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Title: Les réprouvés et les élus (t.2)
Author: Souvestre, Émile, 1806-1854
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les réprouvés et les élus (t.2)" ***

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COLLECTION MICHEL LÉVY


ŒUVRES COMPLÈTES

D’ÉMILE SOUVESTRE


=Format grand in-18=

AU BORD DU LAC               1 vol.

AU COIN DU FEU               1 --

CHRONIQUES DE LA MER         1 --

CONFESSIONS D’UN OUVRIER     1 --

DANS LA PRAIRIE              1 --

EN QUARANTAINE               1 --

HISTOIRES D’AUTREFOIS        1 --

LE FOYER BRETON              2 --

LES CLAIRIÈRES               1 --

LES DERNIERS BRETONS         2 --

LES DERNIERS PAYSANS         1 --

DEUX MISÈRES                 1 --

CONTES ET NOUVELLES          1 --

PENDANT LA MOISSON           1 --

SCÈNES DE LA CHOUANNERIE     1 --

SCÈNES DE LA VIE INTIME      1 --

SOUS LES FILETS              1 --

SOUS LA TONNELLE             1 --

UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS 1 --

EN FAMILLE                   1 --

RÉCITS ET SOUVENIRS          1 --

SUR LA PELOUSE               1 --

LES SOIRÉES DE MEUDON        1 --

SOUVENIRS D’UN VIEILLARD     1 --

SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES   1 --

LA GOUTTE D’EAU              1 --

LES RÉPROUVÉS-ET LES ÉLUS    2 --

LES PÉCHÉS DE JEUNESSE       1 --

LES ANGES DU FOYER           1 --

RICHE ET PAUVRE              1 --

L’ÉCHELLE DE FEMMES          1 --

PIERRE ET JEAN               1 --

LES DRAMES PARISIENS         1 --

DEUX MISÈRES                 1 --

POISSY.--Typographie ARBIEU.

                  *       *       *       *       *


                             LES RÉPROUVÉS

                                   ET

                                LES ÉLUS

                                  PAR

                            ÉMILE SOUVESTRE

                           --DEUXIÈME SERIE--

                             [Illustration]

                                 PARIS
                 MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1859

                 Reproduction et traduction réservées.



                                  LES

                               RÉPROUVÉS

                                   ET

                                LES ÉLUS



I

Une maîtresse.


En quittant Marc pour se rendre chez la baronne de Luxeuil, le duc avait
promis de faire connaître au garçon de bureau, avant le soir, le
résultat de sa démarche; mais le jour s’écoula sans qu’il reparût.
L’attente et l’inquiétude redoublèrent la fièvre du blessé. Vers le soir
ses idées commencèrent à se troubler; il prenait l’infirmier tantôt pour
le duc, tantôt pour Arthur de Luxeuil, et lui adressait mille questions
sans suite sur le mariage, sur les créanciers, sur Clotilde.

Françoise vint le soir; il ne la reconnut pas, et l’interne, qui
veillait au service de la salle, déclara à la jeune fille que son état
laissait peu d’espoir.

Celle-ci retourna à la rue des Morts le cœur serré.

Elle trouva Brousmiche étonné de l’absence de M. de Saint-Alofe. Il
l’avait vu ressortir, après sa visite au garçon de bureau, dans le
costume élégamment suranné dont nous avons parlé, mais sans savoir où il
se rendait. La fleuriste l’ignorait également et passa la nuit dans une
véritable inquiétude, le lendemain elle courut à l’hôpital, dans
l’espoir d’obtenir quelques renseignements du blessé; son délire était
toujours le même; après d’inutiles tentatives, elle revint à la hâte et
apprit que le duc n’était point rentré.

Déjà troublé par les étranges incidents qui s’étaient succédé depuis
trois jours, Françoise sentit ses inquiétudes grandir. Après
l’assassinat de Marc tout lui paraissait possible; l’absence de M. de
Saint-Alofe devait être l’annonce d’un nouveau malheur.

S’exaltant de plus en plus dans ces pressentiments funestes, elle ne
tarda pas à les étendre davantage. Le billet écrit à Charles, il y avait
quatre jours, sur la demande du voyageur de l’hôtel des Etrangers, était
resté sans réponse, et ce silence semblait d’autant plus inexplicable
que la lettre était plus pressante. Charles n’avait annoncé aucun projet
d’absence: à défaut de temps pour venir il pouvait écrire; le prétendu
conseiller se serait-il présenté à lui sans l’entremise de Françoise?
l’aurait-il attiré dans quelque rendez-vous?... La pensée de la jeune
fille n’osa aller plus loin; mais prise d’une terreur subite elle remit
à la hâte son bonnet, son tartan et courut au numéro 12 de la rue
d’Enghien.

C’était là que se trouvait le domicile _avoué_ du prétendu commis.
Fidèle à ses idées d’économie, Marquier y avait loué, au quatrième, un
appartement de cent écus, qui lui tenait lieu de petite maison et où il
recevait, outre ses correspondances galantes, celles de quelques
entremetteurs d’affaires subalternes dont il se servait pour certaines
opérations usuraires également bonnes à faire et à cacher.

Nous avons déjà vu comment la crainte de nuire à la bonne réputation du
commis avait, jusqu’alors, empêché Françoise d’y venir; la violence de
ses angoisses avait pu seule la décider à une démarche qu’elle eût
elle-même condamnée en toute autre occasion; car dans son humble
dévouement, la grisette avait accepté que son amour pût être pour
Charles un embarras ou une honte et que la réputation à sauver ne fût
pas la sienne mais celle de son amant.

Voulant prévenir tous les soupçons, elle se présenta un carton à la
main, comme une fille de comptoir qui apporte une commande.

La portière était absente et la loge gardée par une petite fille de huit
ans, occupée à feuilleter un journal illustré qu’elle avait adroitement
dégagé de sa bande.

Françoise entr’ouvrit la porte et demanda M. Charles.

--Escalier B, quatrième au-dessus de l’entresol, porte à gauche,
répondit la petite fille machinalement.

--Alors il est chez lui? dit la grisette joyeuse.

--Non, répliqua l’enfant, en continuant à regarder les gravures.

--Il est sorti?

--Oui, Mademoiselle.

--Et quand reviendra-t-il?

--Je ne sais pas.

Françoise, qui avait eu un moment d’espoir, laissa échapper un geste de
désappointement.

--C’est peut-être quelque chose qu’on peut lui dire? demanda la petite
fille, qui savait par cœur le vocabulaire obligé de la loge.

--Je voulais lui parler à lui-même, reprit Françoise; et vous êtes bien
sûre qu’il n’est pas chez lui?

--Bien sûre, voilà sa clef et ses lettres.

La grisette tourna les yeux vers l’endroit indiqué par la petite fille
et reconnut, sur une des adresses, sa propre écriture.

--Mon, billet! s’écria-t-elle; il ne l’a point encore reçu?... mais il
n’est donc pas rentré depuis quatre jours?

--Depuis que la voiture l’a emmené, dit l’enfant.

--Une voiture?

--Oui, il a dit à maman d’aller lui chercher un fiacre, parce qu’il
était pressé... que quelqu’un l’attendait.

--Et depuis?

--Depuis il n’est pas revenu.

Françoise se sentit frissonner: tout ce que lui apprenait l’enfant
confirmait ses appréhensions. Charles avait pu être attiré dans un
piége; il y avait succombé peut-être... Cette pensée lui fit froid
jusqu’au cœur.

--Et voilà quatre jours que vous n’avez eu aucune nouvelle de lui?
demanda-t-elle à la petite fille.

--Oui, répondit l’enfant, mais il est venu des lettres écrites à l’encre
bleue.

--Comment?

--Oh! il en arrive souvent, et comme celles-là sont des lettres
d’affaires, M. Charles veut qu’on les lui adresse en son absence à un
autre endroit.

--Où cela?

--Je ne sais pas bien, mais il a mis l’adresse ici, dit l’enfant en
ouvrant le registre de la loge.

Françoise se pencha, et reconnut ces mots écrits de la main de Charles:

«Aristide Marquier, rue du Mont-Blanc, 7.»

Sa résolution fut aussitôt prise; elle dit adieu à l’enfant, et courut à
l’adresse indiquée.

Cette fois, l’émotion lui avait ôté toute prudence. Sans autre pensée
que de connaître le sort de Charles, elle demanda à parler à M. Aristide
Marquier.

Mais ce jour-là, le banquier s’était précisément mis en frais pour
célébrer le mariage d’Arthur, et avait réuni à déjeuner Dovrinski, de
Cillart et une partie des convives que nous avons déjà vus au souper de
Clotilde. On quittait la table; le groom avait apporté les cigares avec
le _brasero_, et les invités, échauffés par le champagne, venaient de
passer sur le balcon, lorsque la jeune fille se présenta.

Éconduite d’abord, elle insista, pria, supplia, suivit le valet qui
l’avait congédiée, arriva avec lui au premier salon et y renouvelait
ses supplications, lorsque la voix du banquier se fit entendre dans la
pièce voisine.

Françoise, saisie, s’arrêta court, et prêta l’oreille: la voix
s’approchait, elle devenait plus distincte; elle finit par éclater,
mêlée de rires et d’exclamations; enfin Marquier entra avec de Cillart,
qu’il tenait par le bras.

Françoise ne pensa d’abord qu’au bonheur de le revoir, et se précipita
vers lui, avec un cri de joie; le banquier y répondit par un cri
d’épouvante. Les noms de Charles et de Françoise, répétés presque en
même temps, avec une expression opposée, se confondirent, tandis que la
grisette, hors d’elle, et profitant de la première stupeur de Marquier,
se jetait dans ses bras.

Celui-ci se dégagea vivement.

--Eh bien! que fais-tu... que faites-vous... balbutia-t-il honteux et
courroucé.

Dans ce moment, les convives qui avaient entendu les deux cris se
montrèrent, et Françoise recula confuse.

--Qu’y a-t-il donc? demanda Arthur étonné de la présence d’une femme
portant le costume d’ouvrière?

--Venez, venez! s’écria de Cillart en riant, nous avons spectacle après
le café. Une scène de sentiment jouée à deux.

--Comment cela?

--Ne voyez-vous pas? Mademoiselle vous représente une des conquêtes du
banquier.

--Du tout, interrompit Marquier; Messieurs... je vous assure... qu’il y
a erreur!

--Laissez donc, reprit l’ancien garde-du-corps, vous l’avez tutoyée...
regardez, d’ailleurs, comme elle a rougi.

--Ah! diable! elle rougit, fit observer de Rovoy, en lorgnant Françoise,
c’est une spécialité précieuse.

--Et pas chère! acheva Arthur, qui jeta un regard ironique sur le
costume de la fleuriste.

--L’apparence est, en effet, modeste, dit le vicomte de Rossac, mais
c’est peut-être un déguisement.

--Au fait, le banquiers toujours affecté la discrétion.

--Il faut qu’il s’explique.

--C’est cela; fermez les portes, que personne ne puisse sortir.

--Allons, Marquier, mon cher, une confession générale.

--Messieurs! messieurs... bégaya le petit homme, qui, dans sa confusion,
avait accueilli la supposition ironique du vicomte comme une chance de
salut, je ne puis vous dire... l’honneur... la délicatesse... ne
permettez point... de grâce, ne retenez pas madame... Ouvrez la porte,
Dovrinski, ouvrez, je vous en prie.

Le Polonais, demeuré étranger à tout ce qui avait précédé, ouvrit et se
rangea pour laisser passage à la jeune ouvrière; mais celle-ci n’en
profita point. Au milieu du trouble qui, dans le premier instant, ne lui
avait permis de rien voir ni de rien entendre, le nom de Marquier, donné
à Charles, venait de la frapper. Elle releva la tête, croyant avoir mal
entendu.

De Cillart profita de ce retard pour fermer la porte.

--Un moment! s’écria-t-il, nous vivons sous un gouvernement
constitutionnel où le roi lui-même doit céder au vœu de la majorité.
Or, ici, la majorité demande des éclaircissements. Je somme donc
l’honorable amphitryon de répondre à mon interpellation.

--Et nous lui promettons d’être discret, ajouta Arthur.

--Oui, achevèrent toutes les voix, la parole est à Marquier.

--Marquier! répéta Françoise saisie, c’est le nom du maître... de la
maison... et non celui de M. Charles.

--Qu’est-ce que M. Charles? demanda de Cillart étonné.

--Assez, Messieurs, interrompit le banquier d’un accent qu’il s’efforça
de rendre impérieux; je ne souffrirai pas une plus longue
explication!...

--Pardieu! c’est inutile! s’écria Arthur, tout est deviné maintenant,
mon cher. De Rossac s’est seulement trompé pour le déguisement; il était
de votre côté; c’est un moyen emprunté au _Gamin de Paris_.

--Je ne comprends pas.

--C’est pourtant clair; vous vous êtes présenté sous le nom modeste de
M. Charles; vous vous serez donné pour artiste, étudiant en médecine ou
clerc d’avoué, et c’est seulement aujourd’hui que l’innocente victime
vient de reconnaître dans son séducteur le capitaliste Aristide
Marquier.

Le banquier qui avait passé par toutes les expressions de l’embarras et
de l’impatience demeura étourdi. Arthur lui mit la main sur l’épaule.

--Je comprends maintenant votre discrétion, mon cher, dit-il en riant,
vous jouez le rôle de Jupiter auprès d’Alcmène... Seulement j’ai peine à
m’expliquer la douleur de la princesse, en découvrant que son amant est
un Dieu.

--Eh bien! vous oubliez donc le _Gamin de Paris_, que vous citiez tout à
l’heure, reprit de Cillart. En cachant sa position, l’amant a pu donner
des espérances... Il y a eu peut-être promesse de mariage.

--Du tout, s’écria Marquier, arraché à sa torpeur par ce dernier mot...

--Alors c’est une passion libre, fit observer M. de Rovoy.

--Et surtout désintéressée, ajouta Arthur, qui jeta de nouveau un regard
sur le petit bonnet de tulle et sur le tartan de coton de la jeune
ouvrière. Le banquier nous parlait toujours de son horreur pour les
liaisons dispendieuses; il est aisé de voir qu’il met ses principes en
pratique.

Un rire général s’éleva, et tous les yeux s’arrêtèrent sur Marquier. De
toutes les accusations honteuses à subir, celle d’avarice était, en
effet, la seule qui pût exciter le mépris de ces hommes qui avaient
toujours mis leur générosité à ne point économiser sur les vices. Aussi
le banquier voulut-il protester.

--Ne le croyez pas, s’écria-t-il, c’est une plaisanterie... Il ne s’agit
point ici d’une liaison... mais d’une rencontre... d’un caprice.

Françoise fit un mouvement.

--Un caprice! balbutia-t-elle en joignant les mains avec désespoir;
quand nous nous connaissons depuis près de trois années... quand l’autre
jour encore vous me promettiez de songer à l’avenir de notre enfant!

--Un enfant! s’écria Arthur; il y a un petit Marquier! Ah! messieurs,
ceci manquait! nous voilà tombés du _Gamin de Paris_ dans _Boquillon_.

Les éclats de rire redoublèrent, tous les convives entourèrent le
banquier avec un empressement grotesque, en lui demandant le nom de
l’enfant, son âge, la couleur de ses cheveux et s’il ressemblait à son
père. Marquier, pâle de colère, lança à Françoise un regard haineux.
Cette dernière révélation mettait le comble aux humiliants embarras que
lui avait attirés coup sur coup l’imprudente visite de la jeune
ouvrière; elle venait de fournir à de Luxeuil et à ses amis un thème
inépuisable de railleries; il était à jamais ridicule, c’est-à-dire
presque déshonoré. Cette pensée alluma en lui une sorte de rage.

--Elle est folle, s’écria-t-il avec emportement, je ne sais ce qu’elle
veut dire.

--La chose est pourtant facile à comprendre, objecta de Cillart; elle a
un fils auquel il faut un père.

--Et elle vous a choisi pour cela, continua Arthur.

--Mais moi, je refuse, interrompit le banquier.

--Quoi! cet enfant?

--Ne m’est rien. Au diable la mère et le fils!

Françoise avait poussé une exclamation de surprise douloureuse à chacune
des premières réponses de Marquier; mais, à cette dernière malédiction
prononcée sur elle et sur son enfant, elle resta la tête dressée, les
yeux ouverts, les bras pendants, muette et comme pétrifiée. On eût dit
que le coup qui l’avait frappée venait de produire en elle une secousse
intérieure qui avait arrêté le mouvement de la sensation et de la
pensée. Quelques interjections étouffées s’échappaient de ses lèvres
entr’ouvertes; mais sans signification et sans suite, ses regards fixes
n’exprimaient qu’une sorte de stupéfaction égarée; un voile de marbre
semblait envelopper tout son être et y tenir la vie enchaînée.

Malgré leur légèreté railleuse, les convives du banquier furent frappés
de cette immobilité; les rires s’éteignirent, et le cercle qui entourait
la jeune femme s’élargit.

Marquier en profita pour passer dans une pièce voisine.

Françoise le vit s’éloigner sans prononcer un mot, sans faire un geste;
mais quand il eut disparu, elle reprit le carton qu’elle avait posé près
d’elle, traversa le salon, l’antichambre, ouvrit la porte et gagna la
rue.

Elle ne se sentait pas marcher, elle ne voyait rien; une douleur
horrible mais confuse l’avertissait seule de son existence; raison,
mémoire, volonté, tout dormait en elle. Conduite par une sorte
d’instinct machinal, qui avait seul survécu, elle allait sans savoir où,
sans y songer. Ce n’était plus un être vivant, mais un être qui se
souvenait d’avoir vécu.

Cependant, cette inspiration née de l’habitude la conduisit à la rue des
Morts; elle reconnut la maison, entra à la loge et demanda la clef.

M. Brousmiche saisi de la voir si pâle, lui demanda s’il lui était
arrivé quelque chose, elle ne l’entendit pas, prit sa clef et monta à sa
chambre.

Le petit bossu, inquiet, profita du premier moment de liberté qu’il put
saisir pour la rejoindre; il la trouva prête à monter aux mansardes
avec la tasse de lait, le petit pain et la cuiller d’argent.

--Que portez-vous là, madame Charles? demanda-t-il étonné.

--Ne voyez-vous pas? dit-elle d’un accent bref; c’est le déjeuner de M.
Michel.

--Mais il n’est plus ici! s’écria le bossu stupéfait.

--Il n’est plus ici, répéta madame Charles, sans avoir l’air de
comprendre.

--Avez-vous donc oublié que vous étiez sortie pour vous informer de lui?

La jeune femme demeura immobile, en murmurant:

--Ah! c’était... pour cela!...

Le portier la regarda avec inquiétude.

--Sûrement vous avez appris quelque mauvaise nouvelle, madame Charles,
s’écria-t-il, vous êtes toute... je ne sais comment dire ça... mais on
dirait que vous n’entendez pas.

Françoise posa la tasse qu’elle tenait, s’assit et porta la main à son
front.

--Oui, dit-elle, j’ai mal...

--Où cela?

--Je ne sais pas... mais je voudrais dormir....

En prononçant ces derniers mots d’une voix alourdie, la jeune fille
commençait à dégrafer sa robe, comme si elle eût été seule.

--Couchez-vous, dit le bossu qui gagna la porte; je reviendrai savoir
comment vous vous trouvez. Vous n’auriez pas besoin de quelque chose?

--Non, murmura Françoise, dont les yeux se fermaient, je voudrais
seulement... ne plus sentir... rien... Ce jour... fait mal!

Le bossu ferma avec soin les rideaux, et se retira.



II

Une mère.


Lorsqu’il revint une demi-heure après, Françoise était tombée dans une
somnolence entrecoupée de plaintes sourdes; elle n’ouvrit point les yeux
à son approche et répondit à peine à ses questions.

Cet état s’aggrava encore pendant les heures qui suivirent. Brousmiche
avait fait avertir la femme de ménage du pharmacien qui avait été
garde-malade, et dont l’expérience lui inspirait une grande confiance.
Celle-ci examina Françoise, lui proposa tour à tour du café, de la pâte
de guimauve, une rôtie au vin, et, sur le refus de la jeune femme,
déclara que son état réclamait les soins du médecin.

Il fallut courir trois heures avant d’en trouver un; car Paris est la
ville du monde où il y a, en même temps, le plus de médecins qui
manquent de malades, et de malades qui manquent de médecins. Enfin, vers
le soir, il en arriva un qui déclara que madame Charles était atteinte
d’une congestion cérébrale, dont il décrivit en termes scientifiques les
caractères et les dangers. A chaque mot incompréhensible, Brousmiche
levait les yeux au ciel, comme si on lui eût enlevé une espérance,
tandis que l’ex-garde-malade faisait un signe de tête pour saluer
d’anciennes connaissances.

Après cette petite leçon de clinique, réclame obligée par laquelle le
médecin constate sa science aux yeux des ignorants, vinrent les
prescriptions données en langage plus humain, et que le portier promit
de suivre scrupuleusement.

Mais, malgré ses soins et l’appropriation du traitement, le mal ne
parut point céder. L’état de Françoise, sans devenir plus grave, resta
aussi inquiétant. Le médecin s’efforça en vain de déterminer quelque
crise décisive, il ne put arracher les puissances vitales à leur
engourdissement. On eût dit que la mort et la vie se sachant de force
égale campaient vis-à-vis l’une de l’autre, comme deux ennemies qui
n’osent risquer une bataille.

Cette espèce d’attente se prolongea plusieurs jours; enfin, pourtant,
les symptômes les plus fâcheux disparurent, mais sans que Françoise
retrouvât l’activité de ses perceptions. A la torpeur de la maladie,
succéda un anéantissement que rien ne put surmonter. Toute l’énergie de
cette vigoureuse nature avait été sourdement usée par ce combat de
quelques jours; elle demeura vaincue, épuisée et n’ayant plus que les
apparences de la vie.

Les jours, les semaines s’écoulèrent sans rien changer à la situation de
Françoise. Guérie en apparence, elle demeurait ensevelie dans sa
langueur indifférente: n’entendant jamais qu’après plusieurs appels,
répondant par monosyllabes, elle restait des heures entières dans la
position qu’on lui avait donnée, les mains à plat sur ses genoux, les
yeux fixes devant elle, la respiration courte, mais égale. Brousmiche
montait vingt fois par jour à la chambre de la convalescente, et
redescendait chaque fois, le cœur serré.

--Tout est fini, mam’Berton, disait-il à la femme de ménage du
pharmacien; mieux vaudrait qu’elle fût enterrée que de vivre ainsi comme
une morte.

--Faudrait essayer la _jarlatine_, répliquait madame Berton, qui
répétait l’avis du pharmacien; ça se compose avec des os de morts, ça se
prend en bain et ça fait l’effet d’un grand bouillon qui restaure tout
l’individu.

Mais le bossu secouait la tête.

--J’ai bien peur que tous les remèdes n’y fassent rien, mam’Berton,
reprenait-il tristement; on dirait, voyez-vous, que la pauvre femme vit
encore sans s’en apercevoir, et que son âme est déjà partie.

A ces mots, l’ex-garde-malade, que ses relations avec les hommes de la
science avaient rendue esprit fort, haussait les épaules en répliquant:

--Dites donc pas de ces bêtises-là, monsieur Brousmiche; l’âme, c’est un
préjugé des gens sans éducation.

Et elle revenait à la gélatine indiquée par le pharmacien, qui en
vendait.

Mais la crise dont on désespérait devait venir d’ailleurs, et par un
moyen inattendu.

En ne voyant plus M. Charles reparaître, le bossu comprit sans peine
qu’une rupture avait eu lieu entre les deux amants le jour où la jeune
femme était rentrée dans cet état d’égarement qui l’avait si vivement
alarmé: il avait donc évité avec soin tout ce qui eût pu la ramener à
ces douloureux souvenirs et il s’était même étudié à ne plus l’appeler
que mademoiselle Françoise. Aussi éprouva-t-il un véritable embarras en
recevant une lettre timbrée du village où son petit se trouvait en
nourrice. Rappeler son enfant à la malade, c’était lui rappeler en même
temps l’abandon du père et la séparation qui l’avait déjà si cruellement
éprouvée; il hésita longtemps et ne se décida enfin que sur
l’observation de madame Berton qu’il fallait bien ouvrir une lettre dont
on avait payé le port.

Il monta donc chez Françoise qu’il trouva assise dans un grand fauteuil
de jonc, acheté autrefois pour Charles.

La chambre de la jeune femme avait complètement changé d’aspect depuis
sa maladie. A la propreté amoureuse et arrangée qui en faisait la
principale élégance, avait succédé le désordre. Des tasses, des potions,
des bouilloires étaient parsemées sur les meubles tachés; les plis des
rideaux fermés, étaient couverts de poussière, les araignées avaient
tendu leurs toiles dans tous les coins du plafond, et deux petites
caisses de fleurs posées dans l’embrasure de la fenêtre, étaient encore
garnies de plants de bruyère blanche, desséchés faute d’air et de soins;
on eût dit une de ces chambres abandonnées à la hâte par suite de départ
ou de mort.

Françoise elle-même complétait, pour ainsi dire, cet aspect désolé. A la
voir assise dans le coin le plus obscur, immobile, muette et pâle, on
eût pu la prendre, au premier coup d’œil, pour un de ces cadavres
auxquels la folle science des embaumeurs prétend conserver une
mensongère apparence de vie en éternisant une réalité apparente de mort.

Brousmiche s’approcha d’elle et s’informa de sa santé.

Françoise tourna lentement les yeux de son côté, fit un mouvement de
tête qui semblait dire: bien, et rentra dans son immobilité.

Il lui demanda si elle ne voulait point essayer ses forces en faisant le
tour de sa chambre; elle fit un signe négatif.

--Laissez-moi vous pousser au moins près de la fenêtre, mam’selle
Françoise, reprit le bossu, qui ne pouvait s’habituer à cette torpeur;
il fait aujourd’hui un soleil à faire rire les morts; ça vous ranimera.

Françoise ne répondit pas, et Brousmiche, regardant son silence comme un
consentement, alla tirer les rideaux, ouvrit la fenêtre et y traîna le
fauteuil sur lequel la jeune femme était assise.

Éblouie par la lumière et étourdie par l’air libre, celle-ci poussa
d’abord un léger cri; elle baissa les paupières, aspira avec effort, et
porta les deux mains à son front comme si elle eût éprouvé une sensation
trop forte; mais insensiblement ses yeux s’accoutumèrent au jour, son
oppression se calma, une légère teinte rosée monta à ses joues
amaigries; elle releva lentement la tête et se pencha vers la rue.

Un soleil d’avril, clair et joyeux, glissait sur les toits voisins, en
faisant étinceler les vitrages. On entendait les gazouillements des
oiseaux qui se poursuivaient le long des corniches. De petites colonnes
de fumée blanche et ténue s’épanouissaient au-dessus des cheminées et
allaient se perdre dans le bleu grisâtre du ciel. Un vent frais
apportait les senteurs des giroflées exposées sur les fenêtres des
mansardes et les bruits de la rue arrivaient jusqu’à la malade avec
leurs mille nuances. Françoise parut en ressentir l’influence.
L’invincible réseau de glace qui tenait ses membres captifs se fondit,
une tiède moiteur détendit ses muscles roidis, ses bras s’avancèrent
vers la fenêtre, ses pieds s’appuyèrent au plancher, un long
frémissement entr’ouvrit ses lèvres; ses prunelles dilatées se
resserrèrent et reprirent leur mobilité; elle regarda au dehors, puis se
regardant elle-même, elle referma sa robe dégrafée, redressa le petit
châle qui couvrait ses épaules, déroula ses cheveux, les tordit avec un
geste de femme inimitable et charmant, et les releva en arrière sous son
peigne de corne ouvrée.

Le bossu contemplait cette espèce de résurrection avec un étonnement
ravi.

--J’en étais bien sûr que le soleil vous aurait fait du bien,
s’écria-t-il; voilà que vous vous ranimez à vue d’œil.

--Oui, dit la jeune femme, dont la voix était aussi faible, mais plus
assouplie; je sens l’air... qui me coule dans les veines... Je vois,
j’entends mieux... Il me semble... que je me réveille.

--Et vous ne vous trompez pas, chère demoiselle Françoise, reprit
Brousmiche; vous vous réveillez, ou plutôt vous ressuscitez; car ce
n’est pas vivre que d’être comme la maladie vous avait laissée. Mais il
n’y a plus de danger; vous voilà partie: avec du repos et des consommés,
ça va rouler tout seul maintenant... Ah! Dieu!... Je ne sais pas
pourquoi, mais j’ai eu tant peur... que de vous voir... hors
d’affaire... ça me laisse... ça me rend... c’est pourtant bien bête... à
mon âge...

Et le petit bossu s’arrêta pour essuyer de grosses larmes qui roulaient
sur ses joues, pendant que le rire était sur ses lèvres.

Françoise, encore trop faible pour comprendre toute la générosité de
cette émotion, se contenta de répéter:

--Bon monsieur Brousmiche!

--C’est plus fort que moi, reprit le portier en se mouchant pour
combattre son attendrissement; je m’attache à mes locataires comme s’ils
étaient de ma famille. Après ça, vous me direz que c’est tout naturel.
Quand on voit quelqu’un tous les jours, qu’on cause avec lui, qu’on lui
rend de petits services... il finit par vous devenir nécessaire.. aussi,
je n’aurais pu me consoler s’il vous était arrivé un malheur... surtout
après la perte de ce cher monsieur Michel.

Ce nom parut réveiller la mémoire de Françoise.

--La perte! répéta-t-elle lentement..... Ah! oui, je me souviens... il
avait disparu, et vous n’avez point eu de nouvelles?

--Aucune.

--Il y a longtemps, n’est-ce pas?

--Bientôt deux mois.

Françoise baissa la tête et redevint silencieuse; mais, à la contraction
de ses sourcils et de ses lèvres fermées, il était aisé de voir qu’elle
faisait effort pour ressaisir les fils rompus de ses souvenirs. Par
instants un éclair illuminait ses traits, puis un nuage le faisait
disparaître; c’était une lutte acharnée entre la volonté renaissante et
la mémoire encore endormie. Celle-ci finit pourtant par se ranimer
insensiblement. Des mots entrecoupés s’échappaient des lèvres de la
jeune femme, comme si elle eût voulu aider par le son à ses souvenirs.
Mais, tout à coup, un nom machinalement ramené par l’habitude, celui de
Charles, la fit tressaillir. Ce nom était la clef magique devant
laquelle devait se rouvrir le passé. Subitement assaillie par tous ses
souvenirs, elle se redressa: ses mains se pressèrent sur sa poitrine,
puis sur ses tempes, puis sur son front. On eût dit qu’elle voulait
modérer les flots d’images douloureuses qui reprenaient à la fois
possession de tout son être.

Cette crise terrible ne dura que quelques instants et se termina par un
cri qui résumait, pour ainsi dire, tout le passé et tout l’avenir.

--Mon enfant! où est mon enfant? bégaya la malheureuse mère en tendant
les mains.

Brousmiche qui était resté saisi d’épouvante, se rappela subitement le
motif de sa venue.

--L’enfant est bien, mam’selle Françoise, s’écria-t-il, n’ayez pas
d’inquiétude; voici de ses nouvelles:

Et il présentait la lettre.

Françoise la saisit précipitamment, l’ouvrit et voulut lire; mais les
lignes flottaient sous ses yeux, les mots se confondaient; elle ne
voyait plus! elle présenta le papier au bossu qui mit vivement ses
lunettes, se rapprocha de la fenêtre pour mieux voir et lut avec un peu
de difficulté ce qui suit:

CENTER
MAIRIE DE GAILLON

      «Madame,

»J’ai l’honneur de vous faire savoir que la nommée Désirée Leblanc,
     femme Moirier, qui s’était chargée de votre enfant, n’ayant point
     reçu le paiement des deux derniers mois dûs pour la nourriture de
     ce dernier et que vous aviez coutume de lui adresser par les
     voitures de Louviers, s’est présentée à moi, en déclarant qu’elle
     ne voulait plus continuer à garder votre fils.»

Françoise poussa une exclamation de saisissement...

     «En conséquence,» continua le bossu, «j’ai dû reprendre de ses
     mains le nourrisson, qui a été déposé au tour des Enfants-Trouvés.»

La jeune femme se leva avec un cri si terrible que Brousmiche recula
effrayé.

--Mon fils... balbutia-t-elle d’une voix étranglée, mon fils déposé au
tour... des Enfants-Trouvés!... Il y a cela... vous êtes bien sûr...

--Bien sûr, dit le bossu en cherchant le passage... Voyez... «au tour
des Enfants-Trouvés...»

Françoise s’appuya au dossier du fauteuil, mais resta debout.

--Il y a le nom de l’hospice, n’est-ce pas? demanda-t-elle d’un accent
bref.

--Je pense, dit M. Brousmiche, en regardant à la fin de la lettre...
Oui... voilà: «hospice de Louviers, département de l’Eure.»

--Bien, reprit Françoise, qui voulut regagner l’autre extrémité de la
chambre en s’appuyant au mur... Je partirai ce soir... tout à l’heure.

--Vous! s’écria le portier.

--Vous connaissez la voiture de Louviers? continua la grisette, qui
était arrivée à sa commode et s’efforçait d’ouvrir le tiroir où se
trouvait l’argent, vous me direz où je dois la prendre...

--Mais vous n’y pensez pas! s’écria le bossu; partir aujourd’hui... Vous
pouvez à peine vous soutenir...

--Aux Enfants-Trouvés, mon pauvre petit!... murmura la jeune femme avec
une indicible expression de douleur contenue.

--Vous ne m’écoutez pas, mam’selle Françoise, reprit Brousmiche, qui
s’approcha inquiet. Au nom de Dieu! songez à ce que vous voulez faire.
Vous ne pouvez partir ainsi.

--Pourquoi? demanda-t-elle en comptant machinalement son argent.

--D’abord parce que les forces vous manqueraient.

--Je n’ai pas besoin de forces, j’irai en voiture. Voici de l’argent.

--Mais vous le devez! s’écria le bossu, qui crut avoir trouvé un moyen
souverain de retenir la convalescente; vous ne pouvez partir sans payer
les frais de votre maladie.

--Ah! vous avez raison! dit Françoise en pâlissant... Grand Dieu! je
n’avais point songé... il faut que je paie.

--Et une fois tout soldé, il ne vous restera plus de quoi faire le
voyage, ajouta Brousmiche.

Elle le regarda d’un air éperdu.

--Est-ce vrai? reprit-elle... Quoi! je ne pourrais pas aller retirer mon
fils!... Oh! c’est impossible. J’irai, j’irai à pied... Mais non,
j’arriverais trop tard... Je ne le retrouverais plus, peut-être!

Et, se ravisant tout à coup:

--Mais je suis folle! s’écria-t-elle... Tout ce qui est ici
m’appartient... je puis tout vendre. Je vendrai tout; je veux quitter
Paris pour ne plus y revenir. Il n’y a plus rien ici pour moi... que des
souvenirs... dont j’aime mieux être loin. Mon pays à présent, c’est où
est mon fils; j’irai le chercher; je l’emporterai dans mes bras; je
l’aurai à moi, du moins, et je pourrai l’embrasser tant que le cœur
m’en dira. Ah! pauvre chérubin, je crois le voir, le tenir là...

Et dans son délire de mère elle baisait ses propres mains, pleurant
comme si elle eût baisé les joues de son enfant.

M. Brousmiche, troublé, voulut en vain élever de nouvelles objections;
Françoise s’habillait sans l’écouter pour aller chercher un revendeur.
Il fallut enfin venir à une transaction. Le bossu obtint de la jeune
femme qu’elle s’occuperait seulement ce jour-là de régler ce qu’elle
devait, et de faire ses préparatifs, tandis qu’il se chargerait, lui,
d’avertir les acheteurs pour la vente du lendemain.

Il espérait que ce retard pourrait modifier les résolutions de
Françoise; mais il ne fit que la raffermir dans son projet. Ainsi
qu’elle l’avait dit au bossu, rien ne la retenait plus à Paris; tout
l’en repoussait au contraire. Son enfant était devenu l’unique pôle vers
lequel se tournait ce cœur blessé. Elle vendit tout ce qu’elle
possédait, comme elle en avait annoncé l’intention, et après avoir
laissé à M. Brousmiche sa cuiller d’argent en souvenir d’amitié et pour
qu’elle servît à M. Michel s’il revenait jamais, elle embrassa le bossu
avec la tendresse d’une sœur, et monta dans le cabriolet qui devait
la conduire aux diligences de Louviers.

Le portier resta sur le seuil de la porte cochère tant qu’il put voir le
cabriolet, puis, rentrant dans sa loge, il s’assit tristement entre son
chat et son oiseau.



III

Encore Marc.


Le départ de Françoise après la disparition de M. Michel et l’absence de
Marc, toujours retenu à l’hôpital, avaient laissé le portier de la rue
des Morts dans un complet isolement. Il restait encore, sans doute, dans
la maison de l’entrepreneur beaucoup d’habitants, mais ce n’étaient
point de ceux que le petit bossu appelait _ses locataires_. Il n’était
associé ni à leurs afflictions, ni à leurs joies. Au milieu de cette
réunion de travailleurs indigents, Marc, M. Michel et Françoise
formaient un groupe de réprouvés près duquel le mépris qui frappait son
infirmité lui avait naturellement assigné une place. Mais une sorte de
fatalité avait subitement désuni et dispersé ce faisceau de misères
fraternelles, de sorte que maintenant il restait seul livré au ridicule
et au dédain.

L’absence de la jeune ouvrière lui fut surtout pénible, non-seulement
parce qu’elle partit la dernière, mais parce que l’habitude de sa
présence avait, pour le bossu, quelque chose de plus doux, de plus
nécessaire; il trouvait, dans cette affection, le charme caressant que
la femme communique à tous les liens. M. Brousmiche avait besoin de voir
Françoise, d’entendre sa voix sans qu’il s’en fût jamais rendu compte;
c’était, comme l’air, un élément de vie et de bien-être dont on ne
comprend la nécessité que lorsqu’on l’a perdu.

En descendant plus au fond de lui-même, il eût peut-être trouvé la cause
de ce besoin longtemps ignoré; mais sans pouvoir donner de nom au
sentiment particulier qui l’attachait à la fleuriste. Ce n’était point
de l’amitié, car l’amitié n’a point cette ardeur; c’était encore moins
de l’amour, car l’amour a des désirs, des espérances, des jalousies;
c’était plutôt un mélange de ces deux affections; un sentiment confus,
incomplet et singulier comme celui qui l’éprouvait.

Malgré l’abattement dans lequel la tristesse avait jeté le petit bossu,
il visitait Marc le plus souvent qu’il le pouvait. Craignant de nuire à
la guérison du blessé, il lui cacha quelque temps le départ de Françoise
et la disparition du duc; mais, pressé par ses questions, il finit par
tout avouer. Dès ce moment le garçon de bureau ne songea qu’à quitter
l’hôpital, et il sollicita son billet de sortie avec tant d’instances
que le médecin finit par céder.

Son premier soin fut de courir à l’hôtel de la comtesse où il apprit le
mariage d’Honorine. Bien que ce coup fût prévu, il en demeura d’abord
terrassé. Ainsi tous ses avertissements avaient été sans résultat, tous
ses efforts inutiles! Le duc de Saint-Alofe lui-même n’avait pu rien
empêcher, et, selon toute apparence, son intervention lui avait été
fatale.

Du reste, toutes les questions faites par Marc pour découvrir ce qu’il
était devenu, furent vaines, et il se décida à des recherches suivies.

Mais avant de les commencer, il fallait savoir comment Honorine
supportait sa nouvelle position. Plus que jamais peut-être, elle avait
besoin de dévouement et de conseils. Marc résolut de la voir.

Il apprit à l’hôtel de madame de Luxeuil que le mariage d’Arthur avait
été suivi de discussions violentes entre le fils et la mère. Cette
dernière qui se vantait d’avoir tout conduit, s’était flattée que la
fortune d’Honorine serait une proie commune; mais arrivé au but, Arthur
oublia l’auxiliaire qui lui avait assuré la réussite et voulut profiter
seul de la victoire. La comtesse indignée accusa son fils d’ingratitude,
celui-ci répondit en demandant des comptes de tutelle qui ne lui avaient
jamais été rendus; on s’aigrit des deux côtés, on se menaça et tout
finit par une rupture. Le jeune homme quitta sa mère pour aller habiter
avec Honorine, rue de Lille, l’ancien hôtel du général Louis.

Ce fut là que Marc se présenta déguisé en _commis coureur pour les
parfumeries_. Ainsi qu’il l’avait prévu, il ne put arriver la première
fois jusqu’à Honorine; mais il laissa au concierge une carte sur
laquelle il écrivit son adresse et son nom avec prière de la remettre à
madame Arthur de Luxeuil, et en avertissant qu’il reviendrait le
lendemain. Il était sûr qu’ainsi prévenue, la jeune femme donnerait
ordre de le recevoir.

Il allait partir, lorsque le tilbury d’Aristide Marquier s’arrêta devant
le seuil de l’hôtel qu’il était près de franchir. Marc, tremblant d’être
reconnu, se rejeta en arrière et enfonça son chapeau jusqu’à ses yeux;
mais le banquier tout occupé de se débrouiller des rênes, pour les
remettre au nouveau groom qu’il s’était donné depuis peu, ne prit point
garde à ce mouvement. Il fit quelques recommandations à l’enfant, sauta
du marche-pied à terre avec une affectation de légèreté, et passa en
fredonnant, devant Marc, qui se hâta de franchir le seuil.

Depuis sa désagréable aventure avec Françoise, Marquier avait senti la
nécessité de se réhabiliter aux yeux de la fashion par un redoublement
de luxe. Il avait acheté un tilbury, pris un groom et loué un quart de
loge aux Italiens. Il s’était même lancé dans les paris aux dernières
courses, où il prétendait avoir perdu trois cents louis, c’est-à-dire,
selon de Luxeuil, trois fois plus qu’il n’y avait engagé. Du reste, le
banquier apportait à ces prodigalités l’espèce de rage des avares qui se
mettent en dépense; il avait l’air d’essayer à s’étourdir lui-même, de
repousser la réflexion et de vouloir se ruiner de parti pris.

Cette étourderie de bon ton ne l’empêchait pourtant ni de continuer les
affaires, ni de profiter de tous les avantages que pouvait lui donner
son habileté ou le hasard. Le loup cervier avait eu beau changer
d’apparence, à la première occasion il reprenait sa nature et s’élançait
à la curée. Ses gants paille, ses bottes vernies et son lorgnon
n’étaient qu’un déguisement; comme l’habit de berger dont parle La
Fontaine, ils lui servaient à s’approcher plus facilement du troupeau.

La modification apportée à ses habitudes s’était étendue jusqu’à ses
sentiments. Instruit par son aventure avec Françoise, il avait renoncé
aux amours de grisette, et s’était décidé à tenter quelque liaison qui
pût le relever du passé et lui donner une position dans le monde galant
de la fashion. Après avoir cherché quelque temps ses yeux s’arrêtèrent
sur la femme d’Arthur.

Négligée par son mari dont l’éloignait évidemment une répulsion
invincible, et de plus assez retirée du monde pour ne pas être en
position de choisir son consolateur, Honorine semblait une conquête
facile. Ce qui faisait sa défense se trouvait en elle et ne pouvait être
deviné par Marquier; il ne vit que la position apparente et ne douta
point du succès.

Arthur facilitait d’ailleurs toutes les tentatives. Trop insouciant pour
garder Honorine et dédaignant trop Marquier pour le craindre, il
n’opposait aucun obstacle à l’intimité de ce dernier.

Quant à la jeune femme, son indifférence même favorisait cette intimité.
Elle acceptait les soins du banquier, avec cette distraction des âmes
endolories, lui laissant prendre, sans s’en apercevoir, des habitudes
chaque jour plus familières; elle l’employait pour tous ces riens dont
on charge un commis dans les affaires, mais qui, dans le monde, sont le
privilége du cavalier servant.

Incapable de deviner la véritable cause de cette confiance passive,
Marquier y voyait les présages assurés de son prochain empire et
affectait déjà, devant les tiers, des airs victorieux.

En passant près de la loge, il demanda d’un ton dégagé si madame de
Luxeuil était à l’hôtel, moins pour s’en assurer que pour constater le
privilége qui le faisait recevoir en visite du matin. Le concierge lui
répondit d’une manière affirmative, et ajouta, comme preuve, que Madame
n’avait point encore fait prendre ses lettres.

--Je les lui porterai, dit Marquier, dont le dévouement pour Honorine
aimait surtout à s’exprimer par ces petites prévenances de mauvais goût.

Le concierge lui remit les lettres avec plusieurs cartes, parmi
lesquelles se trouvait celle de Marc, et le banquier monta à
l’appartement occupé par madame de Luxeuil.

Mais celle-ci n’était point encore visible et le fit prier d’attendre;
Marquier profita de ce retard pour passer chez Arthur qui occupait
l’autre côté du même étage.

Il le trouva avec de Cillart qui lui racontait une intrigue galante dans
laquelle il se trouvait lancé depuis quelques jours et qu’il espérait
conduire prochainement à bonne fin par l’entremise d’un certain Moreau,
ancien employé au bureau de recensement de la ville de Paris et qui
exerçait, sur une grande échelle, l’industrie équivoque à laquelle nous
avons déjà vu l’Alsacien Moser se livrer sous le nom de monsieur
Hartmann. Grâce à lui, l’ex-garde-du-corps avait appris, en vingt-quatre
heures, le nom des parents de la jeune fille qu’il poursuivait, leurs
antécédents et l’état de leur fortune. Vingt-quatre heures après il
avait réussi à faire parvenir une lettre et quarante-huit heures plus
tard il avait reçu une réponse. A la vérité, le prix des services était
proportionné à la rapidité avec laquelle ils étaient rendus, et monsieur
Moreau gagnait, disait-on, chaque année, à ce jeu, quelque chose comme
dix mille écus.

--Dix mille écus! s’écria Marquier émerveillé; mais c’est une
spéculation superbe.

--Il faut l’entreprendre, mon bon, dit Arthur sérieusement; ce serait un
moyen d’exploiter vos relations.

--Fi donc! interrompit le petit homme, scandalisé par cela même que la
supposition n’était pas assez invraisemblable pour lui paraître
plaisante; vous me prenez certainement pour un autre...

--Songez donc, cher ami, insista de Luxeuil, gagner dix mille écus!

--Mon Dieu! reprit Marquier, on peut les gagner autrement, sans exercer
une industrie que tout le monde méprise...

--Et dont tout le monde se sert à l’occasion, ajouta de Cillart, vous le
premier.

--Lui! s’écria Arthur; ah! je vous garantis le contraire! avez-vous donc
oublié son horreur pour les galanteries dispendieuses?

Le banquier se mordit les lèvres.

--Allons, toujours la même histoire! reprit-il en s’efforçant de rire,
décidément vous vous répétez, mon cher.

--Non, non, ce n’est pas Aristide Marquier qui paiera des agents pour
faciliter ses amours, continua de Luxeuil sans l’écouter; il est
accoutumé à conduire ses affaires lui-même... par économie. D’ailleurs,
il est occupé pour le moment.

--En vérité, dit de Cillart, est-ce encore une grisette?

--Du tout, du tout; il s’agit, cette fois, d’un amour du grand monde.

--Bah! et qui donc est l’objet...

Arthur regarda le garde-du-corps.

--Vous le savez aussi bien que moi, dit-il en haussant les épaules.

--Nullement, répondit de Cillart.

--Allons, vous voulez faire le discret.

--Je vous jure que j’ignore.

--Vrai?

--Parole d’honneur.

--Eh bien!... c’est madame Arthur de Luxeuil!

Ce dernier nom avait été prononcé avec une si singulière bonhomie que de
Cillart et Marquier tressaillirent, le premier de surprise, le second de
peur.

--Votre femme! répéta le garde-du-corps; pardieu! la confidence est
charmante.

--Charmante! répéta Marquier, en s’efforçant de rire pour cacher son
trouble; charmante... comme dit de Cillart... Seulement je dois à la
vérité... de protester!

--Pourquoi cela, interrompit de Luxeuil avec une nonchalance
impertinente; me croyez-vous jaloux par hasard, et jaloux de vous?

--Je ne me flatte pas d’un tel honneur... balbutia le banquier, qui
cherchait à rire plus fort à mesure que son malaise devenait plus grand.

Arthur le mesura d’un regard ironiquement pacifique qui devait être le
comble de la rancune ou le comble du dédain.

--Ne vous gênez donc pas, mon bon, reprit-il d’un ton léger; continuez à
vous montrer assidu près de madame de Luxeuil. Il n’y a rien de fâcheux
comme le vague pour les femmes. La mienne passe sa vie à s’ennuyer sans
savoir pourquoi; quand vous êtes là, il y a du moins une cause...

--Comment, comment, mais c’est une épigramme! s’écria Marquier dont le
rire tournait à la crispation.

--Sans compter que vous empêchez l’approche de poursuivants plus
dangereux, continua de Luxeuil avec la même tranquillité.

--C’est-à-dire, reprit le banquier, en faisant beaucoup de gestes pour
se donner l’air libre, que vous espérez faire de moi un plastron... mais
je vous ferai observer, mon cher, que c’est vouloir me donner un
ridicule.

--Qu’importe un de plus? D’ailleurs, vous avez aussi des dédommagements.
Le rôle d’amant supposé donne une position; c’est comme une prélature
_in partibus infidelium_; on est évêque sans évêché.

--Très-bien, très-bien, interrompit Marquier, qui ne pouvait soutenir
plus longtemps son personnage d’homme battu et content; mais je vous
déclare que je refuse de jouer ce rôle.

--Vous le jouez déjà.

--Moi?

--Qui sert d’écuyer cavalcadour à madame de Luxeuil quand elle va au
bois; qui lui apporte la musique nouvelle...

--C’est-à-dire que deux ou trois fois...

--Qui s’occupe de lui procurer des billets de concert, de spectacle, de
sermon?

--Permettez... je n’ai jamais...

--Et, tenez, interrompit de Luxeuil, en voyant les cartes et les lettres
que le banquier tenait à la main, je parie que c’est encore une de ses
commissions.

--Du tout, s’écria Marquier, du tout, mon cher; ceci m’a été remis en
passant par le concierge... Voyez plutôt.

Et il éparpilla, sur le marbre de la cheminée, les papiers qu’il tenait.
De Luxeuil jeta un regard indifférent; mais tout à coup son œil
s’arrêta sur la carte de Marc, dont il crut reconnaître l’écriture; il
se redressa, lut le nom, l’adresse et tressaillit.

--Qu’est-ce donc? dit le banquier étonné.

--Cette carte aussi se trouvait à la loge? demanda de Luxeuil.

--Probablement.

--Et, en vous la remettant, le concierge n’a rien dit?

--Rien.

Arthur la regarda encore un instant; puis, la réunissant aux lettres
adressées à madame de Luxeuil, il sonna et remit le tout au valet qui
entra.

Cette espèce d’épisode avait été si rapide, que de Cillart, qui
feuilletait une Revue à quelques pas, n’y avait point pris garde. Le
domestique venait de sortir lorsqu’il prit son chapeau.

--Vous nous quittez? demanda Arthur qui se leva.

--Dovrinski et d’Apolda m’attendent au manége de Cillart.

--Je vous prends alors dans mon coupé, j’ai précisément affaire au
Luxembourg; Marquier nous accompagnera.

--Mille grâces, dit le banquier, mon tilbury est en bas.

--Ah! parbleu, il faut que je le voie; le mien me déplaît et je voudrais
le changer..... passez donc, Messieurs.

Marquier n’osa point dire qu’il était venu pour madame de Luxeuil et
descendit avec de Cillart et Arthur qui ne prirent la route du
Luxembourg qu’après l’avoir vu partir.

Lorsqu’il déposa son compagnon à la porte du manége, de Luxeuil lui
serra la main.

--N’oubliez pas de me tenir au courant de votre affaire Moreau, dit-il
en riant.

--Vous aurez de mes nouvelles dans huit jours, répondit le
garde-du-corps.

--Si tôt?

--Peut-être avant.

--Pardieu votre monsieur Moreau est un homme merveilleux, je vous
demanderai son adresse.

--Auriez-vous quelque idée!...

--Il peut m’en venir.

--Alors, allez rue de Tournon, 8.

--Grand merci.

De Cillart fit un signe de la main et disparut.

Arthur se pencha vers le valet de pied qui se tenait debout près de la
portière.

--Vous avez entendu l’adresse, Félix?

Le domestique s’inclina, referma la portière, et le coupé se dirigea
vers la rue de Tournon.



IV

Une découverte.


Honorine était seule, près d’un feu mourant, la tête appuyée sur une
main et tenant de l’autre la carte de Marc. Des ordres avaient été
donnés par elle pour que le prétendu commis en parfumerie fût introduit
aussitôt qu’il se présenterait à l’hôtel, et elle l’attendait avec une
impatience inquiète.

En apprenant la fausseté de la lettre attribuée à sa mère, la première
pensée de la jeune femme avait été, comme nous l’avons vu, de rompre un
mariage auquel elle n’avait consenti que par surprise; mais
l’arrestation de M. de Saint-Alofe lui avait enlevé, en même temps, et
les moyens et la volonté de poursuivre cette rupture. La folie constatée
du vieillard ôtait à l’accusation portée par lui son caractère de
certitude et d’authenticité; la lettre, qui avait tout décidé, restait,
sinon prouvée, du moins possible. Honorine voulut échapper à ce que sa
position avait d’horrible en prenant un parti extrême. Elle demanda à
suivre sa grand’mère aux Motteux; mais Arthur et la mère Louis
repoussèrent également ce projet. La grosse paysanne, qui ne pouvait
comprendre que l’on montrât si peu de goût pour un _beau gars_ comme de
Luxeuil, traita Honorine de mijaurée et prédit que dans quelques jours
elle aurait renoncé à toutes ces _frimes_, tandis qu’Arthur objectait
ironiquement son amour, et, plus sérieusement, le scandale d’une
pareille séparation. La mère Louis repartit donc seule, laissant sa
nièce sans défense et désespérée.

De Luxeuil ne fit rien pour la rassurer ni pour l’apaiser. Forcé à une
longue dissimulation, humilié par un refus, ballotté longtemps entre les
espérances et les craintes, il avait fini par s’irriter contre celle qui
le soumettait à tant d’ennuis, et son indifférence s’était
insensiblement transformée en rancune. Il en voulait à sa cousine de la
peine qu’il avait eue à l’obtenir. Aussi ne répondit-il à sa douleur que
par la dureté, à ses répulsions que par le dédain.

Les débats avec sa mère vinrent encore aigrir son humeur. Il en reporta
la responsabilité sur Honorine, qui en était la cause indirecte; mais
l’excès même de cette injustice devint, pour la jeune femme, un motif de
soulagement. Accablée par tant de coups, elle tomba dans un abattement
qui ôta à de Luxeuil jusqu’au désir de la tourmenter: l’insensibilité de
la victime rendit son indifférence au bourreau. Il reprit sa vie
dissipée, laissant à Honorine la liberté de sa tristesse.

La jeune femme en prit possession et s’y arrangea. Dans la jeunesse, les
douleurs mêmes ont leur enivrement. Tel est alors le besoin d’agitation
de notre âme que nous aimons mieux la sentir dans la lutte que dans
l’immobilité; il semble que le malheur nous relève; nous nous trouvons
honorés de souffrir comme ces enfants qui montrent orgueilleusement une
blessure en disant:

--Maintenant, nous sommes des hommes!

Condamnée à l’abandon, Honorine accepta sa destinée avec une espèce de
fierté valeureuse. Loin de chercher à éconduire sa douleur, elle lui
donna place près d’elle et en fit comme l’ombre de son âme. Uniquement
occupée de ce qui pouvait l’entretenir, elle promenait perpétuellement
sa pensée au milieu des espérances mortes du passé ou des prévisions
menaçantes de l’avenir. Elle espérait peut-être que cet acharnement
implacable contre elle-même rendrait la lutte moins longue; car dans
toute épreuve, la mort est le premier espoir de cet âge; mais, comme
pour se jouer de cette illusion, la vie semblait s’épanouir en elle
chaque jour plus invincible. Enveloppées de leur nuage de tristesse, sa
force et sa beauté grandissaient comme ces plantes qui fleurissent sous
l’orage. L’âme avait beau s’abreuver de désespoir, le corps échappait à
ces influences mortelles et puisait la santé aux sources empoisonnées
qui devaient lui donner la mort.

Nous avons déjà dit avec quelle impatience Honorine attendait la visite
de Marc. Son œil consultait, à chaque instant, l’aiguille de la
pendule, et son oreille quêtait le moindre bruit de pas; enfin, quelques
minutes avant l’heure indiquée, on vint lui annoncer le commis en
parfumerie.

Elle ordonna de le faire entrer et fit signe au valet de se retirer.

A peine avait-il disparu que la jeune femme se leva, courut fermer une
seconde porte qui ouvrait sur le salon, puis se retournant:

--Enfin, je vous revois, dit-elle d’un accent rapide et contenu.
Qu’êtes-vous devenu depuis trois mois, mon Dieu! Vous êtes pâle... Vous
semblez avoir souffert? Que s’est-il donc passé, et pourquoi m’avoir
abandonnée?

Pour toute réponse, Marc entr’ouvrit ses vêtements et montra sa poitrine
que sillonnait une plaie à peine fermée.

Honorine étendit les deux mains en avant avec un cri d’horreur.

--Blessé! balbutia-t-elle.

--Voilà pourquoi vous ne m’avez point vu, dit Marc tristement; mais un
protecteur plus puissant devait me remplacer; un ami qui pouvait avouer
sa mission et faire valoir ses droits.

--M. de Saint-Alofe!

--Il est donc venu?

--Il est venu.

--Et son intervention n’a pu vous sauver?

--Elle n’a servi qu’à le perdre.

Elle raconta alors rapidement ce qui avait eu lieu et de quelle manière
le marquis de Chanteaux avait fait exécuter le jugement qui déclarait M.
de Saint-Alofe atteint de folie.

--Mais ce jugement est une erreur, et cette folie un mensonge,
interrompit Marc.

--En êtes-vous sûr? s’écria Honorine.

--Depuis trois années, je connais M. le duc de Saint-Alofe; sa raison
est aussi ferme, aussi saine que son cœur. On a profité de ridicules
préventions, exploité des apparences pour le dépouiller de ses biens en
lui ravissant sa liberté.

--Dieu! et c’est M. le marquis de Chanteaux?...

--Oui, un lâche dont j’ai eu l’honneur et la vie entre les mains. Ah!
j’irai le trouver...

--Il est en Allemagne, interrompit vivement Honorine; mais ne peut-on
profiter de son absence même pour délivrer le duc?

--Ouvertement, c’est impossible; il y a un arrêt.

--Eh bien! en secret, par la fuite, qui lui a déjà réussi une fois.

Marc parut réfléchir.

--Pour que la chose fût praticable, dit-il, il faudrait savoir où l’on
a conduit M. de Saint-Alofe; le marquis l’a sans doute éloigné de Paris.

--Qu’importe! ne peut-on découvrir sa retraite à force de recherches?

--Peut-être; mais c’est un moyen long, dispendieux.

--Ah! n’épargnez rien, dit Honorine; j’ai été la cause involontaire de
son arrestation. A tout prix il faut qu’il redevienne libre. Promettez
une récompense à qui pourra découvrir sa prison, gagnez ses gardiens,
aidez sa fuite; je fournirai à tout, je paierai tout.

Elle avait couru à un secrétaire qu’elle ouvrit, et où elle prit un
rouleau d’or qu’elle présenta à Marc; celui-ci hésita à l’accepter.

--Ne pouvez-vous charger un autre de ces recherches, dit-il, tandis que
j’agirai de mon côté?

--Pourquoi un autre? demanda la jeune femme; aurait-il la même activité,
le même zèle? Qui pourrait d’ailleurs m’inspirer plus de confiance, que
celui à qui j’ai été recommandée par ma mère?

--Vous avez raison, reprit Marc pensif; l’agent que vous choisiriez vous
trahirait peut-être, car ici vous ne pouvez compter sur personne. Tous
ceux qui vous entourent vendraient votre secret à M. de Luxeuil.

--A lui? Qu’en ferait-il? Que lui importe la captivité du duc ou sa
délivrance, maintenant que notre union est irrévocable? Que peut-il
craindre encore?

--Il peut craindre les conseils d’un attachement véritable et éclairé;
tout ce qui vous protégerait lui fait peur, car il y trouverait un
obstacle à ses projets.

--Que voulez-vous dire?

Avant que Marc eût pu répondre, deux coups furent frappés à la porte de
la chambre, qui s’ouvrit presque en même temps, et Arthur parut sur le
seuil.

Honorine ne put réprimer un geste de saisissement.

--Vous me pardonnerez si j’entre sans me faire annoncer, dit de
Luxeuil, qui salua légèrement; mais je n’ai trouvé personne dans
l’antichambre.

--J’avais pourtant ordonné à Baptiste d’y rester, répliqua Honorine.

--Pour défendre votre porte, peut-être, reprit de Luxeuil, qui examinait
Marc d’un regard dédaigneux et scrutateur; vous étiez sans doute en
affaire avec Monsieur?

--Je venais offrir à Madame différents articles dont le placement m’est
confié, dit le garçon de bureau, qui affecta de reprendre le petit
coffret à courroies qu’il avait déposé sur un fauteuil.

--Ah! vous faites la commission?

--Pour la parfumerie.

Arthur approcha de l’œil son lorgnon, examina de nouveau le prétendu
commis-coureur, puis, se tournant vers Honorine, qui suivait ces
mouvements avec inquiétude:

--Vous connaissez Monsieur? dit-il avec une intention marquée.

--Pourquoi cette question? demanda Honorine troublée.

--C’est que je jurerais l’avoir vu ailleurs, continua de Luxeuil en
regardant Marc fixement.

Celui-ci releva la tête.

--Moi! dit-il; où cela, Monsieur?

--A la forge des Buttes: seulement, vous portiez alors un costume de
paysan.

--Ah! je comprends alors, Monsieur aura vu mon frère qui habite Corbeil;
c’est vrai qu’on l’a souvent pris pour moi.

--Et ce n’est pas le seul qui puisse donner lieu à cette erreur, ajouta
Arthur, le regard toujours appuyé sur le commis-coureur, car votre
ressemblance n’est pas moins frappante avec un garçon de bureau,
demeurant rue des Morts.

Marc tressaillit.

--C’est en effet un hasard singulier, dit-il.

--D’autant plus singulier, continua de Luxeuil, que l’on vous retrouve
encore, trait pour trait, dans un commissionnaire stationnant au coin du
faubourg Saint-Honoré.

Cette fois Marc perdit contenance, et Honorine, qui avait suivi cette
espèce d’examen avec une anxiété croissante, laissa échapper un geste
effrayé.

--Vous ne soupçonniez point peut-être que monsieur eût tant de frères
jumeaux, reprit ironiquement de Luxeuil. Mais en cherchant bien, je
pourrais encore en trouver d’autres...

--Ce serait une recherche au moins inutile, interrompit Honorine, qui
tremblait que l’explication ne se prolongeât.

--Beaucoup moins que vous ne le pensez, reprit Arthur. J’ai toujours eu
l’infirmité de croire peu aux menechmes, mais je crois aux différents
personnages joués par le même acteur, et si, à cet égard, le talent de
monsieur mérite mon admiration, il excite en même temps ma défiance.
Aussi voudrais-je savoir au juste le motif qui l’amène.

--Je croyais, répliqua Marc embarrassé, que M. de Luxeuil connaissait
déjà...

--Le prétexte, interrompit Arthur; mais je demande la raison
véritable... et puisque vous refusez de l’avouer, je vais vous la dire,
moi!

Honorine pâlit.

--Vous venez ici, continua de Luxeuil d’une voix plus haute, pour vous
emparer de secrets de famille dont vous espérez ensuite tirer profit;
pour exploiter la crédulité d’une femme dont vos mensonges ont surpris
la confiance; pour vous enrichir de la discorde que vous aurez préparée,
et puiser à cette source dorée qui coule déjà pour vous.

--Qui vous a appris? s’écria Honorine stupéfaite.

--Voilà ce que vous venez faire, reprit Arthur sans prendre garde à
l’interruption de la jeune femme; maintenant faut-il dire qui vous êtes?

Marc fit un geste de prière et de terreur.

--Cet homme, Madame, reprit Arthur en s’adressant à Honorine, porte
aujourd’hui la chaîne de la police, après avoir porté celle du bagne!

Le garçon de bureau poussa un cri et voulut s’élancer vers de Luxeuil;
Honorine se jeta entre eux, les mains en avant.

--Laissez, Madame, dit Arthur, qui avait avancé le bras vers la
sonnette, nos gens sont là, et, grâce à leur intervention, nous pouvons
avoir des preuves plus convaincantes de ce que j’avance.

--Des preuves, répéta la femme haletante, et lesquelles, Monsieur?

--La marque qui a brûlé l’épaule de cet homme, et la carte d’espion
qu’il cache sur lui.

En prononçant ces mots il avait saisi le cordon de la sonnette; Honorine
le retint.

--N’appelez pas, Monsieur, dit-elle; ne voyez-vous pas que toute
intervention est désormais inutile!

L’élan de colère de Marc n’avait été, en effet, qu’un éclair; il venait
de s’appuyer au mur, le visage caché dans ses mains. Il y eut une courte
pause pendant laquelle les acteurs de cette scène étrange demeurèrent
immobiles. La jeune femme contemplait le garçon de bureau écrasé sous la
douleur et la honte, tandis qu’Arthur les enveloppait tous deux d’un
regard ironiquement triomphant.

--Ainsi, c’est vrai! reprit Honorine; tout est bien vrai, mon Dieu!

--Non, dit Marc, en laissant retomber ses mains; non, tout n’est point
vrai, Madame. Je ne suis venu ni pour surprendre des secrets ni pour en
profiter. Ce qui est vrai, c’est la honte de mon passé, l’infamie du
présent!... Tout le reste est un mensonge! Si je vous ai cherchée
c’était pour accomplir un devoir. Celle qui me l’avait imposé SAVAIT CE
QUE J’ÉTAIS, et cependant elle a eu confiance! Ah! si je pouvais
dire!... Mais à quoi bon;... d’un mot on m’a flétri à vos yeux;
maintenant vous ne pouvez avoir pour moi que du mépris!...

Il s’arrêta; une sueur glacée inondait son front, il pressa ses mains
sur sa poitrine comme s’il eût voulu ralentir les battements de son
cœur et un gémissement inarticulé lui échappa.

Honorine, partagée entre l’horreur et la pitié, s’était laissée tomber
sur un fauteuil.

Marc reprit machinalement son chapeau et son coffret de cuir, lui jeta
un dernier regard, puis disparut.

Cette scène laissa la jeune femme dans un état d’angoisse impossible à
peindre. La révélation faite par Arthur bouleversait toutes ses
résolutions et toutes ses espérances. Le protecteur qui se présentait à
elle au nom de sa mère et avec le signe qui devait le faire reconnaître,
était un misérable doublement déshonoré par sa révolte contre la société
et par les services qu’il lui rendait! De Luxeuil avait-il donc deviné
juste? Cette sollicitude mystérieuse n’était-elle que le calcul d’un
escroc habile? Mais comment le croire, en se rappelant tant de services
rendus, tant d’avertissements utiles? L’esprit de la jeune femme se
perdait dans mille suppositions aussitôt détruites que formées. Elle ne
pouvait ajouter foi aux coupables intentions prêtées à Marc et elle ne
pouvait lui rendre sa confiance. Cet homme restait pour elle un
inexplicable problème.

Ainsi, un nouvel élément de trouble était jeté dans cette vie déjà si
tourmentée, et à toutes les souffrances de l’âme, venaient se joindre
les anxiétés d’un esprit incertain.

De Luxeuil ne put ni les voir ni les deviner. Les renseignements obtenus
par l’entremise de M. Moreau, lui avaient réellement donné sur Marc
l’opinion qu’il avait exprimée, et il ne doutait pas que cette
conviction ne fût désormais partagée par Honorine. Il ignorait les
détails qui devaient maintenir celle-ci dans le doute et l’existence de
ce fragment d’anneau qui constatait l’espèce d’autorité déléguée par la
baronne. Aussi demeura-t-il complétement rassuré.

Trois mois s’écoulèrent ainsi. Marquier, un instant inquiet, n’avait
point tardé à se rassurer et était devenu plus assidu que jamais. Quanta
à de Luxeuil, le flot d’or que son mariage venait de lui apporter, avait
exalté sa vanité jusqu’à la folie. Après avoir satisfait ses anciens
créanciers au moyen des économies accumulées pendant la minorité
d’Honorine, il s’en était créé de nouveaux. La facilité de l’emprunt lui
était une _sensation_ trop récente pour qu’il n’en abusât pas. Tout l’or
qu’il se procura ainsi lui sembla, non pas retranché, mais ajouté à sa
fortune; sa signature battait monnaie; il crut que ce don lui était
acquis à jamais et voulut surpasser, en prodigalité, tous les princes de
la fashion.

Il y eut une telle fougue dans ce premier élan d’extravagances que tout
ce qu’il pouvait prendre des biens d’Honorine fut engagé au bout de
quelques mois et qu’il se trouva ramené aux expédients.

Mais la royauté qu’il venait d’acquérir dans le monde élégant,
chatouillait trop doucement sa vanité pour qu’il y renonçât si tôt et
sans lutte. L’idée de déchoir d’ailleurs lui causait une sorte de rage.
Il devinait d’avance les railleries de ceux qu’il avait écrasés par son
luxe, l’insultante pitié des indifférents et le mépris de cette foule
qui blâme ou approuve toujours selon l’événement. Aussi jura-t-il de
prolonger autant qu’il lui serait possible et par tous les moyens,
l’opulence apparente dans laquelle il avait placé son honneur.

Marquier était pour cela indispensable. Outre les avances qu’il lui
avait déjà faites, il connaissait mille moyens de forcer les créanciers
à des transactions, de procurer des signatures d’endosseurs fictifs,
d’échapper à l’accomplissement de conventions gênantes. L’expérience lui
avait appris à connaître tous ces guets-apens autorisés par la loi, qui
font de ce que l’on appelle les _affaires_, une sorte de piraterie
pacifique exercée par autorité des tribunaux de commerce et par
ministère d’huissier.

Le banquier tenait ainsi de Luxeuil lié à lui par le plus indestructible
de tous les liens, la nécessité! celui-ci continuait bien à se montrer
railleur et dédaigneux, mais sous cette impertinence affectée se cachait
la dépendance réelle; c’était l’orgueil du grand seigneur avec
l’intendant qu’il peut maltraiter de paroles, mais auquel il obéit parce
que de lui dépend sa ruine. Marquier comprit fort bien ses avantages et
tâcha d’en profiter. Rassuré du côté d’Arthur, qui avait trop besoin de
lui pour s’effaroucher de ses assiduités auprès d’Honorine, il avait
fini par admettre, en riant, ses suppositions et par se proclamer le
cavalier servant de madame de Luxeuil.

Ce titre, qui n’avait d’abord excité que la raillerie, prit
insensiblement un caractère plus sérieux. On se dit, qu’après tout,
l’isolement dans lequel vivait Honorine rendait le succès de Marquier
possible; on cita des exemples de liaisons non moins bizarres. On
apporta en preuve l’intimité persistante du banquier; enfin, ce qui
n’avait été, dans le principe, qu’une moquerie contre ce dernier,
devint, à la longue, une condamnation contre madame de Luxeuil.

Elle continua à l’ignorer et à recevoir, presque sans y prendre garde,
les visites de Marquier. Sa froide réserve avait même, jusqu’alors,
empêché celui-ci de s’expliquer. Enfin, enhardi par les félicitations de
tous ses amis, qui le supposaient arrivé au but, il se persuada que sa
modestie lui faisait illusion et qu’il était plus avancé dans les
bonnes grâces d’Honorine qu’il ne l’avait pensé lui-même. Il s’accusa
de lenteur, de timidité, et se décida à se déclarer sans plus de
retards.

L’embarras d’un aveu fait de vive voix et la crainte de ne pouvoir
trouver, avant longtemps, une occasion favorable, le décida à écrire. Il
fit donc appel aux souvenirs qu’avaient pu lui laisser les romances de
M. Bétourné ou les opéras de M. Planard, composa, après plusieurs
essais, une lettre qui lui parut réunir toutes les qualités du genre, et
résolut de la faire parvenir à la première occasion et sans
intermédiaire.

Sur ces entrefaites, Honorine reçut la carte de Marcel de Gausson, qui
venait d’arriver à Paris.



V

Deux amants.


De Gausson se présenta à l’hôtel d’Honorine, dès le lendemain de son
arrivée, à l’heure où elle recevait. Il trouva au salon madame de Biézi,
de Cillart, le vicomte de Rossac et quelques autres.

Tant de témoins rendirent le premier abord contraint; mais quand la
marquise fut partie, les visiteurs passèrent, l’un après l’autre, dans
le salon voisin, et de Gausson resta seul avec la jeune femme.

La joie que tous deux éprouvaient à se revoir, était mêlée d’un
sentiment d’amertume qui les empêcha d’abord de profiter de leur
rapprochement. Le regard de Marcel, empreint d’une tristesse pensive,
resta quelque temps comme oublié sur Honorine, tandis que celle-ci,
muette et oppressée, agitait d’une main distraite le gland du coussin
sur lequel elle était appuyée. Enfin, de Gausson chercha à excuser son
silence par l’émotion d’une première entrevue, après cette séparation.
Honorine répondit en se plaignant de n’avoir reçu aucune nouvelle
pendant une si longue absence, et la conversation une fois engagée
continua de plus en plus libre et expansive.

Cependant il était aisé de voir que Marcel s’était imposé une réserve
sévère sur tout ce qui pourrait la ramener au passé. Chaque fois, que
par une tendance naturelle, l’entretien menaçait d’y revenir, il s’en
détournait avec effort, comme s’il eût craint de glisser trop loin sur
cette pente des souvenirs.

Mais, tout en se défendant de ce qui eût pu paraître une allusion à des
espérances mortes sans retour, il laissait, malgré lui, le secret de son
âme s’échapper sous toutes les formes et par tous les côtés. Il parla
longuement de la retraite où il avait passé ces mois d’absence, de ses
occupations, de ses lectures, de ses rêveries, et, chaque détail
dévoilait, à son insu, l’inguérissable tristesse dont il était atteint.

Honorine raconta également, non les faits survenus depuis leur
séparation, mais ses regrets du passé, ses dégoûts du présent et de
l’avenir.

Ainsi, sans y prendre garde, sans le vouloir, tous deux se révélaient le
besoin qu’ils avaient l’un de l’autre: la plainte leur était douce par
cela seul qu’elle leur était commune; à défaut de bonheur, ils
échangeaient leur désespoir. En passant l’un près de l’autre, ils ne
pouvaient se dire, comme les disciples de Rancé, que:--frère, il faut
mourir; mais c’était du moins se parler!

Une heure entière se passa dans cet épanchement affligé qui a tant de
charme pour les cœurs endoloris. En se plaignant ensemble, tous deux
sentaient leur chagrin décroître, comme une eau dormante à laquelle on
donne une issue; ils s’animaient insensiblement à la joie de se
rencontrer dans les mêmes émotions, de se sentir les mêmes aspirations.
En vain le sort les avait séparés, ils restaient unis de désirs, mariés
par l’âme! déjà leur accent était plus rapide, leurs regards plus
brillants, leurs gestes plus animés, le sourire épanouissait leurs
visages éclairés l’un par l’autre; ils avaient oublié un instant tout le
reste pour jouir du bonheur de se trouver ensemble, de se voir et de
s’entendre.

L’entrée de Marquier les arracha à cet enivrement.

A la vue de Marcel le banquier s’avança d’un air empressé.

--Vous à Paris, monsieur de Gausson! s’écria-t-il; aviez-vous donc été
averti du malheur qui menaçait Bouvard?

--Depuis deux jours seulement, répliqua Marcel.

--Et... vous vous trouvez intéressé à sa faillite? reprit le banquier
avec précaution.

--J’avais chez lui à peu près tout ce que je possède, répliqua de
Gausson simplement.

Honorine se retourna.

--Que dites-vous? s’écria-t-elle, votre fortune était entre les mains de
M. Bouvard?

--Qui ne donnera que dix pour cent! ajouta Marquier.

--Mais c’est votre ruine alors, interrompit la jeune femme saisie.

--Je le crains, Madame, dit Marcel avec tranquillité.

Elle le regarda, puis joignit les mains.

--Et j’ignorais tout! reprit-elle; vous ne m’aviez rien dit?...

--A quoi bon vous attrister, répliqua de Gausson en souriant doucement;
le malheur était irréparable; fallait-il donc perdre en explications
financières le peu d’instants que j’avais à passer ici? Je dois
l’avouer, d’ailleurs, en vous revoyant, Madame, j’ai oublié la cause de
mon retour à Paris, et je n’ai songé qu’à la joie de me retrouver près
de vous.

--Diable! c’est pousser la galanterie jusqu’au sublime! fit observer
Marquier avec son sourire discordant; oublier que l’on perd cent mille
écus!

--Et il n’y a rien à faire? demanda Honorine en s’adressant à Marcel.

--Je pars demain pour Lyon afin de savoir ce qui peut être sauvé, reprit
de Gausson; mais j’ai peu d’espoir.

La jeune femme fit un geste d’admiration.

--Ah! je ne connaissais point encore tout votre désintéressement et tout
votre courage, dit-elle attendrie.

--Mon Dieu, qui sait si je ne dois point bénir le hasard? répondit de
Gausson. Ma vie n’avait plus de but, je languissais dans une oisiveté
pleine d’angoisses, maintenant la nécessité va me rejeter dans l’action.
Les forces que j’employais à me faire malheureux, il faudra les employer
à me faire vivre. Le travail me sera une distraction, un soulagement; il
me laissera moins de temps pour le souvenir. Ne croyez-vous point que ce
soit une suffisante compensation, Madame, et qu’à tout prendre je puisse
accepter ce malheur presque comme un bienfait?

Le sens voilé que renfermaient ces paroles n’échappa point à la jeune
femme; c’était la première allusion faite par de Gausson à ce passé,
dont les images s’agitaient toujours au fond de son cœur; elle en fut
profondément émue et baissa la tête sans répondre.

Marcel qui se sentait lui-même gagné par un trouble auquel il craignait
de céder, profita de la première interruption, pour passer dans la pièce
voisine.

Après avoir serré la main à de Cillart, au vicomte et à quelques autres
anciens compagnons, il prit un journal, afin d’éviter des conversations
indifférentes, qu’il ne se sentait point en état de suivre, et alla
s’asseoir au coin le plus obscur, vis-à-vis de la porte qui séparait les
deux salons.

Là, le front penché, comme s’il eût été complètement absorbé dans sa
lecture, il put repasser dans sa pensée tout ce qu’Honorine venait de
lui dire; tous ses gestes, tous ses regards. Sans se demander le but de
cette espèce d’examen, il comparait, dans sa mémoire, l’accueil présent
de la jeune femme, à l’accueil passé de la jeune fille, et il y trouvait
la même tendresse. A chaque instant son œil glissant sur la brochure
qu’il tenait à la main, allait retrouver Honorine dans l’autre salon, où
il la voyait pensive comme lui-même, et se détournant souvent pour le
chercher du regard. Il n’osait encore rien conclure de ses remarques ni
de ses comparaisons; mais son sang circulait plus vite; une sorte
d’ivresse lui montait au cerveau; le nom d’Honorine flottait sur ses
lèvres!...

Ce nom prononcé tout bas, à quelques pas, et avec un rire étouffé,
l’arracha tout à coup à son extase. Il jeta un coup d’œil à la
dérobée vers le groupe qui l’avait fait entendre, et reconnut d’Alpoda,
de Rovoy et le vicomte.

--Moi, je vous déclare qu’elle se moque de lui, disait ce dernier; que
diable, très-cher, il suffit de regarder. Physiquement, le petit homme
ressemble à un hanneton en toilette.

--Et moralement il me fait l’effet d’un orang-outang élevé par la
méthode de Lancastre, ajouta de Rovoy.

--Tout ce que vous voudrez, reprit d’Alpoda; je vous dis, moi, qu’il est
parvenu à ses fins. Voyez plutôt comme il tourne autour de la dame...
Malheureusement le docteur Darcy est près d’elle et lui intercepte les
communications.

--Il est certain, objecta de Rovoy, qu’il a l’air de chercher quelque
chose.

--Tenez, tenez, interrompit d’Alpoda, en saisissant de Rossac par le
bras, il tient une lettre!

--C’est, ma foi, vrai!

--Reste à savoir ce qu’il en veut faire.

--Le voilà qui s’approche de la causeuse, reprit d’Alpoda; il avance la
main, voyez, il prend le petit carnet que l’on a eu soin de mettre à sa
portée; il y place la lettre... il le referme et il le rend à la
dame!... Doutez-vous encore, maintenant?

--C’est-à-dire que c’est pour moi de la fantasmagorie; j’ai vu, mais je
ne crois pas.

--Parbleu! nous allons interroger le banquier lui-même.

Celui-ci, enchanté d’avoir pu glisser son épître à Honorine, venait
d’entrer dans le salon, où il s’approcha du groupe de jeunes gens.

--Eh bien! le tour est fait! dit d’Alpoda en riant.

--Quel tour? demanda Marquier.

--Celui de la lettre et du carnet.

Le banquier parut déconcerté.

--Allons, allons, mon bon, il est inutile de nier, reprit de Rovoy, nous
avons tout vu de nos yeux, ce qui s’appelle vu.

--Et je vous en fais mon compliment, ajouta d’Alpoda.

--Le vicomte en a été confondu.

--Il n’est même pas encore bien sûr.

--Il est certain qu’elle ne laisse rien paraître.

--Avez-vous vu avec quel sang-froid elle a repris le carnet?

--Et puis, parlez de l’inexpérience de la jeunesse!

--Il ne faut pas oublier que madame Honorine a été élevée au couvent.

--Et qu’elle a reçu les instructions de la comtesse: Bon sang ne peut
mentir.

--Plus bas, Messieurs, de grâce plus bas, interrompit Marquier, effrayé
d’entendre les voix des trois interlocuteurs s’élever insensiblement.
Songez que si l’on savait...

--Ainsi, vous êtes décidément le dieu du temple? demanda de Rossac qui
ne pouvait cacher son étonnement.

Marquier sourit d’un air de fatuité.

--Permettez, cher ami, dit-il, en promenant autour de lui un regard
précautionneux; vous comprenez que ce n’est pas à moi de déclarer...
d’autant que j’ai toujours été cité pour ma discrétion. C’est à vous de
juger s’il y a des preuves suffisantes...

Jusqu’à ce moment de Gausson avait tout vu et tout écouté dans une
immobilité complète. La surprise d’abord, puis la douleur et
l’indignation avaient pour ainsi dire suspendu en lui la faculté de
l’action. Arraché à sa méditation exaltée par l’étrange révélation qui
venait d’avoir lieu, il se trouva dans la position du fumeur d’opium qui
s’éveille subitement d’un rêve enchanté pour se retrouver dans la fange
du chemin. Cependant, au milieu même de ce vertige, aucun doute
injurieux pour Honorine ne s’éleva en lui; il ne pouvait comprendre,
mais il ne soupçonnait pas. Ce fut seulement en entendant les dernières
paroles prononcées par Marquier que la présence d’esprit lui revint. A
cet aveu détourné qui proclamait le déshonneur d’Honorine, il se leva
comme réveillé en sursaut.

--Non, je n’accepte point la preuve, dit-il vivement.

--Tiens, Marcel nous écoutait! s’écria d’Alpoda.

--Je ne l’accepte point, continua de Gausson avec une gravité
impérieuse, et si M. Marquier est un homme d’honneur, il rétractera ce
qu’il vient de dire...

--Moi!... je n’ai rien dit, interrompit le banquier effarouché. J’ai au
contraire protesté de ma discrétion...

--La discrétion suppose un secret à cacher, Monsieur, reprit
impétueusement Marcel, et ce secret n’existe pas... Ne vous armez point
d’une prétendue réserve qui en dit plus que la parole: le silence peut
aussi calomnier.

--Permettez, balbutia Marquier d’un ton embarrassé qu’il eût voulu
rendre conciliant, ce n’est point ma faute si ces messieurs ont vu...

--C’est juste! fit observer de Rovoy en s’adressant à Marcel; vous
oubliez la lettre, mon cher.

--Toute la question est là, continua d’Alpoda.

--Sans la lettre je douterais comme vous, acheva le vicomte.

De Gausson regarda les trois jeunes gens. Il est des inspirations que
rien ne peut expliquer, et auxquelles nous obéissons pourtant avec une
irrésistible confiance, élans sublimes ou folles témérités, selon les
chances et selon le succès, mais toujours également subites, également
inattendues pour nous-mêmes. De Gausson se sentit emporté par un de ces
mouvements pour ainsi dire involontaires. En entendant les doutes
exprimés sur la lettre que Marquier venait de remettre, il fit un geste
de résolution, quitta brusquement le groupe de jeunes gens, s’approcha
d’Honorine, qui tenait toujours à la main le carnet d’ivoire, et le lui
demanda à haute voix. La jeune femme le lui remit.

--Me permettez-vous de l’ouvrir, Madame? demanda de Gausson qui la
regarda fixement.

--Pourquoi non? dit-elle en souriant.

--Êtes-vous sûre qu’il ne renferme rien de secret? insista Marcel.

--Vous n’y verrez que des titres de livres et des adresses, répliqua
Honorine avec le même sourire.

De Gausson jeta un regard vers le groupe de jeunes gens, qui
paraissaient stupéfaits.

--Alors, reprit-il, en ouvrant lentement les tablettes, si j’y trouve
autre chose, ce ne peut être qu’à votre insu, et vous m’autorisez à tout
lire.

--Bien volontiers.

--Même ce billet?

Il montrait la petite lettre du banquier. Celui-ci toussa convulsivement
et fit des signes désespérés auxquels Marcel ne prit point garde.

--Un billet, répéta Honorine surprise, je ne sais ce que ce peut être.

--L’écriture même ne vous le fait point deviner? demanda de Gausson en
montrant la lettre.

--Nullement, dit la jeune femme d’un ton si naturel et si calme que le
doute même devenait impossible.

--Alors vous me permettrez de vous le faire connaître, reprit Marcel.

Et lançant un regard d’une froideur implacable sur Marquier, dont tous
les traits exprimaient la colère, la honte et la peur, il commença
lentement cette lecture.

Dès les premières lignes Honorine parut frappée d’étonnement, puis,
comprenant tout à coup, elle arrêta de Gausson par un geste.

--Assez, s’écria-t-elle pâle et la voix tremblante, ce billet ne pouvait
m’être adressé, Monsieur; ce serait une injure trop grossière, trop
lâche, et dont je ne puis soupçonner aucun de ceux que je reçois ici; il
y aura eu quelque erreur.

--Sans aucun doute, dit Marcel avec intention; mais il était important
qu’elle fût éclaircie. Maintenant que les apparences ne peuvent tromper
personne, vous disposerez de cette lettre...

--Soit, dit Honorine, en la prenant avec un ressentiment dédaigneux;
mais ne voulant point chercher qui l’a écrite et ignorant à laquelle des
servantes de l’hôtel elle était destinée, je ne puis que la faire
disparaître.

Elle tordit le papier et le jeta au feu.

Le banquier sur le front duquel perlait une sueur glacée, poussa un
soupir de soulagement. De Gausson rejoignit le groupe.

--Vous avez gagné la partie, dit de Rovoy émerveillé de ce qui venait de
se passer.

--Je le disais bien, moi! continua le vicomte.

--Décidément Marquier est un fat, ajouta d’Alpoda désappointé.

De Gausson ne répondit rien, mais regardant le banquier, il dit
gravement:

--Je ne pars demain qu’à midi; jusqu’à cette heure je serai chez moi.

--Irez-vous? demanda le vicomte à Marquier, lorsque Marcel fut parti.

Pour toute réponse le petit homme prit son chapeau et sortit par une
porte opposée.

Il espérait encore qu’Honorine n’aurait reconnu ni son style, ni son
écriture, et que le départ de Marcel le replacerait dans son ancienne
position; mais lorsqu’il se présenta le lendemain à l’hôtel, on lui
répondit que madame de Luxeuil ne pouvait le recevoir, et le même refus
se renouvela les jours suivants.

Il comprit que tout était découvert et que la jeune femme avait rompu
avec lui sans retour.

Ce renvoi honteux non-seulement trompait ses espérances, mais exposait
sa vanité à la plus cruelle des humiliations. Toutes les félicitations
qu’il avait précédemment acceptées, au sujet de sa réussite, se
tournèrent forcément en condoléances et en moqueries. On savait
maintenant qu’il n’avait été souffert si longtemps que grâce à son
insignifiance même. Resté comme inaperçu, il avait été chassé le jour où
il avait voulu avertir de sa présence!

Sa réputation amoureuse se trouvait ainsi compromise dès le début. Entré
dans le royaume de la galanterie par la porte du ridicule, il ne pouvait
plus y espérer de réussite, car les femmes du monde choisissent bien
moins qu’elles n’imitent, et la plupart prennent un amant comme elles
lisent un livre nouveau, non parce qu’il leur plaît, mais parce qu’il a
plu à d’autres.

Cette conviction acquise par Marquier l’anima d’une violente rancune
contre Honorine. Il s’arma de l’influence qu’il avait sur Arthur pour se
venger par mille sourdes persécutions; il trouvait une sorte de joie à
creuser plus profondément et plus vite le gouffre où ce dernier devait
s’engloutir, dans l’espérance qu’il y entraînerait la jeune femme à sa
suite.

De Luxeuil ne se prêtait que trop facilement à cette manœuvre. Saisi
du vertige qui étourdit les glorieux, aux approches de la ruine, il se
lançait chaque jour plus aveuglément dans la voie de perdition où il se
trouvait engagé. Comme toutes les natures auxquelles, à défaut de sens
moral, manque l’orgueil, il descendait insensiblement, et sans s’en
apercevoir, de la corruption dans la bassesse.

Son mariage avait précipité cette chute. Aussi son indifférence pour
Honorine se transformait-elle, peu à peu, en une sorte de haine.
Honorine était tout à la fois un obstacle, un reproche et un contraste.
Il trouvait d’ailleurs en elle, depuis quelque temps, une fermeté glacée
qui aiguisait son irritation. Toutes ses sollicitations, tous ses ordres
pour l’engager à recevoir de nouveau Marquier avaient été inutiles; il
parut enfin y renoncer.

Cette trêve permit à Honorine de respirer. Le laborieux courage employé
à se défendre l’avait tenue dans un état d’excitation qui l’avait
épuisée. Incapable de rancune, elle déposa son hostilité dès qu’elle
n’en eut plus besoin pour sa défense, et reprit, vis-à-vis d’Arthur, sa
douceur inoffensive.

Soit que celui-ci fût réellement touché d’un oubli si prompt, soit qu’il
éprouvât lui-même un besoin de repos, il se montra tout à coup plus
bienveillant. Bientôt même, cette bienveillance commença à se traduire
par des prévenances qui indiquaient une sorte de repentir; il évitait
tout ce qui eût pu déplaire à Honorine, et montrait parfois, devant
elle, des sentiments sympathiques dont l’expression semblait lui
échapper. On eût dit qu’une révolution intérieure s’opérait en lui, à
son insu et sous une influence invisible.

Honorine d’abord défiante, finit par croire à la possibilité d’un
changement. Les nouvelles manières d’Arthur n’avaient effet aucun de
ces caractères d’exagération qui peuvent faire douter de la sincérité;
elles étaient modifiées plutôt que changées; on eût dit une crise dont
le résultat restait encore incertain et qui pouvait également avorter ou
réussir.



VI

Les deux loges.


De Luxeuil entra un matin chez Honorine, un gros bouquet de violettes à
la main.

--Je viens vous annoncer le printemps, dit-il en le lui présentant;
l’offre n’est peut-être pas du meilleur goût, mais tout à l’heure, je
traversais à pied les ponts, j’ai aperçu ces fleurs, et je me suis
rappelé votre préférence.

Honorine prit le bouquet en remerciant, et s’étonna qu’Arthur fût sorti
de si bonne heure.

--C’est vrai, je me dérange, dit-il; voilà plus d’une semaine que je me
couche le soir et que je me lève le matin.

--Vous persistez donc dans votre réforme? demanda Honorine en souriant.

--Plus que jamais, répliqua de Luxeuil. Je ne sais comment il s’est fait
que tout à coup la vie à laquelle je me laissais aller m’a paru
insupportable; mais désormais je croirai aux conversions. Il faut que la
mienne soit complète, car savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure,
en suivant les quais et en voyant bourgeonner les arbres des Tuileries?

--A quoi donc?

--A la campagne!

--Vous!

--Oui, Madame; je me disais qu’au lieu de passer sa vie dans cette
prison de pierre qu’on nomme Paris, esclaves de mille plaisirs qui vous
ennuient, il y aurait peut-être plus de sagesse et de bonheur à se faire
une grande existence dans quelque beau domaine où l’on serait roi de
soi-même.

--Quoi! vous pourriez accepter un pareil changement?

--Pourquoi non? il y a temps pour tout. On aime le tourbillon du monde
pendant qu’il peut donner quelque émotion nouvelle; mais il vient un
moment où l’on se lasse de tourner dans cette roue d’écureuil. Je sais
bien que prendre un pareil parti serait se donner un ridicule éternel;
il ne faudrait plus reparaître à Paris, mais, ma foi! on brûlerait ses
vaisseaux.

--Parlez-vous sérieusement? s’écria la jeune femme.

--Très-sérieusement, reprit Arthur. Vous êtes sans doute surprise de me
voir de pareilles idées? c’est la faute de Dovrinski.

--Comment cela?

--Vous savez que la princesse Goriska, sa tante, avait acheté un domaine
près d’Orléans; Dovrinski en arrive et m’a raconté des merveilles. Il
paraît qu’il y a des bois où l’on peut chasser le sanglier, un lac, des
prairies immenses. La princesse fait exploiter par son intendant et a
établi elle-même des écoles où sont instruits les enfants du voisinage,
des hôpitaux où l’on guérit les malades. A force de faire le bien, elle
oublie ses propres malheurs; elle n’a plus le temps d’y penser; c’est
une sorte d’empire qu’elle a conquis là-bas; elle s’est proclamée la
reine des pauvres et des cœurs affligés.

--Ah! combien je lui envie sa conquête! s’écria Honorine, dont ce récit
venait d’éveiller le rêve favori.

De Luxeuil qui parcourait la chambre s’arrêta.

--Vous la lui enviez, répéta-t-il gaiement; eh bien, pardieu! il faut la
lui acheter.

--Que voulez-vous dire?

--La princesse Goriska est obligée de repartir pour la Lithuanie, où sa
mère la rappelle; elle cherche un acquéreur pour son domaine.

--Se peut-il!... Et vous consentiriez?... Oh! c’est une plaisanterie.

--Non, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen de rompre avec le
passé, et je le saisirais avec joie. Cela vous paraît trop sage pour
être vraisemblable, n’est-ce pas? mais les plus grands étourdis ont
leurs moments de réflexion. Quoi qu’on fasse, il vient un jour, une
heure où l’on s’aperçoit qu’en suivant la grande route avec la foule des
masques, on perd son temps. Alors, qu’une trouée s’ouvre à droite ou à
gauche, on en profite: c’est une occasion à saisir: si on la manque,
tout est dit, et on continue avec le tourbillon; mais, dans le cas
contraire, on recommence une vie nouvelle.

--Et comment ces idées vous sont-elles venues? demanda Honorine en
regardant fixement de Luxeuil.

--Je vous l’ai dit, par suite de la rencontre de Dovrinski. Il m’a parlé
avec un tel enthousiasme du bonheur de sa tante que j’y ai ensuite rêvé
malgré moi: elle aussi avait épuisé les jouissances de Paris et allait
périr d’ennui, lorsqu’elle est partie pour ce domaine où elle a retrouvé
tout un monde de plaisirs inconnus. Pourquoi n’aurais-je point le même
bonheur qu’elle? on peut vivre pour soi seul et se moquer du reste tant
qu’on y trouve son plaisir; mais, en définitif, on ne peut pas être
fanatique de son égoïsme, et, quand il ennuie, je ne vois pas ce qui
pourrait vous empêcher d’essayer autre chose.

Tout cela était dit avec une sorte d’embarras, comme si le besoin
d’épanchement eût arraché à de Luxeuil ces aveux, et que ses habitudes
d’esprit le rendissent honteux de les faire. Il y avait évidemment chez
lui une lutte et un effort. Honorine en fut frappée.

--Il faut acheter le domaine de la princesse Goriska, s’écria-t-elle
vivement.

--Vrai? dit Arthur en dressant la tête; ce projet vous sourit?

--Il m’enchante.

--Ainsi vous accepteriez la continuation de l’œuvre commencée par la
tante de Dovrinski?

--Ce serait pour moi un inexprimable bonheur. J’aurais enfin une
occupation et un but.

Arthur la regarda.

--Oui, dit-il avec intention, ce sera un dédommagement; cela détournera
votre pensée de votre propre situation... vous pourrez oublier...

Honorine voulut l’interrompre.

--Oh! vous avez raison, continua-t-il précipitamment, il vaut mieux ne
point toucher à ce sujet, et cependant j’aurais tant à vous dire!...
mais plus tard... quand nous aurons commencé ensemble une nouvelle
existence et que la communauté de l’œuvre accomplie nous aura
rapprochés... car je veux prendre part à vos efforts, Madame; je veux
savoir s’il m’est encore possible de devenir bon à quelque chose...
pourvu toutefois que vous ne refusiez point mon aide?

--Je vous le demande, dit Honorine d’un accent de douce cordialité.

--Alors tout est pour le mieux, reprit Arthur gaiement, je serai votre
intendant, votre économe; on dit que les prodigues réformés sont
excellents pour cela. Je tiendrai les comptes... Mais à propos de
comptes, nous recommençons ici celui que faisait Perrette avec son pot
au lait... Et l’argent nécessaire pour l’achat du domaine?

--Ah! mon Dieu! je n’y pensais pas! s’écria Honorine.

--J’y ai pensé, moi, reprit de Luxeuil; il suffirait de cent mille écus
comptant, le reste se paierait plus tard.

--Mais comment trouver ces cent mille écus, objecta la jeune femme... Si
je vendais quelques fermes?

--Ce serait un moyen, dit Arthur; mais lent, dispendieux et qui, de
plus, tournerait à votre désavantage, car les fermes vendues
n’appartiennent qu’à vous seule et le domaine acheté deviendrait une
propriété commune; ce serait donc vous dépouiller à mon profit, ce que
je ne puis permettre.

--Que faire alors?

--Offrir ces fermes pour gages sans vous en dessaisir, et emprunter les
cent mille écus. Notre séjour à la campagne nous permettra de réaliser
bien vite des économies, avec lesquelles on pourra rembourser la somme
due; de cette manière vous aurez acquis un nouveau domaine sans avoir
engagé ce que vous possédez déjà.

La jeune femme approuva l’expédient, et il fut convenu que de Luxeuil
s’occuperait sur-le-champ de _négocier l’emprunt_ nécessaire.

Le projet qu’il venait de suggérer à Honorine répondait trop bien à ses
aspirations pour ne pas s’emparer de tout son être. Pendant le reste du
jour, elle ne put songer à autre chose. Comme toutes les femmes qui
n’ont pu trouver dans l’amour satisfait l’emploi de leurs facultés
expansives, Honorine éprouvait un immense besoin de charité; ce cœur,
malgré lui refermé, eût voulu répandre sur tous le trop plein de
tendresse qu’il n’avait pu vouer à un seul.

Puis, le changement survenu chez Arthur lui inspirait je ne sais quelle
reconnaissance attendrie. A cet espoir de rencontrer un frère, là où
elle avait eu jusqu’alors presque un ennemi, elle remerciait Dieu tout
bas, elle se sentait plus confiante. Aussi, lorsque de Luxeuil revint le
soir, en lui annonçant qu’il avait trouvé les cent mille écus, et que
tout pourrait se conclure dans quelques jours avec la princesse Goriska,
qui arrivait à Paris, elle ne put retenir une exclamation de joie et
elle lui tendit la main.

Celui-ci se montra touché de ce témoignage d’affection, le premier qu’il
eût reçu de la jeune femme depuis son mariage, et lui proposa, pour bien
achever la journée, de la conduire au Théâtre-Français.

C’était une condescendance dont Honorine devait se montrer d’autant plus
reconnaissante que, comme tous les gens d’un certain monde, Arthur avait
témoigné habituellement un dédain affecté pour notre première scène
littéraire; car c’est un signe remarquable et singulièrement concluant
que cette répugnance de toutes les aristocraties pour les spectacles
capables d’éveiller la pensée. A Rome, les patriciens abandonnaient les
représentations de Térence pour écouter des joueuses de flûte ou des
mimes habiles à imiter le cri des animaux; à Paris, l’élite du monde
élégant déserte Molière, le Sage, Beaumarchais, Corneille, pour assister
à un ballet ou pour entendre un _ut_ de poitrine; c’est qu’aussi les
spectacles lyriques satisfont les deux goûts dominants des classes
oisives: la vanité et la paresse. Plus dispendieux, ils prouvent la
richesse du spectateur; plus bruyants et plus splendides, ils occupent
ses sens et laissent en repos son intelligence. Avec eux, on est moins
exposé à ces appels qui réveillent spontanément la pensée, à ces
émotions qui nous arrachent, malgré nous, à notre égoïsme; à ces leçons
ironiques ou saisissantes dont notre conscience est involontairement
gênée. La musique de théâtre n’a point de prétentions dogmatiques; elle
n’enseigne pas; aidée des prestiges de la mise en scène, elle amuse,
elle anime, elle caresse, mais sans rien nous demander; c’est une belle
esclave qui chante, seulement pour plaire.

Madame des Brotteaux arriva au moment où Honorine allait partir et la
suivit au spectacle, avec sa nonchalance habituelle, sans savoir où elle
allait. En se trouvant au Français elle jeta les hauts cris et déclara
que c’était une trahison. Heureusement que son indolence prévenait les
longues plaintes. Une fois assise elle retomba dans cette somnolence
éveillée qui faisait sa vie, appuya son beau bras d’albâtre sur la
balustrade et se mit à lorgner dans la salle avec distraction.

Quant à Arthur, il avait pris son parti et s’était placé au fond de la
loge, bien décidé à ne rien voir ni à ne rien entendre.

Mais les vers de Molière et de Corneille, commentés par les
applaudissements du parterre, l’associaient, malgré lui, à la
représentation. Cherchant à y échapper, et, ramené sans cesse à une
attention forcée, il éprouvait l’impatience que donnent les efforts
infructueux.

De son côté, Honorine était tout entière au spectacle. Emportée d’abord
par la tragédie vers cette atmosphère sublime où tout ce qui est petit
dans l’humanité s’efface, et où les hautes passions apparaissent avec
leur majestueuse simplicité, elle venait de redescendre, grâce à
Molière, au milieu du monde réel dont les vices se montraient à elle en
personnifications vivantes. Au serrement de cœur enivré que donne
l’admiration, avait succédé l’épanouissement joyeux qui naît de la
gaieté sincère, lorsque M. Darcy entra dans la loge.

A sa vue, madame des Brotteaux fit un geste de joie.

--Ah! enfin, voici quelqu’un! s’écria-t-elle.

--Je viens seulement de vous apercevoir, répondit le médecin en saluant,
et j’ai cru d’abord que je me trompais. Par quel hasard vous
trouvez-vous ici?

--Madame de Luxeuil a désiré venir, dit Arthur.

--Et je l’ai suivie sans savoir où j’allais, ajouta Hortense; c’est un
vrai piège; croiriez-vous, docteur, que vous êtes notre premier
visiteur?

--En vérité?

--Mais il est donc tout à fait abandonné, ce théâtre?

--Mon Dieu, oui, dit M. Darcy avec une fausse bonhomie; il ne vient
absolument que du public. Vous voyez, tout est plein... Mais, comme vous
dites, il n’y a personne.

--Et comment peut-on voir de vieilles pièces que tout le monde connaît?

--Ce sont les seules dont la critique ne dise point de mal.

--Nos auteurs ne font donc plus rien qui vaille?

--Rien, Madame. Nous avons une douzaine d’hommes d’esprit chargés de
donner cette nouvelle une fois par semaine à la France entière. Grâce à
eux, nous savons qu’il ne s’écrit rien qui ait le sens commun, sauf
leurs articles. La république des lettres est frappée de stupidité
depuis qu’ils s’occupent de la régenter. Dieu sait pourtant que ce n’est
point leur faute si les écrivains s’égarent! chacun d’eux connaît au
juste la route du beau, et l’indique à tout venant: seulement, l’un dit
de tourner à droite, tandis que l’autre recommande de tourner à gauche;
de sorte que les plus sages passent tout droit sans les écouter.

--A la bonne heure, dit madame des Brotteaux, qui s’intéressait
médiocrement à cette tirade contre la critique; mais que la faute en
soit à qui vous voudrez, on ne peut venir à ce théâtre. Voyez plutôt,
pas une toilette! il semble que ces gens ne soient ici que pour écouter.

--En voilà au moins un qui est venu pour voir, fit observer M. Darcy, en
désignant à Hortense un homme enveloppé dans un manteau, qui tenait les
yeux fixés sur leur loge avec une persistance singulière.

Madame des Brotteaux tourna sa lorgnette du côté indiqué.

--Que regarde-t-il donc si fixement? demanda-t-elle.

Honorine qui, tout occupée des sentiments réveillés chez elle par la
représentation, n’avait pris jusqu’alors aucune part à la conversation,
fut pourtant frappée de ces derniers mots; elle tourna machinalement
les yeux vers le point que lorgnait madame des Brotteaux, et reconnut
Marc.

Celui-ci remarqua sans doute qu’il avait été aperçu, car il quitta
presque aussitôt la galerie. Mais son apparition ramena Honorine à des
souvenirs et à des doutes déjà connus du lecteur. C’était la première
fois qu’elle le revoyait depuis le jour où Arthur lui avait appris ce
qu’il était, et cette rencontre lui causa un battement de cœur
involontaire. Cet homme, quel qu’il fût, était lié à sa destinée par
quelque nœud mystérieux qui l’effrayait et la rassurait tour à tour.

Elle se pencha en avant, après son départ, pour savoir s’il ne
reparaîtrait point dans une autre partie de la salle. Mais toutes ses
recherches furent inutiles.

Elle allait se retourner vers le théâtre, lorsque ses yeux rencontrèrent
une main appuyée sur le bord de la loge voisine. Au petit doigt brillait
l’anneau incomplet, à chaton d’émeraude, qui lui avait été déjà présenté
une fois.

Elle avança la tête et reconnut Marc, de l’autre côté de la cloison de
velours qui séparait les deux loges. Il semblait lire à voix basse un
journal qu’il tenait à la main; mais Honorine reconnut son nom
confusément prononcé; elle tourna l’oreille de son côté, affectant de
regarder à la galerie opposée, et entendit distinctement ces mots:

--Il faut que je vous parle!... Si vous m’entendez sans que vos voisins
s’en aperçoivent, levez la main...

Honorine hésita une seconde, puis leva la main.

--Je ne vous demande pas de confiance, reprit la voix d’un ton
oppressé... Je sais ce que vous devez penser de moi... Aussi je ne vous
dirai pas de croire, mais seulement d’écouter... Dans le cas où vos
voisins m’entendraient, avancez votre éventail pour m’avertir.

Honorine fit le signe affirmatif convenu; Marc reprit, les yeux toujours
sur son journal:

--Il y a un complot formé contre vous.

Elle se retourna en tressaillant.

--Prenez garde! reprit la voix précipitamment; ne faites aucun mouvement
qui puisse avertir que je suis là... il y va de notre salut à tous deux.

La jeune femme appuya le coude au bord de la loge et regarda vers le
théâtre d’un air indifférent.

--Votre mari ne se montre-t-il pas plus empressé et plus affectueux
depuis quelques jours? demanda Marc.

Elle souleva la main.

--Et vous n’avez point deviné la cause de ce retour?

Honorine demeura immobile.

--Eh bien! la voici, reprit Marc plus vivement; M. de Luxeuil espère...

--Qu’est-ce donc que ce marmottage que j’entends à côté? demanda tout à
coup Arthur.

Honorine avança vivement son éventail.

M. Darcy, qui était debout, se pencha en avant pour regarder dans la
loge voisine. Marc continua les yeux toujours fixés sur son journal:

--...Ce qui est une chose difficile, vu l’acharnement des partis dans la
Péninsule. On vient encore de fusiller...

--C’est un honnête bourgeois qui prend une leçon de lecture dans la
gazette, fit observer le docteur, en reculant au fond de la loge.

Marc continua:

--...De fusiller une douzaine de carlistes, et jusqu’à présent rien
n’annonce la pacification...

Honorine retira son éventail; le lecteur retourna la feuille du journal,
jeta un regard de côté et reprit rapidement:

--Il espère regagner votre confiance... obtenir de nouveaux sacrifices
d’argent. Il l’a promis à la femme qui achève sa ruine. Je ne puis vous
en dire davantage, la pièce va commencer; mais tenez-vous sur vos
gardes, et surtout ne donnez aucune signature!...

L’entrée en scène des acteurs l’interrompit; il replia son journal, et,
quelques instants après, Honorine entendit la porte de sa loge se
refermer.



VII

Femme et Maîtresse.


L’avertissement de Marc surprenant Honorine au milieu de son
enchantement, l’avait rejetée dans toutes les anxiétés du doute.
L’accusation portée contre Arthur était-elle véritable, ou n’était-ce
qu’une vengeance de l’homme qu’il avait peu auparavant démasqué?

La jeune femme résolut de s’éclairer par tous les moyens. Elle avait
appris aux dépens de sa vie entière la nécessité de la prudence; elle se
promit de ne s’engager qu’après de plus amples renseignements.

Ainsi qu’il l’avait promis, de Luxeuil se présenta le lendemain avec
l’acte d’emprunt qu’elle devait signer.

--Eh bien! dit-il en souriant, avez-vous bien pensé, depuis hier, à
notre projet?

--Beaucoup, répondit Honorine.

--Et l’espérance de remplacer la princesse dans sa douce royauté vous
paraît-elle toujours aussi charmante?

--Toujours, Monsieur, pourvu qu’elle puisse s’accomplir.

Arthur lui montra l’acte.

--Voici le talisman qui vous en donne l’assurance, et au moyen duquel
vous deviendrez reine.

--Cet acte ne peut rien sans la volonté de la princesse Goriska, fit
observer Honorine, et, avant tout, il faudrait au moins s’en assurer. Je
viens de lui écrire à ce sujet.

De Luxeuil tressaillit.

--Vous avez fait partir la lettre? s’écria-t-il.

--Elle partira dans un instant, reprit la jeune femme; mais avant toute
proposition, il reste à s’assurer de l’exactitude de nos calculs, et à
savoir si nous pourrons faire face aux obligations que nous voulons
contracter. Je veux consulter pour cela M. des Brotteaux.

De Luxeuil, sur les traits duquel s’étaient succédé les expressions de
l’étonnement, de l’impatience, du dépit, s’avança tout à coup, et,
regardant Honorine en face, il lui dit brusquement:

--Vous avez vu quelqu’un qui vous a prévenue contre le projet que vous
aviez accepté hier? reprit-il plus vivement.

--Vous vous trompez, Monsieur, interrompit Honorine, qui saisit le moyen
offert de déplacer la question: je ne désire pas moins qu’hier la
réussite de ce projet. Je veux savoir seulement si son exécution est
possible...

--Dites qu’on a éveillé vos soupçons, reprit impétueusement de Luxeuil;
ne cherchez pas à le nier.

--Je ne nie rien, Monsieur... mais quoi que l’on ait pu m’apprendre, je
vous le répète, mes désirs ne sont point changés. Je ne demande qu’un
délai, indispensable pour m’éclairer.

--Et moi, je ne puis l’accepter, s’écria Arthur poussé à bout par cette
résistance inattendue: ma parole est engagée; l’argent doit être remis
aujourd’hui même, voici l’acte, vous allez le signer.

Il s’était fait dans le ton de M. de Luxeuil un changement dont la jeune
femme fut saisie. C’était son accent d’autrefois, dur, méprisant,
impérieux; il y avait de la menace dans son attitude, et son regard
exprimait la haine.

Elle sentit revenir toutes ses répugnances.

--Vous ne persisterez pas dans une pareille exigence, dit-elle avec
fermeté; là où je suis seule responsable, votre parole ne peut être
engagée, et je ne comprends pas bien la nécessité que l’_argent vous
soit remis aujourd’hui même_.

Elle appuya sur ces mots qui l’avaient frappée.

--Que voulez-vous dire, Madame? demanda Arthur d’une voix troublée.

--Je veux dire, reprit-elle, en le regardant pour étudier l’effet de ses
paroles, qu’une telle précipitation à emprunter ne pourrait être
justifiée que par un besoin immédiat de satisfaire à des obligations ou
à des promesses secrètes.

Arthur pâlit.

--Qui vous a appris?... demanda-t-il.

--C’est donc vrai? acheva vivement Honorine.

Il fit un geste violent. La contrainte qu’il s’imposait depuis tant de
jours avait épuisé sa patience. Mal à l’aise et honteux sous son masque
hypocrite, il l’arracha lui-même dès qu’il se vit reconnu, et s’écria
avec explosion:

--Marc vous a parlé, Madame! vous savez tout!

--Oui, dit Honorine.

--Alors les détours sont superflus, continua-t-il avec emportement;
laissons là nos rôles et finissons sur-le-champ. Je ne sortirai point
avant que vous ayez signé ce papier.

--Et moi, Monsieur, je refuse, dit Honorine troublée, mais résolue.

De Luxeuil posa l’acte sur le bureau, prit une plume et la présenta.

--Croyez-moi, signez, Madame, reprit-il d’un accent bref et strident: ne
me poussez pas à bout; ne me forcez point à chercher quel droit peut
avoir sur votre volonté le misérable dont vous écoutez les conseils.
Signez sur-le-champ, je le veux; entendez-vous, Madame, je le veux!

Il avait forcé Honorine à prendre la plume qu’il lui présentait, et
l’avait entraînée de force vers le bureau.

--Monsieur! s’écria la jeune femme en résistant, vous ne voudriez point
employer la violence.

--Signez! répéta de Luxeuil, qui serrait avec rage sa main et qui la
conduisait jusqu’au papier.

Honorine se dégagea par un effort violent et courut à la porte.

--Arrêtez, Madame, s’écria Arthur en lui barrant le passage; songez bien
à ce que vous allez faire.

--Faut-il appeler à mon secours, Monsieur? interrompit la jeune femme
indignée.

--Il faut que vous m’écoutiez! reprit de Luxeuil les bras croisés sur la
poitrine; il faut que vous sachiez que cet argent m’est nécessaire; que
lui seul peut me sauver; que je le dois enfin!... Oh! je sais ce que
vous pouvez me répondre. Vous n’êtes pas responsable de mes
prodigalités; ma ruine n’est point la vôtre! mais l’honneur du moins
nous est commun. Ecoutez donc bien, Madame, et tâchez de comprendre!
Vous êtes résolue à m’abandonner, n’est-ce pas, à me pousser du pied
dans l’abîme au lieu de me tendre la main! Eh bien! moi, je suis résolu
à vous y entraîner avec moi! Le nom que vous refusez de mettre au bas de
cet acte, je l’écrirai!

--Mon nom? s’écria Honorine.

--Oui, reprit de Luxeuil qui avait posé l’acte sur la table; vous aurez
à choisir entre l’argent et le scandale, car si vous protestez contre
cette signature la honte rejaillira sur vous!

Il avait saisi la plume; Honorine s’élança vers lui en poussant un cri.

--Non, dit-elle, vous ne ferez point cela, Monsieur!... ce serait un
crime!

De Luxeuil se pencha sur l’acte sans répondre.

--Au nom de votre honneur, Monsieur!...

Il approcha le papier.

--Eh bien! reprit Honorine, donnez!...

Elle tendait la main vers la plume... Arthur se redressa et la lui
présenta. Mais ce mouvement fut si prompt, l’éclair de triomphe qui
traversa ses yeux si subit, que la jeune femme fut comme illuminée. Elle
s’arrêta en regardant de Luxeuil:

--Ah! c’était encore un piége, s’écria-t-elle, je ne signerai pas!

Arthur qui était déjà pâle devint livide. Les dents serrées, l’œil
dilaté et les poings fermés, il demeura un instant comme paralysé par la
violence même de sa colère. Cette subite intuition de la jeune femme
avait plongé jusqu’au fond de sa bassesse; de nouveaux détours étaient
désormais impossibles; il se trouvait deviné tout entier!

L’élan de rage dont il fut saisi à cette pensée lui donna le vertige; il
fit un pas vers Honorine, qui s’était réfugiée près de la fenêtre avec
une exclamation d’épouvante; mais il s’arrêta tout à coup, passa la main
sur son front, revint vers la table, y prit l’acte qu’il froissa avec
une sourde fureur, puis se tournant vers la jeune femme:

--Aussi longtemps que vous vivrez, dit-il d’un ton bas, vous vous
rappellerez cette heure, Madame! Tout ce que je pourrai vous faire subir
de tourments et d’humiliations, je le ferai! A partir de cet instant, je
suis votre ennemi!...

       *       *       *       *       *

Le jour commençait à tomber, mais de Luxeuil, les deux pieds posés sur
ses chenêts, les bras croisés et la tête penchée, ne s’en apercevait
point. Plongé dans une rêverie sombre, il repassait confusément les
souvenirs de ces dernières années, et toujours sa pensée, après quelques
détours, revenait se heurter à son dernier échec. Alors une rougeur
rapide lui montait au visage; il s’agitait avec une crispation de colère
et cherchait comment il pourrait se venger.

Ce qui venait de se passer entre Honorine et lui avait brisé leurs
derniers liens. Elle l’avait surpris dans son mensonge, dédaigné dans
ses menaces; il s’était inutilement avili! La plus vivace de ses
passions, la vanité, était désormais intéressée à sa haine. Décidé à
rendre au centuple l’humiliation qu’il avait eu à subir, il cherchait
avec une ardeur furieuse, le point par lequel il pourrait frapper ce
cœur et le faire saigner...

Il fut interrompu dans sa recherche par le valet de chambre qui lui
annonça qu’une dame voulait lui parler. De Luxeuil étonné allait
demander son nom, lorsque la porte fut ouverte brusquement et lui laissa
voir Clotilde, en grande toilette de ville.

Il se leva stupéfait.

--Ah! tu ne t’attendais pas à ça, mon petit, dit l’actrice, en éclatant
de rire, en v’là une farce, hein? Avoir osé pénétrer dans le domicile
conjugal!

--Toi ici, s’écria Arthur, qui ne pouvait comprendre une pareille
démarche, que viens-tu faire?

--Je passais avec de la société, reprit Clotilde, j’ai reconnu ton
domestique à la porte de l’hôtel, alors on a dit:--C’est là que ton
monsieur demeure; tu devrais l’emmener dîner avec nous; j’ai tout de
suite fait arrêter et je viens te chercher.

--Tu n’es donc pas seule?

--Non, il y a avec nous Léa; tu sais bien, la grosse qui est tant sur sa
bouche, puis Phrosine, que je veux lancer, enfin le grand Derval.

--Qu’est-ce que c’est que le grand Derval?

--Ah! oui, tu ne l’as jamais vu! C’est un farceur, premier numéro. Il a
joué toutes espèces de rôles en province; maintenant il va dans les
soirées pour faire des scènes de ventriloque et de physionomies. Il
imite à votre choix Napoléon, Odry, Lepeintre jeune et le gladiateur
mourant. Du reste, tu le verras, mais dépêche-toi, car ils t’attendent.

--J’en suis fâché, dit Arthur, qui était encore sous l’influence de son
irritation et peu disposé à s’amuser; mais je n’irai pas.

--Par exemple! tu as donc une affaire?

--Oui.

--Eh bien! tu la remettras; je veux que tu viennes. Voyons, Fifi, soyez
gentil; vite vos gants, votre chapeau, et ne serrez pas les lèvres comme
si vous jouiez de la clarinette.

Elle avait appuyé un de ses bras sur l’épaule d’Arthur, et penché sa
figure pour qu’il l’embrassât; il voulut résister à cette avance.

--Non, reprit-il d’un ton bourru; je ne veux pas sortir.

--Alors, dit l’actrice, c’est que tu dînes en famille?

De Luxeuil fit un signe négatif.

--Ou que tu conduis _ton épouse_ en soirée?

Il haussa les épaules.

--Non plus? répéta Clotilde; dans ce cas, mon cher, vous n’avez pas
d’empêchement; c’est un caprice.

--Quand cela serait!

--Ah! tu l’avoues! s’écria-t-elle; tu n’as d’autre raison que:--Je ne
veux pas! Une vraie raison de directeur. Eh bien! mon bon, moi je te
répondrai que je le veux, et je te déclare que je ne m’en irai qu’avec
toi!

--Alors tu ne t’en iras pas, dit Luxeuil qui étendit les pieds sur le
garde-feu.

--Est-il aimable! reprit mademoiselle Beauclerc après une courte pause;
moi qui avais promis qu’il nous ferait dîner au Rocher de Cancale. Il
faut donc maintenant que j’aille les désinviter?

--Comme tu voudras.

--Eh bien! non, s’écria l’actrice avec une résolution subite; je vais
les chercher pour les amener ici.

--Comment!

--Puisque tu ne veux pas nous conduire au restaurant, je fais invasion
dans le domicile légitime et je demande à dîner; tant pis s’il y a de
l’esclandre.

La menace de Clotilde était une plaisanterie, et n’avait d’autre but que
de décider Arthur; mais, à son grand étonnement, celui-ci redressa la
tête comme s’il eût pris la chose au sérieux.

--Dîner ici, répéta-t-il... pardieu! c’est une idée... et j’accepte!

L’actrice le regarda.

--Tu veux te moquer? dit-elle.

--Va chercher les autres, reprit de Luxeuil en se levant.

--Quoi, vrai? tu nous recevras?

--Je vous recevrai.

--Mais la bourgeoise est donc absente?

--Non.

--Et tu n’as pas peur que ça la vexe?

--Va les chercher! te dis-je.

--J’y vais, j’y vais, dit Clotilde. Ah bien! en voilà un apologue! venir
manger à la table légale! c’est un peu fort de café, mais pas commun;
aussi ça me sourit; je reviens tout de suite, mon petit.

De Luxeuil sonna pour donner les ordres nécessaires et mademoiselle
Beauclerc reparut bientôt avec Léa, Euphrosine et le grand Derval.

La première seule était connue d’Arthur. Actrice comme Clotilde, et
citée quelques années auparavant pour sa beauté, elle avait acquis
depuis un développement de formes qui menaçait d’en faire quelque jour
une reproduction de madame Beauclerc. Son embonpoint avait pourtant
quelque chose de maladif et de factice. On l’eût dit victime d’un de ces
engraissements artificiels, appliqués par les Anglais à leurs troupeaux.
Au moral, Léa qui avait joué le drame de l’école moderne avait des
tendances avouées à la mélancolie et affectionnait le style échevelé.
Les détails gastronomiques pouvaient seuls l’arracher à son rôle d’ange
exilé; à table ce n’était plus qu’un ange à l’engrais.

Euphrosine était une jolie brune de dix-huit ans, sortant du
Conservatoire et attendant, comme Cendrillon, la fée bienfaisante qui
devait lui donner des cachemires, des diamants et un équipage.

Quant au grand Derval, ce qu’en avait dit Clotilde suffisait pour le
faire comprendre. Parasite doublé d’un bouffon, il appartenait à cette
classe de Falstaffs contemporains, riant également des vices, de la
vertu, d’eux-mêmes, et qui, à force d’indifférence, arrivent parfois à
la profondeur. Son visage était maigre et pâle, sa voix cassée, son
costume d’une propreté douteuse. Tout en lui révélait enfin je ne sais
quelle effronterie flegmatique dont on demeurait frappé dès le premier
abord.

--Nous voici, s’écria Clotilde en entrant, ils ne voulaient pas me
croire quand je leur ai dit que nous restions à l’hôtel.

--Nous n’avions aucun droit pour être reçus au foyer domestique de M. de
Luxeuil, fit observer Léa.

--Alors vous devez me payer mon hospitalité, ma belle, dit Arthur qui
essaya de l’embrasser.

Léa voulut se défendre.

--Laisse, laisse, ma chère, dit Derval tranquillement, tu n’es pas ici
chez les montagnards écossais où _l’hospitalité ne se vend jamais_, mais
dans cette belle France qui a dit par la bouche de Cambronne: _Les
dîners se paient et ne se donnent pas_.

--Alors réglez la carte tout de suite, ajouta Clotilde.

Et elle poussa Euphrosine vers de Luxeuil qui l’embrassa également.

--Après la grosse pièce le dessert, acheva Derval toujours flegmatique.

--Tu ne la connaissais pas, reprit l’actrice en désignant la jeune
fille; c’est la sœur de Rose avec qui j’ai fait ma première
communion; aussi je veux tâcher de la servir.

--Je vous aiderai, dit Derval; je connais justement un marquis.

--Vous!

--Oui, ma belle, un vieux.

--Quel âge a-t-il?

--Quarante mille livres de rentes.

--Est-il généreux?

--Il est affreusement laid.

--Tiens, ça pourrait convenir alors, dit Clotilde; faudra que tu nous
reparles de ça, mon chéri; l’enfant a des dispositions; il suffit de la
lancer; après, ça ira tout seul.

--Je crois plutôt que ça ira en compagnie.

--Allons, farceur! dites pas de bêtises, voyons; faut penser que nous
sommes dans une maison décente. Vous aurez de la tenue à table,
Floridor.

--Oui, monsieur Derval, ajouta Léa prétentieusement; veuillez ménager
mes oreilles de femme: il y a des paroles qui sont une souillure, et
puis, à table, ça détourne de manger.

--Vous m’excuserez si je vous traite sans façon, fit observer Arthur;
j’ai été pris à l’improviste.

--Connu! interrompit Clotilde; nous aurons le pot-au-feu de l’amitié.

--Cuisine bourgeoise; on porte en ville! ajouta Derval dit Floridor,
comme s’il lisait une enseigne.

--Mais il y a la cave pour nous dédommager, fit observer Clotilde;
faudra nous servir du Tokai... un vin qui vaut cinquante francs la
bouteille, ma petite.

--Cinquante francs la bouteille! répéta Euphrosine d’un ton d’admiration
mêlé d’envie.

--Tu nous en feras boire aussi quelque jour.

--Ah! je ne demande pas mieux. Si seulement je pouvais faire la
connaissance de ce marquis! mais j’ai peur que ce soit une charge de M.
Floridor.

--Pardonnez-moi, ma chère, répliqua le grand homme maigre, c’est une
charge de l’État, vu que ledit vieillard est pair.

--Un marquis, duc et pair! s’écria Euphrosine; voilà qui serait une
chance! il nous aurait donné des billets pour Fieschi!

--Nous verrons, nous verrons, ma chatte, reprit Clotilde d’un ton
capable. Je t’ai dit que je te servirais de sœur; ainsi, n’aie point
d’inquiétude, tu seras bien placée.

--En attendant, occupons-nous de dîner, interrompit Léa, qui venait
d’entendre annoncer que l’on était servi.

De Luxeuil lui prit le bras, et tous passèrent dans la pièce voisine.

Arthur s’attendait à voir paraître Honorine dans la salle à manger, et
il s’était préparé à jouir de sa surprise; mais à son grand
désappointement, il apprit qu’elle se trouvait souffrante et qu’elle ne
descendrait pas.

--Ah! c’est pour ça que tu nous a invités, dit Clotilde; du reste, j’en
suis bien aise; on ne sera pas obligé de garder son quant à soi: en
route, mon petit Floridor, tu peux faire tes farces à ta discrétion.

Mais le bouffon ne songeait pour le moment qu’à satisfaire son appétit.
Ce fut seulement vers le milieu du repas qu’il retrouva sa gaieté, si
l’on peut donner ce nom à la hardiesse cynique dont il avait l’habitude.
Toujours de mauvais goût, mais souvent incisive, sa raillerie se
promenait indifféremment sur toutes choses; il semait à tout propos les
calembours et les anecdotes, mimait les personnages connus et jouait
mille scènes bouffonnes: c’était une verve intarissable, mais sans élan,
qui avait quelque chose de mécanique; une sorte de danse macabre de
l’esprit, dans laquelle les images les plus lugubres ou les plus
honteuses étaient audacieusement présentées sous une forme grotesque. On
eût dit la personnification de ce scepticisme ironique, lèpre morale qui
va, à notre époque, gagnant tous les esprits et enveloppant à la fois,
dans sa mortelle contagion, le beau et le laid, le bien et le mal.

De Luxeuil et ses convives applaudissaient à cette gaieté étrange en
remplissant et vidant leurs verres. Pendant que les vins étourdissaient
leurs sens, la voix du bouffon étourdissait leurs esprits; les mauvaises
passions entraient en fermentation, les instincts grossiers se faisaient
jour, le repas tournait rapidement à l’orgie.

--Le tokai! verse le tokai, s’écria enfin Clotilde en avançant son
verre.

--C’est juste, dit Floridor, voilà une heure que la bouteille est là
demandant à être bue et chantant comme M. le curé: _introibo ad altare
Dei_.

--Qu’est-ce que ça veut dire _Dei_? demanda Euphrosine.

--Ça veut dire l’estomac, ma chère, répondit gravement Derval.

--Dans quel langage?

--Dans le langage parlementaire.

--Eh bien! comment trouvez-vous le piqueton? demanda Arthur qui avait
pris le ton de ses hôtes.

--Fameux! répliqua la petite élève du Conservatoire.

--Du pur hypocras, Monseigneur! ajouta Léa qui buvait avec
recueillement.

--Faudrait que la bouteille ne coûtât que trente sous, acheva l’actrice,
tout le monde pourrait en goûter.

--Le souhait a déjà été formulé par feu Couteaudier, fit observer le
bouffon.

--Qu’est-ce que Couteaudier? demanda de Luxeuil.

--Un homme complet, répondit Floridor, qui demandait un ordre de choses
où l’on pût s’enrichir en satisfaisant son attraction pour ne rien
faire, et qui voyant sa pétition rejetée par la Chambre des députés,
s’est trouvé poussé à nier l’ordre social, ou, selon l’expression plus
vulgaire de ceux qui parlent pour qu’on les comprenne, à paraître devant
la Cour d’assises.

--Ah! c’est la charge qu’il nous avait promise, interrompit Clotilde;
voyons, mon vieux, il faut que tu nous contes ça.

--Alors, ouvrez les écluses, le moulin ne marche pas sans eau, dit
Floridor en tendant son verre.

--Et moi, je n’écoute bien qu’en fumant, ajouta l’actrice, qui prit une
des cigarettes placées autour de la cassolette; en uses-tu, Phrosine?

--Tout de même.

--Dans ce cas, prends, allume et silence; voici les trois coups, la
toile se lève: bas le chapeau. A toi, Floridor.

--Pour lors, Messieurs, reprit celui-ci avec l’accent aigu d’un aboyeur
de saltimbanques, nous disons que le théâtre représente une cour
d’assises. Il y a l’avocat, le procureur du roi, la cour et une douzaine
d’honnêtes gens appelés à régler le sort du criminel, vu qu’il doit être
jugé par ses pairs. Le prévenu est enroué du larynx et le président
enrhumé de l’esprit. L’huissier crie: Silence.

LE PRÉSIDENT. Accusé, levez-vous. (L’accusé se lève.) Vos noms et
prénoms?

L’ACCUSÉ (d’une voix enrouée). Rue de la Huchette.

LE PRÉSIDENT (insistant). Je vous demande vos noms et vos prénoms?

L’ACCUSÉ. Numéro 23.

LE PRÉSIDENT (avec indulgence). Vous semblez ne pas bien saisir ma
question; je désirerais savoir comment vous vous appelez.

L’ACCUSÉ. Ah! bon, Ernest, le bel Ernest, dit _Couteaudier_.

LE PRÉSIDENT. Accusé, soyez attentif à ce que vous allez répondre.

Ici un petit homme en perruque se lève et marmotte pendant trois quarts
d’heure. En justice, ça s’appelle un greffier lisant l’acte
d’accusation.

Quand il a fini, on interroge les témoins. Puis le président recommence.

LE PRÉSIDENT. Accusé, qu’avez-vous à répondre à ces dépositions?

L’ACCUSÉ (avec énergie). C’est pas vrai! C’est des gens qui veulent me
faire arriver de la peine. Je suis une victime politique. Dans les
journées 17 et 19 Transnonain, 12 et 13 mai, j’ai bousculé des
réverbères, tutoyé des municipaux et marché sur les corps des sergents
de ville. Voilà pourquoi on _m’ostine_. Le préfet de police prend
prétexte d’un vieux, que j’aurais soi-disant maltraité, pour me faire
avoir des mots avec le procureur du roi (_se tournant vers les
témoins_), vous êtes tous des galopins.

LE PRÉSIDENT (avec impartialité). Ces raisons, quoique bonnes, sont
étrangères à la cause qui nous préoccupe.

L’ACCUSÉ. La défense n’est pas libre. (Il se lève, le gendarme le force
à se rasseoir.)

LE PRÉSIDENT. Je vous ferai observer, accusé, que vous avez été vu par
plusieurs personnes sur le lieu du crime. Que faisiez-vous, à trois
heures du matin, sur le quai des Invalides?

L’ACCUSÉ. J’attendais un omnibus.

LE PRÉSIDENT. Le prétexte est plausible; mais malheureusement d’autres
témoins vous ont vu frapper la victime.

L’ACCUSÉ. Voilà comment la chose est arrivée, mon président. Je venais
d’arriver sur la place de la Révolution...

LE PRÉSIDENT (le reprenant). De la Concorde.

L’ACCUSÉ. Oui... J’étais donc sur la place Louis XV...

LE PRÉSIDENT. Vous affectez de ne pas savoir le véritable nom de cette
place. Pourquoi l’appeler place Louis XV?

L’ACCUSÉ. C’te farce! mais parce qu’on y a guillotiné Louis XVI!

LE PRÉSIDENT (d’un air satisfait). Ah! je comprends.

L’ACCUSÉ. Pour lors donc, j’enquille le pont de la chambre des députés,
autrement dit des grands hommes.

LE PRÉSIDENT (avec sévérité). Accusé, je vous défends de plaisanter les
représentants de la nation..... Je ferai observer de plus que vous ne
parlez pas très-distinctement, et je vous engage, au nom de la société,
à ôter le tabac que vous avez dans la bouche.

L’ACCUSÉ. Ma chique! pourquoi donc que j’ôterais ma chique? Est-ce que
les Français ne sont plus _égales_ devant la loi. Depuis une heure, vous
avez prisé au moins une demi-once de régie; ça vous fait parler du nez
et cependant je ne vous ai rien dit.

LE PRÉSIDENT (se tournant vers les juges). C’est juste, pardon, accusé,
continuez.

L’ACCUSÉ. J’arrivais donc sur le quai des Invalides, quand j’aperçois un
vieux en redingote verte, pantalon blanc, gilet blanc, cravate blanche,
cheveux blancs! Je me dis, c’est un ennemi du gouvernement, un carliste!
Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur le président?

LE PRÉSIDENT. Je l’aurais salué.

L’ACCUSÉ. Moi je l’y ai demandé l’heure! Pour lors il s’est mis à
courir; mais je le rattrape, je le couche et je le fouille, et je ne
trouve sur lui que trente sous... Trente sous! et encore y se met à
crier parce que je les prends! Tapage nocturne, septième chambre; je lui
ai donné un coup de vivacité pour le faire taire... et voilà!

LE PRÉSIDENT. C’est là tout ce que vous avez à dire pour excuser votre
crime?

L’ACCUSÉ. Encore un mot, mon président: quand j’ai voulu passer la pièce
de trente sous, elle était rognée... c’est une circonstance atténuante.

LE PRÉSIDENT. Vous vous trompez, accusé, l’altération de la pièce ne
vous justifie pas d’avoir attenté à la vie d’un de vos semblables.

L’ACCUSÉ. Un de mes semblables! un vieux qui avait deux cautères et qui
portait de la flanelle: mais il appartenait déjà aux pompes funèbres,
votre protégé. Qu’est-ce qu’il pouvait avoir à vivre? quinze jours?.....
trois semaines?..... je les rembourse et nous serons quittes.

LE PRÉSIDENT. C’est encore une erreur, accusé.

L’ACCUSÉ (l’interrompant). Ah! donnez-nous la paix, vous; ça me scie le
dos à la fin; vous êtes un vieux serin.

LE PRÉSIDENT. Accusé, je dois vous avertir que vous prenez là un funeste
système de défense et que vous aggravez votre position.

L’ACCUSÉ. Ça m’est égal, condamnez-moi à seize francs d’amende; je ne
crains pas la mort!

Après le réquisitoire du procureur du roi et le plaidoyer de l’avocat,
_Couteaudier_ entend prononcer la peine capitale et sort en _demandant
le cordon_.

Cette cynique parodie, merveilleusement mimée par l’ancien comédien,
avait fréquemment excité le rire d’Arthur et de ses compagnes. Tous se
levèrent enfin de table dans un demi enivrement et passèrent au salon
voisin en dansant une _sauteuse_ de bal masqué.

La beauté sensuelle de Clotilde avait encore grandi dans l’orgie.
L’œil allumé, les lèvres humides, le sein palpitant, elle tournait
entre les bras d’Arthur qui finit par aller tomber, avec elle, sur un
divan.

--En voilà une soirée dans le genre Chicard, dit l’actrice, qui relevait
ses cheveux dénoués, tandis que de Luxeuil baisait son épaule; sais-tu
que c’est joliment commode ici, on pourrait danser un galop infernal,
comme chez Musard. Elle est mieux logée que moi, ta femme.

--Est-ce que tu es jalouse, par hasard? demanda de Luxeuil, en lui
enveloppant la taille d’un de ses bras.

--Tiens, c’est peut-être pas agréable d’habiter un hôtel; elle a son
appartement de ce côté.

--Oui.

--Et elle y est?

--Oui.

--Quel dommage!

--Pourquoi?

--J’aurais été si contente de le voir.

--L’appartement de ma femme?

--Certainement.

--Je vais t’y conduire! s’écria Arthur qui se redressa brusquement et
prit l’actrice par la main.

--Quelle farce! dit celle-ci, en haussant les épaules, puisque tu dis
qu’elle y est.

--Raison de plus!

--Quoi! pour de bon!

--Viens, te dis-je.

L’actrice lui sauta au cou.

--Ah! si tu fais cela, tu es le roi des bons enfants, s’écria-t-elle:
avez-vous entendu, vous autres? il me conduit chez son épouse.

--Et vous pouvez venir tous, reprit de Luxeuil qui, exalté par l’ivresse
et par la haine, avait saisi avec transport l’occasion d’insulter
Honorine.

Floridor offrit le bras à Léa en chantant l’air de la _Parisienne_:

    En avant marchons...
    Contre leurs canons.

--Est-ce dans le quartier? Où faut-il prendre un omnibus? ajouta-t-il.

--Suivez-moi, dit Arthur, qui ouvrait la porte du salon.

Le bouffon tendit l’autre bras à Euphrosine, et reprit:

   --Qui perce leurs masses profondes,
    Qui conduit leurs drapeaux saignants?
    C’est la liberté des Deux-Mondes,
    C’est la colonne en cheveux blancs!

Boum! boum! boum!

--Allons, donne-nous la paix, Floridor, interrompit Clotilde en se
détournant, et tâche d’être meilleur genre.

--Le genre masculin est le plus noble, répliqua Floridor: Exemple:
_bonus_, _bona_, _bonum_.

--Silence!

--C’est ce qu’eût dit mon père s’il avait été huissier.

Ils étaient arrivés au petit salon qui précédait la chambre d’Honorine,
une camériste parut.

--Madame de Luxeuil? demanda Arthur.

--Elle est chez elle, dit la femme de chambre stupéfaite.

--Annoncez-nous alors.

--Pardon, Monsieur, qui faut-il annoncer?

--Madame de Montespan et sa société.

--Tiens, c’est vrai! s’écria Clotilde en éclatant de rire, c’est mon
dernier rôle; faut-il que j’entre sur la ritournelle:

    C’est moi, c’est moi,
    Quel doux émoi,
    Au cœur du roi!

De Luxeuil l’entraîna vers la porte que la femme de chambre venait
d’ouvrir et entra au moment même où celle-ci répétait d’une voix mal
assurée l’annonce de madame de Montespan et sa société.

Honorine, assise à l’autre extrémité de sa chambre, se retourna
stupéfaite.

--Mille pardons de vous déranger, dit Arthur d’un ton léger; mais Madame
désirait voir votre appartement, et je n’ai pu la refuser.

Honorine, qui s’était levée, regarda les visiteuses avec une surprise
mêlée d’incertitude, et salua faiblement.

--Je ne devine point, dit-elle, l’intérêt que peut avoir un pareil
examen pour ces dames auxquelles je suis inconnue...

--Cela leur procure l’avantage de faire votre connaissance, reprit de
Luxeuil ironiquement. Du reste, comme vous me paraissez peu en train de
faire les honneurs de votre logement, vous me permettrez de vous
remplacer.

Et se tournant vers Clotilde:

--Comment madame la marquise trouve-t-elle l’appartement? demanda-t-il.

--Ça ne serait pas mal si c’était un peu plus gai, répliqua l’actrice.

--Cette gravité majestueuse convient à la mélancolie, fit observer Léa.

--Possible! reprit Clotilde, mais moi ça me tarabuste; on dirait une
chambre de religieuse.

--Pourquoi de religieuse? demanda Euphrosine.

--Tu ne vois donc pas ce petit bénitier?

--Tiens! j’ai cru que c’était pour mettre des allumettes phosphoriques!

--Et dans la ruelle? Il n’y a pas seulement de glace.

--C’est trop froid à l’estomac; on préfère le lait de poule, fit
observer Floridor.

--Y a que les rideaux du lit que j’aime, reprit l’actrice; ils ont un
reflet qui doit être avantageux.

--A propos de rideaux, qu’est-ce que c’est que celui-là? interrompit
l’élève du Conservatoire.

--Eh bien! tu ne vois pas qu’il cache un tableau?

--C’est donc quelque chose d’indécent?

--C’est le portrait d’Henri IV.

--Ah! bah!

--Ces dames demandent la toile! cria le bouffon.

--Oui! oui!

--Alors que l’honorable société ouvre l’œil; voici le moment, voici
l’instant.

Tout ce dialogue avait été trop rapide pour qu’Honorine pût
l’interrompre. D’abord incertaine, comme nous l’avons dit, puis frappée
de stupeur, elle n’avait point compris sur-le-champ quelles étaient les
femmes présentées par Arthur; mais les dernières paroles échangées ne
pouvaient lui laisser de doute; aussi, lorsque Floridor s’avança pour
écarter le rideau qui couvrait le portrait de la baronne, la jeune femme
se jeta devant lui, pâle de honte et d’indignation.

--Emmenez ces gens, Monsieur, dit-elle en regardant de Luxeuil.

--Comment, ces gens! s’écria Clotilde; par exemple! Est-ce que Madame
nous prend pour des servantes?

--Je suis chez moi, reprit la jeune femme palpitante; emmenez-les,
Monsieur, je le veux.

--Vous voulez! répéta de Luxeuil qui appuya avec ironie sur chaque
syllabe.

--La femme doit obéissance à son mari, article 213, murmura Floridor.

--Et elle ne doit point oublier que le domicile conjugal appartient à ce
dernier, continua Arthur.

--C’est clair, nous sommes chez toi! dit effrontément Clotilde; puisque
dans le mariage c’est l’homme qui est le maître... D’ailleurs Madame
pouvait nous prier de la laisser sans nous appeler des gens.

--Surtout quand ce n’est le nom d’aucun de nous, ajouta Floridor.

--Et quand on se présentait en personnes bien nées! ajouta
majestueusement Léa.

Honorine, appuyée au portrait de sa mère, écoutait et regardait avec
stupéfaction; une pareille audace dépassait toutes ses craintes; elle
pouvait à peine y croire! Elle porta les deux mains à son front, pour
s’assurer qu’elle veillait, regarda les femmes qui se trouvaient devant
elle, puis de Luxeuil et s’écria enfin:

--Je ne suis point folle pourtant; c’est vous, Monsieur, qui les avez
conduites ici... mais si vous ne respectez rien autre chose, respectez
au moins votre nom que je porte.

--Fi donc, interrompit Arthur, vous oubliez que _votre honneur n’est
plus le mien_, madame; c’est vous qui avez établi le principe. Et
désormais je veux le mettre en pratique. Puisque vous réclamez vos
droits, je ferai valoir aussi les miens. A l’avenir vous voudrez bien
vous soumettre à ce que j’aurai décidé, en faisant bon visage aux
personnes qu’il me plaira de recevoir et cela parce que vous êtes chez
moi, Madame, et parce que je le veux, entendez-vous. Je le veux!

Ce mot avait été prononcé d’un accent si absolu et accompagné d’un geste
si violent qu’Honorine en eut froid jusqu’au cœur. Elle voulut
répondre, mais elle ne put que bégayer quelques mots entrecoupés; de
Luxeuil se tourna vers Clotilde et changea subitement de ton.

--Tu désires voir ce qu’il y a sous cette toile, ma belle, reprit-il;
cela n’en vaut guère la peine; mais tu vas juger.

--Je vous en conjure, Monsieur, s’écria Honorine, en voulant l’arrêter.

Il haussa les épaules, tira brusquement le rideau, et montra à tous les
yeux l’image de la baronne.

--Tiens, ce n’est qu’un vieux portrait de femme, dit Euphrosine étonnée.

--Ah! ciel! un costume de l’Empire! quelle horreur! interrompit Léa.

--Oui, mais voyez comme elle a des diamants! reprit l’élève du
Conservatoire; ça vous relève joliment une figure.

--Ah bien! les goûts sont libres, interrompit Clotilde, j’aime mieux la
mienne sans diamants.

--Et avec dix amants! ajouta Floridor.

Ce grossier quolibet fit rire les trois femmes; Honorine ne put se
contenir plus longtemps. Elle avait supporté les humiliations, les
railleries, les menaces, mais cette espèce de profanation du portrait de
sa mère fut un coup trop fort pour son cœur navré; elle cacha son
visage dans ses mains et fondit en larmes.

Cette explosion inattendue produisit sur les témoins un effet singulier.
Les femmes se regardèrent avec un embarras ému, tandis que Floridor
faisait une grimace d’étonnement grotesque, et que les traits d’Arthur
s’assombrissaient.

--Une scène de larmes, dit-il durement; pardieu! Madame, vous ne pouviez
mieux choisir votre moment; voici mademoiselle Léa qui a joué le drame
et qui pourra apprécier votre talent.

--Taisez-vous donc! interrompit Clotilde à demi-voix; elle pleure tout
de bon.

--Les pluies d’orage entretiennent la fraîcheur, marmotta Floridor.

--Et pourrait-on savoir d’où vient ce débordement subit de sensibilité?
reprit de Luxeuil. Est-ce parce qu’on a vu ce portrait?

--_Madame, assurément, aime trop la peinture_, dit le bouffon.

--Mais parlez donc, reprit Arthur irrité; veuillez répondre...

--Et si elle ne le veut pas! s’écria Clotilde, touchée des pleurs de la
jeune femme, et qui était passée, avec la mobilité habituelle à ces
natures d’instinct, de la mauvaise humeur à l’intérêt. Faut pas non plus
brusquer les gens comme ça! nous ferons mieux de nous en aller...

--Je reste! dit de Luxeuil avec une sorte d’acharnement.

--Et moi je ne veux pas, reprit l’actrice résolûment; vous êtes un vrai
sans-cœur... Qu’est-ce qu’elle vous a fait après tout pour la
tourmenter? C’est nous qui avons eu tort de venir comme ça la braver...
Allons-nous-en tout de suite.

   --Allons-nous-en gens de la noce,
    Allons-nous-en chacun chez nous.

murmura Floridor entre ses dents.

Il avait repris le bras d’Euphrosine et de Léa; Clotilde prit celui
d’Arthur et l’entraîna malgré lui.

       *       *       *       *       *

Il en est de certaines destinées comme de ces ballons captifs retenus à
la terre par une seule corde: que le hasard ou la violence la brise, et
le ballon s’élance exposé à tous les vents. Honorine l’éprouva pour
elle-même. Arrêtée jusqu’alors dans la triste union qui lui avait été
imposée par de fragiles liens qu’Arthur venait de rompre, elle se trouva
tout à coup sans direction et sans but. Elle ne pouvait rester plus
longtemps dans cette demeure où on lui refusait même un coin solitaire
pour pleurer; mais à qui demander protection?

Elle s’était d’abord levée avec une seule pensée, fuir! et elle avait
rassemblé à la hâte quelques vêtements, quelques objets précieux,
quelques chers souvenir; puis la raison avait murmuré tout bas:--Où
aller? Où aller, en effet, alors que sa tante l’avait vendue, que son
tuteur était mort, que le duc avait disparu! Et cependant il le fallait!
dût-elle partir exposée à toutes les chances de l’abandon, il le
fallait; c’était le seul moyen de consentir à vivre.

Elle pria devant le portrait de sa mère, lui demandant conseil et appui,
jusqu’à ce que la fatigue fermât ses yeux rougis de larmes.

Mais alors même, par un de ces phénomènes fréquents qui semblent
constater l’indépendance de l’âme, celle-ci continua à rester éveillée
et à chercher une voie de salut. Seulement, chaque pensée se traduisait
en image, et tous ceux qui avaient laissé une trace au cœur
d’Honorine, lui apparurent successivement dans son rêve. Elle vit ainsi
la prieure, le jardinier Étienne, Marcel, le duc de Saint-Alofe; tous
murmuraient des paroles d’affection, mais sans donner de conseil ni
d’espérance.

Et à chaque vision, l’âme plus désolée invoquait un nouveau protecteur.

Enfin, il lui sembla qu’elle se trouvait dans la _Maison-Verte_ à
Château-la-Vallière. Les lieux dont elle ne gardait, éveillée, aucun
souvenir, lui apparurent comme dans un miroir fidèle et avec tous leurs
détails. Elle se voyait elle-même toute petite, debout sur le perron.
Plus bas était un homme tenant à la main un bâton de voyage et près
d’elle sa mère, qui tout en passant les doigts dans ses cheveux, disait:

--Mon enfant n’avait plus personne au monde, aussi je suis revenue,
quoique morte, pour la sauver. Vous allez la prendre par la main et la
conduire à sa grand’-mère qui aura peut-être pitié d’elle; et de peur
que vous ne la perdiez ou qu’elle vous perde dans la foule, voici un
anneau dont je vous donne à chacun la moitié.

Alors sa mère se pencha sur Honorine, posa les lèvres sur ses yeux, et
comme l’enfant refusait de partir, elle la poussa doucement vers son
guide, en lui disant:

--Va et crois en lui, car il a le signe!

A ces mots tout disparut et Honorine se réveilla.

Elle appuya son front sur ses deux mains, repassa dans sa mémoire tout
le rêve et, redressant vivement la tête:

--Oui, ma mère, s’écria-t-elle en tendant la main vers la peinture
adorée, oui, je croirai et j’irai.

Elle se leva aussitôt sans hésitation et écrivit un billet adressé à
Arthur.

«Les derniers liens sont rompus entre nous; je pars pour les Motteux, où
j’espère trouver asile et protection. Je vous laisse la libre jouissance
de tout ce qui m’appartient. Tant que vous respecterez ma retraite, je
m’interdirai toute réclamation de mes droits; si vous essayez de la
troubler, j’en appellerai aux juges qui, en légitimant une séparation
nécessaire entre les personnes, devront la prononcer également entre les
intérêts...

»J’espère que vous comprendrez cette position et que vous éviterez
     un éclat qui ne pourrait tourner que contre vous-même.

»Adieu, soyez heureux si vous le pouvez; je pars sans rancune et
     sans haine.

RIGHT
»Honorine.»

Ce billet cacheté, elle chercha les objets qu’elle avait réunis la
veille, prit une capote, un manteau de voyage et sortit de l’hôtel.

Le jour commençait seulement à paraître. Les premières rues qu’elle
traversa étaient encore désertes; mais elle allait sans crainte et dans
une sorte d’ivresse. Préparée par sa première éducation de couvent à
croire possible l’intervention des êtres invisibles, elle avait accepté
son rêve, non comme une symbolisation des pensées qui préoccupaient son
âme, mais comme un avertissement surnaturel adressé par sa mère. Aussi
n’avait-elle aucune des incertitudes que laissent les résolutions basées
sur les raisonnements humains. Elle allait, conduite par une autorité
irrésistible et sainte, ne sentant ni le poids de la responsabilité, ni
la crainte du résultat. Les sages eussent peut-être regardé cette
confiante audace comme une crise de folie; mais, aux yeux d’Honorine ce
n’était que la foi dans l’ordre et les promesses de sa mère.

Sept heures sonnaient à l’horloge de Saint-Louis lorsqu’elle frappa à la
porte de la maison de la rue des Morts.



VIII

Les Motteux.


Trois jours après les derniers événements connus du lecteur, Marc et
Honorine gravissaient le coteau qui s’élève au nord de Trévières, entre
la route d’Isigny et la petite rivière d’Esques. Tous deux venaient de
quitter la voiture de Bayeux et se dirigeaient vers l’habitation de la
mère Louis, dont ils aperçurent bientôt la toiture élevée.

Ancien domaine seigneurial transformé en exploitation agricole, les
Motteux s’offraient sous un aspect équivoque dont le regard était
désagréablement affecté. L’allée d’arbres qui menait directement au
château avait été abattue et l’avenue elle-même livrée à la culture. Un
chemin oblique conduisait maintenant aux bâtiments de service dans
lesquels l’ancienne meunière avait établi sa ferme.

Quant au château, le rez-de-chaussée servait de magasin pour les
récoltes, et l’étage supérieur de grenier à foin. Les combles avaient
été abandonnés aux dégradations successives du temps, qui avaient fait
fléchir le toit et brisé la plupart des fenêtres. A gauche de l’entrée
s’élevait la chapelle dont la mère Louis avait fait une écurie, et la
serre changée en grange. L’ancienne cour d’honneur était devenue une
aire à battre le blé; enfin, les jardins dépouillés de leurs tonnelles,
de leurs charmilles et de leurs fleurs, n’offraient plus à l’œil que
de grands carrés de pommes de terre ou de choux qu’encadraient quelques
restes de bordures de buis et au milieu desquels s’élevaient des socles
de pierre surmontés de vases à demi détruits ou de statues mutilées.

Toutes ces transformations brutales donnaient aux Motteux un air trivial
et dévasté. On n’y trouvait ni la triste majesté que l’abandon imprime
aux grands édifices, ni la grâce champêtre de la ferme. C’était je ne
sais quelle association de splendeur déguenillée et de simplicité
prétentieuse. Le château n’avait pu devenir une ferme, et la ferme avait
trop conservé du château. Ajoutez le désordre, inévitable dans toute
grande exploitation dirigée par une femme, et l’économie inintelligente
qui laissait les chemins impraticables et les clôtures en ruines.

Marc s’arrêta à quelques pas de la cour d’entrée, péniblement saisi. Son
regard, après s’être promené un instant autour de lui, se reporta sur
Honorine avec une sorte d’angoisse: mais une autre préoccupation
troublait alors celle-ci: elle songeait à l’accueil qu’elle allait
recevoir de sa grand’mère, et comme il arrive souvent dans les
inquiétudes extrêmes, elle pressait le pas afin de savoir plus vite ce
qu’elle avait à craindre ou à espérer. Marc franchit avec elle la porte
d’entrée, et allait s’avancer vers la ferme pour demander la mère Louis,
lorsqu’elle parut à la porte des écuries avec un paysan. Tous deux
paraissaient vivement irrités.

--Moi, je te dis, Romain, que tu me paieras la _bringée_ (vache
tachetée), s’écriait la fermière, vu que c’est ton chien qui l’a
_égohinée_ (étouffée).

--Pourquoi que vous faites pâturer la bête dans un endroit qu’est pas
enclos, répliquait le paysan; je réponds pas de mon chien.

--Non! eh bien! c’est ce que nous verrons; je te ferai venir devant le
juge.

--Faut pas _m’écarer_ (irriter), mam’ Louis, reprenait Romain, qui
froissait son bonnet entre ses mains: vous m’avez fait de la peine assez
souvent; mais y a pas de saint qui ne se fatigue à la fin.

Comme la mère Louis allait répondre, Honorine, qui venait de
l’apercevoir, courut à sa rencontre.

--Dieu nous sauve! c’est la petite! s’écria-t-elle à sa vue.

--Ah! vous ne m’avez point oubliée! dit la jeune femme qui se jeta dans
ses bras.

--Toi ici! reprit la mère Louis en se dégageant; c’est-y bien possible!
et comment que t’es venue? où donc qu’est ton homme?

--A Paris! répliqua Honorine embarrassée.

--Pourquoi ça, reprit la fermière, est-ce qu’une femme doit _voster_
(courir) sans son mâle? Qu’est-ce que c’est donc que celui-là, alors?

La mère Louis désignait Marc.

--Je vous expliquerai tout, dit Honorine qui ne pouvait répondre devant
le paysan; mais je voudrais parler... à vous seule?

--Oh! je devine, interrompit la fermière, je parie que t’as planté là
ton mari.

--De grâce!!...

--C’est-y vrai ou non, voyons? oh! y faut pas _se catuner_ (baisser la
tête avec humeur). Je te vois arriver sans savoir quoi ni qu’est-ce, et
l’air tout _douillant_; qu’est-ce qui s’est passé, voyons; parle vite,
je puis pas perdre de temps; j’ai là une bête au _mouroir_!

--Je tâcherai de ne vous prendre que peu d’instants, dit Honorine émue
de cet accueil; seulement permettez-moi de vous parler en particulier.

La mère Louis céda en grommelant; mais avant de partir elle se retourna
vers Romain et lui répéta sa menace; celui-ci y répondit par un regard
haineux, remit son bonnet à deux mains, et tourna brusquement les
talons.

Cependant la paysanne avait conduit Honorine dans une pièce basse de la
ferme qui lui servait en même temps de salon, de bureau et d’office. Dès
qu’elles se trouvèrent seules, la jeune femme commença le récit des
faits que le lecteur connaît déjà. A mesure qu’elle avançait dans cette
confession, ses souvenirs réveillés semblaient raviver sa douleur, et,
arrivée au dernier outrage qui l’avait forcée de fuir, les larmes
l’empêchèrent d’achever.

La fermière parut ne rien comprendre à cette désolation.

--Dieu me sauve! elle est affolée! s’écria-t-elle. Comment! c’est pour
des _lures_ (sornettes) pareilles que tu as quitté ton mari! un biau
gars, qu’avait tout ce qui faut pour te rendre heureuse. Ah! Jésus! le
proverbe a-t-il raison:

    «Femmes, moines et pigeons
»Ne savent où ils vont.»

--Mais vous n’avez donc point entendu? s’écria Honorine avec désespoir.

--J’ai entendu, j’ai entendu que tu parlais de ton mari comme d’un
_gadolier_ (garnement), interrompit la mère Louis: mais qu’est-ce qu’il
a fait après tout? T’a-t-il refusé de l’argent? T’a-t-il empêchée de
sortir? T’a-t-il battue! non! eh bien! pourquoi donc que tu _griches_
alors! Il fait la _riotte_ avec des créatures, que tu dis! Est-ce que tu
espères l’avoir pour toi toute seule, par hasard? Ah ben! un joli garçon
qui n’aurait point de jeunesse; ça ferait _hodiner_ la tête aux saints
du Paradis. D’ailleurs, je peux-t-y y faire quéqu’chose, moi? Qu’est-ce
que tu viens chercher aux Motteux?

--Je croyais vous l’avoir dit? reprit Honorine tremblante. Je venais
vous demander... de me recevoir.

--Toi! s’écria la mère Louis; une grande dame dans la ferme! ah bien, il
n’y aurait plus alors qu’à mettre le feu aux quatre coins. Non, non, je
veux que tu retournes avec ton mari.

--Ah! jamais! s’écria Honorine exaltée, je partirai plutôt seule, en
mendiant sur mon chemin. Vous pouvez me condamner, me repousser; mais
aucune puissance humaine ne me forcera à rentrer dans cette chaîne
honteuse.

--Eh bien! v’là une femme soumise! reprit l’ancienne meunière étonnée de
l’air résolu d’Honorine; on la croirait _jodane_ (bonasse), et c’est
comme les agneaux de Caumont, il n’en faut que trois pour étrangler un
loup. Mais tu me crois donc cousue d’écus, malheureuse, pour que je
_peuve_ entretenir ici une Parisienne à _battre le Job_ (rien faire).

--Oh! je ne vous serai point à charge! dit vivement Honorine, je vous
aiderai, je travaillerai.

--Toi, s’écria la fermière; si ça ne fait pas compassion! Qu’est-ce que
tu sais faire? boire, manger, dormir et chanter? Ça n’est pas assez pour
nous autres. Ici, vois-tu, il faut savoir aussi ben gagner que les
grandes dames savent dépenser. C’est pas assez de dire:--j’aiderai! il
faut voir à quoi tu pourras m’aider, car comme dit le proverbe: Il est
difficile de peigner un diable qui n’a pas de cheveux.

--Eh bien! si je suis mal habile d’abord, vous me dirigerez, dit
Honorine avec une humilité touchante; ce que les autres ont appris, je
puis aussi l’apprendre. Essayez au moins, Madame, ne me traitez point
plus mal qu’une étrangère qui viendrait vous demander du travail. Songez
que j’arrive de bien loin vers vous, que j’ai compté sur votre pitié;
que vous êtes ma seule espérance! ne me repoussez pas, mon Dieu! je vous
en prie à mains jointes, Madame... et si j’osais... oui, tenez, je vous
en prie à genoux.

Le mouvement de la jeune femme avait été si instantané que la paysanne
en fut tout étourdie.

--Allons! qu’est-ce qu’elle fait donc, s’écria-t-elle un peu émue,
veux-tu bien finir tes _adoremus_. Lève-toi, je te dis... tu resteras!

Honorine poussa un cri de joie et baisa les mains de la vieille femme
que cette caresse acheva de gagner.

--Puisque tu le veux, nous essaierons, reprit-elle... Et pour commencer,
laisse là ta _roquelaure_ et ta _bourguignote_!

La jeune femme se débarrassa vivement de son manteau et de sa coiffure.

--Je vas te montrer ce qu’il y a à faire dans la maison, pendant que moi
j’irai _donner un roc_ (réprimande) aux garçons.

A ces mots elle passa devant Honorine et la conduisit dans la pièce
voisine où Marc l’attendait. La jeune femme courut à lui.

--Elle a cédé, dit-elle rapidement et à voix basse.

--J’ai tout entendu, répondit Marc.

--Je reste.

--Mais à quelles conditions!

--Silence, au nom du ciel! c’est mon seul refuge.

--Eh bien! c’est comme ça que tu viens, s’écria la mère Louis de l’autre
bout de la pièce.

--Adieu, revenez avant de partir, dit Honorine en tendant la main à son
conducteur.

Et elle courut rejoindre la paysanne.

Marc la suivit des yeux, resta quelque temps immobile, dans une attitude
de méditation douloureuse, puis, faisant un effort, il quitta la ferme
et se dirigea vers le bourg de Trévières.

Le jour baissait: l’atmosphère était humide et froide. Le brouillard qui
s’élevait de la vallée commençait à envelopper les coteaux de ses plis
glacés. Bien qu’il ne fût point encore tard, on n’apercevait plus de
travailleurs aux champs, et à peine entendait-on, de loin en loin, les
sonnettes de quelques attelages attardés qui regagnaient les fermes.

Marc, qui avait d’abord marché lentement, hâta le pas, et il venait
d’atteindre la route qui conduit au bourg, quand il aperçut à peu de
distance, une jeune femme qui suivait la même direction, avec un enfant
dans ses bras.

Les vêtements de ce dernier, frais, soignés et élégants, formaient un
contraste singulier avec ceux de la voyageuse, misérables et souillés
par une longue marche. Elle se traînait avec peine, mais semblait
oublier sa fatigue pour égayer l’enfant par ces agaceries que les mères
seules savent trouver.

Le nourrisson y répondait par mille gazouillements et mille gestes
joyeux entremêlés d’embrassements.

Intéressé malgré lui, Marc s’approcha de la jeune femme pour lui
adresser la parole; mais en entendant le son de sa voix, celle-ci se
retourna brusquement et s’écria.

--Dieu! monsieur Marc!

--Mademoiselle Françoise! dit le garçon de bureau stupéfait.

--Ah! c’est une rencontre du bon Dieu, reprit la fleuriste, dont les
traits pâlis et fatigués se ranimèrent; voilà la première figure d’ami
que je trouve sur mon chemin.

--Mais que faites-vous ici? demanda Marc.

--D’où je viens? reprit Françoise; eh bien! vous ne voyez donc pas que
je l’ai, mon fils, mon trésor!... ce n’a pas été sans peine; mais enfin,
on me l’a rendu, et, maintenant, je défie bien qu’on me l’ôte! Cher sang
de mon cœur, va!

Elle avait rapproché l’enfant de ses lèvres et le couvrait de baisers.
Il la serra dans ses petits bras potelés, en répétant mam... man, mam...
man, avec cette accentuation saccadée des enfants qui s’essaient à
répéter les sons.

--Entendez-vous? il parle! s’écria Françoise triomphante. Est-il beau,
n’est-ce pas? et fort, cher monsieur Marc, et bien portant, et gai!...
Ah! Dieu m’a-t-il fait une grande grâce de me le rendre ainsi!

Et la grisette attendrie se remit à embrasser son fils avec une ivresse
triomphante.

Marc la regardait silencieusement. Cette exaltation de mère semblait
n’avoir rien qui l’étonnât; loin de là, on eût dit qu’il y trouvait ses
propres sensations: il laissa la tendresse de la jeune femme s’épancher
librement, et ne reprit qu’après une pause:

--J’avais su tout ce qui était arrivé: votre maladie, votre départ pour
chercher l’enfant, mais le petit était près de Gaillon, comment vous
trouvez-vous à Trévières?

--Ah! ce n’est pas volontairement, allez, reprit Françoise; j’ai eu bien
du tourment depuis que j’ai quitté Paris et il y en aurait pour
longtemps à vous conter.

--Donnez-moi d’abord le petit à porter, interrompit Marc; vous êtes
morte de fatigue.

Il avança les bras pour prendre l’enfant; mais celui-ci se rejeta sur
l’épaule de sa mère.

--Vous avez cru qu’il irait comme ça avec vous? dit Françoise en riant;
ah! bien oui, il ne connaît que moi: voilà deux mois qu’il vit, pour
ainsi dire, entre mes bras.

--Mais il vous tue, fit observer le garçon de bureau, qui avait été
frappé du changement opéré chez Françoise.

--Oh! ne croyez pas ça, reprit-elle en couvant l’enfant d’un regard
passionné, quand je ne l’ai plus je suis brisée; mais dès que je le
reprends, il me revient des forces. De sentir comme ça sa petite main
sur mon épaule et son haleine sur ma joue ça me soulage, ça m’empêche de
penser à autre chose. On dirait qu’il le sait, car il ne se laisse
prendre par personne; faut que ça soit toujours moi qui le porte!
n’est-ce pas, cher ange du bon Dieu?

Et elle recommença à caresser l’enfant, toute reconnaissante de la
fatigue qu’il lui imposait. Marc n’insista pas.

--Vous avez pu retrouver sans peine le petit? demanda-t-il.

--Parce que je suis arrivée avant les échanges, répliqua Françoise.
Figurez-vous, monsieur Marc, que maintenant dans les hospices, ils ont
pris la manière de faire des trocs d’enfants d’un endroit à l’autre. Ça
s’échange, tête pour tête, entre les administrations. Il y a des parents
qui, de peur de voir éloigner leurs enfants, les reprennent: comme ça on
a des bouches de moins à nourrir, et il est clair que l’hospice y gagne.

--Et les orphelins qui n’ont point de famille?

--Oh! ceux-là, ils ont encore la chance d’être adoptés par leurs pères
nourriciers; car vous savez qu’on donne les enfants trouvés en pension
dans les campagnes; il y a des gens qui s’attachent à ces pauvres
abandonnés comme si c’était leur sang, et, quand on leur demande de les
échanger contre un autre, ils ne peuvent pas comme ça transporter leur
affection à commandement, et abandonner l’ancien enfant qu’ils aiment
pour un nouveau qu’ils ne connaissent pas. J’en ai vu qui faisaient mal
à voir: ils priaient, ils suppliaient de leur laisser le petit, et le
monsieur de l’hospice leur répondait:--Alors, adoptez-le.--Mais nous
avons déjà notre famille que nous pouvons à peine nourrir,
répondaient-ils.--Alors, rendez-le, reprenait le monsieur. Les braves
gens se consultaient quelque temps, et ceux qui avaient trop de cœur,
finissaient par dire:--Eh bien, nous partagerons avec lui; nous le
garderons! C’était encore autant de gagné pour l’hospice.

--Oui, répliqua Marc, on exploite comme ça les bons cœurs, on espère
qu’ils auront plus d’amitié que de prudence, et on s’arrange pour mettre
à leur seule charge ce qui devrait être à la charge de tout le monde.
Pour nourrir le nouvel adopté, il faut que toute la famille mange un peu
moins que sa faim, et marche nu-pieds au lieu d’aller en sabots; mais
l’hospice prospère, il fait des économies. Dans le public, on dit que
c’est un établissement bien conduit! Je connais ça, moi qui ai été élevé
aux enfants trouvés!

--Vous, monsieur Marc? dit Françoise surprise.

--Oui, oui, reprit le garçon de bureau, qui semblait sous le poids de
souvenirs pénibles; mais il n’est pas question de moi, vous vouliez me
parler de votre petit!

--Eh bien! je vous disais donc que j’étais justement venue le jour des
échanges, reprit Françoise; il y avait de pauvres innocents à qui on
avait ôté leurs anciennes mères-nourrices, et qui les appelaient sans
pouvoir se consoler. La religieuse m’a dit qu’on en voyait de si
attachés, qu’ils dépérissaient à vue d’œil après l’échange, et
mouraient avant la fin du mois.

--Nouvelle économie pour l’hospice, murmura Marc.

--On était donc au moment de donner aussi mon fils à une nouvelle
nourrice quand je suis arrivée, reprit la grisette; mais j’ai dit tout
de suite que je venais pour le réclamer, et alors on m’a reçue bien
poliment. J’ai payé les dépenses qui avaient été faites pour le petit,
et je l’ai emporté comme une folle. Je n’aurais pas été plus heureuse si
je l’avais sauvé d’un naufrage.

--Et vous n’avez pas voulu reprendre la route de Paris?

--Oh! non! répliqua vivement Françoise. Paris m’aurait rappelé trop de
choses... Puis, j’aurais pu rencontrer... Non, je n’ai pas voulu
retourner à Paris, mais je suis allée à Louviers, espérant que je
trouverais à travailler de mon état; il n’y avait rien! à Évreux, on m’a
proposé une place dans un magasin, mais il eût fallu me séparer encore
du petit; je n’en ai pas eu la force. Alors on a dit que j’étais une
paresseuse, que les femmes comme nous ne devaient pas tant s’occuper de
leurs enfants, que c’était bon pour les bourgeoises qui n’avaient rien
autre chose à faire. Ça m’a navrée, monsieur Marc, car c’est vrai,
pourtant.

--Et vous avez continué à chercher du travail?

--Oui, n’importe lequel, pourvu qu’il me permît de rester avec mon
chérubin; mais partout j’étais renvoyée à cause de lui. Une pauvre
femme qui a un enfant dans les bras, c’est comme un homme infirme, on
pense qu’elle ne sera bonne à rien. Puis, quand on me demandait le nom
de son père, je balbutiais toujours et je devenais rouge, de sorte qu’on
me renvoyait avec un air de mépris. Je trouvais bien, de loin en loin, à
m’occuper; mais au bout de quelque temps, le travail manquait toujours;
aussi j’arrivai à me trouver presque sans ressources.

--Pauvre femme! murmura Marc en jetant à la jeune mère un regard
d’affectueuse compassion.

--Enfin, reprit Françoise, il y a huit jours, j’appris par hasard qu’une
dame dont j’avais été autrefois la protégée à Paris, habitait Bayeux; je
me décidai aussitôt et je partis à pied.

--Avec votre enfant?

--Oui. Oh! je crus d’abord que les forces me manqueraient; de lieue en
lieue je m’arrêtais et je m’asseyais sur la route en pleurant; mais le
petit riait et jouait avec les brins d’herbe, baisait mes larmes et
alors je reprenais courage. Des fermiers qui revenaient du marché me
prenaient aussi quelquefois en pitié, et me donnaient place dans leurs
chariots; des saulniers me faisaient monter sur celles de leurs mules
dont ils avaient vendu la charge; enfin, après huit jours de fatigues,
je suis arrivée hier matin à Bayeux.

--Et vous y avez trouvé votre ancienne protectrice?

--J’ai appris que, depuis un mois, elle était repartie pour Paris!

--Ah! pauvre créature! s’écria Marc en s’arrêtant tout court.

--Oh! oui, dit la jeune femme, à qui les larmes vinrent aux yeux; vous
avez raison de me plaindre, allez, car j’avais usé pour ce voyage toutes
mes forces, dépensé jusqu’au dernier sou, et il ne me restait même pas
de quoi donner à manger à ce pauvre innocent! Comprenez-vous, monsieur
Marc, n’avoir rien pour mon enfant! Cette idée me fit tourner le sang.
Je m’échappai, en courant devant moi, jusqu’à ce qu’on ne vît plus de
maisons (car je ne sais pourquoi je n’ose pas pleurer devant tout le
monde); et quand je me trouvai dans la campagne, je m’assis sur une
pierre, où je me laissai aller. Jules, qui ne comprenait rien, continua
d’abord à jouer et à me caresser comme d’habitude; mais, cette fois, le
cœur était trop malade: ses caresses, au lieu de me consoler, me
faisaient pleurer plus fort. J’étais comme folle, et je me répétais en
l’embrassant:--Plus rien... rien pour lui!... il faudra mourir tous
deux!... Personne pour avoir pitié de mon enfant!... Il faut croire que
dans ma douleur je parlais tout haut, car, au milieu de mes sanglots,
j’entendis tout à coup une voix qui me demandait:--Qu’avez-vous, pauvre
femme? Et en relevant la tête, j’aperçus un jeune homme à cheval, qui
s’était arrêté devant moi.

--Vous ne le connaissiez point?

--Non; mais le chagrin vous ouvre le cœur: je lui racontai, aussi
bien que je le pouvais en pleurant, ce qui m’était arrivé et comment je
me trouvais sans ressources. Alors il m’interrogea en détail sur ce que
je pouvais faire, et, après m’avoir bien écoutée, il me dit:

--Je suis attendu à Caen pour une affaire importante qui ne me permet
pas de m’arrêter; mais je vais vous remettre un billet avec lequel
j’espère que vous trouverez à vous placer.

Il tira alors un carnet, écrivit sur une feuille qu’il détacha, y mit
l’adresse et me la donna avec l’argent nécessaire pour continuer ma
route.

--Et ce billet? demanda Marc.

--Le voici, dit Françoise en présentant un petit papier plié sur lequel
le garçon de bureau lut:

CENTER
_A Madame Louis, propriétaire aux Motteux
(près Trévières)._

Il fit un mouvement de surprise.

--Connaissez-vous la personne? demanda Françoise.

--Je viens de la quitter, répondit Marc.

--Elle est donc en affaires avec votre maison? car c’est à votre tour de
me dire comment vous avez pu laisser votre bureau pour venir ici.

--Plus tard je vous le dirai, répondit Marc... pour le moment il faut
tâcher de faire accepter vos services par madame Louis. Il y a
maintenant aux Motteux sa petite-fille... une pauvre femme qui est aussi
bien malheureuse et qui vous trouvera, j’espère, prête à la consoler et
à lui rendre service.

--Ah! si je peux quelque chose, elle n’a qu’à parler, s’écria Françoise
avec l’empressement dévoué qui lui était naturel; ça rend si heureux de
faire plaisir aux autres, surtout quand ils souffrent. Mais qu’est-ce
qu’une pauvre créature comme moi pourrait faire pour la petite-fille de
madame Louis.

--Plus tard, si vous êtes reçue aux Motteux, vous le saurez, dit Marc;
aujourd’hui vous ne devez songer qu’à vous reposer; voici précisément
l’auberge qui m’avait été indiquée; entrons ensemble, il me reste encore
beaucoup de choses à vous demander.

Après avoir donné à son fils tous les soins que réclamait son âge, et
s’être assurée qu’il dormait paisiblement, Françoise descendit pour
rejoindre Marc.

Celui-ci avait fait apprêter un repas propre à réparer les forces
épuisées de la jeune femme, et tous deux se mirent à table.

Le garçon de bureau interrogea longuement la jeune fille sur son passé,
sur ses projets; on eût dit qu’il voulait entrer plus avant dans cette
âme et savoir jusqu’à quel point Honorine pourrait y trouver de la
sympathie et de l’appui. La fleuriste, étrangère à tout détour, se
laissa voir telle qu’elle était, déjà oublieuse d’un triste passé
qu’elle pardonnait, et n’ayant pour l’avenir d’autre rêve que son fils.
Aussi, après un long entretien, Marc demeura-t-il persuadé que la
rencontre de Françoise était un coup du ciel. Il pensa que s’il
réussissait à l’établir à la ferme près d’Honorine, celle-ci n’y serait
plus seule, et qu’il pourrait la quitter plus tranquille, sûr de lui
laisser quelqu’un qui saurait la servir et l’aimer.

Mais tandis qu’il songeait aux moyens d’assurer la réussite de ce
projet, Honorine se trouvait déjà aux prises avec les difficultés de sa
nouvelle position.



IX

Un gendre.


Restée seule avec sa petite fille, la mère Louis voulut mettre
sur-le-champ sa bonne volonté à l’épreuve, en l’occupant aux soins
domestiques dont elle-même avait l’habitude.

Bien qu’elle eût été jusqu’alors étrangère à ces travaux, la jeune femme
s’y soumit avec une résignation empressée. Elle était à cet âge où les
changements extrêmes découragent moins qu’ils n’excitent, et dans une de
ces heures d’exaltation qui rendent toute tâche possible. Résolue de
s’affranchir à tout prix, elle était prête à payer cet affranchissement
par la fatigue, les veilles, la souffrance même.

La fermière, qui triomphait d’avance des maladresses et des répugnances
de la dame de Paris, fut donc complétement trompée dans son attente.
Honorine obéissait à tous ses ordres, ne reculant devant aucun détail et
suppléait à l’habitude par l’intelligence.

Cette aptitude, loin de plaire à la vieille paysanne, l’irrita. Comme
toutes les femmes exclusivement appliquées aux détails du ménage, elle
tirait gloire de sa capacité reconnue et souffrait impatiemment tout ce
qui pouvait en amoindrir la valeur. Elle avait espéré jouir de sa
supériorité en constatant l’ignorance de la Parisienne, et jouer près
d’elle ce rôle de protectrice bourrue qui satisfaisait en même temps sa
vanité et sa mauvaise humeur; mais l’activité intelligente d’Honorine
dérangeait toutes ses espérances. A peine trouvait-elle, de loin en
loin, l’occasion d’une réprimande, reçue même trop doucement pour être
renouvelée.

Ce désappointement aigrit la vieille femme. Irritée de ne pouvoir
trouver sa petite-fille en faute, elle multiplia les ordres, demanda des
choses plus difficiles, les exigea plus rapidement. On eût dit une de
ces fées malfaisantes des vieux contes, soumettant quelque pauvre
princesse, _belle comme le jour_, à des épreuves au-dessus des forces
humaines.

Par malheur, Honorine n’avait pas de marraine toute-puissante qui pût
lui prêter le secours de sa baguette. Aussi ses forces et sa présence
d’esprit ne purent-elles longtemps suffire.

Elle avait, d’ailleurs, à surmonter, dans ses nouvelles fonctions, mille
difficultés, mille frayeurs, dont la volonté ne triomphait qu’avec
peine. Le vieux puits ruiné auquel la mère Louis l’envoyait lui donnait
le vertige; chaque fois qu’elle devait franchir le seuil, les aboiements
furieux du dogue enchaîné près de la porte la faisaient pâlir et
trembler. Mais ce fut encore bien pis, quand il fallut visiter les
étables avec la fermière, effleurer les taureaux qui lui jetaient, de
côté, un regard farouche, sentir sur sa joue l’haleine brûlante des
chevaux impatients de l’entrave, entendre toutes ces voix fauves hennir
et beugler à son oreille. Cependant, elle s’efforçait de cacher son
trouble, et la fermière, de plus en plus mécontente, redoublait
d’exigence. Enfin, elle s’écria aigrement:

--En v’là assez, voyons; c’est pas des métiers de Parisienne que tu
fais là. Je veux pas que tu _t’estermines_ par gloriole.

Honorine voulut répondre; la vieille femme l’interrompit.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle sèchement; on sait bien que tu ne
voudras pas en venir à _jubé_ (à repentance); les dames de Paris c’est
toujours un tantinet _jésuet_ (hypocrite); mais tu vas me suivre.

--Où cela? Madame.

--Chez le _mière_; faut ben qu’y sache que t’es ici; c’est ton oncle
après tout. Prends le panier qui est là; c’est de la victuaille sur quoi
il compte... Eh bien! est-ce que tu le trouves trop lourd?

--Non, dit Honorine, qui fit un effort violent pour enlever le panier.

--Est-elle glorieuse, grommela la mère Louis, avec un dépit concentré;
elle n’avouera pas qu’elle en a trop; c’est pour m’_erjuer_ (m’agacer),
eh bien! tant pis, elle le portera pour lui apprendre!

Et elle prit le chemin du bourg avec la jeune femme qui, chargée de son
fardeau, avait peine à la suivre.

M. Vorel n’habitait point à Trévières même. Sa maison, située sur la
gauche, n’était que la plus petite partie d’un ancien manoir dont le
docteur avait démoli le reste pour en vendre les pierres et la
charpente. Ce fragment d’édifice, revu et corrigé par son propriétaire,
ne conservait, d’ailleurs, plus rien de sa physionomie primitive. Le
docteur en avait fait un pavillon, sans autre caractère apparent que la
propreté. Tout y était entretenu avec un soin qui annonçait
l’intelligence et l’économie. Les crépis de chaux ne présentaient ni
lézardes ni soufflures; les volets, qui garnissaient toutes les
croisées, étaient parfaitement d’équerre sur leurs gonds; la vigne,
récemment taillée, courait régulièrement le long du cordon placé entre
le rez-de-chaussée et le premier étage, et les gouttières descendaient
du toit, sans aucune déviation, jusqu’à des tonneaux soigneusement
goudronnés.

Devant la maison se trouvait une petite cour défendue par une grille de
fer, et dont les pavés cimentés ne laissaient paraître ni le plus léger
brin d’herbe, ni la moindre mousse.

Cependant, cet air de bon entretien avait quelque chose de sec qui lui
ôtait son charme. On voyait bien partout la surveillance attentive du
propriétaire qui veut _conserver sa chose_, mais rien qui annonce qu’on
l’aime ou qu’on en jouit. La plupart des volets étaient fermés, la cour
restait déserte, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre.

Ce que l’on apercevait du jardin confirmait, en quelque sorte, ce
premier aspect. C’étaient des arbres fruitiers sévèrement taillés, des
plates-bandes tirées au cordeau et en pleine culture, mais pas un
arbuste, pas une fleur, rien de ce qui réjouit l’œil. Tout dans cette
demeure semblait soumis à une règle d’arithmétique: évidemment le maître
savait compter, mais il _n’avait pas de goût_!

Cette sévérité calculée donnait au pavillon du docteur, malgré son
élégance relative, une apparence plus triste encore que celle des
Motteux. A la ferme du moins, la création se montrait par instants au
milieu des dégradations et du désordre; le lierre tapissait les murs en
ruines, les gramens germaient autour de l’aire, et quelques fleurettes
s’épanouissaient sur la toiture de chaume. Puis il y avait le bruit, le
mouvement; c’était la vie en désordre, mais enfin la vie! Ici, c’était
la mort régulièrement administrée, mais toujours la mort!

Honorine, que la fatigue avait forcée de s’arrêter à une centaine de pas
du manoir, fut saisie, dès le premier coup d’œil de cet aspect morne,
et demanda si c’était le logis du docteur.

--Ah! t’es pressée d’arriver? dit la mère Louis ironiquement. Oui, c’est
la maison du _mière_; y la soigne plus que son âme; tu vas voir ça en
dedans. Ah! dame, y a pas de _varivara_ (désordre) chez lui; c’est
l’autel avant la grand’messe. Voyons, encore un coup de jarret, Madame
de Paris, nous voilà rendues.

Honorine fit un dernier effort et reprit le panier.

--Y a pas beaucoup de logement au manoir, reprit la fermière, mais aussi
y sont que trois; M. Vorel, le _grand’jodane_ et la Sureau. Une fière
servante, la Sureau! Y en a pas une pareille dans le pays. Mais le
_mière_ a toujours eu, comme ça, de la chance.

--Sauf pour son fils, à ce qu’il me semble, fit observer Honorine.

--De quoi! son fils? reprit l’ancienne meunière, parce qu’il est de la
famille de M. Matignon[A]? Voilà le _mière_ bien à plaindre! Il restera
toujours tuteur, donc, et c’est autant de gagné. Ah! y serait bien fâché
si les sorciers du pays pouvaient redonner de l’esprit au
_grand’jodane_. Ton oncle, vois-tu, c’est un _grec_ (avare) dans le
cœur; il a toujours faim de ce qui se garde.

Elles étaient arrivées à la porte du manoir: la mère Louis frappa.

Une servante déjà vieille, mais encore robuste, vint ouvrir.

C’était la Sureau, espèce de bête de somme qui servait le docteur depuis
trente ans sans avoir jamais reçu de lui autre chose que le vêtement et
la nourriture. Ses gages restaient aux mains de son maître, qui lui
avait promis de ne point l’oublier dans son testament. Cette espérance
était devenue l’unique pensée de la Sureau; elle vivait pour
l’accomplissement de ce rêve, elle y rapportait toutes ses actions;
c’était le règne de mille ans promis à son avenir. Fatigues, privations,
gronderies, elle se consolait de tout avec ce mot:

--Je serai sur le testament de Monsieur.

Elle salua la mère Louis du ton familier ordinaire aux vieux serviteurs.

--Eh bien! oùs’ que vous êtes restée? demanda-t-elle un peu brusquement,
j’attendais toujours après les œufs que vous aviez promis.

--Fallait-il pas tout laisser pour te les apporter, _dobiche_ (vieille
femme), répliqua la fermière, pourquoi que tu n’es pas venue les
chercher.

--J’ai pas eu le temps dans la _veprée_ (soirée).

--Eh bien! ni moi; chacun connaît midi à sa porte, vois-tu; j’avais une
vache malade... puis il m’est arrivé une Parisienne à la ferme; tu ne
vois pas?

--Ah! c’est une dame de Paris! dit la Sureau, qui jeta à Honorine un
regard soupçonneux et presque malveillant; et quoi donc qu’elle vient
faire au pays?

--C’est la fille du général, reprit la fermière avec une nuance
d’orgueil; elle n’a pas pris avec son mari, et alors elle est venue me
demander de la garder.

--Voyez-vous ça, dit la Sureau en continuant à regarder Honorine qui
rougissait; on a ben raison de dire que dans la grande ville les ménages
sont comme la caniviere au diable; le mâle et la femelle n’en valent
rien. Mais dites-moi donc, mam’Louis, si c’est la fille au général,
c’est la cousine à Zozo.

--Certainement.

--Ah bien! il va être joliment étonné; dis donc, Zozo, viens ici; il y a
une belle dame de Paris qui est ta parente; viens l’embrasser.

Celui qu’on appelait parut à la porte du pavillon. Bien qu’il eût trois
ans de plus qu’Honorine, sa taille ne dépassait pas celle d’un enfant.
Il avait les cheveux rares et blonds, les yeux gros, la mâchoire
pendante et le teint d’une blancheur blafarde. De longs poils follets,
témoignages d’une virilité manquée, garnissaient son menton et ses
joues.

Il s’avança d’abord, d’un air incertain et en se balançant, jusqu’à
moitié de la cour; mais dès que sa myopie lui permit de reconnaître la
fermière, il s’arrêta.

--Eh bien! approche donc, _grand’jodane_, s’écria celle-ci; est-il mal
_housté_ (habillé) au moins; toujours les bas sur les talons. Avec ça
qu’il marche de travers comme un chien qui revient de vêpres; c’est ma
vraie croix que ce failli gars de rien du tout.

L’idiot, qui était d’abord resté immobile, fit un mouvement pour rentrer
au manoir; Honorine en eut pitié; elle courut à lui, prit sa main et dit
doucement:

--C’est moi, monsieur Henri, qui suis votre cousine, ne voulez-vous
point me souhaiter la bien-venue?

Zozo, rassuré par cette douce voix, regarda la jeune femme dont il
n’avait pu, de loin, distinguer les traits, et parut frappé
d’admiration.

--Ma cou.... cousine! répéta-t-il avec un bégaiement qui semblait moins
chez lui un défaut d’organe que l’effet de la timidité.

Et ses yeux restèrent fixés sur le visage triste et charmant de la jeune
femme.

--Eh bien! embrasse-la donc, _jodane_, s’écria la mère Louis avec un
gros rire.

L’idiot fit un mouvement pour obéir, mais la crainte l’arrêta: Honorine
pencha en souriant son front jusqu’à ses lèvres.

--Oh! ma....a cousine, vous n’êtes pas mé...méchante.... vous!
bégaya-t-il.

--C’est-à-dire que nous autres nous le sommes? interrompit la fermière
qui fit un geste de menace.

Par un mouvement instinctif, l’idiot se rangea contre Honorine, comme
s’il eût déjà compté sur sa protection.

--Ce n’est point la pensée de M. Henri, reprit celle-ci d’un ton
conciliant; il a seulement voulu me dire une chose aimable, et je l’en
remercie! J’espère que nous serons bons amis.

--Oh! ou...i... oui, répliqua Zozo, avec une sorte de vivacité; je vous
fe....ferai des corbeilles.

--C’est tout ce qu’y peut faire, le pauvre innocent! dit la Sureau avec
commisération; y tresse des paniers de jonc pour ses amis..... ça n’peut
servir à rien; mais y croit vous rendre service.

--V’là pourquoi il n’a jamais voulu m’en faire à moi, le _souton_
(dissimulé), reprit la fermière; du reste, je m’en bats l’œil; amitié
de crapaud ne fait pas de profit; mais, voyons, où est le _mière_, il
faut que je lui mène la Parisienne.

--Le voici, dit la Sureau en montrant le médecin qui descendait le
perron.

Il avait vu arriver la fermière avec sa petite-fille; mais, fidèle à son
habitude de prudence, il s’était décidé à écouter la conversation des
trois femmes avant de se montrer.

En apprenant qu’Honorine arrivait aux Motteux pour y rester, il n’avait
pu réprimer un tressaillement d’inquiétude. Son front se plissa et ses
sourcils grisonnants se rapprochèrent. Il était évident que cette
arrivée imprévue dérangeait quelque projet longuement médité. Il pencha
la tête en portant la main à ses lèvres, comme il avait coutume de faire
lorsqu’une difficulté à résoudre l’absorbait, et demeura à la même place
jusqu’à ce que la voix de la mère Louis se fît entendre de plus près. Il
sortit alors brusquement de sa rêverie. L’expression soucieuse de ses
traits s’effaça sous cette espèce de rire _normal_ dont nous avons déjà
parlé, et il s’avança sur le perron avec tous les signes de la surprise
et de l’empressement.

--Suis-je bien éveillé! madame de Luxeuil ici! s’écria-t-il, en courant
au-devant de la jeune femme les mains tendues; par quel heureux
hasard..... comment se fait-il?.... mais vous n’êtes point seule?

--On va vous conter tout ça, dit la fermière qui montait le perron en
soufflant. J’ai tant _vosté_ (couru) aujourd’hui, que les jambes me
rentrent dans l’estomac; voyons, arrivez donc, vous vous ferez des
politesses plus tard.

Le docteur, qui se confondait en humilités près d’Honorine, lui offrit
le bras et la conduisit au salon.

C’était une grande pièce boisée, sans autre ameublement que des chaises,
une table et un casier formant pharmacie. Vorel s’excusa de recevoir
madame de Luxeuil dans son pauvre logis de médecin de campagne.

--En v’là un _gas mentoux_ (menteur), s’écria la mère Louis, y rabaisse
sa _turne_ (cabane) pour qu’on l’admire.

--Vous oubliez qui est madame et d’où elle arrive? fit observer Vorel
avec respect.

--Eh ben, quoi? elle arrive de Paris; le pays de la noblesse à
Martin-Firou, gilet de velours et ventre de son.

--Ce proverbe peut être vrai pour beaucoup de gens, reprit le médecin en
souriant, mais pour madame de Luxeuil...

--Ah! non; elle, c’est pas ce soulier-là qui la blesse, interrompit
l’ancienne meunière; mais elle n’en a pas moins sa croix à porter, et la
preuve c’est qu’elle s’en est fui de Paris.

La mère Louis se mit alors à raconter au docteur l’arrivée de la jeune
femme à la ferme et tout ce qui s’était passé entre elles.

--Je voulais la renvoyer, dit-elle en finissant, mais elle a tant
_pigné_ (pleuré) qu’a ben fallu la garder.

--Il me semble que vous ne pouviez avoir un seul instant d’hésitation,
répliqua le médecin de sa voix caressante: recevoir madame doit être
pour vous, pour nous tous, un devoir et un plaisir.

--Merci, j’aime pas ce qui me dérange, moi, répondit grossièrement la
fermière, et j’aurais autant aimé qu’elle restât chez elle.

--Mon Dieu! Madame a suivi un premier mouvement de dépit bien naturel,
reprit le docteur, et je dirais de plus que j’en espère un heureux
résultat.

--A cause donc? demanda la paysanne.

--A cause de la hardiesse même de la démarche. Ce sera pour M. de
Luxeuil une leçon qui le rendra plus circonspect.

--Vous croyez?

--Il devra tout faire pour qu’on oublie un pareil éclat.

--Eh bien, alors, reprit la mère Louis, rien n’empêche la petite de
retourner avec lui.

--Moi! interrompit Honorine, oh! c’est impossible, Madame.

--Impossible! impossible, ma chère, c’est ce qu’on verra, reprit la
fermière aigrement: on n’est pas mari et femme pour jouer aux quatre
coins, peut-être! S’y a moyen de vous remettre ensemble, faut vous
remettre. Le _mière_ se chargera d’arranger la chose.

--Ah! ce n’est point là ce dont nous étions convenues! s’écria Honorine
les larmes aux yeux; je m’étais engagée à ne point être pour vous une
gêne, et à vous servir selon mes forces; j’ai tâché de tenir ma
promesse, pourquoi revenir sur la vôtre?

L’allusion d’Honorine aux efforts qu’elle avait faits pour se rendre
utile depuis son arrivée, loin de toucher la fermière, ralluma sa
mauvaise humeur.

--Ah! tu me reproches déjà tes services! s’écria-t-elle; eh ben, je n’en
veux plus.

--Mais, Madame...

--Non, je n’en veux plus. Aussi bien, ça n’aurait pas pu durer; c’était
un feu de paille: tu ne feras plus rien, je te nourrirai comme les
chapons, d’ici que le _mière_ ait réglé l’affaire avec ton homme.
Allons, c’est décidé, ainsi, il est inutile de _vessiner_ (tourner)
autour de moi; j’en veux plus entendre parler, que je te dis.

La paysanne écarta de la main Honorine, qui s’était approchée pour
renouveler ses prières, et reprit, en grommelant, le panier que la
Sureau venait de rapporter. Vorel parut affligé de sa brusquerie.

--Que madame de Luxeuil pardonne, dit-il, en souriant avec intention; on
est un peu vif dans le Bessin, mais on n’est pas si diable qu’on le
paraît. Nous mettrons toute la réserve désirable dans une pareille
affaire, et j’ose espérer qu’elle se terminera heureusement. Ce soir
même je vais écrire à Paris.

--A propos d’écriture, et mes mémoires? interrompit la fermière; voilà
huit jours que vous devez les régler.

--Je n’ai pu trouver encore un instant, objecta Vorel; mais au premier
jour...

--C’est ça! reprit madame Louis avec humeur; y n’a pas le temps d’écrire
à Paris. C’est comme l’an dernier, qu’y m’a fait manquer la vente de mon
grain par le retard d’une lettre; mais aussi ça lui a fait mieux vendre
le sien.

--Allons, ma mère, encore cette histoire! dit le médecin qui ne put se
défendre d’un geste d’impatience.

--Tiens! il y a peut-être pas de raison pour que j’m’en souvienne,
reprit la vieille femme; j’ai perdu de l’affaire plus de soixante écus.
Faut-il être malheureuse d’avoir pas été éduquée et de ne pouvoir
chiffrer toute seule!

--Prenez un commis, dit Vorel ironiquement.

--Eh bien! pourquoi donc que j’en prendrai pas? s’écria la mère Louis,
chez qui couvait depuis longtemps une colère que la plaisanterie du
docteur fit éclater. Oui, j’en gagerai un. Ah! vous croyez me défier;
vous vous dites:--La bonne femme peut pas s’passer de moi, et alors vous
prenez votre air de petit bon Dieu sur une pelle; mais j’veux faire mes
comptes chez moi; j’aurai quéqu’un.

Et se tournant tout à coup vers Honorine:

--Mais, à propos, tu es une savante, toi, dit-elle; tu dois savoir
l’orthographe et compter en centimes, comme ils veulent à c’t’heure.

Honorine répondit affirmativement.

--Alors, reprit la mère Louis en jetant au médecin un regard de
triomphe, je te garde! ça sera un commis tout trouvé.

--Parlez-vous sérieusement, Madame? s’écria la jeune femme avec un geste
de joie.

--Puisque je te le dis, interrompit la fermière; à preuve que le _mière_
va te donner les quittances qu’il avait pour établir les comptes.
Voyons, dépêchez-vous, mon gendre.

La fermière ne se servait de cette dernière désignation avec Vorel que
dans les moments d’irritation sérieuse. Le médecin parut inquiet.

--C’est une plaisanterie, dit-il en exagérant son sourire habituel; la
chère maman Louis ne voudrait point m’enlever ainsi mon emploi.

--C’est vous qui l’avez proposé et maintenant c’est accepté, répliqua la
paysanne avec résolution; la petite fera mon affaire.

--Mais vous ne l’aurez point toujours! fit observer Vorel qui continuait
à sourire.

--Pourquoi ça, si elle veut rester aux Motteux? demanda la mère Louis.

--Rappelez-vous donc ce que vous me disiez tout à l’heure, qu’il fallait
travailler à une réconciliation.

--Puisqu’elle a répondu qu’elle refusait! s’écria la fermière, dont les
opinions avaient changé avec les intérêts; faudrait peut-être la
renvoyer avec ce _gadolier_ (mauvais sujet), qui la rend plus
malheureuse que les pavés.

--Prenez garde, reprit Vorel gravement; ce _gadolier_, comme vous
l’appelez, a le droit en sa faveur, et il viendra ici la reprendre de
force.

--Lui!

--Et il faudra bien que vous la laissiez aller.

--C’est ce que nous verrons! s’écria la paysanne, qui, dans la
disposition agressive de son humeur, fut pour ainsi dire encouragée par
cette menace. Ah! on viendra pour m’arracher ma petite-fille; alors ça
sera aux juges à décider! J’en appellerai jusqu’au Père éternel,
d’abord, quand je devrais mander ma dernière chemise! Qu’il vienne un
peu ce gas de Paris, je lui montrerai que Taupin vaut bien Marotte!
N’aie pas peur, ma petite, s’il faut des procès nous lui en ferons, et
en attendant tu chiffreras pour moi. Voyons, à la fin de tout, je vous
dis que je veux les quittances, mon gendre!

Vorel comprit qu’un plus long débat ne ferait que raffermir la
résolution de la fermière, et il lui remit les papiers qu’elle
demandait.

L’espoir d’échapper à la dépendance du médecin par l’entremise de la
jeune femme avait complétement changé les dispositions de la mère Louis,
et la menace d’une lutte à soutenir contre de Luxeuil était plutôt
propre à la confirmer dans sa nouvelle résolution qu’à l’en détourner.
Il y avait chez elle trop de sang normand pour que la nécessité de
défendre un bien devant le juge ne le lui rendît pas plus précieux.

En arrivant à la ferme, elle conduisit Honorine à la chambre qu’elle lui
destinait, comme pour constater sa résolution de la garder, y fit porter
le livre de compte, une table pour écrire, et aida la jeune femme à tout
ranger.

Mais tant de fatigues et d’émotions avaient épuisé cette dernière: après
quelques efforts, elle se laissa tomber au bord du lit qu’elle voulait
préparer, et porta les deux mains à son front.

--Qu’est-ce qu’y lui prend donc? dit la mère Louis en courant à elle.

--Je ne sais, balbutia Honorine, je vois... tout flotter... devant mes
yeux.

--Par exemple! va pas tomber en faiblesse! s’écria la fermière en la
soutenant; j’étais bien sûre que tu en faisais trop pour tes forces!...
Pourquoi donc que tu t’es pas reposée... Y a-t-il du bon sens de se
mettre dans un pareil état... et puis..... V’là que j’y pense, je t’ai
rien proposé quand t’es arrivée; t’as besoin peut-être.

--En effet, murmura Honorine, je n’ai rien pris depuis ce matin.

La fermière recula.

--Qu’est-ce que tu dis là? s’écria-t-elle, malheureuse! et t’as pas
demandé?...

--Je ne voulais... rien déranger... aux habitudes, dit Honorine, qui
continuait à lutter contre sa défaillance.

La mère Louis joignit les mains avec une exclamation de surprise dans
laquelle perçait une sorte d’admiration. La réserve de la jeune femme
était un mérite trop à portée de cette nature plutôt grossière que
mauvaise, pour qu’elle n’en fût pas touchée. A la pensée que sa
petite-fille avait eu faim chez elle sans rien dire, elle sentit une
larme lui venir dans les yeux.

--C’est aussi passer la plaisanterie! s’écria-t-elle. A-t-on jamais vu!
elle se serait laissée périr plutôt que de donner de l’embarras... et on
dit encore la Parisienne!... Ici Marie-Jeanne, François! apportez tout
ce qu’y a à manger dans la maison! Et dire que j’ai pas pensé plus
tôt... non, y a des jours comme ça, où je suis une vraie Iroquoise...
Attends, petite, attends _mezette_ (mésange); je vais te chercher
queuque chose qui te remettra.

La mère Louis sortit en trottant et revint bientôt avec une bouteille de
cassis dont elle força sa petite-fille à boire quelques gouttes; de leur
côté, les servantes apportèrent des fruits, des viandes, du laitage: en
un instant la table fut couverte.

La fermière voulait forcer Honorine à manger de tout, prétendant que si
elle refusait, ce serait preuve de rancune. La jeune femme eut beaucoup
de peine à se défendre et à faire comprendre qu’un peu de lait et
quelques heures de repos suffiraient pour la remettre. La mère Louis ne
se rendit que sur la promesse qu’elle se _dédommagerait le lendemain_.
Elle arrangea elle-même l’oreiller d’Honorine, tendit une nappe devant
la fenêtre qui n’avait point de rideau, se retira sur la pointe du pied
en lui recommandant de dormir la grasse matinée et descendit pour
empêcher tout bruit qui eût troublé son sommeil.

La révolution opérée ne pouvait être plus complète; Honorine était
maintenant _sa petite-fille_, ce n’était plus _la dame de Paris_.

Mais pendant que ce changement favorable s’opérait aux Motteux, Vorel
parcourait le jardin du manoir les bras croisés, la tête basse et les
lèvres serrées. Ce qui venait de se passer entre lui et la mère Louis
avait trompé toutes ses espérances, et en assurant le séjour d’Honorine
à la ferme, lui donnait une dangereuse rivale. Il n’ignorait point qu’en
cédant à son influence, la mère Louis avait contre lui une haine
tempérée de crainte qui ne demandait que l’occasion pour s’exprimer et
grandir. S’il ne réussissait à éloigner la jeune femme, sa domination
était donc compromise, et, par suite peut-être, toutes ses espérances de
richesse anéanties!

Cette dernière pensée coula au cœur de Vorel comme un venin et y
alluma une sourde haine contre sa nièce. Une fois déjà elle avait fait
obstacle à ses projets, en lui échappant pour passer aux mains de la
prieure de Tours. Depuis, près de vingt années avaient été consacrées à
réparer cet échec, et l’enfant devenue femme menaçait de nouveau son
édifice de ruses! Une telle persistance ressemblait à de la fatalité;
évidemment Honorine était l’archange destiné à le perdre, s’il ne
réussissait à s’en délivrer.

A la ville, le lever du soleil n’est qu’un changement de sensation pour
le regard, tout au plus un réveil de la pensée et de l’action; mais, à
la ferme, c’est l’apparition d’un nouveau monde: la différence de la
nuit et du jour n’y est point seulement un contraste d’optique, c’est la
manifestation de deux formes distinctes de la création. Le monde des
ombres rentre au repos pour laisser paraître le monde de lumière. Les
cris de l’oiseau de nuit s’éteignent; la bête fauve, dont l’ombre
rôdait autour des habitations, disparaît dans les bois; les lumières
mystérieuses s’évanouissent, la brise plaintive tombe, les rumeurs des
eaux s’apaisent, et tout à coup, aux lueurs rougissantes de l’aurore,
les pinsons s’éveillent dans les feuilles, les grands bois sortent de
l’obscurité étincelante de rosée; les aboiements des chiens
retentissent, et les appels des travailleurs se font entendre. L’homme
reprend possession de son domaine; la création entière semble célébrer
la réapparition de son roi!

Honorine fut réveillée par ce concert de lumières et d’harmonie. L’aube
illuminait sa chambre de joyeux rayons, et les parfums qu’exhale au
matin la sève ravivée pénétraient jusqu’à son lit par les vitrages à
demi brisés.

Elle se leva ranimée et courut à la fenêtre. Les brumes qui
enveloppaient la vallée commençaient à se soulever, montrant au loin des
percées lumineuses dans lesquelles scintillaient les toits du hameau.

Les servantes traversaient la cour en chantant; les vaches mugissaient
dans leurs étables, les pigeons roucoulaient sur les toits de chaume;
tout respirait enfin je ne sais quelle gaieté agreste et vivace! c’était
comme un réveil de la vie, mais plus facile, plus calme et pour ainsi
dire renouvelée!

Quelle que fût la préoccupation de la jeune femme, elle ne put échapper
à cette influence bienfaisante du matin. Aussi la mère Louis
poussa-t-elle une exclamation de joie en entrant.

--Ah! vertudieu! à la bonne heure, voilà ses couleurs revenues,
s’écria-t-elle en l’embrassant; eh bien! comment que t’as dormi dans
notre _logane_ (cabane), petiote?

--Fort bien, Madame, répondit Honorine timidement.

--Et t’as pas fait de mauvais rêves? T’as pas vu de _hans_ (fantômes)?
Dame! c’est pas gentil comme dans vos palais de Paris; mais
l’accoutumance fait la jouissance. Nous tâcherons, d’ailleurs, de
l’arranger un peu ton nid.

--Tel qu’il est j’en suis satisfaite, dit Honorine, et je ne demande
rien de plus, Madame.

--M’appelle donc pas comme ça, interrompit la fermière avec une grosse
bonhomie. Voyons, ma _mezette_ (mésange), parle-moi d’amitié, et dis-moi
mère Louis... Tu me gardes peut-être rancune d’hier.

--Oh! ne le croyez pas, Madame.

--Encore!

--Non... ma mère, reprit Honorine en levant sur la paysanne un regard
plus rassuré; ma mère, puisque vous me permettez de me dire votre fille.

--Si je te le permets! est-ce que c’est pas un droit? Allons, allons,
_mezette_, tu verras que nous nous entendrons. Mais, pour le quart
d’heure, il faut que tu descendes, vu qu’il y a en bas l’homme qui t’a
conduite ici.

--Marc?

--Oui, il vient d’arriver avec une femme; je leur ai fait servir à
déjeuner... car y faut pas croire, d’après ce qui t’est arrivé hier, que
ta grand’mère soit avaricieuse, au moins! Vertudieu! j’suis jamais plus
contente que quand j’peux faire manger mon bien par de braves gens...
Aussi je leur ai fait servir du meilleur.



X

Adieux.


Honorine suivit la mère Louis, et trouva Marc et Françoise assis devant
une table, sur laquelle la fermière avait fait entasser tout ce qui
pouvait se manger à la ferme. Il était évident qu’elle tenait à rétablir
sa réputation aux yeux de sa petite-fille, et à racheter, à ses propres
yeux, son oubli de la veille. C’était de l’hospitalité, exaltée par le
remords!

--Vois-tu, dit-elle en entrant, les voilà qui _s’empaffent_ (se
rassasient) à discrétion; vous dérangez point, braves gens; table servie
doit être amie. Vous voyez que ce matin la petite est gaillarde comme le
_moisson d’arbanie_ (le moineau).

--Madame est-elle vraiment comme elle le souhaitait? demanda Marc, qui
s’était levé et dont le regard interrogateur donnait un double sens à
ses paroles.

--Oui, dit Honorine avec intention, ne vous inquiétez point pour moi,
monsieur Marc, tout ira bien.

Le garçon de bureau parut respirer plus librement.

--J’en réponds que ça ira bien, reprit la mère Louis, qui n’avait vu,
dans la question et dans la réponse échangées, qu’une allusion à
l’indisposition de la veille; avant un mois je parie vous l’engraisser
que vous ne la reconnaîtrez plus. Je me charge de sa santé, moi! Pas
vrai, petite, que tu me laisseras être ton _mière_? Oh! c’est qu’elle
n’a plus peur de moi; nous sommes toutes deux maintenant à pain et à
pot; mais remettez-vous donc à table!

--Faites excuse, Madame, dit Marc, nous avons fini; mais puisque vous
nous êtes si bonne, ça m’enhardit à vous adresser une demande.

--Qu’est-ce que c’est?

--Voici une jeune femme qui a besoin et bonne volonté de gagner sa vie.
On lui a dit qu’elle trouverait du travail à la ferme, et alors elle est
venue...

--Ah! c’est pour ça, dit la mère Louis, qui changea subitement de ton et
jeta sur Françoise un regard inquisitorial, et qu’est-ce qu’elle fait,
votre protégée?

--Tout ce qu’on m’ordonnera, Madame, dit Françoise avec soumission.

--Ce qui veut dire que vous ne savez rien, reprit la fermière rudement;
ça ne peut pas nous aller, ma chère; d’ailleurs, vous avez les mains
trop blanches pour nous autres gens de la campagne; vous vous êtes
trompée de maison.

--Pardonnez-moi, dit Marc, elle était adressée à la ferme par une
personne qui lui a remis une lettre.

--Qui ça?

--Un Monsieur bien bon, reprit Françoise en présentant le billet; il m’a
dit qu’il était le voisin de Madame.

--Donnez à la _mezette_; j’ai pas d’assez bons yeux pour lire l’écriture
de main... Un voisin des Motteux?... Qui donc que ça peut être?

Honorine ouvrit le billet, regarda la signature et tressaillit.

--M. de Gausson, s’écria-t-elle.

--Ah! c’est le beau brun, reprit l’ancienne meunière; c’est différent;
je l’aime tout plein.

--Il est donc ici? demanda Honorine agitée.

--Mais certainement, reprit la mère Louis; il demeure à son vieux
pigeonnier de Vert-Bec; est-ce que tu le connais aussi?

--Je l’ai vu à Paris.

--Tiens, c’est juste, il en est... eh ben, comme ça se trouve... y vient
souvent aux Motteux, vous pourrez refaire connaissance; mais voyons donc
ce qu’elle chante sa lettre.

Honorine lut:

	 «Chère madame Louis,

»Je vous adresse une pauvre femme que je recommande à votre bon
     cœur. Procurez-lui du travail; elle paraît douce, pleine de zèle
     et de bons sentiments. A mon retour, j’irai vous remercier de ce
     que vous aurez fait pour elle.

»Je vous avertis que le gros Lorry a vendu ses foins 37 francs le
     millier.

RIGHT
«De Gausson.»

--Voyez-vous, s’écria la mère Louis, frappée surtout de ce dernier
renseignement qui formait comme la péroraison de la supplique de Marcel;
37 fr. le millier, quand mon gendre voulait me les faire livrer à 34;
c’est comme ça qu’y prend mes intérêts! on ne peut compter sur
personne.

--Sauf sur M. de Gausson, fit observer Honorine en souriant.

--C’est vrai qu’il est bien gentil d’avoir pensé à moi, reprit la mère
Louis; du reste, je l’ai toujours dit, c’est un _fel_ gars.

--Aussi vous ne refusez point sa protégée, ma mère, continua la jeune
femme; il la recommande _à votre bon cœur_, et il doit venir vous
remercier à son retour, il faut bien, pour cela, que vous fassiez
quelque chose.

--Tu crois, dit la fermière adoucie; eh bien! nous verrons. Mais
qu’est-ce qu’on peut faire de quéqu’un qu’a un enfant sur les bras!...
encore si elle pouvait coudre... laver!

Françoise se hâta de répondre qu’elle le pouvait.

--Alors on vous prendra... mais rien qu’à l’essai! dit la fermière qui,
au milieu même de ses entraînements, gardait quelque chose de la
prudence normande; vous demeurez à Trévières, pas vrai?

--Elle est arrivée hier, fit observer Marc, et ne demeure encore nulle
part.

--Ah! elle est sur le pavé, reprit la mère Louis avec brusquerie, mais
en jetant à Françoise un regard plus attentif; il faut bien pourtant
qu’elle trouve une niche pour elle et son petit.

--Je chercherai, Madame...

--Oui, mais y faut un ménage, et m’est avis que vous portez tout votre
faix dans votre bonnet de nuit! Y a bien ici, au bout du petit bois, la
_turne_ de l’ancien garde qu’on pourrait vous prêter.

--Ah! Madame! s’écria Françoise attendrie, comment vous remercier...

--C’est qu’en attendant, je vous avertis, reprit la mère Louis toujours
précautionneuse, si j’trouve à la louer plus tard, faudra déménager...
mais pour le moment vous serez toujours à l’abri avec le petit... Quel
âge qu’il a vot’gars?

--Trente mois, Madame.

--C’est éveillé comme un _jacquet_ (écureuil), donnez-le moi donc un
peu.

--Mon Dieu! je vous demande bien pardon, dit timidement Françoise, mais
il est si accoutumé à moi qu’il ne veut point me quitter... Veux-tu
aller à madame?

L’enfant regarda la fermière, et, trompé sans doute par son costume qui
lui rappela son ancienne nourrice, il se jeta dans ses bras avec un cri
joyeux.

--Vous le voyez qu’il veut bien venir, dit la mère Louis en le faisant
sauter.

--C’est la première fois! répliqua Françoise étonnée, et madame est la
seule personne qui ne lui ait point fait peur.

--Et pourquoi donc que je lui ferais peur à ce pauvre friquet, dit la
paysanne visiblement flattée de l’exception faite en sa faveur par
l’enfant; ces petits, ça sent le monde, voyez-vous; ça a l’instinct de
connaître les bons des _maxis_ (méchants); pas vrai, mon _jacquet_;
allons, gazouille; grimpe sur ma _falle_ (estomac); a-t-y l’air _dégoté_
au moins; je veux que nous soyons bons amis. Dites donc, ma fille,
comment qu’on vous appelle?

--Françoise, Madame.

--Eh bien, Françoise, faudra que vous preniez tous les soirs une
_guichonnée_ de lait à la ferme pour le petit.

--Ah! Madame, que de bontés!...

--Je vous dis pas que ça sera une rente à perpétuité, au moins; mais
pour le quart d’heure l’enfant en profitera.

Honorine se joignit à Françoise et à Marc pour remercier la mère Louis,
dont leur reconnaissance exalta la bonne volonté, et qui voulut établir
sur-le-champ la grisette dans l’ancienne maison du garde.

Celle-ci, placée à la lisière du taillis, sur le penchant du coteau qui
domine au nord la rivière d’Esque, avait quelque chose de sauvage, qui
formait contraste avec les autres habitations du pays. Sa vue, bornée de
tous côtés par les fourrés, ne s’étendait que sur une friche semée de
rochers et de touffes de chênes, tandis qu’un peu plus bas, le coteau,
soigneusement cultivé, présentait à l’œil des vergers, des champs de
blé vert et des prairies entrecoupées de maisonnettes blanches.

Mais après tant d’épreuves, l’aspect d’un toit qui pût abriter son fils
ne pouvait manquer, quel qu’il fût, de réjouir Françoise. Douée
d’ailleurs de cette heureuse souplesse, qui fait que les désirs
s’abaissent ou s’élèvent selon la situation, comme une eau docile qui
prend d’elle-même son niveau, la grisette n’avait à combattre ni le
regret des biens perdus, ni l’ajournement des biens espérés. Elle
recevait de Dieu son bonheur au jour le jour, sans se tourmenter de ce
qu’il avait été la veille, de ce qu’il serait le lendemain. Aussi
lorsque, après avoir mis en ordre le pauvre ménage de la maison des
taillis, elle se retrouva, le soir, devant un feu de broussailles, et
son enfant endormi sur ses genoux, sa pensée ne se reporta point vers
les angoisses qu’elle venait de traverser, mais sur le secours inespéré
qui lui était offert. Satisfaite d’avoir trouvé, comme l’oiseau du ciel,
un nid et le repos du soir, elle ne porta pas plus loin ses regards et
attendit tranquillement le sommeil.

Quant à Honorine, de retour à la ferme, elle y avait trouvé une réponse
d’Arthur à la lettre écrite avant son départ.

Sans entrer dans aucune explication, de Luxeuil déclarait consentir
provisoirement à son séjour près de sa grand’mère, et lui demandait une
procuration qui lui permît d’exercer les droits qu’elle avait déclaré
lui abandonner.

La lettre était courte, sans allusions, et ne laissait aucun moyen de
deviner les intentions d’Arthur pour l’avenir.

En tous cas, le présent semblait assuré et la jeune femme pouvait
espérer qu’emporté par le tourbillon du monde, son mari finirait par
l’oublier. Trop de prévoyance d’ailleurs eût entraîné trop
d’inquiétudes; elle résolut de se laisser aller au courant des
événements, sans ajouter au poids de chaque jour celui d’un avenir
incertain.

Rien ne retenait plus Marc à la ferme; il prit congé d’Honorine qui, au
moment de le quitter, se sentit saisie d’un attendrissement mêlé
d’angoisses. Malgré l’évidence du service reçu, la révélation d’Arthur
continuait à la troubler: elle eût voulu réhabiliter dans son propre
jugement celui dont elle avait obtenu le secours, ennoblir sa
reconnaissance par l’estime, glorifier enfin un dévouement dont elle
profitait sans pouvoir l’avouer!

Au moment où Marc se découvrit en répétant d’un accent ému, un dernier
adieu, elle lui saisit la main et s’écria:

--Vous ne partirez pas ainsi sans m’avoir ôté mes doutes! on vous a
accusé devant moi!... mais ce qu’on a dit était un mensonge, avouez-le,
je vous en conjure à mains jointes; avouez-le, à moi, à moi seule! je ne
vous demande pas d’explication, dites seulement: non! et je vous
croirai.

Au premier mot prononcé par la jeune femme, Marc était devenu très-pâle;
il retira sa main et répondit à voix basse:

--Madame n’a-t-elle point vu que je n’avais rien à répondre, quand
monsieur de Luxeuil m’a accusé?

--Oui, dit vivement Honorine, mais quelque motif... que j’ignore... vous
a sans doute forcé à vous taire.

Il secoua la tête.

--Je me suis tu parce qu’il disait la vérité, répliqua-t-il sourdement.

Honorine le regarda.

--Mais alors, reprit-elle troublée, si vous avez été.... si vous êtes...
ce qu’il a dit, que peut-il y avoir eu de commun entre vous et ma mère?
Pourquoi ce dévouement dont je ne puis désormais soupçonner la
sincérité? Quel intérêt trouvez-vous à me défendre?

--Vous m’avez déjà fait cette question, murmura Marc.

--Et vous m’avez répondu: plus tard!

--Oui, plus tard..... peut-être... peut-être aussi jamais! cela dépendra
de vous.

--De moi? comment faut-il vous supplier alors?

--Ne suppliez pas, c’est inutile... pour me faire parler il faut autre
chose que vos désirs d’aujourd’hui... car je comprends bien, allez,
pourquoi ces questions! Vous êtes triste d’être protégée par un réprouvé
comme moi; vous voudriez ne pas être obligée de me mépriser, le mépris
gêne la reconnaissance! mais je n’en attends pas; vous ne m’en devez
pas!

--Que dites-vous?

--Non; tout ce que je vous demande c’est d’avoir confiance! c’est quand
vous aurez besoin de moi, de me faire signe, c’est de me regarder comme
votre chien, de me dire: va là, viens ici! et j’irai, je viendrai! de
vous servir de moi sans vous inquiéter de moi; de me regarder comme une
chose qui est à vous et dont vous pouvez tout faire pour votre bonheur.

Honorine fut remuée jusqu’au fond du cœur. Le ton de Marc n’avait ni
l’élévation ni l’élan que donne l’exaltation; il était bas, presque
calme, mais profond. On sentait qu’il n’y avait là aucune surexcitation
passagère; c’était l’expression d’un sentiment depuis longtemps maître
de l’âme tout entière, et qui en était devenu pour ainsi dire l’état.

--Et vous pensez que je puis accepter un échange aussi inégal,
s’écria-t-elle, les yeux fixés sur Marc! à vous tous les sacrifices; à
moi la liberté de l’ingratitude! je repousse de pareilles conditions! si
je ne dois être pour vous qu’une cause d’abnégation et de souffrance, je
renonce à en profiter plus longtemps.

--Ah! ne dites pas cela! interrompit précipitamment Marc d’un accent
douloureux: ce que je fais pour vous est désormais ma seule consolation;
si je ne l’avais point, tout serait fini! Savez-vous, d’ailleurs, si ce
n’est pas un moyen de me racheter... si je n’ai rien à expier!.... Ah!
ne me faites pas de questions, mais laissez-moi continuer ce que j’ai
commencé... Si ce n’est pas pour vous, que ce soit pour moi-même; j’en
ai besoin et je..... je l’ai PROMIS!

Ce dernier mot fut accentué par Marc avec une sorte d’exaltation pieuse.
Il semblait l’avoir prononcé sous l’obsession d’un souvenir toujours
présent, et comme si quelque ombre invisible eût pu entendre ce
renouvellement de serment. Honorine saisie garda le silence; il y eut
une pause assez longue.

--Je retourne à Paris, reprit enfin Marc, c’est là surtout que vous avez
besoin d’un serviteur dévoué. Je veillerai sur M. de Luxeuil; et, s’il
est nécessaire, vous recevrez mes avertissements.

--Allez donc, dit la jeune femme, puisque vous voulez rester un
bienfaiteur inconnu; allez, et quel qu’ait été votre passé, soyez béni
pour ce que je vous dois.

Elle lui présenta les deux mains qu’il prit et qu’il baisa l’une après
l’autre avec une humilité attendrie, puis il salua et partit.

Les premiers jours furent employés par Honorine à s’établir à la ferme.
Marc lui avait recommandé Françoise avant son départ; mais cette
recommandation était inutile. La protégée de Marcel était déjà celle
d’Honorine.

Il y avait d’ailleurs, entre les deux jeunes femmes, des rapports de
position qui devaient les rapprocher. Toutes deux meurtries par de
douloureuses épreuves, toutes deux exilées dans un milieu nouveau et
inconnu, elles sentirent le besoin de s’appuyer l’une sur l’autre. La
similitude des souffrances avait fait disparaître l’inégalité des rangs,
et à peine ces cœurs de même famille se furent-ils sentis, qu’ils
s’adoptèrent avec ardeur.

Seulement, la différence des habitudes donna à chacune une position
distincte. Honorine fut la maîtresse affectueuse et tendre, Françoise la
servante reconnaissante et dévouée.

Toutes deux travaillèrent ensemble à conquérir les bonnes grâces de la
mère Louis, non par calcul, mais par un besoin commun d’être aimées. La
fermière, dont le grossier égoïsme s’était jusqu’alors agité au milieu
des basses servilités ou des résistances brutales, se trouva comme
enveloppée dans l’affectueuse complaisance de ces deux femmes. Leur zèle
et leur patience désarmaient sa mauvaise humeur. Toujours dans son tort
avec elles, sans qu’elles le fissent jamais sentir, la paysanne finit
par reconnaître intérieurement son injustice. Ces coups, auxquels on ne
répondait jamais que par le sourire ou les caresses, lui firent honte;
elle mit les deux Parisiennes hors de la sphère où grondaient ses
emportements, et n’eut plus pour elles que des paroles amicales. C’était
comme un port où, après les tempêtes du ménage, elle venait respirer.
Elle arrivait toujours près des deux femmes chargée de malédictions ou
de menaces, et, tout en criant ses plaintes, elle se dégrisait de sa
colère, se calmait insensiblement et finissait par redevenir tranquille
et souriante. On eût dit une nuée d’orage entrant dans une atmosphère
paisible où elle se déchargeait insensiblement de ses foudres.



XI

Amis et ennemis.


Vorel s’était vite aperçu de l’influence acquise par Honorine et par
Françoise; mais tous ses efforts pour y nuire furent inutiles: la
fermière des Motteux étant une de ces natures pour lesquelles
l’opposition est un stimulant, loin d’être un obstacle. En voyant le
médecin combattre sa nouvelle préférence, elle y trouva, outre le
charme de l’entraînement, celui de la contradiction, et elle s’y
affermit.

C’était, d’ailleurs, pour elle, un moyen d’échapper à Vorel, que la
nécessité lui avait longtemps imposé, et elle le lui déclara avec sa
liberté habituelle. Le docteur ne témoigna nulle rancune apparente à sa
nièce ni à Françoise, mais il ne négligea rien de ce qui pouvait leur
nuire dans le pays.

L’humeur de la fermière amenait de fréquentes querelles de voisinage,
des réclamations d’ouvriers, des débats d’intérêt dont le docteur était
l’arbitre: qui avait à se plaindre de la mère Louis venait s’adresser à
lui comme au seul intermédiaire qui pût faire entendre raison à la
propriétaire des Motteux, et son intervention était toujours décisive.
Mais, peu après l’arrivée d’Honorine, il affecta de refuser son
entremise, en déclarant que la fermière avait renoncé à ses conseils,
qu’elle était désormais sous de nouvelles influences, et qu’il n’y avait
plus rien à espérer.

Les malheureux, ainsi éconduits, se retiraient le cœur gros de
malédictions contre les deux Parisiennes, qui devenaient responsables, à
leur insu, de toutes les injustices et de toutes les violences de la
paysanne.

Celle-ci contribuait, de son côté, sans le vouloir, à grossir
l’animadversion générale contre ses protégées. Justement préoccupée de
tout ce qu’il y avait chez elle à louer, elle les citait sans cesse en
exemple; elle s’en faisait une arme pour frapper, et un moyen de
comparaison pour déprécier; les noms d’Honorine et de Françoise étaient
devenus à Trévières ce qu’avait été celui d’Aristide à Athènes. Les plus
vicieux les avaient prises en haine, et les meilleurs eux-mêmes se
lassaient de les entendre appeler justes. Ajoutez l’hostilité
instinctive des paysans pour tout ce qui vient de la ville, et surtout
de la grande ville. Rien qu’en leur qualité de Parisiennes, les deux
femmes étaient déjà des ennemies. Que venaient chercher ces étrangères?
Pourquoi occupaient-elles à la ferme des places qu’auraient pu occuper
des gens du pays? Ne suffisait-il pas de voir leur beauté, leur grâce,
leurs manières polies pour deviner que toutes deux devaient être des
intrigantes?...

Et avec cela elles se montraient fières. Elles évitaient de causer
indifféremment avec tout le monde; elles ne faisaient point de visites
aux voisins; elles ne prenaient part à aucun des commérages qui
occupaient la paroisse: on ne les voyait qu’au travail pendant la
semaine, et à l’église le dimanche! Pour se condamner à vivre ainsi
isolées, il fallait avoir quelque chose de bien sérieux à se reprocher.

Ces calomnies et ces inductions passant de bouche en bouche, grossies
par la sottise ou par la méchanceté, une sorte de ligue se forma contre
les deux femmes: on les accusait sourdement de tout ce qui se faisait de
mal à la ferme.

Mais, parmi les haines ainsi fomentées, il en était une plus dangereuse
que toutes les autres: c’était celle de ce paysan entrevu par le lecteur
lors de l’arrivée d’Honorine aux Motteux.

Romain, le fermier du Vrillet, passait depuis longtemps pour l’homme le
plus redoutable du canton. L’opinion publique l’accusait même tout bas
d’avoir occasionné la mort de sa sœur par ses violences; mais nul
n’eût osé répéter hautement, et en sa présence, une pareille
dénonciation. Capable de tous les excès quand il était poussé par la
passion, il avait réussi à se faire une sauvegarde de ses emportements;
la terreur qu’il inspirait lui tenait lieu d’innocence: personne ne
l’avait pour ami, tout le monde évitait de se le rendre ennemi.

La propriétaire des Motteux partageait, sans l’avouer, la crainte
générale. Elle se querellait bien, de temps en temps avec Romain, dont
la ferme touchait à ses terres; elle le menaçait même par instants,
mais tout s’arrêtait là, et le paysan, sûr d’obtenir ce qu’il voulait,
pardonnait à sa voisine cette résistance plus bruyante que sérieuse.

L’arrivée d’Honorine changea cet état de choses. Affligée des débats
qu’elle voyait, la jeune femme engagea la mère Louis à y couper court,
en brisant tout rapport avec le fermier du Vrillet. En conséquence, les
clôtures furent rétablies, un terrain qui se trouvait commun partagé,
quelques comptes arriérés soumis à un arbitre et l’on cessa de se voir
et de se parler.

Cette rupture, dans laquelle Romain eut tout à perdre, l’enflamma de
haine contre la dame de Paris qui en avait été la conseillère innocente
mais avouée. Seule, elle avait secoué ce joug de terreur qui, après
avoir fait la sûreté du paysan, était insensiblement devenu son orgueil,
et elle l’avait fait sans effort, sans bruit, avec une facilité
indifférente qui augmentait son dépit. Aussi, lorsqu’assis à sa porte,
il voyait passer cette jeune femme frêle et timide en apparence, qui
avait réussi à débarrasser la mère Louis de ses exigences, son front ne
manquait jamais de se plisser; ses lèvres se tordaient autour de la
courte pipe serrée entre ses dents et il se demandait en lui-même
comment il pourrait se venger.

Honorine ne soupçonnait ni cette rancune ni ce danger. Ne connaissant
point Romain, elle n’avait pu prévoir l’effet que produiraient sur lui
les mesures conseillées; son audace n’avait été que de l’ignorance et
elle y persistait.

Cependant, parmi tant d’ennemis, la jeune femme avait un allié; c’était
le fils même de Vorel.

Le _grand Jodane_, comme on l’appelait, avait trouvé chez sa cousine une
bienveillance compatissante qui l’avait d’autant plus touché qu’elle
était, pour lui, toute nouvelle. Chaque jour plus assidu près de la
jeune femme, il retrouvait, à ses côtés, quelques lueurs de son
intelligence avortée; il comprenait ce qu’elle disait, il avait pour
elle des prévenances qui prouvaient un reste de mémoire et de
raisonnement; il s’apercevait de sa gaieté et de sa tristesse; il la
partageait! L’âme de l’idiot semblait prendre des forces au contact de
celle d’Honorine, comme l’enfant au sein de sa mère; c’était une sorte
d’allaitement spirituel qui, momentanément, renouvelait chez lui la vie
et donnait à son intelligence une énergie passagère.

La jeune femme se plaisait à faire jaillir ainsi quelques étincelles de
ce foyer presque éteint; elle y soufflait doucement, elle y entretenait
le reste de flamme vacillante qui retenait encore son cousin dans
l’humanité; elle le disputait à l’abrutissement avec une caressante
sollicitude!

Contrairement à ce qu’on eût pu craindre, Vorel favorisa cette intimité
de son fils avec Honorine.

Quant à celle-ci, ignorant l’orage qui la menaçait, elle s’était peu à
peu accoutumée à sa nouvelle situation.

Trois mois s’écoulèrent sans y rien changer. Une lettre de Marc lui
avait appris que de Luxeuil, lancé plus que jamais dans les hasards du
_turff_, s’y soutenait grâce à des paris toujours heureux, et ne pensait
point à elle; d’un autre côté, la mère Louis continuait à lui montrer
une confiance croissante, et Françoise entrait chaque jour plus avant
dans son affection.

Elle était donc aussi tranquille qu’elle pouvait l’être, lorsque, se
trouvant un dimanche matin dans l’avenue des Motteux, avec la grisette,
qui lui racontait son histoire, le petit Jules, occupé à cueillir des
fleurettes, se redressa tout à coup au milieu de l’herbe et montra du
doigt un cavalier qui venait de tourner l’avenue. Les deux femmes
levèrent les yeux en même temps, et poussèrent deux cris, l’un de joie,
l’autre de saisissement. Le cavalier était Marcel de Gausson.

       *       *       *       *       *

Après la première surprise et les premières questions échangées,
Françoise avait pris la bride du cheval de Marcel pour le conduire à la
ferme et avertir madame Louis. Le jeune homme et Honorine restèrent
seuls.

Celle-ci venait de prendre sur ses genoux le petit Jules, et passait les
doigts dans ses cheveux bouclés; Marcel, debout devant elle, la
regardait sans parler.

Il y eut une assez longue pause pendant laquelle on n’entendit que le
gazouillement des oiseaux et de l’enfant. Enfin, de Gausson laissa
échapper un geste douloureux.

--Et c’est ici que je vous retrouve, dit-il, comme s’il achevait tout
haut une pensée commencée tout bas; vous ici, mon Dieu!...

--C’était mon seul asile, murmura Honorine.

--Ainsi, tout ce que j’avais craint s’est accompli! Ah! si j’avais pu
vous parler avant mon départ, avant ce mariage....

--Ne rappelons point le passé, interrompit précipitamment Honorine; à
quoi bon revenir sur ce qu’on ne peut changer? Parlez-moi de vous, de
vos projets...

--Je n’en ai point, reprit de Gausson; ou plutôt, ceux de la veille sont
détruits par les désirs du lendemain. Mon âme ressemble à ces malades
qui cherchent une attitude moins douloureuse sans pouvoir la trouver. Il
y a quelques jours encore, je songeais à partir, à quitter la France...

Honorine leva brusquement la tête.

--J’ignorais alors votre arrivée aux Motteux, continua Marcel;
depuis.... j’ai réfléchi...

--Et vous avez renoncé à ce projet?

--Je veux le soumettre à votre décision.

--Comment?

--Rappelez-vous notre première entrevue, il y a trois ans, reprit-il en
regardant la jeune femme; alors nous étions tous les deux libres,
heureux, pleins d’espérances et je vous proposai d’associer nos joies...
de devenir votre ami! Aujourd’hui tout est changé; nous voici enchaînés
au passé, sombres, l’âme abattue; eh bien! je viens vous offrir de
mettre en commun nos tristesses, de renouer cette amitié suspendue. Si
vous acceptez, je reste, car ma vie aura retrouvé un but; je ne serai
plus inutile et isolé; si vous refusez, au contraire, je pars, et cet
entretien sera un adieu!

--Pourquoi une pareille alternative? dit Honorine émue; vous ne pouvez
ignorer combien votre amitié m’est précieuse; mais cette amitié ne peut
absorber votre vie tout entière. Vous avez d’autres joies à attendre.
Qui vous oblige à devenir solidaire d’une destinée perdue, quand la
vôtre est libre, riche d’avenir? Que pouvez-vous trouver dans cette
association fraternelle où je n’apporterais que des afflictions sans
remèdes?

--J’y trouverai... le bonheur de m’affliger avec vous, dit Marcel d’un
ton plein de passion, celui de vous soutenir! Nous chercherons ensemble
une distraction à vos chagrins; de bonnes actions à faire; quelque
généreuse mission à remplir. Vous aurez la volonté, moi l’action. Je
serai le serviteur dévoué de vos projets, et je vous rapporterai la joie
de la réussite. Un jour, vous l’avez oublié peut-être, un jour vous
m’avez dit:--Pourquoi ne suis-je pas votre sœur? Eh bien! ce que le
hasard n’avait point voulu faire, le malheur l’aura fait; je deviendrai
votre frère... Votre frère, comme les hommes sont les frères des anges.

--Hélas! c’est un beau rêve! dit la jeune femme, qui s’animait malgré
elle à l’ardeur de Marcel; mais rien qu’un rêve!

--Pourquoi cela? demanda de Gausson étonné.

--Pourquoi? répéta Honorine avec une émotion embarrassée, parce qu’à la
femme abandonnée le monde impose la solitude.

Le front de Marcel s’assombrit subitement, et il demeura muet. Depuis
qu’il avait appris la présence d’Honorine aux Motteux, ce projet de
rapprochement avait grandi en lui sans que son exaltation soupçonnât
aucun obstacle. Les mots prononcés par madame de Luxeuil frappèrent ses
espérances comme la flèche qui atteint l’oiseau dans les nuages. Il
sentit une douleur aiguë lui traverser le cœur et demeura un instant
paralysé; mais, trop loyal pour nier la vérité parce qu’elle renversait
son édifice de bonheur, il reprit avec accablement:

--Vous avez raison, Madame; oui, le monde ne croit pas aux affections
pures; la souffrance excite plutôt ses soupçons que sa pitié. Je ne
pourrais venir à la ferme sans que mes visites fussent connues,
calomniées. Ah! vous avez raison, il vaut mieux que je parte.

--Non, dit Honorine avec prière; si la malignité humaine nous défend
l’intimité, elle ne nous impose point une séparation inutile. Demeurez
près de nous. Je saurai du moins que vous êtes là; je vous verrai de
loin en loin, j’entendrai prononcer votre nom, je penserai enfin qu’il y
a, dans le voisinage, un ami qui ne m’oubliera pas, et que je puis
appeler au besoin.

--Eh bien! soit, dit Marcel ranimé par cette espérance d’être encore, de
loin, un protecteur pour Honorine; puisque vous le voulez, je resterai à
portée de votre voix, sans me montrer; ne songeant qu’à vous, mais
attendant votre appel. Seulement, laissez-moi la consolation des
absents: celle de vous écrire...

Honorine voulut l’interrompre.

--Oh! ne me refusez pas! continua de Gausson avec impétuosité; songez
que ce sera ma seule joie. Si le monde nous sépare, que nos esprits au
moins puissent s’entendre à travers l’espace; que pouvez-vous craindre?
Je ne vous écrirai que ce que vous m’auriez permis de vous dire, si
j’avais pu vous voir. Je ne vous demande point de me répondre, mais de
me lire, à vos heures perdues, comme vous liriez le journal d’un ami
éloigné ou mort! Vous me le promettez, n’est-ce pas, Madame? Il le faut,
il le faut, ou moi aussi je n’ai rien promis; si vous me refusez, je
partirai. L’arrivée de la mère Louis empêcha Honorine de répondre.

L’ex-meunière venait au-devant de Marcel avec cet empressement souriant
qu’elle avait toujours pour les _beaux gars_. Elle conduisit de Gausson
à la ferme, où elle le força d’accepter une collation et de visiter avec
elle ses étables, ses granges, son courtil. Comme elle se faisait
toujours suivre par Honorine, le jeune homme multipliait les questions
pour prolonger la visite et s’extasiait sur tout. Aussi, au moment de se
séparer, la mère Louis déclara-t-elle que le monsieur de Paris était né
pour vivre à la campagne et pour conduire une ferme.

--Qué dommage qu’y lui aient mangé, là-bas, son _saint frusquin_,
ajouta-t-elle, en s’adressant à demi-voix à Honorine; maintenant faut
qu’il aille chercher fortune dans les colonies.

--Dans les colonies! répéta la jeune femme étonnée.

--Ou ailleurs, reprit la fermière; toujours est-il qu’une fois parti,
nous n’aurons guère chance de le revoir!

Honorine tressaillit.

--Pas vrai, voisin, reprit la fermière plus haut, et se retournant vers
de Gausson; pas vrai que la dernière fois vous m’avez parlé de quitter
le pays?

--En effet, dit Marcel.

--Et vous êtes décidé sur l’endroit?

--Pardon, reprit le jeune homme, en regardant Honorine avec intention;
j’ai tout à l’heure expliqué à Madame mes projets.

--Ah! eh bien, qu’est-ce que c’est, _mezette_, y part?

--Non, ma mère, balbutia Honorine émue, il reste!

En acceptant l’espèce de compromis proposé par de Gausson, la jeune
femme n’avait pas seulement obéi à la crainte de le voir s’éloigner;
elle avait aussi cédé, sans le savoir, à sa propre inclination. Ces
lettres qu’il demandait à lui écrire, et qu’elle avait d’abord
refusées, elle les désirait de toute l’ardeur de son amour et de son
isolement.

La première qu’elle reçut la jeta dans une agitation inexprimable.
Marcel la remerciait avec effusion d’avoir consenti à cette
correspondance; il lui racontait la joie qu’il trouvait à lui écrire de
son donjon à demi ruiné; il réglait, pour l’avenir, l’emploi de ses
journées solitaires, et cette solitude était pleine du souvenir
d’Honorine.

Ainsi qu’il l’avait promis, sa lettre ne renfermait aucun aveu; mais
l’amour brillait à travers, comme ces lumières qu’enveloppe un globe
d’albâtre.

Pendant la journée, Honorine s’échappa dix fois pour relire cette lettre
qu’elle savait par cœur le soir, et qu’elle passa une partie de la
nuit à relire encore!

Celle du lendemain ne la trouva ni moins empressée ni moins ravie. Les
jours se succédèrent ainsi, apportant toutes les pensées, toutes les
aspirations de Marcel. Bientôt Honorine sentit le besoin de répondre; ce
fut d’abord pour se plaindre d’une lettre désespérée, pour rappeler de
Gausson à la résignation, au courage; son billet n’était qu’un acte
d’humanité vulgaire; mais la réponse de Marcel fut si expansive, qu’il y
eût eu de la cruauté à ne point poursuivre une cure si heureusement
commencée. La jeune femme continua donc sans s’apercevoir du changement
de rôle, et que c’était le consolateur qui maintenant devait être
consolé!

La correspondance d’abord limitée aux encouragements, devint bientôt
plus variée et plus intime. Au monologue avait succédé le dialogue
rapide, ardent, entrecoupé! Un courant électrique s’établit du donjon à
la ferme et de la ferme au donjon. On avait d’abord employé pour faire
parvenir les lettres, mille expédients que créait l’adresse ou que
fournissait le hasard; mais quand l’échange se fut régularisé, il fallut
trouver un moyen sûr et constant. On convint donc que les lettres
seraient déposées, tous les matins et tous les soirs, au creux d’un
vieux pommier qui s’élevait sur le coteau, au point où finissait le
fourré et où commençaient les cultures. Caché par les taillis, Marcel
pouvait y arriver sans être aperçu, et Honorine trouvait l’arbre presque
sur son passage, en revenant de la cabane habitée par Françoise. Rien ne
devait donc éveiller les soupçons.

Un intérêt trop grave préoccupait d’ailleurs depuis quelque temps les
habitants de la ferme et ceux de Trévières pour qu’ils pussent songer à
surveiller les deux amants.



XII

Présages.


Parmi tous les fléaux qui parfois frappent la population des champs, il
en est un plus redouté qu’aucun autre, si redouté qu’elle ne peut se
résoudre à l’attribuer à Dieu et qu’elle en accuse hautement l’esprit du
mal; nous voulons parler des épizooties.

C’est que, pour le paysan, le troupeau n’est point une partie de la
richesse, mais toute la richesse! c’est l’instrument sans lequel la
charrue demeure immobile. Les laboureurs, privés d’attelages,
ressemblent à ces archers auxquels le prince Noir fit couper les trois
doigts de la main droite; la vie leur devient inutile. En 1815, des
chefs de bande parcouraient les fermes de l’ouest en criant aux paysans:

--Envoie tes fils aux chouans ou nous tuons tes bœufs.

Et les paysans obéissaient.

Quand l’inondation ou l’incendie ravagent les campagnes, on peut leur
disputer une part des richesses; quand le choléra décime les familles,
ceux qui échappent se consolent par le travail ou la prière; mais, après
l’épizootie, nulle ressource! Il faut rendre au maître la ferme qu’on ne
peut plus cultiver et quitter la paroisse où l’on était connu pour
aller demander, à son tour, le pain journalier que l’on donnait
autrefois!

Or, ce fléau terrible menaçait le Bessin depuis plus de deux mois. Il
avait été jusqu’alors combattu par un certain Roc Jallu, espèce de
sorcier, étranger au pays, dont on racontait des merveilles. Mais le
mal, arrêté par lui sur un point du département, reparaissait aussitôt
ailleurs et tenait la population entière dans l’inquiétude.

Bien que par un heureux et singulier privilége Trévières eût échappé
jusqu’alors à la contagion, on s’en préoccupait vivement dans la
paroisse, non pour s’y préparer (la prévoyance est une vertu inconnue du
peuple), mais pour en parler.

Un soir, tous les gens de la ferme se trouvaient réunis dans une salle
basse où l’on prenait en commun les repas. La journée avait été
orageuse; un brouillard pluvieux couvrait le ciel, et bien que l’on fût
au mois de juin, la nuit était sans étoiles.

Un vent tiède et lourd grondait à travers les hangars vides ou faisait
crier la girouette rouillée de la chapelle. Le feu allumé pour préparer
le repas s’éteignait au foyer, et la _puette_ (chandelle de résine)
elle-même ne jetait qu’une clarté trouble qui donnait aux objets des
formes incertaines. Il y avait enfin dans l’air je ne sais quoi de
triste et d’étouffant qui oppressait toute expansion de vie, une
atmosphère de plomb par laquelle on se sentait douloureusement alourdi.

Malgré l’insensibilité nerveuse ordinaire aux paysans, les gens de la
ferme éprouvaient eux-mêmes l’influence de cette sombre soirée. La
conversation était plus languissante et les funestes prévisions avaient
remplacé les plaisanteries de la veillée.

On parlait depuis quelques jours de bestiaux morts à Balleroy; le tour
de Trévières ne pouvait tarder à venir.

Un des garçons de charrue fit observer que M. Vorel était parti depuis
la veille pour Bayeux où il était appelé, avec les autres maires de
l’arrondissement, afin de chercher les mesures à prendre contre la
mortalité des troupeaux. Le vieux berger Micou tira sa pipe, regarda le
foyer et secoua la tête. C’était sa manière habituelle, toutes les fois
qu’il voulait dire quelque chose de grave.

Anselme Micou, qui se trouvait à la ferme avant qu’elle eût été acquise
par la mère Louis, appartenait à cette race de bergers sentencieux et
songeurs auxquels la crédulité de nos paysans attribue une seconde vue.
Il avait passé quarante années à parcourir les friches, à la suite de
son troupeau, à voir les étoiles se lever et mourir, à observer le vol
des hirondelles de mer, à écouter les mille voix du crépuscule ou du
soir, et ces contemplations solitaires avaient amené chez lui une sorte
d’exaltation intérieure. Il parlait rarement, mais ses paroles avaient
toujours quelque chose de solennel, de prophétique.

Au geste bien connu qu’il venait de faire, tous les regards s’étaient
tournés vers lui; le vieux Micou demeura quelque temps muet, puis,
retournant vers les gens de la ferme son visage tanné et plissé de
rides:

--Les _monsieurs_ de Bayeux auront beau faire, dit-il, y n’empêcheront
pas les malheurs qui se préparent pour le pays.

--Y a donc eu des signes, _vieu_ Anselme? demanda une jeune servante
effrayée.

--Y a toujours des signes pour ceux qui voient, répliqua Micou.

--Et vous avez vu qué’q’chose? reprirent plusieurs voix.

--J’ai vu que le diable _vellinait_ (rôdait) autour de la paroisse: la
nuit dernière il était chez Romain.

Tous les assistants se regardèrent.

--Comment donc que vous savez ça? demanda le garçon de charrue.

Le berger secoua les cendres de sa pipe éteinte.

--Vous connaissez bien tous la _viette_ (sentier) qui conduit de la
route d’Isigny aux Motteux? demanda-t-il.

--Oui, répliqua la jeune servante; elle passe devant la maison de
Romain.

--Pour lors donc, je revenais hier dans la _serence_ (soirée) de
conduire au boucher les moutons que mam’Louis avait vendus et j’allais
passer le _riolet_ (petit ruisseau), quand je vois tout à coup je ne
sais quoi dans le sombre, ça allait sans pieds et sans rien, à travers
l’herbe, jusqu’à la petite cour de Romain.

Plusieurs exclamations d’étonnement l’interrompirent.

--J’m’étais arrêté tout coi, reprit le berger avec son calme habituel,
j’attendais d’voir la chose là où y avait d’la lune; ça glissa tout
doucettement le long d’la grange et ça arriva en pleine clarté!....
C’était un buisson.

--Un buisson qui marchait? répéta tout le monde.

--Ça en avait la mine du moins, continua Micou, ça avait d’la branche et
d’la feuille; mais j’ai ben compris su l’moment c’qu’en était et j’ai
fait autour de moi, avec mon bâton, le cercle de conservation; alors le
buisson s’est approché des étables et il est entré dedans.

--Dans l’étable?

--Où il est resté _cunché_ (caché) un tantinet; après quoi j’l’ai vu
ressortir, il a passé devant moi en _halaisant_ (haletant) comme un être
de chair et y s’est perdu dans les _vignots_ (joncs marins).

Les paysans se regardèrent avec une expression dans laquelle
l’étonnement se mêlait à l’inquiétude.

--Quoi donc qu’ça peut être? demanda le garçon de charrue; on n’a jamais
entendu parler de rien d’pareil dans le pays; c’est ni un _varou_ ni le
_rongeur d’os de Bayeux_.

--Dans mon pays, fit observer une des servantes qui portait la coiffure
des environs de Falaise, y a ben _tarane_ et _farloro_; mais y
paraissent avec des figures comme le monde vivant et tout brillants de
flammes.

--Chez nous, ajouta un gars de Domfront, on s’défie surtout de la
_Mazarine_ qu’est la mère de tous les mauvais esprits, mais toutefois
et quantes on la voit, c’est avec l’air d’une _housta_ (femme-hommasse)
et non pas d’un buisson.

--Quoi donc qu’ça peut être? reprirent en chœur les assistants, dont
les regards s’arrêtèrent sur le berger pour lui demander l’explication
de sa vision.

--On ne l’saura ben que trop tôt! répliqua Micou d’un air triste. Quand
les choses vont pas à l’ordinaire, voyez-vous, c’est que l’bon Dieu
s’est _écaré_ (impatienté) contre ceux d’en bas et qu’y veut _effriter_
(effrayer) par un exemple. Romain est dur avec les pauvres gens, il a
donné un mauvais coup à sa sœur qui en est morte; le bon Dieu
n’oublie pas ça, non; et il faudra ben que le fermier du Vrillet
_ravoue_ (répare) ses mauvaisetés.

Honorine, placée à quelques pas du cercle de paysans, près de la mère
Louis, qui sommeillait dans son fauteuil de jonc, et de Françoise,
occupée à bercer son fils sur ses genoux, n’avait jusqu’alors pris
aucune part à la conversation. Mais à ces derniers mots, elle se tourna
vers Micou et lui dit en souriant:

--Alors vous pensez que la punition s’arrêtera à Romain, vieil Anselme,
et que les braves gens n’auront rien à craindre?

--Perjou! s’écria le garçon de charrue: ça ne serait pas juste si nous
étions _housqués_ (punis) pour l’homme du Vrillet; faudra que le malheur
s’arrête à lui et à son fait.

--Oui, s’il n’y a qu’un pécheur dans le pays, reprit Micou; mais si on
les trouve à _grouée_ (en quantité) faudra ben que le bon Dieu frappe
partout. Ah! il y a longtemps que je dis qu’y s’lassera; mais on est
_calard_ (paresseux) pour sortir du mal; et ben v’là le jour où faudra
faire ses comptes; y aura des signes...

Un éclair, suivi d’un cri terrible, interrompit le berger. Les paysans
effrayés se retournèrent. Françoise pâle, le corps rejeté en arrière et
enveloppant son enfant d’un de ses bras, comme pour le défendre,
montrait de l’autre main la fenêtre ouverte. Tous les yeux prirent
cette direction; mais l’éclair avait passé et l’on n’apercevait plus au
dehors qu’un abîme obscur.

--Qu’est-ce qui a _ripé_ (crié)? dit la mère Louis éveillée en sursaut.

--Quoi donc est-ce que vous avez, ajoutèrent les voix des domestiques?

--Je l’ai vu, bégaya Françoise, là, j’en suis sûre.

--Qui ça?

--Il était grand comme lui... et tout blanc...

--Blanc? Ah! Jésus! c’est un _raparat_ (fantôme)! s’écrièrent les
servantes.

--Non, reprit Françoise qui serrait son enfant contre elle; non...
c’était un des assassins... de M. Marc.

--Un assassin! répétèrent toutes les voix.

Il y eut une courte pause, puis deux des garçons se levèrent.

--Faut voir, dirent-ils en décrochant, l’un une vieille hallebarde
suspendue au mur, l’autre un fusil.

La mère Louis se leva également et saisit une fourche neuve que l’on
venait d’emmancher.

--J’vas avec vous, mes gars, dit-elle; dans ces cas-là une femme peut
servir, il n’y a pas de mauvais coups pour tuer une vipère.

Malgré sa terreur, Honorine voulut suivre sa tante et Françoise voulut
suivre Honorine.

La petite troupe, accompagnée d’une des servantes, qui avait eu la
bravoure d’allumer la lanterne, fit le tour de l’aire à battre, visita
les granges, les étables, la buanderie sans rien découvrir. Enfin il fut
bien constaté qu’il n’y avait personne dans l’enclos.

Cependant le chien de garde, dont les aboiements avaient d’abord semblé
appuyer la déclaration de Françoise, faisait entendre maintenant des
hurlements plaintifs et demeurait devant sa loge rampant sur le ventre
et allongeant convulsivement les pattes sous son museau dont il
creusait la terre. A la vue de la troupe qui rentrait à la ferme, il
redoubla ses gémissements, se laissa aller sur le flanc et raidit tout
son corps qui frissonnait.

La mère Louis s’arrêta saisie malgré elle.

--Eh ben, qu’est-ce qu’il a donc Castor? demanda-t-elle, en regardant le
chien qui râlait.

--Il a le mal de la mort, dit Anselme Micou qui venait de s’approcher.

--Comment, mon chien va mourir! s’écria la fermière; mais il est venu
quelqu’un alors?

--Il est venu le mauvais esprit! continua le berger, le même qui a
visité la ferme du Vrillet. Faut qu’chacun songe à ses torts.

--Allons, tu nous _assouis_ (étourdis) toi, interrompit brusquement la
paysanne; v’là-t’y pas qu’on devrait faire sa confession générale parce
qu’un chien est malade. Faut que tu n’as pas plus d’_assent_ (raison)
que tes bêtes.

--Que ceux qui ne croient rien ne craignent rien! dit le berger d’un air
sombre; mais il viendra des enseignements!

--Prenez garde à vous, voisine! interrompit tout à coup la voix d’un
paysan à cheval qui suivait le chemin du Balleroy.

--C’est Richard! s’écria le garçon de charrue.

--Le mauvais air est sur Trévières, continua la voix; toutes les bêtes
sont mortes au Vrillet!...

A ces mots l’homme et le cheval disparurent rapidement dans la nuit!

       *       *       *       *       *

La nouvelle donnée par Richard se confirma, malheureusement, le
lendemain; mais le fléau ne s’arrêta pas au Vrillet, il frappa
successivement la plupart des fermes environnantes, et la contagion
devint bientôt générale.

Tous les travaux furent suspendus, les hommes, réunis aux cabarets,
rendez-vous ordinaire dans les afflictions comme dans les joies, se
communiquaient les nouvelles arrivées des différents points du canton,
tandis que les femmes se lamentaient devant les seuils ou allumaient des
cierges bénits à l’église de la paroisse. La consternation croissait à
chaque instant par l’annonce de quelque nouveau désastre et par la
révélation des circonstances mystérieuses qui l’avaient précédé; car,
soit vision, soit réalité, partout des apparitions étranges avaient
effrayé les habitants des fermes isolées. Les uns avaient aperçu, comme
Anselme Micou, le buisson marchant, d’autres, comme Françoise, un
fantôme à figure sinistre, plusieurs parlaient d’un mendiant qui, après
avoir rôdé autour de leur habitation, s’était échappé sans que l’on pût
dire comment; quelques-uns enfin assuraient avoir aperçu un homme vêtu
de noir et d’une grandeur démesurée, qui, en passant devant les étables,
avait avancé la main par les étroites fenêtres, comme pour jeter un sort
sur les animaux.

Mais quelle que fût la nature des visions aperçues, tous s’accordaient
pour reconnaître une intervention mystérieuse et surhumaine; le pays
était évidemment sous l’influence de quelque maudit, auquel l’esprit du
mal avait dévolu sa puissance par un acte signé.

Les vieillards racontaient, à ce propos, une foule de faits transmis par
la tradition et qui constataient les ravages exercés, à différentes
reprises, dans le Bessin, par ces souffleurs de mauvais air. Certains
auditeurs, échauffés par ces récits, communiquaient déjà leurs soupçons
et hasardaient des noms! Les plus sages songeaient à demander ce
Roc-Jallu dont le secours avait été si efficace dans les autres cantons,
lorsqu’on apprit qu’il se trouvait précisément à Isigny. Romain partit
aussitôt avec un autre paysan pour le chercher.

Le fermier du Vrillet était d’autant plus intéressé à l’arrivée du
sorcier étranger qu’il avait été frappé le premier et le plus
cruellement. Tous ceux de ses bestiaux qui n’avaient point succombé dès
le premier jour, se trouvaient dans un état désespéré, et un miracle
seul semblait pouvoir les sauver.

Par un inexplicable hasard, la ferme des Motteux avait été épargnée.
L’apparition qui avait effrayé Françoise et la mort du chien n’avaient
été suivies d’aucun nouvel incident; mais cette exception même, loin de
rassurer madame Louis, la tenait dans une continuelle inquiétude: son
bonheur l’effrayait. Elle se trouvait dans la situation d’un commandant
de redoute qui, sachant tous les autres postes emportés par l’ennemi,
attend que le sien subisse le même sort; bien qu’il ne s’agît point pour
elle, comme pour ses voisins, d’une question de vie ou de mort, la
pensée d’une perte qui pourrait amoindrir ses économies de l’année lui
donnait le frisson.

L’enrichissement n’avait, en effet, rien changé à cette nature de
paysan, âpre au gain, thésauriseuse et toujours en effroi devant la
ruine. Menacée par l’épizootie qui désolait Trévières, elle se
reprochait de ne l’avoir point prévue plus tôt; elle eût dû renoncer à
_l’élève_ des bestiaux, vendre ses foins, mettre ses terres labourables
sous grains. Elle ne pouvait se consoler d’avoir placé son argent dans
des _choses vivantes_, comme elle les appelait, au lieu de l’avoir
employé en cultures, elle eût voulu s’en prendre à quelqu’un de cette
faute commise par sa seule volonté. Aussi son inquiétude et ses regrets
se traduisaient-ils en perpétuelles plaintes. A l’entendre, il y avait
un complot général contre ses intérêts. Tous les gens de la ferme
s’entendaient pour appeler sur elle la ruine. Elle n’était entourée que
de paresseux, de voleurs, d’ennemis! Ses deux favorites, Honorine et
Françoise, échappaient à peine à ce soupçon universel; la mère Louis ne
formulait point encore contre elles d’accusations précises, mais elle
avait déjà cessé de faire leur éloge.

Sur ces entrefaites, Vorel arriva de Bayeux, où le conseil
d’arrondissement l’avait retenu.



XIII

Projets de vengeance.


La première visite du docteur fut à la ferme. La mère Louis se trouvait
dans la chambre qu’elle occupait au rez-de-chaussée, et où elle venait
de toucher le prix d’une vente de fourrages. En reconnaissant la voix du
médecin, elle rejeta l’argent dans le sac de toile et le fourra au fond
de son armoire, qu’elle referma; prudence de paysan fondée sur cette
morale normande, que notre _main gauche ne doit point savoir ce que
notre main droite a compté d’écus_.

Cependant, quelle qu’eût été sa promptitude, le docteur en vit assez,
sans doute, pour deviner, car il dit en souriant:

--Maintenant, je sais où est le magot, mère Louis.

--Eh bien! de quoi? Est-ce que vous voulez le voler? demanda la fermière
avec une maussaderie brutale. Y en a assez d’autres qui s’en occupent,
allez.

--Vous avez donc découvert quelque nouveau _gavaillage_ (gaspillage)?
dit Vorel.

--Pardi! y a pas besoin de chercher, répliqua la paysanne, les voleries,
c’est comme le _gloria patri_, on en trouve partout... sans parler du
malheur qui est sur le pays à c’t’heure.

--Et dont vous avez été heureusement préservée? fit observer Vorel.

La mère Louis haussa les épaules.

--Belle avance! reprit-elle; faudra bien que notre tour arrive; et alors
Dieu sait ce que nous deviendrons tous. Si ça continue, voyez-vous, nous
n’aurons plus qu’à prendre le bissac et le bâton blanc.

--Ne croyez donc pas cela! dit Vorel en souriant; j’espère, d’abord, que
cette prétendue contagion va s’arrêter; on a fait des découvertes qui
ont donné certains soupçons... Enfin, j’attends demain deux de mes
confrères et le vétérinaire du département. Nous examinerons les animaux
morts...

--Et y resteront toujours morts! interrompit brusquement la paysanne;
_mières_ pour hommes, _mières_ pour bêtes, c’est toujours de la même
farine; ça vous _égohine_ (assassine) en vous disant de grands mots.
Non, non, le malheur, pour moi, c’est que j’aie pas vendu l’an dernier
tout mon bétail.

--Vendu votre bétail, dit le médecin étonné; mais quand je suis parti,
il y a huit jours, vous étiez décidée à l’augmenter!

--Moi?

--A telles enseignes que vous m’avez chargé de vous chercher trois
paires de bœufs maigres.

--Et vous les avez trouvées?

--On doit vous les amener aujourd’hui.

La mère Louis, qui était assise, frappa sur ses genoux.

--Ah! ça me manquait, s’écria-t-elle; trois paires de bœufs
maigres... Et vous croyez que je les recevrai?

--J’ai donné des arrhes, objecta Vorel.

--Ça vous regarde! s’écria la vieille femme; vous avez fait le marché,
vous le déferez. Trois paires de bœufs! ici!... quand les bêtes
meurent comme mouche! un _mière_ qui va se mettre à faire le
_harivelier_ (marchand de bestiaux); mais c’est donc exprès pour me
ruiner; vous voulez donc tous ma mort? pourquoi donner des arrhes?
pourquoi acheter des bœufs? qui vous l’a demandé? Ce dernier mot, qui
pour le geste et le ton, pouvait être regardé comme la parodie du fameux
_qui te la dit_ d’Hermione, produisit sur Vorel le même effet que sur
Oreste. Il resta d’abord étourdi.

--Qui l’a demandé? s’écria-t-il; mais c’est vous, ici, il y a cinq
jours; vous ne pouvez l’avoir oublié?

--C’est-à-dire que je mens? interrompit la mère Louis.

--Mais rappelez-vous donc?...

--Ah! je mens, répéta la fermière, qui se hâtait de prendre le rôle
d’offensée, afin de n’avoir pas à donner de raisons, eh bien! alors vous
garderez les trois paires de bœufs à votre compte; oui! je n’en veux
plus entendre parler; je dirai que vous n’aviez pas d’ordre... que vous
avez voulu faire votre _esbrouffe_ (important). Y s’arrangeront avec
vous à leur idée; je ne paierai rien.

Le sang monta au visage de Vorel. Quelle que fût chez lui la domination
habituelle du calcul sur la sensation, il arrivait des instants où la
violence de cette nature s’échappait malgré lui.

Depuis l’arrivée d’Honorine, il avait refoulé dans son âme tant de
mouvements de dépit, que cette âme, refermée sur sa haine, ressemblait
aux mines trop chargées; une étincelle suffisait pour qu’elle éclatât.
Il tordit convulsivement la cravache qu’il tenait à la main, et ses
lèvres se tendirent.

--Prenez garde à ce que vous ferez, dit-il en regardant fixement la mère
Louis; voilà longtemps que je souffre, sans rien dire, ce qui se passe
ici; mais il ne faut pas me pousser à bout. Je me suis engagé sur votre
prière; vous ferez honneur à ma parole, ou sinon...

--Eh bien! quoi? demanda la fermière en l’interrogeant d’un regard de
défi.

--Sinon je vous y forcerai! s’écria Vorel avec emportement; et la
preuve, c’est que vous allez me compter tout de suite la somme que je
dois payer pour vous: tout de suite, entendez-vous bien?

Les yeux du médecin lançaient des éclairs, et il avait saisi le bras de
la mère Louis; mais la paysanne se dégagea brusquement.

--Laissez-moi! s’écria-t-elle pâle de colère; vous êtes bien hardi
d’oser me toucher.

--Finissons! murmura Vorel les dents serrées et comme ayant peine à se
maîtriser.

La fermière recula d’un pas, le regarda en face et son visage vulgaire
s’éclaira de je ne sais quelle audace vaillante.

--Et si je n’veux pas finir, moi! cria-t-elle énergiquement; non, je
n’veux pas. Ah! v’là donc q’vous montrez enfin vot’naturel... Eh bien!
j’aime mieux ça que des _lousses_ (tromperies); mais faut pas croire
seulement q’vos menaces pourront m’_effriter_ (effrayer); ah! mais non,
mais non! vous vous croyez le bourgeois ici, parce qu’un temps je vous
ai laissé tout faire; mais c’temps-là est passé et y n’reviendra pas.

--Peut-être, murmura Vorel sourdement.

La mère Louis tressaillit.

--Au fait y sera un jour le maître, reprit-elle comme frappée d’un
souvenir subit.... avec cet acte qu’y m’ont fait signer...

--Mon Dieu, il ne s’agit point de cela, dit le médecin précipitamment;
je voudrais seulement vous faire comprendre...

--Qu’l’autre n’a plus de droit, n’est-ce pas? interrompit la fermière,
vous m’avez entortillée _tezi-tezant_ (tout doucement), j’ai signé le
papier; mais j’irai voir le notaire...

Et s’interrompant tout à coup.

--C’est-à-dire non, s’écria-t-elle; j’ai même pas besoin de lui.

Elle courut à son armoire, l’ouvrit vivement, fouilla sous une énorme
pile de draps, jaunis faute d’usage, et retira un papier dont
l’enveloppe soigneusement cachetée portait le mot TESTAMENT.

A sa vue Vorel fit un geste de saisissement.

--Vous n’saviez pas qu’on m’l’avait rendu, dit la fermière d’un air de
triomphe; mais le v’là.

--Et que voulez-vous faire? s’écria le médecin.

--J’veux rendre justice à tout l’monde! répliqua la mère Louis; avec ça
vous comptiez _houquer_ (voler) sa part à la petite de Paris, et ben
faut en faire vot’deuil.

L’action avait accompagné la parole et le testament était déchiré avant
que le médecin eût pu s’y opposer. Au cri qu’il jeta, la paysanne tourna
vers lui un regard de vengeance satisfaite et continua son œuvre de
destruction.

--Ah! tu me menaces, méchant _halabre_, reprit-elle avec un acharnement
haineux; tu oses mettre la main sur moi, eh bien, ça te coûtera gros.
Tiens, tiens, en v’là une pluie de papier; autant de morceaux autant de
_lesches_ de terre perdues pour toi. Tu m’disais tout à l’heure de tout
finir: v’là que j’finis: mais tu vois bien que c’est toi qui paies les
trois paires de bœufs, et un bon prix encore; vingt mille écus de
rente pour six bêtes maigres. Ah! ah! ah! ça t’apprendra qu’y faut pas
faire le _maxi_ (méchant) avec la mère Louis.

Le premier mouvement de Vorel avait été de surprise, le second fut de
rage. Il demeura un instant devant la fermière les poings fermés, le
corps rejeté en arrière, l’œil flamboyant comme la bête fauve prête à
s’élancer: enfin, au moment où elle jeta à ses pieds les débris du
testament, une exclamation furieuse monta de son cœur à ses lèvres,
un nuage passa sur ses yeux; il fit un pas en avant, un reste de raison
l’arrêta!... Effrayé de lui-même, il tourna la tête, chercha la porte et
s’élança hors de la ferme dans un inexprimable transport de colère.

C’était en effet plus que n’en pouvait supporter cette âme déjà gonflée
de venin et ulcérée d’avarice. Perdre en une seule fois tout le prix de
tant de ruse, de tant de patience! Voir tomber l’épi d’or cultivé
pendant quinze années, être dépouillé, non de vingt mille écus de
revenus, comme l’avait dit la fermière qui connaissait mal ses propres
ressources, mais de cinquante mille écus peut-être! Cette seule pensée
soulevait en lui des flots de désespoir et de rage. Violentées de bonne
heure par la loi sociale, toutes les énergies de cette nature absorbante
s’étaient tournées vers la richesse. C’était le seul but permis à son
ambition et il y tendait avec l’âpreté farouche de toutes les ardeurs
qui grandissent à l’ombre de la dissimulation. Pour l’atteindre il eût
tout brisé devant lui sans hésitations, sans regrets; c’était son goût,
sa foi, son besoin.

Aussi, en quittant la ferme ne laissa-t-il point son esprit flotter dans
de vains ressentiments; sa logique prit en bride sa colère. Sans
s’occuper de la mère Louis, il retourna toute sa haine contre la rivale
qui lui avait enlevé la domination et qui pouvait seule profiter de ses
dépouilles.

Mais cette haine ne se borna point à des malédictions intérieures: sa
pensée roulait mille projets sinistres.

Arrêtée sur l’image d’Honorine, elle cherchait le point pour frapper,
comme ces magiciens qui tuent de loin leur ennemi, en perçant au cœur
son simulacre.

Là, en effet, se trouvait le véritable obstacle. Délivré d’Honorine,
Vorel était sûr de recouvrer son influence et de ressaisir cette fortune
qu’elle seule pouvait lui disputer. Tout sans elle, rien avec elle,
peut-être! L’alternative était trop pressante pour laisser aucun doute:
le médecin voulait tout.

Mais le moyen, le moyen! il le cherchait en suivant la route du manoir.
Qui eût pu lire, dans ce moment, au fond de ce cœur ténébreux, eût
peut-être reculé d’épouvante; mais à l’extérieur, rien ne trahissait ses
pensées. Protégé par son masque souriant, Vorel s’avançait d’un pas lent
et la tête baissée, comme un homme livré à une méditation paisible.

Ce fut seulement en arrivant à sa porte qu’il sortit de sa rêverie. La
Sureau vint lui ouvrir, et l’avertit que Richard l’attendait depuis
longtemps avec le fameux sorcier Roc Jallu, qu’il avait demandé à voir
aussitôt son arrivée. Cette annonce sembla donner un nouveau cours aux
idées du médecin; il passa dans le salon que le lecteur connaît déjà, et
dit à la servante de lui amener le sorcier sans son conducteur.

Un instant après, Roc parut.

C’était un homme déjà vieux et portant un costume qui pouvait également
appartenir au paysan et à l’ouvrier. Il s’arrêta près de la porte, salua
le médecin avec une certaine brusquerie, et lui demanda en quoi il
pouvait le servir.

Vorel remarqua que son accent n’avait rien de normand.

--Je vous ai fait appeler comme maire, dit le médecin, dont le regard
scrutateur restait attaché sur l’étranger.

--Alors, ce sont mes papiers que vous voulez? dit Jallu.

Et il tira de sa poche un portefeuille usé dans lequel il chercha un
passe-port, qu’il présenta à Vorel.

Celui-ci le prit, mais ne l’ouvrit point et continua à observer le
sorcier.

--Vous faites profession de guérir les animaux atteints par la
contagion? reprit-il; vous vous présentez à Trévières dans ce but?

--Je ne me suis pas présenté, répliqua Roc sans répondre directement; on
est venu me chercher à Isigny.

--Comment vous y trouviez-vous?

--Eh bien!... pour mes affaires, donc!

--Pour quelles affaires?

Roc parut embarrassé.

--Cela me regarde, dit-il; mes papiers sont en règle, et je peux aller
où il me convient.

--Et il vous convient d’aller où la maladie se déclare? ajouta Vorel.

--Quand cela serait, répliqua le sorcier, qu’est-ce qu’il y a
d’étonnant?

--Ce qu’il y a d’étonnant, reprit le médecin, dont le regard ne quittait
point Jallu, je vais vous le dire: c’est que, d’après la remarque faite
dans plusieurs autres cantons, partout où la maladie éclate, on vous
voit arriver dès le lendemain, comme si vous connaissiez d’avance son
invasion! C’est que vous employez, pour arrêter le mal, des moyens
illusoires, et que cependant le mal s’arrête, dit-on, à votre
commandement; c’est qu’enfin les vétérinaires de Ryes et de Creuilly ont
cru reconnaître, dans plusieurs des animaux morts, la trace du poison.

--Et c’est moi qu’on accuse de le leur avoir donné? s’écria Roc; je
prouverai que j’étais absent du pays; qu’ils étaient malades avant mon
arrivée; que je ne les ai pas approchés! Ah! je comprends la chose
maintenant; ce sont les médecins de bêtes qui m’en veulent, parce que je
suis plus recherché qu’eux; mais je ne les crains pas: on ne peut pas
dire que j’exerce leur métier, puisque je ne donne aucun remède; que je
ne suis venu que pour le bien; et si on ne veut pas de moi à Trévières,
je ne demande pas mieux que d’en partir.

Il fit un mouvement pour sortir; mais, tout en parlant, le médecin
s’était placé, sans affectation, entre lui et la porte; il l’arrêta du
geste.

--Il faut auparavant que tout s’explique, dit-il, et d’abord, je ne sais
pourquoi, plus je vous regarde, et plus il me semble vous avoir vu
ailleurs.

--C’est impossible! interrompit Roc visiblement troublé.

--Vous n’êtes point Normand?

--Non, Bourguignon, il n’y a qu’à voir mes papiers.

Vorel ouvrit lentement le passe-port, mais, pendant que ses yeux le
parcouraient machinalement, sa pensée continuait à fouiller dans le
passé et à y chercher quelque réminiscence qui pût aider sa mémoire.
Enfin, en relevant la tête, son regard rencontra le portrait du général
suspendu vis-à-vis de la fenêtre!

Ce fut pour lui comme un éclair dans la nuit! son souvenir alla, par un
enchaînement rapide, du général à la mère d’Honorine, et de la mère
d’Honorine à la _Maison verte_!... Il regarda de nouveau son
interlocuteur, tressaillit et recula jusqu’à la porte.

Le sorcier, qui remarqua ce mouvement, parut inquiet.

--Est-ce que tout n’est pas en règle? demanda-t-il en désignant du doigt
le passe-port.

--A peu près, dit Vorel, dont l’œil alla chercher l’un des casiers de
sa pharmacie portative; il y a seulement une légère erreur.

--Dans le signalement?

--Dans les noms et qualités du signataire.

--Comment?

--On a écrit ici Roc Jallu, exerçant la profession de marchand de
bestiaux.

--Eh bien! qu’est-ce qu’il fallait donc écrire?

--Il fallait écrire, dit Vorel qui le regarda en face, Jacques dit le
Parisien condamné pour vol à Château-Lavallière.

Le sorcier changea de visage: il avait reconnu, dès son entrée, le
médecin pour l’un des témoins appelés à déposer contre lui dans
l’affaire de la _Maison verte_, mais l’espoir que le temps aurait fait
oublier ses traits à ce dernier l’avait d’abord rassuré: en se voyant
découvert, il demeura un instant saisi, puis regarda autour de lui. La
pièce n’avait d’autre issue que la fenêtre garnie de barreaux de fer, et
la porte contre laquelle le médecin se tenait appuyé! Les lèvres de
Jacques se serrèrent; il enfonça sa main dans la poche de sa veste.

--Monsieur le maire se trompe, dit-il d’une voix brève: et, en tous cas,
il ne peut me retenir; il n’a point de mandat d’arrêt: qu’il me rende
mon passe-port, et je quitte le pays.

--Vous n’êtes point seul ici? demanda Vorel en le regardant.

--Peut-être, reprit le Parisien; c’est une raison pour ne pas chercher à
m’_ostiner_... Rendez-moi mon passe-port, mille noms!

--Il ne vous appartient pas, dit le médecin en le repliant.

--Ainsi, vous le gardez! s’écria Jacques dont l’œil devenait plus
farouche.

Vorel fit un signe affirmatif.

--Et vous ne voulez pas me laisser passer?

--Non.

--Vous êtes décidé?

--Décidé.

Le Parisien tira brusquement un couteau de la poche de sa veste et
voulut s’élancer vers le médecin; mais celui-ci, qui avait étendu la
main dans le casier, lui présenta le bout d’un pistolet armé.

--Ah! tu joues toujours à ce jeu là, vaurien, dit-il d’un ton qui
n’exprimait ni crainte ni colère; ton nouveau métier ne t’a pas fait
renoncer à l’ancien.

--Ne me poussez pas à bout! dit le Parisien, qui avait reculé d’un pas
et qui se tenait à demi replié sur lui-même, le couteau en arrière et
comme prêt à l’attaque; j’ai juré de ne pas retourner au _pré_ (bagne),
et, si vous ne me laissez pas passer, il y aura du sang versé.

--Tu passeras, dit Vorel, mais à une condition.

--Laquelle?

--C’est que tu me rendras un service.

Le Parisien le regarda.

--Vous avez quelque ennemi? demanda-t-il en baissant la voix et d’un air
d’intelligence.

Vorel posa un doigt sur ses lèvres, désarma son pistolet, et, rouvrant
la porte, il fit signe à Jacques de le suivre au jardin.



XIV

Le sorcier.


Quelques heures après l’entrevue de Vorel et du Parisien, celui-ci
descendit seul, à la tombée du jour, un des petits sentiers qui
traversaient le fourré placé au sommet de la colline. Il s’arrêtait de
temps en temps avec hésitation pour regarder autour de lui, puis
reprenait sa route, comme s’il eût aperçu des signes indiquant la
direction qu’il devait suivre. Cependant, il eût été difficile de rien
remarquer, dans le taillis, qui pût servir de reconnaissance ou
d’avertissement. Sauf quelques petites branches brisées çà et là par le
vent, quelques touffes d’herbes arrachées par les chèvres qui
s’échappaient parfois dans le fourré, rien ne pouvait y frapper l’œil
le plus attentif. Ceux que nos guerres de chouannerie avaient initiés à
ces mystères de la vie des bois auraient seuls observé peut-être que ces
branches n’étaient point brisées à rencontre du vent, et que les touffes
d’herbe se trouvaient arrachées seulement de loin en loin, là où Jacques
changeait de direction.

Il fit d’assez longs détours, et la nuit était complétement venue
lorsqu’il s’arrêta à la lisière du taillis, dans un endroit
singulièrement sauvage. Plusieurs rochers ombragés de buissons
rabougris, nés dans les fentes de la pierre, y étaient groupés de
manière à présenter, de loin, l’apparence d’une tour en ruine; mais les
ronces et les orties ne permettaient point de reconnaître si le centre
de ce groupe formait un espace libre comme l’extérieur pouvait le faire
supposer. Le problème offrait, du reste, assez peu d’intérêt pour que
personne, dans le pays, n’eût songé à le résoudre, et l’on n’y
connaissait guère les _Grandes Mercs_ que pour les digitales et les
épines blanches que les enfants allaient quelquefois y cueillir.

Cet amas de pierres servait pourtant de limites à la propriété de la
mère Louis, et c’était là ce qui lui avait valu le nom de _Mercs_,
employé par les Normands pour désigner les bornes qui séparent les
héritages. Au-dessous commençaient les terres du _Vrillet_, dont les
vergers s’étendaient jusqu’au groupe de rochers.

Jacques en fit deux fois le tour, afin de s’assurer qu’il était bien
seul, puis se baissant pour examiner de plus près les arbustes qui
bordaient les _Grandes Mercs_, il s’arrêta devant un buisson de houx
dont une branche pendait brisée, plaça ses deux mains, réunies en
porte-voix, devant sa bouche et fit entendre le cri du hibou, si
longtemps employé comme signal parmi les chouans.

Aucun cri ne répondit, et il y eut un assez long intervalle avant que
Jacques fît entendre de nouveau son appel.

Cette fois une sorte de glapissement qui rappelait imparfaitement celui
du renard, retentit au milieu des ronces qui couvraient les _Grandes
Mercs_; bientôt les broussailles s’agitèrent, et un petit chien griffon
parut sous les branches d’un houx.

--Ah! c’est toi, _Sapajou_, dit Jacques à voix basse; eh bien! bonne
bête, le juif ne sort donc pas de son trou?

Pour toute réponse, le chien fit entendre un léger grognement et rentra
sous les buissons. Le Parisien le suivit en rampant sur les mains et sur
le ventre jusqu’à ce qu’il eût atteint une sorte d’enceinte, d’environ
dix pieds carrés, où l’attendait Moser.

Celui-ci portait un déguisement dont la forme étrange rappelait à la
fois le costume de Méphistophélès et celui de Crispin. Il donnait à la
grande taille de l’Alsacien quelque chose de si bouffon, que Jacques ne
put s’empêcher de rire.

--Ah! tu es donc déjà en habit de bataille, toi? dit-il à voix basse et
en regardant son compagnon de la tête aux pieds; tonnerre! sais-tu que
c’est une vraie bonne fortune d’avoir _soulevé_ la malle de ce cabotin
de Caen; ça te va comme un gant.

--Bas frai? dit Moser, qui se redressa et avança avec une certaine
fatuité ses jambes maigres qui flottaient dans le maillot noir; bas frai
que j’ai l’air gomme y faut?

--Tu as l’air d’un grand bâton de cire à cacheter, répliqua le Parisien.

--Eh pien! ça leur fait beur! reprit le Juif avec une expression
d’orgueil souriant; y m’brennent pour le tiable!... Eh! eh! eh! frai,
ça m’amuse! d’autres fois, je m’hapille en pierrot, et y m’brennent pour
un revenant; d’autres fois je me change en fagot...

--C’est bon, interrompit Jacques, dont la gaieté avait duré peu de
temps; en voilà assez pour le quart d’heure...

--J’sais pien, dit Moser; puisque te foilà, y faut plus tonner de boudre
aux pêtes, bour que t’aies l’air de jasser la maladie.

--Il s’agit bien de maladie, reprit le Parisien; la boutique est
enfoncée, monsieur Jérusalem, il y a un gredin qui connaît nos couleurs.

--Pach!

--Si bien qu’il nous faut trousser bagage.

--Ah! mein godd! alors ma beine y sera berdue?... et ma boudre aussi!

--Oui.

--Mein Godd, mein Godd!... mais on beut bas même attendre... pour faire
un beu de gommerce?

--Je te dis qu’il faut partir! seulement avant de filer nous
travaillerons... dans l’ancien genre.

--Ah! et y aura cras?

--Pas trop: mais il faut que l’affaire se fasse... à moins que nous ne
voulions être raccourcis.

--Faut bas, faut bas, interrompit gaiement Moser; on n’est jamais trop
crand.

--Excepté quand il faut mettre les pantalons des autres! fit observer
Jacques, en regardant le maillot de l’Alsacien, qui ne pouvait rejoindre
la veste; du reste l’affaire en question n’est pas commode; il y aura
des précautions à prendre. Et d’abord, dis-moi, tu es allé à la ferme
des Motteux?

--Rien qu’une fois; y a là une betite, tu sais pien, celle que nous
affons vue à l’_hôtel des Étranchers_; elle m’a regonnu et j’ai bas osé
retourner.

--Mais il y a aussi une jeune dame de Paris.

--Ah! foui, matame Honorine? J’ai là une lettre bour elle.

--Une lettre, d’où te vient-elle?

--C’est une varce, reprit Moser en riant; une cholie varce. Imachine-toi
que c’matin en refenant de faire ma tournée, je bassais près du vercher
qui est là, plus pas, quand je fois un pourcheois qui sort du pois, tout
toucement, tout toucement; il recarte s’y a bersonne, y gourt au bommier
qui est au port du gemin et pouff! y chette une lettre dans le fieux
tronc.

--Tiens!

--C’est ce que j’ai dit: diens! mais guand il a été barti, je me suis
abroché du bommier.

--Et tu a pris la lettre?

--Chuste!

--Donne-la.

--Bourquoi faire, tu beux bas lire la nuit?

--Ah! c’est vrai, mais tu l’as lue, toi?

--Foui, foui; faut pien faire quéq’chosse bendant le jour; on beut pas
touchours tormir?

--Eh bien! qu’est-ce qu’elle chante?

--Elle jante la romance:

    Faut que vous m’aimiez, mon betit cœur.

--Ah! diable!

--Et buis y s’blaint.... y temande à foire matame Honorine; y la brie
d’aborter sa rébonse au bommier.

--Et sais-tu si elle l’a portée?

--Non, non, c’est blus tard, en refenant de gontuire la betite oufrière.
Je la fois basset tous les chœurs à dix heures.

--Et elle est seule?

--Toute seule.

Le Parisien parut réfléchir.

--Ce serait une bonne occasion, murmura-t-il; mais ce soir, c’est
impossible, il y aura par-là des gens qui nous empêcheraient de
travailler.

--Quelles chens?

--Les hommes du Vrillet: ils m’ont demandé de chasser le mauvais air de
leur ferme, je leur ai donné rendez-vous dans la cabane du verger pour
la cérémonie.

--Ah! pon, s’écria Moser réjoui; ça fera un betit goup de gommerce afant
de bartir; compien qu’ils ont bromis?

Jacques ne répondit pas. La tête baissée et les poings appuyés sur ses
genoux, il concentrait évidemment toutes les forces de son intelligence
sur une idée qui venait de surgir dans son esprit: le Juif qui le
comprit respecta sa méditation, et il y eut un assez long silence.

Enfin il se leva résolûment et frappant la terre du pied:

--J’ai notre affaire, monsieur Jérusalem, dit-il avec un éclat de gaieté
farouche.

--Un noufeau brochet? demanda Moser.

--Oui, mon vieux, reprit Jacques, à qui son idée souriait évidemment
d’une façon toute particulière; quelque chose de neuf, d’étourdissant.
Ca vaudra mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_. Tu te rappelles
_Lucrèce Borgia_?

--Barfaitement; c’est une bièce où nous afons _fait_ un pracelet.

--Oui.

--Un pien pel ouvrage, Barisien, le pracelet y fallait cent écus.

--Eh bien! mon ouvrage à moi nous en rapportera quatre cents, vieux
squelette, sans nous exposer à aucun désagrément.

--Gomment que tu feras tonc?

--Je vas te dire ça, reprit le Parisien en regardant le ciel. Mais il
doit être déjà neuf heures; nous allons _filer_ jusqu’à la lisière du
fourré pour que tu me montres le pommier qui sert de boîte aux lettres
et là je t’expliquerai tout. Envoie Sapajou en avant; il nous servira
d’éclaireur.

Moser appela le chien griffon qui, sur un signe, s’élança dans l’espèce
de corridor par lequel Jacques était entré. Les deux compagnons prirent
bientôt le même chemin et atteignirent l’enceinte extérieure des
_Grandes Mercs_.

Bien que le ciel fût sombre pour la saison, on pouvait encore distinguer
les objets d’assez loin. Une lueur morne qui filtrait à travers
l’atmosphère grisâtre, jetait sur la campagne une teinte pâle mais
uniforme, au milieu de laquelle les rochers, les arbres, les maisons, se
dessinaient en masses vigoureusement sombres. On entendait encore à
l’horizon quelques roulements de charrettes et quelques bêlements de
troupeaux, mais ni chants, ni cris d’appel, car la contagion avait
suspendu les réunions dans les fermes et les rondes dansées devant les
seuils. Chacun demeurait renfermé chez soi, oppressé par la tristesse.

Moser et le Parisien purent donc atteindre les vergers du Vrillet sans
faire aucune rencontre.

Arrivés là, ils s’abritèrent derrière un massif de noisetiers toujours
gardés par _Sapajou_ qui faisait sentinelle à quelques pas, l’oreille
droite et le museau au vent.

Là, Moser désigna à son compagnon l’arbre choisi pour la correspondance
établie entre Honorine et Marcel. C’était un de ces pommiers appelés
Marin-Onfroy, du nom de leur introducteur en Normandie, et qui, à en
juger par son apparence de vétusté, pouvait dater de l’époque même de
cette introduction. Le tronc miné par les ans ne conservait de sève qu’à
sa surface, et les branches desséchées pour la plupart, n’avait plus
pour ornement que la verdure parasite du gui.

A environ trente pas du vieil arbre s’élevait une de ces huttes en
torchis, recouvertes de paille, destinées à abriter un gardien pendant
la récolte. C’était là que Jacques avait donné rendez-vous aux gens du
Vrillet. Il les aperçut déjà rassemblés à la porte et attendant son
arrivée.

Après avoir examiné avec soin la disposition des lieux qu’il trouva
favorable à son projet, et donné à Moser toutes les instructions
nécessaires, il quitta le massif de noisetiers, fit un long détour et
rentra enfin dans le verger par un côté opposé.

Ceux qui l’attendaient l’aperçurent et vinrent à sa rencontre.

Il y avait là outre Romain, son oncle Pierre Fareu, vieil avare au
cœur d’acier, son jeune frère Richard, chez qui les superstitions
populaires étouffaient toute conscience, sa femme et sa fille âgée de
douze ans.

Le Parisien les compta du regard, puis entra sans rien dire dans la
hutte.

Le choix qu’il avait fait de cet abri écarté pour l’accomplissement de
ses sortiléges, avait d’autant moins surpris les gens du Vrillet, qu’il
était en tout conforme à la tradition. C’était toujours dans un lieu
solitaire et inhabité, que de pareilles opérations devaient s’accomplir.
Pierre Fareu se rappelait avoir assisté, dans sa jeunesse, à une de ces
évocations magiques, entreprise pour démasquer un voisin soupçonné
d’_avoir le cordeau_[B], et elle avait lieu dans une bergerie
abandonnée. Instruit par les leçons d’un mendiant de Falaise, longtemps
voué à la profession de sorcier, et qu’il avait eu pour compagnon de
chaîne à Toulon, le Parisien connaissait toutes les formes usitées pour
ces incantations, et ce qu’il y mettait de sa propre inspiration, selon
les besoins du moment, ne faisait qu’ajouter à l’infaillible effet
produit sur son auditoire. Cette fois surtout, l’importance du but à
atteindre l’engagea à plus de soins et d’efforts.

La hutte dans laquelle il se trouvait n’avait d’autre ouverture que la
porte et une fenêtre sans volet, trop étroite pour que l’on pût y
passer la tête. Il la parcourut d’abord en tous sens afin de s’orienter,
puis se plaça debout au milieu, se dépouilla jusqu’à la ceinture, et
commença à prononcer quelques paroles incompréhensibles, d’une
intonation de plus en plus accentuée. Enfin il se pencha et traça sur la
terre une ligne qui brilla quelques instants autour de lui comme un
cercle de flamme; il jeta alors trois cris d’appel, et presque au même
instant, un murmure semblable à celui d’une voix qui parle bas se fit
entendre vers la fenêtre. Tous les regards se tournèrent de ce côté,
mais sans rien apercevoir.

Jacques répondit en mots mystérieux, et l’entretien continua ainsi
quelques instants, jusqu’à ce que l’être invisible, qui semblait parler
dehors, eût poussé un rugissement accompagné d’une secousse dont la
cabane fut ébranlée.

La petite fille cacha sa tête sur les genoux de sa mère, qui n’avait pu
retenir une exclamation de saisissement; les trois hommes eux-mêmes
pâlirent.

Quant à Jacques, il s’était accroupi avec toute l’apparence de la
terreur; mais au bout d’un instant, il se redressa lentement, traça de
nouveau, autour de lui, plusieurs cercles de feu, murmura quelques
phrases cabalistiques, puis, respirant avec effort, il s’écria:

--Le grand Varou m’a parlé; je sais d’où vient le mal qui frappe le
pays.

--Et d’où vient-il? demanda Romain qui était le moins effrayé.

--Il vient d’une personne qui a un pacte rouge avec le noir-velu; le
pacte rouge lui donne le droit sur tout ce qui vit, depuis le moindre
animal jusqu’à l’homme fait.

--Alors, c’est elle qui a _enfantômé_ nos bêtes? reprit Fareu.

--Et elle les prendra toutes, y compris la _gerce_ (vieille brebis), et
le poulain.

Le vieux paysan joignit les mains d’un air consterné.

--Et après les bêtes, continua le sorcier, viendra le tour des enfants!

--Ah! Jésus! cria la femme de Romain en serrant sa fille entre ses
genoux.

--Et après les enfants, le reste! acheva Jacques.

Les trois hommes se regardèrent.

--Mais ne peut-on rien faire pour empêcher le mal? demanda Richard.

--Pour sauver les bêtes? continua Fareu.

--Et les enfants, ajouta la paysanne.

--Si on connaissait seulement la magicienne, murmura Romain d’un air
sombre.

--Quand on la connaîtrait, dit Jacques, ça empêcherait-il quelque chose?

--Oui bien, oui bien, reprit le fermier du Vrillet, dont la nature
violente commençait à se révéler, car, dans ce cas, je la
_matrasterais_.

--C’est le seul moyen d’échapper à son pouvoir, fit observer Richard.

--Et ça nous empêcherait d’être ruinés! continua Fareu.

--Faites-nous savoir quelle est la sorcière de malheur qui m’a enlevé
mes _banons_[C], reprit le fermier du Vrillet avec une exaltation
croissante; aussi vrai que v’là deux mains, je l’étranglerai comme une
_mauve_ (mauviette).

--Faut prendre garde de faire des promesses, objecta Jacques; si vous
n’alliez pas les tenir, le grand Varou se vengerait sur vous et sur moi!
peut-être qu’en connaissant la personne qui a amené la malédiction sur
le pays vous n’oserez plus...

--Moi! s’écria Romain avec rage, j’oserai pas me revenger de celle qui
m’a fait mourir une paire de bœufs! Dites donc, père Fareu, est-ce
que vous croyez que j’oserais pas?

--Je t’aiderai, répliqua le vieillard, pour sauver ce qui nous reste!
Perjou! si tu l’étrangles j’tirerai la corde.

--Et moi les pieds, ajouta Richard.

--Le nom seulement, dites le nom, reprit Romain; faut en finir tout de
suite.

Jacques parut céder, mais déclara que ce qui allait se passer demandait
certaines précautions. Il ordonna aux trois hommes de tirer leurs habits
et leurs chaussures, de se noircir le visage avec de la poudre de
charbon qu’il avait apportée; puis il recommença ses évocations.

Bientôt la voix se fit entendre de nouveau, et, a chaque repos, Jacques
traduisait tout haut ce qu’elle lui avait dit.

--La personne qui jette le mauvais air est une femme... Elle n’est pas
du pays... La ferme où elle demeure est épargnée par la maladie... Ce
sont ses ennemis qui ont été les premiers frappés.

Ces désignations étaient trop claires pour laisser le moindre doute;
aussi le nom d’Honorine sortit presque en même temps de toutes les
lèvres.

Romain ferma les poings et ses yeux s’injectèrent de sang: au milieu de
sa rage, il éprouvait une sorte de joie féroce à trouver l’intérêt de sa
vengeance si bien d’accord avec l’inspiration de sa haine.

--Où peut-on la trouver maintenant? demanda-t-il.

--Sur ta terre, répondit Jacques; elle vient tous les soirs pour y jeter
ses maléfices.

--Tous les soirs! et je ne l’ai jamais aperçue!

--Parce qu’elle se rend invisible; mais veux-tu que le grand Varou te la
montre?

--Oui.

Le Parisien fit quelques signes magiques, puis, sur un léger
glapissement qui se fit entendre derrière la hutte, il ouvrit
brusquement la porte et les trois hommes qui avaient avancé la tête avec
une avidité palpitante, demeurèrent immobiles de surprise.

Plongés dans l’ombre, ils apercevaient devant eux la campagne doucement
éclairée par la lune, comme un tableau lumineux qu’encadrait la porte de
la cabane. Au premier plan apparaissaient les arbres du verger projetant
leurs ombres gigantesques; un peu plus loin, le pommier séculaire, et,
tout au fond, le sentier qui côtoyait le fourré.

Or, dans ce sentier, au penchant du coteau, glissait une forme blanche
qui s’avançait vers la pommeraie. Elle dépassa les derniers buissons du
fourré, atteignit la ligne de lumière et les trois paysans la
reconnurent.

--C’est elle, dit Romain.

--Elle traverse la _viette_.

--La voilà qui entre dans notre champ.

--Faut qu’elle y reste! reprit le fermier en faisant un mouvement pour
sortir.

Sa femme se jeta devant lui.

--Prends garde, Romain, elle peut te reconnaître! s’écria-t-elle.

--Il est trop bien peint, murmura le sorcier.

--Mais demain, quand on la retrouvera dans notre verger...

--La rivière n’est pas loin, continua Jacques.

--C’est ça, la rivière! répéta Romain; c’est le plus sûr... Vous avez
promis de m’aider, vous autres?

--Nous sommes prêts.

--Alors, c’est dit.

Il sortit suivi de Richard et de Fareu. Dans ce moment, Honorine avait
dépassé le massif de noisetiers et arrivait près du vieil arbre, au
creux duquel sa main plongea: elle parut surprise de n’y rien trouver,
fouilla de nouveau, et, y déposant enfin sa lettre, voulut regagner le
sentier. Elle atteignait déjà le détour du verger lorsque Romain, qui
avait suivi le sillon à travers les blés, se dressa tout à coup sur son
passage.

A la vue de ce noir visage, elle poussa un cri et voulut reculer; mais,
au même instant, deux bras vigoureux la saisirent par derrière, une main
s’appuya sur sa bouche, tandis que son écharpe, violemment serrée, lui
ôtait la respiration; elle ne se débattit que quelques instants et tomba
suffoquée aux pieds de ses meurtriers.

Le Parisien, qui avait tout regardé sans dire un mot et sans faire un
mouvement, s’approcha.

--A l’eau, maintenant! murmura-t-il d’un ton bas et précipité.

Les paysans s’efforcèrent de soulever le corps immobile.

--Nous ne pourrons jamais la _chiboler_ (transporter) jusque-là, dit
Fareu.

--J’ai vu plus bas un cheval au vert, fit observer Jacques.

--Oui, à la friche! répéta Romain.

Tous trois prirent à gauche, et, gagnant un champ voisin où des bestiaux
se trouvaient parqués, s’approchèrent du cheval, sur lequel ils
déposèrent leur fardeau.

Le fermier du Vrillet monta lui-même par derrière, tandis que Richard se
plaçait à côté.

--Prenez la _quaire_, mon oncle, dit-il à Fareu; nous allons au _petit
tourbillon_.

Le vieux paysan détacha la corde qui retenait le cheval au piquet et ils
se mirent en marche.



XV

Le Petit--Tourbillon.


Romain et ses deux compagnons traversèrent d’abord plusieurs champs,
puis arrivèrent à la route qui longeait les prairies. On apercevait plus
bas l’Esques, dont le cours, dessiné par une ligne d’aunes et de
saules, serpentait au fond de la vallée. Le silence de la nuit n’était
troublé que par le lourd clapotement de l’eau contre ses rives, ou, de
temps en temps, par les hurlements sinistres d’un chien dans quelque
ferme éloignée.

Les meurtriers marchaient palpitant d’une sourde terreur; mais tout à
coup le fermier du Vrillet, qui soutenait la morte d’une main crispée,
crut la sentir s’agiter.

--Qu’est-ce que c’est? demanda Richard.

--Elle a _gandolé_ (remué), dit Romain.

--Faut aller plus vite, interrompit Fareu, qui excita le cheval à
presser le pas.

Ce mouvement sembla ranimer Honorine, qui se raidit sous l’étreinte du
fermier; Richard, qui la soutenait, recula.

--Eh ben! _picot_ (dindon), c’est comme ça que t’es _rufle_ (courageux),
dit le fermier avec colère. Veux-tu nous faire _sourguer_ (surprendre)?

Il ramena en même temps le corps vers lui et frappa sa monture du talon;
mais, au même instant, le galop d’un cheval se fit entendre au fond du
chemin creux qu’ils allaient prendre; il approchait rapidement et les
trois paysans aperçurent bientôt, dans l’ombre, un cavalier qui venait
droit à eux.

Il y eut un mouvement d’épouvante. Fareu s’était arrêté; Richard lâcha
de nouveau le fardeau qu’il soutenait, et Romain lui-même fit un
mouvement pour sauter à terre.

--Nous sommes pris! murmura le vieux paysan.

--Faites entrer le cheval dans le pré! répliqua le fermier.

Fareu tira la corde à lui; mais la brèche qu’il fallait franchir se
trouva fermée par une claie, et le cavalier approchait toujours; il
n’était plus qu’à quelques pas lorsque Honorine se redressa avec un
soupir.

Romain serra convulsivement l’écharpe, se courba à moitié pour retenir
le corps qui glissait à terre, et murmura à l’oreille de Richard:

--Si tu _grouces_ (remues), tu es frit.

Le jeune paysan demeura glacé et muet.

Le cavalier n’était plus qu’à quelques pas; il avait ralenti l’allure de
son cheval, et tenait les yeux fixés sur les trois hommes que l’ombre
des arbres ne lui permettait point de bien distinguer. Il s’arrêta même
un instant, comme s’il eût voulu se rendre compte de ce groupe étrange,
puis remettant son cheval au trot, il passa en se retournant plusieurs
fois.

Lorsqu’il eut disparu dans la nuit, Romain respira fortement.

--Au Petit-Tourbillon, maintenant, dit-il, d’un accent précipité, et
vitement, car elle _joufle_ (respire) toujours.

Fareu, qui avait réussi à ouvrir la barrière, reprit la corde du cheval,
et ils descendirent rapidement vers la rivière. Ils la rejoignirent sur
un point où le lit, subitement abaissé, donnait lieu à une chute assez
forte. L’eau tombant du niveau supérieur, avait fini par creuser plus
bas une sorte de gouffre au-dessus duquel on voyait tournoyer l’écume,
et que l’on connaissait dans le pays sous le nom de Petit-Tourbillon.
Romain, qui était descendu, fit signe à Richard. Tous deux saisirent
Honorine, redevenue immobile, et s’approchèrent du petit cap qui
surplombait la rivière. Mais les arbustes formaient, dans cet endroit,
une barrière qui ne permettait point d’apercevoir le tourbillon; il
fallut poser le corps au penchant de la berge et écarter les branches
pour lui faire un passage. Il glissa doucement entre les feuilles... on
entendit sa chute dans le gouffre... et tout redevint silencieux.

Les trois hommes se regardèrent glacés de terreur, puis, par un
mouvement involontaire, tous trois se découvrirent, se signèrent et
reprirent en silence la route du Vrillet.

Comme ils y arrivaient, Jacques sortit de derrière une haie, les regarda
rentrer, puis, se tournant vers Moser:

--Le pain est cuit, dit-il; il faut maintenant, qu’on nous paye la
façon.

       *       *       *       *       *

Pendant que ceci se passait, le cavalier qui avait croisé Romain et ses
compagnons, continuait à suivre la route conduisant au Vrillet. Ce
cavalier n’était autre que M. de Gausson, qui dans sa fièvre
d’impatience, n’avait pu attendre le matin pour venir chercher la
réponse déposée au creux du vieux pommier. Mais, quelles que fussent ses
préoccupations, la rencontre qu’il venait de faire le frappa. Deux ou
trois fois il s’arrêta pour chercher derrière lui l’étrange apparition
et il crut voir des ombres traverser la prairie.

Il remit son cheval au pas, cherchant à s’expliquer quelles pouvaient
être ces ombres et ce qu’elles faisaient.

Or, parmi les phénomènes psychologiques auxquels notre nature complexe
donne naissance, il en est un que tout le monde connaît par sa propre
expérience. Un objet a frappé notre regard au passage sans que nous
ayons pu le distinguer assez nettement pour le juger, et cependant, à
mesure que nous y pensons, l’impression obscure qu’il nous a laissée
s’éclaircit; les détails prennent plus de précision, le raisonnement
éclaircit les images vaguement imprimées dans notre mémoire; enfin, ce
qui n’était qu’une vision confuse devient subitement une perception
nette et arrêtée!

Ce fut là ce qui arriva à M. de Gausson; à mesure qu’il réfléchissait à
son apparition; elle se dessinait plus distinctement à ses yeux. Les
trois hommes qu’il venait de rencontrer avaient le visage peint ou
masqué de noir, et le fardeau porté sur leur cheval rappelait la forme
humaine. Selon toute apparence un crime avait été commis; Marcel venait
de rencontrer la victime et les assassins.

Il en était là de ses inductions lorsque ses yeux, baissés vers la
route, y virent briller quelque chose à la lueur des étoiles; il
descendit de cheval et releva une petite croix de brillants qu’Honorine
tenait de la prieure et qu’elle portait toujours au cou.

Ce fut pour lui un horrible trait de lumière! Saisi d’épouvante, il
remonta vivement sur son cheval, et lui faisant franchir la clôture
qu’il avait à sa droite, afin de couper au plus court, il gagna au galop
le point vers lequel il avait vu les ombres se diriger.

Mais dans ce moment même les gens du Vrillet venaient de finir leur
sinistre expédition et revenaient, comme nous l’avons vu, par la route
ordinaire.

Ils étaient déjà rentrés depuis quelque temps et ils avaient fait
disparaître tout ce qui pouvait les trahir, lorsqu’un grand bruit de
voix et de pas précipités retentit au dehors.

La femme, qui était assise sur l’âtre, pâle et frissonnante, jeta un
cri. Le fermier lui imposa silence par un geste terrible.

Le bruit approchait; on heurta à la porte et plusieurs voix appelèrent
Romain.

Il fit signe de ne pas répondre.

L’appel se renouvela plus élevé.

--Dieu Sauveur! c’est sa grand’mère! balbutia la fermière du Vrillet,
dont les dents claquaient, et qui, par un mouvement instinctif, attira
sa fille près d’elle.

Romain s’était approché de la porte et demanda d’un accent altéré ce que
l’on voulait.

--Ouvrez, c’est Madame Louis répliquèrent plusieurs voix.

Le fermier tira le verrou avec répugnance, et l’ancienne meunière entra
précipitamment.

Elle était essoufflée, couverte de sueur et dans un désordre de costume
prouvant qu’elle avait quitté les Motteux au moment de se mettre au
lit.

--Ma petite-fille, dit-elle d’une voix haletante; avez-vous vu, par ici,
ma petite-fille?

--Vous voulez dire la dame de Paris, balbutia Romain qui cherchait ses
mots.

--Oui, oui, savez-vous où elle est?

--Comment est-ce que je pourrais le savoir? répliqua le paysan.

--Elle m’a quitté après neuf heures pour retourner aux Motteux, fit
observer Françoise qui avait suivi la mère Louis avec la plupart des
gens de la ferme, et elle a pris, comme d’habitude, par le petit sentier
qui longe le verger de M. Romain.

--On ne peut pas voir d’ici dans la _viette_, objecta le bonhomme Fareu.

--Qui est-ce qui te dit le contraire, vieux _grec_ (avare), reprit la
grand’mère dont l’inquiétude ne pouvait changer le ton habituel; mais
quelqu’un de vous a dû aller aux champs ce soir.

--Personne.

--Personne, répéta la mère Louis, dont le regard venait de s’arrêter sur
une charge de luzerne déposée près de la porte; d’où vient alors la
_pagnolée_ fraîche que je vois là?

Les trois hommes demeurèrent interdits, mais la fermière du Vrillet vint
à leur secours.

--C’est moi, mam’Louis, dit-elle doucement, qui suis allée au vert.

--Et tu n’as rien vu, rien entendu? demanda la grand’mère.

--Rien, mam’Louis, répliqua la fermière avec effort. Mais peut-être
bien... qu’en cherchant ailleurs... vous trouverez...

--Nous avons cherché partout, dit la vieille paysanne en se laissant
tomber sur un escabeau... Tu vois que je suis rouge comme un _papi_
(coquelicot). C’est au moment d’aller dormir que je me suis étonnée de
ne pas voir la _mezette_. D’ordinaire à cette heure elle n’est pas
_avaux_ les champs; j’ai voulu savoir ce qu’elle était devenue; mais on
a eu beau parler, courir!... Faut qu’il lui soit arrivé un malheur.

--Ah! pauv’ chère dame! dit Fareu d’un air hypocrite; pourquoi donc que
le bon Dieu lui aurait fait du chagrin? Vous verrez qu’elle reviendra
dans un moment ou dans un autre.

--Et qu’elle vous expliquera tout, ajouta Romain.

--Peut-être bien qu’elle est déjà en route pour les Motteux.

--Ou même qu’elle est arrivée.

--Vous allez la revoir.

--La voici! cria une voix haletante.

Et de Gausson parut à l’entrée portant dans ses bras Honorine sans
mouvement.

Au milieu des cris de surprise qui s’élevèrent, il y en eut trois d’une
inexprimable terreur poussés par Richard, par la fermière et par sa
fille: Romain et Fareu restèrent seuls muets; le saisissement les avait
pétrifiés.

La mère Louis s’était levée, hors d’elle; à la vue d’Honorine
ruisselante d’eau et immobile, elle s’écria:

--Ah! Dieu sauveur! elle est noyée.

--Non, dit Marcel, tout à l’heure elle a parlé.

--Mais qu’est-il donc arrivé? d’où vient-elle?

--Vous saurez tout... plus tard... Ce qu’il faut maintenant, c’est un
médecin.

--Allez chercher le _mière_! cria la mère Louis.

Deux des domestiques qui l’avaient suivie y coururent pendant que de
Gausson déposait Honorine sur un lit, dont la grand’mère s’approcha avec
de bruyantes lamentations.

--Seigneur Jésus! dans quel état la voilà! s’écriait-elle, en prenant la
main de la jeune femme; froide comme marbre et les yeux clos...
_Mezette_, pauvre _mezette_, est-ce que tu ne m’entends pas, dis? Ah!
elle a _groucé_ (remué), monsieur Marcel; y a encore du remède. Ouvre
les yeux, _mezette_, je t’en prie; c’est moi, c’est grand’mère.

Elle était penchée sur Honorine, qu’elle secouait et qu’elle embrassait
avec une tendresse mêlée d’impatience. La jeune femme parut enfin se
ranimer; elle ouvrit et referma les yeux plusieurs fois, comme si la
lumière l’eût blessée, regarda la mère Louis et voulut murmurer quelques
mots; la vieille paysanne fit un geste de joie.

--Bon! tu es revivante! s’écria-t-elle en frappant dans ses mains; garde
les yeux ouverts, _mezette_; reviens à ton _esto_; c’est rien, va, c’est
rien du tout; nous allons bien te _migeoter_ et demain y n’y paraîtra
plus. Mais comment donc qu’ça t’est arrivé? et par quel hasard que le
voisin s’est trouvé là?...

--Par un hasard dont je devrais remercier Dieu à deux genoux, dit Marcel
encore palpitant, car quelques instants plus tard le crime était
accompli!

Il raconta alors en mots rapides et entrecoupés la rencontre que le
lecteur connaît déjà, les soupçons qu’elle avait fait naître en lui, ses
recherches au bord de l’Esques, où des gémissements l’avaient enfin
conduit jusqu’à Honorine, emportée par le courant au milieu des roseaux.

On devine les exclamations de surprise et d’épouvante des auditeurs.
Françoise qui s’était approchée, sanglotait en baisant les mains de sa
jeune maîtresse; la mère Louis jurait qu’elle découvrirait les
_haingeux_ (méchants) qui avaient voulu lui égorger sa _mezette_, et les
gens des Motteux se perdaient en conjectures.

Marcel venait de finir son récit lorsque Vorel arriva avec les
domestiques qui avaient couru l’avertir. Il paraissait vivement ému, et
s’informa, dès la porte, avec anxiété, de l’état d’Honorine.

--Venez, venez, mon _mière_, dit la mère Louis joyeusement, il n’y a pas
trop de mal, grâce à ce _fel_ gars qui me l’a retirée de la mort. La
voilà qui se ravigote, regardez: elle va pouvoir nous raconter comment
la chose s’est passée.

--Ne la fatiguez pas, de grâce, interrompit le médecin, ce qu’il lui
faut par-dessus tout c’est du repos...

--Laissez-la nous dire seulement quelques mots, reprit la vieille
paysanne.

Mais Vorel s’y opposa en déclarant qu’il fallait la laisser se remettre
et changer ses vêtements.

Françoise se dépouilla d’une partie des siens, et la fermière du Vrillet
fournit le reste. Le médecin, qui s’était écarté de quelques pas avec
Marcel, pendant cette toilette, apprit de lui tout ce que le jeune homme
avait déjà raconté avant son arrivée; il se rapprocha ensuite et engagea
la mère Louis à se rendre aux Motteux pour revenir avec le char-à-banc;
mais celle-ci, qui avait déjà commencé à questionner Honorine, résista à
toutes ses instances et voulut d’abord l’entendre.

La jeune femme, dont l’affaissement commençait à se dissiper, apprit
alors de quelle manière elle avait été enlevée à l’improviste par trois
hommes rencontrés près du petit sentier. Pendant qu’elle parlait, les
gens du Vrillet s’étaient groupés au coin le plus obscur, de peur de
laisser voir leur trouble, et écoutaient dans une angoisse inexprimable.

Quant à Vorel, il se tenait debout près du lit, la tête penchée, une
main sur le pouls d’Honorine. Aucune pâleur, aucune contraction ne se
faisait remarquer sur son visage, seulement la veine qui traverse le
front était gonflée!

--Et tu n’as pas reconnu les scélérats qui t’ont prise? demanda la mère
Louis, quand sa petite-fille eut achevé.

--Ils étaient masqués, répondit-elle.

--Mais tu as au moins remarqué leurs habits?

--Je n’ai point eu le temps.

--Et leur voix?

--Ils n’ont point parlé.

--De sorte que quand on te les montrerait tu ne pourrais pas dire: les
v’là!

--Non.

Un frisson de soulagement parcourut le groupe caché dans l’ombre; Vorel
ne fit aucun mouvement, mais la veine de son front s’effaça.

--Que le diable m’épouse si j’y comprends rien! reprit la vieille
fermière: les gens du pays ne peuvent pas avoir fait un pareil coup;
faut que ce soient des _horsains_ (étrangers).

--Mais dans quel intérêt auraient-ils commis ce crime? objecta de
Gausson.

--Au fait, ils ne lui ont rien pris, continua la paysanne; c’est pas des
voleurs; pourquoi donc alors qu’ils en voulaient à la _mezette_?

--Oh! je sais bien moi! dit tout à coup une voix grêle et traînante.

Les regards se tournèrent vers le foyer et l’on aperçut le fils de Vorel
accroupi sur l’âtre.

L’idiot, qui avait entendu crier que la dame de Paris était assassinée,
s’était levé sans rien dire; il avait suivi le médecin à son insu, et au
milieu du trouble général, personne ne s’était aperçu de son arrivée.
Assis à l’angle du foyer, il avait donc tout écouté et tout vu. Or, quel
que fût l’affaiblissement intellectuel et moral de cette nature,
quelques lueurs de la flamme divine y survivaient encore. L’idiotisme
chez Henri était moins l’effet d’une organisation manquée que d’une
organisation détruite; cette âme n’était que cendres et ruines; mais
sous ces débris pétillaient encore, par instants, quelques étincelles.
Depuis l’arrivée d’Honorine surtout, ces éclairs de lucidité étaient
devenus plus fréquents; ainsi que nous l’avons déjà dit, sa douce
influence avait fait germer quelques bourgeons dans cette terre stérile,
et la mère Louis elle-même s’était émerveillée deux ou trois fois de ce
que le _grand’jodane eût l’air d’un humain_. L’annonce que la dame de
Paris avait été tuée et la vue d’Honorine, pâle, échevelée, mourante,
avaient produit chez Henri une secousse qui sembla soulever,
momentanément, le voile de plomb étendu sur son intelligence; à force de
sentir, il put comprendre et se rappeler. Ce fut d’abord un travail lent
et confus; mais insensiblement le jour se fit dans cette âme, et, au
moment où il s’écria:--Je sais bien moi! il avait une complète
conscience et de ce qu’il avait entendu et de ce qu’il venait de dire.

Son regard exprimait sans doute quelque chose de cette illumination
intérieure, car la mère Louis, qui ne se donnait point habituellement la
peine de lui répondre, se tourna de son côté et dit d’un ton dans lequel
l’ironie n’était qu’une habitude.

--Tu sais quelque chose, toi, _grand’jodane_?

--J’étais réveillé, reprit l’idiot, qui tenait les yeux fixés devant
lui, comme s’il eût vu ses souvenirs, j’ai entendu marcher dehors...
puis causer... je me suis levé... la fenêtre était ouverte... il y avait
deux hommes dans le jardin.

--Ne voyez-vous pas qu’il va nous raconter un rêve, interrompit Vorel;
en voilà assez, Henri.

--Non, laissez-le parler, reprit la mère Louis que l’air de l’idiot
frappait de plus en plus; voyons, _grand’jodane_, qu’est-ce que
c’étaient que ces hommes?

--Le petit avait un habit comme tout le monde, et le grand ressemblait
aux images des livres.

--Vous voyez bien qu’il divague! interrompit de nouveau le médecin.

--N’importe, reprit la paysanne; et qu’est-ce que disaient les deux
hommes, mon gars?

--Ah! d’abord j’ai pas entendu! répliqua l’idiot... ils parlaient trop
bas. Mais après le grand a dit: Elle est bien noyée!

--Il a dit cela! s’écria la mère Louis.

--Et alors, reprit Henri, l’autre a répondu: le bourgeois sera content.

Tout le monde fit un geste de stupéfaction; la veine se gonfla de
nouveau au front de Vorel.

--Je suis véritablement désolé, dit-il en s’approchant sans affectation
de son fils, que vous preniez garde aux folies de cet innocent; c’est
l’encourager.

--Qu’est-ce que ça vous fait, interrompit la fermière des Motteux avec
impudence, puisque nous voulons l’écouter!.... ont-ils encore dit autre
chose, mon ami?

--Oui, murmura l’idiot d’une voix moins assurée.

--Eh bien! raconte tout...

--Ils ont dit, reprit Henri, ils ont dit...

Mais ses yeux avaient rencontré ceux du médecin qui semblaient le
fasciner. Il balbutia quelques instants, puis l’éclair d’intelligence
qui brillait dans son regard s’éteignit, il baissa la tête et se mit à
se balancer avec un murmure monotone sans que les questions de la mère
Louis et de Marcel pussent l’arracher à son hébétement.

Vorel fit alors observer doucement que la confusion de l’idée avec le
fait, était une conséquence naturelle de l’état dans lequel se trouvait
Henri. Il entra même à ce sujet dans quelques explications
physiologiques, puis passant à l’événement dont Honorine avait failli
être victime, il demanda si l’on ne pouvait pas l’attribuer à une
méprise.

C’était ouvrir aux imaginations une nouvelle voie dans laquelle elles se
précipitèrent. Chacun se mit à chercher d’où pouvait venir l’erreur; on
épuisa toutes les suppositions. Enfin, l’arrivée du char-à-banc que l’on
avait envoyé demander y mit momentanément un terme. On y porta Honorine
qui prit le chemin de la ferme, accompagnée de la mère Louis et de
Marcel, tandis que le médecin retournait au manoir avec Henri.

Celui-ci, qui avait repris son allure habituelle, marchait en
chantonnant et en repoussant du pied, devant lui, les pierres de la
route. Vorel suivait, le regard fixé sur l’idiot.

Quiconque eût pu lire l’expression de ce regard à travers les lunettes
sombres qui le cachaient, se fût senti glacé. C’était à la fois de la
terreur, de la colère, de la haine! Les bras croisés sur sa poitrine,
comme pour comprimer son agitation intérieure, le médecin continuait, au
fond de son esprit, une de ces méditations entrecoupées auxquelles le
monologue dramatique a donné une voix. Les pensées se succédaient en lui
comme autant de traits sombres et rugissants.

--Vivante!... tous mes efforts inutiles.... et si l’on allait
découvrir.... Cet idiot sait... tout peut-être!... et sa vie m’est
nécessaire... C’est par lui que je possède, que j’hérite!... Oui... mais
son intelligence n’est point encore assez éteinte; il ne faut plus qu’il
voie, qu’il entende, il ne faut plus qu’il parle surtout... je saurai
l’empêcher...

Ici la pensée de Vorel cessait de se formuler; son esprit flottait entre
mille projets confus à peine entrevus et aussitôt abandonnés; enfin un
mot prononcé intérieurement sembla fixer ses irrésolutions. Il hâta le
pas pour rejoindre Henri, qui venait d’arriver au manoir.

La Sureau les attendait curieuse de savoir ce qui s’était passé. Vorel
répondit brièvement et lui reprocha d’avoir laissé l’idiot le suivre au
Vrillet.

--Pardi! c’est pas ma faute, s’écria la servante. J’ai _huché_ après
lui, mais il s’en est fui comme un _autenais_ (poulain) échappé.

--Je crains que cette sortie, au milieu de la nuit, ne vaille rien pour
lui, reprit Vorel; chauffez son lit et faites-le coucher sur-le-champ.

--Soyez tranquille, je vas le mettre dans sa niche comme un petit Jésus.

--Il faudrait aussi lui faire prendre quelque chose de chaud.

--Oui.

--Et fermer ses volets.

--Je les fermerai.

La Sureau se hâta, en effet, d’exécuter les ordres de son maître, en
reprochant à Zozo d’être sorti sans permission, et lui déclarant qu’il
ne méritait pas d’avoir un père si occupé de sa santé.

L’idiot venait de se coucher, lorsque Vorel entra lui-même avec le lait
chauffé par sa servante; il le présenta à son fils qui, après l’avoir
goûté, déclara qu’il le trouvait amer; mais la Sureau se récria, et, sur
l’ordre de son père, le _grand’Jodane_ acheva de boire.

Il ne tarda pas à tomber dans un sommeil lourd qui parut rassurer
également le médecin et la servante, et tous deux le quittèrent.

Cependant rentré chez lui, Vorel ne se recoucha point. Après s’être
promené quelque temps, il ouvrit un portefeuille et en retira les deux
lettres remises par Moser; c’étaient celles de Marcel et d’Honorine. Il
les lut en entier; puis, s’asseyant devant son secrétaire, il traça
quelques lignes en déguisant son écriture, joignit son billet aux
lettres, et réunissant le tout sous une enveloppe cachetée, il y mit
pour adresse:

RIGHT
_A Monsieur_

CENTER
Arthur de Luxeuil,

_Rue de Lille, 17. Paris_.



XVI

Soirée de grisette.


C’est une étrange existence que celle de la femme qui choisit le
théâtre, non pour y cultiver un art, mais pour y exposer sa beauté. Si
elle _réussit_, vous la voyez subitement transportée de la loge ou de la
mansarde au milieu de tous les raffinements de l’opulence. Hier, son
cercle ne se composait que de commis marchands et de clercs d’avoué,
aujourd’hui la voilà mêlée, par la galanterie, à ce que la naissance, la
richesse ou la politique ont de plus renommé.

Comme tous les parvenus, du reste, elle apportera dans cette fortune
inattendue, une exagération de luxe, d’égalité et de manières qui
trahira son ancienne condition. Trop longtemps pauvre pour avoir appris
à compter, elle sèmera l’or avec l’insouciance qu’elle mettait autrefois
à semer les gros sous; trop longtemps confondue dans les derniers rangs
pour savoir tenir sa place dans les premiers, elle outrera le ton de
l’aristocratie. Quoi qu’elle fasse, la liberté et le naturel manqueront
toujours à ses grands airs; on y sentira le rôle appris. Elle-même s’en
lassera parfois. Ennuyée de ces plaisirs dispendieux qui ne lui
rappellent rien, elle regrettera les joies faciles de ses pauvres
années, cette vie de bohémien passée sous les toits, au milieu de la
senteur des giroflées et du gazouillement des hirondelles, alors qu’on
avait une seule robe, lavée le samedi soir pour la partie de campagne du
dimanche, une seule collerette qu’on repassait dans un livre, et un
chapeau de paille cousue dont on devait encore les rubans.

Ah! quelles belles promenades, quelles joyeuses parties! Que de danses,
de rires, de chants, de plaisanteries! Si le cœur a tressailli une
seule fois, c’est dans ces années de liberté et d’insouciance. Aussi, le
souvenir en est-il toujours resté charmant. Aussi, vienne l’occasion, et
la grande dame se refera grisette quelques heures pour retrouver ses
folles gaietés, boire du cidre et faire des farces.

C’était à une fantaisie de ce genre qu’il fallait attribuer le singulier
désordre dans lequel se trouvait le logement de Clotilde. L’actrice,
fatiguée des soupers fins et des roués de la fashion, avait voulu
revenir à un de ses plaisirs d’autrefois, alors qu’elle chantait
l’opéra-comique à la classe de M. Ponchard, et donnait, dans la loge de
sa mère, des thés composés d’eau sucrée et de marrons. Les invités
avaient été choisis en conséquence. C’étaient, outre Floridor, la nièce
du cocher, grande élève du Conservatoire, noire et laide, mais qui
avait adopté la danse pour faire valoir des formes capables de compenser
tout le reste; une modiste du troisième, moins occupée de coiffures que
de bals masqués; deux musiciens de Valentino et un jeune étudiant
dentiste, récemment arrivé de Normandie; tous trois locataires des
combles.

Euphrosine, liée depuis peu avec le co-intéressé d’un agent de change,
était arrivée par hasard au moment de la soirée et avait été retenue par
Clotilde; enfin, la société particulière de madame Beauclerc complétait
le cercle: c’étaient, outre le cocher, la portière qui l’avait remplacée
au Marais et une garde-malade à qui elle donnait le titre de cousine.

Tout ce monde réuni dans l’élégant salon de l’actrice, formait trois
groupes principaux et distincts. Au fond se trouvait d’abord
l’ex-portière avec ses chiens et sa compagnie; les chiens dormaient
dispersés sur deux divans et la compagnie jouait aux cartes en buvant du
_vin cacheté_. La conversation était sur ce point peu active et se
bornait à quelques réflexions philosophiques de madame Beauclerc,
entrecoupées, de loin en loin, par les grognements du cocher ou par les
dictons égrillards de la garde-malade.

Le second groupe était composé de la future danseuse, qui interrogeait
Euphrosine sur _son Monsieur_, d’un des musiciens lutinant la modiste,
et du jeune Normand uniquement occupé de rougir et de chercher ce qu’il
pourrait faire de ses mains. Après les avoir successivement employées à
brosser son chapeau, à battre le rappel sur ses genoux et à effiler les
glands du canapé, il venait enfin de suspendre ses deux pouces dans les
emmanchures de son gilet, attitude qui lui donnait, pensait-il, un air
d’aisance tout à fait parisien.

Enfin, près du foyer, se trouvaient l’autre musicien, Floridor, et
Clotilde qui avait fait apporter une poêle dans le salon, et qui
confectionnait des beignets aux pommes, en canezou de dentelle et en
robe de soie.

Il y avait entre ce dernier groupe et le second un échange continuel de
remarques, de rires et de plaisanteries, au milieu desquels Floridor
lançait, comme d’habitude, ses quolibets, tout en mangeant sournoisement
les beignets les mieux réussis.

Clotilde s’en aperçut.

--Eh bien! qu’est-ce qu’il fait donc, s’écria-t-elle en retirant
vivement l’assiette; il dévore tout, ce grand squelette-là? Tu ne peux
pas attendre que j’aie fini mes beignets?

--Tu ne veux donc pas qu’ils finissent par la faim? objecta le comédien,
en appuyant sur le mot pour faire sentir le calembour.

--Je veux que nous mangions tous ensemble, reprit l’actrice; dis donc,
Phrosine, prépare le couvert, ma petite, voilà que j’ai bientôt plus de
pâte.

--Faut alors que j’aille chercher une table? demanda la jeune fille.

--Non, non, reprit Clotilde; une table serait un genre trop vertueux;
faut faire un repas de grisette; mets la nappe là, sur le divan.

--Je veux bien, s’il y avait une nappe.

--Est-elle princesse au moins, depuis qu’elle a son tiers d’agent de
change; prends la première chose venue.

--Un tire-botte ou un faux-col? fit observer Floridor.

--Je ne vois que ton écharpe de velours.

--Eh bien! est-ce que c’est pas bon? reprit Clotilde, qui fit jaillir la
friture autour d’elle; approche seulement le cidre qui est là-bas.

--Et des verres?

--Parbleu! ma chère, regarde, cherche ce qui pourra servir. S’il faut te
dire tout, alors y a pas de plaisir.

--Attendez, reprit la modiste qu’une pratique journalière avait rendue
habile dans cette science d’expédients; je vas vous aider. Quand on a un
peu d’idée, on trouve toujours moyen de s’arranger. J’ai donné le mois
dernier un déjeuner de six couverts avec deux assiettes. Dans le _petit
Dunkerque_ nous trouverons tout ce qu’il faut.

Les deux musiciens se joignirent à la modiste et trouvèrent en effet sur
les étagères de curiosités, les éléments d’un service complet. Les
coquilles d’huîtres perlières et les cocos sculptés tinrent lieu de
verres; les assiettes furent remplacées par des fragments de mosaïque,
et l’on servit à chacun, en guise de fourchettes, une belle flèche
madécasse armée de son arête. L’étudiant dentiste seul fut favorisé d’un
couvert chinois composé d’un cure-dents et de ses petits bâtons
d’ivoire.

Un grand couteau en silex, destiné à découper, et deux urnes
lacrymatoires métamorphosées en sucriers, complétèrent le service.

A sa vue Clotilde éclata de rire.

--A la bonne heure donc, s’écria-t-elle; voilà un couvert! Cristi! un
carabin de septième année n’aurait pas mieux fait la chose. Y vous
manque seulement des flambeaux, vu que le soleil se couche; eh bien! mes
enfants, voici une manière de candélabre, qui servira en même temps de
_surtout_. A ces mots elle apporta une mandoline indienne incrustée
d’ivoire et percée de plusieurs ouvertures, dans lesquelles on plaça des
bougies allumées. Floridor frappa trois coups sur un gong chinois pour
avertir que tout était prêt, prononça le _benedicite de Sardanapale_,
_arrangé à l’usage du dix-neuvième siècle_: et chacun s’assit par terre
autour du divan. On avait déjà commencé à entamer le plat de beignets,
lorsqu’on frappa à la porte du salon.

--Tiens, qu’est-ce qui vient là? demanda Clotilde sans se déranger.

--Passez votre chemin, bonhomme, on a donné à votre père, cria Floridor.

--Il n’y a personne, ajoutèrent les deux musiciens.

On frappa de nouveau.

--Entrez, dit Euphrosine, qui grignotait le beignet piqué à sa flèche
malgache.

La porte s’ouvrit et Marquier parut. Le petit homme qui avait la vue
basse fit d’abord quelques pas sans rien distinguer; mais il s’arrêta
tout à coup devant l’étrange couvert et les convives qui l’entouraient.
Un hourrah général l’accueillit.

--Offre donc à Monsieur ses talons pour s’asseoir, dit Floridor en
montrant le parquet.

--Monsieur est tambour de la garde nationale, ajouta un des musiciens.

--Donnez vos buffleteries, Mesdemoiselles.

--Et joignez-y ma bénédiction.

--Avec le moyen de s’en servir.

--Comment! s’écria Marquier étourdi et lorgnant autour de lui; vous avez
un _raout_, ma belle, et vous ne nous aviez point avertis.

--Non, dit le comédien, qui commençait son quatrième beignet, elle n’a
pas voulu d’hommes comme il faut... par décence et vu qu’il se trouvait
des demoiselles.

--Eh bien! pardieu! je m’invite, reprit Marquier.

--Servez une flèche à Monsieur et faites-lui place, dit Clotilde; je
vous avertis seulement, mon petit, que nous prenons tous au même plat,
comme les amis de Saint-Antoine.

--Monsieur en est, fit observer Floridor qui donna place au banquier
près de lui.

--Je vois que c’est une orgie de grisette, reprit celui-ci en s’asseyant
sur le tapis.

--Juste, cria Clotilde, on a droit d’être mauvais genre et on danse le
cancan; passez donc le plat au petit gros, vous autres.

--Ce sont des beignets? demanda Marquier qui cherchait à en piquer un
avec sa flèche sans pointe.

--Beignets de potiron au racahout, reprit gravement Floridor,
communément nommés beignets des sultanes, vu l’emploi que les lorettes
du grand seigneur font de ce légume savoureux.

--C’est moi qui les ai faits, interrompit Clotilde.

--Et le fauteuil rouge a tenu la queue de la poêle, acheva Floridor.

Marquier, qui était enfin parvenu à s’emparer d’un beignet, le déclara
excellent. L’actrice versa à boire, et la gaieté devint de plus en plus
expansive. Le cidre fini, on passa au vin muscat et du vin muscat au vin
de Champagne. Les musiciens, qui étaient gris, se livraient à des
plaisanteries équivoques; le jeune Normand, rouge comme une pêche en
espalier, se défendait à chaque instant plus mal contre les agaceries de
la nièce du cocher. Floridor seul avait conservé sa même figure blafarde
et son même flegme effronté. Il continuait à manger, à boire, à lancer
ses quolibets avec une continuité mécanique, tandis que Clotilde, folle
de gaieté, dansait une polonaise des plus hasardées avec Marquier. Mais
après trois ou quatre tours de salon, elle se laissa tomber sur un divan
en s’éventant avec un coussin.

--Ah! bah! vous n’avez pas le _chic_, s’écria-t-elle, on dirait que vous
avez peur de vous échauffer.

--Près de vous, cela se comprend, dit le banquier avec une galanterie
égrillarde.

Clotilde le regarda par-dessus son épaule nue.

--Ah! si vous retombez dans le genre pair de France, merci! dit-elle;
j’en ai assez comme ça.

--En effet, reprit Marquier qui jeta un coup d’œil dédaigneux sur la
réunion; je vois que vous vous ennuyez de la bonne compagnie.

--Tiens, c’est étonnant peut-être? vous ne parlez que de chevaux et de
Bourse. Vous, surtout, vous êtes amusant comme un almanach de cabinet.

--Ah! ah! est-elle méchante, dit Marquier en s’efforçant de rire, vous
voulez me taquiner, mais j’ai toujours été cité pour mon bon caractère,
ma belle; je ne me fâche jamais... mal à propos, et, la preuve c’est
que je veux vous rendre un service.

--Avec combien de commission? demanda l’actrice hardiment.

--De commission, répéta Marquier un peu déconcerté; pardieu! vous m’y
faites penser; au fait, j’ai droit à une commission, je la réclame.

--Voyons d’abord le service.

--Eh bien! voici, ma belle, continua-t-il en se penchant vers elle et
baissant la voix. J’ai cru m’apercevoir depuis quelque temps que vous
étiez moins contente d’Arthur; madame Beauclerc m’a même fait entendre
que vous ne seriez pas éloignée de rompre; ce qui ne m’étonne pas... vu
que j’ai moi-même à me plaindre de lui.

--Après?

--Eh bien! vous vous rappelez sans doute un Belge que je vous ai
présenté il y a quinze jours.

--Ce monsieur qui a l’air d’un bonhomme de pain d’épice?

--Il a deux cent mille écus de rente.

--C’est pas trop pour sa boule.

--Outre un million dans les fonds publics.

--Qu’est-ce que ça me fait?

--Cela peut vous faire beaucoup, si vous voulez.

--A cause?

--A cause de l’effet que vous avez produit sur M. Vankrof qui est prêt à
vous offrir ses hommages.

--Pour de bon! interrompit madame Beauclerc, qui venait de quitter le
jeu et de s’approcher.

--Pour tout de bon! répondit Marquier.

--Et y fera les choses... comme y faut?

--Il souscrira à tous les désirs de votre fille!

--Si tu manques encore celui-là, n’y a plus qu’à aller se jeter dans la
Seine! dit la grosse femme avec énergie.

--Un bain de rivière, je n’en suis pas, répliqua l’actrice.

--Mais songe donc, malheureuse!... reprit la mère Beauclerc.

Clotilde interrompit.

--Ah! si vous allez recommencer vos monologues, je file, dit-elle avec
humeur; ça m’ennuie à la fin d’entendre toujours répéter la même chose.
C’est vous qui m’avez mise avec Arthur, après tout.

--Parce qu’alors il avait de quoi, reprit l’ancienne portière; mais
maintenant c’est fini; tu le sais bien; si tu le gardes, c’est qui t’a
ensorcelée.

--Lui!

--Tu en as besoin comme une nouvelle mariée de son mari.

--Ah! par exemple! s’écria Clotilde visiblement blessée; voilà qui est
un peu foncé de couleur! moi je suis amoureuse! ah! ah! ah! mais vous me
croyez donc bête à bâter?

--Pourquoi est-ce que tu tiens au Luxeuil alors?

--Qui vous a dit que j’y tenais?

--Puisque tu le gardes!

--Parbleu! on garde bien ses vieilles pantoufles... quand on les a.

--Alors tu consentirais à rompre?

--Je m’en moque pas mal.

--Eh bien, nous allons voir, reprit vivement madame Beauclerc, si tu
n’as pas menti: tu vas écrire tout de suite au monsieur pour lui dire de
chercher fortune ailleurs; aussi bien tu es dans ton droit, voilà deux
mois qu’y ne t’a pas payé la pension.

--Et vous ne devez plus espérer qu’il la paie, fit observer Marquier,
ses affaires sont dans un état désespéré; moi-même je me trouve
compromis pour une somme énorme.

--Entends-tu ça? dit madame Beauclerc, en posant sur le guéridon tout ce
qui était nécessaire pour écrire; voudrais-tu garder un homme ruiné.....
pour qu’y te mange tout... et que tu deviennes la dernière des
dernières?... faudrait avoir bien peu de cœur.

Clotilde prit la plume sans répondre. En voyant tarir le flot d’or dans
lequel Arthur l’avait jusqu’alors laissée puiser, elle s’était dit à
elle-même toutes ces choses, et l’ouverture faite par Marquier la
trouvait beaucoup mieux disposée qu’elle ne voulait le paraître et que
sa mère ne semblait le supposer. Sous son apparence légère, Clotilde
cachait, comme toutes ses pareilles, une avidité native qui réglait tous
ses goûts. Ce n’était pas de l’avarice, car l’avarice suppose l’esprit
de conservation, mais cet instinct des courtisanes qui les tourne vers
la richesse comme le fer se tourne vers l’aimant.

Elle trempa la plume dans l’écritoire et écrivit avec quelque lenteur
les lignes suivantes:

      «Mon pauvre Tutur,

»Y me dize tous, depuis si l’ontan, qu’y faut nous séparé, que sa
     m’en donn la migrainn; n’y a pas moien autrman d’avoir du repau;
     aussi je me résign; fée com’ moi, et cherche ailleur une bonne
     fille qui remplace ta fidèle amie,

RIGHT
»Clotilde.»



La mère Beauclerc, qui avait mis ses lunettes pour lire par-dessus
l’épaule de sa fille, battit des mains.

--Bravo! ma biche! s’écria-t-elle; c’est tourné comme aurait pu le faire
un rédacteur-écrivain public. S’il se fâche après ça, c’est qu’il a un
bien mauvais caractère. Ah! mais, minute; avant de fermer, redemande-lui
ton collier, qu’il avait pris pour le faire réparer: les bons comptes,
comme on dit, font les bons amis.

L’actrice reprit la plume et écrivit:

     _P. S._ «Renvoie-moi le collié de perle fine aveq le fermoire
     d’émail. Je tien à tout se qui me rapèle ton souvenire chérie.»

Elle écrivit ensuite l’adresse, et donna la lettre à la grosse femme,
qui la baisa au front.

--Va, tu es une fille raisonnable, dit-elle avec attendrissement; aussi
le bon Dieu t’en récompensera. Je vas descendre moi-même pour jeter ton
billet dans la boîte; maintenant, tu peux t’amuser, ma biche; tout ira
bien.

La mère Beauclerc sortit, et Clotilde rejoignit ses invités, qui
jouaient à la main chaude à l’autre extrémité du salon. La gaieté était
bruyante, et chaque incident amenait quelque quolibet de la part de
Floridor, dont les gravelures devenaient de plus en plus transparentes.
L’intervention de Clotilde et de Marquier donnèrent au jeu un nouvel
essor.

Autant le banquier avait l’air gauche dans le monde aristocratique où le
hasard l’avait implanté, autant il semblait à l’aise dans un autre
milieu. Le mauvais ton lui était si naturel, que pour le prendre il
n’avait qu’à se laisser aller; aussi, au bout de quelques instants,
était-il devenu le héros de la réunion. Heureux de faire jouer à
l’étudiant-dentiste le rôle qu’il avait l’habitude de jouer lui-même, il
le prit pour but de ses plaisanteries, et lui retourna toutes les
mystifications apprises ailleurs à ses propres dépens. Quand il fallut
se séparer, il envoya le Normand complétement hébèté à l’omnibus de la
barrière du Trône, en lui persuadant qu’il logeait à Vincennes. Pendant
ce temps, un des musiciens reconduisait chez elle la nièce du cocher, et
Floridor regagnait sa chambre garnie dans la calèche d’Euphrosine. Au
moment de prendre congé de Clotilde, Marquier lui demanda quand il
pourrait lui conduire M. Vankrof.

--Venez quand vous voudrez, répondit l’actrice; demain, si le cœur
vous en dit: je n’ai pas de répétition.

--Alors vous serez ici?

--Tout le jour.

Le banquier promit de venir avec son protégé, et salua pour partir;
mais, en ouvrant la porte, il parut se raviser.

--Pardon, dit-il, je fais une réflexion; demain, Arthur aura votre
lettre; dès qu’il l’aura lue, il ne peut manquer d’accourir. Si, en
conduisant ici mon ami Vankrof, j’allais le rencontrer?...

--Eh bien!...

--Je crains que cela n’amène quelque scène désagréable...

--C’est-à-dire que vous avez peur, mon petit homme.

--Moi! quelle plaisanterie! De quoi pourrais-je avoir peur, ma belle? Ce
que j’en dis, c’est pour vous... et pour mon ami Vankrof. Si vous
pouviez nous recevoir le soir dans votre loge... Arthur n’y vient
jamais.

--Je le veux bien, mais alors il faut que je vous donne un billet de
passe.

--Comment?

--Ce polisson de directeur ne veut plus nous laisser recevoir au théâtre
que nos parents.

--Ah! bah!

--Je vais attester que vous êtes deux cousins... du côté de mon père...
ce qui est possible, vu que je ne l’ai jamais connu. Si la portière vous
dit quelque chose, vous lui fermerez la bouche avec une pièce de cent
sous. Elle n’a jamais su résister à ça, la mère Lampou.

Le banquier promit de rappeler le moyen à son compagnon, et Clotilde lui
écrivit l’autorisation nécessaire pour arriver le lendemain jusqu’à sa
loge. Rentrée dans sa chambre, elle y trouva madame Beauclerc, qui, tout
en la déshabillant, s’informa de ce que Marquier venait de lui dire, et
de ce que l’on pouvait espérer de ce Melchior Vankrof. Clotilde ne
l’avait vu que deux ou trois fois, mais elle en avait entendu parler à
de Luxeuil et à ses amis comme d’un des plus riches étrangers de Paris.
Son oncle, d’abord batelier sur l’Escaut, puis négociant-armateur, lui
avait laissé en mourant une fortune de plusieurs millions que Melchior
apprenait à manger noblement, c’est-à-dire à force de vices. Tous ces
détails ravirent l’ancienne portière.

--C’est le bon Dieu qui t’envoie ce monsieur, ma biche, dit-elle avec
une sorte d’onction; je savais bien qu’y t’arriverait comme ça
quéq’bonne chance un jour ou l’autre... J’avais encore _fait un cierge_
pour toi à Saint-Roch le mois dernier. On a beau dire, vois-tu, que
c’est des superstitions de jésuites; moi j’ai toujours eu un fond de
religion; aussi, tu vois que ça ne m’a pas trompée! Maintenant c’est à
toi de profiter de l’occasion. Tu vas avoir une belle boule en main!...

--Une belle boule! répéta Clotilde; c’est pas celle de M. Vankrof,
toujours, on dirait un potiron avarié.

--Y s’agit pas de plaisanteries, ma chère, interrompit la grosse femme
choquée du peu d’effet produit par son discours; je parle sérieusement.

--Tiens, ça vous est égal à vous le physique de l’individu, reprit
hardiment l’actrice; mais moi c’est autre chose. Après tout, Tutur était
un beau garçon, tandis que ce M. Melchior est un vrai hérisson... Mon
Dieu, ça ne m’empêchera pas de bien le recevoir, ajouta-t-elle en voyant
le mouvement d’impatience de sa mère; on fera tout ce qu’il faudra, mais
on a bien le droit de faire la différence peut-être!

Madame Beauclerc secoua la tête et poussa un gros soupir.

--Ah! les jeunesses, murmura-t-elle; ça a-t-il des idées petites! On
voit bien, pauvres créatures, que vous ne connaissez encore rien de rien
à la vie... ou plutôt, vois-tu, j’en reviens à mes moutons; tu as un
faible pour ce monsieur de Luxeuil.

Clotilde haussa les épaules sans répondre, et acheva de se déshabiller
en chantonnant. La vérité était qu’elle regrettait Arthur, non pour
lui-même, mais par suite de la comparaison avec Melchior. Derrière le
calcul de la courtisane il y avait le goût de la femme qui répugnait à
l’échange, bien qu’en s’y soumettant. Puis, comme il arrive toujours, au
moment de rompre cette liaison, elle y trouvait des charmes auparavant
inaperçus: sa mémoire lui rappelait mille souvenirs endormis, réveillant
mille riantes images!... La mère Beauclerc était déjà sortie depuis
longtemps et l’actrice, demi-nue, continuait à rouler ses papillotes
avec distraction, lorsque ses yeux, fixés sur le miroir, virent tout à
coup la portière de velours se soulever doucement et la tête d’Arthur
apparaître. Elle se retourna avec un cri...

--Chut! interrompit de Luxeuil en imposant silence de la main.

--Vous ici! reprit-elle stupéfaite.

--La femme de chambre causait dans l’escalier, reprit le jeune homme, la
porte était ouverte, je suis entré comme un voleur.

--Alors personne ne t’a vu?

--Personne.

Une folle idée traversa l’esprit de l’actrice. Arthur n’avait point
encore reçu sa lettre; il ignorait ses intentions: la rupture pouvait
être remise au lendemain, et avant de tenter une nouvelle liaison, elle
trouvait l’occasion de faire au passé un tendre et dernier adieu; le
projet fut aussitôt accepté que conçu, et courant à la porte par
laquelle de Luxeuil venait d’entrer, elle la referma vivement et poussa
le verrou.



XVII

Rupture.


Le jour, depuis longtemps levé, pénétrait à travers les doubles rideaux
et inondait la chambre de joyeuses clartés: assis sur un fauteuil près
de la fenêtre, Arthur écrivait un billet tandis que Clotilde, encore
couchée, luttait contre un reste de sommeil. Tout à coup on frappa à la
porte.

--Ouvrez, balbutia l’actrice qui oubliait avoir fermé la veille.

--C’est le valet de monsieur de Luxeuil, dit la femme de chambre du
dehors.

Arthur alla tirer le verrou.

A sa vue la femme de chambre fit deux pas en arrière.

--Monsieur est là! s’écria-t-elle.

--Sans que vous le sachiez, répliqua l’actrice, ce qui prouve qu’on
entre ici comme sur le Pont-Neuf. Voyons, préparez-moi tout ce qu’il
faut pour me lever.

Elle s’était mise sur son séant et avait ôté sa coiffure de nuit pour
relever ses cheveux. Arthur reparut bientôt des lettres à la main et
s’approcha de la fenêtre pour les lire, tandis que l’actrice se faisait
chausser et passait une robe de chambre de cachemire blanc. Il parcourut
d’abord l’adresse de plusieurs billets, à travers le papier desquels on
apercevait des colonnes de chiffres annonçant clairement des mémoires de
créanciers, puis une lettre plus volumineuse avec le timbre de Bayeux,
et enfin une douzaine de circulaires portant l’inévitable estampille des
frères Bidault. Il rejeta le tout sur la table, sans rien ouvrir,
s’arrêta à une petite missive, dont l’enveloppe glacée exhalait une
forte odeur d’ambre, et en examina la suscription.

--Dieu me pardonne! on croirait que c’est votre écriture, ma chère,
dit-il en se tournant vers Clotilde, voyez donc?

L’actrice jeta un regard sur la lettre et ne put retenir une
exclamation.

--Est-ce que vous m’auriez vraiment écrit? demanda de Luxeuil.

--Pourquoi pas? répliqua-t-elle en prenant son air résolu.

--Diable! c’est une faveur rare, reprit Arthur d’un ton légèrement
ironique, et cela ne vous arrive d’habitude que dans les occasions
solennelles; il y a donc quelque chose de nouveau?

--Ça se peut.

--Quelque négociation diplomatique trop délicate pour être traitée de
vive voix?

--Justement.

--Vous piquez ma curiosité et j’ai hâte de connaître...

--Ça vous est facile, dit Clotilde, qui faisait évidemment provision
d’assurance pour l’explication dont elle était menacée.

Malgré son prétendu empressement, de Luxeuil brisa le cachet et dégagea
le billet de son enveloppe avec une visible lenteur: il savait que les
autographes de Clotilde se payaient en général fort cher, et qu’elle
n’écrivait que pour des réclamations sérieuses. Aussi, cherchait-il,
tout en dépliant la lettre, le moyen d’éluder la demande qu’il prévoyait
sans la connaître. L’actrice, de son côté, s’était placée devant son
miroir en fredonnant et suivait de l’œil tous les mouvements du jeune
homme. Lorsqu’il commença la lettre, celui-ci crut à une plaisanterie,
et ce fut seulement arrivé au _post-scriptum_ que la chose lui parut
sérieuse. Encore eut-il besoin de lire une seconde fois pour s’en
assurer. Bien que cette rupture ne pût le surprendre, il en demeura un
instant étourdi, mais il se remit presque aussitôt. Dans la carrière
galante qu’il avait parcourue, de pareils événements étaient trop
ordinaires pour qu’il n’y eût point pensé d’avance: c’était un de ces
échecs prévus pour lesquels la fashion avait établi certaines règles que
l’on ne pouvait violer sans s’exposer au ridicule. Quel que fût le
dépit, il fallait, comme le gladiateur, tomber selon les traditions du
cirque et dans l’attitude voulue. De Luxeuil comprima donc son premier
élan; il tourna la lettre en tous sens, comme s’il eût voulu s’assurer
qu’elle ne renfermait rien de plus, la parcourut de nouveau pour gagner
du temps et mieux se remettre, puis, se tournant vers Clotilde, qui
continuait à défaire ses papillotes:

--Comment donc! ma chère, dit-il avec une colère contenue qui
s’efforçait d’imiter l’ironie, mais vous avez un véritable talent
épistolaire. Sauf l’orthographe, qui vise un peu trop au pittoresque,
votre lettre me paraît un chef-d’œuvre.

--Oh! vous pouvez vous en moquer, dit Clotilde embarrassée de la
tranquillité d’Arthur; je l’ai écrite comme j’ai pu, et bien malgré moi.

--Pourquoi cela? reprit de Luxeuil, vous étiez complétement dans votre
droit; le terme peut être indifféremment déclaré par le propriétaire ou
par le locataire.

--Eh bien! merci, s’écria Clotilde, vous me regardez alors comme un
appartement à louer? Du reste, je vous permets tout, vu que vous devez
m’en vouloir.

--Moi! interrompit de Luxeuil en riant avec effort; oh! charmant! elle
me croit contrarié.

Clotilde le regarda d’un air de surprise mêlé de dépit.

--Ça vous est donc égal? s’écria-t-elle.

--Du tout, reprit Arthur, ne voyez-vous pas, au contraire, que je suis
désespéré... Comment pourrait-on perdre sans regret des charmes... qui
augmentent chaque jour.

Clotilde se mordit les lèvres. Depuis quelque temps en effet, elle
luttait contre un embonpoint toujours croissant, et qui lui inspirait de
sérieuses inquiétudes.

--Malheureusement, je devais m’attendre à cet abandon! continua de
Luxeuil, qui comprit qu’il avait touché le point sensible; il y a
maintenant à Paris trop d’Orientaux amoureux des beautés développées...
Je parie, ma chère, que vous êtes en pourparlers avec l’ambassade
ottomane.

L’actrice haussa les épaules.

--Dans ce cas, tenez bon, continua Arthur du même accent persiffleur; la
beauté est pour ces messieurs une question de poids, et vous avez à cet
égard un avenir incalculable!...

--Ah! vous m’ennuyez à la fin! s’écria Clotilde poussée à bout; si
j’engraisse physiquement plus que de raison, vous, mon cher, vous
maigrissez pécuniairement plus qu’il ne faudrait.

Ce fut au tour d’Arthur de se mordre les lèvres.

--C’est gentil de faire le millionnaire, continua-t-elle aigrement, mais
il ne faut pas que ce soit avec l’argent du carrossier, du maquignon et
du tapissier. Croyez-moi, mon petit, il est temps de mettre de l’ordre
dans vos affaires et de vous corriger de vos vices.

--Vous remarquerez que j’en ai déjà un de moins, fit observer de
Luxeuil, qui regarda l’actrice; mon _plus gros vice_. Quant aux autres,
je m’en corrigerai avec l’aide de Dieu et de mes créanciers. Je n’en
suis pas moins touché de votre sollicitude, ma belle, et, pour la
reconnaître, je vous donnerai un bon conseil.

--Je n’en veux pas.

--Parce que vous ne pourrez jamais me le rendre, n’est-ce pas? mais je
vous en fais cadeau. Vous avez, sans doute, déjà trouvé l’heureux
infortuné qui doit me remplacer.

--Oui, je l’ai trouvé! interrompit Clotilde aigrement, et je peux
choisir entre plusieurs, si je veux.

--Ne choisissez pas! reprit Arthur.

--Pourquoi cela?

--Parce qu’il vaut mieux les garder tous.

L’actrice lui lança un regard flamboyant.

--S’ils oubliaient les fins de mois comme certaines gens que je connais,
c’est possible, dit-elle avec intention; mais il y a un millionnaire...
oui, Monsieur, un millionnaire... seulement il n’est pas grand seigneur!
ce qui fait qu’il ne se croit pas obligé d’être insolent, et qu’il paie
ses dettes. Ça vous paraît bien mauvais genre, hein?

Arthur avait avidement recueilli le renseignement qui venait d’échapper
à l’actrice, mais il ne laissa rien paraître.

--Mon Dieu, vous appuyez bien sur le mérite de payer ses créanciers,
dit-il avec une hauteur railleuse; est-ce que par hasard, je resterais
votre débiteur? Voyons, dans ce cas, réglons nos comptes: donnez votre
chiffre.

Quelle que fût son impudence, mademoiselle Beauclerc recula devant une
demande faite de cette manière et sur ce ton.

--Il ne s’agit point de cela, dit-elle, je ne vous ai point parlé de
moi.

--Ah! j’y suis, s’écria de Luxeuil, en retournant la lettre de l’actrice
qu’il tenait toujours à la main; ce billet a dû être écrit hier soir?

--Certainement, dit Clotilde.

--Avant mon arrivée.

--Eh bien?

--Eh bien! alors, ma chère, je n’avais aucun droit de me présenter ici;
notre contrat de mariage était déchiré; vous ne m’avez reçu que par
hospitalité, pour me rendre service, et tout service rendu mérite
récompense.

Et parlant ainsi, il avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel
il prit un billet de banque qu’il présenta à Clotilde. Celle-ci devint
pourpre. En voyant de Luxeuil ouvrir sa lettre, elle s’était préparée à
combattre ses reproches, et sa froideur moqueuse l’avait déjà
déconcertée, mais ce dernier acte mit le comble à son désappointement.
Habituée à recevoir le prix de ses complaisances sous des formes qui en
déguisaient la honte, elle avait mis sa dignité à éviter tout ce qui
révélait trop clairement le marché; là était, à ses propres yeux,
l’étroite limite qui la séparait de la prostituée. Aussi cette offre de
paiement immédiat et direct lui sembla-t-il le plus sanglant de tous les
outrages. Elle recula avec un geste violent.

--Par exemple! s’écria-t-elle, il faut que vous soyez bien insolent!...

--D’offrir si peu, interrompit Arthur, qui feignit de se méprendre sur
le motif de l’indignation; je puis augmenter la somme, ma chère.

--Sortez d’ici, cria Clotilde dont les yeux lançaient des flammes et qui
lui montra la porte; sortez d’ici tout de suite ou j’appelle!

De Luxeuil éclata de rire.

--Il faut avouer que les rôles sont singulièrement intervertis, dit-il,
ravi de la fureur de l’actrice; c’est moi que l’on congédie et c’est
vous qui menacez!... décidément vous n’êtes point dans votre bon sens.

--Ah! quel gueux! s’écria Clotilde à qui le sang-froid d’Arthur donnait
des transports de rage.

--Le mot est peu littéraire, fit observer celui-ci en ricanant, mais il
avait cours sans doute dans la loge de la mère Beauclerc. Du reste, je
ne veux pas vous retenir plus longtemps, ma belle; vous attendez
peut-être votre millionnaire et je craindrais que ma présence ne
l’effarouchât. Je vais m’occuper sur-le-champ de vous faire renvoyer le
bracelet que vous voulez bien garder en mémoire de moi... ce qui est une
résolution pleine de sagesse! car toute liaison peut se rompre, mais
_les souvenirs restent_!...

Il prit sa canne, son chapeau, et déposant sur la toilette le billet de
banque:

--Si je dois davantage, vous enverrez votre quittance, dit-il, ceci est
une dette d’honneur... comme toutes les dettes qu’on ne peut avouer.

Il venait de sortir lorsque la porte opposée s’ouvrit pour donner
passage à la mère Beauclerc. Sa fille s’était laissée tomber sur le
divan.

--Qu’est-ce que c’est? Comment, tu pleures! s’écria la grosse femme.

L’actrice pleurait en effet, mais de rage.

--Ah! le misérable, le sans-cœur, balbutiait-elle.

--C’est donc vrai que tu l’as reçu?

--Oh! je me vengerai! à tout prix je me vengerai!

Elle arrachait avec fureur les torsades du coussin placé près d’elle. La
mère Beauclerc le retira.

--Faut pas _dégraboliser_ les meubles pour ça, interrompit-elle.
Qu’est-ce donc qu’il t’a encore fait, ce gredin-là?

--Ce qu’il m’a fait, répéta Clotilde en fermant les poings; je ne
pourrai jamais vous dire tout. D’abord, il a ri de ma lettre... Il a en
l’air content d’avoir son congé.

--Par exemple!

--Il m’a traitée comme la dernière des créatures.

--Toi?

--Parce que j’engraisse!

Madame Beauclerc bondit sur elle-même.

--Ah! le brigand, s’écria-t-elle, il veut te déprécier. Pourquoi que je
ne me suis pas trouvée là!

--Et bien pis que tout ça, reprit Clotilde d’une voix entrecoupée.

--Encore pis? répéta la grosse femme hors d’elle.

--Il a osé...

--Quoi donc?

--M’offrir de l’argent...

L’exaspération de l’ex-portière au lieu de grandir, parut s’arrêter tout
à coup.

--Ah! il t’a offert... de l’argent, reprit-elle en regardant
instinctivement autour d’elle...

Son œil rencontra le billet de banque laissé par de Luxeuil.

--C’est sans doute ça, dit-elle en avançant la main.

--Donnez, s’écria Clotilde, je veux le lui renvoyer en morceaux.

Mais la mère Beauclerc avait reculé de trois pas avec le billet.

--Lui, c’est un polisson, dit-elle; mais son argent n’a aucun tort à ton
égard.

--Je vous dis que je n’en veux pas.

--Alors, c’est moi qui le garderai.

--Non, rendez-moi ce billet, entendez-vous; rendez-le moi, il me le
faut.

L’actrice, irritée, poursuivait madame Beauclerc, qui cherchait à lui
échapper; enfin celle-ci fourra le précieux papier dans son châle, et, y
appuyant les deux mains:

--Vous ne l’aurez pas, Clotilde, s’écria-t-elle, quand vous devriez
m’arracher la vie.

Il y avait dans le mouvement de la portière et dans l’énergie de son
accent quelque chose de si grotesquement majestueux, que Clotilde
s’arrêta tout à coup: la pose de la grosse femme défendant son billet
lui rappela celle du fameux écuyer de Franconi défendant son drapeau,
et, prise d’une subite gaieté, elle éclata de rire. Madame Beauclerc,
habituée à ces changements d’humeur, n’en parut ni surprise ni blessée.

--Riez, folle que vous êtes, dit-elle en haussant les épaules, mais,
pendant ce temps, l’heure de la répétition arrive.

--Ah! fichtre! je n’y pensais plus! s’écria Clotilde, dont la pensée
avait déjà pris un autre cours. C’est ce méchant gant-jaune qui m’a fait
perdre mon temps. Je serai encore à l’amende. Voyons, il faut pourtant
que je déjeune avant de partir.

--Tout est prêt, fit observer la vieille femme; vous n’avez qu’à passer
au salon.

Mademoiselle Beauclerc essuya quelques traces de larmes qui restaient
sur ses joues, s’arrêta un instant en passant devant sa psyché pour
lisser ses cheveux, puis sortit en fredonnant. Sa mère fit de la tête et
des yeux un mouvement qui voulait dire:

--Est-elle heureuse de m’avoir!

Puis tournant autour de la chambre, elle se mit à ranger machinalement
et arriva près de la table sur laquelle de Luxeuil avait posé ses
lettres.

--Tiens, grommela-t-elle, il a laissé sa correspondance... sans
l’ouvrir... savoir ce que ça peut être!

Elle chercha ses lunettes, prit les lettres l’une après l’autre, et les
entr’ouvrant, avec une adresse qui eût révélé à elle seule son ancienne
profession, elle lut quelques mots constatant des réclamations de
créanciers; mais arrivée à la lettre plus volumineuse de Vorel, tous ses
efforts furent inutiles. L’enveloppe, en papier épais et soigneusement
cachetée, ne laissait rien paraître: elle la retourna quelque temps
entre ses doigts avec le sentiment d’inquiétude et de convoitise du chat
qui aperçoit un mets friand dont il est séparé par une vitre; enfin son
regard s’arrêta sur le timbre de Bayeux qui coupait en deux l’adresse.

--Bayeux, reprit-elle, c’est pas loin de là qu’est la jeune dame que
Marc protége; je lui ai promis d’avoir l’œil ouvert... peut-être bien
que ça pourra lui servir...

A ces mots elle glissa la lettre dans la poche de son tablier, et
regagna sa chambre.

Pendant ce temps Arthur suivait le boulevard, livré à des réflexions
singulièrement agitées. Son dépit avait d’abord été maintenu par la
nécessité de faire bonne contenance devant Clotilde, puis par le plaisir
de l’humilier; mais lorsqu’il se trouva seul, son apparente insouciance
s’évanouit. Depuis longtemps sur cette pente glissante qui devait le
conduire, un peu plus tôt ou un peu plus tard, au fond de l’abîme, il
comprit que l’abandon de l’actrice était l’avant-coureur de tous les
autres désastres. C’était la première pierre qui se détachait de cet
édifice de luxe et de plaisirs désormais sans base et maintenu seulement
par l’habitude.

Puis il faut bien le dire, Clotilde avait acquis sur lui l’inexplicable
ascendant qu’acquièrent presque infailliblement les courtisanes et
qu’elles savent conserver, sans esprit, sans amour, sans beauté. Cet
homme qui n’avait connu aucune des affections de la famille, qui riait
de toutes les nobles passions, et dont toute la vie prouvait
l’insensibilité, cet homme avait besoin de Clotilde; il l’aimait à sa
manière, par vanité, par habitude, par sensualité. L’idée de ne plus
l’avoir pour maîtresse éveillait en lui des mouvements de regrets
furieux; son unique pensée était de deviner celui qui la lui avait
arrachée et de se venger. Mais pour cela il fallait se hâter, car une
fois la nouvelle liaison de l’actrice déclarée, toute provocation
devenait ridicule. L’usage qui permet de se battre pour sa femme ou pour
une maîtresse du grand monde défendait une pareille vengeance à propos
de Clotilde. Près d’elle le rival n’était qu’un remplaçant. Pour pouvoir
se venger décemment de ce dernier, il fallait donc trouver un prétexte
de querelle avant sa prise de possession. Mais l’important était de le
découvrir. De Luxeuil chercha longtemps sans pouvoir arrêter ses
soupçons; la qualité de millionnaire donnée par l’actrice à son
successeur l’embarrassait. Fallait-il regarder ce titre comme un trope
ou comme une réalité? Dans le premier cas, le cercle des suppositions
devenait trop immense; dans le second, il se faisait trop restreint. Il
en était donc toujours aux mêmes incertitudes, lorsqu’une main se posa
sur son épaule; c’était de Cillart qui venait de descendre de voiture
avec d’Alpoda et Dovrinski.

--Eh bien! c’est comme cela que vous vous trouvez à nos rendez-vous? dit
le garde-du-corps en souriant.

--Quel rendez-vous? demanda de Luxeuil.

--Quoi! vous avez oublié que nous allons ce matin chez le Belge?

--M. Vankrof?

--Vous vouliez voir sa galerie, et nous avions pris jour.

--Arthur se frappa le front.

--C’est juste! s’écria-t-il, je me rappelle maintenant...

--Nous venons de votre hôtel.

--Je vous dois alors des excuses...

--Nullement; nous voilà, nous allons entrer.



XVIII

M. Vankrof.


De Cillart s’était arrêté devant la porte d’un vaste hôtel, dont le
péristyle était soutenu par des colonnes de stuc. Il entra avec ses
compagnons, et tous quatre arrivèrent à un vaste escalier couvert de
tapis précieux et bordé de vases de marbre garnis de plantes rares. Ils
traversèrent un large palier, au milieu duquel s’élevait une naïade de
bronze versant l’eau dans une vasque marine, et se trouvèrent enfin dans
une antichambre où attendaient plusieurs laquais en livrée. L’un d’eux
leur ouvrit un salon somptueusement décoré, tandis qu’un second allait
les annoncer à M. Vankrof. D’Alpoda plaça son lorgnon entre la joue et
le sourcil et l’y retint au moyen de cette grimace qui nous a été
transmise par le dandysme d’outre-mer; il promena autour de lui un
regard rapide.

--Eh bien, ce n’est pas trop hollandais tout cela, dit-il avec un accent
moqueur dans lequel perçait l’envie; il faut que ce M. Vankrof ait près
de lui quelqu’un qui s’y entende.

--Personne, répliqua de Cillart, c’est lui-même qui s’occupe de tout.

--Ah! bah! Est-ce qu’on aurait du goût sur l’Escaut?

--On a de l’argent qui en tient lieu. Tout ce que vous voyez ici n’est
qu’imitation; ces consoles sont copiées sur celles du Louvre, cet
éclairage sur celui de la galerie Aguado, ces socles sur ceux de Munich,
seulement on y a mis le prix, et l’imitation est parfaite.

--Ah! j’entends, reprit d’Alpoda, notre Belge se livre à la contrefaçon
sous toutes les formes. Eh bien, à la bonne heure, j’aime que l’on soit
de son pays. En définitive, son hôtel est magnifique et tout m’y semble
parfaitement à sa place... excepté lui. Comprenez-vous un pareil type
vivant familièrement au milieu des Antinoüs et des Apollons!

--Mon Dieu! n’en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu’il soit,
il n’a qu’à vouloir pour vous enlever vos amis et votre maîtresse.

--Parce que?...

--Parce qu’il est millionnaire.

Arthur qui était demeuré muet jusqu’alors tressaillit à ce mot. En
cherchant l’homme qui le supplantait, sa pensée ne s’était pas reportée
une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononcé par
hasard réveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout à coup
l’admiration que M. Vankrof avait exprimée devant lui pour la beauté de
Clotilde, sa demande de lui être présenté, les avances indirectes faites
à l’actrice, et qui ne lui avaient semblé alors que de banales
galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification
évidente. Toutes ces réflexions, qui surgirent à la fois dans son
esprit, furent pour lui comme une révélation. Cependant il doutait
encore, lorsqu’un domestique vint les avertir que M. Vankrof les
attendait. Ils traversèrent plusieurs salons garnis de tableaux,
d’antiquités, de meubles précieux, et arrivèrent à une sorte d’atelier
que le Beige appelait son cabinet d’étude.

C’était une vaste pièce que l’on eût pu prendre, au premier abord, pour
la boutique d’un marchand de curiosités. Les différents fournisseurs de
M. Vankrof y déposaient les objets qui lui étaient proposés, et, avant
d’en faire l’acquisition, le Belge les soumettait à un examen minutieux.
On y voyait des tableaux dépouillés de leurs cadres, des poteries
péruviennes, des guipures de Flandre, des collections minéralogiques et
des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce
capharnaüm, allait d’un objet à l’autre, le faisant placer et déplacer,
donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel à ses
compatriotes. C’était un homme de quarante ans, à large encolure, à
tournure épaisse, dont les traits justifiaient, vu la grossièreté du
dessin et la couleur, cette dénomination de bonhomme de pain d’épice
donnée par Clotilde. Il vint d’un pas lourd au-devant des visiteurs
qu’il salua familièrement.

--Ah! vous voilà! dit-il d’un ton brusque; j’en suis bien aise! vous me
trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?

--Quelques nouveaux objets d’art? demanda d’Alpoda.

--Non, répliqua le Belge, c’est un herbier renfermant toutes les mousses
connues.

--Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?

--Du tout; mais une collection unique, c’est toujours curieux. Avec ça
que j’ai eu du bonheur! le voyageur qui l’avait faite vient de mourir,
ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous préférez peut-être les
coquillages?

--Je n’en suis pas sûr, dit d’Alpoda, en fait de conchyologie, mes
études se sont à peu près bornées à celles que l’on peut faire au
_Rocher de Cancale_.

--N’importe, regardez-moi ça, reprit Vankrof, en montrant deux
magnifiques armoires vitrées, c’est un véritable écrin et qui ne m’a
coûté presque rien, vu que le propriétaire avait besoin d’argent.

Dans ce moment un domestique se présenta avec une riche cassette de
laque. Le Belge l’emmena à l’écart, lui fit quelques recommandations à
voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il
tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant:
_Détails d’un bahut..._ ce n’est pas cela... _Liste des toiles de
l’Ecole flamande..._ pas encore cela... _Mémoire de frais..._ au diable!
_Le portier du théâtre laissera entrer la personne..._ ah! c’est
cela!... De Luxeuil qui examinait un médailler à quelques pas, retourna
vivement la tête et, jetant un regard de côté sur le papier que tenait
M. Vankrof, crut reconnaître l’allure novice d’une écriture d’autant
facile à distinguer qu’il venait de la voir un instant auparavant: il se
rapprocha sans affectation du Belge qui continuait à chercher, mais qui
s’arrêta enfin.

--Ah! voici l’adresse, dit-il en s’adressant au domestique, mademoiselle
Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette à elle-même... ou à
sa mère.

--Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.

--C’est inutile, je la verrai ce soir.

Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s’extasiait
devant une panoplie placée à l’autre extrémité de la pièce. Mais Arthur
avait tout entendu et ses soupçons étaient désormais une certitude! les
yeux toujours fixés sur le médailler qu’il ne voyait plus, il mordait
avec rage la pomme d’or de sa badine et cherchait le moyen de se venger.
La voix de Dovrinski l’arracha à ses réflexions. Le prince polonais
venait l’avertir que d’Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof
dans sa galerie de tableaux. Lorsqu’ils les rejoignirent, ce dernier
était occupé à leur montrer des panneaux de bois sculpté qu’il venait de
faire achever.

--Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c’est un
chef-d’œuvre! eh bien, ça ne m’a coûté presque rien. L’ouvrier est un
pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l’employer
à ce que je voudrais, et je l’ai pris à la journée.

--Mais c’est un grand artiste! s’écria de Cillart, qui ne pouvait se
lasser d’admirer l’entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui
encadrait les panneaux.

--Certainement, répliqua Vankrof avec un gros rire: si on démontait les
panneaux ça se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu
ici, il a voulu connaître le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en
vogue, le drôle refuserait de travailler au même prix! Je ne veux pas
qu’on me le gâte... avant qu’il ait fini mes panneaux.

D’Alpoda et de Cillart trouvèrent la précaution prudente, et l’on
continua la revue des richesses artistiques entassées dans l’hôtel de
Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non à
la peinture ou à l’artiste, mais au marché qui l’en avait rendu
propriétaire. Pour lui, sa collection n’était qu’un placement de fonds,
sa manie artistique, une application détournée de l’instinct commercial.
Ce qu’il aimait n’était point l’œuvre, mais l’acquisition: il se
réjouissait moins de sa perfection que de la médiocrité de son prix: il
se glorifiait d’avoir tout acheté pour rien, c’est-à-dire d’avoir volé
l’art ou l’artiste; le goût de l’amateur servait de prétexte au calcul
du marchand. Après avoir tout montré aux visiteurs, avec cet
empressement qui sent moins la complaisance que la vanité, il arriva
enfin à un petit salon exclusivement consacré à ces galants peintres de
marquises et de bergères longtemps méprisés, mais dont la grâce
chatoyante survivra à tous les ponsifs académiques de notre école
pédantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudière
et charmante. En l’apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.

--Pardieu! voilà le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de
votre bibliothèque d’été.

--Ça, Messieurs, reprit Vankrof d’un air triomphant, c’est mon
chef-d’œuvre.

--C’est-à-dire celui de Vatteau, fit observer d’Alpoda.

--Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l’ai payé presque
rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donné de
peines!... D’abord j’avais été averti trop tard, et il était passé aux
mains d’un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

--En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l’avoir vu et marchandé.

--Et l’on en voulait un prix fou, n’est-ce pas? mais j’ai là-dessus des
principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver
que je désire sa marchandise. J’ai laissé celui-ci vanter son tableau;
seulement je lui envoyais tous les jours quelqu’un qui découvrait un
défaut, qui mettait en doute l’authenticité. Au bout d’une semaine le
malheureux n’était plus sûr d’avoir un original; au bout d’un mois il
était convaincu qu’il n’avait qu’une copie.

--Et c’est alors que vous avez acheté?

--C’est-à-dire que j’ai fait proposer un prix, puis un second, puis un
troisième; enfin j’allais avoir la toile quand un amateur arrive,
surenchérit et conclut le marché.

--Ah! diable!

--A ma place vous auriez cru tout perdu, n’est-ce pas, dit Vankrof de sa
plus grosse voix; mais nous autres Belges, nous ne nous laissons point
décourager ainsi. L’amateur n’avait point donné d’arrhes, j’ai détaché
au marchand quelqu’un d’adroit qui l’a averti que son acheteur était un
homme ruiné, insolvable.

--Qui vous l’avait dit?...

--Personne. Mais cela a effrayé le brocanteur; là-dessus je suis arrivé
avec de l’argent comptant et il m’a livré la toile... ah! ah! ah!
comment trouvez-vous le moyen?

--Parfait pour vous, dit d’Alpoda, mais le mystifié eût pu se fâcher.

--Bah! nous ne nous sommes jamais vus, répliqua le Belge, et mon
marchand a promis le secret.

Depuis quelques instants de Luxeuil était devenu singulièrement
attentif, et à ces derniers mots un éclair traversa son regard.

--Ainsi, vous ne connaissez point le concurrent que vous avez si
habilement écarté, Monsieur? demanda-t-il.

--Pas même de nom! répliqua Vankrof, et comme il y a déjà trois mois que
le tour lui a été joué, je conclus qu’il ne viendra pas m’en demander
raison.

--Vous vous trompez, s’écria Arthur, il est venu; car le mystifié, c’est
moi!

Ce fut un véritable coup de théâtre. De Luxeuil tenait sous son regard
hautain le Belge stupéfait, tandis que de Cillart, d’Alpoda et Dovrinski
se jetaient un coup d’œil embarrassé.

--Comment! reprit Vankrof, après un moment de silence, c’est vous,
monsieur de Luxeuil...

--Cet homme ruiné, insolvable, qui a manqué le Vatteau faille d’arrhes,
oui, Monsieur. Je suis désolé de n’avoir point su plutôt ce que ma
réputation vous devait; mais je tiens à vous prouver que je puis encore
au moins payer certaines dettes.

Vankrof parut déconcerté.

--Monsieur, j’ai vraiment regret, dit-il avec quelque hésitation, si
j’avais su, si j’avais pu prévoir...

--Mon Dieu! il me semble que tout ceci est un malentendu, fit observer
de Cillart en s’entremettant. Il suffit que M. Vankrof rétracte sa
plaisanterie.

--Très-volontiers, reprit le Belge, qui, sans être poltron, n’avait
nulle envie de donner suite à cette affaire.

--Et cette rétractation changera-t-elle quelque chose au tort que
Monsieur a pu me faire? reprit vivement de Luxeuil; m’ôtera-t-elle
l’humiliation d’avoir été joué? me rendra-t-elle enfin le tableau que
j’avais acheté le premier?

--M. Vankrof consentirait peut-être à vous le céder, hasarda de Cillart
en regardant le Belge.

Mais le visage de celui-ci se rembrunit.

--Ça, c’est impossible, s’écria-t-il; il est indispensable à ma
collection... puis ce serait une perte...

--N’en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication
nouvelle serait inutile... Aujourd’hui même M. Vankrof recevra la visite
de deux de mes amis.

A ces mots il salua cavalièrement le Belge, qui rendit le salut avec une
solennité gourmée et se retira.

Ainsi que nous l’avons dit, Vankrof n’était point un lâche, mais sa
nature n’avait rien de militaire. Capable d’un acte de courage civil, il
avait toujours eu une invincible répugnance pour les armes; puis c’était
avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonçait dans cette
occasion trop peu de chances favorables pour qu’il se résignât
volontiers à les courir. Il avait entendu parler de l’adresse d’Arthur;
il se voyait à sa merci, à peu près sûr de succomber, et cette
persuasion assombrissait singulièrement ses réflexions. Il cherchait en
lui-même le moyen d’arriver à une transaction sans avoir l’air de
faiblir, lorsqu’on lui annonça Marquier. Le banquier, qui lui avait
envoyé dès le matin un billet avec le laissez-passer de l’actrice,
s’attendait à le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il
demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose
lorsqu’après lui avoir raconté ce qui venait de se passer, le Belge
déclara qu’il l’avait choisi pour témoin. Bien que l’état embarrassé des
affaires d’Arthur eût singulièrement refroidi l’amitié du banquier, qui
se prétendait compromis pour des sommes considérables, il avait toujours
prudemment évité de rompre avec lui, et leur liaison était restée, en
apparence, aussi intime. Or, en s’interposant dans le débat qui allait
avoir lieu, il craignait que quelque explication n’amenât la découverte
de ses dernières démarches près de Clotilde. Sa position, déjà fausse,
pouvait devenir dangereuse si l’on en venait à des éclaircissements.
Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof
objecta la provocation d’Arthur.

--C’est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge
pour une peinture!

--Il le faut, dit le Belge en pliant les épaules.

--Non, c’est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel
n’est plus dans nos mœurs, tous les hommes avancés le regardent comme
un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.

Le millionnaire secoua la tête.

--Songez enfin à ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le
petit homme; vous savez si je vous suis dévoué; j’ai chez moi une partie
de vos fonds! mais d’un autre côté de Luxeuil est mon débiteur; s’il lui
arrive malheur, ma créance est perdue, vous me tuez _quatre-vingt mille
francs_! Je suis donc obligé, dans l’intérêt de mes affaires, de faire
des vœux pour lui et contre vous!... C’est horrible, parole
d’honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer
dans une pareille alternative!

--Mais comment y échapper? demanda le Belge pensif.

--Je n’en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il
faut tout employer, forcer de Luxeuil à partir... le faire enlever comme
dans le _Chevalier de Saint-Georges_!... Ah! quel dommage que nous
n’ayons plus la Bastille... c’était si commode pour...

Il s’arrêta brusquement.

--Mais nous l’avons toujours! s’écria-t-il avec un élan subit: seulement
elle a changé de quartier.

--Comment?

--On l’a transportée rue de la Clef.

--Quoi! Sainte-Pélagie...

--Est maintenant notre Bastille, et il dépend de vous d’y envoyer votre
adversaire.

--Mais il n’est point mon débiteur.

--Il est le mien.

--En vérité!

--Soixante mille francs de billets souscrits et que j’ai passés à
l’ordre d’un certain Duroc pour pouvoir exercer les poursuites. Il y a
eu protêt, jugement; tout est en règle; on peut faire arrêter de Luxeuil
aujourd’hui même. Quelques jours de captivité le calmeront, et tout
s’arrangera.

--Ce serait en effet un moyen, dit Vankrof; mais si l’on savait que la
chose vient de moi?...

--Ne craignez donc rien: Duroc est sûr; il prendra tout sur lui; vous ne
paraîtrez en rien.

--Vous êtes certain?

--Je vous y engage ma parole.

--Alors... je ne vois point d’obstacle... et l’on pourrait voir...

--Je me charge de tout! interrompit Marquier en reprenant son chapeau;
je vais passer chez Duroc pour l’avertir que vous achetez les billets?

--Ah! c’est-à-dire que vous me les vendez! fit observer le Belge.

--Pour que vous traitiez de Luxeuil en débiteur, il faut bien que vous
soyez créancier?... Du reste vous ne perdrez rien... il doit hériter de
sa mère; puis sa femme est riche; c’est simplement une affaire de temps,
et que vous importe à vous d’être payé un peu plus tôt, un peu plus
tard? Songez, d’ailleurs, que c’est le seul moyen d’éviter un désastre;
car vous savez sans doute que votre adversaire a la main singulièrement
malheureuse...

Vankrof fit un geste affirmatif.

--Alors c’est convenu! vous m’autorisez à traiter. Avant deux heures je
viendrai vous avertir du succès de notre expédition.

Cependant, malgré sa promesse, Marquier ne revint que le soir. Une
partie de la journée avait été perdue en démarches inutiles; enfin,
Arthur avait été arrêté au moment où il sortait de son hôtel. Vankrof,
rassuré, fit atteler pour se rendre à la loge de Clotilde avec le
banquier ravi d’avoir empêché le duel et d’être rentré dans les fonds
prêtés à de Luxeuil. Presqu’au même instant Marc, à qui la mère
Beauclerc avait remis la dénonciation de Vorel, montait dans la
diligence de Bayeux pour avertir Honorine du danger qui la menaçait.



XIX

Une rencontre.


La diligence dans laquelle se trouvait Marc venait de s’arrêter à
Tiberville pour un relais. Mais les chevaux ne se trouvèrent point
prêts, et, au grand mécontentement du conducteur, il fallut se résigner
à attendre. L’inexactitude du maître de poste se trouvait, du reste,
suffisamment expliquée, sinon justifiée, par le tumulte joyeux qui
régnait partout; on était au 30 juillet, et la population tibervillaise
célébrait, à grand renfort de lampions et de fusées, le souvenir de
notre dernière révolution.

A Paris, où tout s’use vite et où l’ironie marche à la suite des
triomphes, comme l’ombre après le corps, on rit déjà de ces grandes
journées ridiculisées dans le jargon d’atelier sous le nom des _trois
glorieuses_. Paris a splendidement enterré ses morts; il leur a élevé
une colonne de bronze, il les a chantés sur toutes les cordes de sa lyre
d’or; que lui demander davantage? L’apothéose finie, il faut bien en
revenir au pont-neuf. Le temple est debout, les dieux reconnus:
continuer à les adorer serait monotone; on les plaisante par amour pour
la variété. Les Juifs crucifiaient un homme et le ressuscitaient Dieu;
mais Paris est trop spirituel pour ne point perfectionner le procédé; il
commence par déifier, puis il crucifie!

La province, moins prompte dans ses enthousiasmes, y persévère plus
longtemps. Quels que soient les mécomptes qui aient suivi notre dernier
élan populaire, le titre de héros de Juillet n’est point encore devenu
ridicule à ses yeux. Elle n’a point parodié le chant national répété le
lendemain de la victoire par des bouches encore noires de poudre, et au
milieu des barricades arrosées d’un sang généreux. Elle a gardé
sérieusement tous les souvenirs de ces miraculeux efforts, et leur
anniversaire est toujours une fête nationale. Tiberville se trouvait
donc monté, ce jour-là, au plus haut ton de l’exaltation patriotique. La
_Parisienne_ et la _Marseillaise_ retentissaient de toutes parts, mêlées
aux chansons militaires de l’Empire; car le peuple ne peut célébrer
aucune gloire nationale sans évoquer l’héroïque image de l’homme au
petit chapeau et à la redingote grise!

Un feu de joie, préparé sur la place principale, était entouré d’une
foule bruyante poussant des cris d’appel. Quelques gendarmes en grand
uniforme et à mine officiellement impassible se montraient de loin en
loin pour maintenir l’enthousiasme dans la limite de l’arrêté municipal,
tandis que les officiers de la garde nationale causaient à la porte de
la mairie avec les autorités en écharpe tricolore. Or, au moment où la
joie générale se trouvait portée au plus haut point de turbulence, une
chaise de poste parut à l’extrémité de la place, qu’elle traversa aussi
rapidement que le lui permettait la foule, et vint s’arrêter à côté de
la diligence. Les chevaux furent dételés sans pouvoir être remplacés, de
sorte que les deux voitures demeurèrent, l’une à côté de l’autre,
immobiles et sans attelages. Les voyageurs de la chaise de poste ne
s’aperçurent probablement point sur-le-champ du contre-temps qui
menaçait de les retenir à Tiberville, car les stores restèrent levés
jusqu’au moment où le vieux domestique, qui occupait le siége et qui
était entré à la maison de poste, se présenta à l’une des portières. Il
avertit sans doute ses maîtres de l’impossibilité de continuer, car deux
exclamations de désappointement se firent entendre.

--Mais c’est affreux! s’écria une voix de femme. Dites qu’on cherche des
chevaux, Picard, qu’on s’en procure par quelque moyen que ce soit.

--Proposez de payer un supplément, ajouta une voix d’homme.

--J’y ai déjà pensé, répliqua Picard; mais les écuries sont vides, et la
diligence est là qui attend comme nous.

--De grâce, voyez ce que l’on peut faire, reprit la comtesse de Luxeuil
(car c’était elle); pour rien au monde je ne voudrais rester ici au
milieu de ce peuple, dont les cris me font peur.

Celui auquel s’adressait cette prière se leva avec un peu de répugnance
et se présenta à la portière pour descendre; mais, au moment où il
avançait la tête afin de chercher du regard le marchepied, la lueur des
lanternes éclaira ses traits, et Marc, qui se trouvait appuyé à l’une
des glaces de la diligence, reconnut M. de Chanteaux! Il ouvrit vivement
la portière et le rejoignit à l’hôtellerie. Le marquis se faisait
confirmer par le maître de poste lui-même les renseignements que lui
avait donnés Picard.

--Et faudra-t-il attendre longtemps? demandait-il.

--Il est impossible de rien promettre à Monsieur, répliquait l’hôtelier;
nos premiers chevaux seront pour la diligence.

--C’est-à-dire que je puis être retenu toute la nuit? Mais c’est une
chose horrible! Comment se fait-il que vous manquiez de chevaux?

--Par la raison que j’en ai perdu huit depuis un mois, répliqua le
maître de poste.

--Il fallait les remplacer! s’écria M. de Chanteaux.

--Pour les perdre comme les autres, reprit l’aubergiste: ce serait
travailler moi-même à ma ruine.

--Et qu’importe aux voyageurs votre ruine, mon cher, fit observer le
marquis avec cette dureté familière qui est le privilége des gens bien
nés; vous n’êtes point maître de poste pour devenir millionnaire, mais
pour nous fournir des chevaux; et pour en fournir il faut en avoir.

--Mais pour en avoir il faut qu’ils vivent, ajouta le maître de poste,
et la maladie est dans le pays.

Le marquis haussa les épaules.

--Allons, dit-il, nous voilà tombés même à la merci des loueurs
d’attelage. J’arrive d’Angleterre, Monsieur, et nous avons toujours
fait quatre lieues à l’heure, sans accidents, sans attentes.

--Il fallait y rester, dit brusquement le maître de poste, choqué du ton
de M. de Chanteaux et surtout de sa prédilection anglaise; quand on se
trouve mieux de l’autre côté de la mer que dans son pays, c’est qu’on a,
sans doute, ses raisons.

L’expression donnée à ces derniers mots était si claire qu’elle
renfermait, pour ainsi dire, tout un jugement sur la personne et les
opinions politiques du marquis; le maître de poste avait évidemment
deviné l’ancien émigré saisissant toutes les occasions de vanter
l’étranger aux dépens de la France. Le costume, la tournure et le visage
de M. de Chanteaux ne permettaient, du reste, à cet égard aucun doute.
C’était le type complet du _ci-devant_ sorti de ces quarante années
d’épreuves sans avoir _rien appris ni rien oublié_. Quoi qu’il en fût,
la remarque parut faire quelque impression sur le marquis; une légère
nuance d’inquiétude assombrit ses traits, et son ton changea subitement.

--Ah! j’étais bien sûr de piquer votre amour-propre national, dit-il au
maître de poste en souriant; maintenant vous tiendrez à me prouver,
j’espère, que les relais de France valent ceux de la Grande-Bretagne. Je
ne demande pas mieux que d’être persuadé; je ne voudrais point seulement
que la dame qui m’accompagne attendît vos chevaux dans la chaise de
poste; pouvez-vous lui faire préparer une chambre?

L’hôtelier, adouci par cette demande, répondit affirmativement et rentra
afin de donner les ordres nécessaires. Le marquis se retourna pour
rejoindre madame de Luxeuil, et se trouva en face de Marc, qui était
demeuré debout derrière lui. Il fit un geste de surprise.

--Que voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.

--Monsieur Content ne me reconnaît pas? dit Marc.

A cet ancien nom de guerre, le marquis tressaillit.

--D’où savez-vous?... reprit-il vivement.

Puis il s’interrompit, regarda le garçon de bureau avec plus
d’attention, et s’écria:

--C’est le Rageur!

--Voilà longtemps que je vous attendais, reprit celui-ci à demi-voix;
mais on m’avait dit que vous étiez en Allemagne.

--J’y ai passé quelques mois...

--Et vous êtes revenu par l’Angleterre?

--Oui, mais pourquoi ces questions? Que me voulez-vous?

Marc regarda le marquis fixement.

--Il y a quinze ans, dit-il avec amertume, que j’eus l’honneur de me
présenter à M. de Chanteaux pour le prier de me venir en aide. Je
subissais alors les conséquences d’une condamnation qui m’avait ôté le
droit de choisir le lieu de mon séjour; je suppliai mon ancien
commandant d’intercéder pour moi, d’obtenir que ma présence à Paris,
jusqu’alors ignorée de la police, fût tolérée...

--Eh bien? interrompit le marquis.

--Eh bien! au lieu de le faire, continua Marc, il abusa de ma confiance
pour me dénoncer et provoquer mon arrestation.

M. de Chanteaux parut troublé.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon cher, reprit-il d’un ton
hautain; quel intérêt pouvais-je avoir à vous nuire?...

--L’intérêt qu’on a toujours à se débarrasser d’un complice, répliqua
Marc à voix basse; M. le marquis n’avait point oublié l’argent pillé par
son ordre pour le service de la cause royaliste, et dont il a seul
profité; il se rappelait aussi sans doute ce maire misérablement
assassiné...

--Tais-toi, malheureux! interrompit M. de Chanteaux effrayé; pourquoi
viens-tu rappeler ces souvenirs?

--Pour prouver à M. le marquis qu’on pourrait les rappeler à d’autres,
répliqua le garçon de bureau avec intention.

L’ancien chef de chouans regarda si personne n’avait pu les entendre,
puis entraîna Marc à l’écart.

--C’est une menace que tu viens me faire, dit-il, un moyen d’appuyer
quelque demande?

Marc fit un signe affirmatif.

--Et que veux-tu, reprit précipitamment le marquis, en portant la main à
la poche de son paletot de voyage, de l’argent, sans doute?

--Non, répliqua Marc.

--Quoi donc, alors?

--La liberté du duc de Saint-Alofe.

M. de Chanteaux fit un pas en arrière.

--D’où le connais-tu, s’écria-t-il, et quel intérêt peux-tu prendre...

--Ce serait une explication inutile, monsieur le marquis, interrompit le
garçon de bureau; accordez-moi seulement ce que je vous demande.

--Vous n’y pensez pas, mon cher: le duc est enfermé en vertu d’un
jugement...

--Que vous avez provoqué dans le but d’extorquer sa fortune; oh! je
connais la vérité, monsieur le marquis, et vous essayeriez vainement de
me donner le change; mais j’ai promis de tout faire pour la délivrance
du duc, et vous ne me la refuserez pas.

--Et si je vous la refuse? demanda M. de Chanteaux ironiquement.

--Alors, moi je parlerai, et ce que je vous répétais tout à l’heure tout
bas, je le répèterai tout haut.

--On ne te croira pas.

--Peut-être.

--Si tu oses parler d’ailleurs, les tribunaux te condamneront comme
calomniateur.

--Les tribunaux, c’est possible; mais la foule saura que j’ai dit la
vérité.

--Que m’importe la foule?

--Ah! ne dites pas cela, monsieur le marquis, reprit Marc vivement, car
elle est là qui peut m’entendre: qui sait ce qu’elle ferait si j’allais
lui crier: Cet homme, qui passe en chaise de poste, est le chef des
bandes qui ont désolé le Maine et la Normandie; il a pillé des villages,
brûlé des femmes sous leurs toits, massacré les enfants qui ne criaient
pas assez tôt: Vive le roi! Il y a peut-être là les fils de quelques
patriotes autrefois égorgés par ceux qui portaient votre cocarde.
Êtes-vous sûr que le désir de la vengeance ne se réveillera pas dans ces
cœurs? Il ne faut pas tenter la patience de ceux qui ont souffert,
quand ils sont devenus les plus forts. Le lieu et l’heure ne vous sont
point favorables, écoutez plutôt!

Une longue clameur venait d’éclater dans la foule à l’aspect du feu de
joie dont les flammes commençaient à s’élever, les cris de: _Vive la
Charte!_ se mêlaient au chant de la _Marseillaise_, interrompu par les
coups de feu et les fusées. M. de Chanteaux fut, malgré lui, saisi. Il
tourna un regard inquiet vers cette multitude dont les mille têtes
flottaient dans la nuit comme des vagues sombres, puis sur sa chaise de
poste immobile; il se sentit mal à l’aise. Cependant il affecta de
sourire.

--Tu ne feras point cela, dit-il avec une tranquillité dédaigneuse.

--Pourquoi? demanda Marc.

--Parce qu’en excitant la violence contre un voyageur inoffensif, tu
t’exposerais à une responsabilité trop dangereuse.

--Qui sait, dit Marc en regardant fixement le marquis, si ce voyageur
n’est point aujourd’hui ce qu’il était autrefois, et si son séjour en
Angleterre et en Allemagne n’avait point un but... qu’il désire cacher.

Cette insinuation avait été hasardée par l’ancien chouan, moins comme
une probabilité que comme une épreuve, mais le coup porta juste et
profondément, car M. de Chanteaux releva la tête en pâlissant. Ce fut
pour Marc un trait de lumière. Il se rapprocha vivement.

--Ne niez point, monsieur le marquis, continua-t-il plus bas et d’un
accent précipité; je suis au fait de tout; vous venez de remplir une
mission près des princes déchus, et, si l’on cherchait bien, on pourrait
en trouver la preuve.

--Ah! vous changez votre plan de bataille, dit M. de Chanteaux en
s’efforçant de cacher son inquiétude sous un air d’ironie; vous espérez
être plus heureux par ce nouveau moyen d’intimidation...

--Je n’ai qu’un mot à vous dire, reprit Marc, dont l’assurance croissait
à mesure que le trouble du marquis devenait plus visible; je puis vous
faire arrêter à l’instant même.

--Et de quel droit?

--Par un droit que vous m’avez forcé de prendre, continua l’ancien
chouan amèrement; car ce que vous aviez refusé de solliciter en ma
faveur, je l’ai obtenu aux dépens d’un reste d’honneur. La police me
défendait d’habiter Paris; pour qu’elle me le permît, je me suis mis à
ses gages.

--Vous!

--Et aujourd’hui je n’ai qu’à parler pour empêcher votre chaise de poste
de continuer sa route. Voyez donc ce que vous devez faire dans l’intérêt
de votre parti, de votre sûreté. Je vous demande peu de chose: la
liberté d’un vieillard dont la fortune vous restera, puisqu’un arrêt des
juges vous l’a livrée. Si vous me l’accordez, vous pourrez continuer
jusqu’à Paris sans péril; si vous refusez, vous savez quelles peuvent
être les suites de votre arrestation.

Tout en parlant, les deux interlocuteurs étaient arrivés près de la
chaise de poste, et la comtesse, penchée à la portière, avait entendu la
fin de leur conversation. La menace de Marc lui glaça le cœur. Une
arrestation entraînait infailliblement leur perte, car elle devait
fournir toutes les preuves du complot dont elle avait aidé le marquis à
devenir le promoteur et l’agent. Epouvantée d’un tel péril, elle appela
vivement son compagnon et il y eut entre eux, à voix basse, une
explication précipitée. Il était évident que madame de Luxeuil pressait
le marquis de céder et que celui-ci opposait quelque résistance; mais
enfin il parut céder, se retourna vers Marc et lui fit signe
d’approcher.

--Remerciez madame de Luxeuil de craindre un éclat que j’aurais bravé
pour ma part, dit-il avec une contrariété mal déguisée; je cède à ses
sollicitations et non à vos menaces.

--Soit, monsieur le marquis, répliqua Marc; peu importe la cause, pourvu
que je sache où trouver le duc.

--Tout près d’ici, à Brionne, interrompit rapidement la comtesse,
demandez la maison de santé de Bel-Air.

--Mais comment obtiendrai-je l’élargissement de M. de Saint-Alofe?

--Sur la remise d’un billet écrit par le marquis.

--Pardon, je craindrais des difficultés imprévues. Brionne est à
quelques lieues et sur votre chemin, un léger détour permettrait à M. le
marquis de lever lui-même tous les obstacles.

--C’est-à-dire que vous vous défiez?...

--Nullement, madame la comtesse, mais je prévois.

--Et comment pourrez-vous nous suivre?

--M. Picard ne me refusera point la moitié de son siége.

Pendant cet échange d’objections et de répliques, le marquis avait
réfléchi.

--Nous passerons à Brionne, reprit-il brusquement; c’est le plus sûr
moyen d’en finir. Voici heureusement les chevaux.

Marc courut chercher son manteau, revint prendre place près du valet, et
quelques minutes après la diligence et la chaise de poste partirent en
sens inverse, emportées au galop. Quelque pressé que fût l’ancien
chouan d’arriver près d’Honorine, la rencontre du marquis avait été pour
lui une bonne fortune qu’il n’avait pu laisser échapper. Il ignorait
encore jusqu’à quel point la délivrance du duc de Saint-Alofe servirait
ses projets; mais il se réjouissait de pouvoir annoncer à Honorine cette
délivrance lorsqu’il arriverait aux Motteux. Il pensait au bonheur du
vieillard en se retrouvant libre, aux chances de réhabilitation que
pourrait lui présenter l’avenir. Il éprouvait enfin cette satisfaction
vivifiante que donne le devoir courageusement accompli. Enveloppé dans
son manteau et bercé par le mouvement de la chaise de poste, il passa
insensiblement de la méditation à la rêverie et de la rêverie à ce
demi-sommeil pendant lequel les objets extérieurs ne frappent nos sens
que comme des images fugitives.

Au dedans de la chaise de poste tout paraissait également immobile et
silencieux; mais sous cette apparence de calme se cachait l’agitation.
La comtesse et M. de Chanteaux continuaient à causer vivement à voix
basse, comme s’ils eussent mis en délibération quelque résolution
importante; ce fut seulement près d’arriver que tous deux semblèrent
tomber d’accord. La chaise de poste venait de prendre une avenue
conduisant à la maison de santé de Bel-Air tenue par M. Lefort. Malgré
l’heure avancée, plusieurs fenêtres étaient éclairées et l’on voyait
passer des ombres sur les rideaux fermés. La voiture s’arrêta sous un
mur de clôture très-élevé et devant une petite porte percée d’un
guichet. Picard sonna. Un homme parut avec une lanterne à l’ouverture
grillée, demanda le nom des visiteurs, puis, sur la réponse du marquis
et de la comtesse qui venaient de descendre, il tira plusieurs verrous
et les laissa entrer avec Marc. Tous trois traversèrent, à sa suite, une
cour garnie de quelques massifs d’arbres verts, montèrent un perron de
vingt marches et arrivèrent à un rez-de-chaussée dont la première pièce
formait vestibule. On les introduisit enfin dans un salon assez mal
meublé où leur introducteur les pria d’attendre, en annonçant que M.
Lefort était occupé. Mais le marquis l’interrompit.

--Nous avons hâte de repartir, dit-il rapidement, et je viens seulement
pour reprendre un de nos pensionnaires; veuillez me conduire à M.
Lefort, je lui expliquerai tout en deux mots.

Le valet y consentit, et Marc resta seul avec la comtesse. Celle-ci,
debout devant la glace, s’occupa d’abord, par habitude, à redresser une
coiffure qui ne cachait plus ses rides, puis promena les yeux autour
d’elle. L’immense salon était à peine éclairé par les deux bougies que
le domestique y avait allumées, et son meuble de calicot rouge, bordé
d’une grecque jaune, lui donnait je ne sais quel éclat dur et faux qui
blessait le regard. Le carrelage de briques soigneusement encaustiquées
avait fléchi dans certaines parties et formait des espèces d’ondulations
rigides que le brillant de la cire rendait plus apparentes. Des gravures
anglaises représentant la personnification des douze mois, tachaient de
loin en loin la tapisserie d’un jaune sale, et la cheminée était décorée
d’un groupe mythologique porté sur un char dont la roue servait de
cadran à une pendule. Enfin, quelques fauteuils de merisier rouge, et
une vieille bergère garnie de sa housse, meublaient, tant bien que mal,
cette immense pièce qui n’avait qu’une seule porte. Madame de Luxeuil
fut sans doute impressionnée de l’arrangement délabré qui donnait à ce
salon l’air plus pauvre et plus triste qu’il ne l’était en réalité; car,
au lieu de s’asseoir, elle se mit à le parcourir avec une visible
impatience, et en tournant à chaque instant les yeux vers la porte,
comme si elle eût accusé le marquis de lenteur. Enfin, un bruit de voix
se fit entendre, et ce dernier parut avec le propriétaire de la maison
de santé.

M. Lefort n’avait pas toujours exercé l’industrie à laquelle il se
livrait alors. Nommé sous-préfet vers la fin de l’Empire, il avait
successivement rempli, plus tard, les fonctions de rédacteur-responsable,
de correspondant pour une agence de remplacement militaire, d’inspecteur
des travaux dans une ferme modèle fondée par souscription. Enfin,
un mariage l’avait rendu propriétaire de cette maison de Bel-Air,
primitivement destinée aux traitements orthopédiques, et qu’il avait
transformée en maison de santé. Un médecin de Brionne soignait les
malades, tandis qu’il veillait à la direction générale. M. Lefort était
un homme entreprenant, trouvant tout facile, par ignorance ou faute
de scrupule, et qui, malgré vingt entreprises destinées à le rendre
millionnaire, n’avait pu réussir encore à vivre sans créanciers. Il
s’avança vivement vers madame de Luxeuil et se confondit en excuses de
l’avoir fait attendre.

--Je commençais, en effet, à m’inquiéter du retard de monsieur le
marquis, dit la comtesse; d’autant plus que nous sommes attendus à
Paris.

--Ainsi, je ne puis espérer que madame la comtesse accepte pour quelques
heures notre humble hospitalité? dit M. Lefort le corps incliné; je suis
véritablement désespéré!... j’aurais été si heureux de prouver à Madame
la comtesse mon respectueux dévouement.

--Mille grâces, c’est impossible, interrompit madame de Luxeuil
rapidement; M. de Chanteaux vous a sans doute dit qu’il venait reprendre
le duc?

--Oui, mais il ne m’a pas parlé...

--De Monsieur, interrompit le marquis en désignant Marc; c’est à sa
prière que je suis venu.

M. Lefort toisa l’ancien chouan.

--Ah! fort bien, dit-il; monsieur est un serviteur dévoué du duc.

Marc fit un signe affirmatif.

--Et il ne craint pas que M. de Saint-Alofe n’abuse de la liberté qui
lui sera rendue?

--Plût à Dieu que tous les hommes pussent en faire un aussi bon usage!
dit Mare.

L’ancien sous-préfet le regarda plus fixement...

--C’est-à-dire que monsieur ne croit pas à la folie du duc, reprit-il;
fort bien; je conçois; alors il persiste à vouloir l’emmener.

--Je suis venu ici dans ce but, reprit Marc un peu étonné du ton de M.
Lefort, et je ne me retirerai qu’avec M. de Saint-Alofe.

Le propriétaire de la maison de santé remua la tête d’un air réfléchi.

--Dans ce cas, reprit-il lentement, monsieur va avoir la bonté de me
suivre jusqu’au dortoir des hommes; Monsieur le marquis et Madame la
comtesse voudront bien m’excuser.

--Nous vous attendons, répliqua M. de Chanteaux.

M. Lefort salua deux fols, fit un signe à Marc, et tous deux quittèrent
le salon.



XX

La Maison de Bel-Air.


L’ancien chouan et son conducteur montèrent d’abord un escalier, prirent
un long corridor et arrivèrent vis-à-vis d’une porte à guichet, comme
toutes les autres. M. Lefort appuya sur un bouton caché dans l’une des
moulures, et il invita par un geste Marc à entrer. Celui-ci passa en
s’excusant, mais à peine eut-il fait un pas que la porte se referma
sourdement derrière lui.

Il se retourna étonné, et aperçut M. Lefort au guichet.

--Que faites-vous, Monsieur? s’écria-t-il.

--Je prends mes précautions, répondit Lefort qui poussait un nouveau
verrou.

--Comment, que signifie?...

--Cela signifie, mon cher ami, que M. le marquis m’a heureusement averti
de ne pas me fier à la mine, vu que votre folie tournait subitement à la
fureur.

Marc devint pâle.

--Ah! c’est un piége horrible! s’écria-t-il; le marquis est un
infâme!...

--Nous y voilà! murmura M. Lefort toujours la main sur le verrou.

--Ouvrez, reprit Marc en se précipitant contre la porte; vous n’avez
aucun droit de me retenir contre ma volonté, Monsieur; ouvrez, je le
veux!

M. Lefort fit un mouvement pour se retirer; Marc comprit que s’il le
laissait partir tout était perdu.

--Au nom de Dieu, écoutez-moi! reprit-il en cherchant à maîtriser son
indignation; on vous a trompé, Monsieur; parlez-moi, interrogez-moi; je
suis prêt à vous prouver que je jouis de toute ma raison.

--Pourquoi êtes-vous venu à Bel-Air?

--Je vous l’ai déjà dit, pour obtenir la liberté du duc.

--Que vous regardez comme un sage?

--Comme un martyr.

--Indignement persécuté par son cousin?...

--Qui aura un jour à rendre compte de ses odieuses manœuvres!

--C’est bien ce que m’avait annoncé M. de Chanteaux, murmura-t-il; ils
se ressemblent tous! quand ils ne sont pas rois, ils sont poursuivis par
des ennemis!... toujours la vanité ou la peur.

Il haussa encore les épaules et fit un pas pour se retirer.

--Ah! vous ne croyez point au mensonge du marquis, s’écria Marc; vous ne
pouvez y croire; si vous le feignez, c’est que vous êtes son complice!
mais prenez garde à ce que vous allez faire, Monsieur; tôt ou tard la
vérité sera connue, et alors je demanderai justice...

M. Lefort avait quitté le corridor et ne pouvait plus l’entendre. Marc
saisit les barreaux du guichet en s’efforçant d’ébranler la porte; elle
resta immobile et comme scellée à sa place. Il poussa un cri en portant
à son front ses deux poings fermés; toutes ses précautions avaient été
inutiles, le marquis l’emportait, il était enfermé!

Au premier instant, un nuage de colère sembla obscurcir son esprit; mais
ce ne fut qu’un court égarement. Ramené à la possession de sa volonté
par la grandeur même du danger, il regarda autour de lui. Les deux
fenêtres qui éclairaient la pièce où il se trouvait avaient été aux deux
tiers murées, et le dernier tiers était garni d’une grille de fer qui
ôtait jusqu’à la pensée de chercher par là une issue. Autant que lui
permit de juger la lueur stellaire qui glissait à travers les grillages,
la pièce n’avait point d’autre porte que celle par laquelle il venait
d’entrer. Cependant, il se mit à marcher à tâtons, en suivant les murs
matelassés, et finit par rencontrer une saillie ronde et mobile qui
sembla fuir sous sa main: c’était un tour destiné à passer au prisonnier
la nourriture. En le faisant rouler sur son axe, Marc aperçut, par une
ouverture ménagée à dessein, un second corridor éclairé et conduisant à
des cellules numérotées. Il cherchait le moyen d’utiliser sa découverte,
lorsqu’un bruit de voix se fit entendre de l’autre côté.

C’était d’abord celle de M. Lefort parlant vivement, selon son habitude,
puis la voix ferme et calme du duc qui paraissait demander une
explication refusée. Bientôt l’ancien sous-préfet sortit d’une des
cellules en répétant au vieillard que la voiture du marquis l’attendait.
Il passa près du tour et descendit précipitamment l’escalier.

Marc n’en pouvait plus douter, non content de le retenir prisonnier, on
enlevait le duc, afin d’éviter leur rapprochement. Alors même que sa
prison lui serait ouverte le lendemain, la possibilité de délivrer ce
dernier lui était enlevée, car il ignorerait sa nouvelle retraite et il
ne lui resterait aucun moyen de la découvrir. L’avantage que le hasard
avait pu lui donner sur M. de Chanteaux serait d’ailleurs perdu. C’était
une occasion manquée..... à jamais peut-être! Livré tout entier à
l’amertume de cette conviction, Marc était resté le front appuyé contre
le mur, lorsqu’un bruit de pas retentit dans le corridor. Il se baissa
de nouveau. Le duc sortait de sa cellule et s’avançait seul vers
l’escalier. Marc eut une rapide inspiration. Enfonçant la tête dans le
tour jusqu’à l’ouverture qui laissait voir de l’autre côté, il appela M.
de Saint-Alofe à voix basse. Les deux premiers appels furent inutiles,
mais au troisième, le vieillard s’arrêta et chercha autour de lui d’où
pouvait venir la voix.

--Qui m’appelle? demanda-t-il.

--C’est moi, Marc, répondit l’ancien chouan.

--Vous! s’écria le duc qui l’aperçut à travers l’ouverture du tour: qui
a pu vous conduire ici?

--Je venais dans l’espoir de vous délivrer. Mais le marquis de Chanteaux
m’a tendu un piége... Je suis prisonnier.

--Ciel!

--Et il vous emmène?

--A l’instant.

--Où cela?

--Je l’ignore.

--Vous pouvez lui échapper.

--Que dites-vous?

--Le marquis n’a avec lui que madame de Luxeuil et un domestique. Il ne
peut vous retenir de force; au premier relais, descendez de la chaise de
poste et refusez de poursuivre.

--Et s’il en appelle à l’autorité pour me faire saisir?

--Alors vous déclarez hardiment que M. le marquis et madame la comtesse
arrivent de Goritz avec tous les éléments d’un complot en faveur de la
branche aînée.

--Vous êtes sûr?

--Sûr. La peur d’une enquête les forcera à vous laisser aller. Votre
liberté est dans vos mains, monsieur le due, il suffit d’un peu de
résolution...

--J’en aurai, répliqua vivement le vieillard; mais vous-même, comment
échapper...

--Ne vous inquiétez point de moi, interrompit Marc; moi, je n’ai rien à
craindre. Quoi que l’on puisse faire, je serai bientôt hors d’ici. Ne
songez qu’à profiter de l’avertissement que je vous donne; on vient;
adieu, bonne chance et bon courage.

Quelqu’un montait en effet l’escalier; Marc se retira promptement et
reconnut la voix d’un gardien, qui après avoir reproché au duc sa
lenteur, l’obligea à descendre avec lui.

Bientôt le bruit de leurs pas s’éteignit et tout rentra dans le silence.
Marc courut à la fenêtre, atteignit le grillage et y demeura l’oreille
collée jusqu’à ce qu’un roulement confus lui eût appris le départ de la
chaise de poste. Descendant alors avec précaution, il recommença à
tâtons l’inventaire de sa prison, rencontra un lit et s’y jeta tout
habillé, pour attendre le lendemain.



XXI

La déclaration.


Il y a dans l’aspect de la campagne, vers la fin de l’automne, alors que
les moissons ont disparu, que l’herbe devient moins fleurie, que les
arbres commencent à jaunir, je ne sais quoi de décourageant et de
plaintif qui semble se communiquer à nous malgré nous-mêmes. La saison
des espérances est passée, les jours d’activité finis, tout décline et
pâlit sans que l’on puisse encore entrevoir de loin l’époque à laquelle
tout doit renaître. Mélancolique passage où l’homme s’arrête un instant
inoccupé devant la création languissante! Pénible attente des heures
sans verdure, sans parfums et sans soleil. L’on se trouvait précisément
arrivé à cette triste saison. Le domaine des Motteux n’offrait plus aux
regards que des sillons hérissés de chaume et des vergers dépouillés de
leurs fruits. Les prairies elles-mêmes étaient garnies d’une herbe plus
rare qu’émaillaient seules, de loin en loin, quelques frêles marguerites
ou quelques fleurs de trèfle pâle. Aux gazouillements des grives, des
pinsons et des bouvreuils, avaient succédé les gloussements des perdrix
ou les cris des vanneaux s’abattant dans les genêts. L’horizon,
enveloppé de brumes, ne montrait plus que des lignes confuses et la
brise faisait tourbillonner les feuilles mortes à la lisière des
fourrés.

Le jour commençait à baisser. Tous les champs étagés sur la pente qui
descend de la route d’Isigny vers l’Esques, étaient déserts; mais on
apercevait au sommet de la colline le troupeau de moutons d’Anselme
Micou, broutant les herbes menues qui poussent parmi le chaume. Le vieux
berger se tenait lui-même à l’une des extrémités du plateau, appuyé sur
le bâton ferré qui lui servait de houlette, et son chien favori couché à
ses pieds. Son neveu Pierre, assis un peu plus loin, sur le rebord d’un
sillon, tressait de la paille en chantant une vieille _reverdie_, léguée
par les mères à leurs filles et conservée intacte depuis le temps de
Basselin. Au milieu du silence mélancolique de la soirée, la voix de
l’enfant s’élevait claire et joyeuse.

    L’amour de mon cœur s’est enclose,
    En un bien joli jardinet,
    Où croît la rose et le muguet,
    Et aussi fait la passerose.

    Hélas! il n’est si douce chose
    Que de ce doux rossignolet
    Qui chante clair au matinet,
    Quand il est las il se repose.

    Je le vis l’autre jour cueillant
    En un beau pré la violette,
    Et me sembla si avenant
    Et de beauté la très-parfaite.

    Je la regardai une pose;
    Elle était blanche comme lait,
    Et douce connue un agnelet;
    Vermeillette comme une rose!

Anselme Micou, qui n’avait point paru prendre garde aux premiers vers de
cette naïve pastorale, se retourna enfin vers son neveu.

--Le temps des violettes est passé, mon gars, dit-il, et aussi celui des
chansons. Maintenant, il faut moins songer aux bouquets qu’aux _migauts_
(provision de fruits pour l’hiver).

--Ah bah! ça regarde mam’Louis, reprit le jeune garçon en souriant,
c’est elle qui boulange le pain que je mange.

Anselme remua la tête.

--Oui, oui, dit-il d’un ton pensif, les enfants, ça vit comme les
oiselets du bon Dieu, qui chantent en attendant que les graines
mûrissent sur le buisson. J’ai été comme ça aussi, mais depuis j’ai reçu
bien des _harées_ (averses) et conduit bien des brebis au boucher.

--Dame! c’est sûr que vous devez avoir de _l’esquience_ (expérience),
reprit l’enfant; y a pas un berger dans tout le pays à qui on ait tant
de _fiat_ (foi) qu’en vous, vieux Anselme, et si vous vouliez...

--Tais-toi, interrompit le berger sans lever les yeux, voici qué’qu’un
qui nous arrive.

--Comment que vous savez ça? dit l’enfant étonné.

--Regarde Farraut.

Le chien qui paraissait endormi, venait en effet de dresser légèrement
les oreilles, bientôt ses yeux s’entr’ouvrirent, son museau s’allongea
et il fit entendre un léger grondement.

--Ah! il a senti qu’on venait dans les _étos_ (chaumes), dit le jeune
garçon.

--Oui, mais n’y a pas de danger, ajouta Micou sans faire un mouvement,
ce sont des amis.

L’enfant se redressa et porta la main à son bonnet en prononçant le nom
de M. de Gausson. Celui-ci suivait, en effet, un des sillons et n’était
plus qu’à quelques pas. Il portait un costume de chasse et tenait son
fusil sous le bras.

--Vous avez donc changé de pâturage, papa Micou? dit-il en saluant de la
tête le vieux berger.

--Où il n’y a plus d’herbe, les moutons ne font plus de laine, répondit
Anselme du ton sentencieux qui lui était ordinaire. Monsieur va sans
doute à la ferme?

--Précisément; comment y est-on aujourd’hui?

Le berger plia les épaules.

--Toujours bien petitement, Monsieur.

--Ainsi madame Louis ne se trouve point mieux?

--Il n’y a pas d’apparence; on a hier battu dans les granges et elle n’a
pas voulu descendre, parce qu’elle avait peur du _henu_ (brouillard).
Quand une femme comme mam’ Louis pense au temps qu’y fait, c’est mauvais
signe.

--Il est vrai que ses forces semblent diminuer chaque jour, reprit
Marcel: depuis cette affreuse nuit où madame Honorine a failli périr,
elle n’a pu se relever.

--Monsieur Vorel dit qu’elle a pris un _chaud et froid_, fit observer le
jeune garçon; sans compter que ça lui a fait une révolution de voir
comme ça la dame de Paris quasi _neyée_.

--Et malheureusement on ne peut lui faire accepter aucun remède! ajouta
de Gausson.

Anselme secoua la tête et fit un soupir.

--C’est pas tout ça qui aurait soumis une _felle_ femme comme mam’
Louis, reprit-il: non, non; elle en a supporté bien d’autres!

--Et à quelle cause attribuez-vous donc sa maladie? demanda Marcel.

--A la cause qui a amené tous les autres malheurs, répliqua le berger.
Il y a des temps, voyez-vous, où l’on dirait que tous les bons
anges-gardiens abandonnent une maison. Voici la treizième récolte
depuis que le feu a pris aux granges, où mam’ Louis a manqué brûler!
treize ans avant, son fils le général est mort quasi subitement, et il y
avait alors juste treize ans qu’elle était veuve!

--Et que concluez-vous de ces coïncidences?

--Ça prouve, Monsieur, que tous les treize ans l’esprit de malheur est
maître du Motteux et que nous tombons tous à sa merci.

De Gausson sourit.

--Encore les mêmes idées, père Micou, dit-il; vous ne pouvez croire que
le mal vienne naturellement.

--Non, Monsieur, dit le berger, ça ne peut pas être le bon Dieu qui
frappe comme ça sans regarder; faut que _l’autre_ soit queuq’ fois le
maître pour tout _bonessonner_ (troubler). Sans ça comment qu’y aurait
tant d’injustice et de méchanceté sous la toiture du ciel? Voyez plutôt
cette jeune dame de Paris pour qui vous avez de l’amitié, qui est-ce qui
lui a fait faire un _cumblet_ (saut) dans le _Petit-Tourbillon_?

--Toutes mes recherches pour le découvrir ont été inutiles, répliqua
Marcel.

--Parce que les auteurs de la chose ne craignent pas les juges, reprit
Micou avec conviction; vous n’avez ni vu leur figure, ni entendu leur
voix, non! c’était noir et ça ne parlait pas; mais s’ils n’ont pas
réussi à _neyer_ la dame, y n’la perdent pas pour ça de vue.

--Que voulez-vous dire?

--Qu’y a comme un mauvais sort qui la poursuit. Tout ce qu’elle fait
dans le pays amène des _fouah_ (huées); on l’accuse de tout le mal et on
ne veut pas croire au bien.

--Ah! je ne m’étais donc pas trompé, interrompit vivement Marcel, qui
croyait avoir fait la même observation, et d’où peuvent venir ces
préventions?

--Qu’est-ce qui sait d’où vient le vent qui brûle les prairies ou la
pluie qui noie les blés? répondit Micou; voilà cinquante ans que je
garde les moutons dans les friches et que je regarde dans le ciel sans
pouvoir dire comment arrive le plus petit nuage. Les dires des vieux ne
sont pas des _lures_ (sornettes), allez, not’ maître; les hommes sont,
sans comparaison, comme mes moutons; y z’ont des bergers et des chiens
qui les conduisent; seulement y en a de bons et de _maxis_; et c’est ça
qui fait le malheur ou la chance.

De Gausson savait qu’il eût été inutile de combattre les opinions du
vieux berger; il prit congé de lui et continua sa route vers la ferme.
Mais cet entretien, en confirmant ses propres remarques sur l’espèce de
réprobation qui frappait Honorine, le jeta dans une sombre
préoccupation. Quel hasard, ou plutôt quel ennemi secret pouvait avoir
ainsi prévenu le plus grand nombre contre la jeune femme? Le vieil
Anselme avait raison; un mauvais esprit pesait sur la vie d’Honorine,
mais ce mauvais esprit avait un corps, un nom qu’il fallait découvrir.
Les soupçons de Marcel allaient de l’un à l’autre sans oser ni sans
pouvoir s’arrêter. Il arriva enfin à la ferme et trouva à l’entrée
Françoise qui lui ouvrit la porte de l’espèce de salon où se tenait la
malade.

C’était cette pièce du rez-de-chaussée, dont nous avons déjà parlé et
qui servait à la fois de parloir, de bureau et de lingerie. Depuis sa
maladie, la mère Louis avait encore ajouté à ces destinations. Ne
pouvant quitter ce qu’elle appelait la chambre jaune, elle en avait fait
le centre de son activité valétudinaire. C’était là que l’on portait les
échantillons de récolte, les provisions de ménage, les instruments à
réparer. Son inquiétude soupçonneuse avait grandi avec sa faiblesse. Ne
pouvant promener sa surveillance, comme autrefois, sur toutes les
parties de la ferme, elle eût voulu concentrer celle-ci tout entière
dans l’étroit espace où la retenait son mal, rapprocher ce qu’il ne lui
était plus permis d’aller trouver, tout amener enfin à portée de sa main
et de son regard. Cette monomanie donnait à la pièce où elle se trouvait
une apparence de désordre et d’encombrement impossible à rendre. On y
voyait, pêle-mêle, des pains sortant du four, des livres de
comptabilité, des tisanes et des tourtes de saindoux. A toutes les
poutres étaient suspendues des touffes desséchées de plantes potagères
conservées pour graines ou des paniers remplis de vieilles ferrailles.
Dans les coins on voyait entassés les socs destinés à la forge, les
pioches sans pointe, les faux ébréchées et les bêches qui attendaient un
manche. Le plancher était enfin couvert de mannequins de fruits, de
barres de savon et de poupées de lin peigné; une petite roue de charrue
toute neuve avait été placée sous la fenêtre.

Assise au milieu de ce chaos, la mère Louis s’occupait à battre du lait,
tout en donnant ses ordres à une servante qui arrangeait des œufs
dans une corbeille. Sans avoir beaucoup maigri, la fermière avait perdu
cette apparence de vigueur qui frappait autrefois dès le premier coup
d’œil. Son teint coloré avait pris je ne sais quelle pâleur jaune et
jaspée de petits filaments rougeâtres; ses chairs flasques flottaient à
chaque mouvement et ses membres roidis semblaient avoir perdu leurs
articulations. Ses yeux seuls, plus ronds et plus ouverts, avaient pris
un éclat fiévreux qui, joint à la mobilité de la prunelle, leur donnait
quelque chose de légèrement égaré. Une toux opiniâtre appelait par
instant le sang au visage qui devenait ensuite subitement plus pâle. Son
costume, dont la propreté soignée frisait autrefois l’élégance, avait
éprouvé la même transformation. Composé de pièces disparates, il
annonçait une sorte d’abandon de soi-même qui est, même chez la femme la
moins recherchée, le symptôme le plus certain du triomphe de la
souffrance. Un verre et un broc remplis de maître-cidre étaient placés à
portée de sa main, car depuis que la maladie avait enlevé à la paysanne
son activité, elle cherchait une consolation malheureusement trop
fréquente dans la _tisane de Marin-Onfroy_, et tous les efforts
d’Honorine pour combattre cette déplorable passion, devenaient chaque
jour plus inutiles. Au moment où reprend notre récit, elle venait encore
de recourir à ce dangereux remède, tandis que la jeune femme, assise
devant un petit bureau, achevait tout haut quelques calculs.

--Alors tu ne trouves pas le compte! s’écria tout à coup la mère Louis,
y manque encore un écu et sept sous?

--Je vais recommencer l’addition, balbutia la jeune femme troublée par
la voix de Marcel qu’elle crut reconnaître.

--C’est la malédiction du bon Dieu qui est sur moi, reprenait la
fermière d’un ton lamentable. Tous les _goureurs_ du pays se sont donné
le mot pour profiter de ma maladie. Y me feront mourir sur une botte de
paille... et dire que personne ne prendrait les intérêts d’une pauvre
malheureuse qui ne peut plus _gandoler_ (remuer). Ah! Jésus-Sauveur,
qu’est-ce que je vais donc devenir? Eh bien! pourquoi que tu laisses tes
chiffres, toi?

--Voici M. de Gausson, ma mère, dit Honorine, en montrant le jeune homme
qui venait d’ouvrir la porte.

--Ah! qu’est-ce qu’i veut? demanda la fermière en détournant à demi la
tête.

--Je venais savoir comment vous vous trouviez aujourd’hui, chère madame
Louis, dit Marcel qui s’avança vers la malade avec empressement.

--Aujourd’hui c’est comme hier et comme les jours d’avant, répliqua la
mère Louis d’un air maussade; on _gavaille_ (gaspille) tout, on me
ruine, et j’ peux rien faire; quand on souffre on n’a plus d’ami,
voisin.

--Vous me permettrez de croire le contraire, reprit le jeune homme; pour
ma part, je suis désolé de cette persistance de la maladie, et si je
pouvais quelque chose...

--Oui, oui, on dit toujours ça quand on est sûr qu’on ne peut rien,
interrompit la mère Louis.

Honorine rougit, et de Gausson parut lui-même embarrassé; mais il
s’efforça de se remettre en répondant gaiement:

--Allons, vous êtes une ingrate, voisine; vous niez l’amitié que l’on a
pour vous, afin de ne pas être obligée d’en rendre; mais vous aurez beau
faire, vous ne m’empêcherez pas de m’intéresser à votre santé et de
déplorer que vous vous refusiez à tout traitement...

--Ah! voilà la chanson, reprit aigrement la paysanne; faudrait prendre
des drogues. Comme si c’était pas assez de l’ennui du mal, sans avoir
l’ennui des remèdes. La _mezette_ aussi me fait des reproches tant que
le jour dure. Faudrait appeler le médecin. Des médecins; on mourra bien
sans ça, allez, et ça ne fera pas de chagrin à beaucoup; quand on n’est
plus bonne à rien, le mieux est de se laisser crever dans un coin comme
un chien qui a perdu son maître.

Honorine jeta un regard désolé à de Gausson, et une larme vint mouiller
ses cils. Quelque égoïste que fût l’affection de la vieille femme,
c’était la seule parente en qui elle eût trouvé quelque sympathie; ce
cœur avait d’ailleurs donné ce qu’on pouvait en espérer; et Honorine
aimait la mère Louis par comparaison et par disette de tendresse.
Celle-ci s’aperçut de son émotion; mais loin d’en être touchée, elle
s’en irrita, car, comme la plupart des malades, elle s’indignait
également que l’on contrariât sa triste prévision, et qu’on parût y
croire.

--Vas-tu geindre maintenant, s’écria-t-elle; Dieu me pardonne! ils ont
tous juré de me faire damner! et quand je serais portée en terre,
voyons, qu’est-ce que ça te fera? tu auras ta part de mon bien, et les
écus d’un mort, ça vaut toujours mieux que les gronderies du vivant.
Mais j’suis pas encore cousue dans le drap, ma chère! toi et le _mière_
faut que vous attendiez vot’tour.

--Ah! pouvez-vous me parler ainsi! dit la jeune femme, dont les larmes,
retenues jusqu’alors, coulèrent silencieusement.

--Allons v’là qu’elle _pigne_ maintenant, reprit la fermière en
repoussant la baratte à beurre; si c’est pas capable de vous tourner le
sang! Emporte ça, voyons, emporte vite; j’aime mieux être toute seule
que de voir des figures de _mater dolorosa_. M. Marcel t’ouvrira la
porte.

L’invitation était trop claire pour que le jeune homme pût feindre de ne
point comprendre; il prit congé de la mère Louis et suivit Honorine.
Celle-ci arrivée dans la pièce voisine s’assit sur un banc et fondit en
larmes. Depuis tant de jours que ses soins près de la fermière n’étaient
payés que par des reproches ou des duretés, elle avait le cœur trop
plein; ce dernier choc le fit déborder. Marcel qui était demeuré d’abord
debout devant elle, sans pouvoir parler, fit un geste de désespoir.

--C’est trop aussi! murmura-t-il enfin à voix basse; c’est trop pour qui
n’a mérité aucune de ces épreuves! Le berger dit vrai, il y a un mauvais
esprit acharné à votre poursuite.

--Ah! quand je me suis décidée à venir ici.., bégaya Honorine au milieu
de ses sanglots... pourquoi n’ai-je pas eu plutôt... le courage... de
mourir...

De Gausson lui prit vivement la main.

--Ne dites pas cela, reprit-il avec angoisse, vous me brisez le cœur.
Mon Dieu, ne puis-je donc rien faire pour vous! mais à quoi servent
alors le dévouement, l’affection, le courage... Je vous suis inutile,
moi qui rachèterais chacun de vos chagrins au prix de tout mon bonheur.

--Ah! je le sais! dit la jeune femme qui pleurait toujours, mais dont la
douleur se transformait en attendrissement à la voix de Marcel; je sais
que vous êtes mon meilleur, mon seul ami.

--Plus qu’un ami, répliqua de Gausson, qui avait saisi sa main et qui la
pressait dans les siennes...

--Un frère! répéta la jeune femme.

--Plus qu’un frère, ajouta-t-il, en attirant contre son cœur la main
qu’il tenait.

Honorine tressaillit et voulut se dégager. Marcel la retint avec force.

--Plus que vous n’avez cru, plus que je n’ai jamais osé vous dire!
continua le jeune homme avec une exaltation croissante. Je vous aime,
Honorine! oh! ne tremblez pas, ne cherchez point à m’échapper: je vous
aime depuis le premier jour où je vous ai revue. Mariage, séparation,
rien n’a pu me guérir de cet amour, rien ne m’en guérira.

--Pourquoi... me le dire... murmura la jeune femme, pleurant plus fort
de trouble et peut-être de bonheur.

--Parce que je me suis tû trop longtemps! reprit Marcel avec passion. Ce
secret me pesait là, comme une chaîne; il arrêtait tous mes
épanchements; il étouffait ma voix quand je voulais vous consoler!
Maintenant je vous ai dit que ma vie vous appartenait, que ma joie était
en vous, ordonnez ce que je puis faire; sachant que vous êtes tout pour
moi, vous oserez, j’espère, tout me demander.

Honorine voulut répondre, mais elle n’en trouva point la force. Cet aveu
que de Gausson avait retenu jusqu’alors, elle le prévoyait, elle le
désirait peut-être; aussi n’éveilla-t-il chez elle ni surprise ni
révolte. Les objections qu’il pouvait faire naître s’étaient depuis
longtemps présentées à son esprit, qui les avait discutées, combattues.
Fascinée par la voix de celui qu’elle aimait, honteuse, éperdue, elle
fit un dernier effort pour échapper à ses étreintes, puis, cédant à sa
propre émotion, elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme.
Celui-ci sentit ses yeux se mouiller, un flot de joie inonda son âme; il
avait compris! Sa tête se pencha vers celle d’Honorine, et posant
chastement les lèvres sur ses cheveux:

--Merci! balbutia-t-il à son oreille; mais, maintenant, vous ne direz
plus que vous voulez mourir...

Quand Honorine reparut dans la chambre de sa grand’mère, une sorte de
transfiguration s’était opérée en elle. Son visage, altéré par la
fatigue et les veilles, rayonnait d’une auréole de joie; sa voix était
plus harmonieuse, ses mouvements plus souples, un souffle de flamme
semblait avoir pénétré tout son être embelli et allégé. Elle se mit à
genoux sur le tabouret placé aux pieds de la malade et, à force de
douces paroles et de caresses, elle arriva à trouver le chemin de cette
âme aigrie. La mère Louis, qui avait longtemps résisté à toutes ses
avances, finit par lui prendre la tête à deux mains et l’embrassant au
front:

--Tiens, tu n’es pas une humaine, toi, s’écria-t-elle attendrie;
faudrait être plus méchant qu’un _lancret_ pour te faire du chagrin.

--Alors, vous qui êtes bonne, vous ne voudriez pas me rendre
malheureuse, dit Honorine de ce ton plaintivement caressant qui a tant
de charme chez les femmes et les enfants.

--Non que je ne le veux pas, chère câline.

--Alors vous consentez à vous soigner?

--Ah! tu vas encore me parler de médecin...

--Essayez seulement, grand’mère; je vous en conjure... pour moi... rien
que pour moi.

Elle avait pris les mains de la mère Louis et y appliqua ses lèvres. La
vieille femme finit par céder.

--Allons, on ne peut pas te résister, _mezette_, dit-elle plus gaiement,
nous verrons le _mière_ puisque tu le veux. S’y peuvent me relever, ça
ne sera pas malheureux pour nous tous, car ça mettra peut-être fin aux
voleries. Ah! pauvre _mezette_, le proverbe a bien raison:

    Quand la haie est basse,
    Tout le monde y passe.

--Allons, reprit Honorine, qui voulait profiter des bonnes dispositions
de la fermière; je vais faire avertir tout de suite M. Vorel.

--Rien ne presse, fit observer la paysanne; je dormirai bien sans ses
drogues; demain s’il y a du soleil, nous attellerons le char-à-bancs et
nous irons ensemble au manoir. Mais en attendant je veux prendre
quéqu’chose, un peu de tisane de _Marin-Onfroy_.

Honorine fit un geste de prière.

--Eh bien, non, reprit la mère Louis avec un visible effort; je ne veux
pas _t’erjuer_ (te contrarier), fais-moi une _piquette_ et puis j’irai
me coucher. C’est pas que je m’ennuie avec toi, au moins, mais, comme
disait le roi Dagobert à ses chiens, il n’est si bonne compagnie qu’on
ne se sépare.

Honorine prépara à la vieille femme le mélange de crème, de lait caillé
et de sucre qu’elle lui avait demandé, l’aida à se mettre au lit, puis
se retira elle-même dans sa chambre. Mais elle était peu disposée au
sommeil; la nuit entière se passa pour elle dans un enivrement de
cœur entrecoupé de larmes. La pensée qu’elle était aimée de Marcel
lui causait tour à tour des élans de joie et des tressaillements
d’épouvante. Cependant sa joie était plus forte. Elle repassait dans sa
mémoire tous les souvenirs qui prouvaient cet amour; elle rêvait un
avenir uniquement occupé par lui; son imagination aidait son cœur à
créer tous les incidents de ce poëme ineffable qui comprend tout le
reste et que résume un seul mot. Les premières lueurs du jour la
trouvèrent encore bercée dans ces enivrantes images. Mais cette veille
loin d’épuiser ses forces les avait ranimées et rafraîchies. Elle se
leva comme l’alouette qui reprend possession des airs. En se réveillant,
la mère Louis rencontra son doux visage penché sur son oreiller.

--Déjà debout, ma _moissonnette_, dit la vieille femme étonnée.

--Il fait beau, grand’mère, répliqua Honorine, en baisant les joues
flétries de la vieille femme.

--Ah! parbleu! t’as pas besoin de le dire, reprit la mère Louis, on voit
le soleil levant dans tes yeux. Eh bien! puisqu’il fait beau, _mezette_,
nous irons au manoir.

--J’ai fait sortir le char-à-bancs.

--Bon.

--Et j’ai dit de préparer la _Caillie_; c’est la jument que vous
préférez.

--Parce qu’elle ne vole pas sa _branée_ (mesure de son); c’est une
vieille dure-à-cuire comme moi, vois-tu, on n’en fait plus comme de not’
temps. A propos, donne-moi un coup de cassis; je me sens mal au cœur
quand je me réveille.

Honorine n’osa refuser et versa la liqueur demandée dans une des petites
mesures appelées _demoiselles_. La mère Louis l’obligea à la remplir.

--Est-elle _grecque_ au moins, dit-elle d’un air mécontent; elle me
regrette toujours mon petit coup du matin.

--Vous savez ce que monsieur Vorel vous a dit, grand’mère.

--Bah! bah! laisse-moi donc avec le Vorel.

    Qui court après le mière,
    Court après la bière.

--Ah! grand’mère, vous oubliez vos promesses d’hier.

--Du tout! mais nous n’avons pas encore eu la consultation. Ainsi je
suis ma maîtresse et j’veux en profiter. Avant que nous partions, faut
que tu me fasses manger queuq’chose qui me soutienne.

Honorine eut beaucoup de peine à obtenir que la vieille paysanne se
contentât d’un peu de lait jusqu’à ce que M. Vorel eût indiqué le régime
à suivre, et, pour couper court à sa réclamation, elle lui annonça que
le char-à-bancs attendait.

--Allons! je vois qu’on veut me faire mourir de famine, reprit la mère
Louis en se levant; les _mières_ auront beau dire, vois-tu, je sens que
j’ai besoin et que si je pouvais manger je me remettrais debout. Y
suffirait de trouver ce qui convient à mon estomac... A propos, apporte
donc queuq’chose pour boire en chemin... J’ai toujours soif..... Ah!
Jésus! je suis-t’y faible sur mes pieds; y m’semble que j’marche sur du
coton.

Honorine lui donna le bras et toutes deux rejoignirent le char-à-bancs
où la mère Louis monta avec peine.



XXII

Le château de Vertbec.


Le ciel était brillant et pur, et les dernières senteurs de la
végétation mourante flottaient sur les brises du matin. C’était la
première fois depuis plusieurs semaines que la mère Louis quittait la
ferme, car, comme il arrive toujours aux gens d’action, le mal l’avait
jetée dans une inertie subite et exagérée. Le jour où elle s’était
trouvée trop faible pour continuer ce qu’elle faisait d’habitude, elle
avait renoncé à tout et s’était alitée plus par dépit que par nécessité.
Depuis, l’immobilité, l’irritation et une hygiène déplorable avaient
assez aggravé le mal pour lui faire croire à l’impossibilité de remuer;
aussi éprouva-t-elle une surprise joyeuse lorsqu’à la suite de l’effort
qu’elle venait de tenter, elle se trouva plus ferme et plus vaillante
qu’elle ne l’avait supposé. En passant près des étables, elle voulut
voir son bétail, examina tout avec l’ardeur d’une convalescente, gronda
un peu pour n’en point perdre l’habitude, mais remonta en char-à-bancs
plus satisfaite qu’elle ne voulait le paraître. La route qu’elles
suivaient pour se rendre au manoir était bordée de buissons dont les
oiseaux venaient becqueter les baies mûres. On entendait les chants des
pâtres, et les passants s’arrêtaient, pour saluer la mère Louis et la
félicitaient sur sa sortie. Celle-ci ne manquait point de répondre
qu’elle ne se trouvait pas mieux et que l’on sortait bien les morts pour
les porter en terre; mais dans le fond, elle se trouvait raffermie et
ranimée par ce qu’elle sentait, ce qu’elle voyait et ce qu’elle
entendait. Aussi répondait-elle plus affectueusement aux prévenances
d’Honorine qui avait été l’occasion, sinon la cause de cette
résurrection; elle l’aimait par retour sur elle-même, comme on aime ce
qui égaie et soulage.

--Allons, fouette la _Caillie_, petite, lui dit-elle; faut que nous
arrivions avant que le _mière_ soit parti pour ses visites; j’veux lui
demander à déjeuner à ce _grec_-là.

Honorine obéit, et elles arrivèrent bientôt à la porte de M. Vorel.
Celui-ci qui les avait aperçues vint à leur rencontre et fit de grandes
démonstrations de joie.

--Oui, recevez-moi bien, dit la mère Louis en descendant avec peine; car
je viens vous consulter.

--Enfin!

--C’est pas que j’aie plus de _fiat_ (confiance) qu’autrefois, non; mais
c’est la _mezette_ qui l’a voulu, et donc je viens prendre queuq’chose
avec vous.

--J’ai bien peur de n’avoir à vous offrir que des tisanes, dit le
médecin en souriant; la première condition de rétablissement est une
diète sévère.

--Oh! j’en étais sûre! s’écria la paysanne; c’est toujours le même
_oremus_. Mais, après ça, faudra voir..... Ah! Dieu! j’ai-t-y les jambes
_emolentées_ (fatiguées); donnez-moi donc de quoi m’asseoir.

Vorel apporta un fauteuil et commença quelques questions sur ce
qu’éprouvait la mère Louis.

--Pardi! vous savez bien ce que j’ai, interrompit celle-ci; je vous l’ai
dit assez souvent depuis un mois; c’est toujours la même chose... Voyez
si vous aurez dans vot’sac des remèdes pour me redonner du cœur aux
jambes.

Vorel répondit qu’il ne doutait point qu’un traitement suivi ne ramenât
la santé, mais qu’une plus longue négligence pouvait tout compromettre.
Il examina ensuite la malade attentivement, indiqua à Honorine les
précautions à prendre, en ajoutant qu’il apporterait lui-même, dans la
journée, une potion dont l’effet ne pouvait manquer d’être favorable.

--Eh bien! à propos, reprit la mère Louis, qui avait écouté tous ces
détails avec une répugnance évidente, puisque vous êtes si habile,
pourquoi que vous ne guérissez pas le _grand Jodane_... car il est
toujours malade, à ce qu’il paraît.

--Toujours, répliqua Vorel.

--Pauvre Henri!... ne pourrions-nous le voir? demanda Honorine.

--En vérité, je ne sais s’il serait prudent... objecta Vorel.

--Pourquoi donc ça? reprit la fermière, à laquelle le quasi refus du
médecin inspira un désir subit de rendre visite à l’idiot; y me semble
qu’on ne peut pas m’empêcher de voir mon petit-fils.

--Si vous y tenez... absolument...

--Certainement que j’y tiens; j’serais pas fâchée de savoir si y
m’trouvera bien changée.

Vorel parut se raviser.

--Ce sera, en effet, un moyen d’éprouver son intelligence, murmura-t-il;
je vais alors le prévenir.

--C’est inutile, nous montons avec vous.

Vorel voulut essayer quelques objections, qui, comme à l’ordinaire, ne
firent que confirmer la mère Louis dans sa résolution. Appuyée sur le
bras d’Honorine, elle se mit à monter l’escalier à la suite du médecin,
qui parut enfin prendre son parti. Arrivé au premier étage, Vorel ouvrit
une porte, et introduisit les deux visiteuses dans une première pièce
couverte d’un tapis qui amortissait le bruit des pas. Il ouvrit ensuite
une seconde pièce fermée à clef, et où les persiennes ne laissaient
pénétrer qu’une lueur crépusculaire.

--Ah! Jésus! c’est noir comme un tombeau! s’écria la fermière qui,
venant de quitter la pleine lumière, n’aperçut rien au premier instant.

Le médecin entra sans répondre, et s’avança vers un lit enveloppé de
rideaux sombres qu’il entr’ouvrit.

--Voici votre grand’mère et votre cousine qui viennent vous voir, mon
cher Henri, dit-il de sa voix mélodieuse.

Une sorte de gloussement, qui n’avait rien d’humain, lui répondit.

--C’est donc là qu’il est? demanda la mère Louis; voyons un peu ce qu’il
va dire...

Elle s’était approchée du lit pour apercevoir le malade; mais lorsque
son œil, déjà accoutumé à l’obscurité, rencontra ce qu’il cherchait,
elle s’arrêta tout à coup frappée de stupeur. L’idiot se tenait accroupi
au fond de la ruelle, entouré de draps roulés et de couvertures en
lambeaux, et occupé à retirer les crins du matelas sur lequel il était
assis. Son étiolement d’autrefois avait fait place à une maigreur
effrayante; ses cheveux, plus pâles, se dressaient par touffes rudes et
inégales; les muscles de son visage étaient agités d’un frémissement
convulsif, et une écume visqueuse bordait ses lèvres bleuies. Honorine,
qui était restée immobile comme la fermière, joignit les mains avec un
cri étouffé.

--Vous le trouvez bien changé? demanda Vorel d’un air triste. Hélas!
tous mes soins ont échoué contre l’abâtardissement de cette nature
avortée.

--Comme il nous regarde! s’écria la mère Louis; on dirait qu’il ne sait
pas qui nous sommes.

--C’est votre grand’mère, Henri, dit Vorel en montrant la paysanne à
l’idiot.

Pour toute réponse, celui-ci porta avec avidité à sa bouche le crin
qu’il avait arraché au matelas, en faisant entendre l’espèce de cri
animal qu’il avait déjà poussé à l’arrivée du médecin.

--Est-ce que tu ne me reconnais pas, _grand Jodane_? reprit la fermière,
troublée malgré elle à la vue d’une telle misère.

L’idiot tourna de son côté des yeux égarés, et fit claquer ses dents.

--Quoi! vous ne vous souvenez plus de moi, Henri? demanda à son tour
Honorine.

--Vite, répondit le _grand Jodane_. C’est l’heure... du pain.

--Tu as oublié la dame de Paris que tu aimais tant? ajouta la mère
Louis.

--Beaucoup... beaucoup! reprit l’idiot.

--Dieu nous sauve! il n’y a plus rien à faire de lui! dit la paysanne.

--Je le crains! soupira Vorel, sous les lunettes duquel brillait un
regard de triomphe, il a perdu la mémoire, le jugement... mais les
fonctions animales ne sont nullement troublées, et nous n’avons pas à
craindre du moins pour sa vie.

--La vie! répéta la mère Louis; que je sois damnée s’il ne vaudrait pas
mieux pour vous le voir entre quatre planches.

--Oh! vous ne savez pas ce que c’est qu’un fils unique, ma mère! dit
Vorel avec une expression si ardente qu’Honorine en fut remuée jusqu’au
cœur.

--Mon Dieu! mais ne peut-on rien faire? demanda-t-elle.

--J’ai eu recours à tous les moyens connus, répliqua le médecin d’un ton
accablé.

--Et... si l’on en essayait d’autres? reprit la jeune femme; pardon
d’oser donner un avis... Mais il me semble que ce silence, cette
obscurité doivent à la longue énerver et anéantir. Puisque le traitement
indiqué par la science n’a point réussi, ne pourrait-on en essayer un
autre, rendre à Henri de l’air, de la lumière et de la liberté?

--Maintenant, je n’y vois point d’empêchement, répliqua Vorel, les
regards fixés sur l’idiot; il se pourrait que cet isolement, nécessaire
pour le but que je désirais atteindre, altérât à la longue la santé de
ce malheureux enfant et... avant tout, je veux qu’il vive!

--Alors permettez qu’il sorte, reprit vivement Honorine; qu’il vienne à
la ferme comme autrefois; je vous promets de veiller sur lui comme sur
un frère.

--Pardi! pourquoi qu’y ne viendrait pas tout de suite? dit la mère
Louis; y fait un temps pour les malades aujourd’hui. Voyons, _grand
Jodane_, lève-loi et viens avec ta grand’mère; nous déjeunerons
ensemble!

L’idiot comprit ce dernier mot, car il se mit à rire en étendant ses
mains crochues et répétant:

--Déjeuner! hou! hou! toujours déjeuner...

--Y paraît qu’il a appétit, reprit la fermière... Je parie que vous
l’aurez fait jeûner pour le guérir! la diète, c’est comme les licous, ça
va à toutes bêtes. Envoyez la Sureau habiller ce pauvre innocent, nous
allons l’attendre en bas.

Les deux femmes descendirent au salon et le médecin alla donner les
ordres nécessaires à la vieille servante. Il les rejoignit bientôt et
engagea Honorine à visiter plusieurs variétés de chrysanthèmes qui
venaient de fleurir au jardin, tandis qu’il préparait la potion
nécessaire pour la mère Louis. Celle-ci regarda la jeune femme descendre
le perron et traverser le parterre.

--A-t-elle l’air coquet, dit-elle, avec cette complaisance des grands
parents pour la beauté de leurs petites-filles; y en a pas une autre
dans le pays qui l’égale, non!

--Madame de Luxeuil est, en effet, charmante, répliqua Vorel.

--Et courageuse! continua la fermière; y a pas de _basse_ (servante) qui
en approche pour le travail, sans compter que c’est attaché...

--Oui, reprit Vorel d’un air paterne; je la crois d’une nature fort
affectueuse.

--Y faut ça! car vrai, y a des fois où je la tarabuste.

--Vous êtes vive, mais au fond si bonne...

--Eh ben, v’là où est la menterie! s’écria la fermière qui, par
contradiction, se trouvait en veine de franchise; je suis pas bonne du
tout; et vous le savez bien mieux que personne.

--Moi?

--Oui, oui; vous me l’avez dit.... D’abord, je suis pas bonne quand ça
m’ennuie. Mais la _mezette_ ne s’fâche jamais, j’ai beau l’_agonir_,
elle garde toujours sa mine douce et sa voix de petit oiseau. Aussi,
moi, ça me touche, et maintenant, voyez-vous, je sais pas ce que
j’deviendrais si je l’avais plus.

--C’est un malheur que vous ne devez point craindre, objecta Vorel;
madame Honorine est retenue ici par un intérêt trop puissant....

--Quel intérêt donc?

--Allons, vous le savez aussi bien que moi.

--Parole! je ne sais rien de rien.

--Alors, je dois me taire.

--Et moi je veux que vous parliez, s’écria la paysanne impatientée. Y a
rien qui _m’est maque_ comme d’entendre dire: v’là une chose; mais vous
ne la verrez pas. Voyons, mon gendre, qui est-ce qui retient la
_mezette_?

--Eh bien! puisque vous voulez que je vous dise.... ce que tout le monde
sait: Madame Honorine reste ici parce que M. de Gausson s’y trouve.

--Ah bah! reprit la mère Louis intéressée; vous croyez qu’elle en tient
pour le beau brun?

--Il suffit de regarder.

--Au fait, c’est juste, maintenant que j’y pense... quand le voisin se
trouve là, _mezette_ est toute... chose!... Ah! c’est pour ça qu’elle
reste aux Motteux!

La mère Louis devint pensive, à la grande joie du médecin; il
connaissait l’égoïsme exigeant de l’ancienne meunière et savait la
malveillance des vieilles femmes contre tout amour qu’elles n’ont point
permis et protégé. Aussi, ne doutait-il pas que la révélation qu’il
venait de faire n’amenât tôt ou tard, entre la grand’mère et la
petite-file, des débats qui pourraient finir par une séparation. En
toute autre occasion, ses espérances se fussent réalisées; mais la
maladie avait attaqué l’énergique personnalité de la fermière. Plus
dépendante des autres, elle était devenue moins absolue dans ses
prétentions, et l’idée d’une rupture à laquelle elle se fût arrêtée
autrefois avant toute autre, lui causait maintenant un effroi qui la
rendait plus indulgente. Elle étouffa son premier dépit, accepta une
place secondaire dans les affections de la jeune femme et ne songea
qu’aux moyens de l’exploiter le plus fructueusement qu’il serait
possible. Or, il lui sembla, à la réflexion, que cet amour d’Honorine et
de Marcel, loin d’être nuisible aux soins qu’elle attendait de sa
petite-fille, pouvait les lui assurer plus attentifs et plus tendres. Il
suffisait pour cela de le prendre sous sa protection, de se faire
volontairement l’occasion du rapprochement entre les deux amants, comme
elle l’avait été jusqu’alors à son insu; d’entrer enfin dans ce roman de
manière à profiter d’une double reconnaissance. Tout ceci se présenta à
l’esprit de la mère Louis, comme nous venons de le dire, mais sous des
formes plus vagues, plus grossières. Sans bien s’expliquer les motifs,
elle comprit que la révélation faite par Vorel pouvait tourner à son
profit. Grâce au médecin, elle tenait désormais sa petite-fille par le
cœur! aussi l’expression de mécontentement qui avait d’abord plissé
son front, fit-elle presque immédiatement place à un épanouissement de
bonne humeur.

--Ah! perjou! dit-elle, vous êtes un fameux dénicheur, mon _mière_; rien
ne vous échappe! moi, qui vois ces jeunesses tous les jours, je ne
savais rien de leur secret.

--La chose était pourtant assez claire! reprit Vorel surpris de la
placidité de la mère Louis, et je ne suis point le seul à l’avoir
devinée!

--Si c’est possible!

--Tout le monde en parle à Trévières.

--Voyez-vous ces _jacasseurs_ (bavards).

--Je crois même qu’il serait prudent de faire quelques représentations à
madame Honorine dans son intérêt.

--On les lui fera, dit la mère Louis, on les lui fera; mais Jésus Dieu!
voyez donc le _grand Jodane_ qui vient là. On dirait qu’il a oublié de
marcher.

L’idiot s’avançait soutenu par la jeune femme et en chancelant à chaque
pas. Son changement, plus visible au grand jour, sembla effrayer Vorel
lui-même.

--Est-ce que vous croyez qu’il pourra vivre comme ça? demanda la mère
Louis avec cette naïveté brutale des paysans.

--Je l’espère, je n’ai aucune raison d’en douter, répliqua le médecin,
dont l’œil interrogeait les traits de l’idiot avec une attention qui
ressemblait à de la sollicitude; seulement je crois que vous avez
raison, et qu’il faut lui rendre un peu d’air et de mouvement.

--Laissez-le venir avec nous, Monsieur, dit Honorine, à qui la langueur
de l’idiot inspirait une sérieuse pitié.

--Au fait, ça ne peut que lui être bon, reprit la fermière; pas vrai,
_grand Jodane_ que tu veux venir avec nous?

Pour toute réponse, le _grand Jodane_ se pressa contre la jeune femme en
poussant son cri habituel qui ressemblait à un gémissement.

--Nous allons le faire monter en char-à-bancs, reprit la fermière qui
s’était levée, et ce soir on vous le ramènera.

Vorel parut balancer un instant, puis finit par consentir, et les deux
femmes partirent avec leur nouveau compagnon. Il y eut d’abord un assez
long silence, mais lorsque l’on eut perdu de vue le manoir, la mère
Louis se tourna vers Honorine qui tenait les rênes.

--Est-ce que tu n’as pas envie de faire une plus longue promenade,
_mezette_? demanda-t-elle d’un air malicieux.

--Moi, volontiers, ma mère, répliqua la jeune femme; mais où faut-il
aller?

--Consulte-toi un petit, voyons; n’y a donc pas un côté vers où ton
cœur se tourne, hein? Allons, ne fais pas la _jesuette_.

--Je vous assure... que je ne comprends point, répliqua Honorine qui
rougit de manière à prouver qu’elle craignait de comprendre.

--Et ben petiote, faut tourner là, à gauche, et, en allant toujours
devant, nous arriverons à un endroit qui s’appelle Vertbec!

Honorine tira brusquement les rênes.

--Quoi! vous voulez aller chez M. de Gausson? dit-elle vivement.

--Pourquoi donc pas? reprit la fermière d’un ton narquois; y nous a fait
assez de visites pour qu’on lui en rende une: entre voisins, faut ben
voisiner, pas vrai?

--Je crains qu’il ne soit absent, reprit Honorine, qui n’eût point voulu
comprendre les allusions de sa grand’mère.

--Alors nous retournerons une autre fois, reprit la paysanne... y me
semble que ça n’peut pas te faire de peine?... T’es pas ennemie du beau
brun, je crois.

--Vous savez que j’ai toujours eu... beaucoup d’amitié... pour M.
Marcel, répliqua Honorine embarrassée.

--Juste! répliqua la mère Louis ironiquement, t’as de l’amitié... et lui
itou... et comme on dit que deux amitiés valent un amour...

--Ma mère...

--Eh ben! faut pas _t’estomaquer_ pour ça; pardi! on est tous mortels,
comme dit c’t’autre, et un beau gars est toujours un beau gars.

--Pouvez-vous penser?...

--Je pense pas; je pense rien, interrompit la vieille femme; ce que j’en
dis, c’est pas pour te faire de la peine, au contraire, suis ta
fantaisie, _mezette_, et n’aie pas peur que nous ayons d’_halmèche_ pour
ça...

La mère Louis accompagna ces mots d’un gros baiser sur la joue
d’Honorine qui demeura étourdie. La découverte de sa grand’mère l’avait
épouvantée, et sa grossièreté indulgente l’humiliait plus que des
reproches. Aussi voulut-elle s’expliquer, se défendre, mais la fermière
lui ferma la bouche.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle, on ne te demande pas de dire s’y
retourne du pique ou du cœur; t’es _cachottière_ comme toutes les
jeunesses. Je t’en aime pas moins pour ça. Plus tard t’auras plus de
_fiat_ en ta grand’mère; pour le moment, fouette la _Caillie_ que nous
arrivions à Vertbec le plus tôt possible; j’ai l’estomac dans les
talons.

Honorine qui savait toute contestation inutile, obéit en silence, et ils
aperçurent enfin l’habitation de Marcel. Ainsi que nous l’avons dit
ailleurs, l’ancien château de Vertbec n’était plus qu’une ruine dont les
débris couronnaient le sommet d’une verdoyante colline. Un antiquaire
eût facilement retrouvé parmi ces pans de murailles à demi-abattus et
ces tourelles rongées de lierre, le plan primitif de l’édifice. Mais,
pour le passant, il n’y avait là qu’un amas de décombres dont il
supputait la valeur marchande ou dont il admirait l’effet pittoresque,
selon sa profession et ses instincts. Une seule partie de la
construction primitive était restée intacte; c’était le donjon! Sa masse
colossale s’élevait au centre comme un géant que rien n’a pu terrasser.
Les violiers en fleurs, les pariétaires et les élégantes ciguës qui
ondoyaient au sommet des créneaux, loin de leur donner un aspect de
ruines, semblaient un ornement destiné à les égayer. Aucune réparation
récente n’avait du reste altéré le caractère du vieux monument. Les
pierres, que joignait l’une à l’autre le lierre ou la mousse, semblaient
rongées par le temps; les étroites fenêtres étaient garnies de châssis
plombés; la porte basse et déjetée était défendue par des lames de fer
boulonnées. La mère Louis, qui n’était point venue au Vertbec depuis
quelques années, parut stupéfaite.

--Comment! il n’y a pas de maison! s’écria-t-elle, où donc est-ce qu’il
demeure alors?

--M. de Gausson s’est arrangé un logement dans le donjon, fit observer
Honorine.

--Quoi! dans ce pigeonnier? demanda la fermière; ah! perjou! mais
comment qu’on fait pour entrer là-dedans? Faut donc monter avec une
échelle?

Avant qu’Honorine eût pu répondre, de Gausson parut lui-même à la porte
de la tour; il accourait à la rencontre du char-à-bancs avec de grandes
démonstrations de surprise et de joie.

--Ah! vous ne vous attendiez pas à ça, voisin, s’écria la mère Louis;
c’est une surprise que j’ai voulu vous faire; je vous amène _mezette_...
c’est bien malgré elle, par exemple.

--Se peut-il? dit Marcel.

--Oui, dit la paysanne; elle donnait des raisons pour ne pas venir...
histoire de faire la sainte n’y touche, vous comprenez; mais moi j’ai
pas donné dans les _lures_ (sornettes), et nous voilà.

De Gausson exprima sa reconnaissance avec une vivacité qui fit cligner
les yeux à la vieille femme.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle; on sait que vous aimez mieux voir la
_mezette_ que le tonnerre!... Faut pas rougir pour ça, petiote.

    Un beau gars est pour beau tendron
    Com’la faucil’ pour la moisson.

C’est un proverbe aussi vieux que Mathieu-Salé.

Honorine était au supplice; Marcel s’en aperçut et se hâta de couper
court, en conduisant ses hôtes au donjon.

--Je suis désolé de vous faire monter mes cent marches de pierre, dit-il
à la mère Louis; mais le plus haut étage est le seul qui ait été remis
en état; vous allez trouver que j’habite un nid de hiboux.

--Ça m’est égal, pourvu qu’on y déjeune, dit la fermière, car je vous ai
pas encore dit que nous étions venus pour casser la croûte avec vous.

Marcel répondit qu’il les traiterait le moins mal qu’il lui serait
possible, et aida la vieille paysanne à atteindre le sommet de
l’escalier étroit et tournant. Honorine suivait avec l’idiot.

--Nous voilà arrivés, dit enfin de Gausson, en poussant une petite porte
de chêne qui servait d’entrée à son logement.

--C’est pas malheureux, reprit la mère Louis essoufflée: faut que vous
ayez du jarret pour vous loger, comme une cloche, auprès des nuages.
Ouf! heureusement que voici de quoi s’asseoir.

Le jeune homme avança un grand fauteuil gothique garni de cuir, dans
lequel la vieille femme se laissa tomber; puis des tabourets de même
forme pour Honorine et pour l’idiot. Mais celui-ci s’était accroupi dans
le coin le plus obscur, près d’une petite cheminée de fonte incrustée
dans l’intérieur du mur, et la jeune femme regardait autour d’elle avec
une curiosité et une émotion involontaires.

Le logement de Marcel avait, en effet, dès le premier aspect, quelque
chose de singulièrement remarquable. Il ne se composait que de deux
pièces séparées par une portière alors ouverte, et qui permettait ainsi
de le voir tout entier. Les murs, sans tapisserie, n’avaient d’autres
ornements que quelques armes de chasse; un filet de pêche et un caban de
peau de chèvre suspendu près de la porte. Tout l’ameublement de la
première pièce consistait en quelques siéges gothiques, une table à
pieds tors et une grande armoire de chêne sur les battants de laquelle
avait été sculpté l’H symbolique surmonté de la croix des chrétiens.
Dans la seconde pièce, on apercevait une couchette de fer recouverte
d’un tapis brun, quelques rayons chargés de livres, et un pupitre
d’ébène incrusté; enfin, sur l’un des pans de la muraille, vis-à-vis du
chevet du lit, Honorine reconnut la petite croix trouvée par de Gausson
le jour où il l’avait arrachée à la mort. Il y avait dans cet intérieur
quelque chose de pauvre, de noble et de sévère qui toucha la jeune femme
jusqu’aux larmes. Le logis révélait complétement le maître. Au milieu de
ces meubles de chêne, de ces armes, de cette couche de fer, la croix de
brillants apparaissait comme un symbole; c’était la seule richesse et le
seul ornement de cette demeure, comme l’amour qu’elle rappelait était le
seul espoir et la seule joie de celui qui s’y abritait.

Honorine s’approcha de la fenêtre pour cacher son trouble. La vue
embrassait un horizon immense entrecoupé de collines, de bois, de
villages, au delà duquel une bande d’un bleu sombre allait se réunir aux
nuages, c’était la mer. Plus près, le regard s’arrêtait sur les taillis
et les vergers qui entouraient Vertbec, et plus près encore sur les
ruines au milieu desquelles s’élevait le donjon. Le vent qui soupirait à
peine aux pieds de la colline, grondait sourdement au haut de la tour,
et les oiseaux nichés dans les créneaux passaient à chaque instant
devant le vitrage qu’ils effleuraient de leurs ailes.

Honorine, un coude appuyé au rebord de la croisée, regardait et
écoutait, le cœur gonflé d’attendrissement. La grandeur poétique du
spectacle qu’elle avait sous les yeux, la pensée qu’elle se trouvait
chez Marcel, mille souvenirs qui traversaient sa mémoire, mille
espérances qui tourbillonnaient confusément devant son âme, tout en elle
et hors d’elle semblait se réunir pour accroître son trouble! De Gausson
s’était excusé près de ses hôtes et était ressorti afin de donner des
ordres au jeune paysan qui le servait; la mère Louis, fatiguée de sa
course, venait de s’asseoir sur son fauteuil; l’idiot ne faisait
entendre, comme d’habitude, qu’un murmure monotone. Honorine resta
longtemps à la même place, en proie à une émotion qui n’était ni le
bonheur ni la tristesse, mais qui tenait, à la fois, de tous deux.



XXIII

Une journée chez Marcel.


Le retour de Marcel arracha Honorine à sa rêverie. Il revenait avec le
jeune paysan chargé de tout ce qu’il avait pu se procurer à la ferme de
Vertbec. La mère Louis se réveilla à son entrée.

--A la bonne heure, dit-elle en apercevant les provisions, nous allons
faire une _sapée_ (festin), moi d’abord j’ai la _frinvalie_. Voyons,
_mezette_, aide donc le jeune gars à nous mettre le couvert.

Honorine obéit. Elle éprouvait une sensation étrange à remplir chez
Marcel ces soins domestiques; c’était en même temps comme de la honte et
de la joie. Le jeune homme, de son côté, semblait fasciné. Il la
regardait aller et venir dans ses deux chambres, dresser le couvert,
préparer le repas comme si elle se fût trouvée à la ferme, et son
cœur se gonflait d’ivresse; il eût désiré oublier tout le reste,
croire un instant qu’elle était là chez elle, pour lui et avec lui! Il
contemplait avec une sorte de respect ce pauvre ménage de solitaire, la
veille encore sans valeur et aujourd’hui consacré par sa visite. Il eût
voulu baiser chaque objet qu’elle avait touché, il se sentait enivré de
cet air qu’elle remplissait de son haleine, des froissements de sa robe,
du léger bruit de ses pas! La mère Louis l’arracha à son extase en
criant de se mettre à table. L’exercice et le grand air avaient éveillé
l’appétit de la fermière qui avait d’ailleurs le principe normand, que
tout ce que l’on mange chez les autres est autant d’ajouté à notre bien.
Honorine voulut la rappeler à la prudence, mais elle s’écria:

--La paix, voyons, _mezette_; je t’ai conduite à ton _valentin_
(galant), faut être reconnaissante.

Et la jeune femme, toute honteuse, n’osa plus hasarder aucune objection.
L’idiot montrait encore plus d’avidité. On eût dit qu’il satisfaisait
une faim longtemps inassouvie. La mère Louis prenait plaisir à cette
voracité que rien ne pouvait rassasier.

--Va, va, _grand Jodane_, disait-elle en chargeant l’assiette de
l’idiot, le voisin ne regarde pas à son _commentage_ (vivres), faut t’en
donner à mort. Ce _grec_ de _mière_ l’aura fait jeûner par économie et
il aura pris sa faim pour une maladie. Encore un coup, _grand Jodane_;
justement la bouteille est débouchée; mais, comme on dit, à bon _bère_
n’y a pas besoin de bouchon.

A tout cela de Gausson et Honorine répondaient peu de chose. Heureux de
se trouver l’un vis-à-vis de l’autre à la même table, ils jouissaient
silencieusement de leur joie. Mais enfin, le repas fini, Marcel proposa
de visiter avant de repartir, ce qu’il appelait en souriant son domaine.

--J’ai fait labourer quelques pieds de terre près de la grande tour
ruinée, dit-il, et j’y ai moi-même planté des fleurs. A défaut de
dessert, je puis vous offrir un bouquet.

--Merci, dit la mère Louis, qui se sentait alourdie par le déjeuner;
j’ai pas le cœur à marcher maintenant; montrez ça à la petite, qui
aime les fleurs comme une _avette_ (abeille).

Honorine voulut se défendre de quitter sa grand’mère; mais celle-ci l’y
obligea.

--As-tu peur du voisin, dit-elle, fais donc pas la mijaurée comme ça,
voyons! Y te mangera pas, M. Marcel. Va avec lui pendant que moi je
ferai un somme.

La jeune femme ne pouvant refuser plus longtemps sans affectation,
appela l’idiot, qui descendit avec elle.

De Gausson les conduisit à travers les ruines vers un petit plateau qui
avait dû former autrefois une cour intérieure, et que ceignaient encore
des restes de murailles. C’était là que se trouvait établi le parterre
dont il venait de parler. Il y avait réuni une collection de plantes, si
habilement choisies, que tout y semblait également fleuri; on y voyait
des rhododendrons à feuilles lustrées, des chrysanthèmes de couleurs
variées, des dalhias tardifs et des lauriers thyms à fleurs blanches ou
lilas. Sur les vieux murs rampaient des chèvrefeuilles blancs mêlés aux
roses du Bengale, et les plates-bandes étaient bordées de résédas et de
violettes. A l’extrémité du plateau, sous l’arcade d’une porte en
ruines, étaient posées deux ruches entourées de thym et de fenouil.
Marcel y conduisit Honorine, qui s’arrêta à quelques pas, un peu
effrayée par les bourdonnements des abeilles, suspendues en grappes à
l’entrée de leurs cellules.

--Ne craignez rien, lui dit de Gausson en souriant, ce sont les amies de
ma solitude, et nous nous connaissons. Vous voyez ce banc placé sous les
ruches? C’est là que je viens tous les soirs attendre la nuit. Le
bourdonnement des abeilles rentrant au logis me berce et me tient
compagnie; c’est comme une musique champêtre qui donne plus de sérénité
à mes rêveries. En fermant les yeux, j’arrive par instant adonner un
corps à mes chimères. Je ne me crois plus seul ici; j’entends, de loin,
une voix connue qui donne des ordres; il me semble que des pieds légers
font crier le sable des allées; mon nom retentit prononcé à voix basse,
je sens une main se poser sur mes cheveux!..... Alors, je rouvre
vivement les yeux..... et je ne vois rien que mon donjon isolé, mon
jardin désert et la nuit qui descend!... mais j’ai fait un doux rêve, et
je le dois à mes abeilles. Honorine écoutait palpitante, n’osant
répondre et cependant heureuse d’écouter. Marcel prit son silence pour
un reproche.

--Mes confidences vous déplaisent, Honorine? dit-il en la prenant par la
main.

--Non, répondit la jeune femme sans lever les yeux; mais... elles... me
troublent... Je sens que j’ai tort de les écouter.

--Pourquoi cela? reprit doucement de Gausson; doutez-vous donc de la
pureté de cet amour qui fait ma seule occupation depuis tant d’années?
Ah! ne vous faites point de vains remords! La vie n’a-t-elle pas assez
de ses réelles douleurs. Honorez-vous, honorez-moi par votre confiance.
Tant que j’ai espéré pour vous le maintien d’une union désormais brisée,
j’ai gardé le silence; mais aujourd’hui que nous nous restons seuls à
nous-mêmes, ne repoussons pas les pures joies d’une affection
consolante. Croyez en moi, Honorine, comme je crois en vous, avec
simplicité et résolution. Nos existences peuvent rester séparées, mais
regardez nos âmes comme fiancées et jouissez de leur union sans remords,
puisqu’elle est sans honte.

L’accent de Marcel avait cette gravité pénétrante dont la jeune femme
avait été si vivement émue la première fois qu’il lui parla à Bagatelle.
Elle sentit ses tremblements s’apaiser et son bonheur raffermi prendre
possession de lui-même. Levant un regard encore troublé, mais plein de
tendresse vers Marcel:

--Ah! parlez ainsi, dit-elle doucement; vous me rassurez moi-même. Oui,
vous avez raison, la règle qui guide les autres ne peut plus me
conduire, hélas! Dieu doit avoir quelque indulgence pour les malheurs
qu’on n’a point mérités, et il ne nous défend pas, sans doute, toute
consolation. J’ai foi en vous, Marcel; soyez mon ami, mon conseiller;
je mets notre amour à tous deux sous la garde de votre honneur.

Il ne répondit qu’en serrant contre sa poitrine le bras de la jeune
femme qu’il avait posé sur le sien; il avait le cœur trop plein pour
parler. Tous deux continuèrent quelque temps à parcourir les allées du
parterre sans rien dire, tout entiers à l’enchantement de se voir, de se
sentir, de s’entendre respirer. Mais sortant peu à peu de ce muet
extase, la conversation reprit, entrecoupée d’abord, incertaine, sans
suite, puis plus intime et plus suivie. Chacun laissa lire plus avant
qu’il ne l’avait encore fait dans ses goûts, dans ses regrets, et cette
confession mutuelle rapprochait insensiblement deux cœurs déjà l’un à
l’autre. Chaque ressemblance constatée ajoutait un anneau à la chaîne
sympathique qui les unissait. Les heures s’écoulèrent ainsi dans des
ravissements toujours renouvelés, et ce fut seulement en voyant l’ombre
de la tour s’allonger sur le parterre qu’Honorine se rappela qu’il
fallait songer au retour.

--Vous reviendrez, demanda de Gausson, en retenant son bras contre sa
poitrine palpitante; vous me le promettez?

--Je tâcherai, répondit la jeune femme, pour qui cette journée était la
plus belle de sa vie entière.

Il prit ses deux mains qu’il tint longtemps pressées sur ses lèvres,
puis remonta avec elle l’escalier du donjon. Mais, avant d’arriver à
l’étage supérieur, tous deux furent frappés par des éclats de voix qui
les firent tressaillir. On chantait une vieille bacchanale du Bessin:

    Or nous réjouissons,
    Chantons une chanson
    Qui soit cointe et jolie;
    Ce n’est pas la façon
    D’engendrer marisson
    En bonne compagnie.

--Dieu! c’est ma grand’mère, s’écria Honorine qui s’arrêta saisie. La
voix continua.

    Chassons tout en arrière;
    Les avaricieux
    Qui boivent de la bière,
    Encore sont trop heureux!
    Leurs écus sont leurs dieux;
    Ils en sont amoureux
    Car ils n’ont autre attente.
    Il n’est qu’être joyeux
    Et boire à qui mieux mieux
    Jusqu’à ce qu’on s’en sente.

Pendant que ce couplet s’achevait, la jeune femme et son conducteur
avaient atteint la porte du dernier étage; ils la poussèrent vivement.
La mère Louis, qui était assise devant la table et qui tenait un verre
plein à la main, se retourna.

    Allons! à boire!
      A boire!
    Et toujours
      Vidons
    Les flacons!

--Eh! arrivez donc, mes tourtereaux, s’écrie-t-elle, sans quoi y aura
plus rien dans la bouteille.

--Grand Dieu! ma mère, que faites-vous? s’écria Honorine, en courant à
la paysanne et voulant lui retirer son verre.

--Eh ben! veux-tu laisser! balbutia la vieille femme avec un hoquet
d’ivresse... Mille millions! ne touche pas à ma _vinée_, je veux boire!

      Je voudrais, à déjeuner,
    Que ma table fût bien garnie
      D’un bon jambon parfumé...

Houp! avalons..... Le v’là dedans comme frère Jean.

Honorine joignit les mains avec une exclamation de douleur; de Gausson
paraissait sérieusement embarrassé.

--Il est impossible d’emmener madame Louis maintenant, dit-il enfin;
vous pourriez rencontrer quelqu’un... puis, pour traverser Trévières...

--Mon Dieu! que faire! s’écria Honorine les larmes aux yeux.

--Attendre encore. Quand la nuit sera venue, vous partirez. D’ici là,
madame Louis aura eu le temps de se remettre; et, dans tous les cas,
vous ne serez point vues.

--C’est sa maladie qui a amené ces fatales habitudes! dit Honorine en
enlevant rapidement tout ce qui se trouvait sur la table. Pourvu que son
mal ne soit point aggravé!... Ah! j’aurais dû veiller... ne pas
descendre!

Elle fut interrompue par la fermière, qui redemandait à grands cris la
bouteille, et qui, sur le refus de sa petite-fille et de Marcel, se
livra à un accès d’indignation furieuse.

--Ah! c’est comme ça que tu traites ceux qui viennent te voir!
cria-t-elle à de Gausson; tu leur regrettes ta _piscantine_ (piquetton)!
Eh ben! tu ne verras plus la _mezette_; je te défends d’être son
_valentin_, entends-tu? et je t’avertis que je ne l’amènerai plus dans
ta _cranière_ (masure), failli _halabre_ (garnement)... Parisien
ruiné... T’as beau faire ton air _grichu_ (mécontent), tu seras jamais
qu’un Iroquois... et je me moque de toi... comme de la police de
Bayeux!...

Honorine avait en vain essayé d’arrêter ce torrent d’injures. Appuyée
sur l’épaule de la vieille paysanne, elle avait en vain posé la main sur
ses lèvres avec des supplications et des larmes; la mère Louis avait,
selon l’expression normande, _un vin de lansquenet_; elle continua ses
imprécations jusqu’à ce que la vue de l’idiot eût donné à ses idées une
autre direction. Elle appela le _grand Jodane_, lui fit boire ce qui
restait dans son verre et recommença à lui chanter des _bacchanales_ et
des _branles villageois_. Ces vieux couplets dont la naïveté ne rachète
pas toujours les gravelures, causaient à Honorine un embarras que de
Gausson voulut soulager en se retirant. Il ne revint qu’à la tombée du
jour et pour annoncer à la jeune femme que le char-à-bancs était attelé.
Il eût voulu les reconduire lui-même, mais la mère Louis déclara qu’elle
ne partirait pas avec un _grec_ qui lui avait ôté le verre des lèvres,
et il fallut céder.

Honorine, humiliée de la triste fin d’une journée d’abord si charmante,
serra la main de Marcel et reprit tristement la route des Motteux. Par
malheur, l’ivresse de la mère Louis, loin de se dissiper, semblait
prendre un caractère plus bruyant et plus fâcheux; exaltée par la
fièvre, elle tournait au délire. La vieille femme continuait à chanter
et à parler haut, en s’interrompant tout à coup pour pousser des
plaintes sourdes ou recommencer des imprécations contre tous ceux dont
elle avait eu à se plaindre récemment ou autrefois. C’était tantôt de
Gausson, tantôt son gendre, tantôt Romain. Tous les efforts d’Honorine,
pour calmer cette exaltation, avaient été inutiles, et maintenant elle
ne songeait qu’à gagner la ferme le plus tôt possible. Elle aperçut
enfin les toits crevassés du château, traversa Trévières et arriva à la
porte de la grande cour. Françoise les y attendait et courut à leur
rencontre.

--Ah! vous voilà enfin! s’écria-t-elle d’une voix altérée; je
languissais d’inquiétude; il ne vous est rien arrivé au moins?

--A boire! la Parisienne, cria la mère Louis d’une voix rauque; j’ai la
_falle_ (estomac) pleine de charbons ardents.

--Grand Dieu! est-ce que vous êtes malade? demanda la grisette.

--Non, interrompit Honorine, en rejetant les rênes sur le cou de la
_Caillie_; aidez-moi à la descendre et ne dites rien à personne.

Françoise comprit, et aida la jeune femme qui fit le tour pour ne point
traverser la grande pièce du rez-de-chaussée où tout le monde se
trouvait, conduisit la mère Louis à sa chambre et l’obligea à se mettre
au lit. La grisette avait averti un des garçons de remiser le
char-à-bancs en se contentant de répondre à ses questions que les dames
étaient rentrées fatiguées de leur promenade et désiraient du repos.
Elle rejoignit ensuite Honorine demeurée près du lit de sa grand’mère.
Cette espèce de mystère éveilla nécessairement la curiosité de la ferme.
On avait cru entendre la mère Louis parler à haute voix; on continuait à
marcher dans sa chambre et Françoise ne redescendait pas: une des
servantes voulut savoir ce qui se passait et monta sous prétexte
d’offrir ses services, mais Honorine qui craignait de laisser voir sa
grand’mère dans l’état honteux où elle se trouvait, la remercia sans lui
ouvrir, et elle descendit sans avoir entendu autre chose que les
plaintes de la fermière qui demandait à boire. Il était évident qu’il se
passait quelque chose d’extraordinaire que la dame de Paris voulait
cacher. On essaya d’interroger l’idiot, mais il ne put donner aucun
renseignement. Anselme Micou consulté à son tour ne répondit rien sinon
que l’on était dans le treizième automne, l’année du malheur des
Motteux. Il fallut donc se retirer sans en savoir davantage.

Mais le lendemain, en se levant, les valets apprirent que l’on avait
envoyé chercher M. Vorel et que leur vieille maîtresse se trouvait dans
un état alarmant. La nuit avait été terrible pour Honorine et Françoise.
A l’ivresse de la mère Louis avait succédé une exaltation fébrile que
rien n’avait pu apaiser: elle voulait se lever, visiter ses voisins,
faire _bandours et bobans_ (réjouissance et bonne chère); c’était enfin
un délire d’épicuréisme dont les deux jeunes femmes avaient été d’autant
plus effrayées qu’il semblait plus contraire à toutes les habitudes de
la vieille paysanne. Elles ne savaient point encore que ce qui leur
semblait du délire n’était que l’expansion de goûts longtemps contenus.
Car, nous en avons déjà fait ailleurs la remarque, si la maladie
dénature parfois les instincts, souvent aussi elle les affranchit et
relève tout à coup un caractère ignoré des autres et de nous-mêmes. Une
vie laborieuse avait pu comprimer les penchants sensuels de la mère
Louis, mais sans les éteindre; cette nature, sobre par économie, avait
conservé toute son avidité inassouvie. En sentant la vie lui échapper,
elle se retournait avec une sorte de fureur vers ces plaisirs dont elle
s’était sevrée et qu’elle ne pouvait plus ajourner. Chose étrange à dire
et pourtant ordinaire, tous les désirs se réveillaient chez la fermière
des Motteux au moment où la maladie la rendait impuissante à les
satisfaire! Elle regrettait le temps perdu, les joies oubliées: comme
ces affamés auxquels il ne reste plus que quelques instants pour
assouvir leur faim, elle eût voulu ressaisir à la fois tout cet arriéré
de jouissances.

Telle était même l’énergie de cette sensation qu’elle lui avait fait
oublier ses inquiétudes avaricieuses; elle demandait que tout fût en
fête aux Motteux, qu’on adressât des invitations, que l’on préparât ce
qu’il fallait pour recevoir des convives; elle voulait s’amuser une fois
en sa vie. Sa jeunesse lui revenait, et elle la recevait comme l’enfant
prodigue en tuant le veau gras! Triste et tardif retour à des goûts
toujours réprimés mais jamais vaincus! Vorel la trouva dans ce paroxysme
de prodigalité. A la vue du médecin, elle voulut que l’on apportât une
bouteille de poiré bouchée pour trinquer avec lui, et elle lui déclara
qu’il fallait la guérir tout de suite, parce qu’elle était décidée à
prendre du bon temps.

--Après tout, on ne vit qu’une fois, dit-elle; il n’y a pas besoin
d’être _milsondier_ (millionnaire) pour manger des _fallues_ (gâteau).
J’ai assez travaillé à c’ t’heure et je veux un peu rire avant d’être
cousue dans le drap.

Vorel parut surpris du changement opéré chez la vieille femme, mais il
lui répondit conformément à ses souhaits. Il demeura longtemps près de
son lit, l’interrogeant, l’observant et semblant réfléchir. Enfin il
prescrivit quelques soins à donner, accorda à la malade presque tout ce
qu’elle demanda et promit de revenir. Il revint, en effet, le soir, puis
les jours suivants, et se montra encore moins sévère. Les désirs de la
mère Louis semblaient être sa seule règle; il trouvait toujours quelque
motif pour y céder. Honorine qui voyait le funeste résultat de ces
concessions, s’efforçait de les combattre; mais Vorel appuyait alors la
malade qui, forte de cette approbation, s’emportait contre sa
petite-fille et l’accusait de tyrannie. Il résulta, au bout de quelque
temps, de cette conduite différente, un déplacement d’affection. La mère
Louis reporta sur Vorel une partie de l’amitié qu’elle avait eue pour
Honorine et sur Honorine l’aversion qu’elle avait eue contre Vorel.
Celui-ci s’en aperçut et redoubla de complaisances. Loin de réprimer les
dangereux caprices de la malade, il les excitait; il cherchait lui-même
ce qui pouvait flatter ses goûts sans s’inquiéter des suites; on eût dit
qu’il poursuivait le double but de lui plaire et de hâter, chez elle,
les progrès du mal.

Honorine, au contraire, bien qu’elle s’aperçût du mauvais effet de ses
oppositions, y persistait par conscience et par attachement. Il en
résulta une aigreur toujours croissante de la part de la mère Louis qui
se remit à l’appeler la dame de Paris. Elle lui retira les comptes pour
les confier de nouveau au médecin. Une vente heureuse conclue par ce
dernier acheva de le rétablir dans l’amitié de la vieille paysanne.
Vorel venait chaque soir faire une partie de brisque près de son lit, en
mangeant une rôtie arrosée de poiré. Il lui parlait des travaux de la
ferme, lui racontait les commérages de Trévières, et trouvait moyen de
flatter ses vanités et ses manies. Aussi la vieille femme
proclamait-elle le médecin le roi des bons gars.

Cependant les progrès de la maladie étaient chaque jour plus visibles;
la mère Louis ne sortait plus de sa douloureuse torpeur que pour prendre
des repas, infailliblement suivis d’une surexcitation fiévreuse
qu’exaltait encore la tisane de Marin-Onfroy. Son dépérissement frappait
tous les gens de la ferme sans qu’ils en devinassent la cause. Anselme
Micou seul secouait la tête quand on s’en étonnait.

--C’est la treizième année! répétait-il toujours; vous voyez que mam’
Louis a beau manger et boire du chenu; rien ne lui profite; il y a sur
elle un mauvais sort.

Ce mauvais sort, c’était le médecin. Il avait hâte d’en finir avec une
existence qui exposait l’héritage espéré; mais, en précipitant sa fin,
il eût voulu reconquérir ses anciens avantages, et arracher à Honorine
le droit de lui disputer une part dans les dépouilles de sa victime. Il
eut en conséquence recours à toutes les ruses, à toutes les
insinuations. Ses entretiens de chaque jour devinrent comme autant de
fils pour tisser la trame dans laquelle il voulait prendre l’esprit de
la malade. Celle-ci se débattait en vain et se dégageait avec efforts
des nœuds qui l’enveloppaient. Vorel recommençait la chaîne brisée
avec cette ténacité patiente des volontés qui se cachent. Il détachait
insensiblement du cœur de la vieille les souvenirs qui lui
recommandaient encore Honorine; il multipliait entre elle et cette
dernière les occasions de lutte; puis il la plaignait doucement de ce
ton de pitié réservée qui irrite les âmes emportées. Enfin, quand il
crut avoir suffisamment préparé la vieille femme, il se décida à frapper
un grand coup. Le hasard sembla pour cela venir à son aide.



XXIV

Le Gendre et la Belle-Mère.


Un soir que la malade était plus abattue que d’habitude, Honorine voulut
essayer quelques nouvelles représentations; mais la souffrance avait mal
préparé la mère Louis à la soumission; elle répondit aux conseils de sa
petite-fille par des emportements, et enfin lui ordonna de sortir.
Honorine, craignant d’augmenter son irritation en prolongeant le débat,
se retira les larmes aux yeux. Son départ n’apaisa point la malade; elle
continua à se plaindre amèrement des persécutions de la _dame de Paris_,
qui prétendait la gouverner à sa guise.

--V’là comme c’est reconnaissant! ajouta-t-elle en frappant de son poing
sur le lit; ça commence par vous demander un pauv’coin par charité, et
quand vous l’y avez donné, ça veut toute la maison. Ah! mais non, mais
non! j’suis pas encore tombée en enfance, j’suis trop _cœurue_ pour
qu’on me marche sur la tête... Faudra en finir, et plus vite que ça.

Vorel s’efforça de l’apaiser, mais en termes qui eurent pour résultat
d’allumer plus vivement sa colère. Enfin, il lui fit observer, d’un ton
peiné que, si un pareil état de chose se prolongeait, il était à
craindre que l’incompatibilité des caractères ne nécessitât, quelque
jour, une rupture fâcheuse. Tout cela était dit avec des circonlocutions
et des pauses qui ne pouvaient qu’exalter l’impatience emportée de la
mère Louis; aussi déclara-t-elle, en l’interrompant, que ce jour-là
était venu, qu’elle voulait être la maîtresse à la ferme, et qu’elle
était décidée à prier la dame de Paris de chercher un autre gîte. Le
médecin objecta la difficulté d’une pareille séparation et l’espèce de
droit acquis par Honorine de rester aux Motteux... qu’elle pouvait
regarder comme sa propriété future! A ce dernier mot la mère Louis fit
un bond.

--Sa propriété, répéta-t-elle; c’est-à-dire qu’elle me croit déjà morte!
Ah! c’est pour ça qu’elle veut tout faire de son _esto_ (mouvement) et
que je suis comme un second manche à une cognée? Eh ben, j’connais le
moyen de lui ôter son idée; pas plus tard que demain, mon _mière_, vous
amènerez ici le notaire. J’veux lui chanter une chanson, et quand elle
sera sur du timbré, on verra si la Parisienne est aussi glorieuse.

Vorel affecta de ne point prendre au sérieux la recommandation de sa
belle-mère afin de la faire insister, et, après une résistance destinée
à la raffermir dans son projet, il promit de remplir ses intentions.
Anselme Micou entra dans ce moment en avertissant que le boucher
d’Isigny venait d’arriver, et le médecin descendit afin de traiter avec
lui pour la vente d’un certain nombre de moutons.

La fermière retint le vieux berger et lui adressa plusieurs questions
sur le troupeau et sur la culture. Mais sa récente colère l’avait mise
dans une agitation qui l’empêchait de bien suivre les réponses
d’Anselme.

--Cette malheureuse m’a fait _ensangmêler_, dit-elle; je sais plus ce
que je dis, ni ce que j’entends... Dis donc, _grand Jodane_, es-tu là?

L’idiot, qui se tenait assis près de la fenêtre, releva la tête.

--Viens ici, reprit la fermière, en tirant une clef de dessous son
oreiller, ouvre la grande armoire... bon... Maintenant regarde derrière
la pile de draps, y doit avoir une bouteille de cassis. C’est ça,
apporte ici; mais prends bien garde... donne-moi ma clef... et les
verres qui sont sur la cheminée. A vous, père Micou, c’est du doux!

Elle avait versé dans deux verres; elle en prit un, le vieux berger prit
l’autre et but à la santé de sa maîtresse. L’idiot les regardait.

--Et moi... moi... bégaya-t-il d’un ton avide et pleureur.

--Toi, répéta la mère Louis, ah! _liqueréi_ (friand)! Eh ben, approche.

L’idiot avança un verre, but une gorgée de la liqueur et fit entendre un
grognement de joie.

--Dirait-on pas que c’est le lait de sa mère, reprit la paysanne, qui
s’amusait de l’avidité du _grand Jodane_; après ça, y n’a pas d’autre
plaisir! encore un coup, vieu’ Anselme.

Le berger tendit son verre et but à la santé de sa maîtresse.

--Ah! oui, la santé, reprit madame Louis en avalant par gorgées. Ce
serait la plus grande fortune pour moi à c’t’heure! Si seulement
j’pouvais sortir, faire quéq’ visites chez les voisins!

--Y en a un qu’est venu tout à l’heure à la ferme, fit observer le
berger.

--Qui ça donc?

--Le monsieur de Vertbec.

--Ah! le grand brun!

--Y voulait savoir si Madame était toujours aussi malade.

--Moi! ah ben oui! y venait pour la Parisienne; y s’cherchent comme la
paille et le vent.

--Faut pas s’étonner, après l’service que le Monsieur a rendu à notre
jeune maîtresse, dit Micou; sans lui, elle aurait maintenant une robe de
terre.

--Oui, oui, reprit la mère Louis, en posant son verre près d’elle; mais
à c’t’heure, c’est moi qui ai eu le malheur! sans cette nuit-là,
j’serais encore sur mes pieds.

Micou prononça quelques paroles d’encouragement, et prit congé de la
fermière. Mais celle-ci, dont les idées venaient de prendre un nouveau
cours, continua à parler seule et à demi-voix.

--C’est tout de même quéqu’chose de _mirou_ (étonnant), murmura-t-elle,
qu’on n’ait jamais pu deviner pourquoi qu’on avait voulu _egohiner_
(égorger) la _mezette_, et qu’est-ce qui avait fait le coup... Ça m’a
toujours tourné le sang, moi.

Elle demeura la tête baissée sur sa poitrine, roulant avec distraction
le coin de son drap de toile à demi-rousse. La nuit était venue, et la
faible lueur qui éclairait encore la chambre pénétrait à peine jusqu’à
l’alcôve. L’idiot, dont l’avidité était éveillée, et qui n’avait point
détourné les yeux de la liqueur placée près de la malade, se glissa, en
rampant, jusqu’à la bouteille, qu’il saisit, et dont il porta le goulot
à ses lèvres. La mère Louis, tout entière aux souvenirs que le vieux
venait de réveiller en elle, n’y prit point garde. Ce succès encouragea
le _grand Jodane_ à recommencer, jusqu’à ce que l’effet de la liqueur se
fît sentir: son sang commença à circuler plus rapidement; une rougeur
inaccoutumée colora son visage blafard; ses yeux devinrent plus
brillants, sa pensée plus active, et il se mit à chantonner à demi-voix.
La paysanne retourna la tête et aperçut la bouteille qu’il tenait à deux
mains avec une expression de gaieté tendre.

--Eh ben! qu’est-ce que tu fais là, failli _gouras_ (gourmand),
s’écria-t-elle en avançant la main pour reprendre la liqueur; veux-tu
bien me rendre mon _bère_ (boisson)!

L’idiot recula avec le grognement d’un dogue auquel on veut enlever sa
proie.

--Encore... boire, bégaya-t-il, encore!

--Ah! méchant _halabre_, si je vais à toi... Laisseras-tu cette
bouteille?

Le _grand Jodane_ se réfugia à l’autre extrémité de la chambre et
reporta le goulot à ses lèvres. La fermière, indignée, voulut se lever
pour aller à lui; mais elle sentit les forces lui manquer. Henri, qui
s’était arrêté, éclata de rire en voyant son impuissance.

--Elle peut pas, la _hanne_ (vieille femme), dit-il, enhardi par une
demi-ivresse... Ah! ah! ah! j’ai pas peur de ses _griches_.

La mère Louis lui montra les deux poings.

--Ah! si je te tenais! s’écria-t-elle.... et dire qu’on me laisse
seule!... Eh! _mezette_... Madame Honorine! Attends, attends, va,
méchant _Gauplumé_, la dame de Paris va venir!

--Ça m’est égal, dit l’idiot, la dame de Paris n’est pas _gavaste_
(brutale) comme vous.

--Elle appellera ton père.

--Il est parti, dit l’idiot avec ce geste de bravade des esclaves qui
savent que leur maître ne peut les entendre.

--Il reviendra avec une branche de _fesselaron_ (houx).

--Il est parti, répéta Henri qui but une nouvelle gorgée.

Et il se mit à chanter.

--Ah! maudit _gogaile_ (imbécile), reprit la paysanne, je te ferai
mettre au pain et à l’eau.

Il chanta plus fort.

--Tu seras _matrasé_ (assommé).

L’idiot but un nouveau coup et dansa. La mère Louis frappa la muraille
et appela encore Honorine; mais se rappelant tout à coup les craintes
superstitieuses de l’idiot elle se retourna vers lui et reprit:

--Tu ne veux pas laisser la bouteille?

--Non, murmura Henri.

--Eh bien! je vais appeler les _huards_ (lutins).

L’idiot parut inquiet.

--Ils vont venir avec le grand Varou pour t’emporter!

Il se rapprocha de l’alcôve.

--Je n’ai qu’à faire un signe, continua la fermière, et ils te prendront
comme ils ont pris ta cousine pour la jeter dans le petit tourbillon.

La première menace de la fermière avait évidemment effrayé l’idiot,
mais l’exemple ajouté pour l’effrayer davantage produisit un effet
contraire. Il laissa échapper un de ces éclats de rire vagues et
saccadés qui lui étaient ordinaires.

--Ce n’est pas le Varou qui a emporté ma cousine, reprit-il d’un air de
confiance.... Ils étaient deux hommes.

La fermière tressaillit et se rappela l’indication déjà donnée par
l’idiot, le jour même du crime.

--Deux hommes! répéta-t-elle étonnée de cette persistance de souvenir...
tu es sûr de les avoir vus?

--Dans le jardin... ils ont dit:--Tout est fini. Et alors le _mière_ les
a payés.

--Comment! Qu’est-ce que tu dis? Ton père?

--Oui.... alors il ont voulu avoir plus.... parce qu’il serait seul à
hériter!

La mère Louis ne put retenir un geste de saisissement. Ces mots de Henri
venaient de faire passer devant ses yeux une horrible lumière; elle se
redressa sur son séant, se pencha vers l’idiot, et baissant la voix:

--Rappelle-toi bien, reprit-elle vivement, et je te laisserai boire tant
que tu voudras. Ces hommes ont dit à ton père que maintenant il
hériterait seul. Voyons, et après il faut ne rien oublier, mon Jodane.

--Après, répéta l’idiot, chez qui le souvenir était si vivement réveillé
qu’il semblait voir et entendre ce qu’on lui rappelait; après il a
dit:--Non... et ils ont repris:--Il n’y a plus qu’à en finir avec la
grand’mère.

--Et lui, demanda la mère Louis palpitante, qu’est-ce qu’il a répondu?

--Il a répondu tout bas... On est venu sonner à la porte, et les deux
hommes se sont sauvés.... Mais ce sont pas des _huards_.... aussi, j’ai
pas peur.

Et pour le prouver il acheva la bouteille d’un seul trait. Au même
instant le bruit d’un pas qui se dissimulait fit craquer le plancher. La
mère Louis releva la tête et vit une ombre passer sur les rideaux à
demi fermés de l’alcôve.

--Qui est-là? cria-t-elle.

On ne lui fit aucune réponse, et l’ombre et le bruit s’éloignèrent. Elle
poussa un cri d’épouvante auquel accourut Honorine, qui venait d’entrer
dans la chambre voisine.

--Il y a quelqu’un dans le corridor! dit précipitamment la mère Louis.

La jeune femme y regarda, et répondit qu’elle ne voyait personne.

--Demande de la lumière et cherche partout, reprit la fermière, je suis
sûre d’avoir entendu marcher; je veux savoir qui est-ce qui nous
écoutait.

Honorine appela Françoise, qui arriva avec une _puette_ (chandelle de
résine), mais toutes leurs recherches furent inutiles. La mère Louis
demeura tremblante. La révélation de l’idiot l’avait bouleversée. Au
milieu de toutes ses variations de conduite, il y avait en elle, contre
Vorel, une répugnance instinctive qui se taisait par instants, mais que
la première occasion faisait renaître. Circonvenue par le médecin,
lorsqu’elle revenait à lui c’était le fait de la fascination bien plus
que de la sympathie; elle se laissait prendre, elle ne se livrait pas,
et, au milieu de ses abandons les plus entiers, elle conservait une
sourde défiance. Aussi, la confidence de Henri éveilla-t-elle dans son
esprit moins d’incrédulité que de soupçons: mise sur la voie, elle donna
libre carrière à son imagination; elle rapprocha des circonstances, se
rappela des détails, et plus l’examen avançait, plus les preuves
devenaient évidentes et multipliées! Honorine, frappée du trouble dans
lequel elle avait retrouvé la malade, essaya de l’interroger; mais la
mère Louis ne répondit que par des phrases inintelligibles. Elle
répétait que, pour l’honneur de la famille, il ne fallait rien dire,
qu’elle voulait d’abord s’assurer de la vérité; que le lendemain, le
notaire devait venir et qu’il connaîtrait son projet! Elle ne s’expliqua
point davantage; encore tout cela était-il entrecoupé de plaintes,
d’imprécations, de marques de pitié pour la jeune femme. Celle-ci
regarda l’exaltation de sa grand’mère comme du délire, elle allait faire
chercher Vorel lorsqu’il arriva. A sa vue, la mère Louis poussa une
exclamation de terreur et se rejeta dans la ruelle du lit.

--N’approchez pas, s’écria-t-elle, je n’vous ai pas demandé; j’ai besoin
de rien.

Le médecin parut surpris et s’arrêta devant l’alcôve.

--Vous souffrez davantage ce soir? demanda-t-il d’un air paterne.

--Je ne souffre pas! interrompit la fermière; demain je serai bien... et
je m’informerai... je saurai... enfin, je m’entends... le moment
d’hériter n’est pas encore venu... ni celui d’hériter seul, non!...
Tenez... ne me faites pas causer... Allez-vous en, mon gendre, ça vaudra
mieux, allez-vous-en.

--Je crois, en effet, qu’il serait dangereux pour vous de trop parler,
dit Vorel sérieusement; tâchez de vous calmer; je reviendrai... plus
tard.

--Mais n’y a-t-il rien à faire? demanda Honorine visiblement inquiète.

--Je ne ferai rien; je ne veux point de ses remèdes! interrompit
précipitamment la mère Louis. Qu’y s’en aille, le malheureux! c’est le
notaire que je veux voir.

Honorine voulut insister; Vorel lui imposa silence de la main; il
regarda fixement la malade, dont le visage était enflammé, jeta un coup
d’œil autour de la chambre pour chercher l’idiot, et, ne l’apercevant
point, sortit en faisant signe à la jeune femme. Celle-ci se hâta de le
suivre.

--Ma grand’mère a le délire, dit-elle avec agitation.

--Il est impossible de s’y tromper, répondit le médecin, dans l’accent
duquel il y avait un peu de trouble; nous touchons au moment d’une crise
qui peut être heureuse ou fatale.

--Et ne peut-on rien faire pour qu’elle soit favorable?

--On peut beaucoup; mais, vous l’avez entendue déclarer qu’elle ne
voulait aucun remède venant de moi.

--Je parviendrai peut-être à lui persuader...

--Ne l’espérez pas: combattre sa manie ne servirait qu’à l’y raffermir.

--Mon Dieu! de quelle manière s’y prendre, alors?

--Je ne sais; peut-être, avec de l’adresse, réussirait-on à lui donner
le change.

--Comment?

--En mêlant le remède aux boissons qu’elle préfère.

--Ah! vous avez raison; c’est le plus sûr moyen.

--Malheureusement, je me trouve pris au dépourvu, et il faudra envoyer à
la pharmacie la plus voisine.

--Chez M. Duclerc. Voici ce qu’il faut pour écrire.

--Pardon; M. Duclerc me garde rancune, sous prétexte que je lui fais
concurrence. Un billet de vous serait mieux reçu.

--Soit.

Elle prit la plume et écrivit sous la dictée de Vorel, qui lui donna
toutes les instructions nécessaires sur l’emploi du remède demandé; il
l’engagea seulement à l’envoyer chercher par quelqu’un de sûr, en lui
faisant observer que la moindre indiscrétion mettrait la grand-mère sur
ses gardes et les empêcherait d’employer une seconde fois le même
subterfuge. Ayant ensuite cherché de nouveau le _grand Jodane_ sans le
trouver, il reprit la route du manoir, persuadé que l’idiot l’y avait
précédé. La jeune femme courut jusque chez Françoise, lui remit le
papier adressé à M. Duclerc en l’avertissant de ne rien dire à la ferme
et revint à la hâte près de la malade.

L’exaltation de celle-ci ne faisait que grandir; son langage devenait de
plus en plus incohérent et entrecoupé. Elle multipliait des questions
dont Honorine ne pouvait comprendre le but, et réclamait le notaire avec
tant de persistance que, malgré les recommandations de M. Vorel, la
jeune femme se décida à envoyer chez lui, pour la tranquilliser. Sur ces
entrefaites, Françoise revint avec le remède demandé. M. Duclerc avait
d’abord fait quelques difficultés pour le lui livrer; mais ayant
heureusement reconnu la main d’Honorine, qui avait eu occasion de lui
écrire, au nom de sa grand’mère, il s’était décidé sur l’assurance que
tout se faisait sous la surveillance du médecin. La jeune femme se hâta
de suivre les prescriptions de ce dernier: elle mêla le médicament au
vin que la malade venait de faire demander et le lui présenta. La mère
Louis but une gorgée, posa le verre à portée de sa main et referma les
yeux.

Depuis quelques instants, son agitation avait fait place à une torpeur
fiévreuse. Honorine craignant de la fatiguer allait écarter la lumière
et refermer les rideaux, lorsqu’elle aperçut l’idiot accroupi dans un
coin de l’alcôve, et qui épiait ses mouvements. Elle lui fit signe de se
lever pour la suivre, mais il répondit par un grognement de refus.
Craignant d’engager un débat dont le bruit eût troublé le repos de la
malade, elle se décida à le laisser où il se trouvait et à passer, avec
la lumière, dans la chambre voisine. Dans ce moment arriva le notaire
qui avait été demandé. Elle lui annonça que sa grand’mère venait de
s’endormir, et l’engagea à revenir le lendemain.

Tous ces détails avaient pris plus de temps que nous n’avons pu leur
donner d’espace dans notre récit. La nuit était déjà avancée et la
fatigue commençait à se faire sentir à Honorine. Elle s’assit près de la
fenêtre, les yeux fixés sur cet abîme sombre de la nuit, au fond duquel
brillaient à peine quelques étoiles qui semblaient vaciller dans les
nuages comme les feux de vaisseaux ballottés par la mer. Elle essaya
d’abord de lutter contre la fascination endormeuse de cet aspect; elle
pencha l’oreille vers l’alcôve pour guetter la moindre plainte ou le
plus léger appel; mais tout était silencieux. Au dehors, on n’entendait
que le frissonnement de la brise sur les vitres, au dedans que la
respiration affaiblie de la mère Louis. Les paupières d’Honorine
s’abaissèrent malgré tous ses efforts; elle flotta quelque temps entre
la veille et le sommeil, puis sa tête s’affaissa sur sa poitrine et elle
s’endormit. Mais son âme, en sortant de l’empire du réel pour entrer
dans celui des songes, sembla déposer sur la limite toutes les tristes
images du passé. Il lui sembla qu’elle recommençait à vivre, non plus
orpheline, mais protégée par sa mère, qu’elle voyait jeune et souriante,
comme dans le portrait qui lui avait conservé ses traits. Elle se tenait
aux pieds de cette douce protectrice qui berçait sa tête sur ses genoux
et passait la main dans ses cheveux, tandis qu’un peu plus loin Marcel,
debout et souriant, les regardait! Elle entendait sa voix et celle de sa
mère résonner à son oreille comme une musique, et toutes deux
arrangeaient son avenir sans qu’elle eût besoin de rien dire, car leurs
yeux lisaient dans son âme comme dans un livre ouvert. Puis, une nuit
passait sur ce tableau et elle se retrouvait près du jeune homme un bras
sur son épaule, une joue sur ses cheveux, écoutant la baronne qui lisait
des vers à quelques pas, et ce qu’elle lisait était une traduction
fidèle de ce qu’ils sentaient tous deux. Ici le songe redevenait confus.
Ce n’était plus qu’une succession d’images tendres, charmantes et à
peine saisies, une sorte de revue de tous ces rêves de jeunesse auxquels
manque une forme, un nom, et que la pensée suit comme l’œil suit le
nuage. Cependant, au milieu de ce chaos de douces visions, flottaient
toujours deux fantômes, sa mère et de Gausson! Elle les tenait chacun
d’une main, et marchait avec eux emportée dans un tourbillon d’ivresse
sereine. Leurs noms erraient sur ses lèvres; elle écoutait le sien que
leurs voix tendres semblaient se renvoyer.

Mais tout à coup ces voix changèrent; elle n’en entendit plus qu’une
inquiète, haletante, et ce n’était pas la même, c’était la voix de
Françoise! Elle se débattit contre cette espèce d’hallucination, jusqu’à
ce que les efforts de la lutte l’eussent arrachée au sommeil. Elle
ouvrit les yeux, il faisait grand jour, et la grisette penchée sur elle
l’appelait.

--C’est bien, Françoise! répéta-t-elle en s’efforçant de se reconnaître.

--Réveillez-vous, réveillez-vous, reprit la jeune fille oppressée.

--Ma grand’mère souffre-t-elle davantage? demanda Honorine.

--Non, elle dort, répliqua la fleuriste, mais quelqu’un vient d’arriver
et veut vous parler.

--Quelqu’un?

--M. Marc.

--Ciel! il est ici?

--Ce matin, au point du jour, il est venu frapper à ma porte avec M. de
Gausson.

--Et il veut me parler?

--Sans retard; il s’agit d’un avertissement important.

--Où est-il?

--Chez moi; il vous attend; personne n’est encore levé et vous pouvez
sortir sans être vue.

--Mais ma grand’mère?

--Elle est tranquille; je veillerai, d’ailleurs, jusqu’à votre retour.

Honorine courut à l’alcôve et se pencha sur la malade qu’elle trouva
enveloppée dans ses couvertures. Elle entendit le bruit d’une
respiration faible et lente, mais sans oppression. Rassurée, elle jeta
sur ses épaules un burnous de voyage, descendit légèrement, ouvrit la
porte qui donnait sur la lisière des taillis et gagna la maisonnette de
Françoise. De Gausson attendait sur le seuil de la cabane et vint
vivement à la rencontre d’Honorine.

--Ah! Dieu soit loué! vous voilà, s’écria-t-il, je craignais que la
maladie de madame Louis ne vous arrêtât.

--Elle repose, répliqua Honorine; on m’a dit que M. Marc me demandait?

--Entrez, on vous attend.

Elle franchit le seuil et aperçut le chouan qui s’était levé en
attendant sa voix. Il avait la barbe longue, le visage pâle, les
vêtements en lambeaux, et paraissait se soutenir avec peine.

--Grand Dieu! qu’avez-vous? s’écria la jeune femme qui s’arrêta saisie.

--Ne vous effrayez point... Ce n’est que de la fatigue, dit vivement de
Gausson. Il marche depuis trois jours, après avoir réussi à s’échapper
d’une maison de fous dans laquelle on l’avait enfermé.

--Lui! comment?

--Il vous racontera tout; mais permettez d’abord qu’il vous dise en peu
de mots ce qui l’amène; car vous n’avez pas de temps à perdre. Je vais
veiller à ce que l’on ne puisse vous interrompre.

Il montra un siége à Honorine et ressortit.

--M. de Gausson a raison, dit Marc, le temps est précieux. Je vous
avertis de vous mettre sur vos gardes, car vous avez ici un ennemi.

--Moi! répondit Honorine étonnée.

--Un ennemi mortel qui espionne vos actions, surprend vos secrets,
intercepte vos correspondances.

--Que dites-vous?

--En voici la preuve.

Il présentait à la jeune femme les deux lettres qui lui avaient été
remises par madame Beauclerc. En reconnaissant son écriture et celle de
Marcel, elle ne put retenir un cri d’étonnement. Marc lui raconta alors
par quel concours de circonstances son mari, à qui ces lettres étaient
adressées, ne les avait point lues, et comment elles se trouvaient entre
ses mains. Il lui apprit ensuite de quelle manière il avait quitté Paris
pour la prévenir, et quelles avaient été les suites de sa rencontre avec
M. le marquis de Chanteaux.

Ce récit, souvent interrompu par les exclamations et par les questions
d’Honorine, s’était prolongé assez de temps pour que Marcel crût devoir
rentrer, mais le trouble de la jeune femme lui avait fait oublier, pour
un instant, tout le reste, et Marc, instruit par de Gausson du meurtre
auquel elle avait failli succomber, n’était pas moins préoccupé de
deviner l’ennemi caché qui s’acharnait à sa perte. Tous trois
cherchèrent longtemps en vain. Enfin, accablée par la pensée de cette
haine qui la poursuivait dans l’ombre sans qu’elle l’eût méritée et sans
qu’elle pût rien faire pour s’en défendre, Honorine avait appuyé sa tête
sur une de ses mains et laissait couler silencieusement ses larmes. Elle
était arrivée à l’un de ces moments où la multiplicité des coups qui
nous frappent brise les restes de notre courage, où, lassés de
combattre, nous appelons nous-mêmes la défaite pour finir la lutte.
Rappelant avec amertume les souvenirs de tant de pièges tendus à son
repos ou à son bonheur, de tant d’inimitiés dont elle avait en vain
cherché la cause; de tant de chocs humiliants ou douloureux, elle se
sentit subitement découragée de la vie. A quoi bon, en effet, prolonger
cette épreuve renaissante, marcher sous cette épée de l’inconnu, dont la
pointe effleurait toujours son front, s’acharner dans cette existence
chère à un seul homme qui ne pouvait en jouir? Ces pensées
s’entassaient sur son cœur comme les nuées sur le ciel, et tout y
devenait de plus en plus sombre. Elle n’écoutait plus ni les questions
de Marc, qui continuait ses recherches, ni les encouragements de de
Gausson, triste de sa tristesse. Immobile à la même place, elle
demeurait ensevelie dans son accablement lorsqu’un bruit de pas et des
cris d’appel l’arrachèrent à sa douloureuse torpeur. C’étaient les voix
d’Anselme Micou et de plusieurs autres, parmi lesquelles on entendait la
voix de Françoise troublée et suppliante. Tout à coup la porte fut
brusquement poussée et plusieurs gens de la ferme parurent à l’entrée.

--Vous voyez bien que la dame de Paris y est, dit le berger à Françoise
d’un ton de reproche.

--Seulement, elle s’trouve pas seule, ajouta à demi-voix un des garçons.

Honorine s’était levée en tressaillant.

--Que me voulez-vous? demanda-t-elle troublée.

--Faites excuse, dit Anselme d’un ton grave et triste, mais on a besoin
de madame à la ferme.

--La malade me demande?

--Non.

--Qu’est-ce donc alors?

Micou se découvrit, et, faisant le signe de la croix, il dit avec une
simplicité émue et pieuse:

--La grand’mère vient de mourir!



XXV

L’accusation.


Après le premier saisissement de douleur, Honorine avait suivi à la
ferme ceux qui étaient venus la chercher. Elle voulut se rendre près de
la morte où elle resta en prière jusqu’à l’arrivée de Vorel; il lui
annonça la visite du juge de paix appelé pour remplir les formalités
exigées par la loi et l’engagea doucement à se retirer. La jeune femme
ne fit point de résistance. La présence des gens de la ferme, qui
venaient témoigner successivement une douleur plus bruyante que
profonde, l’avait jusqu’alors tenue dans une pénible oppression; elle
sentait le besoin de se livrer seule et en liberté à son affliction.
Elle déposa donc un dernier baiser sur les mains immobiles de sa
grand’mère et courut s’enfermer dans sa chambre, où ses larmes purent
couler sans contrainte. Ces larmes n’étaient que trop justifiées par la
perte qu’elle venait de faire. Quelle que fût l’égoïste rudesse de celle
qui lui était enlevée, elle n’avait point de plus sûre protection. La
mère Louis l’avait aimée à sa manière, elle s’était parfois émue de son
isolement, elle l’appelait d’un de ces noms familiers que rien ne
remplace; c’était un anneau de famille qui se brisait, et, de fer ou
d’or, il restait sans prix, car c’était le dernier! Puis la mort est un
si puissant appel à la miséricorde! les défauts de l’être qu’on vient de
perdre s’effacent si aisément dans notre souvenir! Émus de sa
disparition, nous ne voulons nous rappeler que ce qui le rendait digne
de notre attachement; nous formons un faisceau de tous ses mérites, nous
dressons à sa mémoire un autel, et tout ce qu’il a pu nous faire
souffrir est oublié. Dans les cœurs généreux, la moindre séparation
éteint les ressentiments; mais pour les transformer en tendresses, il
faut la grande absence, celle que nous savons sans espérance et sans
retour!

Honorine passa plusieurs heures abandonnée à son affliction. La
sincérité de ses regrets lui avait fait oublier les avertissements de
Marc et tout le reste; elle ne songeait qu’à cette mort rapide qu’elle
n’avait pu prévoir ni adoucir; elle se reprochait amèrement son absence
dans un pareil instant; elle fondait en larmes à la pensée que sa
grand’mère l’avait peut-être appelée au moment de fermer les yeux et ne
l’avait point trouvée là! Elle était au plus fort de ses crises de
regrets, lorsqu’on frappa à sa porte. C’était Françoise qui entra pâle,
agitée, et referma vivement derrière elle. Honorine lui demanda la cause
de ce trouble.

--Mon Dieu! je ne puis vous dire au juste de quoi il s’agit, répondit
Françoise dont le regard se tourna vers la porte avec une sorte
d’effroi; mais ils sont tous là dans la chambre de madame Louis...
C’était d’abord M. Vorel et le juge de paix; puis on a envoyé chercher
un autre médecin, puis M. Duclerc, le pharmacien; et enfin la plupart
des gens de la ferme auxquels on a fait des questions... Moi-même on
vient de m’interroger sur ce qui s’est passé depuis quelques jours.

--Et dans quel but?

--Je l’ignore! mais ils ont tous des figures... qui m’ont donné froid,
et je ne sais pourquoi j’ai peur pour vous.

--Pour moi; que puis-je craindre?

--C’est qu’ils m’ont fait de si singulières demandes! et puis, quand on
prononçait votre nom, tout le monde se regardait d’une manière... Soyez
sûre qu’il se prépare quelque chose!... et, tenez, écoutez... on vient
ici!...

Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor, on s’arrêta
devant la porte de la chambre et on frappa. Honorine alla ouvrir,
c’était une des servantes de la ferme, accompagnée du greffier, qui
venait la chercher. La jeune femme déjà saisie par les avertissements de
Françoise, les suivit sans savoir ce qu’on voulait d’elle ni où on la
conduisait. Ils la firent entrer dans la chambre mortuaire où toutes les
personnes précédemment indiquées par la grisette se trouvaient réunies.
A leur vue Honorine s’arrêta; le juge de paix l’invita par un signe à
s’avancer, puis parla bas à Vorel et au pharmacien. Il y eut une courte
pause. Les garçons et les servantes des Motteux se tenaient groupés à
l’une des extrémités de la chambre et dirigeaient sur la jeune femme des
regards étranges; celle-ci embarrassée de sa position, inquiète sans
savoir pourquoi, jeta autour d’elle un coup d’œil rapide et
tressaillit en apercevant la morte immobile au fond de l’alcôve. Son
mouvement n’échappa point au juge de paix qui venait de se retourner.

--Cette vue vous trouble, Madame, dit-il, en indiquant du doigt le lit
funèbre.

Honorine ne put répondre, ses pleurs avaient recommencé à couler malgré
elle et étouffaient sa voix.

--Ce serait, sans doute, dans votre position, une douleur naturelle,
reprit le juge, si vous n’aviez précédemment prouvé votre indifférence
pour la malade, en l’abandonnant au dernier instant.

--Ah! ne me le rappelez point, Monsieur! s’écria la jeune femme, au
milieu de ses sanglots; je me suis déjà fait plus de reproches que vous
ne pourriez m’en adresser... si j’avais prévu... mais rien ne pouvait me
faire craindre un malheur si prompt. Quelqu’un... me demandait...

--Quelqu’un, que madame n’a point l’habitude de faire attendre? ajouta
le juge de paix avec intention.

La jeune femme rougit et voulut balbutier une réponse, mais il l’arrêta
du geste.

--Nous reviendrons sur ce sujet, dit-il; pour le moment il s’agit
d’autre chose. Veuillez reprendre votre sang-froid, Madame, et répondre
clairement aux questions que je vais avoir l’honneur de vous adresser:
elles ont pour vous une importance capitale.

A ces mots, il se retourna vers le greffier qui s’était assis près d’une
table sur laquelle il se préparait à écrire; il lui fit, à demi-voix,
quelques recommandations, et s’adressant de nouveau à Honorine, il lui
demanda ses noms, prénoms, et la date de son arrivée aux Motteux. Elle
fit à toutes ses demandes des réponses que le greffier inscrivit. Enfin
le juge de paix, qui laissait un intervalle après chaque question afin
de donner le temps d’écrire, arriva à l’interroger sur ses rapports avec
la mère Louis. Honorine ne répondit que par des expressions de
reconnaissance. Elle rappela avec attendrissement les marques
d’affection qu’elle avait reçues de sa grand’mère à différentes
reprises. Le juge fit un signe affirmatif.

--Nous savons, en effet, dit-il, que madame Louis a longtemps montré une
préférence qui rendait votre volonté toute puissante aux Motteux; mais
cette amitié n’avait-elle point faibli depuis quelque temps?

--Il se peut que la maladie y eût apporté quelque altération, répliqua
Honorine qui ne faisait cet aveu qu’avec effort.

--Ainsi, vous convenez que votre grand’mère se montrait mécontente,
irritée?

--Par suite de ses souffrances, Monsieur.

--N’avait-elle point même fini par ne vous garder près d’elle qu’à
regret, et ne venait-elle pas de déclarer l’intention de vous frustrer
de son héritage?

--Je l’ignore.

--Vous en êtes sûre?

--Monsieur, une pareille supposition...

--Doit d’autant moins vous surprendre, Madame, que vous avez hier
renvoyé le notaire qui se présentait pour recevoir les dernières
volontés de la mourante.

--Parce que je ne soupçonnais point la gravité de son mal, Monsieur, et
que je craignais de troubler son sommeil!

--C’est effectivement la raison que vous avez alors donnée... On aura
plus tard à l’apprécier! Passons maintenant à un autre ordre de faits.
Vous avez écrit ce billet à M. Duclerc, ici présent?

--Il est vrai.

--Il vous a envoyé le médicament demandé?

--Sans doute.

--Et qu’en avez-vous fait?

--Je l’ai donné à la malade, Monsieur.

Le juge de paix redressa la tête.

--Ainsi, vous l’avouez, s’écria-t-il.

--Pourquoi le nierais-je, répliqua la jeune femme; j’ai fidèlement suivi
l’ordonnance de M. Vorel.

Il y eut un grand mouvement parmi les spectateurs. Tous les yeux se
tournèrent vers le médecin, qui avait fait un geste d’étonnement dont le
naturel valait la plus énergique protestation.

--Moi! répéta-t-il en regardant Honorine, j’ai donné une ordonnance...
Dans ce cas, madame de Luxeuil l’a conservée?

--Mais sans doute, dit Honorine; la voici.

--Quoi! ce billet de votre main...

--Je l’ai écrit sous votre dictée.

--Et vous en avez envoyé une copie à M. Duclerc...

--Sur votre recommandation.

Vorel se retourna vers le pharmacien.

--Vous ne m’accuserez plus d’empiéter sur vos attributions, Monsieur,
dit-il avec une ironie affligée, vous voyez que je vous adresse des
acheteurs.

--Ce serait la première fois, objecta aigrement le pharmacien.

--Je regrette que madame de Luxeuil n’ait pas trouvé d’explication plus
vraisemblable, reprit Vorel d’un accent d’indignation triste qui émut
les auditeurs. Je comprends maintenant son aveu. Désespérant de cacher
les faits, elle a pensé qu’il suffirait de m’en attribuer la
responsabilité. La manœuvre est ingénieuse, mais heureusement facile
à déjouer. Je vois pourquoi mademoiselle Françoise vient de sortir tout
à l’heure: elle a voulu avertir sa maîtresse de ce qui se passait, et
lui donner le temps de préparer sa défense.

Le greffier déclara qu’il avait, en effet, trouvé la grisette chez
Honorine. Vorel jeta au juge de paix un regard expressif, plia les
épaules et poussa un soupir. Il était évident qu’il regardait une plus
longue défense comme inutile. Tous les spectateurs partagèrent sans
doute son opinion, car les regards se tournèrent de nouveau vers la
jeune femme, comme si on eût attendu d’elle quelque explication plus
vraisemblable. Elle demeura d’abord étourdie devant le médecin.

--Vous niez! s’écria-t-elle enfin, et pourquoi? Quel était ce
breuvage?... Qu’est-il donc arrivé? Au nom de Dieu, répondez: que me
reproche-t-on enfin?...

--Ah! vous comprenez qu’il s’agit d’un reproche? dit le juge avec un
regard scrutateur.

--A quoi bon sans cela cet interrogatoire! reprit vivement Honorine; on
m’accuse, mais de quoi? Ah! parlez, je le veux, Monsieur... Je vous en
conjure à mains jointes.

Le juge garda un instant le silence, puis la regardant en face il dit
lentement:

--Madame Louis, votre grand’mère, est morte empoisonnée!

Le cri poussé par Honorine fut si horrible qu’il fit tressaillir tous
les spectateurs. Ce n’était ni une exclamation de surprise ni un
gémissement de douleur; mais une de ces protestations sans nom qui
sortent quelquefois du fond des entrailles et semblent résumer, dans une
syllabe, tout ce que les langues humaines ne peuvent exprimer. Aussi lui
fut-il impossible de rien ajouter. Après l’avoir poussé elle demeura
droite, muette, les deux mains pressées l’une contre l’autre et les yeux
immobiles. On eût dit que, foudroyée par les paroles du juge, elle avait
exhalé son âme entière dans ce cri suprême. Mais son anéantissement fut
court. Elle en sortit par un second cri plus bas, plus douloureux, plus
indigné. Ses regards cherchèrent autour d’elle, et courant à Vorel qui
gardait son attitude affligée:

--Avez-vous entendu, Monsieur, bégaya-t-elle avec égarement... Morte...
empoisonnée... est-ce vrai... est-ce vrai?

--Trop vrai, murmura le médecin en secouant la tête.

Honorine fit un pas en arrière.

--Mais alors c’est vous qui l’avez tuée! cria-t-elle éperdue.

--Encore! dit Vorel qui se redressa.

--Rappelez-vous vos recommandations, reprit vivement la jeune femme.
C’était dans la chambre voisine. La malade venait de refuser vos soins.
Vous m’avez prié de lui cacher que le remède était donné par vos ordres.
Vous ne pouvez avoir oublié toutes ces circonstances. S’il y a eu
erreur, imprudence, ayez le courage de l’avouer, Monsieur; ne me laissez
point sous le coup de cette horrible accusation; vous ne le pouvez pas,
vous ne le devez pas; j’en appelle à votre honneur!

Elle parlait avec une véhémence qui donnait à ses paroles une
irrésistible autorité. Vorel s’en aperçut, et sa tristesse étudiée parut
faire place tout à coup à un élan involontaire.

--C’est aussi trop d’audace! s’écria-t-il en se levant; j’aurais voulu
garder le silence, mais puisque vous en appelez à mes souvenirs, puisque
vous me forcez à parler, je vous dirai, à mon tour, ce qui se passe ici
depuis trois mois. D’abord vos correspondances avec M. de Gausson, vos
entrevues chaque soir...

--Que dites-vous?

--Une seule fois on s’est aperçu à la ferme de votre absence; l’alarme a
été donnée; on a commencé les recherches de tous côtés; mais, avertie à
temps vous avez pu inventer, pour justifier votre disparition, ce
prétendu enlèvement par des inconnus...

--Quoi, vous doutez?...

--A partir de ce jour votre grand’mère conçut des doutes; son affection
se refroidit, et... _tomba subitement malade_.

--Ah! c’est horrible! balbutia Honorine, écrasée par tant d’audace.

--Horrible, en effet, répéta Vorel avec une expression profonde: car, à
partir de cet instant, les souffrances de madame Louis sont toujours
allées croissant. Mes conseils eussent pu l’éclairer peut-être, j’ai été
écarté! Une seule fois la malade demanda à me voir, elle vint au manoir;
je lui prescrivis un régime, des remèdes qui pouvaient encore la sauver!
Au sortir de chez moi, madame la conduit à Vertbec, d’où elle la ramène
mourante, et, de peur que des soins pussent la rappeler à la vie, elle
cache à tout le monde son état; elle ne permet à personne la vue de la
malade; elle la veille seule pendant la nuit!... Le reste est connu de
tout le monde! Le matin même, sûre d’avoir atteint son but, madame
quittait la morte au point du jour, et vous savez où les gens envoyés à
sa recherche l’ont trouvée!... J’aurais voulu ne rien révéler de tout
cela, laisser à d’autres le soin de découvrir la vérité... mais on m’a
forcé de tout dire... et madame ne doit s’en prendre qu’à elle-même!

Les accusations de Vorel étaient si précises, il y avait dans son accent
une sincérité si pénétrante, et une si douloureuse conviction, que les
derniers doutes parurent s’effacer dans l’esprit des auditeurs. Il
s’éleva parmi les gens de la ferme un premier murmure qui confirmait
toutes les assertions du médecin, puis un second plein de reproches et
de colère. Quant à Honorine, elle semblait partager l’impression
générale. Atterrée par la vraisemblance des accusations, elle ne
songeait plus à nier ni à se défendre; toute sa présence d’esprit
l’avait abandonnée, elle ne voyait plus autour d’elle que des nuages, au
milieu desquels s’agitaient des visages ennemis et courroucés; il
fallut que le juge lui adressât par deux fois la parole, pour l’arracher
à cette espèce d’étourdissement.

--Vous avez entendu, Madame? dit-il d’un ton plus sévère qu’au début.
Après les explications du docteur, vous ne pouvez persister dans un
système de défense aussi dangereux qu’invraisemblable. Je vous adjure
donc de vous résoudre enfin à la déclaration de la vérité.

Honorine essaya de répondre; mais elle ne put que balbutier quelques
mots sans suite. Le juge attendit encore un moment, puis se retournant
vers les deux médecins, il leur parla un instant tout bas et enfin se
leva.

--Mes fonctions ne me permettent point de pousser cette affaire plus
loin, Madame, dit-il; les magistrats supérieurs seront avertis et feront
leur devoir. Attendez-vous à les voir demain et à subir un
interrogatoire plus sérieux. D’ici là vous êtes libre.

Il avait appuyé sur ces mots avec une intention qui n’échappa point à la
jeune femme. C’était une invitation détournée à la fuite, seule chance
de salut qui parût désormais possible pour elle! Ce dernier témoignage
d’intérêt fondit, pour ainsi dire, l’enveloppe glacée qui retenait la
vie d’Honorine comme suspendue. Elle poussa un gémissement, porta les
deux mains à son front, et s’écria:

--Ainsi... personne ne veut croire!... Ah! Monsieur... Monsieur, ne me
quittez pas ainsi, ayez pitié de moi... dites ce qu’il faut faire pour
vous persuader. Oh! ne pouvoir donner aucune preuve!... c’est
impossible... quelqu’un doit savoir!... quelqu’un doit avoir entendu!...
quoi, pas un mot, pas un fait qui puisse me justifier!... personne qui
veuille venir à mon secours!

Elle s’était tournée vers les gens de la ferme, le regard suppliant et
les mains tendues! tous baissèrent les yeux ou détournèrent la tête.
Elle fit un geste de désespoir.

--Personne, répéta-t-elle; non, ils m’accusent tous.

Et se tournant vers la morte avec une douleur égarée:

--Avez-vous entendu, ma mère? continua-t-elle, en courant vers le lit
funéraire et se laissant tomber à genoux près du chevet; c’est moi
qu’ils accusent de vous avoir tuée... moi qui eusse donné ma vie pour
vous faire vivre... moi qui n’avais plus que vous au monde pour me
protéger... ils m’accusent... et je n’ai rien à leur répondre... Ma
mère, ô ma mère, justifiez-moi, défendez-moi!

Elle s’était penchée sur le cadavre qu’elle couvrait de baisers et de
larmes; mais tout à coup elle se rejeta en arrière avec un grand cri!...
La morte venait de se soulever et de tourner vers elle ses yeux à demi
entr’ouverts! Tous les spectateurs reculèrent glacés d’épouvante. La
mère Louis se redressa avec effort sur son coude. Ses lèvres s’agitèrent
sans pouvoir faire entendre aucun son; enfin, une de ses mains se
détacha du lit, s’avança lentement et vint se poser sur le front
d’Honorine.

--Ah! elle a témoigné pour la jeune dame, s’écria Micou, qui était tombé
à genoux avec tous les autres gens de la ferme.

--Oui, murmura la ressuscitée d’un accent si faible qu’il parvenait à
peine jusqu’aux auditeurs; pour elle... qui est injustement accusée...
car... j’ai tout entendu.

--Vous! s’écria Vorel stupéfait.

--Tout! répéta la vieille femme avec plus de force, et pendant qu’on
l’accablait, j’essayais en vain de donner un signe; je restais morte
malgré moi! ce n’est qu’en sentant ses caresses que je me suis
réveillée... ah! que Dieu soit béni, pour m’avoir permis de revivre
encore une fois!

--Nous devons tous le remercier doublement de ce miracle! dit le juge
d’une voix troublée, car il sauve deux existences...

--Peut-être! interrompit la mère Louis, qui se ranimait; faites retirer
tout ce monde, monsieur Beaumont, je veux, parler à la _mezette_... et
à mon gendre... plus tard, je vous appellerai.

Le juge de paix fit ce que lui demandait la malade, et celle-ci se
trouva seule avec Honorine et le médecin. Vorel n’avait pu revenir
encore de son saisissement. Ses traits décomposés laissaient deviner la
rage et la frayeur qui se partageaient son âme. A la demande faite par
la mère Louis il avait tourné les yeux vers la porte comme s’il eût
voulu échapper par la fuite à cette explication; un reste d’audace le
retint. Il demeura à la même place jusqu’au moment où le dernier des
spectateurs eut disparu. La mère Louis fit alors un signe à Honorine.

--Vois s’ils ont bien fermé les portes, dit-elle avec une gravité
sombre.

La jeune femme alla s’en assurer.

--Y a-t-il quelqu’un dans l’autre chambre? demanda encore la paysanne.

Honorine répondit négativement.

--Ainsi personne ne peut nous entendre?

--Personne!

La mère Louis se retourna alors vers Vorel; mais la vue du médecin
sembla produire sur elle un effet électrique et ses yeux s’allumèrent.

--Approche, dit-elle avec un geste impérieux: approche que je puisse
voir de plus près le visage d’un assassin.

Vorel voulut l’interrompre.

--Ne parle pas! continua la paysanne hors d’elle, ou j’appelle le juge
pour lui montrer le scélérat qui a d’abord voulu noyer la petite-fille,
puis empoisonner la grand’mère.

Honorine fit une exclamation.

--Oh! tu ne savais pas ça, toi, reprit-elle; moi aussi j’ai été dupe...
J’ai pas cru à l’instinct qui me disait de me garer de la vipère, et
elle a voulu me mordre! mais le bon Dieu s’est fait mon second. Grâce à
lui j’en suis sortie; et maintenant c’est à mon tour de me revenger.

--Oh! ne l’essayez pas, ma mère, interrompit Honorine: s’il est vrai que
de tels crimes aient été commis, ce n’est pas à nous de les punir.

--Et à qui donc? interrompit la mère Louis avec une indignation qui
ennoblissait sa brutalité accoutumée. Si ceux qui tiennent les
meurtriers par la gorge les laissent vivre, qu’est-ce qui défendra les
honnêtes gens? Sais-tu seulement tout ce qu’il a à sa charge.
Demande-lui pourquoi il est devenu veuf si vite!... pourquoi son fils
est idiot... pourquoi tu es orpheline... car c’est lui qui soignait ta
mère quand ta mère est morte!

La jeune femme joignit les mains avec un cri étouffé.

--Non, non, reprit la fermière dont la colère grandissait; y ne sera pas
dit qu’on se sera nourri du sang et de la chair des miens, sans que
j’aie demandé vengeance. Je mettrai la corde dans les mains de la
justice... et ce sera à elle de la tirer.

Vorel redressa lentement la tête. Il avait eu le temps de se remettre
insensiblement, et les menaces de la mère Louis, loin de l’abattre,
l’avaient ranimé. Ainsi poussé aux dernières extrémités, il se retourna
subitement comme un loup traqué par les chiens et qui n’a plus d’espoir
que dans une lutte désespérée!

--Réfléchissez à ce que vous allez entreprendre, dit-il d’un ton bas et
menaçant, avec vous je ne tenterai point une défense inutile; votre
prévention vous empêcherait de la comprendre; mais devant les juges je
parlerai... et ce n’est point contre moi que tourneront les preuves!

--Et contre qui donc?

--Contre celle qui vous a préparé et offert le poison.

--A moi?

--Dans un breuvage dont le reste a été recueilli.

--Le reste, répéta Honorine, mais qui donc a pu boire?

--Attendez, s’écria la mère Louis en portant une main à son front... Le
verre était là... près de moi... oui... cette nuit... je me
rappelle..... quand je me suis réveillée j’ai vu quelqu’un le prendre...

--Dieu! et c’était?

--C’était l’idiot.

Vorel recula épouvanté.

--Henri, répéta-t-il, mon fils... vous êtes sûre.....

--Sûre, reprit la mère Louis, je l’ai même menacé et il s’est échappé de
ce côté. Elle désignait un cabinet ménagé à l’extrémité de l’alcôve.
Vorel et Honorine y coururent, mais à peine curent-ils repoussé la porte
que la jeune femme s’arrêta avec un cri; l’idiot était étendu à terre
roide et sans mouvement.

Le médecin se pencha vivement sur lui, consulta son pouls, écouta son
haleine. Il était mort! Il y eut un moment de douloureuse stupeur pour
Honorine et pour la mère Louis. Frappées de cette péripétie inattendue,
elles se regardèrent en joignant les mains. Quant à Vorel, il s’était
jeté à genoux près du cadavre de l’idiot qu’il avait soulevé dans ses
bras, et il s’efforçait de retrouver en lui quelques restes de vie. En
vain ne rencontrait-il que le froid de la mort, il ne pouvait y croire;
il appelait Henri, il secouait sa tête flottante avec une rage
désespérée. Mais enfin, sûr de son malheur, il la laissa retomber sur le
plancher et se redressa avec une sorte de rugissement. Une si pénible
attente, de si longs efforts, tant de crimes, tout cela inutile! inutile
par sa faute! Il avait empoisonné son fils, et son fils mort, il
n’héritait plus! Cette affreuse pensée envahit si violemment tout son
être, qu’elle le jeta dans le délire. Il se mit à parcourir la chambre
les bras en avant, et en poussant des cris insensés. Dans son égarement,
il mêlait d’hypocrites expressions de douleur paternelle aux sincères
lamentations de la cupidité déçue! On voyait à la fois le masque et le
visage. Il pleurait son fils unique, sa seule affection; il supputait
tout haut l’héritage qui lui échappait; il s’emportait en malédictions
contre la mère Louis, contre Honorine..... Il prenait à deux, mains son
front et le heurtait contre la muraille!

Les deux femmes contemplaient ce hideux égarement avec une curiosité
épouvantée; serrées l’une contre l’autre, elles suivaient d’un regard
inquiet tous les mouvements du médecin, prêtes à appeler à leur secours.
Mais elles n’en eurent point besoin. Après avoir parcouru cinq ou six
fois la chambre en chancelant, Vorel se laissa tomber sur un fauteuil
près de la fenêtre, cacha sa tête dans ses deux mains et pleura!
C’étaient les premières larmes qu’il eût versées! La colère de la mère
Louis fut ébranlée par cette expression de douleur inattendue. Elle ne
se demanda point au juste ce que regrettait le médecin, elle ne vit que
ses pleurs. L’idée de cet innocent mort pour elle et dont le cadavre
était là avait d’ailleurs changé ses préoccupations; elle se sentit
attendrie, passa la main sur ses yeux humides; puis se retournant du
côté de Vorel qui se tenait toujours à la même place:

--Le bon Dieu a lui-même imposé le châtiment, dit-elle avec une gravité
émue; les hommes n’ont rien à faire après lui. Cachez encore un peu la
mort de votre fils; j’arrangerai tout avec les gens de justice.

       *       *       *       *       *

La mère Louis tint parole. La mort de l’idiot, déclarée seulement le
surlendemain, n’éveilla aucun soupçon, et elle affecta de recevoir Vorel
comme par le passé. Mais sortie de sa léthargie, elle avait retrouvé
toutes ses souffrances; le médecin de Balleroi, consulté le lendemain
par Honorine, déclara que ce retour à la vie était le dernier effort
d’une organisation épuisée, et annonça l’agonie pour le soir même.

La malade devina cet arrêt et s’y résigna. Comme il arrive souvent,
l’approche du moment suprême avait relevé cette nature. Dépouillée de
ses grossières passions, et domptée par la douleur, elle se montrait
plus compréhensive, plus tendre. Le prêtre et le notaire furent
appelés. La mère Louis remplit ses devoirs avec un calme digne
qu’Honorine ne lui connaissait point. Elle prit toutes les précautions
pour assurer à sa petite-fille la totalité de son héritage, régla avec
elle quelques comptes arriérés, lui donna de sages conseils, puis
sentant diminuer ses forces, elle l’embrassa plusieurs fois et entra
dans l’agonie! Celle-ci fut longue mais paisible. On eût dit un sommeil
légèrement agité. De loin en loin, la mourante rouvrait les yeux avec un
soupir, prononçait le nom d’Honorine, serrait sa main, puis retombait
dans sa somnolence oppressée. Enfin, vers le soir, sa respiration devint
plus sifflante, elle prononça des mots entrecoupés, poussa quelques cris
étouffés et mourut. Honorine qui s’était jusqu’alors contenue éclata en
sanglots. Les dernières heures de la vie de sa grand’mère avaient doublé
sa tendresse; en croyant la perdre d’abord, elle avait pleuré par
sensibilité et par devoir, mais en la perdant réellement cette fois,
elle sentit son cœur se briser. Françoise essaya de la calmer.

--Laissez-moi, s’écria-t-elle en tombant à genoux près de la morte; je
l’ai méconnue jusqu’au dernier instant, rien ne me consolera de cette
douleur!

--Madame nous permettra au moins de la partager! dit une voix railleuse
qui retentit tout à coup derrière elle.

Les deux femmes se retournèrent en même temps et demeurèrent frappées de
stupeur devant Arthur de Luxeuil!



XXVI

Les droits du mari.


Quelque imprévue qu’elle pût paraître, l’arrivée du mari d’Honorine
n’avait rien qui dût la surprendre. Sorti depuis peu de prison, grâce à
l’intervention de quelques amis, il avait appris la maladie de la mère
Louis, et prévoyant la possibilité d’un prochain héritage, il était
parti sans retard pour les Motteux, où il arriva quelques instants après
la mort de la vieille paysanne. Cette mort réalisait des espérances trop
longtemps caressées pour ne pas être accueillie avec transport. Dès le
lendemain, après la cérémonie funèbre, du Luxeuil se rendit chez le
notaire afin de l’interroger sur la fortune laissée par la mère Louis et
sur ses dispositions testamentaires. Pendant ce temps, Honorine restée
seule dans la chambre mortuaire, priait et pleurait. Tout ce qui
frappait ses regards entretenait son affliction. Après avoir remis en
place chaque chose, par une habitude machinale, comme si celle qui
n’était plus là devait y revenir, elle s’arrêta avec un tressaillement
devant cette alcôve vide, dont le funèbre désordre entretenait ses
souvenirs douloureux!... Dans ce moment de Gausson ouvrit doucement la
porte. A sa vue, elle poussa une exclamation involontaire et lui tendit
les mains avec cette expression plaintive et suppliante des enfants qui
demandent secours. Le jeune homme courut à elle.

--Ah! je viens de savoir seulement ce que vous aviez souffert, dit-il,
Françoise m’a tout appris, et je suis accouru!...

--Elle est morte! murmura Honorine qui ne pouvait penser à autre chose.

--Mais vos amis vous restent! reprit de Gausson qui baisait avec une
passion attendrie les mains qu’il tenait, et si la mort vous a enlevé
votre protectrice, un heureux hasard vient de vous rendre un protecteur;
le duc de Saint-Alofe est libre.

--Se peut-il?

--Marc a reçu une lettre de lui, d’abord adressée à Paris, puis
retournée à Trévières où il l’a trouvée. Le duc se cache dans le
département voisin.

--Ah! je veux qu’il vienne ici, près de nous, dit vivement la jeune
femme: vous irez le chercher, Marcel.

--Je le souhaite, mais songez que sa liberté tient au secret de sa
retraite.

--Ne peut-il se cacher aux Motteux?

--Vous oubliez qu’il est connu de M. de Luxeuil.

Honorine tressaillit.

--Ah!... je n’y pensais plus, dit-elle en pâlissant... oui... Nous ne
sommes pas seuls... mais M. de Luxeuil repartira bientôt, sans doute.

--Dieu le veuille.

Elle le regarda.

--Avez-vous donc quelque nouveau sujet de crainte? demanda-t-elle
vivement; Marcel, au nom du ciel, répondez; vous savez quelque chose?

--Rien, répliqua le jeune homme, mais je tremble...

--Et pourquoi?

--Parce que tout à l’heure, en venant ici, j’ai aperçu M. de Luxeuil
causant avec le médecin.

--M. Vorel?

--Je ne doute plus que ce misérable ne soit l’ennemi caché dont Marc
venait vous dénoncer la présence; lui seul a pu surprendre notre
correspondance, et s’il en parle à votre mari!...

--Ah! vous me faites trembler, interrompit Honorine épouvantée... Il
parlera, n’en doutez point... et quand M. de Luxeuil saura... Vous ne
pouvez rester ici, Marcel; je veux que vous partiez sur-le-champ...

--Que dites-vous! fuir au moment du danger...

--Il le faut! il le faut!

--C’est impossible, Honorine! Songez à ce que vous me demandez!

--Écoutez! interrompit la jeune femme en baissant subitement la voix et
imposant silence des deux mains.

C’était Arthur que l’on entendait parler dans l’escalier, où il donnait
quelques ordres.

--Il va vous trouver ici! continua-t-elle épouvantée.

--Ne puis-je m’échapper...

--Par ce côté, vous le rencontrez...

--Mais là?

--Ah! oui... vite, le voici...

Elle fit entrer précipitamment de Gausson dans la chambre voisine, ferma
la porte et retira la clef. Au même instant de Luxeuil parut à l’entrée.

--J’use des priviléges de la campagne, dit-il en s’inclinant légèrement;
j’entre sans dire: gare! Madame excusera, j’espère, ma liberté.

--Vous avez sans doute... à me parler? demanda Honorine troublée.

--Je ne me serais point, sans cela, permis de me présenter, fit observer
Arthur, qui semblait n’avoir d’autre but que de faire ressortir, par une
politesse affectée, ses intentions impertinentes; mais Madame doit
comprendre qu’après une aussi longue séparation ce n’est point trop
d’une entrevue de quelques instants. Je tâcherai, du reste, de
l’importuner peu de temps.

Honorine parut vouloir prendre acte de cette dernière promesse en
restant debout, une main appuyée sur le dossier de la chaise qu’elle
avait instinctivement avancée; mais il était évident qu’Arthur, malgré
sa protestation de laconisme, désirait s’expliquer avec détail: car,
prenant lui-même un siége, il invita du geste Honorine à s’asseoir. Elle
parut hésiter.

--De grâce souffrez que nous nous expliquions à l’aise, reprit-il avec
insistance; on ne cause guère debout qu’au théâtre; et nous sommes ici
chez nous, jouant la comédie sans témoins et pour notre propre compte.

Honorine s’assit. Il y eut une courte pause, puis Arthur reprit:

--Mon intention n’est point de vous reparler des débats qui se sont
autrefois élevés entre nous, Madame; nous avions entrepris tous deux une
lutte folle, et que votre départ a heureusement interrompue; je reviens
aujourd’hui complétement transformé, et comme on eût dit autrefois,
l’_olivier à la main_. J’ose espérer que vos intentions ne sont pas
moins pacifiques.

--Je n’ai jamais cherché ni souhaité la lutte, Monsieur, répliqua
Honorine, qui ne comprenait point encore où il en voulait venir.

--Alors nous ne pouvons manquer de nous entendre, continua de Luxeuil.
En définitive, nous nous sommes beaucoup tourmentés l’un l’autre, et
pourquoi? Parce que nos goûts étaient différents, nos principes
contraires! Comme si le monde n’était point assez grand pour deux
volontés! Aussi ai-je fait depuis de sages réflexions, et suis-je arrivé
à cette opinion, que le mariage était une auberge où l’on devait
profiter des bénéfices de l’association sans s’imposer les gênes de
l’intimité. Il me semble que ma définition doit obtenir votre
approbation.

--J’attends... le but de ces explications, Monsieur, dit Honorine, qui
se sentait malgré elle glacée du ton froidement persiffleur d’Arthur.

Celui-ci s’inclina.

--Ah! le but, reprit-il; en effet, je m’aperçois que je me suis laissé
emporter aux développements philosophiques, et je vous remercie, Madame,
de me rappeler au fait. Le but, le voici. La mort de madame Louis vous
laisse un héritage suffisant pour réparer les brèches faites à votre
fortune par les nécessités du passé. Grâce à lui, vous pouvez reprendre
des habitudes auxquelles vous n’eussiez dû jamais renoncer; je viens, en
conséquence, vous arracher à votre exil pour vous rendre, dans le monde,
le rang qui vous est dû.

Honorine releva vivement la tête.

--A moi? s’écria-t-elle; ah! je n’ai d’autre ambition que la retraite,
Monsieur, et rien ne pourra m’obliger à recommencer une vie à laquelle
je dois mes plus cruels souvenirs. J’apprécie, du reste, comme je le
dois, votre démarche!...

--Pardon! vous n’en devinez évidemment qu’une partie, fit observer de
Luxeuil tranquillement. Vous avez compris que je voulais profiter de
votre nouvelle opulence; c’est effectivement un privilége que je tiens
du code, et j’ai toujours professé un respect aveugle pour les lois...
quand elles sont faites à mon profit. Mais j’aurais pu jouir de ces
avantages en vous laissant ici par un compromis amiable, et je l’aurais
fait sans aucun doute si je n’avais besoin de votre retour à Paris.

--Que voulez-vous dire, Monsieur? demanda Honorine stupéfaite de cette
étrange franchise.

--Mon Dieu! c’est chose humiliante à déclarer, reprit Arthur; cet aveu
va vous donner sur moi d’immenses avantages: mais maintenant je suis
franc, par paresse... Depuis votre départ, ma réputation est devenue
détestable. Un mari peut mal vivre avec sa femme; c’est la chance
commune, l’état normal; mais vivre séparés!... cela a quelque chose de
choquant. Le monde, qui ne s’inquiète pas du mal, condamne tout ce qui a
l’apparence du désordre! puis, le moyen, quand on est seul, de tenir une
maison, de donner des fêtes, de garder enfin son rang avec quelque
éclat? Depuis un an, je suis descendu, malgré moi, au rôle de
célibataire; on m’a adressé des invitations que je ne puis rendre; mon
hôtel est désert; je vis au foyer de l’Opéra et au café de Paris. Tout
cela était parfait, il y a cinq à six ans; mais je me fais un peu vieux
pour continuer ce personnage de garçon; il est temps de prendre une
position plus grave, de devenir sérieusement chef de maison, et, comme
pour cela il me faut une femme, j’ai dû penser naturellement à la
mienne.

--Je ne puis regarder une pareille explication comme sérieuse, Monsieur,
dit Honorine glacée par ce cynisme moqueur, et j’aime encore à croire
que vous ne persisterez point dans une intention... qui ne peut être
qu’une menace.

--Mon Dieu! pourquoi ne pas achever votre pensée, reprit de Luxeuil
d’un ton souriant; vous regardez mes prétentions comme une ruse.

--Monsieur!...

--Vous croyez que je parle de vous conduire à Paris afin de vous forcer
à racheter le droit de demeurer ici? Je suis étonné que vous ne m’ayez
point encore demandé pour quelle somme je consentirais à vous laisser
dans votre solitude.

--Eh bien! je vous le demande! s’écria la jeune femme poussée à bout.

--Décidément, Madame, vous me forcerez à me mettre au rang des maris
_incompris_, dit Arthur ironiquement; je suis véritablement contrarié de
ne pouvoir vous convaincre que je tiens non-seulement à votre fortune
mais à vous-même.

Honorine fit un mouvement.

--Oh! ne donnez point trop d’étendue à mes prétentions, reprit de
Luxeuil avec un accent incisif; ce que je demande, c’est seulement une
_apparence_! Je n’ai point le téméraire espoir d’obtenir davantage.
Toute liberté sera laissée à vos sentiments, à vos habitudes, à vos
actes, et, pour n’avoir jamais à revenir sur un sujet pareil, je me
permettrai un simple avis.

--Quel avis, Monsieur?

--Celui de mettre plus de prudence, Madame, dans des relations qui ont
tout intérêt à se déguiser; de ne point confier aux arbres une
correspondance qui pourrait être surprise; de choisir enfin pour vos
rendez-vous du matin un lieu qui ne soit point ouvert à tout venant.

Au premier mot prononcé par Arthur, la jeune femme avait tressailli,
puis elle devint très-pâle.

--Je m’attendais à ces accusations... balbutia-t-elle; mais quelles que
puissent être vos préventions, Monsieur, je puis vous affirmer...

--De grâce! pas de serments! interrompit de Luxeuil; je ne vous ai
adressé ni questions, ni reproches: j’ai seulement hasardé un conseil!

--Non, s’écria Honorine, bouleversée par ce calme sardonique, dont elle
ne pouvait comprendre la cause; non, ce n’est point un conseil! Ah!
votre froide raillerie cache quelque piége, Monsieur; montrez-le, quel
qu’il soit; que voulez-vous enfin, parlez! Si c’est une part de cet
héritage que Dieu m’a donné dans sa colère, prenez-la; mais si c’est mon
repos, ma liberté, n’espérez point que je vous les livre; je ne
reprendrai point une chaîne dont vous m’avez fait une flétrissure; je ne
feindrai point un pardon que je n’ai point accordé; je ne veux point de
la paix que vous me proposez, et si vous n’en avez point d’autre, c’est
moi qui demande la guerre.

--A la bonne heure, dit de Luxeuil en frappant le plancher de sa badine.
Je vous reconnais enfin, Madame; vous voilà telle que je vous aime;
audacieuse par irrésolution et menaçante par peur! seulement je dois
m’étonner de la lenteur de votre intelligence pour ce qui me concerne.
Vous me demandez pourquoi je vous parle si tranquillement de votre amour
pour M. de Gausson? moi je vous demande, Madame, comment j’en pourrais
parler autrement? Faut-il donc m’indigner de ce qui me sert?

--Je ne vous comprends pas, Monsieur.

--Autrefois, Madame, j’étais l’offenseur, j’avais tout à craindre;
aujourd’hui je suis l’offensé, et c’est à vous de trembler! vous êtes
désormais à ma merci. Je sais où vous frapper. Ah! vous avez longtemps
abusé de vos avantages, c’est à mon tour enfin. Maintenant, Madame, au
moindre geste vous devrez obéir: quand je vous dirai de venir, vous
viendrez, car, au premier refus, moi, votre mari, votre maître, je puis
aller trouver celui que vous aimez... le tuer... et le monde dira que
j’ai bien fait. Oh! tout est changé; vous avez perdu ce talisman qui
vous défendait; aujourd’hui mon honneur est pour moi une épée avec
laquelle je puis égorger votre bonheur. Faites-vous donc humble et
patiente, si vous ne voulez savoir ce qu’il y a de tristesse dans un
cœur de veuve!

A mesure que de Luxeuil parlait, Honorine devenait plus pâle. Elle
comprenait enfin et elle demeurait égarée d’épouvante. Ce fut seulement
au dernier mot prononcé qu’elle se leva avec un cri.

--Ah! c’est horrible, dit-elle éperdue...

--C’est simplement raisonnable, répliqua Arthur en se levant à son tour.
Remarquez que le hasard pouvait vous donner un mari sans usage, qui eût
pris tout de suite la chose au tragique et ne vous eût point laissé
d’alternative. Moi, au contraire, je suis comme le Dieu de M. Tartuffe,
j’admets _les accommodements_. Tant que vous resterez sur le pied de
paix, M. de Gausson ne cessera point d’être de mes amis; comme Mécène,
je dormirai pour Auguste; mais à la première révolte, je vous avertis
que je me réveille, et alors malheur à qui aura compromis la femme de
César!

--Ainsi, s’écria la jeune femme révoltée, vous croyez à ma honte et vous
l’acceptez à l’amiable... par compromis! Ah! je ne vous croyais pas
descendu si bas.

--J’ai dû vous suivre, Madame, répliqua ironiquement de Luxeuil.

--Et vous avez espéré que j’accepterais cette transaction inouïe, reprit
Honorine, chez qui le dégoût faisait taire la peur. Vous avez pensé que
j’achèterais de vous le droit du déshonneur. Non, Monsieur, non; quoi
que vous ayez pu croire, je ne suis point arrivée à ce point
d’abaissement; je puis me justifier de toutes les accusations portées
contre moi; loin de craindre la vérité, je la veux, je la demande.

Arthur l’interrompit d’un geste.

--Alors, veuillez me remettre la clef de cette porte, dit-il, en
montrant la chambre dans laquelle de Gausson se trouvait enfermé.

Honorine changea de visage. Dans son élan d’indignation, elle avait
oublié un instant qu’il était là.

--Donnez, répéta de Luxeuil plus vivement, car je me lasse enfin de ce
débat; puisque vous désirez la vérité, moi aussi je veux la connaître.

Il avait fait un pas vers la porte, Honorine s’y appuya suppliante et
éperdue.

--Ah! vous étiez averti, dit-elle; vous saviez que M. de Gausson était
ici.

--Ainsi, vous en convenez? interrompit Arthur qui la tenait palpitante
sous son regard.

--N’en concluez rien contre lui ni contre moi, Monsieur; Dieu sait que
le hasard a tout fait; que cette visite n’avait rien qui ne pût
s’avouer; mais je vous savais prévenu par M. Vorel... J’ai craint une
première explication, c’est le seul motif qui nous ait décidés... le
seul, je vous le jure.

M. de Luxeuil tendit la main.

--La clef, Madame.

--Écoutez-moi, Monsieur, je vous en conjure, écoutez-moi, dit la jeune
femme épouvantée et dont les idées se troublaient, si ce n’est par
confiance que ce soit par pitié pour moi, par respect pour vous-même.
N’en venez point à un éclat honteux et inutile.

--Je vous ai offert un moyen de l’éviter, fit observer de Luxeuil;
consentez à ce que j’exige, et à cette condition je me retire.

La jeune femme fit un effort.

--Eh bien... bégaya-t-elle, je vous demande, Monsieur, quelques
heures...

Arthur la regarda.

--Un autre refuserait de laisser échapper une occasion aussi favorable,
dit-il; mais je veux vous prouver jusqu’au bout mon désir de
conciliation... d’autant que je suis assez fort pour me montrer
généreux. Je me retire; mais je reviendrai demain. D’ici là, tâchez
d’accoutumer votre esprit aux conditions que je vous propose; elles
n’ont rien de dur; vous le verrez à la pratique; ce plan qui vous
effarouche ressemble au péché; on s’y décide difficilement, puis on y
persévère avec délices. Pensez-y.

Il la salua avec une politesse railleuse et sortit. Dès que le bruit de
ses pas eut cessé de se faire entendre, Honorine ouvrit vivement la
chambre dans laquelle s’était caché de Gausson. Il ne s’y trouvait plus!
Elle courut à la fenêtre ouverte et aperçut, au-dessous, la trace de ses
pieds profondément empreinte dans le sol. La crainte d’être découvert et
de la compromettre l’avait sans doute décidé à cette fuite périlleuse.
Honorine descendit rapidement, espérant savoir de Françoise ce qui
s’était passé; mais celle-ci n’était point à la ferme. Elle courut à la
maison du garde que la grisette habitait, et la trouva fermée..... Il
fallut revenir aux Motteux sans avoir rien appris. Ce fut seulement
plusieurs heures après que Françoise reparut. Elle venait de Vertbec, où
de Gausson était arrivé sain et sauf. Un long entretien avait eu lieu
entre lui et Marc, et ce dernier devait attendre Honorine à la maison du
garde-forestier vers le déclin du jour. Bien qu’elle ignorât le motif de
cette entrevue, la jeune femme s’y rendit, à l’heure indiquée. Honorine
avait espéré trouver Marcel chez Françoise, mais le chouan y était seul.
Il avait changé ses haillons contre un costume bourgeois d’une propreté
recherchée. La jeune femme voulut l’instruire de ce qui s’était passé
entre elle et de Luxeuil; il l’interrompit.

--M. de Gausson m’a tout appris, dit-il; je viens pour vous secourir.

--Vous le pouvez donc? s’écria Honorine; ah! si vous avez un moyen,
parlez.

--Lisez d’abord cette lettre.

La jeune femme prit la lettre qu’il lui présentait; c’était l’écriture
de Marcel! Elle l’ouvrit et lut:

     «J’étais là, Honorine, et jusqu’au moment où il vous a demandé la
     clef, j’ai tout entendu! C’est alors seulement que la crainte de
     confirmer ses soupçons par ma présence, et de lui donner un nouvel
     avantage contre vous, m’a décidé à partir!

»Oui, j’ai tout entendu! Maintenant je connais ses projets: je les
     comprends; je sais ce qu’il doit, ce qu’il peut oser! Ses menaces
     ne sont point de vaines suppositions; tout ce qu’il vous a dit, il
     le fera!

»Ainsi je deviendrais pour lui un moyen de persécution! Il vous
     forcerait à racheter ma vie par une odieuse soumission! Ah! mon
     premier mouvement à cette pensée a été de courir pour provoquer
     moi-même la rencontre dont il vous menace; votre souvenir m’a
     arrêté. Quel que soit le résultat d’une lutte entre M. de Luxeuil
     et moi, elle vous sera également fatale, car le monde ne voudra
     voir en nous qu’un mari et un amant... Vainqueur ou vaincu, je vous
     perdrais donc toujours, et je n’aurais réussi qu’à vous flétrir!

»Comprenez-vous, Honorine; moi qui ai le saint amour d’un frère,
     moi qui, pour conserver l’auréole de pureté qui vous couronne,
     donnerais dix fois ma vie, penser que je pourrais vous laisser avec
     un honneur soupçonné! Non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas.
     J’aurais voulu n’avoir à donner que mon sang; c’est ma joie, mon
     espoir que l’on demande, je ne balance pas.

»Quand vous recevrez cette lettre, Honorine, je serai parti!»

--Parti! s’écria la jeune femme en s’interrompant et en regardant Marc.
C’est impossible!

--Lisez, répéta doucement ce dernier.

Elle chercha l’endroit auquel elle s’était arrêtée, et reprit:

     «Soyez donc désormais sans crainte; moi absent, les menaces de M.
     de Luxeuil deviennent vaines; il n’a plus d’armes contre vous.
     Toutes les recherches pour me trouver seraient inutiles; j’aurai
     fui trop loin et pour toujours!

»En écrivant ces mots, je sens mon cœur qui se brise... mais il
     le faut. Ainsi, du moins, vous redeviendrez libre; vous serez
     maîtresse de votre présent, de votre avenir. Vous resterez honorée
     autant que pure!... Mon but sera atteint. Dieu décidera du reste.

»Adieu, vous dont j’emporte le souvenir comme un talisman; vous à
     qui je dois tant d’innocentes joies et de consolations sans
     remords; adieu, mon amie, ma sœur! Quelque épreuve ou quelque
     bonheur que vous garde l’avenir, pensez à moi sans tristesse, mais
     ne m’oubliez pas.

RIGHT
»Marcel.»

Les larmes avaient gagné Honorine; elle put à peine lire les dernières
lignes tracées par de Gausson, et quand elle les eut achevées, elle les
pressa sur ses lèvres en sanglotant. Marc respecta cette douleur qu’il
semblait partager, et laissa passer quelques instants avant de reprendre
la parole. Enfin, il s’approcha de la jeune femme et lui dit d’un accent
ému:

--M. de Gausson a pris le seul parti qui fût sage, Madame; mettez autant
de courage à accepter son sacrifice qu’il en a mis à le faire. Sa seule
récompense maintenant est de penser qu’il a assuré votre repos. Songez à
ce qu’il souffrirait s’il voyait votre affliction.

--Parti! répéta Honorine, qui ne pouvait détacher son âme de cette
pensée.

--Il vous a expliqué pourquoi il le faisait.

--Oui... oui; mon Dieu! Oh! j’ai compris... mais... parti!...

--Pourquoi vous acharner à cette pensée?... Songez plutôt à ce qu’il
faut faire pour que ce départ ne soit point inutile. Vous le devez à
vous-même... vous le devez à M. Marcel.

--Comment? que faut-il encore? demanda Honorine émue par ce dernier
argument.

--Si vous restez ici, reprit Marc, vous ne pouvez empêcher M. de Luxeuil
d’y demeurer également, la loi l’autorise, et il est à craindre qu’il
n’use de ce droit pour essayer mille persécutions.

--Mais si je pars, reprit la jeune femme, ramenée au sentiment de sa
position, ne peut-il courir à ma poursuite, me forcer de le suivre?

--C’est un privilége écrit dans le code, mais auquel on a dû renoncer
dans la pratique, fit observer Marc; rien ne vous oblige d’ailleurs à
faire connaître votre retraite; un homme d’affaires muni de votre
procuration peut régler tout ce qui concerne l’héritage de madame Louis,
et lui seul saura où vous trouver.

--Alors je partirai.

--Je venais vous l’offrir; toutes les précautions sont prises pour qu’il
soit impossible de suivre nos traces, et nous pouvons quitter ce soir
même les Motteux.

--A l’instant, je suis prête.

--Vous vous en allez! s’écria Françoise, et moi! vous ne me laisserez
point ici sans vous!

Honorine l’embrassa.

--Non, non, dit-elle; tu nous suivras.

--Pardon, interrompit Marc; mademoiselle Françoise fait partie de notre
plan; mais elle ne peut venir avec nous! Une femme qui conduit un enfant
se remarque trop facilement; elle servirait à mettre sur nos traces,
tandis qu’elle peut aider à les faire perdre.

--De quelle manière?

--Qu’elle prenne ce soir la diligence de Paris; on s’apercevra en même
temps de sa disparition et de la vôtre, on ne doutera point que vous ne
soyez parties ensemble; et les recherches se feront dans cette
direction, tandis que nous en prendrons une autre.

--Laquelle?

--Celle de Coutances. Arrivée à Paris, mademoiselle Françoise retournera
à son ancien logement, et j’irai l’y prendre dès que nous aurons trouvé
une retraite.

La grisette et Honorine tombèrent d’accord que c’était le moyen le plus
sûr. Après être convenue de tous les détails, Honorine regagna la ferme,
assista au repas du soir et se mit au lit; mais, une fois tout le monde
endormi, elle se releva, descendit avec précaution et trouva Marc à la
porte de l’aire.

--Venez, dit celui-ci en enveloppant la jeune femme dans un manteau
qu’il avait apporté; M. de Gausson m’a laissé son cabriolet qui nous
attend au bout de l’avenue.

--Et Françoise? demanda-t-elle.

--Partie depuis deux heures; mais vite, vite! si par hasard quelqu’un
nous rencontrait, tout serait perdu.

La jeune femme le suivit en pressant le pas. Seulement, arrivée au
carrefour du chemin qui conduisait aux Motteux, elle se retourna; un
rayon de lune glissait doucement sur le toit de chaume de la ferme, et
le vieux château masquait l’horizon de sa masse délabrée. Honorine
entendit de loin le mugissement des bœufs dans les étables, et la
vieille girouette de la chapelle qui criait sur son axe de fer; son
cœur se serra, elle sentit une larme gonfler sa paupière, et appuyant
une main à ses lèvres elle envoya un baiser d’adieu à cette habitation
où elle avait tant souffert et tant aimé! Le cabriolet avait été caché
par Marc à l’entrée du taillis; tous deux y montèrent et prirent un
chemin de traverse qui aboutissait à la route d’Isigny. Il les
conduisit, au bout de quelques instants, sous les murs du jardin de M.
Vorel. En apercevant, dans l’ombre, le pignon aigu et étroit du manoir,
la jeune femme ne put se défendre d’un frémissement intérieur. Le regard
de Marc s’arrêta également sur la demeure isolée.

--Voilà sa tanière, murmura-t-il.

--Heureusement qu’il ne peut nous voir! dit Honorine dont la voix
tremblait; il dort maintenant.

--Ah! vous croyez donc qu’un pareil homme peut dormir? demanda Marc.

--Que ferait-il... à cette heure!...

--Je voudrais le savoir!

Un cri sourd venant du manoir sembla lui répondre. Il redressa la tête
en retenant les rênes.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Passons vite! passons vite!... s’écria Honorine glacée.

Il prêta encore l’oreille; mais tout était silencieux. Après un court
moment d’hésitation, il fouetta le cheval qui tourna brusquement le mur
de clôture, et quelques minutes après ils roulaient sur la route
d’Isigny. Cependant, le cri qu’ils avaient entendu n’était point une
illusion de leurs sens, et avant de continuer notre récit nous devons
instruire le lecteur de ce qui se passait au manoir.



XXVII

La punition.


En revenant de la cérémonie funèbre, Vorel avait ordonné à la Sureau de
se rendre à la ferme où l’on pouvait avoir besoin d’elle, et lui
recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prétexte
pour rester sans témoins. Après les coups terribles qui venaient de le
frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Obligé de
maintenir devant la foule le masque de douleur résignée qu’il avait
adopté, il le sentait près de tomber malgré tous ses efforts; il avait
épuisé le reste de sa patience et de son courage; il éprouvait, comme le
tigre blessé, le besoin de rugir sa douleur.

On croit les hypocrites à l’abri des ferventes passions, parce qu’on ne
voit que le dehors fardé qu’ils montrent; mais qui pourrait lire au fond
de ces âmes sans issues demeurerait frappé de stupeur. Oh! si l’on
savait ce qui s’agite de tempêtes sous ces surfaces paisibles, quelles
flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrière ces
sourires! Malheureux damnés qui brûlent et doivent conserver la face des
anges! quelles que soient les passions, quand elles s’épanchent, elles
peuvent donner une âcre et fiévreuse jouissance, une ivresse de quelques
instants! mais renfermer en soi-même tous les venins corrosifs, couver
ses désirs comme une nichée de serpents, et, à mesure qu’ils
grandissent, laisser ronger un morceau de son cœur pour leur donner
place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire
l’emportement de l’hypocrite qui éclate enfin? qui pourrait résister à
ses tempêtes grossies et renfermées; comment arrêter la colère tant de
fois remise?

Vorel l’éprouva pour lui-même. Resté seul, il ferma les portes et les
fenêtres par un reste de prudence, comme si l’habitude de son rôle
appris ne pouvait l’abandonner entièrement au plus fort de sa passion;
puis, laissant un libre cours à son désespoir furieux, il se mit à
parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris
mêlés de blasphèmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de
retour à jamais, et ne pouvoir même se venger sur quelqu’un de ce
désastre! Rester malgré lui dépouillé, inoffensif, muselé; cette idée le
rendait fou! Aussi après avoir tout bouleversé, s’arrêta-t-il avec un
rugissement de colère désappointée. Ces objets inanimés sur lesquels
s’exerçait sa furie ne pouvaient l’assouvir; ils ne sentaient pas ses
coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura
debout devant son bureau, les mains crispées, les lèvres convulsives et
écumantes. Mais tout à coup son regard s’arrêta sur un papier plié en
forme de lettre et qui y avait été sans doute déposé par la Sureau en
son absence. Il le saisit, en regarda l’écriture qui lui était inconnue,
et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:

      «Monsieur Vorel,

»J’ai à converser avec vous pour plusieur choses qui vous
     intéresse; mais comme j’ai queq’raisons pour ne pas paraître dan le
     pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bonté de laissé la
     petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir
     que je suis là.

RIGHT
»Jacques.»



Le médecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pénétrer le sens.
Pour oser revenir vers lui après ce qui s’était passé, il fallait que le
Parisien eût un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu’il fût, du
reste, Vorel résolut de le connaître. La passion qui le dominait faisait
taire sa prudence accoutumée. Il avait une vague espérance que ce
Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de réparer son échec ou
du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments où les
âmes corrompues cèdent à je ne sais quel délire du mal et arrivent à
aimer le crime pour lui-même. Vous avez vu après les pluies d’orage la
terre subitement inondée de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux
essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes brisés, les fleurs
flétries; tout ce que le sol recélait dans son sein de vénéneux ou
d’horrible apparaît et cache le reste! La tempête qui venait d’agiter le
cœur du médecin y avait opéré le même prodige. Toutes les haines
acharnées, tous les désirs infâmes, toutes les espérances criminelles
avaient surgi et se tordaient à sa surface.

Après avoir regardé de nouveau la date du billet afin de s’assurer que
le rendez-vous était bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin,
ouvrit la petite porte désignée par Jacques, puis regagna la maison. Il
se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin, à la
fenêtre ouverte pour entendre le signal annoncé. Mais tout à coup il lui
sembla que l’on montait l’escalier. Il se rappela alors qu’il n’avait
point fermé, en dedans, la porte de la maison, courut à celle du palier
et heurta le Parisien.

--Vous deviez m’avertir de votre arrivée, dit-il brusquement; pourquoi
ne l’avoir point fait?

--Je vous ai aperçu du dehors, répliqua Jacques. Alors j’ai pensé que je
pouvais monter.

--C’est une imprudence, un domestique eût pu vous rencontrer.

--Y a pas de danger, reprit le Parisien d’un air singulier; personne ne
m’a vu; nous pourrons causer sans être dérangés.

--Qu’avez-vous à me dire?

Avant de répondre, le Parisien, qui avait réussi à entrer dans la
chambre, promena un regard rapide autour de lui.

--Ce que j’ai à vous dire, répéta-t-il, ça demande pas mal
d’explications, vu qu’il s’agit d’une affaire _conséquente_.

--Venez-vous recevoir mes remerciements de ce que vous avez fait il y a
trois mois? demanda le médecin.

--Eh bien quoi! répliqua Jacques insolemment, est-ce notre faute si cet
animal de Romain ne sait pas travailler! Dire qu’à trois ils n’ont pas
pu noyer une femme! Si j’avais supposé la chose, j’aurais donné un coup
de main.

--Vous vous y étiez engagé et vous avez reçu le paiement de ce que vous
n’aviez point fait.

--Qué’q’ chose de chenu! reprit Jacques; trois cents _balles_ pour un
extrait mortuaire qui devait faire de vous un _milesoudier_
(millionnaire), comme ils disent dans le pays.

--C’était plus qu’il ne vous était dû, puisque vous avez eu la
maladresse de tout manquer.

--La maladresse! répéta Jacques évidemment blessé; facile à dire, quand
on n’a qu’à regarder les coups. Mais lorsqu’il faut mettre la main à la
pâte!... C’est comme aux cartes, voyez-vous; on a beau bien jouer, faut
la chance. Eh bien, c’était la petite qui l’avait; à preuve que vous
n’avez pas mieux réussi que nous.

--Moi!

--Oui, dans votre second essai.

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Jacques jeta au médecin un regard effrontément narquois.

--Vrai! dit-il; eh bien, c’est que vous avez la mémoire courte, pour
lors. Je veux dire, bourgeois, qu’en voyant l’affaire manquée avec la
dame de Paris, vous avez voulu, comme on dit, tirer d’un autre tonneau.
Vous vous êtes débarrassé de la mère Louis.

--Moi!

--Avec l’espérance qu’on soupçonnerait sa petite-fille.

Vorel affecta de sourire en haussant les épaules.

--Et c’est pour me faire ce conte ridicule que vous êtes venu?
demanda-t-il sèchement.

--Ridicule, c’est possible, répliqua le Parisien; mais, en tout cas, je
n’en suis pas l’inventeur: l’honneur en appartient à un particulier qui
a été aux premières loges pour voir l’affaire; c’est le juge de paix du
canton.

Cette fois le médecin ne put réprimer un tressaillement.

--Tu mens, misérable! s’écria-t-il vivement; M. Beaumont n’a pu dire...
Comment le saurais-tu d’ailleurs?

--De fait, c’est un hasard, reprit Jacques; je me trouvais dans la
voiture de Saint-Lô avec deux voyageurs, et comme j’avais entendu dire
qu’un d’eux était juge, je dormais pour me donner une contenance, quand
j’ai entendu ces messieurs, qui parlaient bas, prononcer le nom de
madame Louis; alors j’ai ouvert les oreilles tout en continuant à
ronfler, et M. Beaumont a raconté ce qui s’était passé à la ferme.

--Et il... il a exprimé des soupçons.

--Il disait qu’il y avait eu, sans aucun doute, du poison de donné.

--L’autopsie de la mère Louis a prouvé le contraire.

--C’est bien ce qui l’embarrassait, reprit le Parisien; mais tout en
les écoutant parler, j’ai fait, moi, une réflexion.

--Laquelle?

--C’est qu’il y a eu deux morts, celle de la fermière et celle de votre
fils.

--Eh bien?

--Eh bien, je me suis dit que si la première était naturelle, on pouvait
bien avoir aidé à la seconde!

Vorel pâlit.

--En tout cas, il y aurait donc que’q’ chose qui ne serait pas conforme
aux réglements, continua Jacques les yeux fixés sur son interlocuteur;
que’qu’ manigance dans laquelle vous vous trouvez fourré.

--Après? dit le médecin.

--Après, j’ai pensé que ça vous serait nécessairement désagréable qu’on
éclaircît la chose, et je suis, en conséquence, venu pour vous avertir.

Vorel qui tenait la tête baissée, la releva brusquement.

--C’est-à-dire que tu veux me proposer d’acheter ton silence?
s’écria-t-il.

--On achète bien la parole des avocats! fit observer Jacques d’un ton
cynique; chacun vit de son état.

--Et tu as pensé que je me laisserais effrayer par tes menaces?

--Du tout; je sais que vous n’êtes pas poltron, bourgeois, mais je sais
aussi que vous êtes raisonnable! Vous comprendrez qu’il suffirait d’une
petite lettre à la justice pour qu’on recherche de quoi votre fils est
mort, et si on trouve qu’il a avalé une boulette, faudra bien savoir si
c’est vous qui la lui avez jetée.

--Moi! s’écria Vorel; mais tu ne comprends donc pas, malheureux, que
cette mort m’enlève tout droit à l’héritage de madame Louis; qu’elle me
ruine, que je donnerais une partie des années qui me restent à vivre
pour ressusciter mon fils!

--Bah! dit Jacques, persuadé par l’accent douloureux du médecin; mais
si c’est pas vous qui avez fait le coup, pourquoi donc que vous n’avez
rien dit, alors? La justice aurait bien trouvé ceux qui avaient intérêt
à la chose.

--Intérêt! répéta le médecin frappé: il n’y avait que cette femme à en
profiter.

--La petite Parisienne! Eh bien, puisqu’elle vous prend sur les nerfs,
pourquoi ne pas lui avoir passé cette corde-là au cou?

Le front de Vorel s’éclaira subitement.

--La mère Louis morte, une explication devient impossible, murmurait-il;
toutes les circonstances accusent Honorine... elle seule trouvait
avantage à se débarrasser d’un cohéritier... Comment n’ai-je point pensé
plus tôt!... Ah! la haine est aveugle! mais il est encore temps! Oui,
quelles que soient les difficultés, j’entreprendrai cette tâche: je la
poursuivrai jusqu’au bout; j’arracherai à cette femme l’héritage qu’elle
m’a dérobé!

--Eh bien, c’est à moi que vous devrez ça, reprit le Parisien; je vous
demandais de payer pour me taire; maintenant, j’y ai encore bien plus de
droit, pour avoir parlé.

--Tu veux une récompense pour être venu me menacer, dit Vorel, à qui son
espoir avait rendu une nouvelle énergie; vide la place, drôle, je fais
déjà trop en te laissant ce que tu m’as volé.

--Prenez garde! dit le Parisien, dont le front s’était rembruni; faut
pas être ingrat avec les amis. Je pourrais dire des choses...

--Qui te perdraient sans me nuire, car tu ne pourrais appuyer les
déclarations d’aucune preuve. Cesse tes menaces qui sont ridicules, et
va-t’en.

--Pas encore, cria Jacques en se précipitant sur le médecin, qui se
sentit frappé au-dessous du bras.

Mais l’arme rencontra une côte qui la repoussa; le Parisien voulut
redoubler; Vorel lui saisit la main et se jeta sur lui à corps perdu.
La lutte se continua quelque temps entrecoupée de menaces et
d’imprécations. Vorel qui ne pouvait espérer aucun secours, faisait des
efforts désespérés; il poussa son adversaire jusqu’à la fenêtre.
Celui-ci, qui se sentait faiblir, cria:

--A moi, Moser, à moi!...

Une grande ombre se leva tout à coup des plates-bandes. Le médecin
l’entrevit. Comprenant que tout était perdu s’il donnait à un nouvel
assaillant le temps d’intervenir, il se lança contre le Parisien par un
élan suprême et le renversa sur le balcon; mais la balustrade céda avec
un craquement sinistre et tous deux tombèrent sur le perron qui se
dressait au-dessous. La tempe de Vorel alla frapper l’angle d’une des
marches; il demeura où il était tombé, sans plainte et sans mouvement.
Le Parisien se redressa avec un gémissement.

--L’Alsacien!... à mon secours!... bégaya-t-il.

--Me f’là! me f’là! dit Moser qui restait au bas du perron.

--Vite!

--J’ai beur que le pourgeois ne soit bas fini! reprit le Juif.

Et pour s’en assurer il ramassa l’arme que son compagnon avait laissé
échapper, et en effleura le visage du médecin; mais le corps demeura
immobile.

--Il a son gompte, dit-il plus résolûment; mais toi, bauvre Barisien, tu
es pien malate, dis?

--Ah! brigand! interrompit Jacques, qui faisait des efforts inutiles
pour se soulever sur les coudes; il a encore l’air de me plaindre...
quand c’est lui qui est cause!...

--Foyons, foyons... nous fageons bas! dit Moser, qui voulut le prendre
sous les bras; est-ce que tu beux bas te leffer?

--J’ai les jambes... brisées....

--Pah!... les teux?

--Oui...

Le Juif le laissa retomber sur la pierre.

--Eh pien! mais... gomment tonc que tu fas faire pour te sauffer!
s’écria-t-il.

--Faut que tu m’emmènes, reprit Jacques qui se tordait dans d’atroces
souffrances; Moser... je t’en prie... soulève-moi... porte-moi... ne me
laisse pas ici... oh! oh! Moser... rien que jusqu’à la première
maison... pourquoi ne réponds-tu pas?

Le Juif ne répondait point parce qu’il réfléchissait. Il avait compris
l’impossibilité d’emmener son compagnon, et il se demandait s’il devait
fuir sur-le-champ ou exécuter seul le projet de vol qui les avait
amenés. Effrayé de son silence, le Parisien se redressa sur le ventre:

--Scélérat! balbutia-t-il, tu veux me laisser ici..... mais, prends
garde... si tu m’abandonnes... je te dénoncerai...

--Qu’est-ce que tu tis? s’écria Moser en s’approchant.

--Oui... reprit Jacques d’un accent convulsif, sauve-moi ou je te
perdrai... aussi... je dirai... tout.

--Tu tiras rien! interrompit le Juif.

Et il plongea à deux reprises dans la poitrine de son compagnon l’arme
qu’il tenait. Celui-ci poussa un cri étouffé. Dans ce moment un bruit de
voiture retentit dans le chemin; c’étaient Marc et Honorine qui
regagnaient la route d’Isigny. Moser les laissa s’éloigner, puis entra
au manoir dont la porte n’avait point été refermée. Il n’en sortit que
deux heures après, chargé de tout ce qui pouvait être emporté, et se
dirigea rapidement vers Carantan, d’où il gagna Saint-Lô, puis Coutance
et Granville.

Cette direction n’avait point été prise par lui au hasard, il
poursuivait un projet formé avec le Parisien, et que tous deux devaient
accomplir après l’affaire Vorel. Maîtres d’une forte somme amassée par
le vol et conservée par l’économie de l’Alsacien, ils avaient résolu de
quitter la France dont le séjour leur devenait à chaque instant plus
dangereux. Moser, qu’avait enrichi l’héritage de son compagnon, persista
dans ce plan qui devait lui assurer la paisible jouissance de ce qu’il
possédait. Descendu dans une des moindres auberges de Granville, il y
rencontra le capitaine d’un petit navire portant le pavillon des
États-Unis et lui communiqua son intention. L’Américain fit un tableau
si séduisant de son pays, où l’on ne s’informait du passé de personne,
et où chacun était classé d’après ce qu’il apportait de dollars, que le
Juif se laissa persuader de le suivre. Tout ce qu’on lui disait
réalisait, en effet, son idéal. Possesseur désormais d’un capital
_honnête_, il pouvait rentrer dans la vie régulière, et appliquer au
commerce permis les capacités jusqu’alors employées aux industries
défendues. Il se voyait déjà citoyen estimé d’un grand État, et
exploitant cette estime comme un escompte de son capital; défenseur de
l’ordre établi, maintenant qu’il y avait trouvé sa place, et trouvant
tout bien dès qu’il ne se trouvait plus mal. Il songeait même à
reprendre une religion pour être plus respectable et à louer un commis
qui sût l’orthographe à sa place. Bercé par ces rêves charmants, il
s’embarqua dans la chaloupe américaine pour aller rejoindre le navire
prêt à mettre à la voile. Comme il débordait, une petite barque glissa
près de la sienne, et il aperçut à l’arrière un homme déjà vieux assis
près d’une jeune femme à l’air accablé; c’étaient Marc et Madame
Honorine de Luxeuil qui gagnaient le vieux manoir de la Brichaie.



XXVIII

Une recette.


On ne peut jeter les yeux sur une carte du département de la Manche,
sans remarquer la vaste échancrure creusée par la mer au sud-ouest de ce
département. Elle forme un arc régulier dont Granville et Cancale
occupent les deux extrémités. Du côté de cette dernière ville, la baie
n’a pour encadrement que les grèves basses et arides, à l’entrée
desquelles s’élève le mont Saint-Michel; mais en remontant vers le nord,
après avoir dépassé Tombelene, le rivage s’élève doucement et prend un
aspect plus riant jusqu’à ce que l’on rencontre la vallée de Sartilly,
verdoyante, ombreuse et encadrée de coteaux du sommet desquels apparaît
un des plus magnifiques paysages que l’œil puisse embrasser. C’est
dans cette vallée que se trouvent dispersées les maisons de campagne de
la bourgeoisie de Granville, riantes demeures d’été, abritées par des
bois et entourées de jardins, de vergers ou de prairies; mais la plupart
avoisinent la route d’Avranches vers l’embouchure du vallon: aux bords
de la mer elles deviennent plus rares et l’on ne trouve guère que de
pauvres fermes ou quelques maisonnettes de pêcheurs. Cependant quiconque
a côtoyé la baie doit avoir remarqué une vieille habitation bâtie au
flanc de la falaise et à moitié masquée par un bouquet de pins
rabougris. Bien que l’architecture ne permette guère d’assigner une
époque fort reculée à cette construction bâtarde, le site et l’abandon
lui ont imprimé un singulier caractère de vétusté. Le corps du bâtiment,
peu élevé, ne présente que quatre fenêtres de façade; mais deux longues
ailes qui s’étendent par derrière triplent en réalité le logement
apparent. Entre ces deux ailes commence un jardin qui se prolonge dans
une sorte de fente ouverte au milieu du coteau et qui, par une pente
insensible, va en rejoindre le sommet. Malgré l’aridité de tout ce qui
l’environne, ce jardin doit à sa position abritée du côté du nord une
fertilité dont le contraste frappe et étonne le regard. Du reste triste,
isolée, et n’ayant pour voie de communication avec la ville que les
barques de pêcheurs, la Brichaie était depuis longtemps demeurée
déserte. Depuis deux mois seulement un étranger l’habitait, sans autre
serviteur qu’une vieille paysanne chargée de garder l’habitation; et
cet étranger n’était autre que le duc de Saint-Alofe.

En quittant la maison de santé de Bel-Air, il avait mis à profit la
confidence de Marc, forcé le marquis à le laisser libre, et gagné
Granville, puis la Brichaie, dont l’isolement devait faire une sûre
retraite. C’était de là qu’il avait écrit à Marc cette lettre renvoyée
de Paris à Trévières, et dont nous avons précédemment parlé. L’arrivée
d’Honorine lui causa autant de surprise que de joie; mais celle-ci fut
bientôt tempérée par la révélation de tout ce que la jeune femme avait
eu à souffrir, et de ce qu’elle avait à craindre. Il y eut entre lui et
Marc une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier repartit
avec une procuration en blanc signée par Honorine. Son absence, qui
devait être courte, se prolongea plusieurs semaines. Le duc passait ses
journées à méditer et à écrire; la vieille paysanne, qui était sourde,
ne parlait que pour faire les questions indispensables, ou pour y
répondre; Honorine, toujours seule et silencieuse, n’avait donc d’autre
occupation, d’autre compagnie que ses souvenirs; circonstance fatale,
qui devait enraciner plus profondément sa douleur. L’activité, succédant
aux cruelles épreuves qu’elle venait de traverser, eût empêché son
esprit de se les rappeler; distraite de sa souffrance, elle eût pu
arriver à se résigner sinon à se guérir; mais l’oisiveté et la solitude
la laissèrent livrée à toute l’amertume de ses regrets; elle porta de ce
côté ce qu’il y avait en elle de force et d’ardeur; chaque semence
douloureuse laissée dans son cœur put y germer, se développer,
grandir, et quand Marc revint, il fut effrayé des progrès que le mal
avait faits pendant son absence. Pour comble de malheur, il apportait de
fâcheuses nouvelles. Irrité du départ d’Honorine, de Luxeuil avait
attaqué le testament de la mère Louis, qui, selon lui, portait atteinte
au droit d’administration que lui donnait son titre de mari, et un
procès allait se trouver engagé. Honorine dut signer de nouveaux
pouvoirs, et écrire pour se procurer les fonds nécessaires. Elle le fit
avec une répugnance nonchalante qui affligea profondément l’ancien
chouan. Elle semblait ne point comprendre la nécessité de disputer cet
héritage qu’elle eût voulu abandonner; désintéressée de la vie, elle ne
demandait qu’à ne plus entendre ses bruits et qu’à se plonger plus
profondément dans la retraite. Marc espéra vaincre cette espèce de
torpeur en peuplant et en égayant la Brichaie: il repartit donc pour
Paris d’où il revint avec Françoise et avec M. Brousmiche qui relevait
d’une maladie à la suite de laquelle on lui avait retiré sa place de
portier. A la vue de la grisette, Honorine eut en effet un élan de joie
qu’augmentèrent encore les larmes de la mère et les caresses du fils.

--Eh bien! la reconnais-tu, mon petit Jules? répétait Françoise, qui
riait et pleurait en même temps; c’est la bonne dame, ainsi que tu
l’appelais. Ah! si vous saviez comme il vous aime..... et comme il m’a
parlé de vous! C’était si souvent que quéq’fois j’en ai pris de
l’humeur... oui... j’en étais presque jalouse!

Honorine souriait attendrie et serrait l’enfant dans ses bras.

--Et pourtant j’aurais dû comprendre ça, reprenait la grisette; moi qui
trouvais si triste de ne plus vous voir et qui avais tant besoin de
ramener votre nom en causant.... Demandez à M. Brousmiche; pas vrai,
monsieur Brousmiche, que j’en rabâchais?

--C’est un terme que mademoiselle Françoise peut seule se permettre à
l’égard d’elle, répliqua le petit bossu avec sa politesse ordinaire;
mais il est certain que nous avons pris bien souvent la liberté de nous
entretenir de Madame... quoique n’ayant pas l’honneur de la connaître ni
d’être connu d’elle.

--Vous vous trompez, monsieur Brousmiche, reprit Honorine; je vous
connais depuis longtemps déjà.

Le petit bossu parut étonné.

--Croyez-vous donc que je ne sache pas ce que vous avez fait pour le
duc, pour Marc, pour Françoise? continua la jeune femme d’un accent
affectueux; nous sommes de vieux amis sans nous être jamais vus, et je
vous demande pardon de ne pas m’être encore informée de Lolo et de
Fanfan.

--Hélas! Madame, répondit le petit bossu, dont le visage s’altéra à ces
derniers mots; vous êtes trop bonne.... mais tous mes soins ont été
inutiles... cela a fini par un malheur...

--Ah! je suis désolée de vous l’avoir rappelé, interrompit gracieusement
Honorine... je voulais vous prouver seulement qu’en disant vous
connaître je ne me vantais pas! Mais, pardon, vous devez être fatigués,
je vais vous montrer les chambres que l’on a fait préparer pour vous.

Elle les y conduisit en effet; mais Françoise ne voulut prendre aucun
repos qu’elle n’eût visité le jardin, la maison et le petit bois de
sapins. Tout lui parut charmant, et, chemin faisant, elle communiqua ses
projets d’arrangements et d’améliorations. Elle déclara qu’elle aurait
une basse-cour, trouva un vieux grenier d’appentis excellent pour des
pigeons, énuméra tout ce qu’il faudrait semer dans le jardin, et finit
par déclarer que l’on pourrait avoir une couple de chèvres qui
brouteraient l’herbe rase de la dune. Brousmiche s’associait à tous ces
plans en y ajoutant quelques menus détails, toujours proposés sous la
forme du doute et toujours acceptés avec empressement par la grisette.
Mais, arrivés au bout du jardin, tous deux s’arrêtèrent pour regarder la
mer qui s’étendait à l’horizon. Le petit bossu qui l’avait aperçue, il y
avait quelques heures, pour la première fois, ne pouvait se rassasier de
la regarder et s’inquiétait de savoir d’_où pouvait venir tant d’eau_,
tandis que Françoise, plus familiarisée avec ce spectacle, faisait
observer que l’on trouvait sur les rochers des coquillages et des
crabes et que ça pouvait être encore _une ressource_. Quant à Honorine,
elle jouait avec l’enfant qu’elle élevait dans ses bras pour qu’il pût
atteindre les pommes de pin, et qu’elle conduisait sur les grèves de
sable brillant ou vers le banc de cailloux polis par la mer. C’était une
occupation nouvelle et charmante fournie à son oisiveté. Le petit Jules
qui n’avait jamais connu, pour ainsi dire, qu’elle et sa mère les
confondait dans ses expansions enfantines; il avait pour toutes deux une
part presque égale de mots tendres et de baisers. Il cessa de donner à
Honorine le nom de _la bonne dame_ pour l’appeler _l’autre maman_.

Mais là où le cœur est troublé les sources de la joie elles-mêmes
s’aigrissent. Cette affection d’enfant qui, au premier moment, avait été
pour Honorine une consolation, devint insensiblement un motif
d’amertume. En écoutant le nom qu’il lui donnait, de nouvelles
aspirations s’éveillèrent dans son âme; cette maternité adoptive lui
rappela qu’elle n’en connaîtrait jamais de plus complète; que privée des
bonheurs de l’épouse elle le serait encore de ceux de la mère; que le
ciel lui avait refusé jusqu’à cette tardive consolation donnée aux
femmes les plus éprouvées, de rajeunir et de revivre dans un être qui
est encore une part d’elles-mêmes! Oh! si à bout de tout espoir elle
avait pu du moins espérer pour son enfant! lui préparer une place dans
la vie, le voir heureux par elle et réchauffer sa vieillesse au soleil
de sa prospérité! Mais ne trouver que l’isolement dans le présent,
l’isolement dans l’avenir; n’avoir aucune raison de vivre, aucun but à
poursuivre! Cette pensée l’écrasait. Alors, au milieu de son
découragement, le souvenir de Marcel lui revenait plus douloureux. La
persuasion qu’il avait quitté la France et qu’elle ne devait plus le
revoir, la jetait dans un désespoir sans mesure; elle s’indignait de
vivre, elle appelait la mort comme une libératrice! Le duc, livré à ses
préoccupations, ne s’apercevait de sa tristesse que par intervalles;
Françoise et Brousmiche qui la voyaient tous les jours, avaient fini par
s’y accoutumer, mais Marc, dont les absences étaient fréquentes,
s’effrayait de la retrouver, à chaque retour, plus muette, plus
indifférente à tout. Il s’attrista d’abord, puis l’inquiétude succéda,
lorsqu’il vit la jeune femme pâlir et perdre ses forces. Tous les essais
tentés pour combattre cette langueur furent inutiles. Les médecins
appelés parlèrent d’_affection nerveuse_, mot vague et immense dans
lequel la Faculté embrasse tout ce qui est inconnu. Quelques-uns émirent
des doutes plus précis en prononçant le mot de phthisie! Marc, frappé
d’épouvante, voulut conduire la jeune femme à Paris, où il espérait que
la science se montrerait plus éclairée; mais il ne put l’y déterminer.
Croyant sentir l’approche d’une mort qu’elle souhaitait, Honorine se
déclara incapable de quitter la Brichaie et supplia de ne point exiger
d’elle un effort inutile.

Marc, désespéré, employa en vain toutes les prières; ensevelie dans sa
torpeur, la jeune femme se défendait par le silence. Enfin, ne pouvant
rien obtenir, il prit un parti extrême, partit subitement pour Paris et
se présenta chez le docteur Darcy. La réputation de celui-ci avait
encore grandi dans ces derniers temps, et ses soins étaient une faveur
que l’on se disputait à force d’argent et de patience. Marc trouva trois
salons remplis de clients qui venaient le consulter. Tous les âges et
toutes les classes étaient là momentanément confondus par l’égalité de
la souffrance et attendant le moment de parler à M. Darcy comme ils
eussent attendu la guérison. On voyait des malheureux se traînant à
peine et sortis du lit pour obtenir un conseil; car, ce n’était plus lui
qui se transportait près de la couche du malade, mais le malade qui
quittait sa couche pour se transporter près de lui; le temps du savant
était plus précieux que la vie de celui qui souffrait. Marc attendit
plusieurs heures et fut renvoyé avant que son tour fût arrivé; le
lendemain il fut plus heureux et put pénétrer dans le cabinet du
docteur. Ce cabinet était une vaste pièce entourée de bibliothèques que
décoraient les bustes des médecins matérialistes les plus célèbres.
Trois bureaux y étaient disposés, et à chacun de ces bureaux se trouvait
assis un secrétaire qui écrivait. M. Darcy se tenait au milieu devant
une table couverte de livres et de lettres.

Au moment où Marc entra, il dictait à l’un des secrétaires:

«Le traitement proposé se composera: 1º de frictions opiacées...»

Marc salua; Darcy lui jeta un regard de côté en disant:

--Quelle est votre affection, Monsieur?

Et, se retournant vers le secrétaire, il continua:

     «De frictions opiacées sur toutes les régions soumises à la
     douleur...»

Puis, adressant de nouveau la parole à Marc, il reprit:

--Parlez, Monsieur, je vous écoute.

Et tout en écoutant, il continuait:

     «2º Des applications de sinapismes journaliers...»

Marc était demeuré immobile. La pensée que l’on dictait ainsi la vie ou
la mort comme s’il se fût agi d’une facture réglée _sauf erreur_, lui
causa un tel saisissement qu’il resta d’abord indécis. Il venait le
cœur plein de trouble et de larmes consulter sur une vie plus
précieuse pour lui que le monde entier, et il voyait ces consultations
données au milieu d’une conversation, presque sans y prendre garde!
Après un instant de stupeur, il fit un mouvement instinctif pour se
retirer. Le docteur, qui avait achevé de dicter, et qui prenait le
papier pour signer, leva la tête.

--Eh bien! où allez-vous donc? demanda-t-il étonné, j’attends que vous
me parliez. Qu’éprouvez-vous? Quelle est votre affection?

--Je ne venais pas pour moi, Monsieur, répliqua Marc en hésitant; mais
pour une personne qui habite loin de Paris... et dont j’aurais voulu
vous parler sans témoins.

Le docteur se leva et fit passer Marc dans une pièce voisine.

--Ici, nul ne peut nous entendre, dit-il lorsque la porte fut refermée.

Le garçon de bureau le regarda en face.

--Vous souvenez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix basse et légèrement
émue, d’un voyage fait, il y a vingt ans, avec madame la comtesse de
Luxeuil?

--En Touraine.

--A Château-la-Vallière.

--Pardieu! nous arrivâmes pour voir mourir sa sœur, la baronne Louis.

--Oui, reprit Marc, visiblement troublé par ces souvenirs; mais la
baronne laissa une fille...

--Mademoiselle Honorine! qui a plus tard épousé son cousin... et qui a
été forcée de le fuir... Je me rappelle parfaitement... une charmante
brune... tempérament bilio-sanguin... magnifique constitution...

--Eh bien... elle est mourante, Monsieur!

Darcy releva brusquement la tête.

--Mademoiselle Honorine? répéta-t-il, qu’est-ce que vous me dites-là?
Que lui est-il donc arrivé? Quel est son mal?

Marc raconta sommairement au médecin les derniers événements qui avaient
obligé Honorine à quitter les Motteux (en lui taisant toutefois ce qui
avait rapport à de Gausson), et dans quelle langueur la jeune femme
était tombée depuis son arrivée à la Brichaie. Le docteur écoutait avec
une attention qui devenait à chaque instant plus sérieuse. Il adressa
plusieurs questions à Marc, lut deux consultations données par des
médecins de Granville, puis se mit à parcourir la chambre d’un air
soucieux.

--Prostration des forces... pâleur... dégoûts, murmura-t-il... diable!
diable!

--Vous trouvez ces symptômes alarmants, n’est-il pas vrai, Monsieur? dit
Marc palpitant.

--Je les trouve surtout incertains, reprit Darcy en continuant à se
promener; s’il s’agissait d’un homme on pourrait avoir une opinion, mais
avec une femme on ne peut rien décider. Les femmes sont les plaies de la
médecine, Monsieur, elles échappent à toutes les observations,
contrarient tout principe: la veille vous les croyez perdues et le
lendemain on les trouve au bal. Vous les déclarez guéries et on vous
adresse une invitation pour leur enterrement. Il semble qu’elles ne
vivent et qu’elles ne meurent que par caprice et sans s’inquiéter des
règles de la physiologie... Aussi empêchent-elles tous les progrès de la
science... tant qu’il y aura des femmes, on ne pourra arriver à aucune
certitude en médecine.

--Mais votre impression, Monsieur? demanda Marc, dont cette incertitude
augmentait l’angoisse.

--Je veux être pendu si j’en ai une, reprit Darcy, tout ce que je vois
là peut également indiquer un état désespéré ou une crise passagère...
il faudrait s’assurer... examiner par soi-même. Peut-être suffirait-il
d’un régime raisonnable pour la sauver.

--Ah! vous la sauverez alors! s’écria Marc en joignant les mains.

--Ce serait de tout mon cœur, reprit Darcy; mais le moyen de la voir:
elle ne peut, dites-vous, venir à Paris?

--Il est trop vrai.

--Vous comprenez que de mon côté je ne puis partir pour la Normandie,
reprit Darcy d’un ton qui ne permettait même point de discuter la
possibilité de ce voyage.

Marc laissa retomber ses mains et baissa la tête.

--C’est juste, dit-il avec abattement; dans la position de M. le
docteur, il ne peut se déranger... pour nous!... et cependant, mon
Dieu! penser qu’il suffirait peut-être d’une visite pour la faire vivre;
que si, au lieu d’être une pauvre femme, abandonnée de tout le monde,
elle avait son rang, sa famille, monsieur eût pu céder à des prières
plus puissantes! Mais moi, il ne me connaît pas, je n’ai le droit de lui
rien demander; et ceux qui auraient dû protéger madame Honorine l’aiment
mieux morte que vivante... vu qu’ils héritent! aussi bien, qui sait si
elle ne sera pas plus heureuse de s’en aller! Une fois dans le cimetière
elle pourra dormir tranquille du moins; on ne lui en voudra plus de ce
que Dieu lui a donné. Après l’avoir tuée on prendra son deuil!... et
s’il y a quelqu’un qui la regrette trop... il pourra la rejoindre!...
Monsieur excusera mon importunité.

L’accent de Marc était devenu entrecoupé; des larmes tremblaient dans sa
voix; il fit un pas vers la porte, Darcy le retint. L’émotion de
l’ancien chouan l’avait gagné.

--Un moment! reprit-il, que diable, il ne faut pas se désespérer ainsi.
J’espère qu’il y a encore de la ressource... et, dans tous les cas, j’en
veux avoir le cœur net, je partirai avec vous.

Marc poussa un cri de joie.

--Vous consentiriez! dit-il. Ah! Monsieur, laissez-moi serrer vos mains.
Oui, j’ai eu tort de perdre courage; je devais tout espérer de votre
cœur.

--Il ne s’agit point de cœur, interrompit le docteur, qui tenait à
maintenir sa réputation d’insensibilité; la position de madame Honorine
peut donner lieu à de curieuses observations, et ce que j’en fais est
dans l’intérêt de la science... Seulement il ne faudrait point de
retard, et nous partirons... Voyons, il faut d’abord que je consulte mon
carnet.

Il appela un des secrétaires qui lui apporta un petit registre dont il
examina les dernières feuilles.

--Bien, murmura-t-il; je ne vois rien d’absolument indispensable. Le
vieux duc de Clairvaut! il mourra parfaitement sans moi. M. d’Escar, il
peut encore bouloter trois ou quatre jours sans danger, et il a son
confesseur pour lui faire prendre patience. Madame de Chanteaux: depuis
que de Cillart est parti avec cette danseuse, elle se dit malade pour
faire quelque chose... Ah! le prince Dovrinski; il faudra envoyer lever
son appareil. La marquise m’a écrit ce matin qu’il avait renoncé à se
rebrûler la cervelle. Pour le reste, vous enverrez Mullin à ma place; il
indiquera aux malades le traitement, et le hasard les guérira. Je vais
achever de signer quelques consultations, faire mes préparatifs, et dans
deux heures nous serons sur la route de Normandie.

Marc se retira en promettant d’être exact. Il employa le peu de temps
qui lui restait à voir l’homme d’affaires chargé des intérêts
d’Honorine, puis revint chez Darcy avec lequel il monta en chaise de
poste pour Granville.

L’arrivée du médecin causa à la jeune femme un premier saisissement qui
fut bientôt suivi d’une crise de larmes. Sa vue lui rappelait tout un
passé vers lequel sa pensée ne pouvait retourner sans émotion. Darcy
s’efforça de la calmer par d’affectueux encouragements. Il feignit de ne
point la trouver changée et parut à peine s’occuper de sa santé. Mais
sous cette tranquillité apparente se cachait une réelle inquiétude.
L’examen le plus attentif ne put rien lui apprendre sur la cause de la
souffrance qui minait Honorine: aucune lésion sérieuse ne semblait
justifier son dépérissement. Le mal était évidemment une de ces
influences intérieures qui tarissent la vie à sa source même. Après
avoir passé une partie du jour à chercher la solution de ce problème,
Darcy fit quelques recommandations, indiqua une hygiène, puis prit congé
d’Honorine. Mais avant de le laisser repartir, Marc le prit à l’écart.

--Eh bien? demanda-t-il.

Le docteur plia les épaules et répliqua d’un ton désappointé qu’il ne
pouvait rien dire.

--Ah! elle est perdue, s’écria Marc.

--Que je me fasse moine si j’en sais rien! reprit Darcy; il y a
évidemment chez elle un mal profond et qui se cache; mais où est-il?
quel est-il? Je l’ignore. On dirait qu’outre tous ses chagrins elle
couve une affliction particulière; quelque chose comme une passion
comprimée. Si c’est cela, il n’y a qu’un remède, et vous le connaissez
aussi bien que moi; tâchez de lui redonner envie de vivre, tout le reste
est inutile.

A ces mots le docteur remonta en chaise de poste et partit. Mais ses
dernières paroles avaient fait une profonde impression sur Marc, et dès
le lendemain il quitta de nouveau la Brichaie. Son absence ne dura que
trois jours. Il reparut un matin au moment où Honorine, tentée par la
beauté du jour, venait de sortir pour gagner la lisière du petit bosquet
de sapins. Le soleil brillait doucement, la brise gazouillait dans les
feuilles, et l’Océan immobile semblait une plaque d’azur frangée
d’argent. La jeune femme était assise sur un pliant de bambous, et
Françoise, accroupie à ses pieds, tenait le petit Jules debout devant
ses genoux. L’enfant lui montrait des coquillages ramassés sur la grève,
et la malade lui répondait par des signes caressants. Elle était vêtue
de noir: ses cheveux, relevés sans soin par un peigne d’écaille,
donnaient à sa physionomie quelque chose de plus naïf et de plus jeune
encore. Mais cette jeunesse n’avait rien de fort ni de riant. Pâles et
amaigris, les traits d’Honorine avaient pris cette délicatesse maladive
des fleurs nées sans soleil; c’était quelque chose de plus tendre, de
plus élégant, de plus suave peut-être, mais de profondément triste. Le
regard flottait dans une vague expression, les lèvres à peine colorées
restaient doucement entr’ouvertes, les contours moins arrêtés avaient je
ne sais quoi d’incertain, et son teint, plus transparent, semblait
éclairé d’un reflet bleuâtre. Elle regardait devant elle, écoutant les
causeries de l’enfant et de Françoise, comme ces douces rumeurs de flots
ou de vent qui vous charment sans qu’on les comprenne, lorsque Marc
s’avança vers elle; à sa vue elle fit un mouvement.

--Ah! vous voilà! dit-elle avec un pâle sourire; je ne vous espérais pas
si tôt.

Marc, qui paraissait éprouver quelque embarras, répondit que l’affaire
pour laquelle il était parti s’était arrangée plus vite qu’il ne l’avait
d’abord supposé, et avertit Françoise qu’on la demandait au logis. La
grisette prit son fils dans ses bras et partit en chantant. Marc la
regarda aller.

--Bonne et tendre fille, dit-il à demi-voix; Dieu ne lui a donné pour la
dédommager de tout qu’une affection, et c’est assez pour la rendre
heureuse.

--Ah! c’est que pouvoir jouir d’une affection, c’est vivre, dit Honorine
doucement; il n’y a de véritablement à plaindre que ceux qui restent
sans liens.

Marc la regarda.

--Ainsi c’est là ce qui vous fait mourir? dit-il brusquement.

La malade tressaillit; une rougeur subite traversa sa pâleur; c’était la
première fois que le chouan faisait allusion à son amour pour de Gausson
et à la séparation qui avait brisé leur joie. Elle porta une main à son
cœur comme si elle y eût senti le contre-coup de ces brusques
paroles.

--Je n’ai point... parlé... de moi!... balbutia-t-elle blessée.

--Ah! ne cherchez point à me donner le change, reprit Marc, dont
l’embarras se traduisait par une rudesse inaccoutumée... Vous souffrez,
parce que votre isolement vous tue. Aux Motteux vous supportiez tout; il
y avait dans l’air quelque chose qui vous donnait de la force!

--Pourquoi me le rappeler? murmura Honorine, qui serra son mouchoir sur
ses lèvres...

--C’est donc vrai, bien vrai, reprit Marc rapidement; tout votre mal
vient de là! Répétez-le moi, je vous en prie.

--Ne m’interrogez pas, dit la jeune femme, dont les paupières se
gonflèrent de larmes. A quoi bon me demander... ce que je ne veux point
savoir moi-même? Jusqu’à ce moment vous aviez eu pitié de moi; vous
m’aviez épargné des explications inutiles... Laissez les choses suivre
leur cours... Je ne me suis pas plainte! Pourquoi vouloir me consoler?
Ce qu’il y avait dans l’air des Motteux, comme vous le dites, aucune
puissance humaine ne peut le mettre dans celui de la Brichaie...

--Qu’en savez-vous? dit Marc.

Elle releva vivement la tête, regarda fixement son interlocuteur,
joignit les mains et s’écria:

--Vous avez vu Marcel?

--Je l’ai vu! répondit-il.

--Ainsi... il n’a point quitté la France?

--Non...

--Et... il est près d’ici... car votre absence a été courte... Où
est-il? Que vous a-t-il dit? répétez-moi tout, ne me trompez pas; oh!
parlez, parlez, je vous en conjure.

Elle avait saisi la main de Marc; son œil brillait, sa voix était
palpitante; on eût dit qu’un flot de vie élancé de son cœur venait
d’inonder tout son être; Marc serra sa main dans les siennes.

--Oui, reprit-il ému, je l’ai vu... et il ne m’a parlé que de vous... Il
ne peut supporter plus longtemps cette séparation. Lui aussi il languit;
et pour revivre il ne demande qu’à vous voir.

--Ah! qu’il vienne! cria Honorine en se levant.

Elle n’acheva pas! Son nom venait d’être prononcé dans un cri... et
Marcel était à ses pieds. Incapable de supporter une pareille émotion,
elle laissa tomber sa tête sur son épaule, à demi évanouie de bonheur.
Quand elle revint à elle, Marc avait disparu, mais de Gausson se tenait
à ses côtés, les regards sur les siens, pâle d’inquiétude et de douleur.
Elle ferma les yeux, puis les rouvrit afin de s’assurer qu’elle n’était
point le jouet d’un rêve. La voix de Marcel dissipa ses doutes; il
répétait son nom, il parlait du bonheur de la revoir en mots
entrecoupés; il jurait de ne plus la quitter... et Honorine enivrée
écoutait sans répondre; s’il s’arrêtait, elle murmurait tout bas:

--Parlez encore! parlez encore!

Et insensiblement, ses joues se coloraient, son œil devenait plus
brillant, son sein se gonflait; elle sentait le réseau de plomb qui
pesait sur elle se soulever et le sang circuler plus librement dans ses
veines; elle retrouvait sa force, elle vivait! La journée entière passa
comme un rêve; le lendemain et les jours qui suivirent ce fut le même
enchantement. La guérison d’Honorine était désormais assurée; elle
traversait toutes les joies de la convalescence. De Gausson était venu
s’établir dans une petite maison de pêcheur réparée et meublée par les
soins de Marc; elle se trouvait placée vis-à-vis de la chambre occupée
par Honorine, et chaque matin les deux amants couraient à leurs fenêtres
pour se saluer du regard et du geste. C’était à qui devancerait l’autre
dans ce rendez-vous. Puis Marcel venait déjeuner à la Brichaie où le duc
lui développait ses espérances de régénération sociale, ajoutant tous
les jours quelque nouveau détail à ce poëme de l’avenir que poursuivait
sa vieillesse. Le jeune homme écoulait ces nobles inspirations, les yeux
fixés sur Honorine et le cœur épanoui de sa joie: il espérait avec le
vieillard; il voyait comme lui poindre à l’horizon l’aurore d’un
meilleur temps; son bonheur lui donnait la foi. Quant à la jeune femme
elle avait repris son activité sereine; attentive près du duc, tendre
pour Marcel, bonne envers les autres, elle était redevenue le soleil qui
donnait à tous la lumière et la gaieté. Françoise avait recommencé à
chanter comme une alouette; le petit Jules s’était remis à jouer avec la
jeune dame, et Brousmiche, toujours au jardin, qu’il avait entrepris de
cultiver, s’appuyait sur sa bêche lorsqu’il apercevait Honorine et de
Gausson, et les regardait passer avec un sourire attendri.

Marc seul était demeuré grave, sinon triste: ange gardien de ce paradis,
il tenait les yeux fixés vers l’entrée avec inquiétude, comme s’il eût
craint quelque funeste apparition. Mais ses protégés n’y songeaient pas.
Tout entiers à leur ravissement, ils laissaient passer les jours comme
ces nuées qui voguent dans un ciel d’été. La lumière succédait à la
lumière, l’azur à l’azur. Qui eût pu leur faire craindre la tempête? Ils
parcouraient lentement les grèves, les promontoires, les vallées,
appuyés l’un sur l’autre, regardant la mer et le ciel, écoutant le vent
dans les sapins, foulant aux pieds les bruyères défleuries, le cœur
si plein que leur enivrement débordait sur tout et ne leur faisait voir
autour d’eux que charmes et délices. C’était la première fois qu’ils
connaissaient cette plénitude d’existence, que l’avenir et le passé
s’effaçaient du monde et qu’ils glissaient dans la vie, emportés sur
leur bonheur comme sur une barque qui vous suit partout. Ah! quand lassé
des épreuves qui traversent les plus belles destinées, on se plaint du
mélange amer d’espérances et de désenchantements qui forme la trame de
la vie, on a oublié ces rapides illusions de la jeunesse qui seules
peuvent faire comprendre les joies immuables d’un autre monde; on ne se
souvient plus du temps où l’on semait sa joie partout et où partout on
la voyait germer et fleurir; de ces jours où les eaux, les bois, le ciel
nous parlaient avec une seule voix, nous regardaient avec un seul
regard, où toutes les divergences humaines venaient se confondre dans
l’immense unité d’un amour partagé. Songe d’un jour qui ne laisse à sa
suite que le regret et l’incrédulité. Honorine et de Gausson y étaient
plongés! suffisamment heureux de s’aimer, ils ne désiraient rien, ils ne
craignaient rien. Leur bonheur était trop complet pour qu’ils pussent le
croire périssable! Et cependant l’orage était proche! Tandis que, comme
le premier couple peint par Milton, ils traversaient leur Éden,
enveloppés de leur amour, l’ennemi préparait ses embûches et cherchait
l’entrée de la retraite où ils s’étaient abrités.



XXIX

Madame de Luxeuil.


Il est rare que les retours, après de longues séparations, ne soient
pas, pour ceux qui se retrouvent, une occasion de surprise et de
désappointement. On s’est quitté se connaissant bien, avec des haines ou
des sympathies justifiées, et pendant l’absence l’action invisible du
temps, de l’âge, des événements, a amené de chaque côté des changements
qui font qu’on se reconnaît à peine. On se parle de ses anciennes
affections, de ses anciens goûts, de ses anciennes espérances, et à
chaque demande l’interlocuteur s’embarrasse, comme si on lui parlait
d’un mort; il faut refaire connaissance avec une nouvelle famille de
sentiments inconnus qui vous accueillent avec défiance. Or, ce qui
arrive à cet égard dans la vie, arrive également dans le récit du
romancier. Tandis que les événements marchent et que le temps s’écoule,
les personnages que vous aviez laissés en arrière ont suivi leur voie,
et quand le drame vous les ramène ce ne sont plus les mêmes gens que
vous aviez présentés à vos lecteurs. Non que tout soit changé en eux,
car chaque âme humaine ne se renouvelle qu’avec ses propres éléments,
mais les mêmes instincts ont revêtu d’autres formes; vous sentez le
besoin d’une explication pour les faire reconnaître.

Cette explication nous est surtout devenue nécessaire au sujet de madame
la comtesse de Luxeuil, abandonnée par nous après le mariage de son
fils, et à peine entrevue depuis, lors de la rencontre de Marc et du
marquis de Chanteaux. Pour elle comme pour tant d’autres, l’âge avait
amené, non pas une conversion dans les sentiments, mais une réforme dans
les habitudes. Sentant les vanités mondaines lui échapper, elle s’en
était retirée comme ces hommes d’État qui envoient leur démission la
veille de leur chute. Sa ruine se trouvait consommée par la rupture de
son fils. Ne pouvant continuer le train de maison qu’elle avait
jusqu’alors soutenu, elle se sentit subitement touchée par la grâce et
se réfugia du monde, qui n’avait plus de place pour elle, dans l’Église
qui ne demandait qu’à lui en faire une. On l’y reçut avec son égoïsme,
sa malveillance, sa frivolité, comme une naufragée dont il faut accepter
les infirmités et les haillons. Elle trouva place pour tout. La dévotion
est une habitation à cloisons mobiles où chacun se loge selon ses
habitudes. Grâce à elle, il en est de Dieu comme des rois de la terre
qui sont faits pour leurs peuples; on peut l’accommoder aux désirs de
chaque pécheur, et allonger ou raccourcir, selon les besoins, le glaive
de la justice. Mais cette indulgence doit s’acheter. Dieu ne se montre
accommodant qu’au profit de ses ministres; ce que l’on empiète sur ses
priviléges, il faut le rendre à l’Église. La comtesse de Luxeuil le
savait et accepta sincèrement l’obligation. Son nom et ses anciennes
relations pouvaient la rendre utile à mille saintes négociations,
entreprises pour la plus grande gloire du ciel; on le comprit, et elle
s’y prêta avec la bonne grâce qu’elle mettait toujours à accorder les
services qui la servaient elle-même. Rompue aux intrigues et ayant
l’expérience du monde, elle devint bientôt un des instruments les plus
indispensables de cette association catholique dont l’activité
commençait à tout remuer. Grâce à ses nouveaux amis, ses affaires furent
réglées, sa position assurée, et elle put jouir de toutes les aisances
du luxe, en faisant tout doucement son salut.

Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’Arthur revînt des Motteux.
L’association méditait alors d’élever une tribune du haut de laquelle on
pût attaquer les ennemis du catholicisme, et proclamer les saines
doctrines qui devaient sauver le monde en le donnant aux associés. Mais
en plaçant à la tête d’une pareille entreprise des noms appartenant au
clergé, on lui ôtait d’avance toute influence de propagande mondaine; ce
n’était plus que transporter le sermon dans un journal. Si l’on pouvait,
au contraire, lui donner pour chef un homme du monde, on faisait sortir
la croisade de l’Église; on y intéressait de nouveaux auxiliaires, on
faisait croire enfin à la foule, toujours prise par les apparences, que
la réaction avait gagné toutes les classes et que l’armée catholique
comptait autant de fracs que de robes noires. On chercha longtemps parmi
les gens dont le nom aristocratique pouvait donner un certain éclat à
cette tentative, et celui d’Arthur de Luxeuil fut prononcé. On le savait
réduit aux derniers expédients, par conséquent accessible à la
tentation. Sa mère fut chargée de négocier cette affaire. En prétextant
le désir d’une réconciliation, il lui était facile d’attirer Arthur, et
de savoir au juste ce que l’on pouvait attendre de lui. Le marquis de
Chanteaux servit d’intermédiaire: il alla trouver le jeune homme et
l’amena à la comtesse. L’entrevue fut, en apparence, fort touchante.
Madame de Luxeuil réussit à pleurer, et Arthur à faire des excuses, mais
aucun ne fut dupe de l’autre. La mère comprit que le fils espérait
quelque chose de ce rapprochement, et le fils devina que la mère avait
sur lui quelque projet. Aussi abrégèrent-ils, par un accord tacite, les
attendrissements préliminaires, afin d’en venir au fait. Madame de
Luxeuil exposa à son fils l’impossibilité de suivre la voie dans
laquelle il s’était engagé; elle lui parla de la nécessité de revenir à
des idées plus sages, de se rattacher à l’Église, hors laquelle il n’y a
point de salut, et finit par lui parler du journal projeté. Arthur
accueillit favorablement ces ouvertures. Pour le moment, rien de plus
convenable ne pouvait lui être offert. Il sortait ainsi de l’impasse
dans laquelle il se trouvait engagé, et devenait l’instrument nécessaire
d’un corps riche, nombreux, et puissant. L’hésitation était impossible;
aussi déclara-t-il à la comtesse qu’il était prêt à discuter les
conditions qui pouvaient lui être offertes. M. de Chanteaux, qui avait
été en tiers dans l’entrevue, fit aussitôt part du succès aux
intéressés, et le contrat par lequel Arthur de Luxeuil se trouvait
acquis à la cause des catholiques fut convenu et signé. Cette conversion
fit un certain éclat, ainsi que la congrégation l’avait espéré. De
Luxeuil lui-même y mit une sorte d’ostentation. Il craignait les
railleries, et voulait les prévenir par la publicité avouée de sa
nouvelle position. Elle n’avait imposé, du reste, aucune contrainte à
ses habitudes; car si l’on peut retrouver encore quelque part le type du
Tartuffe de Molière, il faut reconnaître que c’est rarement à Paris, et
seulement par exception. Les catholiques contemporains n’ont point été
inaccessibles à la loi du progrès: ils ont su singulièrement
perfectionner leurs moyens d’action. L’hypocrisie du héros de Molière
était gênante, difficile, dangereuse; ils l’ont supprimée. Loin
d’affecter des mœurs plus austères que le commun des impies, ils les
dépassent en liberté d’allures. Vous les trouvez également aux sermons
du révérend Père Lacordaire et aux bals masqués de l’Opéra, aux
conférences de la Société de Saint-Paul et dans les coulisses de nos
théâtres. Si vous vous étonnez de ce singulier mélange de sacré et de
profane, ils vous traiteront de Pharisiens; ils déclareront que la
communion des fidèles est partout où se trouvent des hommes de bonne
volonté (et parmi les hommes ils comprennent nécessairement les femmes);
ils vous répèteront que la foi sanctifie tout. A la vérité, ces apôtres
à barbe et à lorgnon vous donneront, encore tout émus d’une danse
échevelée, l’adresse de leur confesseur; ils vous apprendront au juste
quels sont les prédicateurs de l’Avent, et où se disent les plus belles
messes, car ils conduisent leurs vices à l’église, ils acceptent les
mystères, et expliquent le cantique des cantiques.

De Luxeuil prit place dans cette phalange de fervents fashionables, en
élaguant seulement la messe et le confesseur. Il se rangea parmi les
_forts_, exemptés de pratiquer les doctrines en raison de leur ardeur à
les soutenir. Sa mère le complétait à cet égard en assistant à tous les
offices et en abandonnant sa conscience à deux directeurs. Cependant une
circonstance imprévue vint bouleverser cet arrangement. Depuis sa
conversion, madame de Luxeuil avait dû rompre avec le docteur Darcy, et
prendre un des médecins recommandés par ses patrons. Tant qu’elle se
porta bien, elle l’accepta sans réclamation; mais l’âge amena des
infirmités, que le nouveau docteur ne put faire disparaître, et la
comtesse l’accusa d’ignorance. Elle se rappela alors l’habileté de
Darcy, dont les soins avaient toujours réussi et elle se persuada que
lui seul pourrait la guérir. Craignant de le rappeler ostensiblement,
elle lui écrivit un billet, dans lequel elle lui avouait sincèrement sa
position, et faisait appel à son ancienne amitié. L’expérience lui avait
appris que la franchise était la meilleure ruse vis-à-vis du docteur.
Celui-ci vint en effet le soir même. Il trouva la malade avec Marquier
et M. de Chanteaux. A sa vue, elle fit un geste de joie.

--J’étais bien sûre qu’il ne m’abandonnerait pas! s’écria-t-elle, en lui
tendant la main; ah! merci d’être venu pour moi...

--Pour vous! répéta Darcy, qui, tout en se rendant à la prière de la
comtesse, avait promis de se venger; pardieu! dites pour moi-même,
madame la comtesse. Si je suis venu c’est par respect pour ma propre
dignité, et afin démontrer à vos amis qu’il n’est pas besoin d’être
dévot pour pardonner les injures.

--Ah! vous êtes le roi des hommes, reprit madame de Luxeuil, en faisant
signe à Marquier d’avancer un fauteuil au docteur.

--Cela veut dire tout simplement que vous avez besoin de moi, répliqua
Darcy qui ôtait ses gants; je ne suis le roi de rien... pas même celui
des Juifs; mais je n’ai pas été fâché de voir comment _travaillaient_
ceux de mes confrères, qui comptent sur l’inspiration du Saint-Esprit.
Car c’est M. Delarue qui vous soigne, n’est-ce pas?

La comtesse fit un signe affirmatif.

--Un savant du premier ordre, continua Darcy ironiquement; l’inventeur
de la médecine orthodoxe... qui consiste à faire prendre des infusions
de psaumes et des élixirs de litanies à différentes doses! Comment
diable ne vous a-t-il pas guérie?

--Vous êtes toujours implacable, docteur, dit la comtesse d’un ton
contraint.

--Pour les hypocrites, reprit Darcy en tâtant le pouls de la malade; il
vous a sans doute fait prendre de la thériaque ou quelque autre drogue
du moyen âge?... Ce qui ne vous empêche pas d’avoir la fièvre.

--Vous croyez?

--Et de ne pouvoir supporter aucun aliment.

--Quoi, vous avez deviné!...

--Il n’y a pardieu pas besoin pour cela d’être prophète... vous avez le
foie pris.

--Cette chère amie a eu tant de fatigues et d’émotions depuis quelque
temps, fit observer M. de Chanteaux.

--Bah! répéta Darcy d’un air incrédule.

--Vous n’avez donc pas su, docteur, reprit Marquier; Madame la comtesse
a fait un voyage en Angleterre.

--Puis, ajouta le marquis, il y a eu cette réconciliation avec son fils.

--Ah!... et vous croyez que cela engorge le foie! dit le médecin. C’est
sans doute une observation récente de mon confrère Delarue.

--Allons! vous êtes un homme terrible, fit observer le banquier en
riant; vous ne voulez jamais croire à l’influence du moral sur le
physique...

Darcy jeta au gros petit homme un regard de côté.

--Et vous y croyez, vous? demanda-t-il.

--Par la raison qu’on ne peut nier ce qu’on sent, répliqua Marquier; que
diable! mon cher docteur, il suffit de s’observer pour savoir que l’âme
gouverne le corps...

--Ainsi, c’est votre âme qui vous rend pléthorique, reprit Darcy; c’est
elle qui a arrêté le développement de vos extrémités au profit de vos
organes abdominaux; c’est votre âme qui vous prédispose tout doucement à
l’apoplexie...

--Comment, comment? interrompit le banquier effrayé.

--A l’asthme, à la goutte, à la gravelle, continua le docteur; par le
ciel! délivrez-vous de cette ennemie intime, et redevenez tout
simplement un vertébré à l’état normal.

--Vous déplacez la question, docteur, vous déplacez la question! s’écria
Marquier.

--C’est-à-dire que c’est vous, répliqua Darcy; vous venez me parler
d’âme à propos de maladie de foie... quand vous ne devriez en parler
qu’à propos de finances. Savez-vous depuis quand vous sentez votre âme,
comme vous dites? depuis que la congrégation vous a choisi pour son
banquier.

--Moi!

--Vous allez le nier, peut-être! N’est-ce pas de votre caisse que sort
l’argent employé à fonder ce nouveau journal que dirige de Luxeuil... A
propos, j’avais oublié de vous faire compliment, madame la comtesse,
sur la subite conversion de monsieur votre fils!

--Il est vrai que nous avons réussi à lui inspirer de meilleurs
sentiments, dit la malade avec quelque embarras.

--C’est évident, reprit Darcy; il vient de publier une profession de foi
qui ferait honneur au grand-maître des dominicains!... Je suis fâché
seulement de le voir marquer de si bons sentiments aux trois personnes
de la Trinité, qui, à la rigueur, pouvaient s’en passer, et si peu de
pitié pour celle qui porte son nom.

La comtesse fit un mouvement.

--Honorine, répéta-t-elle, en auriez-vous entendu parler?

--J’ai fait mieux, Madame, je l’ai vue!

--Ici?

--Non, fort loin de Paris, au contraire, où je l’ai trouvée mourante.

Tous les auditeurs firent un mouvement.

--Se peut-il! s’écria la comtesse, et vous n’avez point averti Arthur?

--Par la raison que je me suis engagé à taire la retraite de votre
nièce, répliqua Darcy; elle tient à demeurer cachée, à _vivre
tranquille_!... Ce sont ses propres paroles.

--Ah! vous m’avez donné un coup terrible! dit madame de Luxeuil, en se
renversant sur son fauteuil; Honorine mourante, grand Dieu! sans que
nous en sachions rien!

--Il est difficile de s’occuper en même temps des affaires du ciel et de
la terre, fit observer le médecin sèchement. Vous, qui accordez tout à
l’âme, vous ne devez point vous étonner qu’une jeune femme n’ait pu
supporter tant de chagrins et de luttes.

--Je sais que mon fils a eu des torts, reprit la comtesse, mais
maintenant il serait facile de les lui faire reconnaître, et de
travailler à un rapprochement. Au nom du ciel, docteur, dites-moi où est
Honorine?

Darcy prit un air grave.

--Madame la comtesse oublie que j’ai promis de garder le silence,
dit-il.

--Qu’importe! Vous ne pouvez vous regarder comme enchaîné par un caprice
de malade; une promesse n’oblige qu’à la condition d’être raisonnable...

--Elle oblige toutes les fois qu’elle a été faite sérieusement et
librement.

--Mais, songez!...

--Pardon, madame la comtesse; j’en ai déjà trop dit et mon indiscrétion
est une faute; vous me permettrez d’écrire la consultation que vous
m’avez fait l’honneur de me demander.

Il s’était approché d’une table sur laquelle se trouvait le pupitre,
formula les prescriptions nécessaires, donna de vive voix quelques
explications, puis salua froidement et se retira. Mais la comtesse
demanda aussitôt son fils pour lui faire part de ce qu’elle venait
d’apprendre. Cette confidence réveilla ses anciens projets. Honorine
avait pu lui échapper par la fuite une première fois; mais, en la
retrouvant, il était sûr de la forcer à le suivre, ou à racheter du
moins sa liberté. Dans le cas même d’une mort prochaine, il pouvait
tenter une réconciliation qui lui assurerait une partie des avantages
sur lesquels il avait autrefois compté. Quoi qu’il arrivât enfin, il
devait découvrir au plus tôt sa retraite dans l’intérêt de ses
espérances. Il y tenait, en outre, dans l’intérêt de son orgueil, de sa
haine. Ses échecs successifs l’avaient aigri contre la jeune femme; il
en était venu à désirer ce qui pouvait la faire souffrir, même sans
profit pour lui-même, il voulait se venger de tant de mécomptes et
d’humiliations. Aussi commença-t-il, après l’avertissement de sa mère,
des recherches actives et dont le succès ne pouvait être longtemps
douteux. Il sut que le docteur s’était absenté un mois auparavant et
qu’il avait pris la route de Granville! c’était assez pour le mettre sur
la voie. Il régla tout pour une absence de quelques semaines et partit.
La comtesse, prévoyant qu’il pourrait avoir besoin des conseils d’un
homme versé dans les affaires, lui fit accepter Marquier pour son
compagnon de voyage. Arrivés à Granville, leurs recherches commencèrent;
mais toutes les précautions avaient été prises par Marc. Le duc, qui se
faisait appeler comme autrefois M. Michel, passait pour le père
d’Honorine, et de Gausson pour un cousin récemment arrivé en France. Du
reste, nul ne les connaissait. Arthur entendit parler de cette famille
étrangère retirée à la Brichaie sans que rien pût lui faire soupçonner
la vérité. Toutes ses perquisitions du côté de Bréhal, de Gavray, de
Villedieu, avaient été inutiles, et il commençait à désespérer lorsqu’il
reçut de sa mère une lettre qui le força de suspendre ses recherches
pour visiter, au nom d’amis communs, deux insurgés vendéens, récemment
envoyés au Mont-Saint-Michel.



XXX

Rencontre.


Bien que la baie de Cancale soit surtout estimée des gastronomes, elle
ne mérite pas moins la visite des touristes et l’admiration de quiconque
se laisse émouvoir par les grands aspects de la création. Vous ne
trouvez point, comme sur les grèves du Finistère, ces promontoires de
granit taillé par les vagues en colonnes, en cavernes, en portiques; ce
ne sont point non plus les hautes falaises du Calvados avec leur verdure
rase et serrée, se déroulant sur le sol comme un tapis velouté; ici,
tout est plat et aride, c’est le désert avec ses sables mouvants et ses
lignes d’horizons infinis. Mais d’un côté les flots grondent à la limite
de ce _Sahara_ maritime, de l’autre des villes apparaissent au loin dans
les brumes; et vers le milieu s’élève ce rocher aux flancs duquel pend
une prison et que couronne la vieille église de l’archange! A une
certaine heure tout est désert, morne, immobile dans cette plaine aride:
mais attendez seulement quelques instants: un murmure bruira dans
l’espace, une ligne blanche frémira à l’horizon, et ce murmure, c’est la
voix de la mer, cette ligne blanche, c’est le flux qui arrive; vous avez
eu à peine le temps de le reconnaître, de le nommer, que la plage a
disparu partout; le mont qui, tout à l’heure dominait les grèves, ne
domine plus que les vagues; en quelques instants le continent est devenu
une île.

Depuis son retour à la santé, Honorine avait entrepris plusieurs
excursions avec Marc, Françoise et de Gausson. Une barque de pêcheur les
transportait le matin sur quelque point de la baie, et après avoir
marché tout le jour sans autre guide que leur fantaisie, et s’en
remettant au hasard pour leur découverte, ils la rejoignaient le soir,
fatigués mais joyeux, et regagnaient la Brichaie bercés par la lame et
éclairés par les étoiles. Souvent Honorine élevait la voix au milieu du
murmure des flots; elle répétait de vieux airs de son enfance, ou
quelque chant plus nouveau, choisi parmi les plus simples et les plus
doux: Marcel l’appuyait, à demi-voix, de son accent profond; et alors,
le pêcheur ravi restait appuyé sur sa barre, l’oreille au vent et le
sourire sur les lèvres. Françoise, touchée, sans savoir pourquoi,
embrassait Jules qui s’était endormi dans ses bras, et Marc, la tête
penchée sur sa poitrine, s’oubliait dans de longues rêveries. Les
promeneurs s’étaient d’abord peu éloignés de la Brichaie; mais le succès
de leurs excursions les enhardit. Voulant les étendre plus loin et dans
une nouvelle direction, ils partirent un matin avant le jour, arrivèrent
à l’embouchure du Couesnon, petite rivière qui séparait autrefois la
Bretagne de la Normandie, et de là gagnèrent à pied Pontorson.

Une partie du jour fut employée à parcourir les campagnes voisines.
Jamais Honorine ne s’était sentie l’esprit si libre, le cœur si
léger. Le soleil commençait à tomber, lorsque Marc rappela qu’il était
temps de rejoindre la barque, si l’on ne voulait point manquer la marée.
On reprit donc la route de la grève. L’ancien chouan alla en avant, de
ce pas égal et modéré que donne l’habitude de la marche. Honorine et de
Gausson suivaient plus lentement. Animée par la course, l’œil
souriant et les traits illuminés de joie, la jeune femme marchait un
bras appuyé sur celui de Marcel, dont elle sentait battre le cœur.
Son autre main tenait une branche de houx ornée de ses fruits, et de
longues herbes cueillies par de Gausson ornaient sa capote de soie
violette. Son écharpe, à demi-échappée de ses épaules, laissait voir sa
taille cambrée: elle se tenait penchée un peu en avant et la tête
tournée vers Marcel, dans cette attitude de confidence si gracieuse et
si caressante! A chaque pas, quelque nouvelle remarque ralentissait leur
marche. Elle montrait la mer, les nuages, une cabane de paysan, et tous
deux s’arrêtaient jusqu’à ce que la voix de Marc les avertît de nouveau.
Ces avertissements devinrent de plus en plus fréquents. Le ciel s’était
assombri; l’ancien chouan paraissait inquiet.

--De grâce! hâtons-nous, dit-il enfin; le vent commence à s’élever, et
je n’aime point ces nuages.

--Que craignez-vous? demanda Honorine.

--Je crains du gros temps.

--Qu’importe?

--Vous oubliez qu’il nous reste à regagner la Brichaie.

--Eh bien! nous aurons un orage; ce doit être si beau! J’ai toujours
désiré savoir comment je me _comporterais_ en pareille occasion: ce
serait un moyen d’essayer mon courage.

Marc secoua la tête.

--Oh! vous croyez que c’est bravade, reprit Honorine en souriant; mais
non, Marc, c’est confiance! Je me sens si forte... si heureuse...

--Que vous voudriez cesser de l’être?..... interrompit-il brusquement.

--Que je ne puis croire à un changement, reprit la jeune femme. Après
tout, mon bon Marc, Dieu est juste! et c’est lui qui fait nos lots
ici-bas. Quand on a été longtemps éprouvé, on doit avoir plus de
confiance dans l’avenir; on a payé sa dette.

--Le malheur est toujours notre créancier, dit le chouan sourdement: il
ne faut jamais lui rappeler que nous vivons.

--Oh! vous êtes triste, s’écria Honorine; je ne veux point vous croire:
j’espère encore le beau temps...

Un éclair, suivi d’un sourd grondement de tonnerre, l’interrompit; elle
fit un mouvement en arrière et pâlit.

--C’est une réponse, dit Marc, et qui vous persuadera mieux que moi,
peut-être... Au nom du ciel, allons plus vite; j’ai peur qu’il soit déjà
trop tard!

Ils pressèrent le pas et atteignirent enfin le pont du Couesnon, près
duquel leur conducteur les attendait. Mais l’orage avait continué à
grandir; le vent de mer chassait devant lui de lourds nuages chargés de
pluie, et les éclats de tonnerre devenaient de plus en plus rapprochés.
Après s’être concerté quelque temps avec le vieux marin, Marc déclara
que l’on ne pouvait, sans imprudence, tenter la traversée.

--Mais que va-t-on penser à la Brichaie? s’écria Honorine.

--On devinera, j’espère, que le mauvais temps nous a empêchés de
reprendre la mer, dit le chouan, et, en tout cas, mieux vaut
l’inquiétude pour eux que le péril pour vous. Demain la bourrasque aura
cessé, et nous pourrons nous rembarquer; mais, maintenant, nous n’avons
qu’à gagner l’auberge la plus voisine, pour y passer la nuit.

Honorine n’accepta qu’à regret une pareille nécessité. Ce contre-temps
avait fait envoler sa joie. Comme toutes les âmes ballottées par le flot
de la passion, elle passa subitement de la confiance à l’inquiétude. Les
nuages qui venaient d’envahir le ciel semblaient avoir un reflet dans
son cœur. Contrariée et abattue, elle se laissa conduire à la petite
hôtellerie que le pêcheur avait indiquée à Marc. Plusieurs touristes
revenant du mont Saint-Michel les y avaient précédés et se trouvaient
réunis dans une salle à manger séparée de la première pièce par une
cloison vitrée à hauteur d’appui. On y entendait un bruit de couverts et
de voix qui effraya la jeune femme. Désirant éviter la table d’hôte,
elle envoya Marc pour lui faire préparer une chambre, et attendit son
retour avec de Gausson dans l’espèce de parloir où on les avait fait
entrer. L’orage, jusqu’alors suspendu, venait d’éclater dans toute sa
violence; la nuit était subitement venue, et les deux amants ne
tardèrent pas à se trouver plongés dans une obscurité presque complète.
Honorine n’y prit point garde; le front appuyé contre les petites vitres
de la fenêtre, elle regardait les gros nuages noirs qui accouraient
traînant à leur suite un long voile de pluie qui semblait réunir le ciel
à la terre. De Gausson se tenait à quelques pas, les yeux également
fixés sur l’horizon. Attristés par cette bourrasque inattendue, tous
deux gardaient le silence, et le bruit des voix leur arrivait
directement du salon voisin entre chaque pause de l’ouragan.

Une de ces voix frappa plus particulièrement l’oreille de de Gausson,
qui devint tout à coup attentif. Elle s’élevait au-dessus de toutes les
autres, et son grasseyement criard la rendait facile à reconnaître.
Marcel s’approcha vivement de la cloison vitrée, se baissa pour regarder
dans la salle à manger, et aperçut debout près de la table Aristide
Marquier, en costume de voyage. Devant lui se tenait Arthur de Luxeuil!
Le jeune homme recula avec une exclamation involontaire.

--Qu’y a-t-il? demanda Honorine qui se retourna étonnée.

--Pas un mot, au nom du ciel! murmura de Gausson, en courant à elle et
lui désignant du geste le salon voisin.

--Il y a là quelqu’un que nous connaissons?

--Votre mari!

Elle fit un geste d’épouvante.

--Etes-vous sûr? demanda-t-elle.

Marcel la conduisit doucement jusqu’au vitrage; elle écarta le rideau,
jeta un regard dans la pièce voisine, et se redressant épouvantée, fit
un mouvement pour fuir; de Gausson la retint; Arthur et Marquier
venaient d’ouvrir la porte du salon! Honorine recula jusqu’au coin le
plus sombre du parloir. Celui-ci était plongé dans une obscurité presque
complète; le banquier et son compagnon le traversèrent sans prendre
garde qu’il y eût quelqu’un; mais, au moment où ils sortaient, Marc
parut sur le seuil une lumière à la main. Il y eut pour tous un premier
mouvement de stupéfaction. De Luxeuil, qui s’était arrêté en apercevant
l’ancien chouan, se retourna au cri jeté derrière lui, et aperçut
Honorine, dont Marcel tenait encore la main. Il ne put retenir à son
tour une exclamation répétée sur un autre ton par le banquier. Quant à
Marc, il était resté à la même place, un bras en avant. Tous gardèrent
un instant le silence, comme s’ils eussent voulu s’assurer qu’ils ne se
trompaient pas. Enfin de Luxeuil fit un pas vers la jeune femme.

--Vous ici, Madame! s’écria-t-il; pardieu! je dois remercier le hasard,
car il me sert mieux que toutes les recherches.

--C’est un vrai coup du ciel! ajouta Marquier; notre voyage eût été
inutile sans cette heureuse rencontre...

--D’autant plus heureuse, reprit de Luxeuil, que le docteur Darcy nous
avait, à ce que je vois, alarmé sans raison.

--Quoi! interrompit Honorine, le docteur vous a dit...

--Qu’il vous avait laissée mourante, acheva Arthur; mais il est évident
que la science a été mise cette fois en défaut, et que Madame a trouvé
un médecin plus habile que M. Darcy.

Ces mots, prononcés d’un accent ironique, furent accompagnés d’un regard
provocateur lancé à de Gausson. Honorine ne permit point à ce dernier de
répondre.

--Le docteur s’était effectivement effrayé outre mesure, dit-elle; le
temps et le repos ont suffi pour ma guérison.

--Il est certain que Madame ne m’a jamais paru plus éblouissante de
santé! fit observer Marquier avec une intention visiblement galante.

--Aussi est-ce pour moi une bonne fortune inattendue, reprit de Luxeuil;
je venais offrir des soins, et, loin de là, je puis en demander.

--Des soins!

--Non pas pour moi, Madame, mais pour ma mère affaiblie, souffrante, et
qui vous réclame.

--Quoi! madame de Luxeuil?... interrompit de Gausson.

Arthur lui jeta un regard hautain, et s’adressa de nouveau à Honorine,
sans lui répondre:

--J’espère n’avoir pas besoin de recommencer ici les fâcheuses
explications que j’ai dû donner aux Motteux, continua-t-il; j’engage
seulement Madame à se rappeler et à réfléchir! notre chaise de poste
sera demain à ses ordres.

L’arrivée de la servante qui venait annoncer que la chambre d’Honorine
était prête, coupa court à la conversation; celle-ci parut un instant
indécise, puis faisant signe à Marc, elle sortit avec lui. De Gausson
attendit que la lumière qui les éclairait eût disparu dans l’escalier.
La fatale rencontre qui replaçait Honorine dans l’horrible alternative
dont on l’avait déjà menacée aux Motteux, venait de lui inspirer une
résolution extrême. Resté seul avec Marquier et Arthur, il s’approcha de
ce dernier.

--J’ai eu l’honneur d’adresser tout à l’heure la parole à M. de Luxeuil
sans qu’il ait daigné me répondre, dit-il à demi-voix.

--En effet, Monsieur, répliqua Arthur froidement.

--Ainsi, le silence de M. de Luxeuil n’a été ni un oubli ni une
distraction?

--Ni l’un, ni l’autre.

--Alors c’est une insulte dont j’ai droit de lui demander raison.

De Luxeuil regarda Marcel avec une sorte d’étonnement.

--Ah! c’est vous qui prenez l’initiative, dit-il d’un ton railleur; mais
avez-vous bien réfléchi, monsieur de Gausson, à ce que vous allez faire?
Avez-vous averti... _la personne_ intéressée à cette affaire, et vous
a-t-elle donné la permission de vous battre?

--Ceci, Monsieur, est une seconde insulte, dit Marcel d’une voix animée.

--Vous croyez, reprit Arthur; j’aurais pensé que c’était à moi de me
fâcher; mais j’accepte que vous soyez l’offensé.

--Et à ce titre, reprit Marcel, j’ai le choix des armes?

--Ah! voilà le mot de l’énigme! s’écria de Luxeuil, parbleu! cher
Monsieur, offenseur ou offensé, il eût suffi de me demander cet
avantage, mais puisqu’il vous plaît d’intervertir les rôles, veuillez me
dire comment vous désirez vous battre?

--A bout portant, Monsieur; l’un des pistolets chargé, et l’autre vide.

Arthur redressa la tête.

--Je comprends, dit-il en regardant de Gausson, vous voulez être sûr
d’en finir, et que madame de Luxeuil soit définitivement délivrée de son
mari ou de son amant... mais je puis refuser un pareil duel?

--Ici peut-être, reprit Marcel, ici où _personne ne vous voit_, mais je
vous suivrai à Paris, Monsieur; là je dirai que vous n’avez point voulu
égaliser les armes en vous remettant du succès au hasard, et l’on saura
ce que l’on doit penser de votre réputation de courage...

--J’espère vous épargner cette fatigue, interrompit brusquement Arthur;
votre heure, Monsieur?

--Demain, au point du jour.

--Je serai prêt.

Tous deux se saluèrent, et de Gausson gagna la chambre qui lui avait été
préparée. Il ne voulut s’interroger ni sur ce qu’il venait de faire, ni
sur le résultat qu’il pouvait craindre ou espérer. Arrivé à l’un de ces
moments où tout regard jeté en arrière devient inutile, il ne songea
qu’à faire ses dispositions pour le lendemain. Après avoir écrit ses
dernières volontés, et un billet adressé à son homme d’affaires, il
commença une longue lettre pour Honorine dans laquelle il épancha tout
ce qu’il ne lui avait dit jusqu’alors qu’imparfaitement et par aveux
entrecoupés. Suprêmes adieux qui contiennent notre cœur tout entier
et que nous adressons à ceux qui nous aiment au moment de les quitter
pour toujours! Il écrivait les dernières lignes, lorsque l’on frappa
doucement à sa porte; il courut ouvrir; c’était Marc! L’ancien chouan
paraissait plus sombre qu’à l’ordinaire. Il vit les lettres écrites par
de Gausson, s’assit, demeura quelques instants les bras croisés, puis
enfin regarda le jeune homme, et dit lentement:

--Ainsi vous vous battez demain?

--Qui vous l’a dit? demanda Marcel étonné.

--Ce banquier qui suit M. de Luxeuil, et qui est venu me trouver pour me
prier d’empêcher le duel.

--C’est impossible, interrompit de Gausson; il faut qu’il ait lieu et
toutes les représentations seraient inutiles.

Marc secoua la tête.

--Oui, dit-il; quand cet homme m’a raconté ce qui s’était passé, j’ai
compris tout de suite que vous vouliez rendre la liberté à... ELLE...,
et que, pour cela, vous aviez fait le sacrifice de votre vie. Mais,
avez-vous bien vu le résultat? Si votre adversaire vous tue, ELLE reste
à sa discrétion, avec la douleur de vous avoir perdu; si vous le tuez,
cette mort même qui la délivre la sépare de vous à jamais.

--Je le sais, je le sais! s’écria Marcel; mais que pouvais-je faire?
Fallait-il donc la laisser au pouvoir de cet homme, demeurer moi-même
sous sa menace, et recevoir de lui le droit de vivre comme une aumône!
Ah! je ne me suis point senti la force d’accepter, pour tous deux, cette
honteuse servitude: mieux vaut un malheur connu, et dont on voit la
limite; mieux vaut mille fois la mort!

--Aussi ne suis-je pas venu pour vous proposer de rester sous le joug de
M. de Luxeuil, dit Marc; non, qu’il vous tue plutôt, et que madame
Honorine meure!... Mais il y a peut-être un autre moyen.

--Lequel?

Le chouan ne répondit pas sur-le-champ; il était tombé dans une sorte de
rêverie; enfin il reprit tout à coup en regardant de Gausson:

--Si elle était votre femme... êtes-vous sûr de la rendre heureuse?
demanda-t-il.

--Pourquoi cette question? dit Marcel.

--Répondez-moi, reprit-il avec instance; mais en regardant bien dans
votre cœur. Je ne vous demande pas si vous l’aimez comme on peut
aimer beaucoup de femmes... mais assez pour n’avoir pas d’autre désir
sur la terre que de la voir contente de vivre, assez pour vous consoler
de tout quand elle sourit... même du mépris...; assez pour vous
sacrifier à un autre qu’elle aimerait, et pour dire: C’est bien! Si ce
n’est pas ainsi que vous l’aimez, c’est trop peu, et vous pouvez vivre
sans elle.

--Vous-même avez pu vous assurer du contraire, fit observer de Gausson,
étonné de l’exaltation du chouan.

--Oui, reprit celui-ci en se parlant à lui-même...; ils ne pouvaient
vivre séparés...; ils ont besoin l’un de l’autre... ils s’aiment... Ah!
si j’étais bien sûr...

Il appuya son front sur ses deux mains, et demeura longtemps ainsi.
Marcel, ému, n’osait l’interroger. Enfin il releva la tête.

--Si c’est bien pour elle-même que vous l’aimez, reprit-il, fût-elle
pauvre, méprisée, elle ne vous serait pas moins chère?

--Je n’ose dire qu’elle me le serait davantage, répliqua de Gausson, et
cependant combien de fois je lui ai souhaité moins de dons, rêvé quelque
disgrâce qui pût donner le charme du désintéressement ou du dévouement à
ma tendresse.

Marc se leva brusquement.

--Eh bien!... écoutez-moi, s’écria-t-il avec une sorte de désordre; à
vous... je dirai tout!... Il y a sur sa naissance un secret que je
connais seul... qui devait mourir avec moi... vous le saurez!...

--Et quel est-il?

L’ancien chouan regarda fixement Marcel, et dit très-lentement:

--Honorine... n’est pas la fille... du général Louis!

De Gausson recula.

--Que dites-vous! s’écria-t-il. La baronne... vous osez l’accuser!...

--Non! interrompit précipitamment Marc. Oh! malheur à qui l’accuserait!

--Mais comment expliquer alors?... D’où avez-vous su?... Qui êtes-vous
donc enfin?...

--Qui je suis? s’écria Marc... Oui, c’est là ce que je dois vous dire
d’abord... C’est un cruel récit, Monsieur... mais je vous l’ai
promis...; et d’ailleurs, il le faut pour ELLE.

Il y eut encore une pause, comme s’il eût voulu recueillir ses
souvenirs; puis il commença d’une voix basse et souvent interrompue.

--Je n’ai jamais eu de famille, Monsieur. Tout ce que j’ai pu savoir,
c’est que le jour de ma naissance, on me laissa devant la margelle d’un
puits, au village de Noyant, en Maine-et-Loire, et que les premiers qui
me trouvèrent là me ramassèrent pour m’apporter à l’hospice, d’où l’on
m’envoya chez une nourrice de campagne. J’étais chétif, mal soigné;
j’aurais dû mourir, et ma mort n’eût fait pleurer personne! Justement
pour cela, je pris le dessus, je grandis et je devins fort. Ma force eût
pu me servir à travailler; mais les garçons de mon âge me méprisaient à
cause de ma naissance; on m’appelait bâtard! J’employai ma force à les
faire taire. Alors on se mit à me haïr, et personne ne voulut me donner
du travail. J’allai ailleurs, ce fut de même. Partout il y avait des
gens qui me tourmentaient, et ceux qui étaient meilleurs laissaient
faire; car les bons sont toujours plus timides que les méchants. Les
choses continuèrent ainsi pendant quelque temps; je passais pour une
mauvaise tête qui ne savait pas endurer la plaisanterie, et c’est
pourquoi on me donna le sobriquet de Rageur. J’avais fini par tirer
gloire de mon défaut, parce qu’il me faisait craindre; mais je vivais
misérablement. Vers ce temps-là, des chefs royalistes arrivèrent dans
l’Anjou pour soulever les campagnes. Je n’avais jamais pensé au roi ni à
l’empereur; mais, dans ma position, je préférais nécessairement ce qui
n’existait pas à ce qui était établi; je me mis dans une bande de
braconniers et de vagabonds, dont je fus bientôt le capitaine. On nous
adjoignit une dizaine de vauriens embauchés à Paris, parmi lesquels se
trouvaient Jacques et Moser. Le marquis de Chanteaux, qui commandait
plusieurs cantons, envoyait de préférence notre bande quand il y avait
quelques mauvais coups à faire. Je me troublai un peu d’abord; mais, à
défaut de goût vint l’habitude. Je voyais autour de moi les deux partis
brûler et tuer sans pitié; je fis comme les autres. C’était d’ailleurs
une guerre; il y avait du danger à faire le mal, ce qui le rendait moins
répugnant: on égorgeait, on était égorgé, la cruauté avait l’air d’être
du courage. Notre bande devint la terreur du pays. Je ne vous raconterai
pas toutes ses expéditions, Monsieur, pendant ces trois mois du luttes;
j’arrive sur-le-champ à la dernière, la seule qui puisse vous
intéresser. C’était vers la fin des Cent-Jours; je me trouvais dans les
taillis de Longué, avec une cinquantaine d’hommes, quand on vint nous
avertir qu’une voiture, escortée par des cavaliers, paraissait sur la
levée. Je courus avec mes gens, et j’aperçus, en effet, une chaise de
poste et un peloton de chasseurs d’Angers commandés par un officier. Dès
que celui-ci nous reconnut, il fit faire halte et eut l’air de se
consulter avec quelques-uns de ses hommes; je m’étais approché en avant
de ma bande, embusquée des deux côtés de la route. L’officier agita son
mouchoir, comme s’il eût voulu parlementer, et nous cria:

--Ne tirez pas! royalistes. Vivent les Bourbons!

Nous pensâmes que c’étaient des gentilshommes du pays qui avaient revêtu
l’uniforme de l’armée, comme cela leur arrivait quelquefois pour
certaines expéditions. Mes hommes remontèrent sur la chaussée, et nous
nous avançâmes tous sans défiance! mais, au moment même, l’officier
reprit la tête du peloton, en criant de charger, et les vingt cavaliers
se précipitèrent au galop, en sabrant tout devant eux. Le mouvement
avait été si prompt et si inattendu qu’une dizaine de nos hommes
tombèrent, tandis que le reste prit la fuite en se précipitant le long
des berges. Mais la première surprise passée, les plus hardis
profitèrent de leur position qui les mettait à l’abri des cavaliers et
commencèrent un feu de tirailleurs. Une de leurs balles alla frapper le
postillon qui avait voulu, pendant le tumulte, faire passer sa chaise de
poste, et les chevaux privés de guide s’arrêtèrent. De leur côté les
chasseurs assaillis à droite et à gauche avaient perdu leur avantage;
ils battirent d’abord en retraite, puis, voyant leurs rangs s’éclaircir
de plus en plus, ils mirent leurs chevaux au galop et disparurent. Je
courus aussitôt à la voiture que quelques-uns de nos gens étaient déjà
occupés à piller et dans laquelle se trouvait une femme évanouie. Nous
regagnâmes avec elle l’auberge de Longué où je la confiai à l’hôtesse.
Mais la trahison dont nous venions d’être victimes avait exaspéré mes
compagnons. Des cris de mort s’élevèrent contre la prisonnière. Bien que
partageant leur colère, il me répugnait de laisser égorger une femme; je
demandai à boire dans l’espérance de la faire oublier. Le moyen ne
réussit que peu de temps: avec l’ivresse revinrent les idées de
vengeance et les menaces; une révélation d’un de nos compagnons blessé
les rendirent plus furieuses. Il avait entendu un soldat crier au
postillon:--Sauvez la femme du commandant! L’officier qui nous avait
tendu un piége était donc le mari de notre prisonnière et nous pouvions
nous venger sur cette dernière de sa perfidie! Cette découverte finit
par justifier à mes propres yeux les représailles. Échauffé par le vin,
je me sentais gagner à la rage de mes compagnons; je m’associai malgré
moi à leurs désirs. Cependant, au moment où les plus furieux se levèrent
pour courir à la chambre de la prisonnière, je les retins en déclarant
que je me chargeais moi-même de venger les morts. Le Parisien me passa
son pistolet et je montai l’escalier qui conduisait à la pièce occupée
par l’étrangère. La nuit était venue; je suivis à tâtons le long
corridor au bout duquel se trouvait une porte entr’ouverte et faiblement
éclairée. Je la poussai du pied et j’aperçus la femme que je cherchais.
Elle était couchée sur le lit le visage caché dans l’oreiller. Au bruit
que je fis en entrant, elle se releva à demi, et dans ce mouvement, sa
robe, délacée par l’hôtesse pendant son évanouissement, glissa de son
épaule nue. J’étais entré étourdi par l’ivresse et chaud de colère,
mais sans projet arrêté... Une fatale inspiration traversa mon esprit à
cette vue. Je pensai que l’honneur de la femme était le bien le plus
précieux du mari; que je pouvais le punir par la honte de celle qui
portait son nom; mes sens s’éveillèrent. Je posai sur un fauteuil l’arme
qui m’avait été donnée et je refermai la porte derrière moi.

Ici, Marc s’arrêta un instant comme s’il eût manqué de paroles pour
continuer; il tenait les yeux baissés et la rougeur couvrait ses joues;
enfin, faisant un effort visible:

--J’étais seul avec la prisonnière, reprit-il sans lever les yeux; elle
se trouvait en mon pouvoir..... et quand mes compagnons arrivèrent,
attirés par ses cris..... elle était déshonorée!.....

De Gausson fit un geste d’horreur.

--C’était une lâcheté infâme, reprit vivement le Chouan; je le compris à
l’instant même! Le crime, à peine commis, me fit rougir. Dégrisé par la
violence d’un désespoir dont j’étais la cause, je ne pus le supporter et
j’allais m’échapper, lorsque j’entendis à la porte la voix du Parisien
et des autres qui me criaient d’ouvrir. L’imminence du danger me rendit
ma présence d’esprit: s’ils entraient, la prisonnière était perdue.
J’avais déjà honte de ma violence; je voulus la racheter au moins en
sauvant celle qui en avait été victime. L’enlevant dans mes bras, je
courus à une seconde porte d’où je gagnai un escalier extérieur qui
conduisait à la cour de l’auberge. La chaise de poste avait été dételée,
mais les chevaux étaient restés à la porte des écuries. Je m’élançai sur
le porteur, et, plaçant l’étrangère devant moi, je pris au galop la
route de Beaugé. Tout cela avait été aussi rapide que la parole. Un seul
mot, murmuré à l’oreille de la prisonnière, lui avait fait comprendre
mon intention. Une fois à cheval, je continuai au galop jusqu’aux
premières maisons du faubourg; arrivé là, je sautai à terre.

--Où suis-je? demanda celle que je conduisais.

--Dans un cantonnement de bleus, répliquai-je, à Beaugé.

Au même instant, un bruit de pas se fit entendre; je frappai le cheval
qui partit, puis, franchissant le fossé qui bordait le chemin, je
regagnai Longué à travers les champs et les prairies. Quand j’y arrivai,
mes compagnons venaient d’être avertis de l’approche d’un détachement,
et s’étaient dispersés. Quelques jours après, la capitulation de Paris
fut connue, le retour des Bourbons proclamé et nos bandes licenciées.

Je me trouvais comme par le passé, sans état, sans ressources, et avec
des habitudes de violence de plus! Plusieurs des hommes dont j’étais le
capitaine avaient résolu de continuer, pour leur compte, la guerre faite
jusqu’alors au profit d’un parti; je refusai d’abord de les suivre;
l’impossibilité de vivre finit par vaincre mes répugnances, j’avais été
chouan par occasion, je devins voleur par nécessité. Cependant, ce ne
fut pas sans résistance. Plus d’une fois j’essayai de rentrer dans
l’ordre, de retourner au travail; mais ceux qui ne me haïssaient pas me
craignaient; nul ne voulait avoir pour serviteur un homme qui avait
manié le fusil et tenu le pays sous sa volonté; on s’excusait de
m’employer ou l’on me refusait, de sorte que la faim me repoussait
toujours dans le mal. Ce fut ainsi que je me retrouvai associé malgré
moi à Jacques et à l’Alsacien. Ils avaient préparé une affaire qui
devait, disaient-ils, faire notre fortune. Il s’agissait d’entrer dans
une maison isolée qu’habitait une femme malade avec une nourrice et un
enfant; on prit toutes ces mesures, et, vers le milieu de la nuit, nous
étions tous trois sous le balcon. Je devais monter le premier pour
ouvrir, mais une fois entré, je me sentis troublé; en voulant me hâter,
je pris une porte pour l’autre, et, au lieu d’arriver à l’escalier, je
me trouvai dans une chambre éclairée. Au fond était un berceau sur
lequel la mère s’était penchée et endormie. Je reculai précipitamment;
la femme se redressa au bruit, et je demeurai immobile de saisissement.
C’était l’étrangère de Longué!

Elle me reconnut également, car elle poussa un grand cri. Je tendis les
mains pour lui imposer silence, mais elle redoubla ses appels. Presqu’au
même instant j’entendis la voix de mes deux compagnons, et je les
aperçus qui accouraient le couteau à la main, je n’eus que le temps de
refermer la porte et de pousser le verrou. Elle aussi les avait aperçus;
égarée, elle étendit les bras vers le berceau, saisit l’enfant endormi
et me le présenta en s’écriant:

--Sauvez votre fille!

De Gausson, qui écoutait palpitant, se leva avec un cri.

--Votre fille! balbutia-t-il, achevez... et cette femme était...

--La mère de madame Honorine de Luxeuil.

Marcel demeura les mains appuyées sur ses genoux et les veux fixés sur
le chouan; l’excès de son étonnement lui avait ôté la force de
l’exprimer par aucune exclamation ni par aucun geste.

--Répétez, dit-il après un silence, répétez encore.

--Oui, reprit Marc, dont l’œil brillait d’une inexprimable tendresse,
ma fille, c’était ma fille! Ah! je ne puis vous dire ce que ce cri de
mère me fit éprouver; mon cœur fondit.... j’étendis les mains... et
je tombai à genoux sans pouvoir répondre, sans pouvoir rire ni
pleurer.... c’était une émotion trop forte.... je me sentais près
d’étouffer....

--Et la baronne!

--La baronne... oh! ce souvenir me mouille les yeux!... le cœur des
femmes est un abîme de miséricorde!... la baronne, quand elle vit mon
attendrissement, pencha l’enfant vers moi, et je sentis ses cheveux sur
mon front... ce fut comme une bénédiction, Monsieur: il me sembla que
quelque chose de l’innocence de cette douce créature coulait en moi; je
me relevai avec un cœur nouveau.

--Et pendant ce temps vos compagnons qui voulaient prendre la fuite
avaient été arrêtés?

--Grâce à l’arrivée de M. le docteur Darcy et de la comtesse de Luxeuil.
Près d’être surpris à mon tour, je n’eus que le temps de me réfugier
dans un cabinet obscur placé contre l’alcôve de la baronne. Ces
dernières émotions avaient achevé de la tuer; bientôt commença son
agonie. La comtesse en profita pour détruire le testament qui assurait
les dernières volontés de la mourante qu’elle abandonna ensuite...

--Et qui, par votre entremise, put tout réparer.

--Oui, dit Marc, dont l’émotion semblait croître à chaque parole; j’ai
eu cette dernière joie! ah! quand je vivrais mille années je n’oublierai
jamais cette entrevue. D’abord elle ne voulait point m’entendre; elle me
maudissait; elle regrettait des espérances perdues... et que j’ai
connues plus tard. Mais la vue de sa fille adoucit tout à coup son
désespoir; elle la prit dans ses bras en pleurant sur elle, et moi... je
n’osais parler... mais je pleurais aussi; jusqu’à ce qu’elle étendît la
main de mon côté, en s’écriant:

--Aidez-moi à la sauver.

--Hélas! que faut-il faire? demandai-je; mon sang est à elle et à vous.

Elle eut l’air touché, et elle voulut écrire: c’était son testament:
quand elle eut achevé, elle me regarda, et dit:

--Si j’osais vous le confier?...

--J’appuyai ma tête sur le bord du lit en pleurant, et je répondis:

--Pourquoi ne pouvez-vous me croire? Jusqu’à présent je n’ai su faire
que le mal; vous ne pensez pas que je veuille faire le bien, et
cependant je sens que je ne suis plus le même homme. Ah! demandez une
preuve, Madame, demandez une preuve: que faut-il faire pour vous et
pour elle? S’il suffisait de se battre... de travailler... de
souffrir...! Ah! je voudrais vous donner ma vie, mon sang, pour vous
faire croire...

--Je crois, me dit-elle; il le faut... Oui, vous veillerez sur elle;
vous lui rendrez en dévouement ce que vous m’avez ôté en bonheur, oui,
je vous crois... et je vous pardonne!

Alors elle me parla de sa fille; elle me dit quels projets d’avenir elle
avait formés pour elle; de quels ennemis on devait la défendre; quels
sentiments il fallait lui donner. Elle parla tant qu’elle eut de force,
puis, quand elle sentit qu’elle ne pouvait en dire davantage, elle me
montra une porte dérobée par laquelle je pouvais m’échapper. Il fallut
avoir le courage de partir. Je lui demandai encore une fois son pardon;
je baisai la main de l’enfant qui s’était endormie, et je m’enfuis
éperdu. Mais quand je me présentai quelques jours après devant le
conseil de famille pour remettre le testament de la baronne, la nourrice
me reconnut, et je fus envoyé au bagne avec mes complices. J’aurais dû
achever de m’y perdre comme tant d’autres; mais j’emportais avec moi un
souvenir qui devait me servir de sauvegarde. Dans ce monde, dont j’avais
été rejeté, restait une enfant au bonheur de laquelle j’avais promis de
veiller. Cette idée me prit tout entier: c’était ma première affection;
j’y reportai tout ce que mon cœur avait jusqu’alors économisé de
tendresse. Peut-être aurez-vous peine à comprendre cette passion,
Monsieur; moi-même je ne l’ai jamais essayé, et je ne saurais vous
l’expliquer. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à partir de ce jour
je ne me trouvai plus étranger à la société des hommes; je ne m’estimai
plus leur ennemi; j’avais parmi eux un intérêt. L’image de cette enfant
flottait partout devant moi, comme on dit que l’image du Christ flottait
autrefois devant les saints; j’y rapportais toutes mes actions.
Acceptant ma captivité sans révolte, de peur de la prolonger, je
m’étudiai à vaincre mes emportements, à obéir, à me soumettre. Ma bonne
conduite m’avait fait placer au jardin botanique de l’hôpital maritime:
le jardinier en chef me prit en amitié; il me donna des conseils, des
leçons. Grâce à lui je pus acquérir l’instruction première qui m’avait
fait défaut jusqu’alors; enfin, lors de l’incendie qui dévora l’arsenal,
j’eus le bonheur d’être utile; une demande en grâce fut adressée en ma
faveur, et l’on me rendit la liberté. Je savais la baronne au couvent de
Tours; j’y courus, et, en déguisant mon âge, je réussis à m’y faire
recevoir comme jardinier. Ce furent les deux plus douces années de ma
vie entière. Je voyais l’enfant tous les jours, je lui parlais, elle
m’appelait son ami! J’aurais voulu prolonger cette heureuse intimité au
prix de tout mon sang!... Hélas! elle touchait à son terme. Un jour,
attiré par les cris d’une des sœurs, j’arrivai assez à temps pour
sauver Honorine qui se noyait, mais les efforts et le saisissement me
firent perdre connaissance, et quand je revins à moi, le médecin appelé
pour me donner des soins, avait aperçu la marque infâme qui dénonçait la
honte de mon passé. Il fallut quitter le couvent. J’espérai en vain
pouvoir rester dans le voisinage; lorsque j’avais quitté le bagne une
résidence m’avait été imposée; arrêté en rupture de ban, je dus subir un
nouveau jugement et une nouvelle détention. Ainsi ma captivité
continuait sous une autre forme; on avait seulement élargi ma prison!
Condamné à ne point franchir les limites qui m’avaient été prescrites,
je ne pouvais espérer ni de voir la fille de la baronne, ni de veiller
sur elle comme je l’avais promis! Un seul moyen me restait d’échapper à
cette servitude; j’en avais horreur et pourtant je l’acceptai, c’était
pour elle!... Muni d’un permis provisoire je partis pour Paris et
j’entrai dans la police de sûreté. Le reste doit vous être connu. Vous
savez comment mes efforts pour empêcher le mariage de Monsieur de
Luxeuil avec sa cousine furent rendus inutiles, et quelles en ont été
les suites. Hier encore j’espérais que notre retraite pourrait nous
sauver... qu’elle prolongerait au moins ce temps de repos et de joie qui
vous dédommageait du passé. Le hasard a déjoué tous mes plans, le moment
suprême que j’espérais toujours reculer est venu. Notre existence à tous
va se décider dans quelques heures! Voilà pourquoi j’ai parlé, Monsieur,
et maintenant que j’ai tout dit, je vous répète ma demande et je vous
conjure d’y répondre sans réticence, sans détour. Avez-vous dans votre
cœur le même amour pour celle que j’ai osé nommer ma fille? Vous
sentez-vous capable de lui tenir seul lieu de toute famille et de lui
faire oublier à force de bonheur ce qu’elle a souffert jusqu’à ce jour?

De Gausson qui avait écouté la longue confidence du chouan avec un
trouble mêlé d’horreur et de pitié, releva la tête. Il était très-pâle,
mais il n’y avait dans son regard aucune hésitation. Il étendit la main
comme s’il eût voulu prêter un serment et répondit d’une voix ferme:

--Sur ma vie et sur mon honneur, j’ai plus d’amour pour celle que vous
avez nommé votre fille, sur ma vie et sur mon honneur je me sens capable
de lui tenir lieu de tout et de la rendre heureuse.

--Alors rien n’est désespéré, reprit Marc avec effort... demain... je
parlerai à monsieur de Luxeuil.

Et comme il vit que de Gausson voulait l’interrompre.

--Oh! ne craignez point d’essai de conciliation, continua-t-il plus
vivement; je sais que ce serait une tentative inutile... non... il faut
que toute incertitude finisse... que votre avenir se décide, et il se
décidera...

--Et par quel moyen? demanda Marcel.

--Vous le saurez... plus tard, répliqua le chouan qui s’était levé...
pour ce soir, c’est assez... Dormez, Monsieur, afin d’avoir demain
toutes vos forces; dormez, et bon courage.

Il fit de la main un signe à de Gausson, qui salua, et il s’avança vers
la porte; mais au moment de l’ouvrir, il se retourna les yeux baissés
et dit d’une voix oppressée:

--Je ne vous ai rien caché, et après avoir écouté, vous vous êtes tu! Je
comprends ce silence, c’était, sans doute, tout ce que je pouvais
espérer de votre justice. A vos yeux, le repentir n’a pu expier le
crime... et vous n’éprouvez pour moi que haine et mépris!...

--Non, dit Marcel avec quelque effort, si mon premier sentiment a été
l’indignation... ensuite... il a cédé... à la pitié! et maintenant je
vous plains.

Marc le regarda.

--Vous le pouvez, dit-il d’un accent sourd, plaignez-moi, plaignez-moi!
Si mon plus cruel ennemi savait ce que j’ai souffert, il renoncerait à
la vengeance. Ce secret que je viens de dire... voilà vingt années qu’il
pèse là, sur ma poitrine, qu’il me déchire, qu’il m’étouffe! vingt fois,
il a failli m’échapper; vingt fois, quand j’étais près d’_elle_, quand
elle me remerciait; vingt fois, j’ai failli lui dire:--Je suis ton
père!... mais elle eût répondu par un cri de douleur; elle eût rougi...
Je me suis tu. Oh! Monsieur, n’avoir qu’une pensée et ne pouvoir
l’avouer, n’avoir qu’un amour et le tenir caché comme un crime. Ne
jamais espérer de retour... C’est ma fille, Monsieur... Eh bien!
savez-vous... je mourrai sans l’avoir embrassée!

L’accent avec lequel ces mots avaient été prononcés émut de Gausson.

--Pourquoi vous arrêter sur ces tristes pensées? dit-il d’un ton
radouci. Songez plutôt à cette expiation si courageusement entreprise et
qui doit vous relever à vos propres yeux. Si vous n’avez pas les droits
d’un père, vous en avez eu le dévouement, et, autant que vous l’avez pu,
vous en avez mérité le nom.

--Le pensez-vous sincèrement? demanda Marc, les regards fixés sur le
jeune homme. Ai-je vraiment reconquis ce titre usurpé par un crime? Ah!
si vous le croyez, montrez-le moi par un signe. Prouvez-moi qu’à vos
yeux j’ai réellement racheté ma faute, que je ne suis plus pour vous un
objet de mépris.

De Gausson lui tendit la main. Marc poussa un cri de joie, et la saisit.

--C’est donc vrai, s’écria-t-il au milieu de ses larmes... Vous m’avez
pardonné... vous... vous... être pur et loyal... J’ai donc conquis le
droit de presser une main sans souillure! ah! laissez-la moi, laissez-la
moi, monsieur Marcel... Songez... _elle_ aussi, elle l’a pressée. Cette
main lui appartient... comme le cœur... en la sentant... c’est à elle
que je pense; c’est elle que je vois!

Il avait approché la main du jeune homme de ses lèvres et la baisait
avec des sanglots et des larmes. De Gausson attendri s’efforça en vain
de l’apaiser par de douces paroles; l’horloge qui sonnait minuit, put
seule le rappeler à lui-même. Il laissa aller la main de Marcel, essuya
ses yeux et se redressant:

--Assez, dit-il, comme s’il se parlait tout haut; assez maintenant... et
merci à vous, monsieur Marcel; je m’en vais raffermi, heureux! Je ne
crains plus rien désormais. Avant de venir j’avais vu M. de Luxeuil,
tout est convenu. De peur qu’on ne soupçonne quelque chose, vous
sortirez demain avec le conducteur de notre barque; il connaît les
chemins et vous vous rendrez ensemble au carrefour des Pierres noires,
tandis que votre adversaire vous rejoindra par un autre chemin; je le
conduirai moi-même. Le banquier demeurera à l’auberge afin de veiller
sur madame Honorine; c’est M. de Luxeuil qui l’a exigé. Adieu! ayez
confiance.

Il serra encore une fois la main du jeune homme et sortit.



XXXI

La grève de Saint-Michel.


De Gausson était parti avec le vieux pêcheur à l’heure convenue; de
Luxeuil et Marquier ne tardèrent pas à descendre; le banquier tout
frissonnant et tout pâle se plaignait du froid du matin.

--J’ai bien peur, mon cher, que le froid ne soit point dans l’air, mais
en vous-même, fit observer Arthur, dont l’accent était plus railleur et
l’air plus hautain que de coutume; cependant, vous serez ici
parfaitement en sûreté.

--Il s’agit bien de moi, reprit Marquier, quand vous allez vous
exposer...

--De grâce ne vous occupez pas des dangers que je cours, interrompit de
Luxeuil, et songez seulement à tenir votre promesse.

--Ne craignez rien; je vous réponds que madame Honorine ne quittera
point l’auberge.

--J’espère que vous me tiendrez parole, vu qu’il s’agit seulement de
tenir tête à une femme. J’emmène tous ceux dont la présence eût pu vous
embarrasser... même ce _monsieur_ Marc.

--Le voici.

L’ancien chouan venait en effet d’entrer. Il était enveloppé d’un caban
de peau de chèvre et tenait une lanterne à la main.

--Monsieur de Luxeuil est-il prêt? demanda-t-il d’une voix brève.

--Vous voyez que je vous attends, dit Arthur qui boutonnait ses gants.

Marc ouvrit en grand la porte qui donnait sur la rue et fit un pas au
dehors.

--Au revoir donc... ou adieu... dit de Luxeuil au banquier en allumant
un cigare; dans une heure vous aurez de nos nouvelles.

Marquier voulut répondre; mais Arthur lui imposa silence du geste,
affermit son chapeau sur sa tête, plaça le cigare entre ses lèvres et
suivit son conducteur.

Les premières lueurs du jour blanchissaient seulement l’horizon; les
brouillards de la mer couvraient le rivage, et l’on apercevait à peine
le sentier qu’il fallait suivre. Marc allait en avant, éclairant de sa
lanterne les pas de son compagnon. Ils descendirent d’abord jusqu’au
pont du Couesnon, puis gagnèrent la grève. Le vent était froid et
humide; de Luxeuil pressa le pas sans s’en apercevoir, de manière à
marcher de front avec Marc. Le duel dont il allait courir les chances
ressemblait trop peu à ceux dont il était précédemment sorti victorieux
pour qu’il n’éprouvât pas, malgré lui, quelque chose de cette inquiète
impatience qui s’éveille chez tout homme à l’approche du danger. Son
sang circulait plus vivement, une agitation involontaire parcourait ses
nerfs, il chantait sans s’en apercevoir; il eût voulu parler, et le
silence de son compagnon l’oppressait; enfin, quelle que fût sa
répugnance, il se décida à lui adresser la parole.

--Sommes-nous bientôt à l’endroit où M. de Gausson doit nous attendre?
demanda-t-il.

--Non, répondit le chouan.

Il y eut un court silence.

--C’est, il me semble, une étrange idée d’avoir choisi un rendez-vous si
éloigné, reprit Arthur; tout pouvait se décider à dix pas de l’auberge.

--En exposant madame Honorine à entendre le coup de pistolet et à voir
le cadavre, répliqua Marc.

De Luxeuil fit des épaules un mouvement ironique.

--C’est juste, reprit-il, ce n’est pas tout de se faire tuer pour les
dames, il faut encore le faire de manière à ménager leurs nerfs!... Mais
en tout cas, les précautions ont été exagérées; l’on pouvait aller moins
loin.

Marc ne répondit pas.

--Je crains, de plus, que nous ne suivions pas la bonne route, reprit de
Luxeuil un instant après; voyez, le sable cède sous nos pas.

--Ne craignez rien, Monsieur, nous arriverons au but, reprit Marc dont
le regard semblait chercher à l’horizon.

De Luxeuil, fatigué de ce laconisme, jeta son cigare avec humeur et
pressa le pas. Les premières clartés du soleil levant commençaient à
percer le brouillard qui enveloppait la grève; la brise devenait plus
vive, le murmure des flots plus distinct, les sables plus mouvants. De
Luxeuil, qui marchait avec peine, et dont le regard se promenait à
l’horizon pour découvrir son adversaire, s’arrêta tout à coup.

--Sur mon âme! dit-il, si nous étions sur la bonne route, on voit
maintenant assez loin pour apercevoir M. de Gausson!

--Vous ne voyez donc rien? demanda Marc d’une voix étrange.

--Rien qu’une ligne blanche qui tremble là-bas dans le brouillard.

--Et vous ne devinez pas ce que ce peut être?

--En aucune façon; à moins qu’il n’y ait là quelque banc de rocher ou de
sable éclairé par le soleil levant.

Marc, qui s’était arrêté, secoua la tête.

--Ce ne sont ni des sables, ni des rochers, répondit-il, car la ligne
grossit, elle avance!...

--Mais qu’est-ce donc alors? s’écria de Luxeuil.

--La mort!

Arthur recula.

--J’ai voulu délivrer la femme qui portait votre nom, reprit le chouan,
la rendre libre pour qu’elle pût encore être heureuse.

--Ah! misérable, c’est un assassinat, interrompit de Luxeuil.

--Non, dit Marc tranquillement, c’est un duel, un duel à mort pour tous
deux, car aucun de nous ne sortira désormais vivant de cette place.

--Tu mens, s’écria Arthur, en regardant autour de lui. Saint-Michel est
là; je puis encore atteindre le chemin...

Il voulut s’élancer dans la direction du mont, dont la masse sombre
commençait à se dessiner dans la brume; mais, dès les premiers pas, les
sables mouvants cédèrent sous ses pieds... Il enfonça jusqu’aux genoux
et étendit les bras en poussant un cri.

--Un pas de plus de ce côté, et vous êtes englouti dans les grèves, fit
observer le chouan.

--Malheureux! tu ne me laisseras pas périr ainsi, reprit Arthur, qui
faisait de vains efforts pour se dégager: aide-moi, il en est temps
encore... Dis ce que tu veux et je te l’accorderai... Fais tes
conditions, mais hâte-toi. Regarde, la mer vient!

La houle s’avançait en effet avec la rapidité d’un cheval de course:
ligne imperceptible d’abord, puis flot grossissant: c’était une montagne
écumeuse et mouvante qui roulait vers eux avec un immense rugissement;
on distinguait déjà les vagues, on sentait la rafale fraîche et humide!
Les cheveux d’Arthur se dressèrent sur son front; il fit un effort
suprême et se dégagea à moitié; mais au même instant, l’écume salée lui
jaillit au visage, et le flot le souleva; il poussa un cri si terrible
qu’on l’entendit retentir au-dessus de tous les grondements de la mer.
L’orgueil qui faisait son courage l’avait abandonné: il ne voyait plus
qu’une mort inattendue, horrible, et il avait peur. Par un mouvement
instinctif, Marc s’était rapproché et lui avait tendu la main; aidé par
ce point d’appui, il acheva de se dégager des sables... et retenant le
bras de son conducteur:

--Au nom de Dieu!... sauvez-moi! s’écria-t-il éperdu... Je renoncerai à
mes droits sur Honorine... je renoncerai à me venger de M. de Gausson...
sauvez-moi, et tout ce qui me reste vous appartient... Oh! vite...
vite... regardez, le flot gagne, oh! je vous en conjure à mains
jointes... mais ce que vous faites est infâme, c’est une trahison, une
lâcheté... Vous voulez un duel, dites-vous?... eh bien, conduisez-moi
hors d’ici et je me battrai... à telles conditions que vous voudrez...
vous serez également satisfait... puisque vous voulez ma mort... mais
que ce soit une autre mort... pas celle-ci... pas celle-ci... Dieu! le
flot m’emporte.

Il s’était cramponné au chouan qui, appuyé à un tertre de sable, avait
jusqu’alors résisté au roulis de la vague et ne fit aucun effort pour le
repousser.

--Ne perdez point ces derniers instants en vaines supplications, dit-il
gravement; aucune puissance humaine ne peut désormais nous sauver.

--Est-ce possible? bégaya de Luxeuil, les cheveux hérissés.

--Pensez à Dieu! reprit Marc d’une voix plus haute; demandez pardon dans
votre cœur à celle dont vous avez si longtemps torturé la vie; il ne
vous reste plus pour cela qu’un instant.

--Non, non, balbutia de Luxeuil, que la mer soulevait; je ne veux pas
mourir... encore...

Il abandonna brusquement Marc et voulut s’élancer à la nage vers la
rive; mais le chouan saisit une de ses mains et la retenant fortement
dans les siennes:

--Priez! dit-il.

Et quittant le point d’appui qui l’avait jusqu’alors retenu, il se
laissa emporter par le flot qui se précipitait avec plus de violence.
Deux ou trois fois on vit sa tête et celle d’Arthur reparaître sur la
crête des lames au milieu des écumes, puis tout disparut, et l’on
n’aperçut que la grande mer roulant ses longs replis sur la grève
envahie, tandis que le brouillard achevait de s’élever et que le soleil
inondait la baie de ses splendides lueurs.

De Gausson qui attendait au rendez-vous, rentra à l’auberge pour
s’informer des causes de ce retard. En apprenant de Marquier que son
adversaire était parti peu après lui sous la conduite de Marc, un
étonnement mêlé d’inquiétude le saisit. Il ressortit avec le vieux
matelot pour faire des recherches, mais toutes furent inutiles. Enfin,
comme ils regagnaient la _Croix-Verte_, ils rencontrèrent quelques
paysans qui, en traversant la grève que la mer avait abandonnée,
venaient d’y découvrir deux cadavres. De Gausson courut au lieu indiqué
et reconnut Marc et de Luxeuil. Le premier tenait encore serrée dans ses
deux mains la main de son compagnon; mais il avait le visage ferme et
calme comme si la mort l’eût surpris au milieu d’un grand sacrifice
librement accompli. Les autorités averties se rendirent sur les lieux et
constatèrent officiellement les deux morts. L’événement était expliqué
par trop d’exemples précédents pour qu’il pût surprendre. Il fut
attribué à l’ignorance des localités et à l’imprudence des deux
victimes. Marcel seul devina tout, mais garda le silence. Le corps
d’Arthur fut transporté à Paris pour être déposé dans le tombeau de sa
famille. Quant à celui de Marc, réclamé par de Gausson, il fut conduit à
la Brichaie et enterré sous le bosquet de sapins qui regardait la mer.
La barrière qui séparait les deux amants était désormais brisée, mais
leur union ne pouvait avoir lieu que plus tard; le deuil d’Honorine
devait durer une année. De Gausson comprit que sa présence à la
Brichaie, pendant cette attente, donnerait trop d’avantage à leurs
ennemis, et quelque cruel que fût pour lui le départ, il s’y résigna.



XXXII

Conclusion.


Tous les voyageurs ont parlé de ces hautes montagnes qui semblent étager
par terrasses certaines portions de l’Asie. La caravane gravit avec
mille fatigues des pentes dangereuses, elle traverse des précipices sur
des arbres tremblants, elle franchit des cascades dans lesquelles
restent toujours quelques compagnons plus faibles ou plus malheureux;
elle souffre le froid et le chaud, la soif et la faim; et après une
longue ascension, alors que les forces manquent à tous et que le
désespoir s’empare des plus courageux, tout à coup le dernier pic
s’aplanit et montre aux yeux ravis une immense contrée couverte de
bosquets en fleurs, de moissons dorées et de villes opulentes.

Il en est de même de certaines existences. Vous gravissez longtemps les
rocs inaccessibles, vous laissez à chaque caillou une goutte de votre
sang, à chaque ronce un lambeau de votre espérance, et, quand tout
semble perdu, quand vous cherchez une place pour vous cacher et mourir,
ce qui faisait obstacle s’écroule subitement et vous vous trouvez assis
dans l’Eden que vous aviez cru perdu sans retour. Hasard étrange ou loi
mystérieuse qui semble partager la vie humaine en autant de drames
distincts et contrastés, débutant tantôt par la tragédie, tantôt par
l’idylle, mais échappant toujours brusquement au poëme commencé pour en
entreprendre un nouveau.

La mort d’Arthur changea tout dans la destinée d’Honorine. Il sembla
avoir emporté avec lui, dans sa tombe, la fatalité qui avait jusqu’alors
pesé sur la jeune femme. Délivrée de ceux qui s’étaient, tour à tour,
acharnés à sa perte, elle se retrouvait libre et sans inquiétude. On eût
dit une colombe échappée aux filets de l’oiseleur et qui reprenait
possession de la verdure et du ciel. De Gausson, retourné aux Motteux, y
avait réglé toutes les affaires de la succession; ses lettres tenaient
Honorine au courant, jour par jour, de ce qu’il avait fait, de ce qu’il
avait pensé. Chaque mois il revenait passer quelques heures à la
Brichaie. C’étaient alors toutes les enivrantes joies du retour, toutes
les ravissantes tristesses du départ; et l’attente, ainsi entrecoupée
d’émotions, avait elle-même je ne sais quel charme ardent! Oh! qui n’a
regretté ces angoisses des années amoureuses, tout ce cortége poétique
mêlé de chimères, de regrets, d’espoir! Olympe romanesque où nous
plaçons nos rêves pour en faire des Dieux, fascination charmante qui
nous enlève aux froissements de la réalité pour nous emporter comme
Elisée dans les nuées. L’année d’épreuve s’écoula et le mariage eut lieu
dans la petite église de Sartilly. Le duc, dont les forces allaient
s’affaiblissant, s’y fit transporter. Françoise et Brousmiche pleuraient
de joie derrière les mariés, et le petit Jules, qui tenait ses petites
mains jointes, répéta tout haut la simple prière qui lui avait été
apprise par sa mère:

«Mon Dieu, bénis tous ceux qui nous aiment et pardonne à ceux qui nous
haïssent!»

Honorine et de Gausson revinrent à la Brichaie à pied, à travers les
_viettes_ ombragées, respirant les premières senteurs du printemps,
écoutant les premiers chants des oiseaux, ayant leurs mains enlacées et
le cœur gonflé d’un bonheur trop grand pour pouvoir l’exprimer par
des paroles. Trois mois s’écoulèrent dans un inexprimable enchantement;
les épreuves du passé rendaient encore plus enivrantes les délices du
présent. Honorine ne pouvait s’accoutumer à tant de bonheur. Parfois, au
milieu des extases silencieuses qui suivaient ces longs entretiens, elle
laissait échapper tout à coup un léger cri; des larmes venaient mouiller
ses longs cils, et elle serrait la main de Marcel en disant:

--Ah! je suis trop heureuse, j’ai peur!

Ces craintes ne tardèrent pas à être justifiées par un malheur prévu,
mais qu’ils devaient sentir douloureusement. La santé du duc de
Saint-Alofe déclinait de jour en jour; bientôt commença pour lui cette
agonie sans souffrance et sans affaiblissement d’esprit, rare privilége
accordé à certains vieillards. La vie le quittait lentement, comme une
eau qui fuit; il la sentait lui échapper; il assistait par
l’intelligence à cet anéantissement du corps, et, semblable à Socrate,
il continuait à proclamer d’une voix ferme, quoique affaiblie, les
grandes doctrines auxquelles il avait voué sa vie. Enfin, un matin du
mois d’août, il se fit transporter à la lisière du bosquet de sapins,
près de la tombe de Marc. Il aimait ce lieu élevé d’où l’on apercevait
les bois et la mer. A demi couché sur un tapis étendu à terre, il
regarda longtemps l’horizon. Son visage amaigri était plus pâle, ses
cheveux plus rares, ses mains plus tremblantes, mais la même flamme
brillait dans son regard plein de douceur. Honorine et de Gausson,
debout près de lui, le surveillaient avec une tendresse inquiète. Il
releva la tête vers eux, essaya de sourire, et dit d’une voix faible:

--La terre est toujours aussi verte, le ciel aussi bleu, et vos regards
nagent dans la joie... Où pourrais-je m’éteindre plus doucement?

--Ah! pourquoi ces pensées? interrompit Honorine en se penchant vers le
vieillard avec des larmes dans les yeux.

Le duc prit sa main, qu’il retint dans les siennes.

--Que peuvent-elles avoir de triste? dit-il doucement. La mort qui brise
une vie dans sa fleur, ou des projets à peine commencés, peut affliger
l’homme qui la subit; mais quand la tâche est remplie, on se repose sans
regrets. J’ai élevé jusqu’au faîte l’édifice que je voulais bâtir; un
homme ne pouvait en faire davantage.

--Mais cet édifice est encore invisible pour le plus grand nombre, fit
observer de Gausson; il vous reste à le faire connaître.

--Je n’ai plus le temps, dit le vieillard; mais je vous remercie d’y
avoir pensé... Vous me rendez ainsi plus facile la demande que je
voulais vous faire.

--Ah! parlez! s’écrièrent à la fois les deux époux; nous accomplirons
tous vos désirs; que voulez-vous?

--Ce que je veux, reprit le duc, dont la voix s’anima, c’est que le
fruit de longues études ne soit point perdu pour le bonheur des hommes.
S’il ne m’a point été donné de voir lever ce soleil dont j’aperçois les
lueurs à l’horizon du monde, je n’ai point pour cela cessé d’y croire;
non, j’en prends Dieu à témoin, je meurs avec la foi de l’avenir! Mais
cette terre promise dans laquelle doivent s’établir nos fils, il faut en
indiquer la route à la foule; je l’ai cherchée trente ans...

--Et vous l’avez découverte! interrompit vivement de Gausson.

--Alors, montrez-la à tous, reprit le vieillard; promettez-moi que ces
longues études ne demeureront point ensevelies dans l’oubli, et que,
grâce à vous, elles seront publiées.

--J’en prends l’engagement! s’écria Marcel.

Le vieillard lui tendit la main.

--J’étais sûr de votre réponse, dit-il; vous trouverez tous mes
manuscrits en ordre dans la cassette d’ébène donnée par Honorine... Si
je ne me suis point trompé, le jour de la justice viendra pour mon
œuvre. Quelque longue que soit l’attente, le germe conservé ne périra
pas. Quelqu’un l’apercevra un jour et lui donnera assez de terre, d’eau
et de soleil pour qu’il s’élève et s’épanouisse.

--Ah! vous verrez ce jour! dit Honorine, en s’approchant du vieillard
avec une émotion croissante; pourquoi ne point espérer dans la bonne foi
et dans la bonne volonté des hommes?

--Parce que je les connais depuis soixante années! répliqua le duc avec
une légère nuance d’amertume; ne sont-ce pas eux qui ont flétri mes
espérances dans l’avenir du nom de folie? Avez-vous donc jamais oublié
le gibet du Golgotha? Toutes les royautés spirituelles doivent passer
par la couronne d’épines. Heureux seulement les martyrs qui tombent en
laissant leur vie dans d’autres âmes. Cette joie ne m’a point été
donnée! Je meurs sans avoir pu communiquer mon souffle à aucun apôtre;
il ne restera de moi qu’un livre où ma pensée dormira immobile comme ces
corps dérobés à la décomposition par l’art égyptien. Ah! cette
douleur... j’aurais voulu me la cacher à moi-même... vous avez forcé mon
cœur à s’ouvrir... Que m’eût importé de mourir si d’autres avaient
continué ma vie!... Mais je meurs tout entier... Mon âme ne laisse point
de fils sur la terre, et il n’y aura pour elle, comme pour mes os,
qu’une épitaphe!

L’accent du vieillard était devenu tremblant, son œil s’était voilé;
il se laissa retomber sur un de ses bras et referma les paupières.
Honorine et de Gausson, profondément touchés, se regardèrent; tous deux
avaient la même inspiration. Il leur suffit de ce regard pour se
comprendre. Ils se penchèrent en même temps, et soutenant dans leurs
mains réunies la tête du vieillard:

--Non, votre souffle ne s’éteindra point tant que nous vivrons, dit
Honorine avec un attendrissement religieux, car vous nous avez pénétrés
de votre foi et échauffés de votre amour.

--Oui, ajouta Marcel d’un ton de fermeté émue, dites ce que nous devons
faire et nous le ferons.

Le duc rouvrit les yeux, se releva sur le coude, et son pâle visage
parut s’éclairer.

--Vous! répéta-t-il; est-ce bien vrai.... vous vous feriez les apôtres
d’une croyance pour la populariser et la défendre, vous renonceriez à
votre bonheur?

--Non, dit Marcel, car ce bonheur vient de notre amour et rien ne peut
nous l’enlever; mais nous voulons le mériter et le sanctifier par le
dévouement. Ah! ne nous jugez pas trop sévèrement pour ces premiers mois
d’oisiveté et de rêverie! tant de traverses nous avaient désaccoutumés
de la joie! nous avions besoin de nous y reprendre, de nous assurer d’un
bonheur si longtemps espéré! Mais maintenant cette convalescence d’un
long malheur est achevée; nous nous sentons forts et nous voulons être
utiles. Ne dédaignez donc point notre bonne volonté et acceptez pour vos
apôtres ceux qui sont déjà vos enfants.

Il avait plié le genou et Honorine l’avait imité. Le mourant se redressa
brusquement comme si la vie se fût tout à coup réveillée en lui; il
étendit ses deux mains tremblantes, les posa sur la tête des époux et
deux larmes coulèrent sur ses joues flétries.

--Allez donc, reprit-il lentement, et suivez vos bons désirs. Tu as dit
vrai, Marcel... la lutte ne peut rien vous enlever de votre bonheur;
vous vous appuierez l’un sur l’autre; vous vous serez réciproquement une
Providence. C’est l’isolement qui fait la faiblesse et le désespoir.

Il les attira alors plus près de lui et commença d’une voix tantôt
familière, tantôt exaltée, une de ces improvisations sublimes que la
mort inspire quelquefois. Il résuma avec une lucidité rapide tous les
éléments de la doctrine nouvelle qui devait régénérer la terre, et ses
deux auditeurs fascinés écoutaient sans oser faire un mouvement. Enfin,
sa voix s’éteignit, ses forces étaient épuisées. Il se recoucha
doucement, et referma les yeux.

Honorine et Marcel troublés demeurèrent à la même place, les mains
enlacées. Les paroles du vieillard venaient, pour ainsi dire, d’agrandir
leur amour en l’arrachant à son égoïsme. Maintenant ils sentaient le
besoin de le répandre sur tout, d’en faire un foyer de chaleur et de
lumière pour les cœurs aveugles ou glacés, de lui donner une
occupation, un but! quelque chose de grave s’était tout à coup mêlé à
leur joie; c’était toujours le même enivrement, mais plus noble et plus
serein. Pensifs, ils attendirent le réveil du duc, jusqu’au moment où
les derniers rayons du soleil vinrent se jouer sur son front et dans ses
cheveux. Surpris de son immobilité, ils se penchèrent alors sur lui...
Le duc était mort sans plainte et avec un sourire sur les lèvres! De
Gausson et Honorine furent fidèles à leur promesse. Tous deux reparurent
dans le monde, non pour prendre part à ses vains plaisirs, mais pour
féconder les idées dont le dépôt leur avait été confié, pour appuyer les
faibles, éclairer les forts et appeler à l’œuvre les _hommes de bonne
volonté_.

Les obstacles surgissent chaque jour devant leurs pas, les injures et
les calomnies germent sur leur route comme l’herbe des chemins, mais
leur amour est une cuirasse impénétrable contre laquelle viennent
s’émousser tous les traits. Après dix mois de laborieuses épreuves, tous
deux s’échappent de Paris, chaque année, pour venir puiser de la
patience et du courage à la Brichaie. Là, près du tombeau de Marc et du
duc de Saint-Alofe, ils retrempent leurs âmes dans la solitude et
amassent des forces pour retourner dans la mêlée. Françoise, dont le
fils grandit, chante alors du matin au soir, et le vieux Brousmiche
croise les mains lorsqu’il les voit passer, en répétant que ce sont des
saints. Mais après avoir puisé des forces dans la retraite, tous deux
repartent à l’heure indiquée. Semblables à ces plongeurs qui, revenus
sous le ciel pour respirer, s’enfoncent de nouveau dans l’abîme, tous
deux rentrent dans la Babylone où les attendent les mêmes sarcasmes;
généreux réprouvés d’un monde pour lequel ils sont près de mourir comme
le Christ en disant: «Pardonnez-leur, mon père, car ils ne savent ce
qu’ils font!» Quant à madame la comtesse de Luxeuil et à M. de
Chanteaux, ce sont toujours des élus dont le noms se trouve inscrit en
tête de toutes les œuvres pieuses; Marquier vient d’arriver à la
députation, et l’on parle du mariage de mademoiselle Clotilde avec M.
Vankrof, auquel un journal a dernièrement décerné le titre de _Mécène de
l’Escaut_.

FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.



TABLE


                                                                   Pages.

     I. Une maîtresse                                                  1

    II. Une mère                                                      11

   III. Encore Marc                                                   20

    IV. Une découverte                                                29

     V. Deux amants                                                   40

    VI. Les deux loges                                                51

   VII. Femme et maîtresse                                            61

  VIII. Les Motteux                                                   86

    IX. Un gendre                                                     99

     X. Adieux                                                       113

    XI. Amis et ennemis                                              124

   XII. Présages                                                     134

  XIII. Projets de vengeance                                         143

   XIV. Le sorcier                                                   152

    XV. Le Petit-Tourbillon                                          164

   XVI. Soirée de grisette                                           177

  XVII. Rupture                                                      190

 XVIII. M. Vankrof                                                   201

   XIX. Une rencontre                                                211

    XX. La maison de Bel-Air                                         223

   XXI. La déclaration                                               227

  XXII. Le château de Vertbec                                        241

 XXIII. Une journée chez Marcel                                      255

  XXIV. Le gendre et la belle-mère                                   267

   XXV. L’accusation                                                 281

  XXVI. Les droits du mari                                           296

 XXVII. La punition                                                  311

XXVIII. Une retraite                                                 320

  XXIX. Madame de Luxeuil                                            337

   XXX. Rencontre                                                    346

  XXXI. La grève de Saint-Michel                                     368

 XXXII. Conclusion                                                   374

FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.


NOTES:

[A] En Normandie, on attribue à M. Matignon ou à M. La Vaquerie tous les
coq-à-l’âne et toutes les naïvetés qui sont attribuées ailleurs à MM. de
Sottenville ou à Jean-l’Innocent. Le Matignon normand est l’Hercule de
la bêtise; il résume en lui tous les idiots.

[B] On prétend en Normandie que certaines gens ont la faculté de
s’approprier le lait de vos vaches et de vos chèvres, au moyen d’un
_cordeau_ magique qui fait passer les produits de vos étables dans leur
laiterie.

[C] Nom qu’on donne en Normandie aux bestiaux qu’on laisse pâturer
librement.

       *       *       *       *       *

On a effectué les corrections suivantes:

un constraste=> un contraste {pg 50}

le vériritable=> le véritable {pg 74}

celui-ci répétait=> celle-ci répétait {pg 78}

Ça m’a navré, monsieur Marc=> Ça m’a navrée, monsieur Marc {pg 95}

place dans leurs charriots=> place dans leurs chariots {pg 96}

nous étions convenu=> nous étions convenues {pg 108}

nulle resource=> nulle ressource {pg 134}

erme=> ferme {pg 134}

J’métais arrêté=> J’m’étais arrêté {pg 137}

j’lai vu=> j’l’ai vu {pg 137}

différents point du canton=> différents points du canton {pg 141}

endroit sigulièrement sauvage=> endroit singulièrement sauvage {pg 153}

et attegnirent l’enceinte=> et atteignirent l’enceinte {pg 158}

de plaisanteries.=> de plaisanteries! {pg 178}

que j’aie fini mes beignets.=> que j’aie fini mes beignets? {pg 180}

Non, répliqua la Belge=> Non, répliqua le Belge {pg 203}

Ah! qu’est-ce qui veut=> Ah! qu’est-ce qu’i veut {pg 234}

toujours les gravulures=> toujours les gravelures {pg 262}

les feux de vaisseaux ballotés=> les feux de vaisseaux ballottés {pg
277}

Mirou se découvrit=> Micou se découvrit {pg 281}

monsieur Baumont=> monsieur Beaumont {pg 291}

le dernier des spectateurs eût disparu=> le dernier des spectateurs eut
disparu {pg 292}

Frappée de cette péripétie inattendue, elles=> Frappées de cette
péripétie inattendue, elles {pg 294}

Faut-il donc m’indigner de ce qui me sert.=> Faut-il donc m’indigner de
ce qui me sert? {pg 303}

quand elle les eût achevées=> quand elle les eut achevées {pg 308}

les âmes ballotées par le flot=> les âmes ballottées par le flot {pg
350}





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les réprouvés et les élus (t.2)" ***

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