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Title: Le chateâu des Carpathes
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Le château des Carpathes

          par

      Jules Verne




I


Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il
en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance?
Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive,--on a
presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point
vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources
scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de
le mettre au rang des légendes. D'ailleurs, il ne se crée plus de
légendes au déclin de ce pratique et positif XIXe siècle, ni en
Bretagne, la contrée des farouches korrigans, ni en Ecosse, la terre des
brownies et des gnomes, ni en Norvège, la patrie des ases, des elfes,
des sylphes et des valkyries, ni même en Transylvanie, où le cadre des
Carpathes se prête si naturellement à toutes les évocations
psychagogiques. Cependant il convient de noter que le pays transylvain
est encore très attaché aux superstitions des premiers âges.

Ces provinces de l'extrême Europe, M. de Gérando les a décrites, Élisée
Reclus les a visitées. Tous deux n'ont rien dit de la curieuse histoire
sur laquelle repose ce roman. En ont-ils eu connaissance? peut-être,
mais ils n'auront point voulu y ajouter foi. C'est regrettable, car ils
l'eussent racontée, l'un avec la précision d'un annaliste, l'autre avec
cette poésie instinctive dont sont empreintes ses relations de voyage.

Puisque ni l'un ni l'autre ne l'ont fait, je vais essayer de le faire
pour eux.

Le 29 mai de cette année-là, un berger surveillait son troupeau à la
lisière d'un plateau verdoyant, au pied du Retyezat, qui domine une
vallée fertile, boisée d'arbres à tiges droites, enrichie de belles
cultures. Ce plateau élevé, découvert, sans abri, les galernes, qui sont
les vents de nord-ouest, le rasent pendant l'hiver comme avec un rasoir
de barbier. On dit alors, dans le pays, qu'il se fait la barbe--et
parfois de très près.

Ce berger n'avait rien d'arcadien dans son accoutrement, ni de bucolique
dans son attitude. Ce n'était pas Daphnis, Amyntas, Tityre, Lycidas ou
Mélibée. Le Lignon ne murmurait point à ses pieds ensabotés de gros
socques de bois: c'était la Silvalaque, dont les eaux fraîches et
pastorales eussent été dignes de couler à travers les méandres du roman
de l'Astrée.

Frik, Frik du village de Werst--ainsi se nommait ce rustique pâtour--,
aussi mal tenu de sa personne que ses bêtes, bon à loger dans cette
sordide crapaudière, bâtie à l'entrée du village, où ses moutons et ses
porcs vivaient dans une révoltante prouacrerie--, seul mot, emprunté de
la vieille langue, qui convienne aux pouilleuses bergeries du comitat.

_L'immanum pecus_ paissait donc sous la conduite dudit Frik,--_immanior
ipse_. Couché sur un tertre matelassé d'herbe, il dormait d'un œil,
veillant de l'autre, sa grosse pipe à la bouche, parfois sifflant ses
chiens, lorsque quelque brebis s'éloignait du pâturage, ou donnant un
coup de bouquin que répercutaient les échos multiples de la montagne.

Il était quatre heures après midi. Le soleil commençait à décliner.
Quelques sommets, dont les bases se noyaient d'une brume flottante,
s'éclairaient dans l'est. Vers le sud-ouest, deux brisures de la chaîne
laissaient passer un oblique faisceau de rayons, comme un jet lumineux
qui filtre par une porte entrouverte.

Ce système orographique appartenait à la portion la plus sauvage de la
Transylvanie, comprise sous la dénomination de comitat de Klausenburg ou
Kolosvar.

Curieux fragment de l'empire d'Autriche, cette Transylvanie, «l'Erdely»
en magyar, c'est-à-dire «le pays des forêts». Elle est limitée par la
Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie à l'ouest. Étendue sur
soixante mille kilomètres carrés, soit six millions d'hectares--à peu
près le neuvième de la France--, c'est une sorte de Suisse, mais de
moitié plus vaste que le domaine helvétique, sans être plus peuplée.
Avec ses plateaux livrés à la culture, ses luxuriants pâturages, ses
vallées capricieusement dessinées, ses cimes sourcilleuses, la
Transylvanie, zébrée par les ramifications d'origine plutonique des
Carpathes, est sillonnée de nombreux cours d'eaux qui vont grossir la
Theiss et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer, à quelques milles
au sud [La mille hongrois vaut environ 7 500 mètres.], ferment le défilé
de la chaîne des Balkans sur la frontière de la Hongrie et de l'empire
ottoman.

Tel est cet ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier siècle
de l'ère chrétienne. L'indépendance dont il jouissait sous jean Zapoly
et ses successeurs jusqu'en 1699, prit fin avec Léopold Ier, qui
l'annexa à l'Autriche. Mais, quelle qu'ait été sa constitution
politique, il est resté le commun habitat de diverses races qui s'y
coudoient sans se fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois, les
Tsiganes, les Szeklers d'origine moldave, et aussi les Saxons que le
temps et les circonstances finiront par «magyariser» au profit de
l'unité transylvaine.

A quel type se raccordait le berger Frik? Était-ce un descendant
dégénéré des anciens Daces? Il eût été malaisé de se prononcer, à voir
sa chevelure en désordre, sa face machurée, sa barbe en broussailles,
ses sourcils épais comme deux brosses à crins rougeâtres, ses yeux pers,
entre le vert et le bleu, et dont le larmier humide était circonscrit du
cercle sénile. C'est qu'il est âgé de soixante-cinq ans,--il y a lieu
de le croire du moins. Mais il est grand, sec, droit sous son sayon
jaunâtre moins poilu que sa poitrine, et un peintre ne dédaignerait pas
d'en saisir la silhouette, lorsque, coiffé d'un chapeau de sparterie,
vrai bouchon de paille, il s'accote sur son bâton à bec de corbin,
aussi immobile qu'un roc.

Au moment où les rayons pénétraient à travers la brisure de l'ouest,
Frik se retourna; puis, de sa main à demi fermée, il se fit un
porte-vue--comme il en eût fait un porte-voix pour être entendu au loin
et il regarda très attentivement.

Dans l'éclaircie de l'horizon, à un bon mille, mais très amoindri par
l'éloignement, se profilaient les formes d'un burg. Cet antique château
occupait, sur une croupe isolée du col de Vulkan, la partie supérieure
d'un plateau appelé le plateau d'Orgall. Sous le jeu d'une éclatante
lumière, son relief se détachait crûment, avec cette netteté que
présentent les vues stéréoscopiques. Néanmoins, il fallait que l'œil du
pâtour fût doué d'une grande puissance de vision pour distinguer quelque
détail de cette masse lointaine.

Soudain le voilà qui s'écrie en hochant la tête:

«Vieux burg!... Vieux burg!... Tu as beau te carrer sur ta base!...
Encore trois ans, et tu auras cessé d'exister, puisque ton hêtre n'a
plus que trois branches!» Ce hêtre, planté à l'extrémité de l'un des
bastions du burg, s'appliquait en noir sur le fond du ciel comme une
fine découpure de papier, et c'est à peine s'il eût été visible pour
tout autre que Frik à cette distance. Quant à l'explication de ces
paroles du berger, qui étaient provoquées par une légende relative au
château, elle sera donnée en son temps.

«Oui! répéta-t-il, trois branches... Il y en avait quatre hier, mais la
quatrième est tombée cette nuit... Il n'en reste que le moignon... je
n'en compte plus que trois à l'enfourchure... Plus que trois, vieux
burg... plus que trois!»

Lorsqu'on prend un berger par son côté idéal, l'imagination en fait
volontiers un être rêveur et contemplatif; il s'entretient avec les
planètes; il confère avec les étoiles; il lit dans le ciel. Au vrai,
c'est généralement une brute ignorante et bouchée. Pourtant la crédulité
publique lui attribue aisément le don du surnaturel; il possède des
maléfices; suivant son humeur, il conjure les sorts ou les jette aux
gens et aux bêtes--ce qui est tout un dans ce cas; il vend des poudres
sympathiques; on lui achète des philtres et des formules. Ne va-t-il pas
jusqu'à rendre les sillons stériles, en y lançant des pierres
enchantées, et les brebis infécondes rien qu'en les regardant de l'œil
gauche? Ces superstitions sont de tous les temps et de tous les pays.
Même au milieu des campagnes plus civilisées, on ne passe pas devant un
berger, sans lui adresser quelque parole amicale, quelque bonjour
significatif, en le saluant du nom de «pasteur» auquel il tient. Un coup
de chapeau, cela permet d'échapper aux malignes influences, et sur les
chemins de la Transylvanie, ou ne s'y épargne pas plus qu'ailleurs.

Frik était regardé comme un sorcier, un évocateur d'apparitions
fantastiques. A entendre celui-ci, les vampires et les stryges lui
obéissaient; à en croire celui-là, on le rencontrait, au déclin de la
lune, par les nuits sombres, comme on voit en d'autres contrées le grand
bissexte, achevalé sur la vanne des moulins, causant avec les loups ou
rêvant aux étoiles.

Frik laissait dire, y trouvant profit. Il vendait des charmes et des
contre-charmes. Mais, observation à noter, il était lui-même aussi
crédule que sa clientèle, et s'il ne croyait pas à ses propres
sortilèges, du moins ajoutait-il foi aux légendes qui couraient le pays.

On ne s'étonnera donc pas qu'il eût tiré ce pronostic relatif à la
disparition prochaine du vieux burg, puisque le hêtre était réduit à
trois branches, ni qu'il eût hâte d'en porter la nouvelle à Werst.

Après avoir rassemblé son troupeau en beuglant à pleins poumons à
travers un long bouquin de bois blanc, Frik reprit le chemin du village.
Ses chiens le suivaient harcelant les bêtes--deux demi-griffons bâtards,
hargneux et féroces, qui semblaient plutôt propres à dévorer des moutons
qu'à les garder. Il y avait là une centaine de béliers et de brebis,
dont une douzaine d'antenais de première année, le reste en animaux de
troisième et de quatrième année, soit de quatre et de six dents.

Ce troupeau appartenait au juge de Werst, le biró Koltz, lequel payait à
la commune un gros droit de brébiage, et qui appréciait fort son pâtour
Frik, le sachant très habile à la tonte, et très entendu au traitement
des maladies, muguet, affilée, avertin, douve, encaussement, falère,
clavelée, piétin, rabuze et autres affections d'origine pécuaire.

Le troupeau marchait en masse compacte, le sonnailler devant, et, près
de lui, la brebis birane, faisant tinter leur clarine au milieu des
bêlements.

Au sortir de la pâture, Frik prit un large sentier, bordant de vastes
champs. Là ondulaient les magnifiques épis d'un blé très haut sur tige,
très long de chaume; là s'étendaient quelques plantations de ce
«koukouroutz», qui est le maïs du pays. Le chemin conduisait à la
lisière d'une forêt de pins et de sapins, aux dessous frais et sombres.
Plus bas, la Sil promenait son cours lumineux, filtré par le cailloutis
du fond, et sur lequel flottaient les billes de bois débitées par les
scieries de l'amont.

Chiens et moutons s'arrêtèrent sur la rive droite de la rivière et se
mirent à boire avidement au ras de la berge, en remuant le fouillis des
roseaux.

Werst n'était plus qu'à trois portées de fusil, au-delà d'une épaisse
saulaie, formée de francs arbres et non de ces têtards rabougris, qui
touffent à quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se
développait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui
porte ce nom, occupe une saillie sur le versant méridional des massifs
du Plesa.

La campagne était déserte à cette heure. C'est seulement à la nuit
tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait
pu, chemin faisant, échanger le bonjour traditionnel. Son troupeau
désaltéré, il allait s'engager entre les plis de la vallée, lorsqu'un
homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval.

--Eh! l'ami!» cria-t-il au pâtour.

C'était un de ces forains qui courent les marchés du comitat. On les
rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus
modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser:
ils parlent toutes les langues. Celui-ci était-il italien, saxon ou
valaque? Personne n'eût pu le dire; mais il était juif, juif polonais,
grand, maigre, nez busqué, barbe en pointe, front bombé, yeux très vifs.

Ce colporteur vendait des lunettes, des thermomètres, des baromètres et
de petites horloges. Ce qui n'était pas renfermé dans la balle
assujettie par de fortes bretelles sur ses épaules, lui pendait au cou
et à la ceinture: un véritable brelandinier, quelque chose comme un
étalagiste ambulant.

Probablement ce juif avait le respect et peut-être la crainte salutaire
qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans
cette langue roumaine, qui est formée du latin et du slave, il dit avec
un accent étranger:

«Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami?

--Oui... suivant le temps, répondit Frik.

--Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau.

--Et j'irai mal demain, car il pleuvra.

--Il pleuvra?... s'écria le colporteur. Il pleut donc sans nuages dans
votre pays?

--Les nuages viendront cette nuit... et de là-bas... du mauvais côté de
la montagne.

--A quoi voyez-vous cela?

--A la laine de mes moutons, qui est rèche et sèche comme un cuir tanné.

--Alors ce sera tant pis pour ceux qui arpentent les grandes routes...

--Et tant mieux pour ceux qui seront restés sur la porte de leur maison.

--Encore faut-il posséder une maison, pasteur.

--Avez-vous des enfants? dit Frik.

--Non.

--Etes-vous marié?

--Non.»

Et Frik demandait cela parce que, dans le pays, c'est l'habitude de le
demander à ceux que l'on rencontre.

Puis, il reprit:

«D'où venez-vous, colporteur?...

--D'Hermanstadt.»

Hermanstadt est une des principales bourgades de la Transylvanie. En la
quittant, on trouve la vallée de la Sil hongroise, qui descend jusqu'au
bourg de Petroseny.

«Et vous allez?...

--A Kolosvar.»

Pour arriver à Kolosvar, il suffit de remonter dans la direction de la
vallée du Maros; puis, par Karlsburg, en suivant les premières assises
des monts de Bihar, on atteint la capitale du comitat. Un chemin d'une
vingtaine de milles [Environ 150 kilomètres.] au plus.

En vérité, ces marchands de thermomètres, baromètres et patraques,
évoquent toujours l'idée d'êtres à part, d'une allure quelque peu
hoffmanesque. Cela tient à leur métier. Ils vendent le temps sous toutes
ses formes, celui qui s'écoule, celui qu'il fait, celui qu'il fera,
comme d'autres porteballes vendent des paniers, des tricots ou des
cotonnades. On dirait qu'ils sont les commis voyageurs de la Maison
Saturne et Cie à l'enseigne du Sablier d'or. Et, sans doute, ce fut
l'effet que le juif produisit sur Frik, lequel regardait, non sans
étonnement, cet étalage d'objets, nouveaux pour lui, dont il ne
connaissait pas la destination.

«Eh! colporteur, demanda-t-il en allongeant le bras, à quoi sert ce
bric-à-brac, qui cliquète à votre ceinture comme les os d'un vieux
pendu?

--Ça, c'est des choses de valeur, répondit le forain, des choses utiles
à tout le monde.

--A tout le monde, s'écria Frik, en clignant de l'œil,--même à des
bergers?...

--Même à des bergers.

--Et cette mécanique?...

--Cette mécanique, répondit le juif en faisant sautiller un thermomètre
entre ses mains, elle vous apprend s'il fait chaud ou s'il fait froid.

--Eh! l'ami, je le sais de reste, quand je sue sous mon sayon, ou quand
je grelotte sous ma houppelande.»

Évidemment, cela devait suffire à un pâtour, qui ne s'inquiétait guère
des pourquoi de la science.

«Et cette grosse patraque avec son aiguille? reprit-il en désignant un
baromètre anéroïde.

--Ce n'est point une patraque, c'est un instrument qui vous dit s'il
fera beau demain ou s'il pleuvra...--Vrai?...

--Vrai.

--Bon! répliqua Frik, je n'en voudrais point, quand ça ne coûterait
qu'un kreutzer. Rien qu'à voir les nuages traîner dans la montagne ou
courir au-dessus des plus hauts pics, est-ce que je ne sais pas le temps
vingt-quatre heures à l'avance? Tenez, vous voyez cette brumaille qui
semble sourdre du sol?... Eh bien, je vous l'ai dit, c'est de l'eau pour
demain.»

En réalité, le berger Frik, grand observateur du temps, pouvait se
passer d'un baromètre.

«Je ne vous demanderai pas s'il vous faut une horloge? reprit le
colporteur.

--Une horloge?... J'en ai une qui marche toute seule, et qui se balance
sur ma tête. C'est le soleil de là-haut. Voyez-vous, l'ami, lorsqu'il
s'arrête sur la pointe du Rodük, c'est qu'il est midi, et lorsqu'il
regarde à travers le trou d'Egelt, c'est qu'il est six heures. Mes
moutons le savent aussi bien que moi, mes chiens comme mes moutons.
Gardez donc vos patraques.

--Allons, répondit le colporteur, si je n'avais pas d'autres clients que
les pâtours, j'aurais de la peine à faire fortune! Ainsi, vous n'avez
besoin de rien?...

--Pas même de rien.»

Du reste, toute cette marchandise à bas prix était de fabrication très
médiocre, les baromètres ne s'accordant pas sur le variable ou le beau
fixe, les aiguilles des horloges marquant des heures trop longues ou des
minutes trop courtes--enfin de la pure camelote. Le berger s'en doutait
peut-être et n'inclinait guère à se poser en acheteur. Toutefois, au
moment où il allait reprendre son bâton, le voilà qui secoue une sorte
de tube, suspendu à la bretelle du colporteur, en disant:

«A quoi sert ce tuyau que vous avez là?...

--Ce tuyau n'est pas un tuyau.

--Est-ce donc un gueulard?»

Et le berger entendait par là une sorte de vieux pistolet à canon évasé.

«Non, dit le juif, c'est une lunette.»

C'était une de ces lunettes communes, qui grossissent cinq à six fois
les objets, ou les rapprochent d'autant, ce qui produit le même
résultat.

Frik avait détaché l'instrument, il le regardait, il le maniait, il le
retournait bout pour bout, il en faisait glisser l'un sur l'autre les
cylindres.

Puis, hochant la tête «Une lunette? dit-il.

--Oui, pasteur, une fameuse encore, et qui vous allonge joliment la vue.

--Oh! j'ai de bons yeux, l'ami. Quand le temps est clair, j'aperçois les
dernières roches jusqu'à la tête du Retyezat, et les derniers arbres au
fond des défilés du Vulkan.

--Sans cligner?...

--Sans cligner. C'est la rosée qui me vaut ça, lorsque je dors du soir
au matin à la belle étoile. Voilà qui vous nettoie proprement la
prunelle.

--Quoi... la rosée? répondit le colporteur. Elle rendrait plutôt
aveugle...

--Pas les bergers.

--Soit! Mais si vous avez de bons yeux, les miens sont encore meilleurs,
lorsque je les mets au bout de ma lunette.

--Ce serait à voir.

--Voyez en y mettant les vôtres...

--Moi?...

--Essayez.

--Ça ne me coûtera rien? demanda Frik, très méfiant de sa nature.

--Rien... à moins que vous ne vous décidiez à m'acheter la mécanique.»

Bien rassuré à cet égard, Frik prit la lunette, dont les tubes furent
ajustés par le colporteur. Puis, ayant fermé l'œil gauche, il appliqua
l'oculaire à son œil droit.

Tout d'abord, il regarda dans la direction du col de Vulkan, en
remontant vers le Plesa. Cela fait, il abaissa l'instrument, et le
braqua vers le village de Werst.

«Eh! eh! dit-il, c'est pourtant vrai... Ça porte plus loin que mes
yeux... Voilà la grande rue... je reconnais les gens... Tiens, Nic Deck,
le forestier, qui revient de sa tournée, le havresac au dos, le fusil
sur l'épaule...

--Quand je vous le disais! fit observer le colporteur.--Oui... oui...
c'est bien Nic! reprit le berger. Et quelle est la fille qui sort de
la maison de maître Koltz, en jupe rouge et en corsage noir, comme pour
aller au-devant de lui?...

--Regardez, pasteur, vous reconnaîtrez la fille aussi bien que le
garçon...

--Eh! oui!... c'est Miriota... la belle Miriota!... Ah! les amoureux...
les amoureux!... Cette fois, ils n'ont qu'à se tenir, car, moi, je les
tiens au bout de mon tuyau, et je ne perds pas une de leurs
mignasses!--Que dites-vous de ma machine?

--Eh! eh!... qu'elle fait voir au loin!»

Pour que Frik en fût à n'avoir jamais auparavant regardé à travers une
lunette, il fallait que le village de Werst méritât d'être rangé parmi
les plus arriérés du comitat de Klausenburg. Et cela était, on le verra
bientôt.

«Allons, pasteur, reprit le forain, visez encore... et plus loin que
Werst... Le village est trop près de nous Visez au-delà, bien au-delà,
vous dis-je!...

--Et ça ne me coûtera pas davantage?...

--Pas davantage.

--Bon!... je cherche du côté de la Sil hongroise! Oui... voilà le
clocher de Livadzel... je le reconnais à sa croix qui est manchotte d'un
bras... Et, au-delà, dans la vallée, entre les sapins, j'aperçois le
clocher de Petroseny, avec son coq de fer-blanc, dont le bec est ouvert,
comme s'il allait appeler ses poulettes!... Et là-bas, cette tour qui
pointe au milieu des arbres... Ce doit être la tour de Petrilla... Mais,
j'y pense, colporteur, attendez donc, puisque c'est toujours le même
prix...

--Toujours, pasteur.»

Frik venait de se tourner vers le plateau d'Orgall; puis, du bout de la
lunette, il suivait le rideau des forêts assombries sur les pentes du
Plesa, et le champ de l'objectif encadra la lointaine silhouette du
burg.

«Oui! s'écria-t-il, la quatrième branche est à terre... J'avais bien
vu!... Et personne n'ira la ramasser pour en faire une belle flambaison
de la Saint-Jean... Non, personne... pas même moi!... Ce serait risquer
son corps et son âme... Mais ne vous mettez point en peine!... Il y a
quelqu'un qui saura bien la fourrer, cette nuit, au milieu de son feu
d'enfer... C'est le Chort!»

Le Chort, ainsi s'appelle le diable, quand il est évoqué dans les
conversations du pays.

Peut-être le juif allait-il demander l'explication de ces paroles
incompréhensibles pour qui n'était pas du village de Werst ou des
environs, lorsque Frik s'écria, d'une voix où l'effroi se mêlait à la
surprise:

«Qu'est-ce donc, cette brume qui s'échappe du donjon?... Est-ce une
brume?... Non!... On dirait une fumée... Ce n'est pas possible!...
Depuis des années et des années, les cheminées du burg ne fument plus!
--Si vous voyez de la fumée là-bas, pasteur, c'est qu'il y a de la
fumée.

--Non... colporteur, non! C'est le verre de votre machine qui se
brouille.

--Essuyez-le.

--Et quand je l'essuierais?»

Frik retourna sa lunette, et, après en avoir frotté les verres avec sa
manche, il la remit à son œil.

C'était bien une fumée qui se déroulait à la pointe du donjon. Elle
montait droit dans l'air calme, et son panache se confondait avec les
hautes vapeurs.

Frik, immobile, ne parlait plus. Toute son attention se concentrait sur
le burg que l'ombre ascendante commençait à gagner au niveau du plateau
d'Orgall.

Soudain, il rabaissa la lunette, et, portant la main au bissac qui
pendait sous son sayon:

«Combien votre tuyau? demanda-t-il.

--Un florin et demi [Environ 3 francs 60.]», répondit le colporteur.

Et il aurait cédé sa lunette même au prix d'un florin, pour peu que Frik
eut manifesté l'intention de la marchander. Mais le berger ne broncha
pas. Visiblement sous l'empire d'une stupéfaction aussi brusque
qu'inexplicable, il plongea la main au fond de son bissac, et en retira
l'argent.

«C'est pour votre compte que vous achetez cette lunette? demanda le
colporteur.

--Non... pour mon maître, le juge Koltz.

--Alors il vous remboursera...

--Oui... les deux florins qu'elle me coûte...

--Comment... les deux florins?...

--Eh! sans doute!... Là-dessus, bonsoir, l'ami.

--Bonsoir, pasteur.»

Et Frik, sifflant ses chiens, poussant son troupeau, remonta rapidement
dans la direction de Werst.

Le juif, le regardant s'en aller, hocha la tête, comme s'il avait eu à
faire à quelque fou:

Si j'avais su, murmura-t-il, je la lui aurais vendue plus cher, ma
lunette!»

Puis, quand il eut rajusté son étalage à sa ceinture et sur ses épaules,
il prit la direction de Karlsburg, en redescendant la rive droite de la
Sil.

Où allait-il? Peu importe. Il ne fait que passer dans ce récit. On ne le
reverra plus.




II


Qu'il s'agisse de roches entassées par la nature aux époques
géologiques, après les dernières convulsions du sol, ou de constructions
dues à la main de l'homme, sur lesquelles a passé le souffle du temps,
l'aspect est à peu près semblable, lorsqu'on les observe à quelques
milles de distance. Ce qui est pierre brute et ce qui a été pierre
travaillée, tout cela se confond aisément. De loin, même couleur, mêmes
linéaments, mêmes déviations des lignes dans la perspective, même
uniformité de teinte sous la patine grisâtre des siècles.

Il en était ainsi du burg,--autrement dit du château des Carpathes. En
reconnaître les formes indécises sur ce plateau d'Orgall, qu'il couronne
à la gauche du col de Vulkan, n'eût pas été possible. Il ne se détache
point en relief de l'arrière-plan des montagnes. Ce que l'on est tenté
de prendre pour un donjon n'est peut-être qu'un morne pierreux. Qui le
regarde croit apercevoir les créneaux d'une courtine, où il n'y a
peut-être qu'une crête rocheuse. Cet ensemble est vague, flottant,
incertain. Aussi, à en croire divers touristes, le château des Carpathes
n'existe-t-il que dans l'imagination des gens du comitat.

Évidemment, le moyen le plus simple de s'en assurer serait de faire prix
avec un guide de Vulkan ou de Werst, de remonter le défilé, de gravir la
croupe, de visiter l'ensemble de ces constructions. Seulement, un guide,
c'est encore moins commode à trouver que le chemin qui mène au burg. En
ce pays des deux Sils, personne ne consentirait à conduire Lui voyageur,
et pour n'importe quelle rémunération, au château des Carpathes.

Quoi qu'il en soit, voici ce qu'on aurait pu apercevoir de cette antique
demeure dans le champ d'une lunette, plus puissante et mieux centrée que
l'instrument de pacotille, acheté par le berger Frik pour le compte de
maître Koltz:

A huit ou neuf cents pieds en arrière du col de Vulkan, une enceinte,
couleur de grès, lambrissée d'un fouillis de plantes lapidaires, et qui
s'arrondit sur une périphérie de quatre à cinq cents toises, en épousant
les dénivellations du plateau; à chaque extrémité, deux bastions
d'angle, dont celui de droite, sur lequel poussait le fameux hêtre, est
encore surmonté d'une maigre échauguette ou guérite à toit pointu; à
gauche, quelques pans de murs étayés de contreforts ajourés, supportant
le campanile d'une chapelle, dont la cloche fêlée se met en branle par
les fortes bourrasques au grand effroi des gens de la contrée; au
milieu, enfin, couronné de sa plate-forme à créneaux, un lourd donjon, à
trois rangs de fenêtres maillées de plomb, et dont le premier étage est
entouré d'une terrasse circulaire; sur la plate-forme, une longue tige
métallique, agrémentée du virolet féodal, sorte de girouette soudée par
la rouille, et qu'un dernier coup de galerne avait fixée au sud-est.

Quant à ce que renfermait cette enceinte, rompue en maint endroit, s'il
existait quelque bâtiment habitable à l'intérieur, si un pont-levis et
une poterne permettaient d'y pénétrer, on l'ignorait depuis nombre
d'années. En réalité, bien que le château des Carpathes fût mieux
conservé qu'il n'en avait l'air, une contagieuse épouvante, doublée de
superstition, le protégeait non moins que l'avaient pu faire autrefois
ses basilics, ses sautereaux, ses bombardes, ses couleuvrines, ses
tonnoires et autres engins d'artillerie des vieux siècles.

Et pourtant, le château des Carpathes eût valu la peine d'être visité
par les touristes et les antiquaires. Sa situation, à la crête du
plateau d'Orgall, est exceptionnellement belle. De la plate-forme
supérieure du donjon, la vue s'étend jusqu'à l'extrême limite des
montagnes. En arrière ondule la haute chaîne, si capricieusement
ramifiée, qui marque la frontière de la Valachie. En avant se creuse le
sinueux défilé de Vulkan, seule route praticable entre les provinces
limitrophes. Au-delà de la vallée des deux Sils, surgissent les bourgs
de Livadzel, de Lonyai, de Petroseny, de Petrilla, groupés à l'orifice
des puits qui servent à l'exploitation de ce riche bassin houiller.
Puis, aux derniers plans, c'est un admirable chevauchement de croupes,
boisées à leur base, verdoyantes à leurs flancs, arides à leurs cimes,
que dominent les sommets abrupts du Retyezat et du Paring [Le Retyezat
s'élève à une hauteur de 2 496 mètres, et le Paring àune hauteur de 2
414 mètres au-dessus du niveau de la mer.]. Enfin, plus loin que la
vallée du Hatszeg et le cours du Maros, apparaissent les lointains
profils, noyés de brumes, des Alpes de la Transylvanie centrale.

Au fond de cet entonnoir, la dépression du sol formait autrefois un lac,
dans lequel s'absorbaient les deux Sils, avant d'avoir trouvé passage à
travers la chaîne. Maintenant, cette dépression n'est plus qu'un
charbonnage avec ses inconvénients et ses avantages; les hautes
cheminées de brique se mêlent aux ramures des peupliers, des sapins et
des hêtres; les fumées noirâtres vicient l'air, saturé, jadis du parfum
des arbres fruitiers et des fleurs. Toutefois, à l'époque où se passe
cette histoire, bien que l'industrie tienne ce district minier sous sa
main de fer, il n'a rien perdu du caractère sauvage qu'il doit à la
nature.

Le château des Carpathes date du XIIe ou du XIIIe siècle. En ce
temps-là, sous la domination des chefs ou voïvodes, monastères, églises,
palais, châteaux, se fortifiaient avec autant de soin que les bourgades
ou les villages. Seigneurs et paysans avaient à se garantir contre des
agressions de toutes sortes. Cet état de choses explique pourquoi
l'antique courtine du burg, ses bastions et son donjon lui donnent
l'aspect d'une construction féodale, prête à la défensive. Quel
architecte l'a édifié sur ce plateau, à cette hauteur? On l'ignore, et
cet audacieux artiste est inconnu, à moins que ce soit le roumain
Manoli, si glorieusement chanté dans les légendes valaques, et qui bâtit
à Curté d'Argis le célèbre château de Rodolphe le Noir.

Qu'il y ait des doutes sur l'architecte, il n'y en a aucun sur la
famille qui possédait ce burg. Les barons de Gortz étaient seigneurs du
pays depuis un temps immémorial. Ils furent mêlés à toutes ces guerres
qui ensanglantèrent les provinces transylvaines; ils luttèrent contre
les Hongrois, les Saxons, les Szeklers; leur nom figure dans les
«cantices», les--«doïnes», où se perpétue le souvenir de ces
désastreuses périodes; ils avaient pour devise le fameux proverbe
valaque: Da pe maorte, «donne jusqu'à la mort!» et ils donnèrent, ils
répandirent leur sang pour la cause de l'indépendance,--ce sang qui leur
venait des Roumains, leurs ancêtres.

On le sait, tant d'efforts, de dévouement, de sacrifices, n'ont abouti
qu'à réduire à la plus indigne oppression les descendants de cette
vaillante race. Elle n'a plus d'existence politique. Trois talons l'ont
écrasée. Mais ils ne désespèrent pas de secouer le joug, ces Valaques de
la Transylvanie. L'avenir leur appartient, et c'est avec une confiance
inébranlable qu'ils répètent ces mots, dans lequel se concentrent toutes
leurs aspirations: Rôman on péré! «le Roumain ne saurait périr!» Vers le
milieu du XIXe siècle, le dernier représentant des seigneurs de Gortz
était le baron Rodolphe. Né au château des Carpathes, il avait vu sa
famille s'éteindre autour de lui pendant les premiers temps de sa
jeunesse. A vingt-deux ans, il se trouva seul au monde. Tous les siens
étaient tombés d'année en année, comme ces branches du hêtre séculaire,
auquel la superstition populaire rattachait l'existence même du burg.
Sans parents, on peut même dire sans amis, que ferait le baron Rodolphe
pour occuper les loisirs de cette monotone solitude que la mort avait
faite autour de lui? Quels étaient ses goûts, ses instincts, ses
aptitudes? On ne lui en reconnaissait guère, si ce n'est une
irrésistible passion pour la musique, surtout pour le chant des grands
artistes de cette époque. Dès lors, abandonnant le château, déjà fort
délabré, aux soins de quelques vieux serviteurs, un jour il disparut.
Et, ce qu'on apprit plus tard, c'est qu'il consacrait sa fortune, qui
était assez considérable, à parcourir les principaux centres lyriques de
l'Europe, les théâtres de l'Allemagne, de la France, de l'Italie, où il
pouvait satisfaire à ses insatiables fantaisies de dilettante. Était-ce
un excentrique, pour ne pas dire un maniaque? La bizarrerie de son
existence donnait lieu de le croire.

Cependant, le souvenir du pays était resté profondément gravé dans le
cœur du jeune baron de Gortz. Il n'avait pas oublié la patrie
transylvaine au cours de ses lointaines pérégrinations. Aussi, revint-il
prendre part à l'une des sanglantes révoltes des paysans roumains contre
l'oppression hongroise.

Les descendants des anciens Daces furent vaincus, et leur territoire
échut en partage aux vainqueurs.

C'est à la suite de cette défaite que le baron Rodolphe quitta
définitivement le château des Carpathes, dont certaines parties
tombaient déjà en ruine. La mort ne tarda pas à priver le burg de ses
derniers serviteurs, et il fut totalement délaissé. Quant au baron de
Gortz, le bruit courut qu'il s'était patriotiquement joint au fameux
Rosza Sandor, un ancien détrousseur de grande route, dont la guerre de
l'indépendance avait fait un héros de drame. Par bonheur pour lui, après
l'issue de la lutte, Rodolphe de Gortz s'était séparé de la bande du
compromettant «betyar», et il fit sagement, car l'ancien brigand,
redevenu chef de voleurs, finit par tomber entre les mains de la police,
qui se contenta de l'enfermer dans la prison de Szamos-Uyvar.

Néanmoins, une version fut généralement admise chez les gens du comitat:
à savoir que le baron Rodolphe avait été tué pendant une rencontre de
Rosza Sandor avec les douaniers de la frontière. Il n'en était rien,
bien que le baron de Gortz ne se fût jamais remontré au burg depuis
cette époque, et que sa mort ne fit doute pour personne. Mais il est
prudent de n'accepter que sous réserve les on-dit de cette crédule
population.

Château abandonné, château hanté, château visionné. Les vives et
ardentes imaginations l'ont bientôt peuplé de fantômes, les revenants y
apparaissent, les esprits y reviennent aux heures de la nuit. Ainsi se
passent encore les choses au milieu de certaines contrées
superstitieuses de l'Europe, et la Transylvanie peut prétendre au
premier rang parmi elles.

Du reste, comment ce village de Werst eût-il pu rompre avec les
croyances au surnaturel? Le pope et le magister, celui-ci chargé de
l'éducation des enfants, celui-là dirigeant la religion des fidèles,
enseignaient ces fables d'autant plus franchement qu'ils y croyaient bel
et bien. Ils affirmaient, «avec preuves à l'appui», que les loups-garous
courent la campagne, que les vampires, appelés stryges, parce qu'ils
poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang humain, que les
«staffii» errent à travers les ruines et deviennent malfaisants, si on
oublie de leur porter chaque soir le boire et le manger. Il y a des
fées, des «babes», qu'il faut se garder de rencontrer le mardi ou le
vendredi, les deux plus mauvais jours de la semaine. Aventurez-vous donc
dans les profondeurs de ces forêts du comitat, forêts enchantées, où se
cachent les «balauri», ces dragons gigantesques, dont les mâchoires se
distendent jusqu'aux nuages, les «zmei» aux ailes démesurées, qui
enlèvent les filles de sang royal et même celles de moindre lignée,
lorsqu'elles sont jolies! Voilà nombre de monstres redoutables,
semble-t-il, et quel est le bon génie que leur oppose l'imagination
populaire? Nul autre que le «_serpi de casa_», le serpent du foyer
domestique, qui vit familièrement au fond de l'âtre, et dont le paysan
achète l'influence salutaire en le nourrissant de son meilleur lait.

Or, si jamais burg fut aménagé pour servir de refuge aux hôtes de cette
mythologie roumaine, n'est-ce pas le château des Carpathes? Sur ce
plateau isolé, qui est inaccessible, excepté par la gauche du col de
Vulkan, il n'était pas douteux qu'il abritât des dragons, des fées, des
stryges, peut-être aussi quelques revenants de la famille des barons de
Gortz. De là une réputation de mauvais aloi, très justifiée, disait-on.
Quant à se hasarder à le visiter, personne n'y eût songé. Il répandait
autour de lui une épouvante épidémique, comme un marais insalubre répand
des miasmes pestilentiels. Rien qu'à s'en rapprocher d'un quart de
mille, c'eût été risquer sa vie en ce monde et son salut dans l'autre.
Cela s'apprenait couramment à l'école du magister Hermod.

Toutefois, cet état de choses devait prendre fin, dès qu'il ne resterait
plus une pierre de l'antique forteresse des barons de Gortz. Et c'est
ici qu'intervenait la légende.

D'après les plus autorisés notables de Werst, l'existence du burg était
liée à celle du vieux hêtre, dont la ramure grimaçait sur le bastion
d'angle, situé à droite de la courtine.

Depuis le départ de Rodolphe de Gortz--les gens du village, et plus
particulièrement le pâtour Frik, l'avaient observé--, ce hêtre perdait
chaque année une de ses maîtresses branches. On en comptait dix-huit à
son enfourchure, lorsque le baron Rodolphe fut aperçu pour la dernière
fois sur la plate-forme du donjon, et l'arbre n'en avait plus que trois
pour le présent. Or, chaque branche tombée, c'était une année de
retranchée à l'existence du burg. La chute de la dernière amènerait son
anéantissement définitif. Et alors, sur le plateau d'Orgall, on
chercherait vainement les restes du château des Carpathes.

En réalité, ce n'était là qu'une de ces légendes qui prennent volontiers
naissance dans les imaginations roumaines. Et, d'abord, ce vieux hêtre
s'amputait-il chaque année d'une de ses branches? Cela n'était rien
moins que prouvé, bien que Frik n'hésitât pas à l'affirmer, lui qui ne
le perdait pas de vue pendant que son troupeau paissait les pâtis de la
Sil. Néanmoins, et quoique Frik fût sujet à caution, pour le dernier
paysan comme pour le premier magistrat de Werst, nul doute que le burg
n'eût plus que trois ans à vivre, puisqu'on ne comptait plus que trois
branches au «hêtre tutélaire».

Le berger s'était donc mis en mesure de reprendre le chemin du village
pour y rapporter cette grosse nouvelle, lorsque se produisit l'incident
de la lunette.

Grosse nouvelle, très grosse en effet! Une fumée est apparue au faite du
donjon... Ce que ses yeux n'auraient pu apercevoir, Frik l'a
distinctement vu avec l'instrument du colporteur... Ce n'est point une
vapeur, c'est une fumée qui va se confondre avec les nuages... Et
pourtant, le burg est abandonné... Depuis bien longtemps, personne n'a
franchi sa poterne qui est fermée sans doute, ni le pont-levis qui est
certainement relevé. S'il est habité, il ne peut l'être que par des
êtres surnaturels... Mais à quel propos des esprits auraient-ils fait du
feu dans un des appartements du donjon?... Est-ce un feu de chambre,
est-ce un feu de cuisine?... Voilà qui est véritablement inexplicable.

Frik hâtait ses bêtes vers leur étable. A sa voix, les chiens
harcelaient le troupeau sur le chemin montant, dont la poussière se
rabattait avec l'humidité du soir.

Quelques paysans, attardés aux cultures, le saluèrent en passant, et
c'est à peine s'il répondit à leur politesse. De là, réelle inquiétude,
car, si l'on veut éviter les maléfices, il ne suffit pas de donner le
bonjour au berger, il faut encore qu'il vous le rende. Mais Frik y
paraissait peu enclin avec ses yeux hagards, son attitude singulière,
ses gestes désordonnée. Les loups et les ours lui auraient enlevé la
moitié de ses moutons, qu'il n'aurait pas été plus défait. De quelle
mauvaise nouvelle fallait-il qu'il fût porteur?

Le premier qui l'apprit fut le juge Koltz. Du plus loin qu'il l'aperçut,
Frik lui cria:

«Le feu est au burg, notre maître!--Que dis-tu là, Frik?

--je dis ce qui est.

--Est-ce que tu es devenu fou?»

En effet, comment un incendie pouvait-il s'attaquer à ce vieil
amoncellement de pierres? Autant admettre que le Negoï, la plus haute
cime des Carpathes, était dévoré par les flammes. Ce n'eût pas été plus
absurde.

«Tu prétends, Frik, tu prétends que le burg brûle répéta maître Koltz.

--S'il ne brûle pas, il fume.

--C'est quelque vapeur...

--Non, c'est une fumée... Venez voir.» Et tous deux se dirigèrent vers
le milieu de la grande rue du village, au bord d'une terrasse dominant
les ravins du col, de laquelle on pouvait distinguer le château.

Une fois là, Frik tendit la lunette à maître Koltz. Évidemment, l'usage
de cet instrument ne lui était pas plus connu qu'à son berger.

«Qu'est-ce cela? dit-il.

--Une machine que je vous ai achetée deux florins, mon maître, et qui en
vaut bien quatre!

--A qui?

--A un colporteur.

--Et pour quoi faire?

--Ajustez cela à votre œil, visez le burg en face, regardez, et vous
verrez.»

Le juge braqua la lunette dans la direction du château et l'examina
longuement.

Oui! c'était une fumée qui se dégageait de l'une des cheminées du
donjon. En ce moment, déviée par la brise, elle rampait sur le flanc de
la montagne.

«Une fumée!» répéta maître Koltz stupéfait.

Cependant, Frik et lui venaient d'être rejoints par Miriota et le
forestier Nic Deck, qui étaient rentrés au logis depuis quelques
instants.

«A quoi cela sert-il? demanda le jeune homme en prenant la lunette.

--A voir au loin, répondit le berger.

--Plaisantez-vous, Frik?

--je plaisante si peu, forestier, qu'il y a une heure à peine, j'ai pu
vous reconnaître, tandis que vous descendiez la route de Werst, vous et
aussi...»

Il n'acheva pas sa phrase. Miriota avait rougi en baissant ses jolis
yeux. Au fait, pourtant, il n'est pas défendu à une honnête fille
d'aller au-devant de son fiancé.

Elle et lui, l'un après l'autre, prirent la fameuse lunette et la
dirigèrent vers le burg.

Entre-temps, une demi-douzaine de voisins étaient arrivés sur la
terrasse, et, s'étant enquis du fait, ils se servirent tour à tour de
l'instrument.

«Une fumée! une fumée au burg!... dit l'un.

--Peut-être le tonnerre est-il tombé sur le donjon?... fit observer
l'autre.

--Est-ce qu'il a tonné?... demanda maître Koltz, en s'adressant à Frik.

--Pas un coup depuis huit jours», répondit le berger.

Et ces braves gens n'auraient pas été plus ahuris, si on leur eût dit
qu'une bouche de cratère venait de s'ouvrir au sommet du Retyezat, pour
livrer passage aux vapeurs souterraines.




III


Le village de Werst a si peu d'importance que la plupart des cartes n'en
indiquent point la situation. Dans le rang administratif, il est même
au-dessous de son voisin, appelé Vulkan, du nom de la portion de ce
massif de Plesa, sur lequel ils sont pittoresquement juchés tous les
deux.

A l'heure actuelle, l'exploitation du bassin minier a donné un mouvement
considérable d'affaires aux bourgades de Petroseny, de Livadzel et
autres, distantes de quelques milles. Ni Vulkan ni Werst n'ont recueilli
le moindre avantage de cette proximité d'un grand centre industriel; ce
que ces villages étaient, il y a cinquante ans, ce qu'ils seront sans
doute dans un demi-siècle, ils le sont à présent; et, suivant Élisée
Reclus, une bonne moitié de la population de Vulkan ne se compose «que
d'employés chargés de surveiller la frontière, douaniers, gendarmes,
commis du fisc et infirmiers de la quarantaine»--Supprimez les gendarmes
et les commis du fisc, ajoutez une proportion un peu plus forte de
cultivateurs, et vous aurez la population de Werst, soit quatre à cinq
centaines d'habitants.

C'est une rue, ce village, rien qu'une large rue, dont les pentes
brusques rendent la montée et la descente assez pénibles. Elle sert de
chemin naturel entre la frontière valaque et la frontière transylvaine.
Par là passent les troupeaux de bœufs, de moutons et de porcs, les
marchands de viande fraîche, de fruits et de céréales, les rares
voyageurs qui s'aventurent par le défilé, au lieu de prendre les
railways de Kolosvar et de la vallée du Maros:

Certes, la nature a généreusement doté le bassin qui se creuse entre les
monts de Bihar, le Retyezat et le Paring. Riche par la fertilité du sol,
il l'est aussi de toute la fortune enfouie dans ses entrailles: mines de
sel gemme à Thorda, avec un rendement annuel de plus de vingt mille
tonnes; mont Parajd, mesurant sept kilomètres de circonférence à son
dôme, et qui est uniquement formé de chlorure de sodium; mines de
Torotzko, qui produisent le plomb, la galène, le mercure, et surtout le
fer, dont les gisements étaient exploités dès le Xe siècle; mines de
Vayda Hunyad, et leurs minerais qui se transforment en acier de qualité
supérieure; mines de houille, facilement exploitables sur les premières
strates de ces vallées lacustres, dans le district de Hatszeg, à
Livadzel, à Petroseny, vaste poche d'une contenance estimée à deux cent
cinquante millions de tonnes; enfin, mines d'or, au bourg d'Ottenbanya,
à Topanfalva, la région des orpailleurs, où des myriades de moulins d'un
outillage très simple travaillent les sables du Verès-Patak, «le Pactole
transylvain», et exportent chaque année pour deux millions de francs du
précieux métal.

Voilà, semblera, un district très favorisé de la nature, et pourtant
cette richesse ne profite guère au bien-être de sa population. Dans tous
les cas, si les centres plus importants, Torotzko, Petroseny, Lonyai,
possèdent quelques installations en rapport avec le confort de
l'industrie moderne, si ces bourgades ont des constructions régulières,
soumises à l'uniformité de l'équerre et du cordeau, des hangars, des
magasins, de véritables cités ouvrières, si elles sont dotées d'un
certain nombre d'habitations à balcons et à vérandas, voilà ce qu'il ne
faudrait chercher ni au village de Vulkan, ni au village de Werst.

Bien comptées, une soixantaine de maisons, irrégulièrement accroupies
sur l'unique rue, coiffées d'un capricieux toit dont le faîtage déborde
les murs de pisé, la façade vers le jardin, un grenier à lucarne pour
étage, une grange délabrée pour annexe, une étable toute de guingois,
couverte en paillis, çà et là un puits surmonté d'une potence à laquelle
pend une seille, deux ou trois mares qui «fuient» pendant les orages,
des ruisselets dont les ornières tortillées indiquent le cours, tel est
ce village de Werst, bâti sur les deux côtés de la rue, entre les
obliques talus du col. Mais tout cela est frais et attirant; il y a des
fleurs aux portes et aux fenêtres, des rideaux de verdure qui tapissent
les murailles, des herbes échevelées qui se mêlent au vieil or des
chaumes, des peupliers, ormes, hêtres, sapins, érables, qui grimpent
au-dessus des maisons «si haut qu'ils peuvent grimper». Par-delà,
l'échelonnement des assises intermédiaires de la chaîne, et, au dernier
plan, l'extrême cime des monts, bleuis par le lointain, se confondent
avec l'azur du ciel.

Ce n'est ni l'allemand ni le hongrois que l'on parle à Werst, non plus
qu'en toute cette portion de la Transylvanie: c'est le roumain--même
chez quelques familles tsiganes, établies plutôt que campées dans les
divers villages du comitat. Ces étrangers prennent la langue du pays
comme ils en prennent la religion. Ceux de Werst forment une sorte de
petit clan, sous l'autorité d'un voïvode, avec leurs cabanes, leurs
«barakas» à toit pointu, leurs légions d'enfants, bien différents par
les mœurs et la régularité de leur existence de ceux de leurs
congénères qui errent à travers l'Europe. Ils suivent même le rite grec,
se conformant à la religion des chrétiens au milieu desquels ils se sont
installés. En effet, Werst a pour chef religieux un pope, qui réside à
Vulkan, et qui dessert les deux villages séparés seulement d'un
demi-mille.

La civilisation est comme l'air ou l'eau. Partout où un passage--ne
fût-ce qu'une fissure-lui est ouvert, elle pénètre et modifie les
conditions d'un pays. D'ailleurs, il faut le reconnaître, aucune fissure
ne s'était encore produite à travers cette portion méridionale des
Carpathes. Puisque Élisée Reclus a pu dire de Vulkan «qu'il est le
dernier poste de la civilisation dans la vallée de la Sil valaque», on
ne s'étonnera pas que Werst fût l'un des plus arriérés villages du
comitat de Kolosvar. Comment en pourrait-il être autrement dans ces
endroits où chacun naît, grandit, meurt, sans les avoir jamais quittés!

Et pourtant, fera-t-on observer, il y a un maître d'école et un juge à
Werst? Oui, sans doute. Mais le magister Hermod n'est capable
d'enseigner que ce qu'il sait, c'est-à-dire un peu à lire, un peu à
écrire, un peu à compter. Son instruction personnelle ne va pas au-delà.
En fait de science, d'histoire, de géographie, de littérature, il ne
connaît que les chants populaires et les légendes du pays environnant.
Là-dessus, sa mémoire le sert avec une rare abondance. Il est très fort
en matière de fantastique, et les quelques écoliers du village tirent
grand profit de ses leçons.

Quant au juge, il convient de s'entendre sur cette qualification donnée
au premier magistrat de Werst.

Le biró, maître Koltz, était un petit homme de cinquante-cinq à soixante
ans, Roumain d'origine, les cheveux ras et grisonnants, la moustache
noire encore, les yeux plus doux que vifs. Solidement bâti comme un
montagnard, il portait le vaste feutre sur la tête, la haute ceinture à
boucle historiée sur le ventre, la veste sans manches sur le torse, la
culotte courte et demi-bouffante, engagée dans les hautes bottes de
cuir. Plutôt maire que juge, bien que ses fonctions l'obligeassent à
intervenir dans les multiples difficultés de voisin à voisin, il
s'occupait surtout d'administrer son village autoritairement et non sans
quelque agrément pour sa bourse. En effet, toutes les transactions,
achats ou ventes, étaient frappées d'un droit à son profit--sans parler
de la taxe de péage que les étrangers, touristes ou trafiquants,
s'empressaient de verser dans sa poche.

Cette situation lucrative avait valu à maître Koltz une certaine
aisance. Si la plupart des paysans du comitat sont rongés par l'usure,
qui ne tardera pas à faire des prêteurs israélites les véritables
propriétaires du sol, le biró avait su échapper à leur rapacité. Son
bien, libre d'hypothèques, «d'intabulations», comme on dit en cette
contrée, ne devait rien à personne. Il eût plutôt prêté qu'emprunté, et
l'aurait certainement fait sans écorcher le pauvre monde. Il possédait
plusieurs pâtis, de bons herbages pour ses troupeaux, des cultures assez
convenablement entretenues, quoiqu'il fût réfractaire aux nouvelles
méthodes, des vignes qui flattaient sa vanité, lorsqu'il se promenait le
long des ceps chargés de grappes, et dont il vendait fructueusement la
récolte--exception faite, et dans une proportion notable, de ce que
nécessitait sa consommation particulière.

Il va sans dire que la maison de maître Koltz est la plus belle maison
du village, à l'angle de la terrasse que traverse la longue rue
montante. Une maison en pierre, s'il vous plaît, avec sa façade en
retour sur le jardin, sa porte entre la troisième et la quatrième
fenêtre, les festons de verdure qui ourlent le chéneau de leurs
brindilles chevelues, les deux grands hêtres dont la fourche se ramifie
au-dessus de son chaume en fleurs. Derrière, un beau verger aligne ses
plants de légumes en damier, et ses rangs d'arbres à fruits qui
débordent sur le talus du col. A l'intérieur de la maison, il y a de
belles pièces bien propres, les unes où l'on mange, les autres où l'on
dort, avec leurs meubles peinturlurés, tables, lits, bancs et escabeaux,
leurs dressoirs où brillent les pots et les plats, les poutrelles
apparentes du plafond, d'où pendent des vases enrubannés et des étoffes
aux vives couleurs, leurs lourds coffres recouverts de housses et de
courtepointes, qui servent de bahuts et d'armoires; puis, aux murs
blancs, les portraits violemment enluminés des patriotes
roumains,--entre autres le populaire héros du XVe siècle, le voïvode
Vayda-Hunyad.

Voilà une charmante habitation, qui eût été trop grande pour un homme
seul. Mais il n'était pas seul, maître Koltz. Veuf depuis une dizaine
d'années, il avait une fille, la belle Miriota, très admirée de Werst
jusqu'à Vulkan et même au-delà. Elle aurait pu s'appeler d'un de ces
bizarres noms païens, Florica, Daïna, Dauritia, qui sont fort en honneur
dans les familles valaques. Non! c'était Miriota, c'est-à-dire «petite
brebis». Mais elle avait grandi, la petite brebis. C'était maintenant
une gracieuse fille de vingt ans, blonde avec des yeux bruns, d'un
regard très doux, charmante de traits et d'une agréable tournure. En
vérité, il y avait de sérieuses raisons pour qu'elle parût on ne peut
plus séduisante avec sa chemisette brodée de fil rouge au collet, aux
poignets et aux épaules, sa jupe serrée par une ceinture à fermoirs
d'argent, son «catrinza», double tablier à raies bleues et rouges, noué
à sa taille, ses petites bottes en cuir jaune, le léger mouchoir jeté
sur sa tête, le flottement de ses longs cheveux dont la natte est ornée
d'un ruban ou d'une piécette de métal.

Oui! une belle fille, Miriota Koltz, et--ce qui ne gâte rien--riche pour
ce village perdu au fond des Carpathes. Bonne ménagère?... Sans doute,
puisqu'elle dirige intelligemment la maison de son père. Instruite?...
Dame! à l'école du magister Hermod elle a appris à lire, à écrire, à
calculer; et elle calcule, écrit, lit correctement,-mais elle n'a pas
été poussée plus loin--et pour cause. En revanche, on ne lui en
remontrerait pas sur tout ce qui tient aux fables et aux sagas
transylvaines. Elle en sait autant que son maître. Elle connaît la
légende de Leany-Kö, le Rocher de la Vierge, où une jeune princesse
quelque peu fantastique échappe aux poursuites des Tartares; la légende
de la grotte du Dragon, dans la vallée de la «Montée du Roi»; la légende
de la forteresse de Deva, qui fut construite «au temps des Fées»; la
légende de la Detunata, la «Frappée du tonnerre», cette célèbre montagne
basaltique, semblable à un gigantesque violon de pierre, et dont le
diable joue pendant les nuits d'orage; la légende du Retyezat avec sa
cime rasée par une sorcière; la légende du défilé de Thorda, que fendit
d'un grand coup l'épée de saint Ladislas. Nous avouerons que Miriota
ajoutait foi à toutes ces fictions, mais ce n'en était pas moins une
charmante et aimable fille.

Bien des garçons du pays la trouvaient à leur gré, même sans trop se
rappeler qu'elle était l'unique héritière du biró, maître Koltz, le
premier magistrat de Werst. Inutile de la courtiser, d'ailleurs.
N'était-elle pas déjà fiancée à Nicolas Deck?

Un beau type, de Roumain, ce Nicolas ou plutôt Nic Deck: vingt-cinq ans,
haute taille, constitution vigoureuse, tête fièrement portée, chevelure
noire que recouvre le kolpak blanc, regard franc, attitude dégagée sous
sa veste de peau d'agneau brodée aux coutures, bien campé sur ses jambes
fines, des jambes de cerf, un air de résolution dans sa démarche et ses
gestes. Il était forestier de son état, c'est-à-dire presque autant
militaire que civil. Comme il possédait quelques cultures dans les
environs de Werst, il plaisait au père, et comme il se présentait en
gars aimable et de fière tournure, il ne déplaisait point à la fille
qu'il n'aurait pas fallu lui disputer ni même regarder de trop près. Au
surplus, personne n'y songeait.

Le mariage de Nic Deck et de Miriota Koltz devait être célébré--encore
une quinzaine de jours--vers le milieu du mois prochain. A cette
occasion, le village se mettrait en fête. Maître Koltz ferait
convenablement les choses. Il n'était point avare. S'il aimait à gagner
de l'argent, il ne refusait pas de le dépenser à l'occasion. Puis, la
cérémonie achevée, Nic Deck élirait domicile dans la maison de famille
qui devait lui revenir après le biró, et lorsque Miriota le sentirait
près d'elle, peut-être n'aurait-elle plus peur, en entendant le
gémissement d'une porte ou le craquement d'un meuble durant les longues
nuits d'hiver, de voir apparaître quelque fantôme échappé de ses
légendes favorites.

Pour compléter la liste des notables de Werst, il convient d'en citer
deux encore, et non des moins importants, le magister et le médecin.

Le magister Hermod était un gros homme à lunettes, cinquante-cinq ans,
ayant toujours entre les dents le tuyau courbé de sa pipe à fourneau de
porcelaine, cheveux rares et ébouriffés sur un crâne aplati, face glabre
avec un tic de la joue gauche. Sa grande affaire était de tailler les
plumes de ses élèves, auxquels il interdisait l'usage des plumes de
fer--par principe. Aussi, comme il en allongeait les becs avec son vieux
canif bien aiguisé! Avec quelle précision, et en clignant de l'œil, il
donnait le coup final pour en trancher la pointe! Avant tout, une belle
écriture; c'est à cela que tendaient tous ses efforts, c'est à cela que
devait pousser ses élèves un maître soucieux de remplir sa mission.
L'instruction ne venait qu'en seconde ligne--et l'on sait ce
qu'enseignait le magister Hermod, ce qu'apprenaient les génerations de
garçons et de fillettes sur les bancs de son école!

Et maintenant, au tour du médecin Patak.

Comment, il y avait un médecin à Werst, et le village en était encore à
croire aux choses surnaturelles?

Oui, mais il est nécessaire de s'entendre sur le titre que prenait le
médecin Patak, comme on l'a fait pour le titre que prenait le juge
Koltz.

Patak, petit homme, à gaster proéminent, gros et court, âgé de
quarante-cinq ans, faisait très ostensiblement de la médecine courante à
Werst et dans les environs. Avec son aplomb imperturbable, sa faconde
étourdissante, il inspirait non moins de confiance que le berger Frik
--ce qui n'est pas peu dire. Il vendait des consultations et des
drogues, mais si inoffensives qu'elles n'empiraient pas les bobos de ses
clients, qui eussent guéri d'eux-mêmes. D'ailleurs, on se porte bien au
col de Vulkan; l'air y est de première qualité, les maladies épidémiques
y sont inconnues, et si l'on y meurt, c'est parce qu'il faut mourir,
même en ce coin privilégié de la Transylvanie. Quant au docteur
Patak--oui! on disait: docteur!--quoiqu'il fût accepté comme tel, il
n'avait aucune instruction, ni en médecine ni en pharmacie, ni en rien.
C'était simplement un ancien infirmier de la quarantaine, dont le rôle
consistait à surveiller les voyageurs, retenus sur la frontière pour la
patente de santé. Rien de plus. Cela, paraît-il, suffisait à la
population peu difficile de Werst. Il faut ajouter--ce qui ne saurait
surprendre--que le docteur Patak était un esprit fort, comme il convient
à quiconque s'occupe de soigner ses semblables. Aussi n'admettait-il
aucune des superstitions qui ont cours dans la région des Carpathes, pas
même celles qui concernaient le burg. Il en riait, il en plaisantait.
Et, lorsqu'on disait devant lui que personne n'avait osé s'approcher du
château depuis un temps immémorial:

«Il ne faudrait pas me défier d'aller rendre visite à votre vieille
cassine!» répétait-il à qui voulait l'entendre.

Mais, comme on ne l'en défiait pas, comme on se gardait même de l'en
défier, le docteur Patak n'y était point allé, et, la crédulité aidant,
le château des Carpathes était toujours enveloppé d'un impénétrable
mystère.




IV


En quelques minutes, la nouvelle rapportée par le berger se fut répandue
dans le village. Maître Koltz, ayant en main la précieuse lunette,
venait de rentrer à la maison, suivi de Nic Deck et de Miriota. A ce
moment, il n'y avait plus sur la terrasse que Frik, entouré d'une
vingtaine d'hommes, femmes et enfants, auxquels s'étaient joints
quelques Tsiganes, qui ne se montraient pas les moins émus de la
population werstienne. On entourait Frik, on le pressait de questions,
et le berger répondait avec cette superbe importance d'un homme qui
vient de voir quelque chose de tout à fait extraordinaire.

«Oui! répétait-il, le burg fumait, il fume encore, et il fumera tant
qu'il en restera pierre sur pierre!

--Mais qui a pu allumer ce feu?... demanda une vieille femme, qui
joignait les mains.

--Le Chort, répondit Frik, en donnant au diable le nom qu'il a en ce
pays, et voilà un malin qui s'entend mieux à entretenir les feux qu'à
les éteindre» Et, sur cette réplique, chacun de chercher à apercevoir la
fumée sur la pointe du donjon. En fin de compte, la plupart affirmèrent
qu'ils la distinguaient parfaitement, bien qu'elle fût parfaitement
invisible à cette distance.

L'effet produit par ce singulier phénomène dépassa tout ce qu'on
pourrait imaginer. Il est nécessaire d'insister sur ce point. Que le
lecteur veuille bien se mettre dans une disposition d'esprit identique à
celle des gens de Werst, et il ne s'étonnera plus des faits qui vont
être ultérieurement relatés. Je ne lui demande pas de croire au
surnaturel, mais de se rappeler que cette ignorante population y croyait
sans réserve. A la défiance qu'inspirait le château des Carpathes, alors
qu'il passait pour être désert, allait désormais se joindre l'épouvante,
puisqu'il semblait habité, et par quels êtres, grand Dieu!

Il y avait à Werst un lieu de réunion, fréquenté des buveurs, et même
affectionné de ceux qui, sans boire, aiment à causer de leurs affaires,
après journée faite,--ces derniers en nombre restreint, cela va de soi.
Ce local, ouvert à tous, c'était la principale, ou pour mieux dire,
l'unique auberge du village.

Quel était le propriétaire de cette auberge? Un juif du nom de Jonas,
brave homme âgé d'une soixantaine d'années, de physionomie engageante
mais bien sémite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa lèvre allongée,
ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obséquieux et
obligeant, il prêtait volontiers de petites sommes à l'un ou à l'autre,
sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier pour les
intérêts, quoiqu'il entendît être payé aux dates acceptées par
l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs établis dans le pays
transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de
Werst.

Par malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses coreligionnaires
par le culte, ses confrères par la profession--car ils sont tous
cabaretiers, vendant boissons et articles d'épicerie--pratiquent le
métier de prêteur avec une âpreté inquiétante pour l'avenir du paysan
roumain. On verra le sol passer peu à peu de la race indigène à la race
étrangère. Faute d'être remboursés de leurs avances, les juifs
deviendront propriétaires des belles cultures hypothéquées à leur
profit, et si la Terre promise n'est plus en Judée, peut-être
figurera-t-elle un jour sur les cartes de la géographie transylvaine.

L'auberge du _Roi Mathias_--elle se nommait ainsi occupait un des angles
de la terrasse que traverse la grande rue de Werst, à l'opposé de la
maison du biró. C'était une vieille bâtisse, moitié bois, moitié pierre,
très rapiécée par endroits, mais largement drapée de verdure et de très
tentante apparence. Elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée, avec
porte vitrée donnant accès sur la terrasse. A l'intérieur, on entrait
d'abord dans une grande salle, meublée de tables pour les verres et
d'escabeaux pour les buveurs, d'un dressoir en chêne vermoulu, où
scintillaient les plats, les pots et les fioles, et d'un comptoir de
bois noirci, derrière lequel Jonas se tenait à la disposition de sa
clientèle.

Voici maintenant comment cette salle recevait le jour: deux fenêtres
perçaient la façade, sur la terrasse, et deux autres fenêtres, à
l'opposé, la paroi du fond. De ces deux-là, l'une, voilée par un épais
rideau de plantes grimpantes ou pendantes qui l'obstruaient au dehors,
était condamnée et laissait passer à peine un peu de clarté. L'autre,
lorsqu'on l'ouvrait, permettait au regard émerveillé de s'étendre sur
toute la vallée inférieure du Vulkan. A quelques pieds au-dessous de
l'embrasure se déroulaient les eaux tumultueuses du torrent de Nyad.
D'un côté, ce torrent descendait les pentes du col, après avoir pris
source sur les hauteurs du plateau d'Orgall, couronné par les bâtisses
du burg; de l'autre, toujours abondamment entretenu par les rios de la
montagne, même pendant la saison d'été, il dévalait en grondant vers le
lit de la Sil valaque, qui l'absorbait à son passage.

A droite, contiguës à la grande salle, une demi-douzaine de petites
chambres suffisaient à loger les rares voyageurs qui, avant de franchir
la frontière, désiraient se reposer au _Roi Mathias_. ils étaient
assurés d'un bon accueil, à des prix modérés, auprès d'un cabaretier
attentif et serviable, toujours approvisionné de bon tabac qu'il allait
chercher aux meilleurs «trafiks» des environs. Quant à lui, Jonas, il
avait pour chambre à coucher une étroite mansarde, dont la lucarne
biscornue, trouant le chaume en fleur, donnait sur la terrasse.

C'est dans cette auberge que, le soir même de ce 29 mai, il y eut
réunion des grosses têtes de Werst, maître Koltz, le magister Hermod, le
forestier Nic Deck, une douzaine des principaux habitants du village, et
aussi le berger Frik, qui n'était pas le moins important de ces
personnages. Le docteur Patak manquait à cette réunion de notables.
Demandé en toute hâte par un de ses vieux clients qui n'attendait que
lui pour passer dans l'autre monde, il s'était engagé à venir, dès que
ses soins ne seraient plus indispensables au défunt.

En attendant l'ex-infirmier, on causait du grave événement à l'ordre du
jour, mais on ne causait pas sans manger et sans boire. A ceux-ci, Jonas
offrait cette sorte de bouillie ou gâteau de maïs, connue sous le nom de
«mamaliga», qui n'est point désagréable, quand on l'imbibe de lait
fraîchement tiré. A ceux-là, il présentait maint petit verre de ces
liqueurs fortes qui coulait comme de l'eau pure à travers les gosiers
roumains, l'alcool de «schnaps» qui ne coûte pas un demi-sou le verre,
et plus particulièrement le «rakiou», violente eau-de-vie de prunes,
dont le débit est considérable au pays des Carpathes.

Il faut mentionner que le cabaretier Jonas--c'était une coutume de
l'auberge--ne servait qu'«à l'assiette», c'est-à-dire aux gens attablés,
ayant observé que les consommateurs assis consomment plus copieusement
que les consommateurs debout. Or, ce soir-là, les affaires promettaient
de marcher, puisque tous les escabeaux étaient disputés par les clients.
Aussi Jonas allait-il d'une table à l'autre, le broc à la main,
remplissent les gobelets qui se vidaient sans compter.

Il était huit heures et demie du soir. On pérorait depuis la brune, sans
parvenir à s'entendre sur ce qu'il convenait de faire. Mais ces braves
gens se trouvaient d'accord en ce point: c'est que si le château des
Carpathes était habité par des inconnus, il devenait aussi dangereux
pour le village de Werst qu'une poudrière à l'entrée d'une ville.

«C'est très grave! dit alors maître Koltz.

--Très grave! répéta le magister entre deux bouffées de son inséparable
pipe.--Très grave! répéta l'assistance.--Ce qui n'est que trop sûr,
reprit Jonas, c'est que la mauvaise réputation du burg faisait déjà
grand tort au pays...

--Et maintenant ce sera bien autre chose! s'écria le magister Hermod.

--Les étrangers n'y venaient que rarement... répliqua maître Koltz, avec
un soupir.

--Et, à présent, ils ne viendront plus du tout! ajouta Jonas en
soupirant à l'unisson du biró.

--Nombre d'habitants songent déjà à le quitter fit observer l'un des
buveurs.

--Moi, le premier, répondit un paysan des environs, et je partirai, dès
que j'aurai vendu mes vignes...

--Pour lesquelles vous chômerez d'acheteurs, mon vieux homme!» riposta
le cabaretier.

On voit où ils en étaient de leur conversation, ces dignes notables. A
travers les terreurs personnelles que leur occasionnait le château des
Carpathes, surgissait le sentiment de leurs intérêts si regrettablement
lésés. Plus de voyageurs, et Jonas en souffrait dans le revenu de son
auberge. Plus d'étrangers, et maître Koltz en pâtissait dans la
perception du péage, dont le chiffre s'abaissait graduellement. Plus
d'acquéreurs pour les terres du col de Vulkan, et les propriétaires ne
pouvaient trouver à les vendre, même à vil prix. Cela durait depuis des
années, et cette situation, très dommageable, menaçait de s'aggraver
encore.

En effet, s'il en était ainsi, quand les esprits du burg se tenaient
tranquilles au point de ne s'être jamais laissé apercevoir, que
serait-ce maintenant s'ils manifestaient leur présence par des actes
matériels?

Le berger Frik crut alors devoir dire, mais d'une voix assez hésitante:

«Peut-être faudrait-il?...

--Quoi? demanda maître Koltz.

--Y aller voir, mon maître.»

Tous s'entre-regardèrent, puis baissèrent les yeux, et cette question
resta sans réponse.

Ce fut Jonas qui, s'adressant à maître Koltz, reprit la parole.

«Votre berger, dit-il d'une voix ferme, vient d'indiquer la seule chose
qu'il y ait à faire.

--Aller au burg...

--Oui, mes bons amis, répondit l'aubergiste. Si une fumée s'échappe de
la cheminée du donjon, c'est qu'on y fait du feu, et si l'on y fait du
feu, c'est qu'une main l'a allumé...

--Une main... à moins que ce soit une griffe! répliqua le vieux paysan
en secouant la tête.

--Main ou griffe, dit le cabaretier, peu importe! Il faut savoir ce que
cela signifie. C'est la première fois qu'une fumée s'échappe de l'une
des cheminées du château depuis que le baron Rodolphe de Gortz l'a
quitté...

--Il se pourrait, cependant, qu'il y ait eu déjà de la fumée, sans que
personne s'en soit aperçu, suggéra maître Koltz.

Voilà ce que je n'admettrai jamais! se récria vivement le magister
Hermod.

--C'est très admissible, au contraire, fit observer le biró, puisque
nous n'avions pas de lunette pour constater ce qui se passait au burg.»

La remarque était juste. Le phénomène pouvait s'être produit depuis
longtemps, et avoir échappé même au berger Frik, quelque bons que
fussent ses yeux.

Quoi qu'il en soit, que ledit phénomène fût récent ou non, il était
indubitable que des êtres humains occupaient actuellement le château des
Carpathes. Or, ce fait constituait un voisinage des plus inquiétants
pour les habitants de Vulkan et de Werst.

Le magister Hermod crut devoir apporter cette objection à l'appui de ses
croyances:

«Des êtres humains, mes amis?... Vous me permettrez de n'en rien croire.
Pourquoi des êtres humains auraient-ils eu la pensée de se réfugier au
burg, dans quelle intention, et comment y seraient-ils arrivés....

--Que voulez-vous donc qu'ils soient, ces intrus? s'écria maître Koltz.

--Des êtres surnaturels, répondit le magister Hermod d'une voix qui
imposait. Pourquoi ne seraient-ce pas des esprits, des babeaux, des
gobelins, peut-être même quelques-unes de ces dangereuses lamies, qui se
présentent sous la forme de belles femmes...»

Pendant cette énumération, tous les regards s'étaient dirigés vers la
porte, vers les fenêtres, vers la cheminée de la grande salle du _Roi
Mathias_. Et, en vérité, chacun se demandait s'il n'allait pas voir
apparaître l'un ou l'autre de ces fantômes, successivement évoqués par
le maître d'école.

«Cependant, mes bons amis, se risqua à dire Jonas, si ces êtres sont des
génies, je ne m'explique pas pourquoi ils auraient allumé du feu,
puisqu'ils n'ont rien à cuisiner...

--Et leurs sorcelleries?... répondit le pâtour. Oubliez-vous donc qu'il
faut du feu pour les sorcelleries?

--Évidemment!» ajouta le magister d'un ton qui n'admettait pas de
réplique.

Cette sentence fut acceptée sans contestation, et, de l'avis de tous,
c'étaient, à n'en pas douter, des êtres surnaturels, non des êtres
humains, qui avaient choisi le château des Carpathes pour théâtre de
leurs manigances.

Jusqu'ici, Nic Deck n'avait pris aucune part à la conversation. Le
forestier se contentait d'écouter attentivement ce que disaient les uns
et les autres. Le vieux burg, avec ses murs mystérieux, son antique
origine, sa tournure féodale, lui avait toujours inspiré autant de
curiosité que de respect. Et même, étant très brave, bien qu'il fût
aussi crédule que n'importe quel habitant de Werst, il avait plus d'une
fois manifesté l'envie d'en franchir l'enceinte.

On l'imagine, Miriota l'avait obstinément détourné d'un projet si
aventureux. Qu'il eût de ces idées lorsqu'il était libre d'agir à sa
guise, soit! Mais un fiancé ne s'appartient plus, et de se hasarder en
de telles aventures, c'eût été œuvre de fou, ou d'indifférent. Et
pourtant, malgré ses prières, la belle fille craignait toujours que le
forestier mît son projet à exécution. Ce qui la rassurait un peu, c'est
que Nic Deck n'avait pas formellement déclaré qu'il irait au burg, car
personne n'aurait eu assez d'empire sur lui pour le retenir pas même
elle. Elle le savait, c'était un gars tenace et résolu, qui ne revenait
jamais sur une parole engagée. Chose dite, chose faite. Aussi Miriota
eût-elle été dans les transes, si elle avait pu soupçonné à quelles
réflexions le jeune homme s'abandonnait en ce moment.

Cependant, comme Nic Deck gardait le silence, il s'en suit que la
proposition du pâtour ne fut relevée par personne. Rendre visite au
château des Carpathes maintenant qu'il était hanté, qui l'oserait, à
moins d'avoir perdu la tête?... Chacun se découvrait donc les meilleures
raisons pour n'en rien faire... Le biró n'était plus d'un âge à se
risquer en des chemins si rudes... Le magister avait son école à garder,
Jonas, son auberge à surveiller, Frik, ses moutons à paître, les autres
paysans, à s'occuper de leurs bestiaux et de leurs foins.

Non! pas un ne consentirait à se dévouer, répétant à part soi:

«Celui qui aurait l'audace d'aller au burg pourrait bien n'en jamais
revenir!»

A cet instant la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement, au grand
effroi de l'assistance.

Ce n'était que le docteur Patak, et il eût été difficile de le prendre
pour une de ces lamies enchanteresses dont le magister Hermod avait
parlé.

Son client étant mort--ce qui faisait honneur à sa perspicacité
médicale, sinon à son talent--, le docteur Patak était accouru à la
réunion du _Roi Mathias_.

«Enfin, le voilà!» s'écria maître Koltz.

Le docteur Patak se dépêcha de distribuer des poignées de main à tout le
monde, comme il eût distribué des drogues, et, d'un ton passablement
ironique, il s'écria:

«Alors, les amis, c'est toujours le burg... le burg du Chort, qui vous
occupe!... Oh! les poltrons!... Mais s'il veut fumer, ce vieux château,
laissez-le fumer!... Est-ce que notre savant Hermod ne fume pas, lui, et
toute la journée?... Vraiment, le pays est tout pâle d'épouvante!... je
n'ai entendu parler que de cela durant mes visites!... Les revenants ont
fait du feu là-bas?... Et pourquoi pas, s'ils sont enrhumés du
cerveau!... Il paraît qu'il gèle au mois de mai dans les chambres du
donjon... A moins qu'on ne s'y occupe à cuire du pain pour l'autre
monde!... Eh! il faut bien se nourrir là-haut, s'il est vrai qu'on
ressuscite!... Ce sont peut-être les boulangers du ciel, qui sont venus
faire une fournée...»

Et pour finir, une série de plaisanteries, extrêmement peu goûtées des
gens de Werst, et que le docteur Patak débitait avec une incroyable
jactance.

On le laissa dire.

Et alors le biró de lui demander:

«Ainsi, docteur, vous n'attachez aucune importance à ce qui se passe au
burg?...

--Aucune, maître Koltz.

--Est-ce que vous n'avez pas dit que vous seriez prêt à vous y rendre...
si l'on vous en défiait?...

--Moi?... répondit l'ancien infirmier, non sans laisser percer un
certain ennui de ce qu'on lui rappelait ses paroles.

--Voyons... Ne l'avez-vous pas dit et répété? reprit le magister en
insistant.

--Je l'ai dit... sans doute... et vraiment... s'il ne s'agit que de le
répéter...

--Il s'agit de le faire, dit Hermod.

--De le faire?...

--Oui... et, au lieu de vous en défier... nous nous contentons de vous
en prier, ajouta maître Koltz.

--Vous comprenez... mes amis... certainement... une telle proposition...

--Eh bien, puisque vous hésitez, s'écria le cabaretier, nous ne vous en
prions pas... nous vous en défions!

--Vous m'en défiez?...

--Oui, docteur!

--Jonas, vous allez trop loin, reprit le biró. Il ne faut pas défier
Patak... Nous savons qu'il est homme de parole... Et ce qu'il a dit
qu'il ferait, il le fera... ne fût-ce que pour rendre service au village
et à tout le pays.

--Comment, c'est sérieux?... Vous voulez que j'aille au château des
Carpathes? reprit le docteur, dont la face rubiconde était devenue très
pâle.

--Vous ne sauriez vous en dispenser, répondit catégoriquement maître
Koltz.

--je vous en prie... mes bons amis... je vous en prie... raisonnons,
s'il vous plaît!...

--C'est tout raisonné, répondit Jonas.

--soyez justes... A quoi me servirait d'aller là-bas... et qu'y
trouverais-je?.. quelques braves gens qui se sont réfugiés au burg... et
qui ne gênent personne...

--Eh bien, répliqua le magister Hermod, si ce sont de braves gens, vous
n'avez rien à craindre de leur part, et ce sera une occasion de leur
offrir vos services.--S'ils en avaient besoin, répondit le docteur
Patak, s'ils me faisaient demander, je n'hésiterais pas... croyez-le...
à me rendre au château. Mais je ne me déplace pas sans être invité, et
je ne fais pas gratis mes visites...

--On vous paiera votre dérangement, dit maître Koltz, et à tant l'heure.

--Et qui me le paiera?...

--Moi... nous... au prix que vous voudrez!» répondirent la plupart des
clients de Jonas.

Visiblement, en dépit de ses constantes fanfaronnades, le docteur était,
à tout le moins, aussi poltron que ses compatriotes de Werst. Aussi,
après s'être posé en esprit fort, après avoir raillé les légendes du
pays, se trouvait-il très embarrassé de refuser le service qu'on lui
demandait. Et pourtant, d'aller au château des Carpathes, même si l'on
rémunérait son déplacement, cela ne pouvait lui convenir en aucune
façon. Il chercha donc à tirer argument de ce que cette visite ne
produirait aucun résultat, que le village se couvrirait de ridicule en
le déléguant pour explorer le burg... Son argumentation fit long feu.

Voyons, docteur, il me semble que vous n'avez absolument rien à risquer,
reprit le magister Hermod, puisque vous ne croyez pas aux esprits...

--Non... je n'y crois pas.

--Or, si ce ne sont pas des esprits qui reviennent au château, ce sont
des êtres humains qui s'y sont installés, et vous ferez connaissance
avec eux.

Le raisonnement du magister ne manquait pas de logique: il était
difficile à rétorquer.

«D'accord, Hermod, répondit le docteur Patak, mais je puis être retenu
au burg...

C'est qu'alors vous y aurez été bien reçu, répliqua Jonas.

--Sans doute; cependant si mon absence se prolongeait, et si quelqu'un
avait besoin de moi dans le village...

--Nous nous portons tous à merveille, répondit maître Koltz, et il n'y a
plus un seul malade à Werst depuis que votre dernier client a pris son
billet pour l'autre monde.

--Parlez franchement... Etes-vous décidé à partir demanda l'aubergiste.

--Ma foi, non! répliqua le docteur. Oh! ce n'est point par peur... Vous
savez bien que je n'ajoute pas foi à toutes ces sorcelleries... La
vérité est que cela me parait absurde, et, je vous le répète,
ridicule... Parce qu'une fumée est sortie de la cheminée du donjon...
une fumée qui n'est peut-être pas une fumée... Décidément non!... je
n'irai pas au château des Carpathes!

--J'irai, moi!»

C'était le forestier Nic Deck qui venait d'entrer dans la conversation
en y jetant ces deux mots.

«Toi... Nic? s'écria maître Koltz.

--Moi... mais à la condition que Patak m'accompagnera.»

Ceci fut directement envoyé à l'adresse du docteur, qui fit un bond pour
se dépêtrer.

«Y penses-tu, forestier? répliqua-t-il. Moi... t'accompagner?...
Certainement... ce serait une agréable promenade à faire... tous les
deux... si elle avait son utilité... et si l'on pouvait s'y hasarder...
Voyons, Nic, tu sais bien qu'il n'y a même plus de route pour aller au
burg... Nous ne pourrions arriver.

--J'ai dit que j'irais au burg, répondit Nic Deck, et puisque je l'ai
dit, j'irai.

--Mais moi... je ne l'ai pas dit!... s'écria le docteur en se débattant,
comme si quelqu'un l'eût pris au collet.

--Si... vous l'avez dit... répliqua Jonas.

--Oui!... Oui!» répondit d'une seule voix l'assistance.

L'ancien infirmier, pressé par les uns et les autres, ne savait comment
leur échapper. Ah! combien il regrettait de s'être si imprudemment
engagé par ses rodomontades. Jamais il n'eût imaginé qu'on les prendrait
au sérieux, ni qu'on le mettrait en demeure de payer de sa personne...
Maintenant, il ne lui est plus possible de s'esquiver, sans devenir la
risée de Werst, et tout le pays du Vulkan l'eût bafoué impitoyablement.
Il se décida donc à faire contre fortune bon cœur.

«Allons... puisque vous le voulez, dit-il, j'accompagnerai Nic Deck,
quoique cela soit inutile!

Bien... docteur Patak, bien! s'écrièrent tous les buveurs du _Roi
Mathias_.

Et quand partirons-nous, forestier? demanda le docteur Patak, en
affectant un ton d'indifférence qui ne déguisait que mal sa
poltronnerie.--Demain, dans la matinée», répondit Nic Deck. Ces derniers
mots furent suivis d'un assez long silence.

Cela indiquait combien l'émotion de maitre Koltz et des autres était
réelle. Les verres avaient été vidés, les pots aussi, et, pourtant,
personne ne se levait, personne ne songeait à quitter la grande salle,
bien qu'il fût tard, ni à regagner son logis. Aussi Jonas pensa-t-il que
l'occasion était bonne pour servir une autre tournée de schnaps et de
rakiou...

Soudain, une voix se fit entendre assez distinctement au milieu du
silence général, et voici les paroles qui furent lentement prononcées:

_«Nicolas Deck, ne va pas demain au burg!... N'y va pas!... ou il
t'arrivera malheur!»_

Qui s'était exprimé de la sorte?... D'où venait cette voix que personne
ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible?... Ce ne
pouvait être qu'une voix de revenant, une voix surnaturelle, une voix de
l'autre monde...

L'épouvante fut au comble. On n'osait pas se regarder, on n'osait pas
prononcer une parole...

Le plus brave--c'était évidemment Nic Deck--voulut alors savoir à quoi
s'en tenir. Il est certain que c'était dans la salle même que ces
paroles avaient été articulées. Et, tout d'abord, le forestier eut le
courage de se rapprocher du bahut et de l'ouvrir...

Personne.

Il alla visiter les chambres du rez-de-chaussée, qui donnaient sur la
salle...

Personne.

Il poussa la porte de l'auberge, s'avança au-dehors, parcourut la
terrasse jusqu'à la grande rue de Werst...

Personne.

Quelques instants après, maître Koltz, le magister Hermod, le docteur
Patak, Nic Deck, le berger Frik et les autres avaient quitté l'auberge,
laissant le cabaretier Jonas, qui se hâta de clore sa porte à double
tour.

Cette nuit-là, comme s'ils eussent été menacés d'une apparition
fantastique, les habitants de Werst se barricadèrent solidement dans
leurs maisons...

La terreur régnait au village.




V


Le lendemain, Nic Deck et le docteur Patak se préparaient à partir sur
les neuf heures du matin. L'intention du forestier était de remonter le
col de Vulkan en se dirigeant par le plus court vers le burg suspect.

Après le phénomène de la fumée du donjon, après le phénomène de la voix
entendue dans la salle du _Roi Mathias_, on ne s'étonnera pas que toute
la population fût comme affolée. Quelques Tsiganes parlaient déjà
d'abandonner le pays. Dans les familles, on ne causait plus que de cela
--et à voix basse encore. Allez donc contester qu'il y eût du diable «du
Chort» dans cette phrase si menaçante pour le jeune forestier. Ils
étaient là, à l'auberge de Jonas, une quinzaine, et des plus dignes
d'être crus, qui avaient entendu ces étranges paroles. Prétendre qu'ils
avaient été dupes de quelque illusion des sens, cela était insoutenable.
Pas de doute à cet égard; Nic Deck avait été nominativement prévenu
qu'il lui arriverait malheur, s'il s'entêtait à son projet d'explorer le
château des Carpathes.

Et, pourtant, le jeune forestier se disposait à quitter Werst, et sans y
être forcé. En effet, quelque profit que maître Koltz eût à éclaircir le
mystère du burg, quelque intérêt que le village eût à savoir ce qui s'y
passait, de pressantes démarches avaient été faites pour obtenir de Nic
Deck qu'il revînt sur sa parole. Éplorée, désespérée, ses beaux yeux
noyés de larmes, Miriota l'avait supplié de ne point s'obstiner à cette
aventure. Avant l'avertissement donné par la voix, c'était déjà grave.
Après l'avertissement, c'était insensé. Et, à la veille de son mariage,
voilà que Nic Deck voulait risquer sa vie dans une pareille tentative,
et sa fiancée qui se traînait à ses genoux ne parvenait pas à le
retenir...

Ni les objurgations de ses amis, ni les pleurs de Miriota, n'avaient pu
influencer le forestier. D'ailleurs, cela ne surprit personne. On
connaissait son caractère indomptable, sa ténacité, disons son
entêtement. Il avait dit qu'il irait au château des Carpathes, et, rien
ne saurait l'en empêcher pas même cette menace qui lui avait été
adressée directement. Oui! il irait au burg, dût-il n'en jamais revenir!

Lorsque l'heure de partir fut arrivée, Nic Deck pressa une dernière fois
Miriota sur son cœur, tandis que la pauvre fille se signait du pouce,
de l'index et du médius, suivant cette coutume roumaine, qui est un
hommage à la Sainte-Trinité.

Et le docteur Patak?... Eh bien, le docteur Patak, mis en demeure
d'accompagner le forestier, avait essayé de se dégager, mais sans
succès. Tout ce qu'on pouvait dire, il l'avait dit!... Toutes les
objections imaginables, il les avait faites!... Il s'était retranché
derrière cette injonction si formelle de ne point aller au château qui
avait été distinctement entendue.

«Cette menace ne concerne que moi, s'était borné à lui répondre Nic
Deck.

--Et s'il t'arrivait malheur, forestier, avait répondu le docteur Patak,
est-ce que je m'en tirerais sans dommage?

--Dommage ou non, vous avez promis de venir avec moi au château, et vous
y viendrez, puisque j'y vais!»

Comprenant que rien ne l'empêcherait de tenir sa promesse, les gens de
Werst avaient donné raison au forestier sur ce point. Mieux valait que
Nic Deck ne se hasardât pas seul en cette aventure. Aussi le très dépité
docteur, sentant qu'il ne pouvait plus reculer, que c'eût été
compromettre sa situation dans le village, qu'il se serait fait honnir
après ses forfanteries accoutumées, se résigna, l'âme pleine
d'épouvante. Il était bien décidé d'ailleurs à profiter du moindre
obstacle de route qui se présenterait pour obliger son compagnon à
revenir sur ses pas.

Nic Deck et le docteur Patak partirent donc, et maître Koltz, le
magister Hermod, Frik, Jonas, leur firent la conduite jusqu'au tournant
de la grande route, où ils s'arrêtèrent.

De cet endroit, maître Koltz braqua une dernière fois sa lunette--elle
ne le quittait plus--dans la direction du burg. Aucune fumée ne se
montrait à la cheminée du donjon, et il eût été facile de l'apercevoir
sur un horizon très pur, par une belle matinée de printemps. Devait-on
en conclure que les hôtes naturels ou surnaturels du château avaient
déguerpi, en voyant que le forestier ne tenait pas compte de leurs
menaces? Quelques-uns le pensèrent, et c'était là une raison décisive
pour mener l'affaire jusqu'à complète satisfaction.

On se serra la main, et Nic Deck, entraînant le docteur, disparut à
l'angle du col.

Le jeune forestier était en tenue de tournée, casquette galonnée à large
visière, veste à ceinturon avec le coutelas engainé, culotte bouffante,
bottes ferrées, cartouchière aux reins, le long fusil sur l'épaule. Il
avait la réputation justifiée d'être un très habile tireur, et, comme, à
défaut de revenants, on pouvait rencontrer de ces rôdeurs qui battent
les frontières, ou, à défaut de rôdeurs, quelque ours mal intentionné,
il n'était que prudent d'être en mesure de se défendre.

Quant au docteur, il avait cru devoir s'armer d'un vieux pistolet à
pierre, qui ratait trois coups sur cinq. Il portait aussi une hachette
que son compagnon lui avait remise pour le cas probable où il serait
nécessaire de se frayer passage à travers les épais taillis du Plesa.
Coiffé du large chapeau des campagnards, boutonné sous son épaisse cape
de voyage, il était chaussé de bottes à grosse ferrure, et ce n'est pas
toutefois ce lourd attirail qui l'empêcherait de décamper, si l'occasion
s'en présentait.

Nic Deck et lui s'étaient également munis de quelques provisions
contenues dans leur bissac, afin de pouvoir au besoin prolonger
l'exploration.

Après avoir dépassé le tournant de la route, Nic Deck et le docteur
Patak marchèrent plusieurs centaines de pas le long du Nyad, en
remontant sa rive droite. De suivre le chemin qui circule à travers les
ravins du massif, cela les eût trop écartés vers l'ouest. Il eût été
plus avantageux de pouvoir continuer à côtoyer le lit du torrent, ce qui
eût réduit la distance d'un tiers, car le Nyad prend sa source entre les
replis du plateau d'Orgall. Mais, d'abord praticable, la berge,
profondément ravinée et barrée de hautes roches, n'aurait plus livré
passage, même à des piétons. Il y avait dès lors nécessité de couper
obliquement vers la gauche, quitte à revenir sur le château, lorsqu'ils
auraient franchi la zone inférieure des forêts du Plesa.

C'était, d'ailleurs, le seul côté par lequel le burg fût abordable. Au
temps où il était habité par le comte Rodolphe de Gortz, la
communication entre le village de Werst, le col de Vulkan et la vallée
de la Sil valaque se faisait par une étroite percée qui avait été
ouverte en suivant cette direction. Mais, livrée depuis vingt ans aux
envahissements de la végétation, obstruée par l'inextricable fouillis
des broussailles, c'est en vain qu'on y eût cherché la trace d'une sente
ou d'une tortillère.

Au moment d'abandonner le lit profondément encaissé du Nyad, que
remplissait une eau mugissante, Nic Deck s'arrêta afin de s'orienter. Le
château n'était déjà plus visible. Il ne le redeviendrait qu'au-delà du
rideau des forêts qui s'étageaient sur les basses petites de la
montagne,--disposition commune à tout le système orographique des
Carpathes. L'orientation devait donc être difficile à déterminer, faute
de repères. On ne pouvait l'établir que par la position du soleil, dont
les rayons affleuraient alors les lointaines crêtes vers le sud-est.

«Tu le vois, forestier, dit le docteur, tu le vois!... il n'y a pas même
de chemin... ou plutôt, il n'y en a plus!

--Il y en aura, répondit Nic Deck.

--C'est facile à dire, Nic...

--Et facile à faire, Patak.

--Ainsi, tu es toujours décidé?...»

Le forestier se contenta de répondre par un signe affirmatif et prit
route à travers les arbres.

A ce moment, le docteur éprouva une fière envie de rebrousser chemin;
mais son compagnon, qui venait de se retourner, lui jeta un regard si
résolu que le poltron ne jugea pas à propos de rester en arrière.

Le docteur Patak avait encore un dernier espoir c'est que Nic Deck ne
tarderait pas à s'égarer au milieu du labyrinthe de ces bois, où son
service ne l'avait jamais amené. Mais il comptait sans ce flair
merveilleux, cet instinct professionnel, cette aptitude «animale» pour
ainsi dire, qui permet de se guider sur les moindres indices, projection
des branches en telle ou telle direction, dénivellation du sol, teinte
des écorces, nuance variée des mousses selon qu'elles sont exposées aux
vents du sud ou du nord. Nic Deck était trop habile en son métier, il
l'exerçait avec une sagacité trop supérieure, pour se jamais perdre,
même en des localités inconnues de lui. Il eût été le digne rival d'un
Bas-de-Cuir ou d'un Chingachgook au pays de Cooper.

Et, pourtant, la traversée de cette zone d'arbres allait offrir de
réelles difficultés. Des ormes, des hêtres, quelques-uns de ces érables
qu'on nomme «faux platanes», de superbes chênes, en occupaient les
premiers plans jusqu'à l'étage des bouleaux, des pins et des sapins,
massés sur les croupes supérieures à la gauche du col. Magnifiques, ces
arbres, avec leurs troncs puissants, leurs branches chaudes de sève
nouvelle, leur feuillage épais, s'entremêlant de l'un à l'autre pour
former une cime de verdure que les rayons du soleil ne parvenaient pas à
percer.

Cependant le passage eût été relativement facile en se courbant sous les
basses branches. Mais quels obstacles à la surface du sol, et quel
travail il aurait fallu pour l'essarter, pour le dégager des orties et
des ronces, pour se garantir contre ces milliers d'échardes que le plus
léger attouchement leur arrache! Nic Deck n'était pas homme à s'en
inquiéter, d'ailleurs, et, pourvu qu'il pût gagner à travers le bois, il
ne se préoccupait pas autrement de quelques égratignures. La marche, il
est vrai, ne pouvait être que très lente dans ces conditions,--fâcheuse
aggravation, car Nic Deck et le docteur Patak avaient intérêt à
atteindre le burg dans l'après-midi. Il ferait encore assez jour pour
qu'ils pussent le visiter,--ce qui leur permettrait d'être rentrés à
Werst avant la nuit.

Aussi, la hachette à la main, le forestier travaillait-il à se frayer un
passage au milieu de ces profondes épinaies, hérissées de baïonnettes
végétales, où le pied rencontrait un terrain inégal, raboteux, bossue de
racines ou de souches, contre lesquelles il buttait, quand il ne
s'enfonçait pas dans une humide couche de feuilles mortes que le vent
n'avait jamais balayées. Des myriades de cosses éclataient comme des
pois fulminants, au grand effroi du docteur, qui sursautait à cette
pétarade, regardant à droite et à gauche, se retournant avec épouvante,
lorsque quelque sarment s'accrochait à sa veste, comme une griffe qui
eût voulu le retenir. Non! il n'était point rassuré, le pauvre homme.
Mais, maintenant, il n'eût pas osé revenir seul en arrière, et il
s'efforçait de ne point se laisser distancer par son intraitable
compagnon.

Parfois dans la forêt apparaissaient de capricieuses éclaircies. Une
averse de lumière y pénétrait. Des couples de cigognes noires, troublées
dans leur solitude, s'échappaient des hautes ramures et filaient à
grands coups d'aile. La traversée de ces clairières rendait la marche
plus fatigante encore. Là, en effet, s'étaient entassés, énorme jeu de
jonchets, les arbres abattus par l'orage ou tombés de vieillesse, comme
si la hache du bûcheron leur eût donné le coup de mort. Là gisaient
d'énormes troncs, rongés de pourriture, que charroi ne devait entraîner
jusqu'au lit de la Sil valaque. Devant ces obstacles, rudes à franchir,
parfois impossibles à tourner, Nic Deck et son compagnon avaient fort à
faire. Si le jeune forestier, agile, souple, vigoureux, parvenait à s'en
tirer, le docteur Patak, avec ses jambes courtes, son ventre bedonnant,
essoufflé, époumoné, ne pouvait éviter des chutes, qui obligeaient à lui
venir en aide.

--Tu verras, Nic, que je finirai par me casser quelque membre!
répétait-il.

--Vous le raccommoderez.

--Allons, forestier, sois raisonnable... Il ne faut pas s'acharner
contre l'impossible!»

Bah! Nic Deck était déjà en avant, et le docteur, n'obtenant rien, se
hâtait de le rejoindre.

La direction suivie jusqu'alors, était-ce bien celle qui convenait pour
arriver en face du burg? Il eût été malaisé de s'en rendre compte.
Cependant, puisque le sol ne cessait de monter, il y avait lieu de
s'élever vers la lisière de la forêt, qui fut atteinte à trois heures de
l'après-midi.

Au-delà, jusqu'au plateau d'Orgall, s'étendait le rideau des arbres
verts, plus clairsemés à mesure que le versant du massif gagnait en
altitude.

En cet endroit, le Nyad reparaissait au milieu des roches, soit qu'il se
fût infléchi au nord-ouest, soit que Nic Deck eût obliqué vers lui. Cela
donna au jeune forestier la certitude qu'il avait fait bonne route,
puisque le ruisseau semblait sourdre des entrailles du plateau d'Orgall.

Nic Deck ne put refuser au docteur une heure de halte au bord du
torrent. D'ailleurs, l'estomac réclamait son dû aussi impérieusement que
les jambes. Les bissacs étaient bien garnis, le rakiou emplissait la
gourde du docteur et celle de Nic Deck. En outre, une eau limpide et
fraîche, filtrée aux cailloux du fond, coulait à quelques pas. Que
pouvait-on désirer de plus? On avait beaucoup dépensé, il fallait
réparer la dépense.

Depuis leur départ, le docteur n'avait guère eu le loisir de causer avec
Nic Deck, qui le précédait toujours. Mais il se dédommagea, dès qu'ils
furent assis tous les deux sur la berge du Nyad. Si l'un était peu
loquace, l'autre était volontiers bavard. D'après cela, on ne s'étonnera
pas que les questions fussent très prolixes, et les réponses très
brèves.

«Parlons un peu, forestier, et parlons sérieusement, dit le docteur.

--je vous écoute, répondit Nic Deck.

--je pense que si nous avons fait halte en cet endroit, c'est pour
reprendre des forces.

--Rien de plus juste.

--Avant de revenir à Werst...

--Non... avant d'aller au burg.

--Voyons, Nic, voilà six heures que nous marchons, et c'est à peine si
nous sommes à mi-route...

--Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps à perdre.

--Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le château, et comme
j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te risquer sans
voir clair, il faudra attendre le jour...

--Nous l'attendrons.

--Ainsi tu ne veux pas renoncer à ce projet, qui n'a pas le sens
commun?...

--Non.

--Comment! Nous voici exténués, ayant besoin d'une bonne table dans une
bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes à
passer la nuit en plein air?...

--Oui, si quelque obstacle nous empêche de franchir l'enceinte du
château.

--Et s'il n'y a pas d'obstacle?...

--Nous irons coucher dans les appartements du donjon.

--Les appartements du donjon! s'écria le docteur Patak. Tu crois,
forestier, que je consentirai à rester toute une nuit à l'intérieur de
ce maudit burg...

--Sans doute, à moins que vous ne préfériez demeurer seul au-dehors.

--Seul, forestier!... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous
devons nous séparer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit pour
retourner au village!--Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est que vous
me suivrez jusqu'où j'irai...

--Le jour, oui!... La nuit, non!

--Eh bien, libre à vous de partir, et tâchez de ne point vous égarer
sous les futaies.»

S'égarer, c'est bien ce qui inquiétait le docteur. Abandonné à lui-même,
n'ayant pas l'habitude de ces interminables détours à travers les forêts
du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de Werst.
D'ailleurs, d'être seul, lorsque la nuit serait venue--une nuit très
noire peut-être--, de descendre les pentes du col au risque de choir au
fond d'un ravin, ce n'était pas pour lui agréer. Quitte à ne point
escalader la courtine, quand le soleil serait couché, si le forestier
s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de l'enceinte. Mais
le docteur voulut tenter un dernier effort pour arrêter sort compagnon.

«Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais à
me séparer de toi... Puisque tu persistes à te rendre au château, je ne
te laisserai pas y aller seul.

--Bien parlé, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en tenir
là.

--Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons,
promets-moi de ne pas chercher à pénétrer dans le burg...

--Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y
pénétrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai pas
découvert ce qui s'y passe.

--Ce qui s'y passe, forestier! s'écria le docteur Patak en haussant les
épaules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe?...

--Je n'en sais rien, et comme je suis décidé à le savoir, je le
saurai...

--Encore faut-il pouvoir y arriver, à ce château du diable! répliqua le
docteur, qui était à bout d'arguments. Or, si j'en juge par les
difficultés que nous avons éprouvées jusqu'ici, et par le temps que nous
a coûté la traversée des forêts du Plesa, la journée s'achèvera avant
que nous soyons en vue..--je ne le pense pas, répondit Nic Deck. Sur les
hauteurs du massif, les sapinières sont moins embroussaillées que ces
futaies d'ormes, d'érables et de hêtres.--Mais le sol sera rude à
monter!

--Qu'importe, s'il n'est pas impraticable.

Mais je me suis laissé dire que l'on rencontrait des ours aux environs
du plateau d'Orgall!

--J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous défendre,
docteur.

--Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurité!

--Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espère, ne nous
abandonnera plus.

--Un guide?» s'écria le docteur.

Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui.

«Oui, répondit Nic Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il
suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crête même du
plateau où il prend sa source. Je pense donc qu'avant deux heures, nous
serons à la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route.

--Dans deux heures, à moins que ce ne soit dans six!

--Allons, êtes-vous prêt?...

--Déjà, Nic, déjà!... Mais c'est à peine si notre halte a duré quelques
minutes!

--Quelques minutes qui font une bonne demi-heure.

--Pour la dernière fois, êtes-vous prêt?

--Prêt... lorsque les jambes me pèsent comme des masses de plomb... Tu
sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nic Deck!... Mes
pieds sont gonflés, et c'est cruel de me contraindre à te suivre...

--A la fin, vous m'ennuyez, Patak! je vous laisse libre de me quitter!
Bon voyage!»

Et Nic Deck se releva.

«Pour l'amour de Dieu, forestier, s'écria le docteur Patak, écoute
encore!

--Écouter vos sottises!

--Voyons, puisqu'il est déjà tard, pourquoi ne pas rester en cet
endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres?... Nous
repartirions demain dès l'aube, et nous aurions toute la matinée pour
atteindre le plateau...

--Docteur, répondit Nic Deck, je vous répète que mon intention est de
passer la nuit dans le burg.

--Non! s'écria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic!... je saurai
bien t'en empêcher...

--Vous!

--Je m'accrocherai à toi... je t'entraînerai!... je te battrai, s'il le
faut...»

Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortuné Patak.

Quant à Nic Deck, il ne lui avait même pas répondu, et, après avoir
remis son fusil en bandoulière, il fit quelques pas en se dirigeant vers
la berge du Nyad.

«Attends... attends! s'écria piteusement le docteur. Quel diable
d'homme!... Un instant encore!... J'ai les jambes raides... mes
articulations ne fonctionnent plus...»

Elles ne tardèrent pourtant pas à fonctionner, car il fallut que
l'ex-infirmier fit trotter ses petites jambes pour rejoindre le
forestier, qui ne se retournait même pas.

Il était quatre heures; les rayons solaires, effleurant la crête du
Plesa, qui ne tarderait pas à les intercepter, éclairaient d'un jet
oblique les hautes branches de la sapinière. Nic Deck avait grandement
raison de se hâter, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu
d'instants au déclin du jour.

Curieux et étrange aspect que celui de ces forêts où se groupent les
rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournés, déjetés,
grimaçants, se dressent des fûts droits, espacés, dénudés jusqu'à
cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans
nodosités, qui étendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu
de broussailles ou d'herbes enchevêtrées à leur base. De longues
racines, rampant à fleur de terre, semblables à des serpents engourdis
par le froid. Un sol tapissé d'une mousse jaunâtre et rase, faufilée de
brindilles sèches et semée de pommes qui crépitent sous le pied. Un
talus raide et sillonné de roches cristallines, dont les arêtes vives
entament le cuir le plus épais. Aussi le passage fut-il rude au milieu
de cette sapinière sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il
fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sûreté de
membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck
n'eût mis qu'une heure, s'il eût été seul, et il lui en coûta trois avec
l'impedimentum de son compagnon, s'arrêtant pour l'attendre, l'aidant à
se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le
docteur n'avait plus qu'une crainte,--crainte effroyable: c'était de se
trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.

Cependant, si les pentes devenaient plus pénibles à remonter, les arbres
commençaient à se raréfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne
formaient plus que des bouquets isolés, de dimension médiocre. Entre ces
bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient à
l'arrière-plan et dont les linéaments émergeaient encore des vapeurs du
soir.

Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cessé de côtoyer
jusqu'alors, réduit à ne plus être qu'un ruisseau, devait sourdre à peu
de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis
du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronné par les
constructions du burg.

Nic Deck atteignit enfin ce plateau, après un dernier coup de collier
qui réduisit le docteur à l'état de masse inerte. Le pauvre homme
n'aurait pas eu la force de se traîner vingt pas de plus, et il tomba
comme le bœuf qui s'abat sous la masse du boucher.

Nic Deck se ressentait à peine de la fatigue de cette rude ascension.
Debout, immobile, il dévorait du regard ce château des Carpathes, dont
il ne s'était jamais approché.

Devant ses yeux se développait une enceinte crénelée, défendue par un
fossé profond, et dont l'unique pont-levis était redressé contre une
poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.

Autour de l'enceinte, à la surface du plateau d'Orgall, tout était
abandon et silence.

Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble du burg qui
s'estompait confusément au milieu des ombres du soir. Personne ne se
montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la
plate-forme supérieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du
premier étage. Pas un filet de fumée ne s'enroulait autour de
l'extravagante girouette, rongée d'une rouille séculaire.

«Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est
impossible de franchir ce fossé, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir
cette poterne?»

Nic Deck ne répondit pas. Il se rendait compte qu'il serait nécessaire
de faire halte devant les murs du château. Au milieu de cette obscurité,
comment aurait-il pu descendre au fond du fossé et s'élever le long de
l'escarpe pour pénétrer dans l'enceinte? Évidemment, le plus sage était
d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine lumière.

C'est ce qui fut résolu au grand ennui du forestier, mais à l'extrême
satisfaction du docteur.




VI


Le mince croissant de la lune, délié comme une faucille d'argent, avait
disparu presque aussitôt après le coucher du soleil. Des nuages, venus
de l'ouest, éteignirent successivement les dernières lueurs du
crépuscule. L'ombre envahit peu à peu l'espace en montant des basses
zones. Le cirque de montagnes s'emplit de ténèbres, et les formes du
burg disparurent bientôt sous la crêpe de la nuit.

Si cette nuit-là menaçait d'être très obscure, rien n'indiquait qu'elle
dût être troublée par quelque météore atmosphérique, orage, pluie ou
tempête. C'était heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient
camper en plein air.

Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. Çà
et là seulement des buissons ras à ras de terre, qui n'offraient aucun
abri contre les fraîcheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait,
les unes à demi enfouies dans le sol, les autres, à peine en équilibre,
et qu'une poussée eût suffi à faire rouler jusqu'à la sapinière.

En réalité, l'unique plante qui poussait à profusion sur ce sol
pierreux, c'était un épais chardon appelé «épine russe», dont les
graines, dit Elisée Reclus, furent apportées à leurs poils par les
chevaux moscovites--«présent de joyeuse conquête que les Russes firent
aux Transylvains».

A présent, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y
attendre le jour et se garantir contre l'abaissement de la température,
qui est assez notable à cette altitude.

«Nous n'avons que l'embarras du choix... pour être mal! murmura le
docteur Patak.

--Plaignez-vous donc! répondit Nic Deck.

--Certainement, je me plains! Quel agréable endroit pour attraper
quelque bon rhume ou quelque bon rhumatisme dont je ne saurai comment me
guérir!» Aveu dépouillé d'artifice dans la bouche de l'ancien infirmier
de la quarantaine. Ah! combien il regrettait sa confortable petite
maison de Werst, avec sa chambre bien close et son lit bien doublé de
coussins et de courtepointes!

Entre les blocs disséminés sur le plateau d'Orgall, il fallait en
choisir un dont l'orientation offrirait le meilleur paravent contre la
brise du sud-ouest, qui commençait à piquer. C'est ce que fit Nic Deck,
et bientôt le docteur vint le rejoindre derrière une large roche, plate
comme une tablette à sa partie supérieure.

Cette roche était un de ces bancs de pierre, enfoui sous les scabieuses
et les saxifrages, qui se rencontrent fréquemment à l'angle des chemins
dans les provinces valaques. En même temps que le voyageur peut s'y
asseoir, il a la faculté de se désaltérer avec l'eau que contient un
vase déposé en dessus, laquelle est renouvelée chaque jour par les gens
de la campagne. Alors que le château était habité par le baron Rodolphe
de Gortz, ce banc portait un récipient que les serviteurs de la famille
avaient soin de ne jamais laisser vide. Mais, à présent, il était
souillé de détritus, tapissé de mousses verdâtres, et le moindre choc
l'eût réduit en poussière.

A l'extrémité du banc se dressait une tige de granit, reste d'une
ancienne croix, dont les bras n'étaient figurés sur le montant vertical
que par une rainure à demi effacée. En sa qualité d'esprit fort, le
docteur Patak ne pouvait admettre que cette croix le protégerait contre
des apparitions surnaturelles. Et, cependant, par une anomalie commune à
bon nombre d'incrédules, il n'était pas éloigné de croire au diable. Or,
dans sa pensée, le Chort ne devait pas être loin, c'était lui qui
hantait le burg, et ce n'était ni la poterne fermée, ni le pont-levis
redressé, ni la courtine à pic, ni le fossé profond, qui l'empêcheraient
d'en sortir, pour peu que la fantaisie le prît de venir leur tordre le
cou à tous les deux.

Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit à passer dans
ces conditions, il frissonnait de terreur. Non! c'était trop exiger
d'une créature humaine, et les tempéraments les plus énergiques
n'auraient pu y résister.

Puis, une idée lui vint tardivement,--une idée à laquelle il n'avait
point encore songé en quittant Werst. On était au mardi soir, et, ce
jour-là, les gens du comitat se gardent bien de sortir après le coucher
du soleil. Le mardi, on le sait, est jour de maléfices. A s'en rapporter
aux traditions, ce serait s'exposer à rencontrer quelque génie
malfaisant, si l'on s'aventurait dans le pays. Aussi, le mardi, personne
ne circule-t-il dans les rues ni sur les chemins, après le coucher du
soleil. Et voilà que le docteur Patak se trouvait non seulement hors de
sa maison, mais aux approches d'un château visionné, et à deux ou trois
milles du village! Et c'est là qu'il serait contraint d'attendre le
retour de l'aube... si elle revenait jamais! En vérité, c'était vouloir
tenter le diable!

Tout en s'abandonnant à ces idées, le docteur vit le forestier tirer
tranquillement de son bissac un morceau de viande froide, après avoir
puisé une bonne gorgée à sa gourde. Ce qu'il avait de mieux à faire,
pensa-t-il, c'était de l'imiter, et c'est ce qu'il fit. Une cuisse
d'oie, un gros chanteau de pain, le tout arrosé de rakiou, il ne lui en
fallut pas moins pour réparer ses forces. Mais, s'il parvint à calmer sa
faim, il ne parvint pas à calmer sa peur.

«Maintenant, dormons, dit Nic Deck, dès qu'il eut rangé son bissac au
pied de la roche.

--Dormir, forestier!

--Bonne nuit, docteur.

--Bonne nuit, c'est facile à souhaiter, et je crains bien que celle-ci
ne finisse mal...»

Nic Deck, n'étant guère en humeur de converser, ne répondit pas. Habitué
par profession à coucher au milieu des bois, il s'accota de son mieux
contre le banc de pierre, et ne tarda pas à tomber dans un profond
sommeil. Aussi le docteur ne put-il que maugréer entre ses dents,
lorsqu'il entendit le souffle de son compagnon s'échappant à intervalles
réguliers.

Quant à lui, il lui fut impossible, même quelques minutes, d'annihiler
ses sens de l'ouïe et de la vue. En dépit de la fatigue, il ne cessait
de regarder, il ne cessait de prêter l'oreille. Son cerveau était en
proie à ces extravagantes visions qui naissant des troubles de
l'insomnies Qu'essayait-il d'apercevoir dans les épaisseurs de l'ombre?
Tout et rien, les formes indécises des objets qui l'environnaient, les
nuages échevelés à travers le ciel, la masse à peine perceptible du
château. Puis c'étaient les roches du plateau d'Orgall, qui lui
semblaient se mouvoir dans une sorte d'infernale sarabande. Et si elles
allaient s'ébranler sur leur base, dévaler le long du talus, rouler sur
les deux imprudents, les écraser à la porte de ce burg, dont l'entrée
leur était interdite!

Il s'était redressé, l'infortuné docteur, il écoutait ces bruits qui se
propagent à la surface des hauts plateaux, ces murmures inquiétants, qui
tiennent à la fois du susurrement, du gémissement et du soupir. Il
entendait aussi les nyctalopes qui effleuraient les roches d'un
frénétique coup d'aile, les striges envolées pour leur promenade
nocturne, deux ou trois couples de ces funèbres hulottes, dont le
chuintement retentissait comme une plainte. Alors ses muscles se
contractaient simultanément, et son corps tremblotait, baigné d'une
transsudation glaciale.

Ainsi s'écoulèrent de longues heures jusqu'à minuit. Si le docteur Patak
avait pu causer, échanger de temps en temps un bout de phrase, donner
libre cours à ses récriminations, il se serait senti moins apeuré. Mais
Nic Deck dormait, et dormait d'un profond sommeil. Minuit--c'était
l'heure effrayante entre toutes, l'heure des apparitions, l'heure des
maléfices.

Que se passait-il donc?

Le docteur venait de se relever, se demandant s'il était éveillé, ou
s'il se trouvait sous l'influence d'un cauchemar.

En effet, là-haut, il crut voir-non! il vit réellement des formes
étranges, éclairées d'une lumière spectrale, passer d'un horizon à
l'autre, monter, s'abaisser, descendre avec les nuages. On eût dit des
espèces de monstres, dragons à queue de serpent, hippogriffes aux larges
ailes, krakens gigantesques, vampires énormes, qui s'abattaient comme
pour le saisir de leurs griffes ou l'engloutir dans leurs mâchoires.

Puis, tout lui parut être en mouvement sur le plateau d'Orgall, les
roches, les arbres qui se dressaient à sa lisière. Et très
distinctement, des battements, jetés à petits intervalles, arrivèrent à
son oreille.

«La cloche... murmure-t-il, la cloche du burg!» Oui! c'est bien la
cloche de la vieille chapelle, et non celle de l'église de Vulkan, dont
le vent eût emporté les sons en une direction contraire.

Et voici que ses battements sont plus précipités... La main qui la met
en branle ne sonne pas un glas de mort! Non! c'est un tocsin dont les
coups haletants réveillent les échos de la frontière transylvaine.

En entendant ces vibrations lugubres, le docteur Patak est pris d'une
peur convulsive, d'une insurmontable angoisse, d'une irrésistible
épouvante, qui lui fait courir de froides horripilations sur tout le
corps.

Mais le forestier a été tiré de son sommeil par les volées terrifiantes
de cette cloche. Il s'est redressé, tandis que le docteur Patak semble
comme rentré en lui-même.

Nic Deck tend l'oreille, et ses yeux cherchent à percer les épaisses
ténèbres qui recouvrent le burg.

«Cette cloche!... Cette cloche!.., répète le docteur Patak. C'est le
Chort qui la sonne!...»

Décidément, il croit plus que jamais au diable, le pauvre docteur
absolument affolé!

Le forestier, immobile, ne lui a pas répondu.

Soudain, des rugissements, semblables à ceux que, jettent les sirènes
marines à l'entrée des ports, se déchaînent en tumultueuses ondes.
L'espace est ébranlé sur un large rayon par leurs souffles
assourdissants.

Puis, une clarté jaillit du donjon central, une clarté intense, d'où
sortent des éclats d'une pénétrante vivacité, des corruscations
aveuglantes. Quel foyer produit cette puissante lumière, dont les
irradiations se promènent en longues nappes à la surface du plateau
d'Orgall? De quelle fournaise s'échappe cette source photogénique, qui
semble embraser les roches, en même temps qu'elle les baigne d'une
lividité étrange?

«Nic... Nic... s'écrie le docteur, regarde-moi!... Ne suis-je plus comme
toi qu'un cadavre?...»

En effet, le forestier et lui ont pris un aspect cadavérique, figure
blafarde, yeux éteints, orbites vides, joues verdâtres au teint grivelé,
cheveux ressemblant à ces mousses qui croissent, suivant la légende, sur
le crâne des pendus...

Nic Deck est stupéfié de ce qu'il voit, comme de ce qu'il entend. Le
docteur Patak, arrivé au dernier degré de l'effroi, a les muscles
rétractés, le poil hérissé, la pupille dilatée, le corps pris d'une
raideur tétanique. Comme dit le poète des _Contemplations_, il «respire
de l'épouvante!»

Une minute--une minute au plus--dura cet horrible phénomène. Puis,
l'étrange lumière s'affaiblit graduellement, les mugissements
s'éteignirent, et le plateau d'Orgall rentra dans le silence et
l'obscurité.

Ni l'un ni l'autre ne cherchèrent plus à dormir, le docteur, accablé par
la stupeur, le forestier, debout contre le banc de pierre, attendant le
retour de l'aube.

A quoi songeait Nic Deck devant ces choses si évidemment surnaturelles à
ses yeux? N'y avait-il pas là de quoi ébranler sa résolution?
S'entêterait-il à poursuivre cette téméraire aventure? Certes, il avait
dit qu'il pénétrerait dans le burg, qu'il explorerait le donjon... Mais
n'était-ce pas assez que d'être venu jusqu'à son infranchissable
enceinte, d'avoir encouru la colère des génies et provoqué ce trouble
des éléments? Lui reprocherait-on de n'avoir pas tenu sa promesse, s'il
revenait au village, sans avoir poussé la folie jusqu'à s'aventurer à
travers ce diabolique château?

Tout à coup, le docteur se précipite sur lui, le saisit par la main,
cherche à l'entraîner, répétant d'une voix sourde:

«Viens!... Viens!...

Non!» répond Nic Deck.

Et, à son tour, il retient le docteur Patak, qui retombe après ce
dernier effort.

Cette nuit s'acheva enfin, et tel avait été l'état de leur esprit que ni
le forestier ni le docteur n'eurent conscience du temps qui s'écoula
jusqu'au lever du jour.

Rien ne resta dans leur mémoire des heures qui précédèrent les premières
lueurs du matin.

A cet instant, une ligne rosée se dessina sur l'arête du Paring, à
l'horizon de l'est, de l'autre côté de la vallée des deux Sils. De
légères blancheurs s'éparpillèrent au zénith sur un fond de ciel rayé
comme une peau de zèbre.

Nic Deck se tourna vers le château. Il vit ses formes s'accentuer peu à
peu, le donjon se dégager des hautes brumes qui descendaient le col de
Vulkan, la chapelle, les galeries, la courtine émerger des vapeurs
nocturnes, puis, sur le bastion d'angle, se découper le hêtre, dont les
feuilles bruissaient à la brise du levant.

Rien de changé à l'aspect ordinaire du burg. La cloche était aussi
immobile que la vieille girouette féodale. Aucune fumée n'empanachait
les cheminées du donjon, dont les fenêtres grillagées étaient
obstinément closes.

Au-dessus de la plate-forme, quelques oiseaux voltigeaient en jetant de
petits cris clairs.

Nic Deck tourna son regard vers l'entrée principale du château. Le
pont-levis, relevé contre la baie, fermait la poterne entre les deux
pilastres de pierre écussonnés aux armes des barons de Gortz.

Le forestier était-il donc décidé à pousser jusqu'au bout cette
aventureuse expédition? Oui, et sa résolution n'avait point été entamée
par les événements de la nuit. Chose dite, chose faite: c'était sa
devise, comme on sait. Ni la voix mystérieuse qui l'avait menacé
personellement dans la grande salle du _Roi Mathias_, ni les phénomènes
inexplicables de sons et de lumière dont il venait d'être témoin, ne
l'empêcheraient de franchir la muraille du burg. Une heure lui suffirait
pour parcourir les galeries, visiter le donjon, et alors, sa promesse
accomplie, il reprendrait le chemin de Werst, où il pourrait arriver
avant midi.

Quant au docteur Patak, ce n'était plus qu'une machine inerte, n'ayant
ni la force de résister ni même celle de vouloir. Il irait où on le
pousserait. S'il tombait, il lui serait impossible de se relever. Les
épouvantements de cette nuit l'avaient réduit au plus complet
hébêtement, et il ne fit aucune observation, lorsque le forestier,
montrant le château, lui dit:

«Allons!»

Et pourtant le jour était revenu, et le docteur aurait pu regagner
Werst, sans craindre de s'égarer à travers les forêts du Plesa. Mais
qu'on ne lui sache aucun gré d'être resté avec Nic Deck. S'il
n'abandonna pas son compagnon pour reprendre la route du village, c'est
qu'il n'avait plus conscience de la situation, c'est qu'il n'était plus
qu'un corps sans âme. Aussi, lorsque le forestier l'entraîna vers le
talus de la contrescarpe, se laissa-t-il faire.

Maintenant était-il possible de pénétrer dans le burg autrement que par
la poterne? C'est ce que Nic Deck vint préalablement reconnaître.

La courtine ne présentait aucune brèche, aucun éboulement, aucune
faille, qui pût donner accès à l'intérieur de l'enceinte. Il était même
surprenant que ces vieilles murailles fussent dans un tel état de
conservation,--ce qui devait être attribué à leur épaisseur. S'élever
jusqu'à la ligne de créneaux qui les couronnait paraissait être
impraticable, puisqu'elles dominaient le fossé d'une quarantaine de
pieds. Il semblait par suite que Nic Deck, au moment où il venait
d'atteindre le château des Carpathes, allait se heurter à des obstacles
insurmontables.

Très heureusement--ou très malheureusement pour lui--, il existait
au-dessus de la poterne une sorte de meurtrière, ou plutôt une embrasure
où s'allongeait autrefois la volée d'une couleuvrine. Or, en se servant
de l'une des chaînes du pont-levis qui pendait jusqu'au sol, il ne
serait pas très difficile à un homme leste et vigoureux de se hisser
jusqu'à cette embrasure. Sa largeur était suffisante pour livrer
passage, et, à moins qu'elle ne fût barrée d'une grille en dedans, Nic
Deck parviendrait sans doute à s'introduire dans la cour du burg.

Le forestier comprit, à première vue, qu'il n'y avait pas moyen de
procéder autrement, et voilà pourquoi, suivi de l'inconscient docteur,
il descendit par un raidillon oblique le revers interne de la
contrescarpe.

Tous deux eurent bientôt atteint le fond du fossé, semé de pierres entre
le fouillis des plantes sauvages. On ne savait trop où l'on posait le
pied, et si des myriades de bêtes venimeuses ne fourmillaient pas sous
les herbes de cette humide excavation.

Au milieu du fossé et parallèlement à la courtine, se creusait le lit de
l'ancienne cuvette, presque entièrement desséchée, et qu'une bonne
enjambée permettait de franchir.

Nic Deck, n'ayant rien perdu de son énergie physique et morale, agissait
avec sang-froid, tandis que le docteur le suivait machinalement, comme
une bête que l'on tire par une corde.

Après avoir dépassé la cuvette, le forestier longea la base de la
courtine pendant une vingtaine de pas, et s'arrêta au-dessous de la
poterne, à l'endroit où pendait le bout de chaîne. En s'aidant des pieds
et des mains, il pourrait aisément atteindre le cordon de pierre qui
faisait saillie au-dessous de l'embrasure.

Évidemment, Nic Deck n'avait pas la prétention d'obliger le docteur
Patak à tenter avec lui cette escalade. Un aussi lourd bonhomme ne
l'aurait pu. Il se borna donc à le secouer vigoureusement pour se faire
comprendre, et lui recommanda de rester sans bouger au fond du fossé.

Puis, Nic Deck commença à grimper le long de la chaîne, et ce ne fut
qu'un jeu pour ses muscles de montagnard.

Mais, lorsque le docteur se vit seul, voilà que le sentiment de la
situation lui revint dans une certaine mesure. Il comprit, il regarda,
il aperçut son compagnon déjà suspendu à un douzaine de pieds au-dessus
du sol, et, alors, de s'écrier d'une voix étranglée par les affres de la
peur:

«Arrête... Nic... arrête!»

Le forestier ne l'écouta point.

«Viens... viens... où je m'en vais! gémit le docteur, qui parvint à se
remettre sur ses pieds.

--Va-t'en!» répondit Nic Deck.

Et il continua de s'élever lentement le long de la chaîne du pont-levis.

Le docteur Patak, au paroxysme de l'effroi, voulut alors regagner le
raidillon de la contrescarpe, afin de remonter jusqu'à la crête du
plateau d'Orgall et de reprendre à toutes jambes le chemin de Werst...

O prodige, devant lequel s'effaçaient ceux qui avaient troublé la nuit
précédente!-voici qu'il ne peut bouger...

Ses pieds sont retenus comme s'ils étaient saisis entre les mâchoires
d'un étau... Peut-il les déplacer l'un après l'autre?... Non!... Ils
adhèrent par les talons et les semelles de leurs bottes... Le docteur
s'est-il donc laissé prendre aux ressorts d'un piège il est trop affolé
pour le reconnaître... Il semble plutôt qu'il soit retenu par les clous
de sa chaussure.

Quoi qu'il en soit, le pauvre homme est immobilisé à cette place... Il
est rivé au sol... N'ayant même plus la force de crier il tend
désespérément les mains... On dirait qu'il veut s'arracher aux étreintes
de quelque tarasque, dont la gueule émerge des entrailles de la terre...

Cependant, Nic Deck était parvenu à la hauteur de la poterne et il
venait de poser sa main sur l'une des ferrures où s'emboîtait l'un des
gonds du pont-levis...

Un cri de douleur lui échappa; puis, se rejetant en arrière comme s'il
eût été frappé d'un coup de foudre, il glissa le long de la chaîne qu'un
dernier instinct lui avait fait ressaisir, et roula jusqu'au fond du
fossé. «La voix avait bien dit qu'il m'arriverait malheur!» murmura-t-il
et il perdit connaissance.




VII


Comment décrire l'anxiété à laquelle était en proie le village de Werst
depuis le départ du jeune forestier et du docteur Patak? Elle n'avait
cessé de s'accroître avec les heures qui s'écoulaient et semblaient
interminables.

Maître Koltz, l'aubergiste Jonas, le magister Hermod et quelques autres
n'avaient pas manqué de se tenir en permanence sur la terrasse. Chacun
d'eux s'obstinait à observer la masse lointaine du burg, à regarder si
quelque volute réapparaissait au-dessus du donjon. Aucune fumée ne se
montrait--ce qui fut constaté au moyen de la lunette invariablement
braquée dans cette direction. En vérité, les deux florins employés à
l'acquisition de cet appareil, c'était de l'argent qui avait reçu un bon
emploi. Jamais le biró, bien intéressé pourtant, bien regardant à sa
bourse, n'avait eu moins de regret d'une dépense faite si à-propos.

A midi et demi, lorsque le berger Frik revint de la pâture, on
l'interrogea avidement. Y avait-il du nouveau, de l'extraordinaire, du
surnaturel?...

Frik répondit qu'il venait de parcourir la vallée de la Sil valaque,
sans avoir rien vu de suspect.

Après le dîner, vers deux heures, chacun regagna son poste
d'observation. Personne n'eût pensé à rester chez soi, et surtout
personne ne songeait à remettre le pied au _Roi Mathias_, où des voix
comminatoires se faisaient entendre. Que des murs aient des oreilles,
passe encore, puisque c'est une locution qui a cours dans le langage
usuel... mais une bouche!...

Aussi le digne cabaretier pouvait-il craindre que son cabaret fût mis en
quarantaine, et cela ne laissait pas de le préoccuper au dernier point.
En serait-il donc réduit à fermer boutique, à boire son propre fonds,
faute de clients? Et pourtant, dans le but de rassurer la population de
Werst, il avait procédé à une longue investigation du _Roi Mathias_,
fouillé les chambres jusque sous leurs lits, visité les bahuts et le
dressoir, exploré minutieusement les coins et recoins de la grande
salle, de la cave et du grenier, où quelque mauvais plaisant aurait pu
organiser cette mystification. Rien!... Rien non plus du côté de la
façade qui dominait le Nyad. Les fenêtres étaient trop hautes pour qu'il
fût possible de s'élever jusqu'à leur embrasure, au revers d'une
muraille taillée à pic et dont l'assise plongeait dans le cours
impétueux du torrent. N'importe! la peur ne raisonne pas, et bien du
temps s'écoulerait, sans doute, avant que les hôtes habituels de Jonas
eussent rendu leur confiance à son auberge, à son schnaps et à son
rakiou.

Bien du temps?... Erreur, et, on le verra, ce fâcheux pronostic ne
devait point se réaliser.

En effet, quelques jours plus tard, par suite d'une circonstance très
imprévue, les notables du village allaient reprendre leurs conférences
quotidiennes, entremêlées de bonnes rasades, devant les tables du _Roi
Mathias_.

Mais il faut revenir au jeune forestier et à son compagnon, le docteur
Patak.

On s'en souvient, au moment de quitter Werst, Nic Deck avait promis à la
désolée Miriota de ne pas s'attarder dans sa visite au château des
Carpathes. S'il ne lui arrivait pas malheur, si les menaces fulminées
contre lui ne se réalisaient pas, il comptait être de retour aux
premières heures de la soirée. On, l'attendait donc, et avec quelle
impatience! D'ailleurs, ni la jeune fille, ni son père, ni le maître
d'école ne pouvaient prévoir que les difficultés de la route ne
permettraient pas au forestier d'atteindre la crête du plateau d'Orgall
avant la nuit tombante.

Il suit de là que l'inquiétude, déjà si vive pendant la journée, dépassa
toute mesure, lorsque huit heures sonnèrent au clocher de Vulkan, qu'on
entendait très distinctement au village de Werst. Que s'était-il passé
pour que Nic Deck et le docteur n'eussent pas reparu, après une journée
d'absence? Cela étant, nul n'aurait songé à réintégrer sa demeure, avant
qu'ils fussent de retour. A chaque instant, on s'imaginait les voir
poindre au tournant de la route du col.

Maître Koltz et sa fille s'étaient portés à l'extrémité de la rue, à
l'endroit où le pâtour avait été mis en faction. Maintes fois, ils
crurent voir des ombres se dessiner au lointain, à travers l'éclaircie
des arbres... Illusion pure! Le col était désert, comme à l'habitude,
car il était rare que les gens de la frontière voulussent s'y hasarder
pendant la nuit. Et puis, on était au mardi soir--ce mardi des génies
malfaisants--, et, ce jour-là, les Transylvains ne courent pas
volontiers la campagne, au coucher du soleil. Il fallait que Nic Deck
fût fou d'avoir choisi un pareil jour pour visiter le burg. La vérité
est que le jeune forestier n'y avait point réfléchi, ni personne, au
surplus, dans le village.

Mais c'est bien à cela que Miriota songeait alors. Et quelles
effrayantes images s'offraient à elle! En imagination, elle avait suivi
son fiancé heure par heure, à travers ces épaisses forêts du Plesa,
tandis qu'il remontait vers le plateau d'Orgall... Maintenant, la nuit
venue, il lui semblait qu'elle le voyait dans l'enceinte, essayant
d'échapper aux esprits qui hantaient le château des Carpathes... Il
était devenu le jouet de leurs maléfices... C'était la victime vouée à
leur vengeance... Il était emprisonné au fond de quelque souterraine
geôle... mort peut-être? Pauvre fille, que n'eût-elle donné pour se lancer sur
les traces de Nic Deck! Et, puisqu'elle ne le pouvait, du moins
aurait-elle voulu l'attendre toute la nuit en cet endroit. Mais son père
l'obligea à rentrer, et, laissant le berger en observation, tous deux
revinrent à leur logis.

Dès qu'elle fut seule en sa petite chambre, Miriota s'abandonna sans
réserve à ses larmes. Elle l'aimait, de toute son âme, ce brave Nic, et
d'un amour d'autant plus reconnaissant que le jeune forestier ne l'avait
point recherchée dans les conditions où se décident ordinairement les
mariages en ces campagnes transylvaines et d'une façon si bizarre.

Chaque année, à la fête de la Saint-Pierre, s'ouvre la «foire aux
fiancés». Ce jour-là, il y a réunion de toutes les jeunes filles du
comitat. Elles sont venues avec leurs plus belles carrioles attelées de
leurs meilleurs chevaux; elles ont apporté leur dot, c'est-à-dire des
vêtements filés, cousus, brodés de leurs mains, enfermés dans des
coffres aux brillantes couleurs; familles, amies, voisines, les ont
accompagnées. Et alors arrivent les jeunes gens, parés de superbes
habits, ceints d'écharpes de soie. Ils courent la foire en se pavanant;
ils choisissent la fille qui leur plaît; ils lui remettent un anneau et
un mouchoir en signe de fiançailles, et les mariages se font au retour
de la fête.

Ce n'était point sur l'un de ces marchés que Nicolas Deck avait
rencontré Miriota. Leur liaison ne s'était pas établie par hasard. Tous
deux se connaissaient depuis l'enfance, ils s'aimaient depuis qu'ils
avaient l'âge d'aimer. Le jeune forestier n'était pas allé querir au
milieu d'une foire celle qui devait être son épouse, et Miriota lui en
avait grand gré. Ah! pourquoi Nic Deck était-il d'un caractère si
résolu, si tenace, si entêté à tenir une promesse imprudente! il
l'aimait, pourtant, il l'aimait, et elle n'avait pas eu assez
d'influence pour l'empêcher de prendre le chemin de ce château maudit!

Quelle nuit passa la triste Miriota au milieu des angoisses et des
pleurs! Elle n'avait point voulu se coucher. Penchée à sa fenêtre, le
regard fixé sur la rue montante, il lui semblait entendre une voix qui
murmurait:

«Nicolas Deck n'a pas tenu compte des menaces!... Miriota n'a plus de
fiancé!»

Erreur de ses sens troublés. Aucune voix ne se propageait à travers le
silence de la nuit. L'inexplicable phénomène de la salle du _Roi
Mathias_ ne se reproduisait pas dans la maison de maître Koltz.

Le lendemain, à l'aube, la population de Werst était dehors. Depuis la
terrasse jusqu'au détour du col, les uns remontaient, les autres
redescendaient la grande rue,--ceux-ci pour demander des nouvelles,
ceux-là pour en donner. On disait que le berger Frik venait de se porter
en avant, à un bon mille du village, non point à travers les forêts du
Plesa, mais en suivant leur lisière, et qu'il n'avait pas agi ainsi sans
motif.

Il fallait l'attendre, et, afin de pouvoir communiquer plus promptement
avec lui, maître Koltz, Miriota et Jonas se rendirent à l'extrémité du
village.

Une demi-heure après, Frik était signalé à quelques centaines de pas, en
haut de la route. Comme il ne paraissait pas hâter son allure, on en
tira mauvais indice.

«Eh bien, Frik, que sais-tu?... Qu'as-tu appris?... lui demanda maître
Koltz, dès que le berger l'eut rejoint.--Rien vu... rien appris!
répondit Frik.--Rien! murmura la jeune fille, dont les yeux s'emplirent
de larmes.

--Au lever du jour, reprit le berger, j'avais aperçu deux hommes à un
mille d'ici. J'ai d'abord cru que c'était Nic Deck, accompagné du
docteur... ce n'était pas lui!

--Sais-tu quels sont ces hommes? demanda Jonas.--Deux voyageurs
étrangers qui venaient de traverser la frontière valaque.

--Tu leur as parlé?...

--Oui.

--Est-ce qu'ils descendent vers le village?

--Non, ils font route dans la direction du Retyezat dont ils veulent
atteindre le sommet.

--Ce sont deux touristes?...

--Ils en ont l'air, maître Koltz.

--Et, cette nuit, en traversant le col de Vulkan, ils n'ont rien vu du
côté du burg?...

--Non... puisqu'ils se trouvaient encore de l'autre côté de la
frontière, répondit Frik.

--Ainsi tu n'as aucune nouvelle de Nic Deck?

--Aucune.

--Mon Dieu!... soupira la pauvre Miriota.

--Du reste, vous pourrez interroger ces voyageurs dans quelques jours,
ajouta Frik, car ils comptent faire halte à Werst, avant de repartir
pour Kolosvar.

--Pourvu qu'on ne leur dise pas de mal de mon auberge! pensa Jonas
inconsolable. Ils seraient capables de n'y point vouloir prendre
logement!»

Et, depuis trente-six heures, l'excellent hôtelier était obsédé par
cette crainte qu'aucun voyageur n'oserait désormais manger et dormir au
_Roi Mathias_.

En somme, ces demandes et ces réponses, échangées entre le berger et son
maître, n'avaient en rien éclairci la situation. Et comme ni le jeune
forestier ni le docteur Patak n'avaient reparu à huit heures du matin,
pouvait-on être fondé à espérer qu'ils dussent jamais revenir?... C'est
qu'on ne s'approche pas impunément du château des Carpathes!

Brisée par les émotions de cette nuit d'insomnie, Miriota n'avait plus
la force de se soutenir. Toute défaillante, c'est à peine si elle
parvenait à marcher. Son père dut la ramener au logis. Là, ses larmes
redoublèrent... Elle appelait Nic d'une voix déchirante... Elle voulait
partir pour le rejoindre... Cela faisait pitié, et il y avait lieu de
craindre qu'elle tombât malade.

Cependant il était nécessaire et urgent de prendre un parti. Il fallait
aller au secours du forestier et du docteur sans perdre un instant.
Qu'il y eût à courir des dangers, en s'exposant aux représailles des
êtres quelconques, humains ou autres, qui occupaient le burg, peu
importait. L'essentiel était de savoir ce qu'étaient devenus Nic Deck et
le docteur. Ce devoir s'imposait aussi bien à leurs amis qu'aux autres
habitants du village. Les plus braves ne refuseraient pas de se jeter au
milieu des forêts du Plesa, afin de remonter jusqu'au château des
Carpathes.

Cela décidé, après maintes discussions et démarches, les plus braves se
trouvèrent au nombre de trois: ce furent maître Koltz, le berger Frik et
l'aubergiste Jonas,--pas un de plus. Quant au magister Hermod, il
s'était soudainement ressenti d'une douleur de goutte à la jambe, et il
avait dû s'allonger sur deux chaises dans la classe de son école.

Vers neuf heures, maître Koltz et ses compagnons, bien armés par
prudence, prirent la route du col de Vulkan. Puis, à l'endroit même où
Nic Deck l'avait quittée, ils l'abandonnèrent, afin de s'enfoncer sous
l'épais massif.

Ils se disaient, non sans raison, que, si le jeune forestier et le
docteur étaient en marche pour revenir au village, ils prendraient le
chemin qu'ils avaient dû suivre à travers le Plesa. Or, il serait facile
de reconnaître leurs traces, et c'est ce qui fut constaté, aussitôt que
tous trois eurent franchi la lisière d'arbres.

Nous les laisserons aller pour dire quel revirement se fit à Werst, dès
qu'on les eut perdus de vue. S'il avait paru indispensable que des gens
de bonne volonté se portassent au-devant de Nic Deck et de Patak, on
trouvait que c'était d'une imprudence sans nom maintenant qu'ils étaient
partis. Le beau résultat, lorsque la première catastrophe serait doublée
d'une seconde! Que le forestier et le docteur eussent été victimes de
leur tentative, personne n'en doutait plus et, alors, à quoi servait que
maître Koltz, Frik et Jonas s'exposassent à être victimes de leur
dévouement? On serait bien avancé, lorsque la jeune fille aurait à
pleurer son père comme elle pleurait son fiancé, lorsque les amis du
pâtour et de l'aubergiste auraient à se reprocher leur perte!

La désolation devint générale à Werst, et il n'y avait pas apparence
qu'elle dût cesser de sitôt. En admettant qu'il ne leur arrivât pas
malheur, on ne pouvait compter sur le retour de maître Koltz et de ses
deux compagnons avant que la nuit eût enveloppé les hauteurs
environnantes.

Quelle fut donc la surprise, lorsqu'ils furent aperçus vers deux heures
de l'après-midi, dans le lointain de la route! Avec quel empressement,
Miriota, qui fut immédiatement prévenue, courut à leur rencontre.

Ils n'étaient pas trois, ils étaient quatre, et le quatrième se montra
sous les traits du docteur.

«Nic... mon pauvre Nic!... s'écria la jeune fille. Nic n'est-il pas
là?...»

Si... Nic Deck était là, étendu sur une civière de branchages que Jonas
et le berger portaient péniblement.

Miriota se précipita vers son fiancé, elle se pencha sur lui, elle le
serra entre ses bras.

«Il est mort... s'écriait-elle, il est mort!

--Non... il n'est pas mort, répondit le docteur Patak, mais il
mériterait de l'être... et moi aussi!» La vérité est que le jeune
forestier avait perdu connaissance. Les membres raidis, la figure
exsangue, sa respiration lui soulevait à peine la poitrine. Quant au
docteur, si sa face n'était pas décolorée comme celle de son compagnon,
cela tenait à ce que la marche lui avait rendu sa teinte habituelle de
brique rougeâtre.

La voix de Miriota, si tendre, si déchirante, n'eut pas le pouvoir
d'arracher Nic Deck de cette torpeur où il était plongé. Lorsqu'il eut
été ramené au village et déposé dans la chambre de maître Koltz, il
n'avait pas encore prononcé une seule parole. Quelques instants après,
cependant, ses yeux se rouvrirent, et, dès qu'il aperçut la jeune fille
penchée à son chevet, un sourire erra sur ses lèvres; mais quand il
essaya de se relever, il ne put y parvenir. Une partie de son corps
était paralysée, comme s'il eût été frappé d'hémiplégie. Toutefois,
voulant rassurer Miriota, il lui dit, d'une voix bien faible, il est
vrai:

«Ce ne sera rien... ce ne sera rien!

--Nic... mon pauvre Nic! répétait la jeune fille.

--Un peu de fatigue seulement, chère Miriota, et un peu d'émotion...
Cela se passera vite... avec tes soins...» Mais il fallait du calme et
du repos au malade. Aussi maître Koltz quitta-t-il la chambre, laissant
Miriota près du jeune forestier, qui n'eût pu souhaiter une garde-malade
plus diligente, et ne tarda pas à s'assoupir.

Pendant ce temps, l'aubergiste Jonas racontait à un nombreux auditoire
et d'une voix forte, afin de bien être entendu de tous, ce qui s'était
passé depuis leur départ.

Maître Koltz, le berger et lui, après avoir retrouvé sous bois le
sentier que Nic Deck et le docteur s'étaient frayé, avaient pris
direction vers le château des Carpathes. Or, depuis deux heures, ils
gravissaient les pentes du Plesa, et la lisière de la forêt n'était plus
qu'à un demi-mille en avant, lorsque deux hommes apparurent. C'étaient
le docteur et le forestier, l'un, auquel ses jambes refusaient tout
service, l'autre, à bout de forces et qui venait de tomber au pied d'un
arbre:

Courir au docteur, l'interroger, mais sans pouvoir en obtenir un seul
mot, car il était trop hébété pour répondre, fabriquer une civière avec
des branches, y coucher Nic Deck, remettre Patak sur ses pieds, c'est ce
qui fut accompli en un tour de main. Puis, maître Koltz et le berger,
que relayait parfois Jonas, avaient repris la route de Werst.

Quant à dire pourquoi Nic Deck se trouvait dans un pareil état, et s'il
avait exploré les ruines du burg, l'aubergiste ne le savait pas plus que
maître Koltz, pas plus que le berger Frik, le docteur n'ayant pas encore
suffisamment recouvré ses esprits pour satisfaire leur curiosité.

Mais si Patak n'avait pas jusqu'alors parlé, il fallait qu'il parlât
maintenant. Que diable! il était en sûreté dans le village, entouré de
ses amis, au milieu de ses clients!Il n'avait plus rien à redouter des
êtres de là-bas! Même s'ils lui avaient arraché le serment de se taire,
de ne rien raconter de ce qu'il avait vu au château des Carpathes,
l'intérêt public lui commandait de manquer à son serment.

«Voyons, remettez-vous, docteur, lui dit maître Koltz, et rappelez vos
souvenirs!

--Vous voulez... que je parle...

--Au nom des habitants de Werst, et pour assurer la sécurité du village,
je vous l'ordonne!»

Un bon verre de rakiou, apporté par Jonas, eut pour effet de rendre au
docteur l'usage de sa langue, et ce fut par phrases entrecoupées qu'il
s'exprima en ces termes:

--Nous sommes partis tous les deux... Nic et moi... Des fous... des
fous!... Il a fallu presque une journée pour traverser ces forêts
maudites... Parvenus au soir seulement devant le burg J'en tremble
encore j'en tremblerai toute ma vie! Nic voulait y entrer Oui! il
voulait passer la nuit dans le donjon... autant dire la chambre à
coucher de Belzébuth!...»

Le docteur Patak disait ces choses d'une voix si caverneuse, que l'on
frémissait rien qu'à l'entendre.» je n'ai pas consenti... reprit-il,
non... je n'ai pas consenti!... Et que serait-il arrivé... si j'eusse
cédé aux désirs de Nic Deck?... Les cheveux me dressent d'y penser!»

Et si les cheveux du docteur se dressaient sur son crâne, c'est que sa
main s'y égarait machinalement.

«Nic s'est donc résigné à camper sur le plateau d'Orgall... Quelle
nuit... mes amis, quelle nuit!... Essayez donc de reposer, lorsque les
esprits ne vous permettent pas de dormir une heure... non, pas même une
heure!... Tout à coup, voilà que des monstres de feu apparaissent entre
les nuages, de véritables balauris!... Ils se précipitent sur le plateau
pour nous dévorer...»

Tous les regards se portèrent vers le ciel pour voir s'il n'était pas
chevauché par quelque galopade de spectres.

«Et, quelques instants après, reprit le docteur, voici la cloche de la
chapelle qui se met en branle!»

Toutes les oreilles se tendirent vers l'horizon, et plus d'un crut
entendre des battements lointains, tant le récit du docteur
impressionnait son auditoire.

«Soudain, s'écria-t-il, d'effroyables mugissements emplissent
l'espace... ou plutôt des hurlements de fauves... Puis une clarté
jaillit des fenêtres du donjon... Une flamme infernale illuminé tout le
plateau jusqu'à la sapinière... Nic Deck et moi, nous nous regardons...
Ah! l'épouvantable vision!... Nous sommes pareils à deux cadavres...
deux cadavres que ces lueurs blafardes font grimacer l'un en face de
l'autre!...»

Et, à regarder le docteur Patak avec sa figure convulsée, ses yeux fous,
il y avait vraiment lieu de se demander s'il ne revenait pas de cet
autre monde où il avait déjà envoyé bon nombre de ses semblables!

Il fallut lui laisser reprendre haleine, car il eût été incapable de
continuer son récit. Cela coûta à Jonas un second verre de rakiou, qui
parut rendre à l'ex-infirmier une partie de la raison que les esprits
lui avaient fait perdre.

«Mais enfin, qu'est-il arrivé à ce pauvre Nic Deck?» demanda maître
Koltz.

Et, non sans raison, le biró attachait une extrême importance à la
réponse du docteur, puisque c'était le jeune forestier qui avait été
personnellement visé par la voix des génies dans la grande salle du _Roi
Mathias_.

«Voici ce qui m'est resté dans la mémoire, répondit le docteur. Le jour
était revenu... J'avais supplié Nic Deck de renoncer à ses projets...
Mais vous le connaissez... il n'y a rien à obtenir d'un entêté pareil...
Il est descendu dans le fossé... et j'ai été forcé de le suivre, car il
m'entraînait... D'ailleurs, je n'avais plus conscience de ce que je
faisais... Nic s'avance alors jusqu'au-dessous de la poterne... Il
saisit une chaîne du pont-levis avec laquelle il se hisse le long de la
courtine. A ce moment, le sentiment de la situation me revient. Il est
temps encore de l'arrêter, cet imprudent... je dirai plus, ce
sacrilège!... Une dernière fois, je lui ordonne de redescendre, de
revenir en arrière, de reprendre avec moi le chemin de Werst... «Non!»
me crie-t-il... je veux fuir... oui... mes amis... je l'avoue... j'ai
voulu fuir, et il n'est pas un de vous qui n'aurait eu la même pensée à
ma place!... Mais c'est en vain que je cherche à me dégager du sol...
Mes pieds y sont cloués... vissés enracinés... J'essaie de les en
arracher... c'est impossible... J'essaie de me débattre... c'est
inutile.»

Et le docteur Patak imitait les mouvements désespérés d'un homme retenu
par les jambes, semblable à un renard qui s'est laissé prendre au piège.

Puis, revenant à son récit:

«En ce moment, dit-il, un cri se fait entendre... et quel cri!... C'est
Nic Deck qui l'a poussé... Ses mains, accrochées à la chaîne, ont lâché
prise, et il tombe au fond du fossé, comme s'il avait été frappé par une
main invisible!»

Il est certain que le docteur venait de raconter les choses de la façon
qu'elles s'étaient passées, et son imagination n'y avait rien ajouté, si
troublée qu'elle fût. Tels il les avait décrits, tels s'étaient produits
les prodiges dont le plateau d'Orgall avait été le théâtre pendant la
nuit dernière.

Quant à ce qui a suivi la chute de Nic Deck, le voici: Le forestier est
évanoui et le docteur Patak est incapable de lui venir en aide, car ses
bottes sont clouées au sol, et ses pieds gonflés n'en peuvent sortir...
Soudain, l'invisible force qui l'enchaîne est brusquement rompue... Ses
jambes sont libres... Il se précipite vers son compagnon, et--ce qui
était de sa part un fier acte de courage... il mouille la figure de Nic
Deck avec son mouchoir qu'il a trempé dans l'eau de la cuvette... Le
forestier reprend connaissance, mais son bras gauche et une partie de
son corps sont inertes depuis l'effroyable secousse qu'il a subie...
Cependant, avec l'aide du docteur, il parvient à se relever, à remonter
le revers de la contrescarpe, à regagner le plateau... Puis, il se remet
en route vers le village... Après une heure de marche, ses douleurs au
bras et au flanc sont si violentes qu'elles l'obligent à s'arrêter...
Enfin, c'est au moment où le docteur se disposait à partir afin d'aller
chercher du secours à Werst, que maître Koltz, Jonas et Frik sont
arrivés très à propos.

Pour ce qui est du jeune forestier, savoir s'il avait été gravement
atteint, le docteur Patak évitait de se prononcer, bien qu'il montrât
habituellement une rare assurance, lorsqu'il s'agissait d'un cas
médical.

«Si l'on est malade d'une maladie naturelle, se contenta-t-il de
répondre d'un ton dogmatique, c'est déjà grave! Mais, s'agit-il d'une
maladie surnaturelle, que le Chort vous envoie dans le corps, il n'y a
guère que le Chort qui puisse la guérir!»

A défaut de diagnostic, ce pronostic n'était pas rassurant pour Nic
Deck. Très heureusement, ces paroles n'étaient point paroles d'évangile,
et combien de médecins se sont trompés depuis Hippocrate et Galien et se
trompent journellement, qui sont supérieurs au docteur Patak. Le jeune
forestier était un gars solide; avec sa vigoureuse constitution, il
était permis d'espérer qu'il s'en tirerait--même sans aucune
intervention diabolique--, et à la condition de ne pas suivre trop
exactement les prescriptions de l'ancien infirmier de la quarantaine.




VIII


De tels événements ne pouvaient pas calmer les terreurs des habitants de
Werst. Il n'y avait plus à en douter maintenant, ce n'étaient pas de
vaines menaces que la «bouche d'ombre», comme dirait le poète, avait
fait entendre aux clients du _Roi Mathias_. Nic Deck, frappé d'une
manière inexplicable, avait été puni de sa désobéissance et de sa
témérité. N'était-ce pas un avertissement à l'adresse de tous ceux qui
seraient tentés de suivre son exemple? Interdiction formelle de chercher
à s'introduire dans le château des Carpathes, voilà ce qu'il fallait
conclure de cette déplorable tentative. Quiconque la reprendrait, y
risquerait sa vie. Très certainement, si le forestier fût parvenu à
franchir la courtine, il n'aurait jamais reparu au village.

Il suit de là que l'épouvante fut plus complète que jamais à Werst, même
à Vulkan, et aussi dans toute la vallée des deux Sils. On ne parlait
rien moins que d'abandonner le pays; déjà quelques familles tsiganes
émigraient plutôt que de séjourner au voisinage du burg. A présent qu'il
servait de refuge à des êtres surnaturels et malfaisants, c'était
au-delà de ce que pouvait supporter le tempérament public. Il n'y avait
plus qu'à s'en aller vers quelque autre région du comitat, à moins que
le gouvernement hongrois ne se décidât à détruire cet inabordable
repaire. Mais le château des Carpathes était-il destructible par les
seuls moyens que des hommes eussent à leur disposition?

Pendant la première semaine de juin, personne ne s'aventura hors du
village, pas même pour vaquer aux travaux de culture. Le moindre coup de
bêche ne pouvait-il provoquer l'apparition d'un fantôme, enfoui dans les
entrailles du sol?... Le coutre de la charrue, en creusant le sillon, ne
ferait-il pas envoler des bandes de staffii ou de striges?... Où l'on
sèmerait du grain de blé ne pousserait-il pas de la graine de démons?

«C'est ce qui ne manquerait pas d'arriver!» disait le berger Frik d'un
ton convaincu.

Et, pour son compte, il se gardait bien de retourner avec ses moutons
dans les pâtures de la Sil.

Ainsi, le village était terrorisé. Le travail des champs était
entièrement délaissé. On se tenait chez soi, portes et fenêtres closes.
Maître Koltz ne savait quel parti prendre pour ramener chez ses
administrés une confiance qui lui faisait défaut, d'ailleurs, à
lui-même. Décidément, le seul moyen, ce serait d'aller à Kolosvar, afin
de réclamer l'intervention des autorités.

Et la fumée, est-ce qu'elle reparaissait encore à la pointe de la
cheminée du donjon?... Oui, plusieurs fois la lunette permit de
l'apercevoir, au milieu des vapeurs qui traînaient à la surface du
plateau d'Orgall.

Et les nuages, la nuit venue, est-ce qu'ils ne prenaient pas une teinte
rougeâtre, semblable à quelque reflet d'incendie?... Oui, et on eût dit
que des volutes enflammées tourbillonnaient au-dessus du château.

Et ces mugissements, qui avaient tant effrayé le docteur Patak, se
propageaient-ils à travers les massifs du Plesa, à la grande épouvante
des habitants de Werst?... Oui, ou du moins, malgré la distance, les
vents de sud-ouest apportaient de terribles grondements que
répercutaient les échos du col.

En outre, d'après ces gens affolés, on eût dit que le sol était agité de
trépidations souterraines, comme si un ancien cratère se fût rallumé à
la chaîne des Carpathes. Mais peut-être y avait-il une bonne part
d'exagération dans ce que les Werstiens croyaient voir, entendre et
ressentir. Quoi qu'il en soit, il s'était produit des faits positifs,
tangibles, on en conviendra, et il n'y avait plus moyen de vivre en un
pays si extraordinairement machiné.

Il va de soi que l'auberge du _Roi Mathias_ continuait d'être déserte.
Un lazaret en temps d'épidémie n'eût pas été plus abandonné. Personne
n'avait l'audace d'en franchir le seuil, et Jonas se demandait si, faute
de clients, il n'en serait pas réduit à cesser son commerce, lorsque
l'arrivée de deux voyageurs vint modifier cet état de choses.

Dans la soirée du 9 juin, vers huit heures, le loquet de la porte fut
soulevé du dehors; mais cette porte, verrouillée en dedans, ne put
s'ouvrir.

Jonas, qui avait déjà regagné sa mansarde, se hâta de descendre. A
l'espoir qu'il éprouvait de se trouver en face d'un hôte se joignait la
crainte que cet hôte ne fût quelque revenant de mauvaise mine, auquel il
ne saurait trop se hâter de refuser souper et gîte.

Jonas se mit donc à parlementer prudemment à travers la porte, sans
l'ouvrir.

«Qui est là? demanda-t-il.--Ce sont deux voyageurs.--Vivants?...

--Très vivants.

--En êtes-vous bien sûrs?...

--Aussi vivants qu'on peut l'être, monsieur l'aubergiste, mais qui ne
tarderont pas à mourir de faim, si vous avez la cruauté de les laisser
dehors.»

Jonas se décida à repousser les verrous, et deux hommes franchirent le
seuil de la salle.

A peine furent-ils entrés que leur premier soin fut de demander chacun
une chambre, ayant intention de séjourner pendant vingt-quatre heures à
Werst.

A la clarté de sa lampe, Jonas examina les nouveaux venus avec une
extrême attention, et il acquit la certitude que c'étaient bien des
êtres humains auxquels il avait affaire. Quelle bonne fortune pour le
_Roi Mathias_!

Le plus jeune de ces voyageurs paraissait avoir trente-deux ans environ.
Une taille élevée, une figure noble et belle, des yeux noirs, des
cheveux châtain foncé, une barbe brune élégamment taillée, la
physionomie un peu triste mais fière, tout cela était d'un gentilhomme,
et un aubergiste aussi observateur que Jonas ne pouvait s'y tromper.

Au surplus, lorsqu'il eut demandé sous quel nom il devait inscrire les
deux voyageurs:

«Le comte Franz de Télek, répondit le jeune homme, et son soldat Rotzko.

--De quel pays?...

--De Krajowa.»

Krajowa est une des principales bourgades de l'État de Roumanie, qui
confine aux provinces transylvaines vers le sud de la chaîne des
Carpathes. Franz de Télek était donc de race roumaine,--ce que Jonas
avait reconnu au premier aspect.

Quant à Rotzko, homme d'une quarantaine d'années, grand, robuste,
épaisse moustache, cheveux drus, poils rudes, il avait une tournure bien
militaire. Il portait même le sac du soldat, retenu sur ses épaules par
des bretelles, et une valise assez légère qu'il tenait à la main.

C'était là tout le bagage du jeune comte, qui voyageait en touriste, à
pied le plus souvent. Cela se voyait à son costume, manteau en
bandoulière, passe-montagne sur la tête, vareuse serrée à la taille par
un ceinturon d'où pendait la gaine de cuir du couteau valaque, guêtres
s'ajustant étroitement à des souliers larges et épais de semelle.

Ces deux voyageurs n'étaient autres que ceux rencontrés par le berger
Frik, une dizaine de jours auparavant, sur la route du col, alors qu'ils
se dirigeaient vers le Retyezat. Après avoir visité la contrée jusqu'aux
limites du Maros, et avoir fait l'ascension de la montagne, ils venaient
prendre un peu de repos au village de Werst, pour remonter ensuite la
vallée des deux Sils.

«Vous avez des chambres à nous donner? demanda Franz de Télek.

--Deux... trois... quatre... autant qu'il plaira à monsieur le comte,
répondit Jonas.

--Deux suffiront, dit Rotzko; il faut seulement qu'elles soient l'une
près de l'autre.

--Celles-ci vous conviendront-elles? reprit Jonas, en ouvrant deux
portes à l'extrémité de la grande salle.

--Très bien», répondit Franz de Télek.

On le voit, Jonas n'avait rien à craindre de ses nouveaux hôtes. Ce
n'étaient point des êtres surnaturels, des esprits ayant revêtu
l'apparence humaine. Non! ce gentilhomme se présentait comme un de ces
personnages de distinction qu'un aubergiste est toujours très honoré de
recevoir. Voilà une heureuse circonstance qui ramènerait la vogue au
_Roi Mathias_.

--A quelle distance sommes-nous de Kolosvar? demanda le jeune comte.

--A une cinquantaine de milles, en suivant la route qui passe par
Petroseny et Karlsburg, répondit Jonas.--Est-ce que l'étape est
fatigante?

--Très fatigante pour des piétons, et, s'il m'est permis d'adresser
cette observation à monsieur le comte, il parait avoir besoin d'un repos
de quelques jours...--Pouvons-nous souper? demanda Franz de Télek en
coupant court aux invites de l'aubergiste.

--Une demi-heure de patience, et j'aurai l'honneur d'offrir à monsieur
le comte un repas digne de lui...--Du pain, du vin, des œufs et de la
viande froide nous suffiront pour ce soir.

--je vais vous servir.

--Le plus tôt possible.

--A l'instant.»

Et Jonas se disposait à regagner la cuisine, lorsqu'une question
l'arrêta.

«Vous ne semblez pas avoir grand monde à votre auberge?... dit Franz de
Télek.

--En effet... il ne s'y trouve personne en ce moment, monsieur le comte.

--Ce n'est donc pas l'heure où les gens du pays viennent boire en fumant
leur pipe?

--L'heure est passée... monsieur le comte... car on se couche avec les
poules au village de Werst.»

Jamais il n'aurait voulu dire pourquoi le _Roi Mathias_ ne renfermait
pas un seul client.

«Est-ce que votre village ne compte pas de quatre à cinq cents
habitants?

--Environ, monsieur le comte.

--Pourtant, nous n'avons pas rencontré âme qui vive en descendant la
principale rue...

--C'est que... aujourd'hui... nous sommes au samedi... et la veille du
dimanche...»

Franz de Télek n'insista pas, heureusement pour Jonas, qui ne savait
plus que répondre. Pour rien au monde il ne se serait décidé à avouer la
situation. Les étrangers ne l'apprendraient que trop tôt, et qui sait
s'ils ne se hâteraient pas de fuir un village suspect à si juste titre!

«Pourvu que la voix ne recommence pas à bavarder, tandis qu'ils seront
en train de souper!» pensait Jonas, en dressant la table au milieu de la
salle.

Quelques instants après, le très simple repas qu'avait commandé le jeune
comte était proprement servi sur une nappe bien blanche. Franz de Télek
s'assit, et Rotzko prit place en face de lui, suivant leur habitude en
voyage. Tous deux mangèrent de grand appétit; puis, le repas achevé, ils
se retirèrent chacun dans sa chambre.

Comme le jeune comte et Rotzko n'avaient point échangé dix paroles
pendant le repas, Jonas n'avait pu en aucune façon se mêler à leur
conversation--à son vif déplaisir. Du reste, Franz de Télek paraissait
être peu communicatif. Quant à Rotzko, après l'avoir observé,
l'aubergiste comprit qu'il n'aurait rien à en tirer de ce qui concernait
la famille de son maître.

Jonas avait donc dû se contenter de souhaiter le bonsoir à ses hôtes.
Mais, avant de remonter à sa mansarde, il parcourut la grande salle du
regard, prêtant une oreille inquiète aux moindres bruits du dedans et du
dehors, et se répétant:

--Pourvu que cette abominable voix ne les réveille pas pendant leur
sommeil!»

La nuit s'écoula tranquillement.

Le lendemain, dès le point du jour, la nouvelle se répandit que deux
voyageurs étaient descendus au Roi Mathias, et nombre d'habitants
accoururent devant l'auberge.

Très fatigués par leur excursion de la veille, Franz de Télek et Rotzko
dormaient encore. Il n'était guère probable qu'ils eussent l'intention
de se lever avant sept ou huit heures du matin.

De là, grande impatience des curieux, qui, pourtant, n'auraient pas eu
le courage d'entrer dans la salle tant que les voyageurs n'auraient pas
quitté leur chambre.

Tous deux parurent enfin sur le coup de huit heures.

Rien de fâcheux ne leur était arrivé. On put les voir allant et venant
dans l'auberge. Puis ils s'assirent pour leur déjeuner du matin. Cela ne
laissait pas d'être rassurant.

D'ailleurs, Jonas, debout sur le seuil de la porte, souriait d'un air
aimable, invitant ses anciens clients à lui rendre leur confiance.
Puisque le voyageur qui honorait le _Roi Mathias_ de sa présence était
un gentilhomme--un gentilhomme roumain, s'il vous plaît, et de l'une des
plus vieilles familles roumaines--que pouvait-on craindre en si noble
compagnie?

Bref, il advint que maître Koltz, pensant qu'il était de son devoir de
donner l'exemple, se hasarda à faire acte de présence.

Vers neuf heures, le biró entra, quelque peu hésitant. Presque aussitôt,
il fut suivi du magister Hermod, de trois ou quatre autres habitués et
du pâtour Frik. Quant au docteur Patak, il avait été impossible de le
décider à les accompagner.

«Remettre le pied chez Jonas, avait-il répondu, jamais, quand il me
paierait dix florins ma visite!»

Il convient de faire ici une remarque qui n'est pas sans avoir une
certaine importance: si maître Koltz avait consenti à revenir au _Roi
Mathias_, ce n'était pas dans l'unique but de satisfaire un sentiment de
curiosité, ni par désir de se mettre en relation avec le comte Franz de
Télek. Non! L'intérêt entrait pour une bonne part dans sa détermination.

En effet, en sa qualité de voyageur, le jeune comte était astreint à
payer une taxe de passage pour son soldat et pour lui. Or, on ne l'a
point oublié, ces taxes allaient directement à la poche du premier
magistrat de Werst.

Le biró vint donc faire sa réclamation en termes fort convenables, et
Franz de Télek, quoique un peu surpris de la demande, s'empressa d'y
faire droit.

Il offrit même à maître Koltz et au magister de s'asseoir un instant à
sa table. Ceux-ci acceptèrent, ne pouvant refuser une offre si poliment
formulée.

Jonas se hâta de servir des liqueurs variées, les meilleures de sa cave.
Quelques gens de Werst demandèrent alors une tournée pour leur compte.
Il y avait ainsi lieu de croire que l'ancienne clientèle, un instant
dispersée, ne tarderait pas à reprendre le chemin du _Roi Mathias_.

Après avoir acquitté la taxe des voyageurs, Franz de Télek désira savoir
si elle était productive.

«Pas autant que nous le voudrions, monsieur le comte, répondit maître
Koltz.

--Est-ce que les étrangers ne visitent que rarement cette partie de la
Transylvanie?

--Rarement, en effet, répliqua le biró, et pourtant le pays mérite
d'être exploré.

--C'est mon avis, dit le jeune comte. Ce que j'en ai vu m'a paru digne
d'attirer l'attention des voyageurs. Du sommet du Retyezat, j'ai
beaucoup admiré les vallées de la Sil, les bourgades que l'on découvre
dans l'est, et ce cirque de montagnes que ferme en arrière le massif des
Carpathes.

--C'est fort beau, monsieur le comte, c'est fort beau, répondit le
magister Hermod--, et, pour compléter votre excursion, nous vous
engageons à faire l'ascension du Paring.

--je crains de ne point avoir le temps nécessaire, répondit Franz de
Télek.

--Une journée suffirait.

--Sans doute, mais je me rends à Karlsburg, et je compte partir demain
matin.

--Quoi, monsieur le comte songerait à nous quitter si tôt?» dit Jonas en
prenant son air le plus gracieux.

Et il n'aurait pas été fâché de voir ses deux hôtes prolonger leur halte
au _Roi Mathias_.

Il le faut, répondit le comte de Télek. Du reste, à quoi me servirait de
séjourner à Werst?...

--Croyez que notre village vaut la peine d'arrêter quelque temps un
touriste! fit observer maître Koltz.

--Cependant, il paraît être peu fréquenté, répliqua le jeune comte, et
c'est probablement parce que ses environs n'offrent rien de curieux...

--En effet, rien de curieux... dit le biró, en songeant au burg.

--Non..... rien de curieux... répéta le magister.

--Oh!... Oh!...» fit le berger Frik, auquel cette exclamation échappa
involontairement.

Quels regards lui jetèrent maître Koltz et les autres et plus
particulièrement l'aubergiste! Était-il donc urgent de mettre un
étranger au courant des secrets du pays? Lui dévoiler ce qui se passait
sur le plateau d'Orgall, signaler à son attention le château des
Carpathes, n'était-ce pas vouloir l'effrayer, lui donner l'envie de
quitter le village? Et à l'avenir, quels voyageurs voudraient suivre la
route du col de Vulkan pour pénétrer en Transylvanie?

Vraiment, ce pâtour ne montrait pas plus d'intelligence que le dernier
de ses moutons.

«Mais tais-toi donc, imbécile, tais-toi donc!» lui dit à mi-voix maître
Koltz.

Toutefois, la curiosité du jeune comte ayant été éveillée, il s'adressa
directement à Frik, lui demanda ce que signifiait ces oh! oh!
interjectifs.

Le berger n'était point homme à reculer, et, au fond, peut-être
pensait-il que Franz de Télek pourrait donner un bon conseil dont le
village ferait son profit.

«J'ai dit: Oh!... Oh!... monsieur le comte, répliquat-il, et je ne m'en
dédis point.

--Y a-t-il dans les environs de Werst quelque merveille à visiter?
reprit le jeune comte.

--Quelque merveille... répliqua maître Koltz.

--Non!... non!...» s'écrièrent les assistants.

Et ils s'effrayaient déjà à la pensée qu'une seconde tentative faite
pour pénétrer dans le burg ne manquerait pas d'attirer de nouveaux
malheurs.

Franz de Télek, non sans un peu de surprise, observa ces braves gens,
dont les figures exprimaient diversement la terreur, mais d'une manière
très significative.

«Qu'il y a-t-il donc?... demanda-t-il.

--Ce qu'il y a, mon maître? répondit Rotzko. Eh bien, paraît-il, il y a
le château des Carpathes.

--Le château des Carpathes?...

--Oui!... c'est le nom que ce berger vient de me glisser dans
l'oreille.»

Et, ce disant, Rotzko montrait Frik, qui secouait la tête sans trop oser
regarder le biró.

Maintenant une brèche était faite au mur de la vie privée du
superstitieux village, et toute son histoire ne tarda pas à passer par
cette brèche.

Maître Koltz, qui en avait pris son parti, voulut lui-même faire
connaître la situation au jeune comte, et il lui raconta tout ce qui
concernait le château des Carpathes.

Il va sans dire que Franz de Télek ne put cacher l'étonnement que ce
récit lui fit éprouver et les sentiments qu'il lui suggéra. Quoique
médiocrement instruit des choses de science, à l'exemple des jeunes gens
de sa condition qui vivaient en leurs châteaux au fond de campagnes
valaques, c'était un homme de bon sens. Aussi, croyait-il peu aux
apparitions, et se riait-il volontiers des légendes. Un burg hanté par
des esprits, cela était bien pour exciter son incrédulité. A son avis,
dans ce que venait de lui raconter maître Koltz, il n'y avait rien de
merveilleux, mais uniquement quelques faits plus ou moins établis,
auxquels les gens de Werst attribuaient une origine surnaturelle. La
fumée du donjon, la cloche sonnant à toute volée, cela pouvait
s'expliquer très simplement. Quant aux fulgurations et aux mugissements
sortis de l'enceinte, c'était pur effet d'hallucination.

Franz de Télek ne se gêna point pour le dire et en plaisanter, au grand
scandale de ses auditeurs.

«Mais, monsieur le comte, lui fit observer maître Koltz, il y a encore
autre chose.

--Autre chose?...

--Oui! Il est impossible de pénétrer à l'intérieur du château des
Carpathes.

--Vraiment?...

--Notre forestier et notre docteur ont voulu en franchir les murailles,
il y a quelques jours, par dévouement pour le village, et ils ont failli
payer cher leur tentative.

--Que leur est-il arrivé?...» demanda Franz de Télek d'un ton assez
ironique.

Maître Koltz raconta en détail les aventures de Nic Deck et du docteur
Patak.

«Ainsi, dit le jeune comte, lorsque le docteur a voulu sortir du fossé,
ses pieds étaient si fortement retenus au sol qu'il n'a pu faire un pas
en avant?...

--Ni un pas en avant ni un pas en arrière! ajouta le magister Hermod.

--Il l'aura cru, votre docteur, répliqua Franz de Télek, et c'est la
peur qui le talonnait... jusque dans les talons!

--Soit, monsieur le comte, reprit maître Koltz. Mais comment expliquer
que Nic Deck ait éprouvé une effroyable secousse, quand il a mis la main
sur la ferrure du pont-levis...

--Quelque mauvais coup dont il a été victime...

--Et même si mauvais, reprit le biró, qu'il est au lit depuis ce
jour-là...

--Pas en danger de mort, je l'espère? se hâta de répliquer le jeune
comte.--Non... par bonheur.»

En réalité, il y avait là un fait matériel, un fait indéniable, et
maître Koltz attendait l'explication que Franz de Télek en allait
donner.

Voici ce qu'il répondit très explicitement.

«Dans tout ce que je viens d'entendre, il n'y a rien, je le répète, qui
ne soit très simple. Ce qui n'est pas douteux pour moi, c'est que le
château des Carpathes est maintenant occupé. Par qui?... je l'ignore. En
tout cas, ce ne sont point des esprits, ce sont des gens qui ont intérêt
à se cacher, après y avoir cherché refuge... sans doute des
malfaiteurs...

--Des malfaiteurs?... s'écria maître Koltz.

--C'est probable, et comme ils ne veulent point que l'on vienne les y
relancer, ils ont tenu à faire croire que le burg était hanté par des
êtres surnaturels.

--Quoi, monsieur le comte, répondit le magister Hermod, vous pensez?...

--je pense que ce pays est très superstitieux, que les hôtes du château
le savent, et qu'ils ont voulu prévenir de cette façon la visite des
importuns.»

Il était vraisemblable que les choses avaient dû se passer ainsi; mais
on ne s'étonnera pas que personne à Werst ne voulût admettre cette
explication.

Le jeune comte vit bien qu'il n'avait aucunement convaincu un auditoire
qui ne voulait pas se laisser convaincre. Aussi se contenta-t-il
d'ajouter:

«Puisque vous ne voulez pas vous rendre à mes raisons, messieurs,
continuez à croire tout ce qu'il vous plaira du château des Carpathes.

--Nous croyons ce que nous avons vu, monsieur le comte, répondit maître
Koltz.

--Et ce qui est, ajouta le magister.

--Soit, et, vraiment, je regrette de ne pouvoir disposer de vingt-quatre
heures, car Rotzko et moi, nous serions allés visiter votre fameux burg,
et je vous assure que nous aurions bientôt su à quoi nous en tenir...

--Visiter le burg!... s'écria maître Koltz.

--Sans hésiter, et le diable en personne ne nous eût pas empêchés d'en
franchir l'enceinte.»

En entendant Franz de Télek s'exprimer en termes si positifs, si
moqueurs même, tous furent saisis d'une bien autre épouvante. Est-ce que
de traiter les esprits du château avec ce sans-gêne, cela n'était pas
pour attirer quelque catastrophe sur le village?... Est-ce que ces
génies n'entendaient pas tout ce qui se disait à l'auberge du _Roi
Mathias_?... Est-ce que la voix n'allait pas y retentir une seconde
fois?

Et, à ce propos, maître Koltz apprit au jeune comte dans quelles
conditions le forestier avait été, en nom propre, menacé d'un terrible
châtiment, s'il s'avisait de vouloir découvrir les secrets du burg.

Franz de Télek se contenta de hausser les épaules; puis, il se leva,
disant que jamais aucune voix n'avait pu être entendue dans cette salle,
comme on le prétendait. Tout cela, affirma-t-il, n'existait que dans
l'imagination des clients par trop crédules et un peu trop amateurs du
schnaps du _Roi Mathias_.

Là-dessus, quelques-uns se dirigèrent vers la porte, peu soucieux de
rester plus longtemps en un logis où ce jeune sceptique osait soutenir
de pareilles choses.

Franz de Télek les arrêta d'un geste.

«Décidément, messieurs, dit-il, je vois que le village de Werst est sous
l'empire de la peur.

--Et ce n'est pas sans raison, monsieur le comte, répondit maître Koltz.

--Eh bien, le moyen est tout indiqué d'en finir avec les machinations
qui, selon vous, se passent au château des Carpathes. Après demain, je
serai à Karlsburg, et, si vous le voulez, je préviendrai les autorités
de la ville. On vous enverra une escouade de gendarmes ou d'agents de la
police, et je vous réponds que ces braves sauront bien pénétrer dans le
burg, soit pour chasser les farceurs qui se jouent de votre crédulité,
soit pour arrêter les malfaiteurs qui préparent peut-être quelques
mauvais coup.»

Rien n'était plus acceptable que cette proposition, et pourtant elle ne
fut pas du goût des notables de Werst. A les en croire, ni les
gendarmes, ni la police, ni l'armée elle-même, n'auraient raison de ces
êtres surhumains, disposant pour se défendre de procédés surnaturels!

«Mais j'y pense, messieurs, reprit alors le jeune comte, vous ne m'avez
pas encore dit à qui appartient ou appartenait le château des Carpathes?

--A une ancienne famille du pays, la famille des barons de Gortz,
répondit maître Koltz.

--La famille de Gortz?... s'écria Franz de Télek.

--Elle-même!

--Cette famille dont était le baron Rodolphe?...

--Oui, monsieur le comte.

--Et vous savez ce qu'il est devenu?...

--Non. Voilà nombre d'années que le baron de Gortz n'a reparu au
château.»

Franz de Télek avait pâli, et, machinalement, il répétait ce nom d'une
voix altérée:

«Rodolphe de Gortz!»




IX


La famille des comtes de Télek, l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Roumanie, y tenait déjà un rang considérable avant que
le pays eût conquis son indépendance vers le commencement du XVIe
siècle. Mêlée à toutes les péripéties politiques qui forment l'histoire
de ces provinces, le nom de cette famille s'y est inscrit glorieusement.

Actuellement, moins favorisée que ce fameux hêtre du château des
Carpathes, auquel il restait encore trois branches, la maison de Télek
se voyait réduite à une seule, la branche des Télek de Krajowa, dont le
dernier rejeton était ce jeune gentilhomme qui venait d'arriver au
village de Werst.

Pendant son enfance, Franz n'avait jamais quitté le château patrimonial,
où demeuraient le comte et la comtesse de Télek. Les descendants de
cette famille jouissaient d'une grande considération et ils faisaient un
généreux usage de leur fortune. Menant la vie large et facile de la
noblesse des campagnes, c'est à peine s'ils quittaient le domaine de
Krajowa une fois l'an, lorsque leurs affaires les appelaient à la
bourgade de ce nom, bien qu'elle ne fût distante que de quelques milles.

Ce genre d'existence influa nécessairement sur l'éducation de leur fils
unique, et Franz devait longtemps se ressentir du milieu où s'était
écoulée sa jeunesse. Il n'eut pour instituteur qu'un vieux prêtre
italien, qui ne put rien lui apprendre que ce qu'il savait, et il ne
savait pas grand-chose. Aussi l'enfant, devenu jeune homme, n'avait-il
acquis que de très insuffisantes connaissances dans les sciences, les
arts et la littérature contemporaine. Chasser avec passion, courir nuit
et jour à travers les forêts et les plaines, poursuivre cerfs ou
sangliers, attaquer, le couteau à la main, les fauves des montagnes,
tels furent les passe-temps ordinaires du jeune comte, lequel, étant
très brave et très résolu, accomplit de véritables prouesses en ces
rudes exercices.

La comtesse de Télek mourut, quand son fils avait à peine quinze ans, et
il n'en comptait pas vingt et un, lorsque le comte périt dans un
accident de chasse.

La douleur du jeune Franz fut extrême. Comme il avait pleuré sa mère, il
pleura son père. L'un et l'autre venaient de lui être enlevés en peu
d'années. Toute sa tendresse, tout ce que son cœur renfermait
d'affectueux élans, s'était jusqu'alors concentré dans cet amour filial,
qui peut suffire aux expansions du premier âge et de l'adolescence.
Mais, lorsque cet amour vint à lui manquer, n'ayant jamais eu d'amis, et
son précepteur étant mort, il se trouva seul au monde.

Le jeune comte resta encore trois années au château de Krajowa, d'où il
ne voulait point sortir. Il y vivait sans chercher à se créer aucunes
relations extérieures. A peine alla-t-il une ou deux fois à Bucarest,
parce que certaines affaires l'y obligeaient. Ce n'étaient d'ailleurs
que de courtes absences, car il avait hâte de revenir à son domaine.

Cependant cette existence ne pouvait toujours durer, et Franz finit par
sentir le besoin d'élargir un horizon que limitaient étroitement les
montagnes roumaines et de s'envoler au-delà.

Le jeune comte avait environ vingt-trois ans, lorsqu'il prit la
résolution de voyager. Sa fortune devait lui permettre de satisfaire
largement ses nouveaux goûts. Un jour, il abandonna le château de
Krajowa à ses vieux serviteurs, et quitta le pays valaque. Il emmenait
avec lui Rotzko, un ancien soldat roumain, depuis dix ans déjà au
service de la famille de Télek, le compagnon de toutes ses expéditions
de chasse. C'était un homme de courage et de résolution, entièrement
dévoué à son maître.

L'intention du jeune comte était de visiter l'Europe, en séjournant
quelques mois dans les capitales et les villes importantes du continent.
Il estimait, non sans raison, que son instruction, qui n'avait été
qu'ébauchée au château de Krajowa, pourrait se compléter par les
enseignements d'un voyage, dont il avait soigneusement préparé le plan.

Ce fut l'Italie que Franz de Télek voulut visiter d'abord, car il
parlait assez couramment la langue italienne que le vieux prêtre lui
avait apprise. L'attrait de cette terre, si riche de souvenirs et vers
laquelle il se sentait préférablement attiré, fut tel qu'il y demeura
quatre ans. Il ne quittait Venise que pour Florence, Rome que pour
Naples, revenant sans cesse à ces centres artistes, dont il ne pouvait
s'arracher. La France, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie, l'Angleterre,
il les verrait plus tard, il les étudierait même avec plus de profit lui
semblait-il--lorsque l'âge aurait mûri ses idées. Au contraire, il faut
avoir toute l'effervescence de la jeunesse pour goûter le charme des
grandes cités italiennes.

Franz de Télek avait vingt-sept ans, lorsqu'il vint à Naples pour la
dernière fois. Il ne comptait y passer que quelques jours, avant de se
rendre en Sicile. C'est par l'exploration de l'ancienne _Trinacria_
qu'il voulait terminer son voyage; puis, il retournerait au château de
Krajowa afin d'y prendre une année de repos.

Une circonstance inattendue allait non seulement changer ses
dispositions, mais décider de sa vie et en modifier le cours.

Pendant ces quelques années vécues en Italie, si le jeune comte avait
médiocrement gagné du côté des sciences pour lesquelles il ne se sentait
aucune aptitude, du moins le sentiment du beau lui avait-il été révélé
comme à un aveugle la lumière. L'esprit largement ouvert aux splendeurs
de l'art, il s'enthousiasmait devant les chefs-d'œuvre de la peinture,
lorsqu'il visitait les musées de Naples, de Venise, de Rome et de
Florence. En même, temps, les théâtres lui avaient fait connaître les
œuvres lyriques de cette époque, et il s'était passionné pour
l'interprétation des grands artistes.

Ce fut lors de son dernier séjour à Naples, et dans les circonstances
particulières qui vont être rapportées, qu'un sentiment d'une nature
plus intime, d'une pénétration plus intensive, s'empara de son cœur.

Il y avait à cette époque au théâtre San-Carlo une célèbre cantatrice,
dont la voix pure, la méthode achevée, le jeu dramatique, faisaient
l'admiration des dilettanti. Jusqu'alors la Stilla n'avait jamais
recherché les bravos de l'étranger, et elle ne chantait pas d'autre
musique que la musique italienne, qui avait repris le premier rang dans
l'art de la composition. Le théâtre de Carignan à Turin, la Scala à
Milan, le Fenice à Venise, le théâtre Alfieri à Florence, le théâtre
Apollo à Rome, San-Carlo à Naples, la possédaient tour à tour, et ses
triomphes ne lui laissaient aucun regret de n'avoir pas encore paru sur
les autres scènes de l'Europe.

La Stilla, alors âgée de vingt-cinq ans, était une femme d'une beauté
incomparable, avec sa longue chevelure aux teintes dorées, ses yeux
noirs et profonds, où s'allumaient des flammes, la pureté de ses traits,
sa carnation chaude, sa taille que le ciseau d'un Praxitèle n'aurait pu
former plus parfaite. Et de cette femme se dégageait une artiste
sublime, une autre Malibran, dont Musset aurait pu dire aussi:

    Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur !

Mais cette voix que le plus aimé des poètes a célébrée en ses stances
immortelles:

    ...cette voix du cœur qui seule au cœur arrive,

cette voix, c'était celle de la Stilla dans toute son inexprimable
magnificence.

Cependant, cette grande artiste qui reproduisait avec une telle
perfection les accents de la tendresse, les sentiments les plus
puissants de l'âme, jamais, disait-on, son cœur n'en avait ressenti les
effets. Jamais elle n'avait aimé, jamais ses yeux n'avaient répondu aux
mille regards qui l'enveloppaient sur la scène. Il semblait qu'elle ne
voulût vivre que dans son art et uniquement pour son art.

Dès la première fois qu'il vit la Stilla, Franz éprouva les
entraînements irrésistibles d'un premier amour. Aussi, renonçant au
projet qu'il avait formé de quitter l'Italie, après avoir visité la
Sicile, résolut-il de rester à Naples jusqu'à la fin de la saison. Comme
si quelque lien invisible qu'il n'aurait pas eu la force de rompre,
l'eût attaché à la cantatrice, il était de toutes ces représentations
que l'enthousiasme du public transformait en véritables triomphes.
Plusieurs fois, incapable de maîtriser sa passion, il avait essayé
d'avoir accès près d'elle; mais la porte de la Stilla demeura
impitoyablement fermée pour lui comme pour tant d'autres de ses
fanatiques admirateurs.

Il suit de là que le jeune comte fut bientôt le plus à plaindre des
hommes. Ne pensant qu'à la Stilla, ne vivant que pour la voir et
l'entendre, ne cherchant pas à se créer des relations dans le monde où
l'appelaient son nom et sa fortune, sous cette tension du cœur et de
l'esprit, sa santé ne tarda pas à être sérieusement compromise. Et que
l'on juge de ce qu'il aurait souffert, s'il avait eu un rival. Mais, il
le savait, nul n'aurait pu lui porter ombrage,--pas même un certain
personnage assez étrange, dont les péripéties de cette histoire exigent
que nous fassions connaître les traits et le caractère.

C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans,--on le supposait, du
moins, lors du dernier voyage de Franz de Télek à Naples. Cet être peu
communicatif paraissait affecter de se tenir en dehors de ces
conventions sociales qui sont acceptées des hautes classes. On ne savait
rien de sa famille, de sa situation, de son passé. On le rencontrait
aujourd'hui à Rome, demain à Florence, et, il faut le dire, suivant que
la Stilla était à Florence ou à Rome. En réalité, on ne lui connaissait
qu'une passion: entendre la prima-donna d'un si grand renom, qui
occupait alors la première place dans l'art du chant.

Si Franz de Télek ne vivait plus que pour la Stilla depuis le jour où il
l'avait vue sur le théâtre de Naples, il y avait six ans déjà que cet
excentrique dilettante ne vivait plus que pour l'entendre, et il
semblait que la voix de la cantatrice fût devenue nécessaire à sa vie
comme l'air qu'il respirait. Jamais il n'avait cherché à la rencontrer
ailleurs qu'à la scène, jamais il ne s'était présenté chez elle ni ne
lui avait écrit. Mais, toutes les fois que la Stilla devait chanter, sur
n'importe quel théâtre d'Italie, on voyait passer devant le contrôle un
homme de taille élevée, enveloppé d'un long pardessus sombre, coiffé
d'un large chapeau lui cachant la figure. Cet homme se hâtait de prendre
place au fond d'une loge grillée, préalablement louée pour lui. Il y
restait enfermé, immobile et silencieux, pendant toute la
représentation. Puis, dès que la Stilla avait achevé son air final, il
s'en allait furtivement, et aucun autre chanteur, aucune autre
chanteuse, n'auraient pu le retenir; il ne les eût pas même entendus.

Quel était ce spectateur si assidu? La Stilla avait en vain cherché à
l'apprendre. Aussi, étant d'une nature très impressionnable, avait-elle
fini par s'effrayer de la présence de cet homme bizarre,--frayeur
irraisonnée quoique très réelle en somme. Bien qu'elle ne pût
l'apercevoir au fond de sa loge, dont il ne baissait jamais la grille,
elle le savait là, elle sentait son regard impérieux fixé sur elle, et
qui la troublait à ce point qu'elle n'entendait même plus les bravos
dont le public accueillait son entrée en scène.

Il a été dit que ce personnage ne s'était jamais présenté à la Stilla.
Mais s'il n'avait pas essayé de connaître la femme--nous insisterons
particulièrement sur ce point--, tout ce qui pouvait lui rappeler
l'artiste avait été l'objet de ses constantes attentions. C'est ainsi
qu'il possédait le plus beau des portraits que le grand peintre Michel
Gregorio eût fait de la cantatrice, passionnée, vibrante, sublime,
incarnée dans l'un de ses plus beaux rôles, et ce portrait, acquis au
poids de l'or, valait le prix dont l'avait payé son admirateur.

Si cet original était toujours seul, lorsqu'il venait occuper sa loge
aux représentations de la Stilla, s'il ne sortait jamais de chez lui que
pour se rendre au théâtre, il ne faudrait pas en conclure qu'il vécût
dans un isolement absolu. Non, un compagnon, non moins hétéroclite que
lui, partageait son existence.

Cet individu s'appelait Orfanik. Quel âge avait-il, d'où venait-il, où
était-il né? Personne n'aurait pu répondre à ces trois questions. A
l'entendre--car il causait volontiers--, il était un de ces savants
méconnus, dont le génie n'a pu se faire jour, et qui ont pris le monde
en aversion. On supposait, non sans raison, que ce devait être quelque
pauvre diable d'inventeur que soutenait largement la bourse du riche
dilettante. Orfanik était de taille moyenne, maigre, chétif, étique,
avec une de ces figures pâles que, dans l'ancien langage, on qualifiait
de «chiches-faces». Signe particulier, il portait une œillère noire sur
son œil droit qu'il avait dû perdre dans quelque expérience de physique
ou de chimie, et, sur son nez, une paire d'épaisses lunettes dont
l'unique verre de myope servait à son œil gauche, allumé d'un regard
verdâtre. Pendant ses promenades solitaires, il gesticulait, comme s'il
eût causé avec quelque être invisible qui l'écoutait sans jamais lui
répondre.

Ces deux types, l'étrange mélomane et le non moins étrange Orfanik,
étaient fort connus, du moins autant qu'ils pouvaient l'être, en ces
villes d'Italie, où les appelait régulièrement la saison théâtrale. Ils
avaient le privilège d'exciter la curiosité publique, et, bien que
l'admirateur de la Stilla eût toujours repoussé les reporters et leurs
indiscrètes interviews, on avait fini par connaître son nom et sa
nationalité. Ce personnage était d'origine roumaine, et, lorsque Franz
de Télek demanda comment il s'appelait, on lui répondit: «Le baron
Rodolphe de Gortz.»

Les choses en étaient là à l'époque où le jeune comte venait d'arriver à
Naples. Depuis deux mois, le théâtre San-Carlo ne désemplissait pas, et
le succès de la Stilla s'accroissait chaque soir. Jamais elle ne s'était
montrée aussi admirable dans les divers rôles de son répertoire, jamais
elle n'avait provoqué de plus enthousiastes ovations.

A chacune de ces représentations, tandis que Franz occupait son fauteuil
à l'orchestre, le baron de Gortz, caché dans le fond de sa loge,
s'absorbait dans ce chant exquis, s'imprégnait de cette voix pénétrante,
faute de laquelle il semblait qu'il n'aurait pu vivre.

Ce fut alors qu'un bruit courut à Naples,--un bruit auquel le public
refusait de croire, mais qui finit par alarmer le monde des dilettanti.

On disait que, la saison achevée, la Stilla allait renoncer au théâtre.
Quoi! dans toute la possession de son talent, dans toute la plénitude de
sa beauté, à l'apogée de sa carrière d'artiste, était-il possible
qu'elle songeât à prendre sa retraite?

Si invraisemblable que ce fût, c'était vrai, et, sans qu'il s'en doutât,
le baron de Gortz était en partie cause de cette résolution.

Ce spectateur aux allures mystérieuses, toujours là, quoique invisible
derrière la grille de sa loge, avait fini par provoquer chez la Stilla
une émotion nerveuse et persistante, dont elle ne pouvait plus se
défendre. Dès son entrée en scène, elle se sentait impressionnée à un
tel point que ce trouble, très apparent pour le public, avait altéré peu
à peu sa santé. Quitter Naples, s'enfuir à Rome, à Venise, ou dans toute
autre ville de la péninsule, cela n'eût pas suffi, elle le savait, à la
délivrer de la présence du baron de Gortz. Elle ne fût même pas parvenue
a lui échapper, en abandonnant l'Italie pour l'Allemagne, la Russie ou
la France. Il la suivrait partout où elle irait se faire entendre, et,
pour se délivrer de cette obsédante importunité, le seul moyen était
d'abandonner le théâtre.

Or, depuis deux mois déjà, avant que le bruit de sa retraite se fût
répandu, Franz de Télek s'était décidé à faire auprès de la cantatrice
une démarche, dont les conséquences devaient amener, par malheur, la
plus irréparable des catastrophes. Libre de sa personne, maître d'une
grande fortune, il avait pu se faire admettre chez la Stilla et lui
avait offert de devenir comtesse de Télek.

La Stilla n'était pas sans connaître de longue date les sentiments
qu'elle inspirait au jeune comte. Elle s'était dit que c'était un
gentilhomme, auquel toute femme, même du plus haut monde, eût été
heureuse de confier son bonheur. Aussi, dans la disposition d'esprit où
elle se trouvait, lorsque Franz de Télek lui offrit son nom,
l'accueillit-elle avec une sympathie qu'elle ne chercha point à
dissimuler. Ce fut avec une entière foi dans ses sentiments qu'elle
consentit à devenir la femme du comte de Télek, et sans regret d'avoir à
quitter la carrière dramatique.

La nouvelle était donc vraie, la Stilla ne reparaîtrait plus sur aucun
théâtre, dès que la saison de San-Carlo aurait pris fin. Son mariage,
dont on avait eu quelques soupçons, fut alors donné comme certain.

On le pense, cela produisit un effet prodigieux non seulement parmi le
monde artiste, mais aussi dans le grand monde d'Italie. Après avoir
refusé de croire à la réalisation de ce projet, il fallut pourtant se
rendre. Jalousies et haines se dressèrent alors contre le jeune comte,
qui ravissait à son art, à ses succès, à l'idolâtrie des dilettante, la
plus grande cantatrice de l'époque. Il en résulta des menaces
personnelles à l'adresse de Franz de Télek--menaces dont le jeune homme
ne se préoccupa pas un instant.

Mais, s'il en fut ainsi dans le public, que l'on imagine ce que dut
éprouver le baron Rodolphe de Gortz à la pensée que la Stilla allait lui
être enlevée, qu'il perdrait avec elle tout ce qui l'attachait à la vie.
Le bruit se répandit qu'il tenta d'en finir par le suicide. Ce qui est
certain, c'est qu'à partir de ce jour, on cessa de voir Orfanik courir
les rues de Naples. Ne quittant plus le baron Rodolphe, il vint même
plusieurs fois s'enfermer avec lui dans cette loge de San-Carlo que le
baron occupait à chaque représentation,--ce qui ne lui était jamais
arrivé, étant absolument réfractaire, comme tant d'autres savants, au
charme de la musique.

Cependant les jours s'écoulaient, l'émotion ne se calmait pas, et elle
allait être portée au comble le soir où la Stilla ferait sa dernière
apparition sur le théâtre. C'était dans le superbe rôle d'Angélica,
d'Orlando, ce chef-d'œuvre du maestro Arconati, qu'elle devait adresser
ses adieux au public.

Ce soir-là, San-Carlo fut dix fois trop petit pour contenir les
spectateurs qui se pressaient à ses portes et dont la majeure partie dut
rester sur la place. On craignait des manifestations contre le comte de
Télek, sinon tandis que la Stilla serait en scène, du moins lorsque le
rideau baisserait sur le cinquième acte de l'opéra.

Le baron de Gortz avait pris place dans sa loge, et, cette fois encore,
Orfanik s'y trouvait près de lui.

La Stilla parut, plus émue qu'elle ne l'avait jamais été. Elle se remit
pourtant, elle s'abandonna à son inspiration, elle chanta, avec quelle
perfection, avec quel incomparable talent, cela ne saurait s'exprimer.
L'enthousiasme indescriptible qu'elle excita parmi les spectateurs
s'éleva jusqu'au délire.

Pendant la représentation, le jeune comte s'était tenu au fond de la
coulisse, impatient, énervé, fiévreux, à ne pouvoir se modérer,
maudissant la longueur des scènes, s'irritant des retards que
provoquaient les applaudissements et les rappels. Ah! qu'il lui tardait
d'arracher à ce théâtre celle qui allait devenir comtesse de Télek, et
de l'emmener loin, bien loin, si loin, qu'elle ne serait plus qu'à lui,
à lui seul!

Elle arriva, cette dramatique scène où meurt l'héroïne d'Orlando. Jamais
l'admirable musique d'Arconati ne parut plus pénétrante, jamais la
Stilla ne l'interpréta avec des accents plus passionnés. Toute son âme
semblait se distiller à travers ses lèvres... Et, cependant, on eût dit
que cette voix, déchirée par instants, allait se briser, cette voix qui
ne devait plus se faire entendre!

En ce moment, la grille de la loge du baron de Gortz s'abaissa. Une tête
étrange, aux longs cheveux grisonnants, aux yeux de flamme, se montra,
sa figure extatique était effrayante de pâleur, et, du fond de la
coulisse, Franz l'aperçut en pleine lumière, ce qui ne lui était pas
encore arrivé.

La Stilla se laissait emporter alors à toute la fougue de cette
enlevante strette du chant final... Elle venait de redire cette phrase
d'un sentiment sublime:

    Innamorata, mio cuore, tremante,
    Voglio morire...

Soudain, elle s'arrête...

La face du baron de Gortz la terrifie... Une épouvante inexplicable la
paralyse... Elle porte vivement la main à sa bouche, qui se rougit de
sang... Elle chancelle... elle tombe...

Le public s'est levé, palpitant, affolé, au comble de l'angoisse...

Un cri s'échappe de la loge du baron de Gortz...

Franz vient de se précipiter sur la scène, il prend la Stilla entre ses
bras, il la relève... il la regarde... il l'appelle:

--Morte! morte!... s'écrie-t-il, morte!...»

La Stilla est morte... Un vaisseau s'est rompu dans sa poitrine... Son
chant s'est éteint avec son dernier soupir!



Le jeune comte fut rapporté à son hôtel, dans un tel état que l'on
craignit pour sa raison. Il ne put assister aux funérailles de la
Stilla, qui furent célébrées au milieu d'un immense concours de la
population napolitaine.

Au cimetière du _Campo Santo Nuovo_, où la cantatrice fut inhumée, on ne
lit que ce nom sur un marbre blanc:

    STILLA

Le soir des funérailles, un homme vint au Campo Santo Nuovo. Là, les
yeux hagards, la tête inclinée, les lèvres serrées comme si elles
eussent été déjà scellées par la mort, il regarda longtemps la place où
la Stilla était ensevelie. Il semblait prêter l'oreille, comme si la
voix de la grande artiste allait une dernière fois s'échapper de cette
tombe...

C'était Rodolphe de Gortz.

La nuit même, le baron de Gortz, accompagné de Orfanik, quitta Naples,
et, depuis son départ, personne n'aurait pu dire ce qu'il était devenu.

Mais, le lendemain, une lettre arrivait à l'adresse du jeune comte.

Cette lettre ne contenait que ces mots d'un laconisme menaçant:

«C'est vous qui l'avez tuée!... Malheur à vous, comte de Télek!

    «RUDOLPHE DE GORTZ.»



X


Telle avait été cette lamentable histoire.

Pendant un mois, l'existence de Franz de Télek fut en danger. Il ne
reconnaissait personne--pas même son soldat Rotzko. Au plus fort de la
fièvre, un seul nom entrouvrait ses lèvres, prêtes à rendre leur dernier
souffle: c'était celui de la Stilla.

Le jeune comte échappa à la mort. L'habileté des médecins, les soins
incessants de Rotzko, et aussi, la jeunesse et la nature aidant, Franz
de Télek fut sauvé. Sa raison sortit intacte de cet effroyable
ébranlement. Mais, lorsque le souvenir lui revint, lorsqu'il se rappela
la tragique scène finale d'Orlando, dans laquelle l'âme de l'artiste
s'était brisée:

«Stilla!... ma Stilla!» s'écriait-il, tandis que ses mains se tendaient
comme pour l'applaudir encore. Dès que son maître put quitter le lit,
Rotzko obtint de lui qu'il fuirait cette ville maudite, qu'il se
laisserait transporter au château de Krajowa. Toutefois, avant
d'abandonner Naples, le jeune comte voulut aller prier sur la tombe de
la morte, et lui donner un suprême, un éternel adieu.

Rotzko l'accompagna au Campo Santo Nuovo. Franz se jeta sur cette terre
cruelle, il s'efforçait de la creuser avec ses ongles, pour s'y
ensevelir... Rotzko parvint à l'entraîner loin de la tombe, où gisait
tout son bonheur.

Quelques jours après, Franz de Télek, de retour à Krajowa, au fond du
pays valaque, avait revu l'antique domaine de sa famille. Ce fut à
l'intérieur de ce château qu'il vécut pendant cinq ans dans un isolement
absolu, dont il se refusait à sortir. Ni le temps, ni la distance
n'avaient pu apporter un adoucissement à sa douleur. Il lui aurait fallu
oublier, et c'était hors de question. Le souvenir de la Stilla, vivace
comme au premier jour, était identifié à son existence. Il est de ces
blessures qui ne se ferment qu'à la mort.

Cependant, à l'époque où débute cette histoire, le jeune comte avait
quitté le château depuis quelques semaines. A quelles longues et
pressantes instances Rotzko avait dû recourir pour décider son maître à
rompre avec cette solitude où il dépérissait! Que Franz ne parvînt pas à
se consoler, soit; du moins était-il indispensable qu'il tentât de
distraire sa douleur.

Un plan de voyage avait été arrêté, pour visiter d'abord les provinces
transylvaines. Plus tard--Rotzko l'espérait--, le jeune comte
consentirait à reprendre à travers l'Europe ce voyage qui avait été
interrompu par les tristes événements de Naples.

Franz de Télek était donc parti, en touriste cette fois, et seulement
pour une exploration de courte durée. Rotzko et lui avaient remonté les
plaines valaques jusqu'au massif imposant des Carpathes; ils s'étaient
engagés entre les défilés du col de Vulkan; puis, après l'ascension du
Retyezat et une excursion à travers la vallée du Maros, ils étaient
venus se reposer au village de Werst, à l'auberge du _Roi Mathias_.

On sait quel était l'état des esprits au moment où Franz de Télek
arriva, et comment il avait été mis au courant des faits
incompréhensibles dont le burg était le théâtre. On sait aussi comment
tout à l'heure il avait appris que le château appartenait au baron
Rodolphe de Gortz.

L'effet produit par ce nom sur le jeune comte avait été trop sensible
pour que maître Koltz et les autres notables ne l'eussent point
remarqué. Aussi Rotzko envoya-t-il volontiers au diable ce maître Koltz,
qui l'avait si malencontreusement prononcé, et ses sottes histoires.
Pourquoi fallait-il qu'une mauvaise chance eût amené Franz de Télek
précisément à ce village de Werst, dans le voisinage du château des
Carpathes!

Le jeune comte gardait le silence. Son regard, errant de l'un à l'autre,
n'indiquait que trop le profond trouble de son âme qu'il cherchait
vainement à calmer.

Maître Koltz et ses amis comprirent qu'un lien mystérieux devait
rattacher le comte de Télek au baron de Gortz; mais, si curieux qu'ils
fussent, ils se tinrent sur une convenable réserve et n'insistèrent pas
pour en apprendre davantage. Plus tard, on verrait ce qu'il y aurait à
faire.

Quelques instants après, tous avaient quitté le _Roi Mathias_, très
intrigués de cet extraordinaire enchaînement d'aventures, qui ne
présageait rien de bon pour le village.

Et puis, à présent que le jeune comte savait à qui appartenait le
château des Carpathes, tiendrait-il sa promesse? Une fois arrivé à
Karlsburg, préviendrait-il les autorités et réclamerait-il leur
intervention? Voilà ce que se demandaient le biró, le magister, le
docteur Patak et les autres. Dans tous les cas, s'il ne le faisait,
maître Koltz était décidé à le faire. La police serait avertie, elle
viendrait visiter le château, elle verrait s'il était hanté par des
esprits ou habité par des malfaiteurs, car le village ne pouvait pas
rester plus longtemps sous une pareille obsession.

Pour la plupart de ses habitants, il est vrai, ce serait là une
tentative inutile, une mesure inefficace. S'attaquer à des génies!...
Mais les sabres des gendarmes se briseraient comme verre, et leurs
fusils rateraient à chaque coup!

Franz de Télek, demeuré seul dans la grande salle du _Roi Mathias_,
s'abandonna au cours de ces souvenirs que le nom du baron de Gortz
venait d'évoquer si douloureusement.

Après être resté pendant une heure comme anéanti dans un fauteuil, il se
releva, quitta l'auberge, se dirigea vers l'extrémité de la terrasse,
regarda au loin.

Sur la croupe du Plesa, au centre du plateau d'Orgall, se dressait le
château des Carpathes. Là avait vécu cet étrange personnage, le
spectateur de San-Carlo, l'homme qui inspirait une si insurmontable
frayeur à la malheureuse Stilla. Mais, à présent, le burg était
délaissé, et le baron de Gortz n'y était pas rentré depuis qu'il avait
fui Naples. On ignorait même ce qu'il était devenu, et il était possible
qu'il eût mis fin à son existence, après la mort de la grande artiste.

Franz s'égarait ainsi à travers le champ des hypothèses, ne sachant à
laquelle s'arrêter.

D'autre part, l'aventure du forestier Nic Deck ne laissait pas de le
préoccuper dans une certaine mesure, et il lui aurait plu d'en découvrir
le mystère, ne fût-ce que pour rassurer la population de Werst.

Aussi, comme le jeune comte ne mettait pas en doute que des malfaiteurs
eussent pris le château pour refuge, il résolut de tenir la promesse
qu'il avait faite de déjouer les manœuvres de ces faux revenants, en
prévenant la police de Karlsburg.

Toutefois, pour être en mesure d'agir, Franz voulait avoir des détails
plus circonstanciés sur cette affaire. Le mieux était de s'adresser au
jeune forestier en personne. C'est pourquoi, vers trois heures de
l'après-midi, avant de retourner au _Roi Mathias_, il se présenta à la
maison du biró.

Maître Koltz se montra très honoré de le recevoir un gentilhomme tel que
M. le comte de Télek... ce descendant d'une noble famille de race
roumaine... auquel le village de Werst serait redevable d'avoir retrouvé
le calme... et aussi la prospérité... puisque les touristes
reviendraient visiter le pays... et acquitter les droits de péage, sans
avoir rien à craindre des génies malfaisants du château des Carpathes...
etc.

Franz de Télek remercia maître Koltz de ses compliments, et demanda s'il
n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'il fût introduit près de Nic Deck.

«Il n'y en a aucun, monsieur le comte, répondit le biró. Ce brave garçon
va aussi bien que possible, et il ne tardera pas à reprendre son
service.»

Puis, se retournant:

«N'est-il pas vrai, Miriota? ajouta-t-il, en interpellant sa fille, qui
venait d'entrer dans la salle.

--Dieu veuille que cela soit, mon père!» répondit Miriota d'une voix
émue.

Franz fut charmé du gracieux salut que lui adressa la jeune fille. Et,
la voyant encore inquiète de l'état de son fiancé, il se hâta de lui
demander quelques explications à ce sujet.

«D'après ce que j'ai entendu, dit-il, Nic Deck n'a pas été gravement
atteint...

--Non, monsieur le comte, répondit Miriota, et que le Ciel en soit béni!

--Vous avez un bon médecin à Werst?

--Hum! fit maître Koltz, d'un ton qui était peu flatteur pour l'ancien
infirmier de la quarantaine.--Nous avons le docteur Patak, répondit
Miriota.

--Celui-là même qui accompagnait Nic Deck au château des Carpathes?

--Oui, monsieur le comte.

--Mademoiselle Miriota, dit alors Franz, je désirerais, dans son
intérêt, voir votre fiancé, et obtenir des détails plus précis sur cette
aventure.--Il s'empressera de vous les donner, même au prix d'un peu de
fatigue...

--Oh! je n'abuserai pas, mademoiselle Miriota, et, ne ferai rien qui
soit susceptible de nuire à Nic Deck.--je le sais, monsieur le comte.

--Quand votre mariage doit-il avoir lieu?...

--Dans une quinzaine de jours, répondit le biró.

--Alors j'aurai le plaisir d'y assister, si maître Koltz veut bien
m'inviter toutefois...

--Monsieur le comte, un tel honneur...

--Dans une quinzaine de jours, c'est convenu, et je suis certain que Nic
Deck sera guéri, dès qu'il aura pu se permettre un tour de promenade
avec sa jolie fiancée.

--Dieu le protège, monsieur le comte!» répondit en rougissant la jeune
fille.

Et, en ce moment, sa charmante figure exprima une anxiété si visible,
que Franz lui en demanda la cause: «Oui! que Dieu le protège, répondit
Miriota, car, en essayant de pénétrer dans le château malgré leur
défense, Nic a bravé les génies malfaisants!... Et qui sait s'ils ne
s'acharneront pas à le tourmenter toute sa vie...

--Oh! pour cela, mademoiselle Miriota, répondit Franz, nous y mettrons
bon ordre, je vous le promets.--Il n'arrivera rien à mon pauvre Nic?...

--Rien, et grâce aux agents de la police, on pourra dans quelques jours
parcourir l'enceinte du burg avec autant de sécurité que la place de
Werst!»

Le jeune comte, jugeant inopportun de discuter cette question du
surnaturel devant des esprits si prévenus, pria Miriota de le conduire à
la chambre du forestier.

C'est ce que la jeune fille se hâta de faire, et elle laissa Franz seul
avec son fiancé.

Nic Deck avait été instruit de l'arrivée des deux voyageurs à l'auberge
du _Roi Mathias_. Assis au fond d'un vieux fauteuil, large comme une
guérite, il se leva pour recevoir son visiteur. Comme il ne se
ressentait presque plus de la paralysie qui l'avait momentanément
frappé, il était en état de répondre aux questions du comte de Télek.

«Monsieur Deck, dit Franz, après avoir amicalement serré la main du
jeune forestier, je vous demanderai tout d'abord si vous croyez à la
présence d'êtres surnaturels dans le château des Carpathes?

--je suis bien forcé d'y croire, monsieur le comte, répondit Nic Deck.

--Et ce seraient eux qui vous auraient empêché de franchir la muraille
du burg?--je n'en doute pas.

--Et pourquoi, s'il vous plaît?...

--Parce que, s'il n'y avait pas de génies, ce qui m'est arrivé serait
inexplicable.

--Auriez-vous la complaisance de ne raconter cette affaire sans rien
omettre de ce qui s'est passé?

--Volontiers, monsieur le comte.»

Nic Deck fit par le menu le récit qui lui était demandé. Il ne put que
confirmer les faits qui avaient été portés à la connaissance de Franz
lors de sa conversation avec les hôtes du _Roi Mathias_,--faits auxquels
le jeune comte, on le sait, donnait une interprétation purement
naturelle.

En somme, les événements de cette nuit aux aventures, tout cela
s'expliquait facilement si les êtres humains, malfaiteurs ou autres, qui
occupaient le burg, possédaient la machinerie capable de produire ces
effets fantasmagoriques. Quant à cette singulière prétention du docteur
Patak de s'être senti enchaîné au sol par quelque force invisible, on
pouvait soutenir que ledit docteur avait été le jouet d'une illusion. Ce
qui paraissait vraisemblable, c'est que les jambes lui avaient manqué
tout simplement parce qu'il était fou d'épouvante, et c'est ce que Franz
déclara au jeune forestier.

«Comment, monsieur le comte, répondit Nic Deck, c'est au moment où il
voulait s'enfuir que les jambes auraient manqué à ce poltron? Cela n'est
guère possible, vous en conviendrez...

--Eh bien, reprit Franz, admettons que ses pieds se soient engagés dans
quelque piège caché sous les herbes au fond du fossé...

Lorsque des pièges se referment, répondit le forestier, ils vous
blessent cruellement, ils vous déchirent les chairs, et les jambes du
docteur Patak n'ont pas trace de blessure.

--Votre observation est juste, Nic Deck, et pourtant, croyez-moi, s'il
est vrai que le docteur n'a pu se dégager, c'est que ses pieds étaient
retenus de cette façon...

--je vous demanderai alors, monsieur le comte, comment un piège aurait
pu se rouvrir de lui-même pour rendre la liberté au docteur?»

Franz fut assez embarrassé pour répondre.

«Au surplus, monsieur le comte, reprit le forestier, je vous abandonne
ce qui concerne le docteur Patak. Après tout, je ne puis affirmer que ce
que je sais par moi-même.

--Oui... laissons ce brave docteur, et ne parlons que de ce qui vous est
arrivé, Nic Deck.

--Ce qui m'est arrivé est très clair. Il n'est pas douteux que j'ai reçu
une terrible secousse, et cela d'une manière qui n'est guère naturelle.

--Il n'y avait aucune apparence de blessure sur votre corps? demanda
Franz.

--Aucune, monsieur le comte, et pourtant j'ai été atteint avec une
violence...

--Est-ce bien au moment où vous aviez posé la main sur la ferrure du
pont-levis?...

--Oui, monsieur le comte, et à peine l'avais-je touchée que j'ai été
comme paralysé. Heureusement, mon autre main, qui tenait la chaîne, n'a
pas lâché prise, et j'ai glissé jusqu'au fond du fossé, où le docteur
m'a relevé sans connaissance.»

Franz secouait la tête en homme que ces explications laissaient
incrédule.

«Voyons, monsieur le comte, reprit Nic Deck, ce que je vous ai raconté
là, je ne l'ai pas rêvé, et si, pendant huit jours, je suis resté étendu
tout de mon long sur ce lit, n'ayant plus l'usage ni du bras ni de la
jambe, il ne serait pas raisonnable de dire que je me suis figuré tout
cela!

--Aussi je ne le prétends pas, et il est bien certain que vous avez reçu
une commotion brutale...

--Brutale et diabolique!

--Non, et c'est en cela que nous différons, Nic Deck, répondit le jeune
comte. Vous croyez avoir été frappé par un être surnaturel, et moi, je
ne le crois pas, par ce motif qu'il n'y a pas d'êtres surnaturels, ni
malfaisants ni bienfaisants.

--Voudriez-vous alors, monsieur le comte, me donner la raison de ce qui
m'est arrivé?

--je ne le puis encore, Nic Deck, mais soyez sûr que tout s'expliquera
et de la façon la plus simple.

--Plaise à Dieu! répondit le forestier.

--Dites-moi, reprit Franz, ce château a-t-il appartenu de tout temps à
la famille de Gortz?

--Oui, monsieur le comte, et il lui appartient toujours, bien que le
dernier descendant de la famille, le baron Rodolphe, ait disparu sans
qu'on ait jamais eu de ses nouvelles.

--Et à quelle époque remonte cette disparition?

--A vingt ans environ.

--A vingt ans?...

--Oui, monsieur le comte. Un jour, le baron Rodolphe a quitté le
château, dont le dernier serviteur est décédé quelques mois après son
départ, et on ne l'a plus revu.

--Et depuis, personne n'a mis le pied dans le burg?

--Personne.

--Et que croit-on dans le pays?...

--On croit que le baron Rodolphe a dû mourir a l'étranger et que sa mort
a suivi de près sa disparition.

--On se trompe, Nic Deck, et le baron vivait encore--il y a cinq ans du
moins.

--Il vivait, monsieur le comte?...

--Oui... en Italie... à Naples.

--Vous l'y avez vu?...

--Je l'ai vu.

--Et depuis cinq ans?...

--Je n'en ai plus entendu parler.»

Le jeune forestier resta songeur. Une idée lui était venue--une idée
qu'il hésitait à formuler. Enfin il se décida, et relevant la tête, le
sourcil froncé:.

«Il n'est pas supposable, monsieur le comte, dit-il, que le baron
Rodolphe de Gortz soit rentré au pays avec l'intention de s'enfermer au
fond de ce burg?...

--Non... ce n'est pas supposable, Nic Deck.

--Quel intérêt aurait-il à s'y cacher... à ne laisser jamais pénétrer
jusqu'à lui?...

--Aucun», répondit Franz de Télek.

Et pourtant, c'était là une pensée qui commençait à prendre corps dans
l'esprit du jeune comte. N'était-il pas possible que ce personnage, dont
l'existence avait toujours été si énigmatique, fût venu se réfugier dans
ce château, après son départ de Naples? Là, grâce à des croyances
superstitieuses habilement entretenues, ne lui avait-il pas été facile,
s'il voulait vivre absolument isolé, de se défendre contre toute
recherche importune, étant donné qu'il connaissait l'état des esprits du
pays environnant? Toutefois, Franz jugea inutile de lancer les Werstiens
sur cette hypothèse. Il aurait fallu les mettre dans la confidence de
faits qui lui étaient trop personnels. D'ailleurs, il n'eût convaincu
personne, et il le comprit bien, lorsque Nic Deck ajouta:

--Si c'est le baron Rodolphe qui est au château, il faut croire que le
baron Rodolphe est le Chort, car il n'y a que le Chort qui ait pu me
traiter de cette façon!»

Désireux de ne plus revenir sur ce terrain, Franz changea le cours de la
conversation. Quand il eut employé tous les moyens pour rassurer le
forestier sur les conséquences de sa tentative, il l'engagea cependant à
ne point la renouveler. Ce n'était pas son affaire, c'était celle des
autorités, et les agents de la police de Karlsburg sauraient bien
pénétrer le mystère du château des Carpathes.

Le jeune comte prit alors congé de Nic Deck en lui faisant l'expresse
recommandation de se guérir le plus vite possible, afin de ne point
retarder son mariage avec la jolie Miriota, auquel il se promettait
d'assister.

Absorbé dans ses réflexions, Franz rentra au _Roi Mathias_, d'où il ne
sortit plus de la journée.

A six heures, Jonas lui servit à dîner dans la grande salle, où, par un
louable sentiment de réserve, ni maître Koltz ni personne du village ne
vint troubler sa solitude.

Vers huit heures, Rotzko dit au jeune comte: «Vous n'avez plus besoin de
moi, mon maître?

--Non, Rotzko.

--Alors je vais fumer ma pipe sur la terrasse.

--Va, Rotzko, va.»

A demi couché dans un fauteuil, Franz se laissa aller de nouveau à
remonter le cours inoubliable du passé. Il était à Naples pendant la
dernière représentationdu théâtre San-Carlo... Il revoyait le baron de
Gortz, au moment où cet homme lui était apparu, la tête hors de sa loge,
ses regards ardemment fixés sur l'artiste, comme s'il eût voulu la
fasciner...

Puis, la pensée du jeune comte se reporta sur cette lettre signée de
l'étrange personnage, qui l'accusait, lui, Franz de Télek, d'avoir tué
la Stilla...

Tout en se perdant ainsi dans ses souvenirs, Franz sentait le sommeil le
gagner peu à peu. Mais il était encore en cet état mixte où l'on peut
percevoir le moindre bruit, lorsque se produisit un phénomène
surprenant.

Il semble qu'une voix, douce et modulée, passe à travers dans cette
salle où Franz est seul, bien seul pourtant.

Sans se demander s'il rêve ou non, Franz se relève et il écoute.

Oui! on dirait qu'une bouche s'est approchée de son oreille, et que des
lèvres invisibles laissent échapper l'expressive mélodie de Stéfano,
inspirée par ces paroles:

    Nel giardino de' mille fiori,
    Andiamo, mio cuore...

Cette romance, Franz la connaît... Cette romance, d'une ineffable
suavité, la Stilla l'a chantée dans le concert qu'elle a donné au
théâtre San-Carlo avant sa représentation d'adieu...

Comme bercé, sans s'en rendre compte Franz s'abandonne au charme de
l'entendre encore une fois...

Puis la phrase s'achève, et la voix, qui diminue par degrés, s'éteint
avec les molles vibrations de l'air.

Mais Franz a secoué sa torpeur... Il s'est dressé brusquement... Il
retient son haleine, il cherche à saisir quelque lointain écho de cette
voix qui lui va au cœur...

Tout est silence au-dedans et au-dehors.

«Sa voix!... murmure-t-il. Oui!... c'était bien sa voix... sa voix que
j'ai tant aimée!»

Puis, revenant au sentiment de la réalité «je dormais... et j'ai rêvé!»
dit-il.




XI


Le lendemain, le jeune comte se réveilla dès l'aube, l'esprit encore
troublé des visions de la nuit.

C'était dans la matinée qu'il devait partir du village de Werst pour
prendre la route de Kolosvar.

Après avoir visité les bourgades industrielles de Petroseny et de
Livadzel, l'intention de Franz était de s'arrêter une journée entière à
Karlsburg, avant d'aller séjourner quelque temps dans la capitale de la
Transylvanie. A partir de là, le chemin de fer le conduirait à travers
les provinces de la Hongrie centrale, dernière étape de son voyage.

Franz avait quitté l'auberge et, tout en se promenant sur la terrasse,
sa lorgnette aux yeux, il examinait avec une profonde émotion les
contours du burg que le soleil levant profilait assez nettement sur le
plateau d'Orgall.

Et ses réflexions portaient sur ce point: une fois arrivé à Karlsburg,
tiendrait-il la promesse qu'il avait faite aux gens de Werst?
Préviendrait-il la police de ce qui se passait au château des Carpathes?

Lorsque le jeune comte s'était engagé à ramener le calme au village,
c'était avec l'intime conviction que le burg servait de refuge à une
bande de malfaiteurs, ou, tout au moins, à des gens suspects qui, ayant
intérêt à n'y point être recherchés, s'étaient ingéniés à en interdire
l'approche.

Mais, pendant la nuit, Franz avait réfléchi. Un revirement s'était opéré
dans ses idées, et il hésitait à présent.

En effet, depuis cinq ans, le dernier descendant de la famille de Gortz,
le baron Rodolphe, avait disparu, et ce qu'il était devenu, personne ne
l'avait jamais pu savoir. Sans doute, le bruit s'était répandu qu'il
était mort, quelque temps après son départ de Naples. Mais qu'y avait-il
de vrai? Quelle preuve avait-on de cette mort? Peut-être le baron de
Gortz vivait-il, et, s'il vivait, pourquoi ne serait-il pas retourné au
château de ses ancêtres? Pourquoi Orfanik, le seul familier qu'on lui
connût, ne l'y aurait-il pas accompagné, et pourquoi cet étrange
physicien ne serait-il pas l'auteur et le metteur en scène de ces
phénomènes qui ne cessaient d'entretenir l'épouvante dans le pays? C'est
précisément ce qui faisait l'objet des réflexions de Franz.

On en conviendra, cette hypothèse paraissait assez plausible, et, si le
baron Rodolphe de Gortz et Orfanik avaient cherché refuge dans le burg,
on comprenait qu'ils eussent voulu le rendre inabordable, afin d'y mener
la vie d'isolement qui convenait à leurs habitudes.

Or, s'il en était ainsi, quelle conduite le jeune comte devait-il
adopter? Etait-il à propos qu'il cherchât à intervenir dans les affaires
privées du comte de Gortz? C'est ce qu'il se demandait, pesant le pour
et le contre de la question, lorsque Rotzko vint le rejoindre sur la
terrasse.

Il jugea à propos de lui faire connaître ses idées à ce sujet:

«Mon maître, répondit Rotzko, il est possible que ce soit le baron de
Gortz qui se livre à toutes ces imaginations diaboliques. Eh bien! si
cela est, mon avis est qu'il ne faut point nous en mêler. Les poltrons
de Werst se tireront de là comme ils l'entendront, c'est leur affaire,
et nous n'avons point à nous inquiéter de rendre le calme à ce village.

--Soit, répondit Franz, et, tout bien considéré, je pense que tu as
raison, mon brave Rotzko.

--je le pense aussi, répondit simplement le soldat.--Quant à maître
Koltz et aux autres, ils savent comment s'y prendre à cette heure pour
en finir avec les prétendus esprits du burg.

--En effet, mon maître, ils n'ont qu'à prévenir la police de Karlsburg.

--Nous nous mettrons en route après déjeuner, Rotzko.

--Tout sera prêt.

--Mais, avant de redescendre dans la vallée de la Sil, nous ferons un
détour vers le Plesa.

--Et pourquoi, mon maître?

--Je désirerais voir de plus près ce singulier château des Carpathes.

--A quoi bon?...

Une fantaisie, Rotzko, une fantaisie qui ne nous retardera pas même
d'une demi-journée.»

Rotzko fut très contrarié de cette détermination, qui lui paraissait au
moins inutile. Tout ce qui pouvait rappeler trop vivement au jeune comte
le souvenir du passé, il aurait voulu l'écarter. Cette fois, ce fut en
vain, et il se heurta à une inflexible résolution de son maître.

C'est que Franz--comme s'il eût subi quelque influence irrésistible--se
sentait attiré vers le burg. Sans qu'il s'en rendît compte, peut-être
cette attraction se rattachait-elle à ce rêve dans lequel il avait
entendu la voix de la Stilla murmurer la plaintive mélodie de Stéfano.

Mais avait-il rêvé?... Oui! voilà ce qu'il en était à se demander se
rappelant que, dans cette même salle du _Roi Mathias_, une voix s'était
déjà fait entendre, assurait-on,--cette voix dont Nic Deck avait si
imprudemment bravé les menaces. Aussi, avec la disposition mentale où se
trouvait le jeune comte, ne s'étonnerait-on pas qu'il eût formé le
projet de se diriger vers le château des Carpathes, de remonter jusqu'au
pied de ses vieilles murailles, sans avoir d'ailleurs la pensée d'y
pénétrer.

Il va de soi que Franz de Télek était bien décidé à ne rien faire
connaître de ses intentions aux habitants de Werst. Ces gens auraient
été capables de se joindre à Rotzko pour le dissuader de s'approcher du
burg, et il avait recommandé à son soldat de se taire sur ce projet. En
le voyant descendre du village vers la vallée de la Sil, personne ne
mettrait en doute que ce ne fût pour prendre la route de Karlsburg.
Mais, du haut de la terrasse, il avait remarqué qu'un autre chemin
longeait la base du Retyezat jusqu'au col de Vulkan. Il serait donc
possible de remonter les croupes du Plesa sans repasser par le village,
et, par conséquent, sans être vu de maître Koltz ni des autres.

Vers midi, après avoir réglé sans discussion la note un peu enflée que
lui présenta Jonas en l'accompagnant de son meilleur sourire, Franz se
disposa au départ.

Maître Koltz, la jolie Miriota, le magister Hermod, le docteur Patak, le
berger Frik et nombre d'autres habitants étaient venus lui adresser
leurs adieux.

Le jeune forestier avait même pu quitter sa chambre, et l'on voyait bien
qu'il ne tarderait pas à être remis sur pied,--ce dont l'ex-infirmier
s'attribuait tout l'honneur.

«Je vous fais mes compliments, Nic Deck, lui dit Franz, à vous ainsi
qu'à votre fiancée.

--Nous les acceptons avec reconnaissance, répondit la jeune fille,
rayonnante de bonheur.

--Que votre voyage soit heureux, monsieur le comte, ajouta le forestier.

--Oui... puisse-t-il l'être! répondit Franz, dont le front s'était
assombri.

--Monsieur le comte, dit alors maître Koltz, nous vous prions de ne
point oublier les démarches que vous avez promis de faire à Karlsburg.

--Je ne l'oublierai pas, maître Koltz, répondit Franz. Mais, au cas où
je serais retardé dans mon voyage, vous connaissez le très simple moyen
de vous débarrasser de ce voisinage inquiétant, et le château
n'inspirera bientôt plus aucune crainte à la brave population de Werst.

--Cela est facile à dire... murmura le magister.

--Et à faire, répondit Franz. Avant quarante-huit heures, si vous le
voulez, les gendarmes auront eu raison des êtres quelconques qui se
cachent dans le burg...

--Sauf le cas, très probable, où ce seraient des esprits, fit observer
le berger Frik.

--Même dans ce cas, répondit Franz avec un imperceptible haussement
d'épaules.

--Monsieur le comte, dit le docteur Patak, si vous nous aviez
accompagnés, Nic Deck et moi, peut-être ne parleriez-vous pas ainsi!

--Cela m'étonnerait, docteur, répondit Franz, et, quand même j'aurais
été comme vous si singulièrement retenu par les pieds dans le fossé du
burg...

--Par les pieds... oui, monsieur le comte, ou plutôt par les bottes! Et
à moins que vous ne prétendiez que... dans l'état d'esprit... où je me
trouvais... j'aie... rêvé...

--je ne prétends rien, monsieur, répondit Franz, et ne chercherai point
à vous expliquer ce qui vous parait inexplicable. Mais soyez certain que
si les gendarmes viennent rendre visite au château des Carpathes, leurs
bottes, qui ont l'habitude de la discipline, ne prendront pas racine
comme les vôtres.»

Ceci dit à l'intention du docteur, le jeune comte reçut une dernière
fois les hommages de l'hôtelier du _Roi Mathias_, si honoré d'avoir eu
l'honneur que l'honorable Franz de Télek.... etc. Ayant salué maître
Koltz, Nic Deck, sa fiancée et les habitants réunis sur la place, il fit
un signe à Rotzko; puis, tous deux descendirent d'un bon pas la route du
col.

En moins d'une heure, Franz et son soldat eurent atteint la rive droite
de la rivière qu'ils remontèrent en suivant la base méridionale du
Retyezat.

Rotzko s'était résigné à ne plus faire aucune observation à son maître:
c'eût été peine perdue. Habitué à lui obéir militairement, si le jeune
comte se jetait dans quelque périlleuse aventure, il saurait bien l'en
tirer.

Après deux heures de marche, Franz et Rotzko s'arrêtèrent pour se
reposer un instant.

En cet endroit, la Sil valaque, qui s'était légèrement infléchie vers la
droite, se rapprochait de la route par un coude très marqué. De l'autre
côté, sur le renflement du Plesa, s'arrondissait le plateau d'Orgall, à
la distance d'un demi-mille, soit près d'une lieue. Il convenait donc
d'abandonner la Sil, puisque Franz voulait traverser le col afin de
prendre direction sur le château.

Évidemment, évitant de repasser par Werst, ce détour avait allongé du
double la distance qui sépare le château du village. Néanmoins, il
ferait encore grand jour, lorsque Franz et Rotzko arriveraient à la
crête du plateau d'Orgall. Le jeune comte aurait donc le temps
d'observer le burg à l'extérieur. Quand il aurait attendu jusqu'au soir
pour redescendre la route de Werst, il lui serait aisé de la suivre avec
la certitude de n'y être vu de personne. L'intention de Franz était
d'aller passer la nuit à Livadzel, petit bourg situé au confluent des
deux Sils, et de reprendre le lendemain le chemin de Karlsburg.

La halte dura une demi-heure. Franz, très absorbé dans ses souvenirs,
très agité aussi à la pensée que le baron de Gortz avait peut-être caché
son existence au fond de ce château, ne prononça pas une parole...

Et il fallut que Rotzko s'imposât une bien grande réserve pour ne pas
lui dire:

«Il est inutile d'aller plus loin, mon maître!... Tournons le dos à ce
maudit burg, et partons!»

Tous deux commencèrent à suivre le thalweg de la vallée. Ils durent
d'abord s'engager à travers un fouillis d'arbres que ne sillonnait aucun
sentier. Il y avait des parties du sol assez profondément ravinées,
car, à l'époque des pluies, la Sil déborde quelquefois, et son trop
plein s'écoule en torrents tumultueux sur ces terrains qu'elle change en
marécages. Cela amena quelques difficultés de marche, et conséquemment
un peu de retard. Une heure fut employée à rejoindre la route du col de
Vulkan, qui fut franchie vers cinq heures.

Le flanc droit du Plesa n'est point hérissé de ces forêts que Nic Deck
n'avait pu traverser qu'en s'y frayant un passage à la hache, mais il y
eut nécessité de compter alors avec des difficultés d'une autre espèce.
C'étaient des éboulis de moraines entre lesquels on ne pouvait se
hasarder sans précautions, des dénivellations brusques, des failles
profondes, des blocs mal assurés sur leur base et se dressant comme les
séracs d'une région alpestre, tout le pêle-mêle d'un amoncellement
d'énormes pierres que les avalanches avaient précipitées de la cime du
mont, enfin un véritable chaos dans toute son horreur.

Remonter les talus dans ces conditions demanda encore une bonne heure
d'efforts très pénibles. Il semblait, vraiment, que le château des
Carpathes aurait pu se défendre rien que par la seule impraticabilité de
ses approches. Et peut-être Rotzko espérait-il qu'il se présenterait de
tels obstacles qu'il serait impossible de les franchir: il n'en fut
rien.

Au-delà de la zone des blocs et des excavations, la crête antérieure du
plateau d'Orgall fut finalement atteinte. De ce point, le château se
dessinait d'un profil plus net au milieu de ce morne désert, d'où,
depuis tant d'années, l'épouvante éloignait les habitants du pays.

Ce qu'il convient de faire remarquer, c'est que Franz et Rotzko allaient
aborder le burg par sa courtine latérale, celle qui était orientée vers
le nord. Si Nic Deck et le docteur Patak étaient arrivés devant la
courtine de l'est, c'est qu'en côtoyant la gauche du Plesa, ils avaient
laissé à droite le torrent du Nyad et la route du col. Les deux
directions, en effet, dessinent un angle très ouvert, dont le sommet est
formé par le donjon central. Du côté nord, d'ailleurs, il aurait été
impossible de franchir l'enceinte, car, non seulement il ne s'y trouvait
ni poterne, ni pont-levis, mais la courtine, en se modelant sur les
irrégularités du plateau, s'élevait à une assez grande hauteur.

Peu importait, en somme, que tout accès fût interdit de ce côté, puisque
le jeune comte ne songeait point à dépasser les murailles du château.

Il était sept heures et demie, lorsque Franz de Télek et Rotzko
s'arrêtèrent à la limite extrême du plateau d'Orgall. Devant eux se
développait ce farouche entassement noyé d'ombre, et confondant sa
teinte avec l'antique coloration des roches du Plesa. A gauche,
l'enceinte faisait un coude brusque, flanqué par le bastion d'angle.
C'était là, sur le terre-plein, au-dessus de son parapet crénelé, que
grimaçait le hêtre, dont les branches contorsionnées témoignaient des
violentes rafales du sud-ouest à cette hauteur.

En vérité, le berger Frik ne s'était point trompé. Si l'on s'en
rapportait à elle, la légende ne donnait plus que trois années
d'existence au vieux burg des barons de Gortz.

Franz, silencieux, regardait l'ensemble de ces constructions, dominées
par le donjon trapu du centre. Là, sans doute, sous cet amas confus se
cachaient encore des salles voûtées, vastes et sonores, longs corridors
dédaléens, des réduits enfouis dans les entrailles du sol, tels qu'en
possèdent encore les forteresses des anciens Magyars. Nulle autre
habitation n'aurait pu mieux convenir que cet antique manoir au dernier
descendant de la famille de Gortz pour s'y ensevelir dans un oubli dont
personne ne pourrait connaître le secret. Et plus le jeune comte y
songeait, plus il s'attachait à cette idée que Rodolphe de Gortz avait
dû se réfugier entre les remparts isolés de son château des Carpathes.

Rien, d'ailleurs, ne décelait la présence d'hôtes quelconques à
l'intérieur du donjon. Pas une fumée ne se détachait de ses cheminées,
pas un bruit ne sortait de ses fenêtres hermétiquement closes. Rien--pas
même un cri d'oiseau--ne troublait le mystère de la ténébreuse demeure.

Pendant quelques moments, Franz embrassa avidement du regard cette
enceinte qui s'emplissait autrefois du tumulte des fêtes et du fracas
des armes. Mais il se taisait, tant son esprit était hanté de pensées
accablantes, son cœur gros de souvenirs.

Rotzko, qui voulait laisser le jeune comte à lui-même, avait eu soin de
se mettre à l'écart. Il ne se fût pas permis de l'interrompre par une
seule observations. Mais, lorsque le soleil déclinant derrière le massif
du Plesa, la vallée des deux Sils commença à s'emplir d'ombre, il
n'hésita plus.

«Mon maître, dit-il, le soir est venu... Nous allons bientôt sur huit
heures.»

Franz ne parut pas l'entendre.

Il est temps de partir, reprit Rotzko, si nous voulons être à Livadzel
avant que les auberges soient fermées.

--Rotzko... dans un instant... oui... dans un instant... je suis à toi,
répondit Franz.

--Il nous faudra bien une heure, mon maître, pour regagner la route du
col, et comme la nuit sera close alors, nous ne risquerons point d'être
vus en la traversant.

--Encore quelques minutes, répondit Franz, et nous redescendrons vers le
village.»

Le jeune comte n'avait pas bougé de la place où il s'était arrêté en
arrivant sur le plateau d'Orgall.

«N'oubliez pas, mon maître, reprit Rotzko que, la nuit, il sera
difficile de passer au milieu de ces roches... A peine y sommes-nous
parvenus, lorsqu'il faisait grand jour... Vous m'excuserez, si
j'insiste...

--Oui... partons... Rotzko... Je te suis...»

Et il semblait que Franz fût invinciblement retenu devant le burg,
peut-être par un de ces pressentiments secrets dont le cœur est
inhabile à se rendre compte. Était-il donc enchaîné au sol, comme le
docteur Patak disait l'avoir été dans le fossé, au pied de la
courtine?...

Non! ses jambes étaient libres de toute entrave, de toute embûche... Il
pouvait aller et venir à la surface du plateau, et s'il l'avait voulu,
rien ne l'eût empêché de faire le tour de l'enceinte, en longeant le
rebord de la contrescarpe...

Et peut-être le voulait-il?

C'est même ce que pensa Rotzko, qui se décida à dire une dernière fois:

«Venez-vous, mon maître?...

--Oui... oui...», répondit Franz.

Et il restait immobile.

Le plateau d'Orgall était déjà obscur. L'ombre élargie du massif, en
remontant vers le sud, dérobait l'ensemble des constructions, dont les
contours ne présentaient plus qu'une silhouette incertaine. Bientôt rien
n'en serait visible, si aucune lueur ne jaillissait des étroites
fenêtres du donjon.

«Mon maître... venez donc!» répéta Rotzko.

Et Franz allait enfin le suivre, lorsque, sur le terre-plein du bastion,
où se dressait le hêtre légendaire, apparut une forme vague...

Franz s'arrêta, regardant cette forme, dont le profil s'accentuait peu à
peu.

C'était une femme, la chevelure dénouée, les mains tendues, enveloppée
d'un long vêtement blanc.

Mais ce costume, n'était-ce pas celui que portait la Stilla dans cette
scène finale d'Orlando, où Franz de Télek l'avait vue pour la dernière
fois?

Oui! et c'était la Stilla, immobile, les bras dirigés vers le jeune
comte, son regard si pénétrant attaché sur lui...

«Elle!... Elle!...» s'écria-t-il.

Et, se précipitant, il eût roulé jusqu'aux assises de la muraille, si
Rotzko ne l'eût retenu...

L'apparition s'effaça brusquement. C'est à peine si la Stilla s'était
montrée pendant une minute...

Peu importait! Une seconde eût suffi à Franz pour la reconnaître, et ces
mots lui échappèrent:

«Elle... elle... vivante!»




XII


Était-ce possible? La Stilla, que Franz de Télek ne croyait jamais
revoir, venait de lui apparaître sur le terre-plein du bastion!... Il
n'avait pas été le jouet d'une illusion, et Rotzko l'avait vue comme
lui!... C'était bien la grande artiste, vêtue de son costume d'Angélica,
telle qu'elle s'était montrée au public à sa représentation d'adieu au
théâtre San-Carlo!

L'effroyable vérité éclata aux yeux du jeune comte. Ainsi, cette femme
adorée, celle qui allait devenir comtesse de Télek, était enfermée
depuis cinq ans au milieu des montagnes transylvaines! Ainsi, celle que
Franz avait vue tomber morte en scène, avait survécu! Ainsi, tandis
qu'on le rapportait mourant à son hôtel, le baron Rodolphe avait pu
pénétrer chez la Stilla, l'enlever, l'entraîner dans ce château des
Carpathes, et ce n'était qu'un cercueil vide que toute la population
avait suivi, le lendemain, au Campo Santo Nuovo de Naples!

Tout cela paraissait incroyable, inadmissible, répulsif au bon sens.
Cela tenait du prodige, cela était invraisemblable, et Franz aurait dû
se le répéter jusqu'à l'obstination... Oui!... mais un fait dominait: la
Stilla avait été enlevée par le baron de Gortz, puisqu'elle était dans
le burg!... Elle était vivante, puisqu'il venait de la voir au-dessus de
cette muraille!... Il y avait là une certitude absolue.

Le jeune comte cherchait pourtant à se remettre du désordre de ses
idées, qui, d'ailleurs, allaient se concentrer en une seule: arracher à
Rodolphe de Gortz la Stilla, depuis cinq ans prisonnière au château des
Carpathes!

«Rotzko, dit Franz d'une voix haletante, écoute-moi... comprends-moi
surtout... car il me semble que la raison va m'échapper...

--Mon maître... mon cher maître!

--A tout prix, il faut que j'arrive jusqu'à elle... elle!... ce soir
même...

--Non... demain...

--Ce soir, te dis-je!... Elle est là... Elle m'a vu comme je la
voyais... Elle m'attend...

--Eh bien... je vous suivrai...

--Non!... J'irai seul.

--Seul?...

--Oui.

--Mais comment pourrez-vous pénétrer dans le burg, puisque Nic Deck ne
l'a pas pu?...

--J'y entrerai, te dis-je.

--La poterne est fermée...

--Elle ne le sera pas pour moi... je chercherai... je trouverai une
brèche... j'y passerai...

--Vous ne voulez pas que je vous accompagne... mon maître... vous ne le
voulez pas?...

--Non!... Nous allons nous séparer, et c'est en nous séparant que tu
pourras me servir...

--Je vous attendrai donc ici?...

--Non, Rotzko.

--Où irai-je alors?...

--A Werst... ou plutôt... non... pas à Werst... répondit Franz. Il est
inutile que ces gens sachent... Descends au village de Vulkan, où tu
resteras cette nuit... Si tu ne me revois pas demain, quitte Vulkan dès
le matin... c'est-à-dire... non... attends encore quelques heures. Puis,
pars pour Karlsburg... Là, tu préviendras le chef de la police... Tu lui
raconteras tout... Enfin, reviens avec des agents... S'il le faut, que
l'on donne l'assaut au burg!... Délivrez-la!... Ah! ciel de Dieu...
elle... vivante... au pouvoir de Rodolphe de Gortz!...»

Et, tandis que ces phrases entrecoupées étaient jetées par le jeune
comte, Rotzko voyait la surexcitation de son maître s'accroître et se
manifester par les sentiments désordonnés d'un homme qui ne se possède
plus.

Va... Rotzko! s'écria-t-il une dernière fois.--Vous le voulez?...

--je le veux!»

Devant cette formelle injonction, Rotzko n'avait plus qu'à obéir.
D'ailleurs, Franz s'était éloigné, et, déjà l'ombre le dérobait aux
regards du soldat.

Rotzko resta quelques instants à la même place, ne pouvant se décider à
partir. Alors l'idée lui vint que les efforts de Franz seraient
inutiles, qu'il ne parviendrait même pas à franchir l'enceinte, qu'il
serait forcé de revenir au village de Vulkan... peut-être le
lendemain... peut-être cette nuit... Tous deux iraient alors à
Karlsburg, et ce que ni Franz ni le forestier n'avaient pu faire, on le
ferait avec les agents de l'autorité... on aurait raison de ce Rodolphe
de Gortz... on lui arracherait l'infortunée Stilla... on fouillerait ce
burg des Carpathes... on n'en laisserait pas une pierre, au besoin...
quand tous les diables de l'enfer seraient réunis pour le défendre!

Et Rotzko redescendit les pentes du plateau d'Orgall, afin de rejoindre
la route du col de Vulkan.

Cependant, en suivant le rebord de la contrescarpe, Franz avait déjà
contourné le bastion d'angle qui la flanquait à gauche.

Mille pensées se croisaient dans son esprit. Il n'y avait pas de doute
maintenant sur la présence du baron de Gortz dans le burg, puisque la
Stilla y était séquestrée... Ce ne pouvait être que lui qui était là...
La Stilla vivante!... Mais comment Franz parviendrait-il jusqu'à
elle?... Comment arriverait-il à l'entraîner hors du château?... Il ne
savait, mais il fallait que ce fût... et cela serait... Les obstacles
que n'avait pu vaincre Nic Deck, il les vaincrait... Ce n'était pas la
curiosité qui le poussait au milieu de ces ruines, c'était la passion,
c'était son amour pour cette femme qu'il retrouvait vivante, oui!
vivante!... après avoir cru qu'elle était morte, et il l'arracherait à
Rodolphe de Gortz!

A la vérité, Franz s'était dit qu'il ne pourrait avoir accès que par la
courtine du sud, où s'ouvrait la poterne à laquelle aboutissait le
pont-levis. Aussi, comprenant qu'il n'y avait pas à tenter d'escalader
ces hautes murailles, continua-t-il de longer la crête du plateau
d'Orgall, dès qu'il eut tourné l'angle du bastion.

De jour, cela n'eût point offert de difficultés. En pleine nuit, la lune
n'étant pas encore levée--une nuit épaissie par ces brumes qui se
condensent entre les montagnes--c'était plus que hasardeux. Au danger
des faux pas, au danger d'une chute jusqu'au fond du fossé, se joignait
celui de heurter les roches et d'en provoquer peut-être l'éboulement.

Franz allait toujours, cependant, serrant d'aussi près que possible les
zigzags de la contrescarpe, tâtant de la main et du pied, afin de
s'assurer qu'il ne s'en éloignait pas. Soutenu par une force surhumaine,
il se sentait en outre guidé par un extraordinaire instinct qui ne
pouvait le tromper.

Au-delà du bastion se développait la courtine du sud, celle avec
laquelle le pont-levis établissait une communication, lorsqu'il n'était
pas relevé contre la poterne.

A partir de ce bastion, les obstacles semblèrent se multiplier. Entre
les énormes rocs qui hérissaient le plateau, suivre la contrescarpe
n'était plus praticable, et il fallait s'en éloigner. Que l'on se figure
un homme cherchant à se reconnaître au milieu d'un champ de Carnac, dont
les dolmens et les menhirs seraient disposés sans ordre. Et pas un
repère pour se diriger, pas une lueur dans la sombre nuit, qui voilait
jusqu'au faîte du donjon central!

Franz allait pourtant, se hissant ici sur un bloc énorme qui lui fermait
tout passage, là rampant entre les roches, ses mains déchirées aux
chardons et aux broussailles, sa tête effleurée par des couples
d'orfraies, qui s'enfuyaient en jetant leur horrible cri de crécelle.

Ah! pourquoi la cloche de la vieille chapelle ne sonnait-elle pas alors
comme elle avait sonné pour Nic Deck et le docteur? Pourquoi cette
lumière intense qui les avait enveloppés ne s'allumait-elle pas
au-dessus des créneaux du donjon? Il eût marché vers ce son, il eût
marché vers cette lueur, comme le marin sur les sifflements d'une sirène
d'alarme ou les éclats d'un phare!

Non!... Rien que la profonde nuit limitant la portée de son regard à
quelques pas.

Cela dura près d'une heure. A la déclivité du sol qui se prononçait sur
sa gauche, Franz sentait qu'il s'était égaré. Ou bien avait-il descendu
plus bas que la poterne? Peut-être s'était-il avancé au-delà du
pont-levis?

Il s'arrêta, frappant du pied, se tordant les mains. De quel côté
devait-il se diriger? Quelle rage le prit à la pensée qu'il serait
obligé d'attendre le jour!... Mais alors il serait vu des gens du
burg... il ne pourrait les surprendre... Rodolphe de Gortz se tiendrait
sur ses gardes...

C'était la nuit, c'était dès cette nuit même qu'il importait de pénétrer
dans l'enceinte, et Franz ne parvenait pas à s'orienter au milieu de ces
ténèbres!

Un cri lui échappa... un cri de désespoir.

«Stilla... s'écria-t-il, ma Stilla!...»

En était-il à penser que la prisonnière pût l'entendre, qu'elle pût lui
répondre?...

Et, pourtant, à vingt reprises, il jeta ce nom que lui renvoyèrent les
échos du Plesa.

Soudain les yeux de Franz furent impressionnés. Une lueur se glissait à
travers l'ombre-une lueur assez vive, dont le foyer devait être placé à
une certaine hauteur.

«Là est le burg... là!» se dit-il.

Et, vraiment, par la position qu'elle occupait, cette lueur ne pouvait
venir que du donjon central.

Étant donné sa surexcitation mentale, Franz n'hésita pas à croire que
c'était la Stilla qui lui envoyait ce secours. Plus de doute, elle
l'avait reconnu, au moment où il l'apercevait lui-même sur le
terre-plein du bastion. Et, maintenant, c'était elle qui lui adressait
ce signal, c'était elle qui lui indiquait la route à suivre pour arriver
jusqu'à la poterne...

Franz se dirigea vers cette lumière, dont l'éclat s'accroissait à mesure
qu'il s'en rapprochait. Comme il était porté trop à gauche sur le
plateau d'Orgall, il fut obligé de remonter d'une vingtaine de pas à
droite, et, après quelques tâtonnements, il retrouva le rebord de la
contrescarpe.

La lumière brillait en face de lui, et sa hauteur prouvait bien qu'elle
venait de l'une des fenêtres du donjon.

Franz allait ainsi se trouver en face des derniers
obstacles--insurmontables peut-être!

En effet, puisque la poterne était fermée, le pont-levis relevé, il
faudrait qu'il se laissât glisser jusqu'au pied de la courtine... Puis,
que ferait-il devant une muraille qui se dresserait à cinquante pieds
au-dessus de lui?...

Franz s'avança vers l'endroit où s'appuyait le pont-levis, lorsque la
poterne était ouverte...

Le pont-levis était baissé.

Sans même prendre le temps de réfléchir, Franz franchit le tablier
branlant du pont, et mit la main sur la porte...

Cette porte s'ouvrit.

Franz se précipita sous la voûte obscure. Mais à peine avait-il marché
quelques pas que le pont-levis se relevait avec fracas contre la
poterne...

Le comte Franz de Télek était prisonnier dans le château des Carpathes.




XIII


Les gens du pays transylvain et les voyageurs qui remontent ou
redescendent le col de Vulkan ne connaissent du château des Carpathes
que son aspect extérieur. A la respectueuse distance où la crainte
arrêtait les plus braves du village de Werst et des environs, il ne
présente aux regards que l'énorme amas de pierres d'un burg en ruine.

Mais, à l'intérieur de l'enceinte, le burg était-il si délabré qu'on
devait le supposer? Non. A l'abri de ses murs solides, les bâtiments
restés intacts de la vieille forteresse féodale auraient encore pu loger
toute une garnison.

Vastes salles voûtées, caves profondes, corridors multiples, cours dont
l'empierrement disparaissait sous la haute lisse des herbes, réduits
souterrains où n'arrivait jamais la lumière du jour, escaliers dérobés
dans l'épaisseur des murs, casemates éclairées par les étroites
meurtrières de la courtine, donjon central à trois étages avec
appartements suffisamment habitables, couronné d'une plate-forme
crénelée, entre les diverses constructions de l'enceinte,
d'interminables couloirs capricieusement enchevêtrés, montant jusqu'au
terre-plein des bastions, descendant jusqu'aux entrailles de
l'infrastructure, çà et là quelques citernes, où se recueillaient les
eaux pluviales et dont l'excédent s'écoulait vers le torrent du Nyad,
enfin de longs tunnels, non bouchés comme on le croyait, et qui
donnaient accès sur la route du col de Vulkan,--tel était l'ensemble de
ce château des Carpathes, dont le plan géométral offrait un système
aussi compliqué que ceux des labyrinthes de Porsenna, de Lemnos ou de
Crète.

Tel que Thésée, pour conquérir la fille de Minos, c'était aussi un
sentiment intense, irrésistible qui venait d'attirer le jeune comte à
travers les infinis méandres de ce burg. Y trouverait-il le fil d'Ariane
qui servit à guider le héros grec?

Franz n'avait eu qu'une pensée, pénétrer dans cette enceinte, et il y
avait réussi. Peut-être aurait-il dû se faire cette réflexion: à savoir
que le pont-levis, relevé jusqu'à ce jour, semblait s'être expressément
rabattu pour lui livrer passage!... Peut-être aurait-il dû s'inquiéter
de ce que la poterne venait de se refermer brusquement derrière lui!...
Mais il n'y songeait même pas. Il était enfin dans ce château, où
Rodolphe de Gortz retenait la Stilla, et il sacrifierait sa vie pour
arriver jusqu'à elle.

La galerie, dans laquelle Franz s'était élancé, large, haute, à voûte
surbaissée, se trouvait plongée alors au milieu de la plus complète
obscurité, et son dallage disjoint ne permettait pas d'y marcher d'un
pied sûr.

Franz se rapprocha de la paroi de gauche, et il la suivit en s'appuyant
sur un parement dont la surface salpêtrée s'effritait sous sa main. Il
n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui de ses pas, qui provoquaient
des résonances lointaines. Un courant tiède, chargé d'un relent de
vétusté, le poussait de dos, comme si quelque appel d'air se fût fait à
l'autre extrémité de cette galerie.

Après avoir dépassé un pilier de pierre qui contrebutait le dernier
angle à gauche, Franz se trouva à l'entrée d'un couloir sensiblement
plus étroit. Rien qu'en étendant les bras, il en touchait le revêtement.

Il s'avança ainsi, le corps penché, tâtonnant du pied et de la main, et
cherchant à reconnaître si ce couloir suivait une direction rectiligne.

A deux cents pas environ à partir du pilier d'angle, Franz sentit que
cette direction s'infléchissait vers la gauche pour prendre, cinquante
pas plus loin, un sens absolument contraire. Ce couloir revenait-il vers
la courtine du burg, ou ne conduisait-il pas au pied du donjon?

Franz essaya d'accélérer sa marche; mais, à chaque instant, il était
arrêté soit par un ressaut du sol contre lequel il se heurtait, soit par
un angle brusque qui modifiait sa direction. De temps en temps, il
rencontrait quelque ouverture, trouant la paroi, qui desservait des
ramifications latérales. Mais tout était obscur, insondable, et c'est en
vain qu'il cherchait à s'orienter au sein de ce labyrinthe, véritable
travail de taupes.

Franz dut rebrousser chemin plusieurs fois, reconnaissant qu'il se
fourvoyait dans des impasses. Ce qu'il avait à craindre, c'était qu'une
trappe mal fermée cédât sous son pied, et le précipitât au fond d'une
oubliette, dont il n'aurait pu se tirer. Aussi, lorsqu'il foulait
quelque panneau sonnant le creux, avait-il soin de se soutenir aux murs,
mais s'avançant toujours avec une ardeur qui ne lui laissait même pas le
loisir de la réflexion.

Toutefois, puisque Franz n'avait eu encore ni à monter ni à descendre,
c'est qu'il se trouvait toujours au niveau des cours intérieures,
ménagées entre les divers bâtiments de l'enceinte, et il y avait chance
que ce couloir aboutît au donjon central, à la naissance même de
l'escalier.

Incontestablement, il devait exister un mode de communication plus
direct entre la poterne et les bâtiments du burg. Oui, et au temps où la
famille de Gortz l'habitait, il n'était pas nécessaire de s'engager à
travers ces interminables passages. Une seconde porte, qui faisait face
à la poterne, à l'opposé de la première galerie, s'ouvrait sur la place
d'armes, au milieu de laquelle s'élevait le donjon; mais elle était
condamnée, et Franz n'avait pas même pu en reconnaître la place.

Une heure s'était passée pendant que le jeune comte allait au hasard des
détours, écoutant s'il n'entendait pas quelque bruit lointain, n'osant
crier ce nom de la Stilla, que les échos auraient pu répercuter
jusqu'aux étages du donjon. Il ne se décourageait point, et il irait
tant que la force ne lui manquerait pas, tant qu'un infranchissable
obstacle ne l'obligerait pas à s'arrêter.

Cependant, sans qu'il s'en rendît compte, Franz était exténué déjà.
Depuis son départ de Werst, il n'avait rien mangé. Il souffrait de la
faim et de la soif. Son pas n'était plus sûr, ses jambes fléchissaient.
Au milieu de cet air humide et chaud qui traversait son vêtement, sa
respiration était devenue haletante, son cœur battait précipitamment.

Il devait être près de neuf heures, lorsque Franz, en projetant son pied
gauche, ne rencontra plus le sol.

Il se baissa, et sa main sentit une marche en contrebas, puis une
seconde.

Il y avait là un escalier.

Cet escalier s'enfonçait dans les fondations du château, et peut-être
n'avait-il pas d'issue?

Franz n'hésita pas à le prendre, et il en compta les marches, dont le
développement suivait une direction oblique par rapport au couloir.

Soixante-dix-sept marches furent ainsi descendues pour atteindre un
second boyau horizontal, qui Se perdait en de multiples et sombres
détours.

Franz marcha ainsi l'espace d'une demi-heure, et, brisé de fatigue, il
venait de s'arrêter, lorsqu'un point lumineux apparut à deux ou trois
centaines de pieds en avant.

D'où provenait cette lueur? Était-ce simplement quelque phénomène
naturel, l'hydrogène d'un feu follet qui se serait enflammé à cette
profondeur? N'était-ce pas plutôt un falot, porté par une des personnes
qui habitaient le burg?

«Serait-ce elle?...» murmura Franz.

Et il lui revint à la pensée qu'une lumière avait déjà paru, comme pour
lui indiquer l'entrée du château, lorsqu'il était égaré entre les roches
du plateau d'Orgall. Si c'était la Stilla qui lui avait montré cette
lumière à l'une des fenêtres du donjon, n'était-ce pas elle encore qui
cherchait à le guider à travers les sinuosités de cette substruction?

A peine maître de lui, Franz se courba et regarda, sans faire un
mouvement.

Une clarté diffuse plutôt qu'un point lumineux, paraissait emplir une
sorte d'hypogée à l'extrémité du couloir.

Hâter sa marche en rampant, car ses jambes pouvaient à peine le
soutenir, c'est à quoi se décida Franz, et après avoir franchi une
étroite ouverture, il tomba sur le seuil d'une crypte.

Cette crypte, en bon état de conservation, haute d'une douzaine de
pieds, se développait circulairement sur un diamètre à peu près égal.
Les nervures de sa voûte, que portaient les chapiteaux de huit piliers
ventrus, rayonnaient vers une clef pendentive, au centre de laquelle
était enchâssée une ampoule de verre, pleine d'une lumière jaunâtre.

En face de la porte, établie entre deux des piliers, il existait une
autre porte, qui était fermée et dont les gros clous, rouillés à leur
tête, indiquaient la place où s'appliquait l'armature extérieure des
verrous.

Franz se redressa, se traîna jusqu'à cette seconde porte, chercha à en
ébranler les lourds montants...

Ses efforts furent inutiles.

Quelques meubles délabrés garnissaient la crypte; ici, un lit ou plutôt
un grabat en vieux cœur de chêne, sur lequel étaient jetés différents
objets de literie; là, un escabeau aux pieds tors, une table fixée au
mur par des tenons de fer. Sur la table se trouvaient divers ustensiles,
un large broc rempli d'eau, un plat contenant un morceau de venaison
froide, une grosse miche de pain, semblable à du biscuit de mer. Dans un
coin murmurait une vasque, alimentée par un filet liquide, et dont le
trop-plein s'écoulait par une perte ménagée à la base de l'un des
piliers.

Ces dispositions préalablement prises n'indiquaient-elles pas qu'un hôte
était attendu dans cette crypte, ou plutôt un prisonnier dans cette
prison! Le prisonnier était-il donc Franz, et avait-il été attiré par
ruse?

Dans le désarroi de ses pensées, Franz n'en eut pas même le soupçon.
Épuisé par le besoin et la fatigue, il dévora les aliments déposés sur
la table, il se désaltéra avec le contenu du broc; puis il se laissa
tomber en travers de ce lit grossier, où un repos de quelques minutes
pouvait lui rendre un peu de ses forces.

Mais, lorsqu'il voulut rassembler ses idées, il lui sembla qu'elles
s'échappaient comme une eau que sa main aurait voulu retenir.

Devrait-il plutôt attendre le jour pour recommencer ses recherches? Sa
volonté était-elle engourdie à ce point qu'il ne fût plus maître de ses
actes?...

«Non! se dit-il, je n'attendrai pas!... Au donjon... il faut que
j'arrive au donjon cette nuit même!...» Tout à coup, la clarté factice
que versait l'ampoule encastrée à la clef de voûte s'éteignit, et la
crypte fut plongée dans une complète obscurité.

Franz voulut se relever... Il n'y parvint pas, et sa pensée s'endormit
ou, pour mieux dire, s'arrêta brusquement, comme l'aiguille d'une
horloge dont le ressort se casse. Ce fut un sommeil étrange, ou plutôt
une torpeur accablante, un absolu anéantissement de l'être, qui ne
provenait pas de l'apaisement de l'esprit...

Combien de temps avait duré ce sommeil, Franz ne sut le constater,
lorsqu'il se réveilla. Sa montre arrêtée ne lui indiquait plus l'heure.
Mais la crypte était baignée de nouveau d'une lumière artificielle.

Franz s'éloigna hors de son lit, fit quelques pas du côté de la première
porte: elle était toujours ouverte;--vers la seconde porte: elle était
toujours fermée.

Il voulut réfléchir et cela ne se fit pas sans peine.

Si son corps était remis des fatigues de la veille, il se sentait la
tête à la fois vide et pesante.

«Combien de temps ai-je dormi? se demanda-t-il. Fait-il nuit, fait-il
jour?...»

A l'intérieur de la crypte, il n'y avait rien de changé, si ce n'est que
la lumière avait été rétablie, la, nourriture renouvelée, le broc rempli
d'une eau claire.

Quelqu'un était-il donc entré pendant que Franz était plongé dans cet
accablement torpide? On savait qu'il avait atteint les profondeurs du
burg?... Il se trouvait au pouvoir du baron Rodolphe de Gortz...
Était-il condamné à ne plus avoir aucune communication avec ses
semblables?

Ce n'était pas admissible, et, d'ailleurs, il fuirait, puisqu'il pouvait
encore le faire, il retrouverait la galerie qui conduisait à la poterne,
il sortirait du château...

Sortir?... Il se souvint alors que la poterne s'était refermée derrière
lui...

Eh bien! il chercherait à gagner le mur d'enceinte, et par une des
embrasures de la courtine, il essaierait de se glisser au-dehors...
Coûte que coûte, il fallait qu'avant une heure, il se fût échappé du
burg...

Mais la Stilla... Renoncerait-il à parvenir jusqu'à elle?...
Partirait-il sans l'avoir arrachée à Rodolphe de Gortz?...

Non! et ce dont il n'aurait pu venir à bout, il le ferait avec le
concours des agents que Rotzko avait dû ramener de Karlsburg au village
de Werst... On se précipiterait à l'assaut de la vieille enceinte... on
fouillerait le burg de fond en comble!...

Cette résolution prise, il s'agissait de la mettre à exécution sans
perdre un instant.

Franz se leva, et il se dirigeait vers le couloir par lequel il était
arrivé, lorsqu'une sorte de glissement se produisit derrière la seconde
porte de la crypte.

C'était certainement un bruit de pas qui se rapprochaient--lentement.

Franz vint placer son oreille contre le vantail de la porte, et,
retenant sa respiration, il écouta...

Les pas semblaient se poser à intervalles réguliers, comme s'ils eussent
monté d'une marche à une autre. Nul doute qu'il y eût là un second
escalier, qui reliait la crypte aux cours intérieures.

Pour être prêt à tout événement, Franz tira de sa gaine le couteau qu'il
portait à sa ceinture et l'emmancha solidement dans sa main.

Si c'était un des serviteurs du baron de Gortz qui entrait, il se
jetterait sur lui, il lui arracherait ses clefs, il le mettrait hors
d'état de le suivre; puis, s'élançant par cette nouvelle issue, il
tenterait d'atteindre le donjon.

Si c'était le baron Rodolphe de Gortz--et il reconnaîtrait bien l'homme
qu'il avait aperçu au moment où la Stilla tombait sur la scène de
San-Carlo--, il le frapperait sans pitié.

Cependant les pas s'étaient arrêtés au palier qui formait le seuil
extérieur.

Franz, ne faisant pas un mouvement, attendait que la porte s'ouvrît...

Elle ne s'ouvrit pas, et une voix d'une douceur infinie arriva jusqu'au
jeune comte.

C'était la voix de la Stilla... oui!... mais sa voix un peu affaiblie
avec toutes ses inflexions, son charme inexprimable, ses caressantes
modulations, admirable instrument de cet art merveilleux qui semblait
être mort avec l'artiste.

Et la Stilla répétait là plaintive mélodie, qui avait bercé le rêve de
Franz, lorsqu'il sommeillait dans la grande salle de l'auberge de Werst:

    Nel giardino de' mille fiori,
    Andiamo, mio cuore...

Ce chant pénétrait Franz jusqu'au plus profond de son âme... Il
l'aspirait, il le buvait comme une liqueur divine, tandis que la Stilla
semblait l'inviter à la suivre, répétant:

    Andiamo, mio cuore... andiamo...

Et pourtant la porte ne s'ouvrait pas pour lui livrer passage!... Ne
pourrait-il donc arriver jusqu'à la Stilla, la prendre entre ses bras,
l'entraîner hors du burg?... «Stilla... ma Stilla...» s'écria-t-il.

Et il se jeta sur la porte, qui résista à ses effets.

Déjà le chant semblait s'affaiblir... la voix s'éteindre... les pas
s'éloigner...

Franz, agenouillé, cherchait à ébranler les ais, se déchirant les mains
aux ferrures, appelait toujours la Stilla, dont la voix ne s'entendait
presque plus.

C'est alors qu'une effroyable pensée lui traversa l'esprit comme un
éclair.

«Folle!... s'écria-t-il, elle est folle, puisqu'elle ne m'a pas
reconnu... puisqu'elle n'a pas répondu!... Depuis cinq ans, enfermée
ici... au pouvoir de cet homme... ma pauvre Stilla... sa raison s'est
égarée...»

Alors il se releva, les yeux hagards, les gestes désordonnés, la tête en
feu...

«Moi aussi... je sens que ma raison s'égare!... répétait-il. Je sens que
je vais devenir fou... fou comme elle...»

Il allait et venait à travers la crypte avec les bonds d'un fauve dans
sa cage...

«Non! répéta-t-il, non!... Il ne faut pas que ma tête se perde!... Il
faut que je sorte du burg... J'en sortirai!»

Et il s'élança vers la première porte...

Elle venait de se fermer sans bruit.

Franz ne s'en était pas aperçu, pendant qu'il écoutait la voix de la
Stilla...

Après avoir été emprisonné dans l'enceinte du burg, il était maintenant
emprisonné dans la crypte.




XIV


Franz était atterré. Ainsi qu'il avait pu le craindre, la faculté de
réfléchir, la compréhension des choses, l'intelligence nécessaire pour
en déduire les conséquences, lui échappaient peu à peu. Le seul
sentiment qui persistait en lui, c'était le souvenir de la Stilla,
c'était l'impression de ce chant que les échos de cette sombre crypte ne
lui renvoyaient plus.

Avait-il donc été le jouet d'une illusion? Non, mille fois non! C'était
bien la Stilla qu'il avait entendue tout à l'heure, et c'était bien elle
qu'il avait vue sur le bastion du château.

Alors cette pensée le reprit, cette pensée qu'elle était privée de
raison, et ce coup horrible le frappa comme s'il venait de la perdre une
seconde fois.

«Folle! se répéta-t-il. Oui!... folle... puisqu'elle n'a pas reconnu ma
voix... puisqu'elle n'a pas pu répondre... folle... folle!»

Et cela n'était que trop vraisemblable!

Ah! s'il pouvait l'arracher de ce burg, l'entraîner au château de
Krajowa, se consacrer tout entier à elle, ses soins, son amour sauraient
bien lui rendre la raison!

Voilà ce que disait Franz, en proie à un effrayant délire, et plusieurs
heures s'écoulèrent avant qu'il eût repris possession de lui-même.

Il essaya alors de raisonner froidement, de se reconnaître dans le chaos
de ses pensées.

«Il faut m'enfuir d'ici... se dit-il. Comment?... Dès qu'on rouvrira
cette porte!... Oui!... C'est pendant mon sommeil que l'on vient
renouveler ces provisions... J'attendrai... je feindrai de dormir...»

Un soupçon lui vint alors: c'est que l'eau du broc devait renfermer
quelque substance soporifique... S'il avait été plongé dans ce lourd
sommeil, dans ce complet anéantissement dont la durée lui échappait,
c'était pour avoir bu de cette eau... Eh bien! il n'en boirait plus...
Il ne toucherait même pas aux aliments qui avaient été déposés sur cette
table... Un des gens du burg ne tarderait pas à entrer, et bientôt...

Bientôt?... Qu'en savait-il?... En ce moment, le soleil montait-il vers
le zénith ou s'abaissait-il sur l'horizon?... Faisait-il jour ou nuit?

Aussi Franz cherchait-il à surprendre le bruit d'un pas, qui se fût
approché de l'une ou de l'autre porte... Mais aucun bruit n'arrivant
jusqu'à lui, il rampait le long des murs de la crypte, la tête brûlante,
l'œil égaré, l'oreille bourdonnante, la respiration haletante sous
l'oppression d'une atmosphère alourdie, qui se renouvelait à peine à
travers le joint des portes.

Soudain, à l'angle de l'un des piliers de droite, il sentit un souffle
plus frais arriver à ses lèvres.

En cet endroit existait-il donc une ouverture par laquelle pénétrait un
peu de l'air du dehors?

Oui... il y avait un passage qu'on ne soupçonnait pas sous l'ombre du
pilier.

Se glisser entre les deux parois, se diriger vers une assez vague clarté
qui semblait venir d'en haut, c'est ce que le jeune comte eut fait en un
instant.

Là s'arrondissait une petite cour, large de cinq à six pas, dont les
murailles s'élevaient d'une centaine de pieds. On eût dit le fond d'un
puits qui servait de préau à cette cellule souterraine, et par lequel
tombait un peu d'air et de clarté.

Franz put s'assurer qu'il faisait jour encore. A l'orifice supérieur de
ce puits se dessinait un angle de lumière, oblique au niveau de la
margelle.

Le soleil avait accompli au moins la moitié de sa course diurne, car cet
angle lumineux tendait à se rétrécir.

Il devait être environ cinq heures du soir.

De là cette conséquence, c'est que le sommeil de Franz se serait
prolongé pendant au moins quarante heures, et il ne douta pas qu'il
n'eût été provoqué par une boisson soporifique.

Or, comme le jeune comte et Rotzko avaient quitté le village de Werst
l'avant-veille, 11 juin, c'était la journée du 13 qui allait
s'achever...

Si humide que fût l'air au fond de cette cour, Franz l'aspira à pleins
poumons, et se sentit un peu soulagé. Mais, s'il avait espéré qu'une
évasion serait possible par ce long tube de pierre, il fut vite
détrompé. Tenter de s'élever le long de ses parois, qui ne présentaient
aucune saillie, était impraticable.

Franz revint à l'intérieur de la crypte. Puisqu'il ne pouvait s'enfuir
que par l'une des deux portes, il voulut se rendre compte de l'état dans
lequel elles se trouvaient.

La première porte--par laquelle il était arrivé était très solide, très
épaisse, et devait être maintenue extérieurement par des verrous engagés
dans une gâche de fer: donc inutile d'essayer d'en forcer les vantaux.

La seconde porte--derrière laquelle s'était fait entendre la voix de la
Stilla--semblait moins bien conservée. Les planches étaient pourries par
endroits... Peut-être ne serait-il pas trop difficile de se frayer un
passage de ce côté.

«Oui... c'est par là... c'est par là!...» se dit Franz, qui avait repris
son sang-froid.

Mais il n'y avait pas de temps à perdre, car il était probable que
quelqu'un entrerait dans la crypte, dès qu'on le supposerait endormi
sous l'influence de la boisson somnifère.

Le travail marcha plus vite qu'il n'aurait pu l'espérer, la moisissure
ayant rongé le bois autour de l'armature métallique qui retenait les
verrous contre l'embrasure. Avec son couteau, Franz parvint à en
détacher la partie circulaire, opérant presque sans bruit, s'arrêtant
parfois, prêtant l'oreille, s'assurant qu'il n'entendait rien au dehors.

Trois heures après, les verrous étaient dégagés, et la porte s'ouvrait
en grinçant sur ses gonds.

Franz regagna alors la petite cour, afin de respirer un air moins
étouffant.

En ce moment, l'angle lumineux ne se découpait plus à l'orifice du
puits, preuve que le soleil était déjà descendu au-dessous du Retyezat.
La cour se trouvait plongée dans une obscurité profonde. Quelques
étoiles brillaient à l'ovale de la margelle, comme si on les eût
regardées par le tube d'un long télescope. De petits nuages s'en
allaient lentement au souffle intermittent de ces brises qui mollissent
avec la nuit. Certaines teintes de l'atmosphère indiquaient aussi que la
lune, à demi pleine encore, avait dépassé l'horizon des montagnes de
l'est.

Il devait être à peu près neuf heures du soir.

Franz rentra pour prendre un peu de nourriture et se désaltérer à l'eau
de la vasque, ayant d'abord renversé celle du broc. Puis, fixant son
couteau à sa ceinture, il franchit la porte qu'il repoussa derrière lui.

Et peut-être, maintenant, allait-il rencontrer l'infortunée Stilla,
errant à travers ces galeries souterraines?... A cette pensée, son cœur
battait à se rompre.

Dès qu'il eut fait quelques pas, il heurta une marche. Ainsi qu'il
l'avait pensé, là commençait un escalier, dont il compta les degrés en
le montant,--soixante seulement, au lieu des soixante-dix-sept qu'il
avait dû descendre pour arriver au seuil de la crypte. Il s'en fallait
donc de quelque huit pieds qu'il fût revenu au niveau du sol.

N'imaginant rien de mieux, d'ailleurs, que de suivre l'obscur corridor,
dont ses deux mains étendues frôlaient les parois, il continua
d'avancer.

Une demi-heure s'écoula, sans qu'il eût été arrêté ni par une porte ni
par une grille. Mais de nombreux coudes l'avaient empêché de reconnaître
sa direction par rapport à la courtine, qui faisait face au plateau
d'Orgall.

Après une halte de quelques minutes, pendant lesquelles il reprit
haleine, Franz se remit en marche et il semblait que ce corridor fût
interminable, quand un obstacle l'arrêta.

C'était la paroi d'un mur de briques.

Et tâtant à diverses hauteurs, sa main ne rencontra pas la moindre
ouverture.

Il n'y avait aucune issue de ce côté.

Franz ne put retenir un cri. Tout ce qu'il avait conçu d'espoir se
brisait contre cet obstacle. Ses genoux fléchirent, se jambes se
dérobèrent, il tomba le long de la muraille.

Mais, au niveau du sol, la paroi présentait une étroite crevasse, dont
les briques disjointes adhéraient à peine et s'ébranlaient sous les
doigts.

«Par là... oui!... par là!...» s'écria Franz.

Et il commençait à enlever les briques une à une, lorsqu'un bruit se fit
entendre de l'autre côté.

Franz s'arrêta.

Le bruit n'avait pas cessé, et, en même temps, un rayon de lumière
arrivait à travers la crevasse.

Franz regarda.

Là était la vieille chapelle du château. A quel lamentable état de
délabrement le temps et l'abandon l'avaient réduite: une voûte à demi
effondrée, dont quelques nervures se raccordaient encore sur des piliers
gibbeux, deux ou trois arceaux de style ogival menaçant ruine; un
fenestrage disloqué où se dessinaient de frêles meneaux du gothique
flamboyant; çà et là, un marbre poussiéreux, sous lequel dormait quelque
ancêtre de la famille de Gortz; au fond du chevet, un fragment d'autel
dont le retable montrait des sculptures égratignées, puis un reste de la
toiture, coiffant le dessus de l'abside, qui avait été épargné par les
rafales, et enfin au faîte du portail, le campanile branlant, d'où
pendait une corde jusqu'à terre,--la corde de cette cloche, qui tintait
quelquefois, à l'inexprimable épouvante des gens de Werst, attardés sur
la route du col.

Dans cette chapelle, déserte depuis si longtemps, ouverte aux
intempéries du climat des Carpathes, un homme venait d'entrer, tenant à
la main un fanal, dont la clarté mettait sa face en pleine lumière.

Franz reconnut aussitôt cet homme.

C'était Orfanik, cet excentrique dont le baron faisait son unique
société pendant son séjour dans les grandes villes italiennes, cet
original que l'on voyait passer à travers les rues, gesticulant et se
parlant à lui-même, ce savant incompris, cet inventeur toujours à la
poursuite de quelque chimère, et qui mettait certainement ses inventions
au service de Rodolphe de Gortz!

Si donc Franz avait pu conserver jusque-là quelque doute sur la présence
du baron au château des Carpathes, même après l'apparition de la Stilla,
ce doute se fût changé en certitude, puisque Orfanik était là devant ses
yeux.

Qu'avait-il à faire dans cette chapelle en ruine, à cette heure avancée
de la nuit?

Franz essaya de s'en rendre compte, et voici ce qu'il vit assez
distinctement.

Orfanik, courbé vers le sol, venait de soulever plusieurs cylindres de
fer,-auxquels il attachait un fil, qui se déroulait d'une bobine déposée
dans un coin de la chapelle. Et telle était l'attention qu'il apportait
à ce travail qu'il n'eût pas même aperçu le jeune comte, si celui-ci
avait été à même de s'approcher;

Ah! pourquoi la crevasse que Franz avait entrepris d'élargir
n'était-elle pas suffisante pour lui livrer passage! Il serait entré
dans la chapelle, il se serait précipité sur Orfanik, il l'aurait obligé
à le conduire au donjon...

Mais peut-être était-il heureux qu'il fût hors d'état de le faire, car,
en cas que sa tentative eût échoué, le baron de Gortz lui aurait fait
payer de sa vie les secrets qu'il venait de découvrir!

Quelques minutes après l'arrivée de Orfanik, un autre homme pénétra dans
la chapelle.

C'était le baron Rodolphe de Gortz.

L'inoubliable physionomie de ce personnage n'avait pas changé. Il ne
semblait même pas avoir vieilli, avec sa figure pâle et longue que le
fanal éclairait de bas en haut, ses longs cheveux grisonnants, rejetés
en arrière, son regard étincelant jusqu'au fond de ses noires orbites.

Rodolphe de Gortz s'approcha pour examiner le travail dont s'occupait
Orfanik.

Et voici les propos qui furent échangés d'une voix brève entre ces deux
hommes.




XV


«Le raccordement de la chapelle est-il fini, Orfanik?--je viens de
l'achever.

--Tout est préparé dans les casemates des bastions?

--Tout.

--Maintenant les bastions et la chapelle sont directement reliés au
donjon?

--Ils le sont.

--Et, après que l'appareil aura lancé le courant, nous aurons le temps
de nous enfuir?

--Nous l'aurons.

--A-t-on vérifié si le tunnel qui débouche sur le col de Vulkan était
libre?

--Il l'est.»

Il y eut alors quelques instants de silence, tandis que Orfanik, ayant
repris son fanal, en projetait la clarté à travers les profondeurs de la
chapelle.

«Ah! mon vieux burg, s'écria le baron, tu coûteras cher à ceux qui
tenteront de forcer ton enceinte!»

Et Rodolphe de Gortz prononça ces mots d'un ton qui fit frémir le jeune
comte.

«Vous avez entendu ce qui se disait à Werst? demanda-t-il à Orfanik.

Il y a cinquante minutes, le fil m'a rapporté les propos que l'on tenait
dans l'auberge du _Roi Mathias_.

Est-ce que l'attaque est pour cette nuit?

--Non, elle ne doit avoir lieu qu'au lever du jour.

--Depuis quand ce Rotzko est-il revenu à Werst?--Depuis deux heures,
avec les agents de la police qu'il a ramenés de Karlsburg.

Eh bien! puisque le château ne peut plus se défendre, répéta le baron de
Gortz, du moins écrasera-t-il sous ses débris ce Franz de Télek et tous
ceux qui lui viendront en aide.»

Puis, au bout de quelques moments:

«Et ce fil, Orfanik? reprit-il. Il ne faut pas que l'on puisse jamais
savoir qu'il établissait une communication entre le château et le
village de Werst...--On ne le saura pas; je détruirai ce fil.» A notre
avis, l'heure est venue de donner l'explication de certains phénomènes,
qui se sont produits au cours de ce récit, et dont l'origine ne devait
pas tarder à être révélée.

A cette époque--nous ferons très particulièrement remarquer que cette
histoire s'est déroulée dans l'une des dernières années du XIXe siècle,
--l'emploi de l'électricité, qui est à juste titre considérée comme
«l'âme de l'univers», avait été poussé aux derniers perfectionnements.
L'illustre Edison et ses disciples avaient parachevé leur œuvre.

Entre autres appareils électriques, le téléphone fonctionnait alors avec
une précision si merveilleuse que les sons, recueillis par les plaques,
arrivaient librement à l'oreille sans l'aide de cornets. Ce qui se
disait, ce qui se chantait, ce qui se murmurait même, on pouvait
l'entendre quelle que fût la distance, et deux personnes, comme si elles
eussent été assises en face l'une de l'autre [Elles pouvaient même se
voir dans des glaces reliées par des fils, grâce à l'invention du
téléphote.].

Depuis bien des années déjà, Orfanik, l'inséparable du baron Rodolphe de
Gortz, était, en ce qui concerne l'utilisation pratique de
l'électricité, un inventeur de premier ordre. Mais, on le sait, ses
admirables découvertes n'avaient pas été accueillies comme elles le
méritaient. Le monde savant n'avait voulu voir en lui qu'un fou au lieu
d'un homme de génie dans son art. De là, cette implacable haine que
l'inventeur, éconduit et rebuté, avait vouée à ses semblables.

Ce fut en ces conditions que le baron de Gortz rencontra Orfanik,
talonné par la misère. Il encouragea ses travaux, il lui ouvrit sa
bourse, et, finalement, il se l'attacha à la condition, toutefois, que
le savant lui réserverait le bénéfice de ses inventions et qu'il serait
seul à en profiter.

Au total, ces deux personnages, originaux et maniaques chacun à sa
façon, étaient bien de nature à s'entendre. Aussi, depuis leur
rencontre, ne se séparèrent-ils plus--pas même lorsque le baron de Gortz
suivait la Stilla à travers toutes les villes de l'Italie.

Mais, tandis que le mélomane s'enivrait du chant de l'incomparable
artiste, Orfanik ne s'occupait que de compléter les découvertes qui
avaient été faites par les électriciens pendant ces dernières années, à
perfectionner leurs applications, à en tirer les plus extraordinaires
effets.

Après les incidents qui terminèrent la campagne dramatique de la Stilla,
le baron de Gortz disparut sans que l'on pût savoir ce qu'il était
devenu. Or, en quittant Naples, c'était au château des Carpathes qu'il
était allé se réfugier, accompagné de Orfanik, très satisfait de s'y
enfermer avec lui.

Lorsqu'il eut pris la résolution d'enfouir son existence entre les murs
de ce vieux burg, l'intention du baron de Gortz était qu'aucun habitant
du pays ne pût soupçonner son retour, et que personne ne fût tenté de
lui rendre visite. Il va sans dire que Orfanik et lui avaient le moyen
d'assurer très suffisamment la vie matérielle dans le château. En effet,
il existait une communication secrète avec la route du col de Vulkan, et
c'est par cette route qu'un homme sûr, un ancien serviteur du baron que
nul ne connaissait, introduisait à dates fixes tout ce qui était
nécessaire à l'existence du baron Rodolphe et de son compagnon.

En réalité, ce qui restait du burg--et notamment le donjon central--,
était moins délabré qu'on ne le croyait et même plus habitable que ne
l'exigeaient les besoins de ses hôtes. Aussi, pourvu de tout ce qu'il
fallait pour ses expériences, Orfanik put-il s'occuper de ces prodigieux
travaux dont la physique et la chimie lui fournissaient les éléments. Et
alors l'idée lui vint de les utiliser en vue d'éloigner les importuns.

Le baron de Gortz accueillit la proposition avec empressement, et
Orfanik installa une machinerie spéciale, destinée à épouvanter le pays
en produisant des phénomènes, qui ne pouvaient être attribués qu'à une
intervention diabolique.

Mais, en premier lieu, il importait au baron de Gortz d'être tenu au
courant de ce qui se disait au village le plus rapproché. Y avait-il
donc un moyen d'entendre causer les gens sans qu'ils puissent s'en
douter? Oui, si l'on réussissait à établir une communication
téléphonique entre le château et cette grande salle de l'auberge du _Roi
Mathias_, où les notables de Werst avaient l'habitude de se réunir
chaque soir.

C'est ce que Orfanik effectua non moins adroitement que secrètement dans
les conditions les plus simples. Un fil de cuivre, revêtu de sa gaine
isolante, et dont un bout remontait au premier étage du donjon, fut
déroulé sous les eaux du Nyad jusqu'au village de Werst. Ce premier
travail accompli, Orfanik, se donnant pour un touriste, vint passer une
nuit au _Roi Mathias_, afin de raccorder ce fil à la grande salle de
l'auberge. On le comprend, il ne lui fut pas difficile d'en ramener
l'extrémité, plongée dans le lit du torrent, à la hauteur de cette
fenêtre de la façade postérieure qui ne s'ouvrait jamais. Puis, ayant
placé un appareil téléphonique, que cachait l'épais fouillis du
feuillage, il y rattacha le fil. Or, cet appareil étant merveilleusement
disposé pour émettre comme pour recueillir les sons, il s'en suivit que
le baron de Gortz pouvait entendre tout ce qui se disait au _Roi
Mathias_, et y faire entendre aussi tout ce qui lui convenait.

Durant les premières années, la tranquillité du burg ne fut aucunement
troublée. La mauvaise réputation dont il jouissait suffisait à en
écarter les habitants de Werst. D'ailleurs, on le savait abandonné
depuis la mort des derniers serviteurs de la famille. Mais, un jour, à
l'époque où commence ce récit, la lunette du berger Frik permit
d'apercevoir une fumée qui s'échappait de l'une des cheminées du donjon.
A partir de ce moment, les commentaires reprirent de plus belle, et l'on
sait ce qui en résulta.

C'est alors que la communication téléphonique fut utile, puisque le
baron de Gortz et Orfanik purent être tenus au courant de tout ce qui se
passait à Werst. C'est par le fil qu'ils connurent l'engagement qu'avait
pris Nic Deck de se rendre au burg, et c'est par le fil qu'une voix
menaçante se fit soudain entendre dans la salle du _Roi Mathias_ pour
l'en détourner. Dès lors, le jeune forestier ayant persisté dans sa
résolution malgré cette menace,. le baron de Gortz décida-t-il de lui
infliger une telle leçon qu'il perdît l'envie d'y jamais revenir. Cette
nuit-là, la machinerie de Orfanik, qui était toujours prête à
fonctionner, produisit une série de phénomènes purement physiques, de
nature à jeter l'épouvante sur le pays environnant: cloche tintant au
campanile de la chapelle, projection d'intenses flammes, mélangées de
sel marin, qui donnaient à tous les objets une apparence spectrale,
formidables sirènes d'où l'air comprimé s'échappait en mugissements
épouvantables, silhouettes photographiques de monstres projetées au
moyen de puissants réflecteurs, plaques disposées entre les herbes du
fossé de l'enceinte et mises en communication avec des piles dont le
courant avait saisi le docteur par ses bottes ferrées, enfin décharge
électrique, lancée des batteries du laboratoire, et qui avait renversé
le forestier, au montent où sa main se posait sur la ferrure du
pont-levis.

Ainsi que le baron de Gortz le pensait, après l'apparition de ces
inexplicables prodiges, après la tentative de Nic Deck qui avait si mal
tourné, la terreur fut au comble, et, ni pour or ni pour argent,
personne n'eût voulu s'approcher--même à deux bons milles de ce château
des Carpathes, évidemment hanté par des êtres surnaturels.

Rodolphe de Gortz devait donc se croire à l'abri de toute curiosité
importune, lorsque Franz de Télek arriva au village de Wertz.

Tandis qu'il interrogeait soit Jonas, soit maître Koltz et les autres,
sa présence à l'auberge du _Roi Mathias_ fut aussitôt signalée par le
fil du Nyad. La haine du baron de Gortz pour le jeune comte se ralluma
avec le souvenir des événements qui s'étaient passés à Naples. Et non
seulement Franz de Télek était dans ce village, à quelques milles du
burg, mais voilà que, devant les notables, il raillait leurs absurdes
superstitions; il démolissait cette réputation fantastique qui
protégeait le château des Carpathes, il s'engageait même à prévenir les
autorités de Karlsburg, afin que la police vînt mettre à néant toutes
ces légendes!

Aussi le baron de Gortz résolut-il d'attirer Franz de Télek dans le
burg, et l'on sait par quels divers moyens il y était parvenu. La voix
de la Stilla, envoyée à l'auberge du _Roi Mathias_ par l'appareil
téléphonique, avait provoqué le jeune comte à se détourner de sa route
pour s'approcher du château; l'apparition de la cantatrice sur le
terre-plein du bastion lui avait donné l'irrésistible désir d'y
pénétrer; une lumière, montré à une des fenêtres du donjon, l'avait
guidé vers la poterne qui était ouverte pour lui donner passage. Au fond
de cette crypte, éclairée électriquement, de laquelle il avait encore
entendu cette voix si pénétrante, entre les murs de cette cellule, où
des aliments lui étaient apportés alors qu'il dormait d'un sommeil
léthargique, dans cette prison enfouie sous les profondeurs du burg et
dont la porte s'était refermée sur lui, Franz de Télek était au pouvoir
du baron de Gortz, et le baron de Gortz comptait bien qu'il n'en
pourrait jamais sortir.

Tels étaient les résultats obtenus par cette collaboration mystérieuse
de Rodolphe de Gortz et de son complice Orfanik. Mais, à son extrême
dépit, le baron savait que l'éveil avait été donné par Rotzko qui,
n'ayant point suivi son maître à l'intérieur du château, avait prévenu
les autorités de Karlsburg. Une escouade d'agents était arrivée au
village de Werst, et le baron de Gortz allait avoir affaire à trop forte
partie. En effet, comment Orfanik et lui parviendraient-ils à se
défendre contre une troupe nombreuse? Les moyens employés contre Nic
Deck et le docteur Patak seraient insuffisants, car la police ne croit
guère aux interventions diaboliques. Aussi tous deux s'étaient-ils
déterminés à détruire le burg de fond en comble, et ils n'attendaient
plus que le moment d'agir. Un courant électrique était préparé pour
mettre le feu aux charges de dynamite qui avaient été enterrées sous le
donjon, les bastions, la vieille chapelle, et l'appareil, destiné, à
lancer ce courant, devait laisser au baron de Gortz et à son complice le
temps de fuir par le tunnel du col de Vulkan. Puis, après l'explosion
dont le jeune comte et nombre de ceux qui auraient escaladé l'enceinte
du château seraient les victimes, tous deux s'enfuiraient si loin que
jamais on ne retrouverait leurs traces.

Ce qu'il venait d'entendre de cette conversation avait donné à Franz
l'explication des phénomènes du passé. Il savait maintenant qu'une
communication téléphonique existait entre le château des Carpathes et le
village de Werst. Il n'ignorait pas non plus que le burg allait être
anéanti dans une catastrophe qui lui coûterait la vie et serait fatale
aux agents de la police amenés par Rotzko. Il savait enfin que le baron
de Gortz et Orfanik auraient le temps de fuir,--fuir en entraînant la
Stilla, inconsciente...

Ah! pourquoi Frantz ne pouvait-il forcer l'entrée de la chapelle, se
jeter sur ces deux hommes!... il les aurait terrassés, il les aurait
frappés, il les aurait mis hors d'état de nuire, il aurait pu empêcher
l'effroyable ruine!

Mais ce qui était impossible en ce moment, ne le serait peut-être pas
après le départ du baron. Lorsque tous deux auraient quitté la chapelle,
Franz, se jetant sur leurs traces, les poursuivrait jusqu'au donjon, et,
Dieu aidant, il ferait justice!

Le baron de Gortz et Orfanik étaient déjà au fond du chevet. Franz ne
les perdait pas du regard. Par quelle issue allaient-ils sortir?
Serait-ce une porte donnant sur l'une des cours de l'enceinte, ou
quelque couloir intérieur qui devait raccorder la chapelle avec le
donjon, car il semblait que toutes les constructions du burg
communiquaient entre elles? Peu importait, si le jeune comte ne
rencontrait pas un obstacle qu'il ne pourrait franchir.

En ce moment, quelques paroles furent encore échangées entre le baron de
Gortz et Orfanik.

«Il n'y a plus rien à faire ici?

--Rien.

--Alors séparons-nous.

--Votre intention est toujours que je vous laisse seul dans le
château?...

--Oui, Orfanik, et partez à l'instant par le tunnel du col de Vulkan.

--Mais vous?...

--Je ne quitterai le burg qu'au dernier instant.

--Il est bien convenu que c'est à Bistritz que je dois aller vous
attendre?

--A Bistritz.

--Restez donc, baron Rodolphe, et restez seul, puisque c'est votre
volonté.

--Oui... car je veux l'entendre... je veux l'entendre encore une fois
pendant cette dernière nuit que j'aurai passée au château des
Carpathes!»

Quelques instants encore et le baron de Gortz, avec Orfanik, avait
quitté la chapelle.

Bien que le nom de Stilla n'eût pas été prononcé dans cette
conversation, Frantz l'avait bien compris, c'était d'elle que venait de
parler Rodolphe de Gortz.




XVI


Le désastre était imminent. Franz ne pouvait le prévenir qu'en mettant
le baron de Gortz hors d'état d'exécuter son projet.

Il était alors onze heures du soir. Ne craignant plus d'être découvert,
Franz reprit son travail. Les briques de la paroi se détachaient assez
facilement; mais son épaisseur était telle qu'une demi-heure s'écoula
avant que l'ouverture fût assez large pour lui livrer passage.

Dès que Franz eut mis pied à l'intérieur de cette chapelle ouverte à
tous les vents, il se sentit ranimé par l'air du dehors. A travers les
déchirures de la nef et l'embrasure des fenêtres, le ciel laissait voir
de légers nuages, chassés par la brise. Çà et là apparaissaient quelques
étoiles que faisait pâlir l'éclat de la lune montant sur l'horizon.

Il s'agissait de trouver la porte qui s'ouvrait au fond de la chapelle,
et par laquelle le baron de Gortz et Orfanik étaient sortis. C'est
pourquoi, ayant traversé la nef obliquement, Franz s'avança-t-il vers le
chevet.

En cette partie très obscure, où ne pénétraient pas les rayons lunaires,
son pied se heurtait à des débris de tombes et aux fragments détachés de
la voûte.

Enfin, à l'extrémité du chevet, derrière le retable de l'autel, près
d'une sombre encoignure, Franz sentit une porte vermoulue céder sous sa
poussée.

Cette porte s'ouvrait sur une galerie, qui devait traverser l'enceinte.

C'était par là que le baron de Gortz et Orfanik étaient entrés dans la
chapelle, et c'était par là qu'ils venaient d'en sortir.

Dès que Franz fut dans la galerie, il se trouva de nouveau au milieu
d'une complète obscurité. Après nombre de détours, sans avoir eu ni à
monter ni à descendre, il était certain de s'être maintenu au niveau des
cours intérieures.

Une demi-heure plus tard, l'obscurité parut être moins profonde: une
demi-clarté se glissait à travers quelques ouvertures latérales de la
galerie.

Franz put marcher plus rapidement, et il déboucha dans une large
casemate, ménagée sous ce terre-plein du bastion, qui flanquait l'angle
gauche de la courtine.

Cette casemate était percée d'étroites meurtrières, par lesquelles
pénétraient les rayons de la lune.

A l'opposé il y avait une porte ouverte.

Le premier soin de Franz fut de se placer devant une des meurtrières,
afin de respirer cette fraîche brise de la nuit durant quelques
secondes.

Mais, au moment où il allait se retirer, il crut apercevoir deux ou
trois ombres, qui se mouvaient à l'extrémité inférieure du plateau
d'Orgall, éclairé jusqu'au sombre massif de la sapinière.

Franz regarda.

Quelques hommes allaient et venaient sur ce plateau, un peu en avant des
arbres--sans doute les agents de Karlsburg, ramenés par Rotzko.
S'étaient-ils donc décidés à opérer de nuit, dans l'espoir de surprendre
les hôtes du château, ou attendaient-ils en cet endroit les premières
lueurs de l'aube?

Quel effort Franz dut faire sur lui-même pour retenir le cri prêt à lui
échapper, pour ne pas appeler Rotzko, qui aurait bien su entendre et
reconnaître sa voix! Mais ce cri pouvait arriver jusqu'au donjon, et,
avant que les agents eussent escaladé l'enceinte, Rodolphe de Gortz
aurait le temps de mettre son appareil en activité et de s'enfuir par le
tunnel.

Franz parvint à se maîtriser et s'éloigna de la meurtrière. Puis, la
casemate traversée, il franchit la porte et continua de suivre la
galerie.

Cinq cents pas plus loin, il arriva au seuil d'un escalier qui se
déroulait dans l'épaisseur du mur.

Était-il enfin au donjon qui se dressait au milieu de la place d'armes?
Il avait lieu de le croire.

Cependant, cet escalier ne devait pas être l'escalier principal qui
accédait aux divers étages. Il ne se composait que d'une suite
d'échelons circulaires, disposés comme les filets d'une vis à
l'intérieur d'une cage étroite et obscure.

Franz monta sans bruit, écoutant, mais n'entendant rien, et, au bout
d'une vingtaine de marches, il s'arrêta sur un palier.

Là, une porte s'ouvrait attenant à la terrasse, dont le donjon était
entouré à son premier étage.

Franz se glissa le long de cette terrasse et, en prenant le soin de
s'abriter derrière le parapet, il regarda dans la direction du plateau
d'Orgall.

Plusieurs hommes apparaissaient encore au bord de la sapinière, et rien
n'indiquait qu'ils voulussent se rapprocher du burg.

Décidé à rejoindre le baron de Gortz avant qu'il se fût enfui par le
tunnel du col, Franz contourna l'étage et arriva devant une autre porte,
où la vis de l'escalier reprenait sa révolution ascendante.

Il mit le pied sur la première marche, appuya ses deux mains aux parois,
et commença à monter.

Toujours même silence.

L'appartement du premier étage n'était point habité.

Franz se hâta d'atteindre les paliers qui donnaient accès aux étages
supérieurs.

Lorsqu'il eut atteint le troisième palier, son pied ne rencontra plus de
marche. Là se terminait l'escalier, qui desservait l'appartement le plus
élevé du donjon, celui que couronnait la plate-forme crénelée, où
flottait autrefois l'étendard des barons de Gortz.

La paroi, à gauche du palier, était percée d'une porte, fermée en ce
moment.

A travers le trou de la serrure, dont la clef était en dehors, filtrait
un vif rayon de lumière.

Franz écouta et ne perçut aucun bruit à l'intérieur de l'appartement.

En appliquant son œil à la serrure, il ne distingua que la partie
gauche d'une chambre, qui était très éclairée, la partie droite étant
plongée dans l'ombre.

Après avoir tourné la clef doucement, Franz poussa la porte qui
s'ouvrit.

Une salle spacieuse occupait tout cet étage supérieur du donjon. Sur ses
murs circulaires s'appuyait une voûte à caissons, dont les nervures, en
se rejoignant au centre, se fondaient en un lourd pendentif. Des
tentures épaisses, d'anciennes tapisseries à personnages, recouvraient
ses parois. Quelques vieux meubles, bahuts, dressoirs, fauteuils,
escabeaux, la meublaient assez artistement. Aux fenêtres pendaient
d'épais rideaux, qui ne laissaient rien passer au-dehors de la clarté
intérieure. Sur le plancher se développait un tapis de haute laine, sur
lequel s'amortissaient les pas.

L'arrangement de la salle était au moins bizarre, et, en y pénétrant,
Franz fut surtout frappé du contraste qu'elle offrait, suivant qu'elle
était baignée d'ombre ou de lumière.

A droite de la porte, le fond disparaissait au milieu d'une profonde
obscurité.

A gauche, au contraire, une estrade, dont la surface était drapée
d'étoffes noires, recevait une puissante lumière, due à quelque appareil
de concentration, placé en avant, mais de manière à ne pouvoir être
aperçu.

A une dizaine de pieds de cette estrade, dont il était séparé par un
écran à hauteur d'appui, se trouvait un antique fauteuil à long dossier,
que l'écran entourait d'une sorte de pénombre.

Près du fauteuil, une petite table, recouverte d'un tapis, supportait
une boîte rectangulaire.

Cette boîte, longue de douze à quinze pouces, large de cinq à six, dont
le couvercle, incrusté de pierreries, était relevé, contenait un
cylindre métallique.

Dès son entrée dans la salle, Franz s'aperçut que le fauteuil était
occupé.

Là, en effet, il y avait une personne qui gardait une complète
immobilité, la tête renversée contre le dos du fauteuil, les paupières
closes, le bras droit étendu sur la table, la main appuyée sur la partie
antérieure de la boîte.

C'était Rodolphe de Gortz.

Était-ce donc pour s'abandonner au sommeil que le baron avait voulu
passer cette dernière nuit à l'extrême étage du vieux donjon?

Non!... Cela ne pouvait être, d'après ce que Franz lui avait entendu
dire à Orfanik.

Le baron de Gortz était seul dans cette chambre, d'ailleurs, et,
conformément aux ordres qu'il avait reçus, il n'était pas douteux que
son compagnon ne se fût déjà enfui par le tunnel.

Et la Stilla?... Rodolphe de Gortz n'avait-il pas dit aussi qu'il
voulait l'entendre une dernière fois dans ce château des Carpathes,
avant qu'il n'eût été détruit par l'explosion?... Et pour quelle autre
raison aurait-il regagné cette salle, où elle devait venir, chaque soir,
l'enivrer de son chant?...

Où était donc la Stilla?...

Franz ne la voyait ni ne l'entendait...

Après tout, qu'importait, maintenant que Rodolphe de Gortz était à la
merci du jeune comte!... Franz saurait bien le contraindre à parler.
Mais, étant donné l'état de surexcitation où il se trouvait, n'allait-il
pas se jeter sur cet homme qu'il haïssait comme il en était haï, qui lui
avait enlevé la Stilla... la Stilla, vivante et folle... folle par
lui... et le frapper?...

Franz vint se poster derrière le fauteuil. Il n'avait plus qu'un pas à
faire pour saisir le baron de Gortz, et, le sang aux yeux, la tête
perdue, il levait la main...

Soudain la Stilla apparut.

Franz laissa tomber son couteau sur le tapis.

La Stilla était debout sur l'estrade, en pleine lumière, sa chevelure
dénouée, ses bras tendus, admirablement belle dans son costume blanc de
l'Angélica d'Orlando, telle qu'elle s'était montrée sur le bastion du
burg. Ses yeux, fixés sur le jeune comte, le pénétraient jusqu'au fond
de l'âme...

Il était impossible que Franz ne fût pas vu d'elle, et, pourtant, la
Stilla ne faisait pas un geste pour l'appeler... elle n'entrouvrait pas
les lèvres pour lui parler... Hélas! elle était folle!

Franz allait s'élancer sur l'estrade pour la saisir entre ses bras, pour
l'entraîner au-dehors...

La Stilla venait de commencer à chanter. Sans quitter son fauteuil, le
baron de Gortz s'était penché vers elle. Au paroxysme de l'extase, le
dilettante respirait cette voix comme un parfum, il la buvait comme une
liqueur divine. Tel il était autrefois aux représentations des théâtres
d'Italie, tel il était alors au milieu de cette salle, dans une solitude
infinie, au sommet de ce donjon, qui dominait la campagne transylvaine!

Oui! la Stilla chantait!... Elle chantait pour lui... rien que pour
lui!... C'était comme un souffle s'exhalant de ses lèvres, qui
semblaient être immobiles... Mais, si la raison l'avait abandonnée, du
moins son âme d'artiste lui était-elle restée toute entière!

Franz, lui aussi, s'enivrait du charme de cette voix qu'il n'avait pas
entendue depuis cinq longues années... Il s'absorbait dans l'ardente
contemplation de cette femme qu'il croyait ne jamais revoir, et qui
était là, vivante, comme si quelque miracle l'eût ressuscitée à ses
yeux!

Et ce chant de la Stilla, n'était-ce pas entre tous celui qui devait
faire vibrer plus vivement au cœur de Franz les cordes du souvenir?
Oui! il avait reconnu le finale de la tragique scène d'_Orlando_, ce
finale où l'âme de la cantatrice s'était brisée sur cette dernière
phrase:

    Innamorata, mio cuore tremante,
     Voglio morire...

Franz la suivait note par note, cette phrase ineffable... Et il se
disait qu'elle ne serait pas interrompue, comme elle l'avait été sur le
théâtre de San-Carlo!... Non!... Elle ne mourrait pas entre les lèvres
de la Stilla, comme elle était morte à sa représentation d'adieu...

Franz ne respirait plus... Toute sa vie était attachée à ce chant...
Encore quelques mesures, et ce chant s'achèverait dans toute son
incomparable pureté...

Mais voici que la voix commence à faiblir... On dirait que la Stilla
hésite en répétant ces mots d'une douleur poignante:

    Voglio morire...

La Stilla va-t-elle tomber sur cette estrade comme elle est autrefois
tombée sur la scène?...

Elle ne tombe pas, mais le chant s'arrête à la même mesure, à la même
note qu'au théâtre de San-Carlo...

Elle pousse un cri... et c'est le même cri que Franz avait entendu ce
soir-là...

Et pourtant, la Stilla est toujours là, debout, immobile, avec son
regard adoré,--ce regard qui jette au jeune comte toutes les tendresses
de son âme...

Franz s'élance vers elle... Il veut l'emporter hors de cette salle, hors
de ce château...

A ce moment, il se rencontre face à face avec le baron, qui venait de se
relever.

«Franz de Télek!... s'écrie Rodolphe de Gortz. Franz de Télek qui a pu
s'échapper...»

Mais Franz ne lui répond même pas, et, se précipitant vers l'estrade:

«Stilla... ma chère Stilla, répète-t-il, toi que je retrouve ici...
vivante...

--Vivante... la Stilla... vivante!...» s'écrie le baron de Gortz.

Et cette phrase ironique s'achève dans un éclat de rire, où l'on sent
tout l'emportement de la rage.

«Vivante!... reprend Rodolphe de Gortz. Eh bien! que Franz de Télek
essaie donc de me l'enlever!»

Franz a tendu les bras vers la Stilla, dont les yeux sont ardemment
fixés sur lui...

A ce moment, Rodolphe de Gortz se baisse, ramasse le couteau qui s'est
échappé de la main de Franz, et il le dirige vers la Stilla immobile...

Franz se précipite sur lui, afin de détourner le coup qui menace la
malheureuse folle...

Il est trop tard... le couteau la frappe au cœur...

Soudain, le bruit d'une glace qui se brise se fait entendre, et, avec
les mille éclats de verre, dispersés à travers la salle, disparaît la
Stilla...

Franz est demeuré inerte... Il ne comprend plus... Est-ce qu'il est
devenu fou, lui aussi?...

Et alors Rodolphe de Gortz de s'écrier:

«La Stilla échappe encore à Franz de Télek!... Mais sa voix... sa voix
me reste... Sa voix est à moi... à moi seul... et ne sera jamais à
personne!»

Au moment où Franz va se jeter sur le baron de Gortz, ses forces
l'abandonnent, et il tombe sans connaissance au pied de l'estrade.

Rodolphe de Gortz ne prend même pas garde au jeune comte. Il saisit la
boîte déposée sur la table, il se précipite hors de la salle, il descend
au premier étage du donjon; puis, arrivé sur la terrasse, il la
contourne, et il allait gagner l'autre porte, lorsqu'une détonation
retentit.

Rotzko, posté au rebord de la contrescarpe, venait de tirer sur le baron
de Gortz.

Le baron ne fut pas atteint, mais la balle de Rotzko fracassa la boîte
qu'il serrait entre ses bras.

Il poussa un cri terrible.

«Sa voix... sa voix!... répétait-il. Son âme... l'âme de la Stilla...
Elle est brisée... brisée... brisée!...»

Et alors, les cheveux hérissés, les mains crispées, on le vit courir le
long de la terrasse, criant toujours: «Sa voix... sa voix!... Ils m'ont
brisé sa voix!... Qu'ils soient maudits!»

Puis, il disparut à travers la porte, au moment où Rotzko et Nic Deck
cherchaient à escalader l'enceinte du burg, sans attendre l'escouade des
agents de police.

Presque aussitôt, une formidable explosion fit trembler tout le massif
du Plesa. Des gerbes de flammes s'élevèrent jusqu'aux nuages, et une
avalanche de pierres retomba sur la route du Vulkan.

Des bastions, de la courtine, du donjon, de la chapelle du château des
Carpathes, il ne restait plus qu'une masse de ruines fumantes à la
surface du plateau d'Orgall.




XVII


On ne l'a point oublié, en se reportant à la conversation du baron et de
Orfanik, l'explosion ne devait détruire le château qu'après le départ de
Rodolphe de Gortz. Or, au moment où cette explosion s'était produite, il
était impossible que le baron eût eu le temps de s'enfuir par le tunnel
sur la route du col. Dans l'emportement de la douleur, dans la folie du
désespoir, n'ayant plus conscience de ce qu'il faisait, Rodolphe de
Gortz avait-il provoqué une catastrophe immédiate dont il devait avoir
été la première victime? Après les incompréhensibles paroles qui lui
étaient échappées, au moment où la balle de Rotzko venait de briser la
boîte qu'il emportait, avait-il voulu s'ensevelir sous les ruines du
burg?

En tout cas, il fut très heureux que les agents, surpris par le coup de
fusil de Rotzko, se trouvassent encore à une certaine distance, lorsque
l'explosion ébranla le massif. C'est à peine si quelques-uns furent
atteints par les débris qui tombèrent au pied du plateau d'Orgall.
Seuls, Rotzko et le forestier étaient alors au bas de la courtine, et,
en vérité, ce fut miracle qu'ils n'eussent pas été écrasés sous cette
pluie de pierres.

L'explosion avait donc produit son effet, lorsque Rotzko, Nic Deck et
les agents parvinrent, sans trop de peine, à franchir l'enceinte, en
remontant le fossé, qui avait été à demi comblé par le renversement des
murailles.

Cinquante pas au-delà de la courtine, un corps fut relevé au milieu des
décombres, à la base du donjon.

C'était celui de Rodolphe de Gortz. Quelques anciens du pays--entre
autres maître Koltz--le reconnurent sans hésitation.

Quant à Rotzko et à Nic Deck, ils ne songeaient qu'à retrouver le jeune
comte. Puisque Franz n'avait pas reparu dans les délais convenus entre
son soldat et lui, c'est qu'il n'avait pu s'échapper du château.

Mais Rotzko n'osait espérer qu'il eût survécu, qu'il ne fût pas une
victime de la catastrophe; aussi pleurait-il à grosses larmes, et Nic
Deck ne savait comment le calmer.

Cependant, après une demi-heure de recherches, le jeune comte fut
retrouvé au premier étage du donjon, sous un arc-boutement de la
muraille, qui l'avait empêché d'être écrasé.

«Mon maître... mon pauvre maître...

--Monsieur le comte...»

Ce furent les premières paroles que prononcèrent Rotzko et Nic Deck,
lorsqu'ils se penchèrent sur Franz. Ils devaient le croire mort, il
n'était qu'évanoui.

Franz rouvrit les veux; mais son regard sans fixité ne semblait ni
reconnaître Rotzko ni l'entendre.

Nic Deck, qui avait soulevé le jeune comte dans ses bras, lui parla
encore; il ne fit aucune réponse.

Ces derniers mots du chant de la Stilla s'échappaient seuls de sa
bouche:

    Innamorata... Voglio morire...

Franz de Télek était fou.




XVIII


Personne, sans doute, puisque le jeune comte avait perdu la raison,
n'aurait jamais eu l'explication des derniers phénomènes dont le château
des Carpathes avait été le théâtre, sans les révélations qui furent
faites dans les circonstances que voici:

Pendant quatre jours, Orfanik avait attendu, comme c'était convenu, que
le baron de Gortz vînt le rejoindre à la bourgade de Bistritz. En ne le
voyant pas reparaître, il s'était demandé s'il n'avait pas été victime
de l'explosion. Poussé alors par la curiosité autant que par
l'inquiétude, il avait quitté la bourgade, il avait repris la route de
Werst, et il était revenu rôder aux environs du burg.

Mal lui en prit, car les agents de la police ne tardèrent pas à
s'emparer de sa personne sur les indications de Rotzko, qui le
connaissait et de longue date.

Une fois dans la capitale du comitat, en présence des magistrats devant
lesquels il fut conduit, Orfanik ne fit aucune difficulté de répondre
aux questions qui lui furent posées au cours de l'enquête ordonnée sur
cette catastrophe.

Nous avouerons même que la triste fin du baron Rodolphe de Gortz ne
parut pas émouvoir autrement ce savant égoïste et maniaque, qui n'avait
à cœur que ses inventions.

En premier lieu, sur les demandes pressantes de Rotzko, Orfanik affirma
que la Stilla était morte, et--ce sont les expressions mêmes dont il se
servit--, qu'elle était enterrée et bien enterrée depuis cinq ans dans
le cimetière du Campo Santo Nuovo, à Naples.

Cette affirmation ne fut pas le moindre des étonnements que devait
provoquer cette étrange aventure.

En effet, si la Stilla était morte, comment se faisait-il que Franz eût
pu entendre sa voix dans la grande salle de l'auberge, puis la voir
apparaître sur le terre-plein du bastion, puis s'enivrer de son chant,
lorsqu'il était enfermé dans la crypte?... Enfin comment l'avait-il
retrouvée vivante dans la chambre du donjon?

Voici l'explication de ces divers phénomènes, qui semblaient devoir être
inexplicables.

On se souvient de quel désespoir avait été saisi le baron de Gortz,
lorsque le bruit s'était répandu que la Stilla avait pris la résolution
de quitter le théâtre pour devenir comtesse de Télek. L'admirable talent
de l'artiste, c'est-à-dire toutes ses satisfactions de dilettante,
allaient lui manquer.

Ce fut alors que Orfanik lui proposa de recueillir, au moyen d'appareils
phonographiques, les principaux morceaux de son répertoire que la
cantatrice se proposait de chanter à ses représentations d'adieu. Ces
appareils étaient merveilleusement perfectionnés à cette époque, et
Orfanik les avait rendus si parfaits que la voix humaine n'y subissait
aucune altération, ni dans son charme, ni dans sa pureté.

Le baron de Gortz accepta l'offre du physicien. Des phonographes furent
installés successivement et secrètement au fond de la loge grillée
pendant le dernier mois de la saison. C'est ainsi que se gravèrent sur
leurs plaques, cavatines, romances d'opéras ou de concerts, entre
autres, la mélodie de Stéfano et cet air final d'Orlando qui fut
interrompu par la mort de la Stilla.

Voici en quelles conditions le baron de Gortz était venu s'enfermer au
château des Carpathes, et là, chaque soir, il pouvait entendre les
chants qui avaient été recueillis par ces admirables appareils. Et non
seulement il entendait la Stilla, comme s'il eût été dans sa loge, mais
--ce qui peut paraître absolument incompréhensible--, il la voyait comme
si elle eût été vivante, devant ses yeux.

C'était un simple artifice d'optique.

On n'a pas oublié que le baron de Gortz avait acquis un magnifique
portrait de la cantatrice. Ce portrait la représentait en pied avec son
costume blanc de l'Angélica d'Orlando et sa magnifique chevelure
dénouée. Or, au moyen de glaces inclinées suivant un certain angle
calculé par Orfanik, lorsqu'un foyer puissant éclairait ce portrait
placé devant un miroir, la Stilla apparaissait, par réflexion, aussi
«réelle» que lorsqu'elle était pleine de vie et dans toute la splendeur
de sa beauté. C'est grâce à cet appareil, transporté pendant la nuit sur
le terre-plein du bastion, que Rodolphe de Gortz l'avait fait
apparaître, lorsqu'il avait voulu attirer Franz de Télek; c'est grâce à
ce même appareil que le jeune comte avait revu la Stilla dans la salle du
donjon, tandis que son fanatique admirateur s'enivrait de sa voix et de
ses chants.

Tels sont, très sommaires, les renseignements que donna Orfanik d'une
manière plus détaillée au cours de son interrogatoire. Et, il faut le
dire, c'est avec une fierté sans égale qu'il se déclara l'auteur de ces
inventions géniales, qu'il avait portées au plus haut degré de
perfection.

Cependant, si Orfanik avait matériellement expliqué ces divers
phénomènes, ou plutôt ces «trucs», pour employer le mot consacré, ce
qu'il ne s'expliquait pas, c'était pourquoi le baron de Gortz, avant
l'explosion, n'avait pas eu le temps de s'enfuir par le tunnel du col du
Vulkan. Mais, lorsque Orfanik eut appris qu'une balle avait brisé
l'objet que Rodolphe de Gortz emportait entre ses bras, il comprit. Cet
objet, c'était l'appareil phonographique qui renfermait le dernier chant
de la Stilla, c'était celui que Rodolphe de Gortz avait voulu entendre
une fois encore dans la salle du donjon, avant son effondrement. Or, cet
appareil détruit, c'était la vie du baron de Gortz détruite aussi, et,
fou de désespoir, il avait voulu s'ensevelir sous les ruines du burg.

Le baron Rodolphe de Gortz a été inhumé dans le cimetière de Werst avec
les honneurs dus à l'ancienne famille qui finissait en sa personne.
Quant au jeune comte de Télek, Rotzko l'a fait transporter au château de
Krajowa, où il se consacre tout entier à soigner son maître. Orfanik lui
a volontiers cédé les phonographes où sont recueillis les autres chants
de la Stilla, et, lorsque Franz entend la voix de la grande artiste, il
y prête une certaine attention, il reprend sa lucidité d'autrefois, il
semble que son âme s'essaie à revivre dans les souvenirs de cet
inoubliable passé.

De fait, quelques mois plus tard, le jeune comte avait recouvert la
raison, et c'est par lui qu'on a connu les détails de cette dernière
nuit au château des Carpathes.

Disons maintenant que le mariage de la charmante Miriota et de Nic Deck
fut célébré dans la huitaine qui suivit la catastrophe. Après que les
fiancés eurent reçu la bénédiction du pope au village de Vulkan, ils
revinrent à Werst, où maître Koltz leur avait réservé la plus belle
chambre de sa maison.

Mais, de ce que ces divers phénomènes ont été mis au jour d'une façon
naturelle, il ne faudrait pas s'imaginer que la jeune femme ne croit
plus aux fantastiques apparitions du burg. Nic Deck a beau la raisonner
--Jonas aussi, car il tient à ramener la clientèle au _Roi Mathias_--,
elle n'est point convaincue, pas plus, d'ailleurs, que ne le sont maître
Koltz, le berger Frik, le magister Hermod et les autres habitants de
Werst. On comptera bien des années, vraisemblablement, avant que ces
braves gens aient renoncé à leurs superstitieuses croyances.

Toutefois, le docteur Patak, qui a repris ses fanfaronnades habituelles,
ne cesse de répéter à qui veut l'entendre:

«Eh bien! ne l'avais-je pas dit?... Des génies dans le burg!... Est-ce
qu'il existe des génies!»

Mais personne ne l'écoute, et on le prie même de se taire, lorsque ses
railleries dépassent la mesure.

Du reste, le magister Hermod n'a pas cessé de baser ses leçons sur
l'étude des légendes transylvaines. Longtemps encore, la jeune
génération du village de Werst croira que les esprits de l'autre monde
hantent les ruines du château des Carpathes.

Fin








*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le chateâu des Carpathes" ***

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