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Title: Le Rhin I
Author: Hugo, Victor, 1802-1885
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Rhin I" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.



    LE RHIN

    I



    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9



    VICTOR HUGO

    LE RHIN

    I

    COLLECTION HETZEL

    PARIS

    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

    RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

    1858

    Droit de traduction réservé



Il y a quelques années, un écrivain, celui qui trace ces lignes,
voyageait sans autre but que de voir des arbres et le ciel, deux
choses qu'on ne voit pas à Paris.

C'était là son objet unique, comme le reconnaîtront ceux de ces
lecteurs qui voudront bien feuilleter les premières pages de ce
premier volume.

Tout en allant ainsi devant lui presque au hasard, il arriva sur les
bords du Rhin.

La rencontre de ce grand fleuve produisit en lui ce qu'aucun incident
de son voyage ne lui avait inspiré jusqu'à ce moment; une volonté de
voir et d'observer dans un but déterminé fixa la marche errante de ses
idées, imprima une signification précise à son excursion d'abord
capricieuse, donna un centre à ses études, en un mot, le fit passer de
la rêverie à la pensée.

Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne
n'étudie, que tout le monde visite et que personne ne connaît, qu'on
voit en passant et qu'on oublie en courant, que tout regard effleure
et qu'aucun esprit n'approfondit. Pourtant ses ruines occupent les
imaginations élevées, sa destinée occupe les intelligences sérieuses;
et cet admirable fleuve laisse entrevoir à l'œil du poëte comme à
l'œil du publiciste, sous la transparence de ses flots, le passé et
l'avenir de l'Europe.

L'écrivain ne put résister à la tentation d'examiner le Rhin sous ce
double aspect. La contemplation du passé dans les monuments qui
meurent, le calcul de l'avenir dans les résultantes probables des
faits vivants, plaisaient à son instinct d'antiquaire et à son
instinct de songeur. Et puis, infailliblement, un jour, bientôt
peut-être, le Rhin sera la question flagrante du continent. Pourquoi
ne pas tourner un peu d'avance sa méditation de ce côté? Fût-on en
apparence plus assidûment livré à d'autres études, non moins hautes,
non moins fécondes, mais plus libres dans le temps et l'espace, il
faut accepter, lorsqu'elles se présentent, certaines tâches austères
de la pensée. Pour peu qu'il vive à l'une des époques décisives de la
civilisation, l'âme de ce qu'on appelle le poëte est nécessairement
mêlée à tout, au naturalisme, à l'histoire, à la philosophie, aux
hommes et aux événements, et doit toujours être prête à aborder les
questions pratiques comme les autres. Il faut qu'il sache au besoin
rendre un service direct, et mettre la main à la manœuvre. Il y a des
jours où tout habitant doit se faire soldat, où tout passager doit se
faire matelot. Dans l'illustre et grand siècle ou nous sommes, n'avoir
pas reculé dès le premier jour devant la laborieuse mission de
l'écrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais. Gouverner
les nations, c'est assumer une responsabilité; parler aux esprits,
c'est en assumer une autre; et l'homme de cœur, si chétif qu'il soit,
dès qu'il s'est donné une fonction, la prend au sérieux. Recueillir
les faits, voir les choses par soi-même, apprécier les difficultés,
coopérer, s'il le peut, aux solutions, c'est la condition même de sa
mission, sincèrement comprise. Il ne s'épargne pas, il tente, il
essaye, il s'efforce de comprendre; et, quand il a compris, il
s'efforce d'expliquer. Il sait que la persévérance est une force.
Cette force, on peut toujours l'ajouter à sa faiblesse. La goutte
d'eau qui tombe du rocher perce la montagne; pourquoi la goutte d'eau
qui tombe d'un esprit ne percerait-elle pas les grands problèmes
historiques?

L'écrivain qui parle ici se donna donc en toute conscience et en tout
dévouement au grave travail qui surgissait devant lui; et, après trois
mois d'études, à la vérité fort mêlées, il lui sembla que de ce voyage
d'archéologue et de curieux, au milieu de sa moisson de poésie et de
souvenirs, il rapportait peut-être une pensée immédiatement utile à
son pays.

Etudes fort mêlées, c'est le mot exact; mais il ne l'emploie pas ici
pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout en cherchant à sonder la
question d'avenir qu'offre le Rhin, il ne se dissimule point, et l'on
s'en apercevra d'ailleurs, que la recherche du passé l'occupait, non
plus profondément, mais plus habituellement. Cela se comprend
d'ailleurs. Le passé est là en ruine; l'avenir n'y est qu'en germe. On
n'a qu'à ouvrir sa fenêtre sur le Rhin, on voit le passé; pour voir
l'avenir, il faut, qu'on nous passe cette expression, ouvrir une
fenêtre en soi.

Quant à ce qui est du présent, le voyageur put dès lors constater deux
choses: la première, c'est que le Rhin est beaucoup plus français que
ne le pensent les Allemands; la seconde, c'est que les Allemands sont
beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les Français.

Cette double conviction, absolument acquise et invariablement fixée
en lui, devint un de ses points de départ dans l'examen de la
question.

Cependant les choses diverses que, durant cette excursion, il avait
senties ou observées, apprises ou devinées, cherchées ou trouvées,
vues ou entrevues, il les avait déposées, chemin faisant, dans des
lettres dont la formation toute naturelle et toute naïve doit être
expliquée aux lecteurs. C'est chez lui une ancienne habitude qui
remonte à douze années. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un
ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs de tous
les instants qui lui permettent à peine la maison de campagne à quatre
lieues des barrières. Cet ami, qui, depuis leur jeunesse à tous les
deux, veut bien s'associer de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce
qu'il entreprend et à tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres
de son ami absent, et, ces lettres, l'ami absent les écrit. Ce
qu'elles contiennent, on le voit d'ici: c'est l'épanchement quotidien;
c'est le temps qu'il a fait aujourd'hui, la manière dont le soleil
s'est couché hier, la belle soirée ou le matin pluvieux; c'est la
voiture où le voyageur est monté, chaise de poste ou carriole; c'est
l'enseigne de l'hôtellerie, l'aspect des villes, la forme qu'avait tel
arbre du chemin, la causerie de la berline ou de l'impériale; c'est un
grand tombeau visité, un grand souvenir rencontré, un grand édifice
exploré, cathédrale ou église de village, car l'église de village
n'est pas moins grande que la cathédrale: dans l'une et dans l'autre
il y a Dieu; ce sont tous les bruits qui passent, recueillis par
l'oreille et commentés par la rêverie: sonneries du clocher, carillon
de l'enclume, claquement du fouet du cocher, cri entendu au seuil
d'une prison, chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la
peinture de tous les pays coupée à chaque instant par des échappées
sur _ce doux pays de fantaisie_ dont parle Montaigne, et où
s'attardent si volontiers les songeurs; c'est cette foule d'aventures
qui arrivent, non pas au voyageur, mais à son esprit; en un mot, c'est
tout et ce n'est rien: c'est le journal d'une pensée plus encore que
d'un voyage.

Pendant que le corps se déplace, grâce au chemin de fer, à la
diligence ou au bateau à vapeur, l'imagination se déplace aussi. Le
caprice de la pensée franchit les mers sans navire, les fleuves sans
pont et les montagnes sans route. L'esprit de tout rêveur chausse les
bottes de sept lieues. Ces deux voyages mêlés l'un à l'autre, voilà ce
que contiennent ces lettres.

Le voyageur a marché toute la journée, ramassant, recevant ou
récoltant des idées, des chimères, des incidents, des sensations, des
visions, des fables, des raisonnements, des réalités, des souvenirs.
Le soir venu, il entre dans une auberge, et, pendant que le souper
s'apprête, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude
à l'angle d'une table, et il écrit. Chacune de ses lettres est le sac
où il vide la recette que son esprit a faite dans la journée, et dans
ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que
de louis d'or.

De retour à Paris, il revoit son ami et ne songe plus à son journal.

Depuis douze ans, il a écrit ainsi force lettres sur la France, la
Belgique, la Suisse, l'Océan et la Méditerranée, et il les a oubliées.
Il avait oublié de même celles qu'il avait écrites sur le Rhin, quand,
l'an passé, elles lui sont forcément revenues en mémoire par un petit
enchaînement de faits nécessaires à déduire ici.

On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ, la question du Rhin
s'est agitée tout à coup. Des esprits, excellents et nobles
d'ailleurs, l'ont controversée en France assez vivement à cette
époque, et ont pris tout d'abord, comme il arrive presque toujours,
deux partis opposés, deux partis extrêmes. Les uns ont considéré les
traités de 1815 comme un fait accompli, et, partant de là, ont
abandonné la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, ne lui demandant que
son amitié; les autres, protestant plus que jamais et avec justice,
selon nous, contre 1815, ont réclamé violemment la rive gauche du Rhin
et repoussé l'amitié de l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin
à la paix; les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les
uns et les autres avaient à la fois tort et raison. Entre ces deux
opinions exclusives et diamétralement contraires, il nous a semblé
qu'il y avait place pour une opinion conciliatrice. Maintenir le droit
de la France sans blesser la nationalité de l'Allemagne, c'était là le
beau problème dont celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course
sur le Rhin, cru entrevoir la solution. Une fois que cette idée lui
apparut, elle lui apparut, non comme une idée, mais comme un devoir. A
son avis, tout devoir veut être rempli. Lorsqu'une question qui
intéresse l'Europe, c'est-à-dire l'humanité entière, est obscure, si
peu de lumière qu'on ait, on doit l'apporter. La raison humaine,
d'accord en cela avec la loi spartiate, oblige dans certains cas à
dire l'avis qu'on a. Il écrivit donc alors, en quelque sorte sans
préoccupation littéraire, mais avec le simple et sévère sentiment du
devoir accompli, les deux cents pages qui terminent le second volume
de cette publication, et il se disposa à les mettre au jour.

Au moment de les faire paraître, un scrupule lui vint. Que
signifieraient ces deux cents pages ainsi isolées de tout le travail
qui s'était fait dans l'esprit de l'auteur pendant son exploration du
Rhin? N'y aurait-il pas quelque chose de brusque et d'étrange dans
l'apparition de cette brochure spéciale et inattendue? Ne faudrait-il
pas commencer par dire qu'il avait visité le Rhin, et alors ne
s'étonnerait-on pas à bon droit que lui, poëte par aspiration,
archéologue par sympathie, il n'eût vu dans le Rhin qu'une question
politique internationale? Eclairer par un rapprochement historique une
question contemporaine, sans doute cela peut être utile; mais le Rhin,
ce fleuve unique au monde, ne vaut-il pas la peine d'être aussi vu un
peu pour lui-même et en lui-même? Ne serait-il pas vraiment
inexplicable qu'il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans y
entrer, devant ces forteresses sans y monter, devant ces ruines sans
les regarder, devant ce passé sans le sonder, devant cette rêverie
sans s'y plonger? N'est-ce pas un devoir pour l'écrivain, quel qu'il
soit, d'être toujours adhérent avec lui-même, _et sibi constet_, et de
ne pas se produire autrement qu'on ne le connaît, et de ne pas arriver
autrement qu'il n'est attendu? Agir différemment, ne serait-ce pas
dérouter le public, livrer la réalité même du voyage aux doutes et aux
conjectures, et par conséquent diminuer la confiance?

Ceci sembla grave à l'auteur. Diminuer la confiance à l'heure même où
on la réclame plus que jamais; faire douter de soi, surtout quand il
faudrait y faire croire; ne pas rallier toute la foi de son auditoire
quand on prend la parole pour ce qu'on s'imagine être un devoir,
c'était manquer le but.

Les lettres qu'il avait écrites durant son voyage se représentèrent
alors à son esprit. Il les relut, et il reconnut que, par leur réalité
même, elles étaient le point d'appui incontestable et naturel de ses
conclusions dans la question rhénane; que la familiarité de certains
détails, que la minutie de certaines peintures, que la personnalité de
certaines impressions, étaient une évidence de plus; que toutes ces
choses vraies s'ajouteraient comme des contre-forts à la chose utile;
que, sous un certain rapport, le voyage du rêveur, empreint de
caprice, et peut-être pour quelques esprits chagrins entaché de
poésie, pourrait nuire à l'autorité du penseur; mais que, d'un autre
côté, en étant plus sévère, on risquait d'être moins efficace; que
l'objet de cette publication, malheureusement trop insuffisante, était
de résoudre amicalement une question de haine; et que, dans tous les
cas, du moment où la pensée de l'écrivain, même la plus intime et la
plus voilée, serait loyalement livrée aux lecteurs, quel que fût le
résultat, lors même qu'ils n'adhéreraient pas aux conclusions du
livre, à coup sûr ils croiraient aux convictions de l'auteur.--Ceci
déjà serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-être du reste.

Tels sont les motifs impérieux, à ce qu'il lui semble, qui ont
déterminé l'auteur à mettre au jour ces lettres et à donner au public
deux volumes sur le Rhin au lieu de deux cents pages.

Si l'auteur avait publié cette correspondance de voyageur dans un but
purement personnel, il lui eût probablement fait subir de notables
altérations; il eût supprimé beaucoup de détails; il eût effacé
partout l'intimité et le sourire; il eût extirpé et sarclé avec soin
le _moi_, cette mauvaise herbe qui repousse toujours sous la plume de
l'écrivain livré aux épanchements familiers; il eût peut-être renoncé
absolument, par le sentiment même de son infériorité, à la forme
épistolaire, que les très-grands esprits ont seuls, à son avis, le
droit d'employer vis-à-vis du public. Mais au point de vue qu'on vient
d'expliquer, ces altérations eussent été des falsifications; ces
lettres, quoiqu'en apparence à peu près étrangères à la _Conclusion_,
deviennent pourtant en quelque sorte des pièces justificatives;
chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage et de
présence; le _moi_, ici, est une affirmation. Les modifier, c'était
remplacer la vérité par la façon littéraire. C'était encore diminuer
la confiance, et par conséquent manquer le but.

Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant n'auront
peut-être pas deux lecteurs, sont là pour appuyer une parole
conciliante offerte à deux peuples. Devant un si grand objet,
qu'importe les petites coquetteries d'arrangeur et les raffinements de
toilette littéraire? Leur vérité est leur parure[1].

  [1] L'auteur à cet égard a poussé fort loin le scrupule. Ces lettres
  ont été écrites au hasard de la plume, sans livres, et les faits
  historiques ou les textes littéraires qu'elles contiennent çà et là
  sont cités de mémoire; or la mémoire fait défaut quelquefois. Ainsi,
  par exemple, dans la lettre neuvième, l'auteur dit que Barberousse
  _voulut se croiser pour la seconde ou troisième fois_, et dans la
  lettre dix-septième il parle des _nombreuses croisades_ de
  Frédéric Barberousse. L'auteur oublie dans cette double occasion
  que Frédéric Ier ne s'est croisé que deux fois, le première
  n'étant encore que duc de Souabe, en 1147, en compagnie de son
  oncle Conrad III; la seconde étant empereur, en 1189. Dans la
  lettre quatorzième, l'auteur a écrit l'hérésiarque _Doucet_ où il
  eût fallu écrire l'hérésiarque _Doucin_. Rien n'était plus facile
  à corriger que ces erreurs; il a semblé à l'auteur que,
  puisqu'elles étaient dans ces lettres, elles devaient y rester
  comme le cachet même de leur réalité. Puisqu'il en est à rectifier
  des erreurs, qu'on lui permette de passer des siennes à celles de
  son imprimeur. Un errata raisonné est parfois utile. Dans la
  lettre première, au lieu de: _la maison est pleine de voix qui
  ordonnent_, il faut lire: _la maison est pleine de voix qui
  jordonnent_. Dans la _Légende du beau Pécopin_ (paragraphe XII,
  dernières lignes), au lieu de: _une porte de métal_, il faut lire;
  _une porte de métail_. Les deux mots _jordonner_ et _métail_
  manquent au Dictionnaire de l'Académie, et selon nous le
  Dictionnaire a tort. _Jordonner_ est un excellent mot de la langue
  familière, qui n'a pas de synonyme possible, et qui exprime une
  nuance précise et délicate: le commandement exercé avec sottise et
  vanité, à tout propos et hors de tout propos. Quant au mot
  _métail_, il n'est pas moins précieux. Le _métal_ est la substance
  métallique pure; l'argent est un métal. Le _métail_ est la
  substance métallique composée; le bronze est un métail.

    (_Note de la première édition._)

Il s'est donc déterminé à les publier telles à peu près qu'elles ont
été écrites.

Il dit «à peu près,» car il ne veut point cacher qu'il a néanmoins
fait quelques suppressions et quelques changements, mais ces
changements n'ont aucune importance pour le public. Ils n'ont d'autre
objet la plupart du temps que d'éviter des redites, ou d'épargner à
des tiers, à des indifférents, à des inconnus rencontrés, tantôt un
blâme, tantôt une indiscrétion, tantôt l'ennui de se reconnaître. Il
importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de lettres,
consacrées à des détails de famille, aient été supprimées; il importe
peu que le lieu où s'est produit un accident quelconque, une roue
cassée, un incendie d'auberge, etc., ait été changé ou non.
L'essentiel, pour que l'auteur puisse dire, lui aussi: _Ceci est un
livre de bonne foi_, c'est que la forme et le fond des lettres soient
restés ce qu'ils étaient. On pourrait au besoin montrer aux curieux,
s'il y en avait pour de si petites choses, toutes les pièces de ce
journal d'un voyageur authentiquement timbrées et datées par la poste.

De la part des grands écrivains, et il est inutile de citer ici
d'illustres exemples qui sont dans toutes les mémoires, ces sortes de
confidences ont un charme extrême; le beau style donne la vie à tout;
de la part d'un simple passant, elles n'ont, nous le répétons, de
valeur que leur sincérité. A ce titre, et à ce titre seulement, elles
peuvent être quelquefois précieuses. Elles se classent, avec le moine
de Saint-Gall, avec le bourgeois de Paris sous Philippe-Auguste, avec
Jean de Troyes, parmi les matériaux utiles à consulter; et, comme
document honnête et sérieux, ont parfois plus tard l'honneur d'aider
la philosophie et l'histoire à caractériser l'esprit d'une époque et
d'une nation à un moment donné. S'il était possible d'avoir une
prétention pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre que
celle-là.

Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures dramatiques et les
incidents pittoresques. Comme l'auteur l'explique dès les premières
pages de ce livre, il voyage solitaire sans autre objet que de rêver
beaucoup et de penser un peu. Dans ces excursions silencieuses, il
emporte deux vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre
expression, il emmène deux vieux amis, Virgile et Tacite: Virgile,
c'est-à-dire toute la poésie qui sort de la nature; Tacite,
c'est-à-dire toute la pensée qui sort de l'histoire.

Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout retranché
dans le silence et le demi-jour, qui favorisent l'observation. Ici,
quelques mots d'explication sont indispensables. On le sait, la
prodigieuse sonorité de la presse française, si puissante, si féconde
et si utile d'ailleurs, donne aux moindres noms littéraires de Paris
un retentissement qui ne permet pas à l'écrivain, même le plus humble
et le plus insignifiant, de croire hors de France à sa complète
obscurité. Dans cette situation, l'observateur, quel qu'il soit, pour
peu qu'il se soit livré quelquefois à la publicité, doit, s'il veut
conserver entière son indépendance de pensée et d'action, garder
l'incognito comme s'il était quelque chose, et l'anonyme comme s'il
était quelqu'un. Ces précautions, qui assurent au voyageur le bénéfice
de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excursion aux bords du
Rhin, bien qu'elles fussent à coup sûr surabondantes pour lui et qu'il
lui parût presque ridicule de les prendre. De cette façon, il a pu
recueillir ses notes à son aise et en toute liberté, sans que rien
gênât sa curiosité ou sa méditation dans cette promenade de fantaisie
qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqué, admet pleinement le
hasard des auberges et des tables d'hôte, et s'accommode aussi
volontiers de la patache que de la chaise de poste, de la banquette
des diligences que de la tente des bateaux à vapeur.

Quant à l'Allemagne, qui est à ses yeux la collaboratrice naturelle
de la France, il croit, dans les considérations qu'il en a données
dans cet ouvrage, l'avoir appréciée justement et l'avoir vue telle
qu'elle est. Qu'aucun lecteur ne s'arrête à deux ou trois mots semés
çà et là dans ces lettres, et maintenus par scrupule de sincérité;
l'auteur proteste énergiquement contre toute intention d'ironie.
L'Allemagne, il ne le cache pas, est une des terres qu'il aime et une
des nations qu'il admire. Il a presque un sentiment filial pour cette
noble et sainte patrie de tous les penseurs. S'il n'était pas
Français, il voudrait être Allemand.

L'auteur ne croit pas devoir achever cette note préliminaire sans
entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule qui lui est survenu. Au
moment où l'impression de ce livre se terminait, il s'est aperçu que
des événements tout récents, et qui, à l'instant même où nous sommes,
occupent encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application
directe à certain passage que l'on trouvera plus loin. Or, l'auteur
ayant toujours eu plutôt pour but de calmer que d'irriter, il se
demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes. Après réflexion, il
s'est décidé à les maintenir. Il suffit d'examiner la date où ces
lignes ont été écrites pour reconnaître que, s'il y avait à cette
époque-là quelque chose dans l'esprit de l'auteur, c'était peut-être
une prévision, ce n'était pas, à coup sûr, et ce ne pouvait être une
application. Si l'on se reporte aux faits généraux de notre temps, on
verra que cette prévision a pu en résulter, même dans la forme précise
que le hasard lui a donnée. En admettant que ces deux lignes aient un
sens, ce ne sont pas elles qui sont venues se superposer aux
événements, ce sont les événements qui sont venus se ranger sous
elles. Il n'est pas d'écrivain un peu réfléchi auquel cela ne soit
arrivé. Quelquefois, à force d'étudier le présent, on rencontre
quelque chose qui ressemble à l'avenir. Il a donc laissé ces deux
lignes à leur place, de même qu'il s'était déjà déterminé à laisser
dans le recueil intitulé les _Feuilles d'automne_, les vers intitulés
_Rêverie d'un passant à propos d'un roi_, petit poëme écrit en juin
1830, qui annonce la Révolution de juillet.

Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes, l'auteur n'a plus
rien à en dire. S'ils ne se dérobaient par leur peu de valeur à
l'honneur des assimilations et des comparaisons, l'auteur ne pourrait
s'empêcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour
sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout
spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve. Il commence
comme un ruisseau; traverse un ravin près d'un groupe de chaumières,
sous un petit pont d'une arche; côtoie l'auberge dans le village, le
troupeau dans le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le
sentier; puis il s'éloigne; il touche un champ de bataille, une plaine
illustre, une grande ville; il se développe, il s'enfonce dans les
brumes de l'horizon, reflète des cathédrales, visite des capitales,
franchit des frontières, et, après avoir réfléchi les arbres, les
champs, les étoiles, les églises, les ruines, les habitations, les
barques et les voiles, les hommes et les idées, les ponts qui joignent
deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre
enfin, comme le but de sa course et le terme de son élargissement, le
double et profond océan du présent et du passé, la politique et
l'histoire.

    Paris, janvier 1842.



LE RHIN



LETTRE I

DE PARIS A LA FERTÉ-SOUS-JOUARRE.

  Départ de Paris.--Le coteau de S.-P.--Prouesses des
    démolisseurs.--Nanteuil-le-Haudoin.--Villers-Cotterets.--Les
    1600 curiosités de Dammartin.--Dieu offre la diligence à qui
    perd son cabriolet.--La Ferté-sous-Jouarre.--Un épicier
    héritier du duc de Saint-Simon.--Aspect de la campagne.--Le
    voyageur raconte ses goûts.--Le bossu et le gendarme.--Pourquoi
    un homme est un brave.--Pourquoi le même homme est un
    lâche.--La peau et l'habit.--1814 et 1830.--Meaux.--Un fort
    bel escalier.--La cathédrale de Bossuet.--Meaux a eu un théâtre
    avant Paris.--Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le
    diable.--Comment une reine s'y prend pour faire entrer un roi
    dans le paradis.


      La Ferté-sous-Jouarre, juillet 1838.

C'est avant-hier matin, vers onze heures, comme je vous l'ai écrit,
mon ami, que j'ai quitté Paris. Je suis sorti par la route de Meaux,
et j'ai laissé à ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à
l'extrémité des collines le coteau de S.-P. Je vous ai donné dans ce
moment-là une bonne et tendre pensée à tous; et j'ai tenu mes regards
fixés sur cette petite ampoule obscure au fond de la plaine, jusqu'à
l'instant où un tournant du chemin me l'a brusquement cachée.

Vous connaissez mon goût pour les grands voyages à petites journées,
sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis
d'enfance, Virgile et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon équipage.

J'ai pris le chemin de Châlons, car je connais la route de Soissons
pour l'avoir suivie il y a quelques années; et, grâce aux
démolisseurs, elle n'a aujourd'hui qu'un médiocre intérêt.
Nanteuil-le-Haudouin a perdu son château bâti sous François Ier.
Villers-Cotterets a converti en dépôt de mendicité le magnifique
manoir du duc de Valois, et là, comme presque partout, sculptures et
peintures, tout l'esprit de la renaissance, toute la grâce du seizième
siècle, a honteusement disparu sous la racloire et le badigeon.
Dammartin a rasé son énorme tour du haut de laquelle on voyait
Montmartre distinctement, à neuf lieues de distance, et dont la grande
lézarde verticale avait fait naître ce proverbe que je n'ai jamais
bien compris: _Il est comme le château de Dammartin qui crève de
rire_. Aujourd'hui, veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'évêque
de Meaux, quand il était en querelle avec le comte de Champagne, avait
le droit de se réfugier avec sept personnes de sa suite, Dammartin
n'engendre plus de proverbes et ne donne plus lieu qu'à des notes
littéraires du genre de celle-ci, que j'ai copiée textuellement, à
l'époque où j'y passai, dans je ne sais plus quel petit livre local
étalé sur la table de l'auberge:

   «DAMMARTIN (Seine-et-Marne), petite ville sur une colline. On y
   fabrique de la dentelle. Hôtel: _Sainte-Anne_. Curiosités:
   l'église paroissiale, la halle, seize cents habitants.»

Le peu de temps accordé pour dîner par ce tyran des diligences appelé
«le conducteur» ne me permit pas alors de vérifier jusqu'à quel point
il était vrai que les seize cents habitants de Dammartin fussent tous
des curiosités.

J'ai donc pris par Meaux.

Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le plus beau chemin du
monde, la roue de mon cabriolet a cassé. Vous savez que je suis de ces
hommes qui _continuent leur route_; le cabriolet renonçait à moi, j'ai
renoncé au cabriolet. Justement une petite diligence passait, la
diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une place vacante, je l'ai
prise; et dix minutes après l'accident, je «continuais ma route» juché
sur l'impériale entre un bossu et un gendarme.

Me voici en ce moment à la Ferté-sous-Jouarre, jolie petite ville que
je revois pour la quatrième fois bien volontiers avec ses trois ponts,
ses charmantes îles, son vieux moulin au milieu de la rivière qui se
rattache à la terre par cinq arches, et son beau pavillon du temps de
Louis XIII, qui a appartenu, dit-on, au duc de Saint-Simon, et qui
aujourd'hui se déforme entre les mains d'un épicier.

Si en effet M. de Saint-Simon a possédé ce vieux logis, je doute que
son manoir natal de la Ferté-Vidame eût une mine plus seigneuriale et
plus fière, et fût mieux fait pour encadrer sa hautaine figure de duc
et pair, que le charmant et sévère châtelet de la Ferté-sous-Jouarre.

Le moment est parfait pour voyager. Les campagnes sont pleines de
travailleurs. On achève la moisson. On bâtit çà et là de grandes
meules qui ressemblent, quand elles sont à moitié faites, à ces
pyramides éventrées qu'on retrouve en Syrie. Les blés coupés sont
rangés à terre sur le flanc des collines de façon à imiter le dos des
zèbres.

Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les événements que je cherche
en voyage, ce sont les idées et les sensations; et pour cela, la
nouveauté des objets suffit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu
que j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant moi et
de la route derrière moi, tout me va. Si le pays est plat, j'aime les
larges horizons. Si le pays est montueux, j'aime les paysages
inattendus, et au haut de chaque côte il y en a un. Tout à l'heure je
voyais une charmante vallée. A droite et à gauche de beaux caprices de
terrain; de grandes collines coupées par les cultures et une multitude
de carrés amusants à voir; çà et là, des groupes de chaumières basses
dont les toits semblaient toucher le sol; au fond de la vallée, un
cours d'eau marqué à l'œil par une longue ligne de verdure et
traversé par un vieux petit pont de pierre rouillée et vermoulue où
viennent se rattacher les deux bouts du grand chemin.--Au moment où
j'étais là, un roulier passait le pont, un énorme roulier d'Allemagne
gonflé, sanglé et ficelé, qui avait l'air du ventre de Gargantua
traîné sur quatre roues par huit chevaux. Devant moi, suivant
l'ondulation de la colline opposée, remontait la roue éclatante de
soleil, sur laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en noir la
figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.

Eh bien, ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous rirez peut-être, ce
roulier, cette route blanche, ce vieux pont, ces chaumes bas, tout
cela m'égaye et me rit. Une vallée comme celle-là me contente, avec le
ciel par-dessus. J'étais seul dans cette voiture à la regarder et à en
jouir. Les voyageurs bâillaient horriblement.

Quand on relaye, tout m'amuse. On s'arrête à la porte de l'auberge.
Les chevaux arrivent avec un bruit de ferraille. Il y a une poule
blanche sur la grande route, une poule noire dans les broussailles,
une herse ou une vieille roue cassée dans un coin, des enfants
barbouillés qui jouent sur un tas de sable; au-dessus de ma tête
Charles-Quint, Joseph II ou Napoléon pendus à une vieille potence en
fer et faisant enseigne, grands empereurs qui ne sont plus bons qu'à
achalander une auberge. La maison est pleine de voix qui jordonnent;
sur le pas de la porte, les garçons d'écurie et les filles de cuisine
font des idylles, le fumier cajole l'eau de vaisselle; et moi, je
profite de ma haute position,--sur l'impériale,--pour écouter causer
le bossu et le gendarme, ou pour admirer les jolies petites colonies
de coquelicots nains qui font des oasis sur un vieux toit.

Du reste, mon gendarme et mon bossu étaient des philosophes, «pas
fiers du tout,» et causant humainement l'un avec l'autre, le gendarme
sans dédaigner le bossu, le bossu sans mépriser le gendarme. Le bossu
paye six cents francs de contribution à Jouarre, l'ancienne _Jovis
ara_, comme il avait la bonté de l'expliquer au gendarme. Il possède,
en outre, un père qui paye neuf cents livres à Paris, et il s'indigne
contre le gouvernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage au
pont sur la Marne entre Meaux et la Ferté. Le gendarme ne paye aucune
contribution, mais il raconte naïvement son histoire. En 1814, à
Montmirail, il se battit comme un lion; il était conscrit. En 1830,
aux journées de Juillet, il eut peur et se sauva; il était gendarme.
Cela l'étonne et cela ne m'étonne pas. Conscrit, il n'avait rien que
ses vingt ans, il était brave. Gendarme, il avait femme et enfants,
et, ajoutait-il, son cheval à lui; il était lâche. Le même homme, du
reste, mais non la même vie. La vie est un mets qui n'agrée que par la
sauce. Rien n'est plus intrépide qu'un forçat. Dans ce monde, ce n'est
pas à sa peau que l'on tient, c'est à son habit. Celui qui est tout nu
ne tient à rien.

Convenons aussi que les deux époques étaient bien différentes. Ce qui
est dans l'air agit sur le soldat comme sur tout homme. L'idée qui
souffle le glace ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolution
soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette force des idées
qui est comme l'âme de la force des choses. Et puis, quoi de plus
triste et de plus énervant? se battre pour des ordonnances étranges,
pour des ombres qui ont passé dans un cerveau troublé, pour un rêve,
pour une folie, frères contre frères, fantassins contre ouvriers,
Français contre Parisiens! En 1814, au contraire, le conscrit luttait
contre l'étranger, contre l'ennemi, pour des choses claires et
simples, pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et ses
sœurs, pour la charrue qu'il venait de quitter, pour le toit de
chaume qui fumait là-bas; pour la terre qu'il avait sous les clous de
ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1830, le soldat
ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que le
savoir, il le comprenait; il faisait plus que le comprendre, il le
sentait; il faisait plus que le sentir, il le voyait.

Trois choses m'ont intéresse à Meaux: un délicieux petit portail de la
renaissance accolé à une vieille église démantelée, à droite, en
entrant dans la ville; puis la cathédrale; puis, derrière la
cathédrale, un bon vieux logis de pierre de taille, à demi fortifié,
flanqué de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je suis
entré bravement dans la cour, quoique j'y eusse avisé une vieille
femme qui tricotait. Mais la bonne dame m'a laissé faire. J'y voulais
étudier un fort bel escalier extérieur, dallé de pierre et charpenté
de bois, qui monte à la vieille maison, appuyé sur deux arches
surbaissées et couvert d'un toit-auvent à arcades en anse de panier.
Le temps m'a manqué pour le dessiner. Je le regrette; c'est le premier
escalier de ce genre que j'aie vu. Il m'a paru être du quinzième
siècle.

La cathédrale est une noble église commencée au quatorzième siècle et
continuée au quinzième. On vient de la restaurer d'une odieuse façon.
Elle n'est d'ailleurs pas finie. De ses deux tours projetées par
l'architecte, une seulement est bâtie. L'autre, qui a été ébauchée,
cache son moignon sous un appareil d'ardoise. La porte du milieu et
celle de droite sont du quatorzième siècle; celle de gauche est du
quinzième. Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre que la
lune et la pluie ont rongée.

J'en ai voulu déchiffrer les bas-reliefs. Le tympan de la porte de
gauche représente l'histoire de saint Jean-Baptiste; mais le soleil,
qui tombait à plomb sur la façade, n'a pas permis à mes yeux d'aller
plus loin. L'intérieur de l'église est d'une composition superbe. Il y
a sur le chœur de grandes ogives trilobées à jour du plus bel effet.
A l'apside, il ne reste plus qu'une verrière magnifique et qui fait
regretter les autres. On repose en ce moment, à l'entrée du chœur,
deux autels en ravissante menuiserie du quinzième siècle; mais on
barbouille cela de peinture à l'huile, couleur bois. C'est le goût des
naturels du pays. A gauche du chœur, près d'une charmante porte
surbaissée avec imposte, j'ai vu une belle statue de marbre à genoux
d'un homme de guerre du seizième siècle, sans armoiries ni inscription
d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom de cette statue. Vous qui
savez tout, vous l'auriez fait. De l'autre côté est une autre statue;
celle-là porte son inscription, et bien lui en prend: car vous-même
vous ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure sévère de
Bénigne Bossuet. Quant à Bossuet, j'ai grand'peur que la destruction
des vitraux ne soit de son fait. J'ai vu son trône épiscopal, d'une
assez belle boiserie en style Louis XIV, avec baldaquin figuré. Le
temps m'a manqué pour aller visiter son fameux cabinet à l'évêché.

Un fait étrange, c'est que Meaux a eu un théâtre avant Paris, une
vraie salle de spectacle, construite dès 1547,--dit un manuscrit de
la bibliothèque locale,--tenant du cirque antique en ce qu'elle était
couverte d'un velarium, et du théâtre actuel en ce qu'_il y avait tout
autour des loges fermant à clef, lesquelles étaient louées à des
habitants de Meaux_. On représentait là des mystères. Un nommé
Pascalus jouait le Diable et en garda le surnom. En 1562 il livra la
ville aux huguenots, et l'année d'après les catholiques le pendirent,
un peu parce qu'il avait livré la ville, beaucoup parce qu'il
s'appelait le _Diable_.--Aujourd'hui Paris a vingt théâtres, la ville
champenoise n'en a plus un seul. On prétend qu'elle s'en vante; c'est
comme si Meaux se vantait de n'être pas Paris.

Du reste, ce pays est plein du siècle de Louis XIV. Ici, le duc
Saint-Simon; à Meaux, Bossuet; à la Ferté-Milon, Racine; à
Château-Thierry, la Fontaine. Le tout en un rayon de douze lieues. Le
grand seigneur avoisine le grand évêque. La Tragédie coudoie la Fable.

En sortant de la cathédrale, j'ai trouvé le soleil voilé et j'ai pu
examiner la façade. Le grand tympan du portail central est des plus
curieux. Le compartiment inférieur représente Jeanne, femme de
Philippe le Bel, des deniers de laquelle l'église fut construite après
sa mort. La reine de France, sa cathédrale à la main, se présente aux
portes du paradis. Saint Pierre les lui ouvre à deux battants.
Derrière la reine se tient le beau roi Philippe avec je ne sais quel
air de pauvre honteux. La reine, fort spirituellement sculptée et
atournée, désigne le pauvre diable de roi d'un regard de côté et d'un
geste d'épaule, et semble dire à saint Pierre: _Bah! laissez-le entrer
par-dessus le marché!_



LETTRE II

MONTMIRAIL.--MONTMORT.--ÉPERNAY.

  Montmirail.--_Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus
    arva._--Champ de bataille de Montmirail.--Soleil
    couché.--Napoléon disparu.--Le voyageur parle des ormes.--Le
    château de Montmort.--Comment le voyageur éblouit mademoiselle
    Jeannette.--Route de nuit dans les bois.--Epernay.--Les trois
    églises: Thibaut Ier, Pierre Strozzi, Poterlet-Galichet.--Odry
    apparaît à l'auteur dans l'église d'Epernay.--Comme quoi le
    voyageur aime mieux regarder des coquelicots et des papillons
    que quinze cent mille bouteilles de vin de Champagne.--Pilogène
    et Phyotrix.--A Montmirail le voyageur remarque un œuf
    frais.--De quoi on riait au seizième siècle.


      Epernay, 21 juillet.

A la Ferté-sous-Jouarre j'ai loué la première carriole venue, en ne
m'informant guère que d'une chose: a-t-elle la voie, et les roues
sont-elles bonnes? et je m'en suis allé à Montmirail. Rien dans cette
petite ville qu'un assez frais paysage à l'entrée de deux belles
allées d'arbres. Le reste, le château excepté, est un fouillis de
masures.

Lundi, vers cinq heures du soir, je quittais Montmirail en me
dirigeant vers la route de Sézanne à Epernay. Une heure après j'étais
à Vaux-Champs, et je traversais le fameux champ de bataille. Un
moment avant d'y arriver j'avais rencontré sur la route une charrette
bizarrement chargée. Pour attelage un âne et un cheval. Sur la
voiture, des casseroles, des chaudrons, de vieux coffres, des chaises
de paille, un tas de meubles; à l'avant, dans une espèce de panier,
trois petits enfants presque nus; à l'arrière, dans un autre panier,
des poules. Pour conducteur, un homme en blouse, à pied, portant un
enfant sur son dos. A quelques pas, une femme, marchant aussi, et
portant aussi un enfant, mais dans son ventre. Tout ce déménagement se
hâtait vers Montmirail comme si la grande bataille de 1814 allait
recommencer. «Oui, me disais-je, on devait rencontrer ici de ces
charrettes-là il y a vingt-cinq ans.» Je me suis informé, ce n'était
pas un déménagement, c'était une expatriation. Cela n'allait pas à
Montmirail, cela allait en Amérique. Cela ne fuyait pas une bataille,
cela fuyait la misère. En deux mots, cher ami, c'était une famille de
pauvres paysans alsaciens émigrants, à qui l'on promet des terres dans
l'Ohio, et qui s'en vont de leur pays sans se douter que Virgile a
fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans.

Du reste, ces braves gens s'en allaient avec une parfaite insouciance.
L'homme refaisait une mèche à son fouet, la femme chantonnait, les
enfants jouaient. Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de
malheureux et de désorienté qui faisait peine. Les poules aussi m'ont
paru avoir le sentiment de leur malheur.

Cette indifférence m'a étonné. Je croyais vraiment la patrie plus
profondément gravée dans les hommes. Cela leur est donc égal, à ces
gens, de ne plus voir les mêmes arbres?

Je les ai suivis quelque temps des yeux. Où allait ce petit groupe
cahoté et trébuchant? Où vais-je moi-même? La route tourna, ils
disparurent. J'entendis encore quelque temps le fouet de l'homme et
la chanson de la femme, puis tout s'évanouit.

Quelques minutes après j'étais dans les glorieuses plaines qui ont vu
l'empereur. Le soleil se couchait. Les arbres faisaient de grandes
ombres. Les sillons, déjà retracés çà et là, avaient une couleur
blonde. Une brume bleue montait du fond des ravins. La campagne était
déserte. On n'y voyait au loin que deux ou trois charrues oubliées,
qui avaient l'air de grandes sauterelles. A ma gauche, il y avait une
carrière de pierres meulières. De grosses meules toutes faites et bien
rondes, les unes blanches et neuves, les autres vieilles et noires,
gisaient pêle-mêle sur le sol, debout, couchées, en piles, comme les
pièces d'un énorme damier bouleversé. En effet, des géants avaient
joué là une grande partie.

Je tenais à voir le château de Montmort, ce qui fait qu'à quatre
lieues de Montmirail, à Formentières ou Armentières, j'ai tourné
brusquement à gauche, et j'ai pris la route d'Epernay. Il y a là seize
grands ormes les plus amusants du monde qui penchent sur la route
leurs profils rechignés et leurs perruques ébouriffées. Les ormes sont
une de mes joies en voyage. Chaque orme vaut la peine d'être regardé à
part. Tous les autres arbres sont bêtes et se ressemblent; les ormes
seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin, se renversant
lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est touffu, et faisant toutes
sortes de grimaces le soir aux passants. Les jeunes ormes ont un
feuillage qui jaillit dans tous les sens, comme une pièce d'artifice
qui éclate. Depuis la Ferté jusqu'à l'endroit où l'on trouve ces seize
ormes, la route n'est bordée que de peupliers, de trembles ou de
noyers çà et là, ce qui me donnait quelque humeur.

Le pays est plat, la plaine fuit à perte de vue. Tout à coup, en
sortant d'un bouquet d'arbres, on aperçoit à droite, comme à moitié
enfoui dans un pli du terrain, un ravissant tohu-bohu de tourelles, de
girouettes, de pignons, de lucarnes et de cheminées. C'est le château
de Montmort.

Mon cabriolet a tourné bride, et j'ai mis pied à terre devant la porte
du château. C'est une exquise forteresse du seizième siècle, bâtie en
brique, avec toits d'ardoise et girouettes ouvragées, avec sa double
enceinte, son double fossé, son pont de trois arches qui aboutit au
pont-levis, son village à ses pieds, et tout autour un admirable
paysage, sept lieues d'horizon. Aux baies près, qui ont presque toutes
été refaites, l'édifice est bien conservé. La tour d'entrée contient,
roulés l'un sur l'autre, un escalier à vis pour les hommes et une
rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore une vieille porte de fer,
et en montant, dans les embrasures de la tour, j'ai compté quatre
petits engins du quinzième siècle. La garnison de la forteresse se
composait pour le moment d'une vieille servante, mademoiselle
Jeannette, qui m'a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des
anciens appartements de l'intérieur que la cuisine, fort belle salle
voûtée à grande cheminée; le vieux salon, dont on a fait un billard,
et un charmant petit cabinet à boiseries dorées, dont le plafond a
pour rosace un chiffre fort ingénieusement entortillé. Le vieux salon
est une magnifique pièce. Le plafond à poutres peintes, dorées et
sculptées, est encore intact. La cheminée, surmontée de deux fort
nobles statues, est du plus beau style de Henri III. Les murs étaient
jadis couverts de vastes panneaux de tapisserie, qui étaient des
portraits de famille. A la Révolution, des gens d'esprit du village
voisin ont arraché ces panneaux et les ont brûlés, ce qui a porté un
coup mortel à la féodalité. Le propriétaire actuel a remplacé ces
panneaux par de vieilles gravures représentant des vues de Rome et des
batailles du grand Condé, collées à cru sur le mur. Ce que voyant,
j'ai donné trente sous à mademoiselle Jeannette, qui m'a paru éblouie
de ma magnificence.

Et puis j'ai regardé les canards et les poules dans les fossés du
château, et je m'en suis allé.

En sortant de Montmort--où l'on arrive par la plus horrible route du
monde, soit dit en passant--j'ai rencontré la malle qui a dû vous
porter ma précédente lettre. Je l'ai chargée, ami, de toutes sortes de
bonnes pensées pour vous.

La route s'est enfoncée dans un bois, au moment où la nuit tombait, et
je n'ai plus rien vu jusqu'à Epernay que des cabanes de charbonniers
qui fumaient à travers les branches. La gueule rouge d'une forge
éloignée m'apparaissait par moments, le vent agitait au bord de la
route la vive silhouette des arbres, et sur ma tête, dans le ciel, le
splendide chariot faisait son voyage au milieu des étoiles pendant que
ma pauvre patache faisait le sien à travers les cailloux.

Epernay, c'est la ville du vin de Champagne. Rien de plus, rien de
moins.

Trois églises se sont succédé à Epernay. La première, une église
romane, bâtie en 1037 par Thibaut Ier, comte de Champagne, fils
d'Eudes II. La seconde, une église de la Renaissance, bâtie en 1540
par Pierre Strozzi, maréchal de France, seigneur d'Epernay, tué au
siége de Thionville en 1558. La troisième, l'église actuelle, me fait
l'effet d'avoir été bâtie sur les dessins de M. Poterlet-Galichet, un
brave marchand dont la boutique et le nom coudoient l'église. Les
trois églises me paraissent admirablement dépeintes et résumées par
ces trois noms: Thibaut Ier, comte de Champagne; Pierre Strozzi,
maréchal de France; Poterlet-Galichet, épicier.

C'est vous dire assez que la dernière, l'église actuelle, est une
hideuse bâtisse en plâtre, bête, blanche et lourde, avec triglyphes
supportant les retombées des archivoltes. Il ne reste rien de la
première église. Il ne reste de la deuxième que de beaux vitraux et un
portail exquis. L'une des verrières raconte toute l'histoire de Noé de
la façon la plus naïve. Vitraux et portail sont, bien entendu,
enclavés et englués dans l'affreux plâtre de l'église neuve. Il m'a
semblé voir Odry avec son pantalon blanc trop court, ses bas bleus et
son grand col de chemise, portant le casque et la cuirasse de François
Ier.

On a voulu me mener voir ici la curiosité du pays, une grande cave qui
contient quinze cent mille bouteilles. Chemin faisant, j'ai rencontré
un champ de navette en fleur avec des coquelicots et des papillons et
un beau rayon de soleil. J'y suis resté. La grande cave se passera de
ma visite.

La pommade pour faire pousser les cheveux, qui s'appelle à la Ferté:
PILOGÈNE, s'appelle à Epernay: PHYOTHRIX, _importation grecque_.

A propos, à Montmirail l'hôtel de la Poste m'a fait payer quatre œufs
frais quarante sous; cela m'a paru un peu vif.

J'oubliais de vous dire que Thibaut Ier a été enterré dans son église
et Strozzi dans la sienne. Je réclame dans l'église actuelle une tombe
pour M. Poterlet-Galichet.

C'était un brave que ce Strozzi. Brisquet, fou de Henri II, s'amusa un
jour à lui larder avec du lard, par derrière, en pleine cour, un fort
beau manteau neuf que le maréchal essayait ce jour-là. Il paraît que
cela fit beaucoup rire, car Strozzi s'en vengea cruellement. Pour moi,
je n'aurais pas ri et je ne me serais pas vengé. Larder un manteau de
velours avec du lard! Je n'ai jamais été ébloui de cette plaisanterie
de la Renaissance.



LETTRE III

CHALONS. SAINTE-MENEHOULD. VARENNES.

  Le voyageur fait son entrée à Varenne.--Place où Louis XVI fut
    arrêté.--Ce qu'on raconte dans le pays.--Comment s'appelait
    l'homme qui avait en 1791 l'âme de Judas.--Rapprochements
    sinistres.--Les lieux ont parfois la figure des
    faits.--Varennes est près de Reims.--L'auberge du
    _Grand-Monarque_.--Ce que dit l'enseigne.--Ce que dit
    l'hôte.--L'église de Varennes.--Ce qu'on trouve dans les
    paysages de Champagne.--Châlons.--La
    cathédrale.--Notre-Dame.--Le guettier.--Le voyageur dit des
    choses très-risquées à propos d'un petit garçon fort laid qui
    est dans un clocher.--Les autres églises de Châlons.--L'hôtel
    de ville.--Quels sont les animaux assis devant la
    façade.--Notre-Dame-de-l'Epine.--Le puits
    miraculeux.--Familiarité du télégraphe avec Notre-Dame.--Un
    orage.--Sainte-Menehould.--Beautés épiques de la cuisine de
    l'_hôtel de Metz_.--L'oiseau endormi.--Eloge des femmes à
    propos des auberges.--Paysages.--Hymne à la Champagne.


      Varennes, 25 juillet.

Hier, à la chute du jour, mon cabriolet cheminait au delà de
Sainte-Menehould; je venais de relire ces admirables et éternels vers:

    Mugitusque boum mollesque sub arbore somni,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Speluncæ vivique lacus.
J'étais resté appuyé sur le vieux livre entr'ouvert, dont les pages
se chiffonnaient sous mon coude. J'avais l'âme pleine de toutes ces
idées vagues, douces et tristes qui se mêlent ordinairement dans mon
esprit aux rayons du soleil couchant, quand un bruit de pavé sous les
roues m'a réveillé. Nous entrions dans une ville.--Qu'est cette
ville?--Mon cocher m'a répondu: «C'est Varennes.» Puis la voiture
s'est engagée dans une rue qui descend, entre deux rangs de maisons
qui ont je ne sais quoi de grave et de pensif. Portes et volets
fermés; de l'herbe dans les cours. Tout à coup, après avoir passé une
vieille porte cochère du temps de Louis XIII, en pierres noires,
accostée d'un grand puits revêtu d'un appareil de madriers, la voiture
a débouché dans une petite place triangulaire entourée de maisons d'un
seul étage, blanchies à la chaux, avec deux arbres rabougris gardant
une porte dans un coin. Le grand côté de ce carrefour trigonal est
orné d'un méchant beffroi écaillé d'ardoises. C'est dans cette place
que Louis XVI fut arrêté comme il s'enfuyait, le 21 juin 1791. Il fut
arrêté par Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould (il n'y
avait pas alors de poste à Varennes), devant une maison jaune qui fait
le coin de la place après avoir passé le beffroi. La voiture du roi
suivait l'hypothénuse du triangle que dessine la place. La nôtre a
parcouru le même chemin. Je suis descendu de cabriolet et j'ai regardé
longtemps cette petite place. Comme elle s'est élargie rapidement! en
quelques mois elle est devenue monstrueuse, elle est devenue la place
de la Révolution.

Voici ce qu'on raconte dans le pays. Le roi se défendit vivement
d'être le roi (ce que n'aurait pas fait Charles Ier, soit dit en
passant). On allait le relâcher, faute de le reconnaître décidément,
lorsque survint un monsieur d'Ethé, qui avait je ne sais quel sujet de
haine contre la cour. Ce M. d'Ethé (je ne sais si c'est bien là
l'orthographe du nom, mais on écrit toujours suffisamment le nom d'un
traître), cet homme donc aborda le roi à la façon de Judas, en disant:
«Bonjour, sire.» Cela suffit. On retint le roi. Il y avait cinq
personnes royales dans la voiture; le misérable, avec un mot, les
frappa toutes les cinq. Ce _bonjour, sire_, ce fut pour Louis XVI,
pour Marie-Antoinette et pour madame Elisabeth, la guillotine; pour le
Dauphin, l'agonie du Temple; pour Madame Royale, l'extinction de sa
race et l'exil.

Pour qui ne songe pas à l'événement, la petite place de Varennes a un
aspect morose; pour qui y pense, elle a un aspect sinistre.

Je crois vous l'avoir fait remarquer déjà en plus d'une occasion, la
nature matérielle offre quelquefois des symbolismes singuliers. Louis
XVI descendait dans ce moment-là une pente fort rapide et même
dangereuse, où le maître-cheval de ma carriole a failli s'abattre. Il
y a cinq jours, je trouvais une sorte de damier gigantesque sur le
champ de bataille de Montmirail. Aujourd'hui je traverse la fatale
petite place triangulaire de Varennes, qui a la forme du couteau de la
guillotine.

L'homme qui assistait Drouet et qui saisit là Louis XVI s'appelait
Billaud.--Pourquoi pas Billot?

Varennes est a quinze lieues de Reims. Il est vrai que la place du 21
janvier est à deux pas des Tuileries. Comme ces rapprochements ont dû
torturer le pauvre roi! Entre Reims et Varennes, entre le sacre et le
détrônement, il n'y a que quinze lieues pour mon cocher; pour
l'esprit, il y a un abîme: la Révolution.

J'ai demandé gîte à une très-ancienne auberge qui a pour enseigne: _Au
grand Monarque_, avec le portrait de Louis-Philippe. Probablement on a
vu là tour à tour, depuis cent ans, Louis XV, Bonaparte et Charles X.
Il y a quarante-huit ans, le jour où cette ville barra le passage à
la voiture royale, ce qui pendait sur cette porte à la vieille
branche de fer contournée, encore scellée au mur aujourd'hui, c'était
sans doute le portrait de Louis XVI.

Louis XVI s'est peut-être arrêté au _Grand Monarque_, et s'est vu là
peint en enseigne, roi en peinture lui-même.--Pauvre «Grand Monarque!»

Ce matin, je me suis promené dans la ville, qui est, du reste,
très-gracieusement située sur les deux bords d'une jolie rivière. Les
vieilles maisons de la ville haute font un amphithéâtre fort
pittoresque sur la rive droite. L'église, qui est dans la ville basse,
est insignifiante. Elle est vis-à-vis de mon auberge. Je la vois de la
table où j'écris. Le clocher porte cette date: 1776. Il avait deux ans
de plus que Madame Royale.

Cette sombre aventure a laissé quelque trace ici, chose rare en
France. Le peuple en parle encore. L'aubergiste m'a dit qu'_un
monsieur de la ville en avait rédigé une comédie_.--Cela m'a rappelé
que la nuit de l'évasion, on avait habillé le petit Dauphin en fille,
si bien qu'il demandait à Madame Royale _si c'était pour une comédie_.
C'est cette comédie-là qu'a _rédigée_ le «monsieur de la ville.»

Je dois réparation à l'église, je viens de la revoir. Elle a au côté
droit un charmant petit portail trilobé.

Si toutes mes architectures ne vous ennuient pas, je vous dirai que
Châlons n'a pas tout à fait répondu à l'idée que je m'en faisais, la
cathédrale, du moins. Chemin faisant, et pour n'y plus revenir,
j'ajoute que la route d'Epernay à Châlons n'est pas non plus ce que
j'attendais. On ne fait qu'entrevoir la Marne, au bord de laquelle
j'ai remarqué d'ailleurs, dans les villages, deux ou trois églises
romanes à clocher peu aigu, comme le clocher de Fécamp. Tout le pays
n'est que plaines; mais toujours des plaines, c'est trop beau. Il y a
du reste, dans le paysage, beaucoup de moutons et beaucoup de
Champenois.

Le vaisseau de la cathédrale est noble et d'une belle coupe; il reste
quelques riches vitraux, une rosace entre autres: j'ai vu dans
l'église une charmante chapelle de la renaissance avec l'F et la
salamandre. Hors de l'église, il y a une tour romane très-sévère et
très-pure et un précieux portail du quatorzième siècle. Mais tout cela
est hideusement délabré; mais l'église est sale; mais les sculptures
de François Ier sont emmargouillées de badigeon jaune; mais toutes les
nervures des voûtes sont peinturlurées; mais la façade est une
mauvaise copie de notre façade de Saint-Gervais; mais les
flèches!...--On m'avait promis des flèches à jour. Je comptais sur les
flèches. Et je trouve deux espèces de bonnets pointus, à jour en
effet, et d'un aspect, à tout prendre, assez original, mais d'une
pierre lourdement fouillée et avec des volutes mêlées aux ogives! Je
m'en suis allé fort mécontent.

En revanche, si je n'ai pas trouvé ce que j'attendais, j'ai trouvé ce
que je n'attendais pas, c'est-à-dire une fort belle Notre-Dame à
Châlons. A quoi pensent les antiquaires? Ils parlent de Saint-Etienne,
la cathédrale, et ils ne soufflent mot de Notre-Dame! La Notre-Dame de
Châlons est une église romane à voûtes trapues et à robustes pleins
cintres, fort auguste et fort complète, avec une superbe aiguille de
charpente revêtue de plomb, laquelle date du quatorzième siècle. Cette
aiguille, sur laquelle les feuilles de plomb dessinent des losanges et
des écailles, comme sur une peau de serpent, est égayée à son milieu
par une charmante lanterne couronnée de petits pignons de plomb, dans
laquelle je suis monté. La ville, la Marne et les collines sont belles
à voir de là.

Le voyageur peut admirer aussi de beaux vitraux dans Notre-Dame et un
riche portail du treizième siècle. Mais, en 93, les gens du pays ont
crevé les verrières et exterminé les statues du portail. Ils ont
ratissé les opulentes voussures comme on ratisse une carotte. Ils ont
traité de même le portail latéral de la cathédrale et toutes les
sculptures qu'ils ont rencontrées dans la ville. Notre-Dame avait
quatre aiguilles, deux hautes et deux basses; ils en ont démoli trois.
C'est une rage de stupidité qui n'est nulle part empreinte comme ici.
La révolution française a été terrible; la révolution champenoise a
été bête.

Dans la lanterne, où je suis monté, j'ai trouvé cette inscription
gravée dans le plomb, à la main et en écriture du seizième siècle:
«_Le 28 août 1580, la paix a été publiée à Châl..._»

Cette inscription, à moitié effacée, perdue dans l'ombre, que personne
ne cherche, que personne ne lit, voilà tout ce qui reste aujourd'hui
de ce grand acte politique, de ce grand événement, de cette grande
chose, la paix conclue entre Henri III et les huguenots par
l'entremise du duc d'Anjou, précédemment duc d'Alençon. Le duc
d'Anjou, qui était frère du roi, avait des vues sur les Pays-Bas et
des prétentions à la main d'Elisabeth d'Angleterre. La guerre
intérieure avec ceux de la religion le gênait dans ses plans. De là
cette paix, cette fameuse affaire _publiée à Châlons le 28 août 1580_,
et oubliée dans le monde entier le 22 juillet 1839.

L'homme qui m'a aidé à grimper d'échelle en échelle dans cette
lanterne est le guetteur de la ville, le _guettier_, comme il
s'appelle. Cet homme passe sa vie dans la guette, petite cage qui a
quatre lucarnes aux quatre vents. Cette cage et son échelle, c'est
l'univers pour lui. Ce n'est plus un homme, c'est l'œil de la ville,
toujours ouvert, toujours éveillé. Pour s'assurer qu'il ne dort pas,
on l'oblige à répéter l'heure chaque fois qu'elle sonne, en laissant
un intervalle entre l'avant-dernier coup et le dernier. Cette insomnie
perpétuelle serait impossible; sa femme l'aide. Tous les jours a
minuit elle monte, et il va se coucher; puis il remonte à midi, et
elle redescend. Ce sont deux existences qui accomplissent leur
rotation l'une à côté de l'autre sans se toucher autrement qu'une
minute à midi et une minute à minuit. Un petit gnome à figure bizarre,
qu'ils appellent leur enfant, est résulté de la tangente.

Châlons a trois autres églises: Saint-Alpin, Saint-Jean et Saint-Loup.
Saint-Alpin a de beaux vitraux. Quant à l'hôtel de ville, il n'a de
remarquable que quatre énormes toutous en pierre accroupis
formidablement devant la façade. J'ai été ravi de voir des lions
champenois.

A deux lieues de Châlons, sur la route de Sainte-Menehould, dans un
endroit où il n'y a que des plaines, des chaumes à perte de vue et les
arbres poudreux de la route, une chose magnifique vous apparaît tout à
coup. C'est l'abbaye de Notre-Dame-de-l'Epine. Il y a là une vraie
flèche du quinzième siècle, ouvrée comme une dentelle et admirable,
quoique accostée d'un télégraphe, qu'elle regarde, il est vrai, fort
dédaigneusement en grande dame qu'elle est. C'est une surprise étrange
de voir s'épanouir superbement dans ces champs, qui nourrissent à
peine quelques coquelicots étiolés, cette splendide fleur de
l'architecture gothique. J'ai passé deux heures dans cette église;
j'ai rôdé tout autour par un vent terrible qui faisait distinctement
vaciller les clochetons. Je tenais mon chapeau à deux mains, et
j'admirais avec des tourbillons de poussière dans les yeux. De temps
en temps une pierre se détachait de la flèche et venait tomber dans le
cimetière à côté de moi. Il y aurait eu là mille détails à dessiner.
Les gargouilles sont particulièrement compliquées et curieuses. Elles
se composent en général de deux monstres, dont l'un porte l'autre sur
ses épaules. Celles de l'apside m'ont paru représenter les sept péchés
capitaux. La Luxure, jolie paysanne beaucoup trop retroussée, a dû
bien faire rêver les pauvres moines.

Il y a tout au plus là trois ou quatre masures, et l'on aurait peine à
s'expliquer cette cathédrale sans ville, sans village, sans hameau,
pour ainsi dire, si l'on ne trouvait dans une chapelle fermée au
loquet un petit puits fort profond, qui est un puits miraculeux, du
reste fort humble, très-simple et tout à fait pareil à un puits de
village, comme il sied à un puits miraculeux. Le merveilleux édifice a
poussé dessus. Ce puits a produit cette église comme un oignon produit
une tulipe.

J'ai continué ma route. Une lieue plus loin nous traversions un
village dont c'était la fête et qui célébrait cette fête avec une
musique des plus acides. En sortant du village, j'ai avisé au haut
d'une colline une chétive masure blanche, sur le toit de laquelle
gesticulait une façon de grand insecte noir. C'était un télégraphe qui
causait amicalement avec Notre-Dame-de-l'Epine.

Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel était magnifique. Je
regardais les collines du bout de la plaine qu'une immense bruyère
violette recouvrait à moitié comme un camail d'évêque. Tout à coup je
vis un cantonnier redresser sa claie couchée à terre et la disposer
comme pour s'abriter dessous. Puis la voiture passa près d'un troupeau
d'oies qui bavardait joyeusement. «Nous allons avoir de l'eau,» dit le
cocher. En effet, je tournai la tête, la moitié du ciel derrière nous
était envahie par un gros nuage noir, le vent était violent, les
ciguës en fleur se courbaient jusqu'à terre, les arbres semblaient se
parler avec terreur, de petits chardons desséchés couraient sur la
route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes
nuées. Un moment après éclata un des plus beaux orages que j'aie vus.
La pluie tombait à verse, mais le nuage n'emplissait pas tout le ciel.
Une immense arche de lumière restait visible au couchant. De grands
rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons
d'or qui venaient du soleil. Il n'y avait plus un être vivant dans le
paysage, ni un homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel; il
tonnait affreusement, et de larges éclairs s'abattaient par moments
sur la campagne. Les feuillages se tordaient de cent façons. Cette
tourmente dura un quart d'heure, puis un coup de vent emporta la
trombe, la nuée alla tomber en brume diffuse sur les coteaux de
l'orient, et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans
l'intervalle, le crépuscule était survenu. Le soleil semblait s'être
dissous vers l'occident en trois ou quatre grandes barres de fer rouge
que la nuit éteignait lentement à l'horizon.

Les étoiles brillaient quand j'arrivai à Sainte-Menehould.

Sainte-Menehould est une assez pittoresque petite ville, répandue à
plaisir sur la pente d'une colline fort verte, surmontée de grands
arbres. J'ai vu à Sainte-Menehould une belle chose, c'est la cuisine
de l'_hôtel de Metz_.

C'est là une vraie cuisine. Une salle immense. Un des murs occupé par
les cuivres, l'autre par les faïences. Au milieu, en face des
fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu'emplit un feu splendide. Au
plafond, un noir réseau de poutres magnifiquement enfumées, auxquelles
pendent toutes sortes de choses joyeuses, des paniers, des lampes, un
garde-manger, et au centre une large nasse à claire-voie où s'étalent
de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le tourne-broche,
la crémaillère et la chaudière, reluit et petille un trousseau
éblouissant d'une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes
et de toutes grandeurs. L'âtre flamboyant envoie des rayons dans tous
les coins, découpe de grandes ombres sur le plafond, jette une fraîche
teinte rose sur les faïences bleues et fait resplendir l'édifice
fantastique des casseroles comme une muraille de braise. Si j'étais
Homère ou Rabelais, je dirais: «Cette cuisine est un monde dont cette
cheminée est le soleil.»

C'est un monde en effet. Un monde où se meut toute une république
d'hommes, de femmes et d'animaux. Des garçons, des servantes, des
marmitons, des rouliers attablés, des poêles sur des réchauds, des
marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des
cartes, des enfants qui jouent, et des chats, et des chiens, et le
maître qui surveille. _Mens agitat molem._

Dans un angle, une grande horloge à gaîne et à poids dit gravement
l'heure à tous ces gens occupés.

Parmi les choses innombrables qui pendent au plafond, j'en ai admiré
une surtout le soir de mon arrivée. C'est une petite cage où dormait
un petit oiseau. Cet oiseau m'a paru être le plus admirable emblème de
la confiance. Cet antre, cette forge à indigestion, cette cuisine
effrayante, est jour et nuit pleine de vacarme, l'oiseau dort. On a
beau faire rage autour de lui, les hommes jurent, les femmes
querellent, les enfants crient, les chiens aboient, les chats
miaulent, l'horloge sonne, le couperet cogne, la lèchefrite piaille,
le tournebroche grince, la fontaine pleure, les bouteilles sanglotent,
les vitres frissonnent, les diligences passent sous la voûte comme le
tonnerre; la petite boule de plume ne bouge pas.--Dieu est adorable.
Il donne la foi aux petits oiseaux.

Et, à ce propos, je déclare que l'on dit généralement trop de mal des
auberges, et moi-même, tout le premier, j'en ai quelquefois trop
durement parlé. Une auberge, à tout prendre, est une bonne chose, et
qu'on est très-heureux de trouver. Et puis j'ai remarqué qu'il y a
dans presque toutes les auberges une femme admirable. C'est l'hôtesse.
J'abandonne l'hôte aux voyageurs de mauvaise humeur, mais qu'ils
m'accordent l'hôtesse. L'hôte est un être assez maussade. L'hôtesse
est aimable. Pauvre femme! quelquefois vieille, quelquefois malade,
souvent grosse, elle va, elle vient, ébauche tout, achemine tout,
complète tout, talonne les servantes, mouche les enfants, chasse les
chiens, complimente les voyageurs, stimule le chef, sourit à l'un,
gronde l'autre, surveille un fourneau, porte un sac de nuit, accueille
celui-ci, embarque celui-là, et rayonne dans tous les sens comme
l'âme. Elle est l'âme, en effet, de ce grand corps qu'on appelle
l'auberge. L'hôte n'est bon qu'à boire avec des rouliers dans un coin.

En somme, grâce à l'hôtesse, l'hospitalité des auberges perd quelque
chose de sa laideur d'hospitalité payée. L'hôtesse a de ces fines
attentions de femme qui voilent la vénalité de l'accueil. Cela est un
peu banal, mais cela agrée.

L'hôtesse de la _Ville de Metz_ à Sainte-Menehould est une jeune fille
de quinze à seize ans qui est partout et qui mène merveilleusement
cette grosse machine, tout en touchant par moment du piano. L'hôte,
son père,--est-ce une exception?--est un brave homme. Somme toute,
c'est une auberge excellente.

Hier donc, comme je vous l'écrivais au commencement de ma lettre, j'ai
quitté Sainte-Menehould. De Sainte-Menehould à Clermont, la route est
ravissante. Un verger continuel. Des deux côtés de la route un chaos
d'arbres fruitiers dont le beau vert fait fête au soleil, et qui
répandent sur le chemin leur ombre découpée en chicorées. Les villages
ont quelque chose de suisse et d'allemand. Maisons de pierre blanche,
à demi revêtues de planches, avec de grands toits de tuiles creuses
qui débordent le mur de deux ou trois pieds. Presque des chalets. On
sent le voisinage des montagnes. Les Ardennes, en effet, sont là.

Avant d'arriver au gros bourg de Clermont, on parcourt une admirable
vallée où se rencontrent les frontières de la Marne et de la Meuse. La
descente dans cette vallée est magique. La route plonge entre deux
collines, et l'on ne voit d'abord au-dessous de soi qu'un gouffre de
feuillages. Puis le chemin tourne, et toute la vallée apparaît. Un
vaste cirque de collines, au milieu un beau village presque italien,
tant les toits sont plats, à droite et à gauche plusieurs autres
villages sur des croupes boisées, des clochers dans la brume qui
révèlent d'autres hameaux cachés dans les plis de la vallée comme dans
une robe de velours vert, d'immenses prairies où paissent de grands
troupeaux de bœufs, et, à travers tout cela, une jolie rivière vive
qui passe joyeusement. J'ai mis une heure à traverser cette vallée.
Pendant ce temps-là, un télégraphe qui est au bout a figuré les trois
signes que voici:

[Illustration]

Tandis que cette machine faisait cela, les arbres bruissaient, l'eau
courait, les troupeaux mugissaient et bêlaient, le soleil rayonnait à
plein ciel, et moi je comparais l'homme à Dieu.

Clermont est un beau village qui est situé au-dessus d'une mer de
verdure avec son église sur sa tête, comme le Tréport au-dessus d'une
mer de vagues.

Au milieu de Clermont on tourne à gauche, et à travers un joli paysage
de plaines, de coteaux et d'eaux courantes, en deux heures on arrive à
Varennes. Louis XVI a suivi cette gracieuse route.

Mon ami, en relisant cette lettre, je m'aperçois que j'ai deux ou
trois fois employé le mot _champenois_ tel qu'il me venait
involontairement à la pensée, nuancé ironiquement par je ne sais
quelle acception proverbiale. Ne vous méprenez pourtant pas,
très-cher, sur le vrai sens que j'y attache. Le proverbe, familier
peut-être plus qu'il ne convient, parle de la Champagne comme madame
de la Sablière parlait de la Fontaine, lequel était un homme de génie
bête, ainsi qu'il sied à un homme de génie qui est Champenois. Cela
n'empêche pas que la Fontaine ne soit, entre Molière et Régnier, un
admirable poëte, et que la Champagne ne soit, entre le Rhin et la
Seine, un noble et illustre pays. Virgile pourrait dire de la
Champagne comme de l'Italie:

    Alma parens frugum,
    Alma virum.

La Champagne a produit Amyot, cet autre _bonhomme_ qui a répandu son
air sur Plutarque comme la Fontaine a répandu le sien sur Esope;
Thibaut IV, poëte presque roi qui n'eût pas mieux demandé que d'être
le père de saint Louis; Robert de Sorbon, qui fut fondateur de la
Sorbonne; Charlier de Gerson, qui fut chancelier de l'Université de
Paris; le commandeur de Villegagnon, qui faillit donner Alger à la
France dès le seizième siècle; Amadis Jamyn, Colbert, Diderot; deux
peintres, Lantara et Valentin; deux sculpteurs, Girardon et
Bouchardon; deux historiens, Flodoard et Mabillon; deux cardinaux
pleins de génie, Henri de Lorraine et Paul de Gondi; deux papes pleins
de vertu, Martin IV et Urbain IV; un roi plein de gloire,
Philippe-Auguste.

Les gens qui tiennent aux proverbes et qui traduisent Sézanne par
_sexdecim asini_, comme d'autres, il y a trente ans, traduisaient
Fontanes par _faciunt asinos_; ces gens-là triomphent de ce que la
Champagne a engendré Richelet, l'auteur du _Dictionnaire des Rimes_,
et Poinsinet, l'homme le plus mystifié du siècle où Voltaire mystifia
le monde. Eh bien, vous qui aimez les harmonies, qui voulez que le
caractère, l'œuvre et l'esprit d'un homme soient comme le produit
naturel de son pays, et qui trouvez admirable que Bonaparte soit
Corse, Mazarin Italien et Henri IV Gascon, écoutez ceci: Mirabeau est
presque Champenois, Danton l'est tout à fait. Tirez-vous de là.

Eh, mon Dieu! pourquoi Danton ne serait-il pas Champenois? Vaugelas
est bien Savoyard!

Il était aussi presque Champenois, ce grand Fabert, ce maréchal de
France, fils d'un libraire, qui ne voulut jamais monter trop haut ni
descendre trop bas; pur et grave esprit, qui se tint toujours en
dehors des extrémités de sa propre fortune, et qui, successivement
éprouvé par la destinée, d'abord dans sa noblesse, puis dans sa
modestie, toujours le même devant les bassesses comme devant les
vanités qu'on lui proposait, ne repoussant pas les bassesses par
orgueil et les vanités par humilité, mais répudiant les unes et les
autres par chasteté, refusa à Mazarin d'être espion et à Louis XIV
d'être cordon bleu.--Il dit à Louis XIV: _Je suis un soldat, je ne
suis pas un gentilhomme_. Il dit à Mazarin: _Je suis un bras, et non
un œil_.

C'était une puissante et robuste province que la Champagne. Le comte
de Champagne était le seigneur du vicomte de Brie, laquelle Brie n'est
elle-même, à proprement parler, qu'une petite Champagne, comme la
Belgique est une petite France. Le comte de Champagne était pair de
France, et portait au sacre la bannière fleurdelisée. Il faisait
lui-même royalement tenir ses Etats par sept comtes qualifiés _pairs
de Champagne_, qui étaient les comtes de Joigny, de Rethel, de Braine,
de Roucy, de Brienne, de Grand-Pré et de Bar-sur-Seine.

Il n'est pas de ville ou de bourgade en Champagne qui n'ait son
originalité. Les grandes communes se mêlent à notre histoire; les
petites racontent toutes quelque aventure. Reims, qui a la cathédrale
des cathédrales, Reims a baptisé Clovis après Tolbiac. Troyes a été
sauvé d'Attila par saint Loup, et a vu en 878 ce que Paris n'a vu
qu'en 1804, un pape sacrant en France un empereur, Jean VIII
couronnant Louis le Bègue; c'est à Attigny que Pépin, maire du palais,
tenait sa cour plénière d'où il faisait trembler Gaifre, duc
d'Aquitaine; c'est à Andelot qu'eut lieu l'entrevue de Gontran, roi de
Bourgogne, et de Childebert, roi d'Austrasie, en présence des leudes;
Hincmar s'est réfugié à Epernay; Abeilard, à Provins; Héloïse, au
Paraclet; il a été tenu un concile à Fismes; Langres a vu dans le
bas-empire triompher les deux Gordiens, et, dans le moyen âge, ses
bourgeois détruire autour d'eux les sept formidables châteaux de
Changey, de Saint-Broing, de Neuilly-Coton, de Cobons, de Bourg, de
Humes et de Pailly; Joinville a conclu la ligue en 1584; Châlons a
défendu Henri IV en 1591; Saint-Dizier a tué le prince d'Orange;
Doulevant a abrité le comte de Moret; Bourmont est l'ancienne ville
forte des Lingons; Sézanne est l'ancienne place d'armes des ducs de
Bourgogne; Ligny-l'Abbaye a été fondée par saint Bernard, dans les
domaines du seigneur de Châtillon, auquel le saint promit, par acte
authentique, _autant d'arpents dans le ciel que le sire lui en donnait
sur la terre_; Mouzon est le fief de l'abbé de Saint-Hubert, qui
envoyait tous les ans au roi de France «six chiens de chasse courants
et six oiseaux de proie pour le vol.» Chaumont est le pays naïf où
l'on espère _être diable à la Saint-Jean pour payer ses dettes_;
Château-Porcien est la ville donnée par le connétable de Châtillon au
duc d'Orléans; Bar-sur-Aube est la ville _que le roi ne pouvait ni
vendre ni aliéner_; Clairvaux avait sa tonne comme Heidelberg;
Villenauxe avait la statue de la reine pédauque; Arconville a encore
le tas de pierres du huguenot, que chaque paysan grossit d'un caillou
en passant; les signaux de Mont-Aigu répondaient à vingt lieues de
distance à ceux de Mont-Aimé; Vassy a été brûlée deux fois, par les
Romains en 211 et en 1544 par les Impériaux, comme Langres par les
Huns en 351 et par les Vandales en 407, et comme Vitry, par Louis VII
au douzième siècle et par Charles-Quint au seizième; Sainte-Menehould
est cette noble capitale de l'Argonne, qui, vendue par un traître au
duc de Lorraine, Charles II, ne s'est pas livrée; Carignan est
l'ancienne Ivoi; Attila a élevé un autel à Pont-le-Roi; Voltaire a eu
un tombeau à Romilly.

Vous le voyez, l'histoire locale de toutes ces villes champenoises,
c'est l'histoire de France en petits morceaux, il est vrai, mais
pourtant grande encore.

La Champagne garde l'empreinte de nos vieux rois. C'est à Reims qu'on
les couronnait. C'est à Attigny que Charles le Simple érigea en
_sirerie_ la terre de Bourbon. Saint Louis et Louis XIV, le saint roi
et le grand roi de la race, ont fait tous deux leurs premières armes
en Champagne: le premier, en 1228, à Troyes, dont il fit lever le
siége; le second, en 1652, à Sainte-Menehould, où il entra par la
brèche. Coïncidence remarquable, l'un et l'autre avaient quatorze ans.

La Champagne garde la trace de Napoléon. Il a écrit avec des noms
champenois les dernières pages de son prodigieux poëme:
Arcis-sur-Aube, Châlons, Reims, Champaubert, Sézanne, Vertus, Méry, la
Fère, Montmirail. Autant de combats, autant de triomphes. Fismes,
Vitry et Doulevant ont chacune eu l'honneur d'être une fois son
quartier général, Piney-Luxembourg l'a été deux fois, Troyes l'a été
trois fois. Nogent-sur-Seine a vu en cinq jours cinq victoires de
l'empereur, manœuvrant sur la Marne avec sa poignée de héros.
Saint-Dizier en avait déjà vu deux en deux jours. A Brienne, où il
avait été élevé par un bénédictin, il faillit être tué par un Cosaque.

Les antiques annales de cette Gaule belgique qui est devenue la
Champagne ne sont pas moins poétiques que les modernes. Tous ces
champs sont pleins de souvenirs; Mérovée et les Francs, Aétius et les
Romains, Théodoric et les Visigoths; le mont Jules, le tombeau de
Jovinus; le camp d'Attila près de la Cheppe; les voies militaires de
Châlons, de Gruyères et de Warcq; Voromarus, Caracalla; Eponine et
Sabinus; l'arc des deux Gordiens à Langres, la porte de Mars à Reims;
toute cette antiquité couverte d'ombre parle, vit et palpite encore,
et crie du fond des ténèbres à chaque passant: _Sta, viator!_
L'antiquité celtique bégaye elle-même son murmure intelligible dans la
nuit la plus sombre de cette histoire. Osiris a été adoré à Troyes;
l'idole Borvo Tomona a laissé son nom à Bourbonne-les-Bains, et près
de Vassy, sous les effrayants branchages de cette forêt de Der, où la
Haute-Borne est encore debout comme le spectre d'un druide, dans les
mystérieuses ruines de la Noviomagus Vadicassium, la Champagne a sa
Palenqué.

Depuis les Romains jusqu'à nous, investies tour à tour par les Alains,
les Suèves, les Vandales, les Bourguignons et les Allemands, les
villes champenoises bâties dans les plaines se sont laissé brûler
plutôt que de se rendre à l'ennemi. Les villes champenoises
construites sur des rochers ont pris pour devise: _Donec moveantur._
C'est le sang de toute la vieille _Gallia Comata_, le sang des Cattes,
des Lingons, des Tricasses, des Cataloniens par qui fut vaincu le
Vandale, des Nerviens par qui fut battu Syagrius, qui coule
aujourd'hui dans les veines héroïques du paysan champenois. C'était un
Champenois que ce soldat Bertèche qui à Jemmapes tua de sa main sept
dragons autrichiens. En 451, les plaines de la Champagne ont dévoré
les Huns; si Dieu avait voulu, en 1814, elles auraient dévoré les
Russes.

Ne parlons donc jamais qu'avec respect de cette admirable province
qui, lors de l'invasion, a sacrifié la moitié de ses enfants à la
France. La population du seul département de la Marne, en 1813, était
de trois cent onze mille habitants; en 1830, elle n'était encore que
de trois cent neuf mille. Quinze ans de paix n'avaient pas suffi à la
réparer.

Donc, pour en revenir à l'explication que j'avais besoin de vous
donner, quand on l'applique à la Champagne, le mot _bête_ change de
sens. Il signifie alors seulement naïf, simple, rude, primitif, au
besoin redoutable. La bête peut fort bien être aigle ou lion. C'est ce
que la Champagne a été en 1814.



LETTRE IV

DE VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIÈRE.

  Le dernier calembour de Louis XVIII.--Dangers qu'on peut courir
    dans un tire-bottes.--La plaine de Soissons vue le soir.--Le
    voyageur regarde les étoiles.--Celui qui passe contemple ce qui
    demeure.--I. C.--Soissons.--Phrase de César.--Mot de
    Napoléon.--Silhouette de Saint-Jean-des-Vignes.--Le voyageur
    voit une voyageuse.--Sombre rencontre.--Vénus.--Paysage
    crépusculaire.--Ce qu'on voit de Reims en malle-poste.--La
    Champagne parfaitement pouilleuse.--Rethel.--Où donc est la
    forêt des Ardennes?--De qui le déboisement est
    fils.--Mézières.--Ce qu'on y cherche.--Ce qu'on y trouve.--Le
    miracle de la bombe.--Comment un dieu devient un
    saint.--Sédan.--Le voyageur se recueille et cherche des choses
    dans son esprit.--Une médiocre statue au lieu d'un beau
    château.--Sédan y perd. Turenne n'y gagne pas.--Aucune trace du
    Sanglier des Ardennes.--Cinq lieues à pied.--Un peu de
    Meuse.--On court après un verre d'eau, on tombe sur un
    saucisson.--Un goîtreux.--Charleville.--La place ducale et la
    place royale.--Rocroy.--Les dialogues nocturnes qu'on entend en
    diligence.--Un carillon se mêle à la conversation, dans la
    bonne et évidente intention de désennuyer le voyageur.--Entrée
    à Givet.


      Givet, 29 juillet.

Cette fois j'ai fait du chemin. Cher ami, je vous écris aujourd'hui
de Givet, vieille petite ville qui a eu l'honneur de fournir à
Louis XVIII son dernier mot d'ordre et son dernier calembour
(_Saint-Denis_, _Givet_), et où je viens d'arriver à quatre heures du
matin, moulu par les cahots d'un affreux chariot qu'ils appellent ici
la diligence. J'ai dormi deux heures tout habillé sur un lit, le jour
est venu et je vous écris. J'ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site
qu'on aperçoit de ma chambre et qui se compose de l'angle d'un toit
blanchi à la chaux, d'une antique gouttière de bois pleine de mousse
et d'une roue de cabriolet appuyée contre un mur. Quant à ma chambre
en elle-même, c'est une grande halle meublée de quatre vastes lits,
avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à l'extérieur d'un tout
petit miroir et à l'intérieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est
posé délicatement à côté d'un balai un tire-bottes énorme et
antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La
baie fantastique pratiquée dans ce tire-bottes imite les sinuosités de
la Meuse; et il est presque impossible d'en arracher son pied, si l'on
a l'imprudence de l'y engager. On court risque de se promener, comme
je viens de le faire, dans toute l'auberge, le tire-bottes au pied,
réclamant à grands cris du secours. Pour être juste, je dois au site
une petite rectification. Tout à l'heure, j'ai entendu caqueter des
poules. Je me suis penché vers la cour, et j'ai vu sous ma fenêtre une
charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui prend des airs de
rose trémière sur une planche portée par deux vieilles marmites.

Depuis ma dernière lettre un incident qui ne vaut pas la peine de vous
être conté m'a fait brusquement rétrograder de Varennes à
Villers-Cotterets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de
la Ferté-sous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps perdu, la
diligence pour Soissons: elle était parfaitement vide, ce qui, entre
nous, ne m'a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuilles de
Cassini sur la banquette du coupé.

Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà
sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route
s'enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son
immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double flèche de
Saint-Jean-des-Vignes. Cependant, à travers les vapeurs qui rampaient
pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de
murailles, de toits et d'édifices qui est Soissons, à demi engagé dans
le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la faucille va
couper. Je me suis arrêté un instant au haut de la descente pour jouir
de ce beau spectacle.--Un grillon chantait dans un champ voisin, les
arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent
du soir avant de s'assoupir; moi, je regardais attentivement avec les
yeux de l'esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre
plaine qui a vu César vaincre, Clovis régner et Napoléon chanceler.
C'est que les hommes, même César, même Clovis, même Napoléon, ne sont
que des ombres qui passent, c'est que la guerre n'est qu'une ombre
comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la nature qui sort
de Dieu, et la paix qui sort de la nature, sont des choses éternelles.

Comptant prendre la malle de Sédan, qui n'arrive à Soissons qu'à
minuit, j'avais du temps devant moi et j'avais laissé partir la
diligence. Le trajet qui me séparait de Soissons n'était plus qu'une
charmante promenade, que j'ai faite à pied. A quelque distance de la
ville, je me suis assis près d'une jolie petite maison, qu'éclairait
mollement la forge d'un maréchal ferrant allumée de l'autre côté de la
route. Là j'ai religieusement regardé le ciel, qui était d'une
sérénité superbe. Les trois seules planètes visibles à cette heure
rayonnaient toutes les trois au sud-est, dans un espace assez
restreint et comme dans le même coin du ciel. Jupiter,--notre beau
Jupiter, vous savez, mon ami?--qui exécute depuis trois mois un nœud
fort compliqué, faisait avec les deux étoiles entre lesquelles il est
en ce moment placé une ligne droite parfaitement géométrique. Plus à
l'est, Mars, rouge comme le feu et le sang, imitait la scintillation
stellaire par une sorte de flamboiement farouche; et, un peu
au-dessus, brillait doucement, avec son apparence de blanche et
paisible étoile, cette planète-monstre, ce monde effrayant et
mystérieux que nous nommons Saturne. De l'autre côté, tout au fond du
paysage, un magnifique phare à feu tournant, bleu, écarlate et blanc,
rayait de sa rutilation éblouissante les sombres coteaux qui séparent
Noyon du Soissonnais. Au moment où je me demandais ce que pouvait
faire ce phare en pleine terre, dans ces immenses plaines, je le vis
quitter le bord des collines, franchir les brumes violettes de
l'horizon et monter vers le zénith. Ce phare, c'était Aldebaran, le
soleil tricolore, l'énorme étoile de pourpre, d'argent et de
turquoise, qui se levait majestueusement dans la vague et sinistre
blancheur du crépuscule.

O mon ami! quel secret y a-t-il donc dans ces astres que tous les
poëtes, depuis qu'il y a des poëtes, que tous les penseurs, depuis
qu'il y a des penseurs, tous les songeurs, depuis qu'il y a des
songeurs, ont tour à tour contemplés, étudiés, adorés: les uns, comme
Zoroastre, avec un confiant éblouissement; les autres, comme
Pythagore, avec une inexprimable épouvante! Seth a nommé les étoiles
comme Adam avait nommé les animaux. Les Chaldéens et les
Généthliaques, Esdras et Zorobabel, Orphée, Homère et Hésiode, Cadmus,
Phérécide, Xénophon, Hécatæus, Hérodote et Thucydide, tous ces yeux de
la terre, depuis si longtemps éteints et fermés, se sont attachés de
siècle en siècle avec angoisse à ces yeux du ciel toujours ouverts,
toujours allumés, toujours vivants. Ces mêmes planètes, ces mêmes
astres que nous regardons aujourd'hui, ont été regardés par tous ces
hommes. Job parle d'Orion et des Hyades; Platon écoutait et entendait
distinctement la vague musique des sphères; Pline croyait le soleil
dieu et imputait les taches de la lune aux fumées de la terre. Les
poëtes tartares nomment le pôle _senesticol_, ce qui veut dire _clou
de fer_. Quelques rêveurs, pris d'une sorte de vertige, ont osé
railler les constellations. _Le lion_, dit Rocoles, _pourrait tout
aussi aisément être appelé un singe_. Pacuvius, fort peu rassuré
pourtant, tâche de s'étourdir et de ne point croire aux astrologues,
sous prétexte qu'ils seraient égaux à Jupiter:

    Nam si qui, quæ ventura sunt, prævideant,
    Æquiparent Jovi.

Favorinus se fait cette question redoutable: _Si les causes de tout ne
sont pas dans les étoiles?_ «_Si vitæ mortisque hominum rerumque
humanarum omnium et ratio et causa in cælo et apud stellas foret?_» Il
croit que l'influence sidérale descend jusqu'aux mouches et aux
vermisseaux, _muscis aut vermiculis_, et, ajoute-t-il, jusqu'aux
hérissons, _aut echinis_. Aulu-Gelle, faisant voile d'Egine au Pirée,
naviguant par une _mer clémente_, s'asseyait la nuit sur la poupe et
considérait les astres: «_Nox fuit, et clemens mare, et anni æstas,
cælumque liquide serenum; sedebamus ergo in puppi simul universi, et
lucentia sidera considerabamus._» Horace lui-même, ce philosophe
pratique, ce Voltaire du siècle d'Auguste, plus grand poëte, il est
vrai, que le Voltaire de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les
étoiles, une étrange anxiété lui remplissait le cœur, et il écrivait
ces vers presque terribles:

    Hunc solem, et stellas, et decedentia certis
    Tempora momentis, sunt qui formidine nulla
    Imbuti spectant!

Quant à moi, je ne crains pas les astres, je les aime.--Pourtant je
n'ai jamais réfléchi sans un certain serrement de cœur que l'état
normal du ciel, c'est la nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe
pour nous que parce que nous sommes près d'une étoile.

On ne peut toujours regarder l'immensité; l'infini écrase; l'extase
est aussi religieuse que la prière, mais la prière soulage et l'extase
fatigue. Des constellations mes yeux retombèrent sur le pauvre mur du
paysan auquel j'étais adossé. Là encore il y avait des sujets de
méditation et de pensée. Dans ce mur, le paysan qui l'avait bâti avait
scellé une pierre, une vénérable pierre, sur laquelle la réverbération
de la forge me permettait de reconnaître les traces presque
entièrement effacées d'une inscription antique; je ne distinguais plus
que deux lettres intactes, I. C.; le reste était fruste. Maintenant
qu'était cette inscription? romaine, ou romane? Elle parlait de Rome,
sans aucun doute, mais de quelle Rome? de la Rome païenne, ou de la
Rome chrétienne? de la ville de la force, ou de la ville de la foi? Je
restai longtemps l'œil fixé sur cette pierre, l'esprit abîmé dans des
hypothèses sans fond. Je ne sais si la contemplation des astres
m'avait prédisposé à cette rêverie, mais j'en vins à ce point de voir
en quelque sorte se ranimer et resplendir sous mon regard ces deux
lettres mystérieuses--J. C.--qui, la première fois qu'elles apparurent
aux hommes, ont gouverné le monde, et, la seconde fois, l'ont
transformé. Jules-César et Jésus-Christ!

C'est sans doute sous l'inspiration d'une idée pareille à celle qui
m'absorbait en ce moment que Dante a mis ensemble dans la basse-fosse
de l'enfer et fait dévorer à la fois par la gueule sanieuse de Satan
le grand traître et le grand meurtrier, Judas et Brutus.

Trois villes se sont succédé à Soissons, la _Noviodunum_ des Gaulois,
l'_Augusta Suessonium_ des Romains, et le vieux Soissons de Clovis,
de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette
_Noviodunum_ qu'épouvanta la rapidité de César. _Suessones_, disent
les Commentaires, _celeritate Romanorum permoti, legatos ad Cæsarem de
deditione mittunt_. Il ne reste de _Suessonium_ que quelques débris
défigurés, entre autres le temple antique dont le moyen âge a fait la
chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissons est plus riche. Il a
Saint-Jean-des-Vignes, son ancien château et sa cathédrale, où fut
couronné Pépin en 752. Je n'ai pu vérifier ce qui restait des
fortifications du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui
firent dire en 1814 à l'empereur, remarquant dans la muraille je ne
sais quel coquillage fossile, gryphée ou bélemnite, que _les murs de
Soissons étaient bâtis de la même pierre que les murs de
Saint-Jean-d'Acre_. Observation bien curieuse quand on songe comment
elle est faite, par quel homme et dans quel moment.

La nuit était trop noire quand j'entrai dans Soissons pour que je
pusse y chercher Noviodunum ou Suessonium. Je me suis contenté de
souper en attendant la malle et d'errer autour de la gigantesque
silhouette de Saint-Jean-des-Vignes, hardiment posée sur le ciel comme
une décoration de théâtre. Pendant que je marchais, je voyais les
étoiles paraître et disparaître aux crevasses du sombre édifice, comme
s'il était plein de gens effarés, montant, descendant, courant partout
avec des lumières.

Comme je revenais à l'auberge, minuit sonnait. Toute la ville était
noire comme un four. Tout à coup un bruit d'ouragan se fit entendre à
l'extrémité d'une rue étroite, jusqu'à ce moment parfaitement paisible
et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'était la
malle-poste qui arrivait. Elle s'arrêta à quelques pas de mon auberge.
Il y avait précisément une place vide, tout était pour le mieux. Ce
sont vraiment de fort élégantes et fort commodes voitures que ces
nouvelles malles; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes à
l'aise, avec des oreillons à droite et à gauche si l'on ferme les
yeux, et une large vitre devant soi si on les ouvre. Au moment où
j'allais m'y installer très-voluptueusement, un vacarme tellement
étrange, mêlé de cris, de bruit de roues et de piétinements de
chevaux, éclata dans une autre petite rue noire que, malgré le
courrier, qui ne me donnait pas cinq minutes, j'y courus en toute
hâte. En entrant dans la petite rue voilà ce que j'y vis.--Au pied
d'une grosse muraille, qui avait cet aspect odieux et glacial
particulier aux murs des prisons, une porte basse, cintrée, armée
d'énormes verrous, était ouverte. A quelques pas de cette porte
stationnait, entre deux gendarmes à cheval, une espèce de carriole
lugubre à demi entrevue dans l'obscurité. Entre la carriole et le
guichet se débattait un groupe de quatre à cinq hommes entraînant vers
la voiture une femme qui poussait des cris effrayants. Une lanterne
sourde, portée par un homme qui disparaissait dans l'ombre qu'elle
projetait, éclairait funèbrement cette scène. La femme, une robuste
campagnarde d'une trentaine d'années, résistait éperdument aux cinq
hommes, hurlait, frappait, égratignait, mordait, et par moments un
rayon de la lanterne tombait sur sa tête échevelée et sinistre comme
la figure même du Désespoir. Elle avait saisi un des barreaux de fer
du guichet et s'y tenait cramponnée. Comme j'approchais, les hommes
firent un effort violent, l'arrachèrent du guichet et la portèrent
d'un bond jusqu'à la voiture. Cette voiture, que la lanterne éclaira
alors vivement, n'avait d'autre ouverture que de petits trous ronds
grillés aux deux faces latérales et une porte pratiquée à l'arrière et
fermée en dehors par de gros verrous. L'homme au falot tira les
verrous, la portière s'ouvrit, et l'intérieur de la carriole apparut
brusquement. C'était une espèce de boîte, sans jour et presque sans
air, divisée en deux compartiments oblongs par une épaisse cloison qui
la coupait transversalement. La portière unique était disposée de
manière qu'une fois verrouillée elle revenait toucher la cloison du
haut en bas et fermait à la fois les deux compartiments. Aucune
communication n'était possible entre les deux cellules, garnies, pour
tout siége, d'une planche percée d'un trou. La case de gauche était
vide; mais celle de droite était occupée. Il y avait là, dans l'angle,
à demi accroupi comme une bête fauve, posé en travers sur le banc
faute d'espace pour ses genoux, un homme,--si cela peut s'appeler
encore un homme,--une espèce de spectre au visage carré, au crâne
plat, aux tempes larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts,
poilus et trapus, vêtu d'un vieux pantalon de toile trouée et d'un
haillon qui avait été un sarrau. Le misérable avait les deux jambes
étroitement liées par des nœuds redoublés qui montaient presque
jusqu'aux jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot; son
pied gauche déchaussé était enveloppé de linges ensanglantés qui
laissaient voir d'horribles doigts meurtris et malades. Cet être
hideux mangeait paisiblement un morceau de pain noir. Il ne paraissait
faire aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne
s'interrompit même pas pour voir la malheureuse compagne qu'on lui
amenait. Elle, cependant, la tête renversée en arrière, résistant
toujours aux argousins qui s'efforçaient de la pousser dans le
compartiment vide, continuait de crier: «Je ne veux pas! jamais!
jamais! Tuez-moi plutôt!» Elle n'avait pas encore vu l'autre. Tout à
coup, dans une de ses convulsions, ses yeux tombèrent dans la voiture
et aperçurent dans l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris
cessèrent subitement, ses genoux ployèrent, elle se détourna en
tremblant de tous ses membres, et à peine eut-elle la force de dire
avec une voix éteinte, mais avec une expression d'angoisse que je
n'oublierai de ma vie: «Oh! cet homme!»

En ce moment-là l'homme la regarda d'un air farouche et stupide, comme
un tigre et un paysan qu'il était.--J'avoue qu'ici je n'y pus
résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut-être même
quelque chose de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu à
l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins de Paris
appellent métaphoriquement _paniers à salade_; mais enfin c'était une
femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils
ne se détournèrent même pas; seulement, un digne gendarme, qui eût
certainement demandé ses papiers à don Quichotte, profita de
l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je
venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je
m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier
effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent
la portière, poussèrent les verrous; et, à l'instant où je me tournais
vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des
roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient
ensemble à grand bruit dans les ténèbres.

Un instant après je galopais moi-même sur la route de Reims, traîné
dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais
à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur
mon voyage au sien.

C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.

Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les
arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes
ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes
traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante
vallée, probablement la vallée de Braisne-sur-Vesle. Un vague souffle
parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à
l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon,
dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable
de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son
rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément
entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables.
C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage
endormi.

La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la
cathédrale. A peine, en passant, aperçoit-on, par-dessus les pignons
d'une rue étroite, deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de
Charles VII et la belle flèche des Suppliciés, debout sur l'apside.

De Reims à Rethel, rien.--La Champagne pouilleuse, à laquelle juillet
vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues,
immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent,
comme une écume végétale, quelques broussailles misérables; de temps
en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme
accablé par le soleil de midi, ou, au bord de la route, un potier qui
fait sécher sur des planches, au seuil de sa chaumière, quelques
douzaines de pots à fleurs ébauchés.

Rethel se répand gracieusement du haut d'une colline jusque sur
l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du
reste, il n'y a plus rien là qui annonce l'ancienne résidence
princière d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont
des rues de gros bourg plutôt que des rues de ville. L'église est d'un
profil médiocre.

De Rethel a Mézières, la route gravit ces vastes gradins par lesquels
le plateau de l'Argonne se rattache au plateau supérieur de Rocroy.
Les grands toits d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les
parements de bois qui défendent contre les pluies le côté nord des
maisons, donnent aux villages un aspect particulier. De temps en temps
les premières croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au
sud-est, relèvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de
forêts. A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques collines
chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la civilisation, a fort
tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.

Je cherchais des yeux, en arrivant à Mézières, quelques anciennes
tours à demi ruinées du château saxon de Hellebarde; je n'y ai trouvé
que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche,
en regardant dans les fossés, j'ai aperçu, à différents endroits, des
restes assez beaux, quoique démantelés, de la muraille attaquée par
Charles-Quint et défendue par Bayard. L'église de Mézières a une
réputation de vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure
que la malle-poste accorde aux voyageurs pour déjeuner. Les verrières
ont dû être belles en effet; il en reste à l'apside quelques fragments
tristement noyés dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce
qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est du quinzième
siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux flamboyants et
un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux
piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs du temps de
Charles VIII, malheureusement barbouillés de chaux et mutilés. Toute
l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de
couleurs variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant dans
le bas-côté nord de l'apside, j'ai aperçu sur le mur une inscription
qui rappelle que Mézières fut cruellement assaillie et bombardée par
les Prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription, on a ajouté ces
deux lignes en latin quelconque: _Lector, leva oculos ad fornicem et
vide quasi quoddam divinæ manus indicium._ J'ai levé les yeux _ad
fornicem_, et j'ai vu une large déchirure à la voûte au-dessus de ma
tête. Dans cette déchirure une grosse bombe se tient suspendue à des
saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai
parfaitement. C'est une bombe prussienne qui, après avoir percé le
toit de l'église, les charpentes et les massifs de maçonnerie, s'est
arrêtée ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pavé.
Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu l'y a accrochée.
Autour de la bombe, on voit pêle-mêle des briques brisées, des
moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et
cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange
effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements
qui viennent à l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur
Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre
se soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre inscription
constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent
«heureusement célébrées,» _feliciter celebrata fuere_, dans l'église
de Mézières, le 17 novembre 1570,--deux ans avant la Saint-Barthélemy.

Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent
d'un beau et noble goût. Par malheur, c'est une de ces façades
tardives du seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que dans
le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626. Il est impossible
de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les
clochers qu'on bâtit en ce moment aux diverses églises neuves de
Paris.

Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues
propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir
grand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde
et Garinus qui l'ont fondée, ni le comte Balthazar qui l'a saccagée,
ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevêques Foulques et
Adalbéron qui l'ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à
Mézières, est devenu _saint Masert_ dans les chapelles de l'église.

Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sédan, où j'arrivai
vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des
prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des
bastions, voilà Sédan. C'est un de ces endroits où l'air sévère des
villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des
villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à Sédan des vestiges de M. de
Turenne; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et
remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres
dorées:

    ICI NAQUIT TURENNE
    Le 11 septembre 1611.

Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre, m'a frappé. J'ai
recueilli dans ma pensée tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully
se retirait. Henri IV avait été assassiné l'année précédente. Louis
XIII, qui devait mourir un 14 mai comme son père, avait dix ans. Anne
d'Autriche, sa femme, avait le même âge, avec cinq jours de moins que
lui. Richelieu était dans sa vingt-sixième année. Quelques bons
bourgeois de Rouen appelaient le _petit Pierre_ celui que l'univers a
nommé plus tard le _grand Corneille_; il avait cinq ans. Shakspeare et
Cervantes vivaient encore. Brantôme et Pierre Mathieu vivaient aussi.
Elisabeth d'Angleterre était morte depuis huit ans; et depuis sept ans
Clément VIII, _pape pacifique et bon Français_, comme dit l'Etoile. En
1611 mouraient Papirien Masson et Jean Busée; l'empereur Rodolphe
déclinait; Gustave-Adolphe succédait à Charles IX de Suède, le roi
visionnaire; Philippe III chassait les Maures d'Espagne, malgré l'avis
du duc d'Ossuña, et l'astronome hollandais Jean Fabricius découvrait
les taches du soleil.--Voilà ce qui se passait dans le monde pendant
que Turenne naissait.

Du reste, Sédan n'a pas été une pieuse gardienne de cette noble
mémoire. Le pavillon natal de M. de Turenne a été jeté en bas comme je
viens de vous le dire; son château a été rasé.

Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si quelque paysan
propriétaire n'a pas fait arracher l'allée d'arbres qu'il avait
plantée. Au lieu de tout cela, la grande place de Sédan donne au
visiteur une assez médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne
m'a pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La
chambre où il est né, le château où il a vécu, les arbres qu'il a
plantés, c'étaient des souvenirs.

Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison, de Guillaume de
La Marck, cet effrayant prédécesseur de Turenne dans les annales de
Sédan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant: dans un temps
donné, par le seul progrès naturel des choses et des idées, la ville
du Sanglier des Ardennes se modifie à tel point qu'elle produit
Turenne.

Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent lieu qu'on appelle
l'_hôtel de la Croix-d'Or_, rien ne me retenait plus à Sédan; je me
suis décidé à regagner Mézières pour y prendre la voiture de Givet. Il
y a cinq lieues, mais cinq lieues très-pittoresques. Je les ai faites
à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et pieds nus qui portait
allègrement mon sac de nuit. La route suit presque toujours à mi-côte
la vallée de la Meuse. On rencontre, à une lieue de Sédan, Donchery
avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des
villages riants, de jolis châtelets à poivrières enfouis dans des
massifs de verdure, de grandes prairies où des troupeaux de bœufs
paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait
le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-chemin, j'avais
très-chaud et grand'soif; je cherchais de tous côtés une maison pour y
demander à boire. Enfin j'en aperçois une. J'y cours, espérant un
cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne:
BERNIER-HANNAS, _marchand d'avoine et charcutier_. Sur un banc, à côté
de la porte, il y avait un goîtreux. Les goîtres abondent dans le
pays. Je n'en suis pas moins entré bravement chez le charcutier
marchand d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de
l'eau qui avait fait ce goîtreux.

A six heures du soir j'arrivais à Mézières; à sept heures je partais
pour Givet, fort maussadement emboîté dans un coupé bas, étroit et
sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la
femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame appelait
son mari _mon pauvre chiat_. Je ne sais pas si son intention était de
l'appeler _mon pauvre chien_ ou _mon pauvre chat_. En traversant
Charleville, qui n'est qu'à une portée de canon de Mézières, j'ai
remarqué la place centrale, qui a été bâtie en 1605, dans un fort
grand style, par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et
qui est la vraie sœur de notre place Royale de Paris. Ce sont les
mêmes maisons à arcades, à façades de briques et à grands toits. Puis,
comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire, j'ai dormi; mais
d'un sommeil violent, d'un sommeil secoué et horrible, entre les
ronflements du gros homme et les geignements de la grosse femme.
J'étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par
de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues
comme celui-ci: «Dis donc, hée!--dis donc, hée!--Qu'est-ce que c'est
que cette rosse-là? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur.--Et monsieur
Simon? où est monsieur Simon?--Monsieur Simon? bah! il travaille. Il
travaille toujours. Il travaille _pire qu'un malsenaire_.» Une autre
fois, la voiture était arrêtée, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il
faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin
tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder
avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux de braise. Une
autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme
demandait les passeports, on entendait le bruit des chaînes d'un
pont-levis, un réverbère éclairait des tas de boulets au pied d'un
gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous étions à
Rocroy. Ce nom m'a tout à fait réveillé. Quoique cela ne puisse pas
s'appeler _voir Rocroy_, j'ai eu un certain plaisir à songer que je
venais de traverser, dans la même journée et à si peu d'heures de
distance, ces deux lieux héroïques, Rocroy et Sédan. Turenne est né à
Sédan; on pourrait dire que Condé est né à Rocroy.

Cependant les deux gros êtres mes voisins causaient entre eux et se
racontaient l'un à l'autre, comme dans les expositions des pièces mal
faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux:--_Qu'ils
n'avaient point passé à Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans!--que M.
Crochard, le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami
intime;--que, comme il était minuit, il devait être couché, ce bon
monsieur Crochard_, etc... La dame assaisonnait ces intéressantes
révélations de locutions bizarres qui lui étaient familières; ainsi
elle disait: _Egoïste comme un vieux lièvre_; _la fortune du pauvre_
au lieu de _la fortune du pot_. Le monstrueux bonhomme, son mari,
faisait de son côté des calembours comme celui-ci: _On dit que_
_c'est un lieu commun_ (_comme un_), _moi, je dis que c'est un lieu
comme trois_, ou des proverbes travestis comme celui-là:
_Vends-ta-femme-et-n'aie-point-d'oreilles_. Puis il riait avec bonté.

La voiture était repartie, mes deux voisins causaient encore. Je
faisais beaucoup d'efforts pour ne pas entendre leur conversation, et
je tâchais d'écouter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur
le pavé et des moyeux sur les essieux, le grincement des écrous et des
vis, le frémissement sonore des vitres, lorsque tout à coup un
ravissant carillon est venu à mon secours, un carillon fin, léger,
cristallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brusquement dans cette
nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étincelantes
sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et
spirituel, comme s'il reprochait à mes deux lourds voisins leur
stupide bavardage.

Ce carillon, qui m'eût réveillé, les a endormis. Je présume que nous
devions être à Fumay, mais la nuit était trop obscure pour rien
distinguer. Il m'a fallu donc passer, sans rien voir, près des
magnifiques ruines du château d'Hierches et de ces beaux rochers à pic
qu'on appelle les _Dames de Meuse_. De temps en temps, au fond d'un
précipice plein de vapeur, j'apercevais, comme par un trou dans une
fumée, quelque chose de blanchâtre: c'était la Meuse.

Enfin, comme les premières lueurs de l'aube paraissaient, un
pont-levis s'est abaissé, une porte s'est ouverte, la diligence s'est
engagée au grand trot dans une espèce de long défilé formé à gauche
par un noir rocher à pic, et à droite par un édifice long, bas,
interminable, étrange, en apparence inhabité, percé de part en part
d'une multitude de portes et de fenêtres qui m'ont semblé toutes
ouvertes, sans battants, sans volets, sans châssis et sans vitres, me
laissant voir à travers cette sombre et fantastique maison le
crépuscule qui étamait déjà le bord du ciel de l'autre côté de la
Meuse. A l'extrémité de ce logis singulier, il y avait une seule
fenêtre fermée et faiblement éclairée. Puis la voiture a passé
rapidement devant une grosse tour d'un fort beau profil, s'est
enfoncée dans une rue étroite, a tourné dans une cour, des servantes
d'auberge sont accourues avec des chandelles et des garçons d'écurie
avec des lanternes; j'étais à Givet.



LETTRE V

GIVET.

  Les deux Givet.--Dissertation sur les architectes et les cruches
    à propos des clochers flamands.--Givet le soir.--Paysage.--La
    tour du Petit-Givet.--_Jose Gutierez._--Ce qu'on peut trouver
    dans trente-deux lettres.--Ce qu'on peut voir sur l'impériale
    de la diligence Van Gend.


      Dans une auberge sur la route, 1er août.

C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalière,
située sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit
Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les
lignes géométriques du fort de Charlemont gâtent un peu le sommet.
L'auberge, qu'on appelle l'hôtel du Mont-d'Or, y est fort bonne,
quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse par conséquent loger les
passants n'importe comment et leur faire manger n'importe quoi.

Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d'ardoise; quant au
clocher du grand Givet, il est d'une architecture plus compliquée et
plus savante. Voici évidemment comment l'inventeur l'a composé. Le
brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou d'avocat. Sur ce
bonnet carré il a échafaudé un saladier renversé; sur le fond de ce
saladier devenu plate-forme il a posé un sucrier; sur le sucrier, une
bouteille; sur la bouteille, un soleil emmanché dans le goulot par le
rayon inférieur vertical; et enfin, sur le soleil, un coq embroché
dans le rayon vertical supérieur. En supposant qu'il ait mis un jour à
trouver chacune de ces six idées, il se sera reposé le septième jour.

Cet artiste devait être Flamand.

Depuis environ deux siècles, les architectes flamands se sont imaginé
que rien n'était plus beau que des pièces de vaisselle et des
ustensiles de cuisine élevés à des proportions gigantesques et
titaniques. Aussi, quand on leur a donné des clochers à bâtir, ils ont
vaillamment saisi l'occasion et se sont mis à coiffer leurs villes
d'une foule de cruches colossales.

La vue de Givet n'en est pas moins charmante, surtout quand on
s'arrête vers le soir, comme j'ai fait, au milieu du pont, et qu'on
regarde au midi. La nuit, qui est le plus grand des cache-sottises,
commençait à voiler le contour absurde du clocher. Des fumées
suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais frémir avec une
douceur infinie de grands ormes au-dessus desquels la clarté vespérale
faisait vivement saillir une grosse tour du onzième siècle qui domine
à mi-côte le petit Givet. A ma droite une autre vieille tour, à
faîtage conique, mi-partie de pierre et de brique, se reflétait tout
entière dans la Meuse, miroir éclatant et métallique qui traversait
tout ce sombre paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de
Charlemont, je distinguais, comme une ligne blanchâtre, ce long
édifice que j'avais vu la veille en entrant et qui est tout simplement
une caserne inhabitée. Au-dessus de la ville, au-dessus des tours,
au-dessus du clocher surgissait à pic une immense paroi de rochers qui
se prolongeait à perte de vue jusqu'aux montagnes de l'horizon et
enfermait le regard comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel
d'un vert clair, le croissant descendait lentement vers la terre, si
fin, si pur et si délié, qu'on eût dit que Dieu nous laissait
entrevoir la moitié de son anneau d'or.

Dans la journée, j'avais voulu visiter cette vénérable tour qui tenait
jadis en respect le petit Givet. Le sentier est âpre et occupe autant
les mains que les pieds; il faut un peu escalader le rocher, lequel
est de granit fort beau et fort dur. Arrivé, non sans quelque peine,
au pied de la tour qui tombe en ruines et dont les baies romanes ont
été défoncées, je l'ai trouvée barricadée par une porte ornée d'un
gros cadenas. J'ai appelé, j'ai frappé, personne n'a répondu. Il m'a
fallu descendre comme j'étais monté. Cependant mon ascension n'a pas
été tout à fait perdue. En tournant autour de la vieille masure dont
le parement est presque complétement écorcé, j'ai remarqué, parmi les
décombres qui s'écroulent chaque jour en poussière dans la ravine, une
assez grosse pierre où l'on pouvait distinguer encore des vestiges
d'inscription. J'ai regardé attentivement; il ne restait plus de
l'inscription que quelques lettres déchiffrables.--Voici dans quel
ordre elles étaient disposées:

    LOQVE...SA.L.OMBRE
    PARAS....MODI.SL.
    ACAV.P.....SOTROS.

Ces lettres, profondément creusées dans la pierre, semblaient avoir
été tracées avec un clou; et un peu au-dessous, le même clou avait
gravé cette signature restée intacte:--IOSE GVTIEREZ, 1643. J'ai
toujours eu le goût des inscriptions. J'avoue que celle-ci m'a
beaucoup occupé. Que signifiait-elle? En quelle langue était-elle? Au
premier abord, en faisant quelques concessions à l'orthographe, on
pouvait la croire écrite en français et y lire ces mots absurdes:
_Loque sale._--_Ombre._--_Parasol._--_Modis_ (maudis) _la
cave._--_Sot. Rosse._ Mais on ne pouvait former ces mots qu'en ne
tenant aucun compte des lettres effacées, et d'ailleurs il me semblait
que la grave signature castillane, _Jose Gutierez_, était là comme une
protestation contre ces pauvretés. En rapprochant cette signature du
mot _para_ et du mot _otros_, qui sont espagnols, j'en ai conclu que
cette inscription devait être écrite en castillan, et, à force d'y
réfléchir, voici comment j'ai cru pouvoir la restituer:

    LO QUE EMPESA EL HOMBRE
    PARA SIMISMO DIOS LE
    ACAVA PARA LOS OTROS.

«Ce que l'homme commence pour lui, Dieu l'achève pour les autres.»

Ce qui me semble vraiment une fort belle sentence, très-catholique,
très-triste et très-castillane. Maintenant, qu'était ce Gutierez? La
pierre était évidemment arrachée de l'intérieur de la tour. 1643,
c'est la date de la bataille de Rocroy. Jose Gutierez était-il un des
vaincus de cette bataille? Y avait-il été pris? L'avait-on enfermé là?
Lui avait-on laissé le loisir d'écrire dans son cachot ce mélancolique
résumé de sa vie et de toute vie humaine?--Ces suppositions sont
d'autant plus probables qu'il a fallu, pour graver une aussi longue
phrase dans le granit avec un clou, toute cette patience des
prisonniers qui se compose de tant d'ennui. Et puis qui avait mutilé
cette inscription de la sorte?--Est-ce tout simplement le temps et le
hasard?--Est-ce un mauvais plaisant?--Je penche pour cette dernière
hypothèse. Quelque goujat, de méchant perruquier devenu mauvais
soldat, aura été enfermé disciplinairement dans cette tour et
aura cru faire montre d'esprit en tirant un sens ridicule de la
grave lamentation de l'hidalgo. D'un visage il a fait une
grimace.--Aujourd'hui le goujat et le gentilhomme, le gémissement et
la facétie, la tragédie et la parodie, roulent ensemble pêle-mêle sous
le pied du même passant, dans la même broussaille, dans le même ravin,
dans le même oubli!

Le lendemain, à cinq heures du matin, cette fois fort bien placé tout
seul sur la banquette de la diligence Van Gend, je sortais de France
par la route de Namur et je gravissais la première croupe de la seule
chaîne de hautes collines qu'il y ait en Belgique; car la Meuse, en
s'obstinant à couler en sens inverse de l'abaissement du plateau des
Ardennes, a réussi à creuser une vallée profonde dans cette immense
plaine qu'on appelle les Flandres; plaine où l'homme a multiplié les
forteresses, la nature lui ayant refusé les montagnes.

Après une ascension d'un quart d'heure, les chevaux déjà essoufflés,
et le conducteur belge déjà altéré, se sont arrêtés d'un commun accord
et avec une unanimité touchante devant un cabaret, dans un pauvre
village pittoresque, répandu des deux côtés d'un large ravin qui
déchire la montagne. Ce ravin, qui est tout à la fois le lit d'un
torrent et la grande rue du village, est naturellement pavé du granit
du mont mis à nu. Au moment où nous y passions, six chevaux, attelés
de chaînes, montaient ou plutôt grimpaient le long de cette rue
étrange et affreusement escarpée, traînant après eux un grand chariot
vide à quatre roues. Si le chariot eût été chargé, il eût fallu vingt
chevaux ou plutôt vingt mules. Je ne vois pas trop à quoi peut servir
ce chariot dans ce ravin, si ce n'est à faire faire des esquisses
improbables aux pauvres jeunes peintres hollandais qu'on rencontre çà
et là sur cette route, le sac sur le dos et le bâton à la main.

Que faire sur la banquette d'une diligence à moins qu'on ne
regarde?--J'étais admirablement situé pour cela. J'avais sous les
yeux un grand morceau de la vallée de la Meuse; au sud, les deux Givet
gracieusement liés par leur pont; à l'ouest, la grosse tour ruinée
d'Agimont, se composant avec sa colline et jetant derrière elle une
immense ombre pyramidale; au nord, la sombre tranchée dans laquelle
s'enfonce la Meuse et d'où montait une lumineuse vapeur bleue. Au
premier plan, à deux enjambées de ma banquette, dans la mansarde du
cabaret, une jolie paysanne, assise en chemise sur son lit,
s'habillait près de sa fenêtre toute grande ouverte, laquelle laissait
entrer à la fois les rayons du soleil levant et les regards des
voyageurs quelconques juchés sur les impériales des diligences.
Au-dessus de cette mansarde, dans le lointain, comme couronnement aux
frontières de France, se développaient sur une ligne immense les
formidables batteries de Charlemont.

Pendant que je contemplais ce paysage, la paysanne leva les yeux,
m'aperçut, sourit, me fit un gracieux signe de tête, ne ferma pas sa
fenêtre et continua lentement sa toilette.



LETTRE VI

LES BORDS DE LA MEUSE.--DINANT. NAMUR.

  Paysage de la Meuse.--La Lesse.--La Roche à
    Bayard.--Dinant.--Choses inconvenantes que fait une petite
    bonne femme en terre cuite.--Encore les clochers, les cruches
    et les architectes.--Châteaux ruinés. Prière des morts aux
    vivants.--Idées que les belles filles perchées sur les arbres
    donnent aux voyageurs juchés sur les impériales.--Souvenirs
    poétiques à propos de Namur et du prince d'Orange.--Ce
    qu'enseignent les enseignes.


      Liége, 3 août.

Je viens d'arriver à Liége par une délicieuse route qui suit tout le
cours de la Meuse depuis Givet. Les bords de la Meuse sont beaux et
jolis. Il est étrange qu'on en parle si peu. Les voici en raccourci.

Après le village, le cabaret et la paysanne qui s'habille au soleil
levant, on rencontre une montée qui m'a rappelé le Val-Suzon près de
Dijon, et où la route, repliée à chaque instant sur elle-même, se tord
pendant trois quarts d'heure au milieu d'une forêt, sur de profonds
ravins creusés par des torrents. Puis on aborde un plateau où l'on
court rapidement avec de grandes campagnes plates à perte de vue
autour de soi; on pourrait se croire en pleine Beauce, quand tout à
coup le sol se crevasse affreusement à quelques pas à gauche. De la
route, l'œil plonge au bas d'une effrayante roche verticale, le long
de laquelle la végétation seule peut grimper. C'est un brusque et
horrible précipice de deux ou trois cents pieds de profondeur. Au fond
de ce précipice, dans l'ombre, à travers les broussailles du bord, on
aperçoit la Meuse avec quelque galiote qui voyage paisiblement,
remorquée par des chevaux, et au bord de la rivière un joli châtelet
rococo qui a l'air d'une pâtisserie maniérée ou d'une pendule du temps
de Louis XV, avec son bassin lilliputien et son jardinet-pompadour
dont on embrasse toutes les volutes, toutes les fantaisies et toutes
les grimaces d'un coup d'œil. Rien de plus singulier que cette petite
chinoiserie dans cette grande nature. On dirait une protestation
criarde du mauvais goût de l'homme contre la poésie sublime de Dieu.

Puis on s'écarte du gouffre, et la plaine recommence, car le ravin de
la Meuse coupe ce plateau à vif et à pic, comme une ornière coupe un
champ.

Un quart de lieue plus loin on enraye; la route va rejoindre la
rivière par une pente escarpée. Cette fois l'abîme est charmant. C'est
un tohu-bohu de fleurs et de beaux arbres éclairés par le ciel
rayonnant du matin. Des vergers entourés de haies vives montent et
descendent pêle-mêle des deux côtés du chemin. La Meuse, étroite et
verte, coule à gauche profondément encaissée dans un double
escarpement. Un pont se présente; une autre rivière, plus petite et
plus ravissante encore, vient se jeter dans la Meuse: c'est la Lesse;
et à trois lieues, dans cette gorge qui s'ouvre à droite, est la
fameuse grotte de Han-sur-Lesse. La voiture passe outre et s'éloigne.
Le bruit des moulins à eau de la Lesse se perd dans la montagne. La
rive gauche de la Meuse s'abaisse gracieusement ourlée d'un cordon non
interrompu de métairies et de villages; la rive droite grandit et
s'élève; le mur de rochers envahit et rétrécit la route; les ronces
du bord frissonnent dans le vent et dans le soleil, à deux cents pieds
au-dessus de nos têtes. Tout à coup un grand rocher pyramidal, aiguisé
et hardi comme une flèche de cathédrale, apparaît à un tournant du
chemin. «C'est la _Roche à Bayard_,» me dit le conducteur. La route
passe entre la montagne et cette borne colossale, puis elle tourne
encore, et, au pied d'un énorme bloc de granit couronné d'une
citadelle, l'œil plonge dans une longue rue de vieilles maisons,
rattachée à la rive gauche par un beau pont et dominée à son extrémité
par les faîtages aigus et les larges fenêtres à meneaux flamboyants
d'une église du quinzième siècle. C'est Dinant.

On s'arrête à Dinant un quart d'heure, juste assez de temps pour
remarquer dans la cour des diligences un petit jardin qui seul
suffirait pour vous avertir que vous êtes en Flandre. Les fleurs en
sont fort belles, et au milieu de ces fleurs il y a trois statues
peintes, en terre cuite. L'une de ces statues est une femme. C'est
plutôt un mannequin qu'une statue, car elle est vêtue d'une robe
d'indienne et coiffée d'un vieux chapeau de soie. Au bout de quelques
instants, à un petit bruit qu'on entend et à un rejaillissement
singulier qu'on aperçoit sous ses jupes, on s'aperçoit que cette femme
est une fontaine.

Le clocher de l'église de Dinant est un immense pot à l'eau.
Cependant, vue du pont, la façade de l'église conserve un grand
caractère, et toute la ville se compose à merveille.

A Dinant on quitte la rive droite de la Meuse. Le faubourg de la rive
gauche, qu'on traverse, se pelotonne admirablement autour d'une
vieille douve croulante de l'ancienne enceinte. Au pied de cette tour,
dans un pâté de maisons, j'ai entrevu en passant un exquis châtelet du
quinzième siècle avec sa façade à volutes, ses croisées de pierre, sa
tourelle de briques et ses girouettes extravagantes.

Après Dinant la vallée s'ouvre, la Meuse s'élargit; on distingue sur
deux croupes lointaines de la rive droite deux châteaux en ruines;
puis la vallée s'évase encore, les rochers n'apparaissent plus que çà
et là sous de riches caparaçons de verdure; une housse de velours
vert, brodée de fleurs, couvre tout le paysage. De toutes parts
débordent les houblonnières, les vergers, les arbres qui ont plus de
fruits que de feuilles, les pruniers violets, les pommiers rouges, et
à chaque instant apparaissent par touffes énormes les grappes
écarlates du sorbier des oiseaux, ce corail végétal. Les canards et
les poules jasent sur le chemin; on entend des chants de bateliers sur
la rivière; de fraîches jeunes filles, les bras nus jusqu'à l'épaule,
passent avec des paniers chargés d'herbes sur leurs têtes, et de temps
en temps un cimetière de village vient coudoyer mélancoliquement cette
route pleine de joie, de lumière et de vie.

Dans l'un de ces cimetières, dont l'herbe haute et le mur tombant se
penchent sur le chemin, j'ai lu cette inscription:

    --O pie, defunctis miseris succurre, viator!--

Aucun _memento_ n'est, à mon sens, d'un effet aussi profond.
Ordinairement les morts avertissent, ici ils supplient.

Plus loin, lorsqu'on a passé une colline où les rochers de la rive
droite, travaillés et sculptés par les pluies, imitent les pierres
ondées et vermoulues de notre vieille fontaine du Luxembourg (si
déplorablement remise à neuf en ce moment, par parenthèse), on sent
qu'on approche de Namur. Les maisons de plaisance commencent à se
mêler aux logis de paysans, les villas aux villages, les statues aux
rochers, les parcs anglais aux houblonnières, et sans trop de trouble
et de désaccord, il faut le dire.

La diligence a relayé dans un de ces villages composites. J'avais d'un
côté un magnifique jardin entremêlé de colonnades et de temples
ioniques, de l'autre un cabaret orné à gauche d'un groupe de buveurs
et à droite d'une splendide touffe de roses-trémières. Derrière la
grille dorée de la villa, sur un piédestal de marbre blanc veiné de
noir par l'ombre des branches, la Vénus de Médicis se cachait à demi
dans les feuilles, comme honteuse et indignée d'être vue toute nue par
des paysans flamands attablés autour d'un pot de bière. A quelques pas
plus loin, deux ou trois grandes belles filles ravageaient un prunier
de haute taille, et l'une d'elles était perchée sur le gros bras de
l'arbre dans une attitude gracieuse, où les passants étaient si
parfaitement oubliés, qu'elle donnait aux voyageurs de l'impériale je
ne sais quelles vagues envies de mettre pied à terre.

Une heure après j'étais à Namur. Les deux vallées de la Sambre et de
la Meuse se rencontrent et se confondent à Namur, qui est assise sur
le confluent des deux rivières. Les femmes de Namur m'ont paru jolies
et avenantes; les hommes ont une bonne, grave et hospitalière
physionomie. Quant à la ville en elle-même, excepté les deux échappées
de vue du pont de Meuse et du pont de Sambre, elle n'a rien de
remarquable. C'est une cité qui n'a déjà plus son passé écrit dans sa
configuration. Sans architecture, sans monuments, sans édifices, sans
vieilles maisons, meublée de quatre ou cinq méchantes églises rococo
et de quelques fontaines Louis XV d'un mauvais goût plat et triste,
Namur n'a jamais inspiré que deux poëmes, l'ode de Boileau et la
chanson d'un poëte inconnu où il est question d'une vieille femme et
du prince d'Orange; et, en vérité, Namur ne mérite pas d'autre
poésie.

La citadelle couronne froidement et tristement la ville. Pourtant je
vous dirai que je n'ai pas considéré sans un certain respect ces
sévères fortifications qui ont eu un beau jour l'honneur d'être
assiégées par Vauban et défendues par Cohorn.

Où il n'y a pas d'églises, je regarde les enseignes. Pour qui sait
visiter une ville, les enseignes des boutiques ont un grand sens.
Indépendamment des professions dominantes et des industries locales
qui s'y révèlent tout d'abord, les locutions spéciales y abondent et
les noms de la bourgeoisie, presque aussi importants à étudier que les
noms de la noblesse, y apparaissent dans leur forme la plus naïve et
sous leur aspect le mieux éclairé.

Voici trois noms pris à peu près au hasard sur les devantures des
boutiques à Namur; tous trois ont une signification.--L'_épouse
Debarsy, négociante_. On sent, en lisant ceci, qu'on est dans un pays
français hier, étranger aujourd'hui, français demain, où la langue
s'altère et se dénature insensiblement, s'écroule par les bords et
prend, sous des expressions françaises, de gauches tournures
allemandes. Ces trois mots sont encore français, la phrase ne l'est
déjà plus.--_Crucifix-Piret, mercier._ Ceci est bien de la catholique
Flandre. Nom, prénom ou surnom, _Crucifix_ serait introuvable dans
toute la France voltairienne.--_Menandez-Wodon, horloger._ Un nom
castillan et un nom flamand soudés par un trait d'union. N'est-ce pas
là toute la dénomination de l'Espagne sur les Pays-Bas, écrite,
attestée et racontée dans un nom propre?--Ainsi, voilà trois noms dont
chacun exprime et résume un des grands aspects du pays; l'un dit la
langue, l'autre la religion, l'autre l'histoire.

Observons encore tout de suite que sur les enseignes de Dinant, de
Namur et de Liége, ce nom _Demeuse_ est très-fréquemment répété. Aux
environs de Paris et de Rouen, c'est _Desenne_ et _Deseine_.

Pour finir par une observation de pure fantaisie, j'ai encore remarqué
dans un faubourg de Namur un certain _Janus, boulanger_, qui m'a
rappelé que j'avais noté à Paris, à l'entrée du faubourg Saint-Denis,
_Néron, confiseur_, et à Arles, sur le fronton même d'un temple romain
en ruines, _Marius, coiffeur_.



LETTRE VII

LES BORDS DE LA MEUSE.--HUY.--LIÉGE.

  Les beaux arbres et les beaux rochers.--Louange à Dieu, blâme à
    l'homme.--Sanson.--Andennes.--Le voyageur donne un sage conseil
    à M. le curé de Selayen.--Huy.--Coin de terre curieux où l'on
    récolte du vin belge fait avec du raisin.--Aspects du
    pays.--Tableaux flamands.--Approches de Liége.--Figure
    extraordinaire et effrayante que prend le paysage à la nuit
    tombée.--Ce que l'auteur voit eût semblé à Virgile le Tartare
    et à Dante l'Enfer.--Liége.--Ville qui ne ressemble à aucune
    autre.--Il y a des gens qui y lisent le _Constitutionnel_.--Les
    églises.--Saint-Paul. Saint-Jean. Saint-Hubert.
    Saint-Denis.--Le palais des princes-évêques.--Admirable
    cour.--Maison de justice, marché et prison.--Le bourgeois
    voltairien a trop d'esprit; le bourgeois utilitaire est trop
    bête.--Estampes en l'honneur des alliés de 1814.--Désastres de
    notre grammaire et massacre de notre orthographe.


      Liége, 4 août.

Le chemin de Liége s'éloigne de Namur par une allée de magnifiques
arbres. Les immenses feuillages font de leur mieux pour cacher au
voyageur les maussades clochers de la ville, lesquels apparaissent de
loin comme un gigantesque jeu de quilles diapré de quelques
bilboquets. Au moment où l'on sort de l'ombre de ces beaux arbres, le
vent frais de la Meuse vous arrive au visage, et la route se remet à
côtoyer joyeusement la rivière. La Meuse, grossie désormais par la
Sambre, a élargi sa vallée; mais la double muraille de rochers
reparaît, figurant à chaque instant des forteresses de cyclopes, de
grands donjons en ruines, des groupes de tours titaniques. Ces roches
de la Meuse contiennent beaucoup de fer; mêlées au paysage, elles sont
d'une admirable couleur; la pluie, l'air et le soleil les rouillent
splendidement; mais arrachées de la terre, exploitées et taillées,
elles se métamorphosent en cet odieux granit gris-bleu dont toute la
Belgique est infestée. Ce qui donnait de magnifiques montagnes ne
produit plus que d'affreuses maisons.

Dieu a fait le rocher, l'homme a fait le moellon.

On traverse rapidement Sanson, village au-dessus duquel achèvent de
s'écrouler dans les ronces quelques tronçons d'un château fort bâti,
dit-on, sous Clodion. Le rocher figure là un visage humain, barbu et
sévère, que le conducteur ne manque pas de faire regarder aux
voyageurs. Puis on gagne Andennes, où j'ai remarqué, rareté
inappréciable pour les antiquaires, une petite église rustique du
dixième siècle encore intacte. Dans un autre village, à Selayen, je
crois, on lit cette inscription en grosses lettres au-dessus de la
principale porte de l'église: _Les chiens hors de la maison de Dieu_.
Si j'étais le digne curé de Selayen, je penserais qu'il est plus
urgent de dire aux hommes d'entrer qu'aux chiens de sortir.

Après Andennes, les montagnes s'écartent, la vallée devient plaine, la
Meuse s'en va loin de la route à travers les prairies. Le paysage est
encore beau, mais on y voit apparaître un peu trop souvent la cheminée
de l'usine, ce triste obélisque de notre civilisation industrielle.

Puis les collines se rapprochent, la rivière et la route se
rejoignent; on aperçoit de vastes bastions accrochés comme un nid
d'aigle au front d'un rocher, une belle église du quatorzième siècle
accostée d'une haute tour carrée, une porte de ville flanquée d'une
douve ruinée. Force charmantes maisons inventées pour la récréation
des yeux par le génie si riche, si fantasque et si spirituel de la
Renaissance flamande, se mirent dans la Meuse avec leurs terrasses en
fleurs des deux côtés d'un vieux pont. On est à Huy.

Huy et Dinant sont les deux plus jolies villes qu'il y ait sur la
Meuse. Huy est à moitié chemin entre Namur et Liége, de même que
Dinant entre Namur et Givet. Huy, qui est encore une redoutable
citadelle, a été autrefois une belliqueuse commune et a soutenu des
siéges contre ceux de Liége, comme Dinant contre ceux de Namur, dans
ce temps héroïque où les villes se déclaraient la guerre comme font
aujourd'hui les royaumes et où Froissard disait:

    La grand'ville de Bar-sur-Saigne
    A fait trembler Troye en Champaigne.

Après Huy recommence ce ravissant contraste qui est tout le paysage de
la Meuse. Rien de plus sévère que ces rochers, rien de plus riant que
ces prairies. Il y a là quelques collines hérissées de ceps et
d'échalas qui donnent un vin quelconque. C'est, je crois, le seul
vignoble de la Belgique.

De temps en temps on rencontre tout au bord du fleuve, dans quelque
ravin au-dessus duquel passe la route, une fabrique de zinc dont
l'aspect délabré et les toits crevassés, d'où la fumée s'échappe de
toutes les tuiles, simulent un incendie qui commence ou qui s'éteint;
ou c'est une alunière avec ses vastes monceaux de terre rougeâtre; ou
bien encore, derrière une houblonnière, à côté d'un champ de grosses
fèves, au milieu des parfums d'un petit jardin qui regorge de fleurs
et qu'entoure une haie rapiécée çà et là avec un treillis vermoulu,
parmi les caquets assourdissants d'une populace de poules, d'oies et
de canards, on aperçoit une maison en briques, à tourelles d'ardoises,
à croisées de pierre, à vitrages maillés de plomb, grave, propre,
douce, égayée d'une vigne grimpante, avec des colombes sur son toit,
des cages d'oiseaux à ses fenêtres, un petit enfant et un rayon de
soleil sur son seuil, et l'on rêve à Téniers et à Mieris.

Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les
arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur
des maisons s'éclaire vaguement; les objets s'effacent comme dans une
fumée; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en
disant: «Nous serons à Liége dans une heure.» C'est dans ce moment-là
que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas,
dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident,
deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux
de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de
quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette
sur les rochers, les forêts et les ravins des réverbérations
sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre,
il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement
et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme.

Ce sont des usines qui s'allument.

Quand on a passé le lieu appelé la _Petite-Flemalle_, la chose devient
inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de
cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des
tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles; d'autres
dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des
villages; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses
d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de
traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la
fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases
de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres
flamboyants.

Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette copie effroyable
de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement
là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill.

Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J'ai eu
la curiosité de mettre pied à terre et de m'approcher d'un de ces
antres. Là, j'ai admiré véritablement l'industrie. C'est un beau et
prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse
solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les
scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers,
tous ces monstres de cuivre, de tôle et d'airain que nous nommons des
machines et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et terrible,
mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent,
déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par
moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent,
hurlent avec douleur dans l'atmosphère ardente de l'usine comme des
hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer.

       *       *       *       *       *

Liége est une de ces vieilles villes qui sont en train de devenir
villes neuves,--transformation déplorable, mais fatale!--une de ces
villes où partout les antiques devantures peintes et ciselées
s'écaillent et tombent et laissent voir en leur lieu des façades
blanches enrichies de statues de plâtre; où les bons vieux grands
toits d'ardoise chargés de lucarnes, de carillons, de clochetons et de
girouettes, s'effondrent tristement, regardés avec horreur par quelque
bourgeois hébété qui lit le _Constitutionnel_ sur une terrasse plate
pavée en zinc; où l'octroi, temple grec orné d'un douanier, succède à
la porte-donjon flanquée de tours et hérissée de pertuisanes; où le
long tuyau rouge des hauts fourneaux remplace la flèche sonore des
églises. Les anciennes villes jetaient du bruit, les villes modernes
jettent de la fumée.

Liége n'a plus l'énorme cathédrale des princes-évêques bâtie par
l'illustre évêque Notger, en l'an 1000, et démolie en 1795 par on ne
sait qui; mais elle a l'usine de M. Cockerill.

Liége n'a plus son couvent de dominicains, sombre cloître d'une si
haute renommée, noble édifice d'une si fière architecture; mais elle
a, précisément sur le même emplacement, un théâtre embelli de colonnes
à chapiteaux de fonte où l'on joue l'opéra-comique, et dont
mademoiselle Mars a posé la première pierre.

Liége est encore, au dix-neuvième siècle comme au seizième, la ville
des armuriers. Elle lutte avec la France pour les armes de guerre, et
avec Versailles en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille
cité de Saint-Hubert, jadis église et forteresse, commune
ecclésiastique et militaire, ne prie plus et ne se bat plus; elle vend
et achète. C'est aujourd'hui une grosse ruche industrielle. Liége
s'est transformée en un riche centre commercial. La vallée de la Meuse
lui met un bras en France et l'autre en Hollande, et, grâce à ces deux
grands bras, sans cesse elle prend de l'une et reçoit de l'autre.

Tout s'efface dans cette ville, jusqu'à son étymologie. L'antique
ruisseau _Legia_ s'appelle maintenant le _Ri-de-Coq-Fontaine_.

Du reste, il faut pourtant le dire, Liége, gracieusement éparse sur la
croupe verte de la montagne de Sainte-Walburge, divisée par la Meuse
en haute et basse ville, coupée par treize ponts dont quelques-uns ont
une figure architecturale, entourée à perte de vue d'arbres, de
collines et de prairies, a encore assez de tourelles, assez de façades
à pignons volutés ou taillés, assez de clochers romans, assez de
portes-donjons comme celles de Saint-Martin et d'Amercœur, pour
émerveiller le poëte et l'antiquaire même le plus hérissé devant les
manufactures, les mécaniques et les usines.

Comme il pleuvait à verse, je n'ai pu visiter que quatre
églises:--Saint-Paul, la cathédrale actuelle, noble nef du quinzième
siècle, accostée d'un cloître gothique et d'un charmant portail de la
Renaissance sottement badigeonnés, et surmontée d'un clocher qui a dû
être fort beau, mais dont quelque inepte architecte contemporain a
abâtardi tous les angles, honteuse opération que subissent en ce
moment sous nos yeux les vieux toits de notre hôtel de ville de
Paris.--Saint-Jean, grave façade du dixième siècle, composée d'une
grosse tour carrée à flèche d'ardoise des deux côtés de laquelle se
pressent deux autres bas clochers également carrés. A cette façade
s'adosse insolemment le dôme ou plutôt la bosse d'une abominable
église rococo dont une porte s'ouvre sur un cloître ogival défiguré,
raclé, blanchi, triste et plein de hautes herbes.--Saint-Hubert, dont
l'abside romane ourlée de basses galeries à plein cintre est d'un
ordre magnifique.--Saint-Denis, curieuse église du dixième siècle dont
la grosse tour est du neuvième. Cette tour porte à sa partie
inférieure des traces évidentes de dévastation et d'incendie. Elle a
été probablement brûlée lors de la grande irruption des Normands, en
882, je crois. Les architectes romans ont naïvement raccommodé et
continué la tour en briques, la prenant telle que l'incendie l'avait
faite et asseyant le nouveau mur sur la vieille pierre rongée, de
sorte que le profil découpé de la ruine se dessine parfaitement
conservé sur le clocher tel qu'il est aujourd'hui. Cette grande pièce
rouge qui enveloppe le clocher, frangée par le bas comme un haillon,
est d'un effet singulier.

Comme j'allais de Saint-Denis à Saint-Hubert par un labyrinthe
d'anciennes rues basses et étroites, ornées çà et là de madones
au-dessus desquelles s'arrondissent comme des cerceaux concentriques
de grands rubans de fer-blanc chargés d'inscriptions dévotes, j'ai
coudoyé tout à coup une vaste et sombre muraille de pierre percée de
larges baies en anses de panier et enrichie de ce luxe de nervures qui
annonce l'arrière-façade d'un palais du moyen âge. Une porte obscure
s'est présentée, j'y suis entré, et, au bout de quelques pas, j'étais
dans une vaste cour. Cette cour, dont personne ne parle et qui devrait
être célèbre, est la cour intérieure du palais des princes
ecclésiastiques de Liége. Je n'ai vu nulle part un ensemble
architectural plus étrange, plus morose et plus superbe. Quatre autres
façades de granit surmontées de quatre prodigieux toits d'ardoise,
portées par quatre galeries basses d'arcades-ogives, qui semblent
s'affaisser et s'élargir sous le poids, enferment de tous côtés le
regard. Deux de ces façades parfaitement entières offrent le bel
ajustement d'ogives et de cintres surbaissés qui caractérise la fin du
quinzième siècle et le commencement du seizième. Les fenêtres de ce
palais clérical ont des meneaux comme des fenêtres d'église.
Malheureusement les deux autres façades, détruites par le grand
incendie de 1734, ont été rebâties dans le chétif style de cette
époque et gâtent un peu l'effet général. Cependant leur sécheresse n'a
rien qui contrarie absolument l'austérité du vieux palais. L'évêque
qui régnait il y a cent cinq ans se refusa sagement aux rocailles et
aux chicorées, et on lui fit deux façades mornes et pauvres; car telle
est la loi de cette architecture du dix-huitième siècle, il n'y a pas
de milieu: des oripeaux ou de la nudité; clinquant ou misère.

La quadruple galerie qui enferme la cour est admirablement conservée.
J'en ai fait le tour. Rien de plus curieux à étudier que les piliers
sur lesquels s'appuient les retombées de ces larges ogives
surbaissées. Ces piliers sont en granit gris comme tout le
palais.--Selon qu'on examine l'une ou l'autre des quatre rangées, le
fût du pilier disparaît jusqu'à la moitié de sa longueur, tantôt par
le haut, tantôt par le bas, sous un renflement enrichi d'arabesques.
Pour toute une rangée de piliers, la rangée occidentale, le renflement
est double et le fût disparaît entièrement. Il n'y a là qu'un caprice
flamand du seizième siècle. Mais ce qui rend l'archéologue perplexe,
c'est que les arabesques ciselées sur ces renflements, c'est que les
chapiteaux de ces piliers, naïvement et grossièrement sculptés,
chargés, aux tailloirs près, de figures chimériques, de feuillages
impossibles, d'animaux apocalyptiques, de dragons ailés presque
égyptiens et hiéroglyphiques, semblent appartenir à l'art du onzième
siècle; et pour ne pas rendre ces piliers courts, trapus et gibbeux à
l'architecture byzantine, il faut se souvenir que le palais
princier-épiscopal de Liége ne fut commencé qu'en 1508 par le prince
Erard de la Mark, qui régna trente-deux ans.

Ce grave édifice est aujourd'hui le palais de justice. Des boutiques
de libraires et de bimbelotiers se sont installées sous toutes les
arcades. Un marché aux légumes se tient dans la cour. On voit les
robes noires des praticiens affairés passer au milieu des grands
paniers pleins de choux rouges et violets. Des groupes de marchandes
flamandes réjouies et hargneuses jasent et se querellent devant chaque
pilier; des plaidoiries irritées sortent de toutes les fenêtres; et
dans cette sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme un
cloître dont elle a la forme, se croise et se mêle perpétuellement
aujourd'hui la double et intarissable parole de l'avocat et de la
commère, le bavardage et le babil.

Au-dessus des grands toits du palais apparaît une haute et massive
tour carrée en briques. Cette tour, qui était jadis le beffroi du
prince-évêque, est maintenant la prison des filles publiques; triste
et froide antithèse que le bourgeois voltairien d'il y a trente ans
eût faite _spirituellement_, que le bourgeois utilitaire et positif
d'à présent fait bêtement.

En sortant du palais par la grande porte, j'en ai pu contempler la
façade actuelle, œuvre glaciale et déclamatoire du désastreux
architecte de 1734. On croirait voir une tragédie de Lagrange-Chancel
en marbre et en pierre. Il y avait sur la place, devant cette façade,
un brave homme qui voulait absolument me la faire admirer. Je lui ai
tourné le dos sans pitié, quoiqu'il m'ait appris que Liége s'appelle
en hollandais _Luik_, en allemand _Lüttich_ et en latin _Leodium_.

La chambre où je logeais à Liége était ornée de rideaux de mousseline
sur lesquels étaient brodés, non des bouquets, mais des melons. J'y ai
admiré aussi des gravures triomphantes figurant, à l'honneur des
alliés, nos désastres de 1814, et nous humiliant cruellement dans
notre langue. Voici textuellement la _légende_ imprimée au bas d'une
de ces images: «BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE, le 21 mars 1814. La plupart
de la garnison de cette place, composée de la garde ancienne
(probablement la _vieille garde_) fit fait prisonniers, et les alliés
entrèrent vainquereuse à Paris le 2 avril.»



LETTRE VIII

LES BORDS DE LA VESDRE.--VERVIERS.

  Le voyageur apaise une querelle en se sacrifiant et en se
    satisfaisant.--Paysage de la Vesdre.--Eglogues.--Les vers
    d'Ovide mis en scène par le bon Dieu.--Quartiers de rochers qui
    pleuvent.--Ne traversez pas une idylle dans laquelle on fait un
    chemin de fer.--Verviers.--Les trois quartiers de Verviers.--Le
    marmot et la pipe.--Malheureuse ville si les cheminées y fument
    comme les enfants.--Limbourg.--La palais, la guérite, la
    frontière.


      Aix-la-Chapelle, 4 août.

Hier, à neuf heures du matin, comme la diligence de Liége à
Aix-la-Chapelle allait partir, un brave bourgeois wallon ameutait les
passants, se refusant à monter sur l'impériale, et me rappelant par
l'énergie de sa résistance ce paysan auvergnat _qui avait payé pour
être dans la boîte et non sur l'opéra_. J'ai offert de prendre la
place de ce digne voyageur, je suis monté sur l'opéra; tout s'est
apaisé et la diligence est partie.

Bien m'en a pris. La route est gaie et charmante. Ce n'est plus la
Meuse, mais c'est la Vesdre. La Meuse s'en va par Maëstricht et
Ruremonde à Rotterdam et à la mer.

La Vesdre est une rivière-torrent qui descend de
Saint-Cornelis-Munster entre Aix-la-Chapelle et Duren, à travers
Verviers et Chauffontaines, jusqu'à Liége, par la plus ravissante
vallée qu'il y ait au monde. Dans cette saison, par un beau jour, avec
le ciel bleu, c'est quelquefois un ravin, souvent un jardin, toujours
un paradis.--La route ne quitte pas un moment la rivière. Tantôt elles
traversent ensemble un heureux village entassé sous les arbres avec un
pont rustique devant chaque porte; tantôt, dans un pli solitaire du
vallon, elles côtoient un vieux château d'échevin avec ses tours
carrées, ses hauts toits pointus et sa grande façade percée de
quelques rares fenêtres, fier et modeste à la fois comme il convient à
un édifice qui tient le milieu entre la chaumière du paysan et le
donjon du seigneur. Puis le paysage prend tout à coup une voix
bruyante et joyeuse, et au tournant d'une colline l'œil entrevoit,
sous une touffe de tilleuls et d'aunes qui laissent passer le soleil,
cette maison basse et cette grosse roue noire inondée de pierreries
qu'on appelle un moulin à eau.

Entre Chauffontaines et Verviers la vallée m'apparaissait avec une
douceur virgilienne. Il faisait un temps admirable, de charmants
marmots jouaient sur le seuil des jardins, le vent des trembles et des
peupliers se répandait sur la route, de belles génisses, groupées par
trois ou quatre, se reposaient à l'ombre gracieusement couchées dans
les prés verts. Ailleurs, loin de toute maison, seule au milieu d'une
grande prairie enclose de haies vives, paissait majestueusement une
admirable vache digne d'être gardée par Argus. J'entendais une flûte
dans la montagne.

    Mercurius septem mulcet arundinibus.

De temps en temps la cheminée d'une usine ou une longue pièce de drap
séchant au soleil près de la route, venait interrompre ces églogues.

Le chemin de fer qui traverse toute la Belgique d'Anvers à Liége et
qui veut aller jusqu'à Verviers, va trouer ces collines et couper ces
vallées.

Ce chemin, colossale entreprise, percera la montagne douze ou quinze
fois. A chaque pas on rencontre des terrassements, des remblais, des
ébauches de ponts et de viaducs; ou bien on voit au bas d'une immense
paroi de roche vive une petite fourmilière noire occupée à creuser un
petit trou. Ces fourmis font une œuvre de géants.

Par instants, dans les endroits où ces trous sont déjà larges et
profonds, une haleine épaisse et un bruit rauque en sortent tout à
coup. On dirait que la montagne violée crie par cette bouche ouverte.
C'est la mine qui joue dans la galerie. Puis la diligence s'arrête
brusquement, les ouvriers qui piochaient sur un terrassement voisin
s'enfuient dans toutes les directions, un tonnerre éclate, répété par
l'écho grossissant de la colline, des quartiers de roche jaillissent
d'un coin du paysage et vont éclabousser la plaine de toutes parts.
C'est la mine qui joue à ciel ouvert. Pendant cette station, les
voyageurs se racontent qu'hier un homme a été tué et un arbre coupé en
deux par un de ces blocs qui pesait vingt mille, et qu'avant-hier une
femme d'ouvrier qui portait _le café_ (non la soupe) à son mari a été
foudroyée de la même façon.--Cela aussi dérange un peu l'idylle.

Verviers, ville insignifiante d'ailleurs, se divise en trois quartiers
qui s'appellent la _Chick-Chack_, la _Basse-Crotte_ et la
_Dardanelle_. J'y ai remarqué un petit garçon de six ans qui fumait
magistralement sa pipe, assis sur le seuil de sa maison.

En me voyant passer, ce marmot fumeur a éclaté de rire. J'en ai conclu
que je lui semblais fort ridicule.

Après Verviers, la route côtoie encore la Vesdre jusqu'à Limbourg.
Limbourg, cette ville comtale, ce pâté dont Louis XIV _trouvait la
croûte si dure_, n'est plus aujourd'hui qu'une forteresse démantelée,
pittoresque couronnement d'une colline.

Un moment après, le terrain s'aplatit, la plaine se déclare, une
grande porte s'ouvre à deux battants: c'est la douane; une guérite
chevronnée de noir et de blanc du haut en bas apparaît; on est chez le
roi de Prusse.



LETTRE IX

AIX-LA-CHAPELLE.--LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE.

  Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle.--Charlemagne y est né et y est
    mort.--La Chapelle.--Architecture du portail, à laquelle
    l'auteur mêle une parenthèse.--Légende du diable, qui est moins
    bête que les bourgeois, et du moins qui a plus d'esprit que le
    diable.--La parenthèse se ferme et la chapelle se
    rouvre.--Aspect de l'église.--Ensemble.--Détail.--Le tombeau de
    Charlemagne.--L'auteur invective le système décimal. Tout ce
    qu'il y a dans l'armoire.--Eblouissement et admiration.--Où
    sont les trois couronnes de Charlemagne. Autres
    armoires.--Autres trésors.--La chaire.--Le
    chœur.--L'orgue.--L'aigle d'Othon III.--Le cœur de M. Antoine
    Berdolet.--Destinée des sarcophages.--Les empereurs ne gardent
    rien, pas même un tombeau.--Charlemagne prend son sarcophage à
    Auguste.--Barberousse prend sa chaise à Charlemagne.--Le
    Hochmunster.--Le fauteuil de marbre. Comment était Charlemagne
    dans le sépulcre.--Profanation de Barberousse.--Mort de
    Barberousse.--Bruits qui courent sur son compte depuis six
    cents ans.--L'auteur refait le tombeau de Charlemagne.--Visite
    de l'empereur en 1804.--Napoléon devant le fauteuil de
    Charlemagne.--Visite des empereurs et des rois alliés en
    1814.--Rapprochements.--De qui l'auteur tient tous ces
    détails.--Le sapeur du 56e régiment.--Les chats-moines.--Ne
    riez pas des noms populaires avant d'avoir examiné les noms
    aristocratiques.--L'hôtel de ville.--La tour de
    Granus.--Rêverie crépusculaire.


      Aix-la-Chapelle, 6 août.

Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est une fontaine minerale, chaude,
froide, ferrugineuse, sulfureuse; pour le touriste, c'est un pays de
redoutes et de concerts; pour le pèlerin, c'est la châsse des grandes
reliques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la Vierge, sang
de l'enfant Jésus, nappe sur laquelle fut décapité saint
Jean-Baptiste; pour l'antiquaire-chroniqueur, c'est une abbaye noble
de filles à abbesse immédiate héritière du couvent d'hommes bâti par
saint Grégoire, fils de Nicéphore, empereur d'Orient; pour l'amateur
de chasses, c'est l'ancienne vallée des sangliers, _Porcetum_ dont on
a fait _Borcette_; pour le manufacturier, c'est une source d'eau
lessiveuse propre au lavage des laines; pour le marchand, c'est une
fabrique de draps et de casimirs, d'aiguilles et d'épingles; pour
celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chasseur, ni
antiquaire, ni pèlerin, ni touriste, ni malade, c'est la ville de
Charlemagne.

Charlemagne en effet est né à Aix-la-Chapelle, et il y est mort. Il y
est né dans le vieux palais demi-romain des rois francs, dont il ne
reste plus que la tour de Granus, enclavée aujourd'hui dans l'hôtel de
ville. Il y est enterré dans l'église qu'il avait fondée deux ans
après la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le pape Léon III bénit
en 804, et pour la dédicace de laquelle, dit la tradition, deux
évêques de Tongres, morts et ensevelis à Maëstricht, sortirent de
leurs sépulcres afin de compléter dans cette cérémonie les trois cent
soixante-cinq archevêques et évêques représentant les jours de
l'année.

Cette historique et fabuleuse église, qui a donné son nom à la ville,
a subi, depuis mille ans, bien des transformations.

A peine arrivé à Aix, je suis allé à la chapelle.

Si l'on aborde l'église par la façade, voici comment elle se présente:

Un portail du temps de Louis XV en granit gris-bleu avec des portes de
bronze du huitième siècle, adossé à une muraille carlovingienne que
surmonte un étage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces
archivoltes un bel étage gothique richement ciselé où l'on reconnaît
l'ogive sévère du quatorzième siècle; et pour couronnement une ignoble
maçonnerie en brique à toit d'ardoise qui date d'une vingtaine
d'années. A la droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze
romain, est posée sur un pilier de granit, et de l'autre côté, sur un
autre pilier, il y a une louve d'airain, également antique et romaine,
qui se tourne à demi vers les passants la gueule entr'ouverte et les
dents serrées.

(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse.
Cette pomme de pin a un sens, et cette louve aussi, ou ce loup, car je
n'ai pu reconnaître bien clairement le sexe de cette bête de bronze.
Voici à ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses du
pays:

Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent
bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l'on commença. On creusa les
fondements, on éleva les murailles, on ébaucha la charpente, et
pendant six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux
et de cognées. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux
pèlerins, on mit un bassin d'étain à la porte de l'église; mais à
peine s'il y tomba quelques targes et quelques liards à la croix. Que
faire? Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les
ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le lierre
et toutes les insolentes plantes des ruines s'emparaient déjà des
pierres neuves de l'édifice abandonné. Fallait-il donc laisser là
l'église? Le magnifique sénat des bourgmestres était consterné.

Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, un inconnu, de
haute taille et de belle mine.

--Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous êtes tout
effarés. Votre église vous tient au cœur? Vous ne savez comment la
finir? On dit que c'est l'argent qui vous manque?

--Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait un
million d'or.

--Le voici, dit le gentilhomme; et, ouvrant une fenêtre, il montre aux
bourgmestres un grand chariot arrêté sur la place à la porte de la
maison de ville. Ce chariot était attelé de dix jougs de bœufs et
gardé par vingt nègres d'Afrique armés jusqu'aux dents.

Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard un
des sacs dont le chariot était chargé, puis tous deux remontent,
l'étranger et le bourgeois. On vida la sacoche devant le sénat: elle
était en effet pleine d'or.

Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à l'étranger:

--Qui êtes-vous, monseigneur?

--Mes chers manants, je suis celui qui a de l'argent. Que voulez-vous
de plus? J'habite dans la forêt Noire, près du lac de Wildsée, non
loin des ruines de Heidenstadt, la ville des païens. Je possède des
mines d'or et d'argent, et la nuit je remue avec mes mains des
fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des goûts simples, je m'ennuie, je
suis un être mélancolique, je passe mes journées à voir jouer sous la
transparence du lac le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder
pousser parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trêve aux
questions et aux billevesées. J'ai débouclé ma ceinture, profitez-en.
Voilà votre million d'or. En voulez-vous?

--Pardieu, oui! dit le sénat. Nous finirons notre église.

--Eh bien, prenez; mais à une condition.

--Laquelle, monseigneur?

--Finissez votre église, bourgeois; prenez toute cette mitraille;
mais promettez-moi en échange la première âme quelconque qui entrera
dans votre église et qui en franchira la porte le jour où les cloches
et les carillons en sonneront la dédicace.

--Vous êtes le diable? cria le sénat.

--Vous êtes des imbéciles, répondit Urian.

Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des frayeurs et des
signes de croix. Mais comme Urian était bon diable, et riait à se
tordre les côtes en faisant sonner son or tout neuf, ils se
rassurèrent et l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à cause de
cela qu'il est le diable.--Après tout, disait-il, c'est moi qui perds
au marché. Vous aurez votre million et votre église. Moi, je n'aurai
qu'une âme. Et quelle âme, s'il vous plaît? La première venue. Une âme
de hasard. Quelque mauvais drôle d'hypocrite qui jouera la dévotion et
qui voudra, par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois mes amis,
votre église s'annonce bien. L'épure me plaît. L'édifice sera beau, je
crois. Je vois avec plaisir que votre architecte préfère à la
trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas cette
voûte en pendentif, à plan berlong et à coupes rondes; mais j'aurais
préféré pourtant une voûte d'arête, biaise et également berlongue.
J'approuve qu'il ait fait là une porte en tour ronde, mais je ne sais
s'il a bien ménagé l'épaisseur du parpain.--Comment se nomme votre
architecte, manants?--Dites-lui de ma part que, pour bien faire la
tête d'une porte en tour creuse, il est nécessaire qu'il y ait quatre
panneaux: deux de lit et un de doyle par-dessus; le quatrième se met
sur l'extrados. C'est égal. Voilà une descente de cave à trompe en
canonnière qui est d'un fort bon style et parfaitement ajustée. Ce
serait dommage d'en rester là.--Il faut mettre à fin cette église.
Allons, mes compères, le million pour vous, l'âme pour moi. Est-ce
dit?

Ainsi parlait le gentilhomme Urian.--Après tout, pensèrent les
bourgeois, nous sommes bien heureux qu'il se contente d'une âme. Il
pourrait bien, s'il regardait d'un peu près, les prendre toutes dans
cette ville.

Le marché fut conclu, le million fut encaissé. Urian disparut dans une
trappe d'où sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et,
deux ans après, l'église était bâtie.

Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré de ne conter la
chose à personne, et il va sans dire que chacun d'eux, le soir même,
avait conté la chose à sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les
sénateurs n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que, lorsque
l'église fut terminée, comme toute la ville, grâce aux femmes des
sénateurs, savait le secret du sénat, personne ne voulut entrer dans
l'église.

Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L'église est bâtie,
mais nul n'y veut mettre le pied; l'église est achevée, mais elle est
vide. Or, à quoi bon une église vide?--Le sénat s'assemble. Il
n'invente rien.--On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve
rien.--On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien.--On
appelle les moines du couvent.--Pardieu! dit un moine, il faut
convenir, messeigneurs, que vous vous empêchez de peu de chose. Vous
devez à Urian la première âme qui passera par la porte de l'église.
Mais il n'a pas stipulé de quelle espèce serait cette âme. Urian n'est
qu'un sot, je vous le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a
pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un loup. Faites entrer
ce loup dans l'église. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est
qu'une âme de loup, mais c'est une _âme quelconque_.

--Bravo, dit le sénat. Voilà un moine d'esprit.

Le lendemain, dès l'aube, les cloches sonnèrent.--Quoi! dirent les
bourgeois, c'est aujourd'hui la dédicace de l'église! mais qui donc
osera y entrer le premier? Ce ne sera pas moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni
moi. Ils accoururent en foule. Le sénat et le chapitre étaient devant
le portail. Tout à coup on amène le loup dans une cage, et à un signal
donné on ouvre à la fois les portes de la cage et les portes de
l'église. Le loup, effrayé par la foule, voit l'église déserte et s'y
enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les yeux
voluptueusement fermés. Jugez de sa rage quand il sentit qu'il avalait
un loup. Il poussa un rugissement effrayant et vola quelque temps sous
les hautes arches de l'église avec le bruit d'une tempête. Puis il
sortit enfin éperdu de colère, et en sortant il donna dans la grande
porte d'airain un si furieux coup de pied, qu'elle se fendit du haut
en bas.--On montre encore cette fente aujourd'hui.

C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu'à gauche de la porte
de l'église on a placé la statue du loup en bronze, et à droite une
pomme de pin qui figure sa pauvre âme si stupidement mâchée par Urian.

Je quitte la légende et je reviens à l'église. Je dois pourtant vous
dire que j'ai cherché sur la porte la fameuse crevasse faite par le
talon du diable, et que je ne l'ai pas trouvée. Maintenant je ferme la
parenthèse.)

Ainsi, quand on aborde la chapelle par le grand portail, le romain, le
roman, le gothique, le rococo et le moderne se mêlent et se
superposent sur cette façade, mais sans affinité, sans nécessité, sans
ordre, et, par conséquent, sans grandeur.

Si l'on arrive à la chapelle par le chevet, l'effet est tout autre. La
haute abside du quatorzième siècle vous apparaît dans toute son audace
et dans toute sa beauté avec l'angle savant de son toit, le riche
travail de ses balustrades, la variété de ses gargouilles, la sombre
couleur de sa pierre, et la transparence vitreuse de ses immenses
lancettes au pied desquelles semblent imperceptibles des maisons à
deux étages réfugiées entre les contre-forts.

Cependant, de là encore, l'aspect de l'église, si imposant qu'il soit,
est hybride et discordant. Entre l'abside et le portail, dans une
espèce de trou où toutes les lignes de l'édifice s'écroulent, se
cache, à peine relié à la façade par un joli pont sculpté du
quatorzième siècle, le dôme byzantin à frontons triangulaires qu'Othon
III fit bâtir au dixième siècle au-dessus du tombeau même de
Charlemagne.

Cette façade plaquée, ce dôme enfoui, cette abside rompue, voilà la
chapelle d'Aix. L'architecte de 1353 voulait absorber dans sa
prodigieuse chapelle l'église de Charlemagne, dévastée en 882 par les
Normands, et le dôme d'Othon III, incendie en 1236. Un système de
chapelles basses, rattachées à la base de la grande chapelle centrale,
devait, au portail près, envelopper tout l'édifice dans ses
articulations. Déjà deux de ces chapelles qui subsistent encore, et
qui sont admirables, étaient bâties quand survint l'incendie de 1366.
Cette puissante végétation architecturale s'est arrêtée là. Chose
étrange, le quinzième et le seizième siècle n'ont rien fait pour cette
église. Le dix-huitième et le dix-neuvième l'ont gâtée.

Cependant, il faut le dire, prise dans l'ensemble et telle qu'elle
est, la chapelle d'Aix a de la masse et de la grandeur. Après quelques
instants de contemplation, une majesté singulière se dégage de cet
édifice extraordinaire resté inachevé comme l'œuvre de Charlemagne
lui-même, et composé d'architectures qui parlent tous les styles comme
son empire était composé de nations qui parlaient toutes les langues.

A tout prendre, pour le penseur qui la considère du dehors, il y a une
harmonie étrange et profonde entre ce grand homme et cette grande
tombe.

J'étais impatient d'entrer.

Après avoir franchi la voûte du portique et laissé derrière moi les
antiques portes de bronze ornées à leur milieu d'une tête de lion et
coupées carrément pour s'adapter à des architraves, ce qui a d'abord
frappé mon regard, c'est une rotonde blanche à deux étages, éclairée
par le haut, dans laquelle s'épanouissent de tous côtés toutes les
fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicorée. Puis, en
abaissant mes yeux vers la terre, j'ai aperçu au milieu du pavé de
cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber les vitres
blanches, une grande lame de marbre noir, usé par les pieds des
passants, avec cette inscription en lettres de cuivre:

    CAROLO MAGNO.

Rien de plus choquant et de plus effronté que cette chapelle rococo
étalant ses grâces de courtisane autour de ce grand nom carlovingien.
Des anges qui ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent à
des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds de ruban, voilà
ce que le goût pompadour a mis sous le dôme d'Othon III et sur la
tombe de Charlemagne.

La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette
indécente chapelle, c'est une immense lampe circulaire à quarante-huit
becs, d'environ douze pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par
Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent
doré, a la forme d'une couronne impériale; elle est suspendue à la
voûte, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de
fer de quatre-vingt-dix pieds de long.

La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de largeur.

Il est évident, du reste, que Charlemagne avait à cette même place un
autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadrée d'un
maigre filet de cuivre et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit
ancienne. Quant aux lettres CAROLO MAGNO, elles n'ont pas plus de cent
ans.

Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frédéric
Barberousse, dont cette lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne
rachète pas le sacrilége, fit déterrer le grand empereur. L'église a
pris le squelette impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de
chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire
montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixante-quinze
centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la
boule du monde, vénérable ossement qui porte sur ses téguments
desséchés cette inscription écrite pour quelques liards par un scribe
du douzième siècle: _Brachium sancti Caroli Magni._ Après le bras,
j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de toute une Europe
nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.

Ces choses sont dans une armoire.

Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, ornée à son
sommet de quelques-uns de ces _anges pareils à des amours_ dont je
parlais tout à l'heure, voilà aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui
rayonne jusqu'à nous à travers dix siècles et qui n'est sorti de ce
monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité,
de ces deux mots, _sanctus_, _magnus_, saint et grand, les deux plus
augustes épithètes dont le ciel et la terre puissent couronner une
tête humaine!

Une chose qui étonne, c'est la grandeur matérielle de ce crâne et de
ce bras, _grandia ossa_. Charlemagne en effet était un de ces
très-rares grands hommes qui sont aussi les hommes grands. Le fils de
Pépin le Bref était colosse par le corps comme par l'intelligence. Il
avait en hauteur sept fois la longueur de son pied, lequel est devenu
mesure. C'est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons
de remplacer platement par le _mètre_, sacrifiant ainsi d'un seul coup
l'histoire, la poésie et la langue à je ne sais quelle invention dont
le genre humain s'était passé six mille ans et qu'on appelle le
_système décimal_.

L'ouverture de cette armoire cause, du reste, une sorte
d'éblouissement, tant elle est resplendissante d'orfévreries. Les
battants en sont couverts à l'intérieur de peintures sur fond d'or,
parmi lesquelles j'ai remarqué huit admirables panneaux qui sont
évidemment d'Albert Durer. Outre le crâne et le bras, l'armoire
contient: le cor de Charlemagne, énorme dent d'éléphant évidée et
sculptée curieusement vers le gros bout; la croix de Charlemagne,
bijou où est enchâssé un morceau de la vraie croix et que l'empereur
avait à son cou dans son tombeau; un charmant ostensoir de la
renaissance donné par Charles-Quint et gâté au siècle dernier par un
surcroît d'ornements sans goût; les quatorze plaques d'or couvertes de
sculptures bysantines qui ornaient le fauteuil de marbre du grand
empereur; un ostensoir donné par Philippe II, qui reproduit le profil
du dôme de Milan; la corde dont fut lié Jésus-Christ pendant la
flagellation; un morceau de l'éponge imbibée de fiel dont on l'abreuva
sur la croix; enfin, la ceinture de la sainte Vierge en tricot et la
ceinture de Jésus-Christ en cuir. Cette petite lanière tordue et
roulée sur elle-même comme un fouet d'écolier a occupé trois
empereurs; de Constantin, lequel apposa dessus son _sigillum_, qui y
est encore et que j'y ai vu, elle est tombée à Haroun-al-Raschid qui
l'a donnée à Charlemagne.

Tous ces objets vénérables sont enfermés dans d'étincelants
reliquaires gothiques et byzantins, qui sont autant de chapelles, de
flèches et de cathédrales microscopiques en or massif, auxquelles les
saphirs, les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.

Au milieu de ces innombrables joyaux entassés sur les deux étages de
l'armoire s'élèvent, comme deux montagnes d'or et de pierreries, deux
grosses châsses d'une valeur immense et d'une beauté miraculeuse. La
première, la plus ancienne, qui est byzantine, entourée de niches où
sont assis, la couronne en tête, seize empereurs, contient le reste
des os de Charlemagne et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du
douzième siècle, et que Frédéric Barberousse a donnée à l'église,
renferme les fameuses grandes reliques dont je vous ai parlé au
commencement de cette lettre et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une
seule ouverture de cette châsse en 1496 attira cent quarante-deux
mille pèlerins, et rapporta en quinze jours quatre-vingt mille florins
d'or.

Cette châsse n'a qu'une clef. Cette clef est cassée en deux morceaux
dont l'un est gardé par le chapitre, l'autre par le magistrat de la
ville. On l'ouvre quelquefois par extraordinaire, mais seulement pour
les têtes couronnées. Le roi actuel de Prusse, n'étant encore que
prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut refusée.

Dans une petite armoire, voisine de la grande, j'ai vu la copie exacte
en argent doré de la couronne germanique de Charlemagne. La couronne
germanique carlovingienne, surmontée d'une croix, chargée de
pierreries et de camées, est formée seulement d'un cercle fleuronné
qui entoure la tête, et d'un demi-cercle soudé du front à la nuque
avec une légère inflexion qui imite le profil de la corne ducale de
Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portées Charlemagne il y
a dix siècles comme empereur d'Allemagne, comme roi de France et comme
roi des Lombards, la première, la couronne impériale, est à Vienne; la
seconde, la couronne de France, est à Reims; la troisième, la couronne
de fer, est à Milan[2].

  [2] A Monza, près Milan.

Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confié au suisse qui s'est
mis à parcourir l'église devant moi, m'ouvrant de temps en temps de
mornes armoires derrière lesquelles éclataient tout à coup des
magnificences.

Ainsi, la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire de village, se
débarrasse de sa hideuse chrysalide de bois roussâtre et vous apparaît
subitement comme une splendide tour de vermeil. C'est une chaire,
prodige de la ciselure et de l'orfévrerie du onzième siècle, donnée
par l'empereur Henri II à la Chapelle. Des ivoires byzantins
profondément fouillés, une coupe de cristal de roche avec sa soucoupe,
un onyx monstrueux de neuf pouces de long, sont incrustés dans cette
cuirasse d'or qui entoure le prêtre parlant au nom de Dieu, et dont la
lame antérieure représente Charlemagne portant la chapelle d'Aix sur
son bras.

Cette chaire est placée à l'angle du chœur, lequel occupe la
merveilleuse abside de 1353. Toutes les verrières de couleur ont
disparu. Les lancettes sont blanches du haut en bas. La riche tombe
d'Othon III, fondateur du dôme, détruite en 1794, est remplacée par
une pierre plate qui en marque l'emplacement à l'entrée du chœur. Un
orgue donné par l'impératrice Joséphine affiche près de l'admirable
voûte du quatorzième siècle le mauvais style de 1804. Voûte, piliers,
chapiteaux, colonnettes, statues, tout le chœur est badigeonné.

Au milieu de cette abside déshonorée, le bec ouvert, l'œil irrité,
les ailes à demi déployées, s'effare et frissonne l'aigle de bronze
d'Othon III transformé en lutrin et tout indigné de porter le livre du
plaint-chant, lui qui a le globe du monde sous ses pieds.

On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand Napoléon visita la
Chapelle, au monde que portait dans ses serres l'aigle d'Othon, on
ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés
du globe impérial.

Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des curieux.

Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironique
pressentiment, le sculpteur du dixième siècle avait étendu une
chauve-souris d'airain à face humaine, qui est là comme clouée et sur
laquelle s'appuie maintenant le livre du lutrin.

A droite de l'autel est scellé le cœur de M. Antoine Berdolet,
premier et dernier évêque d'Aix-la-Chapelle. Car cette église n'a
jamais eu qu'un seul évêque, celui que Bonaparte avait nommé, et que
son épitaphe qualifie _primus Aquisgranensis episcopus_. A présent,
comme jadis, la chapelle est administrée par un chapitre que préside
un doyen avec le titre de prévôt.

Dans une salle sombre de la chapelle, le suisse m'a encore ouvert une
armoire. Là est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique
cercueil romain en marbre blanc, sur la face antérieure duquel est
sculpté, du ciseau le plus magistral, l'enlèvement de Proserpine. J'ai
longtemps contemplé ce bas-relief, qui a deux mille ans. A l'extrémité
de la composition, quatre chevaux frénétiques, à la fois infernaux et
divins, conduits par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert
dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec
désespoir Proserpine saisie par Pluton. La main robuste du dieu presse
la gorge demi-nue de la jeune fille qui se renverse en arrière et dont
la tête échevelée rencontre la figure droite et impassible de Minerve
casquée. Pluton emporte la Proserpine à laquelle Minerve, la
conseillère, parle bas à l'oreille. L'Amour, souriant, est assis sur
le char, entre les jambes colossales de Pluton. Derrière Proserpine,
se débat, selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales,
le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine
s'efforcent d'arrêter un char attelé de deux dragons ailés et
ignivomes, qui est là comme une voiture de suite. Une des jeunes
déesses, qui a saisi hardiment un dragon par les ailes, lui fait
pousser des cris de douleur. Ce bas-relief est un poëme. C'est de la
sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu
emphatique, comme en faisait la Rome païenne, comme en eût fait
Rubens.

Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charlemagne, avait été,
dit-on, le sarcophage d'Auguste.

Enfin, par un autre escalier étroit et sombre, qu'ont monté, depuis
six siècles, bien des rois, bien des empereurs, bien des passants
illustres, mon guide m'a conduit jusqu'à la galerie qui forme le
premier étage de la rotonde, et qu'on appelle le Hochmunster.

Là, sous une armature de bois qu'il a enlevée à demi, et qui ne tombe
jamais entièrement que pour les visiteurs couronnés, j'ai vu le
fauteuil de pierre de Charlemagne. Ce fauteuil, bas, large, à dossier
arrondi, formé de quatre lames de marbre blanc, nues et sans
sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siége une
planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est
exhaussé sur six degrés dont deux sont de granit et quatre de marbre
blanc.

Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzantines dont je vous
parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle
conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête,
le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique
au côté, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de
Jésus-Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste,
l'empereur Charlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans
cette ombre, sur ce trône et dans cette attitude pendant trois cent
cinquante-deux ans, de 814 à 1166.

Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un
fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau dont aucune
tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient
les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au portail.
Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant
chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où
cet homme couronné se trouva face à face avec ce cadavre également
couronné; l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans toute
la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda
le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le
fauteuil de marbre; et, de cette chaise où avait siégé le néant de
Charlemagne, il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre
siècles la grandeur des empereurs.

Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont été sacrés
et couronnés sur ce fauteuil dans le Hochmunster d'Aix-la-Chapelle.
Ferdinand Ier fut le dernier; Charles-Quint l'avant-dernier.--Depuis,
le couronnement des empereurs d'Allemagne s'est fait à Francfort.

Je ne pouvais m'arracher d'auprès de ce fauteuil si simple et si
grand. Je considérais les quatre marches de marbre rayées par le talon
de ces trente-six césars qui avaient vu s'allumer là leur illustre
rayonnement et qui s'étaient éteints à leur tour. Des idées et des
souvenirs sans nombre me venaient à l'esprit. Je me rappelais que le
violateur de ce sépulcre, Frédéric Barberousse, devenu vieux, voulut
se croiser pour la seconde ou la troisième fois et alla en Orient. Là,
un jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve était le Cydnus. Il
avait chaud et il eut la fantaisie de s'y baigner. L'homme qui avait
profané Charlemagne pouvait oublier Alexandre. Il entra dans le
fleuve, dont l'eau glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait
failli y mourir;--Barberousse, vieillard, y mourut[3].

  [3] La chose est diversement racontée par les historiens. Selon
  d'autres chroniqueurs, c'est en voulant traverser le Cydnus ou le
  Cyrocadnus de vive force, que l'illustre empereur Frédéric II, atteint
  d'une flèche sarrasine au milieu du fleuve, s'y noya. Selon les
  légendes, il ne s'y noya pas, il y disparut, fut sauvé par des pâtres,
  au dire des uns, par des génies, au dire des autres, et fut
  miraculeusement transporté de Syrie en Allemagne, où il fit pénitence
  dans la fameuse grotte de Kaiserslautern, si l'on en croit les contes
  des bords du Rhin, ou dans la caverne de Kiffhæuser, si l'on en croit
  les traditions du Würtemberg.

Un jour, je n'en doute pas, une pensée pieuse et sainte viendra à
quelque roi ou à quelque empereur. On ôtera Charlemagne de l'armoire
où des sacristains l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On
réunira religieusement tout ce qui reste de ce grand squelette. On lui
rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophage
romain, son fauteuil de marbre exhaussé sur l'estrade de pierre et
orné de quatorze plaques d'or. On reposera le diadème carlovingien sur
ce crâne, la boule de l'empire sur ce bras, le manteau de drap d'or
sur ces ossements. L'aigle d'airain reprendra fièrement sa place aux
pieds de ce maître du monde. On disposera autour de l'estrade toutes
les châsses d'orfévrerie et de diamants comme les meubles et les
coffres de cette dernière chambre royale; et alors,--puisque l'Eglise
veut qu'on puisse contempler ses saints sous la forme que leur a
donnée la mort,--par quelque lucarne étroite taillée dans l'épaisseur
du mur et croisée de barreaux de fer, à la lueur d'une lampe suspendue
à la voûte du sépulcre, le passant agenouillé pourra voir, au haut de
ces quatre marches blanches qu'aucun pied humain ne touchera plus, sur
un fauteuil de marbre écaillé d'or, la couronne au front, le globe à
la main, resplendir vaguement dans les ténèbres ce fantôme impérial
qui aura été Charlemagne.

Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard
dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pensée.
On y viendra des extrémités de la terre, et toutes les espèces de
penseurs y viendront. Charles, fils de Pépin, est en effet un de ces
êtres complets qui regardent l'humanité par quatre faces. Pour
l'histoire, c'est un grand homme comme Auguste et Sésostris; pour la
fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin; pour
l'Eglise, c'est un saint comme Jérôme et Pierre; pour la philosophie,
c'est la civilisation même qui se personnifie, qui se fait géant tous
les mille ans pour traverser quelque profond abîme, les guerres
civiles, la barbarie, les révolutions, et qui s'appelle alors tantôt
César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.

En 1804, au moment où Bonaparte devenait Napoléon, il visita
Aix-la-Chapelle. Joséphine, qui l'accompagnait, eut le caprice de
s'asseoir sur le fauteuil de marbre. L'empereur, qui, par respect,
avait revêtu son grand uniforme, laissa faire cette créole. Lui resta
immobile, debout, silencieux, et découvert devant la chaise de
Charlemagne.

Chose remarquable et qui me vient ici en passant, en 814 Charlemagne
mourut. Mille ans après, en quelque sorte heure pour heure, en 1814,
Napoléon tomba.

Dans cette même année fatale, 1814, les souverains alliés firent leur
visite à l'ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme
Napoléon, avait revêtu son grand uniforme; Frédéric-Guillaume de
Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue; François
d'Autriche était en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse
monta deux des marches de marbre et se fit expliquer par le prévôt du
chapitre le détail du couronnement des empereurs d'Allemagne. Les deux
empereurs gardèrent le silence.

Aujourd'hui Napoléon, Joséphine, Alexandre, Frédéric-Guillaume et
François sont morts.

Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est un ancien soldat
français d'Austerlitz et d'Iéna, fixé depuis à Aix-la-Chapelle et
devenu Prussien par la grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte
le baudrier et la hallebarde devant le chapitre dans les cérémonies.
J'admirais la Providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet
homme, qui parle aux passants de Charlemagne, est plein de Napoléon.
De là, à son insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles.
Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes
batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet
accent qu'il m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graindorge,
et, sans savoir combien ce nom m'intéressait, du général Hugo. Il
avait reconnu en moi un Français, et je n'oublierai jamais avec quelle
solennité simple et profonde il me dit en me quittant:--_Vous pourrez
dire, monsieur, que vous avez vu à Aix-la-Chapelle un sapeur du
trente-sixième régiment suisse de la cathédrale._

Dans un autre moment il m'avait dit:--_Tel que vous me voyez,
monsieur, j'appartiens à trois nations: je suis Prussien de hasard,
Suisse de métier, Français de cœur._

Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses
ecclésiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours
de cette visite, notamment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les
stalles en me disant avec gravité: _Voici les places des chamoines_.
Ne pensez-vous pas que cela doive s'écrire _chats-moines_?

En quittant la chapelle, j'étais tellement absorbé par une pensée
unique, que c'est à peine si j'ai regardé à quelques pas de l'église
une façade, pourtant fort belle, du quatorzième siècle, ornée de sept
fières statues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne
sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il m'est survenu une
distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la chapelle, où mon
vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques
minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J'ai
reconnu deux voyageurs dont le plus âgé avait écrit, le matin même,
devant moi son nom sur le registre de l'_hôtel de l'Empereur_,
monsieur le comte d'A--, un des plus vieux et des plus nobles noms de
l'Artois. Ils parlaient haut.

--Voilà des noms! disaient-ils, il a fallu la révolution pour produire
de ces noms-là. Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'où
cela sort-il?--C'étaient les noms du capitaine et du colonel de mon
pauvre vieux suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi.
Je n'ai pu m'empêcher de leur répondre: «D'où cela sort? je vais vous
le dire, messieurs. Le colonel Graindorge était arrière-petit-cousin
du maréchal de Lorges, beau-père du duc de Saint-Simon; et quant au
capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de
Bouillon, oncle de l'électeur palatin.

Quelques instants après j'étais sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où
j'avais hâte d'arriver.

L'hôtel de ville d'Aix est, comme la chapelle, un édifice fait de cinq
ou six autres édifices. Des deux côtés d'une sombre façade à fenêtres
longues, étroites et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent
deux beffrois, l'un bas, rond, large et écrasé; l'autre haut, svelte
et quadrangulaire. Le second beffroi est une belle construction du
quatorzième siècle. Le premier est tout simplement la fameuse tour de
Granus, qu'on a peine à reconnaître sous l'étrange clocher contourné
dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se répète plus petit sur
l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes
les formes et de toutes les dimensions mis les uns sur les autres et
décroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la façade se
développe un vaste escalier composé comme l'escalier de la cour du
Cheval-Blanc à Fontainebleau. Vis-à-vis, au centre de la place, une
fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouchée et refaite
par le dix-huitième siècle, supporte, au-dessus d'une large coupe
d'airain, la statue de bronze de Charlemagne armé et couronné. A
droite et à gauche deux autres fontaines plus petites portent à leur
sommet deux aigles noirs effarouchés et terribles, à demi tournés vers
le grave et tranquille empereur.

C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-être,
qu'est né Charlemagne.

Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet ensemble, est
royal, mélancolique et sévère. Charlemagne est encore là tout entier.
Il résume dans sa puissante unité les disparates de cet édifice. La
tour de Granus rappelle Rome, sa devancière; la façade et les
fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand de ses successeurs.
Il n'y a pas jusqu'à la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse
vaguement songer à ce magnifique kalife Haroun-al-Raschid, son ami.

Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée en présence de ces
grands et austères souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la
poussière de dix siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville,
de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a
conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans de fraîches allées vertes où je
suis resté jusqu'à la nuit, errant le long des vieilles murailles.
Aix-la-Chapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé
par là. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de
l'hôtel de ville et des caveaux de la chapelle jusqu'à l'abbaye de
Borcette et même jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.

Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon.
Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière devant moi, posée dans sa
vallée comme dans une vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir,
gagnant les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour des
deux beffrois, qui, mêlés par la perspective aux clochers de la ville,
rappellent confusément le profil moscovite et asiatique du Kremlin. Il
ne s'est plus détaché de toute cette cité que deux masses distinctes,
l'hôtel de ville et la chapelle. Alors toutes mes émotions, toutes mes
pensées, toutes mes visions de la journée, me sont revenues en foule.
La ville elle-même, cette illustre et symbolique ville, s'est comme
transfigurée dans mon esprit et sous mon regard. La première des deux
masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules,
n'a plus été pour moi que la crèche d'un enfant; la seconde que
l'enveloppe d'un mort; et par moments, dans la contemplation profonde
où j'étais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce géant que
nous nommons Charlemagne se lever lentement sur ce pâle horizon de
nuit entre ce grand berceau et ce grand tombeau.



LETTRE X

COLOGNE.

  Tout ce que l'auteur n'a pas vu à Cologne.--Droits régaliens des
    uniformes bleus avec collets oranges sur les valises et sacs de
    nuit.--Qu'à Cologne il ne faut pas se loger à Cologne.--Le
    voyageur va au hasard.--Rencontre d'un poëte et d'une tour.--Le
    brin d'herbe ronge les cathédrales.--Apparition du dôme de
    Cologne au crépuscule.--Un paysage rétrospectif.--Le voyageur
    regarde en arrière et ne pousse aucun cri d'admiration.--Effets
    de jupons courts.--Description d'un musicien.--Description d'un
    chasseur.--Les quatre dieux G.--Pourquoi on paye si cher à
    l'_hôtel de l'Empereur_ d'Aix-la-Chapelle.--L'auteur se voit
    aux vitres d'un libraire et donne sa malédiction à toutes les
    caricatures qu'on vend comme étant ses portraits.--L'auteur dit
    un mal affreux des éditeurs qui publient ce livre.--Grandeur
    des serviettes en Allemagne.--Immensité des draps.--Quelques
    détails touchant les hôtelleries.--Grattez le Français, vous
    trouvez l'Allemand.--Seconde visite à la cathédrale.--Cruelle
    extrémité où sont réduits aujourd'hui les
    va-nu-pieds.--Intérieur de l'église.--Impression désagréable et
    singulière.--Mariage mal assorti du tapage et du
    recueillement.--Les verrières.--A quoi sert un rayon de
    soleil.--_Comes Emundus._--L'auteur fait le pédant.--L'auteur
    se livre à sa manie et examine chaque pierre de l'église.--Ce
    qui empêche l'archevêque de Cologne de cacher son
    âge.--Importance et beauté du chœur.--Détail.--L'auteur ne
    laisse pas échapper l'occasion de se faire des ennemis de tous
    les bedeaux, custodes, marguilliers et sacristains de
    Cologne.--Le tombeau des trois mages.--Néant des choses à
    propos d'un clou dans un pavé.--Il ne reste de l'épitaphe et du
    blason de Marie de Médicis que de quoi déchirer la botte de
    l'auteur.--Le logis d'Ibach, Sterngasse, no 10.--L'auteur
    saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi
    irréconciliable de l'architecte actuel de la cathédrale de
    Cologne.--L'hôtel de ville.--Mode particulier de croissance et
    de végétation des hôtels de ville.--Comment est construite la
    maison de ville de Cologne.--Vérités.--L'auteur, pouvant se
    faire un ennemi mortel de l'architecte actuel de l'hôtel de
    Ville de Paris, n'a garde d'en négliger l'occasion.--Qu'avait
    donc fait Corneille à ce monsieur qui a vécu, à ce qu'il
    paraît, dans ces derniers temps, et qu'on appelait monsieur
    Andrieux?--Le voyageur au haut du beffroi.--Cologne à vol
    d'oiseau.--Vingt-sept églises.--L'auteur considère un porche
    avec amour, comme il sied de considérer les porches.--Après un
    porche, un porc.--Un porc épique.--La grande harangue du petit
    vieillard.--..... nous aime, j'ai presque dit nous
    attend.--L'auteur prend la liberté de refaire la vignette que
    monsieur Jean-Marie Farina colle sur ses boîtes d'eau admirable
    de Cologne.


      Bords du Rhin. Andernach, 11 août.

Cher ami, je suis indigné contre moi-même. J'ai traversé Cologne comme
un barbare. A peine y ai-je passé quarante-huit heures. Je comptais y
rester quinze jours; mais, après une semaine presque entière de brume
et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin,
que j'ai voulu en profiter pour voir le paysage du fleuve dans toute
sa richesse et dans toute sa joie. J'ai donc quitté Cologne ce
matin par le bateau à vapeur le _Cockerill_. J'ai laissé la ville
d'Agrippa derrière moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de
Sainte-Marie-au-Capitole, ni la crypte pavée de mosaïques de
Saint-Géréon, ni la Crucifixion de saint Pierre, peinte par Rubens
pour la vieille église demi-romaine de Saint-Pierre où il fut baptisé,
ni les ossements des onze mille vierges dans le cloître des Ursulines,
ni le cadavre imputréfiable du martyr Albinus, ni le sarcophage
d'argent de saint Cunibert, ni le tombeau de Duns Scotus dans
l'église des Minorités; ni le sépulcre de l'impératrice Théophanie,
femme d'Othon II, dans l'église de Saint-Pantaléon; ni le
Maternus-Gruft dans l'église de Lisolphe, ni les deux chambres d'or du
couvent de Sainte-Ursule et du dôme; ni la salle des diètes de
l'empire, aujourd'hui entrepôt de commerce; ni le vieux arsenal,
aujourd'hui magasin de blé. Je n'ai rien vu de tout cela. C'est
absurde, mais c'est ainsi.

Qu'ai-je donc visité à Cologne? La cathédrale et l'hôtel de ville;
rien de plus. Il faut être dans une admirable ville comme Cologne pour
que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux
édifices.

Je suis arrivé à Cologne après le soleil couché. Je me suis dirigé
sur-le-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit
un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange,
qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et
lucratif travail, je vous assure; le voyageur est rudement taxé, et le
commissionnaire partage avec le roi). Ici un détail utile: avant de
quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l'ordre,
à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de
Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de
l'autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma
raison: je choisis, autant que possible, l'horizon et le paysage que
j'aurai dans ma croisée quand je dois garder plusieurs jours la même
auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de
Deuz regardent Cologne; ce qui m'a fait prendre auberge à Deuz, car je
me suis posé à moi-même ce principe incontestable: Mieux vaut habiter
Deuz et voir Cologne qu'habiter Cologne et voir Deuz.

Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi, cherchant le dôme
et l'attendant à chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette
ville inextricable, l'ombre du soir s'était épaissie dans ces rues
étroites; je n'aime pas à demander ma route, et j'ai erré assez
longtemps au hasard.

Enfin, après m'être aventuré sous une espèce de porte-cochère dans une
espèce de cour terminée vers la gauche par une espèce de corridor,
j'ai débouché tout à coup sur une assez grande place parfaitement
obscure et déserte.

Là, j'ai eu un magnifique spectacle. Devant moi, sous la lueur
fantastique d'un ciel crépusculaire, s'élevait et s'élargissait, au
milieu d'une foule de maisons basses à pignons capricieux, une énorme
masse noire, chargée d'aiguilles et de clochetons; un peu plus loin, à
une portée d'arbalète, se dressait, isolée, une autre masse noire,
moins large et plus haute, une espèce de grosse forteresse carrée,
flanquée à ses quatre angles de quatre longues tours engagées, au
sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente
étrangement inclinée qui avait la figure d'une plume gigantesque posée
comme sur un casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c'était
une abside; ce donjon, c'était un commencement de clocher; cette
abside et ce commencement de clocher, c'était la cathédrale de
Cologne.

Ce qui me semblait une plume noire penchée sur le cimier du sombre
monument, c'était l'immense grue symbolique que j'ai revue le
lendemain bardée et cuirassée de lames de plomb, et qui, du haut de sa
tour, dit à quiconque passe que cette basilique inachevée sera
continuée, que ce tronçon de clocher et ce tronçon d'église, séparés à
cette heure par un si vaste espace, se rejoindront un jour et vivront
d'une vie commune; que le rêve d'Engelbert de Berg, devenu édifice
sous Conrad de Hochsteden, sera dans un siècle ou deux la plus grande
cathédrale du monde, et que cette iliade incomplète espère encore des
Homères.

L'église était fermée. Je me suis approché du clocher; les dimensions
en sont énormes. Ce que j'avais pris pour des tours aux quatre angles,
c'était tout simplement le renflement des contre-forts. Il n'y a
encore d'édifié que le rez-de-chaussée, et le premier étage composé
d'une colossale ogive, et déjà la masse bâtie atteint presque à la
hauteur des tours de Notre-Dame de Paris. Si jamais la flèche projetée
se dresse sur ce monstrueux billot de pierre, Strasbourg ne sera rien
à côté. Je doute que le clocher de Malines lui-même, inachevé aussi,
soit assis sur le sol avec cette carrure et cette ampleur.

Je l'ai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine comme une ébauche.
Déjà les ronces, les saxifrages et les pariétaires, toutes les herbes
qui aiment à ronger le ciment et à enfoncer leurs ongles dans les
jointures des pierres, ont escaladé le vénérable portail. L'homme n'a
pas fini de construire que la nature détruit déjà.

La place était silencieuse. Personne n'y passait. Je m'étais approché
du portail aussi près que me le permettait une riche grille de fer du
quinzième siècle qui le protége, et j'entendais murmurer paisiblement
au vent de nuit ces innombrables petites forêts qui s'installent et
prospèrent sur toutes les saillies des vieilles masures. Une lumière
qui a paru à une fenêtre voisine a éclairé un moment sous les
voussures une foule d'exquises statuettes assises, anges et saints qui
lisent dans un grand livre ouvert sur leurs genoux, ou qui parlent et
prêchent, le doigt levé. Ainsi les uns étudient, les autres
enseignent. Admirable prologue pour une église, qui n'est autre chose
que le Verbe fait marbre, bronze et pierre! La douce maçonnerie des
nids d'hirondelles se mêle de toutes parts comme un correctif charmant
à cette sévère architecture.

Puis la lumière s'est éteinte, et je n'ai plus rien vu que la vaste
ogive de quatre-vingts pieds toute grande ouverte, sans châssis et
sans abat-vent, éventrant la tour du haut en bas et laissant pénétrer
mon regard dans les ténébreuses entrailles du clocher. Dans cette
fenêtre s'inscrivait, amoindrie par la perspective, la fenêtre
opposée, toute grande ouverte également et dont la rosace et les
meneaux, comme tracés à l'encre, se découpaient avec une pureté
inexprimable sur le ciel clair et métallique du crépuscule. Rien de
plus mélancolique et de plus singulier que cette élégante petite ogive
blanche dans cette grande ogive noire.

Voilà quelle a été ma première visite à la cathédrale de Cologne.

Je ne vous ai rien dit de la route d'Aix-la-Chapelle à Cologne. Il n'y
a pas grand'chose à en dire. C'est un pur et simple paysage picard ou
tourangeau, une plaine verte ou blonde avec un orme tortu de temps en
temps et quelque pâle rideau de peupliers au fond. Je ne hais pas ce
genre paisible, mais j'en jouis sans cris d'enthousiasme. Dans les
villages, les vieilles paysannes passent comme des spectres
enveloppées dans de longues mantes d'indienne grise ou rose tendre
dont le capuchon se rabat sur leurs yeux; les jeunes, en jupons
courts, coiffées d'un petit serre-tête couvert de paillons et de
verroteries qui cache à peine leurs magnifiques cheveux rattachés
au-dessus de la nuque par une large flèche d'argent, lavent
allégrement le devant des maisons, et, en se baissant, montrent leurs
jarrets aux passants comme dans les vieux maîtres hollandais. Pour ce
qui est des hommes, ils sont ornés d'un sarrau bleu et d'un chapeau
tromblon, comme s'ils étaient les paysans d'un pays constitutionnel.

Quant à la route, il avait plu, elle était fort détrempée. Je n'y ai
rencontré personne, si ce n'est, par instants, quelque jeune musicien
blond, maigre et pâle, allant aux redoutes d'Aix-la-Chapelle ou de
Spa, son havre-sac sur le flanc, sa contre-basse couverte d'une loque
verte sur le dos, son bâton d'une main, son cornet à piston de
l'autre; vêtu d'un habit bleu, d'un gilet fleuri, d'une cravate
blanche et d'un pantalon demi-collant retroussé au-dessus des bottes à
cause de la boue; pauvre diable arrangé par le haut pour le bal et par
le bas pour le voyage. J'ai vu aussi, dans un champ voisin du chemin,
un chasseur local ainsi costumé: un chapeau rond vert-pomme avec
grosse cocarde lilas en satin fané, blouse grise, grand nez, fusil.

Dans une jolie petite ville carrée, flanquée de murailles de briques
et de tours en ruine, qui est à moitié chemin et dont j'ignore le nom,
j'ai fort admiré quatre magnifiques voyageurs assis, croisées
ouvertes, au rez-de-chaussée d'une auberge, devant une table
pantagruélique encombrée de viandes, de poissons, de vins, de pâtés et
de fruits; buvant, coupant, mordant, tordant, dépeçant, dévorant; l'un
rouge, l'autre cramoisi, le troisième pourpre, le quatrième violet,
comme quatre personnifications vivantes de la voracité et de la
gourmandise. Il m'a semblé voir le dieu Goulu, le dieu Glouton, le
dieu Goinfre et le dieu Gouliaf, attablés autour d'une montagne de
mangeaille.

Du reste, les auberges sont excellentes dans ce pays, en exceptant
toutefois celle où je logeais à Aix-la-Chapelle, laquelle n'est que
passable (l'_Hôtel de l'Empereur_), et où j'avais dans ma chambre,
pour me tenir les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le
plancher, magnificence qui motive probablement l'exorbitante cherté
dudit gasthof.

Pour en finir avec Aix-la-Chapelle, je vous dirai que la contrefaçon y
fleurit comme en Belgique. Dans une grande rue qui aboutit à la place
de l'Hôtel-de-Ville, je me suis vu exposé aux vitres d'une boutique
côte à côte avec Lamartine, illustre et chère compagnie. Le portrait
_contrefait_ de cette réimpression prussienne était un peu moins laid
que toutes ces horribles caricatures que les marchands d'images et
les libraires, y compris mes éditeurs de Paris, vendent au public
crédule et épouvanté comme étant ma ressemblance exacte; abominable
calomnie, contre laquelle je proteste ici solennellement. _Cælum hoc
et conscia sidera testor._

Je vis d'ailleurs comme un parfait Allemand. Je dîne avec des
serviettes grandes comme des mouchoirs, je couche dans des draps
grands comme des serviettes. Je mange du gigot aux cerises et du
lièvre aux pruneaux, et je bois d'excellent vin du Rhin et d'excellent
vin de Moselle qu'un Français ingénieux, dînant hier à quelques pas de
moi, appelait du _vin de demoiselle_. Ce même Français, après avoir
dégusté sa carafe, formulait cet axiome: _L'eau du Rhin ne vaut pas le
vin du Rhin_.

Dans les auberges, hôte, hôtesse, valets et servantes ne parlent
qu'allemand; mais il y a toujours un garçon qui parle français,
français, à la vérité, quelque peu coloré par le milieu tudesque dans
lequel il est plongé; mais cette variété n'est pas sans charme. Hier
j'entendais ce même voyageur, mon compagnon, demander au garçon, en
lui montrant le plat qu'on venait de lui servir: «Qu'est-ce que cela?»
Le garçon a répondu avec dignité: _C'est des bichons_. C'étaient des
pigeons.

Du reste, un Français qui, comme moi, ne sait pas l'allemand, perd sa
peine s'il adresse à ce «premier garçon,» comme on l'appelle ici, des
questions autres que les questions prévues et imprimées dans le _Guide
des Voyageurs_. Ce garçon est tout simplement verni de français; pour
peu qu'on veuille creuser, on trouve l'allemand, l'allemand pur,
l'allemand sourd.

J'arrive maintenant à ma seconde visite au dôme de Cologne.

J'y suis retourné dès le matin.--On aborde cette église chef-d'œuvre
par une cour de masure. Là, les pauvresses vous assiégent. Tout en
leur distribuant quelque monnaie locale, je me rappelais qu'avant
l'occupation française il y avait à Cologne douze mille mendiants,
lesquels avaient le privilége de transmettre à leurs enfants les
places fixes et spéciales où chacun d'eux se tenait. Cette institution
a disparu. Les aristocraties s'écroulent. Notre siècle n'a pas plus
respecté la gueuserie héréditaire que la pairie héréditaire.
Maintenant les va-nu-pieds ne savent plus que léguer à leur famille.

Les pauvresses franchies, on pénètre dans l'église.

Une forêt de piliers, de colonnes et de colonnettes embarrassées à
leur base de palissades en planches et se perdant à leur sommet dans
un enchevêtrement de voûtes surbaissées, faites en voliges, et de
courbes différentes et de hauteurs inégales; peu de jour dans
l'église; toutes ces voûtes basses et ne laissant pas monter le regard
au delà d'une quarantaine de pieds; à gauche quatre ou cinq verrières
éclatantes descendant du plafond de bois au pavé de pierre comme de
larges nappes de topazes, d'émeraudes et de rubis; à droite un
fouillis d'échelles, de poulies, de cordages, de bigues, de treuils et
de palans; au fond le plain-chant, la voix grave des chantres et des
prébendiers, le beau latin des psaumes traversant la voûte par
lambeaux mêlé à des bouffées d'encens, un orgue admirable pleurant
avec une ineffable suavité; au premier plan le grincement des scies,
le gémissement des chèvres et des grues, le tapage assourdissant des
marteaux sur les planches: voilà comment m'est apparu l'intérieur du
dôme de Cologne.

Cette cathédrale gothique mariée à un atelier de charpentier, cette
noble chanoinesse brutalement épousée par un maçon, cette grande dame
obligée d'associer patiemment ses habitudes tranquilles, sa vie
auguste et discrète, ses chants, sa prière, son recueillement, à ces
outils, à ce vacarme, à ces dialogues grossiers, à ce travail de
mauvaise compagnie, toute cette _mésalliance_ produit d'abord une
impression bizarre, qui tient à ce que nous ne voyons plus bâtir
d'églises gothiques, et qui se dissipe au bout d'un instant quand on
songe qu'après tout rien n'est plus simple. La grue du clocher a un
sens. On a repris l'œuvre interrompue en 1499. Tout ce tumulte de
charpentiers et de tailleurs de pierre est nécessaire. On continue la
cathédrale de Cologne; et, s'il plaît à Dieu, on l'achèvera. Rien de
mieux, si l'on sait l'achever.

Ces piliers portant ces voûtes de bois, c'est la nef ébauchée qui
réunira un jour l'abside au clocher.

J'ai examiné les verrières, qui sont du temps de Maximilien et peintes
avec la robuste et magnifique exagération de la Renaissance allemande.
Là, abondent ces rois et ces chevaliers aux visages sévères, aux
tournures superbes, aux panaches monstrueux, aux lambrequins
farouches, aux morions exorbitants, aux épées énormes, armés comme des
bourreaux, cambrés comme des archers, coiffés comme des chevaux de
bataille. Ils ont près d'eux leurs femmes, ou, pour mieux dire, leurs
femelles formidables, agenouillées dans les coins des vitraux avec des
profils de lionnes et de louves. Le soleil passe à travers ces
figures, leur met de la flamme dans les prunelles et les fait vivre.

Une de ces verrières reproduit ce beau motif que j'ai déjà rencontré
tant de fois, la généalogie de la Vierge. Au bas du tableau, le géant
Adam, en costume d'empereur, est couché sur le dos. De son ventre sort
un grand arbre qui remplit le vitrail entier, et sur les branches
duquel apparaissent tous les ancêtres couronnés de Marie, David jouant
de la harpe, Salomon pensif; au haut de l'arbre, dans un compartiment
gros bleu, la dernière fleur s'entr'ouvre et laisse voir la Vierge
portant l'Enfant.

Quelques pas plus loin j'ai lu sur un gros pilier cette épitaphe
triste et résignée:

    INCLITVS ANTE FVI, COMES EMVNDVS
    VOCITATVS, HIC NECE PROSTRATVS, SUB
    TEGOR VT VOLVI. FRISHEIM, SANCTE,
    MEVM FERO, PETRE, TIBI COMITATVM,
    ET MIHI REDDE STATVM, TE PRECOR,
    ÆTHEREVM. HÆC LAPIDVM MASSA
    COMITIS COMPLECTITVR OSSA.

Je transcris cette épitaphe ainsi qu'elle est disposée sur une table
verticale de pierre, comme de la prose, sans indication des hexamètres
et des pentamètres un peu barbares qui forment des distiques. Le vers
à césure rimante qui clôt l'inscription renferme une faute de
quantité, _massa_, qui m'a étonné, car le moyen âge savait faire des
vers latins.

Le bras gauche du transept n'est encore qu'indiqué et se termine par
un grand oratoire, froid, laid, ennuyeux et mal meublé, à quelques
confessionnaux près. Je me suis hâté de rentrer dans l'église, et, en
sortant de l'oratoire, trois choses m'ont frappé presque à la fois: à
ma gauche, une charmante petite chaire du seizième siècle
très-spirituellement inventée et très-délicatement coupée dans le
chêne noir; un peu plus loin, la grille du chœur, modèle rare et
complet de l'exquise serrurerie du quinzième siècle; vis-à-vis de moi,
une fort belle tribune à pilastres trapus et à arcades basses, dans le
style de notre arrière-Renaissance, que je suppose avoir été pratiquée
là pour la triste reine réfugiée Marie de Médicis.

A l'entrée du chœur, dans une élégante armoire rococo, étincelle et
reluit une vraie madone italienne chargée de paillettes et de
clinquants, ainsi que son bambino. Au-dessous de cette opulente madone
aux bracelets et aux colliers de perles, on a mis, comme antithèse
apparemment, un massif tronc pour les pauvres, façonné au douzième
siècle, enguirlandé de chaînes et de cadenas de fer et à demi enfoncé
dans un bloc de granit grossièrement sculpté. On dirait un billot
scellé dans un pavé.

Comme je levais les yeux, j'ai vu pendre à l'ogive au-dessus de ma
tête des bâtons dorés attachés par un bout à une tringle transversale.
A côté de ces bâtons il y a cette inscription:--_Quot pendere vides
baculos, tot episcopus annos huic Agrippinæ præfuit ecclesiæ._--J'aime
cette façon sévère de compter les années, et de rendre perpétuellement
visible aux yeux de l'archevêque le temps qu'il a déjà employé ou
perdu. Trois bâtons pendent à la voûte en ce moment.

Le chœur, c'est l'intérieur de cette abside célèbre qui est encore à
cette heure, pour ainsi dire, toute la cathédrale de Cologne, puisque
la flèche manque au clocher, la voûte à la nef et le transept à
l'église.

Dans ce chœur les richesses abondent. Ce sont des sacristies pleines
de boiseries délicates, des chapelles pleines de sculptures sévères;
des tableaux de toutes les époques, des tombeaux de toutes les formes;
des évêques de granit couchés dans une forteresse, des évêques de
pierre de touche couchés sur un lit porté par une procession de
figurines éplorées, des évêques de marbre couchés sous un treillis de
fer, des évêques de bronze couchés à terre, des évêques de bois
agenouillés devant des autels; des lieutenants généraux du temps de
Louis XIV accoudés sur leurs sépulcres, des chevaliers du temps des
croisades gisant avec leur chien qui se frotte amoureusement contre
leurs pieds d'acier; des statues d'apôtres vêtues de robes d'or: des
confessionnaux de chêne à colonnes torses; de nobles stalles
canonicales; des fonts baptismaux gothiques qui ont la forme d'un
cercueil; des retables d'autel chargés de statuettes; de beaux
fragments de vitraux; des Annonciations du quinzième siècle sur fond
d'or, avec les riches ailes multicolores en dessus, blanches en
dessous, de leur ange qui regarde et convoite presque la Vierge; des
tapisseries peintes sur des dessins de Rubens; des grilles de fer
qu'on croirait de Metzis-Quentin, des armoires à volets peintes et
dorées qu'on croirait de Franc-Floris.

Tout cela, il faut le dire, est honteusement délabré. Si quelqu'un
construit la cathédrale de Cologne au dehors, je ne sais qui la
démolit à l'intérieur. Pas un tombeau dont les figurines ne soient
arrachées ou tronquées; pas une grille qui ne soit rouillée où elle a
été dorée. La poussière, la cendre et l'ordure sont partout. Les
mouches déshonorent la face vénérable de l'archevêque Philippe de
Heinsberg. L'homme d'airain qui est couché sur la dalle, qui s'appelle
Conrad de Hochstetten, et qui a pu bâtir cette cathédrale, ne peut
aujourd'hui écraser les araignées qui le tiennent lié à terre comme
Gulliver sous leurs innombrables fils. Hélas! les bras de bronze ne
valent pas les bras de chair.

Je crois bien qu'une statue barbue de vieillard couché, que j'ai
aperçue dans un coin obscur, brisée et mutilée, est de Michel-Ange.
Ceci me rappelle que j'ai vu à Aix-la-Chapelle, gisantes dans un angle
du vieux cloître-cimetière, comme des troncs d'arbres qui attendent
l'équarrisseur, ces fameuses colonnes de marbre antiques prises par
Napoléon et reprises par Blücher. Napoléon les avait prises pour le
Louvre, Blücher les a reprises pour le charnier.

Une des choses que je dis le plus souvent dans ce monde, c'est: «A
quoi bon?»

Je n'ai vu dans toute cette dégradation que deux tombes un peu
respectées et parfois époussetées, les cénotaphes des comtes de
Schauenbourg. Les deux comtes de Schauenbourg sont un de ces couples
qui semblent avoir été prévus par Virgile. Tous deux ont été frères,
tous deux ont été archevêques de Cologne, tous deux ont été enterrés
dans le même chœur, tous deux ont de fort belles tombes du
dix-septième siècle dressées vis-à-vis l'une de l'autre. Adolphe
regarde Antoine.

J'ai omis jusqu'ici à dessein, pour vous en parler avec quelque
détail, la construction la plus vénérée que contienne la cathédrale de
Cologne, le fameux tombeau des trois mages. C'est une assez grosse
chambre de marbre de toutes couleurs fermée d'épais grillages de
cuivre; architecture hybride et bizarre où les deux styles de Louis
XIII et de Louis XV confondent leur coquetterie et leur lourdeur. Cela
est situé derrière le maître-autel dans la chapelle culminante de
l'abside. Trois turbans mêlés au dessin du grillage principal frappent
d'abord le regard. On lève les yeux, et l'on voit un bas-relief
représentant l'_Adoration des mages_; on les abaisse, et on lit ce
médiocre distique:

    Corpora sanctorum recubant hic terna magorum.
    Ex his sublatum nihil est alibive locatum.

Ici une idée à la fois riante et grave s'éveille dans l'esprit. C'est
donc là que gisent ces trois poétiques rois de l'Orient qui vinrent,
conduits par l'étoile, _ab Oriente venerunt_, et qui adorèrent un
enfant dans une étable, _et procidentes adoraverunt_. J'ai adoré à mon
tour. J'avoue que rien au monde ne me charme plus que cette légende
des _Mille et une Nuits_ enchâssée dans l'Evangile. Je me suis
approché de ce tombeau et à travers le grillage jalousement serré,
derrière une vitre obscure, j'ai aperçu dans l'ombre un grand et
merveilleux reliquaire byzantin en or massif, étincelant
d'arabesques, de perles et de diamants, absolument comme on entrevoit
à travers les ténèbres de vingt siècles, derrière le sombre et austère
réseau des traditions de l'Eglise, l'orientale et éblouissante
histoire des Trois-Rois.

Des deux côtés du grillage vénéré deux mains de cuivre doré sortent du
marbre et entr'ouvrent chacune une aumônière au-dessous de laquelle le
chapitre a fait graver cette provocation indirecte:--_Et apertis
thesauris suis obtulerunt ei munera._

Vis-à-vis du tombeau brûlent trois lampes de cuivre dont l'une porte
ce nom: _Gaspar_, l'autre _Melchior_, la troisième _Balthazar_. C'est
une idée ingénieuse d'avoir en quelque sorte allumé, devant ce
sépulcre, les trois noms des trois mages.

Comme j'allais me retirer, je ne sais quelle pointe a percé la semelle
de ma botte; j'ai baissé les yeux, c'était la tête d'un clou de cuivre
enfoncé dans une large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais.
Je me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie de Médicis
avait voulu que son cœur fût déposé sous le pavé de la cathédrale de
Cologne devant la chapelle des Trois-Rois. Cette dalle que je foulais
aux pieds recouvre sans doute ce cœur. Il y avait autrefois sur cette
dalle, où l'on en distingue encore l'empreinte, une lame de cuivre ou
de bronze doré portant, selon la mode allemande, le blason et
l'épitaphe de la morte et au scellement de laquelle servait le clou
qui a déchiré ma botte. Quand les Français ont occupé Cologne, les
idées révolutionnaires, et probablement aussi quelque chaudronnier
spéculateur, ont déraciné cette lame fleurdelisée, comme d'autres
d'ailleurs qui l'entouraient, car une foule de clous de cuivre sortant
des dalles voisines attestent et dénoncent beaucoup d'arrachements du
même genre. Ainsi, pauvre reine! elle s'est vue d'abord effacée du
cœur de Louis XIII, son fils, puis du souvenir de Richelieu, sa
créature; la voilà maintenant effacée de la terre!

Et que la destinée a d'étranges fantaisies! Cette reine Marie de
Médicis, cette veuve de Henri IV, exilée, abandonnée, indigente comme
l'a été, quelques années plus tard, sa fille Henriette, veuve de
Charles Ier, est venue mourir à Cologne en 1642, dans le logis
d'Ibach, Sterngasse, no 10, dans la maison même où soixante-cinq ans
auparavant, en 1577, Rubens, son peintre, était né.

Le dôme de Cologne, revu au grand jour, dépouillé de ce grossissement
fantastique que le soir prête aux objets et que j'appelle la _grandeur
crépusculaire_, m'a paru, je dois le dire, perdre un peu de sa
sublimité. La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec
quelque sécheresse. Cela tient peut-être à l'acharnement avec lequel
l'architecte actuel rebouche et mastique cette vénérable abside. Il ne
faut pas trop remettre à neuf les vieilles églises. Dans cette
opération, qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague
mystérieux du contour s'évanouit. A l'heure qu'il est, comme masse,
j'aime mieux le clocher ébauché que l'abside parfaite. Dans tous les
cas, n'en déplaise à quelques raffinés qui voudraient faire du dôme de
Cologne le Parthénon de l'architecture chrétienne, je ne vois, pour ma
part, aucune raison de préférer ce chevet de cathédrale à nos vieilles
Notre-Dame complètes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de Paris.

J'avoue même que la cathédrale de Beauvais, demeurée, elle aussi, à
l'état d'abside, à peine connue, fort peu vantée, ne me paraît
inférieure, ni pour la masse, ni pour les détails, à la cathédrale de
Cologne.

L'hôtel de ville de Cologne, situé assez près du dôme, est un de ces
ravissants édifices-arlequins faits de pièces de tous les temps et de
morceaux de tous les styles qu'on rencontre dans les anciennes
communes qui se sont elles-mêmes construites, lois, mœurs et
coutumes, de la même manière. Le mode de formation de ces édifices et
de ces coutumes est curieux à étudier. Il y a eu agglomération plutôt
que construction, croissance successive, agrandissement capricieux,
empiétement sur les voisinages; rien n'a été fait d'après un plan
régulier et tracé d'avance; tout s'est produit au fur et à mesure,
selon les besoins surgissants.

Ainsi l'hôtel de ville de Cologne, qui a probablement quelque cave
romaine dans ses fondations, n'était vers 1250 qu'un grave et sévère
logis à ogives comme notre Maison-aux-Piliers; puis on a compris qu'il
fallait un beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes, pour les
veilleurs de nuit, et le quatorzième siècle a édifié une belle tour
bourgeoise et féodale tout à la fois; puis, sous Maximilien, le
souffle joyeux de la Renaissance commençait à agiter les sombres
feuillages de pierre des cathédrales, un goût d'élégance et d'ornement
se répandait partout; les échevins de Cologne ont senti le besoin de
faire la toilette de leur maison de ville, ils ont appelé d'Italie
quelque architecte élève du vieux Michel-Ange ou de France quelque
sculpteur ami du jeune Jean Goujon, et ils ont ajusté sur leur noire
façade du treizième siècle un porche triomphant et magnifique.
Quelques années plus tard, il leur a fallu un promenoir à côté de leur
greffe, et ils se sont bâti une charmante arrière-cour à galeries sous
arcades, somptueusement égayée de blasons et de bas-reliefs, que j'ai
vue, et que dans deux ou trois ans personne ne verra, car on la laisse
tomber en ruine. Enfin, sous Charles Quint, ils ont reconnu qu'une
grande salle leur était nécessaire pour les encans, pour les criées,
pour les assemblées de bourgeois, et ils ont érigé vis-à-vis de leur
beffroi et de leur porche un riche corps de logis en brique et en
pierre du plus beau goût et de la plus noble ordonnance.--Aujourd'hui,
nef du treizième siècle, beffroi du quatorzième, porche et
arrière-cour de Maximilien, halle de Charles-Quint, vieillis ensemble
par le temps, chargés de traditions et de souvenirs par les
événements, soudés et groupés par le hasard de la façon la plus
originale et la plus pittoresque, forment l'hôtel de ville de Cologne.

Soit dit en passant, mon ami, et comme produit de l'art et comme
expression de l'histoire, ceci vaut un peu mieux que cette froide et
blafarde bâtisse, bâtarde par sa triple devanture encombrée
d'archivoltes, bâtarde par l'économique et mesquine monotonie de son
ornementation où tout se répète et où rien n'étincelle, bâtarde par
ses toits tronqués sans crêtes et sans cheminées, dans laquelle des
maçons quelconques noient aujourd'hui, à la face même de notre bonne
ville de Paris, le ravissant chef-d'œuvre du Bocador. Nous sommes
d'étranges gens, nous laissons démolir l'hôtel de la Trémouille et
nous bâtissons cette chose! Nous souffrons que des messieurs qui se
croient et se disent architectes baissent sournoisement de deux ou
trois pieds, c'est-à-dire défigurent complétement le charmant toit
aigu de Dominique Bocador, pour l'appareiller, hélas! avec les affreux
combles aplatis qu'ils ont inventés. Serons-nous donc toujours le même
peuple qui admire Corneille et qui le fait retoucher, émonder et
corriger par M. Andrieux?--Tenez, revenons à Cologne.

Je suis monté sur le beffroi, et de là, sous un ciel gris et morne,
qui n'était pas sans harmonie avec ces édifices et avec mes pensées,
j'ai vu à mes pieds toute cette admirable ville.

Cologne sur le Rhin, comme Rouen sur la Seine, comme Anvers sur
l'Escaut, comme toutes les villes appuyées à un cours d'eau trop large
pour être aisément franchi, a la forme d'un arc tendu dont le fleuve
fait la corde.

Les toits sont d'ardoise, serrés les uns contre les autres, pointus
comme des cartes pliées en deux; les rues sont étroites, les pignons
sont taillés. Une courbe rougeâtre de murailles et de douves en
briques qui reparaît partout au-dessus des toits presse la ville comme
un ceinturon bouclé au fleuve même, en aval par la tourelle Thurmchen,
en amont par cette superbe tour Bayenthurme, dans les créneaux de
laquelle se dresse un évêque de marbre qui bénit le Rhin. De la
Thurmchen à la Bayenthurme la ville développe sur le bord du fleuve
une lieue de fenêtres et de façades. Vers le milieu de cette longue
ligne un grand pont de bateaux, gracieusement courbé contre le
courant, traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va sur
l'autre rive rattacher à ce vaste morceau d'édifices noirs, qui est
Cologne, Deuz, petit bloc de maisons blanches.

Dans le massif même de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et
des mansardes pleines de fleurs, montent et se détachent les faîtes
variés de vingt-sept églises parmi lesquelles, sans compter la
cathédrale, quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un dessin
différent, dignes par leur grandeur et leur beauté d'être cathédrales
elles-mêmes, Saint-Martin au nord, Saint-Géréon à l'ouest, les
Saints-Apôtres au sud, Sainte-Marie-du-Capitole au levant,
s'arrondissent comme d'énormes nœuds d'absides, de tours et de
clochers.

Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et palpite; le pont
est chargé de passants et de voitures, le fleuve est couvert de
voiles, la grève est bordée de mâts. Toutes les rues fourmillent,
toutes les croisées parlent, tous les toits chantent. Çà et là de
vertes touffes d'arbres caressent doucement ces noires maisons, et les
vieux hôtels de pierre du quinzième siècle mêlent à la monotonie des
toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue frise de
fleurs, de fruits et de feuillages sculptés, sur laquelle les colombes
viennent se poser avec joie.

Autour de cette grande commune, marchande par son industrie, militaire
par sa position, marinière par son fleuve, s'étale et s'élargit dans
tous les sens une vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du côté
de la Hollande, que le Rhin traverse de part en part et que couronne
au nord-est de ses sept croupes historiques ce nid merveilleux de
traditions et de légendes qu'on appelle les Sept-Montagnes.

Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne et sa poésie, se
dressent comme les deux grands aspects de l'esprit humain, le positif
et l'idéal, sur l'horizon de Cologne, ville elle-même de négoce et de
rêverie.

En redescendant du beffroi, je me suis arrêté dans la cour devant le
charmant porche de la renaissance. Je l'appelais tout à l'heure
_porche triomphant_, j'aurais dû dire _porche triomphal_; car le
second étage de cette exquise composition est formé d'une série de
petits arcs de triomphe accostés comme des arcades et dédiés, par des
inscriptions du temps, le premier à César, le deuxième à Auguste, le
troisième à Agrippa, le fondateur de Cologne (_Colonia Agrippina_); le
quatrième à Constantin, l'empereur chrétien; le cinquième à Justinien,
l'empereur législateur; le sixième à Maximilien, l'empereur vivant.
Sur la façade le sculpteur-poëte a ciselé trois bas-reliefs
représentant les trois dompteurs de lions, Milon de Crotone, Pépin le
Bref et Daniel. Aux deux extrémités il a mis Milon de Crotone qui
terrassait les lions par la puissance du corps, et Daniel qui les
soumettait par la puissance de l'esprit; entre Daniel et Milon, comme
un lien naturel tenant à la fois de l'un et de l'autre, il a placé
Pépin le Bref qui attaquait les bêtes féroces avec ce mélange de
vigueur physique et de vigueur morale qui fait le soldat. Entre la
force pure et la pensée pure, le courage. Entre l'athlète et le
prophète, le héros.

Pépin a l'épée à la main, son bras gauche enveloppé de son manteau est
plongé dans la gueule du lion; le lion, griffes et mâchoires ouvertes,
est dressé sur ses pieds de derrière dans l'attitude formidable de ce
que le blason appelle le lion rampant; Pépin lui fait face
vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les bras
pendants, les yeux levés au ciel pendant que les lions amoureux se
roulent à ses pieds; l'esprit ne lutte pas, il triomphe. Quant à Milon
de Crotone, les bras pris dans l'arbre, il se débat, le lion le
dévore; c'est l'agonie de la présomption inintelligente et aveugle qui
a cru dans ses muscles et dans ses poings; la force pure est
vaincue.--Ces trois bas-reliefs sont d'un grand sens. Le dernier est
d'un effet terrible. Je ne sais quelle idée effrayante et fatale se
dégage, à l'insu peut-être du sculpteur lui-même, de ce sombre poëme.
C'est la nature qui se venge de l'homme, la végétation et l'animal qui
font cause commune, le chêne qui vient en aide au lion.

Malheureusement, archivoltes, bas-reliefs, entablements, impostes,
corniches et colonnes, tout ce beau porche est restauré, raclé,
rejointoyé et badigeonné avec la propreté la plus déplorable.

Comme j'allais sortir de l'hôtel de ville, un homme, vieilli plutôt
que vieux, dégradé plutôt que courbé, d'aspect misérable et d'allure
orgueilleuse, traversait la cour. Le concierge qui m'avait conduit sur
le beffroi me l'a fait remarquer. Cet homme est un poëte, qui vit de
ses rentes dans les cabarets et qui fait des épopées. Nom d'ailleurs
parfaitement inconnu. Il a fait, m'a dit mon guide, qui l'admirait
fort, des épopées contre Napoléon, contre la Révolution de 1830,
contre les romantiques, contre les Français, et une autre belle épopée
pour inviter l'architecte actuel de Cologne à continuer l'église dans
le genre du Panthéon de Paris. Epopées soit. Mais cet homme est d'une
saleté rare. Je n'ai vu de ma vie un drôle moins brossé. Je ne crois
pas que nous ayons en France rien de comparable à ce poëte-épic.

En revanche, quelques instants plus tard, au moment où je traversais
je ne sais quelle rue étroite et obscure, un petit vieillard à l'œil
vif est sorti brusquement d'une boutique de barbier et est venu à moi
en criant: _Monsieur! monsieur! fous Français! oh! les Français! ran!
plan! plan! ran! tan! plan! la guerre à toute le monde! Prafes!
prafes! Napolion, n'est-ce pas? La guerre à toute l'Europe! Oh! les
Français! pien prafes! monsieur! La païonnette au qui à tous ces
Priciens! eine ponne quilpite gomme à Iéna! Prafo les Français! ran!
plan! plan!_

J'avoue que la harangue m'a plu. La France est grande dans les
souvenirs et dans les espérances de ces nobles nations. Toute cette
rive du Rhin nous aime,--j'ai presque dit nous attend.

Le soir, comme les étoiles s'allumaient, je me suis promené de l'autre
côté du fleuve, sur la grève opposée à Cologne. J'avais devant moi
toute la ville, dont les pignons sans nombre et les clochers noirs se
découpaient avec tous leurs détails sur le ciel blafard du couchant. A
ma gauche se levait, comme la géante de Cologne, la haute flèche de
Saint-Martin avec ses deux tourelles percées à jour. Presque en face
de moi la sombre abside-cathédrale, dressant ses mille clochetons
aigus, figurait un hérisson monstrueux, accroupi au bord de l'eau,
dont la grue du clocher semblait former la queue et auquel deux
réverbères allumés vers le bas de cette masse ténébreuse faisaient des
yeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre que le frissonnement
caressant et discret du flot à mes pieds, les pas sourds d'un cheval
sur les planches du pont de bateaux, et au loin, dans une forge que
j'entrevoyais, la sonnerie éclatante d'un marteau sur une enclume.
Aucun autre bruit de la ville ne traversait le Rhin. Quelques vitres
scintillaient vaguement, et au-dessous de la forge, fournaise
embrasée, point étincelant, pendait et se dispersait dans le fleuve
une longue traînée lumineuse, comme si cette poche pleine de feu se
vidait dans l'eau.

De ce beau et sombre ensemble se dégageait dans ma pensée une
mélancolique rêverie. Je me disais:--La cité germaine a disparu, la
cité d'Agrippa a disparu, la ville de saint Engelbert est encore
debout. Mais combien de temps durera-t-elle? Le temple bâti là-bas par
sainte Hélène est tombé il y a mille ans; l'église construite par
l'archevêque Anno tombera. Cette ville est usée par son fleuve. Tous
les jours quelque vieille pierre, quelque vieux souvenir, quelque
vieille coutume s'en détache au frottement de vingt bateaux à vapeur.
Une ville n'est pas impunément posée sur la grosse artère de l'Europe.
Cologne, quoique moins ancienne que Trèves et Soleure, les deux plus
vieilles communes du continent, s'est déjà déformée et transformée
trois fois au rapide et violent courant d'idées qui la traverse,
remontant et descendant sans cesse des villes de Guillaume le
Taciturne aux montagnes de Guillaume Tell, et apportant à Cologne
de Mayence les affluents de l'Allemagne, et de Strasbourg les
affluents de la France. Voici qu'une quatrième époque climatérique
semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du _positivisme_ et de
l'_utilitarisme_, comme parlent les barbares d'à présent, la pénètre
et l'envahit; les nouveautés s'engagent de toutes parts dans le
labyrinthe de son antique architecture; les rues neuves font de
larges trouées à travers cet entassement gothique; «le bon goût
moderne» s'y installe, y bâtit des façades-Rivoli et y jouit
bêtement de l'admiration des boutiquiers; il y a des rimeurs ivres
qui conseillent à la cité de Conrad le Panthéon de Soufflot. Les
tombeaux des archevêques tombent en ruine dans cette cathédrale
continuée aujourd'hui par la vanité, non par la foi. Les splendides
paysannes vêtues d'écarlate et coiffées d'or et d'argent ont disparu;
des grisettes parisiennes se promènent sur le quai; j'ai vu aujourd'hui
tomber les dernières briques sèches du cloître roman de Saint-Martin,
on va y construire un café-Tortoni; de longues rangées de
maisons blanches donnent au féodal et catholique faubourg des
Martyrs-de-Thèbes je ne sais quel faux air des Batignolles. Un omnibus
passe l'immémorial pont de bateaux et chemine pour six sous
d'Agrippina à Tuitium.--Hélas! les vieilles villes s'en vont!



LETTRE XI

A PROPOS DE LA MAISON IBACH.

  Philosophie.--Comment les causes se comportent pour produire les
    effets.--Curiosité du hasard.--Leçons de la Providence.--Chaos
    d'où se dégage un ordre profond et
    effrayant.--Rapprochements.--Eclairs inattendus et
    jaillissants.--Un reproche du roi Charles Ier.--Une question
    sur Marie de Médicis.--Louis XIV. Grande figure dans une
    gloire.


      Andernach.

Mon ami! mon ami! ce que font les choses, elles le savent peut-être;
mais à coup sûr, et d'autres que moi l'ont dit, les hommes, eux, ne
savent ce qu'ils font. Souvent, en confrontant l'histoire avec la
nature, au milieu de ces comparaisons éternelles que mon esprit ne
peut s'empêcher de faire entre les événements où Dieu se cache et la
création où il se montre, j'ai tressailli tout à coup avec une secrète
angoisse, et je me suis figuré que les forêts, les lacs, les
montagnes, le profond tonnerre des nuées, la fleur qui hoche sa petite
tête quand nous passons, l'étoile qui cligne de l'œil dans les fumées
de l'horizon, l'océan qui parle et qui gronde et qui semble toujours
avertir quelqu'un, étaient des choses clairvoyantes et terribles,
pleines de lumière et pleines de science, qui regardaient en pitié se
mouvoir à tâtons au milieu d'elles, dans la nuit qui lui est propre,
l'homme, cet orgueil auquel l'impuissance lie les bras, cette vanité à
laquelle l'ignorance bande les yeux. Rien en moi ne répugne à ce que
l'arbre ait la conscience de son fruit; mais, certes, l'homme n'a pas
la conscience de sa destinée.

La vie et l'intelligence de l'homme sont à la merci de je ne sais
quelle machine obscure et divine, appelée par les uns la _providence_,
par les autres le _hasard_, qui mêle, combine et décompose tout, qui
dérobe ses rouages dans les ténèbres et qui étale ses résultats au
grand jour. On croit faire une chose, et l'on en fait une autre.
_Urceus exit._ L'histoire est pleine de cela. Quand le mari de
Catherine de Médicis et l'amant de Diane de Poitiers se laisse aller à
de mystérieuses distractions près de Philippe Duc, la belle fille
piémontaise, ce n'est pas seulement Diane d'Angoulême qu'il engendre
pour Horace Farnèse, c'est la future réconciliation de celui de ses
fils qui sera Henri III avec celui de ses cousins qui sera Henri IV.
Quand le duc de Nemours descend au galop les degrés de la
Sainte-Chapelle sur son roussin le _Réal_, ce n'est pas seulement la
folie des jeux dangereux qu'il met à la mode, c'est la mort du roi de
France qu'il prépare. Le 10 juillet 1559, dans les lices de la rue
Saint-Antoine, quand Montgommery, ruisselant de sueur sous son vaste
panache rouge, assure sa lance en arrêt et pique des deux à l'encontre
de ce beau cavalier fleurdelisé applaudi de toutes les dames, il ne se
doute pas de toutes les choses prodigieuses qu'il tient dans sa main.
Jamais baguette de fée n'aura travaillé comme cette lance. D'un seul
coup Montgommery va tuer Henri II, démolir le palais des Tournelles et
bâtir la place Royale, c'est-à-dire bouleverser la comédie
providentielle, supprimer le personnage et changer le décor.

Lorsque Charles II d'Angleterre, après la bataille de Worcester, se
cache dans le creux d'un chêne, il croit se cacher, rien de plus; pas
du tout, il nomme une constellation, le _Chêne royal_, et il donne à
Halley l'occasion de taquiner la renommée de Tycho. Le second mari de
madame de Maintenon, en révoquant l'édit de Nantes, et le parlement de
1688, en expulsant Jacques II, ne font autre chose que rendre possible
cette étrange bataille d'Almanza où l'on vit face à face, sur le même
terrain, l'armée française commandée par un Anglais, le maréchal de
Berwick, et l'armée anglaise commandée par un Français, Ruvigny, lord
Galloway. Si Louis XIII n'était pas mort le 14 mai 1643, l'idée ne
serait pas venue au vieux comte de Fontana d'attaquer Rocroy dans les
cinq jours; et un héroïque prince de vingt-deux ans n'aurait pas eu
cette magnifique occasion du 19 mai, qui a fait du duc d'Enghien le
grand Condé. Et au milieu de tout ce tumulte de faits qui encombrent
les chronologies, que d'échos singuliers, que de parallélismes
extraordinaires, que de contre-coups formidables! En 1664, après
l'offense faite au duc de Créqui son ambassadeur, Louis XIV fait
bannir les Corses de Rome; cent quarante ans plus tard, Napoléon
Buonaparte exile de France les Bourbons.

Que d'ombre! et que d'éclairs dans cette ombre! Vers 1612, lorsque le
jeune Henri de Montmorency, alors âgé de dix-sept ans, voyait aller et
venir chez son père, parmi les gentilshommes domestiques, apportant
l'aiguière et donnant à laver, dans l'humble attitude du service,
un pâle et chétif page, le petit de Laubespine de Châteauneuf, qui
lui eût dit que ce page, si respectueusement incliné devant lui,
deviendrait sous-diacre, que ce sous-diacre deviendrait garde
des sceaux, que ce garde des sceaux présiderait par commission
le parlement de Toulouse, et que, vingt ans plus tard, ce
page-sous-diacre-président demanderait sournoisement des dispenses au
pape afin de pouvoir le faire décapiter, lui, le maître de ce drôle,
lui Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France par le choix de
l'épée, pair du royaume par la grâce de Dieu! Quand le président de
Thou, dans son livre, fourbissait, aiguisait et remettait si
soigneusement à neuf l'édit de Louis XI du 22 décembre 1477, qui eût
dit à ce père qu'un jour ce même édit, avec Laubardemont pour manche,
serait la hache dont Richelieu trancherait la tête de son fils!

Et au milieu de ce chaos il y a des lois. Le chaos n'est que
l'apparence, l'ordre est au fond. Après de longs intervalles, les
mêmes faits effrayants qui ont déjà fait lever les yeux à nos pères
reviennent, comme des comètes, des plus ténébreuses profondeurs de
l'histoire. Ce sont toujours les mêmes embûches, toujours les mêmes
chutes, toujours les mêmes trahisons, toujours les mêmes naufrages aux
mêmes écueils; les noms changent, les choses persistent. Peu de jours
avant la Pâque fatale de 1814, l'empereur aurait pu dire à ses treize
maréchaux: _Amen dico vobis quia unus vestrûm me traditurus
est._--Toujours César adopte Brutus; toujours Charles Ier empêche
Cromwell de partir pour la Jamaïque; toujours Louis XVI empêche
Mirabeau de s'embarquer pour les Indes; toujours et partout les reines
cruelles sont punies par des fils cruels; toujours et partout les
reines ingrates sont punies par des fils ingrats. Toute Agrippine
engendre le Néron qui la tuera; toute Marie de Médicis enfante le
Louis XIII qui la bannira.

Et moi-même, ne remarquez-vous pas de quelle façon étrange ma pensée
arrive, d'idée en idée et presque à mon insu, à ces deux femmes, à ces
deux Italiennes, à ces deux spectres, Agrippine et Marie de Médicis,
qui sont les deux spectres de Cologne! Cologne est la ville des reines
mères malheureuses. A seize cents ans de distance, la fille de
Germanicus, mère de Néron, et la femme de Henri IV, mère de Louis
XIII, ont attaché à Cologne leur nom et leur souvenir. De ces deux
veuves,--car une orpheline est une veuve,--faites, la première par le
poison, la seconde par le poignard, l'une, Marie de Médicis, y est
morte; l'autre, Agrippine, y était née.

J'ai visité à Cologne la maison qui a vu expirer Marie de
France,--maison Ibach, selon les uns, maison Jabach, selon les
autres,--et, au lieu de vous dire ce que j'y ai vu, je vous dis ce que
j'y ai pensé. Pardonnez-moi, mon ami, de ne pas vous donner cette fois
tous les détails locaux que j'aime et qui, selon moi, peignent
l'homme, l'expliquent par son enveloppe et font aller l'esprit de
l'extérieur à l'intérieur des faits. Cette fois je m'en abstiens. J'ai
peur de vous fatiguer avec mes _festons_ et mes _astragales_.

La triste reine est morte là le 3 juillet 1642. Elle avait
soixante-huit ans. Elle était exilée de France depuis onze ans. Elle
avait erré un peu partout, en Flandre, en Angleterre, fort à charge à
tous les pays. A Londres, Charles Ier la traita dignement; pendant
trois ans qu'elle y passa, il lui donna cent livres sterling par jour.
Plus tard, je le dis à regret, Paris rendit à la reine d'Angleterre
cette hospitalité que Londres avait donnée à la reine de France.
Henriette, fille de Henri IV et veuve de Charles Ier, fut logée au
Louvre dans je ne sais quel galetas, où elle restait au lit faute d'un
fagot l'hiver, attendant les quelques louis que lui prêtait le
coadjuteur. Sa mère, la veuve de Henri IV, finit à Cologne à peu près
de la même manière,--dans la misère la plus profonde. A la demande du
cardinal-ministre, Charles Ier l'avait renvoyée d'Angleterre. J'en
suis fâché pour le royal et mélancolique auteur de l'_Eikon Basilikè_;
et je ne comprends pas comment l'homme qui sut rester roi devant
Cromwell ne sut pas rester roi devant Richelieu.

Du reste, j'insiste sur ce détail plein d'une sombre signification:
Marie de Médicis fut suivie de près par Richelieu, qui mourut dans la
même année qu'elle, et par Louis XIII, qui mourut l'an d'après. A quoi
bon toutes ces haines dénaturées entre ces trois créatures humaines, à
quoi bon tant d'intrigues, tant de persécutions, tant de querelles,
tant de perfidies, pour mourir tous les trois presque à la même
heure?--Dieu sait ce qu'il fait.

Il y a un triste doute sur Marie de Médicis. L'ombre que jette
Ravaillac m'a toujours paru toucher les plis traînants de sa robe.
J'ai toujours été épouvanté de la phrase terrible que le président
Hénault, sans intention peut-être, a écrite sur cette reine:--_Elle ne
fut pas assez surprise de la mort de Henri IV._

J'avoue que tout ceci me rend plus admirable l'époque claire, loyale
et pompeuse de Louis XIV. Les ombres et les obscurités qui tachent le
commencement de ce siècle font valoir les splendeurs de la fin. Louis
XIV, c'est le pouvoir comme Richelieu, plus la majesté; c'est la
grandeur comme Cromwell, plus la sérénité. Louis XIV, ce n'est pas le
génie dans le maître; mais c'est le génie autour du maître, ce qui
fait le roi moindre peut-être, mais le règne plus grand. Quant à moi
qui aime, comme vous le savez, les choses _réussies_ et complètes,
sans contester toutes les restrictions qu'il faut admettre, j'ai
toujours eu une sympathie profonde pour ce grave et magnifique prince
si bien né, si bien venu, si bien entouré, roi dès le berceau et roi
dans la tombe; vrai monarque dans la plus haute acception du mot,
souverain central de la civilisation, pivot de l'Europe, auquel il fut
donné d'user, pour ainsi dire, et de voir tour à tour pendant la durée
de son règne paraître, resplendir et disparaître autour de son trône
huit papes, cinq sultans, trois empereurs, deux rois d'Espagne, trois
rois de Portugal, quatre rois et une reine d'Angleterre, trois rois
de Danemark, une reine et deux rois de Suède, quatre rois de Pologne
et quatre czars de Moscovie; étoile polaire de tout un siècle qui,
pendant soixante-douze ans, en a vu tourner majestueusement autour
d'elle toutes les constellations!



LETTRE XII

A PROPOS DU MUSÉE WALLRAF.


  Biographie, monographie et épopée du pourboire.--L'estafier.--Le
    conducteur.--Le postillon.--Le grand drôle.--L'autre drôle.--Le
    brouetteur.--Celui qui a apporté les effets.--La vieille
    femme.--Le tableau, le rideau, le bedeau.--L'individu grave et
    triste.--Le custode.--Le suisse.--Le sacristain.--La face qui
    apparaît au judas.--Le sonneur.--L'être importun qui vous
    coudoie.--L'explicateur.--Le baragouin.--La fabrique.--Le jeune
    gaillard.--Encore le bedeau.--Encore l'estafier.--Le
    domestique.--Le garçon d'écurie.--Le facteur.--Le
    gouvernement.--«N'oubliez pas que tout pourboire doit être au
    moins une pièce d'argent.»


      Andernach.

Outre la cathédrale, l'hôtel de ville et la maison Ibach, j'ai visité,
au Schleis Kotten, près de Cologne, les vestiges de l'aqueduc
souterrain qui, au temps des Romains, allait de Cologne à Trèves, et
dont on trouve encore aujourd'hui les traces dans trente-trois
villages. Dans Cologne même, j'ai vu le musée Wallraf. Je serais bien
tenté de vous en faire ici l'inventaire, mais je vous épargne. Qu'il
vous suffise de savoir que, si je n'y ai pas trouvé, grâce aux
déprédations du baron de Hubsch, le chariot de guerre des anciens
Germains, la fameuse momie égyptienne et la grande coulevrine de
quatre aunes de long, fondue à Cologne en 1400; en revanche j'y ai vu
un fort beau sarcophage romain et l'armure de l'évêque Bernard de
Galen. On m'a aussi montré une énorme cuirasse qui passe pour avoir
appartenu au général de l'Empire Jean de Wert; mais j'ai vainement
cherché sa grande épée longue de huit pieds et demi, sa grande pique
pareille au pin de Polyphème, et son grand casque homérique que deux
hommes, dit-on, avaient peine à soulever.

Le plaisir de voir toutes ces choses belles ou curieuses, musées,
églises, hôtels de ville, est tempéré, il faut le dire, par la grave
importunité du pourboire. Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans
toutes les contrées très-visitées, le pourboire est un moustique fort
importun, lequel revient, à chaque instant et à tout propos, piquer,
non votre peau, mais votre bourse. Or la bourse du voyageur, cette
bourse précieuse, contient tout pour lui, puisque la sainte
hospitalité n'est plus là pour le recevoir au seuil des maisons avec
son doux sourire et sa cordialité auguste. Voici à quel degré de
puissance les intelligents naturels de ce pays ont élevé le pourboire.
J'expose les faits, je n'exagère rien.--Vous entrez dans un lieu
quelconque; à la porte de la ville, un estafier s'informe de l'hôtel
où vous comptez descendre, vous demande votre passe-port, le prend et
le garde. La voiture s'arrête dans la cour de la poste; le conducteur,
qui ne vous a pas adressé un regard pendant toute la route, se
présente, vous ouvre la portière et vous offre la main d'un air béat.
Pourboire. Un moment après, le postillon arrive à son tour, attendu
que cela lui est défendu par les règlements de police, et vous adresse
une harangue charabia qui veut dire: pourboire. On débâche; un grand
drôle prend sur la voiture et dépose à terre votre valise et votre sac
de nuit. Pourboire. Un autre drôle met le bagage sur une brouette,
vous demande à quel hôtel vous allez, et se met à courir devant vous
poussant sa brouette. Arrivés à l'hôtel, l'hôte surgit et entame avec
vous ce petit dialogue qu'on devrait écrire dans toutes les langues
sur la porte de toutes les auberges.--_Bonjour, monsieur.--Monsieur,
je voudrais une chambre.--C'est fort bien, monsieur._ (A LA
CANTONNADE:) _Conduisez monsieur au no 4!--Monsieur, je voudrais
dîner.--Tout de suite, monsieur_, etc., etc. Vous montez no 4. Votre
bagage y est déjà. Un homme apparaît, c'est celui qui l'a brouetté à
l'hôtel. Pourboire. Un second arrive; que veut-il? C'est lui qui a
apporté vos effets dans la chambre. Vous lui dites: C'est bon, je vous
donnerai en partant comme aux autres domestiques.--Monsieur, répond
l'homme, je n'appartiens pas à l'hôtel.--Pourboire. Vous sortez. Une
église se présente, une belle église. Il faut y entrer. Vous tournez
alentour, vous regardez, vous cherchez. Les portes sont fermées. Jésus
a dit: _Compelle intrare_; les prêtres devraient tenir les portes
ouvertes, mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous.
Cependant une vieille femme a vu votre embarras, elle vient à vous et
vous désigne une sonnette à côté d'un petit guichet. Vous comprenez,
vous sonnez, le guichet s'ouvre, le bedeau se montre; vous demandez à
voir l'église, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers
le portail. Au moment où vous allez entrer dans l'église, vous vous
sentez tirer par la manche; c'est l'obligeante vieille que vous avez
oubliée, ingrat, et qui vous a suivi. Pourboire. Vous voilà dans
l'église; vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez. «Pourquoi
ce rideau vert sur ce tableau? Parce que c'est le plus beau de
l'église, dit le bedeau.--Bon, reprenez-vous. Ici on cache les beaux
tableaux, ailleurs on les montrerait.--De qui est ce tableau?--De
Rubens.--Je voudrais le voir.» Le bedeau vous quitte et revient
quelques minutes après avec un individu fort grave et fort triste.
C'est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s'ouvre,
vous voyez le tableau. Le tableau vu, le rideau se referme, et le
custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant
votre promenade dans l'église, toujours remorqué par le bedeau, vous
arrivez à la grille du chœur, qui est parfaitement verrouillée, et
devant laquelle se tient debout un magnifique personnage splendidement
harnaché, c'est le suisse qui a été prévenu de votre passage et qui
vous attend. Le chœur est au suisse. Vous en faites le tour. Au
moment où vous sortez, votre cicerone empanaché et galonné vous salue
majestueusement. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez
devant la sacristie. O miracle! elle est ouverte. Vous y entrez. Il y
a un sacristain. Le bedeau s'éloigne avec dignité, car il convient de
laisser au sacristain sa proie. Le sacristain s'empare de vous, vous
montre les ciboires, les chasubles, les vitraux que vous verriez fort
bien sans lui, les mitres de l'évêque, et, sous une vitre, dans une
boîte garnie de satin blanc fané, quelque squelette de saint habillé
en troubadour. La sacristie est vue, reste le sacristain. Pourboire.
Le bedeau vous reprend. Voici l'escalier des tours. La vue du haut du
grand clocher doit être belle, vous voulez y monter. Le bedeau pousse
silencieusement la porte; vous escaladez une trentaine de marches de
la vis-de-Saint-Gilles. Puis le passage vous est barré brusquement.
C'est une porte fermée. Vous vous retournez. Vous êtes seul. Le bedeau
n'est plus là. Vous frappez. Une face apparaît à un judas. C'est le
sonneur. Il ouvre et il vous dit: _Montez, monsieur_. Pourboire. Vous
montez, le sonneur ne vous suit pas; tant mieux, pensez-vous; vous
respirez, vous jouissez d'être seul, vous parvenez ainsi gaiement à la
ligule plate-forme de la tour. Là, vous regardez, vous allez et venez,
le ciel est bleu, le paysage est superbe, l'horizon est immense. Tout
à coup vous vous apercevez que depuis quelques instants un être
importun vous suit et vous coudoie et vous bourdonne aux oreilles des
choses obscures. Ceci est l'explicateur juré et privilégié, chargé de
commenter aux étrangers les magnificences du clocher, de l'église et
du paysage. Cet homme-là est d'ordinaire un bègue. Quelquefois il est
bègue et sourd. Vous ne l'écoutez pas, vous le laissez baragouiner
tout à son aise, et vous l'oubliez en contemplant l'énorme croupe de
l'église, d'où les arcs-boutants sortent comme des côtes disséquées,
les mille détails de la flèche de pierre, les toits, les rues, les
pignons, les routes qui s'enfuient dans tous les sens comme les rayons
d'une roue dont l'horizon est la jante et dont la ville est le moyeu,
les plaines, les arbres, les rivières, les collines. Quand vous avez
bien tout vu, vous songez à redescendre, vous vous dirigez vers la
tourelle de l'escalier. L'homme se dresse devant vous. Pourboire.
«C'est fort bien, monsieur, vous dit-il en empochant; maintenant
voulez-vous me donner pour moi?--Comment! et ce que je viens de vous
donner?--C'est pour la fabrique, monsieur, à laquelle je redois deux
francs par personne; mais à présent, monsieur comprend bien qu'il me
faut quelque petite chose pour moi.» Pourboire. Vous redescendez. Tout
à coup une trappe s'ouvre à côté de vous. C'est la cage des cloches.
Il faut bien voir les cloches de ce beau clocher. Un jeune gaillard
vous les montre et vous les nomme. Pourboire. Au bas du clocher vous
retrouvez le bedeau, qui vous a attendu patiemment et qui vous
reconduit avec respect jusqu'au seuil de l'église. Pourboire. Vous
rentrez à votre hôtel, et vous vous gardez bien de demander votre
chemin à quelque passant, car le pourboire saisirait cette occasion. A
peine avez-vous mis le pied dans l'auberge, que vous voyez venir à
vous d'un air amical une figure qui vous est tout à fait inconnue.
C'est l'estafier qui vous rapporte votre passe-port. Pourboire. Vous
dînez, l'heure du départ arrive, le domestique vous apporte la carte à
payer. Pourboire. Un garçon d'écurie porte votre bagage à la diligence
ou à la schnellposte. Pourboire. Un facteur le hisse sur l'impériale.
Pourboire. Vous montez en voiture, on part, la nuit tombe; vous
recommencerez demain.

Récapitulons: pourboire au conducteur, pourboire au postillon,
pourboire au débâcheur, pourboire au brouetteur, pourboire à l'homme
_qui n'est pas de l'hôtel_, pourboire à la vieille femme, pourboire à
Rubens, pourboire au suisse, pourboire au sacristain, pourboire au
sonneur, pourboire au baragouineur, pourboire à la fabrique, pourboire
au sous-sonneur, pourboire au bedeau, pourboire à l'estafier,
pourboire aux domestiques, pourboire au garçon d'écurie, pourboire au
facteur: voilà dix-huit pourboires dans une journée. Otez l'église,
qui est fort chère, il en reste neuf. Maintenant calculez tous ces
pourboires d'après un minimum de cinquante centimes et un maximum de
deux francs, qui est quelquefois obligatoire[4], et vous aurez une
somme assez inquiétante. N'oubliez pas que tout pourboire doit être
une pièce d'argent. Les sous et la monnaie de cuivre sont copeaux et
balayures que le dernier goujat regarde avec un inexprimable dédain.

  [4] A Aix-la-Chapelle, pour voir les reliques, le pourboire à la
  fabrique est fixé à un thaler, 3 fr. 75 c.

Pour ces peuples ingénieux, le voyageur n'est qu'un sac d'écus qu'il
s'agit de désenfler le plus vite possible. Chacun s'y acharne de son
côté. Le gouvernement lui-même s'en mêle quelquefois; il vous prend
votre malle et votre portemanteau, les charge sur ses épaules et vous
tend la main. Dans les grandes villes, les porteurs de bagages
redoivent au trésor royal douze sous et deux liards par voyageur. Je
n'étais pas depuis un quart d'heure à Aix-la-Chapelle que j'avais déjà
donné pour boire au roi de Prusse.



LETTRE XIII

ANDERNACH.

  Le voyageur se met à la fenêtre.--Il caractérise d'un mot profond
    la magnifique architecture de la barrière du Trône à Paris.--A
    quoi bon avoir été l'empereur Valentinien.--Quand on rencontre
    un bossu souriant, faut-il dire _quoique_ ou _parce que_?--Un
    rêve trouvé en marchant la nuit dans les champs.--Paysages qui
    se déforment au crépuscule.--La pleine lune. Qu'est-ce qu'on
    voit donc là-bas?--Le bloc mystérieux au haut de la
    colline.--Le voyageur y va.--Ce que c'était.--Le voyageur
    frappe à la porte.--S'il y a quelqu'un, il ne répond
    pas.--_L'armée de Sambre-et-Meuse à son général._--Hoche,
    Marceau, Bonaparte.--Dans quelle chambre le voyageur entre.--Ce
    que lui montre le clair de lune.--Il regarde dans le trou où
    pend un bout de corde.--Ce qu'il croit entendre dire à une
    voix.--Il retourne à Andernach.--Le voyageur déclare que les
    touristes sont des niais.--Les beautés d'Andernach
    révélées.--L'église byzantine.--Attention que prêtaient à un
    verset de Job quatre enfants et un lapin.--L'église
    gothique.--Ce que les chevaux prussiens demandent à la sainte
    Vierge.--La tour vedette.--L'auteur dit quelques paroles
    aimables à une fée.


      Andernach.

Je vous écris encore d'Andernach, sur les bords du Rhin, où je suis
débarqué il y a trois jours. Andernach est un ancien municipe romain
remplacé par une commune gothique qui existe encore. Le paysage de ma
fenêtre est ravissant. J'ai devant moi, au pied d'une haute colline
qui me laisse à peine voir une étroite tranche de ciel, une belle tour
du treizième siècle, du faîte de laquelle s'élance, complication
charmante que je n'ai vue qu'ici, une autre tour plus petite,
octogone, à huit frontons, couronnée d'un toit conique; à ma droite le
Rhin et le joli village blanc de Leutersdorf, entrevu parmi les
arbres; à ma gauche les quatre clochers byzantins d'une magnifique
église du onzième siècle, deux au portail, deux à l'abside. Les deux
gros clochers du portail sont d'un profil cahoté, étrange, mais grand;
ce sont des tours carrées surmontées de quatre pignons aigus,
triangulaires, portant dans leurs intervalles quatre losanges ardoisés
qui se rejoignent par leurs sommets et forment la pointe de
l'aiguille. Sous ma fenêtre jasent en parfaite intelligence des
poules, des enfants et des canards. Au fond, là-bas, des paysans
grimpent dans les vignes.--Au reste, il paraît que ce tableau n'a
point paru suffisant à l'homme de goût qui a décoré la chambre où
j'habite; à côté de ma croisée il en a cloué un autre, comme pendant
sans doute: c'est une image représentant deux grands chandeliers posés
à terre avec cette inscription: _Vue de Paris_. A force de me creuser
la tête, j'ai découvert qu'en effet c'était une vue de la barrière du
Trône.--La chose est ressemblante.

Le jour de mon arrivée j'ai visité l'église, belle à l'intérieur, mais
hideusement badigeonnée. L'empereur Valentinien et un enfant de
Frédéric Barberousse ont été enterrés là. Il n'en reste aucun vestige.
Un beau Christ au tombeau en ronde-bosse, figure de grandeur
naturelle, du quinzième siècle; un chevalier du seizième en
demi-relief, adossé au mur; dans un grenier, un tas de figurines
coloriées, en albâtre gris, débris d'un mausolée quelconque, mais
admirable, de la renaissance: c'est là tout ce qu'un sonneur bossu et
souriant a pu me faire voir pour le petit morceau de cuivre argenté
qui représente ici trente sous.

Maintenant il faut que je vous raconte une chose réelle, une rencontre
plutôt qu'une aventure, qui a laissé dans mon esprit l'impression
voilée et sombre d'un rêve.

En sortant de l'église, qui s'ouvre presque sur la campagne, j'ai fait
le tour de la ville. Le soleil venait de se coucher derrière la haute
colline cultivée et boisée qui a été un monceau de lave dans les temps
antérieurs à l'histoire, et qui est aujourd'hui une carrière de
basalte meulière, qui dominait Artonacum il y a deux mille ans, et qui
domine aujourd'hui Andernach, qui a vu s'effacer successivement la
citadelle du préfet romain, le palais des rois d'Austrasie, des
fenêtres duquel ces princes des époques naïves pêchaient des carpes
dans le Rhin, la tombe impériale de Valentinien, l'abbaye des filles
nobles de Saint-Thomas, et qui voit crouler maintenant pierre à pierre
les vieilles murailles de la ville féodale des électeurs de Trèves.

J'ai suivi le fossé qui longe ces murailles, où des masures de paysans
s'adossent familièrement aujourd'hui, et qui ne servent plus qu'à
abriter contre les vents du nord des carrés de choux et de laitues. La
noble cité démantelée a encore ses quatorze tours rondes ou carrées,
mais converties en pauvres logis de jardiniers; les marmots demi-nus
s'asseyent pour jouer sur les pierres tombées, et les jeunes filles se
mettent à la fenêtre et jasent de leurs amours dans les embrasures des
catapultes. Le châtelet formidable qui défendait Andernach au levant
n'est plus qu'une grande ruine ouvrant mélancoliquement à tous les
rayons de soleil ou de lune les baies de ses croisées défoncées, et la
cour d'armes de ce logis de guerre est envahie par un beau gazon vert,
où les femmes de la ville font blanchir l'été la toile qu'elles ont
filée l'hiver.

Après avoir laissé derrière moi la grande porte ogive d'Andernach,
toute criblée de trous de mitraille noircis par le temps, je me suis
trouvé au bord du Rhin. Le sable fin coupé de petites pelouses
m'invitait, et je me suis mis à remonter lentement la rive vers les
collines lointaines de la Sayn. La soirée était d'une douceur
charmante; la nature se calmait au moment de s'endormir. Des
bergeronnettes venaient boire dans le fleuve et s'enfuyaient dans les
oseraies; je voyais au-dessus des champs de tabac passer dans
d'étroits sentiers des chariots attelés de bœufs et chargés de ce tuf
basaltique dont la Hollande construit ses digues. Près de moi était
amarré un bateau ponté de Leutersdorf, portant à sa proue cet austère
et doux mot: _Pius_. De l'autre côté du Rhin, au pied d'une longue et
sombre colline, treize chevaux remorquaient lentement un autre bateau,
qui les aidait de ses deux grandes voiles triangulaires enflées au
vent du soir. Le pas mesuré de l'attelage, le bruit des grelots et le
claquement des fouets venaient jusqu'à moi. Une ville blanche se
perdait au loin dans la brume; et tout au fond, vers l'orient, à
l'extrême bord de l'horizon, la pleine lune, rouge et ronde comme un
œil de cyclope, apparaissait entre deux paupières de nuages au front
du ciel.

Combien de temps ai-je marché ainsi, absorbé dans la rêverie de toute
la nature? Je l'ignore. Mais la nuit était tout à fait tombée, la
campagne était tout à fait déserte, la lune éclatante touchait presque
au zénith quand je me suis, pour ainsi dire, réveillé au pied d'une
éminence couronnée à son sommet d'un petit bloc obscur, autour duquel
se profilaient des lignes noires imitant, les unes des potences, les
autres des mâts avec leurs vergues transversales. Je suis monté
jusque-là en enjambant des gerbes de grosses fèves fraîchement
coupées. Ce bloc, posé sur un massif circulaire en maçonnerie, c'était
un tombeau enveloppé d'un échafaudage.

Pour qui ce tombeau? Pourquoi cet échafaudage?

Dans le massif de maçonnerie était pratiquée une porte cintrée et
basse grossièrement fermée par un assemblage de planches. J'y ai
frappé du bout de ma canne; l'habitant endormi ne m'a pas répondu.

Alors, par une rampe douce tapissée d'un gazon épais et semée de
fleurs bleues que la pleine lune semblait avoir fait ouvrir, je suis
monté sur le massif circulaire et j'ai regardé le tombeau.

Un grand obélisque tronqué, posé sur un énorme dé figurant un
sarcophage romain, le tout, obélisque et dé, en granit bleuâtre;
autour du monument et jusqu'à son faîte, une grêle charpente traversée
par une longue échelle; les quatre faces du dé crevées et ouvertes
comme si l'on en avait arraché quatre bas-reliefs; çà et là, à mes
pieds, sur la plate-forme circulaire, des lames de granit bleu
brisées, des fragments de corniches, des débris d'entablement, voilà
ce que la lune me montrait.

J'ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du mort. Sur les trois
premières façades il n'y avait rien; sur la quatrième j'ai vu cette
dédicace en lettres de cuivre qui étincelaient: _L'armée de
Sambre-et-Meuse à son général en chef_; et au-dessous de ces deux
lignes le clair de la lune m'a permis de lire ce nom, plutôt indiqué
qu'écrit:

    HOCHE.

Les lettres avaient été arrachées, mais elles avaient laissé leur
vague empreinte sur le granit.

Ce nom, dans ce lieu, à cette heure, vu à cette clarté, m'a causé une
impression profonde et inexprimable. J'ai toujours aimé Hoche. Hoche
était, comme Marceau, un de ces jeunes grands hommes ébauchés par
lesquels la Providence, qui voulait que la révolution vainquît et que
la France dominât, préludait à Bonaparte; essais à moitié réussis,
épreuves incomplètes que le destin brisa sitôt qu'il eut une fois tiré
de l'ombre le profil achevé et sévère de l'homme définitif.

C'est donc là, pensais-je, que Hoche est mort!--Et la date héroïque du
18 avril 1797 me revenait à l'esprit.

J'ignorais où j'étais. J'ai promené mon regard autour de moi. Au nord,
j'avais une vaste plaine; au sud, à une portée de fusil, le Rhin; et à
mes pieds, au bas du monticule qui était comme la base de ce tombeau,
un village à l'entrée duquel se dressait une vieille tour carrée.

En ce moment un homme traversait un champ à quelques pas du monument;
je lui ai demandé au hasard en français le nom de ce village.
L'homme,--un vieux soldat peut-être, car la guerre, autant que la
civilisation, a appris notre langue à toutes les nations du
monde,--l'homme m'a crié: «Weiss Thurm,» puis a disparu derrière une
haie.

Ces deux mots _Weiss Thurm_ signifient _tour blanche_; je me suis
rappelé la _Turris Alba_ des Romains. Hoche est mort dans un lieu
illustre. C'est là, à ce même endroit, qu'il y a deux mille ans César
a passé le Rhin pour la première fois.

Que veut cet échafaudage à ce monument? Le restaure-t-on? le
dégrade-t-on? Je ne sais.

J'ai escaladé le soubassement, et, en me tenant aux charpentes, par
une des quatre ouvertures pratiquées dans le dé, j'ai regardé dans le
tombeau. C'était une petite chambre quadrangulaire, nue, sinistre et
froide. Un rayon de la lune entrant par une des crevasses y dessinait
dans l'ombre une forme blanche, droite et debout contre le mur.

Je suis entré dans cette chambre par l'étroite meurtrière, en baissant
la tête et en me traînant sur les genoux. Là, j'ai vu au centre du
pavé un trou rond, béant, plein de ténèbres. C'est par ce trou sans
doute qu'on avait autrefois descendu le cercueil dans le caveau
inférieur. Une corde y pendait et s'y perdait dans la nuit. Je me suis
approché. J'ai hasardé mon regard dans ce trou, dans cette ombre, dans
ce caveau; j'ai cherché le cercueil; je n'ai rien vu.

A peine ai-je distingué le vague contour d'une sorte d'alcôve funèbre,
taillée dans la voûte, qui se dessinait dans la pénombre.

Je suis resté là longtemps, l'œil et l'esprit vainement plongés dans
ce double mystère de la mort et de la nuit. Une sorte d'haleine glacée
sortait du trou du caveau comme d'une bouche ouverte.

Je ne pourrais dire ce qui se passait en moi. Cette tombe si
brusquement rencontrée, ce grand nom inattendu, cette chambre lugubre,
ce caveau habité ou vide, cet échafaudage que j'entrevoyais par la
brèche du monument, cette solitude et cette lune enveloppant ce
sépulcre, toutes ces idées se présentaient à la fois à ma pensée et la
remplissaient d'ombres. Une profonde pitié me serrait le cœur. Voilà
donc ce que deviennent les morts illustres exilés ou oubliés chez
l'étranger! Ce trophée funèbre élevé par toute une armée est à la
merci du passant. Le général français dort loin de son pays dans un
champ de fèves, et des maçons prussiens font ce que bon leur semble à
son tombeau.

Il me semblait entendre sortir de cet amas de pierres une voix qui
disait: _Il faut que la France reprenne le Rhin_.

Une demi-heure après, j'étais sur la route d'Andernach, dont je ne
m'étais éloigné que de cinq quarts de lieue.

       *       *       *       *       *

Je ne comprends rien aux «touristes.» Ceci est un endroit admirable.
Je viens de parcourir le pays, qui est superbe. Du haut des collines
la vue embrasse un cirque de géants, du Siebengebürge aux crêtes
d'Ehrenbreistein. Ici, il n'y a pas une pierre des édifices qui ne
soit un souvenir, pas un détail de paysage qui ne soit une grâce. Les
habitants ont ce visage affectueux et bon qui réjouit l'étranger.
L'auberge (l'_Hôtel-de-l'Empereur_) est excellente entre les
meilleures d'Allemagne. Andernach est une ville charmante; eh bien,
Andernach est une ville déserte, personne n'y vient.--On va où est la
cohue, à Coblenz, à Bade, à Mannheim; on ne vient pas où est
l'histoire, où est la nature, où est la poésie, à Andernach.

Je suis retourné une seconde fois à l'église. L'ornementation
byzantine des clochers est d'une richesse rare et d'un goût à la fois
sauvage et exquis. Le portail méridional a des chapiteaux étranges et
une grosse nervure-archivolte profondément fouillée. Le tympan à angle
obtus porte une peinture byzantine du Crucifiement encore parfaitement
visible et distincte. Sur la façade, à côté de la porte-ogive, un
bas-relief peint, qui est de la renaissance, représente Jésus à
genoux, les bras effarés, dans l'attitude de l'épouvante. Autour de
lui tourbillonnent et se mêlent, comme dans un songe affreux, toutes
les choses terribles dont va se composer sa passion, le manteau
dérisoire, le sceptre de roseau, la couronne à fleurons épineux, les
verges, les tenailles, le marteau, les clous, l'échelle, la lance,
l'éponge de fiel, le profil sinistre du mauvais larron, le masque
livide de Judas, la bourse au cou; enfin, devant les yeux du divin
maître, la croix, et entre les bras de la croix, comme la suprême
torture, comme la douleur la plus poignante entre toutes les douleurs,
une petite colonne au haut de laquelle se dresse le coq qui chante,
c'est-à-dire l'ingratitude et l'abandon d'un ami. Ce dernier détail
est admirablement beau. Il y a là toute la grande théorie de la
souffrance morale, pire que la souffrance physique. L'ombre
gigantesque des deux gros clochers se répand sur cette sombre élégie.
Autour du bas-relief, le sculpteur a gravé une légende que j'ai
copiée: (sic)

[Illustration]

_O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor
similis sicut dolor meus._ 1538.

Devant cette sévère façade, à quelques pas de cette double lamentation
de Job et de Jésus, de charmants petits enfants, gais et roses,
s'ébattaient sur une pelouse verte et faisaient brouter, avec de
grands cris, un pauvre lapin tout ensemble apprivoisé et effarouché.
Personne autre _ne passait par le chemin_.

Il y a une seconde belle église dans Andernach. Celle-ci est gothique.
C'est une nef du quatorzième siècle, aujourd'hui transformée en écurie
de caserne et gardée par des cavaliers prussiens, le sabre au poing.
Par la porte entr'ouverte on aperçoit une longue file de croupes de
chevaux qui se perd dans l'ombre des chapelles. Au-dessus du portail
on lit: _Sancta Maria, ora pro nobis._ Ce sont à présent les chevaux
qui disent cela.

J'aurais voulu monter dans la curieuse tour que je vois de ma croisée,
et qui est, selon toute apparence, l'ancienne vedette de la ville;
mais l'escalier en est rompu et les voûtes en sont effondrées. Il m'a
fallu y renoncer. Du reste, la magnifique masure a tant de fleurs, de
si charmantes fleurs, des fleurs disposées avec tant de goût et
entretenues avec tant de soin à toutes les fenêtres, qu'on la croirait
habitée. Elle est habitée en effet, habitée par la plus coquette et la
plus farouche à la fois des habitantes, par cette douce fée invisible
qui se loge dans toutes les ruines, qui les prend pour elle et pour
elle seule, qui en défonce tous les étages, tous les plafonds, tous
les escaliers, afin que le pas de l'homme n'y trouble pas les nids des
oiseaux, et qui met à toutes les croisées et devant toutes les portes
des pots de fleurs qu'elle sait faire, en fée qu'elle est, avec toute
vieille pierre creusée par la pluie ou ébréchée par le temps.



LETTRE XIV

LE RHIN.

  Diverses déclarations d'amour à différentes choses de la
    création.--L'auteur cite Boileau.--Groupe de tous les
    fleuves.--Histoire.--Les volcans.--Les Celtes.--Les
    Romains.--Les colonies romaines.--Quelles ruines il y avait sur
    le Rhin il y a douze cents ans.--Charlemagne.--Fin du Rhin
    historique.--Commencement du Rhin fabuleux.--Mythologie
    gothique.--Fourmillement des légendes.--Le hideux et le
    charmant mêlés sous mille formes dans une lueur
    fantastique.--Dénombrement des figures chimériques.--Les fables
    pâlissent; le jour se fait; l'histoire reparaît.--Ce que font
    quatre hommes assis sur une pierre.--Rhens.--Triple naissance
    de trois grandes choses presque au même lieu et au même
    moment.--Le Rhin religieux et militaire.--Les princes
    ecclésiastiques composés des mêmes éléments que le pape.--Qui
    se développe empiète.--Les comtes palatins protestent par le
    moyen des comtesses palatines.--Etablissements des ordres de
    chevalerie.--Naissances des villes marchandes.--Brigands
    gigantesques du Rhin.--Les Burgraves.--Ce que font pendant ce
    temps-là les choses invisibles.--Jean Huss.--Doucin.--Un fait
    naît à Nuremberg.--Un autre fait naît à Strasbourg.--La face du
    monde va changer.--Hymne au Rhin.--Ce que le Rhin était pour
    Homère,--pour Virgile,--pour Shakspeare.--Ce qu'il est pour
    nous.--A qui il est.--Souvenirs historiques.--Pépin le
    Bref.--L'empire de Charlemagne comparé à l'empire de
    Napoléon.--Explication de la façon dont s'est disloqué, de
    siècle en siècle et lambeau par lambeau, l'empire de
    Charlemagne.--Comment Napoléon disposa le Rhin dans la partie
    qu'il jouait.--Récapitulation.--Les quatre phases du Rhin.--Le
    Rhin symbolique.--A quel grand fait il ressemble.


      Saint-Goar, 17 août.

Vous savez, je vous l'ai dit souvent, j'aime les fleuves. Les fleuves
charrient les idées aussi bien que les marchandises. Tout a son rôle
magnifique dans la création. Les fleuves, comme d'immenses clairons,
chantent à l'océan la beauté de la terre, la culture des champs, la
splendeur des villes et la gloire des hommes.

Et, je vous l'ai dit aussi, entre tous les fleuves, j'aime le Rhin. La
première fois que j'ai vu le Rhin, c'était il y a un an, à Kehl, en
passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas.
Je me souviens que j'éprouvai alors un certain respect en traversant
le vieux fleuve. J'avais envie de le voir depuis longtemps. Ce n'est
jamais sans émotion que j'entre en communication, j'ai presque dit en
communion, avec ces grandes choses de la nature qui sont aussi de
grandes choses dans l'histoire. Ajoutez à cela que les objets les plus
disparates me présentent, je ne sais pourquoi, des affinités et des
harmonies étranges. Vous souvenez-vous, mon ami, du Rhône à la
Valserine?--nous l'avons vu ensemble en 1825, dans ce doux voyage de
Suisse qui est un des souvenirs lumineux de ma vie. Nous avions alors
vingt ans!--Vous rappelez-vous avec quel cri de rage, avec quel
rugissement féroce le Rhône se précipitait dans le gouffre, pendant
que le frêle pont de bois tremblait sous nos pieds? Eh bien, depuis ce
temps-là, le Rhône éveillait dans mon esprit l'idée du tigre, le Rhin
y éveillait l'idée du lion.

Ce soir-là, quand je vis le Rhin pour la première fois, cette idée ne
se dérangea pas. Je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve,
violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. Il était enflé et
magnifique au moment où je le traversais. Il essuyait aux bateaux du
pont sa crinière fauve, sa _barbe limoneuse_, comme dit Boileau. Ses
deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un
rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la
grande mer.

Oui, mon ami, c'est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial,
digne d'être à la fois français et allemand. Il y a toute l'histoire
de l'Europe, considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve
des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait
bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne.

Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhône, large comme la
Loire, encaissé comme la Meuse, tortueux comme la Seine, limpide et
vert comme la Somme, historique comme le Tibre, royal comme le Danube,
mystérieux comme le Nil, pailleté d'or comme un fleuve d'Amérique,
couvert de fables et de fantômes comme un fleuve d'Asie.

Avant que l'histoire écrivît, avant que l'homme existât peut-être, où
est le Rhin aujourd'hui fumait et flamboyait une double chaîne de
volcans qui se sont éteints en laissant sur le sol deux tas de laves
et de basaltes disposés parallèlement comme deux longues murailles. A
la même époque, les cristallisations gigantesques qui sont les
montagnes primitives s'achevaient, les alluvions énormes qui sont les
montagnes secondaires se desséchaient, l'effrayant monceau que nous
appelons aujourd'hui les Alpes se refroidissait lentement, les neiges
s'y accumulaient; deux grands écoulements de ces neiges se répandirent
sur la terre: l'un, l'écoulement du versant septentrional, traversa
les plaines, rencontra la double tranchée des volcans éteints et s'en
alla par là à l'Océan; l'autre, l'écoulement du versant occidental,
tomba de montagne en montagne, côtoya cet autre bloc de volcans
expirés que nous nommons l'Ardèche, et se perdit dans la Méditerranée.
Le premier de ces écoulements, c'est le Rhin; le second, c'est le
Rhône.

Les premiers hommes que l'histoire voit poindre sur les bords du Rhin,
c'est cette grande famille de peuples à demi sauvages qui s'appelaient
_Celtes_, et que Rome appela _Gaulois_; _qui ipsorum lingua_ CELTÆ,
_nostra vero_ GALLI _vocantur_, dit César. Les Rauraques s'établirent
plus près de la source, les Argentoraques et les Moguntiens plus près
de l'embouchure. Puis, quand l'heure fut venue, Rome apparut: César
passa le Rhin; Drusus édifia ses cinquante citadelles; le consul
Munatius Plancus commença une ville sur la croupe septentrionale du
Jura; Martius-Vipsanius Agrippa bâtit un fort devant le dégorgement du
Mein, puis il établit une colonie vis-à-vis de Tuitium: le sénateur
Antoine fonda sous Néron un municipe près de la mer batave; et tout le
Rhin fut sous la main de Rome. Quand la vingt-deuxième légion, qui
avait campé sous les oliviers mêmes où agonisa Jésus-Christ, revint du
siége de Jérusalem, Titus l'envoya sur le Rhin. La légion romaine
continua l'œuvre de Martius Agrippa; une ville semblait nécessaire
aux conquérants pour lier le Mélibocus au Taunus; et Moguntiacum,
ébauchée par Martius, fut construite par la légion, puis agrandie
ensuite par Trajan et embellie par Adrien.--Chose frappante et qu'il
faut noter en passant!--Cette vingt-deuxième légion avait amené avec
elle Crescentius, qui le premier porta la parole du Christ dans le
Rhingau et y fonda la religion nouvelle. Dieu voulait que ces mêmes
hommes aveugles qui avaient renversé la dernière pierre du temple sur
le Jourdain, en reposassent la première pierre sur le Rhin.--Après
Trajan et Adrien, vint Julien, qui dressa une forteresse sur le
confluent du Rhin et de la Moselle; après Julien, Valentinien, qui
érigea des châteaux sur les deux volcans éteints que nous nommons le
Lowemberg et le Stromberg; et ainsi se trouva nouée et consolidée en
peu de siècles, comme une chaîne rivée sur le fleuve, cette longue et
robuste ligne de colonies romaines, Vinicella, Altavilla, Lorca,
Trajani castrum, Versalia, Mola Romanorum, Turris Alba, Victoria,
Rodobriga, Antoniacum, Sentiacum, Rigodulum, Rigomagum, Tulpetum,
Broïlum, qui part de la Cornu Romanorum au lac de Constance, descend
le Rhin en s'appuyant sur Augusta, qui est Bâle; sur Argentina, qui
est Strasbourg; sur Moguntiacum, qui est Mayence; sur Confluentia, qui
est Coblenz; sur Colonia Agrippina, qui est Cologne; et va se
rattacher, près de l'Océan, à Trajectum-ad-Mosam, qui est Maëstricht,
et à Trajectum-ad-Rhenum, qui est Utrecht.

Dès lors le Rhin fut romain. Il ne fut plus que le fleuve arrosant la
province helvétique ultérieure, la première et la seconde Germanie, la
première Belgique et la province batave. Le Gaulois chevelu du Nord,
que venait voir par curiosité au troisième siècle le Gaulois à toge de
Milan et le Gaulois à braies de Lyon, le Gaulois chevelu fut dompté.
Les châteaux romains de la rive gauche tinrent en respect la rive
droite, et le légionnaire vêtu de drap de Trèves, armé d'une
pertuisane de Tongres, n'eut plus qu'à surveiller du haut des rochers
le vieux chariot de guerre des Germains, massive tour roulante, aux
roues armées de faux, au timon hérissé de piques, traînée par des
bœufs, crénelée pour dix archers, qui se hasardait quelquefois de
l'autre côté du Rhin jusque sous la baliste des forteresses de Drusus.

Cet effrayant passage des hommes du nord aux régions du midi qui se
renouvelle fatalement à de certaines époques climatériques de la vie
des nations et qu'on appelle l'Invasion des Barbares, vint submerger
Rome quand fut arrivé l'instant où Rome devait se transformer. La
barrière granitique et militaire des citadelles du Rhin fut écrasée
par ce débordement, et il y eut un moment vers le sixième siècle où
les crêtes du Rhin furent couronnées de ruines romaines comme elles le
sont aujourd'hui de ruines féodales.

Charlemagne restaura ces décombres, refit ces forteresses, les opposa
aux vieilles hordes germaines renaissantes sous d'autres noms, aux
Boëmans, aux Abodrites, aux Welebates, aux Sarabes; bâtit à Mayence,
où fut enterrée sa femme Fastrada, un pont à piles de pierre dont on
voit encore, dit-on, les ruines sous l'eau; releva l'aqueduc de Bonn;
répara les voies romaines de Victoria, aujourd'hui Neuwied; de
Bacchiara, aujourd'hui Bacharach; de Vinicella, aujourd'hui Winkel;
et de Thronus-Bacchi, aujourd'hui Trarbach; et se construisit à
lui-même, des débris d'un bain de Julien, un palais, le Saal, à
Nieder-Ingelheim. Mais, malgré tout son génie et toute sa volonté,
Charlemagne ne fit que galvaniser des ossements. La vieille Rome était
morte. La physionomie du Rhin était changée.

Déjà, comme je l'ai indiqué plus haut, sous la domination romaine, un
germe inaperçu avait été déposé dans le Rhingau. Le christianisme, cet
aigle divin qui commençait à déployer ses ailes, avait pondu dans ces
rochers son œuf qui contenait un monde. A l'exemple de Crescentius,
qui, dès l'an 70, évangélisait le Taunus, saint Apollinaire avait
visité Rigomagum; saint Goar avait prêché à Bacchiara; saint Martin,
évêque de Tours, avait catéchisé Confluentia; saint Materne, avant
d'aller à Tongres, avait habité Cologne; saint Eucharius s'était bâti
un ermitage dans les bois près de Trèves, et, dans les mêmes forêts,
saint Gézélin, debout pendant trois ans sur une colonne, avait lutté
corps à corps avec une statue de Diane qu'il avait fini par faire
crouler, pour ainsi dire, en la regardant. A Trèves même beaucoup de
chrétiens obscurs étaient morts de la mort des martyrs dans la cour du
palais des préfets de la Gaule, et l'on avait jeté leur cendre au
vent; mais cette cendre était une semence.

La graine était dans le sillon; mais, tant que dura le passage des
Barbares, rien ne leva.

Bien au contraire, il se fit un écroulement profond où la civilisation
sembla tomber; la chaîne des traditions certaines se rompit;
l'histoire parut s'effacer; les hommes et les événements de cette
sombre époque traversèrent le Rhin comme des ombres, jetant à peine au
fleuve un reflet fantastique, évanoui aussitôt qu'aperçu.

De là, pour le Rhin, après une période historique, une période
merveilleuse.

L'imagination de l'homme, pas plus que la nature, n'accepte le vide.
Où se tait le bruit humain la nature fait jaser les nids d'oiseaux,
chuchoter les feuilles d'arbres et murmurer les mille voix de la
solitude. Où cesse la certitude historique l'imagination fait vivre
l'ombre, le rêve et l'apparence. Les fables végètent, croissent,
s'entremêlent et fleurissent dans les lacunes de l'histoire écroulée,
comme les aubépines et les gentianes dans les crevasses d'un palais en
ruine.

La civilisation est comme le soleil, elle a ses nuits et ses jours,
ses plénitudes et ses éclipses; elle disparaît et reparaît.

Dès qu'une aube de civilisation renaissante commença à poindre sur le
Taunus, il y eut sur les bords du Rhin un adorable gazouillement de
légendes et de fabliaux; dans toutes les parties éclairées par ce
rayon lointain, mille figures surnaturelles et charmantes
resplendirent tout à coup, tandis que dans les parties sombres les
formes hideuses et d'effrayants fantômes s'agitaient. Alors, pendant
que se bâtissaient, avec de belles basaltes neuves, à côté des
décombres romains, aujourd'hui effacés, les châteaux saxons et
gothiques, aujourd'hui démantelés, toute une population d'êtres
imaginaires, en communication directe avec les belles filles et les
beaux chevaliers, se répandit dans le Rhingau: les oréades, qui
prirent les bois; les ondins, qui prirent les eaux; les gnomes, qui
prirent le dedans de la terre; l'esprit des rochers; le frappeur; le
chasseur noir, traversant les halliers monté sur un grand cerf à seize
andouillers; la pucelle du marais noir; les six pucelles du marais
rouge; Wodan, le dieu à dix mains; les douze hommes noirs; l'étourneau
qui proposait des énigmes; le corbeau qui croassait sa chanson; la pie
qui racontait l'histoire de sa grand'mère; les marmousets du
Zeitelmoos; Everard le Barbu, qui conseillait les princes égarés à la
chasse; Sigefroi le Cornu, qui assommait les dragons dans les antres.
Le diable posa sa pierre à Teufelstein et son échelle à Teufelsleiter;
il osa même aller prêcher publiquement à Gernsbach près de la forêt
Noire; mais heureusement Dieu dressa de l'autre côté du fleuve, en
face de la Chaire-du-Diable, la Chaire-de-l'Ange. Pendant que les
Sept-Montagnes, ce vaste cratère éteint, se remplissaient de monstres,
d'hydres et de spectres gigantesques, à l'autre extrémité de la
chaîne, à l'entrée du Rhingau, l'âpre vent de la Wisper apportait
jusqu'à Bingen des nuées de vieilles fées petites comme des
sauterelles. La mythologie se greffa dans ces vallées sur la légende
des saints et y produisit des résultats étranges, bizarres fleurs de
l'imagination humaine. Le Drachenfels eut, sous d'autres noms, sa
Tarasque et sa Sainte-Marthe; la double fable d'Echo et d'Hylas
s'installa dans le redoutable Rocher de Lurley; la pucelle-serpent
rampa dans les souterrains d'Augst; Hatto, le mauvais évêque, fut
mangé dans sa tour par ses sujets changés en rats; les sept sœurs
moqueuses de Schœnberg furent métamorphosées en rochers, et le Rhin
eut ses _demoiselles_ comme la Meuse avait ses _dames_. Le démon Urian
passa le Rhin à Dusseldorf, ayant sur son dos, ployée en deux comme un
sac de meunier, la grosse dune qu'il avait prise au bord de la mer, à
Leyde, pour engloutir Aix-la-Chapelle, et que, épuisé de fatigue et
trompé par une vieille femme, il laissa tomber stupidement aux portes
de la ville impériale où cette dune est aujourd'hui le Lousberg. A
cette époque, plongée pour nous dans une pénombre où des lueurs
magiques étincellent çà et là, ce ne sont dans ces bois, dans ces
rochers, dans ces vallons, qu'apparitions, visions, prodigieuses
rencontres, chasses diaboliques, châteaux infernaux, bruits de harpes
dans les taillis, chansons mélodieuses chantées par des chanteuses
invisibles, affreux éclats de rire poussés par des passants
mystérieux. Des héros humains, presque aussi fantastiques que les
personnages surnaturels, Cunon de Sayn, Sibo de Lorch, la _forte
épée_, Griso le païen, Attich, duc d'Alsace, Thassilo, duc de Bavière,
Anthyse, duc des Francs, Samo, roi des Vendes, errent effarés dans ces
futaies vertigineuses, cherchant et pleurant leurs belles, longues et
sveltes princesses blanches couronnées de noms charmants, Gela,
Garlinde, Liba, Williswinde, Schonetta. Tous ces aventuriers, à demi
enfoncés dans l'impossible et tenant à peine par le talon à la vie
réelle, vont et viennent dans les légendes, perdus vers le soir dans
les forêts inextricables, cassant les ronces et les épines, comme le
_Chevalier de la mort_ d'Albert Durer, sous le pas de leur lourd
cheval, suivis de leur lévrier efflanqué, regardés entre deux branches
par des larves, et accostant dans l'ombre tantôt quelque noir
charbonnier assis près d'un feu, qui est Satan entassant dans un
chaudron les âmes des trépassés; tantôt des nymphes toutes nues qui
leur offrent des cassettes pleines de pierreries; tantôt de petits
hommes vieux, lesquels leur rendent leur sœur, leur fille ou leur
fiancée, qu'ils ont retrouvée sur une montagne endormie dans un lit de
mousse, au fond d'un beau pavillon tapissé de coraux, de coquilles et
de cristaux; tantôt quelque puissant nain _qui_, disent les vieux
poëmes, _tient parole de géant_.

Parmi ces héros chimériques surgissent de temps en temps des figures
de chair et d'os: d'abord et surtout Charlemagne et Roland;
Charlemagne à tous les âges, enfant, jeune homme, vieillard;
Charlemagne que la légende fait naître chez un meunier dans la forêt
Noire; Roland, qu'elle fait mourir, non à Roncevaux des coups de toute
une armée, mais d'amour sur le Rhin, devant le couvent de
Nonnenswerth; plus tard, l'empereur Othon, Frédéric Barberousse et
Adolphe de Nassau. Ces hommes historiques mêlés dans les contes aux
personnages merveilleux; c'est la tradition des faits réels qui
persiste sous l'encombrement des rêveries et des imaginations, c'est
l'histoire qui se fait vaguement jour à travers les fables, c'est la
ruine qui reparaît çà et là sous les fleurs.

Cependant les ombres se dissipent, les contes s'effacent, le jour se
fait, la civilisation se reforme et l'histoire reprend figure avec
elle.

Voici que quatre hommes venus de quatre côtés différents se réunissent
de temps en temps près d'une pierre qui est au bord du Rhin, sur la
rive gauche, à quelques pas d'une allée d'arbres, entre Rhens et
Kapellen. Ces quatre hommes s'asseyent sur cette pierre, et là ils
font et défont les empereurs d'Allemagne. Ces hommes sont les quatre
électeurs du Rhin; cette pierre, c'est le siége royal, Kœnigsthül.

Le lieu qu'ils ont choisi, à peu près au milieu de la vallée du
Rhens, qui est à l'électeur de Cologne, regarde à la fois, à l'ouest,
sur la rive gauche, Kapellen, qui est à l'électeur de Trèves; et au
nord, sur la rive droite, d'un côté Oberlahnstein, qui est à
l'électeur de Mayence, et de l'autre Braubach, qui est à l'électeur
palatin. En une heure chaque électeur peut se rendre à Rhens de chez
lui.

De leur côté, tous les ans, le second jour de la Pentecôte, les
notables de Coblentz et de Rhens se réunissent au même lieu sous
prétexte de fête, et confèrent entre eux de certaines choses obscures;
commencement de commune et de bourgeoisie faisant sourdement son trou
dans les fondations du formidable édifice germanique déjà tout
construit; vivace et éternelle conspiration des petits contre les
grands germant audacieusement près du Kœnigsthül, à l'ombre même de
ce trône de pierre de la féodalité.

Presque au même endroit, dans le château électoral de Stolzenfels, qui
domine la petite ville de Kapellen, aujourd'hui ruine magnifique,
Werner, archevêque de Cologne, loge et entretient de 1380 à 1418 des
alchimistes qui ne font pas d'or, mais qui trouvent en cheminant vers
la pierre philosophale plusieurs des grandes lois de la chimie. Ainsi,
dans un espace de temps assez court, le même point du Rhin, le lieu à
peine remarqué aujourd'hui qui fait face à l'embouchure de la Lahn,
voit naître pour l'Allemagne l'empire, la démocratie et la science.

Désormais le Rhin a pris un aspect tout ensemble militaire et
religieux. Les abbayes et les couvents se multiplient; les églises à
mi-côte rattachent aux donjons de la montagne les villages du bord du
fleuve, image frappante et renouvelée à chaque tournant du Rhin, de la
façon dont le prêtre doit être situé dans la société humaine. Les
princes ecclésiastiques multiplient les édifices dans le Rhingau,
comme avaient fait mille ans auparavant les préfets de Rome.
L'archevêque Baudouin de Trèves bâtit l'église d'Oberwesel;
l'archevêque Henri de Wittingen construit le pont de Coblentz sur la
Moselle; l'archevêque Walram de Juliers sanctifie par une croix de
pierre magnifiquement sculptée les ruines romaines et le piton
volcanique de Godersberg, ruines et colline quelque peu suspectes de
magie. Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se mêlent dans ces
princes comme dans le pape. De là une juridiction double qui prend
l'âme et le corps et ne s'arrête pas, comme dans les états purement
séculiers, devant le bénéfice de clergie. Jean de Barnich, chapelain
de Saint-Goar, empoisonne avec le vin de la communion sa dame, la
comtesse de Katzenellenbogen; l'électeur de Cologne, comme son évêque,
l'excommunie, et, comme son prince, le fait brûler vif.

De son côté, l'électeur palatin sent le besoin de protester
perpétuellement contre les empiétements possibles des trois
archevêques de Cologne, de Trèves et de Mayence; et les comtesses
palatines vont faire leurs couches, en signe de souveraineté, dans la
Pfalz, tour bâtie devant Caub, au milieu même du Rhin.

En même temps, au milieu de ces développements simultanés ou
successifs des princes-électeurs, les ordres de chevalerie prennent
position sur le Rhin. L'ordre teutonique s'installe à Mayence, en vue
du Taunus, tandis que, près de Trèves, en vue des Sept-Montagnes, les
chevaliers de Rhodes s'établissent à Martinshof. De Mayence l'ordre
teutonique se ramifie jusqu'à Coblentz, où une de ses commanderies
prend pied. Les Templiers, déjà maîtres de Courgenay et de Porentruy
dans l'évêché de Bâle, avaient Boppart et Saint-Goar au bord du Rhin,
et Trarbach entre le Rhin et la Moselle. C'est ce même Trarbach, le
pays des vins exquis, le Thronus-Bacchi des Romains, qui appartint
plus tard à ce Pierre Flotte, que le pape Boniface appelait _borgne de
corps_ et _aveugle d'esprit_.

Tandis que les princes, les évêques et les chevaliers faisaient leurs
fondations, le commerce faisait ses colonies. Une foule de petites
villes marchandes germèrent, à l'imitation de Coblentz sur la Moselle
et de Mayence devant le Mein, au confluent de toutes les rivières et
de tous les torrents que versent dans le Rhin les innombrables vallées
du Hündsruck, du Hohenruck, des crêtes de Hammerstein et des
Sept-Montagnes. Bingen se posa sur la Nahe; Niederlahnstein sur la
Lahn; Engers, vis-à-vis la Sayn; Irrlich, sur la Wied; Linz, en face
de l'Aar; Rheindorf, sur les Mahrbachs; et Berghein, sur la Sieg.

Cependant, dans tous les intervalles qui séparaient les princes
ecclésiastiques et les princes féodaux, les commanderies des
chevaliers-moines et les bailliages des communes, l'esprit des temps
et la nature des lieux avaient fait croître une singulière race de
seigneurs. Du lac de Constance aux Sept-Montagnes, chaque crête du
Rhin avait son burg et son burgrave. Ces formidables barons du Rhin,
produits robustes d'une nature âpre et farouche, nichés dans les
basaltes et les bruyères, crénelés dans leur trou et servis à genoux
par leurs officiers comme l'empereur, hommes de proie tenant tout
ensemble de l'aigle et du hibou, puissants seulement autour d'eux,
mais tout-puissants autour d'eux, maîtrisaient le ravin et la vallée,
levaient des soldats, battaient les routes, imposaient des péages,
rançonnaient les marchands, qu'ils vinssent de Saint-Gall ou de
Dusseldorf, barraient le Rhin avec leur chaîne, et envoyaient
fièrement des cartels aux villes voisines quand elles se hasardaient à
leur faire affront. C'est ainsi que le burgrave d'Ockenfels provoqua
la grosse commune de Linz, et le chevalier Hausner du Hegau, la ville
impériale de Kaufbeuern. Quelquefois, dans ces étranges duels, les
villes, ne se sentant pas assez fortes, avaient peur et demandaient
secours à l'empereur; alors le burgrave éclatait de rire, et, à la
prochaine fête patronale, il allait insolemment au tournoi de la ville
monté sur l'âne de son meunier. Pendant les effroyables guerres
d'Adolphe de Nassau et de Didier d'Isembourg, plusieurs de ces
chevaliers qui avaient leurs forteresses dans le Taunus, poussèrent
l'audace jusqu'à aller piller un des faubourgs de Mayence sous les
yeux mêmes des deux prétendants qui se disputaient la ville. C'était
leur façon d'être neutres. Le burgrave n'était ni pour Isembourg
ni pour Nassau; il était pour le burgrave. Ce n'est que sous
Maximilien, quand le grand capitaine du Saint-Empire, George de
Frundsberg, eut détruit le dernier des burgs, Hohenkraehen, qu'expira
cette redoutable espèce de gentilshommes sauvages qui commence au
dixième siècle par les burgraves-héros et qui finit au seizième par
les burgraves-brigands.

Mais les choses invisibles dont les résultats ne prennent corps
qu'après beaucoup d'années s'accomplissaient aussi sur le Rhin. En
même temps que le commerce, et sur les mêmes bateaux, pour ainsi dire,
l'esprit d'hérésie, d'examen et de liberté montait et descendait ce
grand fleuve sur lequel il semble que toute la pensée de l'humanité
dût passer. On pourrait dire que l'âme de Tanquelin, qui au douzième
siècle prêchait contre le pape devant la cathédrale d'Anvers, escorté
de trois mille sectaires armés, avec la pompe et l'équipage d'un roi,
remonta le Rhin après sa mort et alla inspirer Jean Huss dans sa
maison de Constance, puis des Alpes redescendit le Rhône et fit surgir
Doucet dans le comtat d'Avignon. Jean Huss fut brûlé, Doucet fut
écartelé. L'heure de Luther n'avait pas encore sonné. Dans les voies
de la Providence, il y a des hommes pour les fruits verts et d'autres
hommes pour les fruits mûrs.

Cependant le seizième siècle approchait. Le Rhin avait vu naître au
quatorzième siècle, non loin de lui, à Nuremberg, l'artillerie; et au
quinzième, sur sa rive même, à Strasbourg, l'imprimerie. En 1400,
Cologne avait fondu la fameuse coulevrine de quatorze pieds de long.
En 1472, Vindelin de Spire avait imprimé sa Bible. Un nouveau monde
allait surgir, et, chose remarquable et digne qu'on y insiste, c'est
sur les bords du Rhin que venaient de trouver et de prendre une
nouvelle forme ces deux mystérieux outils avec lesquels Dieu travaille
sans cesse à la civilisation de l'homme, la catapulte et le livre, la
guerre et la pensée.

Le Rhin, dans les destinées de l'Europe, a une sorte de signification
providentielle. C'est le grand fossé transversal qui sépare le Sud du
Nord. La Providence en a fait le fleuve-frontière; les forteresses en
ont fait le fleuve-muraille. Le Rhin a vu la figure et a reflété
l'ombre de presque tous les grands hommes de guerre qui, depuis trente
siècles, ont labouré le vieux continent avec ce soc qu'on appelle
l'épée. César a traversé le Rhin en montant du midi; Attila a traversé
le Rhin en descendant du septentrion. Clovis y a gagné la bataille de
Tolbiac. Charlemagne et Bonaparte y ont régné. L'empereur
Frédéric-Barberousse, l'empereur Rodolphe de Hapsbourg et le palatin
Frédéric Ier y ont été grands, victorieux et formidables.
Gustave-Adolphe y a commandé ses armées du haut de la guérite de Caub.
Louis XIV a vu le Rhin. _Enghien et Condé l'ont passé._ Hélas! Turenne
aussi. Drusus y a sa pierre à Mayence comme Marceau à Coblentz et
Hoche à Andernach. Pour l'œil du penseur qui voit vivre l'histoire,
deux grands aigles planent perpétuellement sur le Rhin, l'aigle des
légions romaines et l'aigle des régiments français.

Ce noble Rhin, que les Romains nommaient _Rhenus superbus_, tantôt
porte les ponts de bateaux hérissés de lances, de pertuisanes ou de
baïonnettes qui versent sur l'Allemagne les armées d'Italie,
d'Espagne et de France, ou reversent sur l'ancien monde romain,
toujours géographiquement adhérent, les anciennes hordes barbares,
toujours les mêmes aussi; tantôt charrie pacifiquement les sapins de
la Murg et de Saint-Gall, les porphyres et les serpentines de Bâle, la
potasse de Bingen, le sel de Karlshall, les cuirs de Stromberg, le
vif-argent de Lansberg, les vins de Johannisberg et de Bacharach, les
ardoises de Caub, les saumons d'Oberwesel, les cerises de Salzig, le
charbon de bois de Boppart, la vaisselle de fer-blanc de Coblentz, la
verrerie de la Moselle, les fers forgés de Bendorf, les tufs et les
meules d'Andernach, les tôles de Neuwied, les eaux minérales
d'Antoniustein, les draps et les poteries de Wallendar, les vins
rouges de l'Aar, le cuivre et le plomb de Linz, la pierre de taille de
Kœnigswinter, les laines et les soieries de Cologne; et il accomplit
majestueusement à travers l'Europe, selon la volonté de Dieu, sa
double fonction de fleuve de la guerre et de fleuve de la paix, ayant
sans interruption sur la double rangée de collines qui encaisse la
plus notable partie de son cours, d'un côté des chênes, de l'autre des
vignes, c'est-à-dire d'un côté le nord, de l'autre le midi; d'un côté
la force, de l'autre la joie.

Pour Homère, le Rhin n'existait pas. C'était un des fleuves probables,
mais inconnus, de ce sombre pays des Cimmériens, sur lesquels il pleut
sans cesse et qui ne voient jamais le soleil. Pour Virgile, ce n'était
pas le fleuve inconnu, mais le fleuve glacé. _Frigora Rheni._ Pour
Shakspeare, c'est le _beau Rhin_: «_Beautiful Rhine._» Pour nous,
jusqu'au jour où le Rhin sera la question de l'Europe, c'est
l'excursion pittoresque à la mode, la promenade des désœuvrés d'Ems,
de Bade et de Spa.

Pétrarque est venu à Aix-la-Chapelle, mais je ne crois pas qu'il ait
parlé du Rhin.

La géographie donne, avec cette volonté inflexible des pentes, des
bassins et des versants que tous les congrès du monde ne peuvent
contrarier longtemps, la géographie donne la rive gauche du Rhin à la
France. La divine Providence lui a donné trois fois les deux rives.
Sous Pépin le Bref, sous Charlemagne et sous Napoléon.

L'empire de Pépin le Bref était à cheval sur le Rhin. Il comprenait la
France proprement dite, moins l'Aquitaine et la Gascogne, et
l'Allemagne proprement dite, jusqu'au pays des Bavarois exclusivement.

L'empire de Charlemagne était deux fois plus grand que ne l'a été
l'empire de Napoléon.

Il est vrai, et ceci est considérable, que Napoléon avait trois
empires, ou, pour mieux dire, était empereur de trois façons:
immédiatement et directement, de l'empire français; médiatement et par
ses frères, de l'Espagne, de l'Italie, de la Westphalie et de la
Hollande, royaumes dont il avait fait les contre-forts de l'empire
central; moralement et par droit de suprématie, de l'Europe, qui
n'était plus que la base, de jour en jour plus envahie, de son
prodigieux édifice.

Compris de cette manière, l'empire de Napoléon égalait au moins celui
de Charlemagne.

Charlemagne, dont l'empire avait le même centre et le même mode de
génération que l'empire de Napoléon, prit et aggloméra autour de
l'héritage de Pépin le Bref la Saxe jusqu'à l'Elbe, la Germanie
jusqu'à la Saal, l'Esclavonie jusqu'au Danube, la Dalmatie jusqu'aux
bouches du Cattaro, l'Italie jusqu'à Gaëte, l'Espagne jusqu'à l'Ebre.

Il ne s'arrêta en Italie qu'aux limites des Bénéventins et des Grecs,
et en Espagne qu'aux frontières des Sarrasins.

Quand cette immense formation se décomposa pour la première fois, en
843, Louis le Débonnaire étant mort et ayant déjà laissé reprendre aux
Sarrasins leur part, c'est-à-dire toute la tranche de l'Espagne
comprise entre l'Ebre et le Llobregat, des trois morceaux en lesquels
l'empire se brisa il y eut de quoi faire un empereur, Lothaire, qui
eut l'Italie et un grand fragment triangulaire de la Gaule; et deux
rois, Louis, qui eut la Germanie, et Charles, qui eut la France. Puis,
en 855, quand le premier des trois lambeaux se divisa à son tour, de
ces morceaux d'un morceau de l'empire de Charlemagne on put encore
faire un empereur, Louis, avec l'Italie; un roi, Charles, avec la
Provence et la Bourgogne; et un autre roi, Lothaire, avec l'Austrasie,
qui s'appela dès lors Lotharingie, puis Lorraine. Quand vint le moment
où le deuxième lot, le royaume de Louis le Germanique, se déchira, le
plus gros débris forma l'empire d'Allemagne, et dans les petits
fragments s'installa l'innombrable fourmilière des comtés, des duchés,
des principautés et des villes libres, protégée par les margraviats,
gardiens des frontières. Enfin, quand le troisième morceau, l'Etat de
Charles le Chauve, plia et se rompit sous le poids des ans et des
princes, cette dernière ruine suffit pour la formation d'un roi, le
roi de France; de cinq ducs souverains, les ducs de Bourgogne, de
Normandie, de Bretagne, d'Aquitaine et de Gascogne; et de trois
comtes-princes, le comte de Champagne, le comte de Toulouse et le
comte de Flandre.

Ces empereurs-là sont des Titans. Ils tiennent un moment l'univers
dans leurs mains, puis la mort leur écarte les doigts, et tout tombe.

On peut dire que la rive droite du Rhin appartint à Napoléon comme à
Charlemagne.

Bonaparte ne rêva pas un duché du Rhin, comme l'avaient fait quelques
politiques médiocres dans la longue lutte de la maison de France
contre la maison d'Autriche. Il savait qu'un royaume longitudinal qui
n'est pas insulaire est impossible; il plie et se coupe en deux au
premier choc violent. Il ne faut pas qu'une principauté affecte
l'ordre simple; l'ordre profond est nécessaire aux Etats pour se
maintenir et résister. A quelques mutilations et à quelques
agglomérations près, l'empereur prit la confédération du Rhin telle
que la géographie et l'histoire l'avaient faite, et se contenta de la
systématiser. Il faut que la confédération du Rhin fasse front et
obstacle au Nord ou au Midi. Elle était posée contre la France,
l'empereur la retourna. Sa politique était une main qui plaçait et
déplaçait les empires avec la force d'un géant et la sagacité d'un
joueur d'échecs. En grandissant les princes du Rhin, l'empereur
comprit qu'il accroissait la couronne de France et qu'il diminuait la
couronne d'Allemagne. En effet, ces électeurs devenus rois, ces
margraves et ces landgraves devenus grands-ducs, gagnaient en
escarpements du côté de l'Autriche et de la Russie ce qu'ils perdaient
du côté de la France, grands par devant, petits par derrière, rois
pour les empereurs du Nord, préfets pour Napoléon.

Ainsi, pour le Rhin, quatre phases bien distinctes, quatre
physionomies bien tranchées. Première phase: l'époque antédiluvienne
et peut-être préadamite, les volcans; deuxième phase: l'époque
historique ancienne, luttes de la Germanie et de Rome, où rayonne
César; troisième phase: l'époque merveilleuse où surgit Charlemagne;
quatrième phase: l'époque historique moderne, luttes de l'Allemagne et
de la France, que domine Napoléon. Car, quoi que fasse l'écrivain pour
éviter la monotonie de ces grandes gloires, quand on traverse
l'histoire européenne d'un bout à l'autre, César, Charlemagne et
Napoléon sont les trois énormes bornes militaires, ou plutôt
millénaires, qu'on retrouve toujours sur son chemin.

Et maintenant, pour terminer par une dernière observation, le Rhin,
fleuve providentiel, semble être aussi un fleuve symbolique. Dans sa
pente, dans son cours, dans les milieux qu'il traverse, il est, pour
ainsi dire, l'image de la civilisation, qu'il a déjà tant servie et
qu'il servira tant encore. Il descend de Constance à Rotterdam, du
pays des aigles à la ville des harengs, de la cité des papes, des
conciles et des empereurs au comptoir des marchands et des bourgeois,
des Alpes à l'Océan, comme l'humanité elle-même est descendue des
idées hautes, immuables, inaccessibles, sereines, resplendissantes,
aux idées larges, mobiles, orageuses, sombres, utiles, navigables,
dangereuses, insondables, qui se chargent de tout, qui portent tout,
qui fécondent tout, qui engloutissent tout; de la théocratie à la
démocratie, d'une grande chose à une autre grande chose.



LETTRE XV

LA SOURIS.

  D'où viennent les nuées du ciel et les sourires des femmes.--Un
    tableau.--Velmich.--L'auteur recueille une foule de mauvais
    propos touchant une ruine qui fait beaucoup jaser sur son
    compte.--Une sombre aventure.--Maxime générale: ne redemandez
    pas une chose, quand elle est d'argent, à celui qui l'a volée,
    quand il est prince.--Ce que c'est que la montagne voisine.--A
    quoi songeait le congrès, en 1815, de donner aux Borusses le
    pays des Ubiens?--Le voyageur monte l'escalier qu'on ne monte
    plus.--Un paysage du Rhin à vol d'oiseau.--Le voyageur réclame
    et demande quelques spectres de bonne volonté.--Il ne réussit
    qu'à se faire siffler.--Intérieur de la ruine mal
    famée.--Description minutieuse.--Quatre pages d'un
    portefeuille.--_Phædovius_ et _Kutorga_.--_Die Mäuse._--Que
    tous les chats ne mangent pas toutes les souris.--Le voyageur
    marche sur l'herbe épaisse, ce qui lui rappelle des choses
    passées.--Il rencontre le génie familier du lieu, lequel ne lui
    montre aucune méchante humeur.


      Saint-Goar, août.

Samedi passé il avait plu toute la matinée. J'avais pris passage à
Andernach sur le dampfschiff le _Stadt Manheim_. Nous remontions le
Rhin depuis quelques heures lorsque tout à coup, par je ne sais quel
caprice, car d'ordinaire c'est de là que viennent les nuées, le vent
du sud-ouest, le Favonius de Virgile et d'Horace, le même qui, sous le
nom de Fohn, fait de si terribles orages sur le lac de Constance,
troua d'un coup d'aile la grosse voûte de nuages que nous avions sur
nos têtes et se mit à en disperser les débris dans tous les coins du
ciel avec une joie d'enfant. En quelques minutes la vraie et éternelle
coupole bleue reparut appuyée sur les quatre coins de l'horizon, et un
chaud rayon de midi fit remonter tous les voyageurs sur le pont.

En ce moment-là nous passions, toujours _entre les vignes et les
chênes_, devant un pittoresque et vieux village de la rive droite,
Velmich, dont le clocher roman, aujourd'hui stupidement châtré et
restauré, était flanqué il y a peu d'années encore de quatre
tourelles-vedettes comme la tour militaire d'un burgrave. Au-dessus de
Velmich s'élevait presque verticalement un de ces énormes bancs de
laves dont la coupe sur le Rhin ressemble, dans des proportions
démesurées, à la cassure d'un tronc d'arbre à demi entaillé par la
hache du bûcheron. Sur cette croupe volcanique, une superbe forteresse
féodale ruinée, de la même pierre et de la même couleur, se dressait
comme une excroissance naturelle de la montagne. Tout au bord du Rhin
babillait un groupe de jeunes laveuses, battant gaiement leur linge au
soleil.

Cette rive m'a tenté; je m'y suis fait descendre. Je connaissais la
ruine de Velmich comme une des plus mal famées et des moins visitées
qu'il y eût sur le Rhin. Pour les voyageurs, elle est d'un abord
difficile et, dit-on, même dangereux. Pour les paysans, elle est
pleine de spectres et d'histoires effrayantes. Elle est habitée par
des flammes vivantes qui le jour se cachent dans des souterrains
inaccessibles et ne deviennent visibles que la nuit au haut de la
grande tour ronde. Cette grande tour n'est elle-même que le
prolongement hors de terre d'un immense puits comblé aujourd'hui, qui
trouait jadis tout le mont et descendait plus bas que le niveau du
Rhin. Dans ce puits, un seigneur de Velmich, un Falkenstein, nom fatal
dans les légendes, lequel vivait au quatorzième siècle, faisait jeter
sans confession qui bon lui semblait parmi les passants ou parmi ses
vassaux. Ce sont toutes ces âmes en peine qui habitent maintenant le
château. Il y avait à cette époque dans le clocher de Velmich une
cloche d'argent donnée et bénite par Winfried, évêque de Mayence, en
l'année 740, temps mémorable où Constantin VI était empereur de Rome à
Constantinople, où le roi païen Massilies avait quatre royaumes en
Espagne et où régnait en France le roi Clotaire, plus tard excommunié
de triple excommunication par saint Zacharie, quatre-vingt-quatorzième
pape. On ne sonnait jamais cette cloche que pour les prières de
quarante heures quand un seigneur de Velmich était gravement malade et
en danger de mort. Or, Falkenstein, qui ne croyait pas à Dieu, qui ne
croyait pas même au diable, et qui avait besoin d'argent, eut envie de
cette belle cloche. Il la fit arracher du clocher et apporter dans son
donjon. Le prieur de Velmich s'émut et monta chez le seigneur, en
chasuble et en étole, précédé de deux enfants de chœur portant la
croix, pour redemander sa cloche. Falkenstein se prit à rire et lui
cria: _Tu veux ta cloche? eh bien, tu l'auras, et elle ne te quittera
plus._ Cela dit, il fit jeter le prêtre dans le puits de la tour avec
la cloche d'argent liée au cou. Puis, sur l'ordre du burgrave, on
combla avec de grosses pierres, par-dessus le prêtre et la cloche,
soixante aunes du puits. Quelques jours après, Falkenstein tomba
subitement malade. Alors, quand la nuit fut venue, l'astrologue et le
médecin qui veillaient près du burgrave entendirent avec terreur le
glas de la cloche d'argent sortir des profondeurs de la terre. Le
lendemain Falkenstein était mort. Depuis ce temps-là, tous les ans,
quand revient l'époque de la mort du burgrave, dans la nuit du 18
janvier, fête de la Chaire de saint Pierre à Rome, on entend
distinctement la cloche d'argent tinter sous la montagne.--Voilà une
des histoires.--Ajoutez à cela que le mont voisin, qui encaisse de
l'autre côté le torrent de Velmich, est lui-même tout entier la tombe
d'un ancien géant; car l'imagination des hommes, qui a vu avec raison
dans les volcans les grandes forges de la nature, a mis des cyclopes
partout où elle a vu fumer des montagnes, et tous les Etnas ont leur
Polyphème.

J'ai donc commencé à gravir vers la ruine entre le souvenir de
Falkenstein et le souvenir du géant. Il faut vous dire que je m'étais
d'abord fait indiquer le meilleur sentier par des enfants du village,
service pour lequel je leur ai laissé prendre dans ma bourse tout ce
qu'ils ont voulu; car les pièces d'argent et de cuivre de ces peuples
lointains, thalers, gros, pfennings, sont les choses les plus
fantastiques et les plus inintelligibles du monde, et, pour ma part,
je ne comprends rien à ces monnaies barbares imposées par les Borusses
au pays des Ubiens.

Le sentier est âpre en effet; dangereux, non; si ce n'est pour les
personnes sujettes au vertige, ou peut-être après les grosses pluies,
quand la terre et la roche sont glissantes. Du reste, cette ruine
maudite et redoutée a sur les autres ruines du Rhin l'avantage de
n'être pas exploitée. Aucun officieux ne vous suit dans l'ascension,
aucun démonstrateur des spectres ne vous demande pour boire, aucune
porte verrouillée ou cadenassée ne vous barre le chemin à mi-côte. On
grimpe, on escalade le vieil escalier de basalte des burgraves qui
reparaît encore par endroits, on s'accroche aux broussailles et aux
touffes d'herbe, personne ne vous aide et personne ne vous gêne. Au
bout de vingt minutes, j'étais au sommet du mont, au seuil de la
ruine. Là, je me suis retourné et j'ai fait halte un moment avant
d'entrer. Derrière moi, sous une poterne changée en crevasse informe,
montait un roide escalier changé en rampe de gazon. Devant moi se
développait un immense paysage presque géométriquement composé, sans
froideur pourtant, de tranches concentriques; à mes pieds, le village
groupé autour de son clocher, autour du village un tournant du Rhin,
autour du Rhin un sombre croissant de montagnes couronnées au loin çà
et là de donjons et de vieux châteaux, autour et au-dessus des
montagnes la rondeur du ciel bleu.

Après avoir repris haleine, je suis entré sous la poterne, et j'ai
commencé à escalader la pente étroite de gazon. En cet instant-là, la
forteresse éventrée m'est apparue avec un aspect si délabré et une
figure si formidable et si sauvage, que j'avoue que je n'aurais pas
été surpris le moins du monde de voir sortir de dessous les rideaux de
lierre quelque forme surnaturelle portant des fleurs bizarres dans son
tablier, Gela, la fiancée de Barberousse, ou Hildegarde, la femme de
Charlemagne, cette douce impératrice qui connaissait les vertus
occultes des simples et des minéraux et qui allait herborisant dans
les montagnes. J'ai regardé un moment vers la muraille septentrionale
avec je ne sais quel vague désir de voir se dresser brusquement entre
les pierres les lutins _qui sont partout au nord_, comme disait le
gnome à Cunon de Sayn, ou les trois petites vieilles chantant la
sinistre chanson des légendes:

    Sur la tombe du géant
    J'ai cueilli trois brins d'orties;
    En fil les ai converties:
    Prenez, ma sœur, ce présent.

Mais il a fallu me résigner à ne rien voir et à ne rien entendre que
le sifflement ironique d'un merle des rochers perché je ne sais où.

Maintenant, ami, si vous voulez avoir une idée complète de l'intérieur
de cette ruine fameuse et inconnue, je ne puis mieux faire que de
transcrire ici ce que j'écrivais sur mon livre de notes à chaque pas
que j'y faisais. C'est la chose vue pêle-mêle, minutieusement, mais
prise sur le fait et par conséquent ressemblante.

«Je suis dans la ruine.--La tour ronde, quoique rongée au sommet, est
encore d'une élévation prodigieuse. Aux deux tiers de sa hauteur,
entailles verticales d'un pont-levis dont la baie est murée.--De
toutes parts grands murs à fenêtres déformées dessinant encore des
salles sans portes ni plafonds.--Etages sans escaliers--escaliers sans
chambres.--Sol inégal, montueux, formé de voûtes effondrées, couvert
d'herbes. Fouillis inextricable.--J'ai déjà souvent admiré avec quelle
jalousie de propriétaire avare la solitude garde, enclôt et défend ce
que l'homme lui a une fois abandonné. Elle dispose et hérisse
soigneusement sur le seuil les broussailles les plus féroces, les
plantes les plus méchantes et les mieux armées, le houx, l'ortie, le
chardon, l'aubépine, la lande, c'est-à-dire plus d'ongles et de
griffes qu'il n'y en a dans une ménagerie de tigres. A travers ces
buissons revêches et hargneux, la ronce, ce serpent de la végétation,
s'allonge et se glisse et vient vous mordre les pieds. Ici, du reste,
comme la nature n'oublie jamais l'ornement, ce fouillis est charmant.
C'est une sorte de gros bouquet sauvage où abondent des plantes de
toute forme et de toute espèce, les unes avec leurs fleurs, les autres
avec leurs fruits, celles-là avec leur riche feuillage d'automne,
mauve, liseron, clochette, anis, pimprenelle, bouillon-blanc, gentiane
jaune, fraisier, thym, le prunellier tout violet, l'aubépine qu'en
août on devrait appeler rouge épine avec ses baies écarlates, les
longs sarments chargés de mures de la ronce déjà couleur de sang.--Un
sureau.--Deux jolis acacias.--Coin inattendu où quelque paysan
voltairien, profitant de la superstition des autres, se cultive pour
lui-même un petit carré de betteraves. De quoi faire un morceau de
sucre.--A ma gauche la tour sans porte, ni croisée, ni entrée visible.
A ma droite, un souterrain défoncé par la voûte. Changé en
gouffre.--Bruit superbe du vent, admirable ciel bleu aux crevasses de
l'immense masure.--Je vais monter par un escalier d'herbe dans une
espèce de salle haute.--J'y suis.--Rien que deux vues magiques sur le
Rhin, les collines et les villages.--Je me penche dans le compartiment
au fond duquel est le souterrain gouffre.--Au dessus de ma tête deux
arrachements de cheminées sculptées en granit bleu, quinzième siècle.
Reste de suie et de fumée à l'âtre.--Peintures effacées aux
fenêtres.--Là-haut une jolie tourelle sans toit ni escalier, pleine de
plantes fleuries qui se penchent pour me regarder.--J'entends rire les
laveuses du Rhin. Je redescends dans une salle basse.--Rien. Traces de
fouilles dans le pavé. Quelque trésor enfoui par les gnomes que les
paysans auront cherché.--Autre salle basse.--Trou carré au centre
donnant dans un caveau. Ces deux noms sur le mur: _Phædovius,
Kutorga._ J'écris le mien à côté avec un morceau de basalte
pointu.--Autre caveau.--Rien.--D'ici je revois le gouffre.--Il est
inaccessible. Un rayon de soleil y pénètre.--Ce souterrain est au bas
du grand donjon carré qui occupait l'angle opposé à la tour ronde. Ce
devait être la prison du burg.--Grand compartiment faisant face au
Rhin.--Trois cheminées, dont une à colonnettes, pendent arrachées à
diverses hauteurs. Trois étages défoncés sous mes pieds. Au fond, deux
arches voûtées. A l'une, des branches mortes; à l'autre, deux jolis
rameaux de lierre qui se balancent gracieusement. J'y vais. Voûtes
construites sur la basalte même du mont qui reparaît à vif. Traces de
fumée. Dans l'autre grand compartiment où je suis entré tout d'abord
et qui a dû être la cour, près de la tour ronde, plâtrage blanc sur le
mur avec un reste de peinture et ces deux chiffres tracés en rouge:
23--18--(_sic_.) [Illustration]--Je fais le tour extérieur du château
par le fossé.--Escalade assez pénible.--L'herbe glisse.--Il faut
ramper de broussaille en broussaille au-dessus d'un précipice assez
profond. Toujours pas d'entrée ni de trace de porte murée au bas de la
grande tour. Reste de peintures sur les mâchicoulis. Le vent tourne
les feuillets de mon livre et me gêne pour écrire.--Je vais rentrer
dans la ruine.--J'y suis.--J'écris sur une petite console de velours
vert que me prête le vieux mur.

J'ai oublié de vous dire que cette énorme ruine s'appelle _la Souris_
(die Mause). Voici pourquoi.

Au douzième siècle, il n'y avait là qu'un petit burg toujours guetté
et fort souvent molesté par un gros château fort situé une demi-lieue
plus loin qu'on appelait _le Chat_ (die Katz), par abréviation du nom
de son seigneur, Katzenellenbogen. Kuno de Falkenstein, à qui le
chétif burg de Velmich échut en héritage, le fit raser, et construisit
à la même place un château beaucoup plus grand que le château voisin,
en déclarant que _désormais ce serait la Souris qui mangerait le
Chat_.

Il avait raison. _Die Mause_, en effet, quoique tombée aujourd'hui,
est encore une sinistre et redoutable commère sortie jadis armée et
vivante, avec ses hanches de lave et de basalte, des entrailles mêmes
de ce volcan éteint qui la porte, ce semble, avec orgueil. Je ne pense
pas que personne ait jamais été tenté de railler cette montagne qui a
enfanté cette souris.

Je suis resté dans la masure jusqu'au coucher du soleil, qui est aussi
une heure de spectres et de fantômes. Ami, il me semblait que j'étais
redevenu un joyeux écolier; j'errais et je grimpais partout, je
dérangeais les grosses pierres, je mangeais des mûres sauvages, je
tâchais d'irriter, pour les faire sortir de leur ombre, les habitants
surnaturels; et, comme j'écrasais des épaisseurs d'herbes en marchant
au hasard, je sentais monter vaguement jusqu'à moi cette odeur âcre
des plantes des ruines que j'ai tant aimée dans mon enfance.

Après tout, il est certain qu'avec sa mauvaise renommée de puits plein
d'âmes et de squelettes cette impénétrable tour sans portes ni
fenêtres est d'un aspect lugubre et singulier.

Cependant le soleil était descendu derrière la montagne et j'allais
faire comme lui, quand quelque chose d'étrange a tout à coup remué
près de moi. Je me suis penché. Un grand lézard d'une forme
extraordinaire, d'environ neuf pouces de long, à gros ventre, à queue
courte, à tête plate et triangulaire comme une vipère, noir comme
l'encre et traversé de la tête à la queue par deux raies d'un jaune
d'or, posait ses quatre pattes noires à coudes saillants sur les
herbes humides et rampait lentement vers une crevasse basse du vieux
mur. C'était l'habitant mystérieux et solitaire de cette ruine, la
bête-génie, l'animal à la fois réel et fabuleux,--une salamandre,--qui
me regardait avec douceur en rentrant dans son trou.



LETTRE XVI

A TRAVERS CHAMPS.

  Il arrive au voyageur des choses effrayantes et
    surnaturelles.--Grimace que fait le géant.--Où l'on voit que
    les âmes ne dédaignent pas le bon vin.--Férocité des lois de
    Nassau.--Le voyageur ne sait plus où il est.--Il s'assied
    n'importe où, avec une montagne sur la tête et un nuage sous
    les pieds.--Il voit la grande chauve-souris invisible.--Quatre
    lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point
    Albert Durer.--Un trou se fait sous ses pieds.--Ce qu'il y
    voit.


      Saint-Goar, août.

Je ne pouvais m'arracher de cette ruine. Plusieurs fois j'ai commencé
à descendre, puis je suis remonté.

La nature, comme une mère souriante, se prête à tous nos rêves et à
tous nos caprices. Comme j'allais enfin décidément quitter la Souris,
l'idée m'est venue, et j'avoue que je l'ai exécutée, d'appliquer mon
oreille contre le soubassement de la grosse tour afin de pouvoir me
dire consciencieusement à moi-même que si je n'y étais pas entré
j'avais du moins écouté au mur. J'espérais un bruit quelconque, sans
me flatter pourtant que la cloche de Winfried daignât se réveiller
pour moi. En ce moment-là, ô prodige! j'ai entendu, mais entendu de
mes propres oreilles, ce qui s'appelle entendu, un vague frémissement
métallique, le son faible et à peine distinct d'une cloche, qui
montait jusqu'à moi à travers le crépuscule et semblait en effet
sortir de dessous la tour. Je confesse qu'à ce bruit si étrange
les vers d'Hamlet à Horatio ont subitement reparu dans ma mémoire,
comme s'ils y étaient écrits en caractères lumineux; j'ai même cru
un moment qu'ils éclairaient mon esprit. Mais je suis bien vite
retombé dans le monde réel.--C'était l'angelus de quelque village
perdu au loin dans les plis des vallées que le vent m'apportait
complaisamment.--N'importe. Il ne tient qu'à moi de croire et de dire
que j'ai entendu tinter et palpiter sous la montagne la mystérieuse
cloche d'argent de Velmich.

Comme je sortais du fossé septentrional, qui s'est changé en un ravin
très-épineux, le mont voisin, le tombeau du géant, s'est brusquement
présenté à moi. Du point où j'étais, le rocher dessine à la base de la
montagne, tout près du Rhin, le profil colossal d'une tête renversée
en arrière, la bouche béante. On dirait que le géant qui, selon les
légendes, gît là sur le ventre étouffé sous le poids du mont, était
parvenu à soulever un peu l'effroyable masse et que déjà sa tête
sortait d'entre les rochers, mais qu'à ce moment-là quelque Apollon ou
quelque saint Michel a mis le pied sur la montagne, de sorte que le
monstre écrasé a expiré dans cette posture en poussant un grand cri.
Le cri s'est perdu dans les ténèbres de quarante siècles, la bouche
est demeurée ouverte.

Du reste, je dois déclarer que ni le géant, ni la cloche d'argent, ni
le spectre de Falkenstein, n'empêchent les vignes et les échalas de
monter de terrasse en terrasse fort près de la Souris. Tant pis pour
les fantômes qui se logent dans les pays vignobles! on leur fera du
vin à leur porte, et les vrilles de la vigne s'accrocheront gaiement
à leur masure. A moins pourtant que ce coteau de Velmich ne soit
cultivé par les esprits eux-mêmes, et qu'il ne faille appliquer à ces
fantastiques vignerons cette phrase que je lisais hier dans je ne sais
quel guide tudesque des bords du Rhin: «Derrière la montagne de
Johannisberg se trouve le village du même nom _avec près de sept cents
âmes qui récoltent un très-bon vin_.»

Il faut d'ailleurs que le passant même le plus altéré se garde de
toucher à ce raisin, ensorcelé ou non. A Velmich, on est dans le duché
de M. de Nassau, et les lois de Nassau sont féroces à l'endroit des
délits champêtres. Tout délinquant saisi est tenu d'acquitter une
amende égale à la somme des dommages causés par tous les délits
antérieurs dont les coupables ont échappé. Dernièrement un touriste
anglais a cueilli et mangé dans un champ une prune qu'il a payée
cinquante florins.

Je voulais aller chercher gîte à Saint-Goar, qui est sur la rive
gauche, à une demi-lieue plus haut que Velmich. Un batelier du village
m'a fait passer le Rhin et m'a déposé poliment chez le roi de Prusse,
car la rive gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quittant, ce
brave homme m'a donné dans une langue composite, moitié en allemand,
moitié en gaulois, des renseignements sur mon chemin que j'ai sans
doute mal compris; car, au lieu de suivre la route qui côtoie le
fleuve, j'ai pris par la montagne, croyant abréger, et je me suis
quelque peu égaré.

Cependant, comme je traversais, broyant le chaume fraîchement coupé,
de hautes plaines rousses où les grands vents se déploient le soir, un
ravin s'est tout à coup présenté à ma gauche. J'y suis entré, et après
quelques instants d'une descente très-âpre le long d'un sentier qui
semble par moments un escalier fait avec de larges ardoises, je
revoyais le Rhin.

Je me suis assis là; j'étais las.

Le jour n'avait pas encore complétement disparu. Il faisait nuit noire
pour le ravin où j'étais et pour les vallées de la rive gauche
adossées à de grosses collines d'ébène; mais une inexprimable lueur
rose, reflet du couchant de pourpre, flottait sur les montagnes de
l'autre côté du Rhin et sur les vagues silhouettes de ruines qui
m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes yeux, dans un abîme, le
Rhin, dont le murmure arrivait jusqu'à moi, se dérobait sous une large
brume blanchâtre d'où sortait à mes pieds même la haute aiguille d'un
clocher gothique à demi submergé dans le brouillard. Il y avait sans
doute là une ville, cachée par cette nappe de vapeurs. Je voyais à ma
droite, à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbe
d'une grosse tour grise démantelée et se tenant encore fièrement sur
la pente de la montagne, sans créneaux, sans mâchicoulis et sans
escaliers. Sur ce plafond, dans un pan de mur resté debout, il y avait
une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus de battants, et
sous laquelle aucun pied humain ne pouvait plus marcher. J'entendais
au-dessus de ma tête cheminer et parler dans la montagne des passants
inconnus dont je voyais les ombres remuer dans les ténèbres.--La lueur
rose s'était évanouie.

Je suis resté longtemps assis là sur une pierre, me reposant en
songeant, regardant en silence passer cette heure sombre où le crêpe
des fumées et des vapeurs efface lentement le paysage, et où le
contour des objets prend une forme fantasque et lugubre. Quelques
étoiles rattachaient et semblaient clouer au zénith le suaire noir de
la nuit étendu sur une moitié du ciel et le blanc linceul du
crépuscule déployé sinistrement sur l'autre.

Peu à peu le bruit de pas et de voix a cessé dans le ravin, le vent
est tombé, et avec lui s'est éteint ce doux frémissement de l'herbe
qui soutient la conversation avec le passant fatigué et lui tient
compagnie. Aucun bruit ne venait de la ville invisible; le Rhin
lui-même semblait s'être assoupi; une nuée livide et blafarde avait
envahi l'immense espace du couchant au levant; les étoiles s'étaient
voilées l'une après l'autre, et je n'avais plus au-dessus de moi qu'un
de ces ciels de plomb où plane, visible pour le poëte, cette grande
chauve-souris qui porte écrit dans son ventre ouvert _melancholia_.

Tout à coup une brise a soufflé, la brume s'est déchirée, l'église
s'est dégagée, un sombre bloc de maisons, piqué de mille vitres
allumées, est apparu au fond du précipice par le trou qui s'est fait
dans le brouillard. C'était Saint-Goar.



LETTRE XVII

SAINT-GOAR.

  _Gasthaus zur Lilie._--Où il faut se placer pour voir les soldats
    de M. de Nassau.--Hymne aux marmots teutons.--Il faut que M. de
    Nassau ait bien besoin de quatre florins.--_Die Katz._--Bôhdan
    Chimelnicki.--Trois pages sur le chat. Un mot sur le
    chien.--L'auteur cherche à faire du tort à un
    écho.--Lurley.--Où le lecteur apprend ce que c'était qu'une
    galère de Malte.--Chose que les habitants dédaignent et que
    doivent rechercher les voyageurs.--La Vallée-Suisse.--Figures
    de Rome, de la Grèce et de l'Inde qui apparaissent à l'auteur
    dans ce pays des barbares.--Le Reichenberg.--Histoire de la
    petite fée grosse comme une sauterelle et du géant qui croit
    avoir sur son dos un nid de diables.--Pourquoi on est forcé
    d'apporter son rasoir à Bacharach.--Le Rheinfels.--Ici l'auteur
    explique pour qui les bombes et les boulets ont des façons
    polies et courtoises.--Considérations philosophiques sur le
    mille prussien, l'heure de marche turque et la legua
    d'Espagne.--Oberwesel.--Les sept filles changées en
    rochers.--Le voyageur rencontre et décrit en entomologiste
    profond la plus grande des araignées d'eau.--Souper allemand
    compliqué d'un hussard français.


      Saint-Goar, août.

On peut passer à Saint-Goar une semaine fort bien employée. Il
faut avoir soin de prendre des croisées sur le Rhin dans le
très-confortable gasthaus sur Lilie. Là on est entre le Chat et la
Souris. A sa gauche, on a la Souris à demi voilée au fond de l'horizon
par les brumes du Rhin; à sa droite et devant soi, le Chat, robuste
donjon enveloppé de tourelles, lequel, au haut de sa colline,
occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque village de
Saint-Goarshausen, qui en fait la base au bord du Rhin, marque les
deux angles avec ses deux vieilles tours, l'une carrée, l'autre
ronde.--Les deux châteaux ennemis se guettent et semblent se jeter des
coups d'œil foudroyants à travers le paysage; car, lorsqu'un donjon
est en ruine, sa fenêtre défoncée regarde encore, mais avec ce regard
hideux d'un œil crevé.

En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre le holà entre les
deux adversaires, veille le spectre colossal du château-palais des
landgraves de Hesse, le Rheinfels.

A Saint-Goar le Rhin n'est plus un fleuve; c'est un lac, un vrai lac
du Jura fermé de toutes parts, avec son encaissement sombre, son
miroitement profond et ses bruits immenses.

Si l'on reste chez soi, on a toute la journée le spectacle du Rhin,
les radeaux, les longs bateaux à voiles, les petites barques-flèches
et les huit ou dix omnibus à vapeur qui vont et viennent, montent et
descendent, et passent à chaque instant avec le clapotement d'un gros
chien qui nage, fumants et pavoisés. Au loin, sur la rive opposée,
sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manœuvrer les
soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on
entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. Tout près, sous
sa croisée, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec leur
bonnet bleu de ciel pareil à une tiare qui aurait été modifiée par un
coup de poing, et l'on entend rire et jaser un tas de petits enfants
qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas? Ceux de Tréport et
d'Etretat jouent bien avec l'Océan. Au reste, les enfants du Rhin sont
charmants. Aucun d'eux n'a cette mine rogue et sévère des marmots
anglais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme
de vieux curés.

Si l'on sort, on peut passer le Rhin pour six sous, prix d'un omnibus
parisien, et l'on monte au Chat. C'est dans ce manoir des barons de
Katzenellenbegen que s'est accomplie en 1471 la lugubre aventure du
chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui _die Katz_ est une belle ruine
dont l'usufruit est loué par le duc de Nassau à un major prussien
quatre ou cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs payent la
rente. J'ai feuilleté le livre où s'inscrivent les étrangers; et sur
trente pages,--un an environ,--je n'ai pas vu un seul nom français.
Force noms allemands, quelques noms anglais, deux ou trois noms
italiens, voilà tout le registre. Du reste, l'intérieur du Chat est
complétement démantelé. La salle basse de la tour où le chapelain
prépara le poison pour la comtesse sert aujourd'hui de cellier.
Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs échalas sur
l'emplacement même où était la salle des portraits. Dans un petit
cabinet, le seul qui ait porte et fenêtre, on a cloué au mur une
gravure qui représente Bôhdan Chmielnicki et au bas de laquelle on
lit: _Belli servilis autor_ (sic) _rebelliumque Cosaccorum et plebis
Ukraynen_. Le formidable chef zaporavien, affublé d'un costume qui
tient le milieu entre le moscovite et le turc, semble regarder de
travers, par la faute du graveur peut-être, deux ou trois portraits de
princes actuellement régnants rangés autour de lui.

Du haut du Chat, l'œil plonge sur le fameux gouffre du Rhin appelé
_la Bank_. Entre la Bank et la tour carrée de Saint-Goarshausen il n'y
a qu'un passage étroit. D'un côté le gouffre, de l'autre l'écueil. On
trouve tout sur le Rhin, même Charybde et Scylla. Pour franchir ce
détroit très-redouté, les bateaux s'attachent au côté gauche par une
assez longue corde un tronc d'arbre appelé le _chien_ (hund), et, au
moment où ils passent entre la Bank et la tour, ils jettent le tronc
d'arbre à la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rage et
l'attire à elle. De cette façon elle maintient le radeau à distance de
la tour. Quand le danger est passé, on coupe la corde, et le gouffre
mange le chien. C'est le gâteau de ce Cerbère.

Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on demande à son cicerone:
_Où est donc la Bank?_ Il vous montre à vos pieds un petit pli dans le
Rhin. Ce pli, c'est le gouffre.

Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.

Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant des plus sauvages,
s'enfonce et se précipite à pic dans le Rhin, avec ses mille assises
de granit qui lui donnent l'aspect d'un escalier écroulé, le fabuleux
rocher de Lurley. Il y a là un écho célèbre qui répète, dit-on, sept
fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui chante.

Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche à nuire à
la réputation des échos, j'avouerais que pour moi l'écho n'a jamais
été au delà de cinq répétitions. Il est probable que l'oréade de
Lurley, jadis courtisée par tant de princes et de comtes
mythologiques, commence à s'enrouer et à s'ennuyer. Cette pauvre
nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creusé
vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans
les rochers et passe sa journée à lui jouer du cor de chasse et à lui
tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait travailler l'écho et qui
en vit, est un vieux et brave hussard français.

Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend pas, l'effet de l'écho
de Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin à cet
endroit-là avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En
fermant les yeux, on croirait entendre passer une galère de Malte avec
ses cinquante grosses rames remuées chacune par quatre forçats
enchaînés.

En descendant du Chat, avant de quitter Saint-Goarshausen, il faut
aller voir, dans une vieille rue parallèle au Rhin, une charmante
maison de la renaissance allemande, fort dédaignée de ses habitants,
bien entendu. Puis on tourne à droite, on passe un pont de torrent, et
l'on s'enfonce, au bruit des moulins à eau, dans la «Vallée-Suisse,»
superbe ravin presque alpestre formé par la haute colline de
Petersberg et par l'une des arrière-croupes du Lurley.

C'est une délicieuse promenade que la Vallée-Suisse. On va, on vient,
on visite les villages d'en haut, on plonge dans d'étroites gorges
tellement sombres et désertes, que j'ai vu dans l'une d'elles la terre
fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure d'un sanglier.
Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressemblent
à des murs cyclopéens, sous les saules et les aunes. Là, seul,
englouti profondément dans un abîme de feuilles et de fleurs, on peut
errer et rêver toute la journée et écouter, comme un ami admis en
tiers dans le tête-à-tête, la causerie mystérieuse du torrent et du
sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes à ornières, des fermes
et des moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrangé et groupé
d'avance pour meubler le coin d'un paysage du Poussin. C'est un berger
demi-nu seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve, et
soufflant des mélodies bizarres dans une espèce de lituus antique.
C'est un chariot traîné par des bœufs, comme j'en voyais dans les
vignettes du Virgile Herhan que j'expliquais dans mon enfance. Entre
le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir
brodé de fleurs rouges et d'arabesques éclatantes. Ce sont de jeunes
filles qui passent pieds nus, coiffées comme des statues du
bas-empire. J'en ai vu une qui était charmante. Elle était assise près
d'un four à sécher les fruits qui fumait doucement; elle levait vers
le ciel ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme deux amandes
sur son visage bruni par le soleil; son cou était chargé de
verroteries et de colliers artistement disposés pour cacher un goître
naissant. Avec cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une
idole de l'Inde accroupie près de son autel.

Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s'écartent,
et l'on voit surgir brusquement au sommet d'une colline boisée une
admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que
vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen âge, un des plus
redoutables entre ces chevaliers bandits qui se surnommaient eux-mêmes
_fléaux du pays_ (landschaden). La ville voisine avait beau se
lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonné à la diète
de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit,
continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et
vivait, excommunié par l'Eglise, condamné par la diète, traqué par
l'empereur, jusqu'à ce que sa barbe blanche lui descendit sur le
ventre. Je suis entré dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien, dans
cette caverne de voleurs homériques, que des scabieuses sauvages,
l'ombre déchirée des fenêtres errant sur les décombres, deux ou trois
vaches qui paissent l'herbe des ruines, un reste d'armoiries mutilées
par le marteau au-dessus de la grande porte, et çà et là, sous les
pieds du voyageur, des pierres écartées par le passage des reptiles.

J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques
masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un village disparu qui
s'appelle le _village des Barbiers_. Voici ce que c'était que le
village des barbiers:

Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à cause de ses
nombreuses croisades, eut un jour l'idée de lui couper la barbe.
C'était là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à
empereur. Il arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle
trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empereur Barberousse,
passant à Bacharach, devait être endormi, puis rasé par un des
nombreux barbiers de la ville. Or, Barberousse, n'étant encore que duc
de Souabe, avait obligé, du temps de ses amours avec la belle Gela,
une vieille fée de la Wisper qui résolut de contrecarrer le diable. La
petite fée, grosse comme une sauterelle, alla trouver un géant
très-bête de ses amis, et le pria de lui prêter son sac. Le géant y
consentit et s'offrit même gracieusement à accompagner la fée, ce
qu'elle accepta. La petite fée se grandit probablement un peu, puis
alla à Bacharach dans la nuit même qui devait précéder le passage de
Barberousse, prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils
dormaient profondément, et les mit dans le sac du géant. Après quoi
elle dit au géant de charger ce sac sur ses épaules et de l'emporter
bien loin, n'importe où. Le géant, qui, à cause de la nuit et de sa
bêtise, n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obéit et
s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi avec le sac sur son
dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cognés pêle-mêle les uns
contre les autres, commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le
sac. Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il passait
par-dessus le Reichenberg et qu'il levait un peu la jambe à cause de
la grande tour, un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche,
l'en tira et fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers
tombèrent, un peu gâtés et meurtris, dans les broussailles en
poussant d'effroyables cris. Le géant crut avoir sur son dos un nid de
diables et se sauva à toutes jambes. Le lendemain, quand l'empereur
passa à Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays; et,
comme Belzébuth y arrivait de son côté, un corbeau railleur perché sur
la porte de la ville dit au sire diable: «Mon ami, tu as au milieu du
visage une chose très-grosse que tu ne pourrais voir dans la meilleure
glace, c'est-à-dire un pied de nez.» Depuis cette époque, il n'y a
plus de barbiers à Bacharach. Le fait certain, c'est qu'aujourd'hui
même il est impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant
aux barbiers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit même
où ils étaient tombés, et y bâtirent un village qu'on nomma le
_village des barbiers_. C'est ainsi que l'empereur Frédéric Ier, dit
Barberousse, conserva sa barbe et son surnom.

Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la Vallée-Suisse et le
Reichenberg, il y a encore près de Saint-Goar le Rheinfels, dont je
vous ai dit un mot tout à l'heure.

Toute une montagne évidée à l'intérieur avec des crêtes de ruines sur
sa tête; deux ou trois étages d'appartements et de corridors
souterrains qui paraissent avoir été creusés par des taupes
colossales; d'immenses décombres, des salles démesurées dont l'ogive a
cinquante pieds d'ouverture; sept cachots avec leurs oubliettes
pleines d'une eau croupie qui résonne, plate et morte, au choc d'une
pierre; le bruit des moulins à eau dans la petite vallée derrière le
château, et par les crevasses de la façade le Rhin avec quelque bateau
à vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux
yeux jaunes cheminant à fleur d'eau et dressé à porter sur son dos des
hommes et des voitures; un palais féodal des landgraves de Hesse
changé en énorme masure; des embrasures de canons et de catapultes,
qui ressemblent à ces loges de bêtes fauves des vieux cirques
romains, où l'herbe pousse; par endroits, à demi engagée dans
l'antique mur éventré, une vis de Saint-Gilles ruinée et comblée, dont
l'hélice fruste a l'air d'un monstrueux coquillage antédiluvien; les
ardoises et les basaltes non taillées qui donnent aux archivoltes des
profils de scies et de mâchoires ouvertes; de grosses douves ventrues
tombées tout d'une pièce, ou, pour mieux dire, couchées sur le flanc
comme si elles étaient fatiguées de se tenir debout; voilà le
Rheinfels. On voit cela pour deux sous.

Il semble que la terre ait tremblé sous cette ruine. Ce n'est pas un
tremblement de terre, c'est Napoléon qui y a passé. En 1807 l'empereur
a fait sauter le Rheinfels.

Chose étrange! tout a croulé, excepté les quatre murs de la chapelle.
On ne traverse pas sans une certaine émotion mélancolique ce lieu de
paix préservé seul au milieu de cette effrayante citadelle
bouleversée. Dans les embrasures des fenêtres on lit ces graves
inscriptions, deux par chaque fenêtre:--_Sanctus Franciscus de Paula
vixit 1500. Sanctus Franciscus vixit 1526.--Sanctus Dominicus
vixit..._ (effacé). _Sanctus Albertus vixit 1292.--Sanctus Norbertus,
1150. Sanctus Bernardus, 1139.--Sanctus Bruno, 1115. Sanctus
Benedictus, 1140._--Il y a encore un nom effacé; puis, après avoir
ainsi remonté les siècles chrétiens d'auréole en auréole, on arrive à
ces trois lignes majestueuses:--_Sanctus Basilius magnus, episc.
Cæsareæ Cappadoci, magister monachorum orientalium, vixit anno
372._--A côté de Basile le Grand, sous la porte même de la chapelle,
sont inscrits ces deux noms: _Sanctus Antonius magnus. Sanctus Paulus
eremita..._--Voilà tout ce que la bombe et la mine ont respecté.

Ce château formidable, qui s'est écroulé sous Napoléon, avait tremblé
devant Louis XIV. L'ancienne _Gazette de_ _France_, qui s'imprimait
au bureau de l'Adresse, dans les entresols du Louvre, annonce, à la
date du 23 janvier 1693, que «le landgrave de Hesse-Cassel prend
possession de la ville de Saint-Goar et du Rheinfels à lui cédés par
le landgrave Frédéric de Hesse, résolu d'aller finir ses jours à
Cologne.» Dans son numéro suivant, à la date du 5 février, elle fait
savoir que «cinq cents paysans travaillent avec les soldats aux
fortifications du Rheinfels.» Quinze jours après, elle proclame que
«le comte de Thingen fait tendre des chaînes et construire des
redoutes sur le Rhin.» Pourquoi ce landgrave qui s'enfuit? Pourquoi
ces cinq cents paysans qui travaillent mêlés aux soldats? Pourquoi ces
redoutes et ces chaînes tendues en hâte sur le Rhin? C'est que Louis
le Grand a froncé le sourcil. La guerre d'Allemagne va recommencer.

Aujourd'hui le Rheinfels, à la porte duquel est encore incrustée dans
le mur la couronne ducale des landgraves, sculptée en grès rouge, est
la dépendance d'une métairie. Quelques plants de vigne y végètent, et
deux ou trois chèvres y broutent. Le soir, toute la ruine, découpée
sur le ciel avec ses fenêtres à jour, est d'une masse magnifique.

En remontant le Rhin à un mille de Saint-Goar (le mille prussien,
comme la _legua_ espagnole, comme l'heure de marche turque, vaut deux
lieues de France), on aperçoit tout à coup, à l'écartement de deux
montagnes, une belle ville féodale répandue à mi-côte jusqu'au bord du
Rhin, avec d'anciennes rues comme nous n'en voyons à Paris que dans
les décors de l'Opéra, quatorze tours crénelées plus ou moins drapées
de lierre, et deux grandes églises de la plus pure époque gothique.
C'est Oberwesel, une des villes du Rhin qui ont le plus guerroyé. Les
vieilles murailles d'Oberwesel sont criblées de coups de canon et de
trous de balles. On peut y déchiffrer, comme sur un palimpseste, les
gros boulets de fer des archevêques de Tréves, les biscaïens de Louis
XIV et notre mitraille révolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est
plus qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge est
excellent.

Comme presque toutes les villes du Rhin, Oberwesel a sur sa montagne
son château en ruines, le Schœnberg, un des décombres les plus
admirablement écroulés qui soient en Europe. C'est dans le Schœnberg
qu'habitaient, au dixième siècle, ces sept rieuses et cruelles
_demoiselles_ qu'on peut voir aujourd'hui, par les brèches de leur
château, changées en sept rochers au milieu du fleuve.

L'excursion de Saint-Goar à Oberwesel est pleine d'attrait. La route
côtoie le Rhin, qui là se rétrécit subitement et s'étrangle entre de
hautes collines. Aucune maison, presque aucun passant. Le lieu est
désert, muet et sauvage. De grands bancs d'ardoise à demi rongés
sortent du fleuve et couvrent la rive comme des tas d'écailles
gigantesques. De temps en temps on entrevoit, à demi cachée sous les
épines et les osiers et comme embusquée au bord du Rhin, une espèce
d'immense araignée formée par deux longues perches souples et courbes,
croisées transversalement, réunies à leur milieu et à leur point
culminant par un gros nœud rattaché à un levier, et plongeant leurs
quatre pointes dans l'eau. C'est une araignée en effet.

Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, le levier
mystérieux s'ébranle, et l'on voit la hideuse bête se soulever
lentement tenant entre ses pattes sa toile, au milieu de laquelle
saute et se tord un beau saumon d'argent.

Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent
jusque dans leurs derniers cæcums les cavernes profondes de l'estomac,
on rentre à Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table,
ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces
excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus
gros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtout si l'on
sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et si
l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines
rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par
exemple, d'un canard rôti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure
de sanglier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une
fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors. On se met
en hâte à la fenêtre. C'est le hussard français qui fait travailler
l'écho de Saint-Goar. L'écho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux
que l'écho de Lurley. La chose est admirable en effet. Chaque coup de
pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de
la fanfare se répète avec une netteté prodigieuse dans la profondeur
ténébreuse des vallées. Ce sont des symphonies délicates, exquises,
voilées, affaiblies, légèrement ironiques, qui semblent se moquer de
vous en vous caressant. Comme il est impossible de croire que cette
grosse montagne lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de très-peu
d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif
est prêt à jurer qu'il y a là-bas, dans ces ombres, sous quelque
bocage fantastique, un être surnaturel et solitaire, une fée
quelconque, une Titania qui s'amuse à parodier délicieusement les
musiques humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre chaque
fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout à la fois effrayant
et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait
oublier un moment qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette
sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le
dessert. Mais tout se passe le plus naturellement du monde;
l'opération terminée, un valet d'auberge, tenant à la main une
assiette d'étain qu'il présente aux offrandes, fait le tour de la
salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité, et tout
est terminé. Chacun se retire après avoir payé son écho.



TABLE.


    PRÉFACE                                                      1

    LETTRE I. De Paris à la Ferté-sous-Jouarre                  17

    LETTRE II. Montmirail.--Montmort.--Épernay                  25

    LETTRE III. Châlons.--Sainte-Menehould.--Varennes           31

    LETTRE IV. De Villers-Cotterets à la frontière              49

    LETTRE V. Givet                                             68

    LETTRE VI. Les bords de la Meuse.--Dinant. Namur            74

    LETTRE VII. Les bords de la Meuse.--Huy.--Liége             81

    LETTRE VIII. Les bords de la Vesdre.--Verviers              92

    LETTRE IX. Aix-la-Chapelle.--Le tombeau de Charlemagne      96

    LETTRE X. Cologne                                          118

    LETTRE XI. A propos de la maison Ibach                     142

    LETTRE XII. A propos du musée Wallraf                      149

    LETTRE XIII. Andernach                                     156

    LETTRE XIV. Le Rhin                                        166

    LETTRE XV. La Souris                                       186

    LETTRE XVI. A travers champs                               195

    LETTRE XVII. Saint-Goar                                    200


    Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
    rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.


    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9





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