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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Tome 5 - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
Author: Thiers, Adolphe, 1797-1877
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, Tome 5 - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE


FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



PAR M. A. THIERS



TOME CINQUIÈME



  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  60, RUE RICHELIEU
  1845



HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE.



LIVRE DIX-NEUVIÈME.

L'EMPIRE.


     Effet produit en Europe par la mort du duc d'Enghien.--La Prusse,
     prête à former une alliance avec la France, se rejette vers la
     Russie, et se lie à cette dernière puissance par une convention
     secrète.--Quelle était en 1803 la véritable alliance de la
     France, et comment cette alliance se trouve manquée.--La conduite
     de MM. Drake, Smith et Taylor dénoncée à tous les cabinets.--Le
     sentiment qu'elle inspire atténue l'effet produit par la mort du
     duc d'Enghien.--Sensation éprouvée à Pétersbourg.--Deuil de cour
     pris spontanément.--Conduite légère et irréfléchie du jeune
     empereur.--Il veut réclamer auprès de la Diète de Ratisbonne
     contre la violation du territoire germanique, et adresse des
     notes imprudentes à la Diète et à la France.--Circonspection de
     l'Autriche.--Celle-ci ne se plaint pas de ce qui s'est passé à
     Ettenheim, mais profite des embarras supposés du Premier Consul
     pour se permettre en Empire les plus grands excès de
     pouvoir.--Spoliations et violences dans toute
     l'Allemagne.--Énergie du Premier Consul.--Réponse cruelle à
     l'empereur Alexandre, et rappel de l'ambassadeur
     français.--Indifférence méprisante pour les réclamations élevées
     à la Diète.--Expédient imaginé par M. de Talleyrand pour faire
     aboutir ces réclamations à un résultat insignifiant.--Conduite
     équivoque des ministres autrichiens à la Diète.--Ajournement de
     la question.--Signification à l'Autriche de cesser ses violences
     dans l'Empire.--Déférence de cette cour.--Suite du procès de
     Georges et Moreau.--Suicide de Pichegru.--Agitation des
     esprits.--Il résulte de cette agitation un retour général vers
     les idées monarchiques.--On considère l'hérédité comme un moyen
     de consolider l'ordre établi, et de le mettre à l'abri des
     conséquences d'un assassinat.--Nombreuses adresses.--Discours de
     M. de Fontanes à l'occasion de l'achèvement du Code civil.--Rôle
     de M. Fouché dans cette circonstance.--Il est l'instrument du
     changement qui se prépare.--M. Cambacérès oppose quelque
     résistance à ce changement.--Explication du Premier Consul avec
     celui-ci.--Démarche du Sénat préparée par M. Fouché.--Le Premier
     Consul diffère de répondre à la démarche du Sénat, et s'adresse
     aux cours étrangères, pour savoir s'il obtiendra d'elles la
     reconnaissance du nouveau titre qu'il veut prendre.--Réponse
     favorable de la Prusse et de l'Autriche.--Conditions que cette
     dernière cour met à la reconnaissance.--Disposition empressée de
     l'armée à proclamer un Empereur.--Le Premier Consul, après un
     assez long silence, répond au Sénat en demandant à ce corps de
     faire connaître sa pensée tout entière.--Le Sénat
     délibère.--Motion du tribun Curée ayant pour objet de demander le
     rétablissement de la monarchie.--Discussion sur ce sujet dans le
     sein du Tribunat, et discours du tribun Carnot.--Cette motion est
     portée au Sénat, qui l'accueille, et adresse un message au
     Premier Consul, pour lui proposer de revenir à la
     monarchie.--Comité chargé de proposer les changements nécessaires
     à la Constitution consulaire.--Changements adoptés.--Constitution
     impériale.--Grands dignitaires.--Charges militaires et
     civiles.--Projet de rétablir un jour l'empire d'occident.--Les
     nouvelles dispositions constitutionnelles converties en un
     sénatus-consulte.--Le Sénat se transporte en corps à Saint-Cloud,
     et proclame Napoléon Empereur.--Singularité et grandeur du
     spectacle.--Suite du procès de Georges et Moreau.--Georges
     condamné à mort, et exécuté.--MM. Armand de Polignac et de
     Rivière condamnés à mort, et graciés.--Moreau exilé.--Sa destinée
     et celle de Napoléon.--Nouvelle phase de la Révolution
     française.--La République convertie en monarchie militaire.


[Note en marge: Avril 1804.]

[Note en marge: État de l'Europe au moment de la mort du Duc
d'Enghien.]

L'effet produit par la sanglante catastrophe de Vincennes fut grand
sans doute en France; il fut plus grand encore en Europe. Nous ne nous
écarterons pas de la vérité rigoureuse, en disant que cette
catastrophe devint la principale cause d'une troisième guerre
générale. La conspiration des princes français, et la mort du duc
d'Enghien qui en était la suite, furent de ces coups réciproques, par
lesquels la révolution et la contre-révolution s'excitèrent à une
nouvelle et violente lutte, qui s'étendit bientôt depuis les Alpes et
le Rhin jusqu'aux bords du Niémen.

Nous avons exposé la situation respective de la France et des diverses
cours, à partir du renouvellement de la guerre avec la Grande-Bretagne;
les prétentions de la Russie à un arbitrage suprême, accueillies
froidement par l'Angleterre, courtoisement par le Premier Consul, mais
bientôt repoussées par celui-ci, dès qu'il avait reconnu les
dispositions partiales du cabinet russe; les appréhensions de
l'Autriche, craignant de voir la guerre redevenir générale, et cherchant
à se distraire de ses inquiétudes par des excès de pouvoir dans
l'Empire; les perplexités de la Prusse, tour à tour agitée par les
suggestions de la Russie, ou attirée par les caresses du Premier Consul,
presque séduite par les paroles de ce dernier à M. Lombard, prête enfin
à sortir de ses longues hésitations en se jetant dans les bras de la
France.

[Note en marge: Le roi de Prusse, mécontent de la Russie, et séduit
par les discours tenus à Bruxelles par le Premier Consul, se décide
pour l'alliance de la France.]

[Note en marge: Le roi de Prusse offre à la France réciproque des
États actuellement possédés par les deux puissances.]

[Note en marge: Conditions de cette garantie réciproque.]

Telle était la situation un peu avant la déplorable conjuration dont
nous venons de raconter les tragiques phases. M. Lombard était
retourné à Berlin tout plein de ce qu'il avait entendu à Bruxelles, et
en communiquant ses impressions au jeune Frédéric-Guillaume, il
l'avait décidé à se lier définitivement avec nous. Une autre
circonstance avait contribué beaucoup à produire cet heureux résultat.
La Russie s'était montrée peu favorable aux idées de la Prusse, qui
consistaient dans une sorte de neutralité continentale, fondée sur
l'ancienne neutralité prussienne, et elle avait cherché à substituer à
ces idées un projet de tiers-parti européen, qui, sous prétexte de
contenir les puissances belligérantes, aurait abouti bientôt à une
nouvelle coalition, dirigée contre la France, et soldée par
l'Angleterre. Frédéric-Guillaume, blessé de l'accueil qu'avaient reçu
ses propositions, des conséquences visibles que pouvait entraîner le
projet russe, sentant que la force était du côté du Premier Consul,
lui fit offrir, non plus une stérile amitié, comme il faisait depuis
1800, par l'insaisissable M. d'Haugwitz, mais une véritable alliance.
D'abord il avait offert, à la France ainsi qu'à la Russie, une
extension de la neutralité prussienne, qui devait comprendre tous les
États d'Allemagne, et être payée de l'évacuation du Hanovre, ce qui
n'aurait eu pour nous d'autre effet que de rouvrir le continent au
commerce anglais, et de nous fermer la route de Vienne. Le Premier
Consul, conférant à Bruxelles avec M. Lombard, n'avait pas voulu en
entendre parler. Depuis le retour de M. Lombard à Berlin, et la
conduite récente de la Russie, le roi de Prusse nous faisait proposer
tout autre chose. Dans ce nouveau système, les deux puissances, la
France et la Prusse, se garantissaient le _status presens_,
comprenant, pour la Prusse, tout ce qu'elle avait acquis en Allemagne
et en Pologne depuis 1789; pour la France, le Rhin, les Alpes, la
réunion du Piémont, la présidence de la République italienne, la
propriété de Parme et Plaisance le maintien du royaume d'Étrurie,
l'occupation temporaire de Tarente. Si pour l'un de ces intérêts la
paix était troublée, celle des deux puissances qui ne serait point
immédiatement menacée, devait s'entremettre pour prévenir la guerre.
Si ses bons offices demeuraient inefficaces, les deux puissances
s'engageaient à réunir leurs forces, et à soutenir la lutte en commun.
Pour prix de ce grave engagement, la Prusse demandait qu'on évacuât
les bords de l'Elbe et du Weser, qu'on réduisît l'armée française en
Hanovre au nombre d'hommes nécessaire pour percevoir les revenus du
pays, c'est-à-dire à 6 mille; et enfin, si à la paix les succès de la
France avaient été assez grands pour qu'elle pût en dicter les
conditions, la Prusse exigeait que le sort du Hanovre fût réglé
d'accord avec elle. C'était, d'une façon indirecte, stipuler que le
Hanovre lui serait donné.

[Note en marge: Raisons qui avaient décidé la Prusse à s'engager aussi
avant dans la politique de la France.]

Ce qui avait décidé Frédéric-Guillaume à entrer aussi avant dans la
politique du Premier Consul, c'était la certitude de la paix
continentale, qui dépendait, à son avis, d'une solide alliance entre
la Prusse et la France. Il avait vu, avec une justesse de coup d'oeil
honorable pour lui, honorable surtout pour M. d'Haugwitz, son
véritable inspirateur, que, la Prusse et la France étant fortement
unies, personne sur le continent n'oserait troubler la paix générale.
Il avait reconnu en même temps qu'en enchaînant le continent, il
enchaînait aussi le Premier Consul; car la garantie donnée à la
situation présente des deux puissances, était une manière de fixer
cette situation, et d'interdire au Premier Consul de nouvelles
entreprises. Si la Prusse eût persisté dans de telles vues, et si on
l'avait encouragée à y persévérer, les destinées du monde eussent été
changées.

[Note en marge: Motifs qui auraient dû décider le Premier Consul à
accepter les offres de la Prusse.]

Les mêmes raisons qui avaient décidé la Prusse à faire la proposition
que nous venons de rapporter auraient dû décider le Premier Consul à
l'accepter. Ce qu'il voulait, en définitive, du moins alors, c'était
la France jusqu'au Rhin et aux Alpes, plus une domination absolue en
Italie, une influence prépondérante en Espagne, en un mot la
suprématie de l'occident. Il avait tout cela en obtenant la garantie
de la Prusse, et il l'avait avec un degré de certitude presque
infaillible. Sans doute le continent était rouvert aux Anglais par
l'évacuation des bords de l'Elbe et du Weser; mais ces facilités
rendues à leur commerce ne leur faisaient pas autant de bien que leur
faisait de mal l'immobilité du continent, désormais assurée par
l'union de la Prusse avec la France. Et, le continent immobile, le
Premier Consul était certain, en y appliquant son génie pendant
plusieurs années, de frapper tôt ou tard quelque grand coup sur
l'Angleterre.

[Note en marge: Difficultés survenues pour le mot d'alliance, que la
Prusse refuse d'insérer dans le traité proposé.]

Il est vrai que le titre d'alliance manquait à la proposition de la
Prusse: la chose y était certainement, mais le mot y manquait par la
volonté très-réfléchie du jeune roi.

[Note en marge: Raisons qui portaient la Prusse à diminuer
l'importance apparente du traité de garantie.]

Ce prince, effectivement, n'avait pas voulu l'y mettre; il avait même
tenu à diminuer l'importance apparente du traité, en l'appelant une
convention. Mais qu'importait la forme, quand on avait le fond; quand
l'engagement de joindre ses forces aux nôtres était formellement
stipulé; quand cet engagement pris par un roi honnête et fidèle à sa
parole, méritait qu'on y comptât? C'est ici le cas de remarquer l'une
des faiblesses d'esprit, non pas seulement de la cour de Prusse, mais de
toutes les cours de l'Europe à cette époque. On admirait le nouveau
gouvernement de la France, depuis qu'il était dirigé par un grand homme;
on aimait ses principes autant qu'on respectait sa gloire; et cependant
on s'en tenait volontiers à part. Même quand un intérêt pressant
obligeait à s'en rapprocher, on ne voulait avoir avec lui que des
rapports d'affaires: non pas qu'on éprouvât, ou qu'on osât manifester
pour lui le dédain aristocratique des vieilles dynasties pour les
nouvelles; le Premier Consul ne s'était pas encore exposé à des
comparaisons de ce genre, en se constituant chef de dynastie, et la
gloire militaire, qui faisait son titre principal, était l'un de ces
mérites devant lesquels le dédain tombe toujours. Mais on aurait craint,
en se déclarant formellement son allié, de passer aux yeux de l'Europe
pour déserteur de la cause commune des rois. Frédéric-Guillaume se
serait trouvé embarrassé devant son jeune ami Alexandre, et même devant
son ennemi l'empereur François. La belle et jeune reine, qui avait
autour d'elle une coterie pleine des passions et des préjugés de
l'ancien régime, coterie où l'on raillait M. Lombard parce qu'il était
revenu de Bruxelles enthousiasmé du Premier Consul, où l'on haïssait M.
d'Haugwitz parce qu'il était l'apôtre de l'alliance française, la belle
et jeune reine et ses entours auraient jeté les hauts cris, et accablé
le roi de leur blâme. Ce n'était là, sans doute, qu'un désagrément
intérieur, et Frédéric-Guillaume était souvent exposé à en éprouver de
semblables. Mais il n'aurait pu concilier ce traité formel d'alliance,
avec le langage équivoque, et dépourvu de franchise, qu'il tenait
ordinairement aux autres cours. Il voulait pouvoir leur présenter les
engagements pris avec le Premier Consul, comme un sacrifice qu'il avait
fait malgré lui au besoin le plus pressant de ses peuples. Ses peuples
en effet avaient un besoin urgent que le Hanovre fût évacué, afin que
l'Elbe et le Weser fussent débloqués. Pour obtenir de la France
l'évacuation du Hanovre, il fallait bien, aurait-il dit, lui concéder
quelque chose, et il s'était vu obligé de lui garantir ce que d'ailleurs
toutes les puissances, l'Autriche notamment, lui avaient garanti, soit
par des traités, soit par des conventions secrètes. À ce prix, qui
n'était pas une concession nouvelle, il avait délivré l'Allemagne des
soldats étrangers, et rétabli son commerce. Ajoutez à la convention
proposée le mot d'alliance, et cette interprétation devenait impossible.
Il est vrai que la stipulation relative au Hanovre était aussi
compromettante qu'aurait pu l'être le mot d'alliance, mais elle se
trouvait reléguée dans un article qu'on avait promis sous parole
d'honneur de laisser secret. Cette cour était, comme on le voit, aussi
faible qu'ambitieuse; mais on pouvait compter sur sa promesse une fois
écrite. Il fallait donc la prendre telle qu'elle était, se plier à ses
faiblesses, et se hâter de saisir cette occasion unique de l'enchaîner à
la France.

[Note en marge: Avantages de l'alliance prussienne.]

De nos jours, depuis que l'ancien empire germanique a été brisé, il
subsiste peu de sujets de rivalité entre la Prusse et l'Autriche, et
il en existe un fort redoutable entre la Prusse et la France, dans les
provinces rhénanes. Mais en 1804 la Prusse, placée assez loin du Rhin,
n'avait avec la France que des intérêts semblables, et avec l'Autriche
que des intérêts contraires. La haine que le grand Frédéric éprouvait
pour celle-ci, et qu'il lui inspirait, survivait tout entière. La
réforme de la constitution germanique, la sécularisation des
territoires ecclésiastiques, la suppression de la noblesse immédiate,
le partage des votes entre les catholiques et les protestants, étaient
autant de questions ou résolues ou à résoudre, qui remplissaient les
deux cours de ressentiment, pour le passé et pour l'avenir. La Prusse,
enrichie de biens d'église, représentant la révolution en Allemagne,
en ayant les intérêts, et presque le mauvais renom auprès des vieilles
monarchies, était notre alliée naturelle; et, à moins de ne vouloir
aucun ami en Europe, c'était à elle évidemment qu'il fallait
s'attacher.

En effet, l'Espagne comme alliée n'était plus rien, et, pour la
régénérer, on était condamné à se jeter plus tard dans des difficultés
immenses. L'Italie, déchirée en lambeaux dont nous avions la presque
totalité, ne pouvait pas nous procurer encore une force réelle; elle
nous donnait à peine quelques soldats, qui, pour devenir bons, car ils
en étaient capables, avaient besoin d'être long-temps encadrés avec
les nôtres. L'Autriche, plus habile, plus astucieuse que toutes les
autres cours ensemble, nourrissait la résolution, qu'elle dissimulait
à tout le monde et presque à elle-même, de se précipiter sur nous à la
première occasion, pour recouvrer ce qu'elle avait perdu. Et il n'y
avait à cela rien d'étonnant, ni de condamnable. Tout vaincu cherche à
se relever, et en a le droit. Autant la Prusse représentait en
Allemagne quelque chose d'analogue à nous, autant l'Autriche y
représentait ce qu'on pouvait imaginer de plus contraire, car elle
était l'image accomplie de l'ancien régime. Une raison, d'ailleurs, la
rendait inconciliable avec la France: c'était l'Italie, objet de sa
passion la plus vive, et d'une passion égale de la part du Premier
Consul. Dès qu'on tenait à dominer l'Italie, il ne fallait espérer que
des trêves, plus ou moins longues, avec l'Autriche. Entre les deux
cours allemandes toujours divisées, l'option pour celle de Vienne
était donc impossible. Quant à la Russie, en prétendant dominer le
continent, il fallait se résigner à l'avoir pour ennemie. Les dix
dernières années le prouvaient suffisamment. Même sans aucun intérêt
dans la guerre que nous soutenions contre l'Allemagne, avec un intérêt
conforme au nôtre dans celle que nous soutenions contre l'Angleterre,
elle avait sous Catherine pris une attitude hostile, sous Paul Ier
envoyé Suwarow, et sous Alexandre elle finissait, en voulant protéger
les petites puissances, par aboutir à un protectorat du continent,
incompatible avec la puissance que nous voulions y exercer. La
jalousie continentale en faisait pour nous une ennemie, comme la
jalousie maritime en faisait une de l'Angleterre. Ainsi l'Espagne,
alors déchue, n'ayant aucune force à nous offrir, l'Autriche étant
irréconciliable à cause de l'Italie, la Russie étant notre jalouse sur
le continent, comme l'Angleterre l'était sur les mers, la Prusse, au
contraire, n'ayant que des intérêts semblables aux nôtres, jouant
parmi les vieux gouvernements le rôle d'une parvenue, la Prusse se
trouvait notre alliée naturelle et forcée. La négliger c'était
consentir à être tout seul. Être tout seul, toujours, dans tous les
cas, c'était consentir à périr au premier revers.

[Note en marge: Le Premier Consul, sans méconnaître les avantages de
l'alliance prussienne, croit pouvoir différer encore avant de choisir
un allié.]

M. de Talleyrand, quand il s'agissait des alliances, conseillait mal
le Premier Consul. Ce ministre, chez lequel les goûts ont exercé plus
d'influence que le calcul, avait pour l'Autriche une préférence
d'habitude. Plein des souvenirs de l'ancien cabinet de Versailles,
dans lequel on détestait le grand Frédéric à cause de ses sarcasmes,
dans lequel on aimait la cour de Vienne à cause de ses flatteries, il
croyait se trouver à Versailles même, quand on était en bons rapports
avec l'Autriche. Pour ces mauvaises raisons, il était froid, railleur,
méprisant à l'égard de la Prusse, et détournait le Premier Consul de
se fier à elle. Ses conseils, au reste, agissaient peu. Le Premier
Consul, dès son avénement, avait jugé avec son ordinaire sagacité de
quel côté se trouvait l'alliance souhaitable, et il avait incliné vers
la Prusse. Toutefois, plein de confiance en sa force, il n'était pas
pressé de choisir ses amis. Il reconnaissait l'utilité d'en avoir, il
appréciait la véritable valeur des uns et des autres, mais il croyait
qu'il aurait toujours le temps de s'en donner, et il voulait s'y
prendre à loisir.

[Note en marge: Il est blessé de ce que le mot d'alliance n'est pas
contenu dans le traité offert par la Prusse.]

[Note en marge: Le Premier Consul veut l'insertion formelle du mot
d'alliance dans le traité dont il s'agit.]

Quand M. de Lucchesini, par suite des conférences de Bruxelles,
apporta une lettre du roi lui-même, et le projet d'alliance, moins le
titre, le Premier Consul fut vivement piqué. Il regardait avec raison
les relations avec la France comme assez honorables, surtout comme
assez profitables, pour qu'on les avouât hautement.--J'accepte,
dit-il, les bases proposées; mais je veux que le mot d'alliance soit
dans le traité. Il n'y a qu'une profession publique de notre amitié
par la Prusse, qui puisse intimider l'Europe, et qui me permette de
diriger toutes nos ressources contre l'Angleterre. Avec un traité
pareil, je diminuerai l'armée de terre, j'augmenterai l'armée de mer,
et je me consacrerai tout entier à la guerre maritime. Avec moins
qu'une alliance publique et formelle, je ne pourrais pas opérer sans
danger ce revirement de nos forces, et j'aurais fait le sacrifice de
la clôture des fleuves, sans avantage suffisant.--

Il y avait beaucoup de vérité dans ce raisonnement. L'aveu complet de
notre alliance nous aurait donné une puissance morale, qu'un demi-aveu
ne pouvait nous assurer. Mais le fait même de l'union des forces avait
une valeur immense, et le fond devait ici l'emporter sur la forme. La
Prusse, liée avec nous jusqu'à l'obligation de prendre les armes dans
certains cas, aurait été bientôt compromise aux yeux de l'Europe,
poursuivie des mauvais propos des cabinets, irritée de ces propos, et
poussée malgré elle dans nos bras. Un premier pas vers nous rendait le
second inévitable. C'était donc une faute que de ne pas l'accueillir.
Le Premier Consul, outre le mot d'alliance qu'il voulait absolument,
contestait certaines des conditions demandées par la Prusse. Quant au
Hanovre, il était très-coulant, et ne faisait aucune difficulté de le
céder, le cas échéant, à la Prusse; car c'était la brouiller
fondamentalement avec l'Angleterre. Mais il était toujours
très-difficile relativement à l'ouverture des fleuves. Il s'indignait
à l'idée de rouvrir une partie du continent aux Anglais, aux Anglais
qui fermaient toutes les mers. Il était allé jusqu'à dire au ministre
de Prusse:--Comment, pour une question d'argent, pouvez-vous m'obliger
de renoncer à l'un des moyens les plus efficaces de nuire à la
Grande-Bretagne? Vous avez donné un secours de trois ou quatre
millions d'écus aux marchands de toiles de Silésie; il faut leur en
donner encore autant. Faites votre calcul: combien vous en
coûtera-t-il? six ou huit millions d'écus? Je suis prêt à vous les
fournir secrètement, pour que vous renonciez à la condition de
l'ouverture des fleuves.--

Cet expédient n'était pas du goût de la Prusse, qui voulait pouvoir
dire aux cours de l'Europe, qu'elle ne s'était autant engagée avec le
Premier Consul, que pour éloigner les Français de l'Elbe et du Weser.

[Note en marge: Effroi du roi de Prusse, quand on lui demande un
traité formel d'alliance avec la France.]

[Note en marge: Efforts de M. d'Haugwitz pour rapprocher le roi de
Prusse te le Premier Consul.]

Quand la proposition ainsi modifiée revint à Berlin, le roi fut
effrayé de l'idée d'une alliance explicite. L'empereur Alexandre, les
cours allemandes, étaient sans cesse présents à sa pensée, lui faisant
mille reproches de sa félonie. Il appréhendait aussi le caractère
entreprenant du Premier Consul, et il craignait, en s'enchaînant trop
complétement à lui, d'être entraîné à la guerre, qui était ce qu'il
redoutait le plus au monde. La cour fut même divisée, et agitée par
cette question. Bien que le cabinet fût très-secret, il perça au
dehors quelque chose de ce qui le préoccupait si vivement; et la cour
se déchaîna contre M. d'Haugwitz, qu'elle accusait d'être l'auteur
d'une telle politique. Cet homme d'état éminent, qu'une certaine
duplicité apparente, tenant plutôt à sa situation qu'à son caractère,
faisait calomnier en Europe, mais qui alors comprenait mieux qu'aucun
Prussien, nous dirons volontiers mieux qu'aucun Français, les intérêts
combinés des deux puissances, faisait tous ses efforts pour raffermir
le coeur de son roi épouvanté, et pour persuader au Premier Consul de
n'être pas trop exigeant. Mais ses efforts étaient vains, et dans son
dégoût il forma le projet de se retirer, projet qu'il exécuta bientôt.
Le ministre de Russie à Berlin, M. d'Alopeus, Russe fougueux et
arrogant comme M. de Markoff, troublait Potsdam de ses cris. La
diplomatie autrichienne le remplissait de ses intrigues. Toutes les
passions étaient coalisées contre l'idée d'une alliance avec la
France. Néanmoins cette agitation intérieure ne s'étendait pas au
delà du cercle intime de la cour, et n'avait pas acquis à Berlin la
notoriété d'un événement public.

[Note en marge: La nouvelle de l'enlèvement du duc d'Enghien, survenue
au milieu des hésitations du cabinet prussien.]

[Note en marge: Effet qu'elle produit.]

Telle était la situation lorsqu'arriva subitement la nouvelle de
l'enlèvement du duc d'Enghien sur le sol germanique. Elle produisit un
effet immense. Le déchaînement du parti anti-français passa toutes les
bornes. L'embarras du parti contraire fut extrême. L'argument du
consul Lebrun, disant que cet acte causerait un grand bruit en Europe,
se trouva pleinement réalisé. Cependant, pour atténuer quelque peu
l'effet de cette nouvelle, on ajoutait que c'était une mesure de pure
précaution; que le Premier Consul avait voulu se saisir d'un otage,
mais qu'il n'avait pu entrer dans sa pensée de frapper un jeune prince
d'un nom aussi illustre, étranger d'ailleurs à ce qui venait de se
tramer à Paris. On était à peine arrivé à faire écouter ces excuses,
quand on apprit la terrible exécution de Vincennes. Le parti français
fut dès lors réduit à se taire, et à ne plus présenter même des
excuses. Le ministre de France Laforest, jouissant d'une grande
considération personnelle, se trouva subitement abandonné de la
société prussienne, et il raconta lui-même dans ses dépêches qu'on ne
lui adressait plus la parole. Il répéta, dans l'un de ses rapports
quotidiens, ces propres expressions d'une personne fort amie de la
légation française: «À juger de l'exaspération des esprits par
l'exaltation des propos, je ne doute pas que tout ce qui tient au
gouvernement français ne fût insulté, pour ne rien dire de pire, s'il
n'existait pas en Prusse des lois protectrices, et un roi dont on
connaît les principes.»

M. de Laforest disait encore, à la même date, que ces clabaudeurs,
après avoir témoigné une vive sensibilité, en apparence du moins, _ne
pouvaient contenir une sorte de joie insultante, et qu'ils
s'applaudissaient comme s'ils avaient remporté un succès important._

C'était, en effet, un succès important pour les ennemis de la France
que ce cruel événement, car il donna partout le dessous au parti
français, et fit nouer des alliances qui ne purent se dénouer qu'à
coups de canon.

[Note en marge: À l'effet produit par la mort du duc d'Enghien, on
oppose la publication des lettres de MM. Drake et Spencer Smith.]

[Note en marge: Réprobation générale en Europe contre MM. Drake et
Spencer Smith.]

Les fautes d'un adversaire sont une triste compensation aux fautes
qu'on a pu faire. L'Angleterre cependant nous ménagea cette
compensation. Elle avait commis un acte difficile à qualifier, en
fournissant l'argent nécessaire à un complot, et en ordonnant ou en
souffrant que trois de ses agents, ses ministres à Cassel, à Stuttgard
et à Munich, entrassent dans les plus criminelles intrigues. Le
Premier Consul avait envoyé un officier sûr, qui, s'étant déguisé et
se donnant pour un agent de la conspiration, s'était introduit dans la
confiance de MM. Drake et Spencer Smith. Il avait reçu d'eux, pour les
transmettre aux conjurés, et à titre de léger à-compte, vu la
difficulté de réunir à l'instant même des valeurs suffisantes en
numéraire, plus de cent mille francs en or, qu'il avait livrés
sur-le-champ à la police française. Le rapport de cet officier, les
lettres autographes de MM. Drake et Spencer, avaient été immédiatement
réunis, déposés au Sénat, et communiqués au corps diplomatique, pour
constater l'authenticité des écritures. Le fait ne pouvait être nié.
Ce rapport et ces pièces, insérés au _Moniteur_, et adressés à toutes
les cours, firent succéder un blâme sévère pour l'Angleterre, au blâme
passionné dont la France était depuis quelques jours l'objet exclusif.
Les hommes impartiaux virent bien que le Premier Consul avait été
provoqué par des actes odieux, et regrettèrent, pour sa gloire, qu'il
ne se fût pas contenté de la répression légale qui devait frapper
Georges et ses complices, de la réprobation que devait encourir la
conduite de la diplomatie anglaise. MM. Drake et Smith, renvoyés avec
indignation de Munich et de Stuttgard, traversèrent l'Allemagne
précipitamment, n'osant se montrer nulle part. M. Drake notamment,
passant par Berlin, reçut de la police prussienne l'injonction de ne
pas s'y arrêter un seul jour. Il ne fit que traverser cette capitale,
et alla s'embarquer en toute hâte pour l'Angleterre, emportant avec
lui la honte qui s'attachait à la profanation des fonctions les plus
sacrées.

[Note en marge: Paroles de M. d'Haugwitz, qui apprennent qu'il ne faut
plus songer à l'alliance.]

La conduite de M. Drake et de son collègue apporta quelque diversion à
la mort du duc d'Enghien. Cependant le cabinet prussien, observant du
reste dans ses propos une parfaite convenance, devint tout à coup
silencieux, froid, impénétrable pour M. de Laforest: plus un mot
d'alliance, plus un mot d'affaires, pas même une parole sur le cruel
événement qu'on déplorait en tous lieux. On savait que MM. d'Haugwitz
et Lombard étaient désolés d'un accident qui ruinait leur politique;
on savait que M. d'Haugwitz en particulier avait pris la résolution de
quitter le timon des affaires, et de se retirer dans ses terres de
Silésie, fort appauvries par la guerre. Mais ces deux personnages ne
disaient plus rien. M. de Laforest ayant voulu provoquer un
explication, M. d'Haugwitz écouta ses observations avec beaucoup
d'égards, et lui répondit par ces graves paroles: En tout ceci,
monsieur, soyez persuadé que le roi a été particulièrement sensible à
ce qui touchait la gloire du Premier Consul. Quant à l'alliance, il
n'y faut plus penser. On a voulu trop exiger du roi; et d'ailleurs il
vient d'être rejeté subitement vers d'autres idées, par suite d'un
événement imprévu, dont ni vous ni moi ne pouvons empêcher les
conséquences.--

[Note en marge: Il se fait une révolution d'esprit chez le roi de
Prusse, qui se tourne du côté de la Russie.]

En effet, les dispositions du roi de Prusse étaient complétement
changées. Il songeait maintenant à se rapprocher de la Russie, et à se
ménager auprès d'elle l'appui qu'il avait d'abord cherché auprès de la
France. Il avait désiré obtenir du Premier Consul la réduction de
l'armée de Hanovre, et l'évacuation des bords de l'Elbe et du Weser,
en s'engageant à partager toutes les chances qui pouvaient menacer la
France. Décidé désormais à n'avoir rien de commun avec elle, il se
résignait à souffrir l'occupation du Hanovre, la clôture des fleuves
qui en était la conséquence, et cherchait, dans un concert intime
avec la Russie, les moyens de prévenir, de limiter au moins les
inconvénients qui pouvaient résulter de la présence des Français en
Allemagne. Il entra donc sur-le-champ en pourparlers avec
l'ambassadeur de Russie. Il était facile de mener une telle
négociation à bonne fin, car elle répondait à tous les voeux de cette
cour.

[Note en marge: Effet produit à Pétersbourg par l'événement de
Vincennes.]

[Note en marge: La cour de Russie prend spontanément le deuil.]

[Note en marge: Sang-froid du général Hédouville, notre ambassadeur.]

Pendant que l'effet du tragique événement dont l'Europe était occupée
s'affaiblissait à Berlin, il commençait à Saint-Pétersbourg. Il y fut
encore plus grand qu'ailleurs. Dans une cour jeune, vive,
inconséquente, dispensée d'être prudente par la distance qui la
séparait de la France, les manifestations ne furent point ménagées.
C'est un samedi que le courrier parvint à Pétersbourg. Le lendemain
dimanche était jour de réception diplomatique. L'empereur, blessé des
hauteurs du Premier Consul, et peu disposé à se contenir pour lui
complaire, n'écouta, en cette circonstance, que ses ressentiments, et
les cris d'une mère passionnée. Il fit prendre le deuil à toute sa
maison, sans même consulter son cabinet. Lorsque le moment de la
réception arriva, l'empereur et sa cour se trouvèrent en deuil, au
grand étonnement des ministres eux-mêmes, qui n'avaient pas été
prévenus. Les représentants de toutes les cours de l'Europe virent
avec joie ce témoignage de douleur, qui était une véritable insulte
pour la France. Notre ambassadeur, le général Hédouville, assistant,
comme les autres, à cette réception, se trouva pour quelques instants
dans une situation cruelle. Mais il montra un calme, une dignité, qui
frappèrent tous les témoins de cette scène étrange. L'empereur passa
devant lui sans proférer une parole. Le général, ne paraissant ni
troublé, ni embarrassé, promenant autour de lui un regard tranquille,
fit respecter par sa contenance la nation française, compromise par un
grand malheur.

[Note en marge: Dispositions présentes de l'empereur Alexandre.]

[Note en marge: Véritables motifs de l'éclat qu'il avait fait en
prenant le deuil.]

Après cet éclat imprudent, l'empereur se mit à délibérer avec ses
ministres sur la conduite à tenir. Ce jeune monarque sensible, mais
aussi vain que sensible, était impatient de jouer un rôle. Il en avait
déjà joué un dans les affaires allemandes, mais il s'était bientôt
aperçu que la politique du Premier Consul le lui avait accordé, plutôt
qu'il ne l'avait conquis. Il avait recommandé Naples, le Hanovre, sans
être écouté; il avait été blessé de la hauteur avec laquelle le
Premier Consul s'était plu à relever les torts de M. de Markoff, bien
qu'il blâmât lui-même la conduite de cet ambassadeur. Dans ces
dispositions, la moindre occasion lui suffisait pour éclater, et, en
cédant à la vanité blessée, il crut n'obéir qu'aux sentiments
d'humanité les plus honorables. Qu'on ajoute à cela un caractère
impressionnable au plus haut point, un défaut absolu d'expérience, et
on s'expliquera ses soudaines résolutions.

[Note en marge: La Russie joint une démarche politique à la
démonstration de cour qu'elle avait faite en prenant le deuil.]

À l'esclandre que nous venons de rapporter, il voulut joindre une
démarche politique, qui fût quelque chose de plus sérieux qu'une
démonstration de cour. Après lui avoir résisté, ses conseillers
imaginèrent pour le satisfaire un moyen très-hasardeux, celui de
réclamer contre l'invasion du territoire de Baden, en se disant garant
de l'empire germanique. C'était, comme on va le voir, une démarche
parfaitement inconsidérée.

[Note en marge: Elle veut réclamer contre la violation du territoire
germanique.]

[Note en marge: Malgré les objections du prince Czartoryski, le
cabinet russe adresse une note à Ratisbonne, pour réclamer contre la
violation du territoire germanique.]

La qualité de garant de l'empire germanique, que s'attribuait ici la
cour de Russie, était fort contestable, car la dernière médiation,
exercée de moitié avec la France, n'avait pas été suivie d'un acte
formel de garantie. Et cet acte était si nécessaire pour que la
garantie existât, que les ministres de France et de Russie avaient
souvent délibéré, avec les ministres allemands, sur la nécessité qu'il
y avait à le faire, et sur la forme qu'il convenait de lui donner.
L'acte pourtant n'avait pas eu lieu. À son défaut, restait le titre
qu'on pouvait tirer du traité de Teschen, par lequel la France et la
Russie avaient garanti, en 1779, l'arrangement intervenu entre la
Prusse et l'Autriche, relativement à la succession de Bavière. Cet
engagement, limité à un objet spécial, conférait-il le droit de se
mêler à une question de police intérieure de l'empire? La chose était
douteuse. En tout cas, l'empire ayant à se plaindre d'une violation de
territoire, c'était d'abord à l'État lésé, c'est-à-dire au grand-duc
de Baden, à réclamer, tout au plus à une puissance allemande, mais
certainement pas à une puissance étrangère. On était donc entièrement
dépourvu de titre en soulevant cette question. On allait embarrasser
l'Allemagne, la désobliger même, car, bien qu'offensée, elle n'avait
pas envie de commencer une querelle dont l'issue était aisée à
prévoir. On commettait enfin, en faisant cet éclat, la plus grande
des légèretés. Quatre ans à peine étaient écoulés, depuis qu'un crime,
que des calomniateurs appelaient un parricide, avait ensanglanté
Pétersbourg, et procuré la couronne au jeune monarque. Les assassins
du père entouraient encore le fils, et aucun d'eux n'avait été puni.
N'était-ce pas s'exposer, de la part du plus audacieux adversaire, à
une réplique foudroyante? M. de Woronzoff, malade, avait été remplacé
par le jeune prince Czartoryski, et il faut dire, à la louange de
celui-ci, qu'il fit, tout jeune qu'il était, de fortes objections.
Mais les hommes âgés du conseil ne montrèrent pas plus de sagesse en
cette occasion, que le monarque adolescent lui-même; car les passions,
en fait de prudence, égalisent tous les âges. En conséquence, le
cabinet de Saint-Pétersbourg décida qu'il serait adressé à la Diète
germanique une note, pour éveiller sa sollicitude, et provoquer ses
délibérations sur la violation de territoire récemment commise dans le
grand-duché de Baden. Même note sur le même sujet dut être adressée au
gouvernement français.

[Note en marge: Le cabinet russe renvoie le nonce du pape, et rappelle
son ministre de Rome, pour exprimer son blâme contre l'extradition de
l'émigré Vernègues.]

[Note en marge: Il refuse de rappeler de Dresde l'émigré
d'Entraigues.]

On ne borna pas là les manifestations inspirées par la circonstance.
On voulut témoigner à la cour de Rome une désapprobation éclatante,
pour la condescendance qu'elle venait de montrer à l'égard de la
France, en livrant à celle-ci l'émigré Vernègues. Le ministre de
Russie à Rome fut rappelé à l'instant même. Le nonce du pape fut
renvoyé de Saint-Pétersbourg. On ne pouvait pas se permettre une
censure plus déplacée, plus blessante, des actes d'une cour
étrangère, ces actes fussent-ils blâmables. La Saxe, inquiète du
déplaisir que causait au Premier Consul la présence de M. d'Entraigues
à Dresde, avait prié la Russie de le rappeler. Le cabinet de
Saint-Pétersbourg répondit que M. d'Entraigues resterait à Dresde, car
on n'avait point à consulter les convenances des autres cours, dans le
choix des agents de la Russie.

[Note en marge: Empressement de la Russie pour la Prusse.]

Après ces démarches d'une haute imprudence, on s'occupa d'en prévenir
les suites, en cherchant à nouer des alliances. On avait naturellement
prêté une oreille complaisante et empressée au nouveau langage de la
Prusse, qui, après avoir quitté la Russie pour la France, quittait
maintenant la France pour la Russie, et tendait à s'unir avec le Nord.
On aurait bien désiré entraîner Frédéric-Guillaume jusqu'à former une
sorte de coalition continentale, indépendante de l'Angleterre, mais
inclinant vers elle. Cependant on fut obligé de se contenter de ce
qu'offrait le roi de Prusse. Ce prince, contraint de laisser le
Hanovre aux Français, depuis qu'il avait renoncé à négocier avec eux,
cherchait à se garantir des inconvénients attachés à leur présence, au
moyen d'une entente avec la Russie. Il ne voulait que cela, et il
était impossible de l'amener à vouloir davantage.

[Note en marge: L'alliance manquée de la Prusse avec la France,
convertie en une alliance de la Prusse avec la Russie.]

[Note en marge: Engagement de la Prusse envers la Russie signé le 24
mai 1804.]

En conséquence, après s'être efforcé, chacun de son côté, de faire
aboutir le résultat aux fins qu'on préférait, on convint d'une espèce
d'engagement, consistant dans une double déclaration de la Prusse à la
Russie, de la Russie à la Prusse, rédigée dans des termes différents,
et empreinte de l'esprit de chacune des deux cours. Voici le sens de
cet engagement. Tant que les Français se borneraient à l'occupation du
Hanovre, et ne dépasseraient pas le nombre de trente mille hommes dans
cette partie de l'Allemagne, les deux cours devaient demeurer
inactives, et s'en tenir au _statu quo_. Mais, si les troupes
françaises étaient augmentées, et si d'autres États allemands étaient
envahis, elles se concerteraient alors pour résister à cette nouvelle
invasion; et, si leur résistance à ce progrès des Français vers le
nord entraînait la guerre, elles devaient unir leurs forces, et
soutenir en commun la lutte engagée. L'empereur, pour ce cas, mettait,
sans aucune réserve, toutes les ressources de son empire à la
disposition de la Prusse. Ce déplorable contrat, signé par la Prusse
le 24 mai 1804, était toutefois accompagné de sa part d'une foule de
restrictions. Le roi disait dans sa déclaration, qu'il n'entendait pas
se laisser entraîner légèrement à la guerre, qu'ainsi ce ne serait pas
une augmentation de quelques centaines d'hommes dans l'armée qui
occupait le Hanovre, envoyés pour le recrutement annuel et régulier de
cette armée, que ce ne serait pas une collision accidentelle avec
l'une des petites puissances allemandes, qui le porteraient à braver
une rupture avec la France, mais bien l'intention formelle de
s'étendre en Allemagne, manifestée par une augmentation réelle et
considérable des forces françaises en Hanovre. Quant au jeune
empereur, il n'apportait à son engagement aucune restriction de ce
genre. Il s'obligeait purement et simplement à joindre ses armées à
celles de la Prusse, en cas de guerre[1].

[Note 1: Ce traité, sous forme de double déclaration, ne doit pas être
confondu avec le traité secret de Potsdam, conclu le 3 novembre 1805
pendant que Napoléon marchait d'Ulm à Austerlitz, et qui fut arraché à
la Prusse par suite de la violation du territoire d'Anspach et de
Bareuth. Celui dont nous parlons ici n'a jamais été publié dans aucun
recueil diplomatique; il est même resté inconnu à la France. Parvenu à
le connaître, je le publie ici pour l'éclaircissement d'un fait
important, l'abandon de l'alliance française par la Prusse.

     _Déclaration de la cour de Prusse._

     Nous Frédéric-Guillaume III, etc., etc.

     La guerre qui s'est rallumée entre l'Angleterre et la France
     ayant exposé le nord de l'Allemagne à une invasion étrangère, les
     suites qui dès à présent en sont résultées pour notre monarchie
     et pour nos voisins ont excité toutes nos sollicitudes; mais
     celles surtout qui pourraient en résulter encore ont exigé de
     nous de peser et de préparer à temps les moyens d'y porter
     remède.

     Quelque pénible que soit l'occupation du Hanovre et son résultat
     indirect, la clôture des fleuves, après avoir épuisé, pour faire
     cesser cet état de choses, tout ce qui n'était pas la guerre,
     nous avons résolu de faire à la paix ce sacrifice de ne point
     revenir sur le passé, et de ne point procéder à des mesures
     actives tant que de nouvelles usurpations ne nous y auront pas
     forcé.

     Mais si, malgré les promesses solennelles données par le
     gouvernement français, il étendait au delà du _statu quo_ de ce
     moment-ci ses entreprises contre la sûreté de quelqu'un des États
     du Nord, nous sommes décidé à leur opposer les forces que la
     Providence a mises entre nos mains.

     Nous en avons fait à la France la déclaration solennelle, et la
     France l'a acceptée; mais c'est surtout envers S. M. l'empereur
     de toutes les Russies que la confiance et l'amitié nous faisaient
     un devoir de nous en ouvrir, et nous avons eu la satisfaction de
     nous convaincre que nos résolutions étaient absolument dans les
     principes de notre auguste allié, et que lui-même était décidé à
     les maintenir avec nous. En conséquence, nous sommes tombé
     d'accord avec S. M. Impériale des points suivants:

     1º On s'opposera de concert à tout nouvel empiétement du
     gouvernement français sur les États du Nord étrangers à sa
     querelle avec l'Angleterre.

     2º Pour cet effet, on commencera à donner une attention suivie et
     sévère aux préparatifs de la République. On attachera un oeil
     vigilant sur les corps de troupes qu'elle entretient en
     Allemagne; et, si le nombre en est augmenté, on se mettra, sans
     perte de temps, en posture de faire respecter la protection que
     l'on est intentionné d'accorder aux États faibles.

     3º Si le cas d'une nouvelle usurpation existe en effet, nous
     sentons qu'avec un adversaire aussi dangereux les demi-moyens
     seraient funestes. Ce serait alors avec des forces proportionnées
     à la puissance immense de la République que nous marcherions
     contre elle. Ainsi, en acceptant avec reconnaissance l'offre de
     notre auguste allié, de faire joindre incessamment nos troupes
     par une armée de 40 ou de 50 mille hommes, nous n'en compterions
     pas moins sur les stipulations antérieures du traité d'alliance
     entre la Russie et la Prusse; stipulations qui lient tellement
     les destinées des deux empires, que, dès qu'il s'agit de
     l'existence de l'un, les devoirs de l'autre n'ont plus de bornes.

     4º Pour déterminer le moment où le _casus foederis_ existera, il
     faut voir les choses en grand et dans leur esprit. Les petits
     États d'empire situés au delà du Weser peuvent offrir
     passagèrement des scènes qui répugnent aux principes, soit parce
     qu'ils sont le théâtre continuel du passage des troupes
     françaises, soit parce que leurs souverains sont ou vendus par
     l'intérêt à la France, comme le comte de Bentheim, ou dépendants
     d'elle sous d'autres rapports, comme le comte d'Aremberg. Là les
     déviations minutieuses qu'une représentation redresse, comme à
     Meppen, ou qui ne compromettent la sûreté de personne, sont
     étrangères à un concert dont la sûreté fut le motif. C'est sur
     les bords du Weser que les intérêts deviennent essentiels, parce
     que de ce point là il s'agit du Danemark, du Mecklembourg, des
     villes anséatiques, etc.; et le _casus foederis_, par conséquent,
     aura lieu à la première entreprise des Français contre un État de
     l'empire situé sur la droite du Weser, et particulièrement contre
     les provinces danoises et le Mecklembourg, dans la juste attente
     où nous sommes que S. M. le roi de Danemark fera alors
     conjointement avec nous cause commune contre l'ennemi.

     5º Les marches énormes que les troupes russes auraient à faire
     pour joindre les nôtres, et la difficulté d'arriver à temps pour
     prendre part aux coups décisifs, nous font juger qu'il serait
     convenable qu'on adoptât pour les différentes armes un mode de
     transport différent. Ainsi, tandis que la cavalerie russe et les
     chevaux d'artillerie défileront à travers nos provinces, il
     semblerait préférable que l'infanterie et le canon partissent par
     mer et fussent débarqués dans quelque port de la Poméranie, du
     Mecklembourg ou du Holstein, selon les opérations de l'ennemi.

     6º Immédiatement après le commencement des hostilités, ou plus
     tôt si la convenance en est reconnue par les deux cours
     contractantes, le Danemark et la Saxe seront invités à adhérer à
     ce concert, et à y coopérer par des moyens proportionnés à leur
     puissance, ainsi que tous les autres princes et États du nord de
     l'Allemagne qui, par la proximité de leur pays, doivent
     participer aux bienfaits du présent arrangement.

     7º Dès lors, nous nous obligeons à ne poser les armes et à
     n'entrer en accommodement avec l'ennemi que du consentement de S.
     M. Impériale, et après un accord préalable avec elle, plein de
     confiance dans notre auguste allié, qui a pris les mêmes
     engagements envers nous.

     8º Après qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
     réservons de nous entendre avec S. M. Impériale sur les mesures
     ultérieures à prendre, afin de purger entièrement le nord de
     l'Allemagne de la présence des troupes étrangères, et d'assurer
     d'une manière solide pour l'avenir cet heureux résultat, en
     avisant à un ordre de choses, qui n'expose plus l'Allemagne aux
     inconvénients dont elle a dû souffrir depuis le commencement de
     la guerre actuelle.

     Cette déclaration devant être échangée contre une autre signée
     par S. M. l'empereur de Russie et conçue dans le même sens, nous
     promettons sur notre foi et parole royale de remplir fidèlement
     les engagements que nous y avons pris. En foi de quoi nous avons
     signé les présentes de notre main, et y avons fait apposer notre
     sceau royal.

     Fait à Berlin, le 24 de mai, l'an de grâce 1804, et de notre
     règne le huitième.

     _Signé_: FRÉDÉRIC-GUILLAUME. _Contresigné_, Hardenderg.


     _Contre-déclaration de la part de la Russie._

     La situation critique où se trouve le nord de l'Allemagne et la
     gêne imposée à son commerce, de même qu'à celui de tout le Nord,
     par le séjour des troupes françaises dans l'électorat de Hanovre;
     de plus, les dangers imminents qui sont à prévoir pour la
     tranquillité des États qui, dans cette partie du continent, n'ont
     pas encore subi le joug des Français, ayant excité toute notre
     sollicitude, nous nous sommes appliqué à chercher les moyens
     propres à calmer nos appréhensions à cet égard.

     L'invasion de l'électorat de Hanovre n'ayant pu être prévenue, et
     les circonstances ayant malheureusement empêché dans le temps de
     le délivrer de la présence des troupes françaises, nous avons
     jugé, convenable de n'adopter pour le moment aucune mesure
     active, tant que le gouvernement français se bornera à
     l'occupation des possessions allemandes de S. M. Britannique;
     mais aussi de ne point permettre que les armées françaises
     dépassent en Allemagne la ligne derrière laquelle elles se
     trouvent maintenant.

     S. M. le roi de Prusse, que nous avons prévenu en toute confiance
     de nos alarmes et des mesures qui nous paraissaient
     indispensables pour écarter le danger que nous prévoyons, ayant
     exprimé son assentiment à nos vues, ainsi que son désir de
     concourir à des soins aussi salutaires, et de s'opposer à de
     nouveaux empiétements du gouvernement français sur d'autres États
     de l'empire étrangers à sa querelle avec l'Angleterre, nous
     sommes tombé d'accord avec Sadite Majesté des points suivants:

     1º L'audace et l'activité reconnues du gouvernement français lui
     faisant entreprendre et exécuter spontanément ses desseins, il
     est de nécessité absolue de surveiller les préparatifs qu'il peut
     employer pour la confection de ses projets sur le nord de
     l'Allemagne. On attachera donc un oeil vigilant sur le corps de
     troupes qui séjourne dans ces contrées, et, en cas que leur
     nombre soit augmenté, on s'empressera sans perdre de temps à se
     mettre en posture propre à faire respecter la protection qu'on
     est intentionné d'accorder aux États qui, par leur faiblesse, ne
     sauraient se soustraire aux dangers dont ils sont menacés.

     2º Pour prévenir toute incertitude sur l'époque de la mise en
     activité des moyens destinés de part et d'autre, et ci-dessus
     énoncés, à préserver le nord de l'Allemagne de toute invasion
     étrangère, il est convenu avant tout, entre nous et S. M.
     Prussienne, de déterminer le casus foederis du présent
     arrangement. À cet effet, on s'est accordé à l'envisager comme
     échu au premier empiétement que les troupes françaises
     stationnées dans les États électoraux de S. M. Britannique se
     permettront sur les pays adjacents.

     3º Le _casus foederis_ échéant, S. M. le roi de Prusse, se
     trouvant plus à portée du théâtre des événements, n'attendra pas
     pour agir la réunion des forces respectives qui seront ci-dessous
     spécifiées, et fera commencer les opérations aussitôt qu'elle
     aura la nouvelle que les troupes françaises ont franchi la ligne
     qu'elles occupent présentement dans le nord de l'Allemagne.

     4º Tous les moyens que nous nous proposons d'employer à cette
     même fin se trouvant prêts pour être mis en activité, nous nous
     engageons de la manière la plus formelle à marcher au secours de
     S. M. Prussienne au premier signal qui nous en sera donné et avec
     toute la célérité possible.

     5º Les forces qui seront employées de notre part à la défense du
     reste du nord de l'Allemagne s'élèveront à 40 mille hommes de
     troupes réglées, et pourront être augmentées jusqu'à 60 mille
     hommes, suivant le besoin. S. M. le roi de Prusse s'oblige, de
     son côté, d'employer à ce même usage un nombre égal de troupes
     réglées. Une fois les opérations militaires commencées, nous nous
     obligeons de ne poser les armes, ni d'entrer en accommodement
     avec l'ennemi commun, que du consentement de S. M. Prussienne, et
     après un accord préalable avec elle; bien entendu que S. M. le
     roi de Prusse s'imposera également l'obligation de ne poser les
     armes ni d'entrer en accommodement avec l'ennemi commun que de
     notre consentement et après un accord préalable avec nous.

     6º Immédiatement après le commencement des hostilités, ou plutôt
     si la convenance en est reconnue, entre les deux cours
     contractantes, le roi de Danemark et l'électeur de Saxe seront
     invités à adhérer à ce concert, et à y coopérer par des moyens
     proportionnés à leur puissance, ainsi que tous les autres princes
     et États du nord de l'Allemagne qui, par la proximité de leur
     pays, doivent participer aux bienfaits du présent arrangement.

     7º Après qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
     réservons de nous entendre avec S. M. Prussienne sur les mesures
     ultérieures à prendre, afin de purger entièrement le sol de
     l'empire germanique de la présence des troupes étrangères, et
     d'assurer d'une manière solide pour l'avenir cet heureux
     résultat, en avisant à un ordre de choses qui n'expose plus
     l'Allemagne aux inconvénients dont elle a dû souffrir depuis le
     commencement de la guerre actuelle.

     Cette déclaration devant être échangée contre un acte signé par
     S. M. le roi de Prusse et conçu dans le même sens, nous
     promettons sur notre foi et parole impériale de remplir
     fidèlement les engagements que nous y avons pris.

     En foi de quoi nous l'avons signée de notre propre main, et y
     avons fait apposer le sceau de notre empire. Donné à
     Saint-Pétersbourg, le......... l'an 1804, de notre règne le
     quatrième.]

[Note en marge: Le roi de Prusse, cherchant à se mettre en règle avec
la France, lui fait une déclaration solennelle de neutralité, au
moment même où il se lie avec la Russie.]

Ce traité, de forme si singulière, dut rester secret, et nous demeura,
en effet, complétement inconnu. À peine était-il conclu, que le roi de
Prusse, courant perpétuellement d'un côté à l'autre, pour prévenir
tout danger de guerre, craignit, après s'être garanti du côté de la
Russie, de s'être trop découvert du côté de la France. La manière
brusque dont il avait cessé de parler d'alliance avec nous, le silence
grave et sévère gardé sur l'affaire du duc d'Enghien, lui parurent un
péril pour la paix. Il chargea donc M. d'Haugwitz de faire au ministre
de France une déclaration solennelle de neutralité, neutralité absolue
de la part de la Prusse, tant que les troupes françaises occupant le
Hanovre ne seraient pas augmentées. En conséquence, M. d'Haugwitz,
sortant tout à coup avec M. de Laforest d'un silence contraint, lui
déclara que son roi engageait sa parole d'honneur de rester neutre,
quoi qu'il arrivât, si le nombre de trente mille Français n'était pas
dépassé en Hanovre. Il ajouta que cela valait presque l'alliance
manquée, car l'immobilité de la Prusse, certaine aux conditions qu'il
y mettait, assurait l'immobilité du continent. L'emphase de cette
déclaration, assez peu motivée dans le moment, surprit M. de Laforest,
mais ne lui révéla rien. Néanmoins elle lui parut, singulière.
Frédéric-Guillaume avait cru, par là, se mettre en règle avec tout le
monde. Il n'y a rien de plus triste à voir que la faiblesse
malhabile, s'embarrassant dans le labyrinthe de la politique, et se
compromettant à force de vouloir parer à tout, comme un faible oiseau
qui se prend dans un filet, à force de s'agiter pour en sortir.

Ainsi furent jetés, par la politique ambiguë du roi de Prusse, et sous
la vive impression de l'événement de Vincennes, les fondements de la
troisième coalition. La Russie, charmée d'avoir engagé la Prusse,
commença en même temps à tourner ses soins vers l'Autriche, et
s'efforça de complaire à cette puissance un peu plus qu'elle n'avait
fait jusqu'alors. Elle en avait le moyen facile dans les mains:
c'était de ne plus dire comme la France à propos des questions
pendantes encore en empire, et de dire exactement comme la cour de
Vienne.

[Note en marge: Conduite de la cour de Vienne dans l'affaire du duc
d'Enghien.]

[Note en marge: Cette cour montre une modération voisine de
l'indifférence.]

Il faut faire connaître maintenant de quelle manière avait été pris à
Vienne l'événement qui venait de troubler si profondément les cours de
Berlin et de Saint-Pétersbourg. S'il y avait une cour que l'enlèvement
du duc d'Enghien sur le sol germanique dût toucher, c'était
assurément celle d'Autriche. Cependant, les seuls ministres modérés en
cette circonstance furent ceux de l'empereur. Il ne leur échappa
aucune expression blessante pour le gouvernement français, aucune
démarche dont il eût à se plaindre. Et pourtant le chef de l'empire,
gardien naturel de la sûreté, de la dignité, du territoire de
l'Allemagne, était chargé, ou personne ne l'était au monde, d'élever
la voix contre l'acte commis dans le grand-duché de Baden. Il faut
même le dire, pour être vrai, tout eût été à sa place, si le calme que
montra la cour d'Autriche en cette rencontre s'était fait voir à
Pétersbourg, et si la promptitude à réclamer s'était manifestée à
Vienne. Personne n'eût trouvé surprenant que l'empereur demandât avec
modération, mais avec fermeté, des explications au Premier Consul, sur
une violation de territoire qui devait profondément inquiéter
l'Allemagne. Il n'en fut rien, ce fut même le contraire qui eut lieu.
On était jeune, inexpérimenté, à Pétersbourg, on était surtout loin de
la France; on était sage, dissimulé à Vienne, et surtout très-proche
du vainqueur de Marengo. On se tut. M. de Cobentzel, provoqué plutôt
par M. de Champagny que le provoquant lui-même, dit qu'il comprenait
les dures nécessités de la politique, qu'il regrettait à la vérité un
événement propre à susciter de nouvelles complications en Europe, mais
que le cabinet de Vienne veillerait, quant à lui, avec plus de zèle
que jamais, au maintien de la paix continentale.

[Note en marge: Motifs de la conduite modérée de l'Autriche.]

[Note en marge: Elle veut profiter de l'occasion pour résoudre à son
gré les questions restées pendantes en empire.]

[Note en marge: Abus de pouvoir de l'Autriche à l'égard des princes
indemnisés.]

Pour comprendre la conduite du cabinet de Vienne en cette
circonstance, il faut savoir qu'en attendant l'occasion favorable de
regagner ce qu'il avait perdu, occasion qu'il ne voulait pas faire
naître imprudemment, ce cabinet regardait avec une ardente curiosité
ce qui se passait à Boulogne, formant des voeux bien naturels pour que
les armées françaises s'engloutissent dans l'Océan, mais ne voulant
aucunement les attirer sur le Danube, car il connaissait leur
supériorité désormais irrésistible. Dans l'intervalle, il profitait
des occupations que la guerre maritime venait de créer à la France,
pour résoudre à son gré les questions qui n'avaient pas été résolues
par le recès de 1803. Ces questions, laissées en suspens faute de
temps, étaient, comme on doit s'en souvenir, les suivantes: la
proportion à établir entre les voix catholiques et protestantes dans
le Collége des princes; le maintien ou la suppression de la noblesse
immédiate; la nouvelle division en cercles, pour la police et le
maintien de l'ordre en Allemagne; la réorganisation de l'Église
germanique; le séquestre des biens mobiliers et immobiliers
appartenant aux principautés ecclésiastiques sécularisées; diverses
affaires enfin de moindre importance. La plus grave de ces questions
par ses conséquences, c'était le retard apporté à la nouvelle
organisation des cercles, car il en résultait un défaut de police qui
laissait tout au pouvoir du plus fort. La France étant en ce moment
entièrement tournée vers la guerre maritime, et séparée en outre de la
Russie, il n'y avait plus aucune influence extérieure capable de venir
au secours des États opprimés, et l'empire tombait de toutes parts
dans l'anarchie.

Sur la fin de la négociation de 1803, l'Autriche avait séquestré les
dépendances des principautés sécularisées, qui se trouvaient sous sa
main. On se souvient que ces anciennes principautés ecclésiastiques
avaient, les unes des fonds déposés à la banque de Vienne, les autres
des terres enclavées dans divers États allemands. Ces fonds et ces
terres devaient appartenir naturellement aux princes indemnisés.
L'Autriche, alléguant on ne sait quelle maxime de droit féodal, avait
séquestré pour plus de trente millions de capitaux déposés à la banque
de Vienne, ou placés dans les rentes. C'étaient la Bavière et la
maison d'Orange qui éprouvaient la plus notable perte. L'Autriche
n'avait pas borné là ses entreprises. Elle traitait avec une foule de
petits princes, pour leur arracher certaines possessions qu'ils
avaient en Souabe, et se ménager ainsi une position sur les bords du
lac de Constance. Elle avait acheté la ville de Lindau du prince de
Bretzenheim, et lui avait cédé en échange des terres en Bohême, avec
la promesse d'un vote viril à la Diète. Elle traitait avec la maison
de Koenigseck, pour en obtenir, à de pareilles conditions, des
territoires situés dans la même contrée. Enfin elle poursuivait auprès
de la Diète la création de nouvelles voix catholiques, pour arriver à
l'égalité entre les voix catholiques et protestantes. La majorité de
la Diète ne semblant pas disposée à la satisfaire, elle menaçait
d'interrompre toute délibération, jusqu'à ce que cette question de la
proportion des suffrages fût résolue conformément à ses désirs.

[Note en marge: Les princes de second ordre imitant les violences de
l'Autriche, l'empire tombe dans l'anarchie.]

Les princes germaniques, lésés par les violences de l'Autriche, se
vengeaient en commettant des violences semblables sur les États plus
faibles qu'eux. La Hesse, le Wurtemberg faisaient envahir les terres
de la noblesse immédiate, avouant tout haut leurs projets
d'incorporation. La noblesse immédiate de Franconie s'étant adressée à
la chambre impériale de Wetzlar, afin de provoquer un décret contre
les usurpations dont elle était menacée, le gouvernement hessois avait
fait déchirer partout les affiches du jugement rendu par la chambre
impériale, donnant ainsi l'exemple du plus étrange mépris pour les
tribunaux de l'empire. On ne s'en tenait pas à ces excès, on refusait
de payer les pensions du clergé, dépouillé de ses biens par les
sécularisations. Le duc de Wurtemberg n'en voulait acquitter aucune.
Au milieu de cette réciprocité de violences, chacun se taisait dans
l'espoir d'obtenir l'impunité pour son propre compte. On ne se
plaignait pas des séquestres de l'Autriche, pour qu'elle laissât
exécuter tout ce qu'on entreprenait contre la noblesse immédiate, ou
contre les malheureux pensionnaires privés de leur pain. La Bavière,
la plus maltraitée par l'Autriche, s'en vengeait sur le prince
archichancelier, dont l'électorat avait été transféré de Mayence à
Ratisbonne. Le voyant avec peine sur le territoire de Ratisbonne
qu'elle ambitionnait depuis long-temps, elle le poursuivait de ses
menaces, lui prenait une quantité d'enclaves, et lui inspirait mille
inquiétudes sur son existence. La Prusse imitait ces façons d'agir en
Westphalie, et ne restait en arrière, en fait d'usurpations, ni de la
Bavière ni de l'Autriche.

Deux États seulement se conduisaient avec justice: premièrement le
prince archichancelier, qui, devant son existence aux arrangements de
1803, s'appliquait à les faire respecter par les membres de la
Confédération; secondement l'électeur de Saxe, qui, désintéressé au
milieu de ces prétentions de tout genre, demeuré immobile dans son
ancienne principauté, sans avoir rien perdu ni acquis, votait
stérilement pour le respect des droits de chacun, par sagesse et par
honnêteté.

[Note en marge: L'Autriche prend fait et cause pour la noblesse
immédiate.]

Tout ce qu'on avait fait de coupables concessions à l'Autriche, en lui
permettant d'opprimer les uns, pour qu'elle permît d'opprimer les
autres, ne l'avait point désarmée, particulièrement à l'égard de la
Bavière. Se croyant assez forte pour ne plus rien ménager, elle venait
de prendre fait et cause pour la noblesse immédiate, dont elle était
la protectrice naturelle et intéressée, à cause du recrutement de ses
armées.

On a déjà vu que la noblesse immédiate, relevant de l'Empereur, et non
des princes territoriaux chez lesquels ses terres étaient enclavées,
ne devait pas à ceux-ci de contingent militaire. Ceux des habitants
qui avaient le goût des armes, s'enrôlaient dans les troupes
autrichiennes, et procuraient, dans la Franconie seule, plus de deux
mille recrues par an, appréciables par la qualité bien plus que par le
nombre. C'étaient, en effet, de vrais Allemands, fort supérieurs aux
autres soldats de l'Autriche pour l'instruction, la bravoure et les
qualités guerrières. Ils fournissaient tous les sous-officiers des
armées impériales, et formaient en quelque sorte le cadre allemand,
dans lequel l'Autriche versait les sujets de tant d'espèces qu'elle
renferme dans ses vastes États. Aussi était-elle résolue sur ce point
à tout braver, excepté la guerre avec la France, plutôt que de céder.
Sans s'inquiéter de ce qu'on pourrait lui reprocher d'excès de
pouvoir, elle déféra au Conseil aulique, comme un acte de violence
relevant exclusivement de la police de l'empereur, les empiétements
commis contre la noblesse immédiate; et, avec une promptitude peu
ordinaire à la procédure germanique, elle fit rendre une décision
provisoire, qualifiée de _Conservatorium_ dans la langue
constitutionnelle de l'empire, et en confia l'exécution à quatre États
confédérés: Saxe, Baden, Bohême, Ratisbonne. Elle fit marcher par la
Bohême d'un côté, par le Tyrol de l'autre, dix-huit bataillons, et
menaça la Bavière d'une invasion immédiate, si elle ne retirait ses
troupes des diverses seigneuries qu'elle avait envahies. On comprend
que, dans une telle situation, l'Autriche avait fort à ménager le
Premier Consul; car, bien qu'occupé du côté de l'Océan, il n'était
homme à reculer nulle part. L'irritation d'ailleurs qu'on venait
d'exciter en lui, le rendait plus susceptible et plus redoutable que
de coutume. C'est là ce qui explique la réserve des diplomates
autrichiens dans l'affaire du duc d'Enghien, et l'indifférence réelle
ou apparente qu'ils montrèrent en cette grave circonstance.

Nous avons déjà signalé les dispositions qu'avaient fait naître, chez
le Premier Consul, les attaques dirigées contre sa personne. Les
bienfaits dont il s'était plu à combler les émigrés n'avaient point
désarmé leur haine. Les égards qu'il avait témoignés à l'Europe
n'avaient point calmé sa jalousie. Irrité au plus haut point d'obtenir
si peu de retour, il avait senti s'opérer dans son âme une révolution
subite, et il était disposé à maltraiter tout ce qu'il avait le plus
ménagé jusqu'alors. La réponse aux manifestations que nous venons de
rapporter ne se fit pas attendre; et après avoir déploré l'égarement
de ses passions, nous allons avoir de nouveau l'occasion d'admirer
toute la grandeur de son caractère.

[Note en marge: Réponse du Premier Consul à toutes les cours et sa
conduite au sujet des violences de l'Autriche dans l'empire.]

La cour de Prusse s'était tue, et avait cessé de parler d'alliance. On
se tut avec elle; mais le Premier Consul fit réprimander durement M.
de Laforest, pour avoir rapporté trop fidèlement dans ses dépêches
les impressions du public de Berlin. Quant à la cour de Russie, la
réplique fut instantanée, et cruelle. Le général Hédouville eut ordre
de quitter Saint-Pétersbourg sous quarante-huit heures, sans alléguer
d'autre raison de son départ que celle de sa santé, raison d'usage
chez les diplomates, pour donner à deviner ce qu'ils ne veulent pas
dire. Il devait laisser ignorer s'il partait pour quelque temps, ou
pour toujours. M. de Rayneval devait seul continuer à résider, en
prenant la qualité de chargé d'affaires. Il n'y avait du reste à
Paris, depuis le renvoi de M. de Markoff, qu'un agent de ce grade, M.
d'Oubril. Le Premier Consul opposa ensuite à la dépêche du cabinet
russe une réponse qui fut douloureuse pour l'empereur. On rappelait,
dans cette réponse, que la France, après avoir usé jusqu'ici des
meilleurs procédés envers la Russie, et l'avoir mise de moitié dans
toutes les grandes affaires du continent, n'était point payée de
retour; qu'elle trouvait les agents russes, sans exception,
malveillants et hostiles; que, contrairement au dernier traité de
paix, qui obligeait les deux cours à ne se créer aucun embarras l'une
à l'autre, le cabinet de Saint-Pétersbourg accréditait des émigrés
français auprès des nations étrangères, et couvrait des conspirateurs
du prétexte de la nationalité russe, pour les soustraire à la police
de la France; que c'était violer à la fois l'esprit et la lettre des
traités; que si on voulait la guerre, il n'y avait qu'à le dire
franchement; que le Premier Consul, qui ne la désirait pas, ne la
craignait pas non plus, car le souvenir de la dernière campagne
n'avait pas de quoi l'alarmer (allusion au désastre de Suwarow); que,
relativement à ce qui s'était passé à Baden, la Russie se constituait
bien légèrement la garante du sol germanique, car ses titres pour
intervenir étaient fort contestables; qu'en tout cas, la France avait
usé d'un droit de défense légitime contre des complots tramés sur sa
frontière, au vu et au su de certains gouvernements allemands, comblés
par elle de biens, et la payant par la plus noire ingratitude; qu'au
surplus, elle s'en était expliquée avec eux; qu'elle s'en expliquerait
avec eux seuls, et qu'à sa place la Russie en aurait fait autant; car,
si elle avait été informée que les assassins de Paul Ier étaient
réunis à une marche de sa frontière, et sous sa main, se serait-elle
abstenue d'aller les y saisir?

[Note en marge: Allusion cruelle à la mort de Paul Ier, dans la
réponse adressée à la Russie.]

L'ironie était cruelle envers un prince auquel on reprochait de
n'avoir puni aucun des meurtriers de son père, et que, pour ce motif,
on accusait, bien injustement d'ailleurs, de complicité dans un
horrible attentat. Elle devait prouver à l'empereur Alexandre combien
il était imprudent à lui de se mêler de l'affaire du duc d'Enghien,
quand la mort de Paul Ier rendait la réplique si facile et si
terrible.

Relativement à l'Allemagne, la Russie ayant récemment approuvé la
conduite de l'Autriche, et la prétention qu'affichait celle-ci de
déférer au Conseil aulique les questions constitutionnelles, le
Premier Consul déclarait nettement que la France se séparait désormais
de la diplomatie russe, pour la suite à donner aux affaires
germaniques; qu'elle n'admettait pas que les questions restées en
suspens fussent résolues dans le Conseil aulique, simple tribunal de
l'empereur plutôt que de l'empire; que ces questions devaient, comme
toutes les autres, se traiter à la Diète, corps suprême, seul
dépositaire de la souveraineté allemande. Ainsi, le dissentiment était
complet sur tous les points; les résolutions étaient aussi tranchées
que le langage.

[Note en marge: Conduite à l'égard de l'Autriche.]

Quant à l'Autriche, le Premier Consul n'avait qu'à se louer de
l'indifférence qu'elle avait manifestée pour la victime d'Ettenheim.
Mais il voyait clairement qu'on abusait à Vienne des empêchements que
semblait lui créer la guerre maritime. Il voulut que l'Autriche fût
bien édifiée à cet égard. Il avait deux manières de battre
l'Angleterre, l'une en se prenant corps à corps avec elle dans le
détroit de Calais, l'autre en écrasant ses alliés du continent. Au
fond, la seconde manière était plus facile et plus sûre que la
première, et, quoique moins directe, ne laissait pas que d'être
efficace. Si l'Autriche le provoquait, il était décidé, sans perdre un
instant, à lever son camp de Boulogne, et à entrer en Allemagne; car
il ne voulait passer la mer que lorsqu'il aurait désarmé tous les
alliés patents ou secrets de la Grande-Bretagne. Il fit dire aux deux
Cobentzel, tant à celui qui était ambassadeur à Paris qu'à celui qui
dirigeait les affaires à Vienne, que la Bavière était l'alliée de la
France depuis des siècles, qu'il ne la livrerait donc pas au mauvais
vouloir de l'Autriche; que si elle avait eu tort d'envahir trop
brusquement les biens de la noblesse immédiate, l'Autriche, par ses
injustes séquestres, avait réduit tous les princes allemands à se
dédommager par des violences des violences qu'ils subissaient; que la
Bavière avait pu faillir, mais qu'il ne la laisserait pas accabler
impunément, et que si l'Autriche ne rappelait pas les bataillons
qu'elle avait réunis en Bohême et en Tyrol, il était résolu à diriger
un corps de quarante mille hommes sur Munich, lequel y tiendrait
garnison en attendant la retraite des troupes impériales.

Cette déclaration précise et positive jeta messieurs de Cobentzel dans
un embarras indicible. Ils en sortirent par de nouvelles doléances sur
l'incessante inimitié dont l'Autriche était l'objet de la part de la
France, et sur l'état de profond désespoir auquel on allait la
réduire. Cependant M. de Talleyrand et M. de Champagny insistèrent, et
il fut convenu des deux côtés, que la Bavière évacuerait les terres de
la noblesse immédiate, mais que les troupes autrichiennes, s'arrêtant
d'abord où elles se trouvaient, finiraient ensuite par rétrograder,
afin de ne pas compromettre la dignité de l'empereur par une retraite
trop précipitée. Le cabinet autrichien fit entendre de nouveau que, si
on se prêtait à ses désirs, relativement à la proportion des voix
catholiques et protestantes dans la Diète, on pourrait compter sur lui
dans toutes les circonstances, dans celle notamment qui allait
s'offrir à l'occasion de la note adressée par la Russie à la Diète
germanique.

[Note en marge: Embarras des princes allemands causé par la note
russe.]

Cette note était arrivée à Ratisbonne, par le même courrier qui avait
porté à Paris les dépêches de Saint-Pétersbourg. Elle embarrassait
cruellement les princes allemands, pour leur dignité et pour leur
sécurité, car c'était une cour étrangère qui les invitait à se montrer
sensibles à une violation du territoire germanique, et, s'ils se
montraient sensibles à cette violation, ils encouraient au plus haut
point le ressentiment de la France. Matériellement on n'avait pas eu
le temps d'envoyer des instructions aux ministres près de la Diète;
mais ceux-ci, présumant les dispositions de leur cour, avaient paru
plutôt disposés à négliger la note qu'à lui donner un grand
retentissement. Le ministre prussien, M. de Goertz, le même qui a déjà
figuré dans les négociations germaniques, aurait voulu, quant à lui,
mettre toute cette affaire au néant. Mais les ministres autrichiens
ayant reçu leurs instructions, grâce à la proximité de Vienne, et
jouant, suivant leur usage, un double jeu, trouvant la note
inconvenante quand ils étaient en face des agents français, promettant
de la faire accueillir lorsqu'ils étaient en face des agents russes,
imaginèrent un moyen terme. On prit la note en considération, mais
chaque ministre dut en référer à sa cour, pour statuer ultérieurement
sur son contenu.--Vous voyez, dit M. de Hugel au ministre de Russie,
que nous avons fait admettre votre note. Vous voyez, dit-il au
ministre de France, qu'en ajournant la discussion à deux mois nous
l'avons amortie, car dans deux mois personne ne pensera plus à la
démarche de l'empereur Alexandre.--

Tel devait être effectivement le sort de cette démarche inconsidérée.
Mais, pour arriver à ce résultat, il y avait cependant plus d'un
embarras à vaincre. Les gouvernements allemands ne voulaient ni
blesser la France, dont ils avaient peur, ni désobliger la Russie,
dont éventuellement ils pouvaient avoir besoin. Leurs ministres
s'agitaient donc à Paris pour trouver la solution.--Arrangez-vous
comme il vous conviendra, leur dit le Premier Consul. Si la discussion
s'engage dans deux mois, de manière à parvenir officiellement à la
France, je ferai une réponse si haute, si dure, que la dignité du
corps germanique en sera cruellement humiliée. Il ne vous restera qu'à
souffrir cette réponse, ou à prendre les armes, car je suis résolu,
s'il le faut, à commencer par le continent la guerre que je fais à la
Grande-Bretagne.--

[Note en marge: Expédient imaginé par M. de Talleyrand pour annuler
les conséquences de la note russe.]

M. de Talleyrand, fidèle à sa préférence ordinaire pour la paix,
chercha par des expédients à prévenir la rupture. Les ministres
étrangers craignant le Premier Consul, trouvant au contraire dans M.
de Talleyrand une grâce parfaite, et une facilité qui du reste
n'excluait pas la hauteur, le recherchaient assidûment. Parmi les plus
soigneux et les plus intelligents se trouvait M. le duc de Dalberg,
neveu du prince archichancelier, et alors ministre de Baden à Paris.
C'est de lui que se servit M. de Talleyrand pour agir sur la cour de
Baden. Après avoir rappelé à cette cour tout ce qu'elle devait à la
France, qui avait tant agrandi ses États dans les arrangements de
1803, on lui fit comprendre aussi tout ce qu'elle en pouvait
redouter, si la guerre venait à éclater de nouveau. On l'engagea donc
à déclarer à Ratisbonne, qu'elle avait reçu du gouvernement français
des explications satisfaisantes, et qu'elle désirait en conséquence
qu'il ne fût donné aucune suite à la note russe. Tandis que M. de
Talleyrand en exigeait sous main une déclaration pareille, le cabinet
de Saint-Pétersbourg, s'appuyant sur la parenté de la maison de Baden
avec la famille impériale de Russie, tâchait de modifier cette
déclaration, au point de la rendre insuffisante. Mais la France était
plus proche et plus forte, et devait l'emporter. Du reste, deux mois
allaient s'écouler avant le jour de l'ouverture des débats; on
envoyait de Paris à Carlsruhe, de Carlsruhe à Paris, des projets de
rédaction, sans cesse modifiés, et on ne pouvait manquer de trouver
bientôt une solution convenable.

Le Premier Consul ne s'inquiétait guère de ces allées et venues, et
laissait faire son ministre des affaires étrangères. Il avait offensé
la Russie, et obligé l'Autriche à se tenir tranquille. Il inquiétait
la Prusse de sa froideur, et, quant à la Diète de Ratisbonne, il la
traitait comme la représentation d'un corps tombant de vétusté, malgré
tout ce qu'il avait fait pour le rajeunir; et il était prêt ou à ne
pas lui répondre du tout, ou à lui opposer quelque réplique
humiliante. Toutes ces affaires suscitées au dehors par la catastrophe
de Vincennes, avaient à peine détourné son attention des affaires du
dedans, livrées en ce moment à une véritable crise.

[Note en marge: Procès de Georges et Moreau.]

Bien qu'en peu de jours, l'impression produite par la mort du duc
d'Enghien eût reçu du temps l'atténuation qu'en reçoivent bientôt les
impressions même les plus vives, cependant il restait une cause
permanente d'agitation dans le procès de Georges, Moreau et Pichegru.
C'était en effet une fâcheuse, mais inévitable nécessité, que de faire
comparaître devant la justice tant de personnages d'espèce si
différente, les uns comme MM. de Rivière et de Polignac, chers à
l'ancienne aristocratie française, les autres comme Moreau, chers à
tout ce qui aimait la gloire de la France, et de les faire comparaître
au milieu de la curiosité publique vivement excitée, au milieu du
déchaînement des malveillants, toujours prompts à tirer des moindres
circonstances les interprétations les plus subtiles ou les plus
absurdes. Mais il fallait bien que justice fût rendue, et ce procès
allait troubler, pour un ou deux mois encore, le calme ordinaire au
gouvernement du Premier Consul.

[Note en marge: Suicide de Pichegru.]

Un accident, tout à fait imprévu, vint ajouter à l'aspect sombre et
sinistre de cette situation. Pichegru, prisonnier du Premier Consul,
se défiant d'abord de sa générosité, et croyant difficilement aux
offres de sa clémence que M. Réal lui avait apportées, s'était rassuré
bientôt, et s'était livré avec confiance à l'idée de conserver la vie,
et de recouvrer l'honneur en fondant un grand établissement à Cayenne.
Les offres du Premier Consul étaient sincères, car dans sa résolution
de ne frapper que les royalistes, il voulait gracier Moreau et
Pichegru. M. Réal, incapable d'un mauvais sentiment, eut dans la
poursuite de cette grande affaire un second malheur. Il était arrivé
trop tard à Vincennes; il parut trop rarement dans le cachot de
Pichegru, où l'intérêt de l'instruction l'appelait peu, vu qu'on
n'espérait rien tirer d'un homme aussi concentré et aussi ferme que
l'était cet ancien général de la République. Absorbé par mille soins,
M. Réal négligea Pichegru, qui, n'entendant plus parler des
propositions du Premier Consul, et apprenant la sanglante exécution de
Vincennes, crut qu'il n'y avait point à compter sur la clémence qu'on
lui avait offerte et promise. Mourir n'était pas ce qui coûtait le
plus à cet homme de guerre: c'était le dénoûment presque forcé des
intrigues coupables dans lesquelles il s'était engagé en sortant de la
droite route dès 1797; mais il fallait paraître entre Moreau et
Georges, l'un qu'il avait compromis, l'autre auquel il avait livré son
honneur, en venant figurer à ses côtés dans une conspiration
royaliste. Toutes les dénonciations qu'il avait essuyées à l'époque du
18 fructidor, et qu'il avait repoussées avec une feinte indignation,
allaient se trouver justifiées. Il perdait avec la vie les tristes
restes de son honneur déjà si compromis. Cet infortuné préféra la mort
immédiate, mais la mort sans la honte qui devait résulter d'un débat
public. Ce sentiment prouve qu'il valait un peu mieux que sa conduite
antérieure ne le faisait supposer. Il avait emprunté à M. Réal les
oeuvres de Sénèque. Une nuit, après avoir lu pendant plusieurs heures,
et avoir laissé le livre ouvert à un passage où il est traité de la
mort volontaire, il s'étrangla, au moyen d'une cravate de soie dont il
avait fait une corde, et d'une cheville de bois dont il avait fait un
levier. Vers la fin de la nuit, les gardiens, entendant quelque
agitation dans sa chambre, entrèrent, et le trouvèrent suffoqué, le
visage rouge, comme s'il avait été frappé d'apoplexie. Les médecins et
les magistrats appelés ne laissèrent aucun doute sur la cause de sa
mort, et la mirent en parfaite évidence pour tous les hommes de bonne
foi.

[Note en marge: Calomnies dont la mort de Pichegru devient
l'occasion.]

Mais il n'y a point de preuve assez claire pour les partis, résolus à
croire une calomnie, ou à la propager sans y croire. Sur-le-champ il
fut admis chez les royalistes, qui naturellement se plaisaient à
imputer tous les crimes au gouvernement, et chez les oisifs, qui sans
méchanceté aiment à voir dans les événements plus de complications
qu'il n'y en a, il fut admis que Pichegru avait été étranglé par les
sicaires du Premier Consul. Cette catastrophe, dite du Temple, était
le complément de la catastrophe dite de Vincennes; l'une faisait suite
à l'autre. Le caractère du nouveau Néron se déroulait ainsi
rapidement. À l'exemple du prince romain, il passait du bien au mal,
de la vertu au crime, presque sans transition. Et comme il fallait à
ceux qui se donnaient la peine de motiver leurs mensonges, une raison
à faire valoir pour expliquer un tel forfait, ils disaient que,
n'espérant pas convaincre Pichegru, on l'avait assassiné, pour que sa
présence aux débats manquât à la justification de ses coaccusés.

C'était la plus absurde comme la plus odieuse des inventions. S'il y
avait un accusé dont la présence aux débats fût nécessaire, dans
l'intérêt du Premier Consul, c'était Pichegru. Pichegru,
personnellement, ne pouvait passer pour un rival à craindre, depuis
que son affiliation constatée au parti royaliste l'avait perdu dans
l'opinion publique; d'ailleurs les dépositions des accusés de tous les
partis l'accablaient également. L'homme à redouter, s'il y en avait
un, par sa gloire encore intacte, par la difficulté de le convaincre,
c'était Moreau; et s'il y avait un accusé utile contre lui, c'était
Pichegru, qui avait servi de lien entre les républicains et les
royalistes. Pichegru, en effet, amené au débat, ne pouvant nier ni ses
relations avec Georges, ni ses relations avec Moreau, ne pouvant pas
plus les expliquer que les nier, servait inévitablement à rattacher
Moreau aux royalistes, c'est-à-dire à le couvrir d'une juste
confusion. Pichegru était donc une immense perte pour l'accusation. Et
enfin, à commettre un crime pour se délivrer d'une rivalité
redoutable, c'était Moreau, non Pichegru, dont il fallait ainsi
terminer la procédure. La supposition était donc aussi stupide
qu'atroce. Il n'en fut pas moins admis par les discoureurs des salons
royalistes, que le Premier Consul, pour se débarrasser de Pichegru,
l'avait fait étrangler. Cette indigne accusation devait tomber
promptement, mais en attendant elle jetait du trouble dans les
esprits, et les colporteurs de fausses nouvelles, en la répétant,
servaient la perfidie des inventeurs. Ce nouveau malheur réveilla pour
quelques jours les tristes impressions déjà produites par la
conspiration des princes émigrés. Cependant ces impressions ne
pouvaient être durables. Si les gens éclairés, amis du Premier Consul,
jaloux de sa gloire, devaient conserver au fond du coeur
d'inconsolables regrets, les masses sentaient bien qu'elles pouvaient
reposer sans crainte à l'abri d'une main ferme et juste. Personne ne
croyait sérieusement que les exécutions, les exils, les spoliations
allaient recommencer. Il faut même l'avouer, les hommes
individuellement engagés dans la Révolution, soit qu'ils eussent
acquis, ou des propriétés nationales, ou des fonctions publiques, ou
une célébrité embarrassante, étaient secrètement satisfaits de voir le
général Bonaparte séparé des Bourbons par un fossé rempli de sang
royal.

[Note en marge: Divergences de l'opinion publique à l'occasion des
derniers événements.]

Du reste, les sensations produites par les événements politiques se
renfermaient alors dans un nombre de personnes chaque jour plus
restreint. La participation extraordinaire que la nation avait prise
aux affaires publiques, pendant la Révolution, avait fait place à une
sorte d'inattention, provenant à la fois de lassitude et de confiance.
Dans les premiers temps du Consulat, on tenait encore les yeux fixés
sur le gouvernement avec une certaine anxiété; mais bientôt, en le
voyant si habile et si heureux, on s'était laissé aller à la sécurité,
au repos, et on était revenu au soin de ses affaires privées,
long-temps négligées pendant une révolution orageuse, qui avait
bouleversé à la fois la propriété, le commerce et l'industrie. De ces
masses soulevées, il ne restait d'attentives aux événements du jour
que ces classes qui ont assez de loisir et de lumières pour s'occuper
des affaires de l'État, et les intéressés de tous les partis, émigrés,
prêtres, acquéreurs de biens nationaux, militaires, gens en place.

Or, dans ce public, les impressions étaient partagées. Si les uns
déclaraient abominable l'acte commis sur la personne du duc d'Enghien,
les autres ne trouvaient pas moins abominables les complots sans cesse
renouvelés contre la personne du Premier Consul. Ceux-ci disaient que
les royalistes, pour ressaisir le gouvernement, dont ils étaient
indignes et incapables, s'exposaient à détruire tout gouvernement en
France; que le Premier Consul mort, personne ne pourrait tenir les
rênes du pouvoir d'une manière assez ferme; que l'on retomberait dans
l'anarchie et dans le sang; qu'on avait bien fait, après tout, de se
montrer sévère, afin de décourager les scélérats et les imprudents;
que les royalistes étaient incorrigibles; que, comblés de biens par le
Premier Consul, ils ne savaient être ni reconnaissants, ni même
résignés; qu'il avait fallu, pour en finir avec eux, les faire
trembler, au moins une fois. C'est là ce qu'on répétait dans les
cercles formés autour du gouvernement, où figuraient les chefs de
l'armée, de l'administration, de la magistrature, les membres du
Sénat, du Tribunat, du Corps Législatif. Et même, l'impression
produite par la mort du duc d'Enghien commençant à s'effacer, on
disait des choses à peu près semblables chez les gens paisibles,
désintéressés, qui demandaient qu'on les laissât enfin reposer à
l'abri du bras puissant qui gouvernait alors la France.

[Note en marge: Du conflit des opinions, naît une idée qui envahit en
un instant tous les esprits, celle du rétablissement de la monarchie.]

De ce conflit des esprits jaillit instantanément une idée, propagée
bientôt avec la promptitude de l'éclair. Les royalistes, considérant
le Premier Consul comme le seul obstacle à leurs projets, avaient
voulu le frapper, espérant que le gouvernement périrait tout entier
avec lui. Eh bien! s'écriait-on, il fallait tromper leurs criminelles
espérances. Cet homme qu'ils voulaient détruire, il fallait le faire
roi ou empereur, pour que l'hérédité, ajoutée à son pouvoir, lui
assurât des successeurs naturels et immédiats, et que, le crime commis
sur sa personne devenant inutile, on fût moins tenté de le commettre.
Ainsi qu'on le voit, le retour vers les opinions monarchiques avait
été rapide depuis quelques années. De cinq directeurs nommés pour cinq
ans, on avait passé à l'idée de trois consuls nommés pour dix ans;
puis de l'idée de trois consuls, à celle d'un seul consul de fait,
ayant le pouvoir à vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrêter
qu'après avoir franchi le dernier pas, c'est-à-dire après être revenu
au pouvoir héréditaire. Il suffisait pour cela de la moindre secousse
imprimée aux esprits. Cette secousse, les royalistes s'étaient chargés
de l'imprimer eux-mêmes, en voulant assassiner le Premier Consul; et
ils donnèrent là un spectacle fort ordinaire, car, le plus souvent, ce
sont les ennemis d'un gouvernement qui, par leurs attaques
imprudentes, lui font faire ses progrès les plus rapides.

En un instant, soit au Sénat, soit au Corps Législatif, soit au
Tribunat, non-seulement à Paris, mais dans les chefs-lieux de
département, où les colléges électoraux étaient assemblés, dans les
camps répandus sur les côtes, on entendit presque spontanément
préconiser les idées de monarchie et d'hérédité. Ce mouvement
d'opinion était naturel; il était aussi quelque peu excité par les
manifestations des diverses assemblées qui voulaient plaire, par les
préfets qui cherchaient à signaler leur zèle, par les généraux qui
désiraient attirer sur eux les regards d'un maître tout-puissant, tous
sachant bien qu'en proposant la monarchie ils devinaient la secrète
pensée de ce maître, et qu'ils ne le blesseraient certainement point,
si par hasard ils devançaient le moment fixé par son ambition.

[Note en marge: Langage monarchique qu'on entend partout à la fois.]

Sans être dicté, le langage fut uniforme partout. Il fallait,
disait-on, mettre un terme aux hésitations, aux faux scrupules, et en
venir à la seule institution qui fût stable, c'est-à-dire à la
monarchie héréditaire. Tant que les royalistes espéreraient détruire
le gouvernement et la Révolution d'un seul coup, ils renouvelleraient
leurs forfaits, et peut-être ils finiraient par réussir. Ils ne
recommenceraient plus, ou du moins ils auraient un moindre intérêt à
recommencer, quand ils verraient à côté du Premier Consul des enfants
ou des frères prêts à lui succéder, et le gouvernement nouveau ayant,
comme l'ancien, la propriété de se survivre à lui-même. Placer une
couronne sur cette tête précieuse et sacrée, sur laquelle reposaient
les destinées de la France, c'était y placer un bouclier, qui la
protégerait contre les coups des assassins. En la protégeant, on
protégerait tous les intérêts nés de la Révolution; on sauverait d'une
réaction sanguinaire les hommes compromis par leurs égarements; on
conserverait aux acquéreurs de domaines nationaux leurs biens, aux
militaires leurs grades, à tous les membres du gouvernement leurs
positions, à la France le régime d'égalité, de justice et de grandeur
qu'elle avait conquis. D'ailleurs tout le monde, ajoutait-on, était
revenu à de saines idées. Tout le monde avait peine à comprendre
comment on s'était laissé entraîner, par des théoriciens insensés, à
faire de cette vaste et vieille France une République, comme celles de
Sparte et d'Athènes. Tout le monde reconnaissait qu'en détruisant la
monarchie pour la république, on avait dépassé les premiers et
légitimes voeux de la Révolution de 1789, qui ne voulait que la
réforme des abus, l'abolition du régime féodal, la modification de
l'autorité royale, et non son renversement; que si en 1802, lors de
l'institution du Consulat à vie, une fausse honte avait retenu les
législateurs de la France, aujourd'hui que cette fausse honte était
passée, aujourd'hui que les crimes des royalistes avaient achevé de
dessiller tous les yeux, il fallait prendre son parti, et constituer
le gouvernement par un acte complet et définitif; qu'après tout on ne
ferait ainsi qu'ajouter le droit au fait, car en réalité le général
Bonaparte était roi, mais roi absolu; tandis qu'en lui décernant la
royauté, sous sa véritable forme, on traiterait avec lui, on
limiterait cette royauté, on donnerait d'un même coup de la durée au
gouvernement, et des garanties à la liberté.

Tel était le langage général, quelques jours après les scènes
douloureuses que nous avons rapportées plus haut.

[Note en marge: Spectacle singulier et instructif de la France
retournant à la monarchie.]

Quel spectacle que celui de cette nation qui, après avoir essayé de la
république sanglante sous la Convention, de la république modérée mais
inerte sous le Directoire, dégoûtée subitement de ce gouvernement
collectif et civil, demandait à grands cris la main d'un militaire
pour la gouverner, se montrait si pressée d'en avoir un qu'elle allait
prendre l'infortuné Joubert en l'absence du général Bonaparte; courait
au-devant de celui-ci à son retour d'Égypte, le suppliait d'accepter
un pouvoir qu'il n'était que trop impatient de saisir, le faisait
consul pour dix ans, puis consul à vie, et enfin monarque héréditaire,
pourvu qu'elle fût garantie, par le bras vigoureux d'un homme de
guerre, de cette anarchie dont le spectre effrayant la poursuivait
sans cesse! Quel enseignement pour les sectaires, qui avaient cru,
dans le délire de leur orgueil, faire de la France une république,
parce que le temps en avait fait une démocratie! Qu'avait-il fallu
pour ce changement d'idées? Quatre années seulement, et une
conspiration avortée contre l'homme extraordinaire, objet de l'amour
des uns, de la haine des autres, de l'attention passionnée de tous! Et
admirez encore la profondeur de cet enseignement! Cet homme venait
d'être en butte à une tentative criminelle; mais il venait, à son
tour, de commettre un acte sanguinaire; et, dans ce moment même, on ne
craignait pas de l'élever sur le pavois, tant on le sentait
nécessaire! On le prenait non pas moins glorieux, mais moins pur. On
l'avait pris avec son génie, on l'aurait pris sans ce génie, on
l'aurait pris quel qu'il fût, pourvu qu'il fût puissant; tant on
souhaitait la force, au lendemain de si grands désordres! N'avons-nous
pas vu autour de nous, et de nos jours, des nations effrayées se jeter
dans les bras de soldats médiocres, parce qu'ils présentaient au moins
les apparences de la force?

À Rome, vieille république, il avait fallu le besoin long-temps senti
d'un chef unique, l'inconvénient souvent répété de la transmission
élective du pouvoir, il avait fallu plusieurs générations, César
d'abord, puis Auguste après César, et même Tibère après Auguste, pour
habituer les Romains à l'idée d'un pouvoir monarchique et héréditaire.
Il ne fallait pas tant de précautions en France pour un peuple façonné
depuis douze siècles à la monarchie, et depuis dix ans seulement à la
république. Il fallait un simple accident, pour revenir du rêve de
quelques esprits généreux mais égarés, aux vivants et indestructibles
souvenirs de la nation entière.

En tout pays déchiré par des factions, menacé par des ennemis
extérieurs, le besoin d'être gouverné et défendu amènera, tôt ou tard,
le triomphe d'un personnage puissant, guerrier comme César à Rome,
riche comme les Médicis à Florence. Si ce pays a vécu long-temps en
république, il faudra plusieurs générations pour le façonner à la
monarchie; mais si ce pays a toujours vécu en monarchie, et que la
folie des factions l'ait pour un instant arraché à son état naturel,
pour en faire une république éphémère, il faudra quelques années de
troubles pour inspirer l'horreur de l'anarchie, moins d'années encore
pour trouver le soldat capable d'y mettre un terme, et un voeu de ce
soldat, ou un coup de poignard de ses ennemis, pour le faire roi ou
empereur, et ramener ainsi le pays à ses habitudes, et dissiper le
songe de ceux qui avaient cru changer la nature humaine avec de vains
décrets, avec des serments plus vains encore. Rome et Florence,
long-temps républiques, aboutirent, l'une aux Césars, l'autre aux
Médicis, et mirent plus d'un demi-siècle à se donner à eux.
L'Angleterre et la France, républiques de dix années, aboutirent, en
trois ou quatre ans, à Cromwell et à Napoléon.

Ainsi la Révolution, dans ce retour rapide sur elle-même, devait venir
à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après l'autre, et se
donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant: lorsqu'elle avait
voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant la loi,
l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt,
l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État,
elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner;
et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire,
voulu une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie
sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans
le gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles,
l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle
devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses
égarements! Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des
vérités immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre
humain! Ses erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves
leçons, données au monde avec une incomparable grandeur. Toutefois,
si, dans ce retour à la monarchie, la France obéissait aux lois
immuables de la société humaine, elle allait vite, trop vite
peut-être, comme il est d'usage dans les révolutions. Une dictature,
sous le titre de Protecteur, avait suffi à Cromwell. La dictature,
sous la forme de consulat perpétuel, avec un pouvoir étendu comme son
génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire au général Bonaparte,
pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour reconstruire cette
ancienne société détruite, pour la transmettre, après l'avoir
réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux qui,
plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres. Il
était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence, que la
Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que
le rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa
noble tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à
vie, suffisait donc au général Bonaparte, et en le créant monarque
héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était, ni le meilleur pour
sa grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non
que le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi
ou un empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui
elle voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre
de Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position
naturelle et simple de premier magistrat de la république française,
n'avait point d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus
élevés. En devenant monarque héréditaire, il allait être mis en
comparaison avec les rois, petits ou grands, et constitué leur
inférieur en un point, celui du sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du
préjugé, il allait être au-dessous d'eux en quelque chose. Accueilli
dans leur compagnie, et flatté, car il était craint, il serait en
secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui est plus grave
encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, pour devenir
roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de son trône
nouveau! Que d'entreprises gigantesques, auxquelles succomberait
peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour une ambition
déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses propres excès!

Si donc, à notre avis du moins, l'institution du Consulat à vie avait
été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une
dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur
la tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot
emprunté à la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la
part de celui qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente
avidité de la part des nouveaux convertis, pressés de _dévorer_ ce
règne d'_un moment_. Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une
leçon aux hommes, nous en convenons, la leçon était plus instructive
et plus profonde, plus digne de celles que la Providence adresse aux
nations, quand elle était donnée par ce soldat héroïque, par ces
républicains récemment convertis à la monarchie, pressés les uns et
les autres de se vêtir de pourpre, sur les débris d'une république de
dix années, à laquelle ils avaient prêté mille serments.
Malheureusement, la France, qui avait payé de son sang leur délire
républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur nouveau zèle
monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français en
Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et les
Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir
d'enseignement à l'univers: grand malheur, et grande gloire pour une
nation!

[Note en marge: Rôle de M. Fouché dans la révolution monarchique qui
se préparait.]

Il faut, à chaque changement, des hommes qui se chargent de réaliser
les idées qui sont dans tous les esprits, c'est-à-dire des
instruments. Il s'en trouva un, pour la révolution qui se préparait,
bien singulièrement approprié à la circonstance. M. Fouché avait
jusqu'ici, par un reste de sincérité, blâmé la rapidité de la réaction
qui ramenait la France vers le passé; il avait même obtenu la faveur
de madame Bonaparte, en paraissant partager ses craintes confuses;
mais il avait, pour ce même motif, encouru la disgrâce de son
ambitieux époux. À ce rôle ingrat d'improbateur secret, M. Fouché
avait perdu un ministère, et il ne voulait pas le jouer plus
long-temps. Aussi avait-il embrassé le rôle tout contraire. Dirigeant
spontanément la police, dans la poursuite de la dernière conspiration,
il s'était lui-même remis en place. Voyant le Premier Consul
profondément irrité contre les royalistes, il avait flatté sa colère,
et l'avait poussé à immoler le duc d'Enghien. Si la pensée qu'on a
souvent prêtée au Premier Consul, de conclure un pacte sanglant avec
les révolutionnaires, et d'en obtenir la couronne au prix d'un gage
effroyable, si cette pensée s'était fait jour dans l'âme de quelque
homme de ce temps, c'était assurément dans celle de M. Fouché.
Approbateur de la mort du duc d'Enghien, il était aussi le plus ardent
des nouveaux partisans de l'hérédité. Il surpassait MM. de Talleyrand,
Roederer et Fontanes, en zèle monarchique.

[Note en marge: Voeux secrets du général Bonaparte. Progrès successifs
de son ambition.]

Certes le Premier Consul n'avait pas besoin d'être encouragé pour
aspirer au trône. Il souhaitait le rang suprême, non pas que ce fut sa
constante pensée depuis ses campagnes d'Italie, ni même depuis le 18
brumaire, ainsi que l'ont supposé des narrateurs vulgaires; non, il
n'avait pas conçu tous les désirs à la fois. Son ambition avait grandi
par degrés, comme sa fortune. Arrivé au commandement des armées, il
avait aperçu de ce point élevé les hauteurs plus élevées encore du
gouvernement de la République, et il y avait aspiré. Arrivé à ces
hauteurs, il avait entrevu celles du Consulat perpétuel, placées
au-dessus, et y avait aspiré de même. Parvenu à ces dernières, d'où il
voyait distinctement le trône, il y voulait monter. Ainsi marche
l'ambition humaine, et ce n'était pas là un crime. Mais pour les
esprits clairvoyants, c'était un danger que cette ambition sans cesse
excitée, et sans cesse satisfaite, car c'était l'exciter encore que de
la satisfaire toujours.

[Note en marge: Absence des frères du Premier Consul au moment où se
prépare le rétablissement de la monarchie.]

Mais au moment de prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas
naturellement, tout génie, quelque audacieux qu'il soit, hésite au
moins, s'il ne tremble pas. Dans ces situations, une involontaire
pudeur saisit l'ambition la plus ardente, et on n'ose pas avouer tout
ce qu'on désire. Le Premier Consul, qui s'entretenait peu des affaires
de l'État avec ses frères, avait en eux, lorsqu'il s'agissait de sa
grandeur personnelle, des confidents auxquels il aimait à tout dire,
et des confidents plus ardents que lui-même, car ils brûlaient de
devenir princes. On doit se souvenir qu'ils avaient regardé le
Consulat à vie avec dépit, et comme une tentative avortée. À l'époque
dont il s'agit, Lucien était absent, et Joseph allait quitter Paris.
Lucien, par une nouvelle inconséquence de sa façon, avait épousé une
veuve, belle, mais fort peu assortie à la position de la famille
Bonaparte. Brouillé avec le Premier Consul à cause de ce mariage, il
s'était retiré à Rome, jouant le proscrit, et semblant chercher dans
les jouissances des arts le dédommagement de l'ingratitude
fraternelle. Madame Lætitia Bonaparte, qui, sous la modestie d'une
femme née pauvre, et affectant de s'en souvenir, cachait quelques-unes
des passions d'une impératrice mère, se plaignait constamment et à
tort de Napoléon, et montrait pour son fils Lucien une préférence
marquée: elle l'avait suivi à Rome. Le Premier Consul, plein
d'affection pour ses proches, même quand il n'avait point à s'en
louer, avait accompagné sa mère et son frère de sa toute-puissante
protection, et les avait recommandés à la bienveillance de Pie VII, en
disant que son frère allait chercher à Rome les plaisirs des arts, et
sa mère, le bienfait d'un doux climat. Pie VII avait pour ces hôtes
illustres les attentions les plus empressées et les plus délicates.

Joseph était mécontent aussi, on n'imaginerait pas de quoi, si
l'histoire ne prenait soin de le raconter. Il s'était senti blessé de
ce que le Premier Consul avait voulu le nommer président du Sénat, et
il avait refusé ces hautes fonctions avec le ton de la dignité
offensée, lorsque M. Cambacérès était venu les lui offrir de la part
du Premier Consul. Ce dernier, qui n'aimait pas qu'on fût oisif, lui
avait fait dire alors d'aller chercher la grandeur, là même où il
avait trouvé la sienne, c'est-à-dire à l'armée. Joseph, nommé colonel
du 4e de ligne, partait pour Boulogne, au moment où s'agitait la
grande question du rétablissement de la monarchie. Le Premier Consul
était donc privé des deux confidents auxquels il s'en remettait
volontiers des affaires de sa grandeur personnelle. M. Cambacérès
auquel il s'ouvrait le plus ordinairement sur toutes choses,
générales ou personnelles, M. Cambacérès, à l'époque du Consulat à
vie, lui avait épargné l'embarras d'avouer ce qu'il souhaitait, en
prenant l'initiative, et en se faisant l'instrument d'un changement
universellement approuvé. Mais actuellement, M. Cambacérès se taisait
pour deux raisons, l'une bonne, l'autre mauvaise. La bonne raison,
c'est qu'avec sa rare prévoyance, il craignait les emportements d'une
ambition sans limites. Il avait entendu parler d'empire des Gaules,
d'empire de Charlemagne, et il tremblait de voir la grandeur solide du
traité de Lunéville sacrifiée à des entreprises gigantesques, par
suite de l'élévation du général Bonaparte au trône impérial. La raison
moins bonne, c'était son intérêt froissé, car il allait se trouver
séparé du Premier Consul par toute la hauteur du trône, et devenir, de
copartageant de la souveraineté, quelque petite qu'en fût sa part,
simple sujet du futur monarque. Il se taisait donc, et ne mettait
point, cette fois, comme la précédente, son influence au service du
Premier Consul. Le troisième consul Lebrun, parfaitement dévoué, mais
ne se mêlant jamais d'autre chose que de l'administration, ne pouvait
être d'aucune utilité.

[Note en marge: M. Fouché en l'absence des frères Bonaparte, et dans
l'inaction du consul Cambacérès, devient l'instrument de la nouvelle
révolution.]

M. Fouché, dans l'ardeur de son zèle, se fit l'agent spontané du
changement qui se préparait. Il aborda le Premier Consul, dont il
avait deviné les secrets désirs, lui représenta la nécessité de
prendre un parti prompt et décisif, l'urgence de terminer les anxiétés
de la France, en mettant la couronne sur sa tête, et en consolidant
ainsi définitivement les résultats de la Révolution. Il lui montra
toutes les classes de la nation animées du même sentiment, et
impatientes de le proclamer Empereur des Gaules, ou Empereur des
Français, comme il conviendrait à sa politique ou à son goût. Il
revint souvent à la charge, s'attachant à faire sentir les avantages
de l'à-propos, dans un instant où la France, alarmée pour la vie du
Premier Consul, était disposée à concéder tout ce qu'on lui
demanderait. Il passa presque des exhortations aux reproches, et
gourmanda vivement les incertitudes du général Bonaparte. Celui-ci
n'avait pas quitté sa retraite de la Malmaison depuis l'événement de
Vincennes. M. Fouché y allait sans cesse, et quand il ne pouvait
joindre le Premier Consul, sorti pour se rendre à la promenade ou
ailleurs, il s'emparait de son secrétaire intime, M. de Meneval, et
lui démontrait tout au long les avantages de la monarchie héréditaire,
et non-seulement de la monarchie, mais de l'aristocratie, comme appui
et ornement du trône; ajoutant que si le Premier Consul voulait la
rétablir, il était tout prêt à défendre la sagesse de cette nouvelle
création, et, s'il le fallait, à devenir noble lui-même.

Tel était le zèle de cet ancien républicain revenu si complétement de
ses erreurs. Son activité inquiète, plus excitée cette fois que de
coutume, le portait à se remuer au delà du besoin. Il s'agitait comme
ces gens qui veulent avoir le mérite de pousser ce qui marche tout
seul.

Il n'était presque personne, en effet, qui ne fût disposé à seconder
les voeux du Premier Consul. La France voyant depuis long-temps se
préparer un maître, qui du reste la comblait de gloire et de biens, ne
voulait pas lui refuser le titre qui plairait le plus à son ambition.
Les corps de l'État, les chefs de l'armée, qui savaient combien toute
résistance était désormais impossible, et qui avaient vu dans la ruine
de Moreau le danger d'une opposition intempestive, se jetaient avec
empressement au-devant du nouveau César, pour être au moins distingués
par leur zèle, et profiter d'une élévation qu'il n'était plus temps
d'empêcher. C'est l'ordinaire disposition des hommes d'exploiter
l'ambition qu'il leur est impossible de combattre avec succès, et de
se consoler de l'envie par l'avidité. Il n'y avait pour tout le monde
qu'un embarras, celui de remettre en usage des mots qu'on avait
proscrits, d'en répudier d'autres qu'on avait adoptés avec
enthousiasme. Une légère précaution dans le choix du titre à conférer
au futur monarque, pouvait faciliter la chose. Ainsi en l'appelant
Empereur et non pas roi, la difficulté était fort diminuée.
D'ailleurs, pour tirer la génération présente d'un pareil embarras,
personne n'était mieux fait qu'un ancien jacobin tel que M. Fouché, se
chargeant de donner l'exemple à tous, maître et sujets, et
s'empressant de proférer, le premier, les mots qu'on n'osait pas
encore avoir à la bouche.

[Note en marge: Les journaux anglais employés à prononcer les premiers
le mot de monarchie.]

M. Fouché arrangea tout avec quelques meneurs du Sénat, le Premier
Consul voyant ce qui se faisait, l'approuvant, mais feignant de n'y
être pour rien. On craignait de prendre l'initiative dans les
journaux français, car leur dépendance absolue de la police aurait
trop prêté à leur opinion le caractère d'une opinion de commande. On
avait des agents secrets en Angleterre, et on fit dire, dans certains
journaux anglais, que, depuis la dernière conspiration, le général
Bonaparte était inquiet, sombre et menaçant; que chacun vivait à Paris
dans l'anxiété; que c'était la conséquence naturelle d'une forme de
gouvernement où tout reposait sur une seule tête, et qu'aussi les gens
paisibles en France souhaitaient que l'hérédité, établie dans la
famille Bonaparte, procurât à l'ordre actuel des choses la stabilité
qui lui manquait. Ainsi la presse anglaise, ordinairement employée à
diffamer le Premier Consul, fut employée cette fois à servir son
ambition. Ces articles, reproduits et commentés, causèrent une
sensation très-vive, et donnèrent le signal attendu. Il y avait à
cette époque plusieurs colléges électoraux assemblés dans l'Yonne, le
Var, les Hautes-Pyrénées, le Nord et la Roër. Il était facile d'en
obtenir des adresses. On en provoqua également de la part des conseils
municipaux des grandes villes, telles que Lyon, Marseille, Bordeaux et
Paris. Enfin, les camps réunis le long de l'Océan furent à leur tour
mis en fermentation. Les militaires, en général, étaient de toutes les
classes la plus dévouée au Premier Consul. À part un certain nombre
d'officiers et de généraux, les uns républicains sincères, les autres
animés par la vieille rivalité qui divisait les soldats du Rhin et
d'Italie, la plupart des chefs de l'armée voyaient leur propre
élévation dans cette élévation d'un homme de guerre au trône de
France. Ils étaient donc parfaitement disposés à prendre l'initiative,
et à faire ce qu'on avait vu souvent dans l'Empire romain, à proclamer
eux-mêmes un empereur. Le général Soult écrivait au Premier Consul
qu'il avait entendu généraux et colonels, que tous demandaient
l'établissement d'une nouvelle forme de gouvernement, et étaient prêts
à donner au Premier Consul le titre d'Empereur des Gaules. Il lui
demandait ses ordres à cet égard. Des pétitions circulaient dans les
divisions de dragons campées à Compiègne; ces pétitions se couvraient
de signatures, et allaient arriver à Paris.

[Note en marge: Le signal donné, une foule d'adresses partent en même
temps des colléges électoraux et des conseils municipaux des grandes
villes.]

Le dimanche 4 germinal (25 mars), quelques jours après la mort du duc
d'Enghien, plusieurs adresses des colléges électoraux furent
présentées au Premier Consul. L'amiral Ganteaume, l'un de ses amis
dévoués, présenta lui-même l'adresse du collége du Var, dont il était
le président. Elle disait en termes formels qu'il ne suffisait pas de
_saisir_, d'_atteindre_ et de _punir_ les conspirateurs, mais qu'il
fallait, par un large système d'institutions qui consolidât et
perpétuât le pouvoir dans les mains du Premier Consul et de sa
famille, assurer le repos de la France, et mettre fin à ses longues
anxiétés. D'autres adresses furent lues dans la même audience, et,
immédiatement après ces manifestations, en vint une d'un ordre plus
élevé. M. de Fontanes avait reçu la présidence du Corps Législatif, et
avait obtenu ainsi, par la faveur de la famille Bonaparte, une place
qu'il méritait d'obtenir par ses seuls talents. Il avait mission de
féliciter le Premier Consul pour l'achèvement d'une oeuvre immortelle,
le Code civil. Ce Code, fruit de tant de savantes veilles, monument de
la forte volonté et de l'esprit universel du chef de la République,
avait été terminé dans la présente session, et le Corps Législatif
reconnaissant avait résolu de consacrer ce souvenir, en plaçant, dans
la salle de ses séances, le buste en marbre du Premier Consul. C'est
là ce que M. de Fontanes venait annoncer dans cette audience, et
certes, de tous les titres de l'homme qu'on voulait glorifier, il n'en
était aucun qu'il fût plus convenable de rappeler, dans un moment où
l'on allait le faire souverain héréditaire d'un pays organisé par son
génie. M. de Fontanes s'exprima comme il suit:

[Note en marge: Discours de M. de Fontanes à l'occasion de
l'achèvement du Code civil.]

     «CITOYEN PREMIER CONSUL,

     »Un Empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre
     puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va
     réunir de plus en plus tous les habitants. Le Corps Législatif
     veut consacrer cette époque mémorable: il a décrété que votre
     image, placée au milieu de la salle de ses délibérations, lui
     rappellerait éternellement vos bienfaits, les devoirs et les
     espérances du peuple français. Le double droit de conquérant et
     de législateur a toujours fait taire tous les autres; vous l'avez
     vu confirmé dans votre personne par le suffrage national. Qui
     pourrait nourrir encore le criminel espoir d'opposer la France à
     la France? Se divisera-t-elle pour quelques souvenirs passés,
     quand elle est unie par tous les intérêts présents? Elle n'a
     qu'un chef, et c'est vous; elle n'a qu'un ennemi, et c'est
     l'Angleterre.

     «Les tempêtes politiques ont pu jeter quelques sages eux-mêmes
     dans des routes imprévues. Mais sitôt que votre main a relevé les
     signaux de la patrie, tous les bons Français les ont reconnus et
     suivis; tous ont passé du côté de votre gloire. Ceux qui
     conspirent au sein d'une terre ennemie renoncent irrévocablement
     à la terre natale; et que peuvent-ils opposer à votre ascendant?
     Vous avez des armées invincibles, ils n'ont que des libelles et
     des assassins; et tandis que toutes les voix de la religion
     s'élèvent en votre faveur au pied de ces autels que vous avez
     relevés, ils vous font outrager par quelques organes obscurs de
     la révolte et de la superstition. L'impuissance de leurs complots
     est prouvée. Ils rendront tous les jours la destinée plus
     rigoureuse en luttant contre ses décrets. Qu'ils cèdent enfin à
     ce mouvement irrésistible qui emporte l'univers, et qu'ils
     méditent en silence sur les causes de la ruine et de l'élévation
     des empires.»

Cette abjuration des Bourbons faite en face du nouveau monarque
désigné, avec cette solennité de langage, était, quoique indirecte, la
plus significative des manifestations. Cependant on ne voulait rien
publier avant que le corps le plus élevé de l'État, le Sénat, chargé
par la Constitution de prendre l'initiative, eût fait une première
démarche.

Afin d'obtenir cette démarche, il était nécessaire de s'entendre avec
M. Cambacérès, qui dirigeait le Sénat. Pour cela, il fallait
s'expliquer avec lui, et s'assurer sa bonne volonté; non pas qu'on eût
quelque résistance à craindre de sa part, mais sa simple
désapprobation, quoique silencieuse, aurait été un désagrément
véritable, dans une circonstance où il importait que tout le monde
parût entraîné.

[Note en marge: Explication entre le Premier Consul et ses deux
collègues Lebrun et Cambacérès.]

Le Premier Consul fit appeler MM. Lebrun et Cambacérès à la Malmaison.
M. Lebrun, comme le plus facile à persuader, avait été appelé le
premier. Il n'y avait avec lui aucun effort à faire, car il était
partisan décidé de la monarchie, et plus volontiers sous la
souveraineté du général Bonaparte que sous celle de tout autre. M.
Cambacérès, mécontent de ce qui se préparait, arriva quand déjà la
conférence était fort avancée avec son collègue Lebrun. Le Premier
Consul, après avoir parlé du mouvement qui se produisait dans les
esprits, comme s'il y eût été étranger, demanda l'avis du second
Consul sur la question, tant agitée en ce moment, du rétablissement de
la monarchie.

[Note en marge: Opinion de M. Cambacérès sur le rétablissement de la
monarchie.]

[Note en marge: Opinion du Premier Consul sur le rétablissement de la
monarchie.]

--Je me doutais bien, lui répondit M. Cambacérès, que c'était là ce
dont il s'agissait. Je vois que tout tend à ce but, et je le
déplore.--Alors dissimulant mal le déplaisir personnel qui se mêlait
chez lui à des vues de sagesse, M. Cambacérès exposa au Premier Consul
les motifs de son opinion. Il lui peignit les républicains mécontents
de ce qu'on ne leur laissait pas même le nom de la chimère qu'ils
avaient poursuivie, les royalistes révoltés de ce qu'on osait relever
le trône sans y faire asseoir un Bourbon; il montra le danger de
pousser le retour à l'ancien régime si loin, que bientôt il ne
resterait qu'à mettre une personne à la place d'une autre, pour que la
vieille monarchie fût rétablie. Il rapporta les propos des royalistes
eux-mêmes, qui se vantaient tout haut d'avoir, dans le général
Bonaparte, un précurseur chargé de préparer le retour des Bourbons. Il
fit valoir l'inconvénient d'un nouveau changement, sans autre utilité
qu'un vain titre, car le pouvoir du Premier Consul était actuellement
illimité, et il fit remarquer que souvent il y avait plus de danger à
changer le nom des choses que les choses elles-mêmes. Il allégua la
difficulté d'obtenir de l'Europe la reconnaissance de la monarchie
qu'on voulait fonder, et la difficulté plus grande encore d'obtenir de
la France l'effort d'une troisième guerre, s'il fallait recourir à ce
moyen pour arracher la reconnaissance aux vieilles cours européennes;
il mit enfin beaucoup de raisons en avant, les unes excellentes, les
autres médiocres, et dans lesquelles perçait une humeur peu ordinaire
à ce grave personnage. Mais il n'osa pas donner les meilleures qu'il
savait bien; c'est que si l'on accordait cette nouvelle satisfaction à
une ambition immense, on ne pourrait s'arrêter nulle part, car en
décernant au général Bonaparte le titre d'empereur des Français, on le
préparait à désirer celui d'empereur d'Occident, auquel il a
secrètement aspiré depuis, ce qui n'a pas été la moindre des causes
qui l'ont poussé à dépasser toutes les bornes du possible, et à périr
en les dépassant. Comme tout homme gêné, contraint, M. Cambacérès ne
dit pas ce qu'il y avait de meilleur à dire, et fut battu par son
interlocuteur. Le Premier Consul, si dissimulé dans ses désirs lors de
l'institution du Consulat à vie, faisait cette fois le pas qu'on ne
voulait pas faire vers lui. Il avoua franchement à son collègue
Cambacérès qu'il songeait à prendre la couronne, et déclara pourquoi.
Il soutint que la France voulait un roi, que cela était évident pour
quiconque savait observer; qu'elle revenait chaque jour des folies
qu'on lui avait mises un moment en tête, et que de toutes ces folies
la république était la plus insigne; que la France en était si
complétement désabusée, qu'elle prendrait un Bourbon, si on ne lui
donnait un Bonaparte; que le retour des Bourbons serait une calamité,
car ce serait la contre-révolution pure, et que, pour lui, sans
désirer plus de pouvoir qu'il n'en avait, il cédait en cette occasion
à une nécessité des esprits, et à l'intérêt de la Révolution
elle-même; que du reste il importait de prendre un parti, car le
mouvement était tel dans l'armée qu'on le proclamerait empereur
peut-être dans les camps, et qu'alors son élévation au trône
ressemblerait à une scène de prétoriens, ce qu'il fallait éviter avant
tout.

[Note en marge: Le Premier Consul et son collègue Cambacérès se
séparent mécontents l'un de l'autre.]

Ces raisons persuadèrent peu M. Cambacérès, qui n'avait pas envie de
se laisser persuader, et chacun demeura dans son opinion, fâché de
s'être trop avancé. Cette résistance imprévue de M. Cambacérès
embarrassa le Premier Consul, qui, feignant alors moins d'impatience
qu'il n'en avait réellement, dit à ses deux collègues qu'il ne se
mêlerait de rien, et livrerait le mouvement des esprits à lui-même. On
se quitta mécontent les uns des autres, et M. Cambacérès revenant avec
M. Lebrun à Paris, vers le milieu de la nuit, adressa ces paroles à
son collègue: C'en est fait, la monarchie est rétablie; mais j'ai le
pressentiment que ce qu'on édifie ne sera pas durable. Nous avons fait
la guerre à l'Europe pour lui donner des républiques, filles de la
République française; nous la ferons maintenant pour lui donner des
monarques, fils ou frères du nôtre, et la France épuisée finira par
succomber à ces folles entreprises.--

[Note en marge: Occasion saisie pour provoquer une manifestation de la
part du Sénat.]

Mais cette désapprobation de M. Cambacérès était la plus silencieuse
et la plus inactive des résistances. Il laissa M. Fouché et ses
auxiliaires agir à leur gré. Une occasion excellente s'offrait à eux.
Suivant l'usage d'adresser au Sénat des communications sur les
événements importants, on lui avait présenté un rapport du grand-juge
relativement aux intrigues des agents anglais Drake, Spencer Smith et
Taylor. Il fallait répondre à cette communication du gouvernement. Le
Sénat avait nommé une commission pour lui proposer un projet de
réponse. Les meneurs, trouvant la circonstance favorable,
s'efforcèrent de persuader aux sénateurs que le temps était venu de
prendre l'initiative, au sujet du rétablissement de la monarchie; que
le Premier Consul hésitait, mais qu'il fallait vaincre ses
hésitations, en lui dénonçant les lacunes existantes dans les
institutions actuelles, et en lui indiquant la manière de les remplir.
Ils rappelèrent tout bas le désagrément auquel le Sénat s'était exposé
deux ans auparavant, en restant en arrière des voeux du général
Bonaparte. Ils produisirent tout haut une raison fort spécieuse, pour
ne pas se laisser devancer. L'armée, dirent-ils, exaltée au plus haut
point en faveur de son chef, était prête à le proclamer empereur, et
alors l'empire serait, comme à Rome, donné par les prétoriens. Il
fallait, en se hâtant, épargner à la France un tel scandale. On ne
ferait que suivre ainsi l'exemple du sénat romain, qui, plus d'une
fois, s'était pressé de proclamer certains empereurs pour ne pas les
recevoir des mains des légions. Puis venait une raison qui n'avait
besoin d'être dite, ni tout haut, ni tout bas, c'est qu'il restait à
distribuer une grande partie des sénatoreries instituées lors du
Consulat à vie, lesquelles procuraient une dotation territoriale en
sus du traitement pécuniaire accordé à chaque sénateur. Il allait y
avoir en outre une profusion de charges nouvelles à distribuer. Il
fallait donc, puisqu'on ne pouvait résister à l'élévation du nouveau
maître, ne pas s'exposer à lui déplaire. On doit cependant ajouter
qu'à ces basses raisons s'en joignaient de meilleures. Sauf une
opposition peu nombreuse, dont M. Sieyès était le premier créateur,
mais dont il s'était dégoûté comme de toutes choses, et qu'il avait
abandonnée à de moindres chefs que lui, sauf cette opposition, la
masse voyait dans la monarchie le port où la Révolution devait aller
chercher son propre salut.

Ces raisons, de nature si diverse, entraînèrent la majorité du Sénat,
et on résolut de faire une réponse significative au message du Premier
Consul. Voici quel fut le sens de cette réponse.

[Note en marge: Réponse du Sénat au message par lequel le Premier
Consul lui avait fait connaître les intrigues des agents anglais.]

Les institutions de la France sont incomplètes sous deux rapports.
Premièrement, il n'y a pas de tribunal pour les grands crimes d'État,
et on est réduit à les déférer à une juridiction insuffisante et
faible. (Ce qui se passait au tribunal de la Seine, à l'occasion du
procès de Georges et Moreau, inspirait alors ce sentiment à tout le
monde.) Secondement, le gouvernement de la France repose sur une seule
tête, et c'est une tentation perpétuelle pour les conspirateurs, qui
croient, en frappant cette tête, tout détruire avec elle. C'est là une
double lacune qu'il faut dénoncer à la sagesse du Premier Consul, pour
provoquer sa sollicitude, et, au besoin, son initiative.

Le 6 germinal (27 mars), surlendemain des audiences rapportées plus
haut, le Sénat fut appelé à délibérer sur ce projet de réponse. M.
Fouché et ses amis avaient tout préparé, sans avertir le consul
Cambacérès, qui présidait ordinairement le Sénat. Il paraît même
qu'ils n'avaient pas prévenu le Premier Consul, afin de lui ménager
une agréable surprise. Cette surprise n'était pas à beaucoup près
aussi agréable pour M. Cambacérès, qui fut stupéfait en écoutant la
lecture du projet de la commission. Toutefois il se montra impassible,
et ne laissa rien apercevoir aux nombreux regards fixés sur lui, car
on voulait savoir jusqu'à quel point tout cela convenait au Premier
Consul, dont on le supposait le confident et le complice. À cette
lecture, on put entendre un très-léger mais très-sensible murmure,
dans une partie du Sénat; néanmoins le projet fut adopté à une immense
majorité, et il dut être communiqué le lendemain même au Premier
Consul.

[Note en marge: Retour du Premier Consul à Paris pour se concerter
avec ses collègues sur le langage à tenir au Sénat.]

[Note en marge: Il dit au Sénat qu'il va délibérer.]

À peine sorti de cette séance, M. Cambacérès, piqué de n'avoir pas été
averti, écrivit au Premier Consul, à la Malmaison, sans s'y rendre
lui-même, et lui fit part, dans une lettre assez froide, de tout ce
qui venait de se passer. Le Premier Consul revint le jour suivant pour
recevoir le Sénat, et voulut avoir auparavant une explication avec ses
deux collègues. Il parut comme étonné de la précipitation de cette
démarche, et pris en quelque sorte au dépourvu.--Je n'ai pas, dit-il à
M. Cambacérès, assez réfléchi; j'ai besoin de vous consulter encore,
vous et beaucoup d'autres, avant de prendre un parti. Je vais répondre
au Sénat que je délibère. Mais je ne veux ni le recevoir
officiellement, ni publier son message. Je ne laisserai rien éclater
au dehors, tant que ma résolution ne sera pas définitivement
arrêtée.--C'est là ce qui fut convenu, et ce qui fut exécuté le jour
même.

Le Premier Consul reçut le Sénat comme il l'avait annoncé, et
répondit verbalement à ses membres qu'il les remerciait de leurs
témoignages de dévouement, mais qu'il avait besoin de délibérer
mûrement sur le sujet soumis à son attention, avant de faire une
réponse publique et définitive.

[Note en marge: Le Premier Consul avait été presque devancé par ses
partisans.]

Quoique témoin, et silencieux complice de tout ce qui avait été fait,
le Premier Consul était presque devancé dans ses désirs. L'impatience
de ses partisans avait surpassé la sienne, et visiblement il n'était
pas prêt. On ne publia donc pas l'acte du Sénat, bien que le secret
absolu fût impossible; mais, tant qu'il n'y avait pas de démarche
officielle et avouée, on pouvait toujours reculer, si l'on venait à
rencontrer un obstacle imprévu.

[Note en marge: Il veut, avant de prendre un parti définitif,
s'assurer l'adhésion de l'armée, et la reconnaissance de son nouveau
titre par toutes les cours.]

Avant de s'avancer au point de ne pouvoir plus rétrograder, le Premier
Consul voulait être assuré de l'armée et de l'Europe. Au fond, il ne
doutait ni de l'une ni de l'autre, car il était cher à la première, et
faisait peur à la seconde. Mais c'était un cruel sacrifice à imposer à
ses compagnons d'armes, qui avaient versé leur sang pour la France et
non pour un homme, que de vouloir qu'ils l'acceptassent pour
souverain. Après l'effet produit en Europe par la mort du duc
d'Enghien, c'était un singulier acte de condescendance à demander à
tous les princes légitimes, que d'exiger qu'ils reconnussent pour égal
un soldat, qui venait depuis quelques jours de tremper ses mains dans
le sang des Bourbons. Bien qu'on dût s'attendre à recevoir la réponse
commandée par la puissance de ce soldat, il était sage de s'en assurer
auparavant.

[Note en marge: Questions adressées aux chefs de l'armée.]

Le Premier Consul écrivit au général Soult, et à ceux des généraux
dans lesquels il avait le plus de confiance, pour demander leur avis
sur le changement proposé. Il n'avait, disait-il, aucun parti pris, ne
cherchait en cela que ce qu'il y avait de meilleur pour la France, et
voulait, avant de se décider, recueillir l'opinion des chefs de
l'armée. La réponse n'était pas douteuse assurément; mais c'était
provoquer au moins des protestations de dévouement, qui serviraient
d'exemple, et entraîneraient les esprits tièdes ou récalcitrants.

[Note en marge: Informations prises auprès des différentes cours, pour
s'assurer la reconnaissance du titre impérial.]

[Note en marge: On ne peut pas s'adresser à l'Angleterre, on ne veut
pas s'adresser à la Russie; on diffère de s'adresser à l'Espagne; on a
recours à la Prusse et à l'Autriche.]

Quant à l'Europe, la condescendance, quoique probable au fond,
présentait cependant plus de doute. On était en guerre avec la
Grande-Bretagne; il n'y avait donc pas à s'en occuper. Les nouveaux
rapports avec la Russie faisaient un devoir de dignité de ne point
s'adresser à elle. Restaient l'Espagne, l'Autriche, la Prusse et les
petites puissances. L'Espagne était trop faible pour refuser quoi que
ce fut; mais le sang versé d'un Bourbon commandait de laisser passer
quelques semaines avant de recourir à elle. L'Autriche avait paru la
moins sensible des puissances à la violation du territoire germanique;
et, dans son indifférence profonde pour tout ce qui n'était pas son
intérêt, il n'était rien qu'on ne pût en attendre. Mais, en matière
d'étiquette, elle était difficile, vétilleuse, jalouse, comme il
appartenait à la plus vieille des cours, et à la plus qualifiée. Un
Empereur, car on s'était décidé pour ce titre, à la fois plus grand,
plus nouveau et plus militaire que celui de Roi, un Empereur à
joindre à la liste des souverains, était chose peu aisée à faire
agréer au chef du Saint-Empire romain.

[Note en marge: Moyens employés pour consulter la Prusse et
l'Autriche.]

La Prusse était encore, malgré son récent refroidissement, celle qu'il
était le plus facile de disposer favorablement. On expédia donc
sur-le-champ un courrier à Berlin, avec ordre à M. de Laforest de voir
M. d'Haugwitz, pour savoir de lui si le Premier Consul pouvait espérer
d'être reconnu par le roi de Prusse, en qualité d'Empereur héréditaire
des Français. On devait demander cela, de manière à placer le jeune
roi entre une vive gratitude, ou un amer ressentiment de la part de la
France. M. de Laforest avait ordre de ne laisser aucune trace de cette
démarche dans les archives de la légation. Quant à l'Autriche, sans
écrire à M. de Champagny, et sans hasarder une ouverture directe, on
employa un moyen qu'on avait sous la main, c'était de sonder M. de
Cobentzel, qui affichait auprès de M. de Talleyrand un désir immodéré
de plaire au Premier Consul. M. de Talleyrand était le ministre par
excellence pour une telle négociation. Il obtint de M. de Cobentzel
les plus satisfaisantes paroles, mais rien de positif. Il fallait
écrire à Vienne pour pouvoir donner des certitudes.

Le Premier Consul fut donc obligé d'attendre une quinzaine de jours
avant de répondre au Sénat, et de permettre aux ouvriers de sa
nouvelle grandeur de poursuivre leur ouvrage. Cependant on laissa
venir les adresses des grandes villes et des principales autorités. On
se contenta de ne pas les insérer au _Moniteur_.

[Note en marge: Empressement du roi de Prusse à promettre la
reconnaissance.]

On trouvait le roi de Prusse dans les meilleures dispositions. Ce
prince, après s'être rejeté vers la Russie, et s'être secrètement lié
à elle, craignait d'en avoir trop fait dans ce sens, et d'avoir laissé
trop apercevoir son blâme pour ce qui s'était passé à Ettenheim. Il ne
demandait donc pas mieux que d'avoir un témoignage personnel à donner
au Premier Consul. M. de Laforest avait à peine dit les premiers mots
à M. d'Haugwitz, que celui-ci, l'empêchant d'achever, se hâta de
déclarer que le roi de Prusse n'hésiterait pas à reconnaître le nouvel
Empereur des Français. Frédéric-Guillaume s'attendait bien à un
nouveau blâme, de la part de la coterie remuante qui s'agitait autour
de la reine, mais il savait braver ce blâme dans les intérêts de son
royaume; et il regardait la bonne intelligence avec le Premier Consul
comme le premier de ces intérêts. Il faut ajouter qu'il éprouvait un
sentiment, que toutes les cours allaient éprouver également, celui de
la satisfaction, en voyant la république abolie en France. La
monarchie seule pouvait les rassurer, et les Bourbons semblant
actuellement impossibles, le général Bonaparte était le nouveau
monarque que tous les princes s'attendaient à voir monter sur le trône
de France. Ceci est une preuve, entre mille autres, du peu de durée
qu'ont certaines impressions chez les hommes, surtout quand ils sont
intéressés à les effacer de leur coeur. Toutes les cours allaient
reconnaître pour Empereur le personnage que, dans leurs emportements,
elles appelaient, quinze jours auparavant, un régicide et un assassin.

[Note en marge: Lettre du roi de Prusse, à l'occasion du
rétablissement de la monarchie.]

Le roi de Prusse écrivit lui-même à M. de Lucchesini une lettre qui
fut communiquée au Premier Consul, et qui contenait les expressions
les plus amicales. «Je n'hésiterai pas, disait le roi, à vous
autoriser à saisir le plus tôt possible une occasion de témoigner à M.
de Talleyrand, qu'après avoir vu avec plaisir le pouvoir suprême
déféré à vie au Premier Consul, je verrais avec plus d'intérêt encore
l'ordre de choses établi par sa sagesse et par ses grandes actions,
consolidé par l'établissement de l'hérédité dans sa famille, et que je
ne ferais aucune difficulté de le reconnaître. Vous ajouterez que
j'aime à me flatter que cette preuve non équivoque de mes sentiments
équivaudra à ses yeux à toutes les sûretés et garanties qu'eût pu lui
offrir un traité formel, dont les bases existent de fait; et que
j'espère pouvoir compter aussi à mon tour de sa part sur les effets de
cette amitié et confiance réciproques, que je désirerais voir
subsister constamment entre les deux gouvernements.» (23 avril 1804.)

Ces paroles, quoique sincères au fond, n'étaient cependant pas tout à
fait conformes à l'esprit du traité signé avec la Russie; mais le
désir immodéré de la paix conduisait ce prince aux faussetés les plus
indignes de son caractère.

[Note en marge: Accueil que reçoit à Vienne la nouvelle du
rétablissement de la monarchie en France.]

[Note en marge: La cour d'Autriche veut faire payer la reconnaissance
en exigeant quelques avantages de la part de la France.]

Les choses se passèrent autrement à Vienne. On n'avait pris là aucun
engagement avec la Russie; on ne voulait pas racheter une concession
faite aux uns par une concession faite aux autres; on ne songeait qu'à
son intérêt, le mieux calculé possible. La mort du duc d'Enghien, la
violation du territoire germanique, tout cela était regardé comme de
médiocre importance. Le dédommagement à exiger pour prix du sacrifice
qu'on allait faire en reconnaissant le nouvel empereur, était la seule
considération dont on tînt compte. D'abord, malgré l'inconvénient de
désobliger la Russie en concédant une chose souverainement agréable au
gouvernement français, il fallait se résigner à reconnaître Napoléon,
car refuser c'eût été se placer en état de guerre, ou à peu près, à
l'égard de la France, ce qu'on voulait éviter avant tout, du moins
dans le moment. Mais il fallait tirer parti de la reconnaissance qu'il
s'agissait de consentir, la différer un peu, la faire acheter par
certains avantages, et présenter à la Russie, comme un délai de
mauvaise grâce, le temps employé à négocier les avantages qu'on
désirait se ménager. Telle fut la politique autrichienne, et il faut
convenir qu'elle était naturelle entre gens qui vivaient, les uns
envers les autres, dans un état de défiance perpétuelle.

[Note en marge: L'Autriche promet la reconnaissance à condition qu'on
accordera le titre d'empereur au chef de la maison d'Autriche,
indépendamment du titre électif d'empereur d'Allemagne.]

Depuis l'extrême affaiblissement du parti autrichien dans l'empire, il
pouvait arriver qu'à la prochaine élection, la maison d'Autriche
perdît la couronne impériale. Il y avait un moyen de parer à cet
inconvénient, c'était d'assurer à la maison d'Autriche elle-même, pour
ses États héréditaires, une couronne, non pas royale, mais impériale,
de telle façon que le chef de cette maison restât empereur
d'Autriche, dans le cas où il cesserait, par les hasards d'une future
élection, d'être empereur d'Allemagne. C'est ce qu'on chargea M. de
Champagny à Vienne, et M. de Cobentzel à Paris, de demander au Premier
Consul, pour prix de ce qu'il demandait lui-même. Du reste, on devait
lui déclarer que, sauf le débat des conditions, le principe de la
reconnaissance était admis, sans différer, par l'empereur François.

[Note en marge: Consentement du Premier Consul aux désirs de
l'Autriche.]

Quoique le Premier Consul eût peu douté des dispositions des
puissances, leurs réponses le remplirent de satisfaction. Il prodigua
les témoignages de gratitude et d'amitié à la cour de Prusse. Il
remercia non moins vivement la cour de Vienne, et répondit qu'il
consentait sans difficulté à reconnaître le titre d'empereur au chef
de la maison d'Autriche. Seulement, il n'aurait pas voulu publier
cette déclaration immédiatement, pour ne pas paraître acheter la
reconnaissance de son propre titre, à un prix quelconque. Il aimait
mieux, par un traité secret, s'engager à reconnaître plus tard le
successeur de François II pour empereur d'Autriche, si ce successeur
venait à perdre la qualité d'empereur d'Allemagne. Au surplus, si la
cour de Vienne insistait, il était prêt à céder sur cette difficulté
qui n'en était pas une, car, en réalité, tous ces titres n'avaient
plus d'importance véritable. Depuis Charlemagne jusqu'au dix-huitième
siècle, il n'y avait eu en Europe qu'un seul souverain portant le
titre d'empereur, du moins en Occident. Depuis le dix-huitième
siècle, il y en avait eu deux, le Czar de Russie ayant pris cette
qualification. Il allait y en avoir trois, d'après ce qui se passait
en France. Il y en aurait un jour quatre, si la future élection
germanique donnait à l'Allemagne un empereur pris en dehors de la
maison d'Autriche. On croyait même que le roi d'Angleterre, ayant
appelé PARLEMENT IMPÉRIAL le Parlement uni d'Écosse, d'Angleterre et
d'Irlande, pouvait être tenté de s'intituler empereur. Dans ce cas il
y en aurait cinq. Tout cela ne méritait point qu'on s'y arrêtât.
C'étaient de pures appellations qui n'avaient plus la valeur qu'elles
avaient eue jadis, lorsque François Ier et Charles-Quint se
disputaient le suffrage des électeurs germaniques.

[Note en marge: Suite donnée aux projets du Premier Consul.]

Indépendamment de ces assurances tranquillisantes de la part des
principales cours, le Premier Consul avait reçu de l'armée les
témoignages d'adhésion les plus empressés. Le général Soult,
notamment, lui avait écrit une lettre pleine des déclarations les plus
satisfaisantes, et dans les quinze ou vingt jours qu'on avait mis à
correspondre avec Vienne et Berlin, les grandes villes de Lyon,
Marseille, Bordeaux, Paris, venaient d'envoyer des adresses
énergiques, dans le sens du rétablissement de la monarchie. L'élan
était général, l'éclat aussi public qu'il pouvait l'être; il fallait
donc en arriver aux démarches officielles, et s'expliquer enfin à
l'égard du Sénat.

[Note en marge: Réponse du Sénat long-temps différée, faite le 25
avril.]

Le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait pas reçu publiquement le
Sénat, et n'avait répondu que verbalement au message du 6 germinal. Il
y avait près d'un mois qu'il faisait attendre sa réponse officielle.
Il la fit le 5 floréal (25 avril 1804), et elle amena le dénoûment
attendu.--«Votre adresse du 6 germinal, dit le Premier Consul, n'a pas
cessé d'être présente à ma pensée... Vous avez jugé l'hérédité de la
suprême magistrature nécessaire pour mettre le peuple français à
l'abri des complots de nos ennemis, et des agitations qui naîtraient
d'ambitions rivales; plusieurs de nos institutions vous ont en même
temps paru devoir être perfectionnées, pour assurer, sans retour, le
triomphe de l'égalité et de la liberté publique, et offrir à la nation
et au gouvernement la double garantie dont ils ont besoin..... À
mesure que j'ai arrêté mon attention sur ces graves objets, j'ai senti
de plus en plus, que, dans une circonstance aussi nouvelle
qu'importante, les conseils de votre sagesse et de votre expérience
m'étaient nécessaires. Je vous invite donc à me faire connaître votre
pensée tout entière.»

Ce message ne fut pas encore publié, pas plus que celui auquel il
servait de réponse. Le Sénat s'assembla sur-le-champ pour délibérer.
La délibération était facile, et la conclusion connue d'avance:
c'était la proposition de convertir la République consulaire en Empire
héréditaire.

[Note en marge: On se sert du Tribunat pour provoquer une discussion.]

Cependant, il ne fallait pas que tout se passât en silence, et il
convenait de faire discuter quelque part, dans un corps où la
discussion fût publique, la grande résolution qu'on préparait. Le
Sénat ne discutait pas. Le Corps Législatif écoutait des orateurs
officiels, et votait silencieusement. Le Tribunat, quoique amoindri et
converti en une section du Conseil d'État, conservait encore la
parole. On résolut de s'en servir, pour faire entendre à la seule
tribune qui eût conservé la possibilité de contredire, quelques
paroles ayant apparence de liberté.

[Note en marge: Choix du tribun Curée pour faire au Tribunat la motion
du rétablissement de la monarchie.]

Le Tribunat était alors présidé par M. Fabre de l'Aude, personnage
dévoué à la famille Bonaparte. On convint avec lui du choix d'un
tribun, dont les opinions antérieures eussent été franchement
républicaines, pour le charger de prendre l'initiative. Le tribun
Curée, compatriote et ennemi personnel de M. Cambacérès, fut choisi
pour jouer ce rôle. On crut dans le public que ce personnage, supposé
créature du second Consul, avait été désigné et mis en avant par lui.
Il n'en était rien. C'était à son insu, et plutôt en opposition avec
lui, que M. Curée avait été désigné. Ce dernier, autrefois républicain
ardent, et, comme beaucoup d'autres, revenu complétement aux idées
monarchiques, rédigea une motion, dans laquelle il proposait le
rétablissement de l'hérédité au profit de la famille Bonaparte. M.
Fabre de l'Aude porta cette motion à Saint-Cloud, pour la soumettre à
l'approbation du Premier Consul. Celui-ci en parut médiocrement
satisfait, et il trouva le langage du républicain désabusé, peu habile
et peu élevé. Cependant, il y avait de l'inconvénient à choisir un
autre membre du Tribunat. Il fit remanier le texte qu'on lui avait
soumis, et le renvoya immédiatement à M. Fabre de l'Aude. Ce texte
avait subi à Saint-Cloud un changement singulier. Au lieu des mots,
_hérédité dans la famille Bonaparte_, se trouvaient ces mots,
_hérédité dans les descendants de Napoléon Bonaparte_. M. Fabre de
l'Aude était ami particulier de Joseph, et l'un des membres de sa
société intime. Évidemment, le Premier Consul, mécontent de ses
frères, ne voulait prendre aucun engagement constitutionnel avec eux.
Les complaisants de Joseph s'agitèrent autour de M. Fabre de l'Aude,
et on reporta le projet de motion à Saint-Cloud pour y faire replacer
les mots de _famille Bonaparte_, au lieu des mots de _descendants de
Napoléon Bonaparte_. Le projet revint avec le mot _descendants_
maintenu sans aucune explication.

M. Fabre résolut de ne faire aucun bruit de cette circonstance, et de
donner à M. Curée le texte de la motion tel qu'il était sorti des
mains du Premier Consul, mais en y insérant la version préférée par
les partisans de Joseph. Il croyait que, la motion une fois présentée
et reproduite par le _Moniteur_, on n'oserait plus y toucher, et il se
résignait, s'il le fallait, à une explication pénible avec le Premier
Consul. C'était une preuve que la partie autour des frères Bonaparte
était assez fortement liée pour braver, dans leur intérêt, le
déplaisir du chef même de la famille. Toutes ces démarches étaient
mandées jour par jour à Joseph, déjà rendu au camp de Boulogne.

Le samedi 8 floréal (28 avril 1804), la motion de M. Curée fut déposée
au Tribunat, et la discussion dont elle devait être l'objet remise au
lundi 10 floréal. Une foule d'orateurs se pressaient à la tribune pour
l'appuyer, et demandaient à qui mieux mieux l'occasion de se signaler
par une dissertation sur les avantages de la monarchie. Le fond,
d'ailleurs vrai, était le suivant.

[Note en marge: Discussion au Tribunat.]

La Révolution de 1789 avait voulu l'abolition de la féodalité, la
réforme de notre état social, la suppression des abus introduits sous
un régime arbitraire, et la réduction du pouvoir absolu de la royauté,
par l'intervention de la nation dans le gouvernement. C'étaient là ses
voeux véritables. Tout ce qui avait excédé cette limite, avait dépassé
le but, et n'avait entraîné que des malheurs. Les plus cruelles
expériences l'avaient appris à la France. Il fallait profiter de ces
expériences, et revenir sur ce qui avait été fait de trop. La
monarchie était donc à rétablir sur les bases nouvelles de la liberté
constitutionnelle et de l'égalité civile. Avec la monarchie, il n'y
avait qu'un monarque possible, Napoléon Bonaparte, et après lui les
membres de sa famille.

Les plus zélés des orateurs du Tribunat ajoutaient à leurs harangues
des invectives contre les Bourbons, et la déclaration solennelle que
ces princes étaient à jamais impossibles en France, que tout Français
devait, au prix de son sang, s'opposer à leur retour. Il semble que le
démenti qu'on se donnait en ce moment à soi-même, en proclamant la
monarchie, après avoir prêté tant de serments à la République,
indivisible et impérissable, aurait du être une leçon pour ces
orateurs, et leur apprendre à parler moins affirmativement de
l'avenir. Mais il n'y a pas de leçon qui puisse empêcher la troupe des
hommes médiocres de se livrer au torrent qui coule devant eux: tous
s'y laissent aller, surtout quand ils croient trouver les honneurs et
la fortune dans son cours.

[Note en marge: Discours du tribun Carnot.]

Dans le nombre de ces empressés, se trouvaient plus particulièrement
les hommes signalés jadis par leur esprit républicain, ou ceux qui
devaient plus tard se signaler par leur zèle pour les Bourbons. Un
seul personnage, au milieu de ce déchaînement de basses adulations,
montra une dignité véritable. Ce fut le tribun Carnot. Assurément il
se trompait dans ses théories générales, car, après ce qu'on avait vu
depuis dix ans, il était difficile d'admettre, que pour un pays comme
la France, la république fût préférable à la monarchie; mais cet
apôtre de l'erreur fut plus digne dans son attitude que les apôtres de
la vérité, parce qu'il avait sur eux l'avantage d'une conviction
courageuse et désintéressée. Ce qui rendit son courage plus honorable,
c'est que loin de s'exprimer en démagogue, il s'exprima au contraire
en citoyen sage, modéré, ami de l'ordre. Il protesta qu'il se
soumettrait le lendemain avec docilité au souverain que la loi aurait
institué, mais qu'en attendant cette loi, et puisqu'elle était en
discussion, il voulait en dire son avis.

Il parla d'abord avec noblesse du Premier Consul, et des services par
lui rendus à la République. Si pour assurer l'ordre en France et un
usage raisonnable de la liberté, il fallait un chef héréditaire, il
serait insensé, disait-il, d'en choisir un autre que Napoléon
Bonaparte. Aucun n'avait porté des coups plus terribles aux ennemis du
pays, aucun n'avait fait autant pour son organisation civile.
N'aurait-il donné à la nation que le Code civil, son nom mériterait de
passer à la postérité. Il n'était donc pas douteux, que, s'il fallait
relever le trône, c'était lui qu'on y devait placer, et non cette race
aveugle et vindicative, qui ne rentrerait sur le sol que pour verser
le sang des meilleurs citoyens, et rétablir le règne des plus étroits
préjugés. Mais enfin, si Napoléon Bonaparte avait rendu tant de
services, n'y avait-il d'autre récompense à lui offrir que le
sacrifice de la liberté de la France?

Le tribun Carnot, sans se jeter dans des dissertations à perte de vue,
sur les avantages ou les inconvénients attachés aux différentes formes
de gouvernement, s'efforça de prouver qu'à Rome les temps de l'empire
avaient été aussi agités que ceux de la république, et qu'il n'y avait
eu de moins que les vertus mâles et l'héroïsme; que les dix siècles de
la monarchie française n'avaient pas été moins orageux que ceux de
toutes les républiques connues; que sous la monarchie les peuples
s'attachaient à des familles, s'identifiaient à leurs passions, à
leurs rivalités, à leurs haines, s'agitaient autant pour ces causes
que pour d'autres; que si la République française avait eu des
journées sanglantes, c'étaient là des troubles inséparables de son
origine; que cela prouvait tout au plus le besoin d'une dictature
temporaire comme à Rome; que cette dictature, on l'avait déférée à
Napoléon Bonaparte, que personne ne la lui contestait, qu'il dépendait
de lui d'en faire le plus noble, le plus glorieux usage, en la
conservant le temps nécessaire pour préparer la France à la liberté;
mais que, s'il voulait la convertir en un pouvoir héréditaire et
perpétuel, il renonçait à une gloire unique et immortelle; que le
nouvel État fondé depuis vingt ans sur l'autre rive de l'Atlantique,
était la preuve qu'on pouvait trouver le repos et le bonheur sous les
institutions républicaines; et que, quant à lui, il regretterait à
jamais que le Premier Consul ne voulût pas employer sa puissance à
procurer une telle félicité à son pays. Examinant cet argument,
souvent employé, qu'on aurait plus de chances d'une paix durable en se
rapprochant des formes de gouvernement les plus généralement reçues en
Europe, il demandait si la reconnaissance du nouvel empereur serait
aussi facile qu'on l'imaginait; si on prendrait les armes dans le cas
où elle serait refusée; si la France, convertie en empire, ne tendrait
pas autant que la France maintenue en république, à blesser l'Europe,
à exciter ses jalousies, enfin à provoquer la guerre?

Jetant un dernier regard en arrière, et adressant au passé un noble
adieu, le tribun Carnot s'écria:

«La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour qu'il ne pût jamais
en jouir? Fut-elle sans cesse offerte à ses voeux comme un fruit,
auquel il ne peut porter la main sans être frappé de mort?... Non, je
ne puis consentir à regarder ce bien, si universellement préférable à
tous les autres, sans lequel les autres ne sont rien, comme une simple
illusion. Mon coeur me dit que la liberté est possible, que le régime
en est facile, et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire ou
oligarchique.»

Il terminait par ces paroles d'un bon citoyen: «Toujours prêt à
sacrifier mes plus chères affections aux intérêts de la commune
patrie, je me contenterai d'avoir fait entendre encore cette fois
l'accent d'une âme libre, et mon respect pour la loi sera d'autant
plus assuré qu'il est le fruit de longs malheurs, et de cette raison
qui nous commande impérieusement aujourd'hui de nous réunir en
faisceau contre l'ennemi commun, de cet ennemi toujours prêt à
fomenter des discordes, et pour qui tous les moyens sont légitimes,
pourvu qu'il parvienne à son but d'oppression universelle, et de
domination des mers.»

[Note en marge: Mai 1804.]

Le tribun Carnot confondait évidemment la liberté avec la république,
et c'est là l'erreur de tous ceux qui raisonnent comme lui. La
république n'est pas nécessairement la liberté, comme la monarchie
n'est pas nécessairement l'ordre. On rencontre l'oppression sous la
république, comme on rencontre le désordre sous la monarchie. Sans de
bonnes lois, on doit trouver l'une et l'autre sous tous les
gouvernements. Mais il s'agissait de savoir si, avec des lois sages,
la monarchie ne donnait pas, à un plus haut degré que toute autre
forme de gouvernement, la somme de liberté possible, et de plus la
force d'action nécessaire aux grands États militaires; et surtout si
des habitudes de douze siècles ne la rendaient pas inévitable, dès
lors désirable, dans un pays comme le nôtre. S'il en était ainsi, ne
valait-il pas mieux l'admettre et l'organiser sagement, que de se
débattre dans une situation fausse, qui ne convenait ni aux anciennes
moeurs de la France, ni au besoin qu'on éprouvait alors d'un état
stable et rassurant. L'illustre tribun n'avait raison à notre avis que
sur un point: peut-être ne fallait-il à Napoléon qu'une dictature
temporaire pour aboutir plus tard, suivant M. Carnot, à la république,
suivant nous, à la monarchie représentative. Napoléon était
merveilleusement choisi par la Providence pour préparer la France à un
nouveau régime, et la livrer agrandie et régénérée à ceux, quels
qu'ils fussent, qui devaient la gouverner après lui.

Le tribun Carion de Nisas se chargea de répondre à M. Carnot, et
s'acquitta de ce soin à la grande satisfaction des nouveaux
monarchistes, mais avec une médiocrité de langage qui égalait la
médiocrité des idées. Au surplus ce n'était là qu'une discussion
d'apparat. La fatigue et le sentiment de sa profonde inutilité y
mirent un terme assez prompt. On forma une commission de treize
membres, pour examiner la motion du tribun Curée, et la convertir en
une résolution définitive.

Dans la séance du 13 floréal (3 mai), c'est-à-dire le jeudi, M.
Jard-Panvillier, rapporteur de cette commission, proposa au Tribunat
d'émettre un voeu qui, d'après les règles constitutionnelles en
vigueur, devait être adressé au Sénat, et porté à ce corps par une
députation.

[Note en marge: Voeu du Tribunat pour le rétablissement de la
monarchie.]

Ce voeu était le suivant:

Premièrement, que Napoléon Bonaparte, actuellement consul à vie, fût
nommé empereur, et, en cette qualité, chargé du gouvernement de la
République française;

Secondement, que le titre d'empereur et le pouvoir impérial fussent
héréditaires dans sa famille, de mâle en mâle, par ordre de
primogéniture;

Troisièmement enfin, qu'en apportant à l'organisation des autorités
constituées les modifications que commandait l'établissement du
pouvoir héréditaire, l'égalité, la liberté, les droits du peuple
fussent conservés dans leur intégrité.

[Note en marge: Ce voeu porté au Sénat.]

[Note en marge: Réponse du président du Sénat.]

Ce voeu adopté à une immense majorité, fut porté au Sénat le lendemain
14 floréal (4 mai 1804). C'est M. François de Neufchâteau qui, dans
cette séance, occupait le fauteuil en qualité de vice-président. Après
avoir entendu la députation du Tribunat, et lui avoir donné acte du
voeu qu'elle apportait, il dit aux tribuns: «Je ne puis déchirer le
voile qui couvre momentanément les travaux du Sénat. Je dois vous dire
cependant que, depuis le 6 germinal, nous avons fixé sur le même sujet
que vous la pensée attentive du premier magistrat. Mais connaissez vos
avantages: ce que depuis deux mois nous méditons dans le silence,
votre institution vous a permis de le livrer à la discussion en
présence du peuple. Les développements heureux que vous avez donnés à
une grande idée procurent au Sénat, qui vous a ouvert la tribune, la
satisfaction de se complaire dans ses choix, et d'applaudir à son
ouvrage.

»Dans vos discours publics, nous avons retrouvé le fond de toutes nos
pensées. Comme vous, citoyens tribuns, nous ne voulons pas des
Bourbons, parce que nous ne voulons pas de la contre-révolution, seul
présent que puissent nous faire ces malheureux transfuges, qui ont
emporté avec eux le despotisme, la noblesse, la féodalité, la
servitude et l'ignorance....

»Comme vous, citoyens tribuns, nous voulons élever une nouvelle
dynastie, parce que nous voulons garantir au peuple français tous les
droits qu'il a reconquis. Comme vous, nous voulons que la liberté,
l'égalité, les lumières ne puissent plus rétrograder. Je ne parle pas
du grand homme appelé par sa gloire à donner son nom à son siècle....
Ce n'est pas pour lui, c'est pour nous qu'il doit se dévouer. Ce que
vous proposez avec enthousiasme, le Sénat le pèse avec calme....»

[Note en marge: Le Sénat présente au Premier Consul un mémoire dans
lequel il expose ses idées sur la nouvelles monarchie à fonder.]

On voit, par ces paroles du vice-président, que le Sénat voulait
prendre date, et ne pas s'exposer cette fois à être devancé ou
surpassé, en fait de dévouement au nouveau maître. Les directeurs
secrets du changement qui se préparait, avaient bien prévu l'influence
qu'exercerait sur ce corps la discussion du Tribunat. Ils s'en étaient
servis pour hâter sa résolution, disant qu'il fallait que cette
résolution fût arrêtée le jour même où le voeu du Tribunat lui serait
communiqué, afin que les deux assemblées parussent se rencontrer, mais
que la plus considérable des deux ne parût pas suivre l'autre. Aussi
avait-on mis la plus grande hâte à en finir. On avait imaginé le mode
d'un mémoire adressé au Premier Consul, mémoire dans lequel le Sénat
exprimerait ses pensées, et proposerait les bases d'un nouveau
Sénatus-Consulte organique. Ce mémoire était tout prêt en effet, au
moment où la députation du Tribunat avait été introduite. La rédaction
en fut approuvée, et la présentation au Premier Consul immédiatement
résolue. On voulut que cette présentation eût lieu le même jour (14
floréal). En conséquence, une députation, composée du bureau et des
membres de la commission qui avait préparé le travail, se rendit
auprès du Premier Consul, et lui remit le message du Sénat, avec le
mémoire qui contenait ses idées sur la nouvelle organisation
monarchique de la France.

[Note en marge: Commission composée des Consuls, des ministres, et de
quelques sénateurs, pour rédiger la Constitution impériale.]

Il fallait enfin donner à ces idées la forme d'articles
constitutionnels. On nomma une commission composée de plusieurs
sénateurs, des ministres, et des trois Consuls, laquelle fut chargée
de rédiger le nouveau Sénatus-Consulte. N'ayant plus aucune précaution
à prendre, quant à la publicité, on inséra le lendemain au _Moniteur_
tous les actes du Sénat, les communications qu'il avait faites au
Premier Consul, celles qu'il en avait reçues, et toutes les adresses
qui, depuis quelque temps, demandaient le rétablissement de la
monarchie.

[Note en marge: Adoption du titre d'empereur, préférablement à celui
de roi.]

La commission nommée se mit sur-le-champ à l'ouvrage. Elle se
réunissait à Saint-Cloud, en présence du Premier Consul et de ses deux
collègues. Elle examina et résolut successivement toutes les questions
que faisait naître l'établissement du pouvoir héréditaire. La première
qui se présenta fut relative au titre même du nouveau monarque.
Serait-il appelé roi ou empereur? La même raison qui, dans l'ancienne
Rome, avait porté les Césars à ne pas ressusciter le titre de roi, et
à prendre le titre tout militaire d'_imperator_, la même raison décida
les auteurs de la nouvelle constitution à préférer la qualification
d'empereur. Elle offrait à la fois plus de nouveauté et plus de
grandeur; elle écartait, à un certain degré, les souvenirs d'un passé
qu'on voulait restaurer en partie, mais non pas en entier. D'ailleurs,
il y avait, dans cette qualification, quelque chose d'illimité qui
convenait à l'ambition de Napoléon. Ses nombreux ennemis en Europe, en
lui prêtant tous les jours des projets qu'il n'avait pas du tout, ou
pas encore, en répétant dans une multitude de feuilles, qu'il songeait
à reconstituer l'empire d'Occident, ou au moins celui des Gaules, ses
ennemis avaient préparé tous les esprits, même le sien, au titre
d'empereur. Ce titre était dans toutes les bouches, amies ou ennemies,
avant d'avoir été adopté. Il fut choisi sans contestation. En
conséquence, on décida que le Premier Consul serait proclamé Empereur
des Français.

[Note en marge: Établissement de l'hérédité et ses conditions.]

[Note en marge: Autorité absolue attribuée à l'Empereur sur la famille
impériale.]

L'hérédité, but de la nouvelle révolution, fut naturellement établie
d'après les principes de la loi salique, c'est-à-dire, de mâle en
mâle, par ordre de primogéniture. Napoléon n'ayant pas d'enfants, et
ne paraissant pas destiné à en avoir, on imagina de lui donner la
faculté d'adoption, telle qu'on la voit dans les institutions
romaines, avec ses conditions et ses formes solennelles. À défaut de
descendance adoptive, on permit la transmission de la couronne en
ligne collatérale, non pas à tous les frères de l'Empereur, mais à
deux exclusivement, Joseph et Louis. C'étaient les seuls qui se
fussent acquis une véritable considération. Lucien, par son genre de
vie, par son récent mariage, s'était rendu impropre à succéder.
Jérôme, à peine sorti de l'adolescence, venait d'épouser une
Américaine sans le consentement de ses parents. Il n'y eut donc que
Joseph et Louis admis à l'hérédité. Afin de prévenir les inconvénients
de l'inconduite dans une famille nombreuse, et si récemment élevée au
trône, on attribua un pouvoir absolu à l'Empereur, sur les membres de
la famille impériale. Il fut établi que le mariage d'un prince
français, contracté sans le consentement du chef de l'Empire,
emporterait privation de tout droit à l'hérédité, pour le prince et
pour ses enfants. La dissolution du mariage contracté de la sorte
pouvait seule lui faire recouvrer ses droits perdus.

[Note en marge: Les frères de l'Empereur déclarés princes impériaux.]

[Note en marge: La nouvelle liste civile fixée à 25 millions.]

Les frères et soeurs de l'Empereur reçurent la qualité de princes et
princesses, ainsi que les honneurs attachés à ce titre. Il fut résolu
que la liste civile serait établie d'après les mêmes principes que
celle de 1791, c'est-à-dire qu'elle serait votée pour tout le règne,
qu'elle se composerait des palais royaux encore existants, du produit
des domaines de la couronne, et d'un revenu annuel de 25 millions. La
dotation des princes français fut portée à un million par an pour
chacun d'eux. L'Empereur avait le droit de fixer par des décrets
impériaux (correspondant à ce que nous appelons ordonnances) le régime
intérieur du palais, et de régler lui-même le genre de représentation
qui convenait à la majesté impériale.

[Note en marge: Nécessité reconnue d'entourer de grandes existences le
nouveau trône impérial.]

[Note en marge: On songe d'abord à laisser exister les deux consuls à
côté d'un empereur.]

En entrant si complétement dans les idées monarchiques, il fallait
placer près de ce nouveau trône un entourage de grandes dignités, qui
lui servissent d'ornement et d'appui. Il fallait, de plus, songer à
ces ambitions secondaires, qui s'étaient rangées volontairement
au-dessous d'une ambition supérieure, l'avaient poussée au faîte des
grandeurs, et devaient en recevoir, à leur tour, le prix de leurs
services privés et publics. Chacun avait devant les yeux les deux
consuls Cambacérès et Lebrun, qui, bien loin de leur collègue sous
tous les rapports, avaient cependant partagé la suprême puissance, et
rendu d'incontestables services, par la sagesse de leurs conseils. Ils
assistaient l'un et l'autre aux conférences de la commission
sénatoriale, qui rédigeait à Saint-Cloud la nouvelle constitution
monarchique. Le consul Cambacérès, pour la première fois de sa vie
peut-être, ne sachant pas dissimuler un déplaisir, s'y montrait froid
et peu communicatif. Il était aussi réservé que M. Fouché l'était peu
en cette circonstance, et il ne savait pas plus dissimuler son dépit,
que le mépris qu'il ressentait pour le zèle des constructeurs de la
nouvelle monarchie. Cette situation amena plus d'un conflit, bientôt
réprimé par l'autorité de Napoléon. On sentait généralement le besoin
de satisfaire les deux consuls sortant de charge, surtout M.
Cambacérès, qui, malgré quelques ridicules, jouissait d'une immense
considération politique. On avait d'abord imaginé pour imiter en tout
l'Empire romain, de laisser exister les deux consuls à côté de
l'Empereur. Personne n'ignore qu'après l'élévation des Césars à
l'empire, on conserva l'institution des consuls, qu'un des membres
insensés de cette famille donna ce titre à son cheval, que d'autres le
donnèrent à leurs esclaves ou à leurs eunuques, et que dans l'empire
d'Orient, très-près du terme de sa chute, il y avait encore deux
consuls annuels, chargés des vulgaires soins du calendrier. C'est ce
souvenir, peu flatteur, qui avait inspiré à des amis, du reste
bienveillants, l'idée de conserver les deux consuls dans le nouvel
Empire français. M. Fouché, repoussant cette proposition, dit qu'il
fallait peu se soucier de ceux qui perdraient quelque chose à la
nouvelle organisation, que ce qui importait avant tout, c'était de ne
laisser subsister aucune trace d'un régime décrié, tel qu'était alors
celui de la République.--Ceux qui perdront quelque chose au nouveau
régime, répliqua M. Cambacérès, pourront s'en consoler, car ils
emporteront avec eux ce qu'on n'emporte pas toujours en quittant les
emplois, l'estime publique.--Cette allusion à M. Fouché, et à sa
première sortie du ministère, fit sourire le Premier Consul, qui
approuva la réponse, mais s'empressa de mettre un terme à des débats
devenus pénibles. Le second et le troisième consuls ne furent plus
appelés aux séances de la commission.

[Note en marge: Création des grands dignitaires de l'Empire.]

M. de Talleyrand, le plus ingénieux des inventeurs quand il s'agissait
de satisfaire les ambitions, avait imaginé d'emprunter à l'empire
germanique quelques-unes de ses grandes dignités. Chacun des sept
électeurs était, dans ce vieil empire, l'un maréchal, l'autre
échanson, celui-ci trésorier, celui-là chancelier des Gaules ou
d'Italie, etc. Dans la pensée vague encore, de rétablir peut-être un
jour l'empire d'Occident au profit de la France, c'était en préparer
les éléments que d'entourer l'Empereur de grands dignitaires, choisis,
dans le moment, parmi les princes français ou les grands personnages
de la République, mais destinés plus tard à devenir rois eux-mêmes,
et à former un cortége de monarques vassaux autour du trône du moderne
Charlemagne.

[Note en marge: Le grand Électeur.]

[Note en marge: L'archichancelier d'Empire.]

[Note en marge: L'archichancelier d'État.]

[Note en marge: L'architrésorier, le connétable, le grand-amiral.]

M. de Talleyrand, de moitié avec le Premier Consul, imagina six
grandes charges, correspondant, non pas aux divers offices de la
domesticité impériale, mais aux diverses attributions du gouvernement.
Dans cette constitution, où il restait encore beaucoup de fonctions
électives, où les membres du Sénat, du Corps Législatif, du Tribunat
devaient être élus, où l'empereur lui-même devait l'être, en cas
d'extinction de la descendance directe, un grand électeur, chargé de
certains soins honorifiques relatifs aux élections, pouvait se
concevoir. On proposa donc pour premier grand dignitaire un grand
électeur. On proposa pour le second un archichancelier d'Empire,
chargé d'un rôle de pure représentation et de surveillance générale,
par rapport à l'ordre judiciaire; pour le troisième, un
archichancelier d'État, chargé d'un rôle semblable par rapport à la
diplomatie; pour le quatrième, un architrésorier; pour le cinquième,
un connétable; pour le sixième, un grand-amiral. Le titre de chacun de
ces derniers indique suffisamment à quelle partie du gouvernement
répondait leur dignité.

[Note en marge: Attribution des grands dignitaires.]

Les titulaires de ces grandes charges étaient, comme nous venons de le
dire, des dignitaires et non des fonctionnaires, car on les voulait
irresponsables et inamovibles. Ils devaient avoir des attributions
purement honorifiques, et seulement la surveillance générale de la
portion du gouvernement à laquelle leur titre avait rapport. Ainsi le
grand électeur convoquait le Corps Législatif, le Sénat, les colléges
électoraux, présentait au serment les membres élus des diverses
assemblées, prenait part à toutes les formalités qu'entraînait la
convocation ou la dissolution des colléges électoraux. L'archichancelier
d'Empire recevait le serment des magistrats, ou bien les présentait au
serment auprès de l'Empereur, veillait à la promulgation des lois et
sénatus-consultes, présidait le conseil d'État, la haute cour impériale
(dont il sera parlé tout à l'heure), provoquait les réformes désirables
dans les lois, exerçait enfin les fonctions d'officier de l'état civil
pour les naissances, mariages et morts des membres de la famille
impériale. L'archichancelier d'État recevait les ambassadeurs, les
introduisait auprès de l'Empereur, signait les traités, et les
promulguait. L'architrésorier veillait au grand-livre de la dette
publique, donnait la garantie de sa signature à tous les titres délivrés
aux créanciers de l'État, vérifiait les comptes de la comptabilité
générale avant de les soumettre à l'Empereur, et proposait ses vues sur
la gestion des finances. Le connétable, par rapport à l'administration
de la guerre, le grand-amiral, par rapport à celle de la marine, avaient
un rôle absolument semblable. Aussi le principe posé par Napoléon
était-il que jamais un grand dignitaire ne serait ministre, pour séparer
l'attribution d'apparat de la fonction réelle. C'étaient, dans chaque
partie du gouvernement, des dignités modelées sur la royauté elle-même,
inactives, irresponsables, honorifiques comme elle, mais chargées comme
elle d'une surveillance générale et supérieure.

Les titulaires de ces dignités pouvaient remplacer l'Empereur absent,
soit au Sénat, soit dans les conseils, soit à l'armée. Ils formaient
avec l'Empereur le grand-conseil de l'Empire. Enfin, dans le cas
d'extinction de la descendance naturelle et légitime, ils élisaient
l'empereur, et, en cas de minorité, ils veillaient sur l'héritier de
la couronne, et formaient le conseil de régence.

L'idée de ces grandes dignités fut agréée de tous les auteurs de la
nouvelle constitution. Chaque titulaire, à moins qu'il ne fût à la
fois grand dignitaire et prince impérial, devait recevoir un
traitement, s'élevant au tiers de la dotation des princes,
c'est-à-dire au tiers d'un million. Il y avait là de quoi pourvoir les
deux frères de l'Empereur, ses collègues déchus, et les personnages
considérables qui avaient rendu d'importants services civils ou
militaires. Chacun songeait, après les deux frères Joseph et Louis,
aux consuls Cambacérès et Lebrun, à Eugène de Beauharnais, fils
adoptif du Premier Consul, à Murat, son beau-frère, à Berthier, son
fidèle et utile compagnon d'armes, à M. de Talleyrand, son
intermédiaire auprès de l'Europe. On attendait de sa volonté seule la
répartition de ces hautes faveurs.

[Note en marge: Création d'une seconde classe de dignitaires sous le
titre de grands officiers de l'Empire.]

[Note en marge: Création de seize maréchaux.]

Il était naturel aussi de créer dans l'armée des positions élevées, de
rétablir cette dignité de maréchal, qui existait dans l'ancienne
monarchie, et qui est adoptée dans toute l'Europe, comme le signe le
plus éclatant du commandement militaire. Il fut admis qu'il y aurait
seize maréchaux d'Empire, plus quatre maréchaux honoraires, choisis
parmi les vieux généraux devenus sénateurs, et privés en cette
qualité de fonctions actives. On rétablit aussi les charges
d'inspecteurs-généraux de l'artillerie et du génie, et de
colonels-généraux des troupes à cheval. À ces grands officiers
militaires on ajouta de grands officiers civils, tels que chambellans,
maîtres des cérémonies, etc., et on composa, des uns et des autres, une
seconde classe de dignitaires, sous le titre de grands officiers de
l'Empire, inamovibles comme les six grands dignitaires eux-mêmes. Pour
leur donner à tous une sorte de racine dans le sol, on les chargea de
présider les colléges électoraux. La présidence de chaque collége
électoral était affectée d'une manière permanente à l'une des grandes
dignités, et à l'une des charges d'officier civil ou militaire. Ainsi le
grand électeur devait présider le collége électoral de Bruxelles;
l'archichancelier, celui de Bordeaux; l'archichancelier d'État, celui de
Nantes; l'architrésorier, celui de Lyon; le connétable, celui de Turin;
le grand-amiral, celui de Marseille. Les grands officiers civils ou
militaires devaient présider les colléges électoraux de moindre
importance. C'est tout ce que l'artifice humain pouvait imaginer de
plus habile, pour imiter une aristocratie avec une démocratie; car cette
hiérarchie de six grands dignitaires et de quarante ou cinquante grands
officiers, placés sur les marches du trône, était à la fois aristocratie
et démocratie: aristocratie, par la position, les honneurs, les revenus
qu'elle allait avoir bientôt grâce à nos conquêtes; démocratie, par
l'origine, car elle se composait d'avocats, d'officiers de fortune,
quelquefois de paysans devenus maréchaux, et devait rester constamment
ouverte à tout parvenu de génie, ou même de talent. Ces créations ont
disparu avec leur créateur, avec le vaste Empire qui leur servait de
base; mais il est possible qu'elles eussent fini par réussir, si le
temps y avait ajouté sa force, et cette vétusté qui engendre le respect.

[Note en marge: On accorde quelques garanties aux citoyens, en
dédommagement de la République abolie.]

En élevant le trône, en ornant ses marches de cette pompe sociale, on
ne pouvait se dispenser d'assurer quelques garanties aux citoyens, et
de les dédommager, par un peu de liberté réelle, de cette liberté
apparente dont on les privait, en abolissant la République. On avait
beaucoup dit, depuis quelque temps, que sous la monarchie bien réglée
le gouvernement serait plus fort, et les citoyens plus libres. Il
fallait tenir une partie de ces promesses, s'il était possible d'en
tenir une seule de ce genre, à une époque où tout le monde, appelant
de ses voeux un pouvoir énergique, aurait laissé périr, faute d'en
user, la liberté même la plus fortement écrite dans les lois. On
songea donc à donner au Sénat et au Corps Législatif quelques
prérogatives qu'ils n'avaient pas, et qui pouvaient devenir, pour les
citoyens, d'utiles garanties.

[Note en marge: Le Sénat constitué gardien de la liberté individuelle
et de la liberté de la presse.]

Le Sénat, composé d'abord des quatre-vingts membres élus par le Sénat
lui-même, puis des citoyens que l'Empereur jugeait dignes de cette
position élevée, enfin des six grands dignitaires et des princes
français âgés de dix-huit ans, était toujours le premier corps de
l'État. Il composait les autres par la faculté d'élire qu'il avait
conservée; il pouvait casser toute loi ou décret, pour cause
d'inconstitutionnalité, et réformer la constitution au moyen d'un
sénatus-consulte organique. Il était resté, au milieu des
transformations successives qu'il avait subies depuis quatre ans, tout
aussi puissant que M. Sieyès avait voulu qu'il le fût. Les
restaurateurs de la monarchie, délibérant à Saint-Cloud, imaginèrent
de lui donner deux attributions nouvelles de la plus haute importance.
Ils lui confièrent la garde de la liberté individuelle et de la
liberté de la presse. Par l'article 46 de la première constitution
consulaire, le gouvernement ne pouvait retenir un individu en prison,
sans le déférer dans l'espace de dix jours à ses juges naturels. Par
la seconde constitution consulaire, celle qui avait établi le Consulat
à vie, le Sénat avait, dans le cas de complot contre la sûreté de
l'État, la faculté de décider si le gouvernement pourrait excéder ce
délai de dix jours, et pour combien de temps il le pourrait. On voulut
régler d'une manière rassurante cette autorité arbitraire, accordée
au gouvernement sur la liberté des citoyens. On créa une commission
sénatoriale, composée de sept membres, formée au scrutin, et devant
être renouvelée successivement par la sortie d'un de ses membres tous
les quatre mois. Elle devait recevoir les demandes et réclamations des
détenus ou de leurs familles, et déclarer si la détention était juste,
et commandée par l'intérêt de l'État. Dans le cas contraire, si après
avoir adressé une première, une seconde, une troisième invitation au
ministre qui avait ordonné l'arrestation, ce ministre ne faisait pas
relâcher l'individu réclamé, il y avait lieu de le déférer lui-même à
la haute cour impériale, pour violation de la liberté individuelle.

Une commission semblable, organisée de la même manière, était chargée
de veiller à la liberté de la presse. C'était la première fois que
cette liberté était nommée dans les diverses constitutions
consulaires, tant on en faisait peu de cas au lendemain des saturnales
de la presse pendant le Directoire. Quant à la presse périodique, on
la laissait sous l'autorité de la police. Ce n'était pas à elle que
l'on faisait alors profession de s'intéresser. On s'occupait
uniquement des livres, qui seuls étaient jugés dignes de la liberté,
refusée aux journaux. On ne voulait pas, comme avant 1789, les livrer
à l'arbitraire de la police. Tout imprimeur ou libraire, dont une
publication se trouvait gênée par l'autorité publique, avait la
faculté de s'adresser à la commission sénatoriale chargée de ce soin;
et si, après avoir pris connaissance du livre interdit ou mutilé, la
commission sénatoriale désapprouvait les rigueurs de l'autorité
publique, elle faisait une première, une seconde, une troisième
invitation au ministre, et à la troisième elle pouvait, en cas de
refus d'obtempérer à ses avis répétés, déférer le ministre à la haute
cour impériale.

Ainsi, outre les pouvoirs que nous avons déjà énumérés, le Sénat avait
le soin de veiller à la liberté individuelle et à la liberté de la
presse. Ces deux dernières garanties n'étaient pas sans valeur. Sans
doute rien n'avait une efficacité présente sous un despotisme accepté
de tous. Mais sous les successeurs du dépositaire de ce despotisme,
s'il en avait, de telles garanties ne pouvaient manquer d'acquérir une
force réelle.

[Note en marge: La parole rendue au Corps Législatif dans les comités
secrets.]

On fit quelque chose dans le même sens, pour l'organisation du Corps
Législatif. Le Tribunat, comme nous l'avons dit bien des fois,
discutait seul les projets de lois, et, après avoir formé son avis,
envoyait trois orateurs pour le soutenir contre trois conseillers
d'État, devant le Corps Législatif muet. Ce mutisme, corrigé, dans la
pensée de M. Sieyès, par la loquacité du Tribunat, était bientôt
devenu ridicule aux yeux d'une nation railleuse, qui, tout en ayant
peur de la parole et de ses excès, riait néanmoins du silence forcé de
ses législateurs. Le mutisme du Corps Législatif était devenu encore
plus choquant depuis que le Tribunat, privé de toute vigueur, se
taisait aussi. Il fut décidé que le Corps Législatif, après avoir
entendu les conseillers d'État et les membres du Tribunat, se
retirerait pour discuter en comité secret les projets qui lui auraient
été soumis, que là chacun de ses membres pourrait user de la parole,
qu'ensuite il rentrerait en séance publique, pour voter par la voie
ordinaire du scrutin.

La parole fut donc rendue en comité secret au Corps Législatif.

Le Tribunat devenu, depuis l'institution du Consulat à vie, une sorte de
conseil d'État, réduit dès cette époque à cinquante membres, et ayant
pris l'habitude de n'examiner les projets de loi que dans des
conférences privées avec les conseillers d'État auteurs de ces projets,
reçut dans la nouvelle constitution une organisation conforme aux
habitudes qu'il venait de prendre. Il fut divisé en trois sections, la
première de législation, la seconde de l'intérieur, la troisième des
finances. Il ne dut délibérer les lois qu'en assemblée de sections,
jamais en assemblée générale. Trois orateurs devaient aller, au nom de
la section, soutenir son avis au Corps Législatif. C'était consacrer
définitivement, par une disposition constitutionnelle, la forme nouvelle
qu'il s'était imposée par déférence.

Le pouvoir de ses membres fut prorogé de cinq à dix ans, faveur pour
les individus, qui diminuait encore la vie du corps lui-même, en
renouvelant son esprit plus rarement.

[Note en marge: Institution d'une haute cour impériale.]

À tout cela fut jointe enfin une institution qui manquait à la sûreté
du gouvernement comme à la sûreté des citoyens, c'était celle d'une
haute cour, qui en Angleterre, et aujourd'hui en France, se trouve
placée au sein de la chambre des pairs. On venait d'en sentir la
privation dans la poursuite de la conspiration de Georges, et dans la
malheureuse exécution de Vincennes. On devait la sentir davantage sous
un gouvernement dictatorial, dont les agents ne présentaient qu'une
responsabilité nominale, puisqu'ils ne pouvaient être appelés devant
aucun des corps de l'État. On n'avait pas, en effet, comme
aujourd'hui, le moyen de les interpeller devant l'une des deux
chambres. Il importait donc de procurer une garantie au gouvernement
contre les auteurs de complots, aux citoyens contre les agents de
l'autorité publique.

[Note en marge: Composition de cette cour.]

On affecta de donner à l'institution de cette haute cour l'avantage
apparent qu'on cherchait à donner aux nouvelles institutions
monarchiques, celui d'ajouter autant à la liberté des citoyens qu'à la
force du pouvoir. En conséquence, on plaça son siége dans le Sénat,
sans la composer cependant du Sénat tout seul, et tout entier. Elle
devait être formée de soixante sénateurs sur cent vingt, des six
présidents du conseil d'État, de quatorze conseillers d'État, de vingt
membres de la cour de cassation, des grands officiers de l'Empire, des
six grands dignitaires, et des princes ayant acquis voix délibérative.
Elle devait être présidée par l'archichancelier. Elle était chargée de
connaître des complots ourdis contre la sûreté de l'État et contre la
personne de l'Empereur, des actes arbitraires imputés aux ministres
et à leurs agents, des faits de forfaiture ou concussion, des fautes
reprochées aux généraux de terre et de mer dans l'exercice de leur
commandement, des délits commis par les membres de la famille
impériale, par les grands dignitaires, les grands officiers, les
sénateurs, les conseillers d'État, etc. C'était donc, outre une cour
de justice chargée de réprimer les grands attentats, une juridiction
politique pour les ministres et les agents de l'autorité publique, un
tribunal de maréchaux pour les gens de guerre, une cour des pairs pour
les grands personnages de l'État. Un procureur général, attaché d'une
manière permanente à cette juridiction extraordinaire, avait la
mission de poursuivre d'office, dans le cas où les plaignants ne
prendraient pas eux-mêmes l'initiative.

[Note en marge: Le titre de cour donné au tribunal de cassation et aux
tribunaux d'appel.]

La seule modification apportée au régime ordinaire de la justice fut
le titre de _cour_, substitué à celui de tribunal, pour les tribunaux
d'un rang élevé. Le tribunal de cassation dut prendre le titre de cour
de cassation, et les tribunaux d'appel celui de cours impériales.

Il fut décidé qu'on ferait encore une fois acte de déférence envers la
souveraineté nationale, et que des registres ouverts, dans la forme
usitée, recevraient le voeu des citoyens, relativement à
l'établissement de l'hérédité impériale dans la descendance de
Napoléon Bonaparte, et de ses deux frères Joseph et Louis.

L'Empereur devait, dans l'espace de deux ans, prêter un serment
solennel aux constitutions de l'Empire, en présence des grands
dignitaires, des grands officiers, des ministres, du conseil d'État,
du Sénat, du Corps Législatif, du Tribunat, de la cour de cassation,
des archevêques, des évêques, des présidents des cours de justice, des
présidents des colléges électoraux, et des maires des trente-six
principales villes de la République. Ce serment devait être prêté,
disait le texte du nouvel acte constitutionnel, au peuple français,
sur l'Évangile. Il était conçu dans les termes suivants: «Je jure de
maintenir l'intégrité du territoire de la République, de respecter et
de faire respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes;
de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté
politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux;
de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la
loi; de maintenir l'institution de la Légion-d'Honneur; de gouverner
dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple
français.»

Telles furent les conditions adoptées pour la nouvelle monarchie, dans
un projet de sénatus-consulte, écrit d'une manière simple, précise et
claire, comme l'étaient toutes les lois de ce temps.

[Note en marge: Transformations successives de la constitution de M.
Sieyès.]

C'était la troisième et dernière transformation que subissait la
célèbre constitution de M. Sieyès. Nous avons dit ailleurs quelle
avait été la pensée de ce législateur de la Révolution française. Le
régime aristocratique est le port où sont allées se reposer les
républiques qui n'ont pas fini par le despotisme. M. Sieyès, sans
qu'il s'en doutât peut-être, avait cherché à conduire au même port la
République française, autant dégoûtée d'agitations après dix ans, que
les républiques de l'antiquité et du moyen âge après plusieurs
siècles; et il avait composé son aristocratie avec les hommes notables
et expérimentés de la Révolution. Pour cela il avait imaginé un Sénat
inactif, mais armé d'une immense influence, élisant ses propres
membres et ceux de tous les corps de l'État dans des listes de
notabilité rarement renouvelées, nommant les chefs du gouvernement,
les révoquant, les frappant d'ostracisme à volonté, ne prenant pas
part à la confection des lois, mais pouvant les casser pour cause
d'inconstitutionnalité; n'exerçant pas, en un mot, le pouvoir, mais le
donnant, et ayant la faculté de l'arrêter toujours. Il y avait ajouté
un Corps Législatif, également inactif, qui admettait ou rejetait
silencieusement les lois que le Conseil d'État était chargé de faire,
et le Tribunat de discuter; puis enfin un représentant suprême du
pouvoir exécutif, appelé grand électeur, électif et viager comme un
doge, inactif comme un roi d'Angleterre, nommé par le Sénat, nommant à
son tour les ministres, seuls agissants et responsables. De la sorte,
M. Sieyès avait séparé partout l'influence et l'action; l'influence
qui délègue le pouvoir, le contrôle et l'arrête, l'action qui le
reçoit et l'exerce; il avait donné la première à une aristocratie
oisive et haut placée, la seconde à des agents électifs et
responsables. Il avait ainsi abouti à une sorte de monarchie
aristocratique, sans hérédité toutefois, rappelant Venise plutôt que
la Grande-Bretagne, adaptée à un pays fatigué plutôt qu'à un pays
libre.

Par malheur pour l'oeuvre de M. Sieyès, à côté de cette aristocratie
sans racine, composée de révolutionnaires désabusés et dépopularisés,
se trouvait un homme de génie, que la France et l'Europe appelaient un
sauveur. Il y avait peu de chances pour que cette aristocratie se
défendît comme celle de Venise contre l'usurpation, et surtout pour
que, dans ces temps de révolutions rapides, la lutte fût bien longue.
D'abord, avant d'accepter cette constitution de M. Sieyès, le général
Bonaparte y avait arrangé sa place, en se faisant Premier Consul, au
lieu de grand Électeur. À peine commençait-il à gouverner, que les
résistances intempestives du Tribunat le gênant dans le bien qu'il
voulait accomplir, il les avait brisées, aux grands applaudissements
d'un public las de révolutions, et il s'était fait donner le Consulat
à vie par le Sénat. Par la même occasion, il avait ajouté aux pouvoirs
du Sénat le pouvoir constituant, ne craignant pas de rendre
tout-puissant un corps qu'il dominait; il avait annulé le Tribunat en
réduisant ce corps à cinquante membres, et en le divisant en sections,
qui discutaient, en tête-à-tête avec les sections du Conseil d'État,
les lois proposées. Telle fut la seconde transformation de la
Constitution de M. Sieyès, celle qui avait eu lieu en 1802, à
l'époque du Consulat à vie. Une main vigoureuse avait ainsi fait
aboutir, en deux ans, cette république aristocratique à une sorte de
monarchie aristocratique, à laquelle il ne manquait plus que
l'hérédité. Aussi, beaucoup d'esprits s'étaient-ils demandé, en 1802,
pourquoi on n'en finissait pas sur-le-champ, pourquoi on ne donnait
pas l'hérédité à ce monarque si évident? Une conspiration, dirigée
contre sa vie, réveillant, avec plus de force que jamais, le voeu
d'institutions plus stables, avait enfin amené la dernière
transformation, et la conversion définitive de la Constitution de l'an
VIII en monarchie, représentative dans la forme, absolue dans le fait.
Il s'y trouvait beaucoup de restes républicains à côté d'un pouvoir
despotique, à peu près comme dans l'empire fondé à Rome par les
Césars. Ce n'était pas la monarchie représentative telle que nous la
comprenons aujourd'hui. Ce Sénat, avec la faculté d'élire tous les
corps de l'État dans des listes électorales, avec son pouvoir
constituant, avec sa faculté de casser la loi, ce Sénat, avec tant de
puissance soumis cependant à un maître, ne ressemblait pas à une
chambre haute. Ce Corps Législatif silencieux, quoiqu'on lui eût rendu
la parole en comité secret, ne ressemblait pas à une chambre des
députés. Et pourtant ce Sénat, ce Corps Législatif, cet Empereur, tout
cela pouvait devenir un jour la monarchie représentative. Aussi ne
faut-il pas juger la Constitution de M. Sieyès, remaniée par Napoléon,
d'après l'obéissance muette qui a régné sous l'Empire. Notre
constitution de 1830, avec la presse et la tribune, n'aurait peut-être
pas donné à cette époque des résultats sensiblement différents, car
l'esprit du temps fait plus que la loi écrite. Il aurait fallu juger
la constitution impériale sous le règne suivant. Alors l'opposition,
suite inévitable d'une longue soumission, aurait pris naissance dans
ce Sénat même, long-temps si docile, mais armé d'une puissance
immense. Il se serait probablement trouvé d'accord avec les colléges
électoraux, pour faire des choix conformes à l'esprit nouveau; il
aurait brisé les liens de la presse; il aurait ouvert les portes et
les fenêtres du palais du Corps Législatif, pour que sa tribune pût
retentir au loin. C'eût été la monarchie représentative tout comme
aujourd'hui, avec cette différence que la résistance serait venue d'en
haut, au lieu de venir d'en bas. Ce n'est pas une raison pour qu'elle
fût moins éclairée, moins constante, moins courageuse. C'est là, du
reste, un secret que le temps a emporté avec lui, sans nous le dire,
comme il en emporte tant d'autres. Mais ces institutions étaient loin
de mériter le mépris qu'on a souvent affiché pour elles. Elles
composaient une république aristocratique, détournée de son but par
une main puissante, convertie temporairement en une monarchie absolue,
et destinée plus tard à redevenir monarchie constitutionnelle,
fortement aristocratique, il est vrai, mais fondée sur la base de
l'égalité; car tout soldat heureux y pouvait être connétable, tout
jurisconsulte habile y pouvait devenir archichancelier, à l'exemple
du fondateur, devenu, de simple officier d'artillerie, Empereur
héréditaire et maître du monde.

[Note en marge: M. Cambacérès nommé archichancelier de l'Empire, M.
Lebrun architrésorier.]

Telle fut l'oeuvre du comité constituant réuni à Saint-Cloud. Pendant
les derniers jours de sa réunion, MM. Cambacérès et Lebrun n'y avaient
plus assisté. Les altercations que le zèle monarchique de M. Fouché
d'une part, et la mauvaise humeur de M. Cambacérès de l'autre, avaient
provoquées, étaient le motif pour lequel on avait cessé d'appeler le
second et le troisième consul. Les plus sages des sénateurs, entre ceux
qui composaient la commission, en avaient éprouvé du regret, et avaient
fait sentir à Napoléon combien il importait de satisfaire ses deux
collègues en les traitant convenablement. Il n'était pas nécessaire de
l'avertir, car il connaissait la valeur du second consul Cambacérès, il
appréciait son dévouement sans faste, et tenait à le rattacher à la
nouvelle monarchie. Il le fit donc venir à Saint-Cloud, s'expliqua de
nouveau avec lui sur le dernier changement, lui donna ses raisons,
écouta les siennes, et termina le débat par l'expression de sa volonté,
désormais irrévocable. Il voulait une couronne, et il n'y avait pas
à contredire. Il avait d'ailleurs un beau dédommagement à offrir à
MM. Cambacérès et Lebrun. Il destinait au premier la dignité
d'archichancelier de l'Empire, au second celle d'architrésorier. Il les
traitait ainsi comme ses propres frères, qui allaient être compris au
nombre des six grands dignitaires. Il annonça cette résolution à M.
Cambacérès; il y joignit ces caresses séduisantes, auxquelles nul homme
alors ne résistait, et acheva de le regagner entièrement.--Je suis,
dit-il à M. Cambacérès, et je serai, plus que jamais, entouré
d'intrigues, de conseils faux ou intéressés; vous seul aurez assez de
jugement et de sincérité pour me dire la vérité. Je veux donc vous
rapprocher davantage encore de ma personne et de mon oreille. Vous
resterez pour avoir toute ma confiance, et pour la justifier.--Ces
témoignages étaient mérités. M. Cambacérès n'ayant plus rien à désirer,
plus rien à craindre dans cette position élevée, devait être, et fut en
effet le plus sincère, le plus vrai, le seul influent des conseillers du
nouvel Empereur.

[Note en marge: Joseph Bonaparte nommé grand électeur, Louis Bonaparte
connétable.]

Joseph Bonaparte fut nommé grand électeur, Louis Bonaparte connétable.
Les deux dignités d'archichancelier d'État, de grand-amiral furent
réservées. Napoléon hésitait encore entre les divers membres de sa
famille. Il avait à penser à Lucien, qui était absent et disgracié,
mais dont on espérait rompre l'union récente; à Eugène Beauharnais,
qui ne sollicitait rien, mais qui, avec une soumission parfaite,
attendait tout de la tendresse de son père adoptif; à Murat, qui
sollicitait, non par lui, mais par sa femme, jeune, belle, ambitieuse,
chère à Napoléon, et se servant avec habileté de la tendresse qu'elle
lui inspirait.

M. de Talleyrand, principal inventeur des nouvelles dignités, éprouva,
en cette occasion, un premier désappointement, qui influa d'une
manière fâcheuse sur ses dispositions, et le jeta plus tard dans une
opposition, funeste pour lui, fâcheuse pour Napoléon. La place
d'archichancelier d'Empire, qui correspondait aux fonctions
judiciaires, étant dévolue au second consul Cambacérès, il espérait
que celle d'archichancelier d'État, qui correspondait aux fonctions
diplomatiques, lui serait naturellement dévolue. Mais le nouvel
Empereur s'était positivement expliqué à ce sujet. Il n'admettait pas
que les grands dignitaires pussent être ministres; il ne voulait pour
tels que des agents amovibles et responsables, qu'il pût révoquer et
punir à volonté. Le général Berthier était pour lui un instrument tout
aussi précieux que M. de Talleyrand. Il voulait cependant le laisser
ministre, comme était M. de Talleyrand, sauf à les dédommager tous
deux par de grandes dotations. L'orgueil de M. de Talleyrand fut
singulièrement blessé, et, quoique toujours courtisan, il commença
néanmoins à laisser voir cette attitude du courtisan mécontent, qui
alors encore était chez lui très-contenue, mais qui plus tard le fut
moins, et lui valut de cruelles disgrâces.

[Illustration: Berthier.]

[Note en marge: Les généraux Kellermann, Lefebvre, Serrurier,
Pérignon, reçoivent les quatre places de maréchaux honoraires.]

[Note en marge: Quatorze maréchaux nommés à la fois.]

Au surplus, il restait soit dans l'armée, soit dans la cour, des
positions propres à contenter toutes les ambitions. Il y avait quatre
places de maréchaux honoraires à donner aux généraux qui étaient allés
se reposer dans le Sénat, et seize à ceux qui, pleins de jeunesse,
devaient figurer long-temps encore à la tête de nos soldats. Napoléon
réservait les quatre premières à Kellermann, pour le souvenir de
Valmy; à Lefebvre, pour sa bravoure éprouvée et un dévouement qui
datait du 18 brumaire; à Pérignon, à Serrurier, pour le respect qu'ils
inspiraient justement à l'armée. Sur seize places de maréchaux
destinées aux généraux en activité, il voulut en conférer quatorze
immédiatement, et en garder deux pour récompenser les mérites futurs.
Ces quatorze bâtons furent donnés, au général Jourdan, pour le beau
souvenir de Fleurus; au général Berthier, pour des services éminents
et continus dans la direction de l'état-major; au général Masséna,
pour Rivoli, Zurich, Gênes; aux généraux Lannes et Ney, pour une
longue suite d'actes héroïques; au général Augereau, pour Castiglione;
au général Brune, pour le Helder; à Murat, pour sa vaillance
chevaleresque à la tête de la cavalerie française; au général
Bessières, pour le commandement de la garde qu'il avait depuis
Marengo, et dont il était digne; aux généraux Moncey et Mortier, pour
leurs vertus guerrières; au général Soult, pour ses services en
Suisse, à Gênes, au camp de Boulogne; au général Davout, pour sa
conduite en Égypte, et une fermeté de caractère dont il donna bientôt
d'éclatantes preuves; enfin au général Bernadotte, pour un certain
renom acquis dans les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, pour sa
parenté surtout, et malgré une haine envieuse que Napoléon avait
découverte dans le coeur de cet officier, et qui lui donnait déjà le
pressentiment, plusieurs fois exprimé tout haut, d'une trahison
future.

[Note en marge: Colonels-généraux des troupes à cheval, et
inspecteurs-généraux des diverses armes.]

[Note en marge: Le bâton d'amiral donné au vice-amiral Bruix.]

Un général qui n'avait pas encore commandé en chef, mais qui avait,
comme les généraux Lannes, Ney, Soult, dirigé des corps considérables,
et qui méritait le bâton de maréchal autant que les officiers déjà
cités, n'était pas sur la liste des nouveaux maréchaux. C'était
Gouvion Saint-Cyr. S'il n'égalait pas le caractère guerrier de
Masséna, son coup d'oeil au feu, il le surpassait en savoir et en
combinaisons militaires. Depuis que Moreau était perdu pour la France
par ses fautes politiques, depuis que Kléber et Desaix étaient morts,
il était, avec Masséna, l'homme le plus capable de commander une
armée; Napoléon, bien entendu, ne pouvant jamais être mis en parallèle
avec personne. Mais son caractère jaloux et insociable commençait à
lui valoir les froideurs du suprême distributeur des grâces. Avec le
pouvoir souverain venaient ses faiblesses; et Napoléon, qui pardonnait
au général Bernadotte ses petites trahisons, présage d'une plus
grande, ne savait pas pardonner au général Saint-Cyr son esprit
dénigrant. Cependant le général Saint-Cyr eut rang parmi les
colonels-généraux, et devint colonel-général des cuirassiers. Junot et
Marmont, fidèles aides-de-camp du général Bonaparte, furent nommés
colonels-généraux des hussards et des chasseurs, Baraguay-d'Hilliers
des dragons. Le général Marescot reçut le titre d'inspecteur-général
du génie, le général Songis celui d'inspecteur-général de
l'artillerie. Dans la marine, le vice-amiral Bruix, le chef et
l'organisateur de la flottille, obtint le bâton d'amiral, et fut fait
inspecteur-général des côtes de l'Océan; le vice-amiral Decrès fut
nommé inspecteur-général des côtes de la Méditerranée.

[Note en marge: Grandes charges de cour, telles que le grand-aumônier,
le grand-chambellan, le grand-veneur, le grand-écuyer, le grand-maître
des cérémonies, le grand-maréchal du palais.]

La cour offrait aussi de grandes positions à distribuer. Elle fut
organisée avec toute la pompe de l'ancienne monarchie française, et
plus d'éclat que la cour impériale d'Allemagne. Il dut y avoir un
grand-aumônier, un grand-chambellan, un grand-veneur, un grand-écuyer,
un grand-maître des cérémonies, et un grand-maréchal du palais. La
charge de grand-aumônier fut donnée au cardinal Fesch, oncle de
Napoléon, la charge de grand-chambellan à M. de Talleyrand, celle de
grand-veneur au général Berthier. Pour les deux derniers, ces charges
de cour étaient un dédommagement destiné à les consoler de n'avoir pas
obtenu deux des grandes dignités de l'Empire. La charge de
grand-écuyer fut accordée à M. de Caulaincourt, pour le venger des
calomnies des royalistes, acharnés contre lui depuis la mort du duc
d'Enghien. M. de Ségur, l'ancien ambassadeur de Louis XVI auprès de
Catherine, l'un des hommes les mieux faits pour apprendre à la
nouvelle cour les usages de l'ancienne, fut nommé grand-maître des
cérémonies. Duroc, qui gouvernait la maison consulaire, devenue maison
impériale, dut la gouverner encore sous le titre de grand-maréchal du
palais.

Nous ne citerons pas les charges inférieures, ni les prétendants
subalternes qui se les disputaient. L'histoire a de plus nobles faits
à raconter. Elle ne descend à ces détails que lorsqu'ils importent à
la fidèle peinture des moeurs. Nous dirons seulement que les émigrés
qui, avant la mort du duc d'Enghien, tendaient à se rapprocher, qui,
après cette mort, s'étaient éloignés un instant, mais qui, oublieux
comme tout le monde, pensaient déjà moins à une catastrophe vieille de
deux mois, commencèrent à figurer au nombre des solliciteurs jaloux
d'avoir place dans la cour impériale. Quelques-uns furent admis. On
songeait surtout à organiser pour l'impératrice une maison somptueuse.
Une personne de haute naissance, madame de La Rochefoucauld, privée de
beauté, mais non d'esprit, distinguée par son éducation et ses
manières, autrefois fort royaliste, et riant maintenant avec assez de
grâce de ses passions éteintes, fut destinée à être principale dame
d'honneur de Joséphine.

Tous ces choix étaient connus avant d'être inscrits au _Moniteur_,
publiés de bouche en bouche, au milieu des discours intarissables des
approbateurs ou improbateurs, qui avaient fort à faire pour dire tout
ce que leur inspirait un si singulier spectacle, chacun applaudissant
ou blâmant, suivant ses amitiés, ses haines, ses prétentions
satisfaites ou déçues, presque personne suivant ses opinions
politiques, car il n'y avait plus d'opinions politiques alors, excepté
chez les royalistes entêtés, ou chez les républicains implacables.

À ces nominations s'en joignit une, beaucoup plus sérieuse, celle de
M. Fouché, qui fut appelé au ministère de la police, rétabli pour lui,
en récompense des services qu'il avait rendus dans les derniers
événements.

[Note en marge: Adoption par le Sénat du sénatus-consulte organique,
contenant la nouvelle Constitution impériale.]

[Note en marge: Le Sénat se transporte en corps à Saint-Cloud pour
proclamer le nouvel Empereur.]

Il fallait donner à ces choix, et au plus grand de tous, celui qui
faisait d'un général de la République un monarque héréditaire, le
caractère d'actes officiels. Le sénatus-consulte était arrêté et
rédigé. On convint de le présenter le 26 floréal (16 mai 1804) au
Sénat, pour qu'il y fût décrété dans la forme accoutumée. Cette
présentation ayant eu lieu, on nomma immédiatement une commission pour
faire son rapport. On chargea de ce rapport M. de Lacépède, le savant
et le sénateur le plus dévoué à Napoléon. Il l'eut terminé en
quarante-huit heures, et il l'apporta au Sénat le surlendemain 28
floréal (18 mai). Ce jour était destiné à la proclamation solennelle
de Napoléon comme Empereur. Il avait été décidé que le consul
Cambacérès présiderait la séance du Sénat, pour que son adhésion au
nouvel établissement monarchique fût plus éclatante. M. de Lacépède
avait à peine achevé son rapport, que les sénateurs, sans une seule
dissidence apparente, et avec une sorte d'acclamation unanime,
adoptèrent le sénatus-consulte tout entier. Ils assistaient même avec
une impatience visible aux formalités indispensables dont un tel acte
devait être accompagné, pressés qu'ils étaient de se rendre à
Saint-Cloud. Il était convenu que le Sénat se transporterait en corps
à cette résidence pour présenter son décret au Premier Consul, et pour
le saluer du titre d'Empereur. À peine l'adoption du sénatus-consulte
était-elle terminée, que les sénateurs levèrent tumultueusement la
séance pour courir à leurs voitures, et arriver des premiers à
Saint-Cloud.

Les dispositions étaient faites au palais du Sénat, sur la route, et à
Saint-Cloud même, pour cette scène inouïe. Une longue file de
voitures, escortée par la cavalerie de la garde, transporta les
sénateurs, jusqu'à la résidence du Premier Consul, par une superbe
journée de printemps. Napoléon et son épouse, avertis, attendaient
cette visite solennelle. Napoléon, debout, en costume militaire, calme
comme il savait l'être quand les hommes le regardaient, sa femme tout
à la fois satisfaite et troublée, reçurent le Sénat, que conduisait
l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, collègue respectueux, sujet
plus respectueux encore, adressa, en s'inclinant profondément, les
paroles suivantes au soldat qu'il venait proclamer empereur:

[Note en marge: Discours de l'archichancelier Cambacérès.]

     «SIRE,

     «L'amour et la reconnaissance du peuple français ont depuis
     quatre années confié à Votre Majesté les rênes du gouvernement,
     et les constitutions de l'État se reposaient déjà sur vous du
     choix d'un successeur. La dénomination plus imposante qui vous
     est décernée aujourd'hui n'est donc qu'un tribut que la nation
     paye à sa propre dignité, et au besoin qu'elle sent de vous
     donner chaque jour des témoignages d'un respect et d'un
     attachement que chaque jour voit augmenter.

     «Comment en effet le peuple français pourrait-il penser sans
     enthousiasme au bonheur qu'il éprouve, depuis que la Providence
     lui a inspiré la pensée de se jeter dans vos bras?

     «Les armées étaient vaincues, les finances en désordre; le crédit
     public était anéanti; les factions se disputaient les restes de
     notre antique splendeur; les idées de religion et même de morale
     étaient obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le
     pouvoir laissait les magistrats sans considération.

     «Votre Majesté a paru. Elle a rappelé la victoire sous nos
     drapeaux; elle a rétabli l'ordre et l'économie dans les dépenses
     publiques; la nation, rassurée par l'usage que vous en avez su
     faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre
     sagesse a calmé la fureur des partis; la religion a vu relever
     ses autels; enfin, et c'est là sans doute le plus grand des
     miracles opérés par votre génie, ce peuple, que l'effervescence
     civile avait rendu indocile à toute contrainte, ennemi de toute
     autorité, vous avez su lui faire chérir et respecter un pouvoir
     qui ne s'exerçait que pour sa gloire et pour son repos.

     «Le peuple français ne prétend point s'ériger en juge des
     constitutions des autres États; il n'a point de critique à faire,
     point d'exemples à suivre: l'expérience désormais devient sa
     leçon.

     «Il a pendant des siècles goûté les avantages attachés à
     l'hérédité du pouvoir; il a fait une expérience courte, mais
     pénible, du système contraire; il rentre, par l'effet d'une
     délibération libre et réfléchie, sous un régime conforme à son
     génie. Il use librement de ses droits pour déléguer à Votre
     Majesté Impériale une puissance que son intérêt lui défend
     d'exercer par lui-même. Il stipule pour les générations à venir,
     et, par un pacte solennel, il confie le bonheur de ses neveux à
     des rejetons de votre race.

     «Heureuse la nation qui, après tant de troubles, trouve dans son
     sein un homme capable d'apaiser la tempête des passions, de
     concilier tous les intérêts, et de réunir toutes les voix!

     «S'il est dans les principes de notre Constitution, de soumettre
     à la sanction du peuple la partie du décret qui concerne
     l'établissement d'un gouvernement héréditaire, le Sénat a pensé
     qu'il devait supplier Votre Majesté Impériale d'agréer que les
     dispositions organiques reçussent immédiatement leur exécution;
     et, pour la gloire comme pour le bonheur de la République, il
     proclame à l'instant même NAPOLÉON EMPEREUR DES FRANÇAIS.»

À peine l'archichancelier avait-il terminé ces paroles, que le cri de
_vive l'Empereur_ retentit sous les lambris du palais de Saint-Cloud.
Entendu dans les cours et dans les jardins, ce cri fut répété avec
joie et de bruyants applaudissements. La confiance et l'espérance
étaient sur les visages, et tous les assistants, entraînés par l'effet
de cette scène, croyaient avoir assuré pour long-temps leur bonheur et
celui de la France. L'archichancelier Cambacérès, entraîné lui-même,
semblait avoir toujours voulu ce qui s'accomplissait en cet instant.

[Note en marge: Réponse de l'Empereur au Sénat.]

Le silence étant rétabli, l'Empereur adressa au Sénat les paroles
suivantes:

     «Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est
     essentiellement lié à mon bonheur.

     «J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la
     nation.

     «Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité.
     J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont
     elle environnera ma famille.

     «Dans tous les cas, mon esprit ne serait plus avec ma postérité
     le jour où elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de
     la grande nation.»

Des acclamations réitérées couvrirent ces belles paroles, puis le
Sénat, par l'organe de son président Cambacérès, adressa quelques mots
de félicitation à la nouvelle impératrice, que celle-ci écouta,
suivant sa coutume, avec une grâce parfaite, et auxquels elle ne
répondit que par une profonde émotion.

Le Sénat se retira ensuite, après avoir attaché à cet homme, né si
loin du trône, le titre d'Empereur, qu'il ne perdit plus, même après
sa chute, et dans l'exil. Nous l'appellerons désormais de ce titre,
qui fut le sien à partir du jour que nous retraçons. Le voeu de la
nation, tellement certain, qu'il y avait quelque chose de puéril dans
le soin qu'on prenait de le constater, le voeu de la nation devait
décider s'il serait empereur héréditaire. Mais, en attendant, il était
Empereur des Français, par la puissance du Sénat agissant dans la
limite de ses attributions.

Tandis que les sénateurs se retiraient, Napoléon retint
l'archichancelier Cambacérès, et voulut qu'il demeurât pour dîner avec
la famille impériale. L'Empereur et l'Impératrice le comblèrent de
caresses, et tâchèrent de lui faire oublier la distance qui le
séparait désormais de son ancien collègue. Au reste, l'archichancelier
pouvait se consoler; en réalité il n'était pas descendu; son maître
seul était monté, et avait fait monter tout le monde avec lui.

[Note en marge: Napoléon imagine de se faire sacrer par le Pape, et
charge le cardinal Caprara de transmettre ses désirs au Saint-Siége.]

L'Empereur et l'archichancelier Cambacérès avaient à s'entretenir de
sujets importants, qui se liaient à l'événement du jour: c'étaient la
cérémonie du couronnement, et le nouveau régime à donner à la
République italienne, qui ne pouvait rester république à côté de la
France convertie en monarchie. Napoléon, qui aimait le merveilleux,
avait conçu une pensée hardie, dont l'accomplissement devait saisir
les esprits, et rendre plus extraordinaire encore son avénement au
trône, c'était de se faire sacrer par le Pape lui-même, transporté
pour cette solennité de Rome à Paris. La chose était sans exemple dans
les dix-huit siècles de l'Église. Tous les empereurs d'Allemagne sans
exception étaient allés se faire sacrer à Rome. Charlemagne, proclamé
empereur d'Occident dans la basilique de Saint-Pierre, en quelque
sorte par surprise, le jour de Noël 800, n'avait pas vu le Pape se
déplacer pour lui. Pépin, il est vrai, avait été couronné en France
par le Pape Étienne; mais ce dernier s'y était rendu pour demander du
secours contre les Lombards. C'était la première fois qu'un Pape
allait quitter Rome pour consacrer les droits d'un nouveau monarque,
dans la propre capitale de ce monarque. Ce qu'il y avait de semblable
au passé, c'était l'Église récompensant par le titre d'empereur le
guerrier heureux qui l'avait secourue; merveilleuse ressemblance avec
Charlemagne, qui remplaçait suffisamment la légitimité dont se
vantaient vainement les Bourbons, déconsidérés par leur défaite, par
leur inconduite, par leur coopération à d'indignes complots.

Cette pensée à peine conçue, Napoléon l'avait convertie en résolution
irrévocable, et il s'était promis d'amener Pie VII à Paris par tous
les moyens, la séduction ou la crainte. C'était une négociation des
plus difficiles, et à laquelle nul autre que lui ne pouvait réussir.
Il se proposait de se servir du cardinal Caprara, qui ne cessait
d'écrire à Rome que, sans Napoléon, la religion aurait été perdue en
France, et peut-être même en Europe. Il fit part de son projet à
l'archichancelier Cambacérès, et arrêta d'accord avec lui la manière
de s'y prendre, pour livrer la première attaque aux préjugés, aux
scrupules, à l'inertie de la cour romaine.

[Note en marge: Nécessité de convertir la République italienne en
monarchie.]

Quant à la République italienne, elle aurait été depuis deux ans un
théâtre de confusion, sans la présidence du général Bonaparte.
D'abord, M. de Melzi, honnête homme, assez sensé, mais morose, rongé
de goutte, toujours prêt à donner sa démission de vice-président,
n'ayant pas le caractère nécessaire pour supporter les lourdes peines
du gouvernement, était un représentant très-insuffisant de l'autorité
publique. Murat, commandant l'armée française en Italie, suscitait au
gouvernement italien des tracasseries, qui ajoutaient à la disposition
chagrine de M. de Melzi. Napoléon avait sans cesse à intervenir pour
mettre d'accord les deux autorités. À ces difficultés personnelles, se
joignaient celles qui naissaient du fond même des choses. Les
Italiens, peu façonnés encore à ce régime constitutionnel, qui les
admettait à participer à leurs propres affaires, étaient ou d'une
parfaite indifférence, ou d'une véhémence extrême. Pour gouverner on
n'avait que les modérés, peu nombreux, et fort embarrassés de leur
rôle, placés qu'ils étaient entre les nobles voués aux Autrichiens,
les libéraux portés au jacobinisme, et les masses sensibles uniquement
au poids des impôts. Ces masses se plaignaient des charges de
l'occupation française. _Nous sommes gouvernés par des étrangers,
notre argent passe les monts_, ce propos, si ordinaire en Italie,
s'entendait encore sous la nouvelle République, comme sous le
gouvernement de la maison d'Autriche. Il n'y avait qu'un très-petit
nombre d'hommes éclairés, qui sentissent que, grâce au général
Bonaparte, la plus grande partie de la Lombardie, réunie en un seul
État, gouvernée en réalité par des nationaux, placée seulement sous
une surveillance extérieure et éloignée, était ainsi appelée à une
existence propre, commencement de l'unité italienne; que s'il fallait
payer par an une vingtaine de millions pour l'armée française,
c'était une indemnité bien modique pour l'entretien d'une armée de
trente à quarante mille hommes, indispensable si l'on voulait ne pas
retomber sous le joug des Autrichiens. Cependant, malgré les sombres
couleurs dont l'esprit malade du vice-président Melzi chargeait le
tableau des affaires d'Italie, ces affaires après tout marchaient
assez paisiblement, dominées qu'elles étaient par la main de Napoléon.

Convertir cette République en une monarchie vassale de l'Empire, la
donner à Joseph, par exemple, c'était commencer cet empire d'Occident,
que rêvait déjà Napoléon, dans son ambition désormais sans limites;
c'était assurer un régime plus fixe à l'Italie; c'était probablement
la contenter, car elle aimerait fort avoir un prince à elle, et, ne
fût-ce qu'un changement, il se pourrait qu'il satisfît, à ce titre
seul, des imaginations inquiètes et mobiles. Il fut convenu que
l'archichancelier Cambacérès, fort lié avec M. de Melzi, lui écrirait
pour lui faire à ce sujet les ouvertures convenables.

[Note en marge: Ouvertures au cardinal Caprara relativement au sacre,
et envoi d'un courrier à Rome pour cet objet.]

Napoléon, après s'être mis d'accord avec son ancien collègue sur tout
ce qu'il y avait à faire, manda le cardinal-légat à Saint-Cloud, lui
parla sur un ton affectueux, mais tellement positif, qu'il ne vint pas
à l'esprit du cardinal d'oser élever une seule objection. Napoléon lui
dit qu'il le chargeait expressément de demander au Pape de se rendre à
Paris, pour officier dans la cérémonie du sacre; qu'il en ferait plus
tard la demande formelle, lorsqu'il serait certain de n'être pas
refusé; qu'il ne doutait pas au surplus du succès de ses désirs; que
l'Église lui devait d'y adhérer, et se le devait à elle-même, car rien
ne servirait plus la religion que la présence du Souverain Pontife à
Paris, et la réunion des pompes religieuses aux pompes civiles, dans
cette occasion solennelle. Le cardinal Caprara fit partir un courrier
pour Rome, et M. de Talleyrand, de son côté, écrivit au cardinal
Fesch, pour l'informer de ce nouveau projet, et le charger d'appuyer
la négociation.

[Note en marge: L'époque du sacre fixée, dans la pensée de Napoléon, à
l'automne, après l'expédition d'Angleterre.]

On était au printemps. Napoléon aurait voulu que le voyage du Pape eût
lieu en automne. Il se proposait, pour cette époque, d'ajouter une
autre merveille à celle du Pape couronnant à Paris le représentant de
la Révolution française, c'était l'expédition d'Angleterre, qu'il
avait ajournée à cause de la conspiration royaliste et de
l'institution de l'Empire, mais dont il avait tellement perfectionné
les préparatifs que le succès ne lui en paraissait plus douteux. Il
lui fallait un mois tout au plus, car c'était un coup de foudre qu'il
voulait frapper. Il destinait juillet ou août à cette grande
opération. Il espérait donc être revenu victorieux, nanti de la paix
définitive, et saisi de la toute-puissance européenne, vers octobre,
et pouvoir se faire couronner à l'entrée de l'hiver, au jour
anniversaire du 18 brumaire (9 novembre 1804). Dans son ardente
pensée, il roulait tous ces projets à la fois, et on verra bientôt,
par les dernières combinaisons qu'il venait d'imaginer, que ce
n'étaient pas là de pures chimères.

L'archichancelier Cambacérès écrivit de son côté au vice-président
Melzi pour les affaires du nouveau royaume d'Italie. M. Marescalchi,
ministre de la République italienne à Paris, dut appuyer aussi les
ouvertures de M. Cambacérès à M. de Melzi.

[Note en marge: Serment prêté dans les mains de l'Empereur.]

[Note en marge: Grandeur et singularité du spectacle que présentait en
ce moment le nouvel Empire.]

Les jours suivants furent employés à prêter serment au nouveau souverain
de la France. Tous les membres du Sénat, du Corps Législatif, du
Tribunat, furent successivement introduits. L'archichancelier
Cambacérès, debout à côté de l'Empereur assis, lisait la formule du
serment; le personnage admis au serment jurait ensuite, et l'Empereur,
se levant à moitié sur son fauteuil impérial, rendait un léger salut à
celui dont il venait de recevoir l'hommage. Cette subite différence
introduite dans les relations entre des sujets et un souverain, qui la
veille était leur égal, produisit quelque sensation sur les membres des
corps de l'État. Après avoir donné la couronne par une sorte
d'entraînement, on était surpris, en voyant les premières conséquences
de ce qu'on avait fait. Le tribun Carnot, fidèle à sa promesse de se
soumettre à la loi, une fois rendue, prêta serment avec les autres
membres du Tribunat. Il y mit la dignité de l'obéissance à la loi, et
parut même s'apercevoir moins qu'un autre des changements opérés dans
les formes extérieures du pouvoir. Mais les sénateurs surtout s'en
aperçurent, et tinrent sur ce sujet plus d'un propos malicieux. Une
circonstance contribua plus particulièrement à leur inspirer ces
propos. Sur les trente et quelques sénatoreries instituées à l'époque du
Consulat à vie, il en restait quinze à donner: celles d'Agen, d'Ajaccio,
d'Angers, de Besançon, de Bourges, de Colmar, de Dijon, de Limoges, de
Lyon, de Montpellier, de Nancy, de Nîmes, de Paris, de Pau, de Riom.
Elles furent données le 2 prairial (22 mai). MM. Lacépède, Kellermann,
François de Neufchâteau, Berthollet, étaient du nombre des favorisés.
Mais sur une centaine de sénateurs, dont plus de quatre-vingts étaient
encore à pourvoir, quinze satisfaits ne formaient pas une majorité
suffisante. Toutefois ceux qui venaient d'échouer dans la poursuite des
sénatoreries, avaient d'autres positions en vue, et il n'y avait pas
lieu de désespérer. Mais, en attendant, un peu d'humeur se laissa
découvrir dans le langage. Le _Moniteur_ était plein tous les jours de
nominations de chambellans, d'écuyers, de dames d'honneur, de dames
d'atours. Si la grandeur personnelle du nouvel Empereur faisait qu'on
lui pardonnait tout, il n'en était pas de même de ceux qui s'élevaient à
sa suite. L'activité inquiète de ces républicains impatients de devenir
gens de cour, de ces royalistes pressés de servir celui qu'ils
appelaient un usurpateur, était un spectacle étrange, et si on ajoute à
l'effet naturel de ce spectacle les espérances ou déçues ou ajournées,
qui se vengeaient en discours méchants, on comprendra que, dans ce
moment, on devait critiquer, railler, mépriser, en un mot parler
beaucoup. Mais les masses, charmées d'un gouvernement aussi glorieux
que bienfaisant, frappées d'une scène inouïe, dont elles n'apercevaient
que l'ensemble et point les détails, ne connaissant et n'enviant pas ces
heureux du jour, qui avaient réussi à faire de leurs enfants des pages,
de leurs femmes des dames d'honneur, et d'eux-mêmes des préfets du
palais ou des chambellans, les masses étaient attentives, et saisies
d'une surprise qui finissait par se changer en admiration. Napoléon de
sous-lieutenant d'artillerie devenu empereur, accueilli, accepté par
l'Europe, et porté sur le pavois au milieu d'un calme profond, couvrait
de l'éclat de sa fortune les petitesses mêlées à ce prodigieux
événement. On n'éprouvait plus, il est vrai, ce sentiment d'empressement
qui, en 1799, avait porté la nation épouvantée à courir au-devant d'un
sauveur; on n'éprouvait pas davantage ce sentiment de gratitude qui, en
1802, avait porté la nation ravie à décerner à son bienfaiteur la
perpétuité du pouvoir; on était moins pressé, en effet, de payer en
reconnaissance un homme qui se payait si bien de ses propres mains. Mais
on le jugeait digne de la souveraineté héréditaire, on l'admirait de
l'oser prendre, on l'approuvait de la rétablir, parce qu'elle était un
retour plus complet vers l'ordre; on était ébloui enfin de la merveille
à laquelle on assistait. Ainsi, quoique avec des sentiments un peu
différents de ceux qu'ils avaient dans le coeur en 1799 et en 1802, les
citoyens se rendaient avec empressement dans tous les lieux où des
registres étaient ouverts pour y déposer leur vote. Les suffrages
affirmatifs se comptaient par millions, et à peine quelques suffrages
négatifs, fort rares, placés là pour prouver la liberté dont on
jouissait, se faisaient-ils apercevoir dans la masse immense des votes
favorables.

[Note en marge: Procès de Georges et de Moreau.]

Napoléon n'avait qu'un dernier désagrément à encourir avant d'être en
pleine possession de son nouveau titre. Il fallait finir ce procès de
Georges et de Moreau, dans lequel on s'était engagé d'abord avec une
extrême confiance. Quant à Georges et à ses complices, quant à
Pichegru lui-même, s'il avait vécu, la difficulté n'était pas grande.
Le procès devait les couvrir de confusion, et prouver la participation
des princes émigrés à leurs complots. Mais Moreau était joint à la
cause. On avait cru, en commençant, trouver plus de preuves qu'il n'en
existait réellement contre lui, et, bien que sa faute fût évidente
pour les gens de bonne foi, cependant les malveillants avaient moyen
de la nier. Il régnait en outre un involontaire sentiment de pitié, à
l'aspect de ce contraste des deux plus grands généraux de la
République, l'un montant sur le trône, l'autre plongé dans les fers,
et destiné non pas à l'échafaud, mais à l'exil. Toute considération,
même de justice, est mise à part dans des cas pareils, et on donne
plus volontiers tort à l'heureux, l'heureux eût-il raison.

[Note en marge: Les royalistes changent de sentiment à l'égard de
Moreau et font effort pour le faire acquitter.]

Les coaccusés de Moreau, conseillés par leurs défenseurs, s'étaient
entendus pour le décharger complétement. Ils avaient été fort irrités
contre lui au début de la procédure; mais, l'intérêt dominant la
passion, ils s'étaient promis de le sauver, s'il était possible.
C'était d'abord le plus grand échec moral à procurer à Napoléon, que
de faire sortir des fers son rival, victorieux de l'accusation
intentée contre lui, revêtu des couleurs de l'innocence, grandi par la
persécution, et devenu un ennemi implacable. De plus, si Moreau
n'avait pas conspiré, on pouvait soutenir qu'il n'y avait pas eu de
conspiration, c'est-à-dire, pas de délit, dès lors pas de coupables.
Leur propre sûreté se joignait donc chez les royalistes, à leurs
calculs de parti, pour les porter à tenir la conduite projetée.

[Note en marge: Dispositions du public à l'égard de Moreau.]

Le barreau toujours disposé pour les accusés, la bourgeoisie de Paris
toujours indépendante dans son jugement, et volontiers opposante quand
de graves événements ne la rattachent pas au pouvoir, s'étaient
passionnés pour Moreau, et faisaient des voeux en sa faveur. Ceux même
qui, sans malveillance pour Napoléon, ne voyaient dans Moreau qu'un
guerrier illustre et malheureux, dont les services pouvaient être
encore utiles, souhaitaient qu'il sortît innocent de cette épreuve, et
qu'il pût être rendu à l'armée et à la France.

[Note en marge: Attitudes différentes de Georges et de Moreau, pendant
leur procès.]

Les débats s'ouvrirent le 28 mai (8 prairial an XII), au milieu d'une
immense affluence. Les accusés étaient nombreux, rangés sur quatre
rangs de siéges. Leur attitude, à tous, n'était pas la même. Georges
et les siens montraient une assurance affectée: ils se sentaient à
leur aise, car après tout ils pouvaient se dire victimes dévouées de
leur cause. Cependant l'arrogance de quelques-uns ne disposa pas le
public favorablement pour eux. Georges, quoique relevé aux yeux de la
foule par l'énergie de son caractère, provoqua quelques huées
d'indignation. Mais l'infortuné Moreau, accablé par sa gloire,
déplorant en cet instant une illustration qui lui valait les regards
empressés de la multitude, était privé de cette tranquille assurance
qui constituait son principal mérite à la guerre. Il se demandait
évidemment ce qu'il faisait là parmi ces royalistes, lui qui était
l'un des héros de la Révolution; et, s'il se rendait justice, il ne
pouvait se dire qu'une chose, c'est qu'il avait mérité son sort pour
avoir cédé au déplorable vice de la jalousie. Entre ces nombreux
accusés, le public ne cherchait que lui. On entendit même quelques
applaudissements de vieux soldats cachés dans la foule, et de
révolutionnaires désolés, croyant voir la République elle-même sur
cette sellette, où était assis le général en chef de l'armée du Rhin.
Cette curiosité, ces hommages embarrassaient Moreau: tandis que les
autres déclinaient avec emphase leurs noms obscurs ou tristement
célèbres, lui prononça si bas son nom glorieux, qu'on l'entendait à
peine. Juste châtiment d'une belle réputation compromise!

Les débats furent longs. Le système qu'on s'était promis d'adopter fut
exactement suivi. Georges, MM. de Polignac et de Rivière, n'étaient
venus à Paris, disaient-ils, que parce qu'on leur avait représenté le
nouveau gouvernement comme entièrement dépopularisé, et les esprits
comme universellement ramenés aux Bourbons. Ils ne cachaient pas leur
attachement à la cause des princes légitimes, et leur disposition à
coopérer à un mouvement, si un mouvement eût été possible; mais,
ajoutaient-ils, Moreau, que des intrigants représentaient comme tout
prêt à accueillir les Bourbons, n'y pensait pas, et n'avait voulu
écouter aucune de leurs propositions. Dès lors ils n'avaient pas même
songé à conspirer. Georges, interrogé sur le fond du projet, et mis en
présence de ses premières déclarations, dans lesquelles il avait avoué
être venu pour assaillir le Premier Consul sur la route de la
Malmaison, avec un prince français à ses côtés, Georges confondu
répondait que sans doute on y aurait pensé plus tard, si un mouvement
insurrectionnel eût semblé opportun, mais que, rien n'étant possible
dans le moment, on ne s'était pas même occupé du plan d'attaque. On
lui montrait les poignards, les uniformes destinés à ses chouans, ces
chouans eux-mêmes assis auprès de lui, sur le banc des accusés: il
n'était pas précisément déconcerté, mais il devenait alors silencieux,
paraissant avouer par son silence, que le système inventé pour ses
coaccusés et pour Moreau n'était ni vraisemblable, ni digne.

Il n'y avait qu'un point sur lequel ils restassent tous en conformité
avec leurs premières déclarations, c'était la présence d'un prince
français au milieu d'eux. Ils sentaient en effet que, pour n'être pas
rangés dans la classe des assassins, il fallait pouvoir dire qu'un
prince était à leur tête. Peu leur importait de compromettre la
dignité royale; un Bourbon leur donnait couleur de soldats combattant
pour la dynastie légitime. Du reste, lorsque ces imprudents Bourbons
sauvaient leur vie à Londres, sans s'inquiéter de leurs malheureuses
victimes, ces victimes pouvaient bien à Paris essayer de sauver sinon
leur vie, au moins leur honneur.

[Note en marge: Système de défense de Moreau.]

Quant à Moreau, son système était plus spécieux, car il n'avait pas
varié. Ce système, il l'avait déjà exposé au Premier Consul, dans une
lettre écrite malheureusement trop tard, long-temps après les inutiles
interrogatoires du grand-juge, et lorsque le gouvernement, engagé dans
la procédure, ne pouvait plus reculer sans paraître avoir peur du
débat public. Il avouait avoir vu Pichegru, mais dans le but de se
réconcilier avec lui, et de lui ménager le moyen de rentrer en France.
Après l'apaisement des troubles civils, il avait pensé que le
vainqueur de la Hollande valait la peine d'être rendu à la République.
Il n'avait pas voulu le voir ostensiblement, ni solliciter directement
son rappel, ayant perdu tout crédit par sa brouille avec le Premier
Consul. Le mystère dont il s'était entouré n'avait pas eu d'autre
motif. Il est vrai qu'on s'était servi de cette occasion pour lui
parler de projets contre le gouvernement, mais il les avait repoussés
comme ridicules. Il ne les avait pas dénoncés parce qu'il les croyait
sans danger, et que d'ailleurs un homme tel que lui ne faisait pas le
métier de dénonciateur.

Ce système soutenable, si des circonstances positives, si des
témoignages irréfragables ne l'eussent rendu inadmissible, avait donné
lieu à des débats très-vifs, dans lesquels Moreau avait retrouvé une
véritable présence d'esprit, à peu près comme il lui arrivait à la
guerre quand le danger était pressant. Il avait même fait de nobles
réponses singulièrement applaudies par l'auditoire.--Pichegru était un
traître, lui avait dit le président, et même dénoncé par vous sous le
Directoire. Comment pouviez-vous songer à vous réconcilier avec lui,
et à le ramener en France?--Dans un temps, avait répondu Moreau, dans
un temps où l'armée de Condé remplissait les salons de Paris et ceux
du Premier Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre à la France le
conquérant de la Hollande.--À ce sujet on lui demandait pourquoi, sous
le Directoire, il avait dénoncé Pichegru si tard, et on semblait
élever des soupçons jusque sur sa vie passée.--J'avais coupé court,
répondait-il, aux entrevues de Pichegru et du prince de Condé sur la
frontière, en mettant par les victoires de mon armée quatre-vingts
lieues de distance entre ce prince et le Rhin. Le danger passé,
j'avais laissé à un conseil de guerre le soin d'examiner les papiers
trouvés, et de les envoyer au gouvernement s'il le jugeait utile.--

Moreau, interrogé sur la nature du complot auquel on lui avait proposé
de s'associer, persistait à soutenir qu'il l'avait repoussé.--Oui, lui
disait-on, vous avez repoussé la proposition de replacer les Bourbons
sur le trône, mais vous avez consenti à vous servir de Pichegru et de
Georges, pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans
l'espérance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prête là,
répondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des
royalistes pour devenir dictateur, et de croire que s'ils étaient
victorieux, ils me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la
guerre, et pendant ces dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de
choses ridicules.--Ce noble retour sur sa vie passée avait été couvert
d'applaudissements. Mais tous les témoins n'étaient pas dans le secret
des royalistes; tous n'étaient pas préparés à revenir sur leurs
premières dépositions, et il restait un nommé Roland, autrefois
employé dans l'armée, qui répétait avec douleur, mais avec une
persistance que rien ne pouvait ébranler, ce qu'il avait avancé dès le
premier jour. Il disait qu'intermédiaire entre Pichegru et Moreau,
celui-ci l'avait chargé de déclarer qu'il ne voulait pas des Bourbons,
mais que si on le délivrait des consuls, il userait du pouvoir qui lui
serait immanquablement déféré, pour sauver les conspirateurs, et
reporter Pichegru au faîte des honneurs. D'autres confirmaient encore
l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet officier de Georges,
échappé à un suicide pour lancer une accusation terrible contre
Moreau, ne la pouvait rétracter, et la répétait, tout en s'efforçant
de l'atténuer. Dans cette accusation fournie par écrit, il n'avait
énoncé que des choses qu'il tenait de Georges lui-même. Celui-ci
répondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et, par
conséquent, fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue
de nuit à la Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges
s'étaient trouvés ensemble, circonstance inconciliable avec un simple
projet de ramener Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit à un
rendez-vous avec le chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne
pouvait rencontrer innocemment, quand on n'était pas royaliste? Ici
les dépositions étaient si précises, si concordantes, si nombreuses,
qu'avec la meilleure volonté du monde les royalistes ne pouvaient pas
revenir sur ce qu'ils avaient déclaré, et que, lorsqu'ils le
tentaient, ils étaient confondus à l'instant même.

Moreau cette fois était accablé, et l'intérêt de l'auditoire avait
fini par diminuer sensiblement. Toutefois de maladroits reproches du
président sur sa fortune avaient un peu réveillé cet intérêt prêt à
s'éteindre.--Vous êtes au moins coupable de non-révélation, lui avait
dit le président; et, bien que vous prétendiez qu'un homme comme vous
ne saurait faire le métier de dénonciateur, vous deviez d'abord obéir
à la loi, qui ordonne à tout citoyen, quel qu'il soit, de dénoncer les
complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre à
un gouvernement qui vous a comblé de biens. N'avez-vous pas de riches
appointements, un hôtel, des terres?--Le reproche était peu digne,
adressé à l'un des généraux les plus désintéressés du temps.--Monsieur
le président, avait répondu Moreau, ne mettez pas en balance mes
services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de
telles choses. J'ai quarante mille francs d'appointements, une maison,
une terre qui valent trois ou quatre cent mille francs, je ne sais.
J'aurais cinquante millions aujourd'hui, si j'avais usé de la victoire
comme beaucoup d'autres.--Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch,
Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis à côté d'un peu d'argent, avaient
soulevé l'auditoire, et provoqué des applaudissements que
l'invraisemblance de la défense commençait à rendre fort rares.

Le débat durait depuis une douzaine de jours; l'agitation dans les
esprits était grande. Nous avons vu souvent de notre temps, un procès
envahir entièrement l'attention du public. Même chose se passait ici,
mais avec des circonstances faites pour produire une tout autre
émotion que celle de la curiosité. En présence d'un général triomphant
et couronné, un général dans l'infortune et dans les fers, opposant,
par sa défense, la dernière résistance possible à un pouvoir chaque
jour plus absolu; au milieu du silence de la tribune nationale, la
voix des avocats se faisant entendre comme dans le pays le plus libre;
des têtes illustres en péril, appartenant les unes à l'émigration, les
autres à la République: il y avait là certainement de quoi remuer tous
les coeurs. On cédait à une juste pitié, peut-être aussi à ce secret
sentiment qui fait souhaiter des échecs à la puissance heureuse; et,
sans être ennemi du gouvernement, on faisait des voeux pour Moreau.
Napoléon, qui se sentait exempt de cette basse jalousie dont on
l'accusait, qui savait bien que Moreau, sans vouloir des Bourbons,
avait voulu sa mort pour le remplacer, croyait et disait tout haut,
qu'on lui devait justice en condamnant un général coupable de crime
d'État. Il désirait cette condamnation comme sa propre justification;
il la désirait, non pas pour faire rouler sur un échafaud la tête du
vainqueur de Hohenlinden, mais pour avoir l'honneur de lui faire
grâce. Les juges le savaient, le public aussi.

Mais la justice, qui n'entre pas dans les considérations de la
politique, et qui a raison de ne pas y entrer, car si la politique est
quelquefois humaine et sage, elle est quelquefois aussi cruelle et
imprudente, la justice, au milieu de ce conflit de passions, le
dernier qui dût troubler le profond repos de l'Empire, resta
impassible, et rendit d'équitables arrêts.

[Note en marge: Arrêt contre Moreau, Georges, MM. de Rivière, de
Polignac, etc.]

[Note en marge: Georges condamné à mort, Moreau à deux ans de prison.]

Le 21 prairial (10 juin), après quatorze jours de débats, tandis que
le tribunal s'était retiré pour délibérer, certains accusés
royalistes, s'apercevant qu'ils avaient été trompés, et que tous leurs
efforts pour décharger Moreau ne leur avaient servi de rien,
demandèrent le juge instructeur, afin de lui faire des déclarations
plus véridiques. Ils ne parlaient plus de trois entrevues avec Moreau,
mais de cinq. M. Réal, averti, était accouru chez l'Empereur, et
l'Empereur avait écrit sur-le-champ à l'archichancelier Cambacérès,
pour qu'on cherchât un moyen de pénétrer auprès des juges. Mais cela
était difficile, de plus inutile, et, sans se prêter à de nouvelles
communications, ils rendirent le même jour, 10 juin, un arrêt
qu'aucune influence n'avait dicté. Ils prononcèrent la peine de mort
contre Georges et dix-neuf de ses complices. Quant à Moreau, trouvant
sa complicité matérielle insuffisamment établie, mais sa conduite
morale répréhensible, ils le frappèrent dans sa considération, en lui
infligeant deux ans de prison. M. Armand de Polignac et M. de Rivière
furent condamnés à mort; M. Jules de Polignac et cinq autres accusés à
deux ans de prison. Vingt-deux furent acquittés.

[Note en marge: Grâce accordée à Moreau, et départ de ce général pour
l'Amérique.]

Cet arrêt, approuvé par les gens impartiaux, causa un déplaisir mortel
au nouvel Empereur, qui s'emporta vivement contre la faiblesse de
cette justice, que d'autres, en ce moment, accusaient de barbarie. Il
manqua même de la mesure que l'autorité suprême doit ordinairement
s'imposer, surtout en matière aussi grave. Dans l'état d'exaspération
où l'avaient jeté les injustes propos de ses ennemis, il était
difficile d'obtenir de lui des actes de clémence. Mais il était si
prompt à se calmer, si généreux, si clairvoyant, que les accès étaient
bientôt rouverts pour arriver à sa raison et à son coeur. Dans les
quelques jours employés pour s'adresser à la cour de cassation, il
prit des résolutions convenables, fit remise à Moreau de ses deux ans
de prison, comme il lui aurait fait remise de la peine capitale, si
elle eût été prononcée, et consentit à son départ pour l'Amérique.

Cet infortuné général désirant vendre ses propriétés, Napoléon donna
ordre de les acquérir immédiatement, au prix le plus élevé. Quant aux
condamnés royalistes, toujours rigoureux à leur égard depuis la
dernière conspiration, il ne voulut d'abord accorder de grâce à aucun
d'eux. Georges seul, par l'énergie de son courage, lui inspirait
quelque intérêt; mais il le regardait comme un ennemi implacable,
qu'il fallait détruire pour assurer la tranquillité publique. Ce
n'était pas du reste pour Georges que l'émigration était émue. Elle
l'était beaucoup pour MM. de Polignac et de Rivière; elle blâmait
l'imprudence qui avait placé ces personnages d'un rang élevé, d'une
éducation soignée, dans une compagnie si peu digne d'eux; mais elle ne
pouvait se résigner à voir tomber leurs têtes; et il est vrai que les
entraînements des partis, sainement appréciés, devaient faire excuser
leur faute, et leur mériter l'indulgence du chef même de l'Empire.

[Note en marge: Grâce accordée à MM. de Rivière et de Polignac.]

On connaissait le coeur de Joséphine: on savait qu'au sein d'une
grandeur inouïe, elle avait conservé une bonté touchante. On savait
aussi qu'elle vivait dans des craintes continuelles, en songeant aux
poignards sans cesse levés sur son époux. Un acte éclatant de clémence
pouvait détourner ces poignards, et calmer des coeurs exaspérés. On
réussit à s'introduire auprès d'elle par le moyen de madame de
Rémusat, attachée à sa personne, et on lui amena au château de
Saint-Cloud madame de Polignac, qui vint arroser de larmes le manteau
impérial. Elle fut touchée, comme, avec son facile et sensible coeur,
elle devait l'être, à l'aspect d'une épouse éplorée demandant
noblement la grâce de son époux. Elle courut faire une première
tentative auprès de Napoléon. Celui-ci, selon sa coutume, couvrant son
émotion sous un visage dur et sévère, la repoussa brusquement. Madame
de Rémusat était présente.--Vous vous intéresserez donc toujours à mes
ennemis, leur dit-il à toutes deux. Ils sont les uns et les autres
aussi imprudents que coupables. Si je ne leur donne pas une leçon, ils
recommenceront, et seront cause qu'il y aura de nouvelles
victimes.--Joséphine, repoussée, ne savait plus à quel moyen recourir.
Napoléon devait dans peu d'instants sortir de la salle du conseil, et
traverser l'une des galeries du château. Elle imagina de placer madame
de Polignac sur son passage, pour qu'elle pût se jeter à ses pieds,
lorsqu'il paraîtrait. En effet, au moment où il passait, madame de
Polignac vint se présenter à lui, et lui demander, en versant des
larmes, la vie de son époux. Napoléon, surpris, lança sur Joséphine,
dont il devinait la complicité, un regard sévère. Mais vaincu
sur-le-champ, il dit à madame de Polignac qu'il était étonné d'avoir
trouvé, dans un complot dirigé contre sa personne, M. Armand de
Polignac, son compagnon d'enfance à l'École militaire; que cependant
il accordait sa grâce aux larmes d'une épouse; qu'il souhaitait que
cette faiblesse de sa part n'eût pas de suites fâcheuses, en
encourageant de nouvelles imprudences.--Ils sont bien coupables,
madame, ajouta-t-il, les princes qui compromettent la vie de leurs
plus fidèles serviteurs, sans partager leurs périls.--

Madame de Polignac, saisie de joie et de reconnaissance, alla raconter
au milieu de l'émigration épouvantée cette scène de clémence, qui
valut alors un instant de justice à Joséphine et à Napoléon. M. de
Rivière restait en péril. Murat et sa femme pénétrèrent auprès de
l'Empereur, pour le vaincre et lui arracher une seconde grâce. Celle
de M. de Polignac entraînait celle de M. de Rivière. Elle fut
immédiatement accordée. Le généreux Murat, onze ans plus tard, ne
rencontra pas la même générosité.

Tel fut le terme de cette triste et odieuse échauffourée, qui avait
pour but d'anéantir Napoléon, et qui le fit monter au trône,
malheureusement moins pur qu'il n'était auparavant; qui valut une mort
tragique à celui des princes français qui n'avait pas conspiré,
l'impunité à ceux qui avaient tramé des complots, mais, il est vrai,
avec une grande déconsidération pour châtiment de leurs fautes; enfin
l'exil à Moreau, le seul des généraux de ce temps, dont on pût, en
exagérant sa gloire et en rabaissant beaucoup celle de Napoléon, faire
un rival pour ce dernier. Frappante leçon dont les partis devraient
profiter! on grandit toujours le gouvernement, le parti ou l'homme,
qu'on tente de détruire par des moyens criminels.

Toute résistance était désormais vaincue. En 1802, Napoléon avait
surmonté les résistances civiles, en annulant le Tribunat; en 1804, il
surmonta les résistances militaires, en déjouant la conspiration des
émigrés avec les généraux républicains. Tandis qu'il franchissait les
marches du trône, Moreau s'en allait en exil. Ils devaient se revoir,
à portée de canon, sous les murs de Dresde, malheureux tous les deux,
coupables tous les deux, l'un en revenant de l'étranger pour faire la
guerre à sa patrie, l'autre en abusant de sa puissance jusqu'à
provoquer une réaction universelle contre la grandeur de la France;
l'un mourant d'un boulet français, l'autre remportant une dernière
victoire, mais voyant déjà l'abîme où s'est engloutie sa prodigieuse
destinée.

Toutefois, ces grands événements étaient bien éloignés encore.
Napoléon semblait alors tout-puissant et pour jamais. Sans doute il
avait éprouvé quelques ennuis dans ces derniers temps; car,
indépendamment des grands malheurs, la Providence cache toujours
quelques amertumes anticipées dans le bonheur même, comme pour avertir
l'âme humaine, et la préparer aux infortunes éclatantes. Ces quinze
jours lui avaient été pénibles, mais ils furent bientôt passés. La
clémence dont il venait d'user jeta une douce lueur sur son règne
naissant. La mort de Georges n'attrista personne, quoique son courage,
digne d'un meilleur sort, inspirât quelques regrets. Bientôt on fut
rendu à ce sentiment de curiosité émerveillée, qu'on éprouvait en
présence d'un spectacle extraordinaire.

Ainsi finissait après douze années, non pas la Révolution française,
toujours vivante et indestructible, mais cette République qualifiée
d'impérissable. Elle finissait sous la main d'un soldat victorieux,
comme finissent toujours les républiques qui ne vont pas s'endormir
dans les bras de l'oligarchie.


FIN DU LIVRE DIX-NEUVIÈME.



LIVRE VINGTIÈME.

LE SACRE.

     Retard apporté à l'expédition d'Angleterre.--Motifs et avantages
     de ce retard.--Redoublement de soins dans les
     préparatifs.--Moyens financiers.--Budget des années XI, XII et
     XIII.--Création des contributions indirectes.--Ancienne théorie
     de l'impôt unique sur la terre.--Napoléon la réfute, et fait
     adopter un impôt sur les consommations.--Première organisation de
     la régie des droits réunis.--L'Espagne paye son subside en
     obligations à terme.--Une association de financiers se présente
     pour les escompter.--Premières opérations de la compagnie dite
     _des négociants réunis_.--Toutes les ressources disponibles
     consacrées aux escadres de Brest, de Rochefort et de
     Toulon.--Napoléon prépare l'arrivée d'une flotte française dans
     la Manche, afin de rendre certain le passage de la
     flottille.--Première combinaison à laquelle il
     s'arrête.--L'amiral Latouche-Tréville chargé d'exécuter cette
     combinaison.--Cet amiral doit quitter Toulon, tromper les Anglais
     en faisant fausse route, et paraître dans la Manche, en ralliant
     dans le trajet l'escadre de Rochefort.--La descente projetée pour
     juillet et août, avant la cérémonie du couronnement.--Les
     ministres des cours en paix avec la France remettent à Napoléon
     leurs lettres de créance.--L'ambassadeur d'Autriche seul en
     retard.--Départ de Napoléon pour Boulogne--Inspection générale de
     la flottille, bâtiment par bâtiment.--La flottille
     batave.--Grande fête au bord de l'Océan, et distribution à
     l'armée des décorations de la Légion-d'Honneur.--Suite des
     événements en Angleterre.--Extrême agitation des
     esprits.--Renversement du ministère Addington par la coalition de
     MM. Fox et Pitt.--Rentrée de M. Pitt au ministère, et ses
     premières démarches pour renouer une coalition sur le
     continent.--Soupçons de Napoléon.--Il force l'Autriche à
     s'expliquer, en exigeant que les lettres de créance de M. de
     Cobentzel lui soient remises à Aix-la-Chapelle.--Il rompt les
     relations diplomatiques avec la Russie en laissant partir M.
     d'Oubril.--Mort de l'amiral Latouche-Tréville, et ajournement de
     la descente à l'hiver.--L'amiral Latouche-Tréville remplacé par
     l'amiral Villeneuve.--Caractère de ce dernier.--Voyage de
     Napoléon sur les bords du Rhin.--Grande affluence à
     Aix-la-Chapelle.--M. de Cobentzel y remet ses lettres de créance
     à Napoléon.--La cour impériale se transporte à Mayence.--Retour à
     Paris.--Apprêts du sacre.--Difficile négociation pour amener Pie
     VII à venir sacrer Napoléon.--Le cardinal Fesch
     ambassadeur.--Caractère et conduite de ce personnage.--Terreurs
     qui saisissent Pie VII à l'idée de se rendre en France.--Il
     consulte une congrégation de cardinaux.--Cinq se prononcent
     contre son voyage, quinze pour, mais avec des conditions.--Long
     débat sur ces conditions.--Consentement définitif.--La question
     du cérémonial laissée en suspens.--L'évêque Bernier et
     l'archichancelier Cambacérès choisissent dans le Pontifical
     romain et dans le Pontifical français les cérémonies compatibles
     avec l'esprit du siècle.--Napoléon refuse de se laisser poser la
     couronne sur la tête.--Prétentions de famille.--Départ du Pape
     pour la France.--Son voyage.--Son arrivée à Fontainebleau.--Sa
     joie et sa confiance en voyant l'accueil dont il est
     l'objet.--Mariage religieux de Joséphine et de
     Napoléon.--Cérémonie du sacre.


[Note en marge: Juin 1804.]

[Note en marge: Retard forcé dans l'expédition projetée contre
l'Angleterre.]

La conspiration de Georges, le procès qui s'en était suivi, le
changement qu'elle avait amené dans la forme du gouvernement, avaient
rempli tout l'hiver de 1803 à 1804, et suspendu la grande entreprise
de Napoléon contre l'Angleterre. Mais il n'avait cessé d'y penser, et,
dans ce moment, il en préparait l'exécution pour le milieu de l'été de
1804, avec un redoublement de soin et d'activité. Du reste, ce délai
n'était nullement regrettable, car, dans son impatience d'exécuter un
si vaste projet, Napoléon s'était fort exagéré la possibilité d'être
prêt à la fin de 1803. Les expériences continuelles qu'on faisait à
Boulogne, révélaient chaque jour de nouvelles précautions à prendre,
de nouveaux perfectionnements à introduire, et peu importait de
frapper six mois plus tard, si on acquérait en différant le moyen de
frapper un coup plus sûr. Ce n'était pas l'armée, bien entendu, qui
entraînait ces pertes de temps; car, à cette époque, l'armée était
toujours disponible; c'étaient la flottille et les escadres. La
construction des bateaux plats, leur réunion dans les quatre ports du
détroit, tout cela était achevé. Mais la flottille batave se faisait
attendre; les escadres de Brest et de Toulon, dont le concours à
l'entreprise était jugé indispensable, n'étaient pas prêtes, huit mois
n'ayant pu suffire à leur armement. L'hiver de 1803 avait été consacré
à le compléter. Le temps, en apparence perdu, avait donc été employé
fort utilement. Il l'avait été surtout à créer des moyens financiers,
lesquels sont toujours étroitement liés aux moyens militaires, et
cette fois l'étaient plus que jamais. Si, en effet, on parvient avec
beaucoup d'industrie, et en s'exposant à de grands inconvénients, à
faire la guerre de terre avec peu d'argent, en vivant chez l'ennemi,
la guerre de mer ne saurait se passer d'argent, car on ne trouve rien
sur l'immense solitude de l'Océan, que ce qu'on a pris avec soi en
sortant des ports. Les moyens financiers n'étaient donc pas la partie
la moins importante des immenses préparatifs de Napoléon, et ils
méritent de nous occuper un instant.

[Note en marge: Les moyens financiers constituent une partie
importante des préparatifs de Napoléon.]

[Note en marge: Budget de l'an XI (septembre 1802 à septembre 1803).]

Nous avons dit avec quelles ressources on avait commencé la lutte,
après la rupture de la paix d'Amiens. Le budget de l'an XI (1803),
voté dans la prévision encore incertaine des événements, avait été
fixé à 589 millions (les frais de perception en dehors), c'est-à-dire
à 89 millions de plus que le budget de l'année précédente, lequel
avait été soldé avec 500 millions. Mais la dépense avait naturellement
dépassé le premier chiffre admis par le Corps Législatif; elle l'avait
dépassé de 30 millions, et avait atteint 619 millions. C'était peu,
assurément, quand on pense aux apprêts d'une expédition comme celle
de Boulogne. Cette modicité de l'augmentation du budget s'explique par
l'époque qui séparait les exercices. L'exercice de l'an XI finissait
au 21 septembre 1803, et ce même jour commençait l'exercice de l'an
XII. Les principales dépenses de la flottille ne pouvaient donc pas
être comprises encore dans le budget de l'an XI. C'est ainsi qu'on
était parvenu à se renfermer dans un chiffre de 619 millions, qui,
avec les frais de perception, montait environ à 710 ou 720 millions.
Le budget de l'an XII devait être bien plus élevé, car il devait payer
tout ce que n'avait pas payé celui de l'an XI. On avait pourvu à ce
dernier avec les contributions ordinaires, dont le produit, malgré la
guerre, avait continué de s'élever beaucoup, tant la sécurité était
grande sous le gouvernement sage et vigoureux qui régissait alors la
France. Le timbre et l'enregistrement avaient donné 10 millions
d'augmentation, les douanes 6 ou 7; et, malgré un dégrèvement de 10
millions sur la contribution foncière, les impôts ordinaires s'étaient
élevés à 573 millions. On avait fourni le surplus avec les 22 millions
du subside italien, et avec 24 millions empruntés aux ressources
extraordinaires, lesquelles se composaient, comme nous l'avons dit, du
subside espagnol, fixé à 4 millions par mois, et du prix de la
Louisiane cédée aux Américains. Ces ressources, à peine entamées,
restaient presque entières pour l'an XII, ce qui était fort heureux,
car toutes les dépenses de la guerre devaient peser à la fois sur cet
exercice (septembre 1803 à septembre 1804).

[Note en marge: Budget de l'an XII (septembre 1803 à septembre 1804).]

La dépense, en l'an XII, ne pouvait être évaluée à moins de 700
millions au lieu de 619; ce qui faisait, avec les frais de perception
et quelques centimes additionnels restés en dehors, un total de 800
millions. Encore dans ce total la nouvelle liste civile n'était-elle
point comprise. On voit que les budgets marchaient assez rapidement
vers le chiffre qu'ils ont atteint depuis.

[Note en marge: Création des percepteurs des contributions directes.]

Il fallait prévoir une certaine diminution dans le revenu des
domaines, par suite des aliénations de biens nationaux, et des
dotations immobilières accordées au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à la
caisse d'amortissement. Les contributions ordinaires ne devaient guère
monter au delà de 560 millions, sauf les augmentations de produits,
qui étaient probables, mais que, par un excès d'exactitude, on ne
voulait pas porter en ligne de compte. Il ne fallait donc pas moins de
140 millions de moyens extraordinaires pour arriver à 700 millions,
chiffre supposé de la dépense, les frais de perception et quelques
centimes additionnels en dehors. L'Italie donnait 22 millions pour les
trois États chez lesquels notre armée faisait un service de
protection. Les 48 millions du subside espagnol, les 60 millions du
subside américain, réduits à 52 par les frais de négociation,
portaient à 122 millions la somme des recettes extraordinaires. Il
restait par conséquent une vingtaine de millions à trouver. La
ressource des cautionnements, précédemment employée, devait les
fournir. On avait déjà exigé des cautionnements en argent de la part
des receveurs-généraux, payeurs, receveurs de l'enregistrement et des
douanes, etc. Ces cautionnements avaient été versés à la caisse
d'amortissement, qui en était débitrice envers les déposants. La
caisse à son tour les avait versés dans les mains du gouvernement, qui
avait promis de les lui rembourser plus tard à raison de 5 millions
par an. C'était une espèce d'emprunt sur les comptables, fort
légitime, puisque ceux-ci devaient à l'État une garantie de leur bonne
gestion. Cet emprunt était susceptible d'extension, parce qu'il
restait encore des comptables à soumettre à la règle commune. Il
existait effectivement une nouvelle catégorie de receveurs des deniers
publics, dont l'existence avait besoin d'être régularisée, c'étaient
les percepteurs des contributions directes. Jusqu'alors, au lieu des
percepteurs nommés par l'État dans les campagnes et les villes, pour y
percevoir les impôts directs, il y avait de petits fermiers, auxquels
on adjugeait la perception au rabais. Ce système avait été changé dans
les grandes villes, où l'on avait placé des percepteurs nommés à poste
fixe, et appointés par le Trésor, moyennant une simple remise. Cette
nouvelle manière d'opérer ayant réussi, on proposa, pour l'année 1804,
d'établir dans toutes les communes, urbaines ou rurales, des
percepteurs à la nomination du gouvernement, en leur imposant un
cautionnement évalué en totalité à une vingtaine de millions. Cette
somme, versée au Trésor, devait être restituée successivement à la
caisse d'amortissement, comme on l'avait stipulé pour les
cautionnements antérieurs.

À ce moyen, on ajouta la vente de quelques biens nationaux, pris sur
les quantités qui étaient restées disponibles depuis qu'on avait
pourvu aux dotations du Sénat, de la Légion-d'Honneur, de
l'Instruction publique, de la caisse d'amortissement. Ce fut une
nouvelle ressource de 15 millions pour l'an XII, au delà du chiffre
jugé nécessaire. Ces biens étaient livrés à la caisse d'amortissement,
qui les vendant peu à peu, les vendait mieux de jour en jour. Il était
convenu qu'on lui en laisserait le produit, afin de s'acquitter des 5
millions qui lui étaient dus annuellement pour le remboursement des
cautionnements.

Tels furent les moyens financiers créés pour l'an XII: 560 millions de
contributions ordinaires, 22 millions du subside italien, 48 millions
du subside espagnol, 52 du prix de la Louisiane, 20 des
cautionnements, plus quelques millions en biens nationaux. C'était
plus que les 700 millions jugés nécessaires pour cet exercice
(septembre 1803 à septembre 1804).

[Note en marge: Budget de l'an XIII (septembre 1804 à septembre
1805).]

Mais on était à la fin de l'exercice an XII, puisqu'on se trouvait
dans l'été de 1804. Il fallait songer à l'an XIII (septembre 1804 à
septembre 1805), qui allait manquer d'un fonds considérable, le
subside américain, entièrement affecté à l'an XII. On ne pouvait se
dispenser d'y pourvoir immédiatement.

[Note en marge: Rétablissement des contributions indirectes.]

[Note en marge: Théorie de l'impôt unique en vogue pendant le
dix-huitième siècle.]

Napoléon était depuis long-temps convaincu que la Révolution,
quoiqu'elle eût créé de grandes ressources par l'égalité de l'impôt,
avait néanmoins trop maltraité la propriété foncière, en rejetant sur
elle seule le fardeau des charges publiques, par la suppression des
contributions indirectes. Ce que la Révolution avait fait n'est que
trop ordinaire en temps de trouble. Au premier désordre, le peuple,
surtout celui des villes, en profite, pour refuser de payer l'impôt
assis sur les consommations, et en particulier sur les boissons, qui
constituent la plus grande de ses jouissances. Cela s'est vu en 1830,
où les impôts de cette espèce ont été refusés pendant plus de six
mois; en 1815, où leur suppression fut la promesse trompeuse, à l'aide
de laquelle les Bourbons se firent applaudir un instant; en 1789
enfin, où les premiers mouvements populaires furent dirigés contre les
barrières. Mais ces impôts, les plus détestés de la population des
villes, sont cependant ceux qui caractérisent les pays vraiment
prospères, qui portent en réalité sur le riche bien plus que sur le
pauvre, et nuisent moins que tous les autres à la production; tandis
que la contribution établie sur la terre enlève à l'agriculture des
capitaux, c'est-à-dire des bestiaux, des engrais, appauvrit le sol, et
s'attaque ainsi à la plus abondante source de la richesse. Dans le
dix-huitième siècle, un préjugé s'était établi, qui reposait alors, il
faut le reconnaître, sur un incontestable fondement. La propriété
foncière, concentrée dans les mains de l'aristocratie et du clergé,
inégalement taxée, suivant la qualité de ses possesseurs, était un
objet de haine de la part des esprits généreux, qui voulaient soulager
les classes pauvres. C'est à cette époque qu'on imagina la théorie de
l'impôt unique, portant exclusivement sur la terre, et fournissant à
toutes les dépenses de l'État. Par ce moyen on aurait pu supprimer les
aides, les gabelles, contributions qui pesaient en apparence sur le
peuple seul. Mais cette théorie, généreuse par l'intention, fausse par
le fait, devait tomber devant l'expérience. Depuis 1789, la terre
divisée en mille mains, frappée de charges égales, ne méritait plus
l'animadversion dont elle était autrefois poursuivie, et il fallait
surtout considérer en elle l'intérêt si essentiel de l'agriculture. On
devait se dire qu'en la chargeant outre mesure, on atteignait le
peuple des campagnes, on le privait de moyens de culture, au profit
des marchands et des consommateurs de boissons spiritueuses. On devait
se dire qu'il fallait absolument égaler les revenus aux dépenses, si
on ne voulait retomber dans le papier-monnaie et la banqueroute, et
que, pour égaler les revenus aux dépenses, il était indispensable de
varier les sources de l'impôt, afin de ne pas les tarir. Il
appartenait à l'homme qui avait restauré l'ordre en France, qui avait
tiré les finances du chaos, en rétablissant la perception régulière
des contributions directes, d'achever son ouvrage, en rouvrant la
source fermée des contributions indirectes. Mais il fallait pour cela
une grande autorité et une grande énergie. Fidèle à son caractère,
Napoléon ne craignit pas, le jour même où il briguait le trône, de
rétablir sous le nom de droits-réunis, le plus impopulaire, mais le
plus utile des impôts.

Il en fit la première proposition au conseil d'État, et il y soutint
avec une sagacité merveilleuse, comme si les finances avaient été
l'étude de sa vie, les vrais principes de la matière. À la théorie de
l'impôt unique, reposant exclusivement sur la terre, exigeant du
fermier et du propriétaire la totalité de la somme nécessaire aux
besoins de l'État, les obligeant à en faire au moins l'avance dans la
supposition la plus favorable pour eux, celle où le renchérissement
des produits agricoles les dédommagerait de cette avance; à une
théorie aussi follement exagérée, il opposa la théorie simple et vraie
de l'impôt habilement diversifié, reposant à la fois sur toutes les
propriétés et sur toutes les industries, ne demandant à aucune d'elles
une portion trop considérable du revenu public, n'amenant par
conséquent aucun mouvement forcé dans les valeurs, puisant la richesse
dans tous les canaux où elle passe abondamment, et puisant dans chacun
de ces canaux, de manière à ne pas y produire un abaissement trop
sensible. Ce système, fruit du temps et de l'expérience, n'est
susceptible que d'une seule objection: c'est que la diversité de
l'impôt entraîne la diversité de la perception, et, dès lors, une
augmentation de frais; mais il présente tant d'avantages, et le
contraire est si violent, que cette légère augmentation de frais ne
saurait être une considération sérieuse. Lorsqu'il eut fait adopter
ses vues par le conseil d'État, Napoléon envoya son projet au Corps
Législatif, où il ne fut l'objet d'aucune difficulté sérieuse, grâce
aux conférences préalables entre les sections correspondantes du
Tribunat et du conseil d'État. Voici quelles en étaient les
dispositions.

[Note en marge: Création de la régie des droits réunis.]

Un personnel pour la perception était créé sous le titre de régie des
droits réunis. Cette régie devait percevoir les nouveaux impôts, par
le moyen _de l'exercice_, reconnu seul efficace, et consistant à
rechercher l'existence des matières imposables sur les lieux où elles
sont récoltées ou fabriquées. Ces matières étaient les vins, les
eaux-de-vie, la bière, le cidre, etc. On frappait un seul droit
très-modéré sur leur première vente, d'après un inventaire établi aux
époques de la récolte ou de la fabrication. La valeur du droit devait
être acquittée au moment du premier déplacement. La principale matière
imposée, après les boissons, était celle du tabac. Déjà il existait un
droit de douane sur les tabacs étrangers, et un droit de fabrication
sur les tabacs français (car le monopole n'avait pas encore été
imaginé), mais le produit de ce dernier droit échappait au trésor, par
suite du défaut de surveillance. La création d'une régie des droits
réunis fournissait la possibilité de percevoir en entier cet impôt
faible alors, mais appelé à devenir considérable. Le sel ne fut point
compris dans les matières imposées. On avait craint de réveiller le
souvenir des anciennes gabelles. Cependant on établit pour le Piémont
une régie des sels, ce qui était tout à la fois une mesure de police
et de finance. Le Piémont prenant les sels soit à Gênes, soit aux
bouches du Pô, et se trouvant quelquefois exposé à de cruelles
chertés, par les spéculations intéressées du commerce, n'avait jamais
pu se passer de l'intervention du gouvernement. En créant une régie
des sels, chargée des approvisionnements et du débit, à un prix
modéré, on faisait cesser le danger des disettes et des chertés, et on
se procurait un moyen aussi sûr que facile de percevoir un impôt assez
productif, quoique modique sous le rapport du tarif.

Ces diverses combinaisons ne pouvaient rien produire en l'an XII,
année de la création; mais elles faisaient espérer 15 ou 18 millions
en l'an XIII, 30 ou 40 en l'an XIV, et, quant aux années suivantes,
des produits difficiles à évaluer, suffisants néanmoins pour tous les
besoins d'une guerre, même prolongée.

On avait donc assuré les ressources pour l'exercice courant de l'an
XII (1803-1804), en se procurant 700 millions de recettes ordinaires
et extraordinaires, et l'on avait préparé des produits certains pour
les exercices futurs. Il y avait toutefois pour les premiers temps des
difficultés de réalisation assez grandes. Les deux principales
ressources actuelles consistaient dans le prix de la Louisiane, et
dans le subside mensuel fourni par l'Espagne. Les délais inévitables
qu'entraînait le vote du fonds américain en avaient différé le
versement au Trésor. Cependant la maison Hope se disposait à en livrer
une partie vers la fin de 1804. Quant à l'Espagne, sur les 44 millions
dus en floréal pour onze mois échus, elle n'en avait fourni en
diverses valeurs que 22 environ, c'est-à-dire la moitié. Les finances
de ce malheureux pays étaient plus que jamais embarrassées; et, bien
que les mers fussent ouvertes aux galions, grâce à la neutralité que
la France lui avait laissée, les métaux arrivant du Mexique étaient
employés à de futiles dissipations.

[Note en marge: Formation de la compagnie des négociants réunis, pour
l'escompte des valeurs du Trésor.]

Pour suppléer à ces rentrées différées, on vivait de l'escompte des
valeurs du Trésor. Les Anglais possèdent les bons de l'échiquier; nous
possédons aujourd'hui les bons royaux, remboursables en trois, six ou
douze mois, lesquels, négociés sur la place, constituent un emprunt
temporaire, à l'aide duquel on peut attendre, pendant plus ou moins de
temps, la réalisation des revenus de l'État. Bien que Napoléon eût
beaucoup travaillé à rétablir les finances, et qu'il y eût réussi, le
Trésor ne jouissait pas alors d'assez d'estime dans le commerce, pour
émettre avec succès une valeur quelconque sous son propre nom. Les
obligations des receveurs-généraux, portant l'engagement personnel
d'un comptable, et remboursables à la caisse d'amortissement en cas de
protêt, avaient seules obtenu crédit. Elles étaient, comme nous
l'avons dit, souscrites au commencement de l'exercice, pour toute la
valeur des contributions directes, et successivement acquittables de
mois en mois. Les dernières étaient à quinze ou dix-huit mois
d'échéance. Afin de réaliser d'avance les revenus de l'État, on les
escomptait par sommes de 20 à 30 millions, au prix d'un demi pour cent
par mois (six pour cent par an), pendant la courte paix d'Amiens, et,
depuis la guerre, à trois quarts pour cent par mois (neuf pour cent
par an). Malgré la confiance qu'inspirait le gouvernement, le Trésor
en inspirait si peu, que les maisons de banque les plus accréditées
refusaient ce genre d'opérations. C'étaient les spéculateurs
hasardeux, les anciens fournisseurs du Directoire, qui faisaient cet
escompte. M. de Marbois, voulant s'affranchir de leur concours,
s'était adressé aux receveurs-généraux eux-mêmes, qui, formés en
comité à Paris, escomptaient leurs propres obligations, soit avec
leurs fonds, soit avec les fonds qu'ils se procuraient à gros intérêt
des mains des capitalistes. Mais ces comptables, bornés dans leurs
spéculations, n'avaient ni assez de capitaux, ni assez de hardiesse,
pour fournir de grandes ressources au Trésor. Il y avait alors à Paris
un banquier fort expérimenté dans cette espèce de négociations, M.
Desprez; un fournisseur très-actif, très-habile dans l'art
d'approvisionner les armées, M. Vanlerberghe; enfin, un spéculateur
des plus féconds, des plus ingénieux en toute sorte d'affaires, M.
Ouvrard, célèbre à cette époque par son immense fortune. Tous trois
étaient entrés individuellement en rapport avec le gouvernement, M.
Desprez, pour l'escompte des obligations du Trésor; M. Vanlerberghe,
pour la fourniture des vivres; M. Ouvrard, pour toutes les grandes
opérations d'approvisionnements, ou de banque. M. Ouvrard forma une
association avec MM. Desprez et Vanlerberghe, se mit à la tête de
cette association, et devint peu à peu, comme sous le Directoire, le
principal agent financier du gouvernement. Il sut inspirer confiance à
M. de Marbois, ministre du Trésor, lequel, sentant son insuffisance,
était heureux d'avoir auprès de lui un esprit inventif, capable
d'imaginer les expédients qu'il ne savait pas trouver lui-même. M.
Ouvrard offrit de se charger pour son compte et pour celui de ses
associés, de la négociation des valeurs du Trésor. Il conclut un
premier traité en germinal an XII (avril 1804), par lequel il
s'obligeait à escompter, non-seulement une somme considérable
d'obligations des receveurs-généraux, mais les engagements de
l'Espagne elle-même, laquelle, ne pouvant payer son subside en argent,
le payait en traites à longue échéance. M. Ouvrard ne fit aucune
difficulté de prendre pour argent ces traites de l'Espagne, et d'en
verser le montant. Il trouvait à cette combinaison un avantage
particulier. M. Vanlerberghe et lui étaient créanciers envers l'État
de fortes sommes, par suite de fournitures antérieures. Ils étaient
autorisés, en escomptant les obligations des receveurs-généraux et les
obligations de l'Espagne, à fournir comme argent comptant une partie
de leurs créances. Ainsi, tout en faisant l'escompte, ils se payaient
de leurs propres mains. Sous le titre des _Négociants réunis_, cette
compagnie commença donc à s'emparer des affaires de l'État. Son
origine est digne d'attention, car elle prit part bientôt à d'immenses
opérations, et joua dans nos finances un rôle considérable. Pour que
l'opération qu'elle entreprenait avec le Trésor fût bonne, et même
excellente, il suffisait que l'Espagne fît honneur à ses engagements,
car les obligations des receveurs-généraux composant une partie du
gage, présentaient la plus grande sûreté. Ces obligations n'avaient
que l'inconvénient d'être un papier à long terme, vu que le Trésor
employait dans ses payements celles qui étaient à deux ou trois mois
d'échéance, et escomptait au contraire celles qui étaient à six, douze
et quinze mois. Mais, sauf la longueur du terme, elles offraient une
solidité infaillible. Quant aux traites souscrites par l'Espagne, leur
valeur dépendait de la conduite d'une cour malheureusement insensée,
et de l'arrivée des galions du Mexique. M. Ouvrard construisit sur
cette base les plans les plus vastes, réussit à éblouir l'esprit
crédule de M. de Marbois, et partit pour Madrid, afin de réaliser ses
hardies conceptions.

Napoléon se défiait de cet esprit fécond mais téméraire, et il avait
averti M. de Marbois de s'en défier aussi. Mais M. Ouvrard escomptait
par M. Desprez les obligations du Trésor, par lui-même celles de
l'Espagne, et nourrissait l'armée par M. Vanlerberghe. Grâce à lui,
tous les services marchaient à la fois, et le mal, s'il y en avait, ne
semblait pas pouvoir s'étendre beaucoup, puisqu'après tout, M. Ouvrard
paraissait toujours en avance avec le Trésor, et jamais le Trésor avec
lui.

Tels furent les moyens employés pour suffire immédiatement à toutes
les charges de la guerre, sans recourir aux emprunts. On demandait à
des spéculateurs de devancer par l'escompte la réalisation des revenus
de l'État, et celle des 122 millions, fournis par les pays alliés,
l'Italie, l'Amérique, l'Espagne. Quant à l'avenir, la création des
contributions indirectes, long-temps annoncée, décrétée enfin cette
année, devait y pourvoir complétement.

[Note en marge: Napoléon revenu tout entier à son projet de descente.]

Napoléon avait résolu d'exécuter dans un bref délai sa grande
entreprise. Il voulait franchir le détroit vers le mois de Juillet ou
d'août 1804; et si les incrédules qui ont douté de son projet
pouvaient lire sa correspondance intime avec le ministre de la marine,
la multitude infinie de ses ordres, la secrète confidence de ses
espérances à l'archichancelier Cambacérès, ils ne conserveraient
aucune incertitude sur la réalité de cette résolution extraordinaire.
Tous les bâtiments composant la flottille étaient réunis à Étaples,
Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, excepté toutefois ceux qui avaient
été construits entre Brest et Bayonne, car jamais l'espèce de cabotage
imaginée pour les réunions n'avait pu doubler Ouessant. Mais la
presque totalité des constructions s'étant exécutée entre Brest et les
bouches de l'Escaut, ce qui manquait n'était pas considérable. On
avait de quoi transporter les 120 mille hommes destinés à passer sur
des chaloupes canonnières. Le surplus, comme on s'en souvient, avait
toujours dû s'embarquer sur les flottes de Brest et du Texel.

[Note en marge: Organisation de la flottille hollandaise, seule en
retard.]

La flottille hollandaise, construite et réunie dans l'Escaut, était en
retard. Napoléon en avait donné le commandement à l'amiral Verhuell,
qui avait toute son estime, et qui la méritait. Les Hollandais, peu
zélés, surtout peu confiants dans ce singulier projet, beaucoup trop
hardi pour leur esprit froid et méthodique, ne s'y prêtaient qu'avec
peu d'ardeur. Néanmoins le zèle de l'amiral, et les instances de notre
ministre à La Haye, M. de Sémonville, avaient accéléré les armements
que la Hollande s'était engagée à faire. Une flotte de 7 vaisseaux de
ligne, suivie de nombreux bâtiments de commerce, était prête à
transporter les 24 mille hommes du camp d'Utrecht, commandés par le
général Marmont. En même temps une flottille composée de quelques
centaines de chaloupes canonnières et gros bateaux de pêche, achevait
de s'organiser dans l'Escaut. Il restait à sortir de ce mouillage, et
à franchir les passes de l'Escaut, bien autrement accessibles à
l'ennemi que les côtes de France. L'amiral Verhuell, dirigeant
lui-même ses détachements, avait livré, entre l'Escaut et Ostende, des
combats brillants. Malgré la perte de quelques chaloupes, cinq ou six
tout au plus, il avait déconcerté les efforts des Anglais, et converti
chez les marins hollandais l'incrédulité en confiance. La flottille
hollandaise achevait, au printemps de 1804, de se réunir à Ostende,
Dunkerque, Calais, et se tenait prête à embarquer le corps du maréchal
Davout, campé à Bruges. Napoléon aurait voulu davantage; il aurait
voulu que les deux flottilles hollandaise et française, réunies en
entier dans les ports situés à la gauche du cap Grisnez, c'est-à-dire
à Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, Étaples, pussent être placées sous
le même vent. On s'efforçait de le satisfaire en serrant le campement
des troupes, et le stationnement de la flottille.

Les travaux d'armement le long de la côte de Boulogne étaient
terminés, les forts construits, les bassins creusés. Les troupes,
ayant achevé leur tâche, venaient d'être rendues aux exercices
militaires. Elles avaient acquis une discipline, une précision de
mouvements vraiment admirables; et elles présentaient une armée,
non-seulement aguerrie par de nombreuses campagnes, et endurcie par de
rudes travaux, mais manoeuvrière comme si elle avait passé des années
sur une esplanade. Cette armée, la plus belle peut-être que jamais
prince ou général ait commandée, attendait avec impatience l'arrivée
de son chef récemment couronné. Elle brûlait de le féliciter, et de le
suivre sur le théâtre d'une nouvelle et prodigieuse gloire.

Napoléon n'était pas moins impatient de la rejoindre. Mais il s'était
élevé une grande question parmi les gens de l'art, celle de savoir si
les chaloupes canonnières composant la flottille, _coquilles de noix_,
comme on les appelait, pourraient braver la flotte anglaise. L'amiral
Bruix et l'amiral Verhuell avaient la plus grande confiance dans la
valeur de ces chaloupes. Tous deux avaient échangé des coups de canon
avec les frégates anglaises, étaient sortis des ports par tous les
temps, et avaient acquis la conviction que ces légers bâtiments
étaient très-suffisants pour franchir le détroit. L'amiral Decrès,
porté à contredire tout le monde, et l'amiral Bruix plus volontiers
qu'un autre, semblait penser autrement. Ceux de nos officiers de mer
qui n'étaient pas employés à la flottille, soit préjugé, soit penchant
ordinaire à critiquer ce qu'on ne fait pas, inclinaient vers l'avis
du ministre Decrès. L'amiral Ganteaume, transféré de Toulon à Brest,
avait été témoin d'un accident qui a été rapporté plus haut, et qui
l'avait troublé beaucoup pour le sort de l'armée et de l'Empereur,
auquel il était profondément dévoué. La vue d'une chaloupe canonnière,
chavirée sous ses yeux dans la rade de Brest, au point de montrer sa
quille sur l'eau, l'avait rempli d'inquiétude, et il en avait écrit
sur-le-champ au ministre de la marine. Cet accident, comme nous
l'avons dit, ne signifiait rien. Cette chaloupe avait été arrimée sans
précaution; l'artillerie avait été mal disposée, les hommes n'étaient
pas assez exercés; et le poids mal réparti, joint au trouble de
l'équipage, avait amené le naufrage.

[Note en marge: Objections de l'amiral Decrès contre la flottille.]

Ce n'était pas le défaut de stabilité que l'amiral Decrès redoutait.
La flottille de Boulogne, manoeuvrant depuis deux ans sous les plus
fortes rafales, avait levé à cet égard toutes les incertitudes. Mais
voici les objections qu'il adressait à l'Empereur et à l'amiral
Bruix[2]. Certainement, disait-il, le boulet de 24 qu'il soit lancé
par une chaloupe ou par un vaisseau de ligne, a la même force. Il
cause les mêmes ravages, souvent davantage, décoché par un frêle
bâtiment, qu'il est difficile d'atteindre, et qui vise à la ligne de
flottaison. Ajoutez-y la mousqueterie, redoutable à petite distance,
ajoutez-y le danger de l'abordage, et on ne peut méconnaître la valeur
des chaloupes canonnières. Elles portent plus de trois mille bouches à
feu de gros calibre, c'est-à-dire autant qu'une flotte de trente à
trente-cinq vaisseaux de ligne, flotte qu'il est bien rare de pouvoir
réunir. Mais où a-t-on vu ces chaloupes se mesurer contre les gros
bâtiments des Anglais? En un seul endroit, c'est-à-dire près du
rivage, dans des bas-fonds, au milieu desquels ces gros bâtiments
n'osent s'aventurer, pour suivre l'ennemi, faible mais nombreux, qui
est prêt à les cribler de ses coups. C'est comme une armée engagée
dans un défilé, et assaillie, du haut de positions inaccessibles, par
une nuée de tirailleurs adroits et intrépides. Mais, continuait
l'amiral Decrès, supposez ces chaloupes dans le milieu du canal, hors
des bas-fonds, et en présence de vaisseaux ne craignant plus de
s'avancer sur elles; supposez en outre un vent assez fort, qui
rendrait la manoeuvre facile pour ces vaisseaux, difficile pour vos
chaloupes, ne seraient-elles pas en danger d'être foulées, noyées en
grand nombre, par les géants avec lesquels on les aurait obligées à se
battre?--On perdrait, répondait l'amiral Bruix, cent bâtiments
peut-être, sur deux mille; mais il en passerait dix-neuf cents, ce qui
suffirait pour la ruine de l'Angleterre.--Oui, répliquait l'amiral
Decrès, si le désastre de ces cent bâtiments ne jetait pas la terreur
parmi les dix-neuf cents autres; si le nombre même de ces dix-neuf
cents n'était pas une cause inévitable de confusion, et si les
officiers de mer, conservant leur sang-froid, ne tombaient pas dans un
désordre d'esprit qui pourrait entraîner une catastrophe générale.--

[Note 2: La correspondante intime de M. Decrès avec l'Empereur,
tellement secrète qu'elle était entièrement écrite de sa main, existe
aux archives particulières du Louvre. Elle est l'un des plus beaux
monuments de ce temps, après celle de l'Empereur. Elle fait également
honneur au patriotisme du ministre, à sa raison, et à l'originalité
piquante de son esprit. Elle renferme des vues du plus grand prix sur
l'organisation de la marine en France; elle devrait être lue sans
cesse par les hommes de mer, et par les administrateurs. C'est là que
j'ai pu étudier cette profonde conception de l'Empereur, acquérir une
nouvelle preuve de sa prévoyance extraordinaire, et la certitude de la
réalité de ses projets. C'est dans une de ces lettres que se trouve
l'opinion de l'amiral Decrès sur la flottille, opinion alors plutôt
soupçonnée que connue, car Napoléon commandait le silence à tout le
monde sur le côté fort ou faible de ses plans. Les opérations
n'étaient pas, comme depuis, décriées d'avance par l'indiscrétion des
agents chargés d'y concourir.]

Aussi avait-on supposé l'hypothèse d'un calme d'été ou d'une brume
d'hiver, deux occasions également propices, car, dans le calme, les
vaisseaux anglais ne pouvaient se porter sur nos bâtiments, dans la
brume, ils étaient privés du moyen de les voir, et, dans ces deux cas,
on évitait leur redoutable rencontre. Mais ces circonstances, quoique
se présentant deux ou trois fois par chaque saison, ne procuraient pas
une sécurité suffisante. Il fallait deux marées, c'est-à-dire
vingt-quatre heures, pour faire sortir la flottille tout entière, dix
ou douze heures pour passer, et, avec les pertes de temps toujours
inévitables, environ quarante-huit heures. N'était-il pas à craindre
que, dans cet intervalle de deux jours, un changement subit dans
l'atmosphère ne vînt surprendre la flottille en pleine opération?

[Note en marge: Toutes les objections de l'amiral Decrès tombant dans
l'hypothèse d'une flotte française amenée dans la Manche.]

Les objections du ministre Decrès étaient donc fort graves. Napoléon
puisait ses réponses dans son caractère, dans sa confiance envers la
fortune, dans le souvenir du Saint-Bernard et de l'Égypte. Il disait
que ses plus belles opérations s'étaient accomplies malgré des
obstacles aussi grands; qu'il fallait laisser au hasard le moins
possible, mais lui laisser quelque chose. Cependant, tout en résistant
aux objections, il savait les apprécier, et cet homme qui, à force de
tenter la fortune, a fini par la rebuter, cet homme, quand il pouvait
s'épargner un péril, ajouter une chance à ses projets, n'y manquait
jamais. Téméraire dans la conception, il apportait dans l'exécution
une prudence consommée. C'est pour parer à ces objections qu'il
ruminait sans cesse le projet d'amener, par une manoeuvre imprévue,
une grande flotte dans le canal. Si cette flotte, supérieure trois
jours seulement à la flotte anglaise des Dunes, couvrait le passage de
la flottille, tous les obstacles tombaient. L'amiral Decrès avouait
que, dans ce cas, il n'y avait plus une seule objection à élever, et
que l'Océan vaincu livrait la Grande-Bretagne à nos coups. Si même, ce
qui était presque certain, la supériorité nous était acquise pendant
plus de deux jours (car les avis ne pouvaient pas être assez
rapidement transmis à la flotte anglaise qui bloquait Brest, pour
qu'elle rejoignît immédiatement celle qui observait Boulogne), il y
avait le temps nécessaire pour que la flottille, exécutant plusieurs
fois le trajet, vînt chercher de nouvelles troupes laissées dans les
camps, dix ou quinze mille chevaux attendant sur le rivage de France
des moyens de transport, et un supplément considérable de matériel.
La masse des forces était si grande alors que toute résistance
devenait impossible de la part de l'Angleterre.

[Note en marge: Grande conception de Napoléon pour transporter l'une
de ses flottes dans la Manche.]

De si prodigieux résultats dépendaient donc de l'arrivée soudaine
d'une flotte dans la Manche. Pour cela il fallait une combinaison
imprévue, que les Anglais ne pussent pas déjouer. Heureusement la
vieille amirauté britannique, puissante surtout par ses traditions et
par son esprit de corps, ne pouvait lutter d'invention avec un génie
prodigieux, occupé constamment du même objet, et dispensé de concerter
ses plans avec une administration collective.

[Note en marge: Latouche-Tréville, chargé de partir de Toulon, de
tromper les anglais en faisant fausse route, et de se rendre dans la
Manche après avoir rallié l'escadre de Rochefort.]

Napoléon avait à Brest une flotte de 18 vaisseaux, qui allait bientôt
s'élever à 21; une seconde de 5 à Rochefort, une de 5 au Ferrol, un
vaisseau en relâche à Cadix, enfin 8 vaisseaux à Toulon, qui allaient
être portés à dix. L'amiral anglais Cornwallis bloquait Brest avec 15 ou
18 vaisseaux, et Rochefort avec 4 ou 5. Une faible division anglaise
bloquait le Ferrol. Enfin Nelson, avec son escadre, croisait aux îles
d'Hyères pour observer Toulon. Tel était l'état des forces respectives,
et le champ qui s'offrait aux combinaisons de Napoléon. Sa pensée était
de dérober l'une de ses flottes, et de la porter par une marche imprévue
dans la Manche, afin d'y être quelques jours supérieur aux Anglais.
Lorsqu'il devait agir en hiver, c'est-à-dire dans le mois de février
précédent, il avait songé à diriger la flotte de Brest vers les côtes
d'Irlande, pour y déposer les 15 ou 18 mille hommes dont elle était
chargée, et à la faire ensuite apparaître soudainement dans la Manche.
Ce plan hardi n'avait de chances qu'en hiver, parce que dans cette
saison le blocus continu de Brest étant impraticable, on pouvait
profiter d'un mauvais temps pour mettre à la voile. Mais en été, la
présence des Anglais était si constante, qu'il était impossible de
sortir sans combat; et des vaisseaux encombrés de troupes, voyant la mer
pour la première fois, devant des vaisseaux exercés par une longue
croisière, et légèrement chargés, couraient de grands dangers, à moins
d'une immense supériorité de forces. Dans cette saison les facilités de
sortir étaient plus grandes du côté de Toulon. En juin et juillet de
fortes brises de mistral, soufflant assez fréquemment, obligeaient les
Anglais à s'aller abriter derrière la Corse ou la Sardaigne. Une escadre
profitant de ce moment pouvait appareiller à la chute du jour, gagner
vingt lieues dans une nuit, tromper Nelson en faisant fausse route, et,
en lui inspirant des alarmes sur l'Orient, l'attirer peut-être vers les
bouches du Nil; car, depuis que Napoléon lui avait échappé en 1798,
Nelson était constamment préoccupé de la possibilité pour les Français
de jeter une armée en Égypte, et il ne voulait pas être surpris une
seconde fois. Napoléon imagina donc de confier la flotte de Toulon au
plus hardi de ses amiraux, à Latouche-Tréville, de la composer de 10
vaisseaux et plusieurs frégates, de former un camp aux environs, afin de
donner l'idée d'une nouvelle expédition d'Égypte, de ne prendre en
réalité que peu de troupes, et de faire sortir cette flotte par une
bouffée de mistral, en lui assignant la route suivante. Elle devait
d'abord naviguer vers la Sicile, puis, redressant sa marche à l'ouest,
se diriger vers le détroit de Gibraltar, le franchir, recueillir en
passant le vaisseau _l'Aigle_ réfugié à Cadix, éviter le Ferrol, où
Nelson serait tenté d'accourir quand il saurait que les Français avaient
passé le détroit, s'enfoncer dans le golfe de Gascogne, pour y rallier
la division française de Rochefort, et enfin, se plaçant au sud des
Sorlingues, au nord de Brest, profiter du premier souffle de vent
favorable pour se porter dans la Manche. Cette flotte, forte de 10
vaisseaux à son départ, renforcée de 6 autres pendant sa navigation, et
en comptant 16 à son arrivée, devait être assez nombreuse pour dominer
quelques jours le pas de Calais. Tromper Nelson était très-praticable,
car ce grand homme de mer, plein du génie des combats, n'avait pas
toujours un jugement parfaitement sûr, et, de plus, il avait l'esprit
sans cesse troublé par le souvenir de l'Égypte. Éviter le Ferrol, pour
venir devant Rochefort rallier l'escadre qui s'y trouvait, était
très-praticable encore. Le plus difficile était de pénétrer dans la
Manche, en passant entre la croisière anglaise qui gardait les avenues
de l'Irlande, et la flotte de l'amiral Cornwallis qui bloquait Brest.
Mais l'escadre de Ganteaume, toujours tenue à la voile, avec son monde
embarqué, ne pouvait manquer d'attirer fortement l'attention de
l'amiral Cornwallis, et de l'obliger à serrer de près le goulet de
Brest. Si ce dernier, abandonnant le blocus de Brest, courait après
Latouche-Tréville, Ganteaume sortait à l'instant même, et l'une des deux
flottes françaises, peut-être toutes deux, avaient la certitude
d'arriver devant Boulogne. Il était à peu près impossible que l'amirauté
anglaise découvrît une telle combinaison, et se prémunît contre elle. Un
point de départ aussi éloigné que celui de Toulon, devait moins qu'un
autre faire penser à la Manche. D'ailleurs, en armant la flottille de
manière qu'elle pût se suffire à elle-même, on avait écarté l'idée d'un
secours étranger, et endormi la vigilance de l'ennemi. Ainsi tout était
combiné pour le succès de cette savante manoeuvre, qui ne pouvait venir
qu'à l'esprit d'un homme concevant et agissant seul, gardant bien son
secret, pensant perpétuellement à la même chose[3].

[Note 3: C'est la première conception de Napoléon. On verra plus tard
qu'elle fut modifiée plusieurs fois, suivant les circonstances dans
lesquelles il devait agir.]

[Note en marge: L'Empereur voit lui-même Latouche-Tréville, lui expose
ses projets, le remplit de son ardeur, et le fait partir pour Toulon.]

--Si vous voulez confier, disait M. Decrès à l'Empereur, un grand
dessein à un homme, il faut d'abord que vous le voyiez, que vous lui
parliez, que vous l'animiez de votre génie. Cela est plus nécessaire
encore avec nos officiers de mer, démoralisés par nos revers
maritimes, toujours prêts à mourir en héros, mais songeant plutôt à
succomber noblement qu'à vaincre.--Napoléon appela donc auprès de lui
Latouche-Tréville, qui était à Paris, revenu depuis peu de
Saint-Domingue. Cet officier n'avait ni la portée d'esprit, ni le
génie organisateur de l'amiral Bruix; mais, dans l'exécution, il
montrait une hardiesse, un coup d'oeil, qui probablement en auraient
fait, s'il avait vécu, le rival de Nelson. Il n'était pas découragé
comme ses autres compagnons d'armes, et il était prêt à tout tenter.
Malheureusement, il avait contracté à Saint-Domingue les germes d'une
maladie dont beaucoup de braves gens étaient déjà morts, et devaient
mourir encore. Napoléon lui déroula son projet, lui en fit toucher au
doigt la possibilité, lui en découvrit la grandeur, les conséquences
immenses, et parvint à faire passer dans son âme toute l'ardeur qui
transportait la sienne. Latouche-Tréville, enthousiasmé, quitta Paris
avant d'être rétabli, et alla veiller lui-même à l'équipement de son
escadre. Tout fut calculé pour que cette opération pût être exécutée
en juillet ou au plus tard en août.

L'amiral Ganteaume, qui commandait à Toulon avant Latouche, venait
d'être transféré à Brest. L'Empereur comptait sur le dévouement de
Ganteaume, et lui était fort attaché. Il ne le trouvait cependant
point assez hardi pour lui confier l'exécution de son importante
manoeuvre. Mais après l'amiral Bruix sous le rapport de la capacité,
après l'amiral Latouche sous le rapport de l'audace, il le préférait à
tous les autres pour l'expérience et le courage. Il lui avait donc
confié l'escadre de Brest, probablement destinée à jeter des troupes
en Irlande, et l'avait chargé d'en compléter l'équipement, pour
qu'elle fût en mesure de coopérer avec celle de Toulon.

[Note en marge: Efforts extraordinaires pour presser l'armement des
flottes de Brest, Rochefort et Toulon.]

[Note en marge: On supplée aux matelots par des hommes pris dans la
conscription.]

Cependant la flotte était fort en retard, à cause des efforts inouïs
qu'on avait faits pour équiper la flottille. Depuis que celle-ci était
prête, on avait reporté tous les moyens de la marine sur l'équipement
des escadres. On construisait à force dans les ports d'Anvers, de
Cherbourg, de Brest, de Lorient, de Rochefort, de Toulon. Napoléon
avait dit qu'il voulait avoir cent vaisseaux de ligne en deux ans, et
sur ce nombre vingt-cinq à Anvers; que c'était dans ce dernier port
qu'il mettait ses espérances pour opérer la restauration de la marine
française, qu'il trouverait en outre dans ce système de vastes
constructions navales une occasion d'occuper les bras oisifs dans les
ports. Mais la consommation des matières, l'encombrement des
chantiers, l'insuffisance même de la population ouvrière,
ralentissaient l'exécution de ses grands desseins. On venait à peine
de mettre quelques bâtiments sur chantier à Anvers, les hommes et les
matières ayant été dirigés sur Flessingue, Ostende, Dunkerque, Calais,
Boulogne, pour les besoins sans cesse renaissants de la flottille. À
Brest, on avait seulement armé le dix-huitième vaisseau; à Rochefort,
le cinquième. Au Ferrol, l'indigence des ressources espagnoles
arrêtait le radoub de la division réfugiée dans ce port. À Toulon, il
n'y avait que 8 vaisseaux qui fussent capables de sortir
immédiatement, et pourtant l'hiver avait été employé avec une extrême
activité. Napoléon stimulait son ministre de la marine Decrès, et ne
lui laissait aucun repos[4]. Il avait même ordonné qu'à Toulon on
travaillât aux flambeaux, pour que les dix vaisseaux destinés à
Latouche fussent équipés en temps utile. Ce qui ne manquait pas moins
que les matières et les ouvriers, c'étaient les matelots. Les amiraux
Ganteaume à Brest, Villeneuve à Rochefort, Gourdon au Ferrol, Latouche
à Toulon, se plaignaient de n'en pas avoir assez. Napoléon, après
plusieurs expériences, se confirma dans l'idée de suppléer à
l'insuffisance des équipages par de jeunes soldats choisis dans les
régiments, lesquels, exercés au canonnage et aux basses manoeuvres,
pourraient compléter d'une manière avantageuse l'armement des
vaisseaux. L'amiral Ganteaume avait déjà essayé cette mesure à Brest,
et il s'en était bien trouvé. Il se louait beaucoup de ces marins
empruntés à la terre, surtout pour l'artillerie. Seulement il avait
demandé qu'on lui donnât non pas des soldats faits, qui se prêtaient
avec répugnance à une seconde éducation, mais de jeunes conscrits,
qui, n'ayant rien appris, étaient plus aptes à apprendre ce qu'on
voulait leur enseigner, et se montraient plus dociles. On les essayait
d'ailleurs, et on ne gardait que ceux qui montraient du goût pour la
mer. On était ainsi parvenu à augmenter d'un quart ou d'un cinquième
la masse totale des matelots.

[Note 4: Voici deux lettres de l'Empereur à l'amiral Decrès, qui
prouveront avec quelle énergie de volonté il s'occupait de la
restauration de la marine française.

  _Au ministre de la marine._

                      Saint-Cloud, 21 avril 1804 (1er floréal an XII).

Il me paraît tout à fait convenable qu'une cérémonie imposante soit
faite pour mettre la première pierre de l'arsenal d'Anvers; mais il me
paraît aussi assez convenable de ne point démolir de bâtiment sous le
prétexte de la régularité. Il suffit de ne rien bâtir contre le plan
général de régularité. Insensiblement le reste s'établira. Lorsqu'on a
à démolir, on démolit ce qui n'est pas régulier; mais je dois vous
répéter ce que je vous ai dit dernièrement, je ne puis être satisfait
des travaux d'Anvers, puisqu'il n'y a qu'un vaisseau sur le chantier
et 500 ouvriers. Je désirerais qu'avant le 1er messidor il y eût au
moins trois vaisseaux de 74 sur le chantier, qu'avant le 1er
vendémiaire an XIII il y en eût six, et avant le 1er nivôse neuf; et
tout cela ne peut se faire avec la petite quantité d'ouvriers que vous
y avez. Il y a beaucoup d'ouvriers en Provence qui ne sont pas
occupés, il va beaucoup y en avoir du côté de Bayonne et de Bordeaux;
ainsi donc réunissez 3,000 ouvriers à Anvers. Marchandises du Nord,
bois, fer, tout arrive là facilement. La guerre n'est pas un obstacle
pour construire à Anvers. Si nous étions trois ans en guerre, il
faudrait là construire vingt-cinq vaisseaux. Partout ailleurs cela est
impossible. Il nous faut une marine, et nous ne pourrons être censés
en avoir une que lorsque nous aurons cent vaisseaux. Il faut les avoir
en cinq ans. Si, comme je le pense, on peut construire des vaisseaux
au Havre, il faut en faire mettre deux en construction. Il faut aussi
s'occuper d'en mettre deux nouveaux à Rochefort et deux autres à
Toulon. Je crois que, ces derniers, il faut les faire tous les quatre
à trois ponts.

Je désirerais aussi avoir mes idées fixées sur le port de Dunkerque.
Je désire que vous me fassiez une petite note pour savoir combien la
mer monte à la laisse de basse mer.

La flottille va bientôt être construite partout. Il faut donc qu'à
Nantes, Bordeaux, Honfleur, Dieppe, Saint-Malo, etc., on donne de
l'occupation à cette grande quantité d'ouvriers. Il faut donc mettre
en construction des frégates, des gabares, des bricks. Il faut, sous
le point de vue d'esprit public, que les ouvriers des côtes ne meurent
point de faim, et que les départements qui bordent la mer, qui ont été
les moins favorables à la Révolution, s'aperçoivent ainsi que le temps
viendra où la mer sera aussi notre domaine. Saint-Domingue nous
coûtait deux millions par mois; les Anglais l'ont prise, il faut
mettre les deux millions par mois rien que pour des constructions. Mon
intention est d'y mettre la même activité que pour la flottille,
hormis que, n'étant point pressé, on y mettra plus d'ordre. Je ne suis
point pressé sur l'époque, mais je demande que l'on commence beaucoup.

Je vous prie de me présenter la semaine prochaine un rapport qui me
fasse connaître la situation actuelle de notre marine, de nos
constructions, ce qu'il faudrait construire, dans quels ports, et ce
que cela coûterait par mois, en partant du principe que j'aime mieux
que vous mettiez dix-huit mois à faire un vaisseau et que vous me
fassiez le tiers de plus.

Quant aux vaisseaux, je voudrais les construire sur le même plan, les
frégates sur le modèle de _l'Hortense_ ou de _la Cornélie_, qui
paraissent bonnes; pour les vaisseaux, prendre les meilleurs
vaisseaux, et partout faire des vaisseaux de 80 et à trois ponts,
hormis à Anvers, _où il me paraît plus prudent de commencer d'abord
par des vaisseaux de 74_.

  _Au ministre de la marine._

                        Saint-Cloud, 28 avril 1804 (8 floréal an XII).

Je signe aujourd'hui un arrêté relatif aux constructions. Je
n'admettrai aucune espèce d'excuse. Faites-vous rendre compte deux
fois par semaine des ordres que vous donnez, et veillez à leur
exécution: s'il faut des mesures extraordinaires, faites-le-moi
connaître. Je n'admettrai aucune raison valable, car avec une bonne
administration je ferais trente vaisseaux de ligne en France en un an,
si cela était nécessaire. Dans un pays comme la France, on doit faire
tout ce que l'on veut. Il ne vous échappera pas que mon intention est
de commencer beaucoup de constructions, hormis à Brest, où je ne veux
plus rien construire. Mon intention est d'avoir à l'eau avant
vendémiaire an XIV vingt-six vaisseaux de guerre: bien entendu que
ladite mise à l'eau dépendra surtout du cas où d'ici à ce temps-là
nous aurions la paix. Mais désormais tous les vaisseaux de 74 doivent
être faits à Anvers. C'est à Anvers que doit être notre grand
chantier. C'est là seulement que devient possible en peu d'années la
restauration de la marine française.

Avant l'an XV nous devons avoir cent vaisseaux de guerre.]

La France avait alors environ 45 mille matelots disponibles: 15 mille
sur la flottille, 12 mille à Brest, 4 à 5 mille entre Lorient et
Rochefort, 4 mille entre le Ferrol et Cadix, environ 8 mille à
Toulon, sans compter quelques milliers dans l'Inde. On pouvait ajouter
12 mille hommes, 15 mille peut-être, à cette force totale, ce qui
allait porter à 60 mille le nombre d'hommes embarqués. La flotte seule
de Brest avait reçu une addition de 4 mille conscrits. On s'en louait
beaucoup. Si de telles escadres avaient pu naviguer un certain temps
sous de bons officiers, elles auraient bientôt valu les escadres
anglaises. Mais, bloquées dans les ports, elles n'avaient aucune
pratique de la mer; et les amiraux manquaient en outre de la confiance
qu'on n'acquiert qu'avec la victoire. Cependant tout marchait sous
l'influence d'une volonté puissante, qui s'efforçait de rendre la
confiance à ceux qui l'avaient perdue. L'amiral Latouche ne négligeait
rien à Toulon pour être prêt en juillet ou août. L'amiral Ganteaume
sortait de Brest, et y rentrait pour former quelque peu ses équipages,
et tenir les Anglais dans un doute continuel sur ses projets. À force
de les menacer de sa sortie, il devait les jeter dans une incrédulité,
dont il pourrait profiter un jour.

[Note en marge: Juillet 1804.]

[Note en marge: Traité avec Gênes pour créer une marine dans ce port.]

Napoléon songeait à un nouveau supplément pour sa force navale, et
voulait dans ce but s'approprier la marine de Gênes. Il pensait
qu'avec une escadre de sept à huit vaisseaux et de quelques frégates
dans ce port, il partagerait l'attention des Anglais entre Toulon et
Gènes, les obligerait à entretenir une double flotte d'observation
dans cette mer, ou bien à lui laisser l'un des deux ports libres,
quand l'autre serait bloqué. Il enjoignit à M. Salicetti, notre
ministre à Gênes, de conclure avec cette République un traité, par
lequel elle devait nous livrer ses chantiers afin d'y construire dix
vaisseaux et pareil nombre de frégates. La France en retour
s'engageait à recevoir dans sa marine un nombre d'officiers génois
proportionné à ce matériel, avec traitement égal à celui des officiers
français. De plus, elle s'obligeait à enrôler six mille matelots
génois, que la République ligurienne s'obligeait de son côté à tenir
toujours à sa disposition. Lors de la paix, la France devait accorder
son pavillon impérial aux Génois, ce qui leur procurerait la
protection française, fort utile contre les Barbaresques.

[Note en marge: Napoléon, avant de partir pour Boulogne, reçoit les
lettres de créance des ministres de la plupart des cours de l'Europe.]

Toutes les dispositions de Napoléon étaient terminées, et il allait
partir. Mais il voulut recevoir auparavant les ambassadeurs chargés de
lui remettre les nouvelles lettres de créance, dans lesquelles il
était qualifié du titre d'Empereur. Le nonce du Pape, les ambassadeurs
d'Espagne et de Naples, les ministres de Prusse, de Hollande, de
Danemark, de Bavière, de Saxe, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse, de
Suisse, se présentèrent à lui le dimanche 8 juillet (19 messidor) avec
les formes adoptées dans toutes les cours, et en lui remettant leurs
lettres, le traitèrent pour la première fois en prince couronné. Il ne
manquait à cette réunion que l'ambassadeur de la cour de Vienne, avec
laquelle on négociait encore pour le titre impérial à donner à la
maison d'Autriche; celui de la cour de Russie, avec laquelle on était
en démêlé pour la note adressée à Ratisbonne; et enfin celui de la
cour d'Angleterre, avec laquelle on était en guerre. On peut dire que,
la Grande-Bretagne excepté, Napoléon était reconnu de toute l'Europe,
car l'Autriche allait expédier l'acte formel de la reconnaissance; la
Russie en était aux regrets de ce qu'elle avait fait, et ne demandait
qu'une explication qui sauvât sa dignité, pour reconnaître le titre
impérial dans la famille Bonaparte.

[Note en marge: Distribution des premiers insignes de la
Légion-d'Honneur.]

Quelques jours après, furent distribuées les grandes décorations de la
Légion-d'Honneur. Bien que cette institution fût décrétée depuis deux
ans, l'organisation avait exigé beaucoup de temps, et venait à peine
d'être achevée. Napoléon distribua lui-même ces grandes décorations aux
premiers personnages civils et militaires de l'Empire, dans l'église des
Invalides, monument qu'il affectionnait d'une manière toute
particulière. Il le fit avec pompe, le jour anniversaire du 14 juillet.
Il n'avait point encore échangé l'ordre de la Légion-d'Honneur avec les
ordres étrangers; mais en attendant ces échanges qu'il se proposait de
faire, pour mettre, sous tous les rapports, sa nouvelle monarchie sur un
pied égal aux autres, il appela auprès de lui, au milieu même de la
cérémonie, le cardinal Caprara, et, détachant de son cou le cordon de la
Légion-d'Honneur, il le donna à ce vieux et respectable cardinal, qui
fut profondément touché d'une distinction si éclatante. Il commençait
ainsi par le représentant du Pape l'affiliation à un ordre qui, tout
récent qu'il était, devait être ambitionné bientôt de l'Europe entière.

S'attachant à rendre sérieuses les choses en apparence les plus
vaines, il envoya la croix de grand-officier à l'amiral
Latouche-Tréville. «Je vous ai nommé, lui écrivait-il, grand-officier
de l'Empire, inspecteur des côtes de la Méditerranée; mais je désire
beaucoup que l'opération que vous allez entreprendre me mette à même
de vous élever à un tel degré de considération et d'honneur que vous
n'ayez plus rien à souhaiter... Soyons maîtres du détroit six heures,
et nous sommes maîtres du monde[5].» (2 juillet 1804.)

[Note 5: Voici cette lettre en entier:

     Par le retour de mon courrier, faites-moi connaître le jour où il
     vous sera possible, abstraction faite du temps, de lever l'ancre;
     instruisez-moi de ce qu'a fait l'ennemi, et où se tient Nelson.

     Méditez sur la grande entreprise dont vous êtes chargé, et, avant
     que je signe définitivement vos derniers ordres, faites-moi
     connaître la manière que vous pensez être la plus avantageuse de
     les remplir.

     Je vous ai nommé grand-officier de l'Empire, inspecteur des côtes
     de la Méditerranée; mais je désire beaucoup que l'opération que
     vous allez entreprendre me mette à même de vous élever à un tel
     degré de considération et d'honneur que vous n'ayez plus rien à
     souhaiter.

     L'escadre de Rochefort, composée de 5 vaisseaux, dont un à trois
     ponts, et de 4 frégates, est prête à lever l'ancre: elle n'a
     devant elle que 5 vaisseaux ennemis.

     L'escadre de Brest est de 21 vaisseaux. Ces vaisseaux viennent de
     lever l'ancre pour harceler l'amiral Cornwallis, et obliger les
     Anglais à avoir là un grand nombre de vaisseaux. Les ennemis
     tiennent aussi 6 vaisseaux devant le Texel, pour bloquer
     l'escadre hollandaise, composée de 5 vaisseaux, de 4 frégates, et
     d'un convoi de 80 bâtiments.

     Le général Marmont a son armée embarquée.

     Entre Étaples, Boulogne, Wimereux et Ambleteuse, deux nouveaux
     ports que j'ai fait construire, nous avons 270 chaloupes
     canonnières, 534 bâtiments canonniers, 396 péniches, en tout
     1,200 bâtiments, portant 120,000 hommes et 10,000 chevaux. Soyons
     maîtres du détroit six heures, et nous sommes maîtres du monde.

     Les ennemis ont aux Dunes ou devant Boulogne et devant Ostende
     vaisseaux, de 74, 3 de 60 ou 64 et 2 ou 3 de 50. Jusqu'ici
     Cornwallis n'a eu que 15 vaisseaux; mais toutes les réserves de
     Plymouth et de Portsmouth sont venues le renforcer. Les ennemis
     tiennent aussi à Cork, en Irlande, 4 ou 5 vaisseaux de guerre. Je
     ne parle pas des frégates et petits bâtiments, dont ils ont une
     grande quantité.

     Si vous trompez Nelson, il ira ou en Sicile, ou en Égypte, ou au
     Ferrol. Je ne pense pas qu'il faille se présenter devant le
     Ferrol. Des 5 vaisseaux qui sont dans ces parages, quatre sont
     prêts; le cinquième le sera en fructidor. Mais je pense que le
     Ferrol est trop indiqué; et il est si naturel que l'on suppose,
     si votre armée de la Méditerranée entre dans l'Océan, qu'elle est
     destinée à débloquer le Ferrol? il paraîtrait donc meilleur de
     passer très au large, d'arriver devant Rochefort, ce qui vous
     compléterait une escadre de 16 vaisseaux et de 11 frégates, et
     alors, sans perdre un instant, sans mouiller, soit en doublant
     l'Irlande très au large, soit en exécutant le premier projet,
     arriver devant Boulogne. Notre escadre de Brest de 23 vaisseaux
     aura à son bord une armée, et sera tous les jours à la voile, de
     manière que Cornwallis sera obligé de serrer la cote de Bretagne
     pour tâcher de s'opposer à sa sortie.

     Du reste, j'attends pour fixer mes idées sur cette opération, qui
     a des chances, mais dont la réussite offre des résultats si
     immenses, le projet que vous m'avez annoncé par le retour du
     courrier.

     Il faut embarquer le plus de vivres possible, afin que, dans
     aucune circonstance, vous ne soyez gêné par rien.

     À la fin de ce mois, on va lancer un nouveau vaisseau à Rochefort
     et à Lorient. Celui de Rochefort ne donne lieu à aucune question;
     mais s'il arrivait que celui de Lorient fût en rade, et n'eût pas
     la faculté de se rendre avant votre apparition devant l'île
     d'Aix, je désire savoir si vous pensez que vous dussiez faire
     route pour le rejoindre; toutefois je pense que, sortant par un
     bon mistral, il est préférable à tout de faire l'opération avant
     l'hiver; car, dans la mauvaise saison, il serait possible que
     vous eussiez plus de chances pour arriver, mais il se pourrait
     qu'il y eut plusieurs jours tels qu'on ne pût profiter de votre
     arrivée. En supposant que vous puissiez partir avant le 10
     thermidor (29 juillet), il n'est pas probable que vous n'arriviez
     devant Boulogne que dans le courant de septembre, moment où les
     nuits sont déjà raisonnablement longues, et où les temps ne sont
     pas long-temps mauvais.]

[Note en marge: Départ de Napoléon pour le camp de Boulogne.]

Tout occupé de ses vastes projets, l'Empereur partit pour Boulogne,
après avoir délégué à l'archichancelier Cambacérès, outre le soin
ordinaire de présider le Conseil d'État et le Sénat, le pouvoir
d'exercer l'autorité suprême, si cela devenait nécessaire.
L'archichancelier était le seul personnage de l'Empire dans lequel il
eût assez de confiance pour lui déléguer une telle étendue
d'attributions. Il arriva le 20 juillet au Pont-de-Briques, et
descendit immédiatement au port de Boulogne, pour y voir la flottille,
les forts, et les divers ouvrages qu'il avait ordonnés. Les deux
armées de terre et de mer l'accueillirent avec des transports de joie,
et saluèrent sa présence par des acclamations unanimes. Neuf cents
coups de canon tirés par les forts et la ligne d'embossage, et
retentissant de Calais jusqu'à Douvres, apprirent aux Anglais la
présence de l'homme qui, depuis dix-huit mois, troublait si
profondément la sécurité accoutumée de leur île.

[Note en marge: Napoléon inspecte la flottille et les camps.]

Napoléon s'embarquant à l'instant même, malgré une mer orageuse,
voulut visiter les forts en maçonnerie de la Crèche et de l'Heurt,
ainsi que le fort en bois, placé entre les deux premiers, tous trois
destinés, comme nous l'avons dit, à couvrir la ligne d'embossage. Il
fit exécuter, sous ses yeux, quelques expériences de tir, afin de
s'assurer si les instructions qu'il avait données pour obtenir les
plus grandes portées possibles, avaient été suivies. Il prit ensuite
le large, et alla voir manoeuvrer, à portée de canon de l'escadre
anglaise, plusieurs divisions de la flottille, dont l'amiral Bruix
vantait sans cesse les progrès. Il rentra plein de contentement, et
après avoir prodigué les témoignages de satisfaction aux chefs des
deux armées qui, sous sa direction suprême, avaient contribué à cette
prodigieuse création.

[Note en marge: Les grenadiers d'Arras.]

Le lendemain et les jours suivants il parcourut tous les camps, depuis
Étaples jusqu'à Calais; puis revint à l'intérieur pour inspecter les
troupes de cavalerie campées à quelque distance des côtes, et surtout
la belle division de grenadiers, organisée par le général Junot aux
environs d'Arras. Cette division se composait des compagnies de
grenadiers, tirées des régiments qui n'étaient pas destinés à faire
partie de l'expédition. Il n'y avait pas de plus belle troupe, pour le
choix et la beauté des hommes. Elle surpassait de beaucoup la garde
consulaire elle-même, devenue garde impériale. Elle comprenait dix
bataillons, de 800 hommes chacun. On avait commencé par ces grenadiers
la réforme de la coiffure. Ils portaient des schakos au lieu de
chapeaux; des cheveux ras et sans poudre, au lieu de l'ancienne
chevelure, embarrassante et malpropre. Aguerris par de nombreuses
campagnes, manoeuvrant avec une précision sans pareille, ils étaient
animés de cet orgueil qui fait la force des corps d'élite, et
présentaient une division d'environ huit mille hommes, auxquels aucune
troupe européenne n'aurait pu résister, fût-elle double ou triple en
nombre. Ce sont ces grenadiers que Napoléon voulait jeter les premiers
sur le rivage d'Angleterre, en les faisant passer sur les légères
péniches que nous avons décrites ailleurs. En voyant leur tenue, leur
discipline, leur enthousiasme, Napoléon sentait redoubler sa
confiance, et ne doutait plus d'aller conquérir à Londres le sceptre
de la terre et des mers.

[Note en marge: L'expédition remise au mois de septembre.]

Revenu sur la côte, il voulut inspecter la flottille, bâtiment par
bâtiment, afin de s'assurer si les installations étaient telles qu'il
les avait ordonnées, et s'il était possible, au premier signal,
d'embarquer, avec la rapidité nécessaire, tout ce qu'on avait réuni
dans les magasins de Boulogne. Il trouva les choses comme il les
souhaitait. Il fallait quelques jours pour embarquer le gros matériel;
mais, une fois ce matériel mis à bord, ce qui devait être exécuté
plusieurs semaines avant l'expédition, on pouvait, en trois ou quatre
heures seulement, placer sur la flottille les hommes, les chevaux et
l'artillerie de campagne. Tout n'était pas prêt cependant. Il y avait
quelques divisions en arrière, du Havre à Boulogne. Les chaloupes de
la garde notamment, confiées au capitaine Daugier, n'étaient point
arrivées. La flottille batave, de son côté, causait à Napoléon plus
d'une contrariété. Il était infiniment satisfait de l'amiral Verhuell,
mais l'équipement d'une partie de cette flottille n'était point
achevé, soit insuffisance de zèle de la part du gouvernement
hollandais, soit aussi, et plus vraisemblablement, difficulté des
choses elles-mêmes. Les deux premières divisions étaient réunies à
Ostende, Dunkerque, Calais; la troisième n'était pas sortie de
l'Escaut. Restait enfin une dernière condition de succès, que Napoléon
s'efforçait de s'assurer, c'était de réunir la flottille batave tout
entière dans les ports situés à la gauche du cap Grisnez, en se
serrant davantage dans les quatre ports d'Ambleteuse, Wimereux,
Boulogne, Étaples. Les deux flottilles seraient ainsi parties
ensemble, par le même vent, à trois ou quatre lieues de distance l'une
de l'autre. Mais deux choses se dépensent dans les grandes opérations
avec une promptitude et une étendue qui dépassent toujours les
conjectures des esprits les plus positifs, c'est l'argent et le temps.
Arrivé aux premiers jours d'août, Napoléon vit qu'il ne pourrait pas
être entièrement prêt avant le mois de septembre, et il fit dire à
l'amiral Latouche, qu'il différait l'expédition d'un mois. Il se
consola de ce retard, en pensant que ce mois serait employé à être
mieux préparé qu'on ne l'était déjà, et que la saison, d'ailleurs,
étant encore suffisamment belle dans le courant de septembre, on
aurait l'avantage de nuits plus longues[6].

[Note 6: Voici le texte de ce nouvel ordre:

                                  (2 août 1804.--14 thermidor an XII.)

      _Au ministre de la marine._

     Mon intention est que vous expédiiez un courrier extraordinaire à
     Toulon, pour faire connaître au général Latouche que, différentes
     divisions de la flottille n'ayant pu rejoindre, j'ai jugé qu'un
     retard d'un mois ne peut qu'être avantageux, d'autant plus que
     les nuits deviendront plus longues; mais que mon intention est
     qu'il profite de ce délai pour joindre à l'escadre le vaisseau
     _le Berwick_; que tous les moyens quelconques doivent être pris
     pour arriver à ce résultat; qu'un vaisseau de plus ou de moins
     n'est pas à dédaigner, ce qui me mettra à même de pouvoir porter
     l'escadre réunie à 18 vaisseaux.

     Je désire également que les ordres soient renouvelés pour presser
     l'armement de _l'Algésiras_ à Lorient. Il faut qu'il soit en rade
     au 10 fructidor. ]

[Illustration: Oasis.]

[Note en marge: Août 1804.]

En attendant, il voulut donner à l'armée une grande fête, propre à
relever le moral des troupes, s'il était possible qu'il le fût
davantage. Il avait distribué les grandes décorations de la
Légion-d'Honneur aux principaux personnages de l'Empire dans l'église
des Invalides, le jour anniversaire du 14 juillet. Il imagina de
distribuer lui-même à l'armée les croix qui devaient être données en
échange des armes d'honneur supprimées, et de célébrer cette cérémonie
le jour anniversaire de sa naissance, au bord même de l'Océan, en
présence des escadres anglaises. Le résultat répondit à sa volonté, et
ce fut un spectacle magnifique dont les contemporains ont gardé un
long souvenir.

[Note en marge: Fête pour la distribution des croix d'honneur au bord
de l'Océan.]

Il fit choisir un emplacement situé à la droite de Boulogne, le long
de la mer, non loin de la colonne qu'on a depuis érigée en ces lieux.
(Voir la carte nº 25.) Cet emplacement, ayant la forme d'un
amphithéâtre demi-circulaire qu'on aurait construit à dessein au bord
du rivage, semblait avoir été préparé par la nature pour quelque grand
spectacle national. L'espace fut calculé de manière à pouvoir y placer
toute l'armée. Au centre de cet amphithéâtre, fut élevé un trône pour
l'Empereur, adossé à la mer, et faisant face à la terre. À droite et à
gauche, des gradins avaient été construits pour recevoir les grands
dignitaires, les ministres, les maréchaux. En prolongement sur les
deux ailes devaient se déployer les détachements de la garde
impériale. En face, sur le sol incliné de cet amphithéâtre naturel,
devaient se ranger, comme autrefois le peuple romain dans ses vastes
arènes, les divers corps de l'armée, formés en colonnes serrées, et
disposés en rayons qui aboutissaient au trône de l'Empereur comme à un
centre. En tête de chacune de ces colonnes devait se trouver
l'infanterie, en arrière la cavalerie, dominant l'infanterie de toute
la hauteur de ses chevaux.

Le 16 août, lendemain de la Saint Napoléon, les troupes se rendirent
sur le lieu de la fête, à travers les flots d'une immense population,
accourue de toutes les provinces voisines pour assister à ce
spectacle. Cent mille hommes, presque tous vétérans de la République,
les yeux fixés sur Napoléon, attendaient le prix de leurs exploits.
Les soldats et officiers qui devaient recevoir des croix étaient
sortis des rangs, et s'étaient avancés jusqu'au pied du trône
impérial. Napoléon, debout, leur lut la formule si belle du serment de
la Légion-d'Honneur, puis tous ensemble, au bruit des fanfares et de
l'artillerie, répondirent: NOUS LE JURONS! Ils vinrent ensuite,
pendant plusieurs heures, recevoir les uns après les autres cette
croix, qui allait remplacer la noblesse du sang. D'anciens
gentilshommes montaient avec de simples paysans les marches de ce
trône, également ravis d'obtenir les distinctions décernées à la
bravoure, et tous se promettant de verser leur sang sur la côte
d'Angleterre, pour assurer à leur patrie, et à l'homme qui la
gouvernait, l'empire incontesté du monde.

Ce spectacle magnifique remua tous les coeurs, et une circonstance
imprévue vint le rendre profondément sérieux. Une division de la
flottille récemment partie du Havre entrait en ce moment à Boulogne,
par un gros temps, échangeant une vive canonnade avec les Anglais. De
temps en temps, Napoléon quittait le trône pour s'armer de sa lunette,
et voir de ses yeux comment se comportaient en présence de l'ennemi
ses soldats de terre et de mer.

[Note en marge: Situation des choses en Angleterre, pendant que
Napoléon est au camp de Boulogne.]

[Note en marge: État et distribution de l'armée anglaise.]

De telles scènes devaient vivement agiter l'Angleterre. La presse
britannique, injurieuse et arrogante, comme l'est toute presse en pays
libre, se raillait beaucoup de Napoléon et de ses préparatifs, mais
raillait comme un railleur qui tremble de ce dont il paraît rire. En
réalité, l'inquiétude était profonde et universelle. Les préparatifs
immenses qui avaient été faits pour la défense de l'Angleterre
troublaient le pays, sans rassurer complétement les hommes instruits
dans l'art de la guerre. On a vu que, regrettant de n'avoir pas une
grande armée, à peu près comme la France regrettait de n'avoir pas une
marine puissante, l'Angleterre avait voulu, au moyen d'un corps de
réserve, augmenter son état militaire. Une partie des hommes condamnés
par le tirage au sort, à servir dans la réserve, avaient passé dans
l'armée de ligne, ce qui portait celle-ci à environ 170 mille soldats.
À cela se joignaient les milices locales, en nombre indéterminé,
devant servir exclusivement dans les provinces; et enfin 150 mille
volontaires, qui s'étaient offerts dans les trois royaumes, et qui
montraient beaucoup d'empressement à se soumettre aux exercices
militaires. On parlait de 300 mille volontaires, mais il n'y en avait
effectivement que la moitié, se préparant véritablement à servir. Les
premiers personnages d'Angleterre, afin de donner l'impulsion, avaient
revêtu l'uniforme des volontaires. On avait vu MM. Addington et Pitt
le porter également. La levée en masse décrétée sur le papier n'avait
pas été sérieusement entreprise.

En faisant les défalcations d'usage, l'Angleterre avait à nous opposer
100 ou 120 mille soldats réguliers d'excellente qualité, des milices
sans organisation, 150 mille volontaires sans expérience, ayant de
médiocres officiers, pas de général, le tout réparti soit en Irlande
soit en Angleterre, et dispersé sur les points du rivage où le danger
pouvait se faire craindre. On comptait en troupes régulières et
volontaires 70 mille hommes en Irlande; restaient 180 à 200 mille
hommes, volontaires ou troupes de ligne, pour l'Écosse et
l'Angleterre. C'est tout au plus si, même avec un art de mouvoir les
masses que Napoléon possédait seul alors, c'est tout au plus si on
aurait pu en réunir 80 ou 90 mille au lieu du danger. Qu'auraient ils
fait, eussent-ils été deux fois plus nombreux, devant les 150 mille
Français, soldats accomplis, que Napoléon pouvait jeter de l'autre
côté du détroit? La véritable défense était donc dans l'Océan. Les
Anglais avaient 100 mille matelots, 89 vaisseaux de ligne, répandus
sur toutes les mers, une vingtaine de vaisseaux de 50 canons, 132
frégates, plus un nombre proportionné de bâtiments sur les chantiers
et dans les bassins. Comme Napoléon, perfectionnant avec le temps
leurs préparatifs, ils avaient créé des _fencibles_ de mer, à
l'imitation des _fencibles_ de terre. Ils avaient sous ce nom réuni
tous les pêcheurs et gens de mer, non sujets à la presse ordinaire,
lesquels, répandus au nombre d'environ 20 mille dans des bateaux, le
long des côtes, y faisaient une garde continuelle, indépendamment de
la garde avancée de frégates, bricks et corvettes, qui se donnaient la
main depuis l'Escaut jusqu'à la Somme. Des signaux de nuit, des
chariots propres à transporter les troupes en poste, complétaient ce
système de précautions, exposé ailleurs, et perfectionné encore dans
les quinze mois qui s'étaient écoulés. On avait en outre pratiqué des
coupures dans le sol, et placé dans la Tamise une ligne de frégates
liées par des chaînes de fer, capables d'opposer une barrière continue
et solide à toutes les embarcations. Depuis Douvres jusqu'à l'île de
Wight, toute plage abordable était couronnée d'artillerie.

[Note en marge: Agitation croissante des esprits en Angleterre.]

[Note en marge: Attaques dirigées par M. Pitt contre le ministère
Addington.]

La dépense de ces préparatifs, et la confusion qui en résultait,
étaient immenses. Les esprits agités, comme il était naturel qu'ils le
fussent en présence d'un danger d'invasion, ne trouvaient rien de bon,
rien d'assez rassurant, et, avec un ministère faible, dont tout le
monde se croyait fondé à contester la capacité, il n'y avait aucune
autorité morale qui pût contenir la fureur de blâmer et d'inventer. À
propos de chaque mesure, on disait que c'était peu, ou mal, ou pas
assez bien, et on proposait autre chose. M. Pitt, réservé quelque
temps, avait cessé de l'être, encouragé qu'il était par le
déchaînement général. Il blâmait amèrement les mesures prises par les
ministres, soit qu'il crût le moment venu de les renverser, soit qu'en
effet il trouvât leurs précautions insuffisantes ou mal calculées. Il
est certain du moins que ses critiques étaient beaucoup plus fondées
que celles des autres membres de l'opposition. Il reprochait aux
ministres de n'avoir pas deviné et prévenu la concentration des
bateaux plats à Boulogne, lesquels, suivant lui, passaient mille au
moins. Quoiqu'il cherchât à exagérer plutôt qu'à dissimuler le péril,
on voit qu'il restait de beaucoup au-dessous de la vérité, car, avec
la flottille batave, le nombre en montait à 2,300. Il attribuait cette
faute à l'ignorance de l'amirauté, qui n'avait pas su prévoir l'usage
qu'on pouvait faire des chaloupes canonnières, et qui avait employé
des vaisseaux et des frégates dans des bas-fonds, où ces grands
bâtiments étaient réduits à l'impossibilité de suivre les petits
bâtiments des Français. Il prétendait qu'avec quelques centaines de
chaloupes canonnières, appuyées au large par des frégates, on aurait
pu combattre à armes égales les préparatifs des Français, et détruire
leur immense armement, avant qu'il fût réuni dans la Manche. Le
reproche était spécieux, s'il n'était pas fondé.

Les ministres répondaient que, dans la dernière guerre, on avait voulu
employer les chaloupes canonnières, et qu'elles n'avaient pu tenir au
vent. Cela prouvait que les marins anglais s'étaient moins appliqués
que les marins français à manier ce genre de bâtiments; car nos
chaloupes avaient navigué par tous les temps. Quelquefois elles
avaient échoué sur les bas-fonds, mais, excepté l'accident arrivé à
Brest, aucune n'avait péri par le défaut de sa construction.

Enfin, M. Pitt, ne partageant ni l'opinion de M. Windham, son ancien
collègue, ni celle de M. Fox, son nouvel allié, sur l'insuffisance de
l'armée régulière, reconnaissant qu'il n'est pas facile d'étendre tout
de suite et à volonté les proportions d'une armée, surtout dans un
pays où l'on ne voulait pas recourir à la conscription, M. Pitt se
plaignait de ce qu'on n'avait pas tiré plus de parti des volontaires.
Il prétendait qu'on devait, en profitant de la bonne volonté de ces
150 mille Anglais, leur faire acquérir le degré de discipline et
d'instruction dont ils étaient capables, et les amener à être moins
inférieurs qu'ils ne paraissaient l'être aux troupes régulières. Ce
reproche, fondé ou non, était aussi spécieux que le précédent.

[Note en marge: Coalition dans le parlement, entre MM. Pitt et Fox.]

M. Pitt soutenait ces opinions avec une extrême vivacité. À mesure
qu'il s'engageait davantage dans l'opposition, il se trouvait
rapproché, sinon par ses opinions et ses sentiments, au moins par sa
conduite, de l'ancienne opposition whig, c'est-à-dire de M. Fox. Ces
deux adversaires, qui s'étaient combattus vingt-cinq ans, semblaient
s'être réconciliés, et on répandait le bruit qu'ils allaient former un
ministère ensemble. L'ancienne majorité s'était brisée. On a déjà vu
qu'une petite partie de cette majorité avait suivi MM. Windham et
Grenville dans l'opposition. Une plus grande partie s'était jointe à
eux, depuis que M. Pitt avait levé l'étendard. Cette opposition tory
se composait de tous ceux qui pensaient que les ministres actuels
étaient incapables de faire face à la situation, et qu'il fallait
recourir à l'ancien chef du parti de la guerre. D'autre part,
l'ancienne opposition whig, dirigée par M. Fox, quoique ayant essuyé
quelques défections, telles que celles de MM. Tierney et Sheridan,
qu'on disait ralliés à M. Addington, s'était singulièrement accrue par
une circonstance de cour. La raison du roi paraissait troublée de
nouveau, et on annonçait la prochaine régence du prince de Galles. Or
ce prince, anciennement brouillé avec M. Pitt, nouvellement avec M.
Addington, était fort attaché à M. Fox, et devait, à ce qu'on croyait,
le prendre pour principal ministre. Dès lors un certain nombre de
membres des Communes, agissant sous son influence, étaient venus
accroître le parti de M. Fox. Les deux oppositions unies, et
augmentées, l'une par la levée de boucliers de M. Pitt, l'autre par la
prochaine fortune de M. Fox, contre-balançaient presque la majorité du
ministère Addington.

[Note en marge: Retraite du ministère Addington.]

Plusieurs votes successifs révélèrent bientôt la gravité de cet état
de choses pour le cabinet. M. Pitt avait présenté, au mois de mars,
une motion pour demander les états comparatifs de la marine anglaise
en 1797, en 1801 et en 1803. Aidé des amis de M. Fox, il était
parvenu à réunir 130 voix pour sa motion contre 201. Les ministres
n'avaient donc obtenu que 70 voix de majorité, et, en comparant ce
vote avec les votes antérieurs, on ne pouvait qu'être frappé du
progrès de l'opposition. Le succès encourageant les nouveaux alliés,
ils avaient multiplié les motions. En avril, M. Fox avait demandé que
l'on déférât à un comité toutes les mesures prises pour la défense du
royaume, depuis le renouvellement de la guerre. C'était une autre
manière de soumettre au jugement du Parlement la conduite et la
capacité du ministère Addington. Cette fois la majorité avait encore
diminué. Les opposants avaient réuni 204 voix, et les ministres 256,
ce qui réduisait la majorité de 70 voix à 52. Chaque jour voyait cette
majorité s'affaiblir; et, au mois de mai, on annonçait une troisième
motion, qui devait mettre définitivement les ministres en minorité,
lorsque lord Hawkesbury déclara, en termes suffisamment clairs pour
être compris, que la dernière motion était inutile, car le cabinet
allait se dissoudre.

[Note en marge: Retour de M. Pitt au pouvoir.]

Le vieux roi, qui aimait beaucoup MM. Addington et Hawkesbury, et
très-peu M. Pitt, avait fini néanmoins par faire appeler ce dernier.
Ce célèbre et tout-puissant personnage, si long-temps notre ennemi,
venait donc de ressaisir les rênes de l'État, avec mission de relever,
s'il le pouvait, la fortune menacée de l'Angleterre. En entrant dans
le cabinet, il avait laissé en dehors ses anciens amis, MM. Windham et
Grenville, et son récent allié M. Fox. On lui reprochait cette double
infidélité, qu'on expliquait très-diversement. Ce qui était
vraisemblable, c'est qu'il n'avait pas voulu de MM. Windham et
Grenville, comme torys trop violents, et que le roi, de son côté,
n'avait pas voulu de M. Fox, comme whig trop déclaré. On lui
reprochait de n'avoir pas assez fait dans cette circonstance pour
vaincre Georges III. On semblait désirer, vu les dangers dont le pays
était menacé, que les deux plus grands talents de l'Angleterre
s'unissent pour donner au gouvernement plus de force et d'autorité.

[Note en marge: M. Pitt demande 60 millions pour renouer les relations
avec le continent.]

Cependant M. Pitt exerçait une telle influence sur les esprits, on
avait dans sa personne une confiance si ancienne, qu'à lui seul il
suffisait pour relever le pouvoir. En entrant au ministère, il avait
demandé tout de suite 60 millions de fonds secrets. On prétendait que
c'était pour renouer les relations de l'Angleterre avec le continent;
car on le regardait, avec raison, comme le plus propre de tous les
ministres à faire renaître les coalitions, par la grande considération
dont il jouissait auprès des cours ennemies de la France.

Tels avaient été les événements en Angleterre pendant que Napoléon
avait pris la couronne impériale, et que, transporté à Boulogne, il se
disposait à forcer la barrière de l'Océan. Il semblait que la
Providence eût ramené ces deux hommes en scène, pour les faire lutter
une dernière fois, avec plus d'acharnement et de violence que jamais,
M. Pitt en suscitant des coalitions, ce qu'il savait très-bien faire;
Napoléon en les détruisant à coups d'épée, ce qu'il savait faire
encore mieux.

[Note en marge: Napoléon, inquiet de la présence de M. Pitt aux
affaires, veut faire expliquer l'Autriche.]

Napoléon était assez indifférent à ce qui se passait de l'autre côté
du détroit. Les préparatifs militaires des Anglais le faisaient
sourire, beaucoup plus sincèrement que ses chaloupes ne faisaient rire
les journalistes anglais. Il ne demandait au ciel qu'une chose,
c'était de posséder pendant quarante-huit heures une flotte dans la
Manche, et il se chargeait d'avoir bientôt raison de toutes les
armées, réunies entre Douvres et Londres. Les événements ministériels
en Angleterre ne l'auraient touché que s'ils avaient amené M. Fox aux
affaires. Croyant à la sincérité de cet homme d'État, à ses bonnes
dispositions pour la France, il aurait été porté à passer des idées de
guerre acharnée à des idées de paix, et même d'alliance. Mais
l'arrivée de M. Pitt, au contraire, lui prouvait mieux encore qu'il en
fallait finir par quelque coup audacieux et désespéré, dans lequel les
deux nations joueraient leur existence. Toutefois, une demande de 60
millions de fonds secrets, explicable seulement par des affaires d'une
nature occulte sur le continent, ne laissait pas que de le préoccuper.
Il trouvait l'Autriche bien lente à envoyer les nouvelles lettres de
créance, bien peu franche à Ratisbonne dans l'affaire de la note
russe. Enfin il venait de recevoir par M. d'Oubril la réponse du
cabinet de Saint-Pétersbourg à la dépêche dans laquelle il avait fait
allusion à la mort de Paul Ier. Cette réponse de la Russie semblait
indiquer quelque projet ultérieur. Napoléon, avec sa sagacité
ordinaire, entrevoyait déjà un commencement de coalition en Europe; il
se plaignait à M. de Talleyrand de sa crédulité, de sa complaisance
pour les deux messieurs de Cobentzel, et il ajoutait qu'au moindre
doute sur les dispositions du continent, il se jetterait, non plus sur
l'Angleterre, mais sur celle des puissances qui aurait excité ses
inquiétudes; car il n'était pas, disait-il, assez fou pour passer la
Manche, s'il n'était pas entièrement rassuré du côté du Rhin. C'est là
ce qu'il écrivait de Boulogne à M. de Talleyrand, lui disant qu'il
fallait provoquer l'Autriche et la Russie à s'expliquer, lorsqu'un
incident subit, et à jamais regrettable, vint forcément terminer ses
incertitudes, et l'obliger à différer encore pour quelques mois ses
projets de descente.

[Note en marge: La mort de Latouche-Tréville force Napoléon à remettre
la descente à l'hiver.]

Le brave et infortuné Latouche-Tréville, dévoré par un mal
incomplétement guéri, et par une ardeur dont il n'était pas maître,
succomba le 20 août, dans le port de Toulon, à la veille de mettre à
la voile. Napoléon apprit ce triste événement à Boulogne, dans les
derniers jours d'août 1804, au moment où, prêt à s'embarquer, il était
cependant saisi de quelques pressentiments de coalition européenne, et
tenté parfois de porter ses coups ailleurs qu'à Londres. La flotte de
Toulon ayant perdu son chef, il fallait forcément ajourner
l'expédition d'Angleterre, car choisir un nouvel amiral, le nommer,
l'envoyer, lui donner le temps de faire connaissance avec son escadre,
tout cela exigeait plus d'un mois. Or on avait atteint la fin d'août;
on était donc conduit en octobre, pour le départ de Toulon, et en
novembre pour l'arrivée dans la Manche. C'était dès lors une campagne
d'hiver à faire, et de nouvelles combinaisons à imaginer.

[Note en marge: Sept. 1804.]

Napoléon chercha tout de suite quel homme il nommerait à la place de
l'amiral Latouche. «Il n'y a pas un moment à perdre, écrivit-il au
ministre Decrès, pour envoyer un amiral qui puisse commander l'escadre
de Toulon. Elle ne peut pas être plus mal qu'elle n'est aujourd'hui
entre les mains de Dumanoir, qui n'est pas capable de maintenir la
discipline dans une si grande escadre, ni de la faire agir... Il me
paraît que pour l'escadre de Toulon, il n'y a que trois hommes, Bruix,
Villeneuve, ou Rosily. Vous pouvez sonder Bruix. Je crois à Rosily de
la bonne volonté, mais il n'a rien fait depuis quinze ans... Toutefois
il y a une chose urgente, c'est de prendre un parti...»

                                                       (28 août 1804.)

[Note en marge: Napoléon, obligé de différer son expédition, songe à
rendre permanent l'établissement naval et militaire créé à Boulogne.]

À partir de ce jour, il reconnut que l'établissement naval et
militaire qu'il avait créé à Boulogne, serait moins passager qu'il ne
l'avait supposé d'abord, et il s'occupa sur les lieux mêmes d'en
simplifier l'organisation, pour la rendre moins coûteuse, et pour
ajouter aussi à sa perfection sous le rapport des manoeuvres. «La
flottille, écrivait-il à Decrès, a été considérée jusqu'ici comme
d'expédition; il faut la considérer désormais comme établissement
fixe, et dès ce moment porter la plus grande attention à tout ce qui
doit être immuable, en la régissant par d'autres règles que
l'escadre.»

                            (18 septembre 1804.--23 fructidor an XII.)

Il simplifia, en effet, les rouages administratifs, supprima beaucoup
de doubles emplois, provenant du rapprochement des armées de terre et
de mer, révisa tous les appointements, s'occupa, en un mot, de faire
de la flottille de Boulogne une organisation à part, qui, coûtant le
moins possible, pourrait durer autant que la guerre, et continuer
d'exister dans le cas où l'armée serait obligée de quitter pour un
moment les côtes de la Manche.

Il imagina aussi la division en escadrilles, pour mettre plus d'ordre
dans les mouvements de ces 2,300 bâtiments. La distribution
définitivement adoptée fut la suivante: neuf chaloupes ou bateaux
canonniers formaient une section, et portaient un bataillon; deux de
ces sections formaient une division, et portaient un régiment. Les
péniches, ne pouvant contenir que la moitié moins de monde, devaient
être doubles en nombre. La division de péniches était composée de 4
sections, ou 36 péniches, au lieu de 18, afin de suffire à un régiment
de deux bataillons. Plusieurs divisions de chaloupes, bateaux et
péniches, formaient une escadrille, et devaient transporter plusieurs
régiments, c'est-à-dire, un corps d'armée. À chaque escadrille étaient
joints un certain nombre de ces bâtiments de pêche ou de cabotage,
qu'on avait disposés pour embarquer les chevaux de la cavalerie et les
gros bagages. La flottille tout entière était divisée en huit
escadrilles, deux à Étaples pour le corps du maréchal Ney, quatre à
Boulogne pour le corps du maréchal Soult, deux à Wimereux pour
l'avant-garde et la réserve. Le port d'Ambleteuse, dans le nouveau
projet qu'on avait eu le temps de mûrir, était destiné à la flottille
batave, et celle-ci était chargée de transporter le corps du maréchal
Davout. Chaque escadrille était dirigée par un officier supérieur, et
manoeuvrait en mer d'une manière indépendante, quoique combinée avec
l'ensemble des opérations. De la sorte, les distributions de la
flottille se trouvaient complétement adaptées à celles de l'armée.

[Note en marge: Choix d'un nouvel amiral pour remplacer l'amiral
Latouche-Tréville.]

[Note en marge: L'amiral Villeneuve.]

[Note en marge: L'amiral Missiessy nommé au commandement de l'escadre
de Rochefort; l'amiral Villeneuve à celui de l'escadre de Toulon.]

Pendant ce temps, l'amiral Decrès avait fait appeler auprès de lui les
amiraux Villeneuve et Missiessy, pour leur proposer les commandements
vacants. Considérant Bruix comme indispensable à Boulogne, Rosily
comme trop déshabitué de la mer, il avait regardé Villeneuve comme le
plus propre à commander l'escadre de Toulon, et Missiessy celle de
Rochefort, que Villeneuve devait laisser vacante. L'amiral Villeneuve,
dont le nom est entouré d'une malheureuse célébrité, avait de
l'esprit, de la bravoure, la connaissance pratique de son état, mais
n'avait aucune fermeté de caractère. Impressionnable au plus haut
point, il était capable de s'exagérer sans mesure les difficultés
d'une situation, et de tomber dans cet état d'abattement, où l'on
n'est plus maître de son coeur et de sa tête. L'amiral Missiessy,
moins habile, mais plus froid, était peu susceptible de s'élever, mais
peu susceptible aussi de se laisser abattre. L'amiral Decrès les manda
tous deux, essaya de vaincre chez eux la démoralisation, qui s'était
emparée non pas des matelots et des officiers, tous remplis d'une
noble ardeur, mais des commandants de nos flottes, lesquels avaient à
perdre dans les batailles ce qu'ils estimaient plus que la vie,
c'est-à-dire leur renommée. Il fit accepter à l'amiral Missiessy le
commandement de l'escadre de Rochefort, et à l'amiral Villeneuve
l'escadre de Toulon. Il avait pour ce dernier une amitié qui remontait
aux premiers temps de leur enfance. Il lui avoua le secret de
l'Empereur, et l'immense opération à laquelle était destinée l'escadre
de Toulon. Il exalta son imagination en lui montrant une grande chose
à exécuter, et de grands honneurs à obtenir. Déplorable tentative
d'une vieille amitié! Cette exaltation d'un instant devait faire place
chez Villeneuve à un abattement funeste, et amener pour notre marine
les plus sanglants revers.

Le ministre se hâta d'écrire à l'Empereur le résultat de ses
entretiens avec Villeneuve, et l'effet produit sur cet officier par
les perspectives de danger et de gloire qu'il lui avait ouvertes[7].

[Note 7: Nous citons la lettre de l'amiral Decrès, car il est
important de savoir comment fut nommé l'homme qui a perdu la bataille
de Trafalgar.

     «Sire, écrivait-il, le vice-amiral Villeneuve et le contre-amiral
     Missiessy sont ici.

     J'ai entretenu le premier du grand projet...

     Il l'a entendu froidement, et a gardé le silence quelques
     moments. Puis, avec un sourire très-calme, il m'a dit: Je
     m'attendais à quelque chose de semblable; _mais, pour être
     approuvés, de semblables projets ont besoin d'être achevés_.

     Je me permets de vous transcrire littéralement sa réponse dans
     une conversation particulière, parce qu'elle vous peindra mieux
     que je ne pourrais le faire l'effet qu'a produit sur lui cette
     ouverture. Il a ajouté: _Je ne perdrai pas quatre heures pour
     rallier le premier; avec les cinq autres et les miens, je serai
     assez fort. Il faut être heureux, et, pour savoir jusqu'à quel
     point je le suis, il faut entreprendre._

     Nous avons parlé de la route. Il en juge comme Votre Majesté. Il
     ne s'est arrêté aux chances défavorables qu'autant qu'il le
     fallait pour me faire voir qu'il ne s'étourdissait pas. Rien
     enfin de tout cela n'a fait pâlir son courage.

     La place de grand officier, celle de vice-amiral en ont fait un
     homme tout nouveau. L'idée des dangers est effacée par
     l'espérance de la gloire, et il a fini par me dire: _Je me livre
     tout entier_, et cela avec le ton et le geste d'une décision
     froide et positive.

     Il partira pour Toulon dès que Votre Majesté aura bien voulu me
     faire savoir si elle n'a pas d'autres ordres à lui donner.

     Le contre-amiral Missiessy est plus réservé avec moi; il demande
     à rester ici huit jours; il a une grande froideur, mais qui se
     définit moins. On m'a dit qu'il était fâché que Votre Majesté ne
     lui eût pas donné l'escadre de la Méditerranée. Il l'est de ne
     pas être vice-amiral. Son grand raisonnement près de ses
     familiers est que, n'ayant rien fait pendant la guerre, il a au
     moins l'honneur de n'avoir point eu d'échecs! Je lui ai donné
     l'ordre d'aller prendre le commandement de l'escadre, et je
     compte que sous huit jours il sera en route. Il lui en faudra
     cinq ou six pour se rendre à sa destination.»]

[Note en marge: Napoléon modifie sa grande combinaison par suite de la
mort de Latouche-Tréville.]

[Note en marge: L'amiral Ganteaume chargé désormais de se rendre dans
la Manche.]

[Note en marge: Les amiraux Villeneuve et Missiessy chargés de faire
diversions.]

Napoléon, qui avait des hommes une connaissance profonde, ne comptait
guère sur le remplaçant de l'amiral Latouche. Pensant toujours à son
projet, il le modifia de nouveau et l'agrandit encore, d'après les
circonstances qui étaient survenues. L'hiver rendait à la flotte de
Brest la liberté de ses mouvements, en faisant cesser la continuité du
blocus. Bien que Ganteaume eût manqué de caractère en 1804, cependant
il avait montré, en plus d'une occasion, du courage et du dévouement,
et Napoléon voulut lui confier la partie brillante et difficile du
plan. Il remit l'expédition après le 18 brumaire (9 novembre), époque
assignée pour la cérémonie du couronnement, et il résolut de faire
sortir Ganteaume dans cette rude saison, avec 15 ou 18 mille hommes
destinés à l'Irlande, puis, lorsque cet amiral les aurait jetés sur
l'un des points accessibles de cette île, de l'amener rapidement dans
la Manche, pour y protéger le passage de la flottille. Dans ce plan
modifié, les amiraux Missiessy et Villeneuve étaient chargés d'un tout
autre rôle, que celui qui était attribué aux escadres de Toulon et de
Rochefort, lorsque Latouche-Tréville en avait le commandement.
L'amiral Villeneuve, partant de Toulon, devait aller, en Amérique,
reconquérir Surinam et les colonies hollandaises de la Guyane. Une
division, détachée de l'escadre de Villeneuve, devait prendre l'île de
Sainte-Hélène en passant. L'amiral Missiessy avait ordre de jeter 3 à
4 mille hommes de renfort dans nos Antilles, puis de ravager les
Antilles anglaises, en les surprenant à peu près sans défense. Les
deux amiraux, se réunissant ensuite pour revenir de concert en Europe,
avaient pour dernière instruction de débloquer l'escadre du Ferrol et
de rentrer à Rochefort au nombre de 20 vaisseaux. Il leur était
enjoint de partir avant Ganteaume, pour que les Anglais, avertis de
leur départ, fussent attirés à leur suite. Napoléon voulait que
Villeneuve partît de Toulon le 12 octobre, Missiessy de Rochefort le
1er novembre, Ganteaume de Brest le 22 décembre 1804. Il regardait
comme certain que les 20 vaisseaux de Villeneuve et de Missiessy en
attireraient 30 au moins hors des mers d'Europe; car les Anglais,
attaqués à l'improviste sur tous les points, ne pouvaient manquer
d'envoyer des secours partout. Il était alors probable que l'amiral
Ganteaume aurait une liberté de mouvement suffisante pour exécuter
l'opération dont il était chargé, et qui consistait, après avoir
touché à l'Irlande, à se porter devant Boulogne, soit en tournant
l'Écosse, soit en se rendant directement de l'Irlande dans la Manche.

[Note en marge: Napoléon ayant remis son entreprise à l'hiver, veut,
dans l'intervalle, faire expliquer les puissances du continent.]

Tous ses ordres étant donnés de Boulogne même, où il se trouvait
alors, Napoléon voulut se servir du temps qui lui était laissé jusqu'à
l'hiver, pour éclaircir les affaires du continent. Dirigeant la
conduite de M. de Talleyrand par une correspondance de chaque jour, il
lui prescrivit les démarches diplomatiques qui pouvaient conduire à ce
but.

[Note en marge: La cour de Russie regrette ses manifestations trop
vives.]

[Note en marge: M. d'Oubril autorisé à poser diverses questions, et à
se contenter de la moindre satisfaction.]

On se rappelle sans doute la note irréfléchie du cabinet russe au
sujet de la violation du sol germanique, et la réponse amère du
cabinet français. Le jeune Alexandre avait profondément senti cette
réponse, et il avait reconnu, mais trop tard, que son avénement au
trône lui ôtait le droit de donner de si hautes leçons de morale aux
autres gouvernements. Il en était humilié et effrayé. L'âme
d'Alexandre était plus vive que forte. Il se jetait volontiers en
avant, puis reculait aussi volontiers, lorsqu'il avait aperçu le
péril. C'était sans consulter ses ministres qu'il avait pris le deuil
pour la mort du duc d'Enghien, et c'était, malgré une partie d'entre
eux, qu'il avait envoyé à Ratisbonne la note dont nous avons fait
mention. Cependant ils avaient la plus grande peine à le maintenir
dans ses premières résolutions. Les gens sages de Pétersbourg, après
la première émotion passée, trouvaient qu'on s'était conduit avec
beaucoup trop de légèreté dans l'affaire du duc d'Enghien; ils s'en
prenaient aux jeunes gens qui gouvernaient l'empire, et, entre ces
jeunes gens, au prince Czartoryski plus qu'aux autres, parce qu'il
était Polonais, et chargé du portefeuille des affaires étrangères,
depuis la retraite à la campagne du chancelier Woronzoff. Rien n'était
plus injuste que ce jugement à l'égard du prince Czartoryski, car
celui-ci avait résisté, autant qu'il l'avait pu, aux vivacités de la
cour, mais il voulait maintenant qu'on sortît avec dignité du mauvais
pas dans lequel on était engagé. En conséquence, il avait prescrit à
M. d'Oubril, chargé d'affaires à Paris, de se plaindre dans une note à
la fois ferme et modérée, de l'affectation que le cabinet français
avait mise à rappeler certains souvenirs; de témoigner des
dispositions pacifiques, mais d'exiger une réponse sur les trois ou
quatre sujets ordinaires des réclamations du gouvernement russe, tels
que l'occupation de Naples, l'indemnité toujours différée du roi de
Piémont, l'invasion du Hanovre. M. d'Oubril avait ordre, s'il obtenait
sur ces points une explication seulement spécieuse, de s'en contenter,
et de rester à Paris, mais de prendre ses passe-ports si on se
renfermait dans un silence obstiné et dédaigneux.

La Prusse qui, suivant une expression de Napoléon, _s'agitait sans
cesse entre les deux géants_, informée de l'état exact du cabinet
russe, en avait averti M. de Talleyrand par son ministre Lucchesini,
et lui avait dit: Différez de répondre le plus long-temps possible;
puis faites une réponse qui fournisse à la dignité de la Russie une
satisfaction apparente, et cette tempête du Nord, dont on cherche à
effrayer l'Europe, sera calmée.--

[Note en marge: M. de Talleyrand, sur un avis de la Prusse, qui
conseillait de gagner du temps, diffère de répondre aux questions
posées par M. d'Oubril.]

[Note en marge: M. d'Oubril insiste pour avoir une réponse.]

Ces diverses communications étant arrivées à Paris pendant que
Napoléon était à Boulogne, M. de Talleyrand avait eu recours à la
politique dilatoire, dans laquelle on a vu qu'il excellait. Napoléon
s'y était prêté volontiers, ne cherchant pas la guerre avec le
continent, ne la craignant pas non plus, et préférant en finir avec
l'Europe, par une expédition directe contre l'Angleterre. Il
continuait donc ses opérations à Boulogne, pendant qu'on laissait M.
d'Oubril dans l'attente à Paris. Cependant M. de Talleyrand
n'attachant pas assez d'importance à la note russe, et prenant trop au
pied de la lettre l'avis de la Prusse, avait cru trop facilement qu'on
s'en tirerait avec des délais. M. d'Oubril, après avoir attendu tout
le mois d'août, avait enfin exigé une réponse. Napoléon, importuné des
questions de M. d'Oubril, disposé d'ailleurs à s'expliquer
catégoriquement avec les puissances du continent depuis la rentrée de
M. Pitt au ministère, avait voulu qu'on répondît. Il avait envoyé
lui-même le modèle de la note à transmettre à M. d'Oubril, et M. de
Talleyrand, suivant sa coutume, avait fait son possible pour en
adoucir le fond et la forme. Mais telle qu'il l'avait remise, elle
était fort insuffisante pour sauver la dignité du cabinet russe,
malheureusement engagée.

[Note en marge: Napoléon importuné fait faire cette réponse, mais non
pas de manière à la rendre satisfaisante.]

Cette note plaçait en regard des torts reprochés à la France les torts
reprochables à la Russie. La Russie, disait-on, n'aurait pas dû avoir
de troupes à Corfou, et elle en augmentait chaque jour le nombre.
Elle aurait dû refuser toute faveur aux ennemis de la France, et elle
ne se bornait pas à donner asile aux émigrés, elle leur accordait en
outre des fonctions publiques dans les cours étrangères. C'était là
une violation positive du dernier traité. De plus les agents russes se
montraient partout hostiles. Un tel état de choses excluait toute idée
d'intimité, et rendait impossible le concert convenu entre les deux
cabinets, pour la conduite des affaires d'Italie et d'Allemagne. Quant
à l'occupation du Hanovre et de Naples, elle avait été une conséquence
forcée de la guerre. Si la Russie s'engageait à faire évacuer Malte
par les Anglais, la cause de la guerre disparaissant, les pays occupés
par la France seraient évacués à l'instant même. Mais chercher à peser
sur la France, sans chercher à peser également sur l'Angleterre,
n'était ni juste ni convenable. Si on prétendait se constituer arbitre
entre les deux puissances belligérantes, juger non-seulement le fond
de la querelle mais les moyens employés pour la vider, il fallait être
arbitre impartial et ferme. La France était décidée à n'en pas
accepter d'autre. Si on voulait la guerre, elle y était toute prête,
car, après tout, les dernières campagnes des Russes en Occident ne les
autorisaient pas à se permettre avec la France un ton aussi haut que
celui qu'ils semblaient prendre en ce moment. Il fallait qu'on sût
bien que l'Empereur des Français n'était pas l'empereur des Turcs ou
des Persans. Si on désirait au contraire en venir avec lui à de
meilleures relations, il y était tout disposé; et alors certainement
il ne refuserait pas de faire ce qui avait été promis, notamment au
sujet du roi de Sardaigne; mais, dans l'état actuel des relations, on
n'obtiendrait rien de lui, car la menace était à son égard de tous les
moyens le plus inefficace.

[Note en marge: M. d'Oubril, ne pouvant se tenir pour satisfait des
réponses de la France, demande ses passe-ports.]

[Note en marge: Il déclare en se retirant que c'est une simple
interruption de rapports, et non la guerre.]

Cette note si fière ne laissait guère de prétexte à M. d'Oubril pour
se dire satisfait. C'était la conséquence des légèretés de son
cabinet, qui tantôt voulant à propos de Naples et du Hanovre se
constituer juge des moyens de guerre employés par les puissances
belligérantes, tantôt voulant se mêler d'un acte intérieur comme la
mort du duc d'Enghien, s'était exposé à ne recevoir sur tous les
points auxquels il touchait que des réponses fâcheuses. M. d'Oubril,
consultant ses instructions, crut devoir demander ses passe-ports;
cependant, pour leur être entièrement fidèle, il ajouta que son départ
était une simple interruption des rapports diplomatiques entre les
deux cours, mais non une déclaration de guerre; que lorsque les
relations n'avaient plus rien d'utile ou d'agréable, il n'y avait
aucune raison de les continuer; que du reste la Russie ne songeait pas
à recourir aux armes, que le cabinet français déciderait, par sa
conduite postérieure, si la guerre devait suivre cette interruption de
rapports.

M. d'Oubril, après cette déclaration froide et néanmoins pacifique,
quitta Paris. L'ordre fut envoyé à M. de Rayneval, qui était resté
comme chargé d'affaires à Pétersbourg, de retourner en France. M.
d'Oubril partit à la fin d'août, s'arrêta quelques jours à Mayence,
pour attendre la nouvelle de la libre sortie accordée à M. de
Rayneval.

[Note en marge: La Russie n'est disposée à la guerre que dans le cas
d'une coalition européenne.]

[Note en marge: La question de la paix ou de la guerre dépend de
l'Autriche.]

[Note en marge: Napoléon force l'Autriche à s'expliquer en exigeant
immédiatement la reconnaissance de son titre impérial.]

Il était évident que la Russie, en cherchant à témoigner son déplaisir
par l'interruption de ses relations avec la France, ne ferait
cependant la guerre que dans le cas où une nouvelle coalition
européenne lui en fournirait une occasion avantageuse. Tout dépendait
par conséquent de l'Autriche, au jugement de Napoléon. Il la mit donc
à une forte épreuve, pour savoir à quoi s'en tenir avant de se livrer
tout entier à ses projets maritimes. La reconnaissance du titre
impérial qu'il avait pris se faisant encore attendre, il la demanda
péremptoirement. Son projet de visiter les bords du Rhin allait sous
peu le conduire à Aix-la-Chapelle; il exigea que M. de Cobentzel vînt
lui rendre hommage, et lui remettre ses lettres de créance, dans la
ville même où les empereurs germaniques avaient coutume de prendre la
couronne de Charlemagne. Il déclara que si on ne lui donnait pas
satisfaction à cet égard, M. de Champagny, nommé ministre de
l'intérieur en remplacement de M. Chaptal, appelé au Sénat, n'aurait
pas de successeur à Vienne, et qu'une retraite d'ambassadeurs, entre
puissances aussi voisines que la France et l'Autriche, ne se passerait
pas aussi pacifiquement qu'entre la France et la Russie. Enfin, il
voulut que la note russe, déjà écartée à Ratisbonne par un
ajournement, mais du sort de laquelle il fallait décider sous peu de
jours, fût définitivement rejetée, ou bien il déclara de nouveau
qu'il adresserait à la diète une réponse, d'où sortirait
inévitablement la guerre.

[Note en marge: L'empereur, avant de quitter Boulogne, assiste à un
combat de la flottille contre la croisière anglaise.]

Tout cela fait, Napoléon quitta Boulogne où il venait de passer un
mois et demi, et s'achemina vers les départements du Rhin. Avant de
partir, il eut l'occasion d'assister à un combat de la flottille
contre la division anglaise. Le 26 août (8 fructidor an XII), à deux
heures après midi, il était en rade, inspectant dans son canot la
ligne d'embossage, composée, suivant l'usage, de cent cinquante à deux
cents chaloupes et péniches. L'escadre anglaise, mouillée au large,
était forte de deux vaisseaux, deux frégates, sept corvettes, six
bricks, deux lougres et un côtre, en tout vingt voiles. Une corvette,
se détachant du gros de la division ennemie, vint se placer à
l'extrémité de notre ligne d'embossage, pour l'observer et lui envoyer
quelques bordées. L'amiral alors donna l'ordre à la première division
des canonnières, commandée par le capitaine Leray, de lever l'ancre,
et de se diriger toutes ensemble sur la corvette; ce qu'elles
exécutèrent, et ce qui força celle-ci à se retirer immédiatement.
Voyant cela, les Anglais formèrent un détachement composé d'une
frégate, de plusieurs corvettes ou bricks et du côtre, pour
contraindre nos canonnières à se replier à leur tour, et les empêcher
de regagner leur position accoutumée. L'Empereur, qui était dans son
canot avec l'amiral Bruix, les ministres de la guerre et de la marine
et plusieurs maréchaux, se porta au milieu des chaloupes qui
combattaient, et pour leur donner l'exemple fit mettre le cap sur la
frégate qui s'avançait à toutes voiles. Il savait que les soldats et
les marins, admirateurs de son audace sur terre, se demandaient
quelquefois s'il serait aussi audacieux sur mer. Il voulait les
édifier à cet égard, et les accoutumer à braver témérairement les gros
bâtiments de l'ennemi. Il fit diriger son canot, fort en avant de la
ligne française, et le plus près possible de la frégate. Celle-ci
voyant le canot impérial tout pavoisé, et se doutant peut-être du
précieux chargement qu'il contenait, avait réservé son feu. Le
ministre de la marine, tremblant pour l'Empereur des suites d'une
telle bravade, voulut se jeter sur la barre du gouvernail pour changer
la direction; mais un geste impérieux de Napoléon arrêta le mouvement
du ministre, et on continua de marcher vers la frégate. Napoléon, la
lunette à la main, l'observait, lorsque tout à coup elle lâcha la
bordée qu'elle avait réservée, et couvrit de ses projectiles le canot
qui portait _César et sa fortune_. Personne ne fut blessé, et on en
fut quitte pour l'éclaboussure des projectiles. Tous les bâtiments
français témoins de cette scène, s'étaient avancés le plus rapidement
qu'ils avaient pu, afin de soutenir le feu, et de couvrir en le
dépassant le canot de l'Empereur. La division anglaise, assaillie à
son tour par une grêle de boulets et de mitraille, se mit à
rétrograder peu à peu. On la suivit, mais elle revint de nouveau,
courant une bordée vers la terre. Dans cet intervalle, une seconde
division de chaloupes canonnières, commandée par le capitaine Pevrieu,
avait levé l'ancre, et s'était portée sur l'ennemi. Bientôt la
frégate maltraitée, et gouvernant à peine, fut obligée de reprendre le
large. Les corvettes suivirent ce mouvement de retraite, quelques-unes
fort avariées, et le côtre tellement criblé qu'on le vit couler à
fond.

[Illustration: Napoléon essuyant le Feu d'une Frégate Anglaise.]

Napoléon quitta Boulogne, enchanté du combat auquel il avait assisté,
d'autant plus que les rapports secrets venus de la côte d'Angleterre
lui donnaient les détails les plus satisfaisants sur l'effet matériel
et moral que ce combat avait produit. Nous n'avions eu qu'un homme tué
et 7 blessés, dont un mortellement. Les Anglais, suivant les rapports
adressés à Napoléon, avaient eu 12 à 15 hommes tués, et 60 blessés.
Leurs bâtiments avaient beaucoup souffert. Les officiers anglais
avaient été frappés de la tenue de nos petits bâtiments, de la
vivacité et de la précision de leur feu. Il était évident que, si ces
chaloupes avaient à craindre les vaisseaux à cause de leur masse,
elles avaient à leur opposer une puissance, une multiplicité de feux
très-redoutable[8].

[Note 8: Napoléon écrivait au maréchal Soult:

                                    Aix-la-Chapelle, 8 septembre 1804.

Le petit combat auquel j'ai assisté la veille de mon départ de
Boulogne a fait un effet immense en Angleterre. Il y a produit une
véritable alarme. Vous verrez à ce sujet des détails, traduits des
gazettes, extrêmement curieux. Les obusiers qui sont à bord des
canonnières ont fait un fort bon effet. Les renseignements
particuliers que j'ai portent que l'ennemi a eu 60 blessés et 12 à 15
hommes tués. La frégate a été très-maltraitée. (_Dépôt de la
secrétairerie d'État._)]

[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Aix-la-Chapelle.]

Napoléon traversa la Belgique, visita Mons, Valenciennes, et arriva le
3 septembre à Aix-la-Chapelle. L'Impératrice, qui était allée prendre
les eaux de Plombières, pendant le séjour de Napoléon sur les bords de
l'Océan, était venue le rejoindre pour assister aux fêtes qu'on
préparait dans les provinces rhénanes. M. de Talleyrand, plusieurs
grands dignitaires et ministres s'y trouvaient également. M. de
Cobentzel avait été fidèle au rendez-vous qui lui avait été assigné.
L'empereur François, sentant l'inconvénient de plus longs délais,
avait pris le 10 août, dans une cérémonie solennelle, le titre
impérial décerné à sa maison, et s'était qualifié empereur _élu_
d'Allemagne, empereur _héréditaire_ d'Autriche, roi de Bohême et de
Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Styrie, etc. Il avait ensuite
donné à M. de Cobentzel l'ordre de se rendre à Aix-la-Chapelle, pour y
remettre à l'Empereur Napoléon ses lettres de créance. À cette
démarche, que le lieu où elle était faite rendait encore plus
significative, se joignit l'assurance formelle, et pour le moment
sincère, de vouloir vivre en paix avec la France, et la promesse de ne
tenir aucun compte de la note russe à Ratisbonne, comme Napoléon le
désirait. Cette note, en effet, venait d'être mise au néant par un
ajournement indéfini.

[Note en marge: M. de Cobentzel remet ses lettres de créance à
Napoléon.]

L'Empereur des Français fit à M. de Cobentzel le meilleur accueil, et
lui prodigua, en retour des siennes, les déclarations les plus
tranquillisantes. Avec M. de Cobentzel se présentèrent M. de Souza,
apportant la reconnaissance du Portugal, le bailli de Ferrette, celle
de l'Ordre de Malte, et une foule de ministres étrangers qui, sachant
à quel point leur présence serait agréable à Aix-la-Chapelle, avaient
imaginé la flatterie de demander à s'y rendre. Ils y furent reçus avec
grand empressement, et avec la grâce que savent trouver toujours les
souverains satisfaits. Cette réunion fut singulièrement brillante par
le concours des étrangers et des Français, par le luxe déployé, par la
pompe militaire. Les souvenirs de Charlemagne y furent réveillés avec
une intention peu déguisée. Napoléon descendit dans le caveau où avait
été enseveli le grand homme du moyen âge, visita curieusement ses
reliques, et donna au clergé d'éclatantes marques de sa munificence. À
peine sorti de ces fêtes, il rentra dans ses occupations sérieuses, et
parcourut tout le pays entre la Meuse et le Rhin, Juliers, Wenloo,
Cologne, Coblentz, inspectant à la fois les routes et les
fortifications, rectifiant partout les projets de ses ingénieurs, avec
cette sûreté de coup d'oeil, cette expérience profonde, qui
n'appartenaient qu'à lui, et ordonna les nouveaux travaux qui devaient
rendre invincible cette partie des frontières du Rhin.

[Note en marge: Séjour de Napoléon à Mayence.]

À Mayence, où il arriva vers la fin de septembre (commencement de l'an
XIII), de nouvelles pompes l'attendaient. Tous les princes d'Allemagne
dont les États se trouvaient dans les environs, et qui avaient intérêt
à ménager leur puissant voisin, accoururent pour lui offrir leurs
félicitations et leurs hommages, non point par intermédiaire, mais en
personne. Le prince archichancelier, devant à la France la
conservation de son titre et de son opulence, voulut rendre hommage à
Napoléon à Mayence, son ancienne capitale. Avec lui se présentèrent
les princes de la maison de Hesse, le duc et la duchesse de Bavière,
le respectable électeur de Baden, le plus vieux des princes de
l'Europe, venu avec son fils et son petit-fils. Ces personnages et
d'autres, qui se succédèrent à Mayence, furent reçus avec une
magnificence de beaucoup supérieure à celle qu'ils auraient pu trouver
même à Vienne. Ils étaient tous frappés de la promptitude avec
laquelle le soldat couronné avait pris l'attitude d'un souverain:
c'est qu'il avait de bonne heure commandé aux hommes, non pas au nom
d'un vain titre, mais au nom de son caractère, de son génie, de son
épée; et c'était là, en fait de commandement, un apprentissage fort
supérieur à celui qu'on peut faire dans les cours.

[Note en marge: Oct. 1804.]

Les réjouissances qui avaient eu lieu à Aix-la-Chapelle se
renouvelèrent à Mayence, sous les yeux des Français et des Allemands
accourus pour voir de plus près le spectacle qui excitait dans ce
moment la curiosité de l'Europe entière. Napoléon invita aux fêtes de
son couronnement la plupart des princes qui étaient venus le visiter.
Au milieu de ce tumulte, se dérobant tous les matins aux vanités du
trône, il parcourait les bords du Rhin, examinait dans toutes ses
parties la place de Mayence, qu'il regardait comme la plus importante
du continent, moins à cause de ses ouvrages que de sa position au bord
du grand fleuve, le long duquel l'Europe lutte depuis dix siècles
contre la France. Il commandait les travaux qui devaient lui donner
la force dont elle est susceptible. La vue de cette place lui inspira
une précaution des plus utiles, et à laquelle personne que lui
n'aurait pensé, s'il ne s'était transporté sur les lieux mêmes. Les
derniers traités avaient ordonné la démolition des forts de Cassel et
de Kehl. Le premier forme le débouché de Mayence, et le second le
débouché de Strasbourg sur la rive droite du Rhin. Ces deux places
perdaient leur valeur sans ces deux têtes de pont, qui leur servaient
à la fois de moyen de défense et de moyen de passage sur l'autre rive.
Il prescrivit d'amasser les bois et matériaux de toute espèce,
nécessaires à des travaux soudains, et quinze mille pelles et pioches,
pour pouvoir porter en vingt-quatre heures huit à dix mille
travailleurs de l'autre côté du fleuve, et y relever les ouvrages
détruits. Le défaut d'outils, écrivait-il au génie, vous ferait seul
perdre huit jours. Il arrêta même tous les plans, pour qu'à un ordre
télégraphique les ouvrages pussent être commencés immédiatement.

[Note en marge: Retour de Napoléon à Paris.]

Napoléon, après avoir séjourné à Mayence et dans les nouveaux
départements, pendant tout le temps nécessaire à ses projets, partit
pour Paris, visita Luxembourg en passant, et arriva à Saint-Cloud le
12 octobre 1804 (20 vendémiaire an XIII).

[Note en marge: Discussion au conseil d'État sur la convenance du
voyage du Pape à Paris.]

Il s'était flatté un moment d'offrir à la France et à l'Europe un
spectacle extraordinaire, en traversant le détroit de Calais avec cent
cinquante mille hommes, et en revenant à Paris maître du monde. La
Providence, qui lui réservait tant de gloire, ne lui avait pas permis
de donner un tel éclat à son couronnement. Il lui restait un autre
moyen d'éblouir les esprits, c'était de faire descendre un instant le
Pape du trône pontifical, pour qu'il vînt à Paris même bénir son
sceptre et sa couronne. Il y avait là une grande victoire morale à
remporter sur les ennemis de la France, et il ne doutait pas d'y
réussir. Tout se préparait pour son couronnement, auquel il avait
invité les principales autorités de l'Empire, de nombreuses
députations des armées de terre et de mer, et une foule de princes
étrangers. Des milliers d'ouvriers travaillaient aux apprêts de la
cérémonie, dans la basilique de Notre-Dame. Le bruit de la venue du
Pape ayant transpiré, l'opinion en avait été saisie et émerveillée, la
population dévote enchantée, l'émigration profondément chagrine,
l'Europe surprise et jalouse. La question avait été traitée là où se
traitaient toutes les affaires, c'est-à-dire au sein du conseil
d'État. Dans ce corps, où la plus complète liberté avait laissée aux
opinions, les objections suscitées par le Concordat s'étaient
reproduites bien plus fortement encore, à l'idée de soumettre en
quelque sorte le couronnement du nouveau monarque au chef de l'Église.
Ces répugnances si anciennes en France, même chez les hommes
religieux, contre la domination ultramontaine, s'étaient toutes
réveillées à la fois. On disait que c'était relever toutes les
prétentions du clergé, proclamer une religion dominante, faire
supposer que l'Empereur récemment élu tenait sa couronne non du voeu
de la nation et des exploits de l'armée, mais du Souverain Pontife,
supposition dangereuse, car celui qui donnait la couronne pouvait la
retirer aussi.

Napoléon, impatienté de tant d'objections contre une cérémonie, qui
devait être un vrai triomphe obtenu sur la malveillance européenne,
prit lui-même la parole, exposa tous les avantages de la présence du
Pape dans une telle solennité, l'effet qu'elle produirait sur les
populations religieuses et sur le monde entier, la force qu'elle
apporterait au nouvel ordre de choses, à la conservation duquel tous
les hommes de la Révolution étaient également intéressés; il montra le
peu de danger attaché à cette signification d'un pontife donnant la
couronne; il soutint que les prétentions d'un Grégoire VII n'étaient
plus de notre temps, que la cérémonie dont il s'agissait n'était
qu'une invocation de la protection céleste en faveur d'une dynastie
nouvelle, invocation faite dans les formes ordinaires du culte le plus
ancien, le plus général, le plus populaire en France; que, du reste,
sans pompe religieuse, il n'y avait pas de véritable pompe, surtout
dans les pays catholiques, et qu'à faire figurer les prêtres au
couronnement, il valait mieux y appeler les plus grands, les plus
qualifiés, et, si on pouvait, leur supérieur à tous, le Pape lui-même.
Poussant enfin ses contradicteurs, comme il poussait ses ennemis à la
guerre, c'est-à-dire à outrance, il finit par ce trait qui termina la
discussion sur-le-champ.--Messieurs, s'écria-t-il, vous délibérez à
Paris, aux Tuileries: supposez que vous délibérassiez à Londres, dans
le cabinet britannique, que vous fussiez, en un mot, les ministres du
roi d'Angleterre, et qu'on vous apprît que le Pape passe en ce moment
les Alpes, pour sacrer l'Empereur des Français; regarderiez-vous cela
comme un triomphe pour l'Angleterre ou pour la France?--À cette
interrogation si vive, portant si juste, tout le monde se tut, et le
voyage du Pape à Paris ne rencontra plus d'objection.

[Note en marge: Négociation pour obtenir le voyage du Pape.]

[Note en marge: Le cardinal Fesch chargé de la négociation.]

Mais ce n'était pas tout que de consentir à ce voyage, il fallait
l'obtenir de la cour de Rome, et la chose était extraordinairement
difficile. Pour réussir il était nécessaire d'user d'un grand art, de
mêler beaucoup de fermeté à beaucoup de douceur; et l'ambassadeur de
France, le cardinal Fesch, avec l'irascibilité de son caractère, la
dureté de son orgueil, y était beaucoup moins propre que son
prédécesseur, M. de Cacault. C'est ici le cas de faire connaître ce
personnage qui a joué un rôle dans l'Église et dans l'Empire. Le
cardinal Fesch, gros de corps, moyen de taille, médiocre d'esprit,
vain, ambitieux, emporté, mais ferme, était destiné à devenir un grand
obstacle pour Napoléon. Pendant la terreur, il avait, comme beaucoup
de prêtres, jeté loin de lui les insignes, et avec les insignes les
obligations du sacerdoce. Devenu commissaire des guerres à l'armée
d'Italie, on n'aurait pas dit, à le voir agir, que c'était un ancien
ministre du culte. Mais quand Napoléon, remettant toutes choses à leur
place, avait ramené les prêtres à l'autel, le cardinal Fesch avait
songé à rentrer dans son premier état, et à s'y ménager le rang que sa
puissante parenté lui permettait d'espérer. Napoléon n'avait voulu
l'y replacer qu'à condition d'une conduite édifiante; et, l'abbé Fesch
avait aussitôt, avec une force de volonté rare, changé ses moeurs,
caché sa vie, et donné dans un séminaire le spectacle d'une pénitence
exemplaire. Pourvu de l'archevêché de Lyon, qui avait été tenu en
réserve pour lui, revêtu du chapeau de cardinal, il s'était montré
sur-le-champ, non l'appui de Napoléon, mais bien plutôt son
antagoniste dans l'Église; et on pouvait entrevoir déjà qu'il avait la
prétention d'obliger un jour le neveu auquel il devait tout, à compter
avec un oncle appuyé sur la secrète malveillance du clergé.

Napoléon s'était entretenu amèrement de cette nouvelle ingratitude de
famille avec le sage Portalis, qui lui avait donné le conseil de se
débarrasser de cet oncle en l'envoyant à Rome, pour y être
ambassadeur.--Il aura là, disait M. Portalis, fort à faire avec
l'orgueil, les préjugés de la cour romaine, et il emploiera les
défauts de son caractère à vous servir, au lieu de les employer à vous
nuire.--C'est pour ce motif, et non pour le faire pape un jour, comme
le débitaient les inventeurs de faux bruits, que Napoléon avait
accrédité le cardinal Fesch auprès de la cour de Rome. Aucun pape ne
lui eût été plus désagréable, plus opposé, plus dangereux.

Tel était le personnage qui devait négocier le voyage de Pie VII à
Paris.

[Note en marge: Effet que produit sur le Pape l'idée de venir à
Paris.]

[Note en marge: Le Pape et le cardinal Consalvi livrés aux plus
grandes agitations d'esprit.]

Dès que Pie VII avait appris par le courrier extraordinaire du
cardinal Caprara les désirs conçus par Napoléon, il avait été saisi,
et il était demeuré long-temps agité des sentiments les plus
contraires. Il avait bien compris que c'était l'occasion de rendre de
nouveaux services à la religion, d'obtenir pour elle plus d'une
concession, jusqu'ici constamment refusée, peut-être même d'arracher
la restitution des riches provinces enlevées au patrimoine de
Saint-Pierre. Mais aussi que de chances à braver! que de fâcheux
discours à essuyer en Europe! que de désagréments possibles, au milieu
de cette capitale révolutionnaire, infectée de l'esprit des
philosophes, remplie encore de leurs adhérents, et habitée par le
peuple le plus railleur de la terre! Toutes ces perspectives se
présentant à la fois à l'esprit du pontife, sensible et irritable,
l'agitèrent à tel point que sa santé en fut notablement altérée. Son
ministre, son conseiller favori, le cardinal secrétaire d'État
Consalvi, devint à l'instant le confident de ses agitations[9]. Il lui
communiqua ses inquiétudes, reçut communication des siennes, et tous
deux se trouvèrent à peu près d'accord. Ils craignaient ce que dirait
le monde de cette consécration d'un prince illégitime, d'un
usurpateur, comme on appelait Napoléon, dans un certain parti; ils
craignaient le mécontentement des cours, surtout celui de la cour de
Vienne, qui voyait avec un mortel déplaisir s'élever un nouvel
empereur d'Occident; ils craignaient, dans le parti de l'ancien
régime, un déchaînement bien plus grand que celui qui avait éclaté à
l'époque du Concordat, et bien plus motivé, car ici l'intérêt de la
religion était moins évident que l'intérêt d'un homme. Ils craignaient
qu'une fois en France on ne demandât au Pape, à l'égard de la
religion, quelque chose d'imprévu, d'inadmissible, qu'il aurait déjà
bien de la peine à refuser à Rome, qu'il pourrait bien moins encore
refuser à Paris, ce qui amènerait quelque brouille fâcheuse, peut-être
éclatante. Ils n'allaient pas jusqu'à redouter un acte de violence
comme la détention de Pie VI à Valence; mais ils se figuraient
confusément des scènes étranges et effrayantes. Il est vrai que le
cardinal Consalvi, qui était venu à Paris pour le Concordat, et le
cardinal Caprara, qui passait sa vie dans cette capitale, avaient sur
Napoléon, sur sa courtoisie, sur la délicatesse de ses procédés,
d'autres idées que celles qui régnaient dans cette cour de vieux
prêtres, lesquels ne se représentaient jamais Paris que comme un
gouffre où dominait un géant redoutable. Le cardinal Caprara surtout
ne cessait de dire que si l'Empereur était le plus bouillant, le plus
impérieux des hommes, il était aussi le plus généreux, le plus
aimable, quand on ne le blessait pas; que le Pape serait charmé de le
voir, qu'il en obtiendrait ce qu'il voudrait pour la religion et pour
l'Église; que c'était le moment de partir, car la guerre tendait à
quelque crise décisive; qu'il y aurait encore des vaincus et un
vainqueur, encore de nouvelles distributions de territoires, et que le
Pape obtiendrait peut-être les Légations; qu'on ne promettait rien, à
la vérité, mais que c'était au fond l'intention de Napoléon, et qu'il
ne lui fallait qu'une circonstance pour la réaliser. Ces peintures
calmaient un peu l'imagination troublée du malheureux pontife; mais
Paris, la capitale de cette affreuse révolution française qui avait
dévoré des rois, des reines, des milliers de prêtres, était pour lui
un indéfinissable objet de terreur.

[Note 9: Je ne suppose ici aucune intention, je n'en imagine aucune.
Ce qui suit est fidèlement extrait de la correspondance secrète du
cardinal Consalvi avec le cardinal Caprara, correspondance dont la
France est restée en possession.]

Puis aussi venaient l'assaillir des appréhensions contraires. Sans
doute l'Europe parlerait mal si on allait à Paris; il était possible
qu'on y fût exposé à des événements inconnus et funestes; mais si on
n'y allait pas, qu'arriverait-il de la religion et du Saint-Siége?
Tous les États d'Italie étaient sous la main de Napoléon. Le Piémont,
la Lombardie, la Toscane, Naples même, malgré la protection russe,
étaient remplis de troupes françaises. Par égard pour le Saint-Siége,
l'État romain seul avait été épargné. Que ne ferait pas Napoléon
irrité, blessé par un refus, qui serait infailliblement connu de toute
l'Europe, et qui passerait pour une condamnation de ses droits, émanée
du Saint-Siége? Toutes ces idées contradictoires formaient, dans
l'esprit du Pape et du secrétaire d'État Consalvi, un flux et un
reflux des plus douloureux. Le cardinal Consalvi, qui avait déjà
affronté le danger, et à qui Paris avait été loin de déplaire, était
moins agité. Il ne songeait, lui, qu'à l'Europe, à ses jugements et au
déplaisir de tous les anciens cabinets.

[Note en marge: Le Pape consulte vingt cardinaux.]

[Note en marge: Division entre les cardinaux consultés, et leurs
diverses manières de penser.]

Cependant le Pape et le cardinal, s'attendant à recevoir de Paris des
instances qui probablement ne permettraient pas de refus, voulaient
avoir le Sacré-Collége pour eux. Ils n'osaient pas le consulter tout
entier, car il y avait dans son sein des cardinaux liés aux cours
étrangères, qui trahiraient peut-être le secret. Ils choisirent dix
membres des plus influents dans la congrégation des cardinaux, et leur
soumirent, sous le secret de la confession, les communications faites
par le cardinal Caprara et le cardinal Fesch. Ces dix cardinaux furent
malheureusement divisés, et on pouvait craindre qu'il en fût de même
du Sacré-Collége. Alors le Pape et son ministre pensèrent qu'il
fallait recourir à dix autres, ce qui faisait vingt. Cette
consultation, demeurée secrète, donna les résultats suivants. Cinq
cardinaux furent absolument opposés à la demande de Napoléon; quinze
furent favorables, mais en élevant des objections, et en demandant des
conditions. Sur les cinq refusants, deux seulement avaient donné pour
motif de leur refus l'illégitimité du souverain qu'il s'agissait de
couronner. Les cinq avaient dit que c'était consacrer et ratifier tout
ce que le nouveau monarque avait souffert ou opéré de dommageable à la
religion; car, s'il avait fait le Concordat, il avait fait aussi les
articles organiques, et soustrait, quand il était général, les
Légations au Saint-Siége; que récemment encore, en concourant aux
sécularisations, il avait contribué à dépouiller l'Église allemande de
ses biens; que s'il voulait être traité en Charlemagne, il devait se
conduire comme cet empereur, et montrer à l'égard du Saint-Siége la
même munificence.

Les quinze cardinaux disposés à consentir avec des conditions
restrictives, avaient objecté l'opinion et le mécontentement des
cours de l'Europe, l'inconvénient pour la dignité du Pape d'aller
consacrer le nouvel Empereur à Paris, tandis que les Empereurs du
Saint-Empire étaient tous venus se faire sacrer à Rome, au pied de
l'autel de Saint-Pierre; le désagrément de rencontrer les évêques
constitutionnels qui s'étaient incomplétement rétractés, ou qui, après
leur réconciliation avec l'Église, avaient élevé de nouvelles
controverses; la fausse position du Saint-Père en présence de certains
hauts fonctionnaires, comme M. de Talleyrand, par exemple, qui avaient
rompu les liens du sacerdoce pour nouer ceux du mariage; le danger de
recevoir au sein d'une capitale ennemie des demandes inadmissibles,
qu'il serait difficile de refuser sans une rupture éclatante; enfin le
péril d'un tel voyage pour une santé aussi délicate que celle de Pie
VII. Rappelant le blâme qu'avait encouru dans le dernier siècle le
pape Pie VI, lorsqu'il avait fait le voyage de Vienne pour visiter
Joseph II, et qu'il était retourné sans avoir rien obtenu de favorable
à la religion, les quinze cardinaux soutenaient qu'il ne pouvait y
avoir qu'une excuse aux yeux du monde chrétien pour l'acte de
condescendance qu'on demandait à Pie VII, c'était d'exiger et
d'obtenir certains avantages notoires, comme la révocation d'une
partie des articles organiques, l'abolition des mesures prises par la
République italienne à l'égard du clergé, la révocation de ce que le
commissaire français faisait à Parme et Plaisance relativement à
l'Église de ce pays, enfin des indemnités territoriales pour les
pertes que le Saint-Siége avait souffertes, et surtout l'adoption de
l'ancien cérémonial observé pour le couronnement des empereurs
germaniques. Quelques-uns des quinze cardinaux ajoutaient même à titre
de condition expresse, que le sacre aurait lieu, non à Paris mais en
Italie, quand Napoléon visiterait ses États au delà des Alpes, et
exigeaient cette condition comme indispensable à la dignité du
Saint-Siége.

[Note en marge: La connaissance du serment que doit prêter l'Empereur
devient un motif péremptoire de refus.]

Un peu rassuré par ces avis, le Pape était disposé à consentir aux
désirs de Napoléon, en insistant toutefois d'une manière péremptoire
sur les conditions réclamées par les quinze cardinaux consentants, et
il avait fait part de cette résolution au cardinal Fesch. Mais, dans
l'intervalle, était arrivé à Rome le texte du sénatus-consulte du 28
floréal, et la formule du serment de l'Empereur contenant ces mots: Je
jure de respecter et faire respecter LES LOIS DU CONCORDAT... et LA
LIBERTÉ DES CULTES. Les lois du Concordat semblaient comprendre les
articles organiques; la liberté des cultes paraissait emporter la
consécration des hérésies, et jamais la cour de Rome n'avait admis
pour son compte une telle liberté. Ce serment devint tout à coup une
raison de refus absolu. Cependant on consulta encore les vingt
cardinaux, et cette fois cinq seulement pensèrent que le serment
n'était pas un obstacle insurmontable; quinze répondirent qu'il
rendait impossible au Pape de sacrer le nouveau monarque.

Quoique le secret eût été bien gardé par les cardinaux, les nouvelles
de Paris, quelques indiscrétions inévitables des agents du
Saint-Siége, amenèrent une divulgation de la négociation, et le
public, composé de prélats et de diplomates, qui entoure la cour
romaine, se répandit en propos et en sarcasmes. On appelait Pie VII
_le chapelain de l'Empereur des Français_, car cet Empereur, ayant
besoin du ministère du Pape, ne venait pas à Rome, comme daignaient le
faire autrefois les Charlemagne, les Othon, les Barberousse, les
Charles-Quint; il appelait le Pape dans son palais.

[Note en marge: Le pape se décide à faire une réponse à peu près
négative.]

Ce déchaînement, joint aux difficultés du serment, ébranla Pie VII et
le cardinal Consalvi, et tous deux s'arrêtèrent à la résolution de
faire une réponse en apparence favorable, en réalité négative, car
elle consistait en un acquiescement chargé de conditions que
l'Empereur ne pouvait pas admettre.

Le cardinal Fesch s'était hâté de répondre à la principale difficulté
élevée contre le serment, et tirée de l'engagement que prenait le
souverain de respecter la liberté des cultes, en disant que cet
engagement était, non pas l'approbation canonique des croyances
dissidentes, mais la promesse de souffrir le libre exercice de tous
les cultes, et de n'en persécuter aucun, ce qui était conforme à
l'esprit de l'Église et aux principes adoptés dans le siècle présent
par tous les souverains. Ces explications fort sensées n'avaient,
suivant le cardinal Consalvi, qu'un caractère privé, point du tout un
caractère public, et ne pouvaient excuser la cour de Rome aux yeux des
fidèles et aux yeux de Dieu, si elle manquait à la foi catholique.

Quoique d'un esprit peu insinuant, le cardinal Fesch avait su
pénétrer, par la crainte et les largesses, dans le secret de plus d'un
personnage de la cour romaine, et connaissait assez exactement les
objections et leurs auteurs. Il manda tout à Paris, pour que
l'Empereur fût parfaitement instruit; et, cependant, ne sachant pas à
quel point le Pape désirait se soustraire, par des conditions
inacceptables, à ce qu'on exigeait de lui, il fit espérer le succès
plus qu'il n'y avait lieu de l'espérer dans le moment, ajoutant
toutefois qu'il fallait pour réussir donner au Saint-Siége des
promesses et des explications entièrement satisfaisantes.

[Note en marge: Embarras du cardinal Caprara entre la cour de Rome qui
veut refuser, et la cour de France qui ne semble pas douter d'une
réponse favorable.]

Ces communications, transmises à Paris, embarrassèrent cruellement le
cardinal Caprara, car on les prit pour un consentement qui ne
dépendait plus que de quelques explications à donner, et on se tint
pour assuré de la venue du Pape en France. Le cardinal Caprara, qui
connaissait les vraies dispositions de sa cour, et qui n'osait les
dire, était tremblant et confus. L'impératrice Joséphine tenait, plus
que Napoléon lui même, au sacre qui lui semblait le pardon du ciel
pour un acte d'usurpation. Aussi reçut-elle à Saint-Cloud le cardinal
Caprara, en lui prodiguant les attentions les plus aimables. De son
côté, Napoléon lui témoigna sa vive satisfaction, et tous deux lui
dirent qu'ils considéraient la chose comme arrangée; que le Pape
serait reçu à Paris avec les honneurs dus au chef de l'Église
universelle, et que la religion recueillerait de son voyage des biens
infinis. Napoléon, sans tout savoir, se doutant néanmoins d'une
partie des secrets désirs de la cour romaine, évita de se laisser
aborder par le cardinal Caprara, de peur qu'il ne lui demandât des
choses ou tout à fait impossibles, comme la révocation des articles
organiques, ou actuellement très-difficiles, comme la restitution des
Légations. Le cardinal fut donc doublement embarrassé, et des
espérances trop facilement conçues à Paris, et de la difficulté
d'aborder Napoléon, pour en obtenir des paroles capables de décider sa
cour.

[Note en marge: L'évêque d'Orléans, chargé de la négociation du sacre
comme il l'avait été de la négociation du Concordat.]

L'abbé Bernier, devenu évêque d'Orléans, l'homme dont l'esprit sage et
profond avait été employé à vaincre toutes les difficultés du
Concordat, fut encore très-utile en cette circonstance. On le chargea
des réponses à faire à la cour de Rome. Il s'entendit, pour cet objet,
avec le cardinal Caprara, et lui fit comprendre qu'après les
espérances conçues par la famille impériale, après l'attente produite
dans le public français, il serait impossible de reculer sans outrager
Napoléon, et sans s'exposer aux plus graves conséquences. L'évêque
d'Orléans rédigea une dépêche qui honorerait les plus savants, les
plus habiles diplomates. Il rappela les services rendus par Napoléon à
l'Église, et les titres qu'il avait à sa reconnaissance, le bien que
la religion pouvait attendre encore de lui, l'effet surtout que
produirait sur le peuple français la présence de Pie VII, et
l'impulsion qu'elle donnerait aux idées religieuses. Il expliqua le
serment et les expressions relatives à la liberté des cultes comme on
devait les entendre; il offrit d'ailleurs un expédient, c'était de
faire deux cérémonies: l'une civile, dans laquelle l'Empereur
prêterait le serment et prendrait la couronne; l'autre religieuse,
dans laquelle il ferait bénir cette couronne par le Pontife. Enfin, il
déclara positivement que c'était dans l'intérêt de la religion et des
affaires qui s'y rattachaient, qu'on demandait à Paris la présence du
Pape. Il y avait assez d'espérances cachées sous ces paroles pour que
le Saint-Père fût personnellement gagné, et eût à donner à la
chrétienté un prétexte qui justifiât sa condescendance envers
Napoléon.

Le cardinal Caprara joignit à cette dépêche officielle du gouvernement
français des lettres particulières, dans lesquelles il peignait ce qui
se passait en France, le bien qu'il y avait à accomplir, le mal qu'il
y avait à réparer, et affirmait positivement qu'on ne pouvait pas
refuser sans de grands périls; qu'à Rome on jugeait mal des choses, et
que le Pape ne recueillerait de son voyage que des sujets de
satisfaction.

Transportée une seconde fois à Rome, la négociation devait réussir. Le
Pape et le cardinal Consalvi, éclairés par les lettres du légat et de
l'évêque d'Orléans, comprirent l'impossibilité d'un refus, et, pressés
par le cardinal Fesch, finirent par se rendre. Mais ils éprouvaient le
besoin de consulter encore une fois les cardinaux, et surtout ils
étaient effrayés par l'une des explications de l'évêque d'Orléans,
consistant dans l'idée d'une double cérémonie. Le Pape n'en admettait
qu'une, car il voulait non pas seulement jeter de l'eau bénite sur le
nouvel Empereur, il voulait le couronner. Les cardinaux furent donc
consultés de nouveau sur les explications venues de Paris. Le cardinal
Fesch s'ouvrit un accès auprès d'eux, et fit entrer la crainte dans
les coeurs, ce à quoi il excellait beaucoup plus qu'à séduire. La
réponse fut favorable; mais on demanda une note officielle qui
expliquât le serment, qui promît une seule cérémonie, et qui contînt
la mention expresse des conditions auxquelles le Pape se rendrait à
Paris.

[Note en marge: Consentement du Pape, et conditions mises à ce
consentement.]

Pie VII fit donc déclarer qu'il consentait à s'y rendre, à condition
que le serment serait expliqué comme n'entraînant pas l'approbation
des dogmes hérétiques, mais la simple tolérance matérielle des cultes
dissidents; qu'on lui promettrait de l'écouter lorsqu'il réclamerait
contre certains articles organiques, lorsqu'il réclamerait pour les
intérêts de l'Église et du Saint-Siége (les Légations n'étaient pas
nommées); qu'on ne laisserait arriver auprès de lui les évêques qui
discutaient leur soumission au Saint-Siége, qu'après une nouvelle et
plus complète soumission de leur part; qu'il ne serait pas exposé à
rencontrer des personnes qui étaient dans une situation contraire aux
lois de l'Église (on désignait positivement la femme du ministre des
affaires étrangères); que le cérémonial observé serait celui de la
cour de Rome sacrant les empereurs, ou de l'archevêque de Reims
sacrant les rois de France; qu'il n'y aurait qu'une seule cérémonie,
par le ministère du Pape exclusivement; qu'une députation de deux
évêques français porterait à Pie VII une lettre d'invitation, dans
laquelle l'Empereur dirait que, retenu par des raisons puissantes au
sein de son Empire, et ayant à entretenir le Saint-Père des intérêts
de la religion, il le priait de venir en France pour bénir sa
couronne, et traiter des intérêts de l'Église; qu'on n'adresserait au
Pape aucune espèce de demande, qu'on ne gênerait en rien son retour en
Italie. Le cabinet pontifical exprimait enfin le désir que le sacre
fût remis au 25 décembre, jour où Charlemagne avait été proclamé
empereur, car le Pape, cruellement agité, avait besoin d'aller passer
quelque temps à Castel-Gandolpho, pour prendre un peu de repos, et ne
pouvait d'ailleurs quitter Rome sans mettre ordre à beaucoup
d'affaires du gouvernement romain.

[Note en marge: Les conditions du Pape acceptées en les expliquant.]

Ces conditions n'avaient rien que de très-acceptable, car si on
promettait d'écouter les réclamations du Pape sur certains articles
organiques, on ne promettait pas d'y faire droit, dans le cas où elles
seraient contraires aux principes de l'Église française. Le cardinal
Fesch avait même loyalement déclaré qu'on ne modifierait jamais celui
des articles organiques qui blessait le plus la cour de Rome, et qui
exigeait le consentement de l'autorité civile pour l'introduction en
France des bulles pontificales. On pouvait encore, sans aucun
scrupule, promettre une seule cérémonie, l'observation du cérémonial
romain ou français; une espérance d'amélioration quant à l'état
territorial du Saint-Siége, car Napoléon y songeait souvent; l'envoi
d'une députation pour inviter solennellement le Pape à se rendre à
Paris; l'allégation des intérêts de l'Église pour motiver son voyage;
la répression des quatre évêques qui étaient revenus sur leur
réconciliation, et troublaient l'Église d'une manière fâcheuse. On
pouvait enfin s'engager à ne rien demander d'inconvenant à Pie VII, et
à lui laisser sa liberté, car jamais pensée contraire n'était venue
dans l'esprit de Napoléon et de son gouvernement. Il fallait, en
effet, l'imagination de ces vieillards tremblants et affaiblis, pour
supposer que la liberté du Pape avait quelque chose à craindre en
France.

[Note en marge: Quelques exigences déplacées du cardinal Fesch.]

Le cardinal Fesch, une fois le consentement obtenu, déclara que
l'Empereur se chargerait de tous les frais du voyage, ce qui pour un
gouvernement ruiné était une grande difficulté de moins. Il fit
connaître en outre les détails de l'accueil magnifique réservé au
Saint-Père. Malheureusement il le tracassa par des exigences
accessoires, tout à fait déplacées. Il voulait que douze cardinaux,
plus le secrétaire d'État Consalvi, accompagnassent le Pape; il
voulait, contre l'usage établi, qui classe les cardinaux par rang
d'ancienneté, avoir la première place dans la voiture pontificale, en
qualité d'ambassadeur, de grand-aumônier, et d'oncle de l'Empereur.
Tout cela était inutile, et causait à des hommes timides et
formalistes autant de douleur que les difficultés les plus sérieuses.

[Note en marge: Le Pape ne veut pas amener à Paris le cardinal
Consalvi.]

[Note en marge: Motifs de cette détermination.]

Pie VII céda sur quelques points, mais fut inflexible sur le nombre
des cardinaux et sur le déplacement du secrétaire d'État Consalvi.
Dans leurs vagues terreurs, Pie VII et Consalvi avaient imaginé de
pourvoir à tous les dangers de l'Église par une singulière
précaution. Le Saint-Père, qui se croyait plus malade qu'il n'était,
et qui prenait l'agitation nerveuse dont il se trouvait atteint pour
un mal dangereux, pensait qu'il pourrait bien mourir en route. Il
pensait aussi que peut-être on voudrait abuser de lui. Pour ce second
cas, il avait rédigé et signé son abdication, et l'avait déposée dans
les mains du cardinal Consalvi, afin qu'il fût en mesure de déclarer
la papauté vacante. De plus, s'il mourait ou abdiquait, il était
nécessaire de convoquer le Sacré-Collége, afin de remplir la chaire de
saint Pierre. Il fallait donc laisser à Rome le plus de cardinaux
possible, et, parmi eux, l'homme que son habileté rendait le plus
capable de diriger l'Église dans ces circonstances graves,
c'est-à-dire le cardinal Consalvi lui-même. Une dernière considération
décidait le Pape à en agir ainsi. Il n'avait pu éviter une explication
avec la cour d'Autriche, pour lui faire agréer son voyage à Paris.
L'Autriche, appréciant sa situation, avait reconnu la nécessité où il
était de faire ce voyage; mais elle avait demandé une garantie, c'est
qu'il promît de ne pas traiter à Paris des arrangements de l'Église
germanique, lesquels devaient être la conséquence du recès de 1803.
C'était surtout à cause de ce motif qu'elle redoutait le séjour du
Pape en France. Pie VII avait promis solennellement de ne traiter avec
Napoléon d'aucune question étrangère à l'Église française. Mais pour
qu'on ajoutât foi à sa promesse, il fallait qu'il n'amenât pas avec
lui le cardinal Consalvi, l'homme par lequel passaient toutes les
grandes affaires de la cour romaine.

Par ces motifs Pie VII refusa d'amener plus de six cardinaux avec lui,
et persista dans sa résolution de laisser à Rome le secrétaire d'État
Consalvi. Il consentit à un arrangement quant aux prétentions
personnelles du cardinal Fesch. Celui-ci dut occuper la première place
dès qu'on serait arrivé en France.

[Note en marge: Le Pape avant de quitter Rome, se retire à
Castel-Gandolpho pour y prendre quelque repos.]

Ces choses convenues, le Pape se rendit à Castel-Gandolpho, où l'air
pur, le calme qui suit une résolution prise, les nouvelles chaque jour
plus satisfaisantes de l'accueil qu'on lui préparait à Paris,
rétablirent sa santé fort ébranlée.

[Note en marge: Lettre d'invitation adressée par l'Empereur au Pape.]

[Note en marge: Le général Caffarelli chargé de porter la lettre de
l'Empereur.]

Napoléon regardait ce qu'il venait d'obtenir comme une grande
victoire, qui mettait le dernier sceau à ses droits, et qui ne lui
laissait plus rien à désirer en fait de légitimité. Toutefois, il ne
voulait pas perdre son caractère propre au milieu de ces pompes
extérieures; il ne voulait rien faire, rien promettre de contraire à
sa dignité et aux principes de son gouvernement. Le cardinal Fesch lui
ayant dit qu'il suffirait de députer auprès du Pape un général
jouissant d'une haute considération, il envoya le général Caffarelli
pour porter son invitation, et il rédigea cette invitation dans des
termes respectueux, même caressants, mais sans trop donner à entendre
qu'il appelait le Pape auprès de lui pour autres affaires que son
sacre. La lettre, écrite avec une dignité parfaite, était ainsi
conçue:

     «TRÈS-SAINT-PÈRE,

     «L'heureux effet qu'éprouvent la morale et le caractère de mon
     peuple par le rétablissement de la religion chrétienne, me porte
     à prier Votre Sainteté de me donner une nouvelle preuve de
     l'intérêt qu'elle prend à ma destinée, et à celle de cette grande
     nation, dans une des circonstances les plus importantes
     qu'offrent les annales du monde. Je la prie de venir donner, au
     plus éminent degré, le caractère de la religion à la cérémonie du
     sacre et du couronnement du premier Empereur des Français. Cette
     cérémonie acquerra un nouveau lustre lorsqu'elle sera faite par
     Votre Sainteté elle-même. Elle attirera sur nous et sur nos
     peuples la bénédiction de Dieu, dont les décrets règlent à sa
     volonté le sort des empires et des familles.

     «Votre Sainteté connaît les sentiments affectueux que je lui
     porte depuis long-temps, et par là elle doit juger du plaisir que
     m'offrira cette circonstance de lui en donner de nouvelles
     preuves.

     «Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous conserve, Très-Saint-Père,
     longues années au régime et gouvernement de notre mère la sainte
     Église.

     «Votre dévot fils,

                                                           «NAPOLÉON.»

À cette lettre étaient jointes de vives instances pour que le Pape, au
lieu d'arriver le 25 décembre, arrivât dans les derniers jours de
novembre. Napoléon ne disait pas le vrai motif qui le portait à
désirer que la cérémonie eût lieu plus tôt; ce motif n'était autre que
son projet de descente en Angleterre, préparé pour décembre. Il en
alléguait un, vrai aussi, mais moins grave, c'était l'inconvénient de
laisser trop long-temps à Paris toutes les autorités civiles et
militaires, déjà convoquées.

Le général Caffarelli, parti en toute hâte, fut rendu à Rome dans la
nuit du 28 au 29 septembre. Le cardinal Fesch le présenta au
Saint-Père, qui lui fit un accueil tout paternel. Pie VII reçut la
lettre des mains du général, et différa de la lire jusqu'après
l'audience. Mais, lorsqu'il en eut pris connaissance, et qu'il n'y
trouva pas l'allégation des affaires religieuses comme motif de venir
en France, il fut saisi d'une profonde douleur, et tomba dans une
agitation nerveuse, qui excita les plus vives inquiétudes. Au fond, ce
qui touchait ce respectable Pontife, comme tous les princes d'une âme
élevée, c'était son honneur, la dignité de sa couronne. Il les croyait
compromis, si l'intérêt des affaires religieuses n'était allégué pour
expliquer son déplacement. Le titre de _chapelain de Napoléon_, que
lui donnaient ses ennemis, le blessait profondément. Il fit rappeler
le cardinal Fesch: _C'est du poison_, lui dit-il, que vous m'avez
apporté. Il ajouta qu'il ne répondrait pas à une telle lettre; qu'il
n'irait point à Paris, car on lui avait manqué de parole. Le cardinal
Fesch essaya de calmer le Pontife irrité, et pensa qu'une nouvelle
consultation des cardinaux pourrait arranger cette dernière
difficulté. Tous commençaient à sentir l'impossibilité de reculer, et,
moyennant une dernière note explicative, signée du cardinal
ambassadeur, la difficulté fut aplanie. Il fut décidé que le Pape, à
cause de la Toussaint, partirait le 2 novembre, et arriverait le 27 à
Fontainebleau.

[Note en marge: Questions relatives au cérémonial.]

Pendant que cela se passait à Rome, l'Empereur Napoléon avait tout
disposé à Paris, pour donner à cette cérémonie un éclat prodigieux. Il
y avait invité les princes de Bade, le prince archichancelier de
l'Empire germanique, et de nombreuses députations choisies dans
l'administration, dans la magistrature et dans l'armée. Il avait
laissé le soin à l'évêque Bernier, ainsi qu'à l'archichancelier
Cambacérès, d'examiner le cérémonial usité pour le sacre des empereurs
et des rois, et de lui proposer les modifications que les moeurs du
siècle, l'esprit du temps, les préventions même de la France contre
l'autorité romaine, commandaient d'y apporter. Il leur avait prescrit
le plus grand secret, pour que ces questions ne devinssent pas le
sujet de propos fâcheux, et se réservait de décider lui-même celles
qui seraient douteuses. Les deux rites romain et français contenaient
des manières de procéder également difficiles à faire supporter aux
esprits. D'après l'un et l'autre cérémonial, le monarque arrivait sans
les insignes de la suprême puissance, tels que le sceptre, l'épée, la
couronne, et ne les recevait que de la main du Pontife. De plus on lui
posait la couronne sur la tête. Par le rite français les pairs, par le
rite romain les évêques, tenaient la couronne suspendue sur la tête du
monarque à genoux, et le Pontife, la saisissant, la faisait descendre
sur son front. MM. Bernier et Cambacérès, après avoir supprimé
certains détails trop en contradiction avec le temps présent, étaient
d'avis de conserver cette dernière partie de la cérémonie, en
substituant aux pairs du rite français, aux évêques du rite romain,
les six grands dignitaires de l'Empire, et en laissant le Pape poser
la couronne, suivant la coutume anciennement admise. Napoléon, se
fondant sur l'esprit de la nation et de l'armée, soutint qu'il ne
pouvait ainsi recevoir la couronne du Pontife; que la nation et
l'armée, desquelles il la tenait, seraient blessées de voir un
cérémonial sans conformité avec la réalité des choses, et
l'indépendance du trône. Il fut inflexible à cet égard, disant qu'il
connaissait mieux que personne les vrais sentiments de la France,
portée sans doute aux idées religieuses, mais, sous ce rapport même,
toujours prête à blâmer ceux qui dépassaient certaines limites. Il
voulut donc arriver à la basilique avec ses insignes impériaux,
c'est-à-dire en Empereur, et seulement les donner à bénir au Pape. Il
consentait à être béni, consacré, mais non pas à être couronné.
L'archichancelier Cambacérès, avouant ce qu'il y avait de vrai dans
l'opinion de Napoléon, signala le danger non moins grand de blesser un
Pontife, déjà fort chagriné, et de priver la cérémonie d'une
conformité précieuse avec les vieilles formes en usage depuis Pépin et
Charlemagne. MM. Cambacérès et Bernier, tous deux intimement liés avec
le légat, furent chargés de lui faire agréer les volontés de
l'Empereur. Le cardinal Caprara, sachant combien les formes étaient
une affaire grave pour sa cour, pensa qu'il ne fallait rien décider
sans l'avis du Pape, mais qu'il ne fallait rien mander non plus au
Saint-Siége, de peur de susciter des difficultés nouvelles. Convaincu
que le Pape, une fois arrivé, serait en même temps rassuré et charmé
par l'accueil qui lui était destiné en France, le cardinal crut que
tout s'arrangerait plus facilement à Paris sous l'influence d'une
satisfaction inattendue, qu'à Rome sous l'influence des plus vagues
terreurs.

[Note en marge: Difficultés intérieures naissant des prétentions de la
famille impériale.]

Ces difficultés vaincues, il en restait d'autres qui prenaient
naissance dans le sein de la famille impériale. Il s'agissait de fixer
le rôle de la femme, des frères, des soeurs de l'Empereur, dans cette
cérémonie du sacre. Il fallait d'abord savoir si Joséphine serait
couronnée et sacrée comme Napoléon lui-même. Elle le désirait
ardemment, car c'était un nouveau lien avec son époux, une nouvelle
garantie contre une répudiation future, qui était le souci constant de
sa vie. Napoléon hésitait entre sa tendresse pour elle et les secrets
pressentiments de sa politique, lorsqu'une scène de famille faillit
amener sur-le-champ la perte de l'infortunée Joséphine. Tout le monde
s'agitait autour du nouveau monarque, frères, soeurs, alliés. Chacun
voulait, dans cette solennité qui semblait devoir les consacrer tous,
un rôle conforme à ses prétentions actuelles et à ses espérances
futures. À l'aspect de cette agitation et témoin des instances dont
Napoléon était l'objet, surtout de la part de l'une de ses soeurs,
Joséphine troublée, dévorée de jalousie, laissa voir des soupçons
outrageants pour cette soeur, et pour Napoléon lui-même, soupçons
conformes aux atroces calomnies des émigrés. Napoléon fut saisi tout à
coup d'une véhémente colère, et, trouvant dans cette colère une force
contre son affection, il dit à Joséphine qu'il allait se séparer
d'elle[10]; que d'ailleurs il le faudrait plus tard, et que mieux
valait s'y résigner sur-le-champ, avant d'avoir contracté des liens
plus étroits. Il appela ses deux enfants adoptifs, leur fit part de sa
résolution, et les jeta, par cette nouvelle, dans la plus profonde
douleur. Hortense et Eugène de Beauharnais déclarèrent, avec une
résolution calme et triste, qu'ils suivraient leur mère dans la
retraite à laquelle on voulait la condamner. Joséphine, bien
conseillée, montra une douleur résignée et soumise. Le contraste de
son chagrin avec la satisfaction qui éclatait dans le reste de la
famille impériale, déchira le coeur de Napoléon, et il ne put se
décider à voir exilée et malheureuse, cette femme, compagne de sa
jeunesse, exilés et malheureux avec elle, ces enfants devenus l'objet
de sa tendresse paternelle. Il saisit Joséphine dans ses bras, lui
dit, dans son effusion, qu'il n'aurait jamais la force de se séparer
d'elle, bien que sa politique le commandât peut-être; et puis il lui
promit qu'elle serait couronnée avec lui, et recevrait à ses côtés, de
la main du Pape, la consécration divine.

[Note 10: Je rapporte ici le récit fidèle d'une personne respectable,
témoin oculaire, attachée à la famille impériale, et qui a consacré ce
souvenir dans ses mémoires manuscrits.]

Joséphine, toujours mobile, passa de la terreur au contentement le
plus vif, et se livra aux apprêts de cette cérémonie avec une joie
puérile.

[Note en marge: Nov. 1804.]

[Note en marge: Rôle assigné aux princes et princesses de la famille
impériale dans la cérémonie du sacre.]

Napoléon, dans sa secrète pensée de relever un jour l'empire
d'Occident, voulait des rois vassaux autour de son trône. Dans le
moment, il faisait de ses deux frères, Joseph et Louis, de grands
dignitaires de l'Empire; bientôt il songeait à en faire des rois, et
déjà même il préparait un trône en Lombardie pour Joseph. Son
intention était qu'en devenant rois, ils restassent grands dignitaires
de son Empire. Ils devaient être ainsi dans l'empire français
d'Occident ce qu'étaient dans l' empire germanique les princes de
Saxe, de Brandebourg, de Bohême, de Bavière, de Hanovre, etc. Il
fallait que la cérémonie du sacre répondît à un tel projet, et fût
l'image emblématique de la réalité qu'il préparait. Il n'admettait pas
que des évêques ou des pairs tinssent la couronne suspendue sur sa
tête, et même que le premier des évêques, celui de Rome, l'y posât.
Par des raisons pareilles il voulut que ses deux frères, destinés à
être rois vassaux du grand Empire, prissent à côté de lui une position
qui signifiât clairement cette vassalité future. Il exigea donc que,
lorsque, vêtu du manteau impérial, il aurait à se transporter dans le
sein de la basilique, du trône à l'autel, de l'autel au trône, ses
frères soutinssent les pans de son manteau. Il l'exigea non-seulement
pour lui, mais pour l'Impératrice. C'étaient les princesses ses soeurs
qui devaient remplir auprès de Joséphine l'office que ses frères
devaient remplir auprès de lui. Il lui fallut une expression énergique
de sa volonté pour l'obtenir. Quoique sa bonté lui rendît pénibles les
scènes de famille, il devenait absolu, quand ses résolutions
touchaient aux desseins de sa politique.

On était en novembre; tout était prêt à Notre-Dame. Les députations
étaient arrivées; les tribunaux chômaient; soixante évêques ou
archevêques, suivis de leur clergé, avaient abandonné le soin des
autels. Les généraux, les amiraux, les officiers les plus distingués
de terre et de mer, les maréchaux Davout, Ney, Soult, les amiraux
Bruix, Ganteaume, au lieu d'être à Boulogne ou à Brest, se trouvaient
à Paris. Napoléon en était contrarié; car les pompes, bien qu'il les
aimât, passaient pour lui bien après les affaires. Une multitude de
curieux, accourus de toutes les parties de l'Europe et de la France,
encombraient la capitale, et attendaient avec impatience le spectacle
extraordinaire qui les avait attirés. Napoléon, à qui le concours dont
il était l'objet continuel ne déplaisait pas, Napoléon cependant était
pressé de faire cesser un état de choses qui sortait de cet ordre
régulier qu'il aimait à voir régner dans son Empire. Il envoyait
officiers sur officiers afin de remettre au Pape des lettres remplies
d'une tendresse filiale, mais remplies aussi de vives instances pour
qu'il voulût bien hâter sa marche. De retards en retards on avait fixé
la cérémonie au 2 décembre.

[Note en marge: Départ du Pape et son voyage à travers l'Italie et la
France.]

Le Pape s'était enfin décidé à quitter Rome. Après avoir confié tous
ses pouvoirs au cardinal Consalvi, et l'avoir comblé de ses
embrassements, il s'était rendu, le 2 novembre au matin, à l'autel de
Saint-Pierre, et y avait passé beaucoup de temps à genoux, entouré des
cardinaux, des grands de Rome et du peuple. Il avait fait à cet autel
une prière fervente, comme s'il allait affronter de grands périls,
puis il était monté en voiture et avait pris la route de Viterbe. Le
peuple du Transtevere, si fidèle à ses pontifes, avait long-temps
accompagné sa voiture en pleurant. Il était passé, le temps où cette
cour romaine était la plus éclairée de l'Europe! Maintenant les
vieillards du Sacré-Collége, connaissant à peine le siècle où ils
vivaient, blâmant même, faute de la comprendre, la sage condescendance
de Pie VII, en étaient à croire les fables les plus absurdes. Il y en
avait qui regardaient comme vraisemblable le bruit d'un guet-apens
préparé en France, pour constituer le Saint-Père prisonnier, et lui
prendre ses États: comme si Napoléon avait besoin d'un tel moyen pour
être maître de Rome! comme s'il désirait autre chose, dans le moment,
qu'une bénédiction pontificale, qui rendît le caractère de son pouvoir
respectable aux yeux des hommes!

Pie VII en partant avait voulu, malgré sa pauvreté, apporter quelques
présents, dignes de l'hôte chez lequel il allait résider. Avec sa
délicatesse de tact accoutumée, il avait choisi, pour les offrir à
Napoléon, deux camées antiques, aussi remarquables par leur beauté que
par leur signification. L'un représentait Achille, l'autre la
continence de Scipion. Il destinait à Joséphine des vases antiques
aussi, et d'un travail admirable. Sur le conseil de M. de Talleyrand,
il apportait pour les dames de la cour une profusion de chapelets.

[Note en marge: Le Pape à Lyon.]

Il partit donc, traversa l'État romain et la Toscane, au milieu des
peuples d'Italie agenouillés sur son passage. À Florence, il fut reçu
par la reine d'Étrurie, devenue veuve, et actuellement régente, pour
son fils, du nouveau royaume créé par Napoléon. Cette princesse,
pieuse comme une princesse espagnole, accueillit le Pape avec des
démonstrations de dévotion et de respect qui le charmèrent. Il
commença dès lors à se remettre un peu de ses profondes inquiétudes.
Il voulut éviter les Légations, afin de ne pas consacrer par sa
présence l'attribution qui en avait été faite à un autre État que
l'État romain. On le fit passer par Plaisance, Parme et Turin. Il
n'était pas encore en France, mais les autorités et les troupes
françaises l'entouraient. Il vit le vieux Menou, les officiers de
l'armée d'Italie, inclinés avec respect devant lui, et fut touché de
l'expression respectueuse de ces mâles visages. Le cardinal
Cambacérès, un chambellan du palais, M. de Salmatoris, envoyés en
avant, se présentèrent aux frontières du Piémont, qui étaient celles
de l'Empire, et lui remirent une lettre de Napoléon pleine de
l'expression de sa reconnaissance, et des voeux qu'il faisait pour le
prompt et heureux voyage du Pontife. D'heure en heure rassuré
davantage, Pie VII en venait à ne plus tant redouter les conséquences
de sa résolution. Il passa les Alpes. Des précautions extraordinaires
avaient été prises pour y rendre sûr et facile son trajet, et celui
des vieux cardinaux qui l'accompagnaient. Des officiers du palais
impérial pourvoyaient à tout avec une magnificence et un empressement
infinis. Enfin il arriva à Lyon. Là ses terreurs furent changées en
un véritable ravissement. Des flots de population étaient accourus de
la Provence, du Dauphiné, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, pour
voir le représentant de Dieu sur la terre. Les peuples ont tous dans
le coeur un sentiment confus, mais profond, de la Divinité. Peu
importe la forme sous laquelle on la présente à leur adoration, pourvu
que cette forme soit très-anciennement admise, et qu'au-dessus d'eux
on leur donne l'exemple de la respecter. Si on ajoute à la force
naturelle de ce sentiment la puissance extraordinaire des réactions,
la vivacité avec laquelle la multitude revient aux choses anciennes
qu'elle a momentanément abandonnées, on concevra l'empressement que le
peuple des villes et des campagnes mettait en France à accourir
au-devant du Saint-Père. En voyant à genoux cette nation qu'on lui
avait dépeinte comme toujours en révolte contre les autorités de la
terre et du ciel, cette nation qui avait renversé des trônes, tenu un
pontife en captivité, Pie VII fut saisi, rassuré, et reconnut que son
vieux conseiller Caprara disait vrai lorsqu'il lui affirmait que ce
voyage ferait un grand bien à la religion, et lui procurerait à
lui-même des satisfactions infinies. Une lettre de l'Empereur vint le
chercher encore à Lyon, lui porter de nouveaux remercîments, de
nouveaux voeux pour sa prompte arrivée. Ce pontife débile, d'une
sensibilité maladive, ne sentant plus sa fatigue depuis qu'il se
voyait reçu de la sorte, offrit lui-même d'accélérer son voyage de
deux jours, ce qui fut accepté. Il quitta Lyon au milieu des mêmes
hommages, traversa Moulins, Nevers, rencontrant partout sur les routes
la multitude émue, et demandant les bénédictions du chef de l'Église.

[Note en marge: Arrivée du Pape à Fontainebleau.]

C'est à Fontainebleau que Pie VII devait s'arrêter. Napoléon avait
ainsi réglé les choses, afin d'avoir l'occasion de venir à la
rencontre du Saint-Père, et de lui ménager deux ou trois jours de
repos dans cette belle retraite. Il avait ordonné, pour ce jour-là 25
novembre, une chasse qui devait se diriger vers la route que suivait
le Saint Père. À l'heure où il savait que le cortége pontifical
parviendrait à la croix de Saint-Herem, il dirigea son cheval de ce
côté, pour y rencontrer le Pape, qui arriva presque aussitôt. Il se
présenta sur-le-champ à lui, et l'embrassa. Pie VII, touché de cet
empressement, regardait avec émotion, avec curiosité, cet autre
Charlemagne, auquel il pensait sans cesse depuis quelques années,
comme à l'instrument de Dieu sur la terre. On était au milieu du jour.
Les deux souverains montèrent en voiture pour se rendre au château de
Fontainebleau, Napoléon laissant la droite au chef de l'Église. Sur le
seuil du palais, l'Impératrice, les grands de l'Empire, les chefs de
l'armée étaient rangés en cercle pour recevoir Pie VII et lui rendre
hommage. Celui-ci, quoique habitué aux pompes romaines, n'avait rien
vu de si magnifique. Il fut conduit, entouré de ce cortége, à
l'appartement qui lui était destiné. Après quelques heures de repos,
suivant les règles de l'étiquette entre souverains, il fit visite à
l'Empereur et à l'Impératrice, qui lui rendirent immédiatement cette
visite. Chaque fois plus rassuré, plus entraîné par le langage
séduisant de l'hôte qui s'était promis non pas de l'intimider, mais de
lui plaire, il conçut une affection qu'à la fin de sa vie, après de
nombreuses et terribles vicissitudes, il ressentait encore pour le
héros malheureux. Les grands de l'Empire lui furent successivement
présentés. Il les reçut avec une cordialité parfaite, et cette grâce
des vieillards, qui a bien aussi son charme puissant. La figure douce
et digne, le regard pénétrant de Pie VII, touchaient tous les coeurs,
et il était touché lui-même de l'effet qu'il produisait. On ne l'avait
entretenu d'aucune des difficultés qui restaient encore à régler. On
avait ménagé sa sensibilité, sa fatigue. Il était tout entier à
l'émotion, à la joie d'un accueil, qui lui semblait le triomphe même
de la Religion.

[Note en marge: Entrée du Pape à Paris.]

Le moment était venu de partir pour Paris, et d'entrer enfin dans
cette redoutable cité, où depuis un siècle fermentait l'esprit humain,
où depuis quelques années se réglaient les destinées du monde. Le 28
novembre, après trois jours de repos, l'Empereur et le Pape montèrent
dans une même voiture afin de se rendre à Paris, celui-ci occupant
toujours la droite. Le Pape fut logé au pavillon de Flore, qui avait
été disposé pour le recevoir. On lui donna la journée du 29 pour se
remettre entièrement, et le 30 on lui présenta le Sénat, le Corps
Législatif, le Tribunat, le Conseil d'État. Les présidents de ces
quatre corps lui adressèrent des discours dans lesquels ses vertus, sa
sagesse, sa noble condescendance envers la France, étaient célébrées
en termes brillants et dignes. Cependant, au milieu de ces harangues,
fugitives comme la sensation qui les inspire, il faut remarquer celle
de M. de Fontanes, grave et durable comme les vérités dont elle était
pleine.

[Note en marge: Discours de M. de Fontanes au Pape.]

     «TRÈS-SAINT-PÈRE,

     «Quand le vainqueur de Marengo conçut, au milieu du champ de
     bataille, le dessein de rétablir l'unité religieuse, et de rendre
     aux Français leur culte antique, il préserva d'une ruine entière
     les principes de la civilisation. Cette grande pensée, survenue
     dans un jour de victoire, enfanta le Concordat; et le Corps
     Législatif, dont j'ai l'honneur d'être l'organe auprès de Votre
     Sainteté, convertit le Concordat en loi nationale.

     «Jour mémorable, également cher à la sagesse de l'homme d'État et
     à la foi du chrétien! C'est alors que la France, abjurant de trop
     graves erreurs, donna les plus utiles leçons au genre humain.
     Elle sembla reconnaître devant lui, que toutes les pensées
     irréligieuses sont des pensées impolitiques, et que tout attentat
     contre le christianisme est un attentat contre la société.

     «Le retour de l'ancien culte prépara bientôt celui d'un
     gouvernement plus naturel aux grands États, et plus conforme aux
     habitudes de la France. Tout le système social, ébranlé par les
     opinions inconstantes de l'homme, s'appuya de nouveau sur une
     doctrine immuable comme Dieu même. C'est la Religion qui
     poliçait autrefois les sociétés sauvages; mais il était plus
     difficile aujourd'hui de réparer leurs ruines que de fonder leur
     berceau.

     «Nous devons ce bienfait à un double prodige. La France a vu
     naître un de ces hommes extraordinaires, envoyés de loin en loin
     au secours des empires qui sont prêts à tomber; tandis que Rome,
     en même temps, a vu briller sur le trône de saint Pierre toutes
     les vertus apostoliques du premier âge. Leur douce autorité se
     fait sentir à tous les coeurs. Des hommages universels doivent
     suivre un Pontife aussi sage que pieux, qui sait à la fois tout
     ce qu'il faut laisser au cours des affaires humaines, et tout ce
     qu'exigent les intérêts de la religion.

     «Cette religion auguste vient consacrer avec lui les nouvelles
     destinées de l'Empire français, et prend le même appareil qu'au
     siècle des Clovis et des Pépins.

     «Tout a changé autour d'elle; seule elle n'a pas changé.

     «Elle voit finir les familles des rois comme celles des sujets;
     mais, sur les débris des trônes qui s'écroulent, et sur les
     degrés des trônes qui s'élèvent, elle admire toujours la
     manifestation successive des desseins éternels, et leur obéit
     avec confiance.

     «Jamais l'univers n'eut un plus imposant spectacle, jamais les
     peuples n'ont reçu de plus grandes instructions.

     «Ce n'est plus le temps où l'empire et le sacerdoce étaient
     rivaux. Tous les deux se donnent la main pour repousser les
     doctrines funestes, qui ont menacé l'Europe d'une subversion
     totale. Puissent-elles céder pour jamais à la double influence de
     la religion et de la politique réunies. Ce voeu sans doute ne
     sera point trompé; jamais en France la politique n'eut tant de
     génie, et jamais le trône pontifical n'offrit au monde chrétien
     un modèle plus respectable et plus touchant.»

Le Pape se montra vivement ému de ce noble langage, le plus beau qu'on
eût parlé depuis le siècle de Louis XIV. Le peuple de Paris, accouru
sous ses fenêtres, demandait qu'il se montrât. Déjà le renom de sa
douceur, de sa noble figure, était répandu dans la capitale. Pie VII
parut plusieurs fois au balcon des Tuileries, toujours accompagné de
Napoléon, fut salué de vives acclamations, et vit le peuple de Paris,
le peuple qui avait fait le 10 août et adoré la déesse Raison, à
genoux, attendant sa bénédiction pontificale. Singulière inconstance
des hommes et des nations, qui prouve qu'il faut s'attacher aux
grandes vérités sur lesquelles repose la société humaine, et s'y
fixer; car il n'y a ni dignité ni repos dans ces caprices d'un jour,
qu'on embrasse, qu'on quitte avec une précipitation déshonorante.

[Note en marge: Déc. 1804.]

[Note en marge: Difficultés relativement à quatre évêques
constitutionnels.]

[Note en marge: Question de cérémonial restant à résoudre. Comment
Napoléon se charge de la terminer.]

Les sombres appréhensions qui avaient rendu si amère la résolution du
Pape, étaient dissipées. Pie VII se voyait auprès d'un prince plein
d'égards et de soins, joignant la grâce au génie, et au milieu d'une
grande nation, ramenée aux vieilles traditions du christianisme, par
l'exemple d'un chef glorieux. Il était charmé d'être venu ajouter par
sa présence à la force de cette impulsion. Il y avait encore quelques
peines à lui causer, soit touchant le cérémonial, soit au sujet des
évêques constitutionnels, qui après leur réconciliation avec l'Église
s'étaient mis à dogmatiser sur le sens de cette réconciliation. Ils
étaient quatre, MM. Lecoz, archevêque de Besançon, Lacombe, évêque
d'Angoulême, Saurine, évêque de Strasbourg, et Remond, évêque de
Dijon. M. Portalis les avait appelés auprès de lui, et, par ordre de
l'Empereur, leur avait enjoint, s'ils avaient le désir d'être
présentés au Pape, d'écrire une lettre de réconciliation, minutée
d'accord avec l'évêque Bernier et les cardinaux qui composaient le
cortége pontifical. Au dernier moment, ils voulurent changer encore un
mot à cette lettre, ce dont le Pape s'aperçut, fit la remarque, s'en
remettant à l'Empereur du soin de terminer ces tristes disputes. Du
reste, il montra un visage également doux et paternel à tous les
membres du clergé français. Restaient les questions du cérémonial. Le
Pape avait admis les principales modifications, fondées sur l'état des
moeurs; mais la question du couronnement l'affectait singulièrement.
Il tenait à conserver le droit de ses prédécesseurs de poser la
couronne sur le front de l'Empereur. Napoléon ordonna de ne pas
insister, et dit qu'il se chargeait de tout arranger sur les lieux
mêmes.

[Note en marge: Mariage religieux de Joséphine, la veille même du
sacre.]

On touchait à la veille de cette grande solennité, c'est-à-dire au 1er
décembre. Joséphine, qui avait plu au Saint-Père par une espèce de
dévotion, toute semblable à celle des femmes italiennes, Joséphine
avait pénétré auprès de lui, pour faire un aveu dont elle espérait
tirer grand parti. Elle lui avait déclaré qu'elle n'était mariée que
civilement à Napoléon, car, à l'époque de son mariage, les cérémonies
religieuses étaient interdites. C'était sur le trône même un étrange
témoignage des moeurs du temps. Napoléon avait fait cesser cet état
pour sa soeur, la princesse Murat, en priant le cardinal Caprara de
lui donner la bénédiction nuptiale; il n'avait pas voulu le faire
cesser pour lui-même. Le Pape, scandalisé d'une situation qui, aux
yeux de l'Église, était un concubinage, demanda sur-le-champ à
entretenir Napoléon, et déclara dans cet entretien qu'il pouvait bien
le sacrer lui, car l'état de conscience des empereurs n'avait jamais
été recherché par l'Église, quand il s'agissait de les couronner, mais
qu'il ne pouvait, en couronnant Joséphine, donner la consécration
divine à un état de concubinage. Napoléon, irrité contre Joséphine de
cette indiscrétion intéressée, craignant de violenter le Pape, qu'il
savait invincible sur les affaires de foi, ne voulant pas d'ailleurs
changer une cérémonie dont le programme était déjà publié, consentit à
recevoir la bénédiction nuptiale. Joséphine, vivement réprimandée par
son époux, mais charmée de ce qu'elle avait obtenu, reçut, la nuit
même qui précéda le couronnement, le sacrement du mariage dans la
chapelle des Tuileries. Ce fut le cardinal Fesch, ayant pour témoins
M. de Talleyrand et le maréchal Berthier, qui, dans le plus profond
secret, maria l'Empereur et l'Impératrice. Ce secret fut fidèlement
gardé jusqu'au divorce. Le matin on apercevait encore sur les yeux
rougis de Joséphine les traces des larmes que lui avaient coûté ces
agitations intérieures.

[Note en marge: Cérémonie du sacre.]

Le dimanche, 2 décembre, par une journée d'hiver froide mais sereine,
cette population de Paris que nous avons vue, quarante ans plus tard,
accourir par un temps pareil au-devant des restes mortels de Napoléon,
se précipitait pour assister au passage du cortége impérial. Le Pape
partit le premier dès dix heures du matin, et bien avant l'Empereur,
afin que les deux cortéges ne se fissent pas obstacle l'un à l'autre.
Il était accompagné d'un clergé nombreux, vêtu des plus somptueux
ornements, et escorté par des détachements de la garde impériale. Un
portique richement décoré avait été construit tout autour de la place
Notre-Dame, pour y recevoir à la descente de leurs voitures les
souverains et les princes qui allaient se rendre à la vieille
basilique. L'archevêché, orné avec un luxe digne des hôtes qu'il
devait contenir, était disposé pour que le Pape et l'Empereur s'y
reposassent un instant. Après une courte station, le Pape entra dans
l'église, où déjà depuis plusieurs heures s'étaient réunis les députés
des villes, les représentants de la magistrature et de l'armée, les
soixante évêques avec leur clergé, le Sénat, le Corps Législatif, le
Tribunat, le Conseil d'État, les princes de Nassau, de Hesse, de
Baden, l'archichancelier de l'empire germanique, enfin les ministres
de toutes les puissances. La grande porte de Notre-Dame avait été
fermée parce qu'on y avait adossé le trône impérial. On entrait par
les portes latérales, situées aux deux extrémités de la nef
transversale. Quand le Pape, précédé de la croix et des insignes du
successeur de saint Pierre, parut dans cette vieille basilique de
saint Louis, tous les assistants se levèrent, et cinq cents musiciens
entonnèrent sur un air solennel le chant consacré, TU ES PETRUS.
L'effet en fut subit et profond. Le Pape marchant à pas lents alla
s'agenouiller d'abord à l'autel, et prendre place ensuite sur un trône
préparé pour lui à droite de l'autel. Les soixante prélats de l'Église
française vinrent le saluer l'un après l'autre. Il eut pour chacun
d'eux, constitutionnel ou non, la même bienveillance de regard. Puis
on attendit l'arrivée de la famille impériale.

L'église de Notre-Dame était décorée avec une magnificence sans égale.
Des tentures de velours, semées d'abeilles d'or, descendaient de la
voûte jusqu'au sol. Au pied de l'autel se trouvaient de simples
fauteuils, que l'Empereur et l'Impératrice devaient occuper avant leur
couronnement. Au fond de l'Église, dans l'extrémité opposée à l'autel,
un trône immense, élevé sur vingt-quatre marches, placé entre des
colonnes qui supportaient un fronton, espèce de monument dans un
monument, était destiné à l'Empereur couronné et à son épouse. C'était
l'usage dans les deux rites romain et français. Le monarque n'allait
s'asseoir sur le trône qu'après avoir été couronné par le pontife.

[Note en marge: Napoléon saisit la couronne des mains du Pape et la
pose sur sa tête.]

On attendait l'Empereur, et on l'attendit long-temps. Ce fut la seule
circonstance fâcheuse dans cette grande solennité. L'attitude du Pape
pendant cette longue attente fut pénible. La crainte que l'ordonnateur
de ces fêtes avait éprouvée d'exposer les deux cortéges à une
rencontre, était cause de ce retard. L'Empereur était parti des
Tuileries dans une voiture tout entourée de glaces, surmontée par des
génies d'or tenant une couronne; voiture populaire en France, toujours
reconnue du peuple de Paris, quand il l'a revue depuis, dans d'autres
cérémonies. Il était vêtu d'un habit dessiné par le plus grand peintre
du temps, et assez semblable aux costumes du seizième siècle; il
portait une toque à plume et un manteau court. Il ne devait prendre le
costume impérial qu'à l'archevêché même, et au moment d'entrer dans
l'église. Escorté par ses maréchaux à cheval, précédé des grands
dignitaires en voiture, il s'achemina lentement, le long de la rue
Saint-Honoré, du quai de la Seine et de la place Notre-Dame, au milieu
des acclamations d'un peuple immense, enchanté de voir son général
favori, devenu empereur, comme s'il n'avait pas fait tout cela
lui-même, avec ses passions mobiles, avec son héroïsme guerrier, et
comme si un coup de baguette magique l'eût fait pour lui. Napoléon,
arrivé devant le portique, déjà décrit, mit pied à terre, se rendit à
l'archevêché, y prit la couronne, le sceptre, le manteau impérial, et
se dirigea vers la basilique. À côté de lui on portait la grande
couronne, en forme de tiare, modelée sur celle de Charlemagne. Dans
ce premier instant il avait ceint la couronne des Césars, c'est-à-dire
un simple laurier d'or. On admirait sa tête, belle sous ce laurier
d'or, comme une médaille antique. Entré dans l'église, au son d'une
musique retentissante, il s'agenouilla, et se rendit ensuite au
fauteuil qu'il devait occuper avant de se mettre en possession du
trône. Alors commença la cérémonie. On avait déposé sur l'autel la
couronne, le sceptre, l'épée, le manteau. Le Pape fit sur le front de
l'Empereur, sur ses bras, sur ses mains, les onctions d'usage, puis
bénit l'épée qu'il lui ceignit, le sceptre qu'il remit en sa main, et
s'approcha pour prendre la couronne. Napoléon observant ses
mouvements, et comme il l'avait annoncé, terminant la difficulté sur
les lieux mêmes, saisit la couronne des mains du pontife, sans
brusquerie, mais avec décision, et la plaça lui-même sur sa tête.
L'acte, compris de tous les assistants, produisit un effet
inexprimable. Napoléon prenant ensuite la couronne de l'Impératrice,
et, s'approchant de Joséphine prosternée devant lui, la posa avec une
tendresse visible sur la tête de cette compagne de sa fortune, qui en
ce moment fondait en larmes. Cela fait, il s'achemina vers le grand
trône. Il y monta suivi de ses frères, qui soutenaient les pans du
manteau impérial. Alors le Pape se rendit, suivant l'usage, au pied du
trône pour bénir le nouveau souverain, et chanter ces paroles qui
avaient retenti aux oreilles de Charlemagne dans la basilique de
Saint-Pierre, quand le clergé romain l'avait soudainement proclamé
empereur d'Occident: VIVAT IN ÆTERNUM SEMPER AUGUSTUS. À ce chant,
les cris de Vive l'Empereur, mille fois répétés, se firent entendre
sous les voûtes de Notre-Dame; le canon y joignit ses éclats, et
apprit à tout Paris l'instant solennel où Napoléon était
définitivement consacré, d'après toutes les formes convenues chez les
hommes.

L'archichancelier Cambacérès lui apporta ensuite le texte du serment,
un évêque lui présenta l'Évangile, et, la main sur le livre des
chrétiens, il prêta ce serment qui contenait les grands principes de
la Révolution française. Puis fut chantée une grand'messe pontificale,
et la journée était fort avancée lorsque les deux cortéges regagnèrent
les Tuileries, à travers un concours immense de peuple.

Telle fut cette auguste cérémonie, par laquelle se consommait le
retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'était pas un des
moindres triomphes de notre Révolution, que de voir ce soldat sorti de
son propre sein, sacré par le Pape, qui avait quitté tout exprès la
capitale du monde chrétien. C'est à ce titre surtout que de pareilles
pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la
modération des désirs, venant s'asseoir sur ce trône avec le génie,
avait ménagé à la France une liberté suffisante, et borné à propos le
cours d'entreprises héroïques, cette cérémonie eût consacré pour
jamais, c'est-à-dire pour quelques siècles, la nouvelle dynastie. Mais
nous devions passer par d'autres voies à un état politique plus libre,
et à une grandeur malheureusement trop restreinte.

Il y avait quinze ans que la Révolution avait commencé. Monarchie
pendant trois ans, république pendant douze, elle devenait maintenant
monarchie militaire, fondée toutefois sur l'égalité civile, sur le
concours de la nation à la loi, et sur la libre admission de tous les
citoyens à ces grandeurs sociales rétablies. Ainsi avait marché en
quinze ans la société française, successivement défaite et refaite,
avec la promptitude ordinaire aux passions populaires.


FIN DU LIVRE VINGTIÈME.



LIVRE VINGT ET UNIÈME.

TROISIÈME COALITION.

     Séjour du Pape à Paris.--Soins de Napoléon pour l'y retenir.--Les
     flottes n'ayant pu agir en décembre, Napoléon emploie l'hiver à
     organiser l'Italie.--Transformation de la République italienne en
     un royaume vassal de l'Empire français.--Offre de ce royaume à
     Joseph Bonaparte, et refus de celui-ci.--Napoléon se décide à
     poser la couronne de fer sur sa tête, en déclarant que les deux
     couronnes de France et d'Italie seront séparées à la
     paix.--Séance solennelle au Sénat.--Second couronnement à Milan
     fixé au mois de mai 1805.--Napoléon trouve dans sa présence au
     delà des Alpes un moyen de mieux cacher ses nouveaux projets
     maritimes.--Ses ressources navales se sont accrues par une
     soudaine déclaration de guerre de l'Angleterre à
     l'Espagne.--Forces navales de la Hollande, de la France, de
     l'Espagne.--Projet d'une grande expédition dans
     l'Inde.--Hésitation d'un moment entre ce projet et celui d'une
     expédition directe contre l'Angleterre.--Préférence définitive
     pour ce dernier.--Tout est préparé pour exécuter la descente dans
     les mois de juillet et d'août.--Les flottes de Toulon, de Cadix,
     du Ferrol, de Rochefort, de Brest, doivent se réunir à la
     Martinique, pour revenir en juillet dans la Manche, au nombre de
     soixante vaisseaux.--Le Pape se dispose enfin à retourner à
     Rome.--Ses ouvertures à Napoléon avant de le quitter.--Réponses
     sur les divers points traités par le Pape.--Déplaisir de
     celui-ci, tempéré toutefois par le succès de son voyage en
     France.--Départ du Pape pour Rome, et de Napoléon pour
     Milan.--Dispositions des cours de l'Europe.--Leur tendance à une
     nouvelle coalition.--État du cabinet russe.--Les jeunes amis
     d'Alexandre forment un grand plan de médiation européenne.--Idées
     dont se compose ce plan, véritable origine des traités de
     1815.--M. de Nowosiltzoff chargé de les faire agréer à
     Londres.--Accueil qu'il reçoit de M. Pitt.--Le plan de médiation
     est converti par le ministre anglais en un plan de coalition
     contre la France.--Retour de M. de Nowosiltzoff à
     Pétersbourg.--Le cabinet russe signe avec lord Gower le traité
     qui constitue la troisième coalition.--La ratification de ce
     traité est soumise à une condition, l'évacuation de Malte par
     l'Angleterre.--Afin de conserver à cette coalition la forme
     préalable d'une médiation, M. de Nowosiltzoff doit se rendre à
     Paris pour traiter avec Napoléon.--Inutiles efforts de la Russie
     pour amener la Prusse à la nouvelle coalition.--Efforts plus
     heureux auprès de l'Autriche, qui prend des engagements
     éventuels.--La Russie se sert de l'intermédiaire de la Prusse,
     afin d'obtenir de Napoléon des passe-ports pour M. de
     Nowosiltzoff.--Ces passe-ports sont accordés.--Napoléon en
     Italie.--Enthousiasme des Italiens pour sa
     personne.--Couronnement à Milan.--Eugène de Beauharnais déclaré
     vice-roi.--Fêtes militaires et visites à toutes les
     villes.--Napoléon invinciblement entraîné à certains projets par
     la vue de l'Italie.--Il projette d'expulser un jour les Bourbons
     de Naples, et se décide immédiatement à réunir Gênes à la
     France.--Motifs de cette réunion.--Constitution du duché de
     Lucques en un fief impérial, au profit de la princesse
     Élisa.--Après un séjour de trois mois en Italie, Napoléon se
     dispose à se rendre à Boulogne, afin d'exécuter la
     descente.--Ganteaume à Brest n'a pu trouver un seul jour pour
     mettre à la voile.--Villeneuve et Gravina, sortis heureusement de
     Toulon et de Cadix, sont chargés de venir débloquer Ganteaume,
     pour se rendre tous ensemble dans la Manche.--Séjour de Napoléon
     à Gênes.--Son brusque départ pour Fontainebleau.--Tandis que
     Napoléon prépare la descente en Angleterre, toutes les puissances
     du continent préparent une guerre formidable contre la
     France.--La Russie, embarrassée par le refus de l'Angleterre
     d'abandonner Malte, trouve dans la réunion de Gênes un prétexte
     pour passer outre, et l'Autriche une raison pour se décider
     sur-le-champ.--Traité de subside.--Armements immédiats
     obstinément niés à Napoléon.--Celui-ci s'en aperçoit, et demande
     des explications, en commençant quelques préparatifs vers
     l'Italie et sur le Rhin.--Persuadé plus que jamais qu'il faut
     aller couper à Londres le noeud de toutes les coalitions, il part
     pour Boulogne.--Sa résolution de s'embarquer, et son impatience
     en attendant la flotte française.--Mouvement des
     escadres.--Longue et heureuse navigation de Villeneuve et de
     Gravina jusqu'à la Martinique.--Premières atteintes de
     découragement chez l'amiral Villeneuve.--Brusque retour en
     Europe, et marche sur le Ferrol pour débloquer ce port.--Bataille
     navale du Ferrol contre l'amiral Calder.--L'amiral français
     pourrait s'attribuer la victoire, s'il n'avait perdu deux
     vaisseaux espagnols.--Il a rempli son but en débloquant le
     Ferrol, et en ralliant deux nouvelles divisions française et
     espagnole.--Au lieu de prendre confiance, et de venir débloquer
     Ganteaume pour se rendre avec cinquante vaisseaux dans la Manche,
     Villeneuve déconcerté se décide à faire voile vers Cadix, en
     laissant croire à Napoléon qu'il marche sur Brest.--Longue
     attente de Napoléon à Boulogne.--Ses espérances en recevant les
     premières dépêches du Ferrol.--Son irritation lorsqu'il commence
     à croire que Villeneuve a marché vers Cadix.--Violente agitation
     et emportement contre l'amiral Decrès.--Nouvelles positives des
     projets de l'Autriche.--Brusque changement de résolution.--Plan
     de la campagne de 1805.--Quelles étaient les chances de succès de
     la descente, manquée par la faute de Villeneuve.--Napoléon tourne
     définitivement ses forces contre le continent.


[Note en marge: Janv. 1805]

[Note en marge: Distribution des aigles à l'armée.]

Trois jours après la cérémonie du sacre, Napoléon voulut distribuer à
l'armée et aux gardes nationales les aigles qui devaient surmonter les
drapeaux de l'Empire. Cette cérémonie, aussi noblement ordonnée que la
précédente, eut le Champ de Mars pour théâtre. Les représentants de
tous les corps vinrent recevoir les aigles qui leur étaient destinées,
au pied d'un trône magnifique, élevé devant le palais de l'École
militaire, et, avant de les recevoir prêtèrent le serment, qu'ils
tinrent depuis, de les défendre jusqu'à la mort. Le même jour il y eut
un banquet aux Tuileries, où l'on vit l'Empereur et le Pape assis à
table, à côté l'un de l'autre, revêtus des ornements impériaux et
pontificaux, et servis par les grands officiers de la couronne.

La multitude, avide de spectacles, était ravie de ces pompes. Beaucoup
d'esprits, sans être dominés par leurs sens, les admettaient comme une
conséquence naturelle du rétablissement de la monarchie. Les sages
faisaient des voeux pour que le nouveau monarque ne se laissât pas
enivrer par ces fumées de la toute-puissance. Du reste, aucun
pronostic sinistre ne troublait encore la satisfaction publique. On
croyait à la durée du nouvel ordre de choses. Avec beaucoup de
magnificence, trop peut-être, on y voyait cependant la fidèle
consécration des principes sociaux proclamés par la Révolution
française, une prospérité toujours croissante malgré la guerre, et une
continuation de grandeur qui avait de quoi charmer l'orgueil national.

[Note en marge: Prolongation du séjour du Pape à Paris.]

[Note en marge: Efforts de Napoléon pour plaire à Pie VII.]

Le Saint-Père n'aurait pas voulu séjourner long-temps à Paris; mais il
espérait, en y séjournant, trouver une occasion favorable d'exprimer
à Napoléon les voeux secrets de la cour romaine, et il était résigné à
y demeurer deux ou trois mois. La saison ne lui permettait d'ailleurs
pas de repasser les Alpes immédiatement. Napoléon, qui désirait
l'avoir à ses côtés pour lui montrer la France, pour lui en faire
apprécier l'esprit, pour l'amener à comprendre les conditions
auxquelles le rétablissement de la religion était possible, pour
gagner enfin sa confiance par des communications franches et
journalières, Napoléon mettait à le retenir une grâce parfaite, et il
avait fini par séduire entièrement ce saint Pontife. Pie VII était
logé aux Tuileries, libre de se livrer à ses goûts modestes et
religieux, mais environné, quand il sortait, de tous les attributs de
la suprême puissance, escorté par la garde impériale, comblé en un mot
des plus grands honneurs. Son intéressante figure, ses vertus presque
visibles dans sa personne, avaient vivement touché la population
parisienne, qui le suivait partout avec un mélange de curiosité, de
sympathie et de respect. Il parcourait tour à tour les paroisses de
Paris, où il officiait, au milieu d'une affluence extraordinaire. Sa
présence augmentait l'impulsion religieuse que Napoléon s'était
attaché à imprimer aux esprits. Le saint Pontife en était heureux. Il
visitait les monuments publics, les musées enrichis par Napoléon, et
semblait s'intéresser lui-même aux grandeurs du nouveau règne. Dans
une visite à l'un de nos établissements publics, il se conduisit avec
un tact et une convenance qui lui valurent l'approbation générale.
Entouré d'une foule agenouillée qui lui demandait sa bénédiction, il
aperçut un homme dont le visage sévère et chagrin portait encore
l'empreinte de nos passions éteintes, et qui se détournait pour se
soustraire à la bénédiction pontificale. Le Saint-Père, s'approchant,
lui dit avec douceur: Ne fuyez pas, monsieur. La bénédiction d'un
vieillard n'a jamais fait de mal.--Ce mot noble et touchant fut répété
et applaudi dans tout Paris.

Les fêtes, les soins hospitaliers prodigués à son hôte vénérable,
n'avaient pu distraire Napoléon de ses grandes affaires. Les flottes
destinées à concourir à la descente continuaient d'attirer toute son
attention. Celle de Brest était enfin prête à mettre à la voile; mais
celle de Toulon, retardée dans son armement parce qu'on avait voulu la
porter de huit vaisseaux à onze, avait exigé l'emploi du mois de
décembre tout entier. Depuis qu'elle était au complet, un vent debout
l'avait empêchée de sortir pendant la durée du mois de janvier.
L'amiral Missiessy, avec cinq vaisseaux armés à Rochefort, attendait
une tempête pour dérober sa sortie à l'ennemi. Napoléon consacrait ce
temps à l'administration intérieure de son nouvel empire.

[Note en marge: Démarches de Napoléon à l'égard de l'Angleterre.]

Quoique décidé à une guerre à outrance contre l'Angleterre, il crut
devoir commencer son règne par une démarche, en ce moment inutile, et
qui avait, outre son inutilité, l'inconvénient d'être la répétition
d'une autre démarche pleine d'à-propos, qu'il avait faite lors de son
avénement au Consulat. Il écrivit une lettre au roi d'Angleterre pour
lui proposer la paix, et il expédia cette lettre par un brick à la
croisière anglaise devant Boulogne. Elle fut communiquée sur-le-champ
au cabinet britannique, qui fit dire que la réponse serait envoyée
plus tard. La paix était possible en 1800, nécessaire même pour les
deux puissances. La démarche tentée à cette époque par le Premier
Consul était donc fort convenable, et le refus de ses propositions de
paix, suivi des victoires de Marengo et de Hohenlinden, couvrit de
confusion M. Pitt, fut même l'une des causes principales de la chute
de ce ministre. Mais, en 1805, les deux peuples étant au début de la
nouvelle guerre, leurs prétentions étant accrues au point de ne
pouvoir plus être ajustées que par la force, une proposition de paix
semblait trop visiblement imaginée pour affecter la modération, ou
pour avoir l'occasion de parler au roi d'Angleterre de monarque à
monarque.

[Note en marge: Transformation de la République italienne en
monarchie.]

Ce qui pressait beaucoup plus que ces vaines démarches, c'était
l'organisation définitive de la République italienne. Cette
République, fille de la République française, devait suivre en tout le
sort de sa mère. En 1802, lors de la Consulte de Lyon, elle s'était
constituée à l'imitation de la France, en adoptant un gouvernement,
républicain dans la forme, absolu dans le fait. Maintenant il était
naturel qu'elle fît le dernier pas à la suite de la France, et que de
république elle devînt monarchie.

[Note en marge: Voeux des Italiens.]

Nous avons, au livre précédent, raconté les ouvertures que M.
Cambacérès et le ministre de la République italienne à Paris, M. de
Marescalchi, avaient été chargés de faire au vice-président Melzi, et
aux membres de la consulte d'État. Ces ouvertures avaient été assez
favorablement accueillies, bien que le vice-président Melzi, porté à
l'humeur chagrine par sa santé, et par une tâche au-dessus de ses
forces, eût mêlé à sa réponse des réflexions assez amères. Les
Italiens acceptaient sans regret la transformation de leur république
en monarchie, parce qu'ils espéraient profiter de cette occasion pour
obtenir, en partie du moins, l'accomplissement de leurs voeux. Ils
voulaient bien d'un roi, et d'un frère de Napoléon pour roi, mais à
condition que le choix tomberait sur Joseph ou Louis Bonaparte, et non
sur Lucien, qu'ils excluaient formellement; que ce roi leur
appartiendrait en propre; qu'il résiderait sans cesse à Milan; que les
deux couronnes de France et d'Italie seraient immédiatement séparées;
que tous les fonctionnaires seraient Italiens; qu'on ne paierait plus
de subside pour l'entretien de l'armée française; qu'enfin Napoléon se
chargerait de faire approuver à l'Autriche ce nouveau changement.

À ces conditions, disait le vice-président Melzi, les Italiens seront
satisfaits, car ils n'ont encore senti l'avantage de leur
affranchissement que par une augmentation d'impôts.

[Note en marge: Manière dont le vice-président Melzi et Napoléon
envisagent la situation et les intérêts de l'Italie.]

L'idée que leur argent est emporté au delà des monts, préoccupe
ordinairement les Italiens, soumis depuis si long-temps à des
puissances placées de l'autre côté des Alpes. Toutefois, ils ont un
meilleur et plus noble motif de souhaiter leur affranchissement,
c'est de vivre sous un gouvernement national. Les raisons basses
indignaient Napoléon, sans le surprendre, car, s'il estimait peu les
hommes, il ne travaillait jamais à les abaisser. On ne songe pas, en
effet, à les abaisser quand on veut leur demander de grandes choses.
Il était donc indigné des raisons du vice-président Melzi.--Quoi!
s'écriait-il, les Italiens ne seraient donc sensibles qu'à l'argent
que leur coûte leur indépendance! Il faudrait les supposer bien bas et
bien lâches: quant à moi, je suis loin de les croire tels. Peuvent-ils
s'affranchir, se défendre eux-mêmes, sans les soldats français? S'ils
ne le peuvent pas, n'est-il pas juste qu'ils contribuent à entretenir
les soldats qui versent leur sang pour eux? Qui donc a réuni en un
seul État, pour en faire un corps de nation, cinq ou six provinces
gouvernées autrefois par cinq ou six princes différents? Qui donc, si
ce n'est l'armée française, et moi qui la commande? Si j'avais voulu,
la haute Italie serait aujourd'hui dépecée, distribuée en appoints,
une partie donnée au Pape, une autre aux Autrichiens, une troisième
aux Espagnols. J'aurais, à ce prix, désarmé les puissances, et conquis
pour la France la paix du continent. Les Italiens ne voient-ils pas
que la constitution de leur nationalité commence par un État qui
comprend déjà le tiers de toute l'Italie? Leur gouvernement n'est-il
pas composé d'Italiens, et fondé sur les principes de la justice, de
l'égalité, d'une liberté sage, sur les principes enfin de la
Révolution française? Que désirent-ils de mieux? Puis-je tout
accomplir en un jour?--

Napoléon, en cette circonstance, avait pleinement raison contre
l'Italie. Sans lui, la Lombardie aurait, de ses débris, satisfait le
Pape, l'empereur d'Allemagne, l'Espagne, la maison de Sardaigne, et
servi d'équivalent pour la réunion du Piémont à la France. Il est vrai
que c'était dans l'intérêt de la politique française que Napoléon
travaillait à constituer la nationalité italienne. Mais n'était-ce pas
un grand bienfait pour les Italiens que d'entendre ainsi la politique
française? Ne devaient-ils pas à cette politique le concours de tous
leurs efforts? Et, en vérité, 22 millions par an, pour nourrir 30 et
quelques mille hommes, chiffre fictif, car habituellement il en
fallait 60 mille au moins, était-ce un bien lourd fardeau, pour un
pays qui renfermait les plus riches provinces de l'Europe?

Au surplus, Napoléon s'inquiétait peu de ces réclamations chagrines du
vice-président Melzi. Il savait qu'il ne fallait pas prendre tout cela
fort au sérieux. Le parti modéré italien, avec lequel il gouvernait,
abandonné par la noblesse et par les prêtres qui inclinaient en
général vers les Autrichiens, par les libéraux qui étaient imbus
d'idées exagérées, le parti modéré, dans son isolement, éprouvait une
certaine tristesse, et peignait volontiers la situation de sombres
couleurs. Napoléon n'en tenait pas compte, et, toujours occupé de
soustraire l'Italie à l'Autriche, cherchait le moyen d'accommoder ses
institutions aux nouvelles institutions de la France.

[Note en marge: Conférences avec les délégués de la République
italienne, et accord avec eux.]

Le sacre avait été une occasion de réunir à Paris le vice-président
Melzi, et quelques délégués des diverses autorités italiennes. MM.
Cambacérès, de Marescalchi et de Talleyrand entrèrent en pourparlers
avec eux et se mirent d'accord sur tous les points, sauf un seul,
celui du subside à payer à la France, car les Italiens invoquaient
l'occupation française comme leur salut, mais n'en voulaient pas
supporter les frais.

[Note en marge: Joseph Napoléon refuse la couronne d'Italie.]

L'archichancelier Cambacérès fut ensuite chargé de traiter, avec
Joseph Bonaparte, la question de son élévation au trône d'Italie. Au
grand étonnement de Napoléon, Joseph refusa ce trône par deux motifs,
l'un fort naturel, l'autre singulièrement présomptueux. Joseph déclara
qu'en vertu du principe de la séparation des deux couronnes, la
condition du trône d'Italie étant la renonciation au trône de France,
il désirait rester prince français avec tous ses droits de succession
à l'Empire. Napoléon n'ayant pas d'enfants, il préférait la
possibilité lointaine de régner un jour sur la France à la certitude
de régner immédiatement sur l'Italie. Une telle prétention n'avait
rien que de naturel et de patriotique. Le second motif de refus donné
par Joseph, c'est qu'on lui offrait un royaume trop voisin, et dès
lors trop dépendant, qu'il ne pourrait régner que sous l'autorité du
chef de l'Empire français, et qu'il ne lui convenait pas de régner à
ce prix. Ainsi perçaient déjà les sentiments qui ont dirigé les frères
de l'Empereur sur tous les trônes qu'il leur a donnés. C'était la
preuve d'une bien folle vanité que de ne pas vouloir des avis d'un
homme tel que Napoléon. C'était une ingratitude bien impolitique que
de vouloir s'affranchir de sa puissance; car à la tête d'un État
italien de nouvelle création, tendre à l'isolement, c'était tendre à
la perte de l'Italie autant qu'à l'affaiblissement de la France.

[Note en marge: Napoléon de décide à prendre le titre de ROI
D'ITALIE.]

[Note en marge: Napoléon, pour calmer les ombrages de l'Autriche,
proclame la séparation des deux couronnes de France et d'Italie.]

Les instances employées auprès de Joseph furent vaines, et bien que sa
future royauté eût été annoncée à toutes les cours avec lesquelles la
France était en relation, à l'Autriche, à la Prusse, au Saint-Siége,
il fallut revenir à d'autres idées, et imaginer une nouvelle
combinaison. Napoléon, averti par cette dernière expérience qu'il ne
devait pas créer en Lombardie une royauté jalouse, disposée à
contrarier ses grands desseins, résolut de prendre lui-même la
couronne de fer, et de se qualifier EMPEREUR DES FRANÇAIS, ROI
D'ITALIE. Il n'y avait qu'une objection à ce projet, c'était de trop
rappeler la réunion du Piémont à la France. On s'exposait ainsi à
blesser profondément l'Autriche, et à la ramener de ses idées
pacifiques aux idées belliqueuses de M. Pitt, lequel, depuis son
retour aux affaires, cherchait à profiter de la rupture des relations
diplomatiques entre la France et la Russie pour nouer une nouvelle
coalition. Afin de parer, à cet inconvénient, Napoléon se proposa de
déclarer formellement que la couronne d'Italie ne resterait sur sa
tête que jusqu'à la paix; qu'à cette époque, il procéderait à la
séparation des deux couronnes, en choisissant parmi les princes
français celui qui devrait lui succéder. Pour le moment, il adopta
Eugène de Beauharnais, ce fils de Joséphine, qu'il aimait comme son
propre fils, et lui confia la vice-royauté de l'Italie.

Cette volonté une fois arrêtée, il se mit peu en peine de la faire
agréer à M. de Melzi, dont les plaintes assez déraisonnables
commençaient à le fatiguer, car il apercevait en lui beaucoup plus le
désir de se ménager une espèce de popularité, que l'intention de
travailler en commun à la constitution future de l'Italie. MM.
Cambacérès et de Talleyrand furent chargés de signifier ces
résolutions aux Italiens présents à Paris, et de combiner avec eux les
moyens d'exécution. Ces derniers avaient paru craindre que les trois
grands colléges permanents, des _possidenti_, des _dotti_, des
_commercianti_, auxquels était confié le soin d'élire les autorités et
de modifier la constitution quand il y aurait lieu, ne résistassent à
tout projet autre que celui d'une monarchie lombarde, immédiatement
séparée de la monarchie française, et que, pour toute résistance, ils
n'opposassent la nonchalance italienne, en ne venant voter ni pour ni
contre. Napoléon renonça en cette circonstance à l'emploi des formes
constitutionnelles; il agit en créateur, qui avait fait de l'Italie ce
qu'elle était, et qui avait le droit d'en faire encore ce qu'il
croyait utile qu'elle devînt. M. de Talleyrand lui adressa un rapport,
dans lequel il démontra que ces provinces dépendantes, les unes de
l'ancienne République vénitienne, les autres de la maison d'Autriche,
celles-ci du duc de Modène, celles-là du Saint-Siége, réunies par la
conquête en un seul État, dépendaient, comme provinces conquises, de
la volonté de l'Empereur des Français; que ce qu'il leur devait
c'était un gouvernement équitable, adapté à leurs intérêts, fondé sur
les principes de la Révolution française; mais que du reste il pouvait
donner à ce gouvernement la forme qui conviendrait le mieux à ses
vastes desseins. Suivait un décret constitutif du nouveau royaume,
décret qui devait être adopté par la consulte d'État et les députés
italiens présents à Paris, communiqué ensuite au Sénat français, comme
l'un des grands actes constitutionnels de l'Empire, et promulgué dans
une séance impériale. Cependant il fallait que l'Italie parût être
pour quelque chose dans ces nouvelles déterminations. On imagina de
préparer aussi pour elle la scène d'un couronnement. On résolut de
tirer du trésor de Monza la fameuse couronne de fer des rois lombards,
pour que Napoléon la posât sur sa tête, après l'avoir fait bénir par
l'archevêque de Milan, conformément à l'antique usage des empereurs
germaniques, qui recevaient à Rome la couronne d'Occident, mais à
Milan celle d'Italie. Cette scène devait émouvoir les Italiens,
réveiller leurs espérances, ramener le parti des nobles et des
prêtres, qui regrettaient surtout dans la domination autrichienne les
formes monarchiques, et satisfaire le peuple, toujours épris du luxe
de ses maîtres; car ce luxe, tout en charmant ses yeux, alimente son
industrie. Quant aux libéraux éclairés, ils devaient finir par
comprendre que l'association des destinées de l'Italie aux destinées
de la France pouvait seule assurer son avenir.

[Note en marge: Mars 1805.]

Il fut convenu qu'après l'adoption du nouveau décret, les députés
italiens, le ministre Marescalchi, le grand-maître des cérémonies, M.
de Ségur, précéderaient Napoléon à Milan, pour y organiser une cour
italienne, et y apprêter les pompes du couronnement.

On répandait en cet instant mille bruits dans la diplomatie
européenne. On disait tantôt que Napoléon allait donner la couronne de
Hollande à son frère Louis, tantôt qu'il allait décerner celle de
Naples à Joseph, tantôt encore qu'il allait réunir Gênes et la Suisse
au territoire français. Il y avait même des gens qui soutenaient que
Napoléon voulait faire du cardinal Fesch un pape, et qui parlaient
déjà de la couronne d'Espagne comme réservée à un prince de la maison
Bonaparte. La haine de ses ennemis devinait ses projets en quelques
points, les exagérait en d'autres, lui en suggérait auxquels il
n'avait pas encore osé penser, et les facilitait certainement, en y
préparant l'opinion de l'Europe. La séance au Sénat, pour la
promulgation du décret constitutif du royaume d'Italie, devait
répondre à toutes ces suppositions vraies ou fausses, et pour le
moment poussées beaucoup trop loin.

[Note en marge: Séance impériale pour communiquer au Sénat le décret
relatif à l'Italie.]

On réunit auparavant les députés italiens à Paris; on leur soumit le
décret, auquel ils adhérèrent à l'unanimité; puis la séance impériale
fut ordonnée pour le 17 mars 1805 (26 ventôse an XIII). L'Empereur se
rendit au Sénat à deux heures, entouré de tout l'appareil des
souverains constitutionnels de l'Angleterre et de la France, quand ils
tiennent une séance royale. Il fut reçu à la porte du palais du
Luxembourg par une grande députation, et alla ensuite s'asseoir sur
un trône, autour duquel étaient rangés les princes, les six grands
dignitaires, les maréchaux, les grands officiers de la couronne. Il
ordonna la communication des actes qui devaient faire l'objet de cette
séance. M. de Talleyrand lut son rapport, et, après le rapport, le
décret impérial. Une copie du même décret en langue italienne, revêtue
de l'adhésion des députés lombards, fut ensuite lue par le
vice-président Melzi. Puis, le ministre Marescalchi présenta ces
députés à Napoléon, dans les mains duquel ils prêtèrent serment de
fidélité comme au roi d'Italie. Cette cérémonie terminée, Napoléon,
assis et couvert, prononça un discours ferme et concis, comme il les
savait faire, et dont on jugera facilement l'intention.

[Note en marge: Discours de Napoléon sur la constitution du nouveau
royaume d'Italie.]

     «SÉNATEURS,

     «Nous avons voulu, dans cette circonstance, nous rendre au milieu
     de vous, pour vous faire connaître, sur un des sujets les plus
     importants de la politique de l'État, notre pensée tout entière.

     «Nous avons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne,
     la Suisse, l'Italie. Nous avons été modéré au milieu de la plus
     grande prospérité. De tant de provinces, nous n'avons gardé que
     ce qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de
     considération et de puissance où a toujours été la France. Le
     partage de la Pologne, les provinces soustraites à la Turquie, la
     conquête des Indes et de presque toutes les colonies, avaient
     rompu à notre détriment l'équilibre général.

     «Tout ce que nous avons jugé inutile pour le rétablir, nous
     l'avons rendu.

     «L'Allemagne a été évacuée; ses provinces ont été restituées aux
     descendants de tant d'illustres maisons, qui étaient perdues pour
     toujours, si nous ne leur eussions accordé une généreuse
     protection.

     «L'Autriche elle-même, après deux guerres malheureuses, a obtenu
     l'État de Venise. Dans tous les temps, elle eût échangé de gré à
     gré Venise contre les provinces qu'elle a perdues.

     «À peine conquise, la Hollande a été déclarée indépendante. Sa
     réunion à notre Empire eût été le complément de notre système
     commercial, puisque les plus grandes rivières de la moitié de
     notre territoire débouchent en Hollande. Cependant la Hollande
     est indépendante, et ses douanes, son commerce et son
     administration se régissent au gré de son gouvernement.

     «La Suisse était occupée par nos armées; nous l'avions défendue
     contre les forces combinées de l'Europe. Sa réunion eût complété
     notre frontière militaire. Toutefois la Suisse se gouverne par
     l'acte de médiation, au gré de ses dix-neuf cantons, indépendante
     et libre.

     «La réunion du territoire de la République italienne à l'Empire
     français eût été utile au développement de notre agriculture;
     cependant, après la seconde conquête, nous avons à Lyon confirmé
     son indépendance. Nous faisons plus aujourd'hui, nous proclamons
     le principe de la séparation des couronnes de France et
     d'Italie, en assignant, pour l'époque de cette séparation,
     l'instant où elle deviendra possible et sans danger pour nos
     peuples d'Italie.

     «Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête cette
     couronne de fer des anciens Lombards, pour la retremper et pour
     la raffermir. Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous
     transmettrons cette couronne à un de nos enfants légitimes, soit
     naturel, soit adoptif, le jour où nous serons sans alarmes pour
     l'indépendance que nous avons garantie des autres États de la
     Méditerranée.

     «Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour remettre le
     continent en guerre; ce qui a été réuni à notre Empire par les
     lois constitutionnelles de l'État y restera réuni. Aucune
     nouvelle province n'y sera incorporée, mais les lois de la
     République batave, l'acte de médiation des dix-neuf cantons
     suisses et ce premier statut du royaume d'Italie seront
     constamment sous la protection de notre couronne, et nous ne
     souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte.»

Après ce discours si haut, si péremptoire, Napoléon reçut le serment
de quelques sénateurs qu'il venait de nommer, et il retourna, entouré
du même cortége, au palais des Tuileries. MM. de Melzi, de Marescalchi
et les autres Italiens eurent ordre de se rendre à Milan, pour y
préparer les esprits à la nouvelle solennité qui venait d'être
résolue. Le cardinal Caprara, légat du Pape auprès de Napoléon, était
archevêque de Milan. Il n'avait accepté cette dignité que par
obéissance, étant fort âgé, accablé d'infirmités, et, après une longue
vie passée dans les cours, plus disposé à quitter le monde qu'à y
prolonger son rôle. À la prière de Napoléon, et avec l'agrément du
Pape, il partit pour l'Italie, afin d'y couronner le nouveau roi,
suivant l'antique usage de l'Église lombarde. M. de Ségur se mit en
route sur-le-champ avec ordre de hâter les préparatifs. Napoléon avait
fixé son propre départ au mois d'avril, et son couronnement au mois de
mai.

[Note en marge: Le voyage de Napoléon en Italie concordant avec ses
nouveaux projets militaires.]

[Note en marge: Mouvement des flottes dans la supposition d'une
expédition d'hiver contre l'Angleterre.]

[Note en marge: L'amiral Missiessy met à la voile par une tempête.]

[Note en marge: Villeneuve retenu à Toulon par les vents contraires
pendant les mois de décembre 1804 et janvier 1805.]

[Note en marge: Sortie et rentrée de Villeneuve.]

Cette excursion en Italie s'accordait parfaitement avec ses projets
militaires, et leur était même d'un grand secours. Napoléon avait été
obligé d'attendre tout l'hiver que ses escadres fussent prêtes à
sortir de Brest, de Rochefort, de Toulon. En janvier 1805, il y avait
environ vingt mois que la guerre maritime était déclarée, car la
rupture avec l'Angleterre datait de mai 1803; et cependant les flottes
de haut-bord n'avaient pu mettre à la voile. La vive impulsion de
Napoléon n'avait pourtant pas manqué à l'administration; mais en
marine rien ne se fait vite, et c'est ce que ne savent pas assez les
nations qui aspirent à se créer une puissance navale. Toutefois il
faut dire que les flottes de Brest et de Toulon auraient été armées
plus tôt, si l'on n'avait pas voulu augmenter leur premier effectif.
Celle de Brest avait été portée de 18 vaisseaux à 21, et pouvait
embarquer 17 mille hommes et 500 chevaux, avec un matériel
considérable, sans le secours de bâtiments de transport empruntés au
commerce. Dans le projet d'appareiller en hiver par un gros temps, il
avait fallu renoncer à se faire accompagner par des bâtiments d'un
petit tonnage, également incapables de suivre les vaisseaux de ligne
et d'en recevoir la remorque. On avait donc pris de vieux vaisseaux de
guerre, qu'on avait armés en flûte, et qu'on avait chargés d'hommes et
de matériel. Par ce moyen, l'escadre pouvait sortir tout entière et
par tous les temps, aborder en Irlande, y déposer ses 17 mille hommes,
son matériel, et revenir ensuite dans la Manche. Du reste, elle avait
été prête en novembre, comme on le voulait. Celle de Rochefort,
composée de 5 vaisseaux, 4 frégates, portant 3 mille hommes, 4 mille
fusils et 10 milliers de poudre, était prête à la même époque. Celle
de Toulon seule, portée de 8 à 11 vaisseaux, avait exigé tout le mois
de décembre. Le général Lauriston, aide-de-camp de Napoléon, avait été
chargé de composer un corps de 6 mille hommes, parfaitement choisis,
avec 50 bouches à feu et un matériel de siége, et d'embarquer le tout
sur la flotte de Toulon. Cette flotte, ainsi que nous l'avons dit,
devait, chemin faisant, jeter une division sur Sainte-Hélène pour
s'emparer de cette île, se rendre à Surinam, reprendre les colonies
hollandaises, se rallier ensuite à celle de Missiessy qui, de son
côté, avait dû secourir nos Antilles et ravager les Antilles
anglaises. Toutes deux, après avoir ainsi attiré les Anglais en
Amérique, et dégagé Ganteaume, avaient ordre de retourner en Europe.
Ganteaume, dont les préparatifs étaient achevés, avait attendu tout
l'hiver que Missiessy et Villeneuve, en sortant de Rochefort et de
Toulon, entraînassent les Anglais à leur suite. Missiessy, qui
manquait d'élan, mais non pas de courage, sortit le 11 janvier de
Rochefort, par une tempête affreuse, et passant entre les pertuis
s'élança dans la pleine mer, sans être ni aperçu ni rejoint par les
Anglais. Il fit voile vers les Antilles avec 5 vaisseaux et 4
frégates. Ses bâtiments reçurent quelques avaries qu'on répara en mer.
Quant à Villeneuve, à qui le ministre Decrès avait communiqué une
exaltation factice et de peu de durée, il s'était tout à coup refroidi
en voyant de près l'escadre de Toulon. Pour faire onze équipages avec
huit, il avait fallu les diviser, et par conséquent les affaiblir. On
les avait complétés avec des conscrits empruntés à l'armée de terre.
Les matières employées au port de Toulon n'étaient pas de bon choix,
et on s'était aperçu que les fers, les cordages, les mâtures cassaient
aisément. Villeneuve se préoccupait beaucoup, et trop peut-être, du
danger de braver, avec de tels bâtiments et de tels équipages, des
vaisseaux ennemis formés par une croisière de vingt mois. Son âme
était ébranlée avant qu'il fût en mer. Cependant, poussé par Napoléon,
par le ministre Decrès, par le général Lauriston, il se mit en mesure
de lever l'ancre vers la fin de décembre. Un vent debout le retint
depuis la fin de décembre jusqu'au 18 janvier dans la rade de Toulon.
Le 18, les vents ayant changé, il appareilla et parvint en faisant
fausse route à se soustraire à l'ennemi. Mais la nuit amena une grosse
tourmente, et l'inexpérience des équipages, la mauvaise qualité des
matières, exposèrent plusieurs de nos bâtiments à de fâcheux
accidents. L'escadre fut dispersée. Le matin Villeneuve se trouva
séparé de quatre vaisseaux et d'une frégate. Les uns avaient eu leurs
mâts de hune brisés, les autres faisaient eau, et avaient reçu des
avaries difficiles à réparer en mer. Outre ces mésaventures, deux
frégates anglaises observaient notre marche, et l'amiral craignait
d'être rejoint par l'ennemi dans un moment où il n'avait que cinq
vaisseaux à lui opposer. Il se décida donc à rentrer dans Toulon,
quoiqu'il eût déjà parcouru soixante-dix lieues, et malgré les
instances du général Lauriston, qui, comptant encore quatre mille et
quelques cents hommes sur les vaisseaux restés ensemble, demandait à
être conduit à sa destination. Villeneuve rentra le 27 à Toulon, et
parvint heureusement à y ramener toute son escadre.

Le temps ne fut pas perdu. On se mit à réparer les dommages essuyés, à
serrer le gréement, à se rendre enfin capable de sortir de nouveau.
Mais l'amiral Villeneuve était fortement affecté; il écrivait au
ministre, le jour même de sa rentrée à Toulon: «Je vous le déclare,
des vaisseaux équipés ainsi, faibles en matelots, encombrés de
troupes, ayant des gréements vieux ou de mauvaise qualité, des
vaisseaux qui, au moindre vent, cassent leurs mâts ou déchirent leurs
voiles, et qui, lorsqu'il fait beau, passent leur temps à réparer les
avaries occasionnées par le vent ou l'inexpérience de leurs marins,
sont hors d'état de rien entreprendre. J'en avais un pressentiment
avant mon départ; je viens d'en faire une cruelle expérience[11].»

[Note 11: Dépêche du 1er pluviôse an XIII (21 janvier 1805), à bord du
vaisseau _le Bucentaure_, en rade de Toulon.]

[Note en marge: Déplaisir qu'éprouve Napoléon en apprenant la sortie
malheureuse de Villeneuve.]

Napoléon éprouva un sensible déplaisir en apprenant cette inutile
sortie. Que faire, disait-il, avec des amiraux qui, à la première
avarie, se démoralisent et songent à rentrer? Il faudrait renoncer à
naviguer et à rien entreprendre, même dans la plus belle saison, si
une opération pouvait être contrariée par la séparation de quelques
bâtiments. On aurait dû, disait-il encore, donner rendez-vous à tous
les capitaines de l'escadre à la hauteur des Canaries, par le moyen de
dépêches cachetées. Les avaries se seraient réparées en route. Si un
vaisseau faisait eau d'une manière dangereuse, on l'aurait laissé à
Cadix, en versant son monde sur le vaisseau _l'Aigle_, qui était dans
ce port prêt à mettre à la voile. Quelques mâts de hune cassés,
quelques désordres dans une tempête, sont des circonstances fort
ordinaires. Deux jours d'un temps favorable eussent consolé l'escadre
et mis tout au beau. _Mais le grand mal de notre marine est que les
hommes qui la commandent sont neufs dans toutes les chances du
commandement[12]._

[Note 12: Lettre à Lauriston, du 1er février 1805.]

[Note en marge: Mort de l'amiral Bruix.]

Malheureusement, l'époque propice était passée pour l'expédition de
Surinam, et il fallait que Napoléon, avec sa fécondité ordinaire,
inventât une autre combinaison. La première, qui consistait à porter
l'amiral Latouche de Toulon dans la Manche, avait échoué par la mort
de ce précieux homme de mer. La seconde, qui avait consisté à
entraîner les Anglais dans les mers d'Amérique, en envoyant l'escadre
de Villeneuve à Surinam, celle de Missiessy aux Antilles, et à
profiter de cette diversion pour jeter Ganteaume dans la Manche, avait
manqué également par les retards d'organisation, par les vents, par
une sortie infructueuse. Il était donc nécessaire de recourir à un
autre plan. Une perte nouvelle, celle de l'amiral Bruix, différent de
l'amiral Latouche, mais son égal au moins en mérite, ajoutait aux
difficultés des opérations navales. L'infortuné Bruix, si remarquable
par le caractère, l'expérience, la portée d'esprit, venait d'expirer
victime de son zèle et de son dévouement à l'organisation de la
flottille. S'il eût vécu, Napoléon l'eût certainement placé à la tête
de l'escadre chargée d'opérer la grande manoeuvre qu'il méditait. On
eût dit que la destinée, conjurée contre la marine française, voulait
lui enlever en dix mois ses deux premiers amiraux, tous deux capables
assurément de se mesurer avec les amiraux anglais. Il fallait donc,
jusqu'à ce que les événements de la guerre eussent révélé de nouveaux
talents, se résoudre à se servir des amiraux Ganteaume, Villeneuve et
Missiessy.

[Note en marge: Changement dans la situation maritime, par suite d'une
brusque déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Espagne.]

[Note en marge: Enlèvement des galions espagnols chargés des piastres
du Mexique.]

Un événement grave s'était tout récemment passé sur les mers, et y
avait modifié la situation des puissances belligérantes. L'Angleterre
avait, d'une manière imprévue et fort injuste, déclaré la guerre à
l'Espagne. Depuis quelque temps elle s'était aperçue que la
neutralité de l'Espagne, sans être très-bienveillante pour la France,
lui était cependant utile sous plusieurs rapports. Notre escadre, en
relâche au Ferrol, s'y réparait en attendant qu'elle fût débloquée. Le
vaisseau _l'Aigle_ en faisait autant à Cadix. Nos corsaires entraient
dans les ports de la Péninsule pour y vendre leurs prises.
L'Angleterre avait droit de jouir des mêmes avantages, grâce à la
réciprocité; mais elle aimait mieux en être privée que de nous les
laisser. Elle avait en conséquence annoncé à la cour de Madrid,
qu'elle regardait comme une violation de la neutralité ce qui se
passait dans les ports de la Péninsule, et avait menacé de la guerre
si nos vaisseaux continuaient à s'y armer, si nos corsaires
continuaient à y trouver un asile et un marché. Elle avait exigé de
plus que Charles IV garantît le Portugal contre toute tentative de la
part de la France. Cette dernière exigence était exorbitante, et
dépassait la limite de la neutralité dans laquelle on voulait que
l'Espagne se renfermât. Toutefois la France avait permis que la cour
de Madrid se montrât facile envers l'Angleterre, et déférât même à une
partie de ses demandes, afin de prolonger un état de choses qui nous
convenait. En effet, la coopération militaire de l'Espagne ne pouvait
valoir pour nous un subside de 48 millions par an, et ce subside ne
pouvait être acquitté sans la neutralité, qui, seule, permettait
l'arrivée des métaux du Nouveau-Monde. On était donc prêt à consentir
à tout; mais l'Angleterre, devenant plus exigeante à mesure qu'on
cédait à ses prétentions, avait demandé que tout armement cessât
immédiatement dans les ports espagnols; et elle entendait par là
qu'il fallait mettre sur-le-champ nos vaisseaux hors du Ferrol,
c'est-à-dire les lui livrer. Violant enfin ouvertement le droit des
gens, elle avait, sans sommation préalable, ordonné d'arrêter les
vaisseaux espagnols rencontrés sur les mers. Si on songe qu'un tel
ordre n'avait d'autre objet que celui de saisir les bâtiments venant
des Amériques, et chargés d'argent et d'or, on pourra le qualifier
sans injustice de véritable piraterie. Dans le moment, quatre frégates
espagnoles, portant 12 millions de piastres (environ 60 millions de
francs), faisaient voile du Mexique vers les côtes d'Espagne,
lorsqu'elles furent arrêtées par une croisière anglaise. L'officier
espagnol, ayant refusé de rendre ses bâtiments, fut barbarement
attaqué par une force immensément supérieure, et fait prisonnier après
une défense honorable. Une des quatre frégates sauta en l'air, les
trois autres furent conduites dans les ports de la Grande-Bretagne.

Cet acte odieux excita l'indignation de l'Espagne, et le blâme de
l'Europe. Sans hésiter, Charles IV déclara la guerre à l'Angleterre.
Il ordonna en même temps l'arrestation des Anglais saisis sur le sol
de la Péninsule, et le séquestre de toutes leurs propriétés, pour
répondre des biens et des personnes des commerçants espagnols.

Ainsi, malgré sa nonchalance, malgré les habiles ménagements de la
France, la cour d'Espagne se trouvait forcément entraînée à la guerre,
par les violences maritimes de l'Angleterre.

[Note en marge: Coopération de l'Espagne à la guerre.]

Napoléon, ne pouvant plus exiger le subside de 48 millions, se hâta
de régler la manière dont l'Espagne coopérerait aux hostilités, et
chercha surtout à lui inspirer des résolutions dignes d'elle et de son
ancienne grandeur.

[Note en marge: L'amiral Gravina.]

[Note en marge: Convention par laquelle la France et l'Espagne règlent
leurs manières de contribuer à la guerre.]

Le cabinet espagnol, dans le désir de complaire à Napoléon, et par un
sentiment de justice envers le mérite, avait choisi l'amiral Gravina
pour ambassadeur en France. C'était le premier officier de la marine
espagnole, et il cachait sous des dehors simples une rare
intelligence, un courage intrépide. Napoléon s'était fort attaché à
l'amiral Gravina, et celui-ci à Napoléon. Par les mêmes motifs qui
l'avaient fait nommer ambassadeur, on lui donna le principal
commandement de la marine espagnole, et, avant qu'il quittât Paris, on
le chargea de se concerter avec le gouvernement français, sur le plan
des opérations navales. Dans ce but, l'amiral signa, le 4 janvier
1805, une convention qui spécifiait la part que chacune des deux
puissances prendrait à la guerre. La France s'engageait à entretenir
constamment à la mer 47 vaisseaux de ligne, 29 frégates, 14 corvettes,
25 bricks, et à presser le plus vivement possible l'achèvement des 16
vaisseaux et 14 frégates existant sur les chantiers; à réunir des
troupes qui resteraient campées près des ports d'embarquement, dans la
proportion de 500 hommes par vaisseau, de 200 hommes par frégate;
enfin, à tenir la flottille française toujours en état de transporter
90 mille hommes, non compris les 30 mille destinés à s'embarquer sur
la flottille hollandaise. Si l'on évalue en vaisseaux et en frégates
la force de la flottille, et qu'on l'ajoute à notre flotte de
haut-bord, on peut dire que nous avions un effectif total de 60
vaisseaux et de 40 frégates réellement à la mer.

L'Espagne de son côté promettait d'armer sur-le-champ 32 vaisseaux de
ligne, pourvus de quatre mois d'eau et de six mois de vivres. La
répartition en était indiquée ainsi qu'il suit: 15 à Cadix, 8 à
Carthagène, 9 au Ferrol. Des troupes espagnoles devaient être réunies
auprès des points d'embarquement, à raison de 450 hommes par vaisseau,
et de 200 hommes par frégate. En outre, il devait être préparé des
moyens de transport, sur bâtiments de guerre armés en flûte, dans la
proportion de 4 mille tonneaux à Cadix, 2 mille à Carthagène, 2 mille
au Ferrol. Il était convenu que l'amiral Gravina aurait le
commandement supérieur de la flotte espagnole, et correspondrait
directement avec le ministre français Decrès. C'était dire qu'il
recevrait ses instructions de Napoléon lui-même, et l'honneur espagnol
pouvait sans rougir accepter une telle direction. Quelques conditions
politiques accompagnaient ces stipulations militaires. Le subside
cessait naturellement du jour où avaient commencé les hostilités de
l'Angleterre contre l'Espagne. De plus, les deux nations amies
s'engageaient à ne pas conclure de paix séparée. La France promettait
de faire rendre à l'Espagne la colonie de la Trinité, et même
Gibraltar, si la guerre était suivie de quelque triomphe éclatant.

[Note en marge: Total des forces navales de la France, de la Hollande
et de l'Espagne réunies.]

L'engagement pris par la cour de Madrid était fort au-dessus de ses
moyens. C'était beaucoup si, au lieu de 32 vaisseaux, elle arrivait à
en armer 24 très-médiocres, quoique montés par de braves gens. Si donc
on totalise les forces de la France, de l'Espagne et de la Hollande,
on peut considérer les trois nations comme réunissant environ 92
vaisseaux de ligne, dont 60 appartenaient à la France, 24 à l'Espagne,
8 à la Hollande. Cependant il faut compter la flottille pour 15, ce
qui réduit à 77 la force effective de la flotte de haut bord des trois
nations. Les Anglais en comptaient 89 parfaitement armés, équipés,
expérimentés, en tout supérieurs à ceux des alliés, et ils se
préparaient à en porter bientôt le nombre jusqu'à cent. L'avantage
était donc de leur côté. Ils ne pouvaient être battus que par la
supériorité des combinaisons, qui n'a jamais, à beaucoup près, autant
d'influence sur mer que sur terre.

[Note en marge: Déplorable état de la marine espagnole.]

Malheureusement l'Espagne, jadis si riche en marine, et si intéressée
à l'être encore, à cause de ses vastes colonies, l'Espagne se
trouvait, comme nous l'avons dit tant de fois, dans un dénûment
absolu. Ses arsenaux étaient abandonnés, et ne contenaient ni bois, ni
chanvres, ni fers, ni cuivres. Les magnifiques établissements du
Ferrol, de Cadix, de Carthagène, étaient vides et déserts. Il n'y
avait ni matières, ni ouvriers. Les matelots, fort peu nombreux en
Espagne depuis que son commerce s'était presque réduit au transport
des espèces métalliques, étaient devenus plus rares encore par suite
de la fièvre jaune, qui ravageait tout le littoral, et qui les avait
fait fuir à l'étranger ou dans l'intérieur. Qu'on ajoute à cela une
grande disette de grains, et une détresse financière accrue par la
perte des galions récemment enlevés, on aura une idée à peine exacte
de toutes les misères qui affligeaient cette puissance, autrefois si
grande, maintenant si tristement déchue.

[Note en marge: Derniers efforts de Napoléon pour réveiller le zèle de
la cour d'Espagne.]

Napoléon, qui lui avait si souvent et si vainement conseillé, pendant
la dernière paix, de consacrer au moins une partie de ses ressources à
la réorganisation de la marine, Napoléon, même sans espérance d'être
écouté, voulut tenter un dernier effort auprès de cette cour. Cette
fois, au lieu d'y employer les menaces comme en 1803, il y employa les
caresses et les encouragements. Il avait rappelé le maréchal Lannes du
Portugal, pour le mettre à la tête des grenadiers destinés à débarquer
les premiers en Angleterre. Il avait chargé le général Junot de
remplacer en Portugal le maréchal Lannes. Il aimait Junot, qui avait
de l'esprit naturel, un caractère trop ardent, mais un dévouement sans
bornes. Il lui ordonna de s'arrêter à Madrid, pour y voir le prince de
la Paix, la Reine et le Roi. Junot devait piquer d'honneur le prince
de la Paix, lui faire sentir qu'il avait dans les mains le sort de la
monarchie espagnole, et qu'il était placé entre le rôle d'un favori
méprisable et détesté, ou celui d'un ministre qui profitait de la
faveur de ses maîtres pour relever la puissance de sa patrie. Junot
était autorisé à lui promettre toute la bienveillance de Napoléon, et
même une principauté en Portugal, s'il servait avec zèle la cause
commune, et s'appliquait à imprimer une suffisante activité à
l'administration espagnole. L'envoyé de Napoléon devait ensuite voir
la reine, lui déclarer qu'en Europe on connaissait son influence sur
le gouvernement, c'est-à-dire sur le Roi et sur le prince de la Paix;
que son honneur personnel était, autant que l'honneur de la monarchie,
intéressé à ce qu'il fût déployé de grands efforts et obtenu des
succès; que si la puissance espagnole ne se relevait pas en cette
occasion, elle, reine toute-puissante, serait personnellement
responsable aux yeux du monde et de ses enfants des désordres qui
auraient affaibli et ruiné la monarchie. Junot devait enfin user de
tous les moyens pour inspirer quelques bons sentiments à cette
princesse. Quant au roi, on n'avait rien à faire pour lui en inspirer
de pareils, car il n'en avait que d'excellents; mais le faible
monarque était incapable d'attention et de volonté. Il s'était abruti
à la chasse et à des ouvrages de main.

Junot avait ordre de séjourner à Madrid avant de se rendre en
Portugal, et d'y jouer le rôle d'un ambassadeur extraordinaire, pour
tâcher de ranimer un peu cette cour dégénérée.

[Note en marge: Napoléon songe un moment à une grande expédition dans
l'Inde.]

Il s'agissait maintenant d'employer le mieux possible les ressources
des trois nations maritimes, la France, la Hollande et l'Espagne. Le
projet d'amener à l'improviste une partie plus ou moins importante de
ses forces navales dans la Manche, projet déjà modifié deux fois,
occupait sans cesse Napoléon. Mais une pensée grande et soudaine vint
l'en détourner pour un instant.

[Note en marge: Combinaison de Napoléon pour porter trente-six mille
hommes dans l'Inde.]

Napoléon recevait fréquemment des rapports du général Decaen,
commandant de nos comptoirs dans l'Inde, retiré à l'île de France
depuis le renouvellement de la guerre, et, de moitié avec l'amiral
Linois, causant de grands dommages au commerce britannique. Le général
Decaen, qui était un esprit ardent et très-capable de commander au
loin, dans une situation indépendante et hasardeuse, avait noué des
relations avec les Mahrattes, encore mal soumis. Il s'était procuré de
curieux renseignements sur les dispositions de ces princes récemment
vaincus, et avait acquis la conviction que six mille Français,
débarqués avec un matériel de guerre suffisant, bientôt rejoints par
une masse d'insurgés impatients de secouer le joug, pourraient
ébranler l'empire britannique dans l'Inde. C'est Napoléon, comme on
doit s'en souvenir, qui, en 1803, avait placé le général Decaen sur
cette voie, et ce dernier s'y était jeté avec ardeur. Mais ce n'était
pas une échauffourée que Napoléon voulait tenter; à tenter quelque
chose, c'était une grande expédition, digne de celle d'Égypte, capable
d'arracher aux Anglais l'importante conquête qui faisait, dans le
siècle présent, leur grandeur et leur gloire. La distance rendait
cette expédition bien autrement difficile que l'expédition d'Égypte.
Porter, en temps de guerre, trente mille hommes de Toulon à
Alexandrie, est déjà une opération considérable; mais les porter de
Toulon à la côte de l'Inde, en doublant le cap de Bonne-Espérance,
était une entreprise gigantesque. Napoléon pensait, s'appuyant en
cela sur sa propre expérience, que, l'immensité de la mer y rendant
les rencontres très-rares, on peut avec de l'invention oser les
mouvements les plus hardis, et réussir, sans trouver sur son chemin un
ennemi même très-supérieur en nombre. C'est ainsi qu'il avait, en
1798, passé à travers les flottes anglaises avec quelques centaines de
voiles et une armée entière, pris Malte, et abordé Alexandrie, sans
être rencontré par Nelson. C'est ainsi qu'il espérait faire arriver
une flotte dans la Manche. Le succès de semblables entreprises
exigeait un secret profond, et un grand art pour tromper l'amirauté
britannique. Or, il avait de longue main tout disposé pour la jeter
dans une véritable confusion d'esprit. Ayant des troupes réunies et
prêtes à embarquer partout où il avait des escadres, à Toulon, à
Cadix, au Ferrol, à Rochefort, à Brest, au Texel, il était constamment
en mesure de faire partir une armée sans que les Anglais en fussent
avertis, sans qu'ils pussent en deviner ni la force ni la destination.
Le projet de descente avait cela d'utile, que l'attention de l'ennemi
étant sans cesse dirigée vers cet objet, il devait toujours croire à
une expédition contre l'Irlande ou contre les côtes d'Angleterre. Le
moment était donc favorable pour tenter l'une de ces expéditions
extraordinaires, que Napoléon était si prompt à concevoir et à
résoudre. Il pensait, par exemple, qu'enlever l'Inde aux Anglais était
un résultat assez grand, pour consentir à différer tous ses autres
projets, même celui de la descente; et il était disposé à y employer
toutes ses forces navales. Voici quels furent ses calculs à ce sujet.
Il y avait dans les ports d'armement, outre les escadres prêtes à
mettre à la voile, une réserve en vieux bâtiments peu propres à la
guerre active. Il y avait aussi dans les équipages, outre les bons
matelots, des novices fort jeunes, ou des conscrits tout récemment
transportés à bord des vaisseaux. C'est sur cette double considération
qu'il établit son plan. Il voulait joindre à une certaine quantité de
vaisseaux neufs tous ceux qui étaient hors de service, mais qui
pouvaient cependant faire encore une traversée; il voulait les armer
en flûte, c'est-à-dire les dégarnir d'artillerie, remplacer cette
charge par une grande masse de troupes, compléter les équipages avec
des hommes de toute espèce pris dans nos ports, expédier ainsi de
Toulon, de Cadix, du Ferrol, de Rochefort, de Brest, des flottes qui,
sans traîner après elles un seul bâtiment de transport, pourraient
jeter dans l'Inde une armée considérable. Il se proposait de faire
partir de Toulon 13 vaisseaux, de Brest 21, en tout 34, parmi lesquels
moitié au moins de vieux bâtiments, et d'ajouter à ces 34 vaisseaux
une vingtaine de frégates, dont dix presque hors de service. Ces deux
flottes, sortant à peu près en même temps, et ayant rendez-vous à
l'île de France, étaient capables de porter 40 mille hommes, tant
soldats que matelots. À l'arrivée dans l'Inde, on devait sacrifier les
bâtiments en mauvais état, ne garder que ceux qui étaient aptes à
naviguer, et qui s'élèveraient à 15 vaisseaux sur 34, et à 10 frégates
sur 20. Il y avait aussi deux parts à faire dans les équipages. Tous
les bons matelots étaient destinés à monter les bâtiments conservés;
tandis que les matelots médiocres, mais propres à faire des soldats,
en les versant dans les cadres, devaient servir à compléter l'armée de
débarquement. Napoléon supposait qu'il faudrait environ 14 ou 15 mille
matelots, pour bien armer les 15 vaisseaux et les 10 frégates appelés
à revenir en Europe. On devait donc avoir dans l'Inde 25 ou 26 mille
hommes de troupes, sur 40 mille tant soldats que marins, partis
d'Europe, et ramener une flotte de 15 vaisseaux, excellents à tous les
titres, par la qualité des bâtiments, par le choix des hommes, et par
l'expérience acquise dans une longue navigation. On n'aurait perdu,
sous le rapport de la marine, que des carcasses hors de service ou des
queues d'équipage, et on aurait laissé dans l'Inde une armée
parfaitement suffisante pour vaincre les Anglais, surtout si elle
était commandée par un homme aussi entreprenant que le général Decaen.

Napoléon se proposait en outre de faire partir 3 mille Français sur la
flotte hollandaise du Texel, 2 mille sur une nouvelle division qui
s'organisait à Rochefort, 4 mille Espagnols sur la flotte espagnole de
Cadix, ce qui faisait un nouveau renfort de 9 mille hommes, et devait
porter à 35 ou 36 mille soldats environ l'armée du général Decaen. Il
est infiniment probable que l'Inde, étant à peine soumise, une
pareille force y aurait détruit la puissance britannique. Quant à la
traversée, il n'y avait rien de moins probable qu'une rencontre avec
les Anglais. Il eût été difficile de leur échapper si l'escadre de
guerre avait eu à traîner à sa suite quelques centaines de bâtiments
de transport. Mais les vieux vaisseaux, les vieilles frégates armés en
flûte, dispensaient de recourir à ce moyen. Le projet reposait donc
sur ce principe, de sacrifier la partie médiocre ou mauvaise de la
marine, tant en personnel qu'en matériel, et de se résigner à ne
ramener que la partie excellente. À ce prix, on opérait le miracle de
transporter dans l'Inde une armée de 36 mille hommes. Le sacrifice, au
surplus, n'était pas aussi grand qu'il pouvait le paraître, car il n'y
a pas un marin qui ne sache que sur mer comme sur terre, et sur mer
plus encore, la qualité des forces est tout, et qu'on fait plus avec
dix bons vaisseaux qu'avec vingt médiocres.

[Note en marge: Hésitation de Napoléon entre le projet de la descente,
et le projet d'une expédition dans l'Inde.]

Ce projet était l'ajournement momentané de la descente; mais il était
possible qu'il en favorisât l'exécution d'une manière fort
extraordinaire, car après quelque temps les Anglais, avertis du départ
de nos flottes, devaient courir après elles, et dégarnir ainsi les
mers d'Europe, tandis que l'escadre, revenant de l'Inde avec 15
vaisseaux et 10 frégates, pouvait paraître dans le détroit, où
Napoléon, toujours prêt à quelque moment que l'occasion s'offrît,
était en mesure de profiter de la plus courte faveur de la fortune. Il
est vrai que cette dernière partie de la combinaison supposait un
double bonheur, bonheur en allant dans l'Inde, bonheur en revenant,
et que la fortune comble rarement un homme à ce point, quelque grand
qu'il soit. Pendant quatre semaines, Napoléon resta suspendu entre
l'idée d'envoyer cette expédition dans les Indes, et l'idée de
franchir le pas de Calais. Le renversement de l'empire anglais dans
les Indes lui semblait un résultat tellement considérable, qu'il
espérait être dispensé par là de risquer sa personne et son armée,
dans une tentative aussi hasardeuse que la descente. Il passa donc un
mois entier à hésiter entre ces deux combinaisons, et sa
correspondance fait foi de la fluctuation de son esprit entre ces deux
entreprises extraordinaires.

[Note en marge: Napoléon arrête définitivement ses idées, et se décide
en faveur du projet de descente.]

Cependant, l'expédition de Boulogne l'emporta. Napoléon regardait ce
coup comme plus prompt, plus décisif, et même comme à peu près
infaillible, si une flotte française arrivait à l'improviste dans la
Manche. Il mit de nouveau son esprit en travail, et il imagina une
troisième combinaison, plus grande, plus profonde, plus plausible
encore que les deux précédentes, pour réunir, à l'insu des Anglais,
toutes ses forces navales entre Douvres et Boulogne.

[Note en marge: Sa troisième combinaison pour amener une flotte dans
la Manche.]

Son plan fut arrêté dans les premiers jours de mars, et les ordres
expédiés en conséquence. Il consistait, comme celui de Surinam, à
attirer les Anglais dans les Indes et les Antilles, où déjà l'escadre
de l'amiral Missiessy, partie le 11 janvier, appelait leur attention,
puis à revenir sur-le-champ dans les mers d'Europe, avec une réunion
de forces supérieure à toute escadre anglaise, quelle qu'elle fût.
C'était bien en partie le projet du mois de décembre précédent, mais
agrandi, complété par la réunion des forces de l'Espagne. L'amiral
Villeneuve devait partir au premier vent favorable, passer le détroit,
toucher à Cadix, y rallier l'amiral Gravina avec 6 ou 7 vaisseaux
espagnols, plus le vaisseau français l'_Aigle_, puis se rendre à la
Martinique; si Missiessy y était encore, se joindre à lui et attendre
là une nouvelle jonction plus considérable que toutes les autres.
Cette jonction était celle de Ganteaume. Celui-ci, profitant du
premier coup de vent d'équinoxe qui écarterait les Anglais, devait
sortir de Brest avec 21 vaisseaux, les meilleurs de cet arsenal, se
porter devant le Ferrol, rallier la division française en relâche dans
ce port, la division espagnole qui serait prête à mettre à la voile,
et se diriger vers la Martinique, où Villeneuve l'attendait. Après
cette réunion générale, qui présentait peu de difficultés réelles, il
devait y avoir à la Martinique 12 vaisseaux sous Villeneuve, 6 ou 7
sous Gravina, 5 sous Missiessy, 21 sous Ganteaume, plus l'escadre
franco-espagnole du Ferrol, c'est-à-dire de 50 à 60 vaisseaux environ;
force énorme, dont la concentration ne s'était jamais vue dans aucun
temps, et sur aucune mer. Cette fois, la combinaison était si
complète, si bien calculée, qu'elle devait produire dans l'esprit de
Napoléon une véritable exaltation d'espérance. Le ministre Decrès
lui-même convenait qu'elle offrait les plus grandes chances de succès.
L'appareillage de Toulon était toujours possible par le mistral, et
la dernière sortie de Villeneuve le prouvait. La jonction à Cadix avec
Gravina, si on donnait le change à Nelson, était aisée, car les
Anglais n'avaient pas encore jugé utile d'établir un blocus devant ce
port. L'escadre de Toulon, ainsi portée à 12 ou 18 vaisseaux, était à
peu près assurée d'arriver à la Martinique. Missiessy venait d'y
toucher sans rencontrer autre chose que des bâtiments de commerce,
qu'il avait pris. Le point le plus difficile était la sortie de la
rade de Brest. Mais, en mars, on avait tout lieu de compter sur
quelque coup de vent d'équinoxe. Ganteaume arrivé devant le Ferrol,
qui n'était bloqué que par 5 ou 6 vaisseaux anglais, devait, avec 21,
leur ôter toute idée de combattre, rallier sans coup férir la division
française commandée par l'amiral Gourdon, ceux des Espagnols qui
seraient prêts, et se rendre ensuite à la Martinique. Il ne pouvait
pas venir à l'esprit des Anglais qu'on songeât à réunir, sur un seul
point comme la Martinique, 50 ou 60 vaisseaux à la fois. Il était
probable que leurs conjectures se dirigeraient sur l'Inde. En tout
cas, Ganteaume, Gourdon, Villeneuve, Gravina, Missiessy une fois
ensemble, celle des escadres anglaises qu'ils rencontreraient, forte
tout au plus de 12 ou 15 vaisseaux, n'en voudrait pas braver 50, et le
retour dans la Manche était assuré. Alors toutes nos forces devaient
se trouver rassemblées entre le rivage de l'Angleterre et de la
France, au moment où les flottes navales de l'Angleterre iraient en
Orient, en Amérique ou dans l'Inde. Les événements prouvèrent bientôt
que cette grande combinaison était réalisable, même avec une
exécution médiocre.

Tout fut soigneusement disposé pour garder un profond secret. Il ne
fut point confié aux Espagnols, qui s'étaient engagés à suivre
docilement les directions de Napoléon. Villeneuve et Ganteaume seuls
devaient l'avoir parmi les amiraux, mais non au départ, et uniquement
en mer, quand ils ne pourraient plus communiquer avec la terre. Alors
des dépêches, qu'ils avaient ordre d'ouvrir sous une certaine
latitude, leur apprendraient quelle marche ils auraient à suivre.
Aucun des capitaines de vaisseau n'était initié au secret de
l'entreprise. Ils avaient seulement des points de rendez-vous fixés en
cas de séparation. Aucun des ministres ne connaissait le plan,
l'amiral Decrès excepté. Il lui était expressément recommandé de
correspondre directement avec Napoléon, et d'écrire ses dépêches de sa
propre main. Le bruit d'une expédition dans l'Inde était répandu dans
tous les ports. On feignit d'embarquer beaucoup de troupes; en
réalité, l'escadre de Toulon était chargée de prendre à peine 3 mille
hommes, celle de Brest six ou sept mille. Il était prescrit aux
amiraux de déposer une moitié de cette force aux Antilles pour en
renforcer les garnisons, et de ramener en Europe 4 ou 5 mille soldats
des meilleurs, pour les joindre à l'expédition de Boulogne.

Les flottes par ce moyen devaient être peu encombrées, mobiles et à
leur aise. Elles avaient toutes pour six mois de vivres, de manière à
tenir la mer long-temps, sans être obligées de relâcher nulle part.
Des courriers partis pour le Ferrol et pour Cadix portaient l'ordre de
se préparer sans relâche, et d être toujours en position de lever
l'ancre, parce qu'on pouvait à chaque instant être débloqué par une
flotte alliée, sans dire laquelle, sans dire comment.

À toutes ces précautions pour faire prendre le change aux Anglais s'en
joignait une dernière, non moins capable de les tromper, c'était le
voyage de Napoléon en Italie. Il supposait que ses flottes, parties
sur la fin de mars, employant le mois d'avril à se rendre à la
Martinique, le mois de mai à se réunir, le mois de juin à revenir,
seraient vers les premiers jours de juillet dans la Manche. Il devait
rester tout ce temps en Italie, passer des revues, donner des fêtes,
cacher ses profonds desseins sous les apparences d'une vie vaine et
somptueuse, puis, au moment indiqué, partir secrètement en poste, se
transporter en cinq jours de Milan à Boulogne, et, tandis qu'on le
croirait encore en Italie, frapper sur l'Angleterre le coup dont il la
menaçait depuis si long-temps. Ce coup, elle l'avait tant attendu
depuis deux années, qu'elle commençait à n'y plus croire. L'Europe n'y
voyait plus qu'une feinte imaginée pour agiter la nation britannique,
et l'obliger à s'épuiser en inutiles efforts. Tandis qu'on
s'abandonnait à cette pensée, Napoléon, au contraire, avait sans cesse
accru l'armée de l'Océan, en prenant dans les dépôts de quoi augmenter
l'effectif des bataillons de guerre, et en remplissant par la
conscription de l'année le vide laissé dans les dépôts. L'armée de
Boulogne se trouvait ainsi renforcée de près de 30 mille hommes, sans
que personne n'en sût rien. Il avait toujours tenu cette armée dans un
tel état d'activité et de disponibilité, qu'on ne pouvait guère y
discerner le plus ou le moins d'effectif. L'opinion d'une pure
démonstration, destinée à inquiéter l'Angleterre, devenait même chaque
jour l'opinion dominante.

Tout étant ainsi disposé, avec la résolution la plus ferme de tenter
l'entreprise, et avec une conviction profonde du succès, Napoléon se
prépare à partir pour l'Italie. Le Pape était resté tout l'hiver à
Paris. Il avait d'abord songé à se mettre en route vers la mi-février
pour regagner ses États. Des neiges abondantes tombées dans les Alpes
servirent de motif pour le retenir encore. Napoléon mêla tant de grâce
à ses instances, que le Saint-Père céda, et consentit à différer son
départ jusqu'à la mi-mars. Napoléon n'était pas fâché de laisser
apercevoir à l'Europe la longueur de cette visite, de rendre son
intimité avec Pie VII chaque jour plus grande, et enfin de le garder
de ce côté des Alpes, pendant que les agents français faisaient à
Milan les apprêts d'un second couronnement. Les cours de Naples, de
Rome et même d'Étrurie, ne voyaient pas sans regret la création d'un
vaste royaume français en Italie; et, si le Pape s'était trouvé au
Vatican assiégé de suggestions de tout genre, peut-être eût-il été
induit à s'y montrer lui-même peu favorable.

[Note en marge: Napoléon se prépare à partir pour l'Italie, et, avant
son départ, s'explique longuement avec Pie VII sur les affaires de
l'Église.]

Pie VII, après s'être entièrement mis en confiance avec Napoléon,
avait fini par lui avouer ses secrets désirs. Il était charmé des
honneurs rendus à sa personne, honneurs qui profitaient à la
religion, du bien qu'avait semblé produire sa présence, et même de ce
que le nouvel Empereur accomplissait en France pour seconder la
restauration du culte. Mais, tout saint qu'était Pie VII, il était
homme, il était prince; et le triomphe des intérêts spirituels, en le
remplissant de satisfaction, ne lui laissait pas oublier les intérêts
temporels du Saint-Siége, très en souffrance depuis la perte des
Légations. Il avait conduit avec lui six cardinaux, dont un était mort
à Lyon, le cardinal Borgia. Les autres, notamment les cardinaux
Antonelli et di Pietro, étaient du parti ultramontain, et fort
contraires au cardinal Caprara, qui avait trop de lumières et de
sagesse pour leur convenir. Aussi avaient-ils amené le Pape à cacher
ses démarches à ce cardinal, qui, en qualité de légat, aurait dû être
informé de toutes les négociations tentées à Paris. Il ne leur aurait
certainement pas enseigné un moyen de réussir dans leurs projets; car
ce qu'il était possible de faire pour l'Église, Napoléon le faisait
spontanément et sans être pressé. Mais ce personnage plein
d'expérience et de sagesse les aurait dissuadés de tentatives
inutiles, toujours regrettables, parce qu'elles deviennent le plus
souvent des causes de brouille.

[Note en marge: Demandes du Pape soumises à Napoléon, et réponses de
celui-ci.]

On commença par dogmatiser avec Napoléon sur les quatre propositions
de Bossuet, dont Louis XIV, vers la fin de sa vie, avait, disait-on,
promis l'annulation. Napoléon fut doux dans la forme, inflexible au
fond, et laissa voir qu'il n'y avait rien à attendre quant à la
révocation des fameux articles organiques. Restait la manière de les
exécuter. Il se montra disposé à écouter les observations qu'on
voudrait lui présenter à ce sujet. D'abord on lui parla de la
juridiction des évêques sur les ecclésiastiques, dont on l'avait
souvent entretenu, et qui ne paraissait pas assez complète à Pie VII;
à quoi Napoléon, concertant ses réponses avec M. Portalis, répondit
que tout délit spirituel était et serait laissé à la juridiction
ecclésiastique, mais que tout délit civil, contre la loi civile,
continuerait d'être déféré aux tribunaux ordinaires, car les prêtres
étaient citoyens, et, sous ce rapport, devaient relever de la loi
commune. Puis on parla des séminaires, du trop petit nombre des
ministres du culte, enfin de l'état des édifices religieux, négligés
depuis vingt ans, et tombant en ruines. On prétendit qu'il faudrait 38
millions par an pour les besoins du culte, tandis qu'il n'y en avait
que 13 portés au budget de l'État, ce qui laissait un déficit de 25.
Napoléon répondit en énumérant ce qu'il avait fait à cet égard, et ce
qu'il allait faire encore, au fur et à mesure de l'augmentation des
revenus de l'État. On s'entretint ensuite de divers autres objets,
étrangers aux articles organiques et à leur exécution, notamment du
divorce, permis par nos lois nouvelles. Napoléon, toujours se
concertant avec M. Portalis, dit que le divorce avait paru
indispensable au législateur pour réparer certains désordres de
moeurs, mais que les prêtres restaient libres de refuser la
bénédiction religieuse aux divorcés qui voulaient contracter un
nouveau mariage; que la conscience des prêtres n'était donc pas
violentée, mais que d'ailleurs ce n'était pas là une affaire
attentatoire au dogme, car le divorce avait existé dans l'ancienne
Église. Après cet objet, on parla de l'observation des dimanches et
jours de fête, qui, malgré le rétablissement du calendrier grégorien,
n'était pas assez générale parmi le peuple. Napoléon répondit que
déjà, vers la fin du dernier siècle, les moeurs, plus fortes que les
lois, avaient amené un relâchement, et qu'on voyait quelquefois, avant
la Révolution, les ouvriers des villes travailler le dimanche; que les
peines employées en cette matière valaient moins que les exemples; que
le gouvernement s'appliquerait toujours à en donner de bons, et que
jamais les ouvriers aux gages de l'État ne travailleraient les jours
de fête; que le dimanche était observé fidèlement par le peuple des
campagnes, que le peuple seul des villes y manquait; et que, dans les
villes, forcer les ouvriers à l'oisiveté, ce serait, outre
l'inconvénient d'employer la loi pénale, donner à l'ivrognerie et au
vice le temps enlevé au travail; qu'au surplus on essaierait tout ce
qu'une politique religieuse, mais prudente, permettrait de faire.

On aborda un autre sujet, celui de l'éducation, et on demanda pour le
clergé la faculté de veiller sur les écoles. Napoléon répondit qu'il y
aurait des aumôniers dans les lycées, choisis parmi les prêtres en
conformité de doctrine avec l'Église, qu'ils seraient par le fait les
inspecteurs ecclésiastiques des maisons d'éducation, qu'ils pourraient
désigner à leurs évêques celles dont l'enseignement religieux
laisserait à désirer, mais qu'il n'y aurait sur les établissements
d'éducation d'autre autorité que celle de l'État. Il fut dit aussi
quelques mots des évêques en désaccord avec le Saint-Siége, et on
convint de les ramener à cette paix, volontaire ou forcée, dans
laquelle Napoléon était résolu à faire vivre le clergé tout entier. On
termina la série des questions d'intérêt spirituel par la discussion
d'un projet qui préoccupait sans cesse la cour de Rome, celui
d'obtenir que la religion catholique fût déclarée religion dominante
en France. Ici Napoléon fut inflexible. Suivant lui, elle était
dominante par le fait, puisqu'elle était la religion de la majorité
des Français, puisqu'elle était celle du souverain, puisque les grands
actes du gouvernement, comme la prise de la couronne, par exemple,
avaient été entourés des pompes catholiques. Mais une déclaration de
ce genre était capable d'alarmer tous les cultes dissidents; or il
entendait leur assurer un parfait repos à tous, et il n'admettait pas
que le rétablissement du culte catholique, qu'il avait voulu, et qu'il
voulait franchement, pût être une diminution de sécurité pour aucune
des religions existantes.

[Note en marge: Explication entre le Pape et Napoléon, relativement
aux Légations.]

Sur tous ces points Napoléon fut d'une douceur extrême dans la forme,
d'une fermeté désespérante au fond. On en arriva enfin à la chose
essentielle, celle qui touchait Rome plus que tous les points de
discipline ecclésiastique, à l'affaire des Légations. On rédigea un
mémoire que Pie VII remit lui-même à Napoléon, et qui était relatif
aux pertes que le Saint-Siége avait essuyées depuis un siècle, tant en
revenus qu'en territoires. On énumérait dans ce mémoire les droits
divers que le Saint-Siége percevait jadis dans tous les États
catholiques, et qui, sous l'influence de l'esprit français, avaient
été, en France, en Autriche, en Espagne même, ou diminués ou
supprimés. On rappelait la manière dont le Saint-Siége avait été
frustré de son droit de retour sur le duché de Parme à l'extinction de
la maison Farnèse; on alléguait la privation plus ancienne du comtat
Venaissin, cédé à la France; on citait la plus grave de toutes les
pertes, celle des Légations, transportées à la République italienne.
Ainsi réduit, le Saint-Siége ne pouvait plus, disait-on, faire face
aux dépenses obligées de la religion catholique dans toutes les
parties du monde. Il ne pouvait ni mettre les cardinaux en position de
soutenir leur dignité, ni sustenter les missions étrangères, ni
pourvoir à la défense de ses faibles États. On comptait sur le nouveau
Charlemagne pour égaler la munificence de l'ancien. Ici Napoléon ne
laissa pas d'éprouver un véritable embarras en présence d'une demande
aussi directe. Il n'avait rien promis pour amener le Pape à Paris;
mais à toutes les époques il avait fait espérer d'une manière générale
qu'il améliorerait la situation matérielle du Saint-Siége. Rendre les
Légations à la cour pontificale était chose impossible, à moins de
trahir odieusement cette République italienne dont il était le
fondateur, et dont il allait devenir le monarque. C'eût été détruire
toutes les espérances des patriotes italiens, qui voyaient dans ce
nouvel État un commencement d'existence indépendante pour leur patrie.
Mais il avait à sa disposition le duché de Parme, qu'il ne voulait
accorder ni à la maison de Sardaigne en indemnité du Piémont, ni à
l'Espagne comme agrandissement du royaume d'Étrurie, et qu'il
réservait en ce moment pour une dotation de famille. Il eût été
prudent sans doute d'en faire l'indemnité de la maison de Sardaigne,
ou bien de l'ajouter à l'Étrurie en obligeant celle-ci à indemniser
avec le Siennois la maison de Sardaigne. On aurait du même coup acheté
la paix avec la Russie, et fourni à l'Espagne un grand sujet de joie.
Mais si l'on renonçait à ménager la Russie, qui venait de retirer son
chargé d'affaires, et à satisfaire l'Espagne, dont l'inertie n'était
guère réveillée par les bons procédés, c'eût été une destination digne
de la hauteur des desseins de Napoléon, que de donner le duché de
Parme au Pape. En le cédant au Saint-Siége Napoléon faisait tomber
bien des propos sur ses projets en Italie; il détruisait le principal
argument dont on se servait auprès de l'Autriche pour nouer une
nouvelle coalition européenne; et, ce qui n'importait pas moins, il
s'attachait à jamais le Pape, et prévenait cette triste rupture avec
le Saint-Siége, qui, plus tard, lui causa un tort moral considérable,
rupture qui n'eut d'autre origine en réalité que le mécontentement
mal dissimulé de la cour de Rome en cette occasion. Tout cela valait
mieux que de réserver Parme, comme le voulait alors Napoléon, pour une
dotation de famille. Avoir laissé échapper en 1804 l'alliance de la
Prusse, et renvoyer en 1805 le Pape comblé d'honneurs, mais finalement
lésé dans ses intérêts, constituent, à notre avis, les premières
fautes essentielles de cette politique puissante, dont l'erreur a été
de ne compter qu'avec elle-même, et jamais avec les autres.

Napoléon profita de ce qu'on ne lui parlait directement que des
Légations, pour faire la réponse facile et simple qui sortait de la
situation même. Il ne pouvait trahir un État qui l'avait choisi pour
son chef, raison légitime et péremptoire quant aux Légations; et il
annonça l'intention où il était d'améliorer plus tard la situation du
Saint-Siége. Il chargea le cardinal Fesch de s'en expliquer avec le
Pape. Il voulait, pour le moment, venir pécuniairement à son secours,
et il faisait entrevoir, dans un temps qui n'était pas loin, de
nouveaux remaniements de territoire, à l'aide desquels le Pape
pourrait être indemnisé. Du reste il était sincère, car ces
remaniements, il les discernait dans un avenir assez rapproché. Il
voyait, en effet, la guerre prochainement réveillée sur le continent,
l'Italie conquise cette fois tout entière, Venise enlevée à
l'Autriche, Naples aux Bourbons, et il se disait qu'il trouverait bien
dans tout cela un moyen de satisfaire le Pape.

[Note en marge: Avril 1805.]

Mais ces bonnes intentions différées laissaient naître un déplaisir
présent, qui fut bientôt la source de fâcheuses conséquences.

[Note en marge: Napoléon et le Pape se quittent satisfaits l'un de
l'autre, malgré les demandes faites et refusées.]

Napoléon et le Pape se quittèrent sans être aussi mécontents l'un de
l'autre que les demandes faites et refusées pouvaient donner lieu de
le craindre. Le Pape, au lieu du guet-apens que des insensés lui
annonçaient en quittant Rome, avait trouvé à Paris un accueil
magnifique, augmenté par sa présence l'impulsion religieuse, occupé
enfin en France une place digne des plus grandes époques de l'Église.
À tout prendre, si ses conseillers intéressés étaient mécontents, lui
s'en allait satisfait. Il échangea avec l'Empereur et l'Impératrice
les adieux les plus affectueux, et partit comblé de riches présents.
Il sortit de Paris, le 4 avril 1805, au milieu d'une affluence de
peuple plus considérable encore qu'à son arrivée. Il devait s'arrêter
quelques jours à Lyon pour y célébrer la fête de Pâques.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour l'Italie.]

[Note en marge: Heureuse sortie de l'amiral Villeneuve.]

Napoléon avait tout disposé pour se mettre en voyage à la même époque.
Après avoir donné ses derniers ordres à la flotte et à l'armée, et
réitéré ses instances auprès de la cour d'Espagne pour que tout fût
prêt au Ferrol et à Cadix, après avoir laissé à l'archichancelier
Cambacérès la direction, non pas ostensible, mais réelle de l'Empire,
il se rendit le 1er avril à Fontainebleau, où il devait s'arrêter deux
ou trois jours. Il s'éloignait enchanté de ses projets, plein de
confiance dans leur réussite. Il en avait un premier gage dans
l'heureux départ de l'amiral Villeneuve. Celui-ci venait enfin de
mettre à la voile le 30 mars, par un vent favorable, et on l'avait
perdu de vue des hauteurs de Toulon, sans qu'on put craindre qu'il eût
rencontré les Anglais. Une seule contrariété empêchait la satisfaction
d'être complète. Au 1er avril, l'équinoxe ne s'était pas encore fait
sentir à Brest, et un temps calme et clair, qui n'était pas de nature
à éloigner les Anglais ou à leur cacher la sortie d'une escadre, avait
rendu impossible le départ de Ganteaume. Celui-ci hors de Brest, le
succès des réunions ne paraissait plus guère douteux, et il fallait
supposer un vrai phénomène dans les saisons, pour que l'équinoxe
n'amenât pas quelque coup de vent, dans le courant d'avril. Napoléon
quitta donc Fontainebleau le 3 avril, se dirigeant par Troyes, Châlon
et Lyon, et devançant le Pape par la rapidité de sa marche, afin que
les deux cortéges ne se fissent pas obstacle.

[Note en marge: Ce qui se passait en Europe pendant que Napoléon
allait cacher en Italie ses vastes projets maritimes.]

Tandis qu'il s'acheminait vers l'Italie, livré à ses grandes pensées,
et se laissant distraire de temps en temps par les hommages des
peuples, l'Europe, diversement agitée, était en travail d'une
troisième coalition. L'Angleterre alarmée pour son existence, la
Russie blessée dans son orgueil, l'Autriche vivement contrariée par ce
qui se préparait en Italie, la Prusse hésitant sans cesse entre des
craintes contraires, nouaient, ou souffraient qu'on nouât une nouvelle
ligue européenne, qui, loin d'être plus heureuse que les précédentes,
devait procurer à Napoléon une grandeur colossale, malheureusement
trop disproportionnée pour être durable.

[Note en marge: La Russie, quoique regrettant ses premières démarches,
obligée par les réponses hautaines de Napoléon, à défendre sa dignité
compromise.]

[Note en marge: Les jeunes amis d'Alexandre, moins prévoyants, mais
plus fermes que lui, l'engagent à donner suite à ses premières
démarches.]

[Note en marge: L'idée d'un arbitrage suprême imposé à la France et à
l'Angleterre au nom de l'Europe, devenue l'idée systématique du
cabinet russe.]

Le cabinet russe, regrettant les fautes que la vivacité du jeune
souverain lui avait fait commettre, aurait désiré trouver dans les
réponses de la France un prétexte pour revenir sur ses démarches
irréfléchies. La fierté de Napoléon, qui n'avait voulu donner sur
l'occupation de Naples, sur le refus d'indemniser la maison de Savoie,
sur l'invasion du Hanovre, aucune explication même spécieuse,
considérant ces questions comme affaires dont il aurait pu entretenir
une cour amie, mais non une cour hostile, cette fierté avait
déconcerté le cabinet de Saint-Pétersbourg, et l'avait contraint
malgré lui à rappeler M. d'Oubril. L'empereur Alexandre, qui n'avait
pas assez de caractère pour soutenir les conséquences d'un premier
mouvement, était déconcerté, presque intimidé. MM. de Strogonoff, de
Nowosiltzoff, Czartoryski, plus fermes, mais moins pénétrants
peut-être, l'avaient entouré, et lui avaient fait sentir la nécessité
de défendre aux yeux de l'Europe la dignité de sa couronne. On était
revenu à ces idées peu pratiques, mais séduisantes, d'un arbitrage
suprême, exercé au nom de la justice et du bon droit. Deux puissances,
la France et l'Angleterre, troublaient l'Europe, et l'opprimaient pour
les intérêts de leur rivalité. Il fallait se mettre à la tête des
nations maltraitées, leur proposer un plan commun de pacification,
dans lequel leurs droits seraient garantis, et les points de litige
entre la France et l'Angleterre réglés. Il fallait rallier l'Europe à
ce plan, le proposer en son nom à l'Angleterre et à la France, se
ranger ensuite avec celle des deux puissances qui l'adopterait, contre
la puissance qui le refuserait, pour accabler celle-ci sous la force
et le bon droit du monde entier. Des hommes moins jeunes, moins
nourris de théories, auraient vu tout simplement en cela une coalition
avec l'Angleterre et une partie de l'Europe, contre la France. Ce
plan, en effet, conçu d'une manière entièrement favorable à
l'Angleterre qui flattait la Russie, et défavorable à la France qui ne
la flattait guère, devait être à peu près acceptable par M. Pitt,
inacceptable pour Napoléon, et suivi plus ou moins prochainement de la
guerre contre celui-ci. Il conduisait à une troisième coalition. Les
propositions présentées à l'empereur Alexandre furent mêlées de tant
d'idées spécieuses et brillantes, quelques-unes même si généreuses et
si vraies, que la vive imagination du jeune czar, d'abord effrayée de
ce qu'on lui proposait, fut enfin saisie, et séduite au point de
mettre immédiatement la main à l'oeuvre.

Avant de raconter les négociations qui s'ensuivirent, il faut exposer
ce plan d'arbitrage européen, et indiquer son auteur. On verra par la
gravité des conséquences qu'ils méritent d'être connus.

[Note en marge: Quel était le plan d'arbitrage, et quel était son
auteur.]

L'un de ces aventuriers, doués quelquefois de facultés éminentes, qui
vont porter dans le Nord l'esprit et le savoir du Midi, s'était rendu
en Pologne pour y trouver l'emploi de ses talents. Il était abbé,
s'appelait Piatoli, et avait été d'abord attaché au dernier roi de
Pologne. Après les divers partages, il avait passé en Courlande et de
Courlande en Russie. C'était un de ces esprits actifs qui, ne pouvant
s'élever au gouvernement des États, placé trop au-dessus d'eux,
conçoivent des plans ordinairement chimériques, mais non toujours
méprisables. Celui dont il s'agit avait beaucoup médité sur l'Europe,
et il dut au hasard qui le mit en relation avec les jeunes amis
d'Alexandre l'occasion d'exercer une influence occulte, assez
considérable, et de faire prévaloir dans les résolutions des
puissances une partie de ses conceptions. Ces penseurs subalternes ont
rarement un tel honneur. L'abbé Piatoli a eu le triste avantage de
fournir en 1805 quelques-unes des principales idées qui ont fini par
être admises dans les traités de 1815. À ce titre, il est digne
d'attention, et les pensées que nous lui prêtons ne sont pas une
supposition, car elles sont contenues dans des mémoires secrets remis
alors à l'empereur Alexandre[13]. Cet étranger, trouvant dans le
prince Czartoryski un esprit plus méditatif, plus sérieux que chez les
autres jeunes gens qui gouvernaient la Russie, s'était plus intimement
associé à lui, et leurs vues étaient devenues tout à fait communes, au
point que le plan proposé à l'Empereur appartenait presque autant à
l'un qu'à l'autre. Voici quel était ce plan.

[Note 13: Il existe une copie de ces Mémoires en France.]

L'ambition des puissances du nord, et les conquêtes de la Révolution
française, avaient depuis trente ans bouleversé l'Europe, et opprimé
toutes les nations du second ordre. Il fallait y pourvoir par une
organisation nouvelle, et par l'établissement d'un nouveau droit des
gens, mis sous la protection de la grande confédération européenne.
Pour cela on avait besoin d'une puissance parfaitement désintéressée,
qui fît partager son désintéressement à toutes les autres, et qui
travaillât à l'accomplissement de l'oeuvre proposée.

[Note en marge: Une puissance grande et désintéressée devait être le
pivot de la nouvelle combinaison.]

[Note en marge: La Russie appelée à être puissance désintéressée.]

Une seule puissance avait en elle tous les signes de cette noble
mission, et cette puissance était la Russie. Son ambition véritable
devait être, si elle comprenait son rôle, non pas d'acquérir des
territoires, comme le voulaient l'Angleterre, la Prusse ou l'Autriche,
mais de l'influence morale. Pour un grand État, l'influence est tout.
Après une longue influence viennent les acquisitions territoriales.
Cet Italien avait raison. En paraissant protéger en Europe, contre ce
qu'on appelle la Révolution, les princes grands ou petits, qui en ont
peur, la Russie a gagné la Pologne. Il ne serait pas impossible
qu'elle y gagnât encore Constantinople. On influe d'abord, on
conquiert ensuite.

[Note en marge: Le plan intitulé ALLIANCE DE MÉDIATION.]

La Russie devait donc proposer à toutes les cours, non la guerre
contre la France, ce qui n'aurait été ni juste ni politique, mais une
_alliance de médiation pour la pacification de l'Europe_. On n'aurait
certainement aucune peine à y faire adhérer l'Autriche et
l'Angleterre; mais tout était dangereux sans le concours de la Prusse.
Il fallait donc arracher à ses hésitations intéressées cette cour
astucieuse, ou bien la fouler sous les pieds des armées européennes,
si elle se refusait à concourir au projet commun. Il ne fallait aucun
ménagement ni envers la Prusse, ni envers tout autre État qui
résisterait au plan proposé, _parce qu'ils auraient déserté la cause
du genre humain_.

[Note en marge: L'alliance de médiation appuyée sur trois grandes
masses de forces.]

Tous les États européens, sauf la France, une fois réunis, on devait
former trois grandes masses de forces: une au midi, composée de Russes
et d'Anglais venus en Italie sur des vaisseaux, et destinés à remonter
avec les Napolitains la péninsule italienne, pour se joindre à une
colonne de cent mille Autrichiens opérant en Lombardie; une masse à
l'orient, composée de deux grandes armées autrichienne et russe,
marchant par la vallée du Danube vers la Souabe et la Suisse; enfin
une masse au nord, composée de Russes, de Prussiens, de Suédois, de
Danois, et descendant perpendiculairement du nord au midi sur le Rhin.
Ces trois grandes masses de forces devaient agir indépendamment les
unes des autres, afin d'éviter les inconvénients des coalitions, qui
se font battre pour tenter un concert impossible. Chacune des trois se
dirigerait comme une armée, n'ayant à songer qu'à sa propre sûreté, et
à sa propre action. C'était pour avoir voulu combiner leurs
mouvements, que l'archiduc Charles et Suvarow avaient causé le
désastre de Zurich.

[Note en marge: Les trois grandes masses de forces réunies, on doit
parler au nom d'un congrès commun.]

Ces trois masses de forces ainsi formées, on parlerait au nom d'un
congrès commun, représentant l'_alliance de médiation_. On offrirait à
la France des conditions compatibles avec sa grandeur actuelle,
conditions auxquelles on aurait préalablement amené l'Angleterre, et
on n'en viendrait à la guerre qu'en cas de refus. Ces conditions
seraient celles-ci: les traités de Lunéville et d'Amiens, mais, bien
entendu, expliqués par l'Europe. On peut, du reste, se faire une
grande idée de notre puissance à cette époque, seulement en voyant les
projets auxquels s'arrêtaient nos jaloux ennemis.

[Note en marge: Conditions qu'on doit proposer à la France.]

La France garderait les Alpes et le Rhin, c'est-à-dire la Savoie,
Genève, les provinces rhénanes, Mayence, Cologne, Luxembourg et la
Belgique. Le Piémont serait restitué. Le nouvel État créé en Lombardie
ne serait pas détruit pour en rendre les lambeaux à l'Autriche, mais
employé à constituer une Italie indépendante. Dans ce but on
demanderait même à l'Autriche d'abandonner Venise. La Suisse,
conservant l'organisation que lui avait donnée Napoléon, serait fermée
aux troupes françaises, et déclarée perpétuellement neutre. Il en
serait de même pour la Hollande. La France, en un mot, maintenue dans
ses grandes limites des Alpes et du Rhin, serait obligée d'évacuer
l'Italie entière, la Suisse, la Hollande, sans compter le Hanovre,
qui, la guerre cessant, ne pourrait plus être occupé.

[Note en marge: Conditions imposées à l'Angleterre.]

En retour de ces concessions exigées de la part de la France, on
obligerait l'Angleterre à quitter Malte, à restituer les colonies dont
elle se serait emparée, et même à seconder les Français dans une
autre entreprise contre Saint-Domingue, car l'Europe avait intérêt à
arracher cette magnifique terre à la barbarie des nègres révoltés. On
l'obligerait enfin à convenir avec toutes les nations d'un code
maritime équitable. Pour dernière condition, toutes les cours
reconnaîtraient Napoléon comme empereur des Français.

Certes, si la Russie eût été assez forte pour faire consentir
l'Autriche à l'indépendance de l'Italie, l'Angleterre à l'indépendance
des mers, Napoléon eût été bien coupable de se refuser aux conditions
proposées! Mais, loin d'abandonner Venise à ces bienveillants
organisateurs d'une nouvelle Europe, l'Autriche était impatiente de
revenir à Milan, et de s'avancer en Souabe; l'Angleterre entendait
garder Malte, et ne pas reconnaître les droits des neutres. Si donc
Napoléon s'obstinait à retenir, comme il n'y avait pas à en douter, le
Piémont, la Suisse, la Hollande, pour faire servir à son avantage des
pays que ses ennemis voulaient constituer contre lui, on peut
certainement excuser son ambition en présence de celle des autres
gouvernements européens.

Ce projet, conçu d'abord sincèrement et dans des intentions
généreuses, eût été de tout point équitable si tout le monde l'eût
accepté en son entier. Mais il devait être, dans les mains d'une
coalition hypocrite, un prétexte pour amener la France à un refus, qui
lui mettrait encore l'Europe sur les bras. Les faits vont bientôt le
prouver.

[Note en marge: Comment on devait agir dans le cas très-probable d'un
refus de la part de la France.]

Si la France refusait, ce qui était probable, on devait agir
militairement contre elle. Il fallait dans ce cas plutôt cacher que
publier l'intention de changer son gouvernement, ménager son orgueil,
rassurer les acquéreurs de biens nationaux, promettre à l'armée la
conservation de ses grades (tout ce qu'on a fait en 1814), et, si la
fatigue d'un gouvernement belliqueux et agité ramenait les esprits en
France à l'ancienne dynastie, alors seulement songer à la rétablir,
parce que cette dynastie, tenant sa restauration de l'Europe, se
contenterait bien plus facilement que la famille Bonaparte du petit
État qu'on voulait lui laisser.

[Note en marge: Deux manières de traiter la France, suivant les deux
chances présumées de la guerre.]

La guerre pouvait présenter des chances diverses. Si elle n'était qu'à
moitié heureuse, on enlèverait à la France l'Italie et la Belgique; si
elle était complétement heureuse, on ôterait encore à la France les
provinces rhénanes, c'est-à-dire le territoire compris entre la Meuse
et le Rhin. Il faudrait toutefois ne pas oublier la faute commise
contre Louis XIV, et se garder de renouveler l'exemple des hauteurs du
pensionnaire Heinsius, car la France trop maltraitée ne serait jamais
en repos. On devait donc lui conserver quelque chose de ses conquêtes
actuelles, en tirant une ligne de Luxembourg à Mayence, et en lui
concédant, outre la place de Mayence, ce qu'on appelle la Bavière
rhénane. On voit que les combinaisons de cette politique, n'ayant pas
encore été remaniées par M. Pitt, ne portaient pas l'empreinte d'une
haine passionnée, comme celles qui ont prévalu dix années plus tard.

Dans cette double hypothèse d'une guerre plus ou moins heureuse, on
distribuait l'Europe de la manière suivante.

[Note en marge: Plan d'une constitution générale de l'Europe, en se
servant des dépouilles de la France, et des sacrifices obtenus de
l'Autriche.]

[Note en marge: Création d'un royaume des Deux-Belgiques.]

[Note en marge: Création d'un vaste royaume de Piémont.]

Il importait avant tout de se prémunir contre cette nation française,
douée de _talents si dangereux_, et d'un caractère si entreprenant.
Pour cela il était nécessaire de l'entourer d'États puissants,
capables de se défendre. Il fallait premièrement renforcer la
Hollande, et dans ce but lui donner la Belgique, pour faire de ces
deux pays ce qu'on appelait le _royaume des Deux-Belgiques_, lequel
serait accordé à la maison d'Orange, qui avait tant souffert des
suites de la Révolution française. On maintiendrait la Prusse sur le
Rhin, où elle était: peut-être lui rendrait-on les petites provinces
qu'elle avait cédées à la République française, telles que les duchés
de Clèves et de Gueldre, et, autant que possible, on l'établirait en
Westphalie autour de la Hollande, pour la séparer de tout contact avec
la France. Cependant, en vertu du principe de désintéressement imposé
aux grandes cours, principe sans lequel on ne pouvait pas établir
l'Europe sur des bases durables, on donnerait peu de chose à la
Prusse, afin de pouvoir organiser l'Allemagne et l'Italie d'une façon
convenable. Après le royaume des Deux-Belgiques créé au nord de la
France, on créerait au midi et à l'est le royaume de Piémont, sous le
nom de _royaume Subalpin_, et on l'adjugerait à la maison de Savoie,
maintenant détrônée, laquelle avait plus souffert encore que la maison
d'Orange pour la cause commune des rois. On ne lui rendrait pas la
Savoie, mais on lui accorderait tout le Piémont, toute la Lombardie,
même l'État vénitien, enlevé dans cette intention à l'Autriche,
moyennant le dédommagement qui va suivre. Enfin à ce vaste territoire
on ajouterait Gênes. Ce royaume Subalpin, formant ainsi l'État le plus
considérable de l'Italie, serait capable de tenir la balance entre la
France et l'Autriche, et de servir plus tard de fondement à
l'indépendance italienne.

[Note en marge: Constitution de l'Italie, sous la forme d'une
confédération, imitée de la Constitution germanique.]

L'Italie, cette belle et intéressante contrée, serait constituée à
part, et de façon à jouir de cette existence propre tant et si
vainement désirée par elle. La réunir en un seul corps de nation était
pour le moment impossible. On la composerait de plusieurs États, unis
par un lien fédératif, lien assez fort pour rendre l'action commune
aussi prompte que facile. Outre le royaume Subalpin, comprenant toute
la haute Italie depuis les Alpes maritimes jusqu'aux Alpes juliennes,
et ayant deux ports tels que Gênes et Venise, il y aurait le royaume
des Deux-Siciles conservé dans ses limites actuelles, lequel serait
placé à l'autre extrémité de la Péninsule; au centre se trouverait le
Pape, remis en possession des Légations, jouissant d'une neutralité
perpétuelle, et, comme l'Électeur de Mayence dans le corps germanique,
faisant les fonctions de chancelier de la confédération; au centre
encore serait le royaume d'Étrurie laissé à l'Espagne; puis, soit dans
les interstices, soit aux extrémités, la république de Lucques,
l'ordre de Malte, la république de Raguse et les Sept-Îles. Ce corps
italique, dans son organisation fédérative, aurait un chef comme le
corps germanique, mais non électif. Le roi de Piémont et le roi des
Deux-Siciles jouiraient alternativement de cette dignité.

C'était là sans doute une généreuse et savante combinaison, pour
laquelle la France aurait dû s'imposer des sacrifices, si les jeunes
têtes qui gouvernaient la Russie avaient été capables de vouloir
sérieusement et fortement une grande chose.

La Savoie, enlevée à la couronne de Sardaigne, n'eût pas été rendue à
la France, mais, avec la Valteline et les Grisons, convertie en canton
suisse. La Suisse, divisée en cantons, eût été réunie à l'Allemagne
comme un des États confédérés.

[Note en marge: Constitution de l'Allemagne.]

L'Empire germanique devait être soumis à un régime absolument nouveau.
Il était opprimé alternativement par l'Autriche et par la Prusse, qui
s'en disputaient la domination. Ces deux puissances seraient mises en
dehors de la Confédération, dans laquelle elles ne jouaient que le
rôle de chefs de parti ambitieux. Le corps germanique, livré ainsi à
lui-même, diminué de ces deux grandes masses, mais accru du royaume
des Deux-Belgiques et de la Suisse, affranchi de toute fâcheuse
influence, n'ayant en vue que l'intérêt allemand, ne serait plus
entraîné, malgré lui, dans des guerres injustes ou étrangères à ses
vrais intérêts. La couronne cesserait d'y être élective. Les
principaux États de la Confédération en auraient tour à tour la
direction suprême, comme il était proposé pour l'Italie. On
renforcerait, au moyen de nouvelles délimitations territoriales, Bade,
le Wurtemberg, la Bavière. On terminerait la querelle toujours
inquiétante de la Bavière et de l'Autriche, en attribuant la frontière
de l'Inn à celle-ci.

Les trois grands États du continent, la France, la Prusse et
l'Autriche, seraient ainsi séparés les uns des autres, par trois
grandes Confédérations indépendantes: la Confédération germanique, la
Confédération suisse, la Confédération italique, se donnant la main
depuis le Zuiderzée jusqu'à l'Adriatique.

En supposant ces diverses combinaisons bonnes et praticables, nous ne
saurions nous empêcher de faire observer, que retrancher la Prusse et
l'Autriche du corps germanique, ce n'était pas affranchir l'Allemagne,
car ces deux ambitions, restées en dehors, auraient agi à son égard
comme les États absolus placés autour d'un État libre, comme Frédéric
et Catherine autour de la Pologne; ils l'auraient divisée et agitée;
au lieu de vouloir y exercer de l'influence, ils auraient tendu à la
conquérir. La vraie indépendance de l'Allemagne consistait alors dans
une forte organisation de la Diète, dans un équitable partage de voix
entre l'Autriche et la Prusse, de telle sorte que la Confédération pût
tenir la balance entre elles. Ajoutez à cela des arrangements
européens qui ne rendissent pas la Prusse l'ennemie naturelle de la
France (comme on a fait en 1815 en lui donnant les provinces du Rhin),
et les deux puissances allemandes restées rivales, mais tenues en
équilibre par la Diète, l'Allemagne aurait été libre, c'est-à-dire
capable de faire pencher ses résolutions du côté de ses intérêts
véritables.

Supprimer l'élection pour la couronne impériale, n'aurait pas mieux
valu, à ce qu'il nous semble. Bien que depuis deux siècles cette
couronne ne sortît pas de la maison d'Autriche, l'élection était
néanmoins un lien de dépendance qui rendait cette maison l'obligée des
États d'Allemagne. Or il est utile quelquefois de faire dépendre les
grands du suffrage des petits, quand l'anarchie n'en est pas la
conséquence. L'Allemagne constituée comme elle l'avait été en 1803 par
Napoléon, avec quelques voix rendues aux catholiques, pour y rétablir
la balance, trop changée aux dépens de l'Autriche, présentait à notre
avis un arrangement meilleur et plus naturel que celui qui était conçu
par les auteurs de la nouvelle organisation européenne.

[Note en marge: La Moldavie et la Valachie données à l'Autriche, en
dédommagement des sacrifices qui lui sont imposés.]

Quoique le désintéressement fût le principe essentiel du plan proposé,
ce désintéressement pouvait bien aller jusqu'à ne pas acquérir, et à
se contenter d'un meilleur arrangement de l'Europe pour unique
indemnité des frais de la guerre, mais il ne pouvait aller jusqu'à
perdre. On devait donc un dédommagement à l'Autriche pour l'État de
Venise auquel on voulait lui demander de renoncer. En conséquence, on
lui donnait la Moldavie et la Valachie, pour la porter ainsi jusqu'à
la mer Noire, et la rassurer contre le danger futur de se voir bloquée
par la Russie.

L'empire Ottoman était maintenu tel quel, sauf quelques restrictions
que l'on va faire connaître.

[Note en marge: Constitution du nord de l'Europe.]

[Note en marge: Projet de reconstituer la Pologne au profit de la
Russie.]

Restait le Nord. Il y avait là beaucoup à faire, suivant le singulier
organisateur de l'Europe, qui travaillait si librement sur la carte du
monde. La frontière qui séparait la Prusse de la Russie était
mauvaise. La Pologne était partagée entre ces deux puissances. Pour
l'abbé Piatoli, pour les jeunes gens dont il inspirait la politique,
pour le prince Czartoryski surtout, même pour Alexandre, c'était un
grand attentat que le démembrement de la Pologne. Alexandre, en effet,
dans sa jeunesse oisive et opprimée, du temps de Paul, avait souvent
dit, au milieu de ses épanchements, que le démembrement de la Pologne
était un crime de ses aïeux, qu'il serait heureux de réparer. Mais
comment refaire cette Pologne? comment la placer, debout et isolée,
entre les États rivaux qui l'avaient détruite? Il existait un moyen,
c'était de la reconstituer entièrement, de lui rendre toutes les
parties dont elle s'était autrefois composée, et de la donner ensuite
à l'empereur de Russie, qui lui octroierait des institutions
indépendantes, de façon que la Pologne, destinée dans les anciennes
idées de l'Europe à servir de barrière à l'Allemagne contre la Russie,
devait servir ici de barrière, ou plutôt d'avant-garde à la Russie
contre l'Allemagne. Tel était le rêve de ces jeunes politiques, telle
était l'ambition dont ils nourrissaient Alexandre! Cette grande
indignation contre l'attentat du dernier siècle, ce noble
désintéressement imposé à toutes les cours pour comprimer l'ambition
de la France, aurait donc abouti en définitive à refaire la Pologne,
pour la donner à la Russie! Ce n'est pas la première fois que sous des
vertus fastueuses, s'offrant avec ostentation à l'estime du monde, se
sont cachées une grande vanité et une grande ambition. Cette cour de
Russie, qui alors poussait au plus haut point l'affectation de
l'équité et du désintéressement, qui prétendait, du haut du pôle,
faire la leçon à l'Angleterre et à la France, rêvait donc au fond la
possession complète de la Pologne! Toutefois il se cachait dans ces
projets un sentiment qu'il faut honorer, c'est celui du prince
Czartoryski, lequel, ne voyant dans le moment aucune possibilité de
rétablir la Pologne par les seules mains polonaises, voulait, à défaut
d'autres, se servir des mains russes. Celui-ci du moins avait un but
légitime: on ne pouvait lui reprocher qu'une chose, souvent aperçue
des Russes, et plus d'une fois dénoncée à l'empereur Alexandre,
c'était de songer moins aux intérêts de la Russie qu'à ceux de sa
patrie originaire, et, dans cette vue, de pousser son maître à une
guerre mal calculée. L'abbé Piatoli, long-temps attaché à la Pologne,
partageait toutes ces idées. Il était difficile cependant de proposer
à _cette alliance de médiation_, fondée sur le principe du
désintéressement, il était difficile de lui proposer l'abandon de la
Pologne à la Russie; mais il y avait un moyen d'arriver au but. La
Prusse, aimant la paix et les profits de la neutralité, ne
consentirait probablement pas à se prononcer. Alors, pour la punir de
son refus, on lui passerait sur le corps, on lui enlèverait Varsovie
et la Vistule; et avec ces vastes portions de l'ancienne Pologne
réunies à celles que possédait déjà la Russie, on constituerait la
nouvelle Pologne, dont Alexandre devait être le roi et le législateur.

[Note en marge: Quelques idées accessoires au plan général.]

À ces idées s'en joignaient quelques autres, accessoires au plan,
parfois singulières, parfois justes et généreuses.

[Note en marge: Malte rendu à l'ordre de Saint-Jean, l'Égypte à la
France, Gibraltar à l'Espagne, Memel à la Russie.]

On devait obliger l'Angleterre à rendre Malte à l'ordre. La Russie
abandonnerait Corfou, qui figurerait dès lors parmi les Sept-Îles.
L'Angleterre avait pris l'Inde, qu'il fallait bien lui laisser; mais
on pouvait tirer de l'Égypte un immense parti pour la civilisation, le
commerce général, et l'équilibre des mers. On l'enlèverait à la Porte,
et on la remettrait à la France, pour que celle-ci se chargeât de la
civiliser. On en composerait un royaume oriental, qui serait placé
sous la suzeraineté de la France. On y ferait régner les Bourbons, si
à la paix Napoléon était maintenu sur le trône; et Napoléon, si les
Bourbons étaient rétablis. On restituerait à la Porte les États
barbaresques; on l'aiderait même à les reconquérir, afin qu'elle y
abolît la piraterie, qui était une barbarie déshonorante pour
l'Europe. Enfin, il y avait certaines possessions contraires à la
nature des choses, quoique consacrées par le temps et la conquête,
qu'il serait sage et humain de faire cesser. Par exemple, Gibraltar
servait aux Anglais à entretenir en Espagne une contrebande honteuse
et corruptrice pour ce pays; les îles de Jersey et Guernesey aidaient
les Anglais à susciter la guerre civile en France; Memel, dans les
mains de la Prusse, était sur le territoire de la Russie une espèce de
Gibraltar pour la fraude. On devait, s'il était possible, au moyen de
certaines compensations, amener les possesseurs à renoncer à des
postes dont on faisait un si condamnable usage.

L'Espagne et le Portugal devaient être réconciliés et unis par un lien
fédéral, qui les mît à l'abri de l'influence française d'un côté, de
l'influence anglaise de l'autre. Il fallait obliger l'Angleterre à
réparer les torts qu'elle avait eus envers l'Espagne, peser sur elle
pour la forcer à rendre les galions enlevés, et, en se conduisant
ainsi, arracher la cour de Madrid, qui ne demandait pas mieux, à la
tyrannie de la France.

[Note en marge: Nouveau code du droit des gens, promulgué sous les
auspices de la Russie.]

Pour compléter ce grand ouvrage de la réorganisation européenne,
l'empereur de Russie devait s'adresser à tous les savants de l'Europe,
et leur demander un code du droit des gens, comprenant un nouveau
droit maritime. Il était, disait-on, inhumain, barbare, qu'une nation
déclarât la guerre sans avoir auparavant subi l'arbitrage d'un État
voisin et désintéressé, et surtout qu'une nation commençât les
hostilités contre une autre sans déclaration préalable de guerre,
ainsi que venait de faire l'Angleterre à l'égard de l'Espagne, et que
d'innocents commerçants se trouvassent ruinés ou privés de leur
liberté par une espèce de guet-apens. Il était intolérable encore que
les nations neutres fussent victimes des fureurs de puissances
rivales, et ne pussent traverser les mers sans être exposées aux
conséquences d'une lutte qui leur était étrangère. L'honneur de la
grande cour réformatrice exigeait qu'il fût pourvu à tous ces maux par
des lois internationales. Des prix devaient être accordés aux savants
qui auraient proposé sur ce sujet le meilleur système de droit des
gens.

C'est par ce mélange d'idées bizarres, les unes élevées, les autres
purement ambitieuses, celles-ci sages, celles-là chimériques, qu'on
exaltait la tête et le coeur de ce jeune empereur, mobile, spirituel,
vain de ses intentions, honnêtes mais fugitives, comme on le serait de
vertus éprouvées. Il se croyait véritablement appelé à régénérer
l'Europe; et s'il s'interrompait quelquefois dans ces beaux rêves,
c'était en songeant au grand homme qui dominait à l'occident, et qui
n'était pas d'humeur à la laisser régénérer sans lui ni contre lui.
Ceux qui observaient Alexandre de près remarquaient bien que son coeur
s'ébranlait, dès qu'il entrevoyait la guerre avec Napoléon, comme fin
dernière et probable de tous ses plans.

Cette étrange conception ne mériterait pas l'honneur d'être rapportée
si longuement, pas plus que les mille propositions dont les faiseurs
de projets accablent souvent les cours qui ont la faiblesse de les
écouter, si elle n'était entrée dans la tête d'Alexandre et de ses
amis, et, ce qui est plus grave, si elle n'était devenue le texte de
toutes les négociations qui suivirent, pour servir enfin de fond aux
traités de 1815.

Une chose est digne de remarque. On reprochait à cette époque à la
Révolution française d'avoir promis, sans les donner, la liberté,
l'indépendance, le bonheur, à tous les peuples, et d'avoir manqué de
parole au genre humain. Voici le pouvoir absolu à l'oeuvre. Des jeunes
gens spirituels, les uns honnêtes et sincères, les autres purement
ambitieux, tous élevés à l'école des philosophes, réunis par leur
naissance, par l'uniformité de leurs goûts, autour de l'héritier du
plus grand empire despotique de la terre, s'étaient épris de l'idée de
rivaliser avec la Révolution française en fait d'intentions généreuses
et populaires. Cette Révolution qui, suivant eux, n'avait pas même
procuré la liberté à la France, car elle venait de lui donner un
maître, et qui n'avait valu aux autres nations qu'une dépendance
humiliante de l'Empire français, cette Révolution, ils voulaient la
confondre en lui opposant une régénération européenne, fondée sur une
équitable distribution des territoires, et sur un nouveau droit des
gens. Il devait y avoir une Italie indépendante, une Allemagne libre,
une Pologne reconstituée. Chaque grande puissance serait contenue par
d'utiles contre-poids. La France elle-même serait, non pas humiliée,
mais ramenée au respect des droits d'autrui. Les abus de la guerre
disparaîtraient sur terre et sur mer; la piraterie serait abolie;
l'antique voie du commerce serait rétablie par l'Égypte; la science
enfin serait appelée à écrire le droit public des nations. Tout cela
était, non pas seulement libellé par un vulgaire rédacteur de
mémoires, mais sérieusement proposé à toutes les cours, et discuté
avec le moins chimérique des hommes, avec M. Pitt! Nous savons
aujourd'hui, nous qui avons quarante ans de plus, ce qu'il en est
advenu de toutes ces vues philanthropiques du pouvoir absolu. Les
inventeurs de ces plans, battus, déconcertés pendant dix ans par celui
qu'ils voulaient détruire, vainqueurs une fois en 1815, n'ont fait ni
code du droit des gens, ni code du droit maritime; n'ont affranchi ni
l'Italie, ni l'Allemagne, ni la Pologne. Malte et Gibraltar n'ont pas
cessé d'être aux Anglais, et les délimitations de l'Europe, tracées
dans des intérêts du moment, sans aucun calcul d'avenir, sont les
moins sages qui se puissent imaginer.

[Note en marge: M. de Nowosiltzoff chargé de traiter à Londres, M. de
Strogonoff de traiter à Madrid.]

Toutefois n'anticipons point sur la suite de cette histoire. Dire
comment toutes ces idées devinrent communes aux amis d'Alexandre et à
lui-même, serait un détail inutile. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'ils en étaient pénétrés les uns et les autres, et qu'ils se
promirent d'en faire la base de la politique russe. Le prince
Czartoryski, y voyant une chance de reconstitution pour la Pologne,
désirait fort ardemment les mettre à exécution. Il était devenu,
depuis la retraite de M. de Woronzoff à la campagne, de simple adjoint
aux affaires étrangères, ministre dirigeant de ce département. MM. de
Nowosiltzoff et de Strogonoff adjoints, l'un à la justice, l'autre à
l'intérieur, se consacraient à de bien autres soins que celui de leur
charge apparente; ils s'occupaient avec leur jeune collègue et
l'empereur d'asseoir le monde sur de nouvelles bases. Il fut résolu
que celui d'entre eux qui avait le plus de dextérité, M. de
Nowosiltzoff, serait envoyé à Londres pour conférer avec M. Pitt, et
lui faire agréer les projets de la cour de Russie. Il fallait
convertir l'ambitieux cabinet britannique, l'amener aux vues
désintéressées du projet, afin de pouvoir fonder ce qu'on appelait
l'_alliance de médiation_, et, au nom de cette alliance, parler à la
France de manière à être écouté. Un cousin de M. de Strogonoff partit
pour Madrid, dans le double but de pacifier l'Angleterre et l'Espagne,
et de lier ensemble par des liens indissolubles l'Espagne et le
Portugal. Il fut décidé que M. de Strogonoff passerait par Londres,
avant de se rendre à Madrid, afin de commencer dans cette capitale sa
mission conciliatrice. Au jugement de toute l'Europe, les procédés du
gouvernement britannique envers le commerce espagnol avaient été
considérés comme injustes et odieux. On devait lui dire que, s'il ne
devenait pas plus raisonnable, on le laisserait engagé seul contre la
France, et qu'on se renfermerait, avec toutes les puissances
continentales, dans une neutralité mortelle pour la Grande-Bretagne.

[Note en marge: Conférences à Londres entre MM. Pitt et de
Nowosiltzoff.]

[Note en marge: Observations de M. Pitt sur le projet russe.]

Les deux jeunes Russes chargés de faire adopter au dehors la politique
de leur cabinet, se mirent en route pour Londres dans les derniers
jours de 1804. M. de Nowosiltzoff, présenté à la cour d'Angleterre par
l'ambassadeur Woronzoff, frère du chancelier en retraite, fut reçu
avec une distinction et des soins propres à toucher un jeune homme
d'État, admis pour la première fois à l'honneur de traiter les
grandes affaires de l'Europe. C'est bien plutôt la rudesse et
l'orgueil que l'astuce, qui caractérisent ordinairement la diplomatie
anglaise. Cependant lord Harrowby, et surtout M. Pitt, avec lequel
l'envoyé russe entra directement en conférence, purent bientôt démêler
à quels esprits ils avaient affaire, et se conduisirent en
conséquence. Le vieux Pitt, vieux par son rôle bien plus que par son
âge, assoupli par le danger, tout hautain qu'il était, s'estimait trop
heureux de retrouver l'alliance du continent, pour se montrer
difficile. Il fut complaisant autant qu'il fallait l'être, envers des
jeunes gens sans expérience et nourris de chimères. Il écouta les
singulières propositions du cabinet russe, parut les accueillir avec
grande considération, mais les modifia comme il convenait à sa
politique, se gardant de repousser, et se bornant à renvoyer à la paix
générale ce qui était incompatible avec les intérêts de la politique
anglaise. Il se fit remettre les propositions de l'envoyé russe, et
observations écrivit en regard ses propres observations[14]. D'abord
M. Pitt consentit à être gourmandé par le jeune envoyé russe; il se
laissa reprocher l'ambition de l'Angleterre, la dureté de ses
procédés, son système envahissant, qui servait de prétexte au système
envahissant de la France. Il se laissa dire que, pour former une
alliance nouvelle, il fallait la fonder sur un grand désintéressement
de la part de toutes les puissances contractantes. Le chef du cabinet
britannique prit feu à ce sujet, approuva fort les idées de
l'ambassadeur d'Alexandre, et déclara qu'il fallait effectivement
montrer le plus complet détachement de toute vue personnelle, si l'on
voulait arracher le masque dont se couvrait l'ambition de la France;
qu'il fallait indispensablement que les alliés ne parussent point
songer à eux-mêmes, mais à l'affranchissement de l'Europe, opprimée
par une puissance barbare et tyrannique. La gravité des hommes, la
gravité des intérêts qu'ils traitent, n'empêchent pas qu'ils ne
donnent souvent un spectacle bien puéril! N'est-ce pas, en effet,
quelque chose de bien puéril que de voir ces diplomates, représentants
d'ambitions qui agitent le monde depuis des siècles, reprocher à la
France son avidité insatiable? Comme si le ministre anglais avait
voulu ici autre chose que Malte, les Indes et l'empire de la mer!
comme si le ministre russe avait voulu autre chose que la Pologne et
une influence dominante sur le continent! Quelle pitié que d'entendre
les chefs des États s'adresser sérieusement de pareils reproches! Sans
doute, Napoléon fut beaucoup trop ambitieux dans son propre intérêt,
et surtout dans le nôtre; mais Napoléon, envisagé, si l'on peut dire,
dans ses causes morales, Napoléon fut-il autre chose que la réaction
de la puissance française contre les envahissements des cours
européennes au dernier siècle, contre le partage de la Pologne et la
conquête des Indes? L'ambition est le vice ou la vertu de toutes les
nations, vice, quand elle tourmente le monde sans lui faire aucun
bien, vertu, quand elle l'agite en le civilisant. De ce point de vue,
l'ambition dont les nations ont encore le moins à se plaindre,
quoiqu'elles en aient souffert, est celle de la France. Il n'y a pas
un des pays traversés par ses armées, que la France n'ait laissé
meilleur et plus éclairé.

[Note 14: J'ai lu moi-même le procès-verbal de ces conférences, dont
une copie se trouve en France.]

[Note en marge: Bases posées par MM. Pitt et de Nowosiltzoff.]

Il fut donc convenu entre M. Pitt et M. de Nowosiltzoff que la
nouvelle alliance afficherait le plus grand désintéressement, afin de
rendre plus évidente encore la cupidité insatiable de l'Empereur des
Français. En admettant qu'il serait bien utile de débarrasser l'Europe
de ce personnage redoutable, on reconnut cependant qu'il serait
imprudent d'annoncer l'intention d'imposer un gouvernement nouveau à
la France. On devait attendre que le pays se prononçât lui-même, le
seconder s'il se montrait disposé à secouer le joug du gouvernement
impérial, et surtout mettre un grand soin à rassurer les chefs de
l'armée sur la conservation de leurs grades, et les propriétaires de
biens nationaux sur la conservation de leurs biens. Toutes les
proclamations adressées à la nation française devaient être remplies
des assurances les plus tranquillisantes à ce sujet. M. Pitt allait
même jusqu'à regarder cette précaution comme si importante, qu'il se
disait tout prêt à faire, avec les fonds de l'Angleterre, _une
provision_, c'est sa propre expression, pour indemniser les émigrés
restés autour des Bourbons, et leur ôter ainsi tout motif d'alarmer
les acquéreurs de biens nationaux. M. Pitt rêvait donc la fameuse
indemnité aux émigrés, vingt ans avant le jour où elle a été votée par
le Parlement de France. En voulant désintéresser de telles
prétentions, il ne savait pas assurément à quoi il s'engageait; mais,
en se montrant disposé à l'essayer aux dépens du trésor britannique,
il prouvait quel prix immense l'Angleterre attachait à la chute de
Napoléon, devenu si menaçant pour elle.

[Note en marge: Opinion de M. Pitt sur la distribution des forces.]

[Note en marge: Questions des subsides.]

[Note en marge: M. Pitt veut qu'on essaie d'entraîner la Prusse.]

[Note en marge: M. Pitt imagine d'offrir les provinces rhénanes à la
Prusse.]

L'idée de réunir une masse imposante de forces, au nom de laquelle on
traiterait avant de combattre, fut naturellement admise par M. Pitt
avec un extrême empressement. Il consentait au simulacre d'une
négociation préalable, sachant bien qu'elle n'aurait pas de
conséquence, et que les conditions proposées ne conviendraient jamais
à la fierté de Napoléon. Celui-ci ne pouvait souffrir en aucun cas
qu'on organisât sans lui, contre lui, l'Italie, la Suisse, la
Hollande, sous le spécieux prétexte de leur indépendance. M. Pitt
laissait donc les jeunes gouvernants russes croire qu'ils
travaillaient à une grande médiation, convaincu qu'ils marchaient
purement et simplement à une troisième coalition. Quant à la
distribution des forces, il contredisait certaines parties du projet.
Il acceptait bien trois grandes masses: une au midi, composée de
Russes, de Napolitains, d'Anglais; une autre à l'est, composée de
Russes et d'Autrichiens; une au nord, composée de Prussiens, de
Russes, de Suédois, d'Hanovriens, d'Anglais. Mais il déclarait ne
pouvoir fournir un seul Anglais dans le moment. Il soutenait qu'en les
tenant sur les côtes d'Angleterre toujours prêts à s'embarquer, on
produirait un résultat fort utile, celui de menacer le littoral de
l'Empire français sur tous les points à la fois. Ce qui signifiait
que, vivant dans la terreur de l'expédition préparée à Boulogne, le
gouvernement britannique ne voulait pas dégarnir son territoire, chose
au reste fort naturelle. M. Pitt promettait des subsides, mais pas
autant à beaucoup près qu'on en demandait; il offrait 6 millions
sterling environ (150 millions de francs). Il insistait
particulièrement sur un objet que les auteurs du projet russe lui
semblaient traiter bien légèrement, c'était le concours de la Prusse.
Sans elle tout lui paraissait difficile, presque impossible. À ses
yeux, il fallait le concours de l'Europe entière pour détruire
Napoléon. Il approuvait fort que, si on ne parvenait pas à entraîner
la Prusse, on lui passât sur le corps; car la Russie se liait ainsi
pour jamais à la politique anglaise; il offrait même dans ce cas de
faire refluer vers Saint-Pétersbourg la part de subsides destinée à la
Prusse; mais il trouvait cela bien grave, et il était d'avis
d'adresser au cabinet de Berlin les propositions les plus avantageuses
afin de l'entraîner.--Ne croyez pas, dit-il à M. de Nowosiltzoff, que
je sois le moins du monde favorable à ce cabinet faux, astucieux,
cupide, qui demande tantôt à l'Europe, tantôt à Napoléon, le prix de
ses perfidies; non. Mais c'est en lui que repose le sort du présent,
et même de l'avenir. La Prusse, jalouse de l'Autriche, craignant la
Russie, sera toujours portée vers la France. Il faut l'en détacher,
sans quoi elle ne cessera jamais d'être la complice de notre
irréconciliable ennemi. Il est nécessaire de manquer pour elle seule à
vos idées de désintéressement; il faut lui donner plus que Napoléon
ne saurait lui offrir, quelque chose surtout qui la brouille
irrévocablement avec la France.--M. Pitt, alors conduit par la haine,
qui éclaire quelquefois si elle aveugle souvent, M. Pitt imagina une
modification au plan russe, fatale autant pour l'Allemagne que pour la
France. Il trouvait lumineuse et profonde l'idée de construire autour
de notre sol des royaumes capables de nous résister, un royaume des
Deux-Belgiques et un royaume Subalpin: l'un pour la maison d'Orange,
protégée de l'Angleterre, l'autre pour la maison de Savoie, protégée
de la Russie. Mais il pensait que c'était là une précaution
insuffisante. Il voulait qu'au lieu de séparer la Prusse et la France
par le Rhin, on les mît au contraire en contact immédiat; et il
proposa d'accorder à la Prusse, si elle se prononçait pour la
coalition, tout le pays compris entre la Meuse, la Moselle et le Rhin,
ce que nous appelons aujourd'hui les provinces rhénanes. Cela lui
semblait indispensable, si on voulait à l'avenir arracher la Prusse à
sa neutralité intéressée, et à son penchant pour Napoléon, auprès
duquel elle cherchait et trouvait sans cesse un appui contre
l'Autriche. On a étendu ce projet en 1815, en plaçant sur le Rhin,
outre la Prusse, la Bavière, afin de nous ôter tous nos anciens alliés
en Allemagne. Quand elle aura un jour besoin d'appui, contre les
dangers qui lui viendront du côté du nord, l'Allemagne appréciera quel
service lui ont rendu ceux qui se sont étudiés à créer des sujets de
division entre elle et la France.

Il sortit de ces conférences une nouvelle idée, destinée à compléter
la création d'un royaume des Deux-Belgiques: ce fut de construire une
ceinture de forteresses, à l'image de celles que Vauban avait élevées
autrefois pour couvrir la France, dans ce pays sans frontières, et de
construire ces forteresses aux frais de l'alliance.

[Note en marge: Langage évasif de M. Pitt relativement à l'Italie, à
la Pologne, à l'île de Malte.]

Quant à l'Allemagne, quant à l'Italie, le ministre anglais fit sentir
combien ces vastes projets étaient loin de pouvoir s'exécuter dans le
moment, combien ils blesseraient les deux puissances dont on avait le
plus besoin, la Prusse et l'Autriche. Elles ne consentiraient ni l'une
ni l'autre à sortir de la Confédération germanique; la Prusse, en
particulier, se refuserait à rendre héréditaire la couronne
d'Allemagne; l'Autriche repousserait une constitution de l'Italie qui
l'exclurait de cette contrée. Du projet sur l'Italie, M. Pitt n'admit
que la constitution du royaume de Piémont. Il voulait qu'on ajoutât la
Savoie elle-même à tout ce que le projet russe attribuait déjà au
Piémont.

Enfin on ne parla guère de la Pologne; tout cela supposait la guerre
avec la Prusse, que M. Pitt tenait surtout à éviter. Le diplomate
russe, imbu de si généreuses idées en quittant Pétersbourg, n'osa pas
même faire mention de l'Égypte, de Gibraltar, de Memel, de tout ce
qu'il y avait de plus élevé enfin dans le projet primitif. Sur deux
objets fort importants, M. Pitt fut peu satisfaisant, et à peu près
négatif: nous voulons dire Malte et le droit maritime. Relativement à
Malte, M. Pitt refusa péremptoirement l'entretien, et ajourna les
explications sur ce point jusqu'à l'époque où l'on connaîtrait les
sacrifices que la France était disposée à faire. Quant au nouveau
droit des gens, il dit qu'il faudrait renvoyer cette oeuvre, morale
mais peu praticable, à un congrès qui s'assemblerait après la guerre,
pour conclure une paix dans laquelle tous les intérêts des nations
seraient équitablement balancés. L'idée d'un nouveau droit des gens
lui semblait fort belle, mais difficile à réaliser, car les peuples
adopteraient difficilement des dispositions uniformes, et les
observeraient plus difficilement encore lorsqu'ils les auraient
adoptées. Toutefois il ne se refusait pas à laisser traiter ces
matières dans le congrès, qui devait régler plus tard les conditions
de la paix générale.

[Note en marge: Explications entre MM. Pitt et de Nowosiltzoff, au
sujet de l'Orient et de Constantinople.]

Ces conférences se terminèrent par une singulière explication. Elle
eut pour objet l'Orient et Constantinople. Tout récemment, par sa
politique en Géorgie, par ses relations avec les insurgés des
provinces du Danube, la Russie avait donné quelques ombrages à
l'Angleterre, et provoqué de sa part une note dans laquelle
l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman étaient déjà
professées comme principes de la politique européenne.--Ce n'est pas
ainsi qu'on procède quand on veut établir la confiance entre alliés,
dit M. de Nowosiltzoff à M. Pitt. De tous les hommes mon maître est
celui qui a le caractère le plus noble, le plus généreux; il suffit de
s'en fier à sa probité. Mais chercher à l'arrêter par des menaces, ou
seulement par des insinuations, c'est le blesser inutilement. On
l'exciterait plutôt qu'on ne le retiendrait par de tels moyens.
Là-dessus, M. Pitt s'excusa beaucoup d'avoir laissé apercevoir des
ombrages aussi mal fondés, qui étaient naturels avant qu'on fût arrivé
à s'inspirer une pleine confiance les uns aux autres, mais qui pour
l'avenir et avec l'intimité qui allait s'établir étaient impossibles.
D'ailleurs, dit M. de Nowosiltzoff, quel inconvénient y aurait-il à ce
que Constantinople appartînt à un peuple civilisateur comme les
Russes, au lieu d'appartenir à un peuple barbare comme les Turcs?
Votre commerce de la mer Noire n'y gagnerait-il pas considérablement?
Sans doute, si l'Orient était soumis à cette France toujours
envahissante, le danger serait réel; mais à la Russie, le danger
serait nul. L'Angleterre n'y devait rien trouver à redire. M. Pitt[15]
répondit que ces considérations avaient assurément beaucoup de poids à
ses yeux; que, quant à lui, il n'avait aucun préjugé à cet égard,
qu'il ne verrait pas grand péril à ce que Constantinople échût aux
Russes; mais que c'était un préjugé enraciné de sa nation, qu'il était
obligé de ménager, et qu'il faudrait bien se garder de toucher
actuellement à un pareil sujet.

[Note 15: Ce détail se trouve contenu dans une lettre fort curieuse de
M. de Nowosiltzoff à son cabinet.]

M. de Strogonoff n'obtint rien ou presque rien relativement à
l'Espagne. Elle livrait, disait le cabinet anglais, toutes ses
ressources à la France; c'était duperie de la ménager. Toutefois, si
elle voulait se déclarer contre la France, on lui rendrait ses
galions.

[Note en marge: Retour de M. de Nowosiltzoff à Pétersbourg.]

M. de Strogonoff partit pour Madrid, M. de Nowosiltzoff pour
Pétersbourg. Il fut convenu que lord Gower, depuis lord Granville,
alors ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg, serait chargé de
pouvoirs détaillés, pour conclure un traité sur les bases arrêtées
entre les deux cours.

Le plan russe n'avait subi que quelques jours d'élaboration à Londres,
et il revenait dépouillé de tout ce qu'il avait de généreux, et aussi
de peu pratique. Il était réduit à un projet de destruction contre la
France. Plus d'Italie, plus d'Allemagne, plus de Pologne
indépendantes! Le royaume de Piémont, le royaume des Deux-Belgiques,
avec une idée profondément haineuse, la Prusse sur le Rhin; la
restitution de Malte éludée, le nouveau droit des gens remis à un
futur congrès; enfin, avant de commencer les hostilités, un simulacre
de négociation, simulacre bien vain, car la guerre générale et
immédiate était au fond des choses, voilà ce qu'il restait de ce
fastueux projet de reconstitution européenne, éclos d'une sorte de
fermentation d'esprit dans les jeunes têtes qui gouvernaient la
Russie. On se mit donc à négocier à Pétersbourg, avec lord Gower, sur
les points admis à Londres, entre MM. Pitt et de Nowosiltzoff.

[Note en marge: Négociations avec la Prusse pour l'amener à concourir
au nouveau projet de médiation.]

Tandis qu'on se liguait ainsi avec l'Angleterre, il fallait
entreprendre un travail analogue auprès de l'Autriche et de la Prusse,
pour les amener à la nouvelle coalition. La Prusse, qui s'était
engagée avec la Russie à faire la guerre si les Français dépassaient
le Hanovre, mais qui, en même temps, avait promis à la France de
rester inviolablement neutre si le nombre des Français n'était pas
augmenté en Allemagne, la Prusse ne voulait pas sortir de ce périlleux
équilibre. Elle feignait de ne pas comprendre ce que lui disait la
Russie, et se renfermait dans son vieux système, devenu proverbial,
_la neutralité du nord de l'Allemagne_. Cette manière d'éluder la
question lui était d'autant plus facile, que, par crainte de voir les
secrets de la nouvelle coalition livrés à Napoléon, les diplomates
russes n'osaient pas s'expliquer ouvertement. Le cabinet de Berlin,
par ses hésitations, s'était donné une telle réputation de duplicité,
qu'on ne croyait pas pouvoir lui confier un secret, sans qu'il le
communiquât aussitôt à la France. On ne lui parlait donc pas du projet
porté à Londres, et de la négociation qui s'en était suivie, mais on
lui citait chaque jour les nouveaux empiétements de Napoléon,
notamment la conversion de la République italienne en royaume, ce qui
revenait, disait-on, à une réunion de la Lombardie à la France,
pareille à la réunion du Piémont. On annonçait les plans les plus
gigantesques. On répandait que Napoléon allait faire de Parme et de
Plaisance, de Naples, enfin de l'Espagne elle-même, des royaumes pour
sa famille; que la Hollande aurait bientôt un sort pareil; que la
Suisse serait incorporée, sous prétexte d'une rectification des
frontières françaises; que le cardinal Fesch serait prochainement
élevé à la papauté; qu'il fallait sauver l'Europe menacée d'une
domination universelle; que les cours qui s'obstineraient à vivre
dans l'incurie seraient cause de la perte commune, et finiraient par y
être enveloppées elles-mêmes. Sachant surtout que la rivalité de
l'Autriche et de la Prusse était la cause principale qui ramenait
celle-ci vers la France, on cherchait à les réconcilier toutes deux.
On demandait à la Prusse de fixer ses prétentions et de les faire
connaître; on lui disait qu'on tâcherait d'arracher à l'Autriche
l'aveu des siennes, et qu'on s'efforcerait de concilier les unes et
les autres par un arbitrage définitif. On annonçait que, moyennant
quelques voix catholiques de plus dans le Collége des princes,
concession de peu d'importance, l'Autriche se contenterait pour
toujours du recès de 1803, et consacrerait par son adhésion
irrévocable les nouveaux arrangements, auxquels la Prusse avait tant
gagné. On allait même jusqu'à insinuer que, si par malheur une lutte
devenait inévitable, la Prusse serait largement dédommagée des chances
de la guerre. Pourtant on n'avouait pas qu'une coalition fût prête à
se former, qu'elle était même conclue en principe; on paraissait
n'exprimer qu'un voeu, celui de voir la Prusse s'unir au reste de
l'Europe, pour garantir l'équilibre du monde, sérieusement menacé.

[Note en marge: Envoi à Berlin de M. de Vintzingerode.]

[Note en marge: Refus obstiné du roi de Prusse de se joindre à la
coalition.]

Afin d'aborder de plus près la cour de Prusse, on lui envoya un
général russe, officier d'état-major instruit, M. de Vintzingerode,
qui devait s'ouvrir peu à peu avec le roi, mais avec le roi seul, et
qui, ayant la connaissance du plan militaire, pouvait, s'il parvenait
à se faire écouter, proposer les moyens d'exécution, et régler
l'ensemble et les détails de la future guerre. M. de Vintzingerode,
arrivé à la fin de l'hiver de 1804, moment où Napoléon se disposait à
partir pour l'Italie, observa une grande réserve auprès du cabinet
prussien, mais s'avança un peu plus avec le roi, et, invoquant
l'amitié commencée à Memel entre les deux souverains, tâcha
d'entraîner ce prince au nom de cette amitié et de la cause commune
des rois. Le jeune Frédéric-Guillaume, se voyant pressé davantage et
comprenant enfin de quoi il s'agissait, protesta de son affection
personnelle pour Alexandre, de ses vives sympathies pour la cause de
l'Europe, mais objecta qu'il était exposé le premier aux coups de
Napoléon, qu'il ne se croyait pas assez fort pour lutter avec ce
puissant adversaire; que les secours qu'on lui faisait espérer
n'arriveraient que fort tard, parce qu'ils étaient fort loin, et qu'il
serait vaincu, détruit peut-être, avant qu'on fût venu à son aide. Il
refusa obstinément toute participation à une coalition, qu'on lui
avait laissé entrevoir sans la lui avouer expressément. Il fit valoir
aussi le danger de s'en rapporter aux suggestions de l'Angleterre, et
proposa même, pour prévenir une guerre générale, dont il était fort
effrayé, de servir d'intermédiaire entre la Russie et la France.

[Note en marge: Opinions de MM. d'Haugwitz et de Hardenberg.]

Dans cette conjoncture délicate, le roi avait appelé en consultation
M. d'Haugwitz, retiré depuis quelque temps dans ses terres de Silésie,
et avait trouvé dans ses avis un nouvel encouragement pour sa
politique ambiguë et pacifique. S'il fallait toutefois prendre une
résolution positive, M. d'Haugwitz aurait penché plutôt vers la
France. M. de Hardenberg, qui lui avait succédé, aurait plutôt penché
vers la Russie; mais ce dernier était prêt à se décider, disait-il, en
faveur de la France aussi bien qu'en faveur de la Russie, pourvu qu'on
prît un parti. Avec moins d'esprit, de tact et de prudence que M.
d'Haugwitz, il aimait à blâmer les tergiversations de celui-ci, et
professait, pour se distinguer de son prédécesseur, le goût des partis
fortement arrêtés. Il fallait, à son sens, se jeter du côté de la
France, si on le jugeait utile, embrasser sa cause, mais avoir dans ce
cas les avantages et recueillir le prix d'une option décidée. En cela,
il était moins agréable au roi que M. d'Haugwitz, qui laissait goûter
à ce prince la douceur de l'indécision; et on pouvait apercevoir déjà
entre M. d'Haugwitz et M. de Hardenberg cette diversité de langage,
par laquelle commencent les ruptures entre les ministres rivaux, soit
dans les cours, soit dans les États libres.

[Note en marge: Le roi de Prusse répond à l'envoi de M. de
Vintzingerode à Berlin par l'envoi de M. Zastrow à Pétersbourg.]

Le roi, pour répondre à l'envoi de M. de Vintzingerode, voulut aussi
envoyer un homme de confiance à Pétersbourg, et dépêcha M. de Zastrow,
avec mission d'expliquer sa position à l'empereur Alexandre, de lui
faire agréer sa conduite réservée, et de pénétrer, s'il était
possible, plus profondément le secret encore voilé de la nouvelle
coalition. Tandis qu'il expédiait M. de Zastrow à Pétersbourg pour y
dire de telles choses, Frédéric-Guillaume se vantait auprès de
Napoléon de sa résistance aux suggestions de la Russie; il parlait de
la neutralité du nord de l'Allemagne, non comme d'une véritable
neutralité, ce qu'elle était en effet, mais comme d'une alliance
positive, qui couvrirait la France au nord contre tous les ennemis
qu'elle pourrait avoir à combattre; ce prince lui offrait en outre,
ainsi qu'il l'avait offert à la Russie, de jouer le rôle de
conciliateur.

[Note en marge: Négociations avec l'Autriche.]

[Note en marge: Convention secrète de l'Autriche avec la Russie.]

M. de Vintzingerode, après avoir prolongé son séjour à Berlin jusqu'à
se rendre importun à la cour de Prusse, qui craignait d'être
compromise par la présence prolongée d'un agent russe, se rendit à
Vienne, où l'on tentait les mêmes efforts qu'à Berlin. Il n'était pas
besoin avec l'Autriche d'autant de dissimulation qu'avec la Prusse. Il
n'en fallait même pas du tout. L'Autriche était pleine de haine contre
Napoléon, et elle souhaitait ardemment l'expulsion des Français de
l'Italie. Avec elle, il n'était pas nécessaire, comme avec le roi de
Prusse, de se couvrir de beaux semblants de désintéressement. On
pouvait parler net, et dire ce qu'on voulait; car elle désirait ce
qu'on désirait à Pétersbourg; il n'y avait de moins chez elle que les
illusions de la jeunesse, et un faux sentimentalisme qui n'allait pas
à sa vieille expérience. De plus, elle savait garder un secret. Si en
apparence elle avait pour la France des ménagements infinis, et pour
la personne de Napoléon le langage constant de la flatterie, elle
nourrissait au fond du coeur tout le ressentiment d'une ambition
souffrante, et toujours maltraitée depuis dix années. Elle était donc
secrètement entrée, dès l'abord, dans les passions de la Russie; mais,
se souvenant de ses défaites, elle n'avait consenti à se lier qu'avec
une extrême prudence, et n'avait pris que des engagements
conditionnels et de pure précaution. Elle avait signé avec la Russie
une convention secrète, qui était pour le Midi de l'Europe ce qu'était
pour le Nord la convention signée par la Prusse. Elle promettait, dans
cette convention, de sortir de son rôle inactif, si la France,
commettant de nouvelles usurpations en Italie, étendait davantage
l'occupation du royaume de Naples, bornée actuellement au golfe de
Tarente, opérait de nouvelles incorporations, comme celle du Piémont,
ou menaçait quelque partie de l'empire turc, telle que l'Égypte. Trois
cent cinquante mille Autrichiens devaient être en ce cas son
contingent de guerre. Elle avait l'assurance, si la fortune était
favorable aux armes des coalisés, d'obtenir en Italie jusqu'à l'Adda
et au Pô, ce qui laissait le Milanais en dehors. On lui promettait en
outre de replacer les deux archiducs de Toscane et de Modène dans
leurs anciens États; de lui donner dès lors le pays de Salzbourg et le
Brisgau devenus vacants. La maison de Savoie devait avoir un grand
établissement en Italie, composé du Milanais, du Piémont, de Gênes.
Voilà encore ce que devenait le plan russe: à Vienne comme à Londres
il n'en restait que la partie hostile à la France, et avantageuse aux
coalisés. L'Autriche avait voulu et obtenu que cette convention[16]
demeurât ensevelie dans un profond mystère, afin de n'être pas
compromise trop tôt avec Napoléon. Il faut rendre cette justice à
l'Autriche, qu'au moins elle ne faisait pas, comme la Prusse et la
Russie, étalage de fausses vertus. Elle suivait son intérêt sans
distraction, sans légèreté, sans charlatanisme. On ne peut blâmer en
cette circonstance que la fausseté de son langage à Paris.

[Note 16: Cette convention est du 6 novembre 1804. Nous en donnons le
texte jusqu'ici inconnu, comme celui de la convention avec la Prusse.

_Déclaration signée le 25 octobre/6 novembre_, 1804.

L'influence prépondérante exercée par le Gouvernement français sur les
États circonvoisins, et le nombre de pays occupés par ses troupes,
inspirant de justes inquiétudes pour le maintien de la tranquillité et
de la sûreté générale de l'Europe; S. M. l'Empereur de toutes les
Russies partage avec S. M. l'Empereur roi la conviction que cet état
de choses réclame leur sollicitude mutuelle la plus sérieuse, et rend
urgent qu'elles s'unissent à cet effet par un concert étroit adapté à
l'état de crise et de danger auquel l'Europe se trouve exposée.

Les soussignés...... munis en conséquence des instructions et pouvoirs
pour négocier et conclure un ouvrage aussi salutaire avec le
plénipotentiaire de S. M. l'Empereur roi pour en traiter avec lui, et
après s'être mutuellement communiqué les pleins pouvoirs trouvés en
due forme, sont convenus avec ledit plénipotentiaire des stipulations
renfermées dans les articles suivants:

ARTICLE PREMIER. S. M. l'Empereur de toutes les Russies promet et
s'engage d'établir, à l'égard de la crise et du danger sus-mentionnés,
le concert le plus intime avec S. M. l'Empereur roi, et les deux
monarques auront soin de se prévenir et de s'entendre mutuellement sur
les négociations et les concerts qu'ils seront dans le cas de lier
avec d'autres puissances pour le même but convenu entre eux, et leurs
démarches à cet égard seront conduites de manière à ne compromettre en
aucune façon le présent engagement arrêté entre eux, avant qu'ils ne
se soient décidés en commun accord à le rendre public.

ART. 2. S. M. l'Empereur de toutes les Russies et S. M. l'Empereur roi
ne négligeront aucune occasion et facilité pour se mettre en état de
coopérer d'une manière efficace aux mesures actives qu'elles jugeront
nécessaires pour prévenir des dangers qui menaceraient immédiatement
la sûreté générale.

ART. 3. Si, en haine de l'opposition que les deux cours impériales
apporteront aux vues ambitieuses de la France en vertu de leurs
concerts mutuels, l'une d'elles se trouvait immédiatement attaquée
(les troupes russes stationnées pour le moment aux sept Îles Ioniennes
faisant partie de la présente stipulation), chacune des deux hautes
puissances contractantes s'oblige, de la manière la plus formelle, de
mettre en action, pour la défense commune, le plus tôt possible, les
forces ci-dessous énoncées dans l'article 8.

ART. 4. S'il arrivait que le Gouvernement français, abusant des
avantages que lui procure la position de ses troupes qui occupent
maintenant le territoire de l'Empire d'Allemagne, envahissait les pays
adjacents, dont l'intégrité et l'indépendance sont essentiellement
liées aux intérêts de la Russie, et que, par conséquent, ne pouvant
voir un tel empiétement d'un oeil indifférent, S. M. l'Empereur de
toutes les Russies se trouvât obligé d'y porter ses forces, S. M.
l'Empereur roi regardera une telle conduite de la part de la France
comme une agression qui lui imposera le devoir de se mettre au plus
tôt en état de fournir un prompt secours, conformément aux
stipulations du présent concert.

ART. 5. S. M. impériale de toutes les Russies partage complétement le
vif intérêt que S. M. impériale et royale apostolique prend au
maintien de la Porte Ottomane, dont le voisinage leur convient à tous
les deux; et comme une attaque dirigée contre la Turquie européenne
par toute autre puissance ne peut que compromettre la sûreté de la
Russie et de l'Autriche, et que la Porte, dans son état de trouble
actuel, ne saurait elle-même repousser une entreprise formée contre
elle, dans ladite supposition, et si la guerre se trouvait, par cette
raison, engagée directement entre l'une des deux cours impériales et
le Gouvernement français, l'autre se préparera aussitôt afin
d'assister, dans le plus court délai possible, la puissance en guerre,
et de contribuer de concert à la conservation de la Porte Ottomane
dans son état de possession actuel.

ART. 6. Le sort du royaume de Naples devant influer sur celui de
l'Italie, à l'indépendance de laquelle LL. MM. II. prennent un intérêt
tout particulier, il est entendu que les stipulations du présent
concert auront leur effet dans le cas que les Français voulussent
s'étendre dans le royaume de Naples, au delà de leurs bornes
actuelles, pour s'emparer de la capitale, des places fortes de ce
pays, pénétrer dans la Calabre; en un mot, s'ils forçaient S. M. le
roi de Naples de risquer le tout pour le tout, et de s'opposer par la
force à cette nouvelle violation de sa neutralité, et que S. M. I. de
toutes les Russies, par les secours que, dans cette supposition, elle
devrait fournir au roi des Deux-Siciles, se trouvant engagée dans une
guerre contre la France, S. M. impériale et royale s'oblige à
commencer de son côté les opérations contre l'ennemi commun d'après
les stipulations, et nommément d'après les articles 4, 5, 8 et 9 du
présent concert.

ART. 7. Vu l'incertitude où les deux hautes puissances contractantes
se trouvent encore actuellement sur les desseins futurs du
Gouvernement français, elles se réservent, en outre de ce qui est
stipulé ci-dessus, de convenir, suivant l'urgence des circonstances,
de différents cas qui seraient de nature à exiger aussi l'emploi de
leurs forces mutuelles.

ART. 8. Dans tous les cas où les deux cours impériales en viendront à
des mesures actives, en vertu du présent concert ou de ceux qu'elles
formeront ultérieurement entre elles, elles se promettent et
s'engagent de coopérer simultanément et d'après un plan qui sera
convenu incessamment entre elles, avec des forces suffisantes pour
espérer combattre avec succès celles de l'ennemi, et pour le repousser
dans ses foyers, lesquelles forces ne seront pas moins de 350 mille
hommes sous les armes pour les deux cours impériales; S. M. impériale
et royale fournira 235 mille pour sa part, et le reste sera donné par
S. M. l'Empereur de Russie. Ces troupes seront mises et entretenues
constamment des deux côtés sur un pied complet, et il sera laissé en
outre un corps d'observation pour s'assurer que la cour de Berlin
restera passive. Les armées respectives seront distribuées de manière
que les forces des deux cours impériales, qui agiront de concert, ne
seront pas inférieures en nombre à celles de l'ennemi qu'elles auront
à combattre.

ART. 9. Conformément au désir manifesté par la cour impériale, royale,
S. M. impériale de toutes les Russies s'engage d'employer ses bons
offices à l'effet d'obtenir de la cour de Londres à S. M. impériale et
royale apostolique, pour les cas d'une guerre avec la France énoncés
dans la présente déclaration, ou qui résulteront des concerts futurs
que les deux cours impériales se réservent de prendre dans l'article
7, des subsides tant pour la première mise en campagne, que
annuellement pour toute la durée de la guerre, qui soient, autant que
possible, à la convenance de la cour de Vienne.

ART. 10. Dans l'exécution des plans arrêtés, il sera porté un juste
égard aux obstacles qui résultent tant de l'état actuel des forces et
des frontières de la monarchie autrichienne, que des dangers imminents
auxquels elle serait exposée dans cet état par des démonstrations et
des armements qui provoqueraient immédiatement une invasion prématurée
de la part de la France. En conséquence, dans la détermination des
mesures actives dont on conviendra mutuellement, et tant que la sûreté
des deux Empires et l'intérêt essentiel de la chose commune le
permettront, il sera porté la plus grande attention à en combiner
l'emploi avec le temps et la possibilité de mettre les forces et les
frontières de S. M. l'Empereur roi en situation de pouvoir ouvrir la
campagne avec l'énergie nécessaire pour atteindre le but de la guerre.
Une fois cependant que les empiétements des Français auront établi les
cas dans lesquels sadite Majesté impériale et royale apostolique sera
engagée à prendre part à la guerre en vertu du présent concert et de
ceux qui seront formés mutuellement par la suite, elle s'engage à ne
pas perdre un instant pour se mettre en état dans le plus court délai
possible, et qui ne devra pas dépasser trois mois après la réclamation
faite de coopérer efficacement avec S. M. impériale de toutes les
Russies, et de procéder avec vigueur à l'exécution du plan qui sera
arrêté.

ART. 11. Les principes des deux souverains ne leur permettant pas, dans
aucun cas, de vouloir contraindre le libre voeu de la nation française,
le but de la guerre ne sera pas d'opérer la contre-révolution, mais
uniquement de remédier aux dangers communs de l'Europe.

ART. 12. S. M. l'Empereur de toutes les Russies, reconnaissant qu'il
est juste que, dans le cas d'une nouvelle explosion de guerre, la
maison d'Autriche soit dédommagée des immenses pertes qu'elle a
essuyées dans ses dernières guerres avec la France, s'engage à
coopérer pour lui obtenir ce dédommagement en pareil cas, autant que
le succès des armes le comportera. Cependant, dans le cas le plus
heureux, S. M. l'Empereur roi n'étendra pas en Italie sa limite
au-delà de l'Adda à l'occident, et du Pô au midi; bien entendu que des
différentes embouchures de ce dernier fleuve, c'est la plus
méridionale qui y serait employée. Les deux cours impériales désirent
que, dans le cas supposé de succès, S. A. R. l'électeur de Salzbourg
puisse être replacé en Italie, et qu'à cet effet il soit remis ou bien
en possession du grand-duché de Toscane, ou qu'il obtienne quelque
autre établissement convenable dans la partie septentrionale de
l'Italie, supposé que les événements rendent cet arrangement possible.

ART. 13. LL. MM. II., dans la même supposition, auront à coeur de
procurer le rétablissement du roi de Sardaigne dans le Piémont, même
avec un grand agrandissement ultérieur. Dans des hypothèses moins
heureuses, il conviendrait toujours de lui assurer un établissement
sortable en Italie.

ART. 14. Dans le même cas de grands succès, les deux cours impériales
s'entendront sur le sort des Légations et concourront à faire
restituer les duchés de Modène, de Massa et de Carrara aux légitimes
héritiers du dernier duc; mais, dans le cas où les événements
obligeraient de restreindre ces projets, lesdites Légations ou le
Modénois pourraient servir d'établissement au roi de Sardaigne;
l'archiduc Ferdinand resterait en Allemagne, et S. M. se contenterait
elle-même, s'il le fallait, d'une frontière en Italie plus rapprochée
que l'Adda de celle qui existe présentement.

ART. 15. Si les circonstances permettaient de replacer l'électeur de
Salzbourg en Italie, le pays de Salzbourg, Berchtolsgaden et Passau
seraient réunis à la monarchie autrichienne. Ce serait le seul cas où
S. M. obtiendrait aussi une extension de sa frontière en Allemagne.

Quant à la partie du pays d'Aichstaedt, possédée présentement par
l'électeur de Salzbourg, il en serait disposé alors de la manière dont
les deux cours en conviendraient entre elles, et notamment en faveur
de l'électeur de Bavière, si, par la part qu'il prendrait pour la
cause commune, il se mettait dans le cas d'être avantagé.
Pareillement, dans le cas supposé au précédent article du
rétablissement des héritiers du feu duc de Modène dans ses anciennes
possessions, la propriété de Brisgau et de l'Ortenau pourrait devenir
un moyen d'encouragement pour la bonne cause à un des principaux
princes de l'Allemagne, et nommément à l'électeur de Bade, en faveur
duquel il y serait renoncé par la maison d'Autriche.

ART. 16. Les deux hautes puissances contractantes s'engagent à ne
poser les armes et à ne traiter d'un accommodement avec l'ennemi
commun que du consentement mutuel et après un accord préalable entre
elles.

ART. 17. En bornant pour le moment aux objets et points ci-dessus le
présent concert préalable, sur lequel les deux monarques se promettent
de part et d'autre le secret le plus inviolable, ils se réservent,
sans aucun retard et immédiatement, de convenir par des arrangements
ultérieurs, tant sur un plan d'opérations, pour le cas que la guerre
serait inévitable, que de tout ce qui est relatif à l'entretien des
troupes respectives, tant dans les états autrichiens que sur le
territoire étranger.

ART. 18. La présente déclaration, mutuellement reconnue aussi
obligatoire que le traité le plus solennel, sera ratifiée dans
l'espace de six semaines ou plus tôt, si faire se peut, et les actes
de ratification également échangés en même temps.

En foi de quoi, etc.]

Toutefois, en signant cette convention, elle aimait à espérer que ce
serait là un acte de simple précaution, car elle ne cessait pas de
redouter la guerre. Aussi, après l'avoir signée, se refusait-elle à
toutes les sollicitations de l'empereur de Russie pour passer
immédiatement à des préparatifs militaires; elle le désespérait même
par son inertie. Mais à la nouvelle des arrangements faits par
Napoléon en Italie, elle fut arrachée tout d'un coup à son inaction.
Le titre de roi pris par Napoléon, et surtout le titre si général de
roi d'Italie, qui semblait devoir s'étendre à la Péninsule tout
entière, l'avait alarmée au plus haut point. Sur-le-champ elle
commença les armements qu'elle avait d'abord voulu différer, et elle
appela au ministère de la guerre le célèbre Mack, qui, bien que
dépourvu des qualités d'un général en chef, ne manquait pas de talent
pour l'organisation des armées. Elle écouta dès lors, avec une
attention toute nouvelle, les propositions pressantes de la Russie,
et, sans s'engager encore par un consentement écrit à une guerre
immédiate, elle lui laissa le soin de pousser les négociations
communes avec l'Angleterre, et de traiter avec cette puissance la
question difficile des subsides. En attendant, elle discutait avec M.
de Vintzingerode un plan de guerre conçu dans toutes les hypothèses
imaginables.

C'était donc à Pétersbourg qu'avait à se nouer définitivement la
nouvelle coalition, c'est-à-dire la troisième, en comptant depuis le
commencement de la Révolution française. Celle de 1792 s'était
terminée en 1797 à Campo-Formio, sous les coups du général Bonaparte;
celle de 1798 s'était terminée en 1801, sous les coups du Premier
Consul; la troisième, celle de 1804, ne devait pas avoir une issue
plus heureuse sous les coups de l'Empereur Napoléon.

[Note en marge: Convention par laquelle la Russie se lie
définitivement à l'Angleterre.]

[Note en marge: But de la coalition.]

Lord Gower avait, comme nous l'avons dit, les pouvoirs de sa cour pour
traiter avec le cabinet russe. Après de longs débats, on convint des
conditions suivantes. Il devait être formé une coalition entre les
puissances de l'Europe, comprenant d'abord l'Angleterre et la Russie, et
plus tard celles qu'on pourrait entraîner. Le but était, l'évacuation du
Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'indépendance effective de la
Hollande et de la Suisse, l'évacuation de toute l'Italie, y compris
l'île d'Elbe, la reconstitution et l'agrandissement du royaume de
Piémont, la consolidation du royaume de Naples, enfin l'établissement
d'un ordre de choses en Europe qui garantît la sûreté de tous les États
contre les usurpations de la France. Ce but n'était pas marqué d'une
manière plus précise, afin de laisser une certaine latitude pour
traiter avec la France, au moins fictivement. Toutes les puissances
devaient être ensuite invitées à donner leur adhésion.

[Note en marge: Ses moyens.]

[Note en marge: Manière d'agir à l'égard de la Prusse.]

La coalition avait résolu de réunir au moins 500 mille hommes, et
d'entrer en action dès qu'elle en aurait 400 mille. L'Angleterre
fournissait 1,250,000 liv. sterling (31,250,000 fr.) par 100 mille
hommes. Elle accordait en outre une somme une fois payée, représentant
trois mois de subsides pour les frais de l'entrée en campagne.
L'Autriche s'engageait à mettre sur pied 250 mille hommes sur 500
mille; le reste devait être fourni par la Russie, la Suède, le
Hanovre, l'Angleterre et Naples. La question fort grave de l'adhésion
de la Prusse était résolue de la manière la plus téméraire.
L'Angleterre et la Russie se promettaient de faire cause commune
contre toute puissance, qui, par ses mesures hostiles ou seulement ses
liaisons trop étroites avec la France, s'opposerait aux desseins de la
coalition. Il était décidé en effet que la Russie, partageant ses
forces en deux masses, enverrait l'une par la Gallicie au secours de
l'Autriche, l'autre par la Pologne à la limite du territoire prussien,
et si définitivement la Prusse se refusait à entrer dans la coalition,
passerait sur le corps de cette puissance, avant qu'elle eût pu se
mettre en défense; et, comme on ne voulait pas lui donner trop d'éveil
par la réunion d'une telle armée sur sa frontière, il était convenu
qu'on prendrait pour prétexte le désir de courir à son secours, dans
le cas où Napoléon, se défiant d'elle, se jetterait sur ses États. On
devait donc qualifier d'auxiliaires et d'amis ces quatre-vingt mille
Russes, destinés à fouler la Prusse sous leurs pieds.

Cette violence projetée contre la Prusse, quoique paraissant un peu
téméraire à l'Angleterre, était fort acceptable pour elle, qui n'avait
pas mieux à faire pour se sauver de l'invasion que d'allumer un vaste
incendie sur le continent, et d'y exciter une guerre effroyable, quels
que fussent les combattants, quels que fussent les vaincus et les
vainqueurs. De la part de la Russie, c'était au contraire une grande
légèreté; car s'exposer à jeter la Prusse dans les bras de Napoléon,
c'était s'assurer une défaite certaine, l'invasion du territoire
prussien fût-elle aussi prompte qu'on l'imaginait. Mais le prince
Czartoryski, le plus opiniâtre de ces jeunes gens à poursuivre un but,
ne voyait en tout cela qu'un moyen d'arracher Varsovie à la Prusse,
afin de reconstituer la Pologne, en la donnant à Alexandre.

[Note en marge: Plan militaire de la coalition.]

Le plan militaire indiqué par la situation des puissances était
toujours d'attaquer avec trois masses; par le Midi, avec les Russes de
Corfou, les Napolitains, les Anglais, remontant la péninsule italienne
et se joignant à cent mille Autrichiens en Lombardie; par l'Est, avec
la grande armée autrichienne et russe agissant sur le Danube; par le
Nord enfin, avec les Suédois, les Hanovriens, et les Russes descendant
sur le Rhin.

Quant au plan diplomatique, il consistait à intervenir au nom d'une
_alliance de médiation_, et à offrir une négociation préalable avant
de combattre. La Russie tenait beaucoup à cette partie de son projet
primitif, qui lui conservait cette attitude d'arbitre, agréable à son
orgueil, et, il faut le dire aussi, à la secrète faiblesse de son
souverain. Celui-ci espérait encore vaguement que la Prusse serait
entraînée, pourvu qu'on ne l'alarmât pas trop en lui découvrant le
dessein arrêté d'une coalition, et qu'on plaçât Napoléon entre une
ligue effrayante de toute l'Europe, ou des concessions modérées.

[Note en marge: L'Angleterre consent à ce que son nom soit omis dans
les négociations préalables ouvertes avec la France.]

On obtint donc de l'Angleterre la plus singulière dissimulation, la
moins digne, mais la mieux calculée pour ses vues. L'Angleterre
consentit à être mise à l'écart, à n'être pas nommée dans les
négociations, surtout auprès de la Prusse. La Russie devait, dans ses
tentatives auprès de cette dernière puissance, se présenter toujours
comme n'étant pas liée à la Grande-Bretagne par un projet de guerre
commune, mais comme voulant imposer une médiation, afin de faire
cesser un état de choses oppressif pour toute l'Europe. Dans une
démarche solennelle à l'égard de la France, la Russie devait, sans
agir ostensiblement, au nom d'une coalition des puissances, offrir sa
médiation en affirmant qu'elle ferait accepter par tout le monde des
conditions équitables, si Napoléon en acceptait de pareilles. C'était
là le double moyen imaginé pour ne pas effaroucher la Prusse, et pour
ne pas irriter l'orgueil de Napoléon. L'Angleterre se prêtait à tout,
pourvu que la Russie, compromise par cette médiation, fût
définitivement entraînée à la guerre. Quant à l'Autriche, on mettait
le plus grand soin à la laisser dans l'ombre, et à ne pas même la
nommer, car, si elle paraissait être du complot, Napoléon se jetterait
sur elle, avant qu'on fût en mesure de la secourir. Elle se préparait
activement, sans se mêler en rien aux négociations. Il était
nécessaire de suivre le même système de conduite pour la cour de
Naples, qui se trouvait exposée la première aux coups de Napoléon, car
le général Saint-Cyr était à Tarente avec une division de 15 à 18
mille Français. On avait recommandé à la reine Caroline de prendre
tous les engagements de neutralité, ou même d'alliance, que Napoléon
voudrait lui imposer. En attendant, on transportait peu à peu des
troupes russes sur des bâtiments, qui passaient par les Dardanelles,
et venaient débarquer à Corfou. C'est là que se préparait une forte
division qu'on devait au dernier moment réunir à Naples avec un
renfort d'Anglais, d'Albanais et autres. Il serait temps alors de
lever le masque, et d'attaquer les Français par l'extrémité de la
Péninsule.

[Note en marge: La Russie, pour se présenter à la France avec des
propositions au moins spécieuses, exige que l'Angleterre consente à
céder Malte.]

[Note en marge: La ratification de la convention par laquelle la
Russie et l'Angleterre sont liées l'une à l'autre, ajournée jusqu'à
l'abandon de Malte par l'Angleterre.]

En se proposant d'essayer une négociation préalable avec Napoléon, il
fallait avoir à lui présenter des conditions au moins spécieuses. Il
n'y en avait pas sans l'offre de faire évacuer Malte par les Anglais.
Le cabinet russe avait mis à l'écart toute la partie brillante de son
plan, telle que la réorganisation de l'Italie et de l'Allemagne, la
reconstitution de la Pologne, la rédaction d'un nouveau droit
maritime. S'il concédait en outre Malte aux Anglais, au lieu de jouer
le rôle d'arbitre entre la France et l'Angleterre, il n'était plus que
l'agent de celle-ci, tout au plus son allié docile et dépendant. Le
cabinet russe tint donc à l'évacuation de Malte, avec une obstination
qui ne lui était pas ordinaire, et, lorsqu'il fallut signer le traité,
il montra une résolution inébranlable. Jusqu'ici lord Gower s'était
prêté à tout, pour compromettre la Russie dans un concert quelconque
avec l'Angleterre; mais on lui demandait cette fois d'abandonner une
position maritime de la plus grande importance, position qui était
sinon la cause unique, au moins la cause principale de la guerre, et
il ne voulait pas céder. Lord Gower se crut trop lié par ses
instructions pour passer outre, et il refusa de signer l'abandon de
Malte. Le projet allait échouer. Cependant l'empereur Alexandre
consentit à signer la convention le 11 avril, en déclarant qu'il ne la
ratifierait que si le cabinet anglais renonçait à l'île de Malte. Un
courrier fut donc envoyé à Londres, porteur de la convention, ainsi
que de la condition qui y était annexée, et de laquelle dépendaient
les ratifications russes.

[Note en marge: Choix de M. de Nowosiltzoff pour négocier à Paris.]

Il fut arrêté que, sans perdre de temps, afin de ne pas laisser passer
la saison des opérations militaires, on ferait la démarche convenue
auprès de l'Empereur des Français. On choisit pour ce rôle le
personnage qui avait formé à Londres le premier noeud de cette
troisième coalition, M. de Nowosiltzoff. On lui destina pour adjoint
l'auteur même de ce plan d'une nouvelle Europe, déjà si défiguré,
l'abbé Piatoli.

[Note en marge: Désir secret d'Alexandre de voir la médiation aboutir
à la paix et non à la guerre.]

M. de Nowosiltzoff était tout fier d'aller bientôt à Paris se placer
en présence du grand homme qui, depuis quelques années, attirait les
regards du monde entier. Si, à mesure que l'instant décisif
approchait, l'empereur Alexandre éprouvait plus vivement le désir de
voir cette médiation préalable réussir, M. de Nowosiltzoff ne le
désirait pas moins. Il était jeune, ambitieux; il regardait comme une
gloire infinie, premièrement de traiter avec Napoléon, et secondement
d'être le négociateur qui, dans un moment où l'Europe semblait prête à
rentrer en guerre, la pacifierait tout à coup par son habile
intervention. On pouvait dès lors compter qu'il n'ajouterait pas
lui-même aux difficultés de la négociation. Après de longues
délibérations, on convint des conditions qu'il devait offrir à
Napoléon, et on résolut de les tenir profondément secrètes. Il était
chargé de présenter un premier, un second, un troisième projet, chacun
plus avantageux que le précédent pour la France, mais avec la
recommandation de ne passer de l'un à l'autre qu'après une grande
résistance.

[Note en marge: Conditions que M. de Nowosiltzoff devait apporter à
Paris.]

La base de tous ces projets était l'évacuation du Hanovre et de
Naples, l'indépendance réelle de la Suisse, de la Hollande, et, en
retour, l'évacuation de Malte par les Anglais, et la promesse de
rédiger ultérieurement un nouveau code de droit maritime. Sur tout
cela Napoléon ne devait pas opposer de difficultés sérieuses. Dans le
cas, en effet, d'une paix solide, il n'avait pas d'objection à évacuer
le Hanovre, Naples, la Hollande et même la Suisse, à condition pour
cette dernière d'y maintenir l'acte de médiation. La véritable
difficulté, c'était l'Italie. La Russie, déjà obligée de renoncer à
ses plans de reconstitution européenne, avait promis, dans le cas où
la guerre serait devenue inévitable, une partie de l'Italie à
l'Autriche, une autre au futur royaume de Piémont. Maintenant, dans
l'hypothèse d'une médiation, il fallait bien, sous peine de voir le
négociateur renvoyé de Paris le lendemain de son arrivée, accorder à
la France une partie de cette même Italie. Il le fallait pour que la
médiation parût sérieuse, pour qu'elle le parût surtout à la Prusse,
et qu'on pût entraîner et compromettre celle-ci par l'apparence d'une
négociation tentée de bonne foi. Voici donc les arrangements qu'on
devait successivement proposer. On voulait demander d'abord la
séparation du Piémont, sauf à le reconstituer en État détaché pour une
branche de la famille Bonaparte, et de plus l'abandon du royaume
actuel d'Italie, destiné avec Gênes à la maison de Savoie. Parme et
Plaisance restaient pour fournir une autre dotation à un prince de la
famille Bonaparte. Ce n'était là que la première proposition. On
passerait ensuite à la seconde. D'après celle-ci, le Piémont
demeurerait incorporé à la France; le royaume d'Italie, accru de
Gênes, serait, comme dans le premier projet, donné à la maison de
Savoie; Parme et Plaisance resteraient la seule dotation des branches
collatérales de la maison Bonaparte. De cette seconde proposition on
passerait enfin à la troisième, qui serait la suivante: le Piémont
continuant d'être province française, le royaume actuel d'Italie étant
donné à la famille Bonaparte, on réduirait l'indemnité de la maison de
Savoie à Parme, Plaisance et Gênes. Le royaume d'Étrurie, assigné
depuis quatre ans à une branche espagnole, demeurerait tel qu'il
était.

Il faut le dire, si on avait ajouté à ces dernières conditions
l'évacuation de Malte par les Anglais, Napoléon n'avait aucune raison
légitime de refuser la paix, car c'étaient les conditions de Lunéville
et d'Amiens, avec le Piémont de plus pour la France. Le sacrifice
demandé à Napoléon se bornant en réalité à celui de Parme et
Plaisance, devenus propriétés françaises par la mort du dernier duc,
et de Gênes jusqu'ici indépendante, Napoléon pouvait consentir à un
tel projet, si d'ailleurs on ménageait sa dignité dans la forme donnée
aux propositions.

Tous les beaux projets des amis d'Alexandre aboutissaient donc à un
bien mince résultat! Après avoir rêvé une reconstitution de l'Europe,
par le moyen d'une médiation puissante; après avoir vu cette
reconstitution de l'Europe convertie à Londres en un projet de
destruction contre la France, la Russie, effrayée de s'être tant
avancée, réduisait sa grande médiation à obtenir Parme et Plaisance
pour indemnité de la maison de Savoie; car l'évacuation du Hanovre et
de Naples, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse, qu'elle
demandait en plus, n'avaient jamais été contestées par Napoléon, la
paix une fois rétablie. Et si une si petite chose n'était point
obtenue, elle avait sur les bras une guerre redoutable! Une conduite
irréfléchie et légère avait conduit la Russie à un défilé bien étroit.

[Note en marge: La Prusse chargée de demander des passe-ports pour M.
de Nowosiltzoff.]

Il fut convenu en outre qu'on demanderait des passe-ports pour M. de
Nowosiltzoff par l'entremise d'une cour amie. Il n'y avait à choisir
qu'entre la Prusse et l'Autriche. S'adresser à l'Autriche, c'était
attirer sur celle-ci les yeux pénétrants de Napoléon, et on voulait,
comme nous l'avons dit, la faire oublier le plus possible, afin
qu'elle eût le temps de se préparer. La Prusse au contraire avait
offert d'être médiatrice, ce qui était une occasion naturelle de se
servir de son entremise pour avoir les passe-ports de M. de
Nowosiltzoff. Celui-ci devait en même temps passer par Berlin, voir le
roi de Prusse, essayer auprès de ce prince une dernière tentative,
communiquer à lui seul, et non à son cabinet, les conditions modérées
proposées à la France, et lui faire sentir que si elle se refusait à
de tels arrangements, c'est qu'elle avait des vues alarmantes pour
l'Europe, des vues inconciliables avec l'indépendance de tous les
États, et qu'alors il était du devoir du monde entier de s'unir afin
de marcher contre l'ennemi commun.

[Note en marge: Départ de M. de Nowosiltzoff pour Berlin.]

[Note en marge: Regrettable perte de temps à Berlin, par suite de
l'absence du roi de Prusse.]

M. de Nowosiltzoff partit donc pour Berlin, où il arriva en toute
hâte, pressé qu'il était de commencer la négociation. Il avait avec
lui l'abbé Piatoli. Il se montra doux, conciliant, parfaitement
réservé. Malheureusement le roi de Prusse était absent, et occupé à
visiter ses provinces de Franconie. Cette circonstance était fâcheuse.
On courait le double danger: ou d'un refus de l'Angleterre
relativement à Malte, qui rendrait toute négociation impossible, ou de
quelque nouvelle entreprise de Napoléon sur l'Italie, dans laquelle il
était actuellement, entreprise qui ruinerait d'avance les divers
projets de rapprochement apportés à Paris. La prompte arrivée de M. de
Nowosiltzoff en France était par conséquent d'un intérêt immense pour
la paix. D'ailleurs les jeunes Russes qui gouvernaient l'empire
étaient si impressionnables, que leur premier contact avec Napoléon
pouvait les attirer à lui et les séduire, comme le contact avec M.
Pitt les avait entraînés bien loin de leur premier plan de
régénération européenne. Il y avait donc lieu de regretter beaucoup le
temps qu'on allait perdre.

Le roi de Prusse, ayant appris qu'on le chargeait de demander des
passe-ports pour l'envoyé russe, s'applaudit fort de cette
circonstance, et des probabilités de paix qu'il crut y entrevoir. Il
ne se doutait pas que, derrière cette tentative de rapprochement, il y
avait un projet de guerre plus mûr qu'on ne le lui disait, plus mûr
que ne le pensaient ceux qui s'y étaient si légèrement engagés. Le
pacifique Frédéric-Guillaume donna l'ordre à son cabinet de demander
immédiatement à Napoléon des passe-ports pour M. de Nowosiltzoff.
Celui-ci ne devait prendre à Paris aucune qualité officielle, afin
d'éviter la difficulté de la reconnaissance du titre impérial porté
par Napoléon; mais, en s'adressant à lui, il ne voulait l'appeler que
du titre de Sire et de Majesté, et il avait, en outre, des pouvoirs
complets et positifs, qu'il devait montrer dès qu'on serait d'accord,
et qui l'autorisaient à concéder sur-le-champ la reconnaissance.

[Note en marge: Mai 1805.]

[Note en marge: Napoléon en Italie. Quelles idées le saisissent à la
vue de cette contrée.]

[Note en marge: Dispositions des Italiens.]

[Note en marge: Entrée de Napoléon à Milan.]

Pendant qu'on s'agitait ainsi en Europe contre Napoléon, lui,
environné de toutes les pompes de la royauté italienne, abondait dans
des idées toutes opposées à celles de ses adversaires, même les plus
modérés. La vue de cette Italie, théâtre de ses premières victoires,
objet de toutes ses prédilections, le remplissait de desseins nouveaux
pour la grandeur de son Empire et l'établissement de sa famille. Loin
de la vouloir partager avec personne, il songeait, au contraire, à
l'occuper tout entière, et à y créer quelques-uns de ces royaumes
vassaux, qui devaient fortifier le nouvel empire d'Occident. Les
membres de la Consulte italienne, qui avaient assisté à la formalité
de l'institution du royaume d'Italie, accompagnés du vice-président
Melzi, du ministre Marescalchi, avaient pris les devants pour préparer
sa réception à Milan. Bien que les Italiens fussent fiers de l'avoir
pour roi, que son gouvernement les rassurât plus qu'aucun autre,
cependant l'espérance perdue, ou tout au moins ajournée, d'une royauté
purement italienne, la crainte d'une guerre avec l'Autriche par suite
de ce changement, la généralité même de ce titre de roi d'Italie,
faite pour leur plaire à eux, mais aussi pour alarmer l'Europe, tout
cela les avait fort inquiétés. MM. Melzi et Marescalchi les avaient
trouvés plus troublés, et encore moins empressés qu'avant leur départ.
Le parti libéral exagéré s'éloignait chaque jour davantage, et
l'aristocratie ne se rapprochait pas. Napoléon seul pouvait changer
cet état de choses. Le cardinal Caprara était arrivé, et avait tâché
d'inspirer au clergé ses sentiments de dévouement pour l'Empereur. M.
de Ségur, accompagnant M. Marescalchi, avait choisi les dames et les
officiers du palais dans les premières familles italiennes.
Quelques-unes s'étaient excusées d'abord. L'action de M. Marescalchi,
de quelques membres de la Consulte, l'entraînement général produit par
les fêtes qui se préparaient, avaient fini par amener les
récalcitrants, et enfin la venue de Napoléon avait achevé de décider
tout le monde. Sa présence comme général avait toujours profondément
ému les Italiens; sa présence comme empereur et roi devait les frapper
davantage; car ce prodige de la fortune, qu'ils aimaient à
contempler, était encore agrandi. Des troupes magnifiques, réunies sur
les champs de bataille de Marengo et de Castiglione, se disposaient à
exécuter de grandes manoeuvres et à représenter d'immortelles
batailles. Tous les ministres étrangers étaient convoqués à Milan.
L'affluence des curieux qui s'étaient portés à Paris pour y voir le
couronnement refluait vers la Lombardie. Le mouvement était donné, et
les imaginations italiennes s'étaient reprises d'amour et d'admiration
pour l'homme qui depuis neuf ans les avait tant agitées. On avait, à
l'imitation des villes de France, formé avec la jeunesse des grandes
familles des gardes d'honneur pour le recevoir.

Arrivé à Turin, il y avait rencontré Pie VII, et échangé avec lui de
derniers et tendres adieux. Puis il avait accueilli ses nouveaux
sujets avec une grâce infinie, et s'était occupé de leurs intérêts,
distincts encore des intérêts du reste de l'Empire français, avec
cette sollicitude intelligente qu'il apportait dans ses voyages. Il
avait réparé des fautes ou des injustices de l'administration, fait
droit à une foule de demandes, et déployé, pour séduire les peuples,
tous les attraits de la suprême puissance. Il avait ensuite employé
plusieurs jours à visiter la place forte, qui était sa grande
création, et la base de son établissement en Italie, celle
d'Alexandrie. Des milliers de travailleurs y étaient réunis en ce
moment. Enfin, le 5 mai, au milieu de la plaine de Marengo, du haut
d'un trône élevé dans cette plaine, où cinq ans auparavant il gagnait
l'autorité souveraine, il avait assisté à de belles manoeuvres,
représentant la bataille. Lannes, Murat, Bessières commandaient ces
manoeuvres. Il n'y manquait que Desaix! Napoléon avait posé la
première pierre d'un monument destiné à la mémoire des braves morts
sur ce champ de bataille. D'Alexandrie il s'était rendu à Pavie, où
les magistrats de Milan étaient venus lui apporter les hommages de sa
nouvelle capitale, et il était entré à Milan même le 8 mai, au bruit
du canon et des cloches, parmi les acclamations d'un peuple
enthousiasmé par sa présence. Entouré des autorités italiennes et du
clergé, il était allé s'agenouiller dans cette vieille cathédrale
lombarde, admirée de l'Europe, et destinée à recevoir de lui son
dernier achèvement. Les Italiens, sensibles au plus haut point,
s'émeuvent quelquefois pour des souverains qu'ils n'aiment pas,
séduits, comme le sont tous les peuples, par la puissance des grands
spectacles: que ne devaient-ils pas éprouver en présence de cet homme
dont la grandeur avait commencé sous leurs yeux, pour cet astre qu'ils
pouvaient se vanter d'avoir aperçu les premiers, sur l'horizon
européen!

[Note en marge: Juin 1805.]

[Note en marge: Napoléon accueille la demande de passe-ports qu'on lui
fait pour M. de Nowosiltzoff, et assigne pour le recevoir le mois de
juillet.]

C'est au milieu de ces enivrements de la grandeur que la proposition
d'admettre à Paris M. de Nowosiltzoff parvint à Napoléon. Il éprouva
la meilleure disposition à recevoir le ministre russe, à l'entendre, à
traiter avec lui, n'importe dans quelle forme, officielle ou non,
pourvu que ce fût sérieusement; et qu'en cherchant à agir sur lui, on
ne montrât point des condescendances partiales pour l'Angleterre.
Quant aux conditions, il était loin de compte avec les Russes. Mais il
ignorait leurs offres; il ne voyait que la démarche, qui était faite
en termes convenables, et il se garda bien de se donner le tort de la
repousser. Il répondit qu'il accueillerait à Paris M. de Nowosiltzoff
vers le mois de juillet; ses projets maritimes, dont il ne cessait de
s'occuper malgré des distractions apparentes, ne devaient le ramener
en France qu'à cette époque. Alors il se proposait de recevoir M. de
Nowosiltzoff, de juger s'il valait la peine de l'écouter, et il devait
en même temps se tenir toujours prêt à interrompre cet entretien
diplomatique, pour aller couper à Londres le noeud gordien de toutes
les coalitions.

Quoiqu'il ne sût pas le secret de celle qui venait de s'organiser, et
qu'il fût loin de la croire aussi formée qu'elle l'était réellement,
il jugeait bien le caractère de l'empereur Alexandre, les
entraînements irréfléchis qui l'amenaient rapidement vers la politique
anglaise, et, en adressant à la Prusse les passe-ports de M. de
Nowosiltzoff, il fit communiquer à cette cour les observations
suivantes:

«L'Empereur, disait le ministre des affaires étrangères à M. de
Laforest, l'Empereur, après avoir lu votre dépêche, a trouvé qu'elle
justifiait pleinement les craintes qu'il avait manifestées dans sa
lettre au roi de Prusse, et tout ce qui revient à Sa Majesté du
langage que tiennent les ministres britanniques tend à le maintenir
dans cet état de défiance. L'empereur Alexandre est entraîné malgré
lui; il n'a pas reconnu que le plan du cabinet anglais, en lui offrant
le rôle de médiateur, était de lier les intérêts de l'Angleterre et
ceux de la Russie, et d'amener celle-ci à prendre un jour les armes
pour le soutien d'une cause qui serait devenue la sienne.

»Du moment que, par l'expérience des affaires, l'empereur Napoléon,
eut acquis des notions précises sur le caractère de l'empereur
Alexandre, il a senti qu'un jour ou l'autre ce prince serait entraîné
dans les intérêts de l'Angleterre, qui a tant de moyens pour gagner
une cour aussi corrompue que celle de Pétersbourg.

»Quelque vraisemblable que cette perspective fût pour l'empereur
Napoléon, il l'a considérée de sang-froid, et s'est mis en mesure
autant que cela pouvait dépendre de lui. Indépendamment de la
conscription de l'année, il vient de faire un appel sur la réserve de
l'an XI et de l'an XII, et a augmenté de 15 mille hommes l'appel fait
sur la conscription de l'an XIII.

»Au moindre mot que M. de Nowosiltzoff ferait entendre de menaces,
d'insultes ou de traités hypothétiques avec l'Angleterre, il ne serait
plus écouté... Si la Russie ou toute autre puissance du continent veut
intervenir dans les affaires du moment, et peser également sur la
France et sur l'Angleterre, l'Empereur ne le trouvera pas mauvais, et
fera avec plaisir des sacrifices. L'Angleterre, de son côté, doit en
faire d'équivalents; mais si, au contraire, on n'exigeait de
sacrifices que de la France seule, alors, quelle que fût l'union des
puissances, l'Empereur se servirait dans toute leur étendue de son bon
droit, de son génie, de ses armées.» (Milan, 15 prairial an XIII.--4
juin 1805.)

[Note en marge: Couronnement de Napoléon à Milan comme roi d'Italie.]

Le 26 mai, Napoléon fut sacré dans la cathédrale de Milan avec autant
d'éclat qu'il l'avait été à Paris, six mois auparavant, en présence
des ministres de l'Europe et des députés de toute l'Italie. La
couronne de fer, réputée l'ancienne couronne des rois lombards, avait
été apportée de Monza, où elle est précieusement gardée. Après que le
cardinal Caprara, archevêque de Milan, l'eut bénie et avec les formes
jadis usitées à l'égard des empereurs germaniques pour les couronner
rois d'Italie, Napoléon la posa lui-même sur sa tête, comme il avait
posé celle d'Empereur des Français, en prononçant en italien ces mots
sacramentels: _Dieu me la donne, gare à qui la touche!_ (Dio me l'ha
data, guai a chi la toccherà). En disant ces mots, il fit tressaillir
l'assistance par l'énergie significative de son accent. Cette pompe,
préparée par des mains italiennes, notamment par le célèbre peintre
Appiani, surpassa tout ce qu'on avait vu jadis de plus beau en Italie.

Après cette cérémonie, Napoléon promulgua le statut organique, par
lequel il créait en Italie une monarchie à l'imitation de celle de
France, et nommait pour vice-roi Eugène de Beauharnais. Il présenta
ensuite ce jeune prince à la nation italienne, dans une séance royale
du Corps Législatif. Il employa tout le mois de juin à présider le
Conseil d'État, et à donner à l'administration de l'Italie l'impulsion
qu'il avait donnée à l'administration de la France, en s'occupant jour
par jour du détail des affaires.

[Note en marge: Séjour de Napoléon à Milan.]

Les Italiens, auxquels il ne fallait, pour être satisfaits, qu'un
gouvernement présent au milieu d'eux, en avaient un maintenant sous
leurs yeux, qui joignait à sa valeur réelle une prodigieuse magie de
formes. Aussi, arrachés à leurs mécontentements, à leurs répugnances
pour les étrangers, étaient-ils déjà ralliés, grands et petits, autour
du nouveau roi. La présence de Napoléon appuyé de ces redoutables
armées, qu'il organisait, et complétait, à tout événement, avait
dissipé la crainte de la guerre. Les Italiens commençaient à croire
qu'ils ne la verraient plus sur leur territoire, si elle avait lieu,
et que le bruit leur en viendrait des bords du Danube et des portes
même de Vienne. Napoléon passait tous les dimanches de grandes revues
de troupes à Milan; puis il rentrait dans son palais, et recevait en
audience publique les ambassadeurs de toutes les cours de l'Europe,
les étrangers de distinction, et surtout les représentants des grandes
familles italiennes et du clergé. C'est dans l'une de ces réceptions
qu'il fit l'échange des insignes de la Légion-d'Honneur, avec les
insignes des ordres les plus anciens et les plus illustres en Europe.
Le ministre de Prusse se présenta le premier pour lui remettre
l'Aigle-Noir et l'Aigle-Rouge. Puis vint l'ambassadeur d'Espagne, qui
lui remit la Toison-d'Or, puis enfin les ministres de Bavière et de
Portugal, qui lui remirent les ordres de Saint-Hubert et du Christ.
Napoléon leur donna en échange le grand cordon de la Légion-d'Honneur,
et accorda un nombre de décorations égal à celui qu'il recevait. Il
distribua ensuite ces décorations étrangères entre les principaux
personnages de l'Empire. En quelques mois, sa cour se trouva sur le
pied de toutes les cours de l'Europe; elle portait les mêmes insignes,
avec de riches costumes, inclinant vers l'habit militaire. Au milieu
de cet éclat, Napoléon, resté simple de sa personne, ayant pour unique
décoration une plaque de la Légion-d'Honneur sur la poitrine, portant
un habit des chasseurs de la garde sans aucune broderie d'or, un
chapeau noir où ne brillait que la cocarde tricolore, voulait qu'il
fût bien entendu que le luxe dont il était environné, n'était pas fait
pour lui. Sa noble et belle figure, autour de laquelle l'imagination
des hommes plaçait tant de trophées glorieux, était tout ce qu'il
voulait montrer à l'attention empressée des peuples. Sa personne était
cependant la seule qu'on cherchât, qu'on désirât voir au milieu de ce
cortége, reluisant d'or et chamarré des couleurs de toute l'Europe.

Les différentes villes de l'Italie lui envoyèrent des députations pour
obtenir la faveur de le posséder dans leurs murs. C'était
non-seulement un honneur, mais un avantage qu'elles ambitionnaient,
car partout son oeil pénétrant découvrait quelque bien à faire, et sa
main puissante trouvait le moyen de l'accomplir. Résolu de donner le
printemps et la moitié de l'été à l'Italie, pour mieux détourner
l'attention des Anglais de Boulogne, il promit de visiter Mantoue,
Bergame, Vérone, Ferrare, Bologne, Modène, Plaisance. Cette nouvelle
combla de joie les Italiens, et leur fit espérer à tous de participer
aux bienfaits du nouveau règne.

[Note en marge: Projets que suggère à Napoléon la vue de l'Italie.]

[Note en marge: Projet de réunir Gênes à la France.]

Son séjour dans ce beau pays produisit bientôt sur lui les redoutables
entraînements qui étaient si fort à craindre pour le maintien de la
paix générale. Il commençait à concevoir une extrême irritation contre
la cour de Naples, qui livrée entièrement aux Anglais et aux Russes,
publiquement protégée par ces derniers dans toutes les négociations,
ne cessait de montrer les sentiments les plus hostiles à la France. La
reine imprudente, qui avait laissé compromettre le gouvernement de son
époux par d'odieuses cruautés, venait de faire une démarche fort
malheureusement imaginée. Elle avait envoyé à Milan le plus gauche des
négociateurs, un certain prince de Cardito, pour protester contre le
titre de roi d'Italie, pris par Napoléon, titre que beaucoup de gens
traduisaient par ces mots inscrits sur la couronne de fer, _rex totius
Italiæ_. Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, homme de sens,
assez agréable à la cour impériale, avait cherché à empêcher cette
dangereuse démarche, sans y réussir. Napoléon avait consenti à
recevoir le prince de Cardito, mais un jour de réception diplomatique.
Ce jour même il fit d'abord l'accueil le plus gracieux à M. de Gallo,
puis il adressa en italien la harangue la plus foudroyante au prince
de Cardito, et lui déclara, dans un langage aussi dur que méprisant
pour sa reine, qu'il la chasserait d'Italie, et lui laisserait à peine
la Sicile pour refuge. On emporta le prince de Cardito presque
évanoui. Cet éclat produisit une grande sensation, et remplit bientôt
les dépêches de toute l'Europe. Napoléon conçut dès cet instant l'idée
de faire du royaume de Naples un royaume de famille, et l'un des fiefs
de son grand Empire. Peu à peu commençait à entrer dans son esprit la
pensée de chasser les Bourbons de tous les trônes de l'Europe.
Cependant le zèle accidentel que montraient ceux d'Espagne, dans la
guerre contre les Anglais, éloignait pour eux l'accomplissement de
cette redoutable pensée. Mais Napoléon se doutant qu'il aurait bientôt
l'Europe à remanier, soit qu'il devînt tout-puissant en franchissant
le détroit de Calais, soit que, détourné par la guerre continentale de
la guerre maritime, il achevât d'expulser les Autrichiens d'Italie,
Napoléon se disait qu'il réunirait les États vénitiens à son royaume
de Lombardie, et qu'il opérerait alors la conquête de Naples pour un
de ses frères. Mais tout cela dans ses desseins était momentanément
différé. Exclusivement occupé de la descente, il ne voulait pas
provoquer actuellement une guerre continentale. Il y avait néanmoins
une disposition qui lui semblait opportune et sans danger, c'était de
mettre un terme à la situation funeste de la République de Gênes.
Cette République, placée entre la Méditerranée que l'Angleterre
dominait, et le Piémont que la France avait joint à son territoire,
était comme emprisonnée entre deux grandes puissances, et voyait son
ancienne prospérité périr; car elle avait tous les inconvénients de la
réunion à la France, sans en avoir les avantages. En effet, les
Anglais n'avaient pas voulu la reconnaître, la considérant comme une
annexe de l'Empire français, et poursuivaient son pavillon. Les
Barbaresques eux-mêmes la pillaient, et l'insultaient sans aucune
espèce d'égards. La France, la traitant comme terre étrangère, l'avait
séparée du Piémont et du pays de Nice, par des lignes de douanes et
des tarifs exclusifs. Gênes étouffait par conséquent entre la mer et
la terre, toutes deux fermées pour elle. Quant à la France, elle n'en
recueillait pas plus d'avantages qu'elle ne lui en procurait.
L'Apennin, qui séparait Gênes du Piémont, formait une frontière
infestée de brigands; il fallait la plus nombreuse et la plus brave
gendarmerie pour y maintenir la sûreté des routes. Sous le rapport de
la marine, le traité qu'on avait fait récemment n'assurait que d'une
manière fort incomplète les services que Gênes pouvait nous rendre.
Cet emprunt d'un port étranger pour y fonder un établissement naval,
sans aucune autorité directe, était un essai qui appelait autre chose.
En réunissant le port de Gênes et la population des Deux-Rivières à
l'Empire français, Napoléon se donnait, depuis le Texel jusqu'au fond
du principal golfe de la Méditerranée, une étendue de côtes et une
quantité de matelots, qui pouvaient, avec beaucoup de temps et de
suite, le rendre, sinon l'égal de l'Angleterre sur les mers, du moins
son rival respectable.

[Note en marge: Motifs qui décident Napoléon à la réunion de Gênes.]

Napoléon ne résista pas à toutes ces considérations. Il crut que
l'Angleterre seule pouvait prendre à cette question un véritable
intérêt. Il n'aurait pas osé décider du sort du duché de Parme et de
Plaisance, soit à cause du Pape, pour lequel ce duché était un motif
d'espérance, soit à cause de l'Espagne qui le convoitait pour agrandir
le royaume d'Étrurie, soit enfin à cause de la Russie elle-même, qui
ne désespérait pas de l'indemnité de l'ancien roi de Piémont tant
qu'il restait un territoire vacant en Italie. Mais Gênes lui semblant
de peu d'intérêt pour l'Autriche, qui en était trop éloignée, de nulle
considération pour le Pape et pour la Russie, n'importait selon lui
qu'à l'Angleterre; et n'ayant aucunement à ménager celle-ci, ne la
croyant pas aussi fortement liée qu'elle l'était avec la Russie, il
résolut de réunir la République ligurienne à l'Empire français.

C'était une faute, car dans la disposition d'esprit de l'Autriche,
c'était la jeter dans les bras de la coalition que de prononcer une
nouvelle réunion; c'était fournir à tous nos ennemis, qui
remplissaient l'Europe de bruits perfides, un nouveau prétexte fondé
de se récrier contre l'ambition de la France, et surtout contre la
violation de ses promesses, puisque Napoléon lui-même, en instituant
le royaume d'Italie, avait promis au Sénat de ne pas ajouter une seule
province de plus à son Empire. Mais Napoléon, connaissant assez les
mauvais desseins du continent pour se croire dispensé de ménagements,
pas assez pour apprécier au juste le danger d'une nouvelle
provocation, se flattant d'ailleurs d'aller bientôt résoudre à Londres
toutes les questions européennes, n'hésita point, et voulut donner
Gênes à la marine française.

Il avait pour ministre auprès de cette république son compatriote
Salicetti, qu'il chargea de sonder et de préparer les esprits. La
mission n'était pas difficile, car les esprits en Ligurie étaient fort
bien disposés. Le parti aristocrate et anglo-autrichien ne pouvait pas
être plus hostile qu'il n'était. Le protectorat actuel sous lequel
Gênes était placée, lui semblait aussi odieux que la réunion à la
France. Quant au parti populaire, il apercevait dans cette réunion la
liberté de son commerce avec l'intérieur de l'Empire, la certitude
d'une grande prospérité future, la garantie de ne jamais retomber sous
le joug oligarchique, enfin l'avantage d'appartenir au plus grand État
de l'Europe. La minorité de la noblesse, portée pour la Révolution,
voyait seule avec quelque peine la destruction de la nationalité
génoise; mais les grandes charges de la cour impériale étaient un
appât suffisant pour dédommager les principaux personnages de cette
classe.

[Note en marge: Le Sénat de Gênes amené à demander la réunion à la
France.]

La proposition préparée avec quelques sénateurs, et présentée par eux
au Sénat génois, y fut adoptée par 20 membres sur 22 délibérants. Elle
fut ensuite confirmée par une espèce de plébiscite, rendu dans la
forme employée en France depuis le Consulat. Des registres furent
ouverts, sur lesquels chacun put inscrire son vote. Le peuple de
Gênes s'empressa, comme avait fait celui de France, d'apporter ses
suffrages, presque tous favorables. Le Sénat et le doge, sur le
conseil de Salicetti, se rendirent à Milan pour y présenter leur voeu
à Napoléon. Ils furent introduits auprès de lui avec un appareil qui
rappelait les temps où les peuples vaincus venaient réclamer l'honneur
de faire partie de l'Empire romain. Napoléon les reçut sur son trône,
le 4 juin, déclara qu'il exauçait leur voeu, et leur promit de visiter
Gênes en quittant l'Italie.

[Note en marge: Création du duché de Lucques.]

À cette incorporation s'en joignit une autre peu importante, mais qui
fut comme la goutte d'eau qui fait déborder un vase. La république de
Lucques était sans gouvernement, et sans cesse ballottée entre
l'Étrurie devenue espagnole et le Piémont devenu français, comme un
vaisseau privé de gouvernail, petit vaisseau, il est vrai, sur une
petite mer. Les mêmes suggestions la disposèrent à s'offrir à la
France, et ses magistrats, imitant ceux de Gênes, vinrent demander à
Milan le bienfait d'une constitution et d'un gouvernement. Napoléon
accueillit aussi leur voeu; mais, les trouvant trop éloignés pour les
réunir à l'Empire, il fit de leur territoire l'apanage de sa soeur
aînée, la princesse Élisa, femme de tête, adonnée au bel esprit, mais
douée des qualités d'une reine gouvernante, et qui sut faire aimer son
autorité dans ce petit pays, qu'elle administra sagement; ce qui lui
valut le titre, spirituellement imaginé par M. de Talleyrand, de
_Sémiramis de Lucques_. Déjà Napoléon lui avait conféré le duché de
Piombino; il lui donna cette fois, à elle et à son époux le prince
Bacciochi, le pays de Lucques, en forme de principauté héréditaire,
dépendant de l'Empire français, devant faire retour à la couronne en
cas d'extinction de la ligne mâle, avec toutes les conditions, par
conséquent, des anciens fiefs de l'Empire germanique. Cette soeur dut
porter à l'avenir le titre de princesse de Piombino et de Lucques.

[Note en marge: Armements de l'Autriche assez considérables pour
frapper l'oeil de Napoléon.]

[Note en marge: Explications peu satisfaisantes du cabinet de Vienne.]

[Note en marge: Officiers envoyés pour observer les armements qui se
font en Autriche.]

M. de Talleyrand fut chargé d'écrire en Prusse, en Autriche, pour
expliquer ces actes, que Napoléon regardait comme indifférents à la
politique de ces puissances, ou du moins comme n'étant pas capables
d'arracher la cour de Vienne à son inertie. Toutefois, quelque
dissimulés que fussent les armements de l'Autriche, il en avait percé
quelque chose, et le regard expérimenté de Napoléon en avait été
frappé. Des corps étaient en mouvement vers le Tyrol et vers les
anciennes provinces vénitiennes. La marche de ces corps ne pouvait pas
être niée, et l'Autriche ne la niait pas; mais elle s'était pressée de
déclarer que, les grandes réunions de troupes françaises à Marengo, à
Castiglione, lui paraissant trop considérables pour de simples fêtes
militaires, elle avait fait quelques rassemblements de pure
précaution, rassemblements que motivait d'ailleurs suffisamment la
fièvre jaune répandue en Espagne et en Toscane, surtout à Livourne.
Cette excuse était jusqu'à un certain point croyable; mais il
s'agissait de savoir si on se bornait à changer l'emplacement de
quelques troupes, ou si l'on recrutait véritablement l'armée, si on
complétait les régiments, si on remontait la cavalerie; et plus d'un
avis secret, transmis par des Polonais attachés à la France,
commençait à rendre ces choses vraisemblables. Napoléon envoya
sur-le-champ des officiers déguisés dans le Tyrol, dans le Frioul,
dans la Carinthie, pour juger par leurs propres yeux de la nature des
préparatifs qui s'y exécutaient, et demanda en même temps à l'Autriche
des explications décisives.

Il imagina un autre moyen de sonder les dispositions de cette cour. Il
avait échangé la Légion-d'Honneur contre les ordres des cours amies;
il n'avait pas encore opéré cet échange contre les ordres d'Autriche,
et il désirait se mettre avec cette puissance sur le même pied qu'avec
toutes les autres. Il eut donc l'idée d'adresser à ce sujet une
proposition immédiate à l'Autriche, et de s'assurer ainsi de ses
sentiments véritables. Il pensa que, si elle était en effet décidée à
une guerre prochaine, elle n'oserait pas, à la face de l'Europe et de
ses alliés, donner un témoignage de cordialité, qui, dans les usages
des cours, était le plus significatif qu'on pût donner, surtout à une
puissance aussi nouvelle que l'Empire français. M. de La Rochefoucauld
avait remplacé à Vienne M. de Champagny, devenu ministre de
l'intérieur. Il lui fut prescrit de faire expliquer l'Autriche sur ses
armements, et de lui proposer l'échange de ses ordres contre l'ordre
de la Légion-d'Honneur.

[Note en marge: Suite des projets maritimes de Napoléon.]

[Note en marge: Usage que Napoléon fait des journaux publiés à Londres
pour deviner les projets de l'amirauté anglaise.]

Napoléon, continuant du fond de l'Italie à maintenir les Anglais dans
l'illusion que la descente tant annoncée, tant retardée, n'était
qu'une feinte, s'occupait sans cesse d'en assurer l'exécution pour
l'été. Jamais opération n'a déterminé l'envoi d'autant de dépêches et
de courriers que celle qu'il méditait à cette époque. Des agents
consulaires et des officiers de marine, placés dans les ports
espagnols et français, à Carthagène, à Cadix, au Ferrol, à Bayonne, à
l'embouchure de la Gironde, à Rochefort, à l'embouchure de la Loire, à
Lorient, Brest, Cherbourg, ayant à leur disposition des courriers,
transmettaient les moindres nouvelles de mer qui leur arrivaient, et
les acheminaient vers l'Italie. De nombreux agents secrets, entretenus
dans les ports d'Angleterre, expédiaient leurs rapports, qui étaient
transmis immédiatement à Napoléon. Enfin, M. de Marbois, qui possédait
une grande connaissance des affaires britanniques, avait la mission
particulière de lire lui-même tous les journaux publiés en Angleterre,
et de traduire les moindres nouvelles relatives aux opérations
navales; et, circonstance digne de remarque, c'est par ces journaux
surtout, que Napoléon, qui sut prévenir avec une parfaite justesse
toutes les combinaisons de l'amirauté anglaise, parvint à être le
mieux instruit. Quoique rapportant des faits le plus souvent faux, ils
finissaient par fournir à sa prodigieuse sagacité le moyen de deviner
les faits vrais. Il y a quelque chose de plus singulier encore. À
force de prêter à Napoléon les plans les plus extraordinaires, souvent
les plus absurdes, plusieurs d'entre eux avaient découvert, sans s'en
douter, son projet véritable, et avaient dit qu'il envoyait ses
flottes au loin pour les réunir soudainement dans la Manche.
L'amirauté ne s'était pas arrêtée à cette supposition, qui cependant
était la vraie. Ses combinaisons du moins laissent supposer qu'elle
n'y croyait pas.

[Note en marge: Heureuse navigation des flottes françaises.]

Napoléon, sauf une circonstance qui le contrariait vivement, et qui
avait déterminé une dernière modification à son vaste plan, avait tout
lieu d'être satisfait de la marche de ses opérations. L'amiral
Missiessy, comme on l'a vu, avait fait voile en janvier vers les
Antilles. On ne connaissait pas encore les détails de son expédition,
mais on savait que les Anglais étaient fort alarmés pour leurs
colonies; que l'une d'elles, la Dominique, venait d'être prise, et
qu'ils envoyaient des renforts dans les mers d'Amérique, ce qui était
une diversion tout à notre profit dans les mers d'Europe. L'amiral
Villeneuve, sorti de Toulon le 30 mars, après une navigation dont on
ignorait les détails, avait paru à Cadix, rallié l'amiral Gravina avec
une division espagnole de 6 vaisseaux et plusieurs frégates, plus le
vaisseau français _l'Aigle_, et s'était dirigé vers la Martinique. On
n'avait pas eu de ses nouvelles depuis, mais on savait que Nelson,
chargé de garder la Méditerranée, n'avait pu le joindre, ni à la
sortie de Toulon ni à la sortie du détroit. Les marins espagnols
faisaient de leur mieux, dans l'état de dénûment où les laissait un
gouvernement ignorant, corrompu et inerte. L'amiral Salcedo avait
réuni une flotte de 7 vaisseaux à Carthagène; l'amiral Gravina, comme
on vient de le voir, une de 6 à Cadix; l'amiral Grandellana, une
troisième de 8 au Ferrol, laquelle devait opérer avec la division
française en relâche dans ce port. Mais les matelots manquaient, par
suite de l'épidémie et du mauvais état du commerce espagnol, et on
prenait des pêcheurs, des ouvriers des villes, pour former les
équipages. Enfin, une disette de grains, jointe à la disette
financière et à l'épidémie, avait tellement appauvri les ressources de
l'Espagne, qu'on ne pouvait pas se procurer les six mois de biscuit
nécessaires à chaque escadre. L'amiral Gravina en portait à peine pour
trois mois, quand il avait rejoint Villeneuve; et l'amiral
Grandellana, au Ferrol, en avait à peine pour quinze jours.
Heureusement, M. Ouvrard, que nous avons vu se charger des affaires de
France et d'Espagne, était arrivé à Madrid, avait charmé par les
projets les plus séduisants une cour obérée, obtenu sa confiance,
conclu avec elle un traité dont plus tard nous donnerons connaissance,
et fait cesser par diverses combinaisons les horreurs de la disette.
Il venait en même temps de pourvoir les flottes espagnoles de quelque
quantité de biscuit. Les choses allaient donc, dans les ports de la
Péninsule, aussi bien que permettait de l'espérer le délabrement de
l'administration espagnole.

[Note en marge: Ganteaume retenu à Brest par un beau temps continu.]

Mais tandis que l'amiral Missiessy répandait l'épouvante dans les
Antilles anglaises, et que les amiraux Villeneuve et Gravina réunis
naviguaient sans accident vers la Martinique, Ganteaume destiné à les
rejoindre, Ganteaume, par une sorte de phénomène dans la saison,
n'avait pu trouver un seul jour pour sortir du port de Brest. Il ne
s'était jamais vu, de mémoire d'homme, que l'équinoxe ne se fût pas
manifesté par quelque coup de vent. Les mois de mars, d'avril, de mai
(1805) s'étaient cependant écoulés, sans qu'une seule fois la flotte
anglaise eût été forcée de s'éloigner des parages de Brest. L'amiral
Ganteaume, qui savait à quelle immense opération il était appelé à
concourir, attendait avec une telle impatience le moment de sortir,
qu'il avait fini par en être malade de chagrin[17]. Le temps était
presque toujours calme et serein. Quelquefois un vent d'ouest,
accompagné de nuages orageux, avait fait espérer une tempête, et tout
à coup le ciel s'était remis au beau. Il n'y avait d'autre ressource
que de livrer un combat désavantageux à une escadre qui était
maintenant à peu près égale en nombre à l'escadre française, et
très-supérieure en qualité. Les Anglais, sans se douter précisément de
ce qui les menaçait, frappés de la présence d'une flotte à Brest,
d'une autre au Ferrol, éveillés en outre par les sorties de Toulon et
de Cadix, avaient augmenté la force de leurs blocus. Ils avaient une
vingtaine de vaisseaux devant Brest, commandés par l'amiral
Cornwallis, et 7 ou 8 devant le Ferrol, commandés par l'amiral Calder.
L'amiral Ganteaume, dans cette position, sortait de la rade et y
rentrait, allait mouiller à Bertheaume ou revenait au mouillage
intérieur, tenant depuis deux mois tout son monde consigné à bord,
soldats de terre et matelots. Il demandait, dans son chagrin, si on
voulait qu'il livrât bataille pour gagner la pleine mer, ce qu'on lui
avait très-expressément défendu.

[Note 17: Je cite les deux lettres suivantes, qui prouveront l'état
d'esprit de cet amiral, et le sérieux du grand projet naval, que
quelques personnes, voulant toujours voir des feintes où il n'y en a
pas, ont supposé n'être qu'une démonstration. Ces lettres ne sont pas
les seules du même genre. Mais je prends celles-ci dans le nombre pour
les citer.

  _Ganteaume à l'Empereur._

            À bord de _l'Impérial_, 11 floréal an XIII.--1er mai 1805.

  SIRE,

Les temps extraordinaires qui règnent depuis que nous sommes en
partance sont désespérants; il me serait impossible de vous peindre
les sentiments pénibles que j'éprouve en me voyant retenu dans le
port, lorsque les autres escadres vont à pleines voiles vers leur
destination, et que nos retards et nos contrariétés peuvent
cruellement les compromettre; cette dernière et affligeante idée ne me
laisse pas un moment de repos, et si jusqu'à ce jour j'ai résisté à
l'impatience et aux tourments qui me dévorent, c'est que je n'ai vu,
en nous hasardant à sortir, aucune chance en notre faveur,
lorsqu'elles étaient toutes pour l'ennemi: un combat désavantageux
était et est encore inévitable, tant que l'ennemi restera dans sa
position, et alors notre expédition serait sans ressource manquée et
nos forces paralysées pour long-temps.

Cependant, au moment où j'ai reçu la dépêche de Votre Majesté du 3
floréal, je me proposais de hasarder un appareillage; tous les
vaisseaux étaient désaffourchés; un vent d'ouest, qui avait soufflé
avec un peu plus de force pendant douze heures, m'avait fait espérer
que l'ennemi aurait pu être au large, lorsque son escadre légère a été
aperçue de notre mouillage, et son armée signalée sur Ouessant, et que
l'incertitude et la faiblesse des vents m'ont empêché de donner suite
à mon projet. Certain d'être obligé de m'arrêter sur la rade de
Bertheaume et d'y fixer l'attention de l'ennemi, j'ai renoncé à tout
mouvement, et je désire lui persuader que jamais notre dessein ne fut
de sortir.

Je me permets ici de réitérer à Votre Majesté l'assurance que je lui
ai déjà donnée sur l'ordre et la situation dans lesquels je tiens tous
les vaisseaux: les équipages sont consignés, les communications avec
la terre n'ont lieu que pour les objets indispensables de service, et
à chaque heure du jour tout bâtiment est en état d'exécuter les
signaux qui pourraient lui être adressés; ces dispositions, qui seules
peuvent nous mettre à même de profiter du premier moment favorable,
seront continuées avec la dernière des exactitudes.

  _Ganteaume à Decrès._

                                 Ce 7 floréal an XIII.--27 avril 1805.

Je juge, mon ami, que tu partages tout ce que j'éprouve. Chaque jour
qui s'écoule est un jour de tourment pour moi, et je tremble d'être à
la fin obligé de faire quelque grosse sottise! Les vents, qui, pendant
deux jours, avaient été à l'ouest, mais peu forts, quoique avec pluie
et mauvaise apparence, ont poussé hier au N.-N.-E. frais, et j'ai été
tenté de courir les hasards, malgré que l'ennemi continuât d'être
signalé dans l'Yroise, que ses vaisseaux avancés fussent à la vue de
la rade, et que le temps fût très-clair. La certitude, cependant, d'un
combat désavantageux que me donnaient sa position et sa force, et la
variété des vents, m'en ont empêché, et je m'en félicite aujourd'hui;
mais je n'en reste pas moins horriblement tourmenté.

La longueur des jours, la beauté de la saison, me font presque
aujourd'hui désespérer de l'expédition, et alors comment supporter
l'idée de faire attendre inutilement nos amis au point de rendez-vous,
et de les compromettre en les exposant nécessairement à des retards et
à un retour extrêmement dangereux? Ces idées ne me laissent pas un
instant de tranquillité, et je crois qu'elles doivent également te
tourmenter beaucoup. Cependant, mon ami, tu peux bien être persuadé
qu'il m'a été impossible de mieux faire, à moins d'avoir voulu courir
les hasards d'une affaire qui eût, indépendamment des chances que
donnait à l'ennemi sa supériorité, fait également manquer
l'expédition. Ainsi que je l'ai mandé, les temps ont toujours été
tels, qu'il nous a été impossible de nous dérober.

Quoique tu m'aies recommandé par tes dernières d'écrire souvent à
l'Empereur, je n'ose lui rien dire, n'ayant rien d'agréable à lui
annoncer; je me tais en attendant les événements, ne voulant pour peu
de chose l'importuner, et je me borne à désirer qu'il veuille nous
rendre justice...]

[Note en marge: Dernier changement apporté par Napoléon à la
combinaison qui a pour but d'amener les flottes françaises et
espagnoles dans la Manche.]

[Note en marge: Villeneuve, au lieu d'attendre à la Martinique la
jonction des escadres du Ferrol et de Brest, doit venir les débloquer
lui-même et les conduire dans la Manche.]

Napoléon, calculant qu'arrivé au milieu de mai, il devenait dangereux
de faire attendre plus long-temps Villeneuve, Gravina et Missiessy à
la Martinique, que les escadres anglaises accourues à leur poursuite
finiraient par les atteindre, modifia encore une fois cette partie de
son plan. Il décida que si Ganteaume n'avait pu partir le 20 mai, il
ne partirait plus, et attendrait dans Brest qu'on vînt le débloquer.
Villeneuve eut donc l'ordre de retourner en Europe avec Gravina, et
d'y faire ce qui était d'abord confié à Ganteaume, c'est-à-dire de
débloquer le Ferrol, où il devait trouver 5 vaisseaux français, 7
espagnols, de toucher ensuite, s'il le pouvait, à Rochefort pour y
rallier Missiessy, probablement revenu des Antilles à cette époque, et
enfin de se présenter devant Brest, pour ouvrir la mer à Ganteaume, ce
qui porterait à 56 vaisseaux la somme totale de ses forces. Il devait
entrer dans la Manche avec cette escadre, la plus grande qui eût
jamais paru sur l'Océan.

Ce plan était parfaitement praticable, et avait même de grandes
chances de réussite, comme l'événement le prouvera bientôt. Toutefois,
il était moins sûr que le précédent. Effectivement, si Ganteaume avait
pu sortir en avril, débloquer le Ferrol, ce qui était possible sans
combat, car 5 à 6 vaisseaux anglais bloquaient alors ce port, et se
rendre à la Martinique, la réunion s'opérait avec Villeneuve et
Gravina, sans aucune probabilité de bataille; ils reparaissaient en
Europe au nombre de 50 vaisseaux, et n'avaient besoin de toucher nulle
part, avant de pénétrer dans la Manche. Il n'y avait d'autres chances
à courir que celles des rencontres en mer, chances si rares qu'on
pouvait les mettre hors de compte. Le nouveau plan, au contraire,
avait l'inconvénient d'exposer Villeneuve à un combat devant le
Ferrol, à un autre devant Brest; et, bien que la supériorité de ses
forces dans ces deux rencontres fût grande, on n'était jamais assuré
que les deux escadres qu'il venait débloquer eussent le temps
d'accourir à son aide, et de prendre part à la bataille. On ne sort,
en effet, du Ferrol et de Brest que par des passes étroites; là comme
ailleurs, le vent qui fait entrer n'est pas celui qui fait sortir, et
il était bien possible qu'une bataille se livrât à l'entrée de ces
ports, et fût terminée avant que les flottes placées dans leur
intérieur pussent y participer. Un combat même incertain était capable
de démoraliser des généraux dont la confiance à la mer n'était pas
grande, quelque braves qu'ils fussent d'ailleurs de leur personne.
L'amiral Villeneuve surtout, quoique soldat intrépide, n'avait pas une
fermeté proportionnée à ces chances, et il était à regretter que la
beauté du temps eût empêché la première combinaison.

Il y en avait une autre à laquelle Napoléon s'arrêta un moment, qui
procurait moins de forces, mais qui conduisait Villeneuve d'une
manière certaine dans la Manche: c'était de n'amener Villeneuve ni
devant le Ferrol, ni devant Brest, mais de lui faire tourner l'Écosse,
de le diriger ensuite dans la mer du Nord, et devant Boulogne. Il est
vrai qu'il n'arrivait qu'avec 20 vaisseaux au lieu de 50; mais cela
suffisait pour trois jours, et la flottille, suffisamment protégée,
passait à coup sûr. Cette pensée se présenta un instant à l'esprit de
Napoléon, il l'écrivit, puis, voulant plus de sûreté encore, il
préféra une plus grande réunion de forces à une plus grande certitude
d'arriver dans la Manche, et il revint au plan de faire débloquer le
Ferrol et Brest par Villeneuve.

Ce fut le dernier changement apporté par les circonstances à son
projet. C'est au milieu d'une fête, comme il le raconte lui-même dans
le post-scriptum d'une de ses lettres, qu'il avait ruminé toutes ces
combinaisons et pris son parti. Il donna sur-le-champ les instructions
nécessaires. Deux vaisseaux avaient été préparés à Rochefort; le
contre-amiral Magon les commandait. Il appareilla aussitôt pour
annoncer à la Martinique le changement survenu dans les déterminations
de Napoléon. Des frégates armées à Lorient, à Nantes, à Rochefort,
étaient prêtes à en partir, dès qu'on serait assuré que Ganteaume ne
devait plus sortir, et elles étaient chargées de porter à Villeneuve
l'ordre de retourner immédiatement en Europe, pour y exécuter le
nouveau plan. Chaque frégate devait être accompagnée d'un brick, muni
du duplicata de ces ordres. Si la frégate était prise, le brick se
sauvait, et transmettait le duplicata. Les dépêches étaient renfermées
dans des boîtes en plomb, et remises à des capitaines de confiance,
pour être jetées à la mer en cas de danger. Ces précautions et celles
qui vont suivre sont dignes d'être mentionnées pour l'instruction des
gouvernements.

[Note en marge: Précautions infinies pour le succès du plan
définitivement adopté.]

Afin que les flottes de Brest et du Ferrol pussent seconder celles qui
venaient les débloquer, de grandes précautions avaient été prises.
Ganteaume devait mouiller en dehors de la rade de Brest dans l'anse
de Bertheaume, lieu ouvert et d'une sûreté douteuse. Pour corriger ce
défaut, un général d'artillerie avait été envoyé de Paris, et 150
bouches à feu venaient d'être mises en batterie afin d'appuyer
l'escadre. Gourdon, remplaçant au Ferrol l'amiral Boudet tombé malade,
avait ordre de se porter du Ferrol à la Corogne, dont le mouillage est
ouvert, et d'y conduire la division française. Il avait été prescrit à
l'amiral Grandellana d'en faire autant pour les vaisseaux espagnols.
On avait sollicité de la cour d'Espagne des précautions semblables à
celles qui avaient été prises à Bertheaume, dans le but d'assurer le
mouillage par des batteries. Enfin, pour prévoir le cas où les
vaisseaux, chargés d'opérer le déblocus, auraient consommé leurs
vivres, on avait préparé au Ferrol, à Rochefort, à Brest, à Cherbourg,
à Boulogne, des barils de biscuit, montant à plusieurs millions de
rations, et qu'on aurait pu embarquer, sans perdre un instant. Un
ordre attendait à Rochefort l'amiral Missiessy s'il venait à y
rentrer. Cet ordre lui enjoignait de repartir sur-le-champ, d'aller
inquiéter l'Irlande par une apparition de quelques jours, et puis de
croiser à quelque distance du Ferrol, dans une latitude déterminée, où
l'amiral Villeneuve averti par une frégate devait le rencontrer.

[Note en marge: Juillet 1805.]

Tandis que ces prévoyantes mesures étaient prises pour l'armée de mer,
des soins continus et secrets donnés à l'armée de terre tendaient à
augmenter l'effectif des bataillons de guerre sur les côtes de
l'Océan. Les troupes d'expédition montaient alors à 160 mille hommes,
sans le corps de Brest, qui venait d'être dissous depuis la nouvelle
destination assignée à la flotte de Ganteaume. L'amiral Verhuell avec
la flotte batave avait reçu ordre de se réunir à Ambleteuse, afin que
l'expédition tout entière pût partir des quatre ports dépendant de
Boulogne. Ces ports, de création artificielle, s'étaient ensablés
depuis deux ans qu'ils étaient construits. De nouveaux travaux les
avaient déblayés. De plus, on avait réparé les bâtiments de la
flottille, un peu fatigués par leurs sorties continuelles, et par un
mouillage tourmenté le long de la ligne d'embossage.

[Note en marge: Napoléon achève son voyage en Italie.]

[Note en marge: Napoléon à Gênes.]

[Note en marge: Rencontre de Napoléon avec le cardinal Maury.]

Tout en expédiant cette multitude d'ordres, Napoléon avait continué
son voyage d'Italie. Il avait visité Bergame, Vérone, Mantoue, assisté
à une représentation de la bataille de Castiglione, donnée par un
corps de 25 mille hommes, sur le terrain même de cette bataille; il
avait habité plusieurs jours Bologne, et charmé les savants de cette
célèbre université; puis il avait traversé Modène, Parme, Plaisance,
et enfin la magnifique Gênes, acquise d'un trait de plume. Il y passa
du 30 juin au 7 juillet, au milieu de fêtes dignes de la ville de
marbre, et supérieures encore à tout ce que les Italiens avaient
imaginé de plus beau pour le recevoir. Il rencontra là un personnage
illustre, fatigué d'un exil qui durait depuis douze années, et d'une
opposition que ses devoirs religieux ne justifiaient plus; ce
personnage était le cardinal Maury. Le Pape venait de lui donner un
exemple qu'il s'était enfin décidé à suivre, et il avait pris le
parti de se rattacher au restaurateur des autels. C'est à Gênes qu'on
lui avait ménagé l'occasion de rentrer en grâce. Comme ces partisans
de Pompée qui, l'un après l'autre, cherchaient à rencontrer César dans
l'une des villes de l'Empire romain pour se livrer volontairement à
ses séductions, le cardinal Maury dans la ville de Gênes s'inclina
devant le nouveau César. Il en fut accueilli avec la courtoisie d'un
homme de génie désirant plaire à un homme d'esprit, et put entrevoir
que son retour en France y serait payé des plus hautes dignités de
l'Église.

[Note en marge: Napoléon quitte clandestinement Turin et arrive en
quatre-vingts heures à Fontainebleau.]

Après avoir reçu le serment des Génois, préparé avec l'ingénieur
Forfait le futur établissement naval qu'il voulait créer dans cette
mer, et confié à l'architrésorier Lebrun le soin d'organiser
l'administration de cette nouvelle partie de l'Empire, Napoléon partit
pour Turin, où il feignit de s'occuper de revues; puis le 8 juillet au
soir, laissant l'Impératrice en Italie, il prit les devants avec deux
voitures de poste fort simples, se fit passer sur la route pour le
ministre de l'intérieur, et arriva en quatre-vingts heures à
Fontainebleau. Il s'y trouvait le 11 au matin. Déjà l'archichancelier
Cambacérès et les ministres y étaient afin de recevoir ses derniers
ordres. Il allait partir pour une expédition qui devait ou le rendre
maître absolu du monde, ou, nouveau Pharaon, l'engloutir dans les
abîmes de l'Océan. Il n'avait jamais été ni plus calme, ni plus
dispos, ni plus confiant. Mais les plus grands génies ont beau
vouloir; leur volonté, si puissante qu'elle soit, comme volonté
d'homme, est à peine un caprice sans force, quand la Providence veut
autrement. En voici un bien mémorable exemple. Tandis que Napoléon
avait tout préparé pour une rencontre avec l'Europe armée, entre
Boulogne et Douvres, la Providence lui préparait cette rencontre en de
bien autres lieux!

[Note en marge: Suite des projets de la coalition.]

[Note en marge: Refus de l'Angleterre de rendre Malte, et embarras de
la Russie privée des moyens de négocier Paris.]

L'empereur Alexandre avait ajourné la ratification du traité qui
constituait la nouvelle coalition, jusqu'au moment où l'Angleterre
consentirait à évacuer Malte. Ne doutant pas d'une réponse favorable,
il avait demandé les passe-ports de M. de Nowosiltzoff, afin de se
mettre le plus tôt possible en rapport avec Napoléon. L'empereur
Alexandre, moins belliqueux à mesure qu'il approchait du dénoûment,
avait espéré, par cette promptitude, augmenter les chances de paix.
Mais il avait mal jugé le cabinet de Londres. Celui-ci, résolu à
garder une position capitale, que le hasard des événements et un acte
de mauvaise foi avaient mise dans ses mains, avait refusé positivement
d'abandonner l'île de Malte. Cette nouvelle, arrivée à Pétersbourg
pendant que M. de Nowosiltzoff était à Berlin, avait jeté le cabinet
russe dans un trouble indicible. Que faire? En passer par où voulait
l'Angleterre, subir les exigences de son ambition intraitable,
c'était, aux yeux de l'Europe, accepter le rôle le plus secondaire,
c'était renoncer à la négociation de M. de Nowosiltzoff, car il serait
renvoyé de Paris le jour même de son arrivée, et d'une façon peut-être
humiliante, s'il n'apportait l'évacuation de Malte. C'était donc la
guerre immédiate pour le compte de l'Angleterre, à sa suite, à sa
solde, et l'Europe sachant qu'il en était ainsi. Au contraire, rompre
avec elle sur ce refus, c'était avouer publiquement qu'on s'était
engagé dans sa politique sans la connaître, c'était donner gain de
cause à Napoléon à la face du monde, et se placer dans un isolement
ridicule, brouillé avec l'Angleterre pour ses exigences, brouillé avec
la France pour des actes de légèreté. En ne voulant pas être à la
merci de l'Angleterre, on tombait à la merci de Napoléon, qui serait
maître des conditions du rapprochement avec la France.

[Note en marge: La réunion de Gênes tire la Russie d'embarras.]

[Note en marge: M. de Nowosiltzoff rappelé à Pétersbourg, et la guerre
résolue.]

Si Napoléon, par la faute qu'il avait commise de réunir Gênes à la
France, n'était venu au secours du cabinet russe[18], il aurait vu ses
ennemis plongés dans la plus grande confusion. En effet, le cabinet
russe était occupé à délibérer sur cette grave situation quand il
apprit la réunion de Gênes. Ce fut un vrai sujet de joie, car cet
événement imprévu tira de leur embarras des hommes d'État fort
imprudemment engagés. On résolut d'en faire beaucoup de bruit, et de
dire bien haut qu'on ne pouvait plus traiter avec un gouvernement qui
chaque jour commettait de nouvelles usurpations. On trouva là un
prétexte tout naturel de rappeler M. de Nowosiltzoff de Berlin, et
sur-le-champ on lui envoya l'ordre de revenir à Pétersbourg, en
laissant une note au roi de Prusse pour expliquer ce changement de
détermination. On se tint pour dispensé d'insister auprès de
l'Angleterre relativement à Malte, on ratifia le traité qui
constituait la troisième coalition, en alléguant les récentes
usurpations de l'Empereur des Français.

[Note 18: C'est sur des documents authentiques que je raconte cet
embarras du cabinet russe.]

M. de Nowosiltzoff se trouvait à Berlin, où était enfin arrivé le roi
de Prusse. L'ordre de son rappel le surprit, le chagrina vivement, car
c'était une occasion perdue d'entreprendre la plus belle des
négociations. Il ne dissimula pas son déplaisir au roi lui-même, lui
fit connaître la disposition où il était personnellement de tout
tenter pour gagner l'empereur Napoléon, s'il était allé à Paris, et
les concessions même auxquelles il aurait souscrit au nom de sa cour.
Ce fut une raison de plus pour le roi de Prusse de déplorer le nouvel
entraînement auquel Napoléon avait cédé, et d'en faire ses plaintes
ordinaires, fort douces comme de coutume, mais aussi fort
mélancoliques; car chaque chance de plus, ajoutée aux chances de
guerre déjà si nombreuses, l'affectait profondément.

[Note en marge: L'Autriche, comme la Russie, entraînée à la guerre par
la réunion de Gênes.]

À Vienne, l'effet fut encore plus décisif. Ce n'était pas des embarras
d'une conduite légère qu'on était soudainement tiré par la réunion de
Gênes, c'était des longues hésitations de la prudence. On voyait bien
depuis long-temps que Napoléon désirait l'Italie tout entière, et on
ne pouvait se résigner à la lui abandonner, sans lutter une dernière
fois avec le courage du désespoir. Mais les finances autrichiennes
étaient dans un état déplorable; une disette affreuse de grains
affligeait l'Autriche haute et basse, la Bohême, la Moravie, la
Hongrie. Le pain était si cher à Vienne, que le peuple, ordinairement
doux et soumis, de cette capitale, s'était emporté jusqu'à piller les
boutiques de quelques boulangers. Dans cette situation, on aurait
hésité encore long-temps à se jeter dans les dépenses d'une troisième
lutte contre un adversaire aussi redoutable que Napoléon; mais en
apprenant la réunion de Gênes, la création du duché de Lucques, toutes
les incertitudes cessèrent à l'instant même. La résolution de
combattre fut immédiatement prise. Des dépêches envoyées à Pétersbourg
annoncèrent cette résolution définitive, et remplirent de joie le
cabinet russe, qui, se voyant entraîné à la guerre, regardait le
concours de l'Autriche comme le plus heureux des événements.

[Note en marge: Distribution des forces de la coalition.]

L'adhésion de cette cour au traité de coalition fut signée sans
désemparer. La Russie fut chargée de négocier auprès de l'Angleterre
pour ménager à l'Autriche la plus grande somme possible de subsides.
On demanda et on obtint pour premiers frais d'entrée en campagne 1
million sterling (25 millions de francs), plus la remise instantanée
de la moitié du subside annuel, c'est-à-dire 2 autres millions
sterling (50 millions de francs). Le plan de campagne, discuté entre
M. de Vintzingerode et le prince de Schwartzenberg, fut arrêté le 16
juillet. Il fut convenu que 10 mille Russes, quelques mille Albanais
jetés en temps et lieu à Naples, y prépareraient un mouvement vers la
Basse-Italie, tandis que 100 mille Autrichiens marcheraient sur la
Lombardie; que la grande armée autrichienne, appuyée par une armée
russe de 60 mille hommes au moins entrant par la Gallicie, agirait en
Bavière; qu'une armée de 80 mille Russes s'avancerait vers la Prusse;
qu'une autre armée russe, anglaise, hanovrienne, suédoise, réunie dans
la Poméranie suédoise, se dirigerait sur le Hanovre; qu'enfin les
Russes auraient des réserves considérables pour les porter où besoin
serait. Les Anglais devaient opérer des débarquements sur les points
de l'Empire français jugés les plus accessibles, dès que la diversion
dont Napoléon était menacé aurait amené la dissolution de l'armée des
côtes de l'Océan. Il fut arrêté que les troupes destinées à venir au
secours de l'Autriche seraient prêtes à marcher avant l'automne de la
présente année, afin d'empêcher que Napoléon ne profitât de l'hiver
pour écraser l'armée autrichienne.

Il fut convenu en outre que la cour de Vienne, continuant son système
de profonde dissimulation, persisterait à nier ses armements, en
armant plus activement que jamais; et puis, quand elle ne pourrait
plus les dissimuler, parlerait de négocier, et de reprendre pour elle
et pour la Russie les négociations abandonnées par M. de Nowosiltzoff.
On devait, cette fois encore, désavouer toute liaison avec
l'Angleterre, et paraître ne traiter que pour le continent. La
fausseté ordinaire de la faiblesse caractérisait toute cette conduite.

[Note en marge: Cruelles anxiétés de la Prusse.]

La Prusse était dans de cruelles anxiétés. Elle pressentait, sans le
pénétrer complétement, ce parti pris de faire la guerre, et elle se
défendait de tout engagement en disant à la Russie qu'elle était trop
exposée aux coups de Napoléon, et à Napoléon, qui lui renouvelait ses
offres d'alliance, qu'elle était trop exposée aux coups de la Russie.

M. de Zastrow était revenu de Pétersbourg, après une mission
désagréable et sans résultat. Une circonstance imprévue faillit amener
la découverte soudaine de la coalition, et l'obligation pour la Prusse
de se prononcer. Depuis qu'un traité de subsides, conclu entre les
Anglais et la Suède, avait assuré à la coalition le concours de cette
royauté folle, Stralsund se remplissait de troupes. On sait que cette
place importante était le dernier pied-à-terre de la Suède dans le
nord de l'Allemagne. Napoléon avait entrevu, par certains rapports des
agents diplomatiques, qu'on préparait quelque chose de ce côté, et en
avait averti le roi de Prusse, en lui disant de prendre garde à cette
neutralité du nord de l'Allemagne, objet de toutes ses sollicitudes;
que, quant à lui, au premier danger, il enverrait trente mille hommes
de plus en Hanovre. Ce peu de paroles avaient suffi pour émouvoir le
roi de Prusse, qui avait signifié au roi de Suède de cesser ses
armements dans la Poméranie suédoise. Le roi de Suède, se sentant
appuyé, avait répondu au roi de Prusse qu'il était maître chez lui,
qu'il y faisait les armements jugés utiles à sa sûreté, et que, si la
Prusse voulait gêner sa liberté, il comptait sur le roi d'Angleterre
et l'empereur de Russie, ses alliés, pour l'aider à faire respecter
l'indépendance de ses États. Ne bornant point là ses incartades, il
renvoya au roi Frédéric-Guillaume les ordres de Prusse, lui disant
qu'il ne voulait plus les porter depuis que ce monarque les avait
donnés au plus cruel ennemi de l'Europe.

Cet outrage irrita vivement Frédéric-Guillaume, qui, tout prudent
qu'il était, en aurait tiré vengeance, si la Russie, intervenant
sur-le-champ, n'avait déclaré à la Prusse que le territoire de la
Poméranie suédoise était sous sa garde et devait rester inviolable.
Cette espèce de défense d'agir, signifiée à la Prusse, lui donna fort
à penser, et l'humilia cruellement. Elle prit le parti de ne pas
répliquer, se bornant à renvoyer le ministre de Suède, et fit déclarer
à Napoléon qu'elle ne pouvait pas répondre des événements qui se
passeraient en Hanovre, que toutefois elle garantissait que le
territoire prussien ne servirait pas de chemin à une armée d'invasion.

L'horizon se chargeait donc de tout côté, et d'une manière
très-visible à l'oeil le moins clairvoyant. De toute part on annonçait
des rassemblements en Frioul, en Tyrol et dans la haute Autriche. On
ne parlait pas seulement de simples concentrations de troupes, mais de
l'organisation des armes spéciales, ce qui était bien plus
significatif. La cavalerie remontée, l'artillerie pourvue de chevaux
et conduite en trains nombreux sur les bords de l'Adige, des magasins
considérables partout formés, des ponts jetés sur la Piave et le
Tagliamento, des ouvrages de campagne élevés dans les lagunes de
Venise, tout cela ne pouvait guère laisser de doute. L'Autriche niait,
avec une fausseté qui a bien peu d'exemples dans l'histoire, et
n'avouait que quelques précautions dans les États vénitiens, motivées
par les rassemblements français formés en Italie. Quant à l'échange
des grandes décorations qui lui avait été demandé, elle l'avait refusé
sous divers prétextes.

[Note en marge: Obligation pour Napoléon de prendre un parti.]

[Note en marge: Entrevue de Napoléon avec l'archichancelier Cambacérès
à Fontainebleau.]

C'est sur cet ensemble de circonstances que Napoléon avait à prendre
un parti dans le peu de jours qu'il devait passer à Fontainebleau et à
Saint-Cloud, avant d'aller à Boulogne. Il fallait se décider pour la
descente, ou pour une marche foudroyante sur les puissances
continentales. Le 11 juillet, jour même de son arrivée à
Fontainebleau, l'archichancelier Cambacérès s'y était rendu, et avait
commencé à traiter avec lui les grandes affaires du moment. Ce grave
personnage était effrayé de l'état du continent, des symptômes
frappants d'une guerre prochaine, et regardait avec raison les
réunions opérées en Italie, comme étant la cause certaine d'une
rupture. Dans cette situation, il ne s'expliquait pas bien que
Napoléon laissât l'Italie et la France exposées aux coups de la
coalition, pour se jeter sur l'Angleterre. Napoléon, plein de
confiance, de passion, pour son vaste plan maritime, dont il n'avait
pas donné le secret tout entier même à l'archichancelier, Napoléon
n'était embarrassé par aucune de ces objections. Selon lui, les prises
de possession de Gênes et de Lucques ne regardaient pas la Russie, car
l'Italie n'était pas faite pour subir son influence. Cette cour devait
se tenir heureuse qu'il ne lui demandât pas compte de ce qu'elle
faisait en Géorgie, en Perse, même en Turquie. Elle s'était laissé
engager dans la politique anglaise; elle était visiblement en état de
coalition avec elle; M. de Nowosiltzoff n'était qu'un commissaire
anglais qu'on avait voulu lui envoyer, mais qu'il aurait accueilli en
conséquence. Bien évidemment la partie se trouvait fortement liée
entre la Russie et l'Angleterre, mais ces deux puissances ne pouvaient
rien sans l'Autriche, sans les armées et sans le territoire de cette
puissance, et l'Autriche, craignant toujours profondément la France,
hésiterait encore quelque temps avant qu'on l'entraînât entièrement.
En tout cas, elle ne serait pas prête assez tôt pour empêcher
l'expédition d'Angleterre. Quelques jours suffisaient pour exécuter
cette expédition, et la mer franchie, toutes les coalitions seraient
détruites d'un coup; le bras de l'Autriche, actuellement levé sur la
France, serait abattu à l'instant même. Fiez-vous-en à moi, dit
Napoléon à l'archichancelier Cambacérès, fiez-vous-en à mon activité;
je surprendrai le monde par la grandeur et la rapidité de mes coups!--

[Note en marge: Premiers préparatifs de Napoléon pour le cas où la
guerre continentale viendrait le surprendre.]

Il donna ensuite quelques ordres pour l'Italie et la frontière du
Rhin. Il enjoignit à Eugène resté à Milan, et au maréchal Jourdan, son
guide militaire, de commencer les approvisionnements des places, de
réunir l'artillerie de campagne, d'acheter les chevaux de trait, de
former les parcs. Il fit rapprocher de l'Adige les troupes qui
venaient de parader à Marengo et Castiglione. Il avait depuis quelque
temps disposé aux environs de Pescara une division en réserve, afin
d'appuyer le général Saint-Cyr si celui-ci en avait besoin. Il
prescrivit à ce général de se tenir bien informé, et, s'il apprenait
la moindre tentative des Russes ou des Anglais sur un point
quelconque des Calabres, de se porter de Tarente à Naples même, de
jeter la cour à la mer, et de s'emparer du royaume.

Il achemina sur le Rhin la grosse cavalerie qui n'était pas destinée à
s'embarquer pour l'Angleterre, et dirigea sur ce même point les
régiments qui ne devaient pas être compris dans l'expédition. Il
ordonna surtout de commencer à Metz, Strasbourg et Mayence, la
formation de l'artillerie de campagne.

[Note en marge: Août 1805.]

[Note en marge: Napoléon se transporte à Boulogne.]

Il donna ensuite ses dernières instructions à M. de Talleyrand,
relativement aux affaires diplomatiques. Il fallait, à chaque nouvelle
information recueillie sur les armements de l'Autriche, en instruire
cette cour, la convaincre de sa mauvaise foi, et la faire trembler sur
les conséquences de sa conduite. Cette fois elle périrait, et on ne
lui accorderait plus de quartier si elle interrompait l'expédition
d'Angleterre. Quant à la Prusse, l'entretien était depuis long-temps
ouvert avec elle sur le Hanovre. On devait profiter de l'occasion pour
la sonder sur cette précieuse acquisition, pour éveiller son ambition
connue, et si elle mordait à cet appât, le lui offrir immédiatement, à
condition d'une alliance avec la France, conclue sur-le-champ, et
publiquement proclamée. Avec une telle alliance, Napoléon était sûr de
glacer l'Autriche d'effroi, et de la rendre immobile pour bien des
années. En tout cas, il croyait qu'entre Boulogne et Douvres, il
allait avancer les affaires, beaucoup plus que ne pourraient le faire
les négociateurs les plus heureux et les plus habiles.

Le temps pressait, tout était prêt sur les côtes de l'Océan, et chaque
moment qui s'écoulait pouvait amener l'amiral Villeneuve devant le
Ferrol, devant Brest et dans la Manche. L'amiral Missiessy était
revenu à Rochefort, après avoir parcouru les Antilles, enlevé la
Dominique aux Anglais, jeté des troupes, des armes, des munitions à la
Guadeloupe et à la Martinique, fait beaucoup de prises, et montré le
pavillon français sur l'Océan, sans essuyer d'échecs. Cependant il
était revenu trop tôt, et, comme il montrait quelque répugnance à se
remettre en mer, Napoléon l'avait remplacé par le capitaine Lallemand,
excellent officier, qu'il avait forcé à partir avant que les vaisseaux
fussent réparés, pour aller à la rencontre de Villeneuve dans les
environs du Ferrol. Tout cela terminé, Napoléon se rendit à Boulogne,
laissant MM. Cambacérès et de Talleyrand à Paris, emmenant avec lui le
maréchal Berthier, et donnant ordre à l'amiral Decrès de le rejoindre
sans tarder. Il arriva le 3 août à Boulogne, au milieu des transports
de joie de l'armée qui commençait à s'ennuyer de répéter tous les
jours les mêmes exercices depuis deux ans et demi, et qui croyait
fermement que Napoléon, cette fois, venait se mettre à sa tête, pour
passer définitivement en Angleterre.

[Note en marge: Revue de cent mille hommes d'infanterie au bord de la
mer.]

[Note en marge: Confiance de Napoléon dans le succès.]

Le lendemain même de son arrivée, il fit rassembler toute l'infanterie
sur la laisse de basse mer. Elle occupait plus de 3 lieues, et
présentait la masse énorme de cent mille hommes d'infanterie, rangés
sur une seule ligne. Depuis qu'il commandait, il n'avait rien vu de
plus beau. Aussi, rentré le soir à son quartier général, il écrivit à
l'amiral Decrès ces mots significatifs: _Les Anglais ne savent pas ce
qui leur pend à l'oreille. Si nous sommes maîtres douze heures de la
traversée, l'Angleterre a vécu_[19].

[Note 19: Lettre à M. Decrès, du 16 thermidor an XIII, 4 août 1805;
dépôt de la secrétairerie d'État.]

[Note en marge: Combat de l'amiral Verhuell au cap Grisnez, à la tête
de la flottille batave.]

Il avait maintenant réuni, dans les quatre ports d'Ambleteuse,
Wimereux, Boulogne, Étaples, c'est-à-dire à la gauche du cap Grisnez,
et au vent de Boulogne, tous les corps qui devaient s'embarquer sur la
flottille. Ce voeu formé depuis deux ans était enfin accompli, grâce
au soin qu'on avait mis à se serrer, grâce à un superbe combat que la
flottille batave avait soutenu sous les ordres de l'amiral Verhuell,
pour doubler le cap Grisnez en présence de toute l'escadre anglaise.
Ce combat livré le 18 juillet (29 messidor), quelques jours avant
l'arrivée de Napoléon, était le plus considérable que la flottille eût
soutenu contre les Anglais. Plusieurs divisions de chaloupes
canonnières hollandaises avaient rencontré au cap Grisnez 45 voiles
anglaises, tant vaisseaux que frégates, corvettes et bricks, et les
avaient combattus avec un rare sang-froid, et un succès complet. La
rencontre au cap était dangereuse, parce que vers ce point l'eau étant
profonde, les vaisseaux anglais pouvaient, sans crainte d'échouer,
serrer de près nos frêles bâtiments. Malgré cet avantage de l'ennemi,
les canonnières hollandaises s'étaient maintenues en présence de leurs
puissants adversaires. L'artillerie qui gardait la plage était
accourue pour les soutenir, la flottille de Boulogne était sortie
pour les appuyer, et, au milieu d'une grêle de projectiles, l'amiral
Verhuell, ayant à côté de lui le maréchal Davout, avait passé à
demi-portée de canon de l'escadre anglaise, sans perdre un seul
bâtiment. Ce combat avait fait dans l'armée la réputation de l'amiral
Verhuell, qui jouissait déjà d'une grande estime, et avait rempli de
confiance les cent soixante mille hommes, soldats et matelots, prêts à
traverser la Manche sur les flottilles française et batave.

Napoléon avait actuellement toute son armée sous la main. En deux
heures, hommes, chevaux pouvaient être embarqués, et en deux marées,
c'est-à-dire en vingt-quatre heures, transportés à Douvres. Quant au
matériel, il était depuis long-temps à bord des bâtiments.

[Note en marge: Force totale de l'armée.]

L'armée rassemblée sur ce point, successivement accrue, présentait à
peu près une force de 132 mille combattants et de 15 mille chevaux,
indépendamment du corps du général Marmont, placé au Texel, et
s'élevant à 24 mille hommes, et des 4 mille hommes de Brest, destinés
à naviguer sur l'escadre de Ganteaume.

[Note en marge: Composition et distribution de l'armée.]

Les 132 mille, qui devaient passer sur la flottille et partir des
quatre ports d'Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, Étaples, étaient
distribués en six corps d'armée. L'avant-garde, commandée par Lannes,
forte de 14 mille hommes, composée de la division Gazan et des fameux
grenadiers réunis, campés à Arras, devait s'embarquer à Wimereux. Ces
dix bataillons de grenadiers, formant à eux seuls un corps de 8 mille
hommes de la plus belle infanterie qui existât dans le monde,
embarqués sur une légère division de péniches, étaient appelés à
l'honneur de se jeter les premiers à la côte d'Angleterre, sous
l'impulsion entraînante de Lannes et d'Oudinot. Puis, venait le corps
de bataille, divisé en aile droite, centre, aile gauche. L'aile
droite, commandée par Davout, comptant 26 mille hommes, composée de
ces vaillantes divisions Morand[20], Friant, Gudin, qui
s'immortalisèrent depuis à Awerstædt et en cent combats, était
destinée à s'embarquer à Ambleteuse, sur la flottille hollandaise. Le
centre, sous le maréchal Soult, porté à 40 mille hommes, distribué en
quatre divisions, à la tête desquelles se trouvaient les généraux
Vandamme, Suchet, Legrand, Saint-Hilaire, devait s'embarquer sur les
quatre escadrilles réunies à Boulogne. Enfin l'aile gauche, ou camp de
Montreuil, était commandée par l'intrépide Ney. Elle était de 22 mille
hommes; elle comptait trois divisions, et notamment cette division
Dupont, qui bientôt se couvrit de gloire à Albek, au pont de Halle, à
Friedland. Ce corps devait partir d'Étaples, sur deux escadrilles de
la flottille. Une division d'élite de la garde, forte de 3 mille
hommes et actuellement en marche, allait arriver à Boulogne pour s'y
réunir au corps du centre.

[Note 20: À cette époque division Bisson.]

Enfin, la sixième subdivision de cette grande armée était ce qu'on
appelait la réserve. Elle avait pour chef le prince Louis; elle
comprenait les dragons et les chasseurs à pied, commandés par les
généraux Klein et Margaron; la grosse cavalerie, commandée par
Nansouty, et une division italienne, parfaitement disciplinée et ne le
cédant pas pour la tenue aux plus belles divisions françaises.
Napoléon avait dit qu'il voulait montrer aux Anglais ce qu'ils
n'avaient pas vu depuis César, des Italiens dans leur île, et
apprendre à ces Italiens à s'estimer eux-mêmes, en les amenant à se
battre aussi bien que des Français. Cette réserve, s'élevant à 27
mille hommes, et placée en arrière de tous les camps, devait venir
occuper le rivage, quand les cinq premiers corps de l'armée seraient
partis; et, comme on supposait qu'une escadre couvrant le passage on
serait maître du détroit pendant quelques jours, la flottille de
transport, se séparant pour quelques heures de la flottille de guerre,
devait venir chercher cette réserve ainsi que la seconde moitié des
chevaux. En effet, sur 15 mille chevaux, la flottille n'en pouvait
embarquer que 8 mille à la fois. Un second transport aurait amené les
7 mille autres.

Ainsi, outre les 24 mille hommes de Marmont, embarqués sur la flotte
du Texel, les 4 mille hommes embarqués à Brest, Napoléon pouvait
mouvoir directement une masse totale de 132 mille hommes, dont 100
mille d'infanterie, 7 mille de cavalerie montée, 12 mille de cavalerie
non montée, 13 mille d'artillerie[21].

[Note 21: J'ai emprunté tous ces nombres au livret de l'Empereur,
celui même qu'il portait avec lui. Ce livret se trouve au dépôt du
Louvre, et il donne seul les vrais états de l'armée de l'Océan, qui ne
sont ni au dépôt de la guerre ni à celui de la marine. Aussi tous les
ouvrages militaires n'ont-ils donné que des nombres inexacts
relativement à la composition de l'armée.]

C'est dans ce formidable appareil que Napoléon attendait l'escadre de
Villeneuve.

[Note en marge: Navigation de l'amiral Villeneuve.]

[Note en marge: Villeneuve, arrivé heureusement devant Cadix, y rallie
l'amiral Gravina.]

Cet amiral était, comme on l'a vu, parti le 30 mars de Toulon, avec 11
vaisseaux, dont 2 de 80, et 6 frégates. Nelson croisait vers
Barcelone. S'attachant à faire croire que son intention était de se
fixer dans ces parages, il s'était subitement porté au sud de la
Sardaigne, dans l'espérance que les Français, trompés par les bruits
qu'il avait répandus, chercheraient à éviter les côtes d'Espagne, et
viendraient eux-mêmes à sa rencontre. La flotte française sortie par
un bon vent, et informée de la vérité par un bâtiment ragusais, se
dirigea entre les Baléares et Carthagène, y toucha le 7 avril, et s'y
arrêta une journée à cause d'un calme plat. Villeneuve offrit à
l'amiral espagnol Salcedo de le rallier à son pavillon, ce que
celui-ci, faute d'ordre, ne put accepter, et, reprenant sa route par
un vent favorable, il se présenta le 9 avril à l'entrée du détroit. Le
même jour, à midi, il était engagé dans le détroit, formé sur deux
colonnes, ses frégates en avant, le branle-bas de combat exécuté sur
tous ses navires, et prêt à combattre. On avait reconnu de Gibraltar
la flotte française; on s'était mis alors à sonner les cloches, à
tirer le canon d'alarme, car il n'y avait dans le port qu'une
très-faible division. Villeneuve parut le soir même en vue de Cadix.
Averti par ses signaux, le capitaine de _l'Aigle_ se hâta de sortir de
la rade, et le brave Gravina, qui n'avait rien négligé pour être en
mesure, se dépêcha de lever l'ancre afin de se réunir à l'amiral
français. Mais beaucoup de choses étaient en retard à Cadix. Les 2,500
Espagnols qu'on devait transporter aux îles n'étaient pas même
embarqués. On achevait de mettre les vivres à bord. Il aurait fallu au
moins quarante-huit heures de plus à l'amiral Gravina; mais Villeneuve
était pressant, et disait qu'il n'attendrait pas si on ne le joignait
sur-le-champ. Quoique un peu remis du trouble de sa première sortie,
l'amiral français était cependant poursuivi sans cesse par l'image de
Nelson, qu'il croyait toujours voir sur ses traces.

Gravina, fort dévoué aux projets de Napoléon, embarqua tout
confusément, se proposant d'achever ses arrangements à la mer, et
sortit de Cadix pendant la nuit. Il arriva même à un bâtiment de
toucher, dans l'extrême précipitation de cette sortie.

Vers deux heures du matin, Villeneuve, qui s'était borné à mouiller
une ancre, profita du vent, et reprit sa direction vers l'ouest. Il
était le 11 en plein océan, ayant échappé à la redoutable surveillance
des Anglais. Le 11 et le 12, il attendit les vaisseaux espagnols; mais
deux seulement parurent, et, ne voulant pas perdre plus de temps, il
fit voile, comptant qu'il serait rejoint plus tard, ou en route, ou à
la Martinique même, car chaque commandant avait reçu l'indication de
ce rendez-vous commun. Personne d'ailleurs, Villeneuve excepté, ne
connaissait la grande destination de l'escadre.

[Note en marge: Démoralisation anticipée de Villeneuve.]

Villeneuve aurait dû se rassurer et prendre quelque confiance en
lui-même, car il venait de vaincre les plus sérieuses difficultés de
sa navigation, en quittant Toulon, en traversant le détroit, et en
ralliant les Espagnols sans aucun accident. Mais la vue de ses
équipages le remplissait de chagrin. Il les trouvait fort au-dessous
de ce qu'étaient les Anglais, et de ce qu'avaient été jadis les
Français du temps de la guerre d'Amérique. C'était naturel, puisqu'ils
sortaient du port pour la première fois. Il se plaignait non-seulement
du personnel, mais du matériel de son escadre. Trois de ses vaisseaux
marchaient médiocrement ou mal: c'étaient _le Formidable_,
_l'Intrépide_, surtout _l'Atlas_. Un vaisseau neuf, _le Pluton_, avait
de mauvais fers, qui cassaient fréquemment. L'amiral Villeneuve
ressentait de tout cela une contrariété excessive, qui affectait son
moral. L'aide-de-camp de l'Empereur, Lauriston, faisait tous ses
efforts pour le remonter, et n'y réussissait guère. Il avait du reste
d'excellents capitaines, qui suppléaient autant que possible à
l'inexpérience des équipages et aux défauts de l'armement. Villeneuve
ne se consolait qu'en voyant l'état des bâtiments espagnols, qui
étaient de beaucoup inférieurs aux siens. Cependant la navigation,
quoique ralentie par trois vaisseaux, ce qui n'est pas extraordinaire
quand on marche en escadre, paraissait heureuse et se poursuivait sans
accident.

[Note en marge: Erreur de Nelson sur la marche de notre escadre.]

Nelson, trompé, avait d'abord cherché l'escadre française au sud et à
l'est de la Méditerranée. Il avait su, le 16 avril, qu'elle
s'avançait vers le détroit, avait été retenu par des vents d'ouest
jusqu'au 30, avait mouillé le 10 mai dans la baie de Lagos, et, après
avoir détaché un de ses vaisseaux pour escorter un convoi, il ne
s'était engagé sur l'Océan que le 11 mai, pour faire voile vers les
Antilles, où il supposait que se rendait notre escadre.

[Note en marge: Heureuse arrivée de Villeneuve à la Martinique.]

À cette époque, Villeneuve était bien près du but, car le 14 mai il
atteignit la Martinique, après six semaines de navigation. Il avait
eu, en y touchant, la satisfaction d'y trouver les quatre vaisseaux
espagnols séparés de l'escadre, arrivant presque en même temps que
lui. C'était un grand avantage, et il aurait dû compter un peu plus
sur son étoile, qui jusqu'ici ne lui avait ménagé que des événements
favorables.

[Note en marge: Amélioration considérable dans les équipages, par
suite de la navigation de Toulon à la Martinique.]

Cette traversée avait été fort utile. Elle avait donné de l'expérience
aux équipages. Comme il avait fait petit temps, on en avait profité
pour améliorer le gréement. _Nous sommes_, écrivait le général
Lauriston à l'Empereur, _d'un tiers plus forts qu'au moment de notre
sortie[22]_. Une flotte manoeuvrière et exercée ne gagne rien à
parcourir douze ou quinze cents lieues de plus, mais une flotte qui
n'a pas navigué y peut acquérir le gros de son instruction, et c'est
ce qui était arrivé à la nôtre.

[Note 22: «Tous nos vaisseaux sont en bon état, et en meilleur état,
suivant moi, que lors de notre sortie de Toulon. Le petit temps a
donné les moyens de rider les gréements au fur et à mesure; malgré
cela, les chaînes de haubans et généralement tous les fers du _Pluton_
et de _l'Hermione_ sont de si mauvaise qualité, ainsi que les
cordages, les bois de mâture et les vergues, que beaucoup de ces
objets ont cassé.

»Actuellement tout est rassis, tout est réparé; les marins ont acquis
beaucoup; il y a une différence sensible dans la manoeuvre; _nous
sommes d'un tiers plus forts qu'au moment de notre sortie_.» (_Lettre
du général Lauriston à l'Empereur._)]

L'amiral Villeneuve, effrayé de sa responsabilité, n'appréciant aucun
des avantages qu'on venait de se procurer, trouvait que nous étions
privés de tant de qualités, que quelques améliorations obtenues en
route ne suffisaient pas pour suppléer à ce qui nous manquait. Il
avait le tort, comme un homme dont le moral est affecté, d'exagérer le
mérite de l'ennemi, et de déprécier celui de ses soldats. Il disait
qu'avec vingt vaisseaux français ou espagnols il n'en voudrait pas
combattre quatorze anglais, et il tenait ce langage devant ses propres
officiers. Heureusement qu'officiers et matelots, remplis des
meilleures dispositions, sentant moins que leur chef l'insuffisance de
leurs moyens, mais pleins de confiance dans leur propre courage,
désiraient avec ardeur la rencontre de l'ennemi. Le général Lauriston,
placé par l'Empereur auprès de Villeneuve pour le soutenir et
l'exciter, remplissait son devoir avec un zèle continu, il ne
contribuait pourtant qu'à le chagriner, et à l'irriter par la
contradiction. Gravina, simple, sensé, plein d'énergie, pensait comme
Villeneuve sur la qualité de ses vaisseaux, comme Lauriston sur la
nécessité de se dévouer, et il était décidé à se faire détruire
n'importe où, pour seconder les desseins de Napoléon.

Maintenant qu'on avait échappé aux hasards de la traversée, il fallait
attendre quarante jours à la Martinique l'arrivée de Ganteaume, dont
on ignorait l'immobilité forcée à Brest, par suite d'un équinoxe sans
coup de vent. Villeneuve, arrivé le 14 mai, avait donc à séjourner
dans ces parages jusqu'au 23 juin; et il se disait avec chagrin qu'il
y avait là plus que le temps nécessaire pour être rejoint par Nelson,
et bloqué à la Martinique, ou battu si on voulait sortir.

[Note en marge: Séjour forcé de Villeneuve à la Martinique.]

Ses ordres étaient d'attendre Ganteaume, ce qui impliquait une sorte
d'inaction; et, comme les gens qui sont mal à l'aise, il aurait voulu
se mouvoir. Il se plaignait de ne pouvoir aller désoler les îles
anglaises, ce qu'il aurait fait facilement avec une force de vingt
vaisseaux. Pour tuer le temps, on s'empara du fort du Diamant, qui est
placé devant la Martinique, et que l'amiral Missiessy, au grand regret
de Napoléon, avait négligé de prendre. On le canonna avec plusieurs
vaisseaux, puis quelques centaines d'hommes débarqués dans des
chaloupes l'enlevèrent. On aurait voulu compléter l'occupation de la
Dominique par la prise du morne Cabry, dont l'amiral Missiessy avait
encore négligé de se rendre maître; mais cette position, très-défendue
par la nature et par l'art, exigeait un siége en règle, et on n'osa
pas l'entreprendre. Villeneuve envoya ses frégates, qui étaient
excellentes et bonnes marcheuses, croiser dans les Antilles, pour
faire des prises, et lui procurer des nouvelles des escadres
anglaises.

On avait apporté des troupes; Missiessy en avait apporté aussi; il y
avait environ douze mille hommes dans les Antilles françaises. Une
telle force aurait permis d'exécuter d'importantes opérations, mais on
ne l'osait pas de peur de manquer Ganteaume. Du reste, les îles
françaises étaient dans le meilleur état, pourvues de soldats, de
munitions, abondamment fournies de vivres, grâce aux corsaires, et de
plus animées du meilleur esprit.

[Note en marge: Pour s'occuper, Villeneuve projette une expédition
contre la Barbade.]

[Note en marge: Départ de la Martinique pour la Barbade.]

[Note en marge: Prise d'un riche convoi.]

[Note en marge: Nouvelles de Nelson.]

[Note en marge: En apprenant que Nelson est aux Antilles, Villeneuve
forme le projet de revenir en Europe.]

[Note en marge: Il charge ses frégates de déposer aux Antilles une
partie des troupes, et de rejoindre l'escadre vers les Açores.]

Cependant, pour ne pas exposer les équipages aux maladies qu'ils
commençaient à gagner en séjournant dans ces régions, et pour empêcher
aussi la désertion, à laquelle les Espagnols étaient fort enclins, on
résolut de tenter un coup de main sur la Barbade, où les Anglais
avaient d'importants établissements militaires. C'était là, en effet,
qu'ils tenaient tous les dépôts de leurs troupes coloniales. Le
général Lauriston avait amené une bonne division de 5 mille hommes,
organisée et équipée avec le plus grand soin. Elle fut destinée à
cette opération. Le général Lauriston imagina de passer par la
Guadeloupe pour y prendre un bataillon de plus, car on comptait
trouver une dizaine de mille hommes à la Barbade, moitié milice,
moitié troupes de ligne. On se décida donc à partir le 4 juin; mais le
jour même assigné pour le départ, arriva le contre-amiral Magon avec
les deux vaisseaux de Rochefort, que Napoléon avait expédiés pour
donner la première nouvelle du changement survenu dans ses projets.
Magon venait dire que Ganteaume n'ayant pu sortir de Brest, il fallait
aller le débloquer, non-seulement lui, mais l'escadre du Ferrol, et,
après avoir rallié les flottes qui se trouvaient dans ces ports, se
rendre en masse dans la Manche. Toutefois, il apportait aussi l'ordre
d'attendre jusqu'au 21 juin, car, jusqu'au 21 mai, il était possible
que Ganteaume fût sorti de Brest, et, en supposant un mois pour la
traversée de Brest à la Martinique, on ne pouvait savoir que le 21
juin si définitivement cet amiral n'avait pas mis à la voile. On avait
donc le temps de persister dans le projet sur la Barbade. Magon avait
à son bord des troupes et des munitions. Il suivit l'escadre, forte
maintenant de 27 voiles, dont 14 vaisseaux français, 6 vaisseaux
espagnols et 7 frégates. Le 6 juin on était devant la Guadeloupe. On
prit un bataillon. Le 7 on était remonté jusqu'à Antigoa; le 8 on
dépassait cette île, qui n'avait cessé de tirer, lorsqu'on aperçut un
convoi de quinze voiles qui en sortait. C'étaient des bâtiments de
commerce, chargés de denrées coloniales, et escortés par une simple
corvette. Sur-le-champ l'amiral fit signal de courir dessus, en
suivant l'_ordre de vitesse_, selon l'expression des marins,
c'est-à-dire chaque vaisseau marchant le mieux qu'il pouvait, et
prenant le rang que lui assignait sa marche. Avant la fin du jour le
convoi était pris. Il valait de neuf à dix millions de francs.
Quelques passagers américains et italiens donnèrent des nouvelles de
Nelson. Ils le disaient arrivé à la Barbade, là même où on allait. Ils
variaient sur la force de son escadre. Généralement on lui donnait une
douzaine de vaisseaux. Mais il avait rallié l'amiral Cochrane qui
gardait ces mers. Cette nouvelle produisit sur l'esprit de l'amiral
Villeneuve une impression extraordinaire. Il vit Nelson avec 14, 16,
peut-être 18 vaisseaux, c'est-à-dire avec une force presque égale à la
sienne, prêt à le joindre et à le combattre. Aussi forma-t-il
sur-le-champ le projet de retourner en Europe. Lauriston, au
contraire, s'appuyant sur l'assertion des prisonniers, qui ne
donnaient que 2 vaisseaux à Cochrane, ce qui en devait faire supposer
tout au plus 14 à Nelson, soutenait qu'avec 20 on était en mesure de
le combattre avantageusement, et qu'après s'être débarrassé de sa
poursuite par une bataille, on serait bien plus assuré de remplir sa
mission. Villeneuve ne fut point de cet avis et voulut absolument
faire voile vers l'Europe. Il était si pressé qu'il ne consentit pas
même à revenir aux Antilles françaises, pour restituer les troupes
qu'on y avait prises. Il aurait fallu remonter dans le vent qui
souffle de l'est à l'ouest le long des Antilles, et on était à
Antigoa, fort à l'ouest de la Martinique. On aurait perdu dix jours
peut-être, et on se serait exposé à rencontrer les Anglais. Il se
décida donc à choisir les quatre meilleures frégates, à y verser le
plus de troupes qu'il pourrait, et à les dépêcher vers la Martinique.
Il leur donna l'ordre de rejoindre l'escadre aux Açores. Mais il
restait encore 4 à 5 mille hommes environ sur la flotte, charge
singulièrement embarrassante. En les gardant, on privait les colonies
d'une force précieuse, qu'il était extrêmement difficile de leur
envoyer de la métropole; et on se donnait des bouches de plus à
nourrir, ce qui était fâcheux, car on avait peu de vivres, et de l'eau
à peine pour la traversée. Enfin on courait le danger de manquer
Ganteaume, car jusqu'au 21 juin on ne saurait pas d'une manière
certaine s'il avait quitté Brest pour venir à la Martinique. Par le
fait, on était dans le vrai en supposant qu'il n'était pas parti; mais
on l'ignorait: c'était donc une grave faute. À ces objections
Villeneuve répondait que si Ganteaume était parti, il fallait s'en
applaudir; qu'il n'y aurait plus alors de blocus à Brest, et qu'on
passerait devant ce port sans difficulté pour entrer dans la Manche.

Villeneuve se détermina sur-le-champ, fit déposer le plus de troupes
qu'il put sur les frégates, et les expédia pour la Martinique. Ne
voulant ni s'embarrasser du convoi, ni le perdre, il chargea une autre
frégate de l'escorter jusqu'à l'une des îles françaises. Le 10 juin,
il était en route vers l'Europe. Sa résolution, quoique blâmable en
principe, n'était pas mauvaise par le fait, s'il était retourné à la
Martinique pour y déposer son monde, pour y prendre de l'eau et des
vivres, pour y recueillir des nouvelles d'Europe.

[Note en marge: Marche de Nelson pendant la navigation de Villeneuve.]

Nelson, qu'il craignait tant, était arrivé à la Barbade dans les
premiers jours de juin, après une navigation d'une rapidité
prodigieuse, marchant sans crainte avec 9 vaisseaux seulement.
Supposant que les Français allaient reconquérir la Trinité pour le
compte des Espagnols, il avait pris 2 mille hommes à la Barbade,
rallié les deux vaisseaux de l'amiral Cochrane, et, ne s'arrêtant
jamais pour se ravitailler ou se réparer, il était le 7 dans le golfe
de Paria, île de la Trinité. Là, reconnaissant son erreur, il était
reparti, et se trouvait le 10 à la Grenade. Il se disposait à remonter
à la Barbade, à y déposer les troupes qu'il avait prises mal à
propos, et à regagner l'Europe avec 11 vaisseaux. Que d'activité! que
d'énergie! quel admirable emploi du temps! C'est une nouvelle preuve
qu'à la guerre, et dans la guerre de mer plus encore que dans la
guerre de terre, la qualité des forces vaut toujours mieux que la
quantité. Nelson, avec 11 vaisseaux, était en confiance sur cette mer
où Villeneuve tremblait avec 20 vaisseaux, montés cependant par des
matelots héroïques!

[Note en marge: L'escadre française, de retour vers l'Europe, rallie
ses frégates à la hauteur des Açores.]

[Note en marge: Prise d'un galion de Lima, richement chargé.]

[Note en marge: L'escadre assaillie par des vents contraires.]

Villeneuve marchait vers l'Europe, faisant voile au nord-est par une
mer assez favorable. Arrivé aux Açores le 30 juin, il y trouva ses
frégates, qui n'avaient mis que quatre jours à déposer leurs
chargements de troupes, et qui n'avaient pas rencontré les Anglais, ce
qui prouvait que Villeneuve aurait bien pu en faire autant sans
danger. Les quatre frégates détachées avaient rencontré la cinquième
frégate escortant le convoi capturé, et ne pouvant venir à bout de le
conduire. Elles s'étaient décidées à le brûler, ce qui entraînait une
perte de dix millions. On était donc réuni aux Açores et on se remit
en route avec les 20 vaisseaux et les 7 frégates, se dirigeant vers la
côte d'Espagne. On fut dédommagé de la perte du convoi par une riche
prise, celle d'un galion de Lima, chargé de piastres pour une valeur
de sept à huit millions, enlevé par un corsaire anglais et repris à ce
corsaire. C'était une ressource qui devint bientôt fort utile. Tout à
coup, dans les premiers jours de juillet, n'ayant plus que soixante
lieues à faire pour atteindre le cap Finistère, le vent changea
brusquement, et, soufflant du nord-est, devint entièrement contraire.
On se mit à louvoyer pour gagner du temps, sans être ramené en
arrière. Mais le vent s'obstina, et devint si violent que plusieurs
bâtiments essuyèrent des avaries; quelques-uns même perdirent leurs
mâts de hune. Les deux vaisseaux partis de Rochefort avec Magon
avaient apporté avec eux les fièvres de la Charente. Ils étaient
encombrés de malades. Les troupes, qu'on avait amenées d'Europe en
Amérique, qu'on ramenait d'Amérique en Europe, sans presque toucher
terre, étaient atteintes de souffrances de toute espèce. La tristesse
régnait sur l'escadre. Dix-huit jours d'un vent contraire la portèrent
au comble, et contribuèrent à ébranler davantage encore le courage de
l'amiral Villeneuve. Il voulait aller à Cadix, c'est-à-dire à l'opposé
du point où l'attendait Napoléon, où l'appelaient ses instructions. Le
général Lauriston résista de toutes ses forces, et finit par
l'emporter. Le vent ayant d'ailleurs changé vers le 20 juillet, on fit
de nouveau route vers le Ferrol.

[Note en marge: Le mauvais temps, en retardant la marche de l'escadre
française, l'expose à être aperçue.]

[Note en marge: La croisière de l'amiral Calder devant le Ferrol,
renforcée de cinq vaisseaux.]

Le mauvais temps survenu avait causé deux malheurs: le premier,
d'affecter le moral de l'escadre et de son chef; le second, de
procurer des nouvelles de sa marche à l'amirauté anglaise. Nelson
avait envoyé devant lui le brick _le Curieux_ pour porter en
Angleterre le bulletin de sa marche. Ce brick avait aperçu l'escadre
française, et, faisant force de voiles, il était arrivé à Portsmouth
le 7 juillet. Le 8 juillet, les dépêches avaient été remises à
l'amirauté. Sans connaître encore le but de l'escadre française, mais
imaginant qu'elle voulait peut-être débloquer le Ferrol, l'amirauté
avait ordonné à l'amiral Sterling, détaché du blocus de Brest pour
observer Rochefort, de se rendre avec cinq vaisseaux auprès de Calder,
qui croisait aux environs du cap Finistère. Le long temps écoulé
depuis que Napoléon songeait à sa grande combinaison navale, les
diverses sorties essayées récemment, le départ de Villeneuve, son
passage à Cadix, sa jonction avec Gravina, son retour vers l'Europe,
où deux flottes en partance depuis long-temps, l'une à Brest, l'autre
au Ferrol, semblaient attendre une force suffisante pour les
débloquer, toutes ces circonstances avaient fini par amener peu à peu
les Anglais à soupçonner, vaguement au moins, une partie des projets
de Napoléon. Ils ne songeaient pas précisément à une réunion
d'escadres dans la Manche, mais ils voulaient prévenir le déblocus du
Ferrol ou de Brest, qui leur paraissait probable. Aussi avaient-ils
porté la flotte de Cornwallis devant Brest à 24 vaisseaux, dont 5
détachés devant Rochefort, et à 10 celle du Ferrol. Cette dernière
allait être de 14 ou 15 vaisseaux par la jonction de la division de
Rochefort. Tout retard est un malheur dans un projet qui exige du
secret. On donne à l'ennemi le temps de penser, quelquefois de deviner
à force de penser, et souvent aussi de recueillir des indices qui
finissent par l'instruire.

[Note en marge: L'escadre de Villeneuve rencontre à quarante lieues du
Ferrol, l'escadre de l'amiral Calder.]

Le 22 juillet Villeneuve, marchant sur trois colonnes, remontait vers
le Ferrol, c'est-à-dire au nord-est, par un assez bon vent de
nord-ouest, qu'il recevait par le travers. Il aperçut, vers le milieu
du jour, 21 voiles, dont 15 vaisseaux: c'était l'escadre anglaise de
l'amiral Calder, s'avançant en sens contraire, et venant à sa
rencontre pour lui couper le chemin du Ferrol. On était à une
quarantaine de lieues de ce port.

[Note en marge: Bataille navale du Ferrol.]

[Note en marge: Ligne de bataille des deux armées.]

[Note en marge: Calder, pour envelopper notre arrière-garde, exécute
une manoeuvre que Villeneuve déjoue par un mouvement exécuté à
propos.]

[Note en marge: Une brume épaisse enveloppe les deux armées, et réduit
la bataille à une canonnade de vaisseau à vaisseau.]

Il n'y avait guère à douter d'une bataille navale. Villeneuve ne
songeait plus à l'éviter; car c'était la responsabilité, et nullement
le péril, dont il avait peur; mais, toujours dévoré d'anxiétés, il
perdit un temps précieux à se mettre en bataille. Le général
Lauriston, le stimulant sans cesse, le pressait, dès onze heures du
matin, de donner les ordres qu'il ne donna qu'à une heure. La
meilleure partie de la journée se trouva ainsi perdue, ce qu'on eut
bientôt à regretter. Les vaisseaux des deux escadres combinées
employèrent deux heures à se ranger en bataille, et ce ne fut qu'à
trois heures de l'après-midi que les 20 vaisseaux français et
espagnols furent sur une seule ligne régulière, les Espagnols occupant
la tête de la colonne, et Magon en occupant la queue avec la division
de Rochefort et plusieurs frégates. L'amiral anglais Calder, avec 15
vaisseaux, dont plusieurs de cent canons, tandis que les plus forts de
notre côté n'étaient que de 80, se mit à son tour en bataille, et
forma une longue ligne parallèle à la nôtre, mais courant en sens
contraire. (Voir la carte nº 26.) Les Anglais se dirigeaient vers le
sud-ouest, et nous vers le nord-est. Le vent soufflant du nord-ouest,
les deux escadres le recevaient par le travers. Défilant
parallèlement l'une à l'autre, et dans des directions opposées, elles
auraient bientôt fini par s'éviter, lorsque Calder replia la tête de
la sienne sur la queue de la nôtre, pour l'envelopper. Villeneuve, à
qui le danger rendait la résolution d'un homme de coeur, prévoyant que
l'amiral anglais, suivant une tactique souvent répétée dans ce siècle,
voulait envelopper notre arrière-garde pour la mettre entre deux feux,
imita la manoeuvre de son ennemi, et, virant, comme disent les marins,
_lof pour lof par la contre-marche_, déroba la queue de sa colonne, et
vint en présenter la tête à la tête de la colonne ennemie. Dans ce
double mouvement, les deux escadres se rencontrant, le premier
vaisseau espagnol, _l'Argonaute_, monté par l'amiral Gravina, se
trouva engagé avec le premier vaisseau anglais, _le Héro_. Anglais et
Français, poursuivant cette marche, furent bientôt aux prises, dans
toute l'étendue de leur ligne. Mais, l'escadre anglaise étant moins
nombreuse que la nôtre, le feu ne s'étendit guère de notre côté que
jusqu'au treizième ou quatorzième vaisseau. Notre arrière-garde, sans
ennemi devant elle, recevant à peine quelques boulets perdus, c'était
le cas de s'en servir pour quelque manoeuvre décisive. Malheureusement
une brume épaisse, qui dans ce moment occupait plusieurs centaines de
lieues, car elle fut aperçue à Brest, couvrait les deux flottes, à ce
point que le vaisseau amiral fut quelques instants à savoir s'il avait
l'ennemi à bâbord ou à tribord. Chaque bâtiment ne voyait que le
bâtiment qu'il avait devant lui, et n'en combattait pas d'autre. On
entendait une canonnade vive, continue, mais non précipitée. Les
Français et les Espagnols, malgré leur inexpérience, se battaient avec
ordre et sang-froid. Nos équipages n'avaient pas encore acquis la
précision de tir qui les distingue aujourd'hui; néanmoins, dans cette
espèce de duel de vaisseau à vaisseau, les Anglais souffraient autant
que nous; et, si notre arrière-garde, qui n'avait pas d'ennemis à
combattre, avait pu découvrir ce qui se passait, et que, se reployant
sur la ligne anglaise, elle en eût mis une partie entre deux feux, la
victoire eût été assurée. Villeneuve, ne discernant rien à travers la
brume, pouvait difficilement donner des ordres. Magon, il est vrai,
lui avait fait savoir qu'il était dans l'inaction; mais cet avis, à
cause de l'état du ciel, n'ayant été transmis que par les frégates,
était arrivé tard, et n'avait provoqué aucune détermination de la part
de l'amiral français, qui, après un instant de décision au début de la
bataille, était retombé dans son incertitude accoutumée, craignant
d'agir dans l'obscurité, et de faire de faux mouvements. Tout ce qu'il
osait, c'était de combattre bravement avec son vaisseau amiral.

[Note en marge: Les Anglais plus maltraités que les Français.]

[Note en marge: Malheureusement trois vaisseaux espagnols sont
désemparés.]

[Note en marge: Le capitaine Cosmao sauve l'un des trois vaisseaux
espagnols.]

[Note en marge: Villeneuve laisse échapper l'occasion de reprendre les
vaisseaux perdus, faute d'oser faire une manoeuvre réclamée par tous
les officiers de l'escadre.]

Après une longue canonnade, le vaisseau anglais _le Windsor_ se trouva
si maltraité, qu'une frégate fut obligée de le retirer du combat, pour
l'empêcher de tomber en nos mains. D'autres bâtiments anglais avaient
essuyé de fortes avaries. Les vaisseaux français, au contraire, se
comportaient vaillamment, et avaient été assez heureux pour ne pas
éprouver de grands dommages. Nos alliés espagnols, qui formaient le
premier tiers de la ligne de bataille, avaient beaucoup plus souffert,
sans qu'il y eût de leur faute. Leurs trois vaisseaux _l'España_, _le
San-Firmo_, _le San-Rafaël_, les plus voisins de nous, se trouvaient
dans un état fâcheux. _Le San-Firmo_ notamment avait perdu deux mâts.
Comme le vent portait de nous aux Anglais, ces vaisseaux, ne pouvant
plus manoeuvrer, étaient entraînés vers l'ennemi. Voyant cela, le
brave capitaine du _Pluton_, M. de Cosmao, placé le plus près des
Espagnols, sortit de la ligne, et s'avança pour couvrir avec son
vaisseau les vaisseaux espagnols désemparés. Le premier des trois
espagnols en dérive, _le San-Rafaël_, mauvais marcheur, avait imaginé
de se laisser couler, entre les deux lignes, vers l'arrière-garde,
dans l'espérance de se sauver par ce mouvement. _Le San-Firmo_, plus
maltraité, fut en vain défendu par M. de Cosmao, qui ne put l'empêcher
de tomber sous le vent, et dès lors d'être jeté au milieu des Anglais.
Mais M. de Cosmao parvint à sauver _l'España_, qui, grâce à lui, fut
maintenue dans la ligne. Vers six heures une éclaircie découvrit ce
spectacle à l'amiral Villeneuve. On voyait _le San-Rafaël_ s'échappant
vers l'arrière-garde, _le San-Firmo_ entouré déjà d'ennemis, et
entraîné peu à peu vers l'escadre anglaise. Comme on se battait de
loin, il restait assez d'espace entre les deux armées pour qu'on pût
se porter tous en avant, et, par ce mouvement de notre ligne, replacer
dans nos rangs les vaisseaux désemparés. Le général Lauriston n'avait
pas quitté Villeneuve, et il entendait les officiers de l'escadre
proposer cette manoeuvre. Il lui conseilla donc de faire le signal de
_laisser arriver_ tous ensemble, c'est-à-dire de céder au vent, qui,
conduisant vers les Anglais, aurait permis de remettre au milieu de
nous les vaisseaux compromis. On se serait trouvé plus près de
l'ennemi, et celui-ci, maltraité et moins nombreux, aurait
probablement plié devant ce mouvement offensif. Villeneuve, à travers
la brume, voyant mal ce qui se passait, craignant de déranger son
ordre de bataille, et de courir de nouveaux hasards, préféra la perte
de deux vaisseaux au risque de réengager l'action. Il se refusa donc à
donner l'ordre sollicité de toutes parts. Dans ce moment la nuit se
faisait, et le feu avait presque cessé. Les Anglais se retiraient,
traînant à la remorque deux de leurs vaisseaux très-endommagés par le
feu, et les deux espagnols que nous leur abandonnions par notre faute.

Quant à nous, nous avions peu souffert; il n'y avait pas un de nos
équipages qui ne fût prêt à recommencer le combat, et qui ne se crût
vainqueur, à voir le champ de bataille nous rester. On ignorait dans
la flotte la perte des deux bâtiments espagnols.

Toute la nuit on aperçut les Anglais, ayant des feux à leur poupe,
placés au loin sous le vent, et tâchant de se réparer.

[Note en marge: Les Français et les Espagnols demandent à courir après
l'ennemi.]

[Note en marge: La poursuite ordonnée par Villeneuve, mais lentement
exécutée.]

On en faisait autant de notre côté. À la pointe du jour on discerna
clairement la situation des deux escadres. Les Anglais étaient en
retraite, mais emmenant avec eux deux vaisseaux espagnols. La douleur
et l'exaspération devinrent générales à bord de nos bâtiments. On
demandait à combattre et à livrer une action décisive. On avait le
vent pour soi, car il était le même que la veille, et portait de nous
aux Anglais. Si, en cet instant, Villeneuve avait résolument fait
signal de courir sur l'ennemi, sans autre ordre de bataille que
l'ordre de vitesse, quatorze de nos bâtiments sur dix-huit qui nous
restaient, ayant une marche égale, seraient arrivés ensemble sur les
Anglais; les quatre autres seraient arrivés peu après, et le combat
eût été certainement à notre avantage. Poussé par le cri qui s'élevait
chez tous les officiers, Villeneuve prescrivit enfin ce mouvement, et
passa avec Lauriston à bord de la frégate _l'Hortense_, pour donner
ses ordres à la voix à chaque chef de division. _L'Argonaute_,
vaisseau amiral espagnol, ayant sa vergue de petit hunier cassée,
demanda le temps de la réparer. Villeneuve voulut l'attendre, ce qui
prit jusqu'à midi. Alors il commença la poursuite; mais le vent avait
molli, et il vit les Anglais se dérober devant lui, sans qu'il s'en
rapprochât beaucoup, même en faisant force de voiles. Imaginant qu'il
ne les joindrait qu'à la nuit, il remit au lendemain afin de combattre
de jour. Mais le lendemain le vent avait passé au nord-est,
c'est-à-dire à une direction toute contraire. Les Anglais étaient
au-dessus de nous dans le vent: les joindre devenait difficile.
Villeneuve avait dès lors une bonne raison pour s'arrêter. Il
s'éloignait du Ferrol, courait la chance de trouver les Anglais
renforcés, et, pour deux vaisseaux perdus, s'exposait à manquer son
but, celui de débloquer le Ferrol, et de poursuivre l'objet de sa
mission.

[Note en marge: Sans la perte des deux vaisseaux espagnols, la
bataille pourrait être considérée comme gagnée.]

[Note en marge: Abattement de Villeneuve, se jugeant lui-même plus
sévèrement qu'il ne méritait.]

[Note en marge: Villeneuve relâche à Vigo.]

Ainsi finit ce combat, qui aurait pu passer pour une victoire, sans la
perte des deux vaisseaux espagnols. Les équipages, malgré leur
inexpérience, s'étaient bien battus; mais, d'une part, la brume qui
avait ajouté aux irrésolutions naturelles de l'amiral Villeneuve, de
l'autre sa défiance exagérée de lui-même et de ses matelots, avaient
paralysé les ressources dont il disposait, et empêché que cette
rencontre ne devînt un succès éclatant. Là, comme en tant de batailles
navales, une aile de notre armée n'était pas venue au secours de
l'autre; mais cette fois ce n'était pas la faute de l'aile restée
inactive, car le contre-amiral Magon n'était pas homme à se tenir
volontairement éloigné du feu. Dans le premier moment qui suivit la
bataille, Villeneuve était presque heureux d'avoir pu rencontrer les
Anglais sans essuyer un désastre; mais, sorti de l'action, rendu à
lui-même, son découragement et sa tristesse habituelle se changèrent
en une profonde douleur. Il se vit exposé au blâme de Napoléon et de
l'opinion publique, pour avoir perdu deux vaisseaux en combattant avec
vingt contre quinze. Il se crut déshonoré, et tomba dans une sorte
d'abattement voisin du désespoir. Le jugement sévère de ses équipages,
qui se plaignaient tout haut de son irrésolution, et qui exaltaient la
bravoure, la décision de l'amiral Gravina, lui poignait le coeur. Pour
comble de disgrâce, le vent, deux jours favorable, était redevenu
contraire. Aux malades, dont le nombre s'était accru, il fallait
ajouter les blessés. On manquait de rafraîchissements à leur donner;
on n'avait de l'eau que pour cinq ou six jours. Dans cet état,
Villeneuve voulut encore se rendre à Cadix. Le général Lauriston s'y
opposa de nouveau: on transigea, et on fit une relâche à Vigo.

[Note en marge: Après cinq jours de relâche à Vigo, l'escadre remonte
vers la Corogne.]

Ce port était peu sûr, et ne présentait pas d'ailleurs de grandes
ressources. Cependant on y trouva des moyens de soulagement pour les
malades et les blessés. Trois vaisseaux, un français, _l'Atlas_, deux
espagnols, _l'America_ et _l'España_, étaient si mauvais marcheurs,
qu'ils ne pouvaient pas naviguer en escadre. Villeneuve prit le parti
de les laisser à Vigo. On fit de _l'Atlas_ un hôpital, dans lequel on
déposa les malades et les blessés. Le général Lauriston avait apporté,
pour sa division, le matériel nécessaire à une ambulance; il l'employa
au soulagement des marins laissés à Vigo. On avait l'argent du galion
espagnol, on s'en servit pour se procurer tout ce dont l'escadre avait
besoin. On se munit de vivres frais, on prit de l'eau pour un mois, on
donna la solde à toute l'escadre, et, ayant un peu ranimé les esprits,
ce qui se fait vite avec des soldats d'un tempérament vif, on remit à
la voile après une relâche de cinq jours, qui avait été utile. Le vent
n'était pas mauvais, l'escadre remonta de Vigo jusqu'à la hauteur du
Ferrol, et, le 2 août, entra dans la rade ouverte qui sépare le Ferrol
de la Corogne.

[Note en marge: Entrée au Ferrol le 2 août.]

À l'instant même où l'escadre française paraissait, les agents
consulaires, placés sur le rivage par ordre de Napoléon,
communiquaient à l'amiral Villeneuve les ordres qui lui étaient
destinés. Ces ordres lui enjoignaient de ne pas entrer dans le Ferrol,
d'où l'on ne sort pas aisément; de prendre à peine le temps de rallier
les deux divisions qui attendaient la jonction, et de repartir pour
Brest. Villeneuve transmit cet ordre à Gravina, mais celui-ci était
déjà dans la passe, il ne pouvait plus rétrograder, et une partie de
l'armée y entra avec lui. Le reste, obéissant à Villeneuve, s'arrêta
vis-à-vis, c'est-à-dire à la Corogne.

C'était une séparation qui mettait les deux escadres à trois ou quatre
lieues de distance. Le plus grand mal qui en pût résulter, était une
perte de deux à trois jours pour ressortir. Cette perte eût été fort
regrettable avec un amiral qui n'aurait pas souvent perdu des
journées; mais, avec Villeneuve, on pouvait s'en consoler.

[Note en marge: Les lettres de Napoléon, reçues à la Corogne,
remontent le moral de Villeneuve.]

Cet amiral trouva à la Corogne les ordres pressants de Napoléon, ses
paroles encourageantes, ses promesses magnifiques, et les lettres
intimes du ministre Decrès, son ami d'enfance. L'Empereur et le
ministre l'engageaient à ne pas séjourner un instant, se porter devant
Brest, à livrer bataille à Cornwallis, à se faire détruire, s'il le
fallait, pourvu que Ganteaume parvînt à sortir sain et sauf, et à
rallier ce qui resterait entier de l'escadre qui l'aurait débloqué.
Toutes ces nouvelles relevèrent un moment le moral de Villeneuve. Le
peu d'importance que Napoléon mettait à sacrifier des vaisseaux, afin
qu'une flotte arrivât dans la Manche, avait de quoi le rassurer. S'il
eût bien compris sa mission, il aurait dû être satisfait plutôt que
désolé. Après tout, si on lui avait ravi deux vaisseaux dans la
dernière bataille, il avait rejoint le Ferrol sain et sauf, échappé
aux croisières ennemies, et trompé les précautions de l'amirauté
anglaise. Des deux amiraux anglais et français, le plus maltraité par
la fortune était Calder, et non pas Villeneuve; car Villeneuve avait
atteint son but, et Calder avait manqué le sien. En défalquant les 2
vaisseaux pris, les 3 laissés à Vigo, il y avait maintenant 29
vaisseaux français et espagnols réunis au Ferrol, pouvant à tout
moment être portés, par la division Lallemand, à 34, et dès lors assez
nombreux pour oser tenter le déblocus de Brest. Du reste, l'amirauté
anglaise elle-même et Napoléon en jugeaient ainsi peu de jours après;
l'amirauté faisait comparaître l'amiral Calder devant une cour
martiale, et Napoléon adressait publiquement de grands éloges à
Villeneuve, pour avoir rempli, disait-il, l'objet de sa mission, bien
que deux vaisseaux fussent demeurés au pouvoir de l'ennemi.

Quelle crainte pouvait donc concevoir pour sa responsabilité, un
officier auquel un maître tout-puissant, disposant de la réputation et
de la fortune de ses lieutenants, ne cessait de dire: Faites-vous
battre, même détruire, pourvu que, par vos efforts, la porte de Brest
soit ouverte.--Mais il semble qu'une sorte de fatalité s'attachât aux
pas de ce malheureux homme de mer, pour lui troubler l'esprit, pour le
conduire, de douleur en douleur, au résultat qu'il voulait fuir,
c'est-à-dire à une grande bataille perdue, et perdue sans qu'il
parvînt au seul résultat que lui demandait Napoléon, celui d'être
vingt-quatre heures dans la Manche.

Il éprouva cependant quelque consolation en voyant la division du
contre-amiral Gourdon, qui avait beaucoup navigué avant d'être
enfermée au Ferrol, qui avait été soigneusement réparée et complétée,
et qui méritait toute confiance. Il vit avec non moins de satisfaction
9 vaisseaux espagnols, équipés par M. de Grandellana, et de beaucoup
supérieurs à ceux de l'amiral Gravina, parce qu'on avait mis à les
équiper le temps qui avait manqué pour ceux qui étaient sortis de
Cadix. «Plût à Dieu, écrivait Villeneuve en comparant la division du
Ferrol à celle de Cadix, que jamais l'escadre espagnole (_l'Argonaute_
excepté) et le vaisseau _l'Atlas_ n'eussent fait partie de mon
escadre. Ces vaisseaux ne sont absolument propres qu'à tout
compromettre, ainsi qu'ils l'ont toujours fait. Ce sont eux qui nous
ont conduits au dernier degré des malheurs!»

Ce langage montre à quel point l'âme de Villeneuve était affectée,
puisqu'il appelait le dernier degré des malheurs une campagne qui,
jusqu'ici, le menait au but indiqué par Napoléon, et qui lui valait
même des éloges de la part de ce maître difficile.

[Note en marge: Fausses nouvelles de Nelson, de nature à troubler
profondément l'esprit de Villeneuve.]

Villeneuve, en ce moment, était tout entier à ce qui l'attendait au
sortir du Ferrol. Il supposait que Calder allait reparaître, joint à
Nelson ou à Cornwallis, et qu'on trouverait une nouvelle bataille,
dans laquelle, cette fois, on pourrait bien être détruit. Des lettres
de Cadix lui disaient, en effet, que Nelson était revenu en Europe,
qu'il avait été vu à Gibraltar, mais qu'il était reparti pour l'Océan,
afin de se réunir ou à Calder devant le Ferrol, ou à Cornwallis devant
Brest. La vérité est que Nelson, marchant avec une rapidité
prodigieuse, avait abordé à Gibraltar vers la fin de juillet, à
l'époque même où Villeneuve livrait bataille à Calder; qu'il avait
repassé le détroit, qu'il luttait actuellement contre les vents
contraires pour regagner la Manche, qu'il n'avait que onze vaisseaux,
qu'il n'avait encore rallié ni Calder, ni Cornwallis, que son
intention, après deux ans de navigation continue, était de prendre un
instant de relâche pour ravitailler sa division épuisée. Villeneuve
ignorait ces faits; mais il connaissait ses ordres, qui, pour un homme
de coeur, étaient les plus faciles à exécuter, puisqu'on ne lui
ordonnait pas de vaincre, mais de combattre à outrance pour débloquer
Brest. Si devant Brest, il était secondé par Ganteaume, il n'est pas
probable que la bataille, livrée avec 50 ou 55 vaisseaux contre 20 ou
25, fût perdue. Si, au contraire, les circonstances de mer empêchaient
Ganteaume de prendre part à l'action, Villeneuve, en combattant à
outrance, même jusqu'à se faire détruire, devait mettre Cornwallis
dans l'impossibilité de tenir la mer et de continuer le blocus, et
Ganteaume, recueillant avec sa flotte restée entière les débris d'une
flotte glorieusement vaincue, pouvait encore dominer la Manche
pendant quelques jours. C'était tout ce que Napoléon demandait à ses
amiraux.

[Note en marge: Villeneuve se dispose à quitter le Ferrol vers le 10
août.]

Malheureusement Villeneuve avait touché terre. Les vaisseaux qui
avaient combattu tenaient à se refaire. Ils auraient navigué encore
plus d'un mois ou deux, s'ils avaient été condamnés à tenir la pleine
mer; mais, à portée d'un grand arsenal, ils voulaient tous réparer
quelque avarie. On prit des mâts de rechange, on raccommoda le
gréement, on fit de l'eau; on voulut verser les vivres des vaisseaux
qui en avaient plus, sur ceux qui en avaient moins. On mit ainsi toute
l'escadre à 45 jours. Les ordres de Napoléon d'avoir du biscuit par
deux et trois millions de rations dans chaque port, n'avaient pu
s'exécuter au Ferrol, à cause de la disette espagnole. Mais on devait
en trouver à Brest, à Cherbourg, à Boulogne. D'ailleurs, 45 jours
suffisaient. Enfin on se disposa, le 10 août, à lever l'ancre.
Villeneuve se plaça en dehors de la Corogne, à la baie d'Arès,
attendant que Gravina et la seconde division espagnole sortissent du
Ferrol, ce qui n'était pas facile à cause du vent. Il attendit trois
jours, et les employa à se tourmenter. Il écrivait au ministre Decrès:
«On me rend l'arbitre des plus grands intérêts; mon désespoir redouble
d'autant plus que l'on me témoigne plus de confiance, parce que je ne
puis prétendre à aucun succès, quelque parti que je prenne. Il m'est
bien démontré que les marines de France et d'Espagne ne peuvent pas se
montrer en grandes escadres... Des divisions de trois, quatre ou cinq
vaisseaux au plus, c'est tout ce que nous pouvons faire que d'être
capables de les conduire. Que Ganteaume sorte, et il en jugera.
_L'opinion publique sera fixée._»

«Je vais partir, mais je ne sais ce que je ferai. Huit vaisseaux se
tiennent en vue de la côte, à huit lieues. Ils nous suivront; je ne
pourrai pas les joindre, et ils iront se rallier aux escadres devant
Brest ou Cadix, suivant que je ferai route pour l'un ou l'autre de ces
deux ports. Il s'en faut beaucoup que, sortant d'ici avec 29
vaisseaux, je puisse être considéré comme pouvant lutter contre un
nombre de vaisseaux approchant; je ne crains pas de le dire, à vous,
je serais bien fâché d'en rencontrer vingt. Nous avons une tactique
navale surannée; nous ne savons que nous mettre en ligne, et c'est
justement ce que demande l'ennemi... Je n'ai ni le moyen ni le temps
d'en adopter une autre, avec les commandants auxquels sont confiés les
vaisseaux des deux marines..... Je prévoyais tout cela avant de partir
de Toulon; mais je me suis fait illusion seulement jusqu'au jour où
j'ai vu les vaisseaux espagnols qui se sont joints à moi... alors, il
a fallu désespérer de tout...»

[Note en marge: Villeneuve quitte le Ferrol en écrivant à Decrès qu'il
se rend à Cadix, et en faisant écrire à l'Empereur qu'il se rend à
Brest.]

Au moment de partir, les vaisseaux provenant de Rochefort,
_l'Algésiras_ et _l'Achille_, avaient été envahis de nouveau par la
fièvre; des vaisseaux espagnols, en sortant du Ferrol, s'étaient
abordés; il y avait eu des bouts de beaupré cassés, des voiles
déchirées. Ces accidents, fort indifférents en eux-mêmes, s'ajoutant à
toutes les contrariétés que Villeneuve avait déjà éprouvées,
achevèrent de le réduire au désespoir. Prêt à mettre à la voile, il
donna ses ordres au capitaine Lallemand. Celui-ci, avec une excellente
division de 5 vaisseaux et plusieurs frégates, devait aborder le 15 ou
le 16 août à Vigo. Il aurait suffi à Villeneuve de s'y transporter
pour rallier cette division, et se procurer ainsi une augmentation
considérable de forces; mais n'osant pas se mouvoir, toujours de peur
de rencontrer Nelson, il envoya un officier au capitaine Lallemand, et
lui prescrivit de se rendre à Brest, sans être sûr de s'y rendre
lui-même, exposant ainsi cette division à périr si elle y arrivait
seule. Il écrivit à l'amiral Decrès une dépêche où, mettant à nu les
douleurs de son âme, il laissa entrevoir la disposition de se porter à
Cadix plutôt qu'à Brest. À Lauriston, dont la présence importune lui
rappelait l'Empereur, il dit qu'on ferait voile vers Brest. Lauriston,
affligé de le voir dans un pareil état, mais charmé de sa résolution,
écrivit à l'Empereur par un courrier dépêché du Ferrol, qu'enfin on
allait à Brest, et de Brest dans la Manche.

[Note en marge: Chance heureuse que la fortune présentait en ce moment
à Villeneuve s'il voulait la saisir.]

Au milieu de ces anxiétés déplorables Villeneuve s'éloigna de la
Corogne, et perdit de vue la terre dans la journée du 14. Pour
surcroît de malheur, le vent de nord-est, qui soufflait assez fort,
était loin de le pousser vers sa grande destination. Triste
conséquence du découragement, qui nous fait négliger souvent les plus
belles faveurs de la fortune! Dans ce même instant, Calder et Nelson
n'étaient pas, comme le craignait Villeneuve, réunis près du Ferrol.
Nelson, après avoir vainement cherché les Français à Cadix, était
remonté au nord, avait long-temps louvoyé contre ce même vent de
nord-est, qui soufflait actuellement, et avait enfin rejoint
Cornwallis devant Brest, le jour même (14 août) où l'escadre française
sortait du Ferrol. Il laissait à Cornwallis le petit nombre de ses
bâtiments qui pouvaient encore tenir la mer, et allait avec les autres
se refaire à Portsmouth, où il touchait le 18 août. Calder, de son
côté, après la bataille du Ferrol, avait rejoint Cornwallis avec sa
flotte maltraitée. Une partie de ses vaisseaux avait été expédiée dans
les ports de la Manche pour y être réparés. Cornwallis lui avait
immédiatement recomposé une division de 17 ou 18 vaisseaux, et l'avait
renvoyé devant le Ferrol, gardant tout au plus 18 vaisseaux pour
bloquer Brest. Calder revenait donc, et allait trouver le Ferrol
évacué. Si Villeneuve, reprenant un peu de confiance, ralliait
Lallemand à Vigo, et s'acheminait vers la Manche par la pleine mer, il
se croisait, sans le rencontrer, avec Calder, qui serait venu bloquer
le Ferrol vide; il surprenait Cornwallis séparé de Nelson et de
Calder, ayant 18 ou 20 vaisseaux au plus, l'abordait avec 35, sans
compter les 21 de Ganteaume. Quelle chance lui faisait perdre
l'abattement de son âme! Du reste, le général Lauriston l'obsédait de
ses vives instances: un moment de retour dans les vents et dans les
esprits abattus de Villeneuve, et la grande pensée de Napoléon pouvait
encore s'accomplir!

[Note en marge: Longue attente de Napoléon sur la plage de Boulogne.]

[Note en marge: Embarquement de toute l'armée.]

On se figurerait difficilement l'impatience dont Napoléon était
dévoré sur cette plage de Boulogne, où il attendait à chaque instant
l'apparition de ses flottes, et l'occasion tant désirée d'envahir
l'Angleterre. Tout son monde était embarqué, depuis le Texel sur
jusqu'à Étaples. Au Texel, les chevaux d'artillerie et de cavalerie
étaient à bord depuis plusieurs semaines. Les troupes, sans exception,
étaient sur les bâtiments. L'escadre de ligne, chargée d'escorter le
convoi, n'attendait que le signal de lever l'ancre. Dans les quatre
ports d'Ambleteuse, Wimereux, Boulogne, Étaples, on avait fait prendre
plusieurs fois les armes aux 130 mille hommes destinés à passer sur
les bateaux plats. On les avait amenés sur les quais, et on leur avait
fait occuper à tous leur place sur chaque bâtiment. On avait ainsi
reconnu quel était le temps nécessaire pour cette opération. À
Ambleteuse, les hommes du corps de Davout avaient été embarqués en une
heure un quart, et les chevaux en une heure et demie. Il en avait été
de même à Étaples et à Boulogne, proportion gardée du nombre d'hommes
et de chevaux.

Tout était donc prêt lorsque Napoléon apprit enfin la nouvelle du
combat du Ferrol, de la relâche à Vigo, et de l'entrée à la Corogne.
Quelque déplaisir que lui causât l'état moral de Villeneuve, quelque
sévèrement qu'il le jugeât, il fut cependant satisfait du résultat
total, et par ses ordres toutes les gazettes continrent le récit du
combat naval, avec les réflexions les plus louangeuses pour
Villeneuve, et pour les deux flottes combinées. Les deux vaisseaux
perdus ne lui parurent qu'un accident attribuable à la brume,
regrettable sans doute, mais de nulle importance à côté du résultat
obtenu, celui de l'entrée à Vigo, et de la jonction des deux
flottes[23].

[Note 23: Voici les lettres que Napoléon écrivait à ce sujet à
l'amiral Villeneuve et à son aide-de-camp Lauriston.

                     Boulogne, le 25 thermidor an XIII (13 août 1805).

  _À l'amiral Villeneuve._

Monsieur le vice-amiral Villeneuve, j'ai vu avec plaisir, par le
combat du 3 thermidor, que plusieurs de mes vaisseaux se sont
comportés avec la bravoure que je devais en attendre. Je vous sais gré
de la belle manoeuvre que vous avez faite au commencement de l'action,
et qui a dérouté les projets de l'ennemi. J'aurais désiré que vous
eussiez employé ce grand nombre de vos frégates à secourir les
vaisseaux espagnols qui, se trouvant les premiers engagés, devaient
nécessairement en avoir le plus besoin. J'aurais également désiré que
le lendemain de l'affaire vous n'eussiez pas donné le temps à l'ennemi
de mettre en sûreté ses vaisseaux _le Windsord-Castle_ et _le Malta_,
et les deux vaisseaux espagnols qui, étant dégréés, rendaient sa
marche embarrassée et lourde. Cela aurait donné à mes armes l'éclat
d'une grande victoire. La lenteur de cette manoeuvre a laissé le temps
aux Anglais de les envoyer dans leurs ports. Mais je suis fondé à
penser que la victoire est restée à mes armes, puisque vous êtes entré
à la Corogne. J'espère que cette dépêche ne vous y trouvera pas; que
vous aurez repoussé la croisière pour faire votre jonction avec le
capitaine Lallemand, balayer tout ce qui se trouverait devant vous, et
venir dans la Manche, où nous vous attendons avec anxiété. Si vous ne
l'avez pas fait, faites-le. Marchez hardiment à l'ennemi. L'ordre de
bataille qui me paraît le préférable, c'est d'entremêler les vaisseaux
espagnols avec les vaisseaux français, et de mettre derrière chaque
vaisseau espagnol des frégates pour les secourir dans le combat, et
utiliser ainsi le grand nombre de frégates que vous avez. Vous pouvez
encore l'accroître au moyen de _la Guerrière_ et de _la Revanche_, qui
emploieront les équipages de _l'Atlas_; sans cependant que cela
retarde vos opérations. Vous avez en ce moment sous votre commandement
dix-huit de nos vaisseaux, douze ou au moins dix du roi d'Espagne. Mon
intention est que, partout où l'ennemi se présentera devant vous avec
moins de vingt-quatre vaisseaux, vous l'attaquiez.

Par le retour de la frégate _le Président_ et de plusieurs autres que
je vous avais expédiées à la Martinique et à la Guadeloupe, j'ai
appris qu'au lieu de débarquer des troupes dans ces deux îles, elles
se trouvent plus faibles qu'auparavant. Cependant Nelson n'avait que
neuf vaisseaux. Les Anglais ne sont pas aussi nombreux que vous le
pensez. Ils sont partout tenus en haleine. Si vous paraissez ici trois
jours, n'y paraîtriez-vous que vingt-quatre heures, votre mission sera
remplie. Prévenez par un courrier extraordinaire l'amiral Ganteaume du
moment de votre départ. Enfin, jamais pour un plus grand but une
escadre n'aura couru quelques hasards, et jamais nos soldats de terre
et de mer n'auront pu répandre leur sang pour un plus grand et un plus
noble résultat. Pour ce grand objet de favoriser une descente chez
cette puissance qui depuis six siècles opprime la France, nous pouvons
tous mourir sans regretter la vie. Tels sont les sentiments qui
doivent vous animer, qui doivent animer tous mes soldats. L'Angleterre
n'a pas aux dunes plus de quatre vaisseaux de ligne, que nous
harcelons tous les jours avec nos prames et nos flottilles.

Sur ce, etc.

Au 14 août, il veut encore, et plus que jamais, l'expédition, malgré
Decrès.

  _Au général Lauriston._

                     Boulogne, le 25 thermidor an XIII (14 août 1805).

Monsieur le général Lauriston, j'ai reçu vos deux lettres des 9 et 11
thermidor. J'espère que cette dépêche ne vous trouvera plus au Ferrol,
et que l'escadre aura déjà mis à la voile pour suivre sa destination.
Je ne vois point pourquoi vous n'avez pas laissé le 67e et le 16e
régiment à la Martinique et à la Guadeloupe. C'était cependant bien
exprimé dans vos instructions. Ainsi, après une expédition aussi
étendue, je n'ai pas même le plaisir de voir mes îles à l'abri de
toute attaque. Il n'y a pas à présent 3,000 hommes, et après
vendémiaire il n'y en aura pas 2,500.--J'espère que Villeneuve ne se
laissera pas bloquer par une escadre inférieure à la sienne. Il doit
avoir actuellement 30 vaisseaux de guerre. Je pense qu'avec cette
escadre il est dans le cas d'en attaquer une de 24 vaisseaux. Aidez et
poussez l'amiral autant qu'il vous sera possible. Concertez-vous avec
lui pour les troupes que vous avez à bord, et envoyez-m'en l'état de
situation; vous pouvez les laisser à bord. Si l'amiral le juge
convenable, vous pouvez les débarquer, et en former une division au
Ferrol.

Prenez des mesures pour former un dépôt des hommes que vous avez
débarqués à Vigo, et pour que toutes les troupes qui arriveraient du
Ferrol puissent s'y rendre et rejoindre après leurs corps.

Le capitaine Lallemand s'est fait voir sur les côtes d'Irlande dans
les premiers jours de thermidor. Il doit être depuis long-temps au
rendez-vous. Il devait prendre des renseignements de l'escadre, s'il
n'en avait pas eu connaissance, à Vigo, où un officier s'était rendu,
dans la supposition que l'amiral Villeneuve n'eût pas paru au 20
thermidor. _Nous sommes prêts partout. Une apparition de vingt-quatre
heures suffirait._

Sur ce, etc.]

[Note en marge: Espérances de Napoléon en apprenant la jonction des
flottes au Ferrol.]

Maintenant il ne doutait plus que Villeneuve n'essayât de se présenter
à Brest. Ganteaume était à Bertheaume, c'est-à-dire hors de la rade
intérieure, en face de la pleine mer, appuyé par 150 bouches à feu,
disposées en batterie sur la côte. Il fallait bien des malheurs pour
que Ganteaume ne pût pas prendre part à la bataille du déblocus, et
que les Français réunissant 50 vaisseaux, 29 sous Villeneuve, 21 sous
Ganteaume, ne parvinssent pas à chasser l'ennemi devant eux, et à
entrer avec 30 ou 40 dans la Manche, en perdissent-ils 10 ou 20.

--Vous voyez bien, disait Napoléon à Decrès qui était auprès de lui à
Boulogne, que, malgré une foule de fautes, d'accidents défavorables,
la nature du plan est foncièrement si bonne, que tous les avantages
sont encore de notre côté, et que nous sommes près de réussir.--

Decrès, qui avait la secrète confidence des douleurs de Villeneuve,
et qui partageait sa défiance de la fortune, n'était pas aussi
tranquille. Tout cela est possible, répondait-il, car tout cela a été
parfaitement calculé; mais si cela réussit, j'y verrai le doigt de
Dieu! Au reste, il s'est montré si souvent dans les opérations de
Votre Majesté, que je ne serais pas étonné de l'y voir encore
apparaître en cette occasion[24].--

[Note 24: Je me borne à analyser textuellement les nombreux billets
que Napoléon et l'amiral Decrès s'écrivaient tous les jours,
quoiqu'ils fussent à une demi-lieue de distance. L'un était au
Pont-de-Briques, l'autre au bord de la mer.]

[Note en marge: Vive attente de Napoléon du 15 au 20 août.]

[Note en marge: Napoléon envoie Duroc à Berlin, pour que la Prusse, en
menaçant l'Autriche, lui ménage le temps de passer le détroit de
Calais.]

C'est du 15 au 20 août que Napoléon fut en proie à la plus vive
attente. Des signaux préparés sur les points les plus élevés de la
côte, étaient destinés à lui apprendre si la flotte française
paraissait à l'horizon. Attentif à chaque courrier qui arrivait de
Paris ou des ports, il donnait à tout moment de nouveaux ordres pour
parer aux accidents qui auraient pu contrarier ses desseins. M. de
Talleyrand lui ayant appris que les armements de l'Autriche devenaient
de jour en jour plus significatifs et plus menaçants, et qu'une guerre
continentale était à craindre, mais qu'en même temps la Prusse,
séduite par l'appât qu'on avait fait briller à ses yeux, celui du
Hanovre, était prête à convenir d'une alliance avec la France;
Napoléon, sans prendre une heure pour délibérer, avait appelé Duroc,
lui avait remis une lettre pour le roi, et tous les pouvoirs
nécessaires pour signer un traité.--Partez sur-le-champ, lui avait-il
dit, rendez-vous à Berlin sans passer par Paris, et décidez la Prusse
à signer un traité d'alliance avec moi. Je lui donne le Hanovre, mais
à condition qu'elle se décidera tout de suite. Le présent que je lui
fais en vaut la peine. Dans quinze jours je ne lui referai pas la même
offre. Aujourd'hui j'ai besoin d'être couvert du côté de l'Autriche,
pendant que je vais m'embarquer. Pour obtenir ce service de la Prusse,
je lui accorde un vaste pays qui ajoutera quarante mille hommes à son
armée. Mais si plus tard j'étais obligé de quitter les bords de
l'Océan pour me retourner vers le continent, mes camps levés, mes
projets contre l'Angleterre abandonnés, je n'aurai plus besoin de
personne pour mettre l'Autriche à la raison, et je ne payerai pas si
cher un service qui me serait devenu inutile.--En conséquence,
Napoléon exigeait que la Prusse fît immédiatement des mouvements de
troupes vers la Bohême, et ne voulait d'ailleurs pas qu'on surchargeât
le traité de conditions relatives à la Hollande, à la Suisse, à
l'Italie. Il cédait le Hanovre, et voulait qu'on s'unît à lui sans
autre condition[25].

[Note 25: C'est l'analyse des instructions secrètes remises au grand
maréchal Duroc.]

On peut juger, par une démarche si grave, si promptement résolue, du
prix que Napoléon attachait dans ce moment au libre accomplissement de
ses projets. Le jour même où il donnait ces instructions à Duroc,
c'est-à-dire le 22 août, le courrier qui était parti du Ferrol pendant
que Villeneuve mettait à la voile arrivait à Boulogne. Napoléon
recevait directement au petit château du Pont-de-Briques la dépêche de
Lauriston, tandis que celle de Villeneuve, adressée à Decrès, allait
chercher celui-ci au bord de la mer, dans la baraque où il était
établi.

Napoléon, charmé de ces mots de Lauriston: _Nous allons à Brest_,
avait tout de suite dicté deux lettres pour Villeneuve et Ganteaume.
Elles sont trop dignes d'être conservées par l'histoire pour que nous
ne les rapportions pas ici.

Il disait à Ganteaume:

«Je vous ai déjà fait connaître par le télégraphe que mon intention
est que vous ne souffriez pas que Villeneuve perde un seul jour, afin
que, profitant de la supériorité que me donnent 50 vaisseaux de ligne,
vous mettiez sur-le-champ en mer pour remplir votre destination et
pour vous porter dans la Manche avec toutes vos forces. Je compte sur
vos talents, votre fermeté, votre caractère, dans une circonstance si
importante. Partez, et venez ici. Nous aurons vengé six siècles
d'insultes et de honte. Jamais, pour un plus grand objet, mes soldats
de terre et de mer n'auront exposé leur vie!--(Du camp impérial de
Boulogne, 22 août 1805.)»

[Note en marge: Grandes espérances de Napoléon.]

Il écrivait à Villeneuve:

«Monsieur le vice-amiral, j'espère que vous êtes arrivé à Brest.
Partez, ne perdez pas un moment, et avec mes escadres réunies entrez
dans la Manche. L'ANGLETERRE EST À NOUS! Nous sommes tout prêts, tout
est embarqué. Paraissez 24 heures, et tout est terminé.--(Camp
impérial de Boulogne, 22 août.)»

[Note en marge: Arrivée à Boulogne des dépêches contradictoires,
écrites par Villeneuve en sortant du Ferrol.]

Mais, tandis que Napoléon, trompé par la dépêche de Lauriston,
adressait ces ardentes paroles aux deux amiraux, Decrès avait reçu de
Villeneuve, par le même courrier, une dépêche fort différente, et qui
laissait peu d'espérance d'une marche sur Brest. Il s'était hâté de se
rendre auprès de l'Empereur, et de lui faire connaître le triste état
moral dans lequel se trouvait Villeneuve en quittant le Ferrol.

[Note en marge: Colère de Napoléon en lisant ces dépêches.]

[Note en marge: Efforts de l'amiral Decrès pour calmer la colère de
Napoléon, et faire contremander des ordres qu'il croit funestes.]

En apprenant ces nouvelles contradictoires, Napoléon fut saisi d'une
violente colère. Les premiers éclats de cette colère rejaillirent sur
l'amiral Decrès, qui lui avait donné un tel homme pour commander la
flotte. Il s'emporta d'autant plus vivement contre ce ministre qu'il
lui attribuait, outre le choix de Villeneuve, des opinions analogues à
celles qui avaient ôté tout courage à ce malheureux amiral. Il lui
reprochait et la faiblesse de son ami, et le dénigrement de la marine
française, qui portait le désespoir dans le coeur de tous les hommes
de mer. Il se plaignit de n'être pas secondé dans ses grands desseins,
et de ne trouver que des hommes qui, pour ménager ou leur personne ou
leur réputation, ne savaient pas même perdre une bataille, quand il ne
leur demandait, après tout, que le courage de la livrer et de la
perdre.--Votre Villeneuve, dit-il à Decrès, n'est pas même capable de
commander une frégate. Que dire d'un homme qui, pour quelques matelots
tombés malades sur deux vaisseaux de son escadre, pour un bout de
beaupré cassé, pour quelques voiles déchirées, pour un bruit de
réunion entre Nelson et Calder, perd la tête, et renonce à ses
projets? Mais, si Nelson et Calder étaient réunis, ils seraient à
l'entrée même du Ferrol, prêts à saisir les Français au passage, et
non dans la pleine mer! Cela est tout simple, et frappe les yeux de
quiconque n'est pas aveuglé par la peur[26]!--Napoléon appela encore
Villeneuve un lâche, même un traître, et prescrivit de rédiger tout de
suite des ordres pour le ramener forcément de Cadix dans la Manche,
s'il était allé à Cadix; et, dans le cas où il aurait fait voile vers
Brest, pour donner à Ganteaume le commandement des deux escadres
réunies. Le ministre de la marine, qui n'avait pas encore osé dire
toute son opinion sur la réunion des flottes au milieu de la Manche et
dans les circonstances présentes, mais qui trouvait cette réunion
horriblement dangereuse, depuis que les Anglais avertis s'étaient
concentrés entre le Ferrol, Brest et Portsmouth, supplia l'Empereur de
ne pas donner un ordre aussi funeste, lui dit que la saison était trop
avancée, que les Anglais étaient trop sur leurs gardes, et que, si on
s'obstinait, on subirait devant Brest quelque horrible catastrophe.
Napoléon avait à tout une réponse, c'est que 50 vaisseaux seraient
réunis à Brest si on y paraissait, que les Anglais n'auraient jamais
ce nombre, qu'en tout cas l'une des deux flottes perdue n'était rien
pour lui, si l'autre, débloquée, pouvait entrer dans la Manche et y
dominer vingt-quatre heures.

[Note 26: Ces scènes, qui n'ont plus de témoins vivants, seraient
perdues pour l'histoire sans les lettres particulières et autographes
de l'amiral Decrès et de l'Empereur. On y voit toutes les agitations
de ces journées mémorables. Il y en a un grand nombre pour le même
jour, quoique l'Empereur et Decrès fussent à une demi-lieue l'un de
l'autre.]

[Note en marge: L'Empereur et l'amiral Decrès s'expliquent par lettres
sur la situation.]

[Note en marge: Lettre de l'amiral Decrès à l'Empereur.]

Decrès, accablé par l'Empereur, prit le parti de lui écrire ce qu'il
n'osait pas lui dire, et le soir même lui adressa au Pont-de-Briques
la lettre suivante:

                                   4 fructidor an XIII (22 août 1805).

     «..._Je me suis mis aux pieds_ de Votre Majesté pour la supplier
     de ne pas associer aux opérations de ses escadres les vaisseaux
     espagnols. Loin d'avoir obtenu quelque chose à cet égard, Votre
     Majesté entend que cette association s'accroisse des vaisseaux de
     Cadix et de ceux de Carthagène.

     «Elle veut qu'avec une pareille agrégation on entreprenne une
     chose très difficile en elle-même, et qui le devient davantage
     avec les éléments dont l'armée se compose, avec l'inexpérience
     des chefs, leur inhabitude du commandement, et les circonstances
     enfin que Votre Majesté connaît comme moi-même, et qu'il est
     superflu de retracer.

     «Dans cet état de choses, où Votre Majesté ne compte pour rien
     mon raisonnement et mon expérience, je ne connais pas de
     situation plus pénible que la mienne. Je désire que Votre Majesté
     veuille bien prendre en considération que je n'ai d'intérêt que
     celui de son pavillon et que l'honneur de ses armes; et, si son
     escadre est à Cadix, je la supplie de considérer cet événement
     comme un arrêt du destin, qui la réserve à d'autres opérations.
     Je la supplie de ne point la faire venir de Cadix dans la Manche,
     parce que ce ne sera qu'avec des malheurs que s'en fera la
     tentative en ce moment. Je la supplie surtout de ne pas ordonner
     qu'elle tente cette traversée avec deux mois de vivres, parce que
     M. d'Estaing a, je crois, mis 70 jours ou 80 pour venir de Cadix
     à Brest (et peut-être plus).

     «Si ces prières, que j'adresse à Votre Majesté, ne lui paraissent
     d'aucun poids, elle doit juger ce qui se passe dans mon coeur...

     «C'est surtout dans ce moment, où je puis arrêter l'émission des
     ordres funestes, selon moi, au service de Votre Majesté, que je
     dois insister fortement. Puissé-je être plus heureux, dans cette
     circonstance, que je ne l'ai été précédemment.

     «Mais il est malheureux pour moi de connaître le métier de la
     mer, puisque cette connaissance n'obtient aucune confiance et ne
     produit aucun résultat dans les combinaisons de Votre Majesté. En
     vérité, Sire, ma situation devient trop pénible. Je me reproche
     de ne savoir pas persuader Votre Majesté. Je doute qu'un homme
     seul y parvienne. Veuillez, sur les opérations de mer, vous
     former un conseil, une amirauté, tout ce qui pourra convenir à
     Votre Majesté; mais, pour moi, je sens qu'au lieu de me
     fortifier, je faiblis tous les jours. Et il faut être vrai, un
     ministre de la marine, subjugué par Votre Majesté en ce qui
     concerne la mer, vous sert mal et devient nul pour la gloire de
     vos armes, s'il ne lui devient nuisible.

     «C'est dans l'amertume de mon âme, qui ne diminue rien de mon
     dévouement et de ma fidélité à votre personne, que je prie Votre
     Majesté d'agréer mon profond respect.

                                                      «Signé: DECRÈS.»

[Note en marge: Réponse de l'Empereur.]

L'Empereur, mécontent mais touché, lui répondit sur-le-champ du
Pont-de-Briques. «Je vous prie de m'envoyer, dans la journée de
demain, un mémoire sur cette question: Dans la situation des choses,
si Villeneuve reste à Cadix, que faut-il faire? Élevez-vous à la
hauteur des circonstances et de la situation où se trouvent la France
et l'Angleterre; ne m'écrivez plus de lettre comme celle que vous
m'avez écrite, cela ne signifie rien. Pour moi, je n'ai qu'un besoin,
c'est celui de réussir.» (22 août.--_Dépôt du Louvre._)

[Note en marge: Proposition faite par l'amiral Decrès d'ajourner
l'expédition.]

Le lendemain, 23, Decrès proposa à l'Empereur son plan. C'était,
d'abord, d'ajourner l'expédition à l'hiver, car il était trop tard
pour ramener la flotte de Cadix dans la Manche. On serait exposé à
exécuter l'entreprise au milieu des bourrasques de l'équinoxe.
D'ailleurs les Anglais étaient avertis. Tout le monde avait fini par
entrevoir un projet de jonction entre Boulogne et Brest. Suivant lui,
il fallait diviser ces trop nombreuses escadres en sept ou huit
croisières de 5 ou 6 vaisseaux chacune. Ce que faisait dans le moment
celle du capitaine Lallemand était une preuve de ce qu'on pouvait
attendre de ces divisions détachées. Il fallait les composer des
meilleurs officiers, des meilleurs vaisseaux, et les lancer sur
l'Océan. Elles désespéreraient les Anglais en ruinant leur commerce,
et formeraient d'excellents matelots et des chefs d'escadre. On
tirerait de là les éléments d'une flotte pour un grand projet
ultérieur.

C'est là, disait l'amiral Decrès, _la guerre suivant mon coeur_.

Si enfin, à l'hiver, vous voulez, ajoutait-il, une flotte dans la
Manche, il y a moyen de l'y amener. Vous aurez à Cadix une quarantaine
de vaisseaux. Réunissez là une armée d'embarquement, et donnez à cette
réunion la couleur d'un projet sur l'Inde ou sur la Jamaïque. Puis,
faites deux parts de l'escadre. Prenez, parmi les vaisseaux, les
meilleurs marcheurs; parmi les officiers, ceux qu'on a éprouvés depuis
un an comme les plus capables et les plus hardis; sortez secrètement
avec 20 vaisseaux seulement, en ayant soin de laisser les autres pour
attirer l'attention des Anglais; puis portez ces 20 vaisseaux autour
de l'Irlande et de l'Écosse, et de là dans la Manche. Appelez à Paris
Villeneuve et Gravina, ranimez leur coeur, et ils exécuteront, à coup
sûr, cette manoeuvre.

[Note en marge: Après une longue et violente agitation, Napoléon prend
enfin le parti de se jeter sur le continent.]

À la lecture de ce projet, Napoléon renonça entièrement à l'idée de
faire revenir immédiatement la flotte de Cadix, si elle y était allée
en effet, et il écrivit de sa main, sur le dos de la dépêche: _Former
sept croisières, distribuées entre l'Afrique, Surinam, Sainte-Hélène,
le Cap, l'Île de France, les îles du Vent, les États-Unis, les côtes
d'Irlande et d'Écosse, l'embouchure de la Tamise_[27]. Puis il se mit
à lire et relire les dépêches de Villeneuve, de Lauriston et de
l'agent consulaire qui avait long-temps suivi, à la lunette, la marche
de l'escadre française lorsqu'on l'avait perdue de vue des hauteurs du
Ferrol. Il cherchait là, comme dans une page du livre du Destin, une
réponse à cette question: Villeneuve marche-t-il vers Cadix ou
marche-t-il vers Brest?... L'incertitude dans laquelle le laissaient
ces dépêches, l'irritait encore plus que ne l'aurait irrité la
connaissance certaine de la marche sur Cadix. Dans cet état
d'agitation, et surtout dans la situation de l'Europe, c'eût été le
plus grand des services que de lui dire ce qui en était, car les
nouvelles de la frontière d'Autriche étaient à chaque instant plus
alarmantes. Les Autrichiens ne se cachaient presque plus; ils
bordaient l'Adige en force considérable, et menaçaient l'Inn et la
Bavière. Or, s'il ne frappait pas à Londres un coup de foudre, qui fît
trembler et reculer l'Europe, il fallait qu'il se dirigeât à marches
forcées sur le Rhin, pour prévenir l'outrage qu'on lui préparait,
celui d'être à sa frontière avant lui. Dans ce besoin de savoir la
vérité, il écrivit plusieurs lettres à l'amiral Decrès, du
Pont-de-Briques au camp, pour savoir de lui son avis personnel sur la
détermination probable de Villeneuve. Celui-ci, craignant de trop
irriter l'Empereur, et se faisant en même temps scrupule de le
tromper, lui répondit chaque fois d'une manière presque
contradictoire, lui disant tantôt oui, tantôt non, et partageant
l'anxiété de son maître, mais inclinant visiblement vers l'opinion
que Villeneuve allait à Cadix. Au fond, il n'en doutait presque pas.
C'est alors que Napoléon, afin de n'être pas pris au dépourvu, se
partagea entre deux projets, et passa quelques jours dans une de ces
situations ambiguës, insupportables pour un caractère comme le sien,
prêt à la fois à franchir la mer ou à se jeter sur le continent, à
faire une descente en Angleterre ou une marche militaire vers
l'Autriche. C'était le trait particulier de son caractère, dès qu'il
fallait agir, de se dominer sur-le-champ, de revenir tout à coup de
ces emportements auxquels il lui avait plu de livrer un instant son
âme, comme pour être plus maître de la reprendre, et de la gouverner
au moment où il en avait besoin. Après de nombreuses perplexités dans
la journée du 23, il donna les ordres nécessaires pour une double
hypothèse.--Ma résolution est fixée, écrivit-il à M. de Talleyrand.
Mes flottes ont été perdues de vue, des hauteurs du cap Ortégal, le 14
août. Si elles viennent dans la Manche, il en est temps encore, je
m'embarque et je fais la descente; je vais couper, à Londres, le noeud
de toutes les coalitions. Si, au contraire, mes amiraux manquent de
caractère ou manoeuvrent mal, je lève mes camps de l'Océan, j'entre
avec deux cent mille hommes en Allemagne, et je ne m'arrête pas que je
n'aie _touché barre à Vienne_, ôté Venise et tout ce qu'elle garde
encore de l'Italie à l'Autriche, et chassé les Bourbons de Naples. Je
ne laisserai pas les Autrichiens, les Russes se réunir, je les
frapperai avant leur jonction. Le continent pacifié, je reviendrai sur
l'Océan travailler de nouveau à la paix maritime.--

[Note 27: C'est sur la pièce même que je transcris ces détails.]

[Note en marge: Premiers ordres pour la guerre du continent.]

[Note en marge: Instructions au général Saint-Cyr, relativement à
Naples.]

Puis, avec cette profonde et incomparable expérience de la guerre
qu'il avait acquise, avec ce discernement sans pareil de ce qui
pressait plus ou moins dans les dispositions à prendre, il donna ses
premiers ordres pour la guerre continentale, sans rien déranger encore
à son expédition maritime, qui restait toujours prête, car tout le
monde continuait à demeurer ou à bord ou au pied des bâtiments. Il
commença par Naples et le Hanovre, les deux points les plus éloignés
de sa volonté. Il prescrivit d'ajouter à la division qui s'organisait
à Pescara sous le général Reynier, plusieurs régiments de cavalerie
légère et quelques batteries d'artillerie à cheval, afin de former
dans ce pays de guérillas des colonnes mobiles. Il transmit au général
Saint-Cyr l'ordre d'amener à lui cette division Reynier au premier
signe d'hostilité, de la joindre au corps qu'il ramènerait de Tarente,
et de se jeter sur Naples avec 20 mille hommes, afin de ne pas
permettre la descente, en Italie, aux Russes de Corfou, aux Anglais de
Malte.

Il commanda ensuite au prince Eugène, qui, bien que vice-roi d'Italie,
était sous la tutelle militaire du maréchal Jourdan, de réunir
sur-le-champ les troupes françaises répandues depuis Gênes jusqu'à
Bologne et Vérone, de les porter sur l'Adige, d'acheter des chevaux
d'artillerie dans toute l'Italie, et d'atteler immédiatement cent
bouches à feu. Comme les troupes françaises étaient formées en
divisions et sur le pied de guerre, ces dispositions étaient faciles
et de prompte exécution. Il ordonna de leur envoyer des recrues des
dépôts. Il prescrivit en même temps de faire cuire du biscuit partout,
pour en remplir les places d'Italie. Alexandrie n'étant pas encore
achevée, il voulut que la citadelle de Turin servît de place de dépôt
pour le Piémont.

[Note en marge: Instructions au général Bernadotte, relativement au
Hanovre.]

Il prit des dispositions semblables pour l'Allemagne. Ce même jour,
23, il fit partir un courrier pour Bernadotte, qui avait remplacé le
général Mortier dans le commandement du Hanovre. Il lui enjoignait,
sous le sceau du plus grand secret, et sans donner aucun signe
extérieur de sa nouvelle destination, de réunir à Goettingen,
c'est-à-dire à l'extrémité de cet électorat, et à la tête des routes
de l'Allemagne centrale, la plus grande partie de son corps d'armée;
de commencer par acheminer sur ce point l'artillerie et les gros
bagages; d'exécuter ces mouvements de manière qu'ils ne pussent être
clairement discernés avant dix ou quinze jours, et, pour prolonger le
doute, de se montrer de sa personne au point opposé, d'attendre enfin
un dernier ordre pour se mettre définitivement en marche. Sa pensée
était, s'il s'entendait avec la Prusse, comme il n'en doutait pas,
relativement au Hanovre, d'évacuer ce royaume et de traverser, sans
permission, tous les petits États de l'Allemagne centrale, pour porter
en Bavière le corps d'armée qu'on retirait du Hanovre.

[Note en marge: Ordre au général Marmont, embarqué au Texel.]

Par le même courrier, il enjoignit au général Marmont au Texel, de
préparer sur-le-champ ses attelages et son matériel, pour pouvoir en
trois jours se mettre en marche avec son corps d'armée, lui recommandant
de garder le secret, et de ne rien changer à l'embarquement de ses
troupes avant un nouvel ordre. Enfin auprès de lui, à Boulogne même, il
fit une première et seule distraction des forces qu'il avait sous sa
main, celle de la grosse cavalerie et des dragons. Il avait réuni
beaucoup plus de cavalerie qu'il ne lui en fallait en réalité, et
beaucoup plus surtout qu'il ne pourrait probablement en embarquer. Il
fit porter à une marche en arrière la division des cuirassiers de
Nansouty, et réunir à Saint-Omer ses dragons à pied et à cheval, placés
sous les ordres de Baraguay-d'Hilliers. Il leur adjoignit un certain
nombre de pièces d'artillerie à cheval, et les achemina sur-le-champ
vers Strasbourg. Il ordonna en même temps de réunir en Alsace tout ce
qui restait en France de grosse cavalerie, dépêcha le général en chef de
l'artillerie, Songis, pour préparer un parc de campagne entre Metz et
Strasbourg, avec des fonds pour acheter, en Lorraine, en Suisse, en
Alsace, tous les chevaux de trait qu'on pourrait se procurer. Même ordre
fut donné pour l'infanterie qui était à portée de la frontière de l'est.
Cinq cent mille rations de biscuit furent commandées à Strasbourg. Cette
nombreuse cavalerie, accompagnée d'artillerie à cheval, assistée d'une
espèce d'infanterie, celle des dragons, pouvait fournir un premier appui
aux Bavarois menacés, demandant du secours à grands cris. Quelques
régiments d'infanterie devaient être très-prochainement en mesure de les
secourir. Enfin Bernadotte pouvait être rendu à Wurtzbourg en dix ou
douze marches. Ainsi, en quelques jours, sans avoir rien distrait de
ses forces embarquées, rien que quelques divisions de grosse cavalerie
et de dragons, il était en mesure de soutenir les Bavarois, sur lesquels
l'Autriche voulait faire tomber ses premiers coups.

Ces dispositions exécutées avec la promptitude d'un grand caractère,
il reprit un peu de tranquillité d'esprit, et se mit à attendre ce que
les vents lui apporteraient.

[Note en marge: Derniers regards jetés sur la mer, pour voir si
Villeneuve n'arrive pas.]

Il était sombre, préoccupé, dur pour l'amiral Decrès, sur le visage
duquel il semblait voir toutes les opinions qui avaient ébranlé
Villeneuve, et il était sans cesse sur le rivage de la mer, cherchant
à l'horizon quelque apparition inattendue. Des officiers de marine,
placés avec des lunettes sur les divers points de la côte, étaient
chargés d'observer toutes les circonstances de mer, et de lui en
rendre compte. Il passa ainsi trois jours, dans une de ces situations
incertaines qui répugnent le plus aux âmes ardentes et fortes, aimant
les partis décidés. Enfin l'amiral Decrès, sans cesse interrogé, lui
déclara que, dans son opinion, vu le temps écoulé, vu les vents qui
avaient régné sur la côte, depuis le golfe de Gascogne jusqu'au
détroit de Calais, vu les dispositions morales de Villeneuve, il était
persuadé que les flottes avaient fait voile vers Cadix.

[Note en marge: Manière dont Napoléon conçoit et dicte le plan de la
campagne d'Austerlitz.]

Ce fut avec une profonde douleur, mêlée de violentes explosions de
colère, que Napoléon renonça enfin à l'espérance de voir arriver sa
flotte dans le détroit. Son irritation fut telle qu'un homme qu'il
aimait d'une manière particulière, le savant Monge, qui presque
chaque matin faisait un déjeuner tout militaire avec lui, au bord de
la mer, dans la baraque impériale, Monge, en le voyant dans cet état,
se retira discrètement, jugeant sa présence importune. Il alla auprès
de M. Daru, alors principal commis de la guerre, et lui raconta ce
qu'il avait vu. Au même instant M. Daru fut appelé lui-même, et dut se
rendre auprès de l'Empereur. Il le trouva agité, parlant seul,
semblant ne pas apercevoir les personnes qui arrivaient. À peine M.
Daru était-il entré, debout, silencieux, attendant des ordres, que
Napoléon venant à sa rencontre, et s'adressant à lui comme s'il avait
été instruit de tout:--Savez-vous, lui dit-il, savez-vous où est
Villeneuve? Il est à Cadix!--Puis il se livra à une longue diatribe
sur la faiblesse, sur l'incapacité de tout ce qui l'entourait, se dit
trahi par la lâcheté des hommes, déplora la ruine du plan le plus
beau, le plus sûr qu'il eût conçu de sa vie, et montra dans toute son
amertume la douleur du génie abandonné par la fortune. Tout à coup,
revenu de cet emportement, il se calma d'une manière soudaine, et,
reportant son esprit avec une surprenante facilité de ces routes
fermées de l'Océan vers les routes ouvertes du continent, il dicta
pendant plusieurs heures de suite, avec une présence d'esprit, une
précision de détail extraordinaires, le plan qu'on va lire dans le
livre suivant. C'était le plan de l'immortelle campagne de 1805. Il
n'y avait plus trace d'irritation ni dans sa voix, ni sur son
visage[28]. Chez lui les grandes conceptions de l'esprit avaient
dissipé les douleurs de l'âme. Au lieu d'attaquer l'Angleterre par la
voie directe, il allait la combattre par la longue et sinueuse route
du continent, et il allait trouver sur cette route une incomparable
grandeur, avant d'y trouver sa ruine.

[Note 28: J'extrais ce récit d'un fragment de Mémoires écrit par M.
Daru, dont la copie est actuellement en ma possession par un acte
d'obligeance de son fils.]

[Note en marge: Quelles chances présentait le projet de descente?]

Aurait-il plus sûrement atteint le but par la voie directe,
c'est-à-dire par la descente? C'est là ce qu'on se demandera souvent
dans le présent et dans l'avenir, et ce qu'on aura peine à décider.
Cependant, si Napoléon eût été une fois transporté à Douvres, ce n'est
pas offenser la nation britannique que de croire qu'elle pouvait être
vaincue par l'armée et le capitaine qui en dix-huit mois ont vaincu et
soumis l'Autriche, l'Allemagne, la Prusse et la Russie. Il n'y avait,
en effet, pas un homme de plus dans cette même armée de l'Océan qui a
battu à Austerlitz, à Iéna et à Friedland les huit cent mille soldats
du continent. Il faut même le dire; l'inviolabilité territoriale dont
jouit l'Angleterre n'a pas façonné son coeur au danger de l'invasion,
ce qui ne diminue pas la gloire de ses escadres et de ses armées
régulières. Il est dès lors peu probable qu'elle eût osé tenir devant
les soldats de Napoléon, non encore épuisés par la fatigue, non encore
décimés par la guerre. Une résolution héroïque de son gouvernement, se
réfugiant en Écosse, par exemple, et laissant ravager l'Angleterre
jusqu'à ce que Nelson vînt, avec toutes les escadres anglaises,
fermer le retour à Napoléon vainqueur, et l'exposer à être prisonnier
dans sa propre conquête, aurait amené sans doute de singulières
combinaisons; mais elle était hors de toutes les vraisemblances. Nous
sommes fermement persuadé que, Napoléon parvenu à Londres,
l'Angleterre aurait traité.

La question était donc tout entière dans le passage du détroit. Bien
que la flottille pût le franchir en été par le calme, en hiver par la
brume, ce passage était hasardeux. Aussi Napoléon avait songé au
secours d'une flotte pour protéger l'expédition. La question était
ramenée, dira-t-on, à la difficulté première, celle d'être supérieur
aux Anglais sur mer. Non, car il ne s'agissait ni de les surpasser, ni
même de les égaler. Il s'agissait uniquement de faire arriver, par une
combinaison habile, une flotte dans la Manche, en profitant des
hasards de la mer et de son immensité, qui rend les rencontres
difficiles. Le plan de Napoléon, si souvent remanié, reproduit avec
tant de fécondité, avait toute chance de réussir aux mains d'un homme
plus ferme que Villeneuve. Sans doute Napoléon retrouva ici, sous une
autre forme, les inconvénients de son infériorité maritime;
Villeneuve, sentant vivement cette infériorité, en fut déconcerté;
mais il le fut trop, il le fut même d'une manière qui compromet son
honneur devant l'histoire. Après tout, sa flotte s'était bien battue
au Ferrol; et, si l'on suppose qu'il eût livré devant Brest la
désastreuse bataille qu'il livra peu de temps après à Trafalgar,
Ganteaume serait sorti; et, à la perdre, ne valait-il pas mieux la
perdre pour assurer le passage de la Manche? Pourrait-on, même dans ce
cas, dire qu'elle a été perdue? Villeneuve eut donc tort, bien qu'on
l'ait trop décrié, selon l'usage pratiqué envers ceux qui sont
malheureux. Homme de métier, oubliant qu'avec du dévouement on supplée
souvent à ce qui manque sous le rapport matériel, il ne sut pas
s'élever à la hauteur de sa mission, et faire ce que Latouche-Tréville
eût certainement fait à sa place.

L'entreprise de Napoléon n'était donc pas une chimère; elle était
parfaitement réalisable, telle qu'il l'avait préparée; et peut-être,
aux yeux des bons juges, cette entreprise, qui n'a pas eu de résultat,
lui fera-t-elle plus d'honneur que celles qui ont été couronnées du
plus éclatant succès. Elle ne fut pas non plus une feinte, comme l'ont
imaginé certaines gens, qui veulent chercher des profondeurs où il n'y
en a pas: quelque mille lettres des ministres et de l'Empereur ne
laissent à cet égard aucun doute. Ce fut une entreprise sérieuse,
poursuivie pendant plusieurs années avec une passion véritable. On a
prétendu également que, si Napoléon n'eût pas repoussé Fulton venant
lui offrir la navigation à vapeur, il aurait franchi le détroit. Le
rôle de la navigation à vapeur est impossible à prédire aujourd'hui
dans les événements futurs. Qu'elle donne des forces de plus à la
France contre l'Angleterre, cela est probable. Qu'elle rende le
détroit plus facile à traverser, cela dépendra des efforts que la
France saura faire pour s'assurer la supériorité dans l'emploi de
cette puissance toute nouvelle; cela dépendra de son patriotisme et de
sa prévoyance. Mais ce qu'il est permis d'affirmer touchant le refus
de Napoléon, c'est que Fulton lui apporta un art dans son enfance, et
qui dans le moment ne lui aurait été d'aucun secours. Napoléon fit
donc tout ce qu'il put. Il n'y a pas en cette circonstance une seule
faute à lui reprocher. La Providence sans doute ne voulait pas qu'il
réussît. Et pourquoi? Lui qui n'a pas toujours eu raison avec ses
ennemis, avait cette fois le droit de son côté.

FIN DU LIVRE VINGT ET UNIÈME

ET DU CINQUIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES

DANS LE TOME CINQUIÈME.


LIVRE DIX-NEUVIÈME.

L'EMPIRE.

  Effet produit en Europe par la mort du duc d'Enghien. -- La
  Prusse, prête à former une alliance avec la France, se rejette
  vers la Russie, et se lie à cette dernière puissance par une
  convention secrète. -- Quelle était en 1803 la véritable
  alliance de la France, et comment cette alliance se trouve
  manquée. -- La conduite de MM. Drake, Smith et Taylor dénoncée
  à tous les cabinets. -- Le sentiment qu'elle inspire atténue
  l'effet produit par la mort du duc d'Enghien. -- Sensation
  éprouvée à Pétersbourg. -- Deuil de cour pris spontanément. --
  Conduite légère et irréfléchie du jeune empereur. -- Il veut
  réclamer auprès de la Diète de Ratisbonne contre la violation
  du territoire germanique, et adresse des notes imprudentes à la
  Diète et à la France. -- Circonspection de l'Autriche. --
  Celle-ci ne se plaint pas de ce qui s'est passé à Ettenheim,
  mais profite des embarras supposés du Premier Consul pour se
  permettre en Empire les plus grands excès de pouvoir. --
  Spoliations et violences dans toute l'Allemagne. -- Énergie du
  Premier Consul. -- Réponse cruelle à l'empereur Alexandre, et
  rappel de l'ambassadeur français. -- Indifférence méprisante
  pour les réclamations élevées à la Diète. -- Expédient imaginé
  par M. de Talleyrand pour faire aboutir ces réclamations à un
  résultat insignifiant. -- Conduite équivoque des ministres
  autrichiens à la Diète. -- Ajournement de la question. --
  Signification à l'Autriche de cesser ses violences dans
  l'Empire. -- Déférence de cette cour. -- Suite du procès de
  Georges et Moreau. -- Suicide de Pichegru. -- Agitation des
  esprits. -- Il résulte de cette agitation un retour général
  vers les idées monarchiques. -- On considère l'hérédité comme
  un moyen de consolider l'ordre établi, et de le mettre à l'abri
  des conséquences d'un assassinat. -- Nombreuses adresses. --
  Discours de M. de Fontanes à l'occasion de l'achèvement du Code
  civil. -- Rôle de M. Fouché dans cette circonstance. -- Il est
  l'instrument du changement qui se prépare. -- M. Cambacérès
  oppose quelque résistance à ce changement. -- Explication du
  Premier Consul avec celui-ci. -- Démarche du Sénat préparée par
  M. Fouché. -- Le Premier Consul diffère de répondre à la
  démarche du Sénat, et s'adresse aux cours étrangères, pour
  savoir s'il obtiendra d'elles la reconnaissance du nouveau
  titre qu'il veut prendre. -- Réponse favorable de la Prusse et
  de l'Autriche. -- Conditions que cette dernière cour met à la
  reconnaissance. -- Disposition empressée de l'armée à proclamer
  un Empereur. -- Le Premier Consul, après un assez long silence,
  répond au Sénat en demandant à ce corps de faire connaître sa
  pensée tout entière. -- Le Sénat délibère. -- Motion du tribun
  Curée ayant pour objet de demander le rétablissement de la
  monarchie. -- Discussion sur ce sujet dans le sein du Tribunat,
  et discours du tribun Carnot. -- Cette motion est portée au
  Sénat, qui l'accueille, et adresse un message au Premier
  Consul, pour lui proposer de revenir à la monarchie. -- Comité
  chargé de proposer les changements nécessaires à la
  Constitution consulaire. -- Changements adoptés. --
  Constitution impériale. -- Grands dignitaires. -- Charges
  militaires et civiles. -- Projet de rétablir un jour l'empire
  d'occident. -- Les nouvelles dispositions constitutionnelles
  converties en un sénatus-consulte. -- Le Sénat se transporte en
  corps à Saint-Cloud, et proclame Napoléon Empereur. --
  Singularité et grandeur du spectacle. -- Suite du procès de
  Georges et Moreau. -- Georges condamné à mort, et exécuté. --
  MM. Armand de Polignac et de Rivière condamnés à mort, et
  graciés. -- Moreau exilé. -- Sa destinée et celle de Napoléon.
  -- Nouvelle phase de la Révolution française. -- La République
  convertie en monarchie militaire.                            1 à 153


LIVRE VINGTIÈME.

LE SACRE.

  Retard apporté à l'expédition d'Angleterre. -- Motifs et
  avantages de ce retard. -- Redoublement de soins dans les
  préparatifs. -- Moyens financiers. -- Budget des années XI, XII
  et XIII. -- Création des contributions indirectes. -- Ancienne
  théorie de l'impôt unique sur la terre. -- Napoléon la réfute,
  et fait adopter un impôt sur les consommations. -- Première
  organisation de la régie des droits réunis. -- L'Espagne paye
  son subside en obligations à terme. -- Une association de
  financiers se présente pour les escompter. -- Premières
  opérations de la compagnie dite _des négociants réunis_. --
  Toutes les ressources disponibles consacrées aux escadres de
  Brest, de Rochefort et de Toulon. -- Napoléon prépare l'arrivée
  d'une flotte française dans la Manche, afin de rendre certain
  le passage de la flottille. -- Première combinaison à laquelle
  il s'arrête. -- L'amiral Latouche-Tréville chargé d'exécuter
  cette combinaison. -- Cet amiral doit quitter Toulon, tromper
  les Anglais en faisant fausse route, et paraître dans la
  Manche, en ralliant dans le trajet l'escadre de Rochefort. --
  La descente projetée pour juillet et août, avant la cérémonie
  du couronnement. -- Les ministres des cours en paix avec la
  France remettent à Napoléon leurs lettres de créance. --
  L'ambassadeur d'Autriche seul en retard. -- Départ de Napoléon
  pour Boulogne. -- Inspection générale de la flottille, bâtiment
  par bâtiment. -- La flottille batave. -- Grande fête au bord de
  l'Océan, et distribution à l'armée des décorations de la
  Légion-d'Honneur. -- Suite des événements en Angleterre. --
  Extrême agitation des esprits. -- Renversement du ministère
  Addington par la coalition de MM. Fox et Pitt. -- Rentrée de M.
  Pitt au ministère, et ses premières démarches pour renouer une
  coalition sur le continent. -- Soupçons de Napoléon. -- Il
  force l'Autriche à s'expliquer, en exigeant que les lettres de
  créance de M. de Cobentzel lui soient remises à
  Aix-la-Chapelle. -- Il rompt les relations diplomatiques avec
  la Russie, en laissant partir M. d'Oubril. -- Mort de l'amiral
  Latouche-Tréville, et ajournement de la descente à l'hiver. --
  L'amiral Latouche-Tréville remplacé par l'amiral Villeneuve. --
  Caractère de ce dernier. -- Voyage de Napoléon sur les bords du
  Rhin. -- Grande affluence à Aix-la-Chapelle. -- M. de Cobentzel
  y remet ses lettres de créance à Napoléon. -- La cour impériale
  se transporte à Mayence. -- Retour à Paris. -- Apprêts du
  sacre. -- Difficile négociation pour amener Pie VII à venir
  sacrer Napoléon. -- Le cardinal Fesch ambassadeur. -- Caractère
  et conduite de ce personnage. -- Terreurs qui saisissent Pie
  VII à l'idée de se rendre en France. -- Il consulte une
  congrégation de cardinaux. -- Cinq se prononcent contre son
  voyage, quinze pour, mais avec des conditions. -- Long débat
  sur ces conditions. -- Consentement définitif. -- La question
  du cérémonial laissée en suspens. -- L'évêque Bernier et
  l'archichancelier Cambacérès choisissent dans le Pontifical
  romain et dans le Pontifical français les cérémonies
  compatibles avec l'esprit du siècle. -- Napoléon refuse de se
  laisser poser la couronne sur la tête. -- Prétentions de
  famille. -- Départ du Pape pour la France. -- Son voyage. --
  Son arrivée à Fontainebleau. -- Sa joie et sa confiance en
  voyant l'accueil dont il est l'objet. -- Mariage religieux de
  Joséphine et de Napoléon. -- Cérémonie du sacre.           154 à 268


LIVRE VINGT ET UNIÈME.

TROISIÈME COALITION.

  Séjour du Pape à Paris. -- Soins de Napoléon pour l'y retenir.
  -- Les flottes n'ayant pu agir en décembre, Napoléon emploie
  l'hiver à organiser l'Italie. -- Transformation de la
  République italienne en un royaume vassal de l'Empire français.
  -- Offre de ce royaume à Joseph Bonaparte, et refus de
  celui-ci. -- Napoléon se décide à poser la couronne de fer sur
  sa tête, en déclarant que les deux couronnes de France et
  d'Italie seront séparées à la paix. -- Séance solennelle au
  Sénat. -- Second couronnement à Milan fixé au mois de mai 1805.
  -- Napoléon trouve dans sa présence au delà des Alpes un moyen
  de mieux cacher ses nouveaux projets maritimes. -- Ses
  ressources navales se sont accrues par une soudaine déclaration
  de guerre de l'Angleterre à l'Espagne. -- Forces navales de la
  Hollande, de la France, de l'Espagne. -- Projet d'une grande
  expédition dans l'Inde. -- Hésitation d'un moment entre ce
  projet et celui d'une expédition directe contre l'Angleterre.
  -- Préférence définitive pour ce dernier. -- Tout est préparé
  pour exécuter la descente dans les mois de juillet et d'août.
  -- Les flottes de Toulon, de Cadix, du Ferrol, de Rochefort, de
  Brest, doivent se réunir à la Martinique, pour revenir en
  juillet dans la Manche, au nombre de soixante vaisseaux. -- Le
  Pape se dispose enfin à retourner à Rome. -- Ses ouvertures à
  Napoléon avant de le quitter. -- Réponses sur les divers points
  traités par le Pape. -- Déplaisir de celui-ci, tempéré
  toutefois par le succès de son voyage en France. -- Départ du
  Pape pour Rome, et de Napoléon pour Milan. -- Dispositions des
  cours de l'Europe. -- Leur tendance à une nouvelle coalition.
  -- État du cabinet russe. -- Les jeunes amis d'Alexandre
  forment un grand plan de médiation européenne. -- Idées dont se
  compose ce plan, véritable origine des traités de 1815. -- M.
  de Nowosiltzoff chargé de les faire agréer à Londres. --
  Accueil qu'il reçoit de M. Pitt. -- Le plan de médiation est
  converti par le ministre anglais en un plan de coalition contre
  la France. -- Retour de M. de Nowosiltzoff à Pétersbourg. -- Le
  cabinet russe signe avec lord Gower le traité qui constitue la
  troisième coalition. -- La ratification de ce traité est
  soumise à une condition, l'évacuation de Malte par
  l'Angleterre. -- Afin de conserver à cette coalition la forme
  préalable d'une médiation, M. de Nowosiltzoff doit se rendre à
  Paris pour traiter avec Napoléon. -- Inutiles efforts de la
  Russie pour amener la Prusse à la nouvelle coalition. --
  Efforts plus heureux auprès de l'Autriche, qui prend des
  engagements éventuels. -- La Russie se sert de l'intermédiaire
  de la Prusse, afin d'obtenir de Napoléon des passe-ports pour
  M. de Nowosiltzoff. -- Ces passe-ports sont accordés. --
  Napoléon en Italie. -- Enthousiasme des Italiens pour sa
  personne. -- Couronnement à Milan. -- Eugène de Beauharnais
  déclaré vice-roi. -- Fêtes militaires et visites à toutes les
  villes. -- Napoléon invinciblement entraîné à certains projets
  par la vue de l'Italie. -- Il projette d'expulser un jour les
  Bourbons de Naples, et se décide immédiatement à réunir Gênes à
  la France. -- Motifs de cette réunion. -- Constitution du duché
  de Lucques en un fief impérial, au profit de la princesse
  Élisa. -- Après un séjour de trois mois en Italie, Napoléon se
  dispose à se rendre à Boulogne, afin d'exécuter la descente. --
  Ganteaume à Brest n'a pu trouver un seul jour pour mettre à la
  voile. -- Villeneuve et Gravina, sortis heureusement de Toulon
  et de Cadix, sont chargés de venir débloquer Ganteaume, pour se
  rendre tous ensemble dans la Manche. -- Séjour de Napoléon à
  Gênes. -- Son brusque départ pour Fontainebleau. -- Tandis que
  Napoléon prépare la descente en Angleterre, toutes les
  puissances du continent préparent une guerre formidable contre
  la France. -- La Russie, embarrassée par le refus de
  l'Angleterre d'abandonner Malte, trouve dans la réunion de
  Gênes un prétexte pour passer outre, et l'Autriche une raison
  pour se décider sur-le-champ. -- Traité de subside. --
  Armements immédiats obstinément niés à Napoléon. -- Celui-ci
  s'en aperçoit, et demande des explications, en commençant
  quelques préparatifs vers l'Italie et sur le Rhin. -- Persuadé
  plus que jamais qu'il faut aller couper à Londres le noeud de
  toutes les coalitions, il part pour Boulogne. -- Sa résolution
  de s'embarquer, et son impatience en attendant la flotte
  française. -- Mouvement des escadres. -- Longue et heureuse
  navigation de Villeneuve et de Gravina jusqu'à la Martinique.
  -- Premières atteintes de découragement chez l'amiral
  Villeneuve. -- Brusque retour en Europe, et marche sur le
  Ferrol pour débloquer ce port. -- Bataille navale du Ferrol
  contre l'amiral Calder. -- L'amiral français pourrait
  s'attribuer la victoire, s'il n'avait perdu deux vaisseaux
  espagnols. -- Il a rempli son but en débloquant le Ferrol, et
  en ralliant deux nouvelles divisions française et espagnole. --
  Au lieu de prendre confiance, et de venir débloquer Ganteaume
  pour se rendre avec cinquante vaisseaux dans la Manche,
  Villeneuve déconcerté se décide à faire voile vers Cadix, en
  laissant croire à Napoléon qu'il marche sur Brest. -- Longue
  attente de Napoléon à Boulogne. -- Ses espérances en recevant
  les premières dépêches du Ferrol. -- Son irritation lorsqu'il
  commence à croire que Villeneuve a marché vers Cadix. --
  Violente agitation et emportement contre l'amiral Decrès. --
  Nouvelles positives des projets de l'Autriche. -- Brusque
  changement de résolution. -- Plan de la campagne de 1805. --
  Quelles étaient les chances de succès de la descente, manquée
  par la faute de Villeneuve. -- Napoléon tourne définitivement
  ses forces contre le continent.                            269 à 468


FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, Tome 5 - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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