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Title: Yvonne
Author: Delpit, Édouard
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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available by Bibliothèque nationale de France (http://gallica.bnf.fr)



Note: Images of the original pages are available through
      Bibliothèque nationale de France. See
      http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k68756p


Note sur la transcription:

      Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
      corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
      été harmonisée. La publicité de l'éditeur a été déplacée à la
      fin du livre.



YVONNE

PAR

ÉDOUARD DELPIT



PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3

1890

Droits de reproduction et de traduction réservés.



    A MADAME LA PRINCESSE BRANCOVAN

    GRANDE DAME ET GRANDE ARTISTE

    _TRÈS HUMBLE HOMMAGE DE L'AUTEUR_

    E. D.



YVONNE



I


Sous les ruissellements du soleil, la campagne semblait se recueillir.
Les mûriers penchaient leurs feuilles, les fleurs courbaient la tête.
Pas un souffle de vent parmi les trembles, un chant d'oiseau le long
des haies, une voix humaine à travers l'espace. Seul, le bruit du
Rhône précipitant ses flots. Au loin, dans la fluidité de l'espace,
Viviers, son antique cathédrale, ses jardins célèbres; puis des
hameaux, des granges, des maisons enfouies sous les arbres comme une
odalisque sous ses voiles. Des montagnes aux contours étranges
encadraient le paysage, à l'horizon. Sur les bords du fleuve se
déroulait un interminable écheveau de terres coupées de collines,
arides pâturages où les troupeaux étendus dormaient, avec leurs
bergers.

Un de ces troupeaux était gardé par un enfant d'une douzaine d'années,
qui dormait aussi, la tête appuyée sur une pierre. Ses cheveux blonds,
son teint blanc, malgré le hâle, dénotaient une origine étrangère au
Vivarais. Les bras bien modelés, que laissait voir la manche ouverte,
montraient par endroits des plaques bleuâtres, et la figure délicate
conservait jusque dans le sommeil une expression de crainte et de
souffrance. Sa lassitude était extrême, sans doute, car il n'ouvrit
pas les yeux lorsque de légères brises, venues du fleuve, ramenèrent
la vie dans la plaine. Le troupeau, livré à lui-même, commença de
brouter les mûriers et se dispersa tout à coup devant deux chasseurs
de papillons--des enfants, comme l'autre--qui l'effarouchaient de
leurs poches de gaze. Quand le dormeur s'éveilla, moutons et chiens
avaient disparu. Croyant rêver encore, il examina les alentours
déserts. Une frayeur le prit. D'un bond il escalada la colline, les
pieds nus insensibles aux morsures des pierres. Si loin que portât son
regard, il ne put découvrir la trace des fugitifs. Il redescendit vers
le fleuve, continua de courir au bord de l'eau, appelant, épiant,
cherchant. Alors, les tempes baignées de sueur, épuisé de fatigue,
mourant d'épouvante, il se laissa choir sur la rive. Qu'allait-il
faire? Que dirait M. Benoît, le terrible _granger_, son maître, devant
ce désastre d'un troupeau perdu? Jamais il n'oserait rentrer.

Des pâtres de son âge, qui ramenaient leur bétail, car c'était
maintenant presque la tombée du jour, passèrent près de lui, sur
le chemin. Il s'enquit d'eux si, par grand bonheur, ils ne lui
pouvaient donner quelque indication. Même dans l'innocente enfance
il y a déjà de l'homme mauvais: des injures accueillirent sa demande;
des mots atroces dits le rire aux dents, ce soufflet d'une tare jetée
en plein visage, comme une honte dont on est responsable, n'eût-on
rien fait au monde pour la mériter. De ces lèvres d'anges--quels
anges!--s'échappaient, incomprises peut-être, à coup sûr sanglantes
d'intention, les appellations habituelles: «Rebut d'hospice... Être
sans père ni mère...» Il courba la tête. La bande s'excitait en
parlant, sa colère montait contre l'audacieux, l'intrus, le paria. Et
comme il faisait mine de se défendre, elle se rua sur lui, ramassa des
pierres et l'en poursuivit, criant: «A l'enfant trouvé! à l'enfant
trouvé!» avec autant de répulsion et d'ardeur qu'elle eût crié au
loup. Peut-être la pitié n'est-elle pas un instinct. Le malheureux
s'abattit contre la haie où il dormait tout à l'heure. Il était à
bout. Qu'on le tuât, ce serait fini, tant mieux!

Un secours lui vint dans la personne des chasseurs de papillons. A
leur vue, les pâtres s'arrêtèrent, chuchotèrent deux noms: «M.
Gaston... mademoiselle Blanche...» et déguerpirent. Ce n'était point
le compte de «M. Gaston», qui se lança, furieux, sur leurs pas,
agitant son roseau garni de gaze et s'époumonant derrière eux:

--Je le dirai à mon père. Je le dirai.

Au lieu de l'imiter et de courir sus aux agresseurs, la petite fille
s'approcha de leur victime.

--Ils t'ont blessé avec leurs pierres?

--Non, mademoiselle.

--Que leur avais-tu fait?

--Je les interrogeais sur mon troupeau. Je l'ai perdu. Comme je suis
un enfant trouvé, ils ne veulent pas que je leur parle.

Des larmes brillaient en ses yeux bleus. Il paraissait si triste; la
petite fille se jeta à son cou, dans un besoin de consoler, surprise
que personne ne l'aimât, le pauvre, n'admettant point que quelqu'un
subît cette grosse injustice de vivre sans tendresse. Il avait l'air
affectueux et doux, il était gentil malgré ses haillons et on le
traitait en bête sauvage! Elle le questionna de nouveau:

--Comment t'appelles-tu?

--Robert.

--Eh bien, Robert, je serai ton amie.

Gaston, revenu de sa belliqueuse expédition, n'était pas sans remords:
leur espièglerie seule mettait en fuite le troupeau de Robert et
risquait de faire lapider l'enfant.

--Je ne sais où il est, dit-il; c'est nous qui l'avons effrayé pendant
que tu dormais. Notre granger va t'aider à le rassembler. Tu seras un
peu en retard, voilà tout.

Le soir, quand Robert retrouva son taudis, il n'y retrouva pas son
sommeil accoutumé. Pour le retard, M. Benoît lui labourait l'échine à
coups de gaule; à peine en sentait-il les meurtrissures, il songeait à
l'étreinte charitable de deux bras d'enfant, aux baisers de lèvres
vermeilles sur son visage de conspué. Autrefois, on l'embrassait
ainsi, on le berçait ainsi d'un sourire. Les chants célestes lui
bourdonnant au cœur, un peu de joie suffisait à les y faire renaître.
En arrivant chez M. Benoît, voilà bien des années, il gardait des
tendresses, des attaches, des regrets de choses que, depuis,
obscurcissait le temps. A force de mauvais traitements et de misères,
M. Benoît s'imaginait les avoir tués; une fée venait de les
ressusciter. Robert cherchait à grouper ses souvenances lointaines,
figures effacées de personnes, paroles sans suite, bribes d'airs
harmonieux; il cherchait à revivre l'époque, perdue dans la brume, où
il riait. Peut-être que d'y penser lui ferait revoir son pays. Son
pays! Ce n'était pas comme le Vivarais, cela ne se ressemblait point.
Le Vivarais était beau; mais, là-bas! Il se rappelait une nappe sans
limites, bleue avec des moirures vertes, pailletée d'or et d'écume
blanche, qui rejoignait le ciel et qui grondait. Il la voyait
autrefois, autrefois, quand on l'embrassait.

A dater de ce jour, l'existence animale, la seule possible chez
Benoît, cessa brusquement. Il ne faut aux fleurs, pour éclore, qu'une
goutte de pluie et un rayon de soleil. Une amitié rouvrait le trésor
d'il ne savait quelles richesses intimes l'emplissant de joies
inespérées et du bonheur de vivre. Dans la rosée des aurores, sur le
sommet des coteaux, il écoutait les mille voix de la nature saluer le
lever du jour. Sous la brûlure des rudes midis, dans le silence
accablé de la plaine, il écoutait les harmonies profondes sourdre de
l'assoupissement des solitudes. Le soir, oublié de tous, couché au
bord du fleuve, il écoutait les cadences argentines sortir du
cliquetis des flots. C'était une fête continuelle, peuplée de fantômes
involontaires, de visions brillantes, de formes inexplicables, où se
détachait le pur éclat de deux yeux châtain clair, très tendres,
fouillant les siens. La complicité de l'âme fait les trois quarts de
nos bonheurs. Il était heureux, quoique son pain restât aussi noir,
M. Benoît aussi brutal, aussi dure sa vie. Il cueillait des fleurs
dans la montagne, et, en passant devant la Riveraine, maison de
mademoiselle Blanche, les offrait à la petite fille, qui jouait
toujours sur la pelouse le soir; elle disait un «merci» gracieux, en
demandait d'autres pour le lendemain. Fruits sauvages, insectes
bizarres, nids d'oiseaux, pierres curieuses, ce fut un tribut
quotidien. Il pouvait donc revenir, et lui, qui ne possédait rien,
donner quelque chose! Mademoiselle Blanche battait des mains à chaque
offrande.

L'excès même de sa joie faillit en compromettre la durée, car madame
Laffont, sa mère, en prit ombrage. D'abord tolérante, elle se fatigua
vite de ce quasi-pèlerinage, où la dévotion risquait de tourner à la
camaraderie. Afin de supprimer des rapports inadmissibles entre
enfants de conditions si différentes, elle interdit le jardin aux
heures où passait Robert. Madame Laffont était de ces femmes
excellentes, mais d'un maniement difficile, que la vie au grand air,
la nécessité de commander à beaucoup de serviteurs, peut-être aussi
certaines dispositions naturelles font d'une brusquerie masculine et
qui vous disent: «Comment vous portez-vous?» avec des trépidations de
tonnerre. Les termes suraigus dont elle usa pour notifier sa volonté
provoquèrent une tempête de sanglots. M. Laffont en vit le résultat
sous la forme de paupières aussi gonflées que rouges. Il s'enquit du
motif et leva la défense. Il raillait les préjugés de sa femme. A
l'âge de Blanche, on pouvait recevoir les bouquets d'un gamin. On le
devait même. Si les déshérités n'ont qu'une manière de témoigner leur
reconnaissance, il est bon que les privilégiés n'y mettent point
d'entrave. Au surplus, dans le cas particulier, Robert, par sa tenue
parfaite et sa réserve, tranchait sur le commun de son espèce. La
sévérité était donc hors de propos. Madame Laffont eut un plongeon de
soumission, doublé d'une toux à ébranler les murailles.

Un jour que M. Laffont se promenait à quelques portées de fusil de la
Riveraine, tandis qu'il côtoyait un ravin désert, un phénomène assez
singulier captiva son attention: on chantait au-dessus de sa tête. Le
fait, en soi, n'offrait rien de miraculeux, ni même d'extraordinaire;
mais là où il se compliquait, c'est qu'on chantait une berceuse de
Schumann. En ces montagnes, parmi ce peuple de pâtres, cela ne
laissait point de rompre en visière à toutes les traditions. Qui
diantre pouvait être le virtuose? Il gravit la pente, gagna le sommet
du tertre. Au milieu de ses moutons, Robert, couché sur le dos, les
mains sous le crâne, avait les yeux perdus dans le rêve.

--Comment! c'est toi? dit le propriétaire de la Riveraine. D'où
sais-tu ce que tu chantes?

--On m'endormait autrefois avec cet air. La fin m'échappe.

--La reconnaîtrais-tu, si tu l'entendais?

M. Laffont fredonna quelques notes. Robert le dévorait des yeux.

--Oui, oui, dit-il.

Et de sa voix pure, d'un bout à l'autre, sans hésiter cette fois, il
modula le chef-d'œuvre retrouvé. M. Laffont s'assit près de lui. Cet
instinct musical l'émerveillait, l'attirait vers la créature aux
traits fins, qui chantait à la manière des rossignols, sans les leçons
de personne.

--Tu n'es pas du pays. D'où es-tu?

--Je l'ignore. J'ignore même depuis combien d'années je suis aux
Mérilles, chez M. Benoît. Mais là où j'étais avant d'être ici, on
m'aimait.

L'enfant poussa un soupir qui remua M. Laffont.

--Pauvre petit! dit le père de Blanche, en mettant une caresse aux
boucles emmêlées des cheveux blonds.

C'était prendre le cœur de Robert, qui conta tout d'une haleine le
peu qu'il savait de l'autrefois, son existence misérable, ses récents
bonheurs et sa gratitude pour Blanche. M. Laffont songeait, en
l'écoutant, que Dieu venait, selon toute apparence, de placer un
devoir sur sa route.

Avant de rentrer à la Riveraine, il alla chez Benoît, le pressa de
questions. D'où tenait-il Robert? Quelle était sa famille? L'autre se
barricadait avec rage dans l'hospice des Enfants-Trouvés. Une famille,
à ceux qu'on ramassait en pareil lieu? M. Laffont insista: Robert se
rappelait ses parents, son pays, dépeignait la mer, gardait un
souvenir vague, pourtant positif, de choses que le très bas âge ne
remarque pas; il n'était donc plus au berceau lorsqu'on le prenait aux
Mérilles. Soutenu par le regard de sa femme qui, derrière
l'interlocuteur, faisait des signes impérieux, Benoît s'embrouillait à
dessein en des apostrophes contre le pâtre et des dithyrambes à leur
gloire personnelle, dont la conclusion la plus nette fut que sa digne
moitié et lui représentaient la charité dans ce bas-monde, où Robert
incarnait l'ingratitude. L'embarras, la colère, les refus de répondre
accrurent chez M. Laffont la certitude d'un mystère intéressant sur la
piste duquel il remerciait la berceuse de Schumann de l'avoir mis, que
l'attitude bizarre du rustre rendait plus piquant, et qu'il se promit
de tirer au clair.

Un formidable geste de menace ponctua sa sortie. Ah! le vagabond
parlait, se souvenait, faisait devant les curieux craquer sa peau? on
la lui tannerait donc.

--Prends garde! dit la femme. Ta main est lourde. Tu vas le tuer ou
l'estropier. Avec l'intonation paisible d'une bonne commerçante
soucieuse avant tout des profits de la caisse, elle ajouta: En
trouverions-nous un autre pour le remplacer, comme la dernière fois?

Un grognement de bête accueillit l'observation. Benoît détestait qu'on
lui ressassât l'histoire: un petit disparu, sans que personne s'en fût
douté, un second venant à point et laissant les comptes en règle à
l'endroit de l'hospice. Tête d'enfant pour tête d'enfant. Rien ne se
ressemble davantage--à distance.

--D'ailleurs, et la dame? reprit la ménagère.

--Elle se soucie bien de lui! Elle recommandait de le traiter comme un
cheval; cela revenait à dire de le supprimer.

M. Laffont appartenait à une famille fixée de temps immémorial dans le
Vivarais. Jadis considérable, le patrimoine, à la révolution de 1830,
se trouva presque dévoré. M. Laffont se contenta des bribes: entre sa
femme, son fils et sa fille, elles lui permettaient encore le bonheur.
Tout le pays appréciait son excessive bonté, sa façon d'être douce aux
plus humbles. Cette bonté traditionnelle fut à peine en éveil au sujet
de Robert, qu'il mit tout en œuvre afin de se guider dans ce méandre
obscur. Il commença d'abord; et sous cape, une sorte d'enquête. Le
maître des Mérilles, jadis obéré de dettes, levait en peu de temps ses
hypothèques, arrondissait son domaine, grâce à un legs, disait-il.
Certains parlèrent d'absences mystérieuses de madame Benoît, suivies
de l'apparition du pâtre Robert, quelque sept ou huit ans plus tôt. La
version générale fixait à sa naissance l'entrée de Robert aux
Mérilles: il venait de l'hospice de Lyon et l'administration le
laissait là, sans doute par oubli.

M. Laffont se perdait en ces contradictions.

Le premier valet de charrue des Mérilles, Antoine, y jeta une pointe
de drame: tout le monde avait raison et tout le monde avait tort. Oui,
l'arrivée de Robert datait de sept ans, quoiqu'il fût là depuis le
berceau, soit douze années; Robert était un joli garçon, bien
découplé, blond, facile à vivre, quoiqu'on l'eût connu petit,
malingre, avec des cheveux couleur d'étoupe, plus méchant qu'une
fouine. Il se passait des choses bizarres à la barbe du bon Dieu, et
même à celle de la justice; mais on le hacherait en morceaux, lui
Antoine, avant d'obtenir une parole sur un sujet aussi délicat. Madame
Benoît le tenait en quelque estime; on en causait assez dans le bourg,
les commères aux veillées s'y affilaient la langue; on ne manquerait
pas de croire qu'il se voulait débarrasser du mari en l'envoyant aux
galères.

--Surtout, monsieur, mettons que je ne vous ai rien conté. Si l'un des
enfants a pris la place de l'autre, tant mieux, c'est leur affaire; et
s'il y en a un d'enterré dans un creux du Rhône, tant pis, qu'il y
reste!

L'accusation était grave, M. Laffont répugna de s'y arrêter. Mais plus
s'épaississait le mystère, plus il se livrait aux conjectures. La
moins invraisemblable fut que Robert était né d'une faute dissimulée
avec la complicité des Benoît. Ceux-ci recevaient apparemment le prix
de leur silence; ils se tairaient toujours. Alors à quoi se résoudre?
Faire çà et là venir l'enfant, cultiver ses dispositions naturelles,
lui faciliter les moyens de s'affranchir d'une existence misérable?
Sans doute, mais après? L'heure de l'abandon sonnerait vite, la
situation à la Riveraine interdisant de trop lourds sacrifices; que
deviendrait Robert, une fois seul, dénué de ressources, avec des soifs
de gloire, si vraiment ses instincts d'artiste étaient une vocation?
Aurait-il l'énergie de se créer une place au soleil? Mieux valait le
laisser à son ignorance. On ne regrette pas l'inconnu. Et de ceux qui,
partis enfiévrés par le rêve, s'en reviennent meurtris par la réalité,
le martyrologe est si long! Toutefois, avant de se décider, il voulut
le revoir. Inutilement il le chercha dans la campagne. Le petit pâtre
ne gardait plus le troupeau des Mérilles, madame Benoît le
remplaçait. Plusieurs jours s'écoulèrent. Blanche se plaignit d'être
oubliée. Que devenaient les fleurs sauvages, les pierres curieuses,
les nids d'oiseaux, et celui qui, d'habitude, les apportait chaque
soir? De son côté, Gaston fouilla en vain les bords du Rhône, les
coteaux ardus, les haies de mûriers. Aussi madame Laffont
triomphait-elle. Jamais sa voix sonore ne lança d'aussi claires
fanfares. Le triomphe fut de courte durée, Blanche et Gaston ayant
décidé leur père à les conduire aux Mérilles.

--Aux Mérilles!

Ce cri de révolte eût rendu l'ouïe aux sourds. Elle le couvrit, par
déférence conjugale, d'un fracas d'ordres lancés de droite et de
gauche, d'autant que, si elle n'en pouvait croire ses oreilles, force
lui était bien d'en croire ses yeux qui lui montraient le trio déjà
loin dans l'avenue.

La maison était déserte, les travailleurs vaquaient au loin, dans les
champs. Comme Blanche poussait la porte d'une étable, elle se
cramponna, très pâle, contre Gaston: Robert était là, gisant sur un
tas de paille, le corps couvert d'ecchymoses, un genou luxé. Près de
lui, une jatte d'eau et un morceau de pain. M. Laffont resta
stupéfait. Antoine, avec ses sous-entendus, n'inventait donc rien? Le
malingre, aux cheveux d'étoupe, avait donc vécu, puis cessé de vivre?
Et un autre supplice recommençait le supplice ancien? Les lois
permettaient de semblables choses, la barbarie en pleine civilisation,
le meurtre raffiné, lent, inexorable, sans personne pour l'empêcher ou
le punir. On ne calcule pas sous le coup de certaines émotions. Il
prit Robert en ses bras, fit signe aux enfants de le suivre et, d'une
traite, gagna la Riveraine.

--Tu es fou! vociféra madame Laffont, l'entendant presser les
domestiques, faire dresser un lit dans sa chambre, demander le
médecin.

Il s'occupait bien d'elle! L'état de Robert, il se l'imputait à crime,
s'en jugeant responsable. Le pauvre être, sans doute, serait encore
sur ses jambes si l'on ne s'était mêlé d'interroger l'odieux Benoît,
ou si, l'interrogatoire fini, l'on eût pris le parti que commandait la
charité la plus vulgaire. Madame Laffont, mielleuse d'aspect, clama
plus qu'elle ne dit:

--Que comptes-tu faire?

--L'élever avec Gaston.

--Dans notre position de fortune?...

--Un cheval de moins à l'écurie, un enfant de plus à table, cela fait
la balance. Nous sommes même capables d'en être plus riches.

Il souriait, parce que sa résolution était inébranlable; les airs de
gaieté cachaient une arrière-pensée de devoir. Comme d'habitude, elle
se résigna, en bramant sur un autre sujet. Adoption absurde; mais, le
maître décrétant, l'esclave se soumettait, du moins à l'extérieur. Il
s'en fallut toutefois que Robert montât dans ses tendresses.

Celui-ci se croyait le jouet d'une hallucination. Peu de jours après,
il put se lever et commencer sa nouvelle existence. A la vérité,
l'apparition et le courroux de Benoît jetèrent une ombre sur ses
premières extases. Le paysan n'entendait point qu'on le dépouillât de
haute lutte. Pour un peu, il eût crié au vol. L'attitude de M. Laffont
l'assouplit comme une liane. Il trembla même à de certains mots, mit
sur le compte d'une ivresse fictive ses brutalités envers le pâtre et,
la tête dérangée par la vision d'un petit spectre aux cheveux
d'étoupe, chercha sa justification dans une avalanche de preuves: oui,
l'ancien nourrisson était mort, tout naturellement, de sa belle mort,
et Robert tenait sa place pour obliger une personne que lui, Benoît,
ne connaissait point. C'était le secret de sa femme. Jamais elle
n'avait consenti même à dire le nom. Tout ce qu'il savait, c'est que,
découverte, l'existence de Robert mettrait en péril l'honneur et la
vie de bien des gens.

M. Laffont ne crut pas devoir jouer au justicier. Du maudit, il se
contenterait de faire un heureux. Sur un point, d'ailleurs, ses
incertitudes cessèrent: à n'en pas douter, Robert était d'une origine
élevée. Le luxe relatif de la Riveraine le laissait très calme.
Lorsque Gaston ou Blanche lui montraient des objets inconnus aux
pauvres chaumières du pays, il en devinait l'emploi. Son protecteur,
en l'étudiant, surprit des éclairs de fierté douce, une étonnante
délicatesse contre lesquelles n'avaient pu prévaloir les humiliations
ni la rude poigne de la misère. Il était de bonne trempe, ce cœur
comprimé si longtemps.

Et la petite fée des premières extases, comme elle planait naguère sur
les abandons du désespoir, s'incarna dans les poussées de fièvre du
bonheur. Robert la cherchait, l'entendait, la voyait partout. Elle
était le meilleur de lui-même, sa sœur et son étoile, sa conscience
vivante marchant devant lui. Riche des trésors accumulés, il avait
encore des provisions de tendresse pour son bienfaiteur, pour Gaston,
même pour l'orageuse madame Laffont, quoiqu'elle lui fût souvent
revêche.

Les années passèrent. Les deux jeunes gens travaillaient ensemble.
L'ancien pâtre des Mérilles s'était rapidement mis au niveau de
l'héritier un peu paresseux de la Riveraine. Sa prompte intelligence
se doublait d'une véritable soif de science. D'ailleurs, le désir de
contenter son père adoptif aurait suffi à lui faire faire des
prodiges. Ses merveilleuses dispositions musicales permirent à M.
Laffont de se livrer à l'enseignement de son art favori. M. Laffont
était un incomparable virtuose auquel le génie créateur faisait
totalement défaut. Il excellait à traduire l'âme des maîtres, mais ses
propres inspirations grondaient pêle-mêle en son cerveau, comme les
ruches incapables d'essaimer faute d'une reine. Sa science profonde ne
parvenait pas à tirer du chaos l'idée mère autour de laquelle se
coordonneraient les autres. Cette stérilité était sa plaie secrète.
Elle le rongeait, sans que personne, autour de lui, soupçonnât les
luttes solitaires et cruelles entre de superbes envolées et la
paralysie géniale. Aussi quelle passion à suivre les progrès de
Robert! Son élève serait-il plus heureux que lui? Le souffle divin le
traverserait-il? L'impuissant donnerait-il au monde en cet artiste une
œuvre plus belle encore que toutes les œuvres inutilement rêvées?
Bientôt la blessure saignante se cicatrisa. Robert, à son insu, y
versait le baume de ses premières mélodies.

--Tu seras ma gloire, disait M. Laffont, en posant la main sur la tête
bouclée tendue vers lui.

Ce bonheur du père centupla celui de Robert. Le cœur était à l'étroit
dans sa poitrine pour contenir le trop-plein de ses allégresses. Des
pensées tumultueuses affluaient à son esprit, qui devait beaucoup de
sa maturité précoce à la vieille géhenne des Mérilles. De ce temps,
les derniers mois avaient été d'une influence énorme. La voix des
choses, dans ses journées de garde, l'appelait vers les espaces
mystérieux où maintenant il continuait d'errer, ravi par le cantique
des harmonies universelles. Au seuil de ce pays des songes, devenu sa
seconde patrie, surgissait une figure radieuse, le sourire d'une
sœur, la grâce d'un enfant. Et l'enfant l'avait pris par la main et
conduit où il était. S'il se souvenait des misères passées, c'était
pour mieux apprécier les félicités présentes. S'il pouvait dire à
toutes les douleurs: «Je vous connais comme moi-même», il pouvait dire
à toutes les joies: «Je vous connais comme elle». Et par elle, pour
elle, il formulait les unes et les autres en notes d'un rythme
pénétrant, tour à tour sanglots ou fanfares.

Blanche écoutait, près de M. Laffont en extase. M. Laffont les
contemplait alors, elle, l'enthousiaste, si jolie, Robert superbe, la
taille élancée, avec sa distinction native, ses yeux bleus tantôt
pleins de flammes, tantôt alanguis de tendresses. On eût dit qu'il les
associait, en son for intérieur, pour quelque future et commune
destinée où, lui disparu, sa fille trouvât dans l'artiste le guide et
l'appui de sa jeunesse. Car il ne se sentait pas bien depuis plusieurs
semaines. Un jour, ses enfants l'entouraient. Assis au salon, il
suivait à travers les vitres les nuages chassés par le vent vers la
Méditerranée. La mélancolie de l'hiver le pénétrait. Tant de lassitude
l'accablait qu'une angoisse l'oppressa. Serait-ce la fin? Il fallait
savoir la vérité, à cause de Robert. Que deviendrait Robert, sans lui?
Instinctivement, ses yeux le cherchèrent. Il était là, presque
agenouillé devant son fauteuil, épiant sur ce cher visage les ravages
du mal.

--Joue-moi quelque chose, dit M. Laffont.

--J'ai commencé une «chanson d'avril», la voulez-vous?

Les gaietés de la chanson d'avril expirèrent sous les doigts du
musicien. Une tristesse l'envahissait qui, malgré lui, pleurait sur le
clavier. Que signifiait-elle donc? Son père était souffrant, rien de
plus. Il l'aurait voulu bercer, endormir avec de joyeux accords;
pourquoi son âme se lamentait-elle en un déchirement plus fort que sa
volonté? Robert se raidit, tenta de commander au rythme, mais le
rythme égrena, comme un collier de perles, les larmes qu'il ne pouvait
retenir. M. Laffont regarda Blanche: elle frissonnait.

--Oui, dit-il, tu as compris, il m'aime bien, il chante pour moi le
chant du cygne.

Robert devina plus qu'il n'entendit. En un bond, il fut aux pieds de
son bienfaiteur.

--Je ne suis pas inspiré, aujourd'hui.

--Si... si...

La main tremblante du malade chercha la tête où se plaisaient tant ses
caresses, les yeux devinrent fixes. Il était mort, un dernier sourire
creusé au coin des lèvres, une dernière larme perlant aux cils.

Les cris de désespoir de madame Laffont ne furent égalés que par ses
hurlements de fureur contre Robert; c'était lui, son infernal vacarme
qui empêchaient d'appeler au secours. Avoir le cœur de martyriser un
piano pendant que se mourait celui auquel il devait tout! Un autre
l'aurait prévenue, elle était à côté, elle eût sauvé son mari... En un
quart d'heure, l'excellente femme se dédommagea de la contrainte subie
durant des années. Il n'aurait pas fallu la pousser beaucoup pour
qu'elle fît de Robert un assassin. Quoi qu'il en soit, elle prenait la
direction souveraine de la maison et commença tout de suite son rôle
de maîtresse sans partage.

Gaston et Robert ne pensaient qu'à leur chagrin. Une épouvante les
glaçait en face du coup navrant. Ils se sentaient désarmés et
s'appuyaient l'un sur l'autre, comme pour tirer une force de leurs
deux faiblesses. Quand le mort fut dans la bière, Blanche vint lui
dire un suprême adieu. Son visage était gonflé de pleurs, elle
apparaissait très pâle sous sa robe noire. Robert la prit contre lui.

--Ma pauvre sœur! ma pauvre petite orpheline.

Elle eut un brisement de la voix:

--Et toi, dit-elle, deux fois orphelin, maintenant!

Madame Laffont restait, en réalité, plus absolue maîtresse qu'elle ne
l'imagina d'abord, son mari n'ayant pas laissé de testament. Le
malheureux homme ne prévoyait guère une fin si prompte. Or, non
seulement l'introduction de Robert chez eux n'avait jamais été du goût
de madame Laffont, mais sa rancune se doublait de ses déceptions
maternelles: Robert était plus beau et plus travailleur que Gaston.
Elle eut quelques entrevues, aux Mérilles, avec les Benoît; puis, un
beau matin, elle annonça qu'elle emmenait les garçons à Paris.

--Pourquoi faire? demanda Gaston.

--Pour que tu y achèves tes études.

--Avec Robert?

--Tu verras bien.

Le lendemain, les trois voyageurs quittaient la Riveraine. Blanche
embrassa tristement ses frères et resta sur la route, leur envoyant
des baisers. Tant qu'il put la voir, Robert demeura penché à la
portière. Quand la silhouette se fut effacée dans le lointain, quand
le dernier morceau de terre de la Riveraine eut disparu, il se blottit
en son coin, désolé mais résolu devant l'incertain où madame Laffont
le conduisait d'un air de victoire.



II


--Madame la baronne reçoit-elle? demanda un valet de chambre debout au
seuil du boudoir.

Il n'obtint aucune réponse, fit deux pas vers une chaise longue où une
femme était étendue, et répéta: «Madame la baronne...» Il n'eut pas le
temps d'achever, on l'interrompit brusquement:

--J'ai commandé de me laisser tranquille.

--La personne insiste tellement...

--Qui?

--Une étrangère.

--Dites que ce n'est pas mon heure.

Le valet de chambre s'éclipsa, suivi d'un bâillement et du bruit d'une
lettre froissée par de petites mains nerveuses.

La baronne Léonie de Randières en froissait souvent de pareilles
depuis quelque temps; jamais, peut-être, elle n'y mit cette
impatience. Elle était en un de ces jours noirs où l'on n'a plus la
force de se mentir à soi-même, surtout quand personne ne pousse au
mensonge. La lettre venait du dernier homme qu'elle eût distingué, un
contre-amiral, en croisière aux Indes. L'enjouement du style, la
rondeur, l'absence de toute sentimentalité témoignaient jusqu'à
l'évidence que désormais, pour l'auteur, la destinataire entrait dans
le cadre des amies respectables. Plus de traces du piédestal où Léonie
éprouvait tant d'orgueil à se laisser mettre et d'où elle éprouvait
encore plus de plaisir à se laisser choir.

Au dire des méchantes langues, ç'avait été une variation de socles
continuelle. Peut-être se vengeait-on par là de sa chance d'antan,
lorsque, jolie certes, mais pauvre, elle épousait un vieillard
millionnaire. Quoi qu'il en soit, les apparences sauves, sa tenue
extérieure d'une correction toujours parfaite, elle gardait ses
entrées dans les salons les plus collet monté où ses alliances, son
nom et la fortune héritée du mari permettaient de faire grande figure.
Par malheur, une ombre s'étendait sur la grande figure, l'ombre des
soleils couchants, qui gagne de proche en proche et avec une telle
rapidité! C'en était effrayant. Depuis deux ou trois hivers, elle
essayait bien encore de nourrir quelque illusion, le contre-amiral
avait la galanterie de l'y aider. Lui parti, l'illusion tomba. Des
lassitudes, des énervements, jusqu'aux lettres indiennes plaidaient
contre l'éternelle jeunesse. Il fallait abdiquer, son règne était
clos. Alors que lui restait-il? Rien dans le présent, rien dans
l'avenir. Quant au passé... Certaines cendres ne se refroidissent
jamais, sans quoi l'enfer lui-même finirait par être habitable.
Léonie, en veine d'examen de conscience, se rembrunit de plus en plus.
Quelque chose de son passé la brûlait, ainsi qu'un fer rouge: un amour
extravagant, de l'adoration et de la fureur, tout au début de son
mariage, un gentilhomme breton, presque aussi jeune qu'elle... Comme
elle l'avait aimé! Comme il l'avait trahie! Comme elle s'était vengée!
Oui, cruellement. En éprouverait-elle du remords? Pourquoi? Elle
rendait le mal pour le mal. A vie brisée, vie empoisonnée. Quittes!
Eh! non, en dépit d'elle-même, elle ne s'absolvait plus. Si lâche
qu'eût été la trahison, sa vengeance était impardonnable. Elle
s'étourdissait jusqu'ici, noyée dans le tourbillon de tous les
plaisirs, cherchant et trouvant l'oubli dans l'émotion de toutes les
heures. Mais seule, avec ses songeries...

Le valet de chambre reparut.

--Cette dame refuse de s'en aller.

Léonie prit la carte.

--Madame Laffont. Une quêteuse sans doute. Faites entrer.

Du temps qu'elle n'était pas la maîtresse absolue, madame Laffont
avait la spécialité de remplir avec tapage les volontés d'autrui; dans
l'exécution de ses propres desseins, elle apportait plus de calme.
Elle s'avança fort correctement vers la baronne de Randières, la salua
d'un air tranquille et, s'effaçant pour désigner Robert:

--Je vous amène, dit-elle, l'enfant que vous avez confié à madame
Benoît, aux Mérilles.

--Mon Dieu!

Les pupilles dilatées, les bras en avant, Léonie recula, titubant,
jusqu'à la chaise longue où elle tomba écrasée. Robert ne la quittait
pas des yeux. Elle se cacha le visage, incapable de supporter l'éclair
de ces prunelles bleues qui la transperçait, et balbutia:

--Je le croyais mort.

Madame Laffont fut assez satisfaite de l'effet produit; on ne niait
pas, il fallait profiter de l'effarement.

--Il y a sept ans que Robert n'est plus aux Mérilles. Vous l'ignoriez,
je vois. Mon mari l'avait recueilli. Les Benoît n'ont pu s'y opposer,
M. Laffont ayant découvert certains détails très graves qui les
mettaient à sa merci.

Léonie se dressa, comme mue par un ressort. On savait l'origine de
l'enfant?

--Non, reprit la veuve impassible. C'est le seul point qu'il ne lui
ait pas été donné d'éclaircir. Mais il connaissait le subterfuge au
moyen duquel on a fourni à Robert un état civil qui n'est pas le sien.

--Passons, passons. Que désirez-vous?

--Il l'a donc recueilli, instruit, élevé avec notre fils. Par malheur,
il est mort. Mes modestes ressources ne me permettent pas de faire
profiter un étranger du patrimoine de mes enfants. J'ai voulu,
néanmoins, remplir jusqu'au bout mon devoir envers lui. C'est à vous
que je devais le ramener, je vous le laisse. Et, s'adressant au jeune
homme, immobile en son coin: Adieu, Robert, dit-elle.

Après sept ans d'existence commune, Robert s'était attaché à madame
Laffont, la femme de son bienfaiteur, la mère de Blanche et de Gaston.
Malgré l'antipathie jamais dissimulée, il comptait du moins sur une
étreinte affectueuse, un mot de revoir, et, non contente de le bannir
du foyer familial, elle le quittait presque en ennemie. C'était lui
déchirer deux fois le cœur, comme si se brisait le dernier lien par
où il tînt encore à la Riveraine. Rien du cher passé ne subsisterait
plus derrière elle.

--Je vous en prie, supplia-t-il, ne m'abandonnez pas tout de suite.

Elle fit un petit signe de la tête, répéta tranquillement: «Adieu!»
salua madame de Randières en vieille connaissance et sortit.

Pour la première fois, Robert eut une révolte. La conduite de madame
Laffont l'ulcérait; l'attitude de l'inconnue, le mystère qui planait
entre eux le martyrisaient. Évidemment cette femme lui tenait de près,
puisqu'elle disposait de sa vie quand il était enfant. Au sort qu'elle
lui faisait à cette époque, il pouvait calculer son degré d'affection.
C'était en de pareilles mains qu'on le remettait. Peut-être le
croyait-elle complice d'une démarche où saignaient toutes ses fiertés.
Il éprouva le besoin de protester, de s'affranchir par avance d'une
tutelle dont il ne voulait à aucun prix.

--Madame, s'écria-t-il, si l'on m'avait averti, je ne serais point
devant vous. Pouvais-je prévoir qu'on m'allait jeter à votre tête,
comme vous m'avez jeté dans un coin, jadis?

Léonie sortait de sa stupeur. Oh! ces yeux, cette voix!

--Je m'en vais donc, continua Robert. Mais, avant de sortir, je veux
savoir qui je suis.

Comme elle frissonnait, il reprit:

--Oh! ne craignez rien. Je n'ai ni le moyen ni le désir de m'imposer.
Je souhaite d'être fixé, pour pleurer mes parents s'ils sont morts,
pour les plaindre s'ils sont vivants. Voilà tout.

Madame de Randières était en proie à un trouble excessif. Elle
hésitait, le visage livide, les lèvres mordues jusqu'au sang, afin de
les contraindre au silence. Surtout le regard de Robert--ce regard
qu'elle essayait de fuir--l'attirait.

--Il m'est défendu de vous répondre, dit-elle.

--Je n'insiste pas.

Il s'inclina, prêt à sortir. Une question l'arrêta:

--Connaissez-vous quelqu'un à Paris?

--Personne.

--Et vous vous en allez seul, au hasard? Avez-vous des ressources?

Avec un geste d'insouciance, un vaillant sourire éclairant sa figure,
il répondit:

--La Providence, madame.

Il n'est guère d'ennemis avec lesquels on ne puisse transiger. La
conscience est parmi les intraitables. Celle de Léonie alla bon train
sur la route des flagellations. La misérable qu'elle était! Oh!
l'épouvantable histoire, impossible à rayer de sa vie! Si, du moins,
elle avait le courage de réparer! Non, de la peur, une lâcheté
nouvelle. Le monde, son passé d'extérieur irréprochable, les sinistres
conséquences d'une heure de fièvre où d'autres que Robert expiaient
l'amour trahi... comment faire pour que cela ne se dressât point
devant elle, glaçant sa volonté? Certes, elle aurait pu tendre la main
à Robert, lui dire... Eh! que dire, sans se condamner! Parti, elle le
revoyait, avec l'implacable fixité du remords, elle revoyait ces yeux
où brillait l'éclair d'autres yeux, elle entendait cette voix pareille
à une autre voix. L'obsession la suivit partout, ressuscitant sous ses
pas le fantôme des jours disparus. Il était près d'elle, au Bois, dans
sa voiture; près d'elle, au théâtre, dans sa loge; près d'elle, à
chaque heure du jour et de la nuit. Cette ressemblance frappante qui
la pétrifiait, tout le monde ne l'allait-il pas remarquer? On mettrait
vite un nom sur ces traits. Elle se figurait Robert rencontré,
interrogé, reconnu... Le hasard a de ces fatalités. Robert invoquait
la Providence; la Providence n'avait qu'une manière de le protéger: en
la châtiant. D'ailleurs, ce serait justice.

Et précisément parce que ç'eût été justice, Léonie tremblait. Elle eut
une série de jours mortels. Madame Laffont demeurait invisible, Robert
ne reparaissait point. Qu'était-il devenu? Peut-être mourait-il de
faim! S'il revenait, elle serait bonne, se l'attacherait, le
conduirait à l'étranger pour finir son éducation--et le dépayser. Elle
s'occupait de lui avec une sorte de passion. Afin de s'étourdir, elle
se lança dans des œuvres de charité. Autrefois, elle se fût lancée
ailleurs. Cette volte-face méritoire était le résultat moins des
lettres du contre-amiral que de la brusque alerte qui secouait sa vie.
Au demeurant, une recrue précieuse, vaguement imprégnée encore des
parfums de Satan. On l'accueillit à bras ouverts et, séance tenante,
on la chargea d'organiser une fête de bienfaisance dont les apprêts
lui valurent une jolie provision de migraines. Elle se donna un mal
infini, lança ses amis à travers les coulisses, cueillit leurs
étoiles, pâlit sur le programme et, quand elle crut les choses faites,
se heurta de toutes parts à d'inextricables difficultés:
amours-propres en souffrance, rhumes sur commande, _veto_ de
directeurs. Elle ne savait à quel diable se vouer. Un matin, elle
sonna:

--Qu'on aille me chercher Willmann.

C'était un vieux professeur de violoncelle, avec qui de temps à autre
elle faisait de la musique de chambre. Beaucoup de talent, mais si
entêté aux chemins de la bohème qu'il s'était fermé les autres. Aussi
disait-il: «La misère est une parricide: je l'engendre, elle me
dévore.» Il connaissait tout Paris et, seul, pouvait tirer madame de
Randières d'embarras. Elle le mit au courant de ses ennuis: ils
surgissaient justement la veille de la solennité. Pas moyen de
retarder. Comment faire? S'il ne la sauvait point, elle ne le
reverrait de sa vie.

--Voilà bien la justice des femmes, grommela Willmann. Enfin!...
Tenez-vous spécialement à une cantatrice?

--Oui, puisque le numéro du programme...

--Pauvre raison, chère madame. Où serait la part de l'imprévu? A la
place de la demoiselle, je vous offre un monsieur...

--Célèbre?

--Du tout. C'est ce qui fait son mérite.

Willmann avait aux yeux des pointes de malice. Ses doigts
tambourinaient sur les bras du fauteuil quelque marche guerrière. Il
haussa les épais sourcils blancs où s'embroussaillait son regard--sa
manière de hausser les épaules--Célèbre! Est-ce qu'on est célèbre
quand on a le droit de l'être?

--Voulez-vous d'une merveille, chère madame?

--Si j'en veux!

--Alors laissez-moi faire. La bride sur le cou. Je ne puis cependant
pas m'engager avant d'avoir vu...

Elle l'interrompit:

--Mais c'est demain, Willmann.

--Demain, parfaitement. J'ai bien l'honneur... Si vous ne me revoyez
pas ce soir, dormez tranquille. Ce sera la preuve qu'on a ce qu'il
vous faut.

Le lendemain, Léonie retrouva ses forces de mondaine pour jeter le
dernier coup d'œil aux préparatifs, distribuer ses grâces, remercier
tous ceux qui répondaient à son appel. On la félicitait: charmant,
exquis... saynète délicieuse... programme _di primo cartello_... sans
compter l'imprévu, le clou de Willmann. D'où venait-il, celui-là?
quelle était sa spécialité? Elle souriait, n'en sachant rien
elle-même, goûtant la joie du triomphe, fière de la belle recette à
verser entre les mains de sa présidente. Tout à son bavardage, elle ne
remarqua point l'entrée de l'artiste amené par Willmann. Les premiers
accords lui firent tourner la tête. Elle réprima un cri et resta sans
souffle. Robert! Robert, dont le jeu pathétique, tombant comme du ciel
sur l'auditoire, le charmait, l'électrisait, le bouleversait jusqu'aux
entrailles. Il y avait, dans l'assistance, vingt personnes: la
duchesse de Serples, la chanoinesse de Guderille, madame de Lunney,
combien d'autres! capables de mettre un nom sur ce visage. On allait
l'interroger, s'enquérir de sa vie, elle le voyait la montrant du
doigt, elle l'entendait répondre: «Cette femme vous renseignera.» Elle
voulait fuir et demeurait immobile, prise par la fatalité qui
s'appesantissait sur ses épaules, la condamnait à subir, dans des
transes d'une curiosité poignante, la catastrophe prévue depuis deux
mois. Elle ne pouvait se rassasier: là, devant elle, Robert! Cette
tête qui se transfigurait, vivant la pensée éblouissante du maître,
qui la hantait ces derniers temps, non souriante comme à présent, mais
terrible comme un de ses plus terribles souvenirs, elle n'avait pas
plus la force de s'en détourner que le corps de l'abîme où le vertige
attire.

Les applaudissements éclatèrent.

--Un amour, votre artiste, lui cria la vicomtesse de Lerdre, mariée de
la veille, à dix-huit ans, et trouvant déjà tous les hommes «des
amours».

L'astre nouveau, levé au firmament de l'art, eut une ovation
enthousiaste. Il était si jeune, si beau, si plein des tempêtes
intérieures où se révèle le génie! On l'entourait et l'accablait
d'éloges, de questions; il répondit avec beaucoup de simplicité, d'un
ton un peu farouche, mais exempt de gêne ou d'orgueil.

--Enfin, d'où le tient-on, ce prodige? insista la petite de Lerdre; on
le dit orphelin, est-ce vrai?

--Oui, répliqua madame de Lunney, Willmann l'assure et prétend que
depuis la mort de son père il travaille pour vivre. Qu'était le père?

La vieille duchesse intervint:

--Il a, ce jeune homme, une beauté remarquable. Elle me rappelle les
Kercoëth.

--Miséricorde! Dieu le préserve d'autres points de ressemblance avec
les Kercoëth! dit la chanoinesse de Guderille.

--C'étaient de belles âmes, prononça la duchesse.

Léonie était plus blanche que ses dentelles. Willmann lui conduisit
Robert.

--Avais-je raison? Et, présentant l'artiste: monsieur Robert.

Robert s'inclina comme s'il la voyait pour la première fois. Elle
essaya de le complimenter, les paroles s'arrêtèrent dans sa gorge.

--Vous êtes souffrante? interrogea Willmann.

--La chaleur...

Le violoncelliste lui offrit le bras pour la mener hors de la foule,
tandis que la duchesse de Serples retenait Robert et disait:

--J'ai eu bien bien du plaisir à vous entendre, monsieur, j'en ai plus
encore à vous regarder: vous éveillez en moi de si vieux souvenirs!

L'air frais du dehors remit madame de Randières. Elle s'accrochait,
toujours vacillante, au bras de Willmann, mais des roses commençaient
à lui monter aux joues. Elle se dégagea de ses songeries et, d'une
voix brève:

--Comment le connaissez-vous?

--Ah! par ma foi, d'une façon originale et que je crois inédite: par
l'intermédiaire d'un escalier.

--Je parle sérieusement.

--Et moi donc! Voici l'histoire. Elle date, au plus, de huit jours.
Deux fois par semaine, je fais de la musique chez un commerçant dont
l'héritière--des millions, s'il vous plaît--a d'étonnantes prétentions
artistiques. On ne se figure point comme les bourgeois...

--Vite, vite, Willmann.

--Après le dîner, la respectable tribu, composée du père, de la mère
et de la fille, passe au salon. Le père s'endort au coin de la
cheminée à droite, la mère au coin de la cheminée à gauche...

--Willmann, vous êtes insupportable.

--Aussi ce que j'ai de peine à me supporter!... Les patriarches
endormis, nous mettons, la fille et moi, Chopin en pièces. La légende
d'Orphée n'est pas un mythe. Par bonheur pour l'auditoire, il n'y en a
pas. On pourrait, à la rigueur, en avoir un, dans la personne des
commis de M. Duparc--il s'appelle Duparc, mon commerçant--mais je les
soupçonne et les félicite, ces jeunes gens, de préférer leur lit. Ils
grimpent aux mansardes, dans la maison, pendant que nous nous livrons
à notre vacarme.

--Je ne vois pas...

--Vous allez voir, chère madame. Depuis deux mois, je remarquais,
chaque fois que je m'en allais, une ombre accroupie sur les marches
de l'escalier.

--Ah! ah!

--C'est ce que je me dis. Cela me parut bizarre. Il y a huit jours, je
saisis mon ombre au collet et lui demande ce qu'elle fait là. L'ombre
me répond qu'elle écoute. Comme c'était son droit, je n'aurais pas
poussé l'interrogatoire plus loin, si elle n'eût ajouté: «Le piano est
atroce, mais le violoncelle bien remarquable.» Je fus flatté, parce
que, moi, la vérité, d'où qu'elle vienne, même dans une cage
d'escalier... Je voulus quelques éclaircissements: «Vous êtes
musicien?--Un peu.»--La conversation liée, j'apprends que j'avais
affaire à un commis de Duparc. Je l'emmène chez moi pour voir ce dont
il était capable. Ah! bon Dieu! il n'était pas plutôt assis devant le
clavier que je prenais sa mesure. Un amant retrouvant sa maîtresse.
Quelle poigne, quelle âme! «Toi, mon petit, lui dis-je, tu iras loin.
Je m'en charge.»

--Il ne vous a rien dit de son arrivée à Paris?

--Pas un mot. Pourquoi?

Au lieu de répondre, Léonie donna l'ordre à un domestique d'aller
chercher Robert de la part de Willmann.

--Il faut que je lui parle. Laissez-nous seuls quand il viendra.

Willmann eut l'air surpris de ce besoin de tête-à-tête. Robert
approchait, il courut à sa rencontre et, tout haut:

--Madame la baronne désire causer avec toi. Dans un souffle, il
ajouta: Prends garde, mais tâche de la séduire.

La séduire! Robert y était bien disposé, quand sa présence lui gâtait
tout le plaisir de la soirée! Elle s'avança la main tendue, un peu
vibrante:

--Vous ne m'avez pas reconnue, tout à l'heure?

--Je vous ai reconnue, madame; mais j'imaginais que je ne devais point
le témoigner.

--Parce que vous me gardez rancune?

--Parce que je ne tiens pas à vous être désagréable.

Cet excès de délicatesse la toucha.

--Comme vous m'avez préoccupée! Je comptais vous revoir, j'ignorais ce
que vous étiez devenu; j'en étais, je vous assure, très malheureuse.

Un incrédule sourire plissa les lèvres de l'artiste. Il planta ses
yeux fiers dans les yeux de la baronne. Se moquait-elle de lui? Non,
elle ne se moquait pas. Sur sa figure éclatait un air de sincérité qui
l'interdit. Si mal qu'elle l'eût accueilli naguère, elle pouvait avoir
changé d'avis à son égard. Il se courba légèrement devant elle.

--Vous êtes trop bonne, madame.

Elle lui prit le bras d'un geste très doux, voulant le gagner à ses
projets, déroutée par une conquête qui ne ressemblait pas à celles
dont on lui prêtait la spécialité triomphante. Elle l'entraîna dans un
coin de la serre, ne sachant encore par où risquer la démarche. S'il
refusait pourtant! Ils resteraient seuls tandis que s'achevait la
fête; aurait-elle le loisir de le convaincre et de le décider? Elle le
fit asseoir près d'elle.

--Racontez-moi tout ce qui vous est arrivé depuis que je ne vous ai
vu.

--Cela en vaut-il la peine?

--Je vous en prie.

--J'ai marché devant moi le long des rues; j'entrais demander de
l'ouvrage quand je voyais des écriteaux. N'ayant aucune référence à
fournir, on me refusait partout. Je n'avais pas un centime dans la
poche, de sorte que, la nuit venue, mon gîte me paraissait
problématique. Paris n'a pas, comme le Vivarais, des lits d'herbe
sèche contre les haies. J'étais fatigué d'avoir marché huit heures,
sans m'arrêter, à jeun. Dans une rue étroite où il me sembla que le
vent soufflerait moins fort, les encoignures de portes m'attiraient.
J'en choisis une pour y passer la nuit. Mais un gardien de la paix me
commanda de circuler. Engourdi par le froid, la fatigue, la faim, je
n'eus pas la force d'obéir. Il m'emmena au poste, on me fit boire un
cordial et je dormis sur le lit de camp.

Pendant que Robert parlait, Léonie buvait ses paroles. Sous la fixité
de ce regard, il éprouva comme un malaise et s'interrompit un moment.

--Continuez, continuez, dit-elle.

--Le lendemain, le commissaire, en me congédiant, m'offrit quelques
pièces de monnaie. Je refusai, naturellement. Du travail, pas
l'aumône. Je le lui dis, je contai mes recherches inutiles; j'ajoutai
que j'avais, au lycée Henri IV, un camarade d'enfance, le fils de mon
père adoptif; on saurait par lui si j'étais un vagabond. Le
commissaire fit une enquête et le résultat fut, séance tenante, une
place chez un de ses amis, M. Duparc. Depuis, je travaille toute la
semaine; le dimanche, je vais voir Gaston et, les soirs, je me rends
chez M. Willmann, où je joue les airs préférés de ma sœur Blanche.

Ce récit, fait avec beaucoup de simplicité, sans ombre de rancune
contre le sort, sans une allusion à celle qui l'écoutait, remuait
étrangement Léonie. Quand il eut fini de parler, elle dit d'un ton
bref:

--Cette existence ne saurait durer. Vous allez venir chez moi.

--Chez vous, madame?... Je vous remercie.

--Vous n'avez pas à me remercier. Je n'aurais pas dû, lorsque vous
franchissiez mon seuil, vous le laisser repasser.

--Je m'explique mal, sans doute, madame. Votre proposition me touche,
mais je ne l'accepte pas.

--Pourquoi?

Il hésita un instant. Il avait tant de choses à répondre, de si
grosses tempêtes au cœur, de si graves questions aux lèvres! Que
signifiait cette comédie? A quoi tendait une hospitalité si
cruellement refusée hier, si bizarrement offerte aujourd'hui? A quel
titre, enfin, ce brusque intérêt, après les marques indéniables d'une
haine vieille de dix-neuf ans? Il conserva son sang-froid et dit:

--Je désire ne point aliéner mon indépendance.

--Vous la garderez tout entière. Je serai votre amie, rien de plus,
une amie dévouée, qui vous aidera de toutes ses forces, à réaliser vos
rêves de gloire.

--Tant de générosité me flatte; mais j'entends faire mon chemin seul,
en ne demandant l'aide que de Dieu.

--Soyez franc, s'écria Léonie, s'il s'agissait de Willmann, non de
moi, vous accepteriez. Et, lui saisissant les mains, rapprochant son
visage du visage de Robert, elle ajouta, connue dans un transport de
passion blessée: Avoue-le, tu refuses parce que c'est moi. Je te
devine, tu me hais. Tu me hais de t'avoir abandonné aux Benoît, de ne
t'avoir pas ouvert les bras devant madame Laffont. Et ce qu'il y a de
terrible là-dedans, c'est que tu as raison de me haïr. J'ai été
mauvaise, sans entrailles, implacable. Aussi, j'avais perdu la tête,
c'est mon excuse. Je ne savais pas ce que je faisais. Et je ne te
connaissais pas. A présent, je te connais. Tu es le fantôme de mes
veilles, ma conscience, plus que cela: mon cœur, puisque, à force de
te redouter, je me suis mise à t'aimer. Oui, de cette tendresse
irraisonnée, instinctive, qu'on a pour l'œuvre de sa chair, parfois,
hélas!--comme représailles divines--pour l'œuvre de ses cruautés. Si
tu veux te venger de moi, persiste à me repousser. Le remords me tue,
aide-le.

Une sorte d'effroi s'était emparé de Robert.

--Que m'êtes-vous donc, madame, pour me tenir un pareil langage?

--Moi?... Je suis...

Elle s'arrêta, épouvantée de ce qu'elle allait dire, et, d'une voix où
toutes ses terreurs suppliaient:

--Oh! ne me le demande jamais, jamais! J'ai tant besoin de ton pardon,
je te suis la cause de tant de maux!

--Mon Dieu! bégaya Robert qu'affolait une pensée soudaine; seriez-vous
ma mère?

Elle poussa un cri. Sa mère! Brusquement elle roula sur le sol, comme
une masse sans connaissance.



III


Le surlendemain Willmann vint prendre Robert au saut du lit.

--Enlevée, la permission, à la pointe de la baïonnette! En route.

--Quelle chance, mon ami! Vous avez obtenu?...

--Bah! il n'y fallait même pas de baïonnette. Le hasard a de ces
bouffonneries. Le proviseur me connaît, moi qui me figurais n'être
connu de personne. Il est vrai que la montagne Sainte-Geneviève est un
des pics de la bohème et la bohème mon royaume de ce monde...

--Ainsi, Gaston?...

--M'est confié pour toute la journée. Je le fais sortir, te le passe
et me sauve, car j'ai deux ou trois rendez-vous, ce matin.

Ils prirent d'un pas allègre le chemin du lycée Henri IV. Sa nouvelle
existence cloîtrée pesait fort au jeune Laffont. A dix-huit ans,
troquer son indépendance, la liberté des vastes champs contre
l'étouffement des murs, c'est un rude coup. Gaston souffrait d'autant
plus que, profondément atteint par la mort de son père et résolu de
devenir le soutien de sa mère et de sa sœur, il lui fallait regagner
tout un arriéré de paresse. Aussi s'absorbait-il dans le travail, ce
qui doublait l'ennui de la prison d'une sorte d'isolement au milieu de
ses camarades. Ceux-ci, mis en verve de malice par sa simplicité, ses
candeurs de rural, le tourmentaient à plaisir. Il laissait faire, avec
des rages intérieures. Ses seules joies étaient les visites de Robert.
Tous deux retrouvaient alors un peu de leur bonheur ancien, se
contaient leurs déboires, se consolaient l'un l'autre, et, réconfortés
par l'amitié, revoyaient les jours déjà lointains de la Riveraine, les
travaux communs sous l'œil vigilant du père, les courses vagabondes
au bord du Rhône, et les grâces de la petite sœur restée dans le nid
d'où ils étaient tombés.

Ce dimanche-là, ce ne fut pas une médiocre surprise pour Laffont
d'être dehors, au grand air, entre Robert et Willmann.

--Vous me remercierez une autre fois, mes petits, grommela le vieil
artiste, dont on étreignait le bras. Je vous ai donné la clef des
champs. Usez, n'abusez pas. Moi, je vous lâche. Oui, oui... des
affaires... As-tu encore de l'argent, toi?

--Ne vous inquiétez pas.

--Hein?... Drôle de garçon!... Fier comme un Castillan! Mais nous
autres, artistes... Et, poussant Gaston du coude, l'index au front:
Tous un grain.

Sur les quais, il quitta les jeunes gens, lestés de conseils sages et
d'indications qui l'étaient moins, telles que restaurants à la mode,
cafés du high-life, etc.

--Il croit, dit Gaston, que le Pactole coule chez nous.

Robert, sans répondre, tapota la poche de son gilet, où sonnait le
tintement de pièces d'or.

--Bah? fit l'autre, surpris. Moi qui comptais, en fait d'agapes,
manger de l'air et boire du soleil. D'où cela te vient-il?

--De mon premier concert.

Ils marchaient le long de la Seine, sous les gaietés du ciel,
remontant vers le Jardin des Plantes, au hasard. Robert disait tout,
la rencontre de Willmann, la fête, le gros succès, l'entretien avec
madame de Randières, et, quand il la voyait à ses pieds, sans
connaissance, son angoisse douloureuse. Ne se sentant ni le courage
ni même la force de la secourir, il appelait, des domestiques
enlevaient la baronne, elle n'était plus rentrée dans les salons. Le
lendemain, branle-bas général chez Duparc. Willmann y semait des
tempêtes, apportait de nouveau les propositions faites la veille, le
morigénait de la belle manière de ne s'être pas précipité sur
l'aubaine et l'avertissait que Duparc lui rendait de grand cœur sa
liberté, puisqu'il s'agissait d'un avenir superbe.

--Qu'as-tu répondu?

--Je me suis donné jusqu'à demain pour la réflexion... Tu trouves sans
doute que je n'ai même pas à réfléchir; il fallait refuser?

Gaston savait l'histoire de la présentation, la fuite hautaine de chez
madame de Randières. D'instinct, cette femme lui était odieuse.
Qu'elle eût des remords tardifs, tant mieux, il ne l'en plaignait pas.
Mais il se rappelait les dégoûts, vaillamment réprimés, de Robert pour
le genre de travail devenu son gagne-pain; il connaissait les soifs de
sa nature d'élite, les rêves de gloire entrevus par le père et que la
dure nécessité risquait d'anéantir en stérilisant le cerveau dans le
combat pour la vie. S'envoler en plein éther, ouvrir l'aile aux
souffles caressants, quelle tentation!

Quand elle triompherait des révoltes de la première heure, oserait-il
blâmer?

Il demanda:

--Crois-tu que chez elle, tu puisses être heureux?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.

--De qui, alors?

--De cette femme qui mit tant de zèle à me bannir de son existence et
met tant de passion à m'y faire rentrer, qui m'inspire de la répulsion
et dont la pensée me suit cependant partout, qui sait d'où je sors et
refuse de me le dire, et se trouve mal quand je l'interroge. Suis-je
sûr d'avoir le droit de la repousser, de la détester? Ma mère,
peut-être!

--En ce cas, elle t'a dégagé de tes devoirs de fils.

--Elle ne le pouvait pas. Un fils n'est jamais un juge. Rien ne le
dégage de ses devoirs. Et, puisque je suis dans l'incertitude, le mien
est, à tout prendre, quand elle m'appelle, d'obéir.

Gaston lui serra la main. Un attendrissement le gagnait devant cette
figure où, dans le lointain des ans, il revoyait l'expression
souffreteuse du petit pâtre des Mérilles dormant sous sa haie de
mûriers.

--Tu as raison, dit-il, et vaux mieux que moi. Notre père
t'approuverait.

--Cela me suffit. J'irai chez madame de Randières, pour alléger ses
remords, si elle en a.

Ils remontaient depuis longtemps la Seine, absorbés en leur pensées,
ne remarquant pas le chemin parcouru. Le ciel, au-dessus d'eux, riait,
dans la sérénité du printemps. Le bruit de la grande ville, derrière,
n'arrivait plus que comme une sourde clameur. Ils avaient atteint la
banlieue, au delà des fortifications, dans la direction d'Alfort.

--Où diable sommes-nous? questionna Gaston. La singulière campagne,
pleine de légumes, avec des bicoques au milieu de jardins à tenir dans
la poche!

--Voilà pourtant un vrai parc, là-bas, autour de ce chalet. Regarde,
on dirait une villa italienne. Elle est charmante, vue d'ici.

--Pour moi, dans ce paysage, rien ne vaut un coin de notre Vivarais.

--Ni surtout la Riveraine. Cela est positif. As-tu faim?

--Je dévorerais. Il doit être une heure indue.

--Midi, déclara Robert en levant la tête, habitué, par son enfance, à
prendre le soleil pour guide. Cherchons une auberge.

Ils la trouvèrent près du chemin de halage. Une petite maison très
propre, où l'hôtesse les accueillit avec empressement. On dressa la
table sous une tonnelle, afin de leur épargner le voisinage des
mariniers de la salle commune. Ces dents de jeunes loups saccagèrent.
Puis, comme la journée était splendide et que le soleil radieux
invitait au _farniente_, ils allèrent se coucher dans l'herbe, au bord
de l'eau. Les prés descendaient jusqu'au fleuve, constellés de
pâquerettes et de chicorée sauvage. Quoi qu'en eût dit Gaston, le
paysage ne manquait pas de grâce. Les fleurs et la verdure des
demeures rustiques piquetaient la monotonie des terres maraîchères, et
la grande villa italienne se dressait à l'horizon d'un air d'attirante
mélancolie. Ces premiers beaux jours ont une pénétration de vie
étrange; Robert en subissait l'influence. Ses pensées du matin
s'évaporaient dans les transparences de l'atmosphère. Il cueillait
autour de lui les minces étoiles blanches épanouies sous le velours
des prés. Et devant cette moisson embaumée, sa poitrine se gonfla: «Je
ne lui en porterai plus jamais. Pauvre petite sœur!» La Riveraine et
sa fée, aux regards d'ange, lui parlaient tout bas.

Mais Gaston le poussa du coude. Les deux jeunes gens restèrent
pétrifiés.

De taille moyenne, svelte comme un sylphe, vêtue d'un peignoir de
cachemire blanc magnifiquement brodé, les pieds chaussés de mules de
satin, une créature courait dans la prairie et paraissait jouer avec
un compagnon imaginaire. Elle était tête nue au soleil, sans ombrelle
et sans gants. Des boucles blondes, pareilles à de l'or en fusion, lui
tombaient jusqu'à la ceinture. Pas une ride au front, de la blancheur
des nacres. Elle était idéalement belle. Mais dire son âge eût été
malaisé, tant les contrastes se heurtaient: il y avait de l'enfant
dans la turbulence de ses pas, de la femme dans la passion de certains
gestes tragiques, de l'aïeule dans la fugitive lassitude des traits,
quelques poses découragées, tremblantes comme chez les vieillards.
Elle passait de l'un à l'autre de ces aspects avec une mobilité
incroyable. Elle ramassait des fleurs, courait après les papillons, se
roulait parmi les herbes, avait de brusques éclats de rire, çà et là
des cris poignants, s'arrêtait raide, tendait les bras à l'air qui,
enveloppant ses doigts chargés de bagues, semblait lui donner la
sensation d'un baiser. Alors, de ses lèvres plissées en un énigmatique
sourire, des mots incohérents sortaient, avec la suavité d'un appel
d'amour.

--C'est une folle! dit Gaston.

--Qu'elle est belle! chuchota Robert.

Il ne la quittait pas du regard. Une émotion de plus en plus forte
l'étreignait, à mesure qu'elle avançait vers lui, les yeux sur ses
yeux, le sourire de sphinx toujours creusé au coin de la bouche. Elle
s'arrêta comme une somnambule et, sur un ton d'évocation sépulcrale,
elle dit:

--Il est là, mon orgueil. Il rit, il est beau, il est là. Je n'ai plus
peur.

Elle demeurait immobile en face de Robert. A la rencontre des grands
yeux bleus stupéfaits, ses grands yeux bleus fixes prenaient de la
vie. Ainsi, en heurtant l'épée, la froide épée jette des étincelles.
Aux pointes des pupilles dilatées s'allumaient de rouges éclairs. Elle
demeurait immobile, muette, concentrée en elle-même, dans l'attitude
cauteleuse de la panthère prête à bondir sur sa proie, la proie
qu'elle découvrait là, en ce jeune homme éperdu et tremblant à deux
pas d'elle. Sous les longues boucles fauves, la figure de statue
revêtait une expression de douleur allant jusqu'à la cruauté. Lui
contemplait. Gaston le saisit par le bras afin de le soustraire à
l'horrible fascination, de rompre le charme sinistre, dont il
constatait et redoutait la puissance.

--Prends garde! Il faut se méfier des fous. Ote-toi de son chemin.

Et il l'écarta. La femme tressaillit. Elle ne comprenait pas. Il y
avait quelque chose en face d'elle, ce quelque chose soudain
s'évanouissait. Elle passa ses mains sur sa figure, cherchant encore,
toujours, droit devant elle. Où était-ce? Qui le lui prenait? Cette
fête d'un instant, cette joie d'une minute, qu'en faisait-on? Une
détresse poignante marbra son visage, la souffrance familière, aiguë.
Puis, comme appelée par une voix secrète, où ses effarouchements
s'apaisaient:

--Il rit, il est là! dit-elle.

La physionomie tout à coup sereine, elle descendit d'un pas cadencé,
en modulant un air insaisissable, vers la berge. Les fleurs ont, sous
la brise, ces ondulations adorables. Mais le brasillement du fleuve la
frappa de terreur. Elle poussa un cri déchirant, un de ces cris
d'angoisse qui bouleversent, entra dans l'eau, tendit les bras en
avant, faisant mine de s'accrocher aux flots qui se brisaient sous ses
mains et glissaient, insensibles, entre ses doigts. Son geste machinal
semblait fouiller l'onde. Elle marcha d'abord sans perdre pied. Autour
de sa robe blanche, les nappes bleues élargissaient leurs cercles. Et
les gaies hirondelles voltigeaient, insoucieuses, autour d'elle.
Bientôt le courant, plus fort, la roula dans son manteau d'azur. Avant
que Gaston eût fait un geste, Robert s'était précipité. En quelques
brasses vigoureuses, il l'atteignit. Il souleva sa tête hors de l'eau.
Leurs regards de nouveau croisés, elle poussa le même cri, l'enlaça
d'un élan sauvage et, le serrant contre elle comme une mère son
enfant, disparut avec lui.

--Au secours! au secours!... gémissait Gaston.

De l'auberge, des prés, des maisons éparses on accourut. A son tour,
Gaston plongea, frémissant à l'idée qu'il aurait affaire peut-être à
deux cadavres. La berge se couvrait de monde, dans un tohu-bohu de
bruits, d'appels, de vaines clameurs.

Quelqu'un fendit la foule, sauta dans une barque et rama vers les
trois corps. Le moyen, pour n'être pas héroïque, était le plus sûr;
naturellement, personne n'y songeait. C'était un homme de haute
taille, aux cheveux grisonnants, la figure énergique et belle. En un
clin d'œil, il fut auprès de Gaston.

--Monsieur, ne les lâchez pas, et donnez-moi la main.

Laffont se cramponna et, pêle-mêle avec les autres, fut hissé à bord.
Les bras de la folle étaient tellement crispés autour du cou de Robert
qu'on eut toutes les peines du monde à dénouer l'étreinte.

Sur la berge, des domestiques en grand émoi répondaient aux mille
questions posées de toutes parts: «Depuis le matin, on courait après
madame la marquise... Elle s'était échappée, ils ne savaient
comment... durant une courte absence de monsieur le marquis... lui qui
ne la quittait jamais, la veillant nuit et jour... si admirable de
dévouement. Dès son retour, à la première nouvelle, il était comme
frappé au cœur... et trois heures de recherches inutiles!...»

--Pauvre homme! psalmodia l'aubergiste. Quelques minutes de plus, ce
n'en aurait pas moins été pour lui un fier débarras. Il suffit de le
regarder. Quand on est triste de cette façon!...

L'hôtelière, d'un mouvement de tête, indiquait celui qui venait de
recueillir les trois épaves et accostait à la rive. Triste, il
l'était, certes, par les yeux, le pli navré des lèvres, une sorte de
brisement de tout l'être. La foudre, un jour, avait dû s'abattre sur
lui. Mais à le voir près du corps inanimé de la folle, on sentait que
toute sa vie--ce qu'il en restait, du moins--était là.

Dès que la marquise eut repris ses sens, des voitures, mandées en
hâte, transportèrent tout ce monde à la villa italienne. Le marquis
avait donné l'ordre d'amener chez lui les jeunes gens et ne s'occupait
que de sa femme, étendue sur les coussins du landau. Sa voix
palpitait:

--Yvonne, m'entendez-vous? me voyez-vous? Il se penchait sur elle, la
berçait: Yvonne, je vous en supplie, répondez-moi.

Elle gardait un mutisme farouche. Visiblement, une idée fixe
l'obsédait. Lui ne se lassait pas, opiniâtre en son impuissante
tendresse, ivre de l'avoir encore vivante contre lui, après l'affreux
péril.

--Yvonne, mon Yvonne, je vous en conjure...

Comme on descendait devant le perron de la villa, Robert et Gaston
furent les témoins d'une scène pénible. Un accès de fureur s'emparait
de la marquise, elle refusait de rentrer, voulait retourner au fleuve,
se débattait aux bras de son mari, criant:

--Il est sous la mer. Je l'ai vu. Je le veux, je le veux!

Une paysanne d'âge mûr, vêtue du costume bas-breton, se précipita, les
paupières gonflées, hors d'elle-même, par l'inquiétude des dernières
heures.

--Seigneur Jésus! monsieur le marquis, dans quel état elle nous
revient!

Le marquis, taillé en hercule, fléchissait presque sous les mouvements
désordonnés de la malheureuse. Il avait peine à la retenir. La
paysanne tenta de lui venir en aide.

--Non, Annick, commanda-t-il, ne la touchez pas, vous lui feriez mal.
Occupez-vous de ces messieurs. Ils ont failli se noyer pour la sauver.

D'un dernier effort, il enleva Yvonne et franchit le seuil de la
maison avec son cher fardeau.

--Entrez, messieurs, dit Annick.

Elle fit allumer un feu de corps de garde, apporter des vêtements et
des cordiaux, et laissa les jeunes gens réparer leurs avaries.

--Singulière aventure, déclara Gaston, qui finit mieux qu'elle n'a
commencé. Willmann en ferait des gorges chaudes, car nous jouons au
terre-neuve.

Robert s'assit à l'écart, le front dans les mains. Le silence n'était
point pour plaire à son compagnon, qui le gourmanda:

--Vrai, tu n'es pas communicatif. Robert! Robert!!... Ah! tu daignes
lever la tête. Quel air! ma parole, on dirait que tu reviens de
l'autre monde.

--Ma foi! soupira Robert.

Au bout d'une demi-heure, Annick se présenta, chargée d'un message du
marquis: il s'excusait de ne pas se montrer encore, ne pouvait quitter
la marquise, les priait de se considérer comme chez eux.

--Et ce que je vous dis de sa part, poursuivit la paysanne, je vous le
dis aussi de la mienne. Je vous appartiens, après ce que vous avez
fait pour elle.

Ce «pour elle» contenait bien des choses. C'était la prise de
possession du maître par le serviteur, l'affirmation d'un sentiment
presque aussi robuste que la maternité.

--Y a-t-il longtemps qu'elle est folle? demanda Robert.

--Plus de treize ans, monsieur.

--Treize ans!

--Ah! c'est terrible. La meilleure des créatures! Le bon Dieu n'avait
rien fait d'aussi bon qu'elle.

--Comment cela est-il venu?

--Un enfant qui s'est noyé, son fils, à cinq ans, pendant une grande
marée. Pauvre ange! toute leur joie. On n'a jamais retrouvé son corps.
Cela lui a pris la raison. Les médecins disent qu'elle ne peut pas
guérir.

--Comme elle aimait son enfant!

--Si vous saviez! Les premières années, elle était furieuse. La vue
de la mer redoublait ses crises. A chaque instant, nous croyions que
son délire allait l'emporter, que la douleur la tuerait. Elle n'a tué
que l'intelligence.

--Son mari est plus à plaindre qu'elle, hasarda Gaston.

--Il n'a jamais voulu la quitter, reprit Annick. Il est venu
s'installer ici, où les soins sont plus faciles. Nous constations un
peu de mieux: elle le reconnaissait par moments, elle oubliait le
petit corps que l'Océan roule sur les galets. Mais vous avez entendu
ses cris tout à l'heure?

La paysanne se signa et poursuivit, à voix basse:

--Elle aura vu le cadavre, qu'on n'a pu mettre en terre sainte. C'est
lui qu'elle allait chercher dans la Seine, et, ne l'ayant pas trouvé,
maintenant elle est perdue. Priez pour elle, messieurs! Ceux qui ont
une mère doivent prier pour celles qui n'ont plus d'enfants.

Ceux qui ont une mère!... L'autre jour, Robert avait presque failli
croire qu'il en avait une.

Avant de les faire ramener à Paris, le marquis vint les saluer.

--Messieurs, je vous dois une existence qui m'est précieuse. Je m'en
souviendrai toujours. Souvenez-vous, de votre côté, que le marquis de
Kercoëth est à votre disposition absolue.

--C'est attacher trop d'importance, répondit Robert, à une action
toute naturelle. Voulez-vous me permettre de vous demander des
nouvelles de madame de Kercoëth?

--Hélas! elle est dans un état cruel d'agitation.

--Puisse Dieu la prendre en pitié! Je le souhaite de toute mon âme.

--Merci... bégaya le marquis en serrant avec violence la main de
Robert. Merci surtout de l'avoir sauvée.

La nuit tombait. On ne pouvait distinguer les traits de M. de
Kercoëth. Mais Robert sentit sur ses doigts la brûlure d'une larme.



IV


Quelques jours plus tard, accompagné par Willmann, Robert franchissait
encore une fois le seuil de l'hôtel de Randières. Ce ne fut pas sans
tristesse. Il tâcha de la dissimuler de son mieux et ne laissa voir à
la baronne qu'une réserve d'ailleurs pleine de déférence. Elle courut
à lui, le remerciant d'être venu, de considérer cette maison comme la
sienne, de la traiter, elle, comme une vieille amie. Il la dévisageait
de son franc et droit regard qui mettait du feu aux joues de Léonie.
Le trouble visible de cette femme, la cordialité de ses paroles
l'émouvaient plus qu'il n'aurait voulu.

--Je tâcherai, dit-il, que rien de moi ne vous fasse, un jour,
regretter vos bontés.

Elle eut un tressaillement. Ses paupières s'abaissèrent comme pour
jeter un voile sur le fond de sa conscience où tant de craintes se
mêlaient aux remords et que Robert semblait fouiller. Elle répondit
avec un soupir:

--Puissiez-vous être heureux par moi!

Willmann ne comprenait pas trop. De la raideur chez celui-ci, de
l'agitation chez celle-là... Bah! gaucheries d'un premier début.
L'habitude aidant, tout marcherait à merveille et Robert tournerait
vite au profit de son art le bénéfice d'une adoption dont le vieux
sceptique s'efforçait de considérer simplement le côté maternel pour
n'en pas découvrir le côté scabreux.

--Je vous demande seulement, chère madame, observa-t-il, de laisser
des épines à vos roses. Sans quoi, vous tueriez son génie.

--A Dieu ne plaise! fit-elle d'un ton léger qui masquât son émotion.
Je vais même vous consulter, séance tenante, sur mes obligations
professionnelles de mère, de mère, insista-t-elle, à demi inclinée
vers Robert.

Le jeune homme se torturait l'esprit. Il devait une parole de
gratitude, quelque effusion de cœur en réponse à la sollicitude
excessive et fébrile qui l'accueillait. Mais l'esprit n'obéit pas
toujours au cœur. Rien ne lui venait. Léonie et Willmann discutèrent
le choix des professeurs et le système d'éducation; l'un tenait à
l'exclusive poussée de la carrière artistique, l'autre réclamait en
plus le bagage nécessaire aux hommes du monde, depuis les grades
universitaires jusqu'aux compléments de rigueur: le sport, l'escrime,
toutes les dorures enfin qui n'étaient ni du goût ni dans les idées de
Willmann. Tandis qu'ils opposaient les arguments, Robert se taisait.
On eût dit qu'il s'agissait d'un inconnu. Cette prise de possession le
laissait en une indifférence parfaite. La liberté aliénée par devoir,
sa vie tout entière lui semblait murée, lourde, écœurante, pareille
aux Saharas où la mort devient la délivrance. Accepter, la soif aux
dents, les perspectives d'une steppe aride, se désenchanter d'heure en
heure et frémir sans cesse près de cette créature mystérieuse aux
métamorphoses inexplicables, dompter ses rancœurs afin de se grandir
dans le monde, à quoi bon quand on ne porte en soi que le dégoût?
Certes, il eût mieux valu, l'autre jour, mourir dans les bras de la
folle. Pauvre folle! Elle croyait voir en lui le fantôme obstiné de sa
démence, l'enfant perdu sous les flots, l'être pour qui l'incurable
tendresse survivait à la raison. Cette maternité saignante lui
montrait mieux sa pénurie d'âme, à lui que n'avait aimé aucune mère,
qui, faute d'idole, refoulait l'instinct de ses adorations filiales.
Maintenant, à ce front encore jeune, à ce visage régulier, à cette
voix le frappant comme dans un songe, il les devait peut-être sans
compter, sans marchander; or, rien ne tressaillait en sa poitrine. A
mauvaises mères, mauvais fils. En était-il un, quoi qu'il tentât?
Fallait-il regretter deux fois de n'être pas resté dans la Seine, à
dormir le dernier sommeil contre la marquise de Kercoëth? Tout à coup,
il pensa au mari de la folle. Qu'étaient ses minces soucis près des
peines de cet homme? Voilà qui pouvait s'appeler une douleur! Joies
emportées, agonie quotidienne entre le cadavre perdu d'un enfant et le
cadavre vivant d'une femme, et pas une heure de défaillance! Pour
quelques gouttes de fiel sucées à la place du lait maternel, lui se
croyait ivre, trébuchait... le marquis de Kercoëth, au milieu de
décombres atroces, demeurait ferme et droit dans la désolation, sans
une plainte! Eh bien! c'était là le modèle à choisir et, avec l'aide
de Dieu, la résignation stoïque qu'il convenait d'imiter.

Cependant Léonie et Willmann discutaient toujours. Ni l'un ni l'autre
ne voulait démordre de ses préférences. L'artiste appela Robert à la
rescousse.

--On te laisse le choix. Prononce.

--Sur quoi?

--Sur celui de nos systèmes qui te va le mieux. Tu as entendu le pour
et le contre.

--Je n'ai rien entendu. Je ferai ce que désire madame.

--Courtisan!

Tous trois se dirigèrent vers l'appartement destiné à Robert. C'était,
au fond de la cour, un pavillon isolé. La cour, spacieuse, ressemblait
à une serre. En été, de hauts marronniers la remplissaient d'ombre; en
hiver, des corbeilles de fleurs éclatantes mettaient la pourpre et
l'azur de leurs velours sur la pelouse fine et fraîche. Au fond, se
dressait le pavillon tapissé de glycine et de rosiers Bancks.

--Un nid d'amoureux, murmura Willmann.

A leur rencontre, un trousseau de clefs à la main, s'avançait
l'intendant de la baronne. Il salua, puis ouvrit les portes.

--Monsieur Robert, Legouet, mon homme de confiance, dit madame de
Randières. Il est à votre service.

Legouet salua plus profondément encore. Tandis qu'il se relevait, ses
yeux coururent à la dérobée sur le nouveau maître. L'examen, d'une
seconde à peine, dut lui produire un effet bizarre, car sa physionomie
prit soudain un air d'effarement. Ses yeux, malgré lui, se
reportèrent sur le jeune visage et s'y fixèrent.

--Quand vous voudrez, Legouet, dit Léonie impatientée.

Le pavillon se composait de quatre pièces, meublées avec un goût
charmant. Dans le cabinet de travail, un superbe Pleyel tenait la
place d'honneur. Willmann tomba en extase. Robert, gêné, ne savait
trop quelle contenance prendre. Madame de Randières fit signe à son
intendant, et tous deux disparurent.

--Eh bien, demanda Willmann, tu te figures rêver?

--Trop de luxe.

--Annibal, gare à Capoue!

--Soyez sans crainte, mon ami. Des Capoue de ce genre, jamais je ne
ferai mes délices.

En n'échappant pas à Léonie, les longs regards de Legouet l'avaient
irritée. Dès qu'elle fut seule avec son intendant, elle le prit à
partie:

--Qu'aviez-vous à toiser M. Robert?

--A toiser... Mon Dieu, madame la baronne...

--Cela me déplaît.

--C'est que, madame la baronne...

Volontiers, Legouet fût rentré sous terre. Il bredouillait des excuses
et se barricadait dans son dévouement.

--Je le connais, votre dévouement, interrompit madame de Randières.
Mais vous donne-t-il le droit d'être indiscret? Voilà trente ans que
vous êtes dans la famille. Ne me forcez pas à l'oublier. Je reçois et
j'installe chez moi qui bon me semble. Ce n'est point votre affaire.
Si vous avez des curiosités, gardez-les pour vous.

Une vraie colère. Legouet était stupéfait, d'autant qu'il se sentait
sans reproche. Oui, la vue de Robert l'avait frappé, parce que Robert
était beau, parce qu'il ressemblait à... Diable! diable! au fait,
cette ressemblance... Ah! par exemple! Des idées lui affluèrent au
cerveau, toute une histoire obscure s'éclaircit. Il s'expliquait que
la baronne se fût emportée. Elle entendait qu'on eût des yeux pour ne
point voir, elle l'avait même dressé aux cécités de commande. Aussi
courba-t-il en sage le dos sous la bourrasque.

Willmann avait emmené Robert chez les professeurs qu'il comptait lui
donner. Les visites finies, Robert revint à l'hôtel, moins triste
qu'il n'en était sorti. L'accueil de ses maîtres futurs, l'aménagement
du travail, le but à conquérir dissipaient la mélancolie du matin. On
frappa à sa porte. C'était Legouet:

--Je prie monsieur de m'excuser. Je tiens à lui présenter son valet de
chambre. Il s'appelle Firmin. C'est moi qui l'ai choisi, J'espère
avoir eu la main heureuse.

--Un valet de chambre, pour moi? dit Robert, Qu'en ferai-je? Je n'en
ai jamais eu.

L'observation interloqua Legouet. Un jeune homme né de parents si
riches! N'en croyant pas ses oreilles: «Monsieur n'a jamais eu?...» Il
s'arrêta. On ne questionne point ses maîtres. Seulement, comme il
aperçut un sourire aux lèvres de Firmin, il grommela de façon que ce
dernier fît son profit du correctif:

--C'est juste: au collège!... Monsieur dînera-t-il chez lui ou chez
madame la baronne?

--Chez moi.

--Vous avez entendu, Firmin? Allez. Monsieur sonnera quand il aura
besoin de vous.

L'autre sortit. Legouet continua:

--J'ai défendu à Firmin d'ouvrir cette malle. Elle doit contenir des
pièces graves, des papiers d'importance.

--Mais non, mais non, dit en riant Robert.

--Alors, je la défais.

--J'y arriverai bien seul, voyez plutôt.

En un tour de main la malle fut ouverte et vidée.

--A quelle heure, demain matin, monsieur veut-il recevoir le
chemisier, le tailleur et le bottier?

--Je ne veux pas les recevoir du tout, n'ayant aucun besoin d'eux.

L'intendant jeta un coup d'œil expressif sur le mince bagage épars
dans la chambre. Cette pauvreté le déconcertait et déroutait ses
idées. Un instant il demeura muet, regardant Robert ranger ses
partitions, ses quelques livres et les premiers manuscrits datés de la
Riveraine. Certaines pages étaient noires de ratures faites par la
main de M. Laffont, qui leur donnaient, aux yeux de Robert, un prix
inestimable et lui rappelaient de tendres souvenirs.

Legouet exhiba un élégant portefeuille, et, le posant sur le
secrétaire:

--J'ai l'ordre de remettre à monsieur le premier mois de sa pension.

--Ma pension? fit Robert, à cent lieues de là, perdu, avec ses
manuscrits, dans les lointains de la Riveraine, les hauts peupliers
bercés au vent, la pelouse où jouait Blanche jadis.

--L'argent de poche.

Un flot de sang sauta aux joues de Robert.

--Oh! de l'argent! cria-t-il. C'est trop. Reprenez cela.

--Puisque j'ai reçu l'ordre...

--Reprenez, vous dis-je!

Sa colère produisait sur le vieillard une impression pénible. L'air de
chagrin avec lequel il fut obéi le calma tout à coup. Très doucement,
il ajouta:

--Remerciez madame de Randières. Informez-la que je refuse. Quant à
vous, mon ami, veuillez excuser mon emportement.

Resté seul, il s'assit contre une table, le front dans ses paumes
brûlantes. Hélas! il le connaissait, le pain de la charité. Hors le
temps si court passé chez Duparc, jamais il n'en avait mangé d'autre.
Aux Mérilles, à la Riveraine, aujourd'hui, qu'était-il? un pauvre,
vivant de pitié. Jusqu'à présent, il n'avait pas senti crier son
orgueil. Trop malheureux chez les Benoît, trop aimé chez les Laffont.
Mais ici, tout le blessait comme une injure, tout l'humiliait comme
une grâce. Et des larmes ruisselèrent entre ses doigts. Une main
toucha son épaule:

--Pourquoi pleurez-vous?

Elle! c'était elle!

--Legouet me quitte à l'instant. Je suis désolée... C'est une
restitution, Robert. Pour le repos de ma conscience, acceptez-la.

Il eut envie de crier: «Je vous tiens quitte, laissez-moi en paix!» Il
se contenta de répliquer:

--Pour le repos de votre conscience, je suis ici. N'en demandez pas
davantage.

--Ah! comme vous vous raidissez contre moi! J'ai tant besoin, au
contraire, d'être aimée de vous!

Elle se penchait vers lui. Cette tête mélancolique et belle, ces
rayonnantes prunelles d'azur que voilaient par instants les paupières,
ce timbre harmonieux où passait une involontaire âpreté la
bouleversaient. Elle souhaitait de le prendre entre ses bras comme un
enfant, elle n'osait, il l'intimidait. Elle ne savait que répéter dans
une prière: «J'ai tant besoin d'être aimée de vous!»

A dater de ce jour, il devint sa pensée fixe. Un sentiment d'une
violence extrême grandissait en elle, une pure tendresse faite de
désespoir et de remords, aussi de jalousie. Même à l'époque où le seul
amour vrai qu'elle eût connu lui mettait la fièvre aux tempes, elle
n'éprouvait rien de comparable. Toutes ses préoccupations se
concentraient en un point unique: Robert. Elle s'ingéniait à lui
plaire, à deviner ses désirs, à l'entourer de mille attentions,
mendiant la récompense d'un sourire. Elle avait avec Legouet
d'interminables conciliabules, et chaque fois Legouet se posait ce
point d'interrogation: «Puisqu'elle l'aime si fort, pourquoi
l'a-t-elle si longtemps abandonné?» Mais coupable déjà, selon lui, du
crime de lèse-respect, il ne permettait pas à ses perplexités de
s'aventurer plus loin. De son culte pour la baronne, il eut bientôt
fait de reporter la moitié sur Robert; le partage fut facile, car ses
sympathies étaient payées de retour. Robert ne l'appelait que «le bon
Legouet», «le cher Legouet», «le brave Legouet», ce qui ravissait
l'intendant, faute d'habitude, madame de Randières et le défunt baron
l'ayant peu gâté. Rien que de l'entendre, il se passait les poings sur
les yeux pour y essuyer une larme furtive, et, malgré sa résolution de
laisser tranquilles les secrets de la baronne, il soupirait aux
jouissances analogues dont on le sevrait depuis vingt ans. D'après ses
calculs, en effet, Robert devait avoir plus de vingt ans, quoiqu'il en
parût, dix-huit à peine. Il se remémorait certaines dates, des
circonstances... Ce qui semblait dur à ce vieux serviteur
d'aristocrates, c'était d'appeler «monsieur Robert» tout court un fils
de noble dont il croyait pouvoir, aussi bien que la baronne elle-même,
nommer le père. Dire que, s'il était jadis le témoin muet de bien des
choses, jamais pourtant il n'avait soupçonné l'existence de ce petit.
Quel dommage qu'on n'eût pas eu pleine confiance! L'exil de l'enfant
aurait été moins long; on serait allé le voir en catimini, lui porter
quelques effluves du foyer de famille... Maintenant, il se
dédommageait, le couvant avec des vigilances exquises, doublant d'une
sorte de tendresse d'aïeul sa vénération pour le sang des maîtres.

Matin et soir, Robert passait prendre des nouvelles de madame de
Randières. Elle le recevait dans son boudoir ou sa chambre à coucher,
et multipliait les grâces afin de le garder le plus possible. Mais,
sur-le-champ, il retournait au travail. Willmann s'ébahissait de tant
de zèle. Pas une sortie hors des heures de cours et une promenade à
cheval au saut du lit. Ce qui confondait encore plus l'entendement du
violoncelliste, c'était le refus de suivre madame de Randières dans le
monde. Quand elle était seule chez elle, le soir, il allait faire un
peu de musique ou causer. Il lui témoignait une déférence filiale,
sans parvenir toutefois à tempérer sa froideur, qu'il n'abandonnait
vraiment que le dimanche, à l'arrivée de Gaston. Par contre, il
rayonnait alors. Léonie, au courant de leur intimité, tâcha de se
concilier ce tout-puissant ami. Elle y déploya d'autant plus d'ardeur
qu'elle devinait une hostilité sourde. Bientôt elle le consulta, d'un
air de confidence, chaque fois qu'elle surprenait chez Robert un
redoublement de mélancolie.

--Est-ce donc là le fond de sa nature?

--Non, madame. Il est souvent rêveur, mais très expansif, très en
dehors. A la Riveraine, il était le boute-en-train par excellence,
joyeux, tendre.

Elle soupirait. Ni tendre ni joyeux à présent. Cependant, Legouet
contait les scènes d'allégresse émue quand le dimanche ramenait
Laffont et que tous deux tombaient dans les bras l'un de l'autre.
Ainsi l'exubérance, la fougue affectueuse n'étaient mortes que pour
elle. Une fois, elle dit à Gaston:

--Le croyez-vous heureux?

--Je n'en sais rien, madame.

--Moi qui fais tout mon possible!

--Trop tard, apparemment.

--Trop tard?... Que voulez-vous dire?

--Son cœur, plus que son corps, a souffert aux Mérilles. Les coups
passent, les meurtrissures restent.

Un sanglot serra la gorge de Léonie, dont les lèvres tremblèrent.

--Chacun son tour! songea l'impitoyable Gaston, qui sortit presque de
l'allure d'un justicier.

Robert l'attendait dans la cour. On attelait un phaéton. Elle se mit à
la croisée pour l'apercevoir. Peut-être avait-il plus de gaieté loin
d'elle? Mais non, il causait à peine avec Gaston et Legouet. Un seul
moment, il s'anima. Son regard lançait des éclairs. Puis ils sautèrent
en voiture. Elle fit monter l'intendant.

--Vous avez remarqué sa tristesse, Legouet?

--Il y a trois jours qu'elle dure, madame la baronne. A quelques mots
prononcés devant moi, j'en devine les raisons... Une femme, une
malade, paraît-il. Tous les matins, il allait s'informer d'elle, à
cheval, évidemment aux environs de Paris et, depuis trois jours, il
ignore ce qu'elle est devenue.

--Quel groom l'accompagne dans ses promenades?

--Aucun. Seulement, une fois il m'a parlé d'Alfort.

--Legouet, sachez quelles personnes demeurent par là.

En descendant l'escalier, l'intendant ruminait l'ordre. Rien de plus
facile que l'exécution; mais elle ressemblerait terriblement à de
l'espionnage. Or, il était bien loisible «au petit» d'avoir ses
secrets, peut-être. Ne faut-il point que jeunesse se passe? Un combat
se livrait en Legouet entre ses habitudes d'obéissance et ses
prédilections. La victoire resta «au petit».

Robert se doutait peu de ces complaisances secrètes. De plus en plus
il s'acharnait au travail, ayant même proscrit l'excursion du matin. A
peine eut-il le temps de remarquer une absence de la baronne, partie
en juin pour la mer. Il est vrai que l'absence fut de courte durée: il
manquait à madame de Randières. Elle s'était si bien laissé prendre à
son charme, il s'était si bien implanté dans sa vie qu'il lui devenait
indispensable. Elle redoutait de trouver au retour le pavillon vide.
Sans cesse elle parlait de lui, désireuse de l'imposer à son monde,
volontairement aveugle aux sourires équivoques, sourde aux perfides
allusions, certaine de dominer la situation un jour ou l'autre, comme
il lui arrivait si souvent naguère.

Une alliée lui vint du côté où elle l'aurait le moins cherchée,
redoutable à de certains égards, précieuse à beaucoup d'autres, la
vieille duchesse de Serples. Une existence immaculée, ses alliances,
sa parenté,--elle tenait à toute l'ancienne aristocratie de
Bretagne,--son influence, qu'eût amplement justifiée un tact
incomparable joint à une excessive délicatesse d'esprit, constituaient
pour Robert autant de garanties de succès. Léonie fut radieuse de lui
conquérir ce patronage. Elle avait dépeint ses embarras de veuve sans
enfant, presque sans famille, car sa tante de Gauleins, une seconde
mère, plus qu'octogénaire, entêtée de province, refusait de venir à
Paris et jouait à la fermière sur les terres de Karenthal. Il fallait
être mademoiselle de Gauleins pour trouver du bonheur dans
l'administration de landes, de bruyères et de friches. Elle, au bout
d'un mois, y serait morte d'ennui.

--Vrai, ma petite? observait la duchesse. Moi qui croyais, au
contraire, que Karenthal... Je vous y ai connue fort gaie, quand
j'étais à Kercoëth, chez mon neveu, avant leurs malheurs.

Toujours est-il que madame de Serples, séduite par la jeunesse et la
beauté de Robert et ce _déjà vu_ qui la remuait profondément, abonda
dans les idées de la baronne, la félicita d'une adoption que Dieu
récompenserait sans doute, et fit taire les mauvaises langues prêtes à
la calomnie.

Cependant Robert marchait droit son chemin, trop vite, à dire vrai.
Ses examens en Sorbonne, ses prix au Conservatoire, une mélodie
publiée avec succès flattaient, à des titres divers, la vanité de la
baronne et celle de Willmann; mais sa santé paya les triomphes. Un
cercle de bistre assombrit ses yeux, une pâleur d'anémie alanguit son
visage. En outre, le départ de Gaston pour la Riveraine le laissait
dans un désarroi de cœur contre lequel les forces physiques ne
réagissaient plus. Willmann, la baronne et Legouet y épuisèrent leur
sollicitude. L'atmosphère de Paris lui semblait étouffante. C'était
là-bas qu'il eût souhaité d'aller, là-bas, avec Gaston, près de
Blanche, sous le toit où s'était abritée son enfance, vers le sol où
M. Laffont reposait. Madame de Randières résolut de l'emmener à Évian.
Le médecin conseillait le grand air et les distractions; la duchesse
de Serples écrivait, des bords du lac, que le malade les y trouverait
à foison. Par malencontre, quelques jours avant le départ, une dépêche
de mademoiselle de Gauleins manda sa nièce à Karenthal. L'octogénaire,
se croyant mourante, se disait déjà morte. L'hésitation n'était pas
permise; Léonie hésita pourtant. Aller en Bretagne? En Bretagne, d'où
elle fuyait un soir avec horreur, où, depuis, elle n'osait plus
remettre les pieds! Non, surtout à présent, Robert dans sa vie...

On a bientôt fait de se créer d'insurmontables obstacles que la
réalité se charge d'aplanir. Dans le cas de madame de Randières, la
simple réflexion suffit. Mademoiselle de Gauleins l'avait élevée,
entourée d'un dévouement sans bornes, sacrifiant à son éducation
jusqu'aux dernières parcelles d'une fortune modeste. Notez qu'elle
s'en était bien trouvée plus tard: le baron mort, on la laissait
maîtresse absolue à Karenthal; mais, sans elle, eût-on jamais épousé
M. de Randières et ses millions? N'était-elle pas, d'ailleurs, le plus
probe et le plus intelligent des régisseurs? Sa manie d'exploitation
agricole et industrielle confinait au génie; depuis qu'elle s'occupait
des intérêts de sa nièce, les revenus étaient doublés. Donc,
reconnaissance pour le passé, reconnaissance dans le présent. Elle
était malade, elle appelait, il fallait partir... Et Robert?... Robert
à Karenthal, jamais! Léonie décida de s'en aller seule en Bretagne,
tandis qu'il gagnerait Évian sous l'escorte de Legouet.

En apprenant à son jeune maître ce plan nouveau, l'intendant poussait
des soupirs à fendre les rocs. Mademoiselle de Gauleins hors de
service, plus de direction pour Karenthal. Karenthal avait besoin de
Legouet, une terre de huit cents hectares, avec des pâturages immenses
où s'élevaient des troupeaux de bêtes, avec ses carrières d'ardoise,
ses pierres de taille, ses minerais de fer, toute une exploitation
qu'on ne pouvait ainsi négliger sans compromettre la fortune de madame
de Randières. Et madame la baronne l'envoyait à Évian, madame la
baronne incapable de donner une quittance, bonne à se laisser piller
comme en un bois.

--Est-ce à cause de moi qu'elle ne vous emmène pas? demanda Robert.

--Elle suppose que vous préférerez la belle société à la solitude.
C'est pourtant un fier pays, la Bretagne, rude, sauvage, je sais bien,
qu'est-ce que cela prouve? Votre pavillon ici est plus triste que
notre château, d'où l'on entend gronder la mer. L'Océan vaut bien le
lac de Genève. Vous ne vous ennuieriez pas.

--J'en suis sûr, mon brave Legouet.

--Alors, monsieur... si vous me permettez un conseil... demandez à
madame la baronne de la suivre. Elle refusera d'abord, pour vous être
agréable; mais, en insistant...

--Elle acceptera pour faire plaisir à l'excellent Legouet, qui s'en
ira régenter pierres, minerais et carrières. Ai-je compris?

--Je crois, en effet, qu'il y a un peu de cela, répondit l'intendant,
ravi du succès de sa démarche.

La demande de Robert atterra Léonie. Elle ne sut pas cacher son
émotion. Quelle fantaisie le prenait? C'était un caprice bizarre...
elle ne pouvait l'emmener à Karenthal, il n'y fallait point songer.
Telle était son agitation, et même l'âpreté de ses mots, que Robert se
crut coupable d'une indiscrétion grave. Pour la première fois qu'il
descendait à une prière, vraiment il était mal inspiré. Sa mine
témoigna de sa déconvenue. Léonie aussitôt masqua le refus péremptoire
sous un entassement de motifs frivoles où les distractions
recommandées par le médecin occupèrent le premier rang. Legouet
devinait donc juste: elle ne résistait que pour lui être agréable? Sur
ce terrain, la lutte redevint possible, la lutte sous forme
d'insistance câline, destinée à mettre aux mains du vieil intendant
les rênes convoitées de Karenthal. Madame de Randières était toute
troublée. Robert enjôleur, Robert caressant! Il lui vint des bouffées
d'espoir, mais une crainte la saisissait aussi, celle de ne plus
pouvoir rien refuser, quand il demanderait de la sorte. Comme il la
tenait par ses moindres fibres! Jusqu'à la faire consentir à un voyage
où, par lui, elle courrait de sûrs dangers. Car elle consentait enfin,
soit qu'elle voulût répondre à ses premières avances, soit qu'elle
craignît l'éveil des soupçons.

Le soir même, on partit pour Karenthal.

Mademoiselle de Gauleins s'exagérait son état. La vie ne faisait pas
mine, le moins du monde, de la quitter; seulement ses jambes s'étaient
paralysées et, pour elle, ses jambes, c'était sa vie. Léonie regretta
la promptitude mise à s'alarmer et s'installa d'assez méchante humeur.
Elle aurait été désolée que sa tante fût morte, elle ne l'était pas
moins de son déplacement inutile. Nous marions ainsi en nous les
sentiments les plus contradictoires. Toutefois elle reçut la
récompense de sa bonne action, car des jours de grande intimité
suivirent. Elle se faisait l'ombre de Robert, épiait son visage,
contrôlait ses sorties, le voulait constamment avec elle, donnant pour
prétexte que le spleen à Karenthal la tuerait sans lui. Accaparement
jaloux, mêlé de tendresse et d'inquiétude. Il subit patiemment cette
tyrannie, quoiqu'il la trouvât pesante. Ses nerfs en étaient agacés.
Aussi, malgré le rapprochement de toutes les heures qui, en d'autres
circonstances, eût tressé peut-être un lien solide entre ces deux
âmes, gardait-il, sous ses déférences et ses attentions, le même fond
de froideur réservée. Elle s'était opposée à ce que Legouet fît venir
les chevaux de Paris. En vain l'intendant formulait-il une
protestation timide en faveur de la distraction favorite de Robert.

--Il courrait le pays. Non, répondait-elle sèchement.

Legouet se rattrapa sur les produits locaux, dont il peupla les
écuries. Robert le déclara la perle des hommes et, dès le lendemain,
enfourcha une horreur de petit rouan qui prit, à travers la campagne,
le galop d'une grande personne.

Ah! la joyeuse échappée! L'air frais fouettait le sang. Des odeurs
balsamiques montaient au cerveau. Un sourd et profond murmure, porté
par le vent, caressait l'oreille. On eût dit d'un orchestre
gigantesque accompagnant en sourdine l'hymne des bruyères sous les
frissons de la rosée. Robert humait à pleins poumons les senteurs
venues de là-bas, devant lui, de l'Océan invisible encore. Au galop
éperdu de sa bête, il allait, le cœur attiré, plongeant dans la
nature, comme si, délivré d'un long esclavage, il reprenait possession
de lui-même et de ce sol dont les aspects mélancoliques le jetaient en
des extases semblables à des rêves lointains. Et n'était-ce pas le
rêve de ses premières années, le seul ineffaçable souvenir qui le
poursuivît durant ses gardes solitaires sur les montagnes du Vivarais,
cette nappe d'azur, sans limites, confondue avec le ciel, et soudain
découverte à l'horizon? L'empoignement de son immensité, il
l'éprouvait jadis en face d'un spectacle pareil. Ce rythme des flots,
ces sauts prodigieux et ces engouffrements d'écume, il les retrouvait
dans le balancement de sa mémoire, dans le balancement de ses anciens
sommeils. Il arrêta son cheval. Les nuages plaquaient des ombres sur
la mer et la faisaient triste. La compagne rendue était à l'unisson de
sa vie. Naïvement, il lui en sut gré. Que pleurait-elle ainsi, d'une
plainte éternelle? Et lui, que pleurait-il de sa petite enfance dont
il ne restait pas plus de traces que sur le sable, après les marées?

Vers la gauche, défiant les vagues, une pointe de terre surplombait,
village à demi noyé dans la brume, grimpant le long des rocs, couronné
d'une grosse masse noire encadrée de verdure. Ce coin de côte devait
avoir tenté les peintres, car il le connaissait, il l'avait déjà vu,
certainement. En dépit du brouillard, il en reconstituait les détails,
lorsque le soleil troua le rideau. Les nuées lentes montèrent,
dégageant la falaise, planèrent encore un instant comme un vol de
mouettes, avant de gagner le large, et peu à peu se fondirent. Une
pluie d'or inonda l'imposante silhouette d'un vieux château gothique
dominant le village, au sommet du rocher. Il regardait: un manteau de
lierre couvrait les flancs du manoir, qui perdait, sous l'irradiation
céleste, ses apparences de colosse morose. Au pied, l'Océan cadençait
le jeu des vagues. La joie succédait à la tristesse, dans la lumière
succédant à la brume. Ainsi la Riveraine remplaçait les Mérilles, puis
ce bonheur intime, les angoisses récentes.

Robert regagna Karenthal au pas. Une sorte de torpeur l'envahissait,
un invincible besoin de silence et de solitude. En descendant de
cheval, au lieu d'aller saluer la baronne et mademoiselle de Gauleins,
il s'enfuit dans le parc, pour jouir en paix de ses sensations
nouvelles. Le ciel découpait à travers les feuilles des ogives de
clarté douce et pâle. Le temps marcha sans qu'il s'en aperçût. Il
aurait souhaité que sa solitude ne fût point violée, qu'il pût vivre
ainsi, sans vivre, extasié, presque inconscient. Un froissement de
branches le rejeta dans le réel: madame de Randières venait à lui.
Pour n'être pas importuné, il abaissa les paupières et feignit de
dormir. Il la devinait debout, arrêtée, l'observant. Bientôt un
souffle courut dans ses cheveux, sur son front. Il fit un mouvement,
ouvrit les yeux, elle s'éloignait d'une allure hâtive.

Cette femme, s'il était jadis pour elle un objet de haine, maintenant,
à coup sûr, il était sa plus grande, son unique tendresse. L'en
récompensait-il assez mal! Ce baiser maternel, donné en fraude, lui
pesa comme un reproche. Depuis six mois, elle ne se démentait point,
toujours bonne, toujours affectueuse; lui, s'estimant la victime d'un
devoir filial, le remplissait en bourreau. Certes, il y avait
inégalité dans le départ des rôles. Il était coupable et se promit de
ne plus l'être.

Sa résolution prise, il se dirigea vers le château. Léonie, qu'il
trouva en chemin, le salua de la tête, sans une allusion à la
rencontre d'où elle venait d'emporter un rayon de joie.

--Je suis en retard, n'est-ce pas? La faute en est à ce pays qui
m'ensorcelle.

--Et vous endort, répliqua-t-elle en souriant.

--Croyez-vous? J'ai peur d'avoir été un ingrat, parce que j'étais un
incrédule. Mais la foi me gagne.

Elle murmura:

--Dieu bon! c'est vous qui me pardonnez. Puis, avec une brusquerie de
femme inquiète: Vos paroles disent-elles bien tout ce qu'elles
semblent dire? Il ne faut pas me donner une espérance que vous
tromperiez ensuite. C'est si doux et j'ai tant besoin de croire!
Robert, j'ai fait de vous mon bien le plus précieux. Si quelqu'un vous
arrachait à moi, j'en mourrais.

--Qui peut essayer?

--Le sais-je! dit-elle, affolée. Qui?... votre père...

--Mon père!

Navrée et confuse d'un emportement qu'elle n'avait pu dompter, elle se
voila le visage. Il frémissait. Le mot de Léonie bourdonnait à ses
oreilles. Son père! Il n'était donc pas orphelin? Il existait donc
quelqu'un au monde de qui le sang coulait en ses veines, avec celui de
l'étrange créature penchée sur lui, et qui pouvait le prendre à madame
de Randières? Oh! si elle voulait s'expliquer enfin! Mais de quel
droit la questionner et la faire rougir?

--Quoi qu'il arrive, dit-il, mes sentiments ne changeront pas.

Ils allèrent, bras dessus bras dessous, rejoindre mademoiselle de
Gauleins, occupée avec Legouet. Robert fit compliment du petit rouan
de la matinée, ce qui charma l'éleveur émérite qu'était la vieille
fille et l'empêcha de voir les sourcils subitement froncés de sa
nièce. En vérité, c'était bien la peine de consigner les chevaux à
Paris, s'il s'en trouvait à Karenthal!

--De quel côté vous êtes-vous promené? interrogea mademoiselle de
Gauleins.

--Du côté de la mer, vers le sud. Il y a là un village très
pittoresque et un château superbe au sommet.

--Kercoëth.

--Kercoëth! cria Robert.

Il revoyait la marquise, la folle, courant à la Seine. C'était là-bas,
sur ces roches, que l'enfant noyé... Pauvre, pauvre folle!

Cependant Léonie avait changé de couleur, Legouet promenait des
regards humides de sa maîtresse à son maître, tandis que mademoiselle
de Gauleins expliquait comment la grande lande, domaine de l'État,
séparait seule les terres de Karenthal de celles de Kercoëth, que le
pays était splendide, que la mer y était particulièrement belle,
quoiqu'on n'aimât point à la regarder de la terrasse du château,
depuis le terrible accident...

--Assez, ma tante! interrompit Léonie. Je vous en supplie, assez! Ne
parlez pas de Kercoëth, Kercoëth porte malheur.

Elle se tourna vers Robert, maintenant si loin, en proie à une
songerie opiniâtre, et lui rappelant ses derniers mots dans le parc:

--Vous avez dit: «Quoi qu'il arrive!» fit-elle avec angoisse.

Il prit sa main et y posa les lèvres:

--Oui, quoi qu'il arrive!



V


L'air de Bretagne opérait à miracle sur Robert. La sève de jeunesse,
ralentie sous le poids de chagrins trop lourds, puis d'un travail
immodéré, bouillonnait en ses veines, le jetant aux exercices violents
et dangereux. Il y déployait une vigueur extraordinaire pour sa frêle
apparence. Léonie s'inquiéta. Legouet reçut l'ordre de veiller avec
soin. Modérer tant d'ardeur n'était pas chose facile. Legouet
professait, du reste, sur la liberté due aux jeunes gens des opinions
diamétralement opposées à celles de madame de Randières. En principe,
il estimait que les femmes n'y entendent rien et qu'elles ont tort de
se mêler de ce qui n'est point leur affaire. Appréciation plus juste
que respectueuse. D'une théorie orthodoxe en présence de la baronne,
loin d'elle il se dédommageait par la pratique. S'il évita de
contrecarrer d'une manière trop ouverte des désirs nettement formulés,
il s'arrangea de façon que Robert pût se livrer à toute la fantaisie
de ses goûts. L'autre naviguait par les temps les plus abominables,
domptait les étalons du haras de Karenthal, faisait un métier à se
rompre vingt fois les reins. Legouet ne bronchait pas, quoiqu'il fût
interloqué de tant de hardiesse. Il mâchonnait entre ses dents que bon
chien chasse de race, car c'était la pensée à laquelle il revenait
toujours, obstiné en ses admirations: sang de premier choix dans un
corps d'aristocrate. Astreignez de pareilles créatures à la prudence
du commun! Il évoquait les temps de sa virilité, l'époque où un être
comme Robert le stupéfiait de ses vertigineuses audaces. Sous
l'impression de ce souvenir, un jour, témoin d'un vrai coup de folie,
il s'écria:

--Tout son père!

En un clin d'œil, il fut harponné, secoué, sommé de s'expliquer. Lui
pestait en son for: langue maudite, incorrigible bavard! Il cherchait
un biais.

--Pas d'échappatoires, commanda Robert. Parlez, je le veux.

--Vous ne le voudrez plus, si vous réfléchissez... Un bon serviteur ne
trahit pas ses maîtres.

--Me croyez-vous capable d'abuser de votre confiance?

--Moi, vous faire cette injure, monsieur!

--Alors?

--C'est que... en vérité... Voyez-vous, on ne nous avertit pas, nous
autres... Nous faisons des suppositions, mais nul n'est infaillible.
Je me suis déjà trompé dans ma vie. Enfin, je vous le jure, je ne
possède aucun secret.

--Vous venez de vous écrier...

--Un mot involontaire...

--Jailli du cœur.

--Oh! des lèvres, tout au plus.

--Vous me mentez, Legouet. C'est très mal, vous me mentez.

--Je vous?... Mais non, mais non. Je suis une vieille bête, voilà la
vérité. On se figure des choses... on rapproche des dates... Qu'est-ce
que cela prouve? La curiosité n'est pourtant pas mon défaut. Mais il y
a des ressemblances si étonnantes! Et vous ressemblez tellement à une
personne...

--Laquelle?

--Vous avez si bien le talent de vous faire aimer de tous, comme
elle!... Alors, alors... de conjectures en conjectures... Mais je ne
sais rien.

--Mon bon Legouet!

--Puisque je vous le dis.

--Mon brave Legouet!

--Laissez-moi. Vous m'embrouillez l'esprit. Je vous répète, je ne sais
rien. Si madame la baronne a des secrets, je mange son pain, mon
devoir est d'être aveugle et muet. Vous commettriez une mauvaise
action en essayant de violenter ma conscience.

--C'est juste, répondit mélancoliquement Robert. Moi aussi, je mange
son pain; je devrais me taire et ne jamais fouiller autour de mon
berceau. Qui me blâmera pourtant de chercher d'où je viens, ne fût-ce
que pour aimer à mon tour cette... personne aimée de tous?

Devant un tel cri, Legouet n'était pas de complexion à demeurer
impassible. Malgré ses belles résolutions:

--Un gentilhomme! dit-il.

Et son torse, après s'être redressé, s'inclina de nouveau dans un
hiérarchique salut de cérémonie.

--Le rang, peu m'importe; le nom, je ne le demande plus. Parlez-moi de
lui. Quel homme est-il?

Le vieillard se découvrit et, d'une voix qu'assourdissait l'émotion:

--Entre tous, le plus noble et le plus dévoué. L'honneur même.

Un éclair d'orgueil traversa les pupilles bleues. Mais elles
s'assombrirent aussitôt.

--Vous devez vous tromper, mon bon Legouet; s'il était ce que vous le
dépeignez, je l'aurais connu.

Ils traversaient les vastes pâturages où mademoiselle de Gauleins
avait établi un haras. Libres entre des barrières roulantes, les
chevaux, en groupe, saluaient de ruades leur passage. D'habitude,
Robert empoignait la crinière du premier venu, lui sautait sur le dos
et, malgré les révoltes, sans selle, sans bride, sans éperons, à la
force du genou, l'enlevait brusquement et, les fossés franchis, les
obstacles vaincus, le ramenait, docile, au point de départ. Cette
fois, les hennissements, pareils à des bravades, le laissèrent
indifférent. Ses amertumes remontaient. Legouet n'y tint plus:

--Monsieur Robert!... mon cher monsieur Robert!

Lui continuait de marcher, l'âme en dehors du présent.

--Il ne faut pas vous affliger. Voit-on le fond des choses? La vie est
rude, surtout pour le grand monde qui a son quant-à-soi. Où les
petites gens se tirent d'affaire, les autres sombrent souvent. Tenez,
je n'ai peut-être pas le sens commun, j'en mettrais pourtant ma tête
au feu: jamais venue d'enfant n'a donné plus de joies que la vôtre.

Robert aurait pu répondre que ces joies s'étaient traduites par un
singulier déploiement de haine; il rentra chez lui sans desserrer les
lèvres. Il pensait aux paroles échappées à la baronne sur son père,
les rapprochait de celles de Legouet, voulait s'interdire ce travail
douloureux et, néanmoins, se laissait envahir par l'ardente curiosité.
Si son père était honoré, vénéré de tous, pourquoi madame de Randières
redoutait-elle son intervention? A bien comprendre Legouet, il ne
pouvait se faire connaître, mais il avait eu des entrailles
paternelles. Peut-être se rappelait-il, peut-être souffrait-il?...
Robert en tressaillait jusqu'aux moelles. Le sentiment qui
l'agenouillait jadis devant M. Laffont ployait à cette heure ses
genoux devant l'apparition impalpable et réelle. Il la plaçait sous
l'auréole des vertus de M. Laffont. Puis les doutes l'agitaient de
nouveau. Ce modèle des perfections humaines, ce père idéal n'existait
qu'en ses songes. Les Mérilles, avec leurs misères, en étaient la
meilleure preuve. Eh! non, les Mérilles ne prouvaient rien. Le couple
Benoît trompait ses parents. Madame de Randières avait eu des rages
quand l'ami Gaston contait les tribulations du pâtre. Au reste, se
souvenait-il de ces temps pénibles? Un peu encore, comme les chairs
gardent la sourde morsure d'un membre coupé. En ce moment, des
trésors d'indulgence et de tendresse l'emplissaient. Il était résolu à
ne plus rien chercher. De quel droit l'eût-il fait?

Seulement, il lui en coûta de se tenir parole. Son ordinaire
concentration d'esprit s'accentua. Léonie, aux aguets, crut qu'il
s'ennuyait de leur solitude. Elle profita d'un voisinage--celui des
Maubryan--pour en rompre la monotonie. Les Maubryan, installés près de
Karenthal depuis quelques années, à Saint-Gaël, s'étaient discrètement
préoccupés de mademoiselle de Gauleins à l'époque où celle-ci se
réputait morte. Chaque jour ils envoyaient prendre de ses nouvelles;
ils étaient même venus sans qu'on pût les recevoir. Tant de
sollicitude valait bien une visite, et la visite créerait sans doute
des ressources. Bonne noblesse angevine, position de fortune médiocre,
mais honorable: rien de plus naturel que de lier connaissance.

Un après-midi, elle fit atteler une victoria et partit avec Robert
pour Saint-Gaël.

La journée était chaude, le temps orageux, les chevaux manifestaient
des velléités d'impatience. On arriva pourtant sans encombre et
l'on tomba dans une cour qui ne visait en rien aux effets d'une
cour d'honneur. Des trois fils de la maison, solides gaillards
aux vêtements rustiques, l'un raccommodait un filet de pêche,
l'autre fourbissait un fusil, le troisième dressait un chien
au rapport. Les voix se mêlaient dans un continuel appel de noms:
«Gaspard!--Edmond!--Albin!» M. de Maubryan circulait à travers leur
désordre. Sur le perron, encombré de bruyères en fleurs, une jeune
fille composait un bouquet.

--Ah! mon Dieu! des sauvages, dit la baronne.

Robert, sans répondre, descendit pour lui présenter la main.
L'occupation et la pose de mademoiselle de Maubryan lui rappelaient
Blanche Laffont; c'en était assez: l'étrangère devenait une amie. Il
l'examinait à la dérobée, tandis que le maître du logis s'empressait
autour de madame de Randières. Les trois jeunes gens firent au nouveau
venu un accueil cordial. Tout de suite on se sentait attiré. Léonie
présenta Robert à madame de Maubryan:

--Un enfant que j'aime à l'égal d'un fils, et que je vous prie de
considérer comme tel.

Les habitants de Saint-Gaël n'étaient pas aussi sauvages que le
prétendait la baronne. Leur intérieur, quoique fort simple, le disait
de reste. Des revues, quelques livres, un piano témoignaient d'une
dose appréciable de civilisation. Les manières distinguées de madame
de Maubryan, un peu guindées peut-être, ne paralysaient ni son
affabilité ni son entrain. Léonie fut conquise. Elles se découvrirent
des amis communs, et la conversation tourna vite à une quasi
intimité. De sorte que l'orage, qui menaçait au départ de Karenthal,
avait eu tout le temps de mûrir lorsque madame de Randières parla de
s'en aller. Et Saint-Gaël de jeter les hauts cris: s'en aller par un
temps pareil!

--Il est positif, observa Gaspard, le fils aîné, le marin de la bande,
qu'avant un quart d'heure la tempête donnera du fil à retordre.

--Restez dîner, demanda madame de Maubryan.

--Vous seriez si aimable, madame! ajouta la jeune fille au bouquet, la
jolie Constance, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

Léonie tint bon: elle s'était oubliée, mademoiselle de Gauleins avait
passé tout l'après-midi seule, elle serait inquiète si elle ne les
voyait pas revenir.

--Écrivez-lui un mot.

--Non, non, je vous assure... une autre fois.

La voyant décidée, Edmond et Albin, chasseurs rompus aux méandres du
pays, indiquèrent au cocher, pendant que la baronne achevait ses
adieux, une nouvelle route, excellente.

--Elle vous raccourcira le chemin de plus de trois kilomètres.

--Vous ne sauriez vous tromper. A la première bifurcation, prenez la
droite, vous tomberez juste sous Kercoëth.

Madame de Randières donnait des poignées de main, envoyait des
sourires:

--A bientôt! à bientôt!... Vous, marchez rondement! dit-elle au
cocher.

Lorsqu'ils eurent franchi les portes de Saint-Gaël, Léonie se tourna
vers son compagnon:

--Eh bien, Robert, comment trouvez-vous nos voisins?

--D'excellentes gens, fort aimables. Ils ont surtout une façon de
rire...

--N'est-ce pas? Dites-moi, mon ami, cela vous va donc, le rire?
Sérieux comme vous êtes...

--La loi des contrastes, sans doute.

--Et la jeune fille, qu'on appelle Constance, je crois?

--Elle m'a paru d'une grande timidité.

--Ce qui n'est point la caractéristique de notre singulière époque.

--Aussi est-ce chez moi un compliment. Sa réserve lui sied à ravir.
Elle est jolie, ajouta Robert, l'esprit à la Riveraine, non plus à
Saint-Gaël.

Léonie se pencha vers lui:

--Vous ne savez pas? Si la réserve de mademoiselle de Maubryan vous a
plu, la vôtre, je me figure, lui a produit un effet analogue. Je n'en
suis pas surprise, car vous êtes charmant, quand vous voulez, comme
tout à l'heure. Deux yeux noirs de ma connaissance disaient bien des
choses... Avez-vous compris ce qu'ils disaient?

--Je n'ai pas vu, répondit simplement Robert.

Le vent commençait à souffler. Gaspard prophétisait juste: la tempête
était proche. Les nuages, d'abord immobiles, se cherchaient dans le
ciel, et peu à peu, descendus ensemble sur la mer, sur les plaines,
sur le silencieux horizon, cachant là-haut ce qu'il pouvait rester
d'azur, bâtissaient une coupole sombre, lourde, qui semblait se
rétrécir à mesure, manger l'espace et vouloir emprisonner la terre.
Léonie eut un geste nerveux, elle étouffait.

--Ces messieurs vous ont donné rendez-vous demain à Karenthal?

--Oui, pour m'emmener avec eux. J'aurais eu mauvaise grâce à refuser.
Si pourtant, madame, cela vous contrarie...

--Oh! du tout. Je veux qu'ils vous fassent rire à votre tour. Leur
société vous distraira.

--Je vous prierai d'observer que je n'ai pas besoin d'eux.

--Allons donc! vous vous ennuyez.

--Moi?

--Certainement. Je l'ai vu. Vous mourez d'envie de retourner à Paris.

--Non, je vous assure. Il y a bien mes études, mais j'ai le temps. Il
y a aussi ce pauvre Willmann; mais, en vérité, puisque Gaston est à
la Riveraine... Vous l'avouerai-je? je suis si bien en Bretagne! J'y
éprouve un sentiment si étrange, si doux, né d'une sorte de
filiation...

--Quelle idée! fit Léonie, de plus en plus nerveuse.

--Elle est toute simple. Ce pays s'adapte merveilleusement à mes goûts
et à mon caractère. Nous sommes pétris du même limon. Comme il serait
prétentieux de croire qu'il procède de moi, il est plus vraisemblable
d'admettre que je procède de lui. Les affinités naturelles ne
s'improvisent pas. Elles sont, par une force supérieure à nous. Ainsi
d'autres trouveraient cette lande lugubre; je la trouve superbe.

Il montrait le tapis de bruyères que la vitesse de la marche déroulait
et faisait fuir. Léonie n'écoutait plus. Ses regards interrogeaient
autour d'elle, sous le dôme abaissé des nuages, à travers
l'enveloppement des choses, l'horizon circonscrit:

--Je ne me reconnais pas, où sommes-nous?

--Dans la grande lande de l'État. Sans les nuages, vous apercevriez
devant nous Kercoëth.

--Hein?

--Nous allons passer à ses pieds.

--Aux pieds de la falaise rompue?

--Edmond et Albin de Maubryan l'expliquaient tout à l'heure à haute
voix.

Et elle n'y prenait point garde, ce nom ne la frappait point! On la
conduisait sur une pareille route, elle que son souvenir seul!... Un
coup de tonnerre la fit tressauter.

--Robert, qu'on arrête! je vous en prie! Qu'on retourne à Saint-Gaël!

--Ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes beaucoup plus près de
Karenthal.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu!

--Vous avez peur, madame?

Si elle avait peur!... Eh! non, après tout, non; elle ne voulait pas
avoir peur. Mais venir justement passer là, contre cet horrible
endroit!... Les éclairs se succédaient, zébrant de feu les nuées
noires pendues aux falaises en de longs voiles de crêpe déchirés. Le
vent du large poussa contre eux une pluie serrée, froide, furieuse,
des vagues de pluie, comme si la mer voisine, qui rugissait, montant à
l'assaut des roches impassibles, leur jetait sa houle au visage.
Léonie frissonnait. Ses yeux, fixes, s'enfonçaient au coin de la
falaise, où la tempête semait des trombes. Les chevaux, fouettés par
l'ondée, aveuglés par l'éclair, allaient un train de vertige qu'aidait
la rapidité de la pente.

A un brusque détour du chemin, une forme humaine apparut.

C'était, au milieu de la chaussée, tenant vaillamment tête à la
rafale, une grande paysanne, droite et ferme, efflanquée comme un
spectre. Elle marchait, tâtonnant la route de son bâton. Léonie poussa
un cri, le cocher héla de tous ses poumons, dans le vacarme des
éléments et des choses. Au lieu de se garer, la paysanne se tourna
lentement vers l'équipage qui l'allait broyer. Le visage décharné, les
pupilles éteintes, l'aveugle tâtonnait toujours de son bâton,
cherchant un des talus pour refuge. Soit qu'elle ne crût pas le danger
si proche, soit que la pluie et le vent la gênassent, ses mouvements
s'exécutaient avec calme. Les chevaux, lancés à toute vitesse, la
touchaient déjà. Impossible de les arrêter court. Le timon l'atteignit
en pleine poitrine et l'envoya rouler quelques pas plus loin. Trois ou
quatre tours de roue, la voiture lui passait sur le corps. En un clin
d'œil, Robert se trouva suspendu aux naseaux des bêtes qu'il rejeta
de côté violemment et fit stopper de force. Puis il courut à la femme
étendue par terre.

Léonie était restée sans voix. Un tremblement l'agitait, en ses yeux
se lisait de l'effroi. Elle ne pouvait les détourner de l'aveugle
immobile. Celle-ci n'était pas évanouie, mais ses forces l'avaient
abandonnée. Une des jambes, frôlée par les roues, laissait couler un
sang clair; à mesure, l'eau du ciel balayait ce sang. Les orbites, aux
paupières rouges, s'ouvraient, larges, dans le vide, quêtant sans
doute un introuvable rayon de lumière.

--Essayez de marcher, dit Robert, en la mettant debout.

L'aveugle vacilla. Elle allait retomber.

--Appuyez-vous sur moi, je vais vous aider à monter dans la voiture.

Elle poussa un soupir et se laissa faire. Plus elle approchait,
soutenue par son guide, plus Léonie se pelotonnait sur elle-même,
s'enfonçant dans son coin, voulant reculer, reculer encore, doutant
s'il ne valait pas mieux se jeter à terre et fuir.

--Prenez-la près de vous, lui dit Robert. Elle est blessée. Rien de
grave, j'espère. Nous la soignerons au château, où il est
indispensable de rentrer le plus vite possible, car vous êtes
ruisselante de pluie. Moi, je monte sur le siège.

Léonie balbutia plutôt qu'elle ne répondit:

--Comme il vous plaira.

Le son de cette voix secoua si profondément l'aveugle que Robert crut
à une défaillance. Il la souleva dans ses bras et la mit à côté de la
baronne. En un bond, il était à son nouveau poste; la voiture
repartit. Le chemin devenait difficile, plein de pierres cassées. Il
se retourna, pour savoir si l'aveugle ne souffrait pas des cahots. Ce
qu'il vit le stupéfia: la capote relevée rapprochait les deux femmes.
Léonie avait une rigidité de statue. On ne la devinait vivante qu'au
claquement des dents. Et sa compagne la cherchait, avec une expression
farouche où saillait le ravage des traits. Elle la cherchait, palpant
la robe, touchant la poitrine, gagnant le visage, les doigts sûrs,
comme si les yeux éteints se fussent rallumés au bout de ces doigts.
Des exclamations gutturales grondaient. Il y devinait d'âpres
reproches, des menaces, mais le sens exact lui en échappait. C'était
du bas breton. Le cliquetis des mots augmenta. Les gestes se mêlèrent
aux paroles en malédictions tragiques. L'aveugle se leva toute droite,
rejeta la capote derrière elle et continua ses invectives, tandis qu'à
l'aide de son bâton, au risque de se rompre les os, elle fouillait,
voulant le marchepied, pour descendre.

Robert arracha les brides des mains du cocher, scia la bouche des
chevaux, dont les jarrets ployèrent, sauta sur la route et eut le
temps juste d'amortir la chute.

--Elle allait se tuer, fit-il.

--Si bon lui semble! riposta Léonie. Prenez les guides,
dépêchons-nous, ramenez-moi. Le cocher reconduira cette femme chez
elle.

--Ramenez madame la baronne, commanda Robert. C'est moi qui me
chargerai de cette femme.

Le cocher n'en demandait pas davantage. Il toucha les chevaux et
l'attelage fut bientôt hors de vue.

Robert, sous l'impression de cette scène, se trouvait passablement
désorienté. Qu'y avait-il entre ces deux créatures? A moins que
celle-ci n'eût perdu la raison? A peine ce coin de Bretagne
connaissait-il madame de Randières, elle n'y venait plus depuis des
années. L'aveugle était à moitié couchée sur le talus. Des soupirs de
colère lui gonflaient encore la poitrine. Il s'informa doucement:

--Vous êtes-vous fait mal de nouveau?

--Non.

--Vous pouviez être écrasée.

--Elle l'espérait bien.

Et, ressaisie par sa fureur, la paysanne se dressa, les deux poings
tendus dans la direction où s'éloignait l'équipage, faisant de grands
gestes désolés. Robert s'embrouillait de plus en plus. Elle ne perdait
la raison qu'à l'égard de Léonie.

--Prenez mon bras, dit-il.

--Non.

--Pourquoi?

--Rien de Karenthal. Je préfère crever là.

Cette fois, c'était précis, elle nommait Karenthal.

Sans l'écouter, il enlaça la taille maigre, l'entraînant, la portant
presque.

--Laissez-moi!

--Ainsi, blessée, sous la pluie?

--Qu'est ce que ça me fait?

--Ça me fait beaucoup, à moi. Dieu commande d'aimer son prochain comme
soi-même et si mon prochain m'abandonnait dans l'état où vous êtes...
Aussi quelle idée d'avoir peur de venir chez madame de Randières! On
vous y eût très bien soignée.

--Elle, sans doute, n'est-ce pas?

--D'abord, et moi par-dessus le marché.

L'aveugle haussa les épaules. Décidément rien à tirer d'elle; c'était
une obstination de vieille, quelque rancune ancienne, avivée par
l'accident et la rencontre.

--Voyons, reprit Robert, vous allez me dire où vous demeurez.

--Vous le savez de reste, observa-t-elle brutalement.

--Je vous affirme que non, et, comme je suis loin d'être sorcier,
j'aimerais mieux un renseignement que votre colère.

--Où sommes-nous?

--En face du château de Kercoëth. Habitez-vous le village?

--En dehors, sous le château, une chaumière.

--Celle, peut-être, qui est toute seule, vers la plage?

--Oui.

Elle ne résistait plus, s'aidant, au contraire, afin d'abréger le
chemin. Au bout de quelques minutes, elle dit:

--Que faites-vous à Karenthal?

--J'y suis avec madame de Randières, à cause de la santé de
mademoiselle de Gauleins.

L'aveugle s'arrêta, le palpa, prononça des mots inintelligibles, avec
un ricanement mauvais, puis retomba dans un silence farouche, jusqu'à
la porte de sa maison.

Le logis était propre et confortablement meublé. De hauts landiers de
cuivre brillaient dans l'âtre où dansaient des flammes sous le
chaudron, plein d'une épaisse bouillie de blé noir. Un flambeau bénit,
de cire jaune, brûlait entre une miniature représentant un homme fort
élégant, mais à la figure un peu brouillée par le temps, et la
traditionnelle image de sainte Anne d'Auray. Devant l'image, une jeune
fille était prosternée, qui se leva au bruit de la porte.

--Déjà, grand'mère? Puis, apercevant l'inconnu: Vous avez eu besoin
qu'on vous reconduisît? Je pensais que vous attendriez dans l'église
la fin de l'orage. Si j'avais su, je serais allée à votre rencontre.
Mais vous êtes transie, mon Dieu! Entrez vite.

--Que faisais-tu, Guilmette? interrogea l'aïeule.

--Je priais pour le père. L'Océan est mauvais sur les récifs.

--C'est par des temps pareils, prononça l'aveugle, que les morts se
lèvent de leur couche d'algues.

Robert, fatigué d'un patois auquel il n'entendait rien, mit Guilmette
au courant de l'accident et s'offrit pour les soins à donner. Tandis
qu'il parlait, la jeune fille l'examinait, les yeux démesurément
agrandis, stupéfaite. Elle se signa, comme en face d'un fantôme. Mais
il fallait s'occuper de la blessée; elle s'y employa du mieux que le
lui permit son trouble. Robert vint à son aide. Il avait porté
l'aveugle sur le lit, où elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil
lourd. Les regards de Guilmette l'enveloppaient et le gênaient. A qui
cette petite en avait-elle?

Cependant, Guilmette reprenait de l'assurance. Évidemment, ce fantôme
n'en était pas un. Elle répondit même à ses observations. Bien qu'elle
ne parlât point un français aussi correct que celui de l'aïeule, elle
était suffisamment claire et, de son côté, comprenait tout. Elle
sortit d'un bahut des vêtements d'homme, les offrit à leur hôte, qui
refusa, et fit monter, plus pétillantes, les flammes de l'âtre pour
qu'il pût au moins se réchauffer. L'orage, dans le lointain, grondait
toujours. Les clameurs de l'Océan se mêlaient aux derniers coups de
tonnerre, plainte énorme apaisant quelque gigantesque convulsion de
la nature. Et Robert considérait, à côté de l'image de sainte Anne, le
portrait près duquel priait tout à l'heure Guilmette.

--C'est le marquis Alain, dit-elle en éteignant le flambeau bénit, le
frère de lait de mon père. Il n'habite plus Kercoëth.

--C'est du marquis de Kercoëth que vous parlez?

--De notre maître, oui, monsieur.

--Alors, demanda vivement Robert, vous savez où il est depuis son
départ d'Alfort?

Le désir de revoir la folle, la belle et malheureuse créature sauvée
un jour par lui, de nouveau le mordait au cœur. Oh! si cette enfant
voulait dire... Mais elle remuait la tête, en signe de refus ou
d'ignorance. Elle ajouta seulement, à cause de la contrariété peinte
sur le visage de l'interlocuteur:

--Grand'mère vous renseignerait mieux que moi. M. Alain lui écrit.

Robert s'approcha de l'aveugle. Elle était immobile, la respiration
courte, en proie, sans doute, à des rêves tourmentants.

--Elle dort, dit-il. Je n'ai pas le courage de la réveiller. Je
reviendrai.

--Pour rien, peut-être. Elle ne vous connaît pas. Elle ne répond
qu'aux gens dont elle est sûre.

--M. de Kercoëth se cache donc?

--A quel propos se cacherait-il? riposta fièrement Guilmette.

--Je suis allé bien des fois au château, les serviteurs m'ont
accueilli poliment, mais on ne m'a jamais permis d'entrer. Aussi
puis-je supposer...

--M. de Kercoëth ne se cache pas, n'ayant fait de mal à personne. Il
évite le monde, voilà tout, depuis le malheur qui l'a frappé, qui nous
a frappés en même temps.

--Son enfant noyé, n'est-ce pas?

--Le petit comte Hugues.

--Pourquoi ce malheur vous a-t-il frappés, vous autres?

--Après le petit comte Hugues, l'Océan a pris mon grand-père et mes
sept oncles. De la famille, grand'mère, mon père et moi, nous restons
seuls, pas pour longtemps, je pense. Nous y passerons à notre tour. M.
Alain a beau défendre, nous irons jusqu'au bout du vœu, le vœu de
grand'mère: retrouver le corps du petit comte. Grand-père et mes sept
oncles sont morts en le cherchant. Par bonheur l'Océan les a rendus:
ils reposent en terre sainte. Il y a encore mon père et moi. Et,
désignant le lit où gisait l'aïeule: Elle est trop vieille,
maintenant. Et puis, elle a eu à pleurer pour M. Alain, qu'elle a
nourri, pour tous les autres; tant de larmes lui ont mangé les yeux.
Ce n'est pas fini, puisqu'il y a encore le père et moi.

--Vous? presque une enfant!

--D'abord, je suis très forte; ensuite, je vais à l'Océan surtout
quand le temps est beau. Mais, si le père doit mourir aussi, j'irai
par tous les temps. Un vœu est un vœu. Il faut peut-être la vie de
toute notre famille pour racheter le bonheur de Kercoëth.

--Comment s'appelle votre père?

--Jean-Marie Auvray.

--C'est pour lui que vous priiez, lorsque nous sommes arrivés?

--Pour grand'mère surtout, afin que la sainte Vierge ne la laisse pas
porter au cimetière après ses huit fils et sa petite-fille, sans
l'avoir consolée en bénissant le vœu.

Ces paroles s'imprégnaient d'une foi si naïve, d'une telle simplicité
d'héroïsme que Robert en était profondément ému. Tout à coup on frappa
du dehors, et Legouet exhiba sur le seuil une mine ravagée.
L'excellent Legouet perdait de son impassibilité ordinaire. Voir
Robert en un pareil lieu lui dérangeait les esprits.

--Madame la baronne est très inquiète. Aussi par ce temps de chien!
Une voiture fermée vous attend sur la route, venez, madame la baronne
désire que vous veniez tout de suite.

Il tenait à la main un panier et l'alla poser sur une table.

--Qu'est-ce que cela? demanda Guilmette.

--Du vin et du cognac pour Renotte.

--Remportez! Grand'mère refusera, vous le savez. Kercoëth donne ce
qu'il faut, quand il faut quelque chose. Nous appartenons à Kercoëth,
nous!

Legouet présentait ses doigts engourdis aux flammes du foyer, n'ayant
pas l'air d'entendre.

--Allons-nous-en, monsieur Robert.

--Remportez! commanda violemment Guilmette.

--Non, ma foi. J'ai le poignet fatigué. Tu donneras à un pauvre. En
route, monsieur.

Robert alla de nouveau regarder celle qui dormait. Le sommeil était
calme. La figure, détendue par le repos, se revêtait d'une expression
de douceur profonde. Seuls, les rides du front et des joues, le
bleuissement des paupières sous les yeux à jamais morts indiquaient
une souffrance familière et quotidienne. Il s'inclina devant
Guilmette:

--A demain, mademoiselle, pour avoir des nouvelles de votre
grand'mère.

Guilmette, à travers les vitres, suivit la silhouette gracieuse, peu à
peu effacée... Il paraissait être bon: comment alors habitait-il
Karenthal?

Les chevaux partis:

--Vous avez de singulières idées, dit Legouet. Vous ne me répondez
pas?... A quoi pensez-vous?

--Au dévouement qu'inspirent les Kercoëth.

--La vieille chanson de Renotte. Si vous prenez ses histoires au pied
de la lettre!... Elle divague souvent.

Robert allait objecter que Renotte n'avait pas desserré les dents; la
scène de la victoria, ce qu'il apprenait de Guilmette, surtout ce nom
des Kercoëth joint aux incidents de l'après-midi le mirent sur ses
gardes. Sachant Legouet bavard, il trouva bon de le laisser bavarder.
L'autre ne s'en fit pas faute.

--Oui, elle divague. Elle aimait tant le marquis! Plus que ses propres
fils, monsieur. Ces Auvray étaient de rudes hommes, de braves garçons,
dévoués à leur mère, jusqu'à la mort; mais ils n'avaient pas les
grâces enjôleuses de M. Alain, et Renotte était fière de voir ce beau
gentilhomme rester pour elle le petit caressant d'autrefois. Elle les
lui a sacrifiés. Elle les aimait pourtant. Seulement, elle aimait
mieux M. de Kercoëth. Et, je vous prie de le croire, elle n'aime ni ne
hait à moitié. C'est la passion en chair et en os. Quand le malheur a
frappé le marquis, elle s'en serait prise au monde entier. Que la
catastrophe soit l'effet du hasard, elle ne l'admet pas. Elle suppose
un crime. Elle déclare qu'on a jeté le comte Hugues dans la mer, du
haut de la falaise rompue, ce qui est faux.

--Qu'est-ce qui le prouve?

--La façon d'agir de M. Alain. Il a été le premier à défendre la
personne que Renotte accusait.

--Renotte a sans doute ses motifs. Vous connaissez son vœu? J'en
voulais demander la date, vous êtes arrivé, je la lui demanderai
demain. Les moindres détails de ce drame m'intéressent.

La figure de Legouet prit l'agréable teinte de l'émeraude. Il ouvrait
déjà la bouche pour dissuader Robert; une réflexion lui vint: mieux
valait le satisfaire. Les curiosités risquent, si on les endigue,
d'enlever tout obstacle et de causer nombre de dégâts; tandis qu'avec
un grain de diplomatie...

--Bah! dit-il, vous n'aurez pas besoin de vous déranger. Ce... drame,
je peux vous le conter aussi bien que Renotte.

--Soit! J'écoute.



VI


L'intendant plongea la main dans les mèches grises de ses cheveux et
toussa deux ou trois fois avant de donner un libre cours à son
éloquence. Élevé sans doute ailleurs qu'à l'école du divin Racine, il
ne se fit pas scrupule de remonter au déluge et même plus haut.

A l'entendre, le marquis de Kercoëth, dans sa jeunesse, était un homme
incomparable: intelligence de premier ordre, grâce de premier choix.
Aussi chiffra-t-il ses conquêtes par un total bientôt digne de celui
de don Juan. Parmi le tas, il y eut des passions partagées. La famille
fermait volontiers les yeux, attendu le va-et-vient de ces sentiments
où la mairie et l'église demeuraient étrangères. Le père, d'ailleurs,
au déclin de l'âge, comptait prémunir à temps sa race contre
l'éventualité d'une extinction. Son autorité faisait loi. Un beau
jour, il décréta le mariage d'Alain avec sa cousine Yvonne de
Kercoëth, héritière de la branche cadette. Une alliance aussi
naturelle reconstituerait en un seul faisceau l'antique et riche
patrimoine. Alain n'eut garde d'élever une objection, mais il se fit
accorder du répit. Sa cousine lui était presque inconnue, et il se
trouvait au mieux de certaine liaison déjà vieille de trois années.
Une habile temporisation lui parut le parti le plus sage. Elle
finirait bien par lasser l'adversaire, tout en laissant au fiancé
récalcitrant le bénéfice des déférences platoniques.

Par malencontre, le hasard rompit ses calculs et les événements
tournèrent à leur guise. Il avait vu sa cousine autrefois, dans un
lointain très vague où il la traitait en petite sœur; de la petite
sœur était sortie une ineffable créature, au maintien sérieux et
fier, à la taille ravissante, aux formes sculptées dans le marbre. Il
s'éprit d'elle, éperdument. Non, certes, il n'avait jamais aimé,
jamais, ni celle-ci ni celle-là, ni--l'oublieux--la toute-puissante
encensée hier. La vie de son cœur datait de sa nouvelle rencontre
avec Yvonne. Il l'adorait. Et, pour le coup, l'adoration était
véritable. Mais la liaison? Une Calypso sur la conscience est un
poids. Il devait, au surplus, tant de reconnaissance!... Aussi, pressé
par son père, inventait-il encore des prétextes dilatoires, au
supplice de ses mensonges.

Les jeunes filles ont parfois des clairvoyances que les vieilles gens
feraient bien de leur prendre. Yvonne devina et fut désespérée. En
outre, elle surprit un jour une femme de leur monde serrant de trop
près le cousin. A dire vrai, celui-ci résistait; Yvonne n'en annonça
pas moins son immédiate entrée au couvent.

Il y eut dans Kercoëth et aux alentours un vacarme indescriptible. Le
pays s'émut. Quoi! un obstacle séparait ces deux êtres, tout entiers
l'un à l'autre? On fut vite édifié: l'obstacle était une personne
considérable de la région, mariée à un jaloux brutal, capable de la
tuer s'il découvrait la trahison. Et les racontars de marcher leur
train. Oh! ma chère! Ah! ma chère!... Les yeux du mari laissaient
certainement à désirer, mais ses oreilles étaient excellentes.
L'incroyable disposition des bruits à se propager en province alarma
la maîtresse d'Alain, qui le conjura de se marier, afin d'y couper
court. Il ne se le fit point dire deux fois et c'est ainsi qu'Yvonne
fut sauvée du couvent.

En se donnant le ciel, Alain se gardait quand même un enfer, car
l'autre n'abdiqua aucun droit. Elle avait prétendu mettre l'amant sous
pavillon neutre et faciliter par là les moyens de contrebande. Elle
s'aperçut que le pavillon était de guerre et que l'hypocrite Alain s'y
drapait à outrance. Dès lors éclata une lutte sourde. Comme le destin
a toujours l'air de se moquer des gens, quelques mois après les justes
noces, deux incidents survinrent qui, avec plus de hâte, les auraient
sans nul doute empêchées: le vieux marquis de Kercoëth mourut, suivi
de près par l'époux de l'abandonnée. Toutes les craintes de celle-ci
s'envolèrent en compagnie de l'âme irascible du défunt. Elle put se
livrer à ses fureurs, qui doublèrent lorsque naquit le fils d'Yvonne.
C'était un vrai bijou. Dès l'âge de trois ans, on vit qu'il serait
beau de l'héréditaire beauté des Kercoëth. Au rebours de ce qui se
passe souvent, l'orgueil maternel accrut la tendresse conjugale. Alain
était plus que l'idole, il était le père. Yvonne n'entendait pas qu'on
touchât à son bien et, sentant les menées de la rivale vaincue, se
chassa du cœur tout ce qu'elle y gardait encore de secrète pitié.
Peut-être eût-elle dû se souvenir que, veuve à temps, la vaincue
serait aujourd'hui la victorieuse, sinon par reconnaissance d'amour,
au moins par scrupule d'honneur. La jalousie transforma l'ange en
bourreau. Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre: son mari n'avait
d'yeux que pour elle; seulement, il avait aussi des airs de
compassion qui l'exaspéraient. Elle afficha son bonheur, le promena
sur les grands chemins, dans les châteaux, le donna tant qu'elle put
en spectacle, pour que l'autre fût dévorée de rage. La rage opéra en
conscience. Mais, tout abandonnée qu'on pût être, on espérait quand
même. Trois années de fièvre ne s'effacent pas ainsi. Des genoux usés
sur un tapis ne peuvent qu'y retomber. Une occasion, et... L'occasion
ne demande jamais mieux que de naître. Les hautes falaises furent
témoins d'un rendez-vous, auquel le marquis n'avait pu se dérober.

Ils étaient là, face à face, elle, altière et vindicative, lui
passablement ennuyé. Elle remua toutes ses foudres: rien! Elle passa
aux moyens tragiques: larmes, pâmoisons, se traîna, folle, à ses
pieds: rien! Soudain un rire insultant vint la fouetter au visage.
Yvonne, tenant par la main le petit Hugues, se dressait devant eux.

La vue de la misérable, pantelante, désespérée, au lieu de
l'attendrir, avivait sa haine. Ah! ce n'était pas fini? la comédie se
jouait toujours? Après le premier adultère, le second, le mari mort ne
gênant plus; elle, grâce à Dieu, vivait, et se défendrait, défendrait
son foyer, son bonheur, sa vie. Elle n'était plus la résignée, jadis
prête à prendre le voile, elle avait pour elle la triple puissance
d'un honneur intact, d'un amour pur et de sa maternité.

Yvonne souffrait en parlant. C'était l'explosion longtemps contenue,
l'enjeu suprême dans une heure décisive. Cette rivale encore aux pieds
d'Alain, ce torse superbe encore secoué de sanglots, et qui peu à peu
se relevait, puis lentement tout ce beau corps debout, les larmes
mangées par la honte, laissant aux yeux la transparence d'un voile où
s'accentuait l'éclat fulgurant du regard, est-ce que tout cela
n'allait pas vaincre à son tour et foudroyer le bon droit?

Lui ne songeait qu'aux souffrances de son Yvonne. Il aurait voulu la
saisir dans ses bras; l'emporter loin, bien loin, l'arracher à cette
scène odieuse. Déjà il l'enlaçait.

--Faites! cria la maîtresse. Mais prenez garde, madame! Vous ne le
connaissez pas comme je le connais à présent. Les douleurs auxquelles
il m'a condamnée seront tôt ou tard votre partage. Prenez garde!
prenez garde!

--Je n'ai pas peur, répliqua Yvonne. De tous mes talismans, voici le
meilleur.

Ses doigts se posèrent avec orgueil sur les boucles dorées de
l'enfant.

--Votre fils? Dieu vous l'ôtera. Je le maudis, votre fils; je vous
maudis, vous!

--Ah! je vous le défends! cria Kercoëth, en Breton superstitieux. Elle
est la pureté, il est l'innocence. Je vous défends de les maudire.

La veuve eut un haussement d'épaules et disparut le long des falaises.
Elle fit mieux, elle disparut du pays. On n'entendit plus parler
d'elle, et Alain reprit bientôt sa sérénité, troublée par les
invocations sacrilèges.

Le petit comte Hugues devenait adorable. Les paysans, les marins le
saluaient comme l'héritier du maître; puis, raffolant de sa grâce,
l'embrassaient comme leur propre enfant. Il tournait presque à la
légende. Ceux qui l'apercevaient en partant pour la pêche étaient sûrs
de ramener leurs bateaux pleins. Ceux qui s'en allaient dans les
pâturages, s'ils le voyaient passer, trouvaient la journée moins
longue. Et, debout sur la terrasse du château, devant l'Océan couronné
de neige, il entendait les mouettes claquer leurs ailes lourdes
au-dessus de son front, comme pour lui faire signe de les suivre vers
les lointains perdus dans les brumes. Car il avait une passion pour
l'Océan. Son plus grand plaisir était d'aller pêcher dans les flaques
d'eau que laissait derrière elle la marée descendante. Sa gouvernante,
vieille fille de quarante-cinq ans, l'accompagnait. Or, par une forte
marée de juillet, la gouvernante rencontra sur la plage des
bohémiennes qui lui proposèrent la bonne aventure. C'est à peu près
la seule façon qu'aient les vieilles filles de se marier. «Vous
épouserez un brun, riche, beau...» Sous-entendu: «Parce que vous êtes
blonde, pauvre et laide.» La science des contrastes. Le poison était
doux, la gouvernante en but à longues gorgées. Hugues, ne se sentant
plus surveillé, courut vers les creux des falaises chercher des crabes
dans le remous des vagues.

Les vagues, paraît-il, roulèrent cette poupée rose et l'emportèrent.

Ce fut une journée terrible. En un instant, le pays fut sur pied. Le
désespoir des Kercoëth était indicible. Une fourmilière humaine fit la
côte toute noire. On battit un à un les recoins des falaises, on
plongea dans les entonnoirs profonds, pleins même à marée basse.
Peines inutiles. Très avant dans la nuit, on était encore là; les fils
Auvray avaient pris la mer et parcouraient les moindres anfractuosités
du rivage, on attendait leur retour. Ils rentrèrent découragés. Peu à
peu la foule se dispersa; il ne resta plus sur la plage que les huit
fils Auvray autour de leur mère, tandis qu'Yvonne, suivie d'Alain et
d'Annick, marchait, marchait, sans une parole. Sous la lune blafarde,
elle épiait les roches, elle scrutait le sable; le sable n'avait pas
gardé la trace de son enfant, les roches ne lui avaient même pas gardé
son corps.

Au point du jour, les Auvray poussèrent une exclamation: c'était, à
l'horizon, la voile du père. Il revenait des récifs explorés au large.
Yvonne entendit et courut jusqu'au pied de la falaise rompue,
débarcadère habituel d'Auvray. En voyant le hardi marin, au lieu de
sauter vivement à terre, descendre avec une lenteur embarrassée, elle
se mit à trembler de tout son corps. Kercoëth l'étreignit contre sa
poitrine, des sanglots qu'il pouvait à peine contenir lui déchiraient
la gorge. En cet homme gisait leur dernier espoir. Et quel espoir! un
cadavre fait et rejeté par l'Océan. Derrière eux, Annick, Renotte, ses
huit gars solides demeuraient immobiles, transis de peur.

Là-bas, dans un évasement des roches, accompagnée d'un serviteur, une
femme regardait.

Auvray s'avança d'un pas lourd. Entre ses hautes épaules, la tête
ployait vers le sable, immobilisée, dans la pose de toute la longue
quête nocturne. A peine osa-t-il la relever en présence du marquis et
d'Yvonne. Un rude marin pourtant, aux attendrissements difficiles.
Enfin, il se mit à genoux devant Yvonne, comme pour lui demander
pardon, et, d'une voix rauque:

--Voilà, dit-il.

C'étaient, trouvés sur le récif de la Corne, à deux lieues au large,
le chapeau et le tablier du petit comte Hugues. Yvonne prit les
épaves et y enfouit son visage. Tous pleuraient, tant la douleur
muette de cette mère était navrante.

Alors, la femme, là-bas, sortit de son observatoire. Elle surgissait
de nouveau, la rivale jadis bravée; elle surgissait, ivre encore de
haine, les yeux secs devant un pareil deuil, s'en faisant un triomphe.

--Au fond de l'Océan, votre talisman, s'écria-t-elle. Je vous avais
prévenue que Dieu vous l'ôterait. L'Océan ne vous le rendra pas.

--Vous voulez donc l'achever! gronda Kercoëth.

Il se tourna, glacé d'effroi, vers Yvonne. Yvonne riait, d'un rire
heurté, métallique, intarissable. Il la saisit, la secoua, l'appela:

--Yvonne!... mon Yvonne!...

Le rire continuait, avec des déchirements convulsifs, sans qu'une
larme vînt humecter les paupières brûlantes.

--Elle est folle, je suis vengée! dit l'implacable créature. Vous
n'avez, monsieur, qu'une chance de la guérir: c'est de lui retrouver
son fils. N'y comptez pas, cela ressemblerait trop à un miracle, et
les miracles!...

Une main brutale s'abattit sur son poignet. Renotte était plantée
devant elle.

--On le lui rendra, son fils; tu m'entends, toi! Mort, c'est possible;
mais on le lui rendra. Je jure que le corps de notre cher petit comte
dormira près de ses pères. Et je fais vœu à sainte Anne: dès ce jour,
tous les jours, à toute heure du jour, quelque temps qu'il fasse, y
eût-il des tempêtes du diable, quand les plus hardis n'oseraient
sortir, un de mes Auvray sortira, le cherchera. Tu t'es vengée
aujourd'hui, Dieu nous vengera plus tard. Tu te réjouis trop de notre
malheur pour n'en être pas la cause. Va-t'en, mauvaise chrétienne,
va-t'en, ou je ne réponds plus de moi.

Auvray étendit le bras:

--Dieu a tout vu, dit-il, et fera justice. Femme, j'accepte ton vœu;
je le remplirai pour ma part.

Les huit fils, le bras étendu, répétèrent:

--Moi aussi, mère, moi aussi.

Et ces êtres à demi sauvages, surexcités par la catastrophe, leur nuit
d'angoisses, la folie d'Yvonne, commencèrent à gronder autour de la
«mauvaise chrétienne». Le serviteur de celle-ci s'était précipité au
secours de sa maîtresse, Kercoëth l'aida à la sauver. Ils l'allaient
jeter à la mer.

... L'excellent Legouet s'était animé au cours de ce récit. Robert,
avide, écoutait. Tout à coup, il l'interrompit:

--La jeter à la mer? Comme ils auraient bien fait! Un monstre, un
monstre...

--Oh! monsieur, s'écria l'intendant, songez à ses souffrances. Elle
était moins coupable que vous ne le supposez. Elle avait ses raisons
pour haïr. On l'avait abandonnée; or, elle était... mère, elle aussi.

--Triste mère, celle qui ne respecte pas la mort d'un enfant!

Legouet voulut protester; mais, devant la mine indignée de Robert, le
rouge lui montait au front. Des terreurs le prenaient d'avoir trop
parlé. Cependant, ne valait-il pas mieux qu'il contât lui-même
l'histoire? Dite par Renotte, elle eût fatalement amené le nom de la
rivale. Et cette rivale s'appelait la baronne de Randières! Il tenta
une diversion dans la gamme variée des choses banales.

--Allons, monsieur, remettez-vous. Nous arrivons. Si madame la
baronne...

--Connaissez-vous la marquise de Kercoëth?

Pas moyen de quitter la piste!

--Oui, monsieur, soupira l'intendant.

--Comme elle est belle!

Legouet tressauta:

--Vous la connaissez donc, vous?

--Je l'ai vue.

--A Paris?

--A Maisons-Alfort. Depuis, sa pensée ne m'a plus quitté. Dans mes
veilles, dans mon sommeil, elle me hante. Legouet, je donnerais tout
au monde pour passer ma vie auprès d'elle, pour avoir le droit de la
garder toujours et de toujours la regarder.

Legouet demeurait stupide. Une passion, maintenant? Ah! certes, il
savait la marquise capable de l'inspirer; mais une passion chez le
fils de la baronne de Randières pour la femme du marquis de Kercoëth!
C'était abominable. Par quel prodige la folle, invisible à tous, lui
était-elle apparue?

--Quand je songe, reprit Robert avec véhémence, qu'une misérable...

--Monsieur! supplia tout haut Legouet, tandis que tout bas il se
disait: «Parlez donc de la voix du sang!»

--Oui, qu'une misérable lui a tué son enfant.

--Ah! non, par exemple. On ne le lui a pas tué. L'Océan est seul
coupable. La preuve, c'est que Renotte a remué ciel et terre pour
démontrer le crime et n'y a pas réussi. Tenez, un pâtre prétendait que
deux femmes avaient entraîné le petit Hugues vers la falaise rompue,
en étouffant ses cris, au moment où les bohémiennes disaient la bonne
aventure à la gouvernante. Eh bien, M. de Kercoëth l'a fait venir, et
le pâtre a reconnu qu'il tenait cette histoire de Renotte. Il avait, à
la vérité, vu deux femmes, mais elles causaient avec la gouvernante,
pendant que le petit comte Hugues pêchait les crabes seul.

--Où est cet individu?

--Il a quitté le Morbihan.

--On l'aura payé pour mentir et renvoyé ensuite.

--C'est ce que raconte Renotte, dit étourdiment Legouet.

--Et je la crois, et je comprends sa soif de vengeance, puisque je la
partage.

L'intendant demeura bouche bée. Dans quelle galère s'étaient-ils tous
embarqués! Et comme la baronne était sage de ne pas vouloir de cette
excursion en Bretagne!

Léonie, à l'entrée de Robert, l'examina de loin, anxieusement. Il
s'approcha de son air habituel, le visage était impassible;
évidemment, l'incident de leur promenade n'avait pas eu de suite. Elle
se mit à en plaisanter, railla sa frayeur devant Renotte.
S'imaginait-on! Aussi ces allures de sorcière, et puis, sans doute,
l'énervement de l'orage... Robert acquiesçait. Il prit le même ton
léger pour parler du vœu. Léonie ne parut attacher aucune importance
à l'affaire.

--Ah! ah! on vous l'a dit...

--Oui... Guilmette, la petite-fille de votre... sorcière.

--Je me rappelle, en effet, certain vœu. Une _vendetta_ chez les
Corses. Des bruits qui ont couru... vous vous souvenez, ma tante?

--Hugues de Kercoëth assassiné, prononça mademoiselle de Gauleins.

--Noyé, ma tante, noyé. Renotte crie partout à l'assassin, malgré la
défense de... du marquis... enfin, du père de l'enfant. Mais les
interdictions n'empêchent pas les légendes. La Bretagne en est
peuplée. Seulement, celle-là est lugubre. Par contre, j'en sais de
charmantes.

Débordée par le flux de ses paroles, un peu affolée par la situation,
voulant arracher Robert à l'histoire maudite, elle débita les rêveries
exquises où gronde l'âpre poésie de l'Océan. Robert n'écoutait pas. Il
se représentait, là-bas, sur la terrasse du château, près du petit
comte Hugues, le blanc tournoiement des mouettes.

Le lendemain, Edmond et Albin de Maubryan, avec leurs fusils et leurs
chiens, vinrent le prendre. Ils chassèrent toute la matinée et
rentrèrent à Saint-Gaël par la route de Kercoëth. L'itinéraire permit
à Robert de quitter quelques minutes ses compagnons. Il frappa chez
les Auvray. Guilmette ouvrit, et, tout de suite:

--Grand'mère va bien, monsieur, très bien.

--Et ce n'était pas la peine de vous déranger, dit Renotte.

--Pourquoi? je tenais à prendre de vos nouvelles...

--Et à me poser des questions. Guilmette m'a prévenue.

--Une seule.

--Oui, l'adresse. Je ne sais pas.

--Vous ne savez pas? Voyons, à quel propos me traiter si brusquement?
Je ne vous ai jamais fait de mal. Je vous en prie, dites-moi où
demeure le marquis de Kercoëth.

--Non. Vous êtes de Karenthal.

--Vous haïssez donc bien les gens de Karenthal?

--De toutes mes forces.

--Alors, adieu, madame.

Un déjeuner solide attendait les chasseurs à Saint-Gaël. Constance y
avait appliqué tous ses talents de bonne ménagère, elle y apporta
toutes ses rougeurs de vierge troublée. Elle soignait leur hôte, avec
des hésitations charmantes, l'écoutait à plein cœur et lui souriait
si doucement que Robert s'en trouvait heureux. Ils eurent, dans la
journée, des entretiens pareils aux causeries d'autrefois avec
Blanche. Un sentier à travers champs menait en une demi-heure de
Saint-Gaël à la plage; le soir, madame de Maubryan y conduisit sa
bande. Chemin faisant, Constance moissonnait des fleurs sauvages.
Robert se souvint encore des gerbes cueillies pour Blanche aux flancs
des monts du Vivarais et demanda à la mère la permission d'en ramasser
pour sa fille. La mère consentit, la fille devint pourpre. Lorsque
Constance fut seule dans sa chambre, en face de ce bouquet où se
mariaient toutes les couleurs de la flore locale, elle rêva, ce qui ne
lui était jamais arrivé, et, depuis, elle continua de rêver.

Robert venait presque chaque jour, tantôt seul, tantôt accompagné de
Léonie. Constance et lui faisaient de la musique. Il notait les
ballades du pays, improvisait en son honneur, s'oubliait parfois dans
une envolée brusque de l'âme, traduite par le clavier en sanglots
profonds, et, se reprenant soudain, redescendait aux mièvreries
délicates, comme les grondements tragiques de l'Océan s'apaisent peu à
peu et se changent en murmures. Il enveloppait ainsi la jeune fille
d'effluves extatiques. L'amitié, qu'on dit supérieure à l'amour, lui
ressemble souvent et peut, sans savoir, donner le change. Robert
portait à Constance une affection véritable. Il se sentait mieux
compris d'elle que de ses frères. Ceux-ci, braves cœurs, esprits
honnêtes, laissaient trop percer la rudesse d'une éducation
campagnarde et certains préjugés de caste, surtout de province, dont
s'étonnait Robert, élevé dans les hautes et larges idées de M.
Laffont. Aussi, bien que leur compagnie lui plût, n'opposait-il aucune
résistance aux accaparements quelque peu tyranniques de la sœur. Elle
s'ingéniait à le retenir près d'elle sous mille prétextes, qu'il
déclarait toujours excellents. Sur un mot, il lui sacrifiait chasses
et pêches. Les frères s'ébahissaient, M. de Maubryan souriait, madame
de Maubryan approuvait. Elle approuvait d'autant mieux, que d'habiles
questions faites à la baronne l'avaient édifiée sur le compte de
Robert. Lorsque le couple s'éloignait, les fils partis, le mari occupé
ailleurs, madame de Maubryan suivait d'un œil satisfait ses allées et
venues à travers les ombrages du jardin. Il lui semblait qu'elle
assistait au triomphe de sa fille. Cependant Constance y perdait le
repos, car Robert ne se déclarait pas. Allusions, réticences, airs de
mélancolie subite, il ne voyait et ne comprenait rien. Ce qu'il aimait
en mademoiselle de Maubryan, c'était le souvenir de Blanche et aussi
ce charme d'une société féminine, indispensable à de certaines
natures. Pour lui, Constance était jolie, il avait plaisir à la
contempler, il contemplait. Elle disait de gentilles paroles, fort
agréables à écouter, il écoutait. Voilà tout. Peut-être, en plus,
ceci: quelque chose comme une attirance fraternelle, lorsque les
petits yeux noirs se fixaient sur lui, tour à tour rieurs et graves.

Un matin, les quatre jeunes gens ayant projeté de pêcher en pleine
mer, Constance ne fit pas mine de le retenir. Elle lui prit le bras,
les accompagnant jusqu'au rivage. Gaspard, Edmond et Albin se
hâtaient, elle ralentit sa marche. Elle voulait parler, elle n'osait
pas. Sur le visage, dans l'allure, l'oppressement du souffle, on
devinait une agitation extraordinaire, un combat intérieur, des à-coup
de résolution et d'incertitude.

--Qu'y a-t-il, mademoiselle? demanda Robert.

Elle poussa un soupir. Fallait-il oser? que penserait-il d'elle
ensuite? Elle répondit:

--Rien.

--Je me figurais...

--Eh bien, si! reprit-elle très bas. Il y a que je suis malheureuse.

--Malheureuse? gâtée comme vous l'êtes? avec les tendresses qui vous
entourent?

--Suis-je sûre d'en être entourée? Êtes-vous sûr qu'aucune ne me
manque? Supposez que ce soit celle-là surtout à laquelle je tienne.

--En ce cas, il vous suffirait de vouloir pour l'avoir.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Leurs yeux se rencontrèrent. Tout l'amour de Constance illuminait les
siens. Robert comprit. Ah! l'aveugle, l'imprudent qu'il était!

--Ohé! le retardataire, cria Gaspard.

Lui, navré, n'entendait pas, ne savait plus. Pauvre Constance! elle
lui inspirait tant de pitié! Gaspard vociférait: «Robert! Robert!...
Vous êtes insupportable. Nous sommes prêts à parer.» La douceur triste
des grandes pupilles bleues continuait à se poser sur elle. Constance
n'y vit que la caresse d'un aveu. Ses joues se teintèrent de rose,
l'éclat des dents menues brilla dans un sourire radieux.

--Allez, allez, mon ami, mes frères perdraient patience.

La barque loin du rivage, quand il devint impossible d'y démêler les
silhouettes confondues, elle lança un baiser dans l'espace et, courant
presque le long du chemin de Saint-Gaël, fit irruption chez sa mère.

--Maman!... si tu savais, maman!

Jamais elle n'avait parlé de sa passion croissante, maintenant elle ne
tarissait plus: il ne s'était pas expliqué, les mots n'expliquent
rien; mais il l'avait regardée, oh! de quel regard! mais il l'aimait
comme elle l'aimait! Pas de bonheur plus grand... Quel rêve longtemps
caressé! Du premier jour, maman!... Robert à elle! Robert, son mari!
Que de fois elle avait pleuré! Comme, à cette heure, elle bénissait la
vie!

--Constance, Constance, calme-toi.

--Eh! le puis-je, maman!

Madame de Maubryan s'effraya d'une telle explosion. Avec la superbe
injustice des mères, elle trouvait tout simple que Robert s'éprît de
Constance, moins simple que Constance s'éprît de Robert... avant d'en
avoir demandé la permission. Elle s'avouait sa propre imprudence, se
querellait, s'accusait en son for intérieur. Du mieux qu'elle put,
elle calma l'effervescence de sa fille; puis, croyant le feu aux
poudres, sans prévenir personne, elle courut à Karenthal. La baronne
devait être, la première, instruite de l'événement. Elle la pria de
sonder le cœur de Robert: il importait de couper court à une intimité
compromettante pour le repos de sa fille, si Robert ne songeait pas à
l'épouser. Moins affolée, ou mieux fixée à l'endroit de Léonie, elle
eût différé une démarche où, quoi qu'il advienne, la dignité de
Constance se trouvait engagée. La baronne sourit, au fond, de la
naïveté de madame de Maubryan. Cette amourette l'amusait. Et que
Robert était sournois! Ne lui rien confier d'une idylle dont ils se
fussent divertis ensemble! Car il était parfaitement naturel que
Robert fît la cour à Constance. Par exemple, il serait fort absurde
qu'il l'épousât. Le rôle des jeunes hommes de son âge consistait à
traverser toutes les flammes en salamandres. Léonie garda pour elle
ses réflexions philosophiques et se tira d'affaire à l'aide des
roueries de la femme du monde. Robert s'ennuyait avant l'invention de
Saint-Gaël; puisque Saint-Gaël le distrayait, les portes lui en
resteraient ouvertes. Tant pis pour la garnison.

--Vous ne m'étonnez qu'à moitié, chère madame, dit-elle. Il m'avait
semblé remarquer... Ainsi, mademoiselle votre fille?...

--A perdu la tête, chère madame, littéralement perdu.

--A ce point! Voyez-vous ce Robert!... Oui, oui, ce serait un joli
couple. Seulement Robert est bien jeune.

--Beaucoup trop jeune. Constance aussi.

--N'est-ce pas?

--Il faudrait attendre.

--Voilà, nous attendrons, chère amie. D'autant que sa volonté fixe est
de se créer un nom dans les arts. Cela prendra du temps. Moi, je l'en
aurais dissuadé: a-t-il besoin de travail, étant mon unique héritier?
Maintenant, je dois vous avertir en toute franchise: hors son
ambition, ses autres projets me sont lettre close. Personnellement, je
vous remercie de votre communication et ne m'opposerai jamais à une
alliance où les qualités et la gentillesse d'une des parties
compensent certains avantages auxquels l'autre est en droit de
prétendre.

Madame de Maubryan se sentit blessée de l'allusion à la médiocrité de
leur fortune; mais, en l'honneur de sa fille et par prudence
maternelle, son salut d'adieu fut d'une cordialité charmante. Elle
regagna Saint-Gaël, l'esprit calmé, pleine d'espoir, convaincue que
tout marchait à merveille.

Ce qui marchait bien mieux, c'était la barque où filaient Robert et
les Maubryan. L'entrain, la gaieté de ceux-ci dissipèrent vite la
mélancolie de celui-là. Les aveux de Constance ne lui apparaissaient
plus que dans une brume confuse. Il se demandait même s'il ne s'était
pas mépris au sens de ses regards. La mer était belle, la journée fut
délicieuse. La pêche finie, on hissa la voile, et les vagues
chantèrent de nouveau contre les flancs de la barque poussée par la
brise. Edmond dormait à l'avant, Albin fumait, accroupi sur les
paniers grouillants. Gaspard, accoté au mât, jetait par instants un
ordre bref à Robert, qui tenait le gouvernail. Gaspard était le
capitaine du canot. A bord, ses frères lui devaient l'obéissance
passive, car nul ne connaissait mieux ce coin de l'Océan. De fait, les
plus rudes pécheurs le traitaient presque en confrère. A deux cents
mètres du récif de la Corne, Albin montra une barque s'engageant dans
les aiguilles de granit qui font des parages de ce récif un endroit
redouté.

--C'est Jean-Marie Auvray, dit-il.

--L'imbécile! grommela Gaspard.

--Pourquoi? interrogea Robert.

--Parce que, à gauche de la Corne, on passe; à droite, on casse.

Robert tourna la tête: la barque de Jean-Marie sautait au remous des
brisants. Il mit le cap sur la Corne. Gaspard poussa un cri:

--Robert!... mais, sacredieu! que faites-vous? Nous allons droit aux
brisants.

--Puisqu'il y a un homme en danger de mort.

--Vous pouvez dire un homme perdu.

--Il remplit un vœu.

--Moi, je réponds de la vie de mes frères et de la vôtre. Albin, bas
la voile! Edmond, aux rames!

La manœuvre s'exécuta en un clin d'œil. Robert ne sourcillait pas.
Il pointait toujours sur Jean-Marie. Gaspard s'empara du gouvernail et
changea la direction. Encore une minute, ils entraient dans le
gouffre.

Il y était, Jean-Marie, tout près d'eux, mais de l'autre côté de la
Corne, entre les pointes d'aiguille mettant sur la couleur verte de
l'eau leurs taches grises, tranquilles, où guettait la mort. Un
craquement, un bouillonnement d'écume, et les quatre jeunes gens ne
virent plus rien. L'embarcation d'Auvray venait de couler à pic.

--Pauvre, pauvre Renotte! balbutia Robert.

Soudain, à portée du bras, entre les vagues, il aperçut une masse
noire qui passait. Se pencher, la saisir, tirer à lui fut l'affaire
d'une seconde.

--Lâchez! commanda Gaspard. Nous chavirons.

L'équilibre s'était en effet rompu sous le double poids de la masse
inerte où se cramponnait Robert. Une nappe d'eau ruissela le long des
parois intérieures.

--Mais lâchez donc! hurla de nouveau Gaspard.

Robert, les doigts crispés à sa proie, les muscles tendus, tourna
lentement la tête et dit:

--Je ne veux pas.

La brise avait fraîchi, l'Océan devenait tumultueux, un paquet de mer
s'engouffra dans la barque.

--Et d'un. Au second, bonsoir! fit placidement Edmond, une des rames
quittée, pour désigner l'énorme montagne d'eau qui les allait prendre
par le travers.

Albin et Gaspard finirent par où ils auraient dû commencer: ils se
précipitèrent à l'aide de Robert. Au moment où Jean-Marie fut déposé
au pied du mât, la montagne, au lieu de l'engloutir, soulevait la
barque et, comme un fétu de paille, l'emportait loin de la Corne, avec
elle.

--La théorie du centre de gravité, observa Edmond.

Le fils de Renotte avait une large entaille au front, la poitrine et
les jambes labourées par les roches. Somme toute, avaries médiocres.
D'énergiques frictions, quelques gorgées d'eau-de-vie le ranimèrent.
L'entrain général reparut, à mesure qu'on s'éloignait de cette Corne
du diable où cinq existences venaient de se jouer. Albin frappa sur
l'épaule d'Auvray.

--Mon brave, regardez monsieur. Vous lui devez de fameuses actions de
grâces.

Le regard alourdi du marin croisa celui de Robert et s'abaissa tout à
coup, comme dans un éblouissement. Puis, essayant de se soulever,
s'appuyant des coudes aux cordages par terre, de nouveau il
entr'ouvrit les paupières. La stupeur de Guilmette, le jour où le
jeune homme lui ramenait l'aïeule, il l'éprouvait à son tour, mais
sans aucun sentiment d'effroi. Gaspard le prit à partie:

--Vous n'avez pas le sens commun. Est-ce qu'un marin va où vous êtes
allé? C'est tenter Dieu. Nous avons failli nous noyer en votre
honneur. Si vous trouvez cela drôle!... Moi, je vous aurais carrément
planté là.

Le pêcheur ne semblait pas entendre. Sur son visage tanné flottait le
vague du songe, tandis que ses bons yeux ronds, fixés sur Robert, se
remplissaient de larmes. Robert, gêné devant lui comme il l'avait été
devant Guilmette, se joignit à Gaspard, au moins pour les reproches:

--M. de Maubryan a raison, Jean-Marie. S'il vous était arrivé
malheur...

--J'étais sûr de ne rien risquer.

--Vous couriez à votre perte et vous saviez y courir.

--Non, non!

Les Maubryan éclatèrent de rire. Très amusant, ce pêcheur, avec ses
tranquilles convictions. Sans eux, il ferait, pour le moment, une
assez vilaine grimace dans l'eau. Un pur hasard les avait conduits du
côté de la Corne. Leur intervention était toute fortuite. Et ce
gaillard, en train de rendre l'âme cinq minutes plus tôt, déclarait...

Robert, moins disposé qu'eux à la gaieté, interrogea doucement:

--Pourquoi donc étiez-vous sûr de ne rien risquer?

--J'avais fait une neuvaine à sainte Anne pour la supplier de
m'indiquer la place où je rencontrerais le petit comte Hugues. J'ai
rêvé cette nuit qu'elle me commandait d'aller aux aiguilles de la
Corne: j'y suis allé.

Tous ceux qui se trouvaient là connaissaient le vœu de Renotte, tous
croyaient en Dieu, ils inclinèrent le front. A leur grande surprise,
au milieu du silence provoqué par ses paroles, Jean-Marie, d'un ton
bref, posa cette question à Robert:

--Monsieur, de quel pays êtes-vous?

--Ma foi, répondit mélancoliquement le jeune homme, je serais bien en
peine de le dire. Je ne connais pas plus mon pays que mon père.

Auvray eut un haut-le-corps. Ses yeux s'arrondissaient davantage, un
tremblement agitait ses membres et on l'entendit marmotter: «Sainte
Anne! sainte Anne!» Le front des Maubryan s'était rembruni. Quelle
histoire contait là Robert? Une boutade, sans doute, mais d'un goût
détestable en tout cas.

--Vous avez tort, mon ami, dit Albin. On ne rit pas des choses
sérieuses, et plaisanter...

--Je ne plaisante en aucune façon. Je n'ai le droit de me réclamer de
personne.

--Pas même de votre mère?

Robert hésita, une rougeur intense empourpra ses joues, car il allait,
selon lui, mentir. Les autres attendaient sa réponse. A voix basse, il
répondit:

--Pas même de ma mère.

Les trois frères se sentirent les coudes. Un enfant trouvé, leur
commensal, leur camarade, leur intime! Pourquoi cette longue
supercherie? Se fussent-ils commis avec un individu pareil? Il
n'appartenait à aucune caste, il venait on ne sait d'où. La
société--leur société--n'avait pas de place pour de telles gens.
Cerveaux frustes aux idées étroites, ils voyaient un abîme entre eux
et Robert, une souillure par Robert sur eux. De très bonne foi, ils se
croyaient contaminés au voisinage. Jean-Marie examinait encore,
toujours, dans un besoin de se convaincre. La fièvre le dévorait. Des
questions se pressaient sur ses lèvres:

--Ah! si j'osais, monsieur... Où vous a-t-on élevé?

--Je ne me rappelle pas ma première enfance. J'ai dû naître près de la
mer.

--Près de la mer!

--Il me semble. Ce que je me rappelle exactement, en revanche, c'est
mon existence, tout petit, chez des paysans du Vivarais. Un homme de
grand cœur eut pitié de moi, me tira de leurs griffes, se mit à
m'aimer comme il aimait son fils et sa fille. Aussi, quand il est
mort...

La voix de Robert s'altéra. Le souvenir de cette heure lointaine le
brûlait encore chaque fois qu'il l'évoquait. Une larme coula sur la
joue hâlée du pécheur.

--Alors, reprit le jeune homme, je suis venu à Paris: un professeur de
musique m'a pris en amitié, m'a présenté à madame de Randières, et
madame de Randières a bien voulu s'intéresser à moi. Voilà toute mon
histoire; vous voyez, elle n'a rien de palpitant.

Il la disait, avec l'arrière-pensée de prévenir des soupçons
outrageants pour la baronne. Mais sa sollicitude n'était plus de
saison, les Maubryan gardèrent une attitude raide et digne. Tout
oreilles, Jean-Marie ne soufflait mot; il écoutait encore, quand
l'autre s'était tu. Lorsqu'on débarqua, Robert vit qu'Auvray titubait
sur ses jambes.

--Le sang perdu, sans doute, dit-il à Gaspard. Nous ne pouvons le
laisser là.

--Si je ne craignais que notre retard inquiétât ma mère...

--Eh bien! je vais l'accompagner chez lui; vous m'excuserez à
Saint-Gaël.

--Certainement, certainement! firent en chœur les trois frères, qui
détalèrent avec un effarouchement pudique.

Robert et Jean-Marie prirent le chemin de la chaumière où,
dernièrement, l'aveugle recevait si mal le protégé de Léonie. A peine
le reçut-elle mieux cette fois. Pour que le rude visage se détendît,
il fallut que Guilmette énumérât toutes les blessures de son père,
affaibli par la marche ou l'émotion au point d'être incapable de
prononcer une parole, expliquât comme il avait failli mourir,
puisqu'on le ramenait ainsi, sans la barque, les vêtements encore
humides. Les yeux de Jean-Marie allaient de la miniature à Robert, de
Robert à l'image de sainte Anne d'Auray, et ces mots passaient dans un
souffle: «sainte Anne! sainte Anne!» Robert se disposant à partir,
Auvray fit un signe; le jeune homme revint sur ses pas.

--Que désirez-vous, mon ami?

Renotte grommelait déjà et cherchait à s'interposer, lorsqu'elle
s'arrêta, pétrifiée. Jean-Marie venait de répondre:

--Je voudrais tant vous revoir!

Quoi! l'hôte de Karenthal? Son fils voulait revoir cet homme tenant,
on ne savait par quels liens, à leur plus cruelle ennemie? Il songeait
à l'accueillir dans leur maison, lui qu'elle en écartait chaque fois
de toutes ses forces! Qu'est-ce que cela signifiait? Ses yeux sans vie
roulaient dans leurs orbites. Jean-Marie répéta:

--Monsieur, je voudrais vous revoir.

--Demain, sans faute, je vous promets.

Quand Robert fut dehors, un vertige le prit. Où tendait cet
enchaînement de faits bizarres? A quel drame le hasard le mêlait-il
coup sur coup, et, pour y jouer un rôle, qu'était-il donc? qu'était-il
enfin? Les signes de croix de Guilmette à leur première entrevue, puis
ses regards à la dérobée; l'attitude de Jean-Marie deux heures plus
tôt, puis sa demande de le revoir; cette insistance... Sous son crâne,
un monde d'idées se croisaient, se mêlaient, lui jetaient une angoisse
poignante. Oui, qu'était-il enfin? L'abandonné, l'enfant trouvé, dont
le visage faisait frémir deux de ses semblables, dont le père et la
mère vivaient sans se laisser connaître--quoique l'une l'eût repris
sous son toit, quoique l'autre, au dire de Legouet, l'eût aimé
jadis--cet être-là, qu'était-il? qu'était-il? Sur la lande, parmi les
bruyères où jouait la brise, il s'attardait, rêveur opiniâtre, arrêté
devant le mystère de sa vie, l'énigme de son berceau.

Il s'assit, n'en pouvant plus. Les insectes, autour de lui, chantaient
en paix leur complainte. La nuit tranquille venait. Un calme religieux
envahissait tout, hors son cerveau en tumulte. Là s'arrêtait
l'universel repos. C'était un bourdonnement confus d'espoirs et
d'incertitudes, le choc perpétuel des invraisemblances et des
réalités. Puisque sa mère était la baronne de Randières et puisque les
amis des Kercoëth la haïssaient--oh! de quelle haine incurable!--lui
qu'ils savaient son hôte, son protégé, presque son fils, pourquoi,
sauf Renotte, l'enveloppaient-ils d'une sorte de tendresse? Quel
visage aimé leur rappelait son visage? celui du petit Hughes? mais
Hughes était mort depuis longtemps. Serait-ce alors?... La fièvre le
brûlait davantage à mesure qu'il s'enfonçait en ses muettes
investigations. Il craignait de se laisser aller sur une pente trop
séduisante. Cependant avait-il le droit de s'arrêter, parce qu'il
entrevoyait dans le lointain l'irradiation d'un point lumineux qui
l'éblouissait? Hélas! depuis toujours il marchait parmi les ténèbres.
Il tenta de reprendre le passé, le jour où se noyait la folle, le soir
où le marquis de Kercoëth le remerciait. C'était un soir très sombre.
Il ne distinguait pas le visage. Serait-ce celui-là? Ses pensées se
coordonnèrent. Une à une, il reconstituait des scènes récentes:
d'abord la première fois, la terreur de madame de Randières, une
phrase de la duchesse de Serples: «Vous éveillez en moi de si vieux
souvenirs!»--l'ahurissement de Legouet, Guilmette, Jean-Marie... Ah!
oui, oui, oui, son père? eh bien, il le connaissait à présent; son
père, c'était le marquis de Kercoëth. Si madame de Randières le
cachait, à des centaines de lieues, presque dans une tombe, c'est
qu'elle était encore mariée à l'époque de sa naissance. Si elle
redoutait aujourd'hui l'intervention du père, c'est qu'un autre fils
peut consoler d'un fils mort. Toute l'histoire contée par Legouet se
précisait. Il était l'enfant de ces deux créatures, l'une aperçue un
jour, pour toujours peut-être, l'autre aimée déjà, parce qu'elle
l'avait porté dans ses entrailles. Il venait d'eux et ne pouvait venir
d'ailleurs; c'était leur sang qui coulait en ses veines. Une
ressemblance égarait Guilmette et Jean-Marie. C'était bien le fils du
marquis de Kercoëth qu'ils revoyaient, mais ce n'était pas le pauvre
petit Hughes. Il dormait, son frère, au fond des vagues mauvaises, et
Renotte, avec ses accusations, était stupide, puisque madame de
Randières était sa mère!...

A Karenthal, Robert trouva sens dessus dessous le salon d'ordinaire si
correct de tenue; mademoiselle de Gauleins et la baronne donnaient les
marques de la plus vive agitation, il y avait dans l'air une odeur de
poudre. De fait, madame de Maubryan venait de passer par là, comme sur
un champ de bataille, et les hostilités se terminaient à peine. Elle
était arrivée, haut le front, droit à Léonie:

--M. Robert est-il rentré?

--Pas encore, chère madame.

--Tant mieux, madame.

--Tiens! nous supprimons le «chère»? interrogea la baronne avec une
pointe d'ironie.

--Nous supprimerons bien autre chose, s'il vous plaît.

--Mais ce qu'il vous plaira... madame.

--D'abord, et avant tout, ma communication de ce matin.

--Ah! oui, l'amour de mademoiselle de Maubryan?

--Hein? fit la vieille tante.

--C'est-à-dire l'amour de M. Robert, riposta la châtelaine de
Saint-Gaël.

--Permettez! rectifia Léonie. Si Robert aime votre fille, je n'en sais
rien; mais je sais par vous que votre fille adore Robert.

Madame de Maubryan toussa. Le coup de boutoir l'étranglait. Quelle
maladresse, sa visite du matin! Aussi pouvait-on deviner ce que
venaient d'apprendre Gaspard, Edmond et Albin?

--Alors, répliqua-t-elle, vous saurez de plus ceci: ma fille
appartient à une famille honorable, ma fille n'est pas faite pour
un... anonyme.

--Qu'est-ce que c'est qu'un anonyme? demanda mademoiselle de Gauleins.

Léonie fronça les sourcils. Elle s'était amusée de la brusque invasion
inexpliquée de cette femme commandant et décommandant les gendres
comme un _sleeping car_; mais voici qu'on mettait en avant plus que la
personnalité de Robert, son état civil; toute envie de rire passa,
surtout lorsque madame de Maubryan eut donné à mademoiselle de
Gauleins des détails précis. Or, elle y appuyait, l'excellente dame,
faisait un agréable mélange d'abus de confiance et d'escroquerie
morale, entassait, comme une montagne de forfaits, les visites
quotidiennes, les tête-à-tête dans les recoins mystérieux, les
sentimentalités cachant d'abominables perfidies. Constance était si
candide! On avait résolu de la prendre dans un piège! C'était odieux,
infâme...

--Et j'entends qu'on les supprime, ces visites.

--Avec joie, dit la baronne d'un ton de suprême outrage.

--Et j'entends que ce monsieur se supprime lui-même, en disparaissant
du pays.

A cette dernière injonction, Léonie se dressa, et, désignant la porte:

--Robert ne me quitte pas. Et moi, je n'ai d'ordres à recevoir de
personne. Assez!

Madame de Maubryan sortit, mais avec la dignité d'un dompteur
descendant de sa cage à bêtes.

Dès qu'elle eut tourné les talons, la baronne se livra sur les
meubles, sur les livres, sur tout ce qu'elle rencontrait, à un joli
accès de fureur.

--Là! là! ma belle, disait mademoiselle de Gauleins.

--Ah! ma tante! imaginez-vous une pareille effronterie? Des hobereaux
sans le sou! Qu'ils la gardent, leur fille! La leur ai-je demandée?
Robert ne l'aime pas...

--Tu es sûre?

L'interrogation tranquille calma subitement Léonie. S'il l'aimait
pourtant?

--Moi, vois-tu, reprit la vieille, j'estime beaucoup Robert, je lui
porte un intérêt véritable et peut-être l'épouserais-je... si j'avais
seulement soixante ans de moins. Parce que je le connais, parce qu'il
a sa valeur personnelle. Madame de Maubryan n'est pas obligée de
partager nos goûts. Tu recueilles un enfant perdu, c'est ton droit; tu
me l'amènes, je le reçois, c'est mon affaire; mais qu'il entre dans
une autre famille, sans pouvoir nommer la sienne, dame! je comprends
qu'on y regarde à deux fois. Il y a des sentiments--des préjugés, si
tu veux--que nous n'avons inventés ni l'une ni l'autre. Madame de
Maubryan a été maladroite, mais elle y obéissait, avec quelque mérite,
car elle sacrifie à un scrupule sérieux--élevé, somme toute,--des
avantages que sa fille retrouvera malaisément. Crois-moi, Robert, né
de simples pêcheurs, avait plus de chances d'épouser la petite que le
futur héritier de la baronne de Randières, né de parents inconnus.

A mesure que mademoiselle de Gauleins parlait, un abattement profond
s'emparait de Léonie. Elle poussa un soupir et demeura longtemps
silencieuse.

--Ma tante, dit-elle enfin, cette situation est intolérable. Des
humiliations, des chagrins pour Robert? Non, non, je n'en veux pas. Je
lui donne la fortune de mon mari parce qu'elle est à moi, je ne puis
lui donner son nom. Mais, ma tante, ma bonne tante, si quelque âme
dévouée, une personne vénérée de tous... Voyons, ma tante, vous avez
été jeune...

--Il y a si longtemps!

--Vous avez aimé.

--Jamais de la vie.

--Enfin, vous pourriez avoir aimé. Supposez-le un moment. Supposez
que, par des circonstances extraordinaires, invraisemblables, n'étant
pas libre d'épouser, n'étant pas libre non plus de commander à votre
cœur... vous...

--Dieu me pardonne! tu me demandes de reconnaître Robert?

Léonie baissa la tête:

--Il porterait noblement votre nom.

--Qui est son père? interrogea mademoiselle de Gauleins. Encore
faut-il, puisque tu prétends me faire endosser une de tes fautes...

--Ma tante!... essaya de protester Léonie.

--Oh! tu le sens bien, dès le début, j'ai vu clair. Qui aurait
l'impertinence de croire que, à près de soixante ans, j'ai jeté mon
bonnet par-dessus les moulins, et surtout la sottise d'admettre qu'il
s'est trouvé quelqu'un pour le ramasser? On dira que je te couvre, et
l'on aura raison.

--Eh bien, oui, c'est une de mes fautes, la plus grande. J'ai soif de
la réparer.

Mademoiselle de Gauleins s'attendait à l'aveu. Elle en fut pourtant
remuée, car cette femme, suppliante et coupable, elle l'avait dressée
au bien, élevée pour la vertu.

--J'aurais préféré, dit-elle, que tu ne m'en fisses pas la confidence.
Je refuse d'être complice d'une mauvaise action. Le père est-il
vivant?

--Oui.

--Est-il libre?

--Non.

--C'est un galant homme?

Léonie hésita, ses joues pâlirent; elle répondit, la lèvre contractée:

--Il passe pour tel.

--Alors c'est à lui de couvrir Robert de sa protection.

--Jamais!

--Il refuserait?

La baronne courut à sa tante, la saisit aux poignets et, secouant ce
chétif être inerte dont elle oubliait les souffrances d'infirme:

--Vous ne comprenez donc pas? Il me le prendrait! Il me le prendrait
tout entier: son corps, sa tendresse, son respect!

--J'avoue, en effet, que je ne comprends pas. Il n'est pas libre,
disais-tu?

La riposte interloqua madame de Randières. Ses tortures, qu'elle
croyait finies, ne faisaient-elles que commencer?

Ce fut à ce moment que Robert parut. Il portait encore au visage le
rayonnement de ses dernières méditations. Il se sentait heureux. Le
poids écrasant du passé, il l'avait sorti de son cœur, laissé dans la
bruyère de la lande. Sans prendre garde au tohu-bohu du salon, à
l'émotion de la tante et de la nièce, il enveloppa la baronne des
caresses de ses yeux.

--Bonsoir, mon enfant, dit mademoiselle de Gauleins d'un ton
singulièrement remué, où l'on sentait l'affection instinctive se
fondre en une tendresse d'aïeule. Venez ici, près de moi.

Il obéit avec l'empressement qui, dès les premiers jours, lui
conciliait les bonnes grâces de la vieille fille. Debout devant elle,
il souriait.

--Vous êtes superbe, Robert, savez-vous?

Son regard alla chercher Léonie, comme pour restituer à qui de droit
cet hommage inattendu.

--Vous êtes-vous amusé aujourd'hui?

--Oui et non. Nous avons failli sombrer au retour, sur les aiguilles
de la Corne, où la barque de Jean-Marie Auvray a coulé à pic.

Dès les premiers mots, madame de Randières avait tressauté.

--Jean-Marie est mort? demanda-t-elle avidement.

--Grâce à Dieu, nous l'avons repêché. Mais il revenait de loin, de si
loin même que le plongeon l'a mis en humeur de causer. Comme il
connaissait les Maubryan et ne me connaissait pas, il m'a demandé mon
histoire. Je la lui ai dite, si tant est que c'en soit une.

La baronne, immobile, s'effaçait dans un recoin de la pièce, loin de
l'éclat des lampes. Mademoiselle de Gauleins fit signe à Robert de
s'incliner et, le baisant au front:

--Vous avez eu raison. Les innocents n'ont pas à se cacher. Seulement,
je vous préviens, mon enfant, votre franchise vous coûtera cher
peut-être. Madame de Maubryan nous quitte à peine. Ses fils l'ont
avertie. Vous vous êtes fermé Saint-Gaël et, si vous aimiez
Constance...

--Je ne l'aimais pas, mademoiselle. Je suis donc doublement heureux
d'avoir parlé. Je craignais, ce matin, d'être en passe de commettre
une indélicatesse à mon insu. Désormais, j'aurai moins de réserve avec
les hommes, mais j'en aurai davantage avec les jeunes filles. De la
sorte, on ne me suspectera de vouloir tromper personne.

--Bravo!... Et revenons à Jean-Marie. Comment! sa barque a coulé...

--A pic.

--Et la vôtre s'est trouvée juste à point... Contez-moi, cela me
distraira. Tous ces Auvray m'agréent fort, Renotte entre autres,
quoiqu'elle soit étrange avec moi.

Robert s'exécuta, n'oubliant ni la neuvaine à sainte Anne, ni le rêve
du pêcheur qui le poussait aux brisants, afin d'y rencontrer le petit
comte Hughes.

... Trois heures plus tard, Léonie, mystérieusement sortie du château,
y rentrait, le visage hâve, les vêtements imprégnés de senteurs
marines, les bottines souillées du sable où elles s'étaient enfoncées.
Au lieu de gagner sa chambre, elle frappa chez Legouet.

--Je pars pour Paris au point du jour. M. Robert me suivra. Ne
l'informez qu'au dernier moment. Et qu'il ne voie personne avant le
départ; vous m'entendez, personne.



VII


Léonie fut stupéfaite de la docilité de Robert: il ne sourcillait pas.
Dans le train qui les emportait, Karenthal, mademoiselle de Gauleins,
Legouet laissé derrière semblaient à mille lieues de sa pensée. Pas un
geste de surprise, pas une question. Il contemplait la fuite éperdue
des paysages, s'occupait de la baronne çà et là, ou, très
prosaïquement, dormait. Madame de Randières y trouvait son compte.
Elle eût même souhaité qu'il dormît jusqu'au complet achèvement de ses
desseins. Mais ceux-ci l'obligeaient à une halte de quelques jours
dans Paris. Le surlendemain de leur arrivée, elle eut la preuve que
Robert avait moins dormi en route qu'elle ne supposait.

Il entra chez elle de son air toujours gracieux, s'assit pour causer,
comme si le sujet de la conversation allait être la chose la plus
naturelle du monde, et lui dit à brûle-pourpoint:

--Vous m'avez fait donner l'ordre de vous accompagner à Paris, je me
suis empressé de vous obéir. Maintenant que nous y sommes, voulez-vous
me permettre de vous demander les motifs d'un départ si précipité de
Karenthal?

La baronne arrangea quelques plis de sa robe et répondit sur le ton
d'une indifférence fort bien jouée:

--Je vous expliquerai plus tard.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Vous me prenez à un mauvais moment. J'ai la tête ailleurs.

--Il est cependant indispensable que vous m'écoutiez.

--Je vous écoute, mon ami; mais ne me forcez pas de parler.

--Soit!... Eh bien, j'avais un grand intérêt, un intérêt... poignant à
rester en Bretagne. Comme Léonie détournait les yeux, il
ajouta:--Voulez-vous que je vous dise lequel? Je crois savoir de qui
je suis né. Je suis le fils de M. de Kercoëth, n'est-ce pas? Son nom,
surtout sur mes lèvres, vous est odieux; mais n'est-ce pas que je suis
bien son fils?

Il parlait doucement, presque avec crainte. Cependant ses paroles la
glaçaient de terreur. Elle avait tout prévu, hors une attaque directe,
la mise en demeure où le silence serait un aveu, où l'aveu serait
encore pis que le silence. Lui, croyant lire au fond de cette âme,
s'inclina, plein de respect.

--Oh! je jure Dieu, dit-il, si vous m'aviez laissé là-bas quelques
heures de plus, je ne vous aurais pas interrogée. Je serais arrivé
seul à la vérité; du moins j'y serais arrivé sans vous, car rien de
moi ne veut, ni ne doit vous atteindre. Restez où vous êtes, où je
trouve juste que vous soyez: à la première place. Seulement, comprenez
ceci: je n'ai pas le droit de chercher ma mère; car elle rougirait
peut-être, si elle m'entendait lui dire: «Eh bien, oui, je sais... et
je t'aime!» Mais mon père... ah! mon père, c'est autre chose. Or, je
suivais des traces qui me paraissaient sûres, et vous m'emmenez
soudain... Dites, dites, n'est-ce pas que je suis le fils de M. de
Kercoëth?

Léonie se raidissait, prise entre l'émotion et la colère. Que
répondre? Elle était prête aux sacrifices les plus rudes, pour expier
d'abord, et pour garder Robert; mais ce sacrifice: confesser un crime!
non, non, cela était au-dessus des forces. Et puis, quoi? que
réparerait-elle? il était irrévocablement mort au monde, l'enfant sur
qui s'était assouvie sa rage d'abandonnée. Revînt-il au grand jour,
quel en serait le résultat pratique? L'on ne tire rien des vieilles
tombes et les larmes qu'elles ont coûté creusent d'ineffaçables
sillons.

--Où avez-vous l'esprit? dit-elle.

--Répondez-moi, je vous en conjure.

--Ce n'est pas ma faute si vous divaguez.

--Ainsi, je me trompe?

--Oui.

Elle mentait. Il suffisait de l'observer pour en être convaincu.

--Alors, expliquez-moi ce que nous faisons ici.

--Notre situation réciproque est étrange, répliqua-t-elle avec
hauteur. Quels que soient vos titres à ma tendresse, avez-vous le
contrôle de ma conduite? Nous sommes ici parce que j'ai besoin d'y
être; dans quelques jours, nous serons ailleurs, parce que j'ai besoin
d'y aller. Et je ne supposais guère que mes moindres actions me
vaudraient un interrogatoire.

--Aussi ne vous ai-je point interrogée en quittant Karenthal.

--Par contre, depuis un quart d'heure, vous vous dédommagez amplement.

--Vous êtes le seul être auquel je puisse parler à cœur ouvert, je
suis venu à vous. C'est le contraire de toutes mes habitudes,
rendez-moi cette justice, et convenez que j'y dois être poussé par des
circonstances exceptionnelles. Jusqu'ici, de nous deux, vous seule
aviez fait allusion à mon père. Quand vous l'avez évoqué, je me suis
imposé silence. Pour que j'ose, à mon tour, devant vous, aborder ce
sujet, il faut bien qu'une nécessité impérieuse m'y force. Cela ne
signifie point que je m'arroge une tutelle.

--Là!... vous vous emportez.

--C'est que vous me traitez en petit garçon. Si vous saviez pourtant
ce qui se passe dans mon cerveau! Il se frappa la poitrine d'un geste
violent.--Et ce qui se passe là!

Elle eut un élan de compassion:

--Je vous défends de souffrir.

--Alors, empêchez-moi de voir, ou, quand je vois, de comprendre.
Expliquez autrement que par de cruelles paroles l'énigme insupportable
où, grâce à vous, je me débats. Vous vous plaignez de mes questions, à
qui donc les adresserais-je? Qui m'a contraint d'habiter ici? Qui
s'est emparé de ma vie et l'a faite sienne? J'étais résolu de marcher
seul; qui m'a tendu la main avec des prières, avec des larmes? Dieu
m'en est témoin--et je vous le dis, parce qu'il faut bien, enfin, que
je vous le dise--si vous ne m'aviez montré la soumission presque comme
un devoir, je me serais révolté. Car rien ne m'attirait, oh! je vous
le jure, rien. Je suis venu en dépit de moi-même, honteux de vos
bienfaits si vous ne me les deviez pas, honteux encore si vous me les
deviez, tant il me semblait en être indigne, puisque j'étais indigne
d'en savoir clairement les motifs.

L'afflux des lourdes pensées battait sous ses tempes. Toute la
rancœur des derniers mois s'échappait de ses lèvres; les longues
méditations solitaires, dans un brusque déchaînement de l'âme,
éclataient.

--Je me suis tu cependant, reprit-il. Mais les faits s'accumulaient,
s'entassaient sous mes yeux. Est-ce ma faute si j'ai de la mémoire? Et
je me souviens... Je me souviens que, appelée en Bretagne, vous avez
d'abord refusé de m'emmener avec vous. Je me souviens de l'insistance
nécessaire pour obtenir de vous suivre. A Karenthal, toutes mes
sorties étaient épiées, Legouet était devenu mon ombre. Le hasard
d'une promenade m'a conduit devant Kercoëth, vous l'avez su, je vous
ai vue frémir de l'apprendre et pâlir. Je vous ai vue en face de la
Renotte... Ah! les gens de Kercoëth haïssent bien les gens de
Karenthal. Cette haine s'est reportée sur moi. Pas tout entière
pourtant; si la Renotte est aveugle, son fils et sa petite-fille ne le
sont pas. Or, ceux-là... Tenez, quand je suis entré dans votre salon
tout à l'heure, je vous assure, je n'avais pas l'intention de vous
dire ces choses. Mais elles m'étouffent. Ah! je ne suis pas le fils
de M. de Kercoëth? Alors pourquoi refusiez-vous de m'emmener en
Bretagne, pourquoi m'y surveillait-on, pourquoi surtout, dès que vous
avez été mise au courant de ma rencontre avec Jean-Marie Auvray,
avons-nous disparu en une nuit comme des malfaiteurs?

Il était devant elle, les bras croisés, les traits anxieux, attendant
une réponse. La réponse ne vint pas. Léonie avait pris le système que
les femmes trouvent le plus commode en certaines occurrences: elle se
tamponnait les yeux de son fin mouchoir de dentelle. Plus Robert se
montrait logicien, plus elle s'applaudissait de s'être enfin résolue à
un parti qui déblaierait la situation, celui de quitter la France.
Elle ne se dissimulait guère que, sitôt prévenu, il lui alignerait
encore une belle rangée de points d'interrogation; elle se résignait
pourtant à les subir, se fiant au hasard du soin de l'en dépêtrer à
son avantage.

--En premier lieu, dit-elle, nous n'avons pas disparu comme des
malfaiteurs. En second lieu--je suis bien fâchée que vous m'obligiez à
des détails de... ménage--ma présence à Paris était indispensable:
j'avais à faire un gros déplacement de fonds.

L'imperceptible tressaillement qui, à cette dernière parole, courut
sur le visage de Robert, fut néanmoins saisi au passage. Elle en prit
texte à diversion.

--Par parenthèse, dit-elle, si vous aviez besoin d'argent...

Sa surprise fut extrême quand elle s'entendit répondre:

--Vous êtes très riche?

--Oui, très riche.

--Assez pour me donner, séance tenante, cinq cent mille francs?

--Séance tenante... c'est un peu brusque, et puis c'est un peu...
beaucoup.

--Écoutez, dit-il, je n'ai jamais mendié. Pourtant, il me les faut. Il
me les faut absolument. Donc, je les mendie. A vous, puisque M. de
Kercoëth...

--Encore ce nom!

--Vous aurais-je parlé de lui sans raison grave?

Cinq cent mille francs! Qu'était-ce que cette aventure? Robert avait
besoin d'une pareille somme? Depuis quand, bon Dieu? Pourquoi faire?
Ils ne se quittaient pas, elle savait par le menu son existence, le
jeu lui était en horreur, ce n'était assurément pas le séjour de
Karenthal qui pouvait lui valoir des dettes. Une maîtresse?... bah!
d'ailleurs, dans de tels prix!...

--A quoi destinez-vous cet argent? demanda-t-elle.

--A sauver la Riveraine.

La gestion de la fortune laissée par M. Laffont avait été très
imprudente. Madame Laffont s'était prise aux prospectus alléchants
d'une banque réputée sérieuse, les Minerais de la Loire, organisée
sous un haut patronage politique, et capable d'amener le Pactole dans
toutes les bourses. Il ne s'agissait de rien moins que de quintupler
le capital qui aurait le bon esprit de se prêter à la fécondation.
Elle y porta son mince avoir et eut le tort d'y joindre celui de ses
enfants. Et, comme elle déclarait ne rien entendre à la finance, ce
qui aurait dû suffire à calmer ses ardeurs de néophyte, elle eut le
tort plus grand de donner ses pleins pouvoirs à l'homme d'affaires
dont l'entremise l'avait conduite au coupe-gorge des Minerais de la
Loire. En un tour de main, elle fut dévalisée, le «haut personnage»
ayant mis les mers entre ses nombreux créanciers et lui, et le
courtier marron ayant couvert la Riveraine d'hypothèques, avant de
prendre son vol de l'autre côté de la frontière. La fortune liquide
des Laffont se trouvait donc entièrement dissipée, et la propriété en
gage. La sollicitude des enfants cachait encore à leur mère le plus
possible du désastre; mais c'était pis que la ruine, c'était la
misère.

--Ah! dit philosophiquement Léonie.

Robert trouva ce «ah!» dépourvu d'élan.

--Comprenez, insista-t-il, la misère!

--Aussi, quelle démence de la part de cette femme!...

--Elle a cru faire pour le mieux. Nous n'avons pas à la juger.

--C'est elle qui vous écrit?

--Je vous ai dit, elle ne sait presque rien encore. C'est Gaston.

--Et comme cela, tout simplement, en camarade, à la bonne franquette,
il vous demande cinq cent mille francs?

Un geste de colère coupa la raillerie.

--Il ne me demande rien du tout. Il connaît ma situation. Il a même eu
la délicatesse de me taire longtemps leurs soucis, de crainte de
m'affliger. Il ne m'écrivait plus, son silence m'inquiétait, je lui ai
envoyé dépêche sur dépêche et, de guerre lasse, il a fini par m'avouer
la vérité. Je suis venu à vous.

--Et, au lieu de dire franchement ce dont il s'agissait...

--J'ai tâché d'abord de me fixer sur le compte de M. de Kercoëth.

--Que lui voulez-vous, je vous prie, quand je suis là?

--Lui dire: «Je ne peux rien solliciter de madame de Randières,
j'ignore si elle est ma mère; mais vous êtes mon père, sauvez mes
bienfaiteurs.»

--Eh bien! on les sauvera, soyez tranquille.

Un silence s'établit entre ces deux êtres. Léonie avait au coin des
lèvres une expression sarcastique; il s'en allait d'une aumône, elle
la trouvait forte, s'y résignait pourtant, mais montrait un
enthousiasme médiocre.

--Sans reproche, observa-t-elle, un autre que vous me remercierait.

--En ce cas, je refuse, par respect pour les Laffont et pour moi. Ils
repousseraient une charité avec indignation, je ne suis d'humeur ni à
les diminuer ni à me flétrir.

--Je ne vous comprends plus.

--C'est que nous parlons tous deux une langue différente. Autant je
donnerais ma vie pour ceux de la Riveraine, autant je dois garder leur
dignité et mon honneur.

--Votre honneur? En quoi est-il mêlé à ces questions? Écoutez, Robert:
je vous assure, je ne tiens guère à l'argent, c'est le moindre de mes
soucis; mais cinq cent mille francs sont une somme. Vous vous blessez
de mes airs; que voulez-vous? je joue mal la comédie. D'ailleurs, je
puis vous l'avouer: je serais disposée--ma fortune vous appartient--à
n'importe quel sacrifice où je vous verrais directement intéressé;
mais, pour des étrangers...

--Des étrangers, ceux dont j'ai mangé le pain, sous le toit desquels
j'ai dormi pendant des années, sans qui je serais mort à la peine,
sous les coups, comme un maudit? Eh! voilà bien ce qui fait que je ne
me pardonne pas de vous avoir tendu la main pour eux: j'ai cru que
vous aviez une dette à leur payer, je me trompais; je vous estimais
leur obligée, vous ne l'êtes pas. Non, il n'y a rien de commun entre
vous et les bienfaiteurs du misérable enfant abandonné aux Mérilles.
Vous aviez raison de trouver ma démarche indiscrète; moi, je suis
stupide de l'avoir tentée. Dans une hypothèse absurde, égaré du reste
par vos paroles, vos attitudes, vos actes, j'ai accepté de vivre au
milieu de votre luxe et de subir votre semblant de maternité. Les gens
comme moi ne peuvent savoir, n'est-ce pas? Je ne l'accepte plus. Par
cela seul que les Laffont vous sont étrangers, je vous suis étranger
comme eux. Alors que fais-je chez vous? A quel titre m'y avez-vous
pris? Quel droit aviez-vous sur mon existence? Aucun. Vous m'avez
retrouvé sur votre route, vous avez eu pitié, jamais je ne
l'oublierai; mais je rougirais de recevoir plus longtemps des
bienfaits que vous ne me deviez pas. Je m'en vais, adieu.

Elle se précipita sur lui. Certes, elle ne prévoyait point que cette
scène, où le spectre du père s'évoquait comme une menace, servirait à
établir l'identité de la mère et qu'il jugerait, par son cœur à lui,
de son cœur à elle. Les choses étaient venues d'une manière si
heurtée, si soudaine! C'est vrai, comment n'y songeait-elle pas? Il
devait tout aux Laffont; en sa nature impressionnable d'artiste, il
n'admettait pas que les sentiments des autres restassent au-dessous de
sa propre reconnaissance. Ah! ce métier difficile de la mère!...
Pourtant, c'étaient bien des entrailles de mère qu'elle avait pour
lui. La seule idée de sa disparition la glaçait d'épouvante, elle ne
pouvait plus se passer de cet enfant. Violemment elle l'étreignit
contre sa poitrine, le gardant plus fort, lui qui voulait s'en aller,
le suppliant de ne pas la briser.

--Car vous me briseriez, Robert. Je ne peux vous dire... Il y a des
choses... Je vous jure que, chez moi, vous êtes chez vous... c'est
plus qu'un devoir d'y rester, c'est une charité. Vous en parliez tout
à l'heure, je vous la demande à mon tour.

Ces mots, il les connaissait, il les avait entendus déjà, par eux il
était venu s'installer sous ce toit, sans que le bonheur en fût
résulté.

--J'ai besoin de voir clair, dit-il.

--Dans quelques jours... oui, accordez-moi une semaine, je vous dirai
tout.

--Je saurai de qui je suis né?

--Vous le saurez. Elle reprit d'un ton plus bas: Quant à cette somme
d'argent...

--N'en parlons plus... puisque je dois être fixé dans quelques jours.

Madame de Randières poussa un soupir de délivrance, dès que le jeune
homme eut disparu derrière les tentures. Sa cause était gagnée. Une
semaine?... Avant deux fois quarante-huit heures ils seraient loin,
loin... Alors elle lui dirait toute la vérité... mitigée par des
correctifs, et il ne penserait plus à M. de Kercoëth que pour le
maudire. Ah! qu'il l'effrayait avec ses emportements! Et cette
Guilmette, cette Renotte, ce Jean-Marie Auvray, toute la race odieuse
de là-bas!...

Cependant, Robert était rentré chez lui, dans le petit pavillon
enguirlandé de roses où Firmin, le valet de chambre choisi par
Legouet, remplaçait très mal, à son goût, le brave intendant si facile
aux causeries.

Vingt-quatre heures plus tard, les enfants de M. Laffont marchaient,
enlacés, dans une des avenues de la Riveraine, tenant une lettre sous
leurs yeux.

--Ce pauvre Robert a perdu la tête, dit Gaston.

--Est-ce qu'on sait! répliqua Blanche.

Lentement, à voix haute, elle relut les lignes déjà lues dix fois,
comme pour leur donner de la consistance à force de s'y appesantir:
«Continuez de tout cacher à _notre_ mère. Faites prendre patience aux
créanciers. Avant huit jours, vous aurez de mes nouvelles.»

--As-tu remarqué, il souligne _notre_ mère?

--Parbleu! je ne doute pas de son cœur. Seulement, comme il y va!
huit jours. Pas plus de temps pour un miracle?... Ce serait trop beau.

--Puisqu'il l'écrit!

--D'abord il ne l'écrit pas. Nous aurons de ses nouvelles, mais les
nouvelles peuvent être désastreuses. Et puis avec un cerveau comme le
sien, plein de chimères!

--Tu es décourageant.

--De peur de reprendre trop vite courage. Car, malgré moi, ces
vilaines pattes de mouche... il a une écriture affreuse.

--Mais non.

--Je trouve... Bref, elles me détendent l'esprit. Il nous a toujours
porté bonheur. Jamais nous n'avons vécu plus tranquilles que pendant
ses années de la Riveraine. Et, depuis son départ... il est vrai que
notre père était parti, de son côté! Enfin, la lecture de cette lettre
m'a produit l'effet d'une résurrection; je ne vivais plus, à présent
je respire.

Blanche prit la tête de son frère entre ses deux mains et y plaqua
plusieurs gros baisers.

--Dans le tas, combien pour moi? demanda-t-il d'un air ironique.

--Méchant!... Va toujours le remercier.

Une impatience tenant de la fureur était devenue l'élément de Robert.
Il ne se possédait plus, ne savait que faire de lui-même, par où tuer
ses journées, comment rayer de sa vie les heures qui précéderaient
celle des suprêmes révélations. L'idée surtout des angoisses de la
Riveraine brochant sur les siennes lui donnait la fièvre.

--Tu es une machine sans soupape, disait Willmann. Un beau matin, tu
éclateras.

Car il transformait le vieux professeur en compagnon de son désarroi.
Ensemble, ils arpentaient Paris dans tous les sens, s'attardant aux
quartiers déserts ou se lançant en pleine foule du boulevard et des
Champs-Élysées.

--Pour des artistes, grommelait Willmann, nous sommes pas mal
bourgeois. Ce qui nous distingue du reste des bipèdes, ce sont nos
mains, et nous ne jouons que des pieds. Si encore tu m'expliquais...
On ne traîne pas les gens à sa remorque sans dire où ils vont.

--Puisque je n'en sais rien moi-même.

--Parfait!... Et le prix de Rome?

--Je m'occupe bien du prix de Rome.

--Toi, tu es tout mon portrait, concluait avec orgueil Willmann qui,
sa vie durant, professa le plus souverain mépris à l'égard de la
villa Médicis, ce «cul-de-sac de la gloire».

Parfois, la fatigue coupait les jambes du violoncelliste. Il implorait
son ténébreux bourreau.

--Même le train-éclair s'arrête... accorde-moi cinq minutes.

Ils s'asseyaient alors à la porte de quelque café ou dans les
fauteuils en face du palais de l'Industrie, au défilé des équipages,
Willmann sabrant tout.

--Cette petite vicomtesse de Lerdre... hein? est-elle assez jolie! une
vertu comme je les aime... Tu ne m'écoutes pas, Robert. La connais-tu?

--Qui?

--La vertu de la petite vicomtesse de Lerdre. Ah! la chanoinesse de
Guderille. Gare! Si elle me voit, elle va se signer. Sainte femme! je
lui représente le diable, et, en sa qualité d'hermine... Je lui ai dit
un jour: «Vous, vous ne mourrez jamais.» Comme elle feignait de ne pas
comprendre, j'ai ajouté: «Vous ne trouverez personne pour vous faire
une tache.» C'est ce dont elle enrage. L'hiver dernier, elle a passé
en revue toute l'artillerie de la plus harmonieuse des villes du Nord:
Douai. Elle y possède un pied-à-terre. L'artillerie de Douai a refusé
de lui rendre la pareille, malgré certains soupers fins aux Palmiers,
chez Boussard, le Bignon des bords de la Scarpe. Des soupers à
l'emporte-pièce. Mais les pièces sont demeurées imprenables.

Willmann, selon sa méthode, haussa les sourcils qui lui tenaient lieu
d'épaules et, tout à coup, se découvrit:

--Tiens! je croyais la duchesse de Serples à Évian. Salue, elle vient
de sourire à mon coup de chapeau; ce sourire t'est destiné, je
suppose. A l'âge de la vieille duchesse, les hommes du mien... Au
reste, mon petit, irréprochable sur toute la ligne, celle-là. De l'or
en barre.

--Êtes-vous reposé?

--Quand tu voudras. Bon, voici madame de Lunney; gentille, gentille,
par malheur on ne lui connaît pas d'amants. Symptôme grave. Napoléon
disait...

--Allons, venez.

Et Robert, suivi de son singulier mentor, plongeait de nouveau dans la
cohue, pour oublier, pour se fuir, pour échapper à la pensée. Ses
endroits de prédilection, au grand désespoir de Willmann, c'étaient
les rues plus calmes de la banlieue, les tranquillités d'Auteuil et de
Passy. On eût dit que la paix du dehors détendait un moment ses nerfs,
que ses curiosités, indifférentes auprès du grand public,
s'éveillaient au contact des humbles, qu'il se retrouvait en sa sphère
parmi de vrais arbres et de vrais hommes. Jamais il ne se dirigeait du
côté de Maisons-Alfort, mais la vue de la Seine le captivait. Il
s'accoudait aux rampes des quais, dans une sorte de léthargie.

--Tu n'espères pas que je te suivrai jusqu'en ce marécage? demandait
Willmann, mis mal à l'aise par ces contemplations opiniâtres, le
cerveau çà et là traversé d'un vague soupçon de suicide.

Un dimanche, ils passaient devant une chapelle de très humble
apparence, presque une église de village. L'orgue chantait, les sons
leur en arrivèrent en bouffées mélodieuses. Ils se placèrent contre un
pilier, derrière la foule. L'office allait finir. Willmann poussa
Robert du coude.

--A gauche, devant moi.

C'était deux rangs plus haut un homme à cheveux blancs, d'une mise
fort correcte, agenouillé, le visage enfoui dans les mains; aux
tressaillements saccadés et convulsifs de tout le corps, on devinait
des sanglots.

--Cela fait pitié, grommela le vieillard.

Robert contemplait. La peine inconnue trouvait un écho chez lui. Il la
sentait profonde, il l'aurait voulu soulager. L'homme gardait sa
prostration de douleur. L'office terminé, il ne se releva point. Le
flot des assistants s'écoula, l'orgue ne chantait plus et sur l'autel
on éteignait les grands cierges. Alors une stupeur envahit Robert:
l'homme s'était incliné devant le tabernacle et, s'en allant, l'avait
frôlé. Le visage était fier, énergique, d'une pâleur d'ivoire.

--Viens-tu? dit Willmann.

Dehors, l'autre marchait vite, déjà loin. Sa rapide allure contrastait
avec la blancheur de ses cheveux. Robert planta là son vieux compagnon
et se mit à courir. Celui qu'il brûlait de rejoindre venait de pousser
une massive porte cochère; elle retomba lourdement sur ses talons.

--Attrape! gronda le violoncelliste.

Il comptait que Robert allait rétrograder et il lui préparait un petit
cours de civilité puérile et honnête: le mauvais goût des ingérences
intempestives, le respect des larmes du prochain, surtout quand le
prochain vous est parfaitement étranger; mais il resta bouche béante:
Robert sonnait, poussait la porte, s'y engouffrait à son tour. Ah! par
exemple!... Il se promena de long en large, car il ne donnait pas
trois minutes à l'intrus pour être éconduit.

De fait, le jeune homme fut arrêté au passage.

--Vous désirez?

--Parler à la personne qui vient d'entrer ici.

--Monsieur ne reçoit pas.

--Il me recevra, moi.

--Qui doit-on annoncer?

--M. Robert.

On l'introduisit dans un cabinet de travail, au rez-de-chaussée. Les
persiennes mi-closes laissaient par leurs interstices tomber dans la
pénombre l'or joyeux du soleil. Un pas viril sonna sur le marbre de
l'antichambre. Il se retourna et reconnut, debout dans la lumière
projetée du dehors, en face de lui, le marquis de Kercoëth.

--Vous avez souhaité de me voir, monsieur?

Il avait peine à ne pas se précipiter. Vaincu par l'émotion, un peu
tremblant:

--Oui, je vous ai aperçu tout à l'heure, dans l'église, et vous
paraissiez si malheureux... Le hasard nous a déjà mis en présence, un
jour où madame de Kercoëth... au bord de la Seine...

--Vous, c'est vous! Kercoëth lui avait saisi les mains et les
étreignait: Oh! la bonne inspiration! Que de fois j'ai voulu vous dire
combien me touchait votre sollicitude! Car, je l'ai su, chaque matin
vous veniez à Maisons-Alfort prendre des nouvelles de ma chère malade.
Juste à l'heure de vos visites, un accès terrible s'emparait d'elle.
En ces moments, je ne laisse à personne le soin de la veiller; il
m'était impossible d'aller à vous. Je ne savais ni votre adresse, ni
même votre nom. J'avais donné ordre qu'on vous les demandât, mais ma
pauvre maison est si mal organisée, avec nos alertes continuelles...

--Madame de Kercoëth est toujours dans le même état?

--Hélas! depuis son accident, des hallucinations épouvantables l'ont
prise. Chaque matin, elle affirmait entendre son fils. Un jour, elle
s'est à moitié jetée par la fenêtre, sous prétexte de répondre à ses
appels. Devant la persistance du mal, les médecins ont conseillé de la
changer de milieu. Peut-être cet horizon de la Seine, l'inconscient
souvenir de la rude secousse enfantaient-ils les visions. Une fois
déjà, le déplacement nous avait réussi. Je l'ai transportée en ce
quartier désert, mais elle n'y a pas retrouvé le calme qui suivit son
départ de Bretagne. La science se déclare impuissante. Voici trois
mois que l'agitation a fait place à une insensibilité plus dangereuse;
si rien ne survient qui l'en arrache, ses jours sont comptés. Elle
refuse toute nourriture; elle se meurt d'inanition. Nous en sommes là.
Et c'est atroce. Et je ne puis plus que crier vers Dieu.

--Monsieur, demanda brusquement Robert, madame de Kercoëth est-elle
musicienne?

--Elle adorait la musique jadis. J'ai essayé: un artiste de grand
talent a usé près d'elle son répertoire; elle ne semblait même pas
l'entendre.

--Un indifférent! Monsieur, permettez-moi de tenter l'épreuve, je suis
sûr que je la réveillerai.

--Suivez-moi, dit le marquis.

Ils traversèrent l'antichambre et pénétrèrent dans une pièce très
haute de plafond, aux murs capitonnés, aux tapis épais, où les angles
et le bois des meubles disparaissaient sous les étoffes moelleuses
destinées à amortir les coups. La folle, étendue comme un blanc
spectre sur une chaise-longue, n'était plus que l'ombre de la belle et
gracieuse créature qui chantait naguère et ramassait, là-bas, des
fleurs dans les prés. Aux joues creuses, les couleurs s'étaient
fondues. Les yeux, toujours magnifiques, s'enfonçaient dans l'orbite
estompé d'un cercle bleu, et se fixaient droit devant eux en quelque
contemplation terrifiante. Les lèvres, serrées à peine, laissaient
passer un souffle. Les mains amaigries, où l'azur des veines saillait
sous la peau, pendaient de chaque côté du corps, dans un affaissement
des muscles pareil à un évanouissement. Le marquis donna l'ordre
d'apporter un piano et s'approcha de sa femme:

--Yvonne! appela-t-il.

Le silence était lugubre entre ces trois êtres, pâles comme la mort.

--Yvonne, reprit Kercoëth en désignant Robert, Yvonne,
reconnaissez-vous monsieur?

Elle demeura immobile, ainsi qu'un marbre, sans baisser les paupières
ni remuer les prunelles.

--Et moi, Yvonne, insista-t-il, me reconnaissez-vous? je suis Alain.
Yvonne, pourquoi ne me répondez-vous plus?

Mais toutes les caresses étaient impuissantes. Le courage de Robert
s'ébranla, des larmes lui montaient aux yeux. Cependant il fallait
tenter l'expérience; il vint au piano. Ah! si Dieu daignait
l'inspirer! Il préluda lentement, avec des sons voilés, observant le
blanc spectre insensible couché à quelques pas de lui. Et, peu à peu,
la sonorité croissait, le rythme devenait plus pressant; il joua les
airs bretons notés pour Constance durant son séjour à Karenthal, les
complaintes éplorées, les tendres chansons d'amour... La folle ramena
les mains sur sa poitrine et ferma les yeux.

--Elle entend, songea Robert.

Il joua un cantique à la Vierge que, dans la baie de Kercoëth, les
pécheurs fredonnaient devant lui, il pensa à Jean-Marie Auvray qui
peut-être le disait aussi dans les tempêtes, et, dominé par l'émotion,
par l'étrangeté du lieu, par la vision de la folle, il laissa son
inspiration déployer les ailes, ses doigts courir; le clavier pleura
et gronda tour à tour, comme une voix humaine racontant des détresses
d'âme.

La marquise se souleva, prêta l'oreille, étendit les mains et vint
près du piano. Elle était là, derrière, l'effleurant de son souffle...
Il s'arrêta, dompté par l'angoisse. Elle se pencha sur sa tête, qu'un
rayon de soleil éclairait; ses doigts menus caressaient l'or des
cheveux. Sa voix pure monta, répéta la dernière phrase musicale.

Robert lança au marquis un regard triomphant.

Maintenant il suivait le chant de la folle, le soutenant par de sourds
accords brisés, et, quand elle eut fini, il recommença tout le
morceau, tandis que, joyeuse, elle donnait sa pleine voix, comme une
fauvette en liberté.

M. de Kercoëth observait cette scène avec stupeur: un nuage rosé
courait sous la pâleur d'Yvonne, elle souriait à quelque invisible
chœur céleste; quant à Robert, à peine l'avait-il regardé le jour de
l'accident. Tout à l'heure, dans son cabinet, l'ombre lui voilait le
visage. Mais, à mesure qu'il l'examinait, des frissons le secouaient
jusqu'aux moelles. La longue cohabitation avec une folle ne
l'atteignait-elle pas dans sa raison? Car son trouble était absurde.
Parce que ce jeune homme était blond et remarquablement beau, ce
n'était pas un motif pour y retrouver le type distinctif de ceux de sa
race. L'eût-il du reste, que prouverait ce hasard? Toutes les
ressemblances de la terre n'empêchaient pas le pauvre petit Hughes de
dormir sous son tombeau mouvant. Mais cette ressemblance était
pourtant bien réelle. Il en éprouvait du bonheur, sans savoir
pourquoi; mirage, illusion, rêve d'insensé, qu'importe? Ah! le doux
étranger qui s'implantait en vainqueur dans sa solitude, par les
services inoubliables, par la sympathie réciproque les poussant les
uns vers les autres! Au péril de ses jours il arrachait la marquise à
la mort; il la sauvait de nouveau en la rattachant, par l'harmonie, à
une existence misérable sans doute, vide de pensées et de joies, mais
qu'Alain eût voulu prolonger de toutes les minutes de la sienne
propre. Quoi d'étrange si, de lui à Robert, un lien se formait,
presque aussi fort que ceux du sang? Quand Robert, tout à l'heure, lui
envoyait son regard de triomphe, ils avaient échangé un monde de
sentiments, s'étaient compris sans se parler, fondus en un dévouement
unique, heureux tous deux, guettant l'éveil de l'âme et la fuite des
torpeurs mortelles.

Yvonne s'était animée enfin, perdait la raideur de ses mouvements
automatiques; l'intelligence sommeillait toujours, mais une étincelle
de l'ancienne lumière intérieure jaillissait, comme ces points d'or
aperçus la nuit qui révèlent au voyageur égaré les prochaines demeures
des hommes.

Robert resta longtemps au piano. Tantôt la folle écoutait, tantôt elle
chantait. De peur de rompre le charme, il n'osait lui adresser la
parole. Quand il la vit épuisée, il se risqua:

--Madame, vous devriez prendre quelque nourriture. Nous recommencerons
après.

--Ensemble alors? dit-elle gracieusement.

--Si vous le voulez.

En un instant, le maître d'hôtel, averti, eut apporté ce qu'il
fallait. Yvonne se mit à manger de bon appétit. Robert consultait le
marquis du regard et la servait; elle recevait ses soins avec une
évidente satisfaction, ne paraissant pas prendre garde que d'autres
personnes fussent près d'eux. Elle s'inclina vers le jeune homme:

--J'avais faim, j'avais soif.

Elle eut un rire d'enfant, fredonna quelques _notes_, puis,
s'adressant au marquis:

--Monsieur de Kercoëth, demanda-t-elle sur un ton de cérémonie,
comment ne vous asseyez-vous pas à ma table?

--J'attendais votre permission, Yvonne.

Elle lui tendit le front:

--Embrassez-moi, monsieur. Il y a si longtemps que je ne vous ai vu!

Il obéit, radieux d'être reconnu. L'un près de l'autre, Robert
trouvait qu'ils faisaient un couple exquis. Tout à coup, elle repoussa
les plats et, d'une voix caressante:

--Alain, dit-elle, rejouez-moi l'_andante_, je vous prie.

M. de Kercoëth n'était pas musicien. Il fit signe à Robert, qui courut
au piano. Elle approuvait de la tête, l'air satisfait, se reprenant
aux friandises du dessert, suivant le rythme de la mélodie. Puis elle
s'étendit sur sa chaise longue et, dès que Robert approchait de la
fin: «Encore, suppliait-elle, jouez toujours, Alain, toujours...» On
aurait dit un enfant que l'on berçait. Son corps souple ondulait en
mesure, tout l'être vibrait avec les harmonies plaintives et
s'alanguissait peu à peu sous les notes alanguies, bientôt mourantes,
comme les derniers échos d'une harpe éolienne. Elle s'était endormie.

Les deux hommes sortirent de la chambre, sur la pointe des pieds, en
retenant leur souffle. Dehors, Alain se jeta dans les bras de Robert.

--Ah! mon ami, mon enfant... D'où venez-vous? Oui, c'est Dieu qui vous
envoie, car il y a là un miracle.

--Me permettez-vous de revenir?

--Vous permettre!... Je vous en conjure.

--Merci, monsieur... Depuis que j'ai eu le bonheur de voir madame de
Kercoëth, mon rêve était de la servir comme le dernier de ses
serviteurs.

Le marquis le dévorait des yeux, toujours obsédé par cette
ressemblance, par le souvenir plus lancinant que jamais du fils mort
qui promettait d'être si beau. Il aurait le même âge. Robert comprit
que la pensée du petit Hughes passait entre eux.

M. de Kercoëth dit:

--Vous avez forcé mon cœur, il est pour vous celui d'un père.

--D'un père! balbutia Robert en se détournant pour cacher son trouble.

Avec un geste fou, il saisit les mains du marquis, y colla ses lèvres
et s'enfuit, tant il avait peur de crier:

--Mais regardez-moi donc: je suis bien votre image et bien votre fils!



VIII


En rentrant au pavillon, Robert trouva un mot de la duchesse de
Serples: elle traversait Paris, venant d'Évian et sur le point d'aller
en Sologne pour la saison des chasses; la baronne dînait chez elle
avec des amis communs; elle le priait d'accompagner madame de
Randières. Jusqu'ici Robert s'était refusé à suivre Léonie dans le
monde. La volte-face des Maubryan devant l'irrégularité de sa position
n'était pas pour lui donner grande envie de se départir d'une réserve
prudente. Mais un attrait le gagnait à la vieille duchesse, la peine
qu'elle prenait de lui écrire leva tous ses scrupules. Ils le
ressaisirent en bloc dès qu'il eut, avec Léonie, franchi le seuil des
salons. A de certains sourires, un frisson lui courut sur l'épiderme.
Une douzaine de personnes étaient disséminées autour de la duchesse.
Celle-ci le présenta d'un air de bienveillant intérêt, les visages se
composèrent par enchantement. Elle l'entretint quelques minutes, puis
le confia aux soins de son petit-fils, Urbain de Martigue, gentil
garçon de l'âge de Robert, qui s'occupa cordialement de l'artiste.
Mais, derrière les éventails, des mots se chuchotaient, mal entendus
par Robert, qui l'inquiétaient pourtant, car il les devinait à
l'adresse de madame de Randières. Aussi l'amabilité d'Urbain
s'épuisait-elle en pure perte, quand un grand tapage de jupes marqua
l'apparition de la vicomtesse de Lerdre, la vertu court-vêtue dont
avait glosé l'irrespectueux Willmann. C'était un astre de fraîche
date, escorté de satellites d'honneur, comme tout astre de
conséquence. Urbain, un des plus fidèles, alla tournoyer dans son
orbite, et Robert fut happé par un mélomane enthousiaste du talent
qui... du talent que... Les mélomanes sont une espèce dangereuse, ils
ne lâchent plus. Robert dut subir toutes les formules de l'admiration,
doublées d'un étalage de science passablement fastidieux. Son
interlocuteur se trouvait flatté d'obtenir une attention scrupuleuse.
Il pouvait en rabattre, les oreilles ouvertes devant lui étaient
uniquement prises à la causerie de deux femmes placées tout près,
l'une, la sèche et maigre chanoinesse de Guderille, avec ses yeux
perçants et ses lèvres amères, l'autre, madame de Lunney, avec sa
beauté discutable et son indiscutable bonté; la chanoinesse, dragon
des mœurs, confiait à sa voisine ses indignations.

--Des horreurs, ma chère, des horreurs! Elle-même serait incapable
d'étiqueter ses amants. Un imbroglio, toute une escadre.

--Par allusion au dernier, le contre-amiral? dit en souriant madame de
Lunney.

--Au dernier? _Chi lo sa!_ c'est comme si vous vous figuriez que
Kercoëth a été le premier. Quand je pense que la duchesse la reçoit!
Elle n'ignore rien pourtant.

--Madame de Randières ne s'est jamais affichée.

--Vraiment? Et la jalousie de la marquise de Kercoëth?

--Rivalité de jolies femmes. Léonie a été remarquablement belle, elle
l'est même encore. Qu'elle ait eu des tentations, c'est dans l'ordre;
qu'elle y ait succombé, c'est dans sa nature. Mais elle a sauvé les
apparences. Mettons qu'elle est habile.

Le dragon leva au ciel son regard puritain. Voilà comme les mœurs se
perdent! une tolérance scandaleuse, la résolution de ne voir clair que
si l'on vous crève les yeux. Ayez donc de la vertu!

--Ma chère, vous dites des choses épouvantables. De pareilles
théories, c'est la fin des fins. Aussi la contagion gagne-t-elle.
Témoin cette petite de Lerdre que s'arrachent tous ces imbéciles,
Urbain de Martigue en tête. Une mariée de ce printemps, qui déjà ne
sait plus où ramasser son bonnet... Une autre baronne de Randières,
avec le même avenir et la certitude de trouver un jour chez une autre
duchesse de Serples autant d'égards.

--A la condition d'avoir autant de prudence.

--Cela vous suffit? Tenez! vous parlez comme une pécheresse.

--Vous me faites trop d'honneur, répliqua tranquillement madame de
Lunney.

Pas une phrase ne s'était perdue pour Robert. Le passé honteux de
Léonie ne lui laissait plus un doute. Madame de Lunney, malveillante
de parti pris, comme la chanoinesse, il aurait pu croire à de la
méchanceté; mais elle ne témoignait aucun sentiment hostile, elle
acquiesçait simplement à de sanglantes accusations. Il s'étonna de les
raisonner avec ce sang-froid qui repoussait l'excuse; il souffrait,
son dégoût était plus fort que la révolte de son affection; il se
demandait avec terreur si la boue de son origine submergeait toute
indignation généreuse. Lui qui s'efforçait de vénérer cette femme à
l'égal d'une mère, dans l'écroulement du respect ne devait-il pas
être en proie à la douleur, au lieu d'analyser les faits brutaux qu'il
venait d'apprendre?... Au bout des salons en enfilade, les portes
s'ouvrirent sur l'immense salle à manger. Le mélomane courut à la
chanoinesse. Robert, derrière un groupe d'habits noirs, assista au
défilé des couples, assez près de la duchesse, qui, au bras d'un grand
vieillard, laissait passer ses invités. Alors le frappa ce soufflet:

--Le jeune homme que madame de Randières traîne après elle est-il son
fils ou son amant?

La duchesse tressauta.

--Y pensez-vous, mon cousin?

Le cousin était abominablement sourd. Il continua en brave, sur un ton
qu'il supposait discret, sonore comme une fanfare:

--Ne me foudroyez pas ainsi, je vous demande... Elle a toujours eu la
rage des blonds, à commencer par Kercoëth.

Urbain, sur un signe de sa grand'mère, s'approcha vivement avec la
comtesse de Lerdre et présenta l'artiste que l'évaporée entraîna, mit
près d'elle à table, parlant, riant, cherchant à l'étourdir, tandis
que le sourd, à droite de la duchesse, soupçonnant enfin une lourde
bévue, se retranchait dans sa dignité d'homme susceptible. La duchesse
lui avait labouré les côtes, seule voie par où l'on eût accès en son
entendement. Ce fut d'abord pour sa vieille amie que madame de Lerdre
s'essaya au rôle du Léthé; la charmeresse poursuivit son manège pour
Robert lui-même. Celui-ci, quoiqu'il essayât de réagir, ne parvenait
pas à reprendre ses esprits; coup sur coup, on l'atteignait trop
profondément. La vicomtesse, se piquant à la tâche, recueillit çà et
là de simples monosyllabes. Cependant il fut bientôt plus prolixe.

--Seriez-vous assez bonne pour me dire le nom de ce monsieur, là-bas?

--Celui de gauche?

--Non, l'autre.

Le son de voix, en dépit d'une apparente indifférence, avait comme un
brisement. Pauvre garçon! Si ce n'était pas une pitié!... Et joli,
avec cela, un vrai cœur.

--Vous vous occupez des vieillards? Soit dit sans reproche, je
trouverais plus spirituel de me donner la préférence. On m'a gâtée
sous ce rapport, mais vous ne me gâtez guère. Je ne vous inspire pas.
Vous êtes difficile. Vous aimeriez peut-être mieux la vieille
Guderille? Savez-vous comment l'appelle cette peste de Willmann?
l'hermine.

--A-t-il des fils?

--Willmann?

--Ce monsieur.

--Nous y revenons. C'est tout à fait une passion. En quoi cela vous
intéresse-t-il?

--En rien. Curiosité pure. Je demande...

--J'ai entendu et je réponds, ce que, par parenthèse, vous négligez de
faire depuis le commencement du dîner. Il n'a qu'un petit-fils, lequel
est à Londres pour le quart d'heure, à moins qu'il ne soit autre part.
On ne sait jamais.

--Il s'appelle, ce petit-fils?

--Le vicomte de Lerdre.

--Votre...

--Oui, mon mari... dit-on.

Robert fronça les sourcils. L'accaparement charitable dont il s'était
vu l'objet, à sa grande surprise, avait pour cause l'insulte entendue;
cette jeune femme cherchait à l'en distraire. Et c'était à elle
qu'étourdiment il posait des questions. L'insulteur était le
grand-père du mari; évidemment, elle allait prendre ombrage de son
insistance. Il s'efforça de donner le change et devint, à partir de ce
moment, un voisin acceptable; il riait enfin, causait, parlait théâtre
et musique, ce qui n'empêcha pas la vicomtesse, en sortant de table,
de courir tout conter à madame de Serples.

--Me voyez-vous déjà veuve? Si encore j'étais sûre... mais il est
capable de se faire tuer. Ce serait bien dommage, car il est gentil.

La duchesse sut gré à Robert de n'avoir fait aucun esclandre chez
elle. Mais plus il se contenait, plus elle le sentait résolu à obtenir
une réparation. Aussi avait-on idée de ce vieux comte de Lerdre criant
une pareille chose à tue-tête! Elle appela Robert, le garda longtemps
près d'elle, autant par sympathie que pour marquer à tous l'estime
particulière où elle le tenait. Quoique la douceur de ses paroles, ses
délicates attentions ne pussent cicatriser la blessure, Robert la
portait en vaillant; elle lisait en lui la révolte contenue de sa
fierté aux abois, le défi d'une âme sans reproche, impatiente de la
honte; cependant, son pur regard, quand il rencontrait madame de
Randières, se troublait, des rougeurs ombraient alors ce front de
marbre; le malheureux enfant, comme il devait souffrir!

Cruellement, en effet. Il se demandait s'il était possible que, hanté
ainsi que d'un instinct par le culte de l'honneur et celui de la mère
idéale, la mère chaste et sublime, une Yvonne de Kercoëth, il fût le
fils de la baronne de Randières. «Son fils... ou son amant,» disait M.
de Lerdre. Un insupportable malaise l'avertissait des curiosités en
éveil, le chuchotement des voix lui semblait un bourdonnement
d'outrages, l'amplification sourde de la phrase brutale; il souriait à
la duchesse, une tempête grondait en lui. Non, elle ne pouvait être sa
mère, celle qui l'abandonnait d'abord, puis le recueillait comme un
étranger, celle qui l'exposait à de pareils soupçons. Être l'amant...
l'amant payé! Certes, elle devait bien prévoir cette monstruosité-là,
et, tranquille, sans un remords, elle le condamnait au mépris public.
Avec une grâce infinie, la duchesse l'entretint de son plaisir à le
recevoir, de ses craintes que sa maison un peu morose de vieille femme
ne l'effarouchât, de son désir qu'il y revînt pourtant, surtout qu'il
ne se repentît pas d'être venu ce soir. Ils se comprenaient l'un
l'autre, sans une seule allusion plus directe aux choses où peinait
leur esprit. Il devinait ses réticences, elle entendait sa réponse
intime: il ne regrettait pas d'être venu, il lui garderait avec le
souvenir ému de ses bontés une reconnaissance profonde, car chez elle
on lui avait rendu un triste mais grand service, on lui ouvrait les
yeux.

--Monsieur, dit-elle, je ne pars que dans trois jours et voudrais
causer avec vous; je vous attends après-demain, à quatre heures.

Léonie s'étonna, quand Robert la mit en voiture, de son refus de
l'accompagner.

--Où allez-vous donc?

--Chez Willmann.

--Il m'en veut toujours à cause des Laffont, pensa-t-elle.

Robert marchait de l'allure rapide des gens qu'obsède une idée. Il
eut le désappointement de trouver porte close chez Willmann, le bohème
s'offrait une villégiature sur les hauteurs de Meudon. Il se remit à
marcher, au hasard, sans but, tout aux événements de la soirée. Ses
incertitudes lui devenaient intolérables, le délai réclamé par madame
de Randières n'était plus admissible, il fallait en finir; dès le
lendemain, il demanderait une explication catégorique, quels liens les
unissaient, quels droits elle avait sur lui; une fois fixé, il
s'inspirerait de sa conscience pour arrêter un plan de conduite. L'air
froid de la nuit et la fatigue d'une longue course ayant calmé ses
nerfs, il rentra et s'endormit du sommeil lourd des cerveaux trop
surmenés.

Quand il s'éveilla, le soleil filtrait à travers les persiennes. Ses
pâles rayons lui rappelèrent ceux de la veille, à peu près à la même
heure, dans le cabinet du marquis de Kercoëth. Tandis qu'il évoquait
ce souvenir et la haute stature d'Alain et le prodige de la folle
calmée, l'angoisse récente lui revint avec toute l'acuité de
souffrance de son orgueil blessé, de sa détresse solitaire. Alors,
poussé par un de ces instincts qui dominent sans qu'on cherche à les
raisonner ou à les comprendre, il se leva rapidement et, quelques
instants plus tard, il sonnait à la porte de M. de Kercoëth.

La poignée de main qui l'accueillit, la voix grave et douce qui
souhaitait la bienvenue ramenèrent en lui une paix profonde. Il oublia
ses propres impressions pour ne songer qu'à Yvonne et à la joie de la
revoir. M. de Kercoëth le considérait avec une émotion contenue, un
trouble de plus en plus grand, comme si, depuis vingt-quatre heures,
toutes ses pensées eussent, en dépit de la raison, bâti quelque
chimérique espérance. Robert ne se rassasiait pas de sa vue. Et ces
deux hommes faisaient des efforts pour ne se pas jeter dans les bras
l'un de l'autre. Ils ne parlaient que de la marquise. Robert racontait
son admiration pour l'amour maternel de madame de Kercoëth, il
répétait son rêve de la servir comme le dernier de ses serviteurs,
afin--non de consoler, tâche impossible--mais de bercer son mal. Il
disait que ce rêve, maintenant, touchait à la réalité, puisque le
marquis y donnait son consentement. Et, la gorge serrée, la
respiration courte, Alain écoutait, n'osant dire un mot, de peur que
la cruelle et chère illusion ne s'évanouît tout à coup.

Annick l'envoya prévenir que la malade se trouvait en proie à une
agitation extraordinaire, déchirait les tentures, renversait les
meubles, poussait des cris.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Kercoëth. Moi qui commençais d'espérer!

--Monsieur, supplia Robert, permettez-moi de vous suivre.

Le marquis sans répondre prit son bras. A mesure qu'ils approchaient,
la clameur se faisait plus distincte, tantôt plaintive, tantôt
furieuse.

--Vous allez assister à un triste spectacle, soupira-t-il.

Devant la porte de la folle, deux domestiques se tenaient prêts à
porter secours. Kercoëth fit entrer Robert. Près de la croisée, dans
une confusion de meubles épars, de coussins lacérés, Yvonne debout,
les mains tendues au ciel, criait d'une voix déchirante: «Il est là...
tout près... je l'entends... je le veux.» Elle saisit à poignée les
boucles en désordre sur ses épaules, y crispant ses doigts, reculant
jusqu'au milieu de la pièce, ondoyant avec une grâce féline et se
ramassant enfin sur elle-même pour bondir vers la fenêtre. Kercoëth
devina son intention et l'enlaça. Un instant, elle resta immobile, les
yeux fermés. Elle écoutait le silence. Un brusque mouvement la
dégagea: les paupières relevées, elle venait d'apercevoir Robert. Elle
repoussa son mari.

--C'est Alain, dit-elle. Laissez-moi, monsieur. Il faut que je lui
parle.

Le véritable Alain défaillait. La ressemblance qui le harcelait depuis
la veille était donc bien frappante, puisqu'elle apparaissait même au
pauvre être privé de raison. Yvonne contemplait Robert; coquettement,
elle rejeta derrière ses épaules le voile des lourds cheveux.

--Vous lui avez échappé, Alain? conjura-t-elle d'un ton
indéfinissable.

--Oui, chuchota Robert aussi ému que le marquis.

--Elle vous poursuivra encore.

--N'ayez pas cette frayeur.

--Cette frayeur?

Les mots, en arrivant, semblaient mourir, ainsi qu'un écho, dans on ne
savait quel vide béant sous les tempes charmantes. Elle saisit la main
du jeune homme et l'appuyant à son front:

--Je suis brisée, Alain.

Robert la sentit chanceler. Il l'enveloppa d'un bras protecteur.

--Vous usez vos forces. Soyez calme.

Avec mille précautions, plein d'un respect attendri, chancelant
d'ailleurs lui-même, il la posa sur la chaise longue. Elle se laissait
faire, obéissante, soumise, tenant toujours cette main qui détendait
tout son être. Le marquis suivait la scène éperdument.

--Alain, dit tout à coup Yvonne, entendez-vous Hughes? Où est-il?

--Reposez-vous, balbutia Robert. Il dort.

--Il dort! répéta la mère.

Elle souriait. Des mots inintelligibles entr'ouvraient ses lèvres,
doux comme la caresse faite aux berceaux.

Le valet de chambre du marquis vint lui parler à l'oreille. Kercoëth
eut un geste de surprise et sortit aussitôt.

Yvonne, à présent, n'avait plus besoin de Robert. Le sommeil
réparateur était descendu sur elle. Il la contempla longuement, mit un
pieux baiser furtif au bout des doigts de neige et quitta la pièce à
son tour. On le prévint que le marquis était occupé. Il chargea de
l'avertir qu'il reviendrait dans la journée.

Lorsque Alain franchit le seuil de son cabinet de travail, il ne se
possédait plus. Quoi! Jean Marie Auvray à Paris! Jean-Marie qui jamais
ne voulait quitter la mer, quoiqu'on l'en suppliât, qui refusait
obstinément de se faire relever du vœu. Ébranlé par les émotions
subies depuis la veille, Alain se jeta au cou de son frère de lait.

--Toi!... Vite, vite, qu'y a-t-il?

--Sainte Anne d'Auray nous a exaucés.

Le marquis devint pâle comme un suaire. Cette nouvelle, n'était-ce pas
le corps du petit Hughes rendu par les flots? Alors, tout ce qui lui
affluait au cœur d'espoirs, d'imaginations, chimères que la vue d'un
être vivant permettait de retenir, tout était l'œuvre d'une réalité
menteuse. Il dit, avec des tremblements dans la voix:

--Tu as retrouvé?...

--Oui. Aux aiguilles de la Corne, parmi les brisants, où ma barque a
coulé à pic.

--Aux aiguilles de la Corne! C'est là que ton père découvrit le
chapeau et le tablier.

--Parfaitement, approuva Jean-Marie. Donc, je me noyais. Les roches me
labouraient la tête et le corps. En m'enfonçant sous les vagues, je me
disais: «Tu es f... tu es perdu.» Mais je gardais malgré tout ma
confiance en sainte Anne. Je refaisais le vœu, parce que, vous savez,
la dernière prière d'un mourant...

--Mon brave Jean-Marie, dit Kercoëth en posant sa main blanche sur la
rude épaule du marin, comme tu m'aimes!

Le pêcheur planta sur son maître un regard de chien fidèle.

--Tout de même, déclara-t-il. Mais il faut vous rendre cette justice:
vous le méritez bien. Pour lors, je barbottais ferme quand deux bras
m'empoignent. Dame! je ne les ai guère sentis, un poids m'étouffait,
et j'avais dans les oreilles tout le tintamarre de l'Océan. Joli quart
d'heure, je vous en réponds. Peu à peu voilà que je respire,
j'aperçois la bonne lumière du bon Dieu et, en face de moi, vous.

--Moi?

--Vous, à vingt ans. Sainte Anne d'Auray est une fameuse sainte. «Va
là,» on y va, et ça y est. Car je n'ai pas besoin de l'ajouter, c'est
votre fils.

--Vivant?... Voyons, Jean-Marie...

--Puisque c'est votre portrait, puisqu'il ne sait pas où il est né,
puisqu'il se rappelle seulement qu'il est né aux bords de la mer, d'où
on l'a emmené pour être pâtre chez des paysans.

--Un enfant trouvé?

--Sans père ni mère, élevé par la baronne de Randières.

Alain eut un soubresaut:

--Hein? par la baronne de...

--Ah! vous pensez comme je pense, à présent. Est-ce naturel, cette
ressemblance chez cette femme? Il était à Karenthal avec elle. Legouet
le traite comme son maître, la baronne comme son fils. Ce n'est pas
tout. Le soir même de mon naufrage, devinez qui Guilmette a rencontré
près des barques: madame de Randières. Elle l'a reconnue, malgré son
capuchon et deux ou trois voiles, mais l'autre n'a pas reconnu
Guilmette. J'avais dit à la petite: «Va-t'en prendre les avirons de la
seconde barque; nous les donnerons à la chapelle en cadeau, car nous
n'avons plus à tenir la mer.» Guilmette exécutait la consigne, quand
madame de Randières l'accosta: «Mon enfant, vous savez, les
Auvray?--Oui, madame.--Ils ont eu un malheur aujourd'hui. Leur barque
s'est perdue.--Oui, madame.--Je désire leur venir en aide, s'ils ont
besoin d'en acheter une autre, à cause d'un vœu dont j'ai entendu
parler.--Vous êtes bien bonne, madame; mais le vœu est exaucé, ils
n'auront pas besoin d'acheter une autre barque.» Le lendemain, avant
le lever du jour, il ne restait plus à Karenthal que mademoiselle de
Gauleins et Legouet. Madame de Randières avait disparu, avec le petit
comte Hughes.

Ces détails multiples offraient une précision, en tout cas une
concordance étrange. Kercoëth était ébranlé. D'autre part, comment
admettre que son fils fût resté quinze ans, à son insu, entre les
mains de madame de Randières? surtout, si elle avait commis le crime
de le lui prendre, qu'elle l'eût pris pour l'adopter? Non, elle le
haïssait trop, elle haïssait trop Yvonne et jusqu'à l'innocent... elle
n'aurait pas eu de pitié, elle était à un de ces moments où l'on
accepte même une monstruosité; mais, le moment passé, le temps écoulé,
sa colère se fût évanouie, elle aurait frémi de briser froidement deux
existences, jour par jour, en assistant de loin à leur brisement; elle
était vindicative et violente, mais non sans cœur.

Alain pensait tout haut, ce qui avait le mérite de tenir Jean-Marie au
courant d'impressions que d'ailleurs il ne partageait pas. Le marin ne
cherchait guère sa route dans le dédale des observations
psychologiques; il avait coutume d'aller droit devant lui.

--Monsieur le marquis, dit-il, rappelez-vous le pâtre des dunes. Il a
d'abord parlé d'un enlèvement par deux femmes, du côté de la falaise
rompue, pendant que les bohémiennes disaient la bonne aventure à la
gouvernante.

--Il s'est rétracté.

--Ce qui prouve qu'il a menti au moins une fois.

--En tout cas, je saurai quel est ce jeune homme qui habite avec
madame de Randières.

--Et qui se nomme Robert.

Robert! D'un bond Alain gagna la porte, laissant Jean-Marie stupéfait.
C'est de Robert qu'il était question? Il ne doutait plus, ah! non
certes, il ne doutait plus. C'était son fils, la créature qui le
frappait comme le type idéal de sa race. Il s'expliquait son trouble
en le contemplant, l'empire exercé sur Yvonne et cette tendresse où
s'avivaient les regrets paternels, quand il posait les yeux sur lui.
C'était son fils, l'être si beau, vaillant et tendre, qu'Yvonne
appelait Alain! On le perdait gracieux petit ange, l'esprit encore
enveloppé des nimbes du paradis; il le retrouvait radieux
d'intelligence, de grâce et de force, tel qu'il le pouvait rêver,
chair de sa chair, ce fils dont depuis si longtemps il était affamé,
que maintenant il voulait manger de caresses. Mais Robert était parti.
Il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois, qu'il éprouvait de
nouveau l'affreux déchirement, sur la falaise de Kercoëth, le matin où
le père Auvray rapportait, des récifs de la Corne, les épaves disant
la fin tragique.

Léonie, dans son boudoir, parcourait un roman dont elle ne lisait pas
une ligne, ennuyée de n'avoir pas encore vu Robert. Il n'avait pas
déjeuné avec elle, n'était même pas venu s'informer de sa santé; que
se passait-il? La rancune à propos des Laffont? Puisqu'elle avait
promis... ou à peu près. Elle entendit marcher et se crut enfin au
terme de ses impatiences. C'était un valet de chambre porteur d'une
carte.

--Ce monsieur assure que madame la baronne l'attend.

Au simple examen de la carte, Léonie était demeurée sans voix.

--Faut-il introduire?

Avant qu'elle pût protester, fuir, échapper à la résurrection, le
marquis de Kercoëth s'avançait vers elle. Il était pâle. Ses cheveux
blancs donnaient au visage toujours jeune une majesté dont elle fut
frappée. Il y avait quinze ans qu'ils ne s'étaient rencontrés, et cet
homme, transformé par la douleur, elle sentait une épouvante à le voir
surgir tout à coup. C'était sa victime, c'était surtout son ennemi. La
crainte d'une défaite, plus que le remords, l'assiégeait.

--Vous, monsieur? J'étais loin de prévoir... Cependant il était
inutile de forcer les portes, elles se seraient ouvertes devant vous.

--Aussi n'ai-je pas attendu l'ordre d'être introduit. Vous deviez bien
penser, en effet, que tôt ou tard il me faudrait une explication.

--A quel sujet?

--Au sujet de mon fils Hughes.

--Vos gens de Kercoëth vous ont renseigné dès le premier jour. Ils
disent que je l'ai assassiné, répondit-elle avec insolence, les bras
croisés, debout, la taille bien cambrée, défiant le marquis du regard.

--Vous ne l'avez pas assassiné.

--C'est heureux.

--Mais vous l'avez volé. Il habite sous votre toit.

Léonie eut un éclat de rire qui sonnait horriblement faux. Elle se
recula pour se soutenir à la cheminée, le sol se dérobait sous elle.

--Vous parlez de Robert, je présume.

--Nierez-vous qu'il soit mon fils?

--Non, monsieur.

--Vous avouez!... Ah! je devrais... Non, je resterai calme. Seulement,
vous comprenez à présent ce qui m'amène.

--Si peu que je vous serai obligée d'être plus clair.

--Je viens chercher mon fils.

--De quel droit?

--Parce que je suis son père.

--Que suis-je donc, moi?

--Vous!...

--La mère, monsieur, cela compte-t-il, ou non? Elle le vit chanceler;
sa voix monta, stridente: Par un concours de circonstances qui
m'échappe, vous apprenez l'existence de cet enfant, votre premier
mouvement est de me croire criminelle. Savez-vous qui l'est, de nous
deux? C'est le fils de votre chair, vous en concluez que ce n'est pas
celui de mes entrailles. Et il vous le faut, comme s'il ne me le
fallait pas! Vous venez chercher Robert? Qui s'est occupé de lui,
depuis qu'il est au monde? Vous ou moi? Pas plus que je ne peux lui
donner mon nom, vous ne pouvez lui donner le vôtre; mais il y a entre
nous cette différence que, de longues années, j'ai vécu avec sa
pensée, tandis que vous ignoriez jusqu'à son existence. Il serait
étrange qu'à la dernière heure ce scrupule vous prît d'être un père,
surtout qu'il vous autorisât à me donner des ordres, comme s'il
restait rien de commun entre la baronne de Randières le marquis de
Kercoëth.

--Ce qui serait encore plus étrange, repartit Alain, ce serait
d'admettre votre silence avec moi, lorsqu'un mot...

--Étais-je libre?

--Je l'étais, moi. Vous m'avez contraint à me marier.

--Nous étions perdus autrement. Rassemblez vos souvenirs, monsieur. A
cette époque, je ne jouais pas seulement ma vie, je jouais celle de
mon enfant. Vous dire la vérité, c'était lier votre honneur. Je m'y
suis refusée, non pour vous ni pour moi, mais à cause de l'être
innocent qui venait de nous et qui serait mort avec nous. Voilà
pourquoi je me suis tue et vous ai poussé au mariage.

Alain ne protestait plus, ces révélations l'écrasaient.

--Depuis, continua la baronne, vous m'avez fui. Vous vous êtes enfermé
dans vos joies de fiancé heureux, d'époux, que sais-je! Vous avez
voyagé, vous n'êtes rentré à Kercoëth que pour la naissance de votre
fils légitime. L'héritier du nom, vos nouvelles ivresses vous
rendaient si fier que votre mémoire même s'était débarrassée de moi.
J'étais impitoyablement et toujours rebutée. Quel accueil eussent reçu
mes confidences?

--Je ne me suis jamais dérobé à un devoir, si lourd qu'il fût, dit
gravement le marquis. Douter de moi, c'était me faire injure.

--Non, répondit madame de Randières avec un accent moins âpre, vaincue
peut-être par le mirage de l'autrefois; non, je n'ai point douté de
vous, mais votre sollicitude d'homme d'honneur, à défaut d'autres
sentiments, m'eût été un supplice. Je ne voulais pas avoir de la pitié
par l'enfant; je voulais reconquérir par l'amour un amour semblable au
mien. J'ai tenté de lutter avec mes seules armes, j'ai été vaincue,
alors je vous ai haï; j'ai même haï Robert, parce qu'il venait de
vous. A la mort de Hughes, le désespoir d'Yvonne et le vôtre m'ont
causé une atroce joie. Je l'ai crié à votre femme, c'était ma
vengeance, je lui devais assez de larmes pour me réjouir des vôtres,
et je me promis que jamais mon fils ne vous consolerait du fils
d'Yvonne.

Le marquis inclinait la tête, non plus en adversaire terrassé, mais en
juge qui pèse les raisons. Il lui semblait que, si les raisons
alléguées avaient quelque poids, le ton en enlevait toute la valeur;
qu'elles sonnaient faux, ces paroles tombant une à une, lentement,
avec des airs de recherche; qu'au demeurant, c'était là une mère peu
naturelle, après avoir été une femme peu charitable, celle qui
confessait sa haine pour l'enfant, afin de souligner sa haine pour le
père. Au bout d'un moment, il demanda:

--Vous avez les preuves?

--Quelles preuves?

--Il ne suffit pas de déclarer une chose. Les lois ont de sages
prévisions, il faut justifier pour elles la chose que l'on déclare.
Supposez que je dise à un tribunal: «J'avais un fils. Il a disparu.
Malgré toutes les recherches, ses traces n'ont jamais été retrouvées.
Les uns croient à un assassinat, les autres à un enlèvement, un petit
nombre--un très petit nombre--à une mort accidentelle. Or, voici ce
jeune homme. Regardez-le et regardez-moi. J'affirme que c'est mon
fils. Seulement madame, qui ne le conteste pas, affirme en outre que
c'est le sien. Je suis incrédule. Veuillez inviter madame à prouver
son dire.» Savez-vous ce que fera le tribunal? Il ordonnera une
enquête où les moindres faits de votre vie passeront au laminoir, où
l'on vous suivra jour par jour, heure par heure. Et, à moins qu'on
n'établisse la filiation de l'enfant...

--Puisque j'étais mariée, monsieur, objecta Léonie, sans prendre garde
à l'imprudence de son interruption.

--Voilà justement ce qu'on vous opposera. Pour la loi, dans un cas
pareil, le mari n'est pas un empêchement, c'est un auxiliaire. Il y a
même un adage latin...

--Mais enfin, monsieur...

--Madame, moi, je ne suis pas le tribunal. D'ailleurs, laissons ce
point sur l'importance duquel j'insisterai avant peu. Il ne s'agit pas
de tribunaux en ce moment, il s'agit de Robert. Voulez-vous que nous
nous en rapportions à lui?

--Je tiens à son estime, je l'aime d'une affection sans bornes, sa
tendresse est ma vie. Monsieur, vos soupçons, outrageants pour moi, me
seraient funestes dans son esprit, quelque absurdes qu'ils soient. Et
Dieu sait s'ils le sont! Car, enfin, dans quel but aurais-je choisi le
fils de ma rivale pour me consacrer à son bonheur?

--Dans le but de vous venger: vous avez réussi, puisque Yvonne est
folle.

Léonie se leva. Elle venait de percevoir dans une galerie latérale le
son d'un pas connu. Impossible qu'Alain et Robert se trouvassent en
présence devant elle.

--Vous exigez des preuves, monsieur, je les fournirai. Je ne vous
retiens plus.

--Au revoir donc, madame.

Comme le marquis sortait par une porte, Robert entrait par l'autre.
Celui-ci crut reconnaître la silhouette élégante derrière les
tentures. La surprise le cloua sur place.

--Le marquis de Kercoëth, ici!

Déjà il faisait mine de le rejoindre, Léonie l'arrêta au passage:

--D'où le connaissez-vous?

Les tentures étaient retombées. Ils s'examinaient, face à face, elle
nerveuse, irritée, lui résolu de rompre les dernières entraves. Elle
reprit avec violence:

--Il y a trop de secrets entre nous.

--Et ils me lassent, prononça Robert. Je n'ai plus la patience
d'attendre.

--Encore un interrogatoire!

--Quels liens nous unissent?

Elle frémissait de colère. «Alain le pousse, songeait-elle; où se
sont-ils rencontrés?» Elle sut mettre à son visage un masque doux et
triste.

--Ces liens mêmes devraient me défendre. Car, pour répondre, voyez, je
baisse le front. C'est à quoi l'on tient, sans doute: en me diminuant,
on s'exhausse. Une volonté vous mène, je la devine, une volonté qui
n'est pas la vôtre et me martyrise.... Cruel enfant, vous fouillez mon
âme. Nos liens... hélas! hélas! votre cœur ne vous les a-t-il pas
révélés?

Un flot de sang colora les joues de Robert. Ses yeux, détournés de
ceux de la baronne, se fixaient au sol. Léonie eut la cuisson d'une
brûlure.

--Voilà tout, voilà tout? Vous ne trouvez rien à dire!

De vraies larmes montaient à ses paupières. Il fit un pas vers elle
pour donner le premier baiser filial. Malgré lui, une sorte de
répulsion le paralysait. Entre eux se dressait ce que la chanoinesse
nommait «une escadre».

--Allons, assez de mystères! commanda Léonie. Vous avez changé,
pourquoi? Vous avez souhaité d'être instruit, pourquoi? Il y a un
motif, lequel?

--Dispensez-moi...

Ah! ce marquis de Kercoëth, paraître lui avait suffi; voilà ce qui
restait de l'édifice.

--On m'a calomniée, hein? Le misérable qui sort d'ici, l'être
hypocrite, audacieux, méprisable...

Emportée par la colère, elle ne se surveillait plus. Elle entassait
contre Alain d'odieuses accusations, le dépeignait sous un jour
abominable et ne prenait pas garde au ravage de ses mots. Lui se
labourait la poitrine pour s'obliger au silence. N'y tenant plus
enfin:

--Dans aucune circonstance, dit-il, M. de Kercoëth ne m'a parlé de
vous. Ce n'est pas lui qui vous a outragée; c'est, hier, la
chanoinesse de Guderille; c'est, hier encore, le comte de Lerdre.
Celui-ci mêle mon nom à ses infamies. Mais cela est mon affaire, non
la vôtre. La vôtre est d'être défendue par moi. J'entends qu'on vous
respecte. Le bruit public me donnait pour père le marquis de Kercoëth,
et je m'en réjouissais: le bruit public est faux, puisque vous le
déclarez un misérable. Je le vénère plus que tout homme au monde, je
le trouve, par son martyre, grand parmi les grands; mais je dois vous
croire, puisque vous êtes ma mère, et le tuer, puisqu'il vous a
flétrie. Je le tuerai.

--Robert!

--Vous ne pouvez m'en dissuader.

--Il a les cheveux blancs.

--Tant pis! s'écria le jeune homme en la foudroyant des yeux. Ce n'est
pas un vieillard comme le comte de Lerdre. Je m'imagine que vous
hésiteriez à faire de moi un parricide. Vous le désignez à ma fureur,
c'est bien pour que j'en tire vengeance. Soyez heureuse, j'y vais.

--Robert!... Robert!...

--Laissez-moi.

--Je te le défends!

--Sur ce chapitre, je ne consulte personne.

--La colère m'a entraînée trop loin.

--Une juste colère, après tout. Laissez-moi passer.

--Non, non... Mais tu ne comprends donc pas...

Elle s'attachait à lui, tremblante de l'état où elle le voyait, du
crime monstrueux auquel son mensonge le poussait. Oh! cette idée qu'il
provoquât l'homme dont le sang coulait dans ses veines!...

Robert s'arrêta, et, lui relevant brusquement le front, plantant son
regard droit dans le sien:

--C'est mon père?

--Oui, balbutia-t-elle.

--Un homme d'honneur?

--Oui.

--Auquel vous n'avez rien à reprocher?

--...Rien.

--Pardieu! J'en étais si sûr!... Mais alors pourquoi, pourquoi donc me
mentez-vous?

Elle s'était écroulée sur un fauteuil, perdue en ses sanglots, le sein
soulevé par des spasmes. Il sortit, sans avoir le courage de lui
adresser un mot de compassion. N'avait-il pas été souffleté par elle
dans son père et ne portait-il pas au front la souillure que toute
mère coupable imprime à l'enfant?

Chez lui, quelqu'un l'attendait, qui le saisit avec transport, le
broyant contre lui, disant à travers ses pleurs:

--Mon fils!... mon fils bien-aimé!...

Ah! les chaudes caresses! ah! cette douce joie, les premières larmes
de bonheur quand on s'appuie à l'épaule d'un père!



IX


Jean-Marie, mis au courant de l'entretien de Kercoëth avec madame de
Randières, poussa des cris d'indignation. Sainte Anne le tromper?
Sainte Anne envoyer un fils de louve à la place du fils de la marquise
Yvonne? Pareille supposition était un sacrilège.

--Vous n'avez plus la foi.

--Mais, mon pauvre Jean-Marie...

--Vous ne l'avez plus; vous êtes un égoïste, simplement. Vous vous
faites votre lot, ayant tout de même votre petit, tandis que l'autre
reste déshéritée. Prenez-le comme il vous plaira, moi j'y trouve à
redire.

Et Jean-Marie, qui portait à Kercoëth une tendresse pourtant robuste,
s'aperçut que, dans ses dévotions, le malheur d'Yvonne passait avant
celui d'Alain. Peu à peu il plaçait au-dessus de toute créature celle
que le corps seulement rattachait à la terre, dont l'esprit s'était
effondré sous le désastre de sa maternité. Celle-là était l'emblème
vivant de la douleur, une sainte, ainsi que la glorieuse patronne
d'Auray, l'étoile fixe de ses longues courses aventureuses. Ne la
nommait-il pas, soir et matin, en ses prières? La douce image ne
soutenait-elle pas son énergie, quand l'accablante immensité se
faisait morne, noire, assombrissait sa rude nature avec d'invincibles
mélancolies, quand les brouillards cachaient les écueils et voilaient
le perfide abîme? Pour Alain, il eût affronté toutes les morts; mais à
Yvonne se consacrait sa vie, sa vie d'humble sacrifié luttant toujours
contre les fureurs de l'Océan. Il le comprenait bien, en ce moment:
c'était à cette femme recevant sans une larme dans ses grands yeux
navrés les épaves présentées à genoux par le vieux père Auvray qu'il
s'était voué, pour elle qu'il tenait coûte que coûte un serment, pour
elle qu'il cherchait le corps de Hughes. Aussi ne se gênait-il plus.
Robert revendiqué, volé par la baronne, il se sentait de taille à
soulever des montagnes. Et il n'attendait pas même un merci de la
bouche d'Yvonne. Son dévouement était fait d'abnégation absolue et de
mystique adoration. Si Renotte aimait Yvonne pour Alain, lui,
maintenant qu'il ne voyait plus la commune catastrophe confondre ces
deux êtres en une seule victime, abandonnait l'heureux afin de rester
fidèle à la malheureuse.

--Nous avons beau être frères de lait, déclamait-il, vous ne pouvez
pas m'en vouloir...

Alain laissait s'épandre ce généreux emportement; le front soucieux,
la poitrine pleine de soupirs, il ne songeait guère à l'interrompre.
Sa joie, en pressant Robert dans une étreinte délicieuse, un instant
lui engourdissait sa peine, mais il continuait de la porter au flanc.
Avec l'apparition de Robert, tout changeait, sauf la douleur, puisque
la folie demeurerait l'hôtesse sinistre de sa maison. Les félicités
inattendues versaient du baume sur la plaie, mais elles étaient
incapables de la cicatriser. Robert fût-il né d'Yvonne, Yvonne n'en
pouvait plus rien savoir. Près de la tombe vide de l'enfant restait la
tombe où dormait la raison de la mère.

--Tu vois bien, dit-il en poursuivant tout haut ses pensées, qu'il y a
là une chose irrémédiable. Ne t'imagine pas que j'accepte en aveugle
les déclarations de madame de Randières. Cependant elles ont des
apparences trop vraisemblables pour que j'ose jeter un soupçon dans
l'esprit de Robert. Je ne saurais lui enseigner le mépris, car son
mépris risque d'être un crime; je ne saurais même lui laisser un
doute, car il n'hésiterait pas entre ces deux créatures si peu
comparables, et madame de Randières a dit la vérité peut-être. Quelle
serait ensuite sa déception! Aussi te prié-je de ne le troubler en
aucun cas de tes suppositions, quoique je les partage, en dépit de
moi, au fond du cœur.

--Je vous obéirai, grommela Jean-Marie.

Celui-ci ne savait plus au juste ce qu'il éprouvait pour Robert. En
tant que fils d'Yvonne et d'Alain, ah! sainte Vierge! mais de madame
de Randières... eh bien! même en cette qualité, il lui inspirait une
espèce de sentiment confus où la pitié l'emportait de beaucoup sur la
répulsion. Au surplus, l'incertitude était une chose intolérable, il
en fallait sortir à tout prix.

--Monsieur le marquis, ce jeune homme peut nous donner des
indications. L'avez-vous interrogé?

Alain eut un sourire radieux, où se reflétaient toutes les joies
retrouvées.

--Je n'ai fait, je crois bien, que l'embrasser. J'étais resté
longtemps chez madame de Randières. Puis, je l'avais attendu chez lui.
A cause d'Yvonne, j'ai craint de m'attarder. Mais il va venir, il me
l'a promis. Et, tiens, le voilà.

Le timbre de l'hôtel retentissait, en effet. Alain courut à la porte.
Et Jean-Marie songeait: «Elle n'aurait donc rien dans ce bonheur,
elle!»

Kercoëth saisit Robert, comme les grands aigles enserrent la proie à
cacher au fond de leurs rocs. Magie de l'être où l'on se voit palpiter
et revivre! Il oubliait tout devant l'apparition, et les étreintes se
mêlaient passionnées des deux parts.

--Je te rendrai, mon Robert, tout notre arriéré de tendresse. Des
circonstances cruelles nous ont réparés, nous voici réunis pour
toujours.

Lui ne trouvait rien à dire, pris à la douceur de ce mot, répété sans
cesse:

--Mon père... mon père!...

Ils se tenaient enlacés, se dévisageant, se reconnaissant mieux, même
chair et même âme. Et le béret de Jean-Marie tournait entre ses doigts
calleux, ses lèvres étaient mordues jusqu'au sang, car pour un rien il
eût pleuré, le rude marin, ce qui ne tire d'aucune perplexité. Non,
mais plus il observait, plus il était convaincu des mensonges de
madame de Randières et des mérites de sainte Anne. Kercoëth dit à son
fils:

--Tu connais Jean-Marie.

--Si je le connais.

--Dame! marmotta l'autre, avec mon fourbi du dimanche...

--Il ne change pas le cœur, répliqua le jeune homme.

Jean-Marie, gêné mais flatté, se déroba sous un air bourru et mâcha
une phrase inintelligible où, tout en obéissant à son maître, il se
donnait la satisfaction d'obéir à son propre élan; il répondit, de
façon à n'être pas entendu:

--Toi, tu es le petit comte Hughes.

Cependant Kercoëth reprenait Robert, l'entraînait au divan, le
dévorait des yeux. Il était si beau, son fils, tant de noblesse lui
rayonnait au front, tant d'intelligence et de fierté dans le regard!

--Parle-moi. Que je t'entende, que je sois sûr de ne pas rêver.
Conte-moi ta vie. Je n'en sais rien, vois-tu, rien absolument. Il me
faut les plus petits détails, les moindres choses, tout, tout, tout..

Jean-Marie s'apprêtait à sortir, déjà au seuil de la porte; il se
ravisa et, sans souffler mot, se laissa glisser imperceptiblement dans
un fauteuil. Kercoëth et Robert ne s'occupaient plus de lui. L'un
écoutait, l'autre parlait. Des larmes gonflaient les paupières
d'Alain, à mesure que se déroulait la première enfance aux Mérilles,
son cortège de misères quotidiennes, d'ordres barbares, de coups.
C'était lui que, dans Robert, Léonie poursuivait; Robert subissait
tant de tortures parce qu'il était son fils. Mais alors cette femme,
une voleuse? Car enfin, des entrailles maternelles... Eh! ne vit-on
jamais de marâtre! La nature, plus tard, ne recouvrait-elle point ses
droits? Non, les Mérilles ne prouvaient rien, sinon la haine de
Léonie, implacable à cette époque, désarmée par la suite.

Robert entendait les battements du cœur angoissé de ses angoisses
anciennes. Cette chaude tendresse l'imprégnait. Il la comparait au
glacial accueil de madame de Randières, le jour où madame Laffont le
conduisait chez elle. Entre ces deux affections, quelle différence!
Comme M. de Kercoëth frémissait, se récriait, ne faisait qu'un avec
lui! Au premier mot de la ruine des Laffont, un seul instinctif élan:

--Tant mieux! tant mieux! une occasion de leur montrer ma gratitude.

--Vous leur viendrez en aide?

--Ma fortune est à eux et je serai encore leur débiteur.

Robert mit à nu les moindres replis du dedans. Il ne cacha ni ses
révoltes d'orgueil à la première entrevue avec la baronne, ni ses
hésitations quand il s'agit de vivre auprès d'elle, ni son trouble en
rencontrant Yvonne. Là, depuis, venaient ses pensées, vers la mère
folle, vers le père malheureux. Leur souvenir l'aidait dans sa tâche
de soumission. Il conta son séjour en Bretagne, les confidences de
Legouet, les espérances nées de tant de faits bizarres, bientôt
changées en conviction... Il allait toujours, ne sachant plus rien
taire, pas même ses humiliations de la veille chez la duchesse de
Serples et son cruel entretien de tout à l'heure avec Léonie. Pas une
de ses paroles n'était perdue. Cette confiance, cette tendresse
débordante, jusqu'à ce son de voix, grisaient Kercoëth d'une ivresse
presque douloureuse, tant elle était profonde. Ce fils supérieur à la
misère et à l'opulence, qui gardait intactes ses qualités natives,
l'avait aimé même étranger; que lui importait la récente déloyauté de
Léonie? il ne lui en voulait pas, il adorait son enfant. Mais, s'il
s'occupait peu de se défendre lui-même, en revanche, il le défendrait,
celui-là; il le ferait respecter par le monde, puisque le monde se
mêlait de juger.

--Je n'entends plus que tu souffres, dit-il. Tu vas venir chez moi.
Mon intention n'est pas de t'enlever à madame de Randières, quoique ce
fussent peut-être des représailles méritées. Tu l'iras voir tous les
jours, tu resteras bon pour elle, il faut néanmoins sortir de la
situation fausse où l'on t'a mis. Nous chercherons un moyen de ménager
les intérêts de madame de Randières, mais les tiens passent d'abord.
Mon devoir est d'ôter les obstacles de ta route. Ne crains rien, j'y
arriverai. Chaque fois que la santé d'Yvonne me le permettra, je te
conduirai dans le monde. A mon côté, tu n'entendras, je te le
garantis, aucune parole blessante. Les Kercoëth ont toujours marché
tête haute. Tu es Kercoëth, marche comme eux. Demain, je
t'accompagnerai chez ma cousine de Serples, que je me reproche d'avoir
négligée depuis quinze ans. Tous ceux qui te témoignent de la
sollicitude peuvent compter sur moi; les autres compteront avec moi.

Un sourire de gratitude illumina le visage de Robert.

--Que vous êtes bon, mon père! Oui, je serai fier d'avoir la garantie
de votre honneur. Mais je tiens si peu au monde! N'y retournez pas
pour m'imposer. Restons ici, laissez-moi me consacrer avec vous à la
tâche qui vous absorbe, permettez à votre fils d'être aussi le fils
de... de... je cherche un nom et n'en trouve pas d'assez doux. Je vous
l'ai déjà dit: toute mon ambition, du jour où je l'ai connue, était de
la servir. Aujourd'hui, quand rien ne paralyse plus mes épanchements,
je puis bien ajouter que j'y étais porté par le sang et que, né de
vous, je voudrais lui rendre celui qui est né d'elle...

Il hésita et reprit à voix basse:

--Pour réparer le mal que lui a fait... ma mère.

--Dieu te bénisse, Robert! Dieu te bénisse, mon enfant!

--Ma mère!... continua le jeune homme. Jamais elle ne m'aima comme
Hughes fut aimé de la sienne. Il n'y a que les immaculées pour de
telles tendresses. Bienheureux ceux qui sortent d'entrailles
saintes!... Moi, je sens toujours une marque de feu à mon visage. Ah!
je pardonne les Mérilles, l'abandon, tout ce que j'ai enduré jusqu'à
hier... mais ce que j'ai appris hier soir...

--Mon enfant!

--Et vous insulter encore!

--N'y pense plus.

--Je ne le puis. Je ne peux davantage oublier le reste. Il y a au fond
de moi un inexplicable ferment de révolte. Je l'ai toujours eu,
toujours. Cela s'était calmé, endormi, cela n'avait pas disparu. Vous
me blâmez, n'est-ce pas? Vous me trouvez mauvais? Sans doute la part
de sang qui ne me vient pas de vous. Je souhaiterais de me rendre
meilleur, je comprends bien que c'est là un sentiment contre nature;
mais tout seul il me serait impossible de réagir. Si vous ne me donnez
de votre vertu, mon père, je serai mauvais fils.

Un bruit de chaises renversées les tira de leur causerie. C'était
Jean-Marie, dont la satisfaction se traduisait involontairement de la
sorte et qui tamponnait ses yeux à coups de poing, attestant sainte
Anne que jamais Breton n'avait eu plus de foi en elle ni plus de sujet
d'éternelle reconnaissance.

Le soir, tandis que Robert faisait de la musique à Yvonne, le marquis
avait un long entretien avec son frère de lait. Ils continuaient à
différer d'avis et s'animaient par moments d'une façon extraordinaire.

--Il la déteste, quoi! cette femme.

--Mais non.

--Mais si. Je l'ai bien entendu, peut-être! Je l'aurais embrassé pour
la peine. Et vous voulez me faire croire maintenant... Allons donc!

--Dans tous les cas, sois sage.

--On sera sage, on se taira, on fera l'imbécile devant le petit. Tout
de même, c'est enrageant, parce qu'enfin, voyons, monsieur le marquis,
du moment qu'il la déteste...

--Robert a un cœur à ne détester personne.

Jean-Marie ne pouvait comprendre certaines délicatesses gênantes de M.
de Kercoëth. Il avait de furieux accès de colère, mais il était
habitué à vaincre les grosses difficultés, ou à les tourner quand
elles étaient inabordables de front. Aussi, à la suite de la
conférence, embrassa-t-il Alain sans rancune. Il quittait l'hôtel,
lesté de nombreux chèques signés du marquis. Après avoir exploré
quinze ans les tourbillons de l'Océan, Jean-Marie Auvray partait à la
découverte de secrets plus malaisés à surprendre au milieu des
tourbillons humains que la trace d'un petit enfant dans la mer
immense.

Alain entra chez Yvonne.

Elle écoutait Robert. Le merveilleux talent de l'artiste opérait des
prodiges. Un sourire de sphinx relevait le coin des lèvres, les yeux
de la folle suivaient en l'air une vision. Kercoëth, en passant devant
elle, la fit tressaillir. Elle porta son regard du jeune homme qui
finissait de jouer à son mari, et le visage prit une expression de
terreur. C'était le prélude ordinaire des grandes crises. Elle se leva
d'un bond, souple et sauvage. Une main à l'épaule de Robert, elle le
contemplait. Sa voix sans inflexions dit:

--Alain... Alain...

--C'est moi, Yvonne, qui suis Alain, fit M. de Kercoëth.

--Oui, murmura-t-elle, en tournant la tête vers lui, c'est vous. Et
vous aussi! reprit-elle, revenue à Robert. Là et là... jeune et vieux.

Elle resta quelques secondes absorbée, envahie peut-être par le
mystère du phénomène. Kercoëth baisa tendrement les boucles blondes
éparses sur le front mat, et ses mots tremblaient un peu quand il
désigna son fils:

--Là, c'est Robert qui vous fait de la musique. Robert. Moi, je n'ai
aucun talent. Il en a beaucoup, lui. Et il est heureux de le mettre à
votre service. Remerciez-le, Yvonne. Cela lui fera plaisir.

Un pli s'était creusé entre les deux sourcils, les prunelles
brillaient d'une lueur étrange, la figure fine avait revêtu une
expression d'une incroyable dureté. Elle fascinait Robert haletant.
Kercoëth supplia:

--Yvonne, ne le regardez pas ainsi!

Il tâchait de se glisser entre eux, car Yvonne l'effrayait et il
voyait le profond émoi de son fils. Elle le repoussa violemment.

--Pourquoi le cacher?... pourquoi?

Elle se pencha de plus en plus sur Robert, le couvrant toujours de ce
regard magnétique qui, jadis, épouvantait Gaston au bord de la Seine.
Robert songeait qu'elle devinait en lui madame de Randières et qu'elle
l'allait haïr! Cette pensée le bouleversa au point de faire jaillir
ses larmes. Que n'était-il Hughes? Ah! Dieu! qu'il aurait voulu
l'être! Mais les sourcils d'Yvonne se détendirent. A la dureté des
traits succéda de la stupeur. D'un geste caressant, elle passa les
mains sur les joues ruisselantes de Robert, puis examina, au bout de
ses doigts, les perles liquides qu'elle venait de cueillir. Un
étonnement la tenait immobile. Elle cherchait un mot, un mot qui se
dérobait. Enfin, elle balbutia:

--Des larmes!

Et, se couvrant le visage, elle ajouta d'un accent navré, où ne
sonnait plus la folie, où le cri devenait humain, naturel, comme s'il
sortait des entrailles meurtries:

--J'avais oublié ce que c'était que des larmes.

--Elles lui ont noyé le cœur, dit Robert.

--Yvonne, s'écria M. de Kercoëth, je vous demande d'aimer Robert.

Elle répéta plusieurs fois ce nom inconnu:

--Robert... Robert... Robert...

Sa charmante figure s'était apaisée. Une inexprimable douceur y
rayonnait.

--Oui, Alain, dit-elle, de toutes mes forces, autant que vous.

Madame de Randières avait bientôt regretté ses emportements contre le
marquis. L'excitation tombée, elle s'était rendue compte de sa
maladresse. Tenter de noircir un père qu'on admirait par avance--sans
qu'elle sût ni pourquoi ni comment--c'était de bien mauvaise
politique. Elle s'enlevait le beau rôle et faisait le jeu de
l'adversaire. Elle espéra qu'un grand luxe de démonstrations
rétablirait l'équilibre. Coûte que coûte, il fallait non seulement
garder, mais augmenter son empire.

Elle se rendit au pavillon de Robert. On se réconcilierait tous deux,
au bénéfice des Laffont. Firmin l'informa que son maître était absent
et ne dînerait pas à l'hôtel. La baronne courut chez Willmann,
Willmann lui indiquerait sans doute le domicile de M. de Kercoëth,
l'origine des relations. Par malheur, la villégiature de Meudon
offrait encore des charmes au vieux violoncelliste.

Elle commença de s'alarmer. Comme elle était seule! Si, du moins,
Legouet se trouvait à Paris, elle le ferait aller, venir... où? de
quel côté se tourner? Ses inquiétudes augmentèrent, à mesure que le
temps passait. Elle prit le parti de regagner l'hôtel. Ses nerfs
ébranlés ne lui laissaient pas un moment de repos. La soirée lui parut
d'une longueur interminable. Tout parlait de Robert, le grand piano
silencieux où tant de fois avait vibré son inspiration, le fauteuil où
il s'asseyait sous l'orbe de la lampe pour lui faire la lecture.
Quelles habitudes elle contractait depuis quelques mois, qui
transformaient son existence et que rien ne parviendrait à remplacer!
Était-ce bien elle, la femme frivole d'autrefois, arrivée à une aussi
complète sujétion du cœur? Il y avait donc vraiment eu au fond
d'elle-même des instincts de maternité, refoulés longtemps, toujours
raillés, et qui prenaient leur revanche, grandis à son insu dans le
désenchantement des heures vides, comme une vengeance du ciel la
punissant de n'avoir pas voulu être mère ou de l'avoir voulu trop
tard? La nature a de ces énigmatiques représailles. La créature
impitoyable pour Hughes subissait des douleurs pareilles à celles
d'Yvonne. Sa poitrine se serrait dans la terreur d'une catastrophe
qu'elle se refusait à prévoir pour ne pas s'affoler complètement. Le
passé se levait, déroulant le long écheveau des jours disparus,
amours, ivresses, frayeurs, jalousie, haine, vengeance, les scènes
atroces après les délirantes extases. Le souvenir de sa fureur
implacable, endormie dans sa nouvelle passion, la faisait frémir, à
présent que cette passion était menacée. De toute la nuit, elle ne put
fermer l'œil. Elle s'exaspérait à ressasser le bonheur récemment
entré sous son toit, près de le fuir peut-être. Elle ne se connaissait
au monde que deux affections pures: mademoiselle de Gauleins et
Robert. L'une disparaîtrait bientôt dans la mort, Alain faisait mine
de lui ravir l'autre. Elle l'exécrait, cet homme. Ses droits! Et
puis?... En quoi la regardaient-ils? Elle souffrait, voilà ce qui la
regardait.

Pendant la matinée, Robert demeura invisible. Elle fit venir Firmin.

--A quelle heure votre maître est-il sorti?

--Hier, madame la baronne.

--Ce matin.

--C'est que... je demande pardon à madame la baronne... je n'ai pas vu
monsieur depuis hier.

--Il n'est pas rentré cette nuit?

--Non, madame la baronne.

Ainsi, c'était fini. Robert la quittait pour toujours, sans un adieu.
L'ingrat! Il ne comprenait donc point que cela était impossible,
qu'elle se défendrait, qu'elle le retrouverait où qu'il fût, qu'elle
le disputerait comme son bien? Firmin l'avait prévenue qu'un
télégramme était arrivé de bonne heure au pavillon. Elle n'osait
réclamer cette dépêche quoiqu'elle brûlât d'en connaître le contenu.
Que de secrets entre elle et lui! Comme il la traitait en
indifférente! Dans l'après-midi, elle descendit au jardin pour
chercher de l'air, car elle étouffait. Les digitales étalaient leur
pourpre sur l'émeraude de la pelouse, les héliotropes embaumaient. A
travers les splendeurs de la floraison automnale, le pavillon montrait
sa façade coquette où les rosiers croisaient leurs guirlandes. On eût
dit que les choses inanimées prenaient une voix et l'appelaient, tant
elle se sentait attirée par là. Elle fit deux ou trois pas et, tout à
coup, elle comprit ce qui l'attirait: près d'un massif de
rhododendrons très élevés, Robert lisait la dépêche que Firmin venait
de lui remettre. Du marquis de Kercoëth, évidemment! La guerre
commençait, Alain voulait son fils. Mais elle le voulait aussi. Elle
parlerait à Robert avant qu'il répondît.

Soudain elle s'arrêta. Elle avait contourné le massif, il n'était pas
seul, Kercoëth se trouvait près de lui. A son tour, le marquis
parcourait le papier bleu, puis prononçait quelques paroles. La
distance l'empêcha d'entendre, non de voir, et elle voyait Robert,
atterré d'abord, se jeter au cou d'Alain dans un grand élan d'effusion
joyeuse. Elle n'y tint plus. Sans se soucier de Firmin, qui attendait
les ordres, elle marcha droit à Robert, lui saisit le bras d'un
mouvement de rage jalouse et, haletante:

--Qu'y a-t-il? que faites-vous là, quand je vous attends depuis hier?

Il lui tendit la dépêche. Elle était de Gaston: madame Laffont se
mourait. Kercoëth salua Léonie et dit à son fils:

--Si tu peux faire seul une partie de tes préparatifs, ton valet de
chambre ira au télégraphe.

Déjà, devant elle, on ne la comptait plus pour rien. On commandait
jusque dans sa maison. L'autre, comme si l'obéissance allait de soi,
griffonnait quelques lignes sur la page d'un calepin, ne prenait même
pas la peine d'énoncer ses projets.

--Tenez, Firmin. Et vite.

--Puis-je au moins savoir ce dont il est question?

--Ne devinez-vous point? répliqua le marquis. Il va partir.

--Sans mon aveu?

D'un ton sec, pour bien faire parade de sa soumission à l'égard de M.
de Kercoëth, le jeune homme répondit:

--Mon père m'autorise à me rendre à la Riveraine.

--A la Riveraine? Non, non.

--Pourquoi? fit Alain, l'air détaché, quoiqu'un éclair furtif eût
brillé sous ses paupières.

Elle lui lança un regard haineux, et, se tournant vers Robert:

--Vous n'irez pas, mon enfant.

--Pardonnez-moi, j'irai. Blanche et Gaston pleurent, ma place est
auprès d'eux.

Elle comprit qu'il serait inébranlable et qu'une plus longue
résistance éveillerait les soupçons de M. de Kercoëth.

--Robert, Robert, dit-elle avec effort, j'ai eu bien des torts envers
vous, un séjour à la Riveraine en ravivera le souvenir. C'est dans ce
but qu'on vous y pousse. Allez, puisque je ne peux obtenir que vous
renonciez à ce voyage. Mais n'oubliez pas, si grands qu'aient été mes
torts, que je les expie cruellement à cette heure.

Un spasme nerveux lui coupa la parole. Elle s'éloigna, craignant d'en
trop dire. Sa douleur était réelle, Robert ne la remarquait pas, il ne
remarquait qu'une chose: les allusions blessantes pour son père.

--Elle vous exècre! observa-t-il.

--C'est tout naturel, dit en souriant le marquis. Elle te sent si bien
à moi.

--Oh! certes... et plus qu'à elle.

--Chut! mon enfant. Je n'ai pas le courage de t'en gronder, mais elle
n'a pas la force de s'y résoudre. Aussi me prend-elle un peu pour son
bourreau, moi qui l'ai si longtemps accusée d'être le mien. Je lui
inspire de la répulsion. Nous ne devons lui en vouloir ni l'un ni
l'autre. Allons, je la rejoins, va te préparer. Je te conduirai à la
gare et j'irai t'excuser auprès de madame de Serples.

Kercoëth se dirigea vers le corps de bâtiment principal. Firmin,
revenu du télégraphe, ne se doutait pas que madame de Randières eût
consigné sa porte. Sur la demande du marquis, il l'introduisit dans le
boudoir.

Elle sanglotait, la tête enfouie au fond des coussins de sa chaise
longue. Cette explosion de douleur, où la feinte était inadmissible,
ne pouvait que déconcerter Alain, elle battait en brèche une chère
espérance. Le malheur inconsolé d'Yvonne sauta devant ses yeux et jeta
de l'ombre sur ses joies. On pleure son enfant, on ne pleure pas
l'enfant d'une rivale. Et pourtant... Il s'approcha de Léonie.

--Madame...

Elle tressaillit, se leva, farouche, et, montrant un visage baigné de
larmes:

--Que voulez-vous? Savoir si je souffre? Eh bien, oui, je souffre.
Soyez satisfait, et laissez-moi.

--Voyons, madame...

--Que vous faut-il de plus? Sonder mes plaies? Elles sont insondables,
grâce à vous. J'avais un fils, vous me le prenez. Il commençait à
m'aimer, vous tuez sa tendresse. Tout ce qu'il me donnait, vous me le
volez.

Elle scandait ses phrases, avec des heurts dans la voix.

--Vous vous trompez, dit doucement Kercoëth. Je ne vous prends ni ne
vous vole rien. Robert sait ce qu'il vous doit et ne change pas du
jour au lendemain. Permettez-moi de vous le dire, votre désespoir me
confond. De quoi s'agit-il? d'un répondant naturel qui apporte sa
protection. Vous devriez être la première à me remercier. Quelle mère
êtes-vous donc?

--Bonne ou mauvaise, mais capable de marcher seule, sans protection,
sans répondant, même naturel.

--Vous, oui, mais Robert? Quel avenir lui préparez-vous?

--Avec ma fortune...

--Sous quel nom?

--Il s'en fera un.

--Si on lui en laisse le moyen.

Alors, avec une délicatesse infinie, mais beaucoup de fermeté, Alain
souligna les dangers de la situation, mit en relief ce qu'il pouvait
livrer des souffrances morales de Robert, sans trahir sa confiance et
blesser gratuitement Léonie.

--Ce qu'il y a dans ma vie, déclara-t-elle, ne regarde personne.

--Je m'occupe et l'on s'occupe de Robert, non de vous.

--En quel sens?

--Réfléchissez.

--Ah! je n'ai pas le temps de réfléchir.

--C'est que je répugne à vous dire...

Il appuyait sur les interprétations du monde: un jeune homme tombé par
miracle chez une femme riche, indépendante, jeune encore, toujours
belle, dont les triomphes avaient excité l'envie, dont la subite
retraite la déchaînait.

--Bref?...

--Bref, une aventure scabreuse, salissante, infâme.

Plus il s'animait, plus la lumière se faisait dans l'esprit de Léonie.
L'emportement de Robert, la veille, lui revenait sous son vrai jour.
Elle n'avait pris garde qu'à un détail: on la déchirait et on la
traînait dans la boue, et, se croyant le fils, il s'était donné la
moitié de ce déshonneur. Voilà que ce n'était pas le fils, mais
l'homme qui rugissait devant elle, l'homme accusé d'un acte vil entre
tous.

Elle n'osait plus lever les yeux, elle bégaya:

--C'est une chose affreuse, affreuse.

--Vous connaissez le monde, vous deviez vous y attendre. Dans tous les
cas, vous êtes avertie, maintenant.

--Trop tard.

--Non, puisque deux moyens vous restent de dégager son honneur.

--Lesquels?

--Ou confesser bravement la vérité, ce qui me paraît impossible, ou me
le donner.

--Ce qui reviendrait au même et me séparerait de lui pour toujours, de
sorte que j'aurais la honte de l'aveu sans le bénéfice de la faute.

--Vous ne pensez qu'à vous.

--Eh! monsieur, qui donc y penserait?

--Tant que Robert demeurera sous votre toit, son honneur y sera en
souffrance. Il vous a sacrifié sa liberté, parce que vous la lui
demandiez au nom de vos remords. Ces remords doivent être apaisés
aujourd'hui. Ne permettez pas qu'il soit plus longtemps victime de sa
générosité; car, moi, je ne permets pas qu'il soit plus longtemps
victime d'une abominable calomnie.

--Je suis prête à tout. Je lui constituerai la fortune que vous
jugerez nécessaire.

--De l'argent! l'argent de votre mari!

--Mais alors, quoi?

--Ou dites la vérité, ou laissez-le moi.

En vain Léonie tâchait d'y échapper, le dilemme l'enserrait
impitoyablement. Être hardie en face du monde, elle n'en avait pas le
courage, elle n'avait pas non plus le courage de renoncer à Robert.

--Ce serait au-dessus de mes forces, soupira-t-elle.

--Laquelle des deux choses?

--L'une et l'autre.

Alain eut un éclat de triomphe:

--Vous voyez bien, vous voyez bien que vous n'êtes pas la mère de mon
fils!

Elle se redressa de toute sa hauteur. La créature vindicative
retrouvait ses instincts, la femme capable d'attendrissement faisait
place à la femme capable de toutes les machinations.

--Vous me tendiez un piège, monsieur?

--Quand ce serait?

--Inutile. A bas le masque! Ce que vous voulez, c'est Robert, non pas
son honneur: Robert pour vous seul, loin de moi, sans moi. Eh bien! je
le veux aussi, sans vous, loin de vous.

--Et déshonoré?

--J'imposerai silence à la calomnie, nous avons eu déjà maille à
partir ensemble.

--Elle continuera malgré vous.

--Allons donc! si je m'en mêle? Soyez tranquille, elle tombera devant
l'évidence.

--A condition que vous reconnaissiez publiquement Robert.

--Publiquement, soit.

--Et légalement.

--Le monde est moins dur que la loi. Celle-ci me condamnerait, puisque
l'épouse a eu peur pour la mère; celui-là me croira sur parole.

--Où est né Robert? interrogea le marquis.

--A Karenthal.

--Il est donc inscrit à la mairie de Kercoëth?

Par un effort de volonté suprême, Léonie réprima un léger tremblement
nerveux. Elle espérait que sa décision soudaine la débarrasserait
d'Alain... jusqu'à nouvel ordre; cet homme était extraordinairement
tenace, il procédait à la manière d'un juge d'instruction.

--Je vais, dit-elle, vous chercher son acte de naissance.

Elle était heureuse d'avoir une minute de liberté pour réfléchir, pour
se remettre, avant de finir cette lutte lassante. Alain se sentait
singulièrement ému. Tout son cœur lui disait que Robert et Hughes
n'étaient qu'un, mais sa raison était obligée de souscrire aux faits
patents, à la maternité de Léonie. Elle se montrait prête à réclamer
ouvertement son fils, elle foulait aux pieds sa propre considération,
elle avait hésité d'abord, elle n'hésitait plus; c'était bien là une
preuve, la plus éloquente de toutes.

--Voici, dit madame de Randières, en tendant un papier jauni qu'elle
rapportait comme un trophée.

Alain le déplia d'un geste machinal. Il n'avait plus besoin d'être
convaincu. Ce fut presque sans y prêter attention qu'il lut l'en-tête:
«Mairie de Lyon.» Les mots mêmes le réveillèrent.

--Lyon? Vous m'avez dit Kercoëth.

Il regarda de plus près, et, à mesure que se poursuivait la lecture,
son visage contracté reflétait tour à tour le dégoût et la pitié.

--Vous aviez mis Robert à l'hospice des Enfants-Trouvés?

--Pas moi.

--Cependant...

Il lui plaça sous les yeux la feuille qui tremblait entre ses doigts.
Madame de Randières rougit.

--A cette époque, dit-elle, une personne est entrée chez moi en
qualité de femme de chambre; mais, en réalité, pour me prêter ses
secours... Elle a remis Robert... dès sa naissance... à une amie...
venue exprès de Lyon...

--Je vous préviens, je ne comprends pas le premier mot de ce que vous
dites.

Elle non plus ne comprenait pas. Embarquée dans toute une histoire,
elle ne savait à quel saint se vouer. Elle répondit pourtant avec
beaucoup de flegme:

--C'est probablement votre faute. Toujours est-il que cette amie de ma
femme de chambre a momentanément confié Robert à l'hospice.

--Confié!... vous avez des mots sanglants.

--Si vous m'interrompez toujours...

--Je m'édifie.

--Tant mieux!... L'hospice l'a fait inscrire sur les registres de
l'état civil, puis on l'a donné à des paysans du Vivarais.

--Les Benoît? aux Mérilles?

--Précisément.

Alain n'insista plus. Les soupçons, un moment envolés, étaient revenus
avec une vitalité intense. Les explications de madame de Randières,
ses embarras, cette feuille de papier, sale, graisseuse, noircie aux
coins par des attouchements ignobles, avec la mention brutale: «Père
et mère inconnus», ouvraient de nouveau les ailes à ses espérances.
Plus que jamais, il était résolu de faire la lumière. Mais, il se
réservait de la faire sans elle, en dépit d'elle. Son silence enchanta
Léonie. Elle le réputait désarmé, partant vaincu.

--Hier, vous me demandiez des preuves, s'écria-t-elle. J'ai tout mis
en œuvre pour les effacer, vous le voyez. Cependant elles éclatent,
malgré mes efforts.

Kercoëth hocha la tête. Si elle nommait cela des preuves éclatantes!

--Il vous serait malaisé, dit-il, d'établir vos droits avec un pareil
chiffon.

--Parce que?

--Il sue la misère et le vice. On n'admettra jamais qu'il sort du
secrétaire d'une de nos mondaines les plus élégantes.

--On se dira qu'il vient de chez des paysans un peu grossiers et
frustes.

--Ce qui prouvera surabondamment de quelle sollicitude vous étiez
remplie. Vous avez le choix entre la marâtre et la... menteuse. On ne
vous fera pas l'injure de retenir le premier qualificatif. Reste le
second, et que deviennent vos droits? Savez-vous ce que pensera le
monde? Il pensera que, prévoyant l'infamie dont on accuse Robert, vous
avez voulu la couvrir d'un mensonge encore plus infâme, et cacher la
maîtresse sous la mère. Donc, il est inadmissible qu'il reste plus
longtemps ici. A son retour de la Riveraine, il s'appellera Kercoëth
et prendra place à mon foyer. Je lui donnerai tout le temps que je ne
donnerai pas à ma femme.

--Votre femme!

Elle vint droit au marquis et, posant la main sur sa main, martelant
les phrases, en proie à une agitation qui tenait de la fureur:

--Vous, bien; que vous l'ayez, j'y consens. Mais qu'il voie Yvonne,
vive près d'elle, respire le même air, cela, je refuse.

--Ah!... pourquoi?

--Parce que je refuse.

Comme le regard bleu d'Alain semblait vouloir fouiller les replis de
sa conscience, lever tous les voiles, elle ajouta précipitamment:

--Dans une heure lucide... est-ce qu'on sait!... elle peut me deviner
en lui.

--Vous supposez aux fous un don particulier de divination?

--Non, mais j'aurais peur. Je me rappelle la nature d'Yvonne.
Implacable avant, elle le serait deux fois plus après. En donnant à
mon fils la place du sien, vous l'outragerez dans toutes ses fibres.
Qu'elle le comprenne à un moment quelconque, elle ne le supportera
pas. Est-ce cela que vous voulez? Je vous cède en tout, je laisse
Robert me quitter pour vous suivre; à votre tour, cédez-moi sur un
point. Yvonne et moi, nous nous haïssons. Enfin, il est naturel que je
sois superstitieuse, craintive, dès qu'il est question de lui. Comment
ne le comprenez-vous pas? Rassurez-moi, monsieur. Donnez-moi votre
parole...

L'impatience gagnait Kercoëth. A mesure qu'il s'ancrait dans ses
espérances, les moindres détails lui servaient d'indices.
L'exagération même du langage, ces craintes au sujet d'une pauvre
créature folle le confirmaient en une quasi-certitude morale. Il
haussa imperceptiblement les épaules.

--Vos frayeurs sont chimériques, Robert chez moi sera chez lui; malgré
sa démence, Yvonne l'a presque adopté.

--Elle l'a déjà vu?

--A plusieurs reprises. Et, croyez-moi, si jamais elle recouvre la
raison, ce ne sera pas pour se venger de vous sur Robert, ce sera pour
vous pardonner à cause de lui.



X


Il était midi quand l'express s'arrêta au Teil. Un soleil éblouissant
inondait la plaine, parée des couleurs changeantes de l'automne. En
descendant du train, Robert fut salué par la voix d'un vieil ami, le
Rhône, dont les murmures lointains arrivaient avec la brise et le
reportaient aux temps où le fleuve berçait les chagrins et les rêves
du petit pâtre des Mérilles, couché sur ses bords. Pressé de gagner la
Riveraine, il chercha des yeux une voiture. La cour de la gare était
vide de toute espèce de véhicule. Il consigna ses bagages et se mit en
route, son sac de voyage à la main. Comme il franchissait la grille
extérieure, un paysan l'aborda.

--Vous allez à la Riveraine, monsieur? Je passe devant la maison. Il y
a une place dans la carriole. Ne vous gênez pas. Tout à votre service.

--Ma foi, dit Robert, votre proposition tombe à merveille. J'accepte
avec le plus grand plaisir.

--Dans un quart d'heure alors. Le cheval mange l'avoine. En un rien de
temps nous filerons.

--Vous êtes vraiment trop aimable. Et je vous remercie beaucoup.

--Pas la peine. Entre vieilles connaissances!... Mais oui, mais oui,
monsieur Robert. Je sais votre nom, vous voyez. On croit venir
_incognito_, comme on dit des gros personnages, et, au bout de deux ou
trois pas...

Le paysan eut un rire de satisfaction vaniteuse--la vanité de sa bonne
mémoire--qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles.

--D'abord, reprit-il, je me tâtais: «Où diable as-tu rencontré ce
bonhomme-là?» Je vous remettais sans vous remettre. Mais, quand vous
avez parlé de la Riveraine, peuchère! on n'est pas une bête. Ah!
pourtant, vous n'êtes plus le même qu'à l'époque où nous trimions
ensemble chez Benoît. Paris vous a rudement profité.

Il lorgnait les vêtements de Robert d'un air moitié goguenard moitié
sérieux.

--Un muscadin «d'ores et déjà». Aussi, vous ne vous rappelez plus le
premier valet de charrue des Mérilles.

--Attendez donc. Antoine, n'est-ce pas?

--Pour vous servir. Je ne sais trop pourquoi les maîtres vous
détestaient, car vous étiez un joli gars. Il m'est venu des idées à ce
sujet, mais j'ai eu le tort de les dire tout haut. Benoît m'a flanqué
à la porte. L'imbécile! Mieux valait me traiter de bonne amitié et,
s'il y avait quelque chose, me fermer la bouche avec une part du
gâteau. Trop avare pour cela. Il lui en a cuit. Il a cherché mon
pareil, sans le trouver, obligé d'en prendre deux à ma place. Et les
Mérilles s'en allaient à la dérive. Sitôt le vieux paralysé, j'y suis
rentré. Lorsqu'il mourra, je lui succéderai sur toute la ligne:
terres, bêtes et veuve.

--Pouvez-vous me dire comment va madame Laffont?

--Au point du jour, on lui a porté le bon Dieu. Elle doit être morte à
cette heure. Attendez-moi, je vais atteler. En un tour de main.

Robert maudissait la distance qui le séparait de la Riveraine. Il
souhaitait si fort d'arriver à temps au chevet de la malheureuse mère,
pour la rassurer sur l'avenir de ses enfants.

--Quand vous voudrez, monsieur.

--Le plus vite possible, Antoine.

Un coup de fouet cingla la croupe du cheval qui s'enleva d'un trot
lourd.

--Maintenant, la Riveraine est aux créanciers, continua le paysan.
Madame Laffont espérait que les affaires s'arrangeraient. Mais,
l'autre jour, l'huissier est venu. Mademoiselle Blanche se trouvait au
village, chez un malade; M. Gaston l'accompagnait. De sorte que la
pauvre dame a reçu l'huissier comme on reçoit un boulet de canon, elle
est tombée tout de son long et n'a plus desserré les dents.

--C'est épouvantable!

Antoine secoua vigoureusement les rênes.

--Oui, la ruine, ce n'est pas drôle.

Tout ce qu'il appréciait dans le désastre, c'était la fortune
engloutie.

A ce moment, le chemin faisait un coude brusque. Robert reconnut le
site gravé au fond de sa mémoire. La haie de mûriers contre laquelle
il dormait, le jour où Blanche lui était apparue pour la première
fois, se dressait encore le long du champ, pas plus touffue que jadis,
rongée par les troupeaux qui passent; les arbres à l'entour n'avaient
pas sensiblement étendu leurs ramures; le Rhône continuait de gronder
en mordant les cailloux de la grève, l'immuable montagne se profilait
dans le bleu flamboyant du ciel, le même soleil brillait sur la même
nature. Même paysage, même horizon clair et chaud, même poésie
champêtre, épanouie sous les brises du fleuve. La terre restait la
terre, à jamais semblable, féconde, insensible, et la vie bouleversait
les existences qui s'agitaient et s'évanouissaient comme des ombres au
milieu de l'immobile création. L'abandonné, ce n'était plus le petit
pâtre, c'était Gaston, c'était Blanche, première protectrice de sa
misère, la première aimée, orpheline, pauvre, désolée, tandis qu'il
était heureux, que le ciel souriait à la plaine ensoleillée, que
toutes les voix mystérieuses s'accordaient au rythme des flots
infatigables et disaient ensemble, en ce radieux automne, la joie
inconsciente des choses, à l'heure où saignaient des âmes. Et les yeux
de Robert se fixaient aux grands arbres, là-bas, dans le lointain, du
côté de la Riveraine.

Antoine respecta sa tristesse. Il est vrai qu'Antoine, obligé de
mettre sa bête au pas vu le déplorable état de la route, était fort
intrigué: un homme cheminait devant eux, dont la tournure le laissait
perplexe. Il tutoyait tous les gens du pays, tous les mariniers du
Rhône; celui-ci? serviteur! Taille trop haute pour être d'un
Méridional, démarche trop balancée pour être d'un paysan. Robert
l'aurait pu renseigner, car c'était Jean-Marie, portant au bout d'un
bâton un paquet sur son épaule; mais, pris au cadre où brusquement
allait surgir la Riveraine, il n'en détournait pas les yeux. Antoine
jeta au piéton un regard qui devint méfiant quand il eut constaté que
l'étranger s'enfonçait le chapeau sur les sourcils pour cacher son
visage. Quelques instants après, Robert poussa une exclamation: «La
Riveraine!» En un clin d'œil il fut par terre.

--Merci, Antoine, merci. Prenez, pour boire à ma santé.

Déjà le jeune homme courait à la porte d'entrée.

--Monsieur!... monsieur!... appelait Antoine. Il s'égosillait en vain,
l'autre filait d'un pas rapide.

--Monsieur!... Gardez votre argent. C'est de bien grand cœur que...

L'argent était de l'or. Il se gratta l'oreille. On refuse vingt sous,
mais vingt francs?... Philosophe, il empocha le louis.

Robert avait franchi la grille, traversé la cour et pénétré dans
l'antichambre. Des personnes à l'allure bizarre descendaient
l'escalier, furetaient dans les pièces... Il reconnut le juge de paix,
son greffier, une femme chargée de temps immémorial des commissions du
village. Derrière, se tenaient deux hommes, la mine renfrognée, des
créanciers sans doute, et Gaston, très pâle. Celui-ci, à la vue de
Robert, eut un cri étouffé, un cri de délivrance.

Oh! toi... toi...

--Ta mère?

--C'est fini.

Le juge de paix s'en allait suivi de ses acolytes. La commissionnaire
traditionnelle l'apostropha:

--Comment voulez-vous, monsieur le juge, qu'on rende à madame Laffont
les mêmes honneurs qu'à son mari? Vous avez mis les scellés partout,
notamment au secrétaire.

--Il fallait bien, grommela le magistrat.

Un des deux créanciers s'empressa d'ajouter:

--Quand on est pauvre, on fait comme les pauvres.

Sur cette bonne parole, le groupe de justice s'esquiva. La femme se
rapprocha de Gaston.

--Dites, alors, vous? Elles tiennent toujours, les commissions?
Commander une messe pareille à celle de défunt votre père? Aller à
Viviers acheter des étoffes noires? Eh bien! voyons la monnaie... Ah!
vous n'avez pas le sou? Vous vous figurez peut-être que je payerai de
ma poche? Regardez donc si j'ai une tête de dupe.

Robert avait une envie considérable de bousculer l'agréable créature.
Il tendit son portefeuille à Gaston.

--Ferme-lui la bouche. Une femme comblée de bienfaits par ton père!

--S'il vous plaît? glapit la mégère hors d'elle-même. M. Laffont m'a
fait travailler; après? Cela vaut mieux que d'être recueilli en chien
vagabond.

--Dehors! commanda Gaston, ou je vous jette par la fenêtre.

La menace et la grosseur du portefeuille la firent réfléchir; elle
redevint souple comme un jonc.

--Si vous tenez, dit-elle, à ce que tout soit prêt pour la cérémonie,
il faut nous dépêcher.

Elle reçut un billet de banque et détala. Quand les deux jeunes gens
furent seuls, un sourire navré plissa les lèvres de Gaston.

--Ah! l'affreuse chose, lorsqu'on a le cœur aux abois, d'être harcelé
par d'ignobles soucis! Maman est morte, tuée par la certitude de notre
ruine. Il est positif que la misère nous tient à la gorge. Elle nous
oblige, au moment où nous devenons orphelins, à penser à tout, excepté
à notre malheur. Si tu savais, pas un centime pour la faire enterrer,
pour acheter notre deuil. Sans abri avant la fin de la semaine, sans
pain dans quelques jours. Moi, je me tirerai d'affaire; mais Blanche?
Seule, n'ayant plus que toi et moi, pas même deux hommes, tant nous
sommes jeunes... A nous deux, que ferions-nous?

--Il faut avoir confiance, balbutia Robert, que cette détresse
bouleversait.

--Avoir confiance, hélas!... Et pourtant, depuis que tu es ici, je me
sens moins découragé. Il y a dans ce portefeuille de quoi parer au
plus pressé; mais ta présence surtout me fait du bien. C'est un trésor
que l'amitié. La nôtre n'a jamais eu un nuage, elle a grandi avec
nous, elle s'est cimentée dans les larmes, autour d'un cercueil, et,
quand tout nous abandonne, elle te ramène à la douleur.

--Je vous aime comme vous m'avez aimé, dit simplement Robert. Je t'en
conjure, ne te laisse pas abattre, je suis là. Si, pour les choses
urgentes, tu n'as pas assez du contenu de ce portefeuille, dis-le moi,
je télégraphierai à mon père.

--Ton père?

--Et quel père, Gaston! Le marquis de Kercoëth.

--Tu es le fils de la folle?

--Non, dit Robert avec un soupir. Je te conterai plus tard... Je
voudrais voir Blanche.

--Viens.

Ils entrèrent dans la chambre de madame Laffont. Le lit était jonché
de fleurs. La morte, dans son dernier sommeil, gardait une expression
de douleur poignante. Sur le corps rigide un maigre cierge jetait des
lueurs blafardes; près de la table, de l'eau bénite avec un long
rameau de buis; à côté, une religieuse lisait. Robert s'agenouilla.

Elle ne lui était pas très douce, la morte; mais elle idolâtrait ses
enfants, elle était toujours restée digne de leur respect. Comme on
la pleurait, à cette heure où ses légers travers s'oubliaient pour
laisser resplendir la pureté de sa vie d'épouse et de mère! Il chassa
ces pensées, afin d'éviter un rapprochement trop cruel. Au pied du
lit, une ombre noire tranchait sur la blancheur des draps. Blanche, la
tête enfouie dans les mains, n'avait pas remarqué sa présence, elle
demeurait immobile. Robert se releva. Gaston se pencha vers sa sœur:

--Blanche, il est arrivé.

Lentement, la jeune fille se dressa sur ses pieds, déployant un buste
aux formes élancées et sculpturales, montrant son magnifique visage,
pâli par les veilles. Robert fit un pas, les mains tendues, le cœur
palpitant; puis il s'arrêta. La créature superbe lui apparaissait dans
une apothéose de douleur comme une divinité souffrante qu'on ne vénère
qu'à genoux. Mais elle l'aperçut, se jeta sur sa poitrine, pendue à
son cou, ainsi qu'au temps de l'enfance.

--Mon frère... mon Robert...

Lui baisait ses cheveux et frémissait de la sentir ainsi, tendre,
abandonnée et simple.

--Emmène-la, dit Gaston. Elle a tant besoin de repos!

Il l'entraîna. Elle obéissait, ne songeant pas à se défendre contre
l'influence aimée. Ils entrèrent au salon. Tristes et doux, les
souvenirs s'y multipliaient. Là, M. Laffont rendait le dernier
soupir, vivait entre eux sa dernière journée. La plaie nouvelle
rouvrait la plaie ancienne, la mort les resserrait encore une fois
l'un contre l'autre. Ils se regardèrent, presque troublés des
changements survenus: Robert un homme, Blanche avec toutes les grâces
de la femme. A peine se reconnaissaient-ils au dehors, eux qui se
reconnaissaient si bien au dedans. Et l'intimité fraternelle peu à peu
changeait, à son tour, avec la complicité de leur beauté, de leur
jeunesse, de leur chagrin. Blanche disait à Robert la fin navrante,
elle retrouvait la parole en retrouvant le confident. Son cœur, trop
accablé, replié sur lui-même, se remettait à battre au son de cette
voix; une atroce sensation de solitude l'avait glacé, voici qu'il se
réchauffait près du cher compagnon des premières années et des
plaisirs sans larmes, qui avaient duré si peu. Et Robert s'enivrait
d'entendre.

--Blanche, Blanche, laisse-moi remplacer ton père et ta mère. Je
t'entourerai d'une telle adoration que je fermerai ta blessure. Il y a
si longtemps que je t'aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer. Et
maintenant que je le sais, il me semble que je le sais depuis si
longtemps. Sois ma femme.

Elle l'écoutait, l'admirait, avec une religieuse tendresse, plongeait
les yeux en ses yeux.

--C'est à toi que je pense, Robert, en toi que je me réfugie dans
tous mes chagrins. Tu es mon protecteur et mon appui. Je serai ta
femme. Comment Dieu m'envoie-t-il la plus grande des joies, au moment
où j'ai le plus de larmes à verser?

--Pour qu'elle les essuie. Notre amour, scellé dans la souffrance,
sera plus fort que la mort.

Elle joignit les mains d'un geste pieux, évoquant les disparus. Leur
perte la poignait toujours d'une manière aussi profonde; mais elle
songeait que le tourment de ces âmes, ce devait être sa détresse,
celle de Gaston, et qu'il venait de finir puisqu'elle venait de se
donner.

Le jour des funérailles, tous les paysans des environs affluèrent à la
Riveraine, et Gaston attendit vainement les membres convoqués de la
famille. La position précaire des orphelins faisait le vide. Une
démarche de courtoisie pouvait donner lieu à de gênantes expansions,
il est difficile d'être témoin d'un désespoir sans y chercher un
remède; or, dans le cas actuel, le plus simple remède est une offre de
services, surtout quand on tient de la nature quelque bonté de cœur.
Pour ne se pas exposer à de dangereux entraînements, chacun s'était
abstenu. L'égoïsme a de ces mots d'ordre. Blanche et Gaston, derrière
le corbillard, ne furent suivis que de Robert et des rustiques
comparses. Faute de mieux, on pria madame Benoît de porter un des
coins du drap mortuaire. Le cortège s'achemina vers l'église, le long
des sentiers bordés de buissons, où les baies d'églantiers étalent
leurs grappes rouges sur le vert pâli des feuilles. Durant le trajet,
Jean-Marie surgit à l'improviste et se confondit dans les derniers
rangs. Naturellement ses voisins--tous les enterrements se
ressemblent--s'occupèrent de lui bien plus que de celle qu'on
emportait. D'où sortait-il? qui était-il? On s'informait tout bas, de
l'un à l'autre. On aurait ainsi passé le temps jusqu'à l'église, si
l'arrivée d'une calèche n'eût détourné l'attention.

Cependant le cercueil venait d'être déposé sur le catafalque de bois
noir, devant le grand autel. Les enfants s'étaient placés à droite,
l'église s'emplissait peu à peu. L'on entendait sonner dehors les
grelots de poste des chevaux, et l'on admirait la belle tournure de
l'homme descendu de la calèche. Il était à l'écart, au bas de
l'église, son regard allait de Robert aux orphelins. La cérémonie
terminée, il suivit la foule dans le cimetière et s'approcha, comme
les autres, pour jeter de l'eau bénite sur la fosse, de sorte qu'il se
trouva bientôt près des porteurs du drap. Madame Benoît l'aperçut, ses
dents claquèrent et ses lèvres laissèrent échapper ce nom:

--Le marquis de Kercoëth!

Il lui semblait qu'un trait de feu la traversait de part en part,
qu'on l'examinait, qu'on lui fouillait la conscience. Pourtant le
marquis de Kercoëth ne s'était pas tourné vers elle, il s'éloignait
dans la direction de Robert et de Gaston. Elle remit le drap au
sacristain et gagna la porte du cimetière. Jean-Marie lui barra le
passage:

--Dites donc, la mère, pourriez-vous m'apprendre le nom de ce monsieur
qui va vers les enfants de la défunte?

--Allez le lui demander.

--Vous n'êtes pas aimable. Mais je vous pardonne, parce que vous avez
l'air diablement pressé. Vous vous sauvez, comme si vous aviez les
gendarmes à vos trousses.

Elle jeta sur son interlocuteur un coup d'œil perçant. Cette face
tannée, encadrée de barbe rousse, en fer à cheval, le roulis
persistant du corps et l'accent lui rappelaient les Bretons de
Karenthal, du temps où elle servait chez la baronne de Randières.

--Enfin, quoi? dit-elle brutalement.

--Je vous demande le nom de...

Elle coupa la phrase d'une exclamation rauque:

--Est-ce que je sais?

--Il était plus simple et plus poli de me répondre tout de suite. Vous
n'avez jamais vu ce monsieur?

--Non.

--Cherchez bien. J'ai idée que vous commettez une erreur. Consultez
votre boussole. Vous n'aviez qu'une manière de faire croire que vous
ne l'avez jamais vu, c'était de ne pas le reconnaître. Et je veux
prendre un esquif pour une frégate de guerre, si vous ne l'avez pas
reconnu tout à l'heure, à telles enseignes que vous aviez l'air d'être
fort peu satisfaite. Cela gênerait-il madame Benoît, dites,
mademoiselle Justine?

Jean-Marie se balançait devant elle, les mains dans les poches, la
mine narquoise, jouissant de sa confusion. La confusion était si
réelle que madame Benoît ne niait plus; évidemment, cet homme en
savait long sur son compte, il était des gens du marquis. Si elle
avait pu hésiter un instant, tous ses doutes auraient disparu à cette
phrase: «Je gage que vous ne vous rappelez seulement plus les falaises
de Kercoëth?» Le danger lui rendit sa présence d'esprit, elle toisa le
marin.

--Vous êtes de Kercoëth, vous?

--On s'en flatte.

--Eh bien! qu'y a-t-il pour votre service?

--Peuh! moi, je ne manque de rien, tandis que vous...

--Moi non plus.

--Tant pis, Justine, tant pis. Car précisément je voulais vous
prévenir, vous allez être récompensée selon vos mérites de tout ce que
vous avez fait pour ce jeune homme.

Il désignait Robert, assis dans la calèche en face de Blanche, à côté
de Gaston, M. de Kercoëth vis-à-vis du frère. Comment étaient-ils
réunis ainsi, pareils à des gens qui se connaissent et s'aiment de
vieille date? Elle ne parvenait pas à le comprendre. L'épouvante la
gagnait. Toutefois, elle faisait bonne contenance, le salut dépendait
de son sang-froid.

--Le marquis de Kercoëth est riche, continua Jean-Marie, il est
puissant. Et vous ne vous figurez pas à quel point il adore son fils.
Votre fortune est certaine.

Elle trépignait sur place. Se moquait-on, était-ce sérieux? Elle paya
d'audace:

--J'en suis fort aise, au revoir.

--Certainement au revoir...

Elle filait par un chemin creux, il lui emboîta le pas.

--Dites donc, la mère?

--Encore!

--Dame, puisque c'est moi qui suis chargé de régler la note. M. le
marquis trouve que madame de Randières...

--Qu'est-ce que celle-là?

--Bon! nous faisons la discrète. C'est sage. Mais entre nous!... Donc,
M. le marquis trouve qu'on a été peu généreux. Il est si content! La
paix est faite: Madame de Randières oublie certaines choses; de notre
côté, nous en oublions certaines autres. Elle rend l'enfant, il rend
son amitié, un coup d'éponge, ni vu ni connu. Mais il est juste que,
dans ce raccommodement, vous ayez votre part.

La paysanne marchait à grandes enjambées. La bonhomie de Jean-Marie ne
la convainquait pas. Elle flairait un piège et s'enfermait en un
mutisme absolu. Auvray prit un ton d'indifférence pour dire:

--Combien de temps l'avez-vous gardé pâtre, avant de le donner à M.
Laffont?

Elle huma l'air avec délices. Ah! pas mieux renseigné, le bon apôtre?
Un astucieux éclair traversa ses prunelles brunes.

--Oh! pâtre! Entendons-nous. Il menait paître les troupeaux par
plaisir, mais il était libre comme l'air. Puisqu'on pense à
m'indemniser, venez ce soir aux Mérilles. Benoît y a le registre de
nos dépenses. Vous saurez là-dedans tout ce que vous désirez savoir.

--Convenu.

--A ce soir.

Alain fut profondément ému quand il franchit le seuil de la Riveraine.
Cette maison paraissait lugubre, avec son air dévasté, les portes
scellées, l'odeur fade de la mort infiltrée partout. En des temps
meilleurs, elle avait été hospitalière à son fils: il la salua en ami.
Le notaire, mandé sur son ordre, se présenta, solennel, gonflé. La
conférence entre Kercoëth et l'homme de loi dura quelques minutes à
peine. Le marquis avait des arguments sonnants. Les choses réglées à
sa convenance, il fit prier les jeunes gens de passer au salon.

--Mon cher Laffont, j'ai donné mes pleins pouvoirs à monsieur, dit-il
en désignant le tabellion. Dès demain, il remplira les formalités
nécessaires. A partir de ce moment, considérez-vous, je vous prie,
comme maître à la Riveraine.

Robert rayonnait; Blanche, une seule âme avec lui, était près de
rayonner aussi; le petit ventre rondelet du notaire avait des
tressautements; mais Gaston, gêné, fronçait les sourcils.

--Je devine, mon enfant, reprit Kercoëth. A votre âge, élevé comme
vous l'avez été, l'on a de ces fiertés-là. Rassurez-vous. Il ne s'agit
pas d'un service. Quelque flatté que je fusse de vous être utile, je
vous en aurais d'abord demandé la permission. Il s'agit d'une dette à
payer. Le fils du marquis de Kercoëth rend au fils de M. Laffont, son
bienfaiteur, une bien minime partie de tout ce que nous devons à votre
père.

Le petit ventre rondelet tressauta plus fort, l'excellent notaire
tournait au homard. Il s'exclama:

--Le fils de...

--Oui, Robert, mon fils, articula M. de Kercoëth.

Gaston vint à lui, toute sa loyauté écrite sur le visage:

--Monsieur, il appartient à un cœur tel que le vôtre de trouver un
prétexte à ses générosités. Je vous ferais injure en m'y dérobant. Je
vous remercie.

--Et je vous remercie avec Gaston, ajouta Blanche.

Le marquis prit dans les siennes les deux mains de la jeune fille.
L'aimer, elle, c'était encore aimer Robert. D'ailleurs, il la jugeait
digne de porter ce nom de Kercoëth qu'il venait de donner publiquement
à son fils. Leur attachement, né dans l'enfance, fortifié par la
séparation, si pur et si vrai qu'aucun autre sentiment n'effleurait
leurs âmes, lui inspirait un respect attendri.

--Vous, dit-il, vous le rendrez heureux. Vous tiendrez noblement votre
place dans la longue série des marquises de Kercoëth, qui toutes ont
été grandes et dont la dernière, ajouta-t-il avec un sanglot dans la
voix, est une martyre.

--Dieu bénisse la marquise Yvonne! dirent ensemble les trois jeunes
gens.

De plus en plus, le petit ventre rondelet tressautait, quoique, pour
le coup, le petit ventre ne sût guère en quel honneur.

--Maintenant, je vous quitte, reprit Alain. Ne me gardez pas trop
Robert. Il y a si peu de jours qu'il m'est rendu!

Il monta en voiture, et les deux frères l'accompagnèrent jusqu'à la
gare du Teil.

Depuis longtemps, la nuit était venue, Blanche veillait pour les
attendre; un coup vigoureusement frappé à la porte la fit tressaillir.
Sans doute quelque paysan du village dont la femme ou l'enfant était
malade? Elle courut ouvrir. Un inconnu la salua.

--Mademoiselle Blanche Laffont? Moi, Jean-Marie Auvray, le...

Elle l'interrompit:

--Entrez, je sais, Robert m'a dit.

--Mademoiselle, je suis furieux. On m'a joué, berné, roulé. Justine,
celle des Mérilles.

--Madame Benoît?

--C'est tout un. La gueuse! elle a mis le cap sur Paris après m'avoir
donné rendez-vous. Elle va demander la consigne à la baronne de
Randières.

--La mère de Robert?

--S'il vous plaît? Ah! mademoiselle, le bon Dieu le préserve d'être
fils de cette femme! Non, non. Il est bien né de la marquise Yvonne.

--Que dites-vous, Jean-Marie?

--Elle se mourait; depuis qu'elle l'a rencontré, elle revit. Dès qu'il
approche, plus de fureurs. Il y a beau jour qu'elle ne connaît aucun
visage humain, qu'elle n'aime rien au monde; et tout de suite, en le
voyant, elle a cru voir M. Alain, tout de suite elle l'a aimé. Est-ce
une preuve?

--Alors, la baronne de Randières?

D'une haleine il raconta la rivalité des deux femmes, la disparition
de Hughes, le vœu de Renotte, tout ce qu'il savait enfin, jusqu'aux
derniers événements et la défense de M. de Kercoëth de troubler la
conscience de Robert. Il déchirait bien des voiles, sa brutale
franchise montrait bien des laideurs que Blanche ne soupçonnait guère.
Certains points restaient encore obscurs pour sa candeur de vierge;
des rougeurs lui montaient aux joues, elle n'y prenait pas garde,
suspendue aux lèvres de Jean-Marie, souffrant des humiliations de son
fiancé, détestant cette baronne qu'on lui dépeignait sous les couleurs
les plus crues. Elle avait abandonné Robert; c'était un monstre,
fût-elle sa mère. Le brusque départ de madame Benoît la navrait. La
complicité des deux femmes était évidente, puisque l'une, en danger,
recourait immédiatement à l'autre. Où trouver la vérité, si elles se
concertaient pour de nouveaux mensonges, quand déjà telles étaient les
apparences que le père lui-même ne réussissait pas à voir clair?

--Ah! mon pauvre Jean-Marie! dit-elle.

--Moi, je vire de bord, séance tenante, déclara le marin.

--Pour rejoindre M. de Kercoëth?

--Plus souvent! Il ne nous reste qu'une chance: retrouver le pâtre qui
a vu le coup et le faire avouer. J'y vais. Comme je n'ai pas le temps
de m'arrêter à Paris, vous me rendriez service d'écrire à M. de
Kercoëth ce qui se passe: Justine me donnant rendez-vous et dérapant
avant que j'accoste. Et puis, mademoiselle, vous êtes d'ici, personne
ne se méfie de vous, tâchez donc de savoir à quel moment M. Robert est
arrivé chez les Benoît. Cette date doit coïncider avec la disparition
du petit Hughes.

--Je ferai l'impossible. Comptez sur moi.

Le lendemain, sous ombre de remercier Antoine de sa récente
obligeance, en réalité pour découvrir quelque indice, Blanche entraîna
Robert aux Mérilles. Le valet de charrue, dans la cour, liait le
cheval aux brancards de la carriole. Dès qu'il aperçut les fiancés, il
planta là carriole et cheval et, dans un luxe de gestes incohérents,
se précipita vers la jeune fille.

--Mademoiselle... mademoiselle... Vous arrivez comme le bon pain. Je
ne sais plus où donner de la tête. J'allais chercher le médecin.

--Qui est malade?

--Moi, le patron, tout le monde. C'est la dispute d'hier. Une
dispute!... La patronne a filé.

--Emportant la santé générale, dit en souriant Robert.

--Emportant le magot, je crois, car le vieux est dans un état... vous
ne vous faites pas idée. Ils se sont jeté à la tête tous les noms du
calendrier. «Tu es une voleuse!--Toi, un faussaire et un assassin!»
Tout simplement, mademoiselle. On ne se dit pourtant pas de ces
douceurs pour rien. Bref, la patronne a tourné les talons après avoir
prévenu qu'elle rentrerait dans trois ou quatre jours. Et le vieux
était cramoisi, il tremblait comme un agneau. Le délire l'a pris. Ç'a
bien été une autre affaire, nous ne pouvions le tenir. Des hurlements,
une bête qu'on égorge! La bagarre a duré toute la nuit, elle dure
encore. Aussi, j'attelais pour aller avertir le médecin, mais puisque
vous voilà, mademoiselle...

--Attends-moi, Robert, dit Blanche.

--Je t'accompagne.

--Non, non.

Elle avait peur qu'un mot, tombé dans le délire, ne mît son fiancé sur
une voie dangereuse et ne donnât l'éveil à ses soupçons. M. de
Kercoëth exigeait qu'on ne troublât pas inutilement sa conscience;
elle irait seule.

Ballottant sa grosse tête grise sur l'oreiller de toile écrue, les
cheveux hérissés sous le bonnet de coton bleu, geignant, criant, se
tordant, Benoît était hideux à voir. Sa face congestionnée n'offrait
plus rien d'humain. Ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite avec une
expression effarée. Des lambeaux de phrases tombaient de sa bouche,
coupés par des hoquets de mort. Il sanglotait, sacrait, s'arrachait
les cheveux. Blanche s'approcha, malgré son instinctive et vieille
répulsion pour le bourreau de Robert.

--Justine! appela Benoît. Ote-le! ôte-le! Il tendait les mains,
repoussant le vide, chassant on ne savait quoi devant lui.--Tu vois
bien qu'il sort du Rhône, ôte-le donc!

--Qui? demanda Blanche.

--Le petit... le petit... là!... je le sens sur mes jambes... il les
écrase... C'est M. Laffont qui l'y a posé...

--Mon père! murmura Blanche.

--Justine... le fantôme... je le vois. Il est assis au pied du lit...
Justine, mets-toi devant le fantôme.

Les cris montaient, farouches, dans une désespérance tragique. La
jeune fille tremblait de tous ses membres; elle aurait fui, sans
l'âpre désir d'arracher à cette agonie une étincelle de vérité. Y
avait-il quelque chose de commun entre le fantôme et Robert, entre ce
remords terrible et la destinée du fils de M. de Kercoëth? Sans
savoir, à haute voix, elle se posa cette question:

--Quel crime a commis cet homme?

Le mot glaça la fièvre. Une subite détente rendit à Benoît la
perception des choses extérieures. Il se souleva sur son séant, ses
bras battirent l'air.

--Un crime? fit-il. Ce n'est pas moi, c'est elle. Et, prenant pour
Justine la forme immobile debout à son chevet: Coquine, les galères...
tu les mérites plus que moi. C'est toi qui l'as mené ici, qui as caché
l'autre, le petit... le petit mort...

Il retomba lourdement. L'effort l'avait achevé, la sueur perlait à ses
tempes où les mèches grises des cheveux se collaient par plaques, il
râlait. Ses gémissements se fondirent en un souffle bas et saccadé,
son regard devint vitreux.

Blanche se sentait défaillir.

Elle rejoignit Antoine qui faisait gaiement à Robert les honneurs de
la grange et de ses dépendances et se tenait les côtes devant le
galetas sordide d'où M. Laffont, un jour, emportait le pâtre des
Mérilles.

--Allons-nous-en.

--Eh bien, mademoiselle?

--Il est au plus bas.

Elle était sombre. Le spectre qui hantait le délire du granger lui
pesait d'un poids écrasant sur la poitrine. L'enfant, tué par ce
misérable ou par sa femme, était-ce Hughes de Kercoëth? Alors Robert
garderait toujours au cœur la plaie qu'elle s'était promis de guérir.
Comme le marquis était sage de le laisser dans l'ignorance de ses
propres doutes! Après avoir espéré d'être le fils d'Yvonne, il
souffrirait deux fois plus de se retrouver le fils de madame de
Randières.

--Monsieur Robert, dit tout à coup Antoine, à ma place,
épouseriez-vous la veuve?



XI


C'est quatre ans plus tard, au mois de juillet 1880. On a vu
l'Exposition à satiété; on la fuit, pour se reposer à la campagne de
l'éblouissement des yeux. Chez la duchesse de Serples, au château de
Lauvigné, en Basse-Bretagne, il y a société nombreuse. La chanoinesse
de Guderille, toujours miel et vinaigre--miel pour Dieu, vinaigre pour
sa créature--tient tête à madame de Lunney, toujours bonne, tandis que
la petite vicomtesse de Lerdre papillonne de droite et de gauche, sans
paraître entendre la chanoinesse, qui la met en miettes. Flanquée de
la brune Constance, madame de Maubryan, çà et là, laisse tomber un de
ses aphorismes familiers sur la pratique du devoir, la fragilité des
biens terrestres et le respect du foyer:

--Croyez-moi, monsieur Laffont: une mère doit être le palladium de sa
fille.

Gaston s'incline, légèrement agacé.

--Je vous crois, madame!

De la tête, Constance acquiesce, moins aux paroles de l'une qu'à
l'approbation de l'autre. Il pleut à torrents. On sort de la salle à
manger, après le déjeuner de midi. Les hommes, bloqués par le temps,
gagnent discrètement le fumoir et la salle de billard.

--Vous ne suivez pas ces messieurs? demande à l'ami de Robert celle
qui jadis voulut Robert pour gendre et cessa brusquement de le
vouloir.

--C'est que...

--Bien, bien, restez.

Madame de Maubryan a constaté le ravage opéré par les jolis yeux de
Constance, et, comme elle jetait autrefois sa fille--un peu
étourdiment--à la tête de Robert, elle est en passe de recommencer le
même exercice pour Gaston. Mais elle ne marche plus à l'aventure. Ses
renseignements sont pris. Si Gaston n'a pas de père, au moins lui en
connaît-on un dans le passé. Cela vaut mieux que du sang noble et pas
d'état civil. D'ailleurs le sang noble en l'an de grâce 1889!... La
duchesse établit-elle une différence entre M. Laffont et ses autres
invités? Ne fait-elle pas de lui l'intime ami d'Urbain de Martigue,
son petit-fils? Les cinq cent mille francs de la terre de la Riveraine
brochant sur le tout, il se présente là un parti sérieux. Constance ne
se souvient plus de sa première déception; ce caprice d'une saison, la
saison suivante l'emporta, volontiers elle tend la main au soupirant:
madame de Maubryan rapproche les mains le plus possible.

Ce matin-là, Gaston demeure moins longtemps que d'habitude auprès de
la jeune fille.

--Il faut que je m'en aille.

--Par un temps pareil!... Où cela, bon Dieu?

--A la Vieille-Ferme.

--M. de Kercoëth n'a pas besoin de vous.

--Merci. Quoi qu'il en soit, je lui ai promis d'y passer la journée.
Nous revenons dîner ensemble à Lauvigné, où nous retrouverons Blanche
et Robert. A ce soir.

La pluie continue avec violence. Une rafale plus forte fait craquer
les arbres du parc. Peu à peu, les hommes rentrent, ce qui donne
occasion à madame de Lerdre de chatouiller de nouveau les nerfs
pudiques de la chanoinesse.

--Elle est indécente, ma chère. Et devant son mari, encore! proteste
«l'hermine».

--C'est bien la preuve qu'au fond elle ne fait aucun mal, dit madame
de Lunney.

La duchesse de Serples consulte l'horizon sombre, la masse abaissée
des nuages. Elle appelle son petit-fils.

--Urbain, penses-tu que cela dure?

--Ma foi, grand'mère, vous tombez mal. Mais Gaspard vous renseignera.
Gaspard!...

M. de Maubryan, le pronostiqueur infaillible, le marin _di primo
cartello_, déclare qu'il fera un temps superbe... demain.

--Demain?... C'est une horreur!... Pourquoi pas aujourd'hui? Dans quel
état vont m'arriver Blanche et Robert!

--Soyez tranquille, dit Urbain. D'abord ils ne viendront peut-être que
par le train de ce soir. D'ici là, quoi qu'en dise Gaspard... Et puis,
Robert n'exposera ni sa femme ni son fils. Ils s'arrêteront à l'hôtel
de la gare.

--Alain serait bien désappointé. Voilà trois mois qu'il ne les a vus,
et c'est la première séparation depuis quatre ans.

--Aussi quelle singulière idée de la part de cette jeune femme,
insinue la chanoinesse, d'avoir refusé de suivre le marquis et la
marquise en Bretagne!

--Une idée assez naturelle, observe madame de Lunney. Leur enfant a
été malade; après sa guérison, ils l'ont conduit aux eaux.

--Et ils viennent s'installer à Lauvigné, quand les autres sont à la
Vieille-Ferme! Vous ne me ferez jamais admettre que cela aussi soit
naturel.

--Ils viennent chez moi, déclare la duchesse, parce que la place
manque à la Vieille-Ferme.

--Mais pas à Kercoëth.

--Kercoëth, jusqu'à nouvel ordre, est interdit à Yvonne. Les médecins
ont conseillé la Bretagne, tout en évitant l'air trop vif de la mer.

De fait, Yvonne allait beaucoup mieux. La tendresse de Robert et de
Blanche avait exercé sur elle une salutaire influence. Quand ils lui
prodiguaient leurs soins, sous les yeux émus d'Alain, elle semblait se
laisser bercer par quelque songe confus, encore insaisissable, mais
doux. Cette atmosphère de caresses la réchauffait. Elle ne les
connaissait pas et les aimait pourtant. Leur absence forcée depuis
trois mois préoccupait Alain, cela risquait de compromettre le
bénéfice de quatre années de dévouement. Yvonne redevenait la proie de
tristesses dont il s'était désaccoutumé. Elle avait aussi des moments
d'exaltation où elle conversait avec les absents, comme si elle eût
senti leur pensée de loin concentrée sur elle et leurs âmes unies à
travers l'espace. Parfois elle murmurait les mélodies composées à son
intention par Robert, puis écoutait, surprise que l'écho habituel ne
lui répondît pas, prêtant l'oreille, et finissant par un sourire, et
chantant de nouveau pour lui, puisqu'il ne chantait plus pour elle.

Au milieu des rafales de la tempête un bruit de voiture attelée en
poste arriva jusqu'au salon. Urbain s'était précipité vers la porte et
reparut bientôt, Blanche à son bras.

--Toute seule? dit la duchesse.

--Non, certes. Et mon petit Hughes?

Un délicieux gamin de trois ans, tenu en laisse par sa gouvernante,
car il ne demandait qu'à s'échapper à travers le tumulte de la pièce,
pas du tout intimidé.

--Qu'avez-vous fait de Robert?

--Legouet nous attendait à la gare. Mademoiselle de Gauleins est à
toute extrémité. Madame de Randières vient d'arriver à Karenthal.
Legouet avait ordre de nous emmener, Robert l'a suivi, et me voilà.

--Bon petit cœur! chuchota la chanoinesse à l'oreille de madame de
Lerdre. C'est ce qu'on appelle laisser la corvée aux autres.

--Tout le monde ne peut pas être vierge et martyre, riposta la
moqueuse, pour rendre d'un coup les aménités dont on la gratifiait
entre haut et bas depuis le déjeuner.

Urbain et les Maubryan s'empressèrent autour de Blanche, la
débarrassant de ses accessoires de voyage.

--Vous devez être exténuée, ma belle? demanda madame de Serples.

--Du tout. Je suis si heureuse d'être chez vous!... N'est-ce pas qu'il
est superbe, mon fils?

--Le portrait de sa marraine, glissa la chanoinesse.

--De la Renotte?

--Qui appelez-vous la Renotte, chère madame?

--La nourrice de M. de Kercoëth, la marraine de Hughes.

--Ah!... je croyais... comme il y a madame de Randières...

--Attendez donc! interrompit la vicomtesse de Lerdre. Je l'ai vue ces
jours-ci, la Renotte: une pythonisse, allure sépulcrale? Fort grand
air, ma foi.

--Ce que vous voudrez, insista la chanoinesse; mais étant donné que la
baronne...

--Oh! la baronne!... dit Blanche d'un ton singulier, peu à l'honneur
de Léonie.

--Excellent petit cœur! maugréa la Guderille, tandis que la duchesse
conduisait Blanche aux appartements préparés pour la recevoir.

Hughes se roulait dans les jupes de sa mère, en dépit de la
gouvernante incapable d'en rester maîtresse.

--Là! vous voici chez vous, ma chère. Et ici, à côté, monsieur votre
fils. Oui, Blanche, il est superbe. C'est incroyable comme tous les
Kercoëth sont les vivants portraits les uns des autres, malgré les
ressemblances que va chercher, je ne sais où, cette bonne Guderille.

--Madame, interrogea Blanche avec une pointe d'inquiétude, vous
rappelez-vous bien le fils de la marquise Yvonne?

--Si je me le rappelle! Eh! je n'ai qu'à regarder cet amour.

Ses doigts effilés caressaient les boucles d'or du gracieux démon qui
se cabrait d'impatience, retenu dans les chambres quand il y avait des
arbres derrière les vitres.

--Vous me faites bien plaisir, répondit Blanche, la mine radieuse.

--Vrai?... Je ne l'aurais pas cru.

--Pourquoi donc?

--Ah! pourquoi...

Madame de Serples montra d'un geste imperceptible la gouvernante,
Blanche fit signe qu'on les laissât seules, Hughes fut emporté.

--Ma foi, reprit la duchesse, autant vous dire tout de suite ma
pensée: je crois Alain très malheureux.

--Mon père?

--Oui. Il ne s'explique pas--ni moi non plus--votre détermination de
cacher l'enfant à la pauvre Yvonne. Sa vue pourrait lui faire tant de
bien! Sait-on les miracles que Dieu permet à ces anges?

Blanche sourit, sans répondre. Avec son exquise délicatesse, madame de
Serples se défendit d'insister; mais, puisqu'elle était sur la voie
des douces remontrances, elle crut opportun d'aborder un second
chapitre tout aussi épineux.

--Dois-je, ma chérie, vous montrer le fond du cœur? Il y a une autre
querelle que, depuis longtemps, je meurs d'envie de vous faire. Et,
comme vous avez la gentillesse de me traiter en vieille amie...

--Vous savez, chère madame, toute ma tendresse pour vous.

--C'est bien ce qui m'enhardit. De votre côté, vous savez si je vous
aime, vous, Robert et Alain, et tout ce qui porte le nom de Kercoëth.
Je suis de la famille; d'assez loin, mais j'en suis. A ce point que,
pendant seize ans, j'ai fui Lauvigné, plein de mes souvenirs de
jeunesse pourtant, parce que je pouvais, des croisées de ma chambre,
apercevoir au loin, perdues dans l'horizon, les tourelles de Kercoëth
vide. Vous ne sauriez donc me suspecter. Eh bien, vous, si bonne, si
raisonnable en toute chose, je vous trouve trop dure pour madame de
Randières.

--Je ne l'aime pas, dit nettement Blanche.

--Elle s'est dévouée à votre mari. Trop tard, d'accord, mais avec un
dévouement absolu. Ses fautes?... Eh! chérie, l'expiation regarde sa
conscience, non la femme de Robert. Quand vous lui enlevez peu à peu
l'affection de son fils...

--Je vous jure que non, madame.

Vous le dites, je vous crois. Ou plutôt je crois que vous ignorez
l'étendue du mal que vous lui faites inconsciemment. Vous avez un
grand empire sur Robert. Elle le sait, elle le sent, et sa vie est un
martyre.

--Ce serait alors l'expiation dont vous parliez, répliqua Blanche en
baissant la voix.

--Comme vous êtes implacable! Si vous l'aviez vue pleurer... Je l'ai
vue, moi. Elle est bien coupable dans le passé; dans le présent, elle
est bien à plaindre.

--En quoi?... Robert est d'une correction parfaite, d'une déférence...

--Imperturbable, ainsi que sa froideur. Pour une mère...

--Une mère? Ah! madame, non, non, non.

--Vous voilà, chère, avec vos idées. Les Auvray ont fini par vous
convaincre.

--Je me suis convaincue seule.

--Cependant vous n'osez rien dire à Robert.

--Parce que j'en ai fait la promesse à M. de Kercoëth.

--Ce qui prouve qu'Alain ne partage pas vos convictions.

--Il les partage sans le dire. Il aime mieux laisser voler du respect
que de faire manquer à un devoir. Provoquer la lumière? il y aurait du
scandale peut-être inutile. Alors il s'en remet à Dieu du soin de
récompenser ou de punir. Dieu punit, ce n'est ni sa faute ni la
mienne. Robert n'a pas au cœur un atome de cette tendresse
instinctive qui, par exemple, le jette malgré lui dans les bras de M.
et de madame de Kercoëth.

--Vous ne sentez point ce qu'il y a là de cruel pour Léonie?

--Je m'en rends compte. Qu'y puis-je?

--Cacher du moins vos sentiments personnels. Tenez, vous ne doutez pas
de mon plaisir à vous avoir...

--Mais, à votre avis, j'aurais dû suivre Robert à Karenthal?

--Oui.

--Vous avez raison, pour le ramener.

--Mauvaise!

--Sincère, voilà tout. Il est capable de rester là-bas. M. de Kercoëth
en serait très chagrin ce soir. Aussi vais-je le chercher, si vous
avez la bonté de me faire conduire. Il ne pleut plus.

--Et puis, au fond vous reconnaissez que je suis dans le vrai.

--Chère madame, je reconnais surtout que vous êtes un trésor
d'indulgence et de compassion.

Blanche fut très surprise, en entrant à Karenthal, des allures
équivoques de Legouet. Le matin, à la gare, il insistait plus que de
raison pour qu'elle accompagnât Robert; maintenant sa vue lui causait
une gêne évidente. Un peu plus, il l'interceptait.

--Où est mon mari, Legouet? dit-elle.

--Là-haut... chez mademoiselle de Gauleins... Si madame...

--Prévenez-le de mon arrivée.

Elle se dirigeait vers la porte du salon.

--Non, non... s'écria Legouet. Si madame veut prendre la peine de
monter...

Quel motif avait l'excellent homme de lui barrer le chemin du salon?
Plus il y mettait de zèle, plus elle s'obstinait dans sa marche. Les
perplexités de l'intendant, ses airs ahuris, tout l'effarement de son
attitude trahissaient une crainte violente. Que cherchait-on à lui
cacher? Encore un mystère, en cette maison qu'elle soupçonnait d'en
avoir jadis trop recélé? Soit! Elle tenait à le voir en face,
celui-là. Elle écarta Legouet, ouvrit la porte. Léonie et Justine,
debout, se mesuraient du regard, l'une hautaine, l'autre agressive,
parlant bas néanmoins, comme si toutes deux tremblaient d'être
entendues.

--Je vous dénoncerai, disait Justine dans un sifflement de vipère.

--Faites.

L'apparition de Blanche atterra la baronne et cloua l'autre sur place.
Blanche s'avançait, tranquille, entre elles, l'air un peu méprisant,
l'œil froidement posé sur la Benoît.

--Quelle nouvelle somme d'argent demandez-vous?... Et, se tournant
vers madame de Randières: Elle est donc bien forte, que vous refusiez?

Elle les prenait ensemble, cette fois, non plus complices, mais
ennemies, retenues à une question de tarif. Ah! certes, l'heure était
venue de les confondre. Il y avait assez longtemps qu'on suppliait
Dieu d'en fournir le moyen. Cependant, Léonie tentait de se remettre.
La brusque entrée de Blanche, ses accablantes paroles, cela était
épouvantable, moins pourtant que l'odieux marché de Justine.

--Ma fille! dit-elle d'une voix affaiblie par la lutte, en enlaçant la
taille de la jeune femme.

Blanche se dégagea sans trop de raideur.

--Donnez-lui ce qu'elle demande et chassez-la.

Justine, un moment décontenancée, reprenait de l'assurance. Somme
toute, un précieux auxiliaire lui était arrivé, puisqu'on insistait
pour elle. On insistait aussi pour qu'elle fût chassée, mais madame
Benoît s'arrêtait peu aux bagatelles de la porte. Les années
décuplaient sa soif d'or, l'avarice la rongeait. Une cupidité féroce,
déjà coupable de quelques crimes, capable de tous les autres, la
poussait à Karenthal, dans l'espoir d'un dernier coup de fortune. Que
manquait-il au bonheur complet de madame de Randières? la possession
effective, sans entraves, de Robert, peut-être d'Alain. Or, il
existait de par le monde une folle gênante. La folle supprimée--simple
misère--la baronne devenait marquise, et madame Benoît rentière. L'or
et les billets de banque, tout son avoir, qu'elle palpait d'une main
nerveuse dans le sac pendu à son bras, c'était bien, mais insuffisant.
Il fallait beaucoup plus. La baronne, prise de scrupules sur le tard,
jouait à l'indignation; grâce à Blanche, la peur du passé mis au jour
et ses propres intérêts la forceraient d'être pratique. Il était même
amusant de penser que la femme de Robert venait à la rescousse. Léonie
eut un élan de courage:

--Elle me demande un crime.

--Encore un? dit tranquillement Blanche, les bras croisés sur la
poitrine, dans une pose d'insouciance.

--Que voulez-vous dire? interrogea Léonie, livide.

--Je veux dire qu'après trois assassinats elle ferait peut-être bien
de s'arrêter. Vous aussi, madame.

--Blanche!... moi?...

Justine commençait à trouver moins amusant que la femme de Robert fût
venue à la rescousse. Mais elle avait pour principe de tenir tête.

--Trois assassinats? fit-elle.

--L'enfant que vous avez enterré dans un îlot du Rhône, Antoine tombé
d'un grenier où vous étiez derrière lui, votre mari enfin dont les
remords parlaient trop haut.

--Mais c'est abominable! rugit madame de Randières.

La Benoît se redressa:

--Madame la baronne n'a le droit de rien dire, puisqu'elle a profité
de tout.

--Ah! sortez, sortez... Ne reparaissez jamais devant moi. Sortez, vous
dis-je.

Blanche suivait la scène avec attention. Cette femme saisie d'horreur
était sincère. Elle étendit la main vers la porte et, foudroyant
Justine de son pur regard d'immaculée:

--Vous avez entendu? Maintenant dénoncez, si cela vous convient.

Un grondement de fureur témoigna que Justine s'avouait vaincue. Venir
des Mérilles à Paris, de Paris à Karenthal, portant sur soi toute sa
fortune, dans la conviction que les choses marcheront à souhait et
que, la dernière besogne achevée, on se reposera comme Dieu après la
création, pour rencontrer, en perspective, le tricorne d'un gendarme!
Lutter?... hum! la petite, avec ses tranquillités, avait un air...
Justine s'en allait à pas lents, dardant les yeux autour d'elle, dans
la rage de sa défaite. Dès qu'elle fut dehors, Léonie vint à Blanche.

--Sur mon salut, je vous jure...

--Ne jurez pas, madame. Vous ignoriez les crimes, mais vous en étiez
la cause. Justine avait ordre de garder votre secret coûte que
coûte... il en a coûté cher. Reste un fait désormais indéniable:
Robert ne vous est rien.

--Que ma vie, mon âme, mon repos.

--Ajoutez donc: «Mon fils!» et jurez, vous qui alliez jurer tout à
l'heure. On vous menaçait: à quel propos? On prétend dénoncer: quoi?
Ou vous êtes la mère, et commandiez de supprimer l'enfant...

--Allons donc!

--Eh! puisque les autres meurtres n'ont servi qu'à couvrir celui-là.
Ou vous ne l'êtes point et voliez Robert. Ah! madame, il fallait qu'un
jour ou l'autre éclatât la vérité. Voilà quatre ans que j'en attends
l'heure; elle a sonné, Dieu merci.

Léonie, plus morte que vive, sanglotait. Ce n'était pas le désespoir
tragique d'une affolée, surprise tout à coup en plein bonheur par
quelque drame imprévu; c'était l'horrible et silencieux effondrement
de toute l'âme dans une crise sans cesse redoutée; c'était, après une
vie dont chaque minute s'emplissait d'angoisses, le brisement suprême
dans la suprême expiation. Toutes ses énergies s'étaient dépensées à
reculer le terme fatal: il arrivait et la tuait.

--Vous souffrez? questionna Blanche, involontairement attendrie.

--Oui, beaucoup, répondit-elle.

--Robert, dit la jeune femme à son mari qui entrait, embrasse-la, elle
est malheureuse.

Léonie l'enveloppa d'un regard de tant de gratitude et aussi de
prières que Blanche se détourna, gagnée par l'émotion. Comme Dieu
punissait la triste créature! Il lui changeait le cœur en un cœur de
mère pour déchirer ensuite, une à une, toutes ses fibres. Avant de
partir, elle se pencha vers la baronne:

--Il ne saura rien par moi. Les larmes, en vous purifiant, vous ont
relevée. Je vous laisse cette dernière consolation de réparer
vous-même.

Et Léonie regarda le landau qui les emportait à Lauvigné.

Robert, à sa descente de voiture, trouva le marquis les bras ouverts.
Un soleil radieux illuminait cette fin d'après-midi. Les hôtes de la
duchesse se groupaient sur la terrasse, à l'ombre des vieux arbres. Le
petit Hughes galopait avec Jean-Marie Auvray, autant que le permettait
la lourde stature du pêcheur, le long des pelouses embaumées.

--Il a le diable au corps, cet ange, madame Blanche... Vous revenez de
là-bas, vous?

--Oui, et je suis bien contente d'y être allée. J'ai vu Justine.

--Pas possible, ah! si la gueuse me tombe sous la main...

Parmi tous les griefs de Jean-Marie contre madame Benoît, le plus
récent n'était peut-être pas le moins sensible: en lui faisant faux
bond au rendez-vous donné un jour dans le cimetière de la Riveraine,
elle le condamnait à courir jusqu'en Amérique après un pâtre, mort à
l'hôpital la veille de son débarquement. Il était revenu, très penaud
mais très furieux, en France.

Madame de Serples prit Blanche à part.

--Vous avez un air singulier.

--Il y a du nouveau. Vous verrez avant peu.

Cependant le marquis s'approchait près d'elle avec Robert et le
médecin d'Yvonne, spécialiste éminent, depuis quelques jours à la
Vieille-Ferme. Sur la demande du docteur, on avait remis en état le
château de Kercoëth, tel qu'il était lors de la catastrophe, et la
marquise y devait être transportée. Ce projet effrayait Alain. D'abord
il avait exigé qu'on attendît ses enfants. Maintenant il opposait le
retour probable des crises, le mugissement des vagues, oublié, mais,
hélas! trop connu, cette résurrection en pleine vie où tout parlerait
de la mort.

--Cela risque de la tuer.

--Mon cher ami, en vous donnant mon opinion, il y a quelque apparence
que je la crois bonne.

--Attendons le mois d'août. Juillet, docteur, est presque un
anniversaire. Qu'en penses-tu, toi, mon fils?

--Je n'ose rien dire, tant je vous comprends.

--Pardieu! moi aussi, je comprends, s'écria le médecin. Ce n'est pas
un motif.

--Eh bien, soit! Demain, je la conduirai à Kercoëth, lorsque la marée
sera descendue à moitié, pour qu'elle entende moins le flot.

Robert était en proie à de cruelles songeries: son inquiétude, celle
de son père, l'entrée à Kercoëth. Jamais il n'en avait franchi le
seuil, voici qu'il l'allait habiter, comme fils de la maison, prendre
la place de Hughes, renouer la chaîne brisée de la descendance...



XII


Sortie à pas lents--par bravade--du salon de Karenthal, Justine ne se
voyait pas plutôt dehors qu'elle se mettait à une allure rapide.
Blanche la déroutait, avec ses grands yeux noirs, limpides, son
inquiétant sang-froid. Résolue autant que passionnée, de plus riche,
honorée, puissante, elle devenait un danger sérieux; Justine en inféra
que la Bretagne ne lui valait rien. Le premier village traversé fut
Kercoëth. Elle s'informa d'un moyen de transport. La nuit était
tombée, le courrier parti, les maisons s'allumaient pour la veillée.
On eût dit qu'un mot d'ordre contrecarrait ses desseins: personne ne
disposait d'une carriole, ou n'était d'humeur à la conduire à la gare
la plus proche. Ne se souciant pas de coucher à la belle étoile si
près de Kercoëth, elle serra contre ses jupes le sac où tenait sa
fortune et descendit sur la plage, elle y aurait sans doute plus de
chance. Presque immédiatement, une jeune fille l'accosta.

--Vous désirez faire une promenade en mer, madame?

--Non, je veux partir.

--Par le bateau de Saint-Nazaire, peut-être?

--Précisément, répondit Justine, à mille lieues de soupçonner
l'existence du bateau de Saint-Nazaire.

---Mon père, cette nuit, pêche au flambeau. Il sera sur le passage et
peut vous emmener. Il faudrait s'embarquer tout de suite.

Elles se dirigèrent vers un marin prêt à déployer sa voile. Justine
l'examina en dessous, mais la nuit s'épaississait de plus en plus;
d'ailleurs, il avait la tête coiffée d'un capuchon de caoutchouc, le
dos voûté, ce qui n'aide pas aux investigations. Allait-elle devenir
poltronne? Les conventions établies, Justine et son précieux paquet
installés à bord, la voile fut hissée et s'arrondit en se balançant.
Le bateau fila. Un vent d'est poussait au large. En quelques minutes,
le rivage et le groupe des maisons ne furent plus qu'une masse sombre,
piquée de faibles lueurs qu'éteignait une à une la distance. Sous le
ciel blanc d'étoiles, les vagues s'entre-choquaient avec un bruit
pareil à un appel d'abîme. Le pêcheur ne remuait pas, ne desserrait
pas les lèvres. Justine commença d'avoir peur: cette course
silencieuse, cet homme immobile, ces ténèbres... Les courlis
passaient, jetant leurs plaintes sifflantes, ballant des ailes, tout
près sur leur tête. Soudain le marin amena sa voile, la barque
oscilla, Justine sentit de rudes mains étreindre ses poignets. C'était
une ligature de fer. En un clin d'œil, elle fut garrottée et jetée au
pied du mât. Que signifiait l'attaque? Avait-on le projet de la voler?
Elle cria. Son cri de détresse fendit l'ombre, le sanglot des vagues
répondit seul. Ah! funeste idée d'avoir craint une nuit à Kercoëth! Le
pêcheur examina la direction prise, enleva le gouvernail, alluma la
torche de résine qui, pétillant sur le gril rouillé, inonda de clarté
la face impassible de Jean-Marie Auvray. Justine eut froid dans les
os. Elle se devinait perdue, loin de tout secours, à la merci de ce
sauvage, n'ayant contre lui que Dieu, qui ne pouvait être pour elle.
Car Justine venait de penser à Dieu.

--Vous êtes sur la tombe de mon père et de mes sept frères, dit
Jean-Marie. L'Océan les a mangés parce qu'il vous fallait de l'argent;
à votre argent d'être mangé par lui.

D'un coup de couteau il éventra le sac. Sa rotondité n'était pas un
trompe-l'œil. De l'or et des papiers s'éparpillèrent. Les Mérilles
dégorgeaient leur proie.

--D'où viennent ces lettres?

A cette heure elle comprit que si quelque chose au monde pouvait la
sauver, c'était la vérité.

--De madame de Randières, dit-elle.

--Il y a là-dedans le moyen de déchiffrer toute l'histoire, je
suppose?

Elle inclina le front. Le marin eut un involontaire haussement
d'épaules:

--Vous êtes bête, Justine. M. de Kercoëth les aurait couvertes de plus
d'or que vous n'en avez vu dans votre scélérate de vie.

--Si vous me ramenez à terre, je vous donne la moitié de la somme et
les lettres.

--Oh! les lettres... Tranquillement, il les glissa dans la poche de
son tricot de laine. Pas besoin de votre permission. Quant à la
somme...

Il coupa quelques plombs de ses filets, fit une liasse des billets et
des valeurs, à laquelle il attacha les plombs, et lança le tout dans
les flots. Elle poussa un rugissement de fauve.

--Il y avait cent cinquante mille francs!

--Pas plus?... Vous ne prenez pas cher.

Il fit ruisseler l'or entre ses doigts. Le tintement des louis
sonnait joyeux. Justine, les traits convulsés, la bouche tordue,
regardait, aux lueurs de la torche, cette pluie jaune, brillante, ce
qui restait de sa fortune. Le marin, par poignées, jetait les pièces à
l'eau; elles bruissaient en ses paumes, comme écrasées par son dégoût,
puis entraient dans le noir, envoyant l'ironique adieu de leur
cliquetis avant de s'engouffrer. Tout disparaissait à jamais, tandis
que Justine, la tête perdue, implorait, insultait tour à tour. Lui
continuait sa besogne, il estimait faire œuvre de justicier; oui,
tout y passait, linge, vêtements, tout ce qui appartenait à l'horrible
femme et s'était souillé à son contact et aurait souillé la barque.

--Voleur! voleur!

Il remit le gouvernail, hissa la voile et fila dans la direction de
Belle-Isle.

--Je comptais, dit-il, vous déposer aux aiguilles de la Corne; mais
personne n'y va, vous mourriez. Moi, je ne suis pas un assassin. Je
peux naviguer par les nuits les plus noires, pas une âme de trépassé
ne me poussera vers les brisants ou les gouffres. Je vous ai châtiée
dans votre avarice; le reste, c'est l'affaire du bon Dieu. Je vais
vous attacher sur une grosse roche, là-bas, près de Belle-Isle. La
marée ne la couvre qu'en septembre. Le bateau de Saint-Nazaire vous y
ramassera. Vous aurez cinq ou six heures pour écouter les esprits des
eaux qui causent la nuit avec les naufragés.

Elle ne comprenait plus, elle n'entendait plus, anéantie par la perte
de sa fortune. Cependant lorsqu'elle se vit attachée au récif, des
paquets d'eau s'abattant de toute part, lui crachant leur écume au
visage, un blasphème déchira l'espace, puis ses supplications
montèrent:

--Ayez pitié de moi!

Jean-Marie était inexorable.

--Avez-vous eu pitié de la marquise Yvonne?

--Je ne suis pas seule coupable.

--Et du petit comte Hughes? Et de l'enfant enterré dans le Rhône? Et
d'Antoine? Et de votre mari?

--Monsieur... monsieur...

--Restez là, mon père et mes frères, à cause de vous, sont bien restés
dans les flots qui vous entourent.

Quand le bateau de Saint-Nazaire, au lever du jour, passa près du
rocher, une forme humaine y gesticulait, lamentable, méconnaissable,
ignoble.

On envoya un canot, qui recueillit une idiote.

       *       *       *       *       *

... Le ciel était splendide, le soleil dorait la plage et le bourg de
Kercoëth. Une femme en deuil descendit d'un coupé dont les chevaux
étaient blancs d'écume et sonna résolument à la grille du château.

--Prévenez madame de Serples qu'on a besoin d'elle tout de suite. Je
l'attends dehors.

Au bout de quelques minutes, la vieille duchesse se montra.

--Vous, Léonie!

--Oui... Je viens de Lauvigné. Je croyais y trouver Robert et Blanche.
On m'a dit... Il faut que je leur parle.

--Ma pauvre amie, en ce moment...

--Je sais, je sais... M. de Kercoëth et sa femme vont arriver d'un
instant à l'autre. Raison de plus. Je vous le répète: il faut que je
leur parle, et devant vous.

La duchesse se souvint des demi-confidences de Blanche, la veille;
Léonie n'était plus que le spectre d'elle-même, on aurait dit une
agonisante. Quel drame se jouait-il, et pouvait-elle prendre la
responsabilité d'éconduire cette femme qui semblait agir sous
l'impulsion d'une volonté torturante?

--Qu'il soit fait, dit-elle, selon vos désirs.

Lorsque Robert sut que la baronne était là, ses respects de commande
s'évanouirent. Madame de Randières dans Kercoëth!

--Une mauvaise action, gronda-t-il.

--Ne la condamne pas d'avance, objecta doucement Blanche.

Elle les attendait au seuil de la chapelle du château. Elle les
aperçut, conduits par la duchesse, et fit un signe de croix, elle qui
ne savait plus prier. Ses yeux cherchèrent à percer les murs pour
aller à l'invisible Dieu caché là et lui demander aide et merci. Plus
les autres avançaient, plus fuyait le reste de ses forces. Enfin, ils
étaient devant elle, ils la touchaient presque; elle s'agenouilla et,
prête à tout dire, décidée aux aveux, ne trouva pourtant que ce mot:
«Pardon, pardon...» Elle gisait, éperdue, palpitante, ses longs voiles
balayaient le sol. Robert, interdit, rêvait de la voir en cet état, de
voir Blanche émue, la duchesse attentive, sans que l'une ou l'autre
fissent mine de relever la créature prosternée. Comme le silence seul
accueillait ses paroles, Léonie comprit qu'elle devait gravir son
calvaire jusqu'au bout. Elle dit:

--J'ai menti. Je ne vous suis rien. Vous êtes le fils de la marquise
de Kercoëth.

--Moi! moi! cria Robert. Ah! son cœur m'avait reconnu, tout le mien
l'avait devinée.

Léonie s'affaissa davantage. Ce n'était point assez qu'elle se
martyrisât, il l'écrasait de sa joie débordante.

--Pardon! soupira-t-elle encore.

--Mes années de misère, mes tortures morales, ce qui n'a frappé que
moi, oui, du fond de l'âme, je vous le pardonne. Mais la folie de ma
mère, jamais, jamais.

--Robert!...

On entendit le grincement des grilles, le piaffement des chevaux,
Yvonne et Alain arrivaient; Blanche la releva.

--Entrez dans la chapelle, et demandez à Dieu un miracle. Nous autres,
nous allons le tenter.

Le voyage de la Vieille-Ferme à Kercoëth s'était effectué fort
tranquillement. Yvonne s'intéressait aux paysages défilant sous ses
yeux, le docteur était ravi.--En apercevant la cour d'honneur vide,
Alain ne put réprimer un geste de contrariété. Il pensait y voir
Robert et Blanche et, par eux, détourner l'attention de la marquise;
pour souhaiter la bienvenue, il n'y avait que le concierge du château,
tout ahuri devant sa maîtresse. Elle était si touchante, cette
créature de trente-neuf ans, qui à peine en paraissait trente! Les
hauts donjons couverts de lierre où mordait encore l'éraflure des
boulets anglais, la forteresse inexpugnable, au fond la chapelle, ici
la grande cour, rendaient le cadre ancien à la châtelaine si longtemps
attendue. Les choses inanimées la saluaient sous le soleil. Elle
sentait le salut, croyait reconnaître, et passait la main sur son
front pour en chasser un voile importun.

--Entrez, Yvonne, dit le marquis.

Elle s'avança, légère. Alain se rappelait: un jour, il l'introduisait,
vêtue de blanc, fière et pâle, en ce vieux nid des ancêtres. Et,
maîtresse souveraine, honorée, destinée à toutes les joies, elle était
prise par toutes les douleurs.

Guilmette se tenait dans le vestibule dallé d'onyx, avec un énorme
bouquet de roses blanches. Yvonne saisit les fleurs, du geste gai d'un
enfant, les effeuilla autour d'elle en pétales de neige, et sur ce
tapis odorant marcha derrière son mari. Les portraits des aïeux, les
bronzes et les marbres, et les lambris de chêne et les voûtes
immobiles, comme les choses du dehors, la saluaient à leur tour. Elle
allait, tranquille, habituée. A peine, devant sa chambre hésita-t-elle
un instant. Le seuil franchi, elle considéra longuement tous les
meubles, toucha les objets familiers, changea de place une table de
jonc et s'assit enfin. Elle réfléchissait. Peu à peu une expression de
triste lassitude ombra son visage, M. de Kercoëth serra le bras du
médecin, à le broyer. Celui-ci lança un coup d'œil vers une porte
placée près du piano, sur celle de la chambre voisine et, courant à la
croisée, l'ouvrit toute grande. Le vent du large entra, portant avec
lui la rumeur lointaine des flots. La marquise s'était dressée; elle
écoutait, haletante. Alain chuchota:

--Que faites-vous, docteur?

Un geste impérieux lui commanda le silence. Yvonne s'approchait de la
fenêtre. Là-bas, au pied du roc où était bâti Kercoëth, le sable de la
plage brillait sous une pluie de soleil. La mer se balançait, énorme,
majestueuse, couronnant d'écume la crête de ses vagues.

--L'Océan! balbutia-t-elle.

Une souffrance tira ses traits, les sourcils se froncèrent, les
narines palpitaient. En face de l'ennemi retrouvé après dix-huit ans,
ce monstre aux hurlements terribles qui lui avait dévoré son fils, la
fureur allait éclater. Mais, derrière elle, monta une mélodie douce,
plaintive, pleurant de douleur, peut-être de joie, chaste comme une
caresse d'enfant, ardente comme un appel d'amour. Elle se retourna,
s'éloigna de la fenêtre... Il était revenu, le chantre des rêves, le
berceur des sommeils? Elle ne le voyait pas, le piano le lui cachait;
mais elle le savait là, maintenant! Et ravie, telle qu'une fauvette à
l'aurore d'un beau jour, elle lui envoya le salut de ses trilles
légers. Puis elle se tut, pour le laisser répondre. N'est-ce pas ainsi
qu'ils causaient tous deux? Il répondit. C'était le sanglot brisé, la
peur dans l'extase, la supplication à Dieu, tout le débordement d'une
âme à la fois saignante et cicatrisée, hymne de merci, cantique de
prière.

Elle s'étendit sur une chaise longue. Alain, dans un coin, se mordait
les lèvres pour ne pas trahir son angoisse.

Aussitôt le médecin ouvrit la porte de la chambre voisine, la chambre
qui avait été celle du petit Hughes. De la place d'Yvonne, on
apercevait, dans un fouillis de dentelles doublées de soie bleue, les
fines barres blanches d'une chose charmante, moins qu'un lit, plus
qu'un berceau. Elle porta la main à sa poitrine, la respiration lui
manquait. Soulevée à demi, elle regardait, regardait, tandis que, tout
bas, avec des sonorités paraissant venir de très loin--elles venaient
de si loin, en effet!--Robert jouait la berceuse de Schumann, celle
des montagnes du Vivarais, le jour où M. Laffont le rencontrait. Il se
souvenait maintenant: autrefois, on l'endormait ainsi; il se souvenait
du rythme, du balancement jadis imprimé à son berceau; il la
retrouvait tout entière, non pas telle qu'elle avait jailli du cerveau
du poète, mais telle qu'elle était tombée de l'âme de sa mère.

Yvonne cria d'une voix déchirante, âpre, surhumaine:

--Hughes!... Hughes!... mon petit Hughes!... je le veux.

Alors, des dentelles doublées de bleu, de la chambre où avait dormi
l'enfant, la Renotte sortit, l'enfant porté par elle. Blanche la
dirigeait, elle l'amena devant Yvonne. L'aveugle dit dans le silence
profond:

--J'avais fait vœu à sainte Anne de ravoir le petit comte. Madame la
marquise, regardez.

Elle mit à terre le fils de Robert.

L'ange frêle examinait la personne à moitié couchée qui le contemplait
avidement. Elle lui sembla jolie. Comme son répertoire de mots était
encore restreint, il eut un sourire de ciel--le plus éloquent des
mots--et, tout de suite, sans chercher, gazouilla:

--Maman... pareille à maman...

D'un élan farouche, Yvonne fut sur ses pieds. Il eut peur, le petit,
et se réfugia vers son grand-père. Elle courut à lui, l'arracha,
brutale, aux étreintes d'Alain, serra contre elle sa proie et,
grandie, frémissante, ivre de triomphe:

--Hughes! Hughes! J'ai mon fils, mon fils, mon enfant.

Ses joues ruisselaient de larmes, sa face rayonnait de sourires. Et
les caresses, les baisers, tout l'arriéré maternel, enveloppèrent son
trésor, que rassurait tant de douceur. Elle ne s'exaltait plus, il
cessait de trembler. Elle le tenait, le palpait, le mangeait, les
lèvres dans les boucles blondes, sur le front, sur les yeux,
reconnaissant son bien, l'entourant de l'indestructible chaîne de ses
bras, ses pauvres bras naguère tordus aux spasmes des démences.

--Yvonne! dit Alain.

Elle leva vers son mari ses regards extasiés. Mais, quittant tout à
coup le petit Hughes, elle vint au marquis. Ses cheveux blancs la
frappaient, ils lui marquaient le passage inaperçu des ans. La raison,
au seuil du cerveau, s'arrêtait prise de stupeur; car, devant cette
enfance qui la refaisait jeune mère, elle ne s'expliquait pas la neige
des tempes qui le faisait presque aïeul. Kercoëth devina. Il appuya la
tête de sa femme contre son épaule.

--C'est que j'ai souffert, mon Yvonne. Pour l'amener peu à peu à la
réalité, il ajouta: Comme vous.

--Comme moi?

Les flots chantaient au large. La marée basse découvrait tout le
rivage. On voyait de la chambre la falaise rompue; les flaques d'eau
qu'y laissait la vague fuyante miroitaient au soleil. C'était la même
heure, presque à la même date. Elle avait oublié, fallait-il réveiller
son souvenir? Blanche poussa vers eux Robert qui défaillait.

--Mère, il ne faut plus vous mentir, dit-il. C'est moi votre fils, moi
que vous avez pleuré, moi qui vous adore!

Elle sourit:

--Robert?

--Non, Hughes, votre petit Hughes, grandi pour vous aimer. Il désigna
le blond chérubin que Blanche avait toutes les peines du monde à
retenir dans la chambre: On vous avait emporté votre bonheur avec moi,
je vous le rapporte avec lui.

Yvonne l'écoutait, comme elle l'écoutait toujours, ravie, subjuguée,
esclave instinctive, puisqu'elle était la mère. Son regard revint au
marquis. Elle comprenait: les deux êtres confondus en un dans la
vision des heures troubles, l'un vieilli, l'autre jeune, se
dédoublaient à présent et restaient pourtant les mêmes. Il était leur
fils, leur chair et leur âme, c'est par là qu'il l'avait soumise. Elle
comprenait: larmes, sanglots, puis un long, long espace de temps plein
de cauchemars, puis la résurrection dans la joie avec un ange de plus
pour lui rendre les tendresses volées de l'autre... Elle comprenait.

--Mon cher ami, dit le médecin à M. de Kercoëth, vous voyez bien, vous
aviez tort de trembler.

--Un miracle, docteur.

--Bah! demandez à votre belle-fille, voilà quatre ans qu'elle le
prépare. Laissons la marquise reposer.

Robert conduisit Yvonne à sa chaise longue, l'y installa pieusement et
soulignait d'un baiser chacun de ses gestes, ivre, lui aussi, de ces
caresses qui lui baignaient le cœur.

--Mère, je veux que vous dormiez.

--Tu le veux?

--Oui.

--Eh bien, je vais dormir, mon fils!

Kercoëth, Blanche et son mari se rendirent au salon où la duchesse de
Serples attendait les nouvelles. A leur mine radieuse, la vieille
femme croisa les mains.

--Est-ce que le bon Dieu...

--Il a eu pitié, ma cousine, dit Alain. Ah! mes bien-aimés! Moi qui
vous reprochais le soin jaloux avec lequel vous cachiez Hughes!... Mon
pauvre Robert, tu as dû souffrir rudement. Car, je le sais, mon fils,
ton mensonge, tu donnerais ta vie pour qu'il fût la vérité.

--Je n'ai pas menti, mon père.

--Ce que tu viens de dire à Yvonne?...

--Je l'ignorais ce matin encore. Venez.

Tous quatre se dirigèrent vers la chapelle. Léonie priait; à l'entrée
de Blanche, elle eut un geste d'angoisse, Blanche lui fit signe, elle
se leva et sortit à sa suite.

--Madame, prononça Robert, je vous ai déclaré que je ne vous
pardonnerais jamais la folie de ma mère. Ma mère n'est plus folle, je
vous pardonne.

Kercoëth roulait des yeux stupéfaits. Que s'était-il donc passé entre
ces deux êtres?

--Elle a tout avoué, lui chuchota la duchesse.

Léonie s'inclina devant Alain.

--Monsieur, je vous ai cruellement frappé, Dieu me frappe cruellement
à mon tour. Je n'espère pas que vous oubliiez jamais; moi, je me
rappellerai toute ma vie. Je quitte le monde, honteuse de ce que j'y
ai fait, navrée de ce que j'y laisse.

Elle hasarda un pas craintif vers Robert immobile.

--Je vous aimais bien, Robert!

Un sanglot lui coupa la voix. Elle se raidit.

--Allons, c'est le châtiment... Adieu, Robert.

Des années récentes, des bonheurs convoités, du beau rêve ardemment
poursuivi, rien ne subsistait plus. Elle partait, sans avoir osé
l'embrasser une dernière fois.

Quelque temps après, au mariage de Gaston et de mademoiselle de
Maubryan, Willmann, accouru pour la circonstance, apprit à la
chanoinesse de Guderille que la baronne de Randières était aux
Carmélites.

--Elle a toutes les audaces, modula l'hermine, dites que Dieu n'est
pas plein de miséricorde.

--Eh! eh! riposta le vieil artiste, tant qu'il vous tiendra rigueur...
car il ne m'a pas l'air de vouloir de vous.

--Monsieur Willmann!

--Au fait, c'est peut-être vous qui ne voulez pas de lui.

Tous les jours, la marquise Yvonne traîne derrière elle son petit
Hughes dans le parc, ou joue avec lui dans la cour d'honneur. La seule
fantaisie à laquelle obstinément elle se refuse, c'est de descendre
vers la plage. Elle ne peut s'habituer aux flaques d'eau endormies, à
marée basse, le long des falaises. Et si le tyran insiste avec des
colères amusantes, debout sur la terrasse du château, devant l'Océan
couronné de neige, pendant que les mouettes claquent leurs ailes
lourdes au-dessus de son front, elle lui dit:

--Tu ne te rappelles donc pas?


FIN


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