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Title: Les Phénomènes Psychiques Occultes - État Actuel de la Question
Author: Coste, Albert
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Phénomènes Psychiques Occultes - État Actuel de la Question" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    LES PHÉNOMÈNES

    PSYCHIQUES OCCULTES

    ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION



    LES PHÉNOMÈNES

    PSYCHIQUES OCCULTES

    ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION

    PAR

    LE Dr ALBERT COSTE

    DEUXIÈME ÉDITION

    REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE


    Les possibilités de l'Univers sont
    infinies comme son étendue physique.

    O.-J. LODGE.

    Nous sommes si éloignés de connaître
    tous les agents de la nature et leurs
    divers modes d'action, qu'il serait peu
    philosophique de nier l'existence de
    phénomènes, uniquement parce qu'ils
    sont inexplicables dans l'état actuel de
    nos connaissances.

    LAPLACE.


    MONTPELLIER

    CAMILLE COULET, LIBRAIRE-ÉDITEUR

    5, Grand' Rue, 5

    PARIS

    G. MASSON, LIBRAIRE-ÉDITEUR

    Boulevard Saint-Germain, 120

    1895



PRÉAMBULE


_Qu'entend-on par «Phénomènes psychiques occultes?»_

_Ce sont des phénomènes contraires, en apparence, à toutes les lois
connues de la nature, inexplicables par les données actuelles de la
Science, et qui se produisent, tantôt spontanément, tantôt par
l'intermédiaire de certaines personnes._

_On le voit, ce terme de Phénomènes psychiques occultes n'est que la
dénomination scientifique de ce qui s'était appelé jusqu'ici le_
Merveilleux _et le_ Surnaturel.

_Or, ces phénomènes ont-ils une existence réelle, objective, en dehors
de toute hallucination, de toute supercherie?_

_Nous n'hésitons pas à répondre, avec M. le Professeur Charles
Richet_:

«Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues
et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se
passe autour de nous; en un mot, qu'il y a des phénomènes psychiques
occultes, et si nous disons occultes, c'est un mot qui veut dire
simplement inconnus[1].»

  [1] _Lettre à M. Dariex sur les Phénomènes psychiques_, in
  _Annales des Sciences psychiques_.--No 1.

_Et maintenant, nous allons tâcher de prouver ce que nous venons
d'affirmer._



LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES



INTRODUCTION


Il y a seulement une dizaine d'années, la soutenance, devant une
Faculté de médecine, d'une thèse sur les Phénomènes psychiques
occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du
Merveilleux[2], aurait été une tentative impossible.

  [2] Il est entendu que, pour les facilités du discours, et _toute
  opinion sur la cause possible de ces Phénomènes mise à part_,
  nous comprenons sous les termes de _Merveilleux_ et de
  _Surnaturel_ l'ensemble des faits contraires, en apparence, à
  toutes les lois naturelles connues et inexplicables par les
  données actuelles de la Science. Donc, pas d'équivoque.

A cela, plusieurs causes:

D'abord, il faut bien l'avouer, la répugnance singulière dont
tous--même les meilleurs cerveaux--nous sommes plus ou moins dupes
envers ce qui dérange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nommé
le _Misonéisme_.

Ensuite, l'immense discrédit, la réputation plus que suspecte dont
«jouissait», depuis la fin du siècle dernier, tout ce qui, de près ou
de loin, touchait au Surnaturel.

Enfin, et c'est ici le motif principal--sa suppression devant
entraîner celle de tous les autres--l'indigence où se trouvait la
doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intérêt
scientifique sérieux, c'est-à-dire des faits d'observation exacte,
méthodique, en nombre suffisant, étudiés et garantis par des
expérimentateurs impartiaux, rompus à tous les secrets de la véritable
méthode scientifique.

L'histoire du Merveilleux offre cette particularité qu'après avoir,
sous des formes diverses, joué dans l'évolution mentale de l'homme un
rôle considérable, non seulement ses origines et son essence, mais
encore son existence elle-même, ont été, jusqu'à nos jours, l'objet de
débats passionnés: croyances fanatiques ou négations irréductibles.

Et cela s'explique aisément par ce fait que, chez l'homme, la notion
du surnaturel affecte cette partie de son âme qui est à la fois la
plus impressionnable et pour lui la plus chère: ses sentiments
qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne
part, elle détermine.

Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps à quoi nous en
tenir sur ce qu'il faut croire des phénomènes du Merveilleux, si les
considérations d'ordre politique, religieux, sentimental ou même
simplement esthétique et littéraire, ne s'étaient opposées à leur
étude désintéressée.

Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se
joint encore la crainte d'être dupe, le Surnaturel sorti du domaine de
l'empirisme, à l'exemple des sciences positives, formerait maintenant
une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie.

A moins que, affirmant d'éclatante façon sa nature supraterrestre, il
n'ait--souhaitable et inespéré bienfait--assuré à l'âme humaine
l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi.

Or, de nos jours, grâce à un mouvement spécial d'idées, de croyances
et de sentiments, sorte de réaction à laquelle on a voulu donner le
nom de _Nouveau Mysticisme_[3], on peut, sans crainte de susciter trop
de colères ou des oppositions systématiques, se pencher de nouveau
sur les mystères du Surnaturel, sur ces phénomènes étranges, dont on
parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos
habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter
même la curiosité.

  [3] Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_ (Alcan, 1891). Voir, sur ce
  qu'il faut penser de la sincérité de ce mysticisme, la hautaine
  et cinglante préface que J.-K. Huysmans a mise au précieux livre
  de Rémy de Gourmont: _Le Latin mystique_ (Vanier, 1892).

On a d'autant plus de titres à le faire que la Science, armée de ses
instruments de précision, s'est enfin décidée à s'occuper de ces faits
absurdes en apparence et contraires à toutes les lois qu'elle a
établies jusqu'ici; elle a commencé, à leur sujet, une enquête qui,
espérons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur
fouillis du Merveilleux.

Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle étude qu'il a consacrée
aux hallucinations véridiques[4]: «Faire entrer le Merveilleux dans la
science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté pour
le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science.
C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des méthodes
exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la
Foi est un des caractères importants et originaux de notre science
psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour
croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et
vagues.»

  [4] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er nov. 1892.

Et cette hardiesse dans l'investigation de l'_Au-delà_ est d'autant
plus légitime qu'il serait du fait d'une étroite présomption de
regarder, comme déjà connues et désormais enfermées dans les
catégories de nos sciences, toutes les modalités de la Force et de la
Matière. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphère,
n'agissent pas--dissimulées et pourtant puissantes--des forces
échappant à tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des
états de la matière différents de ceux dont nos sens ont la notion
familière?

Absurde au contraire serait la négation _a priori_, en ce temps où
les applications des données de la Science ont possibilisé
l'Invraisemblable.

N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence
intellectuelle de Montaigne: «La raison m'a instruit que de condamner
ainsi résolûment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner
l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté
de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de
plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre
capacité et suffisance.»

Quelles seront maintenant les conséquences de cette enquête
scientifique? Nul ne saurait le dire d'une façon certaine. Pour notre
compte, nous les prévoyons nombreuses et graves et capables de
provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame
contemporaine...

Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosité de la Science
pour les inquiétantes énigmes de l'Occulte aura peut-être, entre
autres résultats imprévus, celui de dissiper bien des erreurs, bien
des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre âge:
Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence
des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs
enseignements.

Dans les pages suivantes, nous négligerons ce côté de la question,
ainsi que tous ceux du même genre, pour nous en tenir _exclusivement_
aux résultats positifs que l'enquête, commencée par des hommes d'une
intelligence aussi amplexive que courageuse, a donnés jusqu'ici.

_Ce travail n'a d'autres prétentions que d'être, pour ainsi dire, le
procès-verbal de l'état actuel de la question_, car, on ne saurait
trop le répéter, il est désormais acquis que la question du
Merveilleux existe et que son étude s'impose.

Par malheur pour nous, malgré une expérimentation de deux années, nous
n'apportons en ces matières aucune lumière nouvelle. Les résultats que
nous avons obtenus, quoique non négligeables et même encourageants, ne
nous ont pas semblé accompagnés de suffisantes garanties de contrôle
pour que nous les puissions admettre.

C'est qu'ici l'expérimentation est encore plus délicate, plus épineuse
que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples
et elles ne sont pas seulement extérieures à l'observateur; il les
porte aussi en lui-même: en tous ses sens que peuvent abuser de
multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions
puissantes ou simplement de séduisantes analogies peuvent entraîner à
d'erronées conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces régions
périlleuses, ont déjà perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister
sur l'absolue nécessité, en Psychologie occulte, d'une méthode
rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phénomènes que
doit s'exercer le contrôle de l'observateur, c'est encore et surtout
sur le témoignage de ses propres sens.

Et qui sait même si les méthodes scientifiques normales sont
applicables à de pareilles recherches?

Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avançons pas
davantage dans cette étude hérissée de tant d'obstacles, «qui sait si
ce n'est pas la méthode d'investigation elle-même qui est à
trouver[5]?»

  [5] _L'Avenir de la Psychologie_, in _Annales des Recherches
  psychiques_, no 6, 2e année.

Une des objections que l'on entend le plus fréquemment formuler contre
la réalité des faits de Psychologie occulte, «c'est qu'il est
impossible de les reproduire à volonté.» Nous avouons qu'elle nous a
toujours paru un peu naïve. En effet, est-ce que la moindre expérience
de physique ou de chimie n'exige pas, pour réussir, toute une série de
conditions spéciales, à défaut desquelles elle échoue fatalement? Or,
notre ignorance des conditions nécessaires et suffisantes pour la
production des Phénomènes occultes est à peu près complète; nous ne
savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus délicates, plus
difficiles à réaliser intégralement que celles de n'importe quels
autres phénomènes; un rien suffit à les contrarier. Dès lors, comment
pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire, à volonté et à
coup sûr, telle ou telle expérience? Notre tâche est justement la
recherche et la détermination exacte des conditions des Phénomènes, de
l'atmosphère nécessaire à l'expérience, pour ainsi dire. Et pour
l'instant, elle est suffisante.

Ceci dit, nous allons exposer d'abord un résumé de l'histoire du
Merveilleux, histoire précieuse pour nous, surtout en ce qu'elle
montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel,
sont parvenus, sous le nom d'_Hypnotisme_, à se faire admettre par la
Science officielle, préparant ainsi la voie à d'autres....

«Est-ce à dire en effet, ainsi que l'écrit M. Charcot, que nous
connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les
jours, ses frontières se rétrécir sous l'influence des acquisitions
scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours,
savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître, avec Shakespeare,
«qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de
rêves dans votre philosophie[6].»

  [6] Charcot: _La foi qui guérit_ (Revue hebdomadaire du 3 déc.
  1892).

Ensuite, nous examinerons séparément chaque classe de Phénomènes
psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les
plus caractéristiques, les plus propres à fournir les éléments d'une
opinion raisonnée.

Quant à ce qui est des théories explicatives, nous nous bornerons à
exposer brièvement celles des autres. Pour nous, persuadé que les
faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter
l'ombre d'une théorie qui ne soit prématurée, nous nous abstiendrons
sagement de toute tentative de ce genre.

«Tâchons de constater des faits. Les théories viendront plus tard, et,
hélas! elles ne feront pas défaut[7].»

  [7] Ch. Richet: _Lettre à M. Dariex_, etc.

Ne réussirions-nous, par ce système d'exactitude positive, à faire
naître chez nos lecteurs, non pas la conviction--nous ne visons pas si
haut,--mais seulement une sorte de doute, plutôt contraire à la
négation _a priori_, une sorte d'état réceptif plutôt favorable à
l'objet de nos études, que nous nous estimerions satisfait.

A cet égard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques
lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de
Rochas:

«Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi
provisoire équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux
voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont été les
témoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal
interprétés, ainsi que pour les récits rapportés d'après les
indigènes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets
peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur.

»Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irréfutables; il ne saurait y
en avoir pour des phénomènes qui ne dépendent pas de nous ou qui ne se
produisent que dans des circonstances non encore déterminées.

»Celui qui rejette _a priori_ nos observations ressemble à l'homme qui
nierait César parce qu'il ne l'a pas vu, l'électricité parce qu'il n'a
pu tirer une étincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie
parce que son oreille est incapable de discerner une consonance d'une
dissonance[8].»

  [8] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, page 115
  (Chamuel, 1892).



COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU MERVEILLEUX


Dans ce résumé historique, nous passerons rapidement sur le
Merveilleux dans l'Antiquité et au Moyen-Age, non pas que les
documents fassent défaut, mais ils n'ont pas encore été soumis à une
critique suffisante pour que nous les puissions faire figurer dans ce
travail qui, répétons-le, ne doit et ne veut admettre que des faits
donnant prise le moins possible aux objections du doute.

Nous l'avons dit, le Merveilleux est aussi vieux que l'homme et il est
«un aliment, si nécessaire à l'esprit humain» que son intervention
figure dans les œuvres initiales de toutes les littératures, depuis
les livres sacrés et les épopées de l'Inde, jusqu'aux _Sagas_
scandinaves[9].

  [9] Voir Maury: _Croyances et légendes de l'Antiquité_ (Didier,
  1863)

Cette intervention est essentiellement polymorphe: tantôt ce sont des
êtres d'essence supérieure à celle de l'homme, ou tout au moins
différente (dieux, anges, démons, génies de toute espèce et en nombre
incalculable), qui interviennent de façon miraculeuse dans les
destinées de l'humanité; tantôt, au contraire, ce sont des créatures
humaines qu'une faculté spéciale et une initiation mystérieuse ont
douées de pouvoirs surhumains, dont elles usent pour le bien ou pour
le mal des hommes (mages, thaumaturges, sorciers, etc., etc.). C'est
ainsi que l'histoire du Merveilleux touche d'un côté à celle des
religions, de l'autre à l'histoire des occultes (Magie, Alchimie,
Kabbale, etc.).

Comme notre but n'est d'étudier que le Surnaturel qui se manifeste par
un agent humain, nous allons nous attacher uniquement aux personnages
que la tradition nous montre revêtus de pouvoirs extraordinaires, et
nous citerons, de préférence, les faits qui auront plus d'analogie
avec ceux que l'on peut observer de nos jours.

Notons encore ceci, qui, pour nous, offre un intérêt spécial, c'est
que de tout temps, depuis les formules magiques des sanctuaires
d'Asclépios[10] jusqu'au _baquet_ de Mesmer, en passant par les
_onguents sympathiques_ de Paracelse et la _cure magnétique_ des
plaies de Van Helmont, le Merveilleux a été considéré comme un des
agents les plus actifs, les plus précieux de l'art de guérir.

  [10] Voir, pour les prêtres médecins de la Grèce: Decharme,
  _Mythologie de la Grèce antique_,--et pour les guérisons du
  sanctuaire d'Epidaure: Reinach, _Traité d'épigraphie grecque_.

L'Inde a toujours été, et elle l'est encore de nos jours, la terre
d'élection du Surnaturel. C'est là que, d'après les travaux des
occultistes contemporains dont nous parlerons plus loin, aurait pris
naissance la _Science occulte_, c'est-à-dire un corps de doctrine qui,
entre autres enseignements, affirme l'existence d'une force spéciale
et mystérieuse, inhérente au corps humain et aux autres corps de la
nature. Elle dériverait d'une Force unique, sorte de «fluide et de
vibration perpétuelle», à la fois «substance et mouvement»; et c'est à
elle que seraient dus tous les phénomènes d'apparence surnaturelle.

Des sanctuaires indiens, où les thaumaturges la tenaient secrète,
cette Science _ésotérique_, mère de toutes les sciences occultes,
serait passée d'abord en Chaldée, dans les temples de Mithrâ, puis en
Égypte, dans ceux d'Osiris et d'Isis; et l'on peut lire dans
Jamblique, Porphyre et Apulée, le très curieux récit des épreuves
physiques et morales auxquelles étaient soumis les adeptes, lors de
leur initiation.

Tous les grands réformateurs religieux ou philosophes auraient été
initiés[11] à la doctrine occulte, et Moïse lui-même en aurait enfermé
l'essence dans la Genèse. La Kabbale, avec ses deux livres
fondamentaux, le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_, ne serait que la clé
qui permettrait de découvrir, sous le sens ordinaire, sous le sens
littéral de la Bible, la signification secrète[12].

  [11] Voir Schuré: _Les grands initiés_ (Didier).

  [12] Voir, sur la Kabbale: Munck, _Système de la Kabbale_. Paris,
  1842. _Mélanges de philosophie juive et arabe._ Paris, 1859.

  Ad. Franck: _La Kabbale_. Paris, 1889.--Papus: _La Kabbale, résumé
  méthodique_ (Chamuel, 1891).

  Parmi les anciens: Reuchlin. _De Verbo mirifico._ Bâle, 1494.--_De
  arte cabalistica._ Haguenau, 1517.--et les œuvres de Pic de la
  Mirandole.

Toutefois, au point de vue exclusivement positif et scientifique qui
est le nôtre, nous sommes mal renseignés sur les miracles que
pouvaient produire les thaumaturges de l'Inde, de la Chaldée, de
l'Égypte, etc. On n'a qu'à lire les très savants ouvrages d'Eusèbe
Salverte et de M. de Rochas, pour voir que beaucoup de ces prétendus
miracles n'étaient dus qu'à la connaissance anticipée, et tenue
soigneusement cachée, de quelques lois de nos sciences positives. Il
n'y aurait rien d'étonnant, cependant, à ce que des hommes qui
consacraient leur vie à l'étude des forces occultes de l'organisme
humain et de la nature ne fussent arrivés à des résultats dont nous
commençons à peine à entrevoir la possibilité.

Dans l'Antiquité grecque et latine, on connaît les prêtres et les
devins qui prédisaient l'avenir, les _pythonisses_ qui rendaient des
oracles, en s'agitant sur leur trépied, les _sibylles_ qui, elles,
prophétisaient avec calme, sans convulsions.

En général, on ne sait pas assez à quel point les Grecs étaient
superstitieux[13]; pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les récits
d'Hérodote: ce ne sont que prodiges plus merveilleux les uns que les
autres, si merveilleux même que, quelquefois, l'auteur se refuse à les
croire.

  [13] Voir, à ce sujet, E. Havet: _Le Christianisme et ses
  origines_.

On lira aussi, dans _Théophraste_, le portrait, qui ne paraît pas trop
chargé, de l'_Athénien superstitieux_[14].

  [14] «Socrate non seulement s'imaginait recevoir des influences,
  des inspirations divines, mais il croyait encore, à raison de ce
  privilège, posséder à distance une influence semblable sur ses
  amis, sur ses disciples..., influence indépendante même de la
  parole et du regard et qui s'exerçait à travers les murailles et
  dans un rayon plus ou moins étendu.» (Lélut: _Le démon de
  Socrate_, 1836, p. 121.)

Les plus célèbres thaumaturges furent d'abord _Pythagore_, l'auteur
des _Vers Dorés_; il avait été initié, dans l'Inde, à la doctrine
occulte; il était, paraît-il, visité par les dieux, il savait se faire
écouter des bêtes, etc. Un jour, par la seule force de sa volonté, il
aurait arrêté le vol d'un aigle!... Puis viennent _Apollonius de
Thyane_ et _Simon le Magicien_, deux initiés eux aussi.

«Apollonius, comme le dit M. Chassang[15], a été, de son vivant même,
non seulement honoré comme un sage, mais redouté par les uns comme un
magicien, adoré par les autres comme un dieu, ou tout au moins vénéré
comme un être surnaturel.»

  [15] Chassang: _Apollonius de Thyane_ (Didier, 1862).

Parmi bien d'autres faits miraculeux que raconte avec complaisance son
biographe Philostrate, on voit qu'il put prédire d'Éphèse, en
Asie-Mineure, où il se trouvait, l'assassinat de l'empereur Domitien,
à Rome, à l'instant où cet assassinat se produisait. Une autre fois,
il fut transporté subitement de Smyrne à Ephèse, etc., etc.

Quant à Simon de Samarie, dit _le Magicien_, non seulement il fut
aussi adoré comme un être divin par le peuple et le Sénat de Rome,
mais plusieurs Pères de l'Eglise, et saint Justin entre autres, ne
sont pas éloignés de le considérer, eux aussi, comme un dieu.
Cependant, tous les Pères ne sont pas à ce point favorables au célèbre
magicien, et l'on sait que ce fut, grâce aux prières de saint Pierre,
que le thaumaturge fut précipité du haut des airs, où il s'était élevé
«par la puissance de deux démons». Les miracles qu'on lui attribue
sont innombrables: il crée des statues qui ont la propriété de
marcher; il change les pierres en pain. Enfin, un jour, il dirige la
foudre sur le palais de Néron.

D'ailleurs, pendant le siècle où vécut cet homme et pendant ceux qui
suivirent, à cette époque si confuse qui vit l'agonie du Paganisme, le
triomphe du Christianisme, et où pullulèrent les sectes
hérésiaques[16], toutes les sciences occultes, toutes les pratiques de
la superstition la plus vulgaire furent en grand honneur. Alors, déjà,
on parlait des _tables tournantes_ et des _esprits frappeurs_.
Tertullien, au milieu du IIe siècle, affirmait, devant le Sénat
romain, l'existence de la divination[17] par les tables, et il en
parlait comme d'une pratique courante. A la fin du IVe siècle, c'est
Ammien Marcellin qui nous conte l'histoire de deux païens, Patricius
et Hilarius, accusés de magie, pour avoir recouru à la divination par
les tables et par l'anneau suspendu, telle que la pratiquent encore
les modernes spirites.

  [16] Voy., pour les hérésies réunies sous le terme générique de
  _gnosticisme_: Matter, _Histoire critique du gnosticisme_. Paris,
  1828-1843.--Ch. Baur: _la Gnose chrétienne_ (all.). Tubingue,
  1835.

  [17] Voir le _De Divinatione_, de Cicéron.

Quant aux esprits frappeurs, c'est pour eux qu'a été faite la prière
suivante, qu'on lit dans les anciens rituels de l'Eglise: «Mettez en
fuite, Seigneur, tous les esprits malins, tous les fantômes et tout
esprit qui frappe (_spiritum percutientem_)»[18].

  [18] Voir _Histoire des sciences occultes_, par le comte de
  Résie, 1857.

Pendant les premiers siècles de notre ère, nous trouvons, comme
dépositaires de la doctrine occulte, et par conséquent comme faiseurs
de miracles, les _Gnostiques_, les _Néo-Platoniciens_ de l'Ecole
d'Alexandrie, chez lesquels, depuis Plotin jusqu'à Proclus, la
philosophie s'associait aux pratiques de la _théurgie_, de
_l'évocation des esprits_, etc.[19].

  [19] Voy. Jules Simon: _Histoire de l'Ecole d'Alexandrie_,
  1844-45.--Vacherot: _Histoire critique de l'Ecole d'Alexandrie_.

Porphyre raconte que Plotin, séparé de lui, sentit cependant
l'intention où était son disciple de se donner la mort.

Au Moyen-Age, les diverses sciences occultes, Magie, Alchimie,
Kabbale, ont, quoique mal vues par l'Eglise, de nombreux et brillants
représentants. Et ici, nous passerons plus rapidement encore sur les
théories et les pouvoirs surnaturels des _Albert le Grand_, des
_Raymond Lulle_, des _Nicolas Flamel_, des _Paracelse_, des _Van
Helmont_, etc., etc.

L'enquête commencée sur eux par quelques esprits curieux et impartiaux
est de date encore trop récente[20]. Contentons-nous de dire que,
lorsqu'on aura bien voulu vérifier, en les rapprochant des résultats
obtenus par la science moderne, les enseignements de ces maîtres
d'autrefois, on sera forcé de rendre justice, sur ce point comme sur
bien d'autres, à ce grand Moyen-Age, souvent méconnu par la pédante et
partiale incompréhension de notre époque.

  [20] Voir Berthelot: _Origines de l'Alchimie_ (Steinheil, 1885);
  _Collection des anciens Alchimistes_ (Steinheil).

  «A travers les explications mystiques et les symboles dont
  s'enveloppent les alchimistes, nous pouvons entrevoir les théories
  essentielles de leur philosophie, lesquelles se réduisent, en
  somme, à un petit nombre d'idées claires, plausibles, et dont
  certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de
  notre temps...

  »Pourquoi ne pourrions-nous pas former le soufre avec l'oxygène,
  former le selenium et le tellure avec le soufre, par des procédés
  de condensation convenables? Pourquoi le tellure, le selenium ne
  pourraient-ils pas être changés inversement en soufre, et
  celui-ci, à son tour, métamorphosé en oxygène?

  »Rien, en effet, ne s'y oppose _a priori_. Assurément, je le
  répète, nul ne peut affirmer que la fabrication des corps simples
  soit impossible _a priori_. La pierre philosophale n'est donc pas
  impossible.» (BERTHELOT.)

  Voici ce que, de son côté, pensait Dumas: «Serait-il permis
  d'admettre des corps simples isomères? Cette question touche de
  près à la transmutation des métaux. Résolue affirmativement, elle
  donnerait des chances de succès à la pierre philosophale; il faut
  donc consulter l'expérience, et l'expérience, il faut le dire,
  n'est point en contradiction, jusqu'ici, avec la possibilité de la
  transmutation des corps simples. Elle s'oppose même à ce qu'on
  repousse cette idée comme une absurdité, qui serait démontrée par
  l'état actuel de nos connaissances».

Au XVIe et au XVIIe siècle, la croyance au Surnaturel était
universelle en Europe. Jamais temps ne comptèrent plus de sorciers de
toute sorte, plus de possessions démoniaques et d'exorcismes. Alors
les «juges civils admettent la sorcellerie et la magie comme des faits
indubitables, qu'ils ne songent pas même à expliquer autrement que par
l'action du démon»[21].

  [21] Figuier: _Histoire du Merveilleux_. Voir, sur cette période:
  LA BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE, collection Bourneville (Babé).

Citons seulement, pour mémoire, l'affaire des _Ursulines de Loudun_,
dont fut victime _Urbain Grandier_, celle des paysans du Labourd.
Ajoutons aussi, à titre de curiosité, que Descartes, le sceptique le
plus déterminé en apparence, tomba plusieurs fois en extase, alors
qu'il avait 24 ans; dans l'une d'elles, il entendit une explosion, il
vit «_des étincelles briller par toute la chambre_»; il perçut une
voix du Ciel qui lui promettait de lui enseigner le vrai chemin de la
science, etc.

A la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, nous rencontrons un
grand nombre de théosophes, de visionnaires, de mystiques,
d'illuminés, etc. C'est l'époque où les petits pâtres protestants, en
proie à un alluminisme extatique, prophétisent dans les Cévennes; où
les Convulsionnaires jansénistes invoquent les prodiges accomplis sur
le tombeau du diacre Pâris; où, d'un autre côté, _Jacques Aymar_, Mlle
_Olivet_, Mlle _Martin_, font des miracles au moyen de la _baguette
divinatoire_, tandis que l'abbé Guibourt célèbre la _messe noire_[22].

  [22] Le lecteur trouvera dans l'admirable roman de Huysmans:
  _Là-Bas_, une des œuvres littéraires les plus fortes de ces
  dernières années, les renseignements les plus précis sur le
  Satanisme au Moyen-Age et dans les temps modernes.

Parmi les mystiques de cette époque, on distingue surtout Mlle
_Bourignon_ et Mme _Guyon_. Celle-ci, la malheureuse amie de
Fénelon[23], prétendait être en communion avec les saints, avait des
visions, jouissait du _vol d'esprit_ et de l'extase, opérait des cures
merveilleuses, etc. Ainsi que le dit M. Matter[24], «sa vie offre un
ensemble de phénomènes psychologiques d'un intérêt infini et dignes
d'une étude sérieuse.» Ajoutons qu'à notre connaissance, cette étude
n'a pas été faite et que Mme Guyon attend encore un historien
impartial.

  [23] Voir Matter: _Le Mysticisme en France au temps de Fénelon_
  (Didier).

  [24] Matter: _Swedenborg_ (Didier. 1863).

Le plus illustre des théosophes du XVIIIe siècle est le Suédois
_Swedenborg_ (1688-1772), savant, philosophe, écrivain, qui, après une
brillante carrière scientifique, eut, à l'âge de 56 ans, à Londres,
une vision qui changea complètement l'orientation de ses idées et de
sa vie. Dès lors, il dit adieu à la science et, en proie à une sorte
d'illuminisme poétique, fonda une religion nouvelle, qui s'éloigne du
luthéranisme, encore plus du catholicisme, et qui est du «mysticisme
tout pur»[25]. Cette doctrine du _Nouvel Avènement_ eut bientôt
d'innombrables adeptes.

  [25] Comte de Résie, _loc. cit._

Pour nous, nous n'avons qu'à retenir que Swedenborg prétendait
conférer avec les patriarches, les prophètes, les philosophes de
l'Antiquité, que son âme pouvait, à travers toute distance, se mettre
en contact avec celle de ses adeptes, que, de Gothembourg, il vit
l'incendie de Stockolm, qu'enfin il prédit le moment exact de sa mort,
etc.[26].

  [26] Voir Matter: _Swedenborg_ et les _Lettres de Kant à Mlle de
  Knobloch_.

Malgré son éducation scientifique--il s'était notamment occupé
d'anatomie et de minéralogie,--Swedenborg, comme tous les théosophes
dont nous avons cité les noms, n'avait jamais songé à rapporter aux
forces de la nature la cause des prodiges qu'il produisait ou dont il
était témoin.

Pour tous ces mystiques, ces miracles étaient produits par des
puissances divines, par de bons ou de mauvais esprits, par les âmes
des morts, etc.

Mesmer, le premier, quoique hanté, lui aussi, de préoccupations
mystiques, essaie de rapporter à une cause un peu plus naturelle la
production de ces phénomènes. Dans sa thèse intitulée: _De l'influence
des astres, des planètes, sur la guérison des maladies_, le médecin
allemand prétendait «que les corps célestes exercent, par la force qui
produit leurs attractions mutuelles, une influence sur les corps
animés, spécialement sur le système nerveux, par l'intermédiaire d'un
fluide subtil qui pénètre dans tous les corps et qui remplit tout
l'univers». C'est ainsi qu'il fonde la doctrine du _Magnétisme
animal_, doctrine qui, en réalité, n'était point nouvelle. Sans
remonter aux théories des anciens orientaux, dont nous avons parlé
plus haut, on en trouve des traces très nettes dans Paracelse,
Burgraëve, le Père Kircher, etc.[27].

  [27] Voir, pour l'histoire du Magnétisme animal, les ouvrages de
  Dechambre, de Bersot et une excellente étude de Paul Richer, dans
  la _Nouvelle Revue_ du 1er août 1882.--Voir aussi le _Magnétisme
  animal_, de Binet et Féré (Alcan, 1890).

On connaît l'existence accidentée de l'inventeur du fameux «baquet» et
les pratiques charlatanesques auxquelles il eut recours pour attirer
la clientèle; ce furent elles qui jetèrent tant de discrédit sur les
théories du Magnétisme animal. Pourtant, ainsi que le dit M.
Bernheim[28], «tout n'était pas nul dans les folles et orgueilleuses
conceptions du Mesmerisme». Pour en donner une idée, citons seulement
cette proposition de Mesmer:

«On trouve, dit-il, dans le corps humain, des propriétés analogues à
telles de l'aimant, on y distingue des _pôles également divers et
opposés_»[29].

  [28] _De la Suggestion et de ses applications._

  [29] 9e des _27 Propositions_ de Mesmer.

Voilà mentionnée la _polarité humaine_, retrouvée de nos jours par
Reichenbach[30], Durville, Chazarain, de Rochas, etc.

  [30] Voir le _Fluide des magnétiseurs_, réédité et annoté par M.
  de Rochas (Carré, 1892).

Nous avons dit, au début de cet aperçu historique, que l'un des
caractères essentiels du Merveilleux était son polymorphisme. C'est
cette grande variété dans ses modes de manifestation qui rend son
histoire confuse et difficile à exposer, surtout lorsqu'on arrive à la
fin du siècle dernier et au nôtre. Alors, en effet, l'attention est
sollicitée par une foule de noms divers qui la déconcertent:
_Occultisme_, _Magie_, _Magnétisme_, _Somnambulisme_, _Hypnotisme_,
_Spiritisme_, etc., etc.

Disons donc, pour fixer les idées, qu'au XVIIIe siècle, Mesmer, ayant
fait connaître au grand public, sous le nom de _Magnétisme animal_,
une partie des phénomènes que, seuls jusqu'alors, connaissaient et
revendiquaient les adeptes des sciences occultes, on peut distinguer,
dans l'histoire du Merveilleux, deux courants:

D'un côté, les diverses écoles d'occultisme et les sociétés secrètes,
_Rose-Croix_, _Hermetistes_, continuent l'antique tradition.

De l'autre, le Magnétisme animal évolue, à travers bien des fortunes
diverses, du Mesmerisme jusqu'au moderne Hypnotisme.

Or, nous n'étudions ici que des phénomènes qui, tout en ayant
peut-être quelque lien caché avec ceux de l'Hypnotisme, en sont
pourtant tout à fait différents.

C'est pourquoi nous rappellerons seulement que le Magnétisme animal,
perfectionné en quelque sorte par le marquis _de Puységur_, qui
découvre le somnambulisme provoqué par le baron _du Potet_,
l'inventeur du _miroir magique_, et par bien d'autres encore, ne put
cependant se concilier la faveur des corps savants. Bien au contraire,
après un nombre infini de recherches, de discussions, de rapports,
l'Académie de médecine de Paris conclut, en 1837, à sa négation
entière, absolue. Mais on sait comment son étude, reprise par
l'Anglais _Braid_, qui lui donna le nom d'_Hypnotisme_, continuée par
_Azam_, par _Durand de Gros_[31] (un adepte de la première heure, dont
on ne saurait trop rappeler l'active et courageuse propagande),
aboutit enfin aux beaux travaux des _Liebeault_, des _Charcot_, des
_Richet_, des _Grasset_, des _Bernheim_ et d'une foule d'autres
auteurs.

  [31] _Cours théorique et pratique de braidisme_, publié sous le
  pseudonyme de Philip's.

Dès lors, le Magnétisme animal, sous son nom nouveau d'_Hypnotisme_,
est définitivement admis et triomphe avec éclat.

On peut donc dire que des phénomènes que l'on attribuait en propre au
Merveilleux viennent de se faire reconnaître par la science
officielle.

Or, notre travail se propose de montrer qu'à la suite d'autres
chercheurs qui, dans la région du Mystère, ont voulu pousser plus loin
que l'hypnotisme, cette même science officielle va, sans doute, être
forcée d'admettre aussi les autres modalités du Surnaturel, celles qui
formaient jusqu'ici l'apanage des Sciences occultes, Magie, Kabbale,
Alchimie, etc.

Mais, au préalable, un mot sur ces dernières.

Nous avons dit que, d'après les occultistes, l'initié Moïse aurait
renfermé, dans les deux livres fondamentaux de la Kabbale, le _Sepher
Iesirah_ et le _Zohar_, l'essence de l'antique doctrine ésotérique de
l'Orient. Or, la transmission jusqu'à nous de cette doctrine se serait
faite par les diverses écoles d'occultisme qui, toutes, dérivent de la
Kabbale, et, par conséquent, de l'Esotérisme de l'antiquité.

Comme lui, en effet, toutes reposent sur un même principe: l'existence
d'un Agent unique universel, d'une Force fluidique, origine de toutes
choses et à qui elles ont donné les noms les plus divers. C'est l'_Od_
des Hébreux, l'_Aour_ des Kabbalistes, le _Mercure universel_ de
l'Alchimie, la _Lumière astrale_ des Mages[32].

  [32] Cette force émanerait «d'un centre mystérieux et ineffable,
  où réside l'Être des Êtres.»

De même, tous les occultistes professent, et ceci nous intéresse
spécialement, que l'une des modalités de cette Force unique est
inhérente à l'organisme humain et aux autres corps de la nature; elle
est mystérieuse, le plus souvent à l'état latent, mais peut, dans
certains cas et sous certaines conditions, donner lieu à des
phénomènes inexplicables par les données ordinaires de la science,
tels que le soulèvement spontané du corps au-dessus du sol ou
_Lévitation_, les mouvements d'objets matériels sans cause
appréciable, la transmission de la pensée à distance, les apparitions,
etc.

Pour les Mages, cette force est le _Corps astral_, troisième principe
de l'homme, sorte d'intermédiaire entre l'âme et le corps
organique[33].

  [33] Voir Plytoff: _La Magie_ (Baillière, 1892).

Pour Mesmer, c'est le _Fluide magnétique_; nous verrons plus loin que,
pour la Science, c'est la _Force psychique_. Les personnes qui
l'émettent en quantité sont les _médiums_.

Enfin, tous les occultistes, après avoir affirmé la persistance du
_Moi_ conscient après la mort et même la réincarnation, admettent
l'existence d'Êtres invisibles, d'essence trop subtile pour être
perceptibles à nos sens, en un mot d'_Esprits_, qui sont de plusieurs
hiérarchies. La Magie les distingue, suivant leur rang, en: «1º
_Élémentals_, forces inconscientes des Éléments; 2º _Élémentaires_,
restes des défunts; 3º _Larves_, vestiges vitaux des morts-nés, des
suicidés, incessamment guidés par des désirs inassouvis.»

Ajoutons que tous les initiés, quels qu'ils soient, Mages,
Kabbalistes, Alchimistes, prétendent pouvoir, au moyen de leur volonté
exaltée par des pratiques cérémonielles spéciales, exercer une action
puissante sur toute cette population de l'Invisible et posséder ainsi
des pouvoirs inconnus des autres hommes. Aussi, toutes les Écoles
accordent-elles, dans leur enseignement, la première place au
développement et, pour ainsi dire, à l'entraînement de la volonté[34].

  [34] Voir le beau livre de Joséphin Péladan: _Comment on devient
  Mage_ (Dentu, 1892), sorte de catéchisme intellectuel et moral
  que, par ce temps d'abject sensualisme, l'on devrait mettre entre
  les mains de tous les jeunes gens.

Nous n'avons fait que nommer les plus grands occultistes du Moyen-Age,
Albert le Grand, Raymond Lulle, Nicolas Flamel, etc., l'enquête
commencée sur leurs théories et leurs pouvoirs extraordinaires étant
encore loin d'être suffisante.

Au XVIIIe siècle, tandis que Mesmer jetait les pratiques du magnétisme
en pâture au public, l'occultisme eut pour adeptes les membres de
diverses sociétés secrètes: _Templiers_, _Rose-Croix_, _Hermetistes_;
puis le Mystérieux: _Comte de Saint-Germain_, _Louis-Claude de
Saint-Martin_, dit le _Philosophe inconnu_, fondateur de la secte des
Martinistes[35], _Cagliostro_, etc.

  [35] Voir Matter: _Saint-Martin. Le philosophe inconnu_ (Didier).
  Ad. Franck: _La philosophie mystique en France au XVIIIe siècle_.

Au commencement de ce siècle, après l'époque troublée de la Révolution
et de l'Empire, vers 1820, la Science occulte renaît partout, et l'on
doit reconnaître que les diverses Ecoles sont représentées par des
hommes de grande et originale valeur, quoique tenus à l'écart par les
Académies[36].

  [36] Donnons, pour fixer les idées à leur égard et faire cesser
  des équivoques souvent absurdes, une définition précise des
  principales Ecoles:

  MAGIE.--Elle étudie la mise en pratique des forces occultes de la
  nature et de l'homme. Si ces forces sont actionnées en vue du mal
  ou dans un intérêt égoïste, on donne naissance à la _Magie noire_;
  si, au contraire, elles sont mises en action pour le bien et dans
  l'intérêt de tous, c'est la _Magie blanche_ qui se révèle.

  ALCHIMIE.--Branche de la science occulte qui s'occupe
  particulièrement de l'application de la magie aux êtres inférieurs
  de la nature, minéraux et végétaux.

  KABBALE.--Signifie _tradition_.--D'après certains auteurs, la
  Bible est incompréhensible sans une explication secrète. Cette
  explication aurait été donnée par Moïse à certains hommes choisis
  et transmise ainsi de génération en génération. Cependant, à une
  certaine époque, la peur de perdre la tradition aurait déterminé
  ses possesseurs à l'écrire, le plus symboliquement possible, du
  reste. De là l'origine des deux livres fondamentaux de la Kabbale:
  le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_. (Ces définitions sont
  empruntées à Papus).

Ce sont le Polonais _Hœne Wronsky_, mathématicien et kabbaliste,
_Fabre d'Olivet_[37], auquel nous devons la restitution presque
entière des Sciences enseignées dans les Sanctuaires de l'Inde et de
l'Egypte, _Eliphas Lévy_[38], le plus savant de tous les occultistes
contemporains, _Louis Lucas_[39], disciple des alchimistes, qui
«ébauche la première synthèse scientifique, en alliant la Science
occulte à nos Sciences expérimentales.»

  [37] _La langue hébraïque restituée._--_Histoire philosophique du
  genre humain._--_Les Vers Dorés de Pythagore._ (Traduction et
  analyse.) Tous ces ouvrages chez Chamuel.

  [38] _Dogme et Rituel de la haute Magie_, _Histoire de la Magie_.
  _Clef des Grands Mystères_ (Chamuel).

  [39] _Chimie nouvelle_, _Histoire dogmatique des Sciences
  physiques_, _Le Roman alchimique_.

De nos jours enfin, surtout depuis 1880, l'Occultisme a pris un essor
extraordinaire. Toutes les Écoles comptent de nombreux et brillants
adeptes; parmi eux, citons le docteur _Encausse_, chef de clinique du
docteur Luys, qui applique avec succès aux sciences modernes la
méthode analogique de l'Occultisme, et qui, sous le pseudonyme de
_Papus_, a publié un _Traité de Science occulte_ très documenté; il
dirige en outre la plus sérieuse des Revues d'occultisme,
l'_Initiation_, qui est l'organe du _Groupe indépendant de recherches
ésotériques_. Citons encore l'hermétiste _Stanislas de Guayta_[40],
successeur direct d'Eliphas Lévy; _Joséphin Péladan_, qui soutient,
dans ses livres--avec le talent que l'on sait--les théories de la
Magie la plus transcendantale; puis le _marquis de Saint-Yves
d'Alveydre_[41], la _duchesse de Pomar_, etc...

  [40] _Le Serpent de la Genèse_, _Le Temple de Satan_ (Chamuel).

  [41] _Mission des Juifs_ (Calmann-Lévy).

Terminons ces quelques mots sur l'Occultisme contemporain en disant
que ce qui le caractérise, c'est l'emploi qu'il fait, dans ses
recherches, de la méthode analogique et le but qu'il se propose de
«ramener à un même principe toutes les sciences, toutes les
philosophies et toutes les religions, de trouver le lien qui unit la
Métaphysique à la Physique, la Science et la Foi.

»Au point de vue pratique, il étudie une série de forces encore mal
connues, en partant de ces deux principes: _le Hasard n'existe pas_,
_le Surnaturel n'existe pas_[42].»

  [42] Papus.--Voici ce que dit M. Paulhan des Sciences occultes:
  «M. Héricourt signalait récemment, à propos des travaux de M.
  Charles Henry, sous le fatras des Sciences occultes, la vision de
  l'importance des nombres et de leurs rapports pour l'explication
  du monde. En effet, ramener le monde à des lois générales est un
  but des Sciences occultes, mais ce n'est pas le seul. Une fois
  connues les causes des phénomènes, il faut se servir de ces
  découvertes pour agir sur le monde. La Magie n'est pas autre
  chose que la science qui permet la mise en activité, par
  l'initié, de l'agent universel et des différentes forces
  invisibles émanées de l'âme humaine, pour obtenir certains
  résultats pratiques.»

  (Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_, page 112).

Or, ce sont ces «forces mal connues», productrices de phénomènes
prodigieux, que quelques savants éminents, diplômés à souhait, les
Croockes, les Zœllner, les Richet, les Gibier, les Dariex, ont eu le
courage, plus grand qu'il ne semble, de soumettre à des investigations
rigoureusement scientifiques, et, comme nous le disions plus haut,
c'est grâce à leurs travaux que la Science officielle sera peut-être
forcée, dans un avenir plus ou moins prochain, d'admettre, après les
phénomènes de l'Hypnotisme, les autres modalités du Merveilleux.

Nous allons voir, maintenant, à la suite de quelles circonstances ces
chercheurs furent amenés à aborder ce genre d'études jusque-là si
suspectes, et c'est ici que nous nommerons pour la première fois le
_Spiritisme_, qui, s'il n'a pas d'autres mérites, a du moins celui
d'avoir attiré sur les phénomènes qui avaient formé jusqu'à présent
l'apanage exclusif des Sciences occultes l'attention de pareilles
autorités.

On peut dire de lui qu'il a rendu à la cause des Phénomènes psychiques
occultes le même service que rendit le Mesmerisme à celle de
l'Hypnotisme. De même que Mesmer, _Allan Kardec_ et ses adeptes ont,
à travers bien des rêveries sans valeur, fait pourtant entrevoir à
quelques esprits pénétrants la possibilité de recherches sérieuses et
fécondes.

Racontons donc rapidement les origines du Spiritisme et ensuite de ce
que l'on peut nommer l'Occultisme scientifique ou officiel.

En 1847, on commença de signaler, dans le nord de l'Amérique, des
phénomènes étranges, mystérieux, qui se passaient à Hydesville, dans
l'Etat de New-York. Une famille de ce village, la famille Fox,
entendait des coups frappés dans les murs, sur le plancher de la
maison qu'elle habitait. Les meubles «étaient agités d'un mouvement
d'oscillation, comme s'ils avaient été balancés sur les flots; on
entendait marcher sur le parquet sans qu'on vît personne[43].» Des
recherches minutieuses et une surveillance sévère ne firent découvrir
aucune fraude, aucune supercherie. Quant à une hallucination possible,
les faits étaient constatés par un trop grand nombre de témoins et se
renouvelaient trop fréquemment pour qu'on pût y penser. Bientôt, les
bruits parurent produits par des forces _intelligentes_, qui
répondaient, au moyen de coups frappés, quand on les interrogeait. Dès
lors, tous ces prodiges furent--comme de juste--attribués à des
_esprits_, qui, affirma-t-on, étaient les âmes des morts.

  [43] Gibier: _Le Spiritisme ou Fakirisme occidental_ (Doin,
  1889).

On le voit, l'explication n'était pas précisément neuve.

On ne tarda pas à s'apercevoir que certains sujets avaient
particulièrement le don de communiquer avec ces esprits, et on leur
donna le nom de _médiums_.

«Dès lors, le moderne Spiritisme était fondé. Des médiums
innombrables se révélèrent, les pratiques spirites se répandirent
comme une traînée de poudre, les différents clergés des mille sectes
américaines s'en mêlèrent, et la confusion devint indescriptible...
Peu s'en fallut que le Spiritisme, à ses débuts, ne comptât pour
martyrs ses premiers apôtres[44]».

  [44] Gibier, _loc. cit._

Bientôt l'épidémie spirite sévit en Europe. Partout on fait tourner,
parler, tables et guéridons. On s'entretient avec l'âme de tous les
grands personnages du passé, avec les puissances divines elles-mêmes,
et Dieu sait ce qu'on leur fait dire[45]!

  [45] Voir De Mirville: _Pneumatologie.--Des esprits et de leurs
  manifestations diverses_, 4 vol., 1863.

_Allan Kardec_, de son vrai nom _Rivail_, écrit des ouvrages qui sont,
comme l'Évangile, des Spirites français.

Sans plus nous occuper des destinées du Spiritisme, disons que les
premiers chercheurs sérieux qui essayèrent, au moyen de procédés
scientifiques, de faire un peu de jour sur les Mystères spirites,
furent:

En Amérique, _Mapes_, professeur de chimie, qui, «après avoir repoussé
dédaigneusement ces choses», fut obligé de convenir «qu'elles n'ont
rien de commun avec le hasard, la supercherie ou l'illusion.»

Puis le docteur _Hare_, qui institua une série d'expériences très
ingénieuses, ressemblant beaucoup à celles du professeur Croockes,
dont nous aurons à parler longuement.

Enfin, _M. Robert Dale Owen_ a publié, en Angleterre, un livre sur le
même sujet, dont les conclusions sont identiques à celles de Mapes.

En France, à la même époque, _Babinet_ déclare, dans un article de la
_Revue des Deux-Mondes_, de mai 1854, que les prodiges nouveaux qu'on
raconte, les phénomènes surnaturels, sont _d'impossibilité_ et
_d'absurdité_.

En 1859, _Jobert de Lamballe_, _Velpeau_, _Cloquet_, _Schiff_,
attribuent les _bruits_ spirites (coups, craquements, etc.) au
«_déplacement réitéré du tendon du muscle long péronier, de la gaine
dans laquelle il glisse en passant derrière la malléole interne_.»

C'était se satisfaire à bon compte.

Mentionnons pour mémoire l'article que _Dechambre_ fit paraître sur la
doctrine spirite, dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de
chirurgie_ (1859), dans lequel il a la sagesse de ne point se
prononcer sur la réalité des phénomènes psychiques occultes[46].

  [46] On trouvera cet article cité tout au long dans le livre de
  M. Gibier.

Mais deux de ses collaborateurs au _Dictionnaire des Sciences
médicales_, MM. _Han_ et _Thomas_, loin de suivre son exemple, ne
veulent voir, dans tous les faits spirites, que le résultat de
l'_hallucination_ et surtout de l'_escroquerie_ (article
_Spiritisme_).

Nous arrivons enfin à la période actuelle et à celle qui l'a précédée
immédiatement.

C'est en 1870 que le professeur _William Croockes_[47], qui, parmi
bien d'autres titres de gloire, a celui d'avoir découvert un nouveau
corps simple métalloïde, le _Thallium_, et un nouvel état de la
matière, la _matière radiante_, voulut savoir enfin à quoi s'en tenir
sur les phénomènes dont les spirites affirmaient la réalité avec une
bonne foi absolue et même une conviction de fanatiques. Se défiant du
témoignage de ses propres sens, et pour qu'on ne pût prétendre qu'il
avait été dupe d'une hallucination, il eut recours aux instruments
enregistreurs dont il usait dans ses recherches scientifiques
ordinaires.

  [47] Déjà vers 1868, la _Société dialectique_ de Londres, sous la
  présidence de sir Lubbock, avait étudié les Phénomènes occultes
  et conclu à la réalité de la Force psychique. (Voy. Gibier, _loc.
  cit._, page 250).

Les résultats qu'il a obtenus et consignés dans son livre de la _Force
Psychique_ sont tels que, bien que l'on soit intimement persuadé de la
haute valeur et de l'honorabilité absolue de l'observateur, l'esprit
hésite cependant à les admettre sans réserves.

Nous aurons à en parler longuement dans le courant de cette étude.

Disons seulement qu'à la suite des travaux de Croockes, qui ne
trouvèrent aucune créance auprès des Académies, il s'est formé en
1822, en Angleterre, une _Société des Recherches Psychiques_ (_Society
for psychical Researches_), qui se consacre à l'étude des phénomènes
de psychologie occulte. Elle a pour président _Henry Sydgwick_ et
compte parmi ses membres honoraires _Croockes_, _Gladstone_, _John
Ruskin_, _Alfred Russel Wallace_[48]. Ajoutons qu'au dernier Congrès
de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, M. Lodge,
président de la section des sciences mathématiques et physiques,
vient, en un très beau langage, de reconnaître officiellement la
nécessité de l'étude des Phénomènes psychiques occultes.

  [48] Voir son livre: _Miracle and modern spiritualism_.

Les expériences de Croockes sur la force psychique furent reprises en
Allemagne par l'astronome _Zœllner_, professeur à l'Université de
Leipzig, assisté de plusieurs de ses collègues: _Braune_, _Weber_,
_Scheibner_ et _Thiersch_. Le médium avec lequel il expérimenta était
l'Américain _Slade_, et les conclusions du savant allemand[49] sont
aussi catégoriques que celles du savant anglais.

  [49] Voir son ouvrage: _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.

En France, c'est le docteur _Gibier_, ancien interne des hôpitaux de
Paris, et que ses recherches de Pathologie expérimentale avaient
familiarisé avec les procédés d'investigation des Sciences positives,
qui est le premier à aborder, en 1886, l'étude des phénomènes de
Psychologie occulte; il est, du moins, le premier qui ose en parler
ouvertement. Il expérimente avec le médium Slade et obtient des
résultats aussi positifs que ceux de ses devanciers étrangers. Dans
son premier livre, le _Spiritisme_, il se borne à enregistrer des
faits et se garde sagement de tout essai de théorie explicative. Dans
le second, _Analyse des choses_, il est moins prudent.....

Puis, tandis que le docteur _Luys_ et M. _Ochorowicz_ étudient, l'un
l'_action des médicaments à distance_ et le _transfert des maladies_,
l'autre la _Suggestion mentale_, le colonel de _Rochas d'Aiglun_,
administrateur de l'Ecole polytechnique, se livre à ses belles études
sur les _Forces non définies de la nature_ et les _Etats profonds de
l'Hypnose_[50].

  [50] De Rochas: _Les forces non définies_ (Masson, 1887).--_Les
  Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel, 1892).

Enfin, il était réservé à l'homme, dont l'intelligence aussi largement
compréhensive que prudemment méthodique avait déjà tant fait pour le
triomphe de l'Hypnotisme, d'être encore le premier à reconnaître
_officiellement_ l'existence et l'intérêt scientifique des phénomènes
psychiques occultes.

Après avoir accueilli, dans la grande Revue qu'il dirige, les
documents concernant l'Occultisme scientifique et publié sur ce sujet
de nombreuses études, M. le professeur _Charles Richet_ vient, en
1891, d'accepter, pour ainsi dire, la direction honoraire de la
première publication sérieuse consacrée à ce genre d'études.

Les _Annales des Sciences Psychiques_, que dirige, avec un tact
scientifique bien rare en ces matières, M. le docteur _Dariex_, ont
pour but de «rapporter, avec force, preuves à l'appui, toutes les
observations sérieuses qui leur sont adressées relativement aux
faits soi-disant occultes de _télépathie_, de _lucidité_, de
_pressentiment_, d'_apparitions objectives_.»

Disons, en terminant, que la _Society for psychical Researches_ a
pour membres correspondants français: MM. Beaunis, Bernheim, Féré,
Janet, Richet, Taine, Liébeault, Ribot, et que la _Société de
Psychologie Physiologique_ a nommé une commission, composée de MM.
Sully-Prudhomme, président, Ballet, Beaunis, Richet, de Rochas, etc.,
qui se propose l'étude des phénomènes de Psychologie occulte, et en
particulier des hallucinations télépathiques.

Nous voici parvenu à la fin de ce long, quoique bien incomplet
historique.

Peut-être aura-t-il paru un peu fastidieux. Il était cependant
indispensable, ne fût-ce que pour poser les jalons de l'évolution, à
travers les âges, des idées relatives au Merveilleux; ne fût-ce encore
que pour suggérer une opinion des Sciences occultes[51] plus exacte
et, partant, moins défavorable que celle qui a cours en général.

  [51] Voyez, pour tout ce qui se rapporte à l'Occultisme, la
  _Bibliographie méthodique_, publiée par la Librairie du
  Merveilleux (Chamuel, éditeur).

Et puis, en mettant sous nos yeux l'histoire du Magnétisme animal,
«cette histoire qui aurait dû nous guérir des négations _a priori_, si
nous n'étions incorrigibles[52]», les pages précédentes ne nous
permettent-elles pas d'espérer pour la cause de la Psychologie occulte
le même définitif triomphe?

  [52] Binet et Féré: _Le Magnétisme animal_ (Alcan, 1890).



DIVISION DU SUJET


Nous avons déjà dit que les expériences de Psychologie occulte, que
nous avions instituées soit seul, soit avec le concours de quelques
chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donné des résultats
assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions présenter
ici.

Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers
expérimentateurs qui se sont occupés de ces phénomènes les
observations et les expériences qui nous paraîtront devoir satisfaire
à la plus rigoureuse critique.

Nous avons nommé tout à l'heure les _Annales des Sciences Psychiques_.
Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui
paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient,
méthodiquement classées et rigoureusement analysées, un nombre
considérable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire
que de mettre notre travail sous la haute protection de deux
personnalités aussi sérieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous
nous permettrons de faire, à cette Revue, les plus larges emprunts.

Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes,
Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc.

Dans la lettre-préface que M. Richet a mise en tête du premier numéro
des _Annales_, nous trouvons une bonne classification des divers
Phénomènes occultes.

Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser
donc notre étude en cinq groupes de faits distincts:

«1º Les faits de _Télépathie_; c'est-à-dire ceux dans lesquels un
phénomène a été ressenti par A, alors que B éprouvait le même
phénomène (ou un phénomène analogue) sans que A ait pu en être averti.
Les hallucinations véridiques rentrent dans le groupe des phénomènes
télépathiques;

»2º Les faits de _Lucidité_; c'est-à-dire la connaissance par un
individu A d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable
par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale,
consciente ou inconsciente.--Par exemple, une somnambule A voit un
incendie qui se passe à 25 kilom. de là, alors que, parmi les
assistants, personne ne connaît l'incendie;

»3º Les faits de _Pressentiment_; c'est-à-dire la prédication d'un
événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir;

»4º Mouvements d'objets matériels, non explicables par la mécanique
normale, tels que: déplacement des objets sans contact, soulèvement de
tables, etc.;

»5º Fantômes et apparitions se manifestant objectivement, c'est-à-dire
de telle manière que l'on ne puisse les expliquer par la simple
hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies
de fantômes, les hallucinations collectives, etc.

»Les trois premiers groupes, _Télépathie_, _Lucidité_,
_Pressentiment_, ne sont au fond qu'un seul et même phénomène,
c'est-à-dire une perception de faits, inaccessibles à nos sens normaux
par des procédés psychiques, qui nous sont encore absolument
mystérieux.»

       *       *       *       *       *

Ces phénomènes «révèlent une faculté profondément inconnue encore de
l'âme humaine: celle de voir et de connaître des événements lointains,
dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins
hallucinatoire[53].»

  [53] Richet: _Lettre à M. Dariex_, in _Annales des sciences
  psychiques_, premier numéro.

Le quatrième et le cinquième groupe comprennent, comme on l'a vu, les
Phénomènes physiques occultes. M. Richet déclare qu'il _n'y croit
pas_, «tout en étant prêt, ajoute-t-il, à se laisser convaincre, si on
lui apporte quelque bonne preuve.»

Or, dans les derniers numéros parus des _Annales_, M. Dariex rapporte
des faits à lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au
doute.

De notre côté, nous citerons d'autres faits de ce genre, empruntés aux
différents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait
des phénomènes moins étranges, moins contraires à nos habitudes
mentales, on n'aurait aucune difficulté à en admettre dès maintenant
la réalité absolue.



PREMIÈRE PARTIE

Ire CLASSE.--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES



PREMIER GENRE


Télépathie

Qu'entend-on par _Télépathie_?

Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission
à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression
ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet
organisme B soit en rien averti.

De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la
Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont
donné lieu à de nombreux et sérieux travaux.

Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par
la _Society for psychical Researches_ de Londres, qui fit sur les
hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les
résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney,
Myers et Podmore. Ce sont les _Phantasms of the Living_ dont M.
Marillier a donné une traduction abrégée[54].

  [54] Marillier: _Hallucinations télépathiques_ (Alcan, 1891).

Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz,
Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc.

Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la
télépathie, c'est la _Suggestion mentale_, la transmission de la
pensée--à des distances variables et sans aucun intermédiaire--d'une
personne à une autre, toutes deux à l'état de veille.

Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée?

Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la
pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est
infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine.

Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a
faite, le docteur _Ochorowicz_ conclut que, si elle n'est pas aussi
fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire
croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même
s'effectuer à des distances considérables[55].

  [55] «En résumé, dit-il, je considère comme _probable_
  l'existence de deux sortes de suggestion mentale, l'une
  conditionnée par une exaltation des sens, exaltation relative
  vis-à-vis des sensations provenant du magnétiseur, ce qui
  constitue le _rapport_ commun; et une autre, conditionnée par une
  paralysie complète des sens, avec l'exaltation tout à fait
  exceptionnelle du cerveau.» (_La suggestion mentale_, Doin 1889,
  page 526.)

Telle est aussi l'opinion de M. _Pierre Janet_[56] et du docteur
_Gibert_ qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série
d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces
messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour
se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion
involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à
une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame
B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se
renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite
dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent
reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet,
etc., et donnèrent des résultats identiques[57].

  [56] Janet: _Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_;
  _deuxième Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_. In
  _Revue Philosophique_, 1886.

  [57] Voir aussi, pour le sommeil suggéré à distance, les
  expériences de Dusart, Dufay, Claude Perronet.

Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission
de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le chiffre fourni
par le calcul des probabilités était de 732[58].

  [58] Richet: _La suggestion mentale et le calcul des
  probabilités_, in _Revue Philosophique_ (décembre
  1884).--Quelques expériences sur la transmission d'une image ont
  été faites, en 1891, par MM. Desbeaux et Hennique. Les résultats,
  quoique intéressants, ne sont pas cependant assez satisfaisants
  pour que nous en parlions en détail. (Voir _Annales des Sciences
  psych._, no 5).

Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée
qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet
et Gibert et les travaux de la _Society for psychical Researches_, les
sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun
intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué
par les magnétiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il était
loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte
à ce sujet M. Janet:

  [59] _Mémoires_, t. I, p. 157.

   Madame B... semble éprouver la plupart des sensations ressenties
   par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette
   personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la
   substance que je mettais dans ma bouche et distinguait
   parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du sucre... Le
   phénomène se passe encore, même si je me trouve dans une autre
   chambre... Si même, dans une autre chambre, on me pince fortement
   le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la
   pince ainsi au bras ou au mollet.

   Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait sur
   elle une singulière influence, car elle le confondait avec moi,
   essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre
   chambre, il se brûla fortement le bras, pendant que Madame B...
   était dans la phase de somnambulisme léthargique où elle ressent
   les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles,
   et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit
   au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je
   ne savais pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler...

   Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle
   serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir
   beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait
   encore son bras avec des compresses d'eau froide.

Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on
voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques
ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur
faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en déduire un jugement
sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et
les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des
somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent
les lésions morbides et indiquent même les remèdes, etc.[61].

  [60] Paulhan, _loc. cit._

  [61] Voir les ouvrages de Puységur, Clocquet et Ch. Bertrand:
  _Traité du somnambulisme_, page 229; du _Magnétisme en France_,
  page 428-30.

On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la _lucidité_, à
la _seconde vue_, à la faculté de voir dans l'intérieur de
l'organisme.

D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve
plutôt en présence d'une transmission des sensations.

L'une des premières observations de ce genre, faite par des
expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que
Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc.,
présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans
lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le
sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui
n'osa même pas l'imprimer.

Or, on y lit ceci:

   Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué
   les symptômes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on
   l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des
   recherches sur un assez grand nombre.

   ..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut
   bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce fut M.
   Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la région du
   cœur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se
   portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le côté
   gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de l'oppression,
   surtout après avoir mangé; qu'il toussait fréquemment, que la
   partie inférieure de la poitrine était gorgée de sang, que
   quelque chose gênait le passage des aliments, que cette partie
   (et elle désignait la région de l'appendice xyphoïde) était
   rétrécie; que, pour guérir M. Marc, il fallait qu'on le saignât
   largement, etc., etc., etc...

   M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il
   marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et
   qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la
   tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage des
   aliments.

   Nous avons été frappés de cette analogie entre ce qu'éprouve M.
   Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement
   annoté et nous avons attendu une autre occasion pour constater de
   nouveau cette singulière faculté.

D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons
de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans
ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux
consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la _Revue
des Deux-Mondes_, et c'est d'après lui que nous les rapportons:

«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge
sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne
rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme
rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui
parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il
est question.--Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux
nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la
tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les
jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est
relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande
irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années;
en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de
tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse.
La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre,
mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En
disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est
exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une
affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs
vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade,
Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je
suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la
fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un
malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici
encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M.
C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays
chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une
fatigue permanente et un affaiblissement général des forces[63]».

  [62] Richet: _Relation de diverses expériences sur la
  transmission mentale, la lucidité et autres phénomènes non
  explicables par les données actuelles de la science_.

  [63] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er novembre 1892.

Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule _ne
se trouve pas en présence des malades_: l'intermédiaire probable
serait donc Mme B...

Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas
précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et
décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un
objet ayant appartenu à ce sujet.

Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la
Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de
paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu
de distance.

A la Charité, le docteur Luys, qui avait déjà découvert l'action des
médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après
avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête
d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement
endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les
symptômes morbides--quels qu'ils soient--du premier[64].

  [64] Luys et Encausse: _Du transfert à distance à l'aide d'une
  couronne aimantée_. (Communication faite à la Société de
  Biologie, séance du 16 novembre 1890.)

De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les
dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte
que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'_experimentum
crucis_ des alchimistes reste encore à faire au sujet de la
possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve,
du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la
projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui
fait percevoir, soit de celui qui perçoit.»

Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout
le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de
l'_extériorisation de la sensibilité_, était reconnue scientifiquement
exacte[65].

  [65] Voir de Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel
  et Carré, 1892).

De la télépathie _expérimentale_, «de celle où l'expérimentateur et le
sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience,
passons à la télépathie _spontanée_; ici, l'agent n'exerce aucune
action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve
l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]».

  [66] Gurney, Myers et Podmore: _Hallucinations télépathiques_;
  traduction Marillier.

Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être
rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de
pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à
distance par le _sujet_ a été _voulue, imaginée fortement_ par
l'agent. Dans les _hallucinations véridiques_, dont nous allons parler
et qui constituent la _télépathie spontanée_, l'objet qui apparaît
n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent.

Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu
probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre
image et en même temps à B.

Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a
voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une
personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait
d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de
projection du _double_ peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire
entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie
spontanée.

Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du _Phantasms
of the Living_:

   IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W.
   Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de
   l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses
   papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été écrit
   en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques
   changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui l'a
   déclaré exact.

     Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus
     d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques
     milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de
     l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant
     minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas
     du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me
     réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien
     se fût passé.

     Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai:
     «N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»--«Certes oui, me
     répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec
     M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi
     il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même.
     Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma
     pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de
     quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal
     pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai,
     je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous
     regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais,
     dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à
     cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des
     vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon
     expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois
     que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans
     l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais
     j'attendais probablement une invitation à parler.»--Quelques
     semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même
     succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma
     tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était
     à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais
     il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après
     que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut
     communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un
     peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience.
     Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison
     apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois,
     je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit
     précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé.

Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en
ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination:

   Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait
   lui-même transcrit d'un _journal_ qui a été perdu depuis.

     V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le
     soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande
     puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute
     la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du
     devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road,
     Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma
     connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de
     vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23,
     Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de
     Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que
     j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple
     raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir
     en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du
     matin, très décidé à manifester ma présence.

     Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre
     conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que
     j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant:

     «Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu
     debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et
     lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa
     petite sœur, qui me vit aussi».

     «Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle
     m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui
     demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que
     c'était vers une heure du matin».

     Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le
     signa.

     C'était la première fois que je tentais une expérience de ce
     genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup.

     Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue;
     j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est
     impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence
     mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais
     l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas
     encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en
     action à certains moments, lorsque je le veux.

     S. H. B.

   Voici maintenant comment Mlle _Verity_ raconte l'événement:

     Le 18 janvier 1893.

     Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road,
     Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers
     une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort
     effrayée; mes cris réveillèrent ma sœur, qui vit aussi
     l'apparition.

     Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce
     qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du
     coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne
     peut s'effacer de ma mémoire.

     L. S. VERITY.

   En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute:

     Je n'avais jamais eu aucune hallucination.

   Mlle E. C. Verity dit:

     Je me rappelle l'événement que raconte ma sœur, son récit est
     tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même
     moment et dans les mêmes circonstances.

     E. C. VERITY.

   Mlle A. S. Verity dit:

     Je me rappelle très nettement qu'un soir ma sœur aînée me
     réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du
     lit où elle couchait avec ma sœur cadette, et elles me
     racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B...
     debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était
     en tenue de soirée, me dirent-elles.

     A. S. VERITY.

   M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette
   nuit-là.

   Mlle E. C. Verity dormait quand sa sœur aperçut l'apparition,
   elle fut réveillée par l'exclamation de sa sœur: «Voilà S...»
   Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son
   hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il
   faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et
   qu'on ne pouvait, par conséquent, la considérer comme prédisposée
   à éprouver des impressions de ce genre. Les deux sœurs sont
   également sûres que l'apparition était en habit de soirée, elles
   s'accordent aussi sur l'endroit où elle se tenait. Le gaz était
   baissé et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'eût
   pu voir une figure réelle.

   Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus
   grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parlé tout
   à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout d'abord, elles
   n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la
   bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire.

   Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle
   n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste surtout
   cette forme particulière du merveilleux.

Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera
d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons
aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui
offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond,
puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le
_lendemain de la mort_.

C'est sur ces _Hallucinations véridiques_ qu'a surtout porté l'enquête
de la _Society for psychical Researches_, enquête que poursuivent la
_Société de Psychologie physiologique_ et les _Annales_ de M.
Dariex[67].

  [67] Voici les termes dans lesquels est faite cette enquête:
  «Vous est-il arrivé, alors que vous étiez complètement éveillé,
  d'éprouver l'impression nette de voir un être vivant ou un objet
  inanimé, sans que vous puissiez rapporter cette impression à
  aucune cause extérieure? Vous est-il arrivé, dans les mêmes
  conditions, d'éprouver l'impression nette d'être touché par un
  être vivant ou un objet inanimé, ou bien d'entendre une voix
  humaine, etc., etc.?»

  Il suffit de demander à M. Dariex, 6, rue Du Bellay, à Paris, des
  feuilles d'observation contenant ce questionnaire détaillé.

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de
ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à
une personne, au moment même ou, _sans qu'elle s'en doute le moins du
monde_, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque
danger.

Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et
l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à
une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel.

Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces
hallucinations _véridiques_ sont bien moins rares qu'on ne pensait.

Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont
de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être
autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur
n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment
rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on _soutient_ avoir vu
ce qu'on _désire_ avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé,
autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement.

Le malheur, en ces questions, est--on ne saurait trop le répéter--que
l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des
conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et
même--comme dit M. Héricourt--«quand nous les connaissons, ces
conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent
le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet,
dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie
étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un
événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie
préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement,
échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait
une démonstration de physiologie[68].»

  [68] Héricourt: _Annales des Sciences psychiques_ (no 5, 1re
  année).

C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la
valeur des documents.

«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura
fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne
sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel,
aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la
contagion de la tuberculose[69]».

  [69] Richet: Lettre-préface des _Hallucinations télépathiques_.

Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1º chacun des cas
qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2º le total de
ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les
mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité
de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment
une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute
valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du
moins la probabilité très grande des faits de télépathie.

Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M.
Dariex[70]:

1º L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique visuelle_
serait _quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq_
fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite. 2º
L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique auditive_
serait _un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent
quatre-vingt-dix_ fois plus probable que celle de la coïncidence
fortuite.

  [70] Pour les éléments de calcul, voir les _Annales des Sciences
  psychiques_ (no 3, 2e année).

Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car
rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement
multiples et délicates.

Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a
consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont
une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se
méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].»

  [71] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er nov. 92.

Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que
pour  indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait
invraisemblable.»

Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant
qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la
vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit
est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille;
suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes,
etc.

Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs:
l'_agent_ dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le
_sujet_ qui perçoit ces manifestations.

Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque
toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les
cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la
production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il
_ne sait pas_ que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte
alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective?
par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une
hallucination qui représente un de ses amis, _dans un costume_ avec
lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il
arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est
apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer
comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type
d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si
c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent
les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme
il est probable) de tous les deux à la fois[72]».

  [72] _Hallucinations télépathiques_, traduction de Marillier,
  page 270.

C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez
le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des
phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts.

Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet
état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne
le sujet.

Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des
hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans _un
état de santé parfaite_; que le tempérament ni le sexe ne semblent
influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet
en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se
manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid
sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le
sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou
d'un parent[73].

  [73] Pour plus de détails, voir l'étude de M. Paulhan citée plus
  haut et les _Hallucinations télépathiques_ de Gurney, Myers et
  Podmore.

Quant aux _apparitions_ elles-mêmes, elles sont le plus souvent
rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort
de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général,
lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle
ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce
qui les distingue des autres apparitions, des _matérialisations_, dont
nous aurons à parler plus loin.

On le voit, les hallucinations de nature télépathique ont beaucoup de
points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74].

  [74] Voir _Hallucinations télépathiques_, page 165 et suivantes.

Ce qui les en différencie réellement (outre, bien entendu, leur
coïncidence avec un fait réel), c'est, «d'une part, le fait que les
hallucinations _visuelles_ télépathiques sont beaucoup plus fréquentes
que les hallucinations _auditives_ (le contraire a lieu dans les
hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion
considérable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations
subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les
cas de télépathie[76].»

  [75] Chez les aliénés, notamment, la proportion des
  hallucinations auditives aux visuelles est comme de 3 à 1
  (Esquirol). Dans son beau _Traité_, Brierre de Boismont attribue
  le 2e rang aux hallucinations visuelles. (_Des Hallucinations_,
  page 88, Baillière, 1852).

  [76] _Hallucinations télépathiques_, page 207.

Laissant de côté les cas qui se produisent pendant le sommeil (_rêves
véridiques_)[77] ou dans un état intermédiaire au sommeil et à la
veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations
véridiques que le sujet perçoit dans un état de veille parfaite et qui
lui donnent l'illusion absolue de la réalité.

  [77] On a des exemples réels de ces rêves où le dormeur a vu
  l'image d'une personne qui mourrait loin de là ou qui était en
  péril. Mais ici l'observation est particulièrement délicate. «En
  effet, les rêves sont souvent confus et obscurs, et la
  connaissance du fait réel peut, après coup, donner au souvenir
  une précision et une clarté que n'avait point l'image apparue.
  Ensuite, des millions de personnes rêvent toutes les nuits, et il
  n'est point étonnant que parmi ces millions et ces millions
  d'images qui traversent des millions d'esprits, il y en ait
  quelques-unes qui coïncident par hasard avec des faits réels.»
  Cependant, malgré ces objections, on trouvera dans le livre de
  MM. Gurney, Myers, etc., des exemples indéniables de _Rêves
  véridiques_. (Voyez page 97 et suivantes).

Nous les diviserons en _visuelles_, _auditives_ et _tactiles_.

Dans un second groupe, nous étudierons les hallucinations
_réciproques_, celles, beaucoup plus rares, où deux personnes
s'apparaissent l'une à l'autre en même temps.

Et enfin les hallucinations _collectives_ qui affectent plusieurs
sujets à la fois.


_A._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES VISUELLES

Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement à
ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles présentent
tous les degrés de netteté possibles, depuis celui où le sujet hésite
sur le degré d'extériorité qu'il convient d'attribuer à la vision,
jusqu'à l'illusion de la réalité la plus complète, jusqu'à
l'objectivation absolue.

Voici un cas où l'illusion semble avoir été complète. Nous
l'empruntons, comme tous ceux qui suivront, à l'excellente traduction
que M. Marillier a publiée du _Phantasm of the Living_[78]:

  [78] Comme, en un sujet encore si discuté, on ne saurait apporter
  trop de preuves, nous ferons suivre chaque observation de tous
  les documents qui la confirment.--Les chiffres romains indiquent
  le numéro de l'observation dans la traduction française abrégée,
  les chiffres arabes ce numéro dans le livre anglais.

   LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui à la troisième
   personne dans ce récit, en est le véritable auteur; nous le
   connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait
   souhaiter que son nom ne soit pas publié; mais nous sommes
   autorisés à le faire connaître aux personnes qui voudraient
   examiner le cas de plus près. Ce récit nous est parvenu peu de
   semaines après l'événement.

     N. J. S. et F. L. étaient employés dans le même bureau; ils
     avaient noué des relations intimes qui continuèrent pendant
     environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi
     19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir
     souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui
     lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un
     médicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux.
     Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'était fait
     examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux
     ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il eût rien de sérieux.

     Le samedi 24 mars, vers le soir, N. J. S., qui avait mal à la
     tête, était assis dans sa chambre. Il dit à sa femme qu'il avait
     trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois. Après
     avoir fait cette remarque, il se renversa en arrière sur la chaise
     longue et, à la minute suivante, il vit son ami F. L. qui se
     tenait devant lui, habillé comme d'habitude. N. J. S. remarqua les
     détails de sa toilette: il avait un chapeau entouré d'un ruban
     noir, son pardessus était déboutonné, il avait une canne à la
     main. Il fixa son regard sur N. J. S., puis s'en alla. N. J. S. se
     cita à lui-même les paroles de Job: «Et un esprit passa devant moi
     et le poil de ma chair se hérissa.» A ce moment, un froid glacial
     le traversa et ses cheveux se dressèrent. Puis, il se tourna vers
     sa femme en lui demandant l'heure qu'il était: «9 heures moins 12
     minutes», répondit-elle. Sur quoi, il lui dit: «Je vous demandais
     l'heure, parce que F. L. est mort. Je viens de le voir.» Elle
     tâcha de lui persuader que c'était une imagination, mais il lui
     assura positivement qu'aucun argument ne pourrait changer son
     opinion.

     Le lendemain dimanche, vers 3 heures de l'après-midi, A. L., frère
     de F. L., vint chez N. J. S., qui lui ouvrit la porte. A. L. dit:
     «Je suppose que vous savez ce que je viens de vous dire?» N. J. S.
     répliqua: «Oui, votre frère est mort.» A. L. dit: «Je pensais que
     vous le saviez.» «Pourquoi?» répliqua N. J. S. A. L. répondit:
     «Parce que vous aviez une grande sympathie l'un pour l'autre.»
     Plus tard, N. J. S. s'assura que A. L. était venu voir son frère
     le samedi soir, et qu'en le quittant, il avait vu à l'horloge de
     l'escalier qu'il était 9 heures moins 25 minutes. La sœur de F.
     L., qui vint le voir à 9 heures, le trouva mort; il était mort de
     la rupture d'un anévrisme.

     C'est un simple exposé des faits, et la seule théorie que N. J. S.
     a sur le sujet est la suivante: Au moment suprême de sa mort, F.
     L. a éprouvé le vif désir de communiquer avec lui; par la force de
     sa volonté, il a donc imprimé sa propre image dans le sens de N.
     J. S.


   En réponse à nos demandes, M. S. nous dit:

     11 mars 1883.

     Ma femme était assise à une table, au milieu de la chambre,
     au-dessus d'un lustre à gaz. Elle lisait ou elle travaillait à
     quelque ouvrage de couture. J'étais assis sur une chaise longue,
     placée contre le mur, dans l'ombre. Ma femme ne regardait pas
     dans la même direction que moi. Je m'appliquai à parler
     tranquillement pour ne pas l'alarmer; elle ne remarqua rien de
     particulier en moi.

     Je n'ai jamais eu d'apparitions avant cette époque; je n'y
     croyais pas, parce que je ne voyais pas de raisons d'y croire.

     M. A. L... me raconta que, tandis qu'il était en route pour
     m'annoncer la mort de son frère, il cherchait quelle serait la
     meilleure manière de m'apprendre la nouvelle. Mais, tout d'un
     coup, et sans autre raison que la connaissance de grande
     affection que nous avions l'un pour l'autre, l'idée lui vint que
     je pourrais le savoir.

     Il n'y avait pas d'exemple de transmission de pensée entre nous.
     Il y a encore beaucoup de petits détails qu'il est impossible de
     donner en écrivant. Je suis donc tout à fait disposé à causer
     avec vous de tout cela et à répondre à toutes les questions,
     lorsque vous viendrez à la ville.

     Il y a surtout un fait dont l'étrangeté me frappe, c'est la
     certitude profonde que j'ai qu'avant la mort de mon ami rien ne
     pouvait m'amener à cette idée. Je semblais cependant accepter
     tout ce qui se passait sans ressentir de surprise et comme si
     c'était chose toute naturelle.

     N. J. S.

   Mme S... nous envoie la confirmation suivante:

    18 septembre 1883.

     Le 29 septembre dernier, au soir, j'étais assise à une table et
     je lisais, mon mari était assis sur une chaise longue placée
     contre le mur de la chambre; il me demanda l'heure, et, sur ma
     réponse qu'il était 9 heures moins douze minutes, il me dit:
     «La raison pour laquelle je vous demande cela, c'est que S...
     est mort. Je viens de le voir.» Je lui répondis: «Quelle
     absurdité! Vous ne savez même pas s'il est malade; j'affirme
     que vous le verrez tout à fait bien portant lorsque vous irez
     en ville mardi prochain.» Cependant mon mari persista à
     déclarer qu'il avait vu S... et qu'il était sûr de sa mort; je
     remarquai alors qu'il avait l'air très inquiet et qu'il était
     fort pâle.»

     Maria S...

   Nous trouvons dans la nécrologie du _Times_ que la mort de M. F. L.
   eut lieu le 24 mars 1883.

   Dans une communication postérieure, M. S... dit:

    23 février 1885.

     Comme vous me l'avez demandé, j'ai prié M. A. L.. de vous
     écrire ce qu'il sait relativement au moment de la mort de son
     frère.

     Depuis ce temps, j'ai souvent réfléchi sur cet incident: je ne
     suis pas à même de satisfaire mon propre esprit quant au
     _pourquoi_ de l'apparition, mais j'affirme encore l'exactitude
     de chaque détail, je n'ai rien à ajouter ni à retrancher.

   Le frère de M. L... confirme le fait de la manière suivante:

     Banque d'Angleterre, 24 février 1885.

     M. S.... m'a informé du désir que vous aviez de voir confirmer
     par écrit ce qu'il vous a raconté de la mort subite de mon
     frère Frédéric; je le prie en conséquence de vous communiquer
     les détails suivants: Mon frère n'était pas venu à son bureau
     le 24 mars 1883; j'allai, vers 8 heures du soir, le voir et je
     le trouvai assis dans sa chambre à coucher. Lorsque je le
     quittai, il se trouvait en apparence beaucoup mieux et je
     descendis vers 8 heures 40 à la salle à manger, où je restai
     avec ma sœur, à peu près une demi-heure. Aussitôt que je fus
     parti, elle monta à la chambre de mon frère, qu'elle trouva
     étendu sur le lit: il était mort. Le moment exact de sa mort ne
     sera par conséquent jamais connu. Lorsque je me rendis, le
     lendemain, chez M. S... pour lui apporter la nouvelle, l'idée
     me vint--je connaissais la forte sympathie qui existait entre
     eux--qu'il pourrait bien avoir eu un pressentiment de cette
     mort. Lorsqu'il vint à ma rencontre près de la porte, son
     regard me prouva qu'il savait tout; je lui dis donc: «Vous
     savez pourquoi je viens?» Il me raconta alors que, dans la
     soirée précédente, il avait vu mon frère Frédéric dans une
     vision, un peu avant 9 heures. Je dois vous dire que je ne
     crois pas aux visions et que je n'ai pas toujours vu les
     pressentiments se vérifier, mais je suis parfaitement convaincu
     de la véracité du récit de M. S... On me demande de le
     confirmer: je le fais volontiers, quoique je sache que je
     fortifie ainsi une doctrine dont je ne suis pas le disciple.

     A. T. L.

Voici un second cas, encore plus typique. On remarquera la longue
durée de l'apparition, et aussi cette expression qui se retrouve dans
quelques autres observations: _Je marchai à travers l'apparition_.

     Capitaine G. F. Russell Calt, Cartltierrie, Coatbridge, N. B.

     Je passais mes vacances à la maison, je demeurais avec mon père
     et ma mère, non pas ici, mais dans une autre vieille résidence
     de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un ancêtre au
     temps de Marie, reine d'Ecosse, et appelée Inveresk House. Ma
     chambre à coucher était une vieille pièce curieuse, longue et
     étroite, avec une fenêtre à un bout et une porte à l'autre. Mon
     lit était à gauche de la fenêtre et regardait la porte. J'avais
     un frère qui m'était bien cher (mon frère aîné), Oliver; il
     était lieutenant dans le 7e Royal Fusiliers. Il avait à peu
     près 19 ans et il se trouvait à cette époque, depuis quelques
     mois, devant Sébastopol. J'entretenais une correspondance
     suivie avec lui.

     Un jour, il m'écrivit dans un moment d'abattement, étant
     indisposé; je lui répondis de reprendre courage, mais que, si
     quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en
     m'apparaissant dans ma chambre où, petits garçons encore, nous
     nous étions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en
     cachette. Mon frère reçut cette lettre (comme je l'appris plus
     tard) lorsqu'il sortait pour aller recevoir la sainte cène; le
     clergyman qui la lui a donnée me l'a raconté. Après avoir
     communié, il alla aux retranchements, d'où il ne revint pas;
     quelques heures plus tard, commença l'assaut du Redan. Lorsque
     le capitaine de sa compagnie fut tombé, mon frère prit sa
     place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu'il eût
     déjà reçu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts
     à ses soldats, lorsqu'il fut frappé d'une balle à la tempe
     droite. Il tomba parmi les monceaux d'autres; il fut trouvé
     dans une sorte de posture agenouillée (il était soutenu par
     d'autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou
     plutôt il tomba, peut-être sans mourir immédiatement, le 8
     septembre 1855.

     »Cette même nuit, je me réveillai tout d'un coup. Je voyais en
     face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à
     genoux, entouré, à ce qu'il me semblait, d'un léger brouillard
     phosphorescent. Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir.
     J'enfonçai ma tête dans les couvertures; je n'étais pas du tout
     effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits
     et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes
     idées, parce que je n'avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et
     que j'avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine
     avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu'une
     illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque
     autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux,
     il était encore là, fixant sur moi un regard plein d'affection,
     de supplication et de tristesse. Je m'efforçai encore une fois
     de parler, mais ma langue était comme liée; je ne pus
     prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre
     et je m'aperçus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit
     était noire et il pleuvait serré, à en juger d'après le bruit
     qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis
     encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, _marchai à travers
     l'apparition_ et arrivai à la porte de la chambre. En tournant
     le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en
     arrière. L'apparition tourna lentement la tête vers moi et me
     jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la
     première fois, je remarquai alors à la tempe droite une
     blessure d'où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint
     pâle comme de la cire, mais transparent; transparente était
     aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de
     décrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne
     l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle
     d'un ami, où je m'installai sur le sofa pour le reste de la
     nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition à
     d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai à
     mon père, celui-ci m'ordonna de ne pas répéter un tel non-sens,
     et surtout de n'en rien dire à ma mère.

     Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne
     annonçant que le Redan avait été pris d'assaut, mais sans
     donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir,
     s'il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les
     blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la
     chambre à coucher que j'occupais dans la maison de sa mère, à
     Athole Crescent, Edinburgh.

     Je lui dis, l'air très grave: «Je suppose que vous venez pour
     me communiquer la triste nouvelle que j'attends.» Il répondit:
     «Oui.» Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui
     avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du
     corps s'accordait très bien avec ma description. La blessure
     mortelle était exactement là où je l'avais vue. Mais personne
     ne put dire s'il était vraiment mort tout de suite. Son
     apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures
     après sa mort, car je l'avais vue quelques minutes après 2
     heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya à Inveresk
     un petit livre de prières _et la lettre que je lui avais
     écrite_. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche
     intérieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je
     les ai encore.

   Le récit de la _London Gazette Extraordinary_, du 22 septembre
   1855, prouve que l'assaut du Redan commença dans l'après-midi du
   8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport
   de Bunell nous apprend «que les morts, les moribonds et les non
   blessés étaient empilés pêle-mêle.» L'heure exacte de la mort du
   lieutenant Oliver Calt n'est pas connue.

    Le capitaine Calt dit dans une autre communication:

    Mon père reçut la lettre de l'amiral Milne juste au moment où
    nous partions en voiture pour visiter des ruines situées à une
    distance de quelques milles. Mon père conduisait, j'étais assis
    à côté de lui, et il fit l'observation: «J'ai bien fait de vous
    dire de ne pas parler à votre mère de l'apparition de votre
    frère Oliver. J'espère que vous défendrez à toutes les personnes
    auxquelles vous en avez parlé de mentionner cet incident, parce
    que, à présent, depuis cette nouvelle, votre mère serait
    doublement tourmentée.»

    Le capitaine Calt nous a nommé plusieurs personnes qui
    pourraient confirmer son récit. Sa sœur, Mme Halpe, de Fermey,
    nous a envoyé la lettre suivante:

    Le 12 septembre 1882.

    Dans la matinée du 8 septembre 1855, mon père, M. Calt, nous a
    raconté, à moi, au capitaine Ferguson, du 42e régiment, qui est
    mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit
    encore), et à d'autres, qu'il s'était réveillé pendant la nuit
    et qu'il avait vu, lui avait-il semblé, mon frère aîné, le
    lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crimée),
    qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que
    Oliver avait été blessé de plusieurs balles; je me souviens
    qu'il nous a parlé d'une blessure à la tempe. Mon frère s'était
    levé; il s'était précipité, les yeux fermés, vers la porte et,
    en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre
    lui et le lit. Mon père lui ordonna de ne plus parler de cela
    pour ne pas effrayer ma mère; mais, bientôt après, arrive la
    nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frère.

    Deux années plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon
    frère à diner. Mon mari n'était alors encore que lieutenant aux
    Royal Fusiliers, et mon frère, enseigne aux Royal Welsh
    Fusiliers. Ils parlèrent à diner de mon frère aîné. Mon mari
    indiquait quel était l'aspect de son cadavre, quand on l'avait
    trouvé, lorsque mon frère décrivit, ce qu'il avait vu. A
    l'étonnement de toutes les personnes présentes, la description
    des blessures correspondait aux faits.

    Mon mari était l'ami le plus intime de mon frère aîné; il était
    parmi ceux qui virent le cadavre immédiatement après qu'on l'eut
    retrouvé.

   On remarquera que cette confirmation diffère du récit précédent
   en deux points qui, cependant, n'affectent pas grandement sa
   valeur. La date de l'apparition était, en réalité, le 9 septembre
   et non le 8, mais il est très naturel que la vision a été
   associée à la date _mémorable_, c'est-à-dire le 8 septembre, et
   la figure était à genoux et non pas debout.

Citons maintenant un exemple d'hallucination véridique, où l'agent est
dans un état parfaitement normal.

   XCIV (256) Mlle Hopkinson, 37, Wolcem place, WC, Londres.

    26 février 1886.

     «Dans le cours de ma vie, j'ai été accusée quatre fois
     d'apparaître aux gens. Je ne puis donner aucune explication de
     ces visites supposées.»

     Nous avons demandé à Mlle Hopkinson des détails et la
     confirmation des faits qu'elle avançait: elle nous a répondu:

     «Vous seriez tout à fait excusable de ne pas croire un mot de
     mes récits; je ne peux, en effet, vous donner aucun témoignage
     extérieur pour les confirmer. La jeune femme qui a vu la
     première apparition est morte peu de temps après; ses parents,
     eux aussi, sont morts. Lors de la seconde apparition, j'ai
     donné à entendre au monsieur à qui j'étais apparue qu'il
     s'était trompé; je ne puis rien lui demander maintenant. Dans
     le troisième cas, bien que la dame qui m'a vue m'ait encore
     raconté les faits, il y a un ou deux jours, elle se refuse
     absolument à m'en écrire le récit ou à me permettre de me
     servir de son nom. Elle pense, en effet, et c'est une idée
     assez répandue, qu'il est contraire à la religion de s'occuper
     de ces sortes de choses. Le quatrième cas diffère des autres à
     certains égards, mais la jeune femme dont il s'agit, dans cette
     circonstance, mourut peu de temps après; je dois dire que, dans
     tous ces cas, ma pensée était fort occupée des personnes qui
     crurent me voir. Voici des détails plus circonstanciés:

     _Premier cas._--C'était, il y a bien des années déjà: une jeune
     fille qui couchait dans une chambre contiguë à la mienne,
     déclara que, pendant la nuit, j'étais allée la voir; elle
     était réveillée et je lui avais rendu, disait-elle, quelques
     légers services. Elle maintint ses affirmations avec tant
     d'énergie que, malgré toutes mes dénégations, ceux qui
     l'entouraient ne me crurent pas. J'étais absolument certaine de
     ne pas avoir quitté ma chambre, je n'aurais pu le faire sans
     qu'on s'en fût aperçu. Je n'aurais pas confiance en ma mémoire
     pour d'autres détails; après un si long laps de temps, je
     pourrais me tromper.

     _Deuxième cas._--Il y a sept ans, j'étais allée dans la cité
     (endroit que j'évite toujours), ayant à m'occuper d'une petite
     affaire qui concernait un de mes parents. Je tenais beaucoup à
     ce qu'il ne sût rien de ma démarche. Mes pensées étaient donc
     concentrées sur lui. Je fus tirée de ma rêverie par l'horloge
     de _Bow Church_ qui sonnait 3 heures. Le soir, je vis mon
     parent, et la première chose qu'il me dit fut: «L..., où
     êtes-vous allée aujourd'hui? Je vous ai vu venir chez moi, vous
     avez passé devant mon bureau, et je ne sais ce que vous êtes
     devenue.» Je lui répondis: «A quel moment avez-vous été assez
     ridicule pour penser que j'aurais pu aller vous voir»?--«Au
     moment où la pendule sonnait 3 heures», répliqua-t-il.

     Je changeai de sujet, et depuis je ne suis pas revenue
     là-dessus. Ce monsieur me connaissait fort bien et savait
     comment je m'habillais d'ordinaire. Il va de soi que je
     n'allais pas le voir, si ce n'est pour affaires et lorsqu'il me
     donnait rendez-vous.

     _Troisième cas._--C'était il y a environ 6 ans: j'habitais une
     maison de province à 100 milles de Londres. On était fort
     occupé dans la maison et d'esprit fort positif. Il y avait
     aussi beaucoup de jeunes gens très gais. Un matin, je descendis
     pour déjeuner, comme pressée par une sensation que je ne
     pouvais ni comprendre ni secouer. L'après-midi, cette sensation
     fut remplacée par l'idée obsédante d'une de mes parentes de
     Londres. Je lui écrivis pour lui demander ce qu'elle faisait,
     mais sa lettre se croisa avec la mienne; elle m'adressait la
     même question. Quand je la vis, elle m'a dit ce qu'elle m'a
     encore répété la semaine dernière: elle était assise et
     travaillait tranquillement, lorsque la porte s'ouvrit et
     j'entrai, ayant mon air habituel. Bien qu'elle me sût fort
     loin, elle conclut, en me voyant, que j'étais revenue. Elle ne
     s'aperçut du contraire que lorsque je me fus retournée et que
     je fus sortie de la chambre.

     _Quatrième cas._--Il y a quatre ans, une jeune fille m'affirma
     que je m'étais tenue au pied de son lit (elle était souffrante
     à ce moment-là) et que je lui avais dit distinctement de se
     lever, de s'habiller, que je la croyais suffisamment bien pour
     le faire; elle obéit. Je lui dis qu'elle s'était tout à fait
     trompée et que je n'avais rien fait de pareil. Elle pensa
     évidemment que je niais le fait pour un motif quelconque. A ce
     moment-là, j'étais à une distance de 20 minutes de marche de la
     chambre de cette jeune fille. Elle était sûre de ce qu'elle
     affirmait et je n'aurais pas voulu discuter la question avec
     elle.

     Sa maladie n'était pas une maladie mentale.»

     Louisa HOPKINSON.

Il semblerait que des cas semblables dussent aider à découvrir le
mécanisme de la production des hallucinations télépathiques; en
réalité, on le voit, il n'en est rien. Bien mieux, des faits de ce
genre semblent obscurcir encore la genèse du phénomène.

Le livre anglais contient plus de cent observations d'hallucinations
visuelles analogues à celles que nous venons de citer.


_B._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES AUDITIVES

Les hallucinations véridiques auditives sont moins nombreuses que les
visuelles.

Comme ces dernières, elles présentent divers degrés d'intensité et de
netteté.

_Du côté du sujet_, tantôt ce n'est qu'un son inarticulé, un simple
bruit qu'il perçoit, tantôt (et c'est le cas le plus fréquent) c'est
une voix humaine qui est _reconnue_ ou non. Cette voix pousse un
simple cri, ou bien prononce des paroles.

_Du côté de l'agent_, dans les cas qui n'ont pas été suivis de mort,
et où la vérification est possible, il arrive que les cris ou les mots
n'ont été qu'à demi-émis, et même simplement imaginés.

Ces diverses classes d'hallucinations auditives indiquées, voici
quelques observations empruntées toujours au livre de MM. Gurney,
Myers et Podmore.

Dans la suivante, il s'agit d'un cri terrible d'agonie poussé par
l'agent et entendu par le sujet qui ne reconnaît pas la voix.

   CIX (34). Ce récit est dû à un homme fort honorable que nous
   désignerons par les initiales de A. Z... Il nous a donné les noms
   véritables de toutes les personnes dont il est question dans son
   récit, mais il désire qu'ils ne soient pas publiés, en raison du
   caractère douloureux des faits qui y sont rapportés.

     Mai 1885.

     «En 1876, je demeurais dans une petite paroisse agricole de
     l'est de l'Angleterre.

     J'avais pour voisin un jeune homme S. B... qui possédait,
     depuis peu, une des grandes fermes du pays. Pendant qu'on
     arrangeait sa maison, il logeait, avec son domestique, à
     l'autre bout du village. Son logement était fort éloigné de ma
     maison; il en était distant d'un demi-mille au moins, et il en
     était séparé par beaucoup de maisons et de jardins, par une
     plantation et des bâtiments de ferme. Il aimait les exercices
     du corps et la vie en plein air, et passait une bonne partie de
     son temps à chasser. Ce n'était pas pour moi un ami personnel,
     mais une simple relation; je ne m'intéressais à lui que comme à
     l'un des grands propriétaires du pays. Par politesse, je l'ai
     invité à venir me voir, mais autant que je m'en souviens, je ne
     suis jamais allé chez lui.

     Une après-midi du mois de mars 1876, comme je quittais la gare,
     avec ma femme, pour rentrer chez moi, S. B... nous aborda. Il
     nous accompagna jusqu'à la porte d'entrée; il resta encore
     quelques instants à causer avec nous, mais il n'y eut rien de
     particulier dans cette conversation. Il faut noter que la
     distance entre cette porte et les fenêtres des salles à manger
     est, par le chemin, à 60 yards; mais les fenêtres de ces pièces
     donnent au nord-est sur le chemin à voitures.

     Après que S. B... eut pris congé de nous, ma femme me dit:
     «Evidemment, le jeune B... désirait que nous lui disions
     d'entrer, mais j'ai pensé que vous ne vous souciez pas de vous
     laisser déranger par lui.» Une demi-heure plus tard environ,
     je le rencontrai de nouveau, et, comme je voulais jeter un coup
     d'œil sur un travail que l'on faisait tout au bout du domaine,
     je lui demandai de faire la route avec moi. Sa conversation
     n'eut rien de particulier, ce jour-là; toutefois, il semblait
     être un peu ennuyé par le mauvais temps et le bas prix des
     produits agricoles. Je me rappelle qu'il me demanda des
     cordages en fil de fer, pour faire un treillage dans sa ferme,
     et que je lui promis de lui en donner. Au retour de notre
     promenade et à l'entrée du village, je m'arrêtai au chemin de
     traverse pour lui dire bonsoir; le chemin qui conduisait chez
     lui tombait à angle droit sur le mien. Et à ma grande surprise,
     je l'entendis dire: «Venez fumer un cigare chez moi, ce soir.»
     Je lui répondis: «Ce n'est guère possible, je suis engagé ce
     soir.» «Venez donc!» me dit-il. «Non, lui répliquai-je, je
     viendrai un autre soir.» Sur ce mot, nous nous séparâmes.

     Nous étions peut-être à 40 yards l'un de l'autre, lorsqu'il se
     retourna vers moi et me cria: «Alors, puisque vous ne viendrez
     pas, bonsoir.» Ce fut la dernière fois que je le vis vivant.

     Je passai la soirée à écrire dans ma salle à manger. Je puis
     dire que, pendant quelques heures, il est fort probable que la
     pensée du jeune homme B... ne me vînt pas à l'esprit. La nuit
     était brillante et claire, et la lune était pleine ou peu s'en
     fallait; il ne faisait pas de vent. Depuis que j'étais rentré,
     il avait un peu neigé, tout juste assez pour blanchir la terre.

     A 10 heures moins 5 environ, je me levai et je quittai la
     chambre; je pris une lampe sur la table du vestibule et je la
     mis sur un guéridon placé dans l'embrasure de la fenêtre de la
     salle à déjeuner. Les rideaux des fenêtres n'étaient pas
     fermés. Je venais de prendre dans la bibliothèque un volume de
     l'ouvrage de Macgillivray sur les _Oiseaux d'Angleterre_, pour
     y chercher un renseignement. J'étais en train de lire le
     passage, le livre approché tout près de la lampe et mon épaule
     appuyée contre le volet; j'étais dans une position où je
     pouvais entendre le moindre bruit du dehors. Tout à coup,
     j'entendis distinctement qu'on avait ouvert la grande porte de
     devant et qu'on l'avait refermée en la faisant claquer. Puis,
     j'entendis des pas précipités qui s'avançaient sur le chemin.
     Les pas étaient d'abord fort distincts et très sonores; mais,
     quand ils arrivèrent en face de la fenêtre, la pelouse qui
     était au-dessous de la fenêtre en amortit le son, et, au même
     moment, j'eus la conscience que quelque chose se tenait tout
     près de moi, en dehors, séparé seulement de moi par la mince
     jalousie et le carreau de verre. Je pus entendre la respiration
     courte, haletante, pénible du messager, ou de quoi que ce fût,
     qui s'efforçait de reprendre haleine avant de parler. Avait-il
     été attiré par la lumière qui filtrait à travers les volets?
     Mais, subitement, pareil à un coup de canon, retentit en
     dedans, en dehors, partout, le plus épouvantable cri, un
     gémissement, une plainte prolongée d'horreur qui glaça le sang
     dans mes veines. Ce ne fut pas un seul cri, mais un cri
     prolongé, qui commença sur une note très élevée, puis qui
     s'abaissa et qui allait s'égrenant, s'éparpillant en
     gémissements vers le Nord; il devenait de plus en plus faible,
     comme s'il s'évanouissait dans les sanglots et les affres d'une
     horrible agonie. Impossible de décrire mon épouvante et mon
     horreur, augmentées dix fois lorsque je retournai dans la salle
     à manger et que j'y trouvai ma femme, tranquillement assise à
     son travail, près de la fenêtre, située sur la même ligne que
     celle de la salle à déjeuner, et qui était éloignée seulement
     de 10 à 12 pieds. _Elle n'avait rien entendu._ Je vis cela du
     premier coup d'œil; d'après la position où je la trouvai
     assise, je pouvais conclure qu'elle aurait dû entendre le
     moindre bruit qui se serait produit au dehors et surtout le
     bruit des pas sur le sable. S'apercevant que quelque chose
     m'avait alarmé, elle me demanda: «Qu'y-a-t-il?» «Il y a
     seulement quelqu'un dehors», lui dis-je. «Alors, pourquoi ne
     sortez-vous pas pour aller voir? Vous le faites toujours, quand
     vous entendez quelque bruit extraordinaire.» Je dis: «Il y a
     quelque chose de si étrange et de si terrible dans ce bruit,
     que je n'ose pas le braver. Ce doit être la _banshee_ (la fée)
     qui a crié.»

     Le jeune S. B..., après avoir pris congé de moi, était rentré
     chez lui. Il avait passé la plus grande partie de la soirée sur
     le sofa, lisant un roman de Whyle Melville. Il avait vu son
     domestique à 9 heures et lui avait donné des ordres pour le
     lendemain. Le domestique et sa femme, qui habitaient seuls la
     maison avec S. B..., allèrent se coucher. A l'enquête, le
     domestique déclara qu'au moment où il allait s'endormir, il
     avait été brusquement réveillé par un cri. Il courut dans la
     chambre de son maître qu'il trouva expirant sur le sol. On
     constata que le jeune B... s'était déshabillé en haut et qu'il
     était descendu dans son salon, vêtu seulement de sa chemise de
     nuit et de son pantalon; il s'était versé un demi-verre d'eau,
     dans lequel il avait vidé un flacon d'acide prussique (il se
     l'était procuré le matin, sous prétexte d'empoisonner un chien;
     en réalité, il n'avait pas de chien). Il était remonté et,
     après être rentré dans sa chambre, il avait vidé le verre, en
     poussant un cri: il s'était abattu mort par terre. Tout cela
     s'était passé, autant du moins que je puis le savoir,
     exactement au même moment où j'avais été si effrayé chez moi.
     Il est tout à fait impossible qu'aucun bruit, sauf peut-être
     celui d'un coup de canon, ait pu arriver à mon oreille, depuis
     la maison de B... Les fenêtres et les portes étaient fermées;
     il y avait entre sa maison et la mienne un grand nombre
     d'obstacles: des maisons, des jardins, des fermes, des
     plantations, etc.

     Forcé de partir par le premier train, j'étais sorti le
     lendemain matin de bonne heure, et, examinant le terrain
     au-dessous de la fenêtre, je ne trouvai aucune trace de pas sur
     le sable ou le gazon: le sol était encore couvert de la légère
     couche de neige tombée le soir précédent.

     Tout l'incident avait été un rêve d'un moment, une imagination,
     appelez-le comme vous voudrez; je raconte simplement les faits
     comme ils se sont passés, sans essayer d'en fournir une
     explication, qu'en vérité je suis tout à fait incapable de
     donner. Tout l'incident est un mystère et restera toujours un
     mystère pour moi. Je n'appris les détails de la tragédie que
     dans l'après-midi du lendemain, parce que j'étais parti par le
     premier train. On disait que le motif du suicide était un
     chagrin d'amour.»

   Dans une lettre ultérieure, datée du 12 juin 1885, M. A. Z...
   nous dit:

    «Le suicide a eu lieu dans cette paroisse, le jeudi 9 mars
    1876, vers 10 heures du soir. L'enquête a eu lieu le samedi 11;
    elle fut faite par.... alors coroner. Il y a quelques années
    qu'il est mort, autrement j'aurais peut-être obtenu de lui une
    copie des notes qu'il a prises alors; vous trouverez
    probablement quelques détails de l'enquête, dans le.... du 17
    mars.

    Moi-même, je n'appris les détails de l'événement qu'à mon
    retour, dans l'après-midi du vendredi, c'est-à-dire dix-sept
    heures plus tard.

    La légère couche de neige tomba vers 8 heures, _pas plus tard_.
    A partir de ce moment, la nuit fut claire et belle et très
    silencieuse; il gela assez dur; j'ai des preuves de tout cela
    qui pourraient satisfaire n'importe quel magistrat.

    Le lendemain matin, de bonne heure, avant de quitter la maison
    pour toute la journée, j'allai voir sous la fenêtre s'il y avait
    des traces de pas. Peut-être n'est-il pas tout à fait exact de
    dire qu'il avait neigé. Il était tombé plutôt un peu de grêle et
    de grésil, et l'on voyait à travers les brins d'herbe, mais cela
    suffisait pour que personne ne pût passer par là sans laisser de
    traces.

    Je n'assistai pas moi-même à l'enquête, de sorte que je n'en
    sais que ce que j'ai entendu dire. Dans mon récit, j'ai dit que
    le domestique avait été réveillé par un cri. J'ai interrogé cet
    homme (dont M. Z... donne le nom) et je l'ai serré de près, en
    le contre-interrogeant sur ce détail de sa déclaration: il est
    plus exact de dire qu'il fut réveillé par une série de bruits,
    qui se terminèrent par un fracas ou une «lourde chute». Cela est
    probablement plus exact, car le fils du fermier (suit le nom),
    qui demeurait dans la maison voisine, fut réveillé par _la même
    sorte de bruits_, qui arriva de la maison de B... à travers le
    mur, jusqu'à la chambre où il couchait.

    Cependant, je ne veux pas que l'on pense que des bruits
    _matériels_ quelconques, entendus dans la maison de B... aussi
    bien que dans celle du voisin, aient pu avoir quelques relations
    avec le bruit et le cri particulier qui m'ont tant effrayé.
    Toute personne, connaissant la localité, doit admettre
    l'_impossibilité_ absolue que de pareils bruits puissent
    traverser tous les obstacles interposés. Je veux seulement dire
    que la scène qui se passa dans l'une des deux maisons coïncida
    avec mon alarme et avec les phénomènes qui se passaient dans
    l'autre maison.

    J'apprends par un renseignement, puisé dans le livre de....
    (suit le nom), pharmacien de..., que le jeune S. B.. s'était
    procuré le poison le 8 mars. Ci-joint, en réponse à votre
    demande, une note de Mme A. Z...»

   La note ci-jointe, signée par Mme A. Z... et aussi datée du 12
   juin 1885, dit ce qui suit:

     «Je puis attester que, dans la nuit du 9 mars 1876, vers dix
     heures, mon mari, qui était allé dans la chambre attenante,
     pour consulter un livre, fut fortement alarmé par des bruits
     qu'il entendit. A ce qu'il me dit, il avait entendu la grande
     porte claquer, puis des pas sur le chemin et sur la pelouse,
     puis une respiration haletante près de la fenêtre, et enfin un
     cri terrible.

     Je n'entendis rien du tout. Mon mari ne sortit pas pour
     regarder autour de la maison, comme il aurait fait en tout
     autre moment. Et lorsque je lui demandai _ensuite_ pourquoi il
     n'était pas sorti, il me dit: «Parce que j'ai senti que je ne
     pouvais pas.» Lorsqu'il alla se coucher, il monta son fusil, et
     lorsque je lui demandai pourquoi, il me répondit: «Parce qu'il
     doit y avoir quelqu'un par ici.»

     Le lendemain matin, il partit de bonne heure, et il n'entendit
     pas parler du miracle de M. S. B... avant l'après-midi du même
     jour.»

   M. A. Z... nous a dit qu'il n'avait jamais éprouvé d'impression
   semblable.

   Un article d'un journal local, que nous avons lu, donne une
   relation du miracle et de l'enquête qui confirme le récit donné
   par M. A. Z...

Dans le cas suivant, le sujet a entendu une phrase tout entière, qui
probablement a été prononcée par l'agent ou tout au moins fortement
imaginée:

   CXI. (284). R. H. K. Killick Greatmeaton Rectory, Northalleston.
   C'est un extrait d'une lettre adressée au Rev. R. H. Davies de
   Chelson. Cette lettre ne porte pas de date.

   Le Rev. Davies nous a dit, le 15 novembre 1885, qu'il devait
   l'avoir reçue il y a dix ou douze ans. M. Killick nous a envoyé,
   le 23 avril 1884, un récit presque identique; nous n'avons pu
   obtenir de sa femme qui est maintenant infirme, une confirmation
   directe du récit, mais M. Killick nous a dit que les souvenirs de
   sa femme étaient d'accord avec les siens. L'événement s'est passé
   il y a plus de trente ans.

     «Une de mes filles bien-aimées (maintenant mariée) était avec
     toute ma famille à notre presbytère, dans le Wiltshire:
     j'étais alors à Paris. Un dimanche après-midi, j'étais assis
     dans la cour de l'hôtel où je prenais mon café, lorsqu'une
     pensée traversa subitement mon esprit: «Etta est tombée dans
     l'eau.»

   Dans le récit qu'il nous a envoyé plus tard: le passage parallèle
   est «quand, tout à coup, je crus entendre une voix me dire: «Etta
   est tombée dans l'étang.»

    Je dois vous dire que nous avions une très grande pelouse, une
    belle pièce d'eau artificielle, avec une allée verte tout
    autour, une cascade, une grotte, etc. C'était l'endroit
    préféré.

    J'essayai de chasser cette pensée, mais en vain. Je me promenai
    durant des heures dans Paris, essayant d'effacer cette
    impression, mais en vain. Je marchai jusqu'à ce que je ne pusse
    plus aller; je rentrai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Le
    lendemain, j'allai au bureau de poste, dans l'espoir d'y trouver
    des lettres; il n'y en avait pas. Je ne pouvais plus rester à
    Paris; j'allai à l'ambassade et je pris un passeport pour
    Bruxelles.

    Je reçus ensuite des lettres où l'on me disait que tout le monde
    se portait bien; j'achevai mon voyage, sans parler de «mon
    inquiétude absurde», comme je l'appelais.

    Quelques mois plus tard, je dînais chez des amis, lorsque la
    maîtresse de la maison dit: «Qu'avez-vous pensé d'Etta, quand
    vous l'avez appris?»

    --Appris quoi? dis-je.

    --Oh! dit la dame, ai-je trahi un secret?

    --Je ne vous quitte pas avant de tout savoir.

    Elle me dit: «Ne me faites pas arriver d'ennuis, mais je parlais
    de sa chute dans l'étang.»

    --Quel étang?

    --Votre étang.

    --Mais quand?

    --Lorsque vous étiez sur le continent.»

    Comme j'allais partir, je ne parlai plus de cela, mais je me
    hâtai de rentrer à la maison, je cherchai la gouvernante, et lui
    demandai ce que tout cela voulait dire.

    Elle me répondit: «Oh! que c'est cruel de vous le dire,
    maintenant que tout est passé. Eh bien! une après-midi de
    dimanche, nous nous promenions près de l'étang, lorsque Théodore
    dit: «Etta, c'est si drôle de marcher les yeux fermés.» Elle
    essaya, et tomba dans l'eau. J'entendis un cri, je regardai et
    je vis la tête d'Etta sortir de l'eau; je courus, la saisis et
    la tirai hors l'étang. Oh! c'est affreux! Alors je la portai à
    sa maman; nous la mîmes au lit et elle se remit bien vite.» Je
    lui demandai le jour: c'était «le dimanche même où j'étais à
    Paris et où j'avais eu cette affreuse impression.»

    Je demandai l'heure. C'était vers quatre heures! le moment même
    où cette pensée pénible s'était présentée à mon esprit.

    Je dis alors: «Cela m'a été révélé à Paris, au moment même de
    l'accident,» et, pour la première fois, je lui parlai de la
    triste impression que j'avais éprouvée à Paris, cette
    après-midi.»

    R. Henry KILLICK.

   M. Killick nous écrit, le 6 mai 1884:

     «Vous me demandez si c'est la seule impression de ce genre que
     j'aie eue; je crois pouvoir répondre que oui. Je ne me
     rappelle rien de semblable. Vous me demandez si l'étang était
     dangereux, etc. On ne permettait _jamais_ aux enfants de s'en
     approcher, si ce n'est avec des personnes sérieuses; l'accès
     en était défendu, et l'étang était loin de leur terrain de
     jeu. Nous étions si sévères et si attentifs qu'un accident
     était impossible. Nous n'avions pas d'inquiétude à ce
     sujet-là.

     A ce moment, dix enfants se trouvaient réunis chez moi; et
     l'enfant qui faillit se noyer était bien présente à mon esprit
     à ce moment, et non une autre. La voix semblait dire: «Etta est
     tombée dans l'étang.»

On trouve dans les _Phantasms of the Living_ le récit de 36 autres cas
semblables.


_C._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES TACTILES

Les hallucinations _tactiles_, d'origine télépathique, sont encore
plus rares que les auditives.

Il en est de même, du reste, pour les hallucinations du toucher, qui
sont simplement subjectives. Dans ce dernier cas même, on peut
supposer que, souvent, la sensation a eu pour origine une secousse
musculaire involontaire, ce qui réduit encore le nombre des
hallucinations tactiles ordinaires.

Rien d'étonnant donc à ce que celles qui sont de nature télépathique
soient aussi rares.

Dans ces dernières, tantôt le sens du toucher est seul impressionné,
tantôt les autres sens participent aussi à l'impression.

Voici maintenant quelques observations.

--Dans celle-ci, l'hallucination affecte le toucher seul:

   CXV (292) M. J. C. Harris, Wellington, Nouvelle-Zélande,
   propriétaire du _New Zealand Times_ et du _New Zealand Mail_.

     6 juillet 1887.

     «Ma femme avait un oncle, capitaine dans la marine marchande,
     qui l'aimait beaucoup; lorsqu'elle était enfant, et souvent,
     lorsqu'il était chez lui, à Londres, il la prenait sur ses
     genoux, et lui caressait les cheveux. Elle partit avec ses
     parents pour Sydney, et son oncle continua son métier dans
     d'autres parties du monde.

     Environ trois ou quatre ans plus tard, elle était montée
     s'habiller pour dîner: elle avait défait ses cheveux; tout d'un
     coup, elle sentit une main se poser sur le sommet de sa tête et
     caresser rapidement ses cheveux, jusqu'à ses épaules. Effrayée,
     elle se retourna et dit: «Oh! mère, pourquoi me faire peur
     ainsi?» Car elle croyait que sa mère voulait lui faire une
     niche. Il n'y avait personne dans la chambre. Lorsqu'elle
     raconta l'incident à table, un ami superstitieux leur conseilla
     de prendre note du jour et de la date.

     On le fit. Un peu plus tard, arriva la nouvelle que son oncle
     William était mort ce jour-là; si l'on tient compte de la
     différence de longitude c'était à peu près l'heure à laquelle
     elle avait senti la main se poser sur sa tête.»

   Voici le récit de Mme Harris elle-même:

     Hill Street, Wellington, Nouvelle-Zélande.

     5 décembre 1855.

     «Je regrette vivement qu'il ne soit pas en mon pouvoir, tout
     désireux que nous soyons d'aider, si peu que ce soit, la cause
     de la science, de vous fournir une confirmation du récit de mon
     mari. Des amies que j'avais alors, une seule vit encore et elle
     habite dans le Queensland. Nous n'avons pas considéré les notes
     prises alors comme assez importantes pour être gardées; et nous
     n'avons ni lettres de faire part, ni annonce de décès. Par
     conséquent, mon récit ne peut, je le comprends, avoir une grande
     valeur, puisqu'aucun témoignage ne vient le confirmer.
     Toutefois, pour vous être agréable, je vous envoie mon récit,
     bien assurée que vous le considérerez comme authentique.

     Le fait a eu lieu, il y a si longtemps, que, bien que l'incident
     soit présent à ma mémoire, la date précise (qui n'a jamais été
     soigneusement prise) m'échappe.

     C'était en 1860, au mois d'avril. J'étais alors jeune fille,
     j'étais debout devant ma toilette, dans ma chambre à coucher,
     arrangeant quelque détail de ma toilette.

     Il était à peu près 6 heures du soir, et à cette époque de
     l'année, c'est déjà le crépuscule, lorsque, tout à coup, je
     sentis une main se poser sur ma tête, descendre le long de mes
     cheveux, et s'appuyer lourdement sur mon épaule gauche. Effrayée
     par cette caresse inattendue, je me retournais vivement pour
     reprocher à ma mère d'entrer sans bruit, quand, à ma grande
     surprise, je ne vis personne. Aussitôt, je pensai à
     l'Angleterre, où mon père était parti au mois de janvier
     précédent, et je pensai que quelque chose était arrivé, bien
     qu'il me fût impossible de rien définir.

     Je descendis, et je racontai ma peur à ma mère. Dans la soirée,
     Mme et Mlle W... vinrent, et comme elles s'informaient des
     causes de ma pâleur, on les mit au courant de l'affaire. Mme
     W... dit immédiatement: «Notez la date, et nous verrons ce qui
     aura lieu.» On le fit, et l'incident cessa de nous troubler,
     bien que ma famille attendit avec inquiétude la première lettre
     de mon père. Dans la première lettre que nous reçûmes, il nous
     raconta qu'à son arrivée en Angleterre, il avait trouvé son
     frère Henri gravement malade, mourant, à vrai dire. Dans mon
     enfance, j'étais sa préférée, et à sa mort, mon nom fut le
     dernier mot qu'il prononça.

     En comparant les dates et en tenant compte de la différence de
     longitude, nous trouvâmes que l'époque de la mort de mon oncle
     coïncidait exactement avec celle de mon étrange impression. Je
     me rappelai aussi que mon oncle avait l'habitude de me caresser
     les cheveux. Ma mère, qui demeure avec moi, est la seule
     personne qui puisse confirmer l'histoire, et elle signe avec moi
     ce récit.»

     Elisabeth HARRIS.
     Elisabeth BRADFORD.

   En réponse à nos questions, Mme Harris nous dit qu'elle n'a
   jamais eu d'autres hallucinations.

   Dans le _Thame Gazette_ et le _Oxford Chronicle_, nous voyons
   que l'oncle de Mme Harris mourut le 12 mai (et non avril) 1860,
   à l'âge de 51 ans.

L'observation suivante nous présente un cas d'hallucination tactile
accompagnée d'hallucination visuelle:

   CXVIII.--Mme Randolph Lichfield, Cross Deeps Twickenham. Son mari
   n'a pu confirmer le récit par écrit parce que des douleurs dans
   la main l'empêchent d'écrire.

     1883.

     «J'étais assise dans ma chambre, un soir avant mon mariage,
     près d'une table de toilette, sur laquelle était posé le livre
     que je lisais: la table était dans un coin de la chambre, et le
     large miroir qui était dessus touchait presque le plafond, de
     sorte que l'image de toute personne qui se trouvait dans la
     chambre pouvait s'y refléter tout entière. Le livre que je
     lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon
     imagination. Je me portais très bien, j'étais de bonne humeur,
     et rien ne m'était arrivé, depuis l'heure où j'avais reçu mes
     lettres, le matin, qui eût pu me faire penser à la personne à
     laquelle se rapporte l'étrange impression que vous me demandez
     de raconter. J'avais les yeux fixés sur mon livre; tout à coup
     je _sentis_, mais sans le _voir_, quelqu'un entrer dans ma
     chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c'était,
     mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que ma
     visite, me voyant plongée dans ma lecture, était ressortie,
     quand, à mon vif étonnement, je ressentis un baiser sur mon
     front, un baiser long et tendre. Je levai la tête nullement
     effrayée, et je vis mon fiancé debout derrière ma chaise,
     penché sur moi, comme pour m'embrasser de nouveau. Sa figure
     était très pâle et triste au-delà de toute expression. Très
     surprise, je me levai, et, avant que j'aie pu parler, il avait
     disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu'une chose, c'est
     que, pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits
     de sa figure, sa haute taille, ses larges épaules, comme je les
     ai vus toujours, et le moment d'après, je ne vis plus rien de
     lui.

     D'abord, je ne fus que surprise, ou pour mieux dire, perplexe.
     Je n'éprouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que
     j'avais vu un esprit; la sensation qui s'ensuivit fut que
     j'avais quelque chose au cerveau, et j'étais reconnaissante que
     cela n'eût pas amené une vision terrible, au lieu de celle que
     j'avais éprouvée, et qui m'avait été fort agréable. Je me
     rappelle avoir prié pour ne pas imaginer quelque chose de
     terrifiant.

     Le lendemain, à ma grande surprise, je ne reçus pas ma lettre
     habituelle de mon fiancé; quatre distributions eurent lieu, pas
     de lettre; le jour suivant, pas de lettre. Je me révoltais
     naturellement à l'idée qu'on me négligeait, mais je n'aurais
     pas eu la pensée de le faire savoir au coupable, de sorte que
     je n'écrivis pas pour connaître la cause de son silence. Le
     troisième soir,--je n'avais pas encore reçu de lettre--comme je
     montais me coucher, ne pensant pas à R..., je sentis tout à
     coup et avec une grande intensité, dès que j'eus franchi la
     dernière marche, qu'il était dans ma chambre et que je pourrais
     le voir comme précédemment. Pour la première fois, j'eus peur
     qu'il ne lui fût arrivé quelque chose. Je savais fort bien
     combien serait grand, dans ce cas, son désir de me voir, et je
     pensais: «Serait-ce vraiment lui que j'ai vu l'autre nuit?»
     J'entrai droit dans la chambre, sûre de le voir; il n'y avait
     rien. Je m'assis pour attendre, et la sensation qu'il était là,
     essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en
     plus forte. J'attendis jusqu'à ce que je me sentisse si
     somnolente que je ne pouvais plus veiller; j'allai me coucher
     et je m'endormis. J'écrivis par le premier courrier, le
     lendemain matin, à mon fiancé, lui exprimant ma crainte qu'il
     ne fût malade, puisque je n'avais pas reçu de lettre de lui
     depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous
     raconte. Deux jours après, je reçus quelques lignes
     horriblement griffonnées, pour me dire qu'il s'était abîmé la
     main à la chasse et qu'il n'avait pu tenir encore une plume,
     mais qu'il n'était pas encore en danger. Ce ne fut que quelques
     jours plus tard, lorsqu'il put écrire, que j'appris toute
     l'histoire.

     La voici: il montait un cheval de chasse irlandais, une bête
     superbe, mais très vicieuse. Ce cheval était habitué à
     désarçonner quiconque le montait, s'il lui déplaisait d'être
     monté, et pour cela, il mettait en jeu une quantité de ruses,
     se débarrassant des grooms, des chasseurs, de n'importe qui,
     lorsque l'envie lui en prenait. Lorsqu'il vit que ni ses
     ruades, ni ses sauts, ni ses écarts ne pouvaient démonter mon
     fiancé, et qu'il avait trouvé son maître, il devint furieux. Il
     resta calme un moment, puis il traversa la route à reculons, se
     redressa tout droit en arrière et pressa son cavalier contre le
     mur. La pression et la douleur furent telles que R... pensa
     mourir; il se rappelait d'avoir dit, au moment de perdre
     connaissance: «May! ma petite May! que je ne meure pas sans te
     revoir!» Ce fut cette nuit-là qu'il se pencha sur moi et
     m'embrassa. Il ne fut pas aussi gravement blessé qu'il l'avait
     d'abord cru, quoiqu'il souffrit beaucoup et qu'il ne pût tenir
     une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis
     si soudainement que j'allais le voir, et où ne le voyant pas,
     je sentis si bien qu'il était là, essayant de me le faire
     savoir, cette nuit même, il se tourmentait de ne pouvoir
     m'écrire, et il désirait ardemment que je puisse comprendre
     qu'il y avait un motif grave pour expliquer son silence.

     Je racontai tout à ma mère (qui est morte depuis), tel que je
     l'ai raconté; et elle me conseilla de ne pas lui parler de son
     apparition jusqu'à ce qu'il fût tout à fait rétabli et que je
     puisse le faire personnellement. Lorsqu'il vint me voir un peu
     plus tard, je me fis raconter toute l'histoire, avant de lui
     parler de l'impression étrange que j'avais éprouvée pendant ces
     deux nuits.

     Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j'ai raconté
     exactement la part qu'il eut dans cette étrange affaire.»

Il est fâcheux que les deux personnes en question n'aient pas fait
quelques tentatives de télépathie expérimentale.

Le cas suivant est d'un type plus rare; les hallucinations de la vue
et de l'ouïe, au lieu de se combiner en un même événement, ont été
séparées par un intervalle de plusieurs heures.

   CXXI (302). M. Garling, 12, Westbourne Gardens, Folkestone.

     Février 1883.

     «Un jeudi soir, vers le milieu d'août, en 1849, j'allai, comme
     je le faisais souvent, passer la soirée avec le Rev. Harrisson
     et sa famille, avec laquelle, depuis bien des années, j'avais
     les rapports les plus intimes. Comme le temps était très beau,
     nous allâmes passer, avec les voisins, la soirée aux Surrey
     zoological Gardens. Je note ceci tout particulièrement, parce
     que cela prouve que Harrisson était incontestablement en bonne
     santé ce jour-là et que personne ne se doutait de ce qui allait
     arriver. Le lendemain, j'allai rendre visite à des parents,
     dans l'Hertfordshire, qui habitaient dans une maison appelée
     Flamstead Lodge, à 26 milles de Londres, sur la grand'route.
     Nous dînions d'habitude à 2 heures, et le lundi, dans
     l'après-midi suivante, lorsqu'on eut dîné, je laissai les dames
     au salon et je descendis, à travers l'enclos, jusqu'à la
     grand'route. Remarquez bien que nous étions au milieu d'une
     journée du mois d'août, avec un beau soleil, sur une
     grand'route fort large, où il passait beaucoup de monde, à cent
     mètres d'une auberge. J'étais moi-même parfaitement gai,
     j'avais l'esprit à l'aise, il n'y avait rien autour de moi qui
     pût exciter mon imagination. Quelques paysans étaient auprès de
     là, à ce moment. Tout à coup, un «fantôme» se dressa devant
     moi, si près, que si c'eût été un être humain, il m'eût touché,
     m'empêchant, pour un instant, de voir le paysage et les objets
     qui étaient autour de moi; je ne distinguais pas complètement
     les contours de ce fantôme, mais je voyais ses lèvres remuer et
     murmurer quelque chose; ses yeux me fixaient et plongeaient
     dans mon regard, avec une expression si sévère et si intense
     que je reculai et marchai à reculons. Je me dis instinctivement
     et probablement à haute voix: «Dieu juste! c'est Harrisson!»
     quoique je n'eusse pas pensé à lui le moins du monde à ce
     moment-là. Après quelques secondes, qui me semblèrent une
     éternité, le spectre disparut; je restai cloué sur place
     pendant quelques instants, et l'étrange sensation que
     j'éprouvai fait que je ne puis douter de la réalité de la
     vision. Je sentais mon sang se glacer dans mes veines; mes
     nerfs étaient calmes, mais j'éprouvais une sensation de froid
     mortel, qui dura pendant une heure et qui me quitta peu à peu,
     à mesure que la circulation se rétablissait. Je n'ai jamais
     ressenti pareille sensation, ni avant, ni après. Je n'en parlai
     pas aux dames, à mon retour, pour ne pas les effrayer, et
     l'impression désagréable perdit de sa force graduellement.

     J'ai dit que la maison était près de la grand'route; elle était
     située au milieu de la propriété, le long d'un sentier qui mène
     au village, à 200 ou 300 mètres de toute autre maison; il y
     avait une grille en fer, de sept pieds de haut devant la
     façade, pour protéger la maison des vagabonds; les portes sont
     toujours fermées à la nuit tombante; une allée, longue de
     trente pieds, toute en gravier ou pavée, menait de la porte
     d'entrée au sentier. Ce jour-là, la soirée était très belle et
     très tranquille. Placée comme elle était, personne n'eût pu
     approcher de la maison, dans le profond silence d'une soirée
     d'été, sans avoir été entendu de loin. En outre, il y avait un
     gros chien dans un chenil, placé de manière à garder la porte
     d'entrée; et, destiné surtout à avertir, dès que l'on entrait à
     l'intérieur de la maison, un petit terrier qui aboyait contre
     tout le monde et à chaque bruit. Nous allions nous retirer dans
     nos chambres, nous étions assis dans le salon, qui est au
     rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, et nous avions avec
     nous le petit terrier. Les domestiques étaient allés se coucher
     dans une chambre de derrière, à 60 pieds plus loin. Ils nous
     dirent, lorsqu'ils descendirent, qu'ils étaient endormis et
     qu'ils avaient été éveillés par le bruit.

     Tout à coup, il se fit, à la porte d'entrée, un bruit si grand
     et si répété (la porte semblait remuer dans son cadre et vibrer
     sous des coups formidables) que nous fûmes tout de suite
     debout, tout remplis d'étonnement, et les domestiques
     entrèrent, un moment après, à moitié habillés, descendus à la
     hâte de leur chambre, pour savoir ce qu'il y avait. Nous
     courûmes à la poste, mais nous ne vîmes rien et n'entendîmes
     rien. Et les chiens restèrent muets. Le terrier, contre son
     habitude, se cacha en tremblant sous le canapé et ne voulut
     pas rester à la porte, ni sortir dans l'obscurité. Il n'y avait
     pas de marteau à la porte qui pût tomber, et il était
     impossible à qui que ce fût d'approcher ou de quitter la
     maison, dans ce grand silence, sans être entendu. Tout le monde
     était effrayé, et j'eus beaucoup de peine à faire coucher nos
     hôtes et nos domestiques; moi-même, j'étais si peu
     impressionnable que je ne rattachai pas ce fait à l'apparition
     du «fantôme» que j'avais vu dans l'après-midi, mais que j'allai
     me coucher, méditant sur tout cela et cherchant quelque
     explication, bien qu'en vain, pour satisfaire mes hôtes.

     Je restai à la campagne jusqu'au mercredi matin, ne me doutant
     pas de ce qui était arrivé pendant mon absence. Ce matin-là, je
     rentrai en ville et je me rendis à mes bureaux, qui étaient
     alors 11, Kings Road Gray's Inn. Mon employé vint à ma
     rencontre sur la porte et me dit: «Monsieur, un monsieur est
     déjà venu deux ou trois fois; il désire vous voir de suite, il
     est sorti pour aller chercher un biscuit, mais il revient de
     suite.» Quelques instants après, ce monsieur revint; je le
     reconnus pour un M. Chadwick, ami intime de la famille
     Harrisson. Il me dit alors, à ma grande surprise: «Il y a eu
     une terrible épidémie de choléra dans Wandsworth Road», voulant
     dire chez M. Harrisson; «_tous sont partis_». Mme Rosco est
     tombée malade le vendredi et est morte; sa bonne est tombée
     malade le même soir et est morte; Mme Harrisson a été atteinte
     le samedi matin et est morte le même soir. La femme de chambre
     est morte le dimanche. La cuisinière est aussi tombée malade;
     elle a été emmenée hors de la maison, et il s'en est fallu de
     très peu qu'elle ne mourût aussi. Le pauvre Harrisson a été
     pris le dimanche, il a été très malade lundi et hier; on l'a
     amené du lazaret de Wandsworth Road à Jack Straws' Castle à
     Hampstead, pour avoir un meilleur air; il a supplié en grâce
     son entourage, lundi et hier, de vous envoyer chercher, mais
     l'on ne savait où vous étiez. Prenons vite un cab et venez avec
     moi, ou vous ne le verrez pas vivant. Je partis avec Chadwick à
     l'instant, mais Harrisson était mort avant que nous fussions
     arrivés.»

     H.-B. GARLING.

   La nécrologie du Walchman du 15 août 1849 indique que Mme Rosco
   est morte du choléra le 4 août, Mme Harrisson le 8 août, et le
   Rev. T. Harrisson le jeudi (non le mercredi) 9, à Hampstead.

   En réponse à quelques questions, M. Garling nous dit:

     Les dames étaient âgées et sont mortes, il y a quelque
     vingt-cinq ans. On a perdu la trace de tous les domestiques.

     M. Garling ajouta quelques détails, dans la conversation que
     nous eûmes avec lui. L'apparition qu'il rencontra sur la
     grand'route était si près de lui qu'il n'observa, en détail,
     que la figure. Il a eu une autre hallucination. Il a cru voir
     la figure de l'un de ses amis, au pied de son lit; mais il
     venait d'assister à l'enterrement de cet ami qui avait, de
     plus, l'habitude de s'asseoir à la place où apparut la
     «vision», et M. Garling s'endormait à ce moment-là. Cette
     hallucination ne peut pas prouver une tendance aux
     hallucinations subjectives.

L'observation qui précède est remarquable à plus d'un titre. Mais ce
qui la rend pour nous particulièrement précieuse, c'est qu'elle
contient une sorte de témoignage assez rare, et dont il semble que
l'on n'ait pas jusqu'ici apprécié toute l'importance: c'est le
témoignage des animaux. Nous nous bornons à le signaler à l'attention
du lecteur, nous proposant de revenir plus loin sur ce sujet.


_D._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES RÉCIPROQUES

Voici une classe d'hallucinations véridiques, très curieuses et très
importantes, en ce qu'elles semblent restreindre encore la possibilité
d'une coïncidence fortuite, l'annuler presque, et aussi parce que
c'est par elles que l'on pourra probablement arriver à élucider les
conditions et le mécanisme de ces phénomènes. Mais, pour cela, il
faudra posséder un nombre d'observations exactes, qui est loin encore
d'avoir été atteint.

Ici, le «sens du courant», qui semblait nettement indiqué, de l'agent
au sujet, n'existe plus; chacune des deux parties est, à la fois,
sujet et agent: elles s'apparaissent mutuellement l'une à l'autre.

Comme les cas de cette nature sont très rares, nous nous en tiendrons
au suivant, que nous empruntons toujours au même ouvrage:

   CXXV (304). M. J. T. Milward Pierce Bow Ranche, Knox County,
   Nebraska (Etats-Unis).

     Frettons, Danbury, Chelmsford.

     5 janvier 1883.

     «J'habite dans le Nebraska (Etats-Unis), où j'ai un élevage de
     bétail, etc. Je dois épouser une jeune personne qui habite
     Yankton, Dakota, à 25 milles au nord.

     Vers la fin d'octobre 1884, pendant que j'essayais d'attraper
     un cheval, je reçus un coup de sabot dans la figure, et il ne
     s'en fallut que d'un pouce ou deux que je n'eusse le crâne
     brisé; j'eus cependant deux dents cassées et je reçus un rude
     coup dans la poitrine. Plusieurs hommes se tenaient auprès de
     moi. Je ne perdis pas connaissance un seul instant, car il
     fallait se garder d'une seconde ruade. Il s'écoula un moment,
     avant que quelqu'un ne parlât. Je m'appuyais contre le mur de
     l'écurie, lorsque je vis, à ma gauche, la jeune personne dont
     j'ai parlé. Elle était pâle. Je ne fis pas attention à son
     costume, mais je fus frappé de l'expression de ses yeux:
     c'était une expression de trouble et d'anxiété. Ce n'était pas
     seulement son visage que je voyais, mais sa personne tout
     entière, une forme parfaitement matérielle, qui n'avait rien de
     surnaturel. A ce moment, mon fermier me demanda si je m'étais
     fait mal. Je tournai la tête pour lui répondre, et lorsque je
     regardai de nouveau, l'ombre avait disparu. Le cheval ne
     m'avait pas fait grand mal, ma raison était parfaitement saine,
     car, tout de suite après, je rentrai dans mon bureau et je
     dessinai le plan et j'établis le devis d'une nouvelle maison,
     travail qui nécessite un esprit très dégagé et très attentif.
     Je fus tellement obsédé par le souvenir de cette apparition
     que, le lendemain matin, je partis pour Yankton. Les premières
     paroles que la jeune fille me dit, lorsque je la vis, furent:
     «Mais je vous ai attendu, hier, toute l'après-midi. J'ai cru
     vous voir, vous étiez très pâle et votre figure était toute en
     sang.» (Je puis dire que mes contusions n'avaient pas laissé de
     traces visibles). Je fus très frappé de cela et lui demandai
     quand elle avait cru me voir. Elle dit: «Immédiatement après le
     déjeuner.» L'accident avait eu lieu juste après mon déjeuner.
     Je notai les détails. Je dois dire qu'avant d'arriver à
     Yankton, j'avais peur que quelque accident ne fût arrivé à la
     jeune fille. Je serai heureux de vous envoyer de plus amples
     détails, si vous le désirez.»

     Jno. T. Milward PIERCE.

   En réponse à quelques questions, M. Pierce nous dit:

     Je crois que la vision dura un quart de minute.

   Il n'a pas eu d'autre hallucination visuelle, sauf une fois où,
   étendu à terre d'un coup de feu qu'un Indien lui avait tiré dans
   la mâchoire, il crut voir un Indien se pencher sur lui; il pense
   que ce n'était pas un Indien en chair et en os, parce que, dans
   ce cas, il eût été scalpé.

     M. Pierce nous écrivit le 27 mai 1885:

     «J'ai envoyé votre lettre à la personne en question, mais je
     n'ai pas reçu de réponse avant de quitter l'Angleterre, et, à
     mon arrivée, j'ai trouvé la jeune fille très malade, et ce
     n'est que récemment que j'ai pu obtenir les détails que vous
     désirez. Elle désire que je dise qu'elle se rappelle aussi
     m'avoir entendu, craignant que quelque chose ne me fût arrivé;
     ce n'était pas cependant le jour où j'allais la voir
     d'habitude; mais, bien qu'à cette époque, elle m'eût dit
     qu'elle m'avait vu avec la figure en sang, maintenant elle ne
     semble plus s'en souvenir, et je ne lui en ai rien dit, afin de
     ne pas l'influencer.»

   Dans une lettre du 13 juillet 1885, M. Pierce nous dit:

     «Je regrette de ne pouvoir faire mieux. Il semble que des
     événements très importants et la maladie aient fait oublier
     presque complètement l'incident à Mlle Mac Gregor, qui n'y
     attachait pas une grande importance au début. J'ai aidé sa
     mémoire, mais elle dit que, sans doute, j'ai raison, mais
     qu'elle ne peut plus maintenant se souvenir de rien.»

   Lettre de Mlle Mac Gregor:

    Yankton, D. T. 13 juillet 1885.

    «J'ai lu la lettre que vous avez envoyée à M. Pierce. J'ai peur
    de ne pouvoir me rappeler les choses assez clairement pour vous
    donner des détails exacts. Je me rappelle que j'ai senti que
    quelque accident, était survenu, mais je racontais à M. Pierce
    alors tout ce qui m'arrivait d'anormal, et les événements qui
    sont survenus ont, je le crains, effacé de mon esprit tout
    souvenir des faits.»

    Annie Mac GREGOR.

Les restrictions de la jeune fille, bien que fâcheuses, ne sauraient
cependant affaiblir le témoignage d'un homme qui semble avoir un
esprit très positif et beaucoup de sang-froid.

Les _Phantasms_ contiennent une douzaine de cas analoques
d'hallucinations réciproques.


_E._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES COLLECTIVES

Les images hallucinatoires _identiques_ qui affectent à la fois
plusieurs sujets, autrement dit les hallucinations collectives
_ordinaires_, sont relativement assez fréquentes, et «les illusions de
la vue et de l'ouïe se sont même plusieurs fois montrées sous la forme
épidémique; les histoires en contiennent un grand nombre de
faits[79].»

  [79] Brierre de Boismont: _Hallucinations_, p. 124, 489, etc.

Mais les hallucinations _véridiques_, impressionnant à la fois deux ou
plusieurs sujets, sont très rares.

Et ici deux interprétations du phénomène sont possibles.

On peut admettre que l'agent A impressionne, à distance, chacun des
deux sujets B et C, ou bien qu'il impressionne le seul B et que
celui-ci transmet l'action télépathique à C; en d'autres termes, qu'il
y a _contagion de l'hallucination_. C'est cette contagion qui, dans
les cas ordinaires, produit les épidémies d'hallucinations dont parle
Brierre de Boismont. Ce qui semblerait indiquer que, dans les
hallucinations véridiques collectives, il y a réellement contagion,
c'est que, très souvent, l'hallucination a été partagée «par une
personne _tout à fait étrangère_ à l'agent et que, d'autre part, il
est fort rare que des personnes, étroitement liées avec l'agent les
unes et les autres, éprouvent, au même moment, la même hallucination,
_si elles ne sont pas ensemble_[80]».

  [80] _Hallucinations télépathiques_, p. 344.

Pourtant, nous allons citer un cas choisi parmi ceux où les deux
sujets B et C ont été impressionnés séparément.

   CXXXI (36). M. John Done, Stockley Cottage, Stretton.

     «Ma belle-sœur, Sarah Eustance, de Stretton, était à l'agonie
     et ma femme était partie de Lowton Chapel, où nous demeurions
     (à 12 ou 13 milles de Stretton), pour la voir et l'assister à
     ses derniers moments. La nuit avant sa mort (environ 12 ou 14
     heures avant qu'elle mourût), je dormais seul dans ma chambre;
     je me réveillai, j'entendis distinctement une voix qui
     m'appelait. Je pensai que c'était ma nièce Rosanna, qui
     habitait seule avec moi la maison; je crus qu'elle était
     effrayée ou malade. J'allai donc à sa chambre, et je la
     trouvai réveillée et agitée. Je lui demandai si elle m'avait
     appelé. Elle répondit: «Non, mais quelque chose m'a réveillée;
     j'ai entendu quelqu'un appeler.»

     Lorsque ma femme revint, après la mort de sa sœur, elle me dit
     combien elle avait désiré me voir. Elle demandait qu'on envoyât
     me chercher; elle disait: «Oh! comme je désire voir Done encore
     une fois!» Bientôt après, elle ne put plus parler. Ce qu'il y a
     d'étrange, c'est qu'au moment même où elle me demandait, moi et
     ma nièce, nous l'avons entendue appeler.»

     John DONE.

   M. Done s'exprime ainsi dans une lettre ultérieure:

     «Pour répondre aux questions que vous m'avez faites, sur la
     voix ou l'appel que j'ai entendu dans la nuit du 3 juillet
     1866, je dois vous expliquer qu'une sympathie et une affection
     puissantes existaient entre ma belle-sœur et moi; nous avions
     l'un pour l'autre les sentiments d'un frère et d'une sœur.
     Elle avait la coutume de m'appeler «oncle Done» comme un mari
     appelle sa femme «mère» quand il y a des enfants dans la
     famille, ce qui était le cas. Or, comme je m'entendais appeler:
     oncle, oncle, oncle! je supposai que c'était ma nièce qui
     m'appelait; c'était la seule personne qui fût, cette nuit-là, à
     la maison.»

   Copie de la lettre de faire part (_funeral card_):

     «En souvenir de feue Sarah Eustance, morte le 3 juillet 1866,
     âgée de quarante-cinq ans, et enterrée à l'église de Stretton,
     le 6 juillet 1866.»

     «Ma femme, qui était partie, le dimanche en question, de
     Lowton, pour voir sa sœur, peut attester que la nuit où elle
     était auprès de Sarah (après le départ du pasteur), Sarah
     désirait me voir et me demandait avec insistance, répétant à
     plusieurs reprises: «Oh! que je voudrais voir oncle Done et
     Rosie, encore une fois avant de m'en aller.» Bientôt après,
     elle perdit conscience ou du moins elle ne parla plus; elle
     mourut le lendemain. Je n'appris cela qu'au retour de ma femme,
     le soir du 4 juillet.

     J'espère que ma nièce voudra bien témoigner de l'exactitude des
     faits. Je puis, en tous cas, affirmer qu'elle m'a dit qu'elle
     croyait que je l'appelais et qu'elle allait venir auprès de
     moi, lorsqu'elle m'a rencontré dans le couloir; je puis
     affirmer aussi que je lui ai demandé si elle m'avait appelé.

     Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu une autre voix ou un
     autre appel.»

   Le 7 août 1885, M. Done nous a écrit ce qui suit:

     Comme ma femme est malade et affaiblie, elle me dicte la
     déclaration suivante:

     «Moi, Elisabeth Done, femme de John Done et tante de Rosanna
     Done (à présent Sewil), je certifie que, le 3 juillet 1886,
     j'assistai ma sœur agonisante, Sarah Eustance, à Stretton, à
     douze milles de ma maison à Lowton Chapel, Newton-le-Willows.
     Pendant la nuit qui précéda sa mort, elle me sollicitait sans
     cesse d'envoyer chercher mon mari et ma nièce, parce qu'elle
     désirait les voir encore une fois avant de s'en aller pour
     toujours. Elle disait souvent: «Oh! combien je voudrais que
     Done et Rosie fussent ici! oh! comme je voudrais voir l'oncle
     Done!» Bientôt après, elle perdit la parole et sembla rester
     sans conscience; elle mourut le lendemain».

     Elisabeth DONE.

   M. Done ajoute:

     «En pensant, parlant et écrivant sur cet étrange incident, je
     me suis resouvenu de plusieurs détails; en voici un: Le
     lendemain du jour où j'entendis la voix qui m'avait appelé, je
     restai inquiet. J'avais le pressentiment que ma chère
     belle-sœur était morte, et je sortis vers le soir pour voir
     arriver un train à Newton-Bridge, car il me semblait que ce
     train devait ramener ma femme, _si sa sœur était morte, comme
     je m'y attendais_.»

     N.-B.--Nous étions convenus qu'elle resterait à Stretton, pour
     soigner Mme Eustance, jusqu'au dénouement fatal ou jusqu'à sa
     convalescence.

     Je rencontrai ma femme à quelques centaines de yards de la
     station, et je devinai, d'après l'expression de ses traits, que
     mes suppositions étaient vraies. Elle me raconta les détails de
     la mort de sa sœur. Elle me dit combien elle _avait désiré_
     voir Rosanna et moi. Je lui racontai alors que, _dans le
     courant de la nuit précédente_, une voix nous avait appelés,
     qui ressemblait à la sienne; en même temps, ma femme me dit que
     Mme Eustance avait bien souvent répété nos noms, dans la nuit
     précédente, avant de perdre conscience.»

   Voici de quelle manière la nièce confirme ce récit:

     11, Smithdown Lane, Paddington, Liverpool, 21 août 1885.

     «Sur la demande de mon oncle et la vôtre, je vous écris pour
     confirmer l'assertion de mon oncle, au sujet de la voix que
     j'ai entendue. Sans cause apparente, je fus subitement
     réveillée et j'entendis une voix qui m'appelait distinctement
     ainsi: «Rosy, Rosy, Rosy!» Je pensai que mon oncle m'appelait,
     je me levai et je sortis de la chambre, mais je rencontrai mon
     oncle qui venait voir si, moi, je l'appelais. Nous étions seuls
     à la maison, cette nuit-là: ma tante était partie pour soigner
     sa sœur. C'est dans la nuit du 2 au 3 juillet que je me suis
     entendu appeler; je ne peux pas dire à quelle heure, mais je
     sais que le jour commençait à poindre. Je ne me suis jamais
     entendu appeler auparavant, ni depuis.

     Rosanna SEWILL.»

Citons à présent un autre cas d'hallucination nettement télépathique,
et où l'on peut croire qu'il y a eu contagion. Il s'agit d'une
hallucination auditive.

   CXLV (340). Ce récit nous a été fourni par le Rev. W. Stainton
   Moses, ami intime de l'agent. Il a été revu par ses parents qui
   ont éprouvé l'hallucination. Ils l'ont déclaré exact.

     1881.

     «Il y a deux ans environ, W. L... quitta l'Angleterre pour
     l'Amérique. Neuf mois après, il se maria; il espérait amener sa
     femme dans son pays, pour la présenter à sa mère qu'il aimait
     tendrement. Le 4 février, il tomba malade subitement; il mourut
     le 12 du même mois, vers 8 heures du soir. Cette nuit-là,
     environ trois quarts d'heure après que les parents étaient
     allés se coucher, la mère entendit clairement la voix de son
     fils lui parler; son mari, qui entendit aussi cette voix,
     demanda à sa femme si c'était elle qui parlait. Ni l'un ni
     l'autre ne s'étaient endormis et elle répondit: «Non, reste
     tranquille!» La voix continua: «Comme je ne puis venir en
     Angleterre, mère, je suis venu te voir.» Les deux parents
     croyaient, en ce moment, leur fils en bonne santé en Amérique,
     et attendaient chaque jour une lettre annonçant son retour à la
     maison. Ils prirent note de cet incident qui les avait beaucoup
     frappés, et lorsqu'une quinzaine de jours plus tard, la
     nouvelle de la mort du fils arriva, ils virent qu'elle
     correspondait avec la date à laquelle la voix de «l'esprit»
     avait annoncé sa présence en Angleterre. La veuve déclara que
     les préparatifs de départ étaient presque terminés à ce
     moment-là, et que son mari était très désireux d'aller en
     Angleterre voir sa mère».

On pourrait faire rentrer dans les cas d'hallucinations collectives
ceux où figurent les animaux. A notre avis, le témoignage de ces
derniers a été trop négligé jusqu'ici. Recueilli dans de bonnes
conditions de contrôle, il pourrait être de la plus haute importance.
Or, les observations où est décrite la façon dont les animaux (chiens,
chevaux) ont réagi devant une apparition sont assez rares et ne
présentent pas toutes les garanties désirables d'exactitude.

Malgré le vif désir que nous aurions de continuer ces citations,
persuadé qu'en ces matières, où les preuves expérimentales font à peu
près défaut, le seul espoir de convaincre est d'accumuler les
documents, nous nous voyons forcé de nous en tenir à ces quelques cas
des diverses hallucinations véridiques.

Et maintenant, comment interpréter ces faits étranges?

Les Sciences Occultes, qui de tout temps en ont affirmé la réalité,
expliquent les apparitions et les actions à distance par l'existence,
dans l'homme, d'un 3e principe, le _Corps astral_, sorte
d'intermédiaire entre l'Ame et le Corps organique. Ce Corps astral
pourrait revêtir la forme du corps organique, en être comme un _double
fluidique_, et c'est ce _double_ que l'Initié, par le seul fait de sa
volonté exaltée, pourrait projeter à distance. Après la mort, le Corps
astral survivrait quelque temps, avant d'être dissous à son tour, et
c'est lui qui constituerait les diverses apparitions[81].

  [81] Voir Papus: _Traité de Science Occulte_.--Plytoff: _la
  Magie_.--Voir aussi Adolphe d'Assier: _Essai sur l'humanité
  posthume_.

Comme on a pu s'en apercevoir dans les pages précédentes, la tendance
de la Science moderne est de refuser toute réalité objective au
fantôme. Pour elle, il s'agit surtout de l'action à distance d'un
cerveau sur un autre cerveau, et non de la projection d'un _double_.
Si A voit l'image de B, c'est que B impressionne le cerveau de A, de
façon à ce que celui-ci _crée de toutes pièces_ l'image de B.

C'est donc une suggestion mentale produisant une image
hallucinatoire[82].

  [82] Voir, pour le mécanisme possible de cette suggestion:
  Ochorowicz: _Suggestion mentale_, p. 521.

Nous n'insistons pas sur les objections très fortes que l'on peut
faire à cette théorie.

S'il était démontré, par exemple, que les animaux perçoivent
l'apparition, comment admettre la possibilité d'une suggestion
hallucinatoire chez ces êtres, qui sont si difficilement influencés
magnétiquement par l'homme?

Persuadé qu'en ce moment tout essai de théorie explicative de ces
phénomènes ne saurait être que de la spéculation vague, échafaudée sur
des hypothèses, nous nous en tiendrons au simple récit des faits que
nous venons d'exposer, heureux si nous avons pu convaincre de leur
réalité.

Pourtant, avant d'en finir avec la Télépathie et la transmission de la
pensée, nous voulons citer les paroles suivantes prononcées, en 1891,
par le Professeur Lodge, au Congrès de l'Association britannique, pour
l'avancement des Sciences:

«.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux
faits, avant de nier la possibilité des phénomènes? La découverte d'un
nouveau mode de communication par une action plus immédiate, peut être
à travers l'éther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec
le principe de la conservation de l'énergie, ni avec aucune de nos
connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que
se refuser à examiner des phénomènes, parce que nous croyons être sûrs
de leur impossibilité. Comme si notre connaissance de l'univers était
complète!

»Tout le monde sait qu'une pensée, éclose dans notre cerveau, peut
être transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un
intermédiaire convenable, par une libération d'énergie, sous forme de
son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mécanique,
l'écriture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un
intermédiaire matériel de communication sont les modes connus de
transmission des pensées. Ne peut-il donc exister aussi un
intermédiaire immatériel (éthéré peut-être)? Est-il donc impossible
qu'une pensée puisse être transportée d'une personne à une autre, par
un processus auquel nous ne sommes pas accoutumés et à l'égard duquel
nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'évidence pour moi. J'affirme
que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu
aussi. Pourquoi alors parler de cela à voix basse, comme d'une chose
dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la
vérité[83]?»

  [83] Lodge: _Les problèmes actuels des Sciences physiques_, in
  _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1891, p. 327.



DEUXIÈME GENRE

Lucidité ou clairvoyance


Qu'est-ce qu'un fait de _lucidité_?

«C'est la connaissance, par un individu A, d'un phénomène quelconque,
non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de
toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.»

C'est ainsi que Apollonius de Thyane _voit_, de Smyrne, l'assassinat
de l'empereur Domitien à Rome, que Swedenborg _voit_, de Gothenbourg,
l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue
religieuse, _voit_, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'écrie:
«Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!»

Les faits de ce genre sont très nombreux dans l'histoire;
malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus
prudentes réserves.

Fidèle à notre système, nous ne parlerons ici que des résultats
fournis, d'abord par une expérimentation aussi scientifique que
possible, ensuite par des observations accompagnées de sérieuses
garanties.

En rapprochant les deux définitions de la télépathie et de la
clairvoyance, on voit qu'en réalité elles ont entre elles fort peu de
différence.

La principale serait que, dans la _télépathie_, c'est l'influence d'un
esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable à lui,
tandis que, dans la _clairvoyance_, l'esprit du sujet prendrait, de
loin, _directement_, connaissance de certains faits qu'aucun autre
esprit ne reflèterait. Autrement dit, dans la _lucidité_, l'agent
serait supprimé, le _sujet_ existerait seul.

Et il doit arriver que l'on attribue à la télépathie des faits qui ne
relèvent que de la lucidité, et, bien plus fréquemment, que l'on
regarde comme dus à la lucidité des phénomènes produits par la
télépathie.

En outre, dans bien des cas de prétendue clairvoyance, la suggestion
involontaire de la part des assistants--qui connaissent, par exemple,
les lieux que décrit le sujet, alors qu'il est censé ne les avoir
jamais vus,--cette suggestion, mentale ou autre, intervient et
détermine plus ou moins les réponses du «clairvoyant».

En réalité--l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail
de Mme Sidgwick sur la lucidité,--la démarcation entre ces divers
phénomènes est très difficile à préciser.

Aussi, les cas de lucidité authentique sont-ils beaucoup plus rares
que ceux de télépathie, et la certitude est-elle ici encore plus
malaisée à acquérir.

Occupons-nous d'abord--comme de juste--des expériences.

Les plus sérieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le détail
dans la «_Relation de diverses expériences sur la transmission
mentale, la lucidité et autres phénomènes non explicables par les
données scientifiques actuelles_.»

M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les
fait ensuite décrire ou même reproduire par une somnambule. Dans
certains cas, les personnes présentes n'avaient aucune notion des
dessins. Sur 180 expériences de ce genre, 30 ont plus ou moins réussi.
D'après M. Richet, «cela indique la moyenne des jours de lucidité soit
pour Alice, soit pour Eugénie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles
ont des éclairs de lucidité, et encore, ce jour-là même, cette
lucidité est des plus variables et des plus incertaines.»

On voit avec quelle réserve l'habile expérimentateur se prononce. Nous
citerons pourtant, tout à l'heure, des expériences connexes de
celles-ci et qui lui ont donné de bien singuliers résultats: il s'agit
de la vision et de la description, par une somnambule, des états
morbides d'une personne étrangère.

Mme Sidgwick a repris les expériences de M. Richet sur la
clairvoyance, et elle est parvenue à démontrer, d'une façon presque
certaine, la réalité de la lucidité. Comme ces expériences sont fort
importantes, nous les citons tout au long, d'après Mme Sidgwick[84].

  [84] Voir les _Annales des Sciences Psychiques_, no 3 (1re
  année).

Expériences de Mme Sidgwick

   Je voudrais exposer brièvement une série d'expériences conduites
   par une de mes amies, qui sont assez encourageantes, à mon avis,
   pour engager d'autres personnes à essayer d'obtenir des
   résultats identiques.

   Ces expériences consistent simplement à deviner des cartes
   extraites d'un paquet, sans qu'elles aient été vues par
   personne. Mon amie a fait environ 2,585 expériences de ce genre,
   et, dans 187 cas, elle a deviné les cartes exactement, à la fois
   selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de
   ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour
   savoir si c'était le trois de cœur ou le trois de pique). En
   comptant ces cas comme demi-succès, nous arrivons à un total de
   149 succès, trois fois plus grand que le nombre que le calcul
   des probabilités attribue au hasard.

   Toutes les expériences mentionnées plus haut ont été faites
   alors qu'elle était entièrement seule.

   Elle est si habituée à être seule que toute compagnie la
   trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la
   concentration mentale.

   C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expériences que
   nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande
   agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas
   réussi. Nous ne désespérons pas, cependant, de réussir dans
   l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres
   se livrent à ces expériences et nous en fassent part, au cas où
   quelque clairvoyance aurait été constatée: les expériences de ce
   genre semblent être un moyen de prouver son existence.

   D'un autre côté, il est possible que les expériences d'autres
   personnes expliquent les résultats obtenus par mon amie et les
   rattachent à des causes connues, ce que nous déclarons ne
   pouvoir faire.

   Par conséquent, dans l'état présent de nos connaissances il est
   impossible de déterminer le rôle que joue, dans la réussite, le
   tempérament de l'expérimentateur, mais si, comme certains le
   pensent, la transmission de la pensée, ou plutôt la lecture par
   l'esprit, est seulement une forme plus élevée de la
   clairvoyance.

   Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer à ces
   expériences, je vais décrire la manière d'opérer de mon amie.
   Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et à mesure les
   installe devant elle sur la table et les met en un tas compact.
   Le jeu de cartes est toujours battu. Au début, elle avait
   continué de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder
   à l'envers, mais il lui vint à l'esprit qu'en opérant ainsi, il
   lui était peut-être possible, d'une façon inconsciente, de
   reconnaître les cartes par le revers, et c'est pour cette raison
   qu'elle substitue à la carte un morceau de carton blanc, comme
   un objet destiné à fixer ses regards. De cette façon, elle
   voyait, non pas la véritable carte, mais quelque chose qui lui
   ressemblait et qui devait l'inspirer dans son expérience (de
   dénomination). Elle est d'avis qu'on doit éviter de se servir
   deux fois de suite du même morceau de carton blanc, en raison de
   la _persistance de l'image_. Cette façon de procéder n'est pas
   indispensable à la bonne réussite. Elle pense, en somme, que
   cela aide au succès; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison
   de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent
   trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30
   expériences, tantôt plus, tantôt moins.

   Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se
   trouver l'esprit et le corps, au moment où l'on expérimente, mon
   amie a peu de choses à dire. Elle est incapable d'indiquer
   clairement le rapport qu'il y a entre les réussites et certaines
   conditions de santé ou de dispositions au travail. Elle pense,
   cependant, qu'elle ne peut pas réussir immédiatement après le
   repas. Un état d'esprit, exempt de tout souci, semble la
   condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqué dans ses
   expériences.

   Dans les nombres donnés plus haut, nous avons compris toutes les
   expériences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total
   de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui
   contenait un certain nombre d'expériences infructueuses a été
   détruit au début. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa
   qu'il était important de les noter toutes. Elle a des raisons
   pour penser que 80 expériences au moins ont été ainsi perdues,
   et c'est ce nombre de 80 que nous avons supposé.

M. Dariex a raison de dire que «si l'expérience avait été faite, non
pas avec les mêmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou
renouvelés, la clairvoyance serait absolument démontrée d'une manière
irréprochable.»

Venons-en maintenant aux cas de lucidité spontanée.

Sans remonter loin dans le passé, on trouve, dans les ouvrages des
premiers auteurs qui ont écrit sur l'hypnotisme, des exemples de
somnambules _voyant_ à distance dans le présent, et même dans le
passé, toutes sortes d'événements: des scènes de meurtre, par
exemple, les reconstituant, aidant à trouver le coupable; d'autres
indiquent la place où l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent
eux-mêmes, sans aucune hésitation, etc., etc.

Actuellement même, il existerait, paraît-il, un médecin de campagne
qui, par l'intermédiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir
de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui
demandent son aide; il emporterait ainsi les remèdes que, d'avance, il
saurait leur être nécessaires...

Par malheur, toutes ces observations manquent de contrôle. Il n'en est
pas ainsi de celles qu'a réunies, dans sa consciencieuse étude, Mme
Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont été soumis à une critique
éclairée et confirmés par des témoignages aussi précis et aussi
nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il
ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidité ou
de clairvoyance véritable doivent être infiniment rares. Dans un grand
nombre de circonstances, en effet, on attribue à la lucidité ce qui,
en réalité, est le fait soit de la télépathie, soit de suggestions
involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions
chez le sujet. Nous répétons d'ailleurs que le départ à faire entre
ces diverses causes possibles est très délicat, très malaisé.

  [85] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, 1re année, no 5 et
  suivants.--Mme Henry Sidgwick: _Essai sur la preuve de la
  clairvoyance_.

Pour fixer les idées, disons encore une fois que le problème de la
véritable lucidité se pose ainsi:

Est-il possible à un sujet, dans l'état de veille ou dans l'état de
sommeil hypnotique, de décrire exactement des lieux qu'il n'a jamais
vus, ou des événements qui se passent loin de lui, alors qu'_aucune
des personnes_ qui l'entourent ne connaît ni ces lieux ni ces
événements?

Nous répondrons en citant l'observation suivante, empruntée au travail
de Mme Sidgwick et qui nous paraît réaliser à peu près les conditions
exigées[86]:

Un hypnotiseur, M. Hansen, possède un sujet, M. Balle, avec lequel il
tente des expériences de lucidité. Voici, d'après Mme Sidgwick, les
documents relatifs à deux de ces expériences.

  [86] Voir _Annales_ no 4, 2e année. On trouvera dans ce numéro
  plusieurs autres observations de ce genre.

     Notre mère, disent les frères Suhr, habitait, à cette époque,
     Rœskilde, en Seeland. Nous demandâmes à Hansen d'envoyer
     Balle la visiter. Il était tard, dans la soirée, et, après
     avoir un peu hésité, M. Balle fit le voyage en quelques
     minutes. Il trouva notre mère souffrante et au lit; mais elle
     n'avait qu'un léger rhume qui devait passer au bout de peu de
     temps. Nous ne croyions pas que ceci fût vrai, et Hansen
     demanda à Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la
     rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire;
     mais Hansen insista, et il lut: «Skomagers traede». Nous
     pensions qu'il se trompait complètement, car nous savions que
     notre mère habitait dans une autre rue. Au bout de quelques
     jours, elle nous écrivit une lettre dans laquelle elle nous
     disait qu'elle avait été souffrante et s'était transportée
     dans «Skomagers traede».

   La soussignée V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine
   Chrristensen, fut témoin d'une autre expérience.

     «A cette époque, ma femme habitait, à Slora Goothaab, une
     grande ferme sur la route de Goothaab, près de Copenhague;
     mais elle était allée à Odense voir un parent et M. Hansen et
     sa femme qui, comme je l'ai déjà dit, étaient alors établis à
     Odense. La séance eut lieu dans la pièce ci-dessus mentionnée.

     Ma femme désira savoir ce qui se passait à Slora Goothaab, dans
     la maison de l'ingénieur des télégraphes Schjotz, avec la
     famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de
     faire à M. Balle des questions à ce sujet. Elle savait très
     bien qu'aucun d'eux n'était jamais allé à l'endroit en
     question. M. Hansen prit alors une lettre écrite par ma femme
     et la plaça sur le front de M. Balle hypnotisé, en disant:
     «Essayez de trouver l'endroit où habite l'auteur de cette
     lettre.» Balle: «C'est inutile, puisqu'elle est dans cette
     pièce.» Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle
     trouvât la maison et après avoir hésité un peu, d'abord parce
     qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que,
     comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, «il
     fait si noir ici.» «Eclairez votre esprit et voyez», répondit
     Hansen; et Balle continua à avancer: «M'y voilà», dit-il
     quelques instants après.

     Hansen: «Que voyez-vous?»--Balle: «Cela ressemble à un
     château.»--H...: «Entrez dans la maison.»--B...: «Il y a de
     grands escaliers.»--H...: «Très bien! Maintenant il faut aller
     dans la chambre de la dame.»--B...: «Il n'y a personne.»--H...:
     «Pas un être vivant?»--B...: «Mais si! un serin dans une
     cage.»--H...: «Où est-elle posée?»--B...: «Sur une commode.»

     Ma femme fit la remarque que ceci n'était pas exact, car la
     cage était toujours sur la fenêtre; mais Balle persista à
     l'affirmer.

     Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut
     savoir comment ils allaient.

     --H...: «Allez chez la famille, et voyez comment vont les
     enfants.»--B...: «En voici deux au lit.»--H...: «Il faut en
     trouver d'autres.» Balle chercha beaucoup; enfin il s'écria:
     «En voilà encore un! Eh! non, c'est une poupée», dit-il avec
     indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque
     chose. En dépit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put
     trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame
     très malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci était
     exact, c'était une Miss Mary Kruse... Elle était très malade
     quand ma femme avait quitté Copenhague, et le docteur ne
     croyait pas qu'elle pût vivre, car elle était phtisique au
     dernier degré. H...: «Comment va Miss Kruse?»--B...: «Très
     mal.»--H...: «Mourra-t-elle?»--B...: «Elle se rétablira.»

     Lorsque ma femme revint à Slora Goothaab, elle ne dit rien de
     ce qui était arrivé, mais demanda à une autre sœur de M.
     Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours été
     bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours été
     à sa place accoutumée, excepté un soir où elle l'avait mis sur
     la commode pour le préserver du froid. Quant aux enfants, elle
     dit que deux d'entre eux, précisément le jour en question,
     étaient allés voir le frère de leur père, Schjotz, le
     manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street, à Copenhague. La
     dame malade vit toujours et est depuis plusieurs années
     directrice d'une grande école de filles, dont on dit beaucoup
     de bien à Iredriksbergs Allé, près de Copenhague.

     Ont signé en témoignage de la vérité du récit ci-dessus:

     ANTON TILHELM SUHR, photographe.
     Ystad (Suède), 30 août 1891.
     VALDEMAR BLOCH SUHR, artiste dramatique et peintre.

     En réponse à mes questions, M. Anton Suhr m'écrit sur une carte
     postale, datée du 9 octobre 1891: «Les notes que vous avez sont
     un abrégé du procès-verbal (mon frère l'a eu en sa possession,
     et il l'a écrit pendant les expériences du clairvoyant) et
     exactement dans les mêmes termes.»

     Alfred BAIKMAN.

   Nous entendîmes parler, pour la première fois, de ce cas de
   clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu
   l'amabilité, d'écrire pour nous le récit suivant de ses propres
   souvenirs de cette circonstance, et nous a adressé à M. Anton
   Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'écoula quelque temps
   avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr,
   en Suède.

    13 mai 1889.

     En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de
     mentionner un exemple de ce que je considère comme la
     clairvoyance indépendante. Le docteur Neyers me demanda alors
     de le mettre par écrit. C'est ce que je vais faire, et
     j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que
     possible, car je crois que ma mémoire les a fidèlement retenus;
     si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront être
     rectifiées par deux gentlemen présents, dans la circonstance,
     et dont je donne les noms.

     En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent
     deux jeunes gentlemen, établis dans la ville comme
     photographes; ils étaient frères, fils d'un fameux jardinier
     paysagiste et neveux d'un prédicateur alors en vogue, le R.
     Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch, à Copenhague. L'aîné
     s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En
     outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nommé Valdemar
     Balle, maintenant avocat à Copenhague.

     A différentes reprises, j'avais hypnotisé M. Balle, mais
     j'avais seulement essayé de le mettre dans l'état hypnotique
     caractérisé par la léthargie et l'anesthésie, ou encore de
     produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les
     expériences avaient été plutôt faites pour l'amusement de mes
     deux amis, les frères Suhr, que dans un but de recherche.
     Cependant, M. Balle qui, à cette époque, étudiait et
     travaillait beaucoup, se sentait très reposé et fortifié après
     chaque sommeil magnétique, et me demandait parfois de
     l'endormir pendant peu de temps; après quoi il était
     généralement très en train et prenait une part active à la
     conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant
     son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oublié les
     détails: peut-être M. Bloch Suhr, qui a une excellente mémoire,
     se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conservé un souvenir très
     net de ce qui suit:

     Un soir, quand j'eus hypnotisé M. Balle, et qu'il fut
     profondément endormi dans un fauteuil, l'aîné des frères Suhr
     me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement à
     Roskilde, ville de Seeland, à environ 75 ou 80 milles anglais,
     dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nièce de
     Suhr. J'y consentis et j'ordonnai à Balle d'aller à Roskilde.
     Il y était d'abord peu disposé, il dit ensuite: «Me voilà à
     Nyborg (ville à 16 milles de distance); mais je n'aime pas à
     traverser l'eau: il fait si sombre!» Je lui répondis de n'y
     point faire attention, mais de continuer jusqu'à Roskilde. Peu
     après il dit: «Je suis à Roskilde.» Ma réponse fut: «Eh bien!
     alors, trouvez M. Suhr.» Un instant après, il dit qu'il se
     trouvait près du logis de Mrs. Suhr. Afin de vérifier si
     c'était exact, je lui demandai: «Où demeure-t-elle?» Il donna
     le nom de la rue et, si j'ai bonne mémoire, dit que la maison
     était au coin.

     Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse,
     j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'était
     exact, mais celui-ci hocha la tête et me fit signe que le
     clairvoyant se trompait. Je dis à Balle qu'il se trompait et
     qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez
     indigné, répliqua: «Je ne peux pas lire peut-être? Le nom de la
     rue est écrit là, vous pouvez lire vous-même.» Je crois que ce
     nom était Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sûr. Je me
     souviens, cependant, que les deux frères Suhr me dirent que ce
     n'était pas là la rue où habitait leur mère. Mais, comme le
     clairvoyant paraissait blessé que j'essayasse de le corriger,
     je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de
     voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu
     disposé, et il donna pour excuse que la porte était fermée. Je
     lui dis d'entrer quand même. «Je suis entré», répondit-il
     ensuite, et alors je lui demandai: «Comment va Mrs. Suhr?»
     «Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas
     grave; ce n'est qu'un léger rhume. Elle pense à Valdemar: elle
     lui écrira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois
     choses.» Il cita trois choses relatives à des affaires. J'ai
     oublié ce que c'était. Je le réveillai alors, et les frères
     Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait
     données n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une
     erreur complète, par rapport à l'adresse de leur mère, qui
     n'habitait pas là où Balle l'avait dit. Je crois que c'était
     deux jours après que Valdemar reçut de sa mère une lettre qui
     prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'était
     transportée dans la maison que Balle avait indiquée pendant son
     état hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune idée. Elle
     avait eu réellement un léger rhume et parlait de trois choses
     dont Balle avait fait mention, presque dans les mêmes termes
     qu'il avait employés.

     Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions
     rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous
     n'était jamais allé à Roskilde, et nous ne connaissions pas le
     nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce
     cas, il ne pouvait y avoir de télépathie, attendu que le
     clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions
     aucune idée, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans
     son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai considéré le cas
     à tous les points de vue possibles, et il me semble que la
     découverte de la ville et de l'adresse sont de la clairvoyance
     pure, tandis que, à partir du moment où le clairvoyant est
     entré dans la chambre de Mrs. Suhr, il semble avoir lu dans sa
     pensée.

    Carl. HANSEN.

   Le clairvoyant a mentionné, dans ce cas, dit Mme Sidgwick, trois
   faits déterminés, inconnus à tous ceux qui étaient présents et
   qu'il n'était guère probable de deviner: la rue dans laquelle
   habitait Mrs. Suhr, l'endroit où était le serin et l'absence des
   enfants. Et le dernier cas, tel qu'il est décrit, ressemble plus
   à de la clairvoyance indépendante qu'à aucune sorte de lecture de
   la pensée, car, si M. Balle avait reçu son information de
   l'esprit d'une personne de Slora Guothaab, on supposera qu'il
   aurait dit immédiatement: «Les autres enfants ne sont pas là!»,
   au lieu de les chercher mentalement dans la maison sans les
   trouver.

Nous pourrions, maintenant, donner plusieurs belles histoires où des
somnambules lucides font des prodiges; cela nous serait aisé, car ces
histoires sont nombreuses... Nous préférons nous en tenir aux quelques
observations que nous venons de rapporter: si elles manquent de
pittoresque et d'intérêt émotionnel, elles ont, en revanche, de
sérieuses garanties d'exactitude: cela suffit pour le but que nous
nous proposons.



TROISIÈME GENRE

Pressentiment


Que devons-nous entendre, en Psychologie occulte, par _Pressentiment_?

Suivant la définition de M. Richet, «c'est la prédiction d'un
événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir.»

On le voit, il ne s'agit plus ici de ces sensations internes, plus ou
moins vagues, que l'on désigne vulgairement sous le nom de
_pressentiments_.

C'est, au contraire, le sentiment très net, quelquefois la vision
mentale d'un événement que le sujet affirme devoir se produire dans un
avenir plus ou moins lointain. Ces pressentiments se manifestent, soit
dans le sommeil somnambulique, soit, sous forme de _rêves_, dans le
sommeil ordinaire. Ce sont alors des rêves _véridiques_, se produisant
avant l'événement.

Ce qui rend l'opinion à se faire de ces phénomènes particulièrement
malaisée, c'est qu'ici--on le comprend tout de suite--il ne saurait
plus être question d'expériences.

Si, à la rigueur, on peut concevoir la possibilité d'une
expérimentation quelconque en fait de pressentiments, en réalité,
jusqu'ici, cette expérimentation n'a pas été instituée, et l'on est
contraint, plus encore que pour les phénomènes précédents, de s'en
tenir aux seules observations.

Or, si les histoires mirifiques de prédictions, de prophéties
réalisées, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les
cas accompagnés de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du
moins sérieuses, sont très rares.

Il existe pourtant un curieux document, revêtu de tous les caractères
d'authenticité désirables, et qui, si l'on était certain de l'absolue
bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables
d'hallucination collective prémonitoire.

C'est le récit, arrangé naguère par Mérimée, sous la forme de conte
quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Suède,
son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre.

On nous permettra de le citer ici, ne fût-ce qu'à titre de curiosité:

   «Moi, Charles XI, roi de Suède, dans la nuit du 16 au 17
   septembre, je fus tourmenté plus que de coutume par ma maladie
   mélancolique. Je me réveillai à onze heures et demie, quand,
   ayant dirigé mes yeux par hasard vers ma fenêtre, je m'aperçus
   qu'il faisait une grande lumière dans la salle des Etats. Je
   dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre:
   «Qu'est-ce que cette lumière dans la salle des Etats? Je crois
   qu'il y a le feu.» Mais, il me répondit: «Oh! non, sire, c'est
   l'éclat de la lune qui brille contre les vitres des fenêtres.»
   Je fus content de cette réponse et je me retournai contre le
   mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande
   inquiétude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperçus
   encore l'éclat des vitres. Je dis alors: «Il ne se peut pas
   que cela soit dans l'ordre.» Mon bien-aimé chancelier reprit:
   «Oui, c'est bien la lune.» Au même instant entra le conseiller
   Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai à cet
   excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un
   incendie, se fût produit dans la salle des Etats. Il me
   répondit, après un silence: «Dieu merci, il n'y a rien;
   seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumière
   dans la salle des Etats.» Je me tranquillisai un peu, mais,
   comme je regardais de nouveau du côté de la salle, il me parut
   qu'il y avait là des gens. Je me levai et mis une robe de
   chambre; j'ouvris alors la fenêtre et je vis qu'il y avait
   dans la salle des Etats une quantité de lumières.

   »Je dis alors:--Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre.
   Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au
   monde. Je veux aller voir là-dedans, pour savoir ce que cela
   peut être.

   »J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le
   vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut
   venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma
   chambre, à droite de la chambre à coucher de Gustave Ericson.
   Quand nous y fûmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte,
   mais par crainte, il me pria de lui faire la grâce de ne point
   l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa
   un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais
   n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me
   répondit:--J'ai, une fois, juré d'exposer pour Votre Majesté
   mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte.

   »Alors, je commençai moi-même à me sentir confondu, mais,
   reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je
   trouvai que tout, dans le passage, était tendu de noir, même le
   parquet. Moi et toute la compagnie nous étions tout tremblants.
   Nous allâmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au
   vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de
   l'épargner; je priai alors les autres personnes qui
   m'accompagnaient, mais ils me demandèrent la faveur de ne pas
   faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la
   porte, et quand j'eus avancé le pied, je le retirai aussitôt en
   grande confusion. J'hésitai un instant, puis je dis: «Bons
   seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se
   passe ici, peut-être que le bon Dieu veut nous révéler quelque
   chose.» Ils me répondirent tous à voix basse: «Oui», et nous
   entrâmes.

   »Nous vîmes une grande table, autour de laquelle étaient assis
   seize hommes d'un âge mûr et d'aspect digne, qui avaient devant
   eux chacun un grand livre et, au milieu d'eux, un jeune roi de
   seize, dix-sept ou dix-huit ans, la couronne sur la tête et le
   sceptre à la main.

   »A sa droite était assis un seigneur de haute taille, de belle
   mine, qui pouvait avoir quarante ans: son visage respirait
   l'honnêteté, et il avait à ses côtés un homme de soixante-dix
   ans. Je remarquai que le jeune roi secouait plusieurs fois la
   tête, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient de la
   main sur les grands livres qui étaient devant eux. Je détournai
   les yeux, et je vis alors, près de la table, des billots et des
   bourreaux qui, les manches retroussées, coupaient une tête
   après l'autre, si bien que le sang commença à couler sur le
   plancher. Dieu m'est témoin que j'eus plus que peur. Je
   regardai à mes pantoufles si le sang venait jusque-là, mais il
   n'en était rien. Ceux qu'on décapitait étaient, pour la
   plupart, des gentilshommes. Je détournai les yeux, et je vis,
   dans un coin, un trône qui était presque renversé, et à côté se
   tenait un homme qui paraissait être le régent. Il était âgé
   d'environ quarante ans. Je tremblais et je frissonnais en me
   retirant vers la porte, et je criai: «Quelle est la voix du
   Seigneur que je dois entendre? O Dieu! quand tout cela doit-il
   arriver?» Il ne me fut pas répondu, mais le jeune roi secoua
   plusieurs fois la tête, tandis que les hommes qui l'entouraient
   frappaient plus durement sur leurs livres. Je criai encore plus
   fort: «O Dieu! quand cela doit-il arriver? Fais-nous, ô Dieu,
   la grâce de nous dire comment il faudra alors nous comporter.»

   «Alors, le jeune roi me répondit:

   »--Cela ne doit pas arriver de ton temps, mais seulement au
   sixième souverain depuis ton règne, et il sera de l'âge et de
   la figure que tu me vois, et celui qui est là montre comment
   sera son tuteur, et le trône sera prêt d'être ébranlé, dans les
   dernières années de sa tutelle, par quelques jeunes nobles;
   mais alors, le tuteur, qui précédemment avait persécuté le
   jeune roi, prendra sa tâche au sérieux, il raffermira le trône,
   si bien qu'il n'y aura jamais eu de plus grand roi en Suède que
   celui-ci, et il n'y en aura pas non plus de plus grand après,
   et que le peuple sera heureux sous son sceptre, et ce roi
   atteindra un âge extraordinaire, il laissera le royaume sans
   dettes et plusieurs millions dans le trésor. Mais avant qu'il
   soit affermi sur le trône, il y aura des ruisseaux de sang
   répandus, comme jamais auparavant en Suède, et jamais après.
   Laisse-lui, comme roi de Suède, de bons avis.»

   »Quand il eut dit cela, tout disparut et il n'y eut plus que
   nous dans la salle avec nos lumières. Nous nous retirâmes dans
   le plus grand étonnement, comme tout le monde peut l'imaginer,
   et lorsque nous repassâmes par la chambre garnie de noir, cela
   aussi était parti et tout se trouvait dans l'ordre habituel.
   Nous retournâmes dans ma chambre, et aussitôt je m'assis pour
   consigner cet avertissement aussi bien que je le pus. Et tout
   ceci est vrai. Je l'affirme de mon serment, aussi vrai que Dieu
   me soit en aide».

   CHARLES, _roi présent de Suède_.

   «Comme témoins présents sur les lieux, nous avons tout vu,
   comme Sa Majesté l'a écrit, et nous confirmons le récit de
   notre serment, aussi vrai que Dieu nous soit en aide».

   Charles BJELKE, _chancelier_; BJELKE, _conseiller_;
   A. OSCENSTIANA, _conseiller_;
   Pierre GRAUSLEN, _vaguemestre_.

Si, en bonne critique, il n'était indiqué de supposer que des
considérations d'ordre politique ou autre ont influé sur la rédaction
de ce document, il constituerait, à coup sûr, l'une des plus
remarquables observations que l'on connaisse d'hallucinations
collectives _prévisionnelles_. Malgré les réserves qui s'imposent à
son égard, nous avons voulu le citer tout au long, les cas de
pressentiments, étayés de quelques garanties, étant fort peu nombreux.

Or, le hasard de nos relations a voulu que nous ayons, sur le cas de
_rêve-pressentiment_ dont nous allons parler maintenant, des
renseignements très précis qui corroborent le récit que nous trouvons
dans un article de M. Rambaud, intitulé: «_Le Champ de bataille de
Borodino_[87].

  [87] Voir: _Revue politique et littéraire_ du 30 janvier 1875.

L'héroïne de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la
première moitié de ce siècle, et qui était mariée à un officier de
l'armée russe, M. Toutchkof. Elle était très nerveuse, très
impressionnable, encline à un certain mysticisme. C'est elle qui,
après la bataille de Borodino, où périt son mari, fonda le monastère
qui s'élève aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut,
en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rêve extraordinaire
qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conservé soigneusement
dans sa famille, et c'est à une nièce de Mme Toutchkof que nous avons
dû la confirmation, dans tous ses détails, du récit suivant.

Il a été emprunté par M. Rambaud à la biographie de Mme Toutchkof.

   Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle
   dut se résigner, cette fois, dans cette guerre sérieuse contre
   un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses
   parents à Moscou.

   Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à
   Minsk, les deux époux peuvent faire route quelque temps
   ensemble, avant de se séparer. Ils n'étaient accompagnés que
   d'une Française, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut
   la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre
   si malheureux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur
   le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à Mme
   Toutchkof une chose étrange.

   Margarita Mikhaïlowna, dit son biographe, fatiguée d'une longue
   route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle
   vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut,
   tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots:
   «Ton sort se décidera à Borodino!» De grosses gouttes de sang
   se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La
   malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari
   et Mme Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle
   était pâle et tremblait comme une feuille. «Où est Borodino?
   dit-elle à son mari, quand elle put respirer; on te tuera à
   Borodino.» «Borodino? répéta Toutchkof, c'est la première fois
   que j'entends ce nom.» Et, en effet, le petit village de
   Borodino était alors inconnu. Margarita Mikhaïlowna raconta son
   rêve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcèrent de la rassurer.
   Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs
   le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué.
   L'interprétation de Marguerite était purement arbitraire. «Tout
   le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs
   un peu surexcités. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tâche
   de dormir.» Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha
   de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et
   s'endormit. Mais le même songe se renouvela; une seconde fois,
   elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de
   sang qui, lentement, l'une après l'autre, se détachaient des
   lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette
   fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prêtre,
   son frère Cyrille Narychkine, et enfin son père, qui tenait
   dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla en
   proie à une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut
   sérieusement effrayé. A toutes ses paroles, elle ne répondait
   que par des sanglots ou par cette question: «Où est Borodino?»
   Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'état-major
   et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de
   Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers
   d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une
   demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta
   lui-même. Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment
   secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde
   se mit à rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. «Si
   Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers
   sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie.
   Or, il est bien peu probable que les hostilités soient
   transportées là-bas: tu peux donc te rassurer.» Mais elle ne se
   rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un
   désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutchkof
   l'embrassa, la bénit pour la dernière fois, elle et son fils,
   et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline
   qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux.

   Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une
   petite ville du district, Kineckma, afin d'être plus à portée
   de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec
   une fiévreuse anxiété. Arriva le 1er septembre, c'était le jour
   de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se
   mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête
   dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup, elle entendit son
   père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de
   la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la
   tête... Devant elle, était le prêtre, à côté de lui son père
   qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails
   terribles de son rêve se représentent aussitôt à sa mémoire; il
   ne manquait que son frère Narychkine pour achever le tableau:
   «Où est mon frère Cyrille?» s'écria-t-elle d'une voix
   éclatante. Il se montra sur le seuil. «Tué!» murmura-t-elle, et
   elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son
   père et son frère la soutenaient. «On a donné la bataille près
   de Borodino», lui dit Cyrille, à travers ses larmes.

Alexandre Toutchkof était mort, en effet, et sa veuve ne put même
retrouver son corps.

Nous avons tout lieu de croire, répétons-le, que les détails de ce
rêve n'ont pas été arrangés, après coup, pour le modeler exactement
sur l'événement. Les choses ont dû, en réalité, se passer ainsi, et
ce que cette observation présente alors d'extraordinaire,
c'est--outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de
_Borodino_--la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste
à deux reprises différentes.

Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'expérience n'existe
pas, et même c'est à peine si l'on entrevoit la possibilité d'une
expérimentation quelconque; aussi en sommes-nous réduits à nous
contenter d'observations plus ou moins sûres; celles que nous avons
déjà citées offraient--malgré leur étrangeté (pour ne pas dire
plus)--des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons
terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer
que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur.

Nous les trouvons dans l'intéressant ouvrage du docteur Liebeault:
_Thérapeutique suggestive_, 1891, p. 282[88].

  [88] Ces deux observations sont aussi reproduites dans les
  _Annales des Sciences psychiques_, no 2.


PREMIÈRE OBSERVATION

   (Elle est extraite de l'un de mes registres, à son rang, no 339,
   7 janvier 1886).

     Est venu me consulter aujourd'hui, à 4 heures de l'après-midi,
     M. S. de Ch... pour un état nerveux sans gravité. M. de Ch...
     a des préoccupations d'esprit, à propos d'un procès pendant,
     et des choses qui suivent: En 1879, le 24 décembre, se
     promenant dans une rue de Paris, il vit écrit sur une porte:
     Mme Lenormand, nécromancienne. Piqué par une curiosité
     irréfléchie, il se fit ouvrir la maison et, introduit, il se
     laissa conduire dans une salle assez sombre. Là, il attendit
     Mme Lenormand qui, prévenue presque aussitôt, vint le trouver
     et le fit asseoir devant une table. Alors cette dame sortit,
     revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaise
     de l'une de ses mains, lui dit: «Vous perdrez votre père dans
     un an, jour par jour. Bientôt vous serez soldat (il avait
     alors dix-neuf ans), mais vous n'y resterez pas longtemps.
     Vous vous marierez jeune: il vous naîtra deux enfants et vous
     mourrez à vingt-six ans.»

     Cette stupéfiante prophétie, que M. de Ch... confia à des amis
     et à quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au
     sérieux; mais son père étant mort le 27 décembre 1880, après
     une courte maladie et juste un an après l'entrevue avec la
     nécromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son
     incrédulité. Et lorsqu'il devint soldat--seulement 7
     mois--lorsque, marié peu après, il fut devenu le père de deux
     enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans,
     ébranlé définitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus
     que quelques jours à vivre.

     Ce fut alors qu'il vint me trouver, pour me demander s'il ne me
     serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car,
     pensait-il, les quatre premiers événements de la prédiction
     s'étant accomplis, le cinquième devait fatalement se réaliser.

     Le jour même et les jours suivants, je tentai de mettre M. de
     Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire
     obsession gravée dans son esprit: celle de sa mort prochaine,
     mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 février, jour
     anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui eût
     rien précisé sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune
     homme même le sommeil le plus léger, tant il était fortement
     agité. Cependant, comme il était urgent de lui enlever la
     conviction qu'il devait bientôt succomber, conviction
     dangereuse, car on a souvent vu des prévisions de ce genre
     s'accomplir à la lettre par auto-suggestion, je changeai de
     manière d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes
     somnambules, un vieillard de soixante-dix ans, appelé le
     prophète, parce qu'ayant été endormi par moi, il avait, sans
     erreur, annoncé l'époque précise de sa guérison, pour des
     rhumatismes articulaires remontant à quatre années, et l'époque
     même de la guérison de sa fille, cette dernière cure due à
     l'affirmation de recouvrer la santé à une heure fixée d'avance,
     ce dont son père l'avait pénétrée. M. de Ch... accepta ma
     proposition avec avidité et ne manqua pas de se rendre
     exactement au rendez-vous que je lui ménageai. Entré en rapport
     avec ce somnambule, ses premières paroles furent de lui dire:
     «Quand mourrai-je?» Le dormeur expérimenté, soupçonnant le
     trouble de ce jeune homme, lui répondit, après l'avoir fait
     attendre: «Vous mourrez... vous mourrez... dans quarante-un
     ans.» L'effet causé par ces paroles fut merveilleux.
     Immédiatement, le consultant redevint gai, expansif et plein
     d'espoir; et quand il eut franchi le 4 février, ce jour tant
     redouté par lui, il se crut sauvé.

     Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu
     parler de cette poignante histoire s'accordèrent pour conclure
     qu'il n'y avait eu rien là de vrai; que c'était par une
     suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conçu ce
     récit imaginaire. Paroles en l'air! le sort en était jeté, il
     devait mourir.

     Je ne pensais plus à rien de cela, lorsque, au commencement
     d'octobre, je reçus une lettre de faire part, par laquelle
     j'appris que mon malheureux client venait de succomber, le 30
     septembre 1885, dans sa vingt-septième année, c'est-à-dire à
     l'âge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prédit.
     Et pour qu'il ne soit pas supposé que ce que je raconte peut
     être une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours
     cette lettre, de même que le registre d'où j'ai tiré, à la
     suite, l'observation qui précède. Ce sont là deux témoignages
     écrits, indéniables. Depuis, j'ai appris que cet infortuné,
     envoyé par son médecin aux eaux de Contrexeville, pour qu'il
     soit traité pour des calculs biliaires, fut obligé de s'y
     aliter, à la suite de la rupture d'une poche liquide (vésicule
     du fiel), rupture qui amena une péritonite.


DEUXIÈME OBSERVATION

   (Elle m'a été communiquée par un homme très honorable. M. L...,
   banquier).

     Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent
     une fille de dix-huit ans, nommée Julie. Cette fille, une fois
     mise en état de somnambulisme, était portée d'elle-même, comme
     si elle en recevait l'inspiration, à répéter, à chaque
     nouvelle séance, qu'une proche parente de cette famille,
     qu'elle nommait, mourrait bientôt et n'atteindrait pas le 1er
     janvier. On était alors en novembre 1883. Une telle
     persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le
     chef de cette famille, qui flairait là une bonne affaire, à
     contracter une assurance à vie de 10,000 fr. sur la tête de la
     dame en question, laquelle, n'étant nullement malade,
     obtiendrait facilement un certificat de médecin. Pour trouver
     cette somme, il s'adressa à M. L..., lui écrivit plusieurs
     lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le
     portait à emprunter. Et ces lettres, que M. L... m'a montrées,
     il les garde comme des preuves irréfragables de l'événement
     futur annoncé. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la
     question des intérêts, et l'affaire entamée en resta là. Mais,
     quelque temps après, grande fut la déception de l'emprunteur.
     La dame X..., qui devait mourir avant le 1er janvier,
     succomba, en effet, et tout d'un coup, le 30 décembre, ce dont
     fait foi une dernière lettre du 2 janvier, adressée à M. L...,
     lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait
     reçues précédemment, à propos de la même personne.

       *       *       *       *       *

Nous en avons fini avec la première catégorie de Phénomènes psychiques
occultes, ceux qui, sous des modalités différentes, Télépathie,
Lucidité, Pressentiments, semblent «révéler une faculté profondément
inconnue encore de l'âme humaine, celle de voir et de connaître des
événements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une
forme plus ou moins hallucinatoire.»

On sait déjà ce que nous pensons des tentatives faites ou à faire pour
expliquer cette faculté occulte de l'organisme; nous n'y reviendrons
pas.

Disons seulement que les plus récentes découvertes de l'hypnotisme, la
variation des états de conscience, le dédoublement de la personnalité,
l'extériorisation de la sensibilité (si elle est reconnue vraie),
etc., etc., ne sont peut-être, au fond, que des modes d'activité de
cette faculté.

M. de Rochas est plus affirmatif: «Au point où est aujourd'hui la
science, dit-il[89], on est certainement autorisé à rechercher, dans
des phénomènes de cet ordre, l'explication des médiums, des voyants,
des envoûteurs et des guérisseurs... L'hypnotisme, jusqu'ici seul
étudié officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et
merveilleux édifice, déjà exploré en grande partie par les anciens
magnétiseurs.»

  [89] Voir: _États profonds de l'Hypnose_, p. 102.

Nous comptons insister, plus loin--dans une étude comparative des
sujets et des médiums,--sur ces rapports très probables de
l'Hypnotisme avec la Psychologie occulte.

Terminons cette première partie, où nous venons d'entrevoir les
facultés de _connaître_ encore mystérieuses de l'âme humaine, par ces
suggestives paroles de Laplace:

«Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les
forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres
qui la composent, si, d'ailleurs, elle était assez vaste pour
soumettre ces données à l'analyse, embrasserait, dans la même formule,
les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus
léger atome; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le
passé serait présent à ses yeux[90].»

  [90] «Chacune de nos pensées, dit Balfourt-Stewart, est
  accompagnée d'un déplacement et d'un mouvement de particules
  cérébrales, et il est possible d'imaginer que, de façon ou
  d'autre, ces mouvements soient propagés dans l'univers.»

  «M. Babbage a montré, dit Jevons, que si nous avions le pouvoir de
  découvrir et de suivre les effets les plus minutieux de toute
  agitation, chaque particule de matière deviendrait un registre de
  tout ce qui est arrivé.»



DEUXIÈME PARTIE

IIme CLASSE.--PHÉNOMÈNES PHYSIQUES OCCULTES[91]

  [91] Le titre exact de cette 2e partie de notre travail serait:
  _Phénomènes psychiques occultes à effets physiques_. Il s'agit
  toujours d'une force encore inconnue émanant de l'organisme et
  agissant, non plus sur un autre organisme, mais sur des objets
  matériels. Le titre que nous avons choisi nous paraît cependant
  suffisamment clair, et il a l'avantage d'être court.


I. De la force psychique


Nous abordons maintenant l'étude d'une classe de phénomènes plus
extraordinaires, plus surnormaux encore, du moins en apparence, que
ceux que nous venons de passer en revue.

Il s'agit des effets mécaniques, plus ou moins contraires aux lois
naturelles, qui se produisent tantôt spontanément, tantôt par le fait
de certaines personnes paraissant douées de la faculté d'émettre une
force spéciale et nommées _Médiums_.

Jusqu'à ces dernières années, ces phénomènes, mouvements d'objets sans
contact, coups, bruits, soulèvement spontané du corps, etc., etc.,
étaient désignés sous le nom de _Phénomènes spiritiques_ et
revendiqués par les Spirites, qui en attribuaient la production aux
âmes des morts, avec lesquelles les médiums se mettent en rapport.

Les premières tentatives scientifiques, faites pour expliquer
quelques-uns de ces «prodiges», furent celles de Babinet, de Faraday
et de Chevreul, qui, en substance, attribuaient aux mouvements
inconscients, à l'_automatisme_ des expérimentateurs et des médiums,
les mouvements des objets avec lesquels ils étaient en contact[92].

  [92] Voir aussi M. l'abbé Moigno: _Cosmos_ du 8 janvier
  1854.--Comte de Gasparin: _Les Tables tournantes_.--Quant aux
  _bruits_ spirites, on connaît déjà la bizarre interprétation
  anatomique qu'on leur avait donnée.

Cette théorie, complétée par celle de l'Automatisme psychologique, de
la dualité cérébrale, soutenue avec un grand talent par M. Pierre
Janet[93], peut évidemment suffire pour l'immense majorité des faits
que l'on observe dans les séances de tables tournantes, d'écriture
automatique, etc.

  [93] Voir son livre, l'_Automatisme psychologique_, p. 367 et
  suivantes. (Alcan, 1889).

Mais elle est en défaut quand il s'agit d'expliquer, rationnellement,
les faits d'action à distance, les seuls dont nous voulions nous
occuper ici.

Si, comme le dit M. Janet, au point de vue _psychologique_, la pensée
du médium est de même nature, qu'il la manifeste au moyen d'un crayon
qu'il tient à la main ou au moyen d'un crayon placé loin de lui, il
n'en est pas moins certain qu'au point de vue _physique_, cela est
tout différent.

Or, nous le répétons, c'est cette action physique à distance que nous
voulons principalement étudier.

Nous ne nions pas, pour cela, l'action possible du
médium--indépendamment de tout mouvement musculaire--sur les objets
avec lesquels il est en contact. Mais comme, dans ces cas, le doute
est toujours légitime, nous préférons nous en tenir aux seuls
mouvements provoqués à distance.

Dans le fait, s'il est démontré qu'une force, émanant de l'organisme,
peut agir de loin sur des objets matériels, il est presque certain que
les Phénomènes physiques occultes reconnaissent une cause identique à
celle des Phénomènes psychiques: dans les deux cas, il s'agit de la
projection, volontaire ou non, hors du corps, d'un élément particulier
dont la nature est encore profondément inconnue.

Sans recourir aux vues des Sciences occultes sur cette force, il nous
faut dire un mot cependant des expériences de Reichenbach, reprises et
commentées, avec un sens critique très sûr, par M. le colonel de
Rochas[94].

  [94] Voir: le _Fluide des Magnétiseurs_.

D'après Reichenbach, non seulement l'organisme humain, mais tous les
corps de la nature seraient pénétrés d'un fluide spécial, dérivé de la
_Force-substance_ universelle des Occultistes. Ce fluide, cet _Od_,
comme il l'appelle, pourrait être projeté, volontairement ou non, hors
du corps, et, dans certains cas, deviendrait même _visible_.

Des êtres, doués d'une plus grande finesse de perception, que l'auteur
nomme des _Sensitifs_, auraient le don de _voir_ l'Od se dégager des
objets naturels, du corps de l'homme, et surtout des aimants[95].

  [95] «.. Que les effluves de l'aimant soient sensibles à quelques
  organismes délicats, nous ne voyons vraiment pas ce qu'il y a là
  de difficile à admettre; et, comme on l'a dit, ce qu'il y a de
  plus étrange, c'est que, précisément, dans la grande majorité des
  cas du moins, l'organisme humain soit insensible à l'action de
  plus forts aimants. De même, il serait étrange que le corps
  humain lui-même échappât à cette condition physique de toute
  matière, d'être le support de phénomènes électriques et
  magnétiques.» (S. Héricourt, in _Ann. des Sc. psych._, 1892. no
  6).

Ces affirmations de Reichenbach ont été, nous l'avons dit, vérifiées
par M. de Rochas, dont la compétence scientifique offre toutes les
garanties désirables; cet expérimentateur serait même parvenu à
photographier ce que l'on pourrait nommer l'_image astrale_ d'un
minéral[96].

  [96] Dans un ordre de faits connexes, disons que l'on sait,
  maintenant, qu'il existe des courants électriques dans les
  plantes; des expériences faites, il y a quelque temps, par M.
  Kunkel, l'avaient porté à en attribuer l'origine au processus
  purement mécanique du mouvement de l'eau. M. Haake, qui a repris
  la question récemment, en s'entourant de toutes sortes de
  précautions, arrive à des conclusions qui se résument ainsi:

  1º Il n'est pas douteux que la production des courants électriques
  est due à des changements de matière de diverses natures,
  notamment à la respiration de l'oxygène et à l'assimilation de
  l'acide carbonique;

  2º Les mouvements de l'eau peuvent avoir une part à la production
  des courants électriques, mais, certainement, cette part est
  faible. (_Revue Scientifique_ du 21 janvier 1893, p. 88.)

Voici maintenant, d'après M. Arnold Boscowitz, qui les a résumées, les
recherches de Reichenbach sur l'Od:

«Longtemps avant que le sensitif ait vu la lumière polaire se dégager
de l'aimant ou du cristal, il voit briller, à la place où se trouve
une personne quelconque, un nuage transparent et phosphorescent. C'est
à peine s'il peut distinguer une forme humaine dans l'intérieur du
voile lumineux; mais, à mesure que sa pupille se dilate, il voit se
dessiner de mieux en mieux les contours du corps auquel des émanations
lumineuses donnent des proportions outrées. Les lueurs odiques
s'élèvent, bleuâtres et mobiles, au-dessus de la tête, présentent
l'aspect d'un géant lumineux qui porterait un casque orné de longues
aigrettes. La couleur des flammes qui s'échappent est rouge à gauche,
bleue à droite.

»C'est aux mains, surtout aux extrémités des doigts, que le phénomène
est le plus marqué. De même, chez tous les animaux, tout le côté
gauche dégage la lumière odique rouge, le droit, la lumière bleue,
etc., etc.[97].»

  [97] Voir Plytoff: _La Magie_. (Baillière, 1892).

Rappelons que le docteur Luys a communiqué à la Société de biologie
des expériences qui, faites avec des sujets endormis par l'aimant, lui
ont donné des résultats semblables à ceux que nous venons de décrire.

Ajoutons encore que, dans son livre de l'_Analyse des choses_, le
docteur Gibier affirme l'existence de cette «_force animique_.» Il dit
l'avoir vu se dégager dans l'obscurité, sous forme de «matière
vaporeuse et lumineuse», du corps de l'un de ses clients. «Elle émane
principalement, au niveau de la région épigastrique ou des gros troncs
artériels[98]»... «J'ai eu maintes fois l'occasion de voir, chez des
sujets bien doués, le dégagement de cette force et sa condensation _en
plein jour_, sous une forme ou sous une autre. Je ne saurais mieux,
alors, caractériser son aspect qu'en le comparant à _l'état
vésiculaire_ qui précède l'état liquide du gaz acide carbonique,
lorsqu'on le liquéfie sous pression dans un tube de verre. A ce
propos, je dois dire (non que mon intention soit d'établir aucune
comparaison, puisque le gaz s'échauffe par la compression) que, lors
du dégagement de cette force du corps des sujets, on éprouve, surtout
en été ou dans une atmosphère tiède, une vive impression de
fraîcheur[99].»

  [98] Gibier: _Analyse des choses_, p. 157.

  [99] Gibier, _loc. cit._, p. 159.

Admettrons-nous que Reichenbach, de Rochas, Gibier et d'autres encore
ont été dupes d'hallucinations?

Mais cette force _odique_, _animique_, _neurique rayonnante_[100],
_psychique_ (qu'on l'appelle comme on voudra), ne se manifeste pas
seulement par des effets lumineux; elle peut aussi--à des distances
variables--provoquer des mouvements d'objets matériels, que la
mécanique est impuissante à expliquer.

  [100] Dr Baréty: _Force neurique rayonnante, vulgairement
  magnétisme animal_. (Paris, Doin, 1882).--Disons pourtant que la
  _force neurique_ du docteur Baréty diffèrerait, par certains
  caractères, de la _force psychique_ de Croockes.

Comme l'étude la plus sérieuse et la plus démonstrative de l'action
mécanique de la force psychique a été faite par le professeur William
Croockes, nous allons, sans plus tarder, parler de ses travaux.

En une sorte de profession de foi, mise en tête de son livre, le
savant anglais a soin d'indiquer l'esprit dans lequel il commence ses
études relatives aux «Phénomènes spiritualistes[101].»

  [101] Voir Croockes: _Nouvelles expériences sur la force
  psychique_. Traduction Alidel, Paris.

«Le spiritualiste, dit-il, parle de corps pesant 50 ou 100 livres, qui
sont enlevés en l'air, sans l'intervention de force connue; mais le
savant chimiste est accoutumé à faire usage d'une balance sensible à
un poids si petit qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un
grain. Il est donc fondé à demander que ce pouvoir, qui se dit guidé
par une intelligence, qui élève jusqu'au plafond un corps pesant,
fasse mouvoir, sous des conditions déterminées, sa balance si
délicatement équilibrée.

»Le spiritualiste parle de coups frappés qui se produisent dans les
différentes parties d'une chambre, lorsque deux personnes ou plus sont
tranquillement assises autour d'une table. L'expérimentateur
scientifique a le droit de demander que ces coups se produisent sur la
membrane tendue de son phonautographe.

»Le spiritualiste parle de chambres et de maisons secouées, même
jusqu'à en être endommagées, par un pouvoir surhumain. L'homme de
science demande simplement qu'un pendule, placé sous une cloche de
verre et reposant sur une solide maçonnerie, soit mis en vibration.

»Le spiritualiste parle de lourds objets d'ameublement se mouvant
d'une chambre à l'autre, sans l'action de l'homme. Mais le savant a
construit les instruments qui diviseraient un pouce en un million de
parties: et il est fondé à douter de l'exactitude des observations
effectuées, si la même force est impuissante à faire mouvoir, d'un
simple degré, l'indicateur de son instrument.

»Le spiritualiste parle de fleurs mouillées de fraîche rosée, de
fruits et même d'êtres vivants apportés à travers les croisées
fermées, et même à travers les solides murailles en briques.
L'investigateur scientifique demande naturellement qu'un poids
additionnel (ne fût-il que la millième partie d'un grain) soit déposé
dans un des plateaux de sa balance, quand la boîte est fermée à clef.
Et le chimiste demande qu'on introduise la millième partie d'un grain
d'arsenic à travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau
pure est hermétiquement scellée.

»Le spiritualiste parle de manifestations d'une puissance équivalente
à des milliers de livres et qui se produit sans cause connue. L'homme
de science, qui croit fermement à la conservation de la force, et qui
pense qu'elle ne se produit jamais sans un épuisement correspondant de
quelque chose pour la remplacer, demande que lesdites manifestations
se produisent dans son laboratoire, où il pourra les peser, les
mesurer, les soumettre à ses propres essais.

»C'est pour ces raisons et avec ces sentiments que je commence
l'enquête dont l'idée m'a été suggérée par des hommes éminents qui
exercent une grande influence sur le mouvement intellectuel du pays.»

Les premières expériences de M. Croockes furent faites avec le
concours du médium américain Home, qui, après une existence assez
accidentée, est mort à Paris dans un état voisin de la misère[102].

  [102] Voir son livre, Daniel Douglas Home: _Révélations sur ma
  vie surnaturelle_. (Dentu, 1863).

Parmi les phénomènes que produisait Home, les plus singuliers et qui
se prêtaient le mieux à l'examen scientifique étaient:

1º L'altération du poids du corps.

2º L'exécution d'airs sur des instruments de musique, généralement sur
l'accordéon, sans intervention humaine directe et sous des conditions
qui rendaient impossible tout contact ou tout maniement des clefs.

Ce furent ces phénomènes que M. Croockes étudia tout d'abord. Nous
laissons à penser avec quels soins et avec quelle méthode furent
conduites ces expériences: on nota même la température. Elles se
faisaient chez le savant lui-même, assisté de quelques-uns de ses
collègues et de quelques personnes de sa famille.

Voici le récit qu'en donne M. Croockes:

   «Les réunions eurent lieu le soir, dans une grande chambre
   éclairée au gaz. Les appareils préparés dans le but de constater
   les mouvements de l'accordéon consistaient en une cage formée de
   deux cercles en bois, respectivement d'un diamètre de un pied dix
   pouces, et de deux pieds, réunis ensemble par douze lattes
   étroites, chacune d'un pied dix pouces de longueur, de manière à
   former la charpente d'une espèce de tambour, ouvert en haut et en
   bas. Tout autour, cinquante mètres de fil de cuivre isolés furent
   enroulés en vingt-quatre tours, chacun de ces tours se trouvant à
   moins d'un pouce de distance de son voisin. Ces fils de fer
   horizontaux furent alors solidement reliés ensemble avec de la
   ficelle, de manière à former des mailles d'un peu moins de deux
   pouces de large sur un pouce de haut. La hauteur de cette cage
   était telle qu'elle pouvait glisser sous la table de ma salle à
   manger, mais elle en était trop près par le haut pour permettre à
   une main de s'introduire dans l'intérieur, ou à un pied de s'y
   glisser par-dessous. Dans une autre chambre, il y avait deux
   piles de Grove, d'où partaient des fils qui se rendaient dans la
   salle à manger, pour établir la communication, si on le désirait,
   avec ceux qui entouraient la cage.

   »L'accordéon était neuf: je l'avais, pour ces expériences, acheté
   moi-même chez Wheatstone, conduit-street, M. Home n'avait ni vu,
   ni touché l'instrument, avant le commencement de nos essais.

   »Dans une autre partie de la chambre, un appareil était disposé
   pour expérimenter l'altération du poids d'un corps. Il consistait
   en une planche d'acajou de trente-six pouces de long, sur neuf et
   demi de large, et un d'épaisseur. A chaque bout, une bande
   d'acajou, d'un pouce et demi de large, était vissée et formait
   pied. L'un des bouts de la planche reposait sur une table solide,
   tandis que l'autre était supporté par une balance à ressort,
   suspendue à un fort trépied. La balance était munie d'un index
   enregistreur, auto-moteur, de manière à indiquer le maximum du
   poids marqué par l'aiguille. L'appareil était ajusté de telle
   sorte que la planche d'acajou était horizontale, son pied
   reposant à plat sur le support. Dans cette position, son poids
   était de trois livres; elles étaient indiquées par l'index de la
   balance.

   »Avant que M. Home pénétrât dans la chambre, l'appareil avait été
   mis en place, et, avant de s'asseoir, on ne lui avait même pas
   expliqué la destination de quelques-unes de ses parties. Il sera
   peut-être utile d'ajouter, dans le but de prévenir quelques
   remarques critiques qu'on pourrait peut-être faire, que,
   l'après-midi, j'étais allé chez M. Home, dans son appartement, et
   que, là, il me dit que, comme il avait à changer de vêtements, je
   ne ferais sans doute pas de difficulté à continuer notre
   conversation dans sa chambre à coucher. Je suis donc en mesure
   d'affirmer d'une manière positive que ni machine, ni artifice
   d'aucune sorte, ne fut en secret mis sur sa personne.

   »Les investigateurs présents, à l'occasion de cette expérience,
   étaient un éminent physicien, haut placé dans les rangs de la
   Société Royale, que j'appellerai A B; un docteur en droit bien
   connu, que j'appellerai C D; mon frère et mon aide de chimie.

   »M. Home s'assit à côté de la table, sur une chaise longue. En
   face de lui, sous la table, se trouvait la cage sus-mentionnée,
   et une de ses jambes se trouvait de chaque côté. Je m'assis près
   de lui, à sa gauche, un autre observateur fut placé près de lui à
   sa droite; le reste des assistants s'assit autour de la table, à
   la distance qui lui convint.

   »Pendant la plus grande partie de la soirée, et particulièrement
   lorsque quelque chose d'important avait lieu, les observateurs,
   qui étaient de chaque côté de M. Home, tenaient respectivement
   leurs pieds sur les siens, de manière à pouvoir découvrir le plus
   léger mouvement.

   »La température de la chambre variait de 68° à 70° Farenheit. M.
   Home prit l'accordéon entre le pouce et le doigt du milieu d'une
   de ses mains, et par le bout opposé aux clefs. (Pour éviter les
   répétitions, cette manière de le prendre sera appelée, à
   l'avenir, «de la manière ordinaire».)

   »Après avoir préalablement ouvert moi-même la clef de basse, la
   cage fut tirée de dessous la table, juste assez pour permettre
   d'y introduire l'accordéon avec ses clefs tournées en bas. Elle
   fut ensuite repoussée dessous, autant que le bras de M. Home pût
   le permettre, mais sans cacher sa main à ceux qui étaient près de
   lui. Bientôt ceux qui étaient de chaque côté virent l'accordéon
   se balancer d'une manière curieuse, puis des sons en sortirent,
   et enfin, plusieurs notes furent jouées successivement.

   »Pendant que ceci se passait, mon aide se glissa sous la table et
   nous dit que l'accordéon s'allongeait et se fermait; on
   constatait en même temps que la main de M. Home, qui tenait
   l'accordéon, était tout à fait immobile, et que l'autre reposait
   sur la table.

   »Puis, ceux qui étaient de chaque côté de M. Home virent
   l'accordéon se mouvoir, osciller et tourner tout autour de la
   cage, et jouer en même temps. Le docteur A B regarda alors sous
   la table et dit que la main de M. Home semblait complètement
   immobile, pendant que l'accordéon se mouvait et faisait entendre
   des sons distincts.

   »M. Home tint encore l'accordéon dans la cage, de la manière
   ordinaire. Ses pieds tenus par ceux qui étaient près de lui, son
   autre main reposant sur la table, nous entendîmes des notes
   distinctes et séparées résonner successivement, et ensuite un air
   simple fut joué. Comme un tel résultat ne pouvait s'être produit
   que par les différentes clefs de l'instrument, mises en action
   d'une manière harmonieuse, tous ceux qui étaient présents le
   considérèrent comme une expérience décisive. Mais ce qui suivit
   fut encore plus frappant: M. Home éloigna entièrement sa main de
   l'accordéon, la sortit tout à fait de la cage et la mit dans la
   main de la personne qui se trouvait près de lui. Alors
   l'instrument continua à jouer, personne ne le touchant et aucune
   main n'étant près de lui.

   »Je voulus ensuite essayer quel effet on produirait, en faisant
   passer le courant de la batterie autour du fil isolé de la cage.
   En conséquence, mon aide établit la communication avec les fils
   qui venaient des piles de Grove. De nouveau, M. Home tint
   l'instrument dans la cage, de la même façon que précédemment, et
   immédiatement il résonna, et s'agita de côté et d'autre avec
   vigueur. Mais il m'est impossible de dire si le courant
   électrique qui passa autour de la cage vint en aide à la force
   qui se manifestait à l'intérieur.

   »L'accordéon fut alors repris sans aucun contact visible avec la
   main de M. Home. Il l'éloigna complètement de l'instrument et la
   plaça sur la table, où elle fut saisie par la personne qui était
   près de lui; tous ceux qui étaient présents virent bien que ses
   deux mains étaient là. Deux des assistants et moi nous aperçûmes
   distinctement l'accordéon flotter çà et là dans l'intérieur de la
   cage, sans aucun support visible. Après un court intervalle, ce
   fait se répéta une seconde fois.

   »Alors M. Home remit sa main dans la cage et prit de nouveau
   l'accordéon, qui commença à jouer d'abord des accords et des
   arpèges, et ensuite une douce et plaintive mélodie bien connue,
   qu'il exécuta parfaitement et d'une manière très belle. Pendant
   que cet air se jouait, je saisis le bras de M. Home au-dessous du
   coude et fis glisser doucement ma main jusqu'à ce qu'elle touchât
   le haut de l'accordéon. Pas un muscle ne bougeait. L'autre main
   de M. Home était sur la table, visible à tous les yeux, et ses
   pieds étaient sous les pieds de ceux qui étaient à côté de lui.»

Après avoir obtenu des résultats aussi décisifs avec l'accordéon, M.
Croockes expérimenta avec l'appareil de la balance.

Malgré tout le désir que nous aurions de reproduire tout au long ces
expériences, qui sont fondamentales, nous nous voyons forcés d'en
donner seulement les résultats. Disons donc que M. Croockes constata,
au moyen d'appareils enregistreurs très sensibles et construits _ad
hoc_, que Home pouvait, par simple imposition des doigts, _sans
pression et même sans aucun contact_, augmenter de quantités énormes
(le 300 p. 100) le poids de divers objets, etc.

En outre, il vit à plusieurs reprises des tables et des chaises
enlevées de terre, sans l'attouchement de personne; Home lui-même se
souleva, à trois reprises différentes, au-dessus du plancher; enfin,
plusieurs apparitions se manifestèrent, mais nous parlerons de
celles-ci dans le chapitre suivant.

Répétons-le, le luxe des précautions prises était inouï. «Le pauvre
Home était soumis à des épreuves bien offensantes: on lui tenait les
pieds et les mains, il n'avait le droit de faire aucun mouvement, sans
que plusieurs paires d'yeux méfiants ne fussent braqués sur lui[103].»

  [103] Gibier: _Spiritisme occidental_, p. 269.

Les conclusions que M. Croockes a tirées de ces expériences et d'une
foule d'autres sont consignées dans son livre.

Elles sont trop importantes pour que nous ne les citions pas tout au
long[104]:

«Ces expériences, dit le savant anglais, mettent _hors_ _de doute_
les conclusions auxquelles je suis arrivé dans mon précédent mémoire,
savoir: l'existence d'une force associée, d'une manière encore
inexpliquée, à l'organisme humain, force par laquelle un surcroît de
poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif.
Dans le cas de M. Home, le développement de cette force varie
énormément, non seulement de semaine à semaine, mais d'une heure à
l'autre; dans quelques occasions, cette force peut être accusée par
mes appareils, pendant une heure ou même davantage, et puis, tout à
coup, elle reparaît avec une grande énergie. Elle est capable d'agir à
une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit
jusqu'à deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante
auprès de lui.

  [104] Croockes: _Force psychique_, p. 66 et suivantes.

».... Je crois découvrir ce que cette force physique emploie pour se
développer. En me servant des termes de _force vitale_, _énergie
nerveuse_, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des
investigateurs, prêtent à des significations différentes; mais, après
avoir été témoin de l'état pénible de prostration nerveuse et
corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé
M. Home, après l'avoir vu dans un état de défaillance presque
complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine
douter que l'émission de la _force psychique_ ne soit accompagnée d'un
épuisement correspondant de la force vitale.

»Je me suis hasardé à donner à cette nouvelle force le nom de _force
psychique_, à cause de sa relation manifeste avec certaines
considérations psychologiques, et parce que j'étais très désireux
d'éviter que les conclusions précédentes ne fussent classées sous un
titre qui, jusqu'ici, a été considéré comme dépendant d'un terrain
d'où les arguments et les expériences sont bannis. Mais, comme j'ai
trouvé que c'était du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai
dû le faire connaître par une appellation qui fût un nom scientifique,
et je ne pense pas qu'on pût en choisir un autre qui lui convînt
mieux.

»Pour être témoin des manifestations de cette force, il n'est pas
nécessaire d'avoir accès auprès des psychistes en renom. Cette force
est probablement possédée par tous les êtres humains, quoique les
individus qui en sont doués avec une énergie extraordinaire soient
sans doute rares. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai
rencontré, dans l'intimité de quelques familles, cinq ou six personnes
qui possèdent cette force d'une manière assez puissante pour
m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu
obtenir des résultats semblables à ceux qui viennent d'être décrits,
pourvu que les expérimentateurs opérassent avec des appareils plus
délicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu
d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien
compris que, de même que toutes les autres expériences scientifiques,
ces recherches doivent être conduites en parfait accord avec les
conditions dans lesquelles la force se développe.

»De même que, dans les expériences d'électricité par frottement, c'est
une condition indispensable que l'atmosphère soit exempte d'un excès
d'humidité et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument,
pendant que cette force s'engendre, de même on a trouvé que certaines
conditions étaient essentielles à la production et à l'action de la
force psychique; et si ces précautions ne sont pas observées, les
expériences ne réussissent pas.

»C'est ainsi que cette force psychique était défavorablement
influencée par une lumière trop vive, par le rayonnement du
regard[105], qu'elle se transmet à travers l'eau.»

  [105] C'est pourquoi très souvent les médiums demandent
  l'obscurité et abritent leurs mains sous une table.

M. Croockes a essayé sur elle l'influence de plusieurs lumières:
lumière du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumière
électrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations
«semblent être ceux de l'extrémité du spectre.»

«Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se
sont profondément implantées dans l'esprit du public. L'une, que
l'obscurité est essentielle à la production des phénomènes, cela n'est
pas le cas. Excepté en quelques circonstances, pour lesquelles
l'obscurité a été une condition indispensable, comme par exemple les
phénomènes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, _tout ce
que je rapporte a eu lieu à la lumière_... Lorsque quelque raison
particulière a exigé l'exclusion de la lumière, les résultats qui se
sont manifestés l'ont été sous des conditions de contrôle si parfait
que la suppression d'un de nos sens n'a réellement pas pu affaiblir la
preuve fournie.

»Une autre erreur qui est commune consiste à croire que les
manifestations ne peuvent se produire qu'à certaines heures et qu'en
certains lieux--chez le médium, ou à des heures convenues d'avance--et
partant de cette supposition erronée, on a établi une analogie entre
les phénomènes appelés spirituels et les tours d'adresse des
«prestidigitateurs» et des «sorciers» opérant sur leur propre théâtre
et entourés de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits
que _je me prépare à attester_ ont tous eu lieu dans ma _propre
maison, aux époques désignées par moi et dans des circonstances qui
excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument_.

«Une troisième erreur est celle-ci: c'est que le médium doit choisir
son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister à sa
séance.--Que ces amis doivent croire fermement à la vérité de
n'importe quelle doctrine qu'énoncera le médium.--Qu'on impose à toute
personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles
qu'elles empêchent complètement toute observation soigneuse. A cela je
puis répondre qu'à l'exception de quelques cas fort peu nombreux....
_j'ai composé moi-même mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les
incrédules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai généralement imposé mes
conditions choisies avec soin par moi-même_, pour éviter toute
possibilité de fraude.....[106].»

  [106] Croockes, _loc. cit_, p. 147 et suivantes.

Voici maintenant une déclaration du même expérimentateur dont le
lecteur appréciera--sans que nous ayons besoin d'insister--toute la
gravité:

«Une question importante s'impose ici à notre attention: _Ces
mouvements et ces bruits sont-ils gouvernés par une intelligence?_ Dès
le premier début de mes recherches, j'ai constaté que le pouvoir qui
produisait ces phénomènes n'était pas simplement une force aveugle,
mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui était
associée... L'intelligence qui gouverne ces phénomènes est quelquefois
manifestement inférieure à celle du médium, et elle est souvent en
opposition directe avec ses désirs... Cette intelligence est
quelquefois d'un caractère tel qu'on est _forcé de croire_ qu'elle
n'émane d'aucun de ceux qui sont présents.»

Telles sont les expériences et les opinions de l'habile physicien
anglais sur la Force psychique.

Ces expériences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales,
classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les
plus expresses réserves les expériences de matérialisations que fit
plus tard le même M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus
loin), nous devons dire que nous considérons comme à peu près
décisives celles que nous venons d'exposer.

Et ici on ne peut pas invoquer le _testis unus testis nullus_, car des
faits semblables ou analogues ont été constatés par divers
expérimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zœllner, Lepelletier,
Lombroso, etc., etc.

Nous ne pouvons que consigner rapidement les résultats de leurs
expériences, sans entrer dans les détails des précautions prises, des
appareils construits spécialement, etc.

_Zœllner_[107], qui était professeur d'astronomie à l'Université de
Leipzig, et qui est mort depuis, opéra avec un américain, Slade, qui
devait, dans la suite, servir aux expériences de M. Gibier.

  [107] Zœllner; _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.
  Leipzig (4 vol. in-8).

Voici les phénomènes produits par ce médium, dans la maison même de
Zœllner[108]:

1º Mouvement, par la seule «force» de Slade, de l'aiguille aimantée
renfermée dans la boîte d'une boussole[109];

2º Coups frappés dans une table; couteau projeté, sans contact, à la
hauteur d'un pied;

3º Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zœllner, transporté à
deux pieds du mur, Slade étant assis, le dos tourné au lit, les jambes
croisées et bien en vue;

4º Un écran est brisé avec fracas, sans contact avec le médium, et les
morceaux sont projetés à cinq pieds de lui;

5º Ecriture produite à plusieurs reprises entre deux ardoises
appartenant à Zœllner et tenues bien en vue;

6º Aimantation d'une aiguille d'acier;

7º Réaction acide donnée à des substances neutres, etc., etc.

  [108] Voir le _Spiritisme_, de M. Gibier, p. 307.

  [109] Louis Lucas avait déjà observé que l'approche de certaines
  personnes faisait dévier l'aiguille d'un galvanomètre très
  sensible. (_Chimie nouvelle_). Mais il resterait à démontrer que
  ce ne sont pas les vibrations caloriques qui provoquent cette
  déviation.

En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hôpitaux de
Paris, qui voulut, le premier, soumettre à l'expérimentation
scientifique les Phénomènes spirites. Il opéra avec le même Slade.

«Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois séances, dont trois dans
notre maison même; sur ces trente-trois séances, plus de la moitié ont
été presque nulles, deux n'ont donné aucun résultat ... Les personnes
qui ont assisté à nos séances avec Slade nous sont connues: l'idée de
compérage doit donc être éliminée; nous avons été parfois quatre et
même cinq personnes, y compris le médium, mais nous n'avons jamais été
moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer,
après examen, qu'aucun mécanisme n'existait dans les meubles qui nous
ont servi. Nous avons une certaine compétence sur ce point, et nous
pouvons garantir ce que nous avançons.»

  [110] _Spiritisme_, p. 323.

M. Gibier constata plusieurs faits analogues à ceux observés par
Croockes et par Zœllner: mouvements de corps plus ou moins lourds,
sans contact avec le médium, objets brisés par simple contact, corps
transportés, sans que Slade les touchât, etc., etc.

Citons les observations suivantes:

   Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en
   face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il
   faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup,
   une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons
   mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un
   demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme
   attirée par un aimant.

   Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme
   ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un
   bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en
   mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était
   appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait
   entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint
   frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade
   tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face.
   Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif,
   semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.

   Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut
   renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du
   médium.

   Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un
   ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111].

  [111] Gibier, _loc. cit._, p. 327, 328.

Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier
fut celui de l'_écriture automatique_.

Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors
qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un
instant, s'est _incarnée_ en lui. M. Janet a fait de ce dernier
phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité
cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'_écriture spontanée_
dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du
médium paraissent en rien intervenir.

  [112] Voir son livre l'_Automatisme psychologique_, p. 397 et
  suiv.

Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la
même, mais sa manifestation physique est bien différente.

«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des
dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide
d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre
deux ardoises avec lesquelles il _n'avait aucun contact_, et qui nous
appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie
quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature...
En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer
sous nos yeux.»

Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre:

   EXPÉRIENCE VIII[113]

   Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience,
   à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction
   primitive:

   30 juin 1886.--J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade,
   une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le
   «phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises
   m'appartenant et auxquelles _Slade n'a pas touché_.

   J'avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppées
   dans du papier, ficelées ensemble, cachetées et vissées. Je
   désirais obtenir de l'écriture dans ces ardoises et je demandai à
   Slade si cela était possible. «Je ne sais pas, me répondit-il, je
   vais le demander.» Je proposai alors d'avoir une réponse dans
   deux ardoises neuves que j'avais apportées dans ma serviette, ce
   qui me fut accordé.

   Dans une séance antérieure, un visiteur est venu chez Slade et a
   obtenu, m'a-t-on dit, de l'écriture dans deux ardoises qu'il
   tenait sous ses pieds. J'ai demandé et obtenu la permission,
   après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux,
   de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma
   chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que
   lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaçai
   alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je _sentis
   et entendis_ alors, très nettement, que de l'écriture se traçait
   sur l'ardoise avec laquelle j'étais en contact.

   Quand ce fut fini, je retirai _moi-même_ mes deux ardoises, et je
   lus les douze mots suivants, fort mal écrits, du reste, mais
   enfin _écrits_ et lisibles quand même: _Les ardoises sont
   difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons._

   Slade n'avait pas touché aux ardoises. Je ne pus en obtenir
   davantage.

  [113] Gibier, _loc. cit._, p. 366.

Dans une autre expérience (Expérience X), M. Gibier et plusieurs
autres personnes obtinrent, non seulement de l'écriture sur des
ardoises, dans les mêmes conditions, mais encore le transport de ces
mêmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune
personne.

«Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous
lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables.... Nous ne
pouvons plus reculer; les faits sont là qui nous pressent. Nous avons
beau nous débattre et dire «cela n'est pas possible», ils nous
répondent «cela est». Nous objectons un «mais», on nous réplique par
«un fait», et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses
opiniâtres».

Nous ne pouvons insister sur les expériences qu'à son tour M. H.
Lepelletier a instituées sur la Force psychique. On en trouvera les
détails dans le livre de M. Plytoff sur _la Magie_[114].

  [114] Plytoff: _La Magie_, p. 37 et suiv. (Germer-Baillière,
  1892).

Depuis deux ans, cette question des phénomènes physiques occultes est
particulièrement à l'étude, et nous allons avoir à citer des
observations publiées par des hommes chez qui la haute situation
scientifique dont ils jouissent n'a diminué en rien l'indépendance
intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la réalité de ces
phénomènes devient de plus en plus probable, la certitude à leur égard
n'est pas encore faite: la preuve dernière, irréfutable, mathématique,
manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi,
presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette
preuve dernière, les documents qui suivent la font espérer
prochaine...

Voici d'abord la déclaration catégorique que M. Lombroso a publiée en
1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle
d'Italie reconnaît l'existence des Phénomènes occultes et les juge
dignes d'un intérêt scientifique sérieux.

Il a recommencé ses investigations en septembre et octobre 1892, avec
le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres
savants italiens. Nous donnerons, à la fin de cette deuxième partie de
notre travail, et comme une sorte de résumé synthétique des divers
phénomènes médianimiques, le compte rendu de ces nouvelles
expériences--documents dont on saisit sans peine toute l'importance et
que l'on doit considérer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la
science officielle sur ce troublant et mystérieux sujet.

On nous reprochera peut-être d'avoir, en cette étude, multiplié les
documents; on nous reprochera surtout, peut-être, la longueur de
ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'écrivons pas pour
aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue réalité des
faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils méritent une
attention scientifique sérieuse, que des hommes éminents en ont jugé
ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme
grossier où on l'avait reléguée jusqu'à présent. Or, pour cela, la
seule méthode est de citer longuement les auteurs qui présentent des
faits ou qui émettent des opinions, avec une autorité que nous ne
saurions posséder nous-même. Pareil système peut paraître fastidieux;
en des matières encore si discutées, il n'en est pas moins le seul
valable.

Les premières expériences de M. Lombroso eurent lieu à Naples. Le
savant italien était assisté de plusieurs de ses collègues et
expérimentait avec le médium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le
second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a écrit
et présenté, après les expériences, à l'approbation de M. Lombroso. On
trouvera à la suite de ce rapport la déclaration de ce dernier[115].

  [115] Nous empruntons ces documents aux _Annales des Sciences
  Psychiques_, no 5, première année.

_Deuxième séance_

    Naples, 15 juin 1891.

    «Cher Ami,

   »Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi 2 courant, à 8 heures
   du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève, accompagné du médium,
   _Mme Eusapia Paladino_. Nous avons été reçus sous le péristyle
   par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes
   qu'ils avaient invitées, les professeurs Gigli, Limoncelli,
   Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le
   docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite
   Naples.

   »Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à
   l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer
   dans une grande pièce à alcôve.

   »Déjà, dans la matinée, Mme Paladino avait été examinée par M.
   Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder
   avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.

   »L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde
   table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe
   qui fermaient l'alcôve, puis, derrière ces rideaux, à une
   distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et
   Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une
   soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y
   obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier,
   une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier blanc,
   pour voir si l'on ne trouverait pas de l'_écriture directe_.

   »Après quoi, tous les assistants, moi excepté, visitèrent
   soigneusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait
   rien de préparé pour surprendre leur bonne foi.

   »Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des
   rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande,
   elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de
   bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent
   uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table
   dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis,
   en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli,
   Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le
   cercle et se trouvait à gauche du médium.

   »Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient
   les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact
   avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus
   d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible.

   »MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et
   restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta.

   »Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison
   préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à
   recommander que, tout en observant avec le plus grand soin,
   chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la
   lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien
   éclairée....

   »Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement
   d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements
   restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux
   qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des
   battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que
   MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette
   mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il
   n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il
   occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois,
   reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des
   coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite
   de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint
   suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les
   rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table,
   de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il
   l'a déclaré lui-même.

   »Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans
   l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au
   sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des
   plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu
   s'égayer aux dépens des autres.

   »Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la
   valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on
   entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on
   trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait
   placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce
   fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les
   expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur
   attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à
   force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques
   lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et
   Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien
   qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au
   moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après
   qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini,
   à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers
   endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument
   sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli,
   déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et
   demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait--à la fois
   douteux et naïf--que toutes les personnes présentes, comme
   lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en
   contact réciproque.

   »Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité
   du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus
   devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.

   »Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient congé, le médium
   encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table,
   causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et
   faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent,
   cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit
   dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités
   fortement, et le _guéridon_ _qui se trouvait derrière eux
   s'avancer lentement vers Mme Paladino_, toujours assise et liée.
   A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine
   lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M.
   Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans
   l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le
   mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus
   de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne
   et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le
   parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le
   professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en
   mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans
   que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une
   parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait
   capable de faire un pareil tour.

   »En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du
   cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique,
   le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la
   science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de
   plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais
   que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait
   se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes.
   Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à
   M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des
   études et des recherches scientifiques, de semblables
   mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne
   pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le
   professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille
   idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement
   d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de
   Naples, l'été prochain.

   »J'ai, depuis, rencontré le professeur Bianchi; il a vivement
   insisté pour avoir une autre séance de Mme Paladino et a
   manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour
   l'examiner à loisir.

    »Croyez-moi, etc.»

    E. CIOLFI.

Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso--avec une
bonne grâce aussi courageuse que rare--proclame sa conversion et fait
amende honorable à l'Occulte.

   «Cher Monsieur,

   »Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète
   exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on eût vu la farine renversée,
   le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses
   voisins; et tout porte à croire que telle était son intention,
   qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de
   la parfaite honnêteté de ce sujet, jointe à son état de
   semi-inconscience.

   »Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de
   persistance la possibilité des faits dits spirites (spiritici);
   je dis des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie.

   »Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si
   c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de
   l'œil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner.

    »Votre bien dévoué,

    C. LOMBROSO[116].

    »Turin, 25 juin 1891.

    »A M. Ernesto Ciolfi, à Naples.»

  [116] Nous verrons plus loin comment M. Lombroso essaie
  d'expliquer les faits dont il a été témoin.

Rappelons que l'on trouvera plus loin--comme une sorte de finale
synthétique, résumant et renforçant cette seconde partie de notre
travail--le compte rendu des nouvelles expériences, entreprises avec
la même Eusapia, par M. Lombroso, assisté de M. Richet et de plusieurs
de ses collègues.

Et maintenant, qu'ajouterons-nous?

Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes,
d'une supériorité scientifique et d'une bonne foi universellement
reconnues, ont faites sur cette absurdité mécanique que constituent
les mouvements d'objets sans contact. Si, malgré leur autorité, il
serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux fermés, ne
serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systématiques,
par une étroite pusillanimité d'esprit, la valeur de leurs travaux et
surtout l'intérêt qu'ils présentent[117]?

  [117] Disons, du reste, que la question des mouvements d'objets
  sans contact est plus que jamais à l'ordre du jour des Recherches
  psychiques, et qu'en Angleterre comme en France, les résultats
  obtenus sont des plus satisfaisants.

Pour nous--bien que n'ayant jamais pu constater, d'une façon
indubitable, l'action à distance d'un médium,--après avoir
minutieusement analysé les observations des autres et recueilli
d'assez nombreux témoignages, nous regardons cette action à distance
comme étant, de tous les Phénomènes physiques occultes, celui dont la
réalité est la plus proche de l'évidence[118].

  [118] Voir, dans les _Annales des Sciences Psychiques_, une étude
  documentée de M. Meyers, sur les _Mouvements d'objets sans
  contact_, no 4, 2e année et numéros suivants.

Et pour étayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats
de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que naître, les ultimes
résultats atteints par la Science officielle, en la plus féconde
peut-être de ses branches; nous essayons de légitimer, dans notre
esprit, les plus déconcertants des prodiges médianimiques, en nous
remémorant les étonnantes et si suggestives découvertes, faites
récemment en Electricité, et ces paroles de M. Croockes nous
reviennent[119]:

«Les phénomènes de l'électrolyse ne sont pas encore bien connus et
bien coordonnés; cependant, ce que nous en savons nous laisse
entrevoir que, suivant toute probabilité, l'électricité est atomique
et qu'un atome d'électricité est une quantité aussi exactement définie
qu'un atome chimique.... On a calculé que, dans un seul pied cube de
l'éther qui remplit les espaces, il y a, à l'état latent, 10,000
tonnes d'énergie qui avaient jusque-là échappé à nos observations.
S'emparer de ce trésor et l'assujettir aux services de l'humanité,
telle est la tâche qui s'offre aux électriciens de l'avenir. Les
recherches les plus récentes nous donnent l'espoir fondé que ces
vastes réservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre
portée.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrême fréquence,
le professeur Tesla est arrivé à porter à l'incandescence le filament
d'une lampe, par induction, à travers le verre, _et sans le rallier
par des conducteurs à la source d'électricité_. Il a fait plus, _il a
illuminé une pièce entière en y produisant des conditions telles qu'un
appareil, placé n'importe où, y était mis en jeu sans être relié
électriquement avec quoi que ce soit_.... Les vibrations lentes
auxquelles nous faisons allusion nous révèlent encore un fait
surprenant: la possibilité d'établir des télégraphes sans fils, sans
poteaux, sans câbles, sans aucune des coûteuses installations
actuelles.»

  [119] Discours prononcé le 15 novembre 1891, au dîner offert par
  la Société des Electriciens.

Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute:

«Si l'on se rappelle encore les expériences de M. Elihu Thompson qui,
à l'aide des courants alternatifs dont il vient d'être question, a pu
_produire à distance des mouvements considérables d'un corps
quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de même
nature_, on sera certainement tenté de ne plus considérer comme
improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins
lointain, de la _Télépathie_, de la _Lévitation_ et des _Phénomènes
lumineux_ produits par les médiums[120].»

  [120] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, p. 111, note,
  (Chamuel, Carré, 1892.)


LÉVITATION

Avant de passer à l'étude de phénomènes occultes d'un autre genre,
nous désirons décrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous
venons de parler et qui présente cet intérêt particulier qu'ici la
Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets
sur le corps de l'être lui-même qui l'émet; et cela de façon telle que
les conditions physiologiques normales de cet être en paraissent
absolument changées.

Nous voulons parler de la _Lévitation_, ou soulèvement spontané du
corps. Le phénomène peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles
le corps du sujet flotte dans l'air à une hauteur plus ou moins
grande.

Le colonel de Rochas a publié une excellente étude de la Lévitation,
dans la _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1885, à une époque, on le
sait, où il y avait une certaine hardiesse à aborder de pareilles
questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide,
en la description d'un phénomène que nous n'avons jamais pu constater.

«De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes
aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considère
comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prête moins à la
supercherie.»

L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lévitation
que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de
l'Occident.

«Depuis un temps immémorial, dit-il, on a constaté chez les Brahmanes
de l'Inde le phénomène de la lévitation.

»Damis les a vu, dit Philostrate, s'élever en l'air, à la hauteur de
deux coudées, non pour étonner, mais parce que, selon eux, tout ce
qu'ils font en l'honneur du soleil, à quelque distance de la terre,
est plus digne de ce Dieu.

»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères
distinctifs des dieux et des héros ascètes.

»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres
sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une
forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le
véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne
venaient en préciser la nature.»

Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps
résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait
rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui,
après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de
jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux
suivants[121]:

  [121] Jacolliot: _Voyage au pays des Fakirs charmeurs_.

   «Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de
   Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les
   yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations
   magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié
   de me gratifier les jours précédents...

   »Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva
   graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes
   croisées à l'orientale, et resta dans une position assez
   semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les
   touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant
   vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami
   pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me
   fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait
   au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume
   de sa main droite.»

   «Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait
   sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que
   le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre
   phénomène:

   «Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire
   quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant
   besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis
   vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte
   qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et,
   croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut
   s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une
   hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer
   exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je
   m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le
   fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière,
   rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les
   pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En
   voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La
   production entière du phénomène, du moment où le charmeur
   commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne
   dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq
   minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui,
   que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de
   l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les
   phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre...
   c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me
   laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir,
   tout ce qui pouvait lui plaire...»

M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans
l'Inde par d'autres contemporains[122]:

«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous
trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les
Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5,
6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur
la cime d'une montagne.»

  [122] L'Inde est encore aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit,
  la terre d'élection du Merveilleux. Nous avions même pensé à lui
  consacrer un chapitre spécial, dans lequel nous aurions examiné
  les divers «miracles» produits par les Fakirs: germination d'une
  graine en quelques heures, sommeil cataleptique sous terre
  pendant des mois, etc., etc. Malheureusement, toutes ces
  merveilles, que nous ont énergiquement affirmées nombre de
  personnes qui en avaient été témoins, n'ont pas encore été
  soumises à un contrôle scientifique sérieux. Il y a, paraît-il,
  dans la péninsule gangétique, d'extraordinaires
  prestidigitateurs, dont il faudrait cependant distinguer les
  Fakirs, faiseurs de miracles. Ceux-ci, en leur qualité de membres
  inférieurs de la caste sacerdotale, habitent en commun des
  retraites situées dans le haut Tibet, d'où ils descendent, à
  certaines époques de l'année, pour se répandre sur les côtes.
  C'est aussi dans ces retraites des montagnes qu'habiteraient les
  fameux _Mahatmas_, les mystérieux et puissants Initiés dont on a
  tant parlé, et, sur le compte desquels on ne sait en réalité rien
  qui vaille. Quoi qu'il en soit, et maintenant que la Science
  occidentale admet, dans l'Occulte, autre chose qu'une constante
  supercherie, il y aurait pour des Européens, et surtout pour les
  médecins de la marine, d'intéressantes recherches à faire sur le
  Merveilleux, en ces régions.

Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale
ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les
ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il
fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils
étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.

«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces
extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent
une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort
difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins,
tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je
n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le
sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était
habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par
suggestion.

»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons
de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se
produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines
familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le
plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez
les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a
présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été
attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort
différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport
des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports
des saints....[123].»

  [123] Voir, pour le détail de ces voyages aériens: la _Mystique
  divine_ de l'abbé Ribet, la _Mystique_ de Gœrres, etc.

Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve
d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent
tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de
lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs
contemporains.

Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir
aux travaux de Croockes.

Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]:

  [124] Voir son livre: _De la Force psychique_, p. 156 et
  suivantes.

   _Enlèvements de corps humains._--Ces faits se sont produits
   quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous
   lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du
   moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux,
   d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées
   préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est
   pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de
   la raison furent confirmées par le sens de la vue.

   En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était
   assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour
   écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle,
   cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les
   quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à
   environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à
   peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore
   deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol
   avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus
   satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais
   pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne
   ne pouvait y toucher.

   Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont
   eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai
   vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La
   première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde
   fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était
   debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible
   d'observer le fait au moment où il se produisait.

   Il y a au moins _cent cas bien constatés_ de l'enlèvement de M.
   Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes
   différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins,
   le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le
   récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des
   moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces
   manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel
   qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou
   dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus
   imposantes.

Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des
états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation.

  [125] Dunglas Home: _Révélations sur ma vie surnaturelle._ Paris,
  1864, p. 52-53.

   Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier
   en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la
   cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne
   sens aucune main me supporter et, depuis ma première
   ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je
   fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse
   pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé
   perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma
   tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève
   doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont
   amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de
   repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq
   minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour,
   c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes
   bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des
   signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à
   Londres[126].

  [126] Il est regrettable que Home n'ait pas insisté sur le rôle
  de la volonté en ces phénomènes.

Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à
toute supposition d'hallucination provoquée par le médium.

M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet
aux visions et aux anesthésies.»

Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait
qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie;
mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des
observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin,
quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement
qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac»
pour conclure à une fraude constante de sa part.

Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de
nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées
suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce
phénomène.

Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur
les _Maladies et facultés diverses des mystiques_, publiée, en 1875,
par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la
lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique
entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par
le ballonnement hystérique.

»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement
ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par
suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée
surtout la nature des gaz internes».

On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien
dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents.
Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie
occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures.


II. Phénomènes divers

Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés,
bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient
pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits
n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que
mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres
«prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une
créature humaine douée de facultés spéciales...

Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous
pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que
la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial,
une sorte de _double_, invisible du monde réel, peuplé d'êtres
mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants
ou terribles...

Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans
l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective
a-t-elle été faite scientifiquement?

Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart
des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties,
est une réponse suffisante.

Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai
peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne
rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de
pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets
traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, _ex
nihilo_, de créatures en chair et en os[127].

  [127] Combien de fois, cependant, cela lui a mal réussi à ce «bon
  sens» si prôné. «Hélas! il n'est guère qu'une routine de
  l'intelligence. Le bon sens d'il y a deux mille ans était de
  croire que le soleil tourne autour de la terre et se couche tous
  les soirs dans l'Océan. Le bon sens d'il y a deux cents ans était
  que l'on ne peut, dans la même journée, donner de ses nouvelles à
  Pékin et en avoir une réponse, et cependant le bon sens
  d'aujourd'hui indique que l'on peut y envoyer un télégramme,
  réponse payée.» (Richet.--Préface de la _Suggestion mentale_
  d'Ochorowicz.)

Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrêter à ses
premières formes? «Les possibilités de l'Univers» ne sont-elles pas
infinies?

Pour nous, si la conviction en notre esprit est, dès maintenant, à peu
près établie à l'égard des phénomènes qui précèdent, nous devons
déclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits «absurdes» qui
vont suivre, nous sommes forcés d'être moins affirmatif. Nous croyons
ces faits _possibles_ et même _probables_, car les documents sur
lesquels nous nous appuyons ayant les mêmes sources, et par conséquent
la même autorité que ceux qui nous ont déjà servi, la négation
absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces
phénomènes sont d'une nature telle, si graves les conséquences qui en
peuvent résulter, et surtout si incomplète encore l'expérimentation à
laquelle ils ont été soumis, qu'une réserve dans les conclusions
s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment émettre,
c'est que cet _Absurde_ mérite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin,
ne serait-ce que pour en montrer l'inanité, la science doit le
soumettre à de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble,
du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le
comprendre.

Nous croyons donc, répétons-le, à la probabilité des faits suivants,
pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais,
cette opinion, comment pouvons-nous espérer la faire partager? Cette
«foi provisoire», dont parle M. de Rochas, cette foi «équivalente à
celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes»,
comment espérer la faire naître en un sujet où l'esprit le moins
hostile se heurte, à chaque pas, au plus rebutant des _Inadmissibles_?

Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en
persistant plus que jamais dans notre système d'exactitude positive,
dans notre mode d'argumentation par le fait.

Nous continuerons donc, simplement, à _raconter_, à présenter les
procès-verbaux des expériences, en les appuyant de toutes les
garanties qu'il nous sera possible de trouver.

Aux lecteurs d'une cérébralité amplexive et sérieuse, et d'un sens
critique impartial, à ceux-là de se faire une opinion.

Quant à la négation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour
nous.


1º PHÉNOMÈNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MÉDIUM

Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parlé
jusqu'à présent, nous avons toujours constaté la présence d'un agent,
d'un _médium_.

Or, il est certains autres de ces phénomènes qui semblent se produire
spontanément, sans que l'on puisse, à l'égard du médium possible,
faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que
telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits,
et c'est tout: à moins que, à l'exemple des occultistes et des
spirites, on ne les attribue à l'intervention des êtres du monde
invisible.

Nous n'insistons pas.

Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de
l'expérimentation rigoureusement scientifique, nous négligerons toutes
les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantées, d'objets
ensorcelés, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que
nous trouvons dans les _Annales des Sciences Psychiques_.

Les faits qu'elles signalent ont été constatés, on verra avec quel
luxe de précautions, par M. Dariex lui-même, dans son propre
appartement.

Voici ses paroles textuelles[128]:

   Pendant la seconde moitié de l'année 1888, je m'occupais très
   activement de l'étude des phénomènes psychiques et je ne manquais
   pas une occasion de les expérimenter. Néanmoins, durant les
   premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je
   fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec
   l'insistance dont paraissent seules capables les personnes
   absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la
   nuit--c'était la nuit du 30 novembre 1888--elle avait entendu
   dans mon cabinet de travail, voisin de la pièce où elle couche,
   entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits
   de pas, étouffés comme par un tapis, et de petits coups,
   paraissant frappés sur les meubles; ces coups, tantôt au nombre
   de deux, tantôt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de
   pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se
   produisit plusieurs fois.

   Je supposai qu'elle rapportait à mon cabinet de travail des
   bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle était le jouet
   d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas
   convaincu du contraire; mais, en présence de son insistance et de
   l'énergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en
   raison de leur répétition à cette heure insolite, n'avaient pas
   tardé à l'effrayer; eu égard, d'autre part, à ce que des
   phénomènes de cet ordre avaient été signalés, à plusieurs
   reprises, par différents observateurs, je me livrai à une
   enquête.

  [128] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, no 4, 2e année.

M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas
provenir d'appartements voisins du sien, soit à l'étage supérieur,
soit à l'étage inférieur. En outre, les portes et les fenêtres étant
soigneusement fermées chaque soir, et ne portant aucune trace
d'effraction, il était impossible que quelqu'un eût pénétré dans
l'appartement.

   Ne pouvant rien observer moi-même, et ne pouvant pas accepter
   comme véridiques ces étranges bruits (dont parlait la bonne),
   j'eus le désir qu'il se produisit un phénomène plus tangible, un
   phénomène dont il resterait des traces, et qu'il me serait aisé
   de constater. Je désirai que des chaises fussent renversées, et,
   pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le
   secrétaire, dans une position inclinée, de manière que le moindre
   effort pût la faire tomber sur le dossier. Malgré cette position
   instable et les trépidations parfois assez fortes occasionnées
   par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant
   une dizaine de jours.

Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas même le vendredi,
«jour habituel des manifestations.» Mais le matin du 13 janvier 1889,
M. Dariex trouvait «renversée sur le parquet, non la chaise au très
faible équilibre», mais celle sur laquelle il était assis la veille au
soir, alors qu'il dessinait à sa table. Et, dans la nuit, la bonne
affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, «comme la
chute d'un corps pesant.»

Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A
partir de ce moment-là, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et
garda les clefs sur lui.

   Quatre jours plus tard, dans la nuit du mercredi 16 janvier, la
   chaise que j'avais continué à mettre en équilibre instable, se
   renversait à son tour, malgré que le cabinet fût fermé à clef et
   que les clefs ne m'eussent pas quitté; cette fois, la servante
   n'avait rien entendu.

Le lundi 21 janvier, en rentrant chez lui, un peu avant minuit, M.
Dariex trouve encore une chaise renversée contre la porte, qu'elle
empêche d'ouvrir.

Mais le sens critique de M. Dariex n'est pas encore satisfait, et
avec raison, car, en un pareil sujet, on ne saurait être trop
difficile en fait de témoignages et de preuves.

   Il n'était pas matériellement impossible, dit-il, de se procurer
   une fausse clef, et, pensant que la bonne foi d'une personne,
   malgré que l'on n'ait aucune raison de la suspecter, ne constitue
   pas une preuve scientifique suffisante, je songeai à prendre des
   précautions plus rigoureuses. Le mercredi 23 janvier, à huit
   heures du soir, avant de sortir, non seulement je fermai le
   cabinet à clef, mais je mis toutes ses ouvertures, portes et
   fenêtres, _sous scellés_.... Ils étaient au nombre de huit ou
   neuf, rien que pour la porte donnant dans la salle à manger, dont
   le trou de la serrure était obstrué par une bande de papier;
   cette même bande était, en outre, scellée au mur et rendait
   impossibles l'ouverture de cette porte... et l'introduction dans
   la serrure d'un instrument quelconque, sans traces d'effraction.

Or, en rentrant à minuit dix minutes, M. Dariex trouve, après un
examen minutieux, _tous les scellés parfaitement intacts_, aussi bien
ceux des fenêtres que ceux de la porte... et dans le cabinet _une
chaise était tombée, renversée sur son dossier_. La servante n'avait
rien entendu; mais, plus tard, dans la même nuit, un peu après 3
heures du matin, elle entendit trois coups très secs, frappés avec une
extrême violence dans le panneau de la porte donnant dans le salon.

   Enfin, le jeudi 24 janvier, à minuit quarante-cinq minutes,
   malgré que mon cabinet eût été fermé et mis sous scellés comme la
   veille, et que, comme la veille, j'eusse trouvé les scellés
   parfaitement intacts, il y avait, dans la pièce, non plus une,
   mais deux chaises renversées.

Dès lors, M. Dariex, pour donner plus de valeur encore à son
témoignage, n'hésita plus à convier, au contrôle du fait qu'à cinq
reprises il avait constaté, ceux de ses amis «à qui, dit-il, je crus
pouvoir en parler, sans m'exposer à passer pour un halluciné, un
pauvre fou qu'il faudrait bientôt enfermer.» Il les pria de prendre
des précautions plus rigoureuses encore, s'ils pouvaient en imaginer,
et voici le rapport, qu'après avoir expérimenté jusqu'au 5 février,
ces Messieurs rédigèrent:

_Procès-verbal des expériences collectives instituées pour le contrôle
des mouvements d'objets sans contact[129]._

  [129] _Annales_, même numéro.

   Les soussignés:

   Dr BARBILLION, de la Faculté de Paris, ancien interne en médecine
   des hôpitaux, demeurant, 16, quai d'Orléans, à Paris;

   BESSOMBES (Paul), employé des ponts et chaussées, demeurant à
   Paris, 7, rue Boutarel;

   Dr MÉNEAULT (Joanne), de la Faculté de Paris, ancien interne de
   l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer, demeurant à Paris, rue
   Monge, 51;

   MORIN (Louis), pharmacien de 1re classe, demeurant rue du
   Pont-Louis-Philippe, 9;

   Certifient l'exactitude des faits suivants:

   «Le Dr Dariex, demeurant à Paris, rue Du Bellay, no 6, ayant à
   plusieurs reprises, et notamment le 25 janvier 1889, cru
   constater que des phénomènes étranges se produisaient, la nuit,
   dans son cabinet de travail, pria les personnes ci-dessus
   désignées de contrôler les observations qu'il avait déjà faites
   sur l'existence de ces phénomènes.

   »Il s'agissait, au dire du Dr Dariex, de chaises qui avaient été
   trouvé renversées dans son cabinet, et cela, à plusieurs
   reprises, alors que, d'après les précautions prises en vue
   d'éviter toute supercherie, il paraissait impossible qu'aucun
   être vivant ait pu s'introduire dans le cabinet, dont les portes
   et les fenêtres avaient été méthodiquement closes et mises sous
   scellés.

   »Pendant 10 jours, du 27 janvier au 4 février, les soussignés se
   sont régulièrement réunis chez le Dr Dariex, le soir à 8 heures,
   le matin à 8 heures et demie; tantôt ils étaient tous présents,
   tantôt il manquait une ou plusieurs personnes. Le Dr Barbillion
   et le Dr Dariex n'ont pas manqué à un seul rendez-vous et ont pu
   assister à toute la série des expériences.

   »Le cabinet de travail du Dr Dariex occupe, au premier étage de
   la maison portant le no 6 de la rue Du Bellay, la partie de
   l'appartement qui forme le coin de cette rue et de la rue
   Saint-Louis-en-l'Ile. Il prend jour par deux fenêtres donnant sur
   cette rue et communique avec les autres pièces de l'appartement
   par deux portes, l'une donnant sur le salon et s'ouvrant vers le
   salon; l'autre donnant sur la salle à manger et s'ouvrant vers le
   cabinet.

   »Les meubles qui le garnissent sont: une bibliothèque, un
   secrétaire, une table, un divan, un fauteuil, quatre chaises; il
   n'existe aucun placard. Après avoir scrupuleusement examiné les
   fenêtres et les portes, ainsi que les différents meubles, les
   murs et le parquet, les soussignés, ayant acquis la conviction
   que rien ne pouvait amener la chute ou le déplacement d'aucun
   meuble ou d'aucun objet, à l'aide de mécanisme, de fils, etc., ou
   de tout autre moyen; qu'il était également impossible à quelqu'un
   de se cacher dans le cabinet ou de s'y introduire après la
   fermeture et la mise sous scellés des fenêtres et des portes;
   dans ces conditions, chaque soir, à huit heures, les précautions
   suivantes furent minutieusement prises: les volets en fer sont
   fermés, les fenêtres sont closes et des scellés sont apposés sur
   les montants, près de l'espagnolette. La porte de communication
   avec le salon est fermée à clef du côté du cabinet, la clef
   restant emprisonnée dans la serrure, par une bande d'étoffe
   scellée à ses deux extrémités.

   »Des scellés sont posés sur cette porte et une bande d'étoffe est
   fixée par des cachets de cire, d'une part sur la porte elle-même,
   et, d'autre part, sur le mur voisin. Pendant tout le cours de nos
   expériences, cette porte du salon est demeurée condamnée.

   »Restait, comme unique ouverture, la porte faisant communiquer le
   cabinet avec la salle à manger. Les chaises du cabinet étaient
   alors disposées suivant un ordre convenu, mais non toujours
   exactement à la même place. On sortait du cabinet, le Dr Dariex
   le premier, et chacun, de _la salle à manger_, jetait un dernier
   regard dans le cabinet, afin de s'assurer, une dernière fois, que
   _les chaises étaient debout_ et bien en place.

   »Alors le Dr Barbillion fermait à clef la porte du cabinet et
   gardait sur lui cette clef; les scellés étaient posés et la bande
   d'étoffe était appliquée sur le trou de la serrure. Sept ou huit
   cachets étaient posés, à l'aide d'un cachet appartenant à M.
   Morin, lequel le gardait et l'emportait chez lui. _La forme et la
   disposition des scellés étaient notées avec soin._

   »Ces précautions ayant été régulièrement et rigoureusement
   prises, chaque jour, à huit heures du soir, nous nous réunissions
   le lendemain matin, à huit heures et demie, pour la levée des
   scellés, laquelle était toujours précédée d'un examen minutieux
   de la clef et de la serrure. Pendant les dix jours qu'a duré
   l'observation, voici ce qui a été constaté:

   1re Nuit, du samedi 26 janvier au dimanche 27.--Néant.

   2e Nuit, du 27 au lundi 28 janvier.--Néant.

   3e Nuit, du 28 janvier au mardi 29 janvier.--Deux chaises sont
   renversées; l'une, placée près de la bibliothèque, est tombée sur
   son côté gauche; l'autre, placée près du fauteuil, est renversée
   sur le dossier, dans la direction de la fenêtre et de la table.

   4e Nuit, du mardi 29 janvier au mercredi 30.--Néant.

   5e Nuit, du 30 janvier au jeudi 31 janvier.--Néant.

   6e Nuit, du 31 janvier au vendredi 1er février.--Néant.

   7e Nuit, du 1er février au samedi 2 février.--Néant.

   8e Nuit, du 2 février au dimanche 3 février.--Néant.

   9e Nuit, du dimanche 3 février au lundi 4 février.--Néant.

   10e Nuit, du lundi 4 février au mardi 5 février.--Deux chaises
   sont renversées: l'une, placée vers la table, a été renversée sur
   le côté gauche, vers le divan; l'autre, placée près du fauteuil,
   est tombée sur le dossier, dans la direction de la fenêtre.

   »En présence de ces faits, des précautions prises par nous, pour
   éviter toute supercherie, du soin que nous avons apporté à la
   pose des scellés et à l'examen des mêmes scellés, nous sommes
   convaincus:

   »_1º Que personne n'a pu demeurer dans le cabinet, après que nous
   étions sortis;_

   »_2º Que personne n'a pu s'y introduire pendant la nuit, avant
   notre arrivée, le lendemain matin._

   »Et nous sommes amenés à conclure que, pendant la nuit, à deux
   reprises, dans l'espace de dix jours, au milieu d'une chambre
   parfaitement close et sans qu'aucun être vivant ait pu s'y
   introduire, des chaises ont été renversées, contrairement à notre
   attente et à nos prévisions; que cette manifestation d'une force,
   en apparence mystérieuse se produisant en dehors des conditions
   habituelles, ne nous paraît pas reconnaître une explication
   ordinaire, et que, sans vouloir préjuger en rien de la nature
   intime de cette force et tirer des conclusions positives, nous
   inclinons à penser qu'il s'agit de phénomènes d'ordre psychique,
   analogues à ceux qui ont été décrits et contrôlés par un certain
   nombre d'observateurs.

    »Dr BARBILLION; P. BESSOMBES; Dr MÉNEAULT;
    L. MORIN; Dr DARIEX.»

   Toutes ces signatures sont légalisées par la mairie du IVe
   arrondissement et par celle de Pont-de-Vaux, dans l'Ain, où est
   allé, peu après, se fixer le docteur Méneault.

   A partir du 5 février, ajoute le docteur Dariex, mes amis ayant
   déclaré que leur contrôle était suffisant et qu'il était inutile
   de le prolonger, je me fis dresser, tous les soirs, un lit dans
   ce cabinet de travail, et j'y couchai jusqu'au 26 février, date à
   laquelle je fus appelé en province par un deuil de famille. Je
   n'entendis rien et aucune chaise ne fut plus renversée.

   Ces phénomènes ont-ils été absolument indépendants de la présence
   ou du voisinage de quelque personne, de quelque «médium», pour
   employer le terme consacré? Je n'en sais rien, mais je présume
   que si la présence de quelqu'un a été nécessaire, si médium il y
   a eu, ce doit être ma servante, dont la santé et le système
   nerveux étaient alors très délicats. Elle n'a jamais eu d'accès
   de somnambulisme spontané; mais, il y a un an, j'ai été amené,
   par la force des choses, à me convaincre qu'elle était
   hypnotisable, etc., etc...

Malgré le vif intérêt que présentent ces questions, il nous est
impossible d'insister plus longuement; on trouvera, du reste, dans les
_Annales_, tous les détails complémentaires des expériences du docteur
Dariex.

On y pourra lire aussi le récit de phénomènes du même ordre, mais
incomparablement plus intenses, qui se seraient produits, en 1873, au
château du T..., en Normandie. Les documents qui les relatent semblent
posséder toutes les garanties désirables; par malheur, les
observations n'ont pas été faites dans un esprit aussi rigoureusement
scientifique que les précédentes, et cela est d'autant plus
regrettable que les faits sont vraiment extraordinaires et
passablement troublants. Ce sont des coups formidables qui, la nuit,
ébranlent les murailles; des bruits de pas, et même des cris
déchirants qui, pendant tout un mois, troublent le sommeil des hôtes
du château, sans que les recherches les plus minutieuses fassent rien
découvrir. Le propriétaire du château, M. de X..., écrit, chaque
jour, le récit des phénomènes dont lui et les siens sont témoins. Ce
journal a été publié par les _Annales_...[130]. La bonne foi de
l'auteur paraît absolue; mais, nous le répétons, l'esprit
d'observation scientifique lui fait un peu défaut.

  [130] Voir _Annales des Sc. Psych._, no 6, 2e année: _Phénomènes
  étranges du château du T....._


2º MATÉRIALISATIONS

On nomme ainsi, en langage spirite, les apparitions, non plus
_fluidiques_, mais _matérielles_, qui se manifestaient par
l'intermédiaire de certains médiums nommés, pour cette raison, médiums
à _matérialisations_.

Autrement dit, il s'agirait de la création extemporanée de créatures
_en chair et en os_, de créatures qui _parlent_, dont on compte les
pulsations du pouls et que l'on ausculte, d'êtres enfin qui semblent
posséder tous les attributs de la vie...

Et ici, nous avouons franchement que, n'était le désir de présenter un
travail complet, nous préférerions remettre à plus tard cette partie
de notre sujet, non certes par une sotte pusillanimité intellectuelle,
mais parce que nous estimons que, dans l'évolution des idées relatives
à l'Occulte et dans l'intérêt même de ces idées, le moment n'est pas
encore venu d'aborder publiquement les plus transcendantes d'entre
elles.

Nous le répétons: pour si extra-normaux, pour si absurdes que
paraissent les phénomènes dont nous allons nous occuper, nous les
croyons _possibles_ et même _probables_, car, à notre sens, imaginer
que les hommes éminents qui les affirment ont _tous_ été dupes de
fraudes grossières ou d'hallucinations, cela heurte la raison, plus
encore que les prodiges dont ils se portent garants.

_Nous croyons donc ces Phénomènes probables._

MAIS NOUS N'AFFIRMONS RIEN.

Comme bien l'on pense, ce n'est pas dans les livres spirites que nous
irons chercher des observations de _matérialisations_; non pas que
nous refusions systématiquement toute valeur aux ouvrages de ce genre
et aux faits qu'ils contiennent, mais leur esprit et leurs tendances
diffèrent absolument des nôtres.

Aussi, nous adresserons-nous de nouveau aux expérimentateurs que nous
connaissons et parmi lesquels Croockes est encore celui qui a obtenu
les résultats les plus complets, les plus surprenants, et, pour tout
dire, les plus invraisemblables.

C'est en expérimentant avec Home qu'il put constater, pour la première
fois, des matérialisations; mais elles étaient partielles: c'étaient
des mains, en tout semblables à de véritables mains vivantes, qui
apparaissaient et disparaissaient subitement, tantôt lumineuses dans
l'obscurité, tantôt visibles à la lumière ordinaire.

Voici quelques-unes de ces apparitions:

   Une petite main, d'une forme très belle, s'éleva d'une table de
   salle à manger et me donna une fleur; elle apparut, puis disparut
   à trois reprises différentes, en me donnant toute facilité de me
   convaincre que cette _apparition était aussi réelle que ma propre
   main_. Cela se passa à la lumière, dans ma propre chambre, les
   pieds et les mains du médium étant tenus par moi pendant ce
   temps.

   Nombre de fois, moi-même et d'_autres personnes_ avons vu une
   main pressant les touches d'un accordéon, pendant qu'au même
   moment, nous voyions les deux mains du médium qui, quelquefois,
   étaient tenues par ceux qui étaient près de lui.

   Les mains et les doigts ne m'ont pas toujours paru être solides
   et comme vivants. Quelquefois, il faut le dire, ils offraient
   plutôt l'apparence d'un nuage, condensé en partie sous forme de
   main... J'ai vu, plus d'une fois, d'abord un objet (fleur, livre,
   etc.) se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former
   autour de lui, et enfin le nuage se condenser, prendre une forme
   et se changer en une main parfaitement faite... Quelquefois, la
   chair semble être aussi humaine que celle de toutes les personnes
   présentes. Au poignet ou au bras, elle devient vaporeuse et se
   perd dans un nuage lumineux: au toucher, ces mains paraissent
   quelquefois froides comme de la glace et mortes; d'autres fois,
   elles m'ont semblé chaudes et vivantes, et ont serré la mienne
   avec la ferme étreinte d'un vieil ami. J'ai retenu une de ces
   mains dans la mienne, bien résolu à ne pas la laisser échapper.
   Aucune tentative ni aucun effort ne furent faits pour me faire
   lâcher prise, mais peu à peu cette main sembla se résoudre en
   vapeur, et ce fut ainsi qu'elle se dégagea de mon étreinte[131].

  [131] Croockes: _Force psychique_, p. 161, 162, 163.--Ne nous
  récrions pas trop: Oserait-on affirmer, demandons-nous encore,
  que toutes les modalités de la matière nous sont connues?

Mais ces merveilles devaient être encore dépassées par les résultats
que M. Croockes obtint, en 1874, avec un nouveau médium. Celui-ci
était une jeune fille anglaise de 15 ans et d'une santé chétive, Mlle
Florence Coock. Les expériences avaient lieu le plus souvent dans le
laboratoire même de M. Croockes, et c'est là que furent faites les
fameuses photographies des apparitions.

L'être qui se manifestait, par l'intermédiaire du médium, était une
jeune femme qui avait bien voulu révéler son nom: _Katie King_, et qui
prétendait avoir, pendant une existence antérieure, vécu dans l'Inde.
On savait, d'après ses propres paroles, qu'elle «n'avait le pouvoir de
rester auprès de son médium que pendant trois ans et qu'après ce
temps, elle lui ferait ses adieux, pour toujours[132]».

  [132] Croockes: _Force psychique_. Appendice. Extrait du
  _Spiritualiste_, 29 mai 1874.

A chaque instant, en racontant de pareilles histoires, et bien que
l'on soit convaincu, plus que quiconque, de «l'infini des Possibilités
de l'Univers», on est obligé de se rappeler que celui qui les atteste
est l'homme qui a découvert le _thallium_ et la _matière radiante_;
devant un tel passé scientifique, la raison, même récalcitrante, est
obligée de s'incliner, et l'on continue.....

Voici, sous forme de lettre, le récit que fait M. Croockes de ses
expériences avec Mlle Coock et Katie King:

   Dans une lettre que j'ai écrite à ce journal, au commencement de
   février dernier, je parlais des phénomènes de formes d'esprits
   qui s'étaient manifestées par la médiumnité de Mlle Coock, et je
   disais: «Que ceux qui inclinent à juger durement Mlle Coock
   suspendent leur jugement jusqu'à ce que j'apporte une preuve
   certaine qui, je le crois, sera suffisante pour résoudre la
   question.»

   En ce moment, Mlle Coock se consacre exclusivement à une série de
   séances privées auxquelles n'assistent qu'un ou deux de mes amis
   et moi. J'en ai vu assez pour me convaincre pleinement de la
   sincérité et de l'honnêteté parfaites de Mlle Coock, et pour me
   donner tout lieu de croire que les promesses que Katie King m'a
   faites si librement seront tenues.

   Dans cette lettre, je décrivais un incident qui, selon moi, était
   très propre à me convaincre que Katie et Mlle Coock étaient deux
   êtres _matériels_ distincts. Lorsque Katie était hors du cabinet
   debout devant moi, j'entendis un son plaintif venant de Mlle
   Coock qui était dans le cabinet. Je suis heureux de dire que j'ai
   enfin obtenu «_la preuve absolue_» dont je parlais dans la lettre
   ci-dessus mentionnée.

   Pour le moment, je ne parlerai pas de la plupart des preuves que
   Katie m'a données, dans les nombreuses occasions où Mlle Coock
   m'a favorisé de séances chez moi, et je n'en décrirai qu'une ou
   deux qui ont eu lieu tout récemment. Depuis quelque temps,
   j'expérimentais avec une lampe à phosphore, consistant en une
   bouteille de 6 à 8 onces, qui contenait un peu d'huile phosphorée
   et qui était solidement bouchée. J'avais des raisons pour espérer
   qu'à la lumière de cette lampe, quelques-uns des phénomènes du
   cabinet pourraient se rendre visibles, et Katie espérait, elle
   aussi, obtenir le même résultat.

   Le 12 mars, pendant une séance chez moi, et après que Katie eut
   marché au milieu de nous, qu'elle nous eut parlé pendant quelque
   temps, elle se retira derrière le rideau qui séparait mon
   laboratoire, où l'assistance était assise, de ma bibliothèque
   qui, temporairement, faisait l'office de cabinet.

   Au bout d'un moment, elle revint au rideau et m'appela à elle en
   disant: «Entrez dans la chambre et soulevez la tête de mon
   médium; elle a glissé à terre.» Katie était alors debout devant
   moi, revêtue de sa robe blanche habituelle et coiffée de son
   turban. Immédiatement, je me dirigeai vers la bibliothèque pour
   relever Mlle Coock, et Katie fit quelques pas de ce côté pour me
   laisser passer. En effet, Mlle Coock avait glissé en partie de
   dessus le canapé et sa tête penchait dans une position très
   pénible. Je la remis sur le canapé, et en faisant cela, j'eus,
   malgré l'obscurité, la satisfaction de constater que Mlle Coock
   n'était pas revêtue du costume de Katie, mais qu'elle portait,
   son vêtement ordinaire de velours noir et se trouvait dans une
   profonde léthargie. Il ne s'était pas écoulé plus de trois
   secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche, devant
   moi, et celui où je relevai Mlle Coock sur le canapé, en la
   tirant de la position où elle se trouvait.

   En retournant à mon poste d'observation, Katie apparut de nouveau
   et dit qu'elle pensait qu'elle pourrait se montrer à moi en même
   temps que son médium. Le gaz fut baissé et elle me demanda ma
   lampe à phosphore. Après s'être montrée à sa lueur pendant
   quelques secondes, elle me la remit dans les mains en disant:
   «Maintenant, entrez, et venez voir mon médium.» Je la suivis de
   près dans ma bibliothèque et, à la lueur de ma lampe, je vis Mlle
   Coock reposant sur le sofa, exactement comme je l'y avais
   laissée. Je regardai autour de moi pour voir Katie, mais elle
   avait disparu. Je l'appelai, mais je ne ne reçus pas de réponse.

   Je repris ma place, et Katie réapparut bientôt et me dit que,
   tout le temps, elle avait été debout auprès de Mlle Coock. Elle
   demanda alors si elle ne pourrait pas elle-même essayer une
   expérience, et, prenant de mes mains la lampe à phosphore, elle
   passa derrière le rideau, me priant de ne pas regarder dans le
   cabinet pour le moment. Au bout de quelques minutes, elle me
   rendit la lampe en me disant qu'elle n'avait pas pu réussir,
   qu'elle avait épuisé tout le fluide du médium, mais qu'elle
   essaierait de nouveau une autre fois. Mon fils aîné, un garçon
   de quatorze ans, qui était assis en face de moi, dans une
   position telle qu'il pouvait voir derrière le rideau, me dit
   qu'il avait distinctement vu la lampe à phosphore paraissant
   flotter dans l'espace au-dessus de Mlle Coock et l'éclairant,
   pendant qu'elle était étendue sans mouvement sur le sofa, mais
   qu'il n'avait pu voir personne tenir la lampe.

   Je passe maintenant à la séance tenue hier soir à Hackner. Jamais
   Katie n'est apparue avec une aussi grande perfection; pendant
   près de deux heures, elle s'est promenée dans la chambre, en
   causant familièrement avec ceux qui étaient présents. Plusieurs
   fois, elle me prit le bras en marchant, et l'impression ressentie
   par mon esprit que c'était une femme vivante qui se trouvait à
   mon côté et non pas un visiteur de l'autre monde, cette
   impression, dis-je, fut si forte, que la tentation de répéter une
   intéressante et curieuse expérience devint presque irrésistible.

   Pensant donc que si je n'avais pas un esprit près de moi, il y
   avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la
   prendre dans mes bras, afin de me permettre de vérifier les
   intéressantes observations qu'un expérimentateur hardi avait
   récemment fait connaître d'une manière tant soit peu prolixe.
   Cette permission me fut gracieusement donnée, et, en conséquence,
   j'en usai--convenablement, comme tout homme bien élevé l'eût fait
   dans ces circonstances. M. Volckman sera charmé de savoir que je
   puis corroborer son assertion que le «fantôme» (qui du reste ne
   fit aucune résistance) était un être aussi matériel que Mlle
   Coock elle-même. Mais la suite montrera combien un
   expérimentateur a tort, quelque soignées que ses observations
   puissent être, de se hasarder à formuler une importante
   conclusion quand les preuves ne sont pas en quantité suffisante.

   Katie dit alors que, cette fois, elle se croyait capable de se
   montrer en même temps que Mlle Coock. Je baissai le gaz, et
   ensuite, avec ma lampe à phosphore, je pénétrai dans la chambre
   qui servait de cabinet. Mais, préalablement, j'avais prié un de
   mes amis, qui est habile sténographe, de noter toute observation
   que je pourrais faire pendant que je serais dans ce cabinet, car
   je connais l'importance qui s'attache aux premières impressions,
   et je ne voulais pas me confier à ma mémoire plus qu'il n'était
   nécessaire. Ces notes sont en ce moment devant moi.

   J'entrai dans la chambre avec précaution; il y faisait noir, et
   ce fut à tâtons que je cherchai Mlle Coock. Je la trouvai
   accroupie sur le plancher.

   M'agenouillant, je laissai l'air entrer dans ma lampe, et, à sa
   lueur, je vis cette jeune dame vêtue de velours noir, comme elle
   l'était au début de la séance et ayant toute l'apparence d'être
   complètement insensible. Elle ne bougea pas lorsque je pris sa
   main et tins la lampe tout à fait près de son visage; mais elle
   continua à respirer paisiblement.

   Elevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui
   se tenait debout tout près de Mlle Coock et derrière elle. Elle
   était vêtue d'une draperie blanche et flottante, comme nous
   l'avions déjà vue pendant la séance. Tenant une des mains de Mlle
   Coock dans la mienne, et m'agenouillant encore, j'élevai et
   j'abaissai la lampe, tant pour éclairer la figure entière de
   Katie que pour pleinement me convaincre que je voyais bien
   réellement la vraie Katie, que j'avais pressée dans mes bras
   quelques minutes auparavant, et non pas le fantôme d'un cerveau
   malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tête en signe de
   reconnaissance. Par trois fois différentes, j'examinai
   soigneusement Mlle Coock accroupie devant moi, pour m'assurer que
   la main que je tenais était bien celle d'une femme vivante et, à
   trois reprises différentes, je tournai ma lampe vers Katie pour
   l'examiner avec une attention soutenue, jusqu'à ce que je n'eusse
   plus le moindre doute qu'elle était bien là, devant moi. A la
   fin, Mlle Coock fit un léger mouvement, et aussitôt Katie me fit
   signe de m'en aller. Je me retirai dans une autre partie du
   cabinet et cessai alors de voir Katie; mais je ne quittai pas la
   chambre jusqu'à ce que Mlle Coock se fût éveillée et que deux des
   assistants eussent pénétré avec de la lumière.

   Avant de terminer cet article, je désire faire connaître
   quelques-unes des différences que j'ai observées entre Mlle Coock
   et Katie. La taille de Katie est variable: chez moi, je l'ai vue
   plus grande de six pouces que Mlle Coock. Hier soir, Katie avait
   le cou découvert, la peau était parfaitement douce au toucher et
   à la vue, tandis que Mlle Coock a au cou une cicatrice qui, dans
   des circonstances semblables, se voit distinctement et est rude
   au toucher. Les oreilles de Katie ne sont pas percées, tandis que
   Mlle Coock porte ordinairement des boucles d'oreilles. Le teint
   de Katie est très blanc, tandis que celui de Mlle Coock est très
   brun. Les doigts de Katie sont beaucoup plus longs que ceux de
   Mlle Coock, et son visage est aussi plus grand. Dans les façons
   et manières de s'exprimer, il y a aussi bien des différences
   marquées.

   La santé de Mlle Coock n'est pas assez bonne pour lui permettre
   de donner, avant quelques semaines, d'autres séances
   expérimentales comme celles-ci et nous l'avons, en conséquence,
   fortement engagée à prendre un repos complet, avant de
   recommencer la campagne d'expériences dont, à cause d'elle, j'ai
   donné un aperçu, et dans un temps prochain, j'espère que je
   pourrai en faire connaître les résultats.

On a vu que, dans toutes ses expériences sur les Phénomènes spirites,
M. Croockes, éprouvant pour les témoignages de ses sens, si exercés
fussent-ils, la méfiance du vrai savant, leur substituait autant que
possible d'inhallucinables instruments enregistreurs.

Donc, après avoir, dans la mesure de ses facultés sensorielles,
constaté, vérifié, affirmé l'existence d'une créature en chair et en
os, différant du médium, il voulut qu'un appareil de photographie,
avec son impartialité mécanique, appuyât son témoignage, et c'est
ainsi que furent faites ces fameuses photographies spirites, qui ont
suscité de si passionnés débats, dans lesquels nous ne saurions
intervenir.

Aussi, tout en reconnaissant que ces photographies ont été prises dans
de sérieuses conditions de contrôle (nombre et habileté des
observateurs, rendant bien difficile la possibilité d'une
hallucination de leur part ou l'introduction subreptice d'une seconde
personne dans le laboratoire de M. Croockes, durée des expériences,
etc.), sans discuter davantage, nous allons laisser M. Croockes
raconter lui-même comment, avant qu'elle ne disparût pour jamais, il
put prendre plusieurs images de la belle Katie King:

   Ayant pris une part active aux dernières séances de Mlle Coock et
   ayant très bien réussi à prendre de nombreuses photographies de
   Katie King, à l'aide de la lumière électrique, j'ai pensé que la
   publication de quelques détails serait intéressante pour les
   spiritualistes.

   Durant la semaine qui a précédé le départ de Katie, elle a donné
   des séances chez moi, presque tous les soirs, afin de me
   permettre de la photographier à la lumière artificielle. Cinq
   appareils complets de photographie furent donc préparés à cet
   effet. Ils consistaient en cinq chambres noires, une de la
   grandeur de plaque entière, une de demi-plaque, une de quart, et
   de deux chambres stéréoscopiques binoculaires, qui devaient
   toutes être dirigées sur Katie en même temps, chaque fois
   qu'elle poserait pour obtenir son portrait. Cinq bains
   sensibilisateurs et fixateurs furent employés et nombre de glaces
   furent nettoyées à l'avance, prêtes à servir, afin qu'il n'y eût
   ni hésitation, ni retard pendant les opérations photographiques,
   que j'exécutai moi-même, assisté d'un aide.

   Ma bibliothèque servit de cabinet noir: elle avait une porte à
   deux battants qui s'ouvrait sur le laboratoire; un de ces
   battants fut enlevé de ses gonds et un rideau fut suspendu à sa
   place, pour permettre à Katie d'entrer et de sortir facilement.
   Ceux de nos amis qui étaient présents étaient assis dans le
   laboratoire, en face du rideau, et les chambres noires étaient
   placées un peu derrière eux, prêtes à photographier Katie quand
   elle sortirait, et à prendre également l'intérieur du cabinet,
   chaque fois que le rideau serait soulevé dans ce but. Chaque
   soir, il y avait trois ou quatre expositions de glaces dans les
   cinq chambres noires, ce qui donnait au moins quinze épreuves par
   séance. Quelques-unes se gâtèrent au développement, d'autres en
   réglant la lumière. Malgré tout, j'ai quarante-quatre négatifs,
   quelques-uns médiocres, quelques-uns ni bons ni mauvais, et
   d'autres excellents.

   Katie donna pour instruction à tous les assistants de rester
   assis et d'observer cette condition; seul, je ne fus pas compris
   dans cette mesure, car, depuis quelque temps, elle m'avait donné
   la permission de faire ce que je voudrais, de la toucher,
   d'entrer dans le cabinet et d'en sortir, presque chaque fois
   qu'il me plaisait. Je l'ai souvent suivie dans le cabinet et l'ai
   vue quelquefois, elle et son médium, en même temps; mais, le plus
   généralement, je ne trouvais que le médium en léthargie et
   reposant sur le parquet; Katie et son costume blanc avaient
   instantanément disparu.

   Durant ces dix derniers mois, Mlle Coock a fait chez moi de
   nombreuses visites et y est demeurée quelquefois une semaine
   entière. Elle n'apportait avec elle qu'un petit sac de nuit, ne
   fermant pas à clef; pendant le jour, elle était constamment en
   compagnie de Mme Croockes, de moi-même ou de quelque autre membre
   de ma famille, et ne dormant pas seule; il y a eu manque absolu
   d'occasions de rien préparer, même d'un caractère moins achevé,
   qui fût apte à jouer le rôle de Katie King. J'ai préparé et
   disposé moi-même ma bibliothèque ainsi que le cabinet noir, et
   d'habitude, après que Mlle Coock avait dîné et causé avec nous,
   elle se dirigeait droit au cabinet et, à sa demande, je fermais à
   clef la seconde porte, gardant la clef sur moi pendant toute la
   séance; alors on abaissait le gaz et on laissait Mlle Coock dans
   l'obscurité.

   En entrant dans le cabinet, Mlle Coock s'étendait sur le
   plancher, sa tête sur un coussin, et bientôt elle était en
   léthargie. Pendant les séances photographiques, Katie
   enveloppait la tête de son médium avec un châle, pour empêcher
   que la lumière ne tombât sur son visage. Fréquemment, j'ai
   soulevé un côté du rideau, lorsque Katie était debout tout
   auprès, et alors il n'était pas rare que les sept ou huit
   personnes qui étaient dans le laboratoire pussent voir en même
   temps Mlle Coock et Katie, sous le plein éclat de la lumière
   électrique. Nous ne pouvions pas, alors, voir le visage du médium
   à cause du châle, mais nous apercevions ses mains et ses pieds;
   nous la voyions se remuer péniblement, sous l'influence de cette
   lumière intense, et, par moment, nous entendions ses plaintes.
   J'ai une épreuve de Katie et de son médium photographiés
   ensemble; mais Katie est placée devant la tête de Mlle Coock.

   Pendant que je prenais une part active à ces séances, la
   confiance qu'avait en moi Katie s'accroissait graduellement, au
   point qu'elle ne voulait plus donner de séance, à moins que je ne
   me chargeasse des dispositions à prendre, disant qu'elle voulait
   toujours m'avoir près d'elle et près du cabinet. Dès que cette
   confiance fut établie et quand elle eut la satisfaction d'être
   sûre que je tiendrais les promesses que je pouvais lui faire, les
   phénomènes augmentèrent beaucoup en puissance, et des preuves me
   furent données qu'il m'eût été impossible d'obtenir, si je
   m'étais approché du sujet d'une manière différente.

   Elle m'interrogeait souvent au sujet des personnes présentes aux
   séances et sur la manière dont elles seraient placées, car, dans
   les derniers temps, elle était devenue très nerveuse, à la suite
   de certaines suggestions malavisées, qui conseillaient d'employer
   la force pour aider à des modes de recherches plus scientifiques.
   Une des photographies les plus intéressantes est celle où je suis
   debout à côté de Katie; elle a son pied nu sur un point
   particulier du plancher.

   J'habillai Mlle Coock comme Katie; elle et moi nous nous plaçâmes
   exactement dans la même position, et nous fûmes photographiés par
   les mêmes objectifs, placés absolument comme dans l'autre
   expérience et éclairés par la même lumière. Lorsque les deux
   dessins sont placés l'un sur l'autre, les deux photographies de
   moi coïncident parfaitement quant à la taille, etc.; mais Katie
   est plus grande d'une demi-tête que Mlle Coock, et, auprès
   d'elle, elle semble une grosse femme. Dans beaucoup d'épreuves,
   la largeur de son visage et la grosseur de son corps diffèrent
   essentiellement de son médium, et les photographies font voir
   plusieurs points de dissemblance.

   J'ai si bien vu Katie récemment, lorsqu'elle était éclairée par
   la lumière électrique, qu'il m'est possible d'ajouter quelques
   traits aux différences que, dans un précédent article, j'ai
   établies entre elle et son médium. J'ai la certitude la plus
   absolue que Mlle Coock et Katie sont deux individualités
   distinctes, du moins en ce qui concerne leur corps. Plusieurs
   petites marques qui se trouvent sur le visage de Mlle Coock font
   défaut sur celui de Katie. La chevelure de Mlle Coock est d'un
   brun si foncé qu'elle paraît presque noire; une boucle de celle
   de Katie, qui est là sous mes yeux, et qu'elle m'avait permis de
   couper au milieu de ses tresses luxuriantes, après l'avoir suivie
   de mes propres doigts jusque sur le haut de sa tête, et m'être
   assuré qu'elle y avait bien poussé, est d'un riche châtain doré.

   Un soir, je comptai les pulsations de Katie: son pouls battait
   régulièrement 75, tandis que celui de Mlle Coock, peu d'instants
   après, atteignait 90, son chiffre habituel.

   En appuyant mon oreille sur la poitrine de Katie, je pouvais
   entendre un cœur battre à l'intérieur, et ses pulsations étaient
   encore plus régulières que celles du cœur de Mlle Coock,
   lorsque, après la séance, elle me permettait la même expérience.
   Eprouvés de la même manière, les poumons de Katie se montrèrent
   plus sains que ceux de son médium, car, au moment où je fis mon
   expérience, Mlle Coock suivait un traitement médical pour un gros
   rhume.

   Nos lecteurs trouveront sans doute intéressant qu'à vos récits et
   à ceux de M. Ross Church, au sujet de la dernière apparition de
   Katie, viennent s'ajouter les miens, du moins ceux que je peux
   publier. Lorsque le moment de nous séparer fut venu pour Katie,
   je lui demandai la faveur d'être le dernier à la voir. En
   conséquence, quand elle eut appelé à elle chaque personne de la
   société et qu'elle leur eut dit quelques mots en particulier,
   elle donna des instructions générales pour notre direction future
   et la protection à donner à Mlle Coock; de ces instructions, qui
   furent sténographiées, je cite la suivante: «M. Croockes a très
   bien agi constamment, et c'est avec la plus grande confiance que
   je laisse Florence entre ses mains, parfaitement sûre que je suis
   qu'il ne trompera pas la foi que j'ai en lui. Dans toutes les
   circonstances imprévues, il pourra faire mieux que moi-même, car
   il a plus de force.»

   Ayant terminé ses instructions, Katie m'engagea à entrer dans le
   cabinet avec elle, et me permit d'y demeurer jusqu'à la fin.

   Après avoir fermé le rideau, elle causa avec moi pendant quelque
   temps, puis elle traversa la chambre pour aller à Mlle Coock, qui
   gisait, inanimée, sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la
   toucha et lui dit:

   «Eveillez-vous, Florence, éveillez-vous! Il faut que je vous
   quitte maintenant.»

   Mlle Coock s'éveilla et, toute en larmes, elle supplia Katie de
   rester quelque temps encore. «Ma chère, je ne le puis pas; ma
   mission est accomplie. Que Dieu vous bénisse!» répondit Katie,
   et elle continua à parler à Mlle Coock. Pendant quelques minutes,
   elles causèrent ensemble, jusqu'à ce qu'enfin les larmes de Mlle
   Coock l'empêchèrent de continuer. Suivant les instructions de
   Katie, je m'élançai pour soutenir Mlle Coock, qui allait tomber
   sur le plancher et qui sanglotait convulsivement. Je regardai
   autour de moi, mais Katie et sa robe blanche avaient disparu. Dès
   que Mlle Coock fut assez calmée, on apporta une lumière, et je la
   conduisis hors du cabinet.

   Les séances presque journalières dont Mlle Coock m'a favorisé
   dernièrement ont beaucoup éprouvé ses forces, et je désire faire
   connaître, le plus possible, les obligations que je lui dois,
   pour son empressement à m'assister dans mes expériences. Quelque
   épreuve que j'ai proposée, elle a accepté de s'y soumettre avec
   la plus grande volonté; sa parole est franche et va droit au but,
   et je n'ai jamais rien vu qui pût en rien ressembler à la plus
   légère apparence du désir de tromper. Vraiment, je ne crois pas
   qu'elle pût mener une fraude à bonne fin, si elle venait à
   l'essayer, et, si elle le tentait, elle serait très promptement
   découverte, car une telle manière de faire est tout à fait
   étrangère à sa nature. Et quant à imaginer qu'une innocente
   écolière de quinze ans ait été capable de concevoir et de mener,
   pendant trois ans, avec un plein succès, une aussi gigantesque
   imposture que celle-ci, et que, pendant ce temps, elle se soit
   soumise à toutes les conditions qu'on a exigées d'elle, qu'elle
   ait supporté les recherches les plus minutieuses, qu'elle ait
   voulu être inspectée à n'importe quel moment, soit avant, soit
   après les séances; qu'elle ait obtenu encore plus de succès dans
   ma propre maison que chez ses parents, sachant qu'elle y venait
   expressément pour se soumettre à de rigoureux essais
   scientifiques;--quant à imaginer, dis-je, que la Katie King des
   trois dernières années est le résultat d'une imposture, cela fait
   plus de violence à la raison et au bon sens que de croire qu'elle
   est ce qu'elle affirme elle-même.

Telles sont les fameuses expériences de M. Croockes.

Si les résultats en furent accueillis par les Spirites avec des
clameurs de triomphe, la Science officielle et le «Bon Sens» du moment
ne leur épargnèrent pas--comme on peut le croire--des objections plus
ou moins courtoises. Le savant anglais répondit aux plus sérieux de
ses adversaires et négligea le reste. On peut lire ses réponses dans
son livre.

Depuis cette époque, les idées relatives aux Phénomènes occultes ont
subi une sensible évolution. Certes, la conviction à leur sujet est
loin d'être faite (et il est même à désirer, dans l'intérêt de notre
cause, que cette conviction ne s'établisse qu'avec une méthodique
lenteur), mais les négations _a priori_ se font, du moins, de plus en
plus rares.

Quant aux expériences de Croockes, elles demeurent, disons le mot,
tellement «énormes» et tellement est irritant le dilemme qu'elles
posent, qu'il semble que l'on évite de formuler une opinion à leur
égard... On les abandonne aux Spirites, et l'on préfère n'en point
parler.

Et, cependant, des faits analogues, d'une égale transcendance dans le
Surnaturel, ont été observés et contrôlés par d'autres auteurs:
l'allemand Zoellner, le professeur russe Aksakof, d'autres
encore[133]...

  [133] On trouvera le détail des expériences de ces auteurs dans
  un ouvrage tout récemment paru et très complet: _Le Phénomène
  spirite_, par Gabriel Delanne (Chamuel, 1893).

Pour nous, estimant que c'est précisément leur transcendance qui doit
exclure de pareils faits d'un travail destiné surtout à familiariser
peu à peu l'esprit avec la notion du _Surnormal_, nous les laisserons
de côté, car le vieil adage, sous sa forme vulgaire, n'est souvent que
trop vrai: Qui veut trop prouver, etc. Nous préférerions mille fois
mettre sous les yeux de nos lecteurs les plus merveilleux phénomènes
d'une réalité seulement _probable_.

Pourtant, comme cette question des phénomènes physiques occultes est
très importante et plus que jamais à l'ordre du jour, comme, d'autre
part, notre étude doit contenir les plus récentes recherches faites à
leur endroit, nous allons terminer cette seconde partie de notre sujet
par le compte rendu paru, il y a quelques jours, des expériences
instituées, en septembre dernier, à Milan, avec le concours du médium
Eusapia Paladino, par MM. Richet, Aksakof, Lombroso et plusieurs
autres savants italiens.

Ce compte rendu constitue, dans les archives des Sciences psychiques,
un document de la plus précieuse valeur. C'est, en effet, la première
fois que l'on voit plusieurs hommes, d'une réputation scientifique
incontestée, se réunir dans le but de soumettre à des investigations
méthodiques des phénomènes jusqu'ici suspects et rejetés
impitoyablement par les Académies. Ce fait seul indique le progrès
accompli par les idées relatives à l'Occulte et à quel point ces idées
sont «dans l'air». Ce document ne conclut pas, c'est vrai, mais cette
conclusion, il nous la fait entrevoir prochaine; de plus, en nous
mettant à même d'apprécier leur méthode si rigoureuse et leurs
scrupules si tenaces, il nous montre que, lorsque ces mêmes hommes
proclameront la réalité des merveilles de l'Occulte, on pourra et même
il faudra les croire en toute sûreté d'esprit.

Que l'on veuille donc considérer ce qui va suivre comme le dernier mot
dit par la Science officielle sur les phénomènes qui nous occupent.
Que l'on veuille aussi le considérer comme une sorte de résumé
synthétique de la seconde partie de notre étude, et regarder les
opinions émises par les auteurs comme un exposé de ce que nous pensons
nous-même.

Comme ce rapport est passablement long, nous nous voyons forcé de n'en
citer que les passages les plus caractéristiques. Le lecteur trouvera
les autres dans le numéro de février 1893 des _Annales des Sciences
psychiques_.


RAPPORT DE LA COMMISSION

_Réunie à Milan pour l'étude des Phénomènes psychiques_

Prenant en considération le témoignage du professeur Cesare Lombroso,
au sujet des phénomènes médianimiques qui se produisent par
l'intermédiaire de Mme Eusapia Paladino, les soussignés se sont réunis
ici, à Milan, pour faire avec elle une série d'études, en vue de
vérifier ces phénomènes, en la soumettant à des expériences et à des
observations aussi rigoureuses que possible. Il y a eu en tout
dix-sept séances, qui se sont tenues dans l'appartement de M. Finzi
(rue du Mont-de Piété), entre 9 heures du soir et minuit.

Le médium invité à ces séances par M. Aksakof fut présenté par le
chevalier Chiaia, qui assista seulement à un tiers des séances, et
presque uniquement aux premières et aux moins importantes.

Vu l'émotion produite dans le monde de la Presse par l'annonce de ces
séances et les diverses appréciations qui y furent émises à l'égard de
Mme Eusapia et du chevalier Chiaia, nous croyons devoir publier sans
retard ce court compte rendu de toutes nos observations et
expériences.

Avant d'entrer en matière, nous devons faire immédiatement remarquer
que les résultats obtenus ne correspondent pas toujours à notre
attente. Non pas que nous n'ayons en grande quantité des faits, en
apparence ou réellement importants et merveilleux; mais, dans la
plupart des cas, nous n'avons pu appliquer les règles de l'art
expérimental qui, dans d'autres champs d'observation, sont regardées
comme nécessaires pour arriver à des résultats certains et
incontestables.

La plus importante de ces règles consiste à changer l'un après l'autre
les modes d'expérimentation, de façon à dégager la vraie cause, ou au
moins les vraies conditions de tous les faits. Or, c'est précisément à
ce point de vue que nos expériences nous semblent encore trop
incomplètes.

Il est bien vrai que souvent le médium, pour prouver sa bonne foi,
proposa spontanément de changer quelque particularité de l'une ou de
l'autre expérience et, bien des fois, prit lui-même l'initiative de
ces changements. Mais cela se rapportait surtout à des circonstances
indifférentes en apparence, d'après notre manière de voir. Les
changements, au contraire, qui nous semblaient nécessaires pour mettre
hors de doute le vrai caractère des résultats, ou ne furent pas
acceptés comme possibles par le médium, ou, s'ils furent réalisés,
réussirent, la plupart du temps, à rendre l'expérience nulle ou au
moins aboutirent à des résultats obscurs.

Nous ne nous croyons pas en droit d'expliquer ces faits, à l'aide de
ces suppositions injurieuses que beaucoup trouvent encore les plus
simples et dont les journaux se sont fait les champions.

Nous pensons, au contraire, qu'il s'agit ici de phénomènes d'une
nature inconnue, et nous avouons ne pas connaître les conditions
nécessaires pour qu'ils se produisent. Vouloir fixer ces conditions de
notre propre chef serait donc aussi extravagant que de prétendre faire
l'expérience du baromètre de Torricelli, avec un tube fermé en bas, ou
des expériences électrostatiques, dans une atmosphère saturée
d'humidité, ou encore de faire de la photographie en exposant la
plaque sensible à la pleine lumière, avant de la placer dans la
chambre obscure. Mais pourtant, en admettant tout cela (et pas un
homme raisonnable n'en peut douter), il n'en reste pas moins vrai que
l'impossibilité bien marquée de varier les expériences, à notre guise,
a singulièrement diminué la valeur et l'intérêt des résultats obtenus,
en leur enlevant, dans bien des cas, cette rigueur de démonstration
qu'on est en droit d'exiger pour des faits de cette nature, ou plutôt
à laquelle on doit aspirer.

Pour ces raisons, parmi les innombrables expériences effectuées, nous
passerons sous silence ou nous mentionnerons rapidement celles qui
nous paraîtront peu probantes et à l'égard desquelles les conclusions
ont pu facilement varier chez les divers expérimentateurs. Nous
noterons, au contraire, avec plus de détails, les circonstances dans
lesquelles, malgré l'obstacle que nous venons d'indiquer, il nous
semble avoir atteint un degré suffisant de probabilité.


I.--PHÉNOMÈNES OBSERVÉS A LA LUMIÈRE

....................................................................

_3º Mouvements d'objets à distance, sans aucun contact avec une des
personnes présentes_

_a_) Mouvements spontanés d'objets.

Ces phénomènes ont été observés à plusieurs reprises pendant nos
séances; fréquemment, une chaise placée, dans ce but, non loin de la
table, entre le médium et un de ses voisins, se mit en mouvement et
quelquefois s'approcha de la table. Un exemple remarquable se
produisit dans la seconde séance, _toujours en pleine lumière_; une
lourde chaise (10 kilog.), qui se trouvait à 1 mètre de la table et
derrière le médium, s'approcha de M. Schiaparelli, qui se trouvait
assis près du médium; il se leva pour la remettre en place, mais à
peine s'était-il rassis que la chaise s'avança une seconde fois vers
lui.

_b_) Mouvements de la table sans contact.

Il était désirable d'obtenir ce phénomène par voie d'expérience.

Pour cela, la table fut placée sur des roulettes, les pieds du médium
furent surveillés et tous les assistants firent la chaîne avec les
mains, y compris celles du médium. Quand la table se mit en mouvement,
nous soulevâmes, tous, les mains, sans rompre la chaîne, et la table,
ainsi isolée, fit plusieurs mouvements, comme dans la seconde
expérience. Cette expérience fut renouvelée plusieurs fois.

_c_) Mouvement du levier de la balance à bascule.

Cette expérience fut faite, pour la première fois, dans la séance du
21 septembre.

Après avoir constaté l'influence que le corps du médium exerçait sur
la balance, pendant qu'il s'y tenait assis, il était intéressant de
voir si cette expérience pouvait réussir à distance. Pour cela, la
balance fut placée derrière le dos du médium assis à la table, de
telle sorte que la plate-forme fût à 10 centimètres de sa chaise. On
mit, en premier lieu, le bord de sa robe en contact avec la
plate-forme; le levier commença à se mouvoir. Alors, M. Brofferio se
mit à terre et tint le bord avec la main; il constata qu'il n'était
pas tout à fait droit, puis il reprit sa place.

Les mouvements continuant avec assez de force, M. Aksakof se mit à
terre, derrière le médium, isola complètement la plate-forme du bord
de sa robe, replia celui-ci sous la chaise et s'assura avec la main
que l'espace était bien libre entre la plate-forme et la chaise, ce
qu'il nous fit connaître aussitôt.

Pendant qu'il restait dans cette position, le levier continuait à se
mouvoir et à battre contre la barre d'arrêt, ce que nous avons tous vu
et entendu. Une seconde fois, la même expérience fut faite, dans la
séance du 27 septembre, devant le professeur Richet. Quand, après une
certaine attente, le mouvement du levier se produisit à la vue de
tous, battant contre l'arrêt, M. Richet quitta aussitôt sa place
auprès du médium et s'assura, en passant la main en l'air et par
terre, entre le médium et la plate-forme, que cet espace était libre
de toute communication, de toute ficelle ou artifice.


_4º Coups et reproductions de sons dans la table_

Ces coups se sont toujours produits pendant nos séances, pour exprimer
_oui_ ou _non_; quelquefois ils étaient forts et nets et semblaient
résonner dans le bois de la table; mais, comme on l'a remarqué, la
localisation du son n'est pas chose facile, et nous n'avons pu
essayer, sur ce point, aucune expérience, à l'exception des coups
rythmés ou des divers frottements que nous faisions sur la table et
qui semblaient se reproduire, ensuite, _dans l'intérieur de la table_,
mais faiblement.


II.--PHÉNOMÈNES OBSERVÉS DANS L'OBSCURITÉ

Les phénomènes observés dans l'obscurité complète se produisirent
pendant que nous étions tous assis autour de la table, faisant la
chaîne (au moins pendant les premières minutes). Les mains et les
pieds du médium étaient tenus par ses deux voisins. Invariablement,
les choses étant en cet état, ne tardèrent pas à se produire les faits
les plus variés et les plus singuliers que, dans la pleine lumière,
nous aurions en vain désirés; l'obscurité augmentant évidemment la
facilité de ces manifestations, que l'on peut classer comme il suit:

_1. Coups sur la table sensiblement plus forts que ceux que l'on
entendait en pleine lumière sous ou dans la table; fracas terrible,
comme celui d'un coup de poing ou d'un fort soufflet donné sur la
table._

_2. Chocs et coups frappés contre les chaises des voisins du médium,
parfois assez forts pour faire tourner la chaise avec la personne.
Quelquefois cette personne se soulevant, sa chaise était retirée._

_3. Transport sur les tables d'objets divers, tels que des chaises,
des vêtements et d'autres choses, quelquefois «éloignés de plusieurs
mètres» et pesant «plusieurs kilogrammes.»_

_4. Transport dans l'air d'objets divers, d'instruments de musique,
par exemple; percussions et sons produits par ces objets._

_5. Transport sur la table du médium, avec la chaise sur laquelle il
était assis._

_6. Apparitions de points phosphorescents de très courte durée (une
fraction de seconde) et de lueurs, notamment de disques lumineux, qui
souvent se dédoublaient, d'une durée également très courte._

_7. Bruit de deux mains qui frappaient en l'air l'une contre l'autre._

_8. Souffles d'air sensibles, comme un léger vent limité à un petit
espace._

_9. Attouchements produits par une main mystérieuse, soit sur les
parties vêtues de notre corps, soit sur les parties nues (visage et
mains), et, dans ce dernier cas, on éprouve exactement cette sensation
de contact et de chaleur que produit une main humaine. Parfois, on
perçoit réellement de ces attouchements, qui produisent un bruit
correspondant._

_10. Vision d'une ou deux mains projetées sur un papier phosphorescent
ou une fenêtre faiblement éclairée._

_11. Divers ouvrages effectués par ces mains: nœuds faits et défaits,
traces de crayon (selon toute apparence) laissées sur une feuille de
papier ou autre part. Empreintes de ces mains sur une feuille de
papier noircie._

_12. Contact de nos mains avec une figure mystérieuse, «qui n'est
certainement pas celle du médium»._

Tous ceux qui nient la possibilité des phénomènes médianimiques
essaient d'expliquer ces faits, en supposant que le médium a la
faculté (déclarée impossible par le professeur Richet) de voir dans
l'obscurité complète où se faisaient les expériences, et que celui-ci,
par un habile artifice, en s'agitant de mille manières dans
l'obscurité, finit par faire tenir la même main par ses deux voisins,
en rendant l'autre libre, pour produire les attouchements. Ceux
d'entre nous qui ont eu l'occasion d'avoir en garde les mains
d'Eusapia sont obligés d'avouer que celle-ci ne se prêtait assurément
pas à faciliter leur surveillance et à les rendre à tout instant sûrs
de leur fait.

Au moment où allait se produire quelque phénomène important, elle
commençait à s'agiter de tout son corps, se tordant et essayant de
délivrer ses mains, surtout la droite, comme d'un contact gênant. Pour
rendre leur surveillance continue, ses voisins étaient obligés de
suivre tous les mouvements de la main fugitive, opération pendant
laquelle il n'était pas rare de perdre son contact pendant quelques
instants, juste au moment où il était le plus désirable de s'en bien
assurer. Il n'était pas toujours facile de savoir si l'on tenait la
main droite ou la main gauche du médium.

Pour cette raison, beaucoup des manifestations très nombreuses,
observées dans l'obscurité, ont été considérées comme d'une valeur
démonstrative insuffisante, quoiqu'en réalité probable: aussi les
passerons-nous sous silence, exposant seulement quelques cas sur
lesquels on ne peut avoir aucun doute, soit à cause de la certitude du
contrôle exercé, soit par _l'impossibilité manifeste_ qu'ils fussent
l'œuvre du médium.

_a_) Apports de différents objets, pendant que les mains du médium
étaient attachées à celles de ses voisins.

Pour nous assurer que nous n'étions pas victimes d'une illusion, nous
attachâmes les mains du médium à celles de ses deux voisins, au moyen
d'une simple ficelle de 3 millim. de diamètre, de façon que les
mouvements des quatre mains se contrôlassent réciproquement...
L'attache fut faite de la façon suivante: autour de chaque poignet du
médium, on fit trois tours de ficelle, sans laisser de jeu, serrés
presque au point de lui faire mal, et ensuite on fit deux fois un
nœud simple. Ceci fait, une sonnette fut placée sur une chaise, à
droite du médium. On fit la chaîne et les mains du médium furent, en
outre, tenues comme d'habitude, ainsi que ses pieds. On fit
l'obscurité, en exprimant le désir que la sonnette tintât
immédiatement, après quoi nous aurions détaché le médium.
_Immédiatement_, nous entendîmes la chaise se renverser, décrire une
courbe sur le sol, s'approcher de la table et bientôt se placer sur
celle-ci. La sonnette tinta, puis fut projetée sur la table. Ayant
fait brusquement la lumière, on constata que les nœuds étaient dans
un ordre parfait. Il est clair que l'apport de la chaise n'a pu être
produit par l'action des mains du médium, pendant cette expérience,
qui ne dura en tout que dix minutes.

_b_) Empreintes de doigts obtenues sur du papier enfumé.

Pour nous assurer que nous avions vraiment affaire à une main humaine,
nous fixâmes sur la table, du côté opposé à celui du médium, une
feuille de papier noirci avec du noir de fumée, en exprimant le désir
que la main y laissât une empreinte, que la main du médium restât
propre, et que le noir de fumée fût transporté sur l'une de nos mains.
Les mains du médium étaient tenues par celles de MM. Schiaparelli et
Du Prel. On fit la chaîne et l'obscurité; nous entendîmes alors une
main frapper légèrement sur la table, et bientôt M. Du Prel annonça
que sa main gauche, qu'il tenait sur la main droite de M. Finzi, avait
senti des doigts qui la frottaient.

Ayant fait la lumière, nous trouvâmes sur le papier plusieurs
empreintes de doigts et le dos de la main de M. Du Prel teint de noir
de fumée; les mains du médium, examinées immédiatement, ne portaient
aucune trace. Cette expérience fut répétée trois fois, en insistant
pour avoir une empreinte complète: sur une seconde feuille, on obtint
cinq doigts et sur une troisième, l'empreinte d'une main gauche
presque entière. Après cela, le dos de la main de M. Du Prel était
complètement noirci et les mains du médium parfaitement nettes.

_c_) Apparition de mains sur un fond légèrement éclairé.

Nous plaçâmes sur la table un carton enduit d'une substance
phosphorescente (sulfure de calcium) et nous en plaçâmes d'autres sur
des chaises, en différents points de la chambre. Dans ces conditions,
nous vîmes très bien le profil d'une main qui se posait sur le carton
de la table et sur le fond formé par les autres cartons; on vit
l'ombre de la main passer et repasser autour de nous.

Le soir du 21 septembre, l'un de nous vit, à plusieurs reprises, non
pas une, mais _deux mains à la fois_ se projeter sur la faible lumière
d'une fenêtre, fermée seulement par des carreaux (au dehors il faisait
nuit, mais ce n'était pas l'obscurité absolue); les mains s'agitaient
rapidement, pas assez pourtant pour que nous n'en pussions distinguer
nettement le profil. Elles étaient complètement opaques, et se
projetaient sur la fenêtre, en silhouettes absolument noires. Il ne
fut pas possible aux observateurs de porter un jugement sur les bras
auxquels ces mains étaient attachées, parce qu'une petite partie
seulement de ces bras, voisine du poignet, s'interposait devant la
faible clarté de la fenêtre, dans l'endroit où l'on pouvait
l'observer.

Ces phénomènes d'apparition simultanée de deux mains sont très
significatifs, parce que l'on ne peut les expliquer par l'hypothèse
d'une supercherie du médium qui n'aurait pu, en aucune façon, en
rendre libre plus d'une seule, grâce à la surveillance de ses voisins.
La même conclusion s'applique au battement des _deux mains_ l'une
contre l'autre, qui fut entendu plusieurs fois dans l'air, pendant le
cours de nos expériences.

_d_) Enlèvement du médium sur la table.

Nous plaçons parmi les faits les plus importants et les plus
significatifs cet enlèvement, qui s'est effectué deux fois, le 23
septembre et le 3 octobre: le médium, qui était assis à un bout de
table, faisant entendre de grands gémissements, fut soulevé avec sa
chaise et placé avec elle sur la table, assis dans la même position,
ayant toujours les mains tenues et accompagnées par ses voisins.

Le soir du 28 septembre, le même médium, tandis que ses deux mains
étaient tenues par MM. Richet et Lombroso, se plaignit de mains qui le
saisissaient sous le bras, puis, dans un état de transe, il dit d'une
voix changée, qui est ordinaire dans cet état: «Maintenant, j'apporte
mon médium sur la table.» Au bout de deux ou trois secondes, la chaise
avec le médium qui y était assis fut, non pas jetée, mais soulevée
sans précaution et déposée sur la table, tandis que MM. Richet et
Lombroso sont sûrs de n'avoir aidé en rien à cette ascension par leurs
propres efforts. Après avoir parlé, toujours en état de _transe_, le
médium annonça sa descente, et M. Finzi s'étant substitué à M.
Lombroso, le médium fut déposé à terre avec autant de sûreté et
de précision, tandis que MM. Richet et Finzi accompagnaient, sans
les aider en rien, les mouvements des mains et du corps et
s'interrogeaient à chaque instant sur la position des mains.

En outre, pendant la descente, tous deux sentirent, à plusieurs
reprises, une main qui les touchait légèrement sur la tête. Le soir du
3 octobre, le même phénomène se renouvela, dans des circonstances
assez analogues, MM. Du Prel et Finzi se tenant à côté du médium.

_e_) Attouchements.

Quelques-uns méritent d'être notés, particulièrement, à cause d'une
circonstance capable de fournir quelque notion intéressante sur leur
origine possible; et d'abord, il faut noter les attouchements qui
furent sentis par les personnes placées hors de la portée des mains du
médium.

Ainsi, le 6 octobre, M. Gerosa, qui se trouvait à la distance de trois
places du médium (environ 1 mètre), ayant élevé la main pour qu'elle
fût touchée, sentit plusieurs fois une main qui frappait la sienne
pour l'abaisser, et comme il persistait, il fut frappé avec une
trompette, qui, un peu auparavant, avait rendu des sons en l'air...

En second lieu, il faut noter les attouchements qui constituent des
opérations délicates, qu'on ne peut faire dans l'obscurité avec la
précision que nous leur avons remarquée.

Deux fois (16 et 21 septembre), M. Schiaparelli eut ses lunettes
enlevées et placées devant une autre personne sur la table. Ces
lunettes sont fixées aux oreilles au moyen de deux ressorts, et il
faut une certaine attention pour les enlever, même pour celui qui
opère en pleine lumière. Elles furent pourtant enlevées, dans
l'obscurité complète, avec tant de délicatesse et de promptitude, que
le dit expérimentateur ne s'en aperçut seulement qu'en ne sentant plus
le contact habituel de ses lunettes sur son nez, sur les tempes et sur
les oreilles, et il dut se tâter avec les mains pour s'assurer
qu'elles ne se trouvaient plus à leur place habituelle.

Des effets analogues résultèrent de beaucoup d'autres attouchements,
exécutés avec une excessive délicatesse, par exemple, lorsqu'un des
assistants se sentit caresser les cheveux et la barbe. Dans toutes les
innombrables manœuvres exécutées par les mains mystérieuses, il n'y
eut jamais à noter une maladresse ou un choc, ce qui est ordinairement
inévitable pour qui opère dans l'obscurité...........

_f_) Contacts avec une figure humaine.

L'un de nous, ayant exprimé le désir d'être embrassé, sentit devant sa
propre bouche le bruit rapide d'un baiser, mais non accompagné d'un
contact de lèvres: cela se produisit deux fois (21 septembre et 1er
octobre). En trois occasions différentes, il arriva à l'un des
assistants de toucher une figure humaine ayant des cheveux et de la
barbe; le contact de la peau était absolument celui de la figure d'un
homme vivant, les cheveux étaient beaucoup plus rudes et hérissés que
ceux du médium, et la barbe, au contraire, paraissait très fine (1er,
5 et 6 octobre).....................

_h_) Expériences de Zœllner sur la pénétration d'un solide à travers
un autre solide.

On connaît les célèbres expériences par lesquelles l'astronome
Zœllner a tenté de prouver expérimentalement l'existence d'une
quatrième dimension de l'espace, laquelle, d'après sa manière de voir,
aurait pu servir de base à une théorie acceptable de beaucoup de
phénomènes médianimiques.

Quoique nous sachions bien que, d'après une opinion très répandue,
Zœllner a pu être victime d'une mystification fort habile[134], nous
avons cru très important d'essayer une partie de ses expériences,
avec l'aide de Mme Eusapia. Une seule d'entre elles, qui aurait
réussi, avec les précautions voulues, nous aurait récompensé avec
usure de toutes nos peines et nous aurait donné une preuve évidente de
la réalité des faits médianimiques, même aux yeux des contradicteurs
les plus obstinés. Nous avons essayé successivement trois des
expériences de Zœllner, savoir:

1º L'entrecroisement de deux anneaux solides (de bois ou de carton),
auparavant séparés;

2º La formation d'un nœud simple sur une corde sans fin;

3º La pénétration d'un objet solide de l'extérieur à l'intérieur d'une
boîte fermée, dont la clef était gardée en main sûre[135].

  [134] Opinion qui a cours aussi en ce qui concerne Croockes....
  Elle est si commode! Grâce à elle, on évite si aisément les
  courbatures cérébrales que l'on attraperait, à vouloir réfléchir
  sérieusement sur ces histoires-là!

  [135] On trouvera, dans le livre de M. Croockes (pag. 172 et
  suiv.), un fait à peu près analogue: en présence de plusieurs
  personnes et de M. Croockes lui-même, «une tige d'herbe de Chine»
  traversa une table...

Aucune de ces tentatives n'a réussi. Il en fut de même d'une autre
expérience qui aurait été non moins probante, celle du moulage de la
main mystérieuse dans de la paraffine fondue.....


III.--PHÉNOMÈNES PRÉCÉDEMMENT OBSERVÉS DANS L'OBSCURITÉ, OBTENUS ENFIN
A LA LUMIÈRE, AVEC LE MÉDIUM EN VUE.

Il restait, pour arriver à une entière conviction, à essayer d'obtenir
les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue
le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable
à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et
maintenir la lumière pour nous et le médium. Pour cela, voici comment
nous procédâmes, dans la séance du 6 octobre: une portion d'une
chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât
dans l'obscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant
l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les
bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la
chambre.

Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à
un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre
chaise plus éloignée, on plaça un vase plein d'argile humide,
parfaitement unie à la surface. Dans la partie éclairée, nous fîmes
cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains
de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli
et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres
rouges, placée sur une autre table. _C'était la première fois que le
médium était soumis à ces conditions._

Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d'une bougie
sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les
voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une
résistance; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq
coups y furent frappés, ce qui signifiait que l'on demandait moins de
lumière. Alors nous allumâmes _à la place_ la lanterne rouge, en la
protégeant en outre, en partie, avec un écran; mais, peu après, nous
pûmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut placée sur
notre table, devant le médium. Les bords de l'orifice de la tenture
furent fixés aux angles de la table et, à la demande du médium,
repliés au-dessous de sa tête et fixés avec des épingles: alors, sur
la tête du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs
reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture,
au-dessus de la tête du médium, et annonça bientôt que des doigts le
touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la
tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la
main; c'était la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de
nouveau reprise, et tomba à terre. _Tous les assistants mirent la main
dans l'ouverture et sentirent le contact des mains._ Dans le fond noir
de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs
bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut
touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté; sa tête
fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, de la
main gauche, il tenait toujours la droite du médium, et, de la main
droite, la gauche de Finzi.

Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et
chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans l'air, et éclairant
un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il reprit sa
place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans
être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement.
Le médium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tête pour regarder,
et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la
main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête
du médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes
parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se
montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un
crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main et ne tomba
pas; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la
table. Une fois apparut un poing fermé sur la tête du médium; puis
après, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts
écartés.

Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut
et fut touchée par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute
n'était plus possible: _c'était véritablement une main humaine et
vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en même temps, le
buste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains
étaient tenues par ses deux voisins_. A la fin de la séance, M. Du
Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une
empreinte dans l'argile. En effet, nous constatâmes que celle-ci était
déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la
main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été
jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de
la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés.

Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une
forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18
octobre.

       *       *       *       *       *

CONCLUSION

Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés,
dans l'obscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus
aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la
séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue
de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce
fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la
complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une
supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous
la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause identique à
celle qui les produit, quand le médium est visible, avec une lumière
suffisante pour contrôler la position et les mouvements.

En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences,
nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les
suivantes:

1º Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à
la lumière plus ou moins intense n'aurait pu être produit à l'aide
d'un artifice quelconque;

2º Que la même opinion peut être affirmée en grande partie pour les
phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci,
nous pouvons bien reconnaître, _à l'extrême rigueur_, la possibilité
de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du médium:
toutefois, d'après ce que nous avons dit, il est évident que cette
hypothèse serait, non seulement _improbable_, mais encore _inutile_
dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits
nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint.

Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science
exacte, nos expériences laissent encore à désirer; elles ont été
entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin,
et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés
et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.

Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour
prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des
savants.

Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre
reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de
longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des
clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté
médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention
des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe
d'une vérité impopulaire.

   ALEXANDRE AKSAKOF, directeur du journal les _Etudes psychiques_,
   à Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie.

   GIOVANNI SCHIAPARELLI, directeur de l'Observatoire astronomique
   de Milan.

   CARL DU PREL, docteur en philosophie, de Munich.

   ANGELO BROFFERIO, professeur de philosophie.

   GIUSEPPE GEROSA, professeur de physique à l'Ecole royale
   supérieure d'agriculture de Portici.

   G.-B. ERMACORA, docteur en physique.

   GIORGIO FINZI, docteur en physique.

A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes,
parmi lesquelles nous mentionnerons:

   MM. CHARLES RICHET, professeur à la Faculté de médecine de Paris,
   directeur de la _Revue Scientifique_ (5 séances).

   CESARE LOMBROSO, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2
   séances).

Dans le numéro des _Annales_ qui contient ce procès-verbal, figure
aussi une étude de ces mêmes phénomènes, par M. Richet.

Nous allons donner quelques extraits de ses appréciations et de ses
conclusions personnelles:

   Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur,
   après avoir raconté minutieusement les principales
   expériences.--Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il
   faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles
   apportent.

   Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un
   résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un
   instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne
   m'inquiète guère et ce ne serait pas la première fois que je me
   serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la
   presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains
   pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de
   timidité ou d'hésitation dans ma pensée.

   Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et
   naturel, à peu près évident _a priori_, ou ne contredisant pas
   les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement
   satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me
   paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés
   dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il
   s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires
   à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis
   depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement
   radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience
   humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par
   conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans
   l'affirmation de ces étranges et stupéfiants
   phénomènes......................

       *       *       *       *       *

   Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos
   délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir
   elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes,
   même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est
   certainement très grande...

   Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant
   longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de
   phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit
   sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non
   habituée à l'expérimentation, détermine ma propre croyance. Je
   suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres
   hommes distingués qui ont, pendant des mois et des années,
   observé Eusapia: mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée,
   et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me défie de ma
   propre perspicacité...

Pour ce qui est des expériences elles-mêmes:

   Il faut, avant tout, écarter l'hypothèse d'un compère... et s'il
   y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être
   aidée par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si
   cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des
   moyens très simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun
   objet dans sa poche ou ses vêtements.

   Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe,
   en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, après
   avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des
   pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.

   Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des
   phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh
   bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses
   pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques
   expériences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue
   derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en
   demi-lumière..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia
   a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu
   accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable
   de comprendre.

   Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut
   pas se satisfaire à trop bon compte[136]. Les preuves que je
   donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie.
   Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme.......
   ...............................................................

  [136] Voilà un reproche que--nos lecteurs en conviendront--l'on
  ne saurait adresser au scrupuleux directeur de la _Revue
  Scientifique_.

En définitive: _Quelque absurdes et ineptes que soient les expériences
faites par Eusapia, il me paraît bien difficile d'attribuer les
phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit
inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois, la preuve
formelle,_ _irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part
d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait
défaut._

_Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable._

    Charles RICHET.

On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'être, plus que M.
Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de se montrer d'une
exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles
qualités intellectuelles, jointes à un _philonéisme_ aussi éclairé
qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie
occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle
intellectualité, l'écueil,--s'il pouvait y en avoir un--serait
précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une
exigence poussée trop loin en fait de preuves....

Nous voici parvenu à la fin de cette étude des Phénomènes physiques
occultes, et cette progression à travers l'Absurde vient d'atteindre à
son plus haut sommet, celui où le vertige est proche...

Pas plus ici que précédemment, l'on ne doit nous demander des
considérations plus ou moins développées, plus ou moins subtiles sur
ces obscurs et inquiétants mystères, car, partout, dans l'Occulte, nos
habitudes mentales, nos procédés de raisonnement et d'appréciation se
trouvent en défaut. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit se
heurte à des difficultés presque insurmontables et surtout irritantes.
La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une
expectative impartiale et attentive.

Certes, nous en avons assez dit pour exciter à d'exhilarantes joies ou
à d'apitoyés haussements d'épaules les délectables exemplaires humains
étiquetés «Beaux-Esprits». Et c'est déjà un résultat...

Aurons-nous réussi de même à susciter chez les âmes sérieuses, dans
les cerveaux sagement réceptifs, non pas un entraînement passager, non
pas une conviction hâtive, mais la notion raisonnée de l'_Anormal
possible_, mais un intérêt réfléchi pour les Phénomènes de l'Occulte?

Que cet espoir nous soit permis.


III. Des Médiums

Nous ne pouvons terminer ce que nous avions à dire des Phénomènes
occultes, c'est-à-dire des Phénomènes dus, selon toute probabilité, à
une faculté encore mystérieuse de l'organisme, sans dire un mot des
sujets qui présentent un développement plus ou moins remarquable de
cette faculté.

Or, malgré l'importance évidente d'une pareille étude pour la solution
des divers problèmes que nous venons de passer en revue, il semble
que, jusqu'ici, elle ait été un peu négligée; on s'est attaché surtout
à la constatation aussi exacte que possible des faits--ce qui était
rationnel, du reste--et l'on s'est contenté d'observations plus ou
moins superficielles sur les états somatiques et psychiques des sujets
qui les produisaient. Il en résulte que le «type» du médium reste
encore à établir.

Mais d'abord, il conviendrait de préciser où commence et où finit la
véritable médiumnité.

A notre sens, on a trop souvent donné ce titre de «médium» à des
personnes qui rentrent simplement dans la catégorie des sujets
hypnotiques: tels sont les médiums à _incarnations_, _à écriture
directe_, etc. Nous ne nions pas absolument que les phénomènes qu'ils
produisent puissent reconnaître d'autres causes, plus ou moins
occultes; mais comme, par l'automatisme psychologique, la dualité
cérébrale, les variations de la personnalité, on les interprète d'une
façon satisfaisante, même dans les cas les plus compliqués, nous
estimons que, dans le doute, on doit refuser à de tels sujets le don
de la véritable médiumnité.

Qu'est-ce donc qui caractérise le médium authentique? C'est, suivant
nous, la possession de ce «_quelque chose_ de particulier» comme dit
Croockes, de cette force spéciale, encore si mal connue, que la
Science nomme Force psychique et qui produit des phénomènes absolument
distincts de ceux de l'Hypnotisme: mouvements d'objets sans contact,
matérialisations, etc.

Tel est pour nous le _seul Médium_.

Est-ce à dire qu'il n'existe aucun point de ressemblance entre lui et
le _sujet_, aucun rapport entre les phénomènes de l'Hypnotisme et ceux
de la Médiumnité transcendante?

Nous ne le pensons pas, et, pour ne citer qu'un fait, nous
rappellerons que si les grands médiums produisent certains de leurs
«prodiges» à l'état de veille, la production de certains autres exige
qu'ils soient tantôt en léthargie, tantôt en somnambulisme, ou tout au
moins dans un état particulier encore mal défini, et qui paraît être
intermédiaire à la veille et au sommeil: l'état de _transe_, comme on
dit entre Spirites. Mais ici, plus que partout ailleurs, il faut se
méfier des analogies apparentes, et ce simple fait ne saurait suffire
à établir entre le sujet et le médium une tendance à la similitude,
tendance que nous soupçonnons depuis longtemps, sans que nous ayons
encore pu, faute de posséder de réels médiums, la vérifier d'une façon
certaine.

Or, on saisit sans peine les conséquences d'un rapprochement entre la
Psychologie occulte et l'Hypnotisme. Si l'on pouvait démontrer, en
effet, que les Phénomènes occultes ne sont en quelque sorte que les
phénomènes _transcendantalisés_ de l'Hypnotisme, il est presque
certain que la Psychologie occulte, désormais moins suspecte, aurait
moins de préventions à vaincre et pourrait espérer, dans un avenir
plus proche, une solution satisfaisante de ses inquiétants
problèmes[137].

  [137] Ce rapprochement, M. de Rochas en légitime plus que
  personne la supposition et l'espoir, lorsqu'il nous révèle, dans
  ses _Etats profonds de l'Hypnose_, quelques-uns des étonnants et
  nombreux mystères que recèle encore l'Hypnotisme; il nous donne
  même la quasi-certitude que celui-ci n'est, comme il le dit, que
  «le vestibule d'un vaste et merveilleux édifice.»

Les affinités probables entre médiums et sujets ont été depuis
longtemps pressenties. C'est ainsi que Perrier écrivait, en 1854: «Les
médiums sont des somnambules incomplets[138]», et qu'après lui,
Chevillard disait que c'est «le même phénomène qui produit le
somnambulisme et le spiritisme[139]». Mais ces auteurs, et d'autres
encore, n'avaient surtout en vue que les médiums à incarnations, à
écriture directe, etc., bref, ceux que l'on peut nommer les médiums
_douteux_, en sorte que leurs conclusions ne sauraient être probantes.

  [138] _Journal du Magnétisme._ 1851, 79.

  [139] Chevillard: _Etudes expérimentales sur certains phénomènes
  nerveux, et solution rationnelle du problème spirite_. 1875.

Plus récemment, M. Janet et le docteur Encausse (_Papus_) ont repris
cette étude comparative. Par malheur, ces auteurs, eux aussi,
s'occupent surtout de cette classe de médiums chez lesquels
l'existence de la Force psychique n'est nullement démontrée, et M.
Janet n'a pas de peine à prouver qu'ici médium et sujet ne font
qu'un[140].

  [140] Voy. son livre: l'_Automatisme psychologique_, p. 404 et
  suiv.

Suivant nous, le problème à résoudre se pose ainsi: rechercher et
établir les similitudes qui--soit pendant la veille, soit pendant le
sommeil--peuvent exister entre les sujets hypnotiques et _les
personnes qui, paraissant douées d'une Force spéciale, produisent des
Phénomènes différant absolument de ceux de l'Hypnose_[141], tels que
mouvements d'objets sans contact, matérialisations, etc.

  [141] Cela revient à chercher si, déjà, dans les phénomènes de
  l'Hypnose, ce «quelque chose» d'inconnu, que l'on a nommé Force
  psychique, n'intervient pas.

M. Encausse, dans son _Traité de Science occulte_, a consacré
plusieurs pages d'un intérêt particulier à cette étude comparative; il
établit un parallèle entre le sujet et le médium, d'abord à l'état de
veille, puis dans le sommeil, et il parvient à établir chez le second
l'existence de _phases_ analogues à celles que traverse le sujet. Ce
qui affaiblit un peu, du moins à notre avis, les conclusions de
l'auteur, c'est qu'il ne fait pas de différence, quant à leur origine,
entre les phénomènes médianimiques qui peuvent s'interpréter
scientifiquement (_typtologie_, mouvements de la table avec contact,
écriture directe, incarnation, etc.) et les autres, ceux qui révèlent
seuls une médiumnité réelle. Il semble que, pour M. Encausse, un
médium à incarnations soit aussi sûrement médium que celui qui produit
des matérialisations ou des effets à distance[142]. Nous sommes
persuadés que le savant chef de clinique du Dr Luys possède de solides
raisons pour penser ainsi; quant à nous, nous ne voulons pas affirmer,
encore un coup, que les incarnations et l'écriture directe ne puissent
reconnaître une cause réellement médianimique; mais comme ces faits
sont passibles d'une interprétation rationnelle--du moins dans tous
les cas que nous connaissons,--nous ne pouvons pas les considérer
comme dus sûrement à une faculté, à une force occulte de l'organisme.

  [142] Voy. Papus: _Traité méthodique de Science occulte_, p. 867
  et suiv.

Que si l'on nous objecte que le même médium peut produire--ce qui est
vrai--des incarnations et des matérialisations, l'écriture directe et
des effets à distance, nous répondrons que cela ne saurait nullement
prouver l'identité de cause des phénomènes. Les théories de
l'automatisme psychologique et des variations de la personnalité
expliquent suffisamment les premiers de ces faits et, pour le moment,
restent impuissantes devant les seconds: simplement.

En résumé, disons donc que si certains médiums, les médiums à
incarnations, à écriture directe, etc.--les plus nombreux--peuvent
être et ont été justement assimilés aux sujets hypnotiques, pareille
assimilation, bien que probable, reste encore à établir entre ces
mêmes sujets et les grands, les véritables médiums, c'est-à-dire ceux
qui, doués d'une force spéciale, produisent des phénomènes que nulle
donnée de l'Hypnotisme ne peut plus interpréter.

Et maintenant, rappelons en substance que les médiums sont, le plus
souvent, des êtres très nerveux, très impressionnables, enclins à
l'envie, à la dissimulation et d'une susceptibilité qui rend leur
commerce difficile. La plupart du temps, ils présentent des tares
nerveuses plus ou moins graves, et les cas ne sont pas rares de
médiums morts fous[143].

  [143] Voir plus bas l'opinion de M. Lombroso à ce sujet.

Nous le répétons, les examens détaillés et complets, tant, au point
de vue anatomo-physiologique que psycho-pathologique, font presque
entièrement défaut. On en est donc réduit, jusqu'à maintenant, à des
notions très vagues sur ces êtres étranges.

La force qu'ils possèdent leur est-elle particulière? et ne saurait-on
en trouver le rudiment chez les autres êtres?

Nous n'en savons rien pour le moment; il est bon toutefois de se
rappeler que, lors des premiers travaux sur l'hypnotisme, on croyait
très restreint le nombre des personnes hypnotisables, et que, depuis,
ce nombre s'est singulièrement accru.

Un des caractères psychiques dominant chez les médiums, c'est la
tendance au mensonge, à la tricherie. On peut même dire que c'est à
leurs nombreuses fraudes qu'est dû le discrédit qui, aujourd'hui
encore, entrave d'une façon si fâcheuse les progrès de la Psychologie
occulte. Ici, comme partout ailleurs, on conclut trop vite du
particulier au général, et l'on s'imagine que, parce qu'un médium a
été surpris «la main dans le sac», il ne saurait partout et toujours
que tricher. Or, il n'en est pas du tout ainsi. Certes, nous ne
saurions trop dénoncer et trop mettre en garde contre les nombreux
jongleurs qui se donnent effrontément pour médiums; mais il n'en est
pas moins vrai que, d'après le peu que nous en savons, la faculté
médianimique paraît être très capricieuse, très variable chez le même
individu, d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre; il en résulte
qu'un bon médium, désespérant d'obtenir par son seul «fluide» certains
phénomènes qu'on lui demande, peut se laisser entraîner--parfois
inconsciemment--à «simuler» la production de ces phénomènes. Du reste,
voici ce que dit M. Dariex, au sujet des fraudes des médiums et des
précautions à prendre dans l'expérimentation des phénomènes
psychiques[144]:

«Il ne faudrait pas conclure que tout est supercherie et que les faits
n'existent pas; nous avons la ferme conviction que des faits d'ordre
psychique ou, si l'on veut, spiritiques, existent, et il ne nous est
plus permis de repousser la télépathie, ni la lucidité; quant aux
mouvements d'objets sans contact, nous avons de puissantes raisons
pour en admettre la réalité, mais nous tenions à démontrer que
l'expérimentation de ces phénomènes est délicate et difficile, et que,
pour la mener à bien, il est utile, comme d'ailleurs pour la plupart
des choses, d'en avoir une longue pratique.

  [144] Dariex: _De l'expérimentation dans les Phénomènes
  psychiques_, Annales des Sciences psychiques, no 6, 1re année.
  L'un des plus célèbres médiums-imposteurs que l'on connaisse est
  celui qui, sous les noms de _Cagliostro_ et de _Joseph Balsamo_,
  fit tant de bruit à la fin du XVIIIe siècle. Voy. le curieux
  passage que, dans ses _Mémoires_, Gœthe consacre à cet
  aventurier sicilien et à sa famille, qui valait mieux que lui.
  (Gœthe: _Mémoires_, tome II, page 140 et suiv. Charpentier,
  1885).

»Les médiums sont habiles et très enclins à la supercherie, même quand
ils ne sont pas gagés et n'ont aucun intérêt matériel à tromper.
Beaucoup d'entre eux... simulent le phénomène attendu, s'il ne se
produit pas naturellement, ou s'il tarde à se produire; tantôt ils
agissent inconsciemment, tantôt ils sont plus ou moins conscients,
mais sont mus par une impulsion à laquelle ils ne peuvent résister.
Cette impulsion à simuler le phénomène, déjà longtemps attendu, n'est
pas exclusive aux médiums, beaucoup de personnes l'éprouvent, mais,
plus énergiques ou moins impressionnables que ces derniers, elles y
résistent d'habitude...

»Les spirites prétendent que les «esprits» aiment la musique, qu'elle
aide aux phénomènes.

»Beaucoup de médiums ont, en effet, l'habitude de demander que l'on
chante ou que l'on joue de quelque instrument de musique; à les
entendre, on serait plus mélomane dans l'autre monde que dans
celui-ci... Ces bons «esprits» auraient-ils aussi une grande
prédilection pour les odeurs, spécialement pour l'éther, dont l'odeur
pénétrante se répand immédiatement dans toute la pièce? Les phénomènes
augmenteraient beaucoup en intensité, disent les spirites et les
occultistes.

»Nous ne croyons pas que ces deux affirmations aient jamais été
prouvées, tandis que nous savons que les médiums profitent souvent de
ce que le chant masque le bruit de leurs mouvements et détourne
l'attention des assistants, pour tricher plus à leur aise; ils sont
aussi plus à leur aise pour produire des phénomènes lumineux, quand
l'odeur de l'éther masque celle du phosphore.»

D'où la nécessité grande, quand on se livre à l'expérimentation des
phénomènes psychiques, de se méfier de la musique, des odeurs et des
médiums.

Au reste, disons, en finissant, que, d'une façon générale, nous
déconseillons la pratique des Phénomènes occultes. Certes, leur seule
pensée pourrait, par les problèmes élevés qu'elle suggère, secouer
peut-être l'apathique aïdéisme qui, en ces jours de matérialité
triomphante, n'a que de trop nombreux et de trop fervents adeptes;
mais les dangers que présentent des recherches de ce genre, pour un
parfait équilibre mental, doivent les faire interdire aux esprits
qu'une éducation intellectuelle solide n'a pas prémunis là-contre.

Seuls, les médecins, dont le concours pourrait être si précieux, ne
devraient négliger aucune occasion de faire des expériences
médianimiques. Leurs efforts n'auraient-ils que des résultats
médiocres, la Psychologie occulte--nous le répétons--touche à des
questions d'une telle transcendance, que son seul commerce pourrait
les arracher à cette incuriosité intellectuelle, dans laquelle la
pratique exclusive et terre-à-terre de leur art n'a que trop de
tendance à les enliser.


IV. Théories émises pour expliquer les divers Phénomènes occultes

Nous avons déjà dit, à plusieurs reprises, que la partie théorique de
notre étude serait brève et que nous aurions garde de nous lancer dans
la discussion des théories diverses, émises pour l'interprétation des
Phénomènes occultes. On connaît les raisons de prudence intellectuelle
qui motivent cette réserve. Mais nous jugerions notre travail
incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un exposé de ces
tentatives d'explication.

Voici donc, d'après MM. Croockes et Gibier, le résumé de ces
théories[145]:

1re THÉORIE.--Les phénomènes sont tous le résultat de fraudes,
d'habiles arrangements mécaniques ou de prestidigitation; les médiums
sont des imposteurs et les assistants des imbéciles.

  [145] Voyez: Croockes: _Force psychique_, p. 174 et
  suiv.--Gibier: _Spiritisme_, p. 310 et suiv.

Il est évident que cette théorie ne peut expliquer qu'un très petit
nombre de faits sérieusement observés.

2me THÉORIE.--Les personnes qui assistent à une séance sont victimes
d'une espèce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit
des phénomènes qui n'existent réellement pas.

Les expériences faites avec le secours d'instruments enregistreurs
réfutent aisément cette théorie.

3me THÉORIE.--Tout est produit par le diable ou ses suppôts. C'était
la théorie de de Mirville, c'est celle de toutes les églises
chrétiennes.--_Théorie démoniaque._

4me THÉORIE.--Il existe une catégorie d'êtres, un monde immatériel,
vivant à côté de nous et manifestant sa présence dans certaines
conditions. Ce sont ces êtres qu'on a connus de tout temps sous le nom
de _génies_, _fées_, _sylvains_, _lutins_, _gnômes_, _farfadets_, etc.
A cette théorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe
(théosophes) qui mettent les phénomènes sur le compte d'esprits vitaux
incomplets, d'êtres non finis appelés _Elémentals_.--_Théorie
«gnômique»._

5me THÉORIE.--Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou âmes
des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant
leurs qualités ou leurs défauts, leur supériorité ou, au contraire,
leur infériorité, tout comme s'ils vivaient encore.--_Théorie
spirite._

6me THÉORIE.--Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se
combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un
personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure,
et produisant les phénomènes connus.--Cette théorie pourrait
s'appeler: _Théorie de l'être collectif_.

On pourrait la nommer aussi _Théorie de la Force psychique_.

Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences
de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont
fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de
l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste.

   »Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce
   qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature à faire
   supposer, pour les expliquer, un monde différent de celui admis
   par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de
   vue que Mme Eusapia est névropathe, qu'elle reçut dans son enfance
   un coup au pariétal gauche, ayant produit un trou assez profond
   pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette
   ensuite à des accès d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, qui se
   produisent surtout pendant les phénomènes médianimiques; qu'elle
   présente enfin une remarquable obtusité du tact. C'étaient des
   névropathes aussi, ces médiums admirables, tels que Home, Slade,
   etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible à ce que, chez les
   hystériques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres,
   qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres
   et provoque alors une transposition et une transmission des forces
   psychiques, puisse aussi amener une transformation en force
   lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force,
   que j'appellerai cordiale ou cérébrale, d'un médium, peut, par
   exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le
   battre, le caresser, phénomènes assez fréquents dans ces cas.

   »Pendant la transposition des sens due à l'hystérisme, quand, par
   exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu
   de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres
   sens sont paralysés, le centre cortical de la vision, qui a son
   siège dans le cerveau, acquiert une telle énergie qu'il se
   substitue à l'œil.......

        *       *       *       *       *

   »Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de
   pensée. Dans certaines conditions, très rares, le mouvement
   cérébral, que nous appelons pensée, se transmet à une distance
   petite ou grande. Or, de la même manière que cette force se
   transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique
   devient force motrice: il y a, dans l'écorce cérébrale, des amas
   de substance nerveuse (centres moteurs) qui président précisément
   aux mouvements et qui, étant irrités, comme chez les épileptiques,
   provoquent des mouvements très violents dans les organes moteurs.
   On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme
   intermédiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de
   transmission des mouvements; mais la pensée, non plus, dans les
   cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de
   communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas,
   pourtant, le moyen de communication est celui qui sert à toutes
   les énergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothèse
   constamment admise, l'éther, par lequel se transmettent la
   lumière, l'électricité. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir
   le fer, sans aucun intermédiaire visible? Dans les faits spirites,
   le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la
   volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en même temps un
   centre psychique: l'écorce cérébrale. La grande difficulté
   consiste à admettre que le cerveau est l'organe de la pensée et
   que la pensée est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y
   a pas de difficulté à admettre que les énergies se transforment et
   que telle énergie motrice devient lumineuse ou calorique.

   »Après l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y
   a plus à chercher à expliquer les cas des médiums écrivains....
   Lorsque la table donne réponse exacte (par exemple, quand elle dit
   l'âge d'une personne que celle-ci est seule à connaître),
   lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au médium, ce
   qui étonne étrangement les profanes, cela arrive parce qu'un des
   assistants connaît cet âge, ce nom, ce vers et y fixe sa pensée
   vivement concentrée, à l'occasion de la séance, et qu'il transmet
   ensuite sa pensée au médium qui l'exprime par ses actes, et la
   reflète quelquefois chez un des assistants: justement parce que la
   pensée est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais
   encore elle se reflète. J'ai observé des cas d'hypnotisme où la
   pensée, non seulement se transmettait, mais se reflétait en
   bondissant chez une troisième personne, qui n'était ni l'agent ni
   le sujet, et n'avait pas été hypnotisée. C'est ce qui arrive pour
   la lumière et l'onde sonore....

   »L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci:

   »Pourquoi le médium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir
   qui manque aux autres?--De cette différence avec tout le monde
   surgit le soupçon d'une duperie, soupçon naturel, surtout chez les
   âmes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le
   goût de la multitude qui évite de réfléchir, d'étudier[146]. Mais
   ce soupçon disparaît dans l'esprit du psychologue, vieilli dans
   l'examen des hystériques et des simulateurs. Il s'agit,
   d'ailleurs, de faits très simples et assez vulgaires (tirer la
   barbe, soulever la table) à peu près toujours les mêmes, et qui se
   répètent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur
   saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus
   merveilleux.

  [146] Disons mieux, cette multitude dont parle M. Lombroso--_et
  non toujours la plus vulgaire_--a non seulement de
  l'indifférence, mais encore, souvent, de la haine pour l'idée.

   »En outre, les charlatans sont très nombreux, et les médiums très
   rares.... Si les faits spécifiques étaient toujours simulés, ils
   devraient être très nombreux et non des exceptions.--Je le répète,
   on doit chercher la cause des phénomènes dans les conditions
   pathologiques du médium même... Et la grande erreur de la majorité
   des observateurs est d'étudier le phénomène hypnotique et non pas
   le terrain où il naît. Or, le médium, Mme Eusapia, présente des
   anomalies cérébrales très graves, d'où vient sans doute
   l'interruption des fonctions de quelques centres cérébraux, tandis
   que s'accroît l'activité d'autres centres, notamment des centres
   moteurs. Voilà la cause des singuliers phénomènes médianimiques.
   Quelquefois, les phénomènes spéciaux aux hypnotisés et aux médiums
   arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment
   d'une profonde émotion, chez les mourants, par exemple, qui
   pensent à la personne chérie avec toute l'énergie de la période
   préagonique. La pensée se transmet alors, sous forme d'image, et
   nous avons le fantôme qu'on appelle aujourd'hui hallucination
   véridique ou télépathique[147].

  [147] Et lorsque l'image de l'agent se manifeste alors que
  celui-ci ne court aucun danger et ne pense pas du tout au sujet?

   »Et justement parce que le phénomène est pathologique et
   extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances
   graves et chez des individus qui ne présentent pas une grande
   intelligence, du moins à l'instant de l'accès médianimique. Il est
   probable que dans les temps très reculés, quand le langage était à
   l'état embryonnaire, la transmission de la pensée était beaucoup
   plus fréquente et que beaucoup plus fréquents aussi étaient les
   phénomènes médianimiques, qu'on appelait alors magie,
   prophétie[148]. Mais, avec le progrès, avec le perfectionnement de
   l'écriture et du langage, le moyen de la transmission directe de
   pensée fut destiné à disparaître complètement, étant devenu
   inutile et même nuisible(?) et peu commode, parce qu'il
   trahissait les secrets et communiquait les idées avec une
   exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces
   formes nécropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur
   attribuait et qu'elles étaient pathologiques et non divines, on
   vit diminuer et disparaître les magies, les fantômes, soi-disant
   miracles, qui étaient presque tous des phénomènes réels, mais
   médianimiques. Chez les peuples civilisés on ne rencontra plus
   toutes ces manifestations qu'en des cas très rares, tandis
   qu'elles continuent sur une vaste échelle chez les peuples
   sauvages(?) et les individus névropathiques.

  [148] Avancer que lorsque la Magie était florissante, le langage
  était encore à l'_état embryonnaire_, nous semble un peu hasardé.

   »Etudions, observons donc, comme dans la névrose, les convulsions,
   l'hypnotisme, le sujet plus que le phénomène, et nous trouverons
   l'explication de celui-ci plus complète et moins merveilleuse
   qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, défions-nous de
   cette prétendue finesse d'esprit qui consiste à voir partout des
   simulateurs et à nous croire seuls les savants, tandis que
   précisément cette prétention pourrait nous plonger dans l'erreur.

    LOMBROSO.»

    Turin, 12 mars 1892.

Voilà qui est parfait. Mais s'il est prudent de se défier d'une
finesse d'esprit trop aiguë, l'on doit, ce nous semble, agir de même
envers certaines hypothèses très brillantes, très séduisantes sans
doute, mais un peu périlleuses...

La théorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais,
sans que nous ayons besoin de les préciser, elle reste insuffisante
devant d'autres...

Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystère,
posséder, plus que tout autre, le don de susciter des théories et des
hypothèses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le
bien de sa discipline intellectuelle et de la nôtre propre, les
passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de
Stallo: _la Matière et la Physique moderne_. En des études où les faux
pas de l'esprit peuvent être si fréquents, on ne saurait trop insister
sur les véritables procédés logiques.

   Quand un nouveau phénomène se présente à l'homme de science ou à
   l'observateur ordinaire, cette question se pose à l'esprit de
   l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?--et cette question signifie
   simplement: De quel fait connu, familier, ce fait étrange en
   apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?--de quel
   fait connu, familier, est-il un déguisement ou une explication?
   Ou, en tant que l'identité partielle ou totale de plusieurs
   phénomènes est la base de la classification (une classe étant un
   certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs propriétés en
   commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris
   l'explication par hypothèse, est, au fond, une classification.
   Telle étant la nature essentielle de l'explication scientifique,
   dont l'hypothèse est une forme à titre d'essai, il en résulte
   qu'aucune hypothèse ne peut être valide, si elle n'identifie tout
   ou partie du phénomène qu'elle est destinée à expliquer, avec un
   ou plusieurs autres phénomènes préalablement observés. La
   première règle, la règle fondamentale de tout raisonnement
   hypothétique dans la science, peut formellement se résoudre en
   deux propositions:--la première est que toute hypothèse valide
   doit être une identification de deux termes: le fait à expliquer
   et un fait par lequel on l'explique;--et la seconde, que ce
   dernier fait doit être connu par l'expérience.

   D'après la première de ces propositions, toute hypothèse est
   frivole quand elle substitue une supposition à un fait. C'est ce
   qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer _obscurum
   per obscurius_, ou bien--la supposition étant l'expression du
   fait lui-même sous une autre forme, le fait répété--expliquer
   _idem per idem_. La frivolité de ces hypothèses confine à une
   puérilité déplorable quand elles remplacent un fait simple par
   plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait
   lui-même... Pour remplir la première condition de sa validité,
   une hypothèse doit mettre le fait à expliquer en relation avec un
   ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la
   totalité du premier avec une partie ou la totalité du second.
   Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothèse valide
   réduit le nombre des éléments non compris d'un phénomène.

Quant à la seconde condition de validité des hypothèses:

   Le phénomène explicatif (c'est-à-dire celui avec lequel est
   identifié le phénomène à expliquer) doit être une donnée de
   l'expérience, elle équivaut en substance à la partie de la
   première _regula philoso-phandi_ de Newton, dans laquelle il
   insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des
   choses de la nature doit être une _vera causa_, terme qu'il ne
   définit pas expressément dans les _Principia_, mais dont le sens
   peut être extrait du passage suivant de son _Optique_: «Dire que
   chaque espèce de choses est douée d'une qualité spécifique
   occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes,
   c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes
   généraux du mouvement, tirés des _phénomènes_, et ensuite montrer
   comment les propriétés et actions de toutes les choses
   matérielles découlent de ces principes manifestes, ce serait
   faire un grand pas en philosophie, quand même les œuvres de ces
   principes ne seraient pas encore découvertes[149]....»

  [149] Stallo: _La Matière et la Physique moderne_. (Alcan, 1884),
  p. 77 et suiv.

Telles sont les règles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus
encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment présentes,
lorsqu'on aborde l'interprétation des phénomènes[150].

  [150] Deux essais d'explication scientifique des Phénomènes
  psychiques occultes viennent d'être récemment tentés, l'un par M.
  Durand (de Gros), dans son _Merveilleux scientifique_ (Paris,
  Alcan, 1894), l'autre par le docteur Fugairon, dans son Essai sur
  les _Phénomènes électriques des êtres vivants_ (Paris, Chamuel.
  1894). Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'étude
  attentive de ces deux savants ouvrages.



CONCLUSIONS


Il est certains sujets qui portent en eux-mêmes leurs conclusions: ce
sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion
personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple
énoncé des faits. Nous avons tenu--tout le long de ces pages--à
conserver rigoureusement à notre étude ce caractère d'argumentation,
pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien
que par les Faits. Nous effaçant constamment devant eux, nous les
avons laissé parler à notre place. En un sujet encore aussi obscur,
aussi discuté et dont les conséquences peuvent être si graves, ce
système d'exactitude positive s'imposait.

Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien à
notre thèse ont-ils toutes les garanties qui forment «l'éloquence des
Faits»? S'ils ne les possèdent, s'ils ne peuvent pas les posséder
toutes (en une science encore si neuve), ils en présentent du moins de
suffisantes et, à notre avis, de décisives: d'une part le nombre, de
l'autre la qualité des témoignages.--Et c'est sur ce dernier argument
qu'il convient surtout d'insister.

Le savant directeur de la _Revue scientifique_ le dit lui-même: «Il
n'est pas possible que tant d'hommes distingués d'Angleterre,
d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossièrement
et lourdement trompés. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils
les avaient pesées et discutées: on ne leur a rien appris, en leur
opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient
songé bien avant qu'on le leur ait reproché; de sorte que j'ai peine à
croire que tout leur travail ait été stérile et qu'ils aient
expérimenté, médité, réfléchi sur de décevantes illusions[151]».

  [151] Richet: L'Avenir de la Psychologie, in _Annales des
  Sciences psychiques_, no 6, 2me année.

Si donc les Phénomènes occultes ont tant de peine à se faire admettre
de l'Idée contemporaine, ce n'est point surtout parce que les
témoignages qui les affirment sont en quantité ou de valeur
insuffisantes. Au fond--est-il besoin de le dire?--ce qui prévient les
esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolérable,
c'est uniquement son inconcevabilité. La question se ramène donc, en
dernière analyse, à celle-ci: La concevabilité est-elle--et dans
quelle mesure--une preuve de réalité possible?

On sait quels vifs débats cette question a suscités dans la
philosophie contemporaine; on connaît les réponses opposées que lui
ont faites Stuart Mill et ses élèves d'un côté, Whewel et Herbert
Spencer de l'autre. Tandis que les premiers soutiennent que notre
incapacité de concevoir une chose n'implique pas forcément son
impossibilité, Whewel et Spencer affirment que ce qui est inconcevable
ne peut pas être réel ou vrai. Nous n'avons pas à entrer ici dans le
détail de cette discussion philosophique, d'autant que l'on n'ignore
pas notre opinion à cet égard; bornons-nous donc à citer les paroles
suivantes de Stallo, qui la résument exactement:

«Généralement parlant, l'inconcevabilité d'un fait physique, par suite
de son désaccord avec des notions préconçues, n'est pas une preuve de
son impossibilité ou de sa non-existence. Le progrès intellectuel
consiste presque toujours à rectifier ou renverser de vieilles idées,
dont un grand nombre ont été considérées comme évidentes, pendant de
longues périodes intellectuelles... On pourrait en accumuler des
exemples indéfiniment. Jusqu'à la découverte de la décomposition de
l'eau, de la véritable combustion et des affinités relatives du
potassium et de l'hydrogène pour l'oxygène, il était impossible de
concevoir une substance qui brûlât au contact de l'eau; un des
attributs reconnus de l'eau--en d'autres termes, une partie du concept
d'eau--était qu'elle est le contraire du feu. Ce concept préalablement
était faux, et quand il fut détruit, l'inconcevabilité d'une substance
telle que le potassium disparut[152].»

  [152] Stallo, _loc. cit._, p. 109 et suiv.

  Nous l'avons dit: la seule notion des Phénomènes que nous venons
  d'étudier confine aux questions les plus élevées, suggère les plus
  transcendants problèmes. C'est ainsi que l'on se demande si de la
  solution de cette nouvelle et si grave Inconnue ne pourra pas
  résulter--entre autres conséquences--la défaite ou le triomphe
  définitifs de l'un ou de l'autre des deux grands systèmes en
  présence: le Matérialisme et le Spiritualisme.

  «L'on doit affirmer que la matière, quelle qu'elle soit, est
  munie, pourvue et formée de telle sorte que toute vertu, toute
  essence, tout acte et tout mouvement peuvent en être des
  conséquences ou des émanations naturelles[152-a].»

  Cette affirmation de Bacon, la Psychologie occulte la
  confirmera-t-elle? ou bien en sera-t-elle la réfutation aussi
  décisive qu'imprévue? La fameuse déclaration de Tyndall ne saurait
  suffire à décider notre opinion:

  «Mettant bas tout déguisement, dit-il, voici l'aveu que je crois
  de voir faire devant vous: quand je jette un regard en arrière sur
  les limites de l'expérience expérimentale, je discerne au sein de
  cette matière--que, dans notre ignorance et tout en proclamant
  notre respect pour son Créateur, nous avons jusqu'ici couverte
  d'opprobre,--la promesse et la puissance de toutes les formes et
  de toutes les qualités de la vie[152-b].»

  Disons-le encore une fois: Nul ne peut affirmer dès maintenant
  connues toutes les modalités de la Matière et de la Force; nul,
  non plus, ne peut certifier que ces deux concepts (en réalité ce
  n'est pas autre chose) suffisent et suffiront toujours à tout
  expliquer....

    [152-a] Discours inaugural prononcé, en août 1874, au Congrès de
    l'Association britannique, à Belfast.

    [152-b] Bacon: _De Princ. atque Orig._ Opp. éd. Bohn, vol. II, p.
    691.

Donc, puisque, d'une part, l'observation positive,--nous pensons
l'avoir suffisamment montré,--de l'autre, l'analyse philosophique,
loin d'infirmer la proposition mise en tête de ces pages, semblent au
contraire la légitimer, nous n'hésitons pas à la prendre pour
conclusion de notre travail.

Et nous répétons avec M. Richet:

«_Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues
et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se
passe autour de nous; en un mot qu'_IL Y A DES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
OCCULTES[153].»

  [153] Ch. Richet: _Lettre de M. Dariex, Ann. des Sciences
  Psychiques_, no 1, 1re année.

On s'en souvient, nous avons jugé nécessaire--non par une sotte
pusillanimité intellectuelle, mais parce que l'état actuel de la
question l'exigeait--d'établir des degrés, des nuances dans
l'admissibilité de ces divers Phénomènes; ces réserves ne sauraient
pourtant infirmer en rien la conclusion ci-dessus, la seule à retenir,
et qui peut se résumer en ces quelques mots vulgaires, mais
significatifs: IL Y A SUREMENT QUELQUE CHOSE.

Maintenant, et pour dire un mot des causes possibles de tout cet
Absurde, parviendrons-nous à mieux connaître la plus probable[154]
d'entre elles, cette «Force psychique» à peine entrevue jusqu'ici?
Réussirons-nous--comme nous fîmes pour le fluide électrique--à
pénétrer les modes de sa production et de son activité, à la manier
selon nos désirs, en un mot, à nous l'asservir?

  [154] Au moins, pour une partie des Phénomènes psychiques, sinon
  pour tous.

«Un jour viendra, dit Humboldt, où les forces qui s'exercent
paisiblement dans la nature élémentaire, comme dans les cellules
délicates des tissus organiques, sans que nos sens aient encore pu les
découvrir, reconnues enfin, mises à profit et portées à un haut degré
d'activité, prendront place dans la série indéfinie des moyens à
l'aide desquels, en nous rendant maîtres de chaque domaine particulier
dans l'empire de la nature, nous nous élèverons à une connaissance
plus intelligente et plus animée de l'empire du monde.»

La Force psychique est-elle au nombre de ces forces, et la prédiction
d'Humboldt se réalisera-t-elle à son sujet? Il serait peu
philosophique de le nier, téméraire de l'affirmer.

«Assurément, les effets qu'elle a produits jusqu'à présent sont
relativement faibles; mais quand Galvani s'amusait à faire danser des
grenouilles, prévoyait-il qu'un siècle après, cette force, à peine
perceptible qu'il venait de découvrir, éclairerait Paris?[155]»

  [155] De Rochas.

Quel que soit son sort dans l'avenir, maintenant que l'existence de ce
nouveau mode de l'Energie est à peu près démontrée, en dehors de
toute erreur, en dehors de toute fraude, il faut, sans plus hésiter,
le soumettre aux ordinaires procédés d'investigation scientifique,
car, Sir William Thomson l'a déclaré: «La Science est tenue, par
l'éternelle loi de l'honneur, à regarder en face et sans crainte tout
problème qui peut franchement se présenter à elle[156].»

  [156] Discours prononcé, en 1871, devant l'_Association
  britannique_, à Edimbourg.

Or--que l'on nous permette de revenir encore sur ce point--croire que
parce que certains de ces problèmes affectent des données absolument
contraires à celles qui nous sont familières, ils ne sauraient
exister, c'est «se faire fort par une téméraire présumption de sçavoir
jusques où va la possibilité[157]», c'est, du même coup, interdire
toute investigation scientifique, en dehors des régions déjà connues,
c'est arrêter net l'évolution progressive de la Science. Pareilles
affirmations ne peuvent être le fait que d'un imprudent oubli des
leçons infligées à l'esprit de l'homme par l'histoire des sciences...

  [157] Montaigne: ESSAIS.--_C'est folie de rapporter le vray et le
  faulx au jugement de notre suffisance._

Certes, nous ne nous dissimulons pas que ces études si nouvelles nous
réservent peut-être bien des déceptions. Qu'importe, s'il nous reste
une chance, une seule d'atteindre à des résultats dont on peut dire
que les entrevoir seulement effare l'imagination!

Non pas, cependant, que, dans leur essence, les Phénomènes occultes
soient plus «merveilleux» que n'importe lequel des faits qui se
passent journellement sous nos yeux. Pour tout esprit tant soit peu
philosophique, les mouvements d'un objet sans contact ne constituent
pas un «incompréhensible» plus profond, un prodige plus étonnant que
la germination d'une simple graine. L'absurde n'est-il pas, suivant le
mot de Gœthe, «la véritable âme de notre monde?» Seulement, les
Phénomènes de l'Occulte sont en dehors de notre expérience
journalière, ils bouleversent notre routine mentale; de plus--et c'est
ce qui achève de désorbiter l'esprit--ils nous révèlent l'existence
probable de nouveaux, d'inespérés éléments dans la série des Forces,
ils projettent de révélatrices et aveuglantes lueurs dans les ténèbres
de ces mystérieux «Au-delà» que la pensée humaine a toujours
soupçonnés et jamais pénétrés...

Donc, encore un coup, et c'est ici notre seconde
conclusion--corollaire logique de la première,--il est temps d'entrer
et d'entrer hardiment dans ces régions de l'Occulte, trop longtemps
l'apanage de la Superstition et de la Fraude; il est temps de
reconnaître ce nouveau et peut-être si fertile domaine, auquel M.
Lodge assigne les limites suivantes:

«Limitrophe à la fois, dit-il, à la physique et à la psychologie,
cette région intermédiaire entre l'énergie et la vie, entre l'esprit
et la matière, est bornée au nord par la psychologie, au sud par la
physique, à l'est par la physiologie, et à l'ouest par la pathologie
et la médecine..... Jusqu'à présent, nous avons trop hésité à pénétrer
dans ce nouveau domaine, mais bientôt nous l'envahirons.»

Et il continue par ces paroles, qui seront les dernières de notre
étude:

«Ce que nous savons n'est rien auprès de ce qui nous reste à
apprendre, dit-on souvent, quoique parfois sans conviction. Pour moi,
c'est la vérité la plus littérale, et vouloir restreindre notre examen
aux territoires déjà à demi-conquis, c'est tromper la foi des hommes
qui ont lutté pour le droit de libre examen, c'est trahir les
espérances les plus légitimes de la Science.»



TABLE DES MATIÈRES


                                                          Pages
    PRÉAMBULE                                                 v

    INTRODUCTION                                            vii

    HISTORIQUE                                               17

    DIVISION DU SUJET                                        41


    PREMIÈRE PARTIE

    PREMIÈRE CLASSE--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES

    PREMIER GENRE.--_Télépathie_                             45

          A.--Hallucinations télépathiques visuelles         63

          B.--Hallucinations télépathiques auditives         73

          C.--Hallucinations télépathiques tactiles          81

          D.--Hallucinations télépathiques réciproques       89

          E.--Hallucinations télépathiques collectives       92

    DEUXIÈME GENRE.--_Lucidité ou clairvoyance_             100

    TROISIÈME GENRE.--_Pressentiment_                       112


    DEUXIÈME PARTIE

    DEUXIÈME CLASSE--PHÉNOMÈNES PHYSIQUES OCCULTES

    I. _De la force psychique_                              125

        Lévitation                                          154

    II. _Phénomènes divers_                                 161

        1º Phénomènes se produisant sans l'intervention reconnue
            d'un médium                                     164

        2º Matérialisations                                 172

        3º Expériences de Milan                             186

    III. _Des médiums_                                      202

    IV. _Théories émises pour expliquer les divers phénomènes
        occultes_                                           210

    CONCLUSIONS                                             218



LIBRAIRIE CAMILLE COULET, ÉDITEUR.


    VIENT DE PARAITRE

    TRAITÉ PRATIQUE

    DES

    MALADIES DU SYSTÈME NERVEUX

    PAR

    J. GRASSET

    Correspondant de l'Académie
    de Médecine
    Professeur de clinique médicale

    G. RAUZIER

    Professeur agrégé
    Chargé du cours de pathologie
    interne

    à la Faculté de Médecine de Montpellier

    QUATRIÈME ÉDITION

    Revue et considérablement augmentée

    AVEC 122 FIGURES DANS LE TEXTE ET 33 PLANCHES
    DONT 15 EN CHROMO ET 10 EN HÉLIOGRAVURE

    _Ouvrage couronné par l'Institut (prix Lallemand)_

    2 vol. grand in-8º raisin de 1987 pages

    Prix: 45 francs





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