'elles veulent
éclairer. Les mots perdent leur sens; les constructions se brisent; les
paradoxes de style, les apparentes faussetés que de loin en loin on
hasarde en tremblant dans l'emportement de la verve, deviennent le
langage ordinaire; il éblouit, il révolte, il épouvante, il rebute, il
accable; ses vers sont un chant perçant et sublime, noté à une clef trop
haute, au-dessus de la portée de nos organes, qui blesse nos oreilles,
et dont notre esprit seul devine la justesse et la beauté.

C'est peu cependant, car cette force de concentration singulière est
encore doublée par la brusquerie de l'élan qui la déploie. Chez
Shakspeare, nulle préparation, nul ménagement, nul développement, nul
soin pour se faire comprendre. Comme un cheval trop ardent et trop fort,
il bondit, il ne sait pas courir. Il franchit entre deux mots des
distances énormes, et se trouve aux deux bouts du monde en un instant.
Le lecteur cherche en vain des yeux la route intermédiaire, étourdi de
ces sauts prodigieux, se demandant par quel miracle le poëte au sortir
de cette idée est entré dans cette autre, entrevoyant parfois entre deux
images une longue échelle de transitions que nous gravissons pied à pied
avec peine, et qu'il a escaladée du premier coup. Shakspeare vole, et
nous rampons. De là un style composé de bizarreries, des images
téméraires rompues à l'instant par des images plus téméraires encore,
des idées à peine indiquées achevées par d'autres qui en sont éloignées
de cent lieues, nulle suite visible, un air d'incohérence; à chaque pas
on s'arrête, le chemin manque; on aperçoit là-haut, bien loin de soi, le
poëte, et l'on découvre qu'on s'est engagé sur ses traces dans une
contrée escarpée, pleine de précipices, qu'il parcourt comme une
promenade unie, et où nos plus grands efforts peuvent à peine nous
traîner.

Que sera-ce donc si maintenant l'on remarque que ces expressions si
violentes et si peu préparées, au lieu de se suivre une à une, lentement
et avec effort, se précipitent par multitudes avec une facilité et une
abondance entraînantes, comme des flots qui sortent en bouillonnant
d'une source trop pleine, qui s'accumulent, montent les uns sur les
autres, et ne trouvent nulle part assez de place pour s'étaler et
s'épuiser? Voyez dans _Roméo et Juliette_ vingt exemples de cette verve
intarissable. Ce que les deux amants entassent de métaphores,
d'exagérations passionnées, de pointes, de phrases tourmentées,
d'extravagances amoureuses, est infini. Leur langage ressemble à des
roulades de rossignols. Les gens d'esprit de Shakspeare, Mercutio,
Béatrice, Rosalinde, les clowns, les bouffons, pétillent de traits
forcés, qui partent coup sur coup comme une fusillade. Il n'en est pas
un qui ne trouve assez de jeux de mots pour défrayer tout un théâtre.
Les imprécations du roi Lear et de la reine Marguerite suffiraient à
tous les fous d'un hôpital et à tous les opprimés de la terre. Les
sonnets sont un délire d'idées et d'images creusées avec un acharnement
qui donne le vertige. Son premier poëme, _Vénus et Adonis_, est l'extase
sensuelle d'un Corrége insatiable et enflammé. Cette fécondité
exubérante porte à l'excès des qualités déjà excessives, et centuple le
luxe des métaphores, l'incohérence du style et la violence effrénée des
expressions[219].

Tout cela se réduit à un seul mot: les objets entraient organisés et
complets dans son esprit; ils ne font que passer dans le nôtre,
désarticulés, décomposés, pièce par pièce. Il pensait par blocs, et nous
pensons par morceaux: de là son style et notre style, qui sont deux
langues inconciliables. Nous autres, écrivains et raisonneurs, nous
pouvons noter précisément par un mot chaque membre isolé d'une idée et
représenter l'ordre exact de ses parties par l'ordre exact de nos
expressions: nous avançons par degrés, nous suivons les filiations, nous
nous reportons incessamment aux racines, nous essayons de traiter nos
mots comme des chiffres, et nos phrases comme des équations; nous
n'employons que les termes généraux que tout esprit peut comprendre et
les constructions régulières dans lesquelles tout esprit doit pouvoir
entrer; nous atteignons la justesse et la clarté, mais non la vie.
Shakspeare laisse là la justesse et la clarté et atteint la vie. Du
milieu de sa conception complexe et de sa demi-vision colorée, il
arrache un fragment, quelque fibre palpitante, et vous le montre; à
vous, sur ce débris, de deviner le reste; derrière le mot il y a tout un
tableau, une attitude, un long raisonnement en raccourci, un amas
d'idées fourmillantes; vous les connaissez, ces sortes de mots
abréviatifs et pleins: ce sont ceux que l'on crie dans la fougue de
l'invention ou dans l'accès de la passion, termes d'argot et de mode qui
font appel aux souvenirs locaux et à l'expérience personnelle[220],
petites phrases hachées et incorrectes qui expriment par leur
irrégularité la brusquerie et les cassures du sentiment intérieur, mots
triviaux, figures excessives[221]. Il y a un geste sous chacune d'elles,
une contraction subite de sourcils, un plissement des lèvres rieuses,
une pantalonnade ou un déhanchement de toute la machine. Aucune de ces
phrases ne note des idées, toutes suggèrent des images; chacune d'elles
est l'extrémité et l'aboutissement d'une action mimique complète; aucune
d'elles n'est l'expression et la définition d'une idée partielle et
limitée. C'est pour cela que Shakspeare est étrange et puissant, obscur
et créateur par delà tous les poëtes de son siècle et de tous les
siècles, le plus immodéré entre tous les violateurs du langage, le plus
extraordinaire entre tous les fabricateurs d'âmes, le plus éloigné de la
logique régulière et de la raison classique, le plus capable d'éveiller
en nous un monde de formes, et de dresser en pied devant nous des
personnages vivants.

[Note 215: _Hamlet_, III, scène IV.]

[Note 216:

  The single and peculiar life is bound,
  With all the strength and armour of the mind,
  To keep itself from 'noyance; but much more
  That spirit, upon whose weal depend and rest
  The lives of many. The cease of majesty
  Dies not alone, but, like a gulf, doth draw
  What's near it, with it: it is a massy wheel,
  Fix'd on the summit of the highest mount,
  To whose huge spokes ten thousand lesser things
  Are mortis'd and adjoin'd, which, when it falls,
  Each small annexment, petty consequence,
  Attends the boist'rous ruin. Never alone
  Did the king sigh, but with a general groan.]

[Note 217:

  A station like the herald Mercury
  New lighted on a heaven-kissing hill.]

[Note 218:

  Such an act, that blurs the grace and blush of modesty;
  Calls virtue, hypocrite; takes off the rose
  From the fair forehead of an innocent love,
  And sets a blister there; makes marriage vows
  As false as dicers' oaths: O such a deed
  As from the body of contraction plucks
  The very soul; and sweet religion makes
  A rhapsody of words: Heaven's face doth glow;
  Yea, this solidity and compound mass,
  With tristful visage, as against the doom,
  Is thought sick at the act.]

[Note 219: C'est pourquoi, aux yeux d'un écrivain du dix-septième
siècle, le style de Shakspeare est le plus obscur, le plus prétentieux,
le plus pénible, le plus barbare et le plus absurde qui fut jamais.]

[Note 220: Le Dictionnaire de Shakspeare est le plus abondant de
tous. Il comprend environ 15000 mots, et celui de Milton 8000.]

[Note 221: _Voy._ dans _Hamlet_ le discours de Laërtes à sa soeur,
et de Polonius à Laërtes. Le style est hors de la situation, et on voit
là à nu le procédé naturel et obligé de Shakspeare.]


III

Recomposons ce monde en cherchant en lui l'empreinte de son créateur. Un
poëte ne copie pas au hasard les moeurs qui l'entourent; il choisit dans
cette vaste matière, et transporte involontairement sur la scène les
habitudes de coeur et de conduite qui conviennent le mieux à son talent.
Supposez le logicien, moraliste, orateur, tel qu'un de nos grands
tragiques du dix-septième siècle: il ne représentera que les moeurs
nobles, il évitera les personnages bas; il aura horreur des valets et de
la canaille; il gardera au plus fort des passions déchaînées les plus
exactes bienséances; il fuira comme un scandale tout mot ignoble et cru;
il mettra partout la raison, la grandeur et le bon goût; il supprimera
la familiarité, les enfantillages, les naïvetés, le badinage gai de la
vie domestique; il effacera les détails précis, les traits particuliers,
et transportera la tragédie dans une région sereine et sublime où ses
personnages abstraits, dégagés du temps et de l'espace, après avoir
échangé d'éloquentes harangues et d'habiles dissertations, se tueront
convenablement et comme pour finir une cérémonie. Shakspeare fait tout
le contraire, parce que son génie est tout l'opposé. Sa faculté
dominante est l'imagination passionnée délivrée des entraves de la
raison et de la morale; il s'y abandonne et ne trouve dans l'homme rien
qu'il veuille retrancher. Il accepte la nature et la trouve belle tout
entière; il la peint dans ses petitesses, dans ses difformités, dans ses
faiblesses, dans ses excès, dans ses déréglements et dans ses fureurs;
il montre l'homme à table, au lit, au jeu, ivre, fou, malade; il ajoute
les coulisses à la scène. Il ne songe point à ennoblir, mais à copier la
vie humaine, et n'aspire qu'à rendre sa copie plus énergique et plus
frappante que l'original.

De là les moeurs de ce théâtre, et d'abord le manque de dignité. La
dignité vient de l'empire exercé sur soi-même; l'homme choisit dans ses
actions et dans ses gestes les plus nobles, et ne se permet que ceux-là.
Les personnages de Shakspeare n'en choisissent aucun et se les
permettent tous. Ses rois sont hommes et pères de famille, le terrible
jaloux Léontès, qui va ordonner le meurtre de sa femme et de son
ami[222], joue comme un enfant avec son fils; il le caresse, il lui
donne tous les jolis petits noms d'amitié que disent les mères; il ose
être trivial; il est bavard comme une nourrice, il en a le langage et il
en prend les soins.

     .... As-tu mouché ton nez?--On dit qu'il ressemble au mien.
     Allons, capitaine,--il faut que nous soyons propres, bien
     propres, mon capitaine[223]....--Venez ici sire
     page.--Regardez-moi avec vos yeux bleus. Cher petit
     coquin!--cher mignon! En regardant--les traits de ce visage,
     il m'a semblé que je reculais--de vingt-trois ans, et je me
     voyais sans culottes,--avec ma cotte de velours vert, ma
     dague muselée,--de peur--qu'elle ne mordit son
     maître.--Combien alors je ressemblais à cette mauvaise
     herbe,--à ce polisson, à ce monsieur!... Mon
     frère,--gâtez-vous là-bas votre jeune prince--comme nous
     avons l'air de gâter le nôtre[224]?

POLYXÈNE.

     Quand je suis chez moi, sire,--il fait toute mon occupation,
     toute ma gaieté, tout mon souci;--tantôt mon ami de coeur,
     et tantôt mon ennemi juré;--mon parasite, mon soldat, mon
     homme d'État, mon tout;--il rend un jour de juillet aussi
     court qu'un jour de décembre,--et, avec ses enfantillages
     sans fin, me guérit--de pensées qui gèleraient mon
     sang[225].

Il y a dans Shakspeare vingt morceaux semblables. Les grandes passions,
chez lui comme dans la nature, sont précédées ou suivies d'actions
frivoles, de petites conversations, de sentiments vulgaires. Les fortes
émotions sont des accidents dans notre vie; boire, manger, causer de
choses indifférentes, exécuter machinalement une tâche habituelle, rêver
à quelque plaisir bien plat ou à quelque chagrin bien ordinaire, voilà
l'emploi de toutes nos heures. Shakspeare nous peint tels que nous
sommes; ses héros saluent, demandent aux gens de leurs nouvelles,
parlent de la pluie et du beau temps, aussi souvent et aussi
vulgairement que nous-mêmes, juste au moment de tomber dans les
dernières misères ou de se lancer dans les résolutions extrêmes. Hamlet
veut savoir l'heure, trouve le vent piquant, cause des festins et des
fanfares que l'on entend dans le lointain, et cette conversation si
tranquille, si peu liée à l'action, si remplie de petits faits
insignifiants, que le hasard seul vient d'amener et de conduire, dure
jusqu'au moment où le spectre de son père, se levant dans les ténèbres,
lui révèle l'assassinat qu'il doit venger.

La raison commande aux moeurs d'être mesurées; c'est pourquoi les moeurs
que peint Shakspeare ne le sont pas. La pure nature est violente,
emportée; elle n'admet pas les excuses, elle ne souffre pas les
tempéraments, elle ne fait pas la part des circonstances, elle veut
aveuglément, elle éclate en injures, elle a la déraison, l'ardeur et les
colères des enfants. Les personnages de Shakspeare ont le sang bouillant
et la main prompte. Ils ne savent pas se contenir, ils s'abandonnent
tout d'abord à leur douleur, à leur indignation, à leur amour, et se
lancent éperdument sur la pente roide où leur passion les précipite.
Combien en citerai-je? Timon, Léonatus, Cressida, toutes les jeunes
filles, tous les principaux personnages des grands drames; Shakspeare
peint partout l'impétuosité irréfléchie du premier mouvement. Capulet
annonce à sa fille Juliette que dans trois jours elle épousera le comte
Paris, et lui dit d'en être fière: elle répond qu'elle n'en est point
fière, et que cependant elle remercie le comte de cette preuve d'amour.
Comparez la fureur de Capulet à la colère d'Orgon, et vous mesurerez la
différence des deux poëtes et des deux civilisations:

     Comment! comment, la belle raisonneuse? Qu'est-ce que
     cela?--«Fière.» Et puis «je vous remercie,» et «je ne vous
     remercie pas,»--et «je ne suis pas fière.» Jolie
     mignonne;--plus de ces remercîments, plus de ces
     fiertés;--mais décidez vos gentils petits pieds, jeudi
     prochain,--à venir avec Paris à l'église de
     Saint-Pierre,--ou je t'y traînerai sur une claie!--Hors
     d'ici, effrontée! carogne! belle pâlotte que vous
     êtes!--figure de cire!

     JULIETTE.

     Mon bon père, je vous supplie sur mes genoux,--ayez
     seulement la patience de me laisser dire un mot.

     CAPULET.

     Qu'on te pende, jeune gueuse que tu es! désobéissante
     coquine!--Je te le dis: Va à l'église jeudi,--ou ne me
     regarde plus jamais en face.--Ne parle pas, ne réplique pas,
     ne réponds pas.--La main me démange.

     LADY CAPULET.

     Vous êtes trop vif....

     CAPULET.

     Sainte hostie! Cela me rend fou. Jour et nuit, matin et
     soir,--chez moi, dehors, seul, en compagnie,--veillant ou
     dormant, mon seul soin a été--de la marier, et maintenant
     que j'ai trouvé--un gentilhomme de race princière--de belles
     façons, jeune, noblement élevé,--fait comme un coeur
     pourrait le souhaiter...,--voir une misérable folle
     larmoyante,--une poupée pleurnicheuse, à cette offre de sa
     fortune,--répondre: «Je ne veux pas me marier! je ne saurais
     l'aimer!--Je suis trop jeune; je vous prie,
     pardonnez-moi!»--Eh bien! si vous ne voulez pas vous marier,
     je vous pardonnerai, moi!--Allez paître où vous voudrez,
     vous ne resterez pas sous mon toit.--Regardez-y, pensez-y,
     je ne plaisante pas.--Jeudi est proche. La main sur votre
     coeur, avisez.--Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à
     mon ami;--si vous ne l'êtes pas, allez vous faire pendre;
     mendiez, jeûnez, mourez dans les rues,--car, sur mon âme, je
     ne te reconnais plus[226].

Cette manière d'exhorter sa fille au mariage est propre à Shakspeare et
au seizième siècle. La contradiction est pour ces hommes ce que la vue
du rouge est pour les taureaux: elle les rend fous.

On devine bien que dans ce temps et sur le théâtre la décence est chose
inconnue. Elle gêne parce qu'elle est un frein, et on s'en débarrasse
parce qu'elle gêne. Elle est un don de la raison et de la morale, comme
la crudité est un effet de la nature et de la passion. Les paroles dans
Shakspeare sont crues au delà de ce qu'on peut traduire. Ses personnages
appellent les choses par leurs noms sales, et traînent la pensée sur les
images précises de l'amour physique. Les conversations des gentilshommes
et des dames sont pleines d'allusions scabreuses, et il faudrait
chercher un cabaret de bien bas étage pour en entendre de pareilles
aujourd'hui[227].

Ce serait aussi dans un cabaret qu'il faudrait chercher les rudes
plaisanteries et le genre d'esprit brutal qui fait le fond de ces
entretiens. La politesse bienveillante est le fruit tardif d'une
réflexion avancée; elle est une sorte d'humanité et de bonté appliquée
aux petites actions et aux discours journaliers; elle ordonne à l'homme
de s'adoucir à l'égard des autres et de s'oublier pour les autres; elle
contraint la pure nature, qui est égoïste et grossière. C'est pourquoi
elle manque aux moeurs de ce théâtre. Vous voyez les charretiers par
gaieté et vivacité s'asséner des taloches; telle est à peu près la
conversation des seigneurs et des dames qui veulent plaisanter, par
exemple celle de Béatrice et de Bénédict[228], personnes fort bien
élevées pour le temps, ayant une grande renommée d'esprit et de
politesse, et dont les jolies répliques font la joie des assistants.
«Ces escarmouches d'esprit» consistent à se dire en termes clairs: Vous
êtes un poltron, un glouton, un imbécile, un bouffon, un libertin, une
brute!--Vous êtes une sotte, une langue de perroquet, une folle, une....
(le mot y est[229]).--On juge du ton qu'ils prennent lorsqu'ils sont en
colère. «Un mendiant ivre, dit Émilie dans _Othello_, ne jetterait pas
de pires injures à sa concubine[230].» Ils ont un vocabulaire de gros
mots aussi complet que celui de Rabelais, et ils l'épuisent. Ils
prennent la boue à pleines mains et la lancent à leur adversaire sans
croire se salir.

Les actions répondent aux paroles. Ils vont sans pudeur ni pitié jusqu'à
l'extrémité de leur passion. Ils assassinent, ils empoisonnent, ils
violent, ils incendient, et la scène n'est remplie que d'abominations.
Shakspeare met sur son théâtre toutes les actions atroces des guerres
civiles. Ce sont les moeurs des loups et des hyènes. Il faut lire[231]
la sédition de Jack Cade pour prendre une idée de ces folies et de ces
fureurs. On croit voir des animaux révoltés, la stupidité meurtrière
d'un loup lâché dans une bergerie; la brutalité d'un pourceau qui se
soûle et se roule dans l'ordure et dans le sang. Ils détruisent, ils
tuent, ils se tuent entre eux; les pieds dans le meurtre, ils demandent
à manger et à boire; ils plantent les têtes au bout des piques, ils les
font s'entre-baiser, et ils rient[232].

     Allez, dit Jack Cade, brûlez toutes les archives du royaume;
     ma bouche maintenant sera le parlement d'Angleterre.... Le
     plus orgueilleux pair du royaume ne portera sa tête sur ses
     épaules qu'après m'avoir payé tribut. Et il n'y aura pas une
     fille mariée qui ne me donne d'abord en payement son
     pucelage.... À présent, en Angleterre, on vendra deux sous
     sept pains d'un sou. Il n'y aura plus d'argent. Tous boiront
     et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous avec la
     même livrée.... Comme me voilà ici, assis sur la pierre de
     Londres, j'ordonne et commande que le conduit au pissat ne
     verse plus que du bordeaux, cette première année de notre
     règne, et cela aux frais de la ville.... Et à présent
     toutes les choses seront en commun.... Qu'est-ce que tu peux
     répondre à Ma Majesté pour avoir livré la Normandie à
     Monsieur Basimecu, le dauphin de France? (_On apporte les
     têtes de lord Say et de son gendre._) Voilà qui est mieux:
     Qu'ils se baisent entre eux, car ils s'aimaient bien de leur
     vivant.

Il ne faut pas lâcher l'homme; on ne sait quelles convoitises et quelles
fureurs peuvent couver sous une apparence unie. Jamais la nature n'a été
si laide; et cette laideur est la vérité.

Ces moeurs de cannibales ne se rencontrent-elles que chez la canaille?
Les princes font pis. Le duc de Cornouailles commande de lier sur une
chaise le vieux duc de Glocester, parce que c'est grâce à lui que le roi
Lear s'est échappé.

     CORNOUAILLES.

     .... Tenez la chaise.--Je vais mettre le pied sur ces yeux
     que voilà. (_On tient Glocester pendant que Cornouailles lui
     arrache un oeil et met son pied dessus._)

     GLOCESTER.

     Que celui de vous qui veut vivre vieux--me donne secours. Ô
     cruel! ô vous, dieux!

     RÉGANE (_fille de Lear_).

     Un côté serait jaloux de l'autre. L'autre aussi.

     CORNOUAILLES (_riant_).

     Si maintenant tu peux voir ta vengeance....

     UN SERVITEUR.

     Arrêtez votre main, monseigneur.--J'ai commencé à vous
     servir quand j'étais encore enfant;--mais je ne vous aurai
     jamais rendu de plus grand service--que de vous dire
     d'arrêter.

     CORNOUAILLES.

     Comment, misérable chien!

     LE SERVITEUR.

     Si vous aviez une barbe au menton,--j'irais vous l'arracher
     dans une querelle pareille.

     CORNOUAILLES.

     Ah! mon drôle! (_Il tire son épée et court sur lui._)

     LE SERVITEUR.

     Eh bien! venez, et courez la chance de votre colère! (_Il
     tire son épée. Ils se battent. Cornouailles est blessé._)

     RÉGANE (_à un autre serviteur_).

     Donne-moi ton épée.--Un paysan qui s'attaque à nous! (_Elle
     arrache l'épée, vient par derrière et l'en perce._)

     LE SERVITEUR.

     Oh! je suis tué!... Monseigneur, il vous reste un oeil--pour
     voir le sang que je lui ai tiré. Oh! (_Il meurt._)

     CORNOUAILLES.

     Il n'en verra pas davantage, je l'en empêcherai. (_Il met le
     doigt sur l'oeil de Glocester._)--Dehors, sale gelée!--Où
     est ton lustre à présent? (_Il arrache l'autre oeil de
     Glocester et le jette par terre._)

     GLOCESTER.

     Tout est ténèbres et désolation. Où est mon fils?

     RÉGANE.

     Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire sa
     route--jusqu'à Douvres[233].

Telles sont les moeurs de ce théâtre. Elles sont sans frein comme celles
du temps et comme l'imagination du poëte. Copier les actions plates de
la vie journalière, les puérilités et les faiblesses où s'abaissent
incessamment les plus grands personnages, les emportements qui les
dégradent, les paroles crues, dures ou sales, et les actions atroces où
se déploient la licence, la brutalité, la férocité de la nature
primitive, voilà l'oeuvre de l'imagination libre et nue. Copier ces
laideurs et ces excès avec un choix de détails si familiers, si
expressifs, si exacts, qu'ils font sentir sous chaque mot de chaque
personnage une civilisation tout entière, voilà l'oeuvre de
l'imagination concentrée et toute-puissante. Cette nature des moeurs et
cette énergie de la peinture indiquent une même faculté, unique et
excessive, que le style a déjà montrée.

[Note 222: _Winter's Tale_, acte I, scène I.]

[Note 223: Il y a ici un calembour intraduisible.]

[Note 224:

  What, hast smutch'd thy nose?--
  They say it's a copy out of mine. Come, captain,
  We must be neat; not neat, but cleanly, captain:...
  Come, sir page, look on me with your welkin eye: sweet villain!
  Most dear'st! my collop! Looking on the lines
  Of my boy's face, methought, I did recoil
  Twenty-three years, and saw myself unbreech'd
  In my green velvet coat, my dagger muzzled
  Lest it should bite its master....
  How like, methought, I then was to this kernel,
  This squash, this gentleman:...
  My brother, are you so fond of your prince,
  As we do seem to be of ours?]

[Note 225:

  POLYXENES.

                               If at home, sir,
  He's all my exercise, my mirth, my matter:
  Now my sworn friend, and then mine enemy;
  My parasite, my soldier, statesman, all!
  He makes a July's day short as December;
  And, with his varying childness, cures in me
  Thoughts that would thick my blood.]

[Note 226:

  How now! how now, chop-logic? What is this?
  Proud,--and I thank you,--and I thank you not;--
  And yet not proud:--mistress minion, you,
  Thank me no thankings, nor proud me no prouds;
  But settle your fine joints 'gainst Thursday next,
  To go with Paris to Saint Peter's church,
  Or I will drag thee on a hurdle thither.
  Out, you green sick carrion! out, you baggage,
  You tallow-face!

  JULIET.

  Good father, I beseech you on my knees,
  Hear me with patience but to speak a word.

  CAPULET.

  Hang thee, young baggage! disobedient wretch!
  I tell thee what,--get thee to church o'Thursday,
  Or never after look me in the face:
  Speak not, reply not, do not answer me;
  My fingers itch. . . .

  LADY CAPULET.

  You are too hot.

  CAPULET.

  God's bread! it makes me mad. Day, night, early,
  At home, abroad, alone, in company,
  Waking, or sleeping, still my care hath been
  To have her match'd: and having now provided
  A gentleman of princely parentage;
  Of fair demesnes, youthful, and nobly train'd,
  Stuff'd (as they say) with honourable parts,
  Proportion'd as one's heart could wish a man,--
  And then to have a wretched puling fool,
  A whining mammet, in her fortune's tender,
  To answer, "I'll not wed,--I cannot love,--
  I am too young,--I pray you pardon me;--"
  But, an you will not wed, I'll pardon you:
  Graze where you will, you shall not house with me;
  Look to't, think on 't, I do not use to jest.
  Thursday is near; lay hand on heart, advise:
  An you be mine, I'll give you to my friend;
  An you be not, hang, beg, starve, die i' the streets,
  For, by my soul, I'll never acknowledge thee.]

[Note 227: _King Henri VIII_, acte II, scène III, etc.]

[Note 228: _Much ado about nothing_. _Voy._ la façon dont Henri V
fait la cour à Catherine de France.]

[Note 229:

 BENEDICT.

 I will go to the antipodes... rather than bold three words'
 conference with this harpy.... I cannot endure my lady Tongue.

 DON PEDRO.

 You have put him down, lady, you have put him down.

 BEATRICE.

 So I would not he should do me, my lord, but I should prove the
 mother of fools.]

[Note 230:

  He call'd her whore; a beggar, in his drink,
  Could not have laid such terms upon his callet.]

[Note 231: _Henri VI_, 2e part., acte IV, scène III.]

[Note 232: JAKE CADE.

There shall be in England seven half-penny loaves sold for a penny....
There shall be no money: all shall eat and drink on my score, and I will
apparel them all in our livery.

And here, sitting upon London-stone, I charge and command, that, of the
city's cost, the pissing-conduit run nothing but claret-wine this first
year of our reign.... Away, burn all the records of the realm; my mouth
shall be the parliament of England.... And henceforth all things shall
be held in common.... What canst thou answer to my majesty for giving up
of Normandy unto Monsieur Basimecu, the dauphin of France?

The proudest peer of the realm shall not wear a head on his shoulders
unless he pays me tribute; there shall not be a maid married, but she
shall pay to me her maidenhead ere they have it. (_Re-enter rebels with
the heads of Lord_ SAY _and his son-in-law._) But is not this braver?
Let them kiss one another, for they loved well when they were alive.]

[Note 233:

              Fellows, hold the chair:
  Upon these eyes of thine I'll set my foot.

(_Gloster is held down in the chair, while Cornwall plucks out one of
his eyes, and sets his foot on it._)

  GLOSTER.

  He that will think to live till he be old,
  Give me some help:--O cruel! O ye gods!

  REGAN.

  One side will mock another; the other too.

  CORNWALL.

  If you see vengeance....

  SERVANT.

                         Hold your hand, my lord.
  I have serv'd you ever since I was a child:
  But better service have I never done you,
  Than now to bid you hold.

  CORNWALL.

  How now, you dog?

  SERVANT.

  If you did wear a beard upon your chin,
  I'd shake it in this quarrel: What do you mean?

  CORNWALL.

  My villain!                  (_Draws, and runs at him._)

  SERVANT.

  Nay, then come down, and take the chance of anger.
                 (_Draws; they fight; Cornwall is wounded._)

  REGAN.

  Give me thy sword.      (_To another servant._)
  A peasant stand up thus!
            (_Snatches a sword, comes behind, and stabs him._)

  SERVANT.

  O, I am slain! My lord! you have one eye left
  To see some mischief in him:--O!   (_Dies._)

  CORNWALL.

  Lest it see more, prevent it:--Out, vile jelly:
  Where is thy lustre now?

  (_Tears out Gloster's other eye, and throws it on the ground._)

  GLOSTER.

  All dark and comfortless. Where's my son?...

  REGAN.

  Go, thrust him out at gates, and let him smell
  His way to Dover....]


IV

Sur ce fond commun se détache un peuple de figures vivantes et
distinctes, éclairées d'une lumière intense, avec un relief saisissant.
Cette puissance créatrice est le grand don de Shakspeare, et communique
aux mots une vertu extraordinaire. Chaque phrase prononcée par un de ses
personnages nous fait voir, outre l'idée qu'elle renferme et l'émotion
qui la dicte, l'ensemble des qualités et le caractère entier qui la
produisent, le tempérament, l'attitude physique, le geste, le regard du
personnage, tout cela en une seconde, avec une netteté et une force dont
personne n'a approché. Les mots qui frappent nos oreilles ne sont pas la
millième partie de ceux que nous écoutons intérieurement; ils sont comme
des étincelles qui s'échappent de distance en distance; les yeux voient
de rares traits de flamme; l'esprit seul aperçoit le vaste embrasement
dont ils sont l'indice et l'effet. Il y a ici deux drames en un seul:
l'un bizarre, saccadé, écourté, visible; l'autre conséquent, immense,
invisible; celui-ci couvre si bien l'autre, qu'ordinairement on ne croit
plus lire des paroles: on entend le grondement de ces voix terribles, on
voit des traits contractés, des yeux ardents, des visages pâlis, on sent
les bouillonnements, les furieuses résolutions qui montent au cerveau
avec le sang fiévreux, et redescendent dans les nerfs tendus. Cette
propriété qu'a chaque phrase de rendre visible un monde de sentiments et
de formes vient de ce qu'elle est causée par un monde d'émotions et
d'images. Shakspeare, en l'écrivant, a senti tout ce que nous y sentons,
et beaucoup d'autres choses. Il avait la faculté prodigieuse
d'apercevoir en un clin d'oeil tout son personnage, corps, esprit,
passé, présent, dans tous les détails et dans toute la profondeur de son
être, avec l'attitude précise et l'expression de physionomie que la
situation lui imposait. Il y a tel mot d'Hamlet ou d'Othello qui pour
être expliqué demanderait trois pages de commentaires; chacune des
pensées sous-entendues que découvrirait le commentaire laissait sa trace
dans le tour de la phrase, dans l'espèce de la métaphore, dans l'ordre
des mots; aujourd'hui, en comptant ces traces, nous devinons les
pensées. Ces traces innombrables ont été imprimées en une seconde dans
l'espace d'une ligne. À la ligne suivante, il y en a autant, imprimées
aussi vite et dans le même espace. Vous mesurez la concentration et la
vélocité de l'imagination qui crée ainsi.

Ces personnages sont tous de la même famille. Bons ou méchants,
grossiers ou délicats, spirituels ou stupides, Shakspeare leur donne à
tous un même genre d'esprit, qui est le sien. Il en fait des gens
d'imagination dépourvus de volonté et de raison, machines passionnées,
violemment heurtées les unes contre les autres, et qui étaient aux
regards ce qu'il y a de plus naturel et de plus abandonné dans l'homme.
Donnons-nous ce spectacle, et voyons à tous les étages cette parenté des
figures et ce relief des portraits.

Au plus bas sont les êtres stupides, radoteurs ou brutaux. L'imagination
existe déjà là où la raison n'est pas née encore; elle subsiste encore
là où la raison n'est plus. L'idiot et la brute suivent aveuglément les
fantômes qui habitent leur cerveau engourdi ou machinal. Nul poëte n'a
compris ce mécanisme comme Shakspeare. Son Caliban, par exemple, sorte
de sauvage difforme, nourri de racines, gronde comme une bête sous la
main de Prospero, qui l'a dompté. Il hurle incessamment contre son
maître, tout en sachant que chaque injure lui sera payée par une
douleur. C'est un loup à la chaîne, tremblant et féroce, qui essaye de
mordre quand on l'approche, et qui se couche en voyant le fouet levé sur
son dos. Il a la sensualité crue, le gros rire ignoble, la gloutonnerie
de la nature humaine dégradée. Il a voulu violer Miranda endormie. Il
crie après sa pâture et s'en gorge. Un matelot débarqué dans l'île,
Stéphano, lui donne du vin; il lui baise les pieds et le prend pour un
dieu; il lui demande s'il n'est pas tombé du ciel et l'adore. On sent en
lui les passions révoltées et froissées qui ont hâte de se redresser et
de s'assouvir. Stéphano a battu son camarade. «Bats-le bien, dit
Caliban, et, après un peu de temps, j'oserai le battre aussi.» Il
supplie Stéphano de venir avec lui tuer Prospero endormi; il a soif de
l'y mener; il danse de joie, et voit d'avance son maître la gorge coupée
et la cervelle épanchée par terre. «Je t'en prie, mon roi, ne fais pas
de bruit. Vois-tu? ceci est l'ouverture de sa cellule. Va doucement et
entre. Fais ce bon meurtre; tu seras maître de l'île pour toujours, et
moi, ton Caliban, je te lécherai les pieds[234].»--D'autres, comme Ajax
et Cloten, sont plus semblables à l'homme, et pourtant ce que Shakspeare
peint en eux, comme dans Caliban, c'est le pur tempérament. La lourde
machine corporelle, la masse des muscles, l'épaisseur du sang qui se
traîne dans ces membres de lutteurs, oppriment l'intelligence et ne
laissent subsister que les passions de l'animal. Ajax donne des coups de
poing et avale de la viande, c'est là sa vie; s'il est jaloux d'Achille,
c'est à peu près comme un taureau est jaloux d'un taureau. Il se laisse
brider et mener par Ulysse, sans regarder devant lui: la plus grossière
flatterie l'attire comme un appât. On l'a poussé à accepter le défi
d'Hector. Le voilà bouffi d'arrogance, ne daignant plus répondre à
personne, ne sachant plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait; Thersite lui
crie: «Bonjour, Ajax,» et il lui répond: «Merci, Agamemnon.» Il ne pense
plus qu'à contempler son énorme personne, et à rouler majestueusement
ses gros yeux stupides. Le jour venu, il frappe sur Hector comme sur une
enclume. Au bout d'un assez long temps, on les sépare. «Je ne suis pas
encore échauffé, dit Ajax, laissez-nous recommencer[235].»--Cloten est
moins massif que ce boeuf flegmatique; mais il est aussi imbécile, aussi
vaniteux et aussi grossier. La belle Imogène, pressée par ses injures et
par son style de cuisinier, lui dit que toute sa personne ne vaut pas le
moindre vêtement de Posthumus. Il est piqué au vif, il répète dix fois
ce mot, il s'aheurte à cette idée, et revient incessamment s'y choquer
tête baissée, à la manière des béliers en colère. «Son vêtement? son
moindre vêtement?... Je me vengerai.... Son moindre vêtement?... Bien.»
Il prend des habits de Posthumus, et s'en va à Milford-Haven, comptant
l'y rencontrer avec Imogène. Chemin faisant, il fait ce monologue: «Avec
ces habits sur mon dos, je la violerai; mais d'abord je le tuerai, et
sous ses yeux. Elle verra ma valeur, qui sera un tourment pour son
insolence. Lui une fois par terre, et mon discours d'insultes achevé sur
son corps.... Puis quand mon appétit se sera soûlé sur elle (et, comme
je le dis, j'exécuterai la chose avec les habits qu'elle louait tant),
je la ramènerai à coups de poing à la cour et à coups de pied à la
maison[236].»--D'autres ne sont que des radoteurs; par exemple Polonius,
le grave conseiller sans cervelle, «vieil enfant qui n'est pas encore
hors des langes,» nigaud solennel qui déverse sur les gens une pluie de
conseils, de compliments et de maximes, sorte de porte-voix de cour
pouvant servir dans les cérémonies d'apparat, ayant l'air de penser, et
ne faisant que réciter des mots.--Mais le plus complet de tous les
caractères est celui de la nourrice[237], bavarde, sale en propos, vrai
pilier de cuisine, sentant la marmite et les vieilles savates, bête,
impudente, immorale, du reste bonne femme et affectionnée à son enfant.
Voyez ce radotage décousu et intarissable d'une commère:

     LA NOURRICE.

     Sur ma foi, je pourrais dire son âge à une heure près.

     LADY CAPULET.

     Elle n'a pas quatorze ans.

     LA NOURRICE.

     Vienne la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze
     ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse miséricorde à toutes les
     âmes chrétiennes!)--étaient du même âge. Bien! Suzanne est
     avec Dieu;--elle était trop bonne pour moi. Mais, comme je
     disais,--à la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze
     ans.--Elle les aura, ma foi. Je m'en souviens bien.--Cela
     fait onze ans aujourd'hui depuis le tremblement de
     terre.--De tous les jours de l'année, c'est justement ce
     jour-là,--je m'en souviens bien, qu'elle fut
     sevrée.--J'avais mis de l'absinthe au bout de mon sein,--et
     j'étais assise au soleil contre le mur du
     pigeonnier.--Monseigneur et vous, vous étiez alors à
     Mantoue.--Oh! j'ai de la cervelle!... Mais comme je
     disais,--quand elle eut goûté l'absinthe au bout de mon
     téton,--et qu'elle l'eut senti amer, la jolie petite
     folle,--il fallait voir comme elle était maussade et comme
     elle se rebiffait contre le sein...,--et depuis ce temps, il
     y a onze ans de passés.--Car elle se tenait déjà sur ses
     jambes. Oui, par la croix!--Elle courait presque, et se
     dandinait tout du long.--Même le jour d'avant, elle était
     tombée sur le front[238].

Là-dessus, elle enfile une histoire indécente, qu'elle recommence quatre
fois de suite. On la fait taire, n'importe. Elle a son histoire en tête,
et ne cesse pas de la redire et d'en rire toute seule. Les répétitions
sans fin sont la démarche primitive de l'esprit. Les gens du peuple ne
suivent pas la ligne droite du raisonnement et du récit; ils reviennent
sur leurs pas, ils piétinent en place; frappés d'une image, ils la
gardent pendant une heure devant leurs yeux, et ne s'en lassent pas.
S'ils avancent, ils tournent parmi cent idées incidentes avant d'arriver
à la phrase nécessaire. Ils se laissent détourner de leur chemin par
toutes les pensées qui viennent à la traverse. Ainsi fait la nourrice,
et quand elle rapporte à Juliette des nouvelles de son amant, elle la
tourmente et la fait languir, moins par taquinerie que par habitude de
divagation.

     Jésus! quelle hâte! Ne pouvez-vous attendre un instant?--Ne
     voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?

     JULIETTE.

     Comment es-tu hors d'haleine, quand tu as assez
     d'haleine--pour me dire que tu es hors d'haleine?...--Tes
     nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à
     cela.--Dis l'un ou l'autre. J'attendrai le
     détail.--Contente-moi. Sont-elles bonnes ou mauvaises?

     LA NOURRICE.

     Ah! vous avez fait un choix de novice. Vous ne savez pas
     choisir un homme. Roméo! non, pas lui. Quoique ce soit la
     plus belle figure, c'est la jambe la mieux faite. Pour sa
     main, sa taille et son pied, il n'y a rien à en dire, mais
     il n'y en a point de pareils. Ce n'est pas une fleur de
     courtoisie, mais je le garantis aussi doux que l'agneau.--Va
     ton chemin, fillette. Sers Dieu.--Hein! a-t-on dîné à la
     maison?

     JULIETTE.

     Non, non. Mais je savais déjà tout cela.--Que dit-il de
     notre mariage? Qu'en dit-il?

     LA NOURRICE.

     Seigneur! comme ma tête me fait mal! Quelle tête j'ai!--Elle
     bat comme si elle allait se briser en cent pièces.--Mon
     dos, de l'autre côté! Oh! mon dos, mon dos!--Maudite soit
     votre idée de m'envoyer comme cela--attraper ma mort à force
     de trotter par les rues!

     JULIETTE.

     En bonne foi, je suis fâchée que tu ne sois pas
     bien.--Chère, chère, chère nourrice, dis-moi, que répond mon
     amour?

     LA NOURRICE.

     Votre amour répond comme un honnête gentilhomme qu'il
     est,--et courtois, et doux, et beau,--et vertueux, j'en suis
     caution. Où est votre mère[239]?

Cela ne tarit pas. Son bavardage est pire encore quand elle vient
annoncer à Juliette la mort de son cousin et l'exil de Roméo. Ce sont
les cris perçants et les hoquets d'une grosse pie asthmatique. Elle se
lamente, elle brouille les noms, elle fait des phrases, elle finit par
demander de l'eau-de-vie. Elle maudit Roméo, puis elle l'amène dans la
chambre de Juliette. Le lendemain, on commande à Juliette d'épouser le
comte Paris; Juliette se jette dans les bras de sa nourrice, implorant
consolations, conseil, assistance. Celle-ci trouve le vrai remède:
épousez Paris.

     Oh! c'est un aimable gentilhomme!--Roméo est un torchon de
     cuisine auprès de lui.... Un aigle, madame,--n'a pas l'oeil
     aussi vert, aussi vif, aussi perçant--que Paris. Malédiction
     sur moi,--si je ne vous trouve pas heureuse de ce second
     mariage,--car il surpasse votre premier[240]!

Cette immoralité naïve, ces raisonnements de girouette, cette façon de
juger l'amour en poissarde, achèvent le portrait.

[Note 234:

  CALIBAN.

  Beat him enough: after a little time,
  I'll beat him too.

  Pry thee, my king, be quiet: seest thou here,
  This is the mouth o' the cell: no noise, and enter:
  Do that good mischief, which may make this island
  Thine own for ever, and I, thy Caliban,
  For aye thy foot-licker.]

[Note 235: I am not warm yet: let us fight again.

Voyez acte III, scène II, la plaisante façon dont les généraux poussent
en avant cette vaillante brute.]

[Note 236:

  CLOTEN.

  His garment? Now, the devil,--

  IMOGEN.

  To Dorothy my woman hie thee presently.

  CLOTEN.

  You have abus'd me? His meanest garment?
  I'll be reveng'd:--his meanest garment, well.

With that suit upon my back, will I ravish her: First, kill him and in
her eyes; there shall she see my valour, which will then be a torment to
her contempt. He, on the ground, my speech of insultment ended on his
dead body,--and when my lust has dined,--(which, as I say, to vex her, I
will execute in the clothes that she so praised) to the court I'll knock
her back, foot her home again.]

[Note 237: _Roméo et Juliette._]

[Note 238:

  NURSE.

  'Faith, I can tell her age unto an hour.

  LADY CAPULET.

  She's not fourteen.

  NURSE.

  Come Lammas eve at night, shall she be fourteen.
  Susan and she,--God rest all Christian souls!--
  Were of an age. Well, Susan is with God;
  She was too good for me: But, as I said,
  On Lammas-eve at night shall she be fourteen;
  That shall she, marry; I remember it well.
  'Tis since the earthquake now eleven years;
  And she was wean'd--I never shall forget it,--
  Of all the days of the year, upon that day:
  For I had then laid wormwood to my dug.
  Sitting in the sun under the dove-house wall,
  My lord and you were then at Mantua:--
  Nay, I do bear a brain:--but, as I said,
  When it did taste the wormwood on the nipple
  Of my dug, and felt it bitter, pretty fool!
  To see it tetchy, and fall out with the dug.
  Shake, quoth the dove-house: 'twas no need, I trow,
  To bid me trudge.
  And since that time it is eleven years:
  For then she could stand alone; nay, by the rood,
  She could have run and waddled all about.
  For even the day before she broke her brow.]

[Note 239:

  NURSE.

  Jesu! What haste? Can you not stay awhile?
  Do you not see that I am out of breath?

  JULIET.

  How art thou out of breath, when thou hast breath
  To say to me that thou art out of breath?
  Is thy news good, or bad? Answer to that:
  Say either, and I will stay the circumstance:
  Let me be satisfied, is it good or bad?

NURSE.

Well, you have made a simple choice; you know not how to choose a man:
Romeo, no, not he; though his face be better than any man's. Yet his leg
excels all men's; and for a hand, and a foot, and a body,--though they
be not to be talked on, yet they are past compare: He is not the flower
of courtesy,--but, I'll warrant him, as gentle as a lamb.--Go thy ways,
wench; serve God:--What, have you dined at home?

  JULIET.

  No, no: but all this did I know before:
  What says he of our marriage? What of that?

  NURSE.

  Lord! how my head aches,--what a head have I!
  It beats as it would fall in twenty pieces.
  My back, o' t'other side,--O my back, my back!--
  Beshrew your heart, for sending me about,
  To catch my death with jaunting up and down!

  JULIET.

  I' faith, I am sorry that thou art not well,--
  Sweet, sweet, sweet nurse, tell me, what says my love?

  NURSE.

  Your love says like an honest gentleman,
  And a courteous, and a kind, and a handsome,
  And, I warrant, a virtuous:--Where is your mother?]

[Note 240:

  NURSE.

  O, he's a lovely gentleman!
  Romeo's a dishclout to him; an eagle, Madam,
  Hath not so green, so quick, so fair an eye,
  As Paris hath. Beshrew my very heart,
  I think you are happy in this second match,
  For it excels your first.]


V

L'imagination machinale fait les personnages bêtes de Shakspeare;
l'imagination rapide, hasardeuse, éblouissante, tourmentée, fait ses
gens d'esprit. Il y a plusieurs genres d'esprit. L'un, tout français,
qui n'est que la raison même, ennemi du paradoxe, railleur contre la
sottise, sorte de bon sens incisif, n'ayant d'autre emploi que de rendre
la vérité amusante et visible, la plus perçante des armes chez un peuple
intelligent et vaniteux: c'est celui de Voltaire et des salons. L'autre,
qui est celui des improvisateurs et des artistes, n'est autre chose que
la verve inventive, paradoxale, effrénée, exubérante, sorte de fête que
l'on se donne à soi-même, fantasmagorie d'images, de pointes, d'idées
bizarres, qui étourdit et qui enivre comme le mouvement et
l'illumination d'un bal. Tel est l'esprit de Mercutio, des clowns, de
Béatrice, de Rosalinde et de Bénédict. Ils rient, non par sentiment du
ridicule, mais par envie de rire. Cherchez ailleurs les campagnes que la
raison agressive entreprend contre la folie humaine. Ici la folie est
dans toute sa fleur. Nos gens songent à s'amuser, rien de plus. Ils sont
de bonne humeur, ils font faire des cavalcades à leur esprit à travers
le possible et l'impossible. Ils jouent sur les mots, ils en tourmentent
le sens, ils en tirent des conséquences absurdes et risibles, ils se les
renvoient comme avec des raquettes, coup sur coup, en faisant assaut de
singularité et d'invention. Ils habillent toutes leurs idées de
métaphores, étranges ou éclatantes. Le goût du temps était aux
mascarades; leur entretien est une mascarade d'idées. Ils ne disent rien
en style simple; ils ne cherchent qu'à entasser des choses subtiles,
recherchées, difficiles à inventer et à comprendre; toutes leurs
expressions sont raffinées, imprévues, extraordinaires; ils outrent leur
pensée et la changent en caricature. «Ah! pauvre Roméo, dit Mercutio, il
est déjà mort, poignardé par l'oeil noir d'une blanche beauté!
transpercé à travers l'oreille par une chanson d'amour, le coeur crevé
juste au centre par la flèche du petit archer aveugle[241]!»--Bénédict
raconte une conversation qu'il vient d'avoir avec sa maîtresse: «Oh!
elle m'a maltraité de façon à mettre à bout la patience d'une souche. Un
chêne, avec une seule feuille verte pour tout feuillage, lui aurait
répondu. Mon masque lui-même commençait à prendre vie et à quereller
avec elle[242]!» Ces extravagances gaies et perpétuelles indiquent
l'attitude des interlocuteurs. Ils ne restent pas tranquillement assis
sur leurs chaises, comme les marquis du _Misanthrope_; ils pirouettent,
ils sautent, ils se griment, ils jouent hardiment la pantomime de leurs
idées; leurs fusées d'esprit se terminent en chansons. Jeunes gens,
soldats et artistes, ils tirent un feu d'artifice de phrases et
gambadent tout à l'entour. «Quand je suis née, une étoile dansait.» Ce
mot de Béatrice peint ce genre d'esprit poétique, scintillant,
déraisonnable, charmant, plus voisin de la musique que de la
littérature, sorte de rêve qu'on fait tout haut et tout éveillé, et dans
lequel celui de Mercutio se trouve à sa place.

     Oh! je le vois, la reine Mab vous a visité cette nuit.--Elle est
     l'accoucheuse des fées. Et elle vient,--grosse comme l'agate de
     la bague--qui est au doigt d'un alderman,--traînée par un
     attelage de petits atomes,--passant sur le nez des gens quand ils
     sont endormis.--Les rayons de ses roues sont faits avec des
     pattes de faucheux,--le dessus avec des ailes de cigales,--les
     traits avec la toile des plus petites araignées,--les colliers
     avec les rayons humides de la lune,--le fouet avec un os de
     grillon, la lanière avec une pellicule.--Son cocher est un petit
     moucheron en habit gris,--son char est une noisette
     vide,--fabriquée par l'écureuil, son menuisier, et par la vieille
     larve,--qui de temps immémorial sont les carrossiers des
     fées.--Dans cet équipage, elle galope chaque nuit--à travers les
     cerveaux des amants, et ils rêvent d'amour;--sur les genoux des
     courtisans, et ils rêvent aussitôt de révérences;--sur les doigts
     des gens de loi, qui rêvent aussitôt à des honoraires;--sur les
     lèvres des dames, qui rêvent aussitôt à des baisers....--Parfois
     elle galope sur le nez d'un courtisan,--et il rêve qu'il flaire
     une grâce à obtenir.--Parfois elle vient avec la queue d'un
     cochon de dîme,--et en chatouille le nez d'un curé
     endormi;--là-dessus il rêve d'un autre bénéfice.--Parfois elle
     passe sur le cou d'un soldat,--alors il songe qu'il coupe la
     gorge à des ennemis; il rêve de brèches, embuscades, lames
     espagnoles, de rasades et brocs pleins, profonds de cinq brasses;
     puis, tout à coup--elle tambourine à son oreille. Il sursaute, il
     s'éveille,--et sur cette alerte il jure une prière ou deux,--puis
     se rendort.... C'est cette Mab--qui tresse la nuit les crinières
     des chevaux,--et colle dans les vilaines chevelures
     entremêlées--ces boucles qui, une fois dénouées, présagent de
     grandes infortunes.--C'est elle qui[243]....

Roméo l'interrompt, sans quoi il ne finirait pas. Que le lecteur compare
aux conversations de notre théâtre ce petit poëme, «enfant d'une
imagination vaine, aussi légère que l'air, plus inconstante que le
vent,» jeté sans disparate au milieu d'un entretien du seizième siècle,
et il comprendra la différence de l'esprit qui s'occupe à faire des
raisonnements ou à noter des ridicules, et de l'imagination qui se
divertit à imaginer.

Falstaff a les passions des bêtes et l'imagination des gens d'esprit.
Il n'est point de caractère qui montre mieux la verve et l'immoralité de
Shakspeare. Falstaff est un pilier de mauvais lieu, jureur, joueur,
batteur de pavés, vrai sac à vin, ignoble à faire plaisir. Il a le
ventre énorme, les yeux rougis, la trogne enflammée, la jambe branlante;
il passe sa vie accoudé parmi les brocs de la taverne ou endormi par
terre derrière les tentures; il ne se réveille que pour blasphémer,
mentir, se vanter et voler. Il est aussi escroc que Panurge, qui avait
soixante-trois manières d'attraper de l'argent, «dont la plus honnête
était par larcin furtivement fait.» Et ce qui est pis, il est vieux,
chevalier, homme de cour et bien élevé. Ne semble-t-il pas qu'il doive
être odieux et rebutant? Point du tout, on ne peut s'empêcher de
l'aimer. Au fond, comme Panurge son frère, il est «le meilleur fils du
monde.» Il n'y a point de méchanceté dans son fait; il n'a d'autre envie
que de rire et de s'amuser. Quand on l'injurie, il crie plus haut que
les gens, et les paye avec usure en gros mots et en insultes; mais il ne
leur sait point mauvais gré pour cela. Un instant après, le voilà
attablé avec eux dans un bouge, buvant à leur santé en frère et
compagnon. S'il a des vices, il les expose au jour si naïvement, qu'on
est forcé de les lui pardonner. Il a l'air de nous dire: «Eh bien! je
suis comme cela, que voulez-vous? J'aime à boire: est-ce que le bon vin
n'est pas bon? Je m'enfuis le grand pas quand approchent les coups:
est-ce que les coups ne font pas mal? Je fais des dettes et j'escroque
de l'argent aux imbéciles: est-ce qu'il n'est pas agréable d'avoir de
l'argent dans sa poche? Je me vante: est-ce qu'il n'est pas naturel de
vouloir être considéré?»--«Entends-tu, Henri? Tu sais qu'Adam, dans
l'état d'innocence, tomba. Et qu'est-ce que pourrait faire le pauvre
John Falstaff dans ce siècle de perversité! Tu vois, j'ai plus de chair
que les autres, et partant plus de fragilité.» Falstaff est si
franchement immoral, qu'il ne l'est plus. À un certain degré finit la
conscience; la nature prend sa place, et l'homme court sur ce qu'il
désire sans plus penser au juste ni à l'injuste qu'un animal de la forêt
voisine. Falstaff, chargé de faire des recrues, a vendu des exemptions à
tous les riches, et n'a enrôlé que des coquins affamés et à moitié nus.
Il n'y a qu'une chemise et demie dans toute sa compagnie; cela
l'inquiète: «Bah! ils vont trouver du linge étendu sur chaque haie!» Le
prince qui les passe en revue lui dit qu'il n'a jamais vu de si
pitoyables gredins: «Bon! bon! dit Falstaff, chair à canon, mon prince,
chair à canon. Ils combleront un fossé aussi bien et mieux que d'autres.
N'ayez crainte, ils sont mortels, bien mortels[244]!» Sa seconde excuse
est la verve intarissable. S'il y eut jamais quelqu'un «fort en
gueule,» c'est lui. Les injures et les jurons, les malédictions, les
apostrophes, les protestations, coulent de lui comme d'un tonneau
ouvert. Il n'est jamais à court: il improvise des expédients pour toutes
les difficultés. Les mensonges poussent en lui, fleurissent,
grossissent, s'engendrent les uns les autres, comme des champignons sur
une couche de terre grasse et pourrie. Il ment encore plus par
imagination et par nature que par intérêt et nécessité. On s'en aperçoit
à la manière dont il offre ses inventions. Il raconte qu'il a combattu
seul contre deux hommes. Un instant après, c'est contre quatre hommes.
Bientôt il y en a sept, puis onze, puis quatorze. On l'arrête à temps,
sans quoi il parlerait tout à l'heure d'une armée entière. Démasqué, il
ne perd pas sa bonne humeur, et rit tout le premier de ses forfanteries.
«Camarades, braves gens, mes enfants, coeurs d'or, allons, soyons gais,
jouons une farce[245]!» Il improvise le rôle grondeur du roi Henri avec
tant de naturel, qu'on le prendrait pour un roi ou pour un comédien. Ce
gros bonhomme ventru, poltron, cynique, braillard, ivrogne, paillard,
poëte d'auberge, est un des favoris de Shakspeare. C'est que ses moeurs
sont celles de la pure nature, et que l'esprit de Shakspeare est parent
de son esprit.

[Note 241: Alas, poor Romeo, he is already dead! Stabbed with a
white wench's black eyes; shot through the ear with a love-song, the
very pin of his heart cleft with the blind bow-boy's butt-shaft.]

[Note 242: O, she misused me past the endurance of a block; an oak,
but with one green leaf on it, would have answered her; my very visor
began to assume life, and scold with her.]

[Note 243:

  O, then, I see, Queen Mab hath been with you.
  She is the fairies' midwife; and she comes
  In shape no bigger than the agate-stone
  On the forefinger of an alderman,
  Drawn with a team of little atomies
  Athwart men's noses as they lie asleep;
  Her waggon-spokes made of long spinners' legs;
  The cover, of the wings of grasshoppers;
  The traces, of the smallest spider's web;
  The collars, of the moonshine's watery beams;
  Her whip, of cricket's bones; the lash, of film;
  Her waggoner, a small grey-coated gnat;
  Her chariot is an empty hazel-nut;
  Made by the joiner squirrel, or old grub,
  Time out of mind the fairies' coach-makers.
  And in this state she gallops night by night
  Through lovers' brains, and then they dream of love;
  On courtiers' knees, that dream on court'sies straight:
  O'er lawyers' fingers, who straight dream on fees,
  O'er ladies' lips, who straight on kisses dream....
  Sometimes she gallops o'er a courtier's nose,
  And then dreams he of smelling out a suit;
  And sometimes comes she with a tithe-pig's tail,
  Tickling a parson's nose as he lies asleep,
  Then dreams he of another benefice:
  Sometimes she driveth on a soldier's neck,
  And then dreams he of cutting foreign throats,
  Of breaches, ambuscades, Spanish blades,
  Of healths five-fathom deep; and then anon
  Drums in his ear; at which he starts, and wakes;
  And, being thus frighted, swears a prayer or two,
  And sleeps again. This is that very Mab,
  That plats the manes of horses in the night;
  And bakes the elf locks in foul sluttish hairs,
  Which, once untangled, much misfortune bodes.
  This, this is she....]

[Note 244: There's but a shirt and a half in all my company; and the
half-shirt is two napkins tacked together.... and the shirt stolen from
my host at St. Alban.... they'll find linen enough on every hedge.

PRINCE.

I never did see such pitiful rascals.

FALSTAFF.

Tut, tut; good enough to toss; food for powder, food for powder. They'll
fill a pit as well as better. Tush, man, mortal men, mortal men.]

[Note 245: Gallants, lads, boys, hearts of gold.... What, shall we
be merry? Shall we have a play extempore?]


VI

La nature est dévergondée et grossière dans cette masse de chair,
alourdie de vin et de graisse. Elle est délicate dans le corps délicat
des femmes; mais elle est aussi déraisonnable et aussi passionnée dans
Desdémona que dans Falstaff. Les femmes de Shakspeare sont des enfants
charmants, qui sentent avec excès et qui aiment avec folie. Elles ont
des mouvements d'abandon, de petites colères, de jolis mots d'amitié,
des mutineries coquettes, une volubilité gracieuse, qui rappellent le
babil et la gentillesse des oiseaux. Les héroïnes de notre théâtre
sont presque des hommes; celles-ci sont des femmes et dans tout le
sens du mot. On ne peut être plus imprudente que Desdémona. Elle s'est
prise de compassion pour Cassio, et veut sa grâce passionnément, quoi
qu'il advienne, que la chose soit juste ou non, qu'elle soit
dangereuse ou non. Elle ne sait rien de toutes les lois des hommes,
elle n'y pense pas. Tout ce qu'elle voit, c'est que Cassio est
malheureux. «Sois tranquille, Cassio. Mon seigneur ne reposera plus.
Je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il s'apprivoise. Je parlerai à
lui faire perdre patience; son lit lui semblera une école, sa table un
confessionnal; j'entremêlerai dans tout ce qu'il fera la requête de
Cassio[246].» Elle demande sa grâce: «Non, pas maintenant, chère
Desdémona; une autre fois.--Mais sera-ce bientôt?--Le plus tôt que je
le pourrai, ma chère, pour l'amour de vous.--Sera-ce ce soir à
souper?--Non, pas ce soir.--Alors demain à dîner?--Je ne dînerai pas à
la maison.--Eh bien! alors, demain soir, ou mardi matin, ou mardi
après midi, ou le soir, ou mercredi matin. Je t'en prie, marque le
temps; mais que cela ne dépasse pas trois jours, car en vérité il est
repentant.» Elle s'étonne un peu de se voir refusée; elle le gronde.
Il cède; qui ne céderait pas en voyant l'air de reproche de ces beaux
yeux boudeurs? «Oh! dit-elle avec une jolie moue, ceci n'est pas un
don. C'est comme si je vous priais de porter vos gants, de vous tenir
chaudement, ou de faire quelque autre chose agréable.»--Un instant
après, quand il la prie de le laisser seul un instant, voyez
l'innocente gaieté, la révérence preste, et ce ton badin de petite
fille: «Vous refuserai-je? Non, adieu, monseigneur. Émilia, viens.
Soyez comme il vous plaira, je suis obéissante[247].»--Cette
vivacité, cette pétulance n'empêche pas la modestie craintive et la
timidité silencieuse; au contraire, elles ont la même cause, qui est
la sensibilité extrême. Celle qui sent promptement et beaucoup a plus
de réserve et plus de passion que les autres; elle éclate ou elle se
tait; elle ne dit rien ou elle dit tout. Telle est cette Imogène, «si
tendre aux reproches que les paroles sont des coups, et que les coups
sont une mort pour elle.» Telle est Virginia, la douce épouse de
Coriolan: elle n'a point le coeur romain: elle s'effraye des victoires
de son mari; quand Volumnia le peint frappant du pied sur le champ de
bataille, et de la main essuyant son front sanglant, elle pâlit: «Son
front sanglant! dit-elle. Ô Jupiter, point de sang!»--Elle veut
oublier ce qu'elle sait de ces dangers, elle n'ose y penser; quand on
lui demande si Coriolan n'a point coutume de revenir blessé: «Oh!
non, non, non[248]!» Elle fuit cette cruelle image, et pourtant elle
garde incessamment au fond du coeur une angoisse secrète. Elle ne veut
plus sortir, elle ne sourit plus, elle souffre à peine qu'on vienne la
voir; elle se reprocherait comme un manque de tendresse un moment
d'oubli ou de gaieté. Quand il revient, elle ne sait que rougir et
pleurer.--C'est à l'amour que cette sensibilité exaltée doit aboutir.
Aussi elles aiment toutes sans mesure, et presque toutes du premier
coup. Au premier regard jeté sur Roméo, Juliette dit à sa nourrice:
«Va, demande son nom. S'il est marié, ma tombe sera mon lit de noces.»
C'est leur destinée qui se révèle. Telles que Shakspeare les a faites,
elles ne peuvent qu'aimer, et elles doivent aimer jusqu'à mourir. Mais
ce premier regard est une extase, et cette soudaine arrivée de l'amour
est un ravissement. Miranda apercevant Fernando croit voir une
créature céleste. Elle s'arrête immobile, dans l'éblouissement de
cette vision subite, au bruit des concerts divins qui s'élèvent du
plus profond de son coeur. Elle pleure en le voyant traîner de lourdes
bûches; de ses frêles mains blanches, elle veut faire l'ouvrage
pendant qu'il se reposera. Sa compassion et sa tendresse l'emportent;
elle n'est plus maîtresse de ses paroles, elle dit ce qu'elle ne veut
point dire, ce que son père lui a défendu de découvrir, ce qu'un
instant auparavant elle n'eût jamais avoué. Cette âme trop pleine
s'épanche sans le savoir, heureuse et honteuse du flot de bonheur et
de sensations nouvelles dont un sentiment inconnu l'a comblée. «Je
suis une folle de pleurer de ce dont je suis heureuse.--De quoi
pleurez-vous?--De mon indignité qui n'ose pas offrir ce que je
voudrais donner, et encore bien moins prendre ce que je mourrai de ne
pas avoir.... Je suis votre femme, si vous voulez m'épouser; sinon, je
mourrai votre servante[249].» Cette invincible invasion de l'amour
transforme tout le caractère. La craintive et tendre Desdémona, tout
d'un coup, en plein sénat, devant son père, renonce à son père; elle
ne songe pas un instant à lui demander pardon, ni à le consoler. Elle
veut partir avec Othello pour Chypre, à travers la flotte ennemie et
la tempête. Tout disparaît pour elle devant l'image unique et adorée
qui a pris l'entière et l'absolue possession de tout son coeur. Aussi
les malheurs extrêmes, les résolutions meurtrières ne sont que des
suites naturelles de ces amours. Ophélie devient folle, Juliette se
tue et il n'est personne qui ne voie que ces folies et ces morts sont
nécessaires. Ce n'est donc point la vertu que vous trouverez dans de
telles âmes, car on entend par vertu la volonté réfléchie de bien
faire et l'obéissance raisonnée au devoir. Elles ne sont pures que par
délicatesse ou par amour. Elles répugnent au vice comme à une chose
grossière, et non comme à une chose immorale. Elles ressentent non du
respect pour le mariage, mais de l'adoration pour leur mari. «Ô doux
et charmant lis[250]!» ce mot de _Cymbeline_ peint ces frêles et
aimables fleurs qui ne peuvent s'arracher de l'arbre auquel elles sont
unies, et dont la moindre impureté ternirait la blancheur. Quand
Imogène apprend que son mari veut la tuer comme infidèle, elle ne se
révolte pas contre l'outrage; elle n'a point d'orgueil, mais seulement
de l'amour. «Infidèle à sa couche!» Elle s'évanouit en songeant
qu'elle n'est plus aimée. Quand Cordélia entend son père, vieillard
irritable, déjà presque insensé, lui demander comment elle l'aime,
elle ne peut se résoudre à lui faire tout haut les protestations
flatteuses que ses soeurs viennent d'entasser. Elle a honte d'étaler
sa tendresse en public et d'en acheter une dot. Il la déshérite et la
chasse; elle se tait. Et quand plus tard elle le retrouve abandonné et
fou, elle s'agenouille auprès de lui avec une émotion si pénétrante,
elle pleure sur cette chère tête insultée avec une pitié si tendre,
qu'on croit entendre l'accent d'une mère désolée et ravie qui baise
les lèvres pâlies de son enfant[251]. Si enfin Shakspeare rencontre un
caractère héroïque, digne de Corneille, romain, celui de la mère de
Coriolan, il expliquera par la passion ce que Corneille eût expliqué
par l'héroïsme. Il la peindra violente et avide des sensations
violentes de la gloire. Elle ne saura pas se contenir. Elle éclatera
en accents de triomphe quand elle verra son fils couronné, en
imprécations de vengeance quand elle le verra banni. Elle descendra
dans les vulgarités de l'orgueil et de la colère, elle s'abandonnera
aux effusions folles de la joie, aux rêves de l'imagination
ambitieuse[252], et prouvera une fois de plus que l'imagination
passionnée de Shakspeare a laissé sa ressemblance dans toutes les
créatures qu'elle a formées.

[Note 246:

  Be thou assur'd, good Cassio....
  My lord shall never rest;
  I'll watch him tame, and talk him out of patience;
  His bed shall seem a school, his board a shrift;
  I'll intermingle everything he does
  With Cassio's suit....]

[Note 247:

  OTHELLO.

  Not now, sweet Desdemona; some other time.

  DESDEMONA.

  But shall't be shortly?

  OTHELLO.

                       The sooner, sweet, for you.

  DESDEMONA.

  Shall't be to-night at supper?

  OTHELLO.

                               No, not to-night.

  DESDEMONA.

  To-morrow dinner, then?

  OTHELLO.

                          I shall not dine at home.

  DESDEMONA.

  Why, then, to-morrow night; or Tuesday,
  Or Tuesday noon, or night; or Wednesday morn;--
  I pray thee, name the time, but let it not
  Exceed three days; in faith, he's penitent....
  Why, this is not a boon;
  'Tis as I should entreat you wear your gloves,
  Or keep you warm, or sue to you to do peculiar profit
  To your own person....
  Shall I deny you? No: farewell, my lord;
  Emilia, come:--be it as your fancies teach you.
  Whate'er you be, I am obedient.]

[Note 248:

  His bloody brow! O, Jupiter, no blood!...
  Heavens bless my lord from fell Aufidius!

.... No, good madam; I will not out of doors;... Indeed no, by your
patience; I will not over the threshold till my lord return from the
wars.

  CORIOLUS.

            My gracious silence, hail!
  Wouldst thou have laugh'd, had I come coffin'd home,
  That weep'st to see me triumph?]

[Note 249:

  MIRANDA.

  I am a fool to weep at what I am glad of.

  FERNANDO.

  Wherefore weep you?

  MIRANDA.

  At mine unworthiness, that dare not offer
  What I desire to give; and much less take,
  What I shall die to want:...
  I am your wife, if you will marry me;
  If not, I'll die your maid.]

[Note 250: «O sweetest, fairest lily!»]

[Note 251:

                      O you, kind gods,
  Cure this great breach in his abused nature!
  The untun'd and jarring senses, O, wind up,
  Of this child-changed father!
  O my dear father! Restauration hang
  Thy medicine on my lips, and let this kiss
  Repair those violent harms, that my two sisters
  Have in thy reverence made!
                    Was this a face
  To be exposed against the warring winds?
                    Mine enemy's dog,
  Though he had bit me, should have stood that night
  Against my fire....
  How does my royal lord? How fares your majesty?]

[Note 252:

  O, you're well met. The hoarded plague o' the gods
  Requite your love!
  If that I could for weeping, you should hear,
  Nay, and you shall hear some.
                  I'll tell thee what.--Yet go.
  Nay, but thou shall stay too.--I would my son
  Were in Arabia, and thy tribe before him,
  His good sword in his hand.

Voyez aussi la scène III, acte I. C'est le triomphe naïf et abandonné
d'une femme du peuple.

I sprang not more in joy at first hearing he was a man-child, than now
in first seeing he has proved himself a man.]


VII

Rien de plus facile à un pareil poëte que de former des scélérats
parfaits. Il manie partout les passions effrénées qui les fondent, et il
ne rencontre nulle part la loi morale qui les retient; mais en même
temps et par la même faculté il change les masques inanimés que les
conventions de théâtre fabriquent sur un modèle toujours le même, en
figures vivantes qui font illusion. Comment faire un démon qui paraisse
aussi réel qu'un homme? Iago est un soldat d'aventure qui a roulé dans
le monde depuis la Syrie jusqu'à l'Angleterre, qui, confiné dans les bas
grades, ayant vu de près les horreurs des guerres du seizième siècle, en
a retiré des maximes de Turc et une philosophie de boucher; de préjugés
il n'en a plus.--«Ô ma réputation, ma réputation! s'écrie Cassio
déshonoré.--Bah! dit Iago, c'est une phrase. À vos cris, je vous croyais
blessé quelque part[253].» Quant à la vertu des femmes, il la traite en
homme qui a fréquenté des trafiquants d'esclaves. Il juge l'amour de
Desdémona comme il jugerait celui d'une cavale: cela dure tant;
ensuite.... Et il expose là-dessus une théorie expérimentale, avec
détails précis et expressions crues, à la façon d'un physiologiste de
haras[254]. Desdémona, sur la plage, essayant d'oublier son anxiété, le
prie, pour la distraire, de lui faire l'éloge des femmes. Il ne trouve
pour chaque portrait que des gravelures injurieuses. Elle insiste, et
lui dit de supposer une femme véritablement parfaite. «Celle-là, dit
Iago, n'est bonne que pour donner à téter à des bambins et débiter de la
petite bière[255].»--«Ô noble dame, dit-il ailleurs, ne me demandez pas
de louer quelqu'un, car je ne suis rien quand je ne critique pas[256].»
Ce mot donne la clef de son caractère. Il méprise l'homme; Desdémona est
pour lui une petite fille lascive, Cassio un élégant faiseur de phrases,
Othello un taureau furieux, Roderigo un âne qu'on bâte, qu'on rosse et
qu'on fait trotter. Il s'amuse à entre-choquer ces passions; il en rit
comme d'un spectacle. Lorsque Othello évanoui palpite dans les
convulsions, il se réjouit de ce bel effet. «Travaille, ma drogue,
travaille! Voilà comme on prend ces niais crédules[257].» On dirait un
des empoisonneurs du temps examinant l'action d'une potion nouvelle sur
un chien qui râle. Il ne parle que par sarcasmes; il en a contre tout le
monde, même contre les gens qu'il ne connaît pas. Lorsqu'il réveille
Brabantio pour l'avertir de l'enlèvement de sa fille, il lui crie la
chose en termes de caserne, aiguisant la pointe de l'âpre ironie, et
semblable au bourreau consciencieux qui se frotte les mains en écoutant
le patient crier sous son couteau. «Tu es un misérable! lui dit
Brabantio.--Vous êtes.... un sénateur[258].» Mais le trait qui
véritablement l'achève et le range à côté de Méphistophélès, c'est la
vérité atroce et le vigoureux raisonnement par lequel il égale sa
scélératesse à la vertu[259]. Cassio, sur son conseil, va trouver
Desdémona qui lui fera obtenir sa grâce; cette visite sera la perte de
Desdémona et de Cassio. Iago, laissé seul, chantonne un instant tout
bas, puis s'écrie: «Où est maintenant celui qui m'appelle coquin? Ce
conseil est loyal, honnête, raisonnable, et ma foi! je lui ai donné le
bon moyen de regagner le Maure[260].» Ajoutez à tous ces traits une
verve diabolique[261], une invention intarissable d'images, de
caricatures, de saletés, un ton de corps de garde, des gestes et des
goûts brutaux de soldat, des habitudes de dissimulation, de sang-froid
et de haine, de patience, contractées dans les périls et dans les ruses
de la vie militaire, dans les misères continues d'un long abaissement et
d'une espérance frustrée; vous comprendrez comment Shakspeare a pu
changer la perfidie abstraite en une figure réelle, et pourquoi l'atroce
vengeance d'Iago n'est qu'une suite nécessaire de son naturel, de sa vie
et de son éducation.

[Note 253: As I am an honest man, I had thought you had received
some bodily wound. There is more offence in that than in reputation.]

[Note 254: It cannot be long that Desdemona should continue her love
to the Moor, nor he his to her.... These Moors are changeable in their
wills. The food that to him now is as luscious as locusts, shall be to
him shortly as bitter as coloquintida. She must change for youth. When
she is sated with his body, she will find the errors of her choice.]

[Note 255: Ere I would say I would drown myself for the love of a
guinea-hen, I would change my humanity with a baboon.]

[Note 256:

  To suckle fools and chronicle small beer....
  O gentle lady, do not put me to 't;
  For I am nothing, if not critical.]

[Note 257:

                    Work on,
  My medicine, work! Thus credulous fools are caught.]

[Note 258:

  Thou art a villain.
                      You are a senator.

You'll have your daughter covered with a Barbary horse, you'll have your
nephews neigh to you, you'll have coursers for cousins, and gennets for
germans.]

[Note 259: Voyez le même cynisme et le même scepticisme dans
_Richard III_. Tous les deux commencent par diffamer la nature humaine,
et sont misanthropes de parti pris.]

[Note 260:

  And what's he, then, that says I play the villain?
  When this advice is free, I give, and honest,
  Probal to thinking, and indeed the course
  To win the Moor again.]

[Note 261: Voyez sa conversation avec Brabantio, puis avec Roderigo,
acte I.]


VIII

Combien ce génie passionné et abandonné de Shakspeare est plus visible
encore dans les grands personnages qui portent tout le poids du drame!
L'imagination effrayante, la vélocité furieuse des idées multipliées et
exubérantes, la passion déchaînée, précipitée dans la mort et dans le
crime, les hallucinations, la folie, tous les ravages du délire lâché au
travers de la volonté et de la raison, voilà les forces et les fureurs
qui les composent. Parlerai-je de cette éblouissante Cléopatre qui
enveloppe Antoine dans le tourbillon de ses inventions et de ses
caprices, qui fascine et qui tue, qui jette au vent la vie des hommes
comme une poignée du sable de son désert, fatale fée d'Orient qui joue
avec l'amour et la mort, impétueuse, irrésistible, créature d'air et de
flamme, dont la vie n'est qu'une tempête, dont la pensée, incessamment
dardée et rompue, ressemble à un petillement d'éclairs? D'Othello qui,
obsédé par l'image précise de l'adultère physique, crie à chaque parole
d'Iago comme un homme sur la roue; qui, les nerfs endurcis par vingt ans
de guerres et de naufrages, délire et s'évanouit de douleur, et dont
l'âme, empoisonnée par la jalousie, se détraque et se désorganise dans
les convulsions, puis dans la stupeur? Du vieux roi Lear, violent et
faible, dont la raison demi-dérangée se renverse peu à peu sous le choc
de trahisons inouïes, qui offre l'affreux spectacle de la folie
croissante, puis complète, des imprécations, des hurlements, des
douleurs surhumaines, où l'exaltation des premiers accès emporte le
malade, puis de l'incohérence paisible, de l'imbécillité bavarde où il
se rassoit brisé: création étonnante, suprême effort de l'imagination
pure, maladie de la raison que la raison n'eût jamais pu figurer! Entre
tant de portraits, choisissons-en deux ou trois pour indiquer la
profondeur et l'espèce des autres[262]. Le critique est perdu dans
Shakspeare comme dans une ville immense; il décrit deux monuments et
prie le lecteur de conjecturer la cité.

Le Coriolan de Plutarque est un patricien austère, froidement
orgueilleux, général d'armée. Entre les mains de Shakspeare, il est
devenu soldat brutal, homme du peuple pour le langage et pour les
moeurs, athlète de Batailles, «dont la voix gronde comme un tambour,» à
qui la contradiction fait monter aux yeux un flot de sang et de colère,
tempérament terrible et superbe, âme d'un lion dans un corps de taureau.
Le philosophe Plutarque lui prêtait une belle action philosophique,
disant qu'il avait pris soin de sauver son hôte dans le sac de Corioles.
Le Coriolan de Shakspeare a bien la même intention, car au fond il est
brave homme; mais quand Lartius lui demande le nom de ce pauvre Volsque
pour le faire mettre en liberté, il répond en bâillant:

     .... Par Jupiter, oublié!--Je suis las.... Bah! ma mémoire
     est fatiguée.--N'avons-nous point de vin ici[263]?

Il a chaud, il s'est battu, il a besoin de boire; il laisse son Volsque
à la chaîne et n'y pense plus. Il se bat comme un portefaix, avec des
cris et des injures, et les clameurs sorties de cette profonde poitrine
percent le tumulte de la bataille comme les cris d'une trompette
d'airain. Il a escaladé les murs de Corioles, il a tué jusqu'à se gorger
de carnage. Sur-le-champ il prend sa course vers l'autre armée, et
arrive rouge de sang comme un homme «écorché.»--«Est-ce que j'arrive
trop tard?--Marcius!...--Est-ce que j'arrive trop tard?»--La bataille
n'est pas encore livrée; il embrasse Cominius «avec des bras aussi forts
que ceux dans lesquels il a pressé sa fiancée, le coeur aussi joyeux que
le jour de ses noces[264];» c'est que la bataille pour lui est une fête.
Il faut à ces sens et à ce corps d'athlète les cris, le cliquetis de la
mêlée, les émotions de la mort et des blessures. Il faut à ce coeur
orgueilleux et indomptable les joies de la victoire et de la
destruction. Voyez paraître cette arrogance de noble et ces moeurs de
soldat, lorsqu'on lui offre la dîme du butin:

     .... Je vous remercie, général;--mais je ne puis faire consentir
     mon coeur à prendre--un salaire pour payer mon épée[265]!

Les soldats crient: Marcius! Marcius! et les trompettes sonnent. Il se
met en colère; il maudit les braillards:

     .... Assez, je vous dis.--Parce que je n'ai pas lavé mon nez qui
     saigne,--ou parce que j'ai porté en terre quelques pauvres
     diables,--vous clabaudez mon nom avec des acclamations
     d'enragés,--comme si j'aimais qu'on mît mon estomac au régime--de
     louanges assaisonnées de mensonges[266]!

On se réduit à le combler d'honneurs; on lui donne un cheval de
guerre; on lui décerne le surnom de Coriolan, et tous crient: Caïus
Marcius Coriolan!

     .... Je vais me laver.--Et quand ma figure sera belle, vous
     verrez--si je rougis ou non. Pourtant je vous remercie.--Je
     monterai votre cheval[267].

Cette grosse voix, ce gros rire, ce brusque remercîment d'un homme qui
sait agir et crier mieux que parler, annoncent la manière dont il va
traiter les plébéiens. Il les charge d'injures; il n'a pas assez
d'insultes contre ces cordonniers, ces tailleurs, poltrons envieux, à
genoux devant un écu. «Leur montrer mes blessures,--demander leurs voix
puantes,--me faire le mendiant de Dick et de Jack[268]!» Il le faut
pour être consul, et ses amis l'y contraignent. C'est alors que l'âme
passionnée, incapable de se maîtriser, telle que Shakspeare sait la
peindre, éclate tout entière. Il est la sous la robe de candidat,
grinçant des dents, et préparant ainsi sa demande:

     .... Qu'est-ce qu'il faut que je dise?--«Je vous prie,
     monsieur?» Malédiction! je ne pourrai jamais--plier ma
     langue à cette allure. «Regardez, monsieur, mes
     blessures,--je les ai gagnées au service de mon pays,
     lorsque--certains quidams de vos confrères hurlaient de
     peur, et se sauvaient--du son de nos propres tambours[269].»

Les tribuns n'ont pas de peine à arrêter l'élection d'un candidat qui
sollicite de ce ton. Ils le piquent en plein sénat, ils lui reprochent
son discours sur le blé. À l'instant il le répète et l'aggrave. Une fois
lâché, ni danger ni prière ne le retient. «Son coeur est dans sa bouche.
Il oublie qu'il ait jamais entendu le nom de la mort.» Il invective
contre le peuple, contre les tribuns, magistrats de la rue, adulateurs
de la canaille. «Assez! lui crie Ménénius.--Oui, assez et trop! disent
les tribuns.--Trop! Prenez ceci encore, et que tout ce par quoi on peut
jurer, divin ou humain, scelle ce que je vais dire: Abolissez cette
magistrature; arrachez cette langue de la multitude. Qu'ils ne lèchent
plus le miel qui est leur poison. Jetez leur pouvoir dans la
poussière[270].» Le tribun crie trahison et veut le saisir.

     .... Hors d'ici, vieille chèvre!--hors d'ici, pourriture! ou
     je te secoue--à faire sortir tes os de ton vêtement[271].

Il le bat, et chasse le peuple de l'enceinte; il se croit parmi les
Volsques. «Sur un bon terrain, j'en mettrais quarante à bas.» Et quand
on l'emmène, il menace encore, et «parle du peuple comme s'il était un
dieu choisi pour punir, non un homme mortel comme eux.».

Il fléchit pourtant devant sa mère, car il a reconnu en elle une âme
aussi hautaine et un courage aussi intraitable que le sien. Il a subi
dès l'enfance l'ascendant de cette fierté qu'il admire; «ce sont les
louanges de sa mère qui ont fait de lui un soldat[272].» Impuissant
contre lui-même, incessamment troublé par la fougue d'un sang trop
chaud, il a toujours été le bras, elle a toujours été la pensée. Il
obéit par un respect involontaire, comme un soldat devant son général;
mais par quels efforts! «Vaincre son coeur, mettre sur sa joue le
sourire des coquins, dans ses yeux des larmes d'écolier, changer son
courage en une lâcheté de courtisane, plier le genou comme un mendiant
qui a reçu l'aumône[273];» il aimerait mieux «mettre sous la meule le
corps de Marcius et en jeter la poussière au vent.» Sa mère le blâme.

     .... Je vous en prie, apaisez-vous,--ma mère; je m'en vais à
     la place du marché.--Ne me grondez plus. Je vais faire
     l'arlequin,--les cajoler, escroquer leur faveur, et revenir
     le bien-aimé--de tous les métiers de Rome. Vous voyez, j'y
     vais[274].

Il y va, et ses amis parlent pour lui. Sauf quelques boutades amères, il
a l'air de se soumettre. Alors le tribunal prononce l'accusation et le
somme de répondre comme traître au peuple.

     Comment! traître!

     MÉNÉNIUS.

     De la patience. Vous avez promis.

     CORIOLAN.

     Que le feu du dernier enfer enveloppe le peuple!--M'appeler
     traître! toi, insolent tribun!--Quand dans tes yeux il y
     aurait vingt mille morts,--quand dans tes mains tu en
     serrerais vingt millions,--quand il y en aurait deux fois
     autant dans ta bouche de menteur,--je te dirais que tu mens,
     à ta face, d'une voix aussi libre--que quand je prie les
     dieux[275].

On l'entoure, on le supplie, il n'écoute rien; il écume, il est comme un
lion blessé.

     Qu'ils me condamnent à être précipité de la roche
     Tarpeïenne,--à vagabonder dans l'exil, à être écorché;
     emprisonné pour languir,--avec un grain de blé par jour, je
     n'achèterais pas--leur merci au prix d'une douce parole,--ni
     je ne plierais mon courage, quelque chose qu'ils puissent
     donner,--jusqu'à dire bonjour pour l'obtenir[276].

Le peuple l'exile et appuie de ses acclamations la sentence du tribun.

     Vous, meute de roquets des rues, dont je hais le
     souffle--comme la vapeur des marais pourris, dont j'estime
     l'amour--à l'égal des charognes abandonnées,--qui
     corrompent mon air, je vous bannis.--.... Avec ce mépris,--à
     vous, la commune, je vous tourne le dos, comme ceci.--Il y a
     un monde ailleurs[277].

À ces rugissements, vous jugez de sa haine. Elle va croître par
l'attente de la vengeance. Le voilà maintenant devant Rome avec l'armée
volsque. Ses amis s'agenouillent devant lui, il ne les relève pas. Le
vieux Ménénius, qui l'avait aimé comme un fils, n'arrive en sa présence
que pour être chassé. «Femme, mère, enfant, je ne connais plus
personne.»--C'est lui-même qu'il ne connaît pas. Car cette force de
haïr, dans un grand coeur, est la même que la force d'aimer. Il a des
transports de tendresse comme il a des transports de rage, et ne sait
pas plus se contenir dans la joie que dans la douleur. Il court, malgré
sa résolution, dans les bras de sa femme; il fléchit le genou devant sa
mère. Il avait appelé les chefs volsques pour les rendre témoins de ses
refus, et devant eux il accorde tout et pleure. De retour à Corioles, un
mot insultant d'Aufidius le rend furieux et le précipite sur les
poignards. Vices et vertus, gloire et misères, grandeurs et faiblesses,
la passion sans frein qui fait son être lui a tout donné.

Si la vie de Coriolan est l'histoire d'un tempérament, celle de Macbeth
est le récit d'une monomanie. La prédiction des sorcières s'est enfoncée
dans son esprit, du premier coup, comme une idée fixe. Peu à peu cette
idée corrompt les autres, et transforme tout l'homme. Il en est hanté;
il oublie les thanes qui sont autour de lui et qui l'attendent, il
aperçoit déjà dans le lointain un chaos indistinct de visions
sanglantes.

     Pourquoi est-ce que je cède à cette tentation--dont
     l'horrible image dresse mes cheveux,--et fait choquer mon
     coeur contre mes côtes?...--Ma pensée, où le meurtre n'est
     encore qu'imaginaire,--ébranle tellement mon pauvre être
     d'homme, que l'action--y est étouffée dans l'attente, et que
     rien n'est--que ce qui n'est pas[278]!

Ce langage est celui de l'hallucination. Celle de Macbeth devient
complète, quand sa femme l'a décidé à l'assassinat. Il voit dans l'air
une dague tachée de sang «aussi palpable de forme que celle qu'il tire
de sa ceinture.» Tout son cerveau s'emplit alors de fantômes grandioses
et terribles, que n'eût point enfantés l'imagination d'un meurtrier
vulgaire, dont la poésie indique un coeur généreux, esclave de la
fatalité et capable de remords.

     Maintenant sur la moitié du monde--la nature semble morte,
     et les mauvais rêves viennent abuser--le sommeil sous ses
     rideaux. Maintenant les sorciers célèbrent--les sacrifices
     de la pâle Hécate, et le Meurtre au front flétri,--éveillé
     par sa sentinelle, le loup,--dont le hurlement lui dit
     l'heure, se glisse, de ce pas furtif,--vers son dessein,
     comme un spectre. (_Une cloche tinte._)--J'y vais; le coup
     est fait. La cloche m'appelle.--Ne l'entends pas, Duncan,
     car c'est un glas--qui t'appelle au ciel ou à l'enfer[279].

Il a fait l'action, et revient chancelant, hagard, comme un homme ivre.
Il a horreur de ses mains pleines de sang, de ses mains de bourreau.
Rien ne les lavera maintenant. La mer entière passerait sur elles
qu'elles garderaient la couleur du meurtre. «Ah! ces mains! elles
m'arrachent les yeux[280].» Il se frappe d'un mot qu'ont prononcé les
chambellans endormis; ils ont dit _Amen_. «Pourquoi n'ai-je pas pu dire
ce mot après eux? Pourquoi n'ai-je pu dire _Amen_? J'avais tant besoin
d'être béni, et _Amen_ s'est arrêté dans ma gorge[281].» Là-dessus un
rêve étrange, une prévision affreuse du châtiment s'est abattue sur
lui. À travers les battements de ses artères et les tintements du sang
qui bouillonne dans son crâne, il a entendu crier:

     ... Ne dors plus.--Macbeth tue le sommeil, l'innocent
     sommeil,--le sommeil qui dénoue l'écheveau embrouillé du
     souci,--tombeau de chaque journée, bain du labeur
     endolori,--baume des âmes blessées, premier aliment de la
     vie[282].

Et la voix, comme la trompette de l'ange, l'appelle par tous ses titres:

     Glamis a tué le sommeil, et pour cela Cawdor--ne dormira
     plus, Macbeth ne dormira plus!

Cette idée folle incessamment répétée tinte dans sa cervelle, à coups
monotones et pressés, comme le battant d'une cloche. La déraison
commence; toute la force de sa pensée s'emploie à maintenir malgré lui
et devant lui l'image de l'homme qu'il vient d'assassiner endormi.

     Connaître mon action!... Il vaudrait mieux ne pas me
     connaître moi-même.--Éveille Duncan à force de frapper. (_On
     frappe._)--Oui, et plût à Dieu que tu le pusses[283]!

Désormais, dans les rares intervalles où la fièvre de son esprit s'abat,
il est comme un homme usé par une longue maladie. C'est la prostration
morne des maniaques brisés par leur accès.

     Si seulement j'étais mort une heure avant cette
     fortune,--j'aurais vécu une vie heureuse; dorénavant--il n'y
     a plus rien de sérieux dans la condition mortelle.--Tout
     n'est que bagatelle: honneur et renom, le reste est
     mort.--Le vin de la vie est tiré. Et la pure lie--nous reste
     au fond du caveau, pour faire les fanfarons[284].

Quand le repos a rendu quelque force à la machine humaine, l'idée fixe
le secoue de nouveau et le pousse en avant, comme un cavalier
impitoyable qui quitte un moment son cheval râlant pour sauter une
seconde fois sur sa croupe et l'éperonner à travers les précipices. Plus
il a fait, plus il va faire. «J'ai marché si avant dans le sang, que
quand je m'arrêterais, rebrousser chemin serait aussi rebutant que
gagner l'autre bord.» Il tue pour garder le prix de ses meurtres. Le
fatal cercle d'or attire ses yeux comme un joyau magique, et il abat,
par une sorte d'instinct aveugle, les têtes qu'il aperçoit entre la
couronne et lui.

     Que la charpente des choses se détraque, et que les deux
     mondes tombent en pièces,--avant que nous nous résignions à
     manger notre pain dans la crainte,--et à dormir dans le
     supplice de ces terribles rêves--qui nous secouent chaque
     nuit! Mieux vaudrait être avec les morts--que nous avons
     envoyés dans la paix du cercueil, pour arriver où nous
     sommes,--que de rester gisants, sous les tortures de
     l'âme,--dans un délire sans repos[285].

Il fait tuer Banquo, et au milieu d'un grand festin on lui apporte la
nouvelle de l'assassinat. Il sourit et porte la santé de Banquo.
Soudain, blessé par sa conscience, il voit le spectre de l'homme
engorgé; car ce fantôme qu'amène Shakspeare n'est pas une machine de
théâtre; on sent qu'ici le surnaturel est inutile, et que Macbeth se le
forgerait, quand même l'enfer ne le lui enverrait pas. Les muscles
crispés, les yeux dilatés, la bouche entr'ouverte par une terreur
monstrueuse, il le regarde branler sa tête sanglante, et crie de cette
voix rauque qu'on n'entend que dans les cabanons des fous:

     Je t'en prie, vois ici! Regarde! vois! Oh! que
     dites-vous?--Si les charniers et nos tombeaux rejettent
     ainsi--ceux que nous enterrons, alors nos monuments--ne sont
     que des gésiers de vautours.--Va-t'en! Délivre mes yeux! que
     la terre te cache!--Tes os sont sans moelle, ton sang est
     froid,--tu n'as point de regard dans ces yeux--qui
     flamboient contre moi!--Autrefois, quand la cervelle était
     répandue, l'homme mourait,--et c'était la fin. Mais
     aujourd'hui ils se relèvent--avec vingt plaies mortelles
     dans le crâne,--et nous poussent hors de nos escabeaux[286].

Le corps tremblant comme un épileptique, les dents serrées, l'écume aux
lèvres, il s'affaisse, et ses membres palpitent à terre, traversés de
frissons convulsifs, pendant qu'un hoquet sourd soulève sa poitrine
haletante et meurt dans son gosier gonflé. Quelle joie peut rester à un
homme assiégé de tels rêves? Cette large campagne sombre qu'il regarde
du haut de son château n'est qu'un champ de mort hanté d'apparitions
funèbres. L'Écosse, qu'il dépeuple, est un cimetière «où, lorsqu'on
entend le glas des cloches pour un homme qui meurt, on ne demande plus
pour qui; où l'on ne voit plus personne sourire, sauf les enfants; où la
vie des hommes de bien se fane avant les fleurs qu'ils ont à leur
chapeau[287].» Son âme «est pleine de scorpions.» Il «s'est soûlé
d'horreurs,» et la fade odeur du sang l'a dégoûté du reste. Il va
trébuchant sur les cadavres qu'il entasse avec le sourire machinal et
désespéré du maniaque assassin. Désormais la mort, la vie, tout lui est
égal; l'habitude du meurtre l'a mis hors de l'humanité. On lui annonce
la mort de sa femme:

     Elle aurait dû mourir plus tard;--on aurait eu alors un
     moment pour cette nouvelle.--Demain, puis demain, et puis
     demain;--chacun des jours se glisse ainsi à petits
     pas,--jusqu'à la dernière syllabe que le temps écrit dans
     son livre.--Et tous nos hiers ont éclairé pour quelques
     fous--la route poudreuse de la mort. Éteins-toi! à bas!
     lumière d'un instant!--La vie n'est qu'une ombre voyageuse,
     un pauvre acteur--qui se démène et s'agite pendant son heure
     sur le théâtre,--et qu'ensuite on n'entend plus. C'est un
     conte--dit par un idiot, plein de fracas et de furie,--et
     qui n'a pas de sens[288].

Il lui reste l'endurcissement du crime, la croyance fixe en la
destinée. Traqué par ses ennemis, «attaché comme un ours au poteau,» il
combat, inquiet seulement de la prédiction des sorcières, sûr d'être
invulnérable tant que l'homme qu'elles ont désigné n'aura point paru. Sa
pensée désormais habite le monde surnaturel, et jusqu'au dernier terme
il marche les yeux fixés sur le rêve qui l'a possédé dès le premier pas.

Comme l'histoire de Macbeth, l'histoire d'Hamlet est le récit d'un
empoisonnement moral. Hamlet est une âme délicate, d'une imagination
passionnée comme celle de Shakspeare. Il a vécu heureux jusqu'ici,
occupé de nobles études, habile dans les exercices du corps et de
l'esprit, ayant le goût des arts, aimé du plus noble père, épris de la
plus pure et de la plus charmante des filles, confiant, généreux,
n'ayant aperçu encore, du haut du trône où il est né, que la beauté, le
bonheur et les grandeurs de la nature et de l'humanité[289]. Sur cette
âme, que le naturel et l'éducation rendent plus sensible que les autres,
le malheur fond tout d'un coup, extrême, accablant, choisi pour détruire
toute croyance et tout ressort d'action: il a vu d'un regard toute la
laideur de l'homme, et c'est dans sa mère que ce spectacle lui a été
donné. Son esprit est encore intact; mais à la violence du style, à la
crudité des détails précis, à l'effrayante tension de toute la machine
nerveuse, jugez si l'homme n'a pas déjà posé un pied au bord de la
folie:

     Oh! si cette chair, cette chair trop solide, voulait se
     fondre,--se dissoudre et s'évanouir en rosée!--Ou si l'Éternel
     n'avait pas établi--son décret contre le meurtre de soi-même! Ô
     Dieu! ô Dieu!--Combien fastidieuses, usées, plates et vides--me
     semblent toutes les pratiques de ce monde!--Fi sur lui! ô fi!
     C'est un jardin de mauvaises herbes--qui montent en graine,
     toutes moisies et grossières;--il en est plein, il n'y a rien
     d'autre.... Qu'elle en soit venue là!--Mort depuis deux mois
     seulement! Non, pas tant, pas deux mois! Un si noble roi! si
     tendre pour ma mère,--qu'il n'aurait pas souffert que les vents
     du ciel--vinssent trop rudement visiter son visage. Et pourtant
     au bout d'un mois....--Je ne veux pas y penser. Fragilité, ton
     nom est femme.--Un petit mois. Avant d'avoir usé ces
     souliers--avec lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre
     père,--avant que le sel de ses indignes larmes--eût laissé de la
     rougeur dans ses yeux endoloris,--elle s'est mariée.--Ô
     détestable hâte! Galoper--avec cette dextérité à des draps
     incestueux!--Cela n'est pas bon, cela ne peut venir à bien.--Mais
     brise-toi, mon coeur, car il faut que je tienne ma langue[290].

Il a déjà des soubresauts de pensée, des commencements d'hallucination,
indices de ce qu'il deviendra plus tard. Au milieu de la conversation,
l'image de son père surgit devant son esprit. Il croit le voir. Que
sera-ce donc lorsque le fantôme, «rompant son suaire et ouvrant les
pesantes mâchoires de marbre du sépulcre,» viendra la nuit, au sommet
d'un promontoire, lui révéler les tortures de sa prison de flammes et le
fratricide qui l'y a précipité? Il défaille; mais la douleur le roidit,
et il veut vivre:

     .... Contiens-toi, contiens-toi, mon coeur.--Et vous, mes
     muscles, ne vieillissez pas en un instant;--mais roidissez-vous,
     et portez-moi jusqu'au bout. Me souvenir de toi?--Oui, pauvre
     ombre, tant que la mémoire aura un siége--dans ce monde détraqué.
     Me souvenir de toi?--Oui, du registre de ma mémoire,--j'effacerai
     tous les tendres souvenirs vulgaires,--toutes les maximes des
     livres, toutes les empreintes, tous les vestiges du passé.--Et
     ton commandement seul y vivra.--Ô traître! traître! traître!
     souriant et damné!--Mes tablettes. C'est cela; j'y écris--qu'on
     peut sourire, sourire et être un traître.--Au moins cela est vrai
     en Danemark.--Ainsi, mon oncle, vous êtes là[291].

Ce geste saccadé, cette fièvre de la main qui écrit, cette frénésie de
l'attention, annoncent l'invasion d'une demi-monomanie. Quand ses amis
arrivent, il leur fait des phrases d'enfant et d'idiot. Il n'est plus
maître des mots; les paroles vides tourbillonnent dans sa cervelle, et
sortent de sa bouche comme en un rêve. On l'appelle, il répond en
imitant le cri du chasseur qui siffle son faucon: «Hillo! ho! ho! l'ami!
viens, mon oiseau, viens!» Au moment où ils lui jurent le secret, le
fantôme au-dessous d'eux répète: «Jurez!» Hamlet reprend avec
l'excitation nerveuse d'une gaieté convulsive:

     Ha! ha! camarade, tu parles. Es-tu là, mon brave?--Avancez.
     Vous entendez le camarade qui est dans la cave?--Consentez à
     jurer.

     LE FANTÔME (_de dessous terre_).

     Jurez.

     HAMLET.

     _Hic et ubique?_ Alors nous allons changer de place.--Venez
     ici, messieurs. Jurez par mon épée.

     LE FANTÔME (_de dessous terre_).

     Jurez par son épée.

     HAMLET.

     Bien dit, vieille taupe! Tu troues la terre bien
     vite!--Excellent pionnier[292]!

Comprenez-vous qu'en disant cela ses dents claquent, «ses genoux
s'entre-choquent, il est pâle comme sa chemise?» L'extrême angoisse
aboutit ici à une sorte de rire qui est un spasme. Désormais Hamlet
parle comme s'il avait une attaque de nerfs continue. Sa démence est
feinte, je le veux; mais son esprit, comme une porte dont les gonds sont
tordus, tourne et claque à tout vent avec une précipitation folle et un
bruit discordant. Il n'a pas besoin de chercher les idées bizarres, les
incohérences apparentes, les exagérations, le déluge de sarcasmes qu'il
entasse. Il les trouve en lui; il ne se force pas, il n'a qu'à
s'abandonner à lui-même. Quand il fait jouer la pièce qui doit démasquer
son oncle, il se lève, il s'assoit, il vient poser sa tête sur les
genoux d'Ophélie, il interpelle les acteurs, il commente la pièce aux
spectateurs; ses nerfs sont crispés, sa pensée exaltée est comme une
flamme qui ondoie et petille, et ne trouve pas assez d'aliments dans la
multitude des objets qui l'entourent et auxquels elle se prend. Quand le
roi se lève démasqué et troublé, Hamlet chante et dit: «N'est-ce pas,
Horatio! cette chanson avec une forêt de plumes et deux roses de Provins
sur mes escarpins, en voilà assez pour m'obtenir une place dans une
troupe de comédiens[293].» Et il rit terriblement, car il est décidé au
meurtre. Il est clair que cet état est une maladie, et que l'homme ne
vivra pas.

Dans une âme aussi ardente pour penser et aussi puissante pour sentir,
que reste-t-il, sinon le dégoût et le désespoir? Nous teignons de la
couleur de nos pensées la nature entière; nous faisons le monde à notre
image; quand notre âme est malade, nous ne voyons plus que maladie dans
l'univers. «Cette admirable construction, la terre, me semble un stérile
promontoire. Ce dôme superbe, regardez, ce splendide firmament suspendu
sur nous, ce toit majestueux incrusté de flammes d'or, eh bien! je n'y
vois qu'un sale et infect amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que
l'homme! quelle noble raison! quelles facultés infinies! Dans sa forme,
dans ses mouvements, comme il est achevé et admirable! Par ses actions,
combien semblable à un ange! Par son intelligence, combien semblable à
un Dieu! La merveille du monde! le roi de la création! Et cependant
pour moi, qu'est-ce que cette quintessence de poussière? L'homme ne me
plaît point, ni la femme non plus[294].» Dorénavant sa pensée flétrit
tout ce qu'elle touche. Il raille amèrement devant Ophélie le mariage et
l'amour. La beauté! l'innocence! La beauté n'est qu'un moyen de
prostituer l'innocence. «Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu
faire souche de pécheurs? Quel besoin ont des coquins comme moi de
ramper entre ciel et terre? Nous sommes des vauriens fieffés, tous. N'en
crois pas un[295].» Quand il a tué Polonius par mégarde, il ne s'en
repent guère; c'est un fou de moins. Il se moque lugubrement. «Où est
Polonius? dit le roi.--À souper.--À souper? où?--Pas dans un endroit où
il mange, mais dans un endroit où il est mangé. Une compagnie de
certains vers politiques est attablée après lui[296].» Et il répète en
cinq ou six façons ces plaisanteries de fossoyeur. Sa pensée habite déjà
le cimetière; pour cette philosophie désespérée, l'homme vrai, c'est le
cadavre. Les charges, les honneurs, les passions, les plaisirs, les
projets, la science, tout cela n'est qu'un masque d'emprunt, que la mort
nous ôte pour laisser voir ce qui est nous-mêmes, le crâne infect et
grimaçant. C'est ce spectacle qu'il va chercher près de la fosse
d'Ophélie. Il compte les crânes que le fossoyeur déterre: celui-ci fut
un légiste, celui-là un courtisan. Que de salutations, d'intrigues, de
prétentions, d'arrogance! Et voilà qu'aujourd'hui un sale paysan le fait
sauter du bout de sa bêche, et joue aux quilles avec lui. César ou
Alexandre sont tombés en pourriture et ont fait de la terre grasse; les
maîtres du monde ont servi à boucher la fente d'un vieux mur. «Va
maintenant dans la chambre de madame, et dis-lui qu'elle a beau se
farder haut d'un pouce, elle aura un jour ce gracieux aspect. Va, cela
la fera rire[297].» Lorsqu'on en est là, on n'a plus qu'à mourir.

Cette imagination exaltée, qui explique sa maladie nerveuse et son
empoisonnement moral, explique aussi sa conduite. S'il hésite à tuer son
oncle, ce n'est point par horreur du sang et par scrupules modernes. Il
est du seizième siècle. Sur le vaisseau, il a écrit l'ordre de
décapiter Rosencrantz et Guildenstern, et de les décapiter sans
confession. Il a tué Polonius, il a causé la mort d'Ophélie, et n'en a
pas de grands remords. Si une première fois il a épargné son oncle,
c'est qu'il l'a trouvé en prières, et par crainte de l'envoyer au ciel.
Il a cru le frapper le jour où il a frappé Polonius. Ce que son
imagination lui ôte, c'est le sang-froid et la force d'aller
tranquillement et après réflexion mettre une épée dans une poitrine. Il
ne peut faire la chose que sur une suggestion subite; il a besoin d'un
moment d'exaltation; il faut qu'il croie le roi derrière une tapisserie,
ou que, se voyant empoisonné, il le trouve sous la pointe de son
poignard. Il n'est pas maître de ses actions; c'est l'occasion qui les
lui dicte; il ne peut pas méditer le meurtre, il doit l'improviser.
L'imagination trop vive épuise la volonté par l'énergie des images
qu'elle entasse et par la fureur d'attention qui l'absorbe. Vous
reconnaissez en lui l'âme d'un poëte qui est fait non pour agir, mais
pour rêver, qui s'oublie à contempler les fantômes qu'il se forge, qui
voit trop bien le monde imaginaire pour jouer un rôle dans le monde
réel, artiste qu'un mauvais hasard a fait prince, qu'un hasard pire a
fait vengeur d'un crime, et qui, destiné par la nature au génie, s'est
trouvé condamné par la fortune à la folie et au malheur. Hamlet, c'est
Shakspeare, et, au bout de cette galerie de figures qui ont toutes
quelques traits de lui-même, Shakspeare s'est peint dans le plus profond
de ses portraits.

Si Racine ou Corneille avaient fait une psychologie, ils auraient dit
avec Descartes: L'homme est une âme incorporelle, servie par des
organes, douée de raison et de volonté, habitant des palais ou des
portiques, faite pour la conversation et la société, dont l'action
harmonieuse et idéale se développe par des discours et des répliques
dans un monde construit par la logique en dehors du temps et du lieu.

Si Shakspeare avait fait une psychologie, il aurait dit avec Esquirol:
L'homme est une machine nerveuse, gouvernée par un tempérament, disposée
aux hallucinations, emportée par des passions sans frein, déraisonnable
par essence, mélange de l'animal et du poëte, ayant la verve pour
esprit, la sensibilité pour vertu, l'imagination pour ressort et pour
guide, et conduite au hasard, par les circonstances les plus déterminées
et les plus complexes, à la douleur, au crime, à la démence et à la
mort.

[Note 262: Voyez encore dans Timon, et surtout dans Hotspur,
l'exemple parfait de l'imagination véhémente et déraisonnable.]

[Note 263:

  CORIOLANUS.

  By Jupiter, forget:--
  I am weary; yea, my memory is tir'd.
  Have we no wine here?]

[Note 264:

  CORIOLANUS.

  Come I too late?...
  O! let me clip you
  In arms as sound as when I woo'd; in heart
  As merry as when our nuptial day was done.]

[Note 265:

  CORIOLANUS.

  I thank you, general;
  But cannot make my heart consent to take
  A bribe to pay my sword....]

[Note 266:

  No more, I say;
  For that I have not wash'd my nose that bled,
  Or foil'd some debile wretch,--you shout me forth
  In acclamations hyperbolical;
  As if I loved my little should be dieted
  In praises sauc'd with lies.]

[Note 267:

  I will go wash;
  And when my face is fair, you shall perceive,
  Whether I blush, or no. Howbeit, I thank you,
  I mean to stride your steed....]

[Note 268:

  Bid them wash their faces,
  And keep their teeth clean....
  To beg of Hob and Dick....]

[Note 269:

  What must I say?
  I pray, sir.... Plague upon 't! I cannot bring
  My tongue to such a pace:--look, sir; my wounds;
  I got them in my country's service, when
  Some certain of your brethren roar'd, and ran
  From the noise of our own drums.]

[Note 270:

  .... Come, enough.--Enough, with over-measure.

  CORIOLANUS.

  No, take more:
  What may be sworn by, both divine and human,
  Seal what I end withal:--at once pluck out
  The multitudinous tongue; let them not lick
  The sweet which is their poison:
  .... Throw their power i' the dust.]

[Note 271:

  Hence, old goat! Hence, rotten thing, or I shall
  Shake thy bones out of thy garments.
  .... You speak o' the people,
  As if you were a god to punish, not a man
  Of their infirmity.]

[Note 272:

  VOLUMNIA.

  .... My praises first made thee a soldier....]

[Note 273:

  .... The smiles of knaves
  Tent in my cheeks; and school-boy's tears take up
  The glasses of my sight! A beggar's tongue
  Make motion through my lips; and my arm'd knees,
  Who bow'd but in my stirrup, bend like his
  That has receiv'd an alms.
  .... Yet were there but this single plot to lose,
  This mould of Marcius, they to dust should grind it.
  And throw it against the wind....]

[Note 274:

  Pray, be content;
  Mother, I am going to the market-place;
  Chide me no more. I'll mountebank their loves,
  Cog their hearts from them, and come home belov'd
  Of all the trades in Rome. Look, I am going.]

[Note 275:

  CORIOLANUS.

  How! traitor?

  MENENIUS.

  Nay; temperately; your promise.

  CORIOLANUS.

  The fires i' the lowest hell fold in the people!
  Call me their traitor!--Thou injurious tribune!
  Within thine eyes sat twenty thousand deaths,
  In thine hands clutch'd as many millions, in
  Thy lying tongue both numbers, I would say,
  Thou liest, unto thee, with a voice as free
  As I do pray the gods.]

[Note 276:

  Let them pronounce the steep Tarpeian death,
  Vagabond exile, flaying; pent to linger
  But with a grain a day, I would not buy
  Their mercy at the price of one fair word;
  Nor check my courage for what they can give,
  To hav't with saying, Good morrow.]

[Note 277:

  You common cry of curs! whose breath I hate
  As reek o' the rotten fens, whose loves I prize
  As the dead carcases of unburied men
  That do corrupt my air, I banish you.
  .... Despising,
  For you, the city, thus I turn my back:
  There is a world elsewhere.]

[Note 278:

  MACBETH.

  .... Why do I yield to that suggestion,
  Whose horrid image doth unfix my hair,
  And make my seated heart knock at my ribs?...
  .... My thought, whose murder yet is but fantastical,
  Shakes so my single state of man that function
  Is smother'd in surmise; and nothing is,
  But what is not.]

[Note 279:

  .... Now o'er the one half world
  Nature seems dead, and wicked dreams abuse
  The curtain'd sleep; now witchcraft celebrates
  Pale Hecate's offerings; and wither'd Murder,
  Alarum'd by his sentinel, the wolf,
  Whose howl's his watch, thus, with his stealthy pace,
  With Tarquin's ravishing strides, towards his design,
  Moves like a ghost.                           (_A bell rings._)
  I go, and it is done; the bell invites me.
  Hear it not, Duncan; for it is a knell
  That summons thee to heaven, or to hell.]

[Note 280:

  What hands are here? Ha, they pluck out mine eyes!]

[Note 281:

  MACBETH.

  One cried, _God bless us!_ and _Amen_, the other;
  As they had seen me with these hangman's hands
  Listening their fear; I could not say, Amen,
  When they did say, God bless us!
  .... But wherefore could I not pronounce, Amen?
  I had most need of blessing, and Amen
  Stuck in my throat.]

[Note 282:

                Sleep no more!
  Macbeth doth murder Sleep, the innocent Sleep;
  Sleep, that knits up the ravell'd sleave of care,
  The death of each day's life, sore labour's bath!
  Balm of hurt minds, chief nourisher in life's feast.
  .... Glamis hath murder'd sleep; and therefore Cawdor
  Shall sleep no more--Macbeth shall sleep no more!]

[Note 283:

  To know my deed,--'twere best not know myself. (_Knock._)
  Wake Duncan with thy knocking! Ay, would thou couldst.]

[Note 284:

  Had I but died an hour before this chance,
  I had liv'd a blessed time; for, from this instant,
  There's nothing serious in mortality:
  All is but toys: renown and grace, is dead;
  The wine of life is drawn, and the mere lees
  Is left this vault to brag of.]

[Note 285:

                  I am in blood,
  Steep'd in so far, that, should I wade no more,
  Returning were as tedious as go o'er.
  .... But let the frame of things disjoint, both the worlds suffer,
  Ere we will eat our meal in fear, and sleep
  In the affliction of these terrible dreams
  That shake us nightly. Better be with the dead
  Whom we, to gain our place, have sent to peace,
  Than on the torture of the mind to lie
  In restless ecstasy. Duncan is in his grave;
  After life's fretful fever he sleeps well,
  Treason has done his worst; nor steel nor poison,
  Malice domestic, foreign levy, nothing
  Can touch him farther!]

[Note 286:

  Prithee, see there! Behold! look! lo! how say you?
  If charnel-houses and our graves must send
  Those that we bury, back, our monuments
  Shall be the maws of kites.
  Blood hath been shed ere now, i' the olden time,--
  Ay, and since too, murthers have been perform'd
  Too terrible for the ear. The times have been
  That, when the brains were out, the man would die,
  And there an end. But now! they rise again
  With twenty mortal murthers on their crowns,
  And push us from our stools.

  Avaunt! and quit my sight! Let the earth hide thee!
  Thy bones are marrowless, thy blood is cold;
  Thou hast no speculation in those eyes
  Which thou dost glare with!]

[Note 287:

                    Alas, poor country!
  Almost afraid to know itself! It cannot
  Be call'd our mother, but our grave. Where nothing
  But he who knows nothing, is once seen to smile,
                  Where ... the dead man's knell
  Is scarce ask'd, for whom and good men's lives
  Expire before the flowers in their caps,
  Dying, or ere they sicken.]

[Note 288:

  She should have died hereafter;
  There would have been a time for such a word.--
  To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
  Creeps in this petty pace from day to day,
  To the last syllable of recorded time,
  And all our yesterdays have lighted fools
  The way to dusty death. Out, out, brief candle!
  Life's but a walking shadow; a poor player
  That struts and frets his hour upon the stage,
  And then is heard no more; it is a tale
  Told by an idiot, full of sound and fury,
  Signifying nothing....
  I 'gin to be a-weary of the sun,
  And wish the estate o' the world were now undone.
  .... They have tied me to a stake; I cannot fly,
  But, bear-like, I must fight the course.
                    .... I have supp'd full with horrors.
  Direness, familiar to my slaught'rous thoughts,
  Cannot once start me.]

[Note 289: Goethe, _Wilhelm Meister_.]

[Note 290:

  O, that this too, too solid flesh would melt,
  Thaw, and resolve itself into a dew!
  Or that the Everlasting had not fix'd
  His canon 'gainst self-slaughter! O God! O God!
  How weary, stale, flat, and unprofitable,
  Seem to me all the uses of this world!
  Fye on 't! O fye! 'tis an unweeded garden,
  That grows to seed; things rank, and gross in nature,
  Possess it merely. That it should come to this!
  But two months dead! nay, not so much, not two:
  So excellent a king....
  So loving to my mother,
  That he might not beteem the winds of heaven
  Visit her face too roughly. Heaven and earth!
                    .... And yet, within a month,
  Let me not think on 't;--Frailty, thy name is woman!...
  A little month; or ere those shoes were old,
  With which she follow'd my poor father's body....
  Ere yet the salt of most unrighteous tears
  Had left the flushing in her galled eyes,
  She married:--O most wicked speed, to post
  With such dexterity to incestuous sheets!
  It is not, nor it cannot, come to good;
  But break, my heart, for I must hold my tongue!]

[Note 291:

                  Hold, hold, my heart;
  And you my sinews, grow not instant old,
  But bear me stiffly up!--Remember thee?
  Ay, poor Ghost, while memory holds a seat
  In this distracted globe. Remember thee?
  Yea, from the table of my memory
  I'll wipe away all trivial fond records,
  All saws of books, all forms, all pressures past.
  And thy commandment all alone shall live.
  O villain, villain, smiling, damned villain!
  My tablet;--meet it is, I set it down,
  That one may smile, and smile, and be a villain;
  At least, I am sure, it may be so in Denmark:
  So, uncle, there you are.]

[Note 292:

  HAMLET.

  Ha, ha, boy, say'st thou so? art thou there, true-penny?
  Come on, you hear this fellow in the cellarage,--
  Consent to swear.

  GHOST (_beneath_).

  Swear.

  HAMLET.

  _Hic et ubique_? Then we will shift our ground;
  Come hither, gentlemen, swear by my sword.

  GHOST (_beneath_).

  Swear by his sword.

  HAMLET.

  Well said, old mole! canst work i' the earth so fast?
  A worthy pioneer!]

[Note 293: HAMLET.

Would not this, sir, and a forest of feathers (if the rest of my
fortunes turn Turk with me), with two provincial roses on my razed
shoes, get me a fellowship in a cry of players, sir?]

[Note 294: This goodly frame, the earth, seems to me a sterile
promontory; this most excellent canopy, the sky, look you, this brave
overhanging firmament, this majestical roof fretted with golden fire,
why, it appears no other thing to me than a foul and pestilent
congregation of vapours. What a piece of work is a man! How noble in
reason! how infinite in faculties! In form, in moving, how express and
admirable! In action, how like an angel! In apprehension, how like a
god! the beauty of the world! the paragon of animals! And yet, to me,
what is this quintessence of dust? Man delights not me, nor woman
neither.]

[Note 295: Get thee to a nunnery; why wouldst thou be a breeder of
sinners? What should such fellows as I do crawling between earth and
heaven? We are arrant knaves, all; believe none of us.]

[Note 296:

  KING.

  Now, Hamlet, where's Polonius?

  HAMLET.

  At supper.

  KING.

  At supper? Where?

  HAMLET.

  Not where he eats, but where he is eaten: a certain convocation of
  politic worms are e'en at him.]

[Note 297:

HAMLET.

Now get you to my lady's chamber, and tell her, let her paint an inch
thick, to this favour she must come; make her laugh at that.]


IX

Un pareil poëte pourra-t-il s'astreindre toujours à imiter la nature? Ce
monde poétique qui s'agite dans son cerveau ne s'affranchira-t-il jamais
des lois du monde réel? N'est-il pas assez puissant pour suivre les
siennes? Il l'est, et la poésie de Shakspeare aboutit naturellement au
fantastique. Là est le plus haut degré de l'imagination déraisonnable et
créatrice. Rejetant la logique ordinaire, elle en crée une nouvelle;
elle unit les faits et les idées dans un ordre nouveau, absurde en
apparence, au fond légitime; elle ouvre le pays du rêve, et son rêve
fait illusion comme la vérité.

Lorsqu'on entre dans les comédies de Shakspeare, et même dans ses
demi-drames[298], il semble qu'on le voie sur le seuil, à la façon de
l'acteur chargé du prologue, pour empêcher le public de se méprendre et
pour lui dire: «Ne prenez pas trop au sérieux ce que vous allez écouter;
je me joue. Mon cerveau rempli de songes a voulu se les donner en
spectacle, et les voici. Des palais, de lointains paysages, les nuées
transparentes qui tachent de leurs flocons gris l'horizon matinal,
l'embrasement de splendeur rouge où se plonge le soleil du soir, de
blanches colonnades prolongées à perte de vue dans l'air limpide, des
cavernes, des chaumières, le défilé fantasque de toutes les passions
humaines, le jeu irrégulier des aventures imprévues, voilà le pêle-mêle
de formes, de couleurs et de sentiments que je laisse se brouiller et
s'enchevêtrer devant moi, écheveau nuancé de soies éclatantes, légère
arabesque dont les lignes sinueuses, croisées et confondues, égarent
l'esprit dans le capricieux dédale de leurs enroulements infinis. Ne la
jugez pas comme un tableau. N'y cherchez pas une composition exacte, un
intérêt unique et croissant, la savante économie d'une action bien
ménagée et bien suivie. J'ai sous les yeux des nouvelles et des romans
que je découpe en scènes. Peu m'importe l'issue, je m'amuse en chemin.
Ce qui me plaît, ce n'est point l'arrivée, c'est le voyage. Est-il
besoin d'aller si droit et si vite? Ne tenez-vous qu'à savoir si le
pauvre marchand de Venise échappera au couteau de Shylock? Voici deux
amants heureux, assis au pied du palais dans la nuit sereine; ne
voulez-vous pas écouter la tranquille rêverie qui, pareille à un parfum,
sort du fond de leur coeur?

     Comme la clarté de la lune dort doucement sur le gazon!--Asseyons-nous
     ici; que les sons des instruments--viennent flotter à nos
     oreilles.--Le calme suave et la nuit--conviennent aux accents de
     l'aimable harmonie.--Assieds-toi, Jessica. Regarde comme ces fleurs
     serrées--d'or étincelant incrustent le parquet du ciel.--Jusqu'aux
     plus petits de ces orbes que tu regardes,--ils chantent tous dans
     leur mouvement comme des chérubins,--accompagnant sans fin les
     jeunes choeurs des anges.--Tel est l'harmonieux concert des âmes
     immortelles.--Mais tant que la nôtre est enfermée dans ce
     grossier vêtement--de boue périssable, nous ne pouvons les
     entendre[299].

«N'ai-je pas le droit, quand j'aperçois la grosse face rieuse d'un
valet bouffon, de m'arrêter auprès de lui, de le voir gesticuler,
gambader, bavarder, faire cent gestes et cent mines, et me donner la
comédie de sa verve et de sa gaieté? Deux fins gentilshommes passent.
J'écoute le feu roulant de leurs métaphores, et je suis leur escarmouche
de bel esprit. Voici dans un coin une naïve et mutine physionomie de
jeune fille. Me défendez-vous de m'attarder auprès d'elle, de regarder
ses sourires, ses brusques rougeurs, la moue enfantine de ses lèvres
roses, et la coquetterie de ses jolis mouvements? Vous êtes bien pressé,
si le babil de cette voix fraîche et sonore ne sait pas vous retenir.
N'est-ce pas un plaisir de voir cette succession de sentiments et de
figures? Votre imagination est-elle si pesante, qu'il faille le
mécanisme puissant d'une intrigue géométrique pour l'ébranler? Mes
spectateurs du seizième siècle avaient l'émotion plus facile. Un rayon
de soleil égaré sur un vieux mur, une folle chanson jetée au milieu d'un
drame les occupaient aussi bien que la plus noire catastrophe. Après
l'horrible scène où Shylock brandit son couteau de boucher contre la
poitrine nue d'Antonio, ils voyaient encore volontiers la petite
querelle de ménage et l'amusante taquinerie qui finit la pièce. Comme
l'eau molle et agile, leur âme s'élevait et s'abaissait en un instant au
niveau de l'émotion du poëte, et leurs sentiments coulaient sans peine
dans le lit qu'il avait creusé. Ils lui permettaient de vagabonder en
voyage, et ne lui défendaient pas de faire deux voyages à la fois. Ils
souffraient plusieurs intrigues en une seule. Que le plus léger fil les
unît, c'était assez. Lorenzo enlevait Jessica, Shylock était frustré de
sa vengeance, les amants de Portia échouaient dans l'épreuve imposée;
Portia déguisée en juge prenait à son mari l'anneau qu'il avait promis
de ne jamais quitter: ces trois ou quatre comédies, détachées,
confondues, s'embrouillaient et se déroulaient ensemble, comme une
tresse dénouée où serpentent des fils de cent couleurs. Avec la
diversité mes spectateurs acceptaient l'invraisemblance. La comédie est
chose légère, ailée, qui voltige parmi les rêves, et dont on briserait
les ailes, si on la retenait captive dans l'étroite prison du bon sens.
Ne pressez pas trop ses fictions, ne sondez pas ce qu'elles renferment.
Qu'elles passent sous vos yeux comme un songe charmant et rapide.
Laissez l'apparition fugitive s'enfoncer dans la brillante et vaporeuse
contrée d'où elle est sortie. Elle vous a fait un instant illusion,
c'est assez. Il est doux de quitter le monde réel; l'esprit se repose
dans l'impossible. Nous sommes heureux d'être délivrés des rudes chaînes
de la logique, d'errer parmi les aventures étranges, de vivre en plein
roman et de savoir que nous y vivons. Je n'essaye pas de vous tromper et
de vous faire croire au monde où je vous mène. Il faut n'y pas croire
pour en jouir. Il faut s'abandonner à l'illusion et sentir qu'on s'y
abandonne. Il faut sourire en l'écoutant. On sourit dans _Winter's Tale_
quand Hermine descend de son piédestal et que Léontès retrouve dans la
statue sa femme, qu'il croyait morte. On sourit dans _Cymbeline_
lorsqu'on voit la caverne solitaire où les jeunes princes ont vécu en
sauvages et en chasseurs. L'invraisemblance ôte aux émotions leur pointe
piquante. Les événements intéressent ou touchent sans faire souffrir. Au
moment où la sympathie est trop vive, on se dit qu'ils ne sont qu'un
songe. Ils deviennent semblables aux objets lointains, dont la distance
adoucit les contours, et qu'elle enveloppe dans un voile lumineux d'air
bleuâtre. La vraie comédie est un opéra. On y écoute des sentiments sans
trop songer à l'intrigue. On suit les mélodies tendres ou gaies sans
réfléchir qu'elles interrompent l'action. On rêve ailleurs avec la
musique; j'essaye ici de faire rêver avec des vers.»

Là-dessus le prologue se retire, et voici venir les acteurs.

_Comme il vous plaira_ est une fantaisie. D'action il n'y en a point;
d'intérêt, il n'y en a guère; de vraisemblance, il y en a moins encore.
Et le tout est charmant. Deux cousines, filles de princes, arrivent dans
une forêt avec le bouffon de la cour, Celia déguisée en bergère,
Rosalinde en jeune homme. Elles y trouvent le vieux duc, père de
Rosalinde, qui, chassé de son État, vit avec ses amis en philosophe et
en chasseur. Elles y trouvent des bergers amoureux qui poursuivent de
leurs chansons et de leurs prières des bergères indociles. Elles y
retrouvent ou elles y rencontrent des amants qui deviennent leurs époux.
Tout d'un coup on annonce que le méchant duc Frédéric, qui avait usurpé
la couronne, vient de se retirer dans un cloître et de rendre le trône
au vieux duc exilé. On s'épouse, on danse, et tout finit par une fête
pastorale. Quel est l'agrément de cette folie? C'est d'abord d'être une
folie; le manque de sérieux repose. Point d'événements ni d'intrigue. On
suit doucement le courant aisé d'émotions gracieuses ou mélancoliques
qui vous emmène et vous promène sans vous lasser. Le lieu ajoute à
l'illusion et au charme. C'est une forêt d'automne, où les rayons
attiédis percent les feuilles rougissantes des chênes, ou les frênes
demi-dépouillés tremblent et sourient au faible souffle du vent du soir.
Les amants errent aux bords des ruisseaux «qui courent en babillant sous
les racines antiques.» On aperçoit, en les écoutant, de légers bouleaux
dont la robe de dentelle s'illumine sous le soleil incliné qui les dore,
et la pensée s'égare en des allées de mousse où s'amortit le bruit des
pas. Quel lieu mieux choisi pour la comédie de sentiment et pour la
fantaisie du coeur! N'est-on pas bien ici pour entendre des causeries
d'amour? Quelqu'un a vu dans cette clairière Orlando, l'amant de
Rosalinde; elle l'apprend, et rougit. «Ah! mauvais jour! Mais qu'a-t-il
fait, quand tu l'as vu? Qu'a-t-il dit? Quel air avait-il? D'où
venait-il? Que fait-il ici? M'a-t-il demandée? Où demeure-t-il? Comment
t'a-t-il quittée? Quand le reverras-tu?[300]» Puis d'un ton plus bas,
en hésitant un peu: «A-t-il aussi bonne mine que le jour où il a
combattu?» Cela ne tarit pas. «Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand
je pense, je parle. Chère, chère, va donc.» Questions sur questions,
elle ferme la bouche à son amie, qui veut répondre. À chaque mot, elle
plaisante, mais agitée, en rougissant, avec une gaieté factice; sa
poitrine se soulève et son coeur bat. Elle s'est remise pourtant, quand
arrive Orlando; elle badine avec lui; abritée par son déguisement, elle
lui fait dire qu'il aime Rosalinde. Là-dessus elle le lutine, en
folâtre, en espiègle, en coquette qu'elle est. «Non, non, vous n'aimez
pas.» Orlando répète, et elle se donne le plaisir de le faire répéter
plus d'une fois. Elle petille d'esprit, de moqueries, de malices; ce
sont de jolies colères, des bouderies feintes, des éclats de rire, un
babil étourdissant, de charmants caprices. «Tenez, faites-moi la cour.
Je suis en humeur de fête, et je pourrais bien consentir. Que me
diriez-vous si j'étais votre Rosalinde[301]?» Et à chaque instant elle
lui répète avec un fin sourire: «N'est-ce pas, je suis votre Rosalinde?»
Orlando proteste qu'il mourra. Mourir! Et qui jamais s'est avisé de
mourir d'amour! Voyons les modèles: Léandre? Un jour il prit
maladroitement un bain dans l'Hellespont, et là-dessus les poëtes ont
dit qu'il est mort d'amour. Troïlus? Un Grec lui cassa la tête de sa
massue, et là-dessus les poëtes ont dit qu'il est mort d'amour. Allons,
venez, Rosalinde va être plus douce. Et aussitôt elle joue au mariage
avec lui, et fait prononcer par Celia les paroles solennelles. Elle
agace et tourmente son prétendu mari; elle lui raconte toutes les
fantaisies qu'elle aura, toutes les méchancetés qu'elle fera, toutes les
taquineries qu'il endurera. Les répliques partent coup sur coup comme
des fusées d'or. À chaque phrase, on suit les regards de ces yeux si
vifs, les plis de cette bouche rieuse, les brusques mouvements de cette
taille svelte. C'est la pétulance et la volubilité d'un oiseau. «Ô
cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais de
combien de brasses je suis enfoncée dans l'amour[302]!». Là-dessus elle
agace cette cousine, elle joue avec ses cheveux, elle l'appelle de tous
ses noms de femme. Antithèses sur antithèses, mots entre-choqués,
pointes, jolies exagérations, cliquetis de paroles, quand on l'écoute,
on croit entendre le ramage d'un rossignol. Ces métaphores redoublées
comme des trilles, ces roulades sonores de gammes poétiques, ce
gazouillement d'été ruisselant sous la feuillée, changent la pièce en un
véritable opéra. Les trois amants finissent par entonner une sorte de
trio. Le premier jette une pensée, et les autres la répètent. Quatre
fois cette strophe recommence, et la symétrie des idées, jointe au
tintement des rimes, fait du dialogue un concert d'amour[303]. Le besoin
de chanter devient si pressant, qu'un instant après les chansons
naissent d'elles-mêmes. La prose et la conversation ont abouti à la
poésie lyrique. On entre de plain-pied dans ces odes. On ne s'y trouve
pas en pays nouveau. On sent en soi l'émotion et la gaieté folle d'un
jour de fête. On voit passer dans une lumière vaporeuse le couple
gracieux que la chanson des deux pages promène autour des blés verts,
parmi les bourdonnements des insectes folâtres, au plus beau jour du
printemps en fleur. L'invraisemblance devient naturelle, et l'on ne
s'étonne point quand on voit l'Hymen amener par la main les deux
fiancées pour les donner à leurs époux.

Pendant que les jeunes gens chantent, les vieillards causent. Leur vie
aussi est un roman, mais triste. L'âme délicate de Shakspeare, froissée
par les chocs de la vie sociale, s'est réfugiée dans les contemplations
de la vie solitaire. Pour oublier les luttes et les chagrins du monde,
il faut s'enfoncer dans une grande forêt silencieuse, «et sous l'ombre
des rameaux mélancoliques laisser couler et perdre les heures fuyantes
du temps.» On regarde les dessins splendides que le soleil découpe sur
le tronc blanc des hêtres, l'ombre des feuilles tremblantes qui vacille
sur la mousse épaisse, les longs balancements des cimes; la pointe
blessante des soucis s'émousse; on ne souffre plus, on se souvient
seulement qu'on a souffert; on ne trouve plus en soi qu'une misanthropie
douce, et l'homme renouvelé en devient meilleur. Le vieux duc se trouve
heureux de son exil. La solitude lui a donné le repos, l'a délivré de la
flatterie, l'a ramené à la nature. Il a pitié des cerfs qu'il est obligé
de tuer pour se nourrir. Il se trouve injuste quand il voit «ces pauvres
innocents tachetés, citoyens nés de cette cité déserte, poursuivis sur
leurs propres domaines, et leurs hanches rondes ensanglantées par les
flèches[304].» Rien de plus doux que ce mélange de compassion tendre, de
philosophie rêveuse, de tristesse délicate, de plaintes poétiques et de
chansons pastorales. Un des seigneurs chante:

     Souffle, souffle, vent d'hiver,--tu n'es point si méchant--que
     l'ingratitude de l'homme;--ta dent n'est pas si aiguë,--car on ne
     te voit pas,--quoique ton souffle soit rude.--Hé! ho! chante, hé!
     ho! dans le houx vert.--L'amour n'est que folie, l'amitié n'est
     que feinte.--Hé! ho! Dans le houx vert!--Cette vie est toute
     réjouie[305].

Parmi eux se trouve une âme plus souffrante, Jacques le mélancolique, un
des personnages les plus chers à Shakspeare, masque transparent derrière
lequel on voit la figure du poëte. Il est triste parce qu'il est tendre;
il sent trop vivement le contact des choses, et ce qui laisse
indifférents les autres le fait pleurer[306]. Il ne gronde pas, il
s'afflige; il ne raisonne pas, il s'émeut; il n'a pas l'esprit
combattant d'un moraliste réformateur; c'est une âme malade et fatiguée
de vivre. L'imagination passionnée mène vite au dégoût. Pareille à
l'opium, elle exalte et elle brise. Elle emmène l'homme dans la plus
haute philosophie, puis le laisse retomber dans des caprices d'enfant.
Jacques quitte les autres brusquement, et s'en va dans les coins du bois
pour être seul. Il aime sa tristesse, et ne voudrait pas la changer
contre la joie. Rencontrant Orlando, il lui dit: «Rosalinde est le nom
de votre maîtresse?--Justement.--Je n'aime pas son nom[307].» On voit
qu'il a des boutades de femme nerveuse. Il se choque de ce qu'Orlando
écrit des sonnets sur les arbres de la forêt. Il est bizarre, et trouve
des sujets de peine et de gaieté là où les autres ne verraient rien de
semblable. «Un bouffon! un bouffon! j'ai rencontré un bouffon dans la
forêt, un bouffon en habit bariolé. Pauvre monde que le nôtre! Aussi
vrai que je vis de pain, j'ai rencontré un bouffon qui s'était couché et
se chauffait au soleil, et maudissait madame la Fortune en bons termes,
en bons termes choisis. Un bouffon en habit bariolé!» L'entendant
moraliser de la sorte, il s'est mis à rire de ce qu'un bouffon pût être
si méditatif, et il a ri une heure durant: «Ô noble bouffon! digne
bouffon! L'habit bariolé est le seul habit. Oh! que ne suis-je un
bouffon! Mon ambition est d'avoir un habit bariolé comme lui[308].» Un
instant après, il revient à ses dissertations mélancoliques, peintures
éclatantes, dont la vivacité, explique son caractère et trahit
Shakspeare, qui se cache sous son nom.

     .... Le monde entier n'est qu'un théâtre,--et tous, hommes et
     femmes, ne sont que des acteurs.--Ils ont leurs entrées, leurs
     sorties,--et chaque homme en sa vie joue plusieurs rôles.--Ses
     actes sont les sept âges. D'abord l'enfant--qui piaule et vomit
     dans les bras de sa nourrice.--Puis l'écolier pleurard, avec sa
     gibecière--et sa face reluisante, matinale, se traînant comme un
     escargot,--à contre-coeur, vers l'école. Puis l'amant--soupirant
     comme une fournaise, avec une plaintive ballade--en l'honneur des
     sourcils de sa maîtresse. Ensuite le soldat,--plein de jurons
     bizarres, barbu comme un léopard,--jaloux de son honneur, brusque
     et violent en querelles;--cherchant la fumée de la gloire--à la
     gueule du canon. Puis le juge,--au beau ventre rond, garni de
     gras chapons,--le regard sévère, la barbe magistralement
     coupée,--rempli de sages maximes et de précédents modernes;--et
     de cette façon il joue son rôle. Le sixième âge, étriqué,--devient
     le maigre Pantalon à pantoufles;--des lunettes sur le nez, un sac
     au côté,--son jeune haut-de-chausses bien ménagé, cent fois trop
     large--pour ses cuisses rétrécies. Sa forte voix virile,--revenant
     au fausset enfantin, ne rend plus que les sons grêles--d'un
     sifflet ou d'un chalumeau. La dernière scène--de cette étrange
     histoire accidentée--est la seconde enfance, le pur oubli de
     soi-même.--Plus de dents, plus d'yeux, plus de goût, plus
     rien[309].

_Comme il vous plaira_ est un demi-rêve. _Le Songe d'une Nuit d'été_ est
un rêve complet.

La scène, s'enfonçant dans le lointain vaporeux de l'antiquité
fabuleuse, recule jusqu'à Thésée, qui pare son palais pour épouser la
belle reine des Amazones. Le style, chargé d'images tourmentées, emplit
l'esprit de visions étranges et splendides, et le peuple aérien des
sylphes vient égarer la comédie dans le monde fantastique d'où il est
sorti.

C'est d'amour qu'il s'agit encore; de tous les sentiments, n'est-il pas
le plus grand artisan de songes? Mais il n'a point ici pour langage le
caquet charmant de Rosalinde; il est ardent comme la saison. Il ne
s'épanche point en conversations légères, en prose agile et
bondissante; il éclate en larges odes rimées, parées de métaphores
magnifiques, soutenues d'accents passionnés, telles que la chaude nuit,
chargée de parfums et scintillante d'étoiles, en inspire à un poëte et à
un amant. Lysander et Hermia conviennent de se rencontrer le soir «dans
le bois où souvent ils se sont assis sur des lits de molles violettes, à
l'heure où Phébé contemple son front d'argent dans le miroir des
fontaines, et baigne de perles liquides les minces lames du gazon[310].»
Ils s'y égarent et s'endorment, fatigués, sous les arbres. Un sylphe
touche de la racine magique les yeux du jeune homme, et change son
coeur. Tout à l'heure, à son réveil, il se prendra d'amour pour celle
qu'il apercevra la première. Cependant Démétrius, amant rebuté d'Hermia,
erre avec Héléna, qu'il rebute, dans le bois solitaire. La fleur magique
le change à son tour: c'est maintenant Héléna qu'il aime. Les amants se
fuient et se poursuivent le long des hautes futaies, dans la nuit
sereine. On sourit de leurs emportements, de leurs plaintes, de leurs
extases, et pourtant on y prend part. Cette passion est un rêve, et
cependant elle touche. Elle ressemble à ces toiles aériennes qu'on
trouve le matin sur la crête des sillons où la rosée les dépose, et
dont les fils étincellent comme un écrin. Rien de plus fragile et rien
de plus gracieux. Le poëte joue avec les émotions: il les confond, il
les entre-choque, il les redouble, il les emmêle. Il noue et dénoue ces
amours comme des choeurs de danse, et l'on voit passer auprès des
buissons verts, sous les yeux rayonnants des étoiles, ces nobles et
tendres figures, tantôt humides de larmes, tantôt illuminées par le
ravissement. Ils ont l'abandon de l'amour vrai, ils n'ont point la
grossièreté de l'amour sensuel. Rien ne nous fait tomber du monde idéal
où Shakspeare nous emmène. Éblouis par la beauté, ils l'adorent, et le
spectacle de leur bonheur, de leur trouble et de leur tendresse est un
enchantement.

Au-dessus de ces deux couples voltige et bourdonne l'essaim des sylphes
et des fées. Eux aussi, ils aiment. Titania, leur reine, a pour favori
un jeune garçon, fils d'un roi de l'Inde, qu'Obéron son époux veut lui
ôter. Ils se querellent, si bien que d'effroi leurs sylphes vont se
cacher dans la coupe des glands du chêne, dans la robe d'or des
primevères. Obéron, pour se venger, commande à Puck de toucher de la
fleur magique les yeux de Titania endormie, et voilà qu'à son réveil la
plus légère et la plus charmante des fées se trouve éprise d'un lourdaud
stupide qui a la tête d'un âne. Elle s'agenouille devant lui. Elle pose
sur ses tempes velues une couronne de fraîches fleurs odorantes. «Et les
gouttes de rosée qui tout à l'heure s'étalaient sur les boutons comme
des perles rondes d'Orient s'arrêtent maintenant, pareilles à des
larmes, dans les yeux des pauvres fleurettes, comme si elles pleuraient
leur disgrâce[311].» Elle appelle autour de lui les génies qui la
suivent:

     Sautillez devant lui dans ses promenades, et gambadez devant
     ses yeux.--Nourrissez-le d'abricots, de groseilles,--de
     raisins empourprés, de figues vertes et de mûres.--Dérobez
     aux abeilles sauvages leur sac de miel;--pour l'éclairer la
     nuit, coupez leurs cuisses de cire;--allumez-les aux yeux de
     feu du ver luisant,--pour conduire mon amour au lit et pour
     l'éveiller;--arrachez les ailes peintes des papillons;--avec
     cet éventail, écartez de ses yeux endormis les rayons de la
     lune.--Venez, faites-lui cortége, conduisez-le à mon
     berceau.--Il me semble que la lune regarde avec des yeux
     humides, et quand elle pleure, chaque fleurette pleure--sur
     quelque virginité perdue.--Arrêtez la langue de mon
     bien-aimé, amenez-le en silence[312].

Il le faut, car le bien-aimé brait horriblement, et à toutes les offres
de Titania, il répond en demandant du foin. Quoi de plus triste et de
plus doux que cette ironie de Shakspeare? Quelle raillerie contre
l'amour et quelle tendresse pour l'amour! Le sentiment est divin, et son
objet est indigne. Le coeur est ravi, et les yeux sont aveugles. C'est
un papillon doré qui s'agite dans la boue, et Shakspeare, en peignant
ses misères, lui garde toute sa beauté:

     Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs--pendant que je
     caresse tes joues charmantes,--et que j'attache des roses
     musquées au poil luisant de ta tête,--et que je baise tes
     belles et larges oreilles, ô ma chère joie!--Dors et je vais
     te bercer dans mes bras! Ainsi le chèvrefeuille
     parfumé--s'enlace amoureusement autour des arbres. Ainsi le
     lierre, comme un fiancé,--met son anneau aux doigts d'écorce
     des ormes.--Oh! que je t'aime! oh! que je suis folle de
     toi[313]!

Au retour du matin, quand «la porte de l'Orient, toute rouge de flammes,
s'ouvre sur la mer avec de beaux rayons bénis, et change en nappes d'or
ses courants verdâtres[314],» l'enchantement cesse, Titania s'éveille
sur sa couche de thym sauvage et de violettes penchées. Elle chasse le
monstre; ses souvenirs de la nuit s'effacent dans un demi-jour vague,
«comme des montagnes lointaines qui s'évanouissent en nuages.» Et les
fées vont chercher dans la rosée nouvelle des rubis qu'elles poseront
sur le sein des roses, et «des perles qu'elles pendront à l'oreille des
fleurs[315].» Tel est le fantastique de Shakspeare, tissu léger
d'inventions téméraires, de passions ardentes, de raillerie
mélancolique, de poésie éblouissante, tel qu'un des sylphes de Titania
l'eût fait. Rien de plus semblable à l'esprit du poëte que ces agiles
génies, fils de l'air et de la flamme, «dont le vol met un cercle autour
de la terre» en une seconde, qui glissent sur l'écume des vagues et
bondissent parmi les atomes des vents. Son Ariel vole, invisible
chanteur, autour des naufragés qu'il console, découvre les pensées des
traîtres, poursuit Caliban, la brute farouche, étale devant les amants
des visions pompeuses, et achève tout en un éclair[316]. Shakspeare
effleure les objets d'une aile aussi prompte, par des bonds aussi
brusques, avec un toucher aussi délicat.

Quelle âme! quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une
faculté unique! que de créatures diverses et quelle persistance de la
même empreinte! Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même
signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le
tempérament, l'imagination ou la passion pure, privées des facultés qui
sont contraires à celles du poëte, maîtrisées par le corps que se
figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes d'esprit et de la
sensibilité violente qu'il trouve en lui-même[317]. Parcourez ces
groupes, et vous n'y trouverez que des formes diverses et des états
divers d'une puissance unique. Ici, le troupeau des brutes, des
radoteurs et des commères, composés d'imagination machinale; plus loin,
la compagnie des gens d'esprit agités par l'imagination gaie et folle;
là-bas, le charmant essaim de jeunes femmes que soulève si haut
l'imagination délicate et qu'emporte si loin l'amour abandonné;
ailleurs, la bande des scélérats endurcis par des passions sans frein,
animés par une verve d'artiste; au centre, le lamentable cortége des
grands personnages dont le cerveau exalté s'emplit de visions
douloureuses ou criminelles, et qu'un destin intérieur pousse vers le
meurtre, vers la folie ou vers la mort. Montez d'un étage et contemplez
la scène tout entière: l'ensemble porte la même marque que les détails.
Le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les
horreurs, les détails crus, les moeurs déréglées et féroces, la vie
réelle tout entière telle qu'elle est, quand elle se trouve affranchie
des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie,
promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le
vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une
imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans
musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres qui emporte
l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes
ailés, le génie qui l'a formée. Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas
le poëte debout derrière la foule de ses créatures? Elles l'ont annoncé;
elles ont toutes montré quelque chose de lui. Agile, impétueux,
passionné, délicat, son génie est l'imagination pure, touchée plus
fortement et par de plus petits objets que le nôtre. De là ce style tout
florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives dont la
bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la
surabondance, oeuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et
bondit trop loin. De là cette psychologie involontaire et cette
pénétration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une
situation et tous les détails d'un caractère, les concentre dans chaque
réplique du personnage, et donne à sa figure un relief et une couleur
qui font illusion. De là notre émotion et notre tendresse. Nous lui
disons comme Desdémone à Othello: «Je vous aime parce que vous avez
beaucoup senti et beaucoup souffert.»

[Note 298: _Twelfth Night_, _As you like it_, _Tempest_, _Winter's
Tale_, etc., _Cymbeline_, _Merchant of Venise_, etc.]

[Note 299:

  How sweet the moonlight sleeps upon this bank!
  Here will we sit, and let the sounds of music
  Creep in our ears; soft stillness and the night
  Become the touches of sweet harmony,
  Sit, Jessica; look how the floor of heaven
  Is thick inlaid with patines of bright gold;
  There's not the smallest orb which thou behold'st,
  But in his motion like an angel sings,
  Still quiring to the young-eyed cherubins,
  Such harmony is in immortal souls;
  But whilst this muddy vesture of decay
  Doth grossly close it in, we cannot hear it.
  Come, ho, and wake Diana with a hymn:
  With sweetest touches pierce your mistress' ear,
  And draw her home with sweet music.

  JESSICA.

  I'm never merry when I hear sweet music.]

[Note 300: Alas the day! What did he, when thou saw'st him? What
said he? How look'd he? Wherein went he? What makes he here? Did he ask
for me? Where remains he? How parted he with thee? When shalt thou see
him again?... Looks he as fresh as he did the day he wrestled?

.... Do you not know I am a woman? When I think, I must speak. Sweet,
say on.]

[Note 301: ROSALIND.

Why, how now, Orlando, where have you been all this while? You a lover?

.... Come, woo me, woo me; for now I am in a holiday humour, and like
enough to consent:--What would you say to me now, an I were your very
Rosalind?

.... And I am your Rosalind, am I not your Rosalind?]

[Note 302: O coz, coz, coz, my pretty little coz, that thou didst
know how many fathom deep I am in love....]

[Note 303:

  PHEBE.

  Good shepherd, tell this youth what 'tis to love.

  SILVIUS.

  It is to be all made of sighs and tears;--
  And so I am for Phebe.

  PHEBE.

  And I for Ganymede.

  ORLANDO.

  And I for Rosalind.

  ROSALIND.

  And I for no woman.

  SILVIUS.

  It is to be all made of fantasy,
  All made of passion, and all made of wishes;
  All adoration, duty, observance,
  All humbleness, all patience, and impatience,
  All purity, all trial, all observance;--
  And so I am for Phebe.

  PHEBE.

  And so I am for Ganymede.

  ORLANDO.

  And so I am for Rosalind.

  ROSALIND.

  And so I am for no woman.]

[Note 304:

  DUKE.

  Come, shall we go and kill us venison?
  And yet it irks me, the poor dappled fools,--
  Being native burghers of this desert city,--
  Should, on their own confines, with forked heads,
  Have their round haunches gor'd.]

[Note 305:

  Blow, blow, thou winter wind,
  Thou art not so unkind
  As man's ingratitude;
  Thy tooth is not so keen,
  Because thou art not seen,
  Although thy breath be rude.
  Heigh, ho! sing heigh, ho! unto the green holly:--
  Most friendship is feigning, most loving mere folly!
  Then, heigh, ho, the holly!
  This life is most jolly.]

[Note 306: Comparez Jacques à Alceste. C'est le contraste d'un
misanthrope par raisonnement et d'un misanthrope par imagination.]

[Note 307:

  JACQUES.

  Rosalind is your love's name?

  ORLANDO.

  Yes, just.

  JACQUES.

  I do not like her name.]

[Note 308:

  A fool, a fool!--I met a fool i' the forest,
  A motley fool!--a miserable world!--
  As I do live by food, I met a fool,
  Who laid him down and bask'd him in the sun,
  And rail'd on Lady Fortune in good terms,
  In good set terms,--and yet a motley fool.
  .... O noble fool! worthy fool! Motley's the only wear.
  .... O that I were a fool!
  I am ambitious for a motley coat.]

[Note 309:

  JACQUES.

  All the world's a stage,
  And all the men and women merely players;
  They have their exits and their entrances,
  And one man in his time plays many parts,
  His acts being seven ages. At first, the enfant,
  Mewling and puking in his nurse's arms:
  And then the whining school-boy, with his satchel
  And shining morning face, creeping like snail
  Unwillingly to school. And then the lover,
  Sighing like furnace, with a woful ballad
  Made to his mistress' eye-brow. Then, the soldier,
  Full of strange oaths, and bearded like the pard,
  Jealous in honour, sudden and quick in quarrel;
  Seeking the bubble reputation
  Even in the cannon's mouth. And then, the justice,
  In fair round belly, with good capon lined,
  With eyes severe, and beard of formal cut,
  Full of wise saws and modern instances;
  And so he plays his part. The sixth age shifts
  Into the lean and slipper'd Pantaloon,
  With spectacles on nose, and pouch on side;
  His youthful hose well sav'd, a world too wide
  For his shrunk shanks; and his big manly voice,
  Turning again towards childish treble, pipes
  And whistles in his sound. Last scene of all,
  That ends this strange eventful history,
  Is second childishness, and mere oblivion:
  Sans teeth, sans eyes, sans taste, sans everything]

[Note 310:

  LYSANDER.

  To-morrow night when Phoebe doth behold
  Her silver visage in her wat'ry glass,
  Ducking with liquid pearl the bladed grass,
  (A time that lovers' flights doth still conceal)
  Through Athen's gates have we devised to steal....

  HERMIA.

  .... And in the wood, where often you and I
  Upon faint primrose beds were wont to lie....
  There my Lysander and myself shall meet.]

[Note 311:

  OBERON.

  And that same dew, which sometime on the buds
  Was wont to swell, like round and orient pearls,
  Stood now within the pretty flowrets' eyes,
  Like tears that did their own disgrace bewail.]

[Note 312:

  TITANIA.

  Be kind and courteous to this gentleman;
  Hop in his walks, and gambol in his eyes,
  Feed him with apricocks, and dewberries;
  With purple grapes, green figs and mulberries;
  The honey-bags steal from the humble-bees,
  And, for night-tapers, crop their waxen thighs,
  And light them at the fiery glow-worm's eyes,
  To have my love to bed and to arise;
  And pluck the wings from painted butterflies,
  To fan the moon-beams from his sleeping eyes:
  Come, wait upon him, lead him to my bower.
  The moon, methinks, looks with a watery eye;
  And when she weeps, weeps every little flower,
  Lamenting some enforced chastity.
  Tie up my love's tongue, bring him silently.]

[Note 313:

  Come, sit down on this flowery bed,
  While I thy amiable cheeks do coy,
  And stick musk-roses in thy sleek smooth head,
  And kiss thy fair large ears, my gentle joy.
  Sleep thou, and I will wind thee in my arms.
  So doth the wood-bine, the sweet honey-suckle,
  Gently intwist,--the femal ivy so
  Enrings the barky fingers of the elm.
  O how I love thee! how I dote on thee!]

[Note 314:

  OBERON.

  Even till the eastern gate, all fiery red,
  Opening on Neptune with fair blessed beams,
  Turns into yellow gold his salt-green streams.]

[Note 315:

  These things seem small and extinguishable,
  Like far-off mountains turned into clouds.
  .... I must go seek some dew-drops here,
  And hang a pearl in every cowslip's ear.]

[Note 316:

                My dainty Ariel....
  ... When the bee sucks, there suck I
  In a cowslip's bell I lie....
  Merrily, merrily shall I live now
  Under the blossom that hangs on the bough.
  .... I drink the air before me, and return
  Or e'er your pulse twice beat.
  .... We the globe may compass soon,
  Swifter than the wandering moon.]

[Note 317: Même loi dans le monde organique et dans le monde moral.
C'est ce que Geoffroy Saint-Hilaire appelle unité de composition.]



CHAPITRE V.

La Renaissance chrétienne.

  I. Les vices de la Renaissance païenne. -- Décadence des
     civilisations du Midi.

  II. La réforme. -- Aptitude des races germaniques et convenance
     des climats du Nord. -- Les corps et les âmes chez Albert Dürer.
     -- Ses Martyres et ses Jugements derniers. -- Luther. -- Sa
     conception de la justice. -- Construction du protestantisme. --
     La crise de la conscience. -- La rénovation du coeur. -- La
     suppression des pratiques. -- La transformation du clergé.

  III. La réforme en Angleterre. -- La tyrannie des cours
     ecclésiastiques. -- Les désordres du clergé. -- L'irritation du
     peuple. -- Intérieur d'un diocèse. -- Persécutions et
     conversions. -- La traduction de la Bible. -- Comment les
     événements bibliques et les sentiments hébraïques sont d'accord
     avec les moeurs contemporaines et le caractère anglais. -- Le
     _Prayer-Book_. -- Poésie morale et virile des prières et des
     offices. -- La prédication. -- Latimer. -- Son éducation. -- Son
     caractère. -- Son éloquence familière et persuasive. -- Sa mort.
     -- Les martyrs sous Marie. -- L'Angleterre est désormais
     protestante.

  IV. Les anglicans. -- Proximité de la religion et du monde. --
     Comment le sentiment religieux pénètre dans la littérature. --
     Comment le sentiment du beau subsiste dans la religion. --
     Hooker. -- Sa largeur d'esprit et son ampleur de style. -- Hales
     et Chillingworth. -- Éloge de la raison et de la tolérance. --
     Jeremy Taylor. -- Son érudition, son imagination, sa poésie.

  V. Les puritains. -- Opposition de la religion et du monde. --
     Les dogmes. -- La morale. -- Les scrupules. -- Leur triomphe et
     leur enthousiasme. -- Leur oeuvre et leur sens pratique. --
     Bunyan. Sa vie, son esprit et son poëme. -- Avenir du
     protestantisme en Angleterre.


I

«Que le lecteur sache bien, dit Luther dans sa préface[318], que j'ai
été moine et papiste outré, tellement enivré, ou plutôt englouti dans
les doctrines papales, que j'eusse été tout prêt, si je l'avais pu, à
tuer ou à vouloir faire tuer ceux qui auraient rejeté l'obéissance au
pape, même d'une syllabe. Je n'étais pas tout froid ou tout glace pour
défendre le pape, comme Eck et ses pareils, qui, véritablement, me
semblaient se faire les défenseurs du pape plutôt à cause de leur ventre
que parce qu'ils prenaient la chose sérieusement. Il y a plus: encore
aujourd'hui il me semble qu'ils se moquent du pape, en épicuriens. _Moi,
j'y allais de franc coeur, en homme qui a craint horriblement le jour du
jugement et qui néanmoins souhaitait d'être sauvé avec un tressaillement
de toutes ses moelles._» Aussi, quand pour la première fois Luther
aperçut Rome, il se prosterna disant: «Je te salue, sainte Rome,...
baignée du sang de tant de martyrs.» Imaginez, si vous le pouvez,
l'effet que fit sur un pareil esprit si loyal, si chrétien, le paganisme
effronté de la Renaissance italienne. La beauté des arts, la grâce de la
vie raffinée et sensuelle n'avaient point de prise sur lui; ce sont les
moeurs qu'il jugeait, et il ne les jugeait qu'avec sa conscience. Il
regarda cette civilisation du Midi avec des yeux d'homme du Nord, et
n'en comprit que les vices, comme Ascham qui disait avoir vu «à Venise
plus de crimes et d'infamies en huit jours qu'en toute sa vie en
Angleterre.» Comme aujourd'hui Arnold et Channing, comme tous les hommes
de race[319] et d'éducation germaniques, il eut horreur de cette vie
voluptueuse, tantôt insouciante et tantôt effrénée, mais toujours
affranchie des préoccupations morales, livrée à la passion, égayée par
l'ironie, bornée au présent, vide du sentiment de l'infini, sans autre
culte que l'admiration de la beauté visible, sans autre objet que la
recherche du plaisir, sans autre religion que les terreurs de
l'imagination et l'idolâtrie des yeux.

«Je ne voudrais pas, disait-il au retour, pour cent mille florins
n'avoir pas vu Rome; je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas
injustice au pape[320]. Les crimes à Rome sont incroyables; personne ne
pourra croire à une perversité si grande s'il n'a le témoignage de ses
yeux, de ses oreilles, de son expérience.... Là règnent toutes les
scélératesses et les infamies, tous les crimes atroces, principalement
l'avidité aveugle, le mépris de Dieu, les parjures, le sodomisme....
Nous autres Allemands, nous nous gorgeons de boisson jusqu'à nous
crever, tandis que les Italiens sont sobres. Mais ce sont les plus
impies des hommes; ils se moquent de la vraie religion, ils nous
raillent nous autres chrétiens, parce que nous croyons tout dans
l'Écriture.... Il y a un mot en Italie qu'ils disent quand ils vont à
l'église: «Allons nous conformer à l'erreur populaire.» «Si nous étions
obligés, disent-ils encore, de croire en tout la parole de Dieu, nous
serions les plus misérables des hommes, et nous ne pourrions jamais
avoir un moment de gaieté; il faut prendre une mine convenable et ne pas
tout croire.» C'est ce que fit le pape Léon X, qui, entendant disputer
sur l'immortalité et la mortalité de l'âme, se rangea au dernier avis.
«Car, dit-il, ce serait terrible de croire à une vie future. La
conscience est une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même....»
Les Italiens sont ou épicuriens ou superstitieux. Le peuple craint plus
saint Antoine et saint Sébastien que le Christ, à cause des plaies
qu'ils envoient. C'est pourquoi, quand on veut empêcher les Italiens
d'uriner en un lieu, on y peint saint Antoine avec sa lance de feu.
Voilà comment ils vivent dans une extrême superstition, sans connaître
la parole de Dieu, ne croyant ni à la résurrection de la chair, ni à la
vie éternelle, et ne craignant que les plaies temporelles. Aussi leurs
blasphèmes sont affreux..., et dans les vengeances leur cruauté est
atroce; quand ils ne peuvent se défaire de leurs ennemis d'une autre
façon, ils leur dressent des guet-apens dans les églises, tellement que
l'un fendit la tête à son ennemi devant l'autel.... Souvent, dans les
funérailles, il y a des meurtres à propos des héritages.... Ils
célèbrent le carnaval avec une inconvenance et une folie extrêmes,
pendant plusieurs semaines, et ils y ont institué beaucoup de péchés et
d'extravagances, car ce sont des _hommes sans conscience_ qui vivent en
des péchés publics et méprisent le mariage.... Nous Allemands, et les
autres nations simples, nous sommes comme une toile nue; mais les
Italiens sont peints et bariolés de toutes sortes d'opinions fausses, et
encore plus disposés à en embrasser de pires.... Leurs jeûnes sont plus
splendides que nos plus somptueux festins. Ils se parent extrêmement; si
nous dépensons un florin en habits, ils mettent dix florins pour avoir
un habit de soie.... Quand ils sont chastes, c'est sodomisme. Point de
société chez eux. Aucun d'eux ne se fie à l'autre; ils ne se réunissent
point librement, comme nous autres Allemands; ils ne permettent point
aux étrangers de parler publiquement à leurs femmes: comparés aux
Allemands, ce sont tout à fait des gens cloîtrés.» Ces paroles si dures
languissent auprès des faits[321]. Trahisons, assassinats, supplices,
étalage de la débauche, pratique de l'empoisonnement, les pires et les
plus éhontés des attentats jouissent impudemment de la tolérance
publique et de toute la lumière du ciel. En 1490, le vicaire du pape
ayant défendu aux clercs et aux laïques de garder leurs concubines, le
pape révoqua la défense, «disant que cela n'est point interdit, parce
que la vie des prêtres et ecclésiastiques est telle qu'on en trouve à
peine un qui n'entretienne une concubine ou du moins n'ait une
courtisane....» César Borgia, à la prise de Capoue, «choisit quarante
des plus belles femmes qu'il se réserve; et un assez grand nombre de
captives sont vendues à vil prix à Rome....» Sous Alexandre VI, «tous
les ecclésiastiques, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, ont des
concubines en façon d'épouses, et même publiquement. Si Dieu n'y
pourvoit, ajoute l'historien, cette corruption passera aux moines et aux
religieux, quoique à vrai dire presque tous les monastères de la ville
soient devenus des lupanars, sans que personne y contredise....» À
l'égard d'Alexandre VI, amant de Lucrèce, sa fille, c'est au lecteur à
chercher dans Burchard la peinture des priapées extraordinaires
auxquelles il assiste avec Lucrèce et César, et l'énumération des prix
qu'il distribue. Pareillement, que le lecteur aille lui-même lire dans
les originaux la bestialité de Pierre Luigi Farnèse, le fils du pape,
comment le jeune et honnête évêque de Fano mourut de son attentat, et
comment le pape, traitant ce crime «de légèreté juvénile,» lui donna par
cette bulle secrète l'absolution «la plus ample de toutes les peines
que, par incontinence humaine, en quelque façon ou pour quelque cause
que ce fût, il eût pu encourir.» Pour ce qui est de la sécurité civile,
Bentivoglio fait tuer tous les Marescotti; Hippolyte d'Est fait crever
les yeux à son frère, en sa présence; César Borgia tue son frère; le
meurtre est dans les moeurs et n'excite plus d'étonnement; on demande au
pêcheur qui a vu lancer le corps à l'eau, pourquoi il n'avait pas averti
le gouverneur de la ville; «il répond qu'il a vu en sa vie jeter une
centaine de corps au même endroit, et que jamais personne ne s'en est
inquiété.» «Dans notre ville, dit un vieil historien, il se faisait
quantité de meurtres et de pillages le jour et la nuit, et il se passait
à peine un jour que quelqu'un ne fût tué.» César, un jour, tua Peroso,
favori du pape, entre ses bras et sous son manteau, tellement que le
sang en jaillit au visage du pape. Il fit poignarder en plein jour, sur
les marches du palais, puis étrangler le mari de sa soeur; comptez ses
assassinats, si vous pouvez. Certainement, son père et lui, par leur
génie, leurs moeurs, leur scélératesse parfaite, affichée et
systématique, ont présenté à l'Europe les deux images les mieux réussies
du diable. Pour tout dire, en un mot, c'est d'après ce monde et pour ce
monde que Machiavel écrivit son _Prince_. Le développement complet de
toutes les facultés et de toutes les convoitises humaines, la
destruction complète de tous les freins et de toutes les pudeurs
humaines, voilà les deux traits marquants de cette culture grandiose et
perverse. Faire de l'homme un être fort muni de génie, d'audace, de
présence d'esprit, de fine politique, de dissimulation, de patience, et
tourner toute cette puissance à la recherche de tous les plaisirs,
plaisirs du corps, du luxe, des arts, des lettres, de l'autorité,
c'est-à-dire former et déchaîner un animal admirable et redoutable,
bien affamé et bien armé, voilà son objet, et l'effet au bout de cent
ans est visible. Ils se déchirent entre eux, comme de beaux lions et de
superbes panthères. Dans cette société qui est devenue un cirque, parmi
tant de haines, et quand l'épuisement commence, l'étranger paraît; tous
plient alors sous sa verge; on les encage, et ils languissent ainsi,
dans des plaisirs obscurs, avec des vices bas[322], en courbant
l'échine. Le despotisme, l'inquisition et les sigisbés, l'ignorance
crasse et la friponnerie ouverte, les effronteries et les gentillesses
des arlequins et des scapins, la misère et les poux, telle est l'issue
de la Renaissance italienne. Comme les civilisations antiques de la
Grèce et de Rome[323], comme les civilisations modernes de la Provence
et d'Espagne, comme toutes les civilisations du Midi, elle porte en soi
un vice irrémédiable, une mauvaise et fausse conception de l'homme; les
Allemands du seizième siècle, comme les Germains du quatrième siècle, en
ont bien jugé; avec leur simple bon sens, avec leur, honnêteté foncière,
ils ont mis le doigt sur la plaie secrète. On ne fonde pas une société
sur le culte du plaisir et de la force; on ne fonde une société que sur
le respect de la liberté et de la justice. Pour que la grande rénovation
humaine qui soulève au seizième siècle toute l'Europe pût s'achever et
durer, il fallait que, rencontrant une autre race, elle développât une
autre culture, et que d'une conception plus saine de là vie elle fît
sortir une meilleure forme de civilisation.

[Note 318: Édition des oeuvres complètes, t. I.]

[Note 319: Voyez dans _Corinne_ le jugement de lord Nevil sur les
Italiens.]

[Note 320: _Tischreden_, passim.]

[Note 321: Voyez dans le _Corpus historicorum medii ævi_, par G.
Eccard, t. II: Stephanus Infessuræ, p. 1995; Burchard, grand camérier
d'Alexandre VI, p. 2134.--Guichardin, p. 211, édit. _Panthéon
littéraire._]

[Note 322: Voyez, dans les _Mémoires de Casanova_, le tableau de
cette pourriture.--Voyez les _Mémoires_ de Scipion Rossi, sur les
couvents de Toscane, à la fin du dix-huitième siècle.]

[Note 323: D'Homère à Constantin, la cité antique est une
association d'hommes libres qui a pour but la conquête et l'exploitation
d'autres hommes libres.]


II

Ainsi naquit la Réforme, à côté de la Renaissance. En effet, elle est
aussi une renaissance, une renaissance appropriée au génie des peuples
germains. Ce qui distingue ce génie des autres, ce sont ses
préoccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus adonnés à la
gloutonnerie et à l'ivrognerie[324], ils sont en même temps plus remués
par la conscience, plus fermes à garder leur foi, plus disposés à
l'abnégation et au sacrifice. Tels leur climat les a pétris, et tels ils
sont demeurés de Tacite à Luther, de Knox à Gustave-Adolphe et à Kant. À
la longue, et sous l'empreinte incessante des siècles, le corps
flegmatique, repu de grosse nourriture et de boissons fortes, s'est
rouillé; les nerfs sont devenus moins excitables, les muscles moins
alertes, les désirs moins voisins de l'action, la vie plus terne et plus
lente, l'âme plus endurcie et plus indifférente aux chocs corporels; la
boue, la pluie, la neige, l'abondance des spectacles déplaisants et
mornes, le manque des vifs et délicats chatouillements sensibles
maintiennent l'homme _dans une attitude militante_. Héros aux temps
barbares, travailleurs aujourd'hui, ils supportent l'ennui comme ils
provoquaient les blessures; aujourd'hui comme autrefois, c'est la
noblesse intérieure qui les touche; rejetés vers les jouissances du
dedans, ils y trouvent un monde, celui de la beauté morale. Pour eux le
modèle idéal s'est déplacé; il n'est plus situé parmi les formes,
composé de force et de joie, mais transporté dans les sentiments,
composé de véracité, de droiture, d'attachement au devoir, de fidélité à
la règle. Qu'il vente et qu'il neige, que l'ouragan se démène dans les
noires forêts de sapins, ou sur la houle blafarde parmi les goëlands qui
crient, que l'homme roidi et violacé par le froid trouve pour tout
régal, en se claquemurant dans sa chaumière, un plat de choucroute aigre
ou une pièce de boeuf salé, sous une lampe fumeuse et près d'un feu de
tourbe, il n'importe; un autre royaume s'ouvre pour le dédommager,
celui du contentement intime: sa femme est fidèle et l'aime; ses
enfants, autour de son âtre, épellent la vieille Bible de famille; il
est maître chez lui, protecteur, bienfaiteur, honoré par autrui, honoré
par lui-même; et si, par hasard, il a besoin d'aide, il sait qu'au
premier appel il verra ses voisins se ranger fidèlement et bravement à
ses côtés. Le lecteur n'a qu'à mettre en regard les portraits du temps,
ceux d'Italie et ceux d'Allemagne; il apercevra d'un coup d'oeil les
deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Réforme: d'un
côté, quelque condottiere demi-nu en costume romain, quelque cardinal
dans sa simarre, amplement drapé, sur un riche fauteuil sculpté et orné
de têtes de lions, de feuillages, de faunes dansants, lui-même ironique
et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de
l'homme du monde, cauteleusement courbé et en arrêt; de l'autre côté,
quelque brave docteur, un théologien, homme simple, mal peigné, roide
comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de
doctrine à fermoirs solides, travailleur convaincu, père de famille
exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du siècle, un laborieux
et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther[325], un véritable homme
du Nord, Albert Dürer. Lui aussi, comme Raphaël et Titien, il a son idée
de l'homme, idée inépuisable de laquelle sortent par centaines les
figures vivantes et les scènes de moeurs, mais combien nationales et
originales! De la beauté épanouie et heureuse, nul souci; ses corps nus
ne sont que des corps déshabillés: épaules étroites, ventres
proéminents, jambes grêles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son
voisin le charpentier ou de sa commère la marchande de saucisses; les
têtes font saillie sur le cuivre infatigablement rayé et fouillé,
sauvages ou bourgeoises, souvent ridées par la fatigue du métier,
ordinairement tristes, anxieuses et patientes, âprement et misérablement
déformées par les nécessités de la vie réelle. Au milieu de cette copie
minutieuse de la vérité laide, où est l'échappée? Quelle est la contrée
où va s'enfuir la grande imagination mélancolique? C'est le rêve, le
rêve étrange fourmillant de pensées profondes, la contemplation
douloureuse de la destinée humaine, l'idée vague de la grande énigme, la
réflexion tâtonnante qui, dans la noirceur des bois hérissés, à travers
les emblèmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la
vérité et la justice. Il n'a pas besoin de les chercher si loin; de
prime-saut il les a saisies. Si l'honnêteté est quelque part au monde,
c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Ce
n'est pas lui qui, à la façon de Raphaël, commencerait par les faire
nues; la main la plus licencieuse n'oserait pas déranger un seul des
plis roides de leurs robes; leur enfant sur les bras, elles ne songent
qu'à lui et ne songeront jamais au delà; non-seulement elles sont
innocentes, mais encore elles sont vertueuses; la sage mère de famille
allemande, enfermée pour toujours par sa volonté et par sa nature dans
les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entière dans
la sincérité foncière, dans le sérieux, dans l'inattaquable loyauté de
leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus: à côté de la vertu
paisible, il a figuré la vertu militante. Le voilà enfin le Christ
véritable, le pâle Crucifié, exténué et décharné par l'agonie, dont le
sang, à chaque minute, tombe en gouttes plus rares, à mesure que les
palpitations plus faibles annoncent le déchirement suprême d'une vie qui
s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les maîtres italiens, un spectacle
à récréer les yeux, un simple ondoiement d'étoffes, une ordonnance des
groupes. Le coeur, le plus profond du coeur, est blessé par cette vue;
c'est le juste opprimé qui meurt, parce que le monde hait la justice;
les puissants, les hommes du siècle sont là, indifférents, ironiques: un
chevalier empanaché, un bourgmestre ventru qui, les mains croisées
derrière son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure;
au-dessus des femmes évanouies, les anges pleins d'angoisse viennent
recueillir dans des coupes le sang sacré qui suinte, et les astres du
ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il
y en aura d'autres; supplices sur supplices, et les vrais martyrs à côté
du vrai Christ, résignés, silencieux, avec le doux regard des premiers
fidèles. Ils sont liés autour d'un vieil arbre, et le bourreau les
déchire avec un fouet armé d'ongles de fer. Un évêque, les mains
jointes, prie étendu pendant qu'on lui tourne dans l'oeil une tarière.
Là-haut, entre les arbres échevelés et les racines grimaçantes, une
troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une
colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter
dans le précipice; çà et là roulent des têtes, des troncs inertes, et à
côté de ceux qu'on décapite, des corps enflés traversés d'un pal
attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les
supporter pour confesser sa foi et établir la justice. Mais il y a
là-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour.
Il va luire, ce jour, et les perçants rayons du dernier soleil
jaillissent déjà, comme une poignée de dards, à travers les ténèbres du
siècle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe
étincelante, guidant les cavalcades effrénées, les épées tournoyantes,
les flèches inévitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la
terre; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre
infernal mâche déjà la tête des prélats iniques. C'est ici le poëme
populaire de la conscience, et, depuis les jours des apôtres, les hommes
ne l'ont point conçu plus sublime et plus complet[326].

Car la conscience, comme le reste, a son poëme; par un envahissement
naturel, la toute-puissante idée de la justice déborde de l'âme, couvre
le ciel, et y intronise un nouveau Dieu. Redoutable Dieu, qui ne
ressemble guère à la calme intelligence qui sert aux philosophes pour
expliquer l'ordre des choses, ni à ce Dieu tolérant, sorte de roi
constitutionnel que Voltaire atteint au bout d'un raisonnement, que
Béranger chante en camarade et qu'il salue «sans lui demander rien.»
C'est le juste Juge impeccable et rigide, qui exige de l'homme un compte
exact de sa conduite visible et de tous ses sentiments invisibles, qui
ne tolère pas un oubli, un abandon, une défaillance, devant qui tout
commencement de faiblesse ou de faute est un attentat et une trahison.
Qu'est-ce que notre justice devant cette justice stricte? On vivait
tranquille, aux temps d'ignorance; tout au plus, quand on se sentait
coupable, on allait chercher une absolution auprès du prêtre; pour
achever, on achetait une bonne indulgence; le tarif était là, il y est
encore; Tetzel le dominicain déclare que tous les péchés sont lavés
«sitôt que l'argent sonne dans la caisse.» Quel que soit le crime, on en
a quittance; quand même «un homme aurait violé la mère de Dieu,» il
retournerait chez lui net et certain du paradis. Par malheur, les
marchands de pardons ne savent pas que tout est changé et que l'esprit
est devenu adulte; il ne récite plus les mots machinalement comme un
catéchisme, il les sonde anxieusement comme une vérité. Dans
l'universelle renaissance, et dans la puissante floraison de toutes les
idées humaines, l'idée germanique du devoir végète comme les autres. À
présent, quand on parle de justice, ce n'est plus une phrase morte qu'on
récite, c'est une conception vivante qu'on produit; l'homme aperçoit
l'objet qu'elle représente, et ressent l'ébranlement qui la soulève; il
ne la reçoit plus, il la fait; elle est son oeuvre et sa maîtresse; il
la crée et la subit. «Ces mots _justus_ et _justitia Dei_, dit Luther,
étaient un tonnerre dans ma conscience. Je frémissais en les entendant;
je me disais: Si Dieu est juste, il me punira[327].» Car sitôt que la
conscience a retrouvé l'idée du modèle parfait[328], les moindres
manquements lui semblent des crimes, et l'homme condamné par ses propres
scrupules tombe consterné d'horreur «et comme englouti.» «Moi qui menais
la vie d'un moine irréprochable, dit encore Luther, je sentais pourtant
en moi la conscience inquiète du pécheur, sans parvenir à me rassurer
sur la satisfaction que je devais à Dieu.... Alors je me disais: Suis-je
donc le seul qui doive être triste en esprit?... Oh! que je voyais de
spectres et de figures horribles!»--Ainsi alarmée, la conscience croit
que le jour terrible va venir. «La fin du monde est proche.... Nos
enfants la verront; peut-être nous-mêmes.»--Une fois à ce propos, six
mois durant, il a des songes épouvantables. Comme les chrétiens de
l'Apocalypse, il fixe le moment: cela arrivera à Pâques ou pour la fête
de la conversion de saint Paul. Tel théologien, son ami, songe à donner
tous ses biens aux pauvres; «mais les prendrait-on? disait-il. Demain
soir, nous serons assis dans le ciel.» Sous de telles angoisses, le
corps fléchit. Pendant quatorze jours, Luther fut dans un tel état,
qu'il ne put ni boire, ni manger, ni dormir. «Jour et nuit,» les yeux
fixés sur le texte de saint Paul, il voyait le juge et ses mains
inévitables. Voilà la tragédie qui s'est agitée dans toutes les âmes
protestantes; c'est la tragédie éternelle de la conscience, et le
dénoûment est une nouvelle religion.

Car ce n'est pas la nature toute seule et sans secours qui sortira de
cet abîme. D'elle-même «elle est si corrompue qu'elle n'éprouve pas le
désir des choses célestes.... Il n'y a rien en elle devant Dieu que
concupiscence....» La bonne intention ne peut venir d'elle. «Car,
effrayé par la face de son péché, l'homme ne saurait se proposer de bien
faire, inquiet comme il l'est et anxieux; au contraire, abattu et écrasé
par la force de son péché, il tombe dans le désespoir et dans la haine
de Dieu, comme il arriva à Caïn, à Saül, à Judas,» en sorte qu'abandonné
à lui-même, il ne peut trouver en lui-même que la rage et l'accablement
d'un désespéré ou d'un démon. En vain il essayerait de se racheter par
de bonnes oeuvres; nos bonnes actions ne sont pas pures; même pures,
elles n'effacent pas la souillure des péchés antérieurs, et d'ailleurs
elles n'ôtent point la corruption originelle du coeur; elles ne sont que
des rameaux et des fleurs, c'est dans la séve que gît le venin
héréditaire. Il faut que l'homme descende en son coeur, par-dessous
l'obéissance littérale et la régularité juridique; que du royaume de la
loi il pénètre dans celui de la grâce; que de la rectitude imposée, il
passe à la générosité spontanée; que par-dessous sa première nature, qui
le portait vers l'égoïsme et les choses de la terre, une seconde nature
se développe, qui le porte vers le sacrifice et les choses du ciel. Ni
mes oeuvres, ni ma justice, ni les oeuvres et la justice d'aucune
créature ou de toutes les créatures ne peuvent opérer en moi ce
changement extraordinaire. Un seul le peut, le Dieu pur, le Juste
immolé, le Sauveur, le Réparateur, Jésus, mon Christ, en m'imputant sa
justice, en versant sur moi ses mérites, en noyant mon péché sous son
sacrifice. Le monde est «une masse de perdition[329]» prédestinée à
l'enfer. Seigneur Jésus, retirez-moi, choisissez-moi dans cette masse.
Je n'y ai nul droit, il n'y a rien en moi qui ne soit abominable; cette
prière même, c'est vous qui me l'inspirez et qui la faites en moi. Mais
je pleure et ma poitrine se soulève, et mon coeur se brise. Seigneur,
que je me sente racheté, pardonné, votre élu, votre fidèle; donnez-moi
la grâce, et donnez-moi la foi!--«Alors, dit Luther, je me sentis comme
_rené_, et il sembla que j'entrais à portes ouvertes dans le paradis.»

Que reste-t-il à faire après cette rénovation du coeur? Rien, toute la
religion est là; il faut réduire ou supprimer le reste; elle est une
affaire personnelle, un dialogue intime entre l'homme et Dieu, où il n'y
a que deux choses agissantes, la propre parole de Dieu, telle qu'elle
est transmise par l'Écriture, et les émotions du coeur de l'homme,
telles que la parole de Dieu les excite et les entretient[330]. Écartons
les pratiques sensibles par lesquelles on a voulu remplacer cet
entretien de l'âme invisible et du juge invisible: je veux dire les
mortifications, les jeûnes, les pénitences corporelles, les carêmes, les
voeux de chasteté et de pauvreté, les chapelets, les indulgences; les
rites ne sont bons qu'à étouffer sous des oeuvres machinales la piété
vivante. Écartons les intermédiaires par lesquels on a voulu empêcher le
commerce direct de Dieu et de l'homme, je veux dire les saints, la
Vierge, le pape, le prêtre: quiconque les adore ou leur obéit est
idolâtre. Ni les saints, ni la Vierge ne peuvent nous convertir et nous
sauver; c'est Dieu seul qui par son Christ nous convertit et nous sauve.
Ni le pape, ni le prêtre ne peuvent nous fixer notre croyance ou nous
remettre nos péchés; c'est Dieu seul qui nous instruit par son Écriture,
et nous absout par sa grâce. Plus de pèlerinages ni de reliques; plus de
traditions ni de confessions auriculaires. Une nouvelle Église paraît,
et avec elle un nouveau culte; les ministres de la religion changent de
rôle, et l'adoration de Dieu change de forme; l'autorité du clergé
s'atténue, et la pompe du service se réduit; elles se réduisent et
s'atténuent d'autant plus, que l'idée primitive de la théologie nouvelle
est plus absorbante, tellement, qu'il y a des sectes où elles
disparaissent tout à fait. Le prêtre descend de cette haute place où le
droit de remettre les péchés et de régler la foi l'avait élevé
par-dessus les têtes des laïques; il rentre dans la société civile, il
se marie comme eux, il tend à redevenir leur égal, il n'est qu'un homme
plus savant et plus pieux que les autres, leur élu et leur conseiller.
Son église devient un temple, vide d'images, d'ornements et de
cérémonies, parfois tout nu, simple lieu d'assemblée, où, entre des murs
blanchis, du haut d'une chaire unie, un homme en robe noire parle sans
gestes, lit un morceau de la Bible, entonne un hymne que continue la
congrégation. Il y a un autre lieu de prière, aussi peu décoré et non
moins vénéré, le foyer domestique, où chaque soir le père de famille,
devant ses serviteurs et ses enfants, fait tout haut la prière et lit
l'Écriture. Austère et libre religion, toute purgée de sensualité et
d'obéissance, toute intérieure et personnelle, qui, instituée par
l'éveil de la conscience, ne pouvait s'établir que chez des races où
chacun trouve naturellement en soi-même la persuasion qu'il est seul
responsable de ses oeuvres et toujours astreint à des devoirs.

[Note 324: _Voyage de Misson_, 1700. _Mémoires de la margrave de
Baireuth._ Voyez encore aujourd'hui les moeurs des étudiants.

«Les Allemands sont, comme vous savez, d'étranges buveurs; il n'y a
point de gens au monde plus caressants, plus civils, plus officieux;
mais encore un coup ils ont de terribles coutumes sur l'article de
boire. Tout s'y fait en buvant; on y boit en faisant tout. On n'a pas eu
le temps de se dire trois paroles dans les visites, qu'on est tout
étonné de voir venir la collation, ou tout au moins quelques brocs de
vin accompagnés d'une assiette de croûtes de pain hachées avec du poivre
et du sel: fatal préparatif pour de mauvais buveurs. Il faut vous
instruire des lois qui s'observent ensuite, lois sacrées et inviolables.
On ne doit jamais boire, sans boire à la santé de quelqu'un; aussitôt
après avoir bu, on doit présenter du vin à celui à la santé de qui on a
bu. Jamais il ne faut refuser le verre qui est présenté, et il faut
naturellement vider jusqu'à la dernière goutte. Faites, je vous prie,
quelques réflexions sur ces coutumes, et voyez par quel moyen il est
possible de cesser de boire; aussi ne finit-on jamais. C'est un cercle
perpétuel en Allemagne; boire en Allemagne, c'est boire toujours.»
(Misson, _Voyage en Italie_.)]

[Note 325: Voyez ses lettres et la sympathie qu'il y témoigne pour
Luther.]

[Note 326: Collection des gravures sur bois d'Albert Dürer.
Remarquez la concordance de son _Apocalypse_ et des conversations
familières de Luther.]

[Note 327: Calvin, le logicien de la Réforme, explique très-bien la
filiation de toutes les idées protestantes (_Institution chrétienne_,
liv. I). 1. L'idée du Dieu parfait, juge rigide. 2. L'alarme de la
conscience. 3. L'impuissance et la corruption de la nature. 4. L'arrivée
de la grâce gratuite. 5. Le rejet des pratiques et cérémonies.]

[Note 328: «Selon que l'orgueil est enraciné en nous, il nous semble
toujours que nous sommes justes et entiers, sages et saints; sinon que
nous soyons convaincus par arguments manifestes de notre injustice,
souillure, folie et immondicité. Car nous n'en sommes pas convaincus si
nous jetons l'oeil sur nos personnes seulement, et que nous ne pensions
pas aussi bien à Dieu, lequel est la seule règle à laquelle il nous faut
ordonner et compasser ce jugement.... (Et alors) ce qui avait belle
montre de vertu se découvrira n'être que fragilité.

«Voilà d'où est procédé l'horreur et étonnement duquel l'Écriture récite
que les saints ont été affligés et abattus toutes et quantes fois qu'ils
ont senti la présence de Dieu. Car nous voyons ceux qui étaient comme
eslongnés de Dieu et se trouvaient assurés et allaient la tête levée,
sitôt qu'il leur manifeste sa gloire, être ébranlés et effarouchés, en
sorte qu'ils sont opprimés, voire engloutis en l'horreur de mort et
qu'ils s'évanouissent.» (Calvin, _Institution chrétienne_, liv. I, p.
2.)]

[Note 329: Mot de saint Augustin.]

[Note 330: Mélanchthon, préface des _Oeuvres de Luther_. «Manifestum
est libros Thomæ, Scoti et similium prorsus mutos esse de justitia
fidei, et multos errores continere de rebus maximis in Ecclesia.
Manifestum conciones monachorum in templis fere ubique terrarum aut
fabulas fuisse de Purgatorio et de Sanctis, aut fuisse qualemcumque
legis doctrinam seu disciplinæ, sine voce Evangelii de Christo, aut
fuisse nenias de discrimine ciborum, de feriis et aliis traditionibus
humanis.... Evangelium purum, incorruptum, et non dilutum ethnicis
opinionibus.» Voyez aussi Fox, _Acts and monuments_, t. II, p. 42.]


III

Sans doute c'est par une porte bâtarde que la réforme entre en
Angleterre; mais il suffit qu'une porte s'ouvre, telle quelle; car ce ne
sont pas les manéges de cour et les habiletés officielles qui amènent
les révolutions profondes; ce sont les situations sociales et les
instincts populaires. Quand cinq millions d'hommes se convertissent,
c'est que cinq millions d'hommes ont envie de se convertir. Laissons
donc de côté les parades et les intrigues d'en haut, les scrupules et
les passions de Henri VIII[331], les complaisances et les adresses de
Cranmer, les variations et les bassesses du Parlement, les oscillations
et les lenteurs de la Réforme, commencée, puis arrêtée, puis poussée en
avant, puis d'un coup violemment refoulée, enfin épandue sur toute la
nation, et endiguée dans un établissement légal, établissement
singulier, bâti de pièces disparates, mais solide pourtant et qui a
duré. Tout grand changement a sa racine dans l'âme, et il n'y a qu'à
regarder de près dans cette région profonde pour découvrir les
inclinations nationales et les irritations séculaires dont le
protestantisme est issu.

Cent cinquante ans auparavant, il avait été sur le point d'éclore;
Wicleff avait paru, les lollards s'étaient levés, la Bible avait été
traduite; la chambre des communes avait proposé la confiscation de tous
les biens ecclésiastiques; puis, sous le poids de l'Église, de la
royauté et des lords réunis, la réforme naissante écrasée était rentrée
sous terre, pour ne plus reparaître que de loin en loin par les
supplices de ses martyrs. Les évêques avaient reçu le droit
d'emprisonner sans jugement les laïques suspects d'hérésie; ils avaient
brûlé vivant lord Cobham; les rois avaient pris parmi eux leurs
ministres; assis dans leur autorité et dans leur faste, ils avaient fait
plier noblesse et peuple sous le glaive laïque qui leur avait été remis,
et, dans leur main, le rigide réseau de lois qui depuis la conquête
enserrait la nation de ses mailles, était devenu encore plus étroit et
plus blessant. Les actions vénielles s'y étaient trouvées prises comme
les actions criminelles, et la répression judiciaire, portée sur les
péchés aussi bien que sur les attentats, avait changé la police en
inquisition: «Offenses contre la chasteté[332], hérésie ou choses
sentant l'hérésie, sorcellerie, ivrognerie, médisance, diffamation,
paroles impatientes, promesses rompues, mensonge, manque d'assistance à
l'église, paroles irrévérentieuses à propos des saints, non-payement des
offrandes, plaintes contre les tribunaux ecclésiastiques,» tous ces
délits imputés ou soupçonnés conduisaient les gens devant les tribunaux
ecclésiastiques, avec des frais énormes, parmi de longs délais, à de
grandes distances, sous une procédure captieuse, pour aboutir à de
grosses amendes, à des emprisonnements rigides, à des abjurations
humiliantes, à des pénitences publiques et à la menace souvent accomplie
des supplices et du bûcher. Qu'on en juge par un seul fait: le comte de
Surrey, un parent du roi, fut traduit devant un de ces tribunaux pour
avoir manqué au maigre. Imaginez, si vous le pouvez, la minutieuse et
incessante oppression d'un pareil code; à quel point toute la vie
humaine, actions visibles et pensées invisibles, y était enveloppée et
enlacée; comment, par les délations forcées, il pénétrait dans chaque
foyer et dans chaque conscience; avec quelle impudence il se
transformait en machine d'extorsions; quelle sourde colère il excitait
dans ces bourgeois, dans ces paysans obligés parfois de faire et de
refaire soixante milles pour laisser accroché à chacune des
innombrables griffes de la procédure[333] un morceau de leur épargne,
parfois toute leur substance et toute la substance de leurs enfants! On
réfléchit quand on est ainsi foulé; on se demande tout bas si c'est bien
par une délégation de Dieu que les voleurs mitrés pratiquent ainsi la
tyrannie et le pillage; on regarde de plus près dans leur vie; on veut
savoir s'ils observent eux-mêmes la régularité qu'ils imposent à autrui;
et tout d'un coup l'on apprend d'étranges choses. Le cardinal Wolsey
écrit au pape que «les prêtres séculiers et réguliers commettent
habituellement des crimes atroces pour lesquels, s'ils n'étaient pas
dans les ordres, ils seraient promptement exécutés[334], et que les
laïques sont scandalisés de les voir non-seulement échapper à la
dégradation, mais jouir d'une impunité parfaite.» Un prêtre convaincu
d'inceste avec la prieure de Kilbourne est condamné pour toute peine à
porter une croix à la procession et à payer trois shillings et quatre
pence; à ce taux, je réponds qu'il recommencera. Dès le règne précédent,
les gentilshommes et les fermiers du Carnavonshire déposaient une
plainte pour accuser le clergé de débaucher, de parti pris, leurs femmes
et leurs filles. Il y avait des maisons de prostitution à Londres pour
l'usage particulier des prêtres. Quant aux abus du confessionnal, lisez
dans les originaux[335] les intimités auxquelles ils donnent lieu. Les
évêques distribuent des bénéfices à leurs enfants encore tout jeunes;
«le saint père prieur de Maiden Bradley n'en avait que six, dont une
fille déjà mariée sur les biens du monastère.»--... Dans les couvents
«les moines boivent après la collation jusqu'à dix heures ou midi, et
viennent à matines, ivres.... Ils jouent aux cartes, aux dés....
Quelques-uns n'arrivent à matines que quand le jour baisse, et encore
seulement par crainte des peines corporelles.» Les visiteurs royaux
trouvaient des concubines dans les appartements secrets des abbés. Au
monastère de Sion, les moines confesseurs des nonnes les débauchent et
les absolvent tout ensemble. Il y eut des couvents, dit Burnet, où
toutes les religieuses furent trouvées grosses. Environ «les deux tiers»
des moines d'Angleterre vivaient de telle sorte, que le Parlement
entendant le rapport officiel s'écria d'une seule voix: «À bas les
moines[336]!» Quel spectacle pour un peuple en qui le raisonnement et la
conscience commencent à s'éveiller! Bien avant le grand éclat, la colère
publique grondait sourdement et s'amassait pour la révolte; des prêtres
étaient hués dans les rues ou jetés dans le ruisseau; des femmes
refusaient de recevoir l'hostie consacrée par une main qu'elles
appelaient immonde[337]. Quand l'appariteur ecclésiastique venait citer
les délinquants, on le chassait en l'injuriant. «Va-t'en, puant coquin;
vous êtes tous, chacun de vous, des canailles et des suborneurs.» Un
mercier cassait la tête d'un appariteur avec son aune. Un garçon
d'auberge disait que «la vue d'un prêtre le rendait malade, et qu'il
ferait soixante milles pour en faire coffrer un.» L'évêque Fitz James
écrivait que «les gens de Londres étaient si malicieusement disposés en
faveur de la perversité hérétique, qu'assemblés en jury ils condamnaient
n'importe quel clerc, fût-il aussi innocent qu'Abel[338];» Wolsey
lui-même parlait au pape «du dangereux esprit» qui se répandait parmi le
peuple, et il méditait une réforme. Quand Henri VIII mit la cognée à
l'arbre et que lentement, avec défiance, il frappa un coup, puis un
autre coup, émondant les branches, il y eut mille et bientôt cent mille
coeurs qui l'approuvèrent et qui auraient voulu frapper le tronc.

Considérez à ce moment, vers 1521, l'intérieur d'un diocèse, celui de
Lincoln, par exemple[339], et jugez par cet exemple de la manière dont
la machine ecclésiastique travaille par toute l'Angleterre, multipliant
les martyres, les haines et les conversions. L'évêque Longland fait
appeler les parents des accusés, frères, femmes et enfants, et leur
défère le serment; comme ils ont déjà été poursuivis et qu'ils ont
abjuré, il faut bien qu'ils avouent, sinon ils sont relaps, et les
fagots sont prêts. Voilà donc qu'ils dénoncent leurs proches et
eux-mêmes. L'un a enseigné à un autre en anglais l'épître de saint
Jacques. Celui-ci, ayant oublié plusieurs mots du _Pater_ et du _Credo_
latins, ne sait plus les réciter qu'en anglais. Une femme a détourné son
visage de la croix qu'on portait le matin de Pâques. Plusieurs, à
l'église, surtout au moment de l'élévation, n'ont pas voulu dire de
prières et sont restés assis, «muets comme des bêtes.» Trois hommes,
dont un charpentier, ont passé ensemble une nuit lisant un livre de
l'Écriture. Une femme grosse est allée communier sans être à jeun. Un
chaudronnier a nié la présence réelle. Un briquetier a gardé en sa
possession l'Apocalypse. Un batteur en grange a dit, en montrant son
ouvrage, qu'il était en train de faire sortir Dieu de la paille.
D'autres ont mal parlé des pèlerinages, ou du pape, ou des reliques, ou
de la confession. Et là-dessus, cinquante d'entre eux sont condamnés
dans la même année à abjurer, à promettre de dénoncer autrui, et à faire
toute leur vie pénitence, sous peine d'être relaps et brûlés comme tels.
On les enferme en différentes abbayes; ils y seront nourris d'aumônes et
travailleront pour mériter qu'on les nourrisse; ils paraîtront avec un
fagot sur l'épaule au marché et à la procession du dimanche, puis dans
une procession générale, puis au supplice d'un hérétique; ils jeûneront
au pain et à l'eau tous les vendredis de leur vie, et porteront une
marque visible sur leur joue. Outre cela six seront brûlés vifs, et les
enfants de l'un d'eux, John Scrivener, sont obligés de mettre eux-mêmes
le feu au bûcher de leur père. Croyez-vous que, l'homme brûlé ou
enfermé, tout soit fini? On se tait, je le veux bien, et on se cache;
mais les longs souvenirs et les ressentiments amers subsistent sous le
silence forcé. Ils ont vu[340] leur camarade, leur parent, leur frère
lié par une chaîne de fer, les mains jointes, priant au milieu de la
fumée pendant que la flamme noircissait sa peau et faisait fondre sa
chair. De tels spectacles ne s'oublient pas; les dernières paroles
prononcées sur les fagots, les appels suprêmes à Dieu et au Christ
demeurent dans leur coeur, tout-puissants et ineffaçables. Ils les
emportent avec eux et les méditent tout bas dans les champs, à leur
ouvrage, quand ils se croient seuls; et là-dessus, obscurément,
passionnément, les têtes travaillent. Car, par delà cette sympathie
universelle qui range tout homme du côté des opprimés, il y a le
sentiment religieux qui fermente. La crise de la conscience a commencé,
elle est naturelle à cette, race; ils songent à leur salut, ils
s'alarment de leur état, ils s'effrayent des jugements de Dieu, ils se
demandent si, en demeurant sous l'obéissance et sous les rites qu'on
leur impose, ils ne deviennent pas coupables et ne méritent pas d'être
damnés. Est-ce avec des prisons et des supplices qu'on étouffera cette
terreur? Crainte contre crainte, il ne reste qu'à savoir laquelle des
deux sera la plus forte. On le saura bientôt; car le propre de ces
anxiétés intérieures, c'est de s'accroître sous la contrainte et
l'oppression; comme une source vive qu'on essaye en vain d'écraser sous
les pierres, elles bouillonnent, et s'entassent, et regorgent, jusqu'à
ce que leur trop-plein déborde, disjoignant ou crevant la maçonnerie
régulière sous laquelle on a voulu les enterrer. Dans la solitude des
champs, aux longues veillées d'hiver, l'homme rêve; bientôt il a peur et
devient morne. Le dimanche à l'église, quand on l'oblige à se signer, à
s'agenouiller devant la croix, à recevoir l'hostie, il frémit, se croit
en péché mortel. Il cesse de parler à ses amis; il demeure pendant des
heures, la tête penchée, triste; la nuit, sa femme l'entend soupirer, et
il se lève ne pouvant dormir. Représentez-vous cette figure pâlie,
angoisseuse, et qui porte sous sa roideur et sous son flegme une ardeur
secrète; on la retrouve encore en Angleterre dans ces pauvres sectaires
râpés qui, une Bible à la main, se mettent tout d'un coup à prêcher au
milieu d'un carrefour, dans ces longues faces qui, après le service,
n'ayant point eu assez de prières, entonnent un psaume dans la rue. La
sombre imagination a tressailli, comme une femme enceinte, et son fruit
grossit chaque jour déchirant celui qui le porte. Le long hiver boueux,
la plainte du vent qui se lamente dans les poutres mal jointes du toit,
la mélancolie du ciel incessamment noyé de pluies ou cerné de nuages,
assombrissent encore le lugubre rêve. Désormais il a pris son parti, il
veut être sauvé coûte que coûte. Au péril de sa vie, il se procure
quelqu'un de ces livres qui enseignent la voie du salut, le _Guichet de
Wicleff_, l'_Obéissance du chrétien_, parfois la _Révélation de
l'Antéchrist par Luther_, mais surtout quelques portions de la parole de
Dieu, que Tyndal vient de traduire. Tel a caché ses livres dans le creux
d'un arbre; un autre apprend par coeur une épître ou un évangile, afin
de pouvoir y penser tout bas, même en présence des dénonciateurs. Seul à
seul, quand il est sûr de son voisin, il lui en parle, et quand un
paysan parle de cette sorte à un paysan, un ouvrier à un ouvrier, vous
savez quel est l'effet. «C'est par les fils des _yeomen_ surtout, dit
Latimer, que la foi du Christ s'est maintenue en Angleterre[341],» et ce
sera plus tard avec des fils de _yeomen_, que Cromwell gagnera ses
victoires puritaines. Quand un chuchotement court ainsi dans le peuple,
toutes les voix officielles crient inutilement; la nation a rencontré
son poëme, elle bouche ses oreilles aux importuns qui tâchent de l'en
distraire, et bientôt elle le chantera de toute sa voix et de tout son
coeur.

Cependant la contagion avait gagné même les gens officiels, et Henri
VIII enfin permettait de publier la Bible anglaise[342]. L'Angleterre
avait son livre. «Quiconque pouvait acheter le livre, dit Strype, ou le
lisait assidûment, ou se le faisait lire par d'autres, et plusieurs
personnes d'âge apprirent à lire pour cet objet.» Des pauvres, le
dimanche, se rassemblaient au bas de l'église pour le lire. Un jeune
homme, Maldon, contait plus tard qu'il avait mis ses économies avec
celles d'un apprenti de son père pour acheter un Nouveau Testament, et
que, par crainte de son père, ils l'avaient caché dans leur paillasse.
En vain le roi, dans sa proclamation, avait ordonné aux gens «de ne pas
trop accorder à leur propre sens, à leurs imaginations, à leurs
opinions; de ne pas raisonner publiquement là-dessus dans leurs tavernes
publiques et dans leurs débits de bière, mais d'avoir recours aux gens
doctes et autorisés;» la semence germait, et on aimait mieux en croire
Dieu que les hommes. Maldon déclarait à sa mère qu'il ne
s'agenouillerait plus devant le crucifix, et son père furieux le rouait
de coups et voulait le pendre. La préface elle-même appelait les gens à
l'étude indépendante, disant que «l'évêque de Rome a tâché longtemps de
priver le peuple de la Bible..., pour l'empêcher de découvrir ses tours
et ses mensonges..., sachant bien que si le clair soleil de la parole de
Dieu apparaissait dans la chaleur du jour, il dissiperait le brouillard
pestilentiel de ses diaboliques doctrines.» Même de l'avis des gens
officiels, c'est donc la vérité pure et tout entière qui est là, non pas
la simple vérité spéculative, mais la vérité morale sans laquelle nous
ne pouvons bien vivre ni être sauvés. «Cherche dans l'Écriture, dit le
traducteur, principalement et avant tout les traités et les
contrats[343] faits entre Dieu et nous, c'est-à-dire la loi et les
commandements que Dieu nous fait, et ensuite, la grâce et le pardon
qu'il promet à tous ceux qui se soumettent à sa loi. Car toutes les
promesses, partout, dans toute l'Écriture, enferment un traité;
c'est-à-dire que Dieu _s'engage à t'accorder cette grâce_ à cette
condition seulement que tu t'efforceras toi-même de garder ses lois.»
Quel mot! et avec quelle ardeur, des hommes tourmentés par les reproches
incessants d'une conscience scrupuleuse et par le pressentiment de
l'éternité obscure, vont-ils appliquer sur ces pages toute l'attention
de leurs yeux et de leur coeur!

J'ai devant moi un de ces vieux in-folios carrés[344], en lettres
gothiques, où des pages usées par les doigts calleux ont été
raccommodées, où une vieille estampe rend sensible aux pauvres gens les
exploits et les menaces du Dieu tonnant, où la préface et la table
indiquent aux simples la morale qu'il faut tirer de chaque histoire
tragique, et l'application qu'il faut faire de chaque précepte ancien.
Une partie de la langue et la moitié des moeurs anglaises sortent de là:
encore aujourd'hui le pays est _biblique_[345]; ce sont ces gros livres
qui ont transformé l'Angleterre de Shakspeare. Tâchez, pour comprendre
ce grand changement, de vous représenter ces yeomen, ces boutiquiers
qui, le soir, étalent cette Bible sur leur table, et la tête nue, avec
vénération, écoutent ou lisent un de ses chapitres. Songez qu'ils n'ont
point d'autres livres, que leur esprit est vierge, que toute impression
y fera un sillon, que la monotonie de la vie machinale les livre tout
entiers aux émotions neuves, qu'ils ouvrent ce livre non pour se
distraire, mais pour y chercher leur sentence de vie et de mort; enfin
que l'imagination sombre et passionnée de la race les exhausse au niveau
des grandeurs et des terreurs qui vont passer sous leurs yeux. Tyndal,
le traducteur, a écrit parmi des sentiments pareils, condamné,
poursuivi, se cachant, l'esprit plein de l'idée de sa mort prochaine et
du grand Dieu pour lequel à la fin il est monté sur le bûcher; et les
spectateurs qui ont vu les remords de Macbeth et les meurtres de
Shakspeare peuvent entendre les désespoirs de David et les massacres
accumulés sous les Juges et sous les Rois. Le court verset hébraïque a
prise ici par son âpreté fruste. Ils n'ont pas besoin, comme les
Français, qu'on leur développe les idées, qu'on les explique en beau
langage clair, qu'on les modère et qu'on les lie[346]. La grave et
vibrante parole les ébranle du premier coup; ils l'entendent par
l'imagination et par le coeur; ils ne sont pas, comme nous, asservis à
la régularité de la logique, et le vieux texte, si heurté, si fier et si
terrible, peut garder dans leur langue sa sauvagerie et sa majesté.
Plus qu'aucun peuple de l'Europe, à force de concentration et de
rigidité intérieures, ils retrouvent la conception sémitique du Dieu
solitaire et tout-puissant: étrange conception qu'avec tous nos procédés
critiques nous parvenons à peine aujourd'hui à reformer en nous-mêmes.
Pour l'Hébreu, pour les puissants esprits qui ont rédigé le
Pentateuque[347], pour les prophètes et les auteurs des Psaumes, la vie,
telle que nous la concevons, s'est retirée des êtres, plantes, animaux,
firmament, objets sensibles, pour se reporter et se concentrer tout
entière dans l'Être unique dont ils sont les oeuvres et les jouets. La
terre est le marche-pied de ce grand Dieu, le ciel est son vêtement. Il
est dans ce monde, parmi ses créatures, comme un roi d'Orient dans sa
tente, parmi ses armes et ses tapis. Si vous entrez dans cette tente,
tout disparaît devant l'idée absorbante du maître; vous ne voyez que
lui; nulle chose n'a d'être propre et indépendant; ces armes ne sont
faites que pour sa main, ces tapis ne sont faits que pour son pied; vous
ne les imaginez que pliés pour lui et foulés par lui. Toujours le
redoutable visage et la voix grondante du dominateur irrésistible
apparaissent derrière ses instruments. Pareillement pour l'Hébreu, la
nature et les hommes ne sont rien par eux-mêmes; ils servent à Dieu; ils
n'ont point d'autre raison d'exister ni d'autre usage; ils s'effacent à
côté de l'Être solitaire et énorme qui, étalé et dressé comme une
montagne devant la pensée humaine, occupe et couvre à lui seul tout
l'horizon. En vain nous essayons, nous autres descendants des races
ariennes, de nous figurer ce Dieu dévorateur; nous laissons toujours
quelque beauté, quelque intérêt, quelque portion de vie libre à la
nature; nous n'atteignons le Créateur qu'à demi, avec peine, au bout
d'un raisonnement, comme Voltaire et Kant; nous faisons de lui plus
volontiers un architecte; nous croyons naturellement aux lois
naturelles; nous savons que l'ordre du monde est fixe; nous n'écrasons
pas les choses et leurs attaches sous le poids d'une souveraineté
arbitraire; nous ne nous figurons pas le sentiment sublime de Job qui
voit le monde frissonner et s'abîmer sous l'attouchement de la main
foudroyante; nous ne nous sentons plus capables de soutenir l'émotion
intense et de répéter l'accent extraordinaire des Psaumes, où, dans le
silence des êtres pulvérisés, rien ne subsiste que le dialogue du coeur
de l'homme et du Dominateur éternel. Ceux-ci, dans l'angoisse de la
conscience troublée et dans l'oubli de la nature sensible, le
recommencent en partie. Si la forte et âpre acclamation de l'Arabe qui
éclate comme une trompette à l'aspect du soleil levant et de la nudité
des solitudes[348], si les secousses intérieures, les courtes visions du
paysage lumineux et grandiose, si le coloris sémitique manque, du moins
le sérieux et la simplicité ont subsisté, et le Dieu hébraïque
transporté dans la conscience moderne n'est pas moins souverain dans
cette étroite enceinte que dans les sables et dans les montagnes d'où il
est sorti. Son image est réduite, mais son autorité est entière; s'il
est moins poétique, il est plus moral. Ils lisent avec étonnement et
tremblement l'histoire de ses oeuvres, les tables de ses ordonnances,
les archives de ses vengeances, la proclamation de ses promesses et de
ses menaces; ils s'en remplissent. On n'a jamais vu de peuple qui se
soit imbu si profondément d'un livre étranger, qui l'ait fait ainsi
pénétrer dans ses moeurs et dans ses écrits, dans son imagination et
dans son langage. Désormais ils ont trouvé leur roi, ils vont le suivre;
nulle parole laïque ou ecclésiastique ne prévaudra contre sa parole; ils
lui ont soumis leur conduite, ils exposeront pour lui leurs corps et
leurs vies, et s'il le faut, pour lui rester fidèles, un jour viendra où
ils renverseront l'État.

Ce n'est pas assez d'entendre ce roi, il faut encore lui répondre, et la
religion n'est complète que lorsque la prière du peuple vient s'ajouter
à la révélation de Dieu. En 1549, enfin, l'Angleterre reçoit son
Prayer-Book[349] des mains de Cranmer, Pierre Martyr, Bernard Ochin,
Mélanchthon; les principaux et les plus fervents des réformateurs de
l'Europe ont été appelés pour «composer un corps de doctrines conformes
à l'Écriture,» et pour exprimer un corps de sentiments conformes à la
véritable foi des chrétiens. Admirable livre où respire tout l'esprit de
la réforme, où, à côté des touchantes tendresses de l'Évangile et des
accents virils de la Bible, palpitent la profonde émotion, la grave
éloquence, la générosité, l'enthousiasme contenu des âmes héroïques et
poétiques qui retrouvaient le christianisme et qui avaient connu les
approches du bûcher. «Père tout-puissant et miséricordieux, nous avons
erré et nous nous sommes égarés hors de tes voies, comme des brebis
perdues. Nous avons trop suivi les imaginations et les désirs de nos
propres coeurs. Nous avons péché contre tes lois saintes. Nous n'avons
point fait les choses que nous devions faire, et nous avons fait les
choses que nous devions ne point faire. Et il n'y a point de santé en
nous. Mais toi, Seigneur, aie pitié de nous, misérables pécheurs.
Épargne, ô Dieu, ceux qui confessent leurs fautes. Relève ceux qui sont
pénitents, selon tes promesses déclarées au genre humain par le Christ,
Jésus, Notre-Seigneur, et accorde-nous, ô miséricordieux Père, pour
l'amour de lui, que nous puissions à l'avenir avoir une vie pieuse,
droite et sage[350].... Dieu tout-puissant et éternel, qui ne hais rien
de ce que tu as fait, et qui pardonnes les fautes de tous ceux qui se
repentent, crée et fais en nous un coeur nouveau et contrit, afin que
nous déplorions, comme il convient, nos péchés, et que, reconnaissant
notre misère, nous puissions obtenir de toi pardon et rémission
entière[351]....» Toujours revient la même idée, l'idée du péché, du
repentir et de la rénovation morale; toujours la pensée maîtresse est
celle du coeur humilié devant la justice invisible et n'implorant sa
grâce que pour obtenir son redressement. Un pareil état d'esprit
ennoblit l'homme et met une sorte de gravité passionnée dans toutes les
importantes actions de sa vie. Il faut écouter la liturgie au lit des
mourants, au baptême des enfants, à la célébration des mariages.
«Veux-tu prendre cette femme pour ta légitime épouse, afin de vivre
ensemble selon le commandement de Dieu dans le saint état du mariage?
Veux-tu l'aimer, la soutenir, l'honorer, la garder dans la maladie et
dans la santé.... dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la richesse
et dans la pauvreté.... et renonçant à toute autre, te garder à elle
seule aussi longtemps que vous vivrez tous les deux[352]?» Ce sont là
les vraies paroles de la loyauté et de la conscience. Nulle langueur
mystique ici ni ailleurs. Cette religion n'est point faite pour des
femmes qui rêvent, attendent et soupirent, mais pour des hommes qui
s'examinent, agissent et ont confiance, confiance en quelqu'un de plus
juste qu'eux. Quand l'homme est malade et que sa chair défaille, le
prêtre s'avance et lui dit: «Notre cher bien-aimé, sachez ceci: que le
Dieu tout-puissant est le Seigneur de la vie et de la mort et de toutes
les choses qui s'y rapportent, comme la jeunesse, la force, la santé, la
vieillesse, la débilité, la maladie; c'est pourquoi, quel que soit votre
mal, sachez avec certitude qu'il est une visitation de Dieu; et quelle
que soit la cause pour laquelle cette maladie vous est envoyée, que ce
soit pour éprouver votre patience ou servir d'exemple à autrui..., ou
pour corriger et amender en vous quelque chose qui offense les yeux de
votre Père céleste; sachez avec certitude que si vous vous repentez
véritablement de vos péchés et si vous portez patiemment votre maladie,
vous confiant à la miséricorde de Dieu et vous soumettant entièrement à
sa volonté..., elle tournera à votre profit et vous aidera dans la
droite voie qui conduit à la vie éternelle[353].» Un grand sentiment
mystérieux, une sorte d'épopée sublime et sans images apparaît
obscurément parmi ces examens de la conscience, je veux dire la
divination du gouvernement divin et du monde invisible, seuls
subsistants, seuls véritables en dépit des apparences corporelles et du
hasard brutal qui semble entre-choquer les choses. De loin en loin
l'homme entrevoit cet _au-delà_ et se relève du fond de son cloaque,
comme s'il avait respiré soudainement un air fortifiant et pur. Voilà
les effets de la prière publique rendue au peuple; car celle-ci a été
retirée du latin, reportée dans la langue vulgaire, et dans ce seul mot
il y a une révolution. Sans doute la routine, ici comme pour l'ancien
missel, fera insensiblement son triste office; à force de répéter les
mêmes mots, l'homme ne répétera souvent que des mots; ses lèvres
remueront et son coeur restera inerte. Mais dans les grandes angoisses,
dans les sourdes agitations de l'esprit inquiet et vide, aux funérailles
de ses proches, les fortes paroles du livre le retrouveront sensible;
car elles sont vivantes[354] et ne s'arrêtent pas dans les oreilles
comme le langage mort: elles entrent jusqu'à l'âme, et sitôt que l'âme
est remuée et labourée, elles y prennent racine. Si vous allez les
entendre dans le pays et si vous écoutez l'accent vibrant et profond
avec lequel on les prononce, vous verrez qu'elles y forment un poëme
national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le
silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs
nus des églises de village, où nulle image, nul ex-voto, nul culte
accessoire ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les
puissants versets hébraïques heurtent comme des coups de bélier à la
porte de chaque âme, puis la liturgie développe ses supplications
imposantes, et par intervalles le chant de la congrégation vient avec
l'orgue soutenir le recueillement public. Rien de plus grave et de plus
simple que ce chant populaire; nulle fioriture, nulle cantilène; il
n'est point fait pour l'agrément de l'oreille, et néanmoins il est
exempt des tristesses maladives, de la lugubre monotonie que le moyen
âge a laissée dans notre plain-chant; ni monacal, ni païen, il roule
comme une mélopée virile et pourtant douce, sans contredire ni faire
oublier les paroles qu'il accompagne; ces paroles sont les psaumes[355]
traduits en vers et encore augustes, atténués mais non enjolivés. Tout
est d'accord, le lieu, le chant, le texte, la cérémonie, pour mettre
chaque homme, en personne et sans intermédiaire, en présence du Dieu
juste, et pour former une poésie morale qui soutienne et développe le
sens moral[356].

Un point manque encore pour achever cette religion virile, le
raisonnement humain. Le ministre monte en chaire et parle; il parle
froidement, je le veux bien, avec des commentaires littéraux et des
démonstrations trop longues, mais solidement, sérieusement, en homme qui
veut bien convaincre, et par de bons moyens, qui ne s'adresse qu'à la
raison, et ne discourt que de la justice. Avec Latimer et ses
contemporains, la prédication comme la religion change d'objet et de
caractère; comme la religion, elle devient populaire et morale, et
s'approprie à ceux qui l'écoutent pour les rappeler à leurs devoirs. Peu
d'hommes, par leur vie et leur parole, ont mieux que celui-ci mérité des
hommes. C'était un véritable Anglais, consciencieux, courageux, homme de
bon sens et de pratique, issu de la classe laborieuse et indépendante
où étaient le coeur et les muscles de la nation. Son père, un brave
yeoman, avait une ferme de quatre livres par an, où il employait une
demi-douzaine d'hommes, avec trente vaches que trayait sa femme,
lui-même bon soldat du roi, s'entretenant d'une armure pour lui et son
cheval afin de paraître à l'armée selon les occurrences, enseignant à
son fils à tirer de l'arc, lui donnant à boucler sa cuirasse, et
trouvant au fond de sa bourse quelques vieux nobles pour l'envoyer à
l'école et de là à l'Université. Le petit Latimer étudia âprement, prit
ses grades, et resta longtemps bon catholique, ou, comme il disait,
«dans les ténèbres et l'ombre de la mort.» Vers trente ans, ayant
fréquenté Bilney le martyr, et surtout ayant connu le monde et pensé par
lui-même, il commença «à flairer la parole de Dieu et à abandonner les
docteurs d'école et les sottises de ce genre,» bientôt à prêcher, et
tout de suite à passer «pour un séditieux grandement incommode aux gens
en place qui étaient injustes.» Car ce fut là d'abord le trait saillant
de son éloquence; il parlait aux gens de leurs devoirs, et en termes
précis. Un jour qu'il prêchait devant l'Université, l'évêque d'Ely entra
curieux de l'entendre. Sur-le-champ il changea de sujet, et fit le
portrait du prélat parfait, portrait qui ne cadrait pas bien avec la
personne de l'évêque, et il fut dénoncé pour ce fait. Devenu chapelain
de Henri VIII, si terrible que fût le roi, si petit qu'il fût lui-même,
il osa lui écrire librement pour arrêter la persécution qui commençait
et empêcher l'interdiction de la Bible; certainement il jouait sa vie.
Il l'avait déjà fait, il le fit encore; comme Tyndal, comme Knox, comme
tous les chefs de la Réforme, il vécut presque incessamment dans
l'attente de la mort, et dans la pensée du bûcher. Avec une santé
mauvaise, attaqué par de grands maux de tête, par des douleurs
d'entrailles, par la pleurésie, par la pierre, il faisait un travail
énorme, voyageant, écrivant, prêchant, prononçant à soixante-sept ans
deux sermons chaque dimanche, et le plus souvent se levant à deux heures
du matin, été comme hiver, pour étudier. Rien de plus simple et de plus
efficace que son éloquence; et la raison en est qu'il ne parle jamais
pour parler, mais pour _faire une oeuvre_. Ses instructions, entre
autres celles qu'il prêche devant le jeune roi Édouard, ne sont pas,
comme celles de Massillon devant le petit Louis XV, suspendues en l'air,
dans la tranquille région des amplifications philosophiques: ce sont les
vices présents qu'il veut corriger et qu'il attaque, les vices qu'il a
vus, que chacun désigne du doigt; lui aussi il les désigne, nommant les
choses par leur nom, et aussi les gens, disant les faits et les détails,
en brave coeur, qui n'épargne personne, et s'expose sans arrière-pensée
pour dénoncer et redresser l'iniquité. Si universelle que soit sa
morale, si ancien que soit son texte, il l'applique aux contemporains, à
ses auditeurs, tantôt aux juges qui sont là, «à messieurs les habits de
velours» qui ne veulent pas écouter les pauvres, qui en douze mois ne
donnent qu'un jour d'audience à telle femme, et qui laissent telle
autre pauvre femme à la prison de la Flotte, sans vouloir accepter
caution; tantôt aux payeurs, aux entrepreneurs du roi, dont il compte
les voleries, qu'il place «entre l'enfer et la restitution,» et de qui,
livre par livre, il obtient et extorque l'argent volé. Toujours, de
l'iniquité abstraite, il va à l'abus spécial; car c'est l'abus qui crie
et demande non un discoureur, mais un champion; la théologie ne vient
pour lui qu'en second lieu; avant tout, la pratique; la véritable
offense contre Dieu, à ses yeux, c'est un mauvais acte; le véritable
service de Dieu, c'est la suppression des mauvais actes. Et regardez par
quelles voies il y va. Nul grand mot, nul étalage de style, nul
déroulement de dialectique. Il conte sa vie, la vie des autres, et donne
les dates, les chiffres, les lieux; il abonde en anecdotes, en petites
circonstances sensibles, capables d'entrer dans l'imagination et de
réveiller les souvenirs de chaque auditeur. Il est familier, parfois
plaisant, et toujours si précis, si imbu des événements réels et des
particularités de la vie anglaise, qu'on peut tirer de ses sermons une
description presque complète des moeurs de son temps et de son pays.
Pour réprimander les grands qui s'approprient les communaux par des
enclos, il leur fait le détail des nécessités du paysan, sans le moindre
souci des convenances; c'est qu'il ne s'agit point ici de garder des
convenances, mais de produire des convictions. «Une terre à labour a
besoin de moutons, car il leur faut des moutons pour fumer leur terre,
s'ils veulent qu'elle porte du grain; en effet, s'ils n'ont point de
moutons pour les aider à engraisser leur terre, ils n'auront que du
pauvre blé et maigre. Ils ont aussi besoin de porcs pour leur
nourriture, afin d'avoir du lard; le lard est leur venaison; vous savez
bien que le _justice_ est là avec son latin et sa potence, s'ils veulent
en avoir une autre; en sorte que le lard est leur nourriture nécessaire,
de laquelle ils ne peuvent se passer. Il leur faut aussi d'autres bêtes,
comme chevaux pour tirer leur charrue et porter leurs récoltes au
marché, vaches pour leur lait et leur fromage dont ils vivent, et sur
lesquels ils payent leur fermage. Toutes ces bêtes ont besoin de
pâturage; lequel manquant, il faut que tout le reste manque aussi; et
elles ne peuvent pas avoir de pâturage, si on prend la terre et si on
l'enclôt de façon à ce qu'elles n'y entrent pas[357].» Une autre fois,
pour mettre ses auditeurs en garde contre les jugements précipités, il
leur conte qu'étant entré dans la tour de Cambridge pour exhorter les
détenus, il trouva une femme accusée d'avoir tué son enfant et qui ne
voulait rien confesser. «Son enfant avait été malade pendant l'espace
d'un an, et s'en allait, à ce qu'il paraît, de consomption. À la fin, il
mourut dans le temps de la moisson. Elle s'en alla chez les voisins et
autres amis pour requérir leur aide, afin de préparer l'enfant pour la
sépulture; mais personne n'était au logis, chacun était aux champs. La
femme, avec un grand abattement et une grande angoisse de coeur, s'en
revint, et étant toute seule prépara l'enfant pour la sépulture. Son
mari, au retour, n'ayant pas grand amour pour elle, l'accusa du meurtre;
et voilà comme elle fut prise et amenée à Cambridge. Pour moi, avec tout
ce que je pus apprendre par une recherche exacte, je crus en conscience
que la femme n'était pas coupable, toutes les circonstances bien
considérées. Aussitôt après cela, je fus appelé à prêcher devant le roi,
ce qui était le premier sermon que j'eusse à faire devant Sa Majesté, et
je le fis à Windsor, où Sa Majesté, après le sermon fini, me parla
très-familièrement dans une galerie. Alors, quand je vis le bon moment,
je m'agenouillai devant Sa Majesté, lui découvrant toute l'affaire, et
ensuite je suppliai très-humblement Sa Majesté de pardonner à cette
femme; car je croyais, en ma conscience, qu'elle n'était pas coupable,
et autrement, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu intercéder pour
un assassin. Le roi écouta avec beaucoup de clémence mon humble requête,
tellement que j'eus pour elle un pardon tout préparé, quand je m'en
retournai au logis. Cependant cette femme était accouchée d'un enfant
dans la tour de Cambridge, dont je fus le parrain et mistress Cheak la
marraine. Mais pendant tout ce temps je cachai mon pardon, et ne lui en
dis rien, l'exhortant seulement à avouer la vérité. À la fin, le jour
vint où elle crut qu'on l'exécuterait; je vins, comme c'était ma
coutume, pour l'instruire, et elle me fit une grande lamentation; car
elle croyait qu'elle serait damnée, si on l'exécutait avant qu'elle eût
pu faire ses relevailles.... Nous manoeuvrâmes ainsi avec cette femme
jusqu'à ce que nous l'eussions amenée à de bonnes dispositions. À la
fin, nous lui montrâmes le pardon du roi et la laissâmes aller. Je vous
ai conté cette histoire pour vous montrer que nous ne devons point être
trop précipités à croire un rapport, mais que nous devons plutôt
suspendre nos jugements jusqu'à ce que nous sachions la vérité[358].»
Quand un homme prêche ainsi, on le croit; on est sûr qu'il ne récite pas
une leçon, on sent qu'il a vu, qu'il tire sa morale, non des livres,
mais des faits, que ses conseils sortent du solide fonds d'où tout doit
sortir, je veux dire de l'expérience multipliée et personnelle. Maintes
fois j'ai écouté les orateurs populaires, ceux qui s'adressent aux
bourses, et prouvent leur talent par leurs recettes; c'est de cette
façon qu'ils haranguent, avec des exemples circonstanciés, récents,
voisins, avec les tournures de la conversation, laissant là les grands
raisonnements et le beau langage. Figurez-vous l'ascendant des Écritures
commentées par une telle parole, jusqu'à quelles couches du peuple elle
peut descendre, quelle prise elle a sur des matelots, des ouvriers, des
domestiques; considérez encore que l'autorité de cette parole est
doublée par le courage, l'indépendance, l'intégrité, la vertu
inattaquable et reconnue de celui qui la porte; il a dit la vérité au
roi, il a démasqué les voleurs, il a encouru toutes sortes de haines, il
a quitté son évêché pour ne rien signer contre sa conscience, et voici
qu'à quatre-vingts ans, sous Marie, ayant refusé de se rétracter, après
deux ans de prison et d'attente, et quelle attente! il est conduit au
bûcher. Son compagnon Ridley «dormit, la nuit qui précéda, aussi
tranquillement que jamais en sa vie,» et attaché au poteau, dit tout
haut: «Père céleste, je te remercie humblement de m'avoir choisi pour
être confesseur de la vérité même par ma mort.» À son tour, comme on
allumait les fagots, Latimer s'écria: «Bon courage, maître Ridley, soyez
homme, nous allons aujourd'hui, par la grâce de Dieu, allumer une
chandelle en Angleterre, de telle sorte que, j'espère, on ne l'éteindra
jamais.» Il baigna d'abord ses mains dans les flammes, et, recommandant
son âme à Dieu, il mourut.

Il avait bien jugé; c'est par cette suprême épreuve qu'une croyance
prouve sa force et conquiert ses partisans; les supplices sont une
propagande en même temps qu'un témoignage, et font des convertis en
faisant des martyrs. Tous les écrits du temps et tous les commentaires
qu'on en peut faire languissent auprès des actions qui, coup sur coup,
éclatèrent alors chez les docteurs et dans le peuple, jusque parmi les
plus simples et les plus ignorants. En trois ans, sous Marie, près de
trois cents personnes, hommes, femmes, vieillards, jeunes gens,
quelques-uns presque enfants, plutôt que d'abjurer, se laissèrent brûler
vivants. La toute-puissante idée de Dieu et de la fidélité qu'on lui
doit les roidissait contre toutes les réclamations de la nature et
contre tous les frémissements de la chair. «Nul ne sera couronné,
écrivait l'un d'eux, hors ceux qui combattront en hommes, et celui qui
souffrira jusqu'au bout sera sauvé.» Le docteur Rogers souffrit, le
premier, en présence de sa femme et de ses dix enfants, dont l'un était
encore à la mamelle. On ne l'avait point averti, et il dormait
profondément. Soudain la femme du geôlier l'éveilla, et lui apprit que
c'était pour cette matinée. «Alors, dit-il, je n'ai pas besoin
d'attacher mes aiguillettes.» Au milieu de la flamme, il n'avait pas
l'air de souffrir. «Ses enfants étaient debout à côté de lui, le
consolant; en sorte qu'on aurait dit qu'ils le conduisaient à quelque
joyeux mariage[359].»--Un jeune homme de dix-neuf ans, William Hunter,
apprenti chez un tisseur de soie, fut exhorté par sa mère à persévérer
jusqu'au bout. «Elle lui dit qu'elle était contente d'avoir eu le
bonheur de porter un enfant comme lui, qui trouvait en son coeur le
courage de perdre sa vie pour l'amour du nom du Christ. Alors William
dit à sa mère: Pour la petite douleur que j'aurai à souffrir, et qui
n'est qu'un court passage, le Christ m'a promis, ma mère, une couronne
de joie. Ne devez-vous pas en être contente, ma mère?--Là-dessus, sa
mère s'agenouilla, en disant: Je prie Dieu de te fortifier, mon fils,
jusqu'à la fin; oui, et je pense ta part aussi bonne que celle d'aucun
des enfants que j'ai portés.... Aussitôt le feu fut fait. Alors William
jeta tout droit son psautier dans la main de son frère, qui dit:
William, pense à la sainte Passion du Christ, et n'aie pas peur de la
mort.--Et William répondit: Je n'ai pas peur.--Puis il leva ses mains
vers le ciel, et dit: Seigneur! Seigneur! Seigneur! recevez mon esprit.
Et rejetant sa tête dans la fumée étouffante, il rendit sa vie pour la
vérité[360].»

Quand une passion est capable de dompter ainsi les affections
naturelles, elle est capable de dompter aussi la douleur corporelle;
toute la férocité du temps échouait contre les convictions. «Un
tisserand de Shoreditch, appelé Tomkins, interrogé par l'évêque de
Londres s'il souffrirait bien le feu, répondit qu'il en fît
l'expérience; et ayant fait apporter une chandelle allumée, il mit la
main dessus sans la retirer ni se mouvoir;» tellement, dit Fox, «que les
muscles et les veines se racornirent et éclatèrent, et que le sang
jaillit dans la figure de Harpsfield, qui se tenait à côté.»--Dans l'île
de Guernesey, une femme grosse étant condamnée au feu accoucha dans les
flammes, et l'enfant étant ramassé fut, par l'ordre des magistrats,
rejeté dans le feu[361]. L'évêque Hooper fut brûlé jusqu'à trois fois
dans un petit feu de bois vert. Il y avait trop peu de bois, et le vent
détournait la fumée. Il criait lui-même: «Du bois, bonnes gens, du bois,
augmentez le feu.» Ses jambes et ses cuisses furent grillées; l'une de
ses mains tomba avant qu'il expirât; il dura ainsi trois quarts d'heure;
devant lui, dans une boîte, était son pardon, en cas qu'il voulût se
rétracter. Contre les longues angoisses des prisons infectes, contre
tout ce qui peut énerver ou séduire, ils étaient invincibles: cinq
moururent de faim à Cantorbéry: ils étaient aux fers nuit et jour, sans
autre couverture que leurs habits, sur de la paille pourrie; cependant
des traités couraient parmi eux, disant «que la croix de la persécution»
était un bienfait de Dieu, «un joyau inestimable, un contre-poison
souverain, éprouvé, pour remédier à l'amour de soi et à la sensualité
mondaine.» Devant de tels exemples, le peuple s'ébranlait. «Il n'y a pas
d'enfant, écrivait une dame à l'évêque Bonner, qui ne vous appelle
Bonner la bourreau, et ne sache sur ses doigts, comme son Pater, le
nombre exact de ceux que vous avez brûlés au bûcher ou fait mourir de
faim en prison pendant ces neuf mois.... Vous avez perdu les coeurs de
vingt mille personnes qui étaient des papistes invétérés il y a un an.»
Les assistants encourageaient les martyrs, et leur criaient que leur
cause était juste. «On dit même, écrivait l'envoyé catholique, que
plusieurs se sont voulu volontairement mettre sur le bûcher à côté de
ceux que l'on brûlait[362].» En vain la reine avait défendu, sous peine
de mort, toutes les marques d'approbation. «Nous savons qu'ils sont les
hommes de Dieu, criait l'un des assistants, c'est pourquoi nous ne
pouvons nous empêcher de dire: Que Dieu les fortifie.» Et tout le peuple
répondait: «Amen, amen.» Rien d'étonnant si, à l'avénement d'Élisabeth,
l'Angleterre entra à pleines voiles dans le protestantisme; les menaces
de l'Armada l'y poussèrent plus avant encore, et la Réforme devint
nationale sous la pression de l'hostilité étrangère, comme elle était
devenue populaire par l'ascendant de ses martyrs.

[Note 331: Voyez Froude, _History of England_. La conduite de Henri
VIII est présentée là sous un nouveau jour.]

[Note 332: Froude, I, 175, 191. _Petition of Commons._ Cette
récrimination publique et authentique montre tout le détail de
l'organisation et de l'oppression cléricales.]

[Note 333: Froude, I, 26, 193. _Great and excessive fees_. Voyez le
détail, _ib._]

[Note 334: En mai 1528. Froude, I, 179, 85, 201; II, 435.]

[Note 335: Hale's _Criminal causes; Suppression of the monasteries,
Camden Society's publications_.]

[Note 336: «Down with them.» (_Latimer's Sermons._)]

[Note 337: _Horsyn Preste._ Hale, 99.]

[Note 338: Froude, I, 90. En 1514. _Improbus animus._]

[Note 339: Fox, _Acts and Monuments_. In-folio, t. II, 23. En 1521.]

[Note 340: Voyez, passim, les estampes dans Fox.--Tous les détails
qu'on va lire sont tirés des biographies. Voyez celles de Cromwell par
Carlyle, de Fox le quaker, de Bunyan, et les procès rapportés tout au
long par Fox.]

[Note 341: Froude, II, 33, 1529. «Grâce à Dieu, disent les évêques,
aucune personne notable de notre temps n'est tombée dans le crime
d'hérésie.»]

[Note 342: En 1536. _Strype's memorials, appendix_, 42. Froude, III,
chap. XII.]

[Note 343: Covenants.]

[Note 344: 1549. Traduction de Tyndal (Bibliothèque impériale).]

[Note 345: Le mot est de Stendhal; c'est son impression d'ensemble.]

[Note 346: Voyez la traduction de Lemaistre de Sacy, si peu
biblique.]

[Note 347: _Voy._ Ewald, _Geschichte des Volks Israel_. Apostrophe
d'Ewald au troisième rédacteur du Pentateuque: Erhabener Geist..., etc.]

[Note 348: Comparez le psaume 104, dans l'admirable traduction de
Luther et dans la traduction anglaise.]

[Note 349: Le premier rudiment considérable est de 1545. Froude, V,
145 et 146. Le Prayer-Book subit plusieurs changements en 1552, d'autres
sous Élisabeth, et quelques-uns enfin à la Restauration.]

[Note 350: Almighty and most merciful Father, we have erred and
strayed from Thy ways like lost sheep. We have followed too much the
devices and desires of our own hearts. We have offended against Thy holy
laws. We have left undone those things which we ought to have done; and
we have done those things which we ought not to have done. And there is
no health in us. But Thou, O Lord, have mercy on us, miserable
offenders; spare Thou them, O God, which confess their faults. Restore
Thou them that are penitent, according to Thy promises declared unto
mankind in Christ Jesu, our Lord. And grant, O most merciful Father, for
His sake, that we may hereafter live a godly righteous and sober life.]

[Note 351: Almighty and everlasting God, who hatest nothing that
Thou hast made, and doth forgive the sins of all them who are penitent;
create and make in us new and contrite hearts, that we, worthily
lamenting our sins and acknowledging our wretchedness, may obtain of
Thee, the God of all mercy, perfect remission and forgiveness.]

[Note 352: Wilt thou have this woman to be thy wedded wife, to live
together after God's ordinance in the holy state of matrimony? Wilt thou
love her, comfort her, honour and keep her, in sickness and in health,
and, forsaking all other, keep thee only unto her, so long as ye both
shall live?

I take thee to be my wedded wife, to have and to hold from this day
forward, for better, for worse, for richer, for poorer, in sickness and
in health, to love and to cherish, till death us do part.]

[Note 353: Dearly beloved, know this that Almighty God is the Lord
of life and death, and of all things to them pertaining, as youth,
strength, health, age, weakness, and sickness. Wherefore, whatsoever
your sickness is, know you certainly, that it is God's visitation. And
for what cause soever this sickness is sent unto you, whether it be to
try your patience, for the example of others..., or else it be sent unto
you to correct and amend in you whatsoever doth offend the eyes of your
heavenly Father, know you certainly that, if you truly repent you of
your sins and bear your sickness patiently, trusting in God's mercy....
submitting yourself wholly unto His will, it shall turn to your profit,
and help you forward in the right way that leadeth unto everlasting
life.]

[Note 354: Lettre de Henri VIII à Cranmer. Froude, IV, 484. «Faire
usage des paroles d'une langue étrangère, avec un simple sentiment de
dévotion, quand l'esprit n'en retire aucun fruit, ne peut être ni
agréable à Dieu, ni salutaire à l'homme. Celui qui ne comprend pas la
force et l'efficacité de l'entretien qu'il a avec Dieu ressemble à une
harpe ou à une flûte, qui a un son, mais ne comprend pas le bruit
qu'elle fait. Un chrétien est plus qu'un instrument, et les sujets du
roi doivent être capables de prier comme des hommes raisonnables dans
leur propre langue.»]

[Note 355: Sternhold, 1549.]

[Note 356: On peut voir dans l'_Oraison funèbre de la comtesse de
Richmond_, par John Fisher, les pratiques auxquelles cette religion
succédait.

As for fasting, for age, and feebleness, albeit she were not bound, yet
those days that by the church were appointed, she kept them diligently
and seriously, and in especial the holy Lent throughout, that she
restrained her appetite, till one meal of fish on the day; besides her
other peculiar fasts of devotion, as St Anthony, St Mary Magdalene, St
Catharine, with other; and throughout all the year, the Friday and
Saturday she full truly observed. As to hard clothes wearing, she had
her shirts and girdles of hair, which, when she was in health, every
week she failed not certain days to wear, sometime the one, sometime the
other, that full often her skin, as I heard say, was pierced therewith.

In prayer, every day at her uprising, which commonly was not long after
five of the clock, she began certain devotions, and so after them, with
one of her gentlewomen, the matins of our Lady; then she came into her
closet, where then with her chaplain she said also matins of the day;
and after that, daily heard four or five masses upon her knees; so
continuing in her prayers and devotions unto the hour of dinner, which
of the eating day, was ten of the clocks, and upon the fasting day
eleven. After dinner full truly she would go her stations to three
altars daily; daily her dirges and commendations she would say, and her
even songs before supper, both of the day and of our Lady, beside many
other prayers and psalters of David throughout the year; and at night
before she went to bed, she failed not to resort unto her chapel, and
there a large quarter of an hour to occupy her devotions. No marvel,
though all this long time her kneeling was to her painful, and so
painful that many times it caused in her back pain and disease. And yet
nevertheless, daily when she was in health, she failed not to say the
crown of our lady, which after the manner of Rome, containeth sixty and
three aves, and at every ave, to make a kneeling. As for meditation, she
had divers books in French, wherewith she would occupy herself when she
was weary of prayer. Wherefore divers she did translate out of the
French into English. Her marvellous weeping they can bear witness of,
which here before have heard her confession, which be divers and many,
and at many seasons in the year, lightly every third day. Can also
record the same those that were present at any time when she was
houshilde, which was full nigh a dozen times every year, what floods of
tears there issued forth of her eyes!]

[Note 357: A plowland must have sheepe, yea they must have sheepe,
to dung their ground for bearing of corn; for if they have no sheepe to
helpe to fat the ground, they shall have but bare corn and thin. They
must have swine for their food, to make them veneries or bacon of. Their
bacon is their venison. (For they shall now have _hangum tuum_ if they
get any other venison.) So that bacon is their necessary meate to feed
on, which they may not lack. They must have other cattels, as horses to
draw their plows, and for carriage of things to the markets, and kine
for their milke and cheese, which they must live upon and pay their
rents. These cattell must have pasture, which pasture if they lack, the
rest must needs fail them. And pasture they cannot have, if the land be
taken in, and inclosed from them. (Latimer's _Sermons_, édition 1635, p.
105.)]

[Note 358: Now after I had been acquainted with him, I went with him
to visit the prisoners in the tower at Cambridge, for he was ever
visiting prisoners and sick folk. So we went together, and exhorted them
as well as we were able to do; minding them to patience, and to
acknowledge their faults. Among other prisoners, there was a woman which
was accused that she had killed her child, which act she plainly and
steadfastly denied, and could not be brought to confess the act; which
denying gave us occasion to search for the matter, and so we did; and at
length we found that her husband loved her not, and therefore he sought
means to make her out of the way. The matter was thus:--

A child of hers had been sick by the space of a year, and so decayed, as
it were, in a consumption. At length it died in harvest time; she went
to her neighbours and other friends to desire their help to prepare the
child for burial; but there was nobody at home, every man was in the
field. The woman, in a heaviness and trouble of spirit, went, and being
herself alone, prepared the child for burial. Her husband coming home,
not having great love towards her, accused her of the murder, and so she
was taken and brought to Cambridge. But as far forth as I could learn,
through earnest inquisition, I thought in my conscience the woman was
not guilty, all the circumstances well considered.

Immediately after this, I was called to preach before the king, which
was my first sermon that I made before His Majesty, and it was done at
Windsor; where His Majesty, after the sermon was done, did most
familiarly talk with me in a gallery. Now, when I saw my time, I kneeled
down before His Majesty, opening the whole matter, and afterwards most
humbly desired His Majesty to pardon that woman. For I thought in my
conscience she was not guilty, or else I would not for all the world sue
for a murderer. The king most graciously heard my humble request,
insomuch that I had a pardon ready for her at my returning homeward. In
the mean season, that woman was delivered of a child in the tower of
Cambridge, whose godfather I was, and Mistress Cheak was godmother. But
all that time I hid my pardon, and told her nothing of it, only
exhorting her to confess the truth. At length the time came when she
looked to suffer; I came as I was wont to do, to instruct her; she made
great moan to me, and most earnestly required me that I would find the
means that she might be purified before her suffering. For she thought
she would have been damned if she should suffer without purification. So
we travailed with this woman till we brought her to a good opinion; and
at length showed her the king's pardon, and let her go.

This tale I told you by this occasion, that though some women be very
unnatural, and forget their children, yet when we hear any body so
report, we should not be too hasty in believing the tale, but rather
suspend our judgments till we know the truth.]

[Note 359: Dépêche de Noailles, ambassadeur français et catholique.
_Pictorial history_, II, 524.]

[Note 360: John Fox, _History of the acts and monuments of the
Church_.

In the mean time William's father and mother came to him, and desired
heartily of God that he might continue to the end in that good way which
he had begun, and his mother said to him, that she was glad that ever
she was so happy to bear such a child, which could find in his heart to
lose his life for Christ's name's sake.

Then William said to his mother, 'For my little pain which I shall
suffer, which is but a short braid, Christ hath promised me, mother
(said he), a crown of joy: may you not be glad of that, mother?' With
that his mother kneeled down on her knees, saying, 'I pray God
strengthen thee, my son, to the end: yea, I think thee as well-bestowed
as any child that ever I bare....'

Then William Hunter plucked up his gown, and stepped over the parlour
grounsel, and went forward cheerfully, the sheriff's servant taking him
by one arm, and his brother by another; and thus going in the way, he
met with his father according to his dream, and he spake to his son,
weeping, and saying, 'God be with thee, son William;' and William said,
'God be with you, good father, and be of good comfort, for I hope we
shall meet again, when we shall be merry.' His father said, 'I hope so,
William,' and so departed. So William went to the place where the stake
stood, even according to his dream, whereas all things were very
unready. Then William took a wet broom faggot, and kneeled down thereon,
and read the 51st psalm, till he came to these words, 'The sacrifice of
God is a contrite spirit; a contrite and a broken heart, O God, thou
wilt not despise....'

Then said the sheriff, 'Here is a letter from the queen: if thou wilt
recant, thou shalt live; if not, thou shalt be burned.' 'No,' quoth
William, 'I will not recant, God willing.' Then William rose, and went
to the stake, and stood upright to it. Then came one Richard Pond, a
bailiff, and made fast the chain about William.

Then said Master Brown, 'Here is not wood enough to burn a leg of him.'
Then said William, 'Good people, pray for me; and make speed, and
dispatch quickly; and pray for me while ye see me alive, good people,
and I will pray for you likewise.' 'How?' quoth Master Brown, 'pray for
thee? I will pray no more for thee than I will pray for a dog....'

Then there was a gentleman which said, 'I pray God have mercy upon his
soul.' The people said, 'Amen, Amen.'

Immediately fire was made. Then William cast his psalter right into his
brother's hand, who said, 'William, think on the holy Passion of Christ,
and be not afraid of death.' And William answered, 'I am not afraid.'
Then lift he up his hands to heaven, and said, 'Lord, Lord, Lord,
receive my spirit!' And casting down his head again into the smothering
smoke, he yielded up his life for the truth, sealing it with his blood
to the praise of God.]

[Note 361: Neal, _History of the puritans_, I, 69, 72.]

[Note 362: Dépêche de Renard à Charles-Quint.]


IV

Deux branches distinctes reçoivent la séve commune, l'une en haut,
l'autre en bas: l'une respectée, florissante, étalée dans l'air libre;
l'autre méprisée, à demi enfouie sous terre, foulée sous les pieds qui
veulent l'écraser; toutes deux vivantes, l'anglicane comme la puritaine,
l'une malgré l'effort qu'on fait pour la détruire, l'autre malgré les
soins qu'on prend pour la développer.

La cour a sa religion comme la campagne, religion sincère et qui gagne;
parmi les poésies païennes qui jusqu'à la Révolution occupent toujours
la scène du monde, insensiblement on voit percer et monter le grave et
grand sentiment qui a plongé ses racines jusqu'au fond de l'esprit
public. Plusieurs poëtes, Drayton, Davies, Cowley, Giles Fletcher,
Quarles, Crashaw, écrivent des récits sacrés, des vers pieux ou moraux,
de nobles stances sur la mort et l'immortalité de l'âme, sur la
fragilité des choses humaines et sur la suprême providence en qui seule
l'homme trouve le soutien de sa faiblesse et la consolation de ses maux.
Chez les plus grands prosateurs, Bacon, Burton, sir Thomas Brown,
Raleigh, on voit affleurer la vénération, la préoccupation de l'obscur
_au delà_, bref la foi et la prière. Plusieurs des prières qu'écrivit
Bacon sont entre les plus belles que l'on sache, et le courtisan
Raleigh, contant la chute des empires, et comment «une populace de
nations barbares avait abattu enfin ce grand et magnifique arbre de la
domination romaine,» achevait son livre avec les idées et l'accent d'un
Bossuet[363]. Qu'on se représente l'église de Saint-Paul à Londres, et
le beau monde qui s'y donne rendez-vous, les gentilshommes qui traînent
bruyamment sur le parvis leurs éperons à molettes, qui lorgnent et
causent pendant le service, qui jurent par les yeux de Dieu, par les
paupières de Dieu, qui, entre les arceaux et les chapelles, étalent
leurs souliers garnis de rubans, leurs chaînes, leurs écharpes, leurs
pourpoints de satin, leurs manteaux de velours, leurs façons de
bravaches et leurs gestes d'acteurs. Tout cela est fort libre, débraillé
même, bien éloigné de la décence moderne. Mais laissez passer la fougue
juvénile, prenez l'homme aux grands moments, dans la prison, dans le
danger, ou même seulement quand l'âge vient, quand il arrive à juger la
vie; prenez-le surtout à la campagne, sur son domaine écarté, dans
l'église du village dont il est le patron, ou bien seul le soir, à sa
table, écoutant la prière que son chapelain récite, et n'ayant d'autres
livres que quelque gros in-folio de drames graissé par les doigts de ses
pages, son _Prayer Book_ et sa Bible; vous comprendrez alors comment la
religion nouvelle trouve prise sur ces esprits imaginatifs et sérieux.
Elle ne les choque point par un rigorisme étroit; elle n'entrave point
l'essor de leur esprit; elle n'essaye point d'éteindre la flamme
voltigeante de leur fantaisie; elle ne proscrit pas le beau; elle
conserve plus qu'aucune église réformée les nobles pompes de l'ancien
culte, et fait rouler sous les voûtes de ses cathédrales les riches
modulations, les majestueuses harmonies d'un chant grave que l'orgue
soutient. C'est son caractère propre de n'être point en opposition avec
le monde, mais au contraire de le rattacher à soi en se rattachant à
lui. Par sa condition civile comme par son culte extérieur, elle en est
embrassée et l'embrasse; car elle a pour chef la reine, elle est un
membre de la constitution, elle envoie ses dignitaires sur les bancs de
la chambre haute; elle marie ses prêtres; ses bénéfices sont à la
nomination des grands, ses principaux membres sont les cadets des
grandes familles: par tous ces canaux, elle reçoit l'esprit du siècle.
Aussi entre ses mains, la réforme ne peut pas devenir hostile à la
science, à la poésie, aux larges idées de la Renaissance. Au contraire,
chez les nobles d'Élisabeth et de Jacques Ier, comme chez les cavaliers
de Charles Ier, elle tolère les goûts de l'artiste, les curiosités du
philosophe, les façons mondaines et le sentiment du beau. L'alliance est
si forte que, sous Cromwell, les ecclésiastiques en masse se firent
destituer pour le prince, et que les cavaliers par bandes se firent tuer
pour l'Église. Des deux parts, les deux mondes se touchent et se
confondent. Si plusieurs poëtes sont pieux, plusieurs ecclésiastiques
sont poëtes; l'évêque Hall, l'évêque Corbet, le recteur Wither, le
prédicateur Donne. Si plusieurs laïques s'élèvent aux contemplations
religieuses, plusieurs théologiens, Hooker, John Hales, Taylor,
Chillingworth, font entrer dans le dogme la philosophie et la raison. On
voit alors se former une littérature nouvelle, élevée et originale,
éloquente et mesurée, armée à la fois contre les puritains qui
sacrifient à la tyrannie du texte la liberté de l'intelligence, et
contre les catholiques qui sacrifient à la tyrannie de la tradition
l'indépendance de l'examen, également opposée à la servilité de
l'interprétation littérale et à la servilité de l'interprétation
imposée. En face des premiers paraît le savant et excellent Hooker, un
des plus doux et des plus conciliants des hommes, un des plus solides et
des plus persuasifs entre les logiciens, esprit compréhensif, qui en
toute question remonte aux principes[364], fait entrer dans la
controverse les conceptions générales et la connaissance de la nature
humaine[365]; outre cela, écrivain méthodique, correct et toujours
ample, digne d'être regardé non-seulement comme un des pères de l'Église
anglaise, mais comme un des fondateurs de la prose anglaise. Avec une
gravité et une simplicité soutenues, il montre aux puritains que les
lois de la nature, de la raison et de la société sont, comme la loi de
l'Écriture, d'institution divine, que toutes également sont dignes de
respect et d'obéissance, qu'il ne faut pas sacrifier la parole
intérieure, par laquelle Dieu touche notre intelligence, à la parole
extérieure, par laquelle Dieu touche nos sens; qu'ainsi la constitution
civile de l'Église et l'ordonnance visible des cérémonies peuvent être
conformes à la volonté de Dieu, même lorsqu'elles ne sont point
justifiées par un texte palpable de la Bible, et que l'autorité des
magistrats, comme le raisonnement des hommes, ne dépasse pas ses droits
en établissant certaines uniformités et certaines disciplines sur
lesquelles l'Écriture s'est tue pour laisser décider la raison. «Car si
la force naturelle de l'esprit de l'homme peut par l'expérience et
l'étude atteindre à une telle maturité, que dans les choses humaines les
hommes puissent faire quelque fond sur leur jugement, n'avons-nous pas
raison de penser que, même dans les choses divines, le même esprit muni
des aides nécessaires, exercé dans l'Écriture avec une diligence égale,
et assisté par la grâce du Dieu tout-puissant, pourra acquérir une telle
perfection de savoir que les hommes auront une juste cause, toutes les
fois qu'une chose appartenant à la foi et à la religion sera mise en
doute, pour incliner volontiers leur esprit vers l'opinion que des
hommes si graves, si sages, si instruits en ces matières, déclareront la
plus solide[366]?» Qu'on ne dédaigne donc pas «cette lumière
naturelle,» mais plutôt servons-nous-en pour accroître l'autre[367],
comme on apporte un flambeau à côté d'un flambeau; surtout
servons-nous-en pour vivre en harmonie les uns avec les autres. «Car,
dit-il, ce serait un bien plus grand contentement pour nous (si petit
est le plaisir que nous prenons à ces querelles), de travailler sous le
même joug en hommes qui aspirent à la même récompense éternelle de leur
labeur, d'être unis à vous par les liens d'un amour et d'une amitié
indissolubles, de vivre comme si nos personnes étant plusieurs, nos âmes
n'en faisaient qu'une, que de demeurer démembrés comme nous le sommes,
et de dépenser nos courts et misérables jours dans la poursuite insipide
de ces fatigantes contentions[368].»--En effet, c'est à l'accord que les
plus grands théologiens concluent; par-dessus la pratique oppressive ils
saisissent l'esprit libéral. Si par sa structure politique l'Église
anglicane est persécutrice, par sa structure doctrinale elle est
tolérante; elle a trop besoin de la raison laïque pour tout refuser à la
raison laïque; elle vit dans un monde trop cultivé et trop pensant pour
proscrire la pensée et la culture. Son plus éminent docteur, John
Hales[369], «déclare plusieurs fois qu'il renoncerait demain à la
religion de l'Église d'Angleterre, si elle l'obligeait à penser que
d'autres chrétiens seront damnés, et qu'on ne croit les autres damnés
que lorsqu'on désire qu'ils le soient[370].» C'est encore lui, un
théologien, un prébendiste, qui conseille aux hommes de ne se fier qu'à
eux-mêmes en matière religieuse, de ne s'en remettre ni à l'autorité, ni
à l'antiquité, ni à la majorité, de se servir de leur propre raison pour
croire «comme de leurs propres jambes pour marcher,» d'agir et d'être
hommes par l'esprit comme par le reste, et de considérer comme lâches et
impies l'emprunt des doctrines et la paresse de penser. À côté de lui,
Chillingworth, esprit militant et loyal par excellence, le plus exact,
le plus pénétrant, le plus convaincant des controversistes, protestant
d'abord, puis catholique, puis de nouveau et pour toujours protestant,
ose bien déclarer que ces grands changements opérés en lui-même et par
lui-même à force d'études et de recherches «sont de toutes ses actions
celles qui le satisfont le plus.» Il soutient que la raison appliquée à
l'Écriture doit seule persuader les hommes; que l'autorité n'y peut rien
prétendre; «que rien n'est plus contre la religion que de violenter la
religion[371];» que le grand principe de la réforme est la liberté de
conscience, et que si les doctrines des diverses sectes protestantes «ne
sont point absolument vraies, du moins elles sont libres de toute
impiété et de toute erreur damnable en soi ou destructive du salut.»
Ainsi se développe une polémique, une théologie, une apologétique solide
et sensée, rigoureuse dans ses raisonnements, capable de progrès, munie
de science, et qui, autorisant l'indépendance du jugement personnel en
même temps que l'intervention de la raison naturelle, laisse la religion
à portée du monde, et les établissements du passé sous les prises de
l'avenir.

Au milieu d'eux s'élève un écrivain de génie, poëte en prose, doué
d'imagination comme Spenser et comme Shakspeare, Jeremy Taylor, qui, par
la pente de son esprit comme par les événements de sa vie, était destiné
à présenter aux yeux l'alliance de la Renaissance et de la Réforme, et à
transporter dans la chaire le style orné de la cour. Prédicateur à
Saint-Paul, goûté et admiré des gens du monde «pour sa beauté juvénile
et florissante, pour son air gracieux,» pour sa diction splendide,
protégé et placé par l'archevêque Laud, il écrivit pour le roi une
défense de l'épiscopat, devint chapelain de l'armée royale, fut pris,
ruiné, emprisonné deux fois par les parlementaires, épousa une fille
naturelle de Charles Ier, puis, après la Restauration, fut comblé
d'honneurs, devint évêque, membre du conseil privé, et chancelier de
l'Université d'Irlande: par toutes les parties de sa vie, heureuse et
malheureuse, privée et publique, on voit qu'il est anglican, royaliste,
imbu de l'esprit des cavaliers et des courtisans; non qu'il ait leurs
vices; au contraire, il n'y eut point d'homme meilleur ni plus honnête,
plus zélé dans ses devoirs, plus tolérant par ses principes, en sorte
que, gardant la gravité et la pureté chrétiennes, il n'a pris à la
Renaissance que sa riche imagination, son érudition classique et son
libre esprit. Mais pour ce qui est de ces dons, il les a tout entiers,
tels qu'ils sont chez les plus brillants et les plus inventifs entre les
gentilshommes du monde, chez sir Philip Sidney, chez lord Bacon, chez
sir Thomas Brown, avec les grâces, les magnificences, les délicatesses
qui sont le propre de ces génies si sensitifs et si créateurs, et en
même temps avec les redondances, les singularités, les disparates
inévitables dans un âge où l'excès de la verve empêchait la sûreté du
goût. Comme tous ces écrivains, comme Montaigne, il est imbu de
l'antiquité classique; il cite en chaire des anecdotes grecques et
latines, des passages de Sénèque, des vers de Lucrèce et d'Euripide, et
cela à côté des textes de la Bible, de l'Évangile et des Pères. Le
_cant_ n'était point encore établi; les deux grandes sources
d'enseignement, la païenne et la chrétienne, coulaient côte à côte, et
on les recueillait dans le même vase, sans croire que la sagesse de la
raison et de la nature pût gâter la sagesse de la foi et de la
révélation. Figurez-vous donc ces étranges sermons, où les deux
éruditions, l'hellénique et l'évangélique, affluent ensemble avec les
textes, et chaque texte cité dans sa langue; où, pour prouver que les
pères sont souvent malheureux dans leurs enfants, l'auteur allègue coup
sur coup Chabrias, Germanicus, Marc-Aurèle, Hortensius, Quintus Fabius
Maximus, Scipion l'Africain, Moïse et Samuel; où s'entassent en guise de
comparaisons et d'illustrations le fouillis des historiettes et des
documents botaniques, astronomiques, zoologiques, que les encyclopédies
et les rêveries scientifiques déversent en ce moment dans les esprits.
Taylor vous contera l'histoire des ours de Pannonie, qui, blessés,
s'enferrent plus avant; celle des pommes de Sodome qui sont belles
d'apparence, mais au dedans pleines de pourriture et de vers, et bien
d'autres anecdotes encore. Car c'est le trait marquant des hommes de cet
âge et de cette école, de n'avoir point l'esprit nettoyé, aplani,
cadastré, muni d'allées rectilignes, comme les écrivains de notre
dix-septième siècle et comme les jardins de Versailles, mais plein et
comblé de faits circonstanciés, de scènes complètes et dramatiques, de
petits tableaux colorés, tous pêle-mêle et mal époussetés, en sorte que,
perdu dans l'encombrement et la poussière, le spectateur moderne crie à
la pédanterie et à la grossièreté. Les métaphores pullulent les unes
par-dessus les autres, s'embarrassent l'une dans l'autre, et se bouchent
l'issue les unes aux autres, comme dans Shakspeare. On croyait en
suivre une, en voilà une seconde qui commence, puis une troisième qui
coupe la seconde, et ainsi de suite, fleur sur fleur, girandole sur
girandole, si bien que sous les scintillements la clarté se brouille, et
que la vue finit par l'éblouissement. En revanche, et justement en vertu
de cette même structure d'esprit, Taylor imagine les objets, non pas
vaguement et faiblement par quelque indistincte conception générale,
mais précisément, tout entiers, tels qu'ils sont, avec leur couleur
sensible, avec leur forme propre, avec la multitude de détails _vrais et
particuliers_ qui les distinguent dans leur espèce. Il ne les connaît
point par ouï-dire; il les a vus. Bien mieux, il les voit en ce moment,
et les fait voir. Lisez ce morceau, et dites s'il n'a pas l'air copié
dans un hôpital ou sur un champ de bataille: «Comment pouvons-nous nous
plaindre de la débilité de notre force ou de la pesanteur des maladies,
quand nous voyons un pauvre soldat debout sur une brèche, presque
exténué de froid et de faim, sans pouvoir être soulagé de son froid que
par une chaleur de colère, par une fièvre ou par un coup de mousquet, ni
allégé de sa faim que par une souffrance plus grande ou par quelque
crainte énorme? Cet homme se tiendra debout, sous les armes et sous les
blessures, sous la chaleur et le soleil, pâle et épuisé, accablé, et
néanmoins vigilant. La nuit, on lui extraira une balle de la chair, ou
des éclats enfoncés dans ses os; il tendra sa bouche violemment fendue
pour qu'on la lui recouse: tout cela pour un homme qu'il n'a jamais vu,
ou par qui, s'il l'a vu, il n'a pas été remarqué, un homme qui l'enverra
à la potence s'il essaye de fuir toutes ces misères[372].» Voilà
l'avantage de l'imagination complète sur la raison ordinaire. Elle
produit d'un bloc vingt ou trente idées et autant d'images, épuisant
l'objet que l'autre ne fait que désigner et effleurer. Il y a un millier
de circonstances et de nuances dans chaque événement; et elles sont
toutes enfermées dans des mots vivants comme ceux que voici: «J'ai vu
les gouttelettes d'une source suinter à travers le fond d'une digue, et
amollir la lourde maçonnerie, jusqu'à la rendre assez ployante pour
garder l'empreinte d'un pied d'enfant; on dédaignait cette petite
source, on ne s'en inquiétait pas plus que des perles déposées par une
matinée brumeuse, jusqu'au moment où elle eut frayé sa route et fait un
courant assez fort pour entraîner les ruines de sa rive minée, et
envahir les jardins voisins; mais alors les gouttes dédaignées s'étaient
enflées jusqu'à devenir une rivière factice et une calamité
intolérable. Telles sont les premières entrées du péché; elles peuvent
trouver leur barrière dans une sincère prière du coeur, et leur frein
dans le regard d'un homme respectable ou dans les avis d'un seul sermon;
mais quand de tels commencements sont négligés...., ils se changent en
ulcères et en maladies pestilentielles; ils détruisent l'âme par leur
séjour, tandis qu'à leur première entrée ils auraient pu être tués par
la pression du petit doigt[373].» Tous les extrêmes se rencontrent dans
cette imagination-là. Les cavaliers qui l'écoutent y trouvent, comme
chez Ford, Beaumont et Fletcher, la copie crue de la vérité la plus
brutale et la plus immonde, et la musique légère des songes les plus
gracieux et les plus aériens, les puanteurs et les horreurs
médicales[374], et tout d'un coup les fraîcheurs et les allégresses du
plus riant matin; l'exécrable détail de la lèpre, de ses boutons
blancs, de sa pourriture intérieure, et cette aimable peinture de
l'alouette, éveillée parmi les premières senteurs des champs. «Je l'ai
vue s'élevant de son lit de gazon, et, prenant son essor, monter en
chantant, tâcher de gagner le ciel et gravir jusqu'au-dessus des nuages;
mais le pauvre oiseau était repoussé par le bruyant souffle d'un vent
d'est, et son vol devenait irrégulier et inconstant, rabattu comme il
l'était par chaque nouveau coup de la tempête, sans qu'il pût regagner
le chemin perdu avec tous les balancements et tous les battements de ses
ailes, tant qu'enfin la petite créature fut contrainte de se poser,
haletante, et d'attendre que l'orage fût passé; alors elle prit un essor
heureux, et se mit à monter, à chanter, comme si elle eût appris sa
musique et son essor d'un de ces anges qui traversent quelquefois l'air
pour venir exercer leur ministère ici-bas. Telle est la prière d'un
homme de bien[375].» Et il continue, avec la grâce, quelquefois avec les
propres mots de Shakspeare. Chez le prédicateur comme chez le poëte,
comme chez tous les cavaliers et tous les artistes de l'époque,
l'imagination est si complète qu'elle atteint le réel jusque dans sa
fange, et l'idéal jusque dans son ciel.

Comment le vrai sentiment religieux a-t-il pu s'accommoder d'allures si
mondaines et si franches? Il s'en est accommodé pourtant; bien mieux,
elles l'ont fait naître: chez Taylor, comme chez les autres, la poésie
libre conduit à la foi profonde. Si cette alliance aujourd'hui nous
étonne, c'est qu'à cet endroit nous sommes devenus pédants. Nous prenons
un homme compassé pour un homme religieux. Nous sommes contents de le
voir roide dans un habit noir, serré dans une cravate blanche et un
formulaire à la main. Nous mettons la piété dans la décence, dans la
correction, dans la régularité permanente et parfaite. Nous interdisons
à la foi tout langage franc, tout geste hardi, toute fougue et tout élan
d'action ou de parole; nous sommes scandalisés des gros mots de Luther,
des éclats de rire qui secouent sa puissante bedaine, de ses colères
d'ouvrier, de ses nudités et de ses ordures, de la familiarité
audacieuse avec laquelle il manie son Christ et son Dieu[376]. Nous ne
voyons pas que ces libertés et ces abandons sont justement les signes de
la croyance entière, que la conviction chaleureuse et immodérée est trop
sûre d'elle-même pour s'astreindre à un style irréprochable, que la
religion prime-sautière consiste non en bienséances, mais en émotions.
Elle est un poëme, le plus grand de tous, un poëme auquel on croit;
voilà pourquoi ces gens la trouvent au bout de leur poésie; la façon
dont Shakspeare et tous les tragiques considèrent le monde y conduit;
encore un pas, et Jacques, Hamlet y vont entrer. Cette énorme obscurité,
cette noire mer inexplorée[377] qu'ils aperçoivent au terme de notre
triste vie, qui sait si elle n'est pas bordée par un autre rivage?
L'anxieuse idée du ténébreux _au-delà_ est nationale, et c'est pour cela
qu'ici la renaissance nationale en ce moment devient chrétienne. Quand
Taylor parle de la mort, il ne fait que reprendre et achever une pensée
que Shakspeare ébauchait déjà[378]. «Toutes les successions de la durée,
tous les changements de la nature, les milliers de milliers d'accidents
de ce monde, et tous les événements qui arrivent à chaque homme et à
chaque créature nous prêchent notre sermon funèbre, et nous avertissent
de regarder et de voir comment le Temps, ce vieux fossoyeur, jette les
pelletées de terre et nous creuse la fosse où nous irons enfouir nos
joies et nos peines, et déposer nos corps comme une semence qui lèvera
au jour magnifique ou intolérable de l'éternité.» Car, outre cette mort
finale qui nous engloutit tout entiers, il y a les morts partielles qui
nous dévorent pièce à pièce. «Nous sommes morts à tous les mois que nous
avons déjà vécus, et nous ne les revivrons jamais une seconde fois.» Et
voilà comme nous laissons derrière nous, lambeau par lambeau, toute
notre vie, d'abord notre première vie engourdie et obscure «quand nous
sortons du ventre de notre mère pour sentir la chaleur du soleil. Après
cela nous dormons et nous entrons dans une sorte de mort, où nous gisons
insouciants de tous les changements de l'univers..., aussi indifférents
que si nos yeux étaient clos avec l'argile humide qui pleure dans les
entrailles de la terre. Au bout de sept ans, nos dents tombent et
meurent avant nous: c'est le prologue de la tragédie; et à chaque fois
sept ans, on peut bien parier que nous jouerons notre dernière scène.
Peu à peu la nature, le hasard ou le vice viennent nous prendre notre
corps par morceaux, affaiblissant une portion, en relâchant une autre,
en sorte que nous goûtons d'avance le tombeau et les solennités de nos
propres funérailles, d'abord, dans les organes qui ont été les ministres
du vice, puis dans ceux qui nous servaient pour l'ornement; et au bout
d'un peu de temps, même ceux qui ne servaient qu'à nos nécessités se
trouvent hors d'usage et s'embarrassent comme les roues d'une horloge
détraquée. Nos cheveux tombent; toilette funèbre qui annonce un homme
entré bien avant dans la région et les domaines de la mort. Puis bien
d'autres signes: les cheveux gris, les dents gâtées, les yeux troubles,
les articulations tremblantes, l'haleine courte, les membres roides, la
peau ridée, la mémoire défaillante, l'appétit moindre; même la faim et
la soif de chaque journée crient pour que nous remplacions cette portion
de notre substance que la mort a dévorée pendant la longue nuit, lorsque
nous gisions dans son giron et que nous dormions dans son vestibule.
Ainsi chaque repas nous sauve d'une mort et prépare à une autre mort la
pâture. Bien plus, pendant que nous pensons une pensée, nous mourons, et
nous avons moins à vivre à chaque mot qui sort de notre bouche.»
Par-dessus toutes ces destructions, d'autres destructions travaillent;
le hasard nous fauche aussi bien que la nature, et nous sommes la proie
de l'accident comme de la nécessité. «La nature ne nous a donné qu'une
moisson chaque année, mais la mort en a deux; l'automne et le printemps
envoient aux charniers des troupes d'hommes et de femmes.... Combien de
mères enceintes se sont réjouies de la fécondité de leurs entrailles et
se sont complu dans la pensée qu'elles allaient devenir un canal de
bénédictions pour une famille! Et voilà que la sage-femme, promptement,
a cousu dans le suaire leurs têtes et leurs pieds, et les a emportées
dehors pour la sépulture. La mort règne dans toutes les parties de
notre année, et vous ne pouvez aller nulle part sans fouler les os d'un
mort[379].»

Ainsi roulent ces puissantes paroles, sublimes comme le motet d'un
orgue; cet universel écrasement des vanités humaines a la grandeur
funéraire d'une tragédie; la piété ici sort de l'éloquence, et le génie
conduit à la foi. Toutes les forces et aussi toutes les tendresses de
l'âme sont remuées. Ce n'est pas un froid rigoriste qui parle, c'est un
homme, un homme ému qui a des sens, un coeur, qui est devenu chrétien
non par la mortification, mais par le développement de tout son être.
«Considérez la vivacité de la jeunesse, les belles joues et les yeux
pleins de l'enfance, la force et la vigoureuse flexibilité des membres
de vingt-cinq ans, puis en regard le visage creux, la pâleur de mort, le
dégoût et l'horreur d'une sépulture de trois jours. J'ai vu de la même
façon une rose sortir des fentes de son chaperon de feuilles; d'abord
elle était belle comme le matin et pleine de la rosée du ciel; mais
quand un souffle rude eut brutalement livré au jour sa modestie
virginale et démantelé sa trop fraîche et trop frêle retraite, elle
commença à se ternir, puis à décliner vers l'abattement et la vieillesse
maladive; elle pencha la tête, sa tige se rompit, et le soir, ayant
perdu quelques-unes de ses feuilles et toute sa beauté, elle tomba dans
le sort des mauvaises herbes et des visages flétris. Tel est le sort de
tout homme et de toute femme: devenir l'héritage des vers et des
serpents dans la froide terre immonde, avec notre beauté si changée que
bientôt nos amis ne nous reconnaîtraient plus; et ce changement mêlé de
tant d'horreur.... que ceux qui six heures auparavant nous comblaient de
leurs charitables ou ambitieux services, ne peuvent sans quelque regret
rester seuls dans la chambre où gît le corps dépouillé de la vie et de
ses honneurs[380].»

Amené là, comme Hamlet au cimetière, parmi les crânes qu'il reconnaît et
sous l'oppression de la mort qu'il touche, l'homme n'a plus qu'un effort
à faire pour voir se lever dans son coeur un nouveau monde. Il cherche
le remède de ses tristesses dans l'idée de la justice éternelle, et
l'implore avec une ampleur de paroles qui fait de la prière un hymne en
prose aussi beau qu'une oeuvre d'art.

«Éternel Dieu[381], tout-puissant père des hommes et des anges, par le
soin et la providence de qui je suis conservé et gardé, soutenu et
assisté, je te demande humblement de pardonner les péchés et les folies
de cette journée, la faiblesse de mon service et la force de mes
passions, la témérité de mes paroles, la vanité et le mal de mes
actions. Ô juste et bien-aimé Dieu, combien de temps encore viendrai-je
ainsi encore confesser mes péchés, prier contre leur séduction, et
pourtant retomber sous leur prise! Oh! qu'il n'en soit plus ainsi, et
que je ne retourne jamais aux folies dont je suis humilié, qui amènent
le chagrin, et la mort, et ton déplaisir pire que la mort! Donne-moi
l'empire sur mes penchants, et une parfaite haine du péché, et un amour
de toi au-dessus de tous les désirs de ce monde. Qu'il te plaise de me
préserver et de me défendre cette nuit de tout péché, de toute violence
du hasard, de la malice des esprits des ténèbres. Garde-moi dans mon
sommeil, et, endormi ou éveillé, que je sois ton serviteur. Sois le
premier et le dernier de mes pensées, et le guide et l'assistance
continuelle de toutes mes actions. Préserve mon corps, pardonne le péché
de mon âme et sanctifie mon coeur. Que je vive toujours saintement,
justement, sagement; et quand je mourrai, reçois mon âme[382]....»

[Note 363: «Ô éloquente, juste et puissante mort! Celui que personne
n'osait avertir, tu l'as persuadé. Ce que personne n'osait faire, tu
l'as fait. Celui que tout le monde a flatté, toi seule tu l'as jeté hors
du monde et méprisé. Ta as ramassé ensemble toute la grandeur si fort
tendue, tout l'orgueil, la cruauté, l'ambition de l'homme, et couvert
tout ensemble de ces deux mots étroits: _Hic jacet._»]

[Note 364: _The Ecclesiastical policy_, 1594. In-folio.]

[Note 365: That which doth assign unto each thing the kinde, that
which doth moderate the force and power, that which doth appoint the
form and measure of working, the same we term _Law_....

Now, if Nature should intermit her course, and leave altogether, though
it were but for a while, the observation of her own laws; if those
principal and mother elements of the world, whereof all things in this
lower world are made, should lose the qualities which now they have; if
the forme of that heavenly arch erected over our heads should losen and
dissolve itself; if celestial spheres should forget their wonted
motions; if the prince of the Light of Heaven, which now as a giant doth
run his unwearied course, should, as it were, through a languishing
sickness, begin to stand and to rest himself.... what would become of
man himself, whom these things now do all serve? See we not plainly,
that obedience of Creature unto the law of Nature is the stay of the
whole world?...

Between men and beasts there is no possibility of sociable communion,
because the well-spring of that communion is a natural delight which man
hath to transfuse from himself into others, and to receive from others
into himself, specially those things wherein the excellency of this
kinde doth most consist. The chiefest instrument of humane communion
therefore is speech, because thereby we impart mutually one to another
the conceits of our reasonable understanding. And for that cause, seeing
beasts are not hereof capable, for so much as with them we can use no
such conference, they being in degree, although above other creatures on
earth to whom Nature has denied sense, yet lower than to be sociable
companions of man to whom Nature has given reason: it is of Adam said,
that among the beasts _he found not for himself any meet companion_.
Civil society doth more content the nature of man than any private kind
of solitary living, because in society this good of mutual participation
is so much larger than otherwise. Herewith notwithstanding we are not
satisfied, but we covet (if it might be) to have a kind of society and
fellowship, even with all mankind.]

[Note 366: For if the natural thought of man's wit may by experience
and studie attain into such ripeness in the knowledge of things humane,
that men in this respect may presume to build somewhat upon their
judgment, what reason have we to think but that, even in matters Divine,
the like wits furnished with necessary helps, exercised in Scripture
with like diligence, and assisted with the grace of Almighty God, may
grow into a such perfection of knowledge that men shall have just cause,
when any thing pertinent unto faith and religion is doubted of, the more
willingly to incline their minds toward that which the sentence of so
grave, wise, and learned in that faculty shall judge most sound? (Liv.
II, p. 54.)]

[Note 367: Voyez les _Dialogues de Galilée_; c'est la même idée qui,
en même temps, est poursuivie à Rome par l'Église et défendue en
Angleterre par l'Église.]

[Note 368: For more comfort it were for us (so small is the joy we
take in these strifes) to labor under the same yoke, as men that look
for the same eternal reward of their labours, to be conjoined with you
in bands of indissoluble love and amity, to live as if our persons being
many, our souls were but one, rather than in such dismembered sort, to
spend our few and wretched days in a tedious prosecuting of wearisome
contentions.]

[Note 369: Témoignage de Clarendon.]

[Note 370: Voyez dans J. Taylor (_Liberty of prophesying_) les mêmes
doctrines, 1647.]

[Note 371: «I have learned from the ancient fathers of the Church
that nothing is more against religion than to force religion.... If
protestants did offer violence to other men's conscience and compell
them to embrace their Reformation, I excuse them not.»]

[Note 372: And what can we complain of the weakness of our strength
or the pressure of diseases, when we see a poor soldier stand in a
breach, almost starved with cold and hunger, and his cold apt to be
relieved only by the heats of anger, a fever, or a fired musket, and his
hunger slacked by a greater pain and a huge fear? This man shall stand
in his arms and wounds, _patiens luminis atque solis_, pale and faint,
weary and watchfull; and at night shall have a bullet pulled out of his
flesh, and shivers from his bones, and endure his mouth to be sewed up
from a violent rent to its own dimensions; and all this for a man whom
he never saw, or, if he did, was not noted by him, but one that shall
condemn him to the gallows, if he runs from all this misery. (_Holy
dying_, sect. IV, chap. 3.)]

[Note 373: I have seen the little purls of a spring sweat through
the bottom of a bank, and intenerate the stubborn pavement, till it hath
made it fit for the impression of a child's foot; and it was despised,
like the descending pearls of a misty morning, till it had opened its
way and made a stream large enough to carry away the ruins of the
undermined strand, and to invade the neighbouring gardens: but then the
despised drops were grown into an artificial river, and an intolerable
mischief. So are the first entrances of sin, stopped with the antidotes
of a hearty prayer, and checked into sobriety by the eye of a reverend
man, or the counsels of a single sermon: but when such beginnings are
neglected, and our religion hath not in it so much philosophy as to
think anything evil as long as we can endure it, they grow up to ulcers
and pestilential evils; they destroy the soul by their abode, who at
their first entry might have been killed with the pressure of a little
finger.]

[Note 374: Apples of Sodom. We have already opened this dung-hill
covered with snow, which was indeed on the outside white as the spots of
leprosy, but it was not better, etc.]

[Note 375: For so have I seen a lark rising from his bed of grass,
and soaring upwards, singing as he rises, and hopes to get to heaven,
and climb above the clouds; but the poor bird was beaten back with the
loud sighings of an eastern wind, and his motion made irregular and
inconstant, descending more at every breath of the tempest, than it
could recover by the libration and frequent weighing of his wings, till
the little creature was forced to sit down and pant, and stay till the
storm was over; and then it made a prosperous flight, and did rise and
sing, as if it had learned music and motion from an angel, as he passed
sometimes through the air, about his ministries here below. So is the
prayer of a good man.]

[Note 376: «Lorsque Jésus-Christ est né, il a pleuré et crié comme
un autre enfant. Marie a dû le soigner et veiller sur lui, l'allaiter,
lui donner à manger, l'essuyer, le tenir, le porter, le coucher, etc.,
tout comme une mère fait pour son enfant. Ensuite il a été soumis à ses
parents; il leur a souvent porté du pain, de la boisson et autres
objets. Marie lui aura dit: «Mon petit Jésus, où as-tu été? Ne peux-tu
donc pas rester tranquille?» Et lorsqu'il aura grandi, il aura aidé
Joseph dans son état de charpentier.» (Tischreden.)

Paroles à Carlostad: «Tu crois apparemment que l'ivrogne Christ, ayant
trop bu à souper, a étourdi ses disciples de paroles superflues.»]

[Note 377: «The unknown country.»]

[Note 378: _Holy dying_, chap. I, sect. I.]

[Note 379: All the succession of time, all the changes in nature,
all the varieties of light and darkness, the thousand thousands of
accidents in the world, and every contingency to every man, and to every
creature, doth preach our funeral sermon, and calls us to look and see
how the old sexton, Time, throws up the earth, and digs a grave, where
we must lay our sins or our sorrows, and sow our bodies till they rise
again in a fair or an intolerable eternity. Every revolution which the
sun makes about the world divides between life and death; and death
possesses both those portions by the next morrow; and we are dead to all
those months which we have already lived, and we shall never live them
over again: and still God makes little periods of our age. First we
change our world, when we come from the womb to feel the warmth of the
sun. Then we sleep and enter into the image of death in which state we
are unconcerned in all the changes of the world: and if our mothers, or
our nurses die, or a wild boar destroys your vineyards, or our king be
sick, we regard it not, but, during that state, are as disinterested as
if our eyes were closed with the clay that weeps in the bowels of the
earth. At the end of seven years our teeth fall and die before us,
representing a formal prologue to the tragedy; and still, every seven
years it is odds but we shall finish the last scene: and when nature, or
chance, or vice, takes our body in pieces, weakening some parts and
loosening others, we taste the grave and the solemnities of our own
funerals, first, in those parts that ministered to vice, and, next, in
them that served for ornament; and, in a short time, even they that
served for necessity become useless and entangled like the wheels of a
broken clock. Baldness is but a dressing to our funerals, the proper
ornament of mourning, and of a person entered very far into the regions
and possession of death: and we have many more of the same
signification--gray hairs, rotten teeth, dim eyes, trembling joints,
short breath, stiff limbs, wrinkled skin, short memory, decayed
appetite. Every day's necessity calls for a reparation of that portion
which death fed on all night, when we lay in his lap, and slept in his
outer chambers. The very spirits of a man pray upon the daily portion of
bread and flesh, and every meal is a rescue for one death, and lays up
for another, and while we think a thought, we die; and the clock
strikes, and reckons on our portion of eternity: we form our words with
the breath of our nostrils--we have the less to live upon for every word
we speak.

Thus nature calls us to meditate of death by those things which are the
instruments of acting it; and God, by all the variety of his providence,
makes us see death every where, in all variety of circumstances, and
dressed up for all the fancies, and the expectation of every single
person. Nature hath given us one harvest every year, but death hath two:
and the spring and the autumn send throngs of men and women to
charnel-houses; and, all the summer long, men are recovering from their
evils of the spring, till the dog-days come, and then the Sirian star
makes the summer deadly; and the fruits of autumn are laid up for all
the year's provision, and the man that gathers them eats and surfeits,
and dies and needs them not, and himself is laid up for eternity; and he
that escapes till winter only, stays for another opportunity, which the
distempers of that quarter minister to him with great variety. Thus,
death reigns in all the portions of our time. The autumn with its fruits
provides disorders for us, and the winter's cold turns them into sharp
diseases, and the spring brings flowers to strew our hearse, and the
summer gives green turf and brambles to bind upon our graves. Calentures
and surfeit, cold and agues, are the four quarters of the year, and all
minister to death; and you can go no whither, but you tread upon a dead
man's bones.]

[Note 380: Reckon but from the sprightfulness of youth, and the fair
cheeks and full eyes of childhood, from the vigorousness and strong
flexure of the joints of five-and-twenty, to the hollowness and dead
paleness, to the loathsomeness and horror of a three days' burial, and
we shall perceive the distance to be very great and very strange. But so
have I seen a rose newly springing from the clefts of its hood, and, at
first, it was fair as the morning, and full with the dew of heaven, as a
lamb's fleece; but when a ruder breath had forced upon its virgin
modesty, and dismantled its too youthful and unripe retirements, it
began to put on darkness, and to decline to softness and the symptoms of
a sickly age: it bowed the head, and broke its stalk; and, at night,
having lost some of its leaves and all its beauty, it fell into the
portion of weeds and outworn faces. The same is the portion of every man
and every woman; the heritage of worms and serpents, rottenness and cold
dishonour, and our beauty so changed that our acquaintance quickly knew
us not; and that change mingled with so much horror, or else meets so
with our fears and weak discoursings, that they who, six hours ago,
tended upon us, either with charitable or ambitious services, cannot,
without some regret, stay in the room alone where the body lies stripped
of its life and honour. I have read of a fair young German gentleman,
who, living, often refused to be pictured, but put off the importunity
of his friends' desire by giving way, that, after a few days' burial,
they might send a painter to his vault, and, if they saw cause for it,
draw the image of his death unto the life. They did so, and found his
face half eaten, and his midriff and backbone full of serpents; and so
he stands pictured among his armed ancestors. So does the fairest beauty
change, and it will be as bad with you as me; and then what servants
shall we have to wait upon us in the grave? what friends to visit us?
what officious people to cleanse away the moist and unwholesome cloud
reflected upon our faces from the sides of the weeping vaults, which are
the longest weepers for our funeral?]

[Note 381: _Golden grove._]

[Note 382: Eternal God, Almighty Father of thousand angels, by whose
care and providence I am preserved and blessed, comforted and assisted,
I humbly beg of thee to pardon the sins and follies of this day, the
weakness of my services, and the strength of my passions, the rashness
of my words, and the vanity and evil of my actions. O just and dear God,
how long shall I confess my sins, and pray against them, and yet fall
under them? O let it be so no more; let me never return to the follies
of which I am ashamed, which bring sorrow and death, and thy
displeasure, worse than death. Give me a command over my evil
inclinations and a perfect hatred of sin, and a love to thee above all
the desires of this world. Be pleased to bless and preserve me this
night from all sin and violence of chance, and the malice of the spirits
of darkness: watch over me in my sleep, and, whether I sleep or wake,
let me be thy servant. Be thou first and last in all my thoughts and the
guide and continual assistance of all my actions. Preserve my body,
pardon the sin of my soul, and sanctify my spirit. Let me always live
holily and justly and soberly; and, when I die, receive my soul into
thy hands.]


V

Ce n'était là pourtant qu'une demi-réforme, et la religion officielle
était trop liée au monde pour entreprendre de le nettoyer jusqu'au fond;
si elle réprimait les débordements du vice, elle n'en attaquait pas la
source, et le paganisme de la Renaissance, suivant sa pente, aboutissait
déjà, sous Jacques Ier, à la corruption, à l'orgie, aux moeurs de
mignons et d'ivrognes, à la sensualité provocante et grossière[383] qui,
plus tard, sous la Restauration, étala son égout au soleil. Mais sous le
protestantisme établi s'étendait le protestantisme interdit; les yeomen
se faisaient leur foi comme les gentilshommes, et déjà les puritains
perçaient sous les anglicans.

Nulle culture ici, nulle philosophie, nul sentiment de la beauté
harmonieuse et païenne. La conscience parlait seule, et son inquiétude
était devenue une terreur. Le fils du boutiquier, du fermier, qui lisait
la Bible dans la grange ou dans le comptoir, parmi les tonnes ou les
sacs de laine, ne prenait pas les choses avec le même tour que le beau
cavalier nourri dans la mythologie antique et raffiné par l'élégante
éducation italienne. Il les prenait tragiquement, il s'examinait à la
rigueur, il s'enfonçait dans le coeur toutes les pointes du scrupule, il
s'emplissait l'imagination des vengeances de Dieu et des terreurs
bibliques. Une sombre épopée, terrible et grande comme l'Edda,
fermentait dans ces imaginations mélancoliques. Ils se pénétraient des
textes de saint Paul, des menaces tonnantes des prophètes; ils
s'appesantissaient en esprit sur les impitoyables doctrines de Calvin;
ils reconnaissaient que la masse des hommes est prédestinée à la
damnation éternelle[384]; plusieurs croyaient que cette multitude est
criminelle avant de naître, que Dieu a voulu, prévu, ménagé leur perte,
que de toute éternité il a médité leur supplice, et qu'il ne les a créés
que pour les y livrer[385]. Rien ne peut sauver la misérable créature
que la grâce, la grâce gratuite, pure faveur de Dieu, que Dieu n'accorde
qu'à un petit nombre et qu'il distribue non d'après les efforts et les
oeuvres des hommes, mais d'après le choix arbitraire de son absolue et
seule volonté. Nous sommes «les fils de la colère,» pestiférés et
condamnés de naissance, et quelque part que nous regardions dans le ciel
immense, nous n'y trouvons que des foudres qui grondent pour nous
écraser. Qu'on se figure, si on peut, les ravages d'une pareille idée en
des esprits solitaires et moroses, tels que cette race et ce climat en
produisent. Plusieurs se croyaient damnés et allaient gémissant dans les
rues; d'autres ne dormaient plus. Ils étaient hors d'eux-mêmes, croyant
toujours sentir sur eux la main de Dieu ou la griffe du diable. Une
puissance extraordinaire, un gigantesque ressort d'action s'était tout
d'un coup tendu dans l'âme, et il n'y avait aucune barrière dans la vie
morale, ni aucun établissement dans la société civile que son effort ne
pût renverser.

Dès l'abord, la vie privée est transformée. Comment les sentiments
ordinaires, les jugements journaliers et naturels sur le bonheur et le
plaisir subsisteraient-ils devant une conception pareille? Supposez des
hommes condamnés à mort, non pas à la mort simple, mais à la roue, aux
tortures, à un supplice infini en horreur, infini en durée, qui
attendent la sentence et savent pourtant que sur mille, cent mille
chances, ils en ont une de pardon; est-ce qu'ils peuvent encore
s'amuser, prendre intérêt aux affaires ou aux plaisirs du siècle? L'azur
du ciel ne luit plus pour eux, le soleil ne les réchauffe pas, la beauté
et la suavité des choses les laissent insensibles; ils ont désappris le
rire, ils s'acharnent intérieurement, tout pâles et silencieux, sur leur
angoisse et sur leur attente; ils n'ont plus qu'une pensée: «Le juge
va-t-il me faire grâce?» Ils sondent anxieusement les mouvements
involontaires de leur coeur qui seul peut répondre et la révélation
intérieure qui seule les rend certains de leur pardon ou de leur perte.
Ils jugent que tout autre état d'esprit est impie, que l'insouciance et
la joie sont monstrueuses, que chaque distraction ou préoccupation
mondaine est un acte de paganisme, et que la véritable marque du
chrétien est le tremblement dans l'idée du salut. Dès lors la rigidité
et le rigorisme entrent dans les moeurs. Le puritain condamne le
théâtre, les assemblées et les pompes du monde, la galanterie et
l'élégance de la cour, les fêtes poétiques et symboliques des campagnes,
les _mai_, les joyeuses bombances, les sonneries de cloches, toutes les
issues par lesquelles la nature sensuelle ou instinctive avait cherché à
s'échapper. Il s'en retire, il abandonne les divertissements, les
ornements, il coupe de près ses cheveux, ne porte plus qu'un habit
sombre et uni, parle en nasillant, marche roide, les yeux en l'air,
absorbé, indifférent aux choses visibles. Tout l'homme extérieur et
naturel est aboli; seul l'homme intérieur et spirituel subsiste; de
toute l'âme il ne reste que l'idée de Dieu et la conscience, la
conscience alarmée et malade, mais stricte sur chaque devoir, attentive
aux moindres manquements, rebelle aux ménagements de la morale mondaine,
inépuisable en patience, en courage, en sacrifices, installant la
chasteté au foyer conjugal, la véracité devant les tribunaux, la probité
au comptoir, le travail à l'atelier, partout la volonté fixe de tout
supporter et de tout faire plutôt que de manquer à la plus petite
prescription de la justice morale et de la loi biblique. L'énergie
stoïque, l'honnêteté foncière de la race se sont éveillées sous l'appel
de l'imagination enthousiaste; et ces caractères tout d'une pièce se
lancent sans réserve du côté du renoncement et de la vertu.

Encore un pas, et ce grand mouvement va passer du dedans au dehors, des
moeurs privées aux institutions publiques. Considérez-les à leur
lecture; ils prennent pour eux les prescriptions imposées aux Juifs, et
les préfaces les y invitent. En tête de la Bible, le traducteur[386] a
mis une table des principaux termes de l'Écriture, chacun avec sa
définition et les textes à l'appui. Ils lisent et pèsent chacune de ces
paroles.--«_Abomination._ L'abomination devant Dieu, ce sont les idoles
et les images devant qui le peuple s'incline.» Le précepte est-il
observé? Sans doute, on a ôté les images, mais la reine garde encore un
crucifix dans sa chapelle, et n'est-ce pas un reste d'idolâtrie que de
s'agenouiller devant le sacrement?--«_Abrogation._ Abroger, c'est abolir
ou réduire à néant; et ainsi la loi des commandements qui consistaient
dans les décrets et les cérémonies est abolie; les sacrifices, repas,
fêtes et toutes les cérémonies extérieures sont abrogés; tout ordre de
clergé est abrogé.» L'est-il, et comment se fait-il que les évêques
s'arrogent encore le droit de prescrire la foi, le culte, et de
tyranniser les consciences chrétiennes? Et n'a-t-on pas conservé dans le
chant des orgues, dans le surplis des prêtres, dans le signe de la
croix, dans cent autres pratiques, tous ces rites sensibles que Dieu a
déclarés profanes?--«_Abus._ Les abus qui sont dans l'Église doivent
être corrigés par le prince; les ministres doivent prêcher contre les
abus, et beaucoup de traditions humaines sont de purs abus.» Que fait
donc le prince, et pourquoi laisse-t-il des abus dans l'Église? Il faut
que le chrétien se lève et proteste; nous devons purger l'Église de la
croûte païenne dont la tradition l'a recouverte[387]. Voilà les idées
qui se lèvent dans ces esprits incultes. Représentons-nous ces hommes
simples et d'autant plus capables de croyances fortes, ces
francs-tenanciers, ces gros marchands qui ont siégé au jury, voté aux
élections, délibéré, discuté en commun sur les affaires privées et
publiques, qui sont habitués à l'examen de la loi, à la confrontation
des précédents, à toute la minutie de la procédure juridique et légale;
qui portent ces habitudes de légistes et de plaideurs dans
l'interprétation de l'Écriture, et qui, une fois leur conviction faite,
mettent à son service la passion froide, l'obstination intraitable, la
roideur héroïque du caractère anglais. L'esprit exact et militant va se
mettre à l'oeuvre. Chacun se croit «tenu d'être prêt, fort et bien muni
pour répondre à tous ceux qui lui demanderont raison de sa foi[388].»
Chacun a ses troubles et ses remords de conscience[389] à propos de
quelque portion de la liturgie ou de la hiérarchie officielle; à propos
des dignités de chanoine ou d'archidiacre, ou de certains passages à
l'office des morts; à propos du pain de la communion ou de la lecture
des livres apocryphes dans l'Église; à propos de la pluralité des
bénéfices ou du bonnet carré des ecclésiastiques. Ils se butent chacun
contre quelque article, tous en masse contre l'établissement épiscopal
et la conservation des cérémonies romaines[390]. Et là-dessus on les
emprisonne, on les taxe, on les met au pilori, on leur coupe les
oreilles, leurs ministres sont destitués, chassés, poursuivis[391]. La
loi déclare que «toute personne au-dessus de seize ans qui, pendant un
mois, refusera d'assister à l'office établi, sera enfermée jusqu'à ce
qu'elle se soumette; que si elle ne se soumet pas au bout de trois
mois, elle sera bannie du royaume, et si elle revient, mise à mort.» Ils
se laissent faire et montrent autant de fermeté pour souffrir que de
scrupule pour croire; sur un iota, pour recevoir la communion assis
plutôt qu'à genoux, ou debout plutôt qu'assis, ils abandonnent leurs
places, leur bien, leur liberté, leur patrie. Un docteur, Leighton, est
emprisonné quinze semaines dans une niche à chien, sans feu, sans toit,
sans lit, aux fers; ses cheveux et sa peau tombent, il est attaché au
pilori parmi les frimas de novembre, puis fouetté, marqué au front, les
oreilles coupées, le nez fendu, enfermé huit ans à la Flotte, et de là
jeté dans la prison commune. Plusieurs se font brûler, et avec joie. La
religion pour eux est un _covenant_, c'est-à-dire un traité fait avec
Dieu qu'il faut observer en dépit de tout, comme un engagement écrit, à
la lettre et jusqu'à la dernière syllabe. Admirable et déplorable
rigidité de la conscience méticuleuse, qui fait des ergoteurs en même
temps que des fidèles, et qui fera des tyrans après avoir fait des
martyrs.

Entre les deux, elle fait des combattants. Ils se sont enrichis et
accrus extraordinairement en quatre-vingts ans, comme il arrive toujours
aux gens qui travaillent, vivent honnêtement et se tiennent debout à
travers la vie, soutenus par un grand ressort intérieur. Ils peuvent
résister dorénavant, et, poussés à bout, ils résistent; ils aiment mieux
prendre les armes que de se laisser acculer à l'idolâtrie et au péché.
Le Long Parlement s'assemble, défait le roi, épure la religion; l'écluse
est lâchée, les indépendants par-dessus les presbytériens, les exaltés
par-dessus les fervents, tous se précipitent; la foi irrésistible et
envahissante, l'enthousiasme font un torrent, noient, ou troublent les
cerveaux les plus sains, les politiques, les juristes, les capitaines.
La Chambre emploie un jour entier par semaine à délibérer sur
l'avancement de la religion. Sitôt qu'on touche à ses dogmes, elle entre
en fureur. Un pauvre homme, Paul Best, étant accusé de nier la Trinité,
elle veut qu'on dresse une ordonnance pour le punir de mort; James
Naylor ayant cru qu'il était Dieu, elle s'acharne onze jours durant à
son procès avec une animosité et une férocité hébraïques: «Je pense
qu'il n'y a personne plus possédé du diable que cet homme.--C'est notre
Dieu qui est ici supplanté.--Mes oreilles ont tressailli, mon coeur a
frémi en entendant ce rapport.--Je ne parlerai pas davantage. Bouchons
nos oreilles et lapidons-le[392].» Devant la Chambre, publiquement, des
hommes officiels avaient des extases. Après l'expulsion des
presbytériens, le prédicateur Hugh Peters s'écriait au milieu d'un
sermon: «Voici, voici maintenant la révélation; je vais vous en faire
part. Cette armée extirpera la monarchie, non-seulement ici, mais en
France et dans les autres royaumes qui nous entourent. On dit que nous
entrons dans une route jusqu'ici sans exemple; que pensez-vous de la
vierge Marie? Y avait-il auparavant quelque exemple qu'une femme pût
concevoir sans la société d'un homme? Ceci est un temps qui servira
d'exemple aux temps à venir[393].» Cromwell trouve dans la Bible des
prédictions, des conseils pour le temps présent, des justifications
positives de sa politique. «Je crois vraiment que le Seigneur a dessein
de délivrer son peuple de tout fardeau, et qu'il est près d'accomplir
tout ce qui a été prédit au psaume 113. C'est ce psaume qui
m'encourage.» Et il récite et commente pendant une heure le psaume 113.
Il a beau être calculateur, ambitieux par excellence, il est néanmoins
vraiment fanatique et sincère. Son médecin contait qu'il avait été fort
mélancolique pendant des années entières, avec des imaginations
bizarres, et la persuasion fréquente qu'il allait mourir. Deux ans avant
la révolution, il écrivait à son cousin: «Véritablement, aucune pauvre
créature n'a plus de causes que moi de se mettre en avant pour la cause
de son Dieu. Que le Seigneur m'accepte dans son Fils et me donne de
marcher dans la lumière, et nous donne de marcher dans la lumière, comme
il est la lumière. Béni soit son nom pour avoir brillé sur un coeur
aussi obscur que le mien!» Certainement il songeait à devenir saint
autant qu'à devenir roi, et aspirait au salut comme au trône. Au moment
d'entrer en Irlande et d'y massacrer les catholiques, il écrivait à sa
belle-fille une lettre de direction que Baxter ou Taylor eussent
volontiers signée. Du milieu des affaires, en 1651, il exhortait ainsi
sa femme: «Ma très-chère, je ne puis me décider à manquer cette poste,
quoique j'aie beaucoup à écrire. Je me réjouis d'apprendre que ton âme
prospère. Que le Seigneur augmente encore et encore ses faveurs envers
toi. Le plus grand bien que ton âme puisse désirer est que le Seigneur
tourne vers toi la lumière de son visage, qui est meilleure que la vie.
Que le Seigneur bénisse tous les bons conseils et exemples que tu donnes
à ceux qui sont autour de toi, et entende toutes tes prières, et
t'accepte toujours.» Il demanda en mourant si la grâce, une fois reçue,
pouvait se perdre, et fut rassuré quand il apprit que non, étant
certain, dit-il, d'avoir été une fois en état de grâce. Il expira sur
cette prière: «Seigneur, quoique je sois une pauvre et misérable
créature, je suis en alliance avec toi par la grâce, et je puis, je dois
venir à toi pour ton peuple. Tu as fait de moi, quoique très-indigne, un
humble instrument pour ton service.... Seigneur, de quelque façon que tu
disposes de moi, continue et achève de leur faire du bien. Et achève
l'oeuvre de réforme, et rends le nom du Christ glorieux dans le
monde[394].» Sous cet esprit pratique, prudent, propre au monde, il y
avait un fonds anglais d'imagination trouble et puissante[395], capable
d'engendrer le calvinisme passionné et les craintes mystiques. Les
mêmes contrastes se heurtaient et se conciliaient chez les autres
indépendants. En 1648, après de fausses manoeuvres, ils se trouvèrent en
danger, placés entre le roi et le Parlement; là-dessus ils
s'assemblèrent plusieurs jours de suite à Windsor pour se confesser
devant Dieu et lui demander son aide, et découvrirent que tout le mal
venait des conférences qu'ils avaient eu la faiblesse de proposer au
roi. «Et dans ce sentier, dit l'adjudant général Allen, le Seigneur nous
mena pour nous montrer non-seulement notre péché, mais notre devoir. Et
cela s'appesantit si unanimement sur chaque coeur, qu'il y eut à peine
un de nous qui fût capable de dire un mot aux autres, à cause des larmes
amères qu'il versait, en partie par le sentiment et la honte de nos
iniquités, de notre peu de foi, de notre lâche crainte des hommes, des
conseils charnels que nous avions tenus avec notre sagesse, et non avec
la parole du Seigneur[396].» Là-dessus, ils résolurent de mettre le roi
en jugement et à mort, et firent comme ils avaient résolu.

Autour d'eux, l'exaltation, la folie gagnent: indépendants,
millénariens, antinomiens, anabaptistes, libertins, familistes, quakers,
enthousiastes, chercheurs, perfectistes, sociniens, ariens,
antitrinitairiens, antiscripturistes, sceptiques, la liste des sectes
ne finit pas. Des femmes, des troupiers montaient subitement en chaire
et prêchaient. Les cérémonies les plus étranges s'étalaient en public.
En 1644, dit le docteur Featly, «les anabaptistes rebaptisèrent cent
hommes et femmes ensemble au crépuscule, dans des ruisseaux, dans des
bras de la Tamise et ailleurs, les plongeant dans l'eau par-dessus la
tête et les oreilles.» Un certain Oates, dans le comté d'Essex, «fut
traduit devant le jury pour le meurtre d'Anne Martin, qui était morte,
quelques jours après son baptême, d'un froid qui l'avait saisie.» Fox
conversait avec le Seigneur, et témoignait à haute voix, dans les rues
et dans les marchés, contre les péchés du siècle. «William Simpson[397]
(un de ses disciples) reçut l'ordre du Seigneur d'aller à plusieurs
reprises, pendant trois ans, nu et sans chaussures devant eux, comme un
signe pour eux, dans les marchés, dans les cours, dans les villes, dans
les cités, dans les maisons des prêtres, dans les maisons des hommes
puissants, leur disant: Vous serez tous dépouillés et mis à nu, comme je
suis dépouillé et mis à nu.--Et d'autres fois il reçut l'ordre de mettre
un sac sur sa tête, et de barbouiller sa figure, et de leur dire: Le
Seigneur barbouillera votre religion, tout comme je suis barbouillé
moi-même.» Une femme entra dans la chapelle de White-Hall complétement
nue, au milieu du service, le lord Protecteur étant présent. Un quaker
vint à la porte du Parlement avec une épée tirée, et blessa plusieurs
personnes présentes, disant que le Saint-Esprit lui avait inspiré de
tuer tous ceux qui siégeaient à la Chambre. Les hommes de la cinquième
monarchie croyaient que le Christ allait descendre pour régner en
personne sur la terre, pendant mille ans, avec les saints pour
ministres. Les _ranters_ reconnaissaient comme signe principal de la foi
les vociférations furieuses et les contorsions. Les chercheurs pensaient
que la vérité religieuse ne doit être saisie que dans une sorte de
brouillard mystique, avec doute et appréhension. Les muggletoniens
décidaient que «John Reeve et Ludovick Muggleton étaient les deux
derniers prophètes et messagers de Dieu;» ils déclaraient les quakers
possédés du diable, exorcisaient le diable et prophétisaient que William
Penn serait damné. J'ai cité tout à l'heure James Naylor, ancien
quartier-maître du général Lambert, adoré comme un Dieu par ses
sectateurs. Plusieurs femmes conduisaient son cheval, d'autres jetaient
devant lui des mouchoirs et des écharpes, chantant: Saint, Saint,
Seigneur Dieu. Elles l'appelaient le plus beau des dix mille, le Fils
unique de Dieu, le prophète du Dieu très-haut, le Roi d'Israël, le Fils
éternel de la justice, le Prince de la paix, Jésus, celui en qui
l'espoir d'Israël réside. L'une d'elles, Dorcas Erbury, déclara, qu'elle
était restée morte deux jours entiers dans sa prison d'Exeter, et que
Naylor l'avait ressuscitée en lui imposant les mains. Sarah Blackbury le
trouvant prisonnier, le prit par la main, et lui dit: «Lève-toi, mon
amour, ma colombe, ma beauté, et viens-t'en. Pourquoi restes-tu assis
parmi les pots?--» Puis elle lui baisa la main et se prosterna devant
lui. Lorsqu'on le mit au pilori, quelques-uns de ses disciples se mirent
à chanter, à pleurer, à frapper leur poitrine; d'autres baisaient ses
mains, se couchaient sur son sein et baisaient ses blessures[398].
Bedlam déchaîné n'aurait pas fait mieux.

Au-dessous de ces bouillonnements désordonnés de la surface, les
couches saines et profondes de la nation s'étaient prises, et la foi
nouvelle y faisait son oeuvre, oeuvre pratique et positive, politique
et morale. Tandis que la réforme allemande, selon l'usage allemand,
aboutissait aux gros livres et à une scolastique, la réforme anglaise,
selon l'usage anglais, aboutissait à des actions et à des
établissements. «Comment sera gouvernée l'Église de Christ:» voilà la
grande question qui s'agite entre les sectes. La Chambre des communes
demande à l'assemblée des théologiens «si les assemblées locales[399],
provinciales et nationales sont de droit divin et instituées par la
volonté et le commandement de J. C.? Si elles le sont toutes? S'il n'y
en a que quelques-unes, et lesquelles? Si les appels portés des
anciens d'une congrégation aux assemblées provinciales,
départementales et nationales sont de droit divin et par la volonté et
le commandement de J. C.? Si quelques-unes seulement sont de droit
divin? Lesquelles? Si le pouvoir des assemblées en de tels appels est
de droit divin et par la volonté et le commandement de J. C.?» et cent
autres questions du même genre. Le Parlement déclare que[400], d'après
l'Écriture, les dignités de prêtre et d'évêque sont égales, règle les
ordinations, les convocations, les excommunications, les juridictions,
les élections, dépense la moitié de son temps et use toute sa force à
fonder l'Église presbytérienne.--Pareillement chez les indépendants,
la ferveur engendre le courage et la discipline. Les _côtes de fer_ de
Cromwell «sont la plupart[401] des fils de francs-tenanciers qui
s'engagent dans la guerre par un principe de conscience, et qui, étant
bien armés au dedans par la satisfaction de leur conscience et au
dehors par de bonnes armes de fer, font ferme ou chargent en
désespérés comme un seul homme.» Cette armée où des caporaux inspirés
prêchent des colonels tièdes, opère avec la solidité et la précision
d'un régiment russe; c'est un devoir, un devoir envers Dieu que de
tirer juste et de marcher en ligne, et le parfait chrétien produit le
parfait soldat. Nulle séparation ici entre la spéculation et la
pratique, entre la vie privée et la vie publique, entre le spirituel
et le temporel. Ils veulent appliquer l'Écriture, établir «le royaume
de Dieu sur la terre,» instituer non-seulement une Église chrétienne,
mais encore une société chrétienne, changer la loi en gardienne des
moeurs, imposer la piété et la vertu; et pour un temps ils y
réussissent. «Quoique la discipline de l'Église fût renversée[402],
dit Neal, il y avait un esprit extraordinaire de dévotion parmi le
peuple dans le parti du Parlement. Le jour du Seigneur était gardé
avec une exactitude remarquable, les églises étant remplies
d'auditeurs attentifs et nombreux; trois et quatre fois par jour les
officiers de paix faisaient des patrouilles dans les rues, et
fermaient toutes les maisons publiques. Personne ne voyageait sur les
routes et ne se promenait dans les champs, excepté en cas de nécessité
absolue. Des exercices religieux étaient établis dans les familles
privées, comme lire l'Écriture, prier en famille, répéter des sermons,
chanter des psaumes; et cela était si universel que vous auriez pu
parcourir toute la ville de Londres, le dimanche soir, sans voir une
personne oisive ou sans entendre autre chose que le son des prières ou
des cantiques qui sortait des églises et des maisons publiques[403].
Les gens n'hésitaient pas à se lever avant le jour et à franchir une
grande distance pour avoir le bonheur d'entendre la parole de
Dieu.--Il n'y avait point de maisons de jeu, ni de maisons de filles.
On ne voyait et on n'entendait dans les rues ni jurons profanes, ni
ivrognerie, ni aucune sorte de débauche.... Les soldats du Parlement
accouraient en foule aux sermons, parlaient de religion, priaient et
chantaient des psaumes ensemble en montant la garde.» En 1644, le
Parlement défendit de vendre des denrées le dimanche, «de voyager, de
transporter des fardeaux, de faire aucun travail mondain, sous peine
de dix schillings d'amende pour le voyageur, et de cinq schillings
pour chaque charge,» de «prendre part ou d'assister à aucune lutte,
sonnerie de cloches, tir, marché, buvette, danse, jeu, sous peine
d'une amende de cinq schillings pour chaque personne au-dessus de
quatorze ans. Si des enfants sont trouvés coupables d'une de ces
fautes, les parents ou tuteurs payeront douze pence pour chaque faute.
Si les diverses amendes ci-dessus mentionnées ne peuvent être payées,
les coupables seront mis dans les _stocks_ pendant l'espace de trois
heures.» Quand les indépendants furent au pouvoir, la sévérité fut
plus âpre encore. Les officiers de l'armée ayant convaincu de
blasphème un de leurs quartier-maîtres, «le condamnèrent à avoir la
langue percée d'un fer rouge, son épée brisée au-dessus de sa tête, et
à être chassé de l'armée.» Pendant l'expédition de Cromwell en
Irlande, «on n'entendait pas un blasphème dans tout le camp, les
soldats employant leurs heures de loisir à lire leurs Bibles, à
chanter des psaumes et à tenir des conférences religieuses[404].» En
1650, les peines infligées aux profanateurs du dimanche furent
doublées. Des lois violentes furent portées contre les paris, la
galanterie fut taxée de crime, les théâtres furent démolis, les
spectateurs mis à l'amende, les acteurs fouettés à la queue de la
charrette, l'adultère puni de mort: pour mieux frapper le vice, ils
persécutaient le plaisir. Mais s'ils étaient austères envers autrui,
ils l'étaient envers eux-mêmes, et pratiquaient les vertus qu'ils
imposaient. Après la Restauration, deux mille ministres, pour ne pas
se conformer à la nouvelle liturgie, renoncèrent à leurs cures, sauf à
mourir de faim avec leurs familles. «Beaucoup d'entre eux, ne croyant
pas avoir le droit de quitter leur ministère après y avoir été
destinés par l'ordination, prêchèrent à ceux qui voulurent les
entendre dans les champs et dans les maisons particulières, jusqu'à ce
qu'ils fussent saisis et jetés dans des prisons où un grand nombre
d'entre eux périrent[405].» Les cinquante mille vétérans de Cromwell,
licenciés tout d'un coup et sans ressources, ne fournirent pas une
seule recrue aux vagabonds et aux bandits. «Les royalistes eux-mêmes
confessèrent que dans toutes les branches d'industrie honnête, ils
prospéraient au delà des autres hommes, que nul d'entre eux n'était
accusé de larcin ou de brigandage, qu'on n'en voyait pas un demander
l'aumône, et que si un boulanger, un maçon ou un charretier se faisait
remarquer par sa sobriété et son activité, il était très-probablement
un des vieux soldats d'Olivier[406].» Purifiés par la persécution et
ennoblis par la patience, ils finiront par conquérir la tolérance de
la loi comme le respect du public, et relèveront la morale nationale
comme ils ont sauvé la liberté nationale. Cependant les autres,
fugitifs en Amérique, poussent jusqu'au bout ce grand esprit religieux
et stoïque, avec ses faiblesses et ses forces, avec ses vices et ses
vertus. Leur volonté, tendue par une foi fervente, tout employée à la
vie politique et pratique, invente l'émigration, supporte l'exil,
repousse les Indiens, fertilise le désert, érige la morale rigide en
loi civile, institue et arme l'Église, et sur la Bible fonde
l'État[407].

Ce n'est pas d'une pareille conception de la vie qu'une véritable
littérature peut sortir. L'idée du beau y manque, et qu'est-ce qu'une
littérature sans l'idée du beau? L'expression naturelle des mouvements
du coeur y est proscrite, et qu'est-ce qu'une littérature sans
l'expression naturelle des mouvements du coeur? Ils ont aboli comme
impies le libre drame et la riche poésie que la Renaissance avait portés
jusqu'à eux. Ils rejettent comme profanes le style orné et l'ample
éloquence que l'imitation de l'antiquité et de l'Italie avait établis
autour d'eux. Ils se défient de la raison et sont incapables de
philosophie. Ils ignorent les divines langueurs de l'Imitation et les
tendresses touchantes de l'Évangile. On ne trouve dans leur caractère
que virilité, dans leur conduite qu'austérité, dans leur esprit
qu'exactitude. On ne voit parmi eux que des théologiens échauffés, des
controversistes minutieux, des hommes d'action énergiques, des cerveaux
bornés et patients, tous préoccupés de preuves positives et d'oeuvres
effectives, dépourvus d'idées générales et de goûts délicats, appesantis
sur les textes, raisonneurs secs et obstinés qui tourmentent l'Écriture
pour en extraire une forme de gouvernement ou un code de doctrine. Rien
de plus étroit et de plus laid que ces recherches et ces disputes. Un
pamphlet du temps demande la liberté de conscience, et tire ses
arguments: «1º De la parabole du blé et de l'ivraie qui poussent
ensemble jusqu'à la moisson; 2º de cette prescription des apôtres: Que
chaque homme soit persuadé dans son propre entendement; 3º de ce texte:
Partout où manque la foi est le péché; 4º de cette règle divine de notre
Sauveur: Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît à
vous-mêmes[408].» Plus tard, quand la Chambre en fureur veut juger James
Naylor, le procès s'enfonce dans une interminable discussion juridique
et théologique, les uns prétendant que le crime commis est une
idolâtrie, d'autres qu'il est une séduction, chacun vidant devant
l'assemblée son arsenal de commentaires et de textes[409]. Rarement une
génération s'est trouvée plus mutilée de toutes les facultés qui
produisent la contemplation et l'ornement, plus réduite aux facultés qui
nourrissent la discussion et la morale. Comme un splendide insecte qui
s'est transformé et qui a perdu ses ailes, on voit la poétique
génération d'Élisabeth disparaître et ne laisser à sa place qu'une
lourde chenille, fileuse opiniâtre et utile, armée de pattes
industrieuses et de mâchoires redoutables, occupée à ronger de vieilles
feuilles et à dévorer ses ennemis. Point de style; ils parlent en hommes
d'affaires; tout au plus, çà et là, un pamphlet de Prynne a de la
vigueur. Les histoires, celle de May, par exemple, sont plates et
lourdes. Les mémoires, même ceux de Ludlow, de mistress Hutchinson, sont
longs, ennuyeux, véritables factums dépourvus d'accent personnel, vides
d'effusion et d'agrément; tous, «ils semblent s'oublier et ne s'occupent
que des destinées générales de leur cause[410].» De bons ouvrages de
piété, des sermons solides et convaincants, des livres sincères,
édifiants, exacts, méthodiques, comme ceux de Baxter, de Barclay, de
Calamy, de John Owen, des récits personnels comme celui de Baxter, comme
le journal de Fox, comme la vie de Bunyan, une grande provision
consciencieusement rangée de documents et de raisonnements, voilà tout
ce qu'ils offrent; le puritain détruit l'artiste, roidit l'homme,
entrave l'écrivain, et ne laisse subsister de l'artiste, de l'homme, de
l'écrivain, qu'une sorte d'être abstrait, serviteur d'une consigne. S'il
se rencontre parmi eux un Milton, c'est que par ses vastes curiosités,
ses voyages, son éducation encyclopédique, surtout par son adolescence
trempée dans la grande poésie de l'âge précédent, et par son
indépendance d'esprit hautainement défendue même contre les sectaires,
Milton dépasse la secte. À proprement parler, ils ne pouvaient avoir
qu'un poëte, poëte sans le vouloir, un fou, un martyr, héros et victime
de la grâce, véritable prédicateur, qui atteint le beau par rencontre en
cherchant l'utile par principe, pauvre chaudronnier qui, employant les
images pour être compris des manouvriers, des matelots, des servantes,
est parvenu, sans y prétendre, à l'éloquence et au grand art.

[Note 383: Voir le théâtre de Beaumont et Fletcher, les personnages
de Bawder, Protalyce et Brunehaut dans _Thierry et Théodoret_.--Dans
_The custom of the country_, plusieurs scènes représentent l'intérieur
d'une maison de prostitution, chose fréquente du reste dans ce théâtre
(_Massinger_, _Shakspeare_). Mais ici les pensionnaires de la maison
sont des hommes.--_Voyez_ aussi _Rule a wife and have a wife_.]

[Note 384: Calvin, cité par Haag, II, 216, _Histoire des dogmes
chrétiens_.]

[Note 385: Ce sont les supralapsaires.]

[Note 386: Traduction de Tyndal, 1549.]

[Note 387: Interrogatoire de M. Axton, 1570. «Je ne puis consentir à
porter ce surplis; c'est contre ma conscience. J'espère qu'avec l'aide
de Dieu je ne mettrai jamais cette manche, qui est une marque de la
bête.»--Interrogatoire de White, gros bourgeois de Londres, accusé de ne
pas aller à son église paroissiale (1572): «Toutes les Écritures sont
pour détruire l'idolâtrie et chaque chose qui s'y rapporte.--Quel est
l'endroit où est cette défense?--Le Deutéronome et d'autres endroits; et
Dieu par Isaïe nous commande de ne point nous souiller avec les
vêtements de l'image, mais de les rejeter comme une impureté de femme.»]

[Note 388: Préface de Tyndal.]

[Note 389: Un mot revient sans cesse: Tenderness of conscience. A
squeamish stomach.... Our weaker brethern, etc.]

[Note 390: La séparation des anglicans et des dissidents peut être
datée de 1564.]

[Note 391: 1592.]

[Note 392: _Burton's Diary_, I, 54, etc.]

[Note 393: Guizot, _Portraits politiques_, 63. _Voyez_ Carlyle,
_Cromwell's speeches and letters_.]

[Note 394: _Cromwell's speeches and letters_, by Carlyle.]

[Note 395: _Voyez_ ses discours. Le style est décousu, obscur,
passionné, extraordinaire, comme d'un homme qui n'est pas maître de son
cerveau, et qui, malgré cela, voit juste par une sorte d'intuition.]

[Note 396: Carlyle, _ib._, I, 254.]

[Note 397: _Fox's Journal_, 511, 543.]

[Note 398: _Burton's Diary_, I, 54.--Neal, _History of the Puritans_
(supplément, t. III).--_Pictorial History_, III, 813.]

[Note 399: En anglais, _classical_.]

[Note 400: Neal, II, 359.]

[Note 401: _Whitelocke's memorials_, I, 68.]

[Note 402: Neal, II, 155.]

[Note 403: Comparer à notre Révolution: la Bastille démolie, on y
mit l'écriteau suivant: «Ici l'on danse.» Dans ce contraste on voit en
abrégé l'opposition des deux doctrines et des deux nations.]

[Note 404: Neal, II, 552, 562, 571.]

[Note 405: Baxter, 101.]

[Note 406: Macaulay, _History of England_, I, 152.]

[Note 407: «Le nommé John Denis est fouetté en public pour avoir
chanté une chanson profane. La petite Mathias ayant donné des marrons
rôtis à Jérémie Boosy, et lui ayant dit avec ironie qu'il les lui rendra
en Paradis, criera trois fois _grâce_ à l'église, et sera trois jours au
pain et à l'eau en prison.» Massachussets, 1660-1670.]

[Note 408: Neal, II, 384.]

[Note 409: «Selon le sens ordinaire de l'Écriture, dit le major
Disbrowne, presque tous commettent des blasphèmes, selon ce mot de notre
Sauveur dans saint Marc: «Péché, blasphème;--si cela est, il n'y a
personne sans blasphème. Ainsi furent accusés David et le fils d'Éli,
selon le texte: «Tu as blasphémé et fait blasphémer les autres.»]

[Note 410: Guizot, _Portraits politiques_.]


VI

Après la Bible, le livre le plus répandu en Angleterre est le _Voyage du
Pèlerin_ par le chaudronnier Bunyan. C'est que le fond du protestantisme
est la doctrine du salut opéré par la grâce, et que, pour rendre cette
doctrine sensible, nul artiste n'a égalé Bunyan.

Pour bien parler des impressions surnaturelles, il faut être sujet aux
impressions surnaturelles. Bunyan eut le genre d'imagination qui les
produit. Cette imagination, puissante comme celle des artistes, mais
plus violente que celle des artistes, agit dans l'homme sans le concours
de l'homme, et l'assiége de spectacles qu'il n'a ni voulus ni prévus.
Dès ce moment, il y a en lui comme un second être, souverain du premier,
grandiose et terrible, dont les apparitions sont soudaines, dont les
démarches sont inconnues, qui double ou brise ses facultés, qui le
prosterne ou l'exalte, qui l'inonde de sueurs d'angoisse, qui le ravit
de transports de joie, et qui par sa force, sa bizarrerie, son
indépendance, lui atteste la présence et l'action d'un maître étranger
et supérieur. Dès l'enfance, comme sainte Thérèse, Bunyan eut des
visions, «étant grandement troublé par la pensée des tourments horribles
du feu de l'enfer,» triste au milieu de ses jeux, se croyant damné, et
si désespéré «qu'il souhaitait être un démon, supposant que les démons
sont seulement bourreaux, et qu'il vaut mieux encore être tourmenteur
que tourmenté[411].» C'était déjà l'obsession des images précises et
corporelles. Sous leur effort la réflexion cesse, et l'homme est tout
d'un coup précipité dans l'action. Le premier mouvement l'emportait les
yeux fermés, lancé comme sur une pente roide dans les déterminations
folles. Un jour, voyant un serpent passer sur la grand'route, il le
frappa de son bâton sur le dos et l'étourdit. «Puis de mon bâton, je le
forçai à ouvrir sa gueule, et lui arrachai son aiguillon avec mes
doigts, action désespérée qui, si Dieu n'avait pas eu pitié de moi,
m'aurait mené à ma fin[412].» Dès ses premiers essais de conversion, il
fut extrême dans ses émotions, et maîtrisé jusqu'au coeur par la vue des
objets physiques, «adorant» le prêtre, l'office, l'autel, les vêtements.
«Cette pensée était devenue si forte dans mon esprit, qu'à la seule vue
d'un prêtre (si sale et débauchée que fût sa vie), je sentais mon coeur
défaillir sous lui, et le vénérer, et se lier à lui; oui, et pour
l'amour que je leur portais, il me semblait que je me serais couché sous
leurs pieds pour être foulé par eux, tant leur nom, leur habit, leur
office m'enivraient et m'ensorcelaient[413].» Déjà les idées
s'attachaient à lui de cette prise invincible qui fait la monomanie;
absurdes ou non, il n'importait; elles régnaient en lui, non par leur
vérité, mais par leur présence. La pensée d'un danger impossible
l'effrayait autant que la vue d'un péril imminent. Comme un homme
suspendu au-dessus d'un gouffre par une corde solide, il oubliait que la
corde était solide et le vertige l'étreignait. Selon l'usage des
ouvriers anglais, il aimait à sonner les cloches; devenu puritain, il
trouva l'amusement profane et s'abstint; pourtant, entraîné par son
désir, il montait encore au clocher et regardait sonner. «Mais bientôt
après je me mis à penser: Et si une des cloches tombait?--Alors je
choisis, pour me tenir, une place sous une grosse poutre qui était en
travers du clocher, pensant que je serais là en sûreté.--Mais bientôt je
me remis à penser que si la cloche tombait dans son balancement, elle
pourrait frapper d'abord le mur, puis rebondir sur moi et me tuer malgré
la poutre.--Cela fit que je me tins à la porte du clocher.--Et
maintenant, pensé-je, je suis en sûreté; car si une cloche tombait, je
m'esquiverais derrière ces gros murs, et je serais sauvé malgré
tout.--En sorte qu'après cela j'allais encore voir sonner, sans vouloir
entrer plus avant que la porte du clocher. Mais alors il me vint dans la
tête: Et si le clocher aussi tombait? Et cette pensée continuelle
ébranla si fort mon esprit, que je n'osai pas rester plus longtemps à la
porte du clocher, que _je fus forcé_ de fuir, par crainte que le clocher
ne tombât sur ma tête[414].» Souvent la simple conception d'un péché
devenait pour lui une tentation si involontaire et si forte, qu'il y
sentait la griffe aiguë du diable. L'idée fixe grossissait dans sa tête
comme un abcès douloureux, chargé de toute la sensibilité et de tout le
sang vital. «Si ce péché consistait à prononcer un tel mot, j'ai été
comme si ma bouche allait prononcer ce mot, que je le voulusse ou non.
Et si puissante était la tentation sur moi, que souvent j'ai été prêt à
claquer des mains contre mon menton, pour empêcher ma bouche de
s'ouvrir; et d'autres fois, de sauter la tête en bas dans quelque trou à
fumier, pour empêcher ma bouche de parler[415].» Plus tard, au milieu
d'un sermon qu'il prêchait, il était assailli par des pensées de
blasphème; le mot arrivait à ses lèvres, et toute sa résistance
parvenait à peine à maintenir en place le muscle soulevé par le cerveau
dominateur.

Un jour que le ministre de sa paroisse prêchait contre la danse, les
jurons et les jeux, il se frappa de cette idée que le sermon était pour
lui, et rentra dans sa maison plein d'angoisse. Mais il mangea; son
estomac chargé déchargea son cerveau, et ses remords se dissipèrent. En
véritable enfant, uniquement touché de la sensation présente, il fut
ravi, sauta dehors et courut au jeu. Il avait lancé sa balle et allait
recommencer, quand une voix dardée du ciel entra soudainement dans son
âme: «Veux-tu quitter tes péchés et aller au ciel, ou garder tes péchés
et aller en enfer?» Éperdu, «je regardai le ciel, et je fus comme si,
avec les yeux de mon intelligence, j'avais aperçu le Seigneur Jésus, me
regardant d'un air très-fâché contre moi, et comme s'il m'avait
sévèrement menacé de quelque griève punition pour ces pratiques impies
et les autres semblables[416].» Tout d'un coup, réfléchissant que ses
péchés étaient très-grands, et qu'il serait certainement damné quoi
qu'il fît, il résolut de se contenter en attendant, et pendant cette vie
de pécher tant qu'il pourrait. Il reprit sa balle, se remit à jouer avec
fureur, et jura plus haut et plus souvent que jamais. Un mois après,
réprimandé par une femme, tout d'un coup «à ce reproche je me tus, et
baissant la tête, je souhaitai d'être de nouveau un petit enfant pour
que mon père m'apprît à parler sans cette méchante habitude de jurer.
Car, pensai-je, j'y suis si accoutumé qu'il serait inutile de penser à
me corriger; je ne pourrais jamais le faire.--Mais je ne sais comment
cela arriva, à partir de ce temps je quittai mes jurons, tellement que
c'était un grand étonnement pour moi de me voir ainsi; et tandis
qu'auparavant je ne savais parler sans mettre un juron devant et un
derrière pour donner crédit à mes paroles, maintenant sans jurons je
parlais mieux et plus aisément que je n'avais fait auparavant[417].» Ces
brusques alternatives, ces résolutions violentes, ce renouvellement
imprévu du coeur, sont des oeuvres de l'imagination passionnée et
involontaire; par ses hallucinations, par sa souveraineté, par ses idées
fixes, par ses idées folles, elle prépare un poëte et annonce un
inspiré.

Les circonstances en lui développèrent le naturel; son genre de vie
aidait son genre d'esprit. Il était né «dans le rang le plus bas et le
plus méprisé,» fils d'un chaudronnier, lui-même chaudronnier ambulant,
avec une femme aussi pauvre que lui, «tellement qu'entre eux deux ils
n'avaient pas une cuiller ni un plat de mobilier.» On lui avait enseigné
dans son enfance à lire et à écrire, mais depuis «il avait perdu presque
entièrement ce qu'il avait appris.» L'éducation distrait et discipline
l'homme; elle le remplit d'idées diverses et raisonnables; elle
l'empêche de s'enfoncer dans la monomanie ou de s'échauffer par
l'exaltation; elle substitue les pensées approuvées aux inventions
excentriques, les opinions mobiles aux convictions roides; elle remplace
les images impétueuses par les raisonnements calmes, les volontés
improvisées par les décisions réfléchies; elle met en nous la sagesse et
les idées d'autrui, elle nous donne la conscience et l'empire de
nous-mêmes. Supprimez cette raison et cette discipline, et considérez le
pauvre ouvrier ignorant à son ouvrage; la tête travaille pendant que les
mains travaillent, non pas sagement, avec des habitudes acquises de
logique apprise, mais par de sourdes émotions, sous un flot déréglé
d'images confuses. Soir et matin, le marteau machinal berce de ses notes
assourdissantes la même pensée incessamment ramenée et reployée sur
elle-même. Une vision trouble, obstinée, ondoie devant lui aux lueurs de
l'étain froissé qui tressaille. Dans la fournaise rouge où bout le fer,
dans le cri du cuivre meurtri, dans les noirs recoins où rampe l'ombre
humide, il aperçoit la flamme et les ténèbres d'en bas, et le grincement
des chaînes éternelles. Demain il revoit la même image, et après-demain,
et toute la semaine, et tout le mois, et toute l'année. Son front se
plisse, ses yeux deviennent mornes, et sa femme, la nuit, l'entend
gémir. Elle se souvient qu'elle a deux volumes dans un vieux sac: le
_Chemin de l'homme simple au ciel et la Pratique de la piété_; pour se
consoler il les épelle, et la pensée imprimée, déjà auguste par
elle-même, devenue plus auguste par la lenteur de la lecture, s'enfonce
comme un oracle dans sa croyance subjuguée. Les brasiers des
diables,--les harpes d'or du ciel,--le Christ nu sur la croix
sanglante,--chacune de ces idées enracinées végète vénéneuse ou
salutaire dans son cerveau malade, s'étend, plonge plus avant et fleurit
plus haut par une ramification de visions nouvelles, si épaisses, que
dans cet esprit obstrué il n'y a plus de place ni d'air pour d'autres
conceptions.--Se reposera-t-il quand, l'hiver venu, il partira pour sa
tournée? Dans ses longues marches solitaires, sur les landes désertes,
dans les fondrières maudites et hantées, toujours livré à lui-même,
l'inévitable idée le poursuit. Ces routes défoncées où il s'embourbe,
ces lourdes rivières troublées qu'il traverse sur un bac pourri, ces
chuchotements menaçants des bois nocturnes, quand, dans les endroits
meurtriers, la lune livide dessine des formes embusquées, tout ce qu'il
voit et tout ce qu'il entend s'assemble en un poëme involontaire autour
de l'idée qui l'absorbe; elle se change ainsi en un vaste corps de
légendes sensibles, et multiplie sa force en multipliant ses
détails.--Devenu sectaire, on l'enferme pendant douze ans, n'ayant
d'autre entretien que le livre des _Martyrs_ et la Bible, dans une de
ces prisons infectes où sous la Restauration pourrissaient les
puritains. Le voilà seul encore, replié sur lui-même par la monotonie du
cachot, assiégé par les terreurs de l'Ancien Testament, par le délire
vengeur des prophètes, par les dogmes fulminants de saint Paul, par le
spectacle des ravissements et des martyres, face à face avec Dieu,
tantôt désespéré, tantôt consolé, troublé d'images involontaires et
d'émotions inattendues, apercevant tour à tour le démon et les anges,
acteur et témoin d'un drame intérieur dont il peut raconter les
vicissitudes. Il les écrit: c'est là son livre. Vous voyez désormais
l'état de ce cerveau enflammé. Appauvri d'idées, rempli d'images, livré
à une pensée fixe et unique, plongé dans cette pensée par son métier
machinal, par sa prison et ses lectures, par sa science et son
ignorance, les circonstances, comme la nature, le font visionnaire et
artiste, lui fournissent les impressions surnaturelles et les images
sensibles, lui enseignent l'histoire de la grâce et les moyens de
l'exprimer.

Le _Voyage du Pèlerin_ est un manuel de dévotion à l'usage des simples,
en même temps qu'une épopée allégorique de la grâce. On entend ici un
homme du peuple qui parle au peuple, et qui veut rendre sensible à tous
la terrible doctrine de la damnation et du salut[418]. Selon Bunyan,
nous sommes «les fils de la colère,» condamnés de naissance, criminels
par nature, prédestinés justement à la destruction. Sous cette pensée
formidable le coeur fléchit. Le malheureux homme raconte qu'il tremblait
de tous ses membres, et que dans ses convulsions il lui semblait que les
os de sa poitrine allaient se briser. «Un jour, assis dans la rue, je
tombai dans une profonde réflexion sur l'état effroyable où mon péché
m'avait mis, et après une grande rêverie je levai la tête; mais il me
sembla voir comme si le soleil qui brille dans le ciel répugnait à me
donner sa lumière, et comme si les pierres mêmes des rues et les tuiles
des toits se conjuraient contre moi. Il me sembla qu'ils se liguaient
tous ensemble pour me bannir du monde. J'étais abhorré par eux et
indigne d'habiter parmi eux, parce que j'avais péché contre le Sauveur.
Oh! combien chaque créature était plus heureuse que moi! Car elles
étaient fermes et se tenaient en place; mais moi, j'étais emporté et
perdu.» Contre le pécheur qui se repent, les démons s'assemblent; ils
obscurcissent sa vue, ils l'assiégent de fantômes, ils hurlent à côté de
lui pour l'entraîner dans leurs précipices, et la noire vallée où le
pèlerin se plonge égale à peine par l'horreur de ses symboles l'angoisse
des terreurs dont il est assailli. «Aussi loin que cette vallée
s'étendait, il y avait à main droite une fosse très-profonde, qui est
celle où les aveugles ont conduit les aveugles dans tous les âges, et où
les uns et les autres ont misérablement péri. Et, voyez, de l'autre côté
il y avait une très-dangereuse fondrière dans laquelle celui qui tombe,
fût-il homme de bien, ne trouve point de fond pour y poser le pied.--Ce
sentier-là était extrêmement étroit, et pour cela le pauvre Chrétien
avait encore plus à se garer; car lorsqu'il tâchait dans l'obscurité
d'éviter la fosse de droite, il était près de rouler dans la fondrière
de l'autre côté; et aussi, quand il voulait s'écarter sans grande
précaution de la fondrière, il était près de tomber dans la fosse. Ainsi
il allait, et je l'entendis ici soupirer amèrement; car, outre le danger
qu'on a dit, le sentier était si obscur que quand il levait le pied pour
le mettre en avant, il ne savait pas où ni sur quoi il le mettrait
ensuite.--Vers le milieu de la vallée j'aperçus la gueule de l'enfer; et
elle était tout près de la route. À présent, pensa Chrétien, que
ferai-je?--Et de moment en moment la flamme et la fumée sortaient en si
grande abondance avec des étincelles et des bruits hideux, qu'il était
forcé de relever son épée et de recourir à une autre arme appelée
_prière_.--Il alla ainsi longtemps; et toujours cependant la flamme
arrivait jusqu'à lui; et il entendait aussi des voix lamentables et
comme des frôlements et des froissements deçà et delà, tellement qu'il
pensait parfois qu'il serait déchiré en pièces ou foulé comme la boue
des rues[419].»--Contre ces angoisses, ni ses bonnes oeuvres, ni ses
prières, ni sa justice, ni toute la justice et toutes les prières de
toutes les autres créatures ne pourront le défendre. Seule la grâce
justifie. Il faut que Dieu lui impute la pureté du Christ et le sauve
par un choix gratuit. Rien de plus passionné que la scène où, sous le
nom de son pauvre pèlerin, il raconte ses doutes, sa conversion, sa joie
et la soudaine transformation de son coeur. «Seigneur, dis-je, un si
grand pécheur que moi peut-il être reçu par toi et sauvé par toi?--Ici
je l'entendis qui disait: Celui qui vient à moi, je ne le rejetterai
jamais.--Et alors mon coeur fut plein de joie, mes yeux furent pleins de
larmes, et toute mon âme déborda d'amour pour le nom, le peuple et les
voies de Jésus-Christ. Cela me fit voir que tout le monde, malgré toute
la justice qui est en lui, est dans un état de condamnation. Cela me fit
voir que Dieu le père, quoiqu'il soit juste, peut justement justifier le
pécheur qui revient. Cela me fit grandement rougir de l'infamie de ma
première vie. Cela me confondit par le sentiment de mon ignorance, parce
que jamais pensée n'était venue auparavant dans mon coeur qui me montrât
si bien la beauté de Jésus-Christ. Cela me rendit désireux d'une sainte
vie et passionné pour faire quelque chose en l'honneur et à la gloire du
nom du Seigneur Jésus. Oui, et je pensai que si j'avais maintenant mille
pintes de sang dans mon corps, je le répandrais tout pour l'amour du
Seigneur Jésus[420].»

Une pareille émotion ne calcule point les combinaisons littéraires.
L'allégorie, le plus artificiel des genres, est naturelle à Bunyan. S'il
l'emploie ici, c'est qu'il l'emploie partout; et s'il l'emploie partout,
c'est par nécessité, non par choix. Comme les enfants, les paysans et
tous les esprits incultes, il change les raisonnements en paraboles; il
ne saisit les vérités qu'habillées d'images; les termes abstraits lui
échappent; il veut palper des formes et contempler des couleurs. C'est
que les sèches vérités générales sont une sorte d'algèbre, acquise par
notre esprit fort tard et après beaucoup de peine, contre notre
inclination primitive, qui est de considérer des événements détaillés et
des objets sensibles, l'homme n'étant capable de contempler les formules
pures qu'après s'être transformé par dix ans de lecture et de réflexion.
Nous comprenons du premier coup le mot _purification du coeur_; Bunyan
ne l'entend pleinement qu'après l'avoir traduit par cet apologue[421].
«L'interprète prit Chrétien par la main et le conduisit dans une
très-grande chambre qui était pleine de poussière, parce qu'elle n'avait
jamais été balayée. Après qu'il l'eut considérée un peu de temps, il
appela un homme pour la balayer. Mais quand cet homme eut commencé à la
balayer, la poussière se mit à voler si abondamment que Chrétien en fut
presque étouffé. Alors l'interprète dit à une demoiselle qui était là:
Apportez ici de l'eau et arrosez la chambre. Après qu'elle l'eut fait,
on la balaya et on la nettoya avec plaisir.--Alors Chrétien dit: Que
veut dire ceci?--L'interprète répondit: Cette chambre est le coeur de
l'homme qui jamais n'a été sanctifié par la douce grâce de l'Évangile.
La poussière est son péché originel et la corruption intérieure qui a
sali tout l'homme. Le premier qui s'est mis à balayer est la Loi; mais
celle qui a apporté l'eau et qui a arrosé la chambre est l'Évangile.
Maintenant tu as vu que lorsque le premier s'est mis à balayer, la
poussière a volé tellement que la chambre n'a pu être nettoyée et que tu
as été presque étouffé; c'était pour te montrer que la Loi, au lieu de
balayer par son opération le péché du coeur, le ranime, lui donne de la
force, l'accroît dans l'âme, en même temps qu'elle le manifeste et le
condamne, car elle ne donne pas le pouvoir de le vaincre.--Au
contraire, quand tu as vu la demoiselle arroser d'eau la chambre, en
sorte qu'on a pu la nettoyer avec plaisir, c'était pour te montrer que
lorsque l'Évangile vient dans le coeur avec ses douces et précieuses
rosées, comme tu as vu la demoiselle abattre la poussière en arrosant
d'eau le plancher, de même le péché est vaincu et subjugué, et l'âme
nettoyée par la foi, et par conséquent propre à recevoir le roi de
gloire[422].» Ces répétitions, ces phrases embarrassées, ces
comparaisons familières, ce style naïf dont la maladresse rappelle les
périodes enfantines d'Hérodote, et dont la bonhomie rappelle les contes
de madame Bonne, prouvent que si l'ouvrage est allégorique, c'est pour
être intelligible, et que Bunyan est poëte parce qu'il est enfant.

Regardez bien cependant. Sous la simplicité, vous apercevez la
puissance, et dans la puérilité la vision. Ces allégories sont des
hallucinations aussi nettes, aussi complètes et aussi saines que les
perceptions ordinaires. Personne, sauf Spenser, n'a été si lucide.
D'eux-mêmes les objets imaginaires surgissent devant lui. Il n'a point
de peine à les appeler ou à les former. Ils s'accommodent dans tous
leurs détails à tous les détails du précepte qu'ils représentent, comme
un voile souple se modèle sur le corps qu'il revêt. Il distingue et
place toutes les parties du paysage, ici la rivière, le château sur la
droite, un drapeau sur la tourelle gauche, le soleil couchant trois
pieds plus bas, un nuage ovale dans le premier tiers du ciel, avec une
précision d'arpenteur. On croit revoir, en le lisant, les vieilles
cartes géographiques du siècle où les profils saillants des cités
anguleuses sont enfoncés dans le cuivre par un burin aussi sûr qu'un
compas[423]. Les dialogues coulent de sa plume comme en un rêve. Il n'a
pas l'air d'y penser; on dirait même qu'il n'est pas là. Les événements
et les discours semblent naître et s'ordonner en lui sans son concours.
Rien de plus froid ordinairement que les personnages allégoriques; les
siens sont vivants. Au spectacle de ces détails si petits et si
familiers; l'illusion vous prend. Le géant Désespoir, simple
abstraction, devient aussi réel entre ses mains qu'un geôlier ou un
fermier d'Angleterre. On l'entend causer la nuit, dans son lit, avec sa
femme mistress Défiance, qui lui donne de bons conseils, parce que,
dans ce ménage comme dans les autres, l'animal fort et brutal est le
moins avisé des deux: «Elle lui conseilla de prendre les prisonniers,
quand il se lèverait le matin, et de les battre sans merci. En sorte que
lorsqu'il se leva, il prit un bâton pesant de pommier sauvage, et
descendit vers eux dans le cachot, et là se mit d'abord à les injurier
comme s'ils étaient des chiens, quoiqu'ils ne lui eussent jamais dit un
mot déplaisant; puis il tombe sur eux et il les bat terriblement, de
façon qu'ils n'avaient plus la force de s'assister ni de se retourner
par terre[424].» Ce bâton choisi avec l'expérience d'un forestier, cet
instinct d'injurier d'abord et de tempêter pour se mettre en train
d'assommer, voilà des traits de moeurs qui attestent la sincérité du
conteur et font la persuasion du lecteur. Bunyan a l'abondance, le
naturel, l'aisance, la netteté d'Homère; il est aussi proche d'Homère
qu'un chaudronnier anabaptiste peut l'être d'un chantre héroïque,
créateur de dieux.

Je me trompe, il en est plus proche. Devant le sentiment du sublime,
les inégalités se nivellent. La grandeur des émotions élève aux mêmes
sommets le paysan et le poëte, et ici l'allégorie sert encore le paysan.
Elle seule, au défaut de l'extase, peut peindre le ciel; car elle ne
prétend pas le peindre; en l'exprimant par une figure, elle le déclare
invisible, comme un soleil ardent que nous ne pouvons contempler en face
et dont nous regardons l'image dans un miroir ou dans un ruisseau. Le
monde ineffable garde ainsi tout son mystère; avertis par l'allégorie,
nous supposons des splendeurs au delà de toutes les splendeurs qu'on
nous offre; nous sentons derrière les beautés qu'on nous ouvre l'infini
qu'on nous cache, et la cité idéale, évanouie aussitôt qu'apparue, cesse
de ressembler au White-Hall grossier, édifié pour Dieu par Milton. Lisez
cette arrivée des pèlerins dans la terre céleste; sainte Thérèse n'a
rien de plus beau: «Ils entendaient continuellement le chant des
oiseaux, et voyaient chaque jour les fleurs paraître sur le sol, et ils
entendaient la voix de la tourterelle dans les champs. En cette terre le
soleil brille nuit et jour. Et déjà ils étaient en vue de la cité où ils
allaient, et aussi quelques-uns des habitants venaient à leur rencontre.
Car les bienheureux resplendissants se promenaient souvent en cette
contrée, parce qu'elle était sur la frontière du ciel. Ils entendaient
des voix de la cité, des voix éclatantes qui disaient: _Dites à la fille
de Sion_: _Regarde, ton salut vient_; _regarde, sa récompense est avec
lui_. Et tous les habitants de la cité les appelaient les saints, les
rachetés du Seigneur.--Et s'approchant de la cité, ils en eurent une vue
encore plus parfaite. Elle était bâtie de perles et de pierres
précieuses, et aussi les rues étaient pavées d'or, tellement que par
l'éclat naturel de la cité, et à cause de la splendeur que les rayons du
soleil y faisaient en se réfléchissant, Chrétien tomba malade de désir.
Plein-d'Espoir eut aussi un accès ou deux du même mal. C'est pourquoi
ils demeurèrent couchés pendant un temps, criant à cause de leurs
angoisses: _Si vous voyez mon bien-aimé, dites-lui que je suis malade
d'amour[425]!_

«Ils traversèrent enfin la rivière de la Mort, et commencèrent à monter
ayant quitté leurs vêtements mortels. Et je vis, comme ils avançaient,
que deux hommes vinrent à leur rencontre avec des vêtements qui
brillaient comme de l'or; leurs visages aussi brillaient comme la
lumière. Alors ils avancèrent avec beaucoup d'agilité et de vitesse,
quoique la base sur laquelle la cité était bâtie fût plus haute que les
nuages. Ils montèrent donc à travers les régions de l'air, se parlant
doucement à mesure qu'ils allaient, étant réconfortés parce qu'ils
avaient traversé sans accident la rivière et parce qu'ils avaient de si
glorieux compagnons pour les conduire.

«L'entretien qu'ils avaient avec les bienheureux resplendissants était
sur la gloire de la cité. Et ceux-ci leur disaient que sa gloire et sa
beauté étaient inexprimables. Là, disaient-ils, est le mont Sion, la
Jérusalem céleste et l'innombrable assemblée des anges et des esprits
des hommes justes devenus parfaits. Vous allez entrer dans le paradis de
Dieu, où vous verrez l'arbre de la vie, et vous mangerez ses fruits, qui
ne se flétrissent jamais. Et quand vous y serez, vous aurez des robes
blanches qu'on vous donnera, et vous irez et vous parlerez tous les
jours avec le roi, oui, tous les jours de l'éternité[426].

«Puis ils vinrent à rencontrer plusieurs des trompettes du roi habillés
de vêtements blancs et resplendissants, qui de leurs sons hauts et
mélodieux faisaient retentir même le ciel. Ceux-ci les entourèrent de
chaque côté; quelques-uns allaient devant, quelques-uns derrière,
quelques-uns à main droite, quelques-uns à main gauche, continuellement
sonnant, à mesure qu'ils montaient, avec de hautes notes mélodieuses, en
sorte que la vue, pour ceux qui pouvaient l'avoir, était comme si le
ciel lui-même fût descendu à leur rencontre[427].... Et à ce moment ces
deux hommes étaient, pour ainsi dire, déjà dans le ciel avant d'y être
entrés, étant comme engloutis par la contemplation des anges et par le
ravissement de leurs notes mélodieuses. Là aussi ils avaient devant les
yeux la cité elle-même, et pensaient que toutes les cloches se fussent
mises à sonner pour leur donner la bienvenue. Mais au-dessus de tout
étaient les ardentes et joyeuses pensées qui leur venaient, sachant
qu'ils allaient habiter là en telle compagnie, et cela pour toujours. Ô
quelle langue ou quelle plume peut exprimer leur glorieuse
joie[428]!--Et je vis dans mon rêve que ces deux hommes arrivaient à la
porte. Et voici, comme ils entraient, ils furent transfigurés; et on
leur mit un vêtement qui brillait comme l'or. Et plusieurs vinrent à
leur rencontre avec des harpes et des couronnes, et leur donnèrent les
harpes pour chanter les louanges et les couronnes en signe d'honneur. Et
j'entendis dans mon rêve qu'il leur fut dit: Entrez dans la joie de
votre Seigneur.--À ce moment, comme les portes s'ouvraient pour laisser
entrer ces hommes, je regardai après eux et je vis la cité briller comme
le soleil. Les rues aussi étaient pavées d'or, et beaucoup d'hommes y
marchaient avec des couronnes sur leurs têtes, des palmes dans les
mains, des harpes d'or pour chanter des louanges. Il y en avait aussi
qui avaient des ailes, et se répondaient l'un à l'autre sans
interruption, disant: Saint, Saint, Saint est le Seigneur.--Et ensuite
ils fermèrent les portes. Quand j'eus vu cela, je souhaitai d'être avec
eux[429].»

Il fut emprisonné douze ans et demi; dans son cachot, il fabriquait des
lacets ferrés pour se nourrir lui et sa famille; il mourut à soixante
ans en 1688. À côté de lui Milton durait obscur et aveugle. Les deux
derniers poëtes de la Réforme survivaient ainsi, au milieu de la
froideur classique qui séchait alors la littérature anglaise, et de la
débauche mondaine qui corrompait alors la morale anglaise. «Hypocrites
tondus, chanteurs de psaumes, bigots moroses,» voilà les noms dont on
outrageait les hommes qui avaient réformé les moeurs et reforgé la
constitution de l'Angleterre. Mais tout opprimés et insultés qu'ils
étaient, leur oeuvre se continuait d'elle-même et sans bruit sous terre;
car le modèle idéal qu'ils avaient érigé était, après tout, celui que
suggérait le climat et que réclamait la race. Par degrés le puritanisme
allait se rapprocher du monde, et le monde se rapprocher du puritanisme.
La Restauration allait se discréditer, la Révolution allait se faire, et
sous le progrès insensible de la sympathie nationale, comme sous l'essor
incessant de la réflexion publique, les partis et les doctrines allaient
se rallier autour du protestantisme libre et moral.

[Note 411: Also I should, at these years, be greatly troubled with
the thoughts of the fearful torments of hell-fire, still fearing that it
would be my lot to be found at last among those devils and hellish
fiends, who are there bound down with the chains and bonds of darkness
unto the judgment of the great day.

These things, I say, when I was but a child but nine or ten years old,
did so distress my soul, that then, in the midst of my many sports and
childish vanities, amidst my vain companions, I was often much cast down
and afflicted in my mind therewith, yet could I not let go my sins. Yea,
I was also then so overcome with despair of life and heaven, that I
should often wish either that there had been no hell, or that I had been
a devil, supposing they were only tormentors, that if it must needs be
that I went thither, I might be rather a tormentor than be tormented
myself.]

[Note 412: Another time, being in the field with my companions, it
chanced that an adder passed over the highway, so I, having a stick,
struck her over the back, and having stunned her, I forced open her
mouth with my stick, and plucked her sting out with my fingers, by which
act, had not God been merciful to me, I might, by my desperateness, have
brought myself to my end.]

[Note 413: But withal I was so overrun with the spirit of
superstition, that I adored, and that with great devotion, even all
things (both the high-place, priest, clerk, vestment, service, and what
else) belonging to the church; counting all things holy that were
therein contained, and especially the priest and clerk most happy, and,
without doubt, greatly blessed, because they were the servants, as I
then thought, of God, and were principal in the holy temple, to do his
work therein. This conceit grew so strong upon my spirit, that had I but
seen a priest (though never so sordid and debauched in his life), I
should find my spirit fall under him, reverence him, and knit unto him;
yea, I thought for the love I did bear unto them (supposing they were
the ministers of God), I could have laid down at their feet, and have
been trampled upon by them--their name, their garb, and work did so
intoxicate and bewitch me.]

[Note 414: Now you must know, that before this I had taken much
delight in ringing, but my conscience beginning to be tender, I thought
such practice was but vain, and therefore forced myself to leave it; yet
my mind hankered; wherefore I would go to the steeple-house and look on,
though I durst not ring; but I thought this did not become religion
neither; yet I forced myself and would look on still. But quickly after,
I began to think, 'How, if one of the bells should fall?' Then I chose
to stand under a main beam that lay over-thwart the steeple, from side
to side, thinking here I might stand sure; but then I thought again,
should the bell fall with a swing, it might first hit the wall, and then
rebounding upon me, might kill me for all this beam. This made me stand
in the steeple-door; and now, thought I, I am safe enough; for if a bell
should then fall, I can slip out behind these thick walls, and so be
preserved notwithstanding. So after this I would yet go to see them
ring, but would not go any farther than the steeple-door; but then it
came into my head, 'How, if the steeple itself should fall?' And this
thought (it may, for aught I know, when I stood and looked on) did
continually so shake my mind, that I durst not stand at the steeple-door
any longer, but was forced to flee, for fear the steeple should fall
upon my head.]

[Note 415: In these days, when I have heard others talk of what was
the sin against the Holy Ghost, then would the tempter so provoke me to
desire to sin that sin, that I was as if I could not, must not, neither
should be quiet until I had committed it; now no sin would serve but
that: if it were to be committed by speaking of such a word, then I have
been as if my mouth would have spoken that word whether I would or no;
and in so strong a measure was the temptation upon me, that often I have
been ready to clap my hands under my chin, to hold my mouth from
opening; at other times, to leap with my head downward into some
muck-hill hole, to keep my mouth from speaking.]

[Note 416: But hold, it lasted not, for before I had well dined, the
trouble began to go off my mind, and my heart returned to its old
course; but oh, how glad was I that this trouble was gone from me, and
that the fire was put out, that I might sin again without control!
Wherefore, when I had satisfied nature with my food, I shook the sermon
out of my mind, and to my old custom of sports and gaming I returned
with great delight.

But the same day, as I was in the midst of a game of cat, and having
struck it one blow from the hole, just as I was about to strike it the
second time, a voice did suddenly dart from heaven into my soul, which
said, 'Wilt thou leave thy sins and go to heaven, or have thy sins and
go to hell?' At this I was put to an exceeding maze; wherefore, leaving
my cat upon the ground, I looked up to heaven, and was as if I had, with
the eyes of my understanding, seen the Lord Jesus looked down upon me,
as being very hotly displeased with me, and as if he did severely
threaten me with some grievous punishment for those and other ungodly
practices.]

[Note 417: At this reproof I was silenced, and put to secret shame,
and that, too, as I thought, before the God of heaven; wherefore, while
I stood there, hanging down my head, I wished that I might be a little
child again, that my father might learn me to speak without this wicked
way of swearing; for, thought I, I am so accustomed to it, that it is in
vain to think of a reformation, for that could never be. But how it came
to pass I know not, I did from this time forward so leave my swearing,
that it was a great wonder to myself to observe it; and whereas before I
knew not how to speak unless I put an oath before, and another behind,
to make my words have authority, now I could without it speak better,
and with more pleasantness, than ever I could before.]

[Note 418: Voici l'abrégé des événements: Du haut du ciel, une voix
a crié vengeance contre la cité de la Destruction où vit un pécheur
nommé Chrétien. Effrayé, il se lève parmi les railleries de ses voisins
et part pour n'être point dévoré par le feu qui consumera les criminels.
Un homme secourable, Évangéliste, lui montre le droit chemin. Un homme
perfide, Sagesse-Mondaine, essaye de l'en détourner. Son camarade
Maniable, qui l'avait d'abord suivi, s'embourbe dans le marais du
Découragement et le quitte. Pour lui, il avance bravement à travers
l'eau trouble et la boue glissante, et parvient à la porte étroite, où
un sage interprète l'instruit par des spectacles sensibles et lui
indique la voie de la cité céleste. Il passe devant une croix et le
lourd fardeau des péchés qu'il portait à ses épaules se détache et
tombe. Il grimpe péniblement la colline escarpée de la Difficulté, et
parvient dans un superbe château, où Vigilant, le gardien, le remet aux
mains de ses sages filles, Piété, Prudence, qui l'avertissent et
l'arment contre les monstres d'enfer. Il trouve la route barrée par un
de ces démons, Apollyon, qui lui ordonne d'abjurer l'obéissance du roi
Céleste. Après un long combat, il le tue. Cependant la route se
rétrécit, les ombres tombent plus épaisses, les flammes sulfureuses
montent le long du chemin: c'est la vallée de l'Ombre de la Mort. Il la
franchit, et arrive dans la ville de la Vanité, foire immense de
trafics, de dissimulations et de comédies, où il passe les yeux baissés
sans vouloir prendre part aux fêtes ni aux mensonges. Les gens du lieu
le chargent de coups, le jettent en prison, le condamnent comme traître
et révolté, brûlent son compagnon Fidèle. Échappé de leurs mains, il
tombe dans celles d'un Géant, Désespoir, qui le meurtrit, le laisse sans
pain dans un cachot infect, et, lui présentant des poignards et des
cordes, l'exhorte à se délivrer de tant de malheurs. Il parvient enfin
sur les montagnes Heureuses, d'où il aperçoit la divine cité. Pour y
entrer, il ne reste à franchir qu'un courant profond où l'on perd pied,
où l'eau trouble la vue, et qu'on appelle la rivière de la Mort.]

[Note 419: I saw then in my dream, so far as this valley reached,
there was on the right hand a very deep ditch. That ditch is it into
which the blind have led the blind in all ages, and have both there
miserably perished. Again, behold on the left hand, there was a very
dangerous quagg into which, if even a good man falls, he finds no bottom
for his foot to stand on....

The pathway was here also exceedingly narrow, and therefore good
Christian was the more put to it: for when he sought in the dark to shun
the ditch on the one hand, he was ready to top over into the mire on the
other; also, when he sought to escape the mire, without great
carefulness he would be ready to fall into the ditch. Then he went on,
and I heard him here sigh bitterly: for, besides the danger mentioned
above, the pathway was here so dark, that often times when he lift up
his foot to set forward, he knew not where or upon what he should set it
next.

About the midst of this valley, I perceived the mouth of Hell to be; and
it stood also hard by the way-side. Now, thought Christian, what shall I
do? And ever and anon the flame and smoke would come out in such
abundance, with sparks and hideous noises, that he was forced to put up
his sword, and betake himself to another weapon called _All-prayer_: so
he cried in my hearing: «O Lord, I beseech thee; deliver my soul!»--Thus
he went a great while. Yet still the flame would be reaching toward him;
also he heard doleful voices, and rushing to and fro, so that sometimes
he thought he would be torn in pieces, or trodden down like mire in the
street....]

[Note 420: Then the water stood in my eyes, and I asked further: But
Lord, may such a great sinner as I am be indeed accepted of thee, and be
saved by thee? And I heard him say: And him that cometh to me I will in
no wise cast out.... And now was my heart full of joy, mine eyes full of
tears, and mine affections running over with love to the name, people,
and ways of Jesus Christ....

It made me see that all the world, notwithstanding all the righteousness
thereof, is in a state of condemnation. It made me see that God the
Father, though he be just, can justly justifie the coming sinner. It
made me greatly ashamed of the vileness of my former life, and
confounded me with the sense of my own ignorance; for there never came
thought into my heart before now that shewed me so the beauty of Jesus
Christ. It made me love an holy life, and long to do something for the
honour and glory of the name of the Lord Jesus. Yea, I thought, that had
I now a thousand gallons of blood in my body, I could spill it all for
the sake of the Lord Jesus.]

[Note 421: Then the interpreter took Christian by the hand, and led
him into a very large parlour that was full of dust, because never
swept; the which, after he had reviewed a little while, the interpreter
called for a man to sweep. Now, when he began to sweep, the dust began
so abundantly to fly about, that Christian had almost therewith been
choked. Then said the interpreter to a damsel that stood by: Bring
hither water and sprinkle the room; the which when she had done, it was
swept and cleansed with pleasure.

Then said Christian: What means this?

The interpreter answered: This parlour is the heart of a man that was
never sanctified by the sweet grace of the Gospel--the dust is his
original sin, and inward corruptions, that have defiled the whole man.
He that began to sweep at first is the Law; but she that brought that
water, and did sprinkle it, is the Gospel. Now, whereas thou sawest
that, so soon as the first began to sweep, the dust did so fly about,
that the room by him could not be cleansed; but that thou wast almost
choked therewith,--this is to show thee that the Law, instead of
cleansing the heart, by its working, from sin, doth revive, put strength
into, and increase it in the soul, even as it doth discover and forbid
it, for it doth not give power to subdue it.

Again, as thou sawest the damsel sprinkle the room with water, upon
which it was cleansed with pleasure,--this is to show thee that when the
Gospel comes in and the sweet and precious influences thereof to the
heart, then, I say, even as thou sawest the damsel lay the dust by
sprinkling the floor with water, so is sin vanquished and subdued, and
the soul made clean through the faith of it, and consequently fit for
the King of Glory to inhabit.]

[Note 422: Voici une autre de ces allégories, presque spirituelle,
tant elle est juste et simple.

Now, I saw in my dream that at the end of this valley lay blood, bones,
ashes, and mingled bodies of men, even of pilgrims that had gone this
way formerly. And while I was musing what would be the reason, I espied
a little before me a cave where two giants, Pope and Pagan, dwelt in old
times, by whose power and tyranny the men whose bones, blood, ashes,
etc., lay there, were cruelly put to death. But by this place Christian
went without much danger, whereat I somewhat wondered. But I have
learned since that Pagan has been dead many a day; and as for the other,
though he yet be alive, he is, by reason of age, and also of the many
shrewd brushes that he has met with in his younger days, grown so crazy
and stiff in his joints, that he can now do little more than sit in his
cave's mouth, grinning at pilgrims as they go by, and biting his nails,
because he cannot come at them.]

[Note 423: Par exemple, l'oeuvre de Hollar, _Cités d'Allemagne_.]

[Note 424: Now, Giant Despair had a wife, and her name was
Diffidence: so when he was gone to bed, he told his wife what he had
done, to wit, that he had taken a couple of prisoners and cast them into
his dungeon, for trespassing on his grounds. Then he asked her also what
he had best to do further to them. So she asked him what they were,
whence they came, and whither they were bound, and he told her. Then she
counselled him, that when he arose in the morning, he should beat them
without mercy. So when he arose, he getteth him a grievous crab-tree
cudgel, and goes down into the dungeon to them, and there first falls to
rating them as if they were dogs, although they never gave him a word of
distaste: then he falls upon them, and beats them fearfully, in such
sort that they were not able to help themselves, or turn upon the
floor.]

[Note 425: Yea, here they heard continually the singing of birds,
and saw every day the flowers appear in the earth, and heard the voice
of the turtle in the land. In this country the sun shineth night and
day.... Here they were within sight of the city they were going to; also
here met them some of the inhabitants thereof: for in this land the
shining ones commonly walked, because it was upon the borders of
Heaven.... Here they heard voices from out of the city, loud voices,
saying, 'Say ye to the daughter of Zion, behold thy salvation cometh!
Behold, his reward is with him!' Here all the inhabitants of the country
called them 'The holy people, the redeemed of the Lord, sought out.'

Now, as they walked in this land, they had more rejoicing than in parts
more remote from the kingdom to which they were bound; and drawing
nearer to the city yet, they had a more perfect view thereof: it was
built of pearls and precious stones, also the streets thereof were paved
with gold; so that, by reason of the natural glory of the city, and the
reflexion of the sunbeams upon it, Christian with desire fell sick;
Hopeful also had a fit or two of the same disease: wherefore here they
lay by it awhile, crying out, because of their pangs, 'If you see my
Beloved, tell him that I am sick of love.']

[Note 426: They therefore went up here with much agility and speed,
though the foundation upon which the city was framed was higher than the
clouds; they therefore went up through the region of the air, sweetly
talking as they went, being comforted because they got safely over the
river, and had such glorious companions to attend them.

The talk that they had with the shining ones was about the glory of the
place; who told them, that the beauty and glory of it was inexpressible.
There, said they, is 'Mount Zion, the heavenly Jerusalem, the
innumerable company of angels, and the spirits of just men made
perfect.' You are going now, said they, to the Paradise of God, wherein
you shall see the tree of life, and eat of the never-fading fruits
thereof; and when you come there, you shall have white robes given you,
and your walk and talk shall be every day with the King, even all the
days of eternity.]

[Note 427: There came also out at this time to meet them several of
the king's trumpeters, clothed in white and shining raiment, who, with
melodious and loud noises, made even the heavens to echo with their
sound. These trumpeters saluted Christian and his fellow with ten
thousand welcomes from the world; and this they did with shouting and
sound of trumpet.

This done, they compassed them round about on every side; some went
before, some behind, and some on the right hand, some on the left (as it
were to guard them through the upper regions), continually sounding as
they went, with melodious noise, in notes on high; so that the very
sight was to them that could behold it as if Heaven itself was come down
to meet them.]

[Note 428: And now were these two men, as it were, in Heaven, before
they came at it, being swallowed up with the sight of angels, and with
hearing their melodious notes. Here, also, they had the city itself in
view, and thought they heard all the bells therein to ring, to welcome
them thereto. But, above all, the warm and joyful thoughts that they had
about their own dwelling there with such company, and that for ever and
ever. Oh! by what tongue or pen can their glorious joy be expressed!]

[Note 429: Now, I saw in my dream that these two men went in at the
gate; and lo, as they entered, they were transfigured, and they had
raiment put on that shone like gold. There were also that met them with
harps and crowns, and gave to them the harps to praise withal, and the
crowns in token of honour. Then I heard in my dream that all the bells
in the city rang again for joy, and that it was said unto them, 'Enter
ye into the joy of your Lord.' I also heard the men themselves, that
they sang with a loud voice, saying, 'Blessing, honour, and glory, and
power be to Him that sitteth upon the throne, and to the Lamb, for ever
and ever.'

Now, just as the gates were opened to let in the men, I looked in after
them, and behold the city shone like the sun; the streets, also, were
paved with gold, and in them walked many men with crowns on their heads,
palms in their hands, and golden harps, to sing praises withal.

There were also of them that had wings, and they answered one another
without intermission, saying, 'Holy, holy, holy, is the Lord.' And after
that they shut up the gates; which when I had seen, I wished myself
among them.]



CHAPITRE VI.

Milton.

  I. Idée générale de son esprit et de son caractère. -- Sa
     famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses voyages. -- Son
     retour en Angleterre.

  II. Effets du caractère concentré et solitaire. -- Son austérité.
     -- Son inexpérience. -- Son mariage. -- Ses enfants. -- Ses
     chagrins domestiques.

  III. Son énergie militante. -- Sa polémique contre les évêques.
     -- Sa polémique contre le roi. -- Son enthousiasme et sa roideur.
     -- Ses théories sur le gouvernement, l'Église et l'éducation. --
     Son stoïcisme et sa vertu. -- Sa vieillesse, ses occupations, sa
     personne.

  IV. Le prosateur. -- Changements survenus depuis trois siècles
     dans les physionomies et les idées. -- Lourdeur de sa logique. --
     _Traité du Divorce._ -- Pesanteur de sa plaisanterie. --
     _Animadversions upon the remonstrant._ -- Rudesse de sa
     discussion. -- _Defensio populi anglicani._ -- Violences de ses
     animosités. -- _Reasons of church Government. Iconoclastes._ --
     Libéralisme de ses doctrines. _Of Reformation. Areopagitica._ --
     Son style. -- Ampleur de son éloquence. -- Richesse de ses
     images. -- Lyrisme et sublimité de sa diction.

  V. Le poëte. -- En quoi il se rapproche et se sépare des poëtes
     de la Renaissance. -- Comment il impose à la poésie un but moral.
     -- Ses poëmes profanes. -- L'_Allegro_ et le _Penseroso_. -- Le
     _Comus_. -- _Lycidas._ -- Ses poëmes religieux. Le _Paradis
     perdu_. -- Conditions d'une véritable épopée. -- Elles ne se
     rencontrent ni dans le siècle ni dans le poëte. -- Comparaison
     d'Ève et d'Adam avec un ménage anglais. -- Comparaison de Dieu et
     des anges avec une cour monarchique. -- Ce qui subsiste du poëme.
     -- Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions
     républicaines. -- Caractère lyrique et moral des paysages. --
     Élévation et bon sens des idées morales. -- Situation du poëte et
     du poëme entre deux âges. -- Construction de son génie et de son
     oeuvre.


Aux confins de la Renaissance effrénée qui finit et de la poésie
régulière qui commence, entre les concetti monotones de Cowley et les
galanteries correctes de Waller, paraît un esprit puissant et superbe,
préparé par la logique et l'enthousiasme pour l'épopée et l'éloquence;
libéral, protestant, moraliste et poëte; qui célèbre la cause d'Algernon
Sidney et de Locke, avec l'inspiration de Spenser et de Shakspeare;
héritier d'un âge poétique, précurseur d'un âge austère, debout entre le
siècle du rêve désintéressé et le siècle de l'action pratique; pareil à
son Adam qui, entrant sur la terre hostile, écoutait derrière lui, dans
l'Éden fermé, les concerts expirants du ciel.

John Milton n'est point une de ces âmes fiévreuses, impuissantes contre
elles-mêmes, que la verve saisit par secousses, que la sensibilité
maladive précipite incessamment au fond de la douleur ou de la joie, que
leur flexibilité prépare à représenter la diversité des caractères, que
leur tumulte condamne à peindre le délire et les contrariétés des
passions. La science immense, la logique serrée et la passion grandiose,
voilà son fond. Il a l'esprit lucide et l'imagination limitée. Il est
incapable de trouble et il est incapable de métamorphoses. Il conçoit
la plus haute des beautés idéales, mais il n'en conçoit qu'une. Il n'est
pas né pour le drame, mais pour l'ode. Il ne crée pas des âmes, mais il
construit des raisonnements et ressent des émotions. Émotions et
raisonnements, toutes les forces et toutes les actions de son âme se
rassemblent et s'ordonnent sous un sentiment unique, celui du sublime,
et l'ample fleuve de la poésie lyrique coule hors de lui, impétueux,
uni, splendide comme une nappe d'or.


I

Cette sensation dominante fit la grandeur et la fermeté de son
caractère. Contre les fluctuations du dehors, il trouvait son refuge en
lui-même; et la cité idéale qu'il avait bâtie dans son âme demeurait
inexpugnable à tous les assauts. Elle était trop belle, cette cité
intérieure, pour qu'il voulût en sortir; elle était trop solide pour
qu'on pût la détruire. Il croyait au sublime de tout l'élan de sa nature
et de toute l'autorité de sa logique; et, chez lui, la raison cultivée
fortifiait de ses preuves les suggestions de l'instinct primitif. Sous
cette double armure, l'homme peut avancer d'un pas ferme à travers la
vie. Celui qui se nourrit incessamment de démonstrations est capable de
croire, de vouloir, et de persévérer dans sa croyance et dans sa
volonté; il ne tourne pas à tout événement et à toute passion, comme cet
être changeant et maniable qu'on appelle un poëte; il demeure assis
dans des principes fixes. Il est capable d'embrasser une cause, et d'y
rester attaché, quoi qu'il arrive, malgré tout, jusqu'au bout. Nulle
séduction, nulle émotion, nul accident, nul changement n'altère la
stabilité de sa conviction, ou la lucidité de sa connaissance. Au
premier jour, au dernier jour, dans tout l'intervalle, il garde intact
le système entier de ses idées claires, et la vigueur logique de son
cerveau soutient la vigueur virile de son coeur. Lorsque enfin cette
logique serrée s'emploie, comme ici, au service d'idées nobles,
l'enthousiasme s'ajoute à la constance. L'homme juge ses opinions
non-seulement vraies, mais sacrées. Il combat pour elles, non-seulement
en soldat, mais en prêtre. Il est passionné, dévoué, religieux,
héroïque. On a vu rarement un tel mélange: on l'a vu pleinement dans
Milton.

Il était né d'une famille où le courage, la noblesse morale, le
sentiment des arts s'étaient assemblés pour murmurer les plus belles et
les plus éloquentes paroles autour de son berceau. Sa mère était «une
personne exemplaire, célèbre dans tout le voisinage par ses
aumônes[430].» Son père, étudiant à Christ-Church et déshérité comme
protestant, avait fait seul sa fortune, et, parmi ses occupations
d'homme de loi, avait gardé le goût des lettres, n'ayant point voulu
«quitter ses libérales et intelligentes inclinations jusqu'à se faire
tout à fait esclave du monde;» il écrivait des vers, était excellent
musicien, l'un des meilleurs compositeurs de son temps; il choisissait
Cornélius Jansen pour faire le portrait de son fils qui n'avait encore
que dix ans, et donnait à son enfant la plus large et la plus complète
des éducations littéraires[431]. Que le lecteur essaye de se figurer cet
enfant dans cette rue de commerçants, au milieu de cette famille
bourgeoise et lettrée, religieuse et poétique, où les moeurs sont
régulières et les aspirations sont élevées, où l'on met les psaumes en
musique, et où l'on écrit des madrigaux en l'honneur d'Oriana la
reine[432], où le chant, les lettres, la peinture, tous les ornements de
la belle Renaissance viennent parer la gravité soutenue, l'honnêteté
laborieuse, le christianisme profond de la Réforme. Tout le génie de
Milton sort de là: il a porté l'éclat de la Renaissance dans le sérieux
de la Réforme, les magnificences de Spenser dans les sévérités de
Calvin, et s'est trouvé avec sa famille au confluent de deux
civilisations qu'il a réunies. Avant dix ans, il avait un précepteur
savant «et puritain, qui lui coupa les cheveux court;» outre cela, il
alla à l'école de Saint-Paul, puis à l'université de Cambridge, afin de
s'instruire dans «la littérature polie,» et dès l'âge de douze ans il
travailla, en dépit de ses mauvais yeux et de ses maux de tête, jusqu'à
minuit et au delà. «Quand j'étais encore enfant, dit un de ses
personnages qui lui ressemble[433], aucun jeu enfantin ne me plaisait.
Toute mon âme s'employait, sérieuse, à apprendre et à savoir pour
travailler par là au bien commun; je me croyais né pour cette fin, pour
être le promoteur de toute vérité et de toute droiture.» En effet, à
l'école, puis à Cambridge, puis chez son père, il se munissait et se
préparait de toute sa force, «libre de tout reproche, et approuvé par
tous les hommes de bien,» parcourant l'immense champ des littératures
grecque et latine, non-seulement les grands écrivains, mais tous les
écrivains, et jusqu'au milieu du moyen âge; en même temps l'hébreu
ancien, le syriaque et l'hébreu des rabbins, le français et l'espagnol,
l'ancienne littérature anglaise, toute la littérature italienne, avec
tant de profit et de zèle, qu'il écrivait en vers et en prose italienne
et latine comme un Italien et un Latin; par-dessus tout cela, la
musique, les mathématiques, la théologie, et d'autres choses encore. Une
grave pensée gouvernait ce grand labeur. «Par l'intention de mes parents
et de mes amis, j'avais été destiné dès l'enfance au service de
l'Église, et mes propres résolutions y concouraient. Mais étant parvenu
à quelque maturité d'années, et voyant quelle tyrannie avait envahi
l'Église, une tyrannie si grande que quiconque voulait prendre les
ordres devait se déclarer _esclave_ par serment et sous son seing, en
sorte qu'à moins de trouver sa promesse au goût de sa conscience, il
fallait se parjurer ou souffrir le naufrage de sa foi, je crus meilleur
de choisir un silence sans reproche plutôt que l'office sacré de la
parole acheté et commencé avec la servitude et le parjure.» Il refusait
d'être prêtre de la même façon qu'il avait voulu être prêtre; espérances
et renoncement, tout chez lui partait de la même source, la volonté fixe
d'agir noblement. Retombé dans la vie laïque, il continua à se cultiver
et se perfectionner lui-même, étudiant avec passion et avec méthode,
mais sans pédanterie ni rigorisme; au contraire, à l'exemple de Spenser
son maître, dans l'_Allegro_, le _Penseroso_, le _Comus_, il arrangeait
en broderies éclatantes et nuancées les richesses de la mythologie, de
la nature et du rêve; puis, partant pour le pays de la science et du
beau, il visitait l'Italie, connaissait Grotius, Galilée, fréquentait
les savants, les lettrés, les gens du monde, écoutait les musiciens, se
pénétrait de toutes les beautés entassées par la Renaissance à Florence
et à Rome. Partout son érudition, son beau style italien et latin lui
conciliaient l'amitié et les empressements des humanistes, tellement
que, revenant à Florence, «il s'y trouvait aussi bien que dans sa propre
patrie.» Il faisait provision de livres et de musique qu'il envoyait en
Angleterre, et songeait à parcourir la Sicile et la Grèce, ces deux
patries des lettres et des arts antiques. De toutes les fleurs écloses
au soleil du Midi sous la main des deux grands paganismes, il cueillait
librement les plus parfumées et les plus exquises, mais sans se tacher à
la boue qui les entourait. «Je prends Dieu à témoin, écrivait-il plus
tard, que dans tous ces endroits où il y a tant de licence, j'ai vécu
pur et exempt de toute espèce de vice et d'infamie, portant
continuellement dans mon esprit cette pensée, que si je pouvais échapper
aux regards des hommes, je ne pouvais pas échapper à ceux de Dieu[434].»
Au milieu des galanteries licencieuses et des sonnets vides, tels que
les sigisbés et les académiciens les prodiguaient, il avait gardé sa
sublime idée de la poésie; il songeait à choisir un sujet héroïque dans
l'ancienne histoire d'Angleterre, et se confirmait dans l'opinion[435]
«que celui qui veut bien écrire sur des choses louables, doit, pour ne
pas être frustré de son espérance, être lui-même un vrai poëme,
c'est-à-dire un ensemble et un modèle des choses les plus honorables et
les meilleures; n'ayant pas la présomption de chanter les hautes
louanges des hommes héroïques ou des cités fameuses, sans avoir en
lui-même l'expérience et la pratique de tout ce qui est digne de
louange[436].» Entre tous il aimait Dante et Pétrarque à cause de leur
pureté, se disant à lui-même «que si l'impudicité dans la femme que
saint Paul appelle la gloire de l'homme est un si grand scandale et un
si grand déshonneur, certainement dans l'homme, qui est à la fois
l'image et la gloire de Dieu, elle doit être, quoique communément on ne
pense pas ainsi, un vice bien plus déshonorant et bien plus
infâme[437].» Il pensa «que toute âme noble et libre doit être de
naissance et sans serment un chevalier,» pour la pratique et la défense
de la chasteté, et garda sa virginité jusqu'à son mariage[438]. Quelle
que fût la tentation, attrait ou crainte, elle le trouvait aussi
résistant et aussi ferme. Par gravité et convenance, il évitait les
disputes de religion; mais si on attaquait la sienne, il la défendait
âprement, jusque dans Rome, en face des jésuites qui complotaient contre
lui, à deux pas de l'Inquisition et du Vatican. Le devoir dangereux, au
lieu de l'écarter, l'attirait. Quand la révolution commença à gronder,
il revint, par conscience, comme un soldat qui au bruit des armes court
au péril, «persuadé qu'il était honteux pour lui de passer oisivement
son temps à l'étranger et pour son plaisir, quand ses compatriotes
luttaient pour leur liberté.» La lutte engagée, il parut aux premiers
rangs, en volontaire, appelant sur lui les coups les plus rudes. Dans
toute son éducation et dans toute sa jeunesse, dans ses lectures
profanes et dans ses études sacrées, dans ses actions et dans ses
maximes, perce déjà sa pensée dominante et permanente, la résolution de
développer et dégager en lui-même l'homme idéal.

[Note 430: Life by Keightley. «Matre probatissima et eleemosynis per
viciniam potissimum nota.» (_Defensio secunda._)]

[Note 431: Life by Masson. «My father destined me while yet a child
to the study of polite literature.»]

[Note 432: La reine Élisabeth.]

[Note 433: _Paradise Regained._]

[Note 434: Voyez aussi les sonnets italiens et leur sentiment si
religieux.]

[Note 435: Apology for Smectymnus.]

[Note 436: Above them all, (I) preferred the two famous renowners of
Beatrice and Laura, who never write but honour of them to whom they
devote their verse, displaying sublime and pure thoughts without
transgression. And long it was not after, that I was confirmed in this
opinion that he who would not be frustrate of his hope to write well
hereafter in laudable things ought himself to be a true poem; that is a
composition and pattern of the best and honourablest things, not
presuming to sing high praises of heroic men or famous cities, unless he
have in himself the experience and practice of all that which is
praiseworthy. (_Apology for Smectymnus._)

These reasonings, together with a certain niceness of nature, an honest
haughtiness and self-esteem.... kept me still above those low descents
of mind, beneath which he must deject and plunge himself that can agree
to saleable and unlawful prostitution. (_Ibid._)]

[Note 437: I argued to myself that, if unchastity in a woman, whom
St. Paul terms the glory of man, be such a scandal and dishonour, then
certainly in a man, who is both the image and glory of God, it must,
though commonly not so thought, be much more deflouring and
dishonourable. (_Ibid._)

Only this my mind gave me that every free and gentle spirit, without
that oath, ought to be born a knight. (_Ibid._)]

[Note 438: Voyez _passim_ son _Traité du Divorce_, qui est
transparent.]


II

Deux puissances principales conduisent les hommes: l'impulsion et
l'idée; l'une, qui mène les âmes sensitives, abandonnées, poétiques,
capables de métamorphoses, comme Shakspeare; l'autre, qui gouverne les
âmes actives, résistantes, héroïques, capables d'immutabilité, comme
Milton. Les premières sont sympathiques et fécondes en effusions; les
secondes sont concentrées et disposées à la réserve[439]. Les unes se
livrent, les autres se gardent. Ceux-là, par confiance et par
sociabilité, avec un instinct d'artiste et une subite compréhension
imitative, prennent involontairement le ton et la disposition des hommes
et des choses qui les environnent, et leur dedans se met tout de suite
en équilibre avec le dehors. Ceux-ci, par défiance, par rigidité, avec
un instinct de combattants et un prompt regard jeté sur la règle, se
replient naturellement sur eux-mêmes, et dans l'enceinte close où ils
s'enferment, ils ne sentent plus les sollicitations ni les
contradictions de leurs alentours. Ils se sont formé un modèle, et,
dorénavant, comme une consigne, ce modèle les retient ou les pousse.
Comme toutes les puissances destinées à prendre l'empire, l'idée
intérieure végète et absorbe à son profit le reste de leur être. Ils
l'enfoncent en eux par des méditations, ils la nourrissent de
raisonnements, ils y attachent le réseau de toutes leurs doctrines et de
toutes leurs expériences, en sorte que lorsqu'une tentation les
assaille, ce n'est pas un principe isolé qu'elle attaque, c'est
l'écheveau entier de leurs croyances qu'elle rencontre, écheveau
infiniment ramifié et trop tenace pour qu'une séduction sensible puisse
l'arracher. En même temps l'homme, par habitude, s'est mis en défense;
l'attitude militante lui est naturelle, et il se tient debout, affermi
dans l'orgueil de son courage et dans l'ancienneté de sa réflexion.

Une âme ainsi munie est comme un plongeur dans sa cloche[440]; elle
traverse la vie comme il traverse la mer, pure, mais isolée. De retour
en Angleterre, il retomba parmi ses livres, et admit chez lui quelques
élèves auxquels il imposa comme à lui-même un travail continu, des
lectures sérieuses, un régime frugal, une conduite sévère: vie de
solitaire, presque d'ecclésiastique. Tout d'un coup, en un mois, après
un voyage à la campagne, il se maria[441]. Quelques semaines après, sa
femme retourna au logis paternel, ne voulut plus revenir, ne tint compte
de ses lettres, et renvoya son messager avec dédain. Les deux caractères
s'étaient choqués. Rien ne plaît moins aux femmes que le naturel austère
et renfermé. Elles voient qu'elles n'ont point prise sur lui; sa dignité
les effarouche, son orgueil les repousse, ses préoccupations les
laissent à l'écart; elles se sentent subordonnées, négligées pour des
intérêts généraux ou pour des curiosités spéculatives, jugées de plus,
et d'après une règle inflexible, tout au plus regardées avec
condescendance, comme une sorte d'être moins raisonnable et inférieur,
exclues de l'égalité qu'elles réclament et de l'amour qui seul pour
elles peut compenser la perte de l'égalité. Le caractère _prêtre_ est
fait pour la solitude; les ménagements, les abandons et les grâces,
l'agrément et la douceur nécessaires à toute société lui font défaut; on
l'admire, mais on le plante là, surtout quand on est comme la femme de
Milton un peu bornée et vulgaire[442], et que la médiocrité de
l'intelligence vient s'ajouter aux répugnances du coeur. «Il avait,
disent les biographes, une certaine gravité de nature..., une sévérité
d'esprit qui ne condescendait point aux petites choses,» et le
maintenait dans les hauteurs, dans une région qui n'est pas celle du
ménage. On l'accusait d'être «âpre, colérique,» et certainement il
tenait à sa dignité d'homme, à son autorité d'époux, et ne se trouvait
pas estimé, respecté, prévenu autant qu'il croyait mériter de l'être.
Enfin, il passait le jour parmi ses livres, et le reste du temps il
habitait de coeur dans un monde abstrait et sublime dont peu de femmes
ont eu la clef, sa femme moins que toute autre. En effet, il l'avait
choisie en homme de cabinet, d'autant plus inexpérimenté, que sa vie
antérieure avait été «mieux gouvernée et plus tempérante.» Pareillement
il ressentit sa fuite en homme de cabinet, d'autant plus irrité que les
façons du monde lui étaient plus inconnues. Sans craindre le ridicule,
et avec la roideur d'un spéculatif tout d'un coup heurté par la vie
réelle, il écrivit des traités en faveur du divorce, les signa de son
nom, les dédia au Parlement, se crut divorcé, de fait, puisque sa femme
refusait de revenir, de droit, parce qu'il avait pour lui quatre
passages de l'Écriture; là-dessus il fit la cour à une jeune fille, et
tout d'un coup, voyant sa femme à ses genoux et pleurante, il lui
pardonna, la reprit, recommença son sec et triste mariage, sans se
laisser rebuter par l'expérience, au contraire destiné à contracter deux
autres unions encore, la dernière avec une femme plus jeune que lui de
trente ans. D'autres portions de sa vie domestique ne furent point mieux
ménagées ni plus heureuses. Il avait pris ses filles pour secrétaires,
et leur faisait lire des langues qu'elles n'entendaient pas, tâche
rebutante dont elles se plaignaient amèrement. En retour, il les
accusait de n'être «ni respectueuses ni bonnes pour lui[443], de le
négliger, de ne pas se soucier si elles le laissaient là, de comploter
avec la servante pour le voler dans leurs achats, de lui dérober ses
livres, tellement qu'elles auraient voulu vendre tout le reste aux
chiffonniers.» Mary, la seconde, dit un jour en apprenant qu'il allait
se marier: «Ce n'est pas une nouvelle que son mariage; une vraie
nouvelle, ce serait sa mort.» Parole énorme et qui jette un étrange jour
sur les misères de ce ménage. Ni les circonstances ni la nature ne
l'avaient fait pour le bonheur.

[Note 439: «Quand même je n'aurais eu qu'une faible teinture du
christianisme, une certaine réserve naturelle d'humeur et la discipline
morale enseignée par la plus noble philosophie eussent suffi pour
m'inspirer le dédain des incontinences.» (_Apologie_ pour Smectymnus.)]

[Note 440: Mot de Jean-Paul Richter. Voir un excellent article sur
Milton, National Review, July, 1859.]

[Note 441: 1643, à trente-cinq ans.]

[Note 442: Mute and spiritless mate.

«The bashful muteness of the virgin may oftentimes hide all the
unloveliness and natural sloth which is really unfit for conversation.

«A man shall find himself bound fast to an image of earth and phlegm,
with whom he looked to be the copartner of a sweet and delightsome
society.» (Milton, _Doctrine and Discipline of Divorce_.)

Une jolie femme dira en revanche: «Je n'aime pas un homme qui porte sa
tête comme un saint sacrement.»]

[Note 443: Undutiful and unkind.]


III

Elles l'avaient fait pour la lutte, et dès son retour en Angleterre, il
s'y était engagé tout entier, armé de logique, de colère et d'érudition,
cuirassé par la conviction et par la conscience. «Aussitôt que la
liberté, au moins de parole, fut accordée, dit-il, toutes les bouches
s'ouvrirent contre les évêques.... Réveillé par tout cela, et voyant
qu'on prenait le vrai chemin de la liberté, et que les hommes partis de
ce commencement se disposaient à délivrer de la servitude toute la vie
humaine,... comme dès ma jeunesse je m'étais préparé avant tout à ne
demeurer ignorant d'aucune des choses qui ont rapport aux lois divines
et humaines..., je résolus, quoique occupé alors à méditer sur d'autres
sujets, de porter de ce côté toute la force et toute l'activité de mon
esprit,» et là-dessus il écrivait son traité _De la Réforme en
Angleterre_[444], raillant et combattant avec hauteur et mépris
l'épiscopat et ses défenseurs. Réfuté et attaqué, il redoubla d'amertume
et brisa ceux qu'il avait renversés. Emporté jusqu'au bout de sa
croyance, et comme un cavalier lancé qui perce d'un élan toute la ligne
de bataille, il alla jusqu'au prince, conclut à l'abolition de la
royauté comme au renversement de l'épiscopat, et un mois après la mort
de Charles Ier, justifia l'exécution, répondit à l'_Eicon Basilice_,
puis à la _Défense du Roi_ par Saumaise, avec une grandeur de style et
un dédain incomparables, en combattant, en apôtre, en homme qui partout
sent la supériorité de sa science et de sa logique, qui veut la faire
sentir, qui foule et écrase superbement ses adversaires à titre
d'ignorants, d'esprits inférieurs et de coeurs bas[445]. «Les rois,»
dit-il au commencement de l'_Iconoclaste_, «quoique forts en légions,
sont faibles en arguments, étant accoutumés dès le berceau à se servir
de leur volonté comme de leur main droite, et de leur raison comme de
leur main gauche. Quand, par un accident inattendu, ils sont réduits à
ce genre de combat, ils n'offrent qu'un débile et petit adversaire.»
Néanmoins, pour l'amour de ceux qui se laissent accabler par ce nom
éblouissant de majesté, il consentit «à ramasser le gant du roi
Charles,» et l'en souffleta de manière à faire repentir les imprudents
qui l'avaient jeté. Bien loin de fléchir sous l'accusation de meurtre,
il la releva et s'en para. Il étala le régicide, l'établit sur un char
de triomphe, et le fit jouir de toute la lumière du ciel. Il raconta,
avec un ton de juge, «comment ce roi persécuteur de la religion,
oppresseur des lois, après une longue tyrannie, avait été vaincu les
armes à la main par son peuple; puis mené en prison, et, comme il
n'offrait ni par ses actions ni par ses paroles aucune raison pour faire
mieux espérer de sa conduite, condamné par le souverain conseil du
royaume à la peine capitale; enfin, frappé de la hache devant les portes
mêmes de son palais.... Jamais monarque assis sur le plus haut trône
fit-il briller une majesté plus grande que celle dont éclata le peuple
anglais, lorsque, secouant la superstition antique, il prit ce roi ou
plutôt cet ennemi, qui, seul de tous les mortels, revendiquait pour lui,
de droit divin, l'impunité, l'enlaça dans ses propres lois, l'accabla
d'un jugement, et, le trouvant coupable, ne craignit point de le livrer
au supplice auquel il eût livré les autres?» Après avoir justifié
l'exécution, il la sanctifia; il la consacra par les décrets du ciel,
après l'avoir autorisée par les lois de la terre; de l'abri du Droit, il
la porta sous l'abri de Dieu. C'est ce Dieu qui abat «les rois effrénés
et superbes, et qui les déracine avec toute leur race.» «Relevés tout
d'un coup par sa main visible vers le salut et la liberté presque
perdus, guidés par lui, vénérateurs de ses divins vestiges imprimés
partout devant nos yeux, nous sommes entrés dans une voie non obscure,
mais illustre, ouverte et manifestée par ses auspices[446].» Le
raisonnement finit ici par un chant de victoire, et l'enthousiaste perce
sous le combattant. Tel il parut dans toutes ses actions et dans toutes
ses doctrines. Les solides files d'arguments hérissés et disciplinés
qu'il rangeait en bataille se changeaient dans son coeur, au moment du
triomphe, en glorieuses processions d'hymnes couronnés et
resplendissants. Il en était transporté, il se faisait illusion à
lui-même, et vivait ainsi seul à seul avec le sublime, comme un guerrier
pontife qui, dans son armure rigide, ou dans sa chape étincelante, se
tient debout face à face avec la Vérité. Ainsi absorbé dans sa lutte et
dans son sacerdoce, il demeurait en dehors du monde, aussi aveuglé
contre les faits palpables que défendu contre les séductions sensibles,
placé au-dessus des souillures et des leçons de l'expérience, aussi
incapable de conduire les hommes que de leur céder. Rien de semblable
chez lui aux habiletés, ni aux atermoiements de l'homme d'État,
calculateur avisé, qui s'arrête à mi-chemin, qui tâtonne, les yeux
appliqués sur les événements, qui mesure le possible et use de la
logique pour la pratique. Il est spéculatif et chimérique. Enfermé dans
ses idées, il ne voit qu'elles, et s'éprend d'elles. Quand il plaide
contre les évêques, il veut qu'on les extirpe à l'instant, sans réserve;
il exige qu'on établisse à l'instant le culte presbytérien, sans
précaution, sans ménagements, sans réserve. C'est le commandement de
Dieu, c'est le devoir de tout fidèle; prenez garde de badiner avec Dieu
ou de temporiser avec la foi. Concorde, douceur, liberté, piété, il
voit sortir du culte nouveau tout un essaim de vertus. Que le roi ne
craigne rien, son pouvoir en sera plus ferme. Vingt mille assemblées
démocratiques prendront garde d'attenter contre son droit[447]. Ces
idées font sourire. On reconnaît l'homme de parti qui, sur l'extrême
penchant de la restauration, quand «toute la multitude était folle du
désir d'avoir un roi,» publiait «le moyen aisé et tout prêt d'établir
une libre république[448],» et en décrivait le plan tout au long. On
reconnaît le théoricien qui, pour faire instituer le divorce, n'avait
recours qu'à l'Écriture et prétendait changer la constitution civile
d'un peuple, en changeant le sens accepté d'un verset. Les yeux fermés,
le texte sacré dans la main, il marche de conséquence en conséquence,
foulant les préjugés, les inclinations, les habitudes, les besoins des
hommes, comme si le raisonnement ou l'esprit religieux étaient tout
l'homme, comme si l'évidence produisait toujours la croyance, comme si
la croyance aboutissait toujours à la pratique, comme si, dans le combat
des doctrines, la vérité ou la justice donnaient aux doctrines la
victoire et la royauté. Pour comble, il esquissa un traité de
l'éducation, où il proposa d'enseigner à tous les élèves toutes les
sciences, tous les arts, et, qui plus est, toutes les vertus. «Le maître
qui aura le talent et l'éloquence convenables pourra, en un court
espace, les gagner à un courage et à une diligence incroyables, versant
dans leurs jeunes poitrines une si libérale et si noble ardeur que
beaucoup d'entre eux ne pourront manquer d'être des hommes renommés et
sans égaux[449].» Milton avait enseigné plusieurs années et à plusieurs
reprises. Pour garder de pareilles illusions après de pareilles
expériences, il fallait être insensible à l'expérience et prédestiné aux
illusions.

Mais sa roideur faisait sa force, et la structure intérieure qui fermait
son esprit aux enseignements, armait son coeur contre les défaillances.
Ordinairement chez les hommes la source du dévouement tarit au contact
de la vie. Peu à peu, à force de pratiquer le monde, on en prend le
train. On ne veut pas être dupe et se refuser les licences que les
autres s'accordent; on se relâche de sa sévérité juvénile; même on en
sourit, on l'attribue à la chaleur du sang; on a percé ses propres
motifs, on cesse de se trouver sublime. On finit par se tenir
tranquille, et l'on regarde le monde aller, en tâchant d'éviter les
heurts, en ramassant çà et là quelques petits plaisirs commodes. Rien de
pareil chez Milton. Il demeura entier et intact jusqu'au bout, sans
découragement ni faiblesse; ni l'expérience ne put l'instruire, ni les
revers ne purent l'abattre; il supporta tout et ne se repentit de rien.
Il avait perdu la vue, volontairement, en écrivant, quoique malade, et
malgré la défense des médecins, pour justifier le peuple anglais contre
les invectives de Saumaise. Il assistait aux funérailles de sa
république, à la proscription de ses doctrines, à la diffamation de son
honneur. Autour de lui éclataient le dégoût de la liberté, et
l'enthousiasme de la servitude. Un peuple entier se précipitait aux
genoux d'un jeune libertin incapable et traître. Les glorieux chefs de
la foi puritaine étaient condamnés, exécutés, détachés vivants de la
potence, éventrés parmi les insultes; d'autres que la mort avait sauvés
du bourreau étaient déterrés et exposés au gibet; d'autres, réfugiés à
l'étranger, vivaient sous la menace et les attentats des épées
royalistes; d'autres enfin, plus malheureux que le reste, avaient vendu
leur cause pour de l'argent et des titres, et siégeaient parmi les
exécuteurs de leurs anciens amis. Les plus pieux et les plus austères
citoyens de l'Angleterre remplissaient les prisons, ou erraient dans
l'indigence et dans l'opprobre, et le vice grossier, assis effrontément
sur le trône, ralliait autour de lui la plèbe des convoitises et des
sensualités débordées. Lui-même avait été contraint de se cacher; ses
livres avaient été brûlés par la main du bourreau; même après l'acte
général de grâce, il fut emprisonné; relâché, il vivait dans l'attente
«de l'assassinat;» car le fanatisme privé pouvait reprendre l'arme
abandonnée par la vindicte publique. D'autres malheurs moindres
venaient, par leurs piqûres, aigrir les grandes plaies dont il
souffrait. Les confiscations, une banqueroute, enfin le grand incendie
de Londres lui avaient ôté les trois quarts de sa fortune[450], ses
filles n'avaient pour lui ni égards ni respect; il vendait ses livres,
sachant que sa famille ne serait pas capable d'en profiter après lui; et
parmi tant de misères privées et publiques, il restait calme. Au lieu de
renier ce qu'il avait fait, il s'en glorifia; au lieu de s'abattre, il
se raffermit; au lieu de défaillir, il se fortifia. «Cyriac, disait-il
déjà sous la République, voilà trois ans[451] aujourd'hui que ces yeux,
quoique purs au dehors de toute tache et de toute souillure, privés de
leur lumière, ont cessé de voir. Soleil, lune, étoiles durant toute
l'année, l'homme, la femme, rien n'apparaît plus à leurs globes
inutiles. Pourtant je ne murmure pas contre la main ou la volonté du
ciel, et je ne rabats rien de mon courage ou de mon espérance; debout et
ferme je vogue droit en avant. Qui me soutient, demandes-tu? La
conscience, ami, de les avoir perdus, usés pour la défense de la
liberté, ma noble tâche, dont l'Europe parle d'un bord à l'autre. Cette
seule pensée me conduirait à travers la vaine mascarade du monde,
content quoique aveugle, quand je n'aurais pas de meilleur guide[452].»
Elle le conduisit en effet; «il s'armait de lui-même,» et «la cuirasse
de diamant[453]» qui avait protégé l'homme fait contre des blessures de
la bataille, protégeait le vieillard contre les tentations et les doutes
de la défaite et de l'adversité.

[Note 444: 1641. Of Reformation in England and the Causes that
hitherto have hindered it.

  A treatise of Prelatical Episcopacy.
  The Reasons of church Government urged against Episcopacy.
  Apology for Smectymnus.]

[Note 445: The tenure of Kings and Magistrates.

  Iconoclastes:
  Defensio Populi Anglicani;
  Defensio secunda.
  Authoris pro se defensio.
  Responsio.]

[Note 446: Cette défense est écrite en latin:

«Les deux plus grandes pestes de la vie humaine et les plus hostiles à
la vertu, la tyrannie et la superstition, Dieu vous en a affranchis les
premiers des hommes; il vous a inspiré assez de grandeur d'âme pour
juger d'un jugement illustre votre roi prisonnier vaincu par vos armes,
pour le condamner et le punir, vous les premiers des mortels. Après une
action si glorieuse, vous ne devez penser ni faire rien de bas ni de
petit, rien qui ne soit grand et élevé. Pour atteindre cette gloire, la
seule voie est de montrer que, comme vous avez vaincu vos ennemis par la
guerre, de même vous pouvez dans la paix, plus courageusement que tous
les autres hommes, abattre l'ambition, l'avarice, le luxe, tous les
vices qui corrompent la fortune prospère et tiennent subjugués le reste
des mortels,--et que vous avez pour conserver la liberté autant de
modération, de tempérance et de justice que vous avez eu de valeur pour
repousser la servitude.»]

[Note 447: The Reformation, 272.]

[Note 448: A ready and easy way to establish a free commonwealth.]

[Note 449: He who had the art and proper eloquence.... might in a
short space gain them to an incredible diligence and courage....
infusing into their young breasts such an ingenuous and noble ardor, as
would not fail to make many of them renowned and matchless men.]

[Note 450: Un scrivener lui fit perdre une somme de 2000 liv. sterl.

La Restauration refusa de lui payer 2000 liv. sterl. qu'il avait placées
sur l'Excise-Office, et lui reprit une terre de 50 liv. par an, achetée
par lui sur les biens du chapitre de Westminster.

Sa maison fut brûlée dans le grand feu de Londres.

Quand il mourut, il ne laissa en tout que 1500 liv., y compris le
produit de sa bibliothèque.]

[Note 451: 1554, 22e sonnet.]

[Note 452:

  Cyriac, this three years day, those eyes, tho' clear
  To outward view of blemish or of spot,
  Bereft of sight, their seeing have forgot,
  Nor to their idle orbs does day appear,
  Or sun, or moon, or stars throughout the year,
  Or man, or woman. Yet I argue not
  Against Heaven's hand or will; nor bate one jot
  Of heart or hope; but still bear up, and steer
  Right onwards. What supports me, dost thou ask?
  The conscience, friend, t'have lost them overply'd
  In Liberty's defence, my noble task,
  Whereof all Europe rings from side to side.
  This thought might lead me through this world's vain mask
  Content, though blind, had I no other guide.
                                                         (Sonnet XIX.)

                 But patience, to prevent
  That murmur, soon replies: God doth not need
  Either man's work or his own gifts....
                 Thousands at his bidding speed,
  And post o'er land and ocean without rest.
  They also serve who only stand and wait.
                                                         (Sonnet XX.)]

[Note 453: Sonnets italiens, VI, 4.]


IV

Il vivait dans une petite maison à Londres, ou à la campagne dans le
comté de Buckingham, en face d'une haute colline verte, publiait son
_Histoire d'Angleterre_, sa _Logique_, un _Traité de la vraie religion
et de l'hérésie_, méditait son grand _Traité de la doctrine chrétienne_;
de toutes les consolations, le travail est la plus fortifiante et la
plus saine, parce qu'il soulage l'homme, non en lui apportant des
douceurs, mais en lui demandant des efforts. Tous les matins il se
faisait lire en hébreu un chapitre de la Bible, et demeurait quelque
temps en silence, grave, afin de méditer sur ce qu'il avait entendu.
Jamais il n'allait à aucun temple. Indépendant dans la religion comme
dans tout le reste, il se suffisait à lui-même; ne trouvant dans aucune
secte les marques de la véritable Église, il priait Dieu solitairement
sans avoir besoin du secours d'autrui. Il étudiait jusqu'au milieu du
jour; puis, après un exercice d'une heure, il jouait de l'orgue ou de la
basse de viole. Ensuite il reprenait ses études jusqu'à six heures, et
le soir s'entretenait avec ses amis. Quand on venait le visiter, on le
trouvait ordinairement «dans une chambre tendue d'une vieille tapisserie
verte, assis dans un fauteuil, et habillé proprement de noir;» «son
teint était pâle, dit un visiteur, mais non cadavéreux; ses mains, ses
pieds avaient la goutte;» «ses cheveux, d'un brun clair, étaient divisés
sur le milieu du front et retombaient en longues boucles; ses yeux, gris
et purs, ne marquaient point qu'il fût aveugle.» Il avait été
extrêmement beau dans sa jeunesse, et ses joues anglaises, délicates
jadis comme celles d'une jeune fille, restèrent colorées presque
jusqu'au bout. «Sa contenance était affable; sa démarche droite et
virile témoignait de l'intrépidité et du courage.» Quelque chose de
grand et de fier respire encore dans tous ses portraits; et certainement
peu d'hommes ont fait autant d'honneur à l'homme. Ainsi s'éteignit
cette noble vie, comme un soleil couchant, éclatante et calme. Au milieu
de tant d'épreuves, une joie haute et pure, véritablement digne de lui,
lui avait été accordée; le poëte enfoui sous le puritain avait reparu,
plus sublime que jamais, pour donner au christianisme son second Homère.
Les rêves éblouissants de sa jeunesse et les souvenirs de son âge mûr se
rassemblaient en lui, autour des dogmes calvinistes et des visions de
saint Jean, pour former l'épopée protestante de la Damnation et de la
Grâce, et l'immensité des horizons primitifs, les flamboiements du
donjon infernal, les magnificences du parvis céleste ouvraient à «l'oeil
intérieur» de l'âme des régions inconnues par delà les spectacles que
les yeux de chair avaient perdus.


V

J'ai sous les yeux le redoutable volume où, quelque temps après la mort
de Milton, on a rassemblé sa prose[454]. Quel livre! Les chaises
craquent quand on le pose, et celui qui l'a manié une heure en a moins
mal à la tête qu'au bras. Tel livre, tels hommes: sur les simples
dehors, on a quelque idée des controversistes et des théologiens dont
les doctrines sont enfermées là. Encore faut-il songer que l'auteur fut
singulièrement lettré, élégant, voyageur, philosophe, homme du monde
pour son temps. On pense involontairement aux portraits des théologiens
du siècle, âpres figures enfoncées dans l'acier par le dur burin des
maîtres, et dont le front géométrique, les yeux fixes se détachent avec
un relief violent hors d'un panneau de chêne noir. On les compare aux
visages modernes, où les traits fins et complexes semblent frissonner
sous le contact changeant de sensations ébauchées et d'idées
innombrables. On essaye de se figurer la lourde éducation latine, les
exercices physiques, les rudes traitements, les idées rares, les dogmes
imposés, qui occupaient, opprimaient, fortifiaient, endurcissaient
autrefois la jeunesse, et l'on croit voir un ossuaire de mégatheriums et
de mastodontes reconstruits par Cuvier.

La race des vivants a changé. Notre esprit fléchit aujourd'hui sous
l'idée de cette grandeur et de cette barbarie; mais nous découvrons que
la barbarie fut alors la cause de la grandeur. Comme autrefois, dans la
vase primitive et sous le dôme des fougères colossales, on vit les
monstres pesants tordre péniblement leurs croupes écailleuses et de
leurs crocs informes s'arracher des pans de chair, nous apercevons
aujourd'hui à distance, du haut de la civilisation sereine, les
batailles des théologiens qui, cuirassés de syllogismes, hérissés de
textes, se couvraient d'ordures et travaillaient à se dévorer.

Au premier rang combattit Milton, prédestiné à la barbarie et à la
grandeur par sa nature personnelle et par les moeurs environnantes,
capable de manifester en haut relief la logique, le style et l'esprit du
siècle. C'est la vie des salons qui a dégrossi les hommes: il a fallu la
société des dames, le manque d'intérêts sérieux, l'oisiveté, la vanité,
la sécurité, pour mettre en honneur l'élégance, l'urbanité, la
plaisanterie fine et légère, pour enseigner le désir de plaire, la
crainte d'ennuyer, la parfaite clarté, la correction achevée, l'art des
transitions insensibles et des ménagements délicats, le goût des images
convenables, de l'aisance continue et de la diversité choisie. Ne
cherchez dans Milton rien de pareil. La scolastique n'est pas loin; elle
pèse encore sur ceux qui la détruisent. Sous cette armure séculaire, la
discussion marche pédantesquement, à pas comptés. On commence par poser
sa thèse, et Milton écrit en grosses lettres, en tête de son _Traité du
Divorce_, la proposition qu'il va démontrer: «Qu'une mauvaise
disposition, incapacité ou contrariété d'esprit, provenant d'une cause
non variable en nature, empêchant et devant probablement empêcher
toujours les bienfaits principaux de la société conjugale, lesquels sont
la consolation et la paix, est une plus grande raison de divorce que la
frigidité naturelle, spécialement s'il n'y a point d'enfants et s'il y a
consentement mutuel.» Là-dessus arrive, légion par légion, l'armée
disciplinée des arguments. Bataillons par bataillons, ils passent
numérotés avec des étiquettes visibles. Il y en a une douzaine à la
file, chacun avec son titre en caractères tranchés et la petite brigade
de subdivisions qu'il commande. Les textes sacrés y tiennent la grande
place. On les discute mot à mot, le substantif après l'adjectif, le
verbe après le substantif, la préposition après le verbe; on cite des
interprétations, des autorités, des exemples, qu'on range entre des
palissades de divisions nouvelles. Et cependant l'ordre manque, la
question n'est point ramenée à une idée unique; on ne voit point sa
route; les preuves se succèdent sans se suivre; on est plutôt fatigué
que convaincu. On reconnaît que l'auteur parle à des gens d'Oxford,
laïques ou prêtres, élevés dans les disputes d'apparat, capables
d'attention obstinée, habitués à digérer les livres indigestes. Ils se
trouvent bien dans ce fourré épineux de broussailles scolastiques: ils
s'y frayent leur route, un peu à l'aveugle, endurcis contre les
meurtrissures qui nous rebutent et n'ayant point l'idée du jour que nous
demandons partout.

Chez de si massifs raisonneurs, on ne cherchera point l'esprit. L'esprit
est l'agilité de la raison victorieuse: ici, parce que tout est
puissant, tout est lourd. Quand Milton veut plaisanter, il a l'air d'un
piquier de Cromwell qui, entrant dans un salon pour danser, tomberait
sur son nez de tout son poids et de tout le poids de son armure. Il y a
peu de choses aussi stupides que ses _Remarques sur un Contradicteur_.
Au bout d'une réfutation, son adversaire concluait par ce trait d'esprit
théologique: «Voyez, mon frère, vous avez pêché toute la nuit sans rien
prendre.» Et Milton réplique glorieusement: «Si, en pêchant avec Simon
l'apôtre, nous ne pouvons rien prendre, regardez ce que vous prenez,
vous, avec Simon le magicien, car il vous a légué tous ses hameçons et
tous ses instruments de pêche.» Un gros rire sauvage éclatait. Les
assistants apercevaient de la grâce dans cette façon d'insinuer que
l'adversaire était simoniaque. Un peu plus haut, celui-ci posait ce
dilemme: «Dites-moi, cette liturgie est-elle bonne ou mauvaise?--Elle
est mauvaise. Réparez la corne de votre dilemme achéloien, comme vous
pourrez, pour la première charge.» Les savants s'émerveillaient de la
belle comparaison mythologique, et l'on se réjouissait de voir
l'adversaire finement comparé à un boeuf, à un boeuf vaincu, à un boeuf
païen. À la page suivante, l'adversaire disait, en façon de reproche
spirituel et railleur: «Vraiment, mes frères, vous n'avez pas bien pris
la hauteur du pôle.--Rien d'étonnant, répond Milton, il y en a beaucoup
d'autres qui ne prennent pas bien la hauteur de votre pôle, mais qui
prendront mieux le déclin de votre élévation.» Il y a de suite trois
calembours du même goût; cela paraissait gai. Ailleurs, Saumaise criant
que le soleil n'avait jamais vu de crime comparable au meurtre du roi,
Milton lui conseillait ingénieusement de s'adresser encore au soleil,
non pour éclairer les forfaits de l'Angleterre, mais pour réchauffer la
froideur de son style. La lourdeur extraordinaire de ces gentillesses
annonce des esprits encore empêtrés dans l'érudition naissante. La
réforme est le commencement de la libre pensée, mais elle n'en est que
le commencement. La critique n'est point née; l'autorité pèse encore par
toute la moitié de son poids sur les esprits les mieux affranchis et les
plus téméraires. Milton, pour prouver qu'on peut faire mourir un roi,
cite Oreste, les lois de Publicola et la mort de Néron. Son histoire
d'Angleterre est l'amas de toutes les traditions et de toutes les
fables. En toute circonstance, il offre pour preuve un texte de
l'Écriture; son audace est de se montrer grammairien hardi, commentateur
héroïque. Il est aveuglément protestant comme d'autres sont aveuglément
catholiques. Il laisse à la chaîne la haute raison, mère des principes;
il n'a délivré que la raison subordonnée, interprète des textes. Pareil
aux créatures énormes demi-formées, enfants des premiers âges, il est
encore à moitié homme et à moitié limon.

Est-ce ici que nous rencontrerons la politesse? C'est la dignité
élégante qui répond à l'injure par l'ironie calme, et respecte l'homme
en transperçant la doctrine. Milton assomme grossièrement son
adversaire. Un pédant hérissé, né de l'accouplement d'un lexique grec et
d'une grammaire syriaque, Saumaise avait dégorgé contre le peuple
anglais un vocabulaire d'injures et un in-folio de citations. Milton lui
répondit du même style: il l'appela «histrion, charlatan, professeur
d'un sou[455], cuistre payé, homme de rien, coquin, être sans coeur,
scélérat, imbécile, sacrilége, esclave digne des verges et de la
fourche.» Le dictionnaire des gros mots latins y passa. «Toi qui sais
tant de langues, qui parcours tant de volumes, qui en écris tant, tu
n'es pourtant qu'un âne.» Trouvant l'épithète jolie, il la répéta et la
sanctifia: «Ô le plus bavard des ânes, tu arrives monté par une femme,
assiégé par les têtes guéries des évêques que tu avais blessés, petite
image de la grande bête de l'Apocalypse!» Il finit par l'appeler bête
féroce, apostat et Diable: «Ne doute pas que tu ne sois réservé à la
même fin que Judas, et que, poussé par le désespoir plutôt que par le
repentir, dégoûté de toi-même, tu ne doives un jour te pendre, et, comme
ton émule, crever par le milieu du ventre[456].» On croit entendre les
mugissements de deux taureaux.

Ils en avaient la férocité. Milton haïssait à plein coeur. Il combattit
de la plume, comme les _côtes-de-fer_ de l'épée, pied à pied, avec une
rancune concentrée et une obstination farouche. Les évêques et le roi
payaient alors onze années de despotisme. Chacun se rappelait les
bannissements, les confiscations, les supplices, la loi violée
systématiquement et sans relâche, la liberté du sujet assiégée par un
complot soutenu, l'idolâtrie épiscopale imposée aux consciences
chrétiennes, les prédicateurs fidèles chassés dans les déserts de
l'Amérique ou livrés au bourreau et au pilori[457]. De tels souvenirs,
tombant sur des âmes puissantes, imprimèrent en elles des haines
inexpiables, et les écrits de Milton témoignent d'un acharnement que
nous ne connaissons plus. L'impression que laisse son _Iconoclaste_[458]
est accablante. Phrase par phrase, durement, amèrement, le roi est
réfuté et accusé jusqu'au bout, sans que l'accusation fléchisse une
seule minute, sans qu'on accorde à l'accusé la moindre bonne intention,
la moindre excuse, la moindre apparence de justice, sans que
l'accusateur s'écarte et se repose un instant dans des idées générales.
C'est un combat corps à corps, où tout mot porte coup, prolongé,
obstiné, sans élan, sans faiblesse, d'une inimitié âpre et fixe, où l'on
ne songe qu'à blesser fort et à tuer sûrement. Contre les évêques, qui
étaient vivants et puissants, sa haine s'épancha plus violemment encore,
et l'âcreté des métaphores venimeuses suffit à peine à l'exprimer.
Milton les montra «étalés et se chauffant au soleil de la richesse et de
l'avancement» comme une couvée de reptiles impurs. «La lie empoisonnée
de leur hypocrisie, mêlée en une masse pourrie avec le levain aigri des
traditions humaines, est l'oeuf de serpent d'où éclora quelque part un
antechrist aussi difforme que la tumeur qui le nourrit[459].»

Tant de grossièretés et de balourdises étaient comme une cuirasse
extérieure, indice et défense de la force et de la vie surabondantes qui
remplissaient ces membres et ces poitrines de lutteurs. Aujourd'hui,
l'esprit, plus délié, est devenu plus débile; les convictions, moins
roides, sont devenues moins fortes. L'attention, délivrée de la
scolastique pesante et de la Bible tyrannique, s'est trouvée plus molle.
Les croyances et les volontés, dissoutes par la tolérance universelle et
par les mille chocs contraires des idées multipliées, ont engendré le
style exact et fin, instrument de conversation et de plaisir, et chassé
le style poétique et rude, arme de guerre et d'enthousiasme. Si nous
avons effacé chez nous la férocité et la sottise, nous avons diminué
chez nous la force et la grandeur.

La force et la grandeur éclatent chez Milton, étalées dans ses opinions
et dans son style, sources de sa croyance et de son talent. Cette
superbe raison aspirait à se déployer sans entraves; elle demanda que la
raison pût se déployer sans entraves. Elle réclama pour l'humanité ce
qu'elle souhaitait pour elle-même, et revendiqua dans tous ses écrits
toutes les libertés. Dès l'abord il attaqua les prélats ventrus[460],
«parvenus scolastiques,» persécuteurs de la discussion libre, tyrans
gagés des consciences chrétiennes. Par-dessus la clameur de la
révolution protestante, on entendit sa voix qui tonnait contre la
tradition et l'obéissance. Il railla durement les théologiens pédants,
adorateurs dévots des vieux textes, qui prennent un martyrologe moisi
pour un argument solide et répondent à une démonstration par une
citation. Il déclara que la plupart des Pères furent des intrigants
turbulents et bavards, qu'assemblés, ils ne valaient pas mieux
qu'isolés, que leurs conciles sont des amas de menées sourdes et de
disputes vaines; il répudia leur autorité[461] et leur exemple, et pour
seul interprète de l'Écriture institua la logique. Puritain contre les
évêques, indépendant contre les presbytériens, il fut toujours le maître
de sa pensée et l'inventeur de sa croyance. Nul n'a plus aimé, pratiqué
et loué l'usage libre et hardi de la raison. Il l'exerça jusqu'à la
témérité et jusqu'au scandale. Il se révolta contre la coutume[462],
reine illégitime de la croyance humaine, ennemie née et acharnée de la
vérité, porta la main sur le mariage, et demanda le divorce en cas de
contrariété d'humeurs. Il déclara «que l'Erreur soutient la Coutume, que
la Coutume accrédite l'Erreur, que les deux réunies, soutenues par le
vulgaire et nombreux cortége de leurs sectateurs, accablent de leurs
cris et de leur envie, sous le nom de fantaisie et d'innovation, les
découvertes du raisonnement libre.» Il montra que «lorsqu'une vérité
arrive au monde, c'est toujours à titre de bâtarde, à la honte de celui
qui l'engendre, jusqu'à ce que le Temps, qui n'est point le père, mais
l'accoucheur de la Connaissance, déclare l'enfant légitime et verse sur
sa tête le sel et l'eau.» Il tint ferme par trois ou quatre écrits
contre le débordement des injures et des anathèmes, et au même moment
osa plus encore: il attaqua devant le Parlement la censure, oeuvre du
Parlement[463]; il parla en homme qu'on blesse et qu'on opprime, pour
qui l'interdiction publique est un outrage personnel, qu'on enchaîne en
enchaînant la nation. Il ne veut point que la plume d'un censeur gagé
insulte de son approbation la première page de son livre. Il hait cette
main ignorante et commandante, et réclame la liberté d'écrire au même
titre que la liberté de penser. «Quel avantage un homme a-t-il sur un
enfant à l'école, si nous n'avons échappé à la férule que pour tomber
sous la baguette d'un _imprimatur_, si des écrits sérieux et élaborés,
pareils au thème d'un petit garçon de grammaire sous son pédagogue, ne
peuvent être articulés sans l'autorisation tardive et improvisée d'un
censeur distrait? Quand un homme écrit pour le public, il appelle à son
aide toute sa raison et toute sa réflexion; il cherche, il médite, il
s'enquiert, ordinairement il consulte et confère avec les plus judicieux
de ses amis. Tout cela achevé, il a soin de s'instruire dans son sujet
aussi pleinement qu'aucun de ceux qui ont écrit avant lui. Si dans cet
acte, le plus consommé de son zèle et de sa maturité, nul âge, nulle
diligence, nulle preuve antérieure de capacité ne peut l'exempter de
soupçon et de défiance, à moins qu'il ne porte toutes ses recherches
méditées, toutes ses veilles prolongées, toute sa dépense d'huile et de
labeur sous la vue hâtive d'un censeur sans loisir, peut-être de
beaucoup plus jeune que lui, peut-être de beaucoup son inférieur en
jugement, peut-être n'ayant jamais connu la peine d'écrire un livre,--en
sorte que, s'il n'est pas repoussé ou négligé, il doive paraître à
l'impression comme un novice sous son précepteur, avec la main de son
censeur sur le dos de son titre, comme preuve et caution qu'il n'est pas
un idiot ou un corrupteur,--ce ne peut être qu'un déshonneur et une
dégradation pour l'auteur, pour le livre, pour les priviléges et la
dignité de la science[464].»

Ouvrez donc toutes les portes; que le jour se fasse, que chacun pense et
jette sa pensée à la lumière! Ne vous effrayez pas des divergences,
réjouissez-vous de ce grand labeur; pourquoi insulter les travailleurs
du nom de schismatiques et de sectaires? «Quand on bâtissait le temple
du Seigneur, et que les uns fendaient les cèdres, les autres coupaient
et équarrissaient le marbre, y avait-il des hommes assez déraisonnables
pour oublier que les pierres et les poutres devaient subir mille
séparations et divisions avant que la maison de Dieu fût bâtie? Et quand
les pierres sont industrieusement assemblées, elles ne peuvent être
continues, mais seulement contiguës, du moins en ce monde. Bien plus, la
perfection consiste en ce que de ces mille diversités limitées, de ces
mille différences fraternelles sans disproportion notable, naisse
l'heureuse et gracieuse symétrie qui embellit tout l'ensemble et tout
l'édifice[465].» Milton triomphe ici par sympathie; il éclate en images
magnifiques, il déploie dans son style la force qu'il aperçoit autour de
lui et en lui-même. Il loue la révolution, et sa louange semble un chant
de trompette, sorti d'une poitrine d'airain. «Regardez maintenant cette
vaste cité, une cité de refuge, la maison patrimoniale de la liberté,
ceinte et entourée par la protection de Dieu. Les arsenaux de la guerre
n'y ont point plus d'enclumes et de martaux travaillant à fabriquer la
cuirasse et l'épée de la justice qui s'arme pour la défense de la vérité
assiégée, qu'il n'y a de plumes et de têtes veillant auprès de leurs
lampes studieuses, méditant, cherchant, roulant de nouvelles inventions
et de nouvelles idées, pour les présenter en tribut d'hommage et de foi
à la réforme qui approche. Que peut-on demander de plus à une nation si
maniable et si ardente à chercher la connaissance? Que manque-t-il à un
sol si plantureux et engrossé de telles semences, sinon de sages et
fidèles laboureurs pour faire un peuple éclairé, une nation de sages, de
prophètes et de grands hommes[466]?... Il me semble voir une noble et
puissante nation se levant comme un homme fort après le sommeil et
secouant les boucles de sa chevelure invincible. Il me semble la voir
comme un aigle qui revêt son héroïque jeunesse, qui allume ses yeux
inéblouis dans le plein rayon du soleil, qui arrache les écailles de ses
paupières, qui baigne sa vue longtemps abusée à la source même de la
splendeur céleste, pendant que tout le ramas des oiseaux craintifs et
criards, et aussi ceux qui aiment le crépuscule, voltigent à l'entour,
étonnés de ce qu'il veut faire, et, dans leurs croassements envieux,
tâchent de prédire une année de sectes et de schismes[467].» C'est
Milton qui parle, et, sans le savoir, c'est Milton qu'il décrit.

Chez un écrivain sincère, les doctrines annoncent le style. Les
sentiments et les besoins qui forment et règlent ses croyances
construisent et colorent ses phrases. Le même génie laisse deux fois la
même empreinte, dans la pensée, puis dans la forme. La puissance de
logique et d'enthousiasme qui explique les opinions de Milton explique
son génie. Le sectaire et l'écrivain sont un seul homme, et on va
retrouver les facultés du sectaire dans le talent de l'écrivain.

Quand une idée s'enfonce dans un esprit logicien, elle y végète et
fructifie par une multitude d'idées accessoires et explicatives qui
l'entourent, s'attachent entre elles, et forment comme un fourré et une
forêt. Les phrases sont immenses: il lui faut des périodes d'une page
pour enfermer le cortége de tant de raisons enchaînées et de tant de
métaphores accumulées autour de la pensée commandante. Dans ce grand
enfantement, le coeur et l'imagination s'ébranlent: en raisonnant,
Milton s'exalte, et la phrase part comme une catapulte, doublant la
force de son élan par l'énormité de son poids. Je n'oserais traduire
devant un lecteur moderne les gigantesques périodes qui ouvrent le
_Traité de la Réforme_. Nous n'avons plus ce souffle; nous n'entendons
que de petites phrases courtes; nous ne savons pas maintenir notre
attention sur un même point pendant toute une page. Nous voulons des
idées maniables; nous avons quitté la grande épée à deux mains de nos
pères, et nous ne portons plus qu'un léger fleuret. Je doute pourtant
que la perçante phrase de Voltaire soit plus mortelle que le tranchant
de cette masse de fer. «Si, dans des arts moins nobles et presque
mécaniques, celui-là n'est pas estimé digne du nom d'architecte accompli
ou d'excellent peintre qui ne porte une âme généreuse au-dessus du souci
servile[468] des gages et du salaire, à bien plus forte raison
devons-nous traiter d'imparfait et indigne prêtre celui qui est si loin
d'être un contempteur du lucre ignoble, que toute sa théologie est
façonnée et nourrie par l'espérance mendiante et bestiale d'un évêché ou
d'une prébende grasse[469].» Si les prophètes de Michel-Ange parlaient,
ce serait de ce style, et vingt fois en lisant l'écrivain on aperçoit le
sculpteur.

La puissante logique qui étend les périodes soutient les images. Que
Shakspeare et les poëtes nerveux rassemblent un tableau dans le
raccourci d'une expression fuyante, brisent leurs métaphores par de
nouvelles métaphores, et fassent apparaître coup sur coup dans la même
phrase la même idée sous cinq ou six vêtements; la brusque allure de
leur imagination ailée autorise ou explique ces couleurs changeantes et
ces entre-croisements d'éclairs. Plus conséquent et plus maître de
lui-même, Milton développe jusqu'au bout les fils qu'ils rompent.
Chacune de ses images s'étale en un petit poëme, sorte d'allégorie
solide, dont toutes les parties attachées entre elles concentrent leurs
lumières sur l'idée unique qu'elles doivent embellir ou éclairer. «Les
prélats, dit-il[470], sortis d'une vie basse et plébéienne, et devenant
tout d'un coup seigneurs de palais somptueux, d'ameublements splendides,
de tables délicieuses, de cortéges princiers, ont jugé la simple et
grossière vérité de l'Évangile indigne d'être plus longtemps dans la
compagnie de leurs seigneuries, à moins que la pauvre et indigente
madone ne fût mise en de meilleurs habits: ils chargèrent de tresses
indécentes son chaste et modeste voile qu'entouraient les rayons
célestes, et, dans un attirail éblouissant, la parèrent de toutes les
fastueuses séductions d'une prostituée.» Les politiques répondent que
cette fastueuse Église soutient la royauté: «Quelle plus grande
humiliation peut-il y avoir pour la dignité royale, dont la hauteur
solide et sublime s'appuie sur les fondements immuables de la justice et
de la vertu héroïque, que de s'enchaîner pour subsister ou périr
ensemble aux créneaux peints et à la pourriture splendide d'un épiscopat
qui n'a besoin que du souffle du roi pour s'écrouler comme un château de
cartes[471]!» Les métaphores ainsi soutenues prennent une ampleur, une
pompe et une majesté singulières. Elles se déploient sans se froisser,
comme les larges plis d'un manteau d'écarlate baigné de lumière et
frangé d'or.

Ne prenez point ces métaphores pour un accident. Milton les prodigue,
comme un pontife qui dans son culte étale les magnificences et gagne les
yeux pour gagner les coeurs. Il a été nourri dans la lecture de Spenser,
de Drayton, de Shakspeare, de Beaumont, de tous les plus éclatants
poëtes, et le flot d'or de l'âge précédent, quoique appauvri tout à
l'entour et ralenti en lui-même, s'est élargi comme un lac en s'arrêtant
dans son coeur. Comme Shakspeare, il imagine à tous propos, hors de
propos même, et scandalise les classiques, et les Français. «Les
corrupteurs de la foi, dit-il, ne pouvant se rendre eux-mêmes célestes
et spirituels, ont rendu Dieu terrestre et charnel; ils ont changé son
essence sacrée et divine en une forme extérieure et corporelle; ils
l'ont consacrée, encensée, aspergée; ils l'ont revêtue non des robes de
la pure innocence, mais de surplis et d'autres habillements déformés et
fantastiques, de palliums, de mitres, d'or, de clinquant, ramassés dans
la vieille garde-robe d'Aaron ou dans le vestiaire des flamines. Alors
le prêtre fut obligé d'étudier ses gestes, ses postures, ses liturgies,
ses simagrées, jusqu'à ce que l'âme, s'ensevelissant ainsi dans le corps
et se livrant aux délices sensuelles, eût bientôt abaissé son aile vers
la terre. Là, voyant les commodités qu'elle recevait du corps, son
visible et sensuel collègue, et trouvant ses ailes brisées et pendantes,
elle s'affranchit de la peine de monter dorénavant au haut de l'air,
oublia son vol céleste, et laissa l'inerte et languissante carcasse se
traîner sur la vieille route dans le rebutant métier d'une mécanique
conformité[472].» Si l'on ne découvrait pas ici des traces de brutalité
théologique, on croirait lire un imitateur de _Phèdre_, et sous la
colère fanatique on reconnaît les images de Platon. Il y a telle phrase
qui, par la beauté virile et l'enthousiasme, rappelle le ton de la
_République_. «Je ne puis louer, dit-il, une vertu fugitive et cloîtrée,
inexercée et inanimée, qui ne sort jamais de sa retraite, ni ne regarde
en face son adversaire, mais s'esquive de la carrière où, dans la
chaleur et la poussière, les coureurs se disputent la guirlande
immortelle[473].» Mais il n'est platonicien que par la richesse et
l'exaltation. Pour le reste, il est homme de la Renaissance, pédant et
âpre; il outrage le pape, qui, après la donation de Pépin le Bref, «ne
cessa de mordre et d'ensanglanter les successeurs de son cher seigneur
Constantin par ses malédictions et ses excommunications aboyantes[474];»
il est mythologue dans la défense de la presse, montrant que jadis
«nulle Junon envieuse ne s'asseyait les jambes croisées à l'accouchement
d'une intelligence[475].» Peu importe: ces images savantes, familières,
grandioses, quelles qu'elles soient, sont puissantes et
naturelles[476]. La surabondance comme la rudesse ne fait que manifester
ici la vigueur et l'élan lyrique que le caractère de Milton avait
prédits.

D'elle-même la passion suit; l'exaltation l'apporte avec les images. Les
audacieuses expressions, les excès de style, font entendre la voix
vibrante de l'homme qui souffre, qui s'indigne et qui veut. «Les livres,
dit-il dans son _Aréopagitique_, ne sont pas absolument des choses
mortes; ils contiennent en eux une puissance de vie pour être aussi
actifs que l'âme dont ils sont les enfants. Bien plus, ils conservent
comme dans une fiole l'efficacité et l'essence la plus pure de cette
vivante intelligence qui les a engendrés. J'ose dire qu'ils sont aussi
animés et aussi vigoureusement productifs que les dents du dragon
fabuleux, et qu'étant semés ici ou là, ils peuvent faire pousser des
hommes armés. D'autre part encore, il vaut presque autant tuer un homme
qu'un bon livre. Celui qui tue un homme tue une créature raisonnable,
image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre tue la raison
elle-même, tue l'image de Dieu dans l'oeil où elle habite. Beaucoup
d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le
précieux sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et conservé
religieusement comme un trésor pour une vie au delà de sa vie....
Prenons donc garde à la persécution que nous élevons contre les vivants
travaux des hommes publics; ne répandons pas cette vie incorruptible,
gardée et amassée dans les livres, puisque nous voyons que cette
destruction peut être une sorte d'homicide, quelquefois un martyre, et,
si elle s'étend à toute la presse, une espèce de massacre dont les
ravages ne s'arrêtent pas au meurtre d'une simple vie, mais frappent la
quintescence éthérée qui est le souffle de la raison même, en sorte que
ce n'est point une vie qu'ils égorgent, mais une immortalité[477].»

Cette énergie est sublime; l'homme vaut la cause, et jamais une plus
haute éloquence n'égala une plus haute vérité. Des expressions terribles
viennent accabler les oppresseurs des livres, les profanateurs de la
pensée, les assassins de la liberté, «le concile de Trente et
l'inquisition, dont l'accouplement a engendré et parfait ces catalogues
et ces index expurgatoires, qui fouillent à travers les entrailles de
tant de vieux et bons auteurs par une violation pire que tous les
attentats contre leurs tombes[478].» Des expressions égales flagellent
les esprits charnels qui croient sans penser et font de leur servilité
leur religion. Il y a tel passage qui, par sa familiarité amère,
rappelle Swift, et le dépasse de toute la hauteur de l'imagination et du
génie. «Un homme dont la foi est vraie peut être hérétique, s'il croit
les choses seulement parce que son pasteur les dit. La vérité même qu'il
tient devient son hérésie. Un homme riche adonné à son plaisir et à ses
profits trouve que la religion est une affaire si embarrassée et
encombrée de tant de comptes obscurs qu'il ne sait comment lui ouvrir un
crédit parmi ses livres. Que peut-il donc faire, sinon prendre la
résolution de quitter ce tracas, et de se déterrer quelque agent, au
soin et au crédit duquel il confie toutes ses affaires religieuses? Cet
agent sera quelque ecclésiastique estimé et notable. C'est à lui qu'il
s'attache; c'est à lui qu'il abandonne tout son magasin de denrées
religieuses, avec toutes les clefs et serrures. Et à parler vrai, il
fait de cet homme sa religion. De sorte qu'on peut dire que sa religion
maintenant n'est plus lui, qu'elle est un être séparé et mobile, qu'elle
va et vient près de lui selon que ce brave docteur fréquente la maison.
Il le traite, lui fait des présents, le régale, le loge. Sa religion
vient chez lui le soir, prie, soupe largement, est conduite à un lit
somptueux, se lève, est saluée; après un coup de malvoisie ou de quelque
breuvage bien épicé, sa religion fait un bon déjeuner, sort à huit
heures, et laisse son excellent hôte dans la boutique, trafiquant tout
le jour, sans sa religion[479].» Il a daigné railler un instant, avec
quelle poignante ironie vous venez de le voir. Mais l'ironie, si
poignante qu'elle soit, lui semble faible[480]. Écoutez-le, quand il
revient à lui-même, quand il rentre dans l'invective ouverte et
sérieuse, quand après le fidèle charnel il accable le prélat charnel.
«La table de la communion, changée en une table de séparation, est
debout comme une plate-forme, exhaussée sur le front du choeur,
fortifiée d'un boulevard et d'une palissade pour écarter l'attouchement
profane des laïques, pendant que le prêtre obscène et repu n'a pas
scrupule de tortiller et de mâcher le pain sacramentel aussi
familièrement qu'un massepain de sa taverne[481].» Il triomphe en
songeant que toutes ces profanations seront payées. L'atroce doctrine de
Calvin a fixé de nouveau les yeux des hommes sur le dogme de la
malédiction et de la damnation éternelle. L'enfer à la main, Milton
menace; il s'enivre de justice et de vengeance parmi les abîmes qu'il
ouvre et les flammes qu'il brandit. «Ils seront jetés éternellement dans
le plus noir et le plus profond gouffre de l'enfer, sous le règne
outrageux, sous les pieds, sous les dédains de tous les autres damnés,
qui, dans l'angoisse de leurs tortures, n'auront pas d'autre plaisir que
d'exercer une frénétique et bestiale tyrannie sur eux, leurs serfs et
leurs nègres, et ils resteront dans cette condition pour toujours, les
plus vils, les plus profondément abîmés, les plus dégradés, les plus
foulés et les plus écrasés de tous les esclaves de la perdition[482].»
La fureur ici monte au sublime, et le Christ de Michel-Ange n'est pas
plus inexorable et plus vengeur.

Comblons la mesure; joignons, comme il le fait, les perspectives du ciel
aux visions des ténèbres: le pamphlet devient un hymne. «Quand je
rappelle à mon esprit, dit-il, comment enfin, après tant de siècles
pendant lesquels le large et sombre cortége de l'Erreur avait presque
balayé toutes les étoiles hors du firmament de l'Église, la brillante et
bienheureuse Réforme lança son rayon à travers la noire nuit épaissie
de l'ignorance et de la tyrannie antichrétiennes, il me semble qu'une
joie souveraine et vivifiante doit entrer à flots dans la poitrine de
celui qui lit ou qui écoute; et que la suave odeur de l'Évangile ramené
baigne son âme de tous les parfums du ciel[483].» Surchargées
d'ornements, prolongées à l'infini, ces périodes sont des choeurs
triomphants d'_alleluias_ angéliques chantés par des voix profondes au
son de dix mille harpes d'or. Au milieu de ses syllogismes, Milton prie,
soutenu par l'accent des prophètes, entouré par les souvenirs de la
Bible, ravi des splendeurs de l'Apocalypse, mais retenu à la porte de
l'hallucination par la science et la logique, au plus haut de l'air
serein et sublime, sans monter dans la région brûlante où l'extase fond
la raison avec une majesté d'éloquence et une grandeur solennelle que
rien ne surpasse, dont la perfection prouve qu'il est entré dans son
domaine, et au delà du prosateur promet le poëte[484]: «Toi qui siéges
dans une gloire et dans une lumière inaccessibles, père des anges et des
hommes! et toi aussi, roi tout-puissant, rédempteur de ce reste perdu
dont tu as pris la nature, ineffable et immortel amour! toi enfin,
troisième substance de la divine infinitude, esprit illuminateur, la
joie et la consolation de toute chose créée! regarde cette pauvre Église
épuisée et presque expirante! Oh! ne leur laisse pas achever leurs
pernicieux desseins. Ne permets pas qu'ils nous enveloppent encore une
fois dans ce nuage obscur de ténèbres infernales où nous n'apercevrons
plus le soleil de ta vérité, où jamais nous n'espérerons l'aurore
consolatrice, où jamais nous n'entendrons plus chanter l'oiseau de ton
matin!... Qui ne t'aperçoit aujourd'hui dans ta marche éclatante, au
milieu de ton sanctuaire, entre ces candélabres d'or longtemps obscurcis
chez nous par la violence de ceux qui les avaient saisis, attirés plutôt
par le désir de leur or que par l'amour de leur rayonnante clarté? Viens
donc, ô toi qui as les sept étoiles dans ta main droite; établis tes
prêtres choisis, selon leur ordre et leurs rites antiques, pour
accomplir devant tes yeux leur office et verser religieusement l'huile
consacrée dans tes lampes saintes toujours brûlantes. Tu as envoyé pour
cette oeuvre, par toute la contrée, un esprit de prière sur tes
serviteurs, et tu as éveillé leurs voeux, comme le bruit d'une
multitude d'eaux autour de ton trône. Oh! achève, et accomplis tes
glorieux actes. Sors de tes chambres royales, ô prince de tous les rois
de la terre; revêts les robes visibles de ta majesté impériale, prends
en main le sceptre universel que ton père t'a transmis, car maintenant
la voix de ta fiancée t'appelle, et toutes les créatures soupirent pour
être renouvelées[485].» Ce cantique de supplications et d'allégresse est
une effusion de magnificences, et, en sondant toutes les littératures,
vous ne rencontrerez guère de poëtes égaux à ce prosateur.

Est-il vraiment prosateur? La dialectique empêtrée, l'esprit pesant et
maladroit, la rusticité fanatique et féroce, la grandeur épique des
images soutenues et surabondantes, le souffle et les témérités de la
passion implacable et toute-puissante, la sublimité de l'exaltation
religieuse et lyrique: on ne reconnaît point à ces traits un homme né
pour expliquer, persuader et prouver. La scolastique et la grossièreté
du temps ont émoussé ou rouillé sa logique. L'imagination et
l'enthousiasme l'ont emporté et enchaîné dans les métaphores. Ainsi
égaré ou gâté, il n'a pu produire d'oeuvre parfaite: il n'a écrit que
des pamphlets utiles, commandés par l'intérêt pratique et la haine
présente, et de beaux morceaux isolés, inspirés par la rencontre d'une
grande idée et par l'essor momentané du génie. Pourtant, dans ces débris
abandonnés, l'homme apparaît tout entier. L'esprit systématique et
lyrique se peint dans le pamphlet comme dans le poëme; la faculté
d'embrasser des ensembles et d'en être ébranlé restes égale en Milton
dans ses deux carrières, et vous allez voir dans _le Paradis_ et dans le
_Comus_ ce que vous avez rencontré dans le _Traité de la Réforme_ et
dans les _Remarques sur l'Opposant_.

[Note 454: Voici les titres des principaux écrits en prose de Milton:
_History of Reformation_, -- _the Reason of Church government urged
against prelacy_, -- _Animadversions upon the remonstrant_, --
_Doctrine and discipline of Divorce_, -- _Tetrachordon_, -- _Tractate
of Education_, -- _Areopagitica_, -- _Tenure of Kings and
Magistrates_, -- _Iconoclastes_, -- _History of Britain_, --
_Thesaurus linguæ latinæ_, -- _History of Moscovy_, -- _de Logicæ
Arte_, etc.]

[Note 455: Professor triobolaris.]

[Note 456: Saumaise disait de la mort du roi: «Horribilis nuntius
aures nostras atroci vulnere, sed magis mentes perculit.»--Milton
répond: «Profecto nuntius iste horribilis aut gladium multo longiorem eo
quem strinxit Petrus habuerit oportet, aut aures istæ auritissimæ
fuerint, quas tam longinquo vulnere perculerit.»

--«Oratorem tam insipidum et insulsum ut ne ex lacrymis quidem ejus mica
salis exiguissima possit exprimi.»

«Salmasius nova quadam metamorphosi salmacis factus est.»]

[Note 457: Je transcris un de ces griefs et une de ces plaintes. Le
lecteur jugera par la grandeur des outrages de la grandeur des
ressentiments:

«L'humble pétition du docteur Alexandre Leighton, prisonnier dans la
Flotte.

«Il remontre humblement:

«Que le 17 février 1630 il fut appréhendé, revenant du sermon, par un
mandat de la haute commission, et traîné le long des rues avec des
haches et des bâtons jusqu'à la prison de Londres.--Que le geôlier de
Newgate, étant appelé, lui mit les fers et l'emmena de haute force dans
un trou à chien, infect et tombant en ruine, plein de rats et de souris,
n'ayant de jour que par un petit grillage, le toit étant effondré, de
sorte que la pluie et la neige battaient sur lui; n'ayant point de lit,
ni de place pour faire du feu, hormis les ruines d'une vieille cheminée
qui fumait: dans ce lamentable endroit, il fut enfermé environ quinze
semaines, personne n'ayant permission de venir le voir, jusqu'à ce
qu'enfin sa femme seule fut admise.--Que le quatrième jour après son
emprisonnement, le poursuivant, avec une grande multitude, vint dans sa
maison pour chercher des livres de jésuites, et traita sa femme d'une
façon si barbare et si inhumaine qu'il a honte de la raconter, qu'ils
dépouillèrent toutes les chambres et toutes les personnes, portant un
pistolet sur la poitrine d'un enfant de cinq ans et le menaçant de le
tuer s'il ne découvrait les livres....--Que pour lui il fut malade, et,
dans l'opinion de quatre médecins, empoisonné, parce que tous ses
cheveux et sa peau tombèrent.--Qu'au plus fort de cette maladie la
cruelle sentence fut prononcée contre lui et exécutée le 26 novembre, où
il reçut sur son dos nu trente-six coups d'une corde à trois brins, ses
mains étant liées à un poteau.--Qu'il fut debout près de deux heures au
pilori par le froid et par la neige, puis marqué d'un fer rouge au
visage, le nez fendu et les oreilles coupées. Qu'après cela il fut
emmené par eau à la Flotte et enfermé dans une chambre telle qu'il y fut
toujours malade et au bout de huit ans jeté dans la prison commune.» Il
avait soixante-douze ans.

(Neal, _History of the Puritans_, II, 19.)]

[Note 458: Réponse au _Portrait royal_, ouvrage attribué au roi, en
faveur du roi.]

[Note 459: The sour leaven of human traditions mixed in one
putrified mass with the poisonous dregs of hypocrisie in the heart of
Prelates that lie basking in the sunny warmth of wealth and promotion,
is the serpent's egg that will hatch an antechrist wheresoever, and
ingender the same monster as big or little as the lump is which breeds
him (p. 268).]

[Note 460: _Of Reformation in England._]

[Note 461: The loss of Cicero's works alone, or those of Livy could
not be repaired by all the fathers of the church. (_Areopagitica._)]

[Note 462: _The Doctrine and Discipline of Divorce._]

[Note 463: Dans son _Areopagitica_.]

[Note 464: What advantage is it to be a man, over it is to be a boy
at school, if we have only escaped the ferula, to come under the fescue
of an imprimatur? if serious and elaborate writings, as if they were no
more than the theme of a grammar-lad under his pedagogue, must not be
uttered without the cursory eyes of a temporizing and extemporizing
licenser? He who is not trusted with his own actions, his drift not
being known to be evil, and standing to the hazard of law and penalty,
has no great arguments to think himself reputed in the commonwealth
wherein he was born for other than a fool or a foreigner. When a man
writes to the world, he summons up all his reason and deliberation to
assist him; he searches, meditates, is industrious, and likely consults
and confers with his judicious friends; after all which done, he takes
himself to be informed in what he writes, as well as any that wrote
before him; if in this, the most consummate act of his fidelity and
ripeness, no years, no industry, no former proof of his abilities, can
bring him to that state of maturity, as not to be still mistrusted and
suspected, unless he carry all his considerate diligence, all his
midnight watchings, and expense of Palladian oil, to the hasty view of
an unleisured licenser, perhaps much his younger, perhaps far his
inferior in judgment, perhaps one who never knew the labour of
book-writing; and if he be not repulsed, or slighted, must appear in
print like a puny with his guardian, and his censor's hand on the back
of his title to be his bail and surety, that he is no idiot or seducer;
it cannot be but a dishonour and derogation to the author, to the book,
to the privilege and dignity of learning.]

[Note 465: Yet these are the men cryed out against for schismatick
and sectaries, as if while the temple of the Lord was building, some
cutting, some squaring the marble, others hewing the cedars, there
should be a sort of irrational men, who could not consider there must be
many schisms and many dissections made in the quarry and the timber, ere
the house of God can be built. And when every stone is laid artfully
together, it cannot be united in a continuity, it can be but contiguous
in this world; nay, rather, the perfection consists in this, that out of
many moderate varieties and brotherly dissimilitudes that are not vastly
disproportionnal, arises the goodly and graceful symmetry that commends
the whole pile and structure.]

[Note 466: Behold now this vast city, a city of refuge, the
mansionhouse, of liberty, encompassed and surrounded with his
protection; the shop of war has not there more anvils and hammers
waking, to fashion out the plates and instruments of armed justice in
defence of beleaguered Truth, than there be pens and heads there,
sitting by their studious lamps, musing, searching, revolving new
notions and ideas, wherewith to present with their homage and fealty the
approaching Reformation. What could a man require more from a nation so
pliant and so prone to seek after knowledge? What wants there to such a
towardly and pregnant soil, but wise and faithful labourers, to make a
knowing people, a nation of prophets, of sages, and of worthies?]

[Note 467: Methinks I see in my mind a noble and puissant nation
rousing herself like a strong man after sleep, and shaking her
invincible locks; methinks I see her as an eagle mewing her mighty
youth, and kindling her undazzled eyes at the full midday beam; purging
and unscaling her long-abused sight at the fountain itself of heavenly
radiance; while the whole noise of timorous and flocking birds, with
those also that love the twilight, flutter about, amazed at what she
means, and in their envious gabble would prognosticate a year of sects
and schisms.]

[Note 468: Le mot anglais est plus vrai et plus frappant: _peasantly
regard_.]

[Note 469: If in less noble and almost mechanick arts he is not
esteemed to deserve the name of a compleat architect, an excellent
painter, or the like, that bears not a generous mind above the peasantly
regard of wages and hire, much more must we think him a most imperfect
and incompleat Divine, who is so far from being a contemner of filthy
lucre, that his whole Divinity is moulded and bred up in the beggarly
and brutish hopes of a fat prebendary, deanery, or bishoprick.]

[Note 470: In this manner the Prelats coming from a mean and
plebeian life, on a sudden, to be lords of stately palaces, rich
furniture, delicious fare, and princely attendance, thought the plain
and home-spun verity of Christ's gospel unfit any longer to hold their
Lordship's acquaintance, unless the poor thread-bare matron were put
into better clothes; her chast and modest veil surrounded with celestial
beams, they overlaid with wanton tresses, and in a flaring attire
bespeckled her with all the gaudy allurements of a whore.]

[Note 471: What greater debasement can there be to Royal dignity,
whose towering and stedfast heights rest upon the immovable foundations
of justice and heroic virtue, than to chain it, in a dependance of
subsisting or ruining, to the painted battlements and gaudy rottenness
of prelatry, which wants but one puff of the king to blow them down like
a paste-board house built of _court cards_.

C'est au commencement de la guerre civile que Milton écrivait cela: il
n'était pas encore républicain.]

[Note 472:.... As if they could make God earthly and fleshy, because
they could not make themselves heavenly and spiritual, they began to
draw down all the divine intercourse betwixt God and the soul, yea the
very shape of God himself, into an exterior and bodily form.... They
hallowed it, they fumed it, they sprinkled it, they bedecked it, not in
robes of pure innocence, but of pure linnen, with other deformed and
fantastick dresses, in palls and mitres, and guegaws fetched from
Aaron's old wardrobe, or the Flamin's vestry. Then was the priest set to
con his motions and his postures, his Liturgies and his Lurries, till
the soul by these means of overbodying herself, given up justly to
fleshy delights, bated her wing apace downward; and finding the ease she
had from her visible and sensuous collegue the body, in performance of
religious duties, her pinions now broken and flagging, shifted off from
herself the labour of high-soaring any more, forgot her heavenly flight,
and left the dull and drailing carcase to plod on the old road, and
drudging trade of outward conformity. (_Of Reformation in England._)]

[Note 473: I cannot praise a fugitive and cloistered, unexercised
and unbreathed virtue, that never sallies out and sees her adversary,
but slinks out of the race where that immortal garland is to be run for,
not without dust and heat. (P. 429.)]

[Note 474: He never left baiting and goring the successor of his
best Lord Constantine by his barking curses and excommunications. (P.
264.)]

[Note 475: No envious Juno sat cross-legged over the nativity of any
man's intellectual offspring. (P. 427.)]

[Note 476: Whatsoever either time or the heedless hand of blind
chance has drawn down to this present in her huge drag-net, whether fish
or sea-weed, shells, or shrubs, unpick'd, unchosen, those are the
Fathers. (_On Prelatical Episcopacy._)]

[Note 477: For books are not absolutely dead things, but do contain
a potency of life in them, to be as active as that soul whose progeny
they are; nay, they do preserve, as in a vial, the purest efficacy and
extraction of that living intellect that bred them. I know they are as
lively, and as vigorously productive, as those fabulous dragon's teeth;
and being sown up and down, may chance to spring up armed men. And yet,
on the other hand, unless wariness be used, as good almost kill a man as
kill a good book: who kills a man kills a reasonable creature, God's
image; but he who destroys a good book, kills reason itself, kills the
image of God, as it were, in the eye. Many a man lives a burden to the
earth; but a good book is the precious life-blood of a master-spirit,
embalmed and treasured up on purpose to a life beyond life. 'Tis true no
age can restore a life, whereof perhaps there is no great loss; and
revolutions of ages do not oft recover the loss of a rejected truth, for
the want of which whole nations fare the worse. We should be wary,
therefore, what persecution we raise against the living labours of
public men, how we spill that seasoned life of man, preserved and stored
up in books; since we see a kind of homicide may be thus committed,
sometimes a kind of martyrdom; and if it extend to the whole impression,
a kind of massacre, whereof the execution ends not in the slaying of an
elemental life, but strikes at the ethereal and soft essence, the breath
of reason itself, slays an immortality rather than a life.]

[Note 478: The Council of Trent and the Spanish Inquisition
engendering together brought forth or perfected those catalogues, and
expurging Indexes that rake through the entrails of many an old good
author with a violation worse than any that could be offered to his
tomb. (P. 426.)]

[Note 479: A man may be an heretic in the truth if he believes
things only because his pastor says so.... The very truth he holds
becomes his heresie.... A wealthy man addicted to his pleasure and to
his profits, finds religion to be a traffic so entangled and of so many
piddling accounts, that of all mysteries he cannot skill to keep a stock
going upon his trade.... What does he therefore, but resolves to give
over toyling and to find himself out some factor to whose care and
credit he may commit the whole managing of his religious affairs? Some
Divine of note, and estimation that must be. To him he adheres, resigns
the whole warehouse of his religion, with all the locks and keys, in his
custody; and indeed makes the person of this man his religion. So that a
man may say his religion is now no more within himself, but is become a
dividual moveable, and goes and comes near him, according as that good
man frequents the house. He entertains him, gives him gifts, feasts him,
lodges him; his religion comes home at night, prays, is liberally supt,
and sumptuously laid to sleep; rises, is saluted, and, after the
malmsey, or some well-spiced beverage, and better breakfasted, his
religion walks abroad at night, and leaves his kind entertainer in the
shop trading all day without his religion.]

[Note 480: Quand il est simplement comique, il arrive comme Swift et
Hogarth à la bizarrerie rude et drolatique: «A bishop's foot that has
all his toes (maugre the gout) and a linen sock over it, is the aptest
emblem of the prelat himself; who being a pluralist may, under one
surplice, hide four benefices, besides that great metropolitan toe.»]

[Note 481: The table of communion now become a table of separation,
stands like an exalted platform upon the brow of the quire, fortified
with a bulwark and barricado, to keep off the profane touch of the
laics, whilst the obscene and surfeited priest scruples not to paw and
mammock the sacramental bread, as familiar as his tavern bisket.]

[Note 482: They shall be thrown eternally into the darkest and
deepest gulf of hell, where, under the despiteful controul, the trample
and spurn of all the other damned, that in the anguish of their torture
shall have no other ease than to exercice a raving and bestial tyranny
over them as their slaves and negroes, they shall remain in that plight
for ever the basest, the lowermost, the most dejected, most underfoot,
and down-trodded vassals of perdition.]

[Note 483: When I recall to mind, at last, after so many dark ages,
wherein the huge overshadowing train of Error had almost swept all the
stars out of the firmament of the church; how the bright and blissful
Reformation, by Divine power, strook through the black and settled night
of ignorance and Anti-Christian tyranny, methinks a sovereign and
reviving joy must needs rush into the bosom of him that reads or hears,
and the sweet odour of the returning Gospel imbathe his soul with the
fragrancy of heaven.]

[Note 484: Thou, therefore, that sitst in light and glory
inapprochable, Parent of Angels and Men! Next, Thee I implore,
Omnipotent King, redeemer of that lost remnant whose nature Thou didst
assume, ineffable and everlasting Love! and Thou, the third substance of
Divine infinitude, illuminating Spirit; the joy and solace of created
thing! look upon this Thy poor and almost spent, and expiring Church....
O let them not bring about their damned designs,... to reinvolve us in
that pitchy cloud of infernal darkness, where we shall never more see
the sun of Thy truth again, never hope for the cheerful dawn, never more
hear the bird of the morning sing....]

[Note 485: O Thou the ever-begotten light, and perfect image of thy
Father,... who is there that cannot trace Thee now in Thy beamy walke
through the midst of Thy sanctuary, amidst those golden candlesticks,
which have long suffered a dimness among us, through the violence of
those that had seized them, and were more taken with the mention of
their gold than of their starry light? Come, therefore, O Thou that hast
the seven starres in Thy right hand, appoint Thy chosen priests,
according to their orders and courses of old, to minister before Thee,
and duely to dresse and poure out the consecrated oil into Thy holy and
everburning lamps. Thou hast sent out the spirit of prayer upon Thy
servants over all the land to this effect, and stirred up their vowes as
the sound of many waters about Thy throne.... O perfect and accomplish
Thy glorious acts.... Come forth out of Thy royal chambers, O Prince of
all the kings of the Earth; put ou the visible robes of Thy imperial
majesty; take up that unlimited scepter which Thy Almighty Father hath
bequeathed Thee; for now the voice of Thy bride calls Thee, and all
creatures sigh to be renewed.]


VI

«Il m'a avoué, écrit Dryden, que Spenser avait été son modèle[486].» En
effet, par la pureté, et l'élévation de la morale, par l'abondance et la
liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle
ordonnance classique, tous deux étaient frères. Mais il avait encore
d'autres maîtres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson,
Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrière
elle la poésie italienne, l'antiquité latine, la belle littérature
grecque, et toutes les sources d'où la Renaissance anglaise avait
jailli. Il continuait le grand courant, mais à sa manière. Il prenait
leur mythologie, leurs allégories, parfois leurs concetti[487], et
retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature
vivante, leur inépuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en
même temps il transformait leur diction et employait la poésie à un
nouvel usage. Il écrivait, non par impulsion, et sous le seul contact
des choses, mais en lettré, en humaniste, savamment, avec l'aide des
livres, apercevant les objets autant à travers les écrits précédents
qu'en eux-mêmes, ajoutant à ses images les images des autres, reprenant
et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et
multiplie les bosselures et les orfévreries entrelacées déjà sur un
diadème par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style
composite et éclatant, moins naturel que celui de ses précurseurs, moins
propre aux effusions, moins voisin de là vive sensation prime-sautière,
mais plus solide, plus régulier, plus capable de concentrer en une large
nappe de clarté tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il
assemblait comme Eschyle des mots «de six coudées,» «empanachés et
habillés de robes de pourpre,» et les faisait marcher comme un cortége
royal devant son idée pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les
belles nymphes, «roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux
robes de fleurs[488],» «et le soir, encapuchonné de gris, qui, semblable
à un triste pèlerin sous sa robe monastique, se lève derrière les roues
fuyantes du soleil,--les îles à la ceinture de vagues, qui, comme de
riches diamants bigarrés, parsèment la poitrine nue de l'abîme,--les
brûlants séraphins aux éblouissantes rangées dressant vers le ciel leurs
angéliques trompettes tonnantes[489].» Il amoncelait en buissons touffus
les fleurs éparses chez les autres poëtes[490], «la primevère hâtive qui
meurt délaissée, l'hyacinthe aigretée, le pâle jasmin, la pensée
bigarrée de jais, l'oeillet blanc, l'ardente violette, la rose musquée,
le chèvrefeuille à la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui
penche sa tête pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie
mélancolique[491].» Il les appelait autour du tombeau de son ami, et
disait «à l'amarante d'y verser toute sa beauté, aux narcisses de
remplir leurs coupes de pleurs.» Il parlait aux «creuses vallées où de
doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents folâtres,
dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brûlant épargne le frais
giron.» Il leur disait «d'empourprer tout le sol de fleurs printanières,
de jeter sur cette tombe tous les émaux de leurs yeux rayonnants qui sur
le gazon vert boivent les rosées parfumées.» Tout jeune encore et au
sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose;
il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante,
des périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne
considérait point les objets face à face, et de plain-pied, en mortel,
mais de haut comme ces archanges de Goethe[492] qui embrassent d'un coup
d'oeil l'Océan entier heurté contre ses côtes, et la terre qui roule
enveloppée dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'était point la
vie qu'il sentait, comme les maîtres de la Renaissance, mais la
_grandeur_, à la façon d'Eschyle et des prophètes hébreux[493], esprits
virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les
émotions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont étalé comme lui
la pompe et la majesté sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment,
ce n'était pas assez des images, et de la poésie qui ne s'adresse qu'aux
yeux; il fallait encore des sons, et cette poésie plus intime qui,
purgée de représentations corporelles, va toucher l'âme: il était
musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mélopée et la
gravité d'une déclamation; et lui-même semblait peindre son art en ces
vers incomparables qui se développent comme l'harmonie solennelle d'un
motet:

     Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]--a
     enchaîné les sens des mortels, j'écoute--l'harmonie des
     sirènes célestes--qui, assises sur les neuf sphères
     enroulées,--chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de
     la vie,--et font tourner les fuseaux de diamant--où
     s'enroule la destinée des dieux et des hommes.--Telle est la
     douce contrainte de l'harmonie sacrée--pour charmer les
     filles de la Nécessité,--pour maintenir la Nature
     chancelante dans sa loi,--et pour conduire la danse mesurée
     de ce bas monde--aux accents célestes que nul ne peut
     entendre,--nul formé de terre humaine; tant que son oreille
     grossière n'est point purifiée[495].

En même temps que le style, les sujets se trouvaient changés; il
resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du poëte, et
consacrait ses pensées comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus
tard, qui connaît la vraie nature de la poésie, «découvre bientôt
quelles méprisables créatures sont les rimeurs vulgaires, et quel
religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la
poésie dans les choses divines et humaines».... «Elle est un don inspiré
de Dieu, rarement accordé, et cependant accordé à quelques-uns dans
chaque nation, pouvoir placé à côté de la chaire, pour planter et
nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté
publique, pour apaiser les troubles de l'âme et remettre l'équilibre
dans les émotions, pour célébrer en hautes et glorieuses hymnes le
trône et le cortége de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les
victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les
triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour
la foi contre les ennemis du Christ[496].» En effet, dès l'abord, à
l'école de Saint-Paul et à Cambridge, il avait paraphrasé des psaumes,
puis composé des odes pour la Nativité, la Circoncision et la Passion.
Bientôt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur
la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, à
propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisième année,
«printemps tardif qui n'a point encore montré de boutons ni de fleurs.»
Enfin le voici à la campagne chez son père, et les attentes, les
rêveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son
coeur, comme en un jour d'été un parfum matinal. Mais quelle distance
entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude
adolescence, le voluptueux _Adonis_ de Shakspeare! Il se promène,
regarde, écoute, à cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies
poétiques de l'âme. Entendre «l'alouette qui prend son essor et de son
chant éveille la nuit morne jusqu'à ce que se lève l'aube tachetée; le
laboureur qui siffle sur son sillon; la laitière qui chante de tout son
coeur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubépine;»
voir les danses et les gaietés de mai au village; contempler les
pompeuses processions et «le bourdonnement affairé de la foule dans les
cités garnies de tours;» surtout s'abandonner à la mélodie, aux
enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font
passer devant nous dans une lumière d'or, voilà tout[497]; et aussitôt,
comme s'il était allé trop loin, pour contrebalancer cet éloge des joies
sensibles, il appelle à lui la Mélancolie[498], «la nonne pensive,
pieuse et pure, enveloppée dans sa robe sombre, aux plis majestueusement
étalés, qui, d'un pas égal, avec une contenance contemplative, s'avance,
les yeux sur le ciel qui lui répond, et son âme dans les yeux.» Avec
elle il erre parmi les graves pensées et les graves spectacles qui
rappellent l'homme à sa condition, et le préparent à ses devoirs, tantôt
parmi les hautes colonnades d'arbres séculaires dont les dômes
entretiennent sous leur abri le silence et le crépuscule, tantôt dans
«ces pâles cloîtres studieux, où, sous les arches massives, les vitraux,
les riches rosaces historiées jettent une obscure clarté religieuse,»
tantôt enfin dans le recueillement du cabinet d'étude, où chante le
grillon, où luit la lampe laborieuse, où l'esprit, seul à seul avec les
nobles esprits des temps passés, évoque Platon pour apprendre de lui
«quels mondes, quelles vastes régions possèdent l'âme immortelle, après
qu'elle a quitté sa maison de chair et le petit coin où nous
gisons[499].» Il était rempli de cette haute philosophie. Quelle que fût
la langue où il écrivît, anglaise, italienne ou latine, quel que fût le
genre qu'il touchât, sonnets, hymnes, stances, tragédies ou épopées, il
y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la piété, la
générosité, la force héroïque. Ce n'était point par scrupule, mais par
nature; son besoin et sa faculté dominante le portaient aux conceptions
nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de
créer, comme Swift celle de détruire, comme Byron celle de combattre,
comme Spenser celle de rêver. Même en des poëmes décoratifs qu'on
n'employait que pour étaler des costumes et déployer des féeries, dans
des _Masques_ comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractère
propre. C'étaient des amusements de château; il en faisait des
enseignements de magnanimité et de constance: l'un d'eux, le _Comus_,
largement développé, avec une originalité entière et une élévation de
style extraordinaire, est peut-être son chef-d'oeuvre, et n'est que
l'éloge de la vertu.

Ici du premier élan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au
milieu des bois sauvages, prononce cette ode:

     Devant le seuil étoilé du palais de Jupiter--est ma demeure,
     parmi ces formes immortelles,--esprits éthérés, qui vivent
     lumineux--dans des sphères sereines d'air paisible et
     pur,--au-dessus de la fumée et du tumulte de ce coin
     obscur--que les hommes appellent la terre, étable vile--où,
     encombrés et confinés dans leurs basses pensées,--ils
     luttent pour conserver une frêle et fiévreuse vie,--oubliant
     la couronne que la vertu donne,--après les vicissitudes
     mortelles, à ses vrais serviteurs,--au milieu des dieux
     trônant sur leurs siéges sacrés[500].

De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est
un opéra antique, composé, comme le _Prométhée_, d'hymnes solennelles.
Le spectateur est transporté hors du monde réel. Ce ne sont point des
hommes qu'il écoute, mais des sentiments. Il assiste à un concert comme
dans Shakspeare; le _Comus_ continue _le Songe d'une nuit d'été_, comme
un choeur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et
douloureuse des instruments.

«Dans les sentiers embrouillés de cette forêt sourcilleuse, où l'ombre
frissonnante menace les pas du voyageur perdu,» erre une noble dame,
séparée de ses deux frères, troublée par les cris sauvages et par la
turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. Là-bas, le fils de
Circé l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches
parmi les clameurs des hommes changés en brutes; c'est l'heure[NM] «où les
lacs et les mers avec leurs troupeaux écailleux mènent autour de la lune
leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes
brunies sautillent les prestes fées et les nains pétulants.» Elle
s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent
là-haut sous la clarté pâle, elle aperçoit l'Espérance aux blanches
mains, la Foi aux regards purs et la Chasteté, gardiennes mystérieuses
et célestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.

     Ô soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Espérance aux
     blanches mains,--ange, qui voles au-dessus de ma tête, ceint
     de tes ailes d'or,--et toi, Chasteté sainte, forme sans
     tache,--je vous vois clairement, et maintenant je crois--que
     lui, le Bien suprême, qui ne souffre les êtres mauvais--que
     pour faire d'eux les serviles ministres de sa
     vengeance,--enverrait un ange lumineux, s'il le
     fallait--pour garder ma vie et mon honneur contre tout
     assaut.--Me trompé-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage--a
     tourné sa bordure d'argent sur la nuit?--Je ne me trompe
     pas, un noir nuage--a tourné sa bordure d'argent sur la
     nuit,--et jette une lueur entre l'ombre touffue des
     feuilles[501].

Elle appelle ses frères; «le doux et solennel accent de sa voix vibrante
s'élève comme une vapeur de riches parfums distillés, et glisse sur
l'air dans la nuit,» au-dessus des vallées «brodées de violettes»
jusqu'au Dieu débauché qu'elle transporte d'amour. Il accourt déguisé en
prêtre:

     Se peut-il qu'un mélange mortel d'argile terrestre--exhale
     l'enchantement divin de pareils accents?--Sûrement quelque
     chose de divin habite dans cette poitrine.--Comme ils
     flottaient doucement sur les ailes--du silence, à travers la
     voûte vide de la nuit!...--Souvent j'ai entendu ma mère
     Circé avec les trois sirènes--au milieu des naïades aux
     robes de fleurs,--cueillant leurs herbes puissantes et leurs
     poisons mortels,--emporter par leurs chants l'âme
     captive--dans le bienheureux Élysée; Scylla pleurait,--les
     vagues aboyantes se taisaient attentives,--et la cruelle
     Charybde murmurait un doux applaudissement....--Mais un
     ravissement si sacré et si profond,--une telle volupté de
     bonheur sans ivresse,--je ne l'ai jamais ressentie[502].

Ce sont déjà les chants célestes. Milton les décrit, et tout à la fois,
il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son maître, que les
mélodies vertueuses enseignent la vertu.

Le fils de Circé a emmené la noble dame trompée, et l'assied immobile
dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle
résiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation
héroïque, pour flétrir l'offre du tentateur.

     Quand la débauche,--par des regards impurs, des gestes
     immodestes et un langage souillé,--mais surtout par l'acte
     ignoble et prodigue du péché,--laisse entrer l'infamie au
     plus profond de l'homme,--l'âme cadavéreuse s'infecte par
     contagion,--ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu'à ce
     qu'elle perde entièrement--le divin caractère de son premier
     être.--Telles sont les lourdes et humides ombres
     funèbres--que l'on voit souvent sous les voûtes des
     charniers et dans les sépulcres,--attardées et assises
     auprès d'une tombe nouvelle,--comme par regret de quitter le
     corps qu'elles aimaient[503].

Confondu, il s'arrête, et au même instant les frères conduits par
l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'épée nue. Il fuit, emportant sa
baguette magique. Pour délivrer la dame enchantée, on appelle Sabrina,
la naïade bienfaisante, qui, «assise sous la froide vague cristalline,
noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre.» Elle
s'élève légèrement de son lit de corail, et son char de turquoise et
d'émeraude «la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides
et les roseaux.» Touchée par cette main froide et chaste, la dame sort
du siége maudit qui la tenait enchaînée; les frères avec la soeur
règnent paisiblement dans le palais de leur père, et l'Esprit qui a tout
conduit prononce cette ode où la poésie conduit à la philosophie, où la
voluptueuse lumière d'une légende orientale vient baigner l'Élysée des
sages, où toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour
ajouter une séduction à la vertu:

     Je revole maintenant vers l'Océan--et les climats heureux qui
     s'étendent--là où le jour ne ferme jamais les yeux,--là-haut,
     dans les larges champs du ciel.--Là je respire l'air limpide--au
     milieu des riches jardins--d'Hespérus et de ses trois filles--qui
     chantent autour de l'arbre d'or.--Parmi les ombrages frissonnants
     et les bois,--folâtre le Printemps joyeux et paré;--les Grâces et
     les Heures au sein rose--apportent ici toutes leurs
     largesses;--l'Été immortel y habite,--et les vents d'ouest, de
     leur aile parfumée,--jettent le long des allées de cèdres--la
     senteur odorante du nard et de la myrrhe.--Là Iris de son arc
     humide--arrose les rives embaumées où germent--des fleurs de
     teintes plus mêlées--que n'en peut montrer son écharpe
     brodée,--et humecte d'une rosée élyséenne--les lits d'hyacinthes
     et de roses où souvent repose le jeune Adonis--guéri de sa
     profonde blessure--dans un doux sommeil, pendant qu'à
     terre--reste assise et triste la reine assyrienne.--Bien
     au-dessus d'eux, dans une lumière rayonnante,--le divin Amour,
     son glorieux fils, s'élève--tenant sa chère Psyché ravie en une
     douce extase.--Mortels qui voulez me suivre,--aimez la vertu,
     elle seule est libre,--elle seule peut vous apprendre à
     monter--plus haut que l'harmonie des sphères.--Ou si la vertu
     était faible,--le ciel lui-même s'inclinerait pour l'aider[504].

Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions
chargées, héritage de la Renaissance, une dispute philosophique, oeuvre
du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout
s'effaçait devant le spectacle de la Renaissance riante, transformée par
la philosophie austère, et du sublime adoré sur un autel de fleurs.

Ce fut là, je crois, son dernier poëme profane. Déjà, dans celui qui
suit, Lycidas, en célébrant, à la façon de Virgile, la mort d'un ami
bien-aimé[505], il laisse percer les colères et les préoccupations
puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des
évêques, et parle déjà «du glaive à deux mains qui attend à la porte
prêt à frapper un coup pour ne frapper qu'un coup.» Dès son retour
d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la
poésie s'arrête. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux
vient rompre ce long silence; tantôt pour louer les chefs puritains,
Cromwell, Vane, Fairfax, tantôt pour honorer la mort d'une pieuse amie,
ou la vie «d'une vertueuse jeune dame;» une fois pour demander à Dieu
«la vengeance de ses saints égorgés,» des malheureux protestants du
Piémont, «dont les os gisent épars sur les froids versants des Alpes;»
une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage,
«sa sainte» bien-aimée, qui lui est apparue en songe «comme Alceste
ramenée du tombeau, avec un long vêtement blanc, pur comme son âme:»
loyales amitiés, douleurs acceptées ou domptées, aspirations généreuses
ou stoïques, que les revers ne firent qu'épurer. L'âge est venu; exclu
du pouvoir, de l'action, même de l'espérance, il revient aux grands
rêves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de
ce bas monde, parce que ce qui est réel est petit et que ce qui est
familier paraît plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'à
l'extrémité de l'antiquité sacrée, comme il a reculé ses anciens
personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité fabuleuse, parce que la
distance ajoute à leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer
cesse de les avilir. Tout à l'heure apparaissaient les êtres
fantastiques, la Joie fille du Zéphir et de l'Aurore, la Mélancolie
fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circé, Comus, couronné de
lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse.
Maintenant Samson, le contempteur des géants, l'élu du Dieu fort,
l'exterminateur des idolâtres, Satan et ses pairs, le Christ et ses
anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et
l'éloignement frustrant nos mains curieuses préservera notre admiration
et leur majesté. Montons plus loin et plus haut, à l'origine des
choses, parmi les êtres éternels, jusqu'aux commencements de la pensée
et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu où les
sentiments et les êtres, élevés au-dessus de la portée de l'homme,
échappent à son jugement et à sa critique pour commander sa vénération
et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels déploie les
actions de ces vagues figures, nous éprouverons la même émotion que dans
une cathédrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et
qu'à travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent
les formes colossales des piliers.

Mais si le coeur est resté le même, le génie s'est transformé. La
virilité a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue
moindre, et la sévérité plus grande. Dix-sept années de combats et de
malheurs ont enfoncé cette âme dans les idées religieuses. La mythologie
a fait place à la théologie; l'habitude de la dissertation a fini par
abaisser l'essor lyrique; l'érudition accrue a fini par surcharger le
génie original. Le poëte ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou
harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite
la tragédie ou l'épopée antique. Il rencontre dans _Samson_ une tragédie
froide et haute, dans _le Paradis regagné_ une épopée froide et noble,
et compose un poëme imparfait et sublime, le _Paradis perdu_.

Plût à Dieu qu'il eût pu l'écrire, comme il l'essaya, en façon de
drame, ou mieux, comme le _Prométhée_ d'Eschyle, en forme d'opéra
lyrique! Il y a tel sujet qui commande tel style: si vous résistez, vous
détruisez votre oeuvre, trop heureux quand, dans l'ensemble déformé, le
hasard produit et conserve de beaux morceaux. Pour mettre en scène le
surnaturel, il ne faut point rester dans son assiette ordinaire; vous
avez l'air de ne point croire, si vous y restez. C'est la vision qui le
révèle, et c'est le style de la vision qui doit l'exprimer. Quand
Spenser écrit, il rêve. Nous écoutons les concerts bienheureux de sa
musique aérienne, et le cortége changeant de ses apparitions
fantastiques se déroule comme une vapeur devant nos yeux complaisants et
éblouis. Quand Dante écrit, il est halluciné, et ses cris d'angoisse,
ses ravissements, l'incohérente succession de ses fantômes infernaux ou
mystiques, nous transportent avec lui dans le monde invisible qu'il
décrit. L'extase seule rend visibles et croyables les objets de
l'extase. Si vous nous racontez les exploits de Dieu comme ceux de
Cromwell, d'un ton soutenu et grave, nous n'apercevons point Dieu, et
comme il fait toute votre oeuvre, nous n'apercevons rien du tout. Nous
jugeons que vous avez accepté une tradition, que vous l'ornez de
fictions réfléchies, que vous êtes un prédicateur, non un prophète, un
décorateur, non un poëte. Nous découvrons que vous chantez Dieu comme le
vulgaire le prie, suivant une formule apprise, non par un tressaillement
spontané. Changez de style, ou plutôt, si vous le pouvez, changez
d'émotion. Tâchez de retrouver en vous-même l'antique exaltation des
psalmistes et des apôtres, de recréer la divine légende, de ressentir
l'ébranlement sublime par lequel l'esprit inspiré et désorganisé
aperçoit Dieu; au même instant, le grand vers lyrique roulera chargé de
magnificences; ainsi troublés, nous n'examinerons point si c'est Adam ou
le Messie qui parle; nous n'exigerons point qu'ils soient réels et
construits par une main de psychologue, nous ne nous soucierons point de
leurs actions puériles ou étranges; nous serons jetés hors de
nous-mêmes, nous participerons à votre déraison créatrice; nous serons
entraînés par le flot des images téméraires ou soulevés par
l'entassement des métaphores gigantesques; nous serons troublés comme
Eschyle, lorsque son Prométhée foudroyé entend l'universel concert des
fleuves, des mers, des forêts et des créatures qui le pleurent, comme
David devant Jéhovah, «qui emporte mille ans ainsi qu'un torrent d'eau,
pour qui les âges sont une herbe fleurie le matin et séchée le soir.»

Mais le siècle de l'inspiration métaphysique, écoulé depuis longtemps,
n'avait point reparu encore. Bien loin dans le passé disparaissait
Dante; bien loin dans l'avenir s'enfonçait Goethe. On n'apercevait point
encore le Faust panthéiste et la vague Nature qui engloutit les êtres
changeants dans son sein profond; on n'apercevait plus le paradis
mystique et l'immortel Amour dont la lumière idéale baigne les âmes
rachetées. Le protestantisme n'avait ni altéré ni renouvelé la nature
divine; conservateur du symbole accepté et de l'ancienne légende, il
n'avait transformé que la discipline ecclésiastique et le dogme de la
grâce. Il n'avait appelé le chrétien qu'au salut personnel et à la
liberté laïque. Il n'avait que refondu l'homme, il n'avait point recréé
Dieu. Ce n'était point une épopée divine qu'il pouvait produire, mais
une épopée humaine. Ce n'était point les combats et les oeuvres du
Seigneur qu'il pouvait chanter, mais les tentations et le salut de
l'âme. Au temps du Christ jaillissaient les poëmes cosmogoniques; au
temps de Milton jaillissaient les confessions psychologiques. Au temps
du Christ, chaque imagination produisait une hiérarchie d'êtres
surnaturels et une histoire du monde; au temps de Milton, chaque coeur
racontait la suite de ses tressaillements et l'histoire de la grâce.
L'érudition et la réflexion jetèrent Milton dans un poëme métaphysique
qui n'était point de son siècle, pendant que l'inspiration et
l'ignorance révélaient à Bunyan le récit psychologique qui convenait à
son siècle, et le génie du grand homme se trouva plus faible que la
naïveté du chaudronnier.

C'est que son poëme, ayant supprimé l'illusion lyrique, laisse entrer
l'examen critique. Libres d'enthousiasme, nous jugeons ses personnages;
nous exigeons qu'ils soient vivants, réels, complets, d'accord avec
eux-mêmes, comme ceux d'un roman ou d'un drame. N'écoutant plus des
odes, nous voulons voir des objets et des âmes: nous demandons qu'Ève et
Adam agissent et sentent conformément à leur nature primitive, que
Dieu, Satan et le Messie agissent et sentent conformément à leur nature
surhumaine. À cette tâche, Shakspeare suffirait à peine; Milton,
logicien et raisonneur, y succombe. Il fait des discours corrects,
solennels, et ne fait rien de plus; ses personnages sont des harangues,
et dans leurs sentiments on ne trouve que des monceaux de puérilités et
de contradictions.

Ève et Adam, le premier couple! J'approche, et je crois trouver l'Ève et
l'Adam de Raphaël, imités par Milton, disent les biographes, superbes
enfants, vigoureux et voluptueux, nus sous la lumière, immobiles et
occupés devant les grands paysages, l'oeil luisant et vague, sans plus
de pensée que le taureau ou la cavale couchés sur l'herbe auprès d'eux.
J'écoute, et j'entends un ménage anglais, deux raisonneurs du temps, le
colonel Hutchinson et sa femme. Bon Dieu! habillez-les bien vite. Des
gens si cultivés auraient inventé avant toute chose les culottes et la
pudeur. Quels dialogues! Des dissertations achevées par des
gracieusetés, des sermons réciproques terminés par des révérences.
Quelles révérences! Des compliments philosophiques et des sourires
moraux. «Je cédai, dit Ève, et depuis ce temps-là je sens combien la
beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule
est véritablement belle!» Cher et savant poëte, vous eussiez été
satisfait si quelqu'une de vos trois femmes, bonne écolière, vous eût
débité en manière de conclusion cette solide maxime théorique. Elles
vous l'ont débitée; voici une scène de votre ménage: «Ainsi parla la
mère du genre humain, et avec des regards pleins d'un charme conjugal
non repoussé, dans un doux abandon, elle s'appuie, embrassant à demi
notre premier père; lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis,
sourit avec un amour digne, et presse sa lèvre matronale d'un pur
baiser[506].» Cet Adam a passé par l'Angleterre avant d'entrer dans le
paradis terrestre. Il y a appris la _respectability_ et il y a étudié la
tirade morale. Écoutons cet homme qui n'a pas encore goûté à l'arbre de
la science. Un bachelier, dans son discours de réception, ne
prononcerait pas mieux et plus noblement un plus grand nombre de
sentences vides. «Ma belle compagne, l'heure de la nuit et toutes les
créatures retirées à présent dans le sommeil nous avertissent d'aller
prendre un repos pareil, puisque Dieu a établi pour les hommes le retour
alternatif du repos et du travail, comme de la nuit et du jour, et que
la rosée opportune du sommeil, par sa douce et assoupissante pesanteur,
abaisse maintenant nos paupières. Les autres créatures, tout le long du
jour, vivent oisives, sans emploi, et ont moins besoin de repos. L'homme
a son travail journalier de corps et de pensée, institué d'en haut, qui
déclare sa dignité et le souci du ciel sur toutes ses voies, pendant que
les autres êtres vaguent inoccupés sans que Dieu leur demande aucun
compte de leurs actions[507].» Très-utile et très-excellente exhortation
puritaine! Voilà de la vertu et de la morale anglaises, et chaque
famille, le soir, pourra la lire en guise de Bible à ses enfants. Adam
est le vrai chef de famille, électeur, député à la chambre des communes,
ancien étudiant d'Oxford, consulté au besoin par sa femme, et lui
versant d'une main prudente les solutions scientifiques dont elle a
besoin. Cette nuit, par exemple, la pauvrette a fait un mauvais rêve, et
Adam, en bonnet carré, lui administre cette docte potion
psychologique[508]: «Sache que dans l'âme il y a beaucoup de facultés
inférieures qui servent la Raison comme leur souveraine. Parmi
celles-ci, l'Imagination tient le principal office; avec toutes les
choses extérieures que les sens représentent, elle crée des formes
aériennes que la Raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce
que nous affirmons ou nions. Souvent en son absence l'Imagination, qui
tâche de la contrefaire, veille pour l'imiter; mais, assemblant mal ces
formes, elle ne produit souvent qu'une oeuvre incohérente,
principalement en songe, par un mélange bizarre de paroles et d'actions
présentes ou passées[509].»--Il y a de quoi rendormir la pauvre Ève. Son
mari, voyant cet effet, ajoute en casuiste accrédité: «Ne sois pas
triste; le mal peut entrer et passer dans l'esprit de Dieu et de l'homme
sans leur aveu, et sans laisser aucune tache ou faute derrière lui.» On
reconnaît l'époux protestant confesseur de sa femme. Le lendemain
arrive un ange en visite. Adam dit à Ève d'aller à la provision[510]:
elle discute un instant le menu en bonne ménagère, un peu fière de son
potager. «Il confessera que sur la terre Dieu a répandu ses largesses
autant que dans le ciel[511].» Voyez ce joli zèle d'une lady
hospitalière. «Elle part avec des regards empressés, en toute hâte.
Comment faire le choix le plus délicat? Avec quel ordre industrieux,
pour éviter la confusion des goûts, pour ne pas les mal assortir, pour
qu'une saveur suive une saveur relevée par le plus heureux contraste?»
Elle fabrique du vin doux, du poiré, des crèmes, répand des fleurs et
des feuilles sous la table. La bonne ménagère! Et comme elle gagnera des
voix parmi les squires de campagne, quand Adam se présentera pour le
Parlement! Adam est de l'opposition, whig, puritain. «Il va au-devant de
l'ange sans autre cortége que ses propres perfections, portant en
lui-même toute sa cour, plus solennelle que l'ennuyeuse pompe des
princes, avec la longue file de leurs chevaux superbes et de leurs
valets chamarrés d'or[512].» Le poëme épique se trouve changé en un
poëme politique, et nous venons d'écouter une épigramme contre le
pouvoir. Les salutations sont un peu longues; heureusement, les mets
étant crus, «il n'y a point de danger que le dîner refroidisse.» L'ange,
quoique éthéré, mange comme un fermier du Lincolnshire, «non pas en
apparence, ni en fumée, selon la vulgaire glose des théologiens, mais
avec la vive hâte d'une faim réelle et une chaleur concoctive pour
assimiler la nourriture, le surplus transpirant aisément à travers sa
substance spirituelle[513].» À table, Ève écoute les histoires de
l'ange, puis discrètement elle s'en va au dessert, quand on va parler
politique. Les dames anglaises apprendront par son exemple à reconnaître
sur le visage de leur mari «quand il va aborder d'abstruses pensées
studieuses.» Leur sexe ne monte pas si haut. Une femme sage, aux
explications d'un étranger, «préfère les explications de son mari.»
Cependant Adam écoute un petit cours d'astronomie: il finit par
conclure, en Anglais pratique, «que la première sagesse est de
connaître les objets qui nous environnent dans la vie journalière, que
le reste est fumée vide, pure extravagance, et nous rend, dans les
choses qui nous importent le plus, inexpérimentés, inhabiles et toujours
incertains[514].»

L'ange parti, Ève, mécontente de son jardin, veut y faire des réformes,
et propose à son mari d'y travailler, elle d'un côté, lui d'un autre.
«Ève, dit-il avec un sourire d'approbation, rien ne pare mieux une femme
que de songer aux biens de la maison, et de pousser son mari à un bon
travail[515].» Mais il craint pour elle, et voudrait la garder à son
côté. Elle se mutine avec une petite pique de vanité fière, comme une
jeune miss qu'on ne voudrait pas laisser sortir seule. Elle l'emporte,
part et mange la pomme. C'est à ce moment que les discours interminables
fondent sur le lecteur, aussi nombreux et aussi froids que des douches
de pluie en hiver. Les harangues du Parlement _purgé_ par Cromwell ne
sont guère plus lourdes. Le serpent séduit Ève par une collection
d'enthymèmes dignes du scrupuleux Chillingworth, et là-dessus la fumée
syllogistique monte dans cette pauvre tête. «La défense de Dieu, se
dit-elle, recommande encore ce fruit, puisqu'elle infère le bien qu'il
communique et notre besoin; car un bien inconnu certes n'est pas
possédé, ou s'il est possédé et encore inconnu, c'est comme s'il n'était
point possédé du tout. _De telles prohibitions ne lient point_[516].»
Ève sort d'Oxford, elle a appris la loi dans les auberges du Temple, et
porte, aussi bien que son mari, le bonnet de docteur.

Le flot des dissertations ne s'arrête pas; du paradis, il monte dans
l'empyrée: ni le ciel ni la terre, ni l'enfer lui-même ne suffiront à le
réprimer.

De tous les personnages que l'homme puisse mettre en scène, Dieu est le
plus beau. Les cosmogonies des peuples sont de sublimes poëmes, et le
génie des artistes n'atteint son comble que lorsqu'il est soutenu par de
telles conceptions. Les poëmes sacrés des Hindous, les prophéties de la
Bible, l'Edda, l'Olympe d'Hésiode et d'Homère, les visions de Dante sont
des fleurs rayonnantes où brille concentrée une civilisation entière, et
toute émotion disparaît devant la sensation foudroyante par laquelle
elles ont jailli du plus profond de notre coeur. Aussi rien de plus
triste que la dégradation de ces nobles idées, tombées dans la
régularité des formules et sous la discipline du culte populaire. Rien
de plus petit qu'un Dieu rabaissé jusqu'à n'être qu'un roi et qu'un
homme; rien de plus laid que le Jéhovah hébraïque, défini par la
pédanterie théologique, réglé dans ses actions d'après le dernier manuel
du dogme, pétrifié par l'interprétation littérale, étiqueté comme une
pièce vénérable dans un musée d'antiquités.

Le Jéhovah de Milton est un roi grave qui représente convenablement, à
peu près comme Charles Ier. La première fois qu'on le rencontre, au
troisième livre, il est au conseil, et expose une affaire. Au style, on
aperçoit sa belle robe fourrée, sa barbe en pointe par Van Dyck, son
fauteuil de velours et son dais doré. Il s'agit d'une loi qui a de
mauvais effets, et sur laquelle il veut justifier son gouvernement. Adam
va manger la pomme; pourquoi avoir exposé Adam à la tentation? Le royal
orateur disserte et démontre. «Adam est capable de se soutenir, quoique
libre de tomber. Tels j'ai créé tous les pouvoirs éthéréens, tous les
esprits, ceux qui se sont soutenus et ceux qui sont tombés. Librement
les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombés. Sans cette
liberté, quelle preuve sincère eussent-ils pu donner de leur vraie
obéissance, de leur constante foi, de leur amour, si l'on n'avait vu
d'eux que des actions forcées et point d'actions voulues? Quel éloge
auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je retiré d'une obéissance
ainsi payée, si la volonté et la raison (la raison aussi est choix),
inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux
rendues passives, eussent servi la nécessité et non pas moi? Ils ont
donc été créés dans l'état que demandait l'équité, et ne peuvent
justement accuser leur créateur, ni leur nature, ni leur destinée, comme
si la prédestination maîtrisait leur volonté fixée par un décret absolu
ou par une prescience supérieure; ils ont eux-mêmes décrété leur propre
révolte; je n'y ai point part. Si je l'ai prévue, la prescience n'a
point d'influence sur leur faute, qui, non prévue, n'eût pas été moins
certaine.... Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre apparence
de fatalité, sans qu'il y ait rien de prévu par moi immuablement, ils
pèchent, auteurs en toutes choses, soit qu'ils jugent, soit qu'ils
choisissent[517].» Le lecteur moderne n'est pas si patient que les
Trônes, les Séraphins et les Dominations; c'est pourquoi j'arrête à
moitié la harangue royale. On voit que le Jéhovah de Milton est fils du
théologien Jacques Ier, très-versé dans les disputes des arminiens et
des gomaristes, très-habile sur le _distinguo_, et par-dessus tout
incomparablement ennuyeux. Pour faire écouter de telles tirades, il doit
donner de gros traitements à ses conseillers d'État. Son fils, le prince
de Galles, lui répond respectueusement du même style. Combien le Dieu de
Goethe, demi-abstraction, demi-légende, source d'oracles sereins, vision
entrevue sur une pyramide de strophes extatiques[518], rabaisse ce Dieu
homme d'affaires, homme d'école et homme d'apparat! Je lui fais trop
d'honneur en lui accordant ces titres. Il en mérite un pire quand il
envoie Raphaël avertir Adam que Satan lui veut du mal. «Qu'il sache
cela, dit-il, de peur que, transgressant volontairement, il ne prenne
pour prétexte la surprise, n'ayant été ni éclairé, ni prévenu[519]!» Ce
Dieu n'est qu'un maître d'école qui, prévoyant le solécisme de son
élève, lui rappelle d'avance la règle de la grammaire, pour avoir le
plaisir de le gronder sans discussion. Du reste, en bon politique, il
avait un second motif, le même que pour ses anges: c'était «par pompe, à
titre de roi suprême, pour accompagner ses hauts décrets et façonner
notre prompte obéissance[520].» Le mot est lâché. On voit ce qu'est le
ciel de Milton: un Whitehall de valets brodés. Les anges sont des
musiciens de chapelle, ayant pour métier de chanter des cantates sur le
roi et devant le roi, «gardant leur place tant que dure leur
obéissance,» se relayant pour faire de la musique toute la nuit autour
de son alcôve[521]. Quelle vie pour ce pauvre roi! et quelle cruelle
condition que de subir pendant toute l'éternité ses propres
louanges[522]! Pour se distraire, le Dieu de Milton se décide à
couronner roi, _king-partner_, si l'on veut, son fils. Relisez le
passage, et dites s'il ne s'agit pas d'une cérémonie du temps. Toutes
les troupes sont sous les armes, chacun à son rang, «portant blasonnés
sur leurs étendards des actes de zèle et de fidélité,» sans doute la
prise d'un vaisseau hollandais, la défaite des Espagnols aux Dunes. Le
roi présente son fils, «l'oint,» le déclare «son vice-gérant.» «Que tous
les genoux plient devant lui; quiconque lui désobéit me désobéit,» et ce
jour-là même est chassé du palais.--«Tout le monde parut satisfait, mais
tout le monde ne l'était pas[523].» Néanmoins «ils passèrent le jour en
chants, en danses, puis de la danse passèrent à un doux repas.» Milton
décrit les tables, les mets, le vin, les coupes. C'est une fête
populaire; je regrette de n'y point trouver les feux de joie, les
cloches qui sonnent comme à Londres, et j'imagine qu'on y but à la santé
du nouveau roi. Là-dessus Satan fait défection: il emmène ses troupes à
l'autre bout du pays, comme Lambert ou Monk, «dans les quartiers du
nord,» probablement en Écosse, traversant des régions bien administrées,
«des empires» avec leurs shérifs et leurs lords lieutenants. Le ciel est
divisé comme une bonne carte de géographie. Satan disserte devant ses
officiers contre la royauté, lutte dans un tournoi de harangues contre
Abdiel, bon royaliste qui réfute «ses arguments blasphématoires,» et
s'en va rejoindre son prince à Oxford. Bien armé, le rebelle se met en
marche avec ses piquiers et ses artilleurs pour attaquer la place forte
de Dieu[524]. Les deux partis se taillent à coups d'épée, se jettent par
terre à coups de canon, s'assomment de raisonnements politiques[525].
Ces tristes anges ont l'esprit aussi discipliné que les membres; ils ont
passé leur jeunesse à l'école du syllogisme et à l'école de peloton.
Satan a des paroles de prédicant: «Dieu a failli, dit-il; donc, quoique
nous l'ayons jusqu'ici jugé omniscient, il n'est pas infaillible dans la
connaissance de l'avenir.» Il a des paroles de caporal instructeur:
«Avant-garde, ouvrez votre front à droite et à gauche!» Il fait des
calembours aussi lourds que ceux d'un Harrison, ancien boucher devenu
officier[526]. Quel ciel! Il y a de quoi dégoûter du paradis; autant
vaudrait entrer dans le corps des laquais de Charles Ier ou dans le
corps des cuirassiers de Cromwell. On y trouve des ordres du jour, une
hiérarchie, une soumission exacte, des corvées[527], des disputes, des
cérémonies réglées, des prosternements, une étiquette, des armes
fourbies, des arsenaux, des dépôts de chariots et de munitions. Était-ce
la peine de quitter la terre pour retrouver là-haut la charronnerie, la
maçonnerie, l'artillerie, le manuel administratif, l'art de saluer et
l'almanach royal? Sont-ce là «les choses que l'oeil n'a point vues, que
l'oreille n'a point entendues, que le coeur n'a point rêvées?» Qu'il y a
loin de cette friperie monarchique[528] aux apparitions de Dante, aux
âmes qui flottent parmi des chants comme des étoiles, aux lueurs qui se
confondent, aux roses mystiques qui rayonnent et disparaissent dans
l'azur, au monde impalpable où toutes les lois de la vie terrestre
s'anéantissent, insondable abîme traversé de visions fugitives,
pareilles aux abeilles dorées qui glissent dans la gerbe du profond
soleil! N'est-ce pas un signe de l'imagination éteinte, de la prose
commencée, du génie pratique qui naît et remplace la métaphysique par la
morale? Quelle chute! Pour la mesurer, relisez un vrai poëme chrétien,
l'Apocalypse. J'en copie dix lignes; jugez de ce qu'il est devenu dans
l'imitateur:

     Alors je me tournai pour voir d'où venait la voix qui me
     parlait, et m'étant tourné, je vis sept chandeliers d'or;

     Et au milieu des sept chandeliers quelqu'un qui ressemblait
     au Fils de l'homme, vêtu d'une longue robe et ceint sur la
     poitrine d'une ceinture d'or.

     Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine
     blanche et comme la neige, et ses yeux étaient comme une
     flamme de feu.

     Ses pieds étaient semblables à l'airain le plus fin qui
     serait dans une fournaise ardente, et sa voix était comme le
     bruit des grandes eaux.

     Il avait dans sa main droite sept étoiles; une épée aiguë à
     deux tranchants sortait de sa bouche, et son visage
     resplendissait comme le soleil quand il luit dans sa force.

     Dès que je l'eus vu, je tombai à ses pieds comme mort.

Quand Milton arrangeait sa parade céleste, il n'est pas tombé mort.

Mais si les habitudes innées et invétérées d'argumentation logique,
jointes à la théologie littérale du temps, l'ont empêché d'atteindre à
l'illusion lyrique ou de créer des âmes vivantes, la magnificence de son
imagination grandiose, jointe aux passions puritaines, lui a fourni un
personnage héroïque, plusieurs hymnes sublimes et des paysages que
personne n'a surpassés. Ce qu'il y a de plus beau dans ce paradis, c'est
l'enfer, et dans cette histoire de Dieu le premier rôle est au diable.
Ce diable ridicule au moyen âge, enchanteur cornu, sale farceur, singe
trivial et méchant, chef d'orchestre dans un sabbat de vieilles femmes,
est devenu un géant et un héros. Comme un Cromwell vaincu et banni, il
reste admiré et obéi par ceux qu'il a précipités dans l'abîme. S'il
demeure maître, c'est qu'il en est digne; plus ferme, plus entreprenant,
plus politique que les autres, c'est toujours de lui que partent les
conseils profonds, les ressources inattendues, les actions courageuses.
C'est lui qui dans le ciel a inventé les armes foudroyantes et gagné la
victoire du second jour; c'est lui qui dans l'enfer a relevé ses troupes
prosternées et conçu la perdition de l'homme; c'est lui qui,
franchissant les portes gardées et le chaos infini parmi tant de dangers
et a travers tant d'obstacles, a révolté l'homme contre Dieu et gagné à
l'enfer le peuple entier des nouveaux vivants. Quoique défait, il
l'emporte, puisqu'il a ravi au monarque d'en haut le tiers de ses anges
et presque tous les fils de son Adam. Quoique blessé, il triomphe,
puisque le tonnerre, qui a brisé sa tête, a laissé son coeur invincible.
Quoique plus faible en force, il reste supérieur en noblesse, puisqu'il
préfère l'indépendance souffrante à la servilité heureuse, et qu'il
embrasse sa défaite et ses tortures comme une gloire, comme une liberté
et comme un bonheur. Ce sont là les fières et sombres passions
politiques des puritains constants et abattus; Milton les avait
ressenties dans les vicissitudes de la guerre, et les émigrants réfugiés
parmi les panthères et les sauvages de l'Amérique les trouvaient
vivantes et dressées au plus profond de leur coeur.

     Est-ce la région, le sol, le climat--que nous devons échanger
     contre le ciel? cette obscurité morne--contre cette splendeur
     céleste? Soit fait! puisque celui--qui maintenant est souverain
     peut faire et ordonner à son gré--ce qui sera juste. Le plus loin
     de lui est le mieux;--la raison l'a fait notre égal, c'est la
     force--qui nous a faits ses vaincus. Adieu, champs heureux,--où
     la joie pour toujours habite! Salut, horreurs! salut,--monde
     infernal! Et toi, profond enfer,--reçois ton nouveau possesseur!
     une âme--qui ne sera changée ni par le lieu, ni par le
     temps!--L'âme est à elle-même sa propre demeure, et peut faire en
     soi--du ciel un enfer et de l'enfer un ciel.--Qu'importe où je
     suis, si je suis toujours le même,--et ce que je dois être, tout,
     hors l'égal de celui--que le tonnerre a fait plus grand? Ici du
     moins--nous serons libres; le maître absolu n'a pas bâti
     ceci--pour nous l'envier, ne nous chassera pas d'ici.--Ici nous
     pouvons régner tranquilles, et à mon choix;--régner est digne
     d'ambition, fût-ce dans l'enfer.--Mieux vaut régner dans l'enfer
     que servir dans le ciel[529].

Cet héroïsme sombre, cette dure obstination, cette poignante ironie,
ces bras orgueilleux et roidis qui serrent la douleur comme une
maîtresse, cette concentration du courage invaincu qui, replié en
lui-même, trouve tout en lui-même, cette puissance de passion et cet
empire sur la passion[530] sont des traits propres du caractère anglais
comme de la littérature anglaise, et vous les retrouverez plus tard dans
le Lara et dans le Conrad de lord Byron.

Autour de lui comme en lui, tout est grand. L'enfer de Dante n'est qu'un
atelier de tortures, où les chambres superposées descendent par étages
réguliers jusqu'au dernier puits. L'enfer de Milton est immense et
vague, «donjon horrible, flamboyant comme une fournaise; point de
lumière dans ces flammes, mais plutôt des ténèbres visibles qui
découvraient des aspects de désolation, régions de deuil, ombres
lugubres,» mers de feu, «continents glacés, qui s'allongent noirs et
sauvages, battus de tourbillons éternels de grêle âpre, qui ne fond
jamais, et dont les monceaux semblent les ruines d'un ancien édifice.»
Les anges s'assemblent, légions innombrables, pareils à «des forêts de
pins sur les montagnes, la tête excoriée par la foudre, qui, imposants,
quoique dépouillés, restent debout sur la lande brûlée[531].» Milton a
besoin du grandiose et de l'infini; il le prodigue. Ses yeux ne sont à
l'aise que dans l'espace sans limites, et il n'enfante que des colosses
pour le peupler. Tel est Satan vautré sur la houle de la mer livide.

     Aussi grand que cette créature de l'Océan,--Léviathan, que Dieu
     entre toutes ses oeuvres--créa la plus énorme parmi tout ce qui
     nage dans les courants de la mer....--Parfois, lorsqu'il
     sommeille sur l'écume de Norvége,--le pilote de quelque petit
     esquif perdu dans la nuit,--le prenant pour une île, au dire des
     matelots,--enfonce l'ancre dans son écorce écailleuse,--et
     s'amarre à son côté sous le vent, pendant que la nuit--assiége la
     mer et retarde le matin désiré[532].

Spenser a trouvé des figures aussi grandes, mais il n'a pas le sérieux
tragique qu'imprime dans un protestant l'idée de l'enfer. Nulle
création poétique n'égale pour l'horreur et le grandiose le spectacle
que rencontre Satan au sortir de son cachot.

     Enfin apparaissent--les bornes de l'enfer, hautes murailles qui
     montent jusqu'à l'horrible toit,--et les portes trois fois
     triples, palissadées de feu circulaire,--et pourtant non
     consumées. Devant les portes était assise--de chaque côté une
     formidable figure.--L'une semblait une femme jusqu'à la ceinture
     et belle,--mais finissait ignoblement en replis
     écailleux,--volumineux et vastes, serpent armé--d'un mortel
     aiguillon. À sa ceinture,--une meute de chiens d'enfer
     éternellement aboyaient--de leurs larges gueules cerbéréennes
     béantes, et sonnaient--une hideuse volée, et cependant, quand
     ils voulaient, ils rentraient rampants,--si quelque chose
     troublait leur bruit, dans son ventre,--leur chenil, et de là
     encore aboyaient et hurlaient,--au dedans, invisibles.

     L'autre forme,--si l'on peut appeler forme ce qui n'avait point
     de forme distincte--dans les membres, dans les articulations,
     dans la stature,--ou substance, ce qui paraissait une ombre....

     Elle était debout, noire comme la nuit,--farouche comme dix
     furies, terrible comme l'enfer,--et secouait un dard formidable.
     Ce qui semblait sa tête--portait l'apparence d'une couronne
     royale.--Satan approchait maintenant, et de son siége,--le
     monstre, avançant sur lui, vint aussi vite--avec d'horribles
     enjambées. L'enfer trembla comme il marchait.--L'ennemi,
     intrépide, admira ce que ceci pouvait être,--admira, ne craignit
     pas[533].

Le souffle héroïque du vieux combattant des guerres civiles anime la
bataille infernale, et si l'on demandait pourquoi Milton crée de plus
grandes choses que les autres, je répondrais que c'est parce qu'il a un
plus grand coeur.

De là le sublime de ses paysages. Si l'on ne craignait le paradoxe, on
dirait qu'ils sont une école de vertu. Spenser est une glace unie qui
nous remplit d'images calmes. Shakspeare est un miroir brûlant qui nous
blesse coup sur coup de visions multipliées et aveuglantes. L'un nous
distrait, l'autre nous trouble. Milton nous élève. La force des objets
qu'il décrit passe en nous; nous devenons grands par sympathie pour leur
grandeur. Tel est l'effet de sa peinture de la Création. Le commandement
efficace et serein du Messie laisse sa trace dans le coeur qui l'écoute,
et l'on se sent plus de vigueur et plus de santé morale à l'aspect de
cette grande oeuvre de la sagesse et de la volonté.

     Ils étaient debout, sur le sol céleste, et du rivage--ils
     contemplaient le vaste incommensurable abîme,--tumultueux comme
     la mer, noir, dévasté, sauvage,--du haut jusqu'au fond retourné
     par des vents furieux--et par des vagues soulevées comme des
     montagnes, pour assaillir--la hauteur du ciel, et avec le centre
     confondre les pôles.--«Silence, vous, vagues troublées, et toi,
     abîme; paix!--dit la parole créatrice; que votre discorde cesse.»

     --«Que la lumière soit!» dit Dieu, et soudain la
     lumière--éthérée, première des choses, quintessence
     pure,--s'élança de l'abime, et de son orient natal--commença à
     voyager à travers l'obscurité aérienne,--enfermée dans un nuage
     rayonnant.

     --La terre était formée, mais dans les entrailles des
     eaux--encore enclose, embryon inachevé,--elle n'apparaissait pas.
     Sur toutes les faces de la terre,--le large Océan coulait, non
     oisif, mais d'une chaude--humeur fécondante, il adoucissait tout
     son globe,--et la grande mère fermentait pour
     concevoir,--rassasiée d'une moiteur vivante, quand Dieu
     dit:--«Rassemblez-vous, maintenant, eaux qui êtes sous le
     ciel,--en une seule place, et que la terre sèche apparaisse!»--Au
     même moment, les montagnes énormes apparaissent--surgissantes, et
     soulèvent leurs larges dos nus--jusqu'aux nuages; leurs cimes
     montent dans le ciel.--Aussi haut que se levaient les collines
     gonflées, aussi bas--s'enfonce un fond creux, large et
     profond,--ample lit des eaux. Elles y roulent--avec une
     précipitation joyeuse, hâtives--comme des gouttes qui courent,
     s'agglomérant sur la poussière[534].

Ce sont là les paysages primitifs, mers et montagnes immenses et nues,
comme Raphaël en trace dans le fond de ses tableaux bibliques. Milton
embrasse les ensembles et manie les masses aussi aisément que son
Jéhovah.

Quittons, ces spectacles surhumains ou fantastiques. Un simple coucher
de soleil les égale. Milton le peuple d'allégories solennelles et de
figurés royales, et le sublime naît du poëte comme tout à l'heure il
naissait du sujet.

     Le soleil tombait, revêtant d'or et de pourpre reflétés--les
     nuages qui font le cortége de son trône occidental.--Alors se
     leva le soir tranquille, et le crépuscule gris--habilla toutes
     les choses de sa grave livrée.--Le silence le suivit, car,
     oiseaux et bêtes,--les uns sur leurs lits de gazon, les autres
     dans leurs nids,--s'étaient retirés, tous, excepté le rossignol
     qui veille.--Tout le long de la nuit, il chanta sa mélodie
     amoureuse.--Le silence était charmé. Bientôt le firmament
     brilla--de vivants saphirs. Hespérus, qui conduisait--l'armée
     étoilée, s'avançait le plus éclatant, jusqu'à ce que la lune--se
     leva dans sa majesté entre les nuages, puis enfin,--reine
     visible, dévoila sa clarté sans rivale,--et sur l'obscurité jeta
     son manteau d'argent[535].

Les changements de la lumière sont devenus ici une procession
religieuse d'êtres vagues qui remplissent l'âme de vénération. Ainsi
sanctifié, le poëte prie. Debout auprès du berceau nuptial d'Ève et
d'Adam, il salue «l'amour conjugal, loi mystérieuse, vraie source de la
race humaine, par qui la débauche adultère fut chassée loin des hommes
pour s'abattre sur les troupeaux des brutes, qui fonde en raison loyale,
juste et pure, les chères parentés et toutes les tendresses du père, du
fils, du frère.» Il le justifie par l'exemple des saints et des
patriarches. Il immole devant lui l'amour acheté et la galanterie
folâtre, les femmes désordonnées et les filles de cour. Nous sommes à
mille lieues de Shakspeare, et dans cette louange protestante de la
famille, de l'amour légal, a «des douceurs domestiques,» de la piété
réglée et du _home_, nous apercevons une nouvelle littérature et un
autre temps.

Étrange grand homme et spectacle étrange! Il est né avec l'instinct des
choses nobles, et cet instinct fortifié en lui par la méditation
solitaire, par l'accumulation du savoir, par la rigidité de la logique,
s'est changé en un corps de maximes et de croyances que nulle tentation
ne pourra dissoudre et que nul revers ne pourra ébranler. Ainsi muni, il
traverse la vie en combattant, en poëte, avec des actions courageuses et
des rêves splendides, héroïque et rude, chimérique et passionné,
généreux et serein, comme tout raisonneur retiré en lui-même, comme tout
enthousiaste insensible à l'expérience et épris du beau. Jeté par le
hasard d'une révolution dans la politique et dans la théologie, il
réclame pour les autres la liberté dont a besoin sa raison puissante, et
heurte les entraves publiques qui enchaînent son élan personnel. Par sa
force d'intelligence, il est plus capable que personne d'entasser la
science; par sa force d'enthousiasme, il est capable plus que personne
de sentir la haine. Ainsi armé, il se lance dans la controverse avec
toute la lourdeur et toute la barbarie du temps; mais cette superbe
logique étale son raisonnement avec une ampleur merveilleuse, et
soutient ses images avec une majesté inouïe; cette imagination exaltée,
après avoir versé sur sa prose un flot de figures magnifiques, l'emporte
dans un torrent de passion jusqu'à l'ode furieuse ou sublime, sorte de
chant d'archange adorateur ou vengeur. Le hasard d'un trône conservé,
puis rétabli, le porte avant la révolution dans la poésie païenne et
morale, après la révolution dans la poésie chrétienne et morale. Dans
l'une et dans l'autre, il cherche le sublime et inspire l'admiration,
parce que le sublime est l'oeuvre de la raison enthousiaste, et que
l'admiration est l'enthousiasme de la raison. Dans l'une et dans
l'autre, il y atteint par l'entassement des magnificences, par l'ampleur
soutenue du chant poétique, par la grandeur des allégories, par la
hauteur des sentiments, par la peinture des objets infinis et des
émotions héroïques. Dans la première, lyrique et philosophe, possesseur
d'une liberté poétique plus large et créateur d'une illusion poétique
plus forte, il produit des odes et des choeurs presque parfaits. Dans la
seconde, épique et protestant, enchaîné par une théologie stricte, privé
du style qui rend le surnaturel visible, dépourvu de la sensibilité
dramatique qui crée des âmes variées et vivantes, il accumule des
dissertations froides, change l'homme et Dieu en machines orthodoxes et
vulgaires, et ne retrouve son génie qu'en prêtant à Satan son âme
républicaine, en multipliant les paysages grandioses et les apparitions
colossales, en consacrant sa poésie à la louange de la religion et du
devoir.

Placé par le hasard entre deux âges, il participe à leurs deux natures,
comme un fleuve qui, coulant entre deux terres différentes, se teint de
leurs deux couleurs. Poëte et protestant, il reçut de l'âge qui
finissait le libre souffle poétique, et de l'âge qui commençait la
sévère religion politique. Il employa l'un au service de l'autre, et
déploya l'inspiration ancienne en des sujets nouveaux. Dans son oeuvre,
on reconnaît deux Angleterres: l'une passionnée pour le beau, livrée aux
émotions de la sensibilité effrénée et aux fantasmagories de
l'imagination pure, sans autre règle que les sentiments naturels, sans
autre religion que les croyances naturelles; volontiers païenne, souvent
immorale; telle que la montrent Ben Jonson, Beaumont, Fletcher,
Shakspeare, Spenser, et toute la superbe moisson de poëtes qui couvrit
le sol pendant cinquante ans; l'autre munie d'une religion pratique,
dépourvue d'invention métaphysique, toute politique, ayant le culte de
la règle, attachée aux opinions mesurées, sensées, utiles, étroites,
louant les vertus de famille, armée et roidie par une moralité rigide,
précipitée dans la prose, élevée jusqu'au plus haut degré de puissance,
de richesse et de liberté. À ce titre, ce style et ces idées sont des
monuments d'histoire; ils concentrent, rappellent ou devancent le passé
et l'avenir, et dans l'enceinte d'une seule oeuvre, on découvre les
événements et les sentiments de plusieurs siècles et d'une nation.

[Note 486: Milton has acknowledged to me that Spenser was his
original.]

[Note 487: Voyez l'hymne sur la Nativité, entre autres les premières
strophes. Voyez aussi Lycidas.]

[Note 488:

  And ye, the breathing roses of the wood,
  Fair silver-buskin'd nymphs....
  They left us, when the grey-hooded Even,
  Like a sad votarist in a palmer's weed,
  Rose from the hindmost wheels of Phoebus's wain....
  .... In the violet-embroidered vales....
  .... Flowery-kirtled naiades....

                      All the sea-girt isles,
  That like to rich and various gems, inlay
  The unadorned bosom of the deep....]

[Note 489: At a solemn music. Lycidas.

  That undisturbed song of pure concent,
  Ay sung before the saphir-color'd throne,
  To him that sit thereon,
  With saintly shout and solemn jubilee,
  Where the bright seraphim, in burning row,
  Their loud-uplifted angel-trumpets blow.]

[Note 490: Lycidas.]

[Note 491:

  Ye valleys low, where the mild whispers use
  Of shades, and wanton winds, and gushing brooks,
  On whose fresh lap the swart star sparely looks,
  Throw hither all your quaint enamel'd eyes,
  That on the green turf suck the honey'd show'rs,
  And purple all the ground with vernal flow'rs.
  Bring the rath primrose that forsaken dies,
  The tufted crow-toe, and pale jessamine,
  The white-pink, and the pansy freak'd with jet,
  The glowing violet,
  The musk-rose, and the well-attir'd wood-bine
  With cowslips wan that hang the pensive head,
  And ev'ry flow'r that sad embroid'ry wears:
  Bid amaranthus all his beauty shed,
  And daffodillies fill their cups with tears,
  To strew the laureate hearse where Lycid lies.]

[Note 492: Faust, Prolog im Himmel.]

[Note 493: Voyez dans Lycidas la prophétie contre l'archevêque Laud:

  But that two-handed engin at the door,
  Stands ready to smite once and smite no more.]

[Note 494: _Arcades._]

[Note 495:

  But else in deep of night, when drowsiness
  Hath locked up mortal sense, then listen I
  To the celestial Sirens' harmony,
  That sit upon the nine infolded spheres,
  And sing to those that hold the vital shears,
  And turn the adamantin spindle round,
  On which the fate of gods and man is wound;
  Such sweet compulsion doth in music lie,
  To lull the daughters of Necessity,
  And keep unsteady Nature to her law,
  And the low world in measured motion draw
  After the heavenly tune, which none can hear
  Of human mold with gross unpurged ear.]

[Note 496: These abilities, wheresoever they be found, are the
inspired gift of God, rarely bestowed, but yet to some (though most
abuse) in every nation; and are of power, beside the office of a pulpit,
to imbreed and cherish in a great people the seeds of virtue and public
civility, to allay the perturbations of the mind, and set the affections
in right tune; to celebrate in glorious and lofty hymns the throne and
equipage of God's almightiness, and what he works, and what he suffers
to be wrought with high providence in his church; to sing victorious
agonies of martyrs and saints, the deeds and triumphs of just and pious
nations, doing valiantly through faith against the enemies of Christ.
(_Reason of Church government._)]

[Note 497:

  And in thy right-hand lead with thee
  The mountain-nymph, sweet Liberty:
  And, if I give thee honour due,
  Mirth, admit me of thy crew,
  To live with her, and live with thee,
  In unreproved pleasures free....
  To hear the lark begin his flight,
  And singing startle the dull night,
  From his watch-tower in the skies,
  Till the dappled dawn doth rise;
  Then to come, in spite of sorrow,
  And at my window bid good-morrow,
  Through the sweet-brier, or the vine,
  Or the twisted eglantine:
  While the ploughman near at hand
  Whistles o'er the furrow'd land,
  And the milk-maid singeth blithe,
  And the mower whets his scythe,
  And ev'ry shepherd tells his tale,
  Under the hawthorn in the dale....
    Sometimes, with secure delight,
  The upland hamlets will invite,
  When the merry bells ring round,
  And the jocund rebecks sound
  To many a youth and many a maid,
  Dancing in the chequer'd shade;
  And young and old come forth to play
  On a sunshine holiday....
    Towered cities please us then,
  And the busy hum of men,
  Where throngs of knights and barons bold,
  In weeds of peace high triumphs hold...
    And ever against eating cares,
  Lap me in soft Lydian airs,
  Married to immortal verse,
  Such as the meeting soul may pierce,
  In notes, with many a winding bout
  Of linked sweetness long drawn out?
  With wanton heed, and giddy cunning,
  The melting voice through mazes running;
  Untwisting all the chains that tie
  The hidden soul of harmony.]

[Note 498: _Il Penseroso._]

[Note 499:

    Come, pensive nun, devout and pure,
  Sober, steadfast, and demure,
  All in a robe of darkest grain,
  Flowing with majestic train,
  And sable stole of cypress-lawn,
  Over thy decent shoulders drawn.
  Come, but keep thy wonted state,
  With even step, and musing gait,
  And looks commercing with the skies,
  Thy rapt soul sitting in thine eyes....
  Some still removed place will fit,
  Where glowing embers through the room
  Teach light to counterfeit a gloom;
  Far from all resort of mirth,
  Save the cricket on the earth,
  Or the bellman's drowsy charm,
  To bless the doors from nightly harm.
  Or let my lamp, at midnight hour,
  Be seen in some high lonely tow'r,
  Where I may oft out-watch the Bear,
  With thrice-great Hermes; or unsphere
  The spirit of Plato, to unfold
  What worlds, or what vast regions, hold
  The immortal mind that hath forsook
  Her mansion in this fleshly nook.
                  Me, Goddess, bring
  To arched walks of twilight groves,
  And shadows brown, that Sylvan loves,
  Of pine, or monumental oak,
  Where the rude axe, with heaved stroke,
  Was never heard the nymphs to daunt,
  Or fright them from their hallow'd haunt.
  There in close covert by some brook,
  Where no profaner eye may look,
  Hide me from the day garish light.
    But let my due feet never fail
  To walk the studious cloisters pale;
  And love the high embowed roof,
  With antic pillars massy proof,
  And storied windows richly dight,
  Casting a dim religious light.
  There let the pealing organ blow
  To the full-voic'd quire below,
  In service high, and anthems clear,
  As may with sweetness, through mine ear,
  Dissolve me into ecstacies,
  And bring all heav'n before mine eyes.]

[Note 500:

  Before the starry threshold of Jove's court
  My mansion is, where those immortal shapes
  Of bright aereal spirits live insphered
  In regions mild of calm and serene air,
  Above the smoke and stir of this dim spot,
  Which men call Earth, and with low-thoughted care
  Confin'd, and pestered in this pin-fold here,
  Strive to keep up a frail and feverish being,
  Unmindful of the crown that Virtue gives
  After this mortal change, to her true servants
  Amongst the enthron'd gods on sainted seats.

  The sounds and seas, with all their finny drove,
  Now to the moon in wavering morrice move;
  And on the tawny sands and shelves
  Trip the pert fairies and the dapper elves.]

[Note 501:

  At last a soft and solemn breathing sound
  Rose like a steam of rich distilled perfumes,
  And stole upon the air.

  O welcome pure-eyed Faith, white-handed Hope,
  Thou hov'ring angel, girt with golden wings,
  And thou, unblemish'd form of Chastity!
  I see ye visibly, and now believe
  That He, the Supreme Good, to whom all things ill
  Are but as slavish officers of vengeance,
  Would send a glist'ring guardian, if need were,
  To keep my life and honour unassail'd.
  Was I deceiv'd, or did a sable cloud
  Turn forth her silver lining on the night?
  I did not err; there does a sable cloud
  Turn forth her silver lining on the night,
  And casts a gleam over this tufted grove.]

[Note 502:

  Can any mortal mixture of earth's mould
  Breathe such divine enchanting ravishment?
  Sure something holy lodges in that breast,
  And with these raptures moves the vocal air
  To testify his hidden residence:
  How sweetly did they float upon the wings
  Of silence, through the empty vaulted night,
  At every fall smoothing the raven down
  Of darkness, till it smil'd! I have oft heard
  My mother Circe, with the Syrens three,
  Amidst the flowery-kirtled Naiades,
  Culling their potent herbs and baleful drugs,
  Who, as they sung, would take the prison'd soul
  And lap it in Elysium: Scylla wept,
  And chid her barking waves into attention.
  And fell Charybdis murmur'd soft applause.
  Yet they in pleasing slumber lull'd the sense,
  And in sweet madness robb'd it of itself;
  But such a sacred and home-felt delight,
  Such sober certainty of waking bliss,
  I never heard till now.]

[Note 503:

                    But when lust,
  By unchaste looks, loose gestures, and foul talk,
  But most by lewd and lavish act of sin,
  Lets in defilement to the inward parts,
  The soul grows clotted by contagion,
  Imbodies and imbrutes till she quite lose
  The divine property of her first being;
  Such are these thick and gloomy shadows damp
  Oft seen in charnel-vaults and sepulchres,
  Lingering and sitting by a new-made grave,
  As loathe to leave the body that it loved.]

[Note 504:

  To the ocean now I fly,
  And those happy climes that lie
  Where day never shuts his eye,
  Up in the broad fields of the sky:
  There I suck the liquid air
  All amidst the gardens fair
  Of Hesperus and his daughters three
  That sing about the golden tree:
  Along the crisped shades and bowers
  Revels the spruce and jocund spring;
  The Graces, and the rosy-bosom'd Hours
  Thither all their bounties bring;
  There eternal summer dwells,
  And west-winds, with musky wing,
  About the cedar'n alleys fling
  Nard and cassia's balmy smells.
  Iris there with humid bow
  Waters the odorous banks, that blow
  Flowers of more mingled hue
  Than her purfled scarf can shew;
  And drenches with Elysian dew
  (List, mortals, if your ears be true)
  Beds of hyacinth and roses,
  Where young Adonis oft reposes,
  Waxing well of his deep wound
  In slumber soft, and on the ground
  Sadly sits the Assyrian queen:
  But far above in spangled sheen
  Celestial Cupid, her fam'd son, advanc'd,
  Holds his dear Psyche sweet entranc'd
  After her wandering labours long,
  Till free consent the gods among
  Make her his eternal bride,
  And from her fair unspotted side
  Two blissful twins are to be born,
  Youth and Joy; so Jove hath sworn.
    But now my task is smoothly done,
  I can fly, or I can run,
  Quickly to the green earth's end,
  Where the bow'd welkin slow doth bend;
  And from thence can soar as soon
  To the corners of the moon.
    Mortals, that would follow me,
  Love Virtue; she alone is free:
  She can teach ye how to climb
  Higher than the sphery chime;
  Or if Virtue feeble were,
  Heaven itself would stoop to her.]

[Note 505: Edward King, 1637.]

[Note 506:

                "And from that time see,
  How beauty is excell'd by manly grace,
  And wisdom, which alone is truly fair."
  So spoke our general mother, and with eyes
  Of conjugal attraction unreproved,
  And meek surrender, half-embracing lean'd
  On our first father; half her swelling breast
  Naked met his, under the flowing gold
  Of his loose tresses hid; he in delight
  Both of her beauty and submissive charms
  Smiled with superior love....
                And press'd her matron lip
  With kisses pure.
                                                      (Liv. IV.)]

[Note 507:

                    Fair consort, the hour
  Of night and all things now retired to rest
  Mind us of like repose; since God hath set
  Labour and rest, as day and night, to men
  Successive; and the timely dew of sleep,
  Now falling with soft slumbrous weight, inclines
  Our eyelids. Other creatures all day long
  Rove idle, unemployed, and less need rest.
  Man hath his daily work of body or mind
  Appointed, which declares his dignity
  And the regard of Heaven on all his ways,
  While other animals inactive range,
  And of their doings God takes no account.
                                                       (_Ibid._)]

[Note 508: Impossible qu'un homme si docte, si raisonneur, s'emploie
pour toute occupation à jardiner, à arranger des bouquets.]

[Note 509:

                      Know that in the soul
  Are many lesser faculties, that serve
  Reason as chief; among these Fancy next
  Her office holds; of all external things,
  Which the five watchful senses represent,
  She forms imaginations, aery shapes,
  Which Reason joining or disjoining, frames
  All what we affirm or we deny, and call
  Our knowledge and opinion....
  Oft in her absence, mimic Fancy wakes
  To imitate her; but, misjoining shapes,
  Wild work produces oft, and most in dreams,
  Ill matching words and deeds long past or late.
                            Yet be not sad.
  Evil into the mind of God or man
  May come and go, so unapproved, and leave
  No spot or blame behind.
                                                       (Liv. V.)]

[Note 510:

                      Go with speed,
  And what thy stores contain bring forth and pour
  Abundance, fit to honour and receive
  Our heavenly stranger.]

[Note 511:

                          He
  Beholding shall confess, that here on Earth
  God has dispensed his bounties as in Heaven....
    What choice to choose for delicacy best,
  What order so contrived as not to mix
  Tastes not well join'd, inelegant, but bring
  Taste after taste upheld with kindliest change?
                      .... For drink the grape
  She crushes, inoffensive must, and meaths
  From many a berry, and from sweet kernels press'd
  She tempers dulcet creams.]

[Note 512:

      Adam.... walks forth, without more train
  Accompanied than with his own complete
  Perfection, in himself was all his state....]

[Note 513:

  No fear lest dinner cool....
                  So down they sat,
  And to their viands fell; not seemingly
  The Angel, nor in mist, the common glose
  Of theologians, but with keen dispatch
  Of real hunger, and concoctive heat
  To transsubstantiate. What redounds transpires
  Through spirits, with ease....]

[Note 514:

  So spake our Sire, and by his countenance seem'd
  Entering on studious thought abstruse; which Eve
  Perceiving, where she sat retired in sight,
  With lowliness majestic from her seat,
  And grace that won who saw to wish her stay,
  Rose, and went forth among her fruits and flowers....
  Her nursery....
  Her husband the relater she preferr'd....
  «But apt the mind or fancy is to rove
  Unchecked, and of her roving is no end,
  Till warn'd or by experience taught, she learn
  That, not to know at large of things remote
  From us, obscure and subtle, but to know
  That which before us lies in daily life,
  Is the prime wisdom. What is more is fume,
  Or emptiness, or fond impertinence,
  And renders us, in things that most concern,
  Unpractised, unprepared, and still to seek.»
                                                    (Liv. VIII.)]

[Note 515:

              Nothing lovelier can be found,
  In woman, as to study household good,
  And good works in her husband to promote.
                                                      (Liv. IX.)]

[Note 516:

                  His forbidding
  Commends thee more, while it infers the good
  By thee communicated and our want;
  For good unknown is sure not had; or, had,
  And yet unknown, is as not had at all....
  Such prohibitions bind not.
                                                      (Liv. IX.)]

[Note 517:

                I made him just and right,
  Sufficient to have stood, though free to fall.
  Such I created all the etherial powers
  And spirits, both them who stood and them who fail'd....
  Not free, what proof would had they given sincere
  Of true allegiance, constant faith, or love,
  Where only what they needs must do appeared,
  Not what they would? What praise could they receive?
  What pleasure I from such obedience paid,
  When will and reason (reason also is choice)
  Useless and vain, of freedom both despoil'd,
  Made passive both, had served necessity,
  Not me? They therefore, as to right belong'd,
  So were created, nor can justly accuse
  Their Maker, or their making, or their fate,
  As if predestination over-ruled
  Their will disposed by absolute decree
  Or high foreknowledge. They themselves decreed
  Their own revolt, not I. If I foreknew,
  Foreknowledge had no influence on their fault,
  Who had no less proved certain unforeknown.
  So without least impulse or shadow of fate,
  Or aught by me immutably foreseen,
  They trespass, authors to themselves in all
  Both what they judge and choose.
                                                     (Liv. III.)]

[Note 518: Fin du deuxième Faust.--Prologue dans le ciel.]

[Note 519:

                This let him know,
  Lest, wilfully transgressing, he pretend
  Surprisal, unadmonish'd, unforewarn'd.
                                                       (Liv. V.)]

[Note 520:

  But us he sends upon his high behests
  For state, as sovran king; and to inure
  Our prompt obedience....
  Glad we return'd up to the coasts of light
  Ere Sabbath-evening. So we had in charge.
                                                    (Liv. VIII.)]

[Note 521:

                    Those who
  Melodious hymns, about the sovran throne,
  Alternate all night long.]

[Note 522: Cela fait penser à l'histoire d'Irax, dans Voltaire,
condamné à souffrir sans trêve et sans fin les éloges de quatre
chambellans, et cette cantate:

  Que son mérite est extrême!
  Que de grâces, que de grandeur!
  Ah! combien monseigneur
  Doit être content de lui-même!]

[Note 523:

  Ten thousand thousand ensigns high advanced,...
                      And for distinction serve
  Of hierarchies, of order, and degree,
  Or in their glittering tissues bear emblazed
  Holy memorials, acts of zeal and love
  Recorded eminent.....
                    To him shall bow
  All knees in Heaven; him who disobeys
  Me disobeys....
  All seem'd well pleased; all seem'd, but were not all.
  That day, as other solemn days, they spent
  In song and dance about the sacred hill....
  Forthwith from dance to sweet repast they turn
  Desirous; all in circles as they stood
  Tables are set.
                                                       (Liv. V.)]

[Note 524: Dieu est si bien rabaissé jusqu'à la condition de roi et
d'homme, qu'il dit (à la vérité ironiquement) des vers comme ceux-ci:

                  «Lest unawary we lose
  This place, our sanctuary, our hill.»

Son fils, un jeune chevalier qui va faire ses premières armes, lui
répond:

  If I be found the worst in heaven, etc.]

[Note 525:

  O argument blasphemous, and proud.]

[Note 526:

  Vanguard, to right and left the front unfold....
  Leader, the terms we sent were terms of weight,
  Of hard contents, and full of force urged home....
                        Who receives them right
  Has need from head to foot well understand.
                                                      (Liv. VI.)]

[Note 527: Par exemple celle de Raphaël aux portes de l'enfer. Il
s'ennuya fort, et fut «très-joyeux» de revenir au ciel.]

[Note 528: Quand Raphaël descend sur la terre, les anges qui montent
la garde autour du paradis lui présentent les armes.

Le trait désagréable et marquant de ce paradis, c'est que le moteur
universel y est l'obéissance, tandis que chez Dante c'est l'amour.

                      Lowly reverent
  They bow....
                      Our happy state
  Hold, like yours, while our obedience holds.]

[Note 529:

  In this the region, this the soil, the clime,
  Said then the lost Archangel, this the seat
  That we must change for Heav'n? this mournful gloom
  For that celestial light? Be it so, since he
  Who now is sov'reign can dispose and bid
  What shall be right; farthest from him is best;
  Whom reason has equall'd, force has made supreme
  Above his equals.--Farewell, happy fields,
  Where joy for ever dwells! Hail, horrors, hail!
  Infernal world, and thou, profoundest hell,
  Receive thy new possessor! one who brings
  A mind not to be chang'd by place or time:
  The mind is its own place; and in itself
  Can make a Heav'n of Hell, a Hell of Heav'n.
    What matter where, if I be still the same?
  And what I should be, all but less than He
  Whom thunder has made greater? Here, at least,
  We shall be free; th'Almighty hath not built
  Here for his envy, will not drive us hence:
  Here we may reign secure; and, in my choice,
  To reign is worth ambition, though in Hell:
  Better to reign in Hell than serve in Heaven.]

[Note 530:

                  The inconquerable will
  And study of revenge, immortal hate,
  And courage never to submit or yield,
  And what is else not to be overcome:
  That glory never shall his wrath or might
  Extort from me.
                                                       (Liv. I.)]

[Note 531:

                          He views
  The dismal situation waste and wild:
  A dungeon terrible on all sides round,
  As one great furnace flamed: yet from those flames
  No light, but rather darkness visible
  Served only to discover sights of woe,
  Regions of sorrow, doleful shades....
  «Seest thou yon dreary plain, forlorn and wild,
  The seat of desolation, void of light,
  Save what the glimmering of these livid flames
  Cast pale and dreadful?»
                                                        (Liv. I.)

  Beyond this flood a frozen continent
  Lies dark and wild, beat with perpetual storms,
  Of whirlwind and dire hail, which on firm land
  Thaws not, but gathers heap, and ruin seems
  Of ancient pile.
                                                       (Liv. II.)

                          As when Heaven's fire
  Hath scathed the forest oaks or mountain pines,
  With singed top their stately growth, though bare,
  Stands on the blasted heath.
                                                       (Liv. I.)]

[Note 532:

                              In bulk as huge....
                              As that sea-beast
  Leviathan, which God of all his works
  Created hugest that swim the ocean stream.
  Him, haply, slumbering on the Norway foam
  The pilot of some small night-founder'd skiff,
  Deeming some island, oft, as seamen tell,
  With fixed anchor in his scaly rind,
  Moors by his side under the lee, while night
  Invests the sea, and wished morn delays.
                                                       (Liv. I.)]

[Note 533:

                      At least appear
  Hell bounds, high reaching to the horrid roof,
  And thrice threefold the gates: three folds were brass,
  Three iron, three of adamantine rock
  Impenetrable, impaled with circling fire,
  Yet unconsumed.--Before the gates there sat
  On either side a formidable shape.
  The one seem'd a woman to the waist, and fair,
  But ended foul in many a scaly fold
  Voluminous and vast: a serpent arm'd
  With mortal sting. About her middle round
  A cry of Hell-hounds never ceasing bark'd
  With wide Cerberean mouths full loud, and rung
  A hideous peal; yet, when they list, would creep,
  If aught disturb'd their noise, into her womb,
  And kennel there: yet there still bark'd and howl'd,
  Within, unseen....
                    The other shape,
  If shape it might be call'd that shape had none
  Distinguishable in member, joint or limb;
  Or substance might be call'd that shadow seem'd,
  For each seem'd either; black it stood as night,
  Fierce as ten Furies, terrible as Hell,
  And shook a dreadful dart; what seem'd his head
  The likeness of a kingly crown had on.
  Satan was now at hand, and from his seat
  The monster moving onward came as fast
  With horrid strides; Hell trembled as he strode.
  The undaunted Fiend what this might be admired,
  Admired, not fear'd.
                                                      (Liv. II.)]

[Note 534:

  On heavenly ground they stood; and from the shore
  They view'd the vast immeasurable abyss
  Outrageous as a sea, dark, wasteful, wild,
  Up from the bottom turn'd by tempestuous winds
  And surging waves, as mountains, to assault
  Heaven's height and with the centre mix the pole.
  "Silence, ye troubled waves, and thou, Deep, peace,"
  Said then the omnific word; "your discord end!"....
  .... Let there be light, said God, and forthwith Light
  Etherial, first of things, quintessence pure,
  Sprung from the deep; and from her native East
  To journey through the very gloom began,
  Sphered in a radiant cloud....
  The Earth was form'd; but in the womb as yet
  Of waters, embryon immature involved,
  Appear'd not: over al the faces of Earth
  Main Ocean flow'd, not idle; but, with warm
  Prolific humour softening all her globe,
  Fermented the great mother to conceive,
  Satiate with genial moisture; when God said:
  "Be gather'd now, ye water under Heaven,
  "Into one place, and let dry land appear."
  Immediately the mountains huge appear
  Emergent, and their broad bare backs upheave
  Into the clouds; their tops ascend the sky.
    So high as heaved the tumid hills, so low
  Down sunk a hollow bottom broad and deep
  Capacious bed of waters. Thither they
  Hasted with glad precipitance, unroll'd,
  As drops on dust conglobing from the dry.]

[Note 535:

                    The sun now fallen....
  Arraying with reflected purple and gold
  The clouds that on his western throne attend.
  Now came still Evening on, and Twilight gray
  Had in her sober livery all things clad;
  Silence accompanied: for beast and bird,
  They to their grassy couch, these to their nests,
  Were slunk, all but the wakeful nightingale;
  She all night long her amorous descant sung;
  Silence was pleas'd: now glow'd the firmament
  With living sapphires; Hesperus that led
  The starry host, rode brightest, till the moon,
  Rising in clouded majesty, at length
  Apparent queen, unveil'd her peerless light,
  And o'er the dark her silver mantle threw.]


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.

LIVRE II.

LA RENAISSANCE.

(Suite.)


Chapitre II. -- Le théâtre.

    I. Le public. -- La scène.                                       3

   II. Les moeurs du seizième siècle. -- Expansion violente et
     complète de la nature.                                          7

  III. Les moeurs anglaises. -- Expansion du naturel énergique
     et triste.                                                     18

   IV. Les poëtes. -- Harmonie générale entre le caractère d'un
     poëte et le caractère de son siècle. -- Nash, Decker, Kyd,
     Peel, Lodge, Greene. -- Leur condition et leur vie. --
     Marlowe. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _Tamerlan._ -- _Le
     Juif de Malte._ -- _Edward II._ -- _Faust._ -- Sa conception
     de l'homme.                                                    27

    V. Formation de ce théâtre. -- Procédés et caractère de cet
     art. -- Sympathie imitative qui peint, par des spécimens
     expressifs. -- Opposition de l'art classique et de l'art
     germanique. -- Construction psychologique et domaine propre
     de ces deux arts.                                              49

   VI. Les personnages virils. -- Les passions furieuses. --
     Les événements tragiques. -- Les caractères excessifs. --
     _Le duc de Milan_, de Massinger. -- _L'Annabella_, de Ford.
     -- _La duchesse de Malfi_ et _la Vittoria_, de Webster. --
     Les personnages féminins. -- Conception germanique de
     l'amour et du mariage. -- Euphrasia, Bianca, Arethusa,
     Ordella, Aspasia, Amoret, dans Beaumont et Fletcher. --
     Penthea, dans Ford. -- Concordance du type moral et du type
     physique                                                       57


Chapitre III. -- Ben Jonson.

    I. Les chefs d'école dans leur école et dans leur siècle. --
     Jonson. -- Son tempérament. -- Son caractère. -- Son
     éducation. -- Ses débuts. -- Ses luttes. -- Sa pauvreté. --
     Ses maladies. -- Sa fin                                        98

   II. Son érudition. -- Ses goûts classiques. -- Ses
     personnages didactiques. -- Belle ordonnance de ses plans.
     -- Franchise et précision de son style. -- Vigueur de sa
     volonté et de sa passion.                                     103

  III. Ses drames. -- _Catilina et Séjan._ -- Pourquoi il a pu
     peindre les personnages et les passions de la corruption
     romaine.                                                      113

   IV. Ses comédies. -- Sa réforme et sa théorie du théâtre. --
     Ses comédies satiriques. -- _Volpone._ -- Pourquoi ces
     comédies sont sérieuses et militantes. -- Comment elles
     peignent les passions de la Renaissance. -- Ses comédies
     bouffonnes. -- _La Femme silencieuse._ -- Pourquoi ces
     comédies sont énergiques et rudes. -- Comment elles sont
     conformes aux goûts de la Renaissance.                        124

    V. Limites de son talent. -- En quoi il reste au-dessous de
     Molière. -- Manque de philosophie supérieure et de gaieté
     comique. -- Son imagination et sa fantaisie. -- _L'Entrepôt
     de nouvelles_ et _la Fête de Cynthia._ -- Comment il traite
     la comédie de société et la comédie lyrique. -- Ses petits
     poëmes. -- Ses _Masques_. -- Moeurs théâtrales et
     pittoresques de la cour. -- _Le Berger inconsolable._ --
     Comment Jonson reste poëte jusque sur son lit de mort.        147

   VI. Idée générale de Shakspeare. -- Quelle est dans
     Shakspeare la conception fondamentale. -- Conditions de la
     raison humaine. -- Quelle est dans Shakspeare la faculté
     maîtresse. -- Conditions de la représentation exacte.         156


Chapitre IV. -- Shakspeare.

    I. Vie et caractère de Shakspeare. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Son mariage. -- Il devient acteur. -- Son
     _Adonis_ -- Ses sonnets. -- Ses amours. -- Son humeur. -- Sa
     conversation. -- Ses tristesses. -- En quoi consiste le
     naturel producteur et sympathique. -- Sa prudence. -- Sa
     fortune. -- Sa retraite.                                      164

   II. Son style. -- Ses images. -- Ses excès. -- Ses
     disparates. -- Son abondance. -- Différence entre la
     conception créatrice et la conception analytique.             185

  III. Les moeurs. -- Les familiarités. -- Les violences. --
     Les crudités. -- La conversation et les actions. --
     Concordance des moeurs et du style.                           193

   IV. Les personnages. -- Comment ils sont tous de la même
     famille. -- Les brutes et les imbéciles. -- Caliban, Ajax,
     Cloten, Polonius, la nourrice. -- Comment l'imagination
     machinale peut précéder la raison ou lui survivre.            206

    V. Les gens d'esprit. -- Différence entre l'esprit des
     raisonneurs et l'esprit des artistes. -- Mercutio, Béatrice,
     Rosalinde, Bénédict, les clowns. -- Falstaff.                 215

   VI. Les femmes. -- Desdémone, Virginia, Juliette, Miranda,
     Imogène, Cordelia, Ophélie, Volumnia. -- Comment Shakspeare
     représente l'amour. -- Pourquoi Shakspeare fonde la vertu
     sur l'instinct ou la passion.                                 223

  VII. Les scélérats. -- Iago, Richard III. -- Comment les
     convoitises extrêmes et le manque de conscience sont le
     domaine naturel de l'imagination passionnée.                  230

  VIII. Les grands personnages. -- Les excès et les maladies
     de l'imagination. -- Lear, Othello, Cléopatre, Coriolan,
     Macbeth, Hamlet. -- Comparaison de la psychologie de
     Shakspeare et de celle des tragiques français.                233

   IX. La fantaisie. -- Concordance de l'imagination et de
     l'observation chez Shakspeare. -- Intérêt de la comédie
     sentimentale et romanesque. -- _As you like it._ -- Idée de
     la vie. -- _Midsummer night's dream._ -- Idée de l'amour. --
     Harmonie de toutes les parties de l'oeuvre. -- Harmonie de
     l'oeuvre et de l'artiste.                                     259


Chapitre V. -- La Renaissance chrétienne.

    I. Les vices de la Renaissance païenne. -- Décadence des
     civilisations du Midi                                         282

   II. La réforme. -- Aptitude des races germaniques et
     convenance des climats du Nord. -- Les corps et les âmes
     chez Albert Dürer. -- Ses Martyres et ses Jugements
     derniers. -- Luther. -- Sa conception de la justice. --
     Construction du protestantisme. -- La crise de la
     conscience. -- La rénovation du coeur. -- La suppression des
     pratiques. -- La transformation du clergé                     289

  III. La réforme en Angleterre. -- La tyrannie des cours
     ecclésiastiques. -- Les désordres du clergé. -- L'irritation
     du peuple. -- Intérieur d'un diocèse. -- Persécutions et
     conversions. -- La traduction de la Bible. -- Comment les
     événements bibliques et les sentiments hébraïques sont
     d'accord avec les moeurs contemporaines et le caractère
     anglais. -- Le _Prayer Book_. -- Poésie morale et virile des
     prières et des offices. -- La prédication. -- Latimer. --
     Son éducation. -- Son caractère. -- Son éloquence familière
     et persuasive. -- Sa mort. -- Les martyrs sous Marie. --
     L'Angleterre est désormais protestante                        301

   IV. Les anglicans. -- Proximité de la religion et du monde.
     -- Comment le sentiment religieux pénètre dans la
     littérature. -- Comment le sentiment du beau subsiste dans
     la religion. -- Hooker. -- Sa largeur d'esprit et son
     ampleur de style. -- Hales et Chillingworth. -- Éloge de la
     raison et de la tolérance. -- Jeremy Taylor. -- Son
     érudition, son imagination, sa poésie                         337

    V. Les puritains. -- Opposition de la religion et du monde.
     -- Leurs dogmes. -- Leur morale. -- Leurs scrupules. -- Leur
     triomphe et leur enthousiasme. -- Leur oeuvre et leur sens
     pratique. -- Bunyan. -- Sa vie, son esprit et son poëme. --
     Avenir du protestantisme en Angleterre                        361


Chapitre VI. -- Milton.

    I. Idée générale de son esprit et de son caractère. -- Sa
     famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses voyages. --
     Son retour en Angleterre                                      413

   II. Effets du caractère concentré et solitaire. -- Son
     austérité. -- Son inexpérience. -- Son mariage. -- Ses
     enfants. -- Ses chagrins domestiques                          420

  III. Son énergie militante. -- Sa polémique contre les
     évêques. -- Sa polémique contre le roi. -- Son enthousiasme
     et sa roideur. -- Ses théories sur le gouvernement, l'Église
     et l'éducation. -- Son stoïcisme et sa vertu. -- Sa
     vieillesse, ses occupations, sa personne                      424

   IV. Le prosateur. -- Changements survenus depuis trois
     siècles dans les physionomies et les idées. -- Lourdeur de
     sa logique. -- _Traité du Divorce._ -- Pesanteur de sa
     plaisanterie. -- _Animadversions upon the remonstrant._ --
     Rudesse de sa discussion. -- _Defensio populi anglicani._ --
     Violences de ses animosités. -- _Reasons of church
     Government. Iconoclastes._ -- Libéralisme de ses doctrines.
     -- _Of Reformation. Areopagitica._ -- Son style. -- Ampleur
     de son éloquence. -- Richesse de ses images. -- Lyrisme et
     sublimité de sa diction                                       433

    V. Le poëte. -- En quoi il se rapproche et se sépare des
     poëtes de la Renaissance. -- Comment il impose à la poésie
     un but moral. -- Ses poëmes profanes. -- L'_Allegro_ et le
     _Penseroso_. -- Le _Comus_. _Lycidas._ -- Ses poëmes
     religieux. -- Le _Paradis perdu_. -- Conditions d'une
     véritable épopée. -- Elles ne se rencontrent ni dans le
     siècle ni dans le poëte. -- Comparaison d'Ève et d'Adam avec
     un ménage anglais. -- Comparaison de Dieu et des anges avec
     une cour monarchique. -- Ce qui subsiste du poëme. --
     Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions
     républicaines. -- Caractère lyrique et moral des paysages.
     -- Élévation et bon sens des idées morales. -- Situation du
     poëte et du poëme entre deux âges. -- Construction de son
     génie et de son oeuvre                                        435


FIN DE LA TABLE.


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