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Title: Robur-le-Conquerant
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Robur-le-Conquerant" ***

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                   Robur-le-Conquérant: Jules Verne

                     LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES
                  COURONNÈS PAR L’ACADÈMIE FRANÇAISE

                          ROBUR-LE-CONQUÉRANT

                                  PAR

                              JULES VERNE

                        45 DESSINS PAR BENETT

                             BIBLIOTHÈQUE
                     D’EDUCATION ET DE RÈCREATION
                    J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
                                PARIS

                                 1886

----------------------------------------------------------------------

                          TABLE DE MATIÉRES


  I.       OÙ LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI
           EMBARRASSÉS L’UN OU L’AUTRE.

  II.      DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT
           SANS PARVENIR À SE METTRE D’ACCORD.

  III.     DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N’A PAS BESOIN D’ÊTRE
           PRESENTÉ, CAR IL SE PRESENTE LUI-MÊME.

  IV.      DANS LEQUEL, À PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L’AUTEUR
           ESSAIE DE RÉHABILITER LA LUNE.

  V.       DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D’HOSTILITÉS EST CONSENTIE
           ENTRE LE PRÉSIDENT ET LE SECRÉTAIRE DU WELDON-INSTITUTE.

  VI.      LES INGÉNIEURS, LES MÉCANICIENS ET AUTRES SAVANTS
           FERAIENT PEUT-ÊTRE BIEN DE PASSER.

  VII.     DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE
           DE SE LAISSER CONVAINCRE.

  VIII.    OU L’ON VERRA QUE ROBUR SE DÉCIDE À RÉPONDRE A
           L’IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSÉE.

  IX.      DANS LEQUEL L’« ALBATROS » FRANCHIT PRÈS DE DIX MILLE
           KILOMÈTRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.

  X.       DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET
           FRYCOLLIN FUT MIS À LA REMORQUE.

  XI.      DANS LEQUEL LA COLÈRE DE UNCLE PRUDENT CROÎT COMME LE
           CARRÉ DE LA VITESSE.

  XII.     DANS LEQUEL L’INGÉNIEUR ROBUR AGIT COMME S’IL VOULAIT
           CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON.

  XIII.    DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT
           UN OCÉAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER.

  XIV.     DANS LEQUEL L’« ALBATROS » FAIT CE QU’ON NE POURRA
           PEUT-ÊTRE JAMAIS FAIRE.

  XV.      DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MÉRITENT VRAIMENT
           LA PEINE D’ÊTRE RACONTÉES.

  XVI.     QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDÉCISION PEUT-ÊTRE
           REGRETTABLE.

  XVII.    DANS LEQUEL ON REVIENT À DEUX MOIS EN ARRIÈRE ET OÙ L’ON
           SAUTE À NEUF MOIS EN AVANT.

  XVIII.   QUI TERMINE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE DE L’« ALBATROS »
           SANS LA TERMINER.

----------------------------------------------------------------------

                          ROBUR-LE-CONQUÉRANT

                                  I

  Où le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrassés l’un
                              ou l’autre.

« Pan !... Pan !... »

Les deux coups de pistolet partirent presque en même temps. Une
vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une des balles dans
l’échine. Elle n’était pour rien dans l’affaire, cependant.

Ni l’un ni l’autre des deux adversaires n’avait été touché.

Quels étaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c’eût
été là, sans doute, l’occasion de faire parvenir leurs noms à la
postérité. Tout ce qu’on peut dire, c’est que le plus âgé était
Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit
l’inoffensif ruminant venait de paître sa dernière touffe d’herbe,
rien de plus facile. C’était sur la rive droite du Niagara, non loin
de ce pont suspendu qui réunit la rive américaine à la rive
canadienne, trois milles au-dessous des chutes.

L’Anglais s’avança alors vers l’Américain :

« Je n en soutiens pas moins que c’était le Rule Britannia! dit-il.

- Non! le Yankee Doodle! » répliqua l’autre.

La querelle allait recommencer, lorsque l’un des témoins - sans doute
dans l’intérêt du bétail - s’interposa, disant :

« Mettons que c’était le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et
allons déjeuner! »

Ce compromis entre les deux chants nationaux de l’Amérique et de la
Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction générale. Américains et
Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s’attabler dans
l’hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes.
Comme ils sont en présence des œufs bouillis et du jambon
traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et
de flots de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les
dérangera plus. Il est peu probable, d’ailleurs, qu’il soit encore
question d’eux dans cette histoire.

Qui avait raison de l’Anglais ou de l’Américain? Il eût été difficile
de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits
s’étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans
l’ancien continent, à propos d’un phénomène inexplicable, qui, depuis
un mois environ, mettait toutes les cervelles à l’envers.

     _Os sublime dedit cœlumque tueri,_

a dit Ovide pour le plus grand honneur de la créature humaine. En
vérité, jamais on n’avait tant regardé le ciel depuis l’apparition de
l’homme sur le globe terrestre.

Or, précisément, pendant la nuit précédente, une trompette aérienne
avait lancé ses notes cuivrées à travers l’espace, au-dessus de cette
portion du Canada située entre le lac Ontario et le lac Erié. Les uns
avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De là
cette querelle d’Anglo-saxons qui se terminait par un déjeuner à
Goat-Island. Peut-être, en somme, n’était-ce ni l’un ni l’autre de
ces chants patriotiques. Mais ce qui n’était douteux pour personne
c’est que ce son étrange avait ceci de particulier qu’il semblait
descendre du ciel sur la terre.

Fallait-il croire à quelque trompette céleste, embouchée par un ange
ou un archange?... N’était-ce pas plutôt de joyeux aéronautes qui
jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un si bruyant
usage?

Non! Il n’y avait là ni ballon, ni aéronautes. Un phénomène
extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel -
phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l’origine.
Aujourd’hui, il apparaissait au-dessus de l’Amérique, quarante-huit
heures après au-dessus de l’Europe, huit jours plus tard, en Asie,
au-dessus du Céleste Empire. Décidément, si la trompette qui
signalait son passage n’était pas celle du Jugement dernier, qu’était
donc cette trompette?

De là, en tous pays de la terre, royaumes ou républiques, une
certaine inquiétude qu’il importait de calmer. Si vous entendiez dans
votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces
bruits, et, 51 l’enquête n’aboutissait à rien, n’abandonneriez-vous
pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais
ici, la maison, c’était le globe terrestre. Nul moyen de le quitter
pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute autre planète du système
solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait, non dans le
vide infini, mais dans les zones atmosphériques. En effet, pas d’air,
pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse
trompette! - c’est que le phénomène s’accomplissait au milieu de la
couche d’air, dont la densité va toujours en diminuant et qui ne
s’étend pas à plus de deux lieues autour de notre sphéroïde.

Naturellement, des milliers de feuilles publiques s’emparèrent de la
question, la traitèrent sous toutes ses formes, l’éclaircirent ou
l’obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux, alarmèrent ou
rassurèrent leurs lecteurs, dans l’intérêt du tirage, - passionnèrent
enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la politique fut par
terre, et les affaires n’en allèrent pas plus mal. Mais qu’y avait-il?

On consulta les observatoires du monde entier. S’ils ne répondaient
pas, à quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui dédoublent
ou détriplent des étoiles à cent mille milliards de lieues, n’étaient
pas capables de reconnaître l’origine d’un phénomène cosmique, dans
le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes?

Aussi, ce qu’il y eut de télescopes, de lunettes, de longues-vues, de
lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers le ciel, pendant
ces belles nuits de l’été, ce qu’il y eut d’yeux à l’oculaire des
instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait
l’évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix
fois, vingt fois plus qu’on ne compte d’étoiles à l’œil nu sur
la sphère céleste. Non! Jamais éclipse, observée simultanément sur
tous les points du globe, n’avait été à pareille fête.

Les observatoires répondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une
opinion, mais différente. De là, guerre intestine dans le monde
savant pendant les dernières semaines d’avril et les premières de mai.

L’observatoire de Paris se montra très réservé. Aucune des sections
ne se prononça. Dans le service d’astronomie mathématique, on avait
dédaigné de regarder; dans celui des opérations méridiennes, on
n’avait rien découvert; dans celui des observations physiques, on
n’avait rien aperçu; dans celui de la géodésie, on n’avait rien
remarqué; dans celui de la météorologie, on n’avait rien entrevu;
enfin, dans celui des calculateurs, on n’avait rien vu. Du moins
l’aveu était franc. Même franchise à l’observatoire de Montsouris, à
la station magnétique du parc Saint-Maur. Même respect de la vérité
au Bureau des Longitudes. Décidément, Français veut dire franc

La province fut un peu plus affirmative. Peut-être dans la nuit du 6
au 7 mai avait-il paru une lueur d’origine électrique, dont la durée
n’avait pas dépassé vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur
s’était montrée entre neuf et dix heures du soir. A l’observatoire
météorologique du Puy-de-Dôme, on l’avait saisie entre une heure et
deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et
trois heures; à Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au
Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Léman, au moment où
l’aube blanchissait le zénith.

Evidemment, il n’y avait pas à rejeter ces observations en bloc. Nul
doute que la lueur eût été observée en divers postes - successivement
- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle était produite par
plusieurs foyers, courant à travers l’atmosphère terrestre, ou, si
elle n’était due qu’à un foyer unique, c’est que ce foyer pouvait se
mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux cents
kilomètres à l’heure.

Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d’anormal
dans l’air?

Jamais.

La trompette, du moins, s’était-elle fait entendre à travers les
couches aériennes?

Pas le moindre appel de trompette n’avait retenti entre le lever et
le coucher du soleil.

Dans le Royaume-Uni, on fut très perplexe. Les observatoires ne
purent se mettre d’accord. Greenwich ne parvint pas à s’entendre avec
Oxford, bien que tous deux soutinssent qu’il n’y avait rien.

« Illusion d’optique! disait l’un.

- Illusion d’acoustique! » répondait l’autre.

Et là-dessus, ils disputèrent. En tout cas, illusion.

A l’observatoire de Berlin, à celui de Vienne, la discussion menaça
d’amener des complications internationales. Mais la Russie, en la
personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
qu’ils avaient raison tous deux; cela dépendait du point de vue
auquel ils se mettaient pour déterminer la nature du phénomène, en
théorie impossible, possible en pratique.

En Suisse, à l’observatoire de Saütis, dans le canton d’Appenzel, au
Righi, au Gäbris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard,
du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes
tyroliennes, on fit preuve d’une extrême réserve à propos d’un fait
que personne n’avait jamais pu constater - ce qui est fort
raisonnable.

Mais, en Italie, aux stations météorologiques du Vésuve, au poste de
l’Etna, installé dans l’ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les
observateurs n’hésitèrent pas à admettre la matérialité du phénomène,
attendu qu’ils l’avaient pu voir, un jour, sous l’aspect d’une petite
volute de vapeur, une nuit, sous l’apparence d’une étoile filante. Ce
que c’était, d’ailleurs, ils n’en savaient absolument rien.

En vérité, ce mystère commençait à fatiguer les gens de science,
tandis qu’il continuait à passionner, à effrayer même les humbles et
les ignorants, qui ont formé, forment et formeront l’immense majorité
en ce monde, grâce à l’une des plus sages lois de la nature. Les
astronomes et les météorologistes auraient donc renoncé à s’en
occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, à l’observatoire de
Kantokeino, au Finmark, en Norvège, et dans la nuit du 28 au 29, à
celui de l’Isfjord, au Spitzberg, les Norvégiens d’une part, les
Suédois de l’autre, ne se fussent trouvés d’accord sur ceci : au
milieu d’une aurore boréale avait apparu une sorte de gros oiseau, de
monstre aérien. S’il n’avait pas été possible d’en déterminer la
Structure, du moins n’était-il pas douteux qu’il eût projeté hors de
lui des corpuscules qui détonaient comme des bombes.

En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation
des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus
phénoménal en tout cela, c’était que des Suédois et des Norvégiens
eussent pu se mettre d’accord sur un point quelconque.

On rit de la prétendue découverte dans tous les observatoires de
l’Amériqué du Sud, au Brésil, au Pérou comme à La Plata, dans ceux de
l’Australie, à Sidney, à Adélaïde comme à Melbourne. Et le rire
australien est des plus communicatifs.

Bref, un seul chef de station météorologique se montra affirmatif sur
cette question, malgré tous les sarcasmes que sa solution pouvait
faire naître. Ce fut un Chinois, le directeur de l’observatoire de
Zi-Ka-Wey, élevé au milieu d’une vaste plaine, à moins de dix lieues
de la mer, avec un horizon immense, baigné d’air pur.

« Il se pourrait, dit-il, que l’objet dont il s’agit fût tout
simplement un appareil aviateur, une machine volante! »

Quelle plaisanterie!

Cependant, si les controverses furent vives dans l’Ancien Monde, on
imagine ce qu’elles durent être en cette portion du Nouveau, dont les
Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.

Un Yankee, on le sait, n’y va pas par quatre chemins. Il n’en prend
qu’un, et généralement celui qui conduit droit au but. Aussi les
observatoires de la Fédération américaine n’hésitèrent-ils pas à se
dire leur fait. S’ils ne se jetèrent pas leurs objectifs à la tête,
c’est qu’il aurait fallu les remplacer au moment où l’on avait le
plus besoin de s’en servir.

En cette question si controversée, les observatoires de Washington
dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l’Etat de
Duna, tinrent tête à celui de Darmouth-College dans le Connecticut,
et à celui d’Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne
porta pas sur la nature du corps observé, mais sur l’instant précis
de l’observation; car tous prétendirent l’avoir aperçu dans la même
nuit, à la même heure, à la même minute, à la même seconde, bien que
la trajectoire du mystérieux mobile n’occupât qu’une médiocre hauteur
au-dessus de l’horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au
Colombia, la distance est assez grande pour que cette double
observation, faite au même moment, pût être considérée comme
impossible.

Dudley, à Albany, dans l’Etat de New York, et West-Point, de
l’Académie militaire, donnèrent tort à leurs collègues par une note
qui chiffrait l’ascension droite et la déclinaison dudit corps.

Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S’étaient trompés
de corps, que celui-ci était un bolide qui n’avait fait que traverser
la moyenne couche de l’atmosphère. Donc, ce bolide ne pouvait être
l’objet en question. D’ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
joué de la trompette?

Quant à cette trompette, on essaya vainement de mettre son éclatante
fanfare au rang des illusions d’acoustique. Les oreilles, en cette
occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait
certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au
13 mai - nuit très sombre - les observateurs de Yale-College, à
l’Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques
mesures d’une phrase musicale, en ré majeur, à quatre temps, qui
donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du
Départ.

« Bon ! répondirent les loustics, c’est un orchestre français qui
joue au milieu des couches aériennes! »

Mais plaisanter n’est pas répondre. C’est ce que fit remarquer
l’observatoire de Boston, fondé par l’Atlantic Iron Works Society,
dont les opinions sur les questions d’astronomie et de météorologie
commençaient à faire loi dans le monde savant.

Intervint alors l’observatoire de Cincinnati, créé en 1870 sur le
mont Lookout, grâce à la générosité de M. Kilgoor, et si connu pour
ses mesures micrométriques des étoiles doubles. Son directeur
déclara, avec la plus entière bonne foi, qu’il y avait certainement
quelque chose, qu’un mobile quelconque se montrait, dans des temps
assez rapprochés, en divers points de l’atmosphère, mais que sur la
nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il
était impossible de se prononcer.

Ce fut alors qu’un journal dont la publicité est immense, le New York
Herald, reçut d’un abonné la communication anonyme qui suit :

« On n’a pas oublié la rivalité qui mit aux prises, il y a quelques
années, les deux héritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur
français Sarrasin dans sa cité de Franceville, l’ingénieur allemand
Herr Schultze, dans sa cité de Stahlstadt, cités situées toutes deux
en la partie sud de l’Oregon, aux Etats-Unis.

« On ne peut avoir oublié davantage que, dans le but de détruire
Franceville, Herr Schultze lança un formidable engin qui devait
s’abattre sur la ville française et l’anéantir d’un seul coup.

« Encore moins ne peut-on avoir oublié que cet engin, dont la vitesse
initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait été mal
calculée, fut emporté avec une rapidité supérieure à seize fois celle
des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues à l’heure -’
qu’il n’est plus retombé sur la terre, et que, passé à l’état de
bolide, il circule et doit éternellement circuler autour de notre
globe.

« Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l’existence ne
peut être niée? »

Fort ingénieux, l’abonné du New York Herald. Et la trompette?... Il
n’y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze!

Donc, toutes ces explications n’expliquaient rien, tous ces
observateurs observaient mal.

Restait toujours l’hypothèse proposée par le directeur de Zi-Ka-Wey.
Mais l’opinion d’un Chinois!...

Il ne faudrait pas croire que la satiété finît par s’emparer du
public de l’Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions
continuèrent de plus belle, sans qu’on parvînt à se mettre d’accord.
Et, cependant, il y eut un temps d’arrêt. Quelques jours s’écoulèrent
sans que l’objet, bolide ou autre, fût signalé, sans que nul bruit de
trompette se fit entendre dans les airs. Le corps était-il donc tombé
sur un point du globe où il eût été difficile de retrouver sa trace -
en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l’Atlantique,
du Pacifique, de l’océan Indien? Comment se prononcer à cet égard?

Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une série de faits nouveaux se
produisirent, dont l’explication eût été impossible par la seule
existence d’un phénomène cosmique.

En huit jours, les Hambourgeois, à la pointe de la tour Saint-Michel,
les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au
bout de la flèche métallique de leur cathédrale, les Strasbourgeois,
à l’extrémité du Munster, les Américains, sur la tête de leur statue
de la Liberté, à l’entrée de l’Hudson, et, au faîte du monument de
Washington, à Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
Cinq-Cents-Génies, à Canton, les Indous, au seizième étage de la
pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, à la croix de
Saint-Pierre de Rome, les Anglais, à la croix de Saint-Paul de
Londres, les Egyptiens, à l’angle aigu de la Grande Pyramide de
Gizèh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
l’Exposition de 1889, haute de trois cents mètres, purent apercevoir
un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement
accessibles.

Et ce pavillon, c’était une étamine noire, semée d’étoiles, avec un
soleil d’or à son centre.

                                  II

    Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans
                    parvenir à se mettre d’accord.

« Et le premier qui dira le contraire...

- Vraiment!... Mais on le dira, s’il y a lieu de le dire!

- Et en dépit de vos menaces!...

- Prenez garde à vos paroles, Bat Fyn!

- Et aux vôtres, Uncle Prudent!

Je soutiens que l’hélice ne doit pas être à l’arrière!

- Nous aussi!... Nous aussi!... répondirent cinquante voix,
confondues dans un commun accord.

- Non!... Elle doit être à l’avant! s’écria PhilEvans.

- A l’avant! répondirent cinquante autres voix avec une vigueur non
moins remarquable.

- Jamais nous ne serons du même avis!

- Jamais!... Jamais!

- Alors à quoi bon disputer?

- Ce n’est pas de la dispute !... C’est de la discussion!

On ne l’aurait pas cru, à entendre les reparties, les objurgations,
les vociférations, qui emplissaient la salle des séances depuis un
bon quart d’heure.

Cette salle, il est vrai, était la plus grande du Weldon-Institute -
club célèbre entre tous, établi Walnut-Street, à Philadelphie, Etat
de Pennsylvanie, Etats-Unis d’Amérique.

Or, la veille, dans la cité, à propos de l’élection d’un allumeur de
gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups
échangés de part et d’autre. De là, une effervescence qui n’était pas
encore calmée, et d’où provenait peut-être cette surexcitation dont
les membres du Weldon-Institute venaient de faire preuve. Et,
cependant, ce n’était là qu’une simple réunion de « ballonistes »,
discutant la question encore palpitante même à cette époque - de la
direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis,
dont le développement rapide fut Supérieur même à celui de New York,
de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n’est
pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de pétrole, ni
une agglomération manufacturière, ni le terminus d’un rayonnement de
voies ferrées, - une ville plus grande que Berlin, Manchester,
Edimbourg, Liverpool, Vienne, Pétersbourg, Dublin -, une ville qui
possède un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la
capitale de l’Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement
près de douze cent mille âmes et se dit la quatrième ville du monde,
après Londres, Paris et New York.

Philadelphie est presque une cité de marbre avec ses maisons de grand
caractère et ses établissements publics qui ne connaissent point de
rivaux. Le plus important de tous les collèges du Nouveau Monde est
le collège Girard, et il est à Philadelphie. Le plus large pont de
fer du globe est le pont jeté sur la rivière Schuylkill, et il est à
Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le
Temple Maçonnique, et il est à Philadelphie. Enfin, le plus grand
club des adeptes de la navigation aérienne est à Philadelphie. Et si
l’on veut bien le visiter dans cette soirée du 12 juin, peut-être y
trouvera-t-on quelque plaisir.

En cette grande salle s’agitaient, se démenaient, gesticulaient,
parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tête -
une centaine de ballonistes, sous la haute autorité d’un président
assisté d’un secrétaire et d’un trésorier. Ce n’étaient point des
ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se
rapportait à l’aérostatique, mais amateurs enragés et
particulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aérostats
les appareils « plus lourds que l’air », machines volantes, navires
aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la
direction des ballons, c’est possible. En tout cas, leur président
avait quelque peine à les diriger eux-mêmes.

Ce président, bien connu à Philadelphie, était le fameux Uncle
Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif
Uncle, cela ne saurait surprendre en Amérique, où l’on peut être
oncle sans avoir ni neveu ni nièce. On dit Uncle, là-bas, comme,
ailleurs, on dit père, de gens qui n’ont jamais fait œuvre de
paternité.

Uncle Prudent était un personnage considérable, et, en dépit de son
nom, cité pour son audace. Très riche, ce qui ne gâte rien, même aux
Etats-Unis. Et comment ne l’eût-il pas été, puisqu’il possédait une
grande partie des actions du Niagara Falls? A cette époque, une
société d’ingénieurs s’était fondée à Buffalo pour l’exploitation des
chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mètres cubes
que le Niagara débite par seconde, produisent sept millions de
chevaux-vapeur. Cette force énorme, distribuée à toutes les usines
établies dans un rayon de cinq cents kilomètres, donnait annuellement
une économie de quinze cents millions de francs, dont une part
rentrait dans les caisses de la Société et en particulier dans les
poches de Uncle Prudent. D’ailleurs, il était garçon, il vivait
simplement, n’ayant pour tout personnel domestique que son valet
Frycollin, qui ne méritait guère d’être au service d’un maître si
audacieux. Il y a de ces anomalies.

Que Uncle Prudent eût des amis, puisqu’il était riche, cela va de
soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu’il était président du
club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi
les plus acharnés, il convient de citer le secrétaire du
Weldon-Institute.

C’était Phil Evans, très riche aussi, puisqu’il dirigeait la Walton
Watch Company, importante usine à montres, qui fabrique par jour cinq
cents mouvements à la mécanique et livre des produits comparables aux
meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des
hommes les plus heureux du monde et même des Etats-Unis, n’eût été la
situation de Uncle Prudent. Comme lui, il était âgé de quarante-cinq
ans, comme lui d’une santé à toute épreuve, comme lui d’une audace
indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages
certains du célibat contre les avantages douteux du mariage.
C’étaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se
comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d’une extrême
violence de caractère, l’un à chaud, Uncle Prudent, l’autre à froid,
Phil Evans.

Et à quoi tenait que Phil Evans n’eût été nommé président du club?
Les voix s’étaient exactement partagées entre Uncle Prudent et lui.
Vingt fois on avait été au scrutin, et vingt fois la majorité n’avait
pu se faire ni pour l’un ni pour l’autre. Situation embarrassante,
qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.

Un des membres du club proposa alors un moyen de départager les voix.
Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute. Jem Cip était un
végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de ces
proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs
fermentées, moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman,
des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustré la secte de ces
toqués inoffensifs.

En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club,
William T. Forbes, directeur d’une grande usine, où l’on fabrique de
la glucose en traitant les chiffons par l’acide sulfurique - ce qui
permet de faire du sucre avec de vieux linges. C’était un homme bien
posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles,
Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le
ton à la meilleure société de Philadelphie.

Il résulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyée par William T.
Forbes et quelques autres, que l’on décida de nommer le président du
club au « point milieu ».

En vérité, ce mode d’élection pourrait être appliqué en tous les cas
où il s’agit d’élire le plus digne, et nombre d’Américains de grand
sens songeaient déjà à l’employer pour la nomination du président de
la République des Etats-Unis.

Sur deux tableaux d’une entière blancheur, une ligne noire avait été
tracée. La longueur de chacune de ces ligues était mathématiquement
la même, car on l’avait déterminée avec autant d’exactitude que s’il
se fût agi de la base du premier triangle dans un travail de
triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le
même jour au milieu de la salle des séances, les deux concurrents
s’armèrent chacun d’une fine aiguille et marchèrent simultanément
vers le tableau qui lui était dévolu. Celui des deux rivaux qui
planterait son aiguille le plus près du milieu de la ligue, serait
proclamé président du Weldon-Institute.

Cela va sans dire, l’opération devait se faire d’un coup, sans
repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du regard. Avoir
le compas dans l’œil, suivant l’expression populaire, tout
était là.

Uncle Prudent planta son aiguille, en même temps que Phil Evans
plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider lequel des deux
concurrents s’était le plus approché du point milieu.

O prodige! Telle avait été la précision des opérateurs que les
mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce n’était pas
exactement le milieu mathématique de la ligne, il n’y avait qu’un
écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le
même pour toutes deux.

De là, grand embarras de l’assemblée.

Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les
mesures fussent refaites au moyen d’une règle graduée par les
procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet de
diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant
des quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant,
servit à reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au
moyen d’un microscope, on obtint les résultats suivants :

Uncle Prudent s’était approché du point milieu à moins de six
quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de neuf
quinze-centièmes.

Et voilà comment Phil Evans ne fut que le secrétaire du
Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé président
du club.

Un écart de trois quinze-centièmes de millimètre, il n’en fallut pas
davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle Prudent une de ces haines
qui, pour être latentes, n’en sont pas moins féroces.

A cette époque, depuis les expériences entreprises dans le dernier
quart de ce xixe siècle, la question des ballons dirigeables n’était
pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies d’hélices
propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée
d’Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM.
Tissandier frères, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient
donné certains résultats dont il convient de tenir compte. Mais si
ces machines, plongées dans un milieu plus lourd qu’elles,
manœuvrant sous la poussée d’une hélice, biaisant avec la ligue
du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point
de départ, s’étaient ainsi réellement « dirigées » elles n’avaient pu
y réussir que grâce à des circonstances extrêmement favorables. En de
vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphère calme,
très bien! Par un léger vent de cinq à six mètres à la seconde, passe
encore! Mais, en somme, rien de pratique. n’avait été obtenu. Contre
un vent de moulin - huit mètres à la seconde -, ces machines seraient
restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche - dix
mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une
tempête - vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient
été emportées comme une plume; au milieu d’un ouragan - quarante-cinq
mètres à la seconde -, elles eussent peut-être couru le risque d’être
mises en pièces; enfin, avec un de ces cyclones qui dépassent cent
mètres à la seconde, on n’en aurait pas retrouvé un morceau.

Il était donc constant que, même après les expériences retentissantes
des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats dirigeables avaient
gagné un peu de vitesse, c’était juste ce qu’il fallait pour se
maintenir contre une simple brise. D’où l’impossibilité d’user
pratiquement jusqu’alors de ce mode de locomotion aérienne.

Quoi qu’il en soit, à côté de ce problème de la direction des
aérostats, c’est-à-dire, des moyens employés pour leur donner une
vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès
incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d’Henri Giffard,
à l’emploi de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s’étaient peu à
peu substitués les moteurs électriques. Les batteries au bichromate
de potasse, formant des éléments montés en tension, de MM. Tissandier
frères, donnèrent une vitesse de quatre mètres à la seconde. Les
machines dynamo-électriques des capitaines Krebs et Renard,
développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de
six mètres cinquante, en moyenne.

Et alors, dans cette voie du moteur, ingénieurs et électriciens
avaient cherché à s’approcher de plus en plus de ce desideratum qu’on
a pu appeler « un cheval-vapeur dans un boîtier de montre ». Aussi,
peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les
aéronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté
s’accroissait en même temps que la puissance.

Il y avait donc là de quoi encourager les adeptes qui croyaient à
l’utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons
esprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effet, si
l’aérostat rencontre un point d’appui sur l’air, il appartient à ce
milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions,
comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de
l’atmosphère, pourrait-elle tenir tête à des vents moyens, si
puissant que fût son propulseur?

C’était toujours la question; mais on espérait la résoudre en
employant des appareils de grande dimension.

Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs à la
recherche d’un moteur puissant et léger, les Américains s’étaient le
plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareil dynamo-électrique,
basé sur l’emploi d’une pile nouvelle, dont la composition était
encore un mystère, avait été acheté à son inventeur, un chimiste de
Boston jusqu’alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand
soin, des diagrammes relevés avec la dernière exactitude,
démontraient qu’avec cet appareil, actionnant une hélice de dimension
convenable, on pourrait obtenir des déplacements de dix-huit à vingt
mètres à la seconde.

En vérité, c’eût été magnifique!

« Et ce n’est pas cher! » avait ajouté Uncle Prudent, en remettant à
l’inventeur, contre son reçu en bonne et due forme, le dernier paquet
des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention.

Immédiatement, le Weldon-Institute s’était mis à l’œuvre. quand
il s’agit d’une expérience qui peut avoir quelque utilité pratique,
l’argent sort volontiers des poches américaines. Les fonds
affluèrent, sans qu’il fût même nécessaire de constituer une société
par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de
quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s’entasser dans
les caisses du club. Les travaux commencèrent sous la direction du
plus célèbre aéronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalisé
par trois de ses ascensions entre mille : l’une, pendant laquelle il
s’était élevé à douze mille mètres, plus haut que Gay-Lussac,
Coxwell, sivel, Crocé-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l’autre,
pendant laquelle il avait traversé toute l’Amérique de New York à San
Francisco, dépassant de plusieurs centaines de lieues les itinéraires
des Nadar, des Godard et de tant d’autres, sans compter ce John Wise
qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comté de
Jefferson; la troisième, enfin, qui s’était terminée par une chute
effroyable de quinze cents pieds, au prix d’une simple foulure du
poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux, pour
n’être tombé que de sept cents pieds, s’était tué sur le coup.

Au moment où commence cette histoire, on pouvait déjà juger que le
Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses. Dans les chantiers
Turner, à Philadelphie, s’allongeait un énorme aérostat, dont la
solidité allait être éprouvée en y comprimant de l’air sous une forte
pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre.

En effet, que jaugeait le Géant de Nadar? Six mille mètres cubes. que
jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille mètres cubes. que
jaugeait le ballon Giffard, de l’Exposition de 1878? Vingt-cinq mille
mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois
aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume
se chiffrait par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que
Uncle Prudent et ses collègues eussent quelque droit à se gonfler
d’orgueil.

Ce ballon, n’étant pas destiné à explorer les plus hautes couches de
l’atmosphère, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un
peu trop en honneur chez les citoyens d’Amérique. Non! Il se nommait
simplement le _Go a head_ - qui veut dire - « En avant » -, et il ne
lui restait plus qu’à justifier son nom en obéissant à toutes les
manœuvres de son capitaine.

A cette époque, la machine dynamo-électrique était presque
entièrement terminée d’après le système du brevet acquis par le
Weldon-Institute. On pouvait compter qu’avant six semaines, le _Go a
head_ aurait pris son vol à travers l’espace.

On l’a vu, cependant, toutes les difficultés de mécanique n’étaient
pas encore tranchées. Bien des séances avaient été consacrées à
discuter, non la forme de l’hélice ni ses dimensions, mais la
question de savoir si elle serait placée à l’arrière de l’appareil,
comme l’avaient fait les frères Tissandier, ou à l’avant, comme
l’avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d’ajouter que,
dans cette discussion, les partisans des deux systèmes en étaient
même venus aux mains. Le groupe des « Avantistes » égala en nombre le
groupe des « Arriéristes ». Uncle Prudent, dont la voix aurait dû
être prépondérante en cas de partage, Uncle Prudent, élevé sans doute
à l’école du professeur Buridan, n’était pas parvenu à se prononcer.

Donc, impossibilité de s’entendre, impossibilité de mettre l’hélice
en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins que le gouvernement
n’intervînt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n’aime
point à s’immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler de ce qui
ne le regarde pas. En quoi il a raison.

Les choses en étaient là, et cette séance du 13 juin menaçait de ne
pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus épouvantable tumulte -
injures échangées, coups de poing succédant aux injures, coups de
canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux
coups de canne -, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une
diversion.

L’huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme
un policeman au milieu des orages d’un meeting, s’était approché du
bureau du président. Il lui avait remis une carte. Il attendait les
ordres qu’il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner.

Uncle Prudent fit résonner la trompe à vapeur qui lui servait de
sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin ne lui aurait
pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s’accroître. Alors le
président « se découvrit », et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce
moyen extrême.

« Une communication! dit Uncle Prudent, après avoir puisé une énorme
prise dans la tabatière qui ne le quittait jamais.

- Parlez! parlez! répondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par
hasard, d’accord sur ce point.

- Un étranger, mes chers collègues, demande à être introduit dans la
salle de nos séances.

- Jamais! répliquèrent toutes les voix.

- Il désire nous prouver, paraît-il, reprit Uncle Prudent, que de
croire à la direction des ballons, c’est croire à la plus absurde des
utopies. »

Un grognement accueillit cette déclaration.

« Qu’il entre qu’il entre!

- Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secrétaire
Phil Evans.

- Robur, répondit Uncle Prudent.

- Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l’assemblée.

Et, si l’accord s’était si rapidement fait sur ce nom singulier,
c’est que le Weldon-Institute espérait bien décharger sur celui qui
le portait le trop-plein de son exaspération.

La tempête s’était donc un instant apaisée, - en apparence du moins.
D’ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmer chez un peuple
qui en expédie deux ou trois par mois à destination de l’Europe, sous
forme de bourrasques?

                                  III

Dans lequel un nouveau personnage n’a pas besoin d’être presenté, car
                       il se presente lui-même.

Citoyens des Etats-Unis d’Amérique, je me nomme Robur. Je suis digne
de ce nom. J’ai quarante ans, bien que je paraisse n’en pas avoir
trente, une constitution de fer, une santé à toute épreuve, une
remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent
même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. »

On l’écoutait. Oui! Les bruyants furent tout d’abord interloqués par
l’inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce un fou ou un
mystificateur, ce personnage? Quoi qu’il en soit, il imposait et
s’imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans
laquelle se déchaînait naguère l’ouragan. Le calme après la houle.

Au surplus, Robur paraissait bien être l’homme qu’il disait être. Une
taille moyenne, avec une carrure géométrique, - ce que serait un
trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était formé
par la ligue des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou
robuste, une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d’animal eût-elle
ressemblé pour donner raison aux théories de l’Analogie passionnelle?
A celle d’un taureau, mais un taureau à face intelligente. Des yeux
que la moindre contrariété devait porter à l’incandescence, et,
au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe
d’extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet
métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine
qui s’élevait ou s’abaissait avec des mouvements de soufflet de
forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.

Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, à
l’américaine, - ce qui laissait voir les attaches de la mâchoire,
dont les muscles masséters devaient posséder une puissance
formidable. On a calculé - que ne calcule-t-on pas? - que la pression
d’une mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents
atmosphères, quand celle du chien de chasse de grande taille n’en
développe que cent. On a même déduit cette curieuse formule : si un
kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force massétérienne,
un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme
dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était donc entre le
chien et le crocodile.

De quel pays venait ce remarquable type? C’eût été difficile à dire.
En tout cas, il s’exprimait couramment en anglais, sans cet accent un
peu traînard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.

Il continua de la sorte :

« Voici présentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez
devant vous un ingénieur, dont le moral n’est point inférieur au
physique. Je n’ai peur de rien ni de personne. J’ai une force de
volonté qui n’a jamais cédé devant une autre. quand je me suis fixé
un but, l’Amérique tout entière, le monde tout entier, se
coaliseraient en vain pour m’empêcher de l’atteindre. quand j’ai une
idée, j’entends qu’on la partage et ne supporte pas la contradiction.
J’insiste sur ces détails, honorables citoyens, parce qu’il faut que
vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que je parle
trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de
m’interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui
n’auront peut-être pas le don de vous plaire. »

Un bruit de ressac commença à se propager le long des premiers bancs
du hall, - signe que la mer ne tarderait pas à devenir houleuse.

« Parlez, honorable étranger », se contenta de répondre Uncle
Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.

Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.

« Oui! Je sais! Après un siècle d’expériences qui n’ont point abouti,
de tentatives qui n’ont donné aucun résultat, il y a encore des
esprits mal équilibrés qui s’entêtent à croire à la direction des
ballons. Ils s’imaginent qu’un moteur quelconque, électrique ou
autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui
offrent tant de prise aux courants atmosphériques. Ils se figurent
qu’ils seront maîtres d’un aérostat comme on est maître d’un navire à
la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps
calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à biaiser avec le vent, Soit
à remonter une légère brise, la direction des appareils aériens plus
légers que l’air deviendrait pratique? Allons donc! Vous êtes ici une
centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non
dans l’eau, mais dans l’espace, des milliers de dollars. Eh bien,
c’est vouloir lutter contre l’impossible! »

Chose assez singulière, devant cette affirmation, les membres du
Weldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds
que patients? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu’où cet
audacieux contradicteur oserait aller?

Robur continua :

« Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allégement d’un
kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon, qui a cette
prétention de résister au vent à l’aide de son mécanisme, quand la
poussée d’une grande brise sur la voile d’un vaisseau n’est pas
inférieure à la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans
l’accident du pont de la Tay l’ouragan exercer une pression de quatre
cent quarante kilogrammes par mètre carré! Un ballon, quand jamais la
nature n’a construit sur ce système aucun être volant, qu’il soit
muni d’ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains
poissons et certains mammifères...

- Des mammifères?... s’écria un des membres du club.

Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que
l’interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère, et a-t-il
jamais vu faire une omelette avec des œufs de chauve-souris? »

Là-dessus, l’interrupteur rengaina ses interruptions futures, et
Robur continua avec le même entrain :

« Mais est-ce à dire que l’homme doive renoncer à la conquête de
l’air, à transformer les mœurs civiles et politiques du vieux
monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et,
de même qu’il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par
l’aviron, par la voile, par la roue ou par l’hélice, de même il
deviendra maître de l’espace atmosphérique par les appareils plus
lourds que l’air, car il faut être plus lourd que lui pour être plus
fort que lui. »

Cette fois, l’assemblée partit. quelle bordée de cris s’échappa de
toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant de bouts de
fusils ou de gueules de canons! N’était-ce pas répondre à une
véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes?
N’était-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le « Plus léger »
et le « Plus lourd que l’air » ?

Robur ne sourcilla pas. Les bras croisés sur la poitrine, il
attendait bravement que le silence se fit.

Uncle Prudent, d’un geste, ordonna de cesser le feu.

« Oui, reprit Robur. L’avenir est aux machines volantes. L’air est un
point d’appui solide. qu’on imprime à une colonne de ce fluide un
mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la seconde, et un
homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles de
ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré
seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portée à
quatre-vingt-dix mètres, il pourra y marcher à pieds nus. Or, en
faisant fuir, sous les branches d’une hélice, une masse d’air avec
cette rapidité, on obtient le même résultat. »

Ce que Robur disait là, c’était ce qu’avaient dit avant lui tous les
partisans de l’aviation, dont les travaux devaient, lentement mais
Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de Ponton
d’Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais,
Béléguic, Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple,
Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup,
Edison, Planavergne, à tant d’autres enfin, l’honneur d’avoir répandu
ces idées si simples! Abandonnées et reprises plusieurs fois, elles
ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l’aviation,
qui prétendaient que l’oiseau ne se soutient que parce qu’il échauffe
l’air dont il se gonfle, leur réponse s’était-elle donc fait
attendre? N’avaient-ils pas prouvé qu’un aigle, pesant cinq
kilogrammes, aurait dû s’emplir de cinquante mètres cubes de ce
fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l’espace?

C’est ce que Robur démontra avec une indéniable logique, au milieu du
brouhaha qui s’élevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici
les phrases qu’il jeta à la face de ces ballonistes :

« Avec vos aérostats, vous ne pouvez rien, vous n’arriverez à rien,
vous n’oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautes, John Wise,
bien qu’il ait déjà fait une traversée aérienne de douze cents milles
au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de
traverser l’Atlantique! Et, depuis, vous n’avez pas avancé d’un pas,
d’un seul, dans cette voie!

Monsieur, dit alors le président, qui s’efforçait vainement d’être
calme, vous oubliez ce qu’a dit notre immortel Franklin, lors de
l’apparition de la première montgolfière, au moment où le ballon
allait naître :

« Ce n’est qu’un enfant, mais il grandira! » Et il a grandi...

- Non, président, non! Il n’a pas grandi!... Il a grossi seulement...
ce qui n’est pas la même chose! »

C’était une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui
avait décrété, soutenu, subventionné, la confection d’un
aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu
rassurantes, se croisèrent-elles bientôt dans la salle :

« A bas l’intrus!

- Jetez-le hors de la tribune!...

- Pour lui prouver qu’il est plus lourd que l’air! »

Et bien d’autres.

Mais on n’en était qu’aux paroles, non aux voies de fait. Robur,
impassible, put donc encore s’écrier :

« Le progrès n’est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est
aux appareils volants. L’oiseau vole, et ce n’est point un ballon,
c’est une mécanique!...

- Oui! il vole, s’écria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre
toutes les règles de la mécanique!

- Vraiment! » répondit Robur en haussant les épaules.

Puis il reprit :

« Depuis qu’on a étudié le vol des grands et des petits volateurs,
cette idée si simple a prévalu : c’est qu’il n’y a qu’à imiter la
nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l’albatros qui donne à
peine dix coups d’aile par minute, entre le pélican qui en donne
soixante-dix...

- Soixante et onze! dit une voix narquoise.

- Et l’abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...

- Cent quatre-vingt-treize!... s’écria-t-on par moquerie.

- Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...

- Trois cent trente et demi!

- Et le moustique qui en donne des millions...

- Non!... des milliards! »

Mais Robur, l’interrompu, n’interrompit pas sa démonstration.

« Entre ces divers écarts..., reprit-il.

- Il y a le grand! répliqua une voix.

- ... il y a la possibilité de trouver une solution pratique. Le jour
où M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne
pèse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents
grammes, soit deux cents fois ce qu’il pèse, le problème de
l’aviation était résolu. En outre, il était démontré que la surface
de l’aile décroît relativement à mesure qu’augmentent la dimension et
le poids de l’animal. Dès lors, on est arrivé à imaginer ou
construire plus de Soixante appareils...

- Qui n’ont jamais pu voler! s’écria le secrétaire Phil Evans.

- Qui ont volé ou qui voleront, répondit Rohur, sans se déconcerter.
Et, soit qu’on les appelle des stréophores, des hélicoptères, des
orthopthères, ou, à l’imitation du mot nef qui vient de navis, qu’on
les fasse venir de avis pour les nommer des « efs... » on arrive à
l’appareil dont la création doit rendre l’homme maître de l’espace.

- Ah! l’hélice! repartit Phil Evans. Mais l’oiseau n’a pas
d’hélice... que nous sachions!

- Si, répondit Robur. Comme l’a démontré M. Penaud, en réalité
l’oiseau se fait hélice, et son vol est hélicoptère. Aussi, le moteur
de l’avenir est-il l’hélice...

-   « D’un pareil maléfice,

_Sainte-Hélice,_ préservez-nous!... »

chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du
Zampa d’Hérold.

Et tous de reprendre ce refrain en chœur, avec des intonations
à faire frémir le compositeur français dans sa tombe.

Puis, lorsque les dernières notes se furent noyées dans un
épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d’une accalmie
momentanée, crut devoir dire :

« Citoyen étranger, jusqu’ici on vous a laissé parler sans vous
interrompre... »

Il paraît que, pour le président du Weldon-Institute, ces reparties,
ces cris, ces coq-à-l’âne, n’étaient même pas des interruptions, mais
un simple échange d’arguments.

Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la théorie de
l’aviation est condamnée d’avance et repoussée par la plupart des
ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son passif
la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador,
à Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans
compter les victimes que j’oublie, ne fût-ce que le mythologique
Icare...

- Ce système, riposta Robur, n’est pas plus condamnable que celui
dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de Rozier, à Calais,
de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés dans le
lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d’Eloy et de tant
d’autres que l’on se gardera bien d’oublier! »

C’était une riposte « du tac au tac », comme on dit en escrime.

« D’ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionnés qu’ils
soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse véritablement
pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde - ce qu’une
machine volante pourra faire en huit jours! »

Nouveaux cris de protestation et de dénégation qui durèrent trois
grandes minutes, jusqu’au moment où Phil Evans put prendre la parole.

« Monsieur l’aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les
bienfaits de l’aviation, avez-vous jamais « avié » ?

- Parfaitement!

- Et fait la conquête de l’air?

- Peut-être, monsieur!

- Hurrah pour Robur-le-Conquérant! s’écria une voix ironique.

- Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant, et ce nom, je l’accepte, et je
le porterai, car j’y ai droit!

- Nous nous permettons d’en douter! s’écria Jem Cip.

- Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncèrent, quand je
viens sérieusement discuter une chose sérieuse, je n’admets pas qu’on
me réponde par des démentis, et je serais heureux de connaître le nom
de l’interlocuteur...

- Je me nomme Jem Cip... et suis légumiste...

- Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je savais que les légumistes ont
généralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes -
d’un bon pied au moins. C’est déjà beaucoup... et ne m’obligez pas à
vous les allonger encore en commençant par vos oreilles...

- A la porte!

- A la rue!

- Qu’on le démembre!

- La loi de Lynch!

- Qu’on le torde en hélice!...

La fureur des ballonistes était arrivée à son comble. Ils venaient de
se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu
d’une gerbe de bras qui s’agitaient comme au souffle de la tempête.
En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur
l’assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait
un de ses quartiers et que toute l’eau de la Schuylkill-river ne
suffirait pas à l’éteindre.

Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur,
après avoir retiré ses mains de ses poches, les tendait vers les
premiers rangs de ces acharnés.

A ces deux mains étaient passés deux de ces coups-de-poing à
l’américaine, qui forment en même temps revolvers, et que la pression
des doigts suffit à faire partir. - de petites mitrailleuses de poche.

Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais
aussi du silence qui avait accompagné ce recul :

Décidément, dit-il, ce n’est pas Améric Vespuce qui a découvert le
Nouveau Monde, c’est Sébastien Cabot! Vous n’êtes pas des Américains,
citoyens ballonistes! Vous n’êtes que des cabo... »

A ce moment, quatre ou cinq coups de feu éclatèrent, tirés dans le
vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la fumée, l’ingénieur
disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus sa trace.
Robur-le-Conquérant s’était envolé, comme si quelque appareil
d’aviation l’eût emporté dans les airs.

                                  IV

     Dans lequel, à propos du valet Frycollin, l’auteur essaie de
                         réhabiliter la lune.

Certes, et plus d’une fois déjà, à la suite de discussions orageuses,
au sortir de leurs séances, les membres du Weldon-Institute avaient
rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d’une
fois, les habitants de ce quartier s’étaient justement plaints de ces
bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs
domiciles. Plus d’une fois, enfin, les policemen avaient dû
intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart très
indifférents à cette question de la navigation aérienne. Mais, avant
cette soirée, jamais ce tumulte n’avait pris de telles proportions,
jamais les plaintes n’eussent été plus fondées, jamais l’intervention
des policemen plus nécessaire.

Toutefois les membres du Weldon-Institute étaient quelque peu
excusables. On n’avait pas craint de venir les attaquer jusque chez
eux. A ces enragés du « Plus léger que l’air » un non moins enragé du
« Plus lourd » avait dit des choses absolument désagréables. Puis, au
moment où on allait le traiter comme il le méritait, il s’était
éclipsé.

Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies,
il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des fils
d’Améric traités de fils de Cabot! N’était-ce pas une insulte,
d’autant plus impardonnable qu’elle tombait juste, - historiquement?

Les membres du club se jetèrent donc par groupes divers dans
Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à travers tout
le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à
laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard,
du tort fait à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement
respectée chez les peuples d’origine anglo-saxonne. Vain déploiement
de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperçu nulle part.
Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon
du Weldon-Institute, qu’il n’aurait pas été plus introuvable. Après
une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collègues se
séparèrent, non sans s’être juré d’étendre leurs recherches à tout le
territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.

Vers onze heures, le calme était à peu près rétabli dans le quartier.
Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont
les cités, qui ont le bonheur de n’être point industrielles, ont
l’enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus
qu’à regagner chacun son chez-soi. Pour n’en nommer que quelques-uns
des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande
chiffonnière à sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le
thé du soir, sucré avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin
de sa fabrique, dont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le
plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem Cip, publiquement accusé
d’avoir un pied de plus d’intestins que n’en comporte la machine
humaine, regagna la salle à manger où l’attendait son souper végétal.

Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne
paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur domicile. Ils
avaient profité de l’occasion pour causer avec plus d’acrimonie
encore. C’étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans,
le président et le secrétaire du Weldon-Institute.

A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son
maître.

Il se mit à le suivre, sans s’inquiéter du sujet qui mettait aux
prises les deux collègues.

C’est par euphémisme que le verbe causer a été employé pour exprimer
l’acte auquel se livraient de concert le président et le secrétaire
du club. En réalité, ils se disputaient avec une énergie qui prenait
son origine dans leur ancienne rivalité.

« Non, monsieur, non! répétait Phil Evans. Si j’avais eu l’honneur de
présider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait
produit un tel scandale!

- Et qu’auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle
Prudent.

- J’aurais coupé la parole à cet insulteur public, avant même qu’il
eût ouvert la bouche!

- Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir
laissé parler!

- Pas en Amérique, monsieur, pas en Amérique! »

Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces
deux personnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus en
plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la
situation les obligerait à faire un long détour.

Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré à voir
son maître s’engager au milieu d’endroits déjà déserts. Il n’aimait
pas ces endroits-là, le valet

Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l’obscurité était
profonde, et la lune, dans son croissant, commençait à peine « à
faire ses vingt-huit jours »

Frycollin regardait donc à droite, à gauche, si des ombres suspectes
ne les épiaient point. Et précisément, il crut voir cinq ou six
grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.

Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maître; mais, pour
rien au monde, il n’eût osé l’interrompre au milieu d’une
conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.

En somme, le hasard fit que le président et le secrétaire du
Weldon-Institute, sans s’en douter, se dirigeaient vers
Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la
Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent
que quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de
vastes terrains, les uns se développant en immenses prairies, les
autres ombragés de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine
unique au monde.

Là, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et,
avec d’autant plus de raison que les cinq ou six ombres s’étaient
glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi
avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu’elle
s’agrandissait jusqu’à la circonférence de l’iris. Et, en même temps,
tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s’il eût été doué
de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux
articulés.

C’est que le valet Frycollin était un parfait poltron. Un vrai Nègre
de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de
gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il
n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en
valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une
poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle
Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte; on
l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un
maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses
entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans
lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il
y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa
gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu
avais pu lire dans l’avenir!

Aussi pourquoi Frycollin n’était-il pas resté à Boston, au service
d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage
en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N’était-ce pas la
maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où
la témérité était en permanence?

Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s’habituer à ses
défauts. Il avait une qualité, d’ailleurs. Bien qu’il fût nègre
d’origine, il ne parlait pas nègre, - ce qui est à considérer, car
rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l’emploi du
pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu’à l’abus.

Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et,
ainsi qu’on le dit, « poltron comme la lune ».

Or, à ce propos, il n’est que juste de protester contre cette
comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Hélène, la
chaste sœur du radieux Apollon. De quel droit accuser de
poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours
regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?

Quoi qu’il en soit, à cette heure - il était bien près de minuit - le
croissant de la « pâle calomniée » commençait à disparaître à l’ouest
derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers
les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du
bois en paraissaient moins sombres.

Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.

« Brr! fit-il. Ils sont toujours là, ces coquins! Positivement, ils
se rapprochent! »

Il n’y tint plus, et, allant vers son maître :

« Master Uncle », dit-il.

C’est ainsi qu’il le nommait et que le président du Weldon-Institute
voulait être nomme.

En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut
degré. Et, comme ils s’envoyaient promener l’un l’autre, Frycollin
fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade.

Puis, tandis qu’ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle
Prudent s’enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de
Fairmont-Park, s’éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont
qu’il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.

Tous trois se trouvèrent alors au centre d’une haute futaie d’arbres,
dont la cime s’imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite
de cette futaie s’ouvrait une large clairière, vaste champ ovale,
merveilleusement disposé pour les luttes d’un ring. Pas un accident
de terrain n’y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d’arbres
n’aurait arrêté le regard des spectateurs le long d’une piste
circulaire de plusieurs milles.

Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n’eussent pas été
occupés de leurs disputes, s’ils avaient regardé avec quelque
attention, ils n’auraient plus retrouvé à la clairière son aspect
habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s’y était fondée depuis la
veille? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l’ensemble de ses
moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la
demi-ombre?

Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute ne
remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de
Fairmont-Park. Frycollin n’en vit rien non plus. Il lui semblait que
les rôdeurs s’approchaient, se resserraient comme au moment d’un
mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses
membres, hérissé dans son système pileux, - enfin au dernier degré de
l’épouvante.

Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la
force de crier une dernière fois :

« Master Uncle!... Master Uncle!

- Eh! qu’y a-t-il donc à la fin! répondit Uncle Prudent. »

Peut-être Phil Evans et lui n’auraient-ils pas été fâchés de soulager
leur colère en rossant d’importance le malheureux valet. Mais il n’en
eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n’eut le temps de leur
répondre.

Un coup de sifflet venait d’être lancé sous bois. A l’instant, une
sorte d’étoile électrique s’alluma au milieu de la clairière.

Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c’est que le moment était
venu d’exécuter quelque œuvre de violence.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’imaginer, six hommes
bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil
Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop,
évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.

Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris
par cette attaque, voulurent résister. Ils n’en eurent ni le temps ni
la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon,
aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés
rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon
qu’ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui
n’hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois? Il
n’en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle
Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers
de dollars-papier.

Bref, une minute après cette agression, sans qu’aucun mot eût été
échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin
sentaient qu’on les déposait doucement, non sur l’herbe de la
clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir.
Là, ils furent accotés l’un près de l’autre. Une porte se referma sur
eux. Puis, le grincement d’un pêne dans une gâche leur apprit qu’ils
étaient prisonniers.

Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un
frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l’infini, sans qu’aucun autre
bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.

.................................

Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie! Dès les premières heures,
on savait ce qui s’était passé la veille à la séance du
Weldon-Institute : l’apparition d’un mystérieux personnage, un
certain ingénieur nommé Robur - Robur-le-Conquérant! - la lutte qu’il
semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition
inexplicable.

Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que
le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu
pendant la nuit du 12 au 13 juin.

Ce que l’on fit de recherches dans toute la cité et aux environs!
Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis
les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l’Amérique,
s’emparèrent du fait et l’expliquèrent de cent façons, dont aucune ne
devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par
annonces et affiches - non seulement à qui retrouverait les
honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque
indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre
se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le
secrétaire du Weldon-Institute n’auraient pas été plus supprimés de
la surface du globe.

A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le
personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion,
puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les
meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison...

Il est vrai, les journaux de l’opposition demandèrent que ce
personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats
pouvaient se produire, sans qu’il fût possible d’en retrouver les
auteurs - et peut-être n’avaient-ils pas tort.

En somme, la police resta ce qu’elle était, ce qu’elle sera toujours
dans le meilleur des mondes qui n’est pas parfait et ne saurait
l’être.

                                  V

    Dans lequel une suspension d’hostilités est consentie entre le
            president et le secrétaire du Weldon-Institute.

Un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, une corde aux
poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de
se déplacer. Cela n’était pas fait pour rendre plus acceptable la
situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En
outre, ne point savoir quels sont les auteurs d’un pareil rapt, en
quel endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de
bagages, ignorer où l’on est, à quel sort on est réservé, il y avait
là de quoi exaspérer les plus patients dé l’espèce ovine, et l’on
sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas précisément des
moutons pour la patience. Etant donné sa violence de caractère, on
imagine aisément dans quel état Uncle Prudent devait être.

En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu’il leur serait
difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.

Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche close, il lui était impossible
de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort que vif.

Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas.
Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement
et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaient
réduits à des soupirs étouffés, à des « heins! » poussés à travers
leurs bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de
leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur
rentrée ou plutôt ficelée, on le comprend de reste. Puis, après ces
infructueux efforts, ils demeurèrent quelque temps inertes. Et alors,
puisque le sens de la vue leur manquait, ils s’essayèrent à tirer,
par le sens de l’ouïe, quelque indice de ce qu’était cet inquiétant
état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d’autre
bruit que l’interminable et inexplicable frrrr qui semblait les
envelopper d’une atmosphère frissonnante.

Cependant, il arriva ceci : c’est que Phil Evans, procédant avec
calme, parvint à relâcher la corde qui lui liait les poignets. Puis,
peu à peu, le nœud se desserra, ses doigts glissèrent les uns
sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.

Un vigoureux frottement rétablit la circulation, gênée par le
ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé le bandeau qui
lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les
cordes avec la fine lame de son « bowie-knife ». Un Américain qui
n’aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un
Américain.

Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut
tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s’exercer utilement, - en ce
moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule. Toutefois,
un peu de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée
dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur.

On le pense bien, quoi qu’il en eût, Phil Evans n’hésita pas un
instant à délivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent
à trancher les nœuds qui le serraient aux pieds et aux mains.
Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les
genoux, d’arracher bandeau et bâillon; puis, d’une voix étranglée :

« Merci! dit-il.

- Non!... Pas de remerciements, répondit l’autre.

- Phil Evans?

- Uncle Prudent?...

- Ici, plus de président ni de secrétaire du Weldon-Institute, plus
d’adversaires!

- Vous avez raison, répondit Phil Evans. Il n’y a plus que deux
hommes qui ont à se venger d’un troisième, dont l’attentat exige de
sévères représailles. Et ce troisième...

- C’est Robur !...

- C’est Robur! »

Voilà donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent
absolument d’accord. A ce sujet, aucune dispute à craindre.

« Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui
soufflait comme un phoque, il faut le déficeler.

- Pas encore, répondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses
jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu’à récriminer.

- Quoi donc, Uncle Prudent?

- A nous sauver, si c’est possible.

- Et même si c’est impossible.

- Vous avez raison, Phil Evans, même si c’est impossible! »

Quant à douter un instant que cet enlèvement dût être attribué à cet
étrange Robur, cela ne pouvait venir à la pensée du président et de
son collègue. En effet, de simples et honnêtes voleurs, après leur
avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les
auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de
couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi?
- Grave question, en vérité, qu’il convenait d’élucider, avant de
commencer les préparatifs d’une évasion avec quelques chances de
succès.

« Phil Evans, reprit Uncle Prudent, après notre sortie de cette
séance, au lieu d’échanger des aménités sur lesquelles il n’y a pas
lieu de revenir, nous aurions mieux fait d’être moins distraits. Si
nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela
ne serait arrivé. Evidemment, ce Robur s’était douté de ce qui allait
se passer au club; il prévoyait les colères que son attitude
provocante devait soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de
ses bandits pour lui prêter main-forte. quand nous avons quitté la
rue Walnut, ces sbires nous ont épiés, suivis, et, lorsqu’ils nous
ont vus imprudemment engagés dans les avenues de Fairmont-Park, ils
ont eu la partie belle.

- D’accord, répondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne
pas regagner directement notre domicile.

- On a toujours tort de ne pas avoir raison », répondit Uncle Prudent.

En ce moment, un long soupir s’échappa du coin le plus obscur de la
cellule.

Qu’est-ce cela? demanda Phil Evans.

- Rien!... Frycollin qui rêve.

Et Uncle Prudent reprit :

Entre le moment où nous avons été saisis, à quelques pas de la
clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce réduit, il ne
s’est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces
gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park.

- Et s’ils l’avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de
translation.

- D’accord, répondit Uncle Prudent. Donc il n’est pas douteux que
nous soyons enfermés dans le compartiment d’un véhicule, - peut-être
un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de
saltimbanques...

- Evidemment! Si c’était un bateau amarré aux rives de la
Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains balancements que
le courant lui imprimerait d’un bord à l’autre.

- D’accord, toujours d’accord, répéta Uncle Prudent, et je pense que,
puisque nous sommes encore dans la clairière, c’est le moment ou
jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur...

- Et à lui faire payer cher cette atteinte à la liberté de deux
citoyens des Etats-Unis d’Amérique!

- Cher... très cher!

- Mais quel est cet homme?... D’où vient-il?... Est-ce un Anglais, un
Allemand, un Français...?

- C’est un misérable, cela suffit, répondit Uncle Prudent. -
Maintenant, à l’œuvre! »

Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palpèrent alors les
parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien.
Rien, non plus, à la porte. Elle était hermétiquement fermée, et il
eût été impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc
pratiquer un trou et s’échapper par ce trou. Restait la question de
savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs
lames ne s’émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.

« Mais d’où vient ce frémissement qui ne cesse pas? demanda Phil
Evans, très surpris de ce frrrr continu.

- Le vent, sans doute, répondit Uncle Prudent.

- Le vent ?... Jusqu’à minuit, il me semble que la soirée a été
absolument calme...

- Evidemment, Phil Evans. Si ce n’était pas le vent, que
voudriez-vous que ce fût? »

Phil Evans, après avoir dégagé la meilleure lame de son couteau,
essaya d’entamer les parois près de la porte. Peut-être suffirait-il
de faire un trou pour l’ouvrir par l’extérieur, si elle n’était
maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la
serrure.

Quelques minutes de travail n’eurent d’autre résultat que d’ébrécher
les lames du bowie-knife, de les épointer, de les transformer en
scies à mille dents.

« Ça ne mord pas, Phil Evans?

- Non.

- Est-ce que nous serions dans une cellule en tôle?

- Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent
aucun son métallique.

- Du bois de fer, alors?

- Non! ni fer ni bois.

- Qu’est-ce alors?

- Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur
laquelle l’acier ne peut mordre. »

Uncle Prudent, pris d’un violent accès de colère, jura, frappa du
pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient à étrangler
un Robur imaginaire.

« Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez à
votre tour. »

Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi
qu’il ne parvenait même pas à rayer de ses meilleures lames, comme si
elle eût été de cristal.

Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu’elle eût pu
être tentée, la porte une fois ouverte.

Il fallut se résigner, momentanément, ce qui n’est guère dans le
tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit répugner
à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans
objurgations, gros mots, violentes invectives à l’adresse de ce Robur
- lequel ne devait point être homme à s’en émouvoir. pour peu qu’il
se montrât dans la vie privée le personnage qu’il avait été au milieu
du Weldon-Institute.

Cependant Frycollin commençait à donner quelques signes non
équivoques de malaise. Soit qu’il éprouvât des crampes à l’estomac ou
des crampes dans les membres, il se démenait d’une lamentable façon.

Uncle Prudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastique, en
coupant les cordes qui serraient le Nègre.

Peut-être eut-il lieu de s’en repentir. Ce fut aussitôt une
interminable litanie, dans laquelle les affres de l’épouvante se
mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n’était pas moins pris
par le cerveau que par l’estomac. Il eût été difficile de dire auquel
de ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable
de ce qu’il éprouvait.

« Frycollin! s’écria Uncle Prudent.

- Master Uncle!... Master Uncle!... répondit le Nègre entre deux
vagissements lugubres.

Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette
prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous
aurons épuisé tous les moyens d’alimentation susceptibles de
prolonger notre vie...

- Me manger? s’écria Frycollin.

- Comme on fait toujours d’un Nègre en pareille occurrence!... Ainsi,
Frycollin, tâche de te faire oublier...

- Ou l’on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. »

Et, très sérieusement, Frycollin eut peur d’être employé à la
prolongation de deux existences évidemment plus précieuses que la
sienne. Il se borna donc à gémir in petto.

Cependant le temps s’écoulait, et toute tentative pour forcer la
porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi était cette
paroi, impossible de le reconnaître.

Ce n’était pas du métal, ce n’était pas du bois, ce n’était pas de la
pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la même
matière. Lorsqu’on le frappait du pied, il rendait un son
particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans
la catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce
plancher paraissait sonner le vide, comme s’il n’eût pas directement
reposé sur le sol de la clairière. Oui! l’inexplicable frrr semblait
en caresser la face inférieure. Tout cela n’était pas rassurant.

« Uncle Prudent? dit Phil Evans.

- Phil Evans? répondit Uncle Prudent.

- Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée? En aucune façon.

- Pourtant, au premier moment de notre incarcération, j’ai pu
distinctement percevoir la fraîche odeur de l’herbe et la senteur
résineuse des arbres du parc. Maintenant, j’ai beau humer l’air, il
me semble que toutes ces senteurs ont disparu...

- En effet.

- Comment expliquer cela?

Expliquons-le de n’importe quelle façon, Phil Evans, excepté par
l’hypothèse que notre prison ait changé de place. Je le répète, si
nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en dérive, nous
le sentirions. »

Frycollin poussa alors un long gémissement qui eût pu passer pour son
dernier soupir, s’il n’eût été suivi de plusieurs autres.

« J’aime à croire que ce Robur nous fera bientôt comparaître devant
lui, reprit Phil Evans.

- Je l’espère bien, s’écria Uncle Prudent, et je lui dirai...

- Quoi?

- Qu’après avoir débuté comme un insolent, il a fini comme un coquin!
»

En ce moment, Phil Evans observa que le jour commençait à se faire.
Une lueur, vague encore, filtrait à travers l’étroite meurtrière,
évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l’opposé de la porte.
Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c’est à
cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude,
l’horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.

Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition
- chef-d’œuvre qui provenait de l’usine même de son collègue -,
le petit timbre n’indiqua que trois heures moins le quart, bien que
la montre ne se fût point arrêtée.

« Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait
encore faire nuit.

- Il faudrait donc que ma montre eût éprouvé un retard..., répondit
Uncle Prudent.

- Une montre de la Walton Watch Company! » s’écria Phil Evans

Quoi qu’il en fût, c’était bien le jour qui se levait. Peu à peu, la
meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde obscurité dé la
cellule. Cependant, si l’aube apparaissait plus, hâtivement que ne le
permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie,
elle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses
latitudes.

Nouvelle observation de Uncle Prudent à ce sujet, nouveau phénomène
inexplicable.

« On pourrait peut-être se hisser jusqu’à la meurtrière, fit observer
Phil Evans, et tâcher de voir où on est?

- On le peut », répondit Uncle Prudent.

Et, s’adressant à Frycollin :

« Allons, Fry, haut sur pied! »

Le Nègre se redressa.

Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous,
Phil Evans, veuillez monter sur l’épaule de ce garçon, pendant que je
contre-buterai afin qu’il ne vous manque pas.

- Volontiers », répondit Phil Evans.

Un instant après, les deux genoux sur les épaules de Frycollin, il
avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.

Cette meurtrière était fermée, non par un verre lenticulaire comme
celui d’un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu’elle
ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil Evans, dont le
rayon de vue était excessivement borné.

« Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-être
pourrez-vous mieux voir? »

Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la
vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.

Second coup plus violent. Même résultat.

« Bon! s’écria Phil Evans, du verre incassable! »

En effet, il fallait que cette vitre fût faite d’un verre trempé
d’après les procédés de l’inventeur Siemens, puisque, malgré des
coups répétés, elle demeura intacte.

Toutefois, l’espace était assez éclairé maintenant pour que le regard
pût s’étendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision
coupé par l’encadrement de la meurtrière.

« Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent.

- Rien.

- Comment? Pas un massif d’arbres?

- Non.

- Pas même le haut des branches?

- Pas même.

- Nous ne sommes donc plus au centre de la clairière?

- Ni dans la clairière ni dans le parc.

- Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faîtes de
monuments? dit Uncle Prudent, dont le désappointement, mêlé de
fureur, ne cessait de s’accroître.

- Ni toits ni faîtes.

- Quoi! pas même un mât de pavillon, pas même un clocher d’église,
pas même une cheminée d’usine?

- Rien que l’espace.

Juste à ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit. Un homme apparut
sur le seuil.

C’était Robur.

« Honorables ballonistes, dit-il d’une voix grave, vous êtes
maintenant libres d’aller et de venir...

- Libres! s’écria Uncle Prudent.

- Oui... dans les limites de l’Albatros! »

Uncle Prudent et Phil Evans se précipitèrent hors de la cellule.

Et que virent-ils?

A douze ou treize cents mètres au-dessous d’eux, la surface d’un pays
qu’ils cherchaient en vain à reconnaître.

                                  VI

 Les ingénieurs, les mécaniciens et autres savants feraient peut-être
                            bien de passer.

« A quelle époque l’homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds
pour vivre dans l’azur et la paix du ciel? »

A cette demande de Camille Flammarion, la réponse est facile : ce
sera à l’époque où les progrès de la mécanique auront permis de
résoudre le problème de l’aviation. Et, depuis quelques années - on
le prévoyait - une utilisation plus pratique de l’électricité devait
conduire à la solution du problème.

En 1783, bien avant que les frères Montgolfier eussent construit la
première montgolfière, et le physicien Charles son premier ballon,
quelques esprits aventureux avalent rêvé la conquête de l’espace au
moyen d’appareils mécaniques. Les premiers inventeurs n’avaient donc
pas songé aux appareils plus légers que l’air - ce que la physique de
leur temps n’eût point permis d’imaginer. C’était aux appareils plus
lourds que lui, aux machines volantes, faites à l’imitation de
l’oiseau, qu’ils demandaient de réaliser la locomotion aérienne.

C’est précisément ce qu’avait fait ce fou d’Icare, fils de Dédale,
dont les ailes, attachées avec de la cire, tombèrent aux approches du
soleil.

Mais, sans remonter jusqu’aux temps mythologiques, parler d’Archytas
de Tarente, on trouve déjà dans les travaux de Dante de Pérouse, de
Léonard de Vinci, de Guidotti, l’idée de machines destinées à se
mouvoir au milieu de l’atmosphère. Deux siècles et demi après, les
inventeurs commencent à se multiplier. En 1742, le marquis de
Bacqueville fabrique un système d’ailes, l’essaie au-dessus de la
Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton conçoit la
disposition d’un appareil à deux hélices suspensive et propulsive. En
1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine à
mouvement orthoptérique, et proteste contre la direction des
aérostats qui venaient d’être inventés. En 1784, Launoy et Bienvenu
font manœuvrer un hélicoptère, mu par des ressorts. En 1808,
essais de vol par l’Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de
Deniau, de Nantes, où les principes du « Plus lourd que l’air » sont
posés. Puis, de 1811 à 1840, études et inventions de Berblinger, de
Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on
trouve l’Anglais Henson avec son système de plans inclinés et
d’hélices actionnées par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil à
hélices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hélicoptère à
ailes de plumes; en 1852, Letur avec son système de parachute
dirigeable, dont l’expérience lui coûta la vie; en la même année,
Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes
tournantes; en 1853, Béléguic et son aéroplane mu par des hélices de
traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable,
Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d’un
moteur à gaz. De 1854 à 1863, apparaissent Joseph Pline, breveté pour
plusieurs systèmes aériens, Bréant, Carlingford, Le Bris, Du Temple,
Bright, dont les hélices ascensionnelles tournent en sens inverse,
Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grâce aux efforts
de Nadar, une Société du Plus lourd que l’air est fondée à Paris. Là
les inventeurs font expérimenter des machines dont quelques-unes sont
déjà brevetées : de Ponton d’Amécourt et son hélicoptère à vapeur, de
la Landelle et son système à combinaisons d’hélices avec plans
inclinés et parachutes, de Louvrié et son aéroscaphe, d’Esterno et
son oiseau mécanique, de Groof et son appareil à ailes mues par des
leviers. L’élan était donné, les inventeurs inventent, les
calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion
aérienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent,
Danjard, Pomès et de la Pauze, Moy, Pénaud, Jobert, Hureau de
Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel,
Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les
uns avec des ailes ou des hélices, les autres avec des plans
inclinés, imaginent, créent, fabriquent, perfectionnent leurs
machines volantes qui seront prêtes à fonctionner le jour où un
moteur d’une puissance considérable et d’une légèreté excessive leur
sera appliqué par quelque inventeur.

Que l’on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas
montrer tous ces degrés de l’échelle de la locomotion aérienne au
sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant? Sans les
tâtonnements, les expériences de ses devanciers, l’ingénieur eût-il
pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s’il n’avait
que dédains pour ceux qui s’obstinent encore à chercher la direction
des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du « Plus
lourd que l’air », Anglais, Américains, Italiens, Autrichiens,
Français, - Français surtout, dont les travaux, perfectionnés par
lui, l’avaient amené à créer, puis à construire cet engin volateur,
l’Albatros, lancé à travers les courants de l’atmosphère.

« Pigeon vole! s’était écrié l’un des plus persistants adeptes de
l’aviation.

« On foulera l’air comme on foule la terre! avait répondu un de ses
plus acharnés partisans.

- A locomotive, aéromotive! » avait jeté le plus bruyant de tous, qui
embouchait les trompettes de la publicité pour réveiller l’Ancien et
le Nouveau Monde.

Rien de mieux établi, en effet, par expérience et par calcul, que
l’air est un point d’appui très résistant. Une circonférence d’un
mètre de diamètre, formant parachute, peut non seulement modérer une
descente dans l’air, mais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu’on
savait.

On savait également que, quand la vitesse de translation est grande,
le travail de pesanteur varie à peu près en raison inverse du carré
de cette vitesse et devient presque insignifiant.

On savait encore que plus le poids d’un animal volant augmente, moins
augmente proportionnellement la surface ailée nécessaire pour le
soutenir, bien que les mouvements qu’il doit faire soient plus lents.

Un appareil d’aviation doit donc être construit de manière à utiliser
ces lois naturelles, à imiter l’oiseau, ce type admirable de la
locomotion aérienne », a dit le docteur Marey, de l’Institut de
France.

En somme, les appareils qui peuvent résoudre ce problème se résument
en trois sortes :

10 Les hélicoptères ou spiralifères, qui ne sont que des hélices à
axes verticaux;

20 Les orthoptères, engins qui tendent à reproduire le vol naturel
des oiseaux;

30 Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai dire, que des plans inclinés,
comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés par des hélices
horizontales.

Chacun de ces systèmes avait eu et a même encore des partisans
décidés à ne rien céder sur ce point.

Cependant, Robur, par bien des considérations, avait rejeté les deux
premiers.

Que l’orthoptère, l’oiseau mécanique, présente certains avantages,
nul doute. Les travaux, les expériences de M. Renaud, en 1884, l’ont
prouvé. Mais, ainsi qu’on le lui avait dit, il ne faut pas
servilement imiter la nature. Les locomotives n’ont pas été copiées
sur les lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux
premières on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds
des hélices qui ne sont point des nageoires. Et ils n’en marchent pas
plus mal. Au contraire. D’ailleurs, sait-on ce qui se fait
mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont très
complexes? Le docteur Marey n’a-t-il pas soupçonné que les pennes
s’entrouvrent pendant le relèvement de l’aile pour laisser passer
l’air, mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine
artificielle?

D’autre part, que les aéroplanes eussent donné quelques bons
résultats, ce n’était pas douteux. Les hélices opposant un plan
oblique à la couche d air, c’était le moyen de produire un travail
d’ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le
poids disponible, c’est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors
de celui de l’appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y
avait là de grands avantages - supérieurs même à ceux des aérostats
soumis à un mouvement de translation.

Néanmoins, Robur avait pensé que ce qu’il y avait de meilleur,
c’était encore ce qu’il y aurait de plus simple. Aussi, les hélices -
ces « saintes hélices » - qu’on lui avait jetées à la tête au
Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi à tous les besoins de sa
machine volante. Les unes tenaient l’appareil suspendu dans l’air,
les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de
vitesse et de sécurité.

En effet, théoriquement, au moyen d’une hélice d’un pas suffisamment
court mais d’une surface considérable, ainsi que l’avait dit M.
Victor Tatin, on pourrait, « en poussant les choses à l’extrême,
soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ».

Si l’orthoptère - battement d’ailes des oiseaux - s’élève en
s’appuyant normalement sur l’air, l’hélicoptère s’élève en le
frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s’il
montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice
au lieu d’être des ailes en aube. L’hélice marche nécessairement dans
la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se déplace
verticalement. Est-il horizontal? elle se déplace horizontalement.

Tout l’appareil volant de l’ingénieur Robur était dans ces deux
fonctionnements.

En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties
essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de
propulsion, la machinerie.

Plate-forme. - C’est un bâti, long de trente mètres, large de quatre,
véritable pont de navire avec proue en forme d’éperon. Au-dessous,
s’arrondit une coque, solidement membrée, qui renferme les appareils
destinés à produire la puissance mécanique, la soute aux munitions,
les apparaux, les outils, le magasin général pour approvisionnements
de toutes sortes, y compris les caisses à eau du bord. Autour du
bâti, quelques légers montants, reliés par un treillis de fil de fer,
supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface
s’élèvent trois roufles, dont les compartiments sont affectés, les
uns au logement du personnel, les autres à la machinerie. Dans le
roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
suspension; dans celui de l’avant la machine du propulseur de
l’avant; dans celui de l’arrière, la machine du propulseur de
l’arrière, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train
spéciale. Du côté de la proue, dans le premier roufle, se trouvent
l’office, la cuisine et le poste de l’équipage. Du côté de la poupe,
dans le dernier roufle, sont disposées plusieurs cabines, entre
autres, celle de l’ingénieur, une salle à manger, puis, au-dessus,
une cage vitrée dans laquelle se tient le timonier qui dirige
l’appareil au moyen d’un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont
éclairés par des hublots, fermés de verres trempés qui ont dix fois
la résistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est établi
un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les heurts, bien
que l’atterrissage puisse se faire avec une douceur extrême, tant
l’ingénieur est maître des mouvements de l’appareil.

Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme,
trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de
chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un navire à
trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent
chacun deux hélices horizontales, d’un pas et d’un diamètre assez
courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse.
Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvement des
autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens
inverse - disposition nécessaire pour que l’appareil ne soit pas pris
d’un mouvement de giration. De la sorte, les hélices, tout en
continuant à s’élever sur la colonne d’air verticale, se font
équilibre contre la résistance horizontale. Conséquemment, l’appareil
est muni de soixante-quatorze hélices suspensives, dont les trois
branches sont maintenues extérieurement par un cercle métallique,
qui, faisant fonction de volant, économise la force motrice. A
l’avant et à l’arrière, montées sur axes horizontaux, deux hélices
propulsives, à quatre branches, d’un pas inverse très allongé
tournent en sens différent et communiquent le mouvement de
propulsion. Ces hélices, d’un diamètre plus grand que celui des
hélices de suspension, peuvent également tourner avec une excessive
vitesse.

En somme, cet appareil tient à la fois des systèmes qui ont été
préconisés par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d’Amécourt,
systèmes perfectionnés par l’ingénieur Robur. Mais c’est surtout dans
le choix et l’application de la force motrice qu’il a le droit d’être
considéré comme inventeur.

Machinerie. - Ce n’est ni à la vapeur d’eau ou autres liquides, ni à
l’air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux mélanges explosifs
susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a demandé la
puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C’est à
l’électricité, à cet agent qui sera, un jour, l’âme du monde
industriel. D’ailleurs, nulle machine électromotrice pour le
produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels
sont les éléments qui entrent dans la composition de ces piles, quels
acides les mettent en activité? c’est le secret de Robur. De même
pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives
et négatives? on ne sait. L’ingénieur s’était bien gardé - et pour
cause - de prendre un brevet d’invention. En somme, résultat non
contestable : des piles d’un rendement extraordinaire, des acides
d’une résistance presque absolue à l’évaporation ou à la congélation,
des accumulateurs qui laissent très loin les Faure-Sellon-Volckmar,
enfin des courants dont les ampères se chiffrent en nombres inconnus
jusqu’alors. De là, une puissance en chevaux électriques pour ainsi
dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l’appareil
une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses
besoins, en n’importe quelle circonstance.

Mais, il faut le répéter, cela appartient en propre à l’ingénieur
Robur. Là-dessus il a gardé un secret absolu. Si le président et le
secrétaire du Weldon-Institute ne parviennent pas à le découvrir,
très probablement ce secret sera perdu pour l’humanité.

Il va sans dire que cet appareil possède une stabilité suffisante par
suite de la position du centre de gravité. Nul danger qu’il prenne
des angles inquiétants avec l’horizontale, nul renversement à
craindre.

Reste à savoir quelle matière l’ingénieur Robur avait employée pour
la construction de son aéronef, - nom qui peut très exactement
s’appliquer à l’Albatros. Qu’était cette matière si dure que le
bowie-knife de Phil Evans n’avait pu l’entamer et dont Uncle Prudent
n’avait pu s’expliquer la nature? Tout bonnement du papier.

Depuis bien des années, déjà, cette fabrication avait pris un
développement considérable. Du papier sans colle, dont les feuilles
sont imprégnées de dextrine et d’amidon, puis serrées à la presse
hydraulique, forme une matière dure comme l’acier. On en fait des
poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de
métal et en même temps plus légères. Or, c’était cette solidité,
cette légèreté, que Robur avait voulu utiliser pour la construction
de sa locomotive aérienne. Tout, coque, bâti, roufles, cabines, était
en papier de paille, devenu métal sous la pression, et même, ce qui
n’était point à dédaigner pour un appareil courant à de grandes
hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de
suspension et de propulsion, axes ou palettes des hélices, la fibre
gélatinée en avait fourni la substance résistante et flexible à la
fois. Cette matière, pouvant s’approprier à toutes formes, insoluble
dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans
parler de ses propriétés isolantes, - avait été d’un emploi très
précieux dans la machinerie électrique de l’Albatros.

L’ingénieur Robur, son contremaître Tom Turner, un mécanicien et ses
deux aides, deux timoniers et un maître coq - en tout huit hommes -
tel était le personnel de l’aéronef qui suffisait amplement aux
manœuvres exigées par la locomotion aérienne. Des armes de
chasse et de guerre, des engins de pêche, des fanaux électriques, des
instruments d’observation, boussoles et sextants pour relever la
route, thermomètre pour l’étude de la température, divers baromètres,
les uns pour évaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour
indiquer les variations de la pression atmosphérique, un storm-glass
pour la prévision des tempêtes, une petite bibliothèque, une petite
imprimerie portative, une pièce d’artillerie montée sur pivot au
centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lançant un
projectile de six centimètres, un approvisionnement de poudre,
balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffée par les courants
des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et légumes, rangées
dans une cambuse ad hoc avec quelques fûts de brandy, de whisky et de
gin, enfin de quoi aller bien des mois sans être obligé d’atterrir, -
tels étaient le matériel et les provisions de l’aéronef, sans compter
la fameuse trompette.

En outre, il y avait à bord une légère embarcation en caoutchouc,
insubmersible, qui pouvait porter huit hommes à la surface d’un
fleuve, d’un lac ou d’une mer calme.

Mais Robur avait-il au moins installé des parachutes en cas
d’accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes
des hélices étaient indépendants. L’arrêt des uns n’enrayait pas la
marche des autres. Le fonctionnement de la moitié du jeu suffisait à
maintenir l’Albatros dans son élément naturel.

« Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôt l’occasion
de le dire à ses nouveaux hôtes -hôtes malgré eux - avec lui, je suis
maître de cette septième partie du monde, plus grande que
l’Australie, l’Océanie, l’Asie, l’Amérique et l’Europe, cette Icarie
aérienne que des milliers d’Icariens peupleront un jour! »

                                  VII

Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser
                              convaincre.

Le président du Weldon-Institute était stupéfait, son compagnon
abasourdi. Mais ni l’un ni l’autre ne voulurent rien laisser paraître
de cet ahurissement si naturel.

Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son épouvante à se sentir
emporté dans l’espace à bord d’une pareille machine, et il ne
cherchait point à s’en cacher.

Pendant ce temps, les hélices suspensives tournaient rapidement
au-dessus de leurs têtes. Si considérable que fût alors cette vitesse
de rotation, elle eût pu être triplée pour le cas où l’Albatros
aurait voulu atteindre de plus hautes zones.

Quant aux deux propulseurs, lancés à une allure assez modérée, ils
n’imprimaient à l’appareil qu’un déplacement de vingt kilomètres à
l’heure.

En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de
l’Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui
serpentait, comme un simple ruisseau, à travers un pays accidenté, au
milieu de l’étincellement de quelques lagons obliquement frappés des
rayons du soleil. Ce ruisseau, c’était un fleuve, et l’un des plus
importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une
chaîne montagneuse dont la prolongation allait à perte de vue.

« Et nous direz-vous où nous sommes? demanda Uncle Prudent d’une voix
que la colère faisait trembler.

- Je n’ai point à vous l’apprendre, répondit Robur.

- Et nous direz-vous où nous allons? ajouta Phil Evans.

- A travers l’espace.

- Et cela va durer?...

- Le temps qu’il faudra.

- S’agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil
Evans.

- Plus que cela, répondit Robur.

- Et si ce voyage ne nous convient pas?... répliqua Uncle Prudent.

Il faudra qu’il vous convienne!

Voilà un avant-goût de la nature des relations qui aillaient
s’établir entre le maître de l’Albatros et ses hôtes, pour ne pas
dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d’abord
leur donner le - temps de se remettre, d’admirer le merveilleux
appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d’en
complimenter l’inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d’un bout
à l’autre de la plate-forme. Libre à eux d’examiner le dispositif des
machines et l’aménagement de l’aéronef, ou d’accorder toute attention
au paysage dont le relief se déployait au-dessous d’eux.

« Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous
devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce
fleuve qui coule dans le nord-ouest, c’est le Saint-Laurent. Cette
ville que nous laissons en arrière, c’est Québec. »

C’était, en effet, la vieille cité de Champlain, dont les toits de
fer-blanc éclataient au soleil comme des réflecteurs. L’Albatros
s’était donc élevé jusqu’au quarante-sixième degré de latitude nord -
ce qui expliquait l’avance prématurée du jour et la prolongation
anormale de l’aube.

Oui, reprit Phil Evans, voilà bien la ville en amphithéâtre., la
colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l’Amérique du Nord!
Voici les cathédrales an glaise et française! Voici la douane avec
son dôme surmonté du pavillon britannique!

Phil Evans n’avait pas achevé que déjà la capitale du Canada
commençait à se réduire dans le lointain. L’aéronef entrait dans une
zone de petits nuages, qui dérobèrent peu à peu la vue du sol.

Robur, voyant alors que le président et le secrétaire du
Weldon-Institute reportaient leur attention sur l’aménagement
extérieur de l’_Albatros_ s’approcha et dit:

« Eh bien, messieurs, croyez-vous à la possibilité de la locomotion
aérienne au moyen des appareils plus lourds que l’air? »

Il eût été difficile de ne pas se rendre à l’évidence. Cependant
Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas.

« Vous vous taisez? reprit l’ingénieur. Sans doute, c’est la faim qui
vous empêche de parler!... Mais, si je me suis chargé de vous
transporter dans l’air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce
fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend. »

Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner
vivement, ce n’était pas le cas de faire des cérémonies. Un repas
n’engage à rien, et lorsque Robur les aurait remis à terre, ils
comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leur entière liberté
d’action.

Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l’arrière, dans un
petit « dining-room ». Là se trouvait une table proprement servie, à
laquelle ils devaient manger à part pendant le voyage. Pour plats,
différentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, composé
en parties égales de farine et de viande réduite en poudre, relevée
d’un peu de lard, lequel, bouilli dans l’eau, donne un potage
excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du thé pour boisson.

De son côté, Frycollin n’avait pas été oublié. A l’avant, il avait
trouvé une forte soupe de ce pain. En vérité, il fallait qu’il eût
belle faim pour manger, car ses mâchoires tremblaient de peur et
auraient pu lui refuser tout service.

« Si ça cassait! Si ça cassait! » répétait le malheureux Nègre.

De là, des transes continuelles. qu’on y songe! Une chute de quinze
cents mètres qui l’aurait réduit à l’état de pâtée!

Une heure après, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la
plate-forme. Robur n’y était plus. A l’arrière, l’homme de barre,
dans sa cage vitrée, l’œil fixé sur la boussole, suivait
imperturbablement, sans une hésitation, la route donnée par
l’ingénieur.

Quant au reste du personnel, le déjeuner le retenait probablement
dans son poste. Seul, un aide-mécanicien, préposé à la surveillance
des machines, se promenait d’un roufle à l’autre.

Cependant, si la vitesse de l’appareil était grande, les deux
collègues n’en pouvaient juger qu’imparfaitement, bien que
l’_Albatros_ fût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se
montrât à quinze cents mètres au-dessous.

C’est à n’y pas croire! dit Phil Evans.

- N’y croyons pas! » répondit Uncle Prudent.

Ils allèrent alors se placer à l’avant et portèrent leurs regards
vers l’horizon de l’ouest.

Ah! une autre ville! dit Phil Evans.

- Pouvez-vous la reconnaître?

- Oui! Il me semble bien que c’est Montréal.

- Montréal ?... Mais nous n’avons quitté Québec que depuis deux
heures tout au plus!

- Cela prouve que cette machine se déplace avec une rapidité d’au
moins vingt-cinq lieues à l’heure.

En effet, c’était la vitesse de l’aéronef, et, si les passagers ne se
sentaient pas incommodés, c’est qu’ils marchaient alors dans le sens
du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eût considérablement
gênés, puisque c’est à peu près celle d’un express. Par vent
contraire, il aurait été impossible de la supporter.

Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l’_Albatros_
apparaissait Montréal, très reconnaissable au Victoria-Bridge, pont
tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la
lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses
magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique
récemment construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, enfin le
Mont-Royal, qui domine l’ensemble de la ville et dont on a fait un
parc magnifique.

Il était heureux que Phil Evans eût déjà visité les principales
villes du Canada. Il put ainsi en reconnaître quelques-unes sans
questionner Robur. Après Montréal, vers une heure et demie du soir,
ils passèrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient
à une vaste chaudière en ébullition qui débordait en bouillonnements
de l’effet le plus grandiose.

« Voilà le palais du Parlement », dit Phil Evans.

Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, planté sur une
colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au
Parliament-House de Londres, comme la cathédrale de Montréal
ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n’était
pas contestable que ce fût Ottawa.

Bientôt cette cité ne tarda pas à se rapetisser à l’horizon et ne
forma plus qu’une tache lumineuse sur le sol.

Il était deux heures à peu près, lorsque Robur reparut. Son
contremaître, Tom Turner, l’accompagnait. Il ne lui dit que trois
mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postés dans les ronfles
de l’avant et de l’arrière. Sur un signe, le timonier modifia la
direction de l’_Albatros,_ de manière à porter de deux degrés au
sud-ouest. En même temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent
constater qu’une vitesse plus grande venait d’être imprimée aux
propulseurs de l’aéronef.

En réalité, cette vitesse aurait pu être doublée encore et dépasser
tout ce qu’on a obtenu jusqu’ici des plus rapides engins de
locomotion terrestre.

Qu’on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux nœuds
ou quarante kilomètres à l’heure; les trains sur les railways anglais
et français, cent; les bateaux à patins sur les rivières glacées des
Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de
Patterson, à roue d’engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du
lac Erié, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent
trente-sept.

Or, l’_Albatros,_ avec le maximum de puissance de ses propulseurs,
pouvait se lancer à raison de deux cents kilomètres à l’heure, soit
près de cinquante mètres par seconde.

Eh bien, cette vitesse est celle de l’ouragan qui déracine les
arbres, celle d’un certain coup de vent qui, pendant l’orage du 21
septembre 1881, à Cahors, se déplaça à raison de cent
quatre-vingt-quatorze kilomètres. C’est la vitesse moyenne du pigeon
voyageur, laquelle n’est dépassée que par le vol de l’hirondelle
ordinaire (67 mètres à la seconde), et par celui du martinet (89
mètres).

En un mot, ainsi que l’avait dît Robur, l’_Albatros,_ en développant
toute la force de ses hélices, eût pu faire le tour du monde en deux
cents heures, c’est-à-dire en moins de huit jours!

Que le globe possédât à cette époque quatre cent cinquante mille
kilomètres de voies ferrées - soit onze fois le tour de la terre à
l’Equateur - peu lui importait, à cette machine volante. N’avait-elle
pas pour point d’appui tout l’air de l’espace?

Est-il besoin de l’ajouter, maintenant? Ce phénomène dont
l’apparition avait tant intrigué le public des deux mondes, c’était
l’aéronef de l’ingénieur. Cette trompette qui jetait ses éclatantes
fanfares au milieu des airs, c’était celle du contremaître Tom
Turner. Ce pavillon, planté sur les principaux monuments de l’Europe,
de l’Asie et de l’Amérique, c’était le pavillon de
Robur-le-Conquérant et de son _Albatros_

Et si, jusqu’alors, l’ingénieur avait pris quelques précautions pour
qu’on ne le reconnût pas, si, de préférence, il voyageait la nuit en
s’éclairant parfois de ses fanaux électriques, si, pendant le jour,
il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait
maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquête. Et, s’il
était venu à Philadelphie, s’il s’était présenté dans la salle des
séances du Weldon-Institute, n’était-ce pas pour faire part de sa
prodigieuse découverte, pour convaincre _ipso facto_ les plus
incrédules?

On sait comment il avait été reçu, et l’on verra quelles représailles
il prétendait exercer sur le président et le secrétaire dudit club.

Cependant Robur s’était approché des deux collègues. Ceux-ci
affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu’ils
voyaient, de ce qu’ils expérimentaient malgré eux. Evidemment, sous
le crâne de ces deux têtes anglo-saxonnes s’incrustait un entêtement
qui serait dur à déraciner.

De son côté, Robur ne voulut pas même avoir l’air de s’en apercevoir,
et, comme s’il eût continué une conversation, qui pourtant était
interrompue depuis plus de deux heures :

« Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil,
merveilleusement approprié pour la locomotion aérienne, est
susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas
digne de conquérir l’espace s’il était incapable de le dévorer. J’ai
voulu que l’air fût pour moi un point d’appui solide, et il l’est.
J’ai compris que, pour lutter contre le vent, il n’y avait tout
simplement qu’à être plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul
besoin de voiles pour m’entraîner, ni de rames ni de roues pour me
pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l’air,
et c’est tout. De l’air qui m’entoure ainsi que l’eau entoure le
bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme
les hélices d’un steamer. Voilà comment j’ai résolu le problème de
l’aviation. Voilà ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre
appareil plus léger que l’air.

Mutisme absolu des deux collègues - ce qui ne déconcerta pas un
instant l’ingénieur. Il se contenta de sourire à demi et reprit sous
forme interrogative

Peut-être vous demandez-vous encore si, à ce pouvoir qu’il a de se
déplacer horizontalement, l’_Albatros_ joint une égale puissance de
déplacement vertical, en un mot, si, même quand il s’agit de visiter
les hautes zones de l’atmosphère, il peut lutter avec un aérostat? eh
bien, je ne vous engage pas à faire entrer le _Go a head_ en lutte
avec lui.

Les deux collègues avaient tout bonnement haussé les épaules. C’est
là, peut-être, qu’ils attendaient l’ingénieur.

Robur fit un signe. Les hélices propulsives s’arrêtèrent aussitôt.
Puis, après avoir couru sur son erre pendant un mille encore,
l’_Albatros_ demeura immobile.

Sur un second geste de Robur, les hélices suspensives se murent alors
avec une rapidité telle qu’on aurait pu la comparer à celle des
sirènes dans les expériences d’acoustique. Leur frrr monta de près
d’une octave dans l’échelle des sons, en diminuant d’intensité
toutefois àcause de la raréfaction de l’air, et l’appareil s’enleva
verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu à travers
l’espace.

Mon maître? Mon maître!... répétait Frycollin. Pourvu que ça ne casse
pas!

Un sourire de dédain fut toute la réponse de Robur. En quelques
minutes, l’_Albatros_ eut atteint deux mille - sept cents mètres, ce
qui étendait le rayon de vue à soixante-dix milles, - puis quatre
mille mètres, ce qu’indiqua le baromètre en tombant à 480
millimètres. Alors, expérience faite, l’_Albatros_ redescendit La
diminution de la pression des hautes couches amène de l’oxygène dans
l’air et, par suite, dans le sang. C’est la cause des graves
accidents qui sont arrivés à certains aéronautes. Robur jugeait
inutile de s’y exposer.

L’_Albatros_ revint donc à la hauteur qu’il semblait tenir de
préférence, et ses propulseurs, remis en marche, l’entraînèrent avec
une rapidité plus grande vers le sud-ouest

« Maintenant, messieurs, si c’est cela que vous vous demandiez, dit
l’ingénieur, vous pourrez vous répondre.

Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbé dans sa
contemplation.

Lorsqu’il releva la tête, le président et le secrétaire du
Weldon-Institute étaient devant lui.

Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se
maîtriser, nous ne nous sommes rien demandé de ce que vous paraissez
croire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nous comptons
que vous voudrez bien répondre.

- Parlez.

- De quel droit nous avez-vous attaqués à Philadelphie, dans le parc
de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermés dans cette
cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gré, à bord
de cette machine volante?

- Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de
quel droit m’avez-vous insulté, hué, menacé, dans votre club, au
point que je m’étonne d’en être sorti vivant?

- Interroger n’est pas répondre, reprit Phil Evans, et je vous répète
: de quel droit?..

- Vous voulez le savoir?.

- S’il vous plaît.

- Eh bien, du droit du plus fort!

- C’est cynique!

- Mais cela est!

- Et pendant combien de temps, citoyen ingénieur, demanda Uncle
Prudent, qui éclata à la fin, pendant combien de temps avez-vous la
prétention d’exercer ce droit?

- Comment, messieurs, répondit ironiquement Robur, comment
pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n’avez qu’à
baisser vos regards pour jouir d’un spectacle sans pareil au monde!

L’_Albatros_ se mirait alors dans l’immense glace du lac Ontario. Il
venait de traverser le pays si poétiquement chanté par Cooper. Puis,
il suivit la côte méridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers
la célèbre rivière qui lui verse les eaux du lac Erié, en les brisant
sur ses cataractes.

Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempête
monta jusqu’à lui. Et, comme si quelque brume humide eût été projetée
dans les airs, l’atmosphère se rafraîchit très sensiblement.

Au-dessous, en fer à cheval, se précipitaient des masses liquides. On
eût dit une énorme coulée de cristal, au milieu des mille
arcs-en-ciel que produisait la réfraction, en décomposant les rayons
solaires. C’était d’un aspect sublime.

Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une
rive à l’autre. Un peu au-dessous, à trois milles, était jeté un pont
suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive
canadienne à la rive américaine.

« Les cataractes du Niagara! » s’écria Phil Evans.

Et ce cri lui échappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses
efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.

Une minute après, l’_Albatros_ avait franchi la rivière qui sépare
les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lançait au-dessus
des vastes territoires du Nord-Amérique.

                                 VIII

 Ou l’on verra que Robur se décide à répondre à l’importante question
                          qui lui est posée.

C’était dans une des cabines du roufle de l’arrière que Uncle Prudent
et Phil Evans avaient trouvé deux excellentes couchettes, du linge et
des habits de rechange en suffisante quantité, des manteaux et des
couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eût point offert
plus de confort. S’ils ne dormirent pas tout d’un somme, c’est qu’ils
le voulurent bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en
empêchèrent. En quelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle série
d’expériences avaient-ils été invites _inviti,_ si l’on permet ce
rapprochement de mots français et latin? Comment l’affaire se
terminerait-elle, et, au fond, que voulait l’ingénieur Robur? Il y
avait là de quoi donner à réfléchir.

Quant au valet Frycollin, il était logé, à l’avant, dans une cabine
contiguë à celle du maître coq de l’_Albatros._ Ce voisinage ne
pouvait lui déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce
inonde. Mais, s’il finit par s’endormir, ce fut pour rêver de chutes
successives, de projections à travers le vide, qui firent de son
sommeil un abominable cauchemar.

Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette pérégrination au
milieu d’une atmosphère dont les courants s’étaient apaisés avec le
soir. En dehors du bruissement des ailes d’hélices, pas un bruit dans
cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lançait quelque
locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements
d’animaux domestiques. Singulier instinct! ces êtres terrestres
sentaient la machine volante passer au-dessus d’eux et jetaient des
cris d’épouvante à son passage.

Le lendemain, 14 juin, à cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se
promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de
l’aéronef. Rien de changé depuis la veille l’homme de garde à
l’avant, le timonier à l’arrière.

Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouter
avec un appareil de même sorte? Non, évidemment. Robur n’avait pas
encore trouvé d’imitateurs quant à rencontrer quelque aérostat
planant dans les airs, cette chance était tellement minime qu’il
était permis de n’en point tenir compte. En tout cas, c’eût été tant
pis pour l’aérostat - le pot de fer et le pot de terre. L’_Albatros_
n’aurait rien eu à craindre d’une semblable collision.

Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n’était pas impossible
que l’aéronef se mît à la côte comme un navire, si quelque montagne,
qu’il n’eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route. C’étaient là
les écueils de l’air, et il devait les éviter comme un bâtiment évite
des écueils de la mer.

L’ingénieur, il est vrai, avait donné la direction ainsi que fait un
capitaine, en tenant compte de l’altitude nécessaire pour dominer les
hauts sommets du territoire. Or, comme l’aéronef ne devait pas tarder
à planer sur un pays de montagnes, il n’était que prudent de veiller,
pour le cas où il aurait quelque peu dévié de sa route.

En observant la contrée placée au-dessous d’eux, Uncle Prudent et
Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l’_Albatros_ allait atteindre
la pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la
nuit, l’Erié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu’il
marchait plus directement à l’ouest, l’aéronef devait alors remonter
l’extrémité du lac Michigan.

« Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits à
l’horizon, c’est Chicago! »

Il ne se trompait pas. C’était bien la cité vers laquelle rayonnent
dix-sept railways, la reine de l’Ouest, le vaste réservoir dans
lequel affluent les produits de l’Indiana, de l’Ohio, du Wisconsin,
du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie
occidentale de l’Union.

Uncle Prudent, armé d’une excellente lorgnette marine qu’il avait
trouvée dans son roufle, reconnut aisément les principaux édifices de
la ville. Son collègue put lui indiquer les églises, les édifices
publics, les nombreux « élévators » ou greniers mécaniques, l’immense
hôtel Sherman, semblable à un gros dé à jouer, dont les fenêtres
figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.

Puisque c’est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes
emportés un peu plus à l’ouest qu’il ne conviendrait pour revenir à
notre point de départ.

En effet, l’_Albatros_ s’éloignait en droite ligne de la capitale de
la Pennsylvanie.

Mais, si Uncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les
ramener vers l’est, il ne l’aurait pneu ce moment. Ce matin-là,
l’ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu’il y
fût occupé de quelques travaux, soit qu’il y dormit encore. Les deux
collègues durent donc déjeuner sans l’avoir aperçu.

La vitesse ne s’était pas modifiée depuis la veille. Etant donné la
direction du vent qui soufflait de l’est, cette vitesse n’était pas
gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d’un degré par cent
soixante-dix mètres d’élévation, la température était très
supportable. Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant
l’ingénieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce
qu’on pourrait appeler la ramure des hélices, entraînées alors dans
un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se
fondait en un disque semi-diaphane.

L’Etat d’Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionale
en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Père des
Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats à deux étages ne
paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l’_Albatros_ se
lança sur l’Iowa, après avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du
matin.

Quelques chaînes de collines, des « bluffs », serpentaient à travers
ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur médiocre
altitude n’exigea aucun relèvement de l’aéronef. D’ailleurs, ces
bluffs ne devaient pais tarder à s’abaisser pour faire place aux
larges plaines de l’Iowa, étendues sur toute sa partie occidentale et
sur le Nebraska, - prairies immenses qui se développent jusqu’au pied
des montagnes Rocheuses. Çà et là, nombreux rios, affluents ou
sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages,
d’autant plus rares que l’_Albatros_ s’avançait plus rapidement
au-dessus du Far-West.

Rien de particulier ne se produisit pendant cette journée. Uncle
Prudent et Phil Evans furent absolument livrés à eux-mêmes. C’est à
peine s’ils aperçurent Frycollin, étendu à l’avant, fermant les yeux
pour ne rien voir. Et cependant, il n’était pas en proie au vertige,
comme on pourrait le penser. Faute de repères, ce vertige n’aurait pu
se manifester ainsi qu’il arrive au sommet d’un édifice élevé.
L’abîme n’attire pas quand on le domine de la nacelle d’un ballon ou
de la plate-forme d’un aéronef, ou, plutôt, ce n’est pas un abîme qui
se creuse au-dessous de l’aéronaute, c’est l’horizon qui monte et
l’entoure de toutes parts.

A deux heures, l’_Albatros_ passait au-dessus d’Omaha, sur la
frontière du Nebraska, - Omaha-City, véritable tête de ligne de ce
chemin de fer du Pacifique, longue traînée de rails de quinze cents
lieues, tracée entre New York et San Francisco. Un moment, on put
voir les eaux jaunâtres du Missouri, puis la ville, aux maisons de
bois et de briques, posée au centre de ce riche bassin, comme une
boucle à la ceinture de fer qui serre l’Amérique du Nord à sa taille.
Sans doute aussi, pendant que les passagers de l’aéronef observaient
tous ces détails, les habitants d’Omaha devaient apercevoir l’étrange
appareil. Mais leur étonnement à le voir planer dans les airs ne
pouvait être plus grand que celui du président et du secrétaire du
Weldon-Institute de se trouver à son bord.

En tout cas, c’était là un fait que les journaux de l’Union allaient
commenter. Ce serait l’explication de l’étonnant phénomène dont le
monde entier S’occupait et se préoccupait depuis quelque temps.

Une heure après, l’_Albatros_ avait dépassé Omaha. Il fut alors
constant qu’il se relevait vers l’est, en s’écartant de la
Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway à
travers la Prairie. Cela n’était pas pour satisfaire Uncle Prudent et
Phil Evans.

« C’est donc sérieux, cet absurde projet de nous emmener aux
antipodes? dit l’un.

- Et malgré nous? répondit l’autre. Ah! que ce Robur y prenne garde!
Je ne suis pas homme à le laisser faire!...

- Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent,
tâchez de vous modérer...

- Me modérer!...

- Et gardez votre colère pour le moment où il sera opportun qu’elle
éclate. »

Vers cinq heures, après avoir franchi les montagnes Noires, couvertes
de Sapins et de cèdres, l’_Albatros_ volait au-dessus de ce
territoire qu’on a justement appelé les Mauvaises-Terres du Nebraska,
- un chaos de collines laissées tomber sur le sol et qui se seraient
brisées dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les
plus fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet énorme jeu d’osselets,
on entrevoyait des ruines de cités du Moyen Age avec forts, donjons,
châteaux à mâchicoulis et à poivrières. Mais, en réalité, ces
Mauvaises-Terres ne sont qu’un ossuaire immense où blanchissent, par
myriades, les débris de pachydermes, de chéloniens, et même, dit-on,
d’hommes fossiles, entraînés par quelque cataclysme inconnu des
premiers âges.

Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River était
dépassé. Maintenant la plaine se développait jusqu’aux extrêmes
limites d’un horizon très relevé par l’altitude de l’_Albatros._

Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives,
ni des sifflets graves de steam-boats qui troublèrent le calme du
firmament étoilé. De longs mugissements montaient parfois jusqu’à
l’aéronef, alors plus rapproché du sol. C’étaient des troupeaux de
bisons qui traversaient la prairie, en quête de ruisseaux et de
pâturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes,
sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au
roulement d’une inondation et très différent du frémissement continu
des hélices.

Puis, de temps à autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat
Sauvage, un hurlement de coyote, ce _canis latrans,_ dont le nom est
bien justifié par ses aboiements sonores.

Et, aussi, des odeurs pénétrantes, la menthe, la sauge et l’absinthe,
mêlées aux senteurs puissantes des conifères qui se propageaient à
travers l’air pur de la nuit.

Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement
qui, cette fois, n’était pas celui des coyotes; c’était le cri du
Peau-Rouge qu’un pionnier n ’eut pu confondre avec le cri des fauves.

Phil Evans quitta sa cabine. Peut-être, ce jour-là, se trouverait-il
en face de l’ingénieur Robur?

En tout cas, désireux de savoir pourquoi il n’avait pas paru la
veille, il s’adressa au contremaître Tom Turner.

Tom Turner, d’origine anglaise, âgé de quarante-cinq ans environ,
large de buste, trapu de membres, charpenté en fer, avait une de ces
têtes énormes et caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce
peintre de toutes les laideurs saxonnes en a tracé du bout de son
pinceau. Si l’on veut bien examiner la planche quatre du _Harlots
Progress,_ on y trouvera la tête de Tom Turner sur les épaules du
gardien de la prison, et on reconnaîtra que sa physionomie n a rien
d’encourageant.

« Aujourd’hui verrons-nous l’ingénieur Robur? dit Phil Evans.

- Je ne sais, répondit Tom Turner.

- Je ne vous demande pas s’il est sorti.

- Peut-être.

- Ni quand il rentrera.

- Apparemment, quand il aura fini ses courses! »

Et, là-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.

Il fallut se contenter de cette réponse, d’autant moins rassurante
que, vérification faite de la boussole, il fut constant que
l’_Albatros_ continuait à remonter dans le nord-ouest.

Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des
Mauvaises-Terres, abandonné avec la nuit, et le paysage qui se
déroulait actuellement à la surface du sol.

L’aéronef, après avoir franchi mille kilomètres depuis Omaha, se
trouvait au-dessus d’une contrée que Phil Evans ne pouvait
reconnaître par cette raison qu’il ne l’avait jamais visitée.
quelques forts, destinés à contenir les Indiens, couronnaient les
bluffs de leurs lignes géométriques, plutôt formées par des
palissades que par des murs. Peu de villages, peu d’habitants en ce
pays si différent des territoires aurifères du Colorado, situés à
plusieurs degrés au sud.

Au loin commençait à se profiler, très confusément encore, une suite
de crêtes que le soleil levant bordait d’un trait de feu.

C’étaient les montagnes Rocheuses.

Tout d’abord, ce matin-là, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis
par un froid vif. Cet abaissement de la température n’était point dû
à une modification du temps, et le soleil brillait d’un éclat superbe.

« Cela doit tenir à l’élévation de l’_Albatros_ dans l’atmosphère »,
dit Phil Evans.

En effet, le baromètre, placé extérieurement à la porte du roufle
central, était tombé à cinq cent quarante millimètres - ce qui
indiquait une élévation de trois mille mètres environ. L’aéronef se
tenait donc alors à une assez grande altitude, nécessitée par les
accidents du sol.

D’ailleurs, une heure avant, il avait dû dépasser la hauteur de
quatre mille mètres, car, derrière lui, se dressaient des montagnes
que couvrait une neige éternelle.

Dans leur mémoire, rien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni à son
compagnon quel était ce pays. Pendant la nuit, l’_Albatros_ avait pu
faire des écarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela
suffisait pour les dérouter.

Toutefois, après avoir discuté diverses hypothèses plus ou moins
plausibles, ils s’arrêtèrent à celle-ci : ce territoire, encadré dans
un cirque de montagnes, devait être celui qu’un acte du Congrès, en
mars 1872, avait déclaré Parc national des Etats-Unis.

C’était en effet cette région si curieuse. Elle méritait bien le nom
de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour
étangs, des rivières pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes,
et, pour jets d’eau, des geysers d’une merveilleuse puissance.

En quelques minutes, l’_Albatros_ se glissa au-dessus de la
Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il
aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d’eau. quelle
variété dans le tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées
d’obsidienne et de petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs
milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des îles qui
apparaissent à sa surface! quel reflet d’azur projeté par ce
gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l’un des plus élevés du
globe terrestre, quelles nuées de volatiles, pélicans, cygnes,
mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives,
très escarpées, sont revêtues d’une toison d’arbres verts, pins et
mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d’innombrables
fumerolles blanches. C’est la vapeur qui s’échappe de ce sol, comme
d’un énorme récipient, dans lequel l’eau est entretenue par les feux
intérieurs à l’état d’ébullition permanente.

Pour le maître coq, c’eût été ou jamais le cas de faire une ample
provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone
nourrissent par myriades. Mais l’_Albatros_ se tint toujours à une
telle hauteur que l’occasion ne se présenta pas d’entreprendre une
pêche, qui, très certainement, aurait été miraculeuse.

Au surplus, en trois quarts d’heure, le lac fut franchi, et, un peu
plus loin, la région de ces geysers qui rivalisent avec les plus
beaux de l’Islande. Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle
Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui
s’élançaient comme pour fournir à l’aéronef un élément nouveau.
C’étaient « l’Eventail » dont les jets se disposent en lamelles
rayonnantes, le « Château fort », qui semble se défendre à coups de
trombes, le « Vieux fidèle » avec sa projection couronnée
d’arcs-en-ciel, le « Géant », dont la poussée interne vomit un
torrent vertical d’une circonférence de vingt pieds, à plus de deux
cents pieds d’altitude.

Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en
connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur
la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtes qu’il
avait lancé l’aéronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu’il en
soit, il s’abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se
dérangea même pas pendant l’audacieuse traversée des montagnes
Rocheuses, que l’_Albatros_ aborda vers sept heures du matin.

On sait que cette disposition orographique s’étend, comme une énorme
épine dorsale, depuis les reins jusqu’au cou de l’Amérique
septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C’est un
développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic
James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.

Certainement, en multipliant ses coups d’ailes, comme un oiseau de
haut vol, l’_Albatros_ aurait pu franchir les cimes les plus élevées
de cette chaîne pour aller retomber d’un bond dans l’Oregon ou dans
l’Utah. Mais la manœuvre ne fut pas même nécessaire. Des passes
existent qui permettent de traverser cette barrière sans en gravir la
crête. Il y a plusieurs de ces « cañons », sortes de cols, plus ou
moins étroits, à travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels
que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour pénétrer
sur le territoire des Mormons, les autres qui s’ouvrent plus au nord
ou plus au sud.

Ce fut à travers un de ces canons que l’_Albatros_ s’engagea, après
avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les
parois du col. Le timonier, avec une sûreté de main que rendait plus
efficace encore l’extrême sensibilité du gouvernail, le
manœuvra comme il eût fait d’une embarcation de premier ordre
dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire.
Et, quelque dépit qu’en ressentissent les deux ennemis du « Plus
lourd que l’air », ils ne purent qu’être émerveillés de la perfection
d’un tel engin de locomotion aérienne.

En moins de deux heures et demie, la grande chaîne fut traversée, et
l’_Albatros_ reprit sa première vitesse à raison de cent kilomètres.
Il repiquait alors vers le sud-ouest, de manière à couper obliquement
le territoire de l’Utah en se rapprochant du sol. Il était même
descendu à quelques centaines de mètres, lorsque des coups de sifflet
attirèrent l’attention d’Uncle Prudent et de Phil Evans.

C’était un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du
Grand-Lac-Salé.

En ce moment, obéissant à un ordre secrètement donné, l’_Albatros_
s’abaissa encore, de manière à suivre le convoi lancé à toute vapeur.
Il fut aussitôt aperçu. quelques têtes se montrèrent aux portières
des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrèrent ces passerelles
qui raccordent les « cars américains. quelques-uns même n’hésitèrent.
pas à grimper sur les impériales, afin de mieux voir cette machine
volante. Rips et hurrahs coururent. à travers l’espace; mais ils
n’eurent pas pour résultat de faire apparaître Robur.

L’_Albatros_ descendit encore, en modérant le jeu de ses hélices
suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrière le
convoi qu’il eût pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus
comme un énorme scarabée, lui qui aurait pu être un gigantesque
oiseau de proie. Il faisait des embardées à droite et à gauche, il
s’élançait en avant, il revenait sur lui-même, et, fièrement, il
avait arboré son pavillon noir à soleil d’or, auquel le chef du train
répondit en agitant l’étamine aux trente-sept étoiles de l’Union
américaine.

En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l’occasion qui
leur était offerte de faire connaître ce qu’ils étaient devenus. En
vain le président du Weldon-Institute cria-t-il d’une voix forte:

« Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! »

Et le secrétaire:

« Je suis Phil Evans, son collègue! »

Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les
voyageurs saluaient leur passage.

Cependant, trois ou quatre des gens de l’aéronef avaient paru sur la
plate-forme. Puis l’un d’eux, comme font les marins qui dépassent un
navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde -
façon ironique de lui offrir une remorque.

L’_Albatros_ reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une
demi-heure, il eut laissé en arrière cet express, dont la dernière
vapeur ne tarda pas à disparaître.

Vers une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les
rayons solaires, ainsi que l’eût fait un immense réflecteur.

Ce doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle
Prudent.

C’était, en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c’était
le toit rond du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à
l’aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil
en toutes les directions.

Là s’étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de
cèdres et de Sapins jusqu’à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui
déverse les eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’aéronef se
développait le damier que figurent la plupart des villes américaines,
- damier dont on peut dire qu’il a « plus de dames que de cases »,
puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour,
un pays bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel
les troupeaux de moutons se comptent par milliers.

Mais cet ensemble s’évanouit comme une ombre, et l’_Albatros_ prit
vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas d’être
très sensible, puisqu’elle dépassait celle du vent.

Bientôt l’aéronef s’envola au-dessus des régions du Nevada et de son
territoire argentifère, que la Sierra seule sépare des placers
aurifères de la Californie. « Décidément, dit Phil Evans, nous devons
nous attendre à voir San Francisco avant la nuit!

- Et après?... » répondit Uncle Prudent.

Il était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie
précisément par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne
restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour atteindre,
sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l’Etat
californien.

Telle fut alors la rapidité imprimée à l’_Albatros,_ que, avant huit
heures, le dôme du Capitole pointait à l’horizon de l’ouest pour
disparaître bientôt à l’horizon opposé.

En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux
collègues allèrent à lui.

« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de
l’Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser...

- Je ne plaisante jamais, » répondit Robur.

Il fit un signe. L’_Albatros_ s’abaissa rapidement vers le sol; mais,
en même temps, il prit une telle vitesse qu’il fallut se réfugier
dans les roufles.

A peine la porte de leur cabine s’était-elle refermée sur les deux
collègues :

« Un peu plus, je l’étranglais! dit Uncle Prudent.

Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans.

- Oui!... coûte que coûte! »

Un long murmure arriva alors jusqu’à eux.

C’était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du
littoral. C’était l’océan Pacifique.

                                  IX

  Dans lequel l’_Albatros_ franchit près de dix mille kilomètres, qui
                 se terminent par un bond prodigieux.

Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S’ils
n’avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui
composaient le personnel de l’aéronef, peut-être eussent-ils tenté la
lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur
permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à
deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité
négligeable -, il n’y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne
pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que
l’_Albatros_ prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire
comprendre à son irascible collègue, dont il craignait toujours
quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.

En tout cas, ce n’était pas le moment. L’aéronef filait à toute
vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on
ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s’arrondit
depuis l’île de Vancouver jusqu’au groupe des Aléoutiennes, --
portion de l’Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très
vraisemblablement l’_Albatros_ le croiserait à son extrême courbure.
si sa direction ne se modifiait pas.

Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi
avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là,
lorsqu’ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l’aube
avait blanchi l’horizon de l’est. On approchait du solstice de juin,
le plus long jour de l’année dans l’hémisphère boréal, et, sous le
soixantième parallèle, c’est à peine s’il faisait nuit.

Quant à l’ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se
pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu’il le
quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se
croisait avec eux à l’arrière de l’aéronef.

Cependant, les. yeux rougis pas l’insomnie, le regard hébété, les
jambes flageolantes, Frycollin s’était hasardé hors de sa cabine. Il
marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas
solide. Son premier regard fut pour l’appareil suspenseur qui
fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter.

Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde
et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre.
Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l’_Albatros_
dominait de deux cents mètres au plus.

Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille
tentative. Il lui fallait de l’audace, à coup sûr, puisqu’il
soumettait sa personne à une telle épreuve.

D’abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la
rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il
se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête en
dehors. Inutile de dire que, pendant qu’il exécutait ces mouvements
divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin.

Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui
rentra dans les épaules!

Au fond de l’abîme, il avait vu l’immense Océan. Ses cheveux se
seraient dressés sur son front, s’ils n’eussent été crépus.

« La mer!... la mer!... » s’écria-t-il.

Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n’eût
ouvert les bras pour le recevoir.

Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu’il
se nommât François Tapage. S’il n’était pas Gascon, il avait dû humer
les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce François
Tapage se trouvait-il au service de l’ingénieur? Par quelle suite de
hasards faisait-il partie du personnel de l’_Albatros?_ on ne sait
guère. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee.

« Eh! droit donc, droit! s’écria-t-il en redressant le Nègre d’un
vigoureux coup dans les reins.

- Master Tapage!... répondit le pauvre diable, en jetant des regards
désespérés vers les hélices.

- S’il te plaît, Frycollin!

- Est-ce que ça casse quelquefois?

- Non! mais ça finira pas casser.

- Pourquoi?... pourquoi?...

- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon
pays.

- Et la mer qui est dessous

- En cas de chute, mieux vaut la mer.

- Mais on se noie!...

- On se noie, mais on ne s’é-cra-bou-ille pas! » répondit François
Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:

Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s’était
glissé au fond de sa cabine.

Pendant cette journée du 16 juin, l’aéronef ne prit qu’une vitesse
modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout
imprégnée de soleil, qu’il dominait seulement d’une centaine de pieds.

A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur
roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant,
tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n’y avait
qu’un demi-jeu d’hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir
l’appareil dans les basses zones de l’atmosphère.

En ces conditions, les gens de l’_Albatros_ auraient pu se donner,
avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur
ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais,
à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette
espèce à ventre jaune qui mesure jusqu’à vingt-cinq mètres de
longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les
pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur
force est prodigieuse.

Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon
ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il
y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans
danger.

Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin
de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu’il pouvait
obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l’un de ces
monstrueux cétacés.

Au cri de « baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent
de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en
vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux
eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la
chance d’être recueillis par une embarcation.

Déjà tout le personnel de l’_Albatros_ était rangé sur la
plate-forme. Il attendait.

« Ainsi, nous allons en tâter, master Robur? demanda le contremaître
Turner.

- Oui, Tom », répondit l’ingénieur.

Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides
étaient à leur poste, prêts à exécuter les manœuvres qui
seraient commandées par gestes. L’_Albatros_ ne tarda pas à
s’abaisser vers la mer, et il s’arrêta à une cinquantaine de pieds
au-dessus.

Il n’y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux
collègues - ni aucune terre en vue qu’ils auraient pu gagner à la
nage, en admettant que Robur n’eût rien fait pour les ressaisir.

Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs évents,
annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à
la surface de la mer.

Tom Turner, aidé d’un de ses camarades, s’était placé à l’avant. A sa
portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication
californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C’est une espèce de
cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d’une tige
à pointe barbelée.

Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur
indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au
timonier, les manœuvres à faire. Il était ainsi maître de
l’aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne
saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision,
l’appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d’un être
organisé, dont l’ingénieur Robur était l’âme.

« Baleine!... Baleine! » s’écria de nouveau Tom Turner.

En effet, le dos d’un cétacé émergeait à quatre encablures en avant
de l’_Albatros._

L’_Albatros_ courut dessus, et, quand il n’en fut plus qu’à une
soixantaine de pieds, il s’arrêta.

Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche
fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant
une longue corde dont l’extrémité se rattachait à la plate-forme,
alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une matière
fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de
petit harpon à deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de
l’animal.

« Attention! » cria Turner.

Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu’ils fussent, se
sentaient intéressés par ce spectacle.

La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d’un tel coup de
queue que l’eau rejaillit jusque sur l’avant de l’aéronef. Puis
l’animal plongea à une grande profondeur, pendant qu’on lui filait de
la corde préalablement lovée dans une baille pleine d’eau, afin
qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la
surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord.

Que l’on imagine avec quelle rapidité l’_Albatros_ fut remorqué à sa
suite! D’ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait
faire l’animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était
prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait
rendu cette remorque trop dangereuse.

Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles,
l’_Albatros_ fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé
commençait à faiblir.

Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en
arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine
résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord.

Bientôt l’aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d’elle. Sa queue
battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se
retournant du dos sur le ventre, elle produisait d’énormes remous.

Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et
plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps
de lui filer de la corde.

D’un coup, l’aéronef fut entraîné jusqu’à la surface des eaux. Un
tourbillon s’était formé à la place où avait disparu l’animal. Un
paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur
les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame.

Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et
l’_Albatros,_ sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous
la puissance de ses hélices ascensionnelles.

Quant à Robur, il avait manœuvré l’appareil sans que son
sang-froid l’eût abandonné un instant.

Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface - morte
cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se
jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un
Congrès.

L’_Albatros,_ n’ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche
vers l’ouest.

Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à
l’horizon. C’étaient la presqu’île d’Alaska et le long semis de
brisants des Aléoutiennes.

L’_Albatros_ sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques
à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la
Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces
amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent
de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files
interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter
par milliers.

S’ils ne bronchèrent pas au passage de l’_Albatros,_ il n’en fut pas
de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques
emplirent l’espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s’ils
eussent été menacés par quelque formidable bête de l’air.

Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières
Aléoutiennes jusqu’à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés
pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit
suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent
et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables.
Ce n’était ni sur ces rivages déserts de l’extrême Asie, ni dans les
parages de la mer d’Okhotsk qu’une évasion pouvait s’effectuer avec
quelque chance. Visiblement, l’_Albatros_ se dirigeait vers les
terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu’il ne fût peut-être pas
prudent de s’en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais,
les deux collègues étaient résolus à s’enfuir, si l’aéronef faisait
halte en un point quelconque de ces territoires.

Mais ferait-il halte? Il n’en était pas de lui comme d’un oiseau qui
finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute
de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements
pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidité
merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude.

Un bond par-dessus la presqu’île du Kamtchatka, dont on aperçut à
peine l’établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew
pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer
d’Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un
barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin,
l’_Albatros_ atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la
pointe septentrionale du Japon et l’île Saghalien, dans cette petite
Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l’Amour.

Alors se leva un brouillard très dense, que l’aéronef dut laisser
au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il eût besoin de dominer ces
vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu’il occupait, aucun obstacle
à craindre, ni monuments élevés qu’il eût pu heurter à son passage,
ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser
dans son vol. Le pays n’était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne
laissaient pas d’être fort désagréables, et tout eût été mouillé à
bord.

Il n’y avait donc qu’à s’élever au-dessus de cette couche de brumes
dont l’épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les
hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du
brouillard, l’_Albatros_ retrouva les régions ensoleillées du ciel.

Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque
peine à donner suite à leurs projets d’évasion, en admettant qu’ils
eussent pu quitter l’aéronef.

Ce jour-là, au moment où Robur passait près d’eux, il s’arrêta un
instant, et, sans avoir l’air d’y attacher aucune importance.

« Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des
brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue
plus qu’au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et,
malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à
craindre. L’_Albatros_ n’éprouve aucun de ces soucis. Que lui font
les brumes, puisqu’il peut s’en dégager? L’espace est à lui, tout
l’espace! »

Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre
une réponse qu’il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se
perdirent dans l’azur.

« Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant
_Albatros_ n’a jamais rien à craindre!

- C’est ce que nous verrons! » répondit le président du
Weldon-Institute.

Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une
persistance regrettable. Il avait fallu s’élever pour éviter les
montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s’étant
déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets,
jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l’eût reconnue rien qu’à
l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de
proie, et surtout à l’odeur cadavérique que les corps de ses
suppliciés jettent dans l’espace.

Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où
l’ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa
route au milieu du brouillard.

« Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette
ville, c’est Yédo, la capitale du Japon. »

Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l’ingénieur, il
suffoquait comme si l’air eût manqué à ses poumons.

« Cette vue de Yédo, reprit Robur, c’est vraiment très curieux.

- Quelque curieux que ce soit..., répliqua Phil Evans.

- Cela ne vaut pas Pékin? riposta l’ingénieur. C’est bien mon avis,
et vous en pourrez juger avant peu. »

Impossible d’être plus aimable.

L’_Albatros,_ qui pointait vers le sud-est, changea alors sa
direction de quatre quarts, afin d’aller chercher dans l’est une
route nouvelle.

Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes
d’un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des
vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond
cuivré du ciel; à l’horizon opposé, de longs traits de carmin,
nettement tracés sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout
clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux,
au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate.

Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n’eut
d’autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près
de trois jours.

En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit
de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu’île. Tandis que le
typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l’_Albatros_ se
balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23,
au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du
Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.

Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que
l’avait annoncé l’ingénieur, purent voir très distinctement cette
cité immense, le mur qui la sépare en deux parties - ville mandchoue
et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l’environnent, les
larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les
toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs
qui entourent les hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville
mandchoue, les six cent soixante-huit hectares _[Près de quatorze
fois la surface du Champ-de-Mars]_ de la ville Jaune, avec ses
pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de
charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville
Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre,
la ville Rouge, c’est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les
fantaisies de son invraisemblable architecture.

En ce moment, au-dessous de l’_Albatros,_ l’air était empli d’une
harmonie singulière. On eût dit d’un concert de harpes éoliennes.
Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes
formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie
supérieure d’une sorte d’arc en bois léger, sous-tendu d’une mince
lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes
variées comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l’effet
le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de
l’oxygène musical.

Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre
aérien, et l’_Albatros_ vint lentement se baigner dans les ondes
sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l’atmosphère.

Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de
cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments
formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers,
coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour
éloigner l’aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce
jour-là, que cette machine aérienne, c’était le mobile dont
l’apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de
Célestes, depuis l’humble tankadère jusqu’aux mandarins les plus
boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait
d’apparaître sur le ciel de Bouddha.

On ne s’inquiéta guère de ces démonstrations dans l’inabordable
_Albatros._ Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux
pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées
vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à
terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des
oiseaux qu’un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec
le dernier souffle.

Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se
lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert
aérien. Cela n’interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une
bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme,
l’_Albatros_ remonta dans les zones inaccessibles du ciel.

Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun
incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction
prit l’aéronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dénotait
le projet de se rapprocher de l’Indoustan. Il était visible,
d’ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l’_Albatros_ à
se diriger selon son profil. Une dizaine d’heures après avoir quitté
Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de
la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts
Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et
franchirent la frontière de l’Empire chinois sur la limite du Tibet.

Le Tibet, - hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics
neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers,
bas-fonds avec d’éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des
forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.

Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude
de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette
hauteur, la température, bien que l’on fût dans les mois les plus
chauds de l’hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro.

Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l’_Albatros,_ rendait
la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues
eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils
préférèrent rentrer dans le roufle.

Il va sans dire qu’il _avait_ fallu donner aux hélices suspensives
une extrême rapidité, afin de maintenir l’aéronef dans un air déjà
raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il
semblait que l’on fût bercé par le frémissement de leurs ailes.

Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la
province de Guari-Khorsoum, put voir passer l’_Albatros,_ gros comme
un pigeon voyageur.

Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme
barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et
qui leur coupait l’horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le
roufle de l’avant pour résister à la vitesse du déplacement,
regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant
de l’aéronef.

« L’Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce
Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l’Inde.

- Tant pis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire,
peut-être aurions-nous pu...

- A moins qu’il ne tourne la chaîne par le Birman à l’est, ou par le
Népaul à l’ouest.

- En tout cas, je le mets au défi de la franchir!

- Vraiment! » dit une voix.

Le lendemain, 28 juin, l’_Albatros_ se trouvait en face du
gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l’autre
côté de l’Himalaya, c’était la région du Népaul.

En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l’Inde,
quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles
s’était glissé l’_Albatros,_ comme un navire entre d’énormes écueils,
sont les premiers degrés de cette barrière de l’Asie centrale. Ce
furent d’abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette
vallée longitudinale et parallèle à l’Himalaya, presque à la ligne de
faite où se partagent les bassins de l’Indus, à l’ouest, et du
Brahmapoutre, à l’est.

Quel superbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjà
mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds! Devant
l’_Albatros,_ à huit mille huit cent quarante mètres, s’élevait le
mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux
cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent
quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières
mesures de l’Everest.

Evidemment, Robur n’avait pas la prétention d’effleurer la cime de
ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de
l’Himalaya, entre autres, la passe d’Ibi-Gamin, que les frères
Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit
cents mètres, et il s’y lança résolument.

Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même.
Cependant, si la raréfaction de l’air ne devint pas telle qu’il
fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l’oxygène
dans les cabines, le froid fut excessif.

Robur, posté à l’avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait
les manœuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail.
Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances
acides n’avaient rien à craindre de la congélation - heureusement.
Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de
plus en plus aigus, dont l’intensité fut extrême, malgré la moindre
densité de l’air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui
indiquait sept mille mètres d’altitude.

Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!

Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui
descendent jusqu’à dix mille pieds de la base. Plus d’herbe, rien que
de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces
admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux
flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni
de ces interminables parasites, tendus d’un tronc à l’autre, comme
dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages,
ni yaks, ni bœufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque
dans ces hauteurs. Pas d’oiseaux, si ce n’est quelques couples de ces
corneilles qui s’élèvent jusqu’aux dernières couches de l’air
respirable.

Cette passe enfin franchie, l’_Albatros_ commença à redescendre. Au
sortir du col, hors de la région des forêts, il n’y avait plus qu’une
campagne infinie qui s’étendait sur un immense secteur.

Alors Robur s’avança vers ses hôtes, et d’une voix aimable :

« L’Inde, messieurs », dit-il.

                                  X

Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à
                             la remorque.

L’ingénieur n’avait point l’intention de promener son appareil
au-dessus de ces merveilleuses contrées de l’Indoustan. Franchir
l’Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il
disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus,
il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que
l’_Albatros_ fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce
monde? On le verra bien.

En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son
collègue ne pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de
locomotion aérienne, ils n’en laissaient rien paraître. Ils ne
cherchaient que l’occasion de s’enfuir. Ils n’admirèrent même pas le
superbe spectacle offert à leur vue, pendant que l’_Albatros_ suivait
les pittoresques lisières du Pendjab.

Il y a bien, à la base de l’Himalaya, une bande marécageuse de
terrains d’où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel
la fièvre est à l’état endémique. Mais ce n’était pas pour gêner
l’_Albatros_ ni compromettre la santé de son personnel. Il monta,
sans trop se presser, vers l’angle que l’Indoustan fait au point de
jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières
heures du matin, s’ouvrait devant lui l’incomparable vallée de
Cachemir.

Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le
petit Himalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l’énorme
chaîne envoie mourir jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arrosée
par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées
de Porus et d’Alexandre, c’est-à-dire l’Inde et la Grèce aux prises
dans l’Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux
villes, fondées par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si
bien disparu qu’on ne peut même plus en retrouver la place.

Pendant cette matinée, l’_Albatros_ plana au-dessus de Srinagar, plus
connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent
une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de
bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en
découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits
gazonnés qui prenaient l’aspect de grosses taupinières, ses canaux
multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des
fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées, ses
bungalows à l’entrée des faubourgs, - tout cet ensemble doublé par la
réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,
campée au front d’une colline, comme le plus important des forts de
Paris au front du mont Valérien.

« Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe.

- Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions
bien retrouver le chemin de l’Amérique! »

L’_Albatros_ ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse
et reprit son vol à travers la vallée de l’Hydaspe.

Pendant une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il
resta stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoyé
en dehors, Tom Turner et ses gens s’occupèrent de refaire leur
provision d’eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des
accumulateurs mirent en mouvement.

Durant cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s’étaient
regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau. Ils n’étaient
qu’à quelques mètres de la surface de l’Hydaspe, à portée des rives.
Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la
liberté, et, lorsqu’ils auraient disparu entre deux eaux, comment
Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la
possibilité d’agir, ne fallait-il pas que l’appareil se tint au moins
à deux mètres au-dessus du lac?

En un instant, toutes les chances pour ou contre s’étaient présentées
à leur esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils
allaient s’élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs
paires de mains s’abattirent sur leurs épaules.

On les observait. Ils furent mis dans l’impossibilité de fuir.

Cette fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent
repousser ceux qui les tenaient. Mais c’étaient de solides gaillards,
ces gens de l’_Albatros!_

« Messieurs, se contenta de dire l’ingénieur, quand on a le plaisir
de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l’avez si
bien nommé, et à bord de son admirable _Albatros,_ on ne le quitte
pas ainsi... à l’anglaise! J’ajouterai même qu’on ne le quitte plus! »

Phil Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte
de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s’enfuir,
dût-il leur en coûter la vie, et n importe où.

L’_Albatros_ avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette
journée, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du
Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la
frontière du royaume de l’Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir.

Dans ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route
ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l’Inde,
apparurent des rassemblements d’hommes, des colonnes, des convois, en
un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d’une armée
en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de
la mousqueterie. Mais l’ingénieur ne se mêlait jamais des affaires
des autres, quand ce n’était pas pour lui question d’honneur ou
d’humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme on le dit, est la clef de
l’Asie centrale, que cette clef allât dans une poche anglaise ou dans
une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts terrestres ne
regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique
domaine.

D’ailleurs, le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable
ouragan de sable, comme il ne s’en produit que trop fréquemment dans
ces régions. Ce vent, qui s’appelle « tebbad », transporte des
éléments fiévreux avec l’impondérable poussière soulevée à son
passage. Et combien de caravanes périssent dans ces tourbillons!

Quant à l’_Albatros,_ afin d’échapper à cette poussière qui aurait pu
altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille
mètres une zone plus saine.

Ainsi disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui
restèrent invisibles. L’allure était très modérée, bien qu’aucun
écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques
montagnes, elles ne sont cotées qu’à de moyennes altitudes. Mais, aux
approches de la capitale, il convenait d’éviter le Damavend, dont le
pic neigeux pointe à près de six mille six cents mètres, puis la
chaîne d’Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran.

Dès les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant
du simoun de sables.

L’_Albatros_ se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la
ville, que le vent enveloppait d’un nuage de fine poussière.

Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges
fossés qui entourent l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah,
ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses bassins qui
semblaient taillés dans d’énormes turquoises d’un bleu éclatant.

Ce ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’_Albatros,_
modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques
heures après, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, bâtie à un
angle septentrional de la frontière persane, sur les bords d’une
vaste étendue d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord
ni à l’est.

Cette ville, c’était le port d’Ashourada, la station russe la plus
avancée dans le sud. Cette étendue d’eau, c’était une mer. C’était la
Caspienne.

Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d’un ensemble de maisons
à l’européenne, disposées le long d’un promontoire, avec un clocher
qui les domine.

L’_Albatros_ s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents
pieds au-dessous du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la
côte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de
Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres
au-dessus de la Caspienne.

Aucune terre en vue, ni du côté de l’Asie, ni du côté de l’Europe. A
la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise.
C’étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des
kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât,
des teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là,
s’élevaient jusqu’à l’_Albatros_ quelques queues de fumée, vomies par
la cheminée de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour
la police des eaux turkomanes.

Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq,
François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette
réponse

« Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la
mer Caspienne.

- Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de
pêcher ?...

- Comme vous le dites! »

Puisqu’on devait mettre quarante heures à faire les six cent
vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c’est
que la vitesse de l’_Albatros_ serait très modérée, et même nulle
pendant les opérations de pêche.

Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se
trouvait alors à l’avant.

En ce moment, Frycollin s’obstinait à l’assommer de ses incessantes
récriminations, le priant d’intervenir près de son maître pour qu’il
le fit « déposer à terre ».

Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à
l’arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour
ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées
entre Tom Turner et le maître coq.

« Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous
faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre
égard?

- Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que
lorsque cela lui conviendra, - s’il nous la rend jamais!

- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’_Albatros!_

- Un fameux appareil, il faut bien l’avouer!

- C’est possible! s’écria Uncle Prudent, mais c’est l’appareil d’un
coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil
constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous
ne parvenons pas à le détruire...

- Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons
après!

- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont
s’offrir. Evidemment l’_Albatros_ va traverser la Caspienne, puis se
lancer sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit
dans l’ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en
quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré
jusqu’à l’Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute
heure.

- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...

- Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la
nuit, que l’_Albatros_ plane à quelques centaines de pieds seulement
du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et,
avec un peu d’audace, on pourrait peut-être se laisser glisser...

- Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n’hésiterais pas...

Ni moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, excepté le timonier
posté à l’arrière, personne ne veille.

Précisément, un de ces câbles est placé à l’avant, et, sans être vu,
sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler...

- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous
êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous
voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue.
L’_Albatros_ va descendre et s’arrêter pendant la pèche... Est-ce que
nous ne pourrions pas profiter?...

- Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être
surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous
avons tenté de nous précipiter dans l’Hydaspe.

- Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit?
répliqua Phil Evans.

- Il faut pourtant en finir! s’écria Uncle Prudent, oui! en finir
avec cet _Albatros_ et son maître! »

On le voit, sous l’excitation de la colère, les deux collègues -
Uncle Prudent surtout - pouvaient être conduits à commettre les actes
les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre
sûreté.

Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les
traitait Robur, les réponses brutales qu’il leur faisait, tout
contribuait à tendre une situation dont l’aggravation était chaque
jour plus manifeste.

Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des
plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se
doutait guère qu’il allait en être le provocateur.

En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut
repris d’une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu’il
était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se
démener en mille contorsions et grimaces.

« Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis
pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on
me remette à terre... tout de suite!... »

Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le
calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par
impatienter singulièrement Robur.

Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux
manœuvres de la pêche, l’ingénieur, pour se débarrasser de
Frycollin, ordonna de l’enfermer dans son roufle. Mais le Nègre
continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus
belle.

Il était midi. En ce moment, l’_Albatros_ se tenait à cinq ou six
mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations,
épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la
Caspienne ne devait pas tarder à être déserte.

Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n’auraient eu qu’à
piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et
étaient l’objet d’une surveillance spéciale. En admettant même qu’ils
se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre
avec le canot de caoutchouc de l’_Albatros._ Donc, rien à faire
pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis
que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa
cabine.

On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En
ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural,
le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l’évaporation qui lui
enlève son trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille
lieues carrées, d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et
quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l’est,
basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en
communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d’Aral, dont les
niveaux sont très supérieurs au sien, elle n’en nourrit pas moins un
très grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne
peuvent déplaire ses eaux d’une amertume prononcée, due au naphte
qu’y déversent les sources de son extrémité méridionale.

Or, en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son
ordinaire, le personnel de l’_Albatros_ ne dissimulait pas le plaisir
qu’il allait y prendre.

« Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de
belle taille, presque semblable à un requin.

C’était un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce
Belonga des Russes, dont les œufs, mélangés de sel, de vinaigre
et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés
dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais
ceux-ci furent bien accueillis à bord de l’_Albatros._

Toutefois, ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut
la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes,
saumons, brochets d’eaux salées, et surtout quantité de ces sterlets
de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants
d’Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement
passer de leur élément naturel dans les chaudières de l’équipage,
sans frais de transport.

Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que
l’_Albatros_ les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon
François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une
heure de pêche suffit à remplir les viviers de l’aéronef, qui remonta
vers le nord.

Pendant cette halte, Frycollin n’avait cessé de crier, de frapper aux
parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.

« Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à
bout de patience.

- Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre!
répondit Phil Evans.

- Oui, comme moi j’ai le droit d’épargner ce supplice à mes oreilles!
répliqua Robur.

- Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’apparaître sur
la plate-forme.

- Président du Weldon-Institute ? »

Tous deux s’étaient avancés l’un vers l’autre. Ils se regardaient
dans le blanc des yeux.

Puis, Robur, haussant les épaules :

« A bout de corde! » dit-il.

Tom Turner avait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine.

Quels cris il poussa, lorsque le contremaître et un de ses camarades
le saisirent et l’attachèrent dans une sorte de baille, à laquelle
ils fixèrent solidement l’extrémité d’un câble!

C’était précisément un de ces câbles dont Uncle Prudent voulait faire
l’usage que l’on sait.

Le Nègre avait cru d’abord qu’il allait être pendu... Non! Il ne
devait être que suspendu.

En effet, ce câble fut déroulé au-dehors sur une longueur de cent
pieds, et Frycollin se trouva balancé dans le vide.

Il pouvait crier à son aise maintenant. Mais, l’épouvante
l’étreignant au larynx, il resta muet.

Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s’opposer à cette exécution
ils furent repoussés.

« C’est une infamie!... C’est une lâcheté! s’écria Uncle Prudent, qui
était hors de lui.

- Vraiment! répondit Robur.

- C’est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement
que par des paroles!

- Protestez!

- Je me vengerai, ingénieur Robur!

- Vengez-vous, président du Weldon-Institute!

- Et de vous et des vôtres! »

Les gens de l’_Albatros_ s’étaient rapprochés dans des dispositions
peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s’éloigner.

« Oui!... De vous et des vôtres!.., reprit Uncle Prudent, que son
collègue essayait en vain de calmer.

- Quand il vous plaira! répondit l’ingénieur.

- Et par tous les moyens possibles!

- Assez! dit alors Robur d’un ton menaçant, assez! Il y a d’autres
câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le
maître! »

Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu’il fut pris
d’une telle suffocation que Phil Evans dut l’emmener dans sa cabine.

Cependant, depuis une heure, le temps s’était singulièrement modifié.
Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Un
orage menaçait. La saturation électrique de l’atmosphère était portée
à un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut témoin d’un
phénomène qu’il n’avait jamais observé.

Dans le nord, d’où venait l’orage, montaient des volutes de vapeurs
quasi lumineuses, - ce qui était certainement dû à la variation de la
charge électrique des diverses couches de nuages.

Le reflet de ces bandes faisait courir, à la surface de la mer, des
myriades de lueurs, dont l’intensité devenait d’autant plus vive que
le ciel commençait à s’assombrir.

L’_Albatros_ et le météore ne devaient pas tarder à se rencontrer,
puisqu’ils allaient l’un au-devant de l’autre.

Et Frycollin? Eh bien, Frycollin était toujours à la remorque, - et
remorque est le mot juste, car le câble faisait un angle assez ouvert
avec l’appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce qui
laissait la baille quelque peu en arrière.

Que l’on juge de son épouvante, lorsque les éclairs commencèrent à
sillonner l’espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses
éclats dans les profondeurs du ciel.

Tout le personnel du bord s’occupait à manœuvrer en vue de
l’orage, soit pour s’élever plus haut que lui, soit pour le distancer
en se lançant à travers les couches inférieures.

L’_Albatros_ se trouvait alors à sa hauteur moyenne -mille mètres
environ, - quand éclata un coup de foudre d’une violence extrême. La
rafale s’éleva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se
précipitèrent sur l’aéronef.

Phil Evans vint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander
qu’on le ramenât à bord.

Mais Robur n’avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaient
donnés. Déjà on s’occupait de haler la corde sur la plate-forme,
quand, tout à coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la
rotation des hélices suspensives.

Robur bondit vers le roufle central

« Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mécanicien. Il faut monter
rapidement et plus haut que l’orage!

- Impossible, maître!

- Qu’y a-t-il?

- Les courants sont troublés!... Il se fait des intermittences!...»

Et de fait, l’_Albatros_ s’abaissait sensiblement.

Ainsi qu’il arrive pour les courants des fils télégraphiques pendant
les orages, le fonctionnement électrique n’opérait plus
qu’incomplètement dans les accumulateurs de l’aéronef. Mais, ce qui
n’est qu’un inconvénient quand il s’agit de dépêches, ici, c’était un
effroyable danger, c’était l’appareil précipité dans la mer, sans
qu’on pût s’en rendre maître.

« Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone électrique!
Allons, enfants, du sang-froid! »

L’ingénieur était monté sur son banc de quart. Les hommes, à leur
poste, se tenaient prêts à exécuter les ordres du maître.

L’_Albatros,_ bien qu’il se fût abaissé de quelques centaines de
pieds, était encore plongé dans le nuage, au milieu des éclairs qui
se croisaient comme les pièces d’un feu d’artifice. C’était à croire
qu’il allait être foudroyé. Les hélices se ralentissaient encore, et
ce qui n’avait été jusque-là qu’une descente un peu rapide menaçait
de devenir une chute.

Enfin, en moins d’une minute, il était manifeste qu’il serait arrivé
au niveau de la mer. Une fois immergé, aucune puissance n’aurait pu
l’arracher de cet abîme.

Soudain la nuée électrique apparut au-dessus de lui. L’_Albatros_
n’était plus alors qu’à soixante pieds de la crête des lames. En deux
ou trois secondes, elles auraient noyé la plate-forme.

Mais, Robur, saisissant l’instant propice, se précipita vers le
roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lança le
courant des piles que ne neutralisait plus la tension électrique de
l’atmosphère ambiante... En un instant, il eut rendu à ses hélices
leur vitesse normale, arrêté la chute, maintenu l’_Albatros_ à petite
hauteur, pendant que ses propulseurs l’entraînaient loin de l’orage,
qu’il ne tarda pas à dépasser.

Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain forcé,

- pendant quelques secondes seulement. Lorsqu’il fut ramené à bord,
il était mouillé comme s’il eût plongé jusqu’au fond des mers. On le
croira sans peine, il ne criait plus.

Le lendemain, 4 juillet, l’_Albatros_ avait franchi la limite
septentrionale de la Caspienne.

                                  XI

  Dans lequel la colère de Uncle Prudent croît comme le carré de la
                               vitesse.

Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer à tout espoir
de s’échapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui
suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fût
moins facile durant cette traversée de l’Europe? C’est possible. Il
savait, d’ailleurs, qu’ils étaient décidés à tout pour s’enfuir.

Quoi qu’il en soit, toute tentative eût alors été un suicide. Que
l’on saute d’un express, marchant avec une vitesse de cent kilomètres
à l’heure, ce n’est peut-être que risquer sa vie, mais, d’un rapide,
lancé à raison de deux cents kilomètres, ce serait vouloir la mort.

Or, c’est précisément cette vitesse - le maximum dont il pût disposer
- qui fut imprimée à l’_Albatros._ Elle dépassait le vol de
l’hirondelle, soit cent quatre-vingts kilomètres à l’heure.

Depuis quelque temps, on a dû le remarquer, les vents du nord-est
dominaient avec une persistance très favorable à la direction de
l’_Albatros,_ puisqu’il marchait dans le même sens, c’est-à-dire
d’une façon générale vers l’ouest. Mais, ces vents commençant à se
calmer, il devint bientôt impossible de se tenir sur la plate-forme,
sans avoir la respiration coupée par la rapidité du déplacement. Les
deux collègues, à un certain moment, eussent même été jetés
par-dessus le bord, s’ils n’avaient été acculés contre leur roufle
par la pression de l’air.

Heureusement, à travers les hublots de sa cage, le timonier les
aperçut, et une sonnerie électrique prévint les hommes, renfermés
dans le poste de l’avant.

Quatre d’entre eux se glissèrent aussitôt vers l’arrière, en rampant
sur la plate-forme.

Que ceux qui se sont trouvés en mer sur un navire debout au vent,
pendant quelque tempête, rappellent leur souvenir, et ils
comprendront ce que devait être la violence d’une pareille pression.
Seulement, ici, c’était l’_Albatros_ qui la créait par son
incomparable vitesse.

En somme, il fallut ralentir la marche - ce qui permit à Uncle
Prudent et à Phil Evans de regagner leur cabine. A l’intérieur de ses
roufles, ainsi que l’avait dit l’ingénieur, l’_Albatros_ emportait
avec lui une atmosphère parfaitement respirable.

Mais quelle solidité avait donc cet appareil, pour qu’il pût résister
à un pareil déplacement! C’était prodigieux. Quant aux propulseurs de
l’avant et de l’arrière, on ne les voyait même plus tourner. C’était
avec une infinie puissance de pénétration qu’ils se vissaient dans la
couche d’air.

La dernière ville, observée du bord, avait été Astrakan, située
presque à l’extrémité nord de la Caspienne.

L’Etoile du Désert - sans doute quelque poète russe l’a appelée ainsi
- est maintenant descendue de la première à la cinquième ou sixième
grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montré
ses vieilles murailles couronnées de créneaux inutiles, ses antiques
tours au centre de la cité, ses mosquées contiguës à des églises de
style moderne, sa cathédrale dont les cinq dômes, dorés et semés
d’étoiles bleues, semblaient découpés dans un morceau de firmament, -
le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure
deux kilomètres.

Puis, à partir de ce point, le vol de l’_Albatros_ ne fut plus qu’une
sorte de chevauchée à travers les hauteurs du ciel, comme s’il eût
été attelé de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue
d’un seul coup d’aile.

Il était dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l’aéronef pointa
dans le nord-ouest en suivant à peu près la vallée du Volga. Les
steppes du Don et de l’Oural filaient de chaque côté du fleuve. S’il
eût été possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, à
peine aurait-on eu le temps d’en compter les villes et villages.
Enfin, le soir venu, l’aéronef dépassait Moscou, sans même saluer le
drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enlevé les deux mille
kilomètres qui séparent Astrakan de l’ancienne capitale de toutes les
Russies.

De Moscou à Pétersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus
de douze cents kilomètres. C’était donc l’affaire d’une demi-journée.
Aussi, l’_Albatros,_ exact comme un express, atteignit-il Pétersbourg
et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clarté de la
nuit, sous cette haute latitude qu’abandonne si peu le soleil de
juin, permit d’embrasser un instant l’ensemble de cette vaste
capitale.

Puis, ce furent le golfe de Finlande, l’archipel d’Abo, la Baltique,
la Suède à la latitude de Stockholm, la Norvège à la latitude de
Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilomètres! En
vérité, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n’eût été
capable désormais d’enrayer la vitesse de l’_Albatros,_ comme si la
résultante de sa force de projection et de l’attraction terrestre
l’eût maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe.

Il s’arrêta, cependant, et précisément au-dessus de la fameuse chute
de Rjukanfos, en Norvège. Le Gousta, dont la cime domine cette
admirable région du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu’il
ne devait pas dépasser dans l’ouest.

Aussi, à partir de ce point, l’_Albatros_ revint-il franchement vers
le sud, sans modérer sa vitesse.

Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin
demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu’il pouvait,
sauf aux heures des repas.

François Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de
ses terreurs.

« Eh! eh! mon garçon, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas
te gêner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de
suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant,
quel excellent bain d’air pour les rhumatismes!

- Il me semble que tout se disloque! répétait Frycollin.

- Peut-être bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que
nous ne pourrions même plus tomber!... Voilà qui est rassurant!

- Vous croyez?

- Foi de Gascon! »

Pour dire le vrai, et sans rien exagérer comme François Tapage, il
était certain que, grâce à cette rapidité, le travail des hélices
suspensives était quelque peu amoindri. L’_Albatros_ glissait sur la
couche d’air à la manière d’une fusée à la Congrève.

« Et ça durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.

- Longtemps ?... Oh non! répondait le maître coq. Simplement toute la
vie!

- Ah! faisait le Nègre en recommençant ses lamentations.

- Prends garde, Fry, prends garde! s’écriait alors François Tapage,
car, comme on dit dans mon pays, le maître pourrait bien t’envoyer à
la balançoire! »

Et Frycollin, en même temps que les morceaux qu’il mettait en double
dans sa bouche, ravalait ses soupirs.

Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n’étaient point
gens à récriminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il était
évident que la fuite ne pouvait plus s’effectuer. Toutefois, s’il
n’était pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne
pouvait-on faire savoir à ses habitants ce qu’étaient devenus, depuis
leur disparition, le président et le secrétaire du Weldon-Institute,
par qui ils avaient été enlevés, à bord de quelle machine volante ils
étaient détenus, et provoquer peut-être - de quelle façon, grand
Dieu! - une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux
mains de ce Robur?

Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d’imiter les marins
en détresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le
lieu du naufrage et le jettent à la mer?

Mais ici, la mer, c’était l’atmosphère. La bouteille n’y surnagerait
pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien
fracasser le crâne, elle risquerait de n’être jamais retrouvée.

En somme, les deux collègues n’avaient que ce moyen à leur
disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord,
quand Uncle Prudent eut une autre idée. Il prisait, on le sait, et on
peut pardonner ce léger défaut à un Américain, qui pourrait faire
pis. Or, en sa qualité de priseur, il possédait une tabatière, - vide
maintenant. Cette tabatière était en aluminium. Une fois lancée
au-dehors, si quelque honnête citoyen la trouvait, il la ramasserait;
s’il la ramassait, il la porterait à un bureau de police, et, là, on
prendrait connaissance du document destiné à faire connaître la
situation des deux victimes de Robur-le-Conquérant.

C’est ce qui fut fait. La note était courte, mais elle disait tout et
donnait l’adresse du Weldon-Institute, avec prière de faire parvenir.

Puis, Uncle Prudent, après y avoir glissé la note, entoura la
tabatière d’une épaisse bande de laine solidement ficelée, autant
pour l’empêcher de s’ouvrir pendant la chute que de se briser sur le
sol. Il n’y avait plus qu’à attendre une occasion favorable.

En réalité, la manœuvre la plus difficile, pendant cette
prodigieuse traversée de l’Europe, c’était de sortir du roufle, de
ramper sur la plate-forme, au risque d’être emporté, et cela
secrètement. D’autre part, il ne fallait pas que la tabatière tombât
en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d’eau. Elle eût été
perdue.

Toutefois, il n’était pas impossible que les deux collègues
réussissent par ce moyen à rentrer en communication avec le monde
habité.

Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit
et profiter, soit d’une diminution de la vitesse, soit d’une halte,
pour sortir du roufle. Peut-être pourrait-on alors gagner le bord de
la plate-forme et ne laisser tomber la précieuse tabatière que sur
une ville.

D’ailleurs, quand bien même toutes ces conditions se fussent alors
rencontrées, le projet n’aurait pas pu être mis à exécution, - ce
jour là du moins.

L’_Albatros,_ en effet, après avoir quitté la terre norvégienne à la
hauteur du Gousta, avait appuyé vers le sud. Il suivait précisément
le zéro de longitude qui n’est autre, en Europe, que le méridien de
Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer
une stupéfaction bien naturelle à bord de ces milliers de bâtiments
qui font le cabotage entre l’Angleterre, la Hollande, la France et la
Belgique. Si la tabatière ne tombait pas sur le pont même de l’un de
ces navires, il y avait bien des chances pour qu’elle s’en allât par
le fond.

Uncle Prudent et Phil Evans furent donc obligés d’attendre un moment
plus favorable. Du reste, ainsi qu’on va le voir, une excellente
occasion devait bientôt s’offrir à eux.

A dix heures du soir, l’_Albatros_ venait d’atteindre les côtes de
France, à peu près à la hauteur de Dunkerque. La nuit était assez
sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux
électriques avec ceux de Douvres, d’une rive à l’autre du détroit du
Pas-de-Calais. Puis l’_Albatros_ s’avança au-dessus du territoire
français, en se maintenant à une moyenne altitude de mille mètres.

Sa vitesse n’avait point été modérée. Il passait comme une bombe
au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces
riches provinces de la France septentrionale. C’étaient, sur ce
méridien de Paris, après Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil,
Saint-Denis. Rien ne le fit dévier de la ligne droite. C’est ainsi
que, vers minuit, il arriva au-dessus de la « Ville Lumière », qui
mérite ce nom même quand ses habitants sont couchés - ou devraient
l’être.

Par quelle étrange fantaisie l’ingénieur fut-il porté à faire halte
au-dessus de la cité parisienne? on ne sait. Ce qui est certain,
c’est que l’_Albatros_ s’abaissa de manière à ne la dominer que de
quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa
cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l’air ambiant
sur la plate-forme.

Uncle Prudent et Phil Evans n’eurent garde de manquer l’excellente
occasion qui leur était offerte. Tous deux, après avoir quitté leur
roufle, cherchèrent à s’isoler, afin de pouvoir choisir l’instant le
plus propice. Il fallait surtout éviter d’être vu.

L’_Albatros,_ semblable à un gigantesque scarabée, allait doucement
au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards,
si brillamment éclairés alors par les appareils Edison. Jusqu’à lui
montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le
roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers
Paris. Puis, il vint planer à la hauteur des plus hauts monuments,
comme s’il eût voulu heurter la boule du Panthéon ou la croix des
Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadéro jusqu’à la
tour métallique du Champ-de-Mars, dont l’énorme réflecteur inondait
toute la capitale de lueurs électriques.

Cette promenade aérienne, cette flânerie de noctambule, dura une
heure environ. C’était comme une halte dans les airs, avant la
reprise de l’interminable voyage.

Et même l’ingénieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le
spectacle d’un météore que n’avaient point prévu ses astronomes. Les
fanaux de l’_Albatros_ furent mis en activité. Deux gerbes brillantes
se promenèrent sur les places, les squares, les jardins, les palais,
sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d’immenses
houppes de lumière d’un horizon à l’autre.

Certes, l’_Albatros_ avait été vu, cette fois, - non seulement bien
vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette,
envoya sur la cité une éclatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent,
se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber
la tabatière...

Presque aussitôt l’_Albatros_ s’éleva rapidement.

Alors, à travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense
hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, - hurrah de
stupéfaction qui s’adressait au fantaisiste météore.

Soudain, les fanaux de l’aéronef s’éteignirent, l’ombre se refit
autour de lui en même temps que le silence, et la route fut reprise
avec une vitesse de deux cents kilomètres à l’heure.

C’était tout ce qu’on devait voir de la capitale de la France.

A quatre heures du matin, l’_Albatros_ avait traversé obliquement
tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps à franchir
les Pyrénées ou les Alpes, il se glissa à la surface de la Provence
jusqu’à la pointe du cap d’Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini,
assemblés sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient ébahis
en le voyant passer au-dessus de la Ville éternelle. Deux heures
après, dominant la baie de Naples, il se balançait un instant au
milieu des volutes fuligineuses du Vésuve. Enfin, après avoir coupé
la Méditerranée d’un vol oblique, dès la première heure de
l’après-midi, il était signalé par les vigies de la Goulette, sur la
côte tunisienne.

Après l’Amérique, l’Asie! Après l’Asie, l’Europe! C’étaient plus de
trente mille kilomètres que le prodigieux appareil venait de faire en
moins de vingt-trois jours!

Et maintenant, le voilà qui s’engage au-dessus des régions connues ou
inconnues de la terre d’Afrique!

Peut-être veut-on savoir ce qu’était devenue la fameuse tabatière,
après sa chute?

La tabatière était tombée rue de Rivoli, en face du numéro 210, au
moment où cette rue se trouvait déserte. Le lendemain, elle fut
ramassée par une honnête balayeuse qui s’empressa de la porter à la
Préfecture de Police.

Là, prise tout d’abord pour un engin explosif, elle fut déficelée,
développée, ouverte avec une extrême prudence.

Soudain une sorte d’explosion se fit... Un éternuement formidable que
n’avait pu retenir le chef de la Sûreté.

Le document fut alors tiré de la tabatière, et, à la surprise
générale, on y lut ce qui suit

« Uncle Prudent et Phil Evans, président et secrétaire du
Weldon-Institute de Philadelphie, enlevés dans l’aéronef _Albatros_
de l’ingénieur Robur.

« Faire part aux amis et connaissances.

« U. P. et P. E. »

C’était l’inexplicable phénomène enfin expliqué aux habitants des
Deux Mondes. C’était le calme rendu aux savants des nombreux
observatoires qui fonctionnent à la surface du globe terrestre.

                                  XII

 Dans lequel l’ingénieur Robur agit comme s’il voulait concourir pour
                         un des prix monthyon

A cette étape du voyage de circumnavigation de l’_Albatros,_ il est
certainement permis de se poser les questions suivantes :

Qu’est-ce donc, ce Robur, dont on ne connaît que le nom jusqu’ici?
Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aéronef ne se repose-t-il
jamais? N’a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible,
dans laquelle, s’il n’a pas besoin de se reposer, il va du moins se
ravitailler? Il serait étonnant qu’il n’en fût pas ainsi. Les plus
puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part.

Accessoirement, qu’est-ce que l’ingénieur compte faire de ses deux
embarrassants prisonniers? Prétend-il les garder en son pouvoir, les
condamner à l’aviation à perpétuité? Ou bien, après les avoir encore
promenés au-dessus de l’Afrique, de l’Amérique du Sud, de
l’Australasie, de l’océan Indien, de l’Atlantique, du Pacifique, pour
les convaincre malgré eux, a-t-il l’intention de leur rendre la
liberté en disant:

«Maintenant, messieurs, j’espère que vous vous montrerez moins
incrédules à l’endroit du «Plus lourd que l’air!»

A ces questions, il est encore impossible de répondre. C’est le
secret de l’avenir. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour!

En tout cas, ce nid, l’oiseau Robur ne se mît pas en quête de le
chercher sur la frontière septentrionale de l’Afrique. Il se plut à
passer la fin de cette journée au-dessus de la régence de Tunis,
depuis le cap Bon jusqu’au cap Carthage, tantôt voletant, tantôt
planant au gré de ses caprices. Un peu après, il gagna vers
l’intérieur et enfila l’admirable vallée de la Medjerda, en suivant
son cours jaunâtre, perdu entre les buissons de cactus et de
lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de
perruches qui, perchées sur les fils télégraphiques, semblent
attendre les dépêches au passage pour les emporter sous leurs ailes!

Puis, la nuit venue, l’_Albatros_ se balança au-dessus des frontières
de la Kroumirie, et, s’il restait encore un Kroumir, celui-là ne
manqua pas de tomber la face contre terre et d’invoquer Allah à
l’apparition de cet aigle gigantesque.

Le lendemain matin, ce fut Bône et les gracieuses collines de ses
environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses
nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps
verdoyants hérissent toute cette campagne, qui semble avoir été
découpée dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.

Cette promenade de cinq cents kilomètres, au-dessus de la grande et
de la petite Kabylie, se termina vers midi à la hauteur de la Kasbah
d’Alger. Quel spectacle pour les passagers de l’aéronef! la rade
ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meublé
de palais, de marabouts, de villas, ces vallées capricieuses,
revêtues de leurs manteaux de vignobles, cette Méditerranée, si
bleue, sillonnée de transatlantiques qui ressemblaient à des canots à
vapeur! Et ce fut ainsi jusqu’à Oran la pittoresque, dont les
habitants, attardés au milieu des jardins de la citadelle, purent
voir l’_Albatros_ se confondre avec les premières étoiles du soir.

Si Uncle Prudent et Phil Evans se demandèrent à quelle fantaisie
obéissait l’ingénieur Robur en promenant leur prison volante
au-dessus de la terre algérienne - cette continuation de la France de
l’autre côté d’une mer qui a mérité le nom de lac français -, ils
durent penser que sa fantaisie était satisfaite, deux heures après le
coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d’envoyer
l’_Albatros_ vers le sud-est, et, le lendemain, après s’être dégagé
de la partie montagneuse du Tell, il vit l’astre du jour se lever sur
les sables du Sahara.

Voici quel fut l’itinéraire de la journée du 8 juillet. Vue de la
petite bourgade de Géryville, créée comme Laghouat, sur la limite du
désert, pour faciliter la conquête ultérieure du Sahara. - Passage du
col de Stillen, non sans quelque difficulté, contre une brise assez
violente. Traversée du désert, tantôt avec lenteur, au-dessus des
verdoyantes oasis ou des ksours, tantôt avec une rapidité fougueuse
qui distançait le vol des gypaètes. Plusieurs fois même, il fallut
faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou
quinze, ne craignaient pas de se précipiter sur l’aéronef, à
l’extrême épouvante de Frycollin.

Mais, si les gypaètes ne pouvaient répondre que par des cris
effroyables, par des coups de bec et de patte, les indigènes, non
moins sauvages, ne lui épargnèrent pas les coups de fusil, surtout
quand il eut dépassé la montagne de Sel, dont la charpente, verte et
violette, perçait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand
Sahara. Là gisaient encore les restes des bivacs d’Abd el-Kader. Là,
le pays est toujours dangereux au voyageur européen, principalement
dans la confédération du Beni-Mzal.

L’_Albatros_ dut alors regagner de plus hautes zones, afin d’échapper
à une saute de simoun qui promenait une lame de sable rougeâtre à la
surface du sol, comme eût fait un raz de marée à la surface de
l’Océan. Ensuite les plateaux désolés de la Chebka étalèrent leur
ballast de laves noirâtres jusqu’à la fraîche et verte vallée
d’Ain-Massin. On se figurerait difficilement la variété de ces
territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux
collines couvertes d’arbres et d’arbustes succédaient de longues
ondulations grisâtres, drapées comme les plis d’un burnous arabe dont
les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient
des « oueds » aux eaux torrentueuses, des forêts de palmiers, des
pâtés de petites huttes groupées sur un mamelon, autour d’une
mosquée, entre autres Metliti, où végète un chef religieux, le grand
Marabout Sidi Chick.

Avant la nuit, quelques centaines de kilomètres furent enlevées
au-dessus d’un territoire assez plat, sillonné de grandes dunes. Si
l’_Albatros_ eût voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les
bas-fonds de l’oasis de Ouargla, blottie sous une immense forêt de
palmiers. La ville se montra très visiblement avec ses trois
quartiers distincts, l’ancien palais du sultan, sorte de Kasbah
fortifiée, ses maisons construites en briques que le soleil s’est
chargé de cuire, et ses puits artésiens, forés dans la vallée, où
l’aéronef eût pu refaire sa provision liquide. Mais, grâce à son
extraordinaire vitesse, les eaux de l’Hydaspe, puisées dans la vallée
de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des déserts
de l’Afrique.

L’_Albatros_ fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Nègres qui se
partagent l’oasis de Ouargla? A coup sûr, puisqu’il fut salué de
quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retombèrent
sans avoir pu l’atteindre.

Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du désert, dont Félicien
David a si poétiquement noté tous les secrets.

Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en
coupant les routes d’El Goléa, dont l’une a été reconnue, en 1859,
par l’intrépide Français Duveyrier.

L’obscurité était profonde. On ne put rien voir du railway
transsaharien en construction d’après le projet Duponchel, - long
ruban de fer qui doit relier Alger à Tombouctou par Laghouat,
Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guinée.

L’_Albatros_ entra alors dans la région équatoriale, au-delà du
tropique du Cancer. A mille kilomètres de la frontière septentrionale
du Sahara, il franchissait la route où le major Laing trouva la mort
en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et,
sur cette portion du désert qu’écument les Touaregs, il entendait ce
qu’on appelle le « chant des sables », murmure doux et plaintif qui
semble s’échapper du sol.

Un seul incident : une nuée de sauterelles s’éleva dans l’espace, et
il en tomba une telle cargaison à bord que le navire aérien menaça de
« sombrer ». Mais on se hâta de rejeter cette surcharge, sauf
quelques centaines dont François Tapage fit provision. Et il les
accommoda d’une façon si succulente, que Frycollin en oublia un
instant ses transes perpétuelles.

« Ça vaut les crevettes! » disait-il.

On était alors à dix-huit cents kilomètres de l’oasis d’Ouargla,
presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.

Aussi, vers deux heures après midi, une cité apparut dans le coude
d’un grand fleuve: Le fleuve, c’était le Niger. La cité, c’était
Tombouctou.

Si, jusqu’alors, il n’y avait eu à visiter cette Meckke africaine que
des voyageurs de l’Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert,
les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caillé, les Barth, les
Lenz, ce jour-là, par les hasards de la plus singulière aventure,
deux Américains allaient pouvoir en parler _de visu, de auditu_ et
même _de olfactu,_ à leur retour en Amérique, - s’ils devaient jamais
y revenir.

_De visu,_ parce que leur regard put se porter sur tous les points de
ce triangle de cinq à six kilomètres, que forme la ville; - _de
auditu,_ parce que ce jour était un jour de grand marché et qu’il s’y
faisait un bruit effroyable; - _de olfactu,_ parce que le nerf
olfactif ne pouvait être que très désagréablement affecté par les
odeurs de la place de Youbou-Kamo, où s’élève la halle aux viandes,
près du palais des anciens rois So-maïs.

En tout cas, l’ingénieur ne crut pas devoir laisser ignorer au
président et au secrétaire du Weldon-Institute qu’ils avaient l’heur
extrême de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des
Touaregs de Taganet.

« Messieurs, Tombouctou! » leur dit-il du même ton qu’il leur avait
déjà dit, douze jours avant : « L’Inde, messieurs! »

Puis, il continua :

« Tombouctou, par 18° de latitude nord et 5° 56’ de longitude à
l’ouest du méridien de Paris, avec une cote de deux cent
quarante-cinq mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante
cité de douze à treize mille habitants, jadis illustrée par l’art et
la science! - Peut-être auriez-vous le désir d’y faire halte pendant
quelques jours? »

Une pareille proposition ne pouvait être qu’ironiquement faite par
l’ingénieur.

« Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des étrangers, au milieu
des Nègres, des Berbères, des Foullanes et des Arabes qui l’occupent
- surtout si j’ajoute que notre arrivée en aéronef pourrait bien leur
déplaire.

- Monsieur, répondit Phil Evans sur le même ton, pour avoir le
plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d’être mal reçus
de ces indigènes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que
l’_Albatros!_

- Cela dépend des goûts, répliqua l’ingénieur. En tout cas, je ne
tenterai pas l’aventure, car je réponds de la sécurité des hôtes qui
me font l’honneur de voyager avec moi...

- Ainsi donc, ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l’indignation
éclatait, vous ne vous contentez pas d’être notre geôlier? A
l’attentat vous joignez l’insulte?

- Oh! l’ironie tout au plus!

- N’y a-t-il donc pas d’armes à bord?

- Si, tout un arsenal!

- Deux revolvers suffiraient si j’en tenais un, monsieur, et si vous
teniez l’autre!

- Un duel! s’écria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de
l’un de nous!

- Qui l’amènerait certainement!

- Eh bien, non, président du Weldon-Institute! Je préfère de beaucoup
vous garder vivant!

- Pour être plus sûr de vivre vous-même! Cela est sage!

- Sage ou non, c’est ce qui me convient. Libre à vous de penser
autrement et de vous plaindre à qui de droit, si vous le pouvez.

- C’est fait, ingénieur Robur!

- Vraiment?

- Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties
habitées de l’Europe, de laisser tomber un document...

- Vous auriez fait cela? dit Robur, emporté par un irrésistible
mouvement de colère.

- Et si nous l’avions fait?

- Si vous l’aviez fait... vous mériteriez...

- Quoi donc, monsieur l’ingénieur?

- D’aller rejoindre votre document par-dessus le bord!

- Jetez-nous donc! s’écria Uncle Prudent. Nous l’avons fait! »

Robur s’avança sur les deux collègues. A un geste de lui, Tom Turner
et quelques-uns de ses camarades étaient accourus. Oui! l’ingénieur
eut une furieuse envie de mettre sa menace à exécution, et, sans
doute, de peur d’y succomber, il rentra précipitamment dans sa cabine.

« Bien! dit Phil Evans.

- Et ce qu’il n’a pas osé faire, répondit Uncle Prudent, je l’oserai,
moi! Oui! je le ferai! »

En ce moment, la population de Tombouctou s’amassait au milieu des
places, à travers les rues, sur les terrasses des maisons bâties en
amphithéâtre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama,
comme dans les misérables huttes coniques du Raguidi, les prêtres
lançaient du haut des minarets leurs plus violentes malédictions
contre le monstre aérien. C’était plus inoffensif que des balles de
fusils.

Il n’était pas jusqu’au port de Kabara, situé dans le coude du Niger,
où le personnel des flottilles ne fût en mouvement. Certes, si
l’_Albatros_ eût pris terre, il aurait été mis en pièces.

Pendant quelques kilomètres, des bandes criardes de cigognes, de
francolins et d’ibis l’escortèrent en luttant de vitesse avec lui;
mais son vol rapide les eut bientôt distancés.

Le soir venu, l’air fut troublé par le mugissement de nombreux
troupeaux d’éléphants et de buffles, qui parcouraient ce territoire,
dont la fécondité est vraiment merveilleuse.

Durant vingt-quatre heures, toute la région, renfermée entre le
méridien zéro et le deuxième degré dans le crochet du Niger, se
déroula sous l’_Albatros._

En vérité, si quelque géographe avait eu à sa disposition un
semblable appareil, avec quelle facilité il aurait pu faire le levé
topographique de ce pays, obtenir des cotes d’altitude, fixer le
cours des fleuves et de leurs affluents, déterminer la position des
villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les
cartes de l’Afrique centrale, plus de blancs à teintes pâles, à
lignes de pointillé, plus de ces désignations vagues, qui font le
désespoir des cartographes!

Le ii, dans la matinée, l’_Albatros_ dépassa les montagnes de la
Guinée septentrionale, resserrée entre le Soudan et le golfe qui
porte son nom. A l’horizon se profilaient confusément les monts Kong
du royaume de Dahomey.

Depuis le départ de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient
pu constater que la direction avait toujours été du nord au sud. De
là, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils
rencontreraient, six degrés au-delà, la ligne équinoxiale.
L’_Albatros_ allait-il donc encore abandonner les continents et se
lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer
du Nord ou une Méditerranée, mais au-dessus de l’océan Atlantique?

Cette perspective n’était pas pour apaiser les deux collègues, dont
les chances de fuite deviendraient nulles alors.

Cependant l’_Albatros_ faisait petite route, comme s’il hésitait au
moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l’ingénieur songeait
à revenir en arrière? Non! Mais son attention était particulièrement
attirée sur ce pays qu’il traversait alors.

On sait - et il le savait aussi -ce qu’est le royaume du Dahomey,
l’un des plus puissants du littoral ouest de l’Afrique. Assez fort
pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses
limites sont restreintes cependant, puisqu’il ne compte que cent
vingt lieues du sud au nord et soixante de l’est à l’ouest; mais sa
population comprend de sept à huit cent mille habitants, depuis qu’il
s’est adjoint les territoires indépendants d’Ardrah et de Wydah.

S’il n’est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler
de lui. Il est célèbre par les cruautés effroyables qui marquent ses
fêtes annuelles, par ses sacrifices humains, épouvantables
hécatombes, destinées à honorer le souverain qui s’en va et le
souverain qui le remplace. Il est même de bonne politesse, lorsque le
roi de Dahomey reçoit la visite de quelque haut personnage ou d’un
ambassadeur étranger, qu’il lui fasse la surprise d’une douzaine de
têtes coupées en son honneur, - et coupées par le ministre de la
Justice, le « minghan », qui s’acquitte à merveille de ces fonctions
de bourreau.

Or, à l’époque où l’_Albatros_ passait la frontière du Dahomey, le
souverain Bâhadou venait de mourir, et toute la population allait
procéder à l’intronisation de son successeur. De là, un grand
mouvement dans tout le pays, mouvement qui n’avait pas échappé à
Robur.

En effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient
alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues,
qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d’herbes géantes,
immenses champs de manioc, forêts magnifiques de palmiers, de
cocotiers, de mimosas, d’orangers, de manguiers, tel était le pays,
dont les parfums montaient jusqu’à l’_Albatros,_ tandis que, par
milliers, perruches et cardinaux s’envolaient de toute cette verdure.

L’ingénieur, penché au-dessus de la rambarde, absorbé dans ses
réflexions, n’échangeait que peu de mots avec Tom Turner.

Il ne semblait pas, d’ailleurs, que l’_Albatros_ eût le privilège
d’attirer l’attention de ces masses mouvantes, le plus souvent
invisibles sous le dôme impénétrable des arbres. Cela venait, sans
doute, de ce qu’il se tenait à une assez grande altitude au milieu de
légers nuages.

Vers onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de
murailles, défendue par un fossé mesurant douze milles de tour, rues
larges et régulièrement tracées sur un sol plat, grande place dont le
côté nord est occupé par le palais du roi. Ce vaste ensemble de
constructions est dominé par une terrasse, non loin de la case des
sacrifices. Pendant les jours de fête, c’est du haut de cette
terrasse qu’on jette au peuple des prisonniers attachés dans des
corbeilles d’osier, et on s’imaginerait malaisément avec quelle furie
ces malheureux sont mis en pièces.

Dans une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont
logées quatre mille guerrières, un des contingents de l’armée royale,
-non le moins courageux.

S’il est contestable qu’il y ait des Amazones sur le fleuve de ce
nom, ce n’est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise
bleue, l’écharpe bleue ou rouge, le caleçon blanc rayé de bleu, la
calotte blanche, la cartouchière attachée à la ceinture; les autres,
chasseresses d’éléphants, sont armées de la lourde carabine, du
poignard à lame courte, et de deux cornes d’antilope fixées à leur
tête par un cercle de fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique
mi-partie bleue et rouge, et pour arme le tromblon, avec de vieux
canons de fonte; celles-là, enfin, bataillon de jeunes filles, à
tuniques bleues, à culottes blanches, sont de véritables vestales,
pures comme Diane, et, comme elle, armées d’arcs et de flèches.

Qu’on ajoute à ces Amazones cinq à six mille hommes en caleçons, en
chemises de cotonnade, avec une étoffe nouée à la taille, et on aura
passé en revue l’armée dahomienne.

Abomey était, ce jour-là, absolument déserte. Le souverain, le
personnel royal, l’armée masculine et féminine, la population,
avaient quitté la capitale pour envahir, à quelques milles de là, une
vaste plaine entourée de bois magnifiques.

C’est sur cette plaine que devait s’accomplir la reconnaissance du
nouveau roi. C’est là que des milliers de prisonniers, faits dans les
dernières razzias, allaient être immolés en son honneur.

Il était deux heures environ, lorsque l’_Albatros,_ arrivé au-dessus
de la plaine commença à descendre au milieu de quelques vapeurs qui
le dérobaient encore aux yeux des Dahomiens.

Ils étaient là soixante mille, au moins, venus de tous les points du
royaume, de Widah, de Kerapay, d’Ardrah, de Tombory, des villages les
plus éloignés.

Le nouveau roi - un vigoureux gaillard, nommé Bou-Nadi -, âgé de
vingt-cinq ans, occupait un tertre ombragé d’un groupe d’arbres à
large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son armée
mâle, ses amazones, tout son peuple.

Au pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs
instruments barbares, défenses d’éléphants qui rendent un son rauque,
tambours tendus d’une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes
frappées d’une languette de fer, flûtes de bambou dont l’aigre
sifflet dominait tout l’ensemble. Puis, à chaque instant, décharges
de fusils et de tromblons, décharges des canons dont les affûts
tressautaient au risque d’écraser les artilleuses, enfin brouhaha
général et clameurs si intenses qu’elles auraient dominé les éclats
de la foudre.

Dans un coin de la plaine, sous la garde des soldats, étaient
entassés les captifs chargés d’accompagner dans l’autre monde le roi
défunt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des privilèges de la
souveraineté. Aux obsèques de Ghozo, père de Bâhadou, son fils lui en
avait envoyé trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son
prédécesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler
non seulement les Esprits, mais tous les hôtes du ciel, conviés à
faire cortège au monarque divinisé?

Pendant une heure, il n’y eut que discours, harangues, palabres,
coupés de danses exécutées, non seulement par les bayadères
attitrées, mais aussi par les amazones qui y déployèrent une grâce
toute belliqueuse.

Mais le moment de l’hécatombe approchait. Robur, qui connaissait les
sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs,
hommes, femmes, enfants, réservés à cette boucherie.

Le minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre
d’exécuteur à lame courbe, surmonté d’un oiseau de métal, dont le
poids rend la volte plus assurée.

Cette fois, il n’était pas seul. Il n’aurait pu suffire à la besogne.
Auprès de lui étaient groupés une centaine de bourreaux, habiles à
trancher les têtes d’un seul coup. Cependant l’_Albatros_ se
rapprochait peu à peu, obliquement, en modérant ses hélices
suspensives et propulsives. Bientôt il sortit de la couche des nuages
qui le cachaient à moins de cent mètres de terre, et, pour la
première fois, il apparut.

Contrairement à ce qui se passait d’habitude, ces féroces indigènes
ne virent en lui qu’un être céleste descendu tout exprès pour rendre
hommage au roi Bâhadou.

Alors enthousiasme indescriptible, appels interminables,
supplications bruyantes, prières générales, adressées à ce surnaturel
hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi défunt afin
de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien.

En ce moment, la première tête vola sous le sabre du mînghan. Puis,
d’autres prisonniers furent amenés par centaines devant leurs
horribles bourreaux.

Soudain, un coup de fusil partit de l’_Albatros._ Le ministre de la
Justice tomba, la face contre terre.

« Bien visé, Tom! dit Robur.

- Bah!... Dans le tas! » répondit le contremaître.

Ses camarades, armés comme lui, étaient prêts à tirer au premier
signal de l’ingénieur.

Mais un revirement s’était fait dans la foule. Elle avait compris. Ce
monstre ailé, ce n’était point un Esprit favorable, c’était un Esprit
hostile à ce bon peuple du Dahomey. Aussi, après la chute du minghan,
des cris de représailles s’élevèrent-ils de toutes parts. Presque
aussitôt, une fusillade éclata au-dessus de la plaine.

Ces menaces n’empêchèrent pas l’_Albatros_ de descendre
audacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent
et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne
pouvaient que s’associer à une pareille œuvre d’humanité.

« Oui! délivrons les prisonniers! s’écrièrent-ils.

- C’est mon intention! » répondit l’ingénieur. Et les fusils à
répétition de l’_Albatros,_ entre les mains des deux collègues comme
entre les mains de l’équipage, commencèrent un feu de mousqueterie,
dont pas une balle n’était perdue au milieu de cette masse humaine.
Et même la petite pièce d’artillerie du bord, braquée sous son angle
le plus fermé, envoya à propos quelques boîtes à mitraille qui firent
merveille.

Aussitôt les prisonniers, sans rien comprendre à ce secours venu d’en
haut, rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux
feux de l’aéronef. L’hélice antérieure fut traversée d’une balle,
tandis que quelques autres, projectiles l’atteignaient en pleine
coque. Frycollin, caché au fond de sa cabine, faillit même être
touché à travers la paroi du roufle.

« Ah! ils veulent en goûter! » s’écria Tom Turner.

Et, s’affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une
douzaine de cartouches de dynamite qu’il distribua à ses camarades. A
un signe de Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du tertre,
et, en heurtant le sol, elles éclatèrent comme de petits obus.

Quelle déroute du roi, de la cour, de l’armée, du peuple, en proie à
une épouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention!
Tous avaient cherché refuge sous les arbres, pendant que les
prisonniers s’enfuyaient, sans que personne songeât à les poursuivre.

Ainsi furent troublées les fêtes en l’honneur du nouveau roi de
Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaître de
quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il
pouvait rendre à l’humanité.

Ensuite, l’_Albatros_ remonta tranquillement dans la zone moyenne; il
passa au-dessus de Wydah, et il eut bientôt perdu de vue cette côte
sauvage que les vents de sud-ouest entourent d’un inabordable ressac.

Il planait sur l’Atlantique.

                                 XIII

  Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un océan,
                      sans avoir le mal de mer.

Oui, l’Atlantique! Les craintes des deux collègues s’étaient
réalisées. Il ne semblait pas, d’ailleurs, que Robur éprouvât la
moindre inquiétude à s’aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela
n’était pas pour le préoccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir
l’habitude de pareilles traversées. Déjà ils étaient tranquillement
rentrés dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil.

Où allait l’_Albatros?_ Ainsi que l’avait dit l’ingénieur, devait-il
donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien
que ce voyage se terminât quelque part. Que Robur passât sa vie dans
les airs, à bord de l’aéronef et n’atterrît jamais, cela n’était pas
admissible. Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en
vivres et munitions, sans parler des substances nécessaires au
fonctionnement des machines? Il fallait, de toute nécessité, qu’il
eût une retraite, un port de relâche, si l’on veut, en quelque
endroit ignoré et inaccessible du globe, où l’_Albatros_ pouvait se
réapprovisionner. Qu’il eût rompu toute relation avec les habitants
de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non!

S’il en était ainsi, où gisait ce point? Comment l’ingénieur avait-il
été amené à le choisir? Y était-il attendu par une petite colonie
dont il était le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et
d’abord, pourquoi ces gens, d’origines diverses, s’étaient-ils
attachés à sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour
avoir pu fabriquer un aussi coûteux appareil, dont la construction
avait été tenue si secrète? Il est vrai, son entretien ne semblait
pas être dispendieux. A bord, on vivait d’une existence commune,
d’une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de
l’être. Mais enfin, quel était ce Robur? D’où venait-il? Quel avait
été son passé? Autant d’énigmes impossibles à résoudre, et celui qui
en était l’objet ne consentirait jamais, sans doute, à en donner le
mot.

Qu’on ne s’étonne donc pas si cette situation, toute faite de
problèmes insolubles, devait surexciter les deux collègues. Se sentir
ainsi emportés dans l’inconnu, ne pas entrevoir l’issue d’une
pareille aventure, douter même si jamais elle aurait une fin, être
condamnés à l’aviation perpétuelle, n’y avait-il pas de quoi pousser
à quelque extrémité terrible le président et le secrétaire du
Weldon-Institute?

En attendant, depuis cette soirée du ii juillet, l’_Albatros_ filait
au-dessus de l’Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut,
il se leva sur cette ligne circulaire où viennent se confondre le
ciel et l’eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que fût le champ
de vision. L’Afrique avait’ disparu sous l’horizon du nord.

Lorsque Frycollin se fut hasardé hors de sa cabine, lorsqu’il vit
toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop.
Au-dessous n’est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui,
car, pour un observateur placé dans ces zones élevées, l’abîme semble
l’entourer de toutes parts, et l’horizon, relevé à son niveau, semble
reculer, sans qu’on puisse jamais en atteindre les bords.

Sans doute, Frycollin ne s’expliquait pas physiquement cet effet,
mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui «
cette horreur de l’abîme », dont certaines natures, braves cependant,
ne peuvent se dégager. En tout cas, par prudence, le Nègre ne se
répandit pas en récriminations. Les yeux fermés, les bras tâtonnants,
il rentra dans sa cabine avec la perspective d’y rester longtemps.

En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions
cinquante-sept mille neuf cent douze kilomètres carrés _[La surface
des terres est de 136051 371 kilomètres carrés]_ qui représentent la
superficie des mers, l’Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne
semblait pas que l’ingénieur fût pressé dorénavant. Aussi n’avait-il
pas donné ordre de pousser l’appareil à toute vitesse. D’ailleurs,
l’_Albatros_ n’aurait pu retrouver la rapidité qui l’avait emporté
au-dessus de l’Europe à raison de deux cents kilomètres à l’heure. En
cette région où dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent
debout, et, bien que ce vent fût faible encore, il ne laissait pas de
lui donner prise.

Dans cette zone intertropicale, les plus récents travaux des
météorologistes, appuyés sur un grand nombre d’observations, ont
permis de reconnaître qu’il y a une convergence des alizés, soit vers
le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la région. des
calmes, ou ils viennent de l’ouest et portent vers l’Afrique, ou ils
viennent de l’est et portent vers le Nouveau Monde, -au moins durant
la saison chaude.

L’_Albatros_ ne chercha donc point à lutter contre les brises
contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta
d’une allure modérée, qui dépassait, d’ailleurs, celle des plus
rapides transatlantiques.

Le 13 juillet, l’aéronef traversa la ligne équinoxiale, -ce qui fut
annoncé à tout le personnel.

C’est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu’ils venaient
de quitter l’hémisphère boréal pour l’hémisphère austral. Ce passage
de la ligne n’entraîna aucune des épreuves et cérémonies dont il est
accompagné à bord de certains navires de guerre ou de commerce.

Seul, François Tapage se contenta de verser une pinte d’eau dans le
cou de Frycollin; mais, comme ce baptême fut suivi de quelques verres
de gin, le Nègre se déclara prêt à passer la ligne autant de fois
qu’on le voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur le dos d’un oiseau
mécanique qui ne lui inspirait aucune confiance.

Dans la matinée du 15, l’_Albatros_ fila entre les îles de
l’Ascension et de Sainte-Hélène, - toutefois plus près de cette
dernière, dont les hautes terres se montrèrent à l’horizon pendant
quelques heures.

Certes, à l’époque où Napoléon était au pouvoir des Anglais, s’il eût
existé un appareil analogue à celui de l’ingénieur Robur, Hudson
Lowe, en dépit de ses insultantes précautions, aurait bien pu voir
son illustre prisonnier lui échapper par la voie des airs!

Pendant les soirées des 16 et 17 juillet, un curieux phénomène de
lueurs crépusculaires se produisit à la tombée du jour. Sous une
latitude plus élevée, on aurait pu croire à l’apparition d’une aurore
boréale. Le soleil, à son coucher, projeta des rayons multicolores,
dont quelques-uns s’imprégnaient d’une ardente couleur verte.

Etait-ce un nuage de poussières cosmiques que la terre traversait
alors et qui réfléchissaient les dernières clartés du jour? Quelques
observateurs ont donné cette explication aux lueurs crépusculaires.
Mais cette explication n’aurait pas été maintenue, si ces savants se
fussent trouvés à bord de l’aéronef.

Examen fait, il fut constaté qu’il y avait en suspension dans l’air
de petits cristaux de pyroxène, des globules vitreux, de fines
particules de fer magnétique, analogues aux matières que rejettent
certaines montagnes ignivomes. Dès lors, nul doute qu’un volcan en
éruption n’eût projeté dans l’espace ce nuage, dont les corpuscules
cristallins produisaient le phénomène observé -nuage que les courants
aériens tenaient alors en suspension au-dessus de l’Atlantique.

Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres
phénomènes furent encore observés. A diverses reprises, certaines
nuées donnaient au ciel une teinte grise d’un singulier aspect; puis,
si l’_on_ dépassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait
toute mamelonnée de volutes éblouissantes d’un blanc cru, semées de
petites paillettes solidifiées - ce qui, sous cette latitude, ne peut
s’expliquer que par une formation identique à celle de la grêle.

Dans la nuit du 17 au 18, apparition d’un arc-en-ciel lunaire d’un
jaune verdâtre, par suite de la position de l’aéronef entre la pleine
lune et un réseau de pluie fine qui se volatilisait avant d’avoir
atteint la mer.

De ces divers phénomènes, pouvait-on conclure à un prochain
changement de temps? Peut-être. Quoi qu’il en soit, le vent, qui
soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côte d’Afrique, avait
commencé à calmir dans les régions de l’Equateur. En cette zone
tropicale, il faisait extrêmement chaud. Robur alla donc chercher la
fraîcheur dans des couches plus élevées. Encore fallait-il s’abriter
contre les rayons du soleil dont la projection directe n’eût pas été
supportable.

Cette modification dans les courants aériens faisait certainement
pressentir que d’autres conditions climatériques se présenteraient
au-delà des régions équinoxiales. Il faut, d’ailleurs, observer que
le mois de juillet de l’hémisphère austral, c’est le mois de janvier
de l’hémisphère boréal, c’est-à-dire le cœur de l’hiver.
L’_Albatros,_ s’il descendait plus au sud, allait bientôt en éprouver
les effets.

Du reste, la mer « sentait cela », comme disent les marins. Le 18
juillet, au-delà du tropique du Capricorne, un autre phénomène se
manifesta, dont un navire eût pu prendre quelque effroi.

Une étrange succession de lames lumineuses se propageait à la surface
de l’Océan avec une rapidité telle qu’on ne pouvait l’estimer à moins
de soixante milles à l’heure. Ces lames chevauchaient à une distance
de quatre-vingts pieds l’une de l’autre, en traçant de longs sillons
de lumière. Avec la nuit qui commençait à venir, un intense reflet
montait jusqu’à l’_Albatros._ Cette fois, il aurait pu être pris pour
quelque bolide enflammé. Jamais Robur n’avait eu l’occasion de planer
sur une mer de feu, - feu sans chaleur qu’il n’eut pas besoin de fuir
en s élevant dans les hauteurs du ciel.

L’électricité devait être la cause de ce phénomène, car on ne pouvait
l’attribuer à la présence d’un banc de frai de poissons ou d’une
nappe de ces animalcules dont l’accumulation produit la
phosphorescence.

Cela donnait à supposer que la tension électrique de l’atmosphère
devait être alors très considérable.

Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un bâtiment se fût peut-être
trouvé en perdition sur cette mer. Mais l’_Albatros_ se jouait des
vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le
nom. S’il ne lui plaisait pas de se promener à leur surface comme les
pétrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes
couches le calme et le soleil.

A ce moment, le quarante-septième parallèle sud avait été dépassé. Le
jour ne durait pas plus de sept à huit heures. Il devait diminuer à
mesure qu’on approcherait des régions antarctiques.

Vers une heure de l’après-midi, l’_Albatros_ s’était sensiblement
abaissé pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus
de la mer à moins de cent pieds de sa surface.

Le temps était calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages
noirs, mamelonnés à leur partie supérieure, se terminaient par une
ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s’échappaient des
protubérances allongées, dont la pointe semblait attirer l’eau qui
bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide.

Tout à coup, cette eau s’élança, affectant la forme d’une énorme
ampoulette.

En un instant, l’_Albatros_ fut enveloppé dans le tourbillon d’une
gigantesque trombe, à laquelle une vingtaine d’autres, d’un noir
d’encre, vinrent faire cortège. Par bonheur, le mouvement giratoire
de cette trombe était inverse de celui des hélices suspensives, sans
quoi celles-ci n’auraient plus eu d’action, et l’aéronef eût été
précipité dans la mer; mais il se mit à tourner sur, lui-même avec
une effroyable rapidité.

Cependant le danger était immense et peut-être impossible à conjurer,
puisque l’ingénieur ne pouvait se dégager de la trombe dont
l’aspiration le retenait en dépit des propulseurs. Les hommes,
projetés par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme,
durent se retenir. aux montants pour ne point être emportés.

« Du sang-froid! cria Robur.

Il en fallait, - de la patience aussi.

Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine,
furent repoussés à l’arrière, au risque d’être lancés par-dessus le
bord.

En même temps qu’il tournait, l’_Albatros_ suivait le déplacement de
ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hélices auraient
pu être jalouses. Puis, s’il échappait à l’une, il était repris par
une autre, avec menace d’être disloqué ou mis en pièces.

Un coup de canon! ... cria l’ingénieur.

Cet ordre s’adressait à Tom Turner. Le contremaître s’était accroché
à. la petite pièce d’artillerie, montée au milieu de la plate-forme,
où les effets de la force centrifuge étaient peu sensibles. Il
comprit la pensée de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse
du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu’il tira du caisson
fixé à l’affût. Le coup partit, et soudain se fit l’effondrement des
trombes, avec le plafond de nuages qu’elles semblaient porter sur
leur faîte.

L’ébranlement de l’air avait suffi à rompre le météore, et l’énorme
nuée, se résolvant en pluie, raya l’horizon de stries verticales,
immense filet liquide tendu de la mer au ciel.

L’_Albatros,_ libre enfin, se hâta de remonter de quelques centaines
de mètres.

« Rien de brisé à bord? demanda l’ingénieur.

- Non, répondit Tom Turner; mais voilà un jeu de toupie hollandaise
et de raquette qu’il ne faudrait pas recommencer! »

En effet, pendant une dizaine de minutes, l’_Albatros_ avait été en
perdition. N’eût été sa solidité extraordinaire, il aurait péri dans
ce tourbillon des trombes.

Pendant cette traversée de l’Atlantique, combien les heures étaient
longues, quand aucun phénomène n’en venait rompre la monotonie!
D’ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait
vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans sa
cabine, l’ingénieur s’occupait à relever sa route, à pointer sur ses
cartes la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois
qu’il le pouvait, à noter les indications des baromètres, des
thermomètres, des chronomètres, enfin à porter sur le livre de bord
tous les incidents du voyage.

Quant aux deux collègues, bien encapuchonnés, ils cherchaient sans
cesse à apercevoir quelque terre dans le sud.

De son côté, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent,
Frycollin essayait de tâter le maître coq à l’endroit de l’ingénieur.
Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François
Tapage? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République
Argentine, un chef de l’Amirauté, un président des Etats-Unis mis à
la retraite, un général espagnol en disponibilité, un vice-roi des
Indes qui avait recherché une plus haute position dans les airs.
Tantôt il possédait des millions, grâce aux razzias opérées avec sa
machine, et il était signalé à la vindicte publique. Tantôt il
s’était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé de faire
des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la
question de savoir s’il s’arrêtait jamais quelque part, non! Mais il
avait l’intention d’aller dans la lune, et, là, s’il trouvait quelque
localité à sa convenance, il s’y fixerait.

Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d’aller
voir ce qui se passe là-haut?

- Je n’irai pas!... Je refuse!.., répondait l’imbécile, qui prenait
au sérieux toutes ces bourdes.

- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle
et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres!

Et, quand Frycollin rapportait ces propos à son maître, celui-ci
voyait bien qu’il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur.
Il ne songeait donc plus qu’à se venger.

Phil, dit-il un jour à son collègue, il est bien prouvé maintenant
que toute fuite est impossible?

- Impossible, Uncle Prudent.

- Soit! mais un homme s’appartient toujours, et, s’il le faut, en
sacrifiant sa vie...

- Si ce sacrifice est à faire, qu’il soit fait au plus tôt! répondit
Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu’il fût, n’en pouvait
supporter davantage. Oui! il est temps d’en finir!... Où va
l’_Albatros?..._ Le voici qui traverse obliquement l’Atlantique, et,
s’il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de
la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et après ?... Se
lancera-t-il au-dessus de l’océan Pacifique, ou ira-t-il s’aventurer
vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce
Robur !... Nous serions perdus alors!... C’est donc un cas de
légitime défense, et, si nous devons périr...

- Que ce ne soit pas, répondit Uncle Prudent, sans nous être vengés,
sans avoir anéanti cet appareil avec tous ceux qu’il porte!

Les deux collègues en étaient arrivés là à force de fureur
impuissante, de rage concentrée en eux. Oui! puisqu’il le fallait,
ils se sacrifieraient pour détruire l’inventeur et son secret!
Quelques mois, ce serait donc tout ce qu’aurait vécu ce prodigieux
aéronef, dont ils étaient bien contraints de reconnaître
l’incontestable supériorité en locomotion aérienne!

Or, cette idée s’était si bien incrustée dans leur esprit qu’ils ne
pensaient plus qu’à la mettre à exécution. Et comment? En s’emparant
de l’un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec lequel ils
feraient sauter l’appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer
dans la soute aux munitions.

Heureusement, Frycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la
pensée de l’_Albatros_ faisant explosion dans les airs, il eût été
capable de dénoncer son maître!

Ce fut le 23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouest, à peu
près vers le cap des Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan.
Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de l’année,
la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température
s’abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro.

Tout d’abord, l’_Albatros,_ au lieu de s’enfoncer plus avant dans le
sud, suivit les méandres du détroit comme s’il eût voulu gagner le
Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de Lomas, laissé le
mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l’ouest, il
reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l’église
sonnait à toute volée, puis, quelques heures plus tard, l’ancien
établissement de Port-Famine.

Si les Patagons, dont les feux se voyaient çà et là, ont réellement
une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l’aéronef n’en
purent juger, puisque l’altitude en faisait des nains.

Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel
spectacle! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux avec
d’épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies
formées entre les presqu’îles et les îles de cet archipel, ensemble
des terres de Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes,
innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont
la glace faisait déjà une masse solide, depuis le cap Forward qui
termine le continent américain, jusqu’au cap Horn où finit le Nouveau
Monde!

Cependant, une fois arrivé à Port-Famine, il fut constant que
l’_Albatros_ allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le
mont Tam de la presqu’île de Brunswik et le mont Graves, il se
dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de
glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres
au-dessus du niveau de la mer.

C’était le pays des Pécherais ou Fuégiens, ces indigènes qui habitent
la Terre de Feu.

Six mois plus tôt, en plein été, lors des longs jours de quinze à
seize heures, combien cette terre se fût montrée belle et fertile,
surtout dans sa partie méridionale! Partout alors, des vallées et des
pâturages qui pourraient nourrir des milliers d’animaux, des forêts
vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès,
fougères arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de
guanaques, de vigognes et d’autruches; puis, des armées de pingouins,
des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l’_Albatros_ mit en
activité ses fanaux électriques, rotches, guillemots, canards, oies,
vinrent-ils se jeter à bord, - cent fois de quoi remplir l’office de
François Tapage.

De là, un surcroît de besogne pour le maître coq qui savait apprêter
ce gibier de manière à lui enlever son goût huileux. Surcroît de
besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à plumer
douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles.

Ce jour-là, au moment où le soleil allait se coucher, vers trois
heures de l’après-midi, apparut un vaste lac, encadré dans une
bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement glacé, et
quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient
rapidement à la surface.

En réalité, à la vue de l’appareil, ces Fuégiens, au comble de
l’épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne
pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.

L’_Albatros_ ne cessa de marcher vers le sud, au-delà du canal de
Beagle, plus loin que l’île de Navarin, dont le nom grec détonne
quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin
que l’île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique.
Enfin, après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la
côte du Dahomey, il dépassa les extrêmes îlots de l’archipel de
Magellan, puis, le plus avancé de tous vers le sud, dont la pointe
est rongée d’un éternel ressac, le terrible cap Horn.

                                  XIV

  Dans lequel l’_Albatros_ fait ce qu on ne pourra peut-être jamais
                                faire.

On était, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de
l’hémisphère austral, c’est le 24 janvier de l’hémisphère boréal. De
plus, le cinquante-sixième degré de latitude venait d’être laissé en
arrière, et ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de
l’Europe, traverse l’Ecosse à la hauteur d’Edimbourg.

Aussi le thermomètre se tenait-il constamment dans une moyenne
inférieure à zéro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur
artificielle aux appareils destinés à chauffer les roufles de
l’aéronef.

Il va sans dire également que, si la durée des jours tendait à
s’accroître depuis le solstice du 21 juin de l’hiver austral, cette
durée diminuait dans une proportion bien plus considérable, par ce
fait que l’_Albatros_ descendait vers les régions polaires.

En conséquence, peu de clarté, au-dessus de cette partie du Pacifique
méridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et,
avec la nuit, un froid parfois très vif. Pour y résister, il fallait
se vêtir à la mode des Esquimaux ou des Fuégiens. Aussi, comme ces
accoutrements ne manquaient point à bord, les deux collègues, bien
empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu’à
leur projet, ne cherchant que l’occasion de l’exécuter. Du reste, ils
voyaient peu Robur, et, depuis les menaces échangées de part et
d’autre dans le pays de Tombouctou, l’ingénieur et eux ne se
parlaient plus.

Quant à Frycollin, il ne sortait guère de la cuisine où François
Tapage lui accordait une très généreuse hospitalité, - à la condition
qu’il fit l’office d’aide-coq. Cela n’allant pas sans quelques
avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission
de son maître. D’ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui
se passait au-dehors et pouvait se croire à l’abri du danger. Ne
tenait-il pas de l’autruche, non seulement au physique par son
prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise?

Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l’_Albatros?_
Etait-il admissible qu’en plein hiver il osât s’aventurer au-dessus
des mers australes ou des continents du pôle? Dans cette glaciale
atmosphère, en admettant que les agents chimiques des piles pussent
résister à une pareille congélation, n’était-ce pas la mort pour tout
son personnel, l’horrible mort par le froid? Que Robur tentât de
franchir le pôle pendant la saison chaude, passe encore! Mais au
milieu de cette nuit permanente de l’hiver antarctique, c’eût été
l’acte d’un fou!

Ainsi raisonnaient le président et le secrétaire du Weldon-Institute,
maintenant entraînés à l’extrémité de ce continent du Nouveau Monde,
qui est toujours l’Amérique, mais non celle des Etats-Unis!

Oui! qu’allait faire cet intraitable Robur? Et n’était-ce pas le
moment de terminer le voyage en détruisant l’appareil voyageur?

Ce qui est certain, c’est que, pendant cette journée du 24 juillet,
l’ingénieur eut de fréquents entretiens avec son contremaître. A
plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre, -
non plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour
relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques
symptômes se produisaient dont il convenait de tenir compte.

Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorier
ce qui lui restait d’approvisionnements en tous genres, aussi bien
pour l’entretien des machines propulsives et suspensives de l’aéronef
que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne
devait pas être moins assuré à bord.

Tout cela semblait annoncer des projets de retour.

« De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?

- Là où ce Robur peut se ravitailler, répondait Uncle Prudent.

- Ce doit être quelque île perdue de l’océan Pacifique, avec une
colonie de scélérats, dignes de leur chef.

- C’est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu’il songe à
laisser porter dans l’ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il
aura rapidement atteint son but.

- Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution.., s’il y
arrive...

Il n’y arrivera pas, Phil Evans! »

Evidemment, les deux collègues avaient en partie deviné les plans de
l’ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que
l’_Albatros,_ après s’être avancé vers les limites de la mer
Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces
auraient envahi ces parages jusqu’au cap Horn, toutes les basses
régions du Pacifique seraient couvertes d’icefields et d’icebergs. La
banquise formerait alors une barrière impénétrable aux plus solides
navires comme aux plus intrépides jsavigateurs.

Certes, en battant plus rapidement de l’aile, l’_Albatros_ pouvait
franchir les montagnes de glace, accumulées sur l’Océan, puis les
montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle - si c’est un
continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu’à
soixante degrés au-dessous de zéro, l’eût-il donc osé? Non, sans
doute!

Aussi, après s’être avancé une centaine de kilomètres dans le sud,
l’_Albatros_ obliqua-t-il vers l’ouest, de manière à prendre
direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique.

Au-dessous de lui s’étendait la plaine liquide, jetée entre la terre
américaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris
cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait
». Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons
affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d’un blanc
laiteux. On eût dit d’un vaste champ de neige dont les ondulations
n’étaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer
eût été solidifiée par le froid, convertie en un immense icefield,
que son aspect n’eût pas été différent.

On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses,
de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui
pouvait surprendre, c’était de rencontrer cet amas opalescent
ailleurs que dans les eaux de l’océan Indien.

Soudain, le baromètre, après s’être tenu assez haut pendant les
premières heures de la journée, tomba brusquement. Il y avait
évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais
que pouvait dédaigner l’aéronef. Toutefois, on devait le supposer,
quelque formidable tempête avait récemment troublé les eaux du
Pacifique.

Il était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de
l’ingénieur, lui dit

«Master Robur, regardez donc ce point noir àl’horizon!... Là... tout
à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher?

- Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce côté.

- Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation.

Uncle Prudent et Phil Evans, qui s’étaient portés àl’avant,
regardaient le point indiqué par Tom Turner.

Robur demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement
l’objet signalé.

C’est une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes
à bord.

- Des naufragés? s’écria Tom.

- Oui! des naufragés, qui auront été forcés d’abandonner leur navire,
reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre,
peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que
l’_Albatros_ n’aura pas essayé de venir à leur secours!

Un ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L’aéronef
commença à s’abaisser lentement. A cent mètres il s’arrêta, et ses
propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord.

C’était bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de
vent, elle ne pouvait plus se diriger.

A bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron.

Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue,
à moins qu’ils ne fussent morts.

L’_Albatros,_ arrivé au-dessus d’eux, descendit lentement. A
l’arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire
auquel elle appartenait, c’était la _Jeannette,_ de Nantes, un navire
français que son équipage avait dû abandonner.

« Aoh! » cria Tom Turner.

Et on devait l’entendre, car l’embarcation n’était pas à
quatre-vingts pieds au-dessous de lui.

Pas de réponse.

« Un coup de fusil! » dit Rohur.

L’ordre fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la
surface des eaux.

On vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux
hagards, une vraie face de squelette.

En apercevant l’_Albatros,_ il eut tout d’abord le geste d’un homme
épouvanté.

« Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous
secourir!... Qui êtes-vous?

- Des matelots de la _Jeannette,_ un trois-mâts-barque dont j’étais
le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons
quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau
ni vivres!... »

Les quatre autres naufragés s’étaient peu à peu redressés. Hâves,
épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains
vers l’aéronef.

« Attention! » cria Robur.

Une corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de
l’eau douce, fut affalé jusqu’à l’embarcation.

Les malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité
qui faisait mal à voir.

« Du pain!... du pain!... » crièrent-ils.

Aussitôt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un
flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit jusqu’à eux. Le
second eut bien de la peine à les modérer dans l’assouvissement de
leur faim.

Puis :

« Où sommes-nous?

- A cinquante milles de la côte du Chili et de l’archipel des Chonas,
répondit Robur.

- Merci, mais le vent nous manque, et...

- Nous allons vous donner la remorque!

- Qui êtes-vous ?...

- Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide », répondit
simplement Robur.

Le second comprit qu’il y avait un incognito à respecter. Quant à
cette machine volante, était-il donc possible qu’elle eût assez de
force pour les remorquer?

Oui! et l’embarcation, attachée à un câble d’une centaine de pieds,
fut entraînée vers l’est par le puissant appareil.

A dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait
briller les feux qui en indiquaient la situation. Il était venu à
temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la _Jeannette,_ et
ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du
miracle!

Puis, quand il les eut conduits à l’entrée des passes des îles
Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque

- ce qu’ils firent en bénissant leurs sauveteurs, - et l’_Albatros_
reprit aussitôt le large.

Décidément il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir
des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionné qu’il fût,
aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle
Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu’ils fussent dans
une disposition d’esprit à nier même l’évidence.

Mer mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore
de quelques millimètres.

Il y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment
dans les engins hélicoptériques de l’_Albatros,_ et refusait ensuite
momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu
déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du
storm-glass commençait à se troubler d’une inquiétante façon.

A une heure du matin, le vent s’établit avec une extrême violence.
Cependant, bien qu’il l’eût alors debout, l’aéronef, mû par ses
propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de
quatre à cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui
demander davantage.

Très évidemment il se préparait un coup de cyclone, - ce qui est rare
sous ces latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon
dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte
occidentale, c’est toujours une tempête tournante - et redoutable.
Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire
qui s’accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu’un seul
endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.

Robur le savait. Il savait aussi qu’il était prudent de fuir un
cyclone, en sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers
les couches supérieures. Jusqu’alors il y àvait toujours réussi. Mais
il n’avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être!

En effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames,
découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à
la surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en
se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse
effroyable.

«En haut! dit Robur.

- En haut!» répondit Tom Turner.

Une extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l’aéronef, et
il s’éleva obliquement, comme s’il eût suivi un plan qui se fût
incliné dans le sud-ouest.

En ce moment, le baromètre baissa encore, -une chute rapide de la
colonne de mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain
l’_Albatros_ s’arrêta dans son mouvement ascensionnel.

A quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l’air, à
un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait
la résistance du point d’appui.

Lorsqu’un steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail
d’autant moins utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le
recul est alors considérable, et il peut même devenir, égal à la
dérive. Ainsi de l’_Albatros,_ en ce moment.

Cependant Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze
hélices, agissant dans une simultanéité parfaite, furent portées à
leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le
cyclone, l’appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes
accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde
pesée l’emportait bientôt, et il retombait comme un bâtiment qui
sombre. Et n’était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne, au milieu
d’une nuit dont les fanaux de l’aéronef ne rompaient la profondeur
que sur un rayon restreint?

Evidemment, si la violence du cyclone s’accroissait encore,
l’_Albatros_ ne serait plus qu’un fétu de paille indirigeable,
emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres,
enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles.

Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et
Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore
n’allait pas faire leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui
l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention!

Mais, puisque l’_Albatros_ ne parvenait pas à se dégager
verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu
qu’une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il
serait plus maître de ses manœuvres? Oui! mais, pour
l’atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui
l’entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance
mécanique pour s’en arracher?

Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se
condensèrent en torrents de pluie.

Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des
écarts de douze millimètres, était alors tombé à 709 - ce qui, en
réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte
par l’aéronef au-dessus du niveau de la mer.

Phénomène assez rare, ce cyclone s’était formé hors des zones qu’il
parcourt le plus habituellement, c’est-à-dire entre le trentième
parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela
explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement
en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du
Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la
vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent
lieues à l’heure.

Il s’agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la
tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que
l’_Albatros_ ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais,
à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il
se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu
éviter les approches, il n’était plus maître de sa direction, il
irait où le porterait l’ouragan!

Tom Turner s’était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse
pour ne pas embarder sur un bord ou sur l’autre.

Aux premières heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague
teinte qui nuança l’horizon -, l’_Albatros_ avait franchi quinze
degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
dépassait la limite du cercle polaire.

Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et
demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n’apparaît
sur l’horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette
nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que.
l’_Albatros_ allait s’y plonger comme dans un abîme.

Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné
66° 40’ de latitude australe. L’aéronef n’était donc plus qu’à
quatorze cents milles du pôle antarctique.

Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa
vitesse « mangeait », pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que
celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l’aplatissement de
la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu’il eût pu
s’en passer. Et, bientôt, la violence de l’ouragan devint telle que
Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin
d’éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner,
tout en conservant le moins possible de vitesse propre.

Au milieu de ces dangers, l’ingénieur commandait avec sang-froid., et
le personnel obéissait comme si l’âme de son chef eût été en lui.

Uncle Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitté la
plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d’ailleurs. L’air
ne faisait pas résistance ou faiblement. L’aéronef était là comme un
aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.

Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq
cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce
un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne
fondent même pas pendant la longue période de l’été? On l’ignore.
Mais ce qui est connu, c’est que ce pôle austral est plus froid que
le pôle boréal, - phénomène dû à la position de la terre sur son
orbite durant l’hiver des régions antarctiques.

Pendant cette journée, rien n’indiqua que la tempête allait
s’amoindrir. C’était par le soixante-quinzième méridien, à l’ouest,
que l’_Albatros_ allait aborder la région circumpolaire. Par quel
méridien en sortirait-il, - s’il en sortait?

En tout cas, à mesure qu’il descendait plus au sud, la durée du jour
diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui
ne s’illumine qu’à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des
aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les
compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le
secret échappe encore à la curiosité humaine.

Très probablement, l’_Albatros_ passa au-dessus de quelques points
déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la
terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre
Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d’Urville, dernières
limites atteintes sur ce continent inconnu.

Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température,
beaucoup moins basse alors qu’on ne devait le craindre. Il semblait
que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une
certaine chaleur avec lui.

Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée
dans une obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même
si la lune eût éclairé l’espace, la part des observations aurait été
très réduite. A cette époque de l’année, un immense rideau de neige,
une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n’aperçoit
même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération
manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer
la forme des terres, l’étendue des mers, la disposition des îles? Le
réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître? Sa
configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les
collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs, avec les
banquises?

Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec
ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers
l’espace, ce météore présentait la forme d’un immense éventail,
ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques
venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles
brillaient au zénith. Le phénomène fut d’une magnificence
incomparable, et sa clarté suffit à montrer l’aspect de cette région
confondue dans une immense blancheur.

Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle
magnétique austral, l’aiguille de la boussole, incessamment affolée,
ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la
direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain
moment, que Robur put tenir pour certain qu’il passait au-dessus de
ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième
parallèle.

Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette
aiguille faisait avec la verticale, il s’écria:

« Le pôle austral est sous nos pieds! »

Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se
cachait sous ses glaces.

L’aurore australe s’éteignit peu après, et ce point idéal, où
viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à
connaître.

Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la
plus mystérieuse des solitudes l’aéronef et ceux qu’il emportait à
travers l’espace, l’occasion était propice. S’ils ne le firent pas,
sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait
encore.

Cependant l’ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle
que, si l’_Albatros_ eût rencontré quelque montagne sur sa route, il
s’y fût brisé comme un navire qui se met à la côte.

En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger
horizontalement, mais il n’était même plus maître de son déplacement
en hauteur.

Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres
antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible et aurait
amené la destruction de l’appareil.

Cette catastrophe fut d’autant plus à craindre que le vent inclina
vers l’est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se
montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de
l’_Albatros._

C’étaient les deux volcans qui font partie du vaste système des monts
Ross, l’Erebus et le Terror.

L’_Albatros_ allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un
papillon gigantesque?

Il y eut là une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus,
semblait se précipiter sur l’aéronef qui ne pouvait dévier du lit de
l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d’œil. Un
réseau de feu barrait la route. D’intenses clartés emplissaient
maintenant l’espace. Les figures, vivement éclairées à bord,
prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette
fournaise les envelopperait de ses feux.

Mais l’ouragan qui entraînait l’_Albatros,_ le sauva de cette
épouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couchées par la
tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d’une grêle de
substances laviques, repoussées heureusement par l’action centrifuge
des hélices suspensives, qu’il franchit ce cratère en pleine éruption.

Une heure après, l’horizon dérobait aux regards les deux torches
colossales qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit
du pôle.

A deux heures du matin, l’île Ballery fut dépassée à l’extrémité de
la côte de la Découverte, sans qu’on pût la reconnaître, puisqu’elle
était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace.

Et alors, à partir du cercle polaire que l’_Albatros_ recoupa sur le
cent soixante-quinzième méridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des
banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent
fois d’être brise. Il n’était plus dans la main de son timonier, mais
dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.

L’aéronef remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de
cent cinq degrés avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle
du monde antarctique.

Enfin, au-delà du soixantième parallèle, l’ouragan indiqua une
tendance à se casser. Sa violence diminua très sensiblement.
L’_Albatros_ commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut
un soulagement véritable - il rentra dans les régions éclairées du
globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.

Robur et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn,
étaient délivrés de l’ouragan. Ils avaient été ramenés vers le
Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi
sept mille kilomètres en dix-neuf heures - soit plus d’une lieue à la
minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir
l’_Albatros_ sous l’action de ses propulseurs dans les circonstances
ordinaires.

Mais Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet
affolement de l’aiguille aimantée dans le voisinage du pôle
magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans des
conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de
gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut
pas.

Ce fut un désappointement d’autant plus sensible que les deux hélices
propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.

Robur, très contrarié de cet accident, ne put marcher, pendant toute
cette journée, qu’à une vitesse relativement modérée. Lorsqu’il passa
au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu’à raison de six
lieues à l’heure. Il fallait d’ailleurs prendre garde d’aggraver les
avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d’état de
fonctionner, la situation de l’aéronef au-dessus de ces vastes mers
du Pacifique aurait été très compromise. Aussi l’ingénieur se
demandait-il s’il ne devrait pas procéder aux réparations sur place,
de manière à assurer la continuation du voyage.

Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut
signalée dans le nord. On reconnut bientôt que c’était une île. Mais
laquelle de ces milliers dont est semé le Pacifique? Cependant Robur
résolut de s’y arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée
suffirait à réparer les avaries, et il pourrait repartir le soir même.

Le vent avait tout à fait calmi, - circonstance favorable pour la
manœuvre qu’il s’agissait d’exécuter. Au moins, puisqu’il
resterait stationnaire, l’_Albatros_ ne serait pas emporté on ne
savait où.

Un long câble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut
envoyé par-dessus le bord. Lorsque l’aéronef arriva à la lisière de
l’île, l’ancre racla les premiers écueils, puis s’engagea solidement
entre deux roches. Le câble se tendit alors sous l’effet des hélices
suspensives, et l’_Albatros_ resta immobile, comme un navire dont on
a porté l’ancre au rivage.

C’était la première fois qu’il se rattachait à la terre depuis son
départ de Philadelphie.

                                  XV

  Dans lequel il se passe des choses qui méritent vraiment la peine
                          d’être racontées.

Lorsque l’_Albatros_ occupait encore une zone élevée, on avait pu
reconnaître que cette île était de médiocre grandeur. Mais quel était
le parallèle qui la coupait? Sur quel méridien l’avait-on accostée?
Etait-ce une île du Pacifique, de l’Australasie, de l’océan Indien?
On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant,
bien qu’il n’eût pu tenir compte des indications du compas, il avait
lieu de penser qu’il était plutôt sur le Pacifique. Dès que le soleil
se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir
une bonne observation.

De cette hauteur - cent cinquante pieds - l’île, qui mesurait environ
quinze milles de circonférence, se dessinait comme une étoile de mer
à trois pointes.

A la pointe du sud-est émergeait un îlot, précédé d’un semis de
roches. Sur la lisière, aucun relais de marées, ce qui tendait à
confirmer l’opinion de Robur relativement à sa situation, puisque le
flux et le reflux sont presque nuls dans l’océan Pacifique.

A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont
l’altitude pouvait être estimée à douze cents pieds.

On ne voyait aucun indigène, mais peut-être occupaient-ils le
littoral opposé. En tout cas, s’ils avaient aperçu l’aéronef,
l’épouvante les eût plutôt portés à se cacher ou à s’enfuir.

C’était par la pointe sud-est que l’_Albatros_ avait attaqué l’île.
Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches.
Au-delà, quelques vallées sinueuses, des arbres d’essences variées,
du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l’île n’était pas
habitée, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu
y atterrir, et, sans doute, s’il ne l’avait pas fait, c’est que le
sol, très accidenté, ne lui semblait pas offrir une place convenable
pour y reposer l’aéronef.

En attendant de prendre hauteur, l’ingénieur fit commencer les
réparations, qu’il comptait achever dans la journée. Les hélices
suspensives, en parfait état, avaient admirablement fonctionné au
milieu des violences de l’ouragan, lequel, on l’a fait observer,
avait plutôt soulagé leur travail. En ce moment, la moitié du jeu
était en fonction - ce qui suffisait à assurer la tension du câble
fixé perpendiculairement au littoral.

Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le
croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher
l’engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation.

Ce fut l’hélice antérieure, dont le personnel s’occupa d’abord sous
la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par
elle, pour le cas où un motif quelconque eût obligé l’_Albatros_ à
partir avant que le travail fût achevé. Rien qu’avec ce propulseur,
on pouvait se maintenir plus aisément en bonne route.

Entre-temps, Uncle Prudent et son collègue, après s’être promenés sur
la plate-forme, étaient allés s’asseoir à l’arrière.

Quant à Frycollin, il était singulièrement rassure. Quelle
différence! N’être plus suspendu qu’à cent cinquante pieds du sol!

Les travaux ne furent interrompus qu’au moment ou l’élévation du
soleil au-dessus de l’horizon permit de prendre d’abord un angle
horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.

Le résultat de l’observation, faite avec la plus grande exactitude,
fut celui-ci :

Longitude 176° 17’ à l’est du méridien zéro.

Latitude 43° 37’ australe.

Le point, sur la carte, se rapportait à la position de l’île Chatam
et de l’îlot Viff, dont le groupe est aussi désigné sous
l’appellation commune d’îles Brougthon. Ce groupe se trouve à quinze
degrés dans l’est de Tawaï-Pomanou, l’île méridionale de la
Nouvelle-Zélande, située dans la partie sud de l’océan Pacifique.

« C’est à peu près ce que je supposais, dit Robur à Tom Turner.

- Et alors, nous sommes?...

- A quarante-six degrés dans le sud de l’île X, soit à une distance
de deux mille huit cents milles.

- Raison de plus pour réparer nos propulseurs, répondit le
contremaître. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents
contraires, et, avec le peu qui nous reste d’approvisionnements, il
importe de rallier l’île X le plus vite possible.

- Oui, Tom, et j’espère bien me mettre en route dans la nuit, quand
je devrais ne partir qu’avec une seule hélice, quitte à réparer
l’autre en route.

- Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur
domestique ?...

- Tom Turner, répondit l’ingénieur, seraient-ils à plaindre pour
devenir colons de l’île X? »

Mais qu’était donc cette île X? Une île perdue dans l’immensité de
l’océan Pacifique, entre l’équateur et le tropique du Cancer, une île
qui justifiait bien ce signe algébrique dont Robur avait fait son
nom. Elle émergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de
toutes les routes de communication interocéaniennes. C’était là que
Robur avait fondé sa petite colonie, là que venait se reposer
l’_Albatros,_ lorsqu’il était fatigué de son vol, là qu’il se
réapprovisionnait de tout ce qu’il lui fallait pour ses perpétuels
voyages. En cette île X, Robur, disposant de grandes ressources,
avait pu établir un chantier et construire son aéronef. Il pouvait
l’y réparer, même le refaire. Ses magasins renfermaient les matières,
subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumulés pour
l’entretien d’une cinquantaine d’habitants, l’unique population de
l’île.

Lorsque Robur avait doublé le cap Horn, quelques jours avant, son
intention était bien de regagner l’île X, en traversant obliquement
le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l’_Albatros_ dans son
tourbillon. Après lui, l’ouragan l’avait emporté au-dessus des
régions australes. En somme, il avait été à peu près remis dans sa
direction première, et, sans les avaries des propulseurs, le retard
n’aurait eu que peu d’importance.

On allait donc regagner l’île X. Mais, ainsi que l’avait dit le
contremaître Tom Turner, la route était longue encore. Il y aurait
probablement à lutter contre des vents défavorables. Ce ne serait pas
trop de toute sa puissance mécanique pour que l’_Albatros_ arrivât à
destination dans les délais voulus. Avec un temps moyen, sous une
allure ordinaire, cette traversée devait s’accomplir en trois ou
quatre jours.

De là ce parti qu’avait pris Robur de se fixer sur l’île Chatam. Il
s’y trouvait dans des conditions meilleures pour réparer au moins
l’hélice de l’avant. Il ne craignait plus, au cas où la brise
contraire se fût levée, d’être entraîné vers le sud, quand il voulait
aller vers le nord. La nuit venue, cette réparation serait achevée.
Il manœuvrerait alors pour faire déraper son ancre. Si elle
était trop solidement engagée dans les roches, il en serait quitte
pour couper le câble et reprendrait son vol vers l’Equateur.

On le voit, cette manière de procéder était la plus simple, la
meilleure aussi, et elle s’était exécutée à point.

Le personnel de l’_Albatros,_ sachant qu’il n’y avait pas de temps à
perdre, se mit résolument à la besogne.

Tandis que l’on travaillait à l’avant de l’aéronef, Uncle Prudent et
Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les conséquences
allaient être d’une gravité exceptionnelle.

« Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous êtes bien décidé, comme moi, à
faire le sacrifice de votre vie?

- Oui, comme vous!

- Une dernière fois, il est bien évident que nous n’avons plus rien à
attendre de ce Robur?

- Rien.

- Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l’Albatros doit
repartir ce soir même, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons
accompli notre œuvre! Nous casserons les ailes à l’oiseau de
l’ingénieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!

- Qu’il saute donc! répondit Phil Evans. »

On le voit, les deux collègues étaient d’accord sur tous les points,
même quand il s’agissait d’accepter avec cette indifférence
l’effroyable mort qui les attendait.

« Avez-vous tout ce qu’il faut?... demanda Phil Evans.

- Oui!... La nuit dernière, pendant que Robur et ses gens ne
s’occupaient que du salut de l’aéronef, j’ai pu me glisser dans la
soute et prendre une cartouche de dynamite!

- Uncle Prudent, mettons-nous à la besogne...

- Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons
dans notre roufle, et vous veillerez à ce qu’on ne puisse me
surprendre! »

Vers six heures, les deux collègues dînèrent suivant leur habitude.
Deux heures après, ils s’étaient retirés dans leur cabine, comme des
gens qui vont dormir pour se refaire d’une nuit sans sommeil.

Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait soupçonner quelle
catastrophe menaçait l’_Albatros._

Voici comment Uncle Prudent comptait agir :

Ainsi qu’il l’avait dit, il avait pu pénétrer dans la soute aux
munitions, ménagée en un des compartiments de la coque de l’aéronef.
Là, il s’était emparé d’une certaine quantité de poudre et d’une
cartouche semblable à celles dont l’ingénieur avait fait usage au
Dahomey. Rentré dans sa cabine, il avait caché soigneusement cette
cartouche, avec laquelle il était résolu à faire sauter l’_Albatros_
pendant la nuit, lorsqu’il aurait repris son vol au milieu des airs.

En ce moment, Phil Evans examinait l’engin explosif. dérobé par son
compagnon.

C’était une gaine dont l’armature métallique contenait environ un
kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire à
disloquer l’aéronef et briser son jeu d’hélices. Si l’explosion ne le
détruisait pas d’un coup, il s’achèverait dans sa chute. Or, cette
cartouche, rien n’était plus aisé que de la déposer en un coin de la
cabine, de manière qu’elle crevât la plate-forme et atteignit la
coque jusque dans sa membrure.

Mais, pour provoquer l’explosion, il fallait faire éclater la capsule
de fulminate dont la cartouche était munie. C’était la partie la plus
délicate de l’opération, car l’inflammation de cette capsule ne
devait se produire que dans un temps calculé avec une extrême
précision.

En effet, Uncle Prudent avait réfléchi à ceci dès que le propulseur
de l’avant serait réparé, l’aéronef devait reprendre sa marche vers
le nord; mais, cela fait, il était probable que Robur et ses gens
viendraient à l’arrière pour remettre en état l’hélice postérieure.
Or, la présence de tout le personnel auprès de la cabine pourrait
gêner Uncle Prudent dans son opération. C’est pourquoi il s’était
décidé à se servir d’une mèche, de manière à ne provoquer l’explosion
que dans un temps donné.

Voici donc ce qu’il dit à Phil Evans :

« En même temps que cette cartouche, j’ai pris de la poudre. Avec
cette poudre je vais fabriquer une mèche dont la longueur sera en
raison du temps qu’elle mettra à brûler, et qui plongera dans la
capsule de fulminate. Mon intention est de l’allumer à minuit, de
manière que l’explosion se produise entre trois et quatre heures du
matin.

- Bien combiné! » répondit Phil Evans.

Les deux collègues, on le voit, en étaient arrivés à examiner avec le
plus grand sang-froid l’effroyable destruction dans laquelle ils
devaient périr, il y avait en eux une telle somme de haine contre
Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait
tout indiqué pour détruire, avec l’_Albatros,_ ceux qu’il emportait
dans les airs. Que l’acte fût insensé, odieux même, soit! Mais voilà
où ils en étaient arrivés, après cinq semaines de cette existence de
colère qui n’avait pu éclater, de rage qui n’avait pu s’assouvir!

« Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer
de sa vie?

- Nous sacrifions bien la nôtre! . répondit Uncle Prudent. »

Il est douteux que Frycollin eût trouvé la raison suffisante.

Immédiatement, Uncle Prudent se mit à l’œuvre, pendant que Phil
Evans surveillait les abords du roufle.

Le personnel était toujours occupé à l’avant. Il n’y avait pas à
craindre d’être surpris.

Uncle Prudent commença par écraser une petite quantité de poudre de
manière à la réduire à l’état de pulvérin. Après l’avoir mouillée
légèrement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de mèche.
L’ayant allumée, il s’assura qu’elle brûlait à raison de cinq
centimètres par dix minutes, soit un mètre en trois heures et demie.
La mèche fut alors éteinte, puis fortement serrée dans une spirale de
corde et ajustée à la capsule de la cartouche.

Ce travail était terminé vers dix heures du soir, sans avoir excité
le moindre soupçon.

A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son collègue dans la cabine.

Pendant cette journée, les réparations de l’hélice antérieure avaient
été très activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en
dedans pour pouvoir démonter ses branches, qui étaient faussées.

Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la
force mécanique de l’_Albatros_ n’avait souffert des violences du
cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou
cinq jours.

La nuit était venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur
besogne. Le propulseur de l’avant n’était pas encore remis en place.
Il fallait encore trois heures de réparations pour qu’il fût prêt à
fonctionner. Aussi, après en avoir causé avec Tom Turner, l’ingénieur
décida-t-il de donner quelque repos à son personnel brisé de fatigue,
et de remettre au lendemain ce qui restait à faire. Ce n’était pas
trop, d’ailleurs, de la clarté du jour pour ce travail d’ajustage
extrêmement délicat, et auquel les fanaux n’eussent donné qu’une
insuffisante lumière.

Voilà ce qu’ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S’en tenant à ce
qu’ils avaient entendu dire à Robur, ils devaient penser que le
propulseur de l’avant serait réparé avant la nuit et que l’_Albatros_
aurait immédiatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient
donc détaché de l’île, quand il y était encore retenu par son ancre.
Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement
qu’ils l’imaginaient.

Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l’obscurité plus
profonde. On sentait déjà qu’une légère brise tendait à s’établir.
Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne déplaçaient pas
l’_Albatros,_ qui demeurait immobile sur son ancre, dont le câble,
tendu verticalement, le retenait au sol.

Uncle Prudent et son collègue, enfermés dans leur cabine,
n’échangeaient que peu de mots, écoutant le frémissement des hélices
suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils
attendaient que le moment fût venu d’agir.

Un peu avant minuit :

« Il est temps! » dit Uncle Prudent.

Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait
tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent déposa la cartouche
de dynamite, munie de sa mèche. De cette façon, la mèche pourrait
brûler sans se trahir par son odeur ou son crépitement. Uncle Prudent
l’alluma à son extrémité. Puis, repoussant le coffre sous la couchette

Maintenant, à l’arrière, dit-il, et attendons!

Tous deux sortirent et furent d’abord étonnés de ne pas voir le
timonier à son poste habituel.

Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme.

« L’_Albatros_ est toujours à la même place! dit-il à voix basse. Les
travaux n’ont pas été terminés !... Il n’aura pu partir! »

Uncle Prudent eut un geste de désappointement.

« Il faut éteindre la mèche, dit-il.

Non !... Il faut nous sauver! répondit Phil Evans. Nous sauver?

- Oui!... Par le câble de l’ancre, puisqu’il fait nuit!... Cent
cinquante pieds à descendre, ce n’est rien!

- Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter
de cette chance inattendue! »

Mais, auparavant, ils rentrèrent dans leur cabine et prirent sur eux
tout ce qu’ils pouvaient emporter en prévision d’un séjour plus ou
moins prolongé sur l’île Chatam. Puis, la porte refermée, ils
s’avancèrent sans bruit vers l’avant.

Leur intention était de réveiller Frycollin et de l’obliger à prendre
la fuite avec eux.

L’obscurité était profonde. Les nuages commençaient à chasser du
sud-ouest. Déjà l’aéronef tanguait quelque peu sur son ancre, en
s’écartant légèrement de  la verticale par rapport au câble de
retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficultés.
Mais ce n’était pas pour arrêter des hommes qui, tout d’abord,
n’avaient pas hésité à jouer leur vie.

Tous deux se glissèrent sur la plate-forme, s’arrêtant parfois à
l’abri des roufles pour écouter si quelque bruit se produisait.
Silence absolu partout. Aucune lumière à travers les hublots. Ce
n’était pas seulement le silence, c’était le sommeil dans lequel
était plongé l’aéronef.

Cependant Uncle Prudent et son compagnon s’approchaient de la cabine
de Frycollin, lorsque Phil Evans s’arrêta :

« L’homme de garde! » dit-il.

Un homme, en effet, était couché près du roufle. S’il dormait,
c’était à peine. Toute fuite devenait impossible au cas où il eût
donné l’alarme.

En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et
d’étoupe, dont on s’était servi pour la réparation de l’hélice.

Un instant après, l’homme fut bâillonné, encapuchonné, attaché à un
des montants de la rambarde, dans l’impossibilité de pousser un cri
ou de faire un mouvement.

Tout cela s’était passé presque sans bruit.

Uncle Prudent et Phil Evans écoutèrent... Le silence ne fut
aucunement troublé à l’intérieur des roufles. Tous dormaient à bord.

Les deux fugitifs - ne peut-on déjà leur donner ce nom? - arrivèrent
devant la cabine occupée par Frycollin. François Tapage faisait
entendre un ronflement digne de son nom, ce qui était rassurant.

A sa grande surprise, Uncle Prudent n’eut point à pousser la porte de
Frycollin. Elle était ouverte. Il s’introduisit à demi dans la
cabine; puis, se retirant :

« Personne! dit-il.

- Personne ! ... Où peut-il être? » murmura Phil Evans.

Tous deux rampèrent jusqu’à l’avant, pensant que Frycollin dormait
peut-être dans quelque coin...

Personne encore.

« Est-ce que le coquin nous aurait devancés ?... dit Uncle Prudent.

- Qu’il l’ait fait ou non, répondit Phil Evans, nous ne pouvons
attendre plus longtemps! Partons ! »

Sans hésiter, l’un après l’autre, les fugitifs saisirent le câble des
deux mains, s’y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant
glisser, ils arrivèrent à terre sains et saufs.

Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait
depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus
être les jouets de l’atmosphère!

Ils se préparaient à gagner l’intérieur de l’île en remontant le rio,
quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.

C’était Frycollin.

Oui! Le Nègre avait eu cette idée, qui était venue à son maître, et
cette audace de le devancer, sans le prévenir.

Mais l’heure n’était pas aux récriminations, et Uncle Prudent se
disposait à chercher un refuge en quelque partie éloignée de l’île,
lorsque Phil Evans l’arrêta.

« Uncle Prudent, écoutez-moi, dit-il. Nous voilà hors des mains de ce
Robur. Il est voué ainsi que ses compagnons à une mort épouvantable.
Il la mérite, soit! Mais, s’il jurait sur son honneur de ne pas
chercher à nous reprendre...

- L’honneur d’un pareil homme... »

Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait à bord de
l’_Albatros._ Evidemment, l’alarme était donnée, l’évasion allait
être découverte.

« A moi!... A moi!... » criait-on.

C’était l’homme de garde qui avait pu repousser son bâillon. Des pas
précipités retentirent sur la plate-forme. Presque aussitôt les
fanaux lancèrent leurs projections électriques sur un large secteur.

« Les voilà!... Les voilà! » cria Tom Turner.

Les fugitifs avaient été vus.

Au même instant, par suite d’un ordre que donna Robur à voix haute,
les hélices suspensives furent ralenties et, par le câble halé à
bord, l’_Albatros_ commença à se rapprocher du sol.

En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre :

« Ingénieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l’honneur à nous
laisser libres sur cette île ?...

- Jamais! » s’écria Robur.

Et cette réponse fut suivie d’un coup de fusil, dont la balle
effleura l’épaule de Phil Evans.

« Ah! les gueux! » s’écria Uncle Prudent.

Et, son couteau à la main, il se précipita vers les roches entre
lesquelles était incrustée l’ancre. L’aéronef n’était plus qu’à
cinquante pieds du sol...

En quelques secondes, le câble fut coupé, et la brise, qui avait
sensiblement fraîchi, prenant de biais l’_Albatros,_ l’entraîna dans
le nord-est, au-dessus de la mer.

                                  XVI

  Qui laissera le lecteur dans une indécision peut-être regrettable.

Il était alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore été
tirés de l’aéronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans,
s’étaient jetés à l’abri des roches.

Ils n’avaient pas été atteints. Pour l’instant, ils n’avaient plus
rien à craindre.

Tout d’abord, l’_Albatros,_ en même temps qu’il s’écartait de l’île
Chatam, fut porté à une altitude de neuf cents mètres. Il avait fallu
forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.

Au moment où l’homme de garde, délivré de son bâillon, venait de
jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se précipitant vers lui,
l’avaient débarrassé du morceau de toile qui l’encapuchonnait et
dégagé de ses liens. Puis, le contremaître s’était élancé vers la
cabine d’Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide!

François Tapage, de son côté, avait fouillé la cabine de Frycollin;
il n’y avait personne!

En constatant que ses prisonniers lui avaient échappé, Robur
s’abandonna à un violent mouvement de colère. L’évasion d’Uncle
Prudent et de Phil Evans, c’était son secret, c’était sa
personnalité, révélés à tous. S’il ne s’était pas inquiété autrement
du document lancé pendant la traversée de l’Europe, c’est qu’il y
avait bien des chances pour qu’il se fût perdu dans sa chute!... Mais
maintenant!...

Puis, se calmant :

« Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s’échapper
de l’île Chatam avant quelques jours, j’y reviendrai!... Je les
chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...»

En effet, le salut des trois fugitifs était loin d’être assuré.
L’_Albatros,_ redevenu maître de sa direction, ne tarderait pas à
regagner l’île Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s’enfuir de
sitôt. Avant douze heures, ils seraient retombés au pouvoir de
l’ingénieur.

Avant douze heures! Mais, avant deux heures l’_Albatros_ serait
anéanti! Cette cartouche de dynamite, n’était-ce pas comme une
torpille attachée à son flanc, qui accomplirait l’œuvre de
destruction au milieu des airs?

Cependant, la brise devenant plus fraîche, l’aéronef était emporté
vers le nord-est. Bien que sa vitesse fût modérée, il devait avoir
perdu de vue l’île Chatam au lever du soleil.

Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou
tout au moins celui de l’avant, eussent été en état de fonctionner.

« Tom, dit l’ingénieur, pousse les fanaux à pleine lumière.

- Oui, master Robur.

- Et tous à l’ouvrage!

- Tous! » répondit le contremaître.

Il ne pouvait plus être question de remettre le travail au lendemain.
Il ne s’agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de
l’_Albatros_ qui ne partageât les passions de son chef! Pas un qui ne
fût prêt à tout faire pour reprendre les fugitifs! Dès que l’hélice
de l’avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s’y
amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors,
seulement, seraient commencées les réparations de l’hélice de
l’arrière, et l’aéronef pourrait continuer en toute sécurité à
travers le Pacifique son voyage de retour à l’île X.

Toutefois, il était important que l’_Albatros_ ne. fût pas emporté
trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la brise
s’accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni même rester
stationnaire. Privé de ses propulseurs, il était devenu un ballon
indirigeable. Les fugitifs, postés sur le littoral, avaient pu
constater qu’il aurait disparu avant que l’explosion l’eût mis en
pièces.

Cet état de choses ne pouvait qu’inquiéter beaucoup Robur
relativement à ses projets ultérieurs. N’éprouverait-il pas quelques
retards pour rallier l’île Chatam? Aussi, pendant que les réparations
étaient activement poussées, prit-il la résolution de redescendre
dans les basses couches avec l’espérance d’y rencontrer des courants
plus faibles. Peut-être l’_Albatros_ parviendrait-il à se maintenir
dans ces parages jusqu’au moment où il serait redevenu assez puissant
pour refouler la brise?

La manœuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eût assisté
aux évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses lueurs
électriques, de quelle épouvante son équipage aurait été pris!

Lorsque l’_Albatros_ ne fut plus qu’à quelques centaines de pieds de
la surface de la mer, il s’arrêta.

Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus
de force dans cette zone inférieure, et l’aéronef s’éloignait avec
une vitesse plus grande. Il risquait donc d’être entraîné fort loin
dans le nord-est, - ce qui retarderait son retour à l’île Chatam.

En somme, après tentatives faîtes, il fut prouvé qu’il y avait
avantage à se maintenir dans les hautes couches où l’atmosphère était
mieux équilibrée. Aussi l’_Albatros_ remonta-t-il à une moyenne de
trois mille mètres. Là, s’il ne resta pas stationnaire, du moins sa
dérive fut-elle plus lente. L’ingénieur put donc espérer qu’au lever
du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de
l’île, dont il avait d’ailleurs relevé la position avec une
exactitude absolue.

Quant à la question de savoir si les fugitifs auraient reçu bon
accueil des indigènes, au cas où l’île serait habitée, Robur ne s’en
préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en aide, peu
lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l’_Albatros,_
ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des
prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris...

« On ne s’enfuit pas de l’île X! » dit Robur.

Vers une heure après minuit, le propulseur de l’avant était réparé.
Il ne s’agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait
encore une heure de travail. Cela fait, l’_Albatros_ repartirait, cap
au sud-ouest, et l’on démonterait alors le propulseur de l’arrière.

Et cette mèche qui brûlait dans la cabine abandonnée! Cette mèche,
dont plus d’un tiers était consumé déjà! Et cette étincelle qui
s’approchait de la cartouche de dynamite!

Assurément, si les hommes de l’aéronef n’eussent pas été aussi
occupés, peut-être l’un d’eux eût-il entendu le faible crépitement
qui commençait à se produire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçu
une odeur de poudre brûlée? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu
l’ingénieur ou Tom Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre
dans lequel était déposé l’engin explosif... Il eût été temps encore
de sauver ce merveilleux _Albatros_ et tous ceux qu’il emportait avec
lui!

Mais les hommes travaillaient à l’avant, c’est-à-dire à vingt mètres
du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie
de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d’une besogne
qui exigeait toute leur attention.

Robur, lui aussi, était là, travaillant de ses mains, en habile
mécanicien qu’il était. Il pressait l’ouvrage, mais sans rien
négliger pour que tout fût fait avec le plus grand soin! Ne
fallait-il pas qu’il redevint absolument maître de son appareil? S’il
ne parvenait pas à reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se
rapatrier. On ferait des investigations. L’île X n’échapperait
peut-être pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence
que les hommes de l’_Albatros_ s’étaient créée, - existence
surhumaine, sublime!

En ce moment; Tom Turner s’approcha de l’ingénieur. Il était une
heure un quart.

« Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance
à mollir, en gagnant dans l’ouest, il est vrai.

- Et qu’indique le baromètre? demanda Robur, après avoir observé
l’aspect du ciel.

- Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant,
il me semble que les nuages s’abaissent au-dessous de l’_Albatros._

- En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible
qu’il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions
au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas
gênés dans l’achèvement de notre travail.

- Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine -
du moins la forme des nuages le fait supposer - et il est probable
que, plus bas, la brise va calmir tout à fait.

- Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable
de ne pas redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et
alors nous pourrons manœuvrer à notre convenance. Tout est là. »

A deux heures et quelques minutes, la première partie du travail
était finie. L’hélice antérieure réinstallée, les piles qui
l’actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu
à peu, et l’_Albatros,_ évoluant cap au sud-ouest, revint avec une
vitesse moyenne dans la direction de l’île Chatam.

« Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons
porté au nord-est. La brise n’a pas changé, ainsi que j’ai pu m’en
assurer en observant le compas. Donc, j’estime qu’en une heure, au
plus, nous pouvons retrouver les parages de l’île.

- Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous
avançons a raison d’une douzaine de mètres par seconde. Entre trois
et quatre heures du matin, l’_Albatros_ aura regagné son point de
départ.

- Et ce sera tant mieux, Tom! répondit l’ingénieur. Nous avons
intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les
fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur
leurs gardes. Lorsque l’_Albatros_ sera presque à ras de terre, nous
essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l’île.
Puis, dussions-nous passer quelques jours à Chatam...

- Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter
contre une armée d’indigènes...

- Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre _Albatros _ ! »

L’ingénieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de
nouveaux ordres.

« Mes amis, leur dit-il, l’heure n’est pas venue de se reposer. Il
faut travailler jusqu’au jour. »

Tous étaient prêts.

Il s’agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de
l’arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de
l’avant. C’étaient les mêmes avaries, produites par la même cause,
c’est-à-dire par la violence de l’ouragan pendant la traversée du
continent antarctique.

Mais, afin d’aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon
d’arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l’aéronef et même
de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l’ordre de Robur,
l’aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation
de l’hélice antérieure. L’aéronef commença donc à « culer »
doucement, pour employer une expression maritime.

Tous se disposaient alors à se rendre à l’arrière, lorsque Tom Turner
fut surpris par une singulière odeur.

C’étaient les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre,
qui s’échappaient de la cabine des fugitifs.

« Hein? fit le contremaître.

- Qu’y a-t-il? demanda Robur.

- Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brûle?

- En effet, Tom!

- Et cette odeur vient du dernier roufle!

- Oui... de la cabine même...

- Est-ce que ces misérables auraient mis le feu?...

- Eh! si ne n’était que le feu ?... s’écria Robur. Enfonce la porte,
Tom, enfonce la porte! »

Mais le contremaître avait à peine fait un pas vers l’arrière, qu’une
explosion formidable ébranla l’_Albatros._ Les roufles volèrent en
éclats. Les fanaux s’éteignirent, car le courant électrique leur
manqua subitement, et l’obscurité redevint complète. Cependant, si la
plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors
d’usage, quelques-unes, à la proue, n’avaient pas cessé de tourner.

Soudain, la coque de l’aéronef s’ouvrit un peu en arrière du premier
roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de
l’avant, et la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans
l’espace.

Presque aussitôt s’arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et
l’_Albatros_ fut précipité vers l’abîme.

C’était une chute de trois mille mètres pour les huit hommes,
accrochés, comme des naufragés, à cette épave!

En outre, cette chute allait être d’autant plus rapide que le
propulseur de l’avant, après s’être redressé verticalement,
fonctionnait encore!

Ce fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un
extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu’au roufle à demi
disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la
rotation de l’hélice qui, de propulsive qu’elle était, devint
suspensive.

Chute, assurément, bien qu’elle fût quelque peu retardée; mais, du
moins, l’épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps
abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c’était toujours la
mort pour les survivants de l’_Albatros,_ puisqu’ils étaient
précipités dans la mer, ce n’était plus la mort par asphyxie, au
milieu d’un air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable.

Quatre-vingts secondes au plus après l’explosion, ce qui restait de
l’_Albatros_ s’était abîmé dans les flots.

                                 XVII

Dans lequel on revient à deux mois en arrière et où l’on saute à neuf
                            mois en avant.

Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette
séance pendant laquelle le Weldon-Institute s’était abandonné à de si
orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la
population philadelphienne, noire ou blanche, une émotion plus facile
à constater qu’à décrire.

Déjà, aux premières heures de la matinée, les conversations portaient
uniquement sur l’inattendu et scandaleux incident de la veille. Un
intrus, qui se disait ingénieur, un ingénieur qui prétendait
s’appeler de cet invraisemblable nom de Robur - Robur-le-Conquérant!
- un personnage d’origine inconnue, de nationalité anonyme, s’était
présenté inopinément dans la salle des séances, avait insulté les
ballonistes, honni les dirigeurs d’aérostats, vanté les merveilles
des appareils plus lourds que l’air, soulevé des huées au milieu d’un
tumulte épouvantable, provoqué des menaces qu’il avait retournées
contre ses adversaires. Enfin, après avoir abandonné la tribune dans
le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgré toutes les
recherches, on n’avait plus entendu parler de lui.

Assurément, cela était bien fait pour exercer toutes les langues,
enflammer toutes les imaginations. On ne s’en fit pas faute à
Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l’Union, et,
pour dire le vrai, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Monde.

Mais, de combien cet émoi fut dépassé, lorsque, le soir du 13 juin,
il fut constant que ni le président ni le secrétaire du
Weldon-Institute n’avaient reparu à leur domicile. Gens rangés
pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitté la salle
des séances en citoyens qui ne songent qu’à rentrer tranquillement
chez eux, en célibataires dont aucun visage renfrogné n’accueillera
le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentés, par hasard?
Non, ou du moins ils n’avaient rien dit qui pût le faire croire. Et
même il avait été convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur
place au bureau du club, l’un comme président, l’autre comme
secrétaire, en prévision d’une séance où seraient discutés les
événements de la soirée précédente.

Et non seulement, disparition complète de ces deux personnages
considérables de l’Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du
valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamais Nègre,
depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n’avait fait
autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi
bien parmi ses collègues de la domesticité philadelphienne que parmi
tous ces originaux qu’une excentricité quelconque suffit à mettre en
lumière dans ce beau pays d’Amérique.

Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collègues ni Frycollin n’ont
point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencement d’agitation. Foule
nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s’il
arriverait quelques nouvelles.

Rien encore.

Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du
Weldon-Institute, causer à voix haute, prendre Frycollin qui les
attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du côté de
Fairmont-Park.

Jem Cip, le légumiste, avait même serré la main droite du président
en lui disant :

« A demain! »

Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait reçu
une cordiale poignée de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois :

« Au revoir ! ... Au revoir !... »

Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attachées à Uncle Prudent par les
liens de la plus pure amitié, ne pouvaient revenir de cette
disparition, et, afin d’obtenir des nouvelles de l’absent, parlaient
encore plus que d’habitude.

Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passèrent, puis une semaine,
deux semaines... Personne, et nul indice qui pût mettre sur la trace
des trois disparus.

On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le
quartier... Rien! - Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! -
dans le parc même, sous les. grands bouquets d’arbres, au plus épais
des taillis... Rien! Toujours rien!

Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairière, l’herbe avait
été récemment foulée, et d’une façon qui sembla suspecte, puisqu’elle
était inexplicable. A la lisière du bois qui l’entoure, des traces
d’une lutte furent également relevées. Une bande de malfaiteurs
avait-elle donc rencontré, puis attaqué les deux collègues, à cette
heure avancée de la nuit, au milieu de ce parc désert?

C’était possible. Aussi, la police procéda-t-elle à une enquête dans
les formes et avec toute la lenteur légale. On fouilla la
Schuylkill-river, on en racla le fond, on ébarba les rives de leur
amas d’herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte,
car la Schuylkill avait besoin d’un bon travail de faucardement. On
le fit à cette occasion. Gens pratiques, les édiles de Philadelphie.

Alors on en appela à la publicité des journaux. Des annonces, des
réclamations, sinon des réclames, furent envoyées à toutes les
feuilles démocratiques ou républicaines de l’Union, sans distinction
de couleur. Le _Daily Negro,_ journal spécial de la race noire,
publia un portrait de Frycollin, d’après sa dernière photographie.
Récompenses furent offertes, primes promises, à quiconque donnerait
quelque nouvelle des trois absents, et même à tous ceux qui
retrouveraient un indice quelconque de nature à mettre sur leurs
traces.

« Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... »

Rien n’y fit. Les cinq mille dollars restèrent dans la caisse du
Weldon-Institute.

« Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil
Evans de Philadelphie! »

Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier désarroi par
cette inexplicable disparition de son président et de son secrétaire.
Et, tout d’abord, l’assemblée prit d’urgence une mesure qui
suspendait les travaux relatifs à la construction du ballon le _Go a
head,_ si avancés pourtant. Mais comment, en l’absence des principaux
promoteurs de l’affaire, de ceux qui avaient voué à cette entreprise
une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu
vouloir achever l’œuvre, quand ils n’étaient plus là pour la
finir? Il convenait donc d’attendre.

Or, précisément à cette époque, il fut de nouveau question de
l’étrange phénomène, qui avait tant surexcité les esprits quelques
semaines auparavant.

En effet, l’objet mystérieux avait été revu ou plutôt entrevu à
diverses reprises dans les hautes couches de l’atmosphère. Certes,
personne ne songeait à établir une connexité entre cette réapparition
si singulière et la disparition non moins inexplicable des deux
membres du Weldon-Institute. En effet, il eût fallu une
extraordinaire dose d’imagination pour rapprocher ces deux faits l’un
de l’autre.

Quoi qu’il en soit, l’astéroïde, le bolide, le monstre aérien, comme
on voudra l’appeler, avait été réaperçu dans des conditions qui
permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme. Au
Canada, d’abord, au-dessus de ces territoires qui s’étendent d’Ottawa
à Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux
collègues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors
qu’il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du
Pacifique.

A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixées.
Ce corps n’était point un produit de la nature; c’était un appareil
volant, avec application pratique de la théorie du « Plus lourd que
l’air ». Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore
garder l’incognito pour sa personne, évidemment il n’y tenait plus
pour sa machine, puisqu’il venait de la montrer de si près sur les
territoires du Far West. Quant à la force mécanique dont il
disposait, quant à la nature des engins qui lui communiquaient le
mouvement, c’était l’inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun
doute, c’est que cet aéronef devait être doué d’une extraordinaire
faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait été
signalé dans le Céleste Empire, puis sur la partie septentrionale de
l’Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.

Quel était donc ce hardi mécanicien qui possédait une telle puissance
de locomotion, pour lequel les Etats n’avaient plus de frontières ni
les océans de limites, qui disposait de l’atmosphère terrestre comme
d’un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les théories
avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le
jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables?

Peut-être quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensée. Mais
- chose singulière assurément - personne ne songea à cette hypothèse
que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à la disparition
du président et du secrétaire du Weldon-Institute.

En somme, cela fût resté à l’état de mystère, sans une dépêche qui
arriva de France en Amérique par le fil de New York, à onze heures
trente-sept, dans la journée du 6 juillet.

Et qu’apportait cette dépêche? C’était le texte du document trouvé à
Paris dans une tabatière - document qui révélait ce qu’étaient
devenus les deux personnages dont l’Union allait prendre le deuil.

Ainsi donc, l’auteur de l’enlèvement c’était Robur, l’ingénieur venu
tout exprès à Philadelphie pour écraser la théorie des ballonistes
dans son œuf! C’était lui qui montait l’aéronef _Albatros!_
C’était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent, Phil
Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on
devait les considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un
moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le
puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener
sur la terre!

Quelle émotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisien avait été
adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent
aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie recevait
la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d’une heure, toute
l’Amérique, car elle s’était électriquement propagée sur les
innombrables fils du nouveau continent. On n’y voulait pas croire, et
rien n’était plus certain. Ce devait être une mystification de
mauvais plaisant, disaient les uns, une « fumisterie » du plus
mauvais goût, disaient les autres! Comment ce rapt eût-il pu
s’accomplir à Philadelphie, et si secrètement? Comment cet _Albatros_
avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eût été
signalée sur les horizons de l’Etat de Pennsylvanie?

Très bien. C’étaient des arguments. Les incrédules avaient encore le
droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l’eurent plus, sept jours
après l’arrivée du télégramme. Le 13 juillet, le paquebot français
_Normandie_ avait mouillé dans les eaux de l’Hudson, et il apportait
la fameuse tabatière. Le railway de New York l’expédia en toute hâte
à Philadelphie.

C’était bien la tabatière du président du Weldon-Institute. Jem Cip
n’aurait pas mal fait, ce jour-là, de prendre une nourriture plus
substantielle, car il faillit tomber en pâmoison, quand il la
reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise de l’amitié! Et Miss
Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatière, qu’elles
avaient si souvent regardée avec l’espoir d’y plonger, un jour, leurs
maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur père, William
T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d’autres du
Weldon-Institute! Cent fois ils l’avaient vue s’ouvrir et se refermer
entre les mains de leur vénéré président. Enfin elle eut pour elle le
témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette
bonne cité de Philadelphie, dont le nom indique - on ne saurait trop
le répéter - que ses habitants s aiment comme des frères.

Ainsi il n’était pas permis de conserver l’ombre d’un doute _à_ cet
égard. Non seulement la tabatière du président, mais l’écriture,
tracée sur le document, ne permettaient plus aux incrédules de hocher
la tête. Alors les lamentations commencèrent, les mains désespérées
se levèrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collègue, emportés
dans un appareil volant, sans qu’on pût même entrevoir un moyen de
les délivrer!

La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent était le plus gros
actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arrêter ses chutes. La
_Walton-Watch Company_ songea à liquider son usine à montres,
maintenant qu’elle avait perdu son directeur, Phil Evans.

Oui! ce fut un deuil général, et le mot deuil n’est pas exagéré, car
à part quelques cerveaux brûlés comme il s’en rencontre même aux
Etats-Unis, on n’espérait plus jamais revoir ces deux honorables
citoyens.

Cependant, après son passage au-dessus de Paris, on n’entendit plus
parler de l’_Albatros._ Quelques heures plus tard, il avait été
aperçu au-dessus de Rome, et c’était tout. Il ne faut pas s’en
étonner, étant donné la vitesse avec laquelle l’aéronef avait
traversé l’Europe du nord au sud, et la Méditerranée de l’ouest à
l’est. Grâce à cette vitesse, aucune lunette n’avait pu le saisir sur
un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent
beau mettre leur personnel à l’affût nuit et jour, la machine volante
de Robur-le-Conquérant s’en était allée ou si loin ou si haut - en
Icarie, comme il le disait - qu’on désespéra d’en jamais retrouver la
trace.

Il convient d’ajouter que, si sa rapidité fut plus modérée au-dessus
du littoral de l’Afrique, comme le document n’était pas encore connu,
on ne s’avisa pas de chercher l’aéronef dans les hauteurs du ciel
algérien. Assurément, il fut aperçu au-dessus de Tombouctou; mais
l’observatoire de cette ville célèbre - s’il y en a un - n’avait pas
encore eu le temps d’envoyer en Europe le résultat de ses
observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plutôt fait couper
la tête à vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que
d’avouer qu’il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil
aérien. Question d’amour-propre.

Au-delà, ce fut l’Atlantique que traversa l’ingénieur Robur. Ce fut
la Terre de Feu qu’il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les
terres australes et l’immense domaine du pôle, qu’il dépassa, un peu
malgré lui. Or, de ces régions antarctiques, il n’y avait aucune
nouvelle à attendre.

Juillet s’écoula, et nul œil humain ne pouvait se vanter
d’avoir même entrevu l’aéronef.

Août s’acheva, et l’incertitude au sujet des prisonniers de Robur
demeura complète. C’était à se demander si l’ingénieur, à l’exemple
d’Icare, le plus vieux mécanicien dont l’histoire fasse mention,
n’avait pas péri victime de sa témérité.

Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s’écoulèrent sans
résultat.

Certainement, on se fait à tout en ce monde. Il est dans la nature
humaine de se blaser sur les douleurs qui s’éloignent. On oublie,
parce qu’il est nécessaire d’oublier. Mais, cette fois, il faut le
dire à son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente.
Non! il ne devint point indifférent au sort de deux Blancs et d’un
Noir, enlevés comme le prophète Elie, mais dont la Bible n’avait pas
promis le retour sur la terre.

Et ceci fut plus sensible à Philadelphie qu’en tout autre lieu. Il
s’y joignait, d’ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par
représailles, Robur avait arraché Uncle Prudent et Phil Evans à leur
sol natal. Certes, il s’était bien vengé, quoique en dehors de tout
droit. Mais cela suffirait-il à sa vengeance? Ne voudrait-il pas
l’exercer encore sur quelques-uns des collègues du président et du
secrétaire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire à l’abri des
atteintes de ce tout-puissant maître des régions aériennes?

Or, voilà que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle
Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l’après-midi, au domicile
particulier du président du Weldon-Institute.

Et le plus extraordinaire, c’est que la nouvelle était vraie, quoique
les esprits sensés ne voulussent point y croire.

Cependant il fallut se rendre à l’évidence. C’étaient bien les deux
disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-même était de
retour.

Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule, se portèrent
devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collègues, on
les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!

Jem Cip était là, ayant abandonné son déjeuner -un rôti de laitues
cuites - puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doit et
Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les épouser toutes
deux s’il eût été Mormon; mais il ne l’était pas et n’avait aucune
propension à le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn,
enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd’hui
comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des
milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute
la ville.

Le soir même, le Weldon-Institute devait tenir sa séance
hebdomadaire. On comptait que les deux collègues prendraient place au
bureau. Or, comme ils n’avaient encore rien dit de leurs aventures -
peut-être ne leur avait-on pas laissé le temps de parler? - on
espérait aussi qu’ils raconteraient par le menu leurs impressions de
voyage.

En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux étaient restés
muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses congénères avaient
failli écarteler dans leur délire.

Mais ce que les deux collègues n’avaient pas dit ou n’avaient pas
voulu dire, le voici

Il n’y a point à revenir sur ce que l’on sait de la nuit du 27 au 28
juillet, l’audacieuse évasion du président et du secrétaire du
Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foulèrent les
roches de l’île Chatam, le coup de feu tiré sur Phil Evans, le câble
tranché, et _l’Albatros,_ alors privé de ses propulseurs, entraîné au
large par la brise du sud-ouest, tandis qu’il s’élevait à une grande
hauteur. Ses fanaux allumés avaient permis de le suivre pendant
quelque temps. Puis, il n’avait pas tardé à disparaître.

Les fugitifs n’avaient plus rien à craindre. Comment Robur aurait-il
pu revenir sur l’île, puisque ses hélices devaient encore être hors
d’état de fonctionner pendant trois ou quatre heures?

D’ici là, l’_Albatros,_ détruit par l’explosion, ne serait plus
qu’une épave flottant sur la mer, et ceux qu’il portait, des cadavres
déchirés que l’Océan ne pourrait pas même rendre.

L’acte de vengeance aurait été accompli dans toute son horreur.

Uncle Prudent et Phil Evans, se considérant comme en état de légitime
défense, n’avaient pas eu un remords.

Phil Evans n’était que légèrement blessé par la balle lancée de
l’_Albatros._ Aussi tous trois s’occupèrent de remonter le littoral
avec l’espoir de rencontrer quelques indigènes.

Cet espoir ne fut pas trompé. Une cinquantaine de naturels, vivant de
la pêche, habitaient la côte occidentale de Chatam. Ils avaient vu
l’aéronef descendre sur l’île. Ils firent aux fugitifs l’accueil que
méritaient des êtres surnaturels. On les adora, ou peu s’en faut. On
les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne
retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs.

Ainsi qu’ils l’avaient prévu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent
pas revenir l’aéronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe
avait dû se produire dans quelque haute zone de l’atmosphère. On
n’entendrait plus jamais parler de l’ingénieur Robur ni de la
prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui.

Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l’Amérique.
Or, l’île Chatam est peu fréquentée des navigateurs. Tout le mois
d’août se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s’ils
n’avaient pas changé une prison pour une autre, dont Frycollin,
toutefois, s’arrangeait mieux que de sa prison aérienne.

Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l’eau à l’aiguade de
l’île Chatam. On ne l’a pas oublié, au moment de l’enlèvement à
Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de
dollars-papier - plus qu’il ne fallait pour regagner l’Amérique.
Après avoir remercié leurs adorateurs qui ne leur épargnèrent pas les
plus respectueuses démonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et
Frycollin s’embarquèrent pour Aukland. Ils ne racontèrent rien de
leur histoire, et, en deux jours, ils arrivèrent dans la capitale de
la Nouvelle-Zélande.

Là, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20
septembre, après une traversée des plus heureuses, les survivants de
l’_Albatros_ débarquaient à San Francisco. Ils n’avaient point dit
qui ils étaient ni d’où ils venaient; mais, comme ils avaient payé
d’un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine américain qui
leur en eût demandé davantage.

A San Francisco, Uncle Prudent, son collègue et le valet Frycollin
prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27,
ils arrivaient à Philadelphie.

Voilà le récit compendieux de ce qui s’était passé depuis l’évasion
des fugitifs et leur départ de l’île Chatam. Voilà comment, le soir
même, le président et le secrétaire purent prendre place au bureau du
Weldon-Institute, au milieu d’une affluence extraordinaire.

Cependant, jamais ni l’un ni l’autre n’avaient été aussi calmes. Il
ne semblait pas, à les voir, que rien d’anormal fût arrivé depuis la
mémorable séance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient
pas compter dans leur existence!

Après les premières salves de hurrahs que tous deux reçurent sans que
leur visage reflétât la moindre émotion, Uncle Prudent se couvrit et
prit la parole.

Honorables citoyens, dit-il, la séance est ouverte.

Applaudissements frénétiques et bien légitimes! Car, s’il n’était pas
extraordinaire que cette séance fût ouverte, il l’était du moins
qu’elle le fût par Uncle Prudent, assisté de Phil Evans.

Le président laissa l’enthousiasme s’épuiser en clameurs et en
battements de mains. Puis il reprit :

« A notre dernière séance, messieurs, la discussion avait été fort
vive _(Ecoutez, écoutez)_ entre les partisans de l’hélice avant et de
l’hélice arrière pour notre ballon _Go a headl (Marques de
surprise)._ Or, nous avons trouvé moyen de ramener l’accord entre les
avantistes et les arriéristes, et ce moyen, le voici c’est de mettre
deux hélices, une à chaque bout de la nacelle! » _(Silence de
complète stupéfaction.)_

Et ce fut tout.

Oui, tout! De l’enlèvement du président et du secrétaire du
Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l’_Albatros_ ni de
l’ingénieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la façon dont
les prisonniers avaient pu s’échapper! Pas un mot enfin de ce
qu’était devenu l’aéronef, s’il courait encore à travers l’espace, si
l’on pouvait craindre de nouvelles représailles contre les membres du
club!

Certes, l’envie ne manquait pas à tous ces ballonistes d’interroger
Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si sérieux, si
boutonnés, qu’il parut convenable de respecter leur attitude. Quand
ils jugeraient à propos de parler, ils parleraient, et l’on serait
trop honoré de les entendre.

Après tout, il y avait peut-être dans ce mystère quelque secret qui
ne pouvait encore être divulgué.

Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d’un silence
jusqu’alors inconnu dans les séances du Weldon-Institute

« Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu’à terminer
l’aérostat le _Go a head_ auquel il appartient de faire la conquête
de l’air. - La séance est levée. »

                                XVIII

Qui termine cette véridique histoire de l’_Albatros_ sans la terminer.

Le 29 avril de l’année suivante, sept mois après le retour si imprévu
de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie était tout en
mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s’agissait ni
d’élections ni de meetings. L’aérostat le _Go a head,_ achevé par les
soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son
élément naturel.

Pour aéronaute, le célèbre Harry W. Tinder, dont le nom a été
prononcé au commencement de ce récit, - plus un aide-aérostier.

Pour passagers, le président et le secrétaire du Weldon-Institute. Ne
méritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de
venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur
le principe du « Plus lourd que l’air » ?

Cependant, après sept mois, ils en étaient encore à parler de leurs
aventures. Frycollin lui-même, quelque envie qu’il en eût, n’avait
rien dit de l’ingénieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans
doute, en ballonistes intransigeants qu’ils étaient, Uncle Prudent et
Phil Evans ne voulaient pas qu’il fût question d’aéronef ou de tout
autre appareil volant. Tant que le ballon le _Go a head_ ne tiendrait
pas la première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne
voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils
croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le véritable
véhicule atmosphérique, c’était l’aérostat et qu à lui seul
appartenait l’avenir.

D’ailleurs, celui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible -
si juste à leur sens -, celui-là n’existait plus. Aucun de ceux qui
l’accompagnaient n’avait pu lui survivre. Le secret de l’_Albatros_
était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.

Quant à admettre que l’ingénieur Robur eût une retraite, une île de
relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n’était qu’une hypothèse. En
tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus tard s’il
ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet.

On allait donc enfin procéder à cette grande expérience que le
Weldon-Institute préparait de si longue date et avec tant de soins.
Le _Go a head_ était le type le plus parfait de ce qui avait été
inventé jusqu’à cette époque dans l’art aérostatique, - ce que sont
un _Inflexible_ ou un _Formidable_ dans l’art naval.

Le _Go a head_ possédait toutes les qualités que doit avoir un
aérostat. Son volume lui permettait de s’élever aux dernières
hauteurs qu’un ballon puisse atteindre; - son imperméabilité, de
pouvoir se maintenir indéfiniment dans l’atmosphère; - sa solidité,
de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la
pluie et du vent; - sa capacité, de disposer d’une force
ascensionnelle assez considérable pour enlever, avec tous ses
accessoires, une machinerie électrique qui devait communiquer à ses
propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce qui
avait été obtenu jusqu’alors. Le _Go a head_ avait une forme allongée
qui faciliterait son déplacement suivant l’horizontale. Sa nacelle,
plate-forme à peu près semblable à celle du ballon des capitaines
Krebs et Renard, emportait tout l’outillage nécessaire aux
aérostiers, instruments de physique, câbles, ancres, guides-ropes,
etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui
constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à
l’avant, d’une hélice, et, à l’arrière, d’une hélice et d’un
gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du _Go a
head_ devait être très inférieur au rendement des appareils de
l’_Albatros._

Le _Go a head_ avait été transporté, après son gonflement, dans la
clairière de Fairmont-Park, à la place même où s’était reposé
l’aéronef pendant quelques heures.

Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par
le plus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d’éclairage ne possède
qu’une force de sept cents grammes environ par mètre cube, - ce qui
ne donne qu’une insuffisante rupture d’équilibre avec l’air ambiant.
Mais l’hydrogène possède une force d’ascension qui peut être estimée
à onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d’après les procédés
et dans les appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait
l’énorme ballon. Donc, puisque la capacité du _Go a head_ mesurait
quarante mille mètres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz
était quarante mille multipliés par onze cents, soit de
quarante-quatre mille kilogrammes.

Dans cette matinée du 29 avril, tout était prêt. Dès onze heures,
l’énorme aérostat se balançait à quelques pieds du sol, prêt à
s’élever au milieu des airs.

Temps admirable et fait exprès pour cette importante expérience. En
somme, peut-être aurait-il mieux valu que la brise eût été plus
forte, ce qui aurait rendu l’épreuve plus concluante. En effet, on
n’a jamais mis en doute qu’un ballon pût être dirigé dans un air
calme; mais, au milieu d’une atmosphère en mouvement, c’est autre
chose, et c’est dans ces conditions que les expériences doivent être
tentées.

Enfin, il n’y avait pas de vent ni apparence qu’il dût se lever. Ce
jour-là, par extraordinaire, l’Amérique du Nord ne se disposait point
à envoyer à l’Europe occidentale une des bonnes tempêtes de son
inépuisable réserve, et jamais jour n’eût été mieux choisi pour le
succès d’une expérience aéronautique.

Faut-il parler de la foule immense réunie dans Fairmont-Park, des
nombreux trains qui avaient versé sur la capitale de la Pennsylvanie
les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la
vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir
assister à ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes,
vieillards, enfants, membres du Congrès, représentants de l’armée,
magistrats, reporters, indigènes blancs et noirs, entassés dans la
vaste clairière? Faut-il décrire les émotions bruyantes de ce
populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines qui
rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips!
hips! hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de
boîtes d’artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur
la plate-forme, au-dessous de l’aérostat pavoisé aux couleurs
américaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des
curieux n’était peut-être pas venu pour voir le _Go a head,_ mais
pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l’Ancien Monde
enviait au Nouveau?

Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C’est que
Frycollin trouvait que la campagne de l’_Albatros_ suffisait à sa
célébrité. Il avait décliné l’honneur d’accompagner son maître. Il
n’eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui
accueillirent le président et le secrétaire du Weldon-Institute.

Il va sans dire que, de tous les membres de l’illustre assemblée, pas
un ne manquait aux places réservées en dedans des cordes et piquets
qui formaient enceinte au milieu de la clairière. Là étaient Truk
Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles,
Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence
que rien ne pourrait jamais séparer les partisans du « Plus léger que
l’air » !

Vers onze heures vingt, un coup de canon annonça la fin des derniers
préparatifs.

Le _Go a head_ n’attendait plus qu’un signal pour partir. Un second
coup de canon retentit à onze heures vingt-cinq.

Le _Go a head,_ maintenu par ses cordes de filet, s’éleva d’une
quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cette façon la
plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle Prudent
et Phil Evans, debout à l’avant, mirent alors la main gauche sur leur
poitrine, - ce qui signifiait qu’ils étaient de cœur avec toute
l’assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, - ce
qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu’à ce jour
allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.

Cent mille mains se portèrent alors sur cent mille poitrines, et cent
mille autres se dressèrent vers le ciel.

Un troisième coup de canon éclata à onze heures trente.

« Lâchez tout! » cria Uncle Prudent, qui lança la formule
sacramentelle.

Et le _Go a head_ s’éleva « majestueusement », -adverbe consacré par
l’usage dans les descriptions aérostatiques.

En vérité, c’était un spectacle superbe! On eût dit d’un vaisseau qui
vient de quitter son chantier de construction. Et n’était-ce pas un
vaisseau, lancé sur la mer aérienne?

Le _Go a head_ monta suivant une rigoureuse verticale - preuve du
calme absolu de l’atmosphère -, et il s’arrêta à une altitude de deux
cent cinquante mètres.

Là, commencèrent les manœuvres en déplacement horizontal. Le
_Go a head,_ poussé par ses deux hélices, alla au-devant du soleil
avec une vitesse d’une dizaine de mètres à la seconde. C’est la
vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il
ne messied pas de le comparer à cette géante des mers boréales,
puisqu’il avait aussi la forme de cet énorme cétacé.

Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aéronautes.

Puis, sous l’action de son gouvernail, le _Go a head_ se livra à
toutes les évolutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui
imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il
marcha en avant, en arrière, de façon à convaincre les plus
réfractaires à la direction des ballons, - s’il y en avait eu!...
S’il yen avait eu, on les aurait écharpés.

Mais pourquoi le vent manquait-il à cette magnifique expérience? Ce
fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le _Go a head_ exécuter,
sans une hésitation, tous les mouvements, soit en déviant par
l’oblique comme un navire à voiles qui marche au plus près, soit en
remontant les courants de l’air comme un navire à vapeur.

En ce moment, l’aérostat se releva dans l’espace de quelques
centaines de mètres.

On comprit la manœuvre. Uncle Prudent et ses compagnons
allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes
zones, afin de compléter l’épreuve. Du reste, un système de
ballonneaux intérieurs analogues à la vessie natatoire des poissons
et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantité d’air,
au moyen de pompes, lui permettait de se déplacer verticalement. Sans
jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il
était en mesure de s’élever ou de s’abaisser dans l’atmosphère, au
gré de l’aéronaute. Toutefois, il avait été muni d’une soupape à son
hémisphère supérieur, pour le cas où il eût été obligé à quelque
rapide descente. C’était, en somme, l’application de systèmes déjà
connus, mais poussés à un extrême degré de perfection.

Le _Go a head_ s’élevait donc en suivant une ligne verticale. Ses
énormes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par
un effet d’optique. Ce n’est pas ce qu’il y a de moins curieux pour
les spectateurs, dont les vertèbres du cou se brisent à regarder en
l’air. L’énorme baleine devenait peu à peu un marsouin, en attendant
qu’elle fût réduite à l’état de simple goujon.

Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le _Go a head_ atteignit
une altitude de quatre mille mètres. Mais, dans ce ciel si pur, sans
une traînée de brume, il resta constamment visible.

Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairière, comme
s’il eût été attaché par des fils divergents. Une immense cloche eût
emprisonné l’atmosphère qu’elle n’aurait pas été plus immobilisée.
Pas un souffle de vent ni à cette hauteur ni à aucune autre.
L’aérostat évoluait sans rencontrer aucune résistance, très rapetissé
par l’éloignement, comme si on l’eût regardé par le petit bout d’une
lorgnette.

Tout à coup, un cri s’éleva de la foule, un cri suivi de cent mille
autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l’horizon. Ce
point, c’était le nord-ouest.

Là, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s’approche
et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de
l’espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement
l’atmosphère? En tout cas, il est doué d’une vitesse excessive, et il
ne peut tarder à passer au-dessus de la foule.

Un soupçon, qui se communique électriquement à tous les cerveaux,
court sur toute la clairière.

Mais il semble que le _Go a head_ a vu cet étrange objet. Assurément,
il a senti qu’un danger le menace, car sa vitesse est augmentée, et
il a pris chasse vers l’est.

Oui! la foule a compris! Un nom, jeté par un des membres du
Weldon-Institute, a été répété par cent mille bouches :

« L’_Albatros I..._ L’_Albatros_ !... »

C’est l’_Albatros,_ en effet! C’est Robur qui reparaît dans les
hauteurs du ciel! C’est lui qui, semblable à un gigantesque oiseau de
proie, va fondre sur le _Go a head!_ Et pourtant, neuf mois avant,
l’aéronef, brisé par l’explosion, ses hélices rompues, sa plate-forme
coupée en deux, a été anéanti. Sans le sang-froid prodigieux de
l’ingénieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l’avant
et le changea en une hélice suspensive, tout le personnel de
l’_Albatros_ eût été asphyxié par la rapidité même de la chute. Mais,
s’ils avaient pu échapper à l’asphyxie, comment lui et les siens ne
s’étaient-ils pas noyés dans les eaux du Pacifique?

C’est que les débris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs,
les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l’_Albatros,_
constituait une épave. Si l’oiseau blessé était tombé dans les flots,
ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques
heures, Robur et ses hommes restèrent d’abord sur cette épave, puis,
dans le canot de caoutchouc qu’ils avaient retrouvé à la surface de
l’Océan.

La Providence, pour ceux qui croient à l’intervention divine dans les
choses humaines - le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas
croire à la Providence -, vint au secours des naufragés.

Un navire les aperçut, quelques heures après le lever du soleil. Ce
navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit non seulement
Robur et ses compagnons, mais aussi les débris flottants de
l’aéronef. L’ingénieur se contenta de dire que son bâtiment avait
péri dans une collision, et son incognito fut respecté.

Ce navire était un trois-mâts anglais, le _Two Friends,_ de
Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, où il arriva quelques
jours après.

On était en Australie, mais encore loin de l’île X, à laquelle il
fallait revenir au plus tôt.

Dans les débris du roufle de l’arrière, l’ingénieur avait pu
retrouver une somme assez considérable, qui lui permit de subvenir à
tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander à personne.
Peu de temps après son arrivée à Melbourne, il fit l’acquisition
d’une petite goélette d’une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que
Robur, qui se connaissait en marine, regagna l’île X.

Et alors il n’eut plus qu’une idée fixe, une obsession se venger.
Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._
Besogne facile, après tout, pour celui qui avait construit le
premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l’ancien aéronef, ses
propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous
les débris sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles
piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout
le travail était terminé, et un nouvel _Albatros,_ identique à celui
que l’explosion avait détruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prêt
à prendre l’air.

Dire qu’il avait le même équipage, que cet équipage était enragé
contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le
Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu’il convienne
d’y insister.

L’_Albatros_ quitta l’île X dès les premiers jours d’avril. Pendant
cette traversée aérienne, il ne voulut pas que son passage pût être
signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque
toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l’Amérique du Nord, en
une portion déserte du Far West, il atterrit. Là, l’ingénieur,
gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le
plus de plaisir d’apprendre c’est que le Weldon-Institute était prêt
à commencer ses expériences, c’est que le _Go a head,_ monté par
Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie à la date
du 29 avril.

Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au
cœur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, à
laquelle ne pourrait échapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui
prouverait en même temps la supériorité de l’aéronef sur tous les
aérostats et autres appareils de ce genre!

Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un vautour qui se précipite du
haut des airs, l’aéronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.

Oui! c’était l’_Albatros,_ facile à reconnaître, même de tous ceux
qui ne l’avaient jamais vu!

Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu’il ne
pourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut,
le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du
sol, car l’aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en s’élevant
dans l’air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas
être atteint. C’était très audacieux, en même temps très logique.

Cependant l’_Albatros_ commençait à s’élever avec lui. Bien plus
petit que le _Go a head,_ c’était l’espadon à la poursuite de la
baleine qu’il perce de son dard, c’était le torpilleur courant sur le
cuirassé qu’il va faire sauter d’un seul coup.

On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants
l’aérostat eut atteint cinq mille mètres de hauteur.

L’_Albatros_ l’avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il
évoluait sur ses flancs. Il l’enserrait dans un cercle dont le rayon
diminuait à chaque tour. Il pouvait l’anéantir d’un bond, en crevant
sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent
été broyés dans une effroyable chute!

Le public, muet d’horreur, haletant, était saisi de cette sorte
d’épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on
voit tomber quelqu’un d’une grande hauteur. Un combat aérien se
préparait, combat où ne s’offraient même pas les chances de salut
d’un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le
dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde.
Et si le _Go a head_ portait à son cercle équatorial les couleurs
américaines, l’_Albatros_ avait arboré son pavillon, l’étamine
étoilée avec le soleil d’or de Robur-le-Conquérant.

Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en
s’élevant plus haut encore. Il se débarrassa du lest qu’il avait en
réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce n’était plus
alors qu’un point dans l’espace. L’_Albatros,_ qui le suivait
toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était
devenu invisible.

Soudain, un cri de terreur s’éleva du sol.

Le _Go a head_ grossissait à vue d’œil, tandis que l’aéronef
reparaissait en s’abaissant avec lui. Cette fois, c’était une chute.
Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé l’enveloppe,
et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement.

Mais l’aéronef, modérant ses hélices suspensives, s’abaissait d’une
vitesse égale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu’il n’était plus
qu’à douze cents mètres du sol, et s’en approcha bord à bord.

Robur voulait-il donc l’achever ?... Non!... Il voulait secourir, il
voulait sauver son équipage!

Et telle fut l’habileté de sa manœuvre que l’aéronaute et son
aide purent s’élancer sur la plate-forme de l’aéronef.

Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de
Robur, refuser d’être sauvés par lui? Ils en étaient bien capables!
Mais les gens de l’ingénieur se jetèrent sur eux, et, par force, les
firent passer du _Go a head_ sur l’_Albatros._

Puis, l’aéronef se dégagea et demeura stationnaire, pendant que le
ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les arbres de la
clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque.

Un effroyable silence régnait à terre. Il semblait que la vie eût été
suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s’étaient fermés
pour ne rien voir de la suprême catastrophe.

Uncle Prudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniers de
l’ingénieur Robur. Puisqu’il les avait repris, allait-il les
entraîner de nouveau dans l’espace, là ou il était impossible de le
suivre?

On pouvait le croire.

Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l’_Albatros_ continuait
de s’abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la
foule s’écarta pour lui faire place au milieu de la clairière.

L’émotion était portée à son maximum d’intensité.

L’_Albatros_ s’arrêta à deux mètres de terre. Alors, au milieu du
profond silence, la voix de l’ingénieur se fit entendre.

« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le président et le secrétaire du
Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je
ne ferais qu’user de mon droit de représailles. Mais, à la passion
allumée dans leur âme par le succès de l’_Albatros,_ j’ai compris que
l’état des esprits n’était pas prêt pour l’importante révolution que
la conquête de l’air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil
Evans, vous êtes libres ! »

Le président, le secrétaire du Weldon-Institute, l’aéronaute et son
aide, n’eurent qu’à sauter pour prendre terre.

L’_Albatros_ remonta aussitôt à une dizaine de mètres au-dessus de la
foule.

Puis, Robur, continuant :

« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite; mais mon
avis est dès à présent qu’il ne faut rien prématurer, pas même le
progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des
évolutions, non des révolutions qu’il convient de faire. En un mot,
il faut n’arriver qu’à son heure. J’arriverais trop tôt aujourd’hui
pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les
nations ne sont pas encore mûres pour l’union.

« Je pars donc, et j’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas
perdu pour l’humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez
instruite pour en tirer profit et assez sage pour n’en jamais abuser.
Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! »

Et l’_Albatros,_ battant l’air de ses soixante-quatorze hélices,
emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers
l’est au milieu d’une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient
admiratifs.

Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le
Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu’il y eût
à faire : ils s’en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un
revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs
sarcasmes, justes à cette heure!

----------------------------------------------------------------------

Et maintenant, toujours cette question Qu’est-ce que ce Robur? Le
saura-t-on jamais?

On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de
demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir.

Quant à l’_Albatros,_ voyage-t-il encore à travers cette atmosphère
terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il
n’est pas permis d’en douter. Robur-le-Conquérant reparaîtra-t-il un
jour, ainsi qu’il l’a annoncé? Oui! il viendra livrer le secret d’une
invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du
monde.

Quant à l’avenir de la locomotion aérienne, il appartient à
l’aéronef, non à l’aérostat.

C’est aux _Albatros_ qu’est définitivement réservée la conquête de
l’air!

                      Fin de Robur-le-Conquérant





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Robur-le-Conquerant" ***

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