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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier
Author: Junot, Laure (duchesse d'Abrantès), 1784-1838, Abrantès, duchesse d'
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

TOME TROISIÈME.



  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

  FORMERA 8 VOL. IN-8º,

  Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

  La 2e livraison a paru le 11 janvier;

  La 3e livraison paraîtra le 25 mars;

  La 4e livraison, composée des Salons de
    la Restauration et du règne de Louis-Philippe
    Ier, paraîtra le 15 mai.

  Les souscripteurs chez l'éditeur recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour même de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.



HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.



par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.



TOME TROISIÈME.



À PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,

PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.



UNE LECTURE

CHEZ ROBESPIERRE.


DE LA SOCIÉTÉ EN FRANCE SOUS LA TERREUR.

Rien n'est, je crois, plus difficile que d'écrire l'histoire
contemporaine, lorsque surtout les événements ont été influents sur vous
ou sur les vôtres, et que leur souvenir se vient offrir à vous et se
heurter en même temps, pour ainsi dire, avec de nouvelles impressions
sans cesse renouvelées; car, quelle est l'année, le mois pouvons-nous
dire, où nous n'avons éprouvé une douleur inattendue, comme peut-être
une joie. Alors les événements les plus rapprochés sont ceux qui,
quelquefois, passent avant d'autres plus anciens dans la revue que
l'esprit fait d'une vie si remplie et si agitée; on laisse par-devers
soi bien des choses sur lesquelles ensuite on est contraint de revenir.
Cela m'est arrivé plusieurs fois dans mes _Mémoires_ et dans cet
ouvrage; mais comme tout en ne disant que la vérité, je n'écris
cependant pas l'histoire, et que ce désordre n'existe nullement dans mon
esprit, je n'ai pas voulu m'astreindre à un ordre régulier qui peut-être
aurait nui à la couleur du récit.

J'ai parlé de l'état de la société en France au moment de la Révolution.
Je l'ai même conduite jusqu'à celui où elle ne fut plus dirigée que par
un petit nombre de personnes dont la vie précaire n'avait pour durée que
le caprice d'un des rois du Comité de Salut public. Madame de Staël fut
la première de toutes les femmes en France qui se mit à la tête d'un
parti qu'elle forma parmi les gens du monde, et qui prit une bannière.
Ce Salon, dont j'ai parlé dans les premiers volumes de cet ouvrage,
donne la mesure de la décadence de notre société. Madame de Staël,
effrayée par les horribles scènes du 10 août et du 2 septembre, quitta
Paris. Après son départ, le sceptre de cette nouvelle souveraineté
tomba dans les mains d'une autre femme qui, ainsi que la première,
pouvait et concevoir et exécuter: c'était madame Roland!

Quelle est l'âme française qui n'a payé son tribut d'admiration au
courage de cette femme héroïque? quel est le coeur qui ne bat et
s'attendrit en écoutant les douleurs de son martyre de femme, de
Française et de mère?... Mais aussi, quelle est celle parmi nous qui
n'est fière d'entendre raconter les merveilles de la vie de cette
courageuse soeur de la Gironde, qui mourut avec la force vraiment grande
que donne toujours la vertu, et sa pieuse résignation; digne amie des
plus renommés parmi les victimes du 31 mai, elle sut leur élever un
éternel monument qui fut consacré par sa vertueuse indignation, que la
crainte des mêmes bourreaux ne l'empêcha jamais de témoigner à haute
voix, et l'échafaud où elle termina sa vie, à peine âgée de trente-sept
ans, fut pour elle un trône d'où elle fut proclamée une femme vraiment
grande.

Les bourreaux qui régnaient alors comprirent qu'elle était à
craindre!... Son ascendant sur le peuple l'avait suffisamment prouvé. Un
soir, elle était seule au ministère de l'Intérieur; il était onze
heures. Roland était absent pour une séance qui se tenait chez l'un des
ministres, car en ce moment rien n'était arrêté ni statué pour la marche
des affaires, et cependant le Roi était au Temple! et le tocsin
commençait à tinter pour les massacres de septembre!... plusieurs
centaines d'hommes, portant des torches et blasphémant, entrent dans la
cour du ministère en appelant Roland à grands cris.

--Que lui voulez-vous? leur dit sa courageuse femme en défendant à ses
domestiques de fermer les portes et se présentant elle-même à ces
furieux; que cherchez-vous?

--Des armes! On nous a dit qu'il y en avait ici, et nous les voulons.

--S'il y en avait, je vous les donnerais, mais il n'y en a pas;... elles
nous seraient inutiles; le ministère de M. Roland n'exige aucune mesure
défensive. S'il avait eu besoin d'armes pour le service de la patrie,
sans doute il en aurait demandé; mais, je vous le répète, il n'en est
rien. Au surplus, nous allons chercher... je vais vous conduire
moi-même.

Et seule, sans crainte, car elle était sans reproche, elle guide cette
troupe ivre et furieuse dans le vaste hôtel, dont elle parcourt tous les
détours avec elle. Étonnée, et bientôt dominée par le véritable
ascendant que presque toujours la force vertueuse exercera sur la
masse, cette foule se retira sans avoir commis le moindre dégât chez cet
homme qu'elle venait massacrer[1].

[Note 1: Voir dans les _Mémoires de madame Roland_ elle-même, comment
elle raconte cette scène!... Elle parle surtout admirablement de ses
craintes pour son mari, qu'elle alla chercher à pied, à minuit, au
ministère de la Marine, où tous les ministres étaient rassemblés.]

Dans cette soirée, les décemvirs de 93 comprirent donc la grandeur de
son pouvoir, et sa mort fut résolue. Mais elle le fut surtout après le
supplice de cette Gironde dont elle était la soeur et l'amie. Quelque
temps encore, cependant, elle s'abusa, et son salon contint ces mêmes
hommes avec lesquels elle ne croyait que converser, tandis qu'elle
répondait à un interrogatoire, lorsque, entre Danton, Robespierre et
leurs amis, elle s'abandonnait à une simple discussion politique.

Parmi les crimes de la Terreur, la mort de madame Roland fut peut-être
le plus infâme.

Après ce nouvel holocauste, Paris ne fut plus qu'une vaste arène où
tombaient des têtes dans des lacs de sang... La terreur enchaînait tous
les esprits, et ceux qui étaient assez heureux pour échapper aux cachots
et à la hache ne pouvaient s'occuper du soin puéril de présider à une
réunion causante,... une fête encore moins... Hélas! qui n'avait pas
alors à trembler pour un père, une soeur, un frère?... Et cependant il y
avait encore des fêtes dans Paris!... Oui, on y dansait... on avait
l'apparence du bonheur... _on ordonnait_ de rire... On devait conduire
une jeune fille dans les saturnales qui se célébraient dans la rue!...
Les trésors de sa figure d'enfant, la pudeur virginale de son front,
étaient exposés aux regards éhontés d'un des bourreaux de la Force ou de
l'Abbaye, qui quelquefois disait:

--Je la veux!...

Et les décemvirs la lui donnaient.

Dans le même moment, Robespierre marchait dans Paris élégamment habillé,
coiffé avec la plus grande recherche, employant pour sa toilette les
essences les plus suaves, les pommades les plus odorantes... Son linge
était d'une extrême beauté; son jabot, fait d'une dentelle précieuse,
était toujours à côté d'un gilet rose, bleu ou blanc, en soie glacée, et
légèrement brodé en argent ou en or, et à sa main il portait un bouquet
de roses, même en hiver... Cet homme, ainsi habillé, paraissait convenir
parfaitement à l'un des plus élégants salons de Paris, et pourtant il
logeait chez un menuisier... Son appartement n'était certes pas
somptueux, et ne répondait pas au luxe de sa toilette; et pourtant, dans
cet appartement presque misérable, il recevait ce que la France avait
de plus redoutable en pouvoir après lui... Il recevait enfin, il donnait
à dîner... on causait... et même l'on riait!... C'est dans un souper
chez Robespierre, avec Danton, Saint-Just et Brissot, que la mort de
madame de Sainte-Amaranthe et de madame de Sartines, sa fille, fut
résolue... Un mot fut dit au milieu du souper. Ce mot entendu et compris
pouvait faire du tort notablement à Robespierre...

--Tu as parlé! lui dit Saint-Just le lendemain du souper.

--Qu'ai-je dit?

Saint-Just répéta le mot. Robespierre fronça le sourcil... Il était
grave, ce mot, et le dictateur sentit son imprudence. Il fut l'arrêt de
la mère et de la fille.

Elles moururent sur l'échafaud, revêtues de la robe rouge, comme
assassins de Collot d'Herbois!...

Ce n'était pas les vers qu'un jour il avait adressés à la jolie madame
de Sartines, qui devaient compromettre Robespierre... ces vers sont bien
curieux. Les voici:

  Sur le pouvoir de tes appas
  Demeure toujours alarmée;
  Tu ne seras que plus aimée,
    Si tu veux ne l'être pas.

Ces vers furent faits par Robespierre pour mademoiselle de
Sainte-Amaranthe, madame de Sartines...

Elle avait alors dix-neuf ans. Elle était charmante... Mariée seulement
depuis un an à M. de Sartines, fils de l'ancien lieutenant-général de
police, depuis ministre de la Marine, elle avait été conduite chez
Robespierre par sa mère, et toutes deux payèrent de leurs têtes cet acte
de lâcheté. Ce fut elle qui montra le plus de courage; elle alla à
l'échafaud avec sa mère, son mari, son frère et sa belle-soeur, pour ce
prétendu projet d'assassinat de Collot-d'Herbois...

--Ne croyez pas punir, dit-elle, avec une fermeté qui était remarquable
dans une femme aussi belle et aussi jeune, aux bourreaux du tribunal;
car je ne suis pas coupable, et j'aime mieux mourir, même à vingt ans,
que de vivre au milieu de monstres tels que vous.

Un témoin oculaire de ces temps désastreux, et qui avait
particulièrement assisté à cette dernière scène, me disait que le
courage de madame de Sartines avait été plus qu'admirable, car il était
touchant... Elle aimait sa mère avec une extrême tendresse, et bien loin
de lui reprocher sa mort, elle l'embrassait avec son frère, et la
consolait ainsi que lui...

--Nous mourons ensemble, que pouvons-nous regretter?...

Ils moururent[2] le 18 juin 1794... quelque temps avant le 9
thermidor!...

[Note 2: Madame de Sainte-Amaranthe était une femme comme il faut, mais
d'une réputation fort équivoque... ses relations intimes avec les hommes
de sang d'alors le prouvent. Elle n'est pas excusée en disant qu'elle
était contrainte. Il ne dépend pas de nous d'être heureux ou malheureux,
mais toujours il est en notre puissance de n'être pas humilié et encore
moins avili... Je parlerai d'elle plus longuement tout à l'heure.]

Et voilà quelles étaient les joies de la société de France sous le beau
règne de la terreur!...

Quelquefois c'était Danton qui recevait à son tour ses collègues en
puissance; sa femme était jeune et belle, et jamais on n'eût dit, en la
voyant, qu'elle était chaque jour témoin du massacre de tant de milliers
de victimes innocentes... Quelquefois aussi on allait chez Camille
Desmoulins. Sa femme a laissé un nom qui vivra dans l'avenir. On parlera
longtemps de sa beauté, de son esprit et de ce courage héroïque qui lui
fit chercher la mort pour rejoindre celui qu'elle aimait au point de
détester une vie qu'ils ne devaient plus parcourir ensemble...

Il y avait souvent des réunions, des dîners, des soupers chez les
hommes de la Révolution; mais une chose à remarquer, c'est qu'il y avait
peu de fêtes particulières à l'époque désastreuse de 92 et 93, même dans
les maisons des membres du Comité de Salut public. Ils se réunissaient
parce que la nature française repoussera toujours l'isolement; mais il
semblait qu'ils craignissent d'éveiller eux-mêmes des sons joyeux, et de
provoquer le rire au milieu de tant de pleurs et de deuil!... Les bals,
les fêtes avec de grands appareils, tout cela était public, et donné au
peuple pour l'empêcher d'entendre les cris des victimes lorsque la mort
leur était trop amère, comme à madame Dubarry... Ces saturnales
suffisaient à ce peuple, qui, semblable à celui de Rome, voyait tomber
des têtes et allait applaudir aux jeux du cirque en criant également:
Vive César!...

À cette époque, bien qu'il n'y eût que quelques années d'écoulées entre
ce temps et celui où la France était la plus aimable et la plus polie
des nations, il s'était fait un tel changement dans les coutumes
sociales, qu'un Français ramené tout à coup dans Paris ne se serait pas
cru en France. On ne se voyait plus que le matin. Le soir, à peine neuf
heures étaient-elles sonnées, que tout s'éteignait dans les maisons et
devenait silencieux. C'était comme au temps du _couvre-feu_... tant on
craignait d'être signalé pour une manifestation quelconque. Dans
l'ignorance d'une nouvelle arrivée deux heures avant et annonçant une
défaite, on pouvait faire de la musique et même tout simplement prendre
une leçon, puisque la veille une victoire de nos armées avait été
annoncée au bruit du canon, tandis que nos revers étaient toujours
cachés... Eh bien! ce simple accord fait sur un piano par la main d'une
jeune fille l'envoyait quelquefois à la mort[3]!...

[Note 3: C'est ainsi que sont mortes mesdemoiselles de Saint-Léger à
Arras, toutes deux jeunes, nobles, belles, âgées, l'une de seize ans,
l'autre de dix-sept, pour avoir joué du piano le jour de la prise de
Valenciennes.]

Enfin, il ne fallait pas témoigner une douleur apparente; il ne fallait
pas porter le deuil de son père! tout devenait crime... même les larmes!

Cependant les hommes qui s'isolaient ainsi de leurs semblables, et ne
les réunissaient que pour les envoyer à la mort, ces mêmes hommes
avaient parmi eux de grands talents, et même des esprits aimables.
Robespierre, lui-même, l'était lorsqu'il voulait l'être. Il connaissait
le prix de la causerie, et l'aimait; mais il craignait l'abandon, et on
le conçoit.



SALON

DE ROBESPIERRE.


Il faut bien qu'une chose ait un nom. Je n'en trouve pas d'autre que
celui de _Salon_, pour désigner un lieu de réunion chez cet homme qui
fut le maître de la France, et vivait pourtant comme un simple député de
cette même Convention dans laquelle il avait choisi les véritables
_meneurs_ de l'État, ceux qui faisaient partie des Comités de Sûreté
générale et de Salut public. Sa modestie n'était au reste que de
l'hypocrisie, et sa conduite continuelle le prouve assez. On voyait son
orgueil percer malgré ses efforts lorsqu'il présidait à une table chez
lui, autour de laquelle étaient assis les principaux de la Convention,
et les hommes les plus remarquables de cette époque de sang, où pourtant
de hautes notabilités comme talents pouvaient compter... Un jour,
Camille Desmoulins, qui alors était encore (en apparence du moins) dans
les bonnes grâces de Robespierre, lut chez lui un drame en prose
intitulé: _Émilie, ou l'Innocence vengée_. Les auditeurs étaient curieux
à voir rassemblés et le sont encore à nommer aujourd'hui: Danton, sa
femme, celle de Camille, Hébert et la sienne[4], Barrère, Tallien,
Saint-Just, Cambacérès, Chénier, Talma, Dugazon, Laïs, une femme qui
était alors sa maîtresse et parfaitement belle, nommée _madame
Lapalud_[5], David, et plusieurs notabilités dans les arts, dont les
noms sont également connus.

[Note 4: Toutes trois charmantes, surtout celle de Camille Desmoulins.]

[Note 5: Il la rencontra dans un gros bourg de Flandre, où elle faisait
_la patrie_ dans une fête nationale. Elle avait une belle voix, mais
elle ne put entrer à l'Opéra, ne sachant pas chanter.]

Le drame de Camille Desmoulins était une oeuvre qui devait étonner même
ses auditeurs dans une telle assemblée... Le sujet était la séduction
d'une jeune et belle fille par le seigneur de son village, où elle
revient après avoir reçu une très-bonne éducation. Ce sujet, très-usé
aujourd'hui, était encore neuf à l'époque dont je parle, et très-bon à
exploiter pour les persécuteurs de tout ce qui était noble, riche et
au-dessus de la foule. Camille Desmoulins usa de cette facilité avec
largesse: les vertus de la jeune fille, les vices de l'homme puissant,
ne faillirent point et furent mis dans le jour le plus apparent. Mais ce
qui était curieux, c'était l'_idylle_ qui était constamment en scène;
une peinture de la vie des champs! un calme! une paix! et tout cela dit
dans un style répondant à la chose. Enfin, il y avait deux actes surtout
que Gessner n'aurait pas désavoués pour peindre la vie heureuse et douce
que menait Émilie dans son village, auprès de sa mère, filant _sa
quenouillée_, bien qu'elle sût chanter, broder et jouer du piano. Il
avait du talent, au reste, à ce que disait Tallien, qui est celui à qui
j'ai entendu raconter cette scène, et ce qui la suivit et la précéda. Il
y eut du mouvement parce que Robespierre dit à Camille Desmoulins qu'il
aurait dû présenter le curé du village comme aidant à la séduction
d'Émilie, et non pas le laisser dans une ombre qui faisait présumer
_qu'il était au contraire son appui_, ET IL AVAIT RAISON, poursuivit
Tallien[6], lorsqu'on adopte un système il faut marcher avec et comme
lui.

[Note 6: Le mot est plus fort dit par Tallien, beaucoup d'années après,
que par Robespierre en 93.]

Quoi qu'il en fût, Camille Desmoulins, qui déjà commençait à être mal
avec le tyran, prit la réflexion de Robespierre pour une critique de
toute la pièce. Il savait qu'il lui inspirait de la jalousie par son
éloquence rapide du _Forum_, et ses paroles lui parurent amères et
envieuses. Chénier voulut en vain raccommoder les choses, Camille ne put
ou ne voulut comprendre que la critique, et toute louange fut inutile.
Le fait est que la pièce était mauvaise comme pièce, et que la
contexture ne valait rien. La femme de Camille elle-même le sentait et
fut presque contente de l'_insuccès_ de la lecture. Ce que Tallien ne me
fit certes pas remarquer, car il était encore trop de cette époque au
moment où je le vis à Madrid[7], mais ce dont je fus vivement frappée,
ce fut cette pensée qui me représentait cette réunion d'hommes de sang,
écoutant une oeuvre d'art et souriant à la voix de l'un d'eux, lorsqu'il
parlait du lever du jour, de la paix des champs et du calme d'une bonne
conscience... C'était un spectacle bien curieux que celui-là, et que de
réflexions ces mêmes hommes se devaient-ils pas faire dans leur âme en
écoutant ces paroles paisibles et dignes de l'Arcadie, récitées dans
l'antre du tigre, lorsque ses lèvres étaient rouges encore du sang
humain dont il s'était repu dans la même journée?.......

[Note 7: Lorsqu'il allait prendre possession de son consulat à Cadix.
Ce fut à Madrid que je le trouvai.]

Camille Desmoulins était au fait loin de ces hommes féroces. Jeté par la
révolution au milieu de leurs rangs, il tâcha toujours de s'opposer par
la force de son éloquence au torrent révolutionnaire. Le peu de numéros
qu'il fit de son journal appelé _le Vieux Cordelier_ en est une preuve,
malgré quelques maximes sanguinaires qui devaient le faire passer.
Hébert n'aimait pas Camille, jaloux de lui comme journaliste, comme
Robespierre l'était à la tribune, comme Saint-Just l'était auprès des
femmes, que sa jolie figure ne pouvait séduire plus que le talent de
Camille Desmoulins, le malheureux ne comptait que des juges dans ces
hommes qui voulaient frapper de nullité une oeuvre qui pouvait avoir du
succès; déjà l'orage grossissait et devenait menaçant. Madame Desmoulins
le voyait arriver, et tremblante pour son mari qu'elle adorait, elle
suivait des yeux l'expression des différentes physionomies à mesure que
Camille parlait... Saint-Just paraissait le plus doux, car il était si
beau! comment imaginer une âme atroce sous cette enveloppe d'ange?...
mais madame Desmoulins savait trop bien qu'elle pouvait au moins être
corrompue... Cette lecture précéda de peu de temps la fin tragique du
malheureux Camille!... Le monstre avait posé son index sanglant sur son
front, et sa tête devait tomber... Il devait bientôt mourir avec
l'homme de véritable énergie de cette assemblée, avec celui qui
commençait pourtant à oublier cette énergie pour une femme... c'était
Danton... Ce même soir, il était là, perdu dans un monde d'heureuses
chimères, regardant la femme qu'il idolâtrait et pour laquelle il
oubliait en ce moment non-seulement la patrie, mais la sûreté de sa
personne; déjà une vive discussion s'était engagée à la tribune, il
avait été accusé d'être l'ami du général Dillon. Hébert, accusé à son
tour par Camille de dilapidations dans les fonds qu'on lui donnait pour
son journal[8], Hébert le conduisit à cet échafaud où lui-même devait
aussi monter, et il proposa à Robespierre un plan qui devait perdre
Camille et Danton à la fois!... Robespierre ne répondit pas; mais
serrant fortement la main d'Hébert, il lui fit comprendre une
reconnaissance qu'il lui prouva en l'envoyant à l'échafaud...

[Note 8: Le fameux _Père Duchesne_.]

J'ai déjà dit que Camille Desmoulins n'était pas aussi coupable que ses
collègues, et je puis le prouver en faisant connaître son histoire et
celle de sa femme; le sort de ces deux personnes est curieux à bien
étudier... il fait voir quel fut le prix que reçurent presque tous ceux
qui, nés dans une classe élevée, voulurent abattre tout ce qui était
au-dessus des autres, mutilant ainsi le corps auquel ils appartenaient.

Camille Desmoulins était un homme _bien né_, ainsi que cela se disait.
Son père était lieutenant-général du bailliage de Guise. Mis par lui au
collége Louis-le-Grand, il se trouva le condisciple de Robespierre et de
Saint-Just, que l'évêque d'Arras y avait fait entrer comme boursiers.
Camille Desmoulins n'avait pas une grande fortune. Il se destina au
barreau, et 1790 le trouva avocat et ne respirant que pour activer le
mouvement, qui déjà commençait à devenir menaçant.

Camille était un homme d'un esprit remarquable, mais sans aucun
jugement. Là où il voyait un changement, il croyait en une amélioration.
Cette aberration d'esprit fut malheureusement trop commune alors.
Camille fut un des premiers à l'attaque de la Bastille; et un jour, au
Palais-Royal, son éloquence entraînante fit fouler aux pieds la cocarde
de la France pour lui substituer la couleur verte. Camille Desmoulins
parlait avec une puissance d'entraînement qui était énergique et
instantanée dans ses effets... mais qui n'avait aucune durée; et cela
venait sans doute du foyer qui produisait, et dont le feu n'avait pas
une vraie chaleur.

Ce fut à cette époque que Camille Desmoulins rencontra dans le monde
une jeune fille ravissante de beauté, dont l'esprit et les talents
reçurent un nouveau charme à ses yeux lorsqu'il apprit qu'elle
partageait toutes les opinions les plus exagérées de ce moment (1791).
Cette jeune personne avait vingt ans; elle était fille de M.
Duplessis-Laridon[9], ancien premier commis des finances. Sa mère, l'une
des plus belles et des plus spirituelles personnes de son temps, avait
élevé sa fille unique avec cet amour de mère qui nous fait jouir dans
cette image de nous-même, qui se reproduit chaque jour. En voyant
Camille Desmoulins, en l'écoutant surtout lorsque sa voix appelait au
culte de _l'auguste et sainte liberté_, mademoiselle Laridon l'aima de
tout l'amour qu'elle avait dans l'âme. Elle était jeune, belle et riche;
ce mariage était un bonheur d'autant plus grand pour Camille Desmoulins,
qu'il trouvait en même temps une âme noble et grande pour comprendre la
sienne: car bien qu'il n'eût pas le jugement aussi profond que plusieurs
de ses confrères, il était grand et presque toujours digne d'estime dans
ce qu'il appelait ses principes révolutionnaires. Camille, encouragé
par elle, la demanda, et l'obtint. Il fut marié par l'abbé Benadier,
ancien principal du collége Louis-le-Grand, et les deux témoins de
Camille Desmoulins furent deux de ses anciens condisciples, Saint-Just
et Robespierre... ceux-là même qui plus tard devaient être ses
assassins...

[Note 9: Anne-Philippine-Louise Duplessis-Laridon, née à Paris en 1771;
elle apporta 150,000 francs en dot à Camille, somme très-forte pour ce
temps-là.]

En joignant la fortune de sa femme à la sienne, Camille eut une position
sociale. Madame Desmoulins, jeune, jolie, spirituelle, et vivement
impressionnée par ce mouvement révolutionnaire dont les meneurs étaient
sans cesse autour d'elle, devint à son tour l'une des puissances du
moment. C'était un moyen dont les révolutionnaires n'avaient garde de ne
pas profiter, que celui de l'effet que produiraient des maximes
répandues et insinuées par une jolie personne aux paroles engageantes et
persuasives... Madame Desmoulins reçut chez elle tout ce qui alors
marquait fortement dans son parti, et son salon fut un lieu central. Le
duc d'Orléans y allait fort souvent; il y dînait et y soupait même
fréquemment en revenant de l'assemblée. Le général Lafayette lui donna
son buste; chacun enfin était à ses pieds pour écouter sa spirituelle et
dangereuse causerie. Camille Desmoulins n'avait pas eu d'abord cette
pensée de mettre ainsi sa femme en évidence; ce fut Saint-Just, qui
avait des projets ultérieurs sur elle, qui la lui inspira.

Camille Desmoulins, tout en prêchant les principes démagogiques qui le
perdirent, sentit dès le premier moment qu'ils lui seraient mortels, et
pourtant il poursuivit. Un jour qu'il avait eu plusieurs personnes à
dîner, entre autres une[10] qui a survécu à ces temps d'horreurs, il dit
très-haut:

--La révolution prend une mauvaise tournure... j'ai grande envie de me
mettre avec les royalistes... la fortune tout entière de ma femme est
sur l'État.

[Note 10: Cette personne est Prudhomme le père. Me trouvant au couvent
de l'Abbaye-aux-Bois, je reçus un jour une lettre de lui, par laquelle
il me demandait de me venir voir. Il vint, et m'inspira un vif intérêt,
ayant vécu avec tous les hommes importants de la Révolution. C'est lui
qui a publié le journal intitulé _Révolutions de Paris_. Il était
particulièrement ami de Camille Desmoulins.]

Mais sa femme, jeune, enthousiaste, ne voyait que le lever lumineux de
cette révolution, dont le midi devait être à la fois si sanglant et si
sombre, et ce fut elle qui arrêta Camille dans son intention de changer
de parti.

Alors il adopta franchement celui de la Révolution. Ce fut lui qui, avec
Danton, fonda la société ou plutôt le club des Cordeliers... il était à
cette époque le plus chaud partisan de Robespierre; il l'aimait d'une
amitié sainte, et cet homme, aveuglé sur le monstre, ne voyait en lui
qu'un homme voulant la régénération de la France... Ce fait, ainsi que
celui bien prouvé de l'ignorance du frère de Robespierre des crimes de
celui-ci, est une des choses les plus curieuses de la Révolution.

Ainsi que Danton, Camille Desmoulins n'était pas méchant; ils furent
enfin indignés de cette continuelle boucherie qui n'avait aucun terme...
Camille sentit son âme se soulever contre cette tyrannie sanguinaire qui
ne régnait que par l'horreur et les massacres. Sa jeune femme, dont le
coeur se brisait chaque jour en voyant passer les tombereaux remplis de
victimes, le soutint, l'exalta même dans sa volonté de combattre le
tigre... D'accord avec Danton, Hérault de Séchelles et quelques autres,
il écrivit un journal intitulé _le Vieux Cordelier_. Ce journal, écrit
avec la chaleur d'une âme vraiment républicaine indignée à la vue de
tant de crimes, parut au grand étonnement de tous, qui ne comprenaient
pas le courage de Camille... Le premier numéro fut immédiatement suivi
de deux autres... En les lisant, Robespierre fronça le sourcil, puis il
sourit de ce sourire qui annonçait la mort...

--Enfant, dit-il en froissant le papier dans sa main et le jetant au
loin... enfant!.. te jouer à moi!...

Prudhomme, qui écrivait alors le journal des _Révolutions de Paris_, et
qui, sans partager les crimes des hommes de sang de l'époque, vivait
parmi eux et était particulièrement lié avec Camille Desmoulins, alla le
trouver. Il lui dit que Robespierre se taisait lorsqu'on parlait de
lui... Ce silence est de sinistre augure, poursuivit Prudhomme... songe
à toi... cesse ton journal.

--Robespierre est mon ami, répondit Camille... s'il était fâché de ce
journal, il m'en aurait parlé à moi-même... et il ne m'a rien dit... Je
dois même lire ce soir un drame de moi chez lui, et nous devons nous y
trouver, Louise et moi, avec tous nos amis, Danton et sa femme,
Saint-Just et tous les autres... Et puis, c'est le comité de Sûreté
générale qui entraîne Robespierre... _il n'est pas coupable de ce qui se
fait!_...

Madame Desmoulins entra dans ce moment dans le cabinet de son mari;
Prudhomme répéta ce qu'il croyait devoir être compris par elle; mais,
bien loin de l'écouter, elle lui imposa silence.

--Si Camille pouvait suivre vos conseils, lui dit-elle, je le
désavouerais. C'est une noble mission qu'il a reçue de l'humanité
agonisante... il doit parler... dût-il en mourir...

Et s'approchant de son mari, elle l'embrassa avec amour.

--Si tu meurs pour cette cause sainte, mon Camille, lui dit-elle en le
regardant avec une ineffable tendresse, je mourrai avec toi...

--Mais en mourant il cesse de remplir cette mission à laquelle il est
appelé, lui répondit Prudhomme....

--N'importe quel sera son sort... il doit faire son devoir... Si Camille
cessait d'écrire dans le moment où la tyrannie des comités n'a plus de
bornes, lorsqu'enfin leur inamovibilité révèle leur ambition, il serait
un lâche... et moi-même je le renierais et l'éloignerais de mon coeur.

--Prenez garde à vous-même, malheureuse femme; prenez garde à vos
imprudentes paroles... les bourreaux de la France ne reconnaissent aucun
pouvoir... celui de la vertu, de la beauté, de l'esprit, demeure sans
force devant eux... tremblez de les irriter...

Madame Desmoulins demeura quelques secondes dans le silence... Au bout
de ce temps, elle releva fièrement la tête, et regardant Prudhomme avec
calme:--Ils ne me feront pas mourir la première, lui dit-elle; et après
lui!... je demanderais la mort...

Et se jetant dans les bras de son mari, elle l'embrassa en pleurant...
mais au milieu de ses sanglots, on entendait encore ces mots:

_Fais ton devoir!_...

Désespéré du peu de succès de sa démarche, Prudhomme courut chez madame
Duplessis, mère de madame Desmoulins... il lui parla de ses craintes et
du sujet fondé qui les lui inspirait. Madame Duplessis lui répondit
qu'elle connaissait sa fille, et que son caractère étant beaucoup plus
fort que celui de Camille, tout était perdu si elle le portait à
résister...

On sait en effet quel fut le résultat de la conduite nouvelle de Camille
Desmoulins!... Le second jour de son arrestation, sa femme, au désespoir
de ne pouvoir fléchir aucun des juges-bourreaux qui devaient prononcer
sur le sort de son mari, organisa un mouvement avec ses amis pour le
délivrer... Elle eut l'imprudence de lui écrire. La lettre fut
interceptée, et tout espoir détruit. Madame Camille Desmoulins, arrêtée
à l'instant même, périt huit jours après sur le même échafaud, comme
ayant voulu renverser le gouvernement de la république.

... Et elle était plus républicaine qu'aucun d'eux!...

Une ambition sans mesure, appuyée sur un orgueil sans égal, et pourtant
une grande infériorité à côté de ceux qu'il a fait périr, tels sont les
principaux traits du caractère de Robespierre; il faut y ajouter le goût
du sang par nature et une profonde hypocrisie. Mais ce qui, surtout,
était la passion la plus effrayante pour tout ce qui se trouvait sur son
chemin, c'était cette jalousie envieuse que lui inspirait toute
supériorité. C'est cette appréhension d'être primé en quoi que ce fût,
qui lui fit sacrifier Danton et Camille Desmoulins. Voici, à cet égard,
une anecdote assez singulière qui m'a été rapportée par un témoin de la
chose.

Avant que les deux comités[11], qui étaient à eux seuls tout le pouvoir,
se centralisant encore dans Robespierre, eussent fait périr, dans la
même journée, la fleur des talents que renfermait la Convention; avant
que cette Convention, se mutilant elle-même, envoyât à l'échafaud cette
faction de la Gironde qui voulait réellement la liberté, et ne savait
pas d'abord, simple qu'elle était, que Robespierre et les siens
voulaient de la tyrannie et du despotisme; avant la mort des Girondins,
plusieurs tentatives furent faites pour opérer un rapprochement entre
les deux factions. Un jour, Danton, alors dans tout l'éclat de sa belle
puissance tribunitienne, attendait avec d'autres collègues l'ouverture
de la séance. Plusieurs membres de différents partis causaient ensemble
dans une des salles qui précédaient la Convention. L'un d'eux dit à
Danton:

--Vous devriez bien vous rapprocher de ceux de la Gironde. Et il mena
Danton vers Valazé et quelques autres. Après avoir échangé quelques
mots, Valazé dit à Danton:

--Ce n'est pas Robespierre, ce n'est pas Marat, bien que celui-ci ait
une verve et une repartie mordante qui souvent emporte la pièce, que
nous redoutons... Le premier est nul, et le second est faible malgré sa
fureur apparente... C'est vous que nous craignons... c'est votre
éloquence tonnante, c'est cette colère d'un homme persuadé, convaincu,
que vous jetez à la tête de vos adversaires et que vous leur opposez
comme une digue qu'ils ne peuvent quelquefois renverser. Votre éloquence
entraîne, détermine la multitude... Et voilà la véritable éloquence du
tribun du peuple dans des temps orageux... Voilà ce qui nous inquiète;
le reste est de peu d'importance.

[Note 11: Le comité de Salut public et celui de Sûreté générale.]

Le Girondin n'avait pas aperçu, à deux pas de là, Robespierre assis sur
un banc et en apparence enseveli dans ses réflexions. Il écouta et
entendit toute la conversation, il en recueillit chaque parole dans la
haine de son coeur... Et la perte de Danton, qui jusque-là n'avait été
qu'incertaine, fut jurée par Robespierre... De ce moment, sa haine ne se
voila même plus... et il répétait à ses confidents que bientôt _le
colosse tomberait_.

Un ami de Danton l'en avertit; Danton sourit, et son horrible figure
s'illumina tout à coup de ce sourire sardonique.

--Lui se jouer à moi! s'écria-t-il de sa voix tonnante qui frappait les
murs avec retentissement. Lui!... si je le croyais, poursuivait-il avec
rage, _je lui arracherais les entrailles de ma propre main_!...

Tallien avait été envoyé en mission dans les départements; à son retour,
comme il ignorait complètement les nouvelles de Paris, car les
Conventionnels comme les autres étaient soumis au même régime de
sévérité pour la poste, et afin de ne pas éveiller les soupçons des deux
comités, ils préféraient ne pas recevoir de lettres. En arrivant à
Paris, Tallien alla voir Robespierre, avec qui il était fort intimement
lié; il croyait alors, disait-il, au républicanisme _pur_ de cet homme.
Il fut donc franc avec lui et lui dit que dans les provinces sa mission
n'avait pas eu le succès qu'elle devait avoir, parce que toute
puissance pâlissait devant celle des membres des deux comités de Salut
public et de Sûreté générale. Un député, un représentant simple, n'avait
aucune influence.--Cette suprématie liberticide, ajouta Tallien, n'a
pour cause qu'une mesure, au reste attentatoire à la majesté de la
représentation nationale... Pourquoi les membres des deux comités
sont-ils _inamovibles_, Robespierre? Comment toi, le fils de la liberté,
un républicain si pur et si fidèle, tu as accepté un emploi qui n'est
autre chose qu'une méchante copie du despotisme couronné!... Et le
peuple n'a-t-il fait tomber la tête d'un roi que pour en voir renaître
vingt autres? Robespierre, cette mesure ne fut pas proposée par toi,
j'en réponds; mais tu devais la combattre.

Robespierre fut d'une extrême adresse dans cette conversation; il sut
maintenir son pouvoir sur Tallien, tout en accusant d'autres collègues.

--Que veux-tu qu'on fasse, après tout?

--Prouver que toi ainsi que Carnot, et tous ceux qui composent les deux
comités, n'avez aucune ambition, les renouveler enfin.

Robespierre sourit avec ironie.

--Oui, c'est cela. Te voilà maintenant du même bord que ceux de la
commune de Paris, et les autres machinateurs qui veulent perdre la
patrie.

--Et que veulent ces hommes?

--Ce que tu demandes toi-même: changer les comités... les comités! qui
seuls peuvent sauver et sauveront la patrie; nous sommes dans un moment
de crise, Tallien, où la chose publique est perdue si le timon est
abandonné à trop de mains. La Convention n'est déjà que trop nombreuse!

Tallien fit un mouvement à ce mot qui fut remarqué par Robespierre... Il
se reprit et dit ensuite:

--Elle est trop nombreuse, quand je vois des hommes dans son sein qui
peuvent perdre notre malheureuse patrie.

--Qui sont-ils? Et quel est leur nombre?

--Trop grand sans doute, surtout lorsqu'à leur tête on voit un homme
comme Danton.

--Danton!

--Lui-même!... Crois-tu maintenant que la République doive prendre trop
de mesures pour centraliser son pouvoir, lorsqu'elle voit de semblables
perfidies?

--Mais où est la preuve?

--Crois-tu que je t'en impose?

--Non; mais tu peux être mal informé. Un homme aussi bon patriote que
Danton ne doit être jugé dans l'opinion de ses frères qu'après avoir été
entendu.

Intimement lié avec Danton, Tallien courut aussitôt près de lui, et lui
demanda comment il était avec Robespierre.

--Mais très-bien, répondit Danton. Nous avons bien quelquefois de
petites discussions, mais, ajouta-t-il en souriant, cela passe comme
cela vient.

--Tu t'abuses, malheureux!

Et Tallien lui rapporta sa conversation du jour même avec Robespierre...
Danton demeura stupéfait.

--À tout autre qu'un ami, je dirais que ce n'est pas vrai! mais à toi,
je te laisse voir le fond de mon âme. Elle est profondément navrée de ce
que tu me dis. Me crois-tu?

--Oui!... mais que comptes-tu faire?

--Voir Robespierre... Demande-lui un rendez-vous pour demain à huit
heures du matin. Nous serons seuls à cette heure...

Tallien demanda et obtint le rendez-vous, qui fut accordé comme une
grâce... Il vit que son malheureux ami était en péril, et voulut le
détourner d'aller chez Robespierre... À la première parole Danton rugit
comme un lion.

--Moi le craindre! s'écria-t-il... C'est à lui de trembler!...

Ils arrivèrent au moment où Robespierre venait de se lever. En entrant,
Danton fut d'abord au fait:

--Me voilà, lui dit-il. Je viens vers toi. Qu'as-tu à me reprocher?

ROBESPIERRE.

Des faits graves dans l'intérêt de la patrie. Tu blâmes et tu entraves
tout ce que veulent et ordonnent les comités du Gouvernement... Je le
sais... ne nie pas.

DANTON.

En quoi, et comment?... dans quel lieu... et quel jour? qui m'a entendu,
et qu'ai-je dit?... des faits, et j'y répondrai; la calomnie seule
accuse vaguement comme tu le fais.

ROBESPIERRE.

Eh bien! lorsque les Girondins ont justement péri, tu as blâmé leur
condamnation.

DANTON.

Non.

ROBESPIERRE.

Tu les as pleurés?

DANTON.

Oui.

ROBESPIERRE.

Ah! tu en conviens?

DANTON.

Pourquoi non?... Il y avait parmi eux des hommes d'un haut et rare
talent et aimant la patrie...

(Robespierre fait un mouvement, et sourit avec dédain.)

DANTON, répétant de toute la force de sa voix.

Oui, Robespierre, aimant la patrie... et puis j'ai pleuré sur la mort de
plusieurs d'entre eux qui n'étaient encore que des enfants... Pourquoi
faire mourir Roger-Ducos?

ROBESPIERRE, d'un ton sombre et presque menaçant.

Pourquoi soutiens-tu mes plus ardents ennemis, toi? Camille Desmoulins
n'est-il pas connu pour être le mien?

DANTON, levant les épaules.

Autre enfant!...

ROBESPIERRE.

Tu lui donnes tes avis pour son _Vieux Cordelier_... Tous deux vous vous
liguez contre moi... Tu ne lui donnes que des louanges à lui.

DANTON.

Oui, j'en conviens, je suis de son avis, lorsque dans ce journal il
demande qu'enfin le sang cesse de couler et qu'il appelle la clémence
avec toutes les mères, les femmes et les filles... Eh quoi! du sang!
toujours du sang!... Toute la France doit-elle donc périr? Robespierre,
qui peut dire qu'un jour toi aussi tu n'auras pas besoin de cette
clémence que tu refuses À TOUS? comment oser la demander si jamais tu
arrives à ce moment extrême!...

ROBESPIERRE.

Ose dire que tu n'es pas avec Phélippeaux[12]?

[Note 12: Pierre Phélippeaux, député de la Sarthe à la Convention.
C'était un homme de talent que Robespierre n'aimait pas parce qu'il
s'opposait aux mesures violentes, quoique bon républicain. Aussi fut-il
dénoncé par Hébert aux Jacobins, où il fut cité pour répondre à
l'accusation. Loin de se défendre, il accusa Ronsin et Rossignol, et
défendit Westermann. La société des Cordeliers le renvoya, et ainsi
abandonné à la haine de Robespierre, il mourut plus tard comme l'un des
chefs du modérantisme, comme Camille Desmoulins.]

DANTON, souriant en levant les épaules.

Allons! me voilà _Phélippeautin_ à présent!

ROBESPIERRE, marchant droit à lui.

Nieras-tu que tu n'approuves Phélippeaux dans ses opinions?... Ose me
dire que ce n'est pas sur ton avis qu'il a fait imprimer son écrit sur
la Vendée?

DANTON, le regardant avec fermeté.

Robespierre, je ne mens jamais. Oui, c'est moi qui ai conseillé à
Phélippeaux d'écrire cette brochure... C'est moi qui l'ai fait
imprimer... c'est moi qui l'ai distribuée... Il faut enfin que tant de
carnage finisse dans la Vendée... On y marche dans le sang jusqu'à la
cheville... Cela doit avoir un terme... C'est encore moi, Robespierre,
qui me lève et le crie de toute la force de ma voix... C'est MOI!...
MOI!... toujours moi!...

ROBESPIERRE.

Oui, Danton, toujours toi!... toujours conspirateur!... et forcé de
l'avouer!...

En écoutant cette parole amère, en voyant l'expression de la physionomie
de Robespierre, Danton voit son sort... et une pensée intérieure lui
fait verser des larmes.

En ce moment, Robespierre s'habillait; il voit cette larme qui aurait
arraché d'autres larmes d'un coeur généreux, mais le misérable n'y vit
que le triomphe qu'il remportait sur un superbe ennemi qui jamais
peut-être, de sa vie, n'avait pleuré... Il se baissa, et jetant à
Tallien un regard qu'il croyait dérober à Danton, il semblait lui dire:
L'homme orgueilleux s'est abaissé jusqu'aux larmes; mais Danton le vit,
et, se relevant aussitôt de toute la hauteur de sa taille colossale, il
s'écria avec sa voix de Stentor:

--Oui, je pleure, et je ne cache pas mes larmes... elles prouvent que
j'ai une âme!... Crois-tu donc que c'est sur moi que je pleure?... Si tu
mourais, Robespierre, tout meurt avec toi, si ce n'est l'exécration de
ta renommée qui le survivra éternellement... Mais moi, quand je
mourrai... d'autres me survivent!... et ces autres, ce sont des
enfants... une femme. Moi, conspirer en faveur de la royauté!... moi,
l'ennemi juré des rois!... Qu'on m'envoie aux armées combattre les
ennemis de la France et défier, affronter les tyrans... c'est alors,
c'est LÀ qu'on verra si je suis conspirateur!...

La conversation prenait le ton d'une dispute et d'une vive querelle...
Au moment où Robespierre allait répliquer, mademoiselle Duplaix sortit
d'un appartement intérieur, et dit à Robespierre:

--Maximilien, il y a là plusieurs députations des départements qui
veulent te voir; elles attendent depuis longtemps: les ferai-je
entrer?...

--Fais les monter, dit Robespierre.

Danton fut alors entraîné presque violemment par Tallien au moment où
sa colère lui donnait une telle fureur qu'il se serait peut-être porté à
quelque extrémité envers Robespierre, qui, toujours armé, toujours
entouré de vingt ou vingt-cinq misérables qu'il appelait _sa garde_,
aurait tué ou fait massacrer Danton sur l'heure, sous le prétexte de
tentative d'assassinat.

Cette garde _personnelle_ était seulement de vingt hommes; elle était
composée de tout ce qu'on avait pu trouver de plus abject. Ils suivaient
Robespierre de loin, et se tenaient à portée de sa voix pour le secourir
en cas d'attaque; ils dormaient pêle-mêle; comme à un bivouac, dans le
vestibule de la maison qu'il habitait. Maintenant, écrivez l'histoire
avec le _Moniteur_, qui raconte bénévolement que Robespierre allait
_dans Paris sans garde, et livré à l'amour des Parisiens et à leur
reconnaissance_.

Lorsque Danton et Tallien furent hors de cette maison, Danton marcha
longtemps sans parler. Tallien respectait son silence... Tout à coup
Danton s'arrête, et saisissant fortement le bras de Tallien:

--Ne suis-je pas un homme perdu?... dis-moi, ne le penses-tu pas?

--Non, si tu gagnes Robespierre de vitesse... Nous voici près de la
Convention, entrons-y tous deux. Nos amis y sont en force aujourd'hui,
je le sais. Monte à la tribune, parle comme tu le sais faire dans une
occasion telle que celle-ci. Parle de cette inamovibilité funeste qui
donne tant de mécontentement et d'ombrage aux départements... Parle de
l'assassinat de la Gironde... Parle enfin, et tu seras secondé.

--Il n'est pas encore temps, dit Danton.

--Il n'est pas temps!...

--Non; pas encore.

--Mais, malheureux, si tu perds une minute, c'est fait de toi!... Ne
connais-tu plus Robespierre?... Demain, aujourd'hui, cet homme va faire
ce que tu hésites, toi, d'accomplir, et il sera vainqueur... Danton...
par pitié pour toi-même!...

--Il n'est pas encore temps.

Ces funestes paroles semblaient être dictées à Danton par son mauvais
ange... Danton, ordinairement si hardi, si téméraire dans la parole et
l'action, demeurait là, en face de son danger, inerte et sans force. Un
ami aussi dévoué à son sort que l'était Tallien, le conventionnel
Lacroix, fut averti par Tallien lui-même.

--Hélas! lui dit-il, j'ai prévu tout ce qui arrive... J'en ai parlé à
Danton, et toujours cette même réponse... et puis une trop grande
confiance dans la terreur qu'il croit inspirer à Robespierre. Il croit
que celui-ci n'osera jamais toucher à sa tête... Avant-hier, alarmé par
un mot de Saint-Just et une autre parole d'Henriot, j'ai tout tenté
auprès de Danton; je lui ai représenté que le tyran est odieux au
peuple... qu'à un seul mot de son éloquente bouche, Robespierre tombait
à l'instant; enfin, ajouta Lacroix, je me suis mis à genoux devant
lui... oui... à genoux!... Eh bien! que m'a-t-il répondu?... que
crois-tu que cet homme ainsi pressé ait dû me dire?

_Il n'est pas encore temps!_...

Mais quel changement en peu de mois! Qui donc a pu le causer? car son
âme est tout aussi ardente!...

Plus, peut-être, et voilà le malheur de la position actuelle de
Danton... Cette incurie pour ce qui concerne sa sûreté, cette apathie
physique enfin qui le rend si différent de lui-même, est produite par la
passion qu'il a pour sa femme... Cette passion le domine au point qu'il
ne peut s'absenter _un jour_ de Paris si elle ne peut ou ne veut le
suivre... Je lui proposerais bien de fuir, j'en ai les moyens, mais il
refusera. Sa femme est enceinte, il ne voudra pas la quitter. S'il agit,
il peut troubler le repos de celle qu'il aime à présent plus que la
patrie, plus que la liberté, plus que tout ce qui n'est pas elle...
Voilà pourquoi il ne voulait jamais reconnaître que Robespierre est son
ennemi et lui en veut.

Lacroix ne disait que trop vrai... Danton était sous la puissance d'une
de ces passions qui décident de la vie... La sienne lui fut sacrifiée.
Dès le même soir du jour où Danton l'avait vu, un greffier du Tribunal
révolutionnaire, de ce cloaque impur où les plus illustres têtes
reçurent la couronne du martyre, un homme qui voulait du bien à Danton,
le vint trouver pour l'avertir que Fouquier-Tinville (accusateur public)
allait être investi de l'affaire, qu'on avait parlé de son arrestation
au Comité et à la Convention.

--Arrêté! dit Danton en se levant impétueusement, arrêté! _Ils
n'oseraient!_...

--C'est le mot que dit le duc de Guise en entrant chez Henri III, et il
n'en sortit pas vivant! répondit Lacroix...

Mais Danton, comme s'il eût voulu braver le tyran et lui montrer que sa
force n'était pas éteinte, alla le soir même de cet avertissement à
l'Opéra, dans une petite loge. Ce greffier du Tribunal révolutionnaire
vint encore l'y trouver, et l'avertir que l'ordre de l'arrêter était
expédié, et qu'il n'avait qu'un moment pour échapper. Il avait une
maison à Romainville; il offrit à Danton de l'y conduire... Oui, dans
ces horribles jours, il y avait encore de nobles âmes!...

Sa femme, qui jusque-là avait ignoré son danger, joignit ses mains, et
le pria, le conjura de fuir. Il la vit tellement effrayée qu'il allait
suivre cet ami courageux qui, pour lui, donnait peut-être sa tête,
lorsqu'un autre ami de Danton, un ami des plus intimes, qui était avec
eux dans la loge, soit qu'il fût convaincu du contraire, ou qu'il fût
peut-être un faux ami, le détourna vivement de cette fuite, en lui
disant qu'_on n'arrêtait pas un homme comme lui_. Le peuple s'y
opposerait, ajouta-t-il.

--C'est ce que j'ai toujours dit, ajouta Danton en serrant la main de
cet homme qui n'était peut-être qu'un traître... je reste...

Et, embrassant sa femme, il lui dit de se calmer, et puis ayant avec
chaleur remercié le greffier, il écouta le reste du spectacle avec une
extrême attention... Il sortit ensuite avec sa femme, retourna
tranquillement chez lui, et le lendemain matin, à peine était-il jour,
qu'un bataillon entourait sa maison, et qu'il fut arrêté sans que le
peuple manifestât autre chose que de la curiosité!...

Et cependant Danton était tellement aimé, que ceux chargés de l'arrêter
firent tout ce qui dépendait d'eux pour faciliter son évasion.
Lorsqu'ils virent qu'il ne voulait pas fuir, ils prolongèrent leur
opération de scellés et tout ce qui a rapport à une pareille mesure,
espérant que l'on viendrait le délivrer!... Personne ne vint... et
pourtant, je le répète, on l'aimait... Mais la terreur qu'inspiraient
les comités était si grande, que tout disparaissait devant cette
puissance. On le conduisit à la Conciergerie, où il se rencontra avec
Phélippeaux, avec Lacroix, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles,
etc.

Cette faiblesse qui avait précédé son arrestation disparut devant ses
juges; au tribunal il fut sublime... On sait comment il se joua de ses
juges. Il en vint à leur imposer une telle terreur, que le président
demanda une compagnie de renfort pour assurer, disait-il, le salut du
tribunal en face de cet homme qui appelait le peuple à la révolte.

Sa fin fut héroïque, et particulièrement belle dans ses derniers
moments... Il dit adieu à sa femme en l'exhortant à ne pas l'oublier
jusqu'au moment, ajouta-t-il, _où, nous nous retrouverons!_...

Cette parole fut dite par Danton; elle lui fut dictée par une
conviction, une intuition positive... Pour lui, il n'y avait aucun
orgueil à manifester un changement de croyance au dernier instant de sa
vie... Hérault de Séchelles[13], homme parfaitement beau et dans les
opinions nouvelles, avait payé de sa tête d'avoir appartenu à l'ancienne
magistrature; il mourut avec Danton et Camille Desmoulins... Son courage
fut à la hauteur de celui de toutes les autres victimes... Au moment de
monter sur l'échafaud, il conversait paisiblement avec Danton. On vint
prendre Danton pour son supplice...--Adieu, mon frère, dit-il à Hérault
de Séchelles... adieu!...--et comme il voulut l'embrasser, l'exécuteur
les sépara.

[Note 13: Il était commissaire du roi près le tribunal d'accusation,
après la constitution de 1791. Ses idées libérales étaient très-fortes,
et ses relations le mirent au milieu de tout ce qui était le plus ardent
dans la Révolution. Il fut président de la Convention. Là, il montra
combien les idées démagogiques avaient d'empire sur lui... Il lut les
droits de l'homme en pleine séance de la Convention, et relut une autre
fois la Constitution. Il fit décréter une fête à Évreux, pour le retour
de la liberté dans cette commune, et pour cette fête, on mariait six
_jeunes républicaines_, disait le décret, avec six _jeunes
républicains_. C'est encore lui qui, étant réélu président, fit les
motions les plus étonnantes. Il dit un jour à la section des
Lombards:--Mes frères, bientôt le tocsin sonnera pour la mort de tous
les tyrans.

Il avait voté la mort du roi.

Lorsqu'il fut interrogé, après avoir été arrêté sur l'accusation de
Saint-Just, qui le déclara complice de Danton, il s'écria:

--Ici, dans cette même salle, j'ai résisté aux parlements dont j'étais
détesté, et cela parce que je soutenais les intérêts du peuple!]

--C'est dignement faire ton métier, mon ami! dit Danton... mais, quoique
tu fasses, tu n'empêcheras pas nos têtes de se donner un dernier baiser
dans le sac[14]!...

[Note 14: Allusion au grand sac de cuir où le bourreau jetait toutes les
têtes!...]

Après la mort de ces nouvelles victimes, Robespierre crut avoir obtenu
une tranquillité assurée; mais un tel homme devait toujours craindre...
Il ne pouvait tuer aussi impudemment ses complices sans éveiller la
méfiance de ses complices eux-mêmes. Aussi la mort de Danton et de
Camille Desmoulins fit-elle une grande impression sur Tallien. Le
raisonnement très-simple que Robespierre arriverait enfin à lui, devait
le frapper comme une idée logique. Il fut sur ses gardes; et une fois la
méfiance éveillée entre deux hommes comme Robespierre et Tallien, elle
devait amener un combat dont la chute de l'un d'eux devait être le
résultat. Cette pensée prépara le 9 thermidor, le danger de madame de
Fontenay le décida.

Cependant Robespierre s'isola de tout le monde politique, même de ses
collègues des comités, excepté Saint-Just et quelques autres...
Jusque-là, il avait reçu assez souvent et donnait à dîner, soit chez
lui, soit chez Rose, fameux restaurateur de ce temps, ou bien Méot ou
Léda... Mais, après la mort de Danton, il devint farouche et solitaire.
Une grande pensée parut sur son front: quelle était-elle? méditait-il en
secret un massacre pour faire couler le sang plus rapidement?... À en
juger par le feu sombre de ses regards, c'était en effet un projet bien
horrible qui l'occupait.

Depuis plusieurs mois Robespierre voyait une femme qu'il faut faire
connaître pour donner une idée de ce qu'était Paris à l'époque de la
terreur; cette femme s'appelait Catherine Théos...

Catherine était autrefois cuisinière... Plusieurs années avant la
révolution, elle prétendit (soit qu'en effet elle eût la raison
attaquée), elle prétendit avoir eu des visions qui lui révélaient
qu'elle était la mère de Dieu. Le résultat de ses rêveries vraies ou
fausses fut de la faire mettre à la Bastille, où elle demeura six mois.
Lorsque la révolution éclata, Catherine, intrigante et rusée, comprit
que c'était un champ libre où devait prospérer tout ce qui était du
ressort de ce qu'elle exploitait, et, renonçant à ses talents
culinaires, elle prit celle de MÈRE DE DIEU. Elle rencontra alors en son
chemin dom Gerle, ancien chartreux et ex-membre de l'Assemblée
constituante... Mais avant lui, elle avait connu un autre homme qui
résolut d'employer à son profit cette femme et ses discours, et cet
homme était Robespierre.

Il était alors arrivé au point de changer enfin de système, car le sien,
il le voyait, ne pouvait plus se soutenir. Il fallait enfin ramener un
peu d'ordre dans toutes les parties de ce grand État qui croulait de
toutes parts malgré les victoires de nos armées; qu'importe l'écorce
d'un fruit quand un insecte le pique au coeur!... Robespierre parla donc
à Catherine Théos, la dirigea, et dom Gerle, trompé, se crut le fils de
Dieu, et prit pour bon ce que voulut être Robespierre, ce qui ne fut
rien moins que le fils de l'Être suprême...

Ce fut alors que des réunions eurent lieu le soir, trois fois par
semaine, chez Catherine Théos; il y eut aussi des conférences mystiques
auxquelles assista Robespierre. Il voulut organiser le nouveau système
religieux qu'il se proposait de donner à la France, après avoir purgé la
Convention des hommes qu'il y redoutait, tels que Bourdon (de l'Oise),
Tallien, etc... Mais ce fut assez secrètement d'abord et sans beaucoup
d'éclat...

Tout fut donc convenu, et la fête de l'Être suprême eut lieu... Mais
Robespierre manqua d'adresse ici complètement. Il ne devait présenter
des idées religieuses à des hommes qui menacent de tout détruire
qu'appuyé d'une force respectable et dans le cas de le défendre ainsi
que ses doctrines. Aussi ses auditeurs ouvrirent-ils les yeux, et tout
aussitôt des mesures furent-elles prises par une opposition qui se
trouva naturellement formée dans une assemblée comme la Convention, où
Robespierre était haï et redouté...

En tête de cette faction qui s'élevait lentement, mais formidable dès
qu'elle prononcerait une parole accusatrice, était Vadier, membre du
comité de Sûreté générale, autrefois le plus grand ami de Robespierre:
mais depuis, ils s'étaient séparés et vivaient mal l'un avec l'autre...
Il fut averti de ce qui se passait dans le salon de Catherine Théos, et
résolut de connaître enfin la conduite de Maximilien. La place
qu'occupait Vadier au comité de Sûreté générale mettait à sa discrétion
tous les moyens de recherches possibles; il les employa. Un des agents
du comité s'introduisit chez Catherine Théos sous le prétexte d'être
reçu au nombre de ses adeptes. Il se rendit donc un soir rue de
l'Estrapade, dans une assez belle et grande maison où logeait Catherine
Théos... Cet agent trompa l'un des initiés, qui le présenta comme je
l'ai dit plus haut. Lorsqu'il fut introduit dans l'appartement
intérieur, il vit un grand et beau salon au milieu duquel étaient trois
magnifiques fauteuils en velours rouge orné de franges d'or: l'un (celui
du milieu) était pour la mère Théos; le second, pour le fils de l'Être
suprême (Robespierre); et le troisième, pour le fils de Dieu (dom
Gerle). À peine fut-il entré, qu'une autre femme presque aussi vieille
que la mère du Père Éternel, entra dans la chambre. Cette femme était
désignée sous le nom d'_Éclaireuse_.--À peine fut-elle entrée, qu'elle
dit d'un ton nasillard ces paroles:

«_Enfants de Dieu, préparez-vous à chanter la gloire de l'Être
suprême!..._»

Dom Gerle (le fils de Dieu) était assis à la gauche de la mère Théos,
Robespierre était absent.

Lorsque l'aspirant eut rempli les formalités requises, Catherine Théos
le fit approcher d'elle, et lui ayant ordonné de se mettre à genoux, et
là, les mains dans les siennes, elle lui fit réciter la formule de
réception des initiés que voici, ou plutôt le serment:

«Je jure de répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour
soutenir et défendre, soit l'arme à la main, soit par _tous les genres
de mort_ possibles, la cause et la gloire de l'Être suprême.»

Après ce serment, l'_Éclaireuse_ faisait la lecture de l'Apocalypse.
Elle disait:

«Les sept sceaux sont mis sur l'Évangile de la vérité; cinq sont levés.
Dieu a promis à notre mère de se révéler à elle à la levée du sixième.
Quand le septième se lèvera, prenez courage, en quelque lieu que vous
soyiez, quelque chose que vous voyiez; la terre sera purifiée, tous les
hommes mourront. Les seuls élus de la mère de Dieu ne périront pas... et
ceux qui avant ce temps seront frappés d'un accident, quel qu'il soit,
_renaîtront pour ne plus mourir_.»

Alors Catherine reprit les deux mains de l'aspirant dans les siennes, et
lui dit en l'embrassant:

--Mon fils, je vous reçois au nombre de mes élus; vous serez immortel,
si vous êtes toujours fidèle à votre serment.

L'agent du comité retourna plusieurs fois chez Catherine Théos; chaque
réunion offrait un accroissement de néophytes qui devenait alarmant.
L'agent suivit cette association dans ses nombreux détours; il vit
Robespierre au milieu des initiés, et chaque jour Vadier put juger que
son ennemi marchait de lui-même à sa perte. Enfin le moment fut trouvé
favorable par lui, et la mère Théos et dom Gerle furent dénoncés et
arrêtés... Aussitôt qu'ils furent pris, Robespierre courut pour faire
agir son immense pouvoir; mais dès lors il put comprendre combien il
avait faibli. Il ne put s'opposer à l'arrestation de la mère Théos ni de
dom Gerle!...

De ce moment, Robespierre ne parut plus au comité de Salut public; il
s'isola de la société de ses collègues, leur annonçant par cette
retraite ce qu'ils avaient à redouter de lui... Cependant son pouvoir
était encore bien grand s'il eût su l'employer. Une aventure qui lui
arriva à cette époque le prouve; elle trouvera d'autant mieux sa place
en ce lieu de l'ouvrage qu'elle est à elle seule l'histoire et même le
tableau de ce qu'était la France à cette époque, où quelques meurtres
dominaient en la décimant une grande et noble nation.

Une jeune fille, dont le père était papetier, résolut de libérer la
France. Elle s'appelait Cécile Renault; elle avait vingt ans, était
belle, bien élevée, et n'avait contre les tyrans aucun motif personnel
de haine ni de vengeance. Mais chaque jour ses yeux étaient tristement
frappés de la vue des familles qui portaient le deuil, ses oreilles
douloureusement atteintes par les gémissements des victimes.

--Non, dit-elle, Dieu ne veut pas qu'une faible femme ait au coeur un si
ardent désir, si sa volonté ne l'y mettait elle-même... Allons, et que
sa sainte mère soit avec moi!

C'était en 1794, le 23 mai au matin; elle se leva, fit sa prière, car
elle avait été élevée pieusement par une mère qu'elle avait perdue,
puis elle descendit auprès de son père, lui demanda sa bénédiction, et
sortit de la maison paternelle, qu'elle ne devait plus revoir.

Arrivée chez Robespierre, elle s'adresse à mademoiselle Duplaix, qui, la
regardant avec une curiosité jalouse, lui répond que Robespierre n'était
pas chez lui, et que même y fût-il, il n'avait pas de temps à perdre
avec la première personne venue.

--S'il est sorti, j'attendrai, répond doucement la jeune fille.

--Avez-vous donc un rendez-vous de lui?

--Un rendez-vous! non. Est-ce que cela est nécessaire? N'est-il pas
fonctionnaire public et le chef du Gouvernement? ne se doit-il pas à
tout venant? Notre bon roi saint Louis, sous le chêne de Vincennes,
rendait justice au premier paysan qui venait la lui demander.

Cette parole imprudente la perdit. Hélas! dans ces temps malheureux, il
n'en fallait pas tant pour éveiller les soupçons. Elle fut arrêtée et
conduite immédiatement au comité révolutionnaire, où d'abord on
l'interrogea.

--Connaissez-vous Robespierre?

--Non.

--Que lui voulez-vous?

--Cela ne vous regarde pas.

--Avez-vous dit que vous regrettiez Capet?

--J'ai dit que je pleurais notre bon roi... oui, je l'ai dit, et je
voudrais qu'il vécût encore. N'êtes-vous pas cinq cents rois, et tous
plus insolents et despotiques que ne l'était celui que vous avez tué...
Vous êtes tous des tyrans... et j'allais chez Robespierre pour voir
comment était fait un tyran.

--Que portez-vous dans ce paquet?

Elle avait en effet un petit paquet sous le bras.

--Je m'attendais _de toute manière_ à être arrêtée, et j'avais emporté
du linge pour mon usage.

On ouvrit le paquet: il n'y avait, en effet, qu'un peu de linge; mais on
la fouilla, et l'on trouva sur elle un grand couteau d'un usage
ordinaire... Ce fut suffisant!... et l'infortunée fut condamnée _ce même
jour_, et mourut le lendemain matin[15]. Malgré la force de son âme, il
y eut un moment où son courage faillit: ce fut en voyant son père, un
vieillard âgé de soixante-deux ans, aller avec elle à la mort, comme son
complice... Son désespoir fut violent; et lui la consolait en lui
disant: Eh quoi! ma fille, tu me plains de mourir! Mais dans un temps
aussi cruel, lorsque Dieu a retiré son bras de nous, c'est un bonheur de
mourir. Toute la famille de cette jeune fille, deux de ses tantes
autrefois religieuses, tous ses parents, au nombre de dix-huit, périrent
avec elle!... Dans ce nombre étaient huit femmes mères et filles; toutes
s'embrassaient, s'exhortaient et se donnaient mutuellement de la
force...

[Note 15: Cécile Renault mourut le 29 prairial an II, à l'âge de vingt
ans. Ses deux frères furent les seuls de sa famille qui lui survécurent;
ils étaient à l'armée, où ils furent arrêtés, mais leurs supérieurs leur
fournirent le moyen d'échapper. J'ai connu l'un d'eux qui était parvenu
au grade de chef d'escadron.]

--Nous sommes heureuses de mourir ensemble! disaient-elles...

--Voyez, disait Fouquier-Tinville, la hardiesse de ces femmes, qui
prennent de l'audace pour du courage!... Il faut que j'aille les voir
mourir, pour voir si cette grande force se soutiendra, _dussé-je pour
cela me passer de dîner_!...

Tels étaient les hommes qui formaient la société de Robespierre, et
Fouquier-Tinville cependant avait un esprit remarquable hors de cette
mer de sang où il se baignait tous les jours... Mais tous en étaient
venus à cette extrémité qu'il fallait qu'eux-mêmes fussent toujours
montés à ce diapason d'une extrême terreur, pour être compris de ceux à
qui ils parlaient, et le délire de cette époque produisit _le Père
Duchesne_!... Le tutoiement acheva de corrompre le beau langage, dont la
tradition se conservait néanmoins encore... Le changement total des
noms de chaque chose, même des noms propres, acheva l'ouvrage
commencé... Insensiblement la société s'effaça en France... on en perdit
jusqu'au souvenir... on ne reçut plus, et lorsque madame de Fontenay,
après le 9 thermidor, voulut avoir _une maison_ à Chaillot, à ce qu'on
nommait _la Chaumière_, elle eut une peine extrême à la former.

Une des singularités frappantes de l'époque de la Terreur était ce
contraste journalier qu'on allait voir au Tribunal révolutionnaire... Ce
langage pur et même presque toujours élégant des victimes, avec les
paroles grossièrement meurtrières des bourreaux, frappait vivement ceux
qui allaient assister à ces horribles scènes pour surprendre quelquefois
un mot ou un regard d'adieu!... Mais ce que je suis fière d'écrire,
c'est que l'honneur de cette époque est tout entier aux femmes: leur
courage, et _leur bravoure_ même, je puis dire ce mot, est sans aucune
comparaison au-dessus de celui des femmes de l'antiquité, même dans
leurs actions les plus vantées. Je vais encore en citer un exemple.

Madame Le Callier, jeune, belle et charmante, est arrêtée et jetée dans
une des prisons de Paris les plus renommées pour fournir au charnier
populaire... Elle y était avec M. Boyer, qu'elle aimait et devait
épouser aussitôt, disait-elle avec crainte, que nous serons hors de cet
horrible lieu... Mais M. Boyer est mandé au Tribunal révolutionnaire;
c'était aller à la mort: en effet, elle ne le revit plus!

Elle ne dit rien, ne pleura même pas... Mais le même jour elle écrivit à
Fouquier-Tinville.

--Vous êtes tous des monstres! vous m'avez fait arrêter parce que
j'aimais nos rois, disiez-vous. Eh bien! oui, je les aime, je les
pleure, les appelle, et vous maudis.

Un des amis de madame Le Callier intercepta la lettre, qu'il soupçonnait
être ce qu'elle était en effet, un titre de mort. Deux jours après, ne
recevant pas de réponse, madame Le Callier se douta qu'on voulait la
servir comme elle ne voulait pas l'être; et elle écrivit une seconde
lettre semblable à la première, en prenant toutefois des mesures pour
qu'elle parvînt. Le même jour, elle rassemble toutes les lettres de M.
Boyer, les relit encore, y joint tout ce qu'elle tenait de lui, se fait
une ceinture de toutes ses reliques, et passe le reste de la nuit en
prières. Dès que le jour est venu, elle s'habille avec le plus
d'élégance qu'il lui est possible de le faire, et se met à table pour
déjeuner avec ses compagnons d'infortune. Au milieu du repas, on entend
la cloche sinistre... Tout le monde pâlit... madame Le Callier est seule
joyeuse et rassurée; elle se lève, dit adieu à ses amis, leur distribue
quelques souvenirs.

--C'est moi qu'on vient chercher, dit-elle avec joie; adieu! je suis
heureuse de mourir... Je ne verrai plus mon pays livré à une sanglante
anarchie, et je vais rejoindre l'ami qui m'attend.

Elle coupe elle-même ses beaux cheveux, et les distribue autour d'elle à
ceux qui peut-être feront le jour suivant le même legs... C'était bien
elle, en effet, qu'on venait chercher. Conduite au tribunal, on lui
demande si elle est l'auteur de la lettre qu'on lui montre.

--Oui, répondit-elle avec fermeté, cette lettre est de moi... Je
regrette peu la vie, car vous avez fait de mon pays un vaste charnier,
et vous venez de donner la mort au seul être qui pouvait m'y retenir
encore!... Vive le Roi! s'écria-t-elle avec une sorte d'enthousiasme...
vive le Roi! et mort à vous tous!...

Elle mourut le même jour, heureuse, comme elle le disait, de quitter
cette France qui n'était plus qu'un vaste cimetière...

J'ai dit en commençant cet ouvrage, et en parlant des salons de Paris,
que les femmes en France étaient l'âme de la société, et que sans elles
on ne pouvait avoir ce qu'on appelle une maison. Le triste événement que
je viens de rapporter me fait dire aussi qu'on devrait reconnaître que
pendant cette époque de malheurs elles furent la gloire et l'honneur de
cette France que des hommes sans âme déshonoraient avec impudeur... Que
d'exemples peu de lignes peuvent fournir!... À Lyon, mademoiselle
Delglace voit emmener son père, des cachots de cette ville, à Paris,
pour y être mis à la Conciergerie, c'est-à-dire pour aller à la mort.
Mademoiselle Delglace demande à monter sur la même charrette pour
soigner son père; on la refuse. Faible et délicate, elle suivit la
charrette _à pied_, ne s'en éloignant un moment que pour aller en avant
lui préparer son dîner, et le soir mendier une couverture pour
envelopper le vieillard dans le cachot humide où il était enfermé
pendant la nuit. Arrivée à Paris, elle espéra vaincre les bourreaux,
puisqu'elle avait fléchi des geôliers; en effet, ses sollicitations
eurent un succès entier. Elle obtint la grâce de son père, et le
reconduisait à Lyon, fière de l'avoir ainsi disputé à la mort, lorsque
les fatigues qu'elle avait éprouvées réclamèrent à leur tour leur action
désastreuse, et elle mourut dans les bras de celui qu'elle venait de
sauver de la mort.

Mademoiselle de Sombreuil est connue et le sera toujours; son nom est
celui de la plus digne et de la plus courageuse des femmes.

Voyez mademoiselle de Bérenger, qui ne veut pas demeurer sur une terre
que quittent tous les siens; elle veut les suivre. Elle sait qu'il est
un mot capable de faire condamner même l'enfance innocente!

--Vive le Roi! s'écrie-t-elle; et la malheureuse enfant suit toute sa
famille sur l'échafaud. Elle n'avait que quatorze ans!...

Charlotte Corday, cette noble héroïne qui riva peut-être nos fers en
croyant nous sauver, mais dont l'intention était grande et
courageuse!... Et tant d'autres dont les noms mériteraient un panthéon
digne d'elles!

Sans doute, sous le régime de la Terreur il n'y avait plus ce que nous
appelons société en France; mais les éléments n'en étaient pas perdus,
et certainement l'esprit est toujours actif dans un être dont l'âme est
aussi noblement grande que ceux que je viens de citer. Aussi est-il une
chose digne de remarque; c'est qu'à cette époque, où les hôtels étaient
déserts, où les maisons étaient fermées à huit heures du soir, le seul
lieu où l'on causait, où l'_on riait_, c'était dans les prisons du
Luxembourg, des Carmes, de Saint-Lazare, là, enfin, où se trouvaient
ceux qui, _seuls_, pouvaient et savaient causer.



SALON

DE

MME DE SAINTE-AMARANTHE.


Après avoir parlé de madame de Sainte-Amaranthe et de sa fille, il faut
donner quelques détails sur ces deux femmes d'autant plus intéressantes
à bien connaître qu'on peut regarder leur maison comme le dernier refuge
de ce qui s'appelait encore _société_ en France.

Au moment de la Révolution, madame de Sainte-Amaranthe n'était plus une
jeune femme, et depuis longtemps Paris connaissait et son nom et ses
aventures. En voici un aperçu:

Madame de Sainte-Amaranthe était d'une bonne famille de
Franche-Comté[16]. Élevée par une mère très-sévère qui ne s'occupait
cependant pas d'elle, la jeune fille écouta un capitaine de cavalerie,
jeune, beau et riche, fut enlevée ou quelque chose de semblable, et
Paris vit arriver bientôt M. et madame de Sainte-Amaranthe, dans tout le
premier bonheur d'une lune de miel qui ne devait même pas fournir tous
ses quartiers... M. de Sainte-Amaranthe était joueur, passablement
mauvais sujet, et il s'ennuya bientôt d'une femme, artiste par l'âme, et
qui sentait vivement tout ce qui s'offrait à elle avec une apparence de
supériorité. La pauvre enfant avait cru voir de cette manière, dans
l'atmosphère qui entourait le bel officier de cavalerie; mais l'illusion
fut courte et le réveil prompt. Avec la même sincérité qu'elle avait
révélé le secret de son amour, elle laissa voir son désenchantement. Le
mari trouva mauvais de n'être plus aimé; il s'éloigna. Il était
riche[17]; mais comme il le savait et n'avait aucun jugement, ce fut
bientôt comme s'il ne l'était pas, et un jour il se trouva ruiné. Il
avait des enfants; mais, avec un tel homme, les liens de famille étaient
nuls. Il quitta la France et passa en Espagne, où il mourut dans la
misère.

[Note 16: Madame de Sainte-Amaranthe était en son nom Saint-Simon
d'Arpajon. Elle est née à Besançon; sa famille n'était pas riche, mais
noble.]

[Note 17: Son père était receveur-général des finances, et fort riche.]

C'était une singulière personne que madame de Sainte-Amaranthe: tout en
elle était étrange et difficile à expliquer. Un homme[18] que je voyais
journellement, et qui fut longtemps lié avec elle, m'en a si souvent
parlé, que je la connais comme si moi-même j'avais fait partie de sa
société intime. Cet homme racontait à ravir et _peignait_, surtout en
parlant des gens qu'il voulait faire connaître, et les couleurs avec
lesquelles il coloriait le portrait d'une femme autrefois bien-aimée
avaient une teinte encore plus vive et plus naturelle.

[Note 18: M. de Sainte-Foix; il avait été fort aimé de madame de
Sainte-Amaranthe, et depuis son ami intime.]

Il est généralement reçu que madame de Sainte-Amaranthe était fort
belle; ceux qui le disent ne la connaissaient pas. Elle était aussi
bizarre au physique qu'au moral. Elle se levait avec un visage, une
heure après elle en avait un autre: ce visage mobile, ou plutôt cette
physionomie était aux ordres d'un sentiment ou d'un effet produit au
hasard, ce qui rendait la chose encore plus surprenante. Sa tête était
mauvaise et sans aucun raisonnement; mais son âme était noble et
grande, son coeur excellent; et, à côté de mille défauts, il y avait en
elle une foule de qualités qui les éclipsaient, pour ne montrer après
tout qu'une femme qu'on pouvait peut-être blâmer, mais qu'il fallait
aimer en même temps, et aimer avec dévouement.

Son esprit n'a jamais été constaté d'une façon positive, mais cela était
indifférent; elle savait en faire trouver aux autres. C'est déjà un
grand esprit que celui-là. Sa physionomie était vive, animée, flexible
sous chaque impression qui la venait toucher. David, qui voulut la
peindre plusieurs fois, ne put jamais y parvenir.

--Si je le pouvais en une heure! disait-il... mais l'heure d'ensuite ce
n'est plus la même femme.

--Cela est si vrai, disait Sainte-Foix, que je l'ai vue quelquefois
n'avoir que trente ans, vingt-cinq ans le matin, et le soir en avoir
quarante.--Une telle mobilité ne se conçoit pas.

Après la mort de son mari, restant sans une fortune suffisante pour
habiter Paris, elle écouta les voeux du prince de Conti. Ce fut ce qui
la perdit dans le monde; l'éclat de cette liaison lui fit un tort
qu'elle ne put ensuite réparer; et pourtant elle était bien plus
estimable peut-être que beaucoup de femmes qui ne daignaient pas lui
rendre son salut... Elle avait une fille qu'elle idolâtrait et qui
était un ange de beauté et de bonté. Je ne sais si on connaît ce trait
d'elle à l'âge de neuf ans:--Un pauvre ouvrier était sans ouvrage dans
ce terrible hiver de 83 à 84, et mourait de froid et de faim dans un
grenier, à côté de sa femme et de ses enfants. La petite Émilie apprend
le fait. Sa mère était absente, et pour quelques jours l'avait confiée à
une vieille parente avare qui n'aurait pas donné une obole, et l'enfant
n'avait rien... Je me trompe...; elle avait un trésor, les plus beaux
cheveux blond-cendré qu'on pût voir; elle l'avait entendu dire fort
souvent. Elle fut chez un coiffeur, les lui vendit pour quelques écus,
et fut aussitôt porter la joie dans la mansarde où la mort allait entrer
sans elle... Ce trait peint à lui seul toute l'âme d'une femme. Une
telle âme ne s'altère jamais.

Émilie était adorée de sa mère, et l'adorait aussi... C'était pour elle
que, tout en sachant fort bien qu'elle était sa maîtresse et
s'appartenait en propre, madame de Sainte-Amaranthe ne faisait usage de
sa liberté que d'une manière convenable, à cause de sa fille. À la
vérité, son salon était étrangement composé. On y voyait de toutes les
classes de la société: diplomates, ecclésiastiques, militaires, noblesse
d'épée, noblesse de robe... enfin son salon était une galerie où chacun
passait, où beaucoup revenaient, parce qu'on s'y trouvait bien; et si le
préjugé du monde, cette loi tyrannique, n'avait retenu beaucoup de
femmes, elles y auraient été également. On jouait très-gros jeu chez
madame de Sainte-Amaranthe: toutefois cette partie de l'amusement de sa
maison qu'on a depuis blâmée avec tant d'acharnement, était alors une
chose assez commune que la fortune et le nom pouvaient faire
excuser[19], mais qui était blâmée dans une femme qui n'avait ni l'une
ni l'autre.

[Note 19: Nous l'avons vu chez la duchesse de Luynes.]

Quoi qu'il ait été dit de madame de Sainte-Amaranthe et de madame de
Sartines, je crois qu'il faut revenir sur le jugement que le monde avait
porté sur elles. Des femmes qui inspirent de l'amour, cela se voit
chaque jour en France, et l'on voit aussi que cela ne dure pas. Mais des
amitiés saintes et prolongées, qui survivent au temps et à l'absence,
voilà ce qui fait l'éloge d'une âme de femme, et madame de
Sainte-Amaranthe avait de ces amis-là.

Pour blâmer une femme avec rigueur, il faut bien connaître sa vie,...
l'origine de ses fautes,... leur motif... Madame de Staël disait:

--Je pardonne, parce que je comprends.

Et c'était en vieillissant qu'elle disait cela; parce qu'en effet, en
vieillissant, elle apprenait à connaître la valeur des jugements du
monde, et surtout leur vérité.

Au moment où la Révolution commença, en 1789, la maison de madame de
Sainte-Amaranthe avait reçu un nouvel ornement: c'était sa fille Émilie.
La mère était charmante dans sa vivacité, son mouvement, et cette sorte
d'inconstance même dans sa personne comme dans sa pensée; elle était
attrayante et plaisait plus _généralement_ que sa fille: mais Émilie
plaisait plus _fortement_. Que de passions profondes cette jeune fille
inspira aussitôt qu'elle parut dans le monde! Entourée d'une foule
admiratrice, elle fut aimée comme on aime et adore les anges...! Simple,
naturelle, pensive et mélancolique, elle ne paraissait pas aimer le
monde comme sa mère l'aimait... Souvent elle restait dans la partie la
plus solitaire du salon, pendant qu'à l'éclat de cent bougies, autour
d'une table de jeu, sa mère perdait ou gagnait des sommes énormes,
occupée à une douce conversation avec Gossec, le fameux musicien, ou
David, ou quelque artiste en premier renom. Jamais un mot amer ne sortit
de sa bouche, et, par son rare et doux sourire, on voyait qu'elle était
loin de partager cette gaieté folle qui l'entourait et qui même souvent
paraissait la fatiguer.

Un mot de Gossec sur la mère et la fille peut contribuer à en donner une
idée assez juste: je le trouve spirituel.

--Lorsque je vois madame de Sainte-Amaranthe, disait-il à David et à
Sainte-Foix, je me sens disposé à la gaîté, je composerais une
gavotte...; mais quand j'aborde Émilie, quand je vois son sourire triste
et doux, son regard voilé par de si longues paupières qui semble
interroger un objet inconnu... alors je me sens tout saisi de respect...
il me semble que j'entends un hymne religieux.

Il paraît, d'après ce que j'ai entendu dire à M. de Sainte-Foix, M. de
Narbonne et surtout le comte de Tilly[20], que rien ne pouvait être
comparé au regard d'Émilie de Sainte-Amaranthe: c'était le ciel ouvert
que ses yeux, lorsqu'ils s'arrêtaient sur vous, en y ajoutant une grâce
charmante, une angélique douceur, des traits ravissants, une tournure et
une taille de nymphe; on peut facilement croire qu'elle fût, en effet,
bien aimée!...

[Note 20: Celui qu'on appelait _le beau Tilly_; il était page de la
Reine... alla se marier si étrangement en Amérique, qu'il divorça le
lendemain de ses noces, et finit par se tuer d'un coup de pistolet.]

Pour en revenir à la mère, qui était l'âme de son salon, c'était surtout
le soir qu'elle était adorable, à son tour... Madame de
Sainte-Amaranthe était éminemment la femme des heures nocturnes: tant
que le jour éclairait Paris, elle dormait ou bien se tenait si bien
enfermée qu'elle ne l'apercevait pas; ce n'était qu'au moment où les
bougies s'allumaient qu'elle redevenait elle-même: alors sa tête se
relevait, son regard, son sourire, s'animaient; elle était gaie,
contente de vivre; sa parole montait ses esprits à elle-même en même
temps qu'elle agitait les autres; M. de Champcenetz, qui allait chez
elle fort souvent, l'avait nommée une _machine à salon_... Et la grande
variété qu'elle laissait voir dans ses manières avait peut-être inspiré
ce mot. Elle parlait à une femme qui entrait, disait adieu à une autre
qui partait, donnait un coup d'oeil gracieux à un homme tandis qu'à un
autre elle envoyait un regard de mépris ou de colère, elle faisait une
révérence à un duc et pair, adressait un signe à un peintre, et tout
cela en même temps... C'était merveille de voir comme elle tenait le
sceptre de souveraine dans son salon!... Elle y maintenait un continuel
mouvement; elle aimait qu'on y parlât, mais très-haut. Elle défendait
strictement les conversations à voix basse; lorsque la conversation
s'établissait ainsi à voix basse, rien n'était plaisant, me racontaient
les amis qui étaient toujours chez elle, comme de la voir partir de sa
bergère et courir dans tous les sens, parlant à tort et à travers à ceux
qui causaient à voix basse, et transformant en un instant son salon en
un lieu bruyant et animé: c'était comme une fusée qui mettait le feu à
un bouquet d'artifice.

Sa fille et elle ne s'entendaient sur aucun point: elles avaient souvent
des discussions, mais jamais sérieuses, car elles s'aimaient tendrement
et avaient même l'une pour l'autre une adoration entière et profonde;
leurs caractères étaient différents comme leur genre de beauté: l'une
était jolie, l'autre belle, et toutes deux plaisaient.

Tous les hommes ayant un nom, une fortune, une position dans le monde,
se faisaient présenter chez madame de Sainte-Amaranthe. Les étrangers de
distinction, tout ce qui arrivait à Paris allait chez elle. M. de
Bourgoing, notre ministre en Espagne, vint chez madame de
Sainte-Amaranthe, dans un voyage qu'il fit de Madrid à Paris; il ne
connaissait encore ni la mère ni la fille. La mère, ce jour-là, était
dans une de ces journées radieuses dans lesquelles elle paraissait à
peine vingt ans. Il crut que madame de Sainte-Amaranthe n'était pas
encore sortie de son appartement, et lui parla à elle-même comme si elle
eût été sa fille... Les deux femmes rirent beaucoup..., et madame de
Sartines passant un bras autour de la taille de sa mère...: Vous avez
raison, monsieur, dit-elle à M. de Bourgoing; en effet, c'est une soeur
pour moi...!

Et riant toujours elle embrassait sa mère, et toutes deux avaient l'air
de deux jeunes filles.

Le comte Louis de Narbonne, M. de Vaudreuil, M. de Condorcet, M. de
Sainte-Foix, le marquis de La Vaupalière, le marquis de Ximénès, M. de
Champcenetz, M. de Jaucourt (Clair de Lune), le comte de Tilly, le
prince de Larency, le prince de Rohan, l'abbé Delille, et encore des
poëtes, des peintres, des sculpteurs, des artistes, tout cela formait le
fond de la société de madame de Sainte-Amaranthe avant 92. Mais lorsque
la tempête gronda, le salon changea d'habitants, excepté pourtant les
artistes, qui furent fidèles jusqu'au jour où le tocsin sinistre tinta
aussi pour eux, et les artistes seuls demeurèrent fidèles; et cette
maison, jadis si brillante, devint presque silencieuse.

Mais les revers devinrent plus répétés à mesure que la Révolution
marchait dans la voie. La fortune de madame de Sainte-Amaranthe, qui
n'était que fort éphémère, et reposant en grande partie sur l'état
lui-même qu'elle tenait, disparut entièrement en 1792. Ce fut alors
cependant qu'Émilie se maria et épousa le jeune monsieur de Sartines,
fils de l'ancien ministre et maître des requêtes.

Pour remplacer ce qu'elles avaient perdu, et peut-être aussi pour avoir
un état apparent qui détournât l'attention des yeux de tigre des hommes
du pouvoir, madame de Sainte-Amaranthe et sa fille devinrent maîtresses
de pension, non pas d'une maison d'éducation, mais d'une table d'hôte
enfin. Cette mesure donnait à la mère une illusion de fortune et de
maison, et puis la mettait, du moins elle le croyait, à l'abri des
persécutions du moment. Une autre femme aurait vécu dans la solitude;
elle ne le pouvait pas... l'infortunée le paya cher!...

Tout ce qui avait échappé à l'exil, à la prison, à la fuite, à la mort,
venait alors chez madame de Sainte-Amaranthe. Ce fut vers cette époque
que M. de Sartines, jeune maître des requêtes, et fils de l'ancien
lieutenant de police et ministre de la Marine, devint épris d'Émilie; il
la demanda pour femme. Il l'avait admirée chez sa mère lorsque son air
doux et mélancolique contrastait avec le mouvement de cette maison si
bruyante; maintenant il la retrouvait plus belle encore de la
résignation d'une existence brillante et perdue. Continuellement en
crainte, et presque toujours en deuil d'amis morts sur l'échafaud
permanent, Émilie semblait un ange pleurant sur des tombeaux; M. de
Sartines se proposa... Madame de Sainte-Amaranthe, redoutant
continuellement un malheur, n'hésita pas un moment. Émilie, interrogée
seulement pour la forme, ne répondit que par le silence; on le prit pour
un consentement, et elle devint la femme de M. de Sartines.

Les hommes d'alors étaient odieux à madame de Sainte-Amaranthe: elle
leur préférait toute autre société; mais celle qu'elle avait toujours le
plus aimée, au reste, lui était toujours restée fidèle. Les artistes
étaient reconnaissants de ce qu'elle avait été pour eux dans le temps de
sa prospérité; ils ont de nobles coeurs! J'ai pu admirer moi-même à quel
degré les artistes supérieurs portent la reconnaissance; madame de
Sainte-Amaranthe l'éprouva comme moi.

Mais elle était triste, et leur talent n'était plus invoqué.

--Lorsque j'entends chanter, les larmes me viennent aux yeux,
disait-elle...

Parmi les artistes qui allaient chez elle dans les premières années de
la Révolution, un surtout s'était fait distinguer parmi tous les autres:
il n'avait que vingt-deux ans, il était parfaitement beau; sa voix avait
un charme qui ravissait, et son jeu annonçait qu'il surpasserait et
ferait oublier Clairval et Michu[21]; quant à sa naissance et à sa
position sociale, elles étaient toutes deux de nature à le faire
accueillir partout, et surtout dans la maison de mesdames de
Sainte-Amaranthe. La mère l'avait reçu avec cette grâce qu'elle mettait
toujours à recevoir les hommes remarquables ou qui annonçaient du
talent, et, certes, les essais de celui-là étaient de nature à faire
prévoir ce qu'il serait un jour. Reconnaissant de la bienveillance qu'on
lui montrait, le jeune homme vint d'abord pour le témoigner, ensuite un
sentiment plus profond l'attira dans cette maison; un seul mot
l'expliquera: mademoiselle de Sainte-Amaranthe n'était pas mariée alors.

[Note 21: Clairval et Michu avaient été les talents les plus
remarquables de l'Opéra-Comique, c'est-à-dire la comédie italienne.]

C'est une figure si suave et si belle que celle de madame de Sartines,
que je ne puis me résoudre à parler d'elle sous un rapport qui pourrait
ternir l'auréole qui entoure son céleste visage. Je veux donc faire
comprendre que le sentiment qui unissait à elle le jeune et bel artiste
était aussi pur que l'âme de celle qui éprouvait pour lui un sentiment
aussi profond qu'il était tendre. Mais ni l'un ni l'autre n'avait parlé;
les yeux d'Émilie, même, étaient demeurés muets devant un bonheur que
devait suivre un remords. Tant qu'elle fut libre, elle garda le
silence, bien certaine que sa mère n'aurait jamais consenti à ce
mariage; et lorsqu'elle fut mariée, elle était encore plus empêchée, car
alors le devoir de la femme lui commandait de fuir l'adultère.

Cet amour chaste et pur comme celui des anges fut donc presque ignoré;
car on ne pouvait que le présumer à une émotion plus vive ressentie en
entendant prononcer _un nom_. Oh! de telles affections sont grandes et
saintes! et peut-être donnent-elles au coeur plus de joies divines qu'un
sentiment sanctionné par la voix de tous. Les mystères de l'âme ont un
charme inconnu à ceux qui n'ont pas aimé pour le bonheur seul d'aimer,
et dont l'égoïsme du coeur se tait devant la puissance de cet amour
silencieux, heureux de dire: Je l'aime!.. et non: Je suis aimé!

L'artiste déjà célèbre dont je parle venait habituellement chez madame
de Sainte-Amaranthe; il avait deviné le chagrin de la mère et de la
fille au moment où leur maison avait cessé d'être ce qu'elle était, et
voulait leur apporter à toutes deux une consolation que leur coeur
comprit... Ce fut alors que les Girondins, reconnaissant tout le charme
de la maison de madame Sainte-Amaranthe, y vinrent en foule pour y jouir
de cette douce causerie et des entretiens élevés qu'on y trouvait.
Cette Gironde, dans laquelle étaient les esprits les plus remarquables
de l'assemblée, partageait son temps entre ses devoirs parlementaires,
madame Roland et madame de Sainte-Amaranthe; insensiblement les hommes
mal pensants s'éloignèrent d'eux-mêmes, et les artistes et les Girondins
demeurèrent, avec quelques anciens et nobles amis qui avaient échappé au
couteau révolutionnaire, les seuls commensaux de la maison de madame de
Sainte-Amaranthe... le génie sous toutes les formes y ralluma de nouveau
son flambeau.

Cependant _tous les artistes_ n'étaient pas demeurés chez madame de
Sainte-Amaranthe; quelques-uns en avaient été éloignés par elle-même: de
ce nombre était David.

--Pour vous-même, lui avait-elle dit, il y a ici trop de gens qui vous
blâment.

--J'ai fait mon devoir, répondit David.

--Ne me parlez pas ainsi, voyez-vous! Votre devoir!... tenez,
laissez-moi! n'insistez pas sur la continuation de nos relations, elles
ne nous conviendraient plus.

Madame de Sainte-Amaranthe voulait parler non-seulement de la mort du
Roi et du vote de David[22], mais des deux tableaux qu'il avait faits
depuis ce moment, l'un pour Lepelletier de Saint-Fargeau, l'autre pour
Marat.

[Note 22: Jean-Louis David, né à Paris en 1748. Il était fils d'un
marchand de fer[22-A], qui mourut dans un duel, mort assez rare à cette
époque pour un homme de sa classe. David fit de bonnes études aux
Quatre-Nations, et fut élevé pour être architecte. Il n'aimait pas cette
profession, et ce fut un jour qu'allant voir Boucher, il sentit une
telle vocation pour la peinture, qu'il obtint enfin de sa mère de suivre
les cours de la peinture d'histoire. Il suivit les cours de Vien, et
obtint bientôt le prix. Grâce à la généreuse _bonté_ de mademoiselle
Guimard, il obtint le grand prix, partit pour Rome avec Vien, et là il
étudia et devint ce que nous l'avons vu ici. Son dessin était beau, mais
ses incorrections, son mauvais goût, son mauvais coloris, lui enlevaient
la place du premier peintre de l'époque.]

[Note 22-A: On appelle, comme on sait, _marchands de fer_, ceux qui
vendent du crin, de la laine, de la plume, tout ce qui tient à ce qu'on
désigne sous le nom de _literie_.]

Lorsque le procès du Roi fut terminé et qu'on dut procéder aux votes,
plusieurs membres de la Convention reçurent des avis pour ne pas voter,
et cela avec menaces; Lepelletier reçut deux lettres, dont l'une était
anonyme, et l'autre signée du nom d'un garde-du-corps du Roi appelé
Paris. Dédaignant les avertissements donnés, Lepelletier vota la mort...
Le lendemain, se trouvant chez _Février_, restaurateur au Palais-Royal,
il y rencontra Paris.

--Je t'avais averti, lui dit ce dernier, en lui plongeant un couteau
dans le coeur!...

Lepelletier tomba mort.

David fit un tableau sur cet événement; il aimait Lepelletier, et voulut
consacrer ce qu'il appelait son martyre. Il fit un grand tableau
représentant Lepelletier étendu sur son lit mortuaire; au-dessus de sa
tête, on voyait un sabre suspendu par un cheveu et traversant un papier
sur lequel est écrit:

_Je vote pour la mort du tyran._

En haut du portrait est placée l'inscription suivante,

       L'AN 1793, 2e DE LA RÉPUBLIQUE,
            À MICHEL LEPELLETIER,
  ASSASSINÉ POUR AVOIR VOTÉ LA MORT DU TYRAN,
           L.-J. DAVID, SON COLLÈGUE.

Quelques mois après, la France gémissait sous la plus épouvantable
faction que les troubles politiques aient jamais fait éclore. Quelques
victimes crièrent au secours; leur cri de détresse fut entendu par une
noble femme. Elle apprit en même temps que Marat avait dit:

--Le mal du système actuel, c'est qu'il est trop doux. Il faut que le
sang coule... non par _gouttes_, mais à TORRENTS.

--Voilà celui que je dois frapper, se dit-elle!

Et Charlotte Corday arrive à Paris le 12 juillet 1793. Le lendemain,
Marat n'existait plus, et nos fers étaient rivés encore plus fortement,
car les décemvirs qui décimaient la France vengèrent sa mort sur des
innocents. À l'occasion de la mort de Marat, il vint une députation
conduite par Guirault, qui s'écria en entrant dans la Convention:

--Où es-tu, David? tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier
mourant pour la patrie... Il te reste encore un tableau à faire!...

--Je le ferai! s'écrie à son tour David d'une voix tremblante
d'émotion...

Et ces deux hommes s'embrassent en pleurant!.. Ils auraient pu faire
croire, en vérité, si l'histoire n'avait pas été LÀ, que Marat était le
premier citoyen de la France!...

Il fit donc ce tableau dont j'ai vu l'esquisse[23], et le fit effrayant
de vérité. Le monstre est mourant dans sa baignoire, pâle, livide,
coiffé d'un mouchoir!.. il était hideux.

[Note 23: Elle était à Versailles chez M. de Bonnecarèce, qui l'avait eu
de David lui-même, dont il était l'ami.]

Cette volonté de faire servir son talent à représenter, à perpétuer le
souvenir des horreurs de l'époque, paraissait coupable plus que tout le
reste à madame de Sainte-Amaranthe: elle le témoigna à David; quant à
Émilie, cet homme lui avait toujours été odieux. Le jour où il revint
chez sa mère, elle tressaillit en le voyant; David s'aperçut de ce
mouvement...--Vous devriez venir voir mon dernier ouvrage, dit-il à
madame de Sartines, en s'approchant d'elle... il est assez héroïque pour
plaire à une femme comme vous!.. Voulez-vous le voir?...

Émilie demanda en frémissant quel était le sujet?

--Il est touchant, répondit David.

Et il lui raconta qu'un jeune enfant âgé de douze ans, Joseph Barra,
natif du village de Palaiseau, appartenant à une pauvre famille,
s'engagea comme tambour afin de soulager sa pauvre mère... il partit
pour la sanglante guerre de la Vendée... Un jour, il fut entouré par les
troupes vendéennes.

--Rends-toi, lui dit-on, et crie vive Louis XVII!--Vive la République!
s'écrie l'héroïque enfant, tandis que vingt baïonnettes étaient croisées
sur sa poitrine... Au même instant il tomba mort... Cependant il eut le
temps de presser sur son coeur sa cocarde tricolore.

C'était ce moment que David avait représenté. Émilie le remercia, en
lui promettant d'aller visiter son atelier lorsqu'il aurait des sujets
plus gais: car, ajouta-t-elle en souriant, nous n'avons sous les yeux
que de tristes images; pourquoi les multiplier encore?

David sortit de cette maison avec un sentiment pénible: on l'avait
presque humilié... Il n'était pas aussi méchant qu'on le dépeint sans
doute; cependant il l'était assez pour effrayer ceux qu'il pouvait
vouloir perdre... Ce n'était pas son intention de nuire aux dames de
Sainte-Amaranthe; mais, sans le vouloir, il parla d'elles dans un sens
malveillant. Saint-Just et Robespierre le questionnèrent: il raconta
l'intérieur de cette maison, l'accueil fait toujours de préférence aux
nobles et aux gens d'autrefois, et tout récemment à la Gironde tout
entière.

--J'y ai dîné, leur dit-il, avec Guadet, Gensonné, Boyer-Fonfrède,
Valazé, et cinq ou six autres.

Robespierre fronça le sourcil... Dès ce moment, la maison de madame de
Sainte-Amaranthe fut entourée d'une triple surveillance.

La Gironde mourut... En perdant ses nouveaux amis, madame de
Sainte-Amaranthe fut désespérée!... l'inertie de la nation lui parut
criminelle.

--Oh! que n'avons-nous encore des Charlotte Corday! s'écriait-elle.

Un jour, David revint chez elle.

--Je viens vous avertir, comme ami, lui dit-il. Prenez garde aux hommes
que vous recevez: Robespierre m'a chargé de vous parler de cela.

--Eh! grand Dieu! demanda madame de Sainte-Amaranthe, comment des
personnes aussi obscures que nous le sommes peuvent-elles marquer devant
le chef du pouvoir?... Je ne vois que peu de monde, j'en verrai encore
moins.

On allait peu au spectacle; les théâtres étaient devenus des lieux
indignes de recevoir une femme qui se respectait encore... Émilie était
un jour à l'Opéra-Comique: heureuse d'oublier un moment ses douleurs, la
charmante créature était belle comme une de ces péris radieuses que nous
offrent nos rêves.

--Quelle belle personne, dit Robespierre à Saint-Just...

--C'est mademoiselle de Sainte-Amaranthe.

--En vérité! je ne l'aurais pas reconnue... elle est ravissante!...

--Oui, elle est belle, répondit d'un ton sombre le farouche ami de
Maximilien...; mais elle et sa mère sont traîtres à la République.

Robespierre leva les épaules.

--Tu ne veux pas le croire? eh bien! mets auprès d'elle un ou deux
espions, et tu verras.

--Ce que je veux bien voir, je n'en charge que moi, dit Maximilien...;
j'irai chez madame de Sainte-Amaranthe.

En effet, il y vint avec saint-Just, Legendre, Barrère, et plusieurs
autres...; ils crurent que la maison de madame de Sainte-Amaranthe était
une succursale de Coblentz, où ils allaient trouver un foyer de
conspiration; mais la maison était une sorte de bazar où chacun entrait
et sortait sans laisser de trace. Il fallait étudier cet intérieur...:
ce fut en effet Robespierre qui s'en chargea.

C'est alors qu'il devint amoureux d'Émilie... Il était d'abord venu dans
des intentions sinistres; mais, attaché par cette amabilité
enchanteresse de la mère, ébloui, touché des grâces et de la beauté de
madame de Sartines, il résolut, avant tout, d'exercer sur elle un autre
empire que celui de la terreur.

Robespierre, lorsqu'il le voulait, savait prendre un ton parfait, des
manières de gentilhomme, et ne rappelait en rien sa sanglante
renommée.--Il faisait des vers pour Émilie[24]; il chantait des romances
qui signifiaient ce qu'il ne voulait pas encore dire..., il envoyait
des bouquets... C'était une idylle tout entière que la conduite de
Robespierre.

[Note 24: Voici le quatrain fait pour elle; il est déjà dans le Salon de
Robespierre.

  Sur le pouvoir de tes appas
  Demeure toujours alarmée;
  Tu seras d'autant plus aimée,
  Si tu veux ne l'être pas.]

--Que me veut cet homme? disait Émilie à cet artiste; que me veut-il?...
Il me fait mal, lorsque son oeil rouge et enflammé s'arrête sur moi!...

Et, en parlant ainsi, son regard d'ange dévoilait de douces et suaves
pensées à celui dont l'amour l'adorait en silence.

Le parti de Robespierre fut alarmé de cet amour pour une femme née leur
ennemie... Leur ennemie!... la douce créature ne savait pas haïr même
les méchants. Mais ce n'étaient pas des hommes tels que Saint-Just et
Henriot qui pouvaient comprendre une telle âme. Bientôt des paroles
moqueuses furent dites à Robespierre: on lui reprocha de soupirer, de
faire des madrigaux, et de n'avoir encore rien obtenu. Le tigre pouvait
sommeiller, mais il vivait toujours!... En écoutant les railleries de
Saint-Just, il sourit avec une expression qui annonçait le malheur de
deux femmes innocentes.

Une des prétentions de Robespierre, car il en avait beaucoup, était
d'_être aimé_, et de l'être par le seul effet de son regard; il lui
croyait la puissance magnétique d'attirer à lui irrésistiblement... Une
autre de ses faiblesses était que son triomphe fût connu.

Émilie, tremblante pour sa mère, son frère, son mari et sa belle-soeur,
flattait le tigre, espérant ainsi le museler... Pauvre enfant!...
Maximilien ne vit dans la douceur de son sourire, la suavité de son
regard, que le sentiment qu'il crut lui inspirer... Il en fut heureux,
et il le laissa voir à plus d'un de ses amis. Mais ce n'était pas tout:
il fallait célébrer ce triomphe, et une fête fut ordonnée à Maisons (non
pas le même que celui de M. Laffitte), près de Charenton dans un lieu
charmant qu'il avait fait arranger, et qui servait en de semblables
occasions...

Il paraît certain que Maximilien aimait madame de Sartines...; il était
pour elle comme il ne fut pour aucune autre femme dans cette journée
passée à la campagne... Quand il y a de l'amour dans le coeur, il y a de
la confiance même chez le plus scélérat. Robespierre, en étant auprès
d'Émilie, qui, tremblant constamment pour les siens, n'osait jamais le
repousser, se laissa aller plus loin que la prudence ne le permettait.
Il parla d'abord d'amour...; ensuite, voulant éblouir, il parla de la
haute position à laquelle il touchait...; il dit son secret enfin, et
celui de son parti.

Le lendemain, un de ses fidèles fut le trouver: Robespierre était
sombre; il savait que les excès, quelque faibles qu'ils fussent, lui
étaient nuisibles, et s'y livrer était donc une faute selon lui; mais
il ignorait encore jusqu'où elle avait été.

--Maximilien, lui dit l'ami, as-tu le souvenir de ce que tu as fait
cette nuit?

ROBESPIERRE.

Il est inutile de me le rappeler: ma tempérance est assez connue. Si je
me suis oublié, cela m'arrive trop rarement pour que l'on m'en fasse un
reproche.

SAINT-JUST.

Et si cet excès avait une suite funeste, non-seulement pour toi, mais
pour tes amis?

ROBESPIERRE.

Que veux-tu dire?...

SAINT-JUST.

Qu'hier tu t'es oublié...; tu as parlé, et tu nous exposes aux plus
grands périls.

ROBESPIERRE.

Mais..., nous étions seuls!

SAINT-JUST.

Seuls!... et ces femmes?

ROBESPIERRE.

Ces femmes?... mais elles m'aiment, ces femmes; que puis-je craindre
d'elles?...

SAINT-JUST.

Maximilien, Henriot et moi, nous t'avons toujours retenu sur le bord de
cet abîme, où ton entêtement vient de te faire tomber... Dans ton
indiscrétion, tu as laissé entendre des noms qui compromettent d'autres
têtes avec la tienne... Si tu étais seul, tu serais libre; mais d'autres
marchent dans ta voie, et ceux-là agiront à la fois et pour eux et pour
toi... Il faut prendre un parti.

ROBESPIERRE, fort pâle.

Que faut-il faire?

SAINT-JUST.

Envoyer ces femmes à la mort.

ROBESPIERRE.

Y penses-tu?...

SAINT-JUST.

C'est le seul moyen de nous conserver; songes-y?

ROBESPIERRE, tombant sur une chaise.

Non..., je ne le veux pas!

SAINT-JUST.

Je t'ai dit que tu n'agiras en toute cette affaire que sous la
direction de ceux que tu as compromis... Songe à cela, Maximilien!

Robespierre n'était qu'une figure visible du grand principe que les
terroristes de 93 mettaient en avant. Dans sa renommée, rien ne venait
de lui; sa force était empruntée; il ne pouvait rien par lui-même.

Trois jours après cette malheureuse fête de Maisons, madame de
Sainte-Amaranthe fut arrêtée dans sa maison, avec madame et M. de
Sartines, son jeune fils, et la soeur de M. de Sartines.

Une heure avant l'arrivée de la force armée, elles avaient reçu une
lettre[25] sans signature, dit-on, qui leur recommandait de fuir
promptement.... Elles s'y disposaient lorsqu'elles furent arrêtées.

[Note 25: On a dit que cette lettre était de Robespierre; je le croirais
sans peine.]

Madame de Sainte-Amaranthe fut ordinaire comme courage; tout le monde en
avait alors; mais Émilie fut sublime. Calme, résignée, conservant cette
liberté d'esprit qui indique le vrai courage, elle fit rougir plus d'une
fois ces monstres bourreaux, qui ne rougissaient jamais.

Il était difficile de condamner deux femmes dont la vie était aussi
inoffensive... Le prétexte fut bientôt trouvé. Elles furent condamnées
comme complices d'_Admiral_, assassin de Collot-d'Herbois... Madame de
Sartines sourit avec mépris en écoutant ses juges.

--Pourquoi mentir? leur dit-elle. Il fallait dire en nous condamnant
pourquoi vous prenez nos têtes... votre iniquité en serait moins vile.

Et se tournant vers sa mère, elle lui parla avec calme et tendresse pour
la fortifier.

C'est la preuve d'une haute supériorité qu'un courage de sang-froid
comme celui de madame de Sartines..., surtout lorsque la vie bouillonne
dans vos veines, que vous avez encore tant d'années devant vous à
parcourir, et que vous vous voyez ainsi retranché brusquement des
vivants. Alors, quand nous voyons une vive énergie sans ostentation,
nous devons nous incliner devant elle; et lorsque c'est une femme jeune
et belle qui agit ainsi, nous devons ajouter à notre respect une vive et
profonde admiration.

Madame de Sartines coupa elle-même ses cheveux, et les partagea en
plusieurs lots qu'elle chargea le concierge de la Conciergerie de
remettre aux personnes qu'elle lui désigna. Sa mère était abattue...
Émilie fut à elle, et l'embrassant avec son jeune frère: Ma mère, lui
dit madame de Sartines..., comme _nous sommes heureux!_ nous mourrons
avec toi!

Lorsqu'on leur apporta les robes rouges qu'elles devaient revêtir pour
aller à la mort, madame de Sainte-Amaranthe repoussa d'abord la sienne,
et retomba pâle et sans force sur sa chaise. Madame de Sartines fut
encore pour elle un ange consolateur, et fortifiant sa faiblesse,
donnant elle-même l'exemple, elle vint ensuite se montrer à sa mère,
comme pour lui dire:

--Aurai-je plus de courage que ma mère?

Mais lorsque les victimes furent dans le fatal tombereau, madame de
Sainte-Amaranthe reprit sa présence d'esprit; elle causa avec sa fille,
encouragea son fils et son gendre, et ces infortunés bravèrent ainsi
jusque dans la mort ceux qui les assassinaient.

Tout à coup madame de Sartines, qui parlait avec la gravité que
demandait le moment, mais avec une entière présence d'esprit, s'arrêta
au milieu d'une phrase; son front pâle reçoit une teinte encore plus
blanche, son oeil se voile...; une larme est suspendue à sa longue
paupière; sa bouche se resserre convulsivement... Ah! c'est que, parmi
cette foule oiseuse qui vient voir mourir deux pauvres femmes portant la
_chemise rouge_, parmi cette foule cruelle, son oeil a rencontré celui
d'un être dont le regard a fait battre son coeur plus rapidement...
elle cherche encore celui du malheureux qui est venu demander un
dernier signe d'amour à celle qui va mourir!... Une douce reconnaissance
émeut le coeur d'Émilie en remarquant la physionomie bouleversée de cet
ami qu'elle ne doit plus revoir, et que pourtant elle aimait tant!... À
cette pensée, sa tête se penche sur sa poitrine... ses yeux se
ferment..., elle croit mourir avant de toucher l'échafaud...!
L'échafaud...! ce mot évoqué par elle-même la fait tressaillir...; mais
ce n'est pas pour elle...! quel spectacle pour le malheureux...! Émilie
relève sa tête avec force...; son beau regard se promène sur cette foule
avide...; elle cherche de nouveau un visage aimé...; elle a retrouvé son
oeil chargé de pleurs attaché sur elle... Une dernière fois attachant,
appuyant son regard sur le sien, elle lui révèle, POUR LA PREMIÈRE FOIS,
tous les trésors d'affection que contenait son coeur; puis, rassemblant
toutes ses forces, elle le supplie, par la puissance de ce même regard,
de fuir cette scène d'horreur et de deuil... D'abord, son ami ne put lui
obéir...; il suivait machinalement cette charrette où sa vie était
attachée... Tout à coup un cri sourd fut entendu.... Émilie ouvrit les
yeux...; elle tressaillit... car elle approchait en ce moment de
l'échafaud!... Mais ce n'était pas elle qui avait crié....



BAL DES VICTIMES.

(JANVIER 1795.)


Tout est de l'histoire chez un peuple comme nous... Nous sommes légers
dans ce qui est sérieux, sérieux dans ce qui est léger; et tout cela
avec un aplomb parfait. Je ne veux pas, en avançant cette opinion,
soutenir une thèse défavorable à la nation française. Je dis seulement
qu'elle est légère et peu réfléchie dans les grandes choses. Les
infortunes les plus terribles ne laissent pas de souvenirs dès qu'elles
sont éloignées, même avec les deuils les plus profonds. Cela est
heureux, dira-t-on vulgairement: peut-être. Je ne crois pas que le
bonheur consiste à oublier.--Il est des peines dont il faut même que le
souvenir demeure comme leçon, ou même comme point de ressemblance.--En
quoi que ce soit en ce monde, tout est préférable à l'oubli... L'oubli
est une mort morale de l'âme et du coeur... L'oubli annonce l'absence de
toute affection douce... Celui qui oublie, enfin, est un être à part
dans la création, car, s'il n'a pas de souvenirs, il n'a pas
d'espérances, il n'a pas de craintes; et toute la vie pourtant ne se
compose que de ces continuelles péripéties. C'est par elles que notre
existence est animée; c'est par elles enfin que nous sortons de
l'apathie et du néant, et que nous _vivons_.

Ce fut surtout au moment où la France échappa à ce massacre général dont
quelques monstres l'avaient menacée, que cet oubli de toutes choses dont
j'ai parlé fut frappant; à peine respirait-on! à peine était-on rassuré
sur sa vie et celle des siens, qu'oubliant l'état dans lequel était
encore Paris après 1794, les femmes et les hommes de tous les âges et de
toutes les conditions, fatigués de larmes et de souffrances, ennuyés
d'une aussi longue privation de tous plaisirs, firent un appel à toutes
les joies, à tous les plaisirs. Mais un obstacle renaissait sans cesse
pour s'opposer à ces joyeux desseins; on voulait rire, mais on n'osait
pas; on oubliait le danger passé parce qu'il rappelait à beaucoup de
gens qu'ils devraient être encore en deuil, mais on voulait bien se le
rappeler pour laisser éveiller une crainte personnelle. Aucune personne
de la société ayant un nom, une fortune, une position, ne voulait
recevoir ni ouvrir sa maison; il y avait un reste de terreur qui parfois
se soulevait encore et faisait trembler les faibles... Ah! c'est qu'on
avait été si malheureux, qu'il était bien permis de craindre!... Si je
me plains, c'est qu'on ne craignait pas assez.

Il en est de la patrie comme de la famille dans beaucoup de
circonstances; on est solidaire pour plusieurs choses, et sur ces choses
on se tait; mais il en est d'autres tellement connues qu'il vaut mieux
les expliquer que de les tenir sous le silence. De ce nombre est la
légèreté qu'on nous a reprochée après 1793. Sans doute elle fut
coupable, toutefois sa source ne fut pas dans un sentiment cruel. Nous
sommes bons, et cette qualité est une de celles dont nous pouvons être
fiers. Mais nous sommes légers; nous le sommes au point de rire de notre
supplice à nous-même; et lorsque M. de Champcenetz disait au Tribunal
révolutionnaire, en écoutant sa condamnation: _Je demande si c'est ici
comme à la garde nationale... et si l'on peut se faire remplacer pour
vingt-quatre heures seulement?_ le mot eût été atroce dit sur un autre;
mais pour celui qui allait mourir, il est rempli de courage, car il
annonce de la présence d'esprit.

Non, c'est une injustice d'attribuer à un mauvais sentiment cette
extrême légèreté dont nous fîmes une si éclatante démonstration en 95.
Elle n'en est pas moins blâmable; mais l'origine n'a rien de ce qui,
surtout dans des femmes, est toujours révoltant et repoussant même....
la cruauté.--Nous sommes _légers_. Nous sommes comme le peuple du Pirée.
Nous avons besoin d'un changement de situation, et, lorsque cette
situation est passée, il nous faut en quoi que ce soit plaisanter sur
elle.

Cela ne m'empêche pas d'être fière de ma nation. Nous n'avons rien de
caché, au moins. On peut nous juger sur nos actions; et lorsqu'on aura
dit que nous sommes _légers_, on aura dit à peu près tout le mal qu'on
peut dire de nous.

Lorsqu'il fut reconnu qu'il n'y aurait pas encore de longtemps de
maisons particulières où l'on recevrait, alors les jeunes gens les plus
à la mode parmi les _incroyables_, les femmes les plus élégantes parmi
les _merveilleuses_, décidèrent qu'on danserait dans des bals publics,
où toute la bonne compagnie allant en masse, elle ne serait pas exposée
à rencontrer des personnes étrangères à elle. La chose arrêtée, on
choisit un local; le premier fut l'hôtel de Richelieu, au bout de la rue
Louis-le-Grand: on l'appela par cette raison le _bal Richelieu_. Plus
tard, on prit l'hôtel de Thélusson[26], rue de Provence, et le bal reçut
également le nom de _bal Thélusson_.

[Note 26: Cet hôtel n'existe plus... il était en face de la rue
_Cerutti_, aujourd'hui la rue Laffitte... Murat l'acheta lorsqu'il se
maria, c'est-à-dire deux ans après... Il avait pour portail une immense
arcade de mauvais goût.]

Mais ce fut le premier qui reçut une seconde dénomination bien étrange!
on l'appela le _bal des Victimes!_... et voici l'origine de ce nom.

Au moment où la France en deuil se voyait décimer chaque jour, la
plupart des femmes en prison, voulant sauver le trésor de leur chevelure
pour le léguer à ceux qu'elles aimaient, avaient pris le parti de les
couper elles-mêmes... avant même que le bourreau n'y eût un droit...
Lorsqu'elles sortirent de prison ensuite, ces jeunes femmes, elles se
trouvèrent avec des cheveux courts, et la première d'elles toutes était
madame Tallien. Comme elle était parfaitement belle, et que cette
coiffure lui allait bien, elle la garda. Mais ce fut autre chose avec
des femmes qui n'avaient pour elles que des cheveux coupés...

On trouva un moyen terme: ce fut d'en faire une _mode_ générale. On
appela cela galamment une coiffure _à la victime!_... mais où ce mot
devint choquant, ce fut au bal de Richelieu.

Deux mères que je ne nommerai pas, car elles existent toutes deux,
avaient leurs deux enfants avec elles à ce bal; l'une était une fille,
l'autre un fils: la fille avait treize ans, et le garçon de quinze à
seize. Ces deux dames se rencontrèrent au bal de Richelieu pour la
première fois depuis la Révolution; la dernière fois qu'elles s'étaient
vues, c'était aux Tuileries, en 1791. L'une de ces dames avait émigré:
son mari n'avait pas voulu la suivre, et le malheureux avait payé son
obstination de sa tête. C'était le père du jeune homme. Celui de la
jeune fille était mort à Quiberon.

L'orchestre venait de jouer les premières mesures d'une contredanse,
lorsque la jeune fille, qu'on appelait _Adèle_, fut engagée par un jeune
homme inconnu. Avant de répondre, elle tourna les yeux vers sa mère pour
lui en demander la permission; mais au lieu de répondre par une
acceptation, la mère de la jeune fille dit au jeune homme:--Je suis bien
fâchée, monsieur, ma fille est engagée.

Le jeune homme se retira avec regret, car la jeune fille était alors
fort jolie.

--Mais, maman, dit-elle à sa mère, pourquoi avoir répondu que j'étais
engagée? je ne le suis point du tout.

--Je le sais bien, ma fille; un peu de patience.

Et, se penchant alors vers son ancienne amie de l'Oeil-de-Boeuf...

--Ernest est-il engagé? lui demanda-t-elle.

--Non...; pourquoi?... je crois qu'il n'aime pas beaucoup la danse...

--Croyez-vous qu'il voudra bien danser avec ma fille?

--Vraiment, reprit l'amie, je le crois bien... Ernest..., engagez
mademoiselle de ***.

Monsieur Ernest ne se le fit pas répéter deux fois; et, saisissant la
main de mademoiselle de ***, il l'entraîna dans la contredanse, où
précisément il manquait un couple.

--Ne voyez-vous pas pourquoi j'ai fait danser ces deux jeunes gens
ensemble? demanda madame de *** à l'amie de l'Oeil-de-Boeuf.

--Non...; pourquoi cela? parce qu'ils sont tous deux très-gentils
peut-être?

--Ce n'est pas cela: c'est que leurs pères sont morts tous deux pour le
Roi; et je trouve que jamais une jeune fille orpheline du fait de ces
cannibales ne devrait danser qu'avec le fils d'un martyr comme son père.

--Ah! que c'est merveilleusement trouvé! s'écria l'amie...; c'est une
idée qu'il faut faire courir... Hélas! nous ne sommes que trop ici
ayant perdu des parents aussi tragiquement... Venez, prenez mon bras,
nous allons prêcher votre invention.

Le croira-t-on? à peine cette volonté si étrange fut-elle connue, que
les malheureux enfants qui avaient des droits à cette affreuse
distinction furent classés, et la contredanse qui suivit ne fut composée
qu'ainsi que l'avait désiré madame de ***.

Le bal suivant, la chose avait fait des progrès: elle avait été _revue
et corrigée_, et elle était en exercice fort activement. Je l'ai
vue.--J'ai vu danser la _contredanse des Victimes_, et cela, sans que
les mères eussent un moment la pensée qu'elles faisaient une chose
extraordinaire selon les lois du coeur et celles du monde: car ces
femmes étaient bonnes; et l'une d'elles est même PARFAITEMENT bonne, et,
certes, elles savaient bien vivre. Quant aux enfants, il est inutile de
dire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.

J'ai longtemps été frappée, quoique bien jeune à cette époque, de cette
manière d'établir et prouver des regrets.

La chose se soutint. Il y a plus: lorsqu'elle devint publique, plusieurs
personnes qui ne s'étaient pas abonnées, mais qui étaient pourtant dans
les conditions _voulues_, firent prendre des abonnements. On annonçait
que le père, le frère, l'oncle, la mère ou la tante enfin, avaient été
victimes de la Révolution, et l'admission dans le cercle intime avait
lieu aussitôt. On avait soin même de former la contredanse de cette
manière: on mettait ensemble les orphelins les plus élevés en infortune,
et celui qui n'était mort qu'_en prison_ ne trouvait pas dans cette
_nouvelle loi_ assez de protection pour que son fils ou sa fille eût une
première place. Ce n'était pourtant pas la faute du père ou de la mère
s'ils n'étaient morts qu'en prison!

J'ai vu madame de Staël bien étrangement courroucée de ce _bal des
Victimes_ et de cette coiffure _à la Victime_ dont la forme rappelait
cette horrible mesure précédant l'exécution, et cet assemblage de la
fille et d'un fils de deux martyrs dans un bal, au milieu des chants de
joie, des éclats de la folie!... En vérité, celui qui aurait vu de
pareilles choses, et qui aurait été témoin de plusieurs jours de notre
Révolution, l'étranger qui aurait assisté à de pareilles saturnales,
pourrait dire que notre nation est une méchante nation, et certes il
n'en est rien.

Ce bal des Victimes était, malgré ce que je viens de dire, un fort beau
bal, mais avec le grand inconvénient d'une fête donnée sans maîtresse de
maison. Il y avait du froid, et pourtant on devait craindre la licence
dans un lieu où nul frein n'était apporté pour réprimer un excès.

C'est à cette même époque du _bal des Victimes_ que madame Tallien était
dans le plus beau moment de ses triomphes; la rare perfection de sa
personne avait reçu un complément tellement parfait, qu'en vérité, une
femme aussi belle est une merveille de la création que Dieu doit
rarement donner à la terre. C'était elle qui protégeait aussi la
coiffure _à la Victime_, parce qu'elle lui seyait miraculeusement. Quant
à la contredanse, elle ne s'en mêlait pas: je ne l'ai jamais vue danser.
Et pourtant si elle était grande, elle ne l'était pas trop pour danser;
et, au moment où je parle, elle était svelte comme une biche et
parfaitement élégante. Une seule fois je lui vis danser une anglaise, ou
plutôt la marcher... Chez elle, à la chaumière de Chaillot, elle
recevait du monde, mais sans donner de bals. On y jouait très-gros jeu,
on y soupait, on dînait, et voilà comment la vie se passait.

Quant au bal Thélusson, il était bien composé aussi, mais moins bien
pourtant que le bal Richelieu. J'ai vu dans ce dernier une foule de noms
qui seraient aujourd'hui sur la liste de la personne la plus difficile
de Paris; tandis qu'au bal Thélusson ils étaient plus rares, et d'autres
plus abondants. Mais un bouleversement bien sensible pour nous, qui
aimons tant nos plaisirs, était celui qui avait eu lieu dans le
Théâtre-Français; ce théâtre était tout à fait détruit: la moitié des
acteurs avaient été enfermés, les hommes à Picpus et aux Madelonnettes,
et les femmes aux Anglaises et à Sainte-Pélagie... Les hommes étaient:
Fleury, Dazincourt, Saint-Prix, Larochelle, Champville, Dupont; les
femmes: mademoiselle Raucourt, mademoiselle Contat (l'aînée),
mademoiselle Contat (la cadette), mademoiselle Lange, mademoiselle
Devienne, et quelques autres encore; toute la comédie enfin, car
mademoiselle Mars n'était pas alors ce que nous avons depuis trouvé en
elle, un diamant sans prix.

C'était une chose remarquable que plusieurs de ces comédiens que je
viens de citer...: mademoiselle Raucourt, mademoiselle Contat (l'aînée),
mademoiselle Lange, mademoiselle Devienne... Oh! celle-là, quelle
adorable actrice! quel coeur d'or en même temps, mais quel talent!...
Ah! qu'on est triste, lorsque le souvenir des bonnes soirées qu'on
passait à la Comédie-Française vient vous traverser la pensée au milieu
d'une représentation comme une certaine à laquelle j'ai assisté il n'y a
pas longtemps; c'était une comédie... je ne veux nommer ni la pièce ni
les acteurs, mais c'était bien mauvais. Il n'y a plus maintenant que
Firmin, Ligier et Monrose. Qu'est-ce que le reste[27]?... qu'est-ce
que... mais silence.

[Note 27: J'excepte mademoiselle Mars; elle est toujours parfaite.]

La Comédie-Française fut enfin délivrée; ce furent, quoi qu'en disent de
certains livres fort bien écrits, mais très-infidèles, deux camarades en
querelle avec eux qui les firent sortir de prison et s'exposèrent à la
mort: ce fut Talma, aidé de Dugazon.

La biographie de quelques-unes de ces personnes intéressera peut-être,
étant surtout fort exacte et fidèle pour ce qu'elle rapporte des
événements de l'époque.

Mademoiselle Raucourt[28] était une personne d'une beauté achevée. Née
en 1750 à Nancy, elle avait quarante-trois ans lorsqu'elle fut arrêtée,
et elle était encore belle à étonner à ce moment. Sa beauté avait fait
son premier succès. Naturellement très-forte, le timbre de sa voix s'en
était ressenti, et il était souvent rauque et dur; sa diction était
juste, mais ses intonations ne l'étaient pas toujours. Elle avait reçu
une bonne éducation, et voulut suivre la carrière du théâtre: à
dix-sept ans elle quitta Nancy, et alla débuter à Pétersbourg; à
vingt-deux ans elle revint à Paris, et débuta dans les rôles de Didon,
Émilie, Idamé, etc. Jamais une plus belle femme n'avait paru sur le
théâtre: elle excita une admiration folle et passionnée; on payait une
place de parterre UN LOUIS, somme énorme pour ce temps-là. Elle eut une
vogue qu'aucune actrice n'a vu se renouveler depuis. Les présents les
plus riches, les cadeaux les plus ingénieux, les dons les plus rares,
lui furent prodigués. Madame Dubarry lui donna un jour, à Versailles,
après une représentation où elle avait joué _Mérope_ avec une grande
perfection, un collier de diamants, estimé 10,000 francs.

[Note 28: Françoise-Marie-Antoinette Saucerotte, née à Nancy, d'un
comédien de province et d'une femme attachée à la maison du roi de
Pologne. Ce fut madame de Graffigny qui la tint sur les fonts de
baptême.]

--Soyez _sage_ surtout, lui dit madame Dubarry.

Louis XV vivait toujours!...--La reine Marie-Antoinette la protégea, et
mademoiselle Raucourt se dévoua à elle avec un profond sentiment de
respectueuse tendresse. Proscrite en 93 avec ses camarades, libre
ensuite avec eux, elle fut encore persécutée par le Directoire; mais, au
18 brumaire, elle fut protégée par Napoléon, qui lui fit une forte
pension sur sa cassette et lui donna la direction du théâtre français en
Italie. L'un des rôles qu'elle jouait le mieux était Médée; ensuite la
Cléopâtre de _Rodogune_; Léontine dans _Héraclius_. Dans ces rôles-là,
elle était parfaite.

En 1776, il lui arriva une singulière aventure qu'elle ne voulut jamais
expliquer; elle disparut tout à coup, et reparut ensuite en 1779, sans
que la cause de cette retraite ait été _bien connue_[29].

[Note 29: Se trouvant un jour au Raincy, chez moi, avec M. de
Sainte-Foix, il lui dit en riant qu'on savait bien la raison pour
laquelle elle était partie.--Vraiment! dit-elle sérieusement; eh bien!
je vous affirme que ni vous ni personne ne le savez et ne le saurez
jamais.]

Chénier, qui n'aimait pas beaucoup de monde, n'aimait pas du tout
mademoiselle Raucourt; il fit contre elle un quatrain fort méchant, et
plus méchant que spirituel... il fut fait après une représentation de
_Phèdre_.

  Ô Phèdre, en tes amours que de vérité brille!
  Oui, de Pasiphaé je reconnais la fille,
  Les fureurs de ta mère et son tempérament,
      Et l'organe de son amant.

Elle fut tout entière excellente dans plusieurs rôles qui lui furent
donnés et qu'elle créa. C'était une femme d'un grand et beau talent.
Mademoiselle Georges est son élève, et on le voit bien[30].

[Note 30: Mademoiselle Raucourt n'était ni bonne camarade ni douce dans
ses relations; elle ne fut ni estimable, ni recommandable dans sa vie
privée. En 1815, elle mourut subitement. Elle avait une belle terre dans
les environs d'Orléans, où elle avait les plus belles fleurs et les plus
beaux fruits et des terres magnifiques. Elle venait souvent à la
Malmaison, et Joséphine échangeait souvent avec elle des graines ou des
plantes. À sa mort, le curé de Saint-Roch, qui avait bien emboursé
l'argent de ses aumônes, n'a pas voulu l'enterrer. Elle fut portée au
Père-Lachaise, après le service qui lui fut fait par un prêtre.]

Je ne sais pas si l'on connaît l'origine de mademoiselle Contat. Elle
s'appelait Louise Perrin, et sa mère était blanchisseuse établie dans le
faubourg Saint-Germain. Cette femme blanchissait madame Préville et
madame Molé (l'auteur de _Misanthropie et Repentir_). En la voyant si
jolie, en examinant ses yeux, cette bouche de rose, ces dents perlées,
ce nez si mignon et si spirituel, des mains aux doigts effilés, malgré
son état rude et grossier; quand ces deux femmes, dont l'une habile et
plus qu'habile même dans son art, démêlèrent tout l'avenir de
mademoiselle Contat dans un de ses sourires, elles décidèrent que la
petite Louise serait une grande actrice, et certes leur prédiction s'est
grandement réalisée... Quelle destinée théâtrale! comme elle était
adorée du public...! Mais aussi quelle verve! quelle finesse! Qui a
jamais joué Suzanne comme _mademoiselle Contat_ (et non pas CONTAT[31],
comme il y a des hommes qui ont le mauvais goût de parler encore
aujourd'hui)?... Il y a des rôles surtout où le souvenir de mademoiselle
Contat suffit pour me guider encore aujourd'hui, tant l'impression
qu'elle me produisit fut profonde.

[Note 31: Cette manière que quelques hommes d'aujourd'hui ont prise de
dire: Taglioni, Mars, Contat, etc., est du plus mauvais ton. C'est là où
on voit l'habitude de la bonne compagnie, ou seulement son reflet
imparfait. Ainsi, l'on croit imiter les _roués_ des temps passés; mais
qu'on aille écouter M. de Talleyrand, ou M. de Montrond, ou M. de
Narbonne quand il vivait, ou M. de Laval (Adrien de Montmorency), enfin
mille autres du même cercle.--Rien n'est, à mon gré, plus platement
ridicule que l'affectation de l'aisance dans les manières.]

En 1789, la Reine, qui l'aimait, voulut la voir jouer. On lui donna deux
jours pour apprendre ce rôle, c'était celui de la Gouvernante: il a sept
cents vers; elle l'apprit et le joua.

«J'ai appris depuis deux jours (écrivit-elle à la personne qui fit ses
remerciements à la Reine) que le siége de la mémoire est dans le coeur.»

Ce fut cette lettre qui la fit enfermer en 1793.

Elle quitta le théâtre encore jeune et charmante[32]; elle avait épousé
depuis dix ans le chevalier de Parny, neveu du poëte et poëte lui-même.
La société et la _causerie_ de mademoiselle Contat étaient charmantes.
Je l'ai vue très-souvent à la Malmaison, où elle était toujours fort
accueillie.

[Note 32: Elle mourut la même année que mademoiselle Raucourt; la cause
de sa mort fut un cancer. Elle était alors à Vitry, dans une propriété
que madame la duchesse douairière d'Orléans acheta ensuite.]

Sa soeur n'était pas mauvaise, mais elle n'était jamais bonne; elle
jouait passablement quelquefois les servantes de Molière.

Mais une personne charmante, qui était tout à la fois bonne actrice,
bonne amie, bonne fille, excellente femme, c'était mademoiselle
Devienne. Ses camarades l'adoraient. Le public ne manquait jamais de
venir remplir la salle le jour où son nom se voyait sur l'affiche...
Bientôt ce fut un délire, et son nom valait comme pour une nouvelle
pièce. Elle était jolie, et surtout jolie pour une soubrette... un nez
fin, des yeux vifs, une bouche fraîche et bien garnie et familière au
rire...; des mains, une taille, un pied... tout cela, le bon Dieu
l'avait fait comme si elle eût été sotte, et Dieu sait qu'elle ne
l'était pas... En peu de temps elle eut un nom, une position, et une
élevée, dans la sphère qu'elle s'était choisie.

Mais qui était-elle? Ah! voilà le roman, ou plutôt l'histoire.

Mademoiselle Devienne était de Lyon. Son père était menuisier ou
charpentier, je ne sais bien lequel des deux; mais ce que je sais, c'est
qu'il était le plus renommé dans la ville pour son honneur et sa
probité. On disait du père Thévenin que si la noblesse avait ses
_chartres_, la bourgeoisie les avait aussi. Ainsi donc le père Thévenin
était le doyen de son état, et il était honoré et respecté de tous.

Il se disposait, avec sa femme, à parler à leur fille pour lui faire
épouser un honnête garçon à rabot et à scie, selon l'usage antique et
solennel de la famille. Mais les enfants pensent quelquefois
différemment de leurs parents; c'était précisément le cas de la petite
Thévenin. Elle se consulta, et vit en elle une si grande horreur pour le
rabot et la scie, qu'elle voulut épargner du malheur au brave menuisier
qu'on lui donnerait pour mari; et un matin, tandis qu'aucune fenêtre
n'était encore ouverte, lorsque Notre-Dame de Fourvières était à peine
éclairée par la première lueur matinale..., la jeune fille fit un petit
paquet, s'agenouilla devant la porte de la chambre de ses bons parents,
et... s'enfuit.

Elle courut beaucoup, mais aussi profita beaucoup. Enfin, elle en vint à
entrer à la Comédie-Française, et à être ce que je vous ai dit.

Elle gagnait tout ce qu'elle voulait, et son sort était heureux. Le
souvenir de sa famille la troublait un peu seulement, et bien souvent
elle voulait partir pour Lyon.

Les années s'écoulèrent. Un jour, il arriva de grandes choses...
C'était la Révolution, c'est-à-dire son commencement, la fédération.
Mademoiselle Devienne était au Champ-de-Mars, comme les autres,
élégamment habillée, dans une voiture attelée de deux chevaux
magnifiques, et elle, toute resplendissante de sa charmante figure et de
son élégante richesse.

Un ami de mademoiselle Devienne, qui depuis fut le plus dévoué des
miens, la rencontra au milieu du Champ-de-Mars qui courait comme une
folle, seule, pour rejoindre sa voiture...

--Qu'avez-vous? où courez-vous? s'écria-t-il en lui prenant le bras.

--Ah! mon ami, mon cher Millin, si vous saviez ce qui m'arrive?...

Et elle riait et pleurait tout ensemble...

--Mon ami, j'ai retrouvé... mon père!... oui, mon père....; il m'a
reconnue...; il a reconnu sa pauvre fille dans la belle dame avec des
diamants! Ah! c'est beau cela, Millin, n'est-ce pas?...

Millin sourit. Il n'y avait qu'un coeur parfait comme celui de
mademoiselle Devienne pour dire une telle parole...

--Oui, il m'a reconnue, disait-elle tout en courant; il est ici avec la
garde nationale de Lyon..., et il veut bien loger chez moi!... Il le
veut bien!... mon bon père!.... si vous le voyiez avec ses beaux cheveux
blancs!...

Cette pauvre Devienne était insensée de joie; elle rentra chez elle, mit
la maison sens dessus dessous, et lorsque son père sortit de la revue,
il trouva son appartement tout prêt, et sa place à table, vis-à-vis de
sa fille, comme étant le maître chez elle... Elle le présenta à tous les
princes, les ducs, les marquis, les barons, qui venaient dans sa maison.
Il faut que vous connaissiez _mon bonheur_, disait l'aimable fille.

Sa mère vint aussi de Lyon; c'était une dévote, mais une vraie sainte.
La maréchale de Mouchy la fit aller au spectacle: vrai miracle pour
cette bonne vieille qui de sa vie n'y avait été!... Elle alla voir
_Athalie_: on avait choisi cette pièce. La pauvre bonne femme crut lire
dans sa _Bible_; et tout à coup, au grand amusement de toute la salle,
elle tomba à genoux dans la loge de la maréchale; et, faisant le signe
de la croix à haute voix, elle entonna une prière.

Mademoiselle Devienne, adorée du public, de ses amis, dont elle faisait
le charme, se retira trop tôt pour Tous de la scène. Elle épousa M.
Gévaudan, dont elle a complété la félicité en consentant à prendre son
nom.

Mademoiselle Lange était la cinquième prisonnière des Anglaises avec ces
dames; elle était ravissante de beauté, mais moins bonne actrice que
celles que je viens de citer. Elle jouait les amoureuses avec un talent
qui était doublé par sa charmante figure et un organe enchanteur...
Cette physionomie touchante, cette parole harmonieusement accentuée,
eurent un grand effet sur un tribunal entier, à peu près vers le temps
de la première année du Consulat.

Un Américain était lié avec mademoiselle Lange, et devait l'épouser. Le
mariage n'eut pas lieu, et cet homme voulut partir pour Philadelphie et
emmener une petite fille, nommée Palmyre, que mademoiselle Lange voulait
garder. L'affaire, portée au tribunal, fut au moment d'être jugée contre
mademoiselle Lange, et l'enfant au moment de lui être enlevé. Aussitôt
que mademoiselle Lange apprend cette nouvelle, elle part de chez elle à
peine vêtue, avec sa fille dans ses bras; elle arrive au
Palais-de-Justice, et là, courant précipitamment à la salle où siége le
tribunal, elle se jette à genoux devant les juges, en leur tendant des
mains suppliantes...

--Grâce! leur crie-t-elle; grâce! c'est pour une mère! une mère au
désespoir!... Laissez-moi mon enfant!... Je ne lui demande rien, à cet
homme; qu'il parte!... qu'il s'éloigne! peu m'importe! mais, mon enfant,
laissez-le-moi!

Et ce cri, partant de l'âme brisée d'une mère, alla toucher celle du
juge et lui rappeler que lui aussi était père, et que sa femme mourrait
de sa peine s'il lui enlevait son enfant.

La petite _Palmyre_[33] fut rendue à sa mère.

À quelque temps de là, un riche fabricant de voitures établi à Bruxelles
vient à Paris, voit mademoiselle Lange, s'enflamme pour elle, et
l'épouse en la mettant à la tête d'une fortune de deux cent mille francs
de rentes.

Le père Simon, père du fiancé, apprend cette nouvelle, monte en voiture,
vient jour et nuit pour empêcher le mariage ou donner sa malédiction au
fils désobéissant.--Il arrive à six heures du soir, ne trouve pas son
fils. Ne sachant où le chercher, il s'imagine que la Comédie-Française
est le lieu le plus sûr pour l'y trouver. Rien de tout cela; on jouait
_la Belle Fermière_: c'était mademoiselle Candeille qui jouait le rôle
et qui avait fait la pièce. Le vieux Simon avait la vue basse; il ne
voit pas que mademoiselle Candeille a quarante ans, il en devient
amoureux comme un fou, et l'épouse avant que son fils fût revenu de la
campagne, où il avait été passer sa lune de miel.

[Note 33: C'était le nom de l'enfant de mademoiselle Lange.]

N'est-ce pas là une belle et morale histoire?

Quant aux hommes, je ne puis vous en dire que ce que chacun sait: Fleury
est connu pour l'homme le plus remarquable, comme portrait de la cour de
Louis XV, que nous ayons eu depuis cette même époque. Sa bravoure, sa
loyale conduite, l'ont fait autant estimer dans le monde, que son beau
talent le faisait aimer et applaudir à la scène.

J'ai parlé des bals publics (il n'y en avait pas d'autres), et surtout
du _bal des Victimes_. J'ai parlé du tour étrange que cela donnait à
notre société, à peine sortie de son lourd et pénible sommeil. Les
autres bals étaient, comme celui de Thélusson, composés à peu près de la
meilleure société de Paris... Il y avait encore bien des lieux de
réunion que j'ai cités dans mes _Mémoires_, mais que j'ai détaillés:
Frascati, le pavillon de Hanovre, où l'on se rendait après l'Opéra ou
tout autre spectacle. On y allait en grande toilette quand cela se
trouvait; mais on préférait, _par instinct_, le négligé; toutefois il
était égal qu'on fût en grande toilette. On y allait en masse,
quelquefois vingt-cinq de la même société.

Ces lieux de réunion étaient agréables, en ce que presque chaque jour on
y retrouvait ses connaissances. On se rendait visite à Frascati; on s'y
retrouvait; on s'en allait ensemble souvent pour achever la soirée chez
soi et prendre une tasse de thé, en causant sur les victoires de chaque
jour.

C'était encore une drôle de chose que ce qu'on appelait un _thé_; il y
avait, savez-vous, quelque peu de celui de madame Gibou; il y avait _de
tout_, depuis du riz jusqu'à des petits pois, c'est-à-dire des daubes,
des pâtés de foies gras, etc.; et quelquefois le thé lui-même était
oublié et remplacé par du vin de Champagne. Il valait encore mieux le
boire à la place du thé que de le mettre à la suite du bal des
Victimes... Quelque distance que les années aient mise entre ma pensée
et cette insouciance, je ne puis la contempler, même de loin, sans que
mon coeur en soit serré.

Ce n'est pas ainsi qu'a agi, il y a quelques années seulement, un ami
dont je suis fière, le marquis de Balincourt. Je veux raconter ce fait;
il ira bien en regard de ces enfants qui dansaient sur les planches
encore tachées du sang paternel et maternel.

Madame la marquise de Balincourt[34], mère du marquis Maurice de
Balincourt, que nous connaissons tous à Paris, fut arrêtée dans sa terre
de Champigny, et conduite dans les prisons de Sens avec sa fille, âgée
de trois ou quatre ans... Elle était jeune, belle, riche et noble: que
de titres alors pour mourir! Aussi les monstres la condamnèrent-ils...
Mais elle avait la rougeole... Elle fut assez heureuse pour échapper par
la mort à la mort même, et elle expira dans les bras de sa pauvre petite
fille la veille du jour où elle devait monter à l'échafaud.

[Note 34: Mademoiselle de Champigny. Elle était une riche héritière, et
charmante.]

Elle fut enterrée, mais non dans la fosse commune. Le fossoyeur mit le
corps à part, dans un petit champ qui depuis était devenu un jardin
particulier.

Tant que dura l'enfance et la jeunesse de M. de Balincourt, les
recherches relatives au corps de sa mère ne purent être faites avec le
même soin qu'il y mit ensuite. Élevé par une aïeule dont la piété était
vraiment sainte, il apprit d'elle tout ce qui fait un noble coeur, et
surtout que c'était une chose sacrée que les restes de nos pères....
Cette croyance fut donnée à une âme que la nature avait formée la plus
aimante et la meilleure, la plus fidèlement attachée à ses devoirs que
j'aie rencontrée enfin dans ma longue carrière, et dans mon observation
du monde. L'amitié ne m'aveugle pas; elle n'est plus partiale au bout de
vingt-six ans d'une amitié constante.

Lorsque monsieur de Balincourt eut atteint l'âge où lui-même pouvait
diriger les recherches de l'objet important qui l'intéressait, il s'y
livra avec une ardeur qui n'étonna pas ses amis. Le souvenir qui lui
était resté de sa mère m'avait toujours étonnée... Extrêmement jeune
lors de la catastrophe qui l'avait privé d'elle, il se rappelait les
moindres circonstances qui se rattachaient à cette mère adorée.

--Regardez-la, me disait-il quelquefois en me montrant un très-beau
portrait d'elle qui était dans le salon de son château de Champigny,
regardez comme elle est belle! Eh bien! elle était encore meilleure! Son
coeur était un sanctuaire où l'amour maternel brûlait dans toute sa
force... Je ne pouvais apprécier tout ce que valait une telle mère
lorsqu'elle vivait; je n'ai senti le prix de ce trésor que lorsque je
l'ai perdu...; mais le souvenir de ses caresses et de ses soins, de
cette surveillance sévère et douce en même temps qu'une mère peut seule
exercer, voilà ce qui est gravé dans mon âme pour n'en jamais être
effacé!... et je veux retrouver ses restes, pour que les malheureux
qu'elle secourait dans le pays, ceux qui l'aimaient pour ses grâces, sa
beauté et son angélique douceur, viennent prier avec moi sur le tombeau
de cette victime bien innocente d'un temps d'horreur.

C'est une vérité que madame la marquise de Balincourt était une belle
personne[35]. Ce portrait, qui était dans le salon du château de
Champigny, en donnait une ravissante idée. Elle était blonde comme son
fils, ayant les traits plus délicats, ainsi qu'il appartient à une
femme, mais cependant ayant beaucoup de lui dans la physionomie, surtout
dans le regard: c'est le même oeil bleu, bien fendu en amande...; le
même regard prolongé et appuyant sur celui qu'il cherche, et ce sourire
doux et bon qui éclaire toujours d'un jour favorable celui qui le donne.
Elle est mise à la mode du temps: un petit chapeau vert avec des plumes
vertes et roses. Ce petit chapeau vert était placé sur le côté et
laissait voir les beaux cheveux blonds de la marquise, tombant en
grosses boucles sur un cou blanc comme de l'ivoire, qu'on apercevait au
travers d'un immense fichu de gaze de Chambéry, placé en dedans d'_un
habit_ en drap vert avec des retroussis amaranthes et des brandebourgs
en or, fait enfin comme un uniforme... C'était un habit pour monter à
cheval, comme on en voit à l'époque de madame de B.... ou de madame de
Lignolles. Ce costume allait à merveille à madame de Balincourt.

[Note 35: Je ne sais si c'est de mademoiselle de Champigny que parle
madame de Genlis dans ses _Mémoires_, ou de la première femme du
marquis.]

Mais tandis que son fils usait tous les moyens que lui donnaient une
belle fortune et une activité sans égale, parce que son intention était
_vraie_ et _soutenue_, tandis qu'on cherchait, qu'on tentait une fouille
dans un jardin que le maître, après s'être fait prier, cédait pour une
somme d'argent, le temps s'écoulait, et l'espoir de M. de Balincourt
devenait presque nul à la vue de tant de recherches infructueuses. Ce
résultat lui causait une vive peine, et ceux qui le connaissent comme
moi le comprendraient facilement.

Tout à coup il reçoit une lettre de Sens de M. l'abbé Carlier, chanoine
du chapitre de la cathédrale, et fils de l'ancien intendant du marquis
de Balincourt le père. C'est un bien digne prêtre, et aussitôt qu'il
apprit le sujet des recherches que faisait faire M. de Balincourt, il
s'unit aux _chercheurs_ et finit enfin par découvrir dans la ville un
homme précieux pour une telle besogne. C'était le fossoyeur qui
enterrait les victimes de ce règne de sang!

Ceux qui ont habité ou qui habitent la province savent combien une femme
comme madame de Balincourt est connue de toutes les classes d'individus
qui composent la population de la ville; madame de Balincourt était
non-seulement dans ce cas, mais, de plus, elle était aimée généralement,
parce qu'elle faisait beaucoup de bien dans la classe ouvrière lorsque
l'année était malheureuse. Le pauvre fossoyeur avait été une de ses
bonnes oeuvres, et il ne l'avait jamais oublié.

Vous dire comment il n'avait jamais parlé de ce qu'il venait révéler à
M. l'abbé Carlier, je l'ignore, et M. de Balincourt aussi; le fait est,
qu'un jour cet homme vint dire à M. l'abbé Carlier qu'il se rappelait
parfaitement où il avait mis le corps de la marquise de Balincourt, qui
devait être dans un endroit qu'il décrivait, ainsi que je l'ai dit
moi-même en commençant cet article... L'abbé Carlier sortit à l'instant,
alla sur les lieux lui-même, et acquit la preuve que ce qui était en
réalité un enclos funéraire était, pour l'apparence, un petit jardin
appartenant à un officier en demi-solde, retiré à Sens.

Le premier soin de l'abbé Carlier fut de parler à cet homme, dont je
tairai le nom par égard pour lui; il répondit que l'on pouvait faire la
fouille. Mais on lui représenta qu'il avait tort probablement, et de
mauvais conseils lui firent prendre une autre résolution, car il déclara
huit jours après qu'il ne voulait pas qu'on mît la bêche dans son
champ...

En apprenant cette nouvelle entrave à l'accomplissement d'une chose
poursuivie depuis tant d'années, M. de Balincourt fut au désespoir. Il
avait eu quelques nouveaux renseignements qui rendaient la découverte
positive si elle avait lieu. Madame de Balincourt était morte presque
subitement d'une rougeole rentrée; elle avait été enterrée trop
précipitamment pour qu'on lui enlevât ses anneaux d'or, et une petite
croix d'or émaillée qu'elle portait toujours au cou... Cette croix était
demeurée dans le souvenir de son fils; il se rappelait qu'il avait joué
avec elle lorsque sa mère le tenait sur ses genoux... Ce fut une
nouvelle douleur, ce fut aussi un nouvel espoir; qu'on juge de ce qu'il
éprouva en recevant une lettre dans laquelle on lui annonçait que cet
homme refusait l'entrée de son champ; il lui écrivit aussitôt.

«Monsieur, la religion des tombeaux a partout existé avec des
modifications différentes, mais partout elle fut SACRÉE; elle l'est
aujourd'hui doublement dans la demande qu'un fils vous fait des
OSSEMENTS de sa mère!... Le hasard d'une époque d'un sanguinaire délire
vous a mis en possession de ce trésor; qu'en prétendez-vous faire? le
garder? Il est nul pour vous, tandis qu'il est précieux pour moi... Le
mettez-vous à prix? Parlez, monsieur... et les os de ma mère seront
rachetés par son fils... Quelque soit le prix que vous en demandiez,
dites la somme, on vous la comptera... Mais si vous ne voulez répondre à
aucune proposition amiable, je vous préviens que j'arriverai à Sens
d'aujourd'hui en huit, avec de l'or pour satisfaire à votre demande, si
vous en formez une, avec mon épée pour vous y contraindre, si vous vous
y refusez plus longtemps.»

M. de Balincourt partit en effet de Paris avec l'_or_ et le _fer_ qu'il
avait annoncés pour la _rançon_ des restes maternels... Il était
violemment ému en allant chez cet homme, qu'il voulut voir avant de rien
entreprendre contre lui... Cette pensée qu'il allait plaider une cause
aussi sainte que légale, et pourtant disputée, lui causait comme un
vertige...

--Quelle est donc l'époque où nous vivons? se disait le loyal et bon
jeune homme... Les peuplades nomades de l'Amérique, les sauvages,
emportent avec eux les os de leurs parents!... et lorsqu'ils sont fixés
pour un temps, ils célèbrent la fête des funérailles!... Et nous!...
nous, le peuple le plus civilisé, le plus aimable du monde, nous donnons
l'exemple d'un fils traitant avec un homme que le hasard a rendu maître
des ossements de sa mère[36].--Considérant néanmoins qu'il devait, pour
lui-même, avoir des égards et des procédés envers cet homme, il l'aborda
avec la courtoise politesse d'un homme comme il faut, dans lequel
pourtant on devait voir la profonde indignation qui, quoique
silencieuse, était dans son âme au moment où il parlait. Il dit d'abord
à cet officier, qu'il croyait susceptible d'être touché par ce qu'il
éprouvait depuis un mois qu'il avait appris cette nouvelle, tout ce que
son coeur renfermait... Mais je ne puis poursuivre... Qu'il soit dit
seulement qu'_en raison du dérangement que cette fouille allait causer,
le monsieur demandait_ une somme d'argent!!!...

[Note 36: En effet, les réflexions de M. de Balincourt pouvaient être
pénibles! il avait fallu le bouleversement total de toutes choses chez
nous, pour voir violer les tombeaux et se rire de la mort! En remontant
aux temps les plus reculés, nous trouvons toujours le même respect, et
peut-être encore plus profond, pour les morts... Apollonius, dans son
21e livre, dit: «_Ils se tinrent trois jours autour du mort, pleurant et
jeûnant; le peuple pleura avec le roi, et, le dernier jour, on mit sur
le tombeau un signe qui devait être vu des générations futures..._»
Tite-Live, Homère, Virgile, tous les auteurs anciens enfin, nous
révèlent par leurs ouvrages tout le respect qu'ils portaient aux morts,
qu'ils considéraient comme des démons, des génies familiers... On peut
voir dans Tite-Live quel respect les anciens Romains avaient pour leurs
morts. Les Égyptiens portaient cette religion de la mort au delà de
toute autre. Les momies[36-A] sont connues _populairement_, et que de
soins, de frais, pour les embaumer! Le cinnamome, la myrrhe, la cassie,
le nard, tout ce qu'il y avait de plus précieux en parfums... les
bandelettes les plus riches, étaient prodigués pour l'inhumation des
morts, et pourtant il y avait une égalité dans ce moment qu'on n'aurait
pas soupçonnée à cette époque, l'égalité de la mort! le dernier sujet
pouvait accuser un roi devant les quarante juges qui siégeaient au bord
du lac _Achérusie_... ils étaient là pour prononcer sur les bonnes ou
mauvaises actions du mort... C'est une belle et grande leçon que reçoit
le cadavre avant d'aller dormir dans cette solitude vaste et
silencieuse, ces merveilleuses pyramides construites pour un seul homme
par plusieurs milliers d'autres. Les Hébreux, qui ont une analogie
positive avec les Égyptiens, avaient également un luxe remarquable dans
leurs funérailles... Quelquefois, comme chez les Grecs, on brûlait les
corps... On le voit dans quelques prophètes... le luxe effréné qu'on
apportait même dans ces cérémonies était quelquefois si excessif et hors
de toute mesure, qu'on fut contraint d'y mettre un terme, et que
plusieurs Hébreux de haute naissance défendirent avant leur mort qu'on
les mît dans un autre linceul qu'un linceul de très-bas prix. Les Perses
furent les seuls peuples de l'antiquité qui ne mirent pas de la
solennité dans leurs cérémonies funèbres, comme le faisaient les Grecs.
Alexandre dépensa pour les funérailles d'Éphestion 8 millions de notre
monnaie... On rapporte qu'il contraignit chaque homme de son armée à se
raser, et que, continuant l'accès de folie, il fit raser, c'est-à-dire
abattre, les tourelles et les dômes qui s'élevaient au-dessus des autres
édifices. Les Romains étaient plus somptueux que les Grecs, parce qu'ils
étaient plus riches... Quant aux honneurs, ils étaient immenses. Des
vestales et des sénateurs portèrent Sylla!... Sylla!... Métellus avait
sept fils... trois étaient consulaires... et ils le portèrent sur leurs
bras... Paul-Émile fut porté par des députés de la Macédoine, et dans
les fils de Métellus, outre les trois consulaires, l'un avait eu le
triomphe, et l'autre était dans le moment même préteur. Les Romains
ajoutaient quelquefois les combats de gladiateurs à la pompe des
funérailles de quelques grands hommes, soit de l'armée, soit du Forum...

Quant aux _Bocages de la mort_, ces cimetières aériens et parfumés sont
touchants par leur simplicité. M. de Châteaubriand a raconté d'une
manière délicieuse cette scène de la jeune mère et du voyageur!... Il y
a une suavité harmonieuse dans ce balancement doux et monotone de cette
jeune femme, qui, voyant enfin que son enfant est mort, lui donne le
dernier lait de son sein, et, courbant la branche, l'amène jusqu'à elle
pour donner encore un baiser à son premier-né. Puis, quittant la branche
chargée de son triste et précieux fardeau, le mouvement fait remonter le
rameau fleuri parmi les touffes ombreuses qui deviennent le véritable
tombeau de l'enfant de la jeune femme sauvage... Enfin, chez aucune
nation antique ou moderne, sauvage ou policée, on ne trouva jamais la
violation des tombeaux, ni l'irrévérence de la mort... Chez plusieurs
peuples même, c'était se rendre coupable d'une grande impiété que de ne
pas rendre les devoirs à un cadavre inconnu qu'on trouvait par les
chemins... Chez les Égyptiens, on était criminel, et au premier chef, en
touchant seulement à un tombeau... Quelle grande et sublime pensée
surgit forcément de tout ceci!... C'est qu'avec une grande diversité
dans les cosmogonies et les rites, il y a concordance sur un point. Sur
ce point, le sauvage du Canada comprendra l'habitant des bords du Nil et
du Jourdain... C'est que _partout_ le système de l'immortalité de l'âme
est admis et reçu... En Arabie, le paradis est promis au Musulman avec
des houris _toujours jeunes!_... Chez le Scandinave, ce sont des
_Walkiriyes_ présentant le crâne d'un ennemi toujours rempli de son
sang... chez les Indiens, la vue et la société de Brahma... chez les
païens, les Champs-Élysées, etc.. Ainsi, chacun a eu sa portion de
vanité ou de sensualité flattée... Partout le fondateur a eu l'attention
de parler à cette vanité... et il a réussi; non pas cependant contre le
christianisme, celui-là a été vainqueur de tout... Aussi ne
commettrai-je pas la faute de parler de notre sainte religion après les
croyances inculquées par l'ambition ou le fanatisme, et le plus souvent
reçues par l'ignorance et prolongées par la superstition.]

[Note 36-A: Voir dans le P. Menestrier le détail des décorations
funèbres, et dans Muret, pour les cérémonies.]

M. de Balincourt la lui promit avec joie.

Dès le lendemain, le bon abbé Carlier, le brave fossoyeur et le fils
pieux se rendirent sur les lieux désignés pour être le dernier asile de
madame de Balincourt... Son fils se soutenait à peine... Enfin, on donne
le premier coup de bêche... on creuse... le fossoyeur a dit vrai: il y a
un cercueil... bientôt il est à découvert... il ne contient que des
ossements, mais ils ont une voix pour se faire entendre, ces yeux creux
regardent et répondent à Thérèse, la femme de chambre de sa mère et en
même temps la bonne de M. de Balincourt, celle qui n'a pas quitté la
captive et lui a fermé les yeux; elle a le courage de se pencher sur le
squelette[37]...

[Note 37: Cette femme est mariée, et aujourd'hui établie à Sens.]

--Ah! monsieur le marquis, s'écrie-t-elle, c'est bien Madame!... Et la
pauvre femme pleurait à sanglots en retirant du doigt annulaire de la
main gauche deux débris d'anneaux d'or, dont l'un était l'anneau de
mariage de madame de Balincourt... Mais son transport redoubla lorsque,
se penchant sur le squelette, elle vit briller quelque chose sur l'une
des côtes; c'était le débris d'une petite croix de Malte en or et en
nacre que madame de Balincourt portait habituellement au cou... Mais ce
qui paraîtra bien étrange, et ce qui est de toute vérité, c'est qu'il
restait encore quelques pouces de longueur d'un petit velours noir avec
lequel madame de Balincourt attachait cette petite croix... Ce morceau,
qui existe toujours dans les mains de M. de Balincourt, est un des
phénomènes les plus curieux qu'on connaisse, je pense, car voilà déjà
plusieurs années que ce velours a été retrouvé et mis à l'air, et que
son action ne l'a pas altéré...

En revoyant cette croix que ses souvenirs d'enfant lui rappelaient, M.
de Balincourt tressaillit, en reculant néanmoins devant le squelette de
sa mère gisant à ses pieds... Il fit une prière devant ces restes
sacrés, et courut tout ordonner pour qu'un service eût lieu le
lendemain.

Ce service fut magnifique. Toute la ville de Sens s'y trouva,
non-seulement sur l'invitation de M. de Balincourt, mais du propre
mouvement de ceux qui avaient connu madame de Balincourt, et qui
venaient lui rendre un dernier hommage. Tous les officiers en demi-solde
s'y trouvèrent... Lorsque tout fut terminé, M. de Balincourt prit la
somme convenue et s'achemina vers la demeure du monsieur qui lui avait
_cédé_ les ossements de sa mère:

--Je viens m'acquitter, monsieur, lui dit-il en entrant: et il posa le
sac sur une table.

--Mais, monsieur, je ne crois pas!... il me semble que... enfin je ne
puis.

--Quoi! dit M. de Balincourt surpris et fâché, et croyant que cet homme
voulait une somme au delà de celle stipulée... n'êtes-vous pas content?
la chose n'est pas bien, mais je vais ajouter ce que vous allez me dire.

--Ah! monsieur, s'écria le _vendeur_, bien au contraire! je trouve que
je ne devais pas faire ce marché, qui est inique, en vérité, et que je
vous prie de ne pas effectuer. Laissons cela, et n'en parlons plus.

M. de Balincourt eut un mouvement de joie pour cet homme lui-même.

--Cette sorte de marché m'avait fait mal, disait-il ensuite.... Mais je
ne puis remporter cet argent, ajouta-t-il, il lui faut un emploi...
permettez-moi d'en disposer dans votre arrondissement même, et de le
distribuer à vos pauvres.

Ce qui fut exécuté; M. de Balincourt fit élever ensuite un petit
monument à sa mère pour marquer son respect pour sa mémoire; et il
quitta la Bourgogne, non pas consolé, car toujours il regrettera sa
mère, et toujours il l'aimera. Mais il rentra à Paris plus calme et plus
content de lui-même; il savait maintenant où aller prier lorsque, dans
un grand malheur, il aurait besoin que la voix de Dieu arrivât jusqu'à
lui. Les pauvres de Sens le bénirent encore pour cet argent distribué le
jour des funérailles.

--C'est pour ma mère qu'il faut prier, leur disait-il, c'est pour ma
mère; c'est elle qui vous envoie ce secours...

Les pauvres ouvriers de Lyon, les indigents de Paris, les personnes
souffrantes de la liste civile, connaissent aussi M. de Balincourt, et
savent que son coeur est aussi excellent que son esprit est
ingénieusement actif pour les soulager dans leurs besoins.

Ce fait tout naturel de la mort d'une mère, et qui se complique aussi
dramatiquement par cette circonstance de l'ignorance du lieu où ce corps
est déposé, est une des choses étranges de l'époque... On croit rêver en
écoutant de pareilles aventures; on croit entendre de vieilles légendes
venues d'un pays lointain, ou d'antiques chroniques gardées dans de
vieux chartriers et parlant d'une époque perdue; tout se tient
cependant, et c'est dans un temps tellement voisin de nous que nous
sommes en même temps acteurs et spectateurs du drame qui nous fait
souvent reculer par l'horreur de ses scènes... Le bal des Victimes n'est
pas si étrange d'ailleurs dans le pays où l'homme qui tient dans son
champ le corps d'une mère traite avec son fils pour lui rendre, à prix
d'or, les restes maternels.

La religion chrétienne, mais surtout la religion catholique, est bien
plus grave et bien plus solennelle que la païenne dans l'accomplissement
de son rite. Nos prières et nos chants de mort ont une sublimité qui
entr'ouvre le ciel, but où tend d'ailleurs notre espoir... On prie avec
une ferveur profonde, même auprès du lit d'un inconnu, en écoutant et
disant avec les autres les prières des agonisants... Quelles sublimes
paroles elle prête au talent, cette religion catholique!... Quelles
phrases peuvent être dites par un Bossuet ou un Massillon pour nous
montrer les récompenses éternelles ou nous menacer de châtiments sans
fin!...

Mais après m'être arrêtée si longtemps sur l'indignation que m'avait
inspirée cette recherche du corps de madame de Balincourt, je dois ici
répéter cette même indignation en voyant ce qui se fait chaque jour
devant nous... Eh quoi! dans la religion de l'Évangile, dans cette
sublime religion qui prêche la doctrine de l'égalité des hommes, cette
égalité, que les lumières du temps sont enfin parvenues à établir devant
la loi, devient nulle devant la souveraine qui ne reconnaît aucun
seigneur terrestre plus puissant qu'elle!... Le pauvre qui ne peut payer
est à peine jeté dans une fosse commune dont il est même retiré au bout
de dix ans; et alors ses ossements, dispersés autour de sa tombe,
blanchissent inconnus, et sont foulés aux pieds par l'enfant de son fils
qui prend quelquefois pour faire un jouet la main qui avait béni son
père.

C'est surtout aux champs, dans nos campagnes, que cette coutume est
révoltante!... Le terrain n'est pas rare: l'Avarice n'a pas mesuré avec
son compas stérile la quantité de lignes accordées à la sépulture des
créatures du Seigneur. Et pourtant on voit cette moisson de la mort
joncher l'herbe des cimetières!... Les anciens, plus sages que nous en
bien des choses, l'étaient encore en ceci; ils savaient combien était
salutaire la leçon donnée par la mort. Aussi les Grecs avaient-ils placé
des tombeaux sur les routes publiques pour l'enseignement de chacun. Le
chemin du Pirée racontait de grandes choses; et à Rome, la foule des
tombeaux qui entouraient la ville-reine, ceux qui bordaient de chaque
côté la voie Appia, étaient aussi une sublime leçon pour ceux qui
survivaient.

J'ai parlé de sujets bien tristes; et, en effet, la matière prêtait à
cette impression... Je vais terminer cet article par un fait qui jettera
quelque lueur sur cette teinte sombre, après toutefois avoir encore
parlé de malheurs et de sanglantes catastrophes; mais le titre de cet
article l'annonce assez et le fait présumer.

Il existe encore bien des personnes qui ont connu la belle princesse
Lubormiska. Elle était Polonaise, et de son nom princesse Rczewouska...;
elle était charmante; charmante comme toutes les Polonaises agréables le
sont: belle, spirituelle, mais la tête vive; elle plaisait par sa
vivacité, parce qu'on voyait que le foyer en était dans le coeur. Elle
était en Suisse au moment de la Révolution, lorsque, par un motif qu'on
ne connaît pas, elle quitta ce pays, où elle était à l'abri de tout
péril, pour venir à Paris, dans cet antre de tigres, chercher la mort,
ou certainement au moins du malheur. Mais elle était étrangère; ce
titre la rassura; de plus, elle connaissait Barrère. Cette protection
lui parut suffisante: elle vint sans crainte; mais, soit qu'elle fût
imprudente, soit qu'elle fût coupable d'avoir ménagé quelque relation
entre des émigrés et des personnes de l'intérieur, elle fut arrêtée et
mise en jugement... Elle avait connu Barrère, comme je l'ai dit, elle se
fia à cet homme, et monta au tribunal révolutionnaire, confiante en lui.

Elle fut condamnée à mort!... à vingt-cinq ans, et belle et bonne comme
un ange!...

Elle écrivit au tribunal qu'elle était enceinte... on lui donna un
sursis... Alors elle écrivit à Barrère:

«J'ai trompé le tribunal; je ne suis pas enceinte. Je vous le dis _à
vous_, pour que vous preniez les mesures nécessaires pour me faire
sauver; car, dans un ou deux mois, on verra la fraude, et je serai
perdue....», etc.

La lettre, on ne sait comment, ou plutôt on le devine, fut remise au
tribunal révolutionnaire, et la malheureuse princesse Lubormiska périt
sur l'échafaud, peu de jours avant Robespierre.

Elle n'était pas seule en France; elle avait avec elle une petite fille
de cinq ans, belle comme sa mère, et qui demeurait orpheline par cette
mort prématurée. Le jour où périt l'infortunée, elle recommanda sa
fille à ses compagnes de captivité; mais celles-là devaient bientôt
subir le même sort... Les amies de la princesse moururent presque
toutes, et la pauvre petite Rosalie demeura enfin confiée aux soins de
madame Berthot, blanchisseuse de la prison. Cette femme avait cinq
enfants:--Eh bien! dit-elle à son mari, Dieu nous en envoie un
sixième... Adoptons l'orpheline.

Ces bonnes gens prirent en effet la petite avec eux. Ils ne savaient
seulement pas de quel pays elle était; et la Pologne ou la terre des
Patagons, c'était la même chose pour eux.

Rosalie Lubormiska était un ange de bonté et de beauté comme sa mère;
elle aida sa bienfaitrice pour reconnaître ses bons soins, et grandit à
côté d'elle, tandis que la France était toujours agitée par la tourmente
révolutionnaire.

Le 9 thermidor arriva; mais les mois qui suivirent furent encore assez
orageux pour que les nouvelles ne parvinssent pas facilement, et ce ne
fut que vers 1796 que le comte Rczewousky, frère de la princesse
Lubormiska, apprit sa mort.

Il adorait sa soeur... En apprenant cette nouvelle terrible, il fut
accablé; mais sa seconde pensée fut pour le trésor qu'elle avait dû
laisser. Qu'était devenue cette enfant? Le comte partit aussitôt pour la
France, et arriva à Paris trois ans après la mort de sa soeur.

Pendant plus de six mois les journaux retentirent de la récompense
promise à ceux qui ramèneraient Rosalie, princesse Lubormiska, à son
oncle le comte Rczewousky, hôtel et rue Grange-Batelière, à Paris...

Mais madame Berthot ne lisait pas les journaux, et le comte n'aurait
peut-être retrouvé sa nièce si l'un de ces hasards qu'on ne peut
pourtant pas appeler ainsi, ne les eût mis en présence.

Un jour, le comte se trouve dans la chambre de son valet de chambre, au
moment où la blanchisseuse de l'hôtel rapportait son linge, accompagnée
d'une petite fille de neuf ans dont la physionomie frappa le
comte.--Comme cette enfant est jolie! dit-il en polonais à son valet de
chambre.

L'enfant pâlit et regarda le comte... En la voyant ainsi émue comme
pourrait l'être une personne plus âgée, il lui trouva une ressemblance
avec sa soeur, et le dit encore en polonais à son valet de chambre.

--Ah! s'écria Rosalie, c'est comme cela que parlait ma mère!...

Le comte Rczewousky se précipite vers l'enfant, la soulève dans ses
bras, l'interroge ainsi que madame Berthot, et il apprend au milieu des
sanglots, des caresses, des larmes, qu'il tient là, près de son coeur,
la fille de sa soeur bien-aimée... Il écoute ce que dit cette femme, ou
plutôt cet ange qui a sauvé sa nièce de la griffe des tigres qui avaient
égorgé sa mère...

--Vous ne la quitterez plus, lui dit-il, vous viendrez avec nous en
Pologne, vous serez heureuse et bien vue de nous tous, car vous avez
sauvé mon trésor.

Le lendemain, la mère Berthot et ses cinq enfants étaient installés à
l'hôtel Grange-Batelière, et trois jours après, tous étaient sur la
route de Varsovie.

Ses filles furent élevées dans la maison du comte, puis bien mariées, et
les garçons, placés à l'Université de Wilna, devinrent des hommes
distingués: deux d'entre eux ont été aides-de-camp du prince
Poniatowsky[38]...

[Note 38: Celui mort à Leipsick.]

La princesse Rosalie Lubormiska épousa son cousin le comte Gabriel
Rczewousky, et fut heureuse comme cela n'arrive pas après de longues et
terribles infortunes. Elle était charmante à l'époque du congrès de
Vienne; plusieurs de mes amis l'ont connue, et m'en ont parlé comme
d'une femme très-distinguée.

Quant à son mari, c'est un des hommes les plus remarquables que je
connaisse. Son esprit, ses talents, sa haute capacité, lui assigneront
toujours un rang distingué comme lui-même. Je l'ai vu assez longtemps
pour l'apprécier, et ce jugement que j'en porte, après de si longues
années, lui fera voir que mes amitiés sont aussi solides que le mérite
qui les inspire[39].

[Note 39: J'espère, pour le comte Gabriel Rczewousky, qu'il n'aura pas
rencontré de femmes _aux yeux fauves_, après son départ de Paris.]



SALON DE BARRAS

À PARIS ET À GROSBOIS.


Le salon de Barras serait encore aujourd'hui un lieu où l'on irait avec
plaisir. Homme de bonne compagnie, et connaissant ce qui pouvait rendre
une maison agréable, la sienne eût été vraiment charmante s'il eût eu le
courage de ne pas y laisser pénétrer ce qui peut-être ajoutait à son
agrément _pour lui_, mais ce qui en éloignait beaucoup d'autres
personnes... Cependant toutes les fois qu'il voulait avoir un bal, une
chasse, un concert, il était sûr que ses invitations n'étaient pas
refusées...

La personne qui faisait le charme de l'intérieur de la maison de
Barras, et l'ornement de ses fêtes, était madame Tallien. J'ai parlé de
cette femme célèbre dans plusieurs de mes ouvrages; mais je ne crois pas
avoir jamais pu présenter son portrait tel qu'elle était en effet. Sa
beauté, dont nous n'avons qu'une imparfaite idée en voyant les belles
statues antiques, avait un charme étranger aux types grecs et romains.
Elle était Espagnole, et cet attrait bien connu des jeunes filles de
Cadix, elle l'avait dans toute sa personne porté au degré que donne la
perfection. Ses mains, ses bras, ses cheveux, ses dents, tout était
admirable; et son sourire fin et spirituel, parce qu'en effet elle
l'était elle-même beaucoup, éclairait cette physionomie d'un tel éclat,
qu'en voyant madame Tallien, un cri d'admiration s'est souvent échappé
de la bouche de ceux qui la rencontraient pour la première fois.

Son esprit était fin et doux, sa causerie d'une nature qui faisait
désirer la prolonger; elle avait du tact et savait juger. Sa bonté, sans
être banale, était fort étendue, et rarement elle avait repoussé un
malheureux quand elle le pouvait secourir: c'est un grand charme de plus
dans la beauté d'une femme que la bonté... Elle plaît davantage, sans
qu'il y ait à cela une autre raison que celle de sa bonté. Que de fois
j'ai fait cette remarque pour madame Récamier!... et toujours j'ai
trouvé la raison d'une admiration plus prononcée pour cette ravissante
femme que pour une autre...

Madame Tallien était d'une extrême élégance. Elle donnait, elle imposait
les modes, et c'était malheureux, parce que souvent une parure qui
allait à son ravissant visage n'était plus qu'une chose disgracieuse
pour une autre!... Elle avait adopté un costume demi-grec qui lui allait
admirablement, et qu'elle portait avec une grâce achevée; ce costume
était simple, et même sévère. Il donnait le démenti à cette idée
généralement reçue, qu'une jolie femme l'est encore plus étant parée.

Madame de Château-Regnault, belle et spirituelle personne, allait aussi
souvent chez Barras. Plusieurs femmes, belles et agréables, faisaient
partie de cette société intime, dans laquelle M. de Talleyrand, Regnault
de Saint-Jean-d'Angély, M. Maret, des hommes de cette force et de cet
esprit agréable et conteur, et Barras lui-même, formaient déjà, comme on
le voit, un noyau fort capable de commencer et même de finir à eux seuls
une soirée tout entière. Quelquefois aussi François de Neufchâteau
quittait son appartement et venait apporter son tribut à la ruche.
Quelques hommes marquants, comme Chénier, et quelques autres dont les
opinions pouvaient aller avec l'ordre des choses, étaient admis chez
Barras, et contribuaient à rendre sa maison la plus agréable alors sans
aucune comparaison qu'il y eût dans Paris.

Barras aimait la causerie; il préférait le jeu sans doute et ce qu'on
appelle une vie joyeuse; mais cependant il avait, comme je l'ai dit plus
haut, le besoin d'être entouré de personnes aimables et spirituelles.
Madame de Staël, qui alors était revenue à Paris, où son mari était
ministre de Suède, était, avec son génie et son charmant esprit, tout à
la fois nécessaire à l'homme d'état et à l'homme du monde. Obligée de
fuir, comme je l'ai dit, le 2 septembre, elle demeura en Suisse, et
maintenant qu'un jour plus doux luisait sur la France, elle y était
revenue comme ambassadrice de Suède, et contribuait grandement à rendre
la maison de Barras l'une des plus agréables de Paris par l'agrément de
sa conversation toute lumineuse et brillante de traits d'esprit et même
amusants pour des esprits moins élevés que le sien... Cependant Barras
la craignait, tout en reconnaissant la puissance de son esprit, et
quelquefois il la fuyait.

Un jour, il y avait beaucoup de monde chez Barras: c'était pour une fête
comme il y en avait une foule dans l'année républicaine. Barras avait
conservé son grand costume, les huissiers de la _chambre directoriale_
annonçaient les ministres, les ambassadeurs et quelques privilégiés.
Barras était sombre et voulait paraître gai; son trouble était visible.
Les nouvelles étaient fâcheuses, de toutes parts nous étions menacés, et
les Chambres, qui alors avaient le nom de _Conseils_, témoignaient
hautement leur inquiétude. Les députés de l'opposition étaient
non-seulement hardis, mais ils avaient une succursale aux Jacobins et au
Manége. Barras voyait du malheur dans cette levée de boucliers. C'était
encore une scission entre les partis; et qu'avaient-elles produit depuis
le commencement de la Révolution?... Il était agité par ces pensées
lorsqu'il vit arriver la baronne de Staël avec M. de Brachmann, ministre
plénipotentiaire, en l'absence momentanée de M. de Staël, ambassadeur de
Suède près de la République française[40], mais qui avait demandé un
congé. Barras aimait la causerie de madame de Staël; néanmoins il
redoutait quelquefois le tour politique qu'elle prenait, et alors il
s'arrangeait de manière, sinon à la fuir, du moins à se placer de façon
qu'elle ne pouvait le questionner autrement qu'à haute voix, ce qu'elle
n'eût jamais fait. Dans ce moment il fit un mouvement de surprise
joyeuse en voyant entrer deux femmes suivies de plusieurs hommes. Il les
voyait venir à travers la longue enfilade de pièces, ne s'arrêtant pas à
chaque personne comme madame de Staël, ce qui fit qu'elles arrivèrent
avant elle au salon où se tenait le directeur. L'une de ces femmes
n'avait pour coiffure que ses beaux cheveux noirs bouclés autour de sa
tête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière
antique comme les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure allait
admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme:
elle encadrait, comme d'une bordure d'ébène, son col rond et poli comme
de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes,
un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de
mousseline très-ample tombant à longs et larges plis autour d'elle, et
faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement, la robe
faite en France en 1798 était d'une belle mousseline des Indes, et faite
plus élégamment sans doute que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée.
Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur le
bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture,
étaient de même des camées. Cette femme n'avait pas de gants. À l'un de
ses bras, qui auraient pu servir de modèle pour la plus belle des
statues de Canova, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la
tête était faite d'une superbe émeraude taillée comme la tête du
reptile; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe encore
très-rare en France à cette époque, et faisait tourner ce châle autour
d'elle avec une grâce inimitable, à laquelle elle mettait une grande
coquetterie, car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait ressortir
l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras... Quand elle
souriait, ce qu'elle faisait gracieusement pour répondre aux révérences
multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles
brillantes qui devaient faire bien des jalouses... L'autre femme était
belle aussi; elle était grande... mais moins gracieuse qu'il aurait
fallu l'être, peut-être, pour plaire avec cette taille et ce maintien de
_Minerve_, compliment que les flatteurs faisaient à la seconde grande
femme, et qui, en vérité, ne lui allait guère, de toutes manières. Ces
deux femmes étaient madame Tallien et madame de Château-Regnault.

[Note 40: Il revint en France avec ce titre en 1793, et fut reçu par la
Convention, qui, toute fière d'avoir un allié, l'accueillit avec
enthousiasme dans son ambassadeur, et le président lui donna
l'_accolade_ fraternelle.]

--Eh quoi! c'est vous, d'aussi bonne heure! s'écria tout charmé le
directeur en allant au-devant des deux femmes et prenant la main de
madame Tallien pour la conduire à un canapé où il se mit entre elle et
madame de Château-Regnault.

--Que c'est aimable à vous d'être venu maintenant, et que vous êtes
belle! dit Barras en regardant madame Tallien avec cette surprise
joyeuse de l'homme qui aime une femme, et qui est heureux de la voir
chaque fois plus charmante et plus attrayante; comme ce costume vous va
bien!

--On ne peut vous en dire autant, répondit madame Tallien en riant.
Comment avez-vous pu consentir à prendre un habillement si ridicule?

--Que voulez-vous? C'est Laréveillère qui décida la chose. Vous me
demanderez peut-être pourquoi je l'ai laissé faire... Ma foi, je n'en
sais rien.

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

Je le sais bien, moi.

MADAME TALLIEN.

Vraiment! et pourquoi?

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

C'est qu'il est bossu...

BARRAS.

Eh bien! après?

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

Vous avez eu pitié de lui, et vous avez dit qu'il serait alors trop
heureux de cacher sa pauvre taille sous ce grand manteau rouge qui ne
ressemble pas mal à un manteau de pandour.

MADAME TALLIEN.

David me disait hier qu'il avait dessiné pour vous le plus beau costume
romain que jamais consul, empereur ou dictateur ait porté dans Rome. Il
vous a fait aussi, de concert avec ce jeune élève qu'il aime tant et
dont le talent égalera, s'il ne le surpasse, un jour le sien...
Gérard... Eh bien!... il vous a composé un costume grec, aussi élégant
que pour Alcibiade. Savez-vous que ce serait très-conséquent avec le
costume que nous portons nous-même, et avec tous nos meubles, qui sont
de formes grecques ou romaines?

BARRAS.

Je suis complètement de votre avis: le costume français n'a ni grâce, ni
dignité; il est embarrassant sans être chaud pour l'hiver et frais pour
l'été... Mais comment faire prendre cette mode?... Je ne le puis, moi...

MADAME TALLIEN.

Pourquoi non? N'êtes-vous pas, au contraire, chef du Gouvernement? Qui
mieux que vous peut donner un exemple et demander impérativement qu'il
soit suivi?...

BARRAS, lui baisant la main.

Ma belle Athénienne, il n'y a que vous qui puissiez _ordonner_ de telles
choses!... On ne fait pas mettre un habit par des gendarmes, et pour un
tel travail il me faudrait un ministre comme vous...

(On annonce le ministre de la Justice... le citoyen Cambacérès[41].)

[Note 41: La loi qui ordonnait de ne donner que le titre de citoyen
était encore dans toute sa force; elle ne fut abolie que sous le
consulat, au commencement de la première année de l'empire.]

MADAME TALLIEN, souriant et en se détournant.

À moins pourtant qu'il ne soit aussi persuasif dans son éloquence que
celui-là!... En vérité, je crois que vous calomniez votre ministère, mon
cher directeur.

(Madame de Staël se montrant alors à la porte du salon, où elle reste
encore à causer avec le marquis de Musquitz, ambassadeur d'Espagne, qui
vient d'arriver.)

MADAME TALLIEN, la désignant à Barras.

Mais si vous avez besoin d'une parole persuasive, que n'employez-vous
cette personne-là?

BARRAS, la regardant avec une expression de reproche.

Vous savez bien que je ne le ferai pas! pourquoi me dire une chose qui
est complètement inutile?...

MADAME TALLIEN sourit, et dit après un moment de silence.

J'ai eu tort; pardon! mais la nouvelle que j'ai entendu raconter
aujourd'hui est-elle vraie? On dit que M. Necker revient en France.

BARRAS.

Il en serait le maître. Il n'est pas Français, et nulle loi ne le
frappe; mais il en est une plus forte que toutes en ce monde, c'est
celle de l'opinion, et la nôtre est entièrement contre M. Necker dans ce
qui est au pouvoir aujourd'hui.

MADAME DE STAËL, s'approchant de Barras et lui tendant la main.

Voulez-vous faire la paix, mon cher directeur? J'ai pensé depuis hier à
ce que je vous ai dit, et, toutes réflexions faites, j'ai tort.

BARRAS, se levant et lui baisant la main.

Oh certes! et de grand coeur; je veux bien faire la paix avec vous! Vous
êtes une antagoniste trop forte pour ma faiblesse!... Que voulez-vous
que fasse un pauvre gouvernant bien simple comme moi contre une personne
aussi supérieure que vous?

MADAME DE STAËL.

Vous raillez;... mais je suis une bonne personne, si je ne suis pas
supérieure...

Elle le salua gracieusement du sourire et de la tête, et s'éloigna en
tenant le bras du ministre de la république Helvétique, M. de Zeltner...

--Quelle querelle aviez-vous donc ensemble? lui demanda-t-il.

MADAME DE STAËL.

Oh mon Dieu! presque rien! Hier une discussion s'est élevée entre nous,
chez moi où il dînait, sur le général Bonaparte... Cet homme est
vraiment grand, savez-vous! et je le vois ainsi... Barras le voit sans
doute comme moi, mais il n'en veut pas convenir... Ces victoires
remportées sur cette rive africaine... cette terre étrangère, ce sol
brûlant devenue une patrie forcée le jour où sa flotte est détruite; et,
malgré ces revers, tous les obstacles opposés par la ruse égyptienne et
l'inclémence d'un ciel de feu, malgré les hommes et la nature unis
contre lui, cet homme est triomphant. Il est vainqueur devant les
Pyramides comme sur les champs de bataille où vainquit Annibal!... Oui,
cet homme est grand! Quel sera son sort?... qui peut le prévoir? qui
peut dire où il s'arrêtera[42]?

[Note 42: À l'époque dont je fais ici la relation, madame de Staël
pensait ainsi. Ce n'est que pendant le consulat et après le 18 brumaire
qu'elle changea d'avis.]

M. DE ZELTNER.

Mais que peut-il espérer de plus? Sa carrière est tracée... c'est celle
des Turenne, des Condé, des Annibal même...

Madame de Staël sourit, mais avec l'expression grave qu'elle avait
souvent et qui laissait voir une grande pensée. Elle plongeait dans
l'avenir et voyait confusément peut-être, mais elle voyait un autre
avenir que ce que disait M. de Zeltner.

Dans ce moment, un grand jeune homme portant des lunettes entra dans le
salon avec une jeune femme qui, sans être jolie, était agréable et
gracieuse: c'était Lucien Bonaparte et sa femme. En apercevant madame
de Staël, il alla à elle dès qu'il eut salué Barras.

--Bonsoir, mon jeune tribun, lui dit-elle en lui adressant un de ses
plus gracieux regards, car elle aimait son talent oratoire rempli d'âme
et de feu... Eh bien! comment vont les affaires? Il faut bien que je
m'adresse à vous, car Barras, qui redoute mes questions, s'est fait un
rempart de madame Tallien et de madame de Château-Regnault.

LUCIEN BONAPARTE.

En vérité, ce serait plutôt un moyen d'attirer que de repousser, car
madame Tallien me paraît bien belle ce soir!

MADAME DE STAËL, la regardant avec une admiration vraie.

Parfaitement belle en effet... C'est une personne heureusement douée:
belle, bonne et spirituelle.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais est-elle en effet bien spirituelle?

MADAME DE STAËL.

Vous n'avez jamais entendu dire qu'elle fût sotte!... Et certes, avec sa
beauté, c'est la meilleure preuve qu'elle est effectivement
spirituelle.

On annonça dans ce moment l'ambassadeur de la république Batave, M. de
Schimmelpenninck, et sa femme.

MADAME DE STAËL.

Tenez, voilà une personne qui est bien belle aussi, mais quelle
différence!... l'une est une belle statue, l'autre est une admirable
oeuvre du Créateur. Oui, on est heureuse d'être aussi belle que madame
Tallien... plus heureuse encore d'être belle et jolie comme madame
Récamier.

LUCIEN BONAPARTE, vivement.

Ah! vous la trouvez belle aussi, n'est-il pas vrai?

MADAME DE STAËL.

C'est le plus délicieux, le plus charmant visage que j'aie jamais vu...
il y a toute une âme, un coeur, un esprit dans ses yeux et son
sourire... c'est une révélation de tout ce que l'intellectuel a de plus
fin, faite par une ravissante créature. Si l'on est heureuse d'être
madame Tallien, je crois qu'on doit l'être encore plus d'être l'amie de
madame Récamier.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais il paraît que tout Paris est de votre avis, madame, car jamais
elle ne se montre en public sans être suivie d'une foule immense. Hier,
elle se promenait aux Champs-Élysées; plus de trois cents personnes
l'entourèrent; et il fallut la délivrer d'une admiration qui devenait
importune[43].

[Note 43: À cette époque, madame Récamier allait dans le monde; mais
comme elle était fort jeune, sa maison n'était pas ouverte lorsqu'elle
logeait rue du Mail[43-A]. Elle ne le fut qu'en 1800, lorsque M.
Récamier acheta l'hôtel qui est occupé aujourd'hui par madame Lehon.]

[Note 43-A: Rue du Mail, nº 530.]

Plusieurs hommes qui passèrent devant madame de Staël la saluèrent avec
une sorte de réserve hautaine qui allait mal avec le républicanisme dont
ils faisaient profession: c'étaient Salicetti[44], Stévenotte[45],
Savary, Berlier, Aréna... Madame de Staël sourit au contraire d'une
manière toute gracieuse en leur rendant leur salut.

[Note 44: Député républicain, député d'abord aux États-Généraux par la
Corse, et puis en l'an VI et l'an VII, député aux Cinq-Cents, par la
Corse également; dans l'an VII, il fut remarqué par le serment qu'il
prêta de haine à la royauté.]

[Note 45: Député de Sambre-et-Meuse, extrêmement exagéré dans son
opinion républicaine; le Directoire ne l'aimait pas.]

--Voilà, dit-elle à Lucien, des hommes qui croient faire un acte de
patriotisme en ne me saluant qu'avec réserve, et en vérité,
ajouta-t-elle en riant, je dois vous remercier de m'avoir fait la faveur
de me parler.

LUCIEN BONAPARTE.

Eh! pourquoi donc?

MADAME DE STAËL.

Comment! vous ne savez pas que Mouquet[46] a parlé contre moi et le
pauvre boiteux à la société de la rue du Bac? qu'il nous a dénoncés
comme ayant des intrigues avec les royalistes et le club de Clichy... et
qu'il ne propose rien moins que de déclarer la patrie en danger?... Ce
sont de pareilles extravagances, ajouta-t-elle plus sérieusement et avec
cet accent pénétrant qui avait tant d'action sur ceux qui l'écoutaient,
ce sont de pareilles folies qui perdent la France.

[Note 46: Député aux Cinq-Cents, et, comme Stévenotte, républicain
sévère; il était un homme ordinaire, et faisait parler de lui à l'aide
de tout le bruit que faisaient ses discours contre le royalisme. Ce fut
lui qui proposa de déclarer Babeuf un martyr de la liberté; il fit cette
motion au Manége après la mort de Babeuf.]

Plusieurs personnes qui survinrent séparèrent en ce moment Lucien de
madame de Staël, et il ne put lui répondre. Ces hommes qui arrivaient
alors étaient du corps diplomatique: c'étaient M. de Musquitz,
ambassadeur d'Espagne, M. le baron de Sandoz, ministre de Prusse,
Bonardi, de la république Ligurienne, le duc Serbelloni, pour la
Cisalpine, M. Abel, pour l'électeur de Wurtemberg, MM. de Mont et
Sprecher, pour les ligues Grises... Tous vinrent auprès de madame de
Staël, dont la conversation avait un charme d'attraction qui amenait
toujours un cercle d'auditeurs autour d'elle et faisait, de la place où
elle était, le centre où venait tout ce qui était bien et spirituel dans
un salon; les femmes ne l'aimaient pas... Je le crois bien!

--Voyez-vous, dit-elle à M. de Zeltner, qui ne la quittait pas en sa
qualité de compatriote, voyez-vous cet homme? il est sous le poids d'une
enquête que les Conseils demandent à grands cris contre lui, mais le
Directoire le défend, et il fait bien de défendre ses oeuvres. Cet homme
fut envoyé par lui en Suisse pour faire tête à l'orage, et il fut
heureux d'abord, mais ensuite la fortune changea; on lui en fait un
crime, et on a tort.

M. DE ZELTNER.

Qui donc est-il?

MADAME DE STAËL

Le général Schawembourg[47].

[Note 47: Le général Schawembourg, d'abord général en chef de l'armée de
la Moselle, fut envoyé en Suisse pour soumettre les cantons de Schwitz,
de Soleure, de Berne, etc., et se conduisit bien, mais peut-être trop
sévèrement; il fut accusé, mandé à Paris pour y subir une enquête
demandée par les Conseils, mais il fut protégé par le Directoire. C'est
à cette époque que Masséna prit le commandement des troupes françaises
en Suisse.]

M. DE ZELTNER.

Eh quoi! celui qui eut chez nous une conduite si sévèrement probe!...
Mais il refusa, je crois, l'offre d'une somme assez forte faite par les
cantons à l'armée française?

MADAME DE STAËL.

Sans doute; et pour mon compte, je l'aurais accueilli au lieu de le
rappeler... Mais le Directoire ne fait pas toujours ce qu'il veut, bien
qu'il soit un roi en cinq parties. Les Conseils contiennent des têtes
ardentes qui viennent souvent entraver les mesures très-sages du
Gouvernement. Mais ici le Directoire a montré de la fermeté jusqu'à un
certain point, en accueillant le général Schawembourg.

M. DE ZELTNER.

Oui, sans doute; cependant, en le mandant à Paris pour rendre compte de
sa conduite, il l'a placé dans une position singulière.

MADAME DE STAËL.

Je connais plusieurs traits de lui qui lui font honneur... Mais j'aurai
toujours à lui reprocher une action qui pour moi fut presque un crime:
c'est la destruction du couvent de Notre-Dame des Ermites, dans le
canton de Schwitz... C'est un vandalisme dont le bon goût devait
préserver ce vieux monument que les voyageurs chercheront maintenant
avec peine, en n'y trouvant plus que des ruines, qui encore ne sont pas
l'ouvrage du temps.

Une jeune femme passa devant madame de Staël et la salua avec un sourire
qui embellit encore sa physionomie jeune et de bonne humeur.

--Quelle est cette belle personne? demanda M. de Zeltner.

MADAME DE STAËL.

Une aimable et charmante femme, à laquelle je vous présenterai si vous
le voulez. Elle est ici dans sa famille, car c'est la fille de la
nation.

M. DE ZELTNER.

Mademoiselle de Saint-Fargeau!

MADAME DE STAËL.

Elle-même! N'est-ce pas qu'elle est bien belle? Eh bien! cette charmante
jeune fille, étant riche autant que jolie, a choisi un étranger pour
mari: elle est madame de Witt, elle a épousé le fils des
grands-pensionnaires ou plutôt leur descendant; elle a une immense
fortune, dont elle jouit et avec laquelle elle est disposée à s'amuser
et à faire de la vie tout autre chose qu'une longue pénitence, je vous
jure: elle danse, rit, court tout le jour, passe la nuit dans les fêtes
et trouve à peine le temps du sommeil.

M. DE ZELTNER.

Elle est si fraîche que cela se croit à peine; elle est plus vermeille
que ses roses.

La jeune femme[48] qui occupait madame de Staël et M. de Zeltner était
en effet bien jolie. Fraîche comme les roses qui formaient sa couronne
et la garniture de sa robe, elle avait de plus un parfum de jeunesse,
une vie si apparente, que l'oeil le plus attristé devenait moins sombre
en s'arrêtant sur elle... Elle était grande, mais sa taille ne nuisait
ni à sa légèreté en dansant, ni à sa démarche et à sa tenue habituelle;
elle dansait en ce même instant, et le bonheur animait tous ses traits.

[Note 48: C'est elle qui depuis épousa M. de Morfontaine, qui mourut
d'une manière si étrangement mystérieuse dans son parc de Saint-Fargeau.
Il sortit seul à cheval, un après-dîner, pour aller inspecter des
travaux. Il ne rentrait pas; on le chercha aux flambeaux, et on le
trouva mort, frappé au front par une branche... _ou autre chose_.]

--Voilà un modèle digne de vous pour une Hébé, dit madame de Staël à un
homme qui arrivait auprès d'elle et la saluait. C'était David.

--Je crois, répondit-il, qu'elle a déjà été peinte ainsi par Guérin.
C'est même un de ses premiers tableaux. Girodet a fait également son
portrait en muse, mais il a mal réussi; et Girodet, lui-même, a défait
son ouvrage. C'est bien, cela! C'est d'un véritable artiste. Détruire
son oeuvre lorsque la voix de l'art nous avertit que c'est mal, c'est
prouver du talent. La médiocrité seule se croit parfaite.

Et saluant madame de Staël, il passa.

--Cet homme, dit-elle, me fait mal à voir... Sa laideur amère peut à
peine être tolérée à côté de son beau talent... Et puis...

Et elle passa sa main sur son front, qui se plissa comme devant un
souvenir pénible.

--Madame la baronne paraît bien absorbée ce soir, dit un homme qui
arrivait auprès d'elle.

À ce titre, qui était peu prononcé dans ce lieu, madame de Staël leva
les yeux en tressaillant et sourit ensuite au nouveau venu: c'était le
baron de Reitzenstein, ministre plénipotentiaire de Bade près de notre
république.

--Vraiment non, répondit madame de Staël à sa remarque, mais je suis
quelquefois dominée par un souvenir: s'il est doux, je lui souris...
s'il est amer, il me rend triste.

LE BARON.

Le Directeur a ce soir une belle et charmante réunion. En vérité,
continua-t-il plus bas, on croirait se retrouver dans la France de Louis
XIV!

Madame de Staël ne dit rien; elle se contenta de sourire, et fit un
signe de tête dont il est impossible de rendre l'expression... Elle
voulut répondre, mais une foule d'hommes arrivaient près d'elle en ce
moment: c'étaient Milet-Mureau[49], ministre de la Guerre; Robert
Lindet, ministre des Finances; M. de Reinhard, ministre des Affaires
étrangères; Fouché, qui déjà avait saisi le ministère de la Police...;
Maret, dont l'aimable esprit était apprécié à sa valeur par une femme
qui savait discerner mieux que personne la supériorité là où elle
était... Berruyer, notre bon et brave Berruyer, qui, déjà à cette
époque, avait le commandement de l'Hôtel des Invalides; c'était Dubois
de Crancé, qui, quelques semaines plus tard, devait prendre la place de
Milet-Mureau; puis encore un homme parfaitement aimable et dont madame
de Staël goûtait fort la conversation: c'était M. Petiet...

[Note 49: Bernadotte, après son retour de sa malencontreuse ambassade à
Vienne, où il fut insulté, et peut-être avec raison, ayant fait mettre
un immense drapeau tricolore sur la porte de sa maison, fut nommé
ministre de la Guerre dans les premiers jours de l'an VII. Mais il
s'ennuya de son inactivité et demanda d'aller à l'armée. C'était, comme
on sait, un déterminé _Bonnet rouge_... On lui donna le commandement des
armées réunies par-delà les Alpes, ce qui prouve qu'on ne les aimait
plus autant... Milet-Mureau fut mis à la Guerre par intérim, et fut
enfin remplacé par Dubois de Crancé: ce fut celui-ci qui se trouva en
place le 18 brumaire.]

--Nous venons tous autour de vous, madame, lui dit-il, pour avoir un peu
notre part de cette bonne causerie qu'on ne trouve pas au milieu de
cette foule _joyeuse_ qui s'amuse en se menaçant et en faisant du
bruit...

Madame de Staël fit asseoir auprès d'elle quelques-uns des hommes qui
étaient autour de son fauteuil, et une conversation s'établit dans une
partie du salon qui précédait la salle où l'on jouait et où madame
Tallien et Barras avaient autour de leur table une foule pressée, et
devant eux, des monceaux d'or. On n'aurait pas dit, en les voyant, que
la France souffrit des maux aussi cruels... et surtout la famine!...
Dans cet instant, une femme d'une taille moyenne, mise avec une extrême
élégance, passa devant eux avec Gohier, dont elle tenait le bras, et
madame Gohier: c'était madame Bonaparte... Joséphine, celle qui plus
tard devait être _reine de France_!.... Elle salua cérémonieusement
madame de Staël en passant devant elle... À peine fut-elle entrée dans
le salon où se tenait Barras, qu'il se leva, alla au-devant d'elle, et,
lui prenant la main, la conduisit à un fauteuil, et madame Tallien,
quittant son jeu aussitôt que sa mise fut perdue, vint aussi se placer
auprès d'elle, ainsi que madame de Château-Regnault; elles étaient fort
intimement liées alors toutes trois, et rien ne faisait présumer que
quelques mois à peine seraient écoulés qu'elle-même serait en souveraine
dans ces mêmes salons où régnait maintenant madame Tallien.

--Avez-vous des nouvelles? demanda Joséphine à Barras.

--Non, répondit-il, et rien ne fait présumer que l'Angleterre nous en
veuille donner, ajouta-t-il plus bas en se penchant vers elle; mais ne
parlons pas de cela ici... Venez, prenez mon bras, nous allons chercher
Bourdon et concerter avec lui ce que nous pourrons faire.

MADAME TALLIEN.

Comment, ma belle, vous aurez le courage de lui donner votre bras avec
cet horrible costume! Comment n'exigez-vous pas qu'il aille auparavant
le quitter?... Si j'étais de vous, je ne me lèverais pas de mon fauteuil
qu'il ne fût comme tout le monde... Je suis sûre que c'est d'avoir eu
cet habit[50] devant mes yeux pendant toute la soirée qui m'a fait
perdre mon argent.

[Note 50: Rien n'était en effet plus disgracieux que ce costume; l'habit
était d'une forme moitié moyen âge et moitié celui-ci, mais sans col, et
la chemise en avait un fait comme un col de femme et garni de dentelle;
le manteau était rouge, brodé en arabesque autour; le chapeau, relevé à
la Henri IV, avait une foule de plumes, et coiffait extrêmement mal tous
ceux qui le portaient. Barras était encore le moins ridicule.]

BARRAS, la regardant avec une expression marquée.

Comment ne me l'avez-vous pas dit? Vos commandements sont, ce me semble,
des lois auxquelles jamais je ne refuse obéissance, et depuis longtemps
je serais comme vous le voulez si vous eussiez dit un mot.

MADAME TALLIEN.

N'avais-je pas dit que c'était affreux!...

Barras s'éloigna rapidement, et, en peu de minutes, il revint habillé
comme toujours...--Voilà, dit madame Bonaparte, une obéissance des plus
gracieuses... Maintenant, chère Thérèse, permettez-moi de prendre son
bras et d'aller à la recherche de Bourdon... ou plutôt venez avec
nous... Mes secrets ne sont-ils pas les vôtres?

Et passant son bras sous celui de madame Tallien, elles suivirent Barras
au travers d'une foule tellement serrée que, sans son aide, elles
n'auraient pas pu traverser; mais lui, faisant les fonctions d'un
chambellan, les précédait en disant:

--Place, place à ces dames, _Messieurs_...[51] Ah! citoyen Savary[52],
je suis charmé de vous voir... Faites-moi le plaisir de venir déjeûner
avec moi demain matin, j'ai à vous parler... Prenez garde, Mesdames...
Comment cela va-t-il, mon cher Rewbell[53]? dit-il en secouant
amicalement la main d'un homme dont la physionomie ouverte, mais un peu
sévère, n'était pas française dans son expression... Pourquoi donc ne
vous vois-je plus? poursuivit Barras; depuis que le sort nous a séparés,
vous ne connaissez plus le chemin du Luxembourg.--Citoyen Cambacérès, je
vous ai attendu ce matin pendant une heure pour causer avec vous de
l'affaire de ce malheureux Schérer[54]!... Le déchaînement est au comble
contre lui... On veut un exemple!... Comment faire?...

[Note 51: Ces deux épithètes, appliquées indifféremment, causaient une
confusion assez plaisante.]

[Note 52: Député de Maine-et-Loire au Conseil des Cinq-Cents, et
adjudant-général. Il était fort emporté dans son opinion, qui était
républicaine... il parlait beaucoup et faisait des motions... En l'an
VII, il fut président des Cinq-Cents, et passa ensuite aux Anciens.
Barras et les directeurs le redoutaient fort.]

[Note 53: L'ancien directeur.]

[Note 54: Schérer fut chargé de plus d'accusations de concussion
qu'aucun homme en ce monde; il ne dépensait rien, et mourut pauvre...
Voilà les jugements du monde...]

CAMBACÉRÈS.

Citoyen directeur, j'ai eu l'honneur de vous faire observer que
l'affaire du général Schérer n'était pas de mon département; il y a bien
assez à faire de juger tous les voleurs publics et tout ce qui m'arrive
chaque jour, sans y joindre les affaires du ministère de la Guerre.

BARRAS.

Mais vos lumières en jurisprudence, mon cher ministre, comment puis-je
m'en passer? Vous êtes mon flambeau dans cette nuit si obscure des
affaires qui m'accablent.

CAMBACÉRÈS.

Eh bien! puisque vous le voulez, citoyen directeur, je serai à vos
ordres demain dans la matinée...--À sept heures... par exemple.

BARRAS.

À sept heures! Y pensez-vous!

MADAME TALLIEN.

À sept heures!... Mais, citoyen ministre, vous voulez donc tuer Barras?

MADAME BONAPARTE.

Et d'une triste mort encore!

CAMBACÉRÈS, réprimant un mouvement d'humeur.

Eh bien! donc, j'attendrai que vous me fassiez appeler, citoyen
directeur, et si vous le permettez, je vais me retirer, car les _sept
heures_ de rigueur me sont commandées à moi; et pour que mon devoir soit
accompli, il faut que je sois au travail à ce moment si incommode.

Et, saluant le directeur et les deux femmes, il passa dans l'autre salon
pour se disposer au départ, laissant Barras stupéfait.

MADAME TALLIEN, riant.

Je crois, Barras, que vous venez d'avoir une leçon...

BARRAS.

Je le crois comme vous! en vérité, je le crois!

MADAME BONAPARTE.

C'est qu'il vous a parlé sévèrement par le regard encore plus que par la
parole...

BARRAS.

Si je le croyais!...

MADAME TALLIEN.

Eh bien! que feriez-vous? Allons! ne soyez ni méchant ni humoriste. Nous
sommes joyeux ce soir, et il faut l'être jusqu'au jour.--Cherchez et
trouvez votre Bourdon, et finissons tout discours ennuyeux.--Il est
minuit et demi; eh bien! lorsqu'une heure aura sonné à cette pendule, il
est convenu et arrêté qu'il ne sera plus dit une parole qui ait rapport
à une affaire. Je fais cette motion en la soumettant au président.

--Est-ce à celui du Directoire que vous avez à faire? dit une voix
grave, mais cependant douce, derrière elle; elle se retourna, et elle
vit Gohier.

--Mais pourquoi non? répondit-elle; je vous en fais juge. Je veux que
lorsque l'aiguille de cette pendule marquera une heure toute affaire
soit suspendue.

GOHIER.

Vous avez non-seulement raison, mais vous auriez dû dire minuit: c'est
l'heure du plaisir et du repos.--Il ne faut jamais mêler ensemble la
joie et les affaires, le trouble et le calme.--Les affaires se traitent
mal, et le plaisir n'est jamais entier. Vous voyez bien que si je ne
suis plus jeune, je ne suis pas austère.

MADAME TALLIEN.

Vous êtes un des hommes les plus aimables que je connaisse. Je le disais
encore ce soir à Barras, qui était de mon avis.

GOHIER, souriant avec malice.

Vraiment[55]!...

[Note 55: Lui et Barras n'étaient pas bien; et, à l'époque du 18
brumaire, cette désunion fit beaucoup de mal pour les ordres à donner,
et nuisit au Directoire.]

MADAME TALLIEN.

Et pourquoi non?

GOHIER, souriant toujours.

Vous avez ce soir comme toujours, citoyenne, une beauté triomphante qui
vraiment est une agréable chose à contempler...

MADAME TALLIEN, en riant.

Ma beauté vous est plus utile qu'à moi dans ce moment, car je n'en fais
rien, tandis qu'elle vous sert de moyen pour éviter de me répondre...
Citoyen directeur, je vous forcerai de me croire ou de me donner une
raison de votre incrédulité.

GOHIER, s'inclinant en souriant encore.

Je suis naturellement rempli de foi et ne demande qu'à croire.

BARRAS, revenant avec madame Bonaparte.

Qu'est-ce donc que ce tête à tête avec notre président, notre belle
Athénienne? voudriez-vous le séduire? ou bien gouverner l'empire comme
une autre Aspasie[56]?

[Note 56: Ce nom d'Aspasie, sans qu'il y attachât une idée injurieuse,
était fort souvent dit par Barras à madame Tallien. Il se mettait par-là
dans les sandales de Périclès, et le partage n'était pas mauvais.]

MADAME TALLIEN.

Oh! ni l'un ni l'autre! J'avais seulement avec le directeur une
explication sur une amitié à laquelle il ne veut pas croire et que je
voulais lui démontrer... Mais, à propos, avez-vous trouvé Bourdon?

MADAME BONAPARTE.

Mon Dieu, oui! et il ne sait rien! rien du tout... C'est un vrai malheur
de plus que de telles inquiétudes!... Lucien et Joseph sont ici; mais
comment m'adresser à eux?... ils me repousseraient.

MADAME TALLIEN.

Écoutez, ma chère Joséphine: demain, vers deux heures, donnez-moi une
tasse de chocolat dans votre délicieuse petite chambre de la rue
Chantereine, et là nous causerons affaires tant que vous le voudrez.
Mais croyez bien que je serai sévère pour ce soir: plus d'affaire, plus
de pensées sérieuses. Allons! Barras, le souper sera-t-il bientôt servi?

BARRAS.

Mais voulez-vous souper avec la foule? n'est-il pas convenu que nous
soupons dans mon petit salon? J'ai donné les ordres, et l'on a mis
seulement douze couverts.

MADAME TALLIEN.

Je veux fort de cet arrangement!... Mais qui aurez-vous?

BARRAS.

N'êtes-vous pas ici la souveraine? C'est vous qui désignerez les élus.

MADAME TALLIEN.

Qui aurons-nous, Joséphine? Mais réfléchissez bien avant de parler.

MADAME BONAPARTE.

Eh bien!... madame de Staël.

BARRAS.

Ah! mon Dieu!

MADAME TALLIEN.

Mais elle a raison; je suis assez pour elle... Cependant, écoutez;
faites attention... ne la blesserez-vous pas en lui proposant d'entrer
dans les petits appartements?

BARRAS, riant.

Non, non! et si vous le voulez, je vais le lui proposer. Nous aurons
Mirande, madame de Château-Regnault,... et puis en hommes je le vais
dire à Talleyrand, à Fouché, à Petiet... Ah diable! j'oubliais!... cet
imbécile de Mouquet[57] n'a-t-il pas été accuser madame de Staël de
complot royaliste, que sais-je moi, avec Talleyrand?... _cela ne me
compromettra-t-il pas alors d'avoir madame de Staël à souper?_...

[Note 57: Mouquet était membre de la société de la rue du Bac; il y
dénonça madame de Staël et M. de Talleyrand comme conspirateurs
royalistes, et proposa de faire _une adresse au Corps législatif sur ce
fait_!...]

MADAME TALLIEN.

Bah! il y a longtemps que les Conseils prétendent que vous conspirez
pour les Bourbons, et que même vous êtes au moment de proclamer le roi
dans Paris. On m'a raconté cette belle nouvelle hier au soir, et si je
ne vous en ai pas fait fête en arrivant, c'est parce que je gardais
cette histoire pour le souper.

BARRAS.

Mais elle n'est pas gaie?

MADAME TALLIEN.

Ah! mon Dieu! comme vous prenez la chose tragiquement! mais c'est
absurde! Allons, soyez gai, et riez à l'instant comme le doit faire un
vrai roi du festin. (_La pendule sonne une heure._) Une heure!..
Maintenant, il vous est défendu d'avoir une triste pensée. Obéirez-vous?
continua-t-elle en lui présentant sa main.

--Ah! vous êtes une enchanteresse, lui dit Barras, en se dirigeant avec
elle et les personnes désignées pour le souper vers le salon intérieur
dans lequel on devait veiller jusqu'au jour.

C'était en effet un bruit assez répandu dans Paris que Barras conspirait
pour la royauté; quel motif avait donné lieu à ce bruit étrange, on
l'ignore. Ce que Barras avait dit le 21 janvier 1797 devait cependant
rassurer les républicains. Chargé, comme président du Directoire, de
prononcer le discours pour la fête de l'anniversaire de la mort de Louis
XVI, il le fit avec une telle _recherche révolutionnaire_ qu'il
scandalisa tout le parti modéré, qui commençait à être le plus nombreux.
Ce discours, prononcé dans l'église Notre-Dame, transformée en temple de
la Raison, fut d'une nature incendiaire.

«...... Ce n'est pas seulement de la chute du trône et de la juste
punition d'un tyran parjure qu'il faut que le retour annuel de cette
fête entretienne la postérité: elle lui retracera encore les causes si
légitimes, les motifs si purs, la volonté si prononcée et le besoin si
unanimement senti de notre glorieuse révolution. En ce jour auguste, la
postérité impartiale récapitulera tous les maux que les rois ont faits
au monde, et pénétrée des horreurs du despotisme, des douceurs de la
liberté, elle bénira les mortels courageux qui ont osé exécuter une
entreprise aussi périlleuse, mais salutaire au peuple français.»

Ce discours, digne des jours du terrorisme, appela sur Barras toutes les
plaisanteries, les sarcasmes les plus amers du club _de Clichy_.--Un
journaliste, l'abbé Poncelin, homme assez obscur, osa écrire quelque
chose, n'importe où, contre Barras... Ce fut sa perte. Barras était roi
à cette époque, tout en anathématisant la royauté. Que faire à un homme,
cependant, pour venger une injure personnelle, dans un pays où
l'égalité, la liberté de la presse et de la pensée, sont proclamées!...
Des agens de police attirèrent l'abbé Poncelin au Luxembourg...; on le
fit entrer dans une pièce reculée, et là, au lieu de ce qu'il
s'attendait à trouver, il fut reçu par les aides-de-camp du
directeur[58] et contraint de se mettre à genoux, de demander pardon; le
malheureux fut ensuite fustigé de la plus cruelle manière, et jeté à la
porte presque mourant. Fiévée, fort jeune alors, était rédacteur de la
_Gazette de France_, dont Poncelin était propriétaire; il eut le noble
courage de se porter accusateur de cet attentat vraiment indigne. Une
plainte contre le DIRECTOIRE fut portée chez le juge de paix de la
section du Luxembourg, qui, à son tour, eut le courage de la recevoir;
mais Poncelin, qui montra par-là qu'il méritait son châtiment, intimidé
ou gagné, retira sa plainte et arrêta la poursuite de cette affaire.
Toutefois, elle avait éveillé la haine d'abord, et détruit le peu de
respect qu'on portait à ce gouvernement. Barras surtout, dont les vices
et la conduite déréglée donnaient plus de prise à la critique, et même
au blâme, fut attaqué par Villot, député de l'Escaut au Conseil des
Cinq-Cents, qui prétendit qu'en 1791 Barras avait déclaré au Châtelet
n'avoir que trente-trois ans:--il n'avait donc pas l'âge pour être
directeur. Dès le lendemain, Barras prouva le contraire par un acte de
naissance... Mais toutes ces discussions étaient mortelles pour le grand
corps de l'État, qui, attaqué au-dehors, dévoré au-dedans par des
guerres civiles et des discordes, devait nécessairement tomber, et tel
eût été son sort si, en effet, Napoléon ne fût pas revenu de l'Égypte.
Et cependant on célébrait chaque jour des fêtes nationales: outre cette
fête épouvantable du 21 janvier, on en avait une autre plus indigne
encore... le Directoire la fit abolir... c'était la fête de la Raison...

[Note 58: Comme général _en chef_, il avait droit à en avoir un nombre
même illimité.]

Ceux qui n'ont pas vécu dans ce temps vraiment étonnant, où le peuple
français faisait chaque jour une nouvelle sottise qui prouvait son état
de folie, seront peut-être bien aises de connaître les détails de cette
fête qui eut lieu À PARIS, EN FRANCE, en l'an, non pas de grâce, mais de
malheur, 1793, le 21 novembre (1er frimaire an II), dont je viens de
parler tout à l'heure. C'est la fête DE LA RAISON. C'est une étude, en
vérité, qu'il est curieux de faire...

Une femme, nommée Sophie Momoro, dont le mari était imprimeur[59] et
l'un des membres les plus absurdes du club des Cordeliers en 1793, fut
choisie pour être la principale actrice de cette scène, qui eût été
burlesque si le malheur de notre ruine n'y eût été écrit en sinistres
caractères... Momoro était grand partisan de la loi agraire, parce qu'il
n'avait rien, comme, au reste, tous les honnêtes personnages d'alors.
Cet homme accueillit donc avec ardeur la proposition des clubs réunis
des Jacobins et des Cordeliers, qui composaient la commune de Paris,
lorsqu'ils firent proclamer le culte de la Raison. La femme de Momoro
était jeune, fraîche, grande et forte; c'était une Raison toute faite,
marchant de bonne grâce au ridicule et à l'impiété, puisqu'elle était
_une soeur et amie_. En conséquence, elle fut proclamée à l'unanimité
pour remplir et créer le rôle de la Raison, quitte à trouver une
doublure pour un cas très-prévu, comme un enfant ou toute autre chose
fort terrestre. Au reste, la doublure était facile à trouver six mois
plus tard; mais alors, au mois de novembre, à part l'honneur de faire la
Raison, il n'y avait pas beaucoup d'émulation pour se promener en
tunique de crêpe par un froid de sept à huit degrés.

[Note 59: Ce Momoro est une preuve de ce que produisent des temps comme
ceux tant admirés de 93 et 94!... Membre de la commission remplaçant le
département de Paris, commissaire dans la Vendée, président de la
section de Marseille, membre le plus ardent du club des Cordeliers,
vice-président des Jacobins, complétant cette vie révolutionnaire en
livrant sa femme pour faire la déesse de la Raison... Eh bien! cet
homme, l'ami d'Hébert (le Père Duchesne), mourut sur l'échafaud comme
son complice. C'est dans de tels faits qu'il faut étudier la Révolution,
et non pas dans les ouvrages qui ne parlent que des _grandes joies
populaires_ de l'époque!...

Ou ces hommes étaient fidèles, alors qu'étaient donc leurs juges, et que
devenait la justice républicaine?... S'ils étaient traîtres, s'ils
conspiraient en effet... si le Père Duchesne MENTAIT, où donc alors
chercher la vérité de la Révolution?...]

Le 21 novembre 1793, le peuple de Paris put aller admirer ce que ses
bons rois de la Convention faisaient pour ses plaisirs et sa morale; le
tout mêlé ensemble et représenté sur un théâtre élevé exprès pour cette
belle chose DANS L'ÉGLISE DE NOTRE-DAME! On avait construit deux
estrades des deux côtés de la nef, et à la porte du choeur, une grande
charpente sur laquelle on dressa un autre théâtre. Les décorations
étaient apportées des Menus et de l'Opéra. Ce théâtre représentait un
grand temple environné d'arbres, orné de guirlandes de fleurs... Ce
temple était sur le sommet d'une montagne (symbole de la faction
montagnarde); vers le milieu était un rocher sur lequel brillait un
énorme flambeau allumé: cela voulait dire _la Vérité_... Sur le
frontispice du temple, on avait écrit _à la Philosophie_...; sur le
devant, à l'entrée, on avait placé une foule de bustes des philosophes
les plus athées... Voltaire, Volney, Diderot, Fontenelle...

Des deux côtés du théâtre étaient deux troupes, l'une formée par les
chanteurs de l'Opéra, en tête desquels étaient Laïs, Chéron et tous les
premiers rôles d'alors en femmes; l'autre troupe avait pour chefs
Vestris, Gardel, madame Gardel, et tout ce qui faisait admirer ses
pirouettes sur la scène de l'Opéra. Lorsque la députation de la
Convention et la Commune tout entière furent placées, _le spectacle_
commença. Les chanteurs entonnèrent un hymne dont les paroles sont de
Chénier[60] (Marie-Joseph), et les danseurs et les danseuses, prenant
leurs guirlandes, dansèrent, à leur grand contentement, ce qui les
rendit les plus heureux de la fête, car ils sautaient, et par le froid
qu'il faisait, c'était le plus utile de la cérémonie... Au bout de
quelques instants, on entendit un grand bruit d'acclamations: c'était la
Raison, portée dans un palanquin, _presque nue_, parce qu'on sait que la
raison et la vérité n'aiment pas à être cachées. La déesse fut déposée
sur le maître-autel!... et là, debout, dans cet état que je vous ai dit,
madame _Momoro-Raison_ ou _Raison-Momoro_ reçut les hommages de la
multitude, qui, toujours avide ou au moins curieuse d'un spectacle
inaccoutumé, court au premier appel qui lui est fait... L'encens montait
en colonnes bleuâtres autour du corps presque nu de cette femme, tandis
que deux cents jolies filles, vêtues de blanc et seulement d'une petite
tunique de crêpe, les épaules, la poitrine et les bras découverts, la
tête couronnée de chêne, descendaient la montagne un flambeau à la
main... Alors la Raison, qui était entrée dans le temple de la
Philosophie, en sortit, et vint s'asseoir sur un siége de _gazon_ pour
recevoir les hommages des républicains et des républicaines... Cette
troupe chantait et dansait encore pour reconnaître un tel honneur, et
cela devait être... Pourquoi les gens de l'Opéra seraient-ils venus là
si ce n'eût été pour chanter et danser?... Lorsque les hommages furent
finis, la déesse de la Raison descendit de son siége et rentra dans son
temple.

[Note 60: Voici une strophe de cet hymne:

    À tant de siècles d'imposture
    Succède un jour de vérité;
    De l'erreur la cohorte impure
    Rampe aux pieds de la liberté.
    Sur les ruines du despotisme
    Nos mains ont placé ses autels;
    Sur les débris du fanatisme,
    Français, _dressons-en de pareils_.
  Offrons à la Raison notre encens et nos voeux:
  Un peuple qui l'implore est digne d'être heureux.

On voit que l'auteur de l'ode _à la Calomnie_ ne se retrouve guère ici.]

Alors l'enthousiasme devint délire, folie. On dansait avec les
coryphées, avec les premiers rôles... la hiérarchie de talent était bien
quelque chose vraiment au moment où madame Momoro faisait la déesse tant
qu'elle pouvait! On dansa avec les prêtresses de la Raison, qui ne la
prêchaient guère...; on dit même qu'on s'embrassa en mémoire du baiser
de paix... Enfin, ce fut une vraie parade... Mais, après avoir dit que
c'était _ridicule_, on se trouve arrêté, car c'est un autre mot qu'il
faut pour exprimer ce qu'on sent dans l'âme à la vue de telles
turpitudes.

Les membres de la Commune conduisirent les prêtresses et la déesse à la
Convention;... cette troupe de jeunes femmes, presque toutes jolies, fit
perdre _la raison_ au sénat de la France: tout en proclamant le culte de
cette même Raison, il décréta, séance tenante, que le _culte catholique_
était enfin aboli et remplacé par celui de la Raison, et la même loi
disait que l'église métropolitaine de Notre-Dame prendrait désormais le
nom de temple de la Raison. Quelques misérables, qui ne méritaient pas
de porter le nom de prêtres, avaient été apostés exprès parmi la foule;
ils s'avancèrent et prêtèrent un serment qui servit à prouver la
grandeur infinie de Dieu, car ils ne furent pas foudroyés en prononçant
les paroles infâmes de leur abjuration.

La Convention décréta qu'une nouvelle députation de cent membres se
rendrait à quatre heures au _temple_ de la Raison, pour être témoin
d'une seconde représentation de cette cérémonie _sublime_!...

C'est ici le cas de rendre justice à l'abbé Grégoire: il eut horreur de
ces indignités, et refusa toujours d'y participer.

La seconde représentation ne fut terminée qu'à huit heures du soir... et
ce fut une bacchanale et une orgie plutôt qu'une fête...

Le Directoire la conserva la première année seulement de son pouvoir.
Laréveillère-Lépaux, qui avait aussi son idée, la fit abolir. Mais au
moment du 18 brumaire, voici quelles étaient les fêtes ordonnées:

  D'abord les Décadis; ensuite:
    1er _Vendémiaire_.--Fondation de la République.
    1er _Pluviôse_.--Anniversaire du 21 janvier.
    10 _Germinal_.--Fête de la Jeunesse.
    10 _Floréal_.--Fête des Époux.
    10 _Prairial_.--Fête de la Reconnaissance.
    10 _Messidor_.--Fête de l'Agriculture.
    25 _Messidor_.--Anniversaire du 14 juillet.
    9 et 10 _Thermidor_.--Fêtes de la Liberté.
    22 _Thermidor_.--Anniversaire du 10 août.
    10 _Fructidor_.--Fête de la Vieillesse.
    18 _Fructidor_.--Anniversaire du 18 fructidor.
    Jours complémentaires.

Tandis que l'on ordonnait ainsi des fêtes, l'orage grondait sur la tête
de Barras; mais, en véritable épicurien, il ne voulait même pas entendre
parler d'affaires; il disait toujours le fameux mot, _à demain les
affaires_! Mais cette insouciance, qui devait lui devenir funeste,
n'était pas feinte chez Barras; il était vraiment paresseux, et la mort
ne l'eût pas effrayé au point de lui faire quitter, pour la fuir, un bon
dîner et un appartement commode où il se trouvait avec des gens qu'il
aimait... Il avait enfin reconnu que son système de république était
absurde, et il en voulut changer;--le voulut-il pour le roi de France?
je n'en sais rien. Ce qui est certain, c'est qu'en l'an VII, Barras
reçut des communications du duc de Fleury, que Louis XVIII avait chargé
de négocier sa rentrée en France auprès de Barras. Pour pouvoir avec
plus de facilité voir les personnes qui venaient lui parler, il allait
fort souvent à Grosbois; ce fut là que se passa une scène assez curieuse
pour être mise dans l'_Histoire du salon de Barras_, en raison des
personnages qui y figuraient en première ligne.

À l'époque dont nous nous occupons maintenant, c'est-à-dire en l'an VII,
il y avait à Paris un homme qui, depuis, fut connu de nous tous pour
avoir un esprit charmant et même supérieur: cet homme était M. de
Lamothe, dont le père était avant la Révolution médecin ordinaire du
Roi. La Révolution trouva le fils prêt à prendre toutes les idées
nouvelles, et il s'y livra avec ardeur... Il avait reçu déjà plusieurs
blessures et était venu à Paris pour s'y remettre de ses fatigues,
lorsqu'il apprit tout à coup que Barras, alors président du Directoire,
avait les plus fortes préventions contre lui, et on lui dit quels
étaient ses crimes. À peine sut-il qu'on l'accusait d'_incivisme_,
d'_intelligence à l'étranger_... qu'il alla trouver Sottin et le pria de
vouloir bien l'accompagner jusqu'à Grosbois. Barras y était alors pour
une Saint-Hubert, avec ses habitués intimes. M. de Lamothe dit à Sottin
qu'il ne voulait pas demander un rendez-vous, et ils partirent un matin
après déjeuner.

Grosbois était affectionné par Barras: il y avait fait des dépenses fort
grandes et l'avait rendu un peu moins désagréable à la vue; mais c'était
un endroit giboyeux, et pour Barras et ses amis il n'en fallait pas
plus.

Pendant le chemin, Sottin demanda à M. de Lamothe s'il ne pouvait pas
obtenir, par une voie quelconque, la protection de madame Tallien.
Lamothe se mit à rire.

--Si sa protection pour moi était apparente, je la cacherais, dit-il à
Sottin; le directeur ne sait que trop que je la connais déjà.

--Comment cela se peut-il? elle est toute-puissante.

--Oui, pour un autre; mais non dans cette affaire. Ignorez-vous donc ce
qui s'est passé entre elle et moi il y a quelques années?

Sottin répondit qu'il n'en avait jamais entendu parler.

--Vous connaissez Édouard de C...., dit Lamothe; eh bien! à cette
époque, lui et moi nous étions amoureux comme des fous, ou plutôt comme
des jeunes gens de vingt-deux ans pouvaient l'être d'une femme aussi
ravissante que l'était madame de Fontenay; car alors elle n'était pas
encore madame Tallien: elle était seulement madame de Fontenay, et
demeurait à Bordeaux, sous la garde de son frère, M. Cabarrus, et un peu
de son oncle, M. Jalabert.

Le frère était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol,
grondeur comme un vieillard de tous les pays, il était si désagréable,
qu'il fallait aimer sa soeur comme nous l'aimions pour supporter ce que
nous supportions de lui. Quant à elle, qui était l'objet principal de
l'entreprise, elle était belle, et encore plus ravissante qu'elle ne
l'est aujourd'hui, où tout Paris l'admire, et, de plus, bonne et douce
et prévenante. C'était un ange comme ceux qu'on prie; un ange auquel il
ne manquait que des ailes!

Sottin se mit à rire.--Vous êtes bien poétique aujourd'hui, lui dit-il.

--Non, répondit froidement Lamothe; je suis vrai, car je ne suis plus
amoureux: ainsi vous voyez que vous devez me croire.

Ce que je vous raconte se passait en 1792, poursuivit Lamothe. Bordeaux
commençait à s'agiter. J'y étais alors, ainsi qu'Édouard de C...., et
notre intention, à tous deux, était d'aller à l'armée, lorsque notre
destinée nous fit rencontrer madame de Fontenay.

On était en été, et même encore au printemps; vous savez ce que c'est
qu'un printemps du Midi: c'est, je crois, un avant-goût du paradis...
Tout en parlant du charme de ce beau temps, de la liberté des champs, du
bonheur qu'on trouverait à ne plus entendre gronder le lion populaire,
on en vint tout naturellement à désirer la campagne. Édouard de C....
dit: Pourquoi n'irions-nous pas à Bagnères? nous sommes près des
Pyrénées: partons.

--Partons, dîmes-nous aussitôt. Le lendemain les préparatifs étaient
faits, et deux jours après nous étions en chemin.

Ma rencontre avec madame de Fontenay avait eu quelque chose d'étrange.
Édouard de C...., avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant
être fort intime, m'avait choisi pour son confident et me racontait
combien il était malheureux. Souvent il voulait s'éloigner; mais la
magicienne resserrait ses liens par un regard, et le malheureux jeune
homme restait plus insensé que jamais. Je craignais d'être présenté à
cette femme qui enflammait ainsi pour ne pas aimer, et puis un jour, je
ne sais par quel événement simple cela se fit, je m'y trouvai présenté
par Édouard lui-même.

--Puisque maintenant tu es dans la maison, me dit Édouard, je t'en
conjure, fais les efforts pour découvrir ce qui peut causer sa froideur;
car je l'aime, je l'aime comme un pauvre fou, cette femme, et je vois
que non-seulement elle ne m'aime pas, mais qu'elle ne m'aimera jamais.

Il avait raison; je ne vis pas cet ensemble trois fois, que mon opinion
fut arrêtée, et je l'aimai, sans scrupule de prendre une place occupée
par un ami.

--Comment! vous étiez déjà aimé?

--Je n'ai pas dit cela...; n'allons pas si vite.... Nous partîmes tous,
madame de Fontenay, Édouard de C...., Cabarrus et un oncle Jalabert,
banquier de Bayonne, qui gardait sa nièce comme Cabarrus gardait sa
soeur; c'était à en perdre l'esprit.

Nous allions à petites journées. Arrivés dans une bourgade par-delà
Langon, nous ne trouvâmes que trois chambres pour toute la caravane, et
c'était bien peu pour tant de monde; mais l'oncle et Cabarrus
trouvèrent, au contraire, que la chose était admirable. Cabarrus mit des
matelas par terre pour nous quatre, abandonna la troisième chambre aux
domestiques, donna celle qui donnait sur le jardin à sa soeur; et quant
à nous, nous nous établîmes dans la première de toutes.

Je remarquai une sorte d'alliance entre Édouard de C...., Cabarrus et
Jalabert. Ce soir-là, on me plaça de manière que j'étais entouré des
trois autres; ceci avait une raison.

Depuis que le voyage était commencé, nous avions trouvé le moyen de nous
réunir, madame de Fontenay et moi, c'est-à-dire que j'en avais enfin
obtenu la permission de lui dire que je l'aimais, et elle m'écoutait
sans colère. Ce même soir, nous devions enfin nous entendre
mutuellement; car je voyais, je sentais qu'elle m'aimait, et cependant
je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter: aussi,
lorsque je me vis ainsi entouré, il me prit un vertige causé par la
colère, qui me fit perdre toute pensée de retenue, et je résolus de
parler à Thérésa, ou de tuer tout ce qui y mettrait obstacle. J'avais de
fort bons pistolets: ils étaient chargés et toujours auprès de mon lit;
mais le bruit aurait pu l'effrayer. Je pris avec moi, dans mon lit, un
grand couteau à découper que je trouvai sur la table où nous avions
soupé, et que j'emportai avec moi sans que l'on s'en aperçût. Nous nous
couchâmes. Avant de faire une tentative pour me lever et passer au
milieu de tous ces corps qui semblaient s'entendre pour me barrer le
passage, je voulus bien m'assurer que tous étaient endormis.

La volonté ferme est toujours puissante. Je ne crois pas qu'il y ait une
chose, quelque forte qu'elle soit, qui résiste à la volonté _qui
veut_... Au bout d'une heure mes gardiens étaient endormis; alors je me
levai... Mais, lorsque je voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers
ni bottes; Cabarrus avait tout fait emporter, sur le conseil d'Édouard
de C....

Je ressentis une telle colère, que si dans ce moment l'un d'eux s'était
éveillé, je lui aurais donné un coup de couteau, ou lui aurais cassé la
tête; mais ils ne bougèrent pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité,
et pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement: je ne voulus pas
leur donner cause gagnée, et toujours attendant que leur sommeil fût
plus profond, je ne me levai que lorsqu'il fut tout à fait certain
qu'ils ne s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux avec des
précautions dont le détail vous amuserait, et j'allai trouver celle qui
m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage où elle était retenue, et je
lui fis voir que c'était une souffrance qu'elle s'imposait
volontairement... Elle m'écoutait, et m'aurait cru dans les conseils que
je lui donnais, quand même Édouard de C.... n'aurait pas agi comme il
le fit. À mon retour dans notre chambre, il me parla sur un ton qui me
déplut. Nous nous battîmes à l'heure même, et j'eus le bonheur de
recevoir un coup d'épée.

--Comment! le bonheur?

--Eh! oui, sans doute: sans ce coup d'épée, je n'aurais jamais peut-être
appris combien j'étais aimé! Madame de Fontenay, au désespoir de ma
blessure, qu'elle croyait encore plus dangereuse, se mit à mon chevet,
déclara à son frère et à son oncle qu'elle serait ma seule garde,
qu'elle était sa maîtresse, et prétendait agir à sa guise. Le résultat
de cette aventure fut que le frère partit pour l'armée avec Édouard de
C...., et fut tué dans cette même année; que l'oncle Jalabert s'en
retourna à Bayonne, et que à Thérésa et moi, heureux comme on l'est
quand on s'aime et qu'on est libre, nous passâmes le temps de ma
convalescence dans le plus beau pays, ressentant au coeur une joie qui
n'a plus de pareille dans le reste de la vie.

M. de Lamothe soupira profondément en disant les derniers mots. Sottin
sourit.

--Vous riez, lui dit le colonel, et moi je sens que je suis vrai,
cependant, en vous disant que j'étais plus heureux alors que je ne le
fus et que je ne le serai jamais.

--Et que fîtes-vous ensuite?

--Les événements nous séparèrent. Je fus à l'armée; elle resta à Bordeaux,
vit Tallien, en fut remarquée, puis ensuite fut au moment de mourir, et
maintenant elle est la femme de cet homme aux mains rougies, qui crut
laver le sang dont elles furent couvertes par le sang de ses frères en
cruautés... Quant à elle, vous savez où elle est tombée!...--Comment
pouvez-vous me demander si j'ai cherché sa protection; je tremble même
qu'elle ne soit à Grosbois: le croyez-vous?

--Mais la chose est probable; elle y est presque toujours, et il serait
étonnant que pour une occasion comme celle d'une Saint-Hubert elle ne
fût pas à sa place accoutumée.

--Je l'ai implorée il y a quelques mois, non pas pour moi, mais pour un
homme qui m'intéresse et que j'aime, monsieur de Talleyrand; je crois
avoir été pour beaucoup dans sa radiation.

--M. de Talleyrand! dit Sottin, avec un sourire significatif. Il n'est
pas toujours très-poli; je crois que cela dépend du temps qu'il fait. Un
jour je dînais à Auteuil chez M. de ***, et M. de Talleyrand s'y
trouvait aussi. Je savais qu'il était là, mais lui ne me connaissait
pas; car j'arrivais de Gênes, et il le prouva d'ailleurs en parlant de
moi à propos des royalistes de la Vendée; il déclara que j'avais ajouté
foi follement au rapport de Noël[61] lorsqu'il m'écrivit que Louis XVIII
entretenait des relations en France. Au fait, poursuivit-il avec ce
sourire dédaigneux qu'on lui connaît, qu'attendre d'un pareil nom?
Savez-vous bien que de _Sottin_ à _Sot_ il n'y a qu'une bien petite
distance.

[Note 61: Noël, ministre plénipotentiaire de la République en Suisse; il
fit prévenir Sottin qu'il y avait en France des agents de la cause
royale.]

--Cela est vrai, lui dis-je, car en ce moment d'un sot à Sottin il n'y a
que la largeur d'une table.

Nous étions en face l'un de l'autre.

La voiture entrait dans le parc en ce moment, ce qui empêcha la réponse
de M. de Lamothe. Cela fut heureux, car il aimait M. de Talleyrand, et
aurait fait une réponse désagréable à celui qui le conduisait.

Lorsque Sottin entra dans le salon, on était occupé à jouer et à causer.
Madame Tallien, en habit de cheval, était assise près de la cheminée, et
causait avec Barras. Madame de Château-Regnault était à une bouillotte
avec le général Schawembourg, Mirande et quelques autres, et dans
l'embrasure d'une fenêtre M. de Talleyrand jouait au piquet ou à
l'impériale avec une autre personne.

En apercevant le colonel Lamothe, Barras fit un mouvement de surprise
presque désagréable.

--Citoyen directeur, lui dit M. de Lamothe, j'ai appris que vous aviez
dit un mot qui peut me faire croire que vous me soupçonnez d'une
conduite qui est hors de ma façon de voir; si vous ne vous contentez pas
de ma parole, ordonnez une enquête, je me rends volontairement
prisonnier.

Barras ne répondit pas d'abord; son sourcil se fronça, et son front
devint menaçant. Dans ce même moment, M. de Talleyrand, qui vit l'orage
se former, se leva de la place où il était, s'en vint tout en boitant à
M. de Lamothe, et lui prenant la main, il lui dit avec cette parole
_comme il faut_ et ce ton simple que nous lui connaissons:

--Bonjour, Lamothe; je suis bien aise de vous voir!... Puis il retourna
à sa place, où il reprit son jeu et le continua avec la même
tranquillité que si rien ne se fût passé autour de lui.

Barras, qui peut-être était embarrassé de sa mauvaise humeur, fut
content de la route que M. de Talleyrand lui ouvrait.

--M. de Lamothe, lui dit-il, j'ai peut-être cru un peu légèrement ce
qu'on m'a dit de vous; vos amis, et vous en avez de bien dévoués,
ajouta-t-il en souriant et jetant un coup d'oeil du côté de madame
Tallien, vos amis m'ont démontré que j'étais injuste envers vous.
Oubliez tout ceci; et pour me le prouver, faites-moi l'honneur de dîner
avec moi.

Lamothe s'inclina, et resta.

C'était à Grosbois qu'on jouait ces sommes effrayantes dont on parlait
tant. La vie de la campagne n'était supportable que de cette manière
avec des gens qui ne savaient ou plutôt qui ne voulaient pas causer. On
se réunissait à onze heures pour déjeûner; on se promenait ensuite, et
puis on rentrait; et alors, au lieu de se retirer dans son appartement
pour lire ou écrire les lettres, on jouait au whist, au pharaon, au
vingt et un, à la bouillotte, à tous les jeux de hasard et même au
creps. Ce dernier avait été apporté par madame de Château-Regnault à
Grosbois... Il y avait ensuite d'autres distractions que celles du jeu
et de la chasse. Que d'intrigues se nouaient dans ce château! Que de
mystères ses vieux murs pourraient révéler!... La politique et l'amour,
l'ambition et tout ce qu'elle entraîne avec elle, toutes ces passions
prenaient leur essor dans ce lieu où nul frein ne leur mettait une
entrave... Celui qui aurait tenu un journal exact de ce qui s'est passé
à Grosbois en l'an VII et le commencement de l'an VIII ferait de ces
notes un livre curieux.

Quelquefois, cependant, on était fatigué du jeu, et on s'établissait
autour d'une cheminée où il y avait un bon feu de soirée d'automne à la
campagne, et alors chacun racontait une histoire; mais il fallait
qu'elle fût vraie, intéressante et effrayante... On en raconta plusieurs
de fort curieuses, celle, par exemple, de deux femmes[62] qui aimant le
même homme voulurent mourir avec lui; l'une des deux, n'ayant pu y
parvenir, se regarda comme la plus malheureuse, et ne put supporter la
vie après avoir perdu son amant. Mais la plus intéressante de toutes fut
racontée par Barras lui-même. Une personne qui était présente la raconta
le lendemain elle-même, et elle devint publique. Mais Barras ayant
demandé qu'elle ne fût pas imprimée, elle passa presque inaperçue.

[Note 62: Madame de Sarrut et madame Blanchet.]

Barras, ayant à peine vingt ans, fut appelé à l'île de France, dont son
oncle était gouverneur. Désirant suivre la carrière des armes, il entra
comme sous-lieutenant dans le régiment de Languedoc, et partit pour
l'Inde en 1775. À peine arrivé, il dut en repartir pour aller à la côte
de Coromandel; alors il quitta le régiment de Languedoc, et passa dans
celui de Pondichéry. Le vaisseau sur lequel il était embarqué, avec un
détachement de son régiment, était assez mauvais pour ne pas résister à
un gros temps... Peu soucieux de sa vie à une époque où, en effet, on la
joue contre un hasard, Barras ne s'inquiéta seulement pas de savoir dans
quel état était le bâtiment qu'il montait, et partit à la grâce de Dieu
pour sa destination. Arrivé au tiers de sa course, une tempête furieuse
s'éleva. L'équipage, qui connaissait le mauvais état du bâtiment,
s'abandonna au désespoir. La tête du capitaine se perdit, et le
vaisseau, laissé à lui-même, donna contre un écueil où il se perdit
presque entièrement... Dans cet instant, Barras voyait sa vie encore si
longue, si belle d'avenir, pour lui qui était jeune, noble et riche!...
Eh bien! il était le plus calme de tous ceux qui l'entouraient. Les
rochers sur lesquels ils avaient échoué étaient placés de manière que
les naufragés pouvaient encore s'y maintenir, quoique avec peine, malgré
la furie de la mer. Pendant deux jours et deux nuits la tempête fut
horrible... Les malheureux étaient obligés de se cramponner aux rochers
pour n'être pas entraînés par les vagues... Un pauvre matelot, dont les
mains étaient engourdies, tomba dans la mer devant ses compagnons
épouvantés... C'est ainsi qu'ils passèrent près de soixante heures... Le
troisième jour, le ciel était pur, la nuit était calme, et un vent
tiède apporta sur le front glacé des malheureux naufragés un air parfumé
qui avait des émanations de la terre.

--Mes amis, s'écria Barras à ses compagnons accablés, nous sommes près
de la terre. Allons, levez-vous! du courage, et nous sommes sauvés...
Descendez dans le vaisseau, tâchez d'en tirer quelques planches pour
faire un radeau... Et tout aussitôt, donnant l'exemple en même temps que
l'ordre, il descend lui-même dans le vaisseau, et, se mettant à
l'oeuvre, il fait en peu d'heures un radeau pouvant contenir assez
d'hommes pour le gouverner et imposer aux habitants de la terre à
laquelle on allait aborder, et qu'on distinguait comme une ligne à
l'horizon depuis que le soleil était monté. Les matelots craignaient de
se hasarder sur le radeau, car la terre était encore éloignée; mais
Barras leur donna du courage en leur montrant la mort certaine s'ils
demeuraient en cet endroit... Depuis trois jours ils n'avaient vécu que
d'un peu de biscuit détrempé dans de l'eau, dont ils avaient fort peu,
et d'un peu d'eau-de-vie.

--La mort sera moins affreuse au milieu d'une tentative pour nous
sauver, leur dit-il; partons!

Ils partirent au nombre de vingt-sept, promettant à leurs camarades de
venir ou d'envoyer les chercher aussitôt qu'ils seraient arrivés.

--Si nous périssons, dit un vieux contre-maître, priez pour nous, mes
enfants: ça ne fait jamais de mal[63].

[Note 63: Barras disait que, bien qu'il y eût vingt-quatre ans d'écoulés
depuis ce moment, que jamais il n'oublierait l'expression du visage mâle
et noirci par le soleil du tropique de ce vieux matelot, en disant ces
paroles.]

À peine furent-ils en mer que des courants faillirent les entraîner...
Barras eut encore besoin de toute sa fermeté pour maintenir l'ordre sur
le radeau. Ils voulaient tous retourner aux rochers, et de là faire des
signaux pour être aperçus des habitants de la côte qu'on voyait. À peine
un des matelots eut-il émis cette pensée, que tous s'écrièrent:

--Oui! oui! retournons aux rochers! retournons au vaisseau! Nous sommes
des lâches d'abandonner nos camarades!

--Et moi, s'écria Barras en tirant son épée, je jure de passer cette
épée au travers du corps du premier qui parlera de retourner en arrière.
Si vous voulez mourir comme des fous ou des sots que vous êtes, je ne le
veux pas, moi! En avant donc, et marchons ferme. Deux louis d'or et la
terre pour ceux qui marcheront bien... Un coup d'épée et la mer pour
ceux qui refuseront... Choisissez!

Ils marchèrent.

À mesure qu'ils approchaient de cette côte qu'ils avaient aperçue du
vaisseau, un ravissant coup d'oeil se présentait à eux. Bientôt
l'enchantement fut complet. Ils virent un rivage, ou plutôt une grève de
sable fin et brillant, des falaises surmontées d'arbres magnifiques, et
pour rideau des montagnes vertes et boisées pittoresquement groupées.

Lorsqu'ils abordèrent, le rivage était couvert d'hommes et de femmes
d'une couleur brune, ou plutôt d'un noir cuivré, qui, par leurs gestes,
semblaient les appeler à eux. Encouragés par cette vue, ils redoublèrent
d'efforts, et en peu de minutes le radeau fut à terre.

Barras, à peine sauvé de la mort, voulut y arracher ses compagnons de
malheur. Il chercha des yeux le chef de la peuplade, et le reconnut à sa
haute coiffure de plumes bizarrement ajustée. Il lui fit très-aisément
comprendre par ses signes qu'il y avait encore d'autres naufragés à
sauver. Aussitôt le chef se mit à courir avec la vivacité d'un cerf, en
appelant à lui quelques jeunes noirs; ils disparurent dans l'épaisseur
du bois. Barras attendit seulement un quart d'heure pendant lequel il ne
s'ennuya nullement, car les jeunes insulaires, plus curieuses que leurs
mères, l'avaient entouré, et parmi elles il y en avait beaucoup de
jolies... Les noirs de l'Inde, comme on sait, n'ont ni les lèvres
épatées, ni le nez plat, ni les cheveux crépus; leurs traits sont même
réguliers, et leurs cheveux longs et soyeux.

Au bout d'un quart d'heure, Barras vit arriver le long de la côte
plusieurs pirogues faites avec des troncs d'arbres que le feu avait
creusés. Au moment de monter dans une d'elles, car il voulait aller
lui-même chercher ses compagnons, le chef lui fit observer par des
signes très-intelligents que la distance était peut-être bien longue
pour ces pirogues qui ne pouvaient aussi contenir que deux hommes à la
fois. Barras le rassura, et ils partirent avec une quantité de pirogues
pour aller délivrer les malheureux qui attendaient avec anxiété qu'ils
fussent secourus... Il eut le bonheur de les emmener tous, un seul
excepté, qui, dans un accès de frénésie, était tombé sur les récifs et
s'était tué. De retour dans l'île, il y fut accueilli, lui et ses
hommes, avec cette candeur native qui est si admirable chez l'homme qui
n'est pas anthropophage. Tout ce que ces bons insulaires purent lui
donner comme produit de leur chasse ou de leur pêche, ils le
prodiguaient à leurs hôtes. La population de l'île était encore assez
nombreuse, mais il ne parut pas à Barras qu'ils connussent leurs
voisins. Pendant un mois qu'il passa au milieu d'eux, il ne vit aucune
arrivée, ni aucun départ. Un soir, à la fin du jour, tandis qu'il se
promenait sur le rivage, regardant au loin sur la mer, qui en ce moment
ressemblait à un miroir, il aperçut un vaisseau... Il se hâta d'élever
encore le signal de détresse qu'il avait mis le jour même de son arrivée
au haut d'une perche, dans l'endroit le plus apparent du rivage. Les
matelots et les sauvages eux-mêmes firent des feux qui, une fois la nuit
venue, avertirent enfin le vaisseau, qui cingla vers l'île, et vint
délivrer Barras et son détachement d'un exil qu'ils commençaient à
trouver insupportable. Le vaisseau appartenait à la flotte ou l'escadre
de M. de Suffren, et allait le rejoindre dans les mers où il croisait,
principalement devant Pondichéry. Un seul homme ne voulut pas quitter
l'île lorsqu'on partit; et craignant qu'on ne le contraignît au départ,
il s'enfuit dans les bois, où il devenait impossible de l'aller
chercher. C'était un matelot du vaisseau de Barras; il avait à peine
vingt-cinq ans, et paraissait fort intelligent. Qui sait quel sort il a
eu? Peut-être est-il devenu le roi de cette île inconnue?... Les
insulaires en paraissaient doux et bons, il ne risquait donc aucunement
sa vie; Barras le recommanda au chef, qui les combla de prévenances et
de présents, tels à la vérité qu'il les pouvait faire, mais qui avaient
un grand prix pour des hommes depuis longtemps en mer: c'étaient des
fruits, de l'eau fraîche, des animaux de leur chasse, et tout ce que
leur île produisait... En quittant ce lieu de repos, Barras alla à
Pondichéry, où son régiment l'attendait, et après la reddition de cette
ville, il servit sous M. de Suffren, et alla au cap de Bonne-Espérance,
où il se conduisit de manière à mériter le grade de capitaine à
vingt-deux ans. De retour en France, maître d'une grande fortune, d'une
grande et noble naissance, il se livra à tous les excès que la jeune
noblesse tenait alors à honneur de porter au comble. Au moment de la
révolution, il fut un des plus enragés démagogues. Député du Var à la
Convention, non-seulement il vota la mort de Louis XVI, mais de plus il
s'opposa à l'appel au peuple, qui seul pouvait sauver le Roi[64]. En
1792, juré à la Haute-Cour d'Orléans, il prononça sur le malheureux
Dubry, et dans le midi de la France il commit tant d'horreurs, qu'il ne
fut jamais cité que _comme le meilleur patriote_ par les sociétés
populaires de la Provence[65] et du Comtat.

[Note 64: Coupable entre les coupables, en raison de son nom et de sa
naissance, Barras ne devait pas être amnistié par Louis XVIII; mais
celui-ci, dans son égoïsme, ne songeait plus à son frère, et ne pensait
qu'à lui seul.]

[Note 65: Il écrivait de Toulon à la Convention: «Tout ce qui est
étranger est fait prisonnier; tout ce qui est Français EST FUSILLÉ. La
justice de la nation s'exerce journellement.»]

Voilà ce qu'il ne racontait pas dans les soirées de Grosbois; mais ce
même soir où il parlait des temps passés, et racontait son naufrage,
madame de Château-Regnault lui dit que probablement, sans son courage et
sa fermeté, il était perdu lui et les siens.

--Je le crois aussi, répondit Barras. J'ai toujours eu pour règle de
conduite de poursuivre ce que je veux faire avec une persévérance et une
volonté fermes; c'est ainsi que ma fermeté m'a sauvé de Robespierre.

Chacun se récria: on l'avait toujours cru à l'abri de tout péril pendant
93.

--Lorsque je revins à Paris, après les affaires de Toulon, où j'avais vu
tant d'infamies, que j'avais été obligé d'arrêter moi-même le général
Brunet au milieu de son armée[66], à Nice, et que j'écrivais à la
Convention que je n'avais trouvé d'honnêtes gens dans Toulon que les
galériens; eh bien! cette même fermeté que j'avais montrée à vingt ans
sur des écueils, au milieu de la mer, je l'eus encore à trente ans, au
milieu d'une armée dont je faisais le chef prisonnier. De retour à
Paris, je me trouvai en face de l'homme qui voulait nos têtes pour que
la sienne portât la couronne..... Sainte liberté! Robespierre notre roi!
Robespierre notre maître!... Cette pensée troublait mon sommeil... Je ne
cachai pas l'horreur qu'elle éveillait en moi... Robespierre le sut; le
lâche voulut se venger de moi comme de Danton... Mais s'il avait des
créatures évoquées par la peur, j'avais des amis, moi; je fus averti, et
m'en allant droit à Robespierre, je lui dis en le fixant d'un oeil qui
devait lui confirmer mes paroles:

[Note 66: Il accusait le général Brunet d'avoir livré Toulon aux
Anglais. C'est alors que Bonaparte dirigea le siége pour le reprendre,
et que Barras le connut et le prit en amitié, et non pas par madame de
Beauharnais.]

--Robespierre, on m'a dit que tu voulais me faire arrêter. Je ne veux
pas de la prison; elle n'est que pour les criminels, et je suis bon
patriote. Souviens-toi que si une seule tentative est faite sur moi, je
repousse la force par la force. Tu n'ignores pas, j'espère, que j'ai des
amis. Si tu ne le sais pas, informe-toi de leur nombre, tu verras qu'il
est grand.

Robespierre ne pouvait pas pâlir; mais sa bouche se resserra, et son
regard de chacal se dirigea sur le mien, comme pour me dire d'être
tranquille... Mais que m'importait son silence!... Je ne demandais
d'assurance pour ma tranquillité qu'à moi seul... et en effet,
Robespierre ne s'adressa jamais à moi... et nous fûmes en paix,
quoiqu'il sût que je le haïssais.

En écoutant cet homme qui parlait ainsi d'un accent convaincant, car sa
voix était ferme et résolue et sa volonté se traduisait dans chacun de
ses mouvements... Eh bien! c'était pourtant presque la même époque, et
l'an VII et l'an VIII étaient bien près de l'an III et de l'an II...
Mais le feu de cette âme était éteint; et, lorsque Sieyès entra au
Directoire et qu'il écrasa Barras du poids de son insolent
_dictatoriat_, Barras ne sut que plier, pour ne pas quitter une place
pour lui plus ravissante cent fois que les plus belles espérances;
Sieyès[67] le gagna et entra au Luxembourg. Ce fut alors que Barras,
prévoyant une révolution, la voulut encore à son profit. Il traita,
dit-on, avec Louis XVIII pour la rentrée des Bourbons, aimant mieux l'un
d'eux pour maître que l'abbé Sieyès, et cela, je le conçois... Ce fut le
duc de Fleury[68] qui porta les propositions du Roi à David Monnier...
C'était un coup de parti pour les loyalistes de trouver un directeur
pour eux. S'il échoue, disait le duc de Fleury, nous dirons: Cela n'a
rien d'étonnant; un Paria a voulu toucher à l'Arche sainte, il a été
foudroyé... S'il réussit, c'est parce qu'il était un des nôtres qu'il a
réussi, dirons-nous également... De toutes manières, c'est convenable.
La version qui alors courut, et qui depuis a pris une créance qui est
actuellement une vérité, fut que David Monnier servit d'agent
intermédiaire entre les princes et Barras. Il y eut plus que des
paroles, et des lettres furent écrites. Barras avait peur que le Roi ne
lui pardonnât pas sa conduite, et ses craintes étaient en proportion de
ce que sa conscience avait à se reprocher... Mais des promesses furent
faites, et Barras s'engagea selon cette version qui paraît positive à
rétablir la monarchie en France; on prétend[69] que Barras ignorait que
Monnier sollicitait pour lui: je ne le crois pas... Cette version dit
ensuite que Barras travailla à l'amener les Bourbons en France... Ils
avaient un parti assez fort à cette époque, et le club de Clichy
travaillait avec ardeur... Déjà les partis avaient même une couleur, un
signe de reconnaissance. Les jeunes gens royalistes portaient une
redingote grise, et les cheveux poudrés et relevés par derrière pour
rappeler la terreur et les cheveux coupés... Les jeunes gens de la
république avaient des redingotes bleues et les cheveux _à la Titus_...
Des rencontres meurtrières avaient eu lieu, et un jeune homme à la
redingote grise fut jeté dans le grand bassin des Tuileries et
entièrement noyé... ses misérables meurtriers ne quittèrent le bassin
que lorsqu'il ne respira plus... Malgré le nombre dominant du parti
républicain, Barras espérait encore à la fin de l'an VII: l'expérience
avait prouvé, depuis 92, que le nombre ne fait pas la force. Barras,
ennuyé de lutter contre toute l'Europe, allait enfin lui offrir un motif
de paix et d'union, lorsque tout à coup l'arrivée de Bonaparte est
annoncée. Il est débarqué à Cannes... il va bientôt être à Paris.
Lucien, qui depuis une année lui avait préparé les voies et travaillait
pour lui dans le Conseil des Cinq-Cents, Lucien, que Barras ne
considérait que comme un jeune homme fougueux, le joua complètement. Le
29 vendémiaire an VIII, c'est-à-dire dix-neuf jours avant le 18
brumaire, Barras était encore à croire que son plan réussirait, et
pourtant Bonaparte était ici. Mais obligé de feindre, parce qu'il était
entouré d'hommes envieux et jaloux de sa gloire, comme Bernadotte,
Bonaparte devait travailler en conséquence de son péril... Quant à ce
que la version dit de la confidence que Barras fit au général Bonaparte
de ses projets, c'est complètement faux, comme de la force armée qu'il
aurait mise à sa disposition pour faire une révolution. Pour dire une
pareille absurdité, il faut même n'avoir entendu aucune des personnes
qui vivent encore et ont été témoins du 18 brumaire, n'avoir lu aucun
des livres qui parlent de cette époque; on sait comment Bonaparte a fait
le 18 brumaire. Il l'a fait à lui seul[70], à l'aide de la haine qu'on
avait pour le Directoire, et peut-être bien aussi de cette sottise
paresseuse des Directeurs, dont à la vérité deux étaient déjà gagnés,
Sieyès, le plus important de tous, et Royer-Ducos. Tandis que le 18 et
le 19 brumaire ils étaient prisonniers dans leur propre palais, et même
au secret, une femme, un ange toujours fidèle au malheur, madame
Tallien, pénétra par séduction ou par effort jusqu'au lieu où le faible
Barras délibérait sous les verrous que Moreau avait tirés sur lui avec
son épée...

[Note 67: Révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799). Sieyès, qui
avait un grand parti, entra au Directoire, où resta Barras, tandis que
des hommes vertueux, tels que Laréveillère-Lépaux, Merlin de Douai,
etc., en étaient bannis.]

[Note 68: Premier mari de madame de Montrond, mademoiselle de Coigny,
fille du marquis de Coigny.]

[Note 69: Cette version dit que Barras aurait _sûreté_ et _indemnité_:
_sûreté_, par l'oubli du Roi en reconnaissance de ses démarches;
_indemnité_, en recevant _douze millions_, somme à laquelle il évaluait
son séjour de deux années au Directoire. Cet aveu est, selon moi, le
plus affreux témoignage de la turpitude des directeurs: car, avouer
qu'ils coûtaient six millions par an à la République, c'est dire qu'ils
en coûtaient douze. C'est donc soixante millions par année que nous
coûtait cette troupe de singes jouant la royauté! C'est payer bien cher
un esclavage dur et humiliant.]

[Note 70: Le neuvième régiment de dragons, alors en garnison à Paris, et
commandé par Sébastiani, fut d'un grand secours à Napoléon. Le général
Lefebvre fit le reste avec Moreau, qui servit de geôlier aux directeurs
et à Barras lui-même. Nous sommes trop près du 18 brumaire pour mentir à
cet égard.]

--Eh bien! lui dit-elle, que fais-tu?... Bonaparte est vainqueur, et le
peuple, qui t'adorait quand tu pouvais lui donner des fêtes, crie ce
matin pour avoir ta tête, et Bonaparte te protége encore contre lui...
Que veux-tu faire?... Après avoir perdu ton pouvoir, prends au moins
soin de ta gloire.

Barras haussa les épaules:

--Et que ferais-je? sinon de demeurer en paix et de demander à Bonaparte
de me laisser vivre tranquille à Paris. J'irai à l'Opéra, ne me mêlerai
d'aucune affaire politique; je verrai mes amis et attendrai ainsi mon
dernier jour. J'ai bien réfléchi depuis quelques heures, et ma
détermination est positivement arrêtée.

Madame Tallien eut un moment la pensée de dire à cet homme qu'il n'avait
au coeur aucune élévation, et puis elle se contint.--Il était doublement
malheureux; il succombait sans gloire, et il éprouvait une infortune
pour laquelle on n'a pas de pitié.

Barras écrivit, le jour même, une lettre au Corps législatif; elle est
dans le _Moniteur_, et tous les journaux du temps la répétèrent. Je ne
la transcris donc pas ici; je dirai seulement que cette oeuvre est
celle d'un homme sans aucune grandeur d'âme. Cette profession de foi
pour la liberté, quand il conspirait quelques jours avant pour ramener
en France un ordre de choses qu'à cette époque on appelait _despotisme_,
ces basses flatteries pour Bonaparte, lorsque la veille, en parlant de
lui, il prétendait qu'il les avait _tous mis dedans_, et se servant, en
parlant de lui, d'une épithète ordurière..., toute cette conduite est
misérable. Napoléon lui fit dire de se retirer à Grosbois, et dès le
soir même il y fut conduit, escorté par un détachement de cavalerie.
Après sa retraite, il fut accusé tout à la fois d'avoir favorisé les
révolutionnaires, voulu ramener les Bourbons, et enfin d'avoir voulu
régner lui-même.--Je croirais assez cette dernière version; elle repose
sur la connaissance qu'on a du coeur humain: comment croire qu'un homme
_qui possède_, comme Barras, la puissance presque entière, et qui n'a
qu'un pas à faire pour l'avoir entière, en fera beaucoup, risquera sa
tête pour la donner à un autre. Je crois aux négociations, parce que
Barras a voulu se réserver un moyen de salut, dans ces jours d'orage où
rien n'était certain. Mais voilà tout.

Après que la révolution du 18 brumaire fut consommée, Bonaparte fit
offrir à Barras une ambassade aux États-Unis ou en Allemagne (Vienne
excepté), ou de voyager dans le midi de l'Europe, ou de le suivre à
l'armée d'Italie. Il refusa les propositions qui lui furent faites par
M. de Talleyrand. Cette obstination de demeurer inactif, lorsque le
premier Consul connaissait ses intentions personnelles ou royalistes, le
fit exiler à quarante lieues de Paris. Il alla à Bruxelles, où, pendant
plusieurs années, il tint une maison presque princière[71].--En 1805, il
sollicita la faveur de rentrer en France, et Napoléon, alors si
puissant, n'abaissa pas son regard sur un homme aussi peu redoutable;
mais nul n'est petit quand il se venge: la vipère qui rampe peut tuer le
plus noble animal.--Barras, de retour en France, conspira encore, et les
preuves de cette conspiration furent tellement positives, qu'il fut
exilé à Rome.--Revenu à Paris en 1814, il devint l'ennemi mortel de
celui qu'il devait regarder comme son bienfaiteur, car Bonaparte pouvait
le perdre au 18 brumaire, en publiant ses relations avec les princes.

[Note 71: Il avait acheté un château qui avait appartenu au prince
Charles, et s'y était entouré d'un domestique nombreux et d'une petite
cour.]

Jamais Barras ne fut le _bienfaiteur_ de Napoléon; ce fut au contraire
Bonaparte qui, au 13 vendémiaire, sauva Barras et la Convention; ce fut
Barras qui, plus tard, en reçut d'immenses services, lorsque, directeur
de cette même république, il la couvrait de gloire en Italie et sur les
bords du Nil. Personne, d'ailleurs, ne fait la fortune d'un homme
providentiel comme Napoléon. Son génie sort de lui-même, de son vaste
cerveau, et communique la vie à ces plans qu'il formait et qu'il
exécutait avec la rapidité de la magie.--Napoléon est LUI; nul autre ne
tient, même de loin, à sa grandeur: c'est un homme comme Charlemagne.

Lorsque Barras revint à Paris après la Restauration, il alla loger à
Chaillot. Sa carrière politique était terminée, et il ne voulait même
pas prêter à des soupçons. Son salon, toujours ouvert à des amis qu'au
reste il avait su garder, ne l'était plus à la foule. Sa maison était
bonne, mais il recevait peu de monde, et l'un de ceux admis chez Barras
me disait qu'ils n'étaient jamais plus de douze personnes à table chez
lui. Il mourut le 29 janvier 1829, et la mort de cet homme qui avait
tant marqué dans notre Révolution aurait été inaperçue si les ministres
de Charles X, toujours maladroits dans ce qu'ils tentaient comme coup de
force, n'eussent renouvelé la scandaleuse histoire des papiers de
Cambacérès: les scellés furent brisés et les papiers enlevés. Mais cette
fois la chose fut moins paisible que lors de celle de Cambacérès... Un
procès en fut le résultat, et le Gouvernement a eu la honte de voir
infirmer la décision des premiers juges, qui avaient eu la bassesse, on
peut dire ce mot, d'autoriser le bris des scellés pour recouvrer des
registres de État. On devait s'en rapporter à Napoléon pour avoir fait
rendre à Barras ce qui revenait au Gouvernement... Cette manière de
faire entendre que la Restauration mettait de l'ordre dans les affaires
de l'État jusque-là abandonnées à elles-mêmes, avait vraiment un côté
comique dont il fallait rire.

En 1816, je crois, il a paru deux volumes intitulés: _Amours et
Aventures du vicomte de Barras_.

C'est une compilation de mauvaises et licencieuses anecdotes, mais, du
reste, où l'on ne trouve pas un mot des événements importants auxquels
se rattache le nom de Barras... Il n'est pas un grand homme, mais son
nom se trouvera souvent dans les pages de l'histoire de notre
Révolution; et lorsque le temps, ce maître de toutes choses, aura appris
à le juger, on dira qu'il ne méritait ni les gémonies ni l'apothéose.



SALON

DE

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.


Une des choses les plus étranges de notre Révolution, c'est qu'après ce
qu'on vient de lire, après les horreurs qui se commirent encore
longtemps après le 9 thermidor, le régime du comité de Salut public et
de la Convention aurait duré peut-être bien longtemps, si la division ne
s'était pas mise entre ces mêmes gens, qui étaient, après tout, des
hommes, bien qu'ils ne parussent que des bêtes, que des bêtes féroces,
et les faiblesses de notre nature furent ce qui nous sauva dans eux.

Aucun de ceux qui formaient les Comités n'était supérieur; ils avaient
compris seulement que la machine de terreur une fois montée, cela seul
suffisait pour faire aller toute la France dans la route tracée par ces
hommes mêmes qui ne voulaient d'ailleurs que détruire, et ne demandaient
que le silence et l'obéissance. Trois moyens furent exploités par les
Comités pour dominer la foule: la disette, et même la famine;
l'abondance du papier-monnaie, ou plutôt la rareté de l'argent; et enfin
l'enthousiasme qu'excitaient les victoires et l'admirable conduite de
l'armée: avec les assignats, on payait le peuple quand il devenait trop
remuant, et il ne regardait pas si ce qu'on lui donnait était ou non du
papier; avec ce mandat, il allait boire et rire: avec la famine, on lui
faisait peur: avec la gloire, on l'excitait, et il partait joyeux,
lorsqu'après un mouvement pour résister à la réquisition, le comité de
Salut public faisait publier une grande victoire; et même, arrivé à
l'armée, en voyant ses camarades sans pain, sans argent, sans souliers,
le nouveau soldat ne murmurait pas et marchait toujours, même après
avoir entendu l'ordre du jour lu par le sergent de Raffet[72].

[Note 72: Charmante lithographie par Raffet, représentant un groupe de
soldats autour d'un vieux sergent. La plupart ont des sabots et des
souliers percés... ils viennent de faire une représentation au vieux
sergent; car Raffet lui fait répondre au bas de la gravure: «Le
représentant a dit comme ça qu'avec du pain et du fer, on pouvait aller
en Chine... il n'a pas parlé de chaussure...» On aperçoit dans le fond
les représentants avec leurs chapeaux à plumes, qui suivaient toujours
l'armée.]

Robespierre lui-même n'avait aucune supériorité sur ses collègues;
seulement il eut le talent de les dominer et de prendre l'initiative...
J'ai connu particulièrement à Arras des personnes qui l'avaient connu
dans son enfance, et me disaient de lui qu'il était surtout irrité de
son infériorité envers les autres; sa figure était ignoble; son teint
pâle, ses veines d'une couleur verdâtre, son regard de _chat-pard_, lui
donnaient un aspect repoussant. On voulait quelquefois trouver de
l'esprit dans son sourire, mais ses lèvres fines et blanches ne
donnaient que l'expression méchamment sardonique d'une sensation ou
envieuse ou moqueuse. Il était ensuite très-superficiel dans ce qu'il
savait, et toute sa science se bornait à quelques idées attrapées dans
ses lectures; du reste, profondément ambitieux et hypocrite...

Le règne de la Terreur fut surtout celui du despotisme absolu; ceux qui
parlent de ce bienheureux temps et le rappellent de leurs voeux, au nom
de la République et de la liberté, ne savent guère ce qu'ils veulent,
les pauvres simples!... non-seulement le système du régime de la
Terreur est fondé sur le despotisme, mais ce même despotisme l'est
lui-même sur l'avilissement des hommes. Quoi de plus abject, en effet,
que l'état de crainte et d'abrutissement où nous étions réduits, devant
ces prisons et ces échafauds de 93? Ce silence et ce calme avec lesquels
on recevait la mort n'étaient, après tout, que de l'engourdissement;
seulement ils habillaient de vieilles figures avec de nouveaux
vêtements, mais les personnages étaient les mêmes, rien n'était changé
dans le fond, la forme seule avait une apparence différente. Voyez
combien les Comités craignaient la liberté de la presse; elle leur était
plus redoutable qu'au système féodal même: aussi était-elle extrêmement
limitée. Pourquoi craignaient-ils, s'ils avaient eu une conscience
calme, et que même leurs fautes fussent le produit de leurs croyances?

Tout fut détruit; on ne voyait plus une _seule voiture_ dans tout Paris;
plus de livrée, même la plus simple; tout ce qui possédait encore
quelque chose s'absentait de Paris. C'est pour le coup qu'on pouvait
trouver une application pour ces vers.

  Nous quittons nos cités, nous fuyons aux montagnes,
  Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux.

À peine le jour baissait-il, que chacun se renfermait dans sa maison,
tremblant d'en être arraché pendant la nuit, et d'avoir son sommeil
troublé par une troupe de bandits qui vous en arrachait avec violence
pour vous jeter dans un cachot d'où l'on ne sortait presque toujours que
pour aller à la mort, sans savoir même quel était le crime pour lequel
on mourait: car souvent ce crime était d'avoir envoyé un secours à un
père, à une mère mourant de faim dans l'exil!... Et ces misérables
osaient encore parler le langage de la douce familiarité... _Une
fraternité_ était COMMANDÉE par eux!..... fraternité de sang! fraternité
de Caïn, qui n'était scellée que par le meurtre et le pillage... Les
démagogues étaient attaqués d'une sorte de folie cruelle qui devait être
un sujet d'étude bien curieux pour ceux qui observaient nos malheurs
d'un lieu où ils avaient sécurité. La folie la plus étrange,
l'aberration stupide, avaient remplacé les lois, la morale, l'ordre et
la paix dans l'intérieur des familles... La morale!... croira-t-on un
jour à venir qu'une récompense de cinq cents francs était adjugée à la
jeune _fille qui, sans être mariée, donnait des défenseurs à la
patrie_?... Ainsi la bâtardise, la légitimité, avaient, non pas les
mêmes droits, mais se voyaient placées en sens inverse de tout ce qui
est prescrit même dans les peuplades sauvages. Ici l'immoralité, le
vice, obtenaient une récompense... Le mot affreux mis sur les assignats:
«_Le tiers au dénonciateur!_» peut aller de pair avec cette odieuse
récompense...

Dans les rues de Paris, toujours si populeuses, si remplies de cette
foule empressée, affairée, qui va, vient, circule, cause, rit ou pleure,
en allant toujours, on ne voyait plus que des gens mal vêtus, marchant
d'un pas craintif, redoutant tous les regards, même celui d'un ami... On
n'entendait d'autre bruit que celui des crieurs publics hurlant les
décrets de la Convention et la liste des morts de la journée.

À notre élégance native, à ce soin scrupuleux de la personne, qui est
chez tout Français un besoin impérieux, avait succédé, pour les hommes,
le vêtement du bagne; pour les femmes, celui des habitantes de la halle
et des faubourgs... Le nom des rues était également travesti dans toute
cette longue et terrible saturnale; celui qui arrivait d'un pays
lointain, et avait à remettre une lettre rue Richelieu, devait savoir,
avant de se mettre en course pour la chercher, qu'elle s'appelait _rue
de la Loi_: car, la demander sous son ancien nom suffisait pour le faire
arrêter et le mettre _en suspicion_.

Les hommes, les femmes, avaient changé leurs noms contre les plus
absurdes, et cela avec la plus complète ignorance[73]. _Brutus_,
_César_, étaient confondus par eux, et souvent on en a vu qui, pour
avoir un nom ressemblant aux autres, s'appelaient indifféremment
_Tarquin_ ou _Sylla_!...

[Note 73: Ma mère logea en revenant à Paris, après Robespierre, dans une
maison de la _rue de la Loi_, pour parler le langage du temps, dont le
portier avait un enfant dont les noms _patriotiques_ étaient
Marat-Just-Nation... C'était Saint-Just qui était son parrain,
c'est-à-dire le témoin à la mairie...]

Les spectacles étaient devenus des lieux infâmes où bien souvent une
mère ne pouvait y conduire sa fille... Et puis quelle distraction
trouver dans des pièces révolutionnaires où quelquefois l'instrument du
supplice qui décimait la France était sur la scène, au mépris de tout
sentiment humain. Avant le lever du rideau, on chantait _la
Marseillaise_ en choeur, le dernier couplet à genoux..., et l'on a
vu..., oui, cela s'est vu en France, dans ce pays si connu par son
urbanité et sa douceur de relations, on a vu pour intermède, dans
plusieurs spectacles, un acteur venir lire la liste des victimes de la
journée!... Et à la suite de cette infamie, il chantait une chanson dont
le refrain était à chaque couplet:

  Ils ont fait une oraison,
  Ma guainguerainguon,
  À sainte Guillotinette,
  Ma guinguerainguette.

Et lorsque les spectacles étaient _gratis_, on voyait sur une grande
affiche et en énormes caractères:

  DE PAR ET POUR LE PEUPLE SOUVERAIN!

--Pauvre peuple!...

La mort elle-même, la mort naturelle même n'était ni suivie, ni précédée
d'aucune de ces cérémonies que les sauvages eux-mêmes accordent aux
leurs... Les cloches étaient proscrites... les prêtres persécutés et en
fuite..., et le corps de celui ou de celle que vous aimiez était porté
en terre par deux malheureux qui n'étaient accompagnés d'aucuns parents
ni d'aucun signe de douleur..., et pourquoi! pourquoi les larmes d'une
fille ou d'une mère, celles d'un fils, offusquaient-elles ces hommes de
sang?

Plus d'écoles, plus de colléges, plus de pensions!... Tout se réduisait
à des écoles presque primaires, où la mère de famille redoutait souvent
d'envoyer son enfant.

Plus de joie, plus de ces rires heureux qui faisaient souvent
reconnaître un Français à son hilarité bruyante. M. Galley, homme fort
spirituel des environs de Douay, où il avait une fort jolie terre, dans
laquelle il faisait un grand bien, fut envoyé à la mort pour avoir dit
en plaisantant que Rousseau et Voltaire y auraient passé, l'un pour
avoir dit que c'était payer trop cher une révolution que de l'acheter
une goutte de sang..., l'autre, que le pire des mauvais gouvernements
était celui de la canaille....

La mort était devenue notre souveraine...; elle était donnée à tout ce
que l'homme peut faire..., pour les vices comme pour les vertus, pour un
malheur comme pour un succès. Ainsi, mort pour le général qui battait
l'ennemi, mort pour celui qui était battu....; mort à celui qui
pleurait...., mort à celui qui riait!...

Ceux qui veulent justifier cette époque fatale disent que jamais il n'y
eut moins de crimes privés à punir, ni moins de libertinage dans
Paris... Je le crois sans peine... Mais il y a à cette vertu forcée une
raison naturelle et que la force des choses elle-même a du produire...
Lorsque le sang coule à flots sur les places publiques, lorsque les
bandits du bagne sont salariés pour venir égorger en un jour, dans des
prisons, plus de victimes qu'ils n'en auraient frappé dans une année au
coin d'un bois, il n'est pas nécessaire qu'ils fassent dans l'ombre leur
métier d'assassin..., puisqu'ils le peuvent au grand jour avec
impunité... Les choses avaient changé de noms, voilà tout.... Et puis le
vol était moins fréquent, par une raison tout aussi simple...: le
peuple était continuellement payé avec cette profusion d'assignats qu'on
lui jetait à poignées pour lui faire faire ou pour arrêter une
insurrection... Un jour Danton dit à Pache, alors maire de Paris:

--J'ai besoin pour demain d'une insurrection.

--Je n'ai pas d'argent.

--Tiens, voilà trois cent mille francs...

Et l'insurrection fut très-bien faite. Cette fois, ce furent les femmes
qui en furent chargées, et elles s'en acquittèrent si bien, que depuis
ce fut toujours à elles qu'on s'adressa!...

Les moeurs étaient plus pures, dira-t-on. C'est vrai; mais comment en
eût-il été autrement? comment un coeur glacé par l'effroi pouvait-il
battre pour l'amour? comment une tête qui pouvait tomber sous la hache
le lendemain pouvait-elle sourire à un bonheur, quel qu'il fût? Il n'y
avait plus d'avenir!... il n'y avait qu'un affreux présent[74]...

  .....Nul mets n'excitait leur envie,
  Ni loups, ni renards n'épiaient
  La douce et l'innocente proie.
  Les tourterelles se fuyaient:
  Plus d'amour... partant, plus de joie.

[Note 74: Et souvent encore des relations intimes se formaient dans ces
lieux où gémissaient des milliers de victimes!... Des mariages, des
liens, se décidèrent dans ces habitacles pareils à ceux du Dante... sauf
la mort!... disaient les malheureux.]

Tout à coup ce rideau, ce crêpe noir et sanglant qui enveloppait notre
vie, se lève!... Tout est changé!... et pourtant un seul jour s'est
écoulé... C'est que ce jour est le 9 thermidor!...

Aussitôt que la tête de Robespierre eut roulé sur le même échafaud que
lui et les siens avaient fait élever, la France respira comme délivrée
du plus horrible martyre... Les monstres eux-mêmes qui avaient partagé
ses fureurs demeurèrent quelques jours aussi bons que les autres hommes.
La joie revint.--On entendit chanter les ouvriers: on revit enfin cette
gaîté française, que rien n'imite et dont rien ne console.

Mais ce changement fut aussi un texte pour l'observation, et un texte
curieux. Il semblait que toutes les digues étaient rompues: on courut
aux plaisirs de tous genres dont Paris est toujours rempli avec une
avidité folle. Les femmes, qui avaient été si héroïques dans les années
de terreur qui venaient de s'écouler, furent les premières à oublier le
péril passé pour se jeter dans l'excès de la dissipation. On voulut
jouir en proportion de ce qu'on avait perdu; et, pendant plusieurs mois,
ce fut une licence complète dans cette société informe qui voulait
renaître, mais qui repoussait ses anciennes entraves pour ne reprendre
que ses plaisirs.

L'argent n'avait pas été détruit: seulement il avait été enfoui par
crainte. Bientôt il reparut pour satisfaire au luxe, à la toilette des
femmes, à leurs ameublements. Ce fut alors que les modes grecques
devinrent une fureur; les vêtements, les meubles, tout fut grec; tout,
jusqu'au langage. Nous fûmes transportés dans l'Attique, et souvent chez
Phryné ou Aspasie. Ce fut à cette époque que Berchoux fit cette
charmante pièce de vers sur les Grecs et les Romains, où il se moque
avec tant de grâce de cette rage vraiment comique de ne parler que la
langue d'Euripide et celle de Cicéron, dit-il plaisamment en racontant
comment on le fouettait pour apprendre son rudiment:

  La langue des Césars faisait tout mon supplice;
  Hélas! je préférais celle de ma nourrice!

Cette satire elle-même raconte notre caractère: nous rions de tout, nous
faisons des vers sur tout, des chansons sur tout. Le vaudeville
renaissait; nous chantions, nous dansions, et la famine montrait sa face
blême... On n'avait pas de pain, mais on riait... On commençait à se
réunir... C'était l'âme française qui revenait... Tout renaissait.

Un jour, on chanta un couplet dont l'auteur fut longtemps inconnu, et
qui était assez drôle pour déplaire à la Convention, ou plutôt au
Corps-Législatif: car, depuis le 13 vendémiaire et l'institution du
Directoire, la Convention, divisée en deux Conseils (les Anciens et les
Cinq-Cents), forma le Corps-Législatif.--Ce fut donc à lui que le
vaudeville, toujours moqueur, s'adressa.

LE CORPS-LÉGISLATIF AU PEUPLE.

AIR: _Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas._

  Sans cesse le sénat s'applique
  À te rendre content, joyeux.
  Il t'a donné la république;
  Que diable veux-tu donc de mieux?
  Chaque année en réjouissance
  Au Champ-de-Mars tu danseras;
  Mais pour la paix et l'abondance,
  Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas.

Voici un autre dans un esprit différent.

AIR: _Des Visitandines._

  Dans le jardin des Tuileries
  Est un chantier très-apparent,
  Où cinq cents bûches bien choisies
  Sont à vendre dans ce moment (bis).
  Le marchand dit à qui l'aborde:
  Cinq cents bûches pour un louis;
  Mais bien entendu, mes amis,
  Qu'on ne les livre qu'à la corde.

Mais, en revenant à la vie, la France prit une autre physionomie et
presque un autre caractère. L'argent, qui déjà, au moment de la
Révolution, commençait à montrer son orgueil sous la forme insolente des
gens de la haute finance, reprit son ascendant sous celle un peu moins
agréable des fournisseurs et des agioteurs. Le Perron du Palais-Royal,
rendez-vous des joueurs sur les mandats et sur tous les papiers-monnaies
qu'on aurait osé émettre, le Perron fut le lieu d'où sortirent une
quantité de fortunes que nous admirons et respectons presque autant
aujourd'hui que si elles venaient des Montmorency ou des La
Trémouille[75]. C'est là que le maître de piano de la Reine et de tout
ce qui était grand dans le monde élégant fit une fortune qui étonna
moins qu'un poëme vraiment de lui, dit-on, qu'il a fait en quarante-huit
ou soixante chants, sur je ne sais plus quel sujet, ni lui non plus, je
crois. La rapidité avec laquelle on s'enrichissait était fabuleuse. Vous
aviez un valet de chambre: il vous demandait son compte; et trois mois
après vous voyiez arriver chez vous le même valet de chambre, mais qui
venait dans un beau cabriolet, ayant de beaux chevaux, entretenant une
demoiselle de l'Opéra, et venant, malgré ou plutôt à cause de tout cela,
vous demander votre fille en mariage, si elle était riche et jolie. Ces
moeurs ne sont pas exagérées: elles sont la peinture de celles de la
société à cette époque.

[Note 75: Je ne me trompe guère, puisque le prince de Tarente a épousé
mademoiselle Saint-Didier.]

Mais où il fallait suivre le tragique changement burlesquement opéré de
notre société française, c'était dans les hôtels déserts, abandonnés par
leurs maîtres proscrits, et rachetés par ces mêmes fournisseurs, ces
riches d'un jour, qui croyaient prendre les manières du beau monde en se
mirant dans la même glace... Quelles scènes! quels détails précieux pour
un autre Molière, s'il y en avait eu un!... C'était un assemblage unique
de l'ancienne splendeur tout aristocratique de ces mêmes hôtels avec les
modes nouvelles toutes grecques et romaines. Il y avait un désaccord
complet qui frappait d'abord la malice de l'esprit, et puis ensuite
éveillait la sensibilité du coeur... On tressaillait souvent en écoutant
les paroles grossières, le ton inconvenant des nouveaux maîtres de ces
féodales demeures. Leur jargon _patoisé_, leurs _réminiscences
populacières_, tout chez eux inspirait d'abord la moquerie, et puis
ensuite la pitié et la colère, en songeant à l'exil des vrais maîtres de
ces maisons bien souvent profanées.

Les jeunes gens de cette époque étaient les plus désagréables du monde.
Présomptueux plus que la jeunesse ne l'est ordinairement; ignorants,
parce que depuis six ou sept ans l'éducation était interrompue; faisant
succéder la débauche et la licence à la galanterie; querelleurs, et même
plus qu'on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au
bivouac; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense
cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d'eux;
fats, impertinents, voilà le portrait des jeunes gens de l'époque du
Directoire. En guerre contre un autre parti qu'on appelait le club de
Clichy, et qui soutenait le parti royaliste, ils prirent un costume qui
devait différer de tous points avec celui des jeunes gens aristocrates:
un très-petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue,
un pantalon dont j'aurais pu faire une robe, de petites bottes à la
Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés; ajoutez à
cette toilette une petite canne en forme de massue, longue comme la
moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés
en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage, et
vous aurez une idée d'un incroyable de cette époque.

Les femmes, les _merveilleuses_, étaient tout aussi ridicules, si même
elles ne l'étaient plus encore. Coiffées à la _grecque_, habillées à la
_grecque_, mais à leur manière, elles suivaient les modes (à leur façon)
de l'an 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798,
la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien, et quelques autres femmes
seulement, suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en
observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des
formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement: les
cheveux furent coupés; les femmes se coiffèrent ainsi d'après madame
Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les
épaules, convenait merveilleusement à cette coiffure; mais, en revanche,
il y en avait qui, en vérité, n'offraient, comme encore aujourd'hui, que
des modèles de caricatures.

Les premières réunions qui eurent lieu furent presque toutes des sujets
de moquerie.--Les personnes _qui pouvaient_ recevoir ne l'osaient pas
encore. Ce furent donc les nouveaux enrichis qui commencèrent à rouvrir
cette délicieuse société française, modèle du bon goût en Europe... On
ne pouvait plus souper..., on dînait trop tard. On donna des _thés_; ces
thés, qui, par le luxe avec lequel ils étaient servis, pouvaient passer
pour des soupers, étaient plus ou moins ridicules, selon le degré de ce
même ridicule que pouvaient avoir ceux qui les donnaient. Madame
Hainguerlot fut une des premières _merveilleuses_ qui fût vraiment
élégante: sa maison était belle, bien arrangée; sa personne, pas trop
mal; son esprit, supérieur pour une personne comme elle, qui faisait son
entrée dans le monde à coups de sacs d'argent. Malgré cela, elle n'en
faisait pas moins de minauderies que si elle eût été la première
pairesse du royaume; ce qui, pour le dire en passant, était passablement
ridicule avec une immense taille et aucun charme dans la personne et
aucun droit pour minauder d'ailleurs.

On jouait des proverbes chez elle; on y faisait des lectures; on y
dansait; on y causait même!... Voilà qui est étonnant... Il est vrai que
M. de Boufflers l'avait prise sous sa protection; et un jour il
l'appela, lui, M. de Boufflers..., il l'appela une dixième muse!... Il
dut bien rire en rentrant chez lui; et, pour se consoler, il aura
rejeté, en se parlant à lui-même, le compliment sur la politesse innée
de sa nature.

M. de Trénis, le beau danseur, M. Laffitte, M. Dupaty, tous ceux qui
alors étaient des _notabilités_, allaient chez madame Hainguerlot...;
ils allaient aussi chez madame Hamelin, qui avait une charmante maison
rue Chauchat, meublée à la grecque, comme toutes les autres, mais avec
un très-bon goût. Là, du moins, on causait et on était bien; mais elle
vint plus tard que l'époque où nous sommes: alors elle était en Italie.

Ce fut en l'an III, comme chacun sait, que le Directoire fut institué,
et que, sous le nom de _directeurs_, nous eûmes cinq rois. Ce moment,
qui fut, selon beaucoup de gens d'un grand mérite, le temps de la vraie
république, fut, selon d'autres aussi, et je suis de ceux-là, le temps
peut-être le plus déplorable, comme devant inspirer de la pitié pour la
pauvre France tombée dans un état abject, après le paroxysme violent qui
l'avait mise à deux pas de sa perte. Cette époque directoriale fut celle
où tous les intérêts éveillés eurent la soif de se satisfaire, n'importe
à quel prix... Chacun voulait avoir, et nul ne possédait. Ruiné, privé
de revenus, soit en terres, soit en maisons, tout ce qui avait survécu à
l'époque terrible se trouvait manquant de tout, et voulant TOUT avoir.
Et pour se procurer les jouissances qui leur manquaient, ces affamés
employaient aussi tous les moyens. On voyait des gens fort connus, dont
les noms sont anciens et honorables, rentrer chez eux, les uns avec un
paquet d'échantillons de draps pour des marchés sous le bras, un autre,
avec un soulier de soldat dans une main, comme échantillon, pour une
_soumission_[76] de deux ou trois cents paires de souliers pour l'armée
d'Italie; un chapeau de mauvais feutre, ou de l'indigo dans sa poche; et
tout cela circulant dans ce Paris, redevenu populeux et vivant, au
milieu des palais abattus, des églises fermées... Des compagnies noires
démolissaient les châteaux; des maisons de jeu s'établissaient dans
presque toutes les maisons; des centaines de restaurateurs enseignaient
et vendaient la gourmandise à toute une ville... Et cependant, tandis
que tout se _recréait_ ainsi, les arts devenaient populaires, les
sciences marchaient à un état de perfection; mais la littérature et la
poésie sommeillaient, car je ne regarde pas Chénier et quelques autres
comme devant former à eux seuls un corps littéraire, quoiqu'ils aient
produit de belles choses.

[Note 76: On appelait ainsi un marché par lequel le Gouvernement vous
payait dans un an trois cent, ou six cent, ou huit cent mille paires de
souliers, à raison, par exemple, de six francs ou cent sous. On les
achetait _soi_ au prix de trois francs, et même cinquante sous, parce que
la semelle ne valait rien. Le soldat allait nu-pieds; mais les protégés
et les parents s'enrichissaient, et on criait: _Vive la République!_...

Robespierre avait dans sa maison de la rue Saint-Honoré un cordonnier
pour portier, et dont la femme _faisait le ménage_ du dictateur. Un jour
il dit à cette femme:

--Fais monter ton mari.

Le mari monte en tremblant.

--Que me veux-tu, citoyen?

Robespierre écrivait:

--Prends ce papier, lui dit-il, va au ministère de la Guerre, et fais ta
_soumission_ pour six cent mille paires de souliers.

Le cordonnier-_tire-cordon_ se mit à rire.

--Six cent mille paires de souliers!... Ah! ben, quand je vivrais comme
Mathusalem, je ne pourrais pas; y m'faut trois jours pour...

--Imbécille, dit Robespierre, tu les feras faire! crois-tu que je
veuille te les faire confectionner à toi-même!

L'homme alla où on l'envoyait. Il ne savait pas écrire; sa femme signa
pour lui. Il fit une grande fortune..., laissa là le _tiret_ et sa
forme, se lava les mains et se lança dans un certain monde. Il se fit
entrepreneur de bâtiments; mais soit que Robespierre eut déteint sur lui
par ses bienfaits, soit que sa nature fût mauvaise, cet homme était
cruel et se fit détester de ses ouvriers... Un jour (il y a de cela deux
ou trois ans), il faisait bâtir une maison sur le boulevard
Bonne-Nouvelle; les ouvriers lui ménagèrent une _bascule_[76-A]... Et il
mourut ainsi laissant plus de deux millions que lui avait fait gagner le
caprice d'un tigre.]

[Note 76-A: On appelle ainsi un échafaudage mal arrangé et très-élevé.
La planche, n'ayant pas d'appui, tomba, et l'entraîna avec elle. Les
maçons, lorsqu'ils n'aiment pas un maître, se vengent ainsi
quelquefois.]

Quant à la sûreté personnelle, elle était plus que douteuse: on volait à
main armée, _au nom du roi de France_, jusque dans les rues, et les
_chauffeurs_, qui torturaient dans les châteaux autour de Paris,
prétendaient sortir de la Vendée. On arrêtait, mais pas encore assez,
des faussaires passés maîtres dans l'art de la contrefaçon de votre nom.
Quant aux nouveaux enrichis, ils ne tuaient pas, à la vérité; mais
lorsque quelqu'un les gênait, ils savaient où trouver des assassins
inoccupés, et ils les employaient... VITRY en sait quelque chose!... Une
facilité de moeurs enfin digne de la Régence. Voilà quel était Paris
sous le Directoire.

Cinq hommes choisis par la colère à la suite de cette fameuse journée du
13 vendémiaire composèrent d'abord le Directoire: Carnot, Rewbell,
Letourneur[77], Barras et Laréveillère-Lépaux.

[Note 77: Ils étaient deux députés du même nom à la Convention: l'un,
celui dont je parle, pour la Manche; l'autre, dont le nom s'écrit
absolument de même, pour la Sarthe. Il y en avait un troisième du nom de
_Letourneux_, qui fut connu à la Convention par une pétition déposée à
la barre. Il fut ministre de l'Intérieur, et l'un des plus incapables
qui aient jamais occupé un ministère. C'est une chose curieuse que la
liste de ses bêtises et de ses méprises. C'est lui qui, allant au Jardin
des Plantes, voulut tout voir, et vit tout aussi, mais Dieu sait
comment... De retour au ministère, il raconta à sa manière pendant le
dîner, sa visite ministérielle: Avez-vous vu Lacépède? lui demanda
quelqu'un.--Non, répondit Letourneux, mais j'ai vu la girafe... Le
Letourneur qui fut directeur était, comme je l'ai dit, de la Manche (E.
L. F. Hen), député à la seconde assemblée, en 1792.]

Il faut leur rendre toute justice: les quinze premiers mois qui
suivirent leur élection firent voir une grande amélioration dans la
marche administrative de l'État; mais l'argent manquait toujours dans
les coffres. Des particuliers savaient bien en trouver pour satisfaire
leurs désirs de luxe ou d'ambition; mais le Gouvernement ne pouvait
obtenir de confiance, et par là pas d'argent. Il eut sans doute à
vaincre beaucoup de difficultés; mais je crois que ses partisans, parmi
lesquels on voit des personnes d'un haut mérite, comme madame de Staël,
les exagèrent peut-être un peu.

Carnot rassura les amis de la Révolution sur ce qu'on pouvait craindre:
il avait été du comité de Salut public; sa sévère probité républicaine
était un garant pour sa conduite de directeur.

Rewbell, député d'Alsace aux États-Généraux, fut constamment dans la
représentation nationale; il était ardent pour la Révolution, sans être
sanguinaire, et quoique conventionnel, il n'était pas un des forcenés de
la Montagne; il était avocat, et connaissait à fond toutes les questions
contentieuses; c'était un homme probe en conduite politique. S'il avait
été loin dans la route révolutionnaire, c'est qu'il croyait que c'était
le bien de la France. Il fut accusé souvent dans sa carrière
administrative de partager la terrible renommée de Schérer et de
Rapinat, son beau-frère; mais il s'en défendit toujours, et
victorieusement.

Letourneur, ancien député de la Manche à l'Assemblée législative, était
aussi un des élus à la formation du Directoire; c'était un homme ardent
aussi pour la cause _révolutionnaire_, mais non pas de ce mot traduit
par Robespierre et les siens par le mot _massacre_; il avait, au
contraire, toujours attaqué le terrorisme. Aussi Robespierre l'avait-il
fait nommer pour aller remplir une mission dans les Indes orientales. Il
refusa, et fit bien, parce que le 9 thermidor arriva. Il alla alors dans
le Midi pour y combattre le terrorisme, qui fut si ardent dans cette
partie de la France. Revenu à Paris, il fut du comité de Salut public,
mais après la mort de Robespierre, ce qui n'était plus aussi réprouvé.
Sa conduite fut toujours honorable et celle d'un vrai patriote; élu
membre du Directoire, il en fut aussi le président, et fut le premier
que le sort en éloigna: il en sortit l'année suivante (an V).

Laréveillère-Lépaux était originairement député d'Angers aux
États-Généraux (1790). Dès son entrée dans la carrière politique, il
fut un des plus violents meneurs; ses motions ont une couleur
insurrectionnelle vraiment étonnante pour un homme qui, plus tard,
voulut instituer une secte religieuse: elles portent toutes un cachet
tellement particulier de virulence et d'emportement, qu'on croit voir un
homme exerçant une vengeance contre un autre homme. Je voudrais
connaître la _vie entière_ de Laréveillère-Lépaux; je suis sûre qu'on y
trouverait une histoire telle qu'il l'a fallu pour exciter sa haine
contre tout ce qui était au-dessus de lui.

--Plus de princes! s'écriait-il à l'Assemblée Nationale;--pourquoi ce
nom?

Et le lendemain il faisait faire le rapport d'un décret proposé par
Ruhl, pour annoncer à l'Europe que la France viendrait au secours et
marcherait au secours de tout peuple qui voudrait recouvrer sa liberté;
jamais il ne fut un député plus parleur et, pour dire le mot, plus
bavard. Tous les jours il faisait une motion. Élu membre du Directoire
(an IV), et même président, il dut avoir une joie sans pareille; là il
pouvait, à son aise, faire des discours. Aussi ne chômait-on pas de
cette production essentiellement indigène de la terre des révolutions.
Laréveillère-Lépaux, l'un de nos cinq rois, avait très-peu de dignité:
c'était un homme petit, bossu, mal bossu même, et ne voulant pas
l'être, ce qui doublait sa bosse... Toute sa vie, il avait eu des idées
assez bizarres sur la religion catholique. Un ami, qui avait été élevé
avec lui, lui a entendu mille fois répéter dans son enfance que l'_état
de pape_ était le plus à envier, et il appuyait son opinion de mille
traits qu'il prenait dans l'histoire des Papes, lorsque plus tard il put
faire cette lecture. Mais lorsque enfin revêtu d'un titre, investi d'une
grande puissance, il comprit qu'il pouvait aussi, lui, exercer une
puissance spirituelle et temporelle à la fois, il n'hésita plus, et les
_théophilanthropes_ se promenèrent dans Paris... Folie stupide!...

La morale en est bien admirable, s'écrièrent quelques gens toujours à
genoux devant une chose, parce qu'elle est neuve, comme il est d'autres
gens tout aussi sots de ne trouver beau que tout ce qui est ancien.

Mais, en fait de belle morale, celle de l'Évangile

  Nous suffirait encor si vous le trouviez bon[78].

Que pouvons-nous chercher de plus que ce que nous avons en ce
genre?--Quoi qu'il en soit, toutes ces pasquinades de philanthropes
firent rire tout le nouveau Paris, qui commençait à se reformer assez
pour se moquer de pareilles choses. Mais si l'on commença par rire, on
finit par huer ces folies et les saltimbanques qui les faisaient.
Laréveillère-Lépaux pendant ce temps-là _parlait, parlait, parlait_; il
faisait dans la même semaine un discours au Champ-de-Mars pour le
premier vendémiaire, un autre à l'ambassadeur cisalpin, un autre pour
l'anniversaire de la fondation de la République... pour la cérémonie
funèbre de _Hoche_... pour la paix de Campo-Formio par le général
Bonaparte, un encore à l'Institut; un pour le 21 janvier, afin de
célébrer l'anniversaire de la fête du tyran[79]; et enfin un autre pour
la présentation des drapeaux napolitains que Championnet, je crois,
envoyait en hommage au Directoire. Il était possible d'avoir un
directeur plus beau que Laréveillère, mais plus bavard, je ne le crois
pas... Enfin il en vint à un point de _parlage_ tellement fort, qu'on
l'attaqua à la tribune des Conseils comme ayant perdu la confiance
publique pour avoir trop parlé. Bertrand (du Calvados) le lui reprocha à
la tribune; Boulay (de la Meurthe), l'un des beaux talents de la
Convention, le lui répéta et, de plus, blâma son fanatisme. Il vit alors
clairement qu'on ne voulait pas de lui. Il écrivit une belle lettre au
Directoire pour annoncer qu'il donnait sa démission: on l'accepta, et
Laréveillère s'en alla jouer au pape et à la chapelle tant que cela lui
convint, mais loin du lieu où siégeait[80] en effet le gouvernement de
l'État.

[Note 78: Vers de Berchoux... Satire contre les Grecs et les Romains
modernes et anciens.]

[Note 79: Une femme du peuple, entendant ce mot de TYRAN, demanda à
quelqu'un ce qu'il signifiait... On lui dit qu'un tyran, c'était un
roi...--Ah!... voyez-vous ça!... et on lui fait sa fête à ce roi...
Dame! c'est ben juste... On lui dit qu'au contraire on célébrait le jour
où il était mort, pour s'en réjouir...--Ah! oui, oui, j'entends... un
tyran, c'est comme qui dirait notre pauvre bon roi Louis XVI!...

Cette femme rappelle l'homme d'Athènes, qui ne savait pas pourquoi il
condamnait Aristide, si ce n'est qu'il s'ennuyait de l'entendre appeler
le Juste.]

[Note 80: Les philanthropes durèrent encore jusqu'au consulat. Alors
Napoléon étant à la tête des affaires, cette comédie tomba d'elle-même,
d'autant mieux qu'il ne les persécuta pas...--Ils seraient bien contents
d'avoir un seul martyr, disait-il... mais je m'en garderai bien...]

Barras s'est trouvé le dernier au bout de ma plume. C'était un homme
singulièrement placé au milieu de cette horde révolutionnaire, hurlant
et agissant comme elle; Barras était d'une haute et antique noblesse; il
avait donné de grandes preuves de bravoure; il avait de l'esprit, une
belle figure, une tournure faite pour dignement représenter là où le
sort l'avait transporté. Parmi ceux qui étaient ses collègues en
apparence, mais en réalité des instruments à sa volonté, Barras pouvait
paraître un homme supérieur, quoiqu'il ne le fût pas.

Entre eux tous, il était le seul qui pût recevoir, avoir un salon digne
du retour de la bonne compagnie, quoiqu'il ne l'eût pas toujours
fréquentée; mais il la connaissait et l'aimait. Laréveillère recevait
bien un jour de la décade, Rewbell aussi, ainsi que Letourneur; mais ces
réceptions étaient contraintes, on n'y _causait_ pas. On entrait dans
une de ces vastes salles du Luxembourg, on allait faire sa révérence,
quand on savait ce que c'était qu'une révérence, à la _citoyenne
directrice_; on s'approchait du _citoyen directeur_, qui vous demandait
comment se conduisait la section dans laquelle on demeurait. Et la
conversation continuait dans ce goût-là, à moins que le directeur n'eût
des choses graves à dire à quelqu'un. Les femmes étaient toutes plus
communes les unes que les autres dans cette foule; personne ne pouvait
_donc tenir un salon_, excepté pourtant trois des hommes qui ont tour à
tour siégé dans le fauteuil directorial, Barras, François de Neufchâteau
et Gohier.

Le vicomte de Barras était d'une noble et antique famille de
Provence[81]. Jeté dans la Révolution par son mécontentement contre les
hommes qui, à son niveau, voulaient le repousser loin d'eux comme ils
avaient fait de Mirabeau, il suivit le torrent tout en déplorant chaque
jour son malheur de s'y abandonner. Jeune et beau, noble et brave, il
quitta de bonne heure l'Europe pour se rendre à l'île de France auprès
de son oncle, qui en était gouverneur. Officier dans le régiment de
Pondichéry, il revint en France, où il trouva une grande fortune dont il
jouit avec excès. En 89, lorsque les États-Généraux furent convoqués, il
se présenta _d'abord_ à l'assemblée du tiers; son frère était à celle de
la noblesse. À dater de ce jour, la route qu'il suivit fut celle de la
plus violente démagogie. Nommé député du Var à la Convention, il vota la
mort du Roi, se mit contre la Gironde avec la Montagne, puis s'en alla à
l'armée de Toulon avec Fréron, Gasparin et Salicetti. C'est là qu'il
connut le général Bonaparte, et non pas, plus tard, par le moyen de
madame de Beauharnais; la preuve en est, d'ailleurs, dans le choix que
Barras fit de Bonaparte pour le suppléer, lorsqu'il fut nommé par la
Convention, le 13 vendémiaire, pour la défendre contre les sections;
Bonaparte ignorait ce jour-là encore l'existence de madame de
Beauharnais.

[Note 81: Paul-François-Jean-Nicolas, vicomte de Barras, né à Fohemboux,
en Provence, le 20 juin 1755. «_Noble comme les Barras, qui sont aussi
anciens que les rochers de Provence_,» disent les paysans de la
province. M. de Barras était en outre fort riche et fort beau. On ignore
s'il a laissé des enfants.]

Mais une fois parvenu au plus haut point du pouvoir, ayant enfin saisi
le sceptre, car son autorité était évidemment la dominante dans le
Luxembourg, Barras parut ne pouvoir en porter le fardeau. Ce pouvoir,
qu'il avait appelé, désiré, lui parut ce qu'il était, un poids
impossible à soulever pour sa main débile et devenue efféminée par les
plaisirs et cette vie inactive qu'il avait continuellement menée depuis
tant d'années. C'est alors qu'on prétend qu'il conspira pour les
Bourbons: cette version a eu beaucoup de crédit.

Un grand nombre de personnages marquants parurent tour à tour sur ce
trône éphémère, où chacun d'eux faisait une mystification dans laquelle
il remplissait un rôle. Plusieurs d'entre eux, je le répète, étaient
sociables dans la vie privée; mais une fois dans un grand salon doré, au
milieu de cinq cents personnes, ébloui du feu de mille bougies, le
directeur habile devant un grand procès, comme Merlin de Douay, devenait
un étudiant timide devant le grand monde. Moulins, brave homme,
consciencieux, ayant une bonne réputation militaire[82], était bien
placé au Directoire, parce qu'il fallait un homme qui pût se mêler, avec
connaissance de cause, des affaires militaires; mais, encore une fois,
tout cela ne suffisait pas pour avoir et tenir une maison.

[Note 82: Il avait commandé l'armée des Alpes, et avec succès, en l'an
IV.]

Pendant les cinq années d'existence qu'eut le Directoire, il y eut
plusieurs mutations, des exils, des proscriptions. Barthélemy et Carnot
furent _fructidorisés_. Laréveillère et Merlin de Douay donnèrent leur
démission, et d'autres furent chassés par le sort; et dans toute cette
nombreuse liste de noms, je n'en ai trouvé que quatre qui fussent
capables de présider un salon.

Lorsque le digne neveu de l'auteur du _Voyage d'Anacharsis_ fut proscrit
le 18 fructidor[83], François de Neufchâteau fut proposé pour remplacer
Barthélemy ou Carnot.... et fut en effet nommé à la place du dernier.

[Note 83: Le directeur Barthélemy (comte François Barthélemy) était
neveu de l'abbé Barthélemy, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis_.]

François de Neufchâteau était un homme qui, nécessairement, devait
produire des impressions différentes. Je suis convaincue qu'il est telle
personne qui, en lisant l'opinion que j'ai de lui, me trouvera
blâmable, tandis que d'autres, plus sévères que moi, peut-être
trouveront mon portrait flatté.

M. François (car, enfin, il faut nommer chacun par son nom, et cet homme
s'appelait François) était donc un homme ordinaire, selon les uns, et de
beaucoup d'esprit, selon les autres. Par _ces autres_, j'entends les
habitants d'une petite ville où l'_Almanach des Muses_ était le livre le
plus parfait, et le but de l'ambition des jeunes poëtes de la province;
aussi M. François, qui fut assez heureux ou malheureux pour être
accueilli à l'_Almanach des Muses_[84], y fit insérer des poésies
légères. Voltaire, qui répondait à tout le monde, lorsqu'on lui écrivait
des louanges bien enflées et bien exagérées, répondit à M. François
qu'il serait un jour le Tibulle, l'Anacréon de Neufchâteau; et cette
alliance, que présageait le grand poëte par ces paroles, détermina M.
François à joindre à son nom propre le nom de la ville où il avait été
élevé[85]...

[Note 84: Je sais bien qu'on peut objecter que l'_Almanach des Muses_
contient des poésies légères de Colardeau, de Dorat, de Marmontel, de La
Harpe... que Voltaire même y donnait des vers. Qu'est-ce que cela
prouve? ne voyons-nous pas chaque jour les noms de Lamartine, Hugo,
Dumas, M. de Vigny, M. de Rességuier, paraître dans des journaux, et de
mauvais journaux!]

[Note 85: Il était né à Sassay, petite ville de Lorraine; mais il fut
adopté par la ville de Neufchâteau. Il était né le 17 avril 1750.]

Il avait eu aussi le malheur d'être un enfant célèbre; à neuf ans, le
petit François fit des vers qu'on envoya aux grandes autorités, qui
répondirent que l'enfant serait un jour un grand homme... Il continua
donc. Devint-il un grand homme? je n'en sais rien: ce qui est certain,
c'est qu'il avait beaucoup d'ambition littéraire et politique, et qu'il
eut surtout une existence mystérieuse, une vie privée dont les
événements, s'ils étaient connus, feraient peut-être étrangement changer
l'opinion sur son compte. Je connais une victime de François de
Neufchâteau, dont le pardon généreux pour le mal et le tort qui lui
furent faits ne diminue pas la grandeur de l'offense... En voyant
François de Neufchâteau, on n'aurait pas jugé cet homme capable d'une
longue suite dans une volonté perfide; il souriait toujours, avait une
réponse gracieuse en vers presque pour chaque parole qui lui était dite
en prose, chose fort ennuyeuse et très-plate, récitait des scènes de
Racine, des vers de Boileau, de J.-B. Rousseau, avec un soin de diction
qu'il prenait pour du talent, et dont il était fort prodigue, parce
qu'il était convaincu de son talent de déclamation. Cette habitude de
déclamer souvent et de parler en public lui avait donné une telle
attitude théâtrale dans le port de la tête et de la main, dans
l'accentuation de sa voix, qu'il en était souvent ridicule. On prétend
quelquefois que cela allait bien dans les vastes salons du Luxembourg ou
dans ceux de l'hôtel du ministère de l'Intérieur, qu'il occupa comme
ministre deux fois dans sa carrière politique. C'est, au reste, surtout
comme ministre de l'Intérieur qu'il faut lui assigner une place, bien
plus que parmi nos poëtes et nos auteurs dramatiques.

Le salon de François de Neufchâteau, au Luxembourg, était fort
remarquable à cette époque de notre révolution, parce qu'il offrit tout
à coup un lieu de réunion pour les arts et les muses... Le maître
pouvait n'avoir pas de droits à le présider comme le premier dans notre
littérature légère, mais il avait au moins le droit d'être remercié et
loué pour le soin qu'il prenait d'y réunir les littérateurs distingués
du temps... C'était le moment où cette pauvre France, si longtemps
opprimée, relevait sa tête abattue et recommençait ses chants;
Lemercier, Chénier, Legouvé, Ducis, Duval, Andrieux, l'abbé Delille et
plusieurs autres, donnaient à leur patrie le produit de leur
intelligence. Les femmes, qui avaient tant souffert par le coeur et par
elles-mêmes, recommençaient une nouvelle vie; elles se demandaient si
elles aussi elles ne sauraient pas trouver la lumière de cette
intellectuelle existence, qui seule peut rendre heureuse celle d'une
femme. Beaucoup se mirent à écrire, et le salon de François de
Neufchâteau vit souvent une réunion curieuse en ce genre: madame
Victorine de Châtenay traduisait _les Mystères d'Udolphe_ avec un rare
talent, en leur laissant la couleur sombre et terrible qu'Anne Radcliffe
a donnée à cette oeuvre, que lord Byron lui-même regardait comme celle
d'une femme de génie...; mademoiselle de Meulan, exemple à la fois de ce
qu'une femme peut avoir dans le coeur de vertus, et de charme et de
poésie dans son talent; madame Roland, dont les romans, tous
d'invention, tels que _le Courrier russe_, et plusieurs autres,
trouveront toujours des lecteurs; madame de Salm; madame de Beauharnais
(Fanny), qui pouvait bien être ridicule, mais qui certes avait bien de
l'esprit. Voilà les femmes qui étaient alors remarquables; François de
Neufchâteau connaissait à merveille les talents et le mérite de chacune.
Tour à tour appelées à prouver leur mission poétique ou littéraire, les
femmes auteurs étaient accueillies, et même recherchées, dans ses
salons. On y faisait des lectures, on y essayait des pièces; lui-même,
qui, au fait, disait fort bien les vers, en récitait souvent, même dans
les soirées intimes où il n'avait chez lui que vingt-cinq ou trente
personnes. C'est ainsi qu'on connut _Paméla_, drame rempli, dit-on,
d'intérêt, et dans lequel le talent poétique de François de Neufchâteau
se montre plus que dans tout autre ouvrage. Mais longtemps les soirées
intimes furent aussi destinées à une autre lecture tout à fait réservée
aux élus: c'était une traduction de _l'Arioste_ dont s'occupait François
de Neufchâteau; cette traduction était fort exacte et belle, à ce que
m'ont assuré plusieurs personnes qui l'ont entendue.

François de Neufchâteau fut marié deux fois. Sa première femme, avec
laquelle il divorça ou dont il se sépara, vivait dans la province et
tout à fait inconnue. La seconde était madame Bonnelier, mère de M.
Hippolyte Bonnelier, connu par beaucoup de jolis ouvrages, et même des
oeuvres dramatiques. Beau-fils de M. François de Neufchâteau, il n'en
parle jamais qu'avec une extrême mesure, et même avec convenance; mais
j'ai su par d'autres que par lui que l'orphelin ne trouva pas un père
dans le second mari de sa mère...; et son silence alors est vraiment une
vertu.

Sa mère était une charmante personne, faisant les honneurs de la maison
de François de Neufchâteau avec une grâce qui faisait oublier la
prétention de son mari. Elle avait un sourire pour chacun, une parole
gracieuse qui charmait davantage peut-être que ses mielleuses
prévenances.

François de Neufchâteau n'était ni beau, ni distingué dans sa tournure.
Son visage était celui d'un homme qui, après avoir beaucoup vécu, aurait
des habitudes de table qui devenaient visibles par un nez très-gros, et
dont la couleur était accusatrice. Sa coiffure, à l'époque du
Directoire, était celle du moment, les cheveux poudrés et tombant des
deux côtés du visage. Quant à sa tournure avec le costume des
directeurs, elle était moins comique que celle de Laréveillère-Lépaux,
mais elle était encore assez ridicule comme cela.

Ce costume était, comme toutes les pasquinades d'alors, parfaitement
absurde. Aussi, excepté Barras, qui supportait cette pénitence avec
moins de burlesque que les autres, c'était une véritable mascarade.

Un habit bleu, richement brodé, serré par une écharpe tricolore et fait
de telle manière qu'il n'avait pas de collet...; la cravate remplacée
par un col de mousseline garni de dentelle, exactement fait comme
l'étaient les nôtres il y a deux ou trois ans...; des souliers à
bouffettes, quelquefois des bottines à la _Lowinsky_, comme on les
appelait; enfin, pour compléter le tout, un grand manteau écarlate brodé
en arabesques sur le bord, et drapé à _l'antique_, et un vaste chapeau
qu'on appelait, dès lors même, _à la Henri IV_, malgré l'horreur pour la
royauté, et conséquemment garni de dix à douze plumes: voilà le costume
des directeurs; ce costume donnait parfaitement l'air de chiens habillés
aux pauvres _rois-directeurs_, lorsque, dans une cérémonie, ils
représentaient le peuple souverain, qui venait ainsi bien servilement
s'adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question.
Les occasions de représentation étaient, au reste, fréquentes: le 21
janvier, le 1er vendémiaire, la fête de la Vieillesse, celle de la
Jeunesse, celle de la Raison, qui fut continuée; toutes les victoires de
nos armées, qui, grâce au général Bonaparte, étaient assez nombreuses
pour donner de l'occupation au Directoire; toutes les occasions de
représenter étaient saisies par eux pour montrer leur royauté d'emprunt.
Alors, au retour du Champ-de-Mars, où se faisaient habituellement toutes
les cérémonies, les salons des cinq directeurs étaient remplis de monde.
Chez Barras, on causait, on jouait, on riait: c'était le seul salon qui
méritât ce nom. Chez les autres, on mangeait, on parlait et on
s'ennuyait, et on s'en allait le plus vite qu'on pouvait. Chez François
de Neufchâteau, l'exception pouvait encore se rencontrer, parce que
toutes les notabilités littéraires s'y trouvaient; on y faisait des
lectures, on y causait aussi, mais on y _dissertait_ plus souvent
encore. Du reste, on y voyait de jolies femmes, parce qu'il les aimait,
et on y entendait de la bonne musique et quelquefois de bonnes pièces.

Un jour, le salon de François de Neufchâteau fut plus sombre qu'il ne
l'était habituellement; on parlait sourdement d'une visite qui, le même
matin, lui avait été faite par une femme qui, venue de sa province,
réclamait des droits que, dans son opinion, le divorce n'avait pu
rompre. C'était la première femme de François de Neufchâteau.--Cette
femme était pauvre, disait-elle; elle voulait connaître au moins le
bonheur de l'aisance, puisque celui dont elle avait porté le nom était
l'un des rois de France!... Cette femme pleurait...; elle parlait
haut... on l'entendit: car, dans les palais du pouvoir, on entend tout
bien plus que chez les autres hommes, car des oreilles curieuses y sont
incessamment ouvertes pour tout recueillir. La scène fut donc connue
pour chacun, et une heure n'était pas écoulée depuis l'arrivée de
l'étrangère, que tous les collègues de François de Neufchâteau savaient
ce qui se passait chez lui... Enfin les pleurs s'arrêtèrent; la douleur
de cette femme fut apaisée, soit par une promesse, soit, ce qui est plus
probable, par un effet positif et immédiat de la part de François de
Neufchâteau: la suite le ferait croire. L'étrangère repartit le même
jour... De retour chez elle, où elle n'avait pour famille et pour
alentours que deux domestiques, qui devaient savoir ce qu'elle avait
rapporté avec elle, la malheureuse fut trouvée assassinée dans son lit
le lendemain même de son arrivée dans le lieu solitaire qu'elle
habitait... Les gens qui répondaient d'elle, pour ainsi dire, furent
arrêtés: ils devaient être convaincus, ou du moins fortement
appréhendés; mais il n'en fut rien: la justice allait alors comme TOUT
en France, c'est-à-dire fort mal. Les assassins s'échappèrent, et cette
sanglante histoire demeura toujours couverte d'un voile mystérieux qui
glace, lorsqu'on pense à l'impunité des meurtriers et au pouvoir de
celui qui, par devoir plus encore que par un souvenir du coeur, devait
venger celle qui avait porté son nom aux jours de sa jeunesse.

La seconde femme de François de Neufchâteau ne mourut pas assassinée par
des bandits, mais elle mourut aussi malheureuse qu'une femme peut
l'être: son agonie fut longue et douloureuse; car elle eut la durée de
plusieurs années... Languissant sous le poids d'une douleur secrète,
elle se voyait lentement mourir sans éprouver autour d'elle ces soins du
coeur qui adoucissent tant les douleurs de l'âme et du corps... Enfin le
moment terrible arriva... la malheureuse le vit venir sans terreur, car
sa vie avait été irréprochable, ce qui rend la mort douce; confiante en
Dieu, elle voulait dire son espérance et sa crainte à un homme qui
reçût l'une et l'autre avec un caractère sacré.--Elle voulait un
prêtre.--Elle le demanda avec cette voix qui est toujours entendue, même
des coeurs les plus endurcis, celle d'une mourante... C'était au milieu
de la nuit qu'elle se voyait expirer sans le réconfort que veut toujours
une âme chrétienne!... Mais François de Neufchâteau avait à cet égard
des idées plus que philosophiques[86]; il les avait manifestées même
assez publiquement. Mais renouveler ces démonstrations au chevet d'une
agonisante, ce n'est plus de la philosophie sévère, c'est de la dureté
inflexible.--C'est criminel!

[Note 86: Étant député des Vosges à l'Assemblée Législative, il fit en
1791 une motion tendant à demander la poursuite des prêtres, _pour
arrêter les troubles du royaume_. Il demanda aussi la suppression de la
messe de minuit. Il n'aimait ni la religion ni les prêtres.]

Madame François de Neufchâteau mourut. Je ne dirai rien de la conduite
de son mari: le silence d'une bouche plus intéressée à parler que la
mienne m'impose de le garder aussi; je me tairai donc, et laisserai au
temps à faire connaître des mystères douloureux qui, une fois dévoilés,
pourront faire changer l'opinion sur un homme qui pouvait être aimé du
monde où il vivait comme homme de lettres et de littérature. Peut-être
même, comme administrateur, a-t-il été favorable à l'intérêt public et
général; mais je crois qu'avant de prononcer le discours qui demande
l'apothéose d'un homme, il faut qu'il soit prouvé qu'il ne s'élève
contre lui aucune voix accusatrice.

François de Neufchâteau, entré au Directoire pour remplacer le plus pur
républicain de la Révolution, en sortit désigné par le sort au
renouvellement de la fin de l'an VI. Pendant le temps qu'il passa au
Directoire, le général Bonaparte, revenant d'Italie, présenta à cette
caricature de gouvernement le traité de Campo-Formio, qui rendait à la
République l'état qu'il lui convenait d'avoir en Europe. Ce fut dans
cette journée que Napoléon fit voir qu'il serait toujours le maître de
ces pygmées qui osaient lutter avec lui. François de Neufchâteau, comme
directeur, était de ce dîner sans fin qui fut donné au général Bonaparte
le jour de sa présentation au Directoire, au retour de Campo-Formio (le
20 frimaire an VI). Ce dîner avait un but: on voulait connaître les
véritables intentions de Bonaparte; on voulait le deviner. François de
Neufchâteau, plus habile que ses collègues en pareille matière, se
chargea de la besogne; mais il avait affaire avec une partie trop
exercée et trop bien sur ses gardes pour tomber dans un tel piége. Le
directeur ne sut rien, et, plus tard, Napoléon lui rappelait, en
souriant, combien il avait perdu de louanges dans cette journée. Chéron
chanta le soir une cantate dont les paroles étaient de François de
Neufchâteau lui-même...; et le directeur crut que sa dignité ne serait
pas compromise en récitant un chant de sa traduction de l'Arioste; et,
prenant le plus en rapport avec la circonstance, il choisit celui des
plus belles victoires de Roland avant sa folie. Le général Bonaparte,
qui aimait la poésie italienne et ne trouvait aucune traduction bonne,
complimenta François de Neufchâteau, et lui prouva sa mémoire d'une
manière flatteuse en disant une partie des vers italiens dont il venait
d'entendre la traduction...

Quant aux vers faits pour le vainqueur d'Italie, j'ai entendu Napoléon
lui-même dire en riant, bien des années après, un jour où il avait été
harangué par François de Neufchâteau comme président du Sénat:

--Il était un peu comme les poëtes qui ont des vers pour tous les
baptêmes; il faisait des vers pour moi, et, quelques années avant, il
avait chanté, comme poëte, Marat, Robespierre et Châlier... Châlier!
obscur égorgeur qui n'avait même pas pour lui le prestige d'une horrible
et générale renommée.

Et comme l'archichancelier paraissait en douter:--Rien n'est plus
certain, dit Napoléon. Il fut publiquement accusé de l'avoir fait par ce
brave Marbot, qui était républicain, mais non pas égorgeur.

C'était vrai, Napoléon avait dit juste.

Ce dîner, donné par le Directoire, fut remarquable non-seulement par son
objet, mais par les personnes qu'il rassemblait. Voici la liste des
convives qui se trouvèrent réunis pour fêter non-seulement le général
Bonaparte, mais la gloire de la France:

Les généraux Berthier, Murat, Championnet, Joubert, Hédouville, Desaix,
Lacrosse, le chef de brigade Andréossy, et le général Lemoine,
commandant la dix-septième division militaire, qui était alors celle de
Paris, le vice-amiral Rosili, le général Berruyer, commandant des
Invalides, les généraux commandant l'artillerie et le génie,
l'infanterie et la cavalerie de la garnison de Paris, le chef de légion
en tour de la garde nationale, les deux commandants de la garde du
Directoire et des Conseils.

Puis venaient les présidents de toutes les cours, appelées alors
tribunaux; enfin toutes les têtes d'autorités quelles qu'elles fussent,
et puis tout le corps diplomatique, qui devenait nombreux: M. Meyer
pour la Hollande ou plutôt la république Batave; M. Micheli pour celle
de Genève; M. Visconti pour la république Cisalpine[87]; M. Bonardi pour
la république Ligurienne; le prince Colsini, ambassadeur du grand-duc de
Toscane; le marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne; M. Desandoz,
ministre de Prusse; Ruffo, ministre de Naples; M. Abel, ministre du duc
de Wurtemberg; le baron de Reitzenstein, ministre de Bade; Balbi,
ambassadeur de Sardaigne; Steuben, ministre de l'électeur de
Hesse-Cassel; Dreyer, ministre de Danemark; Esseid-Ali Effendi,
ambassadeur de la Porte Ottomane.

Ce dîner eut lieu dans la grande salle d'audience du Directoire; il
semblait avoir été prévu par Bonaparte, car la décoration de cette salle
était toute de lui, et certes pas un coeur français ne pouvait sans une
émotion vive jeter les yeux sur ce qui flottait sur les parois et à la
voûte de ce lieu presque sanctifié... C'étaient tous les drapeaux que
Bonaparte avait conquis sur l'ennemi, pendant sa campagne d'Italie...
Les murs en étaient couverts!... _Ah!_ disait Junot, alors premier aide
de camp de Bonaparte: _comme on est heureux de penser que notre sang à
tous a taché ces drapeaux-là!_[88]

[Note 87: Mari de madame Visconti de Berthier.]

[Note 88: Il pouvait bien le dire, lui qui à Lonato reçut deux
blessures, dont il portait les nobles cicatrices, en prenant l'un de ces
drapeaux étant à la tête du régiment de hussards appelé _Berchini_,
dont il était alors colonel.]

Mais, parmi ces drapeaux, un surtout était bien remarquable. Ce drapeau
avait été donné à l'armée d'Italie par le Corps-Législatif... Bonaparte,
en quittant l'armée d'Italie, reprit son drapeau, et en fit hommage au
Directoire, mais chargé de nobles inscriptions... Ah! ce souvenir seul
fait battre mon coeur à me faire mal! Quel temps pour nous! quel délire
de gloire! quel enthousiasme!... Oh! qui nous le rendra donc ce temps?
qui donc le ramènera?... car notre jeunesse est la même, tout aussi
ardente de gloire, tout aussi désireuse de voir la France belle et
grande... Elle est composée des fils de ces mêmes hommes qui s'en
allaient vaincre en chantant, et regardaient une bataille comme une
fête... Mon Dieu! je le voudrais pour notre France si belle!... Mais
elle l'est toujours, et jamais son soleil ne succombera pour ne se plus
lever; peut-être même l'émulation le fera-t-elle renaître plus radieux
encore. J'en ai l'espoir; il le faut pour exister quand on a vécu dans
l'autre temps.

Le Conservatoire jouait un rôle fort actif dans les fêtes
directoriales. Barras aimait la musique, et comme il avait le pouvoir,
le Conservatoire était souvent requis. Le 20 frimaire, malgré la rigueur
du froid, les artistes et les jeunes filles élèves du Conservatoire
étaient à leur poste dans la grande cour du Luxembourg, et plus tard ils
vinrent dans la salle du banquet[89]; on va voir que ce n'était pas
inutilement.

[Note 89: Jamais aucun gouvernement, même celui de Napoléon, qui était
assez despotique, n'a fait marcher ainsi les premiers talents d'un art
aussi relevé que celui de la musique... Le Directoire était despote avec
dureté et sans compensation.]

Les toasts furent portés par Barras, comme président du Directoire:

_Au peuple français, et à la liberté!_

Aussitôt le Conservatoire chante en choeur:

_Amour sacré de la patrie_, etc.

Barras, continuant les toasts, se relève et dit:

_À la République! à la victoire! à la paix!_

Le Conservatoire aussitôt chante _le Chant du Retour_[90]. C'était un
dialogue entre le président et lui.

[Note 90: Par Chénier; mais il était bien au-dessous de celui du
_Départ_, et cela était simple: l'un était l'élan du coeur, l'autre
était commandé.]

Barras, prenant la parole une troisième fois, salue et dit:

_À la Constitution de l'an III. Puissent tous les Français demeurer
unis autour d'elle! périssent toutes les factions qui voudraient
l'anéantir!_

Le Conservatoire chante aussitôt:

_Veillons au salut de la France_[91], etc.

[Note 91: On avait substitué le mot _France_ au mot _empire_.]

On voit que le Conservatoire avait le talent de la _réplique_.

Barras une quatrième fois se levant:

_Au Corps-Législatif._

Au même instant, le président du conseil des Cinq-Cents, qui n'était
autre que _le citoyen Sieyès_, se lève aussi, et avec un air tout à fait
joyeux s'incline vers les cinq directeurs, et dit à haute voix:

_Et au Directoire!... Que ces deux premières autorités soient réunies
dans nos voeux comme elles le sont mutuellement dans leur commun et
constant amour pour la République!_

Ce qui fut curieux, c'est que le Conservatoire ne trouva rien à dire
pour réponse à ces deux belles protestations d'affection aussi fausses
l'une que l'autre, qu'une longue et majestueuse symphonie!

Il avait deviné les Judas.

Mais Barras n'en avait pas fini avec ses toasts. Il se leva encore et
dit:

--À tous les magistrats républicains!

Cette fois le Conservatoire fut encore dans le secret de la chose; il
joua une marche d'un caractère grave.

Après ce toast, Barras, qui probablement avait formé le projet de mettre
tous les convives en belle humeur, porta un nouveau toast:

--Aux armées triomphantes! aux généraux qui les ont conduites à la
victoire!

Oh! pour le coup, ce fut comme un éclair électrique, en même temps qu'un
murmure d'applaudissements répondit au toast. Le Conservatoire _joua le
pas de charge_. À un septième toast porté par le président du
Directoire, le Conservatoire répondit encore admirablement; Barras ayant
dit:

--Au serment du Jeu de Paume! au 14 juillet! au 10 août! au 9 thermidor!
au 13 vendémiaire! AU 18 FRUCTIDOR!

Le Conservatoire, soit hasard, soit malice, joua à la mesure du pas
redoublé l'air: _Ça ira, ça ira_.

Le fait est que le hasard seul a conduit la chose; elle est au moins
extraordinaire.

Barras, qui aimait à représenter, et que Bonaparte éclipsait ce jour-là,
s'était sauvé dans les toasts et sur la table du dîner. À chaque santé
portée, trois coups de canon étaient tirés, et comme ils étaient placés
DANS LE JARDIN MÊME du Luxembourg, le bruit n'en était pas perdu... Au
dernier toast, une décharge d'artillerie compléta ce grand bruit pour
peu de chose.

Ginguené fit des vers pour ce jour-là, Chénier en fit, Lebrun en fit
aussi que voici:

  Héros cher à la paix, aux arts, à la victoire,
  Il conquit en deux ans mille siècles de gloire[92].

[Note 92: Ces vers sont dans mes _Mémoires sur l'empire_.]

Ces deux ans dont parle Lebrun me rappellent ce que je voulais rapporter
relativement au drapeau que le général Bonaparte avait offert au
Directoire. Ce drapeau, couvert des noms de tous les combats livrés par
l'armée, avait donc été donné à l'armée d'Italie par le
Corps-Législatif, et il portait sur l'une des faces:

«À l'armée d'Italie la patrie reconnaissante[93]!»

[Note 93: Si tout ce que je rapporte n'était exact, cela n'aurait aucun
mérite... Ces choses-là, si elles sont altérées, ne sont plus que ternes
et sans intérêt...]

Et Bonaparte, et cette armée d'Italie, reconnaissants à leur tour de
cette preuve d'affection de la patrie, y répondirent par la victoire et
des chants de gloire à rendre pour toujours la France fière d'elle... On
avait écrit:

«Cent cinquante mille prisonniers, cent soixante-dix drapeaux, cinq
cent cinquante pièces de siége, six cents pièces de campagne, cinq
équipages de ponts, neuf vaisseaux de ligne de soixante-quatre
canons[94], douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit
galères.»

[Note 94: Cette marine venait de Venise, Trieste, etc...]

Et puis après les conquêtes on lisait:

«Armistice avec le roi de Sardaigne, armistice avec le duc de Parme,
convention avec Gênes, armistice avec le duc de Modène, armistice avec
le roi de Naples, armistice avec le Pape, préliminaires de Leoben,
convention de Montebello avec Gênes, traité de paix avec l'Empereur à
Campo-Formio.»

Quelle belle et glorieuse liste! Que d'honorables marques d'un coeur
touché et reconnaissant de la confiance de la patrie!...

Maintenant, par un peu de ce même orgueil français, qui me fait pleurer
en lisant ces mêmes paroles qui me rappellent un temps si lumineux, je
veux terminer ce paragraphe par une petite lettre écrite à la République
Française une et indivisible par sa majesté Frédéric-Guillaume III, roi
de Prusse, margrave de Brandebourg, prince électeur du saint Empire
Romain, etc.

                                            «Berlin, 17 novembre 1797.

     «Frédéric-Guillaume III, _par la grâce de Dieu_, roi de
     Prusse, margrave de Brandebourg, etc.

     «À la République Française, et en son nom aux citoyens
     composant son Directoire exécutif.


     «Grands et chers amis,

     «La Providence ayant disposé des jours du roi, mon père,
     décédé le 16 de ce mois, et m'ayant appelé au trône de mes
     ancêtres, je m'empresse de vous annoncer ce double
     événement, persuadé que vous prendrez part à la perte que je
     viens de faire, et que vous vous intéresserez à mon
     avénement à la régence des États Prussiens. Je mettrai tous
     mes soins à cultiver la bonne harmonie que je trouve si
     heureusement établie entre les deux nations. Et sur ce, je
     prie Dieu qu'il vous ait, chers amis, dans sa sainte et
     digne garde.

     «Votre bon ami,

                                                 «FRÉDÉRIC-GUILLAUME.»

Lorsqu'on pense que le père de cet homme s'est retiré devant nos
paysans, qui, avec une valeur héroïque, firent des armes de leurs bêches
et de leurs charrues lorsque les Prussiens entrèrent en Champagne, en
laissant ainsi égorger la Reine, et qu'on voit son fils venir demander
l'amitié, tendre la main enfin à un gouvernement qu'il devait ne pas
aimer, on ne s'étonne plus de la conduite de Napoléon à Tilsitt: pour
que le malheur soit estimé, il faut qu'il ait été estimable dans le
bonheur et la prospérité.

Le lendemain de cette grande fête, François de Neufchâteau donna un
grand dîner au général Bonaparte, mais chez lui, et tout à fait dans le
genre opposé à la fête de la veille. C'était une réunion littéraire et
d'hommes de science; il y avait des gens de lettres, des savants, des
artistes, et Bonaparte fut charmé de sa journée; il fut aimable pour
tout le monde, parla mathématiques avec M. de Laplace et Lagrange,
métaphysique avec Sieyès, poésie avec Chénier, droit public et
législation avec le représentant conventionnel Daunou[95], politique avec
Gallois, musique avec Laïs et Chéron, et de tout avec grâce et cette
clarté remarquable, cette concision qu'il mettait dans tous ses
discours. Déjà même, à cette époque, il raconta plusieurs anecdotes sur
sa campagne d'Italie, qui, dites par lui, firent un extrême plaisir...
François de Neufchâteau lui parlait de sa gloire si belle, si
entière!...

[Note 95: Daunou vit toujours... c'est un des hommes les plus vertueux
qui existent.]

--Ah! s'écria Bonaparte, ne dites pas ce mot! Le citoyen Talleyrand, me
parlant dans ce sens l'autre jour, a bien voulu me croire et me lire ma
pensée dans son discours.

M. DE TALLEYRAND.

C'est vrai.

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

Cependant, général...

BONAPARTE.

Non, non, croyez-moi; sans doute le général qui commande en chef a
beaucoup à faire, mais il est seulement la tête qui conçoit; ses
officiers, ses soldats sont les bras qui exécutent. Ah! ma brave armée
d'Italie!... mes braves frères d'armes!...

CHÉNIER, ému.

Général, vous venez d'être poëte comme je ne le serai jamais dans toute
ma vie...

BONAPARTE, souriant.

Vraiment! je m'en doutais d'autant moins que je n'ai certes pas le
talent des vers. Je n'ai jamais pu en faire vingt de suite; les seuls
que j'aie composés l'ont été par moi dans ma première jeunesse pour
madame Saint-Huberti, qui passait par Marseille où j'étais alors.

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

Général, voilà un aveu qui va vous coûter quatre vers à dire.

BONAPARTE, d'un ton fort sérieux.

Je ne déclame jamais, citoyen directeur.

SIEYÈS, changeant de propos.

Général, avez-vous rencontré en votre vie un homme dont le renom vous
fît envie... dont vous ayez enfin ambitionné le nom et la position?

BONAPARTE, souriant.

Vous me faites là une singulière question, citoyen Sieyès... j'y
répondrai cependant, mais je ne sais si ma réponse vous suffira... J'ai
toujours souhaité être Annibal; c'est un caractère que j'honore, c'est
l'homme de l'antiquité qui me plaît le plus. Ceci vous répond pour
l'époque présente, dans laquelle je ne crois pas qu'il y ait beaucoup
d'hommes qui ressemblent à Annibal...

CHÉNIER.

Vous avez dignement marché dans sa route, général... vous avez même
parcouru les mêmes lieux.

BONAPARTE.

Oui; nous livrâmes même un jour un petit combat sur un terrain sur
lequel il avait campé, selon les présomptions du général Joubert et du
chef de brigade Andréossy... Vous parlez de mes officiers de l'armée
d'Italie, voilà un homme d'une haute distinction!...

LAPLACE.

Lequel, général?

BONAPARTE.

Joubert! et si jeune!... si peu avancé dans la vie!... Il fera de
grandes choses si la mort ne l'arrête pas.

SIEYÈS.

Pourquoi ce présage?

BONAPARTE, avec tristesse.

Est-ce qu'une vie à son matin arrête jamais la mort lorsqu'elle vient à
vous sa faux levée?... Non, non, une jeune et belle tête l'attire à
elle, au contraire... Voyez Hoche[96]!...

[Note 96: Il venait de mourir le 22 vendémiaire à Wetzlar, avec de
grands soupçons de poison.]

M. DE TALLEYRAND.

C'était donc aussi un homme d'une haute supériorité?

BONAPARTE.

De la plus élevée; et puis un noble coeur, une de ces âmes qui veulent
le bien parce qu'elles le pratiquent en l'aimant... C'est non-seulement
une grande perte pour l'armée, car il avait de grands talents, mais pour
l'humanité tout entière.

CHÉNIER, voyant son front devenir sombre.

Mon général, vous nous aviez promis quelques anecdotes sur vos _amis_ de
l'armée d'Italie; nous ne vous en tenons pas quitte.

BONAPARTE, souriant.

Vous êtes un vrai barde, citoyen Chénier... vous voulez faire récolte de
grandes actions ainsi que faisaient les bardes d'Irlande et d'Écosse...
Eh bien! tenez, écoutez ce fait, il pourra vous servir!

Le jour de la bataille de Lodi, lors de l'attaque du pont, me trouvant
à l'entrée, au moment où les boulets pleuvaient comme de la grêle ainsi
que les balles, j'entendis un tambour battre la charge tout près de moi
avec une régularité très-rare, il faut le dire, au milieu d'un tel
vacarme, et surtout de cette pluie assez désagréable qui tombait alors.
La fumée m'empêchait de voir où était placé ce tambour et quel il était;
tout à coup, un coup de vent enlève cette fumée qui couvrait un monceau
de pierres brisées par la mitraille, et je vois sur ces mêmes pierres un
enfant de douze ans qui battait la charge avec autant de sang-froid qu'à
l'école du tambour-maître. N'est-ce pas un beau pendant au fifre de
Frédéric II?

Citoyens, ajouta Bonaparte, c'est avec des hommes qui ont été enfants
comme mon tambour que j'ai fait la campagne d'Italie. Voyez Junot et la
bombe de Toulon? Mais il est là, poursuivit Bonaparte en souriant, je ne
veux pas parler de lui.

La soirée fut charmante; Bonaparte, lorsqu'il se plaisait quelque part,
était l'homme le plus aimable possible; il racontait, écoutait et savait
en même temps parler et faire parler. Ce fut dans cette même soirée
qu'il raconta aussi son intention de faire un bataillon de cent hommes
les plus braves de l'armée, ayant reçu chacun un sabre d'honneur. Il
voulait, disait-il, écrire leur histoire...

Laïs et Chéron chantèrent dans la soirée des cantates, dont les paroles
étaient de François de Neufchâteau, de Chénier; c'était en l'honneur des
braves de l'armée d'Italie, pour les victoires d'Arcole, de Lodi, de
Tagliamento.

Bonaparte se retira enchanté de sa soirée et de son dîner.

--Voilà comment il fallait me donner des fêtes, disait-il en rentrant
chez lui; tout le reste me déplaît et m'ennuie.

Sieyès dit le même jour à quelqu'un que je connais:--Voyez-vous ce petit
homme-là? il y a dans sa tête du génie pour en faire CENT.

François de Neufchâteau a laissé beaucoup d'ouvrages assez inconnus pour
notre génération surtout; il s'occupait spécialement d'agriculture. Ses
principaux ouvrages sont: un discours sur la manière de lire les
vers[97]; chose qu'il était en état d'apprécier, car il avait pour les
dire un très-remarquable talent; un recueil de fables avec _la Lupiade_
et _la Vulpéide_; _les Vosges_, poëme[98]; _les Tropes_, en quatre
chants[99]; _les Trois Nuits d'un Goutteux_[100]; _Épître sur l'avenir
de l'agriculture en France_[101]; et puis d'autres ouvrages tels que
des éditions refaites du _Gil Blas_, avec des notes de François de
Neufchâteau. On a aussi de lui une histoire de l'occupation de la
Bavière par les Autrichiens en 1778 et 1779. On attendait ses Mémoires,
et je ne sais pourquoi; il n'a été ni assez avant dans les affaires de
la République, quoique député, directeur et ministre, ni assez dégagé
des entraves de ces mêmes affaires, pour en parler avec impartialité. Il
y a, dans le coup d'oeil jeté sur les hommes en révolution, une sorte de
nécessité lucide qui ne peut exister, pour peu qu'on ait participé en
quoique ce soit à la marche des événements.

[Note 97: 1775.]

[Note 98: 1796.]

[Note 99: 1817.]

[Note 100: 1819.]

[Note 101: 1821. On peut ajouter, à ce que je viens d'énumérer, _Paméla_
et une foule de discours qui doivent former un recueil de plus de quatre
volumes in-8º.

Des amis de François de Neufchâteau lui prêtent un mot qu'il disait
lorsque, après avoir fait des discours louangeurs à Napoléon, il gardait
le silence... _Le héros a changé, je me tais!_... S'il l'a dit, il ne
l'a dit que devant très-peu de témoins... François de Neufchâteau fut
_prié_, et cela est certain, par Cambacérès, de la part de l'Empereur,
de mettre moins de pompe dans les discours qu'il lui faisait.]

La première comédie d'Andrieux, qui en faisait de charmantes, comme on
le sait, fut faite d'après un morceau de poésie de François de
Neufchâteau, intitulé: _Anaximandre, ou le Sacrifice aux Grâces_... Il
en est un peu de ce titre et du morceau comme de la comparaison d'une
jolie femme à une rose. Ce fut charmant pour qui le dit le premier;
aujourd'hui cela est presque ironique à force d'avoir été répété.

François de Neufchâteau mourut en 1828, à l'âge de soixante-dix-huit
ans; il souffrait les plus cruelles douleurs par la goutte, et ses
dernières années furent bien pénibles... Était-ce justice?... Dieu ne
fait rien sans motif!...



SALON

DE MADAME DE STAËL

SOUS LE DIRECTOIRE.


Madame de Staël est une personne qu'il faut suivre dans toute sa vie,
parce que sa vie tient à des événements politiques d'un côté, quel qu'il
soit. Il lui fallait influer sur ce qui l'entourait, et si ce n'est les
deux années 93 et 94, où elle fut proscrite par la force des choses qui
se passaient en France alors, elle fut toujours activement intéressée
dans les affaires. Elle revint à Paris aussitôt que la tourmente
révolutionnaire se fut apaisée. Elle ne pouvait vivre loin de la France,
et surtout de Paris... tout lui était exil, tout lui était odieux loin
de lui... Elle avait une activité morale qui ne trouvait d'aliment qu'en
France. Il y avait alors une sorte d'action exercée sur tout son être
qui rétablissait l'équilibre dérangé par un long séjour en Suisse ou en
Angleterre... Elle était un jour sur les bords du lac de Genève;
quelqu'un voulut lui faire admirer la beauté du spectacle qu'ils avaient
sous les yeux...

--Ah! laissez toutes ces beautés qui ne me touchent point!
s'écria-t-elle; j'aime mieux la rue du Bac, où je serais logée dans une
triste maison à un quatrième étage, n'ayant pour fortune que mille écus
de rentes, que d'être ici loin de Paris et de mes amis, dans ce beau
château, avec toute ma fortune.

Cette femme avait un coeur et une âme créés pour aimer et être aimée.

Il est des gens qui en veulent toujours aux génies comme celui de madame
de Staël... des médiocrités qui se croient bien hautes pour jeter du
venin sur de grandes gloires;--qui vous disent, par exemple, que
Robespierre était un honnête homme et Louis XVI un misérable,--que
madame de Staël est inférieure à madame Sand[102], et d'autres
billevesées de ce goût-là. C'est tout simplement une manie dénigrante
qui tient à notre esprit de contradiction. Il nous faut une victime, et
nous aimons mieux pour holocauste la plus élevée et la plus digne. J'ai
entendu, par exemple, des gens qui n'avaient jamais vu madame de Staël
dire d'elle qu'_elle n'était pas Française_, qu'elle ne l'était ni de
coeur ni de naissance[103]: et voilà _comment on écrit l'histoire_,
c'est là le cas de le dire. Si elle n'avait pas été Française, et
Française dans le coeur, eût-elle répondu comme elle le fit un jour à M.
Canning en 1816?

[Note 102: Je vais expliquer ma pensée. À Dieu ne plaise que j'attaque
ici le talent de madame Sand, que j'admire et regarde comme le premier
de notre époque comme style, et souvent aussi comme descriptif, et de la
plus haute portée! mais elle et madame de Staël ne sont nullement sur la
même ligne. L'une est une femme supérieure aux autres comme écrivain;
l'autre est un génie qui n'a pas été égalé dans notre sexe. Les sujets
traités ne sont pas les mêmes ensuite, et ce qu'elles ont écrit sur
l'amour prouve même à quel point leur nature est dissemblable.]

[Note 103: Elle était Française, et née à Paris.]

Ils étaient tous deux chez le gentilhomme de la chambre aux
Tuileries.--M. Canning, sans faire attention au lieu où il se trouvait,
dit à madame de Staël:

--Il ne faut plus se le dissimuler, madame, la France nous est soumise,
et nous vous avons vaincus.

--Oui, répondit madame de Staël, parce que vous aviez avec vous l'Europe
et les Cosaques. Mais accordez-nous le tête-à-tête, et nous verrons!

L'occupation de la France par les troupes étrangères lui causait une
telle douleur, qu'elle écrivait à son gendre, le duc de Broglie:

--Combien il faut de bonheur dans les affections privées pour supporter
la situation de la France dans l'état où elle est vis-à-vis des
étrangers!

Mais elle ne voyait pas les choses si tristement lorsqu'elle revint en
France sous le Directoire; elle avait même de l'estime pour ce
gouvernement, ce que je ne puis concevoir avec la noblesse et la
grandeur de son âme. Ainsi, par exemple, elle trouve que la République a
vraiment existé sous le Directoire jusqu'au 18 fructidor. Moi, j'aurais
cru au contraire que la République avait été vraiment établie depuis le
9 thermidor jusqu'au Directoire. Le Directoire abusa de sa puissance,
comme l'avaient fait les comités, et nous fûmes malheureux, au nom de la
liberté, sous les cinq directeurs, comme nous l'avions été sous les
hommes des comités, à l'exception près que le sang coulait moins;
cependant, si l'on veut consulter _le Moniteur_ et les journaux du
temps, on y verra que d'hommes fusillés à la plaine de Grenelle... que
de victimes déportées... que de malheurs aux armées! que de morts!...
que de victimes sacrifiées à l'ineptie des directeurs ou à leur
vénalité!... Ah! ce temps fut misérable!...

Sous le Directoire, la société de Paris, qui s'était un peu réunie,
avait une couleur assez particulière; c'était de n'avoir au milieu
d'elle aucuns des gouvernants. Les directeurs n'allaient jamais dans une
maison étrangère, et les députés ne sortaient guère de chez eux que pour
aller au Directoire ou dans leurs familles. Il y avait des exceptions;
mais là comme partout, elles ne faisaient que confirmer la règle.

Cette séparation avait des inconvénients; d'un autre côté la société en
était plus libre. Comme le gouvernement n'était ni aimé ni à la mode, il
y avait bien autant d'intrigues pour obtenir des places, mais moins de
mécomptes de ne pas en obtenir.--Madame de Staël, alors à Paris comme
femme de l'ambassadeur de Suède, écrivit peut-être sous l'influence du
contentement qu'elle éprouva en revoyant ce pays qu'elle regardait comme
sa patrie, et qu'elle admirait au moment du calme après la tempête, avec
une prédilection qui, je crois, venait de cette même joie du retour.

Un jour, madame de Staël était seule chez elle: c'était le soir, il
était neuf heures; elle avait dîné en ville et venait de rentrer,
lorsqu'on annonça le général Milet-Mureau[104]: c'était un homme de
talent comme administrateur, consciencieux, et dans ce même moment,
ministre de la Guerre. Il avait été député de Toulon aux États-Généraux,
mais point à la Convention. Il était officier du génie, homme de bonne
compagnie, et plaisait fort à madame de Staël, qui avait un goût
prononcé pour tout ce qui y tenait et en était.

[Note 104: Milet-Mureau était capitaine du génie au moment de la
Révolution, lorsqu'il fut nommé député aux États-Généraux. C'était un
honnête homme, mais sans être plus supérieur que beaucoup d'autres.]

--Eh bien! mon cher général, quelles nouvelles m'apportez-vous?
J'entends des nouvelles que vous me puissiez dire; elles sont toutes
intéressantes, au reste, en ce moment, et cependant tout à l'heure, chez
Gohier, où j'ai dîné, on était aussi éloigné d'une conversation
_causante_ que si lui et sa maison étaient de l'ordre de la Trappe. Il
faut sans doute de la mesure, mais à ce point c'est une réserve
inquiétante pour qui observe les événements.

--Je crois, répondit le général, que les affaires de l'ouest sont dans
un état assez rassurant. Le général Michaud, qu'on a fait aller de la
Hollande dans le département d'Ille-et-Vilaine, m'a écrit aujourd'hui
qu'il vient de mettre en état de siége _Lapoterie_, Rieux et Allaire...
Eh bien! ces nouvelles étaient bonnes, et puis...

--Eh quoi! en est-il venu d'autres depuis ce matin?

--Non, mais... on m'a donné l'ordre d'envoyer Michaud commander, par
intérim, l'armée d'Angleterre... Sans doute il aura l'oeil sur les
opérations de l'ouest, mais c'est une grande différence, et toutes ces
mutations sont funestes à la marche des choses.

Madame de Staël fit un signe de tête pour approuver ce que disait
Milet-Mureau, qui demeura quelque temps soucieux et la tête appuyée sur
sa main. Il pensait déjà à donner sa démission, et en effet, quelques
semaines après, il fut remplacé au ministère de la Guerre par Dubois de
Crancé. Madame de Staël demeura également pensive, et, pendant quelques
minutes, on aurait pu croire que la chambre était inhabitée; dans ce
moment, la porte s'ouvrit, et on annonça Benjamin Constant:

--Comme vous étiez silencieux, dit-il à madame de Staël... Faisiez-vous
donc un examen de conscience?...

--Non, répondit-elle, mais le général et moi nous réfléchissions, et, en
vérité, il y a sujet de le faire. Et vous, qui avez si bien écrit sur
les _Réactions politiques_[105], vous devez comprendre mieux qu'un autre
que tout ce qui peut faire craindre un retour de 93 est bien suffisant
pour faire réfléchir.

[Note 105: Ouvrage de Benjamin Constant publié en l'an V.]

--Mais, dit en souriant Milet-Mureau, il me semble que nous n'avons rien
dit qui pût ainsi nous faire voyager dans des régions aussi sombres.

Madame de Staël se mit à rire.

--C'est encore un des tours de ma folle imagination; elle fait faire
bien du chemin à mon esprit en peu de temps lorsqu'on lui présente,
comme vous l'avez fait tout à l'heure, un motif suffisant, au reste; car
vous avez beau dire, mon cher général, poursuivit-elle toujours en
riant, vous avez esquissé ce que, moi, j'ai ensuite formulé plus
largement.

--Est-il vrai que vous ayez des nouvelles d'Égypte, général? demanda
Benjamin Constant...

--Oui, nous avons reçu hier la nouvelle de la prise d'Alexandrie; c'est
un rapport du général Alexandre Berthier, chef d'état-major de l'armée
d'Orient, qui nous l'apprend.

--Le général Bonaparte a-t-il écrit?

--Je l'ignore; le rapport du général Berthier est arrivé seul, et nous
sommes encore fort heureux qu'il soit échappé aux Anglais, qui font
bonne garde. Je crois cependant que le citoyen Barras aura eu quelques
nouvelles particulières. Je le crois d'autant plus, qu'il a envoyé,
aussitôt après l'arrivée du courrier de Toulon, un exprès à la Malmaison
à madame Bonaparte.

Madame de Staël sourit en ce moment et parut vouloir parler; mais elle
se contint et dit à Benjamin Constant:

--Connaissez-vous Chasset? Qu'est-ce que cet homme?

--Mais c'est un homme habile; il a été député de Villefranche aux
États-Généraux, et alors il se fit remarquer par une assez forte haine
pour le clergé, qu'il poursuivit dans ce qu'il avait de plus cher, ses
dîmes.

--Ah! je me souviens de cet homme! s'écria madame de Staël. C'est lui
qui reçut une lettre anonyme, écrite par un ecclésiastique, qui le
menaçait de la vengeance des prêtres!

--Précisément; mais que voulez-vous faire de Chasset?

--C'est qu'on doit me le présenter ce soir, et que Millin, qui m'a
demandé cette permission, m'a promis monts et merveilles de son
savoir-faire en fait de conversation.

Benjamin Constant sourit.

--Je ne sais pas ce qu'il sait faire comme _causeur_, dit-il; ce que je
sais de lui, c'est que sa carrière a toujours été consacrée à la
poursuite du clergé... Cependant, une des choses capitales des
États-Généraux fut provoquée par Chasset, il faut le dire.

--Laquelle? demanda madame de Staël, fort étonnée qu'une chose
importante de cette époque ne lui fût pas présente.

--Mais la formation des trois comités pour préparer l'exécution de
l'arrêté du 4 août.

--Oui, vraiment! dit madame de Staël... mais je ne l'avais pas
oublié!... Oui, sans doute, je me rappelle maintenant parfaitement cet
homme!... Ce fut lui qui rappela à l'ordre ce monstre de
Billaud-Varennes, lorsque celui-ci demanda dans la Convention que tous
les tribunaux fussent supprimés en France!... Quel temps! quelles
horreurs! et de pareilles folies, de semblables infamies chez un peuple
bon et facile dans ses relations! un peuple loyal et brave!... Oh! de
pareils souvenirs font bien mal.

On annonça M. de Talleyrand... C'était un des habitués de la maison, et,
depuis qu'il n'était plus ministre, il causait beaucoup mieux et plus.
Plusieurs autres personnes survinrent: c'étaient des députés, des hommes
importants de l'époque où l'on était alors; car madame de Staël ne
pouvait en aucun temps, en aucun lieu, se trouver avec des
médiocrités.--Elle aimait mieux être seule, disait-elle, et elle avait
bien raison! On vit arriver successivement Jouenne-Lonchamps[106],
Jolivet[107], Jard-Panvilliers[108], Dupont de Nemours[109], Joubert de
l'Hérault[110], Jacqueminot, Boulaypaty[111], dont le patriotisme était
vrai, mais souvent l'entraînait trop loin... plusieurs autres députés,
et puis des généraux, et quelques femmes. À dix heures, on annonça
Millin, qui vint seul...

[Note 106: Député du Calvados à l'Assemblée nationale. Ce fut lui qui
fit décréter l'établissement des Sourds-Muets; mais une chose
remarquable fut ce qu'il fit opérer: la réduction par les assemblées
électorales du tiers des membres de la Convention.]

[Note 107: Député de Seine-et-Marne à l'Assemblée législative. C'était
un homme de beaucoup de talent et auteur de plusieurs ouvrages sur les
différents impôts. Au 18 brumaire, il fut fait conseiller d'État.]

[Note 108: Député des Deux-Sèvres à l'Assemblée législative... puis à la
Convention; il fut surtout recommandable, non-seulement par son talent à
la tribune, où il montait toujours plusieurs fois par séance, mais par
sa constante fermeté à défendre la représentation nationale et
l'intégrité des élections, comme il le fit pour Frédéric Hermann,
député[108-A]. Jard-Panvilliers eût été douloureusement indigné à la vue
de l'affaire qui vient de se passer à la Chambre de 1838!... cette
affaire de M. de Sivry, où nous avons vu les droits du citoyen et du
député violés. Combien il eût pleuré sur cette foule d'outrages faits et
soufferts! surtout en voyant quel est l'homme auquel on s'est adressé.
Quoi qu'il en soit jamais de cette affaire, les amis de M. de Sivry ont
pu être affectés de la peine qu'il en a éprouvée; mais sa noble et
loyale conduite a été de nature à les rendre fiers de son amitié pour
eux.]

[Note 108-A: Du Bas-Rhin au Conseil des Cinq-Cents.]

[Note 109: Conseiller d'État, député de Nemours aux États-Généraux. Sa
conduite fut toujours admirable et loyale comme homme de talent et
Français. Il aimait M. Necker et en était aimé. Il avait soutenu
l'opinion du contrôleur-général pour la caisse d'escompte. Il fut aussi
contre les ordres religieux. Au moment où il vint chez madame de Staël,
il allait partir pour l'Amérique, où il se retira après avoir donné sa
démission successivement aux deux Conseils. Il était fort ami de mon
père.]

[Note 110: Joubert de l'Hérault, député de l'Hérault à la Convention,
homme de fermeté et de talent de discussion.]

[Note 111: Député de la Meurthe au conseil des Cinq-Cents.]

--Eh bien! lui dit madame de Staël, et votre député?

--Il est nommé secrétaire d'une commission, répondit Millin, et il ne
peut venir ce soir... Mais c'est une partie remise, et nous aurons cet
honneur dans la semaine.

--Qui donc présentez-vous à madame de Staël, demanda Dupont de Nemours,
et dont vous paraissez tant regretter la perte?

--C'est Chasset, député de Villefranche, répondit Millin.

--Oh! oh! c'est un homme de bien, mais un peu ennuyeux.

--Ah! mon Dieu! s'écria madame de Staël, vous ne m'aviez pas dit cela,
Millin...?

--Mais, répondit Millin, vous ne me l'avez pas demandé.

On se mit à rire... Dans ce moment, on prononça un nom qui produisit un
effet magique dans le salon... le valet de chambre annonça:

--Le général Kosciusko!

C'était dans de pareils moments qu'il fallait voir madame de Staël, et
surtout l'entendre!... Passionnée pour tout ce qui était noble et grand,
bonne par essence, capable d'apprécier de hautes pensées, on doit se
faire une idée juste de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle vit Kosciusko, ce
martyr d'une noble cause, venir demander asile et refuge à la France; la
France, ce pays qui, quelques années avant, avait aussi jeté le grand
cri de l'appel à la liberté. Aussi fut-elle pour Kosciusko ce qu'elle
était pour tous ceux qui lui plaisaient, une personne irrésistible; et,
dès qu'elle avait vu Kosciusko, elle l'avait conquis pour jamais.
C'était un homme âgé de quarante ans à peu près, d'une taille imposante,
et dont la physionomie était bien celle d'un homme tel que lui. Sa
tournure, gracieuse comme celle de presque tous les Polonais, avait en
même temps une expression militaire qui montrait que le Polonais fugitif
avait longtemps vécu sous la tente. Dès qu'il fut entré, chacun
l'entoura; il y avait peu de temps qu'il était à Paris, et l'intérêt que
nous éprouvons toujours pour une nouvelle infortune ou une nouvelle
gloire était dans toute sa nouveauté. Dupont de Nemours, qui le
connaissait particulièrement, lui demanda s'il était toujours aussi
fatigué par les invitations qu'il recevait.

--Je ne saurais m'en plaindre, répondit le général Kosciusko en
souriant, car c'est un excès de bienveillance en ma faveur dont je vous
jure que je sens tout le prix, et c'est mon coeur qui éprouve toute la
reconnaissance que m'inspire une aussi noble hospitalité.

--Oui, dit madame de Staël les yeux tout humides de larmes, la France
est une noble nation!...

Kosciusko est un homme supérieur dont la Pologne doit être fière, et que
pourtant quelques Polonais n'aiment pas. Mais on sait que les Polonais
entre eux sont assez désunis pour tirer le sabre dans les rues mêmes de
Varsovie, et même, autrefois, jusque dans la diète. Défenseur de la
liberté de son pays contre la Russie, il reçut dans les premiers
instants des témoignages d'estime publique qui durent l'encourager plus
que les dons matériels qui lui furent offerts, tels que celui d'une
terre que lui donna la _comtesse Kossakowska_. Nommé commandant en chef
des troupes polonaises, il marche contre l'armée commandée par Denizow
et le défait... Au milieu de son triomphe, un chanoine de Cracovie
attente à sa vie et veut l'assassiner. Combattant toujours malgré cette
ingratitude, formulée à la vérité par un seul, mais qui dut lui être
plus pénible que si le poignard eût atteint son coeur, il livre une
bataille aux Russes, presque certain cette fois de les défaire pour
toujours. Mais la désunion s'était mise entre plusieurs Polonais
considérables; la bataille fut moins heureuse, et Kosciusko fut fait
prisonnier. Cette nouvelle fut reçue avec larmes et douleur par un
peuple qui savait cependant aimer la main qui combattait pour lui. Le
peuple polonais implora sa cruelle persécutrice pour qu'elle lui rendit
son défenseur, ou plutôt encore son frère, son ami; car Kosciusko savait
aussi bien gémir avec un de ses frères malheureux qu'il savait les
défendre contre leurs oppresseurs. Catherine savait punir; mais elle
pardonnait peu et n'oubliait jamais. Kosciusko, dans ses mains, était à
la fois un otage et une certitude de tranquillité. Il ne fut pas rendu;
et, aussitôt arrivé à Pétersbourg, il fut envoyé dans la prison humide
et sombre de Schlusselbourg, cette même prison dont les dalles grises
conservaient les taches toutes fraîches encore du sang du pauvre
Ivan!--Kosciusko, jeté dans cette prison, souffrit tous les maux qu'il
fut possible d'inventer pour lui et ses compagnons d'infortune. Enfin
Catherine devint moins cruelle, et la prison de Schlusselbourg fut moins
rude aux prisonniers; ils purent espérer. Une pension que l'Amérique
faisait à Kosciusko lui parvint jusque dans Schlusselbourg. Enfin
Catherine mourut. À l'avénement de Paul Ier, il fit sortir Kosciusko de
son humide cachot, et lui rendit la liberté. Une maison et une pension
de douze mille roubles furent données _généreusement_ à celui à qui on
avait tout pris! Kosciusko partit pour l'Amérique: la patrie de
Washington devait en effet l'attirer. Il alla à Philadelphie, mais y
demeura peu de temps, et vint en France, où il débarqua à Bayonne. La
réception que le Directoire lui fit est remarquable, en ce qu'elle
honore doublement le caractère français: elle prouvait notre respect
pour le malheur et le courage, et le peu de crainte que la Russie nous
inspirait, puisque nous accueillions un proscrit de l'autorité
_czarienne_. Arrivé à Paris, le Directoire le reçut avec une pompe tout
honorable... Un banquet lui fut donné le jour du 18 août, pour fêter
doublement cet anniversaire... Chacun voulut le voir; et, pendant
plusieurs mois, toute autre idée fut remplacée par celle de Kosciusko.

Chaque fois que madame de Staël voyait le général polonais, elle le
questionnait toujours sur la cour de Russie: il n'avait pas le prisme de
l'affection pour éclairer ses tableaux; aussi quelquefois Dupont de
Nemours lui-même le rappelait-il à des paroles plus douces envers ses
ennemis.

--J'ai reçu ce matin même des nouvelles de l'un de vos compatriotes,
général, dit à Kosciusko un grand homme pâle et marqué de petite vérole,
au regard profond, et dont l'expression n'était jamais souriante: cet
homme était Salicetti.

Kosciusco s'inclina; madame de Staël lui nomma le député Salicetti.

--C'est du général Kniawitz[112] que je veux parler, reprit-il; vous
savez qu'il est au service de France, et, en ce moment, il est en Corse
et devant la ville de Calvi.

[Note 112: Le général Kniawitz passa au service de France après la
révolution de Pologne qui mit Catherine en possession de sa part de
partage.]

--Oui, dit Kosciusko avec une expression mélancolique, il vous a dévoué
le reste de sa vie; il est heureux de sentir encore en son âme un peu de
ce feu qui fait vouloir... Pour moi, je ne sais plus rien demander au
sort...; la Pologne était ma maîtresse et ma vie... Je porte le deuil de
ma patrie, et n'en puis chercher une nouvelle...

Salicetti fronça le sourcil, et s'éloigna sans répondre.

--Oui, vous avez beaucoup souffert, dit madame de Staël au proscrit;
mais enfin, pourquoi repousser l'espoir?

--Parce que je n'en puis conserver...

MADAME DE STAËL.

Vous avez connu personnellement Paul Ier, n'est-ce pas, général?

KOSCIUSKO.

Oui, madame.

MADAME DE STAËL.

Est-il vrai qu'il soit aussi laid qu'on le représente dans tous ses
portraits?

KOSCIUSKO.

Peut-être plus: il ressemble beaucoup à son père, et j'avoue que je
trouve que Paul a dans le regard quelque chose d'égaré qui lui donne une
expression plus désagréable que son père Pierre III. Au reste, tous deux
ont des signes malheureux dans les linéaments du visage.

DUPONT DE NEMOURS.

L'aviez-vous vu avant d'entrer à Schlusselbourg?

KOSCIUSKO.

Non; je ne vis que mes gardes et mes geôliers. Catherine, plus sévère
que son fils, empêchait toute communication avec le dehors; pendant
notre captivité, nous n'avons vu personne, et nous n'avions pour
distraction que les souvenirs d'Ivan... Lorsque ma liberté me fut
rendue, on me jeta dans une barque[113], et l'on me conduisit à
Pétersbourg; là, un aide-de-camp de l'Empereur vint me trouver, et me
dit que Sa Majesté voulait me voir... Je le suivis... Que pouvais-je
faire? je n'étais pas leur esclave; mais j'étais leur prisonnier!... Je
trouvai l'Empereur seul, dans son cabinet; il était revêtu d'un uniforme
sans aucune broderie d'or ou d'argent, et la plus grande austérité
régnait autour de lui. En me voyant, il fit un mouvement que j'ai
compris être de pitié: ce fut sans doute de voir un homme si maigre et
si pâle. S'imaginait-il donc qu'on pût vivre dans l'horrible cloaque où
ils m'avaient jeté!... Et mes compagnons!... trois sont morts dans cet
humide tombeau...

[Note 113: Schlusselbourg est bâtie sur un rocher, au milieu de la mer,
à quelque distance de Pétersbourg.]

Il fut obligé de s'arrêter, car son émotion le suffoquait.

MADAME DE STAËL, se levant précipitamment et allant prendre la main de
Kosciusko qu'elle serre fortement dans les siennes.

Mon Dieu! que vous avez souffert!

KOSCIUSKO.

Oui..., j'ai bien souffert en effet...; et la plus cruelle douleur ne
fut pas celle que me firent éprouver la prison, le cachot, les fers! et
cependant... (il montrait ses cicatrices); ce fut, voyez-vous, de me
trouver devant le fils de celle qui avait ravagé ma patrie et fait
passer la charrue sur de nobles et antiques demeures. Cet homme, avec sa
figure ridiculement repoussante, ne me paraissait pas fait pour ramener
la paix et le bonheur dans nos villes, et l'abondance dans nos
campagnes. Cependant je ne voulus rien précipiter; ses vues pouvaient
être bienfaisantes après tout, et je ne voulais pas attirer sur mon pays
une persécution que peut-être il n'aurait pas eue, en brisant moi-même
le lien qui se préparait. Je saluai donc le Czar!... je ployai presque
le genou DEVANT L'EMPEREUR DE RUSSIE!...--Kosciusko, me dit-il, je suis
bien aise de vous voir et de vous connaître: j'espère que maintenant
nous ne serons plus ennemis; j'y ferai du moins tous mes efforts. J'aime
la Pologne, et vous le prouverai... Pour vous indemniser de ce que vous
avez perdu, je vous donne un palais et une pension de douze mille
roubles.

Je remerciai l'Empereur. Cette bonté me fit croire que sa volonté était
de l'étendre sur toute la Pologne... Et... je remerciai!...

--Je veux vous présenter à l'Impératrice, me dit-il, et à ma famille;
venez avec moi.

Et me prenant presque sous le bras, il me fit traverser une grande
quantité de pièces pour arriver à l'appartement de l'Impératrice.

MADAME DE STAËL.

Comment est-elle? M. de Ségur, qui l'a beaucoup vue, m'a dit qu'elle
était belle et très-bonne.

KOSCIUSKO.

Elle est belle; mais sa physionomie est tellement triste que l'on peut
difficilement juger de ce qu'elle est par elle-même... Elle m'accueillit
avec bonté, et me dit sur ma longue captivité de ces mots de femme qui
consolent... Autour d'elle était sa famille, qui est nombreuse. Le
grand-duc Alexandre est beau, et sa belle tête pourrait servir de modèle
à un peintre; mais son frère, le grand-duc Constantin, ressemble à leur
père. Les grandes-duchesses sont charmantes. Il y a encore, m'a-t-on
dit, deux autres jeunes princes; mais je ne les vis pas, ils sont trop
jeunes pour paraître en public.

MADAME DE STAËL.

Demeurâtes-vous longtemps encore à Pétersbourg, général, après être
sorti de Schlusselbourg?

KOSCIUSKO, souriant amèrement.

Non, madame; aussitôt que j'eus compris l'Empereur, je quittai
Pétersbourg... Je ne voulus pas plus longtemps demeurer l'hôte de
l'oppresseur de mon pays... Je m'échappai et allai en Amérique. Arrivé à
Philadelphie, je n'y demeurai que le temps nécessaire pour remercier ces
bons Américains qui m'ont appelé leur ami, et je suis venu en France
pour donner la main à mes frères en liberté et leur demander un asile.

DUPONT DE NEMOURS.

Et vous l'aurez, certes, et de grand coeur!... N'est-ce pas qu'il le
mérite, madame?

Madame de Staël, à mesure que Kosciusko parlait, devenait plus
attentive: d'abord ce fut son esprit, sa curiosité, qui toutes deux
écoutèrent; mais en entendant cet homme parler de ses malheurs avec
cette noble simplicité qui double le mérite de son dévouement à la noble
cause, elle fut subjuguée par un intérêt vif, et ce fut son coeur qui
fut tout entier à ce que racontait l'exilé.--Dupont de Nemours, qui
connaissait la sensibilité et la noblesse d'âme de madame de Staël,
voulut ajouter à son estime pour Kosciusko, car il vit qu'elle ignorait
sa dernière action.--Savez-vous ce que Kosciusko a fait il y a quelques
jours? il a renvoyé à Paul Ier tous les dons qu'il avait été forcé
d'accepter de lui en lui disant:

--Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et l'oppresseur de mon
pays.

Madame de Staël, cette fois, se leva précipitamment pour aller à
Kosciusko; elle fut presque au moment de l'embrasser,... mais elle
s'arrêta et dit avec une grâce charmante en essuyant ses yeux:

--Au fait, pourquoi m'en étonner...? vous deviez agir ainsi.

JARD-PAUVILLIERS.

Et quelle réponse avez-vous eue, général, à cet acte de noble courage?

DUPONT DE NEMOURS.

Une nouvelle proscription certainement!

KOSCIUSKO, en souriant.

Du moins celle-ci est douce!... Je suis heureux ici... Mais il est vrai
cependant, comme le dit M. Dupont de Nemours, que je suis de nouveau
proscrit, et que Thugut et l'empereur de Russie ont donné l'ordre de me
faire arrêter partout où l'on me trouvera. Déjà deux individus qui me
ressemblent ont été arrêtés, l'un à Bruxelles, l'autre à Rotterdam...
Qu'ils me pardonnent, les infortunés!--leur malheur est comme un remords
pour moi.

La conversation devint ensuite générale; Kosciusko fut emmené dans une
autre partie de la chambre par Savary et Boulay-Paty, tous deux vrais
apôtres de la liberté et voulant en parler avec un homme qui, ainsi que
les héros de l'antiquité que Plutarque nous fait admirer, ne considérait
ses biens et sa vie que comme la propriété du pays pour lequel il était
toujours prêt à les sacrifier. Il leur donna des détails bien curieux
sur la famille des Czartorinski et sur leur neveu Poniatowsky, leur
neveu _par hasard_[114], comme depuis il avait été roi de Pologne... Sa
conversation attachante retint les deux députés longtemps auprès de lui,
et ils ne l'auraient même rendu au reste de la société, qui s'était fort
augmentée depuis que leur entretien était commencé, qu'au moment de leur
départ, si madame de Staël ne les avait entendus rire et n'était
accourue pour en connaître le motif.

[Note 114: La famille Czartorinski, l'une des plus anciennes et des plus
grandes de la Pologne, n'eut une alliance que parce que la soeur des
princes Auguste et Michel Czartorinski épousa, _contre leur gré_, le
comte Poniatowski, d'une noblesse nouvelle, mais protégé par Charles
XII, et ensuite par le roi de Pologne (Auguste II), quoiqu'il eût été
son ennemi. Stanislas Poniatowsky, qui fut roi de Pologne par la volonté
de la Czarine, était fils de ce comte Poniatowsky; mais le comte était
un homme de talent et d'esprit: il força, par une constante étude, ses
beaux-frères à se rapprocher de lui; et leur réunion, qui ne fut jamais
rompue, eut de grands résultats pour la prospérité de tous deux. Quant
au trône de Pologne, il est constant que, sans Catherine, c'eût été le
prince Adam Czartorinski, cousin de Stanislas Poniatowsky, qui eût été
élu.]

--Vous êtes bien joyeux sans nous, leur dit-elle en arrivant près d'eux.
Dites-nous le sujet de votre gaieté, et je vous promets de la partager;
car pour vous faire rire, ajouta-t-elle en désignant Savary le député,
il faut un sujet vraiment joyeux.

SAVARY.

C'est le général qui nous racontait une anecdote arrivée à Varsovie; je
l'engage à la recommencer pour tout le monde, car je ne veux pas être
égoïste.

KOSCIUSKO.

En vérité, je ne sais pas si cela en vaut la peine.

MADAME DE STAËL.

Oh! général, contez, contez donc. J'aime les histoires dites par les
hommes comme vous, avec passion;... elles ont le charme du conte et la
vérité de l'histoire; c'est charmant! Dites, dites.--Allons, messieurs,
faites silence!... Et vous, mon cher Benjamin, ramassez, je vous prie,
vos éternelles jambes; car vous voyez bien que vous embarrassez le
passage. Maintenant, général....

KOSCIUSKO.

Mon Dieu! voilà bien de la solennité pour une chose très-peu
importante... Enfin...

Vous saurez donc, madame, que le roi Stanislas Poniatowsky était un jour
dans une maison de campagne à une très-petite distance de Varsovie. M.
de Thugut, celui-là même qui, aujourd'hui, prend à moi un tel intérêt
qu'il me fait chercher partout, était arrivé à Varsovie pour parler au
roi de Pologne, je ne me souviens plus de quel objet précisément, mais
enfin il était important. Le Roi, tout à fait sous la tutelle de la
Russie, et n'osant pas recevoir M. de Thugut avec apparat à Varsovie,
imagina le moyen terme de l'inviter à dîner à cette maison de plaisance
où il était encore, quoiqu'il fit déjà froid. M. de Thugut était invité
à venir de bonne heure, lui disait le Roi, dans le plus aimable billet,
et comme, au reste, il en savait écrire, pour faire une partie de
billard ou de whist avant et après dîner, pour passer enfin une journée
de château. Sa Majesté avait voulu dépouiller toutes les formes
ennuyeuses de la représentation.

M. de Thugut arriva vers une heure. Le valet de chambre, averti par
l'huissier de la chambre, lui dit de faire entrer M. le baron dans les
appartements intérieurs, et qu'il y trouverait bientôt le Roi, qui
allait s'y rendre.

L'huissier de la chambre ouvre une porte, invite le baron à la passer,
et, lui montrant une longue file de pièces dont toutes les portes
étaient ouvertes, il referme la première sur lui et le laisse seul. Le
baron, n'entendant aucun bruit, ne sait s'il doit avancer; partout des
tapis, un profond silence, et pas un mouvement qui annonçât qu'il y eût
quelqu'un dans l'une des pièces voisines.

Cependant, tout en regardant un tableau, un vase antique, un objet
d'art, et ils étaient nombreux dans cette demeure élégante, le baron de
Thugut avançait lentement, mais il avançait: arrivé près d'un cabinet où
il voyait une magnifique bibliothèque, il entendit quelqu'un tousser
comme pour avertir _qu'on était là_. M. de Thugut fait encore un pas,
entre dans la pièce, et voit devant la cheminée un homme jeune, beau,
ayant une tournure et un air de roi. Cet homme était debout, les mains
derrière le dos et se chauffant. M. de Thugut, ne pouvant douter que ce
ne fût le Roi, fit sa première révérence d'autant plus profonde qu'il
tremblait d'avoir hésité une seule seconde. Le monsieur lui rendit son
salut profond, non-seulement avec une hauteur plus que royale, mais avec
une expression d'ironie moqueuse qui ne l'était pas du tout.

--Voilà un roi, se dit M. le baron de Thugut, qui n'a pas été longtemps
à prendre ce qu'il croit _la dignité du rang_!

Et tout en faisant intérieurement cette réflexion, il faisait aussi une
seconde révérence tout aussi profonde que la première; à quoi le
monsieur chamarré de croix, de cordons de toutes couleurs, répondit
encore par un petit coup de tête ironiquement donné encore.

Cette richesse de cordons et de croix avait aussi confondu le baron. Le
Roi lui avait écrit:

«_Venez sans cérémonie, mon cher baron; le plaisir que j'aurai à vous
connaître enfin fera tous les frais de la présentation._»

Le baron recommençait sa troisième révérence, lorsqu'une porte à côté de
la cheminée s'ouvrit, et un jeune homme mis simplement, et n'ayant que
l'ordre de Saint-Wladimir de Pologne, entra dans la chambre, et vint à
lui avec cette aisance élégante qui faisait le charme de la tournure de
Poniatowsky.

--Baron de Thugut, je suis ravi de vous voir,... et j'espère que notre
connaissance deviendra un jour celle de deux amis... Comte de
Stac......g, comment vous portez-vous aujourd'hui?

Le comte s'inclina alors plus bas encore que de coutume, pour montrer au
baron de Thugut qu'il pouvait faire plier son épine dorsale autant qu'il
le voulait.

--Le baron de Thugut! le comte de Stac......g! dit le Roi, en nommant
les deux ministres l'un à l'autre... Je dois faire l'emploi de maître
des cérémonies, ajouta-t-il en souriant; car, ainsi que je vous l'ai
écrit, nous sommes ici parfaitement à la campagne...

Le baron salua avec une politesse achevée; mais M. de Stac......g reprit
alors son attitude hautaine, comme désirant humilier son antagoniste et
montrer que sa souveraine était une femme _qui ne devait faire aucune
concession_ à une autre femme... Mais M. de Stac.....g n'était pas de
force à lutter avec le baron de Thugut; il le connut bientôt.

La matinée s'écoula agréablement. Quand le baron voulait, il était un
des hommes les plus spirituels qu'on pût rencontrer, et ce jour-là il le
voulut avec une volonté déterminée. Poniatowsky était pour ce jeu-là
l'homme qu'il lui fallait, parce que, très-spirituel lui-même, il
comprenait tout, relevait la balle, la renvoyait, et la conversation ne
tarissait jamais. Quant à M. de Stac.....g, il était là comme assistant
à un spectacle donné pour lui... et même il y ajoutait, parce qu'il
avait de l'humeur, et que rien n'est plus amusant que de voir un visage
récalcitrant à la joie au milieu de gens qui ne comprennent pas l'humeur
ou le chagrin d'un seul parce que les autres s'amusent. Le matin on joua
au billard, on parla littérature, on dîna; et après le dîner le Roi fit
une partie de whist, composée de lui, le baron de Thugut, le comte de
Stac......g et l'un de ses aides de camp. La partie fut d'abord
très-bien, mais la chance tourna, et le Roi, qui avait M. de Thugut pour
partenaire, commença à gronder, parce qu'il perdait. M. de Thugut, lui,
de son côté, qui avait toujours joué ses cartes avec un extrême soin,
commença à se tromper, et conséquemment à faire tromper Poniatowsky.

--Le roi de trèfle, dit le baron en jetant le valet de pique sur la
table.

--Mais c'est le valet de pique, baron; qu'est-ce donc que vous faites?

--Je demande humblement pardon à Votre Majesté...

La carte est relevée, le jeu continue... Quelques minutes après, le
baron jette une carte de nouveau et dit:

--Le roi de carreau.

--Ah ça! décidément, dit Poniatowsky, vous avez des distractions, mon
cher baron, qui me feraient croire que vous êtes amoureux, si nous
avions ici de jolies femmes.

C'était encore un valet!

--Je me prosterne aux pieds de Votre Majesté, en lui demandant
humblement mon pardon, car je suis plus coupable qu'elle ne le croit;
c'est la troisième fois de la journée que j'ai la maladresse de _prendre
un valet pour un roi_.

Et en disant ces derniers mots, il lança sur M. de Stac......g un regard
qui remboursait tous les mouvements de tête insolents.

--Mon Dieu, la jolie histoire! et qu'elle est bien contée! n'est-il pas
vrai, Lemercier? dit madame de Staël en s'adressant à un jeune homme
petit, pâle et blond, dont la physionomie intéressante annonçait de
l'esprit et une extrême finesse.

Il s'inclina devant madame de Staël en réponse à ce qu'elle venait de
lui dire... Dans ce moment, on servait du thé, et le mouvement général
fixa le jeune homme près de madame de Staël...

--Eh bien! lui dit-elle, que deviennent toutes les productions de cette
jeune et bonne tête?... Tenez, général, regardez ce jeune homme qui
paraît à peine avoir vingt-cinq ans; eh bien! il a déjà publié, depuis
92, de bien beaux vers et une quantité de pièces de théâtre, _le Lévite
d'Éphraïm_..., _Lovelace_...., _le Tartufe révolutionnaire_....,
_Ophis_...., et puis, aidez-moi donc, Lemercier.

DUPONT DE NEMOURS.

Et _Agamemnon_, madame!... son ouvrage peut-être le plus achevé. C'est
une pièce digne d'Euripide, mon cher Lemercier, et votre talent nous
rendra fiers si vous continuez à produire ainsi...

LEMERCIER.

Le public de Paris n'est pas toujours de l'avis des gens de goût; voyez
ce qui s'est passé dernièrement à _Pinto_!...

MADAME DE STAËL.

Ah! ne parlons pas de cela!... Ce malheureux _Pinto_!... Je me le
rappelle bien... Mais le moyen de lui parler de cette soirée?

JARD-PANVILLIERS.

S'il voulait, madame, il pourrait vous raconter une histoire aussi, lui,
et qui vous ferait voir que les sifflets ne lui font pas la peine qu'on
pourrait bien croire.

BENJAMIN CONSTANT.

Allons donc! ce n'est pas possible! Comment voulez-vous qu'il ait été
insensible au bruit discordant des sifflets et des cris que l'on faisait
mercredi dernier à _Pinto_?

MADAME DE STAËL.

Mais aussi quelle idée avez-vous eue de faire jouer le rôle de
l'archevêque de Bragance par Dugazon? Dugazon me fait toujours l'effet
de se mettre en garde avec sa longue rapière dans je ne sais plus quelle
pièce de Molière.

DUPONT DE NEMOURS.

Mais comme mademoiselle Contat était belle dans le rôle de la duchesse
de Bragance!... elle m'a rappelé ses beaux jours...; et je crois
qu'elle-même a éprouvé cette magique influence, car elle a joué comme
un ange.

LEMERCIER.

Ce que dit M. Dupont de Nemours me confirme dans cette pensée, que
presque toujours le public prononce sur ce qu'il ne sait pas, et juge
les effets sans chercher à connaître les causes.

DUPONT DE NEMOURS.

Comment cela?...

LEMERCIER.

C'est que mademoiselle Contat, bien loin d'avoir été inspirée, a failli
faire tomber la pièce dès le premier acte par son découragement, et, si
je ne l'eusse pas ranimée, tout était dit.

MADAME DE STAËL.

Ce que vous dites là paraît bien curieux, Monsieur Lemercier;
racontez-nous comment vous avez ranimé mademoiselle Contat.

LEMERCIER.

Je ne sais, madame, si vous connaissez ma méthode invariable lorsque je
fais jouer une pièce. Je ne donne pas de billets, pour que le parterre
soit entièrement le maître de faire connaître son opinion; à la
première représentation d'un de mes ouvrages, les voix et les mains sont
libres, les opinions aussi; il suit de là qu'une pièce n'est soutenue
que par elle-même, et que lorsqu'elle réussit elle est vraiment bonne,
puisqu'elle a résisté à la rage envieuse de la médiocrité qui ne veut
pas qu'on réussisse.

MADAME DE STAËL.

Vous ne donnez pas de billets!... C'est prodigieux!... Cela m'explique
les sifflets.

LEMERCIER.

J'avais eu cinq billets pour _Pinto_; j'en avais gardé trois pour mes
amis, et j'en avais donné deux à Talma... J'avais une loge dans laquelle
j'étais avec deux ou trois personnes de mes amis intimes.--Le rideau
baissé, après le premier acte, on vient m'avertir que mademoiselle
Contat ne veut pas continuer la pièce, qu'elle pleure et se désole... Je
cours aussitôt dans sa loge, et je la trouve délacée, presque
déshabillée et pleurant à verse.

--Ma belle amie, m'écriai-je, qu'est-ce donc, au nom du Ciel, que tout
ceci? Eh quoi! vous abandonnez ma pièce! vous laissez votre rôle!...
mais que vais-je devenir?... Allons, revenez à vous, soyez bonne, mais
surtout soyez grande!... Est-ce que mademoiselle Clairon aurait fait une
chose semblable?

Mademoiselle Contat me répondit qu'elle m'aimait comme un frère,
qu'elle voulait tout faire pour moi, mais qu'ici sa volonté était
impuissante,... qu'elle s'était retirée du théâtre en chancelant et
ayant un vertige causé par le tumulte qui envahissait jusqu'au comble de
la salle...--Non, non, répétait-elle en pleurant, je ne pourrai
jamais,... je mourrais!

Ma situation devenait plus terrible de moment en moment. On entendait,
de la loge où j'étais avec mademoiselle Contat, la rumeur de la salle...
tant étaient violentes les secousses données par le reflux et le flux de
cette multitude agitée et presque furieuse surtout du retard qu'on
mettait à lever le rideau...--Les entendez-vous! me disait mademoiselle
Contat en se serrant contre moi... Ils me _tueront_!

--Allons, allons, lui disais-je en me mettant à ses pieds et lui baisant
les mains, allons, un peu de courage, et vous faites réussir une oeuvre
dont vous serez la mère... Allons, je vous en supplie!...

Et tout en lui parlant ainsi, je la relaçais,... je replaçais ses
pierreries, ses dentelles, et enfin, par un miracle que Dieu voulut bien
faire pour moi, mademoiselle Contat fut enfin en état de remonter sur la
scène, où elle rejoignit ses camarades. Ils n'étaient pas comme cela
eux, et Dugazon aurait donné de son courage à ses camarades. Je vis
mademoiselle Contat entrer en scène, je lui entendis dire les premières
paroles, et alors plus tranquille, au moins pour cet acte, je retournai
dans ma loge.

Vous savez, madame, que la salle était non-seulement remplie, mais que
les avenues étaient occupées.--En traversant un corridor, je vois un
gros et grand homme adossé contre un des poêles, et de là sifflant de
toutes les forces de ses énormes poumons dans _un cor_ et non pas un
sifflet, grand comme un cor de chasse, je crois. Et cet homme
sifflait!... mais il sifflait... à déchirer son propre tympan... Je fus
à lui:

--Monsieur, lui dis-je, vous êtes bien mal placé dans ce corridor, car
vous sifflez sans être entendu, et, de votre côté, vous n'entendez pas
ce que vous sifflez.

L'homme me regarda d'un air étonné et suspendit un moment sa diabolique
musique.

--Monsieur, me dit-il après m'avoir regardé avec attention pour juger si
je ne me moquais pas de lui... monsieur, seriez-vous un ami de l'auteur?

--Bien mieux que cela, monsieur, je suis l'auteur lui-même.

--Vous, monsieur?

--Sans doute; et si vous voulez me faire l'honneur d'accepter une place
dans ma loge, il m'en reste heureusement une que je puis vous offrir.
Venez, vous serez en face, assis et bien plus commodément placé pour
siffler, en bonne conscience, que dans ce corridor... Qui jamais ouït
parler d'un sifflet partant d'un corridor?... Venez, monsieur, et je
vous promets de vous laisser la liberté de siffler tant que vous voudrez
et les endroits que vous voudrez, même mes passages de prédilection...

MADAME DE STAËL.

Oh! la bonne folie! et vous lui proposiez cela de bonne foi!...

LEMERCIER.

Sans aucun doute.

MADAME DE STAËL.

Et accepta-t-il?...

LEMERCIER.

Non, il s'en fut je ne sais où; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il
n'a plus sifflé. Au surplus, sa retraite ne fit rien à l'affaire; les
sifflets étaient, je crois, au nombre de mille au moins!... Quel
vacarme! quel bruit!... Jamais on n'entendit pareille rumeur à la
Comédie-Française, m'ont dit les _servants_ les plus vieux. Madame
Lachassaigne ne se rappelait un pareil tumulte qu'au _Mariage de
Figaro_, et encore j'avais la supériorité de quelques centaines de
sifflets[115]...

[Note 115: _Pinto_ est une belle pièce: c'est la première comédie
_shakspearienne_ que nous ayons eue. Mon opinion n'est pas le résultat
de mon amitié pour M. Lemercier.--C'est justice.]

MADAME DE STAËL.

Votre histoire est charmante, Lemercier, et vous avez raison; elle
prouve que vous avez dirigé mademoiselle Contat, et le public dit,
_lui_, que c'est elle qui a fait réussir votre pièce... Oh! le monde!...
le monde!...

Comme on allait se retirer, car il était une heure du matin, on entendit
une voiture s'arrêter à la porte, et bientôt après on annonça: M. de
Talleyrand... On se retira en partie, et il ne demeura avec madame de
Staël et celui qui lui devait son retour dans sa patrie que Benjamin
Constant et un ou deux autres habitués, tels que Jard-Panvilliers,
Petiet et Roederer, etc.

Au moment du 18 fructidor, madame de Staël fut presque proscrite on ne
sait trop pourquoi, et ne dut la possibilité de revenir à Paris à
l'époque que je viens de citer qu'aux soins de Barras. Elle en eut
toujours une grande reconnaissance, et ne l'oublia jamais. Après le 18
fructidor, elle revint à Paris, et fut comme toujours, et comme nous
venons de le dire, la femme autour de laquelle venait se grouper tout ce
qui était notable en quoi que ce fût... On l'écoutait comme un oracle.
Madame de Staël est non-seulement une femme d'esprit et de talent, mais
c'est un homme comme nous en avons eu peu dans notre révolution; c'est
un publiciste qu'on consultera dans soixante ans d'ici comme Burke et
Montesquieu. L'Empereur était injuste envers elle: il ne fut même pas de
cette simple équité qui fait juger sur les faits et non sur des
préventions... Il y a quelques ombres dans le jour lumineux qui éclaire
la vie de Napoléon: la persécution de madame de Staël en est une grande.

Quelque temps avant le 18 brumaire, elle fut en Suisse voir son père
qu'elle adorait; mais elle revint bientôt à Paris, et y rentra
précisément le jour même du 18 brumaire. Elle devait nécessairement
attirer l'attention du gouvernement du moment; car, sous le Directoire,
elle avait une grande influence sur les meneurs du cercle
constitutionnel. Elle ne voulait ni la révolution de 93, ni celle qui
s'opéra en 1814; elle voulait une constitution libérale, telle enfin que
M. Necker en rêva une pendant soixante ans de sa vie. On a même prétendu
que M. Necker, à la sollicitation de sa fille, avait contribué à la
rédaction de la Constitution de l'an III. J'en ai parlé à quelques
personnes de Genève, qui ne sont pas non plus éloignées de le croire.

Madame de Staël apprit la révolution du 18 brumaire à Charenton, en
changeant de chevaux; elle crut rêver, lorsqu'on lui dit qu'une heure
avant, Barras avait passé par ce même lieu, accompagné par des
gendarmes, Barras, qu'elle avait laissé au pouvoir et le plus puissant
de tous ses collègues.

--C'était la première fois depuis la Révolution, dit madame de Staël,
qu'on entendait un seul nom prononcé parmi le peuple... Jusqu'alors on
disait l'Assemblée, la Convention, le Directoire..., le peuple.
Maintenant, on ne parlait plus que de cet homme qui devait se mettre à
la place de tous, et rendre l'espèce humaine anonyme en accaparant la
célébrité pour lui seul, et en empêchant tout être existant d'en
acquérir en son nom.

Le soir même de son arrivée, madame de Staël eut son salon formé comme
si elle n'avait pas quitté Paris... Elle était essentiellement faite
pour réunir dans de pareils moments et centraliser près d'elle tout ce
qui pensait et agissait. Et ce fut sa perte.

Elle fut dans un état violent pendant plus de vingt-quatre heures, en
entendant toutes les nouvelles qu'on lui apportait. Elle était si vraie
dans son amour pour la liberté! elle était si naturellement
Française!... Elle frémissait devant cette violation de la
représentation nationale dans les Conseils[116]... Comment le peuple
français avait-il souffert cet outrage! Elle n'était pas encore prévenue
contre Napoléon comme elle le fut depuis: ce ne fut que la constante
froideur du premier Consul, et puis surtout le malheur du duc d'Enghien,
qui amena la rupture complète.

[Note 116: La représentation nationale, disait madame de Staël, est une
chose solennelle. C'est un sacrement!... C'est l'onction sainte donnée
par le peuple à ses représentants.]

On a vu, dans le salon de Barras, qu'elle parlait d'un certain _Mouquet_
qui avait parlé d'elle, et l'avait dénoncée au Manége, ainsi que M. de
Talleyrand, comme faisant eux-mêmes partie du club de Clichy; ce qui
n'était pas vrai: madame de Staël avait encore alors des idées
libérales, et même républicaines. La chose est facile à voir dans ses
_Considérations sur la Révolution française_; et lorsque plus tard, en
1803, le premier Consul l'exila comme étant liée avec Benjamin Constant,
ce fut d'un libéralisme outré que Napoléon l'accusa.

Un matin, madame de Staël était chez elle, et d'assez mauvaise humeur;
elle voyait, comme toute la France, que la paix était encore loin d'être
signée avec l'Angleterre, et son âme, vraiment attachée à notre patrie,
en souffrait. Elle tenait un journal dans lequel on avait inséré les
nouvelles qu'on n'avait pu celer, et elle venait de lire un discours de
lord Grenville, qui donnait peu d'espoir pour la paix... Comme elle
lisait, on lui annonça M. de Narbonne: quelques instants après entrèrent
Benjamin Constant, Joubert de l'Hérault (député au 18 brumaire),
Boulay-Paty, également dans le même cas, et plusieurs proscrits du
Corps-Législatif, habitués du salon de madame de Staël, dans une opinion
qui tenait à l'opposition.

--Eh bien! quelles nouvelles? leur demanda-t-elle.

--Mais, répondit Joubert de l'Hérault, vous connaissez le discours de
lord Grenville?

--C'est-à-dire que je viens de lire dans un journal un discours qu'on
prétend traduit de l'anglais; mais je ne le crois pas fidèle.

--En voici un dont je puis vous répondre, dit Joubert de l'Hérault en
tirant de sa poche un journal anglais qui n'était pas traduit; quelque
difficulté qu'il y ait à recevoir un journal anglais, il est pourtant
possible de tromper la surveillance, et je le prouve, ajouta-t-il en
riant.

--Eh bien! que dit votre journal, demanda madame de Staël avec
impatience?

Joubert de l'Hérault prit le journal, et traduisit le discours de lord
Grenville. Ce discours était fort opposé à la paix: lord Grenville
disait, entre autres choses, que l'Angleterre ne pouvait faire la paix
avec la France, parce que le Gouvernement ne tenant qu'à un seul homme,
qui était le premier Consul, on ne pouvait rien espérer de durable. Et,
développant son idée, il lui donna une grande extension, ajoutant
d'ailleurs beaucoup d'autres arguments à celui-là. Ce discours semblait
un refus positif, et cependant on faisait courir le bruit de la paix.

Mais, dit en souriant Boulay-Paty, avez-vous reçu _le Moniteur_
d'aujourd'hui, madame?... il a paru beaucoup plus tard que de coutume...

Madame de Staël sonna, et demanda au valet de chambre si _le Moniteur_
était arrivé: il ne l'était pas, et cependant deux heures venaient de
sonner... Boulay-Paty continua de sourire avec malice; madame de Staël
s'en aperçut, et lui en demanda le sujet... Il regarda Joubert de
l'Hérault, qui sourit à son tour...

--Vous m'impatientez tous les deux, leur dit madame de Staël; qu'est-ce
donc que ce beau mystère? Rien de fâcheux, je crois; car vous paraissez
bien joyeux!...

Dans ce moment, le valet de chambre apporta _le Moniteur_.

--Ah! voici ma réponse, dit Boulay-Paty!... Permettez-moi de vous lire
la réponse faite au discours de lord Grenville...

Et regardant autour de lui comme pour s'assurer de ses auditeurs:

--C'est que je ne suis pas assez dans les bonnes grâces consulaires,
dit-il en souriant, pour laisser la patte du lion s'étendre une seconde
fois sur moi; j'aurais peur qu'elle ne me ménageât pas maintenant...

Et alors il lut une réponse à lord Grenville, faite par M. *******, et
insérée le jour même dans le journal sacramentel, dans _le Moniteur_.
Cette réponse était, pour dire la vérité, un peu hors des limites du bon
sens... on parlait pour dire des mots, mais on ne réfutait rien...
Madame de Staël riait, trouvait cela ridicule, et elle avait raison...
mais tout le monde se mit à rire comme elle, en entendant cette
singulière phrase:

_Quant à la vie et à la mort du général Bonaparte, mylord, ces choses-là
sont au-dessus de votre portée._

--Pour ceci, dit Joubert de l'Hérault, c'est un peu plus fort que les
flatteries de Sieyès qui, dit-on, en invente de nouvelles tous les
jours.

--Oui, dit Bergasse[117], pour les changer en railleries lorsqu'il est
chez lui!

[Note 117: Bergasse-Lasirouse, éliminé au 18 brumaire, ainsi que
Duplantier; mais celui-ci fut préfet du département des Landes trois
ans après.]

--Cela n'est pas étonnant, ajouta Duplantier, n'a-t-il pas le beau
domaine de Crosne?...

--Savez-vous ce que cet homme a fait au 18 brumaire, dit Boulay-Paty,
avec une noble et généreuse indignation; car c'était un homme selon les
temps héroïques, que Boulay-Paty.

--Non, dit madame de Staël... et j'avoue que je ne le crois pas méchant.

--Non, pas méchant, sans doute, mais au moins indigne de siéger sur la
chaise curule du vrai représentant du peuple... Lorsque le Directoire,
livré par lui, fut occupé par Bonaparte, il vint lui révéler, comme un
secret, que dans un lieu caché il y avait une somme d'argent
très-considérable, connue des _directeurs seuls_... dans le trouble et
la précipitation du départ la chose fut oubliée, et il en avertit son
collègue afin de couper le gâteau seulement en deux... Mais il faut
rendre justice à Bonaparte: il fut indigné de la proposition du partage,
et ordonna que la somme entière fût portée au Trésor... Il y avait, je
crois, un million.

--C'est très-bien au premier Consul, dit madame de Staël, et très-mal à
Sieyès... Mais tout cela nous a fait perdre de vue la belle réponse à
lord Grenville... elle est bien amusante...

BERGASSE.

Lord Grenville savait apparemment que de toutes les paroles qui peuvent
irriter le plus violemment Bonaparte, ce sont celles qui expriment un
doute sur la durée de sa vie.

DUPLANTIER.

Cependant, discuter la chance de sa mort ne la fera pas arriver une
heure plus tôt.

BOULAY-PATY.

Non; mais je le crois superstitieux.

MADAME DE STAËL.

Et puis, écoutez donc, il lui est plus difficile, en effet, de penser
qu'il doit mourir qu'à un autre... et quand on ne rencontre plus comme
lui d'obstacles dans les hommes, on s'indigne contre la nature, qui
seule est inflexible dans sa marche et ses arrêts... Alors vient la
colère contre ceux qui rappellent au grand homme qu'un jour il lui
faudra mourir comme nous.

JOUBERT DE L'HÉRAULT.

Qu'espère-t-il donc? vivre toujours?...

MADAME DE STAËL.

Je ne pense pas qu'il croie à l'immortalité; mais il serait possible
qu'il voulût que le peuple français, comme le peuple de Rome, l'appelât
_votre Éternité_... (_On rit._) Bizarre destinée de l'espèce humaine,
condamnée à rester dans le même cercle par les passions, tandis qu'elle
avance toujours dans la carrière des idées!...

Dans ce moment, on annonça M. Billy Vanberchem[118] et M. Hottinguer,
tous deux banquiers alors à Paris, et habitués de la maison de madame de
Staël.

[Note 118: À cette époque, M. Vanberchem était banquier à Paris. Sa
maison portait le nom de Bazin, Vanberchem et compagnie: M. Bazin était
le mari de sa soeur. Toute la famille logeait alors rue de Cléry, nº 95.
M. Hottinguer et compagnie était une des bonnes maisons de banque de
Paris; il logeait rue de Provence, nº 3, et recevait beaucoup. En
général, la finance avait un grand éclat à cette époque: Récamier et
compagnie, Tourton et Ravel, Perregaux et compagnie, Ouvrard, les frères
Michel, Lecouteulx et compagnie, Julien et Basterrêche, Hervas,
Detchegoyen, Delessert, Baguenaut, Pourtalès et compagnie, Vanrobais et
Amelin, Enfantin frères, et dix autres, tels que Barillon et Doyen,
etc., etc.]

--Ah! leur dit-elle, vous allez m'apprendre ce qu'on dit sur la paix
avec l'Angleterre... vous devez savoir ce qui en est, ou personne ne le
sait.

--Ne vous moquez pas de nous, répondit M. Hottinguer, nous ne savons que
ce que disent les journaux.

--Pour lui, je le conçois, dit madame de Staël en montrant M.
Vanberchem; car il pense un peu plus à courir au bois de Boulogne autour
des jolies femmes de sa connaissance, qu'à la Bourse après la parole
d'un courrier; mais vous, M. Hottinguer?

--Mon Dieu, pas plus que lui... mais vous le croyez donc bien léger?

--Léger, non; mais il est jeune et beau, il doit aimer le plaisir; et
lorsque celui-ci est en concurrence avec le sérieux des affaires, tant
pis pour elles.

--Madame Hulot, mademoiselle Hulot et madame Vandenyverd[119], annonça
le valet de chambre; et le moment d'après, il nomma M. Ouvrard...

[Note 119: Cette madame Vandenyverd était la veuve de l'un des
Vandenyverd qui moururent avec madame Dubarry, et par une imprudente
parole qu'elle laissa échapper. Le père et les deux fils moururent
ensemble!... Le gendre, nommé Villeminot, continua la maison avec sa
belle-mère. C'est le père de madame la comtesse Estève.]

--En vérité, dit madame de Staël à madame Vandenyverd lorsqu'elle fut
assise, je crois que nous pouvons établir ici deux commissions, comme
cela se fait dans le Corps-Législatif, une pour les finances et l'autre
pour les affaires politiques.

--Cette dernière chose est bien vague, dit M. Vanberchem; est-ce donc
dans la commission de la politique que vous me voulez mettre, puisque
vous me jugez incapable de parler finances?

Madame de Staël se mit à rire, et expliqua ce que voulait dire la phrase
de M. Vanberchem.

--Je vous assure, dit Ouvrard, que Billy est un garçon qui fait marcher
de front les plaisirs, les affaires, les dangers et son salut.

--Que lui est-il donc arrivé? s'écria madame de Staël; car tout
l'impressionnait vivement, et lui donnait à l'heure même une sorte
d'agitation.

M. VANBERCHEM.

Cela ne vaut pas la peine d'en parler.

MADAME DE STAËL.

Il y a donc quelque chose? alors ce doit être intéressant.

M. OUVRARD.

Je vous réponds que c'est _une aventure_!... et même... terrible!...

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! vous me faites peur!

M. HOTTINGUER.

C'est que c'est en effet fort effrayant.

MADAME DE STAËL à MM. Benjamin Constant, Boulay-Paty, Jouenne, et les
autres qui causent à l'autre extrémité de la chambre.

Messieurs, messieurs, venez écouter une superbe histoire arrivée à M.
Vanberchem.

M. VANBERCHEM.

Je vous jure que vous serez fort surpris de ne trouver qu'une histoire
toute naturelle, et comme il en arrive tous les jours.

MADAME DE STAËL.

Pour peu que vous répondiez cela encore une fois, vous aurez raison, mon
cher Billy... Commencez donc, je vous en prie.

LE VALET DE CHAMBRE annonçant.

M. de Lugo.

M. VANBERCHEM.

Ah! voici un témoin de ce que je vais vous dire, M. de Lugo[120]
demeurait dans ma maison.

[Note 120: Don Juan de Lugo était à cette époque à Paris en qualité de
consul-général d'Espagne. C'était un homme agréable et d'esprit; il
logeait à l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré, à côté immédiatement de
M. Vanberchem, qui occupait le petit hôtel de Noailles au moment où
cette aventure lui arriva... C'était quelques semaines avant ce
jour-là.]

DON JUAN DE LUGO secouant avec amitié la main de M. Vanberchem.

Ah! c'est sans doute de la fameuse rencontre qu'il est question?

MADAME DE STAËL.

Précisément!

DON JUAN DE LUGO.

Vous connaissez donc cette aventure, madame?

MADAME DE STAËL.

Eh! mon Dieu, non!... depuis une heure ils me disent tous que c'est la
plus extraordinaire chose...

M. VANBERCHEM s'inclinant.

Je commence...

Vous savez, madame, que je logeais avant mon mariage au petit hôtel de
Noailles, rue Saint-Honoré. J'y étais avec fort peu de monde; j'avais un
valet de chambre, un groom et un homme pour mes chevaux. J'étais garçon,
je n'avais pas de maison, et je n'avais pas besoin de plus de monde...
Du reste, la maison n'avait que moi de locataire, et le portier était
sourd et presque aveugle. Tout ceci est nécessaire à savoir.

J'allais beaucoup dans le monde; les bals reprenaient, et je n'en
manquais pas un. Mais comme les affaires ne doivent pas souffrir des
volontés de la folie, la mienne se soumettait à la nécessité, et tout
allait donc fort bien, _affaires_ et _folies_, ajouta-t-il en
s'inclinant profondément devant madame de Staël.

MADAME DE STAËL, souriant.

Je n'en doute pas... poursuivez.

M. VANBERCHEM.

Un jour, j'étais allé au bal chez madame Hinguerlot, et j'étais rentré
à quatre heures et demie du matin fort sagement, car habituellement je
ne rentrais qu'au jour; mais j'avais une affaire très-importante à
terminer. J'avais des valeurs immenses chez moi tant en traites au
porteur qu'en or et en bijoux, et le lendemain matin à huit heures il me
fallait être de ma personne et avec tout cela au fond du Marais; mon
valet de chambre devait m'éveiller à sept heures.

C'était assez la coutume; car chaque matin je me levais à la lumière,
quelle que fût l'heure à laquelle je m'étais couché. (_Il s'incline
encore._)

MADAME DE STAËL, souriant et joignant les mains.

Je vous demande pardon...

M. VANBERCHEM.

Mon valet de chambre entrait dans ma chambre, allumait mon feu, et puis
allait préparer mon déjeuner, c'est-à-dire une tasse de chocolat, et
donner ordre pour qu'on attelât mon cheval...; pendant ce temps-là je
mettais mes papiers en ordre, et puis je sortais.

Le matin dont je vous parle, mon valet de chambre, après avoir allumé
mon feu, mes bougies, et disposé ma robe de chambre, après m'avoir
répété par trois fois qu'il fallait me lever, s'en alla préparer mon
chocolat, me laissant dans cet état de demi-sommeil qui n'est pas encore
et qui n'est plus le repos... cette sorte de somnolence enfin dans
laquelle on entend sans voir... C'est comme un cauchemar quelquefois,
surtout quand on sait _qu'il faut_ se lever. C'était précisément là mon
affaire.

Je luttais donc contre le sommeil avec une force pour le moins égale à
celle dont il m'accablait... Je soulevais ma tête, et puis elle
retombait; je pensais bien à cette rue Sainte-Marguerite où je devais
aller... et puis mes yeux se refermaient, et je n'entendais plus que des
airs de valse, je ne voyais plus que des têtes blondes et brunes
couronnées de fleurs et tournant devant moi... Au milieu de l'une de ces
douces visions, je fus éveillé par un bruit aigre, quoique faible, qui
partait du pied de mon lit... Ma chambre était vaste et sombre... mais
ce lit était en face de la cheminée, au-dessus de laquelle est une
grande glace qui répétait tout l'appartement.

Ce bruit qui m'avait éveillé avait cessé... mes yeux appesantis se
refermèrent... mais au bout d'un instant il recommença. Cette fois je
m'éveillai tout à fait et mes yeux, se dirigeant vers la partie sombre
de la chambre, plongèrent du côté de la porte... Cette porte était au
pied de mon lit, elle était à deux battants... Je n'avais pas soulevé
ma tête, et mes yeux pouvaient tout voir sans faire présumer mon réveil.
Tout ce que je viens de vous dire n'avait pas duré trois secondes.

Au second mouvement qui m'avait averti, j'ai déjà dit que j'étais
parfaitement éveillé, et mes yeux fixés sur la glace devaient m'avertir
de ce que j'attendais.

Un troisième mouvement imprimé à la porte pour l'ouvrir entièrement et
doucement, sans m'éveiller, me prouva que je ne m'étais pas trompé... La
porte s'ouvrit en effet, et j'aperçus dans la glace une tête d'homme
pâle, au visage long et sur un corps de haute taille... Cette tête jeta
un coup d'oeil rapide et hagard dans la chambre, et fit un pas pour
entrer; mais avant que son pied fût dans l'appartement, je sautai de mon
lit à terre, et sans vêtement, sans armes, je m'élançai sur le brigand
qui tenait à la main un long couteau dont il voulait me frapper, mais
que je fis tomber à l'instant même en lui donnant un coup de poing qui
lui démit presque le bras.

Cet homme était moins grand que moi; mais il était encore un adversaire
redoutable. Surpris d'abord par mon apparition inattendue, tandis qu'il
me croyait endormi, il reprit bientôt ses esprits et se défendit comme
un lion. Mais la pensée du danger auquel je venais d'échapper me rendit
cruel... J'usai de tous mes avantages; l'assassin fut terrassé par moi,
et traîné tout sanglant au corps de garde de l'hôtel de Noailles, qui
était au bas de ma maison.

--Mais vos domestiques? s'écria madame de Staël, qui avait écouté cette
aventure avec un intérêt profond et avec une attention qu'elle
n'accordait qu'à ce qui lui plaisait.

M. VANBERCHEM.

Je n'ai pu vous dire, madame, que tout cela fut si prompt que je n'eus
que le temps d'appeler mon valet de chambre aussitôt que je fus aux
prises avec le brigand... Mais mon valet de chambre, qui m'était fort
attaché, en me voyant, les mains sanglantes, assommer un homme inconnu
qu'il pouvait croire avoir été apporté là par le démon; à la vue de tout
cela, dis-je, cet homme se trouva mal et s'évanouit tout à fait... Mon
groom et mon autre domestique étaient dans l'écurie, au fond de la
cour... J'étais donc _seul_, et ce fut _seul_ aussi que je conduisis le
brigand au corps de garde.

Cet homme était un juif allemand de Francfort; il savait, j'ignore
comment, car il ne le voulut jamais dire, que j'avais souvent chez moi
de grandes valeurs...; il savait de plus comment chaque chose se
faisait dans mon intérieur. C'est d'après cette connaissance qu'il
s'était introduit dans la soirée du jour précédent dans la cour de
l'hôtel. Il avait passé la nuit caché derrière des fagots qui étaient
dans une grande remise inoccupée. Il était monté sans _souliers_
derrière mon valet de chambre, et passait avec lui à mesure que l'autre
ouvrait une porte sans la refermer, ayant les mains embarrassées de la
lumière et du feu. Arrivé dans la pièce qui précédait ma chambre,
l'assassin s'était mis dans l'ombre pour attendre la sortie de mon
domestique.

--Car je savais qu'il ressortait pour aller au bout de la maison, disait
le misérable.

C'était vrai... Quant au brigand, il devait entrer pendant mon
demi-sommeil... m'égorger, emporter toutes mes valeurs... et même tuer
mon pauvre Louis s'il était arrivé, disait-il, avant qu'il eût fini.

Eh bien! quoique j'eusse fait tomber l'arme qui DEVAIT M'ASSASSINER de
la main de cet homme, tout cela ne l'aurait pas fait condamner...
lorsque la Providence éclaira les juges... Quelques mois auparavant, un
horrible assassinat avait été commis à Croissy[121], sur la route de
Saint-Germain. Les meurtriers s'étaient d'abord échappés... deux avaient
été repris... mais c'étaient les moins coupables... Le monstre qui avait
ordonné l'assassinat, et l'avait presque exécuté en entier, s'était
sauvé, et depuis trois mois défiait toutes les recherches de la
police... C'était mon juif!...--Il fut jugé et exécuté...

[Note 121: Cet assassinat de Croissy, commis sur deux vieillards, le
mari et la femme, et une belle jeune fille de dix-huit ans, est un des
crimes les plus horribles de ce moment.]

--Maintenant, madame la baronne, ajouta M. Vanberchem[122], vous pouvez
prononcer et dire si je suis toujours un jeune fou courant devant moi
sans regarder qui se met en travers!...

[Note 122: M. Billy Vanberchem est toujours vivant; il habite Genève, où
il est comme partout aimé de ses amis[122-A].]

[Note 122-A: Il est maintenant à Bologne.]

Madame de Staël avait été tellement saisie par l'intérêt de cette
narration, qu'elle ne répondit pas d'abord à M. Vanberchem; elle le
regardait avec une sorte de stupeur et comme étonnée qu'il fût _là_,
après avoir été aux prises avec un assassin armé lorsqu'il était sans
défense et sans habit; ce qui rend la lutte corps à corps bien autrement
difficile pour celui qui n'est pas vêtu.

--Pauvre garçon! dit-elle enfin, pauvre garçon! et moi qui croyais qu'il
ne se levait qu'à midi! qu'il était un sybarite ne soulevant que des
roses... Pardon, mon héros!...

Et elle lui tendit sa main, qu'il reçut en mettant un genou en terre,
et baisa avec autant de tendresse que si elle eût appartenu à la plus
belle femme de France. Elle ne pouvait, au reste, être mieux qu'elle
n'était, cette main... car madame de Staël avait les plus belles mains
et les plus beaux bras que j'aie vus de ma vie.

Ce fut pour Benjamin Constant qu'elle souffrit son premier exil de
Paris. Napoléon ne l'aimait pas, et même il était injuste pour elle...
Il ne voulait pas qu'une seule voix s'élevât contre lui... Jugez de ce
qu'une voix de femme devait lui donner de colère!

Madame de Staël était en tout noble et grande; son coeur était comme son
esprit.... Tout en elle avait de vastes proportions...: aimant, adorant
la liberté, elle prit parti pour les tribuns qui crièrent hautement
contre le despotisme de Napoléon, qu'ils prévoyaient.... Je crois
cependant qu'en donnant à sa conduite le nom de _tyrannie_, ils se sont
trompés.

Madame de Staël voyait donc souvent Benjamin Constant; il était son ami
le plus intime à cette époque, et toutes ses pensées étaient les
siennes; toutes ses opinions, elle les partageait. Il fit un discours
pour attaquer Napoléon, et, loin de l'en dissuader, madame de Staël l'y
encouragea: plus elle avait été sincèrement dévouée à la cause de la
République, et plus elle croyait qu'elle se devait à elle-même de ne
point faiblir au moment où cette République était en danger.... Un jour
Joseph Bonaparte fut la voir; il l'aimait d'une véritable et tendre
amitié; c'est un homme d'esprit et de coeur, et fait pour comprendre
madame de Staël. Elle vit qu'il était préoccupé, et lui en demanda la
cause.

--C'est de vous, lui dit-il.

MADAME DE STAËL.

De moi!...

JOSEPH BONAPARTE.

De vous-même... Mon frère m'a parlé de vous hier. Il connaît l'amitié
que je vous porte, et il m'a fait des plaintes.

MADAME DE STAËL.

Sur quoi?

JOSEPH BONAPARTE.

Sur votre société d'abord; mais ce n'est pas là le vrai grief... Est-il
vrai que vous vous soyez laissée aller à dire des mots piquants et
amers?

MADAME DE STAËL.

Mais... non...

JOSEPH BONAPARTE, sans paraître remarquer l'hésitation.

Mon frère vous porte de l'intérêt, et j'en ai eu la preuve dans ce qu'il
m'a dit.

MADAME DE STAËL, vivement.

Sur moi!...

JOSEPH BONAPARTE.

Sans doute... Il m'a dit: Mais que veut-elle? demeurer à Paris? je le
lui permettrai... Le paiement du dépôt de son père? je l'ordonnerai.
Enfin que veut-elle? qu'elle dise ce qu'elle veut.

À mesure que Joseph Bonaparte parlait, madame de Staël devenait plus
sérieuse. Cette vivacité qu'elle avait montrée disparaissait et ne se
manifesta plus que par une vive impatience avec laquelle elle s'écria:

--Eh! mon Dieu, il n'est pas question de ce que je veux, mais de ce que
je pense...

--L'orage gronde, dit madame de Staël à Benjamin Constant le même jour;
et elle lui raconta ce que lui avait dit Joseph Bonaparte, et sa
réponse.

--Vous avez eu tort, lui dit Benjamin Constant, ne le bravez pas
ainsi;... il sait par où vous êtes vulnérable. Soyez prudente.

--Ah! vous avez raison, s'écria-t-elle tout en larmes à la seule pensée
d'un exil... Oui, sans doute, il connaît ma faiblesse... Il sait que me
défendre Paris, c'est me tuer... Oh! le fantôme de l'exil me
poursuit.... C'est par la terreur qu'il me cause que je suis capable de
plier devant la tyrannie...

En la voyant tellement impressionnée, Benjamin Constant ne voulait pas
lui lire le discours qu'il devait prononcer au Tribunat quelques jours
après; mais elle l'exigea. Ce discours était d'une force à causer
non-seulement des craintes pour l'avenir à Napoléon, mais bien aussi
pour le présent, quelque amour que la France eût pour lui.

--Dois-je le prononcer? dit Benjamin Constant à madame de Staël.

--Oui, lui répondit-elle avec fermeté.

Il le prépara.

La veille du jour où il devait parler, Lucien Bonaparte vint chez madame
de Staël: Carion de Nisas, Roederer, Sicard, M. de Narbonne, une foule
de personnes dont la conversation, avec des nuances différentes, était
chère à madame de Staël, s'y trouvaient. Entraînée elle-même par
l'attrait qui agissait sur elle, madame de Staël fut parfaitement
aimable; son éloquent esprit faisait jaillir des étincelles à chaque
mot, et provoquait à son tour de nouveaux jets lumineux chez ceux avec
qui elle conversait. Naturellement vive et facile à détourner, elle
avait oublié peut-être la pensée qui envahissait son âme quelques heures
auparavant... On servit le thé; dans le dérangement qu'il causa,
Benjamin Constant s'approcha de madame de Staël et lui dit très-bas:

--Regardez, voilà votre salon rempli de gens qui vous plaisent; si je
parle, demain il sera désert; pensez-y.

Elle tressaillit et demeura un moment silencieuse, mais ce moment fut
court.

--Il faut suivre sa conviction, lui dit-elle avec une noble assurance.

Cette réponse est belle, parce qu'elle est consciencieuse; mais madame
de Staël a dit _elle-même_ que si elle avait pu prévoir tout ce qu'elle
en a souffert, elle n'aurait pas refusé l'offre que Benjamin lui faisait
de garder le silence pour ne pas la compromettre.

C'était une grande journée pour madame de Staël, que celle où son ami
devait signaler et _stigmatiser_ pour ainsi dire la _tyrannie_, ou du
moins ce qu'ils appelaient ainsi. Pour la célébrer dignement, madame de
Staël voulut réunir les personnes qui lui paraissaient se convenir le
mieux. Toutes, à très-peu d'exceptions près, tenaient au nouveau
gouvernement... À quatre heures, madame de Staël reçut un billet
d'excuse; un quart d'heure après, il en vint trois; dans l'espace d'une
heure, elle en avait reçu dix!...

Elle a dit elle-même que les deux ou trois premiers ne lui causèrent que
la contrariété qu'éprouve toujours une maîtresse de maison en recevant
l'annonce d'une place vide; mais ensuite, elle comprit le motif de ces
refus, et son coeur fut alors profondément blessé...

Pendant quelques jours, la tempête gronda sourdement... Enfin, un jour
de réception publique aux Tuileries, Napoléon s'approcha brusquement de
Joseph et lui dit très-haut:

--Qu'allez-vous faire chez madame de Staël? C'est une maison dans
laquelle on ne voit que mes ennemis; personne de ma famille n'y doit
aller.

Dès le même soir, vingt personnes cessèrent d'aller chez madame de
Staël; et comme il fallait une raison au moins apparente pour ne plus
voir une femme qui gardait cent mille livres de rentes (car si elle eût
été ruinée, on eût été encore plus insolent avec elle sans se gêner:
c'est un si grand crime que de perdre sa fortune!), comme personne ne
pouvait arguer un tort de madame de Staël depuis le 18 fructidor, on la
blâma d'avoir donné son secours à M. de Talleyrand, et de l'avoir fait
nommer ministre des Affaires étrangères; et les mêmes personnes
allaient et _dînaient_ chez M. de Talleyrand tous les jours... chez ce
même M. de Talleyrand qui était aussi ministre des Relations extérieures
sous le consulat, parce que le 18 brumaire l'avait trouvé sans place et
remercié.

Enfin, peu à peu, le salon de madame de Staël devint désert, excepté
quelques amis qui ne l'abandonnèrent jamais.

Un matin, Fouché, alors ministre de la police, la fit prier de passer à
son ministère; c'était pour lui dire que le premier Consul, _mal
informé, sans doute_ (par lui-même), la soupçonnait d'avoir travaillé au
discours de Benjamin Constant.

--Il est trop supérieur pour avoir recours à l'esprit d'une pauvre
femme, lui répondit madame de Staël.

Et telle était en effet sa modestie, qu'elle le pensait; elle avait sans
doute une juste idée de son beau talent, mais elle ne se jugeait[123]
pas la première de toutes. Elle défendit ensuite Benjamin Constant avec
la chaleur de l'amitié, et fit pour lui ce qu'elle n'aurait pas fait
pour elle; elle pria!... Fouché, qui, à cette époque de sa vie, voulait,
à ce qu'il paraît, avoir une apparence, peut-être même une réalité de
bonté, lui promit de la servir, et lui conseilla de passer quelques
jours à la campagne.

[Note 123: C'est une vérité qu'elle était modeste, et bien plus que des
gens que j'ai connus, des gens qui écrivent des volumes, de gros
volumes, en vérité, faits seulement avec de vieilles idées rebattues et
les règles de la grammaire; mais pour des pensées, _néant_. Eh bien! ces
bonnes gens-là s'étonnent d'eux-mêmes à un degré vraiment comique...
C'est une telle vénération d'eux-mêmes, qu'après eux il n'y a rien à
dire.]

--L'orage s'éloignera, lui dit-il, pendant ce temps.

Mais au lieu de s'éloigner, il éclata plus furieux encore qu'on ne
l'avait présumé; seulement ce fut quelques mois plus tard.

J'ai déjà dit que beaucoup de personnes désertèrent les salons de madame
de Staël; cependant quelques amis de coeur lui demeurèrent fidèles,
comme madame Récamier et quelques autres; mais pour M. de Talleyrand,
par exemple, il n'y mettait pas le pied!... En vérité, si ce n'était pas
_de l'histoire_, on aurait honte pour soi-même à l'écrire.

Mais en revanche, le corps diplomatique, tout ce qu'il y avait à Paris
d'étrangers de marque, allait chez madame de Staël. Le corps
diplomatique avait alors plusieurs personnes agréables: le marquis de
Luchesini, ministre de Prusse, et sa femme madame de Luchesini; le
marquis de Gallo, ministre de Naples, et sa femme la marquise de Gallo;
l'ambassadeur de Russie, M. de Marcoff, qui succéda à un autre dont
j'ai oublié le nom, et qui était bien insignifiant; M. de Cobentzell
(Louis), qui vint pour négocier avec Joseph et signer le traité de
Lunéville. C'était un homme parfaitement ridicule; je l'ai peint ainsi
dans mes Mémoires, parce que jamais je ne le vis autrement: il était
d'une nature _carnavalesque_, si l'on peut faire ce mot, que je n'ai vue
qu'à lui.

L'hiver qui suivit cet été fut très-doux pour madame de Staël,
quoiqu'elle se privât de voir beaucoup d'amis qu'elle chérissait; elle
aimait passionnément à faire le bien, et fit rentrer en France une foule
d'émigrés dont Fouché lui accorda la radiation. Celle de M. de
Narbonne[124] devint _définitive_ par ses soins; il aimait à le dire.
Madame de Staël, aimant le monde et vivant au milieu d'étrangers,
s'étourdissait sur la privation d'une société plus intimement française;
mais ce n'étaient pas M. Demidoff, M. Diwoff, même le prince Gagarin
(Grégoire), tout aimable qu'il était, qui pouvaient remplacer tout ce
qu'elle perdait par cette sorte de retraite dans laquelle elle vivait.

[Note 124: Il était rentré auparavant; mais sa radiation définitive ne
fut donnée que plusieurs mois après.]

Mais bientôt ses inquiétudes se renouvelèrent; le Tribunat était plus
remuant que jamais. Nisas, qui venait d'être sifflé pour
_Pierre-le-Grand_ avec une énergie digne d'une meilleure cause, Nisas se
vengeait du public dramatique sur le public politique; il parlait avec
une _vraie rancune_, disait madame de Staël... et cela contre des
innocents!... Cette opposition était ridicule en elle-même, puisque le
pouvoir était nommé par le peuple: en Angleterre, cela va tout seul;
mais à l'époque du Tribunat, Napoléon n'était pas Empereur _par la grâce
de Dieu et les constitutions de l'Empire_; il était Consul pour dix ans,
et nommé par le peuple ou ses représentants; c'était un fait... Et
cependant, il y avait de nobles coeurs dans ce Tribunat et dans le
Corps-Législatif!... mais ils croyaient que toutes les actions du
premier Consul tendaient à faire revenir ce qu'on avait détruit.

Au milieu de ces murmures, une nouvelle répandit tout à coup l'espoir
d'un heureux avenir, et le premier Consul fut béni... c'était la
signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre. Madame de Staël
était à Coppet; elle ne revint à Paris qu'après les fêtes et accablée
d'une tristesse qui ne pouvait qu'être remarquée au milieu de la joie
publique.

--Pourquoi donc n'être pas revenue pour les réjouissances de la paix?
lui dit la comtesse Diwoff.

--Que voulez-vous qu'on fasse dans une fête avec un coeur affligé?
répondit madame de Staël.

Maintenant, il me faut parler de madame de Staël avec justice. Je suis
très-vivement attirée vers elle, parce que je la connais, et que ses
excellentes qualités, son génie, son âme, tout la fait aimer; mais elle
avait une imagination tellement vive, que souvent elle fut entraînée
plus loin que la raison, ses intérêts et ceux de ses enfants ne le lui
commandaient. Madame de Staël, aussitôt que la mésintelligence fut bien
reconnue entre elle et Bonaparte, prit à tâche de ne laisser entrer dans
son salon que les ennemis les plus reconnus du premier Consul; elle
blâmait hautement tous les actes de son gouvernement, elle s'en moquait.
Bernadotte, celui de tous les généraux de l'armée que l'Empereur
détestait le plus, et dont il était le moins aimé, Moreau, sa femme,
enfin tout ce que Paris renfermait de mal pensant contre Napoléon était
accueilli chez madame de Staël.

Cependant, _Delphine_ venait de paraître; ce roman, qui contient tant de
belles pages et des scènes entières d'une beauté achevée, fit encore
parler de madame de Staël quand il aurait fallu qu'elle se fît oublier.
Le premier Consul mit une aigreur à l'attaquer lui-même que je ne lui ai
vue pour personne... il était évidemment irrité.

Ce fut alors que la paix fut rompue avec l'Angleterre. Je ne puis être
ici non plus du même avis que madame de Staël. Elle prétend que
Bonaparte n'a fait la paix d'Amiens que pour faire la guerre ensuite.
C'est un dire comme un autre; mais aujourd'hui la politique de
l'Angleterre est connue. Nous savons combien nous la pouvons apprécier!
Non, Bonaparte fit la paix de bonne foi; ce fut l'Angleterre qui fut
traîtreusement parjure après la paix d'Amiens. Mais avec la même vérité,
je déclare que j'ai toujours été révoltée de l'arrestation arbitraire
des Anglais. Le général Junot pensait tellement de même qu'il se refusa
à mettre ces malheureux en prison[125], et il eut le bonheur de diminuer
le blâme déversé sur l'Empereur. Mais quelle que fût la conduite de
Napoléon, madame de Staël devait garder le silence. Loin de là, le salon
de Coppet fut le rendez-vous de tous les Anglais mécontents qui
voyageaient en Suisse. Elle les consolait, en répétant leurs plaintes,
en les exagérant, en se moquant avec toute la force et l'amertume de son
esprit de cette expédition d'Angleterre, répétant tous les bons mots
qu'on faisait sur les _péniches_, les bateaux plats; ne manquant enfin
aucune des occasions d'irriter Napoléon; épousant les haines qu'on lui
portait, repoussant les affections... enfin ne pouvant faire plus que ce
dont j'ai été témoin. Et c'est au milieu de cette manière d'être, en
faisant pour ainsi dire la guerre à Napoléon, que madame de Staël
s'imagina de rentrer en France. Elle se crut oubliée de lui, et quitta
la Suisse pour revenir dans un pays qui n'était pas sûr pour elle. Mais
où croit-on qu'elle s'établit? à Paris? pas du tout. Dans une petite
campagne à dix lieues de Paris même... Dans la position délicate de
madame de Staël, il ne fallait s'exposer à rien... Un ami vint l'avertir
qu'un gendarme viendrait la chercher pour lui signifier l'ordre de
quitter Paris.

[Note 125: La conduite de mon mari fut bien belle dans cette
circonstance; j'en suis fière, les Anglais l'apprécient beaucoup.]

Cette nouvelle terrassa la malheureuse femme. Exilée... quitter
Paris!... C'était une cruauté à laquelle jamais Napoléon ne se
laisserait aller... Hélas! elle oubliait tous les mots piquants, et même
méchants, qu'elle avait vraiment dits sur lui, lorsqu'il n'avait encore
eu d'autres torts que de ne pas faire assez d'attention à elle! Ne
savait-elle plus que l'amour-propre, lorsqu'il est blessé, ne se
cicatrise jamais?... Mais elle avait agi inconsidérément, et elle
oubliait, parce que le mal qu'elle avait dit n'était qu'en paroles et ne
partait pas de son coeur.

Regnault de Saint-Jean-d'Angély fut admirable pour madame de Staël; il
l'adressa à madame de la Tour, sa mère adoptive, et celle de sa famille.
Et là, le plus beau talent qui ait illustré notre sexe passait les nuits
et les jours dans une petite campagne à dix lieues de Paris, pleurant,
ne prenant aucune nourriture, et se disant avec désespoir: Si je suis
exilée, c'est pour toujours!...

Et à cette pensée son coeur se brisait, elle fondait en larmes et
croyait mourir.

La nuit, elle demeurait à la fenêtre, à peine vêtue, écoutant dans le
calme de la campagne s'il était troublé par le pas d'un cheval de
gendarme; pendant ce temps Joseph et Lucien faisaient tous leurs efforts
pour la sauver de cet exil qu'elle regardait comme un arrêt de mort.

«Que je meure en France, mais près de Paris, écrivait-elle à Joseph... à
dix lieues!... et je le remercierai, je le prierai comme Dieu même...»

Lorsque quelques jours furent écoulés sans une nouvelle alerte, madame
de Staël, rassurée, fut à Saint-Brice chez madame Récamier, qui lui fit
proposer d'aller chez elle, car elle fut toujours un ange de bon
secours. Madame de Staël trouva ce séjour ce qu'il était, un paradis...
tout y était d'accord avec celle qui l'habitait. C'était un beau pays,
bien frais, bien ombreux, bien paisible; en se promenant sous les
ombrages de Saint-Brice, on se sentait reposé des fatigues de la journée
comme de celles d'une vie agitée.--C'était l'influence de madame
Récamier qu'on rencontrait encore.

Enfin, rien ne se montrant hostile, madame de Staël retourna chez
elle... Elle y était depuis deux jours sans que rien de nouveau fut venu
l'alarmer, lorsqu'un jour, étant à table à quatre heures avec quelques
amis, dans une salle d'où l'on voyait le grand chemin et la porte
d'entrée, madame de Staël vit un homme à cheval en habit gris s'arrêter
et sonner... Elle tenait en ce moment une grappe de raisin à la main....
Elle la laissa échapper et devint d'une pâleur mortelle:

--Qu'avez-vous? s'écrièrent ses amis.

--On vient m'arrêter, murmura-t-elle d'une voix faible.

C'était vrai!

Cet homme était le commandant de la gendarmerie de Versailles; il lui
apportait l'ordre terrible et redouté d'aller à quarante lieues de
Paris.

--J'ai mis par ordre un habit gris pour ne pas vous effrayer, madame...
mais je dois vous faire observer qu'il faut que nous soyons partis dans
vingt-quatre heures.

--On fait partir de cette manière des conscrits et des matelots,
monsieur, lui dit madame de Staël avec hauteur. J'ai affaire à Paris,
mes enfants n'ont rien ici. Je ne puis partir avant trois jours[126].

[Note 126: Ce passage est sublime. Dans _Dix ans d'exil_, madame de
Staël, après avoir raconté la venue du gendarme, dit qu'il _était
littéraire_, et qu'il lui parla de ses ouvrages qu'il avait lus.

--Vous voyez, monsieur, où cela mène d'être une femme d'esprit;
déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous
en avez l'occasion.

«J'essayais de me monter par la fierté, mais je sentais la griffe au
coeur...» Cette dernière ligne est superbe.]

Le gendarme avait été choisi parmi ses confrères, et il était poli; il
monta dans la voiture de madame de Staël. En passant devant Saint-Brice,
madame de Staël s'arrêta chez madame Récamier; mon mari s'y trouvait;
son âme généreuse fut indignée de ce que le premier Consul venait de
faire... il promit à madame de Staël de parler dès le lendemain pour
elle avec la plus grande chaleur. En revenant le soir, il me parla de
cette rencontre; il avait le coeur brisé... Il parla comme pour sa
propre soeur... Tout fut inutile.

--Quel intérêt prends-tu donc à cette femme? s'écria enfin Napoléon en
frappant du pied avec violence.

--L'intérêt que je porterai toujours à un être faible souffrant par le
coeur... Et puis cette femme serait enthousiaste de vous, mon général,
si vous le vouliez... Je le prierai tous les jours comme on prie Dieu,
me disait-elle encore ce matin[127]...

[Note 127: «Que je vienne quelquefois à Paris pour aller au spectacle et
au Musée, disait-elle en pleurant, et je suis satisfaite!... Oh!
général, si vous saviez ce que c'est de craindre de ne revoir ni ces
lieux ni les siens, vous auriez quelque pitié de moi,» disait-elle à
Junot.]

--Oui, oui, dit Napoléon, je la connais; mais _passato il pericolo,
gabbato è il santo!_--Non, non, entre elle et moi plus de trève ni de
paix; elle l'a voulu. Qu'elle en porte la peine.

Tout fut inutile. Junot, Joseph, Regnault, Lucien..., Fontanes..., tout
ce qui approchait Napoléon parla et fut repoussé; Junot alla lui porter
cette affreuse nouvelle qui la rendit presque insensée... Alors il
fallut partir... Chaque matin, elle demandait un sursis d'un jour, et,
quand elle l'avait obtenu, il lui paraissait qu'elle avait gagné une
année!... Oh! que Napoléon avait habilement choisi la place où il
fallait frapper!... La vue du désespoir de madame de Staël a longtemps
poursuivi Junot jusque dans son sommeil.

Enfin il fallut partir! la veille, ce bon Joseph, sa femme, cette pieuse
princesse que les grâces du Ciel devraient combler, emmenèrent
l'_exilée_ à Morfontaine... Ce titre ne fut qu'un motif de plus pour
qu'on lui prodiguât les égards les plus empressés et les plus
touchants..., et pourtant elle souffrait, la pauvre femme!... elle
souffrait, elle souffrait bien!... _elle avait la griffe au coeur_,
comme elle le disait.

Elle partit de Morfontaine, et fut attendre dans une mauvaise auberge, à
deux lieues de Paris, le résultat d'une dernière tentative pour savoir
si elle pouvait aller en Prusse. Hélas! tout pour elle devenait une
difficulté! Elle attendit; il semblait que le mot réussir ne pouvait
plus être employé pour elle; tout devenait impossible...; elle ne savait
plus que craindre et pleurer... Et qui de nous n'aurait aussi pleuré en
voyant cette femme dont le nom était deux fois prononcé avec orgueil par
nous? car nous la regardons comme à nous; et son père[128] avait assez
donné de preuves qu'il avait un coeur français pour que la France le
reconnût pour un de ses fils... Qui donc n'aurait pleuré en voyant cette
femme avec des enfants et des domestiques, attendant dans une mauvaise
salle basse d'une auberge de village qu'il lui parvînt une dernière
réponse d'un ami... de Joseph...? Cette réponse n'arrivait pas! N'osant
pas rentrer dans Paris, n'osant pas attirer l'attention par un séjour
prolongé, elle partit et fut attendre dans une autre auberge à la même
distance.

[Note 128: Mon père, qui a beaucoup connu M. Necker et nous a élevés
dans un grand respect pour lui, m'a souvent répété qu'il était un des
hommes les plus estimables qu'il eût connus, et qu'il aimait beaucoup la
France. Son admirable conduite dans son second ministère le prouve
bien.]

Cette vie errante, comme celle d'une criminelle, lui était odieuse, et
cette solitude... cet isolement... cette douleur silencieuse qui
redoublait en se refoulant au coeur...! Comme elle souffrait!...

  Si che tornò la flebile parola
  Più amara in dentro
  A rimbombar sul cuore.

Plusieurs années après, madame de Staël frissonnait encore en se
rappelant cette auberge, cette chambre obscure et fétide; elle revoyait
dans son souvenir la fenêtre, la maison, le chemin par lequel le
messager arriva enfin!... Hélas! elle avait fondé un dernier espoir sur
le retour de cet homme... Il ne rapportait que des lettres de
recommandation pour Berlin, et une lettre de Joseph Bonaparte pour elle,
contenant un adieu d'une tendresse noble et douce; mais une consolation
lui était arrivée avec cette lettre, un ami voulait l'accompagner
pendant quelques lieues... Benjamin Constant; mais il aimait beaucoup
Paris aussi lui! Devait-elle lui imposer par la tyrannie du coeur ce
qu'elle reprochait si amèrement à la tyrannie despotique! Non, lui
dit-elle, non, vous ne partirez pas!... mais il le voulut et il
l'accompagna.

Hélas! l'infortunée avait besoin d'avoir auprès d'elle un ami qui la
comprît et soulageât son âme de ce poids affreux qui l'étouffait... À
chaque tour de roue il lui semblait éprouver une douleur profonde..., et
lorsque les postillons se réjouissaient de l'avoir conduite rapidement,
elle se sentait prête à pleurer... C'est ainsi qu'elle fit quarante
lieues sans savoir presque où elle était, et ne comprenant qu'une chose,
c'est qu'elle était exilée!...

Hélas! une autre peine devait bientôt faire pâlir celle-là!... Une peine
devant laquelle toutes les autres devaient fléchir..., celle de la mort
de son père!...

Ce fut à Weymar que le courrier chargé de cette nouvelle la rencontra;
mais on la lui cacha et on ne lui remit qu'une lettre annonçant son
danger. Elle partit aussitôt en demandant à Dieu un moment, une heure,
pour qu'elle pût arriver à temps pour recevoir la bénédiction
paternelle!... Et quand elle priait pour lui, le vieillard priait déjà
pour elle dans un monde meilleur!



SALON DE SEGUIN.

AN VII ET AN VIII (98 ET 99).


Après les choses sérieuses que nous venons de raconter, c'est un
agréable délassement que de reporter sa pensée sur Seguin et sa maison.
Pour qui n'a pas connu cet homme, la chose sera toujours amusante:
seulement elle sera moins croyable.

Seguin était un chimiste assez habile, qui fit une bonne application de
son savoir aux choses utiles. Ayant une fortune déjà faite, quoique
modeste, il travailla avec activité aux découvertes importantes que
Lavoisier avait commencées et que Fourcroy continuait. En l'an III,
Fourcroy fit un rapport favorable sur sa tannerie qui le mit à même
d'obtenir des fournitures de cuirs pour les armées. Bientôt sa fortune
fut centuplée; il devint riche à compter par millions... Alors il voulut
une femme bien née et bien apprise, parce qu'il n'était ni l'un ni
l'autre, et une victime fut livrée à cet homme, pour apprendre à
l'infortunée que le bonheur n'existe pas sous des courtines de velours
et des lambris dorés.

Seguin n'était pas fou, mais il en avait toute l'apparence; et, s'il y
eût tenu autant que M. Émile Deschamps, il pouvait se faire passer pour
un habitant de Charenton. Eh bien! tel est l'empire de la mode, que les
bals de Seguin, donnés par lui dans sa jolie maison de la rue d'Anjou,
devinrent en peu de temps si courus, qu'il refusait à peu près cinquante
personnes tous les mardis, jours de ces mêmes bals.

Il y avait alors dans Paris une manie singulière: c'était celle de la
danse; on portait cet art au-delà de tout autre; et, pour qu'une jeune
fille fût bien élevée, il fallait qu'elle dansât comme mademoiselle
Chevigny ou mademoiselle Chameroy. Les hommes avaient aussi le même
entêtement: lorsqu'une maîtresse de maison donnait un bal, elle avait
grande attention de mettre d'abord sur la liste les demoiselles qui
dansaient le mieux; pourvu qu'une femme eût une fille belle danseuse,
elle était sûre d'être invitée. Quant aux hommes, plusieurs ne devaient
leur admission dans le monde qu'à leur talent pour la danse. M. de
Trénis, par exemple, n'était connu que pour cela, bien qu'il valût
beaucoup mieux; M. de Châtillon et beaucoup d'autres. M. Laffitte
seulement et M. Dupaty avaient d'autres droits pour être admis dans la
bonne compagnie...

Seguin avait deux passions fort opposées pour la manière de les
satisfaire: la chasse et la danse; il les aimait toutes deux avec excès,
et pourtant chassait en dépit du bon sens, ne dansait jamais, et ne
savait pas faire _une assemblée_. Seguin était un type bien curieux à
observer.

Lorsque sa maison de la rue d'Anjou fut arrangée avec toute l'élégance
et le luxe que l'avarice porte à l'excès, comme on sait, lorsqu'elle
veut paraître, Seguin ouvrit sa maison; sa femme en faisait alors les
honneurs, et du moins on y trouvait un accueil convenable. Mais qu'on
juge de l'étonnement de chacun, lorsqu'en arrivant dans un salon meublé
avec une recherche tout élégante, après avoir traversé un vestibule
rempli de fleurs et chauffé à une température d'été, ainsi qu'un
escalier garni de tapis et de nattes indiennes, après avoir parcouru
plusieurs pièces remplies d'objets d'arts et de magnifiques tableaux, on
trouvait un maître de maison en redingote et EN PANTOUFLES... Si Seguin
avait voulu faire une insolence à ceux qui venaient chez lui, il aurait
alors bien fait de continuer, parce qu'on aurait mérité d'être traité
ainsi, puisqu'on le souffrait; mais la chose était toute naturelle chez
lui: c'était un sauvage éloigné même de toute volonté de civilisation.
En recevant ainsi, il croyait vous mettre à votre aise vous-même, et
n'en allait pas moins dans tous ses magnifiques salons, se promenant
comme s'il eût été frisé comme Cambacérès et l'épée au côté; il veillait
à ce que l'orchestre fût excellent, et que les contredanses fussent
jouées par Julien, homme à la mode comme Strauss l'est aujourd'hui pour
faire danser. Sa manie de bal était portée si loin, qu'il fit faire par
Julien des contredanses pour son bal expressément, et qu'on ne pouvait
jouer ailleurs, à moins que ce ne fût par réminiscence; mais, quant à
Julien, la chose lui était défendue... Il avait aussi composé des
quadrilles: car le malheureux jouait du violon; mais jamais nous ne
pûmes danser ses contredanses, et il en fut pour sa dépense de temps, et
nous ne les dansâmes pas.

Les femmes priées chez Seguin étaient, la plupart, choisies dans la
haute banque élégante de Paris: c'était madame de Rougemont, alors jeune
et charmante; madame Malet, madame Hamelin, madame Doumerc,
mademoiselle Doumerc (depuis madame Delannoy), madame Roger, et une
foule d'autres; mais, en tête de toutes, il faut mettre madame
Hainguerlot... Ensuite, il y avait plusieurs femmes de la société de la
famille de madame Seguin; puis venaient les belles danseuses, telles que
mademoiselle Charlot[129], mademoiselle Pérotin, mademoiselle Lescot
(aujourd'hui madame Haudebourt), madame Hamelin, etc., et si je puis
ajouter mon nom à cette liste, je l'y mettrai... Seguin, aussitôt que le
bal était commencé, faisait sa tournée; il allait auprès de toutes nos
mères pour demander, à l'une une gavotte, à l'autre le menuet de la
cour, à une autre encore, la gavotte de la dansomanie... Et puis,
lorsqu'il apprenait que l'une de nous dansait un pas quelconque autre
que la gavotte, il ne laissait aucune cesse, aucun repos, que le pas ne
fût dansé. Madame Hamelin et moi nous dansions un pas avec des
variations dans les règles; à chaque reprise et à chaque variation de
l'air, les pieds les répétaient aussi. C'était sur l'air des _Folies
d'Espagne_, et avec accompagnement de harpe; cet air avait été arrangé
pour madame Hamelin et moi, pour le danser à un bal qu'elle donna chez
elle. Ma mère, qui l'aimait comme son enfant, voulut bien que je
dansasse ce pas chez elle, mais non pas dans une maison étrangère.
Seguin eut beau supplier ma mère, elle ne voulut jamais me le permettre.
Nous dansions ce pas avec M. de Trénis, et Nadermann nous accompagnait
sur la harpe; il avait été arrangé par Despréaux, mari de la fameuse
demoiselle Guimard, et homme rempli d'esprit.

[Note 129: Parmi les danseuses célèbres de cette époque, mademoiselle
Charlot avait une tête admirable de beauté; mais elle était trop grosse
du reste du corps, et n'avait pas de grâce. Mademoiselle Pérotin, depuis
madame Boucher, mère de madame de Thorigny, était charmante de toutes
manières.]

Monsieur de Trénis était non-seulement invité chez ma mère lorsqu'elle
donnait des bals, ce qui avait lieu quatre fois au moins par hiver; mais
il venait chez elle dans le courant de la semaine. Ma mère avait appris
à l'apprécier; elle avait trouvé en lui d'autres qualités que de savoir
danser la gavotte; il était donc mon danseur très-fidèle dans les bals
où nous allions: ce qui était une grande affaire dans ce temps-là.

Aujourd'hui, quand on donne une fête, il faut qu'on y étouffe; il faut
qu'on y laisse une manche de sa robe, une moitié de sa guirlande, et
alors on s'est bien amusé...; on danse, c'est-à-dire qu'on figure
jusqu'à soixante dans ce qu'on appelle un quadrille; on y est coudoyé au
point de pouvoir à peine s'y hasarder sans courir le risque de faire
battre son danseur, tandis qu'autour de la contredanse la foule est
aussi tellement pressée, qu'on ne peut ni voir, ni entendre, ni remuer.

Ce n'est pas que je blâme cette coutume: c'est peut-être amusant, et
puis ensuite, j'ai pour habitude de trouver la mode en permanence
toujours bien, parce qu'elle plaît; et, en effet, elle doit plaire
puisqu'elle existe.

Mais, du temps de ces bals où on dansait en conscience, et trop en
conscience même, c'était fort différent: on n'invitait que le nombre de
personnes que pouvait contenir votre maison. Ainsi donc, dans cette
maison de Seguin, il y avait peut-être deux cents personnes d'invitées;
aujourd'hui, il y en aurait six cents. Voilà la proportion et la
différence.

On dansait toujours dans plusieurs pièces; mais une seule, comme
aujourd'hui, et comme toujours, je crois, était la belle salle et celle
où dansaient les _belles danseuses_. Mais il fallait une grande place;
et il était rare qu'il y eût deux contredanses: il fallait pour cela que
le salon fût très-vaste, et presque jamais ensuite la contredanse
n'était à douze ni à seize. Je ne me rappelle pas avoir vu M. de
Trénis, par exemple, M. Laffitte, M. de Châtillon ou M. Dupaty danser
dans une contredanse de douze ou de seize; et M. de Trénis faisait les
mêmes façons en figurant dans un quadrille, pour exiger que la foule se
retirât, que Garat pour obtenir du silence lorsqu'il chantait.

M. de Trénis avait pour Seguin le plus burlesque des mépris, qu'il ne
prenait pas la peine de lui cacher. Cet amour pour faire danser,
lorsqu'il ne connaissait ni _le fondu du balancé_, ni _l'esprit de
l'entrechat_, ni _la grâce et la noblesse tout ensemble de la
révérence_, lui paraissait un crime, à lui qui faisait de tout cela
l'affaire apparente de sa vie. Un mardi, jour habituel des bals de
Seguin, nous trouvâmes M. de Trénis dans une colère sérieuse, qui était
la plus amusante chose du monde. Le sujet de cette colère était une
chasse au renard et une chasse au lièvre, que Seguin avait faites le
matin même.

--Mais, lui dit madame Hainguerlot, il chasse tous les jours, quelle
nouveauté y a-t-il à cela?... Mon cher Trénis, je crois qu'il y a ce
soir cinquante personnes de plus, et que vous êtes de mauvaise humeur de
ce que Seguin ne vous a pas fait une belle place.

M. DE TRÉNIS.

Non, madame; j'ai dansé deux contredanses, et parfaitement à mon aise:
l'une avec mademoiselle Charlot, l'autre avec mademoiselle Pérotin, et
je n'ai eu qu'à me louer, ajouta-t-il d'un air modeste et pourtant
triomphant, de la bonté du public...; plus tard, je vous demanderai la
faveur d'une contredanse: maintenant il est encore de trop bonne heure.

MADAME HAINGUERLOT.

Mais vous ne nous dites pas pourquoi Seguin a été si ridicule de chasser
ce matin après tout, et je veux le savoir? Ah! M. Charles, vous êtes
raisonnable, vous!... Dites-moi ce que c'est que cette histoire de
chasse?...

M. DUPATY (CHARLES), qui arrivait dans le même instant.

Est-ce que Trénis ne vous a pas dit la chose, madame? Eh bien! vous
saurez donc que c'est ICI, dans cette maison, que la chasse a eu lieu.

MADAME HAINGUERLOT.

Allons donc! quel conte me faites-vous là?

M. DUPATY.

C'est la vérité: il a pris à M. Seguin une belle fureur de chasse; il a
fait venir de l'une de ses terres de Jouy, ou de quelque autre, car il
est un peu comme le marquis de Carabas, notre hôte, il a fait venir un
renard et un lièvre; il a mis le renard derrière le lièvre, les chiens
derrière le renard, et puis ensuite il s'est mis derrière tout cela, en
leur criant: Tayaut!!!--lors le lièvre, poursuivi par le renard; le
renard, poursuivi par les chiens, et ceux-ci ayant après eux Seguin avec
son cor, qui sonnait de toute la force de ses poumons; toute cette belle
troupe a fait peut-être trois ou quatre fois le tour du jardin dans un
ordre parfait, et si rapproché, que le tout aurait été couvert d'une
nappe. Tout à coup la porte du vestibule s'est ouverte au moment où le
lièvre, qui est un peu fou de sa nature, et qui n'a déjà pas assez de
place lorsqu'il se trouve dans la forêt de Saint-Germain, passait devant
cette porte; aussitôt qu'il vit une issue, il s'y précipita: le renard
et les chiens, au nombre de huit, l'ont suivi dans l'instant, et tout
aussitôt la chasse s'est trouvée du jardin au premier étage... Le renard
a été forcé dans la chambre à coucher de madame Seguin, et le lièvre a
eu le cou tordu dans cette même chambre où j'ai l'honneur de vous
raconter son infortune. Quant aux chiens, il a été fait mention
honorable de leur dévoûment, au point de quitter la terre battue pour
poursuivre leur proie sur le parquet ciré d'un salon. Cette course
unique dans la noble science de la chasse manque au beau livre
d'enseignement de Jacques du Fouilloux[130]... Mais, au reste, il a bien
fait de ne la pas écrire, s'il en a vu une semblable.

[Note 130: Jacques du Fouilloux écrivit et publia sous Charles IX un
savant traité sur toutes les chasses, qui est encore consulté
aujourd'hui.]

MADAME HAINGUERLOT.

Pourquoi donc?

M. DUPATY.

C'est qu'on ne la croirait pas!...

MADAME HAINGUERLOT, apercevant madame Seguin, et l'appelant.

Ma belle, dites-moi donc, je vous conjure, si ce que me dit Charles
Dupaty est vrai?... il me raconte qu'on a crié _hallali_ dans votre
chambre?

MADAME SEGUIN, souriant.

Oui, sans doute!... M. Seguin avait reçu hier des chiens de Normandie;
et, comme il les voulait essayer, il a mis dans le jardin un renard et
un lièvre, qui se sont eux-mêmes poursuivis, et le plus grand tumulte
s'en est suivi[131]...

[Note 131: Cette chasse fut connue de tout Paris, et beaucoup de
personnes se la peuvent encore rappeler.]

Madame Seguin n'était pas une femme qu'on remarquait par sa beauté; mais
elle avait un charme tout à fait doux et bon qui attirait vers elle; ses
yeux étaient grands et mélancoliques; elle était pâle, et on voyait que
cette femme avait au coeur une douleur vive et profonde; son sourire
était rare; et, même en souriant, sa bouche avait de la tristesse. Elle
s'éloigna après avoir répondu à madame Hainguerlot: car elle sentait
elle-même que le sujet de la conversation rendait son mari ridicule.

--Pauvre victime, dit Charles Dupaty en la voyant marcher lentement et
regarder à la pendule, comme pour lui demander d'avancer l'heure de la
retraite.

--Mais, comment avez-vous su tous les détails de cette curieuse
histoire? demanda madame Charlot à M. Dupaty.

M. DUPATY.

Tout naturellement; et nous sommes cent personnes dans le même cas...
J'étais venu déjeuner chez un de mes amis, dont la maison donne en
partie sur le jardin de Seguin... Nous étions à table, lorsque nous
entendîmes le chamaillis désespéré que faisaient le lièvre et le
renard, les chiens et le chasseur avec son cor et ses piqueurs; nous
remîmes notre déjeuner à une autre heure: c'était une bonne fortune trop
rare qu'un pareil spectacle; toutes les maisons voisines en ont
pleinement joui.

M. DE LONNOY[132].

[Note 132: M. de Lonnoy, riche fournisseur, qui était à la tête de la
fameuse compagnie Rochefort. C'était un homme aimable et bon.]

Mais ne l'avez-vous jamais vu lorsqu'il va au bois de Boulogne dans l'un
de ces cabriolets sans couverture, attelé d'un cheval qui vaut
quelquefois quatre mille francs, tandis que le cabriolet, ou plutôt le
_diable_[133], n'en vaut pas deux cents, et M. Seguin est dans ce
cabriolet, quelquefois en redingote, quelquefois en robe de chambre, et
sans un groom derrière lui, sans un homme à cheval qui soit auprès de
lui; mais, en revanche, il emmène sa fille, âgée de trois ans, qu'il
place à côté de lui, en lui _commandant d'être sage et de n'avoir pas
peur_.

[Note 133: Voiture avec laquelle les marchands de chevaux essaient les
chevaux.]

MADAME CHARLOT.

Mon Dieu! cet homme est fou!

M. DE LONNOY.

Il est fort sage... Que lui importe qu'on rie de ses extravagances si,
lorsqu'il appelle, on vient à lui... Je vous en fais juge, madame...

Dans ce moment, on annonça le souper, et tout le monde quitta
l'appartement du bal.

--Je voudrais bien savoir, dit madame de Château-Regnault en allant dans
la salle à manger, si Seguin raconterait lui-même sa belle expédition?

LE COLONEL FOURNIER.

Je réponds qu'il la tient à honneur; c'est un original qui a surtout la
manie de le paraître. Je crois que Seguin est pour ses ridicules ce que
le duc d'Orléans était à ses vices, lorsque Louis XIV disait: Mon neveu
est un fanfaron de crime.--Et tenez, voilà Seguin précisément;
voulez-vous que je le lui demande?

Il l'aurait fait, si on ne l'en eût empêché. On soupa très-bien et
très-gaiement. De retour dans le salon, les mères et les maris, voyant
l'aiguille d'une magnifique pendule marquer trois heures, prirent les
palatines et les châles, et se disposèrent à partir; mais Seguin, se
plaçant au milieu du salon, s'écria: «Mesdames, la porte du vestibule
est fermée, et je jure que personne n'aura sa voiture, qu'on ne m'ait
donné ma belle contredanse; voyons si nous sommes au complet.»

Et faisant le tour du salon, il nous compta pour voir si en effet nous
pouvions lui donner _sa belle contredanse_.

Voici ce que c'était que cette belle contredanse.

Ordinairement elle était composée de seize femmes, dont la plus vieille
n'avait pas vingt ans; il n'y avait point d'hommes: elle n'était même
jolie que comme cela; on choisissait les meilleures danseuses, et les
plus habiles faisaient les cavaliers. Julien avait ordre de ne jouer que
la Trénis, la Pâris, la Psyché, et d'autres encore dont les figures, par
leur difficulté, faisaient briller le talent des _belles
danseuses_[134].

[Note 134: La trénis avait pris son nom de M. de Trénis, le fameux
danseur de contredanse dont j'ai parlé; depuis, cette figure a conservé
son nom. Les autres tiraient leur nom des ballets de _Pâris_ et de
_Psyché_.]

Les premières en ligne étaient madame Hamelin, mademoiselle Pérotin,
mademoiselle Charlot, mademoiselle Lescot, une jeune personne charmante
encore, appelée mademoiselle Anaïs Dubourg; mais celle-ci n'était que
passagèrement à Paris, quelquefois en hiver. Il y avait encore quelques
autres jeunes filles, parmi lesquelles je me suis placée comme je l'ai
dit plus haut. Nous étions presque toujours au complet pour _la grande
contredanse_, que nous dansions avec une bonne humeur qui amusait
beaucoup M. Seguin: cependant ce jour-là elle paraissait ne s'arranger
qu'avec peine.

--Mesdemoiselles, s'écria-t-il en se plaçant tragiquement au milieu du
salon, songez-y bien; déterminez-vous promptement, sans quoi plus de bal
le mardi jusqu'à l'année prochaine.

Cette menace fit son effet: elle fut plus active sur nous que les
exhortations de nos mères; les petits amours-propres se turent à
l'instant, les couples s'arrangèrent; mais ce soir-là il fut impossible
de faire une contredanse autrement qu'à huit... Nous convînmes de
redoubler d'efforts, pour que M. Seguin fût content de nous, et dans le
fait cela alla à merveille pendant les quatre premières figures; mais
lorsque nous fûmes à la cinquième, Julien, qui voulait rivaliser avec
nous et jouer ses plus beaux airs, nous joua une nouvelle finale qu'il
venait de composer sur l'ouverture du jeune Henri. Les premières mesures
nous trouvèrent assez raisonnables; ensuite, lorsque, échauffées par la
danse elle-même, et vraiment excitées par la pensée folle de cette
chasse qui avait eu lieu le matin sur ce même parquet, toutes ces
pensées nous revinrent tellement en foule, qu'à la première tournée,
c'est-à-dire la première promenade, un rire général et prolongé se fit
entendre, nous fûmes obligées de nous arrêter pour rire avec cet
abandon de la jeunesse et cette joie franche qu'on n'a d'ailleurs qu'à
quinze ans.

Seguin, qui nous regardait avec cette attention qu'on peut lui supposer,
en connaissant son goût pour _sa belle contredanse_, nous demanda ce que
nous avions à rire comme de jeunes folles, tandis que nos mères nous
regardaient avec une expression qui nous promettait une réprimande au
retour: cela nous rendit notre sérieux. La plus hardie des huit demanda
pardon, et Julien, que notre interruption avait réveillé, reprit le
balancé, ou plutôt la promenade, et nous recommençâmes.

Nous aurions terminé sans malencontre, si Seguin lui-même ne s'en était
mêlé. Mais comme tous ceux qu'une idée domine, il fut bientôt livré à
celle qui pour lui était bien plus que la danse: c'était la chasse;
ainsi donc, aussitôt que Julien en fut à cet endroit de la contredanse
où la fanfare est parfaitement imitée, Seguin, se croyant encore avec
son lièvre, son renard et ses chiens, entonna lui-même la fanfare et se
mit à la chanter à tue-tête... Il aurait fallu être de bronze ou de
marbre pour résister à une pareille attaque de sa part. Nous nous
arrêtâmes spontanément toutes les huit, et nous nous abandonnâmes au
rire le plus joyeux, sans craindre cette fois les réprimandes, car nos
mères riaient comme nous...

Enfin la contredanse se termina, et on quitta la maison de Seguin, riant
encore et de la chasse du matin et du maître qui, non content du
ridicule de la chose, nous en donnait presque une représentation, comme
si l'on devait en être convaincu par lui-même.



SALON

DE

LUCIEN BONAPARTE,

COMME DÉPUTÉ ET MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.

1798.


Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, est de tous ses frères celui
qui était le plus fait pour ramener en France le goût du monde et de la
société[135]. Il était jeune, agréable, d'une tournure distinguée, et
son esprit avait ce tour fin et gracieux qui plaît aux femmes: aussi
avait-il des succès nombreux dans le monde, où il allait beaucoup... Il
joignait à ces avantages un talent politique assez remarquable pour
mériter une place distinguée, qu'il aurait obtenue si son frère n'avait
été pour lui aussi hostile... Marié de bonne heure à une femme
intéressante qu'il perdit trop tôt, il était père de famille, à peine
âgé de vingt-six ans; il était alors commissaire des guerres, et,
bientôt après, il entra dans la carrière de la députation. Fixé à Paris
par des projets vastes et d'une profondeur que Barras était trop frivole
pour deviner et Sieyès trop astucieux pour soupçonner (Qui oserait me
jouer? disait le cauteleux vieillard), Lucien faisait un peu comme
Alcibiade, qui coupait la queue de son chien pour occuper le peuple
d'Athènes. Ce furent les soins de Lucien qui préparèrent le 18 brumaire.
Il fut alors bien utile à son frère, qui plus tard, peut-être, n'aurait
pas dû l'oublier.

[Note 135: Joseph aurait été non-seulement comme Lucien, mais encore
mieux parce que ses traits étaient plus réguliers. Mais Joseph n'aime
pas le monde; il n'aime qu'un petit comité et une société intime.
Lorsque son frère l'exila sur un trône, je suis certaine qu'il regretta
son ravissant Mortefontaine.]

Lucien logeait alors dans la rue Verte[136]. Il occupait une assez
belle maison dans laquelle il recevait beaucoup, et ses réunions avaient
toujours l'aspect d'une grande gaieté, et même de la frivolité. Madame
Christine, comme nous appelions madame Lucien, était une bonne et
charmante femme, désirant plaire surtout à son mari, et par-là lui
prouver son dévouement et son affection en recevant bien également tous
ceux qui allaient chez elle. Il y avait à cette époque une grande
scission dans la société, bien qu'elle fût très-mélangée et confondue;
il fallait un grand tact pour savoir démêler l'or pur de tout cet
alliage. Lucien guidait sa femme dans son inhabile expérience, et
souvent c'était ma mère qui le guidait à son tour.

[Note 136: Grande rue Verte, nº 1225 (alors faubourg Saint-Honoré).]

En l'an VII, Lucien fut nommé député du Liamone, avec un autre Corse
nommé Citadella, au Conseil des Cinq-Cents. Ce fut alors qu'il mit à
exécution un plan pour faire revenir son frère et changer le
gouvernement. Il reçut du monde. Sa soeur, madame Bacciochi, femme d'un
esprit remarquable, mais acerbe dans ses manières, causait sans grâce,
bien qu'elle eût été élevée à Saint-Cyr, et que cette éducation eût pour
cachet particulier une douceur même affectée, une réserve outrée dans le
maintien et la parole. Il paraît qu'Élisa Bonaparte avait failli à la
règle; jamais femme ne renia comme elle la grâce de son sexe: c'était à
croire qu'elle portait un déguisement. La chose était encore plus
choquante à côté de sa soeur, ravissante créature alors de beauté et de
toutes les perfections féminines dont la nature peut s'amuser à douer
une femme dans un jour de bonne humeur. Quant à madame Bacciochi, elle
parlait vite, très-haut et d'un accent bref et saccadé. Cette manière
fut de tout temps la sienne, et je lui dois la justice de dire que ce ne
fut pas un ridicule de _princesse_; elle l'avait avant que la pensée de
la royauté ne vînt dans les projets de son frère. Elle avait aussi dès
lors cette malheureuse manie d'établir pour conversation des thèses à
soutenir; c'était odieux! Lucien aimait beaucoup madame Bacciochi:
c'était celle de ses soeurs qu'il préférait.

Malgré ces défauts, madame Bacciochi avait de l'esprit, et beaucoup, et
une instruction qui allait à son genre d'esprit, c'est-à-dire rudement
administrée à cet esprit qui, à son tour, effarouché, n'en avait pris
que ce qui lui avait convenu; quant au reste, néant. Cela faisait un
singulier effet, lorsqu'une discussion était commencée. Madame
Bacciochi, convaincue d'avoir lu tous les ouvrages savants sur une
matière savante, entreprenait une longue thèse à soutenir contre le plus
docte dans la matière qu'elle allait traiter, et fût-ce Berthollet pour
la physique, Fourcroy ou Chaptal pour la chimie, Fox ou M. de Talleyrand
pour la politique, madame Bacciochi ne reculait pas d'une ligne. J'ai vu
des scènes bien comiques quelquefois, lorsque toute cette lecture mal
faite, et conséquemment mal retenue, n'arrivait pas à l'appel que lui
faisait la pauvre femme. C'était une des parties étonnamment
dissemblables, au reste, qu'on avait à observer dans le salon de Lucien,
lorsqu'il commença à l'ouvrir. Madame Christine était si douce et si
patiente!... et puis elle ne savait rien!... Madame Murat n'était qu'une
enfant, et était encore d'ailleurs en pension chez madame Campan, à
Saint-Germain. Madame Leclerc, jolie, gracieuse comme les anges, ne
songeait qu'à s'amuser; et Dieu sait qu'elle y songeait bien. Madame
Joseph Bonaparte était retirée dans sa maison de la rue du Rocher[137],
où son mari travaillait aussi, mais moins bruyamment que Lucien, pour le
retour du frère absent. Madame Lætitia était à cette époque hors d'état
de tenir une maison, surtout à Paris, et puis elle demeurait chez
Joseph. Madame Bacciochi était donc la seule de sa famille que Lucien
pût réclamer pour faire les honneurs de son salon _parlant_, car pour
l'autre il s'en expliqua nettement avec sa soeur, et lui dit que sa
douce et bonne Christine ne devait jamais entendre une parole amère...
Il avait un noble coeur, Lucien! et une de ces âmes bien rares à
trouver... ces âmes fortes et tendres en même temps... étincelantes de
feu et trempées comme de l'acier... Napoléon l'a bien méconnu!

[Note 137: La rue du Rocher était alors dans un quartier à peu près
perdu; maintenant cette maison se trouve presque centrale. Joseph
n'était pas député, ce qui le mettait plus à l'aise pour tenir sa maison
et y recevoir qui bon lui semblait; madame Lætitia demeurait avec son
fils aîné, ainsi que Caroline lorsqu'elle sortait de chez madame
Campan.]

Il aimait dès lors ce que par la suite il a toujours protégé et cultivé,
les arts et la littérature. Il fit à cette époque un roman que je ne lus
que quelques années plus tard, et dans lequel il y a de bien belles
pages. Je suis sûr que si Lucien voulait réimprimer _Stellina_, cet
ouvrage aurait un grand succès.

Il recevait donc presque toute la littérature du temps; M. de Fontanes
surtout était assidu chez lui, plus peut-être qu'aucun autre. La chose
était naturelle; Lucien seul fut longtemps à s'en douter: il a la vue
très-basse; madame Bacciochi parlait pourtant bien haut.

M. Félix Desportes, homme d'un charmant esprit, d'une altitude de bonne
compagnie dans le monde qu'alors on recherchait beaucoup, était aussi
un des intimes de la rue Verte. Parmi les députés, il y en avait des
plus influents dans l'opposition contre le Directoire, mais dans
l'opposition modérée; cependant on en voyait chez Lucien, qu'on croyait
avec raison un républicain consciencieux, et il l'était en effet...:
jamais il n'aurait aidé à l'écroulement de la république, j'en suis
sûre.

On voyait donc chez lui Boulay-Paty, véritable apôtre de la liberté,
reste de la Gironde, et vraiment patriote dans l'acception littérale du
mot; Duplantier, Bergasse, Souilhé, Daubermesnil, Poulain-Grandpré. Mais
ces hommes ne savaient rien de ce qui se préparait, et lorsque le 18
brumaire eut lieu et que Lucien voulut les faire marcher avec lui, il
trouva en eux une résistance qui les fit au reste retrancher de la
représentation nationale par _une loi_ du 19 brumaire, rendue par le
corps des représentants lui-même!... Ce fut un second 31 mai, à la mort
près. C'était la seconde fois que la Convention, ce corps qui avait fait
de si grandes choses au travers de ses horreurs, c'était la seconde fois
que ce corps se mutilait lui-même dans son délire insensé.

Art. 1er de la loi rendue le 19 brumaire:

«Il n'y a plus de Directoire, et ne sont PLUS MEMBRES de la
représentation nationale les individus ci-après dénommés.» Et ces noms
étaient au nombre de soixante-deux!

Que devenait donc la représentation nationale? quelle était donc la
forme de l'élection? quelle était enfin la constitution aux formes au
moins républicaines, même sans le fond, qui permettait une pareille
mesure?... Il est vrai qu'il n'y eut pas de constitution du tout ce
jour-là.

Dans les soixante-deux éliminés[138], il n'y avait que cinq membres du
Conseil des Anciens! Napoléon redoutait déjà la jeunesse... Cette
particularité est remarquable. Lucien fut très-malheureux de cette
mesure, car enfin c'était son parti.

[Note 138: Citadella, collègue de Lucien dans la députation, Bordas,
André (du Bas-Rhin), Prudhomme, Poulain-Grandpré, Daubermesnil,
Marquezy, Stevenolle, Aréna, Duplantier, Joubert (de l'Hérault), et
enfin tant d'autres. Mais cette particularité de cinq membres des
Anciens seulement est fort singulière à remarquer.]

À l'époque où nous sommes maintenant, en 1799, et puis ensuite en 1800,
1801 et 1802, c'est-à-dire lorsque Lucien était rue Verte, et puis au
ministère de l'Intérieur, il était extrêmement gai de caractère et
d'esprit: il aimait le plaisir, les arts, les fêtes, le spectacle, le
mouvement enfin, mais le mouvement animé par une pensée intellectuelle,
et non pas le mouvement du canard de Vaucanson[139]. Il aimait les
_parties_ en grand nombre; je me rappelle encore une course à
Versailles, faite de cette manière... Lucien vint nous enlever, ma mère
et moi, sans que nous fussions prévenues... Nous étions plus de vingt
personnes, toutes de bonne humeur et toutes assez peu bêtes pour ne pas
s'ennuyer mutuellement, et cela sans faire de l'esprit. Nous passâmes
deux jours à Versailles.

[Note 139: Vaucanson avait fait un canard artificiel qui digérait.]

Mais ce qui depuis m'est souvent revenu à la pensée, c'est le sentiment
exprimé par Lucien sur Versailles à cette époque de 1799... Il voulait
réparer, relever, rendre habitable enfin cette merveille des hommes; et
pourtant il n'avait certes aucune prévision pour l'avenir... la
République, au contraire, était sa pensée unique; et lorsque plus tard
l'Empire vint à lui, on a vu comment il l'a reçu.--Mais il est de
l'honneur de la France de ne pas laisser tomber en ruines cette
merveille, disait-il, en parcourant comme nous ce palais avec une
profonde tristesse, et voyant la désolation et l'abandon de ce beau
lieu.

Lucien ne dansait pas, non plus que sa femme, et pourtant ils aimaient
tous deux à voir danser et donnaient souvent des bals. Ceux de la vue
Verte étaient plus amusants pour les jeunes filles comme moi que ceux du
ministère; mais ceux-ci furent très-beaux, et vraiment le foyer d'où
partit ce commencement du goût de la bonne compagnie et de société qui
commençait alors à reprendre. Lucien l'aimait d'instinct par la finesse
de son goût et de son esprit; mais deux personnes lui en donnaient en
même temps presque l'ordre, sans pourtant le lui commander: l'une était
ma mère, l'autre madame Récamier; madame de Staël lui répétait bien
toutes les fois qu'elle le voyait.

--Mais, mon cher tribun, ouvrez donc votre salon! vous êtes si éloquent
à la tribune, comme vous seriez admirable dans une belle discussion
littéraire ou politique!

Lucien appréciait madame de Staël ce qu'elle valait, mais il la
redoutait; tandis que madame Récamier, sans dire un seul mot, sans
exprimer une volonté, sans donner un ordre, ne s'exprimant que par un
sourire doux comme elle, ne prêchant que d'exemple, avait plus de crédit
sur Lucien que madame de Staël avec son éloquence. De son côté, ma mère,
dont le pouvoir était tout entier dans son amitié pour lui, lui montrait
par l'exemple ce que c'était qu'une maison agréable, et la sienne se
forma.

Il ne se fait pas de révolution dans un pays sans que de grands
changements ne s'opèrent dans les habitudes du peuple de ce même pays.
Cet effet avait été produit plus à Paris, je crois, que partout
ailleurs; longtemps comprimés, longtemps retenus par une main de fer qui
nous empêchait même de crier, nous sortîmes de cette captivité avec une
soif de distractions et de plaisirs qui devint même une sorte de délire
par la manière dont les plus raisonnables s'y livrèrent: ce fut comme
après la mort de Louis XIV. Dazincourt dit à ce propos un mot fort
heureux: il appela cette sorte de saturnale prolongée à laquelle nous
nous abandonnions, _la Régence de la Terreur_[140]. En effet, qui aurait
vu le bal des victimes aurait pu croire à quelque événement plus fâcheux
pour la raison du peuple français.

[Note 140: On a prêté ce mot à plusieurs personnes, mais il est de
Dazincourt; je le lui ai entendu répéter moi-même devant plusieurs
personnes qui le lui avaient déjà entendu dire en 1795, en voyant madame
de Mo... aller à un bal des victimes.]

Ainsi donc, tout en voulant ramener les bonnes et anciennes manières, on
se laissait aller à des accès de folie qui n'avaient aucun nom. Les
_merveilleuses_, qui souvent n'étaient pas des merveilles, des
incroyables qui méritaient bien leur nom, non-seulement avaient inventé
un costume, l'antipode du bon goût français; mais comme si le langage
n'avait pas souffert assez de changements comme cela, ils entreprirent
de tout réformer à leur tour pour tout recréer ensuite; mais pour
détruire ce qui reste d'une base, il faut en avoir une en place avant de
donner le premier coup de marteau, et certes les novateurs n'en étaient
pas là.

Le bon goût de Lucien l'avait mis en garde contre ces erreurs complètes
de toutes choses, et il exigea de sa femme qu'elle ne suivît pas la
volonté de madame Germon pour s'habiller. En effet, une femme se mettant
comme une _merveilleuse_ était alors bien ridicule, il en faut convenir:
des cheveux frisés en serpenteaux et lui couvrant les yeux; une robe
étroite dont la jupe, taillée en pointe, collait sur les hanches et
dessinait une taille souvent mal faite; cette jupe, presque toujours
courte du lé de devant, de manière à laisser voir en entier les pieds et
même le commencement de la jambe, tandis que le lé de derrière formait
une demi-queue toute mesquine; ajoutez à cela des manches assez étroites
pour rendre quelquefois le bras rouge, une taille tellement courte que
souvent la moitié du sein se trouvait comprimée; et, pour comble de
mauvais goût, cette robe ainsi faite était presque toujours de
mousseline ou de percale. Ce que je ne comprends pas beaucoup, avec
notre patriotisme outré qui nous faisait faire tant de dons
_patriotiques_, nous ne portions que de la contrebande, enfin, car
alors les filatures allaient fort mal. Il est vrai de dire que les
révoltes dans le Midi avaient produit le bel effet de faire couper et
brûler les mûriers, et que les vers à soie étaient morts; que le siége
de Lyon avait détruit les métiers, et tué ou mis à l'aumône presque tous
les ouvriers, et que nous n'avions guère de velours ni de soieries, et
encore moins d'argent pour les payer... Oh! le bon temps que celui de la
Terreur et celui qui le suivit!...

Mais les hommes avaient été plus extravagants que nous dans leurs
différentes révolutions _de modes_; depuis 91 jusqu'en 1830, par
exemple, les variations seraient curieuses à suivre: je me bornerai aux
premières années.

À l'habit habillé, fait d'une étoffe qui souvent coûtait deux et trois
louis l'aune, et sur laquelle on avait mis une broderie du prix de deux
mille écus; à la coiffure frisée, poudrée; au linge garni de dentelles,
aux bas de soie, aux escarpins vernis ayant la boucle de diamants,
avaient succédé assez rapidement les cheveux abattus, quoique toujours
poudrés, la cravate à grands noeuds, le gilet à grands revers, la
redingote à petit camail, la culotte courte, le bas de soie, mais avec
des bottes à revers, et, pour terminer, un petit chapeau avec une
immense cocarde de rubans tricolores.

C'était ce qu'on appelait être en chenille... Les modifications[141] du
temps qui s'écoula entre 92 et 95 ne valent pas la peine d'être
rapportées... Je passe ensuite sous silence toute l'époque de la
carmagnole et du bonnet rouge!...

[Note 141: Robespierre fut _le seul_ qui osa porter des manchettes et un
jabot de dentelles pendant 93, et fut aussi recherché dans sa toilette.]

Sous le Directoire, ce fut comme une autre folie... les jeunes gens le
disputèrent aux femmes; on en vit qui se coiffaient comme elles, les
cheveux partagés et lissés des deux côtés de la tête, et relevés
par-derrière en tresse avec un peigne d'écaille; avec cela, un habit qui
n'en était pas un, une redingote qui n'en était pas une, mais un
vêtement quelconque, en drap presque toujours gris, lequel descendait un
peu plus bas que les hanches, pour se terminer par deux poches qui
formaient à elles seules les basques de l'étonnant vêtement, dont la
couleur fade était relevée par un large collet de velours noir, ainsi
qu'au bout des manches arrondies comme on en voit aujourd'hui; des
culottes courtes, ou plutôt demi-courtes, et rattachées de côté par des
flots de rubans. Cette élégante toilette était terminée par des bottes à
retroussis, dont le cuir jaune était très-grand et fort échancré
derrière; une cravate dans laquelle entraient certainement trois aunes
de mousseline, et un chapeau à larges bords dont la forme, resserrée du
bas, s'élargissait vers le haut. Cette façon de s'habiller a causé bien
des malheurs; c'était une partie de Paris qui se mettait ainsi;
c'étaient les hommes _comme il faut_, ainsi que nous disons en France.
Il faut ajouter au costume une énorme canne.

Quant aux autres hommes, qui étaient bien aussi des gens _comme il
faut_, mais non pas de la manière qu'il eût fallu l'être, ils portaient
les cheveux en _oreilles de chien_, mais la queue, le chapeau à trois
cornes quelquefois, l'habit à taille courte, le pantalon collant attaché
au bas de la jambe avec beaucoup de rubans, les bas de soie et le
soulier ne tenant que par l'orteil; la taille de l'habit excessivement
courte, comme pour narguer les redingotes grises à taille longue.

Un an plus tard[142], les tailles longues étaient générales, la forme de
l'habit n'était d'aucun temps: c'était un vêtement de drap faisant le
tour du corps en le serrant beaucoup, avec de grands revers, de larges
boutons de métal, et l'habit venant joindre d'en bas comme d'en haut
par-devant, la culotte courte, les bas de soie rayés ou chinés, les
bottes molles noires et vernies, mais ne venant qu'à mi-jambe, et fort
évasées de l'entrée. Les habits, les culottes et les pantalons, les
gilets, tout cela était fait de drap d'une couleur claire, et même
tendre.

[Note 142: An V, an IV, an VII, an VIII.]

L'année suivante fut la plus féconde en ridicules inventions. Les hommes
surtout étaient réellement semblables à de vrais pantins dans leurs
changements presque à vue comme s'ils eussent joué la comédie.

La coiffure demeura toujours avec de la poudre pour les élégants.
Derrière la tête, les cheveux étaient en queue fort courte, accompagnée
de deux nattes rattachées avec elle. De chaque côté tombaient les
oreilles de chien, balayant les épaules et le collet de l'habit, ce qui
faisait qu'en un quart d'heure on était comme un garçon perruquier,
d'autant mieux que les collets d'habits étaient alors excessivement
élevés de derrière et de côté, puis s'abaissaient rapidement et venaient
joindre les revers de l'habit, qui en formaient, pour ainsi dire, toute
la taille. J'ai vu _des incroyables_, de ces jeunes gens outrant la
mode, dont le devant de taille n'avait que deux boutonnières, et le
gilet à peine la hauteur de deux travers de main. Le pantalon était en
percale de couleur rayée, ou bien à fleurs, ou encore de basin à petites
côtes: on prenait ordinairement plus d'étoffe pour faire un de ces
pantalons que pour la robe d'une femme de grande taille; et toute cette
étoffe venait trouver place dans deux petites bottines molles, évasées
et échancrées. Le bout de la manche de l'habit arrondi sur la main, sur
la tête un tout petit chapeau, à la main une canne en forme de massue,
mais très-courte; au cou un immense lorgnon; et voilà la toilette du
matin et quelquefois du soir d'un élégant de l'an VII.

À peine six mois étaient-ils écoulés que le pantalon était redevenu
collant; et les bottes à la _Souwarow_, les cheveux coupés et sans
poudre, l'habit aux basques étroites, avaient remplacé les bottines, le
pantalon à la sultane, _et le reste_[143].

[Note 143: En 1820, les hommes eurent un moment des pantalons d'une
telle largeur, et des chapeaux si petits, que je crus retrouver de mes
caricatures de 98 et 99; tant il est vrai que les modes font le tour du
cercle!]

En 1800, le costume des hommes fut au moins tolérable, et puis on ne
voyait pour ainsi dire plus que des uniformes... Mais lorsque les hommes
mettaient un habit ordinaire, du moins était-il selon le bon sens.

Ce n'est pas sans raison que j'ai raconté toute cette suite de modes
pour les hommes... Comment croire qu'en France, dans un pays où la terre
fumait encore du sang fraîchement versé des martyrs de la Révolution,
les hommes de cette même France ne pouvaient passer les jours que la
Providence leur avait conservés, qu'à décider du plus ou moins de mérite
de la coupe d'un tailleur!... Et l'on dira encore que les femmes sont
légères!...

Lucien avait pour amis fort intimes alors Félix Desportes, M. Sappey,
Roederer, le comte de Châtillon, peintre aimable et spirituel, qui avait
raillé et nargué la Révolution en employant son talent pour remplacer la
fortune qu'elle lui enlevait; le lieutenant-général Frécheville, alors
général de brigade; mon frère Albert de Permon, dont les talents
apportaient tant de charmes dans l'intérieur d'une société amie; mon
beau-frère, M. de Geouffre... puis M. de Fontanes, et tout ce qui alors
faisait partie de la littérature bien pensante. On faisait des lectures,
on récitait des vers: c'était là surtout le grand plaisir de Lucien. Sa
diction était bonne, toujours juste même... mais sa voix était trop
élevée, le diapason en était aigre et criard, et souvent désagréable
lorsqu'il la forçait; mais dans la chambre, il faisait toujours plaisir
lorsqu'il causait, lisait ou bien récitait quelque beau morceau de
poésie...

Lorsqu'après le 18 brumaire Lucien fut nommé ministre de l'Intérieur, il
annonça son intention formelle de recevoir encore plus régulièrement
que dans la rue Verte. Des jours de réception intime furent désignés,
ainsi que des réceptions générales; les artistes les plus distingués y
furent admis. Tandis que Lucien disposait son hôtel du Ministère de
l'Intérieur pour recevoir pendant l'hiver qui approchait, il achetait
une terre dans le voisinage de Senlis, pour être en même temps auprès de
Morfontaine et de Montgobert, propriété appartenant à sa soeur, madame
Leclerc. Cette terre du Plessis-Chamand que Lucien avait achetée était
triste et dans un lieu désert et tout stérile. C'était, répétait
toujours un bon et excellent homme qui vivait dans la maison de Lucien,
un pays de chasse. Merveilleuse raison pour déterminer un homme à
acheter une terre quand de sa vie cet homme n'a mis une alouette en
joue! et s'il l'eût fait, l'alouette ne s'en serait que mieux portée, ou
du moins pas plus mal... D'après cela, on voit que les lièvres et les
perdrix, vassaux de Lucien, étaient rassurés sur l'état de leur santé
pour ce qui était de la mort violente... Quoi qu'il en soit, nous nous y
amusâmes beaucoup pendant l'automne de 1799 à 1800. Madame Lucien était
excellente personne et toujours heureuse de voir rire... Lucien n'était
pas toujours avec nous pour nous autoriser dans la persécution que nous
fîmes éprouver à ce pauvre Doffreville... qui devait plus tard avoir
encore plus de reproches à me faire[144].

[Note 144: Voir dans mes Mémoires ce qui est arrivé au poëte Doffreville
(tome IV des _Mémoires sur l'Empire_), comment il fut mystifié et toute
la salle des Variétés avec lui.]

Nous revînmes à Paris très-contentes de notre voyage: ma mère était
ravie; elle trouvait que Lucien faisait tout ce qu'il devait faire: il
était maître de maison avec politesse et sans étonnement de la nouvelle
fortune qui lui arrivait. Dans un temps où les enrichis et les parvenus
étaient à l'envi plus insolents les uns que les autres, on savait gré à
un homme que le sort favorisait ainsi de ne vouloir être aimé et
remarqué que pour lui... Ah! c'est que Lucien était à deux bonnes
écoles, et que, pour guider un homme, les conseils de deux femmes,
lorsqu'elles sont ses amies, lui sont plus utiles que vingt années
d'expérience.

La société de Lucien se formait d'une telle sorte et sur des bases si
bien arrêtées, que ma mère, qui à cet égard avait le coup d'oeil juste,
me dit qu'il aurait, avant peu d'années, la maison du duc de
Nivernais... Il en a l'aimable esprit et la politesse instinctive,
disait-elle, et je suis sûre que ma prédiction se vérifiera.

Elle aurait eu raison si Napoléon n'eût pas tout brisé en envoyant
Lucien en Espagne, et puis ensuite l'exilant en Italie.

J'étais un jour au Ministère de l'Intérieur avec ma mère: ce n'était pas
un grand jour; nous préférions cela pour jouir de la conversation de
Lucien et des hommes d'esprit qu'il réunissait chez lui ces jours-là. Ce
même soir j'eus un plaisir que je n'osais pas espérer et que je désirais
depuis longtemps: mademoiselle Contat était chez Lucien.

Je vais déclarer ici une singulière chose; c'est que cette circonstance
est une de celles de ma vie, parmi celles ordinaires du monde, qui m'ont
le plus vivement frappée comme impression et souvenir. J'avais vu
mademoiselle Contat au théâtre, mais jamais hors de la scène. Je me la
figurais toujours jolie, sans doute, mais cependant bien différente de
ce qu'elle était au bout de ma lunette. Quelle fut ma surprise de voir
une femme jeune encore, ravissante et fraîche comme une rose[145], des
dents perlées, des yeux d'un noir de velours, et vifs, spirituels comme
l'esprit même!

[Note 145: Cette impression fut produite par la grande ressemblance qui
existait entre mademoiselle Contat et ma mère, que j'idolâtrais, et dont
la beauté était pour moi une continuelle source de triomphe et de joie.
J'étais si heureuse d'entendre dire qu'elle était belle, moi qui savais
comme elle était bonne! et j'aimai tout de suite mademoiselle Contat (ou
plutôt madame de Parny, car elle était déjà mariée), à cause de cette
ressemblance.]

Ce soir-là on parlait spectacle; Lucien, qui aimait avec passion à jouer
la comédie, invitait fort souvent les premiers artistes à venir le voir
les jours ordinaires où il était plus à lui, pour causer avec eux... Ils
en profitaient avec empressement, notamment Fleury, Lafon, mademoiselle
Contat, mademoiselle Devienne et Dugazon: les autres y allaient aussi;
mais je cite ceux qui y allaient plus assidûment. Ce même soir on
annonça Fleury et Dugazon.

C'était une bonne fortune pour moi qu'on menait fort rarement au
spectacle, et si rarement qu'en trois ans je n'y avais été que quatre
fois: encore avais-je dû la représentation de _Pinto_ de Lemercier à un
hasard que je dirai plus tard. J'avais vu Fleury dans _le Legs_ et
Dugazon dans _les Ménechmes_. Je fus enchantée de le voir dans la
chambre; mais Fleury me charma; je fus ravie de sa politesse du grand
monde, de cet usage qui semblait inné en lui et que tout l'art du
comédien ne donne jamais. Il contait et citait avec un charme tout
particulier: ma mère l'avait connu autrefois à l'hôtel de Périgord, chez
le vieux comte, oncle de M. de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup et lui
témoignait une grande estime. Il avait conquis le vieux camarade du
maréchal de Saxe par la vérité avec laquelle il jouait le personnage de
Frédéric... Il était le héros de M. le comte de Périgord, et chaque fois
que l'on donnait _les Deux Pages_, le comte, qui n'allait presque plus
au spectacle, allait à la Comédie-Française pour voir Fleury.

Aussitôt que Fleury vit ma mère, il vint à elle, et la salua:

--Eh quoi! lui dit-elle en riant, vous me reconnaissez?

--Vraiment, je ne suis pas assez cruel à moi-même pour faire une telle
faute, répliqua Fleury en saluant profondément avec toute la grâce qu'il
mettait dans un salut tout ordinaire.

--Mais songez donc qu'il y a maintenant dix ans!

--Je le sais. Mais vous, madame, qu'en savez-vous?

Je fus heureuse d'entendre cette parole. Je jouissais tant de la beauté
et des succès de ma mère! elle était si belle, si bonne, si aimable, si
dénuée de toute prétention, qu'en vérité ses enfants en avaient pour
elle.

En entendant Fleury lui dire qu'elle était toujours aussi belle, elle
fut charmée, et le lui dit avec ce naturel qui la rendait adorable.

--Quoi! vraiment, lui dit-elle, vous me trouvez peu changée?

--Pas du tout... et cependant vous aurez souffert, madame; car quel est
l'être qui a survécu à ces temps malheureux... et peut dire: Je n'ai pas
souffert?

Ma mère alors lui parla de sa détention; il nous en raconta des détails
bien curieux[146]. Fleury était un homme non-seulement de bonne
compagnie, mais estimé dans cette même bonne compagnie. Souvent en
mesure de se montrer plus ou moins à son avantage, il sortit toujours de
ces aventures avec une gloire réelle, et souvent même supérieure à celle
qu'aurait pu obtenir un homme du grand monde.

[Note 146: J'ai lu les Mémoires qu'on attribue à Fleury, et j'avoue que
j'ai été bien étonnée de n'y pas trouver une foule d'anecdotes que je
lui ai entendu raconter à lui-même, et _même_ souvent.]

--Comment pouvez-vous vous arranger avec un homme comme celui-là? lui
dit ma mère en montrant Dugazon[147].

[Note 147: Dugazon avait été fort loin dans la route révolutionnaire, et
on prétend qu'il pouvait faire davantage pour sauver ses camarades.]

Fleury mit un doigt sur ses lèvres:

--Silence! je vous le demande en grâce... Si vous saviez comme il est
malheureux de sa vie passée... et de quel prix il la rachèterait...!

J'avais vu Dugazon remplir le rôle de l'archevêque de Bragance dans
_Pinto_, et il m'avait frappée, parce que Dugazon était un vrai Figaro.
En le sortant de cet emploi de _polichinelle-roi_, on n'en obtenait pas
un grand résultat. Il entendait, savait admirablement son art,
l'expliquait à merveille; mais ce qu'il disait, il ne le faisait pas; et
hors les comiques, comme dans _les Originaux_, tous les Pasquins, les
valets effrontés de Molière, les Sganarelles, il ne le fallait pas
chercher. Son domaine, au reste, était bien assez grand; mais l'ayant vu
au théâtre dans un emploi qui n'était pas ordinairement le sien, ma
curiosité redoubla lorsque je le vis aussi près de moi. Sa physionomie
fine, et _madrée_ même, avait à la ville comme au théâtre un air
d'impudence qui indisposait contre lui. Sa vue me rappela comment
mademoiselle Contat avait rempli le rôle de la duchesse de Bragance, et
j'avais parlé d'elle à ma mère avec enthousiasme.

--Est-elle donc aussi belle? demanda ma mère à Fleury.

--Charmante; et quoiqu'elle ait quarante ans dans ce rôle, elle y fait
encore une complète illusion[148].

[Note 148: Elle se retira en 1808 ou 1809, et avait quarante-huit ans à
l'époque où je suis maintenant (en 1800). Si elle eût été moins grasse,
elle aurait fait à la scène l'effet d'une femme de vingt ans.]

--Mon Dieu! que je voudrais la voir de près, l'entendre causer!
m'écriai-je plus vivement, je crois, que ma mère ne l'aurait voulu; et
la voilà qui s'en va!... En effet, mademoiselle Contat sortait du salon.

--Que désirez-vous donc avec tant de chaleur? me demanda madame Lucien
qui venait s'asseoir auprès de moi.

--Voir mademoiselle Contat, dit Fleury en souriant.

--Mais la chose n'est pas difficile; elle dîne après-demain ici avec son
mari.

--Comment! son mari? s'écria ma mère.

--Oui, sans doute; ne le saviez-vous pas? elle a épousé M. de Parny...
le neveu d'_Éléonore_... Ce mariage s'est fait il y a deux ans.

Lucien, qui survint au même instant, dit à ma mère qu'elle devrait
venir dîner le surlendemain au ministère avec moi, puisque j'avais un si
grand désir de voir et d'entendre causer mademoiselle Contat.

--Je suis engagée, répondit ma mère d'un air fort embarrassé, et je ne
crois pas pouvoir accepter... mais le soir, si madame Lucien reste chez
elle... alors...

Ma pauvre mère était au supplice; elle ne voulait pas dire devant Fleury
qu'elle refusait de dîner avec une _comédienne_, et pourtant c'était la
seule raison de son refus. Aujourd'hui, le préjugé est mort, surtout
relativement aux grands talents, et c'est un pas vers d'autres
améliorations qu'un préjugé aboli. Lucien, dont la position le mettait
hors de ligne pour cette question, et qui, d'ailleurs, avait un esprit
novateur et hardi, comprit ma mère sans l'approuver; et voyant mon
extrême désir de connaître mademoiselle Contat, il engagea ma mère à
venir prendre le thé avec madame Lucien le surlendemain. Albert nous
fera un peu de musique, dit-il, madame de Parny nous dira une scène du
_Misanthrope_ avec Fleury, et nous aurons une petite soirée qui amusera
mademoiselle Laurette; de plus, ajouta-t-il en se baissant vers ma mère
et lui parlant italien, je ferai fermer ma porte, et nous n'aurons que
le petit cercle habituel.

Ma mère accepta, et nous fûmes passer la soirée du surlendemain au
Ministère de l'Intérieur, qui, alors, était à l'hôtel de Brissac, rue de
Grenelle[149]. Nous y trouvâmes M. et madame de Parny, Dugazon,
Dazincourt, Fleury, le général et madame de Frécheville, jeune et
charmante femme, et de nos amis, M. de Fontanes et plusieurs hommes de
lettres.

[Note 149: Cet hôtel était un des plus beaux de Paris; il y avait
surtout une galerie immense que M. de Brissac avait fait bâtir pour
donner des fêtes.--Rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, nº 92
(alors).]

Cette soirée fit époque dans ma vie; je fus frappée de l'impression
renouvelée que produisit sur moi mademoiselle Contat. C'était une
personne dont la figure était sans doute charmante, mais pourtant ce
n'était pas seulement par sa beauté qu'elle plaisait; et si jamais le
vers de La Fontaine a été juste pour une femme, c'est pour mademoiselle
Contat:

  Et la grâce plus belle encor que la beauté.

C'était surtout gracieuse, en effet, qu'elle était; elle était cela plus
que toute autre chose, car elle n'avait aucune noblesse dans la tournure
ni dans la diction. C'était toujours Suzanne du _Mariage de Figaro_ et
Rosine du _Barbier de Séville_; et lorsque, plus tard, elle joua si
admirablement la _Mère coupable_, c'est qu'il y a des réminiscences de
Rosine dans la comtesse Almaviva, car elle n'avait pas non plus de
sensibilité _vraie_. Elle en avait des éclairs, mais voilà tout; jamais
d'abandon tout entier, jamais d'oubli d'elle-même. Je lui ai vu jouer
l'année d'après une pièce de Demoustier avec Fleury, _les Femmes_; il
fallait de la sensibilité, mais en même temps de la malice... aussi
joua-t-elle de manière à enlever le public; elle soutint la pièce, qui
ne valait rien, et que le public n'accepta qu'après l'avoir vu jouer par
elle et par Fleury... Pour dire vrai sur mademoiselle Contat, les rôles
pathétiques ne lui allaient pas; son organisation morale et physique s'y
opposait. Elle avait du trait, du mordant, de la raillerie dans le plus
charmant sourire et de la malice dans le regard; à l'appui de mon
jugement, qu'on se rappelle les rôles qu'elle jouait le mieux: c'étaient
la soeur du _Philosophe marié_, la tante de la _Mère jalouse, Madame de
Clainville_, etc. Elle avait débuté dans la tragédie[150], mais elle y
était mauvaise; elle quitta alors le cothurne et prit les jeunes
amoureuses: cela ne lui allait pas encore; enfin elle rencontra juste
dans les grandes coquettes et les mères nobles, ainsi que les
demi-caractères, comme dans _le Mariage de Figaro_.

[Note 150: Dans le rôle d'Atalide, sur le théâtre des Tuileries.]

Elle était fille d'une blanchisseuse qui demeurait dans le faubourg
Saint-Germain, et blanchissait madame Molé et madame Préville. Louise
Perrin[151], alors jeune fille, jolie comme un ange, portait le linge de
ces deux dames à la place de sa mère; le timbre de sa voix, le mordant
de son accent, sa ravissante figure, frappèrent un jour à un tel point
madame Préville, qu'elle lui proposa de lui donner des leçons; elle le
demanda à sa mère, qui y consentit. La jeune fille débuta dans le rôle
d'Atalide de _Bajazet_, mais elle n'eut aucun succès. Cependant,
protégée par madame Molé et madame Préville, elle parvint à entrer à la
Comédie-Française, mais pour les rôles secondaires. Sa beauté, au reste,
lui avait depuis son entrée dans le monde mérité une réputation des plus
brillantes; et, pendant quelques années, elle se contenta de
l'_approbation_ de M. le président Maupeou, et surtout de celle du comte
d'Artois, qui la goûtait fort, ainsi qu'on le sait.

[Note 151: Louise Perrin, née à Paris en 1760. Elle débuta le 3 février
1776, mais on ne sait pas bien certainement à quelle époque elle fut
vraiment dans les bonnes grâces du public. Lorsque je la vis jouer, elle
excitait un enthousiasme bien grand, mais au reste mérité: elle était à
la fin de sa carrière dramatique.]

Les rôles dans lesquels mademoiselle Contat n'eut d'émule que
mademoiselle Mars étaient ceux des pièces de Marivaux; mais outre
ceux-là, il y avait _le Mariage secret_, de Desfaucheret, _les Femmes_,
de Demoustier, _la Mère coupable_; le rôle de madame Évrard, dans _le
Vieux Célibataire_, où elle était admirable; enfin Elmire, Célimène, et
la belle Fermière, rôle froid et ennuyeux qu'elle animait à merveille.

Je ne suis pas de ceux qui prétendent qu'il n'y a rien de bon que ce
qu'a produit leur temps; je conviendrais donc du fait, s'il existait.
Mais, en disant qu'une fois mademoiselle Mars retirée du théâtre nous
n'avons plus de comédie, je dis une triste vérité, et d'autant plus
triste qu'elle est réelle; mademoiselle Mars fut, au reste, selon moi,
bien supérieure à mademoiselle Contat dans quelques rôles. Je l'ai vue
jouer pendant dix ans, et certes je l'ai pu juger, et j'ai reconnu que
mademoiselle Mars avait une supériorité _positive_. Dans Célimène du
_Misanthrope_, par exemple, rien n'a égalé mademoiselle Mars. Peut-être
mademoiselle Contat était-elle plus universelle et jouait-elle plus de
genres différents; encore la chose n'est-elle pas démontrée.

Mais ce qu'elle jouait bien aussi, il faut en convenir, comme elle le
jouait!... Fleury avait raison d'en être enthousiasmé. Elle le secondait
à ravir dans _le Cercle_, dans _la Gageure_... Comme elle jouait madame
de Clainville! comme Fleury jouait le rôle de M. d'Étieulette! C'était
avec une vérité _incisive_ qui produisait l'illusion la plus parfaite.

Mon frère et ma mère m'avaient conté tout cela avant la soirée que nous
allions passer au ministère de l'Intérieur: car je ne connaissais pas
mademoiselle Contat, n'allant presque jamais au spectacle, ainsi que je
l'ai dit; je ne l'avais vue que dans _Pinto_.

Personne n'était plus aimable que mademoiselle Contat dans un salon où
elle était à son aise. L'impératrice Joséphine, qui l'aimait beaucoup,
l'invitait souvent à déjeuner. Eh bien! je l'ai retrouvée aux Tuileries:
ce n'était plus la même femme.

--Ici, me disait-elle aux Tuileries, il y a quelque chose qui me serre
le coeur, et je ne puis parler.

Un fait que Fleury raconta le même soir à ma mère l'attira vers
mademoiselle Contat. La reine Marie-Antoinette[152], désirant voir
jouer la _Gouvernante_, un drame dans lequel le principal rôle a sept
cents vers, fit demander la pièce, et en même temps exprima le désir que
ce fût mademoiselle Contat qui jouât le rôle de la gouvernante, et
seulement l'avant-veille de la représentation. Mademoiselle Contat ne
connaissait pas le rôle; elle l'apprit, et le joua comme alors elle
jouait tout, admirablement. La Reine lui en ayant fait témoigner son
contentement:

«J'ignorais jusqu'à présent, écrivit mademoiselle Contat en répondant
pour remercier la personne qui lui avait transmis les ordres de la
Reine, j'ignorais où était le siége de la mémoire, je sais maintenant
qu'il est dans le coeur.»

[Note 152: En 1789.]

La Reine fit courir cette lettre: elle fut connue; et lorsqu'en 1793,
les monstres qui ne voulaient de célébrité en quelque genre que ce fût
eurent besoin d'un prétexte pour marquer d'un D[153] en encre rouge la
première feuille de la condamnation de mademoiselle Contat, ils
parlèrent de cette lettre, et elle fut un motif pour condamner à mort
les deux soeurs, Louise et Émilie (Mimi) Contat.

[Note 153: Le comité de Salut public avait fait ce signe convenu avec
Fouquier-Tinville. On mettait sur le dossier une lettre tracée à l'encre
rouge, pour lui dire ce qu'il avait à faire: cette lettre était un D
pour la déportation, un G pour la mort, et un R pour l'acquittement.
Ainsi les victimes étaient _jugées_ avant le _jugement!_...]

Toute la Comédie-Française était extrêmement royaliste, c'est-à-dire
l'ancienne; car la nouvelle, au contraire, était toute révolutionnaire.

Mademoiselle Contat avait un ton parfait: elle n'était ni interdite ni
familière lorsqu'elle se trouvait dans un cercle qui n'était pas le
sien. Ce même soir où je la vis chez Lucien, tout à fait librement, elle
me parut charmante. Sa ressemblance avec ma mère était surtout dans la
même finesse de regard et de sourire. C'était frappant.

Tous les acteurs de la Comédie-Française adoraient Lucien. Depuis un an,
il avait fait plus de bien que ses prédécesseurs en dix ans: il avait
rétabli les pensions, avait trouvé le moyen de payer l'arriéré, et
l'avait fait... et puis il promettait encore du bien pour l'avenir...;
ensuite il raisonnait si bien de leur art!

--On dirait qu'il a été toute sa vie à l'étude de ce qui nous occupe,
disait le même soir mademoiselle Contat.

J'ai dit, je crois, que Dazincourt était aussi chez Lucien. On a dit de
lui et de Dugazon qu'ils étaient tous deux d'excellents valets, dont
l'un mangeait toujours à l'office et l'autre quelquefois au salon. En
effet, Dazincourt avait un ton parfait et une tenue qui se retrouvait
même sous le grand chapeau de Figaro sans lui faire rien perdre de sa
verve comique. Jamais trivial, il ne plaisait pas à de certains esprits
autant que Dugazon avec ses lazzis et ses mots comiques, à la vérité,
mais hors du rôle et faits par lui. Ce furent eux qui mirent à la mode
ce mot assez drôle contre Dazincourt: «Il est bon comique, PLAISANTERIE
À PART.» Dans le monde c'était tout à fait un homme comme il faut; ce
n'était plus le comédien _bien élevé_, c'était entièrement l'homme du
monde. Sa biographie est singulière.

Dazincourt était fils d'un négociant riche de Marseille, nommé
_Albouis_[154]. Le fils sentit que le commerce n'était pas son fait, et
le dit à son père, qui eut le bon sens de le comprendre; il l'envoya à
Paris pour y être placé auprès du maréchal de Richelieu, qui prenait
intérêt à leur famille. Le maréchal lui confia l'emploi de mettre en
ordre les papiers nécessaires à ses Mémoires; cette besogne ennuya le
jeune homme comme les comptes en partie double. Un jour il sortit et ne
revint pas: il avait été s'engager à Bruxelles dans la première troupe
dramatique, dont le directeur s'appelait d'Hauvelaire et était homme
d'esprit et de talent, qu'il trouva. En 76 il débuta à la
Comédie-Française dans Crispin des _Folies amoureuses_: ce fut alors
que, selon un usage général, il changea de nom et prit celui de
Dazincourt[155]; aimé du public, chérissant son art, le cultivant non
pour gagner de l'argent, mais pour mériter une couronne, Dazincourt
devint l'idole du public lorsqu'il eut joué Figaro. Marie-Antoinette le
choisit pour son maître, et le directeur de son spectacle de Trianon;
mais les leçons de Dazincourt devaient demeurer sans fruit avec elle.
Attaché de coeur et de reconnaissance à la famille royale, Dazincourt ne
cachait pas ses sentiments: aussi fut-il décrété d'arrestation et son
dossier marqué de la lettre fatale D par Fouquier-Tinville. Il pouvait
s'échapper, étant prévenu à temps; mais il refusa, et alla rejoindre ses
camarades, qui marchaient vers l'échafaud peut-être, et dont il voulut
partager le sort: il était, lorsque nous le rencontrâmes chez Lucien,
dans le plus beau moment de sa vie théâtrale et fort aimé du public. Ce
fut à peu de temps de là qu'il gagna à la loterie un quaterne, de cent
cinquante à deux cent mille francs.

[Note 154: Joseph-Jean-Baptiste Albouis, né à Marseille, le 11 décembre
1747.]

[Note 155: Comme Fleury, qui s'appelait Bénard.]

Dugazon était un bon homme, malgré son air méchant et son humeur de
_matamore_. La bonté était native en lui, et le bien qu'il faisait en
était une preuve[156]: il n'avait rien à lui. Il fut entraîné dans la
tourmente révolutionnaire, fut fait aide-de-camp _de la commune de
Paris_, et ce fut tout. Seulement, peut-être, fut-il craintif pour faire
le bien.

[Note 156: Un homme malheureux qu'il connaissait va un jour chez lui, et
lui demande quelques effets pour remonter sa garde-robe qui en avait
grand besoin: il lui donna à l'heure même plusieurs de ses chemises
d'une très-belle toile de Hollande, et presque neuves. Après le départ
de l'autre, sa femme le gronda d'avoir donné d'aussi beau linge.

--On aurait pu lui en faire faire d'autres, lui dit-elle.

--Oui, répondit Dugazon, mais il ne les aurait pas eues de suite.

Ce mot est un mot du coeur.]

À sa rentrée au théâtre, il eut une scène plaisante avec le parterre.
Lucien lui dit de nous la raconter.

--Après la terreur, la France fut plus heureuse, mais surtout plus
tranquille, je n'en puis disconvenir, quoique je sois fidèle à mes
vieilles amitiés, disait Dugazon avec cet air burlesque que lui
connaissent ceux qui ont pu le voir... Il rentra donc à la
Comédie-Française, qui, alors, jouait à Favart concurremment avec les
comédiens de la Comédie italienne, et il rentra dans le rôle de Crispin
des _Folies amoureuses_. Il était _bretteur_, et _bretteur_ connu; mais,
malgré sa réputation, vingt jeunes gens à collet noir, comptant
peut-être sur leur force et leur nombre, voulurent contraindre Dugazon à
chanter _le Réveil du Peuple_.

--Je ne sais pas chanter, répondit-il avec une sorte de grondement qui
annonçait un orage.

Les cris cessèrent... mais un moment; bientôt ils reprirent plus furieux
que jamais. Dugazon s'avança sur le bord du théâtre, et répéta d'une
voix forte:

--Messieurs, je ne chante que rarement, quand cela me plaît, mais jamais
quand je ne le veux pas.

--Il faut qu'il chante! s'écrièrent quelques furieux.

--Oui! oui!...

--Et moi je dis NON! cria d'une voix tonnante le comique furieux, se
démenant dans ses habits de Crispin.

Alors une troupe en furie voulut escalader l'orchestre; d'autres voix
crièrent alors:

--Eh bien! qu'il le récite seulement... mais il tiendra une chandelle à
la main pour faire amende honorable.

--Ni chant, ni paroles, messieurs, dit Dugazon, dont la colère était au
comble. Je ne suis pas ici pour vous servir de jouet; que tout ceci
finisse, sinon...

Et alors tirant sa longue rapière de Crispin, que par précaution, dans
ces temps de troubles, il remplaçait toujours par une excellente lame,
il s'adossa à une coulisse solide, et là attendit les assaillants de
pied ferme, prêt à tuer le premier qui se serait approché de lui.
Lorsqu'ils virent sa contenance déterminée, les jeunes gens hésitèrent;
cela donna le temps à l'autorité d'arriver, et Dugazon fut délivré.

--Je vous remercie, dit-il au commissaire de police, mais j'aurais fini
cela sans vous.

De tous les mystificateurs de Paris, et alors il y en avait beaucoup,
Dugazon était un des meilleurs; mais il n'en faisait pas métier, et on
ne l'avait que lorsqu'il le voulait bien... C'était un homme bien
spirituel.

Plus tard, il fut mon répétiteur et mon maître de déclamation, ainsi que
ce bon Michot; j'étais fort attachée à tous les deux.

Desessarts, ce monstrueux camarade de Dugazon, et si souvent mystifié
par lui, eut son oraison funèbre en vers burlesques faite par Dugazon.
C'est un morceau très-plaisant; il rappelait l'histoire de l'éléphant
dont Desessarts avait été si furieux[157]. Il le regretta pourtant
beaucoup; mais son caractère avait un mélange de finesse, de
plaisanterie et de bonté. Il lui fallait de la gaîté, du rire, ou bien
il serait mort; il était en bonne intelligence (apparente, au moins)
avec Dazincourt: ils étaient compatriotes[158] et du même âge.

[Note 157: L'éléphant du Jardin des Plantes mourut. Dugazon met des
pleureuses, et dans le plus grand deuil s'en va à Versailles, et se
plante sur le passage du Roi, qui d'abord lui demande avec intérêt de
qui il est en deuil.--De l'éléphant, Sire, répond Dugazon, en affectant
de pleurer; cette pauvre bête est morte... Ce que c'est que de nous!...
Mais, Sire, je viens solliciter V. M. pour avoir la survivance de
l'éléphant dans sa belle place au Jardin du Roi, pour mon camarade
Desessarts. Le Roi rit beaucoup de cette supplique, mais Desessarts fut
furieux et voulut se battre.]

[Note 158: Jean-Baptiste-Henri Gourgaud, né à Marseille en l'année 1746,
un an avant Dazincourt.]

Talma était l'élève et l'ami de Dugazon.

Au bout d'un quart d'heure, la conversation fut animée comme si l'on
s'était trouvé cent fois dans le salon de Lucien. C'est que lui-même y
mit une bonne grâce charmante et une volonté de tout _réunir_. Il savait
_tenir_ son salon comme une femme d'esprit qui s'y entend; une causerie
s'établit, et cette causerie fut charmante. Mademoiselle Contat et
Fleury racontèrent une foule d'anecdotes de la Révolution. Fleury nous
parla de madame de Sainte-Amaranthe, de sa fille, charmante et douce
créature; de mademoiselle Lange, l'actrice à la mode pour les jeunes
emplois; de mademoiselle Mars, déjà connue et appréciée; et, sur tous
ces objets, toujours des données justes et claires.

Au moment où la conversation avait le plus de mouvement, on annonça
madame et mademoiselle de Coigny; elles étaient de la société intime du
ministère, et certes, en cela, Lucien avait montré son goût.

--J'avais envie de prier madame de Staël, dit Lucien, et je ne sais
pourquoi je ne l'ai pas fait...

--C'est un bon mouvement intérieur qui vous a retenu! s'écria madame de
Coigny...

--Pourquoi? dit Lucien.

--Parce que vous auriez fait une école, lui dit-elle plus bas en
regardant mademoiselle Contat qui souriait finement à un coup d'oeil de
Fleury... tenez, voyez! elle m'a devinée.

Mademoiselle Contat se mit à rire... Lucien regardait toujours pour
deviner; enfin madame de Coigny lui dit très-bas:

--C'est que la baronne déteste mademoiselle Contat.

Madame de Coigny faisait allusion au mot qui fut dit, et qui mit madame
de Staël en fureur lorsqu'elle l'apprit. Elle était liée avec M. de
Narbonne, qui l'était avant avec mademoiselle Contat. Celle-ci, piquée
de l'abandon du comte, dit un jour devant quelques personnes en se
regardant au miroir:

--Au fait, je ne puis me plaindre de ce qu'il a quitté la _rose_ pour le
_bouton_[159].

[Note 159: Madame de Staël à cette époque était fort bourgeonnée.]

--J'ai bien fait, dit alors Lucien en riant.

Dans ce moment on annonça David et Gérard; ils étaient aussi fort
intimes dans la maison, et Lucien alla à eux avec empressement. Un
instant après, arriva Cerrachi, ce jeune sculpteur qui plus tard devait
porter sa tête sur l'échafaud; je le connaissais, l'ayant déjà vu chez
une de nos amies qui demeurait à Auteuil... Ce surcroît de _causeurs_
nuisit à notre bonne soirée; on devint silencieux. Fleury vint de notre
côté, et dit à mon frère: Si le ministre veut, nous allons rompre cette
glace qui commence à s'étendre sur nous; c'est la venue de David qui a
fait cela... Ma pauvre camarade en est toute pâle... mais il faut
conjurer cet épouvantail. Je vais dire quelques vers du _Misanthrope_
avec mademoiselle Contat.

On pense que la proposition fut reçue avec joie. Les acteurs furent
admirables. Ils dirent ensuite des scènes du _Tartufe_ et la jolie
scène de la _Gageure imprévue_. Dugazon se mit aussi de la partie; il
dit à lui seul une scène des plus comiques: c'est un acteur de province
qui vient pour s'engager dans un théâtre de Paris; il a une
prononciation presque bégayante et un bras qu'il tient caché... Le
directeur lui demande ce qu'il sait; l'autre lui dit qu'il _sait tout_.
Le directeur demande quelques vers; le solliciteur lui offre de lui dire
la première scène d'_Alzire_; il fera Alvarez... Il ôte son manteau et
commence... Au bout d'un moment son bras arrive et se place devant lui
après beaucoup de balancement; l'homme lui donne une forte tape de la
main droite, et le bras retourne d'où il venait; mais, au bout d'un
moment, il revient toujours, par son propre poids et par un mouvement
que ne peut s'expliquer le directeur; de plus, l'acteur ne peut dire ni
les R ni les T...

--Mais, monsieur, qu'a donc votre bras, demande enfin le directeur.

L'ACTEUR.

Monsieur, ce n'est pas mon bras!

LE DIRECTEUR.

Comment! ce n'est pas votre bras! en voilà bien d'une autre à présent!

L'ACTEUR.

Non, monsieur, ce n'est pas mon bras, je vous dis que ce n'est pas mon
bras.

LE DIRECTEUR.

Monsieur!... je trouve très-singulier que vous vous moquiez de moi.

L'ACTEUR.

Mais, monsieur, c'est un bras d'osier!... Que diable vous venez me
soutenir que c'est mon bras! vous venez renouveler mes douleurs... Mais
laissons cela... Qu'est-ce qu'un bras de plus ou de moins dans le bel
art des Lekain et des Préville?

LE DIRECTEUR.

Mais, monsieur, il me semble que c'est une chose assez importante, quoi
que vous disiez! Quant à en avoir un de plus, cela ne se voit guère;
mais un de moins cela manque beaucoup.

L'ACTEUR, le regardant tout étonné.

Ah! vous trouvez!...

LE DIRECTEUR.

Mais oui!... c'est comme le défaut de langue que vous avez, vous ne
pouvez pas prononcer les lettres R et T.

L'ACTEUR.

Comment! vous avez remarqué cela aussi?... Que diable! vous remarquez
tout! vous avez le caractère difficile!... C'est vrai, je dis un peu
difficilement les R et les T... mais qu'est-ce que cela fait? je dis
bien toutes les autres lettres!...

LE DIRECTEUR.

Cela ne me suffit pas, monsieur; et puis... je n'ai pas de place
vacante.

L'ACTEUR.

Ah! par exemple, c'est un peu fort! Comment! vous n'avez pas de
place?... il ne fallait donc pas me faire déclamer mon Alvarez!... _Je
n'ai pas de place!_... Ils sont tous comme cela dès qu'ils m'ont
entendu, ces directeurs; ils n'ont plus qu'une parole: _Je n'ai pas de
place_... Je crois, en vérité, qu'ils ont peur de moi...

Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est le comique de Dugazon
lorsqu'il jouait cette scène, soit avec un de ses camarades, soit seul,
et en changeant sa voix; il était toujours excellent.

Cette soirée fut un enchantement pour moi. On prit du thé, des glaces,
et nous nous séparâmes à une heure du matin.

Lucien avait souvent de ces soirées particulières où l'on récitait des
vers; on faisait de la musique, on faisait une lecture, on écoutait la
relation d'un voyage; après, si les jeunes personnes et les jeunes
femmes étaient en nombre, on dansait quelques contredanses.

Dans la semaine, ou, pour parler la langue du temps, dans la décade, il
donnait un grand dîner où se trouvait toute la littérature: Lemercier,
Legouvé, madame de Staël, Fontanes, Châteaubriand qui arrivait et venait
de faire paraître son _Génie du Christianisme_, _Atala_ et _René_,
admirables créations qui devaient tant avoir de détracteurs, pour que la
justice qui leur serait rendue plus tard fût plus grande et plus
lumineuse encore... J'aimais ces dîners du ministère par cette réunion
si belle de toutes ces intelligences de notre époque, et puis la
conversation était toujours soutenue par Lucien avec une grande adresse;
il était, je le répète encore, aussi adroit qu'une femme d'esprit.

Le local de l'hôtel de Brissac était fait pour les fêtes. Le premier
Consul dit à son frère de donner des bals et d'inviter tout ce que Paris
contenait de bonne compagnie. Les listes que j'ai vues chez madame
Lucien contenaient bien des noms qui ne furent pas annoncés à la porte
de l'appartement. Le pouvoir de Napoléon n'était pas reconnu comme il le
fut ensuite, et le faubourg Saint-Germain n'y alla que par fraction.

Les jours de bal, non-seulement tous les salons étaient ouverts, mais
aussi la belle galerie. C'était là que se tenait la maîtresse de la
maison, ainsi que madame Bonaparte lorsqu'elle y venait; elle y était
presque toujours avec Hortense de Beauharnais, sa fille, qui ne se maria
que deux ans après.

Les femmes qui étaient les plus remarquables par leur beauté à ces bals
étaient: madame Marmont; madame Desbayssins, qui venait de se marier et
qui était charmante; mademoiselle Logier, petite-fille de Préville le
Pelet, ancien ministre de la Marine; mademoiselle Charlot, madame
Visconti, mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, mademoiselle
Fanny de Coigny, madame Charles de Noailles, madame de Custine, madame
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, madame de Chauvelin, et une personne
des plus belles, mais qui alors relevait de maladie... c'était madame
Méchin...; elle revenait d'Italie[160]...

[Note 160: Madame Méchin était certainement la plus belle.]

Les bals de Lucien étaient charmants; on dansait, on s'amusait; on
servait un fort beau souper, et puis on dansait jusqu'au matin. Lucien
_exigeait_ que le bal continuât quoiqu'il n'y fût plus... Et on se
séparait en prenant des engagements pour le bal de la semaine suivante.

Les toilettes commençaient à être plus élégantes qu'elles ne l'avaient
été sous le Directoire: c'était surtout pour le bal que cette différence
était sensible. Jusque-là les fleurs avaient peu repris; mais à la
seconde époque on les vit revenir par touffes et en guirlandes, sous
toutes les formes; l'une des plus agréables était celle-ci:

Un corset bleu en velours ou en satin, la jupe en crêpe blanc sur une
marceline blanche et bordée de deux rouleaux de ruban du même bleu que
le velours ou le satin du corset, un tablier ayant deux poches, dont
l'une était ouverte à demi, et laissait tomber en apparence des touffes
de bluets qui étaient dans cette poche et qui étaient retenus comme une
traînée de fleurs sur le tablier; sur la tête, des bluets en guirlande
ou en touffes.

Ce même costume était ravissant avec des roses. Je ne sais pourquoi on
ne le renouvèlerait pas aujourd'hui...; c'est à un de ces bals chez
Lucien que je vis un jour une robe fort belle et fort étrange à madame
Bonaparte.

Cette robe était de crêpe blanc, et entièrement parsemée de petites
plumes de _toucan_; ces plumes étaient cousues au crêpe, et à leur queue
était une petite perle. Madame Bonaparte avait avec cette robe des rubis
en collier et aux oreilles. La coiffure, chef-d'oeuvre de Duplan, était
faite avec les mêmes plumes montées en guirlande.

Une autre fois elle avait une robe de crêpe blanc, également et
entièrement parsemée de feuilles de roses du rose le plus suavement
frais. Je n'ai rien vu de plus _odorant_, pour ainsi dire, que cette
robe, qui, au reste, ne pouvait être mise qu'une fois. Quant à sa fille,
elle ne portait qu'une robe courte, et par-dessus ce qu'on appelait un
_peplum_, une petite tunique grecque, cette tunique toujours de couleur,
et la robe toujours blanche.

Cet hiver de 1800 fut non-seulement gai, mais heureux. On voyait la
société renaître; chacun revenait, on formait des projets, on croyait à
un avenir. Le gouvernement consulaire donnait de la confiance. Lucien,
cependant, n'était plus aussi bien avec son frère. Il continua cependant
toujours à recevoir et à donner des fêtes. Tout à coup elles cessèrent.
Lucien venait de recevoir l'ordre de partir pour l'Espagne. Ce fut
Chaptal qui le remplaça.

Lucien demeura en Espagne le temps nécessaire pour faire le traité de
Badajoz, puis il revint à Paris dans l'hiver de 1802. Alors il était
veuf: Christine[161] était morte. Lucien acheta le magnifique hôtel de
Brienne[162], et l'orna de tableaux, de statues et d'objets d'art. Félix
Desportes, son ami très-intime, homme d'esprit, de bonne compagnie,
l'aida à former cette fois son salon, et à le faire comme un salon du
monde, parce que, n'étant plus ministre, il n'était plus assujetti à
aucune obligation. Le comte Charles de Châtillon, homme bien né, que la
Révolution avait fait artiste, le dirigea de son côté dans les achats de
tableaux[163], et fit un musée de sa maison. Les premiers artistes de
l'Europe trouvaient en Lucien _un Mécène_ qui sentait et comprenait les
arts. J'avais un grand plaisir à l'entendre juger par le sentiment qu'il
éprouvait: ce sentiment n'était jamais faux.

[Note 161: Sa première femme.]

[Note 162: Aujourd'hui ministère de la guerre, et que Lucien vendit à sa
mère lors de son exil.]

[Note 163: Il voulait faire faire un tableau capital par tous les
premiers artistes, une statue par les premiers sculpteurs, et chaque
chose dans le genre qui était le plus propre à l'artiste. Le grand
tableau du _Bélisaire_ de David était chez Lucien, qui le laissa à sa
mère en partant. Celui qui est ici, au Musée, est trois fois plus
petit.]

Madame Bacciochi, soeur aînée de Lucien, vint loger chez lui et fit les
honneurs de son salon. Un homme qui est le chef de la littérature
actuelle allait beaucoup chez Lucien: c'était M. de Châteaubriand. Il
passait souvent quinze jours au Plessis, qui était aussi devenu un lieu
de réunion plus agréable que les châteaux nouveaux; à Paris, M. de
Châteaubriand allait tous les jours chez Lucien. C'était le moment où le
_Génie du Christianisme_ venait de révéler un grand homme à l'Europe;
_Atala_ et _René_ fondaient cette école romantique que Rousseau et
Bernardin avaient indiquée, et que M. de Châteaubriand _commanda_, pour
ainsi dire, de suivre.

Ce fut alors que Lucien eut vraiment _un salon_. M. de Fontanes était le
plus assidu, par une raison que chacun savait sans la comprendre; mais
il était à l'hôtel de Brienne tous les jours, et s'était fait le _maître
des cérémonies_ de la conversation. Madame Bacciochi, qu'il dominait
plus qu'elle ne le dominait (quoiqu'il en dit), parlait moins en docteur
soutenant une thèse, lorsqu'il était là. M. de Fontanes avait
nécessairement introduit ses amis dans cette société, qui, étant
maintenant particulière, était libre d'admettre ou de refuser qui elle
voulait. Chénier, Legouvé, Lemercier, n'étaient pas au nombre des élus,
non plus que Talma et tout ce qui était dans cette ligne d'opinion.

Neuilly[164] était plus convenable pour Lucien que _le Plessis-Chamant_,
qui était à douze ou treize lieues de Paris. Ce fut à Neuilly qu'eut
lieu la fameuse représentation d'_Alzire_, cette représentation où
madame Bacciochi était si curieuse à voir dans le rôle d'Alzire; Lucien
déclamait bien, mais sa voix était trop criarde et trop haute.

[Note 164: La maison de Neuilly appelée _la Folie Saint-James_; c'est à
gauche du pont. Je l'ai occupé quatre ans après, et j'ai joué la comédie
sur le même théâtre.]

Ce fut dans l'une des soirées de l'_hôtel de Brienne_, dont on parlait
déjà comme de l'hôtel de Rambouillet, au pédantisme près, qu'eut lieu la
première présentation du prince Camille Borghèse, sur lequel Lucien jeta
aussitôt les yeux pour sa soeur Pauline. Le prince Borghèse _est le
premier homme présenté en habit habillé_. Le sien, en raison de la
saison (on était au mois de mai), était en étoffe légère, couleur
changeante, ce que nous appelons _gorge de pigeon_; il avait la brette
en travers, et portait sous le bras un petit chapeau garni de plumes,
mais non pas comme tous les chapeaux; celui-ci était EN TAFFETAS... noir
à la vérité. J'ajoute ce mot, car de l'humeur dont ils étaient à la cour
du Pape, le chapeau aurait bien pu être de la couleur de l'habit.

Ce fut dans l'été de 1803, après avoir eu pendant longtemps, comme on le
voit, une maison bien agréable[165], que Lucien fit la connaissance de
madame Joubertou. Ce fut à Méréville, ravissant séjour, appartenant à M.
de Laborde.

[Note 165: Toutes les femmes étaient les mêmes que celles qui allaient
aux Tuileries, excepté quelques-unes peu importantes. Tant que madame
Bacciochi fit les honneurs de la maison, cela fut ainsi.]

M. Alexandre de Laborde, ami intime de Lucien, était aussi de sa société
journalière. J'ai parlé de ses qualités personnelles, de son esprit
original, mêlé à cette distraction qui lui donne peut-être du charme de
plus, et à cette bonté parfaite qui lui fait conserver ses amis. J'ai
parlé de tout cela avec détail. Mais je dois revenir sur ce sujet, pour
dire que Lucien devait se plaire dans la société de M. de Laborde; aussi
était-il du très-petit nombre de personnes privilégiées chez lesquelles
Lucien allait à la campagne. Méréville est un lieu enchanté, comme
chacun sait. Ce fut dans ce paradis que Lucien rencontra madame
Joubertou. Alexandre de Laborde, sans penser qu'il faisait _une
princesse_, l'avait engagée avec un ami, M. Chabot de Latour, le tribun;
madame Chabot, fort jolie femme, _moins liée_ avec madame Joubertou que
le tribun, était aussi de la partie. C'était donc sans songer à mal, il
s'en faut, que M. de Laborde fit le mariage de Lucien avec madame
Joubertou; car ce fut cette première partie de Méréville qui décida
malheureusement de la vie de Lucien: je dis le mot _malheureusement_,
parce qu'il est juste.

Pendant ce temps-là, madame Bacciochi était à Neuilly, occupée à
déclamer avec Lafon[166], à pérorer avec M. de Fontanes. Lucien épousa
madame Joubertou, qui divorça tout exprès. L'Empereur, qui devait être
couronné quelques mois plus tard, refusa son consentement et exila
Lucien, qui partit pour l'Italie. Alors l'hôtel de Brienne devint
désert, et la société française, qui avait été ranimée dans cette
maison, redevint inactive pendant quelques mois, pour se réveiller enfin
sous l'Empire et ressaisir son sceptre.

[Note 166: L'acteur qui était aux Français; il était le _directeur_ du
théâtre de Neuilly.]


FIN DU TOME TROISIÈME.



TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE TROISIÈME VOLUME.


  Une lecture chez Robespierre.                                      1

  Salon de Robespierre.                                             12

  Salon de madame de Sainte-Amaranthe.                              59

  Bal des victimes. (Janvier 1795.).                                91

  Salon de Barras à Paris et à Grosbois.                           137

  Salon de François de Neufchâteau.                                213

  Salon de madame de Staël sous le Directoire.                     275

  Salon de Seguin. (An VII et an VIII--98 et 99.)                  355

  Salon de Lucien Bonaparte, comme député et ministre
    de l'Intérieur. (1798)                                         373


PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) - Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le - Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et - le règne de Louis-Philippe Ier" ***

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