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Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur
Author: Bastiat, Frédéric, 1801-1850
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT



LA MÊME ÉDITION

EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º

Prix des 6 volume: 30 fr.


CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


Deuxième Édition.


TOME DEUXIÈME


LE LIBRE-ÉCHANGE.



PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

RUE RICHELIEU, 14

1862



LE LIBRE-ÉCHANGE[1]

[Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles
extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pensée de
l'auteur, n'étaient pas destinés à être ainsi réunis, nous essayons de
les classer dans l'ordre suivant: 1º Exposition du but de
l'association libre-échangiste, de ses principes et de son plan
d'opérations; -- 2º articles relatifs à la question des subsistances;
-- 3º polémique contre les journaux, et appréciation de divers faits;
-- 4º discours publics; -- 5º variétés et nouvelle série de _sophismes
économiques_.--(_Note de l'éditeur._)]



ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.


1.--DÉCLARATION.

                                                          10 mai 1846.

Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés
sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la
_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association.

L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a
créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer
immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface
du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le
priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à
l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la
convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est
blesser la loi de la justice.

C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut
exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par
la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de
toutes les autres!

C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées
humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons,
des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si
inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par
l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité.

C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque
celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son
travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses
efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature
avait mis à sa disposition.

Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser
les relations qui les unissent et qui rendront les guerres
impossibles, à force de les rendre onéreuses.

L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.

Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur
les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux
dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule
considération des besoins du Trésor.

Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de
repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin
d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et
de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet
instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est
là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à
effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité
et des systèmes qui prévalent ailleurs.

De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime
protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme
s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir
du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation
naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence.
Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la
mission de l'Association est de propager, de populariser le principe.

Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les
cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales.

Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune
classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de
l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre
communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de
l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects,
avec celle du _Public consommateur_.

[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase:

«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de
différer en politique?»

Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour
prouver que cela est très-possible et très-fréquent.

Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci:

«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et
au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté
et sa propriété?»

Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales
qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les
choses mêmes qu'il s'agit de garantir.

Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition
parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont
libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger
est une des choses qu'il s'agit de garantir.

Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes,
aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité
des autres, mais de le maintenir à tous.

Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment
l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du
gouvernement, mais dans l'opinion.

Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les
questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende
aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de
ses actes.»

Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de
l'éditeur._)]


2.--LIBRE-ÉCHANGE.

                                                     19 Décembre 1846.

On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée!
nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y
a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et
ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos
adversaires.»

Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau
auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait
notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est
un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme,
de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même
et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la
puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés
pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des
tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de
travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y
a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de
l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise.

Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous
répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il
n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de
repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré
l'opinion contraire de M. Billault[3].

[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs
fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes.
(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)]

Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou
sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe.
Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que
l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire
aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas
libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour
comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui
l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se
renfermer dans sa mission.

Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu
as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui
t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une
insupportable tyrannie.

Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a
assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la
tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse.

Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous
forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire
reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans
ses effets.

Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme
brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins
de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons
une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient
d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que
si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste,
elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire
l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage.

[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore
converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)]

Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la
justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez
courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de
détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez
point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes
transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans
un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et
des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les
généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à
toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas
complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes
et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa
littérature et de son génie.

La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est
la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est
qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres.
Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer
des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour
une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son
activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui,
depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce,
les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des
hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son
travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités
nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité,
toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la
paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la
diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant
progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre
patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne
faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce
fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il
tire sa populaire origine.

Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette
question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques.
Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise
le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la
concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque
génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est
bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les
hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent
travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe
par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un
succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients
réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]?

[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle
Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)]


3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.

                                                       3 Janvier 1847.

Nous appelons l'impartiale et sérieuse attention du lecteur sur les
limites que nous déclarons très-hautement imposer à notre action.

Certes, si nous courions après un succès de vogue, nous nous
bornerions à crier: liberté! liberté! sans nous embarrasser dans des
distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles à nous
faire comprendre. Mais ces subtilités, nous les avons regardées en
face; nous nous sommes assurés qu'elles sont dans la nature des choses
et non dans notre esprit. Dès lors, aucune considération ne nous
induira à rejeter la difficile tâche qu'elles nous imposent.

Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commençant_, nous
aurions de force si nous nous présentions devant le public avec un
programme d'un seul mot: Liberté? Si nous demandions l'abolition pure
et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en
Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et
immédiate d'un article bien impopulaire du tarif?

Nous ne le faisons pas néanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons
nos devoirs avant nos succès. Parce que nous sacrifions,
volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de
popularité à ce que la raison signale comme juste et légitime,
acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels
cette résolution nous expose.

La première limite que nous reconnaissons à la liberté des
transactions, c'est l'honnêteté. Est-il nécessaire de le dire? et ces
hommes ne se découvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous
cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de réels,
qui nous accusent d'entendre par liberté le droit de tout faire, le
mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter?

Le mot liberté implique de lui-même absence de fraude et de violence;
car la fraude et la violence sont des atteintes à la liberté.

En matière d'échanges, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse
se substituer complétement à l'action individuelle, dispenser chacun
de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour
tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est
précisément de prévenir et réprimer la fraude et la violence; et nous
croyons même qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas
à sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment
voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les
transactions déshonnêtes, quand vous le chargez de la tâche difficile
et, nous le croyons, impossible, de _pondérer_ les transactions
innocentes, d'équilibrer la production et la consommation[6]?

[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'État, la
Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'éditeur._)]

Une autre limite à la liberté des échanges, c'est l'IMPÔT. Voilà une
distinction, ou si l'on veut une subtilité à laquelle nous ne
chercherons pas à échapper.

Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux
objets fort différents, si différents que presque toujours ils se
contrarient l'un l'autre. Napoléon a dit: La douane ne doit pas être
un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la
phrase, et vous avez tout notre programme.

Ce qui caractérise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission
d'_empêcher_ l'échange entre le produit national et le produit
étranger.

Ce qui caractérise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que
par cet échange.

Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son
but.

Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien.

Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns.

Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous.

La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui
l'avons imaginée. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession,
un pas rétrograde. Dès le premier jour, nous avons dit dans notre
manifeste: «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes
destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées
par la seule considération des besoins du trésor.»

Pour rendre notre pensée plus claire, nous comparerons la douane à
l'octroi.

Le tarif de l'octroi peut être plus ou moins bien conçu. Mais enfin
chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impôt. Si un
propriétaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son
hôtel, venait dire au conseil municipal: «Quadruplez, décuplez,
centuplez le droit d'entrée sur les bûches, prohibez-les même, afin
que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bûches
n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes,
frappez un impôt sur le peuple pour combler le vide.» N'est-il pas
clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe,
une nouvelle pensée;--qu'il chercherait à le faire dévier de son but;
et ne serait-il pas naturel qu'une société se formât dans Paris pour
combattre cette prétention, sans pour cela s'élever contre le tarif
fiscal de l'octroi, sans le juger, sans même s'en occuper.

Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Société du
libre-échange entend garder à l'égard des impôts.

Cette attitude est celle de la _neutralité_.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons à
ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos
lois.

Vouloir en outre détruire la douane fiscale, ce serait nous donner
une seconde mission toute différente de la première. Ce serait nous
charger de juger les impôts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi
il faut les remplacer.

Certes aucun de nous ne renonce au droit sacré de scruter et combattre
au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons même naturel que des
associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le nôtre. En
tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe
restrictif qui s'est enté sur la douane et s'en est fait un
instrument.

On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-échange et
non l'abolition du régime des douanes?

Parce que nous ne regardons pas l'impôt _en lui-même_ comme une
atteinte à la liberté.

Nous demandons la liberté de l'échange comme on demandait la liberté
de la presse, sans exclure qu'une patente dût être payée par
l'imprimeur.

Nous demandons la liberté de l'échange comme on demande le respect de
la propriété, sans refuser d'admettre l'impôt foncier.

On nous dit: Quand la douane, à vos yeux, cesse-t-elle d'être fiscale
pour commencer à être protectrice?

Quand le droit est tel que, s'il était diminué, il donnerait autant de
revenu.

On insiste et l'on dit: Comment reconnaître dans la pratique ce point
insaisissable?

Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volonté. Que
l'opinion soit amenée à comprendre, c'est-à-dire à repousser la
protection, et le problème sera bientôt résolu. Il n'y a pas de
ministre des finances qui n'y donne la main. La difficulté, la seule
difficulté est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique.


4.--SUR LES GÉNÉRALITÉS.

                                                     13 Décembre 1846.

Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et
ennemis, c'est de rester dans les _généralités_. «Abordez donc la
_pratique_, nous dit-on, entrez dans les détails, descendez des nuages
et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que
l'échange ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?»

Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout à fait
fourvoyés et que nos coups n'aient pas toujours porté à faux. Car,
s'il en était ainsi, comment expliquerait-on la fureur des
protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans
les fabriques, pour l'édification des ouvriers, et la lettre qu'ils
ont adressée aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure
abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure?

[Note 7: La lettre adressée au conseil des ministres, et signée de MM.
A. Odier, A. Mimerel, J. Périer et L. Lebeuf, finissait par cette
menace: «Ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui
veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays.»

Quant au placard, en voici quelques phrases:

«Ils (les libre-échangistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par là,
ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à
régner en France.....

«Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas
l'ouvrier.»--(_Note de l'éditeur._)]

Nous sommes dans les _généralités_!--Mais cela est forcé, car nous
défendons l'intérêt _général_.--N'avons-nous pas d'ailleurs à
combattre une généralité? Le système protecteur est-il autre chose?
Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'épuisement
du numéraire_, _l'intérêt du producteur_, _le travail national_,
_l'inondation_, _l'invasion_, _l'inégalité des conditions de
production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la
grâce de nous dire ce qu'on peut opposer à de faux arguments, si ce
n'est de bons arguments?

«Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits
bien simples, bien isolés, bien actuels, entremêlés de quelques
chiffres bien frappants.»

C'est à merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par
eux-mêmes. Ils ont leurs causes et leurs conséquences, et comment les
démêler _sans raisonner_?

Le pain est cher, voilà un fait. Qui le vend s'en réjouit; qui le
mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en définitive
l'intérêt général? Tâchez de me l'apprendre _sans raisonner_.

Le peuple souffre; voilà un autre fait. Souffrirait-il moins si un
plus vaste marché s'ouvrait à ses ventes et à ses achats? Essayez de
résoudre le problème _sans raisonner_.

La restriction élève le prix du fer; voilà un troisième fait. Et
remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-même. M. Decaze
ne le nie pas, ni sa clientèle non plus. Seulement l'un dit: _tant
mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux côtés on raisonne pour
prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_.

Nous dirons à nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute;
mais en nous interdisant les _généralités_, vous ne savez pas toute la
force que vous portez à nos communs adversaires; vous abondez dans
leur sens, allez au-devant de leurs désirs. Ils ne demandent pas mieux
que de voir bannir de la discussion les idées _générales_ de vérité,
liberté, égalité, justice; car ils savent bien que c'est avec ces
idées que nous les battrons.

Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de
son effet immédiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet
immédiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite à quelqu'un;
un mal, puisqu'elle nuit à quelque autre. Dans ce cercle étroit, le
problème serait insoluble et le _statu quo_ éternel. C'est ce qu'ils
veulent. Laissez-nous donc suivre les conséquences de la protection
jusqu'à l'effet définitif, qui est un mal général.

Et puis, ne faites-vous pas trop bon marché de l'intelligence du pays?
À vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux
idées. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous
continuerons à nous adresser à leur raison.

Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _généralités_. Que
trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_
vient de s'enrôler? d'interminables déclamations contre le
raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur.

Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des
faits; eh bien! en voici:

Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
_vous défendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous êtes
fabricants de drap.

Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
_vous défendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions
acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la
généralité, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde
prohibition est impliquée dans la première.--Revenons donc aux faits.

Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit
prohibitions de ce genre.

Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous
les défendez avec acharnement.

Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un
droit énorme, afin d'en élever le prix, parce que vous êtes marchands
de fer et de houille.

Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos
mines ont acquis une valeur fabuleuse, à tel point qu'il est tel
d'entre vous qui ne les céderait pas pour dix fois le capital primitif.

Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas haussé d'une
obole; d'où il est permis d'inférer, si vous voulez bien nous
permettre cette licence, que, sous prétexte de défendre le salaire des
ouvriers, vous défendez vos profits.

Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes à la
justice? Vous aurez bien de la peine à le prouver sans raisonner... et
même en déraisonnant.


5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOSÉ À L'ASSOCIATION DU LIBRE-ÉCHANGE.

                                                     14 Novembre 1847.

Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que,
selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire.

«Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'échangent
contre des produits; qu'on ne doit d'impôt qu'à l'État, etc., etc._»
Mais, en poursuivant ces idées générales, pourquoi provoquer à la fois
toutes les résistances et la coalition de tous les abus? Que ne
profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien
gardée de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intérêts,
en menaçant le principe même de la protection; elle a sagement fait un
choix et appelé au combat un seul champion, clef de voûte du système,
et, cette pièce une fois tombée, l'édifice a été ébranlé.

Voilà bien, ce nous semble, ce que répétait dernièrement encore, dans
une occasion solennelle, l'honorable président de la chambre de
commerce du Havre. Peut-être aussi est-ce la pensée de quelques hommes
d'État, gémissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient
pas fâchés d'être affranchis par une concentration des forces de notre
association contre un des monopoles les plus décriés.

Il vaut donc la peine de répondre.

Que nous conseille-t-on?

Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions dû attaquer
_corps à corps la seule industrie des producteurs de fer_.

Eh bien, plaçons-nous dans cette hypothèse. Nous voilà associés dans
un but spécial; nous voilà essayant de démontrer aux consommateurs de
fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer à bon marché.

Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que
personne. Ils font souvent des pétitions dans ce but; mais les
chambres, dominées par les intérêts coalisés, passent à l'ordre du
jour motivé sur la nécessité de _protéger le travail national_; à quoi
le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national
doit être protégé_.

Nous voilà, dès le début, amenés à discuter cette théorie du _travail
national_; à prouver qu'il ne peut jamais être compromis par
l'échange, parce que celui-ci implique autant d'exportations que
d'importations. Nous voilà alarmant, par notre argumentation contre le
monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du même sophisme. Nos
honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens
d'éviter cet écueil?

Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacité de l'égoïsme? Est-ce que
les privilégiés n'étaient pas coalisés longtemps avant notre
association? Est-ce qu'ils n'étaient pas bien convenus entre eux de se
soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on touchât une pierre de
l'édifice, de ne se laisser entamer par aucun côté? Est-ce que
d'ailleurs le système tout entier, aussi bien que chacune de ses
parties, n'a pas sa base dans une opinion publique égarée? N'est-ce
pas là qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer là autrement que
par des raisonnements qui s'appliquent à chaque partie comme à
l'ensemble?

Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons.

La réponse est simple: c'est qu'il n'en est rien.

Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre
l'indique, a d'abord concentré ses efforts contre la loi céréale. Mais
pourquoi?

Parce que le monopole des blés était, dans le régime restrictif de la
Grande-Bretagne, la part des mille législateurs anglais.

Dès lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons à
soustraire à nos mille législateurs leur part de monopole, ils feront
bon marché du monopole d'autrui. Voilà pourquoi, quand la loi-céréale
a été vaincue, M. Cobden a quitté le champ de bataille; et quand on
lui disait: Il reste encore bien des monopoles à abattre, il
répondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela.

Y a-t-il rien de semblable en France? Les maîtres de forges sont-ils
seuls législateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en
cette qualité, accordé quelques bribes de priviléges aux autres
industries pour justifier les priviléges énormes qu'ils se seraient
votés eux-mêmes?

Si cela est, la tactique est tout indiquée. Forçons ceux qui font la
loi de ne pas la faire à leur profit, et rapportons-nous-en à eux pour
ne pas la faire à leur préjudice.

Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous
permette, tout en admirant ses procédés, de ne pas les prendre pour
modèle.

Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arrivé aux
manufacturiers anglais précisément ce qui nous arriverait,
disons-nous, à nous-mêmes, si nous appelions à notre aide toutes les
classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-là.

L'aristocratie anglaise n'a pas manqué de dire aux manufacturiers:
Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et
les arguments que vous dirigez contre nos priviléges se tournent
contre les vôtres.

Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la
chambre de commerce de Manchester a déclaré qu'avant d'attaquer la
protection à l'agriculture, elle renonçait solennellement à toute
protection en faveur des manufactures.

En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme:
«Abolition totale, immédiate et sans attendre de réciprocité, de tous
droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des
manufactures, du commerce et de la navigation[8].»

[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Maintenant, nous le demandons, pour suivre la même stratégie,
sommes-nous dans la même situation? Les industriels privilégiés; qu'on
nous conseille d'enrôler dans une campagne contre les maîtres de
forges, sont-ils préparés, dès la première objection, à faire le
sacrifice de leurs propres priviléges? Les fabricants de drap, les
éleveurs de bestiaux, les armateurs eux-mêmes sont-ils prêts à dire:
Nous voulons soumettre les maîtres de forges à la liberté; mais il est
bien entendu que nous nous y soumettons nous-mêmes.--Si ce langage
leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors
de là comment pourraient-ils être nos auxiliaires?--En ayant l'air de
les ménager, vous les amènerez à se fourvoyer, dit-on. Mais, encore
une fois, la ruse ne trompe pas des intérêts aussi bien éveillés sur
la question, des intérêts qui étaient éveillés, associés et coalisés
avant notre existence.

[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donné M. Nicolas Koechlin, M. Bosson
de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les
armateurs de Bordeaux et de Marseille.]

Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas
l'_habileté_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le
principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'édifice;
et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est là qu'il
a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve
autre chose, sinon que ce principe est fortement enraciné. En ce cas,
la lutte serait bien plus longue encore, et même interminable, si nous
évitions de le toucher.

_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous
conseillez d'appeler à notre aide les monopoleurs eux-mêmes,
dites-nous donc comment libre-échangistes et protectionnistes
pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant
vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu'à la première parole, au
premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que
les concessions de principe, par lesquelles nous aurions dû
nécessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse
alliance, nous feraient bientôt tomber, aux yeux de tous, au rang des
hommes sans consistance et sans dignité? Qui resterait alors pour
défendre la liberté? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres
hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances
impossibles, et qui feraient précisément ce que vous nous reprochez de
faire.

On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres détails,
la manière dont il faut opérer la réforme, le temps qu'il y faut
consacrer, les articles par lesquels il faut commencer.

Véritablement ce n'est pas notre mission.

Nous ne sommes pas législateurs.

Nous ne sommes pas le gouvernement.

Notre déclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre
programme se borne à montrer, en vue d'éclairer l'opinion publique, le
but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion
publique il n'y a pas de réforme possible, ni même désirable[10]. Or
ce but est bien défini:

Ramener la douane au but légitime de son institution; ne pas tolérer
qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument
d'oppression et de spoliation à l'égard de toutes les autres classes.

[Note 10: V. les chapitres _Responsabilité_, _Solidarité_, dans les
_Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

Quant au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons
que le gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative;
et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous,
nous nous efforcerons d'éclairer sa marche, toujours en vue du
principe dont nous sommes les défenseurs.

Et quand nous disons à nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler
un monopole pour le combattre corps à corps, il est bon d'observer que
la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchaînée
à un principe, mais qui, dans son caractère officiel, est un des
rouages du gouvernement du pays, a été entraînée, à son insu
peut-être, à agir comme nous; car elle réclame à la fois, et tout
d'abord, la réforme des tarifs sur les céréales, sur le fer, la fonte,
la houille, le sucre, le café, le bois d'ébénisterie, et jusque sur
les bois de construction équarris à la hache, etc., etc.--Sans doute,
elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et
pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se
montre disposée à n'en exclure guère qu'un seul, celui qui a été déjà
réduit à si peu de chose par nos traités de réciprocité.

Nous avons appris sans étonnement l'accueil que la chambre de
commerce du Havre a fait aux avances du comité Odier-Mimerel[11]. En
fait de liberté commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps
avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas
nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mêmes
principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de
navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues générales
ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers.

[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repoussé de
telles avances.--(_Note de l'éditeur._)]


6.--RÉFLEXIONS SUR L'ANNÉE 1846.

                                                      30 Janvier 1847.

L'année 1846 sera pour l'économiste et l'homme d'État un précieux
sujet d'étude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus
éclairés, toutes les lois restrictives, qui devaient amener
l'abondance, tombent devant la disette. Chose étonnante! on a recours,
pour nourrir le peuple, à cette même liberté qui, disait-on, est un
principe de souffrance et de ruine. Il y a là une contradiction
flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des
_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturière, et, par
suite, des salaires aux ouvriers, c'était le cas plus que jamais de
renforcer le système restrictif, alors que les prix de revient
échappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux
ouvriers; mais si on eût été assez fou, on n'eût pas été assez fort.

En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a décrétées pour
ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la
subsistance du peuple ne fût assurée que _provisoirement_. Car, enfin,
les régimes opposés de la restriction, et de la liberté ont chacun
leurs tendances. Lequel des deux tend à accroître les moyens de
subsistance et de satisfaction? Si c'est le régime restrictif, il le
faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre
ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le régime libre,
acceptons donc la liberté, non pas d'une manière transitoire, mais
permanente.

Un trait fort caractéristique de notre époque, c'est que sous l'empire
de la nécessité, on a eu recours, des deux côtés de la Manche, à des
mesures libérales, tout en déclamant contre la liberté. On s'est
beaucoup élevé au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidité des
spéculateurs. On leur reproche les bénéfices qu'ils font, soit sur le
blé, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est
précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation, et qui
fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport.

Ces moyens ont manqué entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une
part, aux voituriers d'avoir haussé le prix de leurs services, et, de
l'autre, au gouvernement de n'être pas intervenu pour forcer les
entrepreneurs de charrois à travailler sur le principe de la
philanthropie[12].

[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]

Supposons qu'il y ait 100 tonneaux à transporter d'un point à un
autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si
l'intervention du gouvernement, ou même le sentiment philanthropique
empêche le prix de transport de s'élever, qu'arrivera-t-il? 10
tonneaux seront transportés à Lyon, et les consommateurs de ces 10
tonneaux, s'ils n'ont point un excédant de prix à payer pour le
transport, auront cependant à surpayer le blé, précisément parce que
10 tonneaux seulement seront arrivés. En définitive, Lyon aura 90
tonneaux de déficit et Marseille 90 tonneaux d'excédant. Il y aura
perte pour tout le monde, perte pour le spéculateur marseillais, perte
pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport.
Si, au contraire, la liberté est maintenue, le transport sera cher,
nous en convenons, puisque, dans l'hypothèse, il n'y a de ressources
que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux à
transporter. Mais c'est cette cherté même qui fera affluer de tous les
points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence
rétablira le prix du fret à un taux équitable, et les 100 tonneaux
arriveront à leur destination.

Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se présente, la première
pensée qui vienne à l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le
gouvernement dispose de grandes forces; et, dès lors, il peut presque
toujours vaincre l'obstacle qui gêne. Mais est-il raisonnable de s'en
tenir à cette première conséquence et de fermer les yeux sur toutes
celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action
gouvernementale est de vaincre l'obstacle présent, le second effet est
d'éloigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute
l'activité commerciale. Dès lors pour avoir agi une fois, le
gouvernement se voit dans la nécessité d'agir toujours. Il arrive ce
que nous voyons en Irlande, où l'État a insensiblement accepté la
charge impossible de nourrie, vêtir et occuper la population tout
entière.

Un autre trait fort remarquable, c'est l'accès inattendu de
philanthropie qui a saisi tout à coup les monopoleurs. Eux, qui
pendant tant d'années ont opéré systématiquement la cherté du blé à
leur profit, ils se révoltent maintenant avec une sainte ardeur contre
tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du
commerce et de la marine. À la Chambre des lords, le fameux
protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les
_spéculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un
Arménien pour avoir accumulé du blé et créé ainsi une hausse
artificielle: «Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajouté,
seulement en modifiant la forme du châtiment.» Hélas! si depuis 1815
on avait pendu tous ceux qui ont causé artificiellement une hausse du
prix des produits, toute l'Angleterre y aurait passé, à commencer par
l'aristocratie, et lord Bentinck en tête. En France, il faudrait
pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et
tous les députés, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'août
prochain la _cherté artificielle_ recommencerait par la résurrection
de l'échelle mobile.


7.--DE L'INFLUENCE DU RÉGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE
L'AGRICULTURE EN FRANCE.

                           (_Journal des Économistes_, Décembre 1846.)

Il n'est certainement aucun peuple qui se brûle à lui-même autant
d'encens que le peuple français, quand il se considère en masse, et,
pour ainsi dire, en nation abstraite. «Notre terre est la terre des
braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyauté par
excellence; nous sommes généreux et magnifiques; nous marchons à la
tête de la civilisation, et ce qu'ont de mieux à faire tous les
habitants de cette planète, c'est de recevoir nos idées, d'imiter nos
moeurs et de copier notre organisation sociale.»

Que si nous venons, hélas! à nous considérer classe par classe,
fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du
dithyrambe n'arrivent plus à notre oreille, mais elles font place à
une clameur d'accusations, à un feu croisé de reproches, qui, s'ils
étaient vrais, nous réduiraient à accepter humblement la terrible
condamnation de Rousseau. «Peuple français, tu n'es peut-être pas le
plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.»

Écoutez, en effet, ce que disent les Députés des Ministres, les
Électeurs des Députés, les Prolétaires des Électeurs! Selon le
Commerce, le temple de Thémis est une forêt noire; suivant la
Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si
l'esprit d'association ne se développe que lentement, le faiseur
d'entreprises s'en prend à la défiance qu'éprouve l'actionnaire, et
l'actionnaire à la défiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le
paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prêt à faire
feu sur ses frères; l'artisan, un être anormal qui n'est plus retenu
par le frein des croyances sans l'être encore par celui de l'honneur.
Enfin, si la moitié ou le quart seulement de ces récriminations
étaient fondées, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genève
nous a traités avec ménagement.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une façon tout
opposée envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les
accablons de nos mépris. «Méfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche
que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intérêt, son but
l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus
de la force.»--Mais, en détail, nous lui élevons un piédestal afin de
la mieux admirer. «Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'État!
quel patriotisme dans ses représentants quelle habileté dans ses
manufacturiers! quelle audace dans ses négociants! Comment
l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de
capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyauté? Voyez
ses fermiers, ses ouvriers, ses mécaniciens, ses marins, ses cochers,
ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.»

Mais cette admiration outrée se manifeste surtout par le plus sincère
de tous les hommages: _l'imitation_.

Les Anglais font-ils des conquêtes? Nous voulons faire des conquêtes,
sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de
famille à pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des
colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne
coûtent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous
voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut être
recherché par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort
inutile à une démocratie dont le sol fractionné n'admet guère la chasse,
même à pied. Voyons-nous enfin leur population déserter les campagnes
pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomérer dans les villes
manufacturières, se matérialiser dans de vastes usines? aussitôt notre
législation, sans égard à la situation, à l'aptitude, au génie de nos
concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appât de faveurs
dont ils supportent, en définitive, tous les frais, vers les mines, les
grandes usines, et les villes manufacturières.--Qu'il me soit permis
d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que
j'ai à traiter.

Il est constaté que les deux tiers de la population habitent, en
Angleterre, les villes, et en France, la campagne.

Deux circonstances expliquent ce phénomène.

La première, c'est la présence d'une aristocratie territoriale. Au
delà du détroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer à la
culture du sol des moyens mécaniques et paraissent même rendre plus
profitable l'extension du pâturage.

D'un autre côté, la situation géographique de l'Angleterre, placée
entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux
hémisphères, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de
pente de ses rivières qui donne tant de puissance aux marées,
l'abondance de ses mines de fer et de houille, le génie patient,
ordonné, mécanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui
naissent d'une position insulaire, tout cela la rend éminemment propre
à remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres
peuples, à l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie:
la fabrication et le voiturage des produits.

Lors donc que la Grande-Bretagne aurait été abandonnée par le génie de
ses hommes d'État au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait
pas cherché à étendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait
employé sa puissance qu'à faire régner la liberté du commerce et des
mers, il n'est pas douteux qu'elle ne fût parvenue à une grande
prospérité, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, à un
degré de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui
contester.

Mais, parce qu'ailleurs cette émigration de la campagne à la ville
s'est opérée naturellement, était-ce une raison pour que la France dût
chercher à la déterminer par des moyens artificiels?

À Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici d'une manière générale
contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant véhicule du
progrès. L'invention est au génie, l'imitation est à tous. C'est elle
qui multiplie à l'infini les bienfaits de l'invention. En matière
d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de
dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie
quelquefois, au bout de chaque expérience il y a une pierre de touche,
_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus
logique, le plus péremptoire des redresseurs de torts. Il ne se
contente pas de dire: «l'expérience est contre vous.» Il empêche de la
poursuivre, et cela forcément, sans appel, avec autorité; car la
raison ne fût-elle pas convertie, la bourse est à sec.

Mais quand l'_imitation_ est imposée à tout un peuple par mesure
administrative, quand la loi détermine la direction, la marche et le
but du travail, il ne reste plus qu'un souhait à faire: c'est que
cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment où elle
donne une impulsion déterminée à l'industrie, celle-ci doit suivre
toujours une voie funeste.

Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position
géographique, la constitution de son régime foncier, le génie de ses
habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on
pousserait la population des travaux agricoles aux travaux
manufacturiers et du champ à l'usine? Si la fabrication était plus
profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le
profit a assez d'attrait par lui-même. Si elle l'est moins,--en
déplaçant les capitaux et le travail, en faisant violence à la nature
physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la
nation.

Je ne m'attacherai pas à démontrer que la France est essentiellement
un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais
entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que
toutes les fabriques, tous les arts doivent en être bannis. Qui
pourrait avoir une telle pensée? Je dis qu'abandonnée à ses instincts,
à sa pente, à son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les
facultés se distribueraient entre tous les modes d'activité humaine,
agriculture, fabrication, arts libéraux, commerce, navigation,
_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours
harmoniques, toujours calculées pour faire sortir de chaque effort le
plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'être
contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la
fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal à
l'accessoire, quoiqu'il en puisse être tout différemment en
Angleterre.

On nous accuse, nous partisans du libre-échange, de copier servilement
un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a été servile,
maladroite, inintelligente, c'est assurément le régime que nous
combattons, le régime protecteur.

Examinons-en les effets sur l'agriculture française.

Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci décuplent
le revenu des terres avec une facilité sans égale), tous les
agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque à
notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque
aussi des lumières; mais l'art arrive avec les moyens d'améliorer, et
il n'est paysan si routinier qui ne sût fort bien placer sur sa
métairie ses épargnes à bon intérêt, s'il en pouvait faire.

La plus petite amélioration de détail exige des avances; à plus forte
raison une amélioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos
voitures de transport? Vous êtes entraîné à élargir, niveler, et
graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous défricher? Outre qu'il y
faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer à augmenter les frais
de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous
vient-il dans l'idée de faire faire à votre exploitation ce pas plus
décisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de
substituer à la culture de deux céréales avec jachère, un assolement
où céréales, plantes sarclées, végétaux textiles et fourrages divers
viennent occuper tour à tour chaque division du sol, dans un ordre
régulier? Malheur à vous, si vous n'avez pas prévu la très-notable
augmentation de capital qui vous est nécessaire? Dès qu'un tel
changement s'introduit dans le domaine, une activité inaccoutumée se
manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les
têtes et les bras. La jachère, les prairies permanentes, les pâturages
sont soumis à l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les
semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient;
et le temps est passé où l'on pouvait se contenter d'instruments
grossiers fabriqués en famille. Les semences de trèfle, de lin, de
colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de
gros débours. Mais c'est surtout le département des étables, soit
qu'on y entretienne des vaches laitières, des boeufs à l'engrais, ou
des moutons de races perfectionnées, qui devient un véritable atelier
industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de
déception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce système,
pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler
peut-être le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui présentait
5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entrée et
sortie,--pour être amenée à donner 10,000 fr. de profit, devra
présenter un compte de dépenses et de recettes de 60 à 80,000 francs.

Les avantages de la culture perfectionnée sont tellement clairs,
tellement palpables, ils ont été démontrés dans tant de livres
répandus à profusion, proclamés par tant d'agronomes dont l'expérience
est incontestable, confirmés par tant d'exemples, que, s'il n'a pas
été fait plus de progrès, il faut bien en chercher la cause ailleurs
que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine,
que, fort routinièrement, on accuse toujours de tout. Les
agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde;
et le bien-être ne leur répugne en aucune façon. D'ailleurs, il y a
partout des hommes disposés à combattre cette nature de résistance. Ce
qui a manqué, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est là ce qui
a réduit les tentatives à un bien petit nombre, et, dans ce petit
nombre, c'est là ce qui a entraîné tant de revers.

Les agronomes les plus renommés, les Young, les Sinclair, les
Dombasle, les Pictet, les Thaër, ont recherché quel était le capital
qui serait nécessaire pour amener les pratiques au niveau des
connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je
ne les produirai pas ici. Je me bornerai à dire que ces avances
doivent être d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite,
et que, pour la France, ce ne serait peut-être pas trop d'un capital
égal en valeur à la valeur du sol lui-même.

Mais si un énorme supplément de capital est indispensable au
perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'espérer qu'elle le
tire de son propre sein?

Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit
tous à la recherche de ce problème: _Faire refluer les capitaux vers
l'agriculture_. Tantôt on a songé à réformer notre _régime
hypothécaire_. On devrait supposer _à priori_, a-t-on dit avec raison,
que le prêteur sur hypothèque ne recherche pas un taux d'intérêt
supérieur à la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au
prêt et qu'elle est même assujettie à des chances (ravages pour cause
d'inondation, insolvabilité des fermiers, etc.) dont le prêt est
exempt. Cependant un emprunt sur hypothèque revient à 6, 7 et 8 pour
100, tandis que la rente du sol ne dépasse pas 3 ou 4 pour 100; d'où
l'on a conclu que notre système hypothécaire doit être entaché de
nombreuses imperfections.

D'autres ont imaginé des banques agricoles, des institutions
financières qui auraient pour résultat de mobiliser le sol et de le
faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la
circulation.--Il y en a qui veulent que le prêt soit fait par l'État,
c'est-à-dire par l'impôt, cet éternel et commode point d'appui de
toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort
en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants,
d'_organisation_ ou _réorganisation du travail_, _association du
travail et du capital_, _phalanstères_, etc., etc.

Ces moyens peuvent être fort bons, on peut en attendre d'excellents
effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais à produire,
c'est de _créer_ de nouveaux moyens de production. Déplacer les
capitaux, les détourner d'une voie pour les attirer dans une autre,
les pousser alternativement du champ à l'usine et de l'usine au champ,
voilà ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en
augmenter la masse, à un moment donné; vérité bien simple et
constamment négligée.

Ainsi, si la réforme du régime hypothécaire parvenait à attirer une
plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne
pourrait être qu'en le détournant de l'industrie proprement dite, des
prêts à l'État, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation
d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes
filatures, en un mot des diverses issues ouvertes à son activité.

Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire
cette évolution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une
cause, également artificielle, n'a pas déterminé en lui l'évolution
contraire?

Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines
entreprises ont aspiré le capital agricole.

Cette cause, je l'ai déjà dit, c'est l'imitation mal entendue du
régime économique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorisée par la
loi, de devenir, avant le temps, un peuple éminemment manufacturier,
en un mot, c'est _le système protecteur_.

Si le travail, les capitaux, les facultés eussent été abandonnés à
leur pente naturelle, ils n'auraient pas déserté prématurément
l'agriculture, alors même que chaque Français eût été saisi de
l'anglomanie la plus outrée. Il n'y a pas d'anglomanie qui détermine,
d'une manière permanente, un homme à ne gagner qu'un franc au lieu de
deux, un capital à se placer à 10 pour 100 de perte, au lieu de 10
pour 100 de profit. Sous le régime de la liberté, le résultat est là
qui avertit à chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13].

[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais quand l'État s'en mêle, c'est tout différent; car quoiqu'il ne
puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit
bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire
que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes
plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de
la communauté, attirer vers elle l'activité des citoyens, par un
déplorable déplacement du capital, et, les forçant à l'_imitation_,
réduire l'anglomanie en système.

L'État donc, voulant implanter en France, selon l'expression
consacrée, certaines industries manufacturières, a été conduit à
prendre les mesures suivantes:

1º Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqués au
dehors;

2º Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqués au
dedans;

3º Avoir des colonies et les forcer à consommer nos produits, quelque
coûteux qu'ils soient, sauf à forcer le pays à consommer, bon gré mal
gré, les produits coloniaux.

Ces moyens sont différents, mais ils ont ceci de commun qu'ils
soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une
cotisation nationale transforme en bénéfice.--Ce qui perpétue ce
régime, ce qui le rend populaire, c'est que le bénéfice crève les
yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperçue[14].

[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
tome V, page 363.--(_Note de l'éditeur._)]

Les publicistes, qui savent que l'intérêt du consommateur est
l'intérêt général, proscrivent de tels expédients. Mais ce n'est pas
sous ce point de vue que je les considère dans cet article; je me
borne à rechercher leur influence sur la direction du capital et du
travail.

L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de
bonne foi le régime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si
cette portion d'industrie que ce système fait surgir était alimentée
par des capitaux tombés du ciel. Sans cette supposition toute
gratuite, il leur serait impossible d'attribuer à des mesures
restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail
national_.

Quelque onéreuse que soit sous un régime libre la production d'un
objet, dès qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_.
Les capitaux sont sollicités vers ce genre d'entreprise par la hausse
artificielle du prix. Mais n'est-il pas évident qu'au moment où le
décret est rendu il y avait dans le pays un capital déterminé? Une
partie de ce capital était employée à produire la chose qui
s'échangeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit
national est moins demandé, son prix baisse, et le capital tend à
déserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire à l'objet
exotique renchérit, et le capital se trouve poussé vers cette nouvelle
voie. Il y a évolution, mais non création de capital; évolution, et
non création de travail. L'un entraîne l'autre du champ à l'atelier,
du labour à l'usine, de France en Algérie. Entre les partisans de la
liberté et ceux de la protection, la question se réduit donc à ceci:
la direction artificielle, imprimée au capital et au travail,
vaut-elle mieux que leur direction naturelle?

Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait
monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin à la
mécanique. Certes, on ne prétendra pas que ces 5,000 francs, il les
avait tirés du néant. Il les devait à ses sueurs et à ses épargnes. Il
aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque
manière qu'il l'eût fait, ils auraient, en définitive, payé de la
main-d'oeuvre; car je défie qu'on me prouve qu'une dépense quelconque
soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antérieur.

Ce qui est arrivé à mon ami est arrivé à tous ceux qui se sont lancés
dans les industries privilégiées; et il me semble impossible qu'on se
refuse à reconnaître qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de création,
mais de direction de capital et de travail.

Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature eût tenu ses
promesses, ces 5,000 francs ont-ils été plus productifs qu'ils ne
l'eussent été sur la ferme?

Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considère
l'ensemble des intérêts nationaux.

Car, si mon ami a tiré 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force
est intervenue pour contraindre le consommateur à lui payer un tribut.
Ce tribut entre peut-être pour les deux tiers ou les trois quarts dans
ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs
auraient donné et _au delà_ de quoi payer à l'étranger le filage
exécuté en France. Et la preuve, c'est le fait même qu'il a fallu la
_force_ pour en déterminer la déviation.

Il me semble qu'on doit commencer à entrevoir comment le régime
protecteur a porté un coup funeste à notre agriculture.

Il lui a nui de trois manières:

1º En forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation,
fer, instruments aratoires, vêtements, etc., et en empêchant ainsi la
formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole;

2º En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries
protégées;

3º En décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle
eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le
régime de la liberté, la France eût demandés au dehors.

La première proposition est évidente de soi; je crois avoir insisté
assez sur la seconde; la troisième me paraît présenter le même degré
de certitude.

Lorsqu'un homme, un département, une province, une nation, un
continent, un hémisphère même, s'abstiennent de produire une chose
parce que les frais de création dépassent ceux d'acquisition, il ne
s'ensuit nullement, comme on le répète sans cesse, que le travail de
cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce
qu'eût exigé cette création; il s'ensuit seulement qu'une part de ce
travail est consacrée à produire les moyens d'acquisition, et une
autre, restée disponible, à satisfaire d'autres besoins. Cette
dernière est le profit net de l'échange[15].

[Note 15: V. le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]

Un tailleur donne tout son temps à la confection des vêtements. Il
serait bien mauvais _praticien_, s'il en détachait trois heures pour
faire des souliers, et plus mauvais _théoricien_, s'il s'imaginait
avoir par là allongé sa journée.

Il en est de même d'un peuple. Quand le Portugal veut à toute force
faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurément,
s'il ne s'aperçoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de
l'oranger, qu'il se prive des moyens d'améliorer le lit et de
défricher les rives du Tage. D'un autre côté, si l'Angleterre, par des
mesures coercitives, force les capitaux à élever la vigne et l'oranger
en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient
mieux employées dans ses fabriques. Encore une fois, il y a là
évolution, et non accroissement des moyens de production.

Ainsi, en même temps que le régime prohibitif a enlevé à l'agriculture
la faculté de s'améliorer, il lui en a ôté l'occasion; car à quoi bon
produire les objets, céréales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour
acquitter des services étrangers qu'il n'est pas permis d'acheter?

Si le régime protecteur ne nous eût pas entraînés à imiter les
Anglais, il est possible que nous ne les égalerions pas dans ces
industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain
que nous aurions développé, bien plus que nous ne l'avons fait, celles
qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes
seraient reboisées, nos fleuves contenus, notre sol sillonné de
canaux et soumis à l'irrigation, la jachère aurait disparu, des
récoltes variées se succéderaient sans interruption sur toute la
surface du pays; les campagnes seraient animées, les villages
offriraient à l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et
du progrès. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital
dans la voie des améliorations agricoles; des hommes de mérite
auraient tourné vers les champs l'activité, les lumières et l'énergie
que d'injustes faveurs ont attirées vers les manufactures. Il y aurait
peut-être quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou
dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais
il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos
coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force
défensive, pour l'indépendance, pour la sécurité, pour le bien-être,
pour la dignité, pour la sécurité de notre population, je ne pense pas
que nous eussions rien à envier à nos voisins.

On objectera peut-être que, dans ce cas, la nation française eût été
purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise
n'eût été exclusivement manufacturière. Chez l'une, le grand
développement de la fabrication eût encouragé l'agriculture. Chez
l'autre, la prospérité de l'agriculture eût favorisé la fabrication;
car malgré la liberté la plus complète dans les relations des peuples,
il y a toujours des matières premières qu'il est avantageux de mettre
en oeuvre sur place. On peut même concevoir (et pour moi du moins
c'est un phénomène qui n'a rien d'étrange) que, produisant beaucoup
plus de matières premières, la France en envoyât une grande partie se
manufacturer en Angleterre, et en eût encore assez à fabriquer chez
elle pour que son industrie manufacturière dépassât l'activité que
nous lui voyons aujourd'hui; à peu près comme Orléans a probablement
plus d'industrie, malgré tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris
n'existait pas.

Mais ces manufactures, nées à l'air de la liberté, auraient le pied
sur un terrain solide, inébranlable, et elles ne seraient pas à la
merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe.


8.--INANITÉ DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE.

                                                      31 Janvier 1847.

Si les agriculteurs, que le passé a si peu instruits, ne commencent
pas à ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient étrangement
séduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot même,
_protection_.--_Être protégé!_--Et pourquoi pas, quand on le peut?
Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui améliorent nos
prix de vente, écartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous
enrichissent guère, retardent au moins notre ruine?--Voilà ce qu'ils
disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au
fond des choses.

La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur
national les marchés étrangers, au moins dans une certaine mesure, lui
réservant en compensation le marché national.

Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchés extérieurs,
cela est évident de soi. Pour s'en convaincre, il suffît de se
demander ce qui arriverait si la protection était poussée jusqu'à sa
dernière limite. Supposons que tous les produits étrangers fussent
prohibés. En ce cas, nous n'aurions aucun payement à exécuter au
dehors, et, par conséquent, nous n'exporterions rien. Sans doute,
l'étranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter
quelques objets contre des écus. Mais bientôt l'argent abonderait chez
nous, il y serait déprécié; en d'autres termes, nos produits seraient
chers et nous ne pourrions plus en vendre. La défense de rien importer
équivaudrait à celle de rien exporter.

Dans aucun pays, le système protecteur n'a été poussé jusque-là. Par
cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais complétement.
On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on
va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et
principalement, le produit agricole.

Le système protecteur repose sur cette méprise: il considère dans
chaque produit, non point son utilité pour la consommation, mais son
utilité pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il
procure du travail aux maîtres de forges, le blé est utile en ce qu'il
procure du travail au laboureur, etc. C'est là une absurde pétition de
principe. Mais cette absurdité, fort difficile à démêler à l'égard de
beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles,
quand le besoin s'en fait sentir. Dès que la disette arrive, les
esprits les plus prévenus comprennent parfaitement que le blé est fait
pour l'estomac, et non l'estomac pour le blé.--Et voilà pourquoi, aux
premiers symptômes de famine, la théorie protectrice s'évanouit, et la
porte s'ouvre aux blés étrangers.

Ainsi, la protection à la plus importante des productions agricoles,
celle des céréales, est complétement illusoire; car elle ne manque
jamais d'être retirée, précisément aux époques où elle aurait quelque
efficacité.--Quand la récolte est bonne, il n'y a pas à craindre
l'invasion des blés étrangers, et notre loi stipule la protection,
mais ne l'opère pas. Quand la récolte manque, c'est alors que
l'introduction du blé étranger est provoquée par la différence des
prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui
consiste à voir l'utilité des choses au point de vue du producteur
national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer
notre législation.--Et c'est précisément alors qu'il la déserte.
Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim
fait bientôt prévaloir la vérité du principe contraire, l'intérêt du
consommateur.

Aussi, le blé est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'échelle
mobile, parce que c'est la seule chose où la vérité des principes ait
surmonté les préjugés protectionnistes. La cherté du fer et du drap
est certainement de la même nature que la cherté du blé. Elle produit
des inconvénients, sinon égaux, au moins du même ordre, et qui ne
diffèrent que par le degré. Mais la loi maintient la cherté du fer et
du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire,
parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de
blé, elle ne laisse pas faire. Aussi le blé n'est protégé que dans les
années d'abondance, c'est-à-dire qu'il n'est pas protégé du tout.

Car si le tarif, en fait de blé, eût été conséquent à son principe et
fidèle à l'intérêt producteur, voici comment il eût raisonné
(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matière):

«Je dois assurer à l'agriculteur le prix de revient de son blé.
L'année dernière, l'agriculteur a labouré, hersé, ensemencé et sarclé
son champ, qui lui a donné 10 hectolitres de blé. Ses avances et sa
juste rémunération s'élèvent à 180 fr.--Il a vendu son blé à 18 fr. Il
doit être satisfait.--Cette année il a fait les mêmes avances en
labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a trompé son
attente, et il n'a que 5 hectolitres de blé. Il faut donc qu'il le
vende à 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai été décrété précisément
pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de
revient.»

Or, c'est justement cette année-là que le tarif déserte son principe
et dit: L'intérêt des estomacs est l'intérêt dominant.--Il embrasse
ainsi _involontairement_ le principe de la liberté, le seul principe
vrai et raisonnable, et il ouvre les portes.

Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient
quand ce prix est assuré par la nature des choses, et ne s'en mêle
plus quand son intervention serait efficace.

Mais ce n'est pas tout.--Une législation basée sur un principe faux
s'arrête toujours avant les dernières conséquences, parce que les
dernières conséquences d'un faux principe sont elles-mêmes d'une
absurdité qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux
produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont
ceux dont l'utilité, pour le consommateur, est tellement palpable,
qu'à leur égard le vrai principe se fait jour malgré qu'on en ait.
Pour tâcher de réconcilier ici les principes, on a fait de ces
produits une classe qu'on appelle _matières premières_; et puis on a
dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16].
Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilité de ces
choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous
sommes forcés, sinon de rendre hommage explicitement à la vérité des
principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf à
mettre nos doctrines, à l'abri, en entassant subtilités sur
subtilités.

[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de
l'éditeur._)]

Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout
de leur nez, ils sauraient à quoi cela mène. Car une chose est bien
claire: c'est que le régime restrictif, après leur avoir donné, quant
aux céréales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera
aussi en première ligne, grâce à la fameuse théorie des matières
premières, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits
agricoles.

Et quand les agriculteurs auront livré leurs produits aux
manufacturiers au prix fixé par l'universelle concurrence, ils
rachèteront ces mêmes produits façonnés en toile et en drap, aux prix
du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en
France: le travail agricole non privilégié, et le travail
manufacturier privilégié.--L'effet de ce régime sera de faire sortir
de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les
pousser vers les fabriques, jusqu'à ce que ces deux grands effets
définitifs se produisent:

1º La concurrence intérieure, parmi les fabricants, leur arrachera les
profits que la protection avait prétendu leur conférer;

2º Un grand déplacement se sera opéré, une grande déperdition de
forces se sera accomplie; pendant que les débouchés extérieurs seront
fermés à nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur,
dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les
débouchés intérieurs; et l'industrie manufacturière portera le double
châtiment de ses prétentions injustes et de ses funestes erreurs.

On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est
celle de la _Justice_.

Certainement, nous ne chercherons pas à nous concilier la classe
agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle
ne doit pas être, qu'elle ne peut pas être et qu'elle n'est pas
protégée; que la protection dont elle croit jouir, quant aux céréales,
est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matières
premières_ va lui échapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas
donner aux agriculteurs des _suppléments de prix_, au moyen de taxes
(qu'ils payent eux-mêmes pour les deux tiers), il ne faut pas du
moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _suppléments
de prix_ aux maîtres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux
actionnaires de mines. Liberté, justice, égalité pour tout le monde.


9.--L'ÉCHELLE MOBILE.

                                                      24 Janvier 1847.

Le gouvernement a demandé que le jeu de l'échelle mobile fût suspendu
pendant les huit mois qui sont devant nous. Hélas! que n'a-t-il la
puissance de donner à cette mesure un effet rétroactif et de faire que
l'échelle mobile ait été suspendue pendant les huit mois qui viennent
de s'écouler! Nous n'en serions pas où nous en sommes; la _crise des
subsistances_ et la _crise financière_ auraient probablement passé
inaperçues.

Notre loi céréale séduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et
d'impartialité.

Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entrée se ferme
d'elle-même et l'agriculteur n'est pas ruiné.--Y a-t-il disette? La
porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affamé.
Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si
prévoyante, et personne n'a à se plaindre.

Mais, dans l'application, ce nivellement si désiré rencontre des
difficultés qu'on n'avait pas prévues et qu'on n'a pas assez étudiées.
D'abord, comment se reconnaît l'abondance ou la disette? par le prix.
Et comment signifier à la douane, _à chaque instant donné, le prix
réel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relâcher ses
exigences? Évidemment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le
prix réel qui sert de règle, mais un prix ancien, fictif, résultat de
moyennes fort difficiles à constater, en sorte que l'action de la loi
n'a de relations qu'avec un état de choses passé, que l'on suppose
fort gratuitement durer encore quand elle opère.

Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu créer, des marchés
qu'il a fallu prendre pour types, des prix régulateurs, des prix
moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres
grains, toutes choses qui ne constituent qu'une série de fictions,
modifiées par d'autres fictions, le tout érigé chaque mois en corps de
système.

Et voilà sur quelles bases on veut que le commerce établisse ses
opérations! Le commerce a bien assez des chances que lui présentent
les variations naturelles des prix, sans s'exposer à toutes celles qui
résultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du blé, on
consent à s'exposer à perdre sur la vente, mais non à ce que la vente
elle-même soit défendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'état
actuel des choses, il n'y a aucune régularité dans les opérations
commerciales relatives au blé, et, par conséquent, aucune fixité dans
le taux de la subsistance.

La question est de savoir si, avec une entière liberté d'importation
et d'exportation, on n'approcherait pas plus sûrement de ce
nivellement si recherché, de cette régularité des prix si précieuse.

Supposons que la liberté commerciale fût le droit des nations, et
cherchons à nous rendre compte de ce qui serait arrivé cette année.

Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y eût pas eu une crise des
subsistances. Sous quelque régime que ce soit, la perte d'une récolte
ne saurait être une chose indifférente. Il aurait fallu, pour vivre,
avoir recours aux blés étrangers et, par conséquent, les payer. Il y
aurait donc eu probablement un dérangement dans l'alimentation du
peuple, et un dérangement corrélatif dans la circulation monétaire.

Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas été
adoucies et affaiblies!

Dès les premiers symptômes du déficit de la récolte, la spéculation
eût commencé son oeuvre. Elle aurait préparé ses moyens dans tous nos
ports de l'Océan et de la Méditerranée. On n'aurait pas vu des grains
devant être consommés à Bayonne aller se dénationaliser à Gênes et
acquitter les droits à Cherbourg. On aurait fait des achats
considérables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux États-Unis, en
temps opportun. Ces approvisionnements se seraient présentés, par
arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du
besoin qui s'y serait manifesté. Les moyens de transport pour
l'intérieur se seraient organisés avec ensemble. On n'aurait pas vu
des masses énormes arriver le même jour, sans savoir comment se faire
interner, mais soumises à une hâte fiévreuse par la crainte de quelque
dérangement dans le jeu de notre échelle mobile. La hausse eût été
moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre à
frapper et à exalter les imaginations.

Il est permis de croire que l'ensemble des achats à l'étranger se fût
fait à des prix moins élevés. Nous ne savons pas ce qui se passe dans
les ports de la mer Noire; mais nous serions bien trompés si des
ordres considérables, plus ou moins imprévus, se manifestant
subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale
des prix. Probablement ce qui est arrivé ici, pour le transport du
point de débarquement au lieu de consommation, a dû se répéter là-bas
pour le transport du lieu de production au port d'embarquement.
Probablement les détenteurs de blés, les entrepreneurs de charrois,
les capitaines de navires ont tiré parti de l'empressement convulsif
que chacun mettait à parcourir vite, coûte que coûte, le cercle de la
spéculation. Quand on peut être accueilli en France par une loi qui
vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas à quelques frais.

Si donc le grain fût arrivé successivement, depuis l'instant où le
besoin s'est fait sentir, s'il eût coûté moins cher de prix d'achat,
s'il eût occasionné moins de frais, soit pour le transport par mer,
soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le
résultat évident est que nous aurions été mieux approvisionnés et à un
taux moins élevé.

En outre, nous aurions eu moins d'argent à payer aux étrangers, soit
pour le blé lui-même, soit pour les frais accessoires. L'exportation
du numéraire eût été moindre et répartie sur un temps plus long. En
d'autres termes, la crise monétaire eût été moins sensible.

Ce n'est pas tout encore; sous un régime de liberté commerciale établi
de longue main, les peuples qui nous envoient des céréales se seraient
accoutumés à consommer des produits de notre travail et de notre
industrie. Nous les payerions en grande partie en étoffes, en
instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de
métaux précieux aurait été neutralisée dans la même proportion.

La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du
peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation.
Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de
cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les
malheurs publics révèlent le vice, _puisqu'on la met de côté_, n'a
pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces
tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en
temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que
nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de
suspendre momentanément la loi. Comme ce malade à qui l'on dit: Ce qui
aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais régime
hygiénique.--Eh bien! répondit-il je vais le suspendre..... _tant que
je souffrirai_.


10.--L'ÉCHELLE MOBILE ET SES EFFETS.

                                                         1er Mai 1847.

Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions
de le lire avec impartialité.

Les agriculteurs tiennent à l'_échelle mobile_, et il ne faut pas en
être surpris. Cette législation se présente avec toutes les apparences
de la modération et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose
est celui-ci: Assurer à l'agriculture un prix rémunérateur. Quand le
blé tend à descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au
producteur. Quand il tend à le dépasser, elle défend l'intérêt du
consommateur.

Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui
s'éloigne de toute exagération? En tous pays, le blé a certainement un
_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assuré à
l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la
subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre côté, l'estomac a
aussi ses droits, et une fois le prix rémunérateur atteint, il n'est
pas juste que le vendeur soit le maître absolu de l'acheteur. Si donc
le prix dépasse le taux normal, l'importation sera facilitée. La digue
s'élève ou s'abaisse selon que l'inondation est à craindre ou à
désirer. Tout le monde ne doit-il pas être satisfait?

On se promet aussi de ce système un autre avantage: la fixité des
prix. Ce simple mécanisme, dit-on, tend évidemment à contenir les
grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa période croissante,
prévient l'encombrement, comme dans sa période décroissante, il
prévient la disette. L'excessif bon marché est ainsi rendu aussi
impossible que l'excessive cherté, et tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes.

Nous nous proposons d'exposer les effets de cette législation en
Angleterre. On sait que _l'échelle mobile_ était la même, _quant au
principe_, des deux côtés de la Manche. Il n'y avait de différence que
_dans le degré_. La loi française ne place pas aussi haut que la loi
anglaise le _taux normal_ du blé. Toutes deux ont donc dû opérer _dans
le même sens_, quoique _avec des intensités différentes_; et, si nous
découvrons les conséquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour
assurés que les conséquences de l'autre ont été analogues, quoique
moins tranchées. C'est un pendule observé au point le plus éloigné du
pivot, parce que c'est là que les oscillations sont le plus sensibles.
Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la
tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre
motif nous détermine à étudier l'échelle mobile par les effets qu'elle
a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique
anglaise nous offre plus de matériaux que celle de notre pays.

Pendant les dernières années de la guerre, le prix du blé s'était
maintenu en Angleterre à 106 et jusqu'à 122 sh. le quarter.--En 1814,
il tomba à 72 sh., et en 1815, à 63 sh. Ces prix, si inférieurs à ceux
auxquels on était habitué, effrayèrent les agriculteurs. Le
gouvernement conçut l'idée de maintenir le blé, par l'intervention de
la loi, à un _taux normal_. Il procéda à une enquête, consulta les
propriétaires et les fermiers. Ceux-ci, alléguant la cherté des
terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre,
etc., affirmèrent que le vrai _prix de revient_ du blé en Angleterre
était de 90 à 100 sh. C'est sur cette donnée que fut basée la loi de
1815. Elle disposa que le blé étranger serait entièrement prohibé,
tant que le blé indigène n'aurait pas persévéré, pendant trois mois, à
un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.)

La promesse légale d'un prix aussi élevé eut bientôt ses effets
naturels. L'on fonda sur la culture des céréales de grandes
espérances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des
terres à exploiter. La rente s'éleva, ce qui amena le haut prix des
terres elles-mêmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au
sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital
factice dont le consommateur de blé devait payer l'intérêt.

Cependant les agriculteurs commencèrent leurs opérations. Elles ne se
réglèrent pas sur les besoins du pays, indiqués par le taux naturel du
blé, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait
la perspective d'énormes profits. Aussi on ensemença en blé les terres
des qualités les plus inférieures, on défricha des landes et des
marais, on les fertilisa avec des engrais achetés fort cher et venus
de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une
portion tout à fait inusitée du capital national déserta les autres
canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations
agricoles; et un homme d'État contemporain nous apprend qu'à cette
époque le sol de l'Angleterre fut littéralement pavé de guinées.

Nous devons faire observer ici qu'à ce grand développement de
l'agriculture répondit une crise commerciale et industrielle. Cela
s'explique aisément: d'un côté, le capital désertait le commerce et
les manufactures, et, d'un autre côté, la cherté de la subsistance
forçait le gros du public à restreindre toutes ses autres
consommations.

Mais quelle était la situation des agriculteurs? Il est facile de
comprendre qu'alors même que le haut prix du blé se serait maintenu,
tout n'aurait pas été profit pour eux.

D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des
capitaux à un taux élevé et, en outre, ils cultivaient de mauvaises
terres par des procédés fort dispendieux. Il saute aux yeux que le
_prix de revient_ était beaucoup plus élevé pour eux qu'il ne l'eût
été sous un régime libre, et qu'ils étaient loin de profiter de toute
la charge imposée au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu
le blé à 1,000 sh. au lieu de 80, il y eût eu évidemment perte sèche
pour la nation, si ce prix eût déterminé les agriculteurs à semer du
blé jusque dans les galeries houillères de la Cornouailles, et s'il
leur fût revenu à eux-mêmes à 990 sh.

Mais le prix fût-il maintenu à 80 sh.?

On prévoit d'avance qu'il ne put en être ainsi. La fiévreuse activité
imprimée à la culture du froment, par les promesses de la loi, ne
tarda pas à jeter sur les marchés anglais des approvisionnements
inconsidérés; et les prix baissèrent successivement comme suit:

  1817      94 sh.
  1818      83
  1819      72
  1820      65
  1821      54
  1822      45

Soit la moitié environ du prix promis par la loi. Quelle déception!

Et remarquez que ce même blé, qu'on était forcé de vendre à 45 sh.,
revenait fort cher, puisqu'il n'avait été amené à l'existence que par
des efforts dispendieux.

Aussi la fin de cette période d'avilissement dans les prix fut marquée
par une épouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruinés; les
lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres
maudirent la culture du froment, naguère l'objet de tant d'espérances.
On convertit les terres arables en pâturages, calculant qu'elles
donneraient un meilleur revenu livrées à la dépaissance des bestiaux
que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu'à cette époque fut
pratiquée, très en grand, l'opération appelée _Clearance_, qui ne
consistait en rien moins qu'à raser des villages entiers, à en chasser
les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine à la race
humaine.

Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reçut une
impulsion également désordonnée et non moins funeste. Le capital
revenait en masse de l'agriculture à l'industrie. En admettant que la
consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de blé,
la dépense du pays pour la nourriture présentait, comparativement aux
années de cherté, une économie annuelle de 32 millions de livres
sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi énorme de fonds
disponibles, à un moment donné et inattendu, occasionna comme une
pléthore dans la circulation. Il n'est pas d'opération hasardeuse qui
ne parvînt à séduire les capitalistes. C'est alors que furent
engouffrées des sommes considérables, et à jamais perdues, dans les
mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes républiques
américaines.

La réaction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture
du froment, devenue ruineuse, avait été abandonnée dans une proportion
énorme. L'encombrement des blés disparut peu à peu et fit place à une
nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension:

  1822                           45 sh.
  1823                           51
  1824                           62
  1825                           66
  1826, et jusqu'en 1831         66 environ.

Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'était relevé
sans doute, mais non à leur profit, ou du moins dans une mesure
très-bornée; car cette disette provenait précisément de ce qu'ils
avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'étranger qui réalisa
les grands prix, d'autant que l'échelle mobile, décrétée pendant cette
crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antérieure
à l'importation.

Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tiré du dehors que six
hectolitres de blé, dans les deux dernières années de la période de
bon marché (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres,
au prix de 350 millions de francs, dans les années 1829, 1830 et 1831.

Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait
de grands efforts, se livre à une culture dispendieuse, en un mot,
quand le blé lui revient fort cher, il le vend à vil prix, parce que
ces efforts mêmes inondent le marché. Quand, averti par ces cruelles
déceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est
pas lui seul, c'est l'étranger aussi qui vient en profiter.

De ce que les époques de bon marché ont développé des crises dans
l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hâter de conclure que les
temps de cherté lui ont apporté une compensation suffisante.

Mais ces années de cherté eurent, sur toutes les autres branches du
travail, les effets désastreux qui suivent toujours la disette. Si
nous ne craignions de dépasser les bornes d'un article de journal,
nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses à l'appui de cette
assertion, tirées de la statistique des banques, des importations et
des exportations, de la criminalité, de la mortalité, etc.

Cependant, le prix du blé s'était soutenu, comme on vient de le voir,
pendant plusieurs années. Les fermiers crurent que l'_échelle mobile_,
inaugurée en 1828, avait résolu le problème de la fixité des prix. La
nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rémunération
avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent à étendre la culture
du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la
réalité des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre
éphémère et décevante de la législation.

Ne doutant pas que ce prix de 66 à 70 sh. était désormais invariable,
ils travaillèrent eux-mêmes à encombrer de nouveau le marché. À partir
de 1831, l'excès de production amena l'avilissement des prix:

  1831      66 sh.
  1832      58
  1833      52
  1834      46
  1835      39

Voici de nouveau le cours tombé à environ la moitié de celui promis
par la loi[17].

[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les
propriétaires, dès 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement
ruineux du prix du blé. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur
influence, avait la prétention de fixer le taux de 20 à 24 francs. De
quelque façon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa
cruellement les espérances des agriculteurs. Voici le cours officiel
du blé pendant les quatre années qui ont suivi la loi:

  1821         18 fr. 65 c.
  1822         15     08
  1823         17     20
  1824         15     86
  1825         14     80]

Inutile de dire que tous les effets décrits, pour la période de 1822,
se reproduisirent ici.

Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les
propriétaires sont frustrés dans leurs injustes prétentions.
L'importation du blé cesse; l'avilissement du prix retombe
exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment
est de nouveau découragée, et nous en verrons tout à l'heure les
conséquences.

D'un autre côté, dans cette même période, l'industrie reçoit une
excitation exagérée. Le capital reflue vers elle et s'accroît par
l'économie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets
manufacturés se manifeste. Des usines s'élèvent de tous côtés, plutôt
en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins
réels de l'avenir. Elles ne suffisent pas à absorber les capitaux
disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer
sur une échelle inconsidérée, etc.

Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On
ne cultive pas longtemps du blé, surtout par des moyens dispendieux,
pour le vendre à la moitié du prix attendu. Nous devons donc nous
attendre à un affaiblissement dans la production, et, par suite, à un
retour vers la hausse. En effet, le prix s'élève, de

    1835      38 sh.
  à 1836      48
    1837      55
    1838      64
    1839      70

Mêmes faits, toujours suivis des mêmes résultats.

L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limitée de ces hauts
prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000
quarters, elle s'élève pour 1838 et 1839 à 4,500,000 quarters, qui
coûtent plus de 300 millions de francs.

Et, comme accompagnement obligé, crise monétaire, crise industrielle,
crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires,
famine, paupérisme, incendiarisme, rébeccaïsme, crimes, mortalité;
voilà les traits qui signalent la cherté de ces années 1838 et 1839.

À cette époque, les yeux des fermiers commencèrent à s'ouvrir sur les
illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'était pas au
pouvoir du parlement de fixer à un taux élevé le prix du blé, puisque
cette élévation même, provoquant la surproduction, amenait
l'encombrement des marchés; et les plus éclairés d'entre eux s'unirent
à la _Ligue_ pour renverser la _loi céréale_.

Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur
prévoie ce qui s'est passé depuis. Le prix de famine de 1839 marqua
l'époque d'un retour vers l'abondance.

  1839                          70 sh.
  1840                          66
  1841                          64
  1842                          57
  1843                          50
  1844                          51
  1845, premiers mois           45

Et cette période n'a pas manqué d'être suivie de la réaction vers la
cherté, dont nous sommes témoins aujourd'hui.

Il est de notoriété que la fin de cette première période a été
signalée par le phénomène de la pléthore financière et industrielle,
qui a jeté l'Angleterre dans des spéculations désordonnées sur les
chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste
cortége, qui accompagne toujours les années de disette (1846), ne fait
pas non plus défaut en 1847.

En résumé, nous voyons quatre époques de disette alterner avec trois
époques d'abondance.

Il est des personnes qui seront portées à croire que c'est là un jeu
de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il
est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un
régime entièrement libre, fût plus régulier que celui du blé. Et, sans
entrer ici dans des considérations à l'appui de cette opinion, nous
nous contenterons de dire que la permanence des prix a été d'autant
plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de
liberté, ou du moins ont adopté une législation moins exagérée que
celle de la Grande-Bretagne. Les désastreuses fluctuations que nous
venons de décrire sont dues presque exclusivement à l'_échelle
mobile_.

Et qu'on n'imagine pas que les périodes de prospérité, qui ont succédé
si régulièrement à des périodes de souffrance, ont été pour
l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre
époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes
témoins aujourd'hui, sont celles où le mal se manifeste; mais les
trois époques de prospérité _anormale_ sont celles où il se prépare.
Dans celles-ci, l'énorme épargne, que le pays réalise dans l'achat des
subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et
aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas
immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un
téméraire esprit d'entreprise; opérations lointaines et hasardeuses,
chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et
comme si l'état de choses actuel devait toujours durer. Mais les
époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu'une grande
partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on
l'eût jeté dans la mer.

Il est permis de croire que, sous un régime de liberté, ces excessives
fluctuations dans le prix du blé eussent été évitées. Alors le capital
se serait partagé, dans des proportions convenables, entre
l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospéré d'un pas égal et
par l'action réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On
n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitiés de
l'Angleterre paraissant avoir des intérêts opposés, chacune d'elles
subissant des crises terribles, précisément quand l'autre était
embarrassée de sa prospérité.

Nous regrettons de traiter si à la hâte un sujet de cette importance,
forcés que nous sommes de négliger une foule de documents et de
considérations qui auraient, nous en sommes sûrs, entraîné les
convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui
faire soupçonner que l'intervention de la loi, dans la fixation du
prix du blé, est fallacieuse, funeste à tous les intérêts, et
principalement à celui qu'elle prétend servir, nous voulons dire
l'intérêt agricole.


11.--À QUOI SE RÉDUIT L'INVASION.

                                                     27 Décembre 1846.

Si nous avons une foi entière dans le triomphe de notre cause, malgré
la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous
attendons à voir les faits venir l'un après l'autre déposer en sa
faveur.

Au moment où nous écrivons, les ports de France sont ouverts aux
céréales du monde entier.

Excepté Bayonne, où le jeu de l'échelle mobile amène des résultats
fort bizarres.--Le froment y manque et est à 28 fr. Le maïs y abonde
et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient
_échanger_ du maïs contre du froment. Mais l'opération est doublement
contrariée et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du maïs, dit le
Bayonnais.--Payez l'amende, répond le douanier.--Et le motif?--Le
motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le marché. L'ami, vous
choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'État
soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en
retour du maïs, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez
encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que
le froment n'est, ou n'était, il y a deux mois, qu'à 22 fr... à
Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mangé,
Bayonne doit être rassasié.--Mais, monsieur le douanier, il y a
soixante lieues de mauvaises routes d'ici à Toulouse.--Faites venir le
froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous
conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arrivé à
Bordeaux que parvenu à Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se
fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment étranger, et non pas
Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien à nos belles
combinaisons de moyennes, de prix et marchés régulateurs, de zones,
etc., etc.

Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux céréales
du monde entier.

L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure,
avilir les prix, arrêter la culture, rendre les champs aux ronces,
cette inondation a-t-elle eu lieu? Évidemment non, puisque chacun se
préoccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver.

Cependant les circonstances n'étaient-elles pas éminemment propres à
déterminer l'inondation?

Cela vaut la peine d'être examiné.

Dans sa circulaire aux préfets, M. le ministre du commerce établit
«que dans les trois régions du Nord, ainsi que dans les trois régions
du Centre, la récolte en froment, méteil, seigle et orge, a été
généralement inférieure à une année ordinaire et que, dans les trois
régions du Midi, les rapports accusent une infériorité de récolte
encore plus marquée.

«La perte de la pomme de terre paraît aller au quart ou au tiers d'une
année commune.»

En outre, «l'année dernière n'a pas été une année favorable, et si
elle présentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais
résultat de la récolte des pommes de terre, en augmentant la
consommation des céréales, l'avait considérablement réduit.»

Ainsi, du côté de la France, tout semblait se réunir pour provoquer,
en cas d'ouverture des ports, une inondation de blés étrangers.

D'un autre côté, les circonstances extérieures favorisaient au plus
haut degré ce phénomène.

«En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands
marchés est en ce moment très-considérable; la récolte des grains a
été magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les
gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places
d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc.,
dans la mer d'Azow. L'énorme exportation des années 1844 et 1845 avait
donné dans ces contrées une grande impulsion à la culture des
céréales; la température extraordinairement favorable de l'été en a
favorisé le développement...

«La récolte en Égypte a été supérieure aux produits d'une année
commune. Elle excède de beaucoup les besoins de la consommation; la
moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres;
Alexandrie peut en livrer facilement cette année de 1,700,000 à
1,800,000...

«Aux États-Unis, les deux récoltes abondantes de 1845 et 1846 ont
accumulé d'importantes quantités de grains disponibles pour
l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'évalue
pas cette récolte à moins de 26 millions d'hectolitres de maïs, et
plus de 49 millions d'hectolitres de froment.»

Les deux phénomènes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres
à déterminer une invasion de produits étrangers se présentent donc
ici, à savoir: déficit chez nous, extrême abondance dans les autres
pays producteurs.

Nous ajouterons qu'au point de vue du système restrictif, qui se
préoccupe surtout de celui qui produit le blé et non de celui qui le
mange, il était impossible de choisir un plus mauvais moment pour
ouvrir les ports.

Après bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son blé
détruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le récompenser de
ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra à un prix élevé.
Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accès au blé
étranger, cultivé sur une terre qui ne coûte rien, par des mains
qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impôts, et où, par surcroît
de fatalité, la récolte a été magnifique? Qu'est donc devenue votre
théorie de la _lutte à forces égales_, de l'égalisation des conditions
du travail?

Vous avez mis tous ces arguments de côté, vous avez ouvert les ports
sans ménagements, sans transition, sans ces sages tempéraments qui,
dans d'autres circonstances, sont un commode prétexte pour ne rien
faire du tout. La peur de la faim a surmonté la peur de l'inondation.
Vous vous êtes fait libre-échangiste pratique, dans toute la force du
terme. Vous avez été non moins radical que Cobden et plus que sir
Robert Peel. Vous avez prononcé, en fait de céréales, la liberté
totale, immédiate, sans condition, sans stipuler aucune
réciprocité.--C'est une grande expérience. Et que nous apprend-elle?
C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez
vite au gré de vos désirs; le commerce, la spéculation, la différence
des prix, l'inégalité des conditions de production, rien de tout cela
ne peut hâter assez cette concurrence étrangère si redoutée; et pour
la surexciter, vous êtes réduit à y appliquer les deniers publics et
les vaisseaux de l'État.

Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque
enseignement?

Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, évidemment vous pouvez
le faire toujours sans danger.

Car enfin, de quelle manière peuvent se combiner les récoltes
relatives de la France et de l'étranger? nous n'en connaissons que
quatre, savoir:

  Abondance partout;
  Déficit partout;
  Abondance chez nous, déficit ailleurs;
  Abondance ailleurs, déficit chez nous.

Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernière qui
puisse rendre l'inondation redoutable.

S'il y a abondance partout, il y a bon marché partout. C'est le cas
actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par conséquent
l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait
plus restreint.

S'il y a déficit partout, il y a cherté partout. C'est encore le cas
actuel, sauf que le prix serait plus élevé en Bessarabie, en Égypte,
aux États-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il était
possible, que d'ouvrir les ports.

Quant à la troisième hypothèse, abondance chez nous, déficit ailleurs,
c'est certainement celle où la possibilité de l'inondation est à son
moindre degré.

Il n'y a donc qu'un cas où cette singulière inondation d'aliments
puisse _à priori_ paraître imminente; c'est le cas où les aliments
nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas où nous nous
trouvons; c'est le cas, le seul cas où la loi restrictive ait quelque
chose de logique et de justifiable, au point de vue étroit de
l'intérêt producteur.

Or, nous y sommes dans cette éventualité, et, par une inconséquence
bien remarquable, nous avons rejeté la protection, non-seulement
_quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothèse même
qui lui sert de prétexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes
à regretter de ne l'avoir pas plus tôt rejetée.

De fait, notre loi céréale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RÉTABLIR. Il
ne faut pas nous créer pour l'avenir des difficultés. Il ne faut pas
fournir un nouvel aliment aux préjugés et aux vaines alarmes des
cultivateurs ou plutôt des possesseurs du sol. Les voilà soumis à la
concurrence étrangère, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle
ne leur sera jamais aussi préjudiciable qu'elle peut l'être
aujourd'hui. Les événements ont fait ce que tous les raisonnements du
monde n'auraient pu faire; la révolution est accomplie; ce qu'il peut
y avoir de fâcheux dans le premier choc est passé; il ne faut point en
perdre le bienfait permanent, en opérant la contre-révolution. Les
prix intérieurs et extérieurs sont nivelés, l'agriculture française a
subi la concurrence dans les circonstances les plus défavorables pour
elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles priviléges.
Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de
tous les produits est passé, _sans transition_, du régime de la
restriction à celui de la liberté, et que la réforme, immédiate,
absolue, n'en a été que moins douloureuse.

Que toutes les associations du libre-échange s'unissent donc pour
empêcher que la loi céréale ne soit jamais ressuscitée. Sur ce terrain
elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le
maintien d'une réforme déjà réalisée que le renversement d'un abus.
Dans la prévision d'une liberté prochaine et inévitable, les
manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec
nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans déserter, non-seulement
son intérêt le plus évident, mais encore son droit le plus sacré,
celui d'échanger son salaire contre la plus grande somme possible
d'aliments, celui d'acheter le blé au prix réduit par la concurrence,
quand il vend son travail au prix réduit par la concurrence. Et quant
au propriétaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il
est assez juste envers le peuple pour renoncer à une taxe sur le pain,
qui n'a d'autre effet que d'élever artificiellement le capital de la
terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra
quand nous demanderons que les classes manufacturières fassent à leur
tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et
inefficaces priviléges.


12.--SUBSISTANCES.

                                                           8 Mai 1847.

Quand nous avons entrepris de renverser le régime protecteur, nous
nous attendions à rencontrer de grands obstacles.

Nous savions que nous soulèverions contre nous de puissants intérêts,
aveuglés par les trompeuses promesses de la législation actuelle, et
nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands
manufacturiers, les grands propriétaires et les maîtres de forges
exercent dans les chambres et sur la presse périodique.

Il n'était pas difficile de prévoir que les industries protégées
entraîneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus aisé que de
faire un épouvantail de la concurrence, quand on ne la montre à chacun
que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce?

Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de
recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme
les patrons de leurs injustes priviléges, et qu'ils ne manqueraient
pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la liberté.
C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dégradation
morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immédiat, celui
d'enlever quelques voix à des adversaires politiques?

Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du
pays en matière économique. L'Université, qui décide ce que les
Français apprendront ou n'apprendront pas, juge à propos de leur faire
passer leurs premières années parmi des possesseurs d'esclaves, dans
les républiques guerrières de la Grèce et de Rome. Est-il surprenant
qu'ils ignorent le mécanisme de nos sociétés libres et laborieuses?

Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque
puisse accomplir une réforme importante contre le gré de l'opinion
publique; et eussions-nous eu cette pensée, les faits nous
démontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'était
nullement disposé à risquer son existence dans une telle entreprise.

C'est donc avec la pleine connaissance des difficultés qui nous
entouraient que nous avons commencé notre oeuvre.

Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que
la France offrirait au monde l'étrange et triste spectacle qu'elle
présente;

Que, pendant que l'Angleterre, les États-Unis et Naples affranchissent
leur commerce, pendant que la même réforme s'élabore en Espagne, en
Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de répéter,
sans oser rien entreprendre: «Je marche à la tête de la civilisation;»

Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de
Dunkerque, qui demandaient énergiquement la liberté il y a quelques
années, s'en montreraient aujourd'hui épouvantées.

Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combinés des
protectionnistes et de certains journaux, le pays a été saisi tout à
coup d'une crainte immense, inouïe, et, osons trancher le mot,
ridicule.

Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette désoler la population, le
pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux,
tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres
n'osent pas déclarer que les Français auront, au moins pendant un an,
le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le déclarer,
parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le
demander, parce que cela déplaît aux journaux protectionnistes,
socialistes et soi-disant démocratiques. Oui, nous le disons
hautement, avant peu on refusera de croire que la France a étalé aux
yeux de l'univers une telle pusillanimité; chacun se vantera d'avoir
fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil:
«J'étais à Wagram et à Waterloo,» on dira: «En 1847, je déployai un
grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre
du pain.»

Où en sommes-nous, grand Dieu! On écrit de Mulhouse: «La consommation
intérieure de nos produits est arrêtée à cause de la cherté de nos
subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage,
le blé est à 50 fr. l'hectolitre; la Suisse est près de nous; nous
serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la
viande, mais nous n'osons pas la demander.»

On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une
pétition pour la libre entrée des aliments. Il faudrait, dit-on, que
cette proposition émanât du parti démocratique; et il s'y oppose parce
qu'il a fait alliance avec le privilége.

Bien plus. Êtes-vous convaincus que l'entrée libre des blés doit être
provoquée? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la
libéralité de nos libéraux, qu'ils ne souffrent même pas la discussion
sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous
êtes des pessimistes, des alarmistes, des traîtres, et pis que cela,
si c'est possible.

C'est ainsi que le _Journal des Débats_ s'est attiré un torrent
d'invectives de ce genre pour avoir demandé la prorogation de la loi
qui autorise la libre entrée des céréales, et surtout pour avoir
motivé sa demande.

Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre
but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chaînon
du système protecteur; votre but est de nous ravir notre popularité,
etc., etc.

Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour
un homme, le courage consiste à fermer les yeux devant le danger?
Est-ce que le plus sûr moyen de lutter contre les obstacles et d'en
triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le
remède sans parler du mal, et suffit-il de dire: «La récolte sera
magnifique, surabondante, précoce; ne vous préoccupez pas de
l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministère; sauf à
l'accabler si vos illusions sont trompées[18]?

[Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, après avoir énuméré
toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministère de ne pas
laisser entrer le blé étranger, terminait ainsi son article:
«Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles
accusateurs!»]

Que disait pourtant le _Journal des Débats_? Il n'arguait pas d'une
mauvaise récolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le
secret de l'avenir.

Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une
part, la production des substances alimentaires sera diminuée de tout
ce qu'on a ensemencé en moins de pommes de terre; de l'autre, nos
greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une réserve.
Donc les prix seront plus élevés qu'en temps ordinaire, même en
supposant une bonne récolte.

Certes, c'était bien là le langage de la modération et de la prudence.

Pour nous, nous disons aux propriétaires: En premier lieu, vous n'avez
pas à craindre que la liberté avilisse le prix des blés l'année
prochaine. Il est de notoriété que le blé est cher parce qu'il manque,
non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de
l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment même,
nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en
proie à des convulsions causées par la cherté du pain. Il est de
notoriété que les approvisionnements des autres pays producteurs,
l'Égypte, la Crimée, les États-Unis, ne sont pas inépuisables, puisque
le blé s'y tient à des prix élevés. Dans de telles circonstances, ne
pas permettre au commerce de préparer ses opérations, c'est les
empêcher, c'est travailler à perpétuer la famine.

En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que
vous faites. Vous abusez de la puissance législative. Le dernier des
manoeuvres a plus le droit d'échanger, à la fin de sa journée, son
chétif salaire contre du pain étranger, que vous n'avez celui de l'en
empêcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression
dans toute la force du mot; c'est de la spoliation légale, la pire de
toutes.--On parle de la responsabilité du pouvoir. Ce n'est pas à nous
de l'en exonérer. Mais nous disons que la plus grande part de
responsabilité pèse sur les législateurs-propriétaires. Que la famine
se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un
seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de
pain qu'il l'eût fait sous un régime libre, qui donc, nous le
demandons, devra compte de cette vie?

Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde
et insultant de dire aux Français: «Nous voyons le mal qui vous
menace, c'est la cherté du pain. Il n'y a qu'un remède possible, c'est
la libre entrée du blé étranger. Mais, pour réclamer cette liberté, il
faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on
parle, devant vous, même de dangers éventuels. Donc nous n'en
parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres
peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce français
doit rester dans l'oisiveté; parce que le seul fait d'aller chercher
du blé, pour apaiser votre faim, troublerait votre quiétude.»


13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BÉTAIL ÉTRANGER.

                                                         14 Mars 1847.

La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail.

Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont
le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à
s'échanger contre de la viande étrangère.

Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons
l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle
ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté.

En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix
de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel.

Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour
résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au
cri de la faim.

Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger
et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre
des aliments?

Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son
marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu!

Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à
quelques éleveurs!

Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de
l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non
comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_.

S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous
résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine,
dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi.

Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une
redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier.

Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever
le taux de la viande.

On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce
particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de
la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des
aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de
commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte
d'en protéger la production?

En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les
produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la
viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de
hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le
café et le thé.

Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les
passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui
restreint le travail et les jouissances de tous au profit de
quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme
dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec
perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19].

[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond
du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os}
56 et 57.)]

Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons
pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de
là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_
certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne
dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_,
bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission
à peu près exclusive d'empêcher?

On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour
favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous
la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle
dérision!

Voyons, sortez de ce dilemme.

Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou
non?

Si vous dites _oui_, nous répondons:

Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de
bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir
l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et
si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays,
comment y aurait-il _plus d'engrais_?

Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons
pourquoi vous le maintenez?

On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue
complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs
qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits
propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de
travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la
restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de
ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de
l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin,
est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre
population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport,
après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante
boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers
ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection
accordée sur le boeuf de boucherie?

Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne
conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation
des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte
de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple.


14.--SUR LA DÉFENSE D'EXPORTER LES CÉRÉALES.

                                                         20 Mars 1847.

Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de
disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à
la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on
est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par
retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font
simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements,
pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix
d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir
les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les
conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de
l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez
forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène
toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut
éclairer[20].

[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à
146.--(_Note de l'éditeur._)]

Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation,
c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on
en fait l'application générale, refuser sans inconséquence
l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste
dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est
la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la
sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son
exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes,
mais il faut renoncer à invoquer des raisons.

Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées,
l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont
insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne
l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au
produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit
donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la
distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous
croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer.

Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort
instructive.

Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des
céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant
qu'aucune d'elles, a adopté une autre police.

Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en
France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il
entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de
tous les marchés du monde.

Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt
provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de
l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à
Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de
négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers
la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les
fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs
chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y
vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce
genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus
qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les
prix.

L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre,
sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit
sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à
97._)

C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en
ces termes:

«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en
France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement
encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement
parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr
d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous
croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant
du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de
pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura
des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous
considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré,
ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée
serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.»

On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un
fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on
s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à
Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques.
En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le
résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur
Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner
leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de
leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un
second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et
c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir.

Indépendamment du tort général que fait presque toujours
l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est
accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients
accessoires dont on ne tient pas assez compte.

Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à
Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux
capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui
pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce
motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines
répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et
chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont
exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les
destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des
marchés.

Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le
prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix
baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés
à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme
différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment.

Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant,
ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été
bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de
froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi
subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par
hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou
ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de
législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à
remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de
la manière la plus uniforme?

Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la
détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes
d'assurer leurs approvisionnements pour six mois.

L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer
que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas
concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé?

Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière
successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si
chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année,
comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à
la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait
pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il
juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses
enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un
taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins
considérable.

Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le
paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant.
Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le
consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes,
dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les
consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les
autres contributions qui forment les revenus municipaux?

On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au
_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre
ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités,
il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et
ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout
mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce
qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous
persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de
ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de
plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des
subsistances plus uniforme et plus équitable.


15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES.

                                                         21 Mars 1847.

_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des
salaires?_

C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la
restriction diffèrent complétement.

Les protectionnistes disent:

Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts
salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la
classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si
celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M.
Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde
sera heureux.

Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la
subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe
qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers
anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la
même proportion, le prix de la main-d'oeuvre.

Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe
ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en
ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux
réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra
au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la
baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression.

Les _libre-échangistes_ répondent:

Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense
pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se
vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces
choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se
peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque
la hausse des salaires.

Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est
réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes
sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les
débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont
congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double
pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les
salaires baissent.

Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient
tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative,
naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne
supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser,
par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette
classe à un niveau nécessaire et immuable!

Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des
protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les
efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les
emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État,
malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui
n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons
si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité
qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires.

Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées;
qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons,
des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à
domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le
nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des
infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on
compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent
les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se
manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas
accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de
dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il
ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et
d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire
s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous
déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons
notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.

Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté
des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe
ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot
disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste
de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien
moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous
permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre
entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays,
qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et
surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui
possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du
travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais,
qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à
cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments
est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous
croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant
moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il
reçoive une moindre rémunération.

Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur
théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser
la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement
celle qui est le fruit du _travail national_.

À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est
toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé
quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de
produits étrangers.

Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à
l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences,
mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.

Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances
entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion
qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière?
N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont
voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique
but de réduire le taux de la main-d'oeuvre?

Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte
sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes
laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider,
une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise
les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21].

[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et,
au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)]


16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, À PROPOS DU TRAITÉ BELGE.

                              (_Journal des Économistes._) Avril 1846.

Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a
free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la liberté et la
protection.--Pendant bien des années, les chefs de la Ligue ont
provoqué, au sein des Communes, de semblables discussions. Sûrs d'être
défaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et
laborieuses veilles où s'élaborait cette reine du monde,
l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce
temps-là, il ne se fût pas trouvé chez nous un député assez audacieux
pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_.
L'inattention, le dédain, la raillerie, peut-être quelque chose de
pis, eussent prouvé au téméraire qu'il est des époques où, si l'on
n'est pas sceptique, il faut du moins le paraître, et où quiconque
croit à quelque chose n'est propre à rien.

Enfin, voici venir l'ère des discussions théoriques, les seules, il
faut le reconnaître, qui grandissent les questions, éclairent l'esprit
public. La protection et la liberté se sont prises corps à corps, à
propos du _traité belge_.--Je dis _à propos_, car il était le
prétexte plutôt que le sujet du débat. Chacun savait d'avance que le
projet ministériel ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse au
scrutin.

Nous n'avons donc pas à l'examiner, et nous nous bornerons à une
remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrès se fait
reconnaître: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de
plus rétrograde que le traité belge, car il complique d'une manière
exorbitante l'action de la douane. La voilà donc chargée,
non-seulement de constater la valeur des objets importés pour prélever
une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son
origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui
appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de
11 pour 100, ou ce dernier augmenté de la moitié de la différence, ou
bien encore des trois quarts de la différence.--Et si c'est de la
toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le
nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimètres, sur quatre
points différents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour
fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre.

Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit
inondé de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurément,
si la douane se bornait à recouvrer le revenu de l'État.

Non, la vérité ne saurait être dans ce dédale de subtilités. On a beau
dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons:
Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont
raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient à
lui-même, laissez-le se pourvoir comme il l'entend.

J'ajouterai une observation plus grave. Les _traités de commerce_ sont
toujours et nécessairement contraires aux saines doctrines, parce
qu'ils reposent tous sur cette idée que l'importation est funeste _en
soi_. Si on la croyait utile, évidemment on ouvrirait ses portes, et
tout serait dit.

Ils ont de plus l'inconvénient d'éveiller l'hostilité de tous les
peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne
soient pas français._--Voilà le traité de Méthuen.--_Je veux bien
acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas à bon marché,
c'est-à-dire anglaises._--Voilà le traité belge.--Quand notre siècle
sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: À quarante-six ans, dans mon
âge mûr, j'étais encore bien novice.

Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses
moitiés et ses quarts de différence; et passons à la lutte des
doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance
réelle.

_M. Lestiboudois_ a ouvert la brèche avec sa théorie de l'an passé.
Vous la rappelez-vous?--«Le commerce extérieur ruine une nation qui
achète avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.»

Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dépense plus qu'on ne
gagne, ce que font les gens paresseux, désordonnés et prodigues. En
quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet été, il plaisait à
Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire,
manger et s'ébattre; si, après avoir dévoré ses provisions, il s'en
procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses
bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu'à son sol et ses palais,
il se ruinerait à coup sûr. Mais remarquez ceci: ses vices étant
donnés, loin qu'il pût imputer sa ruine à ses relations avec les
provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la
souffrance et du dénûment.--Tant que la France sera laborieuse et
prévoyante, ne craignons pas que le commerce extérieur lui enlève ses
capitaux.--Que si jamais elle devient fainéante et fastueuse, le
commerce extérieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux
acquis.

_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a déployé du talent. Mais ce n'est pas
ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprécier surtout son
courage et son désintéressement. Il faut du courage pour faire
retentir le mot _liberté_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays
presque exclusivement hostiles. Il faut du désintéressement pour
rompre en visière avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accès du
pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer.

Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a défendu le régime protecteur avec
un accent de conviction qui atteste sa sincérité. Mais plus M. Corne
est sincère, plus il est à plaindre, puisque sa logique l'a conduit à
ces affligeantes conclusions: La liberté est antipathique à l'égalité,
et la justice au bien-être.

_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, dès le début, en homme
_pratique_, c'est-à-dire dégagé de tout principe absolu, partisan tour
à tour, selon l'occurrence, de la liberté et de la protection.--Nous
avons d'abord été surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce
n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modération
qu'elle donne. Comment révoquer en doute la supériorité de l'homme qui
juge tous les partis, se préserve de toute exagération, discerne le
fort et le faible de toute théorie?--Mais ces praticiens ont beau
dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut
concéder à la _restriction modérée_, c'est d'être _modérément_
mauvaise. Aussi nous avons été heureux d'apprendre, quand M.
Wustemberg a développé sa pensée, qu'il condamne le principe de la
protection, qu'il avoue le principe de la liberté et que sa modération
doit s'entendre du passage d'un système à l'autre. (_V. ci-après le nº
49._)

Il y aurait peu d'utilité à passer en revue tous les discours qui ont
occupé trois séances. Je me hâte d'arriver à celui qui a fait, sur
l'assemblée et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera
pas cependant sans rendre hommage à une courte, mais substantielle
allocution de M. Koechlin, qui a relevé avec netteté les faits et les
calculs erronés que le monopole invoquait à son aide. On y voit
combien il faut se tenir en garde contre la statistique.

Ce n'est pas chose aisée que d'apprécier les paroles d'un premier
ministre. Faut-il les juger en elles-mêmes, en se bornant à rechercher
leur conformité avec la vérité abstraite? Faut-il les apprécier au
point de vue des opinions de l'orateur, manifestées par ses actes et
ses discours antérieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient
l'expression, du moins complète, de sa pensée intime? Est-il permis
d'espérer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un
professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des
passions de la majorité, ni du retentissement de ses paroles, ni des
craintes et des espérances qu'elles peuvent éveiller?

Si encore M. Guizot était un de ces hommes, comme on peint le duc de
Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce
qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnaît qu'il possède au plus haut
degré toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle
particulièrement dans l'art de mettre, non point les maximes en
pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue à
M. Dupin.

Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprécier
la portée et la pensée d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est
de se mettre à la place de l'orateur et de peser les circonstances
dans lesquelles il a parlé.

Quelles sont ces circonstances?

D'un côté, une grande nation qui passe pour habile en matière
commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont
très-répandues, exige l'_application_ du principe proclamé vrai
d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la
science économique l'étude de toute leur vie.

En outre, un ministre auquel l'Europe décerne le titre de grand homme
d'État, un cabinet composé d'hommes supérieurs, les chefs de toutes
les oppositions s'accordent un moment pour rendre à ce principe le
plus sincère des hommages, la réalisation.

Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste à ce grand
spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renommée, venir
élever à la tribune française le drapeau de la protection?

D'un autre côté, il s'adresse à des hommes qui, presque tous, croient,
je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, liée au
régime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de
la France est attachée au maintien de ce régime. Enfin, au dehors des
Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une
association un peu forte en France, c'est celle qui s'est vouée à le
défendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la
liberté?

Que fera-t-il donc?

Il débutera par un pompeux éloge de la réforme anglaise, mais ensuite,
en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est
pas applicable à la France.

Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne étant en
très-grande majorité composée d'ouvriers des manufactures, il y avait
intérêt à lui donner à bon marché le pain, la viande et tous les
aliments;--ce qui est sans application à notre pays agricole.

Comme si, précisément parce que notre population est, en très-grande
majorité, vouée aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas
également intérêt à lui donner la houille, le fer et le vêtement à bon
marché.

Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce
donc qui est applicable à la France? Est-ce la restriction? est-ce la
liberté?

Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, résoudre les questions
une à une, à mesure qu'elles se présentent, et sans les rattacher à
aucun système; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est
tracée dans la voie du progrès.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il
n'est pas dans le progrès?)

En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les
libéraux se disent: Il y a une pensée de liberté dans ce discours-là.

Et les monopoleurs: Si le progrès futur va du même train que le
progrès passé, nous pouvons dormir tranquilles.

Ceci n'est pas une critique.

Peut-être aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre
venant dire aux Chambres: «Voilà mon principe:--vous le repoussez, je
me retire. Ma place est à la chaire, au journal; elle ne saurait être
au banc ministériel.»

En attendant, il faut bien se résigner à ce que, sans sacrifier
explicitement ses convictions sur une question spéciale, il consulte
l'opinion publique, cherche même à la modifier, mais qu'en définitive
il préfère gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout.

M. Peel, cet homme d'État qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter
démesurément comme l'instrument, presque l'inventeur de la réforme
commerciale, n'a pas fait autre chose[22].

[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Il y a longtemps que M. Peel est économiste, malgré la comédie de sa
confession. Mais il ne s'est pas avisé de devancer l'opinion, il l'a
laissée se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postérité
vénérera la mémoire, se chargeaient de cette tâche laborieuse, lui se
contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tâter le pouls_. Il
l'a aidée même, par des expériences partielles, qu'il savait bien
devoir réussir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrière
lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui
l'avait élevé, il s'est placé du côté de la force, et il a dit aux
monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'étude et l'expérience m'ont
détrompé.--Et il a accompli la réforme.

Le discours même, par lequel il a introduit aux Communes cette grande
mesure, se ressent des ménagements que doivent s'imposer les ministres
qui redoutent plus l'éloignement des affaires que l'inconséquence
théorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libéral au fond que
sa réforme et surtout que son discours? Combien d'hérésies n'a-t-il
pas articulées, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas
trop heurter une partie de son auditoire!

Et par exemple, quand il a dit: «Qu'avons-nous à craindre? Nous avons
de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les
manufacturiers du monde.»

Vous nous battrez!--Peut-être: et en tout cas, très-honorable
baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui
recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit
d'échange, _en communauté_ de vos avantages. Vous nous battrez comme
la Beauce bat Paris en lui vendant du blé, comme Newcastle bat Londres
en lui vendant du combustible.

Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de
préjugés. De là ce mélange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il
résulté? ce qui résultera toujours de cette stratégie. L'Europe n'a
retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a citée à notre tribune.
L'influence morale de la réforme en a été neutralisée; et malgré les
précédents, malgré les faits, malgré la renonciation à toute
réciprocité, la prévention traditionnelle contre le machiavélisme de
la perfide Albion est demeurée, ou peu s'en faut, dans toute sa force.

Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il
rien à conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de
retentissement?

S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu'à travers beaucoup de
distinctions et de précautions, une pensée de liberté s'y laisse
apercevoir.

Il est vrai que M. Guizot a dit et répété: Nous sommes conservateurs,
nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est
conservateur et protecteur.

Donc, dans sa pensée, l'esprit de conservation et de protection n'est
pas incompatible avec une réforme plus ou moins radicale.

Il a été plus loin lorsqu'il a dit: «Nous avons intérêt à réformer
progressivement nos tarifs, à étendre nos relations au dehors, à nous
donner à nous-mêmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, à
améliorer ainsi la condition du _public consommateur_.»

Et encore:

«Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos
grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le
monde, avec profit pour le _public consommateur_.»

Le voilà donc prononcé le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui
résout tous les problèmes; car, enfin, la consommation est le but
définitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le
consommateur est mis en scène; il n'en sortira pas, et bientôt il
l'occupera tout entière. (V. _tome_ IV, _page_ 72.)

Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de
Smith et de Say une étude spéciale. Nul homme ne peut tout savoir.
Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil
qui le conduira sûrement à travers tous les détours de ce labyrinthe.
Qu'il attache sa pensée à ce phénomène de la consommation, et il sera
bientôt plus économiste que beaucoup d'économistes de profession. Il
arrivera à cette simple conclusion: Le tarif doit être une source de
revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap.
XI du tome_ VI.)

Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine.

«Dès aujourd'hui nous pouvons annoncer que des études poursuivies de
concert, par les départements du commerce et des finances, auront pour
résultat la présentation, à la session prochaine, d'un projet de loi
de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.»

Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, le ministre s'est servi, un moment
avant, du mot _adoucissements_.

Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la réparation approche.

Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y
sont pas trompés. Ils ne s'en sont point laissé imposer par les grands
mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est écrié: «On vous
fera bientôt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas
prendre. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, ne vous
parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien
qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte
opposition. Mais ces idées, je le crains bien, germent dans son
esprit, et peut-être ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a
bien dit qu'il était partisan du régime protecteur. Mais en même temps
il a déclaré qu'il fallait élargir ce système, et successivement le
modifier, à l'égard surtout des industries privilégiées; ce qui veut
dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou
l'autre, à entrer en concurrence avec l'étranger.»

Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de propriété sera
reconnu en France, et que quiconque travaille, maître du fruit de ses
sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'échanger, si tel est son
intérêt, même ailleurs que chez M. Grandin.

Ainsi, je le répète, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivés sans
doute au temps de la réforme, de l'application des grands principes
d'économie politique et d'éternelle justice. Mais nous entrons dans
l'ère des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre à six ans de
distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commença en 1841, M.
Guizot les commencera en 1847, et leur succès en provoquera d'autres
jusqu'à ce que la justice règne dans le pays.

L'heure approche. Mais le temps qui nous en sépare doit être consacré
à la discussion et à la lutte.

Amis de la liberté, je vous dirai comme M. Grandin à sa phalange:
Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre!

Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui décidera la réforme. Ce
n'est pas la Chambre, ce ne sont pas même les trois pouvoirs; c'est
l'_opinion_. Et êtes-vous prêts pour le combat? avez-vous tout
préparé? avez-vous un organe avoué et dévoué? vous êtes-vous occupés
des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses
comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous
puissiez apporter à ce ministère, ou à tout autre, qui osera toucher à
l'arche du privilége?

Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses
coalitions, ses finances, sa publicité. Il a réuni en un faisceau tous
les intérêts égoïstes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les
élections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mécanisme
constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans
l'indifférence.

Vous comptez sur le pouvoir. Sa déclaration vous suffit. Ah! _ne vous
y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut
qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne
voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point
d'appui? et vous hésitez à le lui donner!

Plusieurs d'entre vous sont découragés. Ils disent: «L'intérêt
général, parce qu'il est général, touche tout le monde, mais touche
peu. Jamais il ne pourra se mesurer à l'intérêt privé.»--C'est une
erreur. La vérité, la justice ont une force irrésistible. C'est
l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons
que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs.

Unissez-vous donc: agissez. À quoi servent les garanties conquises par
tant de sacrifices? À quoi servent les droits de parler, d'écrire,
d'imprimer, de nous associer, de pétitionner, d'élire, si tous ces
droits nous les laissons dans l'inertie?

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule
dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples.

Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _débat théorique_, il a
envahi la presse quotidienne.

Quelle eût été, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et
voilà que _le Courrier français_, _le Siècle_, _la Patrie_,
_l'Époque_, _la Réforme_, _la Démocratie pacifique_ ont passé dans
notre camp[23]; et tout le monde a été frappé de l'orthodoxie et du
ton de résolution qui règne dans le manifeste du _Journal des Débats_,
habituellement si prudent et si mesuré.

[Note 23: L'auteur reconnut bientôt que quelques-unes des adhésions
qu'il enregistre ici n'étaient ni solides ni complètes.--(_Note de
l'éditeur._)]

Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_,
_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat
plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des
principes. Elle veut la liberté, la justice; seulement elle y veut
arriver avec une lenteur désespérante. Quant au _Constitutionnel_, on
ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous décourager.
Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il
semble qu'une secrète répugnance dominait la plume qui les a formulés.
Ils reposent tous sur une perpétuelle confusion entre les tarifs
protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous
laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la
réforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_.
Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de
forts droits sur le thé, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits
qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits
n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en
cela que consiste la libéralité de la mesure.--Il nous assure qu'il y
a, en Suisse, beaucoup d'obstacles à la circulation des marchandises;
mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux
marchandises indigènes et aux marchandises exotiques; que les unes et
les autres y sont traitées sur le pied de la plus parfaite égalité,
d'où il résulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospère sans
_protection_, malgré la mauvaise assiette de l'impôt.

Encore quelques efforts. Que Paris se réveille; qu'il fasse une
démonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous
soient aussi féconds que ceux qui viennent de s'écouler, et la
question de principe sera emportée.


17.--LE PARTI DÉMOCRATIQUE ET LE LIBRE-ÉCHANGE.

                                                         14 Mars 1847.

Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des
échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler
principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de
la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la
population.

La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la
communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait
y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes
effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur
l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime
de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du
marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif.

La restriction douanière est donc un privilége conféré par la
législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de
privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au
contraire, aux dépens des masses.

Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour
tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne
division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble
de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution
correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances
de la vie.

Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne
supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la
restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la
masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des
classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque
totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour,
ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints
par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore
encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de
leurs concitoyens.

Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là
ses conséquences naturelles?

Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit
de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir
comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de
la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle
est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la
concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail
et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les
industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent
dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont
donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part
dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des
salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de
bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en
aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus
de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de
travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne
prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles
plus grandes.

Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à
notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et
ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition
acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que
difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent,
devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques,
aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de
disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur
ardente opposition?

Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous
sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient
systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi,
nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur
leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables,
et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti
à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au
plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire
placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il
juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate
manifestation de la société, la liberté d'échanger.

Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti
démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des
échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le
contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de
le poursuivre de leurs sarcasmes[24].

[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et
94.--(_Note de l'éditeur._)]

Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà
d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui
soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles
peuvent être ces intentions.

En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique
cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en
principe_.

Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez
est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La
restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns
aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une
atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du
travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous
reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique,
à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la
liberté, l'égalité des droits des travailleurs.

Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en
principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution
oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti.

Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les
voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont
plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils
ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent
dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque
chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique
sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les
secrets motifs.

Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à
respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et
de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de
suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils
suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par
une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter
systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que
l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des
hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur
supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à
opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de
Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement?

Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui
commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_.
Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose
que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est
justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à
ce mot son immense portée.

Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit
d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui
montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils
proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés
publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout
en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui
étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le
pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la
meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la
liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux
n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous
réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi
manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement
de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de
discussion possible.

On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un
principe et d'en juger avec la même sincérité l'application
inopportune.

Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous
soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux
classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur
dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources
de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de
sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de
cette concession, _vous avez raison en principe_.

Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme,
nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune
à certains esprits prudents jusqu'à la timidité.

Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti
démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive,
sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de
justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en
principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout
autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette
hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui,
selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des
travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de
l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public
sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui
a le plus à souffrir des priviléges attaqués.

De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration:
_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis
aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le
droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi
tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau,
nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la
liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose
conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre
déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner
notre cause et à relever celle de nos adversaires?

De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée
par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette
conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces
motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de
hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous,
les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une
voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux
de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la
justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des
droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on
puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se
dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se
déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus
évidente et le dénoûment plus prochain.


18.--DÉMOCRATIE ET LIBRE-ÉCHANGE.

                                                        25 Avril 1847.

Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit à marcher.

C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois
que l'on nous en fournira l'occasion.

Nous l'avons déjà employé à propos du traité de Méthuen. On assurait
que ce traité avait ruiné le Portugal, nous en avons donné le texte.

Maintenant nous sommes en face d'une autre question.

Les _amis du peuple_ font au libre-échange une opposition haineuse.

Sur quoi nous avons à nous demander:

Le _libre-échange_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou
n'est-il pas dans l'intérêt du peuple?

Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons
comment le peuple a parlé et agi lui-même quand il en a eu l'occasion.

Depuis un demi-siècle, nous avons eu des constitutions fort diverses.

En 1795, aucun Français n'était exclu du suffrage électoral.

En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impôt.

En 1817, étaient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs.

En 1822, l'influence de la grande propriété fut renforcée par le
double vote.

Ces quatre assemblées, émanées de sources diverses, depuis la
démocratie la plus extrême jusqu'à l'aristocratie la plus restreinte,
ont voté chacune son tarif.

Il nous est donc aisé de comparer la volonté de tous exprimée par
tous, à la volonté de quelques-uns exprimée par quelques-uns. Nous
soumettons le tableau suivant aux méditations de nos concitoyens de
toutes classes.

  ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------
                              | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822
                              | TOUT FRANÇAIS |     TOUT      | CENS DE 300   | DOUBLE VOTE.
                              | est électeur. | CONTRIBUABLE  | FRANCS.       |
                              |               | est électeur. |               |
        Aliments.             +---------------+---------------+---------------+---------------
                              |               |               |               |
  Froment, seigle, maïs,      |               |               |               |
    orge, avoine, riz,        |               |               |               |
    l'hectol.                 |      néant.   |     néant.    |    néant.     |  25 c. à 15 f.
  Boeufs                      |        »      |       »       |   3 f. 30     |  55 f.  »
  Veaux                       |        »      |       »       |   1 f. 10     |  27    50
  Moutons                     |        »      |       »       |   0 f. 27-1/2 |   5    50
  Graisse (les 100 kilog.)    |        »      |       »       |  11 à  30 f.  |  11 f. à 30 f.
                              |               |               |               |
          { d'olive           |     0 f. 90   |     9 f. »    |  27 f. 50     |  38 f. 50
          {  (les 100 kilog.) |               |               |               |  et 44 f. »
  Huile   { de fabrique       |     0 f. 90   |     9 f. »    |  16 f. 50     |  27 f. 50
          {                   |               |               |               |  et 33 f. »
          { de graisses       |     0 f. 90   |     9 f. »    |  13 f. 20     |  27 f. 50
          {   grasses         |               |               |               |  et 33 f. »
                              |               |               |               |
    Matières nécessaires      |               |               |               |
      à l'industrie.          |               |               |               |
                              |               |               |               |
          { fondu             |     0 f. 30   |     3 f. »    |  49 f. 50     | 110
          {  (les 100 kilog.) |               |               |               |
  Acier   { en barres         |     0 f. 30   |     3 f. »    |  49 f. 50     |  66
          { en tôle           |     0 f. 30   |     3 f. »    |  49 f. 50     |  66
                              |               |               |               |
          { brute             |      néant.   |      néant.   |   2 f. 20     |   4 f. 40
          {                   |               |               |               | et  9 f. 10
  Fonte   { mazée             |        »      |       »       |   2 f. 20     |   » f. 16
          {                   |               |               |               | et 50 f. »
                              |               |               |               |
          { en barres,        |     0 f. 40   |     4 f. »    |  16 f. 50     |  16 f. 50
          {  au bois          |               |               | et 27 f. 50   | et 27 f. 50
          {  --, à la houille |      néant.   |      néant.   |  16 f. 50     |  27 f. 50
          {                   |               |               | et 27 f. 50   | et 55 f. »
  Fer     { feuillard         |     0 f. 60   |     6 f. »    |  44           |  44
          { en tôle           |     1 f. 20   |     6 f. »    |  44           |  40
                              |               |               |               |
  Houille { par terre         |     0 f. 04   |     0 f. 20   |  0 f. 33      |   1 f. 33
          {  (100 kilog.)     |               |               | et 0 f. 66    | et 0 f. 66
          { par mer           |     0 f. 11   |     0 f. 54   |  1 f. 10      |   1 f. 10
                              |  et 0 f. 18   |  et 0 f. 98   | et 1 f. 65    | et 1 f. 65
                              |               |               |               |
  Laine   { brute             |      néant.   |      néant.   |    néant.     |   0 f. 11
  commune { lavée             |        »      |       »       |     »         |  22 f. »
                              |               |               |               | et 33 f. »
                              |               |               |               |
  Laine   { brute             |        »      |       »       |     »         |   0 f. 22
  fine    { lavée             |        »      |       »       |     »         |  44 f. »
                              |               |               |               | et 66 f. »
                              |               |               |               |
  Lin     { taillé            |        »      |       »       |    3 f. 30    |  11
          { peigné            |        »      |       »       |    6 f. 60    |  33
                              |               |               |               |
  Sucre   { colonies          |               |               |               |
          {  françaises       |        »      |     3 f. 20   |   49 f. 50    |  49 f. 50
          { étranger          |     3 f. 60   |    18    »    |  104 f. 50    | 104 f. 50
                              |               |               |               |
  Café    { colonies          |     néant.    |     7 f. 60   |   55 f. 50    |  55 f. »
          {  françaises       |               |               | et 66 f. 50   | et 66 f. 50
          { étranger          |     6 f.  »   |    60 f. »    | 104 f. 50     | 104 f. »
          {                   |               |               | et 110 f. 50  | et 110 f. »
                              |               |               |               |
  Suif                        |      néant.   |      néant.   |    2 f. 75    |  16 f. 50
                              |               |               | et 5 f. 50    | et 19 f. 80
  ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------

Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 fût plus avancé en
économie politique que le corps électoral de 1847.

Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et
du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe à ceux qui
produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain étaient en
majorité, la majorité disait: _Non_.

Aujourd'hui on pose la même question. Mais ceux qui font du blé, de la
viande ou du fer sont seuls consultés, et ils décident qu'il leur sera
payé une gratification, un supplément de prix, une taxe.

Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul
pays, en Europe, où tout le monde concourt à faire la loi; c'est aussi
le seul pays, en Europe, où des taxes sur le grand nombre en faveur du
petit nombre n'ont pu pénétrer.

En Angleterre, la loi était faite exclusivement par les propriétaires
du sol. Aussi nulle part on n'avait attribué à la production du blé
des primes si exorbitantes.

Aux États-Unis, le parti whig et le parti démocrate se disputent et
obtiennent tour à tour l'influence. Aussi le tarif s'élève ou
s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second
sur le premier.

En présence de ces faits écrasants, quand nous avons soulevé la
question du libre-échange, quand nous avons essayé de réagir contre
cette prétention d'une classe de faire des lois à son profit, comment
est-il arrivé que nous ayons rencontré une opposition ardente et
haineuse, parmi les meneurs du parti démocratique?

C'est ce que nous expliquerons sous peu de manière à être compris.

En attendant, puisse le tableau qui précède, si propre à rendre les
hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du
privilége plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y
puisent pas des motifs sérieux de faire tourner au profit de tous,
sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette
puissance de faire des lois qui est concentrée en leurs mains.

Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons
aux prétendus patriotes, à ceux qui disent que le droit d'échanger est
d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et
la Convention étaient soudoyées par l'Angleterre?


19.--LE NATIONAL.

                                                        18 Avril 1847.

Le _National_ adresse ce défi au _Journal des Débats_: «Aidez-nous à
renverser l'octroi, nous vous aiderons à renverser le régime
protecteur.»

Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laissé croire
jusqu'ici, ne voit pas une calamité publique dans l'échange et le
_droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que
la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide à faire un bien,
et nous aiderons à faire un mal.

Cependant le _National_ ajoute: «Le dernier mot des _Débats_, le
secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a été
compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de
l'entente cordiale, rien ne doit nous coûter. _Immolons aujourd'hui
notre agriculture_, demain notre industrie à la Grande-Bretagne.»

Si la lutte contre le régime protecteur ne peut être inspirée que par
des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes
résultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle
contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la
polémique à la mode.

Admettant donc que le _National_ regarde le libre-échange comme un
_bien_, qu'il voudrait voir réaliser sur nos frontières et à nos
barrières, il resterait à savoir pourquoi il s'en est montré depuis
peu l'ardent adversaire. Peut-être pourrions-nous demander aussi
pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne réforme au parti que
d'autres croient devoir prendre sur une réforme de tout autre nature?

Mais laissons de côté ces récriminations inutiles. Que le concours du
_National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus
qu'il n'y a pas de journal mieux placé pour jeter la bonne semence en
bonne terre. Pour donner même au _National_ la preuve que nous
apprécierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous
est impossible, _en tant qu'association_, de combattre à ses côtés
dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec
d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer
là-dessus, que ce que nous avons à dire jettera, nous l'espérons,
quelque lumière sur le but précis de notre association.

Il y a probablement cent réformes à faire dans notre pays et dans le
seul département des finances: douane, hypothèques, postes, boissons,
sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une
association ne s'engage pas à les poursuivre toutes, par cela seul
qu'elle entreprend d'en obtenir une.

Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre:
_Libre-Échange_, nous astreint à embrasser dans notre action la
_douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national.
Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les
échanges aux frontières; l'autre les entrave aux barrières. Mais il
semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre
nous, avant de songer à celles que nous faisons avec l'étranger; et
nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes, à l'exemple du
_National_, nous poussent à guerroyer contre l'octroi[25].

[Note 25: Voir notamment le nº 3, page 7.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcés de le répéter
bien des fois encore: La similitude, qu'on établit entre la douane et
l'octroi, est plus apparente que réelle. Si ces deux institutions se
ressemblent par leurs procédés, elles diffèrent par leur esprit: l'une
gêne forcément et accidentellement les transactions, pour arriver à
procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systématiquement
l'échange, même alors qu'il pourrait procurer un revenu au trésor,
considérant l'échange comme chose _mauvaise en soi_, de nature à
appauvrir ceux qui le font.

Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais
enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des
échanges. Ceux qui l'ont institué, ceux qui le maintiennent, ne le
considèrent que comme moyen de créer un revenu public aux villes. Tous
déplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions à des
entraves gênantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet
_effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on
n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois à brûler, à
l'entrée de Paris, _à cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins.
On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais côté; que le bon
côté c'est le revenu, et le mauvais côté, la restriction des
consommations et des échanges. On ne peut donc pas dire que, dans la
question de l'octroi, le principe du libre-échange soit engagé.

L'octroi est un impôt mauvais, mal établi, gênant, inégal, entaché
d'une foule d'inconvénients et de vices, soit; mais enfin c'est un
impôt. Il ne coûte pas un centime au consommateur (sauf les frais de
perception), qui ne soit dépensé au profit du public. Dès l'instant
que le public veut des fontaines, des pavés, des réverbères, il faut
qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet
argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer
l'octroi sans y substituer un autre impôt, ou sans renoncer aux
fontaines, aux pavés et aux réverbères. Les deux questions engagées
dans l'octroi sont donc celles-ci:

1º Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui
coûte?

2º Y a-t-il un mode de prélever ce revenu plus économique et plus
juste?

Ces deux questions peuvent et doivent être posées à propos de toutes
les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de
beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du
libre-échange ne s'est pas formée pour les résoudre.

L'octroi entrerait immédiatement dans la sphère d'action de
l'Association, si, s'écartant de sa fin avouée, il manifestait la
prétention de diminuer les échanges pour satisfaire quelques intérêts
privilégiés.

Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les légumes un
droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr.
Supposons que le conseil municipal de cette ville vînt à être changé,
et que le nouveau conseil se composât de propriétaires, qui, presque
tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrières.
Supposons enfin que la majorité du conseil, ainsi constitué, prît la
délibération suivante:

«Considérant que l'entrée des légumes fait sortir le numéraire de la
ville;

«Que l'horticulture locale est la mère nourricière des citoyens et
qu'il faut la protéger;

«Que, vu la cherté de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur
des taxes municipales et l'élévation des salaires en ville, nos
jardins ne peuvent pas lutter _à armes égales_ avec les jardins de la
campagne placés dans des conditions plus favorables;

«Que, dès lors, il est expédient de défendre à nos concitoyens, par
une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se
pourvoir de légumes ailleurs que chez nous;

«Considérant que le profit que nous ferons ainsi à leurs dépens est un
gain général;

«Que si l'octroi abandonnait les propriétaires de jardins à une
concurrence effrénée, désordonnée, ruineuse, telle qu'elle existe pour
tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_;

«Que le libre-échange est une théorie, que les économistes n'ont pas
de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort
mal à propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce
qui nous convient;

«Par ces motifs, et bien d'autres inutiles à rappeler, parce qu'on les
trouve disséminés dans tous les exposés de motifs des lois de douanes,
et dans tous les journaux, même patriotes, nous déclarons que l'entrée
des légumes de la campagne est prohibée... ou bien soumise à un droit
de 200 p. 100.

«Et, attendu que le droit modéré que payaient jusqu'ici les légumes
étrangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs,
que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous
décidons en outre qu'il sera ajouté des centimes additionnels à la
cote personnelle, sans quoi notre première résolution éteindrait nos
quinquets et tarirait nos fontaines.»

Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne
voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas là, s'il y a quelque vérité
dans la doctrine fondée par le double vote et soutenue par la presse
démocrate), à l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou
plutôt l'octroi viendrait de lui-même se présenter à nos coups.

Et c'est ce qui est arrivé. Quand Rouen a allégué qu'il élevait le
droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protéger le cidre, quand M. le
ministre des finances a déclaré qu'il préférait un droit sur
l'eau-de-vie, qui dépasse la limite de la loi, à un droit sur le
cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impôt
sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir
élever la voix.

Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la
douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est
pas la pensée _fiscale_, mais la pensée _féodale_; c'est la
protection, la faveur, le privilége, le système économique, la fausse
théorie de l'échange, le but avoué de réglementer, de limiter et même
d'interdire les transactions.

Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des
inconvénients. Chaque membre de notre Association a individuellement
pleine liberté de la juger, à ce point de vue, selon ses idées. Mais
l'Association n'en veut qu'à ce faux principe de monopole qui s'est
enté sur l'institution fiscale et l'a détournée de sa destination.
Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions
tout à l'heure, une réunion de citoyens qui viendrait s'opposer aux
nouvelles prétentions du conseil municipal.

Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconséquence,
formuler ainsi le but précis et limité de leur association:

«Tant qu'un droit modéré sur les légumes a fait entrer 20,000 fr. dans
la caisse municipale, c'était une question de savoir si ces 20,000 fr.
n'auraient pas pu être recouvrés de quelque autre manière moins
onéreuse à la communauté.

«Cette question est toujours pendante, s'étend à tous les impôts, et
aucun de nous n'entend aliéner, à cet égard, la liberté de son
opinion.

«Mais voici que quelques propriétaires de jardins veulent
systématiquement empêcher l'entrée des légumes afin de mieux vendre
les leurs; voici que, pour justifier cette prétention, ils émettent
une bizarre théorie de l'échange, qui représente ce fondement de toute
société comme funeste en soi; voici que cette théorie envahit les
convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacés de la voir
appliquée successivement à tous les articles du tarif de l'octroi;
voici que, grâce à cette théorie qui décrédite les importations, les
arrivages vont diminuer, jusqu'à affaiblir les recettes de l'octroi,
en sorte que nous verrons accroître dans la même proportion les autres
impôts: nous nous associons pour combattre cette théorie, pour la
ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse
cesser l'influence qu'elle a exercée et qu'elle menace d'exercer
encore sur nos tarifs.»


20.--LE MONDE RENVERSÉ.

                                                        18 Avril 1847.

Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, après un long voyage.

Un jeune officier, quelque peu démocrate, débarque, et rencontrant un
de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis
_affamé_.

--Et nous, nous sommes affamés aussi. Le pain est hors de prix. Chacun
emploie à s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'énorme dépense qui en
résulte arrête la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance,
en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les
ouvriers voient baisser leurs salaires en même temps que le pain
renchérit.

--Et que disent les journaux?

--Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le blé et
la viande afin que le peuple soit soulagé, que les aliments baissent
de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le
travail soit ranimé et que la prospérité générale renaisse; les autres
font à la libre entrée des subsistances une guerre ouverte ou sourde,
mais toujours acharnée.

--Et quels sont les journaux pour et contre?

--Devine.

--Parbleu! le journal des _Débats_ défend les gros propriétaires, et
le _National_ le peuple.

--Non, les _Débats_ réclament la liberté et le _National_ la combat.

--Qu'entends-je? que s'est-il donc passé?

--Les mariages espagnols.

--Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec
les souffrances du peuple?

--Un prince français a épousé une princesse espagnole. Cela a déplu à
un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les
_Débats_ de vouloir ruiner tous les propriétaires français pour
apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est
très-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande
cher pour faire pièce au peuple d'Angleterre.

--Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances?

--C'est ainsi que, depuis ton départ, on traite toutes les questions.


21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMÉRAIRE.

                                                     11 Décembre 1847.

À l'occasion de la situation financière et commerciale de la
Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi:

     «La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits
     étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des
     produits anglais. La balance entre les importations et les
     exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et
     la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette
     occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au
     libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le
     faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que
     cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si
     dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_
     économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la
     Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a
     envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles
     théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on
     achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange
     du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent.
     Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à
     l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont
     il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.»

Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la
balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression,
prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine
école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_
comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne
garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et
c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu
plus explicite.

Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à
sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la
_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux
_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que
l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_.

Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et
l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en
payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir
fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a
perdu son capital _tout entier_.

On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette
doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent
invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit
s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait.

Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom
à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car,
selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une
politique toute différente.

Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit
national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu
acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux,
et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut
empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au
dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a
d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition
de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies,
la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines,
etc.

Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus
fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie
de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur
possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le
plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations.
Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès
qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_.
La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette
doctrine.

L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant
très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de
saisir cette occasion d'en dire un mot.

Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services
effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la
pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des
_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant
qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas
encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour
ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces
services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne
et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait
certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il
appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on
voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre
service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service
contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent
contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_
est consommé.

Il en est ainsi pour les peuples.

Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est
le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre
des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire.
On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on
n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services
effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la
satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La
présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des
besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux
qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des
produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux.
(_V. tome V, p. 64 et suiv._)

En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux,
se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen
ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement
ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme
on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de
la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que
ceux qu'il lui a rendus.

Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le
_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de
l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des
récoltes, sans même la mentionner.

Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs
champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries,
ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou
d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait
naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était
l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des
services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui
donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces
services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu
l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous
forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_,
ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas
l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des
récoltes.

C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure.
Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations,
il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de
se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre.
Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa
maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si
l'on était aussi riche après qu'avant.

«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?»
demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce
qui est quelque chose.

Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé
et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26].

[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V,
page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]


22.--DU COMMUNISME.

                                                         27 Juin 1847.

Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle
que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent
d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie
politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par
jaillir de la discussion.

Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les
notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un
terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat.

Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la
propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est
un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle
_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc.

Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé
n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les
rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il
commence par admettre que tous les hommes, sans exception,
s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de
son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le
nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs,
_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter
entre elles des différences infinies.

Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent
l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la
perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans
distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et
de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la
coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et
successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce
sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne
peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque
chose à faire.

Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en
voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables
pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de
détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences.

Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement
l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à
cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les
classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons
parler du _communisme_[27].

[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et
tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de
l'éditeur._)]

On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le
nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en
commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus
séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et
c'est le grand nombre?

Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer
qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le
détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du
bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la
réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de
l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières.

C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes
subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique,
par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils
seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire.
Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que
l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége
de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est
pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter
et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous
faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler
avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la
classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le
prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel
contraste!

Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_,
c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la
liberté en matière d'échanges.

Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la
libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété
elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on
possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes:

     «Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la
     possession individuelle et la concurrence. Il est absolument
     impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans
     sacrifier la liberté même.»

Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute:

     «Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété?
     Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les
     facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous
     sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes
     convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à
     des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de
     l'émulation que celui de la lutte.»

Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_
ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt
des questions d'application que des questions de principe.

Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes:

On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété,
de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de
la presse, de la parole.

Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué
principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer
les _abus_.

Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa
tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute,
qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles
peuvent être abandonnées à l'activité privée.

Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas
plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en
principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir
et de les réprimer.

D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les
mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont
inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations,
de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique
n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un
danger.

Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les
inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives
sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de
prévenir ou de réprimer?

Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement,
c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe.
Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la
théorie du droit.

Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du
lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une
admirable dispensation providentielle, une telle force de répression
et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales
n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs
inconvénients.

Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer
qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement
voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les
familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de
multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un
arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité
nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des
maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui
n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V.
_Harmonies_, chap. XX.)

Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans
le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et
des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la
paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir
n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette
rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte
les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout
réformer par l'interférence du Gouvernement.

Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences
retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens
de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui
affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social,
outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les
vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la
propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en
souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a
certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement
proportionnelle au degré de lumière d'un peuple.

Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à
punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et
nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que
cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les
forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus
d'inconvénients que d'avantages.

Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention
du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces
naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette
police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens
comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez
compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est
certainement neutralisée[28].

[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)]

Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées
dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu
surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur
la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique
_anglaise_.

L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient
de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les
allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous
chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du
_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_
croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité
nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que
les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux
_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété
est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la
tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_,
incombe exclusivement à celui qui les réclame.

Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser
quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le
pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches.

Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de
ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui
possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont
toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les
classes aisées.

Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme
_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois
partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation
au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont
leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de
démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté
perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie,
s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois
ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus
chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une
simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement
vers le _communisme_?

Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la
diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre,
c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie.

Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers
eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses
progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux
système si elle pouvait dire aux classes laborieuses:

«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque
bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre,
l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à
d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui
stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même
impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans
restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour
donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les
transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers
étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires
contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors,
quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.»

La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on
pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une
disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des
substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues?
Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même
le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne
pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme?

La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le
peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la
véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux
démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont
parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions
dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses
droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où
le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos
de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation
équitable[29]!

[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]


23.--RÉPONSE AU JOURNAL L'ATELIER.

                                                    12 Septembre 1847.

     (Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des
     Économistes_.)

Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie
politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la
bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que,
voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà
les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi
qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me
tromper.

Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter
pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le
_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas
parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner
lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes.

Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette
phrase:

«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession
individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de
sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté
elle-même.»

Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les
principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous
semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de
l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses:
Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut
formellement toutes trois.

C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât
plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie
politique.

Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que
l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes
des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi
restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant
que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui
sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur
les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il
s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre
l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité
qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu.

Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le
communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À
cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des
conjectures.

Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de
son antipathie.

Ils sont au nombre de trois.

1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des
communistes est inappliquée et inapplicable;

2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis
que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée;

3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme
et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que
l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice.

Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se
croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et
aussi rouges que possible.

Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation.

Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire
qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que
toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une
objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté?
Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté
trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en
eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des
échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous
soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une
violation de la propriété, et principalement de la propriété du
travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation
réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu.
Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de
prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne
restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des
autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins
sous cette forme, est juste en principe et utile à la société.

Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle
ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie
politique en général.

Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse
dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y
ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la
propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi
sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi,
égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les
salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir
naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et
qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons
qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer
jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin,
pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et
ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction
dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et
d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables
attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que,
par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice
suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les
plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste,
retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les
supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les
droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des
hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que
notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à
la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera
exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution
naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant
qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront
avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et
réprimer ces fautes et ces erreurs.

Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief
articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la
classe _riche et lettrée_.

Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et
classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la
classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi,
ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du
travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la
liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient
respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de
taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche
et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un
objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la
société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la
richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y
a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là
n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment
créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus
soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire,
il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur
tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_.
Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines.
L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de
la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes
il court se ranger dans la classe maudite!

La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de
nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous
expliquer à ce sujet.

Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet,
sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe
privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures
de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est
aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet
de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a
été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail
national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux.

Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la
propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font
la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi,
qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La
propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni
délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le
privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort.

Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur
que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît
pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous
avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise
à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux
démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la
maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur
déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire;
s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner,
puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont
certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à
égarer le peuple.

Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est
opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits,
comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le
faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches,
puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et
stériles déclamations.

Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les
classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice,
l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À
cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation.
Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes
les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses,
tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y
ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts
égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture
de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en
faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la
misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois
dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein
de Dieu sur sa créature de prédilection[30].

[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note
de l'éditeur._)]

Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation
formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette
assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme.
C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de
revenir.

Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses
investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait
pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne
devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai,
n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet
inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à
la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout
l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des
hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et
de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux
rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y
comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et
moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce
qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de
plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait
tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère
d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction
entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si
l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que
l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel
économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre
déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que
l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31].

[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de
l'éditeur._)]


24.--RÉPONSE À DIVERS.

                                                     1er Janvier 1848.

Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait
remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire
de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal.

En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de
dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction
avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la
pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à
l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un
Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du
drap belge?

Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de
son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans
notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela,
fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous,
consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même
_à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_.

La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une
autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne
serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons
attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère
s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se
croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se
laisser traiter avec un tel mépris.

Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_:

«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous
les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour
nous, une impulsion _partie de haut lieu_.»

Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les
permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et
Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan
de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir
l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté
commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera
toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége
_directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par
ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la
prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double
les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_?
Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les
démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la
lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse
démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame
la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait
tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et
que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce
sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté
la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur
demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux
d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du
_Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_.

Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous
lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_
affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne
connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre
eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne
partent que de ses convictions et de sa conscience.


25.--À MONSIEUR F. BASTIAT, RÉDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-ÉCHANGE.

                                              Paris, 25 décembre 1847.

MONSIEUR,

Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis
charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre
numéro du 12 de ce mois?

«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de
rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition
qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.»

Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure
que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la
reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus
fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après
la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M.
Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes
est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_.
L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des
phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc
lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de
fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils
parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou
la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser
un de leurs plus beaux titres, etc.?»

Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne
_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où
elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son
erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer.

Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle
des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_.

Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la
nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles
conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à
prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de
protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui
remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_.
Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la
définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant
moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la
liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction
des produits étrangers.

Nous reconnaissons donc:

1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries
nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche
au travail net;

2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection
s'exerce aujourd'hui;

3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement
les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des
entraves de douane à la frontière les produits étrangers.

Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous
élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes,
seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal
jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous
voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes.

Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_,
nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès
qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous
demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez
conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100.
Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas
plus en 1840 qu'aujourd'hui.

Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes
anti-protectionniste.

Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le
souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une
protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons
beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font
de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour
donner des revenus au trésor.

En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous
ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous
sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos
amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_.

Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je
l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous
avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes.

Agréez, etc.

                                                   VICTOR CONSIDÉRANT.

       *       *       *       *       *

À MONSIEUR CONSIDÉRANT, DIRECTEUR DE LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE
DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.

MONSIEUR,

Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le
malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la
lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le
public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile
à une discussion qui l'intéresse.

Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez,
avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où
vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce
système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan
d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours
aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne
sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en
assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12
décembre, qui a donné lieu à votre réclamation.

D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez
mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la
douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas.
Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui
est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection.
Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle
entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif.
Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la
préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez,
monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg
Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de
la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos
concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils
fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de
donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si
difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant
pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur
l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même,
chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion?
N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes?
Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à
imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort
diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour
repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins.

Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est
demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les
dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait
donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et
quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une
imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une
nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est
épuisé.

C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours;
mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160
millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question
qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus
vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est
ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les
inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des
impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la
préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt
des boissons tel qu'il est établi.

Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la
propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de
l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la
restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même.
Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit
pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la
prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients.

J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une
réflexion.

Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor
d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor
fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne
seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté
l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en
France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions.

Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté,
et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif
quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes
les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore
de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.»

Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre
système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui
l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._)

Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses,
certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État
tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites
pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager.

Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens
du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne
voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du
menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour
le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de
forges, aux actionnaires d'Anzin, etc.

Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des
largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se
développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce
capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la
main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager
les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le
capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une
voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par
l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable.

N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que
vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand
vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient
toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!»

Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude
est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer
celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que
j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes
économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et
suiv._):

«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets,
aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et
distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.»

Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute:

«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la
protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus
loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à
quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus
économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et
ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que
le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait
faire_.»

Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez
bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la
protection directe.

Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne
notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il
me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de
contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM.
tels ou tels[32].

[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de
l'éditeur._)]

Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de
considération et d'estime.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.


26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE.

Réponse à la Presse.

                           (_Journal des Économistes._) Décembre 1845.

La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la
restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies
de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande.

«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association
allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en
commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne,
encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans
la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la
Ligue anglaise repose sur de grandes illusions...

«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est
sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes
augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc.

«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes
industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les
facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres;
d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est
accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc.

«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,...
etc.»

Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse.

«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a
été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs
adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la
prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont
présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être
répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence
contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par
conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer,
dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus
insurmontables...»

Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_
du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu
_deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de
_liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations
des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les
relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière
qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières
qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu
s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière
méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient
jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés,
le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été
considérablement élargi.

Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement
opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la
prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes
qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux
barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque
fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne
pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il
faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont
vrais en même temps.

L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien
l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il
faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation
du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe
de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait
ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale.
Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont
elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent
été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne
s'était pas mêlée une pensée restrictive.

L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion.
L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu
qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le
bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait
quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de
gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?

Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre
les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou,
ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui
s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et
il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue.
Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à
donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_,
dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes
qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre,
la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.»

Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès;
car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à
croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est
bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se
trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce
qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci:
_Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte
moins cher de les acheter à autrui._

Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces
propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je
réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.

Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a
obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_
l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées:

«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser
prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave...
Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son
sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une
portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces
relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique;
elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent,
elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre
d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au
Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la
masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de
ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des
prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour
où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de
betterave.»

Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre
toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protéger le
travail, de provoquer la création de nouvelles industries;
restrictions dont le but général de l'article est de favoriser sur le
continent l'_influence contagieuse_?

Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie métallurgique en France.

Vous dites: «L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre
un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave.»

Et moi, je dis: «La France a commis une grande faute de laisser
prendre un développement si marqué, chez elle, à la production du
fer.»

Vous dites: «Si l'Allemagne n'avait pas cédé à la tentation de
fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le
continent américain et une partie de l'Asie, des relations
très-profitables.»

Et moi, je dis: «Si la France n'avait pas cédé à la tentation de
fabriquer elle-même son fer, elle aurait pu établir, avec l'Espagne,
l'Angleterre, la Belgique, la Suède, des relations très-profitables.»

Vous dites: «L'Allemagne était libre d'ouvrir son marché à tous les
pays de vaste production sucrière, et Dieu sait la masse énorme de
produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres
exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement
bas.»

Et moi, je dis: «La France était libre d'ouvrir son marché à tous les
pays de vaste production métallurgique, et Dieu sait la masse énorme
de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces fers
exotiques, que sa population aurait consommés à des prix fabuleusement
bas.»

Vous dites: «Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour
où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de
betterave.»

Et moi, je dis: «Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour
où elle s'est mis en tête de faire chez elle tout le fer dont elle a
besoin.»

Ou si, revenant à vos doctrines de prédilection, vous voulez justifier
la protection que la France accorde à l'industrie métallurgique, je
vous répondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection
que l'Allemagne accorde à l'industrie sucrière.

Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les
ouvriers français?

J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers
allemands.

Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien à l'importation du
sucre exotique, parce qu'il serait employé à créer la contre-valeur?

J'en dirai autant du travail français à l'égard de l'importation du
fer.

Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sûr
qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins?

Je vous répondrai que si les Brésiliens vendent du sucre aux
Allemands, il n'est pas certain qu'ils reçoivent en échange des
produits allemands.

Vous voyez donc bien qu'il y a une vérité, une vérité absolue, et que,
comme dirait Pascal, ce qui est vrai au delà ne saurait être faux en
deçà du Rhin.


27.--ORGANISATION ET LIBERTÉ.

                            (_Journal des Économistes._) Janvier 1847.

Je n'ai pas l'intention de répondre aux cinq lettres que M. Vidal a
insérées dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais
une conclusion que j'aurais essayé d'apprécier. Malheureusement M.
Vidal ne conclut pas.

Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme:

«La restriction ne vaut rien, ni la liberté non plus.»

Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal?

Il vous le dit lui-même: «Un système rationnel et même trop rationnel
pour être aujourd'hui possible.»

--En ce cas n'en parlons plus.

Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de
manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son système
rationnel-impossible.

«Si les libéraux étaient logiciens, dit-il, ils devraient demander (à
qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des
consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre
déterminé (mais où, à Paris, à Rome ou à Saint-Pétersbourg?). Ensuite
l'association des différents centres, enfin un système _quelconque_
(cela nous met à l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils
devraient demander (mais à qui?) la participation proportionnelle aux
produits pour tous les travailleurs, l'abolition préalable de la
guerre, la constitution du congrès de la paix, etc., etc.»

M. Vidal fait injustice à ce qu'il nomme dédaigneusement les
_libéraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la
liberté et le libéralisme.) Si les libéraux ne demandent pas
l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce
n'est pas qu'ils méconnaissent la puissance de l'organisation et le
progrès qui est réservé à l'humanité dans cette voie. Mais quand on
nous parle de _demander_ une organisation _à priori_ et de toutes
pièces, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et à qui il
faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier,
l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou
celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi,
tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_?
Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer
qu'on tient en réserve un système impossible-rationnel ou
rationnel-impossible, pour être relevés, aux yeux de messieurs les
socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science?
N'est-ce qu'à cette condition qu'ils diront de l'économiste:

  Dignus, dignus est intrare
  in nostro docto corpore!

Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est
que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans
magnifiques et qui rendront l'humanité aussi heureuse qu'elle puisse
l'être, à la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se
les laisser imposer.--Mais c'est là la difficulté.

Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_?

Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette
simple question:

Ils veulent l'association universelle.

Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par
contrainte_?

Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer, à voir la
répugnance que la liberté semble leur inspirer), voici une série de
petites difficultés qu'ils ont à résoudre.

1º Trouver l'autorité ou plutôt l'homme qui assujettira tous les
mortels à l'organisation demandée. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le
pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a
peu de chances de réussir.--Le pape pourrait quelque chose sur les
catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant
à Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait
peu en Suisse et aux États-Unis.

2º Mais supposons l'autorité trouvée, il s'agit de la déterminer dans
le choix du plan à faire prévaloir. MM. Considérant, Blanc, Proudhon,
Cabet, Vidal, etc., etc., défendront chacun le leur, c'est bien
naturel; faudra-t-il se décider après une comparaison approfondie, ou
bien tirer à la courte paille?

3º Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une
petite concession. J'admets que le plan Vidal soit préféré. M. Vidal
conviendra lui-même que son infaillibilité est bien désirable, car
quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre,
il serait bien fâcheux que quelque plan plus beau vînt à se produire,
puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persévérer dans une
organisation comparativement imparfaite, ou force serait à l'humanité
de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de
là, c'est de décréter qu'à partir du jour où l'autorité aura jeté son
mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'éteindre dans toutes
les cervelles de la terre.

4º Enfin, il restera une difficulté qui n'est pas petite. Quand on
aura armé l'autorité, comme il le faut bien dans l'hypothèse, de la
puissance nécessaire pour vaincre toutes les résistances physiques,
intellectuelles, morales, économiques, religieuses, comment
empêchera-t-on cette autorité de devenir despotique et d'exploiter le
monde à son profit?

Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pensée que
M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle imposée par
la force brutale.

Reste donc l'association universellement persuadée, ou autrement dit
volontaire.

Ici nous entrons dans une autre série d'obstacles.

Deux hommes ne s'associent volontairement qu'après que les avantages
et les inconvénients possibles de l'association ont été par chacun
d'eux mûrement pesés, mesurés et calculés. Et encore, le plus souvent,
ils se séparent brouillés.

Maintenant, comment déterminer un milliard d'hommes à former une
Société?

Rappelons-nous que les cinq sixièmes ne savent pas lire, qu'ils
parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils
ont les uns contre les autres des préventions souvent injustes,
quelquefois fondées; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent
que l'occasion de vivre aux dépens du prochain, qu'ils ne s'accordent
jusqu'ici sur rien, pas même sur la question de savoir ce qui vaut
mieux de la restriction ou de la liberté. Comment rallier
_immédiatement_ toutes ces convictions à un système _quelconque_
d'organisation?

Alors surtout qu'on leur en présente une quarantaine à la fois, et que
l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place?

Ramener instantanément le genre humain à une conviction uniforme!
Hélas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la même entreprise,
sincèrement persuadés qu'un même principe les animait; je les ai vus
en désaccord après une heure d'explication.

Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au
moins de la majorité, dans l'exécution vous retrouveriez presque
toutes les difficultés de l'association _forcée_, le choix de
l'autorité, la puissance à lui confier, les garanties contre l'abus de
cette puissance, etc.[33].

[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'éditeur._)]

Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pièces n'est pas
réalisable; et cela seul devrait nous induire à rechercher s'il n'y a
point dans l'ordre social une organisation naturelle non point
parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et
c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_économie_ de la
société.

Les socialistes admettent le libre-échange en principe. Seulement ils
en ajournent l'avénement après la réalisation d'un de leurs systèmes
_quelconques_.--C'est plus qu'une question préjudicielle, c'est une
fin de non-recevoir absolue.--Mais, après tout, qu'est-ce donc qu'une
association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une
volonté. Pour mettre en commun sa propriété, il faut avoir une
propriété, être libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la
_troquer_. L'association elle-même n'est qu'un échange de services, et
je présume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur
système rationnel, celui qui rendra des services en recevra à son
tour, à moins qu'ils n'aient décidé que tous les services rendus
seront d'un côté et tous les services reçus de l'autre, comme sur une
plantation des Antilles.

Si donc ce à quoi vous aspirez est une association volontaire,
c'est-à-dire un échange volontaire de services, c'est précisément ce
que nous appelons _liberté des échanges_, qui n'exclut aucune
combinaison, aucune convention particulière, en un mot, aucune
association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni forcée. Que ces
messieurs trouvent donc bon que nous réclamions la liberté d'échanger,
sans attendre que tous les habitants de notre planète, depuis le
Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samoïède, se
soient préalablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est-à-dire
s'ils régleront l'échange de leurs services, selon l'invention Fourier
ou selon la découverte Cabet. De grâce, qu'il nous soit permis d'abord
d'échanger selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai
cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous
adopterons peut-être ces formes perfectionnées par les socialistes, si
perfectionnées qu'eux-mêmes les déclarent au-dessus de l'intelligence
de notre pays et de notre siècle.

Que les socialistes ne concluent pas de là que nous repoussons
l'association. Qui pourrait avoir une telle pensée? Quand certaines
formes d'association, par exemple les sociétés par actions, se sont
produites dans le monde, nous ne les avons pas excommuniées au nom de
l'économie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme
définitive d'association puisse naître, à un jour donné, dans la tête
d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que
l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanité,
s'élabore, se développe, s'étend successivement avec la diffusion des
lumières et le perfectionnement des moeurs.

Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils
aient toutes les connaissances, toute la moralité que l'organisation
volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prévale
dans l'humanité (si c'est sa destinée d'y arriver), il faut que des
formes infinies d'associations partielles soient soumises à l'épreuve
de l'expérience, et aient développé l'esprit d'association lui-même.
En un mot, vous mettez au point de départ et sous une forme arbitraire
la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanité.

Il y a dix-huit siècles, une parole retentit dans le monde:
_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple,
de plus intelligible. En outre, cette parole fut reçue non comme un
conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant,
c'est au nom de ce précepte que les hommes se sont longtemps
entre-égorgés en toute tranquillité de conscience.

Il n'y a donc pas un moment où l'humanité puisse subir une brusque
métamorphose, se dépouiller de son passé, de son ignorance, de ses
préjugés, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrêté
d'avance. Les progrès naissent les uns des autres, à mesure que
s'accroît le trésor des connaissances acquises. Chaque siècle ajoute
quelque chose à l'imposant édifice, et nous croyons, nous, que
l'oeuvre spéciale de celui où nous vivons est d'affranchir les
relations internationales, de mettre les hommes en contact, les
produits en communauté et les idées en harmonie, par la rapidité et la
liberté des communications.

Cette oeuvre ne vous paraît-elle pas assez grande?--Vous nous dites:
«Commencez par demander l'abolition préalable de la guerre.» Et c'est
ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est
impliquée dans la liberté du commerce. La liberté assure la paix de
deux manières: dans le sens négatif, en extirpant l'esprit de
domination et de conquête, et dans le sens positif, en resserrant le
lien de solidarité qui unit les hommes.--Vous nous dites: «Provoquez
la constitution du congrès de la paix.» Et c'est ce que nous faisons;
nous provoquons un congrès, non d'hommes d'État et de diplomates, car
de ces congrès il ne sort bien souvent que des arrangements
artificiels, des équilibres factices, des forces nullement combinées
et toujours hostiles; mais le grand congrès des classes laborieuses
de tous les pays, le congrès où, sans mémorandum, ultimatum et
protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intérêts, le traité
de paix universelle.

Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de
l'humanité, ne travaillent pas avec nous à l'oeuvre de la liberté, qui
n'est au fond que l'affranchissement et la réhabilitation du
travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancés à la poursuite
d'organisations imaginaires, ils ont trop dédaigné d'étudier
l'organisation naturelle, telle qu'elle résulte de la liberté des
transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois
sincèrement qu'il condamne l'économie politique sans l'avoir
suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses
lettres à la _Presse_.

Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon
marché de la protection agricole et métallurgique, et voici pourquoi:

«Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation
dans l'industrie manufacturière. À la différence des produits
agricoles et des produits des mines, les produits manufacturés peuvent
être multipliés indéfiniment..... Ici donc il faut opérer avec une
prudence extrême.»

Toujours des subtilités pour échapper à la grande loi de justice.

Et ces subtilités, quelle valeur ont-elles en elles-mêmes?

Faites-nous donc la grâce de nous dire comment on peut multiplier
indéfiniment le drap, produit manufacturé, sans multiplier
indéfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la
production du fil et de la toile puisse être illimitée, si celle du
lin est forcément bornée? Le contraire serait plus vrai. La laine
étant la matière dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se
produise plus de laine que de drap, mais non assurément plus de drap
que de laine. Et voilà par quels raisonnements on justifie l'inégalité
devant la loi!

«On peut dégréver notablement tous les objets que la France ne produit
pas.»

Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trésor.

Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impôts? Reste à savoir
s'ils ne seront pas plus onéreux que celui qui grève le thé et le
cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dépenses publiques? Reste à
savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'économie à dégréver la
poste et le sel que le cacao et le thé.

M. Vidal pose encore ce principe:--«Les tarifs protecteurs devraient
toujours tendre à garantir à nos agriculteurs et à nos ouvriers _leurs
frais rigoureux_.»

Ainsi, on ne sera plus déterminé à faire la chose parce qu'elle couvre
ses frais, mais l'État assurera les frais, au moyen d'une subvention,
parce qu'on se sera déterminé à faire la chose. Il faut convenir que,
sous un tel régime, on peut tout entreprendre, même de dessaler
l'Océan.

«N'est-il pas étrange, s'écrie M. Vidal, que nos manufacturiers
manquent de débouchés, quand les deux tiers de nos concitoyens sont
vêtus de haillons?»

Non, cela n'a rien d'étrange sous un système où l'on commence par
ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens
pour assurer aux industries privilégiées leurs frais rigoureux.

Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela
ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en
France, et n'est-ce point un singulier remède à la situation que de
défendre à ces Français mal vêtus de faire venir du drap et de la
laine des lieux où ces produits surabondent?

Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir,
avant de terminer, protester avec énergie contre l'attribution d'une
doctrine qui, non-seulement n'est pas la nôtre, mais que nous
combattons systématiquement comme nos devanciers l'ont combattue,
doctrine qu'exclut le mot même _économie_ politique, _économie_ du
corps social. Voici les paroles de M. Vidal:

     «Le principe fondamental des libéraux, ce qui domine leurs
     théories politiques et leurs théories économiques, c'est
     l'individualisme, l'individualisme poussé jusqu'à l'exagération,
     poussé même jusqu'au point de rendre toute société impossible.
     Pour eux, tout émane de l'individu, tout se résume en lui. Ne
     leur parlez point d'un prétendu droit social supérieur au droit
     individuel, de garanties collectives, de droits réciproques: ils
     ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les préoccupe
     surtout, c'est la liberté dont ils se font une idée fausse, c'est
     la liberté purement nominale. Selon eux, la liberté est un droit
     négatif bien plutôt qu'un droit positif; elle consiste non point
     dans le développement progressif et harmonique de toutes les
     facultés humaines, dans la satisfaction de tous les besoins
     intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout
     frein, de toute limite, de toute règle, principalement dans
     l'absence de subordination à toute autorité quelconque. C'est la
     faculté de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut,
     le bien comme le mal, à la rigueur, sans admettre d'autre
     principe de conduite que l'intérêt personnel.

     «L'état de société, ils le subissent parce qu'ils sont forcés de
     reconnaître que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idéal
     serait ce qu'ils appellent l'état de nature, ce serait l'état
     sauvage. L'homme libre par excellence, à leurs yeux, c'est celui
     qui n'est soumis à aucune règle, à aucun devoir, dont le droit
     n'est point limité par le droit d'autrui; c'est l'homme
     complétement isolé, c'est Robinson dans son île. Ils voient dans
     l'état social une dérogation à la loi naturelle; ils pensent que
     l'homme ne peut s'associer à ses semblables sans sacrifier une
     partie de ses droits primitifs, sans aliéner sa liberté.

     «Ils ne comprennent pas que l'homme, créature intelligente et
     sympathique, c'est-à-dire _essentiellement_ sociable, naît, vit
     et se développe en société, et ne peut naître, vivre, se
     développer sans cela; que dès lors le véritable état de nature,
     c'est précisément l'état de société. Dans un accès de
     misanthropie, ou plutôt dans un accès de colère contre les vices
     de notre civilisation, Rousseau avait voulu réhabiliter la
     sauvagerie. Les libéraux sont encore aujourd'hui sous l'influence
     de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant
     plus libres que chacun peut donner le plus libre essor à ses
     caprices, à sa liberté personnelle, sans s'inquiéter de la
     liberté et de la personnalité d'autrui. Autant vaudrait
     dire:--Dans une sphère déterminée, plus chacun prend d'espace,
     plus il en reste pour tous les autres.»

M. Vidal nous ferait presque douter qu'il eût jamais ouvert un livre
d'économie politique, car ils ne sont autre chose que la réfutation
méthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute.

J.-B. Say commence ainsi son cours: «_Les sociétés sont des corps
vivants_,» et ses six volumes ne sont que le développement de cette
pensée.

Quant à _Rousseau_ et à son prétendu _état de nature_, il n'a jamais
été réfuté, à ma connaissance, avec autant de logique que par Ch.
Comte (_Traité de législation_).

M. Dunoyer, prenant l'homme à l'état sauvage, et le suivant dans tous
les degrés de civilisation, montre que plus il déploie de qualités
_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la liberté du
travail_).

Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs
de cette théorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvième
siècle, il faut s'adresser à une école qui se croit fort avancée,
parce que, selon elle, le pays n'est pas en état de la comprendre.
Voici ce qu'on lit dans la _Revue indépendante_. C'est M. Louis Blanc
qui donne des conseils aux Allemands:

Après avoir opposé l'_école démocratique_ à l'_école libérale_;

Après avoir dit que l'école démocratique est issue du _Contrat
social_, qu'elle domina la Révolution par le Comité de salut public,
et (afin qu'il n'y ait point de méprise) qu'elle fut vaincue au 9
thermidor;

Après avoir fait de l'_école libérale_ le même portrait qu'en donne M.
Vidal: «elle proclame le laissez faire, elle nie le principe
d'autorité, elle livre chacun à ses propres forces, etc.;»

M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire:

«Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le représentant de la
Démocratie, fondée sur l'unité et la fraternité, au dix-huitième
siècle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas été
conduit par la pensée dans le désert où quelques-uns de vous
s'égarent; Jean-Jacques n'était pas athée; Jean-Jacques, de la même
plume qui nous donna le _Contrat social_, écrivait la _Profession de
foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez
votre point de départ dans la philosophie matérialiste où nous avons
pris le nôtre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand
homme _venu trop tôt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels
qui ont désolé la France.»

Ainsi la filiation est bien tracée: Rousseau pour point de départ, le
Comité de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour
modèles.

À la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un côté de ne pas
descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre,
d'être sous l'influence de cet audacieux sophiste.


28.--RÉPONSE À LA PRESSE SUR LA NATURE DES ÉCHANGES.

                                                      10 Juillet 1847.

À propos du tableau des importations et exportations en 1846,
récemment publié par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques
remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire.

Après avoir constaté un accroissement considérable dans l'importation
des blés, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et
eaux-de-vie, la _Presse_ dit:

     «C'est donc avec nos épargnes que nous avons soldé nos achats de
     blé, non avec notre travail de l'année. Aussi, qu'est-il arrivé?
     L'activité de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et
     devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent
     s'est élevé à mesure que le numéraire émigrait, et une crise qui
     dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul
     fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
     contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent
     qu'il est indifférent pour un peuple de payer ses acquisitions
     au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de
     l'argent, c'est diminuer à l'intérieur la masse des ressources
     disponibles, c'est accroître la difficulté des transactions,
     paralyser le travail, réduire les salaires, nuire plus ou moins
     profondément à tous les intérêts. Payer avec des produits, c'est,
     au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, créer des
     moyens d'utiliser tous les bras, répandre, avec des salaires
     durables et abondants, l'aisance et le bien-être dans toutes les
     classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se
     ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intérêt pour une nation à
     suivre celui-ci plutôt que celui-là. Chacun a pu, dans la sphère
     de ses relations ou de ses affaires, en acquérir la preuve depuis
     un an.»

Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette année,
«la masse des ressources disponibles à l'intérieur a diminué, que la
difficulté des transactions s'est accrue, que le travail a été
paralysé, que les salaires ont été réduits, que tous les intérêts ont
été plus ou moins profondément lésés.»

Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce
fait. Les calamités qu'elle vient de décrire, la _Presse_ les attribue
à ce que _nous avons payé le blé étranger avec de l'argent_. Nous les
attribuons, nous, à ce que le blé a été cher; et comme il a été cher
parce que la récolte a manqué, nous considérons tous les malheurs
ultérieurs, la baisse des salaires, la difficulté des transactions,
etc., etc., comme les conséquences du déficit de nos récoltes.

Nous disons plus: une fois ce déficit décidé, tous les malheurs qui en
sont la suite ont été décidés également. Ces malheurs eussent été bien
plus grands encore, s'il ne nous était resté au moins la faculté de
faire venir du blé du dehors, même contre notre argent, même contre
nos épargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus
renforcés ont acquiescé unanimement à l'ouverture de nos ports. Ils
ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain,
que de manquer de pain et garder son argent. Le déficit de la récolte
étant donné, l'exportation du numéraire, loin de causer la crise dont
on se plaint, l'a atténuée. La _Presse_ prend donc le remède pour le
mal; et, pour être conséquente, elle aurait dû demander, cette année
plus que jamais, l'expulsion des blés étrangers.

Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les blés avec des vins, des
eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela
aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manière que nous
aurions acquitté nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte
proportion, si la liberté des échanges avait, de temps immémorial,
habitué les peuples producteurs de blé à consommer nos produits, et
notre industrie à faire ce qui convient à ces peuples. Il n'en est pas
ainsi; chaque pays veut se suffire à lui-même; et lorsqu'un fléau
enlève à l'un d'entre eux les choses les plus nécessaires à la vie, il
faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui équivaut à mourir, ou que, pour
les obtenir de l'étranger, il lui livre la seule marchandise qui est
partout accueillie, l'instrument de l'échange, le numéraire. Mais,
encore une fois, le manque de la récolte et le système restrictif
étant supposés, l'exportation de l'argent, loin d'être un mal, est un
remède; à moins qu'on ne prétende qu'il vaut mieux mourir d'inanition
que de livrer ses écus contre des aliments. (_V. le nº 20 qui
précède._)

La _Presse_ insistera, nous en sommes persuadés, et dira: Reste
toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'échangent contre des
produits_, est fausse et s'est montrée fausse dans cette circonstance.

Non, elle ne s'est pas montrée fausse. Les écus que nous avons envoyés
en Russie étaient eux-mêmes venus du Mexique; et de même que, pour les
avoir des Français, les Russes ont exporté du blé, pour les obtenir
des Mexicains nous avions exporté des tissus, des vins et des
soieries. En sorte qu'en définitive nous avons échangé des produits
contre des produits.

Il aurait mieux valu garder ses écus, dit-on.--Oui, si nous avions eu
assez de blé. Le mieux est d'avoir à la fois le blé et les écus. Mais
cela n'est pas possible du jour où la sécheresse brûle nos moissons.
Donc c'est là l'origine et la cause du mal.

La _Presse_ affirme que nous avons payé le blé, non-seulement avec nos
écus, mais encore avec nos épargnes.--C'est fort possible.--Et rien
n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque,
que d'avoir au moins des épargnes pour acheter du pain.

Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un fléau emporte
nos récoltes, à ce qu'il n'en résulte pas des maux qui se manifestent
d'une manière quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'eût
été l'inanition.

Grâce à nos épargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a
affecté une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gêne
industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir
d'aucune manière, recevoir tout le blé qui nous a manqué, et
cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'éprouver
aucune difficulté dans nos transactions. Mais cela était-il possible?
Et puisque une année de souffrance a été décidée le jour où les épis
de nos champs ont été frappés de mort, ne valait-il pas mieux, qu'à
l'inanition générale, qui en était la conséquence naturelle, se
substituât une crise financière, quelque déplorables qu'en soient les
effets?

On complique beaucoup ces questions en se méprenant sur les causes, ou
en confondant les causes avec les effets. Après tout, une nation n'est
qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif;
et les lois de l'économie sociale ne sont autres que celles de
l'économie domestique sur un plus vaste développement.

Un cordonnier fait des souliers; c'est là son gagne-pain. Du produit
des souliers qu'il vend, il achète les choses qui lui sont
nécessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les
produits s'échangent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les
services contre des services_.

Cependant, il est prévoyant. Il ne veut pas consommer immédiatement
tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot,
il fait des épargnes. L'invention du numéraire sert merveilleusement
ses desseins. À mesure qu'il livre ses _services_ à la société, la
société lui donne des écus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au
moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il
veut, puiser dans la communauté des _services_ équivalents à ceux
qu'il lui a livrés. Il ne retire de ces services que ce qui lui est
indispensable, et ménage prudemment ses _bons_, soit qu'il les
accumule, soit qu'il les prête moyennant rétribution.

Un jour fatal survient où notre homme se casse un bras. C'est un grand
malheur qui en entraînera bien d'autres. Évidemment les choses ne
peuvent aller comme si le malheur ne fût pas arrivé. Au lieu
d'augmenter ses épargnes il les entame, et cela durera jusqu'à ce
qu'il soit guéri. Il lui est pénible sans doute de toucher à ses
épargnes, de se défaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais
s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pénible
encore. Entre deux maux, qui sont la conséquence inévitable du malheur
qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse à la
communauté, et, ses bons à la main, il réclame des produits, équitable
payement de ceux qu'il lui a livrés; des services, juste rémunération
de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits échangés
contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les
services dont le cordonnier réclame le prix _effectif_, ont été rendus
depuis longtemps et par lui transformés en simples bons, en écus.

Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnête artisan est
de se défaire de ses écus? Non; son vrai malheur est de s'être cassé
le bras.

Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction
de la perte des récoltes; et appliquant à l'individu ce que la
_Presse_ dit de la nation, dira-t-on:

«C'est donc avec ses épargnes que le cordonnier solde ses achats et
non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arrivé?
L'activité de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore
est venue peser sur toutes ses affaires.

«Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent qu'il est
indifférent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de
l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer
dans l'intérieur _de son ménage_ la masse des ressources disponibles.
C'est accroître la difficulté des transactions, paralyser le travail,
réduire les salaires _de ses ouvriers ou même les renvoyer_, nuire
plus ou moins profondément à tous les intérêts. Payer _avec des
souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail,
créer des moyens d'utiliser les bras, répandre, avec les salaires,
l'aisance et le bien-être dans la classe des ouvriers cordonniers. Il
n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se ressemblent, ni
qu'il n'y ait aucun intérêt pour un _cordonnier_ à suivre celui-ci
plutôt que celui-là.»

Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans
l'hypothèse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans
l'ombre, dont on ne parle même pas, à savoir, la perte de la récolte
et le bras cassé. Voilà la vraie calamité, source de toutes les
autres. Il est véritablement illogique de n'en pas tenir compte quand
on s'afflige de voir une nation exporter son numéraire, ou un artisan
se défaire de ses écus; car c'est la perte de la récolte et le bras
cassé qui déterminent le procédé qu'on signale comme la cause du mal,
et qui, bien loin d'en être la cause, en est l'effet et même le
remède.

Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de
se casser le bras, notre cordonnier a éprouvé un incendie, le
raisonnement serait le même.

Mais enfin, où en veut venir la _Presse_? à quoi conclut-elle?

Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontières? il le
semble à son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour
un peuple, l'exportation des écus est pire que la famine. Elle pourra,
sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction.

Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux
exporter des écus et importer du blé que mourir de faim; mais en ce
cas, et quand, grâce à la liberté, nous avons pu entre ces deux maux
choisir le moindre, quelle inconséquence n'est-ce pas de lui attribuer
le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir
compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'éviter[34]?

[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]


29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE.

                                                           8 Mai 1847.

Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant
l'opération faite récemment avec la Banque de France, envoie une somme
considérable à Londres pour y acheter des fonds étrangers.

Certains journaux voient là un acte de perfidie, d'autres un acte de
munificence. Il n'y faut voir qu'une spéculation amenée par la nature
des choses et l'empire des circonstances.

Un retour aussi prompt du numéraire envoyé en Russie, depuis quelques
mois, pour l'achat des céréales, est bien fait, ce nous semble, pour
calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut être
épuisé de métaux précieux par l'importation de marchandises
étrangères[35].

[Note 35: Sur la fonction du numéraire, voyez le pamphlet _Maudit
argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'éditeur._)]

Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de
plusieurs récoltes successives, réduisent une nation à aller acheter à
l'étranger d'immenses quantités de blé, par un commerce tout
exceptionnel, pour lequel rien n'est préparé de longue main et qui par
conséquent ne peut s'exécuter que par l'intervention du numéraire,
nous ne nions point qu'il n'en résulte de grands embarras, de la gêne
et même une crise financière pour le pays importateur.

Nous croyons même que la crise est d'autant plus violente que ce pays
s'est plus appliqué à se suffire à lui-même par le régime protecteur;
car alors, il est obligé d'aller se pourvoir dans des contrées qui
n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturés, et les
achats de blé doivent se faire, non en partie, mais en totalité,
contre du numéraire.

Cependant, si l'on y regarde de près, on s'assurera que le vrai
malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la
disette. La disette étant donnée, il est au contraire fort heureux que
l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens
d'existence. (_V. le nº 20._)

Quoi qu'il en soit, le résultat forcé d'une telle situation est que le
numéraire devient fort rare et fort recherché dans le pays
importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur.
Il acquiert donc une très-forte tendance à revenir de celui-ci vers
celui-là, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits.

Cela posé, examinons l'enchaînement de cette opération si diversement
commentée par la presse.

La France et l'Angleterre manquent de blé.--Il y en a en Russie.--Mais
la France et l'Angleterre ayant toujours fermé la porte à ce blé, les
Russes ne connaissent pas nos objets manufacturés. Si l'on veut avoir
leur blé, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait;
car, après tout, l'argent ne saurait être mieux employé qu'à se
préserver de l'inanition.

Il en résulte une grande gêne monétaire en France et en Angleterre.
D'un autre côté, les Russes ont beaucoup plus de numéraire que ne le
comporte l'état de leurs transactions. Il tend à revenir au point d'où
il est parti.

Comment ce numéraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trésor
impérial? C'est ce que nous n'avons pas à expliquer, et nous croyons
même que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux
que nous avons exportés. Cela est de peu d'importance; que ce soient
les mêmes pièces d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le
commerce, ou par le trésor public, peu importe. Il s'agit de suivre
l'opération jusqu'au bout.

Le ministre des finances de Saint-Pétersbourg, voyant que l'état des
marchés, relativement au numéraire, s'est modifié de telle sorte qu'il
ne se place plus que très-mal en Russie, tandis qu'il se place
très-bien en France et en Angleterre, conçoit le projet, non dans
notre intérêt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne
sait plus que faire.

Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre
moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des
produits en échange, ou de le placer à intérêt. _Acheter_ ou _prêter_,
voilà les deux seuls moyens de se défaire de l'argent.

Si l'empereur de Russie eût acheté en France et en Angleterre pour
cent millions de produits, il serait clair qu'en définitive nous
pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espèces, et nous
serions autorisés à dire que nous avons échangé des produits de notre
industrie contre du blé.

Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout
présentement de nos produits agricoles ou manufacturés pour une aussi
forte somme. En conséquence, il achète des fonds publics, c'est-à-dire
qu'il se met au lieu et place des prêteurs originaires ou de leurs
représentants. La portion d'intérêts afférente à ces cent millions
(intérêts que les gouvernements, ou plutôt les contribuables, étaient
en tous cas tenus de servir) sera payée désormais à l'empereur de
Russie au lieu de l'être aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont
perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trésor, que parce
qu'ils ont reçu 78 francs une fois de l'autocrate russe.

Tous les six mois, nous aurons donc à lui payer environ un million,
pour notre part.

Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement
une lourde charge au profit de l'étranger. Ces personnes perdent de
vue que l'étranger a donné le capital. Sans doute, l'opération, dans
son ensemble, peut être mauvaise, si ce capital vient remplacer un
autre capital dissipé en guerres ruineuses ou en folles entreprises.
Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en
de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation
qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple,
nous mettons ces fonds qui nous coûtent 4 pour 100 dans des travaux
qui en rapportent 10, l'opération est évidemment excellente.

Il reste à savoir comment l'Angleterre et la France payeront à la
Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numéraire? Cela
n'est guère probable, car le numéraire, comme le prouve la transaction
elle-même, est une marchandise peu recherchée en Russie.

On peut affirmer que le payement s'exécutera par l'une des deux voies
suivantes:

1º Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous
tirerons des traites sur les négociants russes. Ces traites seront
achetées sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui
auront reçu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers
enverront ces traites à leurs confrères de Saint-Pétersbourg, qui les
recouvreront et en verseront le produit au trésor impérial.

2º Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne,
en Amérique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqué, et
le résultat sera le même.

Un beau jour, S. M. Impériale nous revendra ses fonds. Alors, tout
rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opération seront
révolues, et on peut les résumer ainsi: Dans un moment de détresse, la
Russie nous envoie des blés; nous les payons peu à peu avec des
produits envoyés d'année en année; dans l'intervalle, nous payons,
jusqu'à due concurrence, l'intérêt de la valeur des blés.

Voilà les trois termes réels de l'opération. La circulation du
numéraire et des billets n'est que le moyen d'exécution.


30.--LA LIBERTÉ A DONNÉ DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS.

                                                     1er Janvier 1848.

La _Presse_ analyse les documents statistiques émanés du _Board of
trade_ et constate ces trois faits:

1º Récolte très-abondante de blé;

2º Importation de viande et de blé toujours croissante et plus
considérable aujourd'hui _que pendant la disette même_;

3º Affluence des métaux précieux.

À ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains:

4º Le prix du blé n'est pas avili au point de faire supposer qu'on
refuse de l'acheter;

5º Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se
plaint le moins.

Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne
pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux
nourri qu'il ne l'était autrefois.

Si la récolte a été abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de
blé, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermeté des prix,
la _Presse_ peut en être contrariée, mais enfin elle ne peut se
refuser à reconnaître _qu'on mange en Angleterre plus de pain que
jamais_. (_V. le nº 20._)

Et ceci nous montre que le peuple anglais a dû bien souffrir avant la
réforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre,
puisque, quand les récoltes étaient moins abondantes, et que néanmoins
l'importation était défendue, il devait y avoir nécessairement en
Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une énorme proportion.

Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la
réforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et
c'est quelque chose.

Protectionnistes, démocrates, socialistes, généreux patrons des
classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des
mots _philanthropie_, _générosité_, _abnégation_, _dévouement_; vous
qui gémissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui
voient les _métaux précieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins
que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation.

Vous disiez qu'en Angleterre les riches étaient trop riches, et les
pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui
commence à rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de
la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du blé dépasse
tout ce qu'on aurait pu prévoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche
qu'il s'engloutit.

Mais, quoi! il n'est pas même vrai que le numéraire, s'exporte. Vous
constatez vous-mêmes qu'il rentre à pleins chargements.

_Moralité._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur
puissance pour ôter à leurs concitoyens la liberté, cette maudite
liberté, cette liberté si impopulaire aujourd'hui auprès de nos
démocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne
du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est là un
affreux malheur.


31.--INFLUENCE DU LIBRE-ÉCHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES.

                                                          7 Mars 1847.

Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et
intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation,
qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du
système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36].

[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs
voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur
prospérité éphémère.

D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange.

Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est
connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail
est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce
d'imposer ses produits à tous les autres.

Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa
diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon
qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer.

Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et
obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à
la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme
une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été
témoin.

Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès
aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira
plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses
gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous
nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se
dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le
parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le
principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance
la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à
l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est
l'infaillible corollaire?

Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule
entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation,
et le système colonial, et par conséquent toute la politique
d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se
prépare, n'a plus même sa raison d'être.

Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige
l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence
et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement
les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du
faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples
échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer
réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la
nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les
peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et
l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous
quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel
de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des
lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette
réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort
_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le
monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les
accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes
avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le
_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des
transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie
et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour
toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel
pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi,
d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la
législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos
concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations
lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un
prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors
de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique,
les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de
nos soldats au service de notre cupidité.

Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets
comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique
extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le
_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est
ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous
bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle
notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant
plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons
fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le
travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel
que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la
solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent.
Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la
réponse sous silence.

[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des
_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)]

Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte
et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une
conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_,
dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des
franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines
d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association
du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la
propagande britannique, etc., etc._

Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a
d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole
connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec
des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans
doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle
_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien
commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à
notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner
contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les
exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de
Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique,
empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et
si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens
public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus
méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires,
quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères.
On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois
certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de
paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des
monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre
préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec
l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour
continuer à accroître leurs richesses mal acquises.

Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public
ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M.
Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il
en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette
interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._

Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions
populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais
émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de
ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel
puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une
cause juste.

Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires
l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser
l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de
développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne
prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est
qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que
l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques,
professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons,
c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un
mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique.

Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des
transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous
pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre
chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que
l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la
cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations
perdues autrement que par le libre-échange?

Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la
réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au
ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger.
Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa
propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence
de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous
réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne
le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce
qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à
ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix,
c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre
une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs
vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit
d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel
pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses
intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette
conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime
protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses
intérêts[38].

[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de
l'éditeur._)]

La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux
principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans
leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les
comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui
coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif
ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé
tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à
celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même
politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous
divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les
inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger?

Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le
danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons
les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée.
L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche
aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions
vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les
serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne
consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime
protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses
colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes
donc les importateurs d'un principe anglais.»

Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos
rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection;
elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles
défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se
demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en
Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question.

Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la
liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la
justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus?
est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard
les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus
grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné?
S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la
première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de
plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à
effacer les jalousies internationales, à détruire les idées
d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette
politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage
récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il
laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale,
toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les
chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler
à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres
insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des
préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule.


32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-ÉCHANGE.

                                                       6 Février 1847.

Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait à
nous représenter comme des dupes et presque comme des agents de
l'Angleterre. Obéissant au mot d'ordre du comité central de Paris,
tous les comités de province, d'un bout de la France à l'autre, ont
répété que l'Anglais Cobden était venu inspirer et organiser
l'Association pour la liberté des échanges. En ce moment encore, une
société d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour
y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que
les manufacturiers ses compatriotes ont mis à cet effet deux millions
à sa disposition.

Nous avons cru devoir traiter cette stratégie déloyale avec le mépris
qu'elle mérite. Les faits répondaient pour nous. L'association du
libre-échange a été fondée à Bordeaux le 10 février, à Paris en mars,
à Marseille en août, c'est-à-dire plusieurs mois avant le triomphe
inattendu de la ligue anglaise, avant les réformes de sir R. Peel,
avant que Cobden eût jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut
pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse.

D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas réclamé de tout temps contre
l'exagération des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne
défendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe
de la liberté commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis
dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans
au Collége de France? M. Léon Faucher n'a-t-il pas publié, dès 1845,
ses _Études sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier,
Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la même cause dans le
_Journal des économistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin,
la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilége_ ne
remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et même de Colbert et de Sully?

Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrêter le progrès
de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent
tôt ou tard à la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes,
disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables
moyens sont bientôt appréciés ce qu'ils valent. Quand une grande
question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions,
dénaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment
où il faut enfin donner des raisons.

C'est là que nous attendions nos adversaires, et c'est là qu'ils
seront amenés. Déjà la dernière brochure émanée du comité Odier
s'abstient de ces emportements haineux et colériques qui ne prouvent
qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de
leur cause.

Cependant, n'avons-nous pas trop dédaigné les traits empoisonnés de la
calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: «Calomniez, calomniez,
il en reste toujours quelque chose.»

Il en reste quelque chose, surtout quand, après avoir émis
l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers où l'on
sait bien que le démenti ne parviendra pas; quand on s'est assuré le
concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs
abonnés par dizaines de mille; quand on peut ainsi répéter un fait
faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins,
imprimé en lettres majuscules.

Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la liberté de la discussion
et le triomphe de la vérité, pour ne pas se sentir découragé à
l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le
journalisme.

Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la
machiavélique stratégie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils
cherchent à irriter le sentiment de la nationalité et à soulever les
passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent à un
sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui
s'explique, nous dirons même qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont
pas besoin de le faire naître; il leur suffit de lui donner une
mauvaise direction, de l'égarer dans une fausse voie. Nous croyons le
moment venu de nous expliquer sur ce point délicat.

Une théorie, que nous croyons radicalement fausse, a dominé les
esprits pendant des siècles, sous le nom de _système mercantile_.
Cette théorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des
moyens de satisfaction, mais dans la possession des métaux précieux,
inspira aux nations la pensée que, pour s'enrichir, il ne s'agit que
de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux
autres le plus possible_. C'était, pensait-on, un moyen assuré
d'acquérir le seul trésor véritable, l'or, et en même temps d'en
priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son côté la balance du
commerce et de la puissance.

_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien
préserver, fût-ce par la force, le marché national de produits
étrangers qui auraient pu venir s'y échanger contre du numéraire.

_Vendre beaucoup_ menait à imposer, fût-ce par la force, le produit
national aux marchés étrangers. Il fallait des consommateurs
assujettis. De là, la conquête, la domination, les envahissements, le
système colonial.

Beaucoup de bons esprits croient encore à la vérité économique de ce
système; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que,
pratiqué en même temps par tous les peuples, il les met dans un état
forcé de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est
antagonique à l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perpétuels
qui se contrarient. Il se résume dans cet axiome de Montaigne: «Le
profit de l'un est le dommage de l'autre.»

Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrassée avec autant d'ardeur,
ou, si l'on veut, de succès, que le peuple anglais. L'intérêt
oligarchique et l'intérêt commercial, ainsi compris, se sont trouvés
d'accord pour infliger au monde cette série d'exclusions et
d'empiétements, qui a enfanté ce qu'il y a d'artificiel dans la
puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point
de départ de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le
préambule de ce document disait en propres termes: «Il faut que
l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle soit écrasée.»

Il n'est pas surprenant, il est même très-naturel que cette action
malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqué une réaction
plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples,
et particulièrement chez le peuple français; car l'Angleterre ne peut
manquer de rencontrer toujours la France en première ligne sur son
chemin, soit que celle-ci, obéissant à la même politique, aspirât à la
même domination, soit qu'elle cherchât à propager les idées
d'affranchissement et de liberté.

Cet antagonisme d'idées et d'intérêts n'a pu se poursuivre pendant des
siècles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de
négociations, sans déposer dans le coeur de nos concitoyens un levain
d'irritation et de défiance toujours prêt à éclater. L'Angleterre,
sous l'action du système mercantile, y a subordonné toutes ses forces
militaires, navales, financières, diplomatiques. Garantie par la mer
contre toute invasion, placée entre le nord et le sud de l'Europe,
elle a profité de cette situation pour saper toute puissance qui osait
se manifester, tantôt menaçant le despotisme septentrional des
mouvements démocratiques du Midi, tantôt étouffant les aspirations
libérales du Midi sous le despotisme soudoyé du Nord.

Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un
faux raisonnement ou par un faux instinct, au système mercantile,
considèrent et doivent considérer le mal comme irrémédiable et la
lutte comme éternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion
qu'on croit profonde et qui n'est que triste: «Les Français et les
Anglais sont des ennemis _naturels_.»

Cela dépend de savoir si la _théorie mercantile_, qu'a jusqu'ici
professée et pratiquée l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui
attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou
mauvaise.--Voilà la question.

Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour
l'Angleterre elle-même, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir à
la mettre en guerre avec le genre humain, à lui créer des résistances
sur tous les points du globe, à tendre tous les ressorts de sa
puissance, à la mêler à toutes les intrigues diplomatiques, à
accroître indéfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses
forces de terre et de mer, à l'écraser d'impôts et de dettes, à élever
un édifice toujours prêt à crouler, et si dispendieux que toute son
énergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour
poursuivre un but chimérique et absurde en lui-même, celui de vendre
sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vêtir
les peuples ruinés (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est-à-dire,
en définitive, celui de soumettre ses propres citoyens à un travail
excessif et comparativement privé de rémunération effective.

[Note 39: V. ci-après le nº 37.--(_Note de l'éditeur._)]

Or, ce système spécieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une
réaction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur
elles qu'en devraient retomber à la longue les funestes conséquences?

Et c'est là tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement
parce que c'est une déduction rationnelle à notre point de vue, mais
encore parce que c'est un fait qui crève les yeux, nous soutenons
qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, animé d'une foi économique
précisément contraire à celle qui a dominé jusqu'ici dans les conseils
de cette nation.

Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le
progrès des lumières et les leçons de l'expérience, l'Angleterre est
amenée à changer du tout au tout son système commercial et par suite
son système politique.

Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement
indéfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui
l'intéresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses
produits n'est et ne peut être que le payement de ce qu'elle reçoit et
consomme de produits étrangers.

C'est là, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute
nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit
ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit
désirer, dans son propre intérêt, le développement du travail et
l'activité de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle
doit successivement démolir tout cet échafaudage de monopoles,
d'envahissements, d'empiétements et d'exclusion élevé sous l'influence
du régime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer à
cette politique anti-sociale qui lui a servi à fonder un monstrueux
édifice[40].

[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et
suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement.
Attachés par conviction à la théorie mercantile, c'est-à-dire à un
principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer
qu'un autre peuple adopte le régime de la liberté, parce que, à leur
point de vue, cela supposerait un acte de dévouement, d'abnégation et
de pure philanthropie.

Mais ils devraient au moins reconnaître qu'à nos yeux il n'en est pas
ainsi. Jamais nous n'avons dit que les réformes accomplies en
Angleterre dans le sens libéral, et celles qui se préparent encore,
soient dues à un accès de philanthropie qui aurait saisi tout à coup
la classe laborieuse de l'autre côté du détroit.

Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le régime restrictif se
précipite dans une politique antisociale et en même temps fait pour
lui-même un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit
ses échanges fait un bon calcul pour elle-même, tout en agissant dans
le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons
illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas là notre foi.

Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans
inconséquence, envelopper dans la même réprobation et cette ancienne
politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu'à nos jours, a fait
le malheur de l'humanité, et cette politique nouvelle que nous avons
vue poindre en Angleterre, et qui grandit à vue d'oeil, développée et
soutenue par une opinion publique éclairée?

On nous dit: «Vous êtes dupes d'un simple revirement de tactique;
l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire
toujours à la domination. Maintenant qu'elle a tiré de la protection,
de la force, de la diplomatie, du machiavélisme, tout ce qu'ils
peuvent donner, elle a recours à la libre concurrence. Elle a commencé
l'oeuvre de sa domination par la supériorité de ses flottes, elle veut
l'achever par la supériorité de son travail et de ses capitaux. Loin
de renoncer à ses vues, le moment est venu pour elle de les réaliser
et d'étouffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa
rivalité irrésistible.»

Voilà ce qu'on dit. Et nous trouvons ces appréhensions très-naturelles
chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois générales par
lesquelles les peuples prospèrent et dépérissent.

Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver à la domination
par la supériorité du travail libre. Il répugne à notre intelligence
d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et
la force, la liberté et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si
des principes aussi opposés devaient conduire aux mêmes résultats, il
faudrait désespérer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la
guerre et le pillage sont l'état naturel de l'humanité.

Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous
venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de
défiance qui existe dans notre pays à l'égard de l'Angleterre. Nous
avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le
partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes
sont en présence et se livrent en ce moment une lutte acharnée. L'un
de ces principes s'appelle _privilége_; l'autre se nomme _droit
commun_. Le premier a constamment prévalu jusqu'à nos jours, et c'est
à lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et
antisociale qui a excité en France, en Europe, et en Angleterre même,
parmi les classes laborieuses, un sentiment de répugnance et de
résistance que nous comprenons et que nous éprouvons plus que
personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que
ce sentiment pèsera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, même
longtemps après qu'elle aura officiellement renoncé à la politique qui
l'a fait naître.

[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page
265.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager à cet égard le préjugé
vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre côté du détroit le
principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes
éclairés et sincères, si c'est notre conviction que ce principe mine
en dessous et fera bientôt crouler l'édifice élevé par le principe
opposé, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les
manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions
pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libéral dans lequel
nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la
paix et le triomphe de la justice.


33.--CURIEUX PHÉNOMÈNE ÉCONOMIQUE.

                                                      21 Février 1847.

Dans la séance du 9, M. Léon Faucher a appelé l'attention de la
Chambre sur les circonstances financières qui ont hâté en Angleterre
l'avénement des réformes commerciales. Il y a là tout un enchaînement
de faits, aussi intéressants qu'instructifs, qui nous paraissent
mériter d'être soumis aux sérieuses méditations de nos lecteurs,
principalement de ceux qui exercent des industries privilégiées. Ils y
apprendront peut-être que les monopoles, non plus que les taxes
élevées, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre.

En 1837, l'insurrection du Canada ayant amené un accroissement de
dépenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette,
l'équilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles
présentèrent un premier déficit de 16 millions de francs.

L'année suivante, second déficit de 10 millions; 1839 laisse un
découvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions.

L'administration songea sérieusement à fermer cette plaie toujours
croissante. Il y avait à choisir entre deux moyens: diminuer les
dépenses ou accroître les recettes. Soit qu'aux yeux du ministère, le
cercle des réformes possibles, dans la première de ces directions, eût
été parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les
gouvernements, il se crût obligé d'épuiser le peuple avant de toucher
aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa première
pensée fut celle qui s'offre à tous les ministres: _demander à l'impôt
tout ce qu'il peut rendre_.

En conséquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un
bill qui autorisait un prélèvement additionnel de 10 pour 100 sur
l'impôt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par
gallon sur les spiritueux.

Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la
manière dont étaient réparties, à cette époque, les contributions
publiques du Royaume-Uni.

Le chiffre des recettes s'élevait à environ 47 millions sterling.

Elles étaient puisées à trois sources: la _douane_ et l'_accise_,
nature d'impôts qui frappe tout le monde d'une manière à peu près
égale, c'est-à-dire qui retombe, dans une proportion énorme, sur les
classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impôt foncier, qui
atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_,
qui est d'une nature mixte.

L'impôt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalité;

L'impôt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalité;

L'impôt mixte, 2 millions ou 2/12.

D'où il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes
moyennes et pauvres de la société acquittaient les cinq sixièmes des
charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute, à M. Cobden:
«Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les
habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour
en induire que l'Angleterre est gouvernée par une aristocratie
maîtresse du sol et de la législation.»

Faisons remarquer ici en passant, et à l'honneur de la France, que,
pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8
pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour
100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu
leur nombre, dans les impôts de consommation.

D'après ce qui précède, le prélèvement additionnel imaginé par les
whigs devait produire:

     1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise,
     spiritueux non compris;

     186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux;

     400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impôt foncier.

Ici encore le peuple était appelé à réparer, dans la proportion des
4/5, le déficit amené par les fautes de l'oligarchie.

Le bill fut mis à exécution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841,
on procéda avec anxiété à la balance; et ce ne fut pas sans une
surprise mêlée d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement
attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de
l'année précédente de quelques centaines de mille livres.

Ce fut une révélation subite. C'était donc en vain que le peuple avait
été frappé de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours
désormais à ce moyen. L'expérience venait de mettre au jour un fait
capital, c'est que l'Angleterre était arrivée à la limite extrême de
ses ressources contributives, et qu'il devenait à l'avenir impossible,
par l'accroissement des impôts, de lui arracher un schelling.
Cependant le déficit était toujours béant. (_V. à l'introduction du
tome III, pages 42 et suiv._)

Les _théoriciens_, comme on les appelle, se mirent à étudier le
menaçant phénomène. Il leur vint à l'idée qu'on pourrait peut-être
augmenter les recettes en diminuant les impôts, idée qui semblait
impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons théoriques
qu'ils alléguaient en faveur de leur opinion, quelques expériences
antérieures donnaient une certaine autorité à leur avis. Mais, pour
les personnes qui, quoique vouées au culte des _faits_, n'ont pas
cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment
ils soutenaient leur opinion.

«Le produit d'un impôt sur un objet de consommation, disaient-ils,
est en raison du taux de la taxe et de la quantité consommée. Exemple:
si, l'impôt étant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la
recette sera _dix_. Cette recette s'accroîtra, soit que le taux de la
taxe s'élève, la consommation restant la même, soit que la
consommation s'étende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle
baissera si l'un ou l'autre de ces éléments s'altère; elle baissera
encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une
plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on élève la taxe à 2, si la
consommation se réduit à 4, la recette ne sera que de 8. Dans ce
dernier cas, la privation pour le peuple sera énorme,--sans profit,
bien plus, avec dommage pour le Trésor.

Cela posé, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indépendants
entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dépens de l'autre? Les
théoriciens répondaient: «La taxe agit comme tous les frais de
production, elle élève le prix des choses, et les place hors de la
portée d'un certain nombre d'hommes. D'où cette conclusion
mathématique: si un impôt est graduellement et indéfiniment élevé, par
cela même qu'à chaque degré d'élévation il restreint un peu plus la
consommation ou la matière imposable, un moment arrive nécessairement
où la moindre addition à la taxe diminue la recette.

Que les protectionnistes sincères, et ils sont nombreux, nous
permettent de recommander ce phénomène à leur attention. Nous verrons
plus tard que l'excès de la protection leur fait jouer le même rôle
qu'au Trésor l'exagération des taxes.

Les théoriciens ne se bornèrent pas à ce théorème arithmétique.
Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le
gouvernement eût mieux connu l'état déplorable des ressources du
peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de
confusion.

En effet, si la condition individuelle des citoyens était
stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement
comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le
bien-être général, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite
que le nombre des hommes. Enfin, si les facultés de consommation sont
rétrogrades, le Trésor doit en souffrir. Il suit de là que lorsqu'on a
sous les yeux ce double phénomène: accroissement de population,
diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le
peuple est soumis à des privations progressives. Élever dans ce moment
le prix des choses, c'est soumettre les citoyens à des privations
additionnelles, sans aucun avantage fiscal.

Or, quel était, à ce point de vue, l'état des choses en 1840?

Il était constaté que la population augmentait de 360,361 habitants
par année.

D'après cela, en supposant les ressources individuelles seulement
stationnaires, quel aurait dû être le produit de la douane et de
l'accise, et quel fut-il en réalité? C'est ce qu'on verra dans le
tableau suivant:

  ANNÉES.   POPULATION.  PRODUIT PROPORTIONNEL   PRODUIT RÉEL.
                          des taxes indirectes.
   1836     26,158,524        36,392,472 l. s.   36,392,472 l. s.
   1837     26,518,885        30,938,363         33,958,421
   1838     26,879,246        37,484,254         34,478,417
   1839     27,239,607        38,030,145         35,093,633
   1840     27,599,968        38,567,036     [42]35,536,469

[Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 votée cette année.]

Ainsi, même en l'absence de tout progrès industriel, et par la force
seule du nombre, le revenu, qui avait été de 36 millions en 1836,
aurait dû être de 38 millions en 1840. Il tomba à 35 millions, malgré
la surtaxe de 5 pour 100, résultat que l'affaiblissement des années
précédentes aurait dû faire prévoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est
que dans les cinq années antérieures le contraire était arrivé. La
douane et l'accise ayant été dégrévées, le revenu public s'était
amélioré dans une proportion supérieure à l'accroissement de la
population.

Le lecteur devine peut-être quelles conséquences les théoriciens
tiraient de ces observations. Ils disaient au ministère: Vous ne
pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe)
sans altérer dans une proportion plus forte le multiplicande (la
matière imposable); essayez, en abaissant l'impôt, de laisser
s'accroître les ressources du peuple.

Mais c'était là une entreprise pleine de périls. En admettant même
qu'elle pût être couronnée de succès dans un avenir éloigné, on sait
positivement qu'il faut du temps avant que les réductions de taxes
comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en
face le déficit.

Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet
abîme, de compromettre le crédit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir
la porte à des catastrophes incalculables.

La difficulté était pressante. Elle accabla le ministère whig. Peel
entra aux affaires.

On sait comment il résolut le problème. Il commença par mettre un
impôt sur les riches. Il se créa ainsi des ressources, non-seulement
pour combler le déficit, mais encore pour parer aux découverts
momentanés que devaient entraîner les réformes qu'il méditait.

Grâce à l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise,
et, à mesure que la Ligue propageait les saines idées économiques, des
restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgré la suppression de
beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'Échiquier
serait florissant, sans les calamités imprévues qui sont venues fondre
sur la Grande-Bretagne.

Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette révolution financière
avec une énergie, une audace qui étonnent. Ce n'est pas sans raison
qu'il caractérisait souvent ces mesures par ces mots: «_Bold
experiment_,» expérience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions
altérer la renommée de cet homme d'État et la reconnaissance des
classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays.
Mais, l'exécution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en
toute justice que l'invention appartient tout entière à un théoricien,
à un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils
étaient suivis, sauveraient peut-être l'Irlande de 1847 comme ils ont
sauvé l'Angleterre de 1840.

Maintenant, les hommes qui cherchent les succès de leur industrie dans
le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits
que nous venons de rappeler et le régime protecteur.

Nous les prions de regarder les choses de près et de voir s'ils ne
sont pas dans la position assez ridicule où s'est trouvé l'Échiquier
en 1840.

Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous
dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au
Trésor. Mais vous ne pouvez pas empêcher que ces taxes n'amoindrissent
les facultés du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer,
d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de blé et de
drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est déjà
un grand mal, nous dirons même une grande injustice; mais,
relativement à vous, à votre intérêt, la question est de savoir si
vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment où cet
anéantissement des forces de la consommation vous prive de débouchés
dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la
protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre
l'exhaussement artificiel du prix dû au droit protecteur et
l'abaissement du prix occasionné par l'impuissance des acheteurs, ce
dernier effet ne prévaut pas sur le premier, auquel cas évidemment
vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantité vendue.

À cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est à
l'élévation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des
consommateurs, on ne peut admettre que, sous le régime de la liberté,
le prix s'élevât, sans admettre par cela même un rétrécissement de
débouchés; que, par la même raison, un accroissement de débouchés
implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre
cause.

Il y a à répondre que vous vous faites illusion. On peut certainement
concevoir un pays où tout le monde soit assez dans l'aisance pour
qu'on y puisse vendre les choses même à un bon prix, et un autre pays
où tout le monde soit si dénué qu'on n'y peut trouver du débit même à
bon marché. C'est vers ce dernier état que nous conduisent et les
grosses taxes qui vont au Trésor, et les grosses taxes qui vont aux
fabricants; et il arrive un moment où le Trésor et les fabricants
n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accroître leurs recettes,
c'est de relâcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public.

Au reste, ce n'est pas là une argumentation dénuée de preuves. Chaque
fois qu'on a soustrait un peuple à la pression d'un droit protecteur,
il est survenu que deux tendances opposées ont agi sur le prix.
L'absence de protection l'a certainement poussé vers la baisse; mais
l'accroissement de demande l'a poussé tout aussi certainement vers la
hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net
de l'opération a été un excédant de consommation. Vous dites que cela
n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez
consulter les prix courants du café, des soieries, du sucre, des
laines, en Angleterre, dans les années qui ont suivi la réduction des
droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43].

[Note 43: V. tome IV, le chap. _Cherté, Bon marché_, page 163.--(_Note
de l'éditeur._)]


34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.

                                                      15 Janvier 1848.

S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la
vérité, plus de force que dans un fait contingent et éphémère, rien ne
serait plus affligeant, plus décourageant pour les défenseurs de la
liberté commerciale sur toute la surface du globe, que cette
perversion étonnante et momentanée de l'esprit public dont
l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prépare à
augmenter son armée et sa marine.

Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude même que la
liberté commerciale tend à accroître et à égaliser le bien-être au
sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave,
n'est pourtant pas le seul qui nous ait déterminés à consacrer nos
efforts au service de cette cause. Ce n'est même pas, il s'en faut de
beaucoup, le plus puissant.

Nous sommes profondément convaincus que le libre-échange, c'est
l'harmonie des intérêts et la paix des nations; et certes nous plaçons
cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou
purement économique.

Car la paix assurée des nations, c'est le désarmement, c'est le
discrédit de la force brutale, c'est la révision, l'allégement et la
juste répartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le
point de départ d'une ère nouvelle.

Supposant donc que la nation qui proclame la première le
libre-échange était pénétrée et imbue de l'esprit du libre-échange,
nous nous croyons fondés à penser qu'elle serait aussi la première à
réduire son état militaire.

La raison dominante des onéreux efforts auxquels les nations modernes
se soumettent, dans le sens du développement de la force brutale,
étant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des débouchés
exclusifs et le régime colonial, il nous paraissait absurde,
contradictoire, qu'un peuple voulût se soumettre à l'aggravation de ce
lourd fardeau militaire, précisément au moment où, par d'autres
mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile.

Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armât si elle
avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrière-pensée d'en
acquérir de nouvelles.

Mais, quant à ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins
raison de craindre, puisqu'elle entre dans un système commercial qui
ôte aux nations rivales tout intérêt à s'en emparer.

Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre
pour conquérir le Canada ou la Jamaïque, quand, sans aucuns frais de
surveillance, d'administration et de défense, elle pourra y porter ses
produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats
et ses transactions aux mêmes conditions que les Anglais eux-mêmes?

S'il plaît aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de
l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce
singulier privilége, quand, du reste, par la liberté des échanges,
nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait
nous investir la possession elle-même?

Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une
partie considérable de la surface du globe, c'est une violence; et il
est clair que toute violence, constamment menacée, ne se maintient
qu'à l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une
nécessité fatale; ce n'est pas au moins une inconséquence.

Mais armer pour défendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce
du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-même les
fruits les plus précieux.

Est-ce pour voler à de nouvelles conquêtes que l'Angleterre renforce
ses escadres et ses bataillons?

Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait
par là plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du blé! Mais de la part
du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste.

Pour justifier de nouvelles conquêtes, même aux yeux de sa propre
ambition, il faudrait commencer par reconnaître qu'on s'est bien
trouvé des conquêtes déjà accomplies. Or, on y renonce, et on y
renonce, non par abnégation, mais par calcul, mais parce qu'en posant
des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne
serait-il pas bien choisi pour recommencer l'expérience?

En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait à ce manufacturier
qui, à côté d'une ancienne usine, en élevait une nouvelle. Il
renouvelait toutes les machines du vieil établissement, parce que, les
jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mécanisme plus
perfectionné, et, en même temps, il faisait construire à grands frais
des machines de l'ancien modèle pour le nouvel établissement.

Dans l'esprit du système exclusif, un peuple augmente ses colonies
pour élargir le cercle de ses débouchés _privilégiés_; mais lorsqu'il
s'aperçoit enfin que c'est là une politique décevante; lorsqu'il est
forcé par son propre intérêt d'ouvrir au commerce du monde les
colonies déjà acquises; lorsqu'il renonce par calcul à la seule chose
qui les lui avait fait acquérir, _le privilége_, ne faudrait-il pas
qu'il fût frappé de vertige pour songer à augmenter ses possessions?
Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore à
l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de
violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il déclare
la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde?

Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre
motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la
France; il craint une _invasion_.

Le moment est singulièrement choisi. Cependant, qu'en conséquence de
cette crainte, l'Angleterre organisât ses forces défensives, qu'elle
constituât ses milices, nous n'y trouverions rien à redire; mais
qu'elle accroisse ses armées permanentes et sa marine militaire, en un
mot, ses forces agressives, c'est là une politique qui nous semble en
complète contradiction avec le système commercial qu'elle vient
d'inaugurer, et qui n'aura d'autre résultat que d'ébranler toute foi
dans l'influence pacifique du libre-échange.

On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir décrété la liberté
commerciale que pour entraîner les autres nations dans cette voie. Ce
qui se passe donne un triste démenti à cette accusation.

Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du
dehors, si elle avait eu elle-même une foi complète au principe du
libre-échange considéré dans tous ses aspects et dans tous ses effets,
son premier soin aurait été d'en recueillir les véritables fruits, de
réduire ses régiments, ses vaisseaux de guerre, d'alléger le poids des
taxes publiques, et de faire disparaître ainsi les entraves que les
exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du
peuple.

Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouvé, par surcroît,
les deux grandes sources de toute sécurité: la diminution du danger et
l'accroissement des véritables énergies défensives.--Car, d'une part,
c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les
peuples une politique de justice et de paix, que de leur présenter un
front moins menaçant, que de leur donner accès sur tous les points du
globe aux mêmes titres qu'à soi-même, que de laisser libres toutes les
routes de l'Océan, que de renoncer à cette diplomatie embrouillée et
mystérieuse qui avait pour but de préparer de nouvelles
usurpations.--Et, d'un autre côté, le meilleur moyen de fonder la
défense nationale sur une base inébranlable, c'est d'attacher tout un
peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le
plus sagement gouverné de tous les peuples, d'effacer successivement
tous les abus de sa législation financière, et de faire qu'il n'y ait
pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs
d'aimer sa patrie et de voler au besoin à sa défense.

Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous
devons dire que la réaction de l'opinion commence à en faire justice),
le contre-coup s'en fait ressentir de ce côté-ci du détroit. Ici, l'on
se persuade que, sous prétexte de défense, l'Angleterre, en réalité,
prépare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au
moins aussi fondées que celles de nos voisins. Déjà la presse commence
à demander des mesures de précaution; car, de toutes les classes
d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des
journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de
bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la
_chair à canon_, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la
guerre qu'autant que leur coûtent une fiole d'encre et une main de
papier. Il est si commode d'exciter les armées, de les faire
manoeuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent
patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son
cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion.

Donc, nous armerons aussi de notre côté. Nos ministres se laisseront
sommer d'accroître le personnel et le matériel de guerre. Ils auront
l'air de céder à des exigences irrésistibles, et puis ils viendront
dire: «Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni à la poste.
Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impôts;
difficile problème, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.»

Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur
barbe de tout ceci.

D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le développement de
la force brutale; ceux à qui les mésintelligences internationales, les
intrigues diplomatiques et les préjugés des peuples, ouvrent la
carrière des places, des grades, des croix, des avancements, de la
fortune, du pouvoir et de la gloire.

Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs priviléges ont d'autant plus
de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas
se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau
thème pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son
confrère, si le _free-trade_ aboutissait momentanément à cette
mystification de faire courir les nations aux armes.

Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent à exploiter le
public, à multiplier le nombre de leurs créatures, ne seront pas
fâchés non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places,
de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille après leur demander
des réformes: on trouvera à qui parler.

Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agité
un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas
bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se
dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les
organes les plus accrédités de l'opinion, entre autres le _Times_, et
surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa compétence[44].

[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting à Manchester_,
pages 463 à 492.--(_Note de l'éditeur._)]


35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.

                                                      29 Janvier 1848.

Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont épousé une cause ou
un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer même dans
l'intérêt de l'opinion qu'ils défendent.

C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il
ne tient pas à lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et
de charlatanisme.

Cette feuille épluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce
qu'elle appelle _nos aveux_.

Constatons-nous que certains journaux, qui se prétendent les
défenseurs exclusifs de la liberté, ont déserté la liberté
commerciale? _Aveu._

Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indifférents à
l'égard d'un système qui élève le prix du pain, de la viande, du
combustible, des outils, du vêtement, sans rien faire pour les
salaires? _Aveu._

Cherchons-nous à détruire les alarmes imaginaires que la liberté des
transactions inspire à quelques esprits prévenus? _Aveu._

Gémissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an après que le
principe de la liberté lui a été imposé par l'opinion populaire,
s'efforcer d'entraîner cette opinion dans la dangereuse et
inconséquente voie des armements? _Aveu._

Que faudrait-il donc faire pour se mettre à l'abri de la vigilance du
_Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les
charlatans de tous les partis; affirmer que le régime protecteur n'a
les sympathies de personne; que l'immense majorité des citoyens, soit
en dedans, soit en dehors du pouvoir, possède assez de connaissances
économiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de
déception dans ce système; nier les faits, en un mot, _avocasser_.

Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous étions sûrs
que l'opinion publique est parfaitement éclairée, qu'elle est pour
nous, qu'elle n'a plus rien à apprendre, pourquoi nous serions-nous
associés?

Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_
l'occasion de se réjouir de nos _aveux_, nous continuerons à exposer
devant nos lecteurs tous les faits qui intéressent notre cause, aussi
bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hâter son succès.

Car nous avons foi dans la puissance de la vérité; et lorsque les
temps sont arrivés, il n'y a rien qui ne concoure à son triomphe, même
les obstacles apparents.

C'est ce qui arrivera certainement à l'occasion des fameux armements
britanniques. Si, comme nous en avons la ferme espérance, l'opinion du
peuple, un moment surprise, vient à se raviser, si elle s'oppose à un
nouveau développement de forces brutales, si elle en demande même la
réduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexité qui
existe entre la cause de la liberté commerciale et celle de la
stabilité de la paix?

Le _Moniteur industriel_, par cela même qu'il soutient une mauvaise
cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui
ressemble à des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui
qu'il imprime le message du président ou le rapport du ministre des
finances des États-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux
meetings où les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers,
combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il
ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il
faut surtout empêcher, c'est que la lumière ne se fasse.

Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comité protectionniste
permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on
a tort, la discussion ne vaut rien. Il eût été plus prudent de suivre
les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_
ne les suive pas toujours lui-même) et de faire entrer aussi le
_Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence.

Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des
armements.

Il fait à ce sujet un long article qui se termine ainsi:

     «En résumé, les armements de l'Angleterre que les
     libre-échangistes s'efforcent de présenter comme en contradiction
     avec sa conduite économique, participent au contraire du même
     esprit et tendent au même but: le _Libre-Échange_ a été une
     campagne dirigée par l'industrie britannique contre l'industrie
     étrangère, et les armements ont pour but d'obtenir à un jour
     donné par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la
     propagande, à l'aide de l'esprit d'imitation.»

Que de choses à relever dans ces quelques lignes!

Singulière _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie
étrangère, laquelle s'est terminée par l'abolition des droits sur les
céréales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les
produits agricoles! L'Angleterre a donc espéré par là _inonder_ le
monde de blé, de viande, de laine et de beurre?

Singulière _propagande_ que celle de la ligue qui a agité pendant sept
ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en sût rien! (_V.
l'introduction du tome III._)

Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout à
représenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pensée
unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne
veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et
l'autre qui est exploitée; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille;
l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales,
l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui
s'appelle _peuple_.

Or, ce sont précisément les mêmes hommes qui, il y a deux ans, se
mettaient en frais d'éloquence pour maintenir la restriction, les
prohibitions, les priviléges, les monopoles; ce sont précisément ces
mêmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des
vaisseaux et des régiments et le chiffre des impôts. Pourquoi? parce
que les impôts sont leur patrimoine, comme l'étaient les monopoles.

Et ce sont les mêmes hommes qui combattaient contre le monopole qui
combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459
et suiv._)

Quels étaient, il y a deux ans, les chefs de la croisade
protectionniste? c'étaient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le
_Morning-Post_.

Quels étaient les chefs de la ligue? c'étaient bien Cobden, Bright,
Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume.

En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement
qui votent pour ou contre une mesure.

Nous saurons donc bientôt qui veut les armements et qui ne les veut
pas.

Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les
Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous
retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les
Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure?

Qu'il y a donc une connexité _de fait_, comme il y a une connexité en
théorie, entre la liberté du commerce, la paix des nations et la
modicité des taxes publiques.

Et qu'il y a aussi une connexité _de fait_, comme il y a une
connexité en théorie, entre les monopoles, les idées de violence
brutale et l'exagération des impôts.

Nous devrons tirer encore de là une autre conclusion.

Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est
pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est
vrai, avec les idées de justice, de liberté, d'égalité, de paix,
partout où nous les voyons se produire, fût-ce en Angleterre. Et c'est
pour cela, soit qu'il s'agisse de liberté de commerce ou de réduction
de forces brutales, qu'on nous voit du côté des Cobden, des Bright et
des Villiers.

Le _Moniteur industriel_ prêche l'exploitation du public par une
classe. C'est pour cela qu'on le voit du côté des Bentinck et des
Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit
qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impôts.

La discussion sur les armements aura lieu bientôt à la Chambre des
communes. Nous attendons là le _Moniteur industriel_. Lui qui nous
reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons
s'il ne s'enrôle pas encore cette fois à la suite de l'oligarchie
britannique et du _Morning-Post_.

Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites
un grand étalage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme
n'est pas de bon aloi.

Votre grand argument contre la liberté des transactions est: Que
ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos
approvisionnements de l'étranger?

C'est par cet argument que vous parvenez à retenir l'opinion publique
près de vous abandonner.

Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversité
dont nous vous croyons incapables), mais de l'éventualité toujours
imminente d'une guerre. La durée de vos monopoles est à ce prix.

Vous êtes ainsi conduits à semer partout des alarmes, à faire alliance
avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre, à flatter sans
cesse, à égarer le plus délicat et le plus dangereux des sentiments,
l'orgueil national; à empêcher autant qu'il est en vous que l'Europe
ne réduise son état militaire, à cacher avec soin les garanties que la
liberté donne à la paix.

Voilà le secret de ce prétendu patriotisme dont vous faites étalage.

Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union
douanière entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su
en sevrer vos lèvres et le mettre en réserve au fond de vos coeurs
pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences
de vos priviléges.

Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a été
habilement semée de l'autre côté du détroit parmi le peuple. Le
ministère whig veut augmenter ses armements. Le résultat sera que la
France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le
cachons pas.--Il vous réjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre
joie éclate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez
pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde
le jour où vous serez bien forcés de rentrer dans le droit commun. Ce
_patriotisme_-là, nous vous en laissons le triste monopole.


36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME.

                                                      22 Janvier 1847.

Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse
des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer
quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_.

Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation
profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos
forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les
mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure
qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par
suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine
britannique.

Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a
plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement
démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en
est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité
Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France
expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de
transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre
de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté
de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en
vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre
marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison
de celles qu'il empêche d'entrer.

D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de
nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position
où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de
comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice
pour les armateurs.

Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur
pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera
aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la
destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret
pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne
voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger
des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour
l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre
d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses
chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je,
l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable
qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela
qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au
même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est
précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en
France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la
rémunération est insuffisante.

Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations
apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi
les unes aux autres.

Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille
presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de
notre marine marchande.

Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la
jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin.
Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans
cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute
indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute,
l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la
prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui
lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous
avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si
les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée
depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine
force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec
laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription
maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les
rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la
population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes
les professions qui assujettissent à l'inscription maritime.

Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos
lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres
ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à
un taux plus élevé que celui du commerce.

Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer
instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas
douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en
besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par
l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les
entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition
une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée?

Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos
_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de
promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient
certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus
pour que nous lui accordions toutes nos sympathies.

Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous
venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription
maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens
d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour
réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en
même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de
défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une
navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et
fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa
dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer.

C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les
meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons
moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense
d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le
despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et
l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une
bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la
garde nationale pour la défense des frontières et le service
volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et
raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à
sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression;
mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même
aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des
craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout
le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que
d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la
civilisation.


37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE.

                                                         27 Juin 1847.

Quelques journaux, intéressés à tourner contre nous les préventions
nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits
et des enseignements de l'autre côté du détroit. Le _Moniteur
industriel_ va même jusqu'à nous appeler _un journal anglais_, insulte
dont le bon sens public fera justice.

Nous devons cependant à notre dignité d'expliquer pourquoi nous
suivons avec soin le mouvement des esprits et de la législation en
Angleterre, sur les matières qui se rattachent au but spécial de cette
feuille.

De quelque manière qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rôle
qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir
qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et
les impôts, elle a passé par des expériences que les autres nations
peuvent et doivent étudier avec fruit pour elles-mêmes.

Dans aucun pays, les systèmes divers n'ont été mis en pratique avec
plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protéger sa marine, elle a
imaginé un acte de navigation beaucoup plus sévère que toutes les
imitations qui en ont été faites ailleurs. Sa loi-céréale est bien
autrement restrictive que celle de notre pays, son système colonial
bien autrement étendu. Les dépenses publiques y ont pris depuis
longtemps un développement prodigieux, et par conséquent toutes les
formes imaginables de l'impôt y ont été essayées. Les banques, les
caisses d'épargne, la loi des pauvres y sont déjà anciennes.

Il résulte de là que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures
ont dû se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord
parce qu'elles y ont été prises d'une manière plus absolue, ensuite,
parce qu'elles y ont eu plus de durée.

En outre, le régime représentatif, la discussion, la publicité,
l'usage des enquêtes et la statistique y ont constaté les faits plus
que dans aucun autre pays.

Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a dû se produire la réaction de
l'opinion publique contre les faux systèmes, contre les dispositions
législatives en contradiction avec les lois de l'économie sociale,
contre les institutions séduisantes par leurs effets immédiats, mais
désastreuses par leurs conséquences éloignées.

Dans ces circonstances, nous croirions manquer à nos devoirs et faire
acte de lâcheté si, nous en laissant imposer par la stratégie du
_Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions
d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison,
l'expérience est le plus rigoureux des maîtres; et si l'exemple des
autres peut nous préserver de quelques fautes, pourquoi
n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction
nationale les essais et les épreuves qui se font ailleurs?

Une tendance bien digne d'être remarquée, c'est la disposition qui se
manifeste en Angleterre, depuis quelque temps, à résoudre les
questions d'économie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut
pas dire que les réformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais
qu'elles ont pour but de réaliser d'une manière complète une pensée
qu'on juge fondée sur la justice et l'utilité générale.

Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matière
d'impôts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il
faut se contenter de tâtonner, replâtrer et modifier au jour le jour,
en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre côté du
détroit, le parti réformateur admet comme incontestable cette donnée:
_L'utilité générale se rencontre dans la justice._ Dès lors, tout se
borne à examiner si une réforme est en harmonie avec la justice; et ce
point une fois admis par l'opinion publique, on y procède
vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvénients inhérents à
la transition, sachant fort bien qu'il y a, en définitive, plus de
biens que de maux à attendre de substituer ce qui est juste à ce qui
ne l'est pas.

C'est ainsi qu'a été opérée l'abolition de l'esclavage.

C'est ainsi qu'a été effectuée la _réforme postale_. Une fois reconnu
que les relations d'affections et d'affaires par correspondance
n'étaient pas une _matière imposable_, on a réduit le port des
lettres, ainsi que cela découlait du principe, au prix du service
rendu.

La même conformité à un principe préside à la réforme commerciale.
Ayant bien constaté que la protection est une déception en ce qu'elle
ne profite aux uns qu'aux dépens des autres, avec une perte sèche
par-dessus le marché pour la communauté, on a posé en principe ces
mots: _Plus de protection._ Ce principe est destiné à entraîner la
chute des lois-céréales, celle de l'acte de navigation, celle du
système colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions
politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera
poussé jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437 à 518._)

Il s'opère en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au
principe de liberté l'état religieux, l'éducation et la banque. Ces
questions ne sont pas mûres encore; mais on peut être sûr d'une chose,
c'est que si, en ces matières, la liberté sort triomphante de la
discussion, elle ne tardera pas à être réalisée en fait.

Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement
la motion de convertir tous les impôts en une _taxe unique_ sur la
propriété, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la
pensée des physiocrates rectifiée, complétée, élargie, rendue
praticable.

On s'imagine peut-être qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne
tend à rien moins qu'à la suppression absolue de tous les impôts
indirects (la douane comprise), a dû être repoussée et considérée par
tout le monde, et spécialement par le ministre des finances, comme
l'oeuvre d'un rêveur, d'un cerveau fêlé, ou tout au moins d'un homme
par trop en avant de son siècle. Point du tout. Voici la réponse du
chancelier de l'Échiquier:

     «Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que
     l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de
     la pureté de ses intentions. Aucun de nos collègues n'a moins
     besoin de se défendre sur ce terrain, tout le monde sachant
     combien sont toujours désintéressés les motifs qui le font agir;
     et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance à
     la question qu'il vient de soumettre à la Chambre. En même temps
     j'espère que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque
     de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les
     détails qu'il nous a soumis sur les impôts indirects, sur
     l'accise, la douane et le timbre. À la session prochaine, ce sera
     mon devoir de soumettre au Parlement la révision de notre système
     contributif. Alors il faudra se décider, d'une manière ou d'une
     autre, sur une des branches les plus importantes du revenu,
     l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de
     rendre permanente ou même d'étendre cette nature de taxe directe,
     en tant qu'opposée aux impôts indirects. On comprendra que ce
     n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis néanmoins
     assurer la Chambre que c'est mon désir le plus ardent d'établir
     mon régime financier sur les bases les moins oppressives pour les
     contribuables, les plus propres à laisser prendre au travail, au
     commerce et à l'industrie tout le développement dont ils sont
     susceptibles.»

Sans doute, ce qui a pu déterminer le chancelier de l'Échiquier à
accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le
désir de s'assurer pour l'année prochaine le triomphe définitif de
l'_income-tax_, mesure toujours présentée jusqu'ici comme temporaire.
Dans tous les pays, les ministres des finances procèdent ainsi à
l'égard des nouveaux impôts. C'est un _décime de guerre_, un
_income-tax_; c'est ceci ou cela, né des circonstances, et
certainement destiné à disparaître avec elles, mais qui, néanmoins, ne
disparaît jamais. Il est donc possible que le chancelier de
l'Échiquier se soit montré seulement habile et prévoyant au point de
vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se développe qu'accompagné de
suppressions correspondantes dans les impôts indirects, il sera
toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand
pas aura été fait vers l'avènement de l'_impôt unique_.

Quoi qu'il en soit, la question est posée; elle ne tombera pas.

Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matière aussi
grave et encore si controversée. Nous nous bornerons à soumettre à nos
lecteurs quelques réflexions.

Voici ce que disent les partisans de la taxe unique:

De quelque manière qu'on s'y prenne, l'impôt retombe toujours à la
longue sur le consommateur. Il est donc indifférent pour lui, quant à
la quotité, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la
production ou au moment de la consommation. Mais le premier système a
l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de débarrasser le
contribuable d'une foule de vexations qui gênent les mouvements du
travail, la circulation des produits et l'activité des transactions.
Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres,
usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines,
etc., etc., et prélever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut
se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera
entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en
définitive que l'impôt serait disséminé dans la masse; et toutes les
transactions subséquentes, intérieures ou extérieures, à la seule
condition d'être honnêtes, jouiraient de la plus entière liberté.

Les défenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de
bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce système, se
confond tellement avec le prix vénal de l'objet, que le contribuable
ne les distingue plus, et qu'on paye l'impôt sans le savoir; ce qui ne
laisse pas que d'être commode, surtout pour le fisc, qui parvient
ainsi progressivement à tirer quelque cinq et six francs d'un objet
qui ne vaut pas vingt sous[45].

[Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impôt des boissons, p. 468 à
493.--(_Note de l'éditeur._)]

Après tout, si jamais l'impôt unique se réalise, ce ne sera qu'à la
suite d'une discussion prolongée ou d'une grande diffusion des
connaissances économiques; car il est subordonné au triomphe d'autres
réformes, plus éloignées encore d'obtenir l'assentiment public.

Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration
dispendieuse, et qui, par conséquent, se mêle de beaucoup de choses.

Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est
réduit à les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le
problème est de prendre aux citoyens la moitié, les deux tiers, les
trois quarts de leurs revenus, goutte à goutte, heure par heure, et
sans qu'ils y comprennent rien. C'est là le beau côté des impôts
indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets
qu'il est absolument impossible de les démêler. Avec la précaution de
n'établir d'abord, selon la politique impériale, qu'un impôt bien
modéré, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des
prix, on peut arriver ensuite à des résultats surprenants. À chaque
nouveau renchérissement le fisc dit: «Qu'est-ce qu'un centime ou deux
par individu _en moyenne_?» ou bien: «Qui nous assure que le
renchérissement ne provient pas d'autres causes?»

Il n'est pas probable qu'avec l'_impôt unique_, lequel ne saurait
s'envelopper de toutes ces subtilités, un gouvernement puisse arriver
jamais à absorber la moitié de la fortune des citoyens.

Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc
vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers
la sérieuse réduction des dépenses, c'est-à-dire vers la
non-intervention de l'État en toutes matières où cette intervention
n'est pas de son essence.

Il me semble impossible de n'être pas frappé de l'effet probable de
cette nouvelle direction imprimée au système contributif de la
Grande-Bretagne, combiné avec la réforme commerciale.

Si d'une part le système colonial s'écroule, comme il doit
nécessairement s'écrouler devant la liberté des échanges; si d'un
autre côté le gouvernement est réduit à l'impuissance de rien prélever
sur le public au delà de ce qui est strictement nécessaire pour
l'administration du pays, le résultat infaillible doit être de couper
jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins
qui, sous les noms d'intervention, influence, prépondérance,
prépotence, a jeté dans le monde tant de ferments de guerres et de
discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que
toute autre à un si écrasant fardeau de dettes et de contributions.


38.--M. DE NOAILLES À LA CHAMBRE DES PAIRS.

                                                      24 Janvier 1847.

Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie
politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme
incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le
commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées
subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre
heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une
inconséquence.

Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci
M. de Noailles à la Chambre des pairs:

«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du
commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_...
L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre
_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un
mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre
la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir...
_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.)

Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et
diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de
la théorie professée ici par le noble pair.

Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les
autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir,
loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si
grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre
seulement pour les montrer[46].

[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste
indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le
thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment
reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école,
M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce
des nations_.--(_Note de l'éditeur._)]

Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa
clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut
appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la
maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris
soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent
à la toilette.

D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple
spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce
peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce
peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour
tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et
le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il
accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du
merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une
semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant
peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même.

En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être
la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à
nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et
de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement
ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et
anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles
déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les
producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur
anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de
même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands;
et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la
destruction de l'humanité tout entière.

Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée
généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent
surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de
vendre, non d'acheter?

Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le
croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui
du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a
dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et
justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été
l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous
l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la
liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est
beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant:

Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas
dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils
veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des
fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses
au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de
leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances
qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces
jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense
elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins
possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est
d'obtenir beaucoup en donnant peu.

Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et
pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce
prix.


39.--PARESSE ET RESTRICTION.

                                                      16 Janvier 1848.

Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience,
placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection
suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle
préoccupe beaucoup d'esprits sincères.

     «Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment
     mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la
     fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par
     exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté
     des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri,
     vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des
     produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait
     fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de
     ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il
     en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire
     davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée
     aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa
     tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses
     efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage:
     «Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu,
     tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour
     que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de
     ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de
     savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à
     la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous
     imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps,
     à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons
     plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu
     nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau
     moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.»

Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la
restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte,
un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si
elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la
population de son inertie naturelle.

La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant
conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non
aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au
contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail
auquel il se livre.

Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit
étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront
plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus
grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le
produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront
dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le
pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail
en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le
_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse.

Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la
mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un
peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi
sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la
restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas
être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est
demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela
fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai
plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus
rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des
jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter
par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est
possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des
gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce
qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des
affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son
_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au
point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés
et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]?

[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap.
XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos
jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les
gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences.

Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez
d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une
classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans
l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part,
placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit
Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et
la vie_[48].

[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et
socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]

Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore
quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent
l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une
proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système
protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même.


40.--DEUX MODES D'ÉGALISATION DE TAXES.

                                                         4 Avril 1847.

Les partisans du libre-échange se font un argument de ce qui est
advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la
concurrence est souvent chimérique.

«Tout ce qu'on prédit de la rivalité extérieure pour le fer, le drap,
les bestiaux, disent-ils, on le prédisait, pour la betterave, de la
rivalité coloniale. Les industries protégées n'invoquent pas un
argument que le sucre indigène n'ait invoqué, quand il fut menacé du
régime de l'égalité. Mettre aux prises les deux sucres, c'était
condamner à mort le plus faible. Qu'est-il arrivé cependant? Sous
l'aiguillon de la nécessité, les fabricants ont fait des efforts
d'intelligence, de bonne administration, d'économie. Ils ont retrouvé
de ce côté plus qu'ils ne perdaient du côté de la protection; en un
mot, ils prospèrent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas
qu'il en sera de même des autres industries? La voie du progrès leur
est-elle fermée? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour
lutter avec leurs rivaux et reconquérir, par leur habileté, plus
qu'ils ne doivent au privilége?»

Ce raisonnement place le libre-échange sur un terrain défavorable. Il
ôte à sa démonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant
qu'un dégrèvement sur les produits étrangers et une aggravation sur le
produit national,--c'est la même chose. Il tend à faire penser qu'en
dehors des progrès subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut
pour nos industries protégées, si la concurrence est permise. Il
décourage ceux qui n'ont pas une foi complète dans ces progrès, qui,
il faut bien le dire, peuvent bien n'être pas aussi rapides dans les
autres branches de travail qu'ils l'ont été dans l'industrie
saccharine.

Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries,
soumises au régime de la liberté, est subordonné à des progrès
probables, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la
portée.

Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'épreuve de l'égalisation
par l'impôt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'égalisation
par le libre-échange, et que, par conséquent, si le sucre indigène
s'est tiré de l'une, _à fortiori_ l'industrie nationale se tirera de
l'autre.

Deux circonstances différencient essentiellement ces épreuves.

La première frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrêterons pas;
c'est que la réforme douanière apporte par elle-même à chaque
industrie un élément de succès et lui ouvre une source d'économie. En
même temps que le libre-échange prive certains établissements de
protection, il leur fournit à plus bas prix la matière première, le
combustible, les machines et la subsistance. C'est là une première
compensation que l'impôt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre
de betterave.

La seconde circonstance est moins aperçue, quoique bien autrement
importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires,
d'en peser toute la gravité; car du jour où ils tiendront compte du
phénomène économique dont nous voulons parler, ils cesseront d'être
nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction.

Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la
consommation s'en accroît. Or, accroissement de consommation implique
accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix.

Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du
producteur) est 100 francs, soit grevé de 100 fr. de taxe: le prix
vénal sera 200 fr.

Si l'on supprime la taxe, le prix vénal serait de 100 fr. _si la
consommation restait la même_: mais elle augmentera; par suite, le
prix tendra à hausser. Il y aura meilleure rémunération pour
l'industrie que ce produit concerne.

Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont inégalement
imposées, il n'est pas indifférent de ramener l'égalité en surtaxant
l'une ou en dégrévant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans
le second, on favorise le débouché de toutes les deux.

Il est bien évident que si l'on eût égalisé les conditions des deux
sucres, en dégrévant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre
indigène, celui-ci eût pu soutenir la lutte plus avantageusement
encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impôt eût abaissé le
prix vénal, élargi la consommation, stimulé la demande, et en
définitive, élevé pour l'un et l'autre sucre le prix rémunérateur.

Les _libre-échangistes_ qui arguent de ce qui est arrivé au sucre de
betterave pour en déduire ce qui arriverait aux autres industries, si
on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui
fait sa force; car ils assimilent deux procédés d'égalisation dont
l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut être mortel.

Avec le libre-échange, l'industrie indigène a trois voies ouvertes
pour se mettre au niveau de l'industrie étrangère:

1º L'intervention d'une plus grande dose d'habileté stimulée par la
concurrence;

2º L'abaissement du prix des matières premières, des moteurs, de la
subsistance, etc.;

3º L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action
sur le prix rémunérateur.

Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la première de ces
ressources, et elle a suffi. La liberté commerciale les met toutes
trois à la disposition de nos industries. Est-il sérieusement à
craindre qu'elles succombent?

On peut déduire de cette observation une théorie économique sur
laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous
bornons, quant à présent, à l'indiquer.

Le système restrictif a la prétention d'élever, au profit du
producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre
ce produit hors de la portée d'un certain nombre de personnes, sans
paralyser les facultés de consommation, sans diminuer la _demande_, et
enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix même qu'il
aspire à élever[49].

[Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Cherté, Bon
marché_.--(_Note de l'éditeur._)]

Sa _première tendance_, nous en convenons, est de renchérir en
favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _déprécier_ en
éloignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller
jusqu'à surmonter la première.

Et, quand cela est arrivé, le public perd toute la consommation
empêchée par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix.

Celui-ci joue alors le rôle ridicule dans lequel nous avons fait
paraître le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'élevant sans
cesse, et la consommation diminuant à mesure, il arriva un moment où,
en ajoutant 5 p. % au taux de l'impôt, on eut 5 p. % de moins de
recette[50].

[Note 50: V. le nº 33, page 186.--(_Note de l'éditeur._)]


41.--L'IMPÔT DU SEL.

                                                         20 Juin 1841.

Pour la seconde fois, la réduction de l'impôt sur le sel a été votée
par la Chambre des députés à la presque unanimité; ce qui n'aura
d'autre conséquence, à ce qu'il paraît, que de déterminer le ministère
à mettre la question à l'étude pour l'année prochaine.

Parmi les arguments dont on s'est servi dans le débat, il en est un
qui revient à propos de toute réduction de taxes et particulièrement
au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de
rectifier les idées qui ont été émises à ce sujet.

Les députés qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru
devoir prédire un accroissement de consommation, d'où ils concluaient
que le déficit du Trésor serait bientôt à peu près comblé.

Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la
consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait
directement par l'homme, était aujourd'hui tout ce qu'elle peut être;
qu'elle ne serait point modifiée par la réduction de la taxe, ni même
alors que le sel serait gratuit; d'où la conséquence que le déficit du
Trésor serait exactement proportionnel à la diminution de l'impôt.

Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manière
générale cette question:

«Une diminution dans la taxe, et par conséquent dans le prix vénal de
l'objet taxé, entraîne-t-elle _nécessairement_ un accroissement de
consommation?»

Il est certain que ce phénomène s'est produit si souvent, qu'on
pourrait presque le considérer comme une loi générale.

Cependant, il y a une distinction à faire.

Si l'objet que frappe la taxe est d'une nécessité telle que ce soit
une des dernières choses dont l'homme consente à se passer, la
consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle
peut être. Alors, à mesure que l'impôt en élève le prix, il arrive
qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet supposé
nécessaire. De même, si le prix baisse par suite d'une réduction
d'impôt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais
celle des choses dont on avait été forcé de se priver pour ne pas
manquer de l'objet indispensable.

Il faut à l'homme, pour respirer, une certaine quantité d'air.
Supposons qu'on parvienne à le frapper d'une taxe élevée: l'homme fera
évidemment tous ses efforts pour continuer à avoir la quantité d'air
sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera à ses outils, à ses
vêtements et même à ses aliments, avant de renoncer à l'air; et si
l'on vient à diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation
de l'air qui augmentera, mais celle des vêtements, des outils, des
aliments[51].

[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est
infaillible ici et ne nuit à personne. Il en est tout autrement de ces
effets vantés par l'école protectionniste, à l'égard desquels l'auteur
a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront
prêt à examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2
de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 à 182.--(_Note de
l'éditeur._)]

Il nous semble donc que ceux de MM. les députés qui ont repoussé la
réduction de l'impôt du sel, en se fondant sur ce que la consommation,
malgré la taxe, est tout ce qu'elle peut être, ont, sans s'en douter,
produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre
l'exagération de cet impôt. C'est comme s'ils avaient dit: «Le sel est
une chose si indispensable à la vie, que, dans tous les rangs, dans
toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le
prix, une quantité déterminée et invariable. Maintenez-le à un prix
élevé, n'importe; l'ouvrier se vêtira de haillons, il se passera de
remèdes dans la maladie, il se privera de vin et même de pain plutôt
que de renoncer à une portion quelconque du sel qui lui est
nécessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vêtir, se
mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.»

Il est donc impossible d'échapper à ce dilemme:

Ou la consommation du sel augmentera par suite de la réduction du
prix; en ce cas, le trésor n'aura point à subir la perte annoncée;

Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un
objet tellement nécessaire à la vie, que la taxe la plus exagérée n'a
pu déterminer les hommes, même les plus pauvres, à en retrancher de
leur consommation une quantité quelconque.

Et quant à nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impôt un argument
plus décisif.

Il est vrai que les besoins du Trésor sont toujours là, comme une _fin
de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hélas! une
chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si
l'on veut voter ces réductions d'impôts, il ne faut pas commencer par
voter sans cesse des accroissements de dépenses. Combien de temps doit
durer l'éducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive
enfin à la découverte ou du moins à l'application de cette triviale
vérité? C'est un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre.

Modérez l'excès des _travaux_ publics, s'est écrié M. Dupin aîné qui,
du reste, nous semble avoir donné à tout ce débat sa véritable
direction. Nous répéterons ce mot avec une légère variante. Modérez
l'excès des _services_ publics, ne laissez à l'État que ses
attributions véritables; alors il sera facile de diminuer les dépenses
et par conséquent les impôts[52].

[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget républicain_; et page
468, le _Discours sur l'impôt des boissons_.--(_Note de l'éditeur._)]


42.--DISCOURS À BORDEAUX.

                                                      23 Février 1846.

MESSIEURS,

En présence d'une assemblée si imposante, qui réunit dans cette
enceinte tant de lumières, d'esprit d'entreprise, de richesses et
d'influence, vous ne serez pas surpris que j'éprouve une émotion
insurmontable, et que je commence par réclamer votre indulgence. Je
parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions
prises par notre honorable président. Eussions-nous à notre tête un
chef moins expérimenté, il faudrait encore nous soumettre à sa
direction; car mieux vaut un plan même médiocre que l'absence, ou, ce
qui revient au même, la multiplicité des plans. Mais puisque
l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses
opérations à un de ces hommes rares, à la tête froide et au coeur
chaud, qui tire plus d'autorité encore de son caractère personnel que
de sa position élevée, il ne nous reste plus qu'à marcher au pas, sous
sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, à la conquête
du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannière: _La
Liberté des Échanges!_

Messieurs, la première épreuve par laquelle est condamnée à passer
notre grande entreprise, c'est le _dénigrement_, qui s'attache
toujours à la pensée généreuse qui cherche à se traduire en fait.
Grâce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms,
qui figureront ce soir au bas de notre acte de société, imposeront
silence à bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a déjà
dit que notre association est une copie, une pâle copie de la Ligue
anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au
même but, ne sont pas amenés à prendre des moyens analogues? Non, nous
ne copions pas la Ligue, nous obéissons aux nécessités de notre
situation. D'ailleurs, est-ce la première fois que Bordeaux élève la
voix pour la liberté des échanges? La Chambre de commerce de cette
ville ne combat-elle pas depuis longues années pour cette cause? Cette
cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est
fondée dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont échoué
jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient à la législation qui ne peut que
suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question là où
elle doit être préalablement vidée,--devant le public,--que nous nous
levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre
adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous
faisons; il y a longtemps qu'il a ses comités, ses finances, ses
moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la
loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui
emprunterons pas, c'est le mystère de son action. Il lui faut le
secret, il lui faut des journaux achetés par-dessous main. À nous, il
faut l'air, le grand jour, la sincérité.

Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous
dispensés de bon sens et de dévouement parce qu'il s'est rencontré du
bon sens en Angleterre? Oh! plaise à Dieu que nous empruntions à la
Ligue ce qui fera sa gloire éternelle! Plaise à Dieu que nous
apportions à notre oeuvre la même ardeur, la même persévérance et la
même abnégation; que nous sachions comme elle nous préserver de tout
contact avec les partis politiques; grandir, acquérir de l'influence,
sans être tentés de la détourner à d'autres desseins, sans la mettre
au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne
dans un homme, puisse-t-il, à l'heure du triomphe, finir comme finit
Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage
invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille;
M. Peel est lui-même le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait
voir, en espérance, son fils premier lord de la trésorerie. Il
répondit simplement: «Je me crois plus utile à la cause en restant son
défenseur officieux.»--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la
Ligue l'a placé sur un piédestal qui l'élève plus haut que
l'aristocratie elle-même, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des
forces populaires capables de tenir en échec les whigs et les tories;
aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner
cette immense puissance à l'achèvement de quelque autre grande
entreprise, aucune passion, aucune séduction ne peut l'émouvoir; il
s'apprête à briser de ses mains l'instrument de son élévation, et il
dit à l'aristocratie:

«Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur
un autre terrain. La Ligue s'est fondée pour l'abolition des
monopoles: abolissez-les ce matin, et, dès ce soir, la Ligue sera
dissoute.» Non, jamais, depuis dix-huit siècles, le monde n'a vu
s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicité.

Mais si la Ligue nous offre de beaux modèles, ce n'est point à dire
que nous ayons à copier servilement sa stratégie. À qui fera-t-on
croire que ces hommes graves dont je suis entouré, que des négociants
rompus aux affaires et versés dans la connaissance des moeurs et des
institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi
notre Association diffère de la Ligue anglaise?

En Angleterre, le système protecteur avait deux points d'appui:
l'erreur économique et la puissance féodale. On conçoit sans peine que
l'aristocratie, tenant en main le privilége de faire la loi, et avec
lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait établis
principalement en sa faveur.

Lors donc que des réformateurs véritables, non plus des Huskisson et
des Baring, mais des réformateurs sortis du peuple, se sont levés
contre le régime restrictif, ils se sont trouvés en face d'une
difficulté dont heureusement notre voie est débarrassée depuis un
demi-siècle.

Il s'agissait bien, comme chez nous, de réformer la loi, de détruire
le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point
seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, héréditaire,
féodal, de faire la loi, de décréter la chute ou le maintien de leur
propre monopole.

Il fallait ou arracher à l'aristocratie la puissance législative,
c'est-à-dire faire une révolution, ou la déterminer par la peur à
abandonner la part du lion qu'elle s'était faite à elle-même, par
l'exploitation légale des tarifs.

La Ligue résolut, dès le premier jour, de rejeter les moyens
révolutionnaires. Il ne lui restait donc qu'à instruire le peuple de
la vérité économique, à lui faire comprendre l'injustice dont il était
victime et à lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant
pour le porter jusqu'à l'extrême limite de la légalité, et pour ainsi
dire jusqu'à ce degré d'irritation au delà duquel il n'y a que
convulsions sociales.

Mais, si le poids que les ligueurs avaient à soulever était énorme, si
énorme qu'on comprend à peine qu'ils n'en aient pas été effrayés, il
faut dire que cette difficulté même mettait en leurs mains un puissant
levier. Les mots magiques: liberté, droits de l'homme, oppression
féodale, venaient naturellement se placer dans la question économique,
lui enlever son aridité et lui faire trouver le chemin de la fibre la
plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait même
aux estomacs, car, par une coïncidence qui s'explique naturellement,
il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection
pesait sur les aliments et principalement sur le pain.

Cette situation étant donnée, on comprend les procédés de la Ligue,
meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, éloquence
passionnée, inscription incessante des ouvriers sur les listes
électorales, enfin toute l'agitation nécessaire pour mettre aux mains
d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire
capituler la puissance des whigs et des tories. Hé bien! qu'a de
commun cette situation avec la nôtre? Si, comme les Anglais, nous
avons un préjugé économique à détruire, avons-nous comme eux une
puissance féodale à combattre? Avons-nous un 89 à montrer toujours au
bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a passé sur
la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent à l'opinion
la pensée de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir,
notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est
ceci: Le droit de propriété est-il reconnu en France? Avons-nous ou
n'avons-nous pas la propriété de nos facultés? Avons-nous ou
n'avons-nous pas la propriété de notre travail? Si nous l'avons,
comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs,
cette chose que je puis consommer directement et détruire pour mon
usage, je ne la puisse pas porter sur quelque marché que ce soit dans
le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus à ma
convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas
rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti à me donner en
échange?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais
en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter
atteinte au travail national, puisque tout travail étranger que je
fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait
sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs
directs entre le producteur immédiat et le consommateur immédiat. Mais
tout ce vaste mécanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces
banquiers, négociants, marchands, ce numéraire, peuvent-ils altérer la
nature intime de l'échange, qui est toujours troc de travail contre
travail? Qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra qu'ils n'ont
d'autre destination et d'autre résultat que de faciliter et multiplier
à l'infini les échanges.

Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a
mis en oeuvre, il ne nous est pas nécessaire. Nous n'avons point à
exalter les passions démocratiques jusqu'à les rendre menaçantes. Nous
n'attaquons pas les intérêts d'un corps de législateurs héréditaires;
la seule chose que nous ayons à combattre, c'est une erreur, une
fausse notion, un préjugé profondément enraciné dans les esprits, et
qui développe sur sa tige ce fruit empoisonné, le monopole. Nous
n'attaquons pas même spécialement telle ou telle restriction en
particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un à un tous les joncs
qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en détourne l'humidité
malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les
intelligences le principe même de la protection qui nourrit tous les
monopoles. La tâche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas
de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de
nous? Les États-Unis sont sur le point d'affranchir les importations.
Qui n'a lu le message du président Polk et l'admirable rapport du
secrétaire Walker? Le Zollverein suspend les réunions où devait se
décider l'élévation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande
mesure de sir Robert Peel, précédée d'expériences si réitérées et si
décisives? À ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond
regret qu'ont éprouvé les amis de la liberté commerciale, quand ils
ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tâches
contraires à l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme
qui a aspiré à la gloire de cette réforme n'a-t-il pas voulu que le
monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit?
Pourquoi a-t-il placé dans l'exception les vins, comme pour attester
qu'au moment même où il rejetait la déception de la réciprocité, il en
voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il enveloppé,
dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si,
au lieu de parler d'accroître l'armée et la marine, sir Robert Peel
avait dit: «Puisque nous affranchissons les échanges, puisque nous
ouvrons au monde le marché de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de
guerre à craindre. Le jour où le bill que je vous présente recevra la
sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions à
M. Packenham pour qu'il abandonne aux États-Unis l'Orégon contesté,
l'Orégon incontesté; et au consul d'Angleterre à Alger, pour qu'il
cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la
suite nécessaire de cette politique nouvelle est une diminution
considérable des forces de terre et de mer, et une réduction
correspondante de subsides.» Si M. Peel eût tenu ce langage, qui peut
calculer l'effet moral qu'il eût produit sur l'Europe? Nous n'aurions
pas besoin aujourd'hui de prouver péniblement la lumière, elle
jaillirait radieuse de la réforme anglaise.

On dira, j'en suis sûr: Mais ce sont là des chimères, des rêves
généreux peut-être, mais plus vains encore que généreux.--Non, ce ne
sont pas des chimères. Ces conséquences sont contenues dans le
principe que l'Angleterre a proclamé, et j'ose affirmer qu'il n'y a
pas un ligueur qui les désavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait
prédit la réforme commerciale, on l'aurait traité de visionnaire. Et
moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de débouchés, non
par vertu, mais par intérêt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que
son honneur soit ménagé, elle renoncera à l'Orégon, dont elle n'aura
que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_
autant et mieux que par droit de conquête. Pour moi, Messieurs, je
tiens autant qu'un autre au développement du bien-être matériel de mon
pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexité qui existe
entre ces trois choses: liberté commerciale, prospérité, paix
universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre
à ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assignée.
(_V. tome VI, page 507._)

Donc l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, l'Italie même,
s'avancent vers l'ère nouvelle qui s'ouvre à l'humanité. La France
voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intérêts égoïstes, à la
queue des nations? Après s'être laissé ravir le noble privilége de
donner l'exemple, dédaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le
moment est venu, élevons intrépidement principe contre principe. Il
faut savoir, enfin, de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,
si l'on nous démontre qu'on enrichit les peuples en les isolant,
alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforçons nos barrières
internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports
et nos rivières, et demandons à nos navires, pour dernier service,
d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi
n'élèverions-nous pas des barrières entre tous les départements?
Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se
payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la
_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin
que les hommes, forcés de se suffire à eux-mêmes, soient partout
_indépendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet
glacé des Pyrénées?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons,
réclamons, agitons, tant que nos intérêts seront sacrifiés et nos
droits méconnus.

Proclamons le principe de la liberté, et laissons au temps d'en tirer
les conséquences. Demandons la réforme, et laissons aux monopoleurs le
soin de la modérer. Il est des personnes qui reculent devant
l'Association parce qu'elles redoutent la liberté immédiate. Ah!
qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des législateurs; la
réforme ne dépend pas de nos votes; la lumière ne se fera pas
instantanément, et le privilége a tout le temps de prendre ses
mesures. Ce mouvement sera même un avertissement pour lui, et l'on
doit le considérer comme un des moyens tant cherchés de transition.
Levons-nous calmes, mais résolus. Appelons à nous Nantes, Marseille,
Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumière et
d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble
privilége de donner le signal de tous les grands progrès sociaux.
Voulez-vous que je vous dise ma pensée? Dans deux heures nous saurons
si le mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre
du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui
son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici à haute voix: Je défie
tous les prohibitionnistes et tous leurs comités, et tous leurs
journaux de faire désormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole,
c'est quelque chose.

Mais pour cela, soyons forts; et, pour être forts, soyons unis et
dévoués. Ce conseil, dit-on, est tombé d'une bouche officielle: «Soyez
forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons.» Je m'en empare et je
répète: «Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous
pas par le pouvoir, nous le serons par la vérité.» Mais ne croyons pas
que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien
que nous plaidons sa cause aussi bien que la nôtre. Vienne la liberté
du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui
pèsent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la liberté
du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces
nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le règne
de la dynastie de Juillet.

Je ne puis me défendre d'une profonde anxiété quand je pense à ce qui
va se décider bientôt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement
l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de
savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles.
Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions
acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit
de savoir si les Français, comme on les en accuse, trouvant trop
longue la route de la légalité et de la propagande, ne savent
poursuivre que par des moyens violents des réformes éphémères. Il
s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dévouement, de l'esprit
public, de la vie,--ou si nous sommes une société assoupie,
indifférente, léthargique, incapable d'une action suivie, et tout au
plus animée encore par quelques rares et vaines convulsions. La France
a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientôt notre honorable
Président proclamera votre réponse.


43.--SECOND DISCOURS[53].

[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en
reproduisons tout ce qu'en a conservé le _Journal des Économistes_,
dans son numéro d'octobre 1846.--(_Note de l'éditeur._)]

     Prononcé à Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846.

     La première partie de ce discours est à l'adresse de ceux qui
     accusent les libre-échangistes de ne pas _ménager les
     transitions_.

Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait
que six heures par jour. Hélas! mon village et bien d'autres ont été
ruinés par le régime protecteur; on n'y a pas toujours le nécessaire,
à plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne
travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne
manquait pas d'énergie, il parvint à expédier le même ouvrage, en y
consacrant douze heures de pénible labeur.

Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui
disait: «Vous êtes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous
n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous êtes occupé toute la
journée; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail,
c'est la richesse.» (Hilarité.)

Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait déjà millionnaire, et il
s'encroûta si bien de cette doctrine qu'il refusait opiniâtrement de
se laisser opérer.

Alors ses parents et ses amis se concertèrent pour le tirer d'erreur.
Ils cherchèrent à lui démontrer que le travail n'est de la richesse
qu'autant qu'il est suivi de quelques résultats. Je crois même que mon
ami, M. Wolowski, leur a dérobé l'argument du _tread-mill_, qu'il vous
soumettait tout à l'heure avec tant d'à-propos.--Le malade était sur
le point d'être persuadé.

Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit:
Vos parents sont de beaux _théoriciens_, et peut-être ont-ils raison _en
principe_. Mais vous ont-ils parlé du danger de la _transition_?--Ils ne
m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils
veulent exposer vos yeux subitement à la clarté du soleil et vous faire
perdre à jamais la vue. (L'hilarité redouble.)

Le malade, toujours crédule, s'en fut à ses parents et leur dit: Vous
ne m'aviez pas parlé de la _transition_. Vous voulez donc me rendre
aveugle?

--Vous ne seriez pas pis que vous n'êtes, répondirent les parents.
(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire
perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parlé de
_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de
l'oculiste. Il fallait bien vous décider à l'appeler. Nous n'étions
préoccupés que de combattre votre égarement. Une fois cela obtenu,
nous laisserons faire l'opérateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende
pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau
sur les yeux toute votre vie, sous prétexte de _ménager la
transition_. (Éclats de rires.)

L'aveugle fut convaincu, se laissa opérer, et la transition ne fit
aucune difficulté; car malgré tous les raisonnements du concurrent,
qui ne cessait de crier: «N'ôtez pas le bandeau ou tout est perdu,» le
malade était le premier à demander la lumière. (Très-bien! très-bien!)

Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidèlement le rôle
de chacun dans le grand débat qui nous occupe. Le pauvre aveugle,
c'est le peuple, qui a perdu une faculté précieuse, ce qui l'oblige à
plus de travail. Le faux ami, ce sont les théoriciens de la
protection, qui, après avoir cherché à persuader au peuple qu'il était
trop heureux d'être privé d'une faculté, et ne pouvant plus tenir ce
terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis
du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose à
faire qu'à le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera
ensuite de lui-même la _liberté des échanges_. L'opérateur, c'est le
gouvernement, et l'Association n'a rien à démêler avec lui, si ce
n'est de veiller à ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller
perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous à un autre;
il n'en manque pas. (Rires et bravos.)

     L'hilarité générale interrompt un moment la séance.

     La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une
     démonstration économique assez difficile, l'orateur a triomphé de
     son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a démontré, à
     son tour, qu'il y a au fond du système protecteur une grande
     déception, même pour les industries qui croient le plus en
     profiter.

Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci
est très-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style
familier est bien de mise devant un auditoire si éclairé. Je
m'empresse de me placer sous l'autorité du bon La Fontaine, qui était
bien Français, et qui disait:

  «Si Peau d'âne m'était conté,
  J'y prendrais un plaisir extrême.»

D'ailleurs, je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas
fait mon cours de rhétorique, et je ne puis pas même dire comme
Lindor:

  «Je ne suis qu'un simple bachelier,»

Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale:

  «Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.»

Donc un homme descendait une montagne, le baromètre à la main. Quand
il fut au fond de la vallée: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le
mercure a monté! Il faut de toute nécessité qu'il ait perdu de son
poids.

Cet homme se trompait. Ce n'était pas le mercure, c'était l'atmosphère
qui avait changé. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide
dans un tube dépend de deux circonstances: de sa pesanteur spécifique
sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse.

Voilà, Messieurs, la source de toutes les erreurs économiques. On
cherche la _valeur_ d'un objet en lui-même, dans son utilité
intrinsèque, dans le travail qu'il a occasionné; et l'on oublie que
cette valeur dépend aussi du milieu dans lequel l'objet est placé. Par
exemple, si le sol sur lequel je suis était à vendre, il trouverait
probablement des acquéreurs à des centaines, à des milliers de francs
la toise carrée. Dans mon pays des Landes, une égale superficie de
terrain se donnerait pour cinq centimes. D'où vient la différence?
Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, messieurs,
on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts
chez nous qu'à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre
_milieu_: il est environné d'une population nombreuse, riche, qui veut
être logée.

Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend
de sa montagne, où il ne gagnait peut-être pas dix sous par jour, ne
subit pas, en arrivant à Paris, une transformation instantanée. Ses
muscles ne prennent pas tout à coup de la force et son esprit du
développement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il
est dans un autre milieu[54].

[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais je crains que ces détails techniques ne vous fatiguent. (Non!
non!--Parlez! parlez!).

Le monde, au point de vue économique, peut être considéré comme un
vaste bazar où chacun de nous apporte ses services et reçoit en
retour... quoi? des écus, c'est-à-dire des _bons_ qui lui donnent
droit à retirer de la masse des services équivalents à ceux qu'il y a
versés.

Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront
d'autant plus recherchés, d'autant plus demandés, auront d'autant plus
de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_,
_toutes choses égales d'ailleurs_, c'est-à-dire le grand réservoir
commun, le _milieu_ demeurant également pourvu. Et voilà pourquoi nous
avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions opérer la
rareté du service qui fait l'objet de notre industrie, en éloignant
nos concurrents.

Mais il est bien clair que, si nous réussissions tous dans ce voeu,
la rareté se manifesterait, non-seulement dans l'objet spécial que
nous présentons au grand réservoir commun, mais encore à l'égard de
tous les produits qui le composent et qui forment, relativement à
chaque service déterminé, cette atmosphère, ce milieu dont je parlais
tout à l'heure. En sorte que, de même qu'il n'y aurait aucune
variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son
poids, s'il était promené dans une atmosphère constamment allégée en
même proportion, de même il n'y a aucune variation dans la _valeur
nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la rareté s'opère
également sur toutes à la fois.

Et c'est là ce que fait précisément le régime protecteur. Il dit au
maître de forges: «Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves
pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je
vais élever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela,
j'écarterai le fer étranger.»

S'il s'arrêtait là, il commettrait une injustice envers tous ceux qui
échangent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Après
avoir opéré la rareté du fer, poussé par le même motif, il opère la
rareté des bestiaux, du drap, du blé, des combustibles, de l'huile, en
un mot, de l'atmosphère dans laquelle le fer est plongé. Il en détruit
les ressources, les moyens d'échange, les débouchés, la force
d'absorption: en un mot, il rétablit au taux primitif toutes les
valeurs nominales.

Mais n'y a-t-il rien de changé cependant? n'y a-t-il que des
compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance changée en rareté. Les
produits ont conservé leur valeur relative, mais il y en a moins, et
par conséquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses.

De cette démonstration, on peut tirer plusieurs conséquences.

La première, c'est que le système protecteur est une déception, et
qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur
conférer le triste privilége de la _rareté_, dont le propre, il est
vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais
opérant de même sur tout, ce n'est pas la _rareté_ relative, mais bien
la _rareté absolue_ qu'il procure, manquant même son but immédiat[55].

[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de
l'éditeur._)]

Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés,
c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour
chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir
les autres, puisque la richesse générale est ce _milieu_ qui donne de
l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun;
et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine
n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible
de démonstration rigoureuse[56].

[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]

Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement
_injuste_.--Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés,
car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,--il n'en a pas la
prétention,--la faveur d'une _rareté_ exactement proportionnelle.

Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent
tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de
recevoir aucune compensation par l'action des tarifs?

Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la
population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous
prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature.

Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que
le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel
susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme
que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une
taxe.

Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas,
je veux parler de la _sécurité_. Ce service absorbe, ou est censé
absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les
ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires,
marins, collecteurs de taxes, etc., etc.

Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend
des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires,
greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc.,
etc.

Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de
distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et
en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc.,
etc.

Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se
consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs,
cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers,
etc., etc.

Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de
la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne
craignent pas la concurrence étrangère: les vins, les soies, les
articles de Paris, etc.

Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en
peuvent jamais recevoir aucune compensation. À leur égard, l'injustice
de ce système est évidente.

Messieurs, j'ai insisté principalement sur la question de justice,
parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a
deux faces comme Janus. Le côté économique a des traits incertains; il
faut être du métier pour en discerner la laideur. Mais du côté moral
on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le
prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la
propagande? Parlez aux hommes de leurs intérêts, montrez-leur comment
le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de
_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon
siècle et dans mon pays.--Et voilà pourquoi, tant que ma main pourra
tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de
crier: Justice pour tous! liberté pour tous! égalité devant la loi
pour tous![57]»

[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]


44.--TROISIÈME DISCOURS.

     Prononcé le 3 juillet 1847, à la salle Taranne, devant une
     réunion de jeunes gens appartenant presque tous à l'école de
     droit.

MESSIEURS,

J'ai ardemment désiré me trouver au milieu de vous. Bien souvent
quand, sur des matières qui intéressent l'humanité, je sentais dans
mon esprit l'évidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion
inséparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant
la jeunesse des écoles!--car la parole est une semence qui germe et
fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les
procédés de la nature, plus on admire leur harmonieux enchaînement. Il
est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait
sentir surtout au début de la vie. Aussi, voyez avec quelle
merveilleuse industrie elle a placé, dans cette période, la faculté et
le désir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la
fraîcheur de la mémoire, la promptitude de la conception, la puissance
d'attention, et ces qualités pour ainsi dire physiologiques, qui sont
l'heureux privilége de votre âge, mais encore cette condition morale
si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le
_désintéressement_[58].

[Note 58: V. la dédicace du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]

Loin de moi la pensée de faire ici la satire de la génération dont je
suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a
moins d'aptitude à secouer le joug des erreurs dominantes. Même dans
les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions,
un progrès a bien de la peine à se faire accepter par elle. Harvey
disait n'avoir jamais rencontré un médecin au-dessus de cinquante ans
qui ait _voulu_ croire à la circulation du sang. Je dis voulu parce
que, selon Pascal, «la volonté est un des principaux organes de la
créance.» Et comme l'intérêt agit sur les dispositions de la volonté,
est-il surprenant que les hommes que leur âge met aux prises avec les
difficultés de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui
agissent en conséquence de convictions enracinées, qui se sont tracé
par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une
doctrine qui pourrait déranger leurs combinaisons, et ne croient, en
définitive, que ce qu'ils ont intérêt à croire?

Il n'en est pas ainsi de l'âge destiné à l'étude et à l'examen. La
nature eût contrarié ses propres desseins, si elle n'avait pas fait
cet âge désintéressé. Il se peut, par exemple, que la doctrine du
_Libre-Échange_ froisse les intérêts de quelques-uns d'entre vous ou
du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet
obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte.
Voilà pourquoi j'ai toujours désiré me mettre en communication avec
vous.

Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer à traiter à fond,
ni même à aborder aujourd'hui la question du libre-échange. Une
séance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son
importance et sa connexité avec d'autres questions fort graves, afin
de vous inspirer le désir de l'étudier.

Une des accusations les plus fréquentes qu'on dirige contre
l'Association du libre-échange, c'est de ne pas se borner à réclamer
quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes,
mais de proclamer le _principe_ même du libre-échange. Ce principe, on
ne le combat guère, on le respecte, on le salue quand il passe; mais
on le laisse passer. On ne veut à aucun prix ni de lui ni de ceux qui
le soutiennent. Ce qui me détermine à choisir ce sujet, ce sont les
faits qui viennent de se passer dans une élection récente, et qui
peuvent se résumer dans le dialogue suivant entre les électeurs et le
candidat:

«Vous êtes un homme honorable; vos opinions politiques sont les
nôtres; votre caractère nous inspire toute confiance; votre passé nous
garantit votre avenir; mais vous voulez la réforme des tarifs?--Oui.

--Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui.

--Nous l'entendons de même. Mais vous la rattachez à un _principe_ que
vous exprimez par le mot _libre-échange_?

--Oui.

--En ce cas, vous n'êtes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une
foule d'autres candidats qui nous promettent à la fois les avantages
de la liberté et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir
un d'entre eux.»

Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers
de notre époque, c'est cette disposition à repousser les principes,
qui ne sont après tout que la logique de l'esprit. Par là, on
décourage les hommes à conviction; on les induit à introduire dans
leur profession de foi des phrases ambiguës, destinées à satisfaire,
au moins _à demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre
pas par cette porte dans la vie publique sans que la pureté de la
conscience en soit altérée. Je sais bien comment raisonne le candidat
en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais déserter
le principe et avoir recours à l'expédient. Il s'agit de réussir. Mais
une fois nommé, je reprendrai toute la sincérité de mes convictions...
Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de
l'équivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui décide à en
faire un second, jusqu'à ce qu'enfin, alors même que les circonstances
extérieures vous rendraient toute votre liberté, le mal a pénétré dans
la conscience elle-même; et l'on se trouve descendu de ce niveau de
rectitude où l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les conséquences! De
toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de
plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait à la cause,
peut-être la trouverait-on dans l'esprit du corps électoral lui-même,
qui exige des candidats la renonciation à un principe, c'est-à-dire à
toute idée arrêtée, à toute logique, à toute foi.

Et certes, s'il est un droit qu'on puisse réclamer à titre de _droit_,
c'est-à-dire en conformité d'un principe, c'est bien la _liberté des
échanges_.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considérons
l'échange non-seulement comme un corollaire de la propriété, mais
comme se confondant avec la propriété elle-même, comme étant un de ses
éléments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la
propriété respective de choses que deux hommes ont créées par le
travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un
d'eux fût-il étranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on,
résulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise à son pays
en cédant à un étranger, contre un objet de valeur équivalente, la
chose même qu'on a le droit de consommer et de détruire.

Je vais plus loin. Je dis que l'échange c'est la _Société_. Ce qui
constitue la sociabilité des hommes, c'est la faculté de se partager
les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_échanger_ leurs
services. S'il était vrai que dix nations pussent augmenter leur
prospérité en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix
départements. Je défie que les protectionnistes fassent un argument en
faveur du travail national, qui ne s'applique au travail
départemental, puis au travail communal, puis à celui de la famille,
et enfin au travail individuel; d'où il suit que la restriction,
poussée à ses dernières conséquences, c'est l'isolement absolu, c'est
la destruction de la société[59].

[Note 59: V. au tome VI, le chap. _Échange_.]

Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-là;
qu'ils ne restreignent les échanges que dans certaines circonstances
et quand cela leur convient. Ce n'est pas là une justification pour
des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas à
l'occasion des échanges qu'ils laissent libres, mais à l'occasion de
ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous déclarons leur
principe faux, nuisible, attentatoire à la propriété, antagonique à la
société. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est
précisément ce qui en prouve l'absurdité qu'il ne puisse soutenir
cette épreuve.

Vous voyez bien que nous avions en présence un principe faux. Et que
pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai?

Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une idée a
envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, même
instinctif, est généralement répandu, il doit y avoir en eux quelque
chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du
libre-échange, considérée comme principe absolu, terreur qui s'est
emparée de ceux-là mêmes qui veulent la réforme commerciale, provient
d'une confusion. Permettez-moi de l'éclaircir.

On suppose que vouloir la liberté des échanges, en principe, c'est
vouloir que les échanges ne puissent subir de restrictions en aucun
cas et sous aucun prétexte.

D'abord, mettons de côté les échanges immoraux, frauduleux,
déshonnêtes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et
le devoir du Gouvernement de réprimer l'abus de toutes les facultés,
de celle d'échanger comme de toutes les autres.

Quant aux échanges qui ne blessent pas l'honnêteté, ils peuvent être
restreints, nous en convenons, dans un but spécial. Le principe n'est
engagé que lorsque la restriction est décrétée à cause de l'avantage
qu'on prétend trouver dans la restriction elle-même.

Si, par exemple, l'État a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en
procurer suffisamment, et par d'autres procédés moins onéreux, qu'en
taxant certains échanges, il est impossible de dire que la taxe blesse
le principe de la liberté, pas plus que l'impôt foncier n'infirme le
principe de la propriété. Mais alors tout le monde reconnaît que la
restriction est un inconvénient attaché à la perception de la taxe. De
là à restreindre pour restreindre, il y a l'infini.

Le port des lettres est taxé en moyenne à 45 centimes, et rend au
Trésor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des
finances n'a dit qu'il a porté la taxe à ce taux pour empêcher
d'écrire, parce que les relations épistolaires sont mauvaises en
elles-mêmes. S'il pouvait compter sur un revenu égal d'une taxe
moindre, il n'hésiterait pas à la réduire. Mais que penseriez-vous,
s'il venait dire à la tribune: «Il est funeste en principe qu'on
s'écrive, et pour l'empêcher, sacrifiant même les 20 millions que je
retire de cette taxe, je vais la porter à 10 fr., 50 fr., 100 fr.,
enfin, jusqu'à ce qu'on n'écrive plus. Et quant au revenu actuel, qui
sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres
impôts?»

Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la
taxe actuelle il y a toute l'épaisseur d'un principe, puisque, dans le
premier cas, on déplore que la taxe restreigne les relations
épistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but
systématique de détruire ces relations?

Et c'est là le caractère que nous combattons dans la douane. Elle
restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de
créer des ressources au trésor, mais, au contraire, elle sacrifie le
trésor par l'exagération des taxes, et même par la prohibition, dans
le but avoué, intentionnel, systématique, d'empêcher des échanges. En
tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc très-expressément sur le
principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction
pour la restriction même, la considérant comme bonne en soi, et même
comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est
à ce principe que nous opposons le principe de la liberté.

On cherche encore à prévenir, à épouvanter le public de ce que nous
voulons, à ce qu'on assure, passer sans transition d'un système à
l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu'à quand la France sera-t-elle dupe
de ces manoeuvres stratégiques des gens qui exploitent la restriction?

Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre à l'opinion que le
principe de la liberté est juste, vrai et avantageux,--et que celui de
la restriction est inique, faux et nuisible.

Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est
engagé dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance
qui nous sépare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face,
revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer à
marcher vers le couchant.

Et quand nous demanderions une réforme instantanée, est-ce que cela
dépend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorité?
n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intérêts en présence
pour être bien assurés que la réforme sera lente, et ne sera que trop
lente?

Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou
lentement?--Ce sont deux questions indépendantes l'une de l'autre, et
qui n'ont même aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que,
dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous
d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons différer d'avis
sur la durée convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes
unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engagée dans une
mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de
perturbation possible_. L'immense majorité de nos collègues pense que
cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera
plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre,
croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus
générale, serait en même temps la moins douloureuse; et si c'était ici
le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l'appuierais
sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce
Champenois qui disait à son chien: «Pauvre bête, il faut que je te
coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'épargner des souffrances,
je ménagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les
jours.»

Mais, je le répète, la question pour nous n'est pas de savoir combien
de kilomètres la réforme fera à l'heure; la seule chose qui nous
occupe, c'est de décider l'opinion publique à prendre la route de la
liberté au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un
équipage qui prétend aller vers les Pyrénées, et qui, selon nous, y
tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous
mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons
de géographie et de topographie; voilà tout.

Il y a cependant une différence. Quand on prouve à un cocher qu'il se
trompe, son erreur se dissipe tout à coup, et il tourne bride au plus
tôt. Il n'en est pas ainsi de la réforme commerciale. Elle ne peut que
suivre le progrès de l'opinion, et, en ces matières, ce progrès est
lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'après nous-mêmes,
l'instantanéité d'une réforme, fût-elle désirable, est une
impossibilité.

Après tout, je m'en console aisément, Messieurs, et je vous dirai
pourquoi. C'est que les lumières qu'une discussion prolongée
concentrera sur la question du libre-échange, devront nécessairement
éclairer d'autres questions économiques qui ont, avec le
libre-échange, la plus étroite affinité.

Je vous en citerai quelques-unes.

Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le
dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prospérer
qu'aux dépens des autres peuples; et la politique internationale, il
faut le dire, est fondée sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu
entrer dans les convictions publiques?

Il n'y a rien qui modifie aussi profondément l'organisation, les
institutions, les moeurs et les idées des peuples que les moyens
généraux par lesquels ils pourvoient à leur subsistance; et ces
moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans
son acception la plus étendue, et la production.--Car, Messieurs, les
ressources que la nature offre spontanément aux hommes sont si
limitées, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail
humain; et ces produits, il faut qu'ils les créent ou qu'ils les
ravissent à d'autres hommes qui les ont créés.

Les peuples de l'antiquité, et particulièrement les Romains,--dans la
société desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous
accoutume à admirer et que l'on propose sans cesse à notre imitation,
vivaient de rapine. Ils détestaient, méprisaient le travail. La
guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes
leurs consommations.

Il en était de même des peuples dont ils étaient environnés.

Il est bien évident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le
profit de l'un est le dommage de l'autre, était de la plus rigoureuse
vérité. Il en est nécessairement ainsi entre deux hommes ou deux
peuples qui cherchent réciproquement à se spolier.

Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos
premières impressions, toutes nos premières idées, nos modèles et les
sujets de notre vénération presque religieuse, il n'est pas bien
surprenant que cette maxime ait été considérée par nos sociétés
industrielles comme la loi des relations internationales[60].

[Note 60: V. au tome IV, _Baccalauréat_ et _Socialisme_, p.
442.--(_Note de l'éditeur._)]

Elle sert de base au système restrictif; et si elle était vraie, il
n'y aurait pas de remède entre l'incurable antagonisme que la
Providence se serait plu à mettre entre les nations.

Mais la doctrine du libre-échange démontre rigoureusement,
mathématiquement, la vérité de l'axiome opposé, à savoir: Que le
dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est
intéressé à la prospérité de tous.

Je n'aborderai pas ici cette démonstration qui résulte d'ailleurs du
fait seul que la nature de l'échange est opposée à celle de la
spoliation. Mais votre sagacité vous fera apercevoir d'un coup d'oeil
les grandes conséquences de cette doctrine, et le changement radical
qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait à
obtenir leur universel assentiment.

S'il était bien démontré, comme est démontré un théorème de géométrie,
que tout progrès fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il
contrarie chez les autres peuples celui qui se livre à l'industrie
similaire, n'en est pas moins favorable à l'ensemble de leurs
intérêts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la
prépondérance, ces jalousies nationales, ces guerres de débouchés,
etc., et par suite, ces armées permanentes, toutes choses qui sont
certainement un reste de barbarie?

     L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravité
     qu'une discussion sur le libre-échange doit éclairer d'une vive
     lumière, entre autres ce problème fondamental de la science
     politique: Quelles doivent être les bornes de l'action
     gouvernementale?

En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problèmes que
soulève la question du libre-échange, j'ai voulu vous montrer
l'importance de cette question et l'importance de la science
économique elle-même.

Depuis quelque temps, de nombreux écrivains se sont élevés contre
l'économie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la flétrir,
d'altérer son nom. Ils l'ont appelée _l'économisme_. Messieurs, je ne
pense pas qu'on ébranlerait les vérités démontrées par la géométrie,
en l'appelant _géométrisme_.

On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi
l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens
à la laver de ce reproche, car vous êtes dans l'âge où il est de
nature à faire une vive impression.

D'abord, quand il serait vrai que l'économie politique s'occupât
exclusivement de la manière dont se forment et se distribuent les
richesses, ce serait déjà une vaste science, si l'on veut prendre ce
mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception
scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'idée
du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des
services réciproques que se rendent les hommes, et à l'aide desquels
la société existe et se développe. Le progrès de la richesse, c'est
plus de pain pour ceux qui ont faim, des vêtements qui non-seulement
mettent à l'abri des intempéries, mais encore donnent à l'homme le
sentiment de la dignité; la richesse, c'est plus de loisirs et par
conséquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens
de repousser les agressions étrangères; c'est, pour le vieillard, le
repos dans l'indépendance; pour le père, la faculté de faire élever
son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-être,
l'instruction, l'indépendance, la dignité.

Mais si l'on jugeait que même dans ce cercle étendu l'économie
politique est une science qui s'occupe trop d'intérêts matériels, il
ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit à la solution de problèmes
d'un ordre plus élevé, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand
j'ai appelé votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le
profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite
rationnelle de l'action du gouvernement?

Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui
nous reprochent de nous trop préoccuper des biens de ce monde,
manifestent eux-mêmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-échange,
le culte exclusif et exagéré de la richesse. Que disent-ils en effet?
Ils conviennent que la liberté commerciale aurait, au point de vue
politique et moral, les résultats les plus désirables. Personne ne
conteste qu'elle tend à rapprocher les peuples, à éteindre les haines
nationales, à consolider la paix, à favoriser la communication des
idées, le triomphe de la vérité et le progrès vers l'unité. Sur quoi
donc se fondent-ils pour repousser cette liberté? Uniquement sur ce
qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux
inconvénients de la concurrence étrangère, diminuerait le bien-être
des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_.

En présence de l'objection, ne sommes-nous pas forcés de traiter la
question économique, de montrer que nos adversaires ne voient la
concurrence que par un de ses côtés, et que la liberté commerciale a
autant d'avantages au point de vue matériel que sous tous les autres
rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez
que de la richesse; vous donnez trop d'importance à la richesse.

     Après avoir repoussé le reproche fait à l'économie politique
     d'être une science d'importation anglaise, l'orateur termine
     ainsi:

Messieurs, je m'arrête, et j'ai peut-être déjà trop abusé de votre
patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces à
consacrer quelques instants pris sur vos loisirs à l'étude de
l'économie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais
vous entrez dans l'Association du libre-échange, ou toute autre qui
ait en vue un grand objet d'utilité publique, n'oubliez pas que les
débats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent être
soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expédient.
J'appelle Expédient, par opposition à Principe, cette disposition à
juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et
même, trop souvent, des intérêts de classe ou des intérêts
individuels. À une association il faut un lien, et ce ne peut être
qu'un principe. À l'intelligence il faut un guide, une lumière, et ce
ne peut être qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui
détermine l'action, le dévouement, et au besoin le sacrifice; et l'on
ne se dévoue pas à l'expédient, mais au principe. Consultez
l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers à l'humanité,
et vous reconnaîtrez qu'ils appartiennent à des hommes animés d'une
foi vive. Je gémis pour mon siècle et pour mon pays de voir
l'expédient en honneur, la dérision et le ridicule réservés au
principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le
monde que par le dévouement à un principe. Ces deux forces sont
souvent aux prises, et il n'est que trop fréquent de voir triompher
l'homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de
l'idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous
verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expédient ne laisser aucune
trace de son passage.

L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous
montre le principe et l'expédient en présence dans le plus mémorable
événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus
entièrement dévoué à un principe, au principe de la fraternité, que le
fondateur du christianisme? Il fut dévoué jusqu'à souffrir pour lui la
persécution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas
se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de
son Père et disait: _Que la volonté de Dieu soit faite_.

La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l'homme de
l'expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le
devoir, sacrifie le juste et dit: «Il est _expédient_ (expedit) qu'un
homme périsse pour le salut de tous.» L'homme de la transaction
triomphe, l'homme du principe est crucifié. Mais qu'arrive-t-il? Un
demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils,
Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de
Jésus; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la
charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu'il avait cru
sauver par une lâche et criminelle transaction[61].

[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la première série des
_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'éditeur._)]


45.--QUATRIÈME DISCOURS.

     Prononcé à Lyon, au commencement d'août 1847, sur les
     conséquences comparées du régime protecteur et du libre-échange.

Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre
de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on
appelle un «discours,» on s'engage par cela même à remplir toutes les
difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien éloigné
d'une telle prétention, et mon insuffisance me force de réclamer toute
votre indulgence. Vous serez peut-être portés à me demander pourquoi,
me sentant aussi dépourvu des qualités qu'exige la tribune, j'ai la
hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considérant
attentivement les souffrances et les misères qui affligent
l'humanité,--le travail souvent excessif, la rémunération plus souvent
insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrès et font
particulièrement obstacle à ses tendances vers l'égalité des
conditions, j'ai cru très-sincèrement qu'une bonne part de ces maux
devait être attribuée à une simple erreur d'économie politique, erreur
qui s'est emparée d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et,
par elle, la loi du pays;--et dès lors j'ai considéré comme un devoir
de combattre cette erreur avec les deux seules armes honnêtes qui
soient à ma disposition, la plume et la parole. Voilà mon excuse,
Messieurs. J'espère que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai
remarqué de tout temps que les hommes étaient disposés à beaucoup
pardonner en faveur de la sincérité des intentions.

J'ai parlé d'une erreur qui prévaut, non-seulement dans la
législation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que
j'ai en vue le système restrictif, cette barrière par laquelle les
nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, à ce qu'elles
croient, d'assurer leur indépendance et d'augmenter leur bien-être.

Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausseté de ce système que
le langage qu'il a introduit dans l'économie politique, langage
toujours emprunté au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que
_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes égales_, _vainqueurs et
vaincus_, comme si les effets des échanges pouvaient être les mêmes
que ceux de la violence. L'impropriété du langage ne révèle pas
seulement la fausseté de l'idée, elle la propage; car, après s'être
servi de ces locutions dans le sens figuré, on les emploie dans leur
acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables
protectionnistes s'écrier: «J'aimerais mieux une invasion de Cosaques
qu'une invasion de bestiaux étrangers.» Je me propose d'exposer
aujourd'hui les conséquences comparées du régime protecteur et du
libre-échange; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des
expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_.
Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accès facile
dans l'usage, a certainement un côté vrai. Elle n'est pas fausse, elle
est incomplète. Elle se réfère à quelques effets, et non à l'ensemble
des effets. Elle induit à penser que lorsque, dans un pays, une
industrie succombe devant la rivalité de l'industrie similaire du
dehors, la nation en masse en est affectée de la même manière que
cette industrie. Et c'est là une grande erreur, car la _lutte
industrielle_ diffère de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte
armée, le vaincu est soumis à un tribut, dépouillé de sa propriété,
réduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue
entre immédiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci paraît
étrange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la
différence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme
_échanges_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_.
Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant
aux effets, entre deux ordres d'action si différents par leur nature.

Comment se fait-il que le résultat de la _lutte industrielle_ soit de
faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai
ceci par un exemple familier, trop familier peut-être pour cette
enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre
comme très-propre à faire comprendre ma pensée.

Dans une petite ville, la maîtresse de maison fait ce qu'on nomme le
pain du ménage. Mais voici qu'un boulanger s'établit aux environs.
Notre ménagère calcule qu'elle aurait plus de profit à s'adresser à
l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce
de mieux faire ses achats de blé, de ménager le combustible et le
temps. Mais, de son côté, le boulanger fait des efforts semblables.
Plus la ménagère diminue son prix de revient, plus le boulanger
diminue son prix de vente, jusqu'à ce qu'enfin l'industrie du ménage
succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle
confère au ménage plus de profit en succombant qu'elle n'eût fait en
se maintenant.

Il en est de même quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur
le terrain du _bon marché_; et si les Anglais, par exemple, placés
dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille,
ou le Brésil du sucre, à si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en
France, renoncer à en produire chez nous, c'est constater précisément
l'avantage supérieur que nous trouvons à l'acheter ailleurs.

Entre ces deux cas, il n'y a qu'une différence: dans l'un, les
qualités de producteur et de consommateur se confondent dans la même
personne, et dès lors tous les effets de la prétendue défaite se
montrent en même temps et sont faciles à comprendre; dans l'autre, le
consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le même que le
producteur, et il est alors aisé d'introduire dans le débat cette
conclusion, qui consiste à ne montrer le résultat de la lutte que par
un côté, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur.
Évidemment pour ne rien négliger dans l'appréciation du résultat
général, il faut considérer la nation comme un être collectif, qui
comprend l'intérêt producteur et l'intérêt consommateur; et alors on
s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle
affecte ce ménage que j'ai cité pour exemple. C'est, dans l'un et
l'autre cas, l'acquisition par voie d'échange, choisie de préférence à
l'acquisition par voie de production directe[62].

[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p.
265.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de
cette compensation que le consommateur recueille en cas de défaite
industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent
jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de
vue exclusif des industries qui y sont engagées, et rechercherai c'est
la restriction ou la liberté qui leur donne les meilleures chances.

C'est encore une question intéressante; car quand une grande ville,
comme Lyon, par exemple, a fondé, au moins en grande partie, son
existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille
pas la voir succomber par la considération des avantages qu'en
pourraient recueillir les consommateurs.

Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon
marché_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon marché_.
Si, d'une manière permanente, les Suisses peuvent vendre à 80 fr. la
même pièce d'étoffe que vous ne pouvez établir qu'à 100 fr., vous
serez battus.

Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but:
_la réduction des prix de revient_.

Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'économie
politique une science mystérieuse, car, s'il est une science qui se
tienne toujours près des faits et du bon sens, c'est certainement
celle-là. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos
ateliers, dans vos ménages, à la campagne, à la ville: que cherchent
tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _À
diminuer le prix de revient._

C'est pour cela qu'ils ont substitué la charrue à la houe, la
charrette à la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pavé, la broche
au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_.
N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire
de même, agir dans le même sens? Mais, au contraire, ils se sont fait
une économie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux,
ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le régime protecteur?
Il renchérit tous les éléments qui entrent dans vos prix de revient et
les constituent. Ce n'est pas seulement son résultat, c'est sa
prétention; ce n'est pas un accident, c'est un système, un but, un
parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les
tendances de l'humanité. Et on appelle cela de l'économie politique
sage et prudente!

Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pièce
d'étoffe? D'abord de toutes les matières qui entrent dans sa
confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont été consommés
par les travailleurs pendant le cours entier de l'opération. Il faut
évidemment, pour que l'industrie continue, pour que l'opération se
renouvelle, qu'à chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces
débours partiels.

Or, que fait le régime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et
il a la prétention d'ajouter à tous ces prix partiels. Il aspire
méthodiquement à les élever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la
machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui
entrent dans cette pièce d'étoffe. Vous payerez un peu plus cher le
blé, le vin, la viande, les vêtements que vous et vos ouvriers aurez
consommés et usés pendant l'opération, et de tout cela, il résultera
pour vous un prix de revient plus élevé qu'il ne devrait l'être; mais,
en compensation, je vous donnerai un privilége sur les consommateurs
du pays, et, quant à ceux du dehors, nous tâcherons de les décider à
vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand déploiement
de forces qui retomberont encore à la charge de votre _prix de
revient_.

Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanité et tout
le danger d'un pareil système? À supposer que la contrebande ne vienne
pas vous chasser du marché intérieur, ni les belles phrases, ni les
canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur
prudence et leur sagesse ne forceront l'étranger à vous donner 100 fr.
de ce qu'il trouve ailleurs à 80.

Jusqu'ici vous n'avez peut-être pas beaucoup souffert de ce système
(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi?
Parce que les autres nations, excepté la Suisse, s'étaient soumises
aux mêmes causes d'infériorité. J'ai dit excepté la Suisse; et
remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude
concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille
pas des feuilles de mûriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhône ni
la Saône; elle vous offusque néanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie
qui a commencé la réforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie?

Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un
simulacre de réforme; et, quant à moi, je ne puis assez m'étonner
qu'on puisse, en France, au dix-neuvième siècle, en imposer aussi
grossièrement au public sans se discréditer. Sans doute l'Angleterre
n'a pas complétement achevé sa réforme; mais pour qui comprend quelque
chose dans la marche des événements, il est aussi certain qu'elle
l'achèvera, qu'il est certain que l'eau du Rhône, qui passe sous les
ponts de Lyon, se rendra à la Méditerranée. Et en attendant, on peut
dire que la réforme est si avancée, en ce qui touche notre question,
qu'on peut la considérer comme complète. L'Angleterre a affranchi de
tous droits, et d'une manière absolue, la soie, la laine, le coton, le
lin, le blé, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile,
c'est-à-dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pièce
d'étoffe. Et vous n'êtes pas effrayés, voyant ce que peut la Suisse,
de ce que pourra bientôt l'Angleterre! Vous résisterez, je le sais par
la supériorité de votre goût, par les qualités artistiques qui
distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose à quoi rien ne
résiste: c'est le _bon marché_.

On vous dit: «Pourquoi vous mêler d'économie politique? Occupez-vous
de vos affaires.» Vous le voyez, Messieurs, l'économie politique
pénètre au coeur de vos affaires. Elle vous intéresse, aussi
directement que le bon état de vos machines ou de vos routes, qui ont
pour objet de diminuer vos _prix de revient_.

Hier, on me citait un fait qui doit être ici à la connaissance de tout
le monde, et qui est bien-propre à vous faire réfléchir. On
m'assurait, et je n'ai pas de peine à le croire, car c'est bien
naturel, qu'à cause de l'influence de l'octroi sur la cherté de la
vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu
d'une grande agglomération d'hommes tendaient à aller s'établir à la
campagne.

Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait
exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par
la même raison qu'on va tisser aux environs plutôt que de tisser à
Lyon, on ira tisser en Angleterre plutôt que de tisser en France.

Et remarquez que l'octroi ne renchérit que les objets de
consommation. La douane renchérit et les objets de consommation et
toutes les matières qui entrent dans la confection du produit.
N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance à laquelle je fais ici
allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la
teinture, les machines, le fer, le coton et la laine?

Le régime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement
par les droits et les entraves; il les grève encore par la masse
énorme d'impôts qu'il traîne à sa suite.

D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument
fiscal, cela est évident. Quand on prohibe textuellement ou non le
drap et le fer, on renonce à tout revenu public de ce côté. Il faut
donc tendre les autres cordes de l'impôt, le sel, la poste, etc.

Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entrée des légumes, et tire de
cet impôt un revenu de 20,000 fr., indispensable à sa bonne
administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui
jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou
l'imprévoyance des électeurs, fait que les propriétaires de ces
maisons forment la majorité du conseil municipal. Que font-ils? Pour
donner de la valeur à leurs jardins, ils prohibent les légumes de la
campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le côté
économique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est
clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr.,
quoique les habitants payent leurs légumes plus cher que jamais; et je
prévois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle,
viendra dire à son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il
faut de toute nécessité, puisque vous repoussez les légumes étrangers,
dans l'intérêt, dites-vous, des habitants frapper ces mêmes habitants
d'un impôt de quelque autre espèce.

C'est ainsi que l'exagération de la douane a conduit à des taxes de
nouvelle invention.

Ensuite, le régime prohibitif nécessite un grand développement des
forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mérite que nous nous
y arrêtions un instant.

Ce régime est né de l'idée que la richesse, c'est le numéraire.
Partant de là, voici comment on a raisonné: il y a une certaine
quantité de numéraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre
part qu'en diminuant celle des autres,--d'où, par parenthèse, cette
conclusion désespérante: la prospérité d'un peuple est incompatible
avec la prospérité d'un autre peuple.

Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations
et pour qu'elles ne nous soutirent pas le nôtre? Il y a deux moyens.
Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous
garderons notre numéraire; de là la restriction et la prohibition. Le
second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons
à nous leurs métaux précieux; de là le système colonial. Car,
Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner à meilleur
marché;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un
empêchement invincible. Il a donc fallu songer à vendre cher, plus
cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant
les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un
mot, en ayant recours à ce principe de destruction et de mort: la
violence.

Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai
pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses
contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les
acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire.

En d'autres termes, le principe de la restriction a jeté dans le monde
un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire
méthodique.

Or, quand les choses en sont là, quand la tendance de tous les
peuples à la fois est de se ruiner réciproquement et de se dominer les
uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi à
un autre effort, quelque pénible qu'il soit, celui de se donner de
fortes armées permanentes et de puissantes marines militaires.

Et cela ne se peut sans de lourds impôts, d'interminables entraves; ce
qui aboutit encore, et toujours, à _augmenter le prix de revient des
produits_.

Ainsi, entraves, gênes, impôts, priviléges, inégalités,
renchérissement des objets de consommation, renchérissement des
matières premières, infériorité industrielle, jalousies nationales,
principe d'antagonisme, armées permanentes, puissantes marines,
guerres imminentes, développement de la force brutale, voilà le
programme du régime restrictif. Je voudrais vous présenter aussi celui
du libre-échange. Mais quoi! ai-je autre chose à faire pour cela que
de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire?

Le libre-échange est non-seulement une grande réforme, mais c'est la
source obligée de toutes les réformes financières et contributives.

Quand on a demandé la réduction du port des lettres, l'abaissement de
l'impôt du sel, la simple exécution de la loi sur les surtaxes,
qu'a-t-il été répondu? «Rien de tout cela ne peut se faire sans que le
fisc perde quelques millions!» Le problème, l'éternel problème est
donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse
l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel.

Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances,
il se rencontre que la douane se présente, parmi tous nos impôts, avec
ce caractère unique, étrange, qu'en soulageant le contribuable on
élève le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manière la plus
explicite, les deux grands apôtres de la restriction! «Si la douane
n'était que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-être le
double de revenu.» «Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Saint-Cricq,
que la douane rende peu, puisque son objet est précisément d'éloigner
les occasions de perception!»

Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale,
c'est-à-dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est
qu'une machine à priviléges, vous avez de quoi faire face à la réforme
de la poste et du sel.

Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction était
un principe de guerre; par cela même le libre-échange est un principe
de paix. Qu'on dise que je suis un rêveur, un enthousiaste, peu
m'importe, je soutiens qu'avec le libre-échange et l'entrelacement des
intérêts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir
notre indépendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq
cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, à la
Martinique et à Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux,
à la Jamaïque et dans l'Inde, quel intérêt aurions-nous à nous
arracher des colonies et des débouchés ouverts à tout le monde?

Non, je ne me laisse pas aller ici à un désir, à un sentiment, à une
vague espérance. J'obéis à une conviction entière, fondée sur ce qui
est pour moi une démonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit
du libre-échange est exclusif de l'esprit de guerre, de conquête et de
domination. Dès que l'on comprendra que la prospérité réelle, durable,
inébranlable de chaque industrie particulière est fondée, non sur les
monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prospérité
des masses qui sont sa clientèle, c'est-à-dire du monde entier; quand
les Lyonnais croiront que plus les Américains, les Anglais, les
Russes, seront riches, plus ils achèteront de soieries; quand la même
conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie;
en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-échange, je
dis que la dernière heure des agressions violentes aura sonné, et que,
dès ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos
forces de terre et de mer.

Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications,
la moins dispendieuse des armées, c'est le libre-échange, qui fait
plus que de repousser la guerre, qui la prévient; qui fait mieux que
de vaincre un ennemi, qui en fait un ami.

Et, à cet égard, ma foi dans le libre-échange est telle que je veux la
mettre ici à l'épreuve d'une prédiction, quoique je sache combien il est
dangereux de faire le prophète, même hors de son pays. Si ma prédiction
ne se vérifie pas, je consens, il le faudra bien, à ce que mes paroles
perdent le peu d'autorité qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle
s'accomplit, j'aurai peut-être droit à quelque confiance. L'Angleterre a
adopté le libre-échange. Je prédis solennellement que d'ici à sept ans,
c'est-à-dire pendant le cours de la législation actuelle, elle aura
licencié la moitié de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela
est si peu probable que, le jour même où sir Robert Peel a introduit la
réforme, et, dans le même exposé des motifs, il a demandé une allocation
pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus
grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconséquence
qu'ait faite cet homme d'État, d'ailleurs alors nouveau converti au
libre-échange.--Mais cette circonstance, en rendant ma prédiction plus
hasardée, ne fait que lui donner plus de poids si elle se réalise[63].

[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de
l'éditeur._)]

Nos forces de terre et de mer ramenées ainsi successivement à des
proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la série de
réformes financières et contributives qui deviendraient enfin
abordables. Trop de précision à cet égard me ferait sortir de mon
sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procédant du
libre-échange, ces réformes seraient faites dans son esprit et
s'attaqueraient d'abord aux impôts qui présentent un caractère évident
d'inégalité, ou gênent les mouvements du travail et la circulation des
hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la législation des
boissons.

Il me sera permis aussi de faire observer qu'une réduction des forces
de terre et de mer amènerait de toute nécessité un adoucissement de la
loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de
l'inscription maritime, plus onéreuse encore pour notre population du
littoral, en même temps qu'elle est, après le régime restrictif, le
plus grand fléau de notre marine marchande. (V. le nº 36.)

Messieurs, je livre ces remarques à vos méditations. Examinez-les en
toute sincérité: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimérique,
rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illuminé;
que ces réformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans
celle de notre législation commerciale. Que faut-il pour réaliser le
bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplète esquisse? Rien
qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-échange. Aidez-nous
dans cette entreprise; j'en appelle à vous tous, Messieurs, et
particulièrement à ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les
véhicules de l'instruction, les organes de la publicité. Ils savent
aussi quelle responsabilité morale se lie à cette puissance. Je les en
conjure, qu'aucune considération de personne ou de parti ne les
détourne de se dévouer à la cause, à la sainte cause de la libre
communication et de l'union des peuples. À Dieu ne plaise que je
demande à qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions
politiques! mais, grâce au ciel, la foi dans le libre-échange peut
s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matières.
On l'a vue soutenue par le journal des _Débats_, par le _Siècle_, par
le _Courrier_; et le _National_ a déclaré que la liberté du travail et
de l'échange était la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre
exemple? Voyez-la régner, de temps immémorial sur le pays le plus
démocratique de la terre, la Suisse, et s'établir au sein de la nation
la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les
opinions politiques, unissons-nous pour éclairer l'opinion. Ne disons
pas qu'il ne se présentera point un grand ministre pour réaliser nos
voeux. L'opinion publique est le foyer où se forment les grands
hommes. Quand nous avons eu à défendre ou notre territoire, ou le
principe de la révolution française, ce ne sont ni les généraux
habiles, ni les soldats dévoués qui nous ont manqué. De même, quand
l'opinion voudra la liberté commerciale, ce n'est pas un homme d'État
qui nous fera défaut, un homme sincère et dévoué se présentant devant
la chambre avec le plan de réforme que je viens d'esquisser, et osant
dire: Voilà un programme de justice et de paix; il triomphera avec
moi, ou je tomberai avec lui!


46.--CINQUIÈME DISCOURS.

     Prononcé dans la seconde réunion publique tenue à Lyon, en août
     1847, sur l'influence du régime protecteur à l'égard des
     salaires.

MESSIEURS,

Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir
avec vous, j'avais en vue un succès personnel, certes, je ne
paraîtrais pas aujourd'hui à cette tribune. Ce n'est pas que, sur le
vaste sujet qui m'est proposé, les idées ou les convictions me fassent
défaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans
les démonstrations que j'avais à vous soumettre, elles se sont
présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il
m'a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre
d'un discours; et j'ai dû prendre le parti de m'en remettre beaucoup à
l'inspiration du moment et à votre bienveillance.

Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la
circonscrire à un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la
traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et
politiques.

Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l'origine
et les fonctions du capital, les lois de la production, de la
répartition des richesses, et infime de la population; à rechercher si
le _salariat_ est, pour une portion de l'humanité, une forme
naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail;
si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître,
et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un
mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé
et l'association dans l'avenir.

Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent
ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhaité de leur
voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt
que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination.
J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces
organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque
soir voit mourir. Il n'est pas probable qu'à un signal donné
l'humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu'en
soit la forme, quel que soit le génie de l'inventeur. La société
m'apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant
d'influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs
dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les
préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces
diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire
que la société s'en dépouillera tout à coup, comme on rejette un
vêtement pour en prendre un à la mode?--Je n'en rends pas moins
justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette
chimère, et je crois qu'ils ont rendu un service à la science en la
forçant de scruter ces grandes questions et d'élargir le champ de ses
études[64].

[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais s'il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la
lumière et de l'expérience, je ne vois pas qu'on puisse blâmer, comme
on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent à une
erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution
funeste.

On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du
grand problème de l'humanité. Il n'a pas cette prétention. Il ne
s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les
maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de
l'égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui,
rien à faire à l'humanité.

Nous croyons qu'il est en lui-même un très-grand progrès, et, de plus,
par l'esprit qu'il propage, par les lumières qu'il suppose, une
excellente préparation à d'autres progrès encore. Mais nous nous
rendrions coupables d'exagération si nous le présentions, ainsi qu'on
nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement
à l'égard des classes laborieuses.

Je me renfermerai donc dans cette question:

Quelle est l'influence du régime restrictif sur le taux des salaires,
ou plutôt sur la condition des ouvriers?

Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que
deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie.
Je prends la société telle qu'elle est, telle que le passé nous l'a
léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail.
C'est un premier _fait_. Je vois en outre des légions d'hommes occupés
à entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je
cherche comment le second de ces faits agit sur le premier.

Et d'abord une première question se présente à moi. Qui a placé là
cette légion armée? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas
la voix au chapitre; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime:
_Id fecit cui prodest_, la présomption est que cette institution, si
elle profite à quelqu'un, profite aux maîtres.

Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse
que le régime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et
mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de
richesses. Cette hypothèse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse
s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait
fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._
Le fondateur du système restrictif en France l'a lui-même considéré
comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans
son essence une vertu productive. Il paraît certain qu'empêcher les
produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser
par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du
Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces
gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis
donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise
d'ailleurs par les protectionnistes eux-mêmes, que le régime prohibitif,
dans l'ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition
d'une certaine quantité de richesses.

De plus, l'instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes
que les tarifs sujets à changement font planer sur l'industrie et le
commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et
contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu'il
faut donner à l'action de la justice pour réprimer des actions
innocentes en elles-mêmes, que cette législation fait inscrire au
nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les
retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant
d'inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en
_déperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard,
apporté cette année à la suspension de l'échelle mobile, a peut-être
coûté à la France cinquante millions.

Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou
indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de
richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur
quelqu'un.

Lors donc que les législateurs protectionnistes affirment que la
classe ouvrière, non-seulement n'entre pas en participation de la
perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c'est comme
s'ils disaient:

«Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un
profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte
égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers.»

Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs
aient agi ainsi[65]?

[Note 65: V. le chap. VI de la seconde série des _Sophismes_, t. IV,
p. 173.--(_Note de l'éditeur._)]

Qu'on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres,
non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie
d'élucidation.

Représentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations
libres. Nous n'avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se
partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les
capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux,
admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la
restriction. Et d'après notre hypothèse le revenu général descend à
80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers étant
augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d'où il suit que celle des
capitalistes tomberait à 20.

Je défie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils
conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu
général de tous ses effets, et s'ils affirment néanmoins qu'il
enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui
n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait
la loi encourent deux pertes[66].

[Note 66: V. ci-après les numéros 57 et 58.--(_Note de l'éditeur._)]

Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie
les hommes qui, dans l'intérêt des ouvriers, réclament une extension
de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur
esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et
n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse.

Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera
comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se
développe, et que, pour comble d'absurdité, la loi qui détruit le
capital soit précisément celle qui enrichit le travail?

Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces déductions.
Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le
régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c'est là une
concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais
qu'ils se hâtent de retirer.

Eh! Messieurs, c'est précisément où je voulais vous amener à
reconnaître qu'il faut étudier le régime restrictif en lui-même;
savoir si, au total, il entraîne ou n'entraîne pas une déperdition de
richesses. S'il l'entraîne, il est jugé; et lorsqu'on met en avant les
ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie
à la cupidité, mais qu'on entasse erreur sur erreur.

La vérité est qu'en vertu de la loi de solidarité, de l'effort que
chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_
qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur
tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses.

Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le
problème.

Un simple ouvrier l'a admirablement posé en ces termes pleins de
justesse et de clarté:

Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent.

Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent.

L'économie politique ne fait qu'habiller cette pensée d'un vêtement
plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dépend du rapport de
l'offre à la demande.

Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il
y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail
déterminées, le taux moyen des salaires s'en déduit de toute
nécessité. Les maîtres voulussent-ils l'élever par bienveillance, ils
ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le
travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la
philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital
restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il
n'y aurait que 50 ouvriers d'employés. L'humanité en masse n'en
serait que plus malheureuse, et l'inégalité des conditions plus
choquante: et, sans parler de la perte résultant de l'inactivité de 50
ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces
50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force
des choses ramènerait la répartition primitive.

Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des
salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de
diminuer la quantité du travail offert[67].

[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la première série
des _Sophismes_.--(_Note de l'éditeur._)]

Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces
deux éléments.

Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps
immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu'une
certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette
direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise
des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle
donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie; si elle donnait
plus, elle ne serait pas seule.

Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui
se passe.

D'abord, le premier effet, l'effet le plus immédiat est que le drap
renchérit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute
sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d'une taxe. C'est
pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d'en prendre bonne note,
de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand
nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation.

Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et
puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des
industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous
savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le
travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la
fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît
de capital pour y faire face, c'est-à-dire ce qui constitue
précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est là
que les protectionnistes triomphent.

Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des
raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le
tort de ne montrer qu'une chose là où il y en a deux; et la médaille
par un seul côté.

D'où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap? Voilà ce
qu'il faut examiner; et voilà sur quoi j'appelle toute votre
attention; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que
le plein ne s'est fait d'un côté qu'aux dépens d'un vide qui se serait
fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui
prenait par le dessous d'une pièce de vin de quoi combler ce qui
manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus
avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir
dissimulé cette circonstance.

Donc, d'où sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoyé mêlé
à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et
l'argent, emblèmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouvé au fond de
l'urne d'où est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce
capital n'a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté
d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries.
N'importe d'où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque
part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a
certainement découragé l'industrie, le travail et les _salaires_,
justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la
fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le
capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement
_déplacé_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste
parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur
remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la
classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du côté
des salaires (si ce n'est par les inconvénients qu'entraîne la
perturbation, inconvénients qu'on ne remarque pas quand il s'agit
d'établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les
protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il
est question de l'extirper); la classe ouvrière n'a rien perdu ni
gagné du côté du salaire, puisque le capital n'a été augmenté ni
diminué, mais seulement _déplacé_. Mais reste toujours cette cherté du
drap que j'ai constatée tout à l'heure, que je vous ai signalée comme
l'effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure; et à
présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui
frappe l'ouvrier, où est la compensation? Si quelqu'un en sait une,
qu'il me la signale.

Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois
par jour,--à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la
hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni
se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle
de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'étonne, en présence de
tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus
malheureuse encore.

Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à
la hauteur où les monopoleurs voulaient l'élever. Je le reconnais ici,
parce qu'avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient
toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les
calculs des protectionnistes.

Aux entrepreneurs d'industrie, le régime restrictif offre des
compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achètent, ils font
payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en
définitive, mais enfin leur perte est atténuée; pour l'ouvrir, il n'y
a aucune atténuation possible.

Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne
sais par quelle issue, accès dans l'enceinte législative. Ce serait
certainement un spectacle curieux et même imposant, s'il se présentait
à la barre de l'assemblée étonnée,--calme, modéré, mais résolu, et si,
au milieu du silence universel, il disait: «Vous avez élevé, par la
loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible; vous
nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire
en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l'appât d'un
profit, fût-il illégitime, hélas! rend toujours crédule. Mais votre
promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi,
n'ayant pu que déplacer le capital et non l'accroître, n'a eu d'autre
résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de
la cherté. Nous venons vous demander d'élever législativement le taux
des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé
législativement le prix de la subsistance.»

Je sais bien ce qu'on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On
lui dirait, et avec raison: «Il nous est impossible d'élever par la
loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un
capital donné plus de salaires qu'il n'en renferme.»

Mais je me figure que l'ouvrier répliquerait: «Eh bien! ce que vous
dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait
indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre
pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne
demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits
soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est
inaccessible à l'intervention législative.»

En vérité, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait répondre. Et
remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des présomptions, des
probabilités qu'on peut repousser une telle requête. Il faut une
certitude absolue[68].

[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de
l'éditeur._)]

Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les
salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu'en Bretagne, et
elles en ont conclu qu'ils tendent à se mettre au niveau du prix de la
vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui
prennent leur source dans un capital donné, ne peuvent pas varier à
l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas
cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande
moyenne des salaires s'élève dans un pays, en vertu d'une loi qui
_déplace_ le capital sans l'accroître.

Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans,
quand nous avons commencé notre oeuvre, les événements, avec une voix
plus forte que la nôtre, se sont chargés d'y répondre; car la disette
est survenue et la cherté avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le
salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné
raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manière la plus
claire.

Quand le prix de la subsistance renchérit, l'universalité des hommes
dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc
moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la
stagnation de l'industrie, qui amène forcément la baisse des salaires.
En sorte que, dans les temps de cherté, l'ouvrier est froissé par les
deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par
l'élévation du prix de la vie.

La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté
naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en
conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car
l'humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne
changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous
comment, à la longue, l'équilibre se rétablit? Par la mort. La mort
prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire
descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des
salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la
cherté de la vie.

Puisque j'ai touché à ce formidable sujet de la population, je
relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse.

On nous a dit: Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe
ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la
vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de
bien-être aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce
bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés
dans leur condition actuelle.

D'abord, cela n'est pas sûr; il est possible que le capital augmente
pendant ses vingt années aussi rapidement que la population.

Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance
que donnent vingt ans de bien-être.

Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la
faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt années de bien-être?
est-ce une chose à dédaigner? Mais c'est ainsi que la société
progresse. D'ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre
qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la
réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir?
Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par
aucun autre impôt? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et
qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre? Je vous
dirai: À quoi bon? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle
soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en
vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient,
sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l'humanité est ainsi
faite que c'est précisément à multiplier qu'elle aime à consacrer ce
qu'on lui laisse de bien-être; et faut-il pour cela considérer ce
bien-être comme perdu, le lui refuser d'avance?

Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait à un individu
au lieu de s'adresser à une nation ou à une classe?

Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire
épouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend
pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le
moment arrive, mais le patron leur fait cette morale:

«Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils
vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous
marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous
seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous
voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que
vous désirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite légitimité.»

La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que
pourrait faire l'humanité à l'objection que je réfute. «Payez-moi ce
qui m'est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que
j'en ferai, s'il est honnête? Vous dites qu'après m'être procuré les
jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai
toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si
j'emploie ainsi l'excédant de mes appointements, je ne pourrai pas
l'employer à autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en
ai pas profité? Autant vaudrait me refuser mon dîner d'aujourd'hui
sous prétexte que quand je l'aurai mangé, il n'en resterait plus
rien.» Appliquée à un peuple, l'objection est de cette force. Elle
revient à ceci: Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France
aurait 40 millions d'habitants; sous un régime libre, comme elle
aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions,
lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus
riches.

Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les
satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées,
toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes
les existences allumées au flambeau de la vie? Et est-on bien certain
que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre
manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus
conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]?

[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.]

Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commençant, je
laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de
celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j'ai mis à me
renfermer dans mon sujet, il m'est échappé quelques paroles qui aient
la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque
irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma
conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la
société cet antagonisme d'intérêts qu'on a voulu y voir. J'aperçois
bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre
le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier. Mais
tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on
découvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux,
qui est _le bien que chacun retire de la prospérité de tous_.
Regardez-y bien, et vous verrez que c'est là ce qui prévaudra sur de
vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des
classes! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il
n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens
se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre
commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que
l'échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle
solidarité qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres
en souffrent.

Moi qui ne crois pas à l'antagonisme réel des nations, comment
croirais-je à l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intérêt
divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l'humanité, et
gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la
Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence
d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que
l'intérêt a été placé dans le coeur de l'homme comme un mobile
indomptable; et, si sa nature était de diviser, il n'y aurait pas de
ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intérêt unit, à la
condition toutefois d'être bien compris; et c'est pour cela que
Malebranche avait raison de considérer l'erreur comme la source du mal
dans le monde. J'en citerai un exemple, tiré de la fausse application
qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent répétés aujourd'hui,
les mots _travail_ et _capital_.

On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela,
on est bien près d'avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre
les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu
axiome, qu'on répète avec tant de confiance, n'était qu'une erreur, et
plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que
le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que
les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait
concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est
impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait
concurrence à la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la
faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit
cette simple rectification! Si c'est avec lui-même et non avec le
travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs?
Est-ce que les capitalistes soient ruinés? Oh! non. S'ils font des
voeux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les
capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et
surabondent, s'offrent au rabais, jusqu'à ce que leur rémunération
tombe de degré en degré, jusqu'à ce qu'ils deviennent comme ces
éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à
sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu'à ce qu'ils descendent
enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par
conséquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais,
sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde
économique est plein de ces asymptotes. Voilà la _communauté_, je ne
dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des
temps et au point de départ de la société; mais la _communauté_ qui
est la fin de l'homme, la récompense de ses longs efforts, et la
grande consommation des lois providentielles. D'un autre côté, que
doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'être entourés
d'une population chétive, souffrante et dégradée? Non; mais que toutes
les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts
épurés, afin que la clientèle s'ouvre et s'élargisse indéfiniment
devant eux. La _clientèle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il
est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien
des problèmes, les idées d'union, de concorde et de paix. Sachons
détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la
prospérité dans les faveurs, les priviléges, l'esprit d'exclusion,
toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur
nous-mêmes par la ruine de la _clientèle_. Accoutumons-nous au
contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la
vaste circonférence qui nous entoure, c'est-à-dire sur le monde
entier, ne fût-ce qu'en considération du bien qui, sous forme d'une
plus vaste et plus riche _clientèle_, se reflétera infailliblement, à
la longue, dans notre propre sphère d'activité.

Enfin, Messieurs, puisque j'en suis à disséquer des mots, j'appellerai
encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait
confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d'effroi,
comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui
semble qu'il s'élabore au sein du corps social une aristocratie
d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie
de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les
difficultés qu'ont surmontées nos pères; et il se demande si
l'humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats
suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi
demandé à ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait
dire, quelle était sa signification; et je l'ai trouvé vide. Je vous
disais, à la dernière séance, qu'il fallait beaucoup se méfier des
métaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude
absurde que, par l'abus des mots, on était parvenu à établir entre
l'échange et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude
ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le
travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il
n'y a pas même d'opposition à établir entre bourgeoisie et peuple,
puisque l'une et l'autre s'élèvent par le travail. Sans quoi, il
faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualité
s'affranchit du joug de la misère,--l'activité, l'ordre, l'économie,
la tempérance,--sont le chemin de l'aristocratie et le fléau de
l'humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises. (_V.
ci-après le nº 51._)

Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère
seul la fonction électorale. Quoi qu'il en soit de ce privilége, que
je n'ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie
attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes
et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j'ai eu
occasion, aujourd'hui même, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi,
quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l'ordre et le
cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse? Non;
je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une
preuve, qui est décisive, c'est que le système qu'elle a établi
l'opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière,
sinon au même degré. Pour qu'on pût voir le germe d'une aristocratie
naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer
par prouver que ceux mêmes qui les votent n'en sont pas victimes.
S'ils le sont, leurs intentions sont justifiées; et le lien de la
solidarité humaine n'est pas infirmé.

Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l'avoue, ma confiance
dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des
subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un
abaissement des droits sur l'entrée du bétail. La Chambre a repoussé
cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repoussée que je la blâme; en
cela elle n'aurait fait que persister dans un système qui, selon moi,
n'est imputable qu'à l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser
la mesure; elle a refusé de l'examiner, elle a fui la lumière, elle a
mis une sorte de passion à étouffer le débat; et, par là, il me semble
qu'elle a proclamé, à la face du monde, qu'elle avait bien réellement
la conscience de son tort.

Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je
persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l'on veut la
bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-même. La
Chambre ne sait pas l'économie politique, voilà tout. Et le peuple, la
sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez
l'immense majorité des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens,
que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincères. Et pourquoi?
parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart
des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème?
le voici: «Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence?» et
fort naïvement ils répondent: «Non.»--Ne les blâmons pas trop; car la
concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier
aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et
réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est
l'antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force
qui pousse notre race vers les régions de l'égalité. Pourrait-on voir
des symptômes aristocratiques dans une loi sur l'hygiène, qui aurait été
rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la
circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne
blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite?

Qui donc a le droit de reprocher à la législature d'avoir élevé le
prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause
commune avec elle? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes
craintes, les mêmes illusions? ne voteraient-ils pas les mêmes
restrictions, s'ils y étaient appelés? Qu'ils commencent donc par
étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par
mettre la législature en demeure, par réclamer justice; et si justice
leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus
loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront
raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces
jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanité:
Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans
son propre intérêt?--Puisse la législature rendre inutile la solution
de ce problème!


47.--SIXIÈME DISCOURS, À MARSEILLE.

                                                      Fin d'août 1847.

MESSIEURS,

Se faire valoir en commençant un discours, c'est certainement violer
la première règle de la rhétorique. Je crois néanmoins pouvoir dire,
sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abnégation
que de paraître, dans les circonstances où je me trouve, devant une
assemblée aussi imposante. Je parle après deux orateurs, l'un aussi
familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science
économique, l'autre célèbre dans le monde littéraire où il a cueilli
une palme si glorieuse et si méritée, tous deux jugés dignes de
représenter dans les conseils de la nation la reine de la
Méditerranée. Je parle devant le plus grand orateur du siècle,
c'est-à-dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il
n'en était, je l'espère, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire
cette phalange de publicistes distingués qui, dans ces derniers temps,
et précisément sur la question qui nous occupe, ont élevé la presse
marseillaise à une hauteur qui n'a été nulle part dépassée. Enfin,
l'auditoire tout entier est bien propre à effrayer ma faiblesse; car
l'éclat que jette la presse marseillaise ne peut guère être que
l'indice et le reflet des lumières abondamment répandues dans cette
grande et belle cité.

Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a soulevées
contre le libre-échange soient prises dans l'économie politique. Il
est même probable que si nous n'avions à combattre que des arguments
protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre.
J'ai assisté à beaucoup de conférences, composées d'hommes de lettres
ou de jeunes gens parfaitement désintéressés dans la question, et je
me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort
respectables, mais peu éclairés, avaient ouvert contre le
libre-échange une source d'objections aussi abondante au moins que
l'économie politique du _Moniteur Industriel_.

Les rêveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation
très-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas à
craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais
elles ont l'inconvénient de dévorer une masse énorme d'intelligences,
surtout parmi les jeunes gens, et de la détourner d'études sérieuses.
Par là elles retardent certainement le progrès de notre cause. Ne nous
en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est
calomniée, et que souvent elle se calomnie elle-même. Non, l'égoïsme
n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions à la surface, il existe au
fond de la société un sentiment de justice et de bienveillance
universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une
manière plus complète et surtout plus égale les besoins physiques,
intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mêmes que ce
sentiment fait éclore en constatent l'existence; et si elles sont bien
souvent frivoles comme doctrine, elles sont précieuses comme symptôme.
De tout temps on a fait des utopies; elles n'étaient guère que la
manifestation de quelques bonnes volontés individuelles. Mais
remarquez que de nos jours il n'est pas un écrivain, un orateur qui ne
se croie tenu de mettre en tête de ses écrits et de ses discours, ne
fût-ce que comme étiquette, ne fût-ce, passez-moi l'expression, que
comme réclame, les mots: égalité, fraternité, émancipation du
travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public,
mais dans le public lui-même que ce sentiment existe, puisqu'il
signale à ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour
en être écoutés.

Sans doute, Messieurs, guidés par cette indication, par cette exigence
des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de sociétés,
tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu'à la faire
grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie était un hommage
rendu à la vertu, de même on peut dire que l'affectation
philanthropique est un hommage à ce sentiment de justice et de
bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de
notre siècle et de notre pays; et félicitons-nous de ce que ce
sentiment existe, car, dès qu'il sera éclairé, il fera notre force.

[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'éditeur_.)]

C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre à votre examen une
vue du libre échange qui réponde tout à la fois aux arguments des
protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la
philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la
question a été parfaitement traitée sous d'autres aspects par les
honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune; et dès lors il
me sera permis, devant une assemblée aussi éclairée, et malgré la
défaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de
l'_abstraction_.

Et puisque ce mot se présente à mes lèvres, permettez-moi une
remarque.

J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir inventé le mot
_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait à sa
disposition le mot si simple et si juste: _vérité universelle_. Car,
regardez-y de près, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une
_vérité universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et
toujours?

Un homme tient deux boules à sa main droite et deux à sa main gauche.
Il les réunit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait
l'expérience pour la première fois, tout ce qu'il peut énoncer, c'est
ce fait particulier: «Aujourd'hui, à quatre heures, à Marseille, deux
boules et deux boules font quatre boules.» Mais s'il a renouvelé
l'expérience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec
des objets divers, il peut à chaque fois éliminer les circonstances de
temps, de lieux, de sujet, et proclamer que «deux et deux font
quatre.» C'est une abstraction de l'école, soit; mais c'est surtout
une _vérité universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire
à l'arithmétique sans en arrêter immédiatement les progrès.

Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos
adversaires nous dépopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant à
la face le mot _abstraction_. Vous êtes dans l'erreur, s'écrient-ils,
car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs
pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'école n'eût pas
inventé ce mot et qu'ils fussent réduits à nous dire: «Vous êtes dans
l'erreur, car ce que vous dites est une vérité universelle.» (Rires.)
Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de
notre côté. (Nouveaux rires.)

La science économique a aussi une formule, promulguée par J. B. Say,
formule qui ruine de fond en comble le régime restrictif. C'est
celle-ci: _Les produits s'échangent contre des produits_. On peut
contester la vérité de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on
ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes,
particulièrement celui du _travail national_; car si chaque
importation implique et provoque une exportation correspondante, il
est clair que les importations peuvent aller jusqu'à l'infini sans que
le _travail national_ en reçoive aucune atteinte.

Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un
ensemble, une série, une multitude de trocs.

Un homme se promène sur le port de Marseille. À chaque étranger qui
débarque, il fait des propositions de ce genre: «Voulez-vous me donner
ces bottes? je vous donnerai ce chapeau;» ou: «Voulez-vous me donner
ces dattes? je vous donnerai ces olives.» Est-il possible de voir là
une atteinte à l'intérêt des tiers, au travail national? Quoi! alors
que chacun reconnaît à cet homme la propriété de ces olives, alors
qu'on lui reconnaît le droit de les détruire par l'usage, alors que
chacun sait qu'elles n'ont pas même d'autre destination au monde que
d'être détruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux
intérêts des tiers si, au lieu de les consommer, il les échange? Et si
le troc, qui est l'élément du commerce, est avantageux, alors qu'il
est déterminé par l'influence si clairvoyante de l'intérêt personnel,
comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel
les négociants, le numéraire, les lettres de change, les routes, les
voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment
le commerce, dis-je, pourrait-il être nuisible?

Pour vous assurer que _les produits s'échangent contre les produits_,
suivez par la pensée une cargaison de sucre, par exemple. Assurément
tous ceux qui ont concouru à la former ont reçu quelque chose en
compensation et, d'un autre côté, lorsque, divisée en fractions
infinies, elle est arrivée aux derniers acheteurs, aux destinataires,
aux consommateurs, ceux-ci ont donné quelque chose en retour. Donc,
quoique l'opération ait pu être fort compliquée, il y a eu, de part et
d'autre, produits donnés et produits reçus, ou _échanges_.

J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus
complète, plus féconde, qui ouvre à la science de grands et admirables
horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du
libre-échange, et qui, lavant l'économie politique du reproche de
sécheresse, est destinée, je l'espère, à rallier les écoles
dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'échangent
contre les services_.

D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait
rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la
première semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des
termes, donner le nom de _produit_ à l'oeuvre qu'accomplissent dans la
société les magistrats, les militaires, les écrivains, les
professeurs, les prêtres et même les négociants; ils ne créent pas des
produits, ils rendent des services.

Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite
entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y
regarde de près, on reste convaincu que ce qui s'échange entre les
hommes, ce n'est précisément pas les produits, mais les services; et
ceci devant nous conduire à de vastes aperçus, je vous demande,
Messieurs, un instant d'attention.

Si vous décomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez
qu'il est le résultat de la coopération de deux forces: une _force
naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un après
l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnaîtrez que
pour amener une chose à cette condition d'utilité qui la rend propre à
notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le
concours du travail.

Or, il est démontré, pour moi, que ce concours de la nature est
toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rémunération, c'est le
service rendu à l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on
nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a été
l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopération
des agents naturels[71].

[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap.
IV.--(_Note de l'éditeur_.)]

Messieurs, je n'ai certes pas la prétention de faire ici un cours
d'économie politique; mais la distinction que je soumets à votre
examen est si importante en elle-même et par ses conséquences, que
vous me permettrez de m'y arrêter un moment.

Je dis que la nature et le travail concourent à la création des
produits. Or, la coopération de la nature étant nécessairement
_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette
coopération est plus grande. Voilà pourquoi tout progrès industriel
consiste à faire concourir la nature dans une proportion toujours plus
forte.

Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilité, quand la
nature, ayant tout fait, ne laisse rien à faire au travail. La lumière
du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas.

Cependant, si vous voulez de la lumière pendant la nuit, vous ne
pouvez vous la procurer sans peine; et là apparaît le principe de la
rémunération.

Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit
dans le domaine de la communauté, si vous désirez un des gaz
particuliers qui le composent, il faut le séparer; c'est une peine à
prendre, ou à rémunérer si un autre la prend pour vous.

Quand l'eau est à vos pieds et dans un état de pureté qui la rend
potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher à cent
pas, elle _coûte_. Elle coûte davantage, s'il faut l'aller chercher à
mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier.
C'est une peine à votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si
un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et
que vous payez par un autre _service_.

La houille est à cent pieds sous terre; c'est certainement la nature
qui l'a faite et placée là à une époque antédiluvienne. Ce travail de
la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut être le principe d'aucune
rémunération; mais pour avoir la houille, ce que vous avez à
rémunérer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la
transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de
transport.

Tenons-nous donc pour assurés que ce ne sont pas les produits qui se
payent, mais les services rendus à l'occasion des produits.

Vous me demanderez où je veux en venir et quel rapport il y a entre
cette théorie et le libre-échange; le voici:

S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part
d'utilité que le travail a ajoutée au produit, et si nous recevons
_gratuitement_, _par-dessus le marché_, toute l'utilité qu'a mise dans
ce produit la coopération de la nature, il s'ensuit que les marchés
les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux où, pour un
très-léger service humain, on nous donne, par-dessus le marché, une
très-grande proportion de services naturels.

Si une marchandise m'est portée dans un bateau à voiles, elle me
coûtera moins cher que si elle m'est portée dans un bateau à rames.
Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la
nature, qui est _gratuit_.

Afin de me faire comprendre complétement, il me faudrait exposer ici
les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit
assez pour vous montrer d'autres conséquences de cette théorie.

Elle doit détruire jusque dans leur germe les jalousies
internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribué ses
bienfaits sur le globe d'une manière uniforme; un pays a la fertilité,
un autre l'humidité, un troisième la chaleur, un quatrième des mines
abondantes, etc.

Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer.
Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantité donnée de
houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a
été pour eux plus libérale relativement à la houille, et que, par
conséquent, ils prennent à cette occasion une moindre peine. Quant à
nous, Provençaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous désirer?
Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre à
des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit éloignée des routes, des
canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral,
ce serait un voeu absurde; car ce serait désirer d'avoir plus de peine
à rémunérer, c'est-à-dire plus de peine à prendre nous-mêmes. Dans
notre propre intérêt, nous devons donc désirer que tous les pays du
monde soient le plus favorisés possible par la nature; que partout la
chaleur, l'humidité, la gravitation, l'électricité entrent dans une
grande proportion dans la création des produits, qu'il reste de moins
en moins à faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste à
prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous
livrer le produit.--Que la houille anglaise soit à la surface du sol,
que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la
pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si
abondants que la rémunération en soit de plus en plus réduite, que des
inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onéreux du
travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages,
mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon marché_, et
le bon marché ne profite pas au vendeur, mais à l'acheteur. Ainsi ce
bienfait que la nature semblait avoir accordé à l'Angleterre, c'est à
nous qu'elle l'a accordé, ou du moins nous entrons en participation de
ce bienfait par l'échange.

D'un autre côté, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la
soie, la nature ne leur ayant accordé qu'une intensité de chaleur qui
laisserait beaucoup à faire au travail, quels voeux doivent-ils faire
conformément à leur vrai intérêt? Que les choses se fassent en
Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la
nature ne laisse au travail qu'une coopération supplémentaire
très-restreinte, puisque c'est cette coopération seule qui se
paye[72].

[Note 72: V. tome IV, pages 36 à 45, et tome VI, le chap.
_Concurrence_.--(_Note de l'éditeur._)]

Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'économie politique bien comprise
démontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que
chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit
s'en féliciter; et il s'en félicitera certainement dès qu'il
comprendra que ces avantages ont beau nous paraître localisés,--par
l'échange, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes.

La claire perception de cette vérité réalisera, ce me semble, dans la
pratique même des affaires, le dogme de la fraternité.

Sans doute, la fraternité prend aussi sa source dans un autre ordre
d'idées plus élevées. La religion nous en fait un devoir; elle sait
que Dieu a placé dans le coeur de l'homme, avec l'intérêt personnel,
un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les
autres; et l'autre: Vous n'avez rien à perdre, vous avez tout à gagner
à vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la
science vienne démontrer l'accord de deux forces en apparence si
contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau
déclamer contre l'intérêt, il vit, et il vit par décret
imprescriptible de celui qui a arrangé l'ordre moral. Jetons les yeux
autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre
propre conscience; et nous reconnaîtrons que l'intérêt est dans la
société un ressort nécessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il
pas dès lors bien décourageant qu'il fût par sa nature, et alors même
qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit?
et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission
d'étouffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance
entre ces deux mobiles, si tous deux tendent à la même fin, c'est un
avenir certain ouvert au règne de la fraternité parmi les hommes. Y
a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une
jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient
antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens
opposés sur nos destinées, se réconcilier dans un effet commun et
proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit siècles, annonça
la _fraternité_ au monde, n'était pas aussi contraire à la pente du
coeur humain que le disait naguère une superficielle philosophie?

Messieurs, après avoir essayé de vous donner une idée de la doctrine
du libre-échange, je vous dois une peinture du régime restrictif.

Les personnes qui fréquentent le jardin des Plantes à Paris, ont été à
même d'observer un phénomène assez singulier. Vous savez qu'il y a un
grand nombre de singes renfermés chacun dans sa cage. Quand le gardien
met les aliments dans l'écuelle que chaque cage renferme, on croit
d'abord que les singes vont dévorer chacun ce qui lui est attribué.
Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les
bras entre les barreaux et chercher à se dérober réciproquement la
pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu
desquels bon nombre d'écuelles sont renversées et beaucoup d'aliments
gâtés, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns,
demain sur les autres et, à la longue, elle doit se répartir à peu
près également sur tous, à moins que quelques singes des plus
vigoureux n'y échappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est
pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres.

Voilà l'image fidèle du régime restrictif.

Pour montrer cette similitude, j'aurais à prouver deux choses:
d'abord que le régime restrictif est un système de spoliation
réciproque; ensuite qu'il entraîne nécessairement une déperdition de
richesses à répartir sur la communauté. Cette démonstration, que je
pourrais rendre mathématique, m'entraînerait trop loin. Je la confie à
votre sagacité; et vous reconnaîtrez, avec quelque confusion, que si
souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont
les hommes qui ont singé les singes.

L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler
votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des
chances qu'ouvre le libre-échange à toutes ces réformes financières
après lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement.
J'en ai parlé à Lyon, et le sujet me paraît si grave que je me suis
promis d'en parler partout où je pourrai me faire entendre.

Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pensée de heurter les
convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas
permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas
aucun homme politique, mais aucun parti) qui se présente devant les
Chambres et devant le pays avec un plan de réforme financière clair,
net, précis, actuellement praticable? Car, si je regarde du côté du
ministère, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore
moins dans ses actes; et si je me tourne du côté de l'opposition, je
n'y vois qu'une tendance marquée vers l'accroissement des dépenses, ce
qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges
publiques.

Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais
il me semble que le libre-échangiste tient en ses mains ce programme
si désiré.

Je suppose qu'à l'ouverture de la prochaine session, un homme investi
de la confiance de la couronne se présente devant les mandataires du
pays et leur dise:

«Le libre-échange laissera entrer en France une multitude d'objets
qui maintenant sont repoussés de nos frontières, et qui, par
conséquent, verseront dans le Trésor des recettes dont je me servirai
pour réduire l'impôt du sel et la taxe des lettres.»

«Le libre-échange créera plus de sécurité pour la France qu'elle ne
peut s'en donner par le développement onéreux de la force brutale. Il
me permettra donc de réduire, dans de fortes proportions, nos forces
de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera
libres, nous doterons les communes de manière à ce qu'elles puissent
supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impôt des boissons, et
nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de
l'inscription maritime.»

Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature à faire
quelque impression, même sur les hommes qui ont le plus contracté
l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systématique_.

Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme.

D'abord deux réformes importantes, celles du sel et de la poste,
découlent immédiatement de la réforme commerciale. Les autres sont
l'effet de la sécurité que, selon nous, le libre-échange doit garantir
aux nations.

Quant à la première partie du programme, il n'y a pas d'objection
possible. Il est évident que le drap, le fer, les tissus de coton,
etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modérés,
donneraient un revenu au Trésor. Cet excédant de recettes serait-il
suffisant pour combler le déficit laissé par le sel et le port des
lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de
banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opération,
et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous
donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez
les droits prohibitifs, en même temps réduisez l'impôt du sel et la
taxe des lettres; s'il y a déficit, nous le comblerons, s'il y a
excédant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre était
repoussée, ce serait, certes, la meilleure preuve que le système
restrictif n'est pas destiné à protéger, mais à exploiter le public.
(_V. tome V, pages 407 et suiv._)

Quant à l'étroite relation qui existe entre le libre-échange et la
paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne
développerai pas théoriquement cette pensée. Mais voyez ce qui se
passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi céréale, ce
qui a été considéré comme une révolution intérieure et même politique.
Ne saute-t-il pas aux yeux que par là elle a rendu plus difficile
toute collision avec les États-Unis et les autres pays d'où elle
tirera désormais ses subsistances? L'année dernière, elle a réformé la
législation sur les sucres; il y a là bien autre chose qu'une
révolution intérieure et politique, c'est vraiment une révolution
sociale, une ère nouvelle ouverte aux destinées de la Grande-Bretagne
et à son action sur le monde.

On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de
nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique
machiavélique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous
ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous?
Nous le savons, et nous détestons cette politique plus et mieux que
nos adversaires; car nous en détestons non-seulement les effets, mais
encore les causes. Et où cette politique a-t-elle ses racines? Dans le
système restrictif, dans la funeste pensée de vouloir toujours vendre
sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscité tant
de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples
les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement
général pour étendre ses conquêtes et ses colonies.

Je dis que c'est une pensée de restriction qui la poussait dans cette
voie, et à tel point que, tant que cette pensée a pesé dans ses
déterminations, la paix des nations n'a pu être qu'une inconséquence
de sa politique.

Mais enfin, l'Angleterre a réussi; elle a des conquêtes, des colonies;
elle est parvenue à ses fins, et peut approvisionner sans concurrence
la moitié du globe.

Et que fait-elle?

Elle dit à ses colonies: Je ne veux plus vous donner des priviléges
sur mon marché, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour
moi sur les vôtres; et, en conséquence, vous réglerez vous-mêmes vos
tarifs.

N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement réel des colonies, du
moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue
administratif? N'est-ce pas revenir au point de départ et proclamer
qu'on a fait fausse route[73]?

[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et
suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons là de la générosité, de
l'abnégation, de l'héroïsme; non, nous n'y voyons que de l'intérêt,
mais de l'intérêt bien entendu, de l'intérêt qui est d'accord avec
l'intérêt de l'humanité.

Le principe restrictif est mauvais à nos yeux; s'il est mauvais, il
entraîne des conséquences funestes, il n'est même mauvais que par là;
s'il entraîne des conséquences funestes, les Anglais, qui ont poussé
plus loin ce régime que tout autre peuple, ont dû les premiers
apercevoir ces conséquences et en souffrir; ils changent de route,
quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une révolution
immense dans les affaires du monde, une des plus grandes révolutions
dont le globe ait été témoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide
que les Anglais l'ont faite, non par abnégation, mais par intérêt; je
dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde,
puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive à une domination
injuste, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'y renoncer. Je dis que
plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans
danger se soulager du poids des armées permanentes et des marines
militaires.

On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits
commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-échange,
non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du
pays, une nation de 36 millions d'âmes n'est pas seulement invincible,
elle est inattaquable.

Mais ce programme, il faut en convenir, a un côté chimérique.
L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public
est tellement infatué des prétendus avantages du régime protecteur,
qu'il repousse la liberté commerciale même avec ce cortége de réformes
que je viens d'énumérer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur
pesanteur, les impôts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le
recrutement et l'inscription maritime plutôt que de me rendre
participant, par l'échange, aux bienfaits que la nature a départis aux
autres peuples.

Messieurs, voilà le préjugé qu'il faut détruire; c'est notre mission,
c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle
est grande et belle. Il s'agit de conquérir le libre-échange, et, avec
lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques.
Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intérêts,
mais au nom de ce tribut que nous devons tous à la société, de marcher
en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conquêtes, de
poursuivre votre tâche avec vigueur et persévérance. Étendez la
publicité de vos excellents journaux, provoquez des associations à
Aix, à Avignon, à Cette, à Nîmes, à Montpellier, fondez des chaires
d'économie politique, unissez-vous intimement à l'Association
parisienne, prêtez-lui le concours de votre force morale, de votre
intelligence, de votre expérience des affaires, et au besoin de vos
finances; et alors, soyez-en sûrs, vous n'entendrez plus dire ce
qu'on répète sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de
Bossuet: «_Le libre-échange se meurt, le libre-échange est mort!_» Le
libre-échange est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient;
mais, quant à moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup
de choses périssables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne
meurt jamais: c'est la vérité.

Le terrain de la discussion peut être longtemps envahi par des erreurs
opposées. La vérité peut être lente à s'y montrer. Mais dès qu'elle y
paraît, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes
suspendissent les chants funèbres qu'ils ont entonnés sur la tombe
imaginaire du libre-échange, il suffirait peut-être qu'ils jetassent les
yeux sur cette assemblée si nombreuse, si imposante, si éclairée et si
sympathique.

Messieurs, soyons sûrs d'une chose: si le libre-échange pouvait
mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est
l'indifférence. Si on le discute, il vit. Je dirai même qu'il marche
vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane,
il règne. En Angleterre, il a surmonté des obstacles formidables. Aux
États-Unis, l'intérêt national a vaincu le privilége. À Naples, le
tarif a subi une réforme profonde. En Prusse, le développement du
régime protecteur a été brusquement arrêté. On assure que l'empereur
de Russie médite de révolutionner le système des douanes dans un sens
libéral. En Espagne même, la discussion est portée sur un terrain
officiel par une enquête dont les commencements promettent les plus
heureux résultats. Des associations pour le libre-échange se sont
formées à Gênes, à Rome, à Amsterdam; et, dans un mois, des hommes
éminents, accourus de tous les points de l'Europe, se réuniront à
Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication
des peuples. Sont-ce là des signes de mort? et ne devons-nous pas
plutôt concevoir l'espérance que nous sommes appelés à assister, plus
tôt peut-être que nous ne le croyons, à ce grand écroulement des
barrières qui séparent les peuples, les condamnent à d'inutiles
travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et
le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de
prétexte au développement de la force brutale, transforment les
travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mêmes
la discorde, toujours inséparable du privilége; car ce qui est
privilége pour l'un est servitude pour l'autre.

Je n'ai pas parlé de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire
qu'une grande idée est morte en France, quand cette idée est conforme
à la justice et à la vérité, et quand, sans compter Paris, des villes
comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son
triomphe?

Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la
liberté et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le
pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises
inspirations de l'esprit de parti, sont du côté de la liberté. Sans
doute, tout le monde ne peut pas avoir l'expérience du négociant; tout
le monde n'est pas obligé non plus de pénétrer dans toutes les
subtilités de la théorie économique. Mais s'il est un homme, au regard
d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes béquilles de la
pratique et de l'analyse, et qui ait reçu du ciel, avec le don du
génie, l'heureux privilége d'arriver d'un bond et dans toutes les
directions jusqu'aux bornes et par delà les bornes des connaissances
du siècle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire,
l'inimitable poëte, l'illustre orateur, le grand historien, dont
l'entrée dans cette enceinte a attiré vos avides regards. Vous n'avez
pas oublié que M. de Lamartine a défendu la cause de la liberté, dans
une circonstance où elle se confondait intimement avec l'intérêt
marseillais. Je n'ai pas oublié non plus que M. de Lamartine, avec
cette précision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu'à lui,
a résumé toute notre pensée en ces termes: «La liberté fera aux hommes
une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire.» (Bruyants
applaudissements.) J'espère donc, et j'ai la ferme confiance que M. de
Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette
assemblée est un témoignage de bienveillance envers des hommes qui
essayent leurs premiers pas dans cette carrière du bien public, qu'il
parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde
sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre
communication des hommes, des choses et des idées[74].

[Note 74: À la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et
termina en ces termes un magnifique discours:

«Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous
souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de
richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zèle
entièrement désintéressé, la vérité gratuite, dont il est l'organe, et
la parole de vie matérielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce
nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le
placerez à côté de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la
grande ligue européenne, parmi les noms des apôtres de cet évangile du
travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui
fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de
patrie ou de nationalité,--la liberté, la justice et la paix!--(_Note
de l'éditeur._)]


48.--SEPTIÈME DISCOURS, À PARIS, SALLE MONTESQUIEU.

                                                       7 Janvier 1848.

Messieurs, je me propose de démontrer que le libre-échange est la
cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des
masses, de la démocratie.

Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient à l'appui
de la proposition que vient de développer avec tant de chaleur et de
talent mon ami M. Coquelin.

J'ai visité à Marseille les ateliers d'un grand fabricant de
machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles
dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en
France; il est dans la nature de la cherté de diminuer la
consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de
navires en fer là où le haut prix de la matière première restreint
l'usage de ces choses. L'établissement n'avait donc qu'une médiocre
importance, lorsque le chef se décida à demander l'autorisation de
travailler _à l'entrepôt_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que
travailler _à l'entrepôt_. C'est mettre en oeuvre des matières que
l'on va chercher partout où on les trouve au plus bas prix, à la
condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de
douane, si on le livre à la consommation française.

Dès cet instant la fabrique prit des proportions considérables, et il
fallut bientôt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en
sortent, faites avec du fer anglais ou suédois, vont se vendre sur les
marchés extérieurs, en Italie, en Égypte, en Turquie, où elles
rencontrent la concurrence étrangère. Et puisque l'établissement
prospère, puisqu'il occupe 1,000 à 1,200 ouvriers français, c'est une
preuve sans réplique que notre pays n'est pas affligé de cette
infériorité dont on parle sans cesse, même à l'égard d'une fabrication
où les Anglais excellent.

C'est là du libre-échange, mais, remarquez bien ceci, du libre-échange
absolu quant au côté onéreux, et fort incomplet quant au côté
favorable à cet établissement.

En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espèce de
privilége pour la vente sur les marchés neutres. Mais, pour la
fabrication, il est loin de posséder tous les avantages de la liberté.

D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reçoivent en franchise les objets
de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne
travaille _à l'entrepôt_ qu'à la condition de se soumettre à beaucoup
d'entraves. La douane estampille tout le fer étranger, et, en le
manipulant, il faut s'y prendre de manière à laisser paraître le
poinçon sacré, ce qui entraîne beaucoup de fausses manoeuvres et de
déchets. Enfin, la houille et l'outillage ont payé d'énormes droits.

Malgré cela, la fabrique prospère; et, chose bien remarquable, elle
emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait
avant d'être autorisée à mettre en oeuvre du fer étranger. Pourquoi?
Parce qu'alors ce n'était qu'un établissement mesquin, et aujourd'hui
c'est une usine considérable; parce qu'elle a décuplé ses produits, et
que le fer français étant nécessaire pour certaines pièces il en entre
plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement
dans une seule.

Voilà qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est
beaucoup moins.

Quand un acquéreur se présente, notre manufacturier écoute
attentivement de quelle manière il prononce le mot _machine_, car cela
a une grande influence sur la transaction qui doit suivre.

Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le
manufacturier répond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur
d'articuler en bon français _machine_, on lui demande sans pitié
30,000 francs. Pourquoi cette différence? Quel rapport y a-t-il entre
le prix de la machine et la manière dont le mot se prononce? Il y en a
un très-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacité, devine
que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui
dit _machine_ est un Français. Or le Français, en qualité de citoyen
_protégé_ (rire prolongé), doit payer un travail exécuté en France un
tiers de plus que l'étranger; car si la machine entre dans la
consommation française, elle a 33 p. 100 de droits à acquitter, d'où
il résulte que les étrangers nous battent avec nos propres armes. Mais
que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut
bien subir quelques inconvénients pour elle. Nous aurions tort de nous
plaindre, puisque nous sommes protégés, battus et contents. (Bruyante
hilarité.)

Messieurs, cette machine française, vendue plus cher à nos
compatriotes qu'aux étrangers, me met sur la voie d'une autre
considération fort importante que je crois devoir vous soumettre.

Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la
concurrence anglaise si redoutable, c'est la supériorité des capitaux
britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce
capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports,
beauté du climat, fertilité du sol, habileté des ouvriers, nous avons
des avantages réels; et, quant au fer et à la houille, nous les
aurions, par la liberté, au même prix, à très-peu de chose près, que
nos rivaux eux-mêmes. Mais le capital, le capital, comment lutter
contre ce colosse?

Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un
peuple n'est pas nuisible à l'industrie d'un peuple voisin, par la
même raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux
Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infériorité
de notre capital nous place vis-à-vis des Anglais dans une position
fâcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rétablir
l'équilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital déjà
si chétif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il
faut tâcher de faire rendre à 100,000 francs autant de services qu'à
120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il
y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous
les transformez en 80,000 fr. Est-ce là un bon remède au mal dont vous
vous plaignez? Est-ce là un bon moyen de rétablir l'équilibre entre
les capitaux français et anglais?

Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de
Manchester élèvent, en même temps, chacun une usine, conçues
absolument sur le même plan, destinées à donner exactement les mêmes
produits; enfin, identiques en tout.

Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus
considérable, par le fait du régime protecteur? Il lui faudra un plus
grand capital fixe, puisque ses bâtisses et ses machines lui coûteront
plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital
circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la même quantité de
coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances
en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer
l'opération avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Français.

Et remarquez que cela se répète pour toutes les opérations, depuis la
plus gigantesque jusqu'à la plus humble, car il n'y a si mince atelier
où l'outillage n'exige, en France, une plus forte dépense à cause du
régime protecteur.

Maintenant, si chaque entrepreneur français, grand ou petit, faisait
son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donné, a
un capital déterminé. Donc, si dans chaque entreprise le capital est
plus grand qu'il ne devrait être pour l'effet produit, il s'ensuit
rigoureusement que le nombre des entreprises doit être moindre, à
moins que l'on n'aille jusqu'à prétendre que, d'un tout connu, on peut
tirer un égal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou
petites.

Le résultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins
grande quantité de matière mise en oeuvre, un moins grand nombre de
produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la
place, diminution de travail et de salaires. Singulière façon de
rétablir l'équilibre entre le capital français et le capital anglais!
Autant vaudrait garder la liberté et jeter un quart de nos capitaux
dans la rivière. Et c'est là ce qu'on appelle mettre notre pays à même
de lutter _à forces égales_.

C'est bien pis encore si nous considérons l'industrie agricole; et
jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait
voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture.

Vous savez, Messieurs, que les terres s'achètent d'autant plus cher
qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore là une _généralité_, et
c'est précisément pourquoi c'est une vérité.

Cela posé, admettons que les restrictions imaginées par la Chambre du
double vote aient réussi à maintenir, en France, le prix du blé à un
taux un peu plus élevé, un franc, par exemple, en moyenne. Il est
clair que si ces mesures n'ont pas eu ce résultat, elles ont été
inefficaces et ont créé des entraves inutiles, ce dont nos adversaires
ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur
hypothèse. Mettons donc que le blé, qui se serait vendu 19 francs sous
un régime libre, s'est vendu 20 francs sous le système protecteur.

L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donné 10
francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, à
5 p. 100, à supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent.

Ainsi, le propriétaire a été plus riche de 200 francs en capital, et
la rente lui en a été servie par ceux qui mangent du pain, lesquels
ont payé les dix hectolitres de blé au prix de 20 francs chaque au
lieu de 19.

Quant à l'agriculture, elle n'a pas été le moins du monde encouragée.
Qu'importe au fermier de vendre ce blé 19 francs, en payant 10 francs
de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au
propriétaire? Il n'y a pas un centime de différence dans sa
rémunération, et ce prétendu encouragement ne lui fera pas produire un
grain de blé de plus. Tout cela aboutit à cette chose véritablement
monstrueuse: supposer au propriétaire de cet hectare de terre un
capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par
quiconque mange du pain. Il eût été beaucoup plus simple de lui donner
un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans à la rue de Rivoli,
en votant en même temps un impôt spécial pour ce service. Ah! croyons
que les électeurs à 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient.

Je voulais parler, Messieurs, sur la connexité qu'il y a entre le
libre-échange et la cause démocratique; et je crois vraiment que la
digression à laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop écarté de
mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me
permette plus de donner à ma pensée tout le développement dont elle
est susceptible.

Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spécial,
et notre première règle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous
ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur
des matières étrangères au but précis de l'Association; mais cela ne
veut pas dire que chacun de nous ne réserve pas complétement ses
convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre
pensée d'aliéner ainsi notre indépendance; et comme je ne serais
nullement choqué qu'un de mes collègues vînt déclarer ici qu'il est ce
qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvénient à dire
que, quant à moi, j'appartiens, coeur et âme, à la cause de la
démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers
l'égalité et la fraternité, par la liberté. D'autres ajoutent: Et par
_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas,
c'est toujours la liberté.

Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considérations
métaphysiques sur la liberté, mais permettez-moi seulement une
observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les
sociétés modernes ont leur point de départ dans l'esclavage, dans un
état de choses où un homme avec ses facultés, les fruits de son
travail et sa personnalité tout entière, était la propriété d'un autre
homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits
reconnus. Sa parole, sa pensée, sa conscience, son travail, tout
appartient au maître.

Le grand travail de l'humanité, travail préparatoire si l'on veut,
mais qui absorbe ses forces jusqu'à ce qu'il soit accompli, c'est de
faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons
reconquis la liberté de penser, de parler, d'écrire, de travailler,
d'aller d'un lieu à un autre; et c'est la réunion de toutes ces
_libertés_, avec les garanties qui les préservent de nouvelles
atteintes, qui constitue _la liberté_!

La liberté n'est donc autre chose que la propriété de soi-même, de ses
facultés, de ses oeuvres.

Or, Messieurs, sommes-nous propriétaires de nos oeuvres si nous n'en
pouvons disposer par l'échange, parce que cela contrarie un autre
homme? Si, à force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un
meuble, par exemple, en suis-je le vrai propriétaire si je ne le puis
envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu
que l'échange se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer
ce meuble en Belgique pour l'échanger contre du drap, ou en Angleterre
pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du
café, ou au Pérou pour recevoir de l'or,--qui me servent à acquitter
le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du
froid est une affaire qui me regarde, je dois être libre de choisir
entre ces divers moyens de me procurer des vêtements. Lorsqu'un tiers
s'interpose entre mes membres et moi et a la prétention de m'imposer
la manière la plus dispendieuse de me vêtir, parce que cette
interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte à ma
propriété, à ma liberté. Non-seulement il m'empêche de recevoir le
drap belge, mais du même coup il m'empêche implicitement de fabriquer
le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai à le faire. Je ne suis
plus un homme libre, mais un homme exploité; nous sommes dans le
principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort
adroit, fort subtil, dont peut-être ni celui qui en souffre ni celui
qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de
l'esclavage. (Sensation marquée.)

Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible?
Imaginez-vous que cette interposition s'opère en dehors de la loi.
Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se présentent
devant la législature, et qu'ils tiennent aux députés ce langage: «Il
nous est venu dans l'idée qu'il y a trop de draps et de calicots dans
le pays; que si l'on chassait les produits étrangers, nos articles
seraient très-recherchés et hausseraient de prix, ce qui serait un
grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des
hommes sur la frontière aux frais du Trésor, pour repousser les draps
et les calicots.» Supposons que les députés répondent: «Nous
comprenons que cette mesure serait très-lucrative pour vous; mais, en
bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais
de l'opération. Si le drap belge vous importune, chassez-le
vous-mêmes, c'est bien le moins.» (Rires.)

Si, en conséquence de cette résolution, messieurs les fabricants
faisaient garder la frontière par leurs domestiques, s'ils vous
interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les
moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas
révoltés?

Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout
plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu
beaucoup plus,--parce que la législature met le Trésor public à leur
disposition, et vous fait payer à vous-mêmes ce qu'il en coûte pour
vous ravir votre liberté? (Vive émotion.) Un homme célèbre a dit: La
France est assez riche pour payer sa liberté; la France est assez
riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche
pour payer ses chaînes? (Rires.)

Mais, Messieurs, étudions la question non plus économiquement, mais
géographiquement. Si la restriction a été imaginée dans l'intérêt des
masses, la liberté doit être un produit aristocratique, quoique
assurément ces deux mots, _liberté_, _aristocratie_, hurlent de se
trouver ensemble.

Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus démocratique de
l'Europe. Là, l'ouvrier a un suffrage qui pèse autant que celui de son
chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane même fiscale.

Ce n'est pas qu'il ait manqué de gros propriétaires de champs et de
forêts, de gros entrepreneurs qui aient essayé d'implanter en Suisse
la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient à ceux
qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchérir
nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dépense, et il
vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarité.) Mais
jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il fût de son
avantage de payer cher ce qu'il peut avoir à bon marché. La doctrine
des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il
n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on
pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une
liste civile de 36 millions. La cour mène grand train, et l'industrie
profite _par ricochet_...

En vérité, je crois que, dans certain petit volume, j'ai négligé
d'introduire un article intitulé: _Sophisme des ricochets_.

Je réparerai cet oubli à la prochaine édition[75]. (Hilarité
prolongée.)

[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 à 83, et au même tome, page
336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de
l'éditeur._)]

Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas,
parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de
plaines.

La Hollande jouissait en même temps de la liberté politique et de la
liberté commerciale; et, comme le disait tout à l'heure notre
honorable président, elle regrette ce régime de libre-échange, sous
lequel elle était devenue, malgré l'infériorité de sa position, un des
pays les plus florissants et même les plus puissants de l'Europe.

Voyez encore l'Italie. À l'aurore de son affranchissement sa première
pensée--non, sa seconde pensée, la première est pour l'indépendance
nationale (applaudissements)--sa seconde pensée est pour la liberté du
commerce et la destruction de tous les monopoles.

Traversons l'Océan. Vous savez que l'Amérique septentrionale est une
démocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le
parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la liberté. Ce
dernier a triomphé, en 1846, et a porté M. Polk à la présidence. Tout
l'effort de la lutte a porté précisément sur cette question des
tarifs; et, malgré la résistance acharnée des whigs, résistance
poussée jusqu'à cette limite après laquelle il n'y a plus que la
guerre civile, le principe de la protection a été exclu du tarif. Quel
a été le résultat? Vous le savez; le président Polk l'a hautement
proclamé dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas,
car la traduction qu'ont donnée de ce document nos journaux, à
commencer par le _Moniteur_, est très-habilement arrangée pour vous
égarer.

     Ici l'orateur donne lecture du message et compare les
     traductions.

Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le
National_, ont reproduit les passages supprimés par _le Moniteur_ et
_la Presse_. Mais, hélas! par je ne sais quelle fatalité, _le
National_ a omis ce qui intéressait le plus son public, les
paragraphes qui se rapportent à la marine marchande et à la hausse des
salaires.

Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de
notoriété publique que c'est la démocratie qui réalise la liberté
commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une résistance
désespérée? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants
conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de féodalité, ont
rejeté d'au milieu d'eux et chassé du pouvoir sir R. Peel lui-même,
leur général, pour avoir, en présence de la famine, laissé entrer le
blé étranger?

J'ai nommé l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour
rendent délicat; l'heure avancée ne me permettant pas de dire ma
pensée tout entière, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je
m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte
d'indépendance puisse être mal accueilli devant un auditoire français.
Je ne crains pas d'être réfuté, je ne crains pas d'être critiqué; mais
il m'est bien permis de craindre d'être mal compris. (Approbation.)

Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue.
Elle sait tout ce que la liberté commerciale porte dans ses flancs.
Elle sait que c'est la fin du régime colonial, la mort de l'acte de
navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme
de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est
pas seulement le monopole du blé, c'est un autre monopole qu'elle voit
compromis, l'exploitation de l'armée, de la marine, des gouvernements
lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment même
pousser un ridicule cri d'alarme. À l'entendre, l'Angleterre est au
moment d'être envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places
fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est-à-dire les
commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques,
son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre
le peuple de son côté, en réveillant ses plus mauvais instincts, en
faussant en lui le sentiment national.

Voilà le spectacle que nous offre aujourd'hui même l'aristocratie
anglaise. Mais les hommes éclairés de la démocratie ont les yeux
ouverts sur ces menées. Ils ne laisseront pas ce déploiement de force
brutale, venant à la suite des mesures de l'année dernière, aller dans
toute l'Europe décréditer et amoindrir le libre-échange. Il y a
quelques mois, M. Cobden paraissait rassasié par la reconnaissance
publique. Et aujourd'hui le voilà affrontant une impopularité
passagère, parce qu'il réclame, avec le libre-échange, toutes les
conséquences du libre-échange, c'est-à-dire un changement complet dans
la politique de son pays, et le bienfait du désarmement, suivi de
l'allégement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il
s'aperçoit que son oeuvre est incomplète, et qu'après avoir fait
triompher le libre-échange dans les lois, il lui reste à faire
pénétrer l'_esprit du libre échange_ dans les coeurs. Et je dis que
quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence
de l'avenir. (Applaudissements prolongés.) (_V. tome III, pages 459 à
492._)

Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer
que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un
coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous,
qui ont pu voir les éléments démocratique et aristocratique parvenir à
leur apogée, je dirai même à leur exagération, l'un en 93, l'autre en
1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voilà les points
extrêmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assemblées? L'une a
mis toutes les restrictions à la sortie des produits, l'autre à leur
entrée.

Je ne nie pas qu'il n'y eût des prohibitions à l'entrée sous la
République. Elles furent établies, comme mesures de guerre, par un
décret d'urgence du Comité de salut public.

Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il
était conçu.

En 93, les législateurs étaient nommés par la foule. On peut même dire
qu'ils étaient sous la dépendance immédiate, constante, ombrageuse de
la foule. Aussi, à quel résultat aspire le tarif? À créer la plus
grande abondance possible des aliments, des vêtements et de tous les
objets de consommation générale. Pour atteindre ce but, que fait-on?
On décrète que toutes les choses vraiment utiles pourront librement
entrer; et afin que la masse n'en soit pas ébréchée par l'exportation,
on décrète qu'elles ne pourront pas sortir.

Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernière mesure. C'est une
atteinte à la propriété, à la liberté, au travail; et je suis
convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue.

Mais il n'en reste pas moins que toute la préoccupation du
législateur, à cette époque, était de mettre la plus grande abondance
possible à la portée du peuple; et pour cela il allait jusqu'à violer
la propriété.

Voici quelques articles entièrement exempts de droits à l'entrée:

Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais,
fondu et salé, bois de toutes sortes, chair salée de toutes sortes,
chanvre, même apprêté, charbon de bois, coton en rame et en laine,
cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc
par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, légumes, lin
teillé ou apprêté, mâts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de
toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle
minutieuse sollicitude se révèle jusque dans cette singulière
exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut
s'expliquer que par la crainte que les spéculateurs ne mêlassent à la
nourriture du peuple un ingrédient grossier indigne de l'homme.

Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entièrement
_prohibée_:

Argent et or, bestiaux, matières résineuses, chanvre, coton en laine,
cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins,
engrais, matières premières du papier, suif, etc., etc.

Messieurs, le peuple de 93 n'était pas plus profond économiste que
celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu
qu'on taxe le froment étranger afin d'élever le prix du froment
naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signalé chez les Suisses,
il répondit: _Non_. (Rire général.)

Une preuve que ce n'est pas le progrès de l'économie politique qui
dirigeait le législateur en veste, c'est un article bien remarquable
que je dois encore vous lire.

On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir.
C'était une contradiction. Évidemment pour recevoir, il faut payer. On
se condamnait donc à tout payer en or. Mais à cette époque, comme
aujourd'hui, on était convaincu que la sortie de l'or est une calamité
publique. Comment donc échapper à la difficulté?

On décréta qu'il serait défendu, sous des peines sévères (en harmonie
avec les moeurs de l'époque), d'exporter de l'or, «à moins qu'on ne
prouve, dit le décret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets
nécessaires à la consommation du peuple;» et à la suite on désigne
toujours les mêmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs,
etc.

En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses
utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer était le motif même
pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or.

1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande propriété, le
principe aristocratique, la Chambre du double vote.

Et que fait-elle, cette Chambre? Précisément le contraire de ce
qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose à l'entrée des produits
pour en provoquer la cherté, et, par le même motif, elle en favorise
la sortie.

Se peut-il concevoir deux législations plus opposées et qui, dans leur
exagération, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine?
L'une pousse la passion démocratique jusqu'à violer la propriété du
riche, dans l'intérêt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la
passion aristocratique jusqu'à violer la propriété du pauvre, dans
l'intérêt _mal entendu_ du riche! (Sensation.)

Pour nous, nous disons: La justice est dans la liberté du travail et
de l'échange. (Applaudissements.)

En présence de ces faits, en présence du triomphe de l'élément
aristocratique qui éclate dans notre tarif, est-il rien de plus
surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie
considérable du parti démocratique, en France, porter toutes ses
forces et toutes ses sympathies du côté de la restriction? (_V. les
n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._)

Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je
puis bien appeler cette désertion de la cause du peuple?

Ils disent qu'ils se défient de notre association, parce qu'il y a
dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les
protectionnistes?

Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spécial,
a-t-on à demander aux associés leur profession de foi sur des objets
étrangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la
démocratie ne sont-ils pas venus à nous? Ils auraient été certainement
bien accueillis, à la seule condition de ne pas vouloir détourner
l'Association de son but.

N'est-il pas aisé de voir d'ailleurs comment le libre-échange peut
attirer les sympathies des conservateurs sincères? Je dis sincères,
car celui qui n'est pas sincère n'est d'aucun parti, il n'est rien.
Mettons-nous à leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que
nous redoutons avant tout, c'est le désordre et l'anarchie. Et quel
meilleur moyen de prévenir le désordre que de diminuer les souffrances
du pauvre, que de mettre à sa portée la plus grande quantité possible
d'objets de consommation, que de l'élever ainsi non-seulement en
bien-être, mais en dignité, que d'alléger le poids de ses charges? Et
comment diminuer sérieusement les impôts sans diminuer l'armée? Et
comment diminuer l'armée, tant que les jalousies commerciales tiennent
l'éventualité d'une guerre toujours suspendue sur nos têtes?

Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en
principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne
veut dire que nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice et
l'utilité générale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous?
C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-échange, la France a
une grande mission à remplir, celle de propager et faire triompher en
Europe l'idée démocratique.

Eh! Messieurs, est-ce que le libre-échange est un obstacle à cette
propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles
chances quand les étrangers pourront venir librement en France puiser
des produits et des idées, quand nous pourrons librement leur porter
nos idées et nos produits?

Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les
armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-échange;
mais il reste à prouver que l'on peut faire pénétrer la vérité dans
les coeurs à la pointe de la baïonnette.

Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et
légitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a
le noble privilége par la supériorité de sa littérature et
l'universalité de sa langue. Et, quant à l'exemple, il dépend de nous
de le donner. Soyons le peuple le plus éclairé, le mieux gouverné, le
mieux ordonné, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le
plus heureux de la terre. Voilà la meilleure propagande.

Et c'est parce que la libre communication des peuples nous paraît un
des moyens les plus efficaces d'atteindre ces résultats, que nous en
appelons à vous pour nous aider à tenir haut et ferme le drapeau du
_Libre-Échange_.


49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76].

[Note 76: Ce discours diffère de ceux qui précèdent en ce qu'il traite
plus particulièrement de la _propriété littéraire_; mais il se
rattache comme les autres au _droit de propriété_, qui n'a, quel qu'en
soit l'objet, qu'une seule et même base. Avec la lettre dont nous le
faisons suivre, ce discours représente tout ce que nous avons pu
recueillir de l'auteur sur ce côté spécial du sujet. (_Note de
l'éditeur._)]

                                                     16 Décembre 1847.

MESSIEURS,

Un de mes amis, qui assistait dernièrement à une séance de l'Académie
des sciences morales et politiques, m'a rapporté que la conversation
étant tombée sur la _propriété_, qui, vous le savez, est fréquemment
attaquée de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de
cette compagnie avait résumé sa pensée sous cette forme: _l'homme
naît propriétaire_. Ce mot, Messieurs, je le répète ici comme
l'expression la plus énergique et la plus juste de ma propre pensée.

Oui, l'homme _naît propriétaire_, c'est-à-dire que la propriété est le
résultat de son organisation.

On naît propriétaire, car on naît avec des besoins auxquels il faut
absolument pourvoir pour se développer, pour se perfectionner et même
pour vivre; et on naît aussi avec un ensemble de facultés coordonnées
à ces besoins.

On naît donc avec la propriété de sa personne et de ses facultés.
C'est donc la propriété de la personne qui entraîne la propriété des
choses, et c'est la propriété des facultés qui entraîne celle de leur
produit.

Il résulte de là que la _propriété_ est aussi naturelle que
l'existence même de l'homme.

Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux
eux-mêmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et
leurs facultés et les nôtres, il doit en exister dans les conséquences
nécessaires de ces facultés et de ces besoins.

Quand l'hirondelle a butiné des brins de paille et de mousse, qu'elle
les a cimentés avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid,
on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail.

Chez les sauvages aussi, la propriété est reconnue. Quand un homme a
pris quelques branches d'arbre, quand il a façonné ces branches en
arcs ou en flèches, quand il a consacré à ce travail un temps dérobé à
des occupations plus immédiatement utiles, quand il s'est imposé des
privations pour arriver à se munir d'armes, toute la tribu reconnaît
que ces armes sont sa propriété; et le bon sens dit que, puisqu'elles
doivent servir à quelqu'un et produire une utilité, il est bien
naturel que ce soit à celui qui s'est donné la peine de les
fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce
n'est pas sans soulever l'indignation générale, et c'est précisément
pour mieux prévenir ces extorsions que les gouvernements ont été
établis.

Ceci montre, Messieurs, que le droit de propriété est antérieur à la
loi. Ce n'est pas la loi qui a donné lieu à la propriété, mais, au
contraire, la propriété qui a donné lieu à la loi. Cette observation
est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes,
de faire reposer la propriété sur la loi, d'où la dangereuse
conséquence que le législateur peut tout bouleverser en conscience.
Cette fausse idée est l'origine de tous les plans d'organisation dont
nous sommes inondés. Il faut dire, au contraire, que la loi est le
résultat de la propriété, et la propriété, le résultat de
l'organisation humaine.

Mais le cercle de la propriété s'étend et se consolide avec la
civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionnée,
violente, plus la propriété est restreinte et incertaine.

Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout à l'heure, quoique le
droit de propriété soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas;
la tribu en jouit en commun. À peine même une certaine superficie de
terre est-elle reconnue comme propriété à chaque tribu par les tribus
voisines. Pour constater ce phénomène, il faut rencontrer un degré
plus élevé de civilisation et observer les peuples partout.

Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'état sauvage, la terre n'étant
point personnellement possédée, tous recueillent les fruits spontanés
qu'elle donne, mais nul ne songe à la travailler. Dans ces contrées,
la population est rare, misérable, décimée par la souffrance, la
maladie et la famine.

Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace
déterminé; on peut au moins élever des troupeaux. La terre est plus
productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avancée.

Au milieu des peuples civilisés, la propriété a franchi le dernier
pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sûr de recueillir le fruit
de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La
population s'accroît en nombre, et en richesse.

Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phénomènes et
ne les précède pas; elle régularise les rapports, ramène à la règle
ceux qui s'en écartent, mais elle ne crée pas ces rapports.

Je ne puis m'empêcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention
sur les conséquences de ce droit de propriété personnelle attaché au
sol.

Au moment où l'appropriation s'opère, la population est excessivement
rare comparée à l'étendue des terres; chacun peut donc clore une
parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire à ses frères,
puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde.
Non-seulement il ne nuit pas à ses frères, mais il leur est utile, et
voici comment: quelque grossière que soit une culture, elle donne
toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille
n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se
livrer à d'autres travaux, comme la chasse, la pêche, la confection
des vêtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et
échanger avec avantage ce travail contre du travail agricole.
Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore appropriée
abondera, ces deux natures de travaux se développeront parallèlement
d'une manière harmonique; il sera impossible à l'un d'opprimer
l'autre. Si la classe agricole mettait ses services à trop haut prix,
on déserterait les autres industries pour défricher de nouvelles
terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rémunération
exorbitante, on verrait le capital et le travail préférer l'industrie
à l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser
longtemps et l'équilibre se maintenir, avec quelques dérangements
partiels, sans doute, mais d'une manière bien plus régulière que si le
législateur y mettait la main.

Mais, lorsque la totalité du territoire est occupée, il se produit un
phénomène qu'il faut remarquer.

La population ne laisse pas de croître. Les nouveaux venus n'ont pas
le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments,
puisqu'il y a plus de bouches, plus de matières premières, puisqu'il y
a plus d'êtres humains à vêtir, loger, chauffer, éclairer, etc.

Il me paraît incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de
travailler pour des populations étrangères, d'envoyer au dehors leurs
produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution
politique du pays, la classe agricole a le pouvoir législatif du pays,
et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui défende à
toute la population de travailler pour le dehors, l'équilibre est
rompu; et il n'y a pas de limite à l'intensité du travail que les
propriétaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantité donnée
de subsistances.

Messieurs, d'après ce que je viens de dire de la propriété en général,
il me semble difficile de ne pas reconnaître que la propriété
littéraire rentre dans le droit commun. (Adhésions.) Un livre n'est-il
pas le produit du travail d'un homme, de ses facultés, de ses efforts,
de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses
avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille?
Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux à
qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa
propriété? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le
relieur, qui ont matériellement concouru à la formation d'un livre,
sont rémunérés de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des
rémunérations dont son livre est l'occasion?

Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter
historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort
succinctement de l'état de la législation sur cette matière.

J'ai défini devant vous la propriété. J'ai dit: «Toute production
appartient à celui qui l'a formée, et _parce_ qu'il l'a formée.»
Messieurs, il fut un temps où l'on était bien loin de reconnaître un
principe qui nous paraît aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce
principe ne pouvait être admis ni dans le droit romain, ni par
l'aristocratie féodale, ni par les rois absolus; car il eût renversé
une société fondée sur la conquête, l'usurpation et l'esclavage.
Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des
nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur
le travail des Saxons, pussent donner pour base à leur droit public
cette maxime subversive de toute spoliation organisée: «Une production
appartient à celui qui l'a formée.»

À l'époque où l'imprimerie fut inventée, un autre droit existait en
Europe. Le roi était le maître, le propriétaire universel des choses
et des hommes. Permettre de travailler était un _droit domanial et
royal_. La règle était que tout émanait du prince. Nul n'avait le
droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait résulter que d'une
concession royale. Le roi désignait les personnes qu'il lui plaisait
de placer dans l'exception pour un genre de travail déterminé, à qui
il voulait bien, par monopole, par privilége, _privata lex_, conférer
la faculté de vivre en travaillant.

La profession d'écrivain ne pouvait échapper à cette règle. Aussi
l'édit du 26 août 1686, le premier qui se soit occupé de ces matières,
dispose ainsi: «Il est défendu à tous imprimeurs et libraires
d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilége
n'aura été accordé, sous peine de confiscation et de punition
exemplaire.»

Et remarquez, Messieurs, que toute la théorie de la propriété, telle
qu'elle est encore enseignée dans nos écoles, est puisée dans le droit
romain et féodal. Et, si je ne me trompe, la définition officielle de
la propriété sur les bancs de l'école est encore le _jus utendi et
abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes
négligent de rechercher des rapports entre la propriété et la nature
de l'homme, surtout en ce qui concerne la propriété littéraire.

Il arriva que, relativement au _privilégié_, le monopole avait tous
les effets de la propriété. Déclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait
la faculté d'imprimer le livre, c'était faire l'auteur propriétaire,
sinon de droit, du moins de fait.

La révolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce
qui arriva. L'Assemblée constituante reconnut à chacun la faculté
d'écrire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en
reconnaissant le droit, et ne songea pas à stipuler des garanties en
faveur de la propriété littéraire. Elle proclama un _droit de l'homme_
et non une propriété. Elle détruisait ainsi cette sorte de garantie,
qui, sous l'ancien régime, résultait incidemment du monopole. Aussi,
pendant quatre ans, chacun put à son gré multiplier et vendre à son
profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si
l'Assemblée constituante avait dit: «Cultiver la terre est un droit de
l'homme,» et qu'en conséquence chacun eût été libre de s'emparer du
champ de son voisin.

Par une coïncidence bien singulière, et qui prouve combien les mêmes
causes produisent les mêmes effets, les choses s'étaient passées
exactement de même en Angleterre. Là aussi le droit de travailler
avait été d'émanation royale. Là aussi la faculté n'avait été d'abord
qu'une concession, un privilége. Là aussi ces monopoles avaient été
détruits et le droit au travail reconnu. Là aussi on avait cru tout
faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun
aurait le droit d'écrire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que
l'oeuvre appartenait à l'ouvrier. Là aussi enfin, cet interrègne de la
loi dura trois à quatre années, pendant lesquelles la propriété
littéraire fut mise au pillage.

En Angleterre comme en France, l'aspect de ces désordres amena la
législation qui, à très-peu de chose près, régit encore les deux pays.

La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un décret dont les
termes méritent d'être cités. (L'orateur les commente.)

Cette dernière observation répond à une objection qu'on a souvent
élevée contre la propriété littéraire. On dit: Tant que l'auteur a
entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la propriété
de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livré à l'impression, doit-il
être propriétaire de toutes les éditions futures? chacun n'a-t-il pas
le droit de multiplier et de faire vendre ces éditions?

Messieurs, la loi ne doit être ni un jeu de mots ni une surprise; il
n'y a pas d'autre manière de tirer parti d'un livre que d'en
multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette faculté à ceux
qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession,
c'est déclarer que l'oeuvre n'appartient pas à l'ouvrier, c'est nier
la propriété même. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera
approprié, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._
(Applaudissements.)

Après avoir lu les considérants du décret, il est difficile de
s'expliquer le décret lui-même. Il se borne à attribuer aux auteurs,
comme cadeau législatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de
même que déclarer un homme _usufruitier à perpétuité_, c'est le
déclarer propriétaire,--dire qu'il sera propriétaire pendant un nombre
d'années déterminé, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas
un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je
m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation où je suis,
elle ne fait que proclamer un mensonge.

Notre législation actuelle ne me paraît fondée sur aucun principe. Ou
la propriété littéraire est un droit supérieur à la loi, et alors la
loi ne doit faire autre chose que le constater, le régler et le
garantir; ou l'oeuvre littéraire appartient au public, et, en ce cas,
on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribué à l'auteur.

Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des idées dont
notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est
substituée au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de
munificence qu'elle était maîtresse de régler et de limiter; elle a
supposé que le fond du droit était en elle et non dans l'auteur, et
alors elle en a cédé ce qu'elle a jugé à propos d'en céder. Mais, en
ce cas, pourquoi cette solennelle déclaration du droit?

.....Un écrivain de talent a consacré des pages éloquentes à
combattre, dans son principe même, la propriété littéraire. Il se
fonde sur ce qu'il y a de triste et de dégradant, selon lui, à voir le
génie chercher sa récompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empêcher
de craindre qu'il n'y ait dans cette manière de juger un reste de
préventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cédé, à son insu, à
ce sentiment de mépris pour le travail, qui était le caractère
distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est
inculqué à tous avec l'éducation universitaire. Les écrivains sont-ils
d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins à
satisfaire, une famille à élever? Y a-t-il quelque chose de méprisable
en soi à recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots
_mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous
la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse,
d'échanger librement des services, parce que l'or sert d'intermédiaire
à ces échanges? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous
des dieux de l'Olympe?

Après avoir flétri ce sentiment, je pourrais dire cette nécessité qui
soumet les hommes à recevoir des services en échange de ceux qu'ils
rendent, et, pour trancher le mot, à _travailler_ en vue d'une
rémunération, M. Blanc imagine tout un système de rémunération.
Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je
n'examinerai pas le système de M. Blanc, qui me paraît susceptible de
beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les écrivains
conserveront plus de dignité quand la brigue et les sollicitations
seront le chemin des récompenses? (Rires.)

Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'état actuel des choses, les
livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits
à la hâte, sont plus lucratifs que les grands et sérieux ouvrages, qui
ont exigé beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que
le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est
ainsi de toutes les productions. Partout où les masses sont disposées
à faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il
se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures
législatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des
moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrès de
l'opinion publique[77].

[Note 77: V. la même conclusion aux pages 140 et 141 du tome
IV.--(_Note de l'éditeur._)]

On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne
font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le
crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le
temps décrédite.

Au reste, il me semble que la propriété littéraire est un obstacle à
ce danger. N'est-il pas évident que plus l'usufruit est restreint,
plus il y a intérêt à écrire vite, à abonder dans le sens de la vogue?

Quant au désintéressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux,
et, je puis le dire, pleins d'élévation et d'éloquence, à Dieu ne
plaise que je me sépare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui
veulent rendre sans aucune rémunération des services à la société,
dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclésiastique,
littéraire ou autre, méritent toute notre sympathie, toute notre
admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands
modèles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dénûment et la
douleur. Mais quoi! serait-il généreux à la société de s'emparer du
dévouement d'une classe particulière pour s'en faire un titre contre
elle, pour l'imposer comme une obligation légale, et pour refuser à
cette classe le droit commun de recevoir des services contre des
services? (Mouvement.)

Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la
propriété littéraire, mais à son application, il en est une qui me
paraît très-sérieuse; c'est l'état de la législation chez les peuples
qui nous avoisinent. Il me semble que c'est là un de ces progrès à
l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarité des nations. À
quoi servirait que la propriété littéraire fût reconnue en France, si
elle ne l'était pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les
imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunément violer cette
propriété? Tel est l'état des choses actuel, dira-t-on, et il
n'empêche pas que notre législation n'ait accordé aux auteurs
l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvénient ne serait pas pire quant à
la propriété.

Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaçon
place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants.
Que serait-ce donc si la propriété littéraire eût été reconnue en
France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands
hommes des siècles passés étaient encore grevées d'un droit d'auteur
dont les éditeurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au
moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre
librairie est placée sous ce rapport dans les mêmes conditions que la
librairie étrangère. Sans cela, il est douteux qu'elle pût exister.

Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je démens ces principes
de liberté commerciale que je recommande en d'autres matières, puisque
je parais redouter pour notre librairie la concurrence étrangère.

Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation.

Si les Belges, grâce à une position naturelle ou à une supériorité
personnelle, peuvent imprimer à meilleur marché que nous, je
regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres
belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une
taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme
toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de
contrefaçon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables
pour être assimilés. Je suppose qu'il s'établisse une fabrique de drap
sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller
soustraire dans les fabriques françaises de la laine et des teintures;
évidemment ce ne serait pas là de la concurrence, ce serait de la
spoliation. N'aurions-nous pas le droit de réclamer que la législation
belge fût réformée, et que la diplomatie française, pour être bonne à
quelque chose une fois dans sa vie, provoquât ce grand acte de justice
internationale?

En résumé, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc,
j'ose dire que mes désirs sont les siens. Oui, je désire comme lui que
notre littérature s'élève, s'épure et se moralise; je désire que la
France conserve et étende de plus en plus la légitime et glorieuse
suprématie de sa belle langue, qui, plus que ses baïonnettes, portera
jusqu'aux extrémités de la terre le principe de notre Révolution.
(Applaudissements.)

LETTRE.

                                          Mugron, le 9 Septembre 1847.

«MONSIEUR,

«J'apprends avec une vive satisfaction l'entrée dans le monde du
journal que vous publiez dans le but de défendre la _propriété
intellectuelle_.

«Toute ma doctrine économique est renfermée dans ces mots: _Les
services s'échangent contre les services_, ou en termes vulgaires:
_Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la
propriété intellectuelle aussi bien que matérielle.

«Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce
soit, et les résultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur
donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'échange.
J'admire comme un autre ceux qui en font à leurs semblables le
sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralité ni aucune
justice à ce que la loi leur impose systématiquement ce sacrifice.
C'est sur ce principe que je défends le libre-échange, voyant
sincèrement dans le régime restrictif une atteinte, sous la forme la
plus onéreuse, à la propriété en général, et en particulier à la plus
respectable, la plus immédiatement et la plus généralement nécessaire
de toutes les propriétés, celle du travail.

«Je suis donc, en principe, partisan très-prononcé de la propriété
littéraire. Dans l'application, il peut être difficile de garantir ce
genre de propriété. Mais la difficulté n'est pas une fin de
non-recevoir contre le droit.

«La propriété de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de
ses facultés, est l'essence de la société. Antérieure aux lois, loin
que les lois doivent la contrarier, elles n'ont guère d'autre objet
au monde que de la garantir.

«Il me semble que la plus illogique de toutes les législations est
celle qui régit chez nous la propriété littéraire. Elle lui donne un
règne de vingt ans après la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze?
pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fixé un nombre
arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _crée_ la propriété,
principe qui peut bouleverser le monde.

«_Ce qui est juste est utile_: c'est là un axiome dont l'économie
politique a souvent occasion de reconnaître la justesse. Il trouve une
application de plus dans la question. Lorsque la propriété littéraire
n'a qu'une durée légale très-limitée, il arrive que la loi elle-même
met toute l'énorme puissance de l'intérêt personnel du côté des
oeuvres éphémères, des romans futiles, des écrits qui flattent les
passions du moment et répondent à la mode du jour. On cherche le
_débit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le
public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles
à une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre à ses enfants qu'une
épave? Plante-t-on des chênes sur un sol communal dont on a obtenu la
concession momentanée? Un auteur serait puissamment encouragé à
compléter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire à son
fils: «Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprécié.
Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chêne qui
vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre.»

«Je sais, Monsieur, que ces idées paraissent bien _mercantiles_ à
beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le
principe du désintéressement _chez les autres_. Si les déclamateurs
voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-être ne
seraient-ils pas si prompts à proscrire dans l'écrivain le soin de son
avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intérêt_, puisqu'il
faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute
une nuit à lire un petit ouvrage où l'auteur flétrit avec une grande
énergie quiconque tire la moindre rémunération du travail
intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une
coïncidence assez bizarre, la première chose que j'y lus, c'est que ce
même auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considérable.
Voilà tout le désintéressement du siècle, morale que nous nous
imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mêmes. En tout
cas, le désintéressement, tout admirable qu'il est, ne mérite même
plus son nom s'il est exigé par la loi, et la loi est bien injuste si
elle ne l'exige que des ouvriers de la pensée.

«Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes
des déclamateurs eux-mêmes, que l'intérêt est un mobile individuel
indestructible et un ressort social nécessaire, je suis heureux de
comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il
coïncide dans ses effets généraux avec la justice et le plus grand
bien universel: aussi je m'associe de tout coeur à votre utile
entreprise.

«Votre bien dévoué.

                                                    «Frédéric BASTIAT,

                               «Rédacteur en chef du _Libre-Échange_.»


50.--DE LA MODÉRATION

                                                          22 Mai 1847.

On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation,
soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des
hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de
l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M.
Cunin-Gridaine, ministre.

Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir
les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant
les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception
des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à
la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le
comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des
inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels
qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les
restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur
cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non
plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les
restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un
travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération,
plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde,
qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif,
nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec
zèle et persévérance.

Après tout, qu'est-ce que la modération?

Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous
croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des
détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un
fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous
ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages
ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur
cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye
un reste quatre_.

Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité
de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux.
Nous ne donnerons pas dans le piége.

Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la
plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la
plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y
use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à
peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous
trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une
seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la
ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe
lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut
la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y
saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne
croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse
inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais
dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré?

D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est,
disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois.
Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en
même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les
classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à
courtiser le nombre et la force?

C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération
et de sincérité.

Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention,
de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait
d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques.

«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce
puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus
onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette
chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre
l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie
manufacturière[78].»

[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)]

Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous
n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le
public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le
but, la seconde nous semble le moyen indispensable.

Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions
soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et,
en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les
susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous
eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent
pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire
explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise
par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur
ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé
dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu
desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre
sincérité tout crédit.

Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de
ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est
chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de
l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à
laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés;
puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et
celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au
contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous
croyons la protection mauvaise pour tout le monde.

C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et
de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien
longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable
pour que le public s'éclaire.

Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès
que nous croyons chimérique), supposons que la première année les
propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges
industriels, et que la seconde année, pour se venger, les
manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles.

Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos
lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la
première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays
s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la
concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le
retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant
combien de siècles peut-être cette courte période de liberté,
accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les
arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la
supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances
et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de
Méthuen et de 1786.

C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole
l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes
libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que,
sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions
devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette
confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de
longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences
avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans
les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner
une volonté nationale forte et éclairée.

Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de
séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de
justice.

C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime
protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une
transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on
offre à toutes les industries des compensations qui rendent la
secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de
quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le
prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la
viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si
le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il
a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures
conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de
la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la
réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que
celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice.

Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu
dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire
renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne
nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous
plus de modération et de prudence?

La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction,
quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les
opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas
attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des
destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer
le gouvernement de l'émeute.

N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons?


51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE.

                                                          22 Mai 1847.

Les hommes sont facilement dupes des systèmes, pourvu qu'un certain
arrangement symétrique en rende l'intelligence facile.

Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre
parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes
opposées, ayant entre elles les mêmes rapports hostiles qui ont armé
jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_.

«La _bourgeoisie_, dit-on, était faible d'abord. Elle était opprimée,
foulée, exploitée, humiliée par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle
s'est enrichie, elle s'est fortifiée jusqu'à ce que, par l'influence
du nombre et de la fortune, elle eût vaincu son adversaire en 89.

«Alors elle est devenue elle-même l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle,
il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prépare à vaincre,
dans le second acte de la _guerre sociale_.»

Si la symétrie suffisait pour donner de la vérité aux systèmes, on ne
voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas
ajouter en effet:

Quand le peuple aura triomphé de la bourgeoisie, il dominera et sera
par conséquent aristocratie à l'égard des mendiants. Ceux-ci
grandiront, se fortifieront à leur tour et prépareront au monde le
drame de la troisième _guerre sociale_.

Le moindre tort de ce système, qui défraye beaucoup de journaux
populaires, c'est d'être faux.

Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne
profonde de séparation, une hostilité irrécusable d'intérêts, qui ne
peut manquer d'amener tôt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue
du dehors; elle a conquis sa place par l'épée; elle domine par la
force. Son but est de faire tourner à son profit le travail des
vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armées, s'arroge la
puissance législative et judiciaire, et même, pour être maîtresse de
tous les moyens d'influence, elle ne dédaigne pas les fonctions ou du
moins les dignités ecclésiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit
de corps qui est sa sauvegarde, les priviléges qu'elle a usurpés, elle
les transmet de père en fils par ordre de primogéniture. Elle ne se
recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est
déjà sur la voie de sa perte.

Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de
la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie?
Qu'est-ce que ce mot représente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque,
par son activité, son assiduité, ses privations, s'est mis à même de
vivre sur du travail antérieur accumulé, en un mot sur un capital? Il
n'y a qu'une funeste ignorance de l'économie politique qui ait pu
suggérer cette pensée: que vivre sur du travail accumulé, c'est vivre
sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui définissent ainsi la
bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs
laborieusement conquis, dans le développement intellectuel qui en est
la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de
nécessairement opposé aux intérêts de l'humanité, de la communauté ou
même des classes laborieuses.

Ces loisirs, s'ils ne coûtent rien à qui que ce soit, méritent-ils
d'exciter la jalousie[79]? Ce développement intellectuel ne
tourne-t-il pas au profit du progrès, dans l'ordre moral aussi bien
que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants,
précisément à cause des avantages qu'ils confèrent, ne sont-ils pas le
fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies
du travail manuel? Et le bien-être de ces classes, toutes choses
égales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel à l'abondance
de ces capitaux et, par conséquent, à la rapidité avec laquelle ils se
forment, à l'activité avec laquelle ils rivalisent?

[Note 79: V. au tome V, pages 142 à 145, et tome VI, les chap. V et
VIII.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais, évidemment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint
si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend
parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salariés, qui travaillent
pour leur compte, qui dirigent, à leurs risques et périls, des
entreprises agricoles, manufacturières, commerciales, qui se livrent à
l'étude des sciences, à l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit.

Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la
bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait à
assimiler leurs rapports à ceux de l'aristocratie et de la démocratie.
Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien
naturel et bien heureux que le mécanisme social permette à ceux qui
peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les
rangs des travailleurs que se recrute constamment, à toute heure, la
bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces
capitaux, objet de tant de déclamations si insensées? Où conduit une
telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les
vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins
immédiats, parce qu'il sera laborieux, économe, ordonné, maître de ses
passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succès à laisser
ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe
lui-même,--en un mot à fonder une famille,--on pourra dire que cet
ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui éloigne de la
cause populaire, et qui mène dans cette région de perdition, la
_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue
d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien
pour mériter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente à
s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est là
l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'élèvera jamais
au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intérêts
coïncideront toujours avec l'intérêt social bien entendu!

[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de
l'éditeur_.)]

L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde à l'aspect des
conséquences effroyables renfermées dans ces doctrines erronées, et à
la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur.
On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle,
inévitable, forcément amenée par la prétendue hostilité radicale du
peuple et de la bourgeoisie, semblable à la lutte qui a mis aux mains,
dans tous les pays, l'aristocratie et la démocratie. Mais, encore une
fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse
acquise par la force à la richesse acquise par le travail? Et si le
peuple considère toute élévation, même l'élévation naturelle par
l'industrie, l'épargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un
obstacle à renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison
d'être restera-t-il à l'activité et à la prévoyance humaine[81]?

[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit
et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note
de l'éditeur._)]

Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'éventualités si
funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle
l'éducation moderne retient les générations actuelles sur tout ce qui
a rapport au mécanisme de la société.

Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une.
Des degrés infinis dans l'échelle des fortunes, toutes dues au même
principe, ne suffisent pas pour constituer des classes différentes,
encore moins des classes hostiles.

Cependant, il faut le dire, il existe dans notre législation, et
principalement la législation financière, certaines dispositions qui
n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire,
justifier l'erreur et l'irritation populaires.

On ne peut nier que l'influence législative concentrée dans les mains
du petit nombre, n'ait été quelquefois mise en oeuvre avec partialité.
La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait
dire: «Notre participation aux biens communs diffère par le degré,
mais non par le principe. Nos intérêts sont identiques; en défendant
les miens, je défends les vôtres. Voyez-en la preuve dans nos lois;
elles sont fondées sur l'exacte justice. Elles garantissent également
toutes les propriétés, quelle qu'en soit l'importance.»

Mais en est-il ainsi? La propriété du travail est-elle traitée par
nos lois à l'égal de la propriété accumulée fixée dans le sol ou le
capital? Non certes; mettant de côté la question de la répartition des
taxes, on peut dire que le régime protecteur est le terrain spécial
sur lequel les intérêts et les classes se livrent le combat le plus
acharné, puisque ce régime a la prétention de pondérer les droits et
les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question,
comment la classe qui fait la loi a-t-elle traité le travail? comment
s'est-elle traitée elle-même? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait
et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit,
quoiqu'elle affiche la prétention d'être la gardienne fidèle du
_travail national_. Ce qu'elle a tenté, c'est d'élever le prix de tous
les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait
naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son
but immédiat, elle a bien moins réussi encore dans ses intentions
philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dépend exclusivement du
rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si
la protection ne peut rien changer à ce rapport, si elle ne parvient
ni à augmenter la masse du capital, ni à diminuer le nombre des bras,
quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en
exercera aucune sur le taux des salaires.

On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous
arguons de ce que les intérêts de toutes les classes sont homogènes,
et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche
abuse de la puissance législative.

Hâtons-nous de le dire, l'oppression exercée, sous cette forme, par
une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement
une erreur économique, partagée par le peuple et par la bourgeoisie.
Nous en donnerons deux preuves irrécusables: la première, c'est que la
protection ne profite pas à la longue à ceux qui l'ont établie. La
seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles
l'ignorent complétement, et à ce point qu'elles se montrent mal
disposées envers les amis de la liberté.

Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal,
quand une fois elle est signalée, finisse par être généralement
reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux récriminations
des masses l'injustice du régime protecteur! Que la classe électorale
y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses
souffrances dans l'absence d'un phalanstère, d'une organisation du
travail, d'une combinaison chimérique. Un jour il verra l'injustice là
où elle est. Un jour il découvrira que l'on fait beaucoup pour les
produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait
pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se
demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pères
pouvaient approcher de l'urne électorale, était-il défendu au peuple,
comme aujourd'hui, d'échanger son salaire contre du fer, des outils,
du combustible, des vêtements et du pain? Il trouvera la réponse
écrite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous à lui
répondre, industriels législateurs, s'il ajoute: «Nous voyons bien
qu'une nouvelle aristocratie s'est substituée à l'ancienne? (V. _nº
18, page 100_.)

Si donc la bourgeoisie veut éviter la _guerre sociale_, dont les
journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle
ne sépare pas ses intérêts de ceux des masses, qu'elle étudie et
comprenne la solidarité qui les lie; si elle veut que le consentement
universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la
communauté tout entière; si elle veut qu'on ne s'inquiète pas trop du
pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et
impartiale; qu'elle accorde à tous ou à personne la protection
douanière. Il est certain que la propriété des bras et des facultés
est aussi sacrée que la propriété des produits. Puisque la loi élève
le prix des produits, qu'elle élève donc aussi le taux des salaires;
et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'échanger
les uns contre les autres.


52.--L'ÉCONOMIE POLITIQUE DES GÉNÉRAUX.

                                                         20 Juin 1847.

Lorsque, au sein du Parlement, il arrive à un financier, s'aventurant
dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se
peut qu'il attire le sourire sur les lèvres de MM. les généraux. Il
n'est pas surprenant non plus que MM. les généraux fassent quelquefois
de l'économie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont
occupés de cette branche des connaissances humaines.

Il y a cependant cette différence entre la stratégie et l'économie
politique. L'une est une science spéciale; il suffit que les
militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygiène, est
une science générale, sur laquelle il est à désirer que chacun ait des
idées justes. (_V. tome IV, page 122._)

Le général Lamoricière, dans un discours auquel, sous d'autres
rapports, nous rendrons pleinement justice, a émis une théorie des
débouchés que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires.

     «Au point de vue de l'économie politique _pure_, a dit
     l'honorable général, les débouchés sont quelque chose: dans le
     temps qui court, on dépense de l'argent _et même des hommes_ pour
     conserver ou pour conquérir des débouchés. Or, dans la situation
     de la France sur le marché du monde, n'est-ce donc pas quelque
     chose pour elle qu'un débouché de 63 millions de produits
     français? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons
     tissés, 7 ou 8 millions de vins, etc.»

Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dépense de
l'argent _et même des hommes_ pour conquérir des débouchés; mais,
nous en demandons pardon au général Lamoricière, loin que ce soit au
nom de l'économie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et
très-mauvaise économie politique. Un débouché, c'est-à-dire une vente
au dehors, n'a de mérite qu'autant qu'elle couvre tous les frais
qu'elle entraîne; et si, pour la réaliser, il faut avoir recours à
l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente
concerne puisse s'en féliciter, la nation en masse subit une perte
quelquefois considérable, sans parler de l'immoralité du procédé et du
sang plus qu'inutilement répandu.

C'est bien pis encore quand, pour nous créer de prétendus débouchés,
nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et
l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute
que les fonctionnaires algériens, français ou arabes, à qui on expédie
de Paris et aux dépens des contribuables, leurs traitements mensuels,
n'en consacrent une faible partie à acheter des cotons et des vins de
France. Il paraît que sur 130 millions que nous dépensons en Afrique,
60 millions reçoivent cette destination. L'économie politique _pure_
enseigne que, si les choses devaient persévérer sur ce pied, voici
quel serait le résultat:

Nous arrachons un Français à des occupations utiles; nous lui donnons
130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en
échange de produits qui valent exactement cette somme. Total de la
perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le
travail de cet homme aurait pu créer en France pendant une année.

Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilité de notre conquête
en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain
que ce n'est pas par ces débouchés illusoires qu'on peut apprécier
cette utilité, mais par la prospérité future de notre colonie[82].

[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algérie_ du pamphlet:
_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'éditeur._)]

Aussi, un autre général, M. de Trézel, ministre de la guerre, a-t-il
cru devoir présenter, comme compensation à nos sacrifices, non les
débouchés présents, mais les produits futurs de l'Algérie.
Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre
erreur économique dans l'arrière-plan du brillant tableau exhibé par
M. le Ministre aux yeux de la Chambre.

Il s'est exprimé ainsi:

     «Sa _bonne fortune_ a donné l'Afrique au pays, et certainement
     nous ne laisserons pas échapper par légèreté, par paresse, ou par
     la crainte de dépenser de l'argent _et des hommes même_, un pays
     qui doit nous donner 200 lieues de côtes sur la Méditerranée, à
     trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des
     productions pour _lesquelles nous payons énormément d'argent aux
     pays voisins_.

     «Ainsi, sans compter les céréales qui autrefois, comme je l'ai
     déjà dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est
     une production spéciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour
     laquelle nous payons 60 millions par année à l'étranger_. Nous
     avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achètent encore hors de
     France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac.
     _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit à
     l'étranger._ Il est certain qu'avant peu d'années, avant
     vingt-cinq ans peut-être, nous aurons tiré tous ces produits-là
     de l'Afrique, et nous pourrons considérer alors l'Afrique comme
     une de nos provinces.»

Ce qui domine dans ce passage, c'est l'idée que la France perd
intégralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'étranger.
Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit à produire
cette même _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en échange,
exactement comme M. de Trézel utilise mieux son temps dans ses travaux
administratifs que s'il le passait à coudre ses habits. C'est sur
cette erreur qu'est fondé tout le régime restrictif.

D'un autre côté, on nous présente comme un gain national le blé,
l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la
terre d'Afrique.--Cela dépend de ce que ces choses coûteront, y
compris, outre les frais de production, ceux de conquête et de
défense. Il est évident que si, avec ces mêmes sommes, nous pouvions
produire ces mêmes choses en France, ou, ce qui revient au même, de
quoi les acheter à l'étranger, et réaliser encore une économie, ce
serait une mauvaise spéculation que d'aller les produire en Barbarie.
Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense
question algérienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut,
la supériorité des considérations tirées d'un ordre plus élevé, ce
n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'économie
politique _pure_.


53.--RECETTES PROTECTIONNISTES.

                                                     27 Décembre 1846.

Depuis que nous avons publié un rapport au Roi sur le grand parti
qu'on pourrait tirer d'une paralysie générale des mains droites[83],
comme moyen de favoriser le travail, il paraît que beaucoup de
cervelles sont en quête de nouvelles recettes protectionnistes. Un de
nos abonnés nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention
d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient
des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'État. Nous nous
empressons de la reproduire.

[Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'éditeur._)]

MESSIEURS LES MINISTRES,

Au moment où la protection douanière semble compromise, la nation
reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la
ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert à
l'imagination. Votre système de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me
semble pas assez radical, et je prends la liberté de vous suggérer des
moyens plus héroïques, toujours fondés sur cet axiome fondamental:
_l'intensité du travail, abstraction faite de ses résultats, c'est la
richesse_.

De quoi s'agit-il? de fournir à l'activité humaine de nouveaux
aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide
dans les moyens actuels de satisfaction,--de créer une grande demande
de produits.

J'avais d'abord pensé qu'on pourrait fonder de grandes espérances sur
l'_incendie_,--sans négliger la guerre et la peste.--Par un bon vent
d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait
certainement assurer à la population les deux grands bienfaits que le
régime protecteur a en vue: _travail et cherté_--ou plutôt _travail
par cherté_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de
Paris donnerait à l'industrie nationale? En est-il une seule qui
n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons à reconstruire,
de meubles à refaire, d'outils, d'instruments, d'étoffes, de livres et
de tableaux à remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en
proche et s'accroître par lui-même comme une avalanche, car l'ouvrier
occupé en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas
vous qui viendrez prendre ici la défense du consommateur, car vous
savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
Qu'est-ce qui arrête la production? Évidemment les produits existants.
Détruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce
que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de
richesses, sans maladies point de médecins, sans guerres point de
soldats, sans procès point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se
cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne
s'écroulaient pas, si les meubles étaient indestructibles, que de
métiers seraient en souffrance! Détruire, c'est se mettre dans la
nécessité de rétablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la
richesse. Répandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la
peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les
professions, car toutes auront un vaste champ d'activité. Ne
dites-vous pas vous-mêmes que la rareté et la cherté du fer font la
fortune des forges? N'empêchez-vous pas les Français d'acheter le fer
à bon marché? Ne faites-vous pas en cela prédominer l'intérêt de la
production sur celui de la consommation? Ne créez-vous pas, pour ainsi
dire, la maladie afin de donner de la besogne au médecin? Soyez donc
conséquents. Ou c'est l'intérêt du consommateur qui vous guide, et
alors recevez le fer; ou c'est l'intérêt du producteur, et en ce cas,
incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste à avoir plus
en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez
qu'elle consiste à avoir moins avec plus de travail, et en ce cas
brûlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de
principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vérité, ni
l'erreur, mais un mélange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela
nous convient, vérité quand cela nous arrange.

Cependant, Messieurs les Ministres, ce système de protection, quoique
théoriquement en parfaite harmonie avec le régime prohibitif, pourrait
bien être repoussé par l'opinion publique, qui n'a pas encore été
suffisamment préparée et éclairée par l'expérience et les travaux du
_Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'exécution
à des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a
partout encombrement de marchandises, la faculté de consommer fait
défaut à la faculté de produire, les débouchés sont trop restreints_,
etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientôt regardé
comme le remède efficace à tant de maux.

En attendant, j'ai inventé un autre mode de protection qui me semble
avoir de grandes chances de succès.

Il consiste simplement à substituer un encouragement direct à un
encouragement indirect.

Doublez tous les impôts; cela vous créera un excédant de recettes de
14 à 1,500 millions. Vous répartirez ensuite ce fonds de subvention
entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les
aider et les mettre en mesure de résister à la concurrence étrangère.

Voici comment les choses se passeront.

Je suppose que le fer français ne puisse se vendre qu'à 350 fr. la
tonne.--Le fer belge se présente à 300 fr.--Vite vous prenez 55 fr.
sur le fonds de subvention et les donnez à notre maître de
forge.--Alors il livre son fer à 295 fr. Le fer belge est exclu, c'est
ce que nous voulons. Le fer français reçoit son prix rémunérateur de
350 fr., c'est ce que nous voulons encore.

Le blé étranger a-t-il l'impertinence de s'offrir à 17 fr. quand le
blé national exige 18 francs? Aussitôt vous donnez 1 franc 50 centimes
à chaque hectolitre de notre blé qui se vend à 16 francs 50 centimes,
et chasse ainsi son concurrent. Vous procéderez de même pour les
draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail
national sera protégé, la concurrence étrangère éloignée, le prix
rémunérateur assuré, l'inondation prévenue, et tout ira pour le mieux.

«Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous.
Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de
différence. Même principe, même résultat. Le procédé seul est
légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez sur
les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du
consommateur, ce qui, en définitive, est la même chose. Nous faisons
passer directement la subvention du public au protégé. Vous, vous la
faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du Trésor,
rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la
nôtre.»

Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien
de neuf. Mon système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le
travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure
illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice.

Mais laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé.
Votre protection indirecte ne protége efficacement qu'un petit nombre
d'industries. Je vous offre le moyen de les protéger toutes. Chacune
aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants, négociants,
avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans,
ouvriers, tous mettent leur obole à la tirelire de la protection;
n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose?

Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois
venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts?
comment arracher 150 millions à la poste, 300 millions au sel, un
milliard à la contribution foncière?

--Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez
bien réellement au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne
vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques écritures, car tout
se passera sur le papier.

En effet, selon notre droit public, chacun concourt à l'impôt en
proportion de sa fortune.

Selon l'équité, l'État doit à tous une _égale protection_.

Il résulte de là que mon système se réduira, pour M. le ministre des
finances, à ouvrir à chaque citoyen un compte qui se composera
invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit:

Doit N. à la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impôts.

Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de
protection.

--Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout!

--C'est très-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du
tout, si vous pouviez la faire servir à protéger également _tout le
monde_.

--Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger _quelques-uns_.

--C'est ce que vous pouvez très-bien faire par mon procédé. Il suffit
de désigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on
partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit
plus grosse.

--Ce serait une horrible injustice.

--Vous la commettez bien maintenant.

--Du moins, nous ne nous en apercevons pas.

--Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle se commet.

--Que faut-il donc faire?

--Protéger tout le monde, ou ne protéger personne.


54.--DEUX PRINCIPES.

                                                       7 Février 1847.

--Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange.

--Qu'en pensez-vous?

--J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement
après un chef-d'oeuvre sur la protection.

--Vous donnez donc la préférence à ce dernier?

--Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant.

--Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu?

--Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout,
je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux
raison.

--En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé?

--Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé
sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions
économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et
_Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment,
monsieur, la tête m'en tourne.

  Vo solcando un mar crudele
        Senza vele
        E senza sarte.

Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et
je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de
ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il
y a quelques années.

--Contez-moi cela, je vous prie.

--Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces
vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La
brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la
poursuite d'un lièvre, qu'enfin.....

--Vous le prîtes?

--Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous
désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à
nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos.
Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de
Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les
épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est
levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les
Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne
pûmes nous entendre.

--Comment cela finit-il?

--Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous
tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je,
voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens
qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez,
chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées
arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais
tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second
voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du
monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous
si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce
n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir
la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans
transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous
casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans
la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez
sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider
à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel
côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez
progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant
l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut
heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y
eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la
croupe de sa monture.

--Pour punir le cavalier. Ô justice distributive!

--Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en
augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est
Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la
théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la
théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut.

--Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?...

--Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes.

--Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous
examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous
mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher
vers le soleil.

  Et cherche encor le regard de Phébus.

Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous
cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène
avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers,
faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse
sous l'empire de la même erreur.

--Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent
en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on
trouve alors des donneurs d'avis de la même force.

--Que faut-il donc faire?

--Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_.

--Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me
guider, une pauvre petite fleur?

--Non, mais un principe.

--Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire,
simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe?

--Il y en a une.

--Dites-la-moi de grâce.

--Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé
est-il bon?

--Eh parbleu! à être mangé.

--Voilà un principe.

--Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme
M. Jourdain de la prose, sans le savoir.

--C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus
vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de
doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre
utilité?

--À quoi serait-il utile, sinon à être mangé?

--Cherchez bien.

--Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur.

--Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe.

--Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des
principes. J'en dis un à chaque mot.

--N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux
genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé?

--Que voulez-vous dire?

--À quoi sert la houille?

--À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force.

--Ne sert-elle pas à autre chose?

--Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers,
aux marins.

--Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité?

--Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du
travail au berger, au fileur, au tisseur.

--Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes,
permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit:
_Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les
produits sont faits pour être produits_.

--Voilà que je recommence à comprendre un peu moins.

--Je vais donc varier le thème:

  _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer.
  _Second principe_: L'homme consomme pour travailler.
  _Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs.
  _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé.
  _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but.
  _Second principe_: Le but est fait pour les moyens.
  _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on
  mange.
  _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure.
  _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette.
  _Second principe_: La charrette va devant les boeufs.

--Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le
mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_,
j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes?

  Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être
  Si _savant_ que je suis.

--Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis
en variations.

--Mais où diable en voulez-vous venir?

--À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que
vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles
vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la
vérité, l'autre dans la région de l'erreur.

--Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste,
qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci,
que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la
charrette avant les boeufs_?

--Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces
deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot
_utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a
deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste
_à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste
_à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de
ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la
boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science.
Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur
le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans
leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole
retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des
_priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies
nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la
_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre
dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant
constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le
remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire,
on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt
du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance
vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le
bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre
humain[84].

[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première
série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au
tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

--Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est
fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés?

--Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui
voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut
dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est
qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait
vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route
pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse
indication.

--Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance
que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique
j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me
fissiez connaître toute votre pensée.

--Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en...

--Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche
prochain je suis tout à vous.

--Je voudrais bien pourtant.....

--Je suis pressé. Adieu.

--À présent que je vous tiens.....

--Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85].

--À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers!

--Ciel! que les démonstrateurs sont lourds!

[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le
_Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)]


55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE.

                                                           2 Mai 1847.

M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées,
l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que
le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi:

«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est
opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et
désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la
modération._»

Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux
exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions
contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à
intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité.

_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade.

_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours.

_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout.

Le juge prononça cette sentence:

«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui
lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que
_Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.»

Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la
logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude
adversaire fût simplement _débouté_.

Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance
finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire
pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.»

L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise
au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de
Pierre.»

La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait
bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait
plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait
pas à autre chose.

Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M.
Cunin-Gridaine.

De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour
être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul
plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi
M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_
sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions.

[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et
ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de
l'éditeur._)]

Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que
l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à
faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de
la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu
coïncide quelque peu avec la justice.

Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du
producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin
de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au
profit du consommateur.

Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je
livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime
de 20 fr.;

Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que
j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de
forges français me paye une prime de 20 fr.

Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties
sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause,
disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux
autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique.

Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des
motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait
que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui
veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la
suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M.
le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge
de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire
les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché.
(_V. le nº 50._)

Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre,
vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en
recevoir aucun.

La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces
deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux
coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et,
pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la
disposition de Pierre, aux frais de Jean.

Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience
furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération
à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._)


56.--LES HOMMES SPÉCIAUX.

                                                     28 Novembre 1847.

Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce
qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont
incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la
restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue
par des hommes _pratiques_.

Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la
réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers.

Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté,
et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à
demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut
renoncer à son privilége.

Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap,
protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant
d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de
village; il n'entend rien à la fabrique.»

Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention.
Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à
notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer
que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La
Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli,
parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui
inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.»

Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence
par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de
connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés
métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles
mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les
fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux
qui les exercent.

Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune
de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de
rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap
et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon
sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre
celui qui vend et celui qui achète?

Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui
est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun
et le privilége.

C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses
terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient
dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de
la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de
Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif,
en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors
et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature
prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous
prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu
d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte
que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays
pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer
sur le public.

Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle
des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il
ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera
d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel
pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où
faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre
ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes
pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté,
qui devront surtout être consultés.

Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes
spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur
de ce concours.

Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette
lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être
résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques
universelles qu'on semble exiger de nous.

«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses
industries?

«Le peut-il sans compromettre le bien général?

«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant
les profits des autres?

«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale
ses faveurs?

«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute
la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du
travail?

«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement
impossible de favoriser également tous les genres de travaux?

«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à
nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en
empêche?»

Pour résoudre ces questions, il n'est nullement nécessaire d'être un
habile armateur, un ingénieux mécanicien; un agriculteur consommé. Il
est d'autant moins nécessaire de connaître à fond les procédés de tous
les arts et de tous les métiers, que ces procédés n'y font absolument
rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de
revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec
l'étranger à _armes égales_?--Oui certes, cela est nécessaire, dans
l'esprit du régime protecteur, puisque ce régime a pour but de
rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette
perte par le public; mais cela n'est pas nécessaire dans l'esprit du
libre-échange, car le libre-échange repose sur ce dilemme: Ou votre
industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle
perd, et alors la protection est nuisible à la masse.

En quoi donc une enquête spéciale est-elle indispensable, puisque,
quel qu'en soit le résultat, la conclusion est toujours la même?

Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que
la question de droit passe avant la question d'exécution.--Que pour
arriver à connaître le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une
enquête, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit
résolue. Mais s'il s'agissait de débattre la question de _droit_
devant le public, si la majorité était encore favorable au principe
même de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche à un
abolitionniste en lui disant: «Vous n'êtes pas compétent; vous n'êtes
pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.»

Pourquoi donc oppose-t-on, à ceux qui combattent les monopoles, cette
fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles?

Les armateurs du Havre ne s'aperçoivent-ils pas que cette même fin de
non-recevoir, on la tournera contre eux?

S'ils ont, avec raison, la prétention de connaître à fond la question
maritime, ils n'ont pas sans doute celle de posséder des connaissances
universelles. Or, d'après leur système, quiconque ose réclamer contre
un monopole doit préalablement fournir la preuve qu'il connaît à fond
l'industrie à laquelle ce monopole a été conféré. Ils nous disent, à
nous, que nous ne sommes pas aptes à juger si la loi doit se mêler de
nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais
armé de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirigé un
haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine,
une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous défendre
contre les taxes que ces industries vous imposent?

La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public
en est dupe, ils sont toujours sûrs au moins du _statu quo_. Si vous
n'appartenez pas à une industrie protégée, ils déclinent votre
compétence. «Tu n'es que rançonné, tu n'as pas la parole.»--Si vous
appartenez à une industrie protégée, ils vous permettent de parler, mais
seulement de votre intérêt spécial, le seul que vous êtes censé
connaître. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87].

[Note 87: L'auteur a signalé plus tard le danger d'une classification
scientifique uniquement basée sur les phénomènes de la production. V.
au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'éditeur._)]


57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES.

                                                           9 Mai 1847.

Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai
pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme
algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_.

Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le
réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne
servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus
invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui,
dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de
partisans.

On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur?
Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met
quelquefois en péril l'effet de la citation[88].

[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre
éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome
III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)]

Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient
empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette
formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé
quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous
savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions
jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a
dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au
ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de
gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils
savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion
qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand
poëte, à mettre au jour ce refrain:

  C'est la faute de Voltaire,
  C'est la faute de Rousseau.

Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je
reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du
tarif entraîne nécessairement:

  1º Un profit pour une industrie;
  2º Une perte égale pour une autre industrie;
  3º Une perte égale pour le consommateur.

Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En
bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui
imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de
surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales,
fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre
multipliées, contrebande, répression, etc.

Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la
protection.

Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre
problème.

Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait
traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous,
devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine.

La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre
parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix
de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du
_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans
son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur.

Il alla trouver le maître de forges, et lui dit:

--Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais
vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.

--L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu
refends dans la journée.

--Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma
hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je
mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en
une journée.

--Je perdrai 2 francs à ce marché.

--Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous,
je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur!
cela mérite-t-il aucune pitié?

--Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera
perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur?

--Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat
définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la
nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce
travailleur qui aura à se plaindre?

--Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai
plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces
40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en
priverai un autre.

--C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par
la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour
une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle
retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée.
Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au
cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.

--Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que
je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu
le demandes.

--C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit
national à ébrécher les haches.

Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa
tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron
qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du
consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre
producteur auquel je n'avais pas songé.

À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui
dit:

--Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs
pour les payer.

--Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes.

--C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour
mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin.

--C'est un coquin.

--Soit.

--Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir.

--Soit.

--Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que
c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie.

--Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous,
si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10.

--C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes.

--Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une
hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.

--Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce
monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt.

--Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces
jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise
hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de
mauvaises machines.

--Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une
haute importance.

--Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que
vous les gagniez si je dois les perdre.

--Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon
bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en
retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et
chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive,
constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2
francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait
prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un
préjudice causé à un tiers.

--Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon
vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne
doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je
disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs.
Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de
vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne
perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la
nation entière une perte sèche de 5 francs.

--Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration.

--Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre
prétention est injuste?

--Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces
choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à
l'économie politique:

  Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie,
  Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie!

Cependant voyons ton argument.

--Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas
l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous
faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon
ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants
que je lui remettrai en échange de son fer.

--Peu importe, arrive enfin à la preuve.

--Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui
représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie
française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit
que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les
donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en
échange du fer.

--Cela paraît raisonnable.

--Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5
francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les
gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant.

--Sans doute.

--Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront.
Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est
juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième
personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite
avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs;
celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui
fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de
souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma
personne, aura perdu 5 francs.

--Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose,
c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu
traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu
traites avec moi.

--Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre
jour, à me préserver de cette confusion.

J'ai 10 francs.

Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous
voudrez.

Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5
francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront.

Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces
10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans
l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être
question[89].

[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on
voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]

Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché,
je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_.

Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique
va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une
loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas
la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la
jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que
le peuple voie si clair dans ses affaires[90]!

[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et
Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]


58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT.

                                                          30 Mai 1847.

_À M. Arago, de l'Académie des sciences._

MONSIEUR,

Vous avez le secret de rendre accessibles à tous les esprits les plus
hautes vérités de la science. Oh! ne pourriez-vous, à grand renfort
d'_x_, trouver au théorème suivant une de ces démonstrations par _a +
b_, qui ne laissent plus de place à la controverse! Son simple énoncé
suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et à
l'humanité. Le voici:

SI UN DROIT PROTECTEUR ÉLÈVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTITÉ DONNÉE,
LA NATION GAGNE CETTE QUANTITÉ UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS.

Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations
s'infligent à elles-mêmes des pertes incalculables. Il faudrait
reconnaître qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pièces d'un
franc dans la rivière chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il
s'avise de toucher à un outil ou à un vêtement.

Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas être surpris
si, malgré le progrès des sciences et de l'industrie, une masse bien
lourde de misère et de souffrances pèse encore sur nos concitoyens.

D'un autre côté, tout le monde convient que le régime protecteur est
une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce
calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosités nationales,
retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait
inscrire dans nos codes, au rang des délits et des crimes, des actions
innocentes en elles-mêmes. Ces inconvénients accessoires du système,
il faut bien s'y soumettre quand on croit que le système repose
lui-même sur cette donnée: _que tout renchérissement, de son fait, est
un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observé et vous
aurez peut-être observé comme moi que, malgré le grand mépris que les
individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent
difficilement,--mais s'il venait à être prouvé que ce prétendu gain
est accompagné d'abord d'une _perte égale_, ce qui fait compensation,
puis d'une _seconde perte encore égale_, laquelle constitue une
duperie bien caractérisée; comme dans le coeur humain l'horreur des
pertes est aussi fortement enracinée que l'amour des profits, il faut
croire que le régime protecteur et toutes ses conséquences directes et
indirectes s'évanouiraient avec l'illusion qui les a fait naître.

Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je désire voir cette
démonstration revêtue de l'évidence invincible que communique la
langue des équations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je
m'adresse à vous; car, parmi tous les problèmes qu'offrent les
sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est
certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants,
vos puissantes facultés. J'ose dire que celui qui en donnerait une
solution irréfutable, n'eût-il fait que cela dans ce monde, aurait
assez fait pour l'humanité et pour sa propre renommée.

Permettez-moi donc d'établir en langue vulgaire ce que je voudrais
voir mettre en langue mathématique.

Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr.

Cela veut dire qu'il s'échange contre 2 fr. ou tout autre objet valant
lui-même 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix.

Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous à moins
de 3 fr.

Dans ces circonstances, un coutelier français s'adresse au
gouvernement et lui dit: Protégez-moi. Empêchez mes compatriotes
d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir à
3 fr.

Je dis que ce renchérissement d'un franc sera _gagné une fois_, mais
j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le même
phénomène se présentera dans tous les cas analogues.

D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du
renchérissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien
clair que l'industrie française n'aura rien gagné ni perdu à la
mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut
arranger l'un de ces industriels et déranger l'autre, mais cela
n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-là, il y a
changement de direction, mais non accroissement ou décroissement dans
l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr.
de moins prennent celui de la ganterie, voilà tout. Injuste faveur
ici, oppression non moins injuste là, c'est tout ce qu'il est possible
d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr.

Mais il reste un troisième franc dont il est essentiel de suivre la
trace; il constitue le surenchérissement du couteau; c'est la
_quantité donnée_ dont le prix des couteaux est élevé. C'est celle que
je dis être gagnée une fois et perdue deux par le pays.

Qu'elle soit gagnée une fois, cela est hors de doute. Évidemment
l'industrie coutelière est favorisée, par la prohibition, dans la
mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer,
de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est
découragée que de 2 fr. et celle des couteaux est encouragée de 3 fr.,
ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout
balancé jusqu'ici, un excédant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou
100 centimes, comme on voudra les appeler.

Mais il est tout aussi évident que l'acquéreur du couteau, quand il
l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne déboursait que 2
fr., tandis que maintenant il en dépense 3. Dans le premier cas, il
restait donc à sa disposition _un franc_ au delà du prix du couteau;
et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs
à quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait
été dépensé d'une manière quelconque et aurait encouragé l'industrie
nationale tout autant qu'un franc peut s'étendre.

Si, par exemple, vous étiez cet acheteur,--avant la prohibition vous
pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire
de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous
serait resté 1 fr., avec lequel vous auriez acheté, selon votre bon
plaisir, des petits pâtés ou un petit volume in-12.

Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de
suite à opposer au gain du coutelier une perte équivalente, savoir
celle du pâtissier ou du libraire.

Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre,
vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encouragé dans une mesure
exactement semblable l'industrie du pays. Sous le régime de la
liberté, ils se sont partagés entre un gantier et un libraire; sous le
régime de la protection, ils sont allés exclusivement au coutelier, et
je crois qu'on pourrait défier le génie de la prohibition lui-même
d'ébranler cette vérité.

Ainsi, voilà le franc gagné une fois par le coutelier et perdu une
fois par le libraire.

Reste à examiner votre propre situation, vous acheteur, vous
consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous
aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis
que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mêmes 3 fr. qu'un couteau et
pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume,
soit l'équivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est
compensée par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison
de dire que ce franc, gagné une fois, est perdu deux fois.

Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit à cela? car il est bon que vous
connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compensée par le
profit du coutelier, ou, en termes généraux, que la perte du
consommateur est compensée par le profit du producteur.

Votre sagacité aura bien vite découvert que la mystification ici
consiste à laisser dans l'ombre le fait déjà établi que le profit d'un
producteur, le coutelier, est balancé par la perte d'un autre
producteur, le libraire; et que votre franc, par cela même qu'il a été
encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait
fait, la librairie.

Après tout, comme il s'agit de sommes égales, qu'on établisse, si on
le préfère, la compensation entre le producteur et le consommateur,
peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse
pas reparaître deux fois le même gain pour l'opposer alternativement à
deux pertes bien distinctes.

On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut
guère la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit
couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire
observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes
algébriques, qu'ils représentent la vie, la substance des peuples; et
c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui
généralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage.

On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à
la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le
franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le
ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté,
la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un
régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour
éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à
ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3
francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et
dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut
jamais affecter notre calcul[91].

[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº
48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V,
indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes,
contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note
de l'éditeur._)]

Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir
argumenter de l'importance relative des deux industries comparées,
disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il
est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre
d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble
de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il
m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans
mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de
cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et
de dignité.

Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème
l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi
d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit:
La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure
suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être
à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra
changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain
aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que
la protection protégera.

Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger
l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La
réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux
pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges.
Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que
le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un
remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier
surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le
marché d'un franc pour le consommateur surtaxé?

Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la
démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la
peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité
scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes.

Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence
étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les
colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où
est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du
gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français
qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la
rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche
pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux
antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de
Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins
s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants
pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement
et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce
monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements
de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous?
D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette
équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre
patriotisme[92].

[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le
chap. X.--(_Note de l'éditeur._)]


59.--LA PEUR D'UN MOT.

I

UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de
courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon,
ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier
par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche
d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!)

L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment
pouvez-vous prononcer ce gros mot?

--Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous?

--Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un
gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui
peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix
sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule.

--Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit?

--Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que
la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve
récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et
le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra
asiatique.

--À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont
on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.

--Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le
_libre-échange_.

--Mon ami, c'est l'_échange libre_.

--Ah! bah! rien que cela?

--Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre
nous.

--Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et
bonnet blanc?

--Exactement.

--Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si
c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore
peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que
vous me dites?

--C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière
entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres
qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques.
Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.

--En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je
vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père.

--Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_
pour un dragon à trois têtes?

--Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à
l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que
c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse.

--Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et
qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme
votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93].

[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)]

--En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de
faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du
gros monsieur?

--Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans
vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.

--Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose?

--Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but?

--De gagner quelques écus.

--Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous?

--Je cesserais de faire des souliers.

--Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus?

--Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je
puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un
paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de
belles robes pour ma femme[94].

[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.]

--Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour
abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du
pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce
pain, ce vin, ce paroissien, ces robes?

--Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie
entière ne suffirait pas.

--Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir
mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95].

--C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de
tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des
meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par
exemple.

--Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des
souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire
toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le
meilleur parti possible.

--J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui
me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris
seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je
ferais joliment la loi à la pratique.

--Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un
laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient
joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est
votre intérêt?

--Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la
subissent comme moi.

--Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant...

--Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin.

--Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât
d'aller à lui?

--Je le traiterais de...

--Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien?

--Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la
concurrence, puisque je la subis.

--Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut
toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs.

--Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire
plus malhonnête homme qu'un fripon.

--Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la
concurrence doit être la loi de tous ou de personne?

--Justement.

--Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le
monde?

--Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque
métier.

--Donc, il faut n'y soustraire personne.

--Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander,
troquer, échanger,--honnêtement néanmoins.

--Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_.

--Pas plus malin que cela?

--Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.)

--En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre
libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique
qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît.

--C'est ce qu'il nous reste à voir.


II

--Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable
s'appelle votre métier?

--Vous voulez dire _économiste_.

--Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte
plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des
gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous
faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre
un quart de journée, avec vos échanges.

--Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu!
le bel habit! L'étoffe en est moelleuse. Où l'avez-vous prise?

--Chez le marchand.

--Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée?

--De la fabrique, sans doute.

--Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous
pas allé vous-même à la fabrique?

--C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et
n'ai pas le temps de m'en informer.

--Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des
parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de
se faire payer leurs services.

--Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le
drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le
vendent; quel droit ont-ils de bénéficier?

--Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap
à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres.

--Comme je lis quelquefois la _Démocratie pacifique_, j'ai pris en
horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces
accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent
essayé de m'en passer.

--Eh bien?

--Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal
tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas,
ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir;
j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps
perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle
veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96].

[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne
voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]

--Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par
l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de
quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous
chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous
les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.

--Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent.

--D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient
payés de leur temps et de leurs soins?

--Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop.

--Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi
concurrence entre eux?

--Ah! je n'y pensais pas.

--Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement
libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le
savoir.

--Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres?

--Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché
où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où
elles sont chères.

--C'est une horrible injustice qu'on leur fait là!

--Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils
ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché.

--Contez-moi cela, je vous prie.

--Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en
Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement
là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait.
Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon,
contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire
une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à
la frontière un douanier qui lui crierait: _Défendu!_ Donc le marchand
s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers,
parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de
drap français.

--Voyez la ruse! Et qui a aposté là ce douanier?

--Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français?

--Et quelle est sa raison?

--C'est qu'il n'aime pas la concurrence.

--Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la
subisse.

--C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres.

--Je pensais que cela regardait les marchands.

--Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez
quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.

--C'est fâcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit?

--La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez;
pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre,
en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que
vous pourriez avoir pour deux.

--Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce
que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont
des étrangers.

--C'est vrai.

--Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote
comme tous les diables.

--À votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui
perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français!

--Je m'en vante!

--Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous
ou pour personne?

--Ce serait de toute justice.

--Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre
concurrent.

--Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte!

--Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos
fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand,
pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et
du drap belge?

--Que faut-il donc faire?

--D'abord, n'avoir pas peur du _libre-échange_.

--Dites l'_échange libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite?

--Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection
pour tous.

--Et comment diable voulez-vous que la douane protége un avocat, un
médecin, un artiste, un pauvre ouvrier?

--C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger
personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement
grever les achats de l'autre[97].

[Note 97: V. la fin du nº 43, pages 244 et 245, et le nº 53, page
359.--(_Note de l'éditeur._)]


60.--MIDI À QUATORZE HEURES.

(Ébauche inédite.)

                                                           ..... 1847.

On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et
de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la
persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une
explication simple.

--Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il?

--De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal
administrés, répond-elle.

--Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le
traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché,
l'épuisement du numéraire, etc.

Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a
beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il?

--Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail
on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des
commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin
des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus
à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux;
et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut
consacrer à satisfaire ses besoins réels.

--Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont
les colonies qui enrichissent l'Angleterre.

--Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle
travaillât beaucoup.

--Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche.

--C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà
pourquoi le travail n'a pas sa récompense.

--Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les
colonies pour tributaires.

--C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et
c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir,
instruire et moraliser le travailleur.

--Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon
vous, il doit s'enrichir.

--C'est probable.

--Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là.

--Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et
prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en
fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe,
fortifications, parades militaires?

--Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations...
Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à
discrétion?...

--Sans doute que la récolte a manqué.

--C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre?
D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors?

--Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent.

--C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la
production des aliments au dedans?

--Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien
choisir entre s'en passer ou en faire venir.

--Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous
suggérer à l'État une meilleure solution du problème?...

Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits
les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller
chercher _midi à quatorze heures_.

Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres,
effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une
complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui
gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une
simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de
les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce
qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui
montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la
sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la
dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la
propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce
n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble
des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible
que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la
chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier.

  On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé;

mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en
ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et
transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil
scientifique.»

Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance
collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance
individuels.

Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer
Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution.

  S'agit-il de comparer la liberté à la restriction?
  De savoir ce que c'est que travail et capital?
  De rechercher si l'un opprime l'autre?
  D'apprécier les effets des machines?
  De décider entre le luxe et l'épargne?
  De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer?
  Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut?

Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le
mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y
apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition
de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons
poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales
dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en
germe.

Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode.

--Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles
se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde
et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce
qu'elle produit.

--Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île
du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer
de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un
moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une
cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de
ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large
ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à
donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments.
Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger.

--Que concluez-vous de là?

--Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_,
ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on
coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu
disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un
profit.

--En est-il de même dans la société?

--Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme
ceux d'un homme, sont indéfinis.

--Et s'ils n'étaient pas indéfinis?

--En ce cas, le profit se traduirait en loisirs.

--Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'état social, une
nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage.

--Momentanément certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du
travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de
voir que la machine ne peut mettre une certaine quantité de travail
_en disponibilité_, sans mettre aussi _en disponibilité_ une quantité
correspondante de rémunération.

--Comment cela?

--Supposez que Robinson, au lieu d'être seul, vive au sein d'une
société et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant inventé
le filet, il continue à vendre le poisson au même prix, chacun,
excepté lui, aura pour s'en procurer à faire le même travail
qu'auparavant. S'il le vend à meilleur marché, tous les acheteurs
réaliseront une épargne qui ira provoquer et rémunérer du travail[98].

[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et
ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]

       *       *       *       *       *

--Vous venez de parler d'épargne. Oseriez-vous dire que le luxe des
riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers?

--Retournons à l'île de Robinson, pour nous faire une idée juste du
luxe. Nous y voici; que voyez-vous?

--Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour
satisfaire sa faim; il tient à la variété des mets, donne à son
appétit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe à changer
tous les jours la forme et la couleur de ses vêtements.

--Par là il se crée du travail. En est-il réellement plus riche?

--Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se
rouillent et sa case se délabre..

--Règle générale bien simple et bien méconnue: chaque travail donne un
résultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe à contenter des
fantaisies puériles ne peut satisfaire des besoins plus réels et d'un
ordre plus élevé.

--Est-ce qu'il en est de même dans la société?

--Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le goût des modes et
des spectacles ne peut être consacré à ses chemins de fer ou à son
instruction.

--Si les goûts de ce peuple se tournaient vers l'étude et les voyages,
que deviendraient les tailleurs et les comédiens?

--Professeurs et ingénieurs.

--Avec quoi la société payerait-elle plus de professeurs et
d'ingénieurs?

--Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comédiens et aux modistes.

--Voulez-vous insinuer par là que, dans l'état social, les hommes
doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir
simplement au lieu de se décorer?

--Ce n'est pas ma pensée. Je dis que le travail qui est employé à une
chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme
à celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien
que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le déplace.

       *       *       *       *       *

--Est-ce que nous pourrions étudier aussi le traité de Méthuen dans
l'île du Désespoir?

--Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est
occupé à se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie.
Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger
aussi, et son jardin réclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue
aborde l'île. L'étranger qui en descend montre à Robinson des habits
bien chauds et propose de les céder contre quelques légumes, en
offrant de continuer à l'avenir ce marché. Robinson regarde d'abord si
l'étranger est armé. Le voyant sans flèches ni tomahawk, il se dit:
Après tout, il ne peut prétendre à rien que je n'y consente;
examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il
mettrait à les faire lui-même, et le compare au nombre d'heures qu'il
devrait ajouter à son travail horticole pour satisfaire
l'étranger.--S'il trouve que l'échange, en le laissant tout aussi bien
nourri et vêtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilité_, il
accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net,
soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il
croit le marché désavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce
cas, qu'une force extérieure le lui interdise? Il sait se l'interdire
lui-même.

Revenant au traité de Méthuen, je dis: La nation portugaise ne prend
aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantité donnée de
travail lui donne en définitive, par ce procédé, plus de vin à la fois
et plus de drap. Après tout, elle échange parce qu'elle _veut_
échanger. Il n'était pas besoin d'un traité pour l'y décider.
Remarquez même qu'un traité, dans le sens de l'échange, ne peut être
que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il
arrive à stipuler le libre-échange, il ne stipule plus rien du tout.
Il se borne à laisser les parties stipuler pour elles-mêmes.--Le
traité de Méthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcés de donner du
vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du
vin, _s'ils veulent_.

       *       *       *       *       *

--..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas?

--Pas encore.

--Je suis allé tout seul à l'île du Désespoir. Robinson est ruiné.

--En êtes-vous bien sûr?

--Il est ruiné, vous dis-je.

--Et depuis quand?

--Depuis qu'il donne des légumes contre des vêtements.

--Et pourquoi continue-t-il?

--Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire
du voisinage?

--Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des légumes,
mais ne l'y force pas.

--Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux à sa
disposition, il est si habile à les préparer et à les coudre, en un
mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de légumes, que Robinson
ne résiste pas à la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas
au-dessus de lui un _état_ qui dirigerait sa conduite.

--Que pourrait faire l'État en cette occurrence?

--Prohiber l'échange.

--En ce cas, Robinson ferait ses vêtements comme autrefois. Qui l'en
empêche, si c'est son avantage?

--Il a essayé; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les
légumes qu'on lui demande en retour. Et voilà pourquoi il persiste à
échanger. Vraiment, à défaut d'un _État_, qui n'a pas besoin de
raisonner lui, et procède par voie d'injonctions, ne pourrions-nous
pas envoyer au pauvre Robinson un numéro du _Moniteur industriel_ pour
lui ouvrir les yeux?

--Mais d'après ce que vous me dites, il doit être plus riche qu'avant.

--Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantité
toujours plus grande de vêtements contre une quantité de légumes qui
reste la même?

--C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour
Robinson.

--Il est ruiné, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prétendez pas
raisonner contre un fait.

--Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc
ensemble un voyage dans l'île..... Mais que vois-je! Pourquoi me
cachiez-vous cette circonstance?

--Laquelle?

--Voyez donc comme Robinson est changé! Il est devenu paresseux,
indolent, désordonné. Au lieu de bien employer les heures que son
marché mettait à sa disposition, il dissipe ces heures-là et les
autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vêtements ni
légumes; il gaspille ou détruit ses anciens ouvrages. S'il est ruiné,
qu'allez-vous chercher une autre explication?

--Oui; mais le Portugal?

--Le Portugal est-il paresseux?

--Il l'est, je n'en saurais disconvenir.

--Est-il désordonné?

--À un degré incontestable.

--Se fait-il la guerre à lui-même? Nourrit-il des factions, des
sinécures, des abus?

--Les factions le déchirent, les sinécures y pullulent, et c'est la
terre des abus.

--Alors sa misère s'explique comme celle de Robinson.

--C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur
industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui
qui expliquerait la misère par le désordre et la paresse. Prenez donc
la peine d'étudier la science économique pour en venir là[99]!...

[Note 99: V. ci-dessus, le nº 39, page 219.]


61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE.

(Ébauche inédite.)

                                                           ..... 1847.

Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui
représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en
face de la demi-tasse et du petit verre.

Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle
des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres,
ayant trouvé ceux-là tout faits.

Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête
comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de
nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la
peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre
la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_.

On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre
des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un
sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par
les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et
par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien
vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en
sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que
j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100].

[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)]

Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui
puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il
n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une
répugnance et de pondérer un désir.

Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me
regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut
l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il
n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la
même appréciation.

       *       *       *       *       *

Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à
celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la
récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense
de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la
peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre
cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui.

Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort
qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la
liberté.

Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties
contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une
récompense trop petite.

De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un
_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels
sont entièrement perdus pour l'humanité.

Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme
et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour
avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc;
l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les
tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les
lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité
de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion
de l'effort à la récompense.

       *       *       *       *       *

Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que
la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un
autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux
choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce
n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou
moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et
de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes
entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt
du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.»
Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès
de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès
de ses efforts.

[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]

Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des
pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement
de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La
législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à
la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des
besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts.

       *       *       *       *       *

Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre,
il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout
effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant
pas, il faut se confier à la LIBERTÉ.

Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus,
elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la
plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet
spécial, la plus grande consommation possible.

En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais
contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de
ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition.

Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le
fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à
accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour
moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par
l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je
voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il
m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de
très-légers à la place.

Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au
résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et
admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque
chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et
déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité.

En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres
profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a
compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui.

Ceci mérite d'être brièvement expliqué.

Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais
suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci:

Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients
qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter.
À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour
le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un
accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux
pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par
voie d'exemples.

Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les
paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire
une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif,
et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches
par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire
l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne
plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur
économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que
l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand
j'en ai besoin[102].

[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)]

Autre exemple, en sens inverse.

On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une
avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le
remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance
longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa
vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte;
et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses
calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux
infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément
recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la
longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que
le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout
d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera
arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les
vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103].

[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)]

Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est
l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui
a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout
leur cycle funeste.

De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la
longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les
inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si
ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les
mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi
le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et
l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui.

Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et
cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par
cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au
contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive.

L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de
l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il
recueille la récompense.

On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un.

Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que
le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir
souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre.

Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela
que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute
injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant
rançonner le consommateur, se rançonne lui-même.

Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas
compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une
part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de
l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout
lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à
déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale
sous prétexte d'accroître le travail général.

En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous
consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si
vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il
n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est
jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions...


62.--REMONTRANCE.

                                                Auch, le 30 Août 1847.

MES CHERS COLLABORATEURS,

Quand la fatigue ou le défaut de véhicules me retient dans une ville,
je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les
monuments, les églises, les promenades et les musées.

Aujourd'hui je suis allé voir la statue érigée à M. d'Étigny,
intendant de la généralité d'Auch, par la reconnaissance éclairée des
bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce
grand homme, a sillonné de magnifiques routes la province confiée à
ses soins. Sa mémoire en est bénie; mais il n'en fut pas ainsi de sa
personne, car il éprouva une opposition qui ne se manifesta pas
toujours en doléances verbales ou écrites. On raconte qu'il fut bien
souvent réduit, dans les ateliers, à faire usage de la force
extraordinaire dont la nature l'avait doué. Il disait aux habitants
des campagnes: «Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront.»
Quelques jours avant sa mort, il écrivait à M. le contrôleur général
ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: «Je
me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grâce de leur
pardonner, car ils ne connaissent pas encore la pureté de mes
intentions.»

M. d'Étigny est représenté tenant un rouleau de papier à la main
droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que
l'un de ces rouleaux est le plan du réseau de routes dont il a doté le
pays. Mais à quoi peut faire allusion le second rouleau? À force de
frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE.
Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutôt pour
donner aux hommes une salutaire leçon, avait voulu perpétuer le
souvenir de l'opposition que ce pays avait faite à la création des
routes, j'ai couru aux archives de la bibliothèque, et j'y ai
découvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire
allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction
fidèle, pour l'édification du _Moniteur industriel_ et du comité
protectionniste. Hélas! ils n'ont rien inventé. Leurs doctrines
florissaient ici il y a près d'un siècle.

     Remontrance.

     «MONSEIGNEUR,

     «Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch ont entendu
     parler du projet que vous auriez conçu d'ouvrir, dans toutes les
     directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux
     remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position
     où vous allez les réduire.

     «Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la généralité
     d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre
     ruine certaine que vous méditez. Nous allons être _inondés_ de
     toutes sortes de denrées. Que voulez-vous que devienne notre
     _travail national_ devant l'_invasion_ de produits étrangers que
     vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui,
     des montagnes et des précipices infranchissables nous
     _protégent_. Notre travail s'est développé à l'abri de cette
     _protection_. Nous n'exportons guère, mais, notre marché au moins
     nous est _réservé_ et _assuré_.--Et vous voulez le livrer à
     l'avide étranger! Ne nous parlez pas de notre activité, de notre
     énergie, de notre intelligence, de la fertilité de nos terres.
     Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et à tous égards
     d'une infériorité désespérante. Remarquez, en effet, que si la
     nature nous a favorisés d'une terre et d'un climat qui admettent
     une grande variété de produits, il n'en est aucun pour lequel un
     des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables.
     Pouvons-nous lutter pour la culture du blé avec les plaines de la
     Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'élève du
     bétail avec les Pyrénées? pour la production de la laine avec les
     Landes de Gascogne, où le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien
     que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contrées,
     nous aurons à subir un déluge de vin, de blé, de viande et de
     laines. _Ces choses-là sont bien de la richesse; mais c'est à la
     condition qu'elles soient le produit du travail national. Si
     elles étaient le produit du travail étranger, le travail national
     périrait et la richesse avec lui_[104].

     «Monseigneur, ne veuillons point être plus sages que nos pères.
     Loin de créer pour les denrées de nouvelles voies de circulation,
     ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils
     ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontières pour
     repousser la concurrence du perfide étranger. Quelle
     inconséquence ne serait-ce pas à nous de favoriser cette
     concurrence?

     «Ne veuillons pas être plus sages que la nature. Elle a placé des
     montagnes et des précipices entre les diverses agglomérations
     d'hommes, afin que chacune pût travailler paisiblement à l'abri
     de toute rivalité extérieure. Percer ces montagnes, combler ces
     précipices, c'est faire un mal analogue et même identique à celui
     qui résulterait de la suppression des douanes. Qui sait même si
     votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette
     funeste pensée dans la tête de quelque théoricien! Prenez-y
     garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous
     admettez que la facilité des communications est bonne en
     elle-même, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes à
     quelques égards, elle leur confère, dans l'ensemble, plus
     d'avantages que d'inconvénients, si vous admettez cela, c'en est
     fait du beau système de M. Colbert. Or, nous vous mettons au défi
     de prouver que vos projets de routes soient fondés sur autre
     chose que sur cette absurde supposition.

     «Monseigneur, nous ne sommes point des théoriciens, des hommes à
     principes; nous n'avons pas de prétention au génie. Mais nous
     parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays à
     toutes les rivalités extérieures, si vous facilitez ainsi
     l'_invasion_ sur nos marchés du blé de la Garonne, du vin de
     Bordeaux, du lin du Béarn, de la laine des Landes, des boeufs des
     Pyrénées, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera
     notre numéraire, comment s'éteindra notre travail, comment se
     tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos
     propriétés.--Et quant aux compensations que vous nous promettez,
     elles sont, permettez-nous de le dire, fort problématiques; il
     faut se creuser la tête pour les apercevoir.

     «Nous osons donc espérer que vous laisserez la généralité d'Auch
     dans l'heureux isolement où elle est; car, si nous succombons
     dans cette lutte contre des rêveurs, qui veulent fonder la
     facilité du commerce, nous prévoyons bien que nos fils auront à
     soutenir une autre lutte contre d'autres rêveurs qui voudront
     fonder aussi la liberté du commerce.

[Note 104: Soixante-dix ans après, M. de Saint-Cricq a reproduit
textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre
les communications.]


63.--LE MAIRE D'ÉNIOS.

                                                       6 Février 1848.

C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère...
Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios.

Énios est une commune de Béarn placée.....

Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le
Maire.

Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir
l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter.

Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne,
vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez
dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable
intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la
scène ou la scène avant le héros.

Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le
temps qui doit avoir la priorité.

Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte.....

Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière.

Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et
escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle),
malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni
_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_.

Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un
_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque.

Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par
un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du
reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté
au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_
moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire.

Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre
bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le
génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le
conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une
foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes,
et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un
voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là
en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait
pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on
commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de
manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment,
quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour
y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je
ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par
conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon?
Apprendrais-je rien à personne?

Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description
du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses
garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du
style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On
balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est
un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins
son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer
aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant
dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien
vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être
du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût!

C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès
que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne.
En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur
disposition que deux ou trois petites colonnes de journal.

Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et,
d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et
les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau.

L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_
donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux
fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de
la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible
abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques
épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le
prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il
avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons,
dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un
mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un
acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur
industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village.

Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas
un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha.

Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus
_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers.

«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne
discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est
ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin
d'être mené à la baguette.»

Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il
mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_
dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond
le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste
deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui,
ailleurs, mais...

  Dans le pays béarnois,
  Deux et deux font trois;

et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations.

Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes
comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants,
la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui
n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et
feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la
liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,»
répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,»
répondait-il fièrement.

Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil
municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa
chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il
disait à l'appariteur:

«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire.

--Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire.

--De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire.

--Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire.

--Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire.

--Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire.

--À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer.

--Oui, monsieur le Maire.

--Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le
Maire.

--Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une
plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de
signer.--Oui, monsieur le Maire.

--Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet.
Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.»

Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité
nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M.
Viennet.

Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il
s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits;
ils sont rares, mais il y en a.

Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le
théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et
sans digressions.

Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées
des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre
indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur
qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur
industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que
dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu!
s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_,
_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle
doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les
hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des
trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais
souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de
lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe
aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des
communes? Que diable, il faut être logique.

Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité
l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme
un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de
substituer travail _communal_ à travail _national_.

Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être
point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve
qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est
bien une) de la protection.

La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il
assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il
discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage
du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer
ainsi:

Pour sortir de la commune, _zéro par tête_.

Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_.

Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil
municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en
mentionnant les interruptions.

«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu
emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et
principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution
additionnelle.

_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus?

--_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit
avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est
suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il
ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront
sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout.

_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela?

--Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le
_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les
objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces
termes:

Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu
plus cher aux cuisinières d'Énios?

--Cela m'irait, dit Jacques.

--Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver
par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement
fortune avec tes poules?

--C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean.

--Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage.
Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur
les bras. Pourquoi cela?

--Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est
allé acheter des boeufs à la foire voisine.

--Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais
bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de
numéraire.

Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous
enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers.

N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail
_communal_?

Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas
quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces
choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre
travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole;
mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de
lutter _à armes égales_.

_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en
fait pas dans notre village.

--De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en
retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est
la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère
nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos
ardoises?

_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne
fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même
travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en
faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au
contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en
pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux
procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au
plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y
ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la
peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé
ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous
laisser la liberté du choix?»

Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur
industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y
rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la
question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à
l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent,
dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.»

Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait
beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la
_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte
contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la
leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu
parler de transition?

Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité.
Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi.

Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le
discours du premier magistrat d'Énios.

N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à
Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume
l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt
général?

Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions
administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait
venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture.

M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif
protecteur_ du pont d'Énios.

M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce
noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en
résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du
monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut
savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux
protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du
tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du
pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du
pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes.

«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage
d'entrer à Énios!

--Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France.

--C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_.

--Et le mien de protéger le travail _communal_.

--N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les
fabriques françaises contre la concurrence étrangère?

--N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques
d'Énios contre la concurrence du dehors?

--Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs,
il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles
industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le
maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises;
mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes.
Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du
travail.

--C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de
vos mesures restrictives.

--Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les
choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer
isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des
consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient
toute l'utilité des restrictions.

--Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios?

--Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous
voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la
clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité
de chaque industrie.

--C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils
disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures
qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui
assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette
clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la
pointe.

--Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à
vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal
d'Énios.»

Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant
contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le
chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité
et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et
iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il
était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition
du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution.

En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton
piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué
notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions
nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre
délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère.
Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits
étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les
repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas
volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux
de ne jamais rien acheter au dehors.

Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il
leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en
plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent
naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres.


64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DÉFENSE DU TRAVAIL NATIONAL.

                                                      7 Novembre 1847.

L'Espagne a aussi son association pour la défense du _travail
national_.

L'objet qu'elle a en vue est celui-ci:

Étant donné un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les
détourner des emplois où ils donneraient du profit, pour les lancer
dans une direction où ils donneront de la perte, sauf, par une taxe
déguisée, à reporter législativement cette perte sur le public.»

En conséquence, cette société demande, entre autres choses,
l'exclusion des produits français, non de ceux qui nous reviennent
cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que
nous pouvons livrer à bon marché. Plus même nous les offrons à prix
réduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en défendre.

Ceci m'inspire une réflexion que je soumets humblement au lecteur.

Un des caractères de la Vérité, c'est l'Universalité.

Veut-on reconnaître si une association est fondée sur un bon
principe; il n'y a qu'à examiner si elle sympathise avec toutes
celles, sous quelque degré de latitude que ce soit, qui ont adopté un
principe identique.

Telles sont les associations pour le libre-échange. Un de nos
collègues peut aller à Madrid, à Lisbonne, à Londres, à New-York, à
Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Florence et à Rome, même à Pékin; s'il
y a dans ces villes des associations pour le libre-échange, il en sera
certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire là,
bien sûr de ne froisser ni les opinions, ni même les intérêts comme
ces associations les comprennent. Entre les libre-échangistes de tous
les pays, il y a, en cette matière, unité de foi.

En est-il de même parmi les protectionnistes? Malgré la communauté des
idées ou plutôt des arguments, lord Bentinck, venant de voter
l'exclusion des bestiaux français, agissait-il conformément aux vues
de nos éleveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie
serait-il bien venu au comité de Rouen? Ceux qui soutiendront l'année
prochaine l'_acte de navigation_ et les droits différentiels dans
l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un
membre du comité Odier soit introduit au sein de l'association
espagnole pour la défense du _travail national_; que pourra-t-il dire?
quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intérêts de son
pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols
d'ouvrir leurs ports et leurs frontières aux produits de nos
manufactures? de ne pas s'en tenir à la fausse doctrine de la _balance
du commerce_? de ne point considérer comme avantageuses les industries
qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communauté? Leur
dira-t-il que les faveurs douanières ne créent pas des capitaux et du
travail, mais les déplacent seulement et d'une manière fâcheuse? Un
tel abandon de principes et de dignité personnelle sera peut-être
applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons
qu'il fut beaucoup question, au comité de Rouen, il y a dix-huit mois,
de l'opportunité de prêcher le libre-échange... en Espagne), mais à
coup sûr il excitera la risée des auditeurs castillans. Mettant donc
ses principes au-dessus de ses intérêts, voudra-t-il se montrer
héroïque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les
Espagnols en ces termes: «Vous faites bien d'exhausser les barrières
qui nous séparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos
offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de
laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos
machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfévrerie,
notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre
parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce
sont toutes choses que vous devez faire vous-mêmes, quelque travail
qu'elles exigent, et même d'autant plus qu'elles en exigent davantage.
Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester à moitié chemin dans
cette voie. Vous êtes bien bons de nous payer un _tribut_ de
quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dépendance.
Méfiez-vous de vos libre-échangistes. Ce sont des idéologues, des
niais, des traîtres, etc.» Ce beau discours serait sans doute applaudi
en Catalogne. Serait-il approuvé à Lille et à Rouen?

Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers
pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la même
étiquette et professent en apparence les mêmes doctrines; et, pour
comble de singularité, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un
pays à l'autre, c'est avec les associations de libre-échange.

La raison en est simple. C'est qu'elles veulent à la fois deux choses
contradictoires: _des restrictions et des débouchés_. Donner et ne
pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer,
voilà le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit
très-logiquement à avoir deux langages, non-seulement différents, mais
opposés, l'un pour le pays, l'autre pour l'étranger, avec cette
circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis
des deux côtés, elles n'en seraient pas plus près de leur but.

En effet, à ne considérer que les transactions de deux peuples, ce qui
est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau
navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche
cargaison. Dites-moi, s'il vous plaît, quel nom il faut donner à ces
marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas
clair qu'elles sont à la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le
peuple expéditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut
être destinataire, aucun ne pourra être expéditeur; et il est
infaillible que, dans l'ensemble, les _débouchés_ se restreignent
juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on
arrive à cette bizarre politique: ici, pour déterminer la cargaison à
sortir, on lui confère une _prime_ aux dépens du public; là, pour
l'empêcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dépens du public. Se
peut-il concevoir une lutte plus insensée? Et qui restera vainqueur?
Le peuple le plus disposé à payer la plus grosse prime ou la plus
grosse taxe.

Non, la vérité n'est pas dans cet amas de contradictions et
d'antagonismes. Tout le système repose sur cette idée, que l'_échange_
est une duperie pour la partie qui reçoit; et, outre que le mot même
_échange_ contredit cette idée, puisqu'il implique qu'on reçoit des
deux côtés, quel homme ne sent pas la position ridicule où il se place
quand il ne peut tenir à l'étranger que ce langage: _Je vous conseille
d'être dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-même de son propre
conseil?

Voici du reste un petit échantillon de la propagande protectionniste
au dehors.

     Le pont de la Bidassoa.

Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prétention
d'enseigner aux nations l'économie politique. Il arriva devant la
Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi
nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il
s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos à l'Océan; et,
ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne
vertébrale en parfaite coïncidence avec la ligne idéale qui sépare la
France de l'Espagne, il commença ainsi:

«Vous tous qui m'écoutez, vous désirez savoir quels sont les bons et
les mauvais échanges. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien à
vous apprendre à cet égard; car enfin, chacun de vous connaît ses
intérêts, au moins autant que je les connais moi-même; mais l'intérêt
est un signe trompeur, et je fais partie d'une association où l'on
méprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre règle
infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en
marché avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parlé français,
il vous répond en espagnol, ou _vice versâ_, n'allez pas plus loin,
l'épreuve est faite, l'échange est de maligne nature.

Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni français; nous parlons tous
la même langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque.

--Malepeste! se dit intérieurement l'orateur, je ne m'attendais pas à
l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une
règle tout aussi aisée: Ceux d'entre vous qui sont nés de ce côté-ci
de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent échanger, sans inconvénient,
avec tout le pays qui s'étend à ma droite jusqu'aux colonnes
d'Hercule, et pas au delà; et ceux qui sont nés de ce côté (montrant
la France) peuvent échanger à leur aise dans toute la région qui se
développe à ma gauche, jusqu'à cette autre ligne idéale qui passe
entre Blanc-Misseron et Quiévrain... mais pas plus loin. Les échanges
ainsi faits vous enrichiront. Quant à ceux que vous feriez par-dessus
la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en
apercevoir.

Une autre voix.--Si les échanges qui se font par-dessus la Nivelle,
qui est à deux lieues d'ici, sont bons, comment les échanges qui se
font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils être mauvais? Les eaux de la
Bidassoa dégagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les échanges
au passage?

--Vous êtes bien curieux, répondit le professeur; beau Basque, mon
ami, vous devez me croire sur parole.

Cependant notre homme, ayant réfléchi sur la doctrine qu'il venait
d'émettre, se dit en lui-même: «Je n'ai fait encore que la moitié des
affaires de mon pays.» Ayant donc demandé du silence, il reprit son
discours en ces termes:

«Ne croyez pas que je sois un homme _à principes_ et que ce que je
viens de vous dire soit _un système_. Le ciel m'en préserve! Mon
arrangement commercial est si peu _théorique_, si naturel, si conforme
à votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que
l'on vous y soumettra aisément à grands coups de baïonnette. Les
utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les échanges sont
bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine,
toute moderne, importée d'Angleterre, et à laquelle les hommes se
laisseraient aller tout naturellement si la force armée n'y mettait
bon ordre.

«Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous
dirai que ma pensée n'est pas de condamner toutes les transactions
que vous pourriez être tentés de faire d'une rive à l'autre de la
Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont,
pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce côté-ci (montrant la France),
et VIDES de ce côté-là (montrant l'Espagne). Par cet ingénieux
arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous
recevrez sans donner, et vous, Français, parce que vous donnerez sans
recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un système.»

Les Basques ont la tête dure. On a beau leur répéter: Ceci n'est pas
un système, une théorie, une utopie, un principe; ces précautions
oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est
inintelligible. Aussi, malgré les beaux conseils du professeur, quand
on le leur permet (et même quelquefois quand on ne le leur permet
pas), ils échangent selon l'ancienne méthode (qu'on dit nouvelle),
c'est-à-dire comme échangeaient leurs pères, et quand ils ne le
peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant
ils sont aveugles!


65.--L'INDISCRET.

                                                     12 Décembre 1847.

_Protection à l'industrie nationale! Protection au travail national!_
Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour
décrier une si belle et bonne chose.

--Oui, certes, si nous étions bien convaincus que la protection, telle
que l'a décrétée la Chambre du double vote, a augmenté le bien-être de
tous les Français, nous compris; si nous pensions que l'urne de la
Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opéré
le miracle de la multiplication des aliments, des vêtements, des
moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de
tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait à nous ineptie
et perversité à réclamer le libre-échange.

Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh!
Messieurs, démontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne
sont pas faites aux dépens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du
bien à tout le monde, au propriétaire, au fermier, au négociant, au
manufacturier, à l'artisan, à l'ouvrier, au médecin, à l'avocat, au
fonctionnaire, au prêtre, à l'écrivain, à l'artiste, prouvez-nous
cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannière;
car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore.

Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par
caprice et par étourderie que je me suis engagé dans la lutte, je vous
vais conter mon histoire.

Après avoir fait d'immenses lectures, profondément médité, recueilli
de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les
fluctuations du marché de mon village, entretenu avec de nombreux
négociants une active correspondance, j'étais enfin parvenu à la
connaissance de ce phénomène:

QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'ÉLÈVE.

D'où j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette
conséquence:

LE PRIX S'ÉLÈVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE.

Fort de cette découverte, qui me vaudra au moins autant de célébrité
que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La propriété, c'est
le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et
entrai en campagne.

Je me présentai d'abord chez un riche propriétaire et lui dis:

--Monsieur, faites-moi la grâce de me dire pourquoi vous tenez tant à
la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement
aux céréales?

--Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre
mon blé.

--Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du blé a
été, en moyenne, plus élevé en France, grâce à cette loi, qu'il ne
l'eût été sans elle?

--Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas.

Et si le prix du blé a été plus élevé, il faut qu'il n'y ait pas en
autant de blé en France, sous cette loi que sans cette loi; car si
elle n'eût pas affecté la quantité, elle n'aurait pas affecté le prix.

--Cela va sans dire.

Je tirai alors de ma poche un _mémorandum_ où j'écrivis ces paroles:

«De l'aveu du propriétaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe,
il y a eu, en définitive, MOINS DE BLÉ en France qu'il n'y en aurait
eu sans la loi.»

De là je me rendis chez un éleveur de boeufs.

--Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous
tenez à la restriction qui a été mise à l'entrée des boeufs étrangers
par la _Chambre du double vote_?

--C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs à un prix plus élevé.

--Mais si le prix des boeufs est plus élevé à cause de cette
restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs
vendus, tués et mangés dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y
en aurait eu sans la restriction?

--Belle question! nous n'avons voté la restriction que pour cela.

J'écrivis sur mon _mémorandum_ ces mots:

«De l'aveu de l'éleveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la
restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en
aurait eu sans la restriction.»

De là je courus chez un maître de forges.

--Monsieur, ayez l'extrême obligeance de me dire pourquoi vous
défendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_
a accordée au fer?

--Parce que, grâce à elle, je vends mon fer à plus haut prix.

--Mais alors, grâce à elle aussi, il y a moins de fer en France que si
elle ne s'en était pas mêlée; car si la quantité de fer offerte était
égale ou supérieure, comment le prix pourrait-il être plus élevé?

--Il coule de source que la quantité est moindre, puisque cette loi a
eu précisément pour but de prévenir l'_invasion_.

Et j'écrivis sur mes tablettes:

«De l'aveu du maître de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu
MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la liberté.»

Voici qui commence à s'éclaircir, me dis-je; et je courus chez un
marchand de drap.

--Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a
vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous étiez, a
voté l'exclusion absolue du drap étranger. Quel a pu être son motif et
le vôtre?

--Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de
mon drap et fasse plus vite fortune?

--Je m'en doute. Mais êtes-vous bien sûr d'avoir réussi? Est-il
certain que le prix du drap ait été, pendant ce temps, plus élevé que
si la loi eût été rejetée?

--Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France eût
été inondée de drap, et le prix se serait avili; ce qui eût été un
malheur effroyable.

--Je ne cherche pas encore si c'eût été un malheur; mais, quoi qu'il
en soit, vous convenez que le résultat de la loi a été de faire qu'il
y ait eu moins de drap en France?

--Cela a été non-seulement le résultat de la loi, mais son but.

--Fort bien, dis-je; et j'écrivis sur mon calepin:

«De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE
DRAP en France à cause de la prohibition.»

Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de détails sur
ce curieux voyage d'exploration économique.

Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur
marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un
potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines,
d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la même
réponse.

Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je
ne puis mieux faire que de les publier ici.

«Depuis vingt-sept ans, grâce aux lois imposées au pays par la Chambre
du double vote, il y a eu en France:

  Moins de blé;
  Moins de viande;
  Moins de laine;
  Moins de houille;
  Moins de bougies;
  Moins de fer;
  Moins d'acier;
  Moins de machines;
  Moins de charrues;
  Moins d'outils;
  Moins de draps;
  Moins de toiles;
  Moins de fils;
  Moins de calicot;
  Moins de sel;
  Moins de sucre;

Et moins de toutes les choses qui servent à nourrir, vêtir, loger,
meubler, chauffer, éclairer et fortifier les hommes.»

Par le grand Dieu du ciel, m'écriai-je, puisqu'il en est ainsi, LA
FRANCE A ÉTÉ MOINS RICHE.

En mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la
mémoire de mon père, de ma mère et de mes soeurs, par mon salut
éternel, par tout ce qu'il y a de cher, de précieux, de sacré et de
saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion était
juste.

Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai à
raisonner sur ces matières, mais je renoncerai à raisonner sur quoi
que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si
je n'en puis avoir en celui-là?

                                                     19 Décembre 1847.

«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur...

--Je ne me rappelle absolument rien.

--Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire
de cette mémorable campagne!

--Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention
bien _indiscrète_.

--Je vais donc recommencer.

--Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion.

--Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit
intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.

--Résumez-vous.

--Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination
économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de
tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois
restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de
fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses
qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.»

--Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel
avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la
_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en
les raréfiant.

--D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les
produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été
manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont
raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée,
chauffée et sucrée.

Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne.
Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les
yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur.

Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr
que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du
double vote aient réussi?

--Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous
pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche?

--C'est assez vraisemblable.

--Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux
je vends ma récolte?

--C'est encore vraisemblable.

--_Ergo_.....

--C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes
doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que
pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a
voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce
calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites
soit en votre faveur?

--Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de
gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de
leurs intérêts.

--En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures
restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de
gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous
vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc.

--Cela va sans dire.

--En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération:
Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin...

--Indiscret calepin!

--Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger.
Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été
réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas
possible que ce décroissement de consommation et de demande ait
affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois
cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette
circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de
forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne
tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de
l'opération?

--Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_.
Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos
généralités ne m'en feront pas démordre.

L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le
fabricant de drap.

--Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour
exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet?

--Je demanderais pour lui une place à Bicêtre.

--Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit,
ruinerait sa clientèle?

--Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte.

--Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin.
Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte
clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double
vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût
été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le
monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les
consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a
aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte
proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement
vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise?

--Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le
monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au
point que ma perte surpasse mon bénéfice.

--Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie,
non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate
ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier,
du sucre, du coton, etc.

--Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes
affaires, que ma clientèle fasse les siennes.

--C'est ce que je vais lui conseiller.

Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je
me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me
dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils
font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux.
J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs,
professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers,
charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers,
meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe
innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras.

Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe
d'ouvriers.

--Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter
un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés
eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la
Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois.

_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous?

--Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est
certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_
affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les
_non-protégés_.

_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande?

--Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_,
tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des
richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils
prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des
_non-protégés_ doit être double.

_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous?

--Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de
chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la
richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part
qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de
500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le
total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés
affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois,
ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au
lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font
perdre 3.

_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts?

--Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire
comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une
part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement
de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés
s'attribuent.

_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse
des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_?

--Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se
répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux
_protégés_, mais je n'ai pas réussi.

_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée
directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet.

--Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours
de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la
richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle
des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi
réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à
des hommes si désintéressés le soin de faire les lois.

_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate?

--Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la
propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous,
justice pour tous, et paix entre tous.

--Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient
contre vous?

--Je n'en sais rien.

--Oh! ils vous habillent de la belle façon!

--Et que peuvent-ils dire?

--Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que
vous avez raison _en principe_.

--Qu'entendent-ils par là?

--Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la
restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse
générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement,
comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui
nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en
instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon
que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions
et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe
de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés,
éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec
impatience[105].

--Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la
souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre?

--Ils font à ce sujet des raisonnements admirables.

--En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire.

[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)]


66.--LE SUCRE ANTÉDILUVIEN.

                                                      13 Février 1818.

On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art
de le fabriquer a pu se perdre au déluge; mais il était connu avant ce
cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouvé
dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant
polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet
intéressant écrit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon:
_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._

«En ce temps-là, entre le 42e et le 52e parallèle, il y avait une
grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36
millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple
est perdu: nous l'appellerons _Welche_.

Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum
officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrassés.

Cependant ils s'avisèrent d'un expédient fort étrange et qui n'avait
qu'un tort, celui d'être essentiellement théorique, c'est-à-dire
raisonnable.

Ne pouvant créer le sucre en nature, ils imaginèrent d'en créer la
valeur.

C'est-à-dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile
et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hémisphère pour
recevoir du sucre en échange.

Un nombre immense de négociants, armateurs, navires et marins étaient
occupés à accomplir cette transaction.

D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouvé le moyen le plus
simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient
choisir, sur plus de la moitié du globe, le point où l'on donnait le
plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient:
Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mêmes, à travail égal, nous
n'en obtiendrions pas la dixième partie!

C'était trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait
durer.

Un grand homme d'État (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux
cette terrible pensée: «Si jamais nous avons une guerre maritime,
comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?»

À cette réflexion judicieuse tous les esprits furent troublés, et
voici de quoi l'on s'avisa.

On se mit en devoir d'accaparer, précisément dans cet autre hémisphère
avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un
imperceptible lopin de terre, disant: «Que cet atome soit à nous, et
notre provision de sucre est assurée.»

Donc, en prévision d'une guerre possible, on fit une guerre réelle qui
dura cent ans. Enfin, elle se termina par un traité qui mit les
Welches en possession du lopin de terre convoité, lequel prit nom:
_Saccharique_.

Ils s'imposèrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre;
puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine
afin de conserver le lopin.

Cela fait, il fut question de tirer parti de la précieuse conquête.

Le petit recoin des antipodes était rebelle à la culture. Il avait
besoin de protection. Il fut décidé que le commerce de la moitié du
globe serait désormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre
eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vînt du lopin en
question.

Ayant ainsi tout arrangé, taxes et restrictions, on se frotta les
mains, disant: Ceci n'est pas de la théorie.

Cependant quelques _Welches_, traversant l'Océan, allèrent à
Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne
pouvaient supporter le travail sous ce climat énervant. On alla alors
dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlevé des hommes tout
noirs, on les transporta sur l'îlot, et on les contraignit, à grands
coups de bâton, à le cultiver.

Malgré cet expédient énergique, le petit îlot ne pouvait fournir le
demi-quart du sucre qui était nécessaire à la nation _Welche_. Le prix
s'en éleva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes
recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches
d'entre les Welches purent seuls se sucrer.

La cherté du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de
Saccharique à aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin
de les assujettir, toujours à grands coups de bâton, à cultiver la
canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit
alors ce qui ne s'était jamais vu, les habitants d'un pays ne rien
faire directement pour pourvoir à leur subsistance et à leur vêtement,
et ne travailler que pour l'exportation.

Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail
se développe sur notre îlot des antipodes.

Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se
prirent à murmurer en ces termes:

«Qu'avons-nous fait? Voilà que le sucre n'est plus à notre portée. En
outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se
répandaient dans tout un hémisphère. Notre commerce est réduit à ce
qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est
aux abois, et les taxes nous accablent.»

Mais on leur répondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous
d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant à
la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des
priviléges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu,
puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les nôtres.

Quelquefois ces mêmes rêveurs demandaient: À quoi bon cette grande
marine militaire? On leur répondait: À conserver la colonie.--Et s'ils
insistaient, disant: À quoi bon la colonie? on leur répliquait sans
hésiter: À conserver la marine militaire.

Ainsi les pauvres utopistes étaient battus sur tous les points.

Cette situation, déjà fort compliquée, s'embrouilla encore par un
événement imprévu.

Les hommes d'État du pays des _Welches_, se fondant sur ce que
l'avantage d'avoir une colonie entraînait de grandes dépenses, avaient
jugé qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en
partie, sur les mangeurs de sucre. En conséquence, ils l'avaient
frappé d'un lourd impôt.

En sorte que le sucre, déjà fort cher, renchérit encore de tout le
montant de la taxe.

Or, quoique le pays des _Welches_ ne fût pas propre à la culture de la
canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une
suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, alléchés par
les hauts prix, se mirent à chercher du sucre partout, dans la terre,
dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte,
dans le maïs, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent
par en trouver un peu dans un modeste légume, dans une plante jugée
jusque-là si insignifiante, qu'on lui avait donné ce nom doublement
humiliant: _Beta vulgaris_.

On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrariée
par la nature, mais secondée par l'intelligence de travailleurs libres
et surtout par l'élévation factice des prix, fit de rapides progrès.

Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette découverte jeta
dans la situation économique des Welches. Bientôt, elle compromit tout
à la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit îlot
des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupée à faire
le commerce de cet îlot, et la marine militaire elle-même, qui ne peut
se recruter que dans la marine marchande.

En présence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se
mirent à chercher une issue raisonnable.

Les uns disaient: Revenons peu à peu à l'état de choses qui s'était
établi naturellement, avant que d'absurdes systèmes ne nous eussent
jetés dans ce désordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme
de vin, de soie, et de toile; ou plutôt laissons ceux qui veulent du
sucre en créer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous
aurons du commerce avec un hémisphère tout entier; alors notre marine
marchande se relèvera et notre marine militaire aussi, si besoin est.
Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail
esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle
mort, sans qu'il soit nécessaire que les peuples fassent des uns aux
autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux
prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute,
pendant la transition, il y aura quelques intérêts froissés. Nous leur
viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis
longtemps fausse route, il est puéril de refuser d'entrer dans la
bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine.

Ceux qui parlaient ainsi furent traités de novateurs, d'idéologues, de
métaphysiciens, de visionnaires, de traîtres, de perturbateurs du
repos public.

Les hommes d'État disaient: «Il est indigne de nous de chercher à
sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation
naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art
est de tout arranger sans rien déranger. Ne touchons pas à
l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait
injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre
hémisphère, ce serait la mort de notre colonie; ne renonçons pas à la
colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le
_statu quo_, ce serait la mort de tous les intérêts.»

Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modérés et pratiques. On
disait d'eux: Voilà d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte
de toutes les difficultés.

Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changeât
rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu'à ce que survint
la solution suprême, le déluge, qui a tranché, en les engloutissant,
cette question et bien d'autres.»


67.--MONITA SECRETA.

                                                      20 Février 1848.

Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour
leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été
communiquée. En voici quelques extraits assez curieux.

N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos
priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite.

Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les
lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous
laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos
monopoles, et je voterai ensuite vos lois.

Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est
inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui
fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre
siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions
intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se
rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par
les boules blanches.

Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de
parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par
nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet.
Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une.

Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des
_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité;
mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se
peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de
mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits
français pour avoir une occasion de perception.»

Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et
même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à
votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et
menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre
effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an,
peut-être deux; le peuple payera les intérêts.

Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt;
par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière
imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par
excellence le _contribuable débonnaire_.

Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup
en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous
aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les
journalistes, ce qui est fort grave.

Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire.
Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs.

Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est
le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous
ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde.

Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé
à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort
expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est
moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la
raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion.

Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle:

S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces
manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe
la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par
exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de
la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de
drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces
dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second
mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les
avantages qu'il en résultera.

D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous
seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui.

Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode
dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de
vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires.

Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous
aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous
sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si
on laissait se relever le mode économique.

Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on
aille au fond des choses, car qu'arriverait-il?

Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation,
découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la
production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a
soixante journées de moins consacrées à la production de la laine,
contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français.

Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair,
vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées
mises en activité par le mode dispendieux.

Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode
économique, le capital qui a été détourné vers la production directe
du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des
choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous
prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur
travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de
drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme
de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée
disponible aussi entre leurs mains.»

Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs,
idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte.

Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas
l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les
yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence,
tenez-vous-y et riez du reste.

Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent:

«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi,
vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des
salaires par l'opération de la loi.»

Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne
pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous
encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus
d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos
salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par
ricochet_.

L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de
production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés
de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres
industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir
augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les
choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une
déception.»

Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le
mécanisme du _ricochet_.

L'ouvrier pourra insister et vous dire:

«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons
de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires.
Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires
deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous
vous enrichirez _par ricochet_[106].»

[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome
V.--(_Note de l'éditeur._)]

Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est
dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter
avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir,
n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs
passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la
liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du
_privilége_.

Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie
politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas,
concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils
s'accordent.

Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage:

«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux
devant la loi;

«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_;

«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points;

«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que
les hommes doivent être égaux devant la loi;

«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens
de nos concitoyens.»

Ce raisonnement fera un très-bon effet.

Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec
beaucoup de succès.

Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient
un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté.

Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de
frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez
l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette
liberté.

Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire.
Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple
est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir
des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le
prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires
ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle
et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout,
que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la
liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas
subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._)

Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous
fera grand bonheur.

Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes,
ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien
auprès d'une nation sceptique.

Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande
confiance.

D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque
cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera
gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème:
_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_,
n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il
fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas.

De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne
_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la
démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en
économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107].

[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au
tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la
première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)]

Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense
que rien n'est vrai ni faux.

Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos
adversaires.

Que demandons-nous? des priviléges.

Que demandent-ils? la liberté.

Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre
les leurs.

Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais
tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils
s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire
qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et
que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne
mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de
rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous.


68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108].

[Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit éclore le 24 février
1848, et qui n'eurent qu'une existence éphémère, il faut compter le
_Jacques Bonhomme_, à la rédaction duquel Bastiat donna son concours.
Cette feuille, qui aspirait à éclairer le peuple, contenait un article
final destiné à être affiché et mis ainsi gratuitement sous les yeux
des passants.--(_Note de l'éditeur._)]

                                                         12 Mars 1848.

I

SOULAGEMENT IMMÉDIAT DU PEUPLE.

PEUPLE,

On te dit: «Tu n'as pas assez pour vivre; que l'État y ajoute ce qui
manque.» Qui ne le voudrait, si c'était possible?

Mais, hélas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana.

Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en
sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du
buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas même cent
sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui.

Comment donc ce procédé augmenterait-il ton travail ou ton salaire?

Ce qu'on te conseille se réduit a ceci: Tu donneras cinq francs à
l'État contre rien, et l'État te donnera quatre francs contre ton
travail. Marché de dupe.

Peuple, comment l'État pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi
qui fais vivre l'État?

Voici le mécanisme des ateliers de charité réduits en système[109]:

[Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures
d'urgence.]

L'État te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour
t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne
peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre,
et te faire gagner le reste.

Peuple, sois plus avisé; fais comme les républicains d'Amérique: donne
à l'État le strict nécessaire _et garde le reste pour toi_.

Demande la suppression des fonctions inutiles, la réduction des gros
traitements, l'abolition des priviléges, monopoles et entraves, la
simplification des rouages administratifs.

Au moyen de ces économies, exige la suppression de l'octroi, celle de
l'impôt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le blé.

Ainsi la vie sera à meilleur marché, et, étant à meilleur marché,
chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de
ce petit reliquat multiplié par trente-six millions d'habitants,
chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun
consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de
travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demandé
dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras
résolu le problème: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour
chaque sou.

Ce n'est pas si brillant que la prétendue urne de Cana du Luxembourg,
mais c'est sûr, solide, praticable, immédiat et juste.


II

FUNESTE REMÈDE.

Quand notre frère souffre, il faut le soulager.

Mais ce n'est pas la bonté de l'intention qui fait la bonté de la
potion. On peut très-charitablement donner un remède qui tue.

Un pauvre ouvrier était malade; le docteur arrive, lui tâte le pouls,
lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'êtes pas
assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux
médecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les
soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et
en avait gardé le quart pour ses honoraires. Je l'ai chassé, voyant
que ce régime ne me guérissait pas.--L'ami, mon confrère était un
ignorant intéressé. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il
faut _réorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans
le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit.
Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du
bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opération vous trouverez
_ma_ recette admirable.

Voilà où nous en sommes. L'État dit au peuple: «Tu n'as pas assez de
pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai
par te le prendre, et, après avoir satisfait mon appétit, qui n'est
pas petit, je te ferai gagner le reste.»

Ou bien: «Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impôts. J'en
distribuerai une partie à mes agents, et avec le surplus, je te ferai
travailler.»

Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne,
perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la
taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui ôte, on
peut prédire que sa maladie s'aggravera.


69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTÈRE INTROUVABLE.

                                                         19 Mars 1848.

  _Le ministre de l'intérieur à MM. les commissaires du gouvernement,
  préfets, maires_, etc.

Les élections approchent; vous désirez que je vous indique la ligne de
conduite que vous avez à tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien
à vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre
conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires,
respectez et faites respecter les libertés des citoyens.

Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par
l'intimidation ou la ruse, une réponse mensongère. Si l'Assemblée
nationale a des vues conformes aux nôtres, nous gouvernerons, grâce à
cette union, avec une autorité immense. Si elle ne pense pas comme
nous, il ne nous restera qu'à nous retirer et nous efforcer de la
ramener à nous par une discussion loyale. L'expérience nous avertit de
ce qu'il en coûte de vouloir gouverner avec des majorités factices.

       *       *       *       *       *

  _Le ministre du commerce aux négociants de la République._

CITOYENS,

Mes prédécesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts
pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes façons,
sans autres résultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation
et nous créer des obstacles. Tantôt ils forçaient les exportations par
des primes; tantôt ils gênaient les importations par des entraves. Il
leur est arrivé souvent de s'entendre avec leurs collègues de la
marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite île perdue dans
l'Océan, et quand, après force emprunts et batailles, on avait réussi,
on vous donnait, comme Français, le privilége exclusif de trafiquer
avec la petite île, à la condition de ne plus trafiquer avec le reste
du monde.

Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette
règle, dans laquelle se confondent et votre intérêt propre, et
l'intérêt national, et l'intérêt de l'humanité: _acheter et vendre là
où on peut le faire avec le plus d'avantage_.

Or, comme c'est là ce que vous faites naturellement sans que je m'en
mêle, je suis réduit à avouer, que mes fonctions sont plus
qu'inutiles; je ne suis pas même la _mouche du coche_.

C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé. La
République supprime en même temps toutes les entraves dans lesquelles
mes prédécesseurs vous ont enlacés, et tous les impôts qu'il faut bien
faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie
de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que
vous n'avez pas de rancune, j'espère que l'un d'entre vous voudra bien
m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le
commerce, pour lequel mon court passage au ministère m'a donné du
goût.

       *       *       *       *       *

  _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._

CITOYENS,

Un heureux hasard m'a suggéré une pensée qui ne s'était jamais
présentée à l'esprit de mes prédécesseurs; c'est que vous appartenez
comme moi à l'espèce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en
servir, et, de plus, cette source véritable de tous progrès, le désir
d'améliorer votre condition.

Partant de là, je me demande à quoi je puis vous servir. Vous
enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez
mieux que moi. Vous inspirerai-je le désir de substituer les bonnes
pratiques aux mauvaises? Mais ce désir est en vous au moins autant
qu'en moi. Votre intérêt le fait naître, et je ne vois pas comment mes
circulaires pourraient parler à vos oreilles plus haut que votre
propre intérêt.

Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une règle qui vous
indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon
prédécesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour
occuper vos jours de chômage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer à
ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de
deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un
ministère pour vous signaler un travail lucratif à votre portée? Vous
le découvrirez bien vous-mêmes, si vous n'êtes pas d'une race
inférieure frappée d'idiotisme; hypothèse sur laquelle est basé mon
ministère et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas,
combien ne serait-il pas dommageable que le ministre imposât un
travail stérile à tous les agriculteurs de France, par mesure
administrative!

Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donné beaucoup de
mouvement sans aucun résultat, si ce n'est de vous faire payer des
taxes, car notez bien qu'à chacun de nos mouvements répond une taxe.
Cette circulaire même n'est pas gratuite. Ce sera la dernière.
Désormais, pour faire prospérer l'agriculture, comptez sur vos
efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos
champs et non sur un hôtel de la rue de Grenelle.

       *       *       *       *       *

  _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._

CITOYENS,

Cette lettre a pour objet de prendre congé de vous. La liberté des
cultes est proclamée. Vous n'aurez affaire désormais, comme tous les
citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je
suis loin de prévoir, vous usez de votre liberté de manière à blesser
la liberté d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honnêteté, vous
rencontrerez infailliblement la répression légale, à laquelle nul ne
doit être soustrait. Hors de là, vous agirez comme vous l'entendrez,
et cela étant, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile. Moi et
toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau
pour le public. Ce n'est pas assez dire; car à quoi pourrions-nous
occuper notre temps sans porter atteinte à la liberté de conscience?
Évidemment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en
fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous
remplissons donc deux conditions du programme républicain: économie,
liberté.

                               Le Secrétaire du ministère introuvable,

                                                                 F. B.


70.--FUNESTES ILLUSIONS.

                                 _Journal des Économistes_, mars 1848.

LES CITOYENS FONT VIVRE L'ÉTAT.

L'ÉTAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS.

Il m'est quelquefois arrivé de combattre le Privilége par la
plaisanterie. C'était, ce me semble, bien excusable. Quand
quelques-uns veulent vivre aux dépens de tous, il est bien permis
d'infliger la piqûre du ridicule au petit nombre qui exploite et à la
masse exploitée.

Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit
plus de priviléges particuliers, il s'agit de transformer le privilége
en droit commun. La nation tout entière a conçu l'idée étrange qu'elle
pouvait accroître indéfiniment la substance de sa vie, en la livrant à
l'État sous forme d'impôts, afin que l'État la lui rende en partie
sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que
l'État assure le bien-être à tous les citoyens; et une longue et
triste procession, où tous les ordres de travailleurs sont
représentés, depuis le roide banquier jusqu'à l'humble blanchisseuse,
défile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance
pécuniaire.

Je me tairais s'il n'était question que de mesures provisoires,
nécessitées et en quelque sorte justifiées par la commotion de la
grande révolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on réclame,
ce ne sont pas des remèdes exceptionnels, c'est l'application d'un
système. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'État,
on veut que la bourse de l'État alimente celle des citoyens.

Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de
dissiper cette funeste illusion; car, à mes yeux du moins, elle jette
un voile sombre sur l'avenir; et c'est là, je le crains bien, l'écueil
de notre chère République.

D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il
ignore ce qu'on lui a toujours défendu d'apprendre, s'il nourrit dans
son coeur des espérances chimériques qu'on s'est appliqué à y faire
naître?

Que faisaient naguère et que font encore les puissants du siècle, les
grands propriétaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient à la
loi des suppléments de profits, au détriment de la masse. Est-il
surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui
demande aussi un supplément de salaires? Mais, hélas! il n'y a pas
au-dessous d'elle une autre masse d'où cette source de subventions
puisse jaillir. Le regard attaché sur le pouvoir, les industriels
s'étaient transformés en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon
blé! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! Élevez
artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels
étaient les cris qui assourdissaient la Chambre privilégiée. Est-il
surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur à son tour!
Mais, hélas! si la loi peut, à la rigueur, faire des largesses à
quelques privilégiés, aux dépens de la nation, comment concevoir
qu'elle fasse des largesses à la nation tout entière?

Quel exemple donne en ce moment même la classe moyenne? On la voit
obséder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur
une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition
bien humble de vivre au moins en travaillant?

Que disaient sans cesse les gouvernants? À la moindre lueur de
prospérité, ils s'en attribuaient sans façon tout le mérite; ils ne
parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de
l'activité, de l'ordre, de l'économie des travailleurs. Non, cette
prospérité, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs.
Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce
dire: «Grâce à l'intervention active du gouvernement, grâce à la
sagesse du roi, grâce au patronage des sciences, toutes les classes
industrielles sont florissantes.» Faut-il s'étonner que le peuple ait
fini par croire que le bien-être lui venait d'en haut comme une manne
céleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les régions du
pouvoir? Quand on s'attribue le mérite de tout le bien qui arrive, on
encourt la responsabilité de tout le mal qui survient.

Ceci me rappelle un curé de notre pays. Pendant les premières années
de sa résidence, il ne tomba pas de grêle dans la commune; et il était
parvenu à persuader aux bons villageois que ses prières avaient
l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne
grêla pas; mais, à la première apparition du fléau, il fut chassé de
la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volonté que vous
avez permis à la tempête de nous frapper?

La République s'est inaugurée par une semblable déception. Elle a jeté
cette parole au peuple, si bien préparé d'ailleurs à la recevoir: «Je
garantis le bien-être à tous les citoyens.» Et puisse cette parole ne
pas attirer des tempêtes sur notre patrie!

Le peuple de Paris s'est acquis une gloire éternelle par son courage.

Il a excité l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre
public, son respect pour tous les droits et toutes les propriétés.

Il lui reste à accomplir une tâche bien autrement difficile, il lui
reste à repousser de ses lèvres la coupe empoisonnée qu'on lui
présente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la République
repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la
droiture de ses intentions, personne ne peut les méconnaître; il
s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse révolution qu'il
a accomplie par son courage, qu'il a préservée par sa sagesse, n'a
plus à courir qu'un danger: la déception; et contre ce danger, il n'y
a qu'une planche de salut: la sagacité du peuple.

Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses
lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la République évitera
le gouffre béant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique
spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses
ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui
et de ses propres illusions!

Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y
a à peine quelques jours, n'ont pas été renversées, que la République,
ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas été fondé pour laisser le
peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs,
des salariés, ou ce qu'on appelait des prolétaires) dans la même
condition où elle était avant.

C'est la volonté de tous, et c'est sa propre volonté, que sa condition
change.

Mais deux moyens se présentent, et ces moyens ne sont pas seulement
différents, ils sont, il faut bien le dire, diamétralement opposés.

L'école qu'on appelle _économiste_ propose la destruction immédiate de
tous les priviléges, de tous les monopoles, la suppression immédiate
de toutes les fonctions inutiles, la réduction immédiate de tous les
traitements exagérés, une diminution profonde des dépenses publiques,
le remaniement de l'impôt, de manière à faire disparaître tous ceux
qui pèsent sur les consommations du peuple, qui enchaînent ses
mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que
l'octroi, l'impôt sur le sel, les taxes sur l'entrée des subsistances
et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis.

Elle demande que ce mot _liberté_, qui flotte avec toutes nos
bannières, qui est inscrit sur tous nos édifices, soit enfin une
vérité.

Elle demande qu'après avoir payé au gouvernement ce qui est
indispensable pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure,
pour réprimer les fraudes, les délits et les crimes, et pour subvenir
aux grands travaux d'utilité nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR
LUI.

Elle assure que mieux le peuple pourvoira à la sûreté des personnes et
des propriétés, plus rapidement se formeront les capitaux.

Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidité, que le peuple
saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par
l'impôt, à l'État.

Que la formation rapide des capitaux implique nécessairement la hausse
rapide des salaires, et par conséquent l'élévation progressive des
classes ouvrières en bien-être, en indépendance, en instruction et en
dignité.

Ce système n'a pas l'avantage de promettre la réalisation instantanée,
du bonheur universel; mais il nous parait simple, immédiatement
praticable, conforme à la justice, fidèle à la liberté, et de nature à
favoriser toutes les tendances humaines vers l'égalité et la
fraternité. J'y reviendrai après avoir exposé et approfondi les vues
d'une autre école, qui paraît en ce moment prévaloir dans les
sympathies populaires.

Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prétend le réaliser
par voie directe. Sa prétention ne va à rien moins qu'à augmenter le
bien-être des masses, c'est-à-dire accroître leurs consommations tout
en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine
de puiser des suppléments de salaires soit dans la caisse commune,
soit dans les profits exagérés des entrepreneurs d'industrie.

C'est ce système dont je me propose de signaler les dangers.

Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je n'entends pas ici condamner
l'_association volontaire_. Je crois sincèrement que l'_association_
fera faire de grands progrès en tous sens à l'humanité. Des essais
sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du
Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blâmer ces
tentatives? Moi-même, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_école
sociétaire_, j'avais conçu un projet d'association agricole destiné à
perfectionner le métayage. Des raisons de santé m'ont seules détourné
de cette entreprise.

Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction
énergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que
vous avez sans doute remarquée, qui vous entraîne aussi peut-être, à
invoquer en toutes choses l'intervention de l'État, c'est-à-dire la
réalisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systèmes, avec la
_contrainte légale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen.

On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis
que lorsqu'on appelle à son aide la loi et l'impôt, l'enseigne est
aussi menteuse qu'elle puisse l'être, puisqu'il n'y a plus alors ni
_association_ ni _volonté_.

Je m'attacherai à démontrer que l'intervention exagérée de l'État ne
peut accroître le bien-être des masses, et qu'elle tend au contraire à
le diminuer;

Qu'elle efface le premier mot de notre devise républicaine, le mot
_liberté_;

Que si elle est fausse en principe, elle est particulièrement
dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un
grand et irréparable désastre, et les fortunes particulières, et la
fortune publique, et le sort des classes ouvrières, et les
institutions, et la République.

Je dis, d'abord, que les promesses de ce déplorable système sont
illusoires.

Et, en vérité, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me
livrer à cet égard à une longue démonstration, si des faits éclatants
ne me prouvaient que cette démonstration est nécessaire.

Car quel spectacle nous offre le pays?

À l'Hôtel-de-Ville la _curée des places_, au Luxembourg la _curée des
salaires_. Là, ignominie; ici, cruelle déception.

Quant à la _curée des places_, il semble que le remède serait de
supprimer toutes les fonctions inutiles, de réduire le traitement de
celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout
entière à l'avidité de la bourgeoisie, et elle s'y précipite avec
fureur.

Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son côté, le peuple des
travailleurs, témoin des douceurs d'une existence assurée sur les
ressources du public, oubliant qu'il est lui-même ce public, oubliant
que le budget est formé de sa chair et de son sang, demande, lui
aussi, qu'on lui prépare une curée.

De longues députations se pressent au Luxembourg, et que
demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est-à-dire, en
définitive, une amélioration dans les moyens d'existence des
travailleurs.

Mais ceux qui assistent personnellement à ces députations, n'agissent
pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien représenter
toute la grande confraternité des travailleurs qui peuplent nos villes
aussi bien que nos campagnes.

Le bien-être matériel ne consiste pas à gagner plus d'argent. Il
consiste à être mieux nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, instruit,
etc., etc.

Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'à
dater de l'ère glorieuse de notre révolution, chaque Français
appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de
viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres,
etc., etc.

Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en même temps
que le travail qui produit ces choses soit diminué. Quelques-uns même,
heureusement en petit nombre, vont jusqu'à solliciter la destruction
des machines.

Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante?

À moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la
caisse du percepteur, comment veut-on que l'État y puise plus que le
peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pièce de cent sous qui y
entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hélas! c'est
tout le contraire. La pièce de cent sous que le peuple y jette tout
entière n'en sort que fort ébréchée, car il faut bien que le
percepteur en garde une partie pour lui.

En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut
puiser dans le Trésor public un fonds de salaires autre que celui que
le public lui-même y a mis, en serait-on plus avancé? Ce n'est pas
d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vêtements, de logement,
etc.

Or, l'_organisateur_ qui siége au Luxembourg a-t-il la puissance de
multiplier ces choses par des décrets? ou peut-il faire que, si la
France produit 60 millions d'hectolitres de blé, chacun de nos 36
millions de concitoyens en reçoive 3 hectolitres, et de même pour le
fer, le drap, le combustible?

Le recours au Trésor public, comme système général, est donc
déplorablement faux. Il prépare au peuple une cruelle déception.

On dira sans doute: «Nul ne songe à de telles absurdités. Mais il est
certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce à
quoi l'on vise, c'est à un juste nivellement, à une plus équitable
répartition.»

Examinons la question à ce point de vue.

Si l'on voulait dire qu'après avoir retranché tous les impôts qui
peuvent l'être, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui
restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait
qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des
_organisateurs_; c'est bon pour des _économistes_.

Ce qu'on veut, c'est que tout Français soit bien pourvu de toutes
choses. On a annoncé d'avance que l'État garantissait le bien-être à
tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser
assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre
ce résultat.

Poser la question, c'est la résoudre; car, pour que tout le monde ait
plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en
produise davantage; et comment pourrait-on en prendre à une seule
classe, même à la classe riche, plus que toutes les classes ensemble
n'en produisent?

D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impôt. Il s'élève
déjà à un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de
permettre aucun retranchement, conduisent à des aggravations
inévitables.

Permettez-moi un calcul approximatif.

Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes;
cependant on peut en approcher.

Sous le régime qui vient de tomber, il y avait 250 mille électeurs. À
quatre individus par famille, cela répond à un million d'habitants, et
chacun sait que l'électeur à 200 francs était bien près d'appartenir à
la classe des propriétaires malaisés. Cependant, pour éviter toute
contestation, attribuons à la classe riche, non-seulement ce million
d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est déjà
raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt
millions sinon de pauvres, du moins de frères qui ont besoin d'être
secourus. Si l'on suppose qu'un supplément bien modique de 25 cent.
par jour est indispensable pour réaliser des vues philanthropiques
plus bienveillantes qu'éclairées, c'est un impôt de cinq millions par
jour ou près de deux milliards par an, nous pouvons même dire deux
milliards avec les frais de perception.

Nous payons déjà un milliard et demi. J'admets qu'avec un système
d'administration plus économique on réduise ce chiffre d'un tiers: il
faudrait toujours prélever _trois milliards_. Or, je le demande,
peut-on songer à prélever trois milliards sur les seize millions
d'habitants les plus riches du pays?

Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si,
en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu'elle se forme,
qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété? On ne
travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les
stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c'est l'espoir
d'acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d'établir ses enfants,
d'améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système
financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure
de sa formation, alors, nul n'étant intéressé ni au travail ni à
l'épargne, le capital ne se formera pas; il décroîtra avec rapidité,
si même il ne déserte pas subitement à l'étranger; et, alors, que
deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager?

J'ajouterai ici une vérité qu'il faut bien que le peuple apprenne.

Quand dans un pays l'impôt est très modéré, il est possible de le
répartir selon les règles de la justice et de le prélever à peu de
frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'élevât
pas au delà de cinq à six cents millions. Je crois sincèrement qu'on
pourrait, dans cette hypothèse, inaugurer l'_impôt unique_, assis sur
la propriété réalisée (mobilière et immobilière).

Mais lorsque l'État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié
de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les
sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en
même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se
confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye
sans s'en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux
libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occupé de
finances sait bien que ce genre d'impôt n'est productif qu'à la
condition de frapper les objets de la consommation la plus générale.
On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les
appelle de tous mes voeux par des motifs d'équité, mais elles ne
peuvent jamais apporter qu'un faible contingent à un gros budget. Le
peuple se ferait donc complétement illusion s'il pensait qu'il est
possible, même au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les
dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre
exclusivement à la charge de la classe riche.

Ce qu'il faut remarquer, c'est que, dès l'instant qu'on a recours aux
impôts de consommation (ce qui est la conséquence nécessaire d'un
lourd budget), l'égalité des charges est rompue, parce que les objets
frappés de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre
que dans celle du riche, proportionnellement à leurs ressources
respectives.

En outre, à moins d'entrer dans les inextricables difficultés des
classifications, on met sur un objet donné, le vin, par exemple, un
impôt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui
achète un litre de vin de 50 c. le litre, grevé d'un impôt de 50 c.,
paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10
francs la bouteille, paye 5 pour 100.

Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrière qui est
intéressée à ce que le budget soit réduit à des proportions qui
permettent de simplifier et égaliser les impôts. Mais pour cela il ne
faut pas qu'elle se laisse éblouir par tous ces projets
philanthropiques, qui n'ont qu'un seul résultat certain: celui
d'exagérer les charges nationales.

Si l'exagération de l'impôt est incompatible avec l'égalité
contributive, et avec cette sécurité indispensable pour que le capital
se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la
liberté.

Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si
familières à M. Guizot, alors simple professeur suppléant. Pour
justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligés des
monarchies constitutionnelles, il disait: _La liberté est un bien si
précieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Dès ce jour, je
me dis: M. Guizot peut avoir des facultés éminentes, mais ce serait
assurément un pitoyable homme d'État.

En effet, la liberté est un bien très-précieux et qu'un peuple ne
saurait payer trop cher. Mais la question est précisément de savoir si
un peuple surtaxé peut être libre, s'il n'y a pas incompatibilité
radicale entre la liberté et l'exagération de l'impôt.

Or, j'affirme que cette incompatibilité est radicale.

Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les
choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorité. Or
l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec
l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais être
neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas
essentiellement utile.

Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on débat le
prix, qu'on est maître d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est
_imposé_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un
_service_ à la force publique, comme lorsqu'il s'agit de sécurité,
d'indépendance nationale, de répression des délits et des crimes, il
faut bien qu'il crée cette autorité et s'y soumette.

Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien
pu rester dans le domaine des services privés, il s'ôte la faculté de
débattre le sacrifice qu'il veut faire en échange de ces services, il
se prive du droit de les refuser; il diminue la sphère de sa liberté.

On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les
fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est
multiplier les atteintes à la liberté.

Comment un monarque peut-il confisquer la liberté des cultes? En ayant
un clergé à gages.

Comment peut-il confisquer la liberté de l'enseignement? En ayant une
université à gages.

Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports
par des fonctionnaires publics. Si ce plan se réalise, nous payerons
plus d'impôts, et nous serons moins libres.

Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le
système qu'on préconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il
détruit la sécurité, qu'il nuit à la formation des capitaux et, par
là, à l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte à la
liberté des citoyens.

Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile
de prouver qu'il est un obstacle insurmontable à tout progrès, parce
qu'il paralyse le ressort même du progrès, la vigilance de l'intérêt
privé.

Quels sont les modes d'activité humaine qui offrent le spectacle de la
stagnation la plus complète? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont
confiés aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore
où il en était au moyen âge. Il n'est pas sorti de l'étude de deux
langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle
aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les
enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là,
en est restée où elle en était il y a cinq siècles?

Je pourrais accuser aussi l'exagération de l'impôt et la
multiplication des fonctions de développer cette ardeur effrénée pour
les places qui, en elle-même et par ses conséquences, est la plus
grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie
ces considérations à la sagacité du lecteur.

Je ne puis m'empêcher, cependant, de considérer la question au point
de vue de la situation particulière où la révolution de Février a
placé la France.

Je n'hésite pas à le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens
des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et
chimériques espérances que, dans une soif désordonnée de popularité,
on a jetées au milieu d'eux, ces espérances déçues seront la fatalité
de la République.

Or elles seront déçues, parce qu'elles sont chimériques. Je l'ai
prouvé. On a promis ce qu'il est matériellement impossible de tenir.

Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle
nous laisse pour héritage une dette dont l'intérêt seul grève nos
finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une
somme égale de dette flottante.

Elle nous laisse l'Algérie, qui nous coûtera pendant longtemps cent
millions par an.

Sans nous attaquer, sans même nous menacer, les rois absolus de
l'Europe n'ont qu'à maintenir leurs forces militaires actuelles pour
nous forcer à conserver les nôtres. De ce chef, c'est cinq à six cents
millions à inscrire au budget de la guerre et de la marine.

Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de
perception, tous les travaux d'utilité nationale.

Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous
verrez que le budget des dépenses est inévitablement énorme.

Il est à présumer que les sources ordinaires des recettes seront
moins productives, dès la première année de la révolution. Supposez
que le déficit qu'elles présenteront soit compensé par la suppression
des sinécures et le retranchement des fonctions parasites.

Le résultat forcé n'en est pas moins qu'il est déjà bien difficile de
donner actuellement satisfaction au contribuable.

Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain
espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce même trésor, qu'il
alimente de sa propre vie!

C'est dans ce moment, où l'industrie, le commerce, le capital et le
travail auraient besoin de sécurité et de liberté pour élargir la
source des impôts et des salaires, c'est dans ce moment que vous
suspendez sur leur tête la menace d'une foule de combinaisons
arbitraires, d'institutions mal digérées, mal conçues, de plans
d'organisation éclos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart
étrangers à cette matière!

Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la déception, et ce jour doit
nécessairement arriver?

Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par
l'État n'est pas un travail _ajouté_ à celui du pays, mais _soustrait_
par l'impôt sur un point pour être versé par la charité sur un autre,
avec toute la diminution qu'implique la création d'administrations
nouvelles?

Qu'arrivera-t-il quand vous serez réduit à venir dire au contribuable:
Nous ne pouvons toucher ni à l'impôt du sel, ni à l'octroi, ni à la
taxe sur les boissons, ni à aucune des inventions fiscales les plus
impopulaires; bien loin de là, nous sommes forcés d'en imaginer de
nouvelles?

Qu'arrivera-t-il quand la prétention d'accroître forcément la masse
des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de
capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura
désorganisé tous les ateliers, sous prétexte d'organisation, et forcé
peut-être le capital à chercher ailleurs l'air vivifiant de la
liberté?

Je ne veux pas m'appesantir sur les conséquences. Il me suffit d'avoir
signalé le danger tel que je le vois.

Mais quoi! dira-t-on, après la grande révolution de Février, n'y
avait-il donc rien à faire? n'y avait-il aucune satisfaction à donner
au peuple? Fallait-il laisser les choses précisément au point où elles
étaient avant? N'y avait-il aucune souffrance à soulager?

Telle n'est pas notre pensée.

Selon nous, l'accroissement des salaires ne dépend ni des intentions
bienveillantes, ni des décrets philanthropiques. Il dépend, et il
dépend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays,
comme aux États-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires
haussent et le peuple est heureux.

Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: sécurité et
liberté; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis à mesure par
l'impôt.

C'est là, ce nous semble, qu'étaient la règle de conduite et les
devoirs du gouvernement.

Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les
associations devaient être abandonnés au bon sens, à l'expérience et à
l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas à coups
de taxes et de décrets.

Pourvoir à la sécurité universelle en rassurant les fonctionnaires
paisibles, et, par le choix éclairé des fonctionnaires nouveaux,
fonder la vraie liberté par la destruction des priviléges et des
monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les
plus nécessaires au travail, se créer, sans frais, des ressources par
l'abaissement des droits exagérés et l'abolition de la prohibition,
simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans
la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, réduire les gros
traitements, négocier immédiatement avec les puissances étrangères la
réduction des armées, abolir l'octroi et l'impôt sur le sel, et
remanier profondément l'impôt des boissons, créer une taxe somptuaire,
telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle
est la mission de notre république.

Sous un tel régime d'ordre, de sécurité et de liberté, on verrait les
capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le
commerce s'étendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une
active impulsion, la main-d'oeuvre recherchée et bien rétribuée, les
salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus
abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement
absorbées par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner à
l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES

DU DEUXIÈME VOLUME.


                                                                Pages.

  N{os} 1. Déclaration de principes.                                 1
        2. Le libre-échange.                                         4
        3. Bornes que s'impose l'Association.                        7
        4. Les généralités.                                         12
        5. D'un plan de campagne proposé à l'Association.           15

        6. Réflexions sur l'année 1846.                             22
        7. De l'influence du régime protecteur sur l'agriculture.   25
        8. Inanité de la protection de l'agriculture.               39
        9. L'échelle mobile.                                        44
       10. L'échelle mobile et ses effets en Angleterre.            48
       11. À quoi se réduit l'invasion.                             58
       12. Subsistances.                                            63
       13. De la libre introduction du bétail étranger.             68
       14. Sur la défense d'exporter les céréales.                  72
       15. Hausse des aliments, baisse des salaires.                77

       16. La _Tribune_ et la _Presse_ à propos du traité belge.    81
       17. Le parti démocratique et le libre-échange.               93
       18. Démocratie et libre-échange.                            100
       19. Le _National_.                                          104
       20. Le monde renversé.                                      110
       21. Sur l'exportation du numéraire.                         112
       22. Du Communisme.                                          116
       23. Réponse au journal _l'Atelier_.                         124
       24. Réponse à divers.                                       131
       25. Lettre de M. Considérant et réponse.                    134
       26. Réponse à la _Presse_.                                  141
       27. Organisation et liberté.                                147
       28. Autre réponse à la _Presse_.                            158
       29. L'empereur de Russie.                                   164
       30. La liberté a donné du pain aux Anglais.                 168

       31. Influence du libre-échange sur les relations des
             peuples.                                              170
       32. L'Angleterre et le libre-échange.                       177
       33. Curieux phénomène économique.                           186
       34. Les armements en Angleterre.                            194
       35. Encore les armements en Angleterre.                     200
       36. Sur l'inscription maritime.                             205
       37. La taxe unique en Angleterre.                           209
       38. M. de Noailles à la chambre des pairs.                  216
       39. Paresse et restriction.                                 219
       40. Deux modes d'égalisation de taxes.                      222

       41. L'impôt du sel.                                         225
       42. Discours à Bordeaux.                                    229
       43. Second discours, à Paris.                               238
       44. Troisième discours, à Paris.                            246
       45. Quatrième discours, à Lyon.                             260
       46. Cinquième discours, à Lyon.                             273
       47. Sixième discours, à Marseille.                          293
       48. Septième discours, à Paris.                             311
       49. Huitième discours, à Paris.                             328

       50. De la modération.                                       343
       51. Peuple et bourgeoisie.                                  348
       52. Économie politique des généraux.                        355
       53. Recettes protectionnistes.                              358
       54. Deux principes.                                         363
       55. La logique de M. Cunin-Gridaine.                        370
       56. Les hommes spéciaux.                                    373
       57. Un profit contre deux pertes.                           377
       58. Deux pertes contre un profit.                           384
       59. La peur d'un mot.                                       392
       60. Midi à quatorze heures.                                 400
       61. Le petit manuel du consommateur.                        409
       62. Remontrance.                                            415
       63. Le maire d'Énios.                                       418
       64. Association espagnole pour la défense du travail
             national.                                             429
       65. L'indiscret.                                            435
       66. Le sucre antédiluvien.                                  446
       67. Monita secreta.                                         452
       68. Petites affiches de Jacques Bonhomme.                   459
       69. Circulaires d'un ministère introuvable.                 462
       70. Funestes illusions.                                     466


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

CORBEIL.--Typogr. et stér. de CRÉTÉ.



ERRATA (Les corrections ont été effectuées dans ce fichier).

  Page  2, ligne dernière, _au lieu de_: les esprit,
                             _lisez_: les esprits.
   --   3, --     23,      _au lieu de_: forme du gouvernement,
                             _lisez_: forme de gouvernement.
   --  11, --     28,      _au lieu de_: ministres de finances,
                             _lisez_: ministre des finances.
   --  15, --      1,      _au lieu de_: qui ne le céderait pas,
                             _lisez_: qui ne les céderait pas.
   --  20, --      9,      _au lieu de_: Quant aux choix,
                             _lisez_: Quant au choix.
   --  36, --    29-30,    _au lieu de_: le France eût demandées,
                             _lisez_: la France eût demandés.
   --  37, --      5,      _au lieu de_: ils s'ensuit,
                             _lisez_: il s'ensuit.
   --  38, --      2,      _au lieu de_: nos fleuves contenues,
                             _lisez_: nos fleuves contenus.
   --  43, --     18,      _au lieu de_: leurs fermera,
                             _lisez_: leur fermera.
   --  46, --     33,      _au lieu de_: Si donc le gain,
                             _lisez_: Si donc le grain.
   --  49, --     12,      _au lieu de_: sont plus sensibles,
                             _lisez_: sont le plus sensibles.
   --  49, --     29,      _au lieu de_: Elle dispose,
                             _lisez_: Elle disposa.
   --  51, --      8,      _au lieu de_: qu'il ne peut en être ainsi,
                             _lisez_: qu'il ne put en être ainsi.
   --  63, --      2,      _au lieu de_: les circonstances las plus
                                      favorables
                             _lisez_: les circonstances les plus
                                      favorables.
   --  72, --     23,      _au lieu de_: de s'opposer,
                             _lisez_: à s'opposer.





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