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Title: L'homme Qui Rit
Author: Hugo, Victor, 1802-1885
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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VICTOR HUGO



L’HOMME QUI RIT


De l’Angleterre tout est grand, même ce qui n’est pas bon, même
l’oligarchie. Le patriciat anglais, c’est le patriciat dans le
sens absolu du mot.  Pas de féodalité plus illustre, plus
terrible et plus vivace.  Disons-le, cette féodalité a été utile
à ses heures. C’est en Angleterre que ce phénomène, la
Seigneurie, veut être étudié, de même que c’est en France qu’il
faut étudier ce phénomène, la Royauté.

Le vrai titre de ce livre serait _l’Aristocratie_. Un autre
livre, qui suivra, pourra être intitulé _la Monarchie_. Et ces
deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en
précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé:
_Quatrevingt-treize_.

Hauteville-House, 1869.



PREMIÈRE PARTIE--LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES

I--URSUS
II--LES COMPRACHICOS


LIVRE PREMIER--LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME

I--LA POINTE SUD DE PORTLAND
II--ISOLEMENT
III--SOLITUDE
IV--QUESTIONS
V--L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE
VI--BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT
VII--LA POINTE NORD DE PORTLAND


LIVRE DEUXIÈME--L’OURQUE EN MER

I--LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME
II--LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES
III--LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE
IV--ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES
V--HARDQUANONNE
VI--ILS SE CROIENT AIDÉS
VII--HORREUR SACRÉE
VIII--NIX ET NOX
IX--SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE
X--LA GRANDE SAUVAGE.  C’EST LA TEMPÊTE
XI--LES CASQUETS
XII--CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL
XIII--FACE A FACE AVEC LA NUIT
XIV--ORTACH
XV--PORTENTOSUM MARE
XVI--DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME
XVII--LA RESSOURCE DERNIÈRE
XVIII--LA RESSOURCE SUPRÊME


LIVRE TROISIÈME--L’ENFANT DANS L’OMBRE

I--LE CHESS-HILL
II--EFFET DE NEIGE
III--TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU
IV--AUTRE FORME DU DÉSERT
V--LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES
VI--LE RÉVEIL


DEUXIEME PARTIE--PAR ORDRE DU ROI


LIVRE PREMIER--ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ; LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME

I--LORD CLANCHARLIE
II--LORD DAVID DIRRY-MOIR
III--LA DUCHESSE JOSIANE
IV--MAGISTER ELEGANTIARUM
V--LA REINE ANNE
VI--BARKILPHEDRO
VII--BARKILPHEDRO PERCE
VIII--INFERI
IX--HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER
X--FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT
XI--BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
XII--ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE


LIVRE DEUXIÈME--GWINPLAINE ET DEA

I--OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
II--DEA
III--«OCULOS NON HABET ET VIDET»
IV--LES AMOUREUX ASSORTIS
V--LE BLEU DANS LE NOIR
VI--URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
VII--LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE
VIII--NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ
IX--EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE
X--COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET
    SUR LES HOMMES
XI--GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI
XII--URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


LIVRE TROISIÈME--COMMENCEMENT DE LA FÊLURE

I--L’INN TADCASTER
II--ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT
III--OU LE PASSANT REPARAIT
IV--LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE
V--LE WAPENTAKE
VI--LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS
VII--QUELLES  RAISONS   PEUT  AVOIR   UN QUADRUPLE  POUR VENIR
      S’ENCANAILLER PARMI LES GROS SOUS?
VIII--SYMPTOMES  D’EMPOISONNEMENT
IX--ABYSSUS ABYSSUM VOCAT


LIVRE QUATRIÈME--LA  CAVE  PÉNALE

I--LA TENTATION DE  SAINT GWYNPLAINE
II--DU PLAISANT AU SÉVÈRE
III--LEX, REX, FEX
IV--URSUS ESPIONNE LA POLICE
V--MAUVAIS LIEU
VI--QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS
VII--FRÉMISSEMENT
VIII--GÉMISSEMENT


LIVRE CINQUIÈME--LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE

I--SOLIDITÉ  DES  CHOSES  FRAGILES
II--CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS
III--AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL SANS
      PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)
IV--FASCINATION
V--ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE

LIVRE  SIXIÈIME--ASPECTS VARIÉS D’URSUS

I--CE  QUE DIT LE MISANTHROPE
II--CE  QU’IL FAIT
III--COMPLICATIONS
IV--MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA
V--LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND


LIVRE SEPTIEME--LA   TITANE

I--RÉVEIL
II--RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS
III--EVE
IV--SATAN
V--ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS


LIVRE  HUITIEME--LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE

I--DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES
II--IMPARTIALITÉ
III--LA VIEILLE  SALLE
IV--LA VIEILLE  CHAMBRE
V--CAUSERIES  ALTIÈRES
VI--LA HAUTE ET LA BASSE
VII--LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS
VIII--SERAIT BON FRÈRE S’IL N’ÉTAIT BON FILS


LIVRE   NEUVIEME--EN RUINE

I--C’EST A TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE A L’EXCÈS DE MISÈRE
II--RÉSIDU

CONCLUSION--LA MER ET  LA  NUIT

I--CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN
II--BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
III--LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
IV--NON. LA-HAUT

NOTE



PREMIÈRE PARTIE



LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES



I--URSUS


Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite.  Ursus était un
homme, Homo était un loup, Leurs humeurs s’étaient convenues.
C’était l’homme qui avait baptisé le loup.  Probablement il
s’était aussi choisi lui-même son nom; ayant trouvé _Ursus_ bon
pour lui, il avait trouvé _Homo_ bon pour la bête, L’association
de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de
paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au
besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et
d’acheter de l’orviétan.  Ce loup, docile et gracieusement
subalterne, était agréable à la foule.  Voir des apprivoisements
est une chose qui plaît.  Notre suprême contentement est de
regarder défiler toutes les variétés de la domestication.  C’est
ce qui fait qu’il y a tant de gens sur le passage des cortèges
royaux.

Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places
publiques d’Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays
en pays, de comté en comté, de ville en ville.  Un marché épuisé,
ils passaient à l’autre.  Ursus habitait une cahute roulante
qu’Homo, suffisamment civilisé, traînait le jour et gardait la
nuit.  Dans les routes difficiles, dans les montées, quand il y
avait trop d’ornière et trop de boue, l’homme se bouclait la
bricole au cou et tirait fraternellement, côte à côte avec le
loup.  Ils avaient ainsi vieilli ensemble.  Ils campaient à
l’aventure dans une friche, dans une clairière, dans la patte
d’oie d’un entre-croisement de routes, à l’entrée des hameaux,
aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics,
sur la lisière des parcs, sur les parvis d’églises, Quand la
carriole s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les
commères accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle,
Ursus pérorait, Homo approuvait.  Homo, une sébile dans sa
gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance.  Ils
gagnaient leur vie.  Le loup était lettré, l’homme aussi.  Le
loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout seul, à
diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la
recette.--Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami.

Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois.  Du moins, mordre
était la prétention d’Ursus.  Ursus était un misanthrope, et,
pour souligner sa misanthropie, il s’était fait bateleur.  Pour
vivre aussi, car l’estomac impose ses conditions.  De plus ce
bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se
compléter, était médecin.  Médecin c’est peu, Ursus était
ventriloque.  On le voyait parler sans que sa bouche remuât.  Il
copiait, à s’y méprendre, l’accent et la prononciation du premier
venu; il imitait les voix à croire entendre les personnes.  A lui
tout seul, il faisait le murmure d’une foule, ce qui lui donnait
droit au titre d’_engastrimythe_.  Il le prenait.  Il
reproduisait toutes sortes de cris d’oiseaux, la grive, le
grasset, l’alouette pépi, qu’on nomme aussi la béguinette, le
merle à plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de façon que,
par instants, il vous faisait entendre, à son gré, ou une place
publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de
voix bestiales; tantôt orageux comme une multitude, tantôt puéril
et serein comme l’aube.--Du reste, ces talents-là, quoique rares,
existent.  Au siècle dernier, un nommé Touzel, qui imitait les
cohues mêlées d’hommes et d’animaux et qui copiait tous les cris
de bêtes, était attaché à la personne de Buffon en qualité de
ménagerie.--Ursus était sagace, invraisemblable, et curieux, et
enclin aux explications singulières, que nous appelons fables.
Il avait l’air d’y croire.  Cette effronterie faisait partie de
sa malice.  Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des
livres au hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait
qu’il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus
dangereux encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un
voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez, et
il s’intitulait «marchand de superstition».  Il disait: «Il y a
entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence; moi,
j’avoue.» Si bien que l’archevêque, justement indigné, le fit un
jour venir; mais Ursus, adroit, désarma sa grâce en lui récitant
un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que
l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita en chaire et
publia, comme de lui archevêque.  Moyennant quoi, il pardonna.

Ursus, médecin, guérissait, parce que ou quoique.  Il pratiquait
les aromates.  Il était versé dans les simples.  Il tirait parti
de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes
dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau,
la mancienne, la bourg-épine, la viorne, le nerprun.  Il traitait
la phthisie par la ros solis; il usait à propos des feuilles du
tithymale qui, arrachées par le bas, sont un purgatif, et,
arrachées par le haut, sont un vomitif; il vous ôtait un mal de
gorge au moyen de l’excroissance végétale dite _oreille de juif_;
il savait quel est le jonc qui guérit le bœuf, et quelle est la
menthe qui guérit le cheval; il était au fait des beautés et des
bontés de l’herbe mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme
et femme.  Il avait des recettes.  Il guérissait les brûlures
avec de la laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de
Pline, avait une serviette.  Ursus possédait une cornue et un
matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panacées.
On contait de lui qu’il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam;
on lui avait fait l’honneur de le prendre pour un insensé, mais
on l’avait relâché, s’apercevant qu’il n’était qu’un poëte.
Cette histoire n’était probablement pas vraie; nous avons tous de
ces légendes que nous subissons.

La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût, et vieux
poëte latin.  Il était docte sous les deux espèces, il
hippocralisait et il pindarisait.  Il eût concouru en phébus avec
Rapin et Vida.  Il eût composé d’une façon non moins triomphante
que le Père Bouhours des tragédies jésuites.  Il résultait de sa
familiarité avec les vénérables rhythmes et mètres des anciens
qu’il avait des images à lui, et toute une famille de métaphores
classiques.  Il disait d’une mère précédée de ses deux filles:
_c’est un dactyle_, d’un père suivi de ses deux fils: _c’est un
anapeste_, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et
sa grand’mère: _c’est un amphimacre_.  Tant de science ne pouvait
aboutir qu’à la famine.  L’école de Salerne dit: «Mangez peu et
souvent».  Ursus mangeait peu et rarement; obéissant ainsi à une
moitié du précepte et désobéissant à l’autre; mais c’était la
faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas
fréquemment.  Ursus disait: «L’expectoration d’une sentence
soulage.  Le loup est consolé par le hurlement, le mouton par la
laine, la forêt par la fauvette, la femme par l’amour, et le
philosophe par l’épiphonème.» Ursus, au besoin, fabriquait des
comédies qu’il jouait à peu près; cela aide à vendre les drogues.
Il avait, entre autres œuvres, composé une bergerade héroïque en
l’honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à
Londres une rivière.  Cette rivière était tranquille dans le
comté de Hartford, à soixante milles de Londres; le chevalier
Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents
hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la terre,
la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut, parfois
trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l’air, et ça et
là huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un
beau matin, la rivière entra dans Londres, qui manquait d’eau.
Ursus transforma tous ces détails vulgaires en une belle
bucolique entre le fleuve Tamis et la rivière Serpentine; le
fleuve invitait la rivière à venir chez lui, et lui offrait son
lit, et lui disait: «Je suis trop vieux pour plaire aux femmes,
mais je suis assez riche pour les payer.»--Tour ingénieux et
galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les
travaux à ses frais.

Ursus était remarquable dans le soliloque.  D’une complexion
farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le
besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se
parlant à lui-même.  Quiconque a vécu solitaire sait à quel point
le monologue est dans la nature.  La parole intérieure démange.
Haranguer l’espace est un exutoire.  Parler tout haut et tout
seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en
soi.  C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate.  Il
se pérorait.  Luther aussi.  Ursus tenait de ces grands hommes.
Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire.
Il s’interrogeait et se répondait; il se glorifiait et
s’insultait.  On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute.
Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens
d’esprit, disaient: c’est un idiot.  Il s’injuriait parfois, nous
venons de le dire, mais il y avait aussi des heures où il se
rendait justice.  Un jour, dans une de ces allocutions qu’il
s’adressait à lui-même, on l’entendit crier:--J’ai étudié le
végétal dans tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon,
dans la sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle,
dans l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans
l’apothécion.  J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la
chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur et
de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu’Ursus
délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux qui n’ont point
approfondi la chromatie, l’osmosie et la chymosie, lui jettent la
première pierre.

Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-Bas.  On l’y
eût certainement voulu peser pour savoir s’il avait le poids
normal au delà ou en deçà duquel un homme est sorcier.  Ce poids
en Hollande était sagement fixé par la loi.  Rien n’était plus
simple et plus ingénieux.  C’était une vérification.  On vous
mettait dans un plateau, et l’évidence éclatait si vous rompiez
l’équilibre; trop lourd, vous étiez pendu; trop léger, vous étiez
brûlé, On peut voir encore aujourd’hui, à Oudewater, la balance à
peser les sorciers, mais elle sert maintenant à peser les
fromages, tant la religion a dégénéré!  Ursus eût eu certainement
maille à partir avec cette balance.  Dans ses voyages, il
s’abstint de la Hollande, et fit bien.  Du reste, nous croyons
qu’il ne sortait point de la Grande-Bretagne.

Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant fait
dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie errante
lui était venu.  Il avait pris ce loup en commandite, et il s’en
était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air libre, de la
grande vie du hasard.  Il avait beaucoup d’industrie et
d’arrière-pensée et un grand art en toute chose pour guérir,
opérer, tirer les gens de maladie, et accomplir des
particularités surprenantes; il était considéré comme bon
saltimbanque et bon médecin; il passait aussi, on le comprend,
pour magicien; un peu, pas trop; car il était malsain à celle
époque d’être cru ami du diable.  A vrai dire, Ursus, par passion
de pharmacie et amour des plantes, s’exposait, vu qu’il allait
souvent cueillir des herbes dans les fourrés bourrus où sont les
salades de Lucifer, et où l’on risque, comme l’a constaté le
conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un
homme qui sort de terre, «borgne de l’œil droit, sans manteau,
l’épée au côté, pieds nus et deschaux».  Ursus du reste, quoique
d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour
attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un
homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou
trisles et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre
ailes; il n’avait pas de ces méchancetés-là.  Il était incapable
de certaines abominations.  Comme, par exemple, de parler
allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce qui est le
signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle
procédant de quelque humeur mélancolique.  Si Ursus parlait
latin, c’est qu’il le savait.  Il ne se serait point permis de
parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas; en outre, il est
avéré que le syriaque est la langue des sabbats.  En médecine, il
préférait correctement Gallien à Cardan, Cardan, tout savant
homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de
Gallien.

En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la
police.  Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il
pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu
somptueuses.  Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs
perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi
lesquels des instruments de musique.  Il possédait en outre une
peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance;
il appelait cela se mettre en costume.  Il disait: _J’ai deux
peaux; voici la vraie_.  Et il montrait la peau d’ours.  La
cahute à roues était à lui et au loup.  Outre sa cahute, sa
cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et
il en jouait agréablement.  Il fabriquait lui-même ses élixirs.
Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois.  Il y avait
au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un
poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois.
Ce poêle avait deux compartiments; Ursus dans l’un faisait cuire
de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre.  La nuit, le
loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné.  Homo avait le
poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, à
moins qu’il n’en eût soixante.  Son acceptation de la destinée
humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des
pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les
pourceaux et les forçats.  Il mangeait cela, indigné et résigné.
Il n’était pas grand, il était long.  Il était ployé et
mélancolique.  La taille courbée du vieillard, c’est le tassement
de la vie.  La nature l’avait fait pour être triste.  Il lui
était difficile de sourire, et il lui avait toujours été
impossible de pleurer.  Il lui manquait cette consolation, les
larmes, et ce palliatif, la joie.  Un vieux homme est une ruine
pensante; Ursus était cette ruine-là.  Une loquacité de
charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de mine
chargée, tel était Ursus.  Dans sa jeunesse il avait été
philosophe chez un lord.

Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les
hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont aujourd’hui.

Pas beaucoup plus.


II

Homo n’était pas le premier loup venu.  A son appétit de nèfles
et de pommes, on l’eût pris pour un loup de prairie, à son pelage
foncé, on l’eût pris pour un lycaon, et à son hurlement atténué
en aboiement, on l’eût pris pour un culpeu; mais on n’a point
encore assez observé la pupille du culpeu pour être sûr que ce
n’est point un renard, et Homo était un vrai loup.  Sa longueur
était de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, même
en Lithuanie; il était très fort; il avait le regard oblique, ce
qui n’était pas sa faute; il avait la langue douce, et il en
léchait parfois Ursus; il avait une étroite brosse de poils
courts sur l’épine dorsale, et il était maigre d’une bonne
maigreur de forêt.  Avant de connaître Ursus et d’avoir une
carriole à traîner, il faisait allègrement ses quarante lieues
dans une nuit.  Ursus, le rencontrant dans un hallier, près d’un
ruisseau d’eau vive, l’avait pris en estime en le voyant pêcher
des écrevisses avec sagesse et prudence, et avait salué en lui un
honnête et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.

Ursus préférait Homo, comme bête de somme, à un âne.  Faire tirer
sa cahute à un âne lui eût répugné; il faisait trop cas de l’âne
pour cela.  En outre, il avait remarqué que l’âne, songeur à
quatre pattes peu compris des hommes, a parfois un dressement
d’oreilles inquiétant quand les philosophes disent des sottises.
Dans la vie, entre notre pensée et nous, un âne est un tiers;
c’est gênant.  Comme ami, Ursus préférait Homo à un chien,
estimant que le loup vient de plus loin vers l’amitié.

C’est pourquoi Homo suffisait à Ursus.  Homo était pour Ursus
plus qu’un compagnon, c’était un analogue.  Ursus lui tapait ses
flancs creux en disant: _J’ai trouvé mon tome second_.

Il disait encore: Quand je serai mort, qui voudra me connaître
n’aura qu’à étudier Homo.  Je le laisserai après moi pour copie
conforme.

La loi anglaise, peu tendre aux bêtes des bois, eût pu chercher
querelle à ce loup et le chicaner sur sa hardiesse d’aller
familièrement dans les villes; mais Homo profitait de l’immunité
accordée par un statut d’Edouard IV aux «domestiques».--_Pourra
tout domestique suivant son maître aller et venir librement._--En
outre, un certain relâchement à l’endroit des loups était résulté
de la mode des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts,
d’avoir, en guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits
adives, gros comme des chats, qu’elles faisaient venir d’Asie à
grands frais.

Ursus avait communiqué à Homo une partie de ses talents, se tenir
debout, délayer sa colère en mauvaise humeur, bougonner au lieu
de hurler, etc.; et de son côté le loup avait enseigné à l’homme
ce qu’il savait, se passer de toit, se passer de pain, se passer
de feu, préférer la faim dans un bois à l’esclavage dans un
palais.

La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l’itinéraire le
plus varié, sans sortir pourtant d’Angleterre et d’Écosse, avait
quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un palonnier pour
l’homme.  Ce palonnier était l’en-cas des mauvais chemins.  Elle
était solide bien que bâtie en planches légères comme un
colombage.  Elle avait à l’avant une porte vitrée avec un petit
balcon servant aux harangues, tribune mitigée de chaire, et à
l’arrière une porte pleine trouée d’un vasistas.  L’abattement
d’un marche-pied de trois degrés tournant sur charnière et dressé
derrière la porte à vasistas donnait entrée dans la cahute, bien
fermée la nuit de verrous et de serrures.  Il avait beaucoup plu
et beaucoup neigé dessus.  Elle avait été peinte, mais on ne
savait plus trop de quelle couleur, les changements de saison
étant pour les carrioles comme les changements de règne pour les
courtisans, A l’avant, au dehors, sur une espèce de frontispice
en volige, on avait pu jadis déchiffrer cette inscription, en
caractères noirs sur fond blanc, lesquels s’étaient peu à peu
mêlés et confondus.

«L’or perd annuellement par le frottement un quatorze centième de
son volume; c’est ce qu’on nomme le _frai_; d’où il suit que, sur
quatorze cent millions d’or circulant par toute la terre, il se
perd tous les ans un million.  Ce million d’or s’en va en
poussière, s’envole, flotte, est atome, devient respirable,
charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s’amalgame
avec l’âme des riches qu’il rend superbes et avec l’âme des
pauvres qu’il rend farouches.»

Cette inscription, effacée et biffée par la pluie et par la bonté
de la providence, était heureusement illisible, car il est
probable qu’à la fois énigmatique et transparente, cette
philosophie de l’or respiré n’eût pas été du goût des shériffs,
prévôts, marshalls, et autres porte-perruques de la loi.  La
législation anglaise ne badinait pas dans ce temps-là.  On était
aisément félon.  Les magistrats se montraient féroces par
tradition, et la cruauté était de routine.  Les juges
d’inquisition pullulaient.  Jeffrys avait fait des petits.


III

Dans l’intérieur de la cahute il y avait deux autres
inscriptions.  Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches
lavée à l’eau de chaux, on lisait ceci, écrit à l’encre et à la
main:

«SEULES CHOSES QU’IL IMPORTE DE SAVOIR.

«Le baron pair d’Angleterre porte un tortil à six perles.

«La couronne commence au vicomte.

«Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte
une couronne de perles sur pointes entremêlées de feuilles de
fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d’égale
hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de
croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne
pareille à celle du roi, mais non fermée.

«Le duc est _très haut et très puissant prince_; le marquis et le
comte, _très noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et
puissant seigneur_; le baron, _véritablement seigneur_.

«Le duc est _grâce_; les autres pairs sont _seigneurie_.

«Les lords sont inviolables.

«Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_,
législature et justice.

«Most honourable» est plus que «right honourable.»

«Les lords pairs sont qualifiés «lords de droit»; les lords non
pairs sont «lords de courtoisie»; il n’y a de lords que ceux qui
sont pairs.

«Le lord ne prête jamais serment, ni au roi, ni en justice.  Sa
parole suffit.  Il dit: _sur mon honneur_.

«Les communes, qui sont le peuple, mandées à la barre des lords,
s’y présentent humblement, tête nue, devant les pairs couverts.

«Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres
qui présentent le bill avec trois révérences profondes.

«Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc.

«En cas de conflit, les deux chambres confèrent dans la chambre
peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et
nu-tête.

«D’après une loi d’Edouard VI, les lords ont le privilège
d’homicide simple.  Un lord qui tue un homme simplement n’est pas
poursuivi.

«Les barons ont le même rang que les évêques.

«Pour être baron pair, il faut relever du roi _per baroniam
integram_, par baronie entière.

«La baronie entière se compose de treize fiefs nobles et un
quart, chaque fief noble étant de vingt livres sterling, ce qui
monte à quatre cents marcs.

«Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un château
héréditairement régi comme l’Angleterre elle-même; c’est-à-dire
ne pouvant être dévolu aux filles qu’à défaut d’enfants mâles, et
en ce cas allant à la fille aînée, _coeteris filiabus aliunde
satisfactis_[1].

  [1] Ce qui revient à dire: on pourvoit les autres filles comme
  on peut.  (_Note d’Ursus_.  En marge du mur.)

«Les barons ont la qualité de _lord_, du saxon _laford_, du grand
latin _dominus_ et du bas latin _lordus_.

«Les fils aînés et puînés des vicomtes et barons sont les
premiers écuyers du royaume.

«Les fils aînés des pairs ont le pas sur les chevaliers de la
Jarretière; les fils puînés, point.

«Le fils aîné d’un vicomte marche après tous les barons et avant
tous les baronnets.

«Toute fille de lord est _lady_.  Les autres filles anglaises
sont _miss_.

«Tous les juges sont inférieurs aux pairs.  Le sergent a un
capuchon de peau d’agneau; le juge a un capuchon de menu vair,
_de minuto vario_, quantité de petites fourrures blanches de
toutes sortes, hors l’hermine.  L’hermine est réservée aux pairs
et au roi.

«On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord.

«Un lord ne peut être contraint par corps.  Hors le cas de Tour
de Londres.

«Un lord appelé chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans
le parc royal.

«Le lord tient dans son château cour de baron.

«Il est indigne d’un lord d’aller dans les rues avec un manteau
suivi de deux laquais.  Il ne peut se montrer qu’avec un grand
train de gentilshommes domestiques.

«Les pairs se rendent au parlement en carrosses à la file; les
communes, point.  Quelques pairs vont à Westminster en chaises
renversées à quatre roues.  La forme de ces chaises et de ces
carrosses armoriés et couronnés n’est permise qu’aux lords et
fait partie de leur dignité.

«Un lord ne peut être condamné à l’amende que par les lords, et
jamais à plus de cinq schellings, excepté le duc, qui peut être
condamné à dix.

«Un lord peut avoir chez lui six étrangers.  Tout autre anglais
n’en peut avoir que quatre.

«Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits.

«Le lord est seul exempt de se présenter devant le shériff de
circuit.

«Le lord ne peut être taxé pour la milice.

«Quand il plaît à un lord, il lève un régiment et le donne au
roi; ainsi font leurs grâces le duc d’Athol, le duc de Hamilton,
et le duc de Northumberland.

«Le lord ne relève que des lords.

«Dans les procès d’intérêt civil, il peut demander son renvoi de
la cause, s’il n’y a pas au moins un chevalier parmi les juges.

«Le lord nomme ses chapelains.

«Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et
un marquis, cinq; un duc, six.

«Le lord ne peut être mis à la question, même pour haute
trahison.

«Le lord ne peut être marqué à la main.

«Le lord est clerc, même ne sachant pas lire.  Il sait de droit.

«Un duc se fait accompagner par un dais partout où le roi n’est
pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle
d’essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu’il boit; une
baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en
présence d’une vicomtesse.

«Quatrevingt-six lords, ou fils aînés de lords, président aux
quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont
servies chaque jour à sa majesté dans son palais aux frais du
pays environnant la résidence royale.

«Un roturier qui frappe un lord a le poing coupé.

«Le lord est à peu près roi.

«Le roi est à peu près Dieu.

«La terre est une lordship.

«Les anglais disent à Dieu _milord_.»

Vis-à-vis cette inscription, on en lisait une deuxième, écrite de
la même façon, et que voici:

                  «SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI
                        N’ONT RIEN.

«Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siège à la chambre
des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a
cent mille livres sterling de rente.  C’est à sa seigneurie
qu’appartient le palais Grantham-Terrace, bâti tout en marbre, et
célèbre par ce qu’on appelle le labyrinthe des corridors, qui est
une curiosité où il y a le corridor incarnat en marbre de
Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d’Astracan, le
corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre
d’Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor
jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le
corridor rouge mi-parti griotte de Bohême et lumachelle de
Gordoue, le corridor bleu en turquin de Gênes, le corridor violet
en granit de Catalogne, le corridor deuil, veiné blanc et noir,
en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes,
le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de
toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brèche arlequine.

«Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le
Weslmoreland, qui est d’un abord fastueux et dont le perron
semble inviter les rois à entrer.

«Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte
de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comté
de Northumberland, et de Durham, ville et comté, a la double
châtellenie de Stansted, l’antique et la moderne, où l’on admire
une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet
d’eau incomparable.  Il a de plus son château de Lumley.

«Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness,
avec tours de baron, et des jardins infinis à la française où il
se promène en carrosse à six chevaux précédé de deux piqueurs,
comme il convient à un pair d’Angleterre.

«Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron
Heddington, grand fauconnier d’Angleterre, a une maison à
Windsor, royale à côté de celle du roi.

«Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a
Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons,
un arqué et deux triangulaires.  L’arrivée est à quadruple rang
d’arbres.

«Le très noble et très puissant lord Philippe Herbert, vicomte de
Caërdif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et
rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de
l’étanerie dans les comtés de Cornouailles et de Devon, visiteur
héréditaire du collège de Jésus, a le merveilleux jardin de
Willton où il y a deux bassins à gerbe plus beaux que le
Versailles du roi très chrétien Louis quatorzième.

«Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la
Tamise, qui égale la villa Pamphili de Rome.  On remarque sur la
grande cheminée deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen,
lesquels valent un demi-million de France.

«En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a
Temple-Newsham où l’on entre par un arc de triomphe, et dont les
larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques.

«Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans
le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan géométral
a la forme d’un temple avec fronton; et, devant la pièce d’eau,
la grande église à clocher carré est à sa seigneurie.

«Dans le comté de Northampton, Charles Spencer, comte de
Sunderland, un du conseil privé de sa majesté, possède Althrop où
l’on entre par une grille à quatre piliers surmontés de groupes
de marbre.

«Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke,
magnifique par son acrotère sculpté, son gazon circulaire entouré
d’arbres, et ses forêts à l’extrémité desquelles il y a une
petite montagne artistement arrondie et surmontée d’un grand
chêne qu’on voit de loin.

«Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possède Bredby, en
Derbyshire, qui a un pavillon d’horloge superbe, des fauconniers,
des garennes et de très belles eaux longues, carrées et ovales,
dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont
très haut.

«Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du
quatorzième siècle.

«Le très noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d’Essex, a
Cashiobury en Hersfordshire, château qui a la forme d’un grand H
et où il y a des chasses fort giboyeuses.

«Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex où l’on arrive
par des jardins italiens.

«James Cecill, comte de Salisbury, à sept lieues de Londres, a
Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son
beffroi au centre et sa cour d’honneur, dallée de blanc et de
noir comme celle de Saint-Germain.  Ce palais, qui a deux cent
soixante-douze pieds en front, a été bâti sous Jacques Ier par le
grand trésorier d’Angleterre, qui est le bisaïeul du comte
régnant.  On y voit le lit d’une comtesse de Salisbury, d’un prix
inestimable, entièrement fait d’un bois du Brésil qui est une
panacée contre la morsure des serpents, et qu’on appelle
_milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_.  Sur ce lit est
écrit en lettres d’or: _Honni soit qui mal y pense_.

«Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, où
l’on brûle des chênes entiers dans les cheminées.

«Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron
Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a
Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois
palais, parallèles l’un derrière l’autre comme des lignes
d’infanterie, avec dix pignons à escalier sur la façade
principale, et une porte sous donjon à quatre tours.

«Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possède
Long-Leate, qui a presque autant de cheminées, de lanternes, de
gloriettes, de poivrières, de pavillons et de tourelles que
Chambord en France, lequel est au roi.

«Henry Howard, comte de Suffolk, a, à douze lieues de Londres, le
palais d’Audlyene en Middlesex, qui le cède à peine en grandeur
et majesté à l’Escurial du roi d’Espagne.

«En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays
enclos de fossés et de murailles, avec bois, rivières et
collines, est à Henri, marquis de Kent.

«Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crénelé, et
son jardin barré d’une pièce d’eau qui le sépare de la forêt, est
à Thomas, lord Coningsby.

«Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue façade coupée de
hautes tourelles en pal, ses parcs, ses étangs, ses faisanderies,
ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses
futaies, ses parterres brodés, quadrillés et losangés de fleurs,
qui ressemblent à de grands tapis, ses prairies de course, et la
majesté du cercle où les carrosses tournent avant d’entrer au
château, appartient à Robert, comte Lindsay, lord héréditaire de
la forêt de Walham.

«Up Parke, en Sussex, château carré avec deux pavillons
symétriques à beffroi des deux côtés de la cour d’honneur, est au
très honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de
Tankarville.

«Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers
quadrangulaires, et un pignon avec vitrail à quatre pans, est au
comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne.

«Wythame, dans le comté de Berk, avec son jardin français où il y
a quatre tonnelles taillées, et sa grande tour crénelée accostée
de deux hautes nefs de guerre, est à lord Montagne, comte
d’Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la
porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_.

«William Cavendish, duc de Devonshîre, a six châteaux, dont
Chaltsworth qui est à deux élages du plus bel ordre grec, et en
outre sa grâce a son hôtel de Londres où il y a un lion qui
tourne le dos au palais du roi.

«Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a
Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont
jusqu’aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick où il y a
neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est
un hôtel neuf à côté d’un vieux palais.

«Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux châteaux
gothiques et un château florentin; il a aussi Badmington en
Glocester, qui est une résidence d’où rayonnent une foule
d’avenues comme d’une étoile.  Très noble et puissant prince
Henri, duc de Beaufort, est en même temps marquis et comte de
Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de
Chepstow.

«John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover
dont le donjon carré est majestueux, plus Haughton en Nottingham
où il y a au centre d’un bassin une pyramide ronde imitant la
tour de Babel.

«William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en
Warwickshire, une résidence, Comb-Abbey, où l’on voit le plus
beau jet d’eau de l’Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies,
Hampstead Marshall dont la façade offre cinq lanternes gothiques
engagées, et Asdowne Park qui est un château au point
d’intersection d’une croix de routes dans une forêt.

«Lord Linnœus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le château
de Clancharlie, bâti en 914 par Edouard le Vieux contre les
Danois, plus Hunkerville-house à Londres, qui est un palais,
plus, à Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit
châtellenies, une à Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les
carrières d’albâtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe,
Trenwardraith, Hell-Kerters, où il y a un puits merveilleux,
Pillinmore et ses marais à tourbe, Reculver près de l’ancienne
ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus
dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de
Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte à sa seigneurie quarante
mille livres sterling de rente.

«Les cent soixante-douze pairs régnant sous Jacques II possèdent
entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille
livres sterling par an, qui est la onzième partie du revenu de
l’Angleterre,»

En marge du dernier nom, lord Linnœus Clancharlie, on lisait
cette note de la main d’Ursus:

--_Rebelle; en exil; biens, châteaux et domaines sous le
séquestre.  C’est bien fait._--


IV

Ursus admirait Homo.  On admire près de soi.  C’est une loi.

Être toujours sourdement furieux, c’était la situation intérieure
d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure.  Ursus était
le mécontent de la création.  Il était dans la nature celui qui
fait de l’opposition.  Il prenait l’univers en mauvaise part.  Il
ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce
soit.  Faire le miel n’absolvait pas l’abeille de piquer; une
rosé épanouie n’absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du
vomito negro.  Il est probable que dans l’intimité Ursus faisait
beaucoup de critiques à Dieu.  Il disait:--Évidemment, le diable
est à ressort, et le tort de Dieu, c’est d’avoir lâché la
détente.--Il n’approuvait guère que les princes, et il avait sa
manière à lui de les applaudir.  Un jour que Jacques II donna en
don à la Vierge d’une chapelle catholique irlandaise une lampe
d’or massif, Ursus, qui passait par là, avec Homo, plus
indifférent, éclata en admiration devant tout le peuple, et
s’écria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin
d’une lampe d’or que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont
besoin de souliers.

De telles preuves de sa «loyauté» et l’évidence de son respect
pour les puissances établies ne contribuèrent probablement pas
peu à faire tolérer par les magistrats son existence vagabonde et
sa mésalliance avec un loup.  Il laissait quelquefois le soir,
par faiblesse amicale, Homo se détirer un peu les membres et
errer en liberté autour de la cahute; le loup était incapable
d’un abus de confiance, et se comportait «en société»,
c’est-à-dire parmi les hommes, avec la discrétion d’un caniche;
pourtant, si l’on eût eu affaire à des alcades de mauvaise
humeur, cela pouvait avoir des inconvénients; aussi Ursus
maintenait-il, le plus possible, l’honnête loup enchaîné.  Au
point de vue politique, son écriteau sur l’or, devenu
indéchiffrable et d’ailleurs peu intelligible, n’était autre
chose qu’un barbouillage de façade et ne le dénonçait point.
Même après Jacques II, et sous le règne «respectable» de
Guillaume et Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre
pouvaient voir rôder paisiblement sa carriole.  Il voyageait
librement, d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant
ses philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses
mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance à
travers les mailles du filet de police tendu à cette époque par
toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et
particulièrement pour arrêter au passage les «comprachicos».

Du reste, c’était juste.  Ursus n’était d’aucune bande.  Ursus
vivait avec Ursus; tête-à-tête de lui-même avec lui-même dans
lequel un loup fourrait gentiment son museau.  L’ambition d’Ursus
eût été d’être caraïbe; ne le pouvant, il était celui qui est
seul.  Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la
civilisation.  On est d’autant plus seul qu’on est errant.  De là
son déplacement perpétuel.  Rester quelque part lui semblait de
l’apprivoisement.  Il passait sa vie à passer son chemin.  La vue
des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des
halliers, des épines, et des trous dans les rochers.  Son
chez-lui était la forêt.  Il ne se sentait pas très dépaysé dans
le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des
arbres.  La foule satisfait dans une certaine mesure le goût
qu’on a du désert.  Ce qui lui déplaisait dans cette cahute,
c’est qu’elle avait une porte et des fenêtres et qu’elle
ressemblait à une maison.  Il eût atteint son idéal s’il eût pu
mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.

Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait; parfois,
fréquemment même, d’un rire amer.  Il y a du consentement dans le
sourire, tandis que le rire est souvent un refus.

Sa grande affaire était de haïr le genre humain.  Il était
implacable dans cette haine.  Ayant tiré à clair ceci que la vie
humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la superposition
des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la
peste sur la guerre, la famine sur la peste, la bêtise sur le
tout, ayant constaté une certaine quantité de châtiment dans le
seul fait d’exister, ayant reconnu que la mort est une
délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait.  Il
avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des
vieillards.  Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et
leur jetait ce sarcasme;--Te voilà sur tes pattes.  Puisses-tu
marcher longtemps dans la vallée de larmes!  Quand il voyait un
pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu’il
avait sur lui en grommelant:

--Vis, misérable!  mange!  dure longtemps!  ce n’est pas moi qui
abrégerai ton bagne.--Après quoi, il se frottait les mains, et
disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.

Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l’arrière,
lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à
l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses
lettres: URSUS, PHILOSOPHE.



II

LES COMPRACHICOS


I

Qui connait à cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait
le sens?

Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une hideuse et
étrange affiliation nomade, fameuse au dix-septième siècle,
oubliée au dix-huitième, ignorée aujourd’hui.  Les comprachicos
sont, comme «la poudre de succession», un ancien détail social
caractéristique.  Ils font partie de la vieille laideur humaine.
Pour le grand regard de l’histoire, qui voit les ensembles, les
comprachicos se rattachent à l’immense fait Esclavage.  Joseph
vendu par ses frères est un chapitre de leur légende.  Les
comprachicos ont laissé trace dans les législations pénales
d’Espagne et d’Angleterre.  On trouve ça et là dans la confusion
obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux,
comme on trouve l’empreinte du pied d’un sauvage dans une forêt.

Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol
composé qui signifie «les _achète-petits_».

Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.

Ils en achetaient et ils en vendaient.

Ils n’en dérobaient point.  Le vol des enfants est une autre
industrie.

Et que faisaient-ils de ces enfants?

Des monstres.

Pourquoi des monstres?

Pour rire.

Le peuple a besoin de rire; les rois aussi.  Il faut aux
carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon.  L’un
s’appelle Turlupin, l’autre Triboulet.

Les efforts de l’homme pour se procurer de la joie sont parfois
dignes de l’attention du philosophe.

Qu’ébauchons-nous dans ces quelques pages préliminaires?  un
chapitre du plus terrible des livres, du livre qu’on pourrait
intituler: l’_Exploitation des malheureux par les heureux._


II


Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes, cela a
existé.  (Cela existe encore aujourd’hui.) Aux époques naïves et
féroces, cela constitue une industrie spéciale.  Le dix-septième
siècle, dit grand siècle, fut une de ces époques.  C’est un
siècle très byzantin; il eut la naïveté corrompue et la férocité
délicate, variété curieuse de civilisation.  Un tigre faisant la
petite bouche, Mme de Sévigné minaude à propos du bûcher et de la
roue.  Ce siècle exploita beaucoup les enfants; les historiens,
flatteurs de ce siècle, ont caché la plaie, mais ils ont laissé
voir le remède, Vincent de Paul.

Pour que l’homme-hochet réussisse, il faut le prendre de bonne
heure.  Le nain doit être commencé petit.  On jouait de
l’enfance.  Mais un enfant droit, ce n’est pas bien amusant.  Un
bossu, c’est plus gai.

De là un art.  Il y avait des éleveurs.  On prenait un homme et
l’on faisait un avorton; on prenait un visage et l’on faisait un
mufle.  On tassait la croissance; on pétrissait la physionomie.
Cette production artificielle de cas tératologiques avait ses
règles.  C’était toute une science.  Qu’on s’imagine une
orthopédie en sens inverse.  Là où Dieu a mis le regard, cet art
mettait le strabisme.  Là où Dieu a mis l’harmonie, on mettait la
difformité.  Là où Dieu a mis la perfection, on rétablissait
l’ébauche.  Et, aux yeux des connaisseurs, c’était l’ébauche qui
était parfaite.  Il y avait également des reprises en sous-œuvre
pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait
un cheval pie.  De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu
et en vert?  La nature est notre canevas.  L’homme a toujours
voulu ajouter quelque chose à Dieu, L’homme retouche la création,
parfois en bien, parfois en mal.  Le bouffon de cour n’était pas
autre chose qu’un essai de ramener l’homme au singe.  Progrès en
arrière.  Chef-d’œuvre à reculons.  En même temps, on tâchait de
faire le singe homme.  Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse
de Southampton, avait pour page un sapajou.  Chez Françoise
Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des barons, le
thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or que lady
Dudley appelait «mon nègre».  Catherine Sidley, comtesse de
Dorchester, allait prendre séance au parlement dans un carrosse
armorié derrière lequel se tenaient debout, museaux au vent,
trois papions en grande livrée.  Une duchesse de Medina-Coeli,
dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas
par un orang-outang.  Ces singes montés en grade faisaient
contrepoids aux hommes brutalisés et bestialisés.  Cette
promiscuité, voulue par les grands, de l’homme et de la bête,
était particulièrement soulignée par le nain et le chien.  Le
nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui.
Le chien était le bini du nain.  C’était comme deux colliers
accouplés.  Cette juxtaposition est constatée par une foule de
monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey
Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
Charles Ier.

Dégrader l’homme mène à le déformer.  On complétait la
suppression d’état par la défiguration.  Certains vivisecteurs de
ces temps-là réussissaient très bien à effacer de la face humaine
l’effigie divine.  Le docteur Conquest, membre du collège
d’Amen-Street et visiteur juré des boutiques de chimistes de
Londres, a écrit un livre en latin sur cette chirurgie à rebours
dont il donne les procédés.  A en croire Justus de
Carrick-Fergus, l’inventeur de cette chirurgie est un moine nommé
Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Rivière._

Le nain de l’électeur palatin, Perkeo, dont la poupée--ou le
spectre--sort d’une boîte à surprises dans la cave de Heidelberg,
était un remarquable spécimen de cette science très variée dans
ses applications.

Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était
monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d’amuser.


III


Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande
échelle et comprenait divers genres.

Il en fallait au sultan; il en fallait au pape.  A l’un pour
garder ses femmes; à l’autre pour faire ses prières.  C’était un
genre à part ne pouvant se reproduire lui-même.  Ces à peu près
humains étaient utiles à la volupté et à la religion.  Le sérail
et la chapelle Sixtine consommaient la même espèce de monstres,
ici féroces, là suaves.

On savait produire dans ces temps-là des choses qu’on ne produit
plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce
n’est pas sans raison que les bons esprits crient à la décadence.
On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient à ce
que l’art des supplices se perd; on était virtuose en ce genre,
on ne l’est plus; on a simplifié cet art au point qu’il va
bientôt peut-être disparaître tout à fait.  En coupant les
membres à des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur
arrachant les viscères, on prenait sur le fait les phénomènes, on
avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes privés
des progrès que le bourreau faisait faire à la chirurgie.

Cette vivisection d’autrefois ne se bornait pas à confectionner
pour la place publique des phénomènes, pour les palais des
bouffons, espèces d’augmentatifs du courtisan, et pour les
sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes.  Un de
ces triomphes, c’était de faire un coq pour le roi d’Angleterre.

Il était d’usage que, dans le palais du roi d’Angleterre, il y
eût une sorte d’homme nocturne, chantant comme le coq.  Ce
veilleur, debout pendant qu’on dormait, rôdait dans le palais, et
poussait d’heure en heure ce cri de basse-cour, répété autant de
fois qu’il le fallait pour suppléer à une cloche.  Cet homme,
promu coq, avait subi pour cela en son enfance une opération dans
le pharynx, laquelle fait partie de l’art décrit par le docteur
Conquest.  Sous Charles II, une salivation inhérente à
l’opération ayant dégoûté la duchesse de Portsmouth, on conserva
la fonction, afin de ne point amoindrir l’éclat de la couronne,
mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutilé.  On
choisissait d’ordinaire pour cet emploi honorable un ancien
officier.  Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William
Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
deux schellings six sous[1].

  [1] Voir le docteur Chamberlayne, _État présent de
  l’Angleterre_, 1688, 1re partie, chap.  XIII, p.  179.

Il y a cent ans à peine, à Pétersbourg, les mémoires de Catherine
II le racontent, quand le czar ou la czarine étaient mécontents
d’un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande
antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre
de jours déterminé, miaulant, par ordre, comme un chat, ou
gloussant comme une poule qui couve, et becquetant à terre sa
nourriture.

Ces modes sont passées; moins qu’on ne croit pourtant.
Aujourd’hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un
peu l’intonation.  Plus d’un ramasse à terre, nous ne disons pas
dans la boue, ce qu’il mange.

Il est très heureux que les rois ne puissent pas se tromper.  De
cette façon leurs contradictions n’embarrassent jamais.  En
approuvant sans cesse, on est sûr d’avoir toujours raison, ce qui
est agréable.  Louis XIV n’eût aimé voir à Versailles ni un
officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon.  Ce qui
rehaussait la dignité royale et impériale en Angleterre et en
Russie eût semblé à Louis le Grand incompatible avec la couronne
de saint Louis.  On sait son mécontentement quand Madame
Henriette une nuit s’oublia jusqu’à voir en songe une poule,
grave inconvenance en effet dans une personne de la cour.  Quand
on est de la grande, on ne doit point rêver de la basse.
Bossuet, on s’en souvient, partagea le scandale de Louis XIV.


IV


Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait,
nous venons de l’expliquer, par une industrie.  Les comprachicos
faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils
achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière
première, et la revendaient ensuite.

Les vendeurs étaient de toute sorte, depuis le père misérable se
débarrassant de sa famille jusqu’au maître utilisant son haras
d’esclaves.  Vendre des hommes n’avait rien que de simple.  De
nos jours on s’est battu pour maintenir ce droit.  On se
rappelle, il y a de cela moins d’un siècle, l’électeur de Hesse
vendant ses sujets au roi d’Angleterre qui avait besoin d’hommes
à faire tuer en Amérique.  On allait chez l’électeur de Hesse
comme chez le boucher, acheter de la viande.  L’électeur de Hesse
tenait de la chair à canon.  Ce prince accrochait ses sujets dans
sa boutique.  Marchandez, c’est à vendre.  En Angleterre, sous
Jeffrys, après la tragique aventure de Monmouth, il y eut force
seigneurs et gentilshommes décapités et écartelés; ces suppliciés
laissèrent des épouses et des filles, veuves et orphelines que
Jacques II donna à la reine sa femme.  La reine vendit ces ladies
à Guillaume Penn.  Il est probable que ce roi avait une remise et
tant pour cent, Ce qui étonne, ce n’est pas que Jacques II ait
vendu ces femmes, c’est que Guillaume Penn les ait achetées.

L’emplette de Penn s’excuse, ou s’explique, par ceci que Penn,
ayant un désert à ensemencer d’hommes, avait besoin de femmes.
Les femmes faisaient partie de son outillage.

Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse majesté la
reine.  Les jeunes se vendirent cher.  On songe, avec le malaise
d’un sentiment de scandale compliqué, que Penn eut probablement
de vieilles duchesses à très bon marché.

Les comprachicos se nommaient aussi «les cheylas», mot indou qui
signifie _dénicheurs d’enfants_.

Longtemps les comprachicos ne se cachèrent qu’à demi.  Il y a
parfois dans l’ordre social une pénombre complaisante aux
industries scélérates; elles s’y conservent.  Nous avons vu de
nos jours en Espagne une affiliation de ce genre, dirigée par le
trabucaire Ramon Selles, durer de 1834 à 1866, et tenir trente
ans sous la terreur trois provinces, Valence, Alicante, et
Murcie.

Sous les Stuarts, les comprachicos n’étaient point mal en cour.
Au besoin, la raison d’état se servait d’eux.  Ils furent pour
Jacques II presque un _instrumentum regni_.  C’était l’époque où
l’on tronquait les familles encombrantes et réfractaires, où l’on
coupait court aux filiations, où l’on supprimait brusquement les
héritiers.  Parfois on frustrait une branche au profit de
l’autre.  Les comprachicos avaient un talent, défigurer, qui les
recommandait à la politique.  Défigurer vaut mieux que tuer.  Il
y avait bien le masque de fer, mais c’est un gros moyen.  On ne
peut peupler l’Europe de masques de fer, tandis que les bateleurs
difformes courent les rues sans invraisemblance; et puis le
masque de fer est arrachable, le masque de chair ne l’est pas.
Vous masquer à jamais avec votre propre visage, rien n’est plus
ingénieux.  Les comprachicos travaillaient l’homme comme les
chinois travaillent l’arbre.  Ils avaient des secrets, nous
l’avons dit.  Ils avaient des trucs.  Art perdu.  Un certain
rabougrissement bizarre sortait de leurs mains.  C’était ridicule
et profond.  Ils touchaient à un petit être avec tant d’esprit
que le père ne l’eût pas reconnu.  Quelquefois ils laissaient la
colonne dorsale droite, mais ils refaisaient la face.  Ils
démarquaient un enfant comme on démarque un mouchoir.

Les produits destinés aux bateleurs avaient les articulations
disloquées d’une façon savante.  On les eût dit désossés.  Cela
faisait des gymnastes.

Non seulement les comprachicos ôtaient à l’enfant son visage,
mais ils lui ôtaient sa mémoire.  Du moins ils lui en ôtaient ce
qu’ils pouvaient.  L’enfant n’avait point conscience de la
mutilation qu’il avait subie.  Cette épouvantable chirurgie
laissait trace sur sa face, non dans son esprit.  Il pouvait se
souvenir tout au plus qu’un jour il avait été saisi par des
hommes, puis qu’il s’était endormi, et qu’ensuite on l’avait
guéri.  Guéri de quoi?  il l’ignorait.  Des brûlures par le
soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien.  Les
comprachicos, pendant l’opération, assoupissaient le petit
patient au moyen d’une poudre stupéfiante qui passait pour
magique et qui supprimait la douleur.  Cette poudre a été de tout
temps comme en Chine, et y est encore employée à l’heure qu’il
est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions,
l’imprimerie, l’artillerie, l’aérostation, le chloroforme.
Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et
croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en
Chine et s’y conserve morte.  La Chine est un bocal de foetus.

Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un
détail.  En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d’art et
d’industrie que voici: c’est le moulage de l’homme vivant.  On
prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de
porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond,
pour que la tête et les pieds passent.  Le jour on tient ce vase
debout, la nuit on le couche pour que l’enfant puisse dormir.
L’enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair
comprimée et de ses os tordus les bossages du vase.  Cette
croissance en bouteille dure plusieurs années.  A un moment
donné, elle est irrémédiable.  Quand on juge que cela a pris et
que le monstre est fait, on casse le vase, l’enfant en sort, et
l’on a un homme ayant la forme d’un pot.

C’est commode; on peut d’avance se commander son nain de la forme
qu’on veut.


V


Jacques II toléra les comprachicos.  Par une bonne raison, c’est
qu’il s’en servait.  Cela du moins lui arriva plus d’une fois.
On ne dédaigne pas toujours ce qu’on méprise.  Cette industrie
d’en bas, expédient excellent parfois pour l’industrie d’en haut
qu’on nomme la politique, était volontairement laissée misérable,
mais point persécutée.  Aucune surveillance, mais une certaine
attention.  Cela peut être utile.  La loi fermait un œil, le roi
ouvrait l’autre.

Quelquefois le roi allait jusqu’à avouer sa complicité.  Ce sont
là les audaces du terrorisme monarchique.  Le défiguré était
fleurdelysé; on lui ôtait la marque de Dieu, on lui mettait la
marque du roi.  Jacob Astley, chevalier et baronnet, seigneur de
Melton, constable dans le comté de Norfolk, eut dans sa famille
un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait
imprimé au fer chaud une fleur de lys.  Dans de certains cas, si
l’on tenait à constater, pour des raisons quelconques, l’origine
royale de la situation nouvelle faite à l’enfant, on employait ce
moyen.  L’Angleterre nous a toujours fait l’honneur d’utiliser,
pour ses usages personnels, la fleur de lys.

Les comprachicos, avec la nuance qui sépare une industrie d’un
fanatisme, étaient analogues aux étrangleurs de l’Inde; ils
vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par
prétexte.  La circulation leur était ainsi plus facile.  Ils
campaient ça et là, mais graves, religieux et n’ayant avec les
autres nomades aucune ressemblance, incapables de vol.  Le peuple
les a longtemps confondus à tort avec les morîsques d’Espagne et
les morisques de Chine.  Les morisques d’Espagne étaient faux
monnayeurs, les morisques de Chine étaient filous.  Rien de
pareil chez les comprachicos.  C’étaient d’honnêtes gens.  Qu’on
en pense ce qu’on voudra, ils étaient parfois sincèrement
scrupuleux.  Ils poussaient une porte, entraient, marchandaient
un enfant, payaient et l’emportaient.  Cela se faisait
correctement.

Ils étaient de tous les pays.  Sous ce nom, _comprachicos_,
fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des
allemands, des italiens.  Une même pensée, une même superstition,
l’exploitation en commun d’un même métier, font de ces fusions.
Dans cette fraternité de bandits, des levantins représentaient
l’orient, des ponantais représentaient l’occident.  Force basques
y dialoguaient avec force irlandais, le basque et l’irlandais se
comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez à cela
les relations intimes de l’Irlande catholique avec la catholique
Espagne.  Relations telles qu’elles ont fini par faire pendre à
Londres presque un roi d’Irlande, le lord gallois de Brany, ce
qui a produit le comté de Letrim.

Les comprachicos étaient plutôt une association qu’une peuplade,
plutôt un résidu qu’une association.  C’était toute la gueuserie
de l’univers ayant pour industrie un crime.  C’était une sorte de
peuple arlequin composé de tous les haillons.  Affilier un homme,
c’était coudre une loque.

Errer était la loi d’existence des comprachicos.  Apparaître,
puis disparaître.  Qui n’est que toléré ne prend pas racine.
Même dans les royaumes où leur industrie était pourvoyeuse des
cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir royal, ils étaient
parfois tout à coup rudoyés.  Les rois utilisaient leur art et
mettaient les artistes aux galères.  Ces inconséquences sont dans
le va-et-vient du caprice royal.  Car tel est notre plaisir.

Pierre qui roule et industrie qui rôdent n’amassent pas de
mousse.  Les comprachicos étaient pauvres.  Ils auraient pu dire
ce que disait cette sorcière maigre et en guenilles voyant
s’allumer la torche du bûcher: Le jeu n’en vaut pas la
chandelle.--Peut-être, probablement même, leurs chefs, restés
inconnus, les entrepreneurs en grand du commerce des enfants,
étaient riches.  Ce point, après deux siècles, serait malaisé à
éclaircir.

C’était, nous l’avons dit, une affiliation.  Elle avait ses lois,
son serment, ses formules.  Elle avait presque sa cabale.  Qui
voudrait en savoir long aujourd’hui sur les comprachicos n’aurait
qu’à aller en Biscaye et en Galice.  Comme il y avait beaucoup de
basques parmi eux, c’est dans ces montagnes-là qu’est leur
légende.  On parle encore à l’heure qu’il est des comprachicos à
Oyarzun, à Urbistondo, à Leso, à Astigarraga.  _Aguarda te, nino,
que voy u llamar al comprachicos_[1]!  est dans ce pays-là le cri
d’intimidation des mères aux enfants.

  [1] _Prends garde, je vais appeler le comprachicos._

Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se
donnaient des rendez-vous; de temps en temps, les chefs
échangeaient des colloques.  Ils avaient, au dix-septième siècle,
quatre principaux points de rencontre.  Un en Espagne, le défilé
de Pancorbo; un en Allemagne, la clairière dite la Mauvaise
Femme, près Diekirch, où il y a deux bas-reliefs énigmatiques
représentant une femme qui a une tête et un homme qui n’en a pas;
un en France, le tertre où était la colossale statue
Massue-la-Promesse, dans l’ancien bois sacré Borvo-Tomona, près
de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derrière le mur du
jardin de William Chaloner, écuyer de Gisbrough en Cleveland dans
York, entre la tour carrée et le grand pignon percé d’une porte
ogive.


VI


Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses
en Angleterre.  L’Angleterre, dans sa législation gothique,
semblait s’inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante
pejor_. Un de ses statuts spéciaux qualifie l’homme sans asile
«plus dangereux que l’aspic, le dragon, le lynx et le basilic»
(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_).  L’Angleterre a
longtemps eu le même souci des gypsies, dont elle voulait se
débarrasser, que des loups, dont elle s’était nettoyée.

En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints pour
la santé du loup et l’appelle «mon parrain».

La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on vient de
le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en quelque
sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet.  On
n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le
physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu
qu’ils ont un métier pour vivre.  Hors de là, et à ces exceptions
près, l’espèce d’homme libre qu’il y a dans l’homme errant
faisait peur à la loi.  Un passant était un ennemi public
possible.  Cette chose moderne, flâner, était ignorée; on ne
connaissait que cette chose antique, rôder.  La «mauvaise mine»,
ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne
peut définir, suffisait pour que la société prît un homme au
collet.  Où demeures-tu?  Que fais-tu?  Et s’il ne pouvait
répondre, de dures pénalités l’attendaient.  Le fer et le feu
étaient dans le code.  La loi pratiquait la cautérisation du
vagabondage.

De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des
suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs,
disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion a
été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures
d’Espagne, et des protestants de France.  Quant à nous, nous ne
confondons point une battue avec une persécution.

Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun avec les
gypsies.  Les gypsies étaient une nation; les comprachicos
étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l’avons
dit; cuvette horrible d’eaux immondes.  Les comprachîcos
n’avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur jargon
était une promiscuité d’idiomes; toutes les langues mêlées
étaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu.  Ils avaient
fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi
les peuples; mais leur lien commun était l’affiliation, non la
race.  A toutes les époques de l’histoire, on peut constater,
dans cette vaste masse liquide qui est l’humanité, de ces
ruisseaux d’hommes vénéneux coulant à part, avec quelque
empoisonnement autour d’eux.  Les gypsies étaient une famille;
les comprachicos étaient une franc-maçonnerie; maçonnerie ayant,
non un but auguste, mais une industrie hideuse.  Dernière
différence, la religion.  Les gypsies étaient païens, les
comprachicos étaient chrétiens; et même bons chrétiens; comme il
sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les
peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dévôt.

Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils
étaient plus que catholiques, ils étaient romains; et si
ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de
s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un
bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche à deux
têtes.  Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au
point de célébrer l’Assomption le 27 août, ce qui est abominable.

En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation des
comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à
peu près protégée.  Jacques II, homme fervent, qui persécutait
les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les
comprachicos.  On a vu pourquoi.  Les comprachicos étaient
acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand.  Ils
excellaient dans les disparitions.  Le bien de l’État veut de
temps en temps des disparitions.  Un héritier gênant, en bas âge,
qu’ils prenaient et qu’ils maniaient, perdait sa forme.  Ceci
facilitait les confiscations.  Les transferts de seigneuries aux
favoris en étaient simplifiés.  Les comprachicos étaient de plus
très discrets et très taciturnes, s’engageaient au silence, et
tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d’État.
Il n’y avait presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les
secrets du roi.  C’était, il est vrai, leur intérêt.  Et si le
roi eût perdu confiance, ils eussent été fort en danger, Ils
étaient donc de ressource au point de vue de la politique.  En
outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-père.
Les comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri.  Ils
étaient particulièrement dévôts à Marie.  Tout ceci plaisait au
papisme des Stuarts.  Jacques II ne pouvait être hostile à des
hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge jusqu’à
fabriquer des eunuques.  En 1688 il y eut un changement de
dynastie en Angleterre.  Orange supplanta Stuart.  Guillaume III
remplaça Jacques II.

Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur son
tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun de la
fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce prince.

Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques
que Jacques, fut sévère aux comprachicos.  Il mit beaucoup de
bonne volonté à l’écrasement de cette vermine.

Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants.  Ce fut un coup
de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés.  Aux termes
de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dûment
convaincus, devaient être marqués sur l’épaule d’un fer chaud
imprimant un R, qui signifie _rogue_, c’est-à-dire gueux; sur la
main gauche d’un T, signifiant _thief_, c’est-à-dire voleur; et
sur la main droite d’un M, signifiant _man slay_, c’est-à-dire
meurtrier.  Les chefs, «présumés riches, quoique d’aspect
mendiant», seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,
et marqués au front d’un P, plus leurs biens confisqués et les
arbres de leurs bois déracinés.  Ceux qui ne dénonceraient point
les comprachicos seraient «châtiés de confiscation et de prison
perpétuelle», comme pour le crime de misprision.  Quant aux
femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking
stool_, qui est un trébuchet dont l’appellation, composée du mot
français _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie «chaise
de p.....».  La loi anglaise étant douée d’une longévité bizarre,
cette punition existe encore dans la législation d’Angleterre
pour «les femmes querelleuses».  On suspend le cucking stool
au-dessus d’une rivière ou d’un étang, on asseoit la femme
dedans, et on laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la
retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,
«pour rafraîchir sa colère», dit le commentateur Chamberlayne.



LIVRE PREMIER

LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME



I

LA POINTE SUD DE PORTLAND


Une bise opiniâtre du nord souffla sans discontinuer sur le
continent européen, et plus rudement encore sur l’Angleterre,
pendant tout le mois de décembre 1689 et tout le mois de janvier
1690.  De là le froid calamiteux qui a fait noter cet hiver comme
«mémorable aux pauvres» sur les marges de la vieille bible de la
chapelle presbytérienne des Non Jurors de Londres.  Grâce à la
solidité utile de l’antique parchemin monarchique employé aux
registres officiels, de longues listes d’indigents trouvés morts
de famine et de nudité sont encore lisibles aujourd’hui dans
beaucoup de répertoires locaux, particulièrement dans les
pouillés de la Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la
Pie powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, de la
White Chapel Court, tenue au village de Starney par le bailly du
seigneur.  La Tamise prit, ce qui n’arrive pas une fois par
siècle, la glace s’y formant difficilement à cause de la secousse
de la mer.  Les chariots roulèrent sur la rivière gelée; il y eut
sur la Tamise foire avec tentes, et combats d’ours et de
taureaux; on y rôtit un bœuf entier sur la glace.  Cette
épaisseur de glace dura deux mois.  La pénible année 1690 dépassa
en rigueur même les hivers célèbres du commencement du
dix-septième siècle, si minutieusement observés par le docteur
Gédéon Delaun, lequel a été honoré par la ville de Londres d’un
buste avec piédouche en qualité d’apothicaire du roi Jacques Ier.

Un soir, vers la fin d’une des plus glaciales journées de ce mois
de janvier 1690, il se passait dans une des nombreuses anses
inhospitalières du golfe de Portland quelque chose d’inusité qui
faisait crier et tournoyer à l’entrée de cette anse les mouettes
et les oies de mer, n’osant rentrer.

Dans cette crique, la plus périlleuse de toutes les anses du
golfe quand règnent de certains vents et par conséquent la plus
solitaire, commode, à cause de son danger même, aux navires qui
se cachent, un petit bâtiment, accostant presque la falaise,
grâce à l’eau profonde, était amarré à une pointe de roche.  On a
tort de dire la nuit tombe; on devrait dire la nuit monte; car
c’est de terre que vient l’obscurité.  Il faisait déjà nuit au
bas de la falaise; il faisait encore jour en haut.  Qui se fût
approché du bâtiment amarré, eût reconnu une ourque biscayenne.

Le soleil, caché toute la journée par les brumes, venait de se
coucher.  On commençait à sentir cette angoisse profonde et noire
qu’on pourrait nommer l’anxiété du soleil absent.

Le vent ne venant pas de la mer, l’eau de la crique était calme.

C’était, en hiver surtout, une exception heureuse.  Ces criques
de Portland sont presque toujours des havres de barre.  La mer
dans les gros temps s’y émeut considérablement, et il faut
beaucoup d’adresse et de routine pour passer là en sûreté.  Ces
petits ports, plutôt apparents que réels, font un mauvais
service.  Il est redoutable d’y entrer et terrible d’en sortir.
Ce soir-là, par extraordinaire, nul péril.

L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en désuétude.
Cette ourque qui a rendu des services, même à la marine
militaire, était une coque robuste, barque par la dimension,
navire par la solidité.  Elle figurait dans l’Armada; l’ourque de
guerre atteignait, il est vrai, de forts tonnages; ainsi la
capitainesse _Grand Griffon_, montée par Lope de Médina, jaugeait
six cent cinquante tonneaux et portait quarante canons; mais
l’ourque marchande et contrebandière était d’un très faible
échantillon.  Les gens de mer estimaient et considéraient ce
gabarit chétif.  Les cordages de l’ourque étaient formés de
tourons de chanvre, quelques-uns avec âme en fil de fer, ce qui
indique une intention probable, quoique peu scientifique,
d’obtenir des indications dans les cas de tension magnétique; la
délicatesse de ce gréement n’excluait point les gros câbles de
fatigue, les cabrias des galères espagnoles et les cameli des
trirèmes romaines.  La barre était très longue, ce qui a
l’avantage d’un grand bras de levier, mais l’inconvénient d’un
petit arc d’effort; deux rouets dans deux clans au bout de la
barre corrigeaient ce défaut et réparaient un peu cette perte de
force.  La boussole était bien logée dans un habitacle
parfaitement carré, et bien balancée par ses deux cadres de
cuivre placés l’un dans l’autre horizontalement sur de petits
boulons comme dans les lampes de Cardan.  Il y avait de la
science et de la subtilité dans la construction de l’ourque, mais
c’était de la science ignorante et de la subtilité barbare.
L’ourque était primitive comme la prame et la pirogue,
participait de la prame par la stabilité et de la pirogue par la
vitesse, et avait, comme toutes les embarcations nées de
l’instinct pirate et pêcheur, de remarquables qualités de mer.
Elle était propre aux eaux fermées et aux eaux ouvertes; son jeu
de voiles, compliqué d’étais et très particulier, lui permettait
de naviguer petitement dans les baies closes des Asturies, qui
sont presque des bassins, comme Pasage par exemple, et largement
en pleine mer; elle pouvait faire le tour d’un lac et le tour du
monde; singulières nefs à deux fins, bonnes pour l’étang, et
bonnes pour la tempête.  L’ourque était parmi les navires ce
qu’est le hochequeue parmi les oiseaux, un des plus petits et un
des plus hardis; le hochequeue, perché, fait à peine plier un
roseau, et, envolé, traverse l’océan.

Les ourques de Biscaye, même les plus pauvres, étaient dorées et
peintes.  Ce tatouage est dans le génie de ces peuples charmants,
un peu sauvages.  Le sublime bariolage de leurs montagnes,
quadrillées de neiges et de prairies, leur révèle le prestige
âpre de l’ornement quand même.  Ils sont indigents et
magnifiques; ils mettent des armoiries à leurs chaumières; ils
ont de grands ânes qu’ils chamarrent de grelots, et de grands
bœufs qu’ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend
à deux lieues grincer les roues, sont enluminés, ciselés, et
enrubannés.  Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c’est
saint Crépin et une savate, mais c’est en pierre.  Ils galonnent
leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le
brodent.  Gaîté profonde et superbe.  Les basques sont, comme les
grecs, des fils du soleil.  Tandis que le valencien se drape nu
et triste dans sa couverture de laine rousse trouée pour le
passage de la tête, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie
des belles chemises de toiles blanchies à la rosée.  Leurs seuils
et leurs fenêtres regorgent de faces blondes et fraîches, riant
sous les guirlandes de maïs.  Une sérénité joviale et fière
éclate dans leurs arts naïfs, dans leurs industries, dans leurs
coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons.  La
montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse;
les rayons entrent et sortent par toutes ses brèches.  Le
farouche Jaïzquivel est plein d’idylles.  La Biscaye est la grâce
pyrénéenne comme la Savoie est la grâce alpestre.  Les
redoutables baies qui avoisinent Saint-Sébastien, Leso et
Fontarabie, mêlent aux tourmentes, aux nuées, aux écumes
par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, à
l’horreur, au fracas, des batelières couronnées de roses.  Qui a
vu le pays basque veut le revoir.  C’est la terre bénie.  Deux
récoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvreté
altière, tout le dimanche un bruit de guitares, danses,
castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les
cigognes dans les clochers.

Revenons à Portland, âpre montagne de la mer.

La presqu’île de Portland, vue en plan géométral, offre l’aspect
d’une tête d’oiseau dont le bec est tourné vers l’océan et
l’occiput vers Weymouth; l’isthme est le cou.

Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd’hui
pour l’industrie.  Les côtes de Portland ont été découvertes par
les carriers et les plâtriers vers le milieu du dix-huitième
siècle.  Depuis cette époque, avec la roche de Portland, on fait
du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et
défigure la baie.  Il y a deux cents ans, ces côtes étaient
ruinées comme une falaise, aujourd’hui elles sont ruinées comme
une carrière; la pioche mord petitement, et le flot grandement;
de là une diminution de beauté.  Au gaspillage magnifique de
l’océan a succédé la coupe réglée de l’homme.  Cette coupe réglée
a supprimé la crique où était amarrée l’ourque biscayenne.  Pour
retrouver quelque vestige de ce petit mouillage démoli, il
faudrait chercher sur la côte orientale de la presqu’île, vers la
pointe, au delà de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au delà même de
Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell.

La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus
hauts qu’elle n’était large, était de minute en minute plus
envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s’y
épaississait; c’était comme une crue d’obscurité au fond d’un
puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir étroit,
dessinait dans cet intérieur presque nocturne, où le flot
remuait, une fissure blanchâtre.  Il fallait être tout près pour
apercevoir l’ourque amarrée aux rochers et comme cachée dans leur
grand manteau d’ombre.  Une planche jetée du bord à une saillie
basse et plate de la falaise, unique point où l’on pût prendre
pied, mettait la barque en communication avec la terre; des
formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant,
et dans ces ténèbres des gens s’embarquaient.

Il faisait moins froid dans la crique qu’en mer, grâce à l’écran
de roche dressé au nord de ce bassin; diminution qui n’empêchait
pas ces gens de grelotter.  Ils se hâtaient.

Les effets de crépuscule découpent les formes à l’emporte-pièce;
de certaines dentelures à leurs habits étaient visibles, et
montraient que ces gens appartenaient à la classe nommée en
Angleterre _the ragged_, c’est-à-dire les déguenillés.

On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la
torsion d’un sentier.  Une fille qui laisse pendre et traîner son
lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s’en douter, à peu
près tous les sentiers de falaises et de montagnes.  Le sentier
de cette crique, plein de nœuds et de coudes, presque à pic, et
meilleur pour les chèvres que pour les hommes, aboutissait à la
plate-forme où était la planche.  Les sentiers de falaise sont
habituellement d’une déclivité peu tentante; ils s’offrent moins
comme une route que comme une chute; ils croulent plutôt qu’ils
ne descendent.  Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque
chemin dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il
était vertical.  On le voyait d’en bas gagner en zigzag les
assises hautes de la falaise d’où il débouchait à travers des
effondrements sur le plateau supérieur par une entaille au
rocher.  C’est par ce sentier qu’avaient dû venir les passagers
que cette barque attendait dans cette crique.

Autour du mouvement d’embarquement qui se faisait dans la crique,
mouvement visiblement effaré et inquiet, tout était solitaire.
On n’entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle.  A peine
apercevait-on, de l’autre côté de la rade, à l’entrée de la baie
de Ringstead, une flottille, évidemment fourvoyée, de bateaux à
pêcher le requin.  Ces bateaux polaires avaient été chassés des
eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la
mer.  Les bises boréales jouent de ces tours aux pêcheurs.
Ceux-ci venaient de se réfugier au mouillage de Portland, signe
de mauvais temps présumable et de péril au large.  Ils étaient
occupés à jeter l’ancre, La maîtresse barque, placée en vedette
selon l’ancien usage des flottilles norvégiennes, dessinait en
noir tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l’on
voyait à l’avant la fourche de pêche portant toutes les variétés
de crocs et de harpons destinés au seymnus glacialis, au squalus
acanthias et au squalus spinax niger, et le filet à prendre la
grande selache.  A ces quelques embarcations près, toutes
balayées dans le même coin, l’œil, en ce vaste horizon de
Portland, ne rencontrait rien de vivant.  Pas une maison, pas un
navire.  La côte, à cette époque, n’était pas habitée, et la
rade, en cette saison, n’était pas habitable.

Quel que fût l’aspect du temps, les êtres qu’allait emmener
l’ourque biscayenne n’en pressaient pas moins le départ.  Ils
faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affairé et
confus, aux allures rapides.  Les distinguer l’un de l’autre
était difficile.  Impossible de voir s’ils étaient vieux ou
jeunes.  Le soir indistinct les mêlait et les estompait.
L’ombre, ce masque, était sur leur visage.  C’étaient des
silhouettes dans de la nuit.  Ils étaient huit, il y avait
probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées à
reconnaître sous les déchirures et les loques dont tout le groupe
était affublé, accoutrements qui n’étaient plus ni des vêtements
de femmes, ni des vêtements d’hommes.  Les haillons n’ont pas de
sexe.

Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes,
indiquait un nain ou un enfant.

C’était un enfant.



II

ISOLEMENT


En observant de près, voici ce qu’on eût pu noter.

Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais
drapées, et au besoin les cachant jusqu’aux yeux, bonnes contre
la bise et la curiosité.  Sous ces capes, ils se mouvaient
agilement.  La plupart étaient coiffés d’un mouchoir roulé autour
de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en
Espagne.  Cette coiffure n’avait rien d’insolite en Angleterre.
Le midi à cette époque était à la mode dans le nord.  Peut-être
cela tenait-il à ce que le nord battait le midi.  Il en
triomphait, et l’admirait.  Après la défaite de l’armada, le
castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour.
Parler anglais chez la reine d’Angleterre était presque
«shocking».  Subir un peu les mœurs de ceux à qui l’on fait la
loi, c’est l’habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu
raffiné; le tartare contemple et imite le chinois.  C’est
pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en
revanche, les intérêts anglais s’infiltraient en Espagne.

Un des hommes du groupe qui s’embarquait avait un air de chef.
Il était chaussé d’alpargates, et attifé de guenilles
passementées et dorées, et d’un gilet de paillon, luisant, sous
sa cape, comme un ventre de poisson.  Un autre rabattait sur son
visage un vaste feutre taillé en sombrero.  Ce feutre n’avait pas
de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré.

L’enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe
qu’une veste d’homme est un manteau d’enfant, d’une souquenille
de gabier qui lui descendait jusqu’aux genoux.

Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans.  Il était
pieds nus.

L’équipage de l’ourque se composait d’un patron et de deux
matelots.

L’ourque, vraisemblablement, venait d’Espagne, et y retournait.
Elle faisait, sans nul doute, d’une côte à l’autre, un service
furtif.

Les personnes qu’elle était en train d’embarquer, chuchotaient
entre elles.

Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite.
Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot
français; parfois du gallois, parfois du basque.  C’était un
patois, à moins que ce ne fût un argot.

Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande.

L’équipage était probablement des leurs.  Il y avait de la
connivence dans cet embarquement.

Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades,
peut-être un tas de complices.

S’il y eût eu un peu plus de jour, et si l’on eût regardé un peu
curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des
scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles.  Un des à peu
près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil
pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile à
reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu’on
appelle aussi Llanandiffry.

On eût également pu remarquer, s’il y avait eu moins d’obscurité,
une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l’avant de
l’ourque.  C’était probablement la Notre-Dame basque, sorte de
panagia des vieux cantabres.  Sous cette figure, tenant lieu de
poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce
moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se
cacher.  Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on
l’allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer,
fanal faisant fonction de cierge.

Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait de
l’avant comme une corne de croissant.  A la naissance du
taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange
adossé à l’étrave, ailes ployées, et regardant l’horizon avec une
lunette.--L’ange était doré comme la Notre-Dame.

Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour
laisser passer les lames, occasion de dorures et d’arabesques.

Sous la Notre-Dame, était écrit en majuscules dorées le mot
_Matutina_, nom du navire, illisible en ce moment à cause de
l’obscurité.

Au pied de la falaise était déposé, en désordre dans le pêle-mêle
du départ, le chargement que ces voyageurs emportaient et qui,
grâce à la planche servant de pont, passait rapidement du rivage
dans la barque.  Des sacs de biscuits, une caque de _stock-fish_,
une boîte de portative soup, trois barils, un d’eau douce, un de
malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d’ale, un vieux
portemanteau bouclé dans des courroies, des malles, des coffres,
une balle d’étoupes pour torches et signaux, tel était ce
chargement.  Ces déguenillés avaient des valises, ce qui semblait
indiquer une existence nomade; les gueux ambulants sont forcés de
posséder quelque chose; ils voudraient bien parfois s’envoler
comme des oiseaux, mais ils ne peuvent à moins d’abandonner leur
gagne-pain.  Ils ont nécessairement des caisses d’outils et des
instruments de travail, quelle que soit leur profession errante.
Ceux-ci traînaient ce bagage, embarras dans plus d’une occasion.

Il n’avait pas dû être aisé d’apporter ce déménagement au bas de
cette falaise.  Ceci du reste révélait une intention de départ
définitif.

On ne perdait pas le temps; c’était un passage continuel du
rivage à la barque et de la barque au rivage; chacun prenait sa
part de la besogne; l’un portait un sac, l’autre un coffre.  Les
femmes possibles ou probables dans cette promiscuité
travaillaient comme les autres.  On surchargeait l’enfant.

Si cet enfant avait dans ce groupe son père et sa mère, cela est
douteux.  Aucun signe de vie ne lui était donné.  On le faisait
travailler, rien de plus.  Il paraissait, non un enfant dans une
famille, mais un esclave dans une tribu.  Il servait tout le
monde, et personne ne lui parlait.

Du reste, il se dépêchait, et, comme toute cette troupe obscure
dont il faisait partie, il semblait n’avoir qu’une pensée,
s’embarquer bien vite.  Savait-il pourquoi?  probablement non.
Il se hâtait machinalement.  Parce qu’il voyait les autres se
hâter.

L’ourque était pontée.  L’arrimage du chargement dans la cale fut
promptement exécuté, le moment de prendre le large arriva.  La
dernière caisse avait été portée sur le pont, il n’y avait plus à
embarquer que les hommes.  Les deux de cette troupe qui
semblaient les femmes étaient déjà à bord; six, dont l’enfant,
étaient encore sur la plate-forme basse de la falaise.  Le
mouvement de départ se fit dans le navire, le patron saisit la
barre, un matelot prit une hache pour trancher le câble d’amarre.
Trancher, signe de hâte; quand on a le temps, on dénoue.
_Andamos_, dit à demi-voix celui des six qui paraissait le chef,
et qui avait des paillettes sur ses guenilles.  L’enfant se
précipita vers la planche pour passer le premier.  Comme il y
mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter
à l’eau, entrèrent avant lui, un troisième l’écarta du coude et
passa, le quatrième le repoussa du poing et suivit le troisième,
le cinquième, qui était le chef, bondit plutôt qu’il n’entra dans
la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui tomba
à la mer, un coup de hache coupa l’amarre, la barre du gouvernail
vira, le navire quitta le rivage, et l’enfant resta à terre.



III

SOLITUDE


L’enfant demeura immobile sur le rocher, l’œil fixe.  Il
n’appela point.  Il ne réclama point.  C’était inattendu
pourtant; il ne dit pas une parole.  Il y avait dans le navire le
même silence.  Pas un cri de l’enfant vers ces hommes, pas un
adieu de ces hommes à l’enfant.  Il y avait des deux parts une
acceptation muette de l’intervalle grandissant.  C’était comme
une séparation de mânes au bord d’un styx.  L’enfant, comme cloué
sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la
barque s’éloigner.  On eût dit qu’il comprenait.  Quoi?  que
comprenait-il?  l’ombre.

Un moment après, l’ourque atteignit le détroit de sortie de la
crique et s’y engagea.  On aperçut la pointe du mât sur le ciel
clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le
détroit comme entre deux murailles.  Cette pointe erra au haut
des roches, et sembla s’y enfoncer.  On ne la vit plus.  C’était
fini.  La barque avait pris la mer.

L’enfant regarda cet évanouissement.

Il était étonné, mais rêveur.

Sa stupéfaction se compliquait d’une sombre constatation de la
vie.  Il semblait qu’il y eût de l’expérience dans cet être
commençant.  Peut-être jugeait-il déjà.  L’épreuve, arrivée trop
tôt, construit parfois au fond de la réflexion obscure des
enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces pauvres
petites âmes pèsent Dieu.

Se sentant innocent, il consentait.  Pas une plainte.
L’irréprochable ne reproche pas.

Cette brusque élimination qu’on faisait de lui ne lui arracha pas
même un geste.  Il eut une sorte de refroidissement intérieur.
Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le
dénoûment de son existence presque avant le début, l’enfant ne
fléchit pas.  Il reçut ce coup de foudre, debout.

Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans
accablement, que, dans ce groupe qui l’abandonnait, rien ne
l’aimait, et il n’aimait rien.

Pensif, il oubliait le froid.  Tout à coup l’eau lui mouilla les
pieds; la marée montait; une haleine lui passa dans les cheveux;
la bise s’élevait.  Il frissonna.  Il eut de la tête aux pieds ce
tremblement qui est le réveil.

Il jeta les yeux autour de lui.

Il était seul.

Il n’y avait pas eu pour lui jusqu’à ce jour sur la terre
d’autres hommes que ceux qui étaient en ce moment dans l’ourque.
Ces hommes venaient de se dérober.

Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls
qu’il connût, lui étaient inconnus.

Il n’eût pu dire qui étaient ces hommes.

Son enfance s’était passée parmi eux, sans qu’il eût la
conscience d’être des leurs.  Il leur était juxtaposé; rien de
plus.

Il venait d’être oublié par eux.

Il n’avait pas d’argent sur lui, pas de souliers aux pieds, à
peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans
sa poche.

C’était l’hiver.  C’était le soir.  Il fallait marcher plusieurs
lieues avant d’atteindre une habitation humaine.

Il ignorait où il était.

Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au
bord de cette mer s’en étaient allés sans lui.

Il se sentit mis hors de la vie.

Il sentait l’homme manquer sous lui.

Il avait dix ans.

L’enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait
monter la nuit et des profondeurs où il entendait gronder les
vagues.

Il étira ses petits bras maigres et bâilla.

Puis, brusquement, comme quelqu’un qui prend son parti, hardi, et
se dégourdissant, et avec une agilité d’écureuil,--de clown
peut-être,--il tourna le dos à la crique et se mit à monter le
long de la falaise.  Il escalada le sentier, le quitta, et
revint, alerte et se risquant.  Il se hâtait maintenant vers la
terre.  On eût dit qu’il avait un itinéraire.  Il n’allait nulle
part pourtant.

Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée.

Gravir est de l’homme, grimper est de la bête; il gravissait et
grimpait.  Les escarpements de Portland étant tournés au sud, il
n’y avait presque pas de neige dans le sentier.  L’intensité du
froid avait d’ailleurs fait de cette neige une poussière, assez
incommode au marcheur.  L’enfant s’en tirait.  Sa veste d’homme,
trop large, était une complication, et le gênait.  De temps en
temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une déclivité un
peu de glace qui le faisait tomber.  Il se raccrochait à une
branche sèche ou à une saillie de pierre, après avoir pendu
quelques instants sur le précipice.  Une fois il eut affaire à
une veine de brèche qui s’écroula brusquement sous lui,
l’entraînant dans sa démolition.  Ces effondrements de la brèche
sont perfides.  L’enfant eut durant quelques secondes le
glissement d’une tuile sur un toit; il dégringola jusqu’à
l’extrême bord de la chute; une touffe d’herbe empoignée à propos
le sauva.  Il ne cria pas plus devant l’abîme qu’il n’avait crié
devant les hommes; il s’affermit et remonta silencieux.
L’escarpement était haut.  Il eut ainsi quelques péripéties.  Le
précipice s’aggravait de l’obscurité.  Cette roche verticale
n’avait pas de fin.

Elle reculait devant l’enfant dans la profondeur d’en haut.  A
mesure que l’enfant montait, le sommet semblait monter.  Tout en
grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un
barrage entre le ciel et lui.  Enfin il arriva.

Il sauta sur le plateau.  On pourrait presque dire: il prit
terre, car il sortait du précipice.

A peine fut-il hors de l’escarpement qu’il grelotta.  Il sentit à
son visage la bise, cette morsure de la nuit.  L’aigre vent du
nord-ouest souffla.  Il serra contre sa poitrine sa serpillière
de matelot.

C’était un bon vêtement.  Cela s’appelle, en langage du bord, un
_suroit_, parce que cette sorte de vareuse-là est peu pénétrable
aux pluies du sud-ouest.

L’enfant, parvenu sur le plateau, s’arrêta, posa fermement ses
deux pieds nus sur le sol gelé, et regarda.

Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tête le
ciel.

Mais un ciel sans astres.  Une bruine opaque masquait le zénith.

En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné du
côté de la terre, il la considéra.  Elle était devant lui à perte
de vue, plate, glacée, couverte de neige.  Quelques touffes de
bruyère frissonnaient.  On ne voyait pas de routes.  Rien.  Pas
même une cabane de berger.  On apercevait çà et là des
tournoiements de spirales blêmes qui étaient des tourbillons de
neige fine arrachés de terre par le vent, et s’envolant.  Une
succession d’ondulations de terrain, devenue tout de suite
brumeuse, se plissait dans l’horizon.  Les grandes plaines ternes
se perdaient sous le brouillard blanc.  Silence profond.  Cela
s’élargissait comme l’infini et se taisait comme la tombe.

L’enfant se retourna vers la mer.

La mer comme la terre était blanche; l’une de neige, l’autre
d’écume.  Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette
double blancheur.  Certains éclairages de la nuit ont des duretés
très nettes; la mer était de l’acier, les falaises étaient de
l’ébène.  De la hauteur où était l’enfant, la baie de Portland
apparaissait presque en carte géographique, blafarde dans son
demi-cercle de collines; il y avait du rêve dans ce paysage
nocturne; une rondeur pâle engagée dans un croissant obscur, la
lune offre quelquefois cet aspect.  D’un cap à l’autre, dans
toute cette côte, on n’apercevait pas un seul scintillement
indiquant un foyer allumé, une fenêtre éclairée, une maison
vivante.  Absence de lumière sur la terre comme au ciel; pas une
lampe en bas, pas un astre en haut.  Les larges aplanissements
des flots dans le golfe avaient çà et là des soulèvements subits.
Le vent dérangeait et fronçait cette nappe.  L’ourque était
encore visible dans la baie, fuyant.

C’était un triangle noir qui glissait sur cette lividité.

Au loin, confusément, les étendues d’eau remuaient dans le
clair-obscur sinistre de l’immensité.

La _Matutina_ filait vite.  Elle décroissait de minute en minute.
Rien de rapide comme la fonte d’un navire dans les lointains de
la mer.

A un certain moment, elle alluma son fanal de proue; il est
probable que l’obscurité se faisait inquiétante autour d’elle, et
que le pilote sentait le besoin d’éclairer la vague.  Ce point
lumineux, scintillation aperçue de loin, adhérait lugubrement à
sa haute et longue forme noire.  On eût dit un linceul debout et
en marche au milieu de la mer, sous lequel rôderait quelqu’un qui
aurait à la main une étoile.

Il y avait dans l’air une imminence d’orage.  L’enfant ne s’en
rendait pas compte, mais un marin eût tremblé.  C’était cette
minute d’anxiété préalable où il semble que les éléments vont
devenir des personnes, et qu’on va assister à la transfiguration
mystérieuse du vent en aquilon.  La mer va être océan, les forces
vont se révéler volontés, ce qu’on prend pour une chose est une
âme.  On va le voir.  De là l’horreur.  L’âme de l’homme redoute
cette confrontation avec l’âme de la nature.

Un chaos allait faire son entrée.  Le vent, froissant le
brouillard, et échafaudant les nuées derrière, posait le décor de
ce drame terrible de la vague et de l’hiver qu’on appelle une
tempête de neige.

Le symptôme des navires rentrants se manifestait.  Depuis
quelques moments la rade n’était plus déserte.  A chaque instant
surgissaient de derrière les caps des barques inquiètes se hâtant
vers le mouillage.  Les unes doublaient le Portland Bill, les
autres le Saint-Albans Head.  Du plus extrême lointain, des
voiles venaient.  C’était à qui se réfugierait.  Au sud,
l’obscurité s’épaississait et les nuages pleins de nuit se
rapprochaient de la mer.  La pesanteur de la tempête en surplomb
et pendante apaisait lugubrement le flot.  Ce n’était point le
moment de partir.  L’ourque était partie cependant.

Elle avait mis le cap au sud.  Elle était déjà hors du golfe et
en haute mer.  Tout à coup la bise souffla en rafale; la
_Matutina_, qu’on distinguait encore très nettement, se couvrit
de toile, comme résolue à profiter de l’ouragan.  C’était le
noroit, qu’on nommait jadis vent de galerne, bise sournoise et
colère.  Le noroit eut tout de suite sur l’ourque un commencement
d’acharnement.  L’ourque, prise de côté, pencha, mais n’hésita
pas, et continua sa course vers le large.  Ceci indiquait une
fuite plutôt qu’un voyage, moins de crainte de la mer que de la
terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la
poursuite des vents.

L’ourque, passant par tous les degrés de l’amoindrissement,
s’enfonça dans l’horizon; la petite étoile qu’elle traînait dans
l’ombre pâlit; l’ourque, de plus en plus amalgamée à la nuit,
disparut.

Cette fois, c’était pour jamais.

Du moins l’enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la
mer.  Ses yeux se reportèrent sur les plaines, les landes, les
collines, vers les espaces où il n’était pas impossible peut-être
de faire une rencontre vivante.  Il se mit en marche dans cet
inconnu.



IV

QUESTIONS


Qu’était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant derrière
elle cet enfant?

Ces évadés étaient-ils des comprachicos?

On a vu plus haut le détail des mesures prises par Guillaume III,
et votées en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes,
dits comprachicos, dits comprapequeños, dits cheylas.

Il y a des législations dispersantes.  Ce statut tombant sur les
comprachicos détermina une fuite générale, non seulement des
comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte.  Ce fut à qui se
déroberait et s’embarquerait.  La plupart des comprachicos
retournèrent en Espagne.  Beaucoup, nous l’avons dit, étaient
basques.

Cette loi protectrice de l’enfance eut un premier résultat
bizarre; un subit délaissement d’enfants.

Ce statut pénal produisit immédiatement une foule d’enfants
trouvés, c’est-à-dire perdus.  Rien de plus aisé à comprendre.
Toute troupe nomade contenant un enfant était suspecte; le seul
fait de la présence de l’enfant la dénonçait.--Ce sont
probablement des comprachicos.--Telle était la première idée du
shériff, du prévôt, du constable.  De là des arrestations et des
recherches.  Des gens simplement misérables, réduits à rôder et à
mendier, étaient pris de la terreur de passer pour comprachicos,
bien que ne l’étant pas; mais les faibles sont peu rassurés sur
les erreurs possibles de la justice.  D’ailleurs les familles
vagabondes sont habituellement effarées.  Ce qu’on reprochait aux
comprachicos, c’était l’exploitation des enfants d’autrui.  Mais
les promiscuités de la détresse et de l’indigence sont telles
qu’il eût été parfois malaisé à un père et à une mère de
constater que leur enfant était leur enfant.  D’où tenez-vous cet
enfant?  Comment prouver qu’on le tient de Dieu?  L’enfant
devenait un danger; on s’en défaisait.  Fuir seuls sera plus
facile.  Le père et la mère se décidaient à le perdre, tantôt
dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un puits.

On trouva dans les citernes des enfants noyés.

Ajoutons que les comprachicos étaient, à l’imitation de
l’Angleterre, traqués désormais par toute l’Europe.  Le branle de
les poursuivre était donné.  Rien n’est tel qu’un grelot attaché.
Il y avait désormais émulation de toutes les polices pour les
saisir, et l’alguazil n’était pas moins au guet que le constable.
On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de
la porte d’Otero, une inscription intraduisible--le code dans
les mots brave l’honnêteté--où est du reste marquée par une forte
différence pénale la nuance entre les marchands d’enfants et les
voleurs d’enfants.  Voici l’inscription, en castillan un peu
sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las
bolsas de los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo de
mar_.  On le voit, les oreilles, etc., confisquées n’empêchaient
point les galères.  De là un sauve-qui-peut parmi les vagabonds.
Ils partaient effrayés, ils arrivaient tremblants.  Sur tout le
littoral d’Europe, on surveillait les arrivages furtifs.  Pour
une bande, s’embarquer avec un enfant était impossible, car
débarquer avec un enfant était périlleux.

Perdre l’enfant, c’était plutôt fait.

Par qui l’enfant qu’on vient d’entrevoir dans la pénombre des
solitudes de Portland était-il rejeté?

Selon toute apparence, par des comprachicos.



V

L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE


Il pouvait être environ sept heures du soir.  Le vent maintenant
diminuait, signe de recrudescence prochaine.  L’enfant se
trouvait sur l’extrême plateau sud de la pointe de Portland.

Portland est une presqu’île.  Mais l’enfant ignorait ce que c’est
qu’une presqu’île et ne savait pas même ce mot, Portland.  Il ne
savait qu’une chose, c’est qu’on peut marcher jusqu’à ce qu’on
tombe.  Une notion est un guide; il n’avait pas de notion.  On
l’avait amené là et laissé là.  _On_ et _là_, ces deux énigmes,
représentaient toute sa destinée; _on_ était le genre humain;
_là_ était l’univers.  Il n’avait ici-bas absolument pas d’autre
point d’appui que la petite quantité de terre où il posait le
talon, terre dure et froide à la nudité de ses pieds.  Dans ce
grand monde crépusculaire ouvert de toutes parts, qu’y avait-il
pour cet enfant?  Rien.

Il marchait vers ce Rien.

L’immense abandon des hommes était autour de lui.

Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second,
puis un troisième.  A l’extrémité de chaque plateau, l’enfant
trouvait une cassure de terrain; la pente était quelquefois
abrupte, mais toujours courte.  Les hautes plaines nues de la
pointe de Portland ressemblent à de grandes dalles à demi
engagées les unes sous les autres; le côté sud semble entrer sous
la plaine précédente, et le côté nord se relève sur la suivante.
Cela fait des ressauts que l’enfant franchissait agilement.  De
temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil
avec lui-même.  La nuit devenait très obscure, son rayon visuel
se raccourcissait, il ne voyait plus qu’à quelques pas.

Tout à coup il s’arrêta, écouta un instant, fit un imperceptible
hochement de tête satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers
une éminence de hauteur médiocre qu’il apercevait confusément à
sa droite, au point de la plaine le plus rapproché de la falaise.
Il y avait sur cette éminence une configuration qui semblait dans
la brume un arbre.  L’enfant venait d’entendre de ce côté un
bruit, qui n’était ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
Ce n’était pas non plus un cri d’animaux.  Il pensa qu’il y avait
là quelqu’un.

En quelques enjambées il fut au bas du monticule.

Il y avait quelqu’un en effet.

Ce qui était indistinct au sommet de l’éminence était maintenant
visible.

C’était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout
droit.  A l’extrémité supérieure de ce bras, une sorte d’index,
soutenu en dessous par le pouce, s’allongeait horizontalement.
Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une
équerre.  Au point de jonction de cette espèce d’index et de
cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait
quoi de noir et d’informe.  Ce fil, remué par le vent, faisait le
bruit d’une chaîne.

C’était ce bruit que l’enfant avait entendu.

Le fil était, vu de près, ce que son bruit annonçait, une chaîne.
Chaîne marine aux anneaux à demi pleins.

Par cette mystérieuse loi d’amalgame qui dans la nature entière
superpose les apparences aux réalités, le lieu, l’heure, la
brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de
l’horizon, s’ajoutaient à cette silhouette, et la faisaient
énorme.

La masse liée à la chaîne offrait la ressemblance d’une gaine.
Elle était emmaillottée comme un enfant et longue comme un homme.
Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l’extrémité de
la chaîne s’enroulait.  La gaine se déchiquetait à sa partie
inférieure.  Des décharnements sortaient de ces déchirures.

Une brise faible agitait la chaîne, et ce qui pendait à la chaîne
vacillait doucement.  Cette masse passive obéissait aux
mouvements diffus des étendues; elle avait on ne sait quoi de
panique; l’horreur qui disproportionne les objets lui ôtait
presque la dimension en lui laissant le contour; c’était une
condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit
dessus et de la nuit dedans; cela était en proie au grandissement
sépulcral; les crépuscules, les levers de lune, les descentes de
constellations derrière les falaises, les flottaisons de
l’espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par
entrer dans la composition de ce néant visible; cette espèce de
bloc quelconque suspendu dans le vent participait de
l’impersonnalité éparse au loin sur la mer et dans le ciel, et
les ténèbres achevaient cette chose qui avait été un homme.

C’était ce qui n’est plus.

Être un reste, ceci échappe à la langue humaine.  Ne plus
exister, et persister, être dans le gouffre et dehors, reparaître
au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine
quantité d’impossible mêlée à de telles réalités.  De là
l’indicible.  Cet être,--était-ce un être?--ce témoin noir, était
un reste, et un reste terrible.  Reste de quoi?  De la nature
d’abord, de la société ensuite.  Zéro et total.

L’inclémence absolue l’avait à sa discrétion.  Les profonds
oublis de la solitude l’environnaient.  Il était livré aux
aventures de l’ignoré.  Il était sans défense contre l’obscurité,
qui en faisait ce qu’elle voulait.  Il était à jamais le patient.
Il subissait.  Les ouragans étaient sur lui.  Lugubre fonction
des souffles.

Ce spectre était là au pillage.  Il endurait cette voie de fait
horrible, la pourriture en plein vent.  Il était hors la loi du
cercueil.  Il avait l’anéantissement sans la paix.  Il tombait en
cendre l’été et en boue l’hiver.  La mort doit avoir un voile, la
tombe doit avoir une pudeur.  Ici ni pudeur ni voile.  La
putréfaction cynique et en aveu.  Il y a de l’effronterie à la
mort à montrer son ouvrage.  Elle fait insulte à toutes les
sérénités de l’ombre quand elle travaille hors de son
laboratoire, le tombeau.

Cet être expiré était dépouillé.  Dépouiller une dépouille,
inexorable achèvement.  Sa moelle n’était plus dans ses os, ses
entrailles n’étaient plus dans son ventre, sa voix n’était plus
dans son gosier.  Un cadavre est une poche que la mort retourne
et vide.  S’il avait eu un moi, où ce moi était-il?  Là encore
peut-être, et c’était poignant à penser.  Quelque chose d’errant
autour de quelque chose d’enchaîné.  Peut-on se figurer dans
l’obscurité un linéament plus funèbre?

Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des issues sur
l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble possible, et où
l’hypothèse se précipite.  La conjecture a son _compelle
intrare_.  Si l’on passe en certains lieux et devant certains
objets, on ne peut faire autrement que de s’arrêter en proie aux
songes, et de laisser son esprit s’avancer là dedans.  Il y a
dans l’invisible d’obscures portes entre-bâillées.  Nul n’eût pu
rencontrer ce trépassé sans méditer.

La vaste dispersion l’usait silencieusement.  Il avait eu du sang
qu’on avait bu, de la peau qu’on avait mangée, de la chair qu’on
avait volée.  Rien n’avait passé sans lui prendre quelque chose.
Décembre lui avait emprunté du froid, minuit de l’épouvante, le
fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums.
Sa lente désagrégation était un péage.  Péage du cadavre à la
rafale, à la pluie, à la rosée, aux reptiles, aux oiseaux.
Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouillé ce mort.

C’était on ne sait quel étrange habitant, l’habitant de la nuit.
Il était dans une plaine et sur une colline, et il n’y était pas.
Il était palpable et évanoui.  Il était de l’ombre complétant les
ténèbres.  Après la disparition du jour, dans la vaste obscurité
silencieuse, il devenait lugubrement d’accord avec tout.  Il
augmentait, rien que parce qu’il était là, le deuil de la tempête
et le calme des astres.  L’inexprimable, qui est dans le désert,
se condensait en lui.  Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à
toutes les farouches réticences de la nuit.  Il y avait dans son
mystère une vague réverbération de toutes les énigmes.

On sentait autour de lui comme une décroissance de vie allant
jusqu’aux profondeurs.  Il y avait dans les étendues
environnantes une diminution de certitude et de confiance.  Le
frisson des broussailles et des herbes, une mélancolie désolée,
une anxiété où il semblait qu’il y eût de la conscience,
appropriaient tragiquement tout le paysage à cette figure noire
suspendue à cette chaîne.  La présence d’un spectre dans un
horizon est une aggravation à la solitude.

Il était simulacre.  Ayant sur lui les souffles qui ne s’apaisent
pas, il était l’implacable.  Le tremblement éternel le faisait
terrible.  Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est
effrayant à dire, et quelque chose d’immense s’appuyait sur lui.
Qui sait?  Peut-être l’équité entrevue et bravée qui est au delà
de notre justice.  Il y avait, dans sa durée hors de la tombe, de
la vengeance des hommes et de sa vengeance à lui.  Il faisait,
dans ce crépuscule et dans ce désert, une attestation.  Il était
la preuve de la matière inquiétante, parce que la matière devant
laquelle on tremble est de la ruine d’âme.  Pour que la matière
morte nous trouble, il faut que l’esprit y ait vécu.  Il
dénonçait la loi d’en bas à la loi d’en haut.  Mis là par
l’homme, il attendait Dieu.  Au-dessus de lui flottaient, avec
toutes les torsions indistinctes de la nuée et de la vague, les
énormes rêveries de l’ombre.

Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
sinistre.  L’illimité, borné par rien, ni par un arbre, ni par un
toit, ni par un passant, était autour de ce mort.  Quand
l’immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau,
éternité, apparaît patente, c’est alors que nous sentons tout
inaccessible, tout défendu, tout muré.  Quand l’infini s’ouvre,
pas de fermeture plus formidable.



VI

BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT


L’enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.

Pour un homme c’eût été un gibet, pour l’enfant c’était une
apparition.

Où l’homme eût vu le cadavre, l’enfant voyait le fantôme.

Et puis il ne comprenait point.

Les attractions d’abîme sont de toute sorte; il y en avait une au
haut de cette colline.  L’enfant fit un pas, puis deux.  Il
monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en
ayant envie de reculer.

Il vint tout près, hardi et frémissant, faire une reconnaissance
du fantôme.

Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina.

Le fantôme était goudronné.  Il luisait ça et là.  L’enfant
distinguait la face.  Elle était enduite de bitume, et ce masque
qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de
la nuit.  L’enfant voyait la bouche qui était un trou, le nez qui
était un trou, et les yeux qui étaient des trous.  Le corps était
enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile imbibée de
naphte.  La toile s’était moisie et rompue.  Un genou passait à
travers.  Une crevasse laissait voir les côtes.  Quelques parties
étaient cadavre, d’autres squelette.  Le visage était couleur de
terre; des limaces, qui avaient erré dessus, y avaient laissé de
vagues rubans d’argent.  La toile, collée aux os, offrait des
reliefs comme une robe de statue.  Le crâne, fêlé et fendu, avait
l’hiatus d’un fruit pourri.  Les dents étaient demeurées
humaines, elles avaient conservé le rire.  Un reste de cri
semblait bruire dans la bouche ouverte.  Il y avait quelques
poils de barbe sur les joues.  La tête, penchée, avait un air
d’attention.

On avait fait récemment des réparations.  Le visage était
goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
et les côtes.  En bas les pieds passaient.

Juste dessous, dans l’herbe, on voyait deux souliers, devenus
informes dans la neige et sous les pluies.  Ces souliers étaient
tombés de ce mort.

L’enfant, pieds nus, regarda ces souliers.

Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces interruptions
qui font partie des apprêts d’une tempête; il avait tout à fait
cessé depuis quelques instants.  Le cadavre ne bougeait plus.  La
chaîne avait l’immobilité du fil à plomb.

Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de
la pression spéciale de sa destinée, l’enfant avait sans nul
doute en lui cet éveil d’idées propre aux jeunes années, qui
tâche d’ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de
l’oiseau dans l’œuf; mais tout ce qu’il y avait dans sa petite
conscience en ce moment se résolvait en stupeur.  L’excès de
sensation, c’est l’effet du trop d’huile, arrive à l’étouffement
de la pensée.  Un homme se fût fait des questions, l’enfant ne
s’en faisait pas; il regardait.

Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé.  Des gouttes
de bitume figées dans ce qui avait été les yeux ressemblaient à
des larmes.  Du reste, grâce à ce bitume, le dégât de la mort
était visiblement ralenti, sinon annulé, et réduit au moins de
délabrement possible.  Ce que l’enfant avait devant lui était une
chose dont on avait soin.  Cet homme était évidemment précieux.
On n’avait pas tenu à le garder vivant, mais on tenait à le
conserver mort.

Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis
de longues années.

C’était un usage immémorial en Angleterre de goudronner les
contrebandiers.  On les pendait au bord de la mer, on les
enduisait de bitume, et on les laissait accrochés; les exemples
veulent le plein air, et les exemples goudronnés se conservent
mieux.  Ce goudron était de l’humanité.  On pouvait de cette
manière renouveler les pendus moins souvent.  On mettait des
potences de distance en distance sur la côte comme de nos jours
des réverbères.  Le pendu tenait lieu de lanterne.  Il éclairait,
à sa façon, ses camarades les contrebandiers.  Les
contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets.  En
voilà un, premier avertissement; puis un autre, deuxième
avertissement.  Cela n’empêchait point la contrebande; mais
l’ordre se compose de ces choses-là.  Cette mode a duré en
Angleterre jusqu’au commencement de ce siècle.  En 1822, on
voyait encore devant le château de Douvres trois pendus vernis.
Du reste, le procédé conservateur ne se bornait point aux
contrebandiers.  L’Angleterre tirait le même parti des voleurs,
des incendiaires et des assassins.  John Painter, qui mit le feu
aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronné en
1776.

L’abbé Coyer, qui l’appelle Jean le Peintre, le revit en 1777.
John Painter était accroché et enchaîné au-dessus de la ruine
qu’il avait faite, et rebadigeonné de temps en temps.  Ce cadavre
dura, on pourrait presque dire vécut, près de quatorze ans.  Il
faisait encore un bon service en 1788.  En 1790, pourtant, on dut
le remplacer.  Les égyptiens faisaient cas de la momie du roi; la
momie de peuple, à ce qu’il paraît, peut être utile aussi.

Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait
enlevé toute la neige.  L’herbe y reparaissait, avec quelques
chardons ça et là.  La colline était couverte de ce gazon marin
dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises à du drap
vert.  Sous la potence, au point même au-dessus duquel pendaient
les pieds du supplicié, il y avait une touffe haute et épaisse,
surprenante sur ce sol maigre.  Les cadavres émiettés là depuis
des siècles expliquaient cette beauté de l’herbe.  La terre se
nourrit de l’homme.

Une fascination lugubre tenait l’enfant.  Il demeurait là, béant.
Il ne baissa le front qu’un moment pour une ortie qui lui piquait
les jambes, et qui lui fit la sensation d’une bête.  Puis il se
redressa.  Il regardait au-dessus de lui cette face qui le
regardait.  Elle le regardait d’autant plus qu’elle n’avait pas
d’yeux.  C’était du regard répandu, une fixité indicible où il y
avait de la lueur et des ténèbres, et qui sortait du crâne et des
dents aussi bien que des arcades sourcilières vides.  Toute la
tête du mort regarde, et c’est terrifiant.  Pas de prunelles, et
l’on se sent vu.  Horreur des larves.

Peu à peu l’enfant devenait lui-même terrible.  Il ne bougeait
plus.  La torpeur le gagnait.  Il ne s’apercevait pas qu’il
perdait conscience.  Il s’engourdissait et s’ankylosait.  L’hiver
le livrait silencieusement à la nuit; il y a du traître dans
l’hiver.  L’enfant était presque statue.  La pierre du froid
entrait dans ses os; l’ombre, ce reptile, se glissait en lui.
L’assoupissement qui sort de la neige monte dans l’homme comme
une marée obscure; l’enfant était lentement envahi par une
immobilité ressemblant à celle du cadavre.  Il allait s’endormir.

Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort.  L’enfant se
sentait saisi par cette main.  Il était au moment de tomber sous
le gibet.  Il ne savait déjà plus s’il était debout.

La fin, toujours imminente, aucune transition entre être et ne
plus être, la rentrée au creuset, le glissement possible à toute
minute, c’est ce précipice-là qui est la création.

Encore un instant, et l’enfant et le trépassé, la vie en ébauche
et la vie en ruine, allaient se confondre dans le même
effacement.

Le spectre eut l’air de le comprendre et de ne pas le vouloir.
Tout à coup il se mit à remuer.  On eût dit qu’il avertissait
l’enfant.  C’était une reprise de vent qui soufflait.

Rien d’étrange comme ce mort en mouvement.

Le cadavre au bout de la chaîne, poussé par le souffle invisible,
prenait une attitude oblique, montait à gauche, puis retombait,
remontait à droite, et retombait et remontait avec la lente et
funèbre précision d’un battant.  Va-et-vient farouche.  On eût
cru voir dans les ténèbres le balancier de l’horloge de
l’éternité.

Cela dura quelque temps ainsi.  L’enfant devant cette agitation
du mort sentait un réveil, et, à travers son refroidissement,
avait assez nettement peur.  La chaîne, à chaque oscillation,
grinçait avec une régularité hideuse.  Elle avait l’air de
reprendre haleine, puis recommençait.  Ce grincement imitait un
chant de cigale.

Les approches d’une bourrasque produisent de subites enflures du
vent.  Brusquement la brise devint bise.  L’oscillation du
cadavre s’accentua lugubrement.  Ce ne fut plus du balancement,
ce fut de la secousse.  La chaîne, qui grinçait, cria.

Il sembla que ce cri était entendu.  Si c’était un appel, il fut
obéi.  Du fond de l’horizon, un grand bruit accourut.

C’était un bruit d’ailes.

Un incident survenait, l’orageux incident des cimetières et des
solitudes, l’arrivée d’une troupe de corbeaux.

Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent la
brume, grossirent, approchèrent, s’amalgamèrent, s’épaissirent,
se hâtant vers la colline, poussant des cris.  C’était comme la
venue d’une légion.  Cette vermine ailée des ténèbres s’abattit
sur le gibet.

L’enfant, effaré, recula.

Les essaims obéissent à des commandements.  Les corbeaux
s’étaient groupés sur la potence.  Pas un n’était sur le cadavre.
Ils se parlaient entre eux.  Le croassement est affreux.  Hurler,
siffler, rugir, c’est de la vie; le croassement est une
acceptation satisfaite de la putréfaction.  On croit entendre le
bruit que fait le silence du sépulcre en se brisant.  Le
croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit.
L’enfant était glacé.

Plus encore par l’épouvante que par le froid.

Les corbeaux se turent.  Un d’eux sauta sur le squelette.  Ce fut
un signal.  Tous se précipitèrent, il y eut une nuée d’ailes,
puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous
un fourmillement d’ampoules noires remuant dans l’obscurité.  En
ce moment, le mort se secoua.

Était-ce lui?  Était-ce le vent?  Il eut un bond effroyable.
L’ouragan, qui s’élevait, lui venait en aide.  Le fantôme entra
en convulsion.  C’était la rafale, déjà soufflant à pleins
poumons, qui s’emparait de lui, et qui l’agitait dans tous les
sens.  Il devint horrible.  Il se mit à se démener.  Pantin
épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d’un gibet.  Quelque
parodiste de l’ombre avait saisi son fil et jouait de cette
momie.  Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer.  Les
oiseaux, effrayés, s’envolèrent.  Ce fut comme un rejaillissement
de toutes ces bêtes infâmes.  Puis ils revinrent.  Alors une
lutte commença.

Le mort sembla pris d’une vie monstrueuse.  Les souffles le
soulevaient comme s’ils allaient l’emporter; on eût dit qu’il se
débattait et qu’il faisait effort pour s’évader; son carcan le
retenait.  Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements,
reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés.  D’un côté, une
étrange fuite essayée; de l’autre, la poursuite d’un enchaîné.
Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des
soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait,
montait, tombait, refoulant l’essaim éparpillé.  Le mort était
massue, l’essaim était poussière.  La féroce volée assaillante ne
lâchait pas prise et s’opiniâtrait.  Le mort, comme saisi de
folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses
frappements aveugles semblables aux coups d’une pierre liée à une
fronde.  Par moments il avait sur lui toutes les griffes et
toutes les ailes, puis rien; c’étaient des évanouissements de la
horde, tout de suite suivis de retours furieux.  Effrayant
supplice continuant après la vie.  Les oiseaux semblaient
frénétiques.  Les soupiraux de l’enfer doivent donner passage à
des essaims pareils.  Coups d’ongle, coups de bec, croassements,
arrachements de lambeaux qui n’étaient plus de la chair,
craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis
des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus
lugubre.  Une lémure contre des démons.  Sorte de combat spectre.

Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-même,
faisait face à l’essaim de tous les côtés à la fois, paraissait
vouloir courir après les oiseaux, et l’on eût dit que ses dents
tâchaient de mordre.  Il avait le vent pour lui et la chaîne
contre lui, comme si les dieux noirs s’en mêlaient.  L’ouragan
était de la bataille.  Le mort se tordait, la troupe d’oiseaux
roulait sur lui en spirale.  C’était un tournoiement dans un
tourbillon.

On entendait en bas un grondement immense, qui était la mer.

L’enfant voyait ce rêve.  Subitement il se mit à trembler de tous
ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il
chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son
front de ses deux mains, comme si le front était un point
d’appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline à
grands pas, les yeux fermés, presque fantôme lui-même, il prit la
fuite, laissant derrière lui ce tourment dans la nuit.



VII

LA POINTE NORD DE PORTLAND


Il courut jusqu’à essoufflement, au hasard, éperdu, dans la
neige, dans la plaine, dans l’espace.  Cette fuite le réchauffa.
Il en avait besoin.  Sans cette course et sans cette épouvante,
il était mort.

Quand l’haleine lui manqua, il s’arrêta.  Mais il n’osa point
regarder en arrière.  Il lui semblait que les oiseaux devaient le
poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa chaîne et était
probablement en marche du même côté que lui, et que sans doute le
gibet lui-même descendait la colline, courant après le mort.  Il
avait peur de voir cela, s’il se retournait.

Lorsqu’il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir.

Se rendre compte des faits n’est point de l’enfance.  Il
percevait des impressions à travers le grossissement de l’effroi,
mais sans les lier dans son esprit et sans conclure.  Il allait
n’importe où ni comment; il courait avec l’angoisse et la
difficulté du songe.  Depuis près de trois heures qu’il était
abandonné, sa marche en avant, tout en restant vague, avait
changé de but; auparavant il était en quête, à présent il était
en fuite.  Il n’avait plus faim, ni froid; il avait peur.  Un
instinct avait remplacé l’autre.  Échapper était maintenant toute
sa pensée.  Échapper à quoi?  à tout.  La vie lui apparaissait de
toutes parts autour de lui comme une muraille horrible.  S’il eût
pu s’évader des choses, il l’eût fait.

Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu’on
nomme le suicide.

Il courait.

Il courut ainsi un temps indéterminé.  Mais l’haleine s’épuise,
la peur s’épuise aussi.

Tout à coup, comme saisi d’un soudain accès d’énergie et
d’intelligence, il s’arrêta, on eût dit qu’il avait honte de se
sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la tête,
et se retourna.

Il n’y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.

Le brouillard avait repris possession de l’horizon.

L’enfant poursuivit son chemin.

Maintenant il ne courait plus, il marchait.  Dire que cette
rencontre d’un mort l’avait fait un homme, ce serait limiter
l’impression multiple et confuse qu’il subissait.  Il y avait
dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins.  Ce gibet,
fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa
pensée, restait pour lui une apparition.  Seulement, une terreur
domptée étant un affermissement, il se sentit plus fort.  S’il
eût été d’âge à se sonder, il eût trouvé en lui mille autres
commencements de méditation, mais la réflexion des enfants est
informe, et tout au plus sentent-ils l’arrière-goût amer de cette
chose obscure pour eux que l’homme plus tard appelle
l’indignation.

Ajoutons que l’enfant a ce don d’accepter très vite la fin d’une
sensation.  Les contours lointains et fuyants, qui font
l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent.  L’enfant est
défendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les émotions
trop complexes.  Il voit le fait, et peu de chose à côté.  La
difficulté de se contenter des idées partielles n’existe pas pour
l’enfant.  Le procès de la vie ne s’instruit que plus tard, quand
l’expérience arrive avec son dossier.  Alors il y a confrontation
des groupes de faits rencontrés, l’intelligence renseignée et
grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les
passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs
sont des points d’appui pour la logique, et ce qui était vision
dans le cerveau de l’enfant devient syllogisme dans le cerveau de
l’homme.  Du reste l’expérience est diverse, et tourne bien ou
mal selon les natures.  Les bons mûrissent.  Les mauvais
pourrissent.

L’enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un autre
quart de lieue.  Tout à coup il sentit que son estomac le
tiraillait.  Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse
apparition de la colline, lui vint violemment: manger.  Il y a
dans l’homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité.

Mais quoi manger?  mais où manger?  mais comment manger?

Il tâta ses poches.  Machinalement, car il savait bien qu’elles
étaient vides.

Puis il hâta le pas.  Sans savoir où il allait, il hâta le pas
vers le logis possible.

Cette foi à l’auberge fait partie des racines de la providence
dans l’homme.

Croire à un gîte, c’est croire en Dieu.

Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à un
toit.

L’enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue.

Il n’y avait jamais eu sur ce plateau d’habitation humaine.
C’est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que
logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les
anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde,
pour chauffage la fiente de bœuf séchée, pour religion l’idole
Heil debout dans une clairière à Dorchester, et pour industrie la
pêche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et
les grecs _isidis plocamos_.

L’enfant s’orientait du mieux qu’il pouvait.  Toute la destinée
est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce
petit être avait de bonne heure l’option entre les chances
obscures.  Il avançait cependant; mais, quoique ses jarrets
semblassent d’acier, il commençait à se fatiguer.  Pas de
sentiers dans cette plaine; s’il y en avait, la neige les avait
effacés.  D’instinct, il continuait à dévier vers l’est.  Des
pierres tranchantes lui avaient écorché les talons.  S’il eût
fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu’il laissait sur la
neige, des taches roses qui étaient son sang.

Il ne reconnaissait rien.  Il traversait le plateau de Portland
du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il
était venu, évitant les rencontres, l’avait traversé de l’ouest à
l’est.  Elle était vraisemblablement partie, dans quelque barque
de pêcheur ou de contrebandier, d’un point quelconque de la côte
d’Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour
aller à Portland retrouver l’ourque qui l’attendait, et elle
avait dû débarquer dans une des anses de Weston pour aller se
rembarquer dans une des criques d’Eston.  Cette direction-là
était coupée en croix par celle que suivait maintenant l’enfant.
Il était impossible qu’il reconnût son chemin.

Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées
brusquement par la côte et coupées à pic sur la mer.  L’enfant
errant arriva sur un de ces points culminants, et s’y arrêta,
espérant trouver plus d’indications dans plus d’espace, cherchant
à voir.  Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste
opacité livide.  Il l’examina avec attention, et, sous la fixité
de son regard, elle devint moins indistincte.  Au fond d’un
lointain pli de terrain, vers l’est, au bas de cette lividité
opaque, sorte d’escarpement mouvant et blême qui ressemblait à
une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues
lambeaux noirs, espèces d’arrachements diffus.  Cette opacité
blafarde, c’était du brouillard; ces lambeaux noirs, c’étaient
des fumées.  Où il y a des fumées, il y a des hommes.  L’enfant
se dirigea de ce côté.

Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied de la
descente, parmi des configurations informes de rochers que la
brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de
terre reliant probablement aux plaines de l’horizon le plateau
qu’il venait de traverser.  Il fallait évidemment passer par là.

Il était arrivé en effet à l’isthme de Portland, alluvion
diluvienne qu’on appelle Chess-Hill.

Il s’engagea sur le versant du plateau.

La pente était difficile et rude.  C’était, avec moins d’âpreté
pourtant, le revers de l’ascension qu’il avait faite pour sortir
de la crique.  Toute montée se solde par une descente.  Après
avoir grimpé, il dégringolait.

Il sautait d’un rocher à l’autre, au risque d’une entorse, au
risque d’un écroulement dans la profondeur indistincte.  Pour se
retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il
prenait à poignées les longues lanières des landes et des ajoncs
pleins d’épines, et toutes ces pointes lui entraient dans les
doigts.  Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et
descendait en reprenant haleine, puis l’escarpement se refaisait,
et pour chaque pas il fallait un expédient.  Dans les descentes
de précipice, chaque mouvement est la solution d’un problème.  Il
faut être adroit sous peine de mort.  Ces problèmes, l’enfant les
résolvait avec un instinct dont un singe eût pris note et une
science qu’un saltimbanque eût admirée.  La descente était
abrupte et longue, Il en venait à bout néanmoins.

Peu à peu, il approchait de l’instant où il prendrait terre sur
l’isthme entrevu.

Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de rocher en
rocher, il prêtait l’oreille, avec un dressement de daim
attentif.  Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste et
faible, pareil à un profond chant de clairon.  Il y avait dans
l’air en effet un remuement de souffles précédant cet effrayant
vent boréal, qu’on entend venir du pôle comme une arrivée de
trompettes.  En même temps, l’enfant sentait par moments sur son
front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait
à des paumes de mains froides se posant sur son visage.
C’étaient de larges flocons glacés, ensemencés d’abord mollement
dans l’espace, puis tourbillonnant, et annonçant l’orage de
neige.  L’enfant en était couvert.  L’orage de neige qui, depuis
plus d’une heure déjà, était sur la mer, commençait à gagner la
terre.  Il envahissait lentement les plaines.  Il entrait
obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.



LIVRE DEUXIÈME

L’OURQUE EN MER



I

LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME


La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer.
C’est le plus obscur des météores; obscur dans tous les sens du
mot.  C’est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos
jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phénomène.  De
là beaucoup de désastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot.  Or dans l’air
il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a une
force qui n’est pas le flot.  Cette force, la même dans l’air et
dans l’eau, c’est l’effluve.  L’air et l’eau sont deux masses
liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans l’autre
par la condensation et la dilatation, tellement que respirer
c’est boire; l’effluve seul est fluide.  Le vent et le flot ne
sont que des poussées; l’effluve est un courant.  Le vent est
visible par les nuées, le flot est visible par l’écume; l’effluve
est invisible.  De temps en temps pourtant il dit: je suis là.
Son _Je suis là_, c’est un coup de tonnerre.

La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec.
Si l’éclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des
éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera
par l’observation attentive de l’effluve magnétique.

Sans l’effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques.  A la
rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la
tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds,
motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces,
mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse; à la rigueur,
l’horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre
comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents
pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles
quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de l’Asie,
c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est; pourquoi est-ce le
contraire dans l’Atlantique; pourquoi, sous l’équateur, est-ce le
milieu de la mer qui est le plus haut; d’où viennent ces
déplacements de la tumeur de l’océan?  c’est ce que l’effluve
magnétique, combiné avec la rotation terrestre et l’attraction
sidérale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison
d’une oscillation du vent allant, par exemple, par l’ouest, du
sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand
tour, du nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six
heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrés, ce qui
fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867?

Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à quatre
vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du pôle.  La
tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des
souffles que de la continuité des décharges électriques
sous-marines; en l’année 1866, le câble transatlantique a été
régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur
vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte de fièvre
intermittente.  De certaines compositions et décompositions de
forces produisent les phénomènes, et s’imposent aux calculs du
marin à peine de naufrage.  Le jour où la navigation, qui est une
routine, deviendra une mathémathique, le jour où l’on cherchera à
savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents chauds
viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour où
l’on comprendra que les décroissances de température sont
proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l’on aura
présent à l’esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans
l’immensité, avec deux axes, un axe de rotation et un axe
d’effluves, s’entrecoupant au centre de la terre, et que les
pôles magnétiques tournent autour des pôles géographiques; quand
ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,
quand on naviguera sur de l’instabilité étudiée, quand le
capitaine sera un météorologue, quand le pilote sera un chimiste,
alors bien des catastrophes seront évitées.  La mer est
magnétique autant qu’aquatique; un océan de forces flotte,
inconnu, dans l’océan des flots; à vau-l’eau, pourrait-on dire.
Ne voir dans la mer qu’une masse d’eau, c’est ne pas voir la mer;
la mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux
de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-être
que les ouragans; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre
autres phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique
pour nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues;
et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde des
airs et l’onde des eaux.  Qui ignore la loi électrique ignore la
loi hydraulique; car l’une pénètre l’autre.  Pas d’étude plus
ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche à l’empirisme
comme l’astronomie touche à l’astrologie.  Sans cette étude
pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la
tourmente de neige.  La tourmente de neige est surtout
magnétique.  Le pôle la produit comme il produit l’aurore
boréale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur;
et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme,
l’effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de
la mer.  La mer a ses migraines.  On peut assimiler les tempêtes
aux maladies.  Les unes sont mortelles, d’autres ne le sont
point; on se tire de celle-ci et non de celle-là.  La bourrasque
de neige passe pour être habituellement mortelle.  Jarabija, un
des pilotes de Magellan, la qualifiait «une nuée sortie du
mauvais côté du diable[1]».

  [1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_.

Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là_.

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de
bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au
moment des grêlons.  Selon eux il tombait du ciel des
chauves-souris avec la neige.

Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires.
Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles
croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux
aventures de l’air.

La _Matutina_, on l’a vu, s’était, en quittant Portland,
résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une approche
d’orage aggravait.  Elle était entrée dans toute cette menace
avec une sorte d’audace tragique.  Cependant, insistons-y,
l’avertissement ne lui avait point manqué.



II

LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES


Tant que l’ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de
mer; la lame était presque étale.  Quel que fût le brun de
l’océan, il faisait encore clair dans le ciel.  La brise mordait
peu sur le bâtiment.  L’ourque longeait le plus possible la
falaise qui lui était un bon paravent.

On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes
d’équipage, et sept passagers, dont deux femmes.  A la lumière de
la pleine mer, car dans le crépuscule le large refait le jour,
toutes les figures étaient maintenant visibles et nettes.  On ne
se cachait plus d’ailleurs, on ne se gênait plus, chacun
reprenait sa liberté d’allures, jetait son cri, montrait son
visage, le départ étant une délivrance.

La bigarrure du groupe éclatait.  Les femmes étaient sans âge; la
vie errante fait des vieillesses précoces, et l’indigence est une
ride.  L’une était une basquaise des ports-secs; l’autre, la
femme au gros rosaire, était une irlandaise.  Elles avaient l’air
indifférent des misérables.  Elles s’étaient en entrant
accroupies l’une près de l’autre sur des coffres au pied du mât.
Elles causaient; l’irlandais et le basque, nous l’avons dit, sont
deux langues parentes.  La basquaise avait les cheveux parfumés
d’oignon et de basilic.  Le patron de l’ourque était basque
guipuzcoan; un matelot était basque du versant nord des Pyrénées,
l’autre était basque du versant sud, c’est-à-dire de la même
nation, quoique le premier fût français et le second espagnol.
Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle.  _Mi
madre se llama montaña_, «ma mère s’appelle la montagne», disait
l’arriero Zalareus.  Des cinq hommes accompagnant les deux
femmes, un était français languedocien, un était français
provençal, un était génois, un, vieux, celui qui avait le
sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le cinquième, le
chef, était un basque landais de Biscarosse.  C’était lui qui, au
moment où l’enfant allait entrer dans l’ourque, avait d’un coup
de talon jeté la passerelle à la mer.  Cet homme, robuste, subit,
rapide, couvert, on s’en souvient, de passementeries, de
pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles
flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se
dressait, allait et venait sans cesse d’un bout du navire à
l’autre, comme inquiet entre ce qu’il venait de faire et ce qui
allait arriver.

Ce chef de la troupe et le patron de l’ourque, et les deux hommes
d’équipage, basques tous quatre, parlaient tantôt basque, tantôt
espagnol, tantôt français, ces trois langues étant répandues sur
les deux revers des Pyrénées.  Du reste, hormis les femmes, tous
parlaient à peu près le français, qui était le fond de l’argot de
la bande.  La langue française, dès cette époque, commençait à
être choisie par les peuples comme intermédiaire entre l’excès de
consonnes du nord et l’excès de voyelles du midi.  En Europe le
commerce parlait français; le vol, aussi.  On se souvient que
Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche.

L’ourque, fine voilière, marchait bon train; pourtant dix
personnes, plus les bagages, c’était beaucoup de charge pour un
si faible gabarit.

Ce sauvetage d’une bande par ce navire n’impliquait pas
nécessairement l’affiliation de l’équipage du navire à la bande.
Il suffisait que le patron du navire fût un _vascongado_, et que
le chef de la bande en fût un autre.  S’entr’aider est, dans
cette race, un devoir, qui n’admet pas d’exception.  Un basque,
nous venons de le dire, n’est ni espagnol, ni français, il est
basque; et, toujours et partout, il doit sauver un basque.  Telle
est la fraternité pyrénéenne.

Tout le temps que l’ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que
de mauvaise mine, ne parut point assez gâté pour préoccuper les
fugitifs.  On se sauvait, on s’échappait, on était brutalement
gai.  L’un riait, l’autre chantait.  Ce rire était sec, mais
libre; ce chant était bas, mais insouciant.

Le languedocien criait: _caougagno_!  «Cocagne!» est le comble de
la satisfaction narbonnaise.  C’était un demi-matelot, un naturel
du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe,
marinier plutôt que marin, mais habitué à manœuvrer les
périssoires de l’étang de Bages et à tirer sur les sables salés
de Sainte-Lucie la traîne pleine de poisson.  Il était de cette
race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix
compliqués à l’espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette
l’outre, racle le jambon, s’agenouille pour blasphémer, et
implore son saint patron avec menaces: Grand saint, accorde-moi
ce que je te demande, ou je te jette une pierre à la tête, «ou té
feg’ un pic».

Il pouvait, au besoin, s’ajouter utilement à l’équipage.  Le
provençal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un
feu de tourbe, et faisait la soupe.

Cette soupe était une espèce de puchero où le poisson remplaçait
la viande et où le provençal jetait des pois chiches, de petits
morceaux de lard coupés carrément, et des gousses de piment
rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs
d’olla podrida.  Un des sacs de provisions, déballé, était à côté
de lui.  Il avait allumé, au-dessus de sa tête, une lanterne de
fer à vitres de talc, oscillant à un crochet du plafond de la
cambuse.  A côté, à un autre crochet, se balançait l’alcyon
girouette.  C’était alors une croyance populaire qu’un alcyon
mort, suspendu par le bec, présente toujours la poitrine au côté
d’où vient le vent.

Tout en faisant la soupe, le provençal se mettait par instants
dans la bouche le goulot d’une gourde et avalait un coup
d’aguardiente.  C’était une de ces gourdes revêtues d’osier,
larges et plates, à oreillons, qu’on se pendait au côté par une
courroie, et qu’on appelait alors «gourdes de hanche».  Entre
chaque gorgée, il mâchonnait un couplet d’une de ces chansons
campagnardes dont le sujet est rien du tout; un chemin creux, une
haie; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l’ombre
allongée d’une charrette et d’un cheval au soleil couchant, et de
temps en temps au-dessus de la haie paraît et disparaît
l’extrémité de la fourche chargée de foin.  Il n’en faut pas plus
pour une chanson.

Un départ, selon ce qu’on a dans le cœur ou dans l’esprit, est
un soulagement ou un accablement.  Tous semblaient allégés, un
excepté, qui était le vieux de la troupe, l’homme au chapeau sans
pipe.

Ce vieux, qui paraissait plutôt allemand qu’autre chose, bien
qu’il eût une de ces figures à fond perdu où la nationalité
s’efface, était chauve, et si grave que sa calvitie semblait une
tonsure.  Chaque fois qu’il passait devant la sainte vierge de la
proue, il soulevait son feutre, et l’on pouvait apercevoir les
veines gonflées et séniles de son crâne.  Une façon de grande
robe usée et déchiquetée, en serge brune de Dorchester, dont il
s’enveloppait, ne cachait qu’à demi son justaucorps serré,
étroit, et agrafé jusqu’au collet comme une soutane.  Ses deux
mains tendaient à l’entrecroisement et avaient la jonction
machinale de la prière habituelle.  Il avait ce qu’on pourrait
nommer la physionomie blême; car la physionomie est surtout un
reflet, et c’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de
couleur.  Cette physionomie était évidemment la surface d’un
étrange état intérieur, la résultante d’un composé de
contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres
dans le mal, et, pour l’observateur, la révélation d’un à peu
près humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir
au-dessus de l’homme.  Ces chaos de l’âme existent.  Il y avait
de l’illisible sur cette figure.  Le secret y allait jusqu’à
l’abstrait.  On comprenait que cet homme avait connu l’avant-goût
du mal, qui est le calcul, et l’arrière-goût, qui est le zéro.
Dans son impassibilité, peut-être seulement apparente, étaient
empreintes les deux pétrifications, la pétrification du cœur,
propre au bourreau, et la pétrification de l’esprit, propre au
mandarin.  On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manière
d’être complet, que tout lui était possible, même s’émouvoir.
Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un savant.  Rien
qu’à le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes
de sa personne et dans les plis de sa robe.  C’était une face
fossile dont le sérieux était contrarié par cette mobilité ridée
du polyglotte qui va jusqu’à la grimace.  Du reste, sévère.  Rien
d’hypocrite, mais rien de cynique.  Un songeur tragique.  C’était
l’homme que le crime a laissé pensif.  Il avait le sourcil d’un
trabucaire modifié par le regard d’un archevêque.  Ses rares
cheveux gris étaient blancs sur les tempes.  On sentait en lui le
chrétien, compliqué de fatalisme turc.  Des nooeds de goutte
déformaient ses doigts disséqués par la maigreur; sa haute taille
roide était ridicule; il avait le pied marin.  Il marchait
lentement sur le pont sans regarder personne, d’un air convaincu
et sinistre.  Ses prunelles étaient vaguement pleines de la lueur
fixe d’une âme attentive aux ténèbres et sujette à des
réapparitions de conscience.

De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et
faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler à
l’oreille.  Le vieillard répondait d’un signe de tête.  On eût
dit l’éclair consultant la nuit.



III

LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE


Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard et le
patron de l’ourque, qu’il ne faut pas confondre avec le chef de
la bande; le patron était absorbé par la mer, le vieillard par le
ciel.  L’un ne quittait pas des yeux la vague, l’autre attachait
sa surveillance aux nuages.  La conduite de l’eau était le souci
du patron; le vieillard semblait suspecter le zénith.  Il
guettait les astres par toutes les ouvertures de la nuée.

C’était ce moment où il fait encore jour, et où quelques étoiles
commencent à piquer faiblement le clair du soir.

L’horizon était singulier.  La brume y était diverse.

Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur
la mer.

Avant même d’être sorti de Portland-Bay, le patron, préoccupé du
flot, eut tout de suite une grande minutie de manœuvres.  Il
n’attendit pas qu’on eût décapé.  Il passa en revue le
trelingage, et s’assura que la bridure des bas haubans était en
bon état et appuyait bien les gambes de hune, précaution d’un
homme qui compte faire des témérités de vitesse.

L’ourque, c’était là son défaut, enfonçait d’une demi-vare par
l’avant plus que par l’arrière.

Le patron passait à chaque instant du compas de route au compas
de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la côte,
afin de reconnaître l’aire de vent à laquelle ils répondaient.
Ce fut d’abord une brise de bouline qui se déclara; il n’en parut
pas contrarié, bien qu’elle s’éloignât de cinq pointes du vent de
la route.  Il tenait lui-même la barre le plus possible,
paraissant ne se fier qu’à lui pour ne perdre aucune force,
l’effet du gouvernail s’entretenant par la rapidité du sillage.

La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant
d’autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l’ourque
semblait gagner vers l’origine du vent plus qu’elle ne faisait
réellement.  L’ourque n’avait pas vent largue et n’allait pas au
plus près, mais on ne connaît directement le vrai rumb que
lorsqu’on va vent arrière.  Si l’on aperçoit dans les nuées de
longues bandes qui aboutissent au même point de l’horizon, ce
point est l’origine du vent; mais ce soir-là il y avait plusieurs
vents, et l’aire du rumb était trouble; aussi le patron se
méfiait des illusions du navire.

Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait au
vent, veillait aux écarts subits, prenait garde au lans, ne
laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les
petits chocs de la barre, avait l’œil à toutes les circonstances
du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux folles
ventes, se tenait constamment, de peur d’aventure, à quelque
quart de vent de la côte qu’il longeait, et surtout maintenait
l’angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l’angle de
la voilure, le rumb de vent indiqué par la boussole étant
toujours douteux, à cause de la petitesse du compas de route.  Sa
prunelle, imperturbablement baissée, examinait toutes les formes
que prenait l’eau.

Une fois pourtant il leva les yeux vers l’espace et tâcha
d’apercevoir les trois étoiles qui sont dans le baudrier d’Orion;
ces étoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des
anciens pilotes espagnols dit: _Qui voit les trois mages n’est
pas loin du sauveur_.

Ce coup d’œil du patron au ciel coïncida avec cet aparté
grommelé à l’autre bout du navire par le vieillard:

--Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni l’astre
Antarès, tout rouge qu’il est.  Pas une étoile n’est distincte.

Aucun souci parmi les autres fugitifs.

Toutefois, quand la première hilarité de l’évasion fut passée, il
fallut bien s’apercevoir qu’on était en mer au mois de janvier,
et que la bise était glacée.  Impossible de se loger dans la
cabine, beaucoup trop étroite et d’ailleurs encombrée de bagages
et de ballots.  Les bagages appartenaient aux passagers, et les
ballots à l’équipage, car l’ourque n’était point un navire de
plaisance et faisait la contrebande.  Les passagers durent
s’établir sur le pont; résignation facile à ces nomades.  Les
habitudes du plein air rendent aisés aux vagabonds les
arrangements de nuit; la belle étoile est de leurs amies; et le
froid les aide à dormir, à mourir quelquefois.

Celle nuit-là, du reste, on vient de le voir, la belle étoile
était absente.

Le languedocien et le génois, en attendant le souper, se
pelotonnèrent près des femmes, au pied du mât, sous des prélarts
que les matelots leur jetèrent.

Le vieux chauve resta debout à l’avant, immobile et comme
insensible au froid.

Le patron de l’ourque, de la barre où il était, fit une sorte
d’appel guttural assez semblable à l’interjection de l’oiseau
qu’on appelle en Amérique l’Exclamateur; à ce cri, le chef de la
bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe:
_Etcheco jaüna_!  Ces deux mots basques, qui signifient
«laboureur de la montagne», sont, chez ces antiques cantabres,
une entrée en matière solennelle et commandent l’attention.

Puis le palron montra du doigt au chef le vieillard, et le
dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, étant de
l’espagnol montagnard.  Voici les demandes et les réponses:

--Etchceo jaüna, que es este hombre [1]?

--Un hombre.

--Que lenguas habla?

--Todas.

--Que cosas sabe?

--Todas.

--Qual païs!

--Ningun, y todos.

--Qual Dios?

--Dios.

--Como le llamas?

--El Tonto.

--Como dices que le llamas?

--El Sabio.

--En vuestre tropa, que esta?

--Esta lo que esta.

--El gefe?

--No.

--Pues, que esta?

--La alma.

  [1]--Laboureur de la montagne, quel est cet homme?--Un
  homme.--Quelles langues parle-t-il?--Toutes.--Quelles
  choses sait-il?--Toutes.--Quel est son pays?--Aucun et
  tous.--Quel est son Dieu?--Dieu.--Comment le nommes-tu?
  --Le Fou.--Comment dis-tu que tu le nommes?--Le Sage.
  --Dans votre troupe, qu’est-ce qu’il est?--Il est ce qu’il
  est.--Le chef?--Non.--Alors, quel est-il?--L’âme.

Le chef et le patron se séparèrent, chacun retournant à sa
pensée, et peu après la _Matutina_ sortit du golfe.

Les grands balancements du large commencèrent.

La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence
visqueuse; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil
perdu, avaient des aspects de flasques de fiel.  Ça et là une
lame, flottant à plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme
une vitre où l’on a jeté des pierres.  Au centre de ces étoiles,
dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez
semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue qui
est dans la prunelle des chouettes.

La _Matutina_ traversa fièrement et en vaillante nageuse le
redoutable frémissement du banc Chambours.  Le banc Chambours,
obstacle latent à la sortie de la rade de Portland, n’est point
un barrage, c’est un amphithéâtre.  Un cirque de sable sous
l’eau, des gradins sculptés par les cercles de l’onde, une arène
ronde et symétrique, haute comme une Yungfrau, mais noyée, un
colisée de l’océan entrevu par le plongeur dans la transparence
visionnaire de l’engloutissement, c’est là le banc Chambours.
Les hydres s’y combattent, les léviathans s’y rencontrent; il y a
là, disent les légendes, au fond du gigantesque entonnoir, des
cadavres de navires saisis et coulés par l’immense araignée
Kraken, qu’on appelle aussi le poisson-montagne.  Telle est
l’effrayante ombre de la mer.

Ces réalités spectrales ignorées de l’homme se manifestent à la
surface par un peu de frisson.

Au dix-neuvième siècle, le banc Chambours est en ruine.  Le
brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué à force
de ressacs cette haute architecture sous-marine, de même que la
jetée bâtie au Croisie en 1760 y a changé d’un quart d’heure
l’établissement des marées.  La marée pourtant, c’est éternel;
mais l’éternité obéit à l’homme plus qu’on ne croit.



IV

ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES


Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifié d’abord le
Fou, puis le Sage, ne quittait plus l’avant.  Depuis le passage
du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et
l’océan.  Il baissait les yeux, puis les relevait; ce qu’il
scrutait surtout, c’était le nord-est.

Le patron confia la barre à un matelot, enjamba le panneau de la
fosse aux câbles, traversa le passavent et vint au gaillard de
proue.

Il aborda le vieillard, mais non de face.  Il se tint un peu en
arrière, les coudes serrés aux hanches, les mains écartées, la
tête penchée sur l’épaule, l’œil ouvert, le sourcil haut, un
coin des lèvres souriant, ce qui est l’attitude de la curiosité,
quand elle flotte entre l’ironie et le respect.

Le vieillard, soit qu’il eût l’habitude de parler quelquefois
seul, soit que sentir quelqu’un derrière lui l’excitât à parler,
se mit à monologuer, en considérant l’étendue.

--Le méridien d’où l’on compte l’ascension droite est marqué dans
ce siècle par quatre étoiles, la Polaire, la chaise de Cassiopée,
la tête d’Andromède, et l’étoile Algénib, qui est dans Pégase.
Mais aucune n’est visible.

Ces paroles se succédaient automatiquement, confuses, à peu près
dites, et en quelque façon sans qu’il se mêlât de les prononcer.
Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient.  Le
monologue est la fumée des feux intérieurs de l’esprit.

Le patron interrompit:

--Seigneur...

Le vieillard, peut-être un peu sourd en même temps que très
pensif, continua:

--Pas assez d’étoiles, et trop de vent.  Le vent quitte toujours
sa route pour se jeter sur la côte.  Il s’y jette à pic.  Cela
tient à ce que la terre est plus chaude que la mer.  L’air en est
plus léger.  Le vent froid et lourd de la mer se précipite sur la
terre pour le remplacer.  C’est pourquoi dans le grand ciel le
vent souffle vers la terre de tous les côtés.  Il importerait de
faire des bordées allongées entre le parallèle estimé et le
parallèle présumé.  Quand la latitude observée ne diffère pas de
la latitude présumée de plus de trois minutes sur dix lieues, et
de quatre sur vingt, on est en bonne route.

Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point.  Cet homme,
qui portait presque une simarre d’universitaire d’Oxford ou de
Goettingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et revêche.
Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes.  Il
étudiait les vagues, mais presque comme s’il allait demander dans
leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose.
Il y avait en lui du magister et de l’augure.  Il avait l’air du
pédant de l’abîme.

Il poursuivit son soliloque, peut-être fait, après tout, pour
être écouté.

--On pourrait lutter, si l’on avait une roue au lieu d’une barre.
Par une vitesse de quatre lieues à l’heure, trente livres
d’effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres
d’effet sur la direction.  Et plus encore, car il y a des cas où
l’on fait faire à la trousse deux tours de plus.

Le patron salua une deuxième fois, et dit:

--Seigneur...

L’œil du vieillard se fixa sur lui.  La tête tourna sans que le
corps remuât.

--Appelle-moi docteur.

--Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron.

--Soit, répondit le «docteur».

Le docteur--nous le nommerons ainsi dorénavant--parut consentir
au dialogue:

--Patron, as-tu un octant anglais?

--Non.

--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par
derrière, ni par devant.

--Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur avant qu’il
y eût des anglais.

--Méfie-toi de l’olofée.

--Je mollis quand il le faut.

--As-tu mesuré la vitesse du navire?

--Oui.

--Quand?

--Tout à l’heure.

--Par quel moyen?

--Au moyen du loch.

--As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch?

--Oui.

--Le sablier fait-il juste ses trente secondes?

--Oui.

--Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les deux
empoulettes?

--Oui.

--As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la vibration d’une
balle de mousquet suspendue...

--A un fil plat tiré de dessus le chanvre roui?  Sans doute.

--As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge?

--Oui.

--As-tu fait la contre-épreuve du loch?

--J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle de mousquet
et la contre-épreuve du loch par le boulet de canon.

--Quel diamètre a ton boulet?

--Un pied.

--Bonne lourdeur.

--C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la
Casse de Par-grand_.

--Qui était de l’armada?

--Oui.

--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et
vingt-cinq canons?

--Le naufrage le sait.

--Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le boulet?

--Au moyen d’un peson d’Allemagne.

--As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la corde
portant le boulet?

--Oui.

--Quel est le résultat?

--Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres.

--C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues de
France.

--Et trois de Hollande.

--Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la
vitesse de la mer.

--Sans doute.

--Où te diriges-tu?

--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sébastien.

--Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée.

--Oui.  Le moins d’écart possible.

--Méfie-toi des vents et des courants.  Les premiers excitent les
seconds.

--Traidores[1].

  [1] Traitres.

--Pas de mots injurieux.  La mer entend.  N’insulte rien.
Contente-toi d’observer.

--J’ai observé et j’observe.  La marée est en ce moment contre le
vent; mais tout à l’heure, quand elle courra avec le vent, nous
aurons du bon.

--As-tu un routier?

--Non.  Pas pour cette mer.

--Alors tu navigues à tâtons?

--Point.  J’ai la boussole.

--La boussole est un œil, le routier est l’autre.

--Un borgne voit.

--Comment mesures-tu l’angle que fait la route du navire avec la
quille?

--J’ai mon compas de variation, et puis je devine.

--Deviner, c’est bien; savoir c’est mieux.

--Christophe[2] devinait.

  [2] Colomb.

--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne
vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le
vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé, ni point
corrigé.  Un âne avec son routier vaut mieux qu’un devin avec son
oracle.

--Il n’y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas
de motif d’alarme.

--Les navires sont des mouches dans la toile d’araignée de la
mer.

--Présentement, tout est en assez bon état dans la vague et dans
le vent.

--Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les hommes
sur l’océan.

--Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit.

--Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu aies de la
peine à te tirer d’intrigue.

--Jusqu’à présent tout va bien.

L’œil du docteur se fixa sur le nord-est.

Le patron continua:

--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je réponds de tout.
Ah!  par exemple, j’y suis chez moi.  Je le tiens, mon golfe de
Gascogne.  C’est une cuvette souvent bien en colère, mais là je
connais toutes les hauteurs d’eau et toutes les qualités de fond;
vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap
Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la
couleur de tous les cailloux.

Le patron s’interrompit; le docteur ne l’écoutait plus.

Le docteur considérait le nord-est.  Il se passait sur ce visage
glacial quelque chose d’extraordinaire.

Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre y était
peinte.  Sa bouche laissa échapper ce mot:

--A la bonne heure!

Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde, s’était
dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace.

Il ajouta:

--C’est juste.  Quant à moi, je consens.

Le patron le regardait.

Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à quelqu’un
dans l’abîme:

--Je dis oui.

Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un redoublement
d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit:

--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.

Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et la
pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé par la
vaste réverbération crépusculaire presque comme par le jour.  Ce
segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux de vapeur
grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un bleu plus voisin
du plomb que de l’azur.

Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans
regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment
aérien, et dit:

--Patron, vois-tu?

--Quoi?

--Cela.

--Quoi?

--Là-bas.

--Du bleu.  Oui.

--Qu’est-ce?

--Un coin du ciel.

--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur.  Pour ceux qui vont
ailleurs, c’est autre chose.

Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard perdu
dans l’ombre.

Il y eut un silence.

Le patron, songeant à la double qualification donnée par le chef
à cet homme, se posa en lui-même cette question: Est-ce un fou?
Est-ce un sage?

L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé comme en
arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon.

Le patron examina ce bleu.

--En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du nuage.

--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur.  Et il ajouta:

--C’est le nuage de la neige.

--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s’il cherchait à
mieux comprendre en se traduisant le mot.

--Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige?  demanda le
docteur.

--Non.

--Tu le sauras tout à l’heure.

Le patron se remit à considérer l’horizon.

Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.

--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et
février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous autres
asturiens.  Notre pluie est chaude.  Nous n’avons de neige que
dans la montagne.  Par exemple, gare à l’avalanche!  l’avalanche
ne connaît rien; l’avalanche, c’est la bête.

--Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur.

Le docteur, après une pause, ajouta;

--La voilà qui vient.

Il reprit:

--Plusieurs vents se mettent au travail à la fois.  Un gros vent,
de l’ouest, et un vent très lent, de l’est.

--Celui-là est un hypocrite, dit le patron.

La nuée bleue grandissait.

--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle
descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand elle croule
du pôle.

Son œil était vitreux.  Le nuage semblait croître sur son visage
en même temps qu’à l’horizon.

Il reprit avec un accent de rêverie:

--Toutes les minutes amènent l’heure.  La volonté d’en haut
s’entr’ouvre.

Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point
d’interrogation: Est-ce un fou?

--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachée sur
le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la Manche?

Le patron répondit:

--C’est aujourd’hui la première fois.

Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même que
l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une capacité
d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron, ému au delà
d’un très léger dressement d’épaule.

--Comment cela?

--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage
d’Irlande.  Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou à l’île
Akill, qui est deux îles.  Je vais parfois à Brachipult, qui est
une pointe du pays de Galles.  Mais je gouverne toujours par delà
les îles Scilly.  Je ne connais pas cette mer-ci.

--C’est grave.  Malheur à qui épelle l’océan!  La Manche est une
mer qu’il faut lire couramment.  La Manche, c’est le sphinx.
Méfie-toi du fond.

--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.

--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant
et éviter les vingt qui sont au levant.

--En route, nous sonderons.

--La Manche n’est pas une mer comme une autre.  La marée y monte
de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les
mortes eaux.  Ici, le reflux n’est pas l’èbe, et l’èbe n’est pas
le jusant.  Ah!  tu m’avais l’air décontenancé en effet.

--Cette nuit, nous sonderons.

--Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras.

--Pourquoi?

--Parce que le vent.

--Nous essaierons.

--La bourrasque est une épée aux reins.

--Nous sonderons, seigneur docteur.

--Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers.

--Foi en Dieu.

--Prudence dans les paroles.  Ne prononce pas légèrement le nom
irritable.

--Je sonderai, vous dis-je.

--Sois modeste.  Tout à l’heure tu vas être souffleté par le
vent.

--Je veux dire que je tâcherai de sonder.

--Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre et la ligne
cassera.  Ah!  tu viens dans ces parages pour la première fois!

--Pour la première fois.

--Eh bien, en ce cas, écoute, patron.

L’accent de ce mot, _écoute_, était si impératif que le patron
salua.

--Seigneur docteur, j’écoute.

--Amure à bâbord et borde à tribord.

--Que voulez-vous dire?

--Mets le cap à l’ouest.

--Caramba!

--Mets le cap à l’ouest.

--Pas possible.

--Comme tu voudras.  Ce que je t’en dis, c’est pour les autres.
Moi, j’accepte.

--Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest...

--Oui, patron.

--C’est le vent debout!

--Oui.  patron.

--C’est un tangage diabolique!

--Choisis d’autres mots.  Oui, patron.

--C’est le navire sur le chevalet!

--Oui, patron.

--C’est peut-être le mât rompu!

--Peut-être.

--Vous voulez que je gouverne à l’ouest!

--Oui.

--Je ne puis.

--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.

--Il faudrait que le vent changeât.

--Il ne changera pas de toute la nuit.

--Pourquoi?

--Ceci est un souffle long de douze cents lieues.

--Aller contre ce vent-là!  impossible.

--Le cap à l’ouest, te dis-je!

--J’essaierai.  Mais malgré tout nous dévierons.

--C’est le danger.

--La brise nous chasse à l’est.

--Ne va pas à l’est.

--Pourquoi?

--Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le nom de la
mort?

--Non.

--La mort s’appelle l’est.

--Je gouvernerai à l’ouest.

Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce
regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans un cerveau.
Il s’était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces
paroles lentement, syllabe à syllabe:

--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous
entendons le son d’une cloche, le navire est perdu.

Le patron le considéra, stupéfait.

--Que voulez-vous dire?

Le docteur ne répondit pas.  Son regard, un instant sorti, était
maintenant rentré.  Son œil était redevenu intérieur.  Il ne
sembla point percevoir la question étonnée du patron.  Il n’était
plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même.  Ses lèvres
articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un
murmure:

--Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.

Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le
bas du visage.

--C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.

Et il s’éloigna.

Cependant il mit le cap à l’ouest.

Mais le vent et la mer grossissaient.



V

HARDQUANONNE


Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se
gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si
des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les
outres de la tempête.  Le modelé des nuages devenait inquiétant.

La nuée bleue tenait tout le fond du ciel.  Il y en avait
maintenant autant à l’ouest qu’à l’est.  Elle avançait contre la
brise.  Ces contradictions font partie du vent.

La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait
maintenant une peau.  Tel est ce dragon.  Ce n’était plus le
crocodile, c’était le boa.  Cette peau, plombée et sale, semblait
épaisse et se ridait lourdement.  A la surface, des bouillons de
houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis
crevaient.  L’écume ressemblait à une lèpre.

C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par
l’enfant abandonné, alluma son fanal.

Un quart d’heure s’écoula.

Le patron chercha des yeux le docteur; il n’était plus sur le
pont.

Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous
le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans
la cabine.  Là il s’était assis près du fourneau, sur un
chouquet; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un
portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un
parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune; il avait déplié
cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à
plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le
portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de
la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire.
Les secousses du flot le gênaient.  Le docteur écrivit
longuement.

Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que
le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au
puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement.

Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une
bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé
dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc.  Il faisait
assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.

Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix.

--Hardquanonne.

Puis il s’adressa au cuisinier.

--Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde.  Est-ce
qu’elle a appartenu à Hardquanonne?

--A notre pauvre camarade Hardquanonne?  fit le cuisinier.  Oui.

Le docteur poursuivit:

--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?

--Oui.

--Qui est en prison?

--Oui.

--Dans le donjon de Chatham?

--C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami.  Je
la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous?  Oui, c’est
sa gourde de hanche.

Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des
lignes un peu tortueuses sur le parchemin.  Il avait évidemment
le souci que cela fût très lisible.  Malgré le tremblement du
bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il
voulait écrire.

Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.

Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on
sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
accueillent la tempête.

Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de
savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha,
comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait
d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le
portefeuille et l’écritoire dans sa poche.

Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de
l’aménagement intérieur de l’ourque; il était dans un bon
isolement.  Pourtant la marmite oscillait.  Le provençal la
surveillait.

--Soupe aux poissons, dit-il.

--Pour les poissons, répondit le docteur.

Puis il retourna sur le pont.



VI

ILS SE CROIENT AIDÉS


A travers sa préoccupation croissante, le docteur passa une sorte
de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été près de lui
eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres:

--Trop de roulis et pas assez de tangage.

Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit,
redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits.

Celte méditation n’excluait nullement l’observation de la mer.
La mer observée est une rêverie.

Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées, allait
commencer.  Une lamentation sortait de toute cette onde.  Des
apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans l’immensité.  Le
docteur considérait ce qu’il avait sous les yeux et ne perdait
aucun détail.  Du reste il n’y avait dans son regard aucune
contemplation.  On ne contemple pas l’enfer.

Une vaste commotion, encore à demi latente, mais transparente
déjà dans le trouble des étendues, accentuait et aggravait de
plus en plus le vent, les vapeurs, les houles.  Rien n’est
logique et rien ne semble absurde comme l’océan.  Cette
dispersion de soi-même est inhérente à sa souveraineté, et est un
des éléments de son ampleur.  Le flot est sans cesse pour ou
contre.  Il ne se noue que pour se dénouer.  Un de ses versants
attaque, un autre délivre.  Pas de vision comme les vagues.
Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, réels à
peine, ces vallées, ces hamacs, ces évanouissements de poitrails,
ces ébauches?  Comment exprimer ces halliers de l’écume, mélangés
de montagne et de songe?  L’indescriptible est là, partout, dans
la déchirure, dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le
démenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de
la nuée, dans les clefs de voûtes toujours défaites, dans la
désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas
funèbre que fait toute cette démence.

La brise venait de se déclarer plein nord.  Elle était tellement
favorable dans sa violence, et si utile à l’éloignement de
l’Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s’était décidé à
couvrir la barque de toile.  L’ourque s’évadait dans l’écume,
comme au galop, toutes voiles hors, vent arrière, bondissant de
vague en vague, avec rage et gaîté.  Les fugitifs, ravis,
riaient.  Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le
flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l’avenir
ignoré.  Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.

Tout vestige de jour s’était éclipsé.

Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les falaises
lointaines perdit l’ourque de vue.  Jusqu’à ce momoment son
regard était resté fixé et comme appuyé sur le navire.  Quelle
part ce regard eut-il dans la destinée?  Dans cet instant où la
distance effaça l’ourque et où l’enfant ne vit plus rien,
l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire s’en allait au
sud.

Tous s’enfonçant dans la nuit.



VII

HORREUR SACRÉE


De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse, ceux que
l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer et décroître
la terre hostile.  Peu à peu la rondeur obscure de l’océan
montait amincissant dans le crépuscule Portland, Purbeck,
Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la
falaise brumeuse, et la côte ponctuée de phares.

L’Angleterre s’effaça.  Les fuyards n’eurent plus autour d’eux
que la mer.

Toul à coup la nuit fut terrible.

Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace; le ciel s’était fait
noirceur, et il se referma sur le navire.  La lente descente de
la neige commença.  Quelques flocons apparurent.  On eût dit des
âmes.  Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent.
On se sentit livré.  Tout le possible était là, piégé.

C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos climats
la trombe polaire.

Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre, pesait sur
l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait aux vagues.
Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient à des poches
crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur et s’emplissant
d’eau.  Ces succions soulevaient ça et là sur le flot des cônes
d’écume.

La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque se rua
dedans.  La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre
comme pour une insulte.

Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut carguée,
pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant l’évasion
est un délire.  Le mât craquait et se ployait en arrière, comme
effrayé.

Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de gauche à
droite, dans le même sens que les aiguilles d’une montre, avec un
mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles
par heure.  Quoiqu’elle fût en plein à la merci de cette violente
poussée giratoire, l’ourque se comportait comme si elle eût été
dans le demi-cercle maniable, sans autre précaution que de se
tenir debout à la lame, et de présenter le cap au vent antérieur
en recevant le vent actuel à tribord afin d’éviter les coups
d’arrière et de travers.  Cette demi-prudence n’eût servi de rien
en cas d’une saute de vent de bout en bout.

Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.

Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable a cela.  C’est
l’immense voix bestiale du monde.  Ce que nous appelons la
matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies
incommensurables où parfois on distingue une quantité
imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle
et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange,
prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus
que le tonnerre.  Ce cri, c’est l’ouragan.  Les autres voix,
chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des
couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci,
trombe, sort de ce Rien qui est Tout.  Les autres voix expriment
l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre.  C’est
l’informe, hurlant.  C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini.
Chose pathétique et terrifiante.  Ces rumeurs dialoguent
au-dessus et au delà de l’homme.  Elles s’élèvent, s’abaissent,
ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de
surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de
notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont
l’enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui
ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c’est
l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du
prodige.  Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce
qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme
palpitation ténébreuse.  Le plus souvent, cela déraisonne, cela
semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de
l’épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister
à une chute du haut mal dans l’infini.  Par moments, on entrevoit
une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de
reprise du chaos sur la création.  Par moments, c’est une
plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose
comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l’univers
est un procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données,
le pour et contre redoutable; tel gémissement de l’ombre a la
ténacité d’un syllogisme.  Vaste trouble pour la pensée.  La
raison d’être des mythologies et des polythéismes est là.  A
l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains
sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes,
des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères
plutoniennes presque affirmées.  Aucune horreur n’égale ces
sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et
ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires
inconnus.  L’homme ne sait que devenir en présence de cette
incantation épouvantable.  Il plie sous l’énigme de ces
intonations draconiennes.  Quel sous-entendu y a-t-il?  Que
signifient-elles?  qui menacent-elles?  qui supplient-elles?  Il
y a là comme un déchaînement.  Vociférations de précipice à
précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au
rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière
du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d’on ne sait
quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences.

La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son silence.
On y sent la colère de l’ignoré.

La nuit est une présence.  Présence de qui?

Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer, Dans
la nuit il y a l’absolu; il y a le multiple dans les ténèbres.
La grammaire, cette logique, n’admet pas de singulier pour les
ténèbres.  La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs.

Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace, le
croulant, le funeste.  On ne sent plus la terre, on sent l’autre
réalité.

Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou
quelqu’un, de vivant; mais ce qui est vivant là fait partie de
notre mort.  Après notre passage terrestre, quand cette ombre
sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie
nous saisira.  En attendant, il semble qu’elle nous tâte.
L’obscurité est une pression.  La nuit est une sorte de mainmise
sur notre âme.  A de certaines heures hideuses et solennelles
nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur
nous.

Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable que dans
les tempêtes de mer.  L’horrible s’y accroît du fantasque.
L’interrupteur possible des aclions humaines, l’antique
Assemble-nuages, a là à sa disposition, pour pétrir l’événement
comme bon lui semble, l’élément inconsistant, l’incohérence
illimitée, la force diffuse sans parti pris.  Ce mystère, la
tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels
changements de volonté, apparents ou réels.

Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots.

Mais le caprice n’existe pas.

Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature,
caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi
entrevus.



VIII

NIX ET NOX


Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est noire.
L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou mer
obscure, ciel blême, est renversé; le ciel est noir, l’océan est
blanc.  En bas écume, en haut ténèbres.  Un horizon muré de
fumée, un zénith plafonné de crêpe.  La tempête ressemble à
l’intérieur d’une cathédrale tendue de deuil.  Mais aucun
luminaire dans cette cathédrale.  Pas de feux Saint-Elme aux
pointes des vagues; pas de flammèches, pas de phosphores; rien
qu’une immense ombre.  Le cyclone polaire diffère du cyclone
tropical en ceci que l’un allume toutes les lumières et que
l’autre les éteint toutes.  Le monde devient subitement une voûte
de cave.  De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui
hésitent entre ce ciel et cette mer.  Ces taches, qui sont les
flocons de neige, glissent, errent et flottent.  C’est quelque
chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à vivre et
entreraient en mouvement.  A cet ensemencement se mêle une bise
forcenée.  Une noirceur émiettée en blancheurs, le furieux dans
l’obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un
ouragan sous un catafalque, telle est la tempête de neige.

Dessous tremble l’océan recouvrant de formidables
approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font
tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles.  L’eau
pétille, mitraillée.

Pas de coups de tonnerre.  L’éclair des tourmentes boréales est
silencieux.  Ce qu’on dit quelquefois du chat, «il jure», on peut
le dire de cet éclair-là.  C’est une menace de gueule
entr’ouverte, étrangement inexorable.  La tempête de neige, c’est
la tempête aveugle et muette.  Quand elle a passé, souvent les
navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d’un tel gouffre est malaisé.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument
inévitable.  Les pêcheurs danois de Disco et du Balesin, les
chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de
Behring reconnaître l’embouchure de la Rivière de la mine de
cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont
subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et
s’en sont échappés.

C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était entrée à
pleines voiles et avec triomphe.  Frénésie contre frénésie.
Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa
galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la
même effronterie.

La _Matutina_ courait.  Son penchement sous voiles faisait par
instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa
bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu.  La
quille résistait à l’arrachement de l’ouragan.  La cage à feu
éclairait l’avant.  Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur
sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer
autour de l’ourque.  Pas une mouette.  Pas une hirondelle de
falaise.  Rien que la neige.  Le champ des vagues était petit et
épouvantable.  On n’en voyait que trois ou quatre, démesurées.

De temps en temps un vaste éclair, couleur de cuivre rouge,
apparaissait derrière les superpositions obscures de l’horizon et
du zénith.  Cet élargissement vermeil montrait l’horreur des
nuées.  Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel,
pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages
et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en
perspective.  Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient
noirs, et l’on eût dit des papillons sombres volant dans une
fournaise.  Puis tout s’éteignait.

La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours
l’ourque, se mit à rugir en basse continue.  C’est la phase de
grondement, redoutable diminution de fracas.  Rien d’inquiétant
comme ce monologue de la tempête.  Ce récitatif morne ressemble à
un temps d’arrêt que prendraient les mystérieuses forces
combattantes, et indique une sorte de guet dans l’inconnu.

L’ourque continuait éperdument sa course.  Ses deux voiles
majeures surtout faisaient une fonction effrayante.  Le ciel et
la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant plus haut
que le mât.  A chaque instant, des paquets d’eau traversaient le
pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les
écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant
de bouches ouvertes revomissant l’écume à la mer.  Les femmes
s’étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient
sur le pont.  La neige aveuglante tourbillonnait.  Les crachats
de la houle s’y ajoutaient.  Tout était furieux.

En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur la
barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de l’autre
arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs de la cage à
feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches,
ivre de toute cette ombre, cria:

--Nous sommes libres!

--Libres!  libres!  libres!  répétèrent les évadés.

Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur
le pont.

--Hurrah!  cria le chef.

Et la bande hurla dans la tempête:

--Hurrah!

A l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales, une
voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du navire, et
dit:--Silence!

Toutes les têtes se retournèrent.

Ils venaient de reconnaître la voix du docteur.  L’obscurité
était épaisse; le docteur était adossé au mât avec lequel sa
maigreur se confondait, on ne le voyait pas.

La voix reprit:

--Écoutez!

Tous se turent.

Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement
d’une cloche.



IX

SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE


Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire.--Une
cloche!  C’est bon.  Nous chassons à bâbord.  Que prouve cette
cloche?  Que nous avons la terre à dextribord.

La voix ferme et lente du docteur répondit:

--Vous n’avez pas la terre à tribord.

--Mais si!  cria le patron.

--Non.

--Mais cette cloche vient de la terre.

--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.

Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis.  Les faces hagardes
des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme
deux larves évoquées.  Le docteur fit un pas, et sa longue forme
noire se détacha du mât.  On entendait la cloche tinter au fond
de la nuit.

Le docteur reprit:

--Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et
l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir.
Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds et flotte
à fleur d’eau.  Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à
la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche.  Dans le gros
temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne.
Cette cloche, vous l’entendez.

Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que
le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit:

--Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit souffle,
c’est être perdu.  Pourquoi?  le voici.  Si vous entendez le
bruit de cette cloche, c’est que le vent vous l’apporte.  Or le
vent vient de l’ouest et les brisants d’Aurigny sont à l’est.
Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre
la bouée et les brisants.  C’est sur ces brisants que le vent
vous pousse.  Vous êtes du mauvais côté de la bouée.  Si vous
étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sûre,
et vous n’entendriez pas la cloche.  Le vent n’en porterait pas
le bruit vers vous.  Vous passeriez, près de la bouée sans savoir
qu’elle est là.  Nous avons dévié.  Cette cloche, c’est le
naufrage qui sonne le tocsin.  Maintenant, avisez!

La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse
de brise, sonnait lentement, un coup après l’autre, et ce
tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du
vieillard.  On eût dit le glas de l’abîme.

Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette
cloche.



X

LA GRANDE SAUVAGE.  C’EST LA TEMPÊTE


Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

--_Cargate todo, hombres_!  Débordez les écoutes, halez les
cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles!
mordons à l’ouest!  reprenons de la mer!  le cap sur la bouée!
le cap sur la cloche!  il y a du large là-bas.  Tout n’est pas
désespéré.

--Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de
clocher de la mer, a été supprimée en 1802.  De très vieux
navigateurs se souviennent encore de l’avoir entendue.  Elle
avertissait, mais un peu tard.

L’ordre du patron fut obéi.  Le languedocien fit un troisième
matelot.  Tous aidèrent.  On fit mieux que carguer, on ferla; on
sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les
cargue-fonds et les cargue-boulines; on mit des pataras sur les
estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on jumela
le mât; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une façon de
murer le navire.  La manœuvre, quoique exécutée en pantenne,
n’en fut pas moins correcte.  L’ourque fut ramenée à la
simplification de détresse.  Mais à mesure que le bâtiment,
serrant tout, s’amoindrissait, le bouleversement de l’air et de
l’eau croissait sur lui.  La hauteur des houles atteignait
presque la dimension polaire.

L’ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler le
navire.  Ce fut, en un clin d’œil, un arrachement effroyable,
les huniers déralingués, le bordage rasé, les dogues d’amures
déboîtés, les haubans saccagés, le mât brisé, tout le fracas du
désastre volant en éclats.  Les gros cables cédèrent, bien qu’ils
eussent quatre brasses d’étalingure.

La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la
rupture des cordages.  Ils cassaient autant sous l’effluve que
sous le vent.  Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne
manœuvraient plus.  A l’avant, les joues, et à l’arrière, les
hanches, ployaient sous des pressions à outrance.  Une lame
emporta la boussole avec l’habitacle.  Une autre lame emporta le
canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la bizarre
coutume asturienne.  Une autre lame emporta la vergue civadière.
Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage à feu.

Il ne restait que le gouvernail.

On suppléa au fanal manquant au moyen d’une grosse grenade à
brûlot pleine d’étoupe flambante et de goudron allumé, qu’on
suspendit à l’étrave.

Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de
cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont.  En
tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord.

Le patron, toujours à la barre, cria:

--Tant que nous pouvons gouverner, rien n’est perdu.  Les œuvres
vives tiennent bon.  Des haches!  des haches!  Le mât à la mer!
dégagez le pont.

Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes.
Ce fut l’affaire de quelques coups de cognée.  On poussa le mât
par-dessus le bord.  Le pont fut débarrassé.

--Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi
à la barre.

On le lia au timon.

Pendant qu’on l’attachait, il riait.  Il cria à la mer:

--Beugle, la vieille!  beugle!  j’en ai vu de pires au cap
Machichaco.

Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux poings avec
cette joie étrange que donne le danger.

--Tout est bien, camarades!  Vive Notre-Dame de Buglose!
Gouvernons à l’ouest!

Une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur l’arrière.
Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot
féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque
temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince,
fond sur le navire en détresse, et le démembre.  Un
engloutissement d’écume couvrit toute la poupe de la _Matutina_,
on entendit dans cette mêlée d’eau et de nuit une dislocation.
Quand l’écume se dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait
plus ni patron, ni gouvernail.

Tout avait été arraché.

La barre et l’homme qu’on venait d’y lier s’en étaient allés avec
la vague dans le pêle-mêle hennissant de la tempête.

Le chef de la bande regarda fixement l’ombre et cria:

--_Te burlas de nosotros_[1]?

  [1] Te moques-tu de nous?

A ce cri de révolte succéda un autre cri:

--Jetons l’ancre!  sauvons le patron.

On courut au cabestan.  On mouilla l’ancre.  Les ourques n’en
avaient qu’une.  Ceci n’aboutit qu’à la perdre.  Le fond était de
roc vif, la houle forcenée.  Le câble cassa comme un cheveu.

L’ancre demeura au fond de la mer.

Du taille-mer il ne restait que l’ange regardant dans sa lunette.

A dater de ce moment, l’ourque ne fut plus qu’une épave.  La
_Matutina_ était irrémédiablement désemparée.  Ce navire, tout à
l’heure ailé, et presque terrible dans sa course, était
maintenant impotent.  Pas une manœuvre qui ne fût tronqué et
désarticulée.  Il obéissait, ankylosé et passif, aux furies
bizarres de la flottaison.  Qu’en quelques minutes, à la place
d’un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu’à la
mer.

Le soufflement de l’espace était de plus en plus monstrueux.  La
tempête est un poumon épouvantable.  Elle ajoute sans cesse de
lugubres aggravations à ce qui n’a point de nuances, le noir.  La
cloche du milieu de la mer sonnait désespérément, comme secouée
par une main farouche.

La _Matutina_ s’en allait au hasard des vagues; un bouchon de
liège a de ces ondulations; elle ne voguait plus, elle
surnageait; elle semblait à chaque instant prête à se retourner
le ventre à fleur d’eau comme un poisson mort.  Ce qui la sauvait
de cette perdition, c’était la bonne conservation de la coque,
parfaitement étanche.  Aucune vaigre n’avait cédé sous la
flottaison.  Il n’y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une
goutte d’eau n’entrait dans la cale.  Heureusement, car une
avarie avait atteint la pompe et l’avait mise hors de service.

L’ourque dansait hideusement dans l’angoisse des flots.  Le pont
avait les convulsions d’un diaphragme qui cherche à vomir.  On
eût dit qu’il faisait effort pour rejeter les naufragés.  Eux,
inertes, se cramponnaient aux manœuvres dormantes, au bordage,
au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du
franc-bord embouffeté dont les clous leur déchiraient les mains,
aux porques déjetées, à tous les reliefs misérables du
délabrement.  De temps en temps ils prêtaient l’oreille.  Le
bruit de la cloche allait s’affaiblissant.  On eût dit qu’elle
aussi agonisait.  Son tintement n’était plus qu’un râle
intermittent.  Puis ce râle s’éteignit.  Où étaient-ils donc?  et
à quelle distance étaient-ils de la bouée?  Le bruit de la cloche
les avait effrayés, son silence les terrifia.  Le noroit leur
faisait faire un chemin peut-être irréparable.  Ils se sentaient
emportés par une frénétique reprise d’haleine.  L’épave courait
dans le noir.  Une vitesse aveuglée, rien n’est plus affreux.
Ils sentaient du précipice devant eux, sous eux, sur eux.  Ce
n’était plus une course, c’était une chute.

Brusquement, dans l’énorme tumulte du brouillard de neige, une
rougeur apparut.

--Un phare!  crièrent les naufragés.



XI

LES CASQUETS


C’était en effet les Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de
maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique.
Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple
tour blanche portant trois châteaux de lumière.  Ces trois
maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie
avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du
large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant
l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipse.  Tout est calculé
dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé
de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus
et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques; engrenage
algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des
vitres épaisses, parfois cassées pourtant par les aigles de mer
qui se jettent dessus, grands phalènes de ces lanternes géantes.
La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est,
comme lui, mathématique.  Tout y est sobre, exact, nu, précis,
correct; un phare est un chiffre.

Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la
terre au bord de la mer.  L’architecture d’une tour de phare
était magnifique et extravagante.  On y prodiguait les balcons,
les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les
girouettes.  Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux,
volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec
inscriptions.  _Pax in bello,_ disait le phare d’Eddystone,
Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait
pas toujours l’océan.  Winstanley la répéta sur un phare qu’il
construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh.
La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par
la tempête.  La tempête vint et emporta le phare et Winstanley.
Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise
à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la
bataille attirent les coups.  Outre les fantaisies de pierre, il
y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les
serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie.
Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur
parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et
inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues
de chargement, grappins de sauvetage.  Sur le faîte, autour du
foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros
chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés
de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent
n’éteignait.  Et, du haut en bas, la tour était compliquée
d’étendards de nier, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de
pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage
en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous
les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la
cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse
émeute de guenilles autour de ce flamboiement.  Cette effronterie
de lumière au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en
verve d’audace les naufragés.  Mais le phare des Casquets n’était
point de cette mode.

C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que
Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la
_Blanche-Nef,_ un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut
d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de
flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième
siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une
crémaillère à poids de pierre qu’on avait ajustée à la cage à feu
en 1610.

A ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer était
plus tragique qu’aux phares actuels.  Les oiseaux y accouraient,
attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le
brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs
agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la
cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors
d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées.

A un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de
gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile.
Il crie: gare!  Il avertit de l’ecueil.  A un navire désemparé il
n’est que terrible.  La coque, paralysée et inerte, sans
résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense
contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans
ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse.  Le phare lui
montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le
jour sur l’ensevelissement.  Il est la chandelle du sépulcre.

Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de
plus tragique ironie.



XII

CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL


Cette mystérieuse dérision ajoutée au naufrage, les misérables en
détresse sur la _Matutina_ la comprirent tout de suite.
L’apparition du phare les releva d’abord, puis les accabla.  Rien
à faire, rien à tenter.  Ce qui a été dit des rois peut se dire
des flots.  On est leur peuple; on est leur proie.  Tout ce
qu’ils délirent, on le subit.  Le noroit drossait l’ourque sur
les Casquets.  On y allait.  Pas de refus possible.  On dérivait
rapidement vers le récif.  On sentait monter le fond; la sonde,
si on eût pu mouiller utilement une sonde, n’eût pas donné plus
de trois ou quatre brasses.  Les naufragés écoulaient les sourds
engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond
rocher.  Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche
obscure, entre deux lames de granit, la passe étroite de
l’affreux petit havre sauvage qu’on devinait plein de squelettes
d’hommes et de carcasses de navires.  C’était une bouche d’antre,
plutôt qu’une entrée de port.  Ils entendaient le pétillement du
haut bûcher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait
la tempête, la rencontre de la flamme et de la grêle troublait la
brume, la nuée noire et la fumée rouge combattaient, serpent
contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les
flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque
attaque d’étincelles.  Les brisants, estompés d’abord, se
dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des
pics, des crêtes et des vertèbres.  Les angles se modelaient par
de vives lignes vermeilles, et les plans inclinés par de
sanglants glissements de clarté, A mesure qu’on avançait, le
relief de l’écueil croissait et montait, sinistre.

Une des femmes, l’irlandaise, dévidait éperdument son rosaire.

A défaut du patron, qui était le pilote, restait le chef, qui
était le capitaine.  Les basques savent tous la montagne et la
mer.  Ils sont hardis aux précipices et inventifs dans les
catastrophes.

On arrivait, on allait toucher.  On fut tout à coup si près de la
grande roche du nord des Casquets, que subitement elle éclipsa le
phare.  On ne vit plus qu’elle, et de la lueur derrière.  Cette
roche debout dans la brume ressemblait à une grande femme noire
avec une coiffe de feu.

Cette roche mal famée se nomme le Biblet.  Elle contrebute au
septentrion l’écueil qu’un autre récif, l’Étacq-aux-Guilmets,
contrebute au midi.

Le chef regarda le Biblet, et cria:

--Un homme de bonne volonté pour porter un grelin au brisant!  Y
a-t-il ici quelqu’un qui sache nager?

Pas de réponse.

Personne à bord ne savait nager, pas même les matelots; ignorance
du reste fréquente chez les gens de mer.

Une hiloire à peu près détachée de ses liaisons oscillait dans le
bordage.  Le chef l’étreignit de ses deux poings, et dit:

--Aidez-moi.

On détacha l’hiloire.  On l’eut à sa disposition pour en faire ce
qu’on voudrait.  De défensive elle devint offensive.

C’était une assez longue poutre, en cœur de chêne, saine et
robuste, pouvant servir d’engin d’attaque et de point d’appui;
levier contre un fardeau, bélier contre une tour.

--En garde!  cria le chef.

Ils se mirent six, arc-boutés au tronçon du mât, tenant l’hiloire
horizontale hors du bord et droite comme une lance devant la
hanche de l’écueil.

La manœuvre était périlleuse.  Donner une poussée à une
montagne, c’est une audace.  Les six hommes pouvaient être jetés
à l’eau du contre-coup.

Ce sont là les diversités de la lutte des tempêtes.  Après la
rafale, l’écueil; après le vent, le granit.  On a affaire tantôt
à l’insaisissable, tantôt à l’inébranlable.

Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les cheveux
blanchissent.

L’écueil et le navire, on allait s’aborder.

Un rocher est un patient.  Le récif attendait.

Une houle accourut, désordonnée.  Elle mit fin à l’attente.  Elle
prit le navire en dessous, le souleva et le balança un moment,
comme la fronde balance le projectile.

--Fermes!  cria le chef.  Ce n’est qu’un rocher, nous sommes des
hommes.

La poutre était en arrêt.  Les six hommes ne faisaient qu’un avec
elle.  Les chevilles pointues de l’hiloire leur labouraient les
aisselles, mais ils ne les sentaient point.

La houle jeta l’ourque contre le roc.

Le choc eut lieu.

Il eut lieu sous l’informe nuage d’écume qui cache toujours ces
péripéties.

Quand ce nuage tomba à la mer, quant l’écart se refit entre la
vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont; mais la
_Matutina_ fuyait le long du brisant.  La poutre avait tenu bon
et déterminé une déviation.  En quelques secondes, le glissement
de la lame étant effréné, les Casquets furent derrière l’ourque.
La _Matutina,_ pour l’instant, était hors de péril immédiat.

Cela arrive.  C’est un coup droit de beaupré dans la falaise qui
sauva Wood de Largo à l’embouchure du Tay.  Dans les rudes
parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine
Hamilton, c’est par une manœuvre de levier pareille contre le
redoutable rocher Brannodu-um que sut échapper au naufrage la
_Royale-Marie,_ bien que ce ne fût qu’une frégate de la façon
d’Ecosse.  La vague est une force si soudainement décomposée que
les diversions y sont faciles, possibles du moins, même dans les
chocs les plus violents.  Dans la tempête il y a de la brute;
l’ouragan c’est le taureau, et l’on peut lui donner le change.

Tâcher de passer de la sécante à la tangente, tout le secret
d’éviter le naufrage est là.

C’est ce service que l’hiloire avait rendu au navire.  Elle avait
fait office d’aviron; elle avait tenu lieu de gouvernail.  Mais
cette manœuvre libératrice était une fois faite; on ne pouvait
la recommencer.  La poutre était à la mer.  La dureté du choc
l’avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord,
et elle s’était perdue dans le flot.  Desceller une autre
charpente, c’était disloquer la membrure.

L’ouragan remporta la _Matutina._ Tout de suite les Casquets
semblèrent à l’horizon un encombrement inutile.  Rien n’a l’air
décontenancé comme un écueil en pareille occasion.  Il y a dans
la nature, du côté de l’inconnu, là où le visible est compliqué
d’invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner
une proie lâchée.

Tels furent les Casquets pendant que la _Matutina_ s’enfuyait.

Le phare, reculant, pâlit, blêmit, puis s’effaça.

Cette extinction fut morne.  Les épaisseurs de brume se
superposèrent sur ce flamboiement devenu diffus, Le rayonnement
se délaya dans l’immensité mouillée.  La flamme flotta, lutta,
s’enfonça, perdit forme.  On eût dit une noyée.  Le brasier
devint lumignon, ce ne fut plus qu’un tremblement blafard et
vague.  Tout autour s’élargissait un cercle de lueur extravasée.
C’était comme un écrasement de lumière au fond de la nuit.

La cloche, qui était une menace, s’était tue; le phare, qui était
une menace, s’était évanoui.  Pourtant, quand ces deux menaces
eurent disparu, ce fut plus terrible.  L’une était une voix,
l’autre était un flambeau.  Elles avaient quelque chose d’humain.
Elles de moins, resta l’abîme.



XIII

FACE A FACE AVEC LA NUIT


L’ourque se retrouva à vau-l’ombre dans l’obscurité
incommensurable.

La _Matutina_, échappée aux Casquets, dévalait de houle en houle.
Répit, mais dans le chaos.  Poussée en travers par le vent,
maniée par les mille tractions de la vague, elle répercutait
toutes les oscillations folles du flot.  Elle n’avait presque
plus de tangage, signe redoutable de l’agonie d’un navire.  Les
épaves n’ont que du roulis.  Le tangage est la convulsion de la
lutte.  Le gouvernail seul peut prendre le vent debout.

Dans la tempête, et surtout dans le météore de neige, la mer et
la nuit finissent par se fondre et s’amalgamer, et par ne plus
faire qu’une fumée.  Brume, tourbillon, souffle, glissement dans
tous les sens, aucun point d’appui, aucun lieu de repère, aucun
temps d’arrêt, un perpétuel recommencement, une trouée après
l’autre, nul horizon visible, profond recul noir, l’ourque
voguait là-dedans.

Se dégager des Casquets, éluder l’écueil, cela avait été pour les
naufragés une victoire.  Mais surtout une stupeur.  Ils n’avaient
point poussé de hurrahs; en mer, on ne fait pas deux fois de ces
imprudences-là.  Jeter la provocation là où on ne jetterait pas
la sonde, c’est grave.

L’écueil repoussé, c’était de l’impossible accompli.  Ils en
étaient pétrifiés.  Peu à peu pourtant, ils se remettaient à
espérer.  Telles sont les insubmersibles mirages de l’âme.  Pas
de détresse qui, même à l’instant le plus critique, ne voie
blanchir dans ses profondeurs l’inexprimable lever de
l’espérance.  Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de
s’avouer qu’ils étaient sauvés.  Ils avaient en eux ce
bégaiement.

Mais un grandissement formidable se fit tout à coup dans la nuit.
A bâbord surgit, se dessina et se découpa sur le fond de brume
une haute masse opaque, verticale, à angles droits, une tour
carrée de l’abîme.

Ils regardèrent, béants.

La rafale les poussait vers cela.

Ils ignoraient ce que c’était.  C’était le rocher Ortach.



XIV

ORTACH


L’écueil recommençait.  Après les Casquets, Ortach.  La tempête
n’est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et
ne varie pas ses moyens.

L’obscurité n’est pas épuisable.  Elle n’est jamais à bout de
pièges et de perfidies.  L’homme, lui, est vite à l’extrémité de
ses ressources.  L’homme se dépense, le gouffre non.

Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir.  Il ne put
que hausser les épaules; morne dédain de l’impuissance.

Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach.  L’écueil
Orlach, tout d’une pièce, au-dessus du choc contrarié des houles,
monte droit à quatrevingts pieds de haut.  Les vagues et les
navires s’y brisent.  Cube immuable, il plonge à pic ses flancs
rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.

La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un grand
drap noir.  Dans la tempête, il attend le coup de hache, qui est
le coup de tonnerre.

Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige.  Le
navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux; toutes les
ténèbres sont nouées sur lui.  Il est prêt comme un supplicié.
Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point
l’espérer.

La _Matutina_, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en alla
vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre.  Les
infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent dans
l’angoisse.  Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière eux,
reparaissait devant eux.  L’écueil ressortait du fond de la mer.
Il n’y avait rien de fait.

Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments, l’Ortach est
une muraille.  Naufrager aux Casquets, c’est être déchiqueté;
naufrager à l’Ortach, c’est être broyé.

Il y avait une chance pourtant.

Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la vague,
pas plus que le boulet, n’a de ricochets.  Elle est réduite au
jeu simple.  C’est le flux, puis le reflux.  Elle arrive lame et
revient houle.

Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose
ainsi: si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle l’y
brise, il est perdu; si la houle revient avant que le bâtiment
ait touché, elle le remmène, il est sauvé.

Anxiété poignante.  Les naufragés apercevaient dans la pénombre
le grand flot suprême venant à eux.  Jusqu’où allait-il les
traîner?  Si le flot brisait au navire, ils étaient roulés au roc
et fracassés.  S’il passait sous le navire...

Le flot passa sous le navire.

Ils respirèrent.

Mais quel retour allait-il avoir?  Qu’est-ce que le ressac ferait
d’eux?

Le ressac les remporta.

Quelques minutes après, la _Matutina_ était hors des eaux de
l’écueil.  L’Ortach s’effaçait comme les Casquets s’étaient
effacés.

C’était la deuxième victoire.  Pour la seconde fois l’ourque
était arrivée au bord du naufrage, et avait reculé à temps.



XV

PORTENTOSUM MARE


Cependant un épaississcment de brume s’était abattu sur ces
malheureux en dérive.  Ils ignoraient où ils étaient.  Ils
voyaient à peine à quelques encâblures autour de l’ourque.
Malgré une véritable lapidation de grêlons qui les forçait tous à
baisser la tête, les femmes s’étaient obstinées à ne point
redescendre dans la cabine.  Pas de désespéré qui ne veuille
naufrager à ciel ouvert.  Si près de la mort, il semble qu’un
plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil.

La vague, de plus en plus gonflée, devenait courte.  La
turgescence du flot indique un étranglement; dans le brouillard,
de certains bourrelets de l’eau signalent un détroit.  En effet,
à leur insu, ils côtoyaient Aurigny.  Entre Ortach et les
Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserrée
et gênée, et l’état de malaise pour la mer détermine localement
l’état de tempête.  La mer souffre comme autre chose; et là où
elle souffre, elle s’irrite.  Cette passe est redoutée.

La _Matutina_ était dans cette passe.

Qu’on s’imagine sous l’eau une écaille de tortue grande comme
Hyde-Park ou les Champs-Elysées, et dont chaque strie est un
bas-fond et dont chaque bossage est un récif.  Telle est
l’approche ouest d’Aurigny.  La mer recouvre et cache cet
appareil de naufrage.  Sur cette carapace de brisants
sous-marins, la vague déchiquetée saute et écume.  Dans le calme,
clapotement; dans l’orage, chaos.

Cette complication nouvelle, les naufragés la remarquaient sans
se l’expliquer.  Subitement ils la comprirent.  Une pâle
éclaircie se fit au zénith, un peu de blêmissement se dispersa
sur la mer, cette lividité démasqua à bâbord un long barrage en
travers à l’est, et vers lequel se ruait, chassant le navire
devant elle, la poussée du vent.  Ce barrage était Aurigny.

Qu’était-ce que ce barrage?  Ils tremblèrent.  Ils eussent bien
plus tremblé encore si une voix leur eût répondu: Aurigny.

Pas d’île défendue contre la venue de l’homme comme Aurigny.
Elle a sous l’eau et hors de l’eau une garde féroce dont Ortach
est la sentinelle.  A l’ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque,
Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les
Éguillons, le Vrac, la Fosse-Malière; à l’est, Sauquet, Hommeau,
Floreau, la Brinebelais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche,
le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue, Qu’est-ce que tous ces
monstres?  des hydres?  Oui, de l’espèce écueil.

Un de ces récifs s’appelle le But, comme pour indiquer que tout
voyage finit là.

Cet encombrement d’écueils, simplifié par l’eau et la nuit,
apparaissait aux naufragés sous la forme d’une simple bande
obscure, sorte de rature noire sur l’horizon.

Le naufrage, c’est l’idéal de l’impuissance.  Être près de la
terre et ne pouvoir l’atteindre, flotter et ne pouvoir voguer,
avoir le pied sur quelque chose qui paraît solide et qui est
fragile, être plein de vie et plein de mort en même temps, être
prisonnier des étendues, être muré entre le ciel et l’océan,
avoir sur soi l’infini comme un cachot, avoir autour de soi
l’immense évasion des souffles et des ondes, et être saisi,
garrotté, paralysé, cet accablement stupéfie et indigne.  On
croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible.  Ce
qui vous tient, c’est cela même qui lâche les oiseaux et met en
liberté les poissons.  Cela ne semble rien et c’est tout.  On
dépend de cet air qu’on trouble avec sa bouche, on dépend de
cette eau qu’on prend dans le creux de sa main.  Puisez de cette
tempête plein un verre, ce n’est plus qu’un peu d’amertume.
Gorgée, c’est une nausée; houle, c’est l’extermination.  Le grain
de sable dans le désert, le flocon d’écume dans l’océan, sont des
manifestations vertigineuses; la toute-puissance ne prend pas la
peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle
emplit de son tout le néant, et c’est avec l’infiniment petit que
l’infiniment grand vous écrase.  C’est avec des gouttes que
l’océan vous broie.  On se sent jouet.

Jouet, quel mot terrible!

La _Matutina_ était un peu au-dessus d’Aurigny, ce qui était
favorable; mais dérivait vers la pointe nord, ce qui était fatal.
La bise nord-ouest, comme un arc tendu décoche une flèche,
lançait le navire vers le cap septentrional.  Il existe à cette
pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets, ce que les marins
de l’archipel normand appellent «un singe».  Le
singe--_swinge_--est un courant de l’espèce furieuse.  Un
chapelet d’entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues
un chapelet de tourbillons.  Quand l’un vous lâche, l’autre vous
reprend.  Un navire, happé par le singe, roule ainsi de spirale
en spirale jusqu’à ce qu’une roche aiguë ouvre la coque.  Alors
le bâtiment crevé s’arrête, l’arrière sort des vagues, l’avant
plonge, le gouffre achève son tour de roue, l’arrière s’enfonce,
et tout se referme.  Une flaque d’écume s’élargit et flotte, et
l’on ne voit plus à la surface de la lame que quelques bulles ça
et là, venues des respirations étouffées sous l’eau.

Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le
singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le
singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la pointe de
Noirmont, et le singe d’Aurigny.

Un pilote local, qui eût été à bord de la _Mututina_, eût averti
les naufragés de ce nouveau péril.  A défaut de pilote, ils
avaient l’instinct; dans les situations extrêmes, il y a une
seconde vue.  De hautes torsions d’écume s’envolaient le long de
la côte, dans le pillage frénétique du vent.  C’était le
crachement du singe.  Nombre de barques ont chaviré dans cette
embûche.  Sans savoir ce qu’il y avait là, ils approchaient avec
horreur.

Comment doubler ce cap?  Nul moyen.

De même qu’ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir
Ortach, à présent ils voyaient se dresser la pointe d’Aurigny,
toute de haute roche.  C’était comme des géants l’un après
l’autre.  Série de duels effrayants.

Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et
Aurigny sont trois.

Le même phénomène d’envahissement de l’horizon par l’écueil se
reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre.  Les
batailles de l’océan ont, comme les combats d’Homère, ce
rabâchage sublime.

Chaque lame, à mesure qu’ils approchaient, ajoutait vingt coudées
au cap affreusement amplifié dans la brume.  La décroissance
d’intervalle semblait de plus en plus irrémédiable.  Ils
touchaient à la lisière du singe.  Le premier pli qui les
saisirait les entraînerait.  Encore un flot franchi, tout était
fini.

Soudain l’ourque fut repoussée en arrière comme par le coup de
poing d’un titan.  La houle se cabra sous le navire et se
renversa, rejetant l’épave dans sa crinière d’écume.  La
_Matutina_, sous cette impulsion, s’écarta d’Aurigny.

Elle se retrouva au large.

D’où arrivait ce secours?  Du vent.

Le souffle de l’orage venait de se déplacer.

Le flot avait joué d’eux, maintenant c’était le tour du vent, Ils
s’étaient dégagés eux-mêmes des Casquets; mais devant Ortach la
houle avait fait la péripétie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il
y avait eu subitement une saute du septentrion au midi.

Le suroit avait succédé au noroit.

Le courant, c’est le vent dans l’eau; le vent, c’est le courant
dans l’air; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent
avait eu le caprice de retirer sa proie au courant.

Les brusqueries de l’océan sont obscures.  Elles sont le
perpétuel peut-être.  Quand on est à leur merci, on ne peut ni
espérer, ni désespérer.  Elles font, puis défont.  L’océan
s’amuse.  Toutes les nuances de la férocité fauve sont dans cette
vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait «la grosse bête».
C’est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de
velours.  Quelquefois la tempête bâcle le naufrage; quelquefois
elle le travaille avec soin; on pourrait presque dire elle le
caresse.  La mer a le temps.  Les agonisants s’en aperçoivent.

Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice
annoncent la délivrance.  Ces cas sont rares.  Quoi qu’il en
soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement
dans les menaces de l’orage leur suffit, ils s’affirment à
eux-mêmes qu’ils sont hors de péril, après s’être crus ensevelis
ils prennent acte de leur résurrection, ils acceptent
fiévreusement ce qu’ils ne possèdent pas encore, tout ce que la
mauvaise chance contenait est épuisé, c’est évident, ils se
déclarent satisfaits, ils sont sauvés, ils tiennent Dieu quitte.
Il ne faut point trop se hâter de donner de ces reçus à
l’Inconnu.

Le suroit débuta en tourbillon, Les naufragés n’ont jamais que
des auxiliaires bourrus.  La _Matutina_ fut impétueusement
traînée au large par ce qui lui restait d’agrès comme une morte
par les cheveux.  Cela ressembla à ces délivrances accordées par
Tibère, à prix de viol.  Le vent brutalisait ceux qu’il sauvait.
Il leur rendait service avec fureur.  Ce fut du secours sans
pitié.

L’épave, dans ce rudoiement libérateur, acheva de se disloquer.

Des grêlons, gros et durs à charger un tromblon, criblaient le
bâtiment.  A tous les renversements du flot, ces grêlons
roulaient sur le pont comme des billes.  L’ourque, presque entre
deux eaux, perdait toute forme sous les retombées de vagues et
sous les effondrements d’écumes.  Chacun dans le navire songeait
à soi.

Se cramponnait qui pouvait.  Après chaque paquet de mer, on avait
la surprise de se retrouver tous.  Plusieurs avaient le visage
déchiré par des éclats de bois.

Heureusement le désespoir a les poings solides.  Une main
d’enfant dans l’effroi a une étreinte de géant.  L’angoisse fait
un étau avec des doigts de femme.  Une jeune fille qui a peur
enfoncerait ses ongles roses dans du fer.  Ils s’accrochaient, se
tenaient, se retenaient.  Mais toutes les vagues leur apportaient
l’épouvante du balaiement.

Soudainement ils furent soulagés.



XVI

DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME


L’ouragan venait de s’arrêter court.

Il n’y eut plus dans l’air ni suroit, ni noroit.  Les clairons
forcenés de l’espace se turent.  La trombe sortit du ciel, sans
diminution préalable, sans transition, et comme si elle-même
avait glissé à pic dans un gouffre.  On ne sut plus où elle
était.  Les flocons remplacèrent les grêlons.  La neige
recommença à tomber lentement.

Plus de flot.  La mer s’aplatit.

Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de neige.
L’effluve électrique épuisé, tout se tranquillise, même la vague,
qui, dans les tourmentes ordinaires, conserve souvent une longue
agitation.  Ici point.  Aucun prolongement de colère dans le
flot.  Comme un travailleur après une fatigue, le flot s’assoupit
immédiatement, ce qui dément presque les lois de la statique,
mais n’étonne point les vieux pilotes, car ils savent que tout
l’inattendu est dans la mer.

Ce phénomène a lieu même, mais très rarement, dans les tempêtes
ordinaires.  Ainsi, de nos jours, lors du mémorable ouragan du 27
juillet 1867, à Jersey, le vent, après quatorze heures de furie,
tomba tout de suite au calme plat.

Au bout de quelques minutes, l’ourque n’avait plus autour d’elle
qu’une eau endormie.

En même temps, car la dernière phase ressemble à la première, on
ne distingua plus rien.  Tout ce qui était devenu visible dans
les convulsions des nuages météoriques redevînt trouble, les
silhouettes blêmes se fondirent en délaiement diffus, et le
sombre de l’infini se rapprocha de toutes parts du navire.  Ce
mur de nuit, cette occlusion circulaire, ce dedans de cylindre
dont le diamètre décroissait de minute en minute, enveloppait la
_Matutina_, et, avec la lenteur sinistre d’une banquise qui se
ferme, se rapetissait formidablement.  Au zénith, rien, un
couvercle de brume, une clôture.  L’ourque était comme au fond du
puits de l’abîme.

Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c’était la mer.
L’eau ne bougeait plus.  Immobilité morne.  L’océan n’est jamais
plus farouche qu’étang.

Tout était silence, apaisement, aveuglement.

Le silence des choses est peut-être de la taciturnité.

Les derniers clapotements glissaient le long du bordage.  Le pont
était horizontal avec des déclivités insensibles.  Quelques
dislocations remuaient faiblement.  La coque de grenade, qui
tenait lieu de fanal, et où brillaient des étoupes dans du
goudron, ne se balançait plus au beaupré et ne jetait plus de
gouttes enflammées dans la mer.  Ce qui restait de souffle dans
les nuées n’avait plus de bruit.  La neige tombait épaisse,
molle, à peine oblique.  On n’entendait l’écume d’aucun brisant.
Paix de ténèbres.

Ce repos, après ces exaspérations et ces paroxysmes, fut pour les
malheureux si longtemps ballottés un indicible bien-être.  Il
leur sembla qu’ils cessaient d’être mis à la question.  Ils
entrevoyaient autour d’eux et au-dessus d’eux un consentement à
les sauver.  Ils reprirent confiance.  Tout ce qui avait été
furie était maintenant tranquillité.  Cela leur parut une paix
signée.  Leurs poitrines misérables se dilatèrent.  Ils pouvaient
lâcher le bout de corde ou de planche qu’ils tenaient, se lever,
se redresser, se tenir debout, marcher, se mouvoir.  Ils se
sentaient inexprimablement calmés.  Il y a, dans la profondeur
obscure, de ces effets de paradis, préparation à autre chose.  Il
était clair qu’ils étaient bien décidément hors de la rafale,
hors de l’écume, hors des souffles, hors des rages, délivrés.

On avait désormais toutes les chances pour soi.  Dans trois ou
quatre heures le jour se lèverait, on serait aperçu par quelque
navire passant, on serait recueilli.  Le plus fort était fait.
On rentrait dans la vie.  L’important, c’était d’avoir pu se
soutenir sur l’eau jusqu’à la cessation de la tempête.  Ils se
disaient: Cette fois, c’est fini.

Tout à coup ils s’aperçurent que c’était fini en effet.

Un des matelots, le basque du nord, nommé Galdeazun, descendit,
pour chercher du câble, dans la cale, puis remonta, et dit:

--La cale est pleine.

--De quoi?  demanda le chef.

--D’eau, répondit le matelot.

Le chef cria:

--Qu’est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une demi-heure nous
allons sombrer.



XVII

LA RESSOURCE DERNIÈRE


Il y avait une crevasse dans la quille.  Une voie d’eau s’était
faite.  A quel moment?  Personne n’eût pu le dire.  Était-ce en
accostant les Casquets?  Était-ce devant Ortach?  Était-ce dans
le clapotement des bas-fonds de l’ouest d’Aurigny?  Le plus
probable, c’est qu’ils avaient touché le Singe.  Ils avaient reçu
un obscur coup de boutoir.  Ils ne s’en étaient point aperçus au
milieu de la survente convulsive qui les secouait.  Dans le
tétanos on ne sent pas une piqûre.

L’autre matelot, le basque du sud, qui s’appelait Ave-Maria, fit
à son tour la descente de la cale, revint, et dit;

--L’eau dans la quille est haute de deux vares.

Environ six pieds.

Ave-Maria ajouta:

--Avant quarante minutes, nous coulons.

Où était cette voie d’eau?  on ne la voyait pas.  Elle était
noyée.  Le volume d’eau qui emplissait la cale cachait cette
fissure.  Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous
la flottaison, fort avant sous la carène.  Impossible de
l’apercevoir.  Impossible de le boucher.  On avait une plaie et
l’on ne pouvait la panser.  L’eau, du reste, n’entrait pas très
vite.

Le chef cria:

--Il faut pomper.

Galdeazun répondit:

--Nous n’avons plus de pompe.

--Alors, repartit le chef, gagnons la terre.

--Où, la terre?

--Je ne sais.

--Ni moi.

--Mais elle est quelque part.

--Oui.

--Que quelqu’un nous y mène, reprit le chef.

--Nous n’avons pas de pilote, dit Galdeazun.

--Prends la barre, toi.

--Nous n’avons plus de barre.

--Bâclons-en une avec la première poutre venue.  Des clous.  Un
marteau.  Vite des outils!

--La baille de charpenterie est à l’eau.  Nous n’avons plus
d’outils.

--Gouvernons tout de même, n’importe où!

--Nous n’avons plus de gouvernail.

--Où est le canot?  Jetons nous-y.  Ramons!

--Nous n’avons plus de canot.

--Ramons sur l’épave.

--Nous n’avons plus d’avirons.

--A la voile alors!

--Nous n’avons plus de voile, et plus de mât.

--Faisons un mât avec une hiloire, faisons une voile avec un
prélart.  Tirons-nous de là.  Confions-nous au vent!

--Il n’y a plus de vent.

Le vent en effet les avait quittés.  La tempête s’en était allée,
et ce départ, qu’ils avaient pris pour leur salut, était leur
perte.  Le suroit en persistant les eût frénétiquement poussés à
quelque rivage, eût gagné de vitesse la voie d’eau, les eût
portés peut-être à un bon banc de sable propice, et les eût
échoués avant qu’ils eussent sombré.  Le rapide emportement de
l’orage eût pu leur faire prendre terre.  Point de vent, plus
d’espoir.  Ils mourraient de l’absence d’ouragan.

La situation suprême apparaissait.

Le vent, la grêle, la bourrasque, le tourbillon, sont des
combattants désordonnés qu’on peut vaincre.  La tempête peut être
prise au défaut de l’armure.  On a des ressources contre la
violence qui se découvre sans cesse, se meut à faux, et frappe
souvent à côté.  Mais rien à faire contre le calme.  Pas un
relief qu’on puisse saisir.

Les vents sont une attaque de cosaques; tenez bon, cela se
disperse.  Le calme, c’est la tenaille du bourreau.

L’eau, sans hâte, mais sans interruption, irrésistible et lourde,
montait dans la cale, et, à mesure qu’elle montait, le navire
descendait.  Cela était très lent.

Les naufragés de la _Matutina_ sentaient peu à peu s’entr’ouvrir
sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe
inerte.  La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient
les tenait.  L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas.
L’immobile, c’est l’inexorable.  L’engloutissemenl les résorbait
en silence.  A travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère,
sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre
intérêt, le fatal centre du globe les attirait.  L’horreur, au
repos, se les amalgamait.  Ce n’était plus la gueule béante du
flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer,
méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant
de la houle; c’était sous ces misérables on ne sait quel
bâillement noir de l’infini.  Ils se sentaient entrer dans une
profondeur paisible qui était la mort.  La quantité de bord que
le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout.  On
pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait.  C’était tout
le contraire de la submersion par la marée montante.  L’eau ne
montait pas vers eux, ils descendaient vers elle.  Le creusement
de leur tombe venait d’eux-mêmes.  Leur poids était le fossoyeur.

Ils étaient exécutés, non par la loi des hommes, mais par la loi
des choses.

La neige tombait, et, comme l’épave ne remuait plus, cette
charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le
navire d’un suaire.

La cale allait s’alourdissant.  Nul moyen de franchir la voie
d’eau.  Ils n’avaient pas même une pelle d’épuisement, qui
d’ailleurs eût été illusoire et d’un emploi impraticable,
l’ourque étant pontée.  On s’éclaira; on alluma trois ou quatre
torches qu’on planta dans des trous et comme on put.  Galdeazun
apporta quelques vieux seaux de cuir; ils entreprirent d’étancher
la cale et firent la chaîne; mais les seaux étaient hors de
service, le cuir des uns était décousu, le fond des autres était
crevé, et les seaux se vidaient en chemin.  L’inégalité était
dérisoire entre ce qu’on recevait et ce qu’on rendait.  Une tonne
d’eau entrait, un verre d’eau sortait.  On n’eut pas d’autre
réussite.  C’était une dépense d’avare essayant d’épuiser sou à
sou un million.

Le chef dit:

--Allégeons l’épave!

Pendant la tempête on avait amarré les quelques coffres qui
étaient sur le pont.  Ils étaient restés liés au tronçon du mât.
On défit les amarres, et on roula les coffres à l’eau par une des
brèches du bordage.  Une de ces valises appartenait à la femme
basquaise qui ne put retenir ce soupir:

--Oh!  ma cape neuve doublée d’écarlate!  oh!  mes pauvres bas en
dentelle d’écorce de bouleau!  Oh!  mes pendeloques d’argent pour
aller à la messe du mois de Marie!

Le pont déblayé, restait la cabine.  Elle était fort encombrée.
Elle contenait, on s’en souvient, des bagages qui étaient aux
passagers et des ballots qui étaient aux matelots.

On prit les bagages, et on se débarrassa de tout ce chargement
par la brèche du bordage.

On retira les ballots, et on les poussa à l’océan.

On acheva de vider la cabine.  La lanterne, le chouquet, les
barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec
la soupe, tout alla aux flots.

On dévissa les écrous du fourneau de fer éteint depuis longtemps,
on le descella, on le hissa sur le pont, on le traîna jusqu’à la
brèche, et on le précipita hors du navire.

On envoya à l’eau tout ce qu’on put arracher du vaigrage, des
porques, des haubans et du gréement fracassé.

De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur
les chiffres d’étiage peints à l’avant du navire, et regardait où
en était le naufrage.



XVIII

LA RESSOURCE SUPRÊME


L’épave, allégée, s’enfonçait un peu moins, mais s’enfonçait
toujours.

Le désespoir de la situation n’avait plus ni ressource, ni
palliatif.  On avait épuisé le dernier expédient.

--Y a-t-il encore quelque chose à jeter à la mer?  cria le chef.

Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d’un angle
du capot de cabine, et dit:

--Oui.

--Quoi?  demanda le chef.

Le docteur répondit:

--Notre crime.

Il y eut un frémissement, et tous crièrent:

--Amen.

Le docteur, debout et blême, leva un doigt vers le ciel, et dit:

--A genoux.

Ils chancelaient, ce qui est le commencement de l’agenouillement.

Le docteur reprit:

--Jetons à la mer nos crimes.  Ils pèsent sur nous.  C’est là ce
qui enfonce le navire.  Ne songeons plus au sauvetage, songeons
au salut.  Notre dernier crime surtout, celui que nous avons
commis, ou, pour mieux dire, complété tout à l’heure, misérables
qui m’écoutez, il nous accable.  C’est une insolence impie de
tenter l’abîme quand on a l’intention d’un meurtre derrière soi.
Ce qui est fait contre un enfant est fait contre Dieu.  Il
fallait s’embarquer, je le sais, mais c’était la perdition
certaine.  La tempête, avertie par l’ombre que notre action a
faite, est venue.  C’est bien.  Du reste, ne regrettez rien.
Nous avons là, pas loin de nous, dans cette obscurité, les sables
de Vauville et le cap de la Hougue.  C’est la France.  Il n’y
avait qu’un abri possible, l’Espagne.  La France ne nous est pas
moins dangereuse que l’Angleterre.  Notre délivrance de la mer
eût abouti au gibet.  Ou pendus, ou noyés, nous n’avions pas
d’autre option.  Dieu a choisi pour nous.  Rendons-lui grâce.  Il
nous accorde la tombe qui lave.  Mes frères, l’inévitable était
là.  Songez que c’est nous qui tout à l’heure avons fait notre
possible pour envoyer là-haut quelqu’un, cet enfant, et qu’en ce
moment-ci même, à l’instant où je parle, il y a peut-être
au-dessus de nos têtes une âme qui nous accuse devant un juge qui
nous regarde.  Mettons à profit le sursis suprême.
Efforçons-nous, si cela se peut encore, de réparer, dans tout ce
qui dépend de nous, le mal que nous avons fait.  Si l’enfant nous
survit, venons-lui en aide.  S’il meurt, tâchons qu’il nous
pardonne.  Otons de dessus nous notre forfait.  Déchargeons de ce
poids nos consciences.  Tâchons que nos âmes ne soient pas
englouties devant Dieu, car c’est le naufrage terrible.  Les
corps vont aux poissons, les âmes aux démons.  Ayez pitié de
vous.  A genoux, vous dis-je.  Le repentir, c’est la barque qui
ne se submerge pas.  Vous n’avez plus de boussole?  Erreur.  Vous
avez la prière.

Ces loups devinrent moutons.  Ces transformations se voient dans
l’angoisse.  Il arrive que les tigres lèchent le crucifix.  Quand
la porte sombre s’entrebâille, croire est difficile, ne pas
croire est impossible.  Si imparfaites que soient les diverses
ébauches de religion essayées par l’homme, même quand la croyance
est informe, même quand le contour du dogme ne s’adapte point aux
linéaments de l’éternité entrevue, il y a, à la minute suprême,
un tressaillement d’âme.  Quelque chose commence après la vie.
Cette pression est sur l’agonie.

L’agonie est une échéance.  A cette seconde fatale, on sent sur
soi la responsabilité diffuse.  Ce qui a été complique ce qui
sera.  Le passé revient et rentre dans l’avenir.  Le connu
devient abîme aussi bien que l’inconnu, et ces deux précipices,
l’un où l’on a ses fautes, l’autre où l’on a son attente, mêlent
leur réverbération.  C’est cette confusion des deux gouffres qui
épouvante le mourant.

Ils avaient fait leur dernière dépense d’espérance du côté de la
vie.  C’est pourquoi ils se tournèrent de l’autre côté.  Il ne
leur restait plus de chance que dans cette ombre.  Ils le
comprirent.  Ce fut un éblouissement lugubre, tout de suite suivi
d’une rechute d’horreur.  Ce que l’on comprend dans l’agonie
ressemble à ce qu’on aperçoit dans l’éclair.  Tout, puis rien.
On voit, et l’on ne voit plus.  Après la mort, l’œil se
rouvrira, et ce qui a été un éclair deviendra un soleil.

Ils crièrent au docteur:

--Toi!  toi!  il n’y a plus que toi.  Nous t’obéirons.  Que
faut-il faire?  parle.

Le docteur répondit:

--Il s’agit de passer par-dessus le précipice inconnu et
d’atteindre l’autre bord de la vie, qui est au delà du tombeau.
Étant celui qui sait le plus de choses, je suis le plus en péril
de vous tous.  Vous faites bien de laisser le choix du pont à
celui qui porte le fardeau le plus lourd.

Il ajouta:

--La science pèse sur la conscience.

Puis il reprit;

--Combien de temps nous reste-t-il encore?

Galdeazun regarda à l’étiage et répondît:

--Un peu plus d’un quart d’heure.

--Bien dit le docteur.

Le toit bas du capot, où il s’accoudait, faisait une espèce de
table.  Le docteur prit dans sa poche son écritoire et sa plume,
et son portefeuille d’où il tira un parchemin, le même sur le
revers duquel il avait écrit, quelques heures auparavant, une
vingtaine de lignes tortueuses et serrées.

--De la lumière, dit-il.

La neige, tombant comme une écume de cataracte, avait éteint les
torches l’une après l’autre.  Il n’en restait plus qu’une.
Ave-Maria la déplanta, et vint se placer debout, tenant cette
torche, à côté du docteur.

Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur le
capot la plume et l’encrier, déplia le parchemin, et dit:

--Ecoutez.

Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton décroissant, sorte de
plancher tremblant du tombeau, commença, gravement faite par le
docteur, une lecture que toute l’ombre semblait écouter.  Tous
ces condamnés baissaient la tête autour de lui.  Le flamboiement
de la torche accentuait leurs pâleurs.  Ce que lisait le docteur
était écrit en anglais.  Par intervalles, quand un de ces regards
lamentables paraissait désirer un éclaircissement, le docteur
s’interrompait et répétait, soit en français, soit en espagnol,
soit en basque, soit en italien, le passage qu’il venait de lire.
On entendait des sanglots étouffés et des coups sourds frappés
sur les poitrines.  L’épave continuait de s’enfoncer.

La lecture achevée, le docteur posa le parchemin à plat sur le
capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche ménagée au bas
de ce qu’il avait écrit, il signa:

DOCTOR GERNARDUS GEESTEMUNDE.

Puis, se tournant vers les autres, il dit:

--Venez, et signez.

La basquaise approcha, prit la plume, et signa ASUNCION.  Elle
passa la plume à l’irlandaise qui, ne sachant pas écrire, fit une
croix.

Le docteur, à côté de cette croix, écrivit:

--BARBARA FERMOY, _de l’île Tyrryf, dans les Ébudes_.

Puis il tendit la plume au chef de la bande.

Le chef signa GAÏZDORRA, _captal_.

Le génois, au-dessous du chef, signa GIANGIRATE.

Le languedocien signa JACQUES QUATOURZE, dit le NARBONNAIS.

Le provençal signa LUC-PIERRE CAPGAROUPE, _du bagne de Mahon_.

Sous ces signatures, le docteur écrivit cette note:

--De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un
coup de mer, il ne reste que deux, et on signé.

Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette note.  Le
basque du nord signa GALDEAZUN.  Le basque du sud signa
AVE-MARIA, _voleur_.

Puis le docleur dit:

--Capgaroupe.

--Présent, dit le provençal.

--Tu as la gourde de Hardquanonne?

--Oui.

--Donne-la moi.

Capgaroupe but la dernière gorgée d’eau-de-vie et tendit la
gourde au docteur.

La crue intérieure du flot s’aggravait.  L’épave entrait de plus
en plus dans la mer.

Les bords du pont en plan incliné étaient couverts d’une mince
lame rongeante, qui grandissait.

Tous s’étaient groupés sur la tonture du navire.

Le docteur sécha l’encre des signatures au feu de la torche, plia
le parchemin à plis plus étroits que le diamètre du goulot, et
l’introduisit dans la gourde.  Il cria:

--Le bouchon.

--Je ne sais où il est, dit Capgaroupe.

--Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze.

Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dît:

--Du goudron.

Galdeazun alla de l’avant, appuya un étouffoir d’étoupe sur la
grenade à brûlot qui s’éteignait, la décrocha de l’étrave et
l’apporta au docteur, à demi pleine de goudron bouillant.

Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le goudron, et
l’en retira.  La gourde, qui contenait le parchemin signé de
tous, était bouchée et goudronnée.

--C’est fait, dit le docteur.

Et de toutes ces bouches sortit, vaguement bégayé en toutes
langues, le brouhaha lugubre dos catacombes.

--Ainsi soit-il!

--Mea culpa!

--Asi sea[1]!

  [1] Ainsi-soit il!

--Aro raï[2]!

  [2] A la bonne heure (patois roman).

--Amen!

On eût cru entendre se disperser dans les ténèbres, devant
l’effrayant refus céleste de les entendre, les sombres voix de
Babel.

Le docteur tourna le dos à ses compagnons de crime et de
détresse, et fit quelques pas vers le bordage.  Arrivé au bord de
l’épave, il regarda dans l’infini, et dit avec un accent profond:

--Bist du bei mir[3]?

  [3]--Es-tu près de moi?

Il parlait probablement à quelque spectre.

L’épave s’enfonçait.

Derrière le docteur tous songeaient.  La prière est une force
majeure.  Ils ne se courbaient pas, ils ployaient.  Il y avait de
l’involontaire dans leur contrition.  Ils fléchissaient comme se
flétrit une voile à qui la brise manque, et ce groupe hagard
prenait peu à peu, par la jonction des mains et par rabattement
des fronts, l’attitude, diverse, mais accablée, de la confiance
désespérée en Dieu.  On ne sait quel reflet vénérable, venu de
l’abîme, s’ébauchait sur ces faces scélérates.

Le docteur revint vers eux.

Quel que fût son passé, ce vieillard était grand en présence du
dénoûment.  La vaste réticence environnante le préoccupait sans
le déconcerter.  C’était l’homme qui n’est pas pris au dépourvu.
Il y avait sur lui de l’horreur tranquille.  La majesté de Dieu
compris était sur son visage.

Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s’en douter, la posture
pontificale.

Il dit:

--Faites attention.

Il considéra un moment l’étendue et ajouta:

--Maintenant nous allons mourir.

Puis il prit la torche des mains d’Ave-Maria, et la secoua.

Une flamme s’en détacha, et s’envola dans la nuit.

Et le docteur jeta la torche à la mer.

La torche s’éteignit.  Toute clarté s’évanouit.  Il n’y eut plus
que l’immense ombre inconnue.  Ce fut quelque chose comme la
tombe se fermant.

Dans cette éclipse on entendit le docteur qui disait:

--Prions.

Tous se mirent à genoux.

Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils
s’agenouillaient.

Ils n’avaient plus que quelques minutes.

Le docteur seul était resté debout.  Les flocons de neige, en
s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le
faisaient visible sur ce fond d’obscurité.  On eût dit la statue
parlante des ténèbres.

Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que
sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte
qui annonce l’instant où une épave va plonger.  Il dit:

--Pater noster qui es in coelis.

Le provençal répéta en français:

--Notre père qui êtes aux cieux.

L’irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme
basque:

--Ar nathair ala ar neamh.

Le docteur continua:

--Sanctificetur nomen tuum.

--Que votre nom soit sanctifié, dit le provençal.

--Naomhthar hainm, dit l’irlandaise.

--Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.

--Que votre règne arrive, dit le provençal.

--Tigeadh do rioghachd, dit l’irlandaise.

Les agenouillés avaient de l’eau jusqu’aux épaules.  Le docteur
reprit:

--Fiat voluntas tua.

--Que votre volonté soit faite, balbutia le provençal.

Et l’irlandaise et la basquaise jetèrent ce cri:

--Deuntar do thoil ar an Hhalàmb!

--Sicut in coelo, et in terra, dit le docteur.

Aucune voix ne lui répondit.

Il baissa les yeux.  Toutes les têtes étaient sous l’eau.  Pas un
ne s’était levé.  Ils s’étaient laissé noyer à genoux.

Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée
sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.

L’épave coulait.

Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière.

Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y
eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait à
l’infini.

Ce bras disparu.  La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une
tonne d’huile.  La neige continuait de tomber.

Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre.
C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait.



LIVRE TROISIÈME

L’ENFANT DANS L’OMBRE



I

LE CHESS-HILL


La tempête n’était pas moins intense sur terre que sur mer.

Le même déchaînement farouche s’était fait autour de l’enfant
abandonné.  Le faible et l’innocent deviennent ce qu’ils peuvent
dans la dépense de colère inconsciente que font les forces
aveugles; l’ombre ne discerne pas; et les choses n’ont point les
clémences qu’on leur suppose.

Il y avait sur terre très peu de vent; le froid avait on ne sait
quoi d’immobile.  Aucun grêlon.  L’épaisseur de la neige tombante
était épouvantable.

Les grêlons frappent, harcèlent, meurtrissent, assourdissent,
écrasent; les flocons sont pires.  Le flocon inexorable et doux
fait son œuvre en silence.  Si on le louche, il fond.  Il est
pur comme l’hypocrite est candide.  C’est par des blancheurs
lentement superposées que le flocon arrive à l’avalanche et le
fourbe au crime.

L’enfant avait continué d’avancer dans le brouillard.  Le
brouillard est un obstacle mou; de là des périls; il cède et
persiste; le brouillard, comme la neige, est plein de trahison.
L’enfant, étrange lutteur au milieu de tous ces risques, avait
réussi à atteindre le bas de la descente, et s’était engagé dans
le Chess-Hill.  Il était, sans le savoir, sur un isthme, ayant
des deux côtés l’océan, et ne pouvant faire fausse route, dans
cette brume, dans cette neige et dans cette nuit, sans tomber, à
droite dans l’eau profonde du golfe, à gauche dans la vague
violente de la haute mer.  Il marchait, ignorant, entre deux
abîmes.

L’isthme de Portland était à cette époque singulièrement âpre et
rude.  Il n’a plus rien aujourd’hui de sa configuration d’alors.
Depuis qu’on a eu l’idée d’exploiter la pierre de Portland en
ciment romain, toute la roche a subi un remaniement qui a
supprimé l’aspect primitif.  On y trouve encore le calcaire lias,
le schiste, et le trapp sortant des bancs de conglomérat comme la
dent de la gencive; mais la pioche a tronqué et nivelé tous ces
pilons hérissés et scabreux où venaient se percher hideusement
les ossifrages.  Il n’y a plus de cimes où puissent se donner
rendez-vous les labbes et les stercoraires qui, comme les
envieux, aiment à souiller les sommets.  On chercherait en vain
le haut monolithe nommé Godolphin, vieux mot gallois qui signifie
_aigle blanche_.  On cueille encore, l’été, dans ces terrains
forés et troués comme l’éponge, du romarin, du pouliot, de
l’hysope sauvage, du fenouil de mer qui, infusé, donne un bon
cordial, et cette herbe pleine de nœuds qui sort du sable et
dont on fait de la natte; mais on n’y ramasse plus ni ambre gris,
ni étain noir, ni cette triple espèce d’ardoise, l’une verte,
l’autre bleue, l’autre couleur de feuilles de sauge.  Les
renards, les blaireaux, les loutres, les martres, s’en sont
allés; il y avait dans ces escarpements de Portland, comme à la
pointe de Cornouailles, des chamois; il n’y en a plus.  On pêche
encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards, mais
les saumons, effarouchés, ne remontent plus la Wey entre la
Saint-Michel et la Noël pour y pondre leurs œufs.  On ne voit
plus là, comme au temps d’Elisabeth, de ces vieux oiseaux
inconnus, gros comme des éperviers, qui coupaient une pomme en
deux et n’en mangeaient que le pépin.  On n’y voit plus de ces
corneilles à bec jaune, _cornish chough_ en anglais, _pyrrocarax_
en latin, qui avaient la malice de jeter sur les toits de chaume
des sarments allumés.  On n’y voit plus l’oiseau sorcier fulmar,
émigré de l’archipel d’Ecosse, et jetant par le bec une huile que
les insulaires brûlaient dans leurs lampes.  On n’y rencontre
plus le soir, dans les ruissellements du jusant, l’antique neitse
légendaire aux pieds de porc et au cri de veau.  La marée
n’échoue plus sur ces sables l’otarie moustachue, aux oreilles
enroulées, aux mâchelières pointues, se traînant sur ses pattes
sans ongles.  Dans ce Portland aujourd’hui méconnaissable, il n’y
a jamais eu de rossignols, à cause du manque de forêts, mais les
faucons, les cygnes et les oies de mer se sont envolés.  Les
moutons de Portland d’à présent ont la chair grasse et la laine
fine; les rares brebis qui paissaient il y a deux siècles cette
herbe salée étaient petites et coriaces et avaient la toison
bourrue, comme il sied à des troupeaux celtes menés jadis par des
bergers mangeurs d’ail qui vivaient cent ans et qui, à un
demi-mille de distance, perçaient des cuirasses avec leur flèche
d’une aune de long.  Terre inculte fait laine rude.  Le
Chess-Hill d’aujourd’hui ne ressemble en rien au Chess-Hill
d’autrefois, tant il a été bouleversé par l’homme, et par ces
furieux vents des Sorlingues qui rongent jusqu’aux pierres.

Aujourd’hui cette langue de terre porte un railway qui aboutit à
un joli échiquier de maisons neuves, Chesilton, et il y a une
«Portland-Station».  Les wagons roulent où rampaient les phoques.

L’isthme de Portland, il y a deux cents ans, était un dos d’âne
de sable avec une épine vertébrale de rocher.

Le danger, pour l’enfant, changea de forme.  Ce que l’enfant
avait à craindre dans la descente, c’était de rouler au bas de
l’escarpement; dans l’isthme, ce fut de tomber dans des trous.
Après avoir eu affaire au précipice, il eut affaire à la
fondrière.  Tout est chausse-trape au bord de la mer.  La roche
est glissante, la grève est mouvante.  Les points d’appui sont
des embûches.  On est comme quelqu’un qui met le pied sur des
vitres.  Tout peut brusquement se fêler sous vous.  Fêlure par où
l’on disparaît.  L’océan a des troisièmes dessous comme un
théâtre bien machiné.

Les longues arêtes de granit auxquelles s’adosse le double
versant d’un isthme sont d’un abord malaisé.  On y trouve
difficilement ce qu’on appelle en langage de mise en scène des
praticables.  L’homme n’a aucune hospitalité à attendre de
l’océan, pas plus du rocher que de la vague; l’oiseau et le
poisson seuls sont prévus par la mer.  Les isthmes
particulièrement sont dénudés et hérissés.  Le flot qui les use
et les mine des deux côtés les réduit à leur plus simple
expression.  Partout des reliefs coupants, des crêtes, des scies,
d’affreux haillons de pierre déchirée, des entre-bâillements
dentelés comme la mâchoire multicuspide d’un requin, des
casse-cous de mousse mouillée, de rapides coulées de roches
aboutissant à l’écume.  Qui entreprend de franchir un isthme
rencontre à chaque pas des blocs difformes, gros comme des
maisons, figurant des tibias, des omoplates, des fémurs, anatomie
hideuse des rocs écorchés.  Ce n’est pas pour rien que ces stries
des bords de la mer se nomment côtes.  Le piéton se tire comme il
peut de ce pêle-mêle de débris.  Cheminer à travers l’ossature
d’une énorme carcasse, tel est à peu près ce labeur.

Mettez un enfant dans ce travail d’Hercule.

Le grand jour eût été utile, il faisait nuit; un guide eût été
nécessaire, il était seul.  Toute la vigueur d’un homme n’eût pas
été de trop, il n’avait que la faible force d’un enfant.  A
défaut de guide, un sentier l’eût aidé.  Il n’y avait point de
sentier.

D’instinct, il évitait le chaîneau aigu des rochers et suivait la
plage le plus qu’il pouvait.  C’est là qu’il rencontrait les
fondrières.  Les fondrières se multipliaient devant lui sous
trois formes, la fondrière d’eau, la fondrière de neige, la
fondrière de sable.  La dernière est la plus redoutable.  C’est
l’enlisement.

Savoir ce que l’on affronte est alarmant, mais l’ignorer est
terrible.  L’enfant combattait le danger inconnu.  Il était à
tâtons dans quelque chose qui était peut-être la tombe.

Nulle hésitation.  Il tournait les rochers, évitait les
crevasses, devinait les pièges, subissait les méandres de
l’obstacle, mais avançait.  Ne pouvant aller droit, il marchait
ferme.

Il reculait au besoin avec énergie.  Il savait s’arracher à temps
de la glu hideuse des sables mouvants.  Il secouait la neige de
dessus lui.  Il entra plus d’une fois dans l’eau jusqu’aux
genoux.  Dès qu’il sortait de l’eau, ses guenilles mouillées
étaient tout de suite gelées par le froid profond de la nuit.  Il
marchait rapide dans ses vêlements roidis.  Pourtant il avait eu
l’industrie de conserver sèche et chaude sur sa poitrine sa
vareuse de matelot.  Il avait toujours bien faim.

Les aventures de l’abîme ne sont limitées en aucun sens; tout y
est possible, même le salut.  L’issue est invisible, mais
trouvable.  Comment l’enfant, enveloppé d’une étouffante spirale
de neige, perdu sur cette levée étroite entre les deux gueules du
gouffre, n’y voyant pas, parvint-il à traverser l’isthme, c’est
ce que lui-même n’aurait pu dire.  Il avait glissé, grimpé,
roulé, cherché, marché, persévéré, voilà tout.  Secret de tous
les triomphes.  Au bout d’un peu moins d’une heure, il sentit que
le sol remontait, il arrivait à l’autre bord, il sortait du
Chess-Hill, il était sur la terre ferme.

Le pont qui relie aujourd’hui Sandford-Cas à Smallmouth-Sand
n’existait pas à cette époque.  Il est probable que, dans son
tâtonnement intelligent, il avait remonté jusque vis-à-vis Wyke
Regis, où il y avait alors une langue de sable, vraie chaussée
naturelle, traversant l’East Fleet.

Il était sauvé de l’isthme, mais il se retrouvait face à face
avec la tempête, avec l’hiver, avec la nuit.

Devant lui se développait de nouveau la sombre perte de vue des
plaines.

Il regarda à terre, cherchant un sentier.

Tout à coup il se baissa.

Il venait d’apercevoir dans la neige quelque chose qui lui
semblait une trace.

C’était une trace en effet, la marque d’un pied.  La blancheur de
la neige découpait nettement l’empreinte et la faisait très
visible.  Il la considéra.  C’était un pied nu, plus petit qu’un
pied d’homme, plus grand qu’un pied d’enfant.

Probablement le pied d’une femme.

Au delà de cette empreinte, il y en avait une autre, puis une
autre; les empreintes se succédaient, à la distance d’un pas, et
s’enfonçaient dans la plaine vers la droite.  Elles étaient
encore fraîches et couvertes de peu de neige.  Une femme venait
de passer là.

Celle femme avait marché et s’en était allée dans la direction
même où l’enfant avait vu des fumées.

L’enfant, l’œil fixé sur les empreintes, se mit à suivre ce pas.



II

EFFET DE NEIGE


Il chemina un certain temps sur cette piste.  Par malheur les
traces étaient de moins en moins nettes.  La neige tombait dense
et affreuse.  C’était le moment où l’ourque agonisait sous cette
même neige dans la haute mer.

L’enfant, en détresse comme le navire, mais autrement, n’ayant,
dans l’ínextricable entre-croisement d’obscurités qui se
dressaient devant lui, d’autre ressource que ce pied marqué dans
la neige, s’attachait à ce pas comme au fil du dédale.

Subitement, soit que la neige eût fini par les niveler, soit pour
toute autre cause, les empreintes s’effacèrent.  Tout redevint
plan, uni, ras, sans une tache, sans un détail.  Il n’y eut plus
qu’un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le ciel.

C’était comme si la passante s’était envolée.

L’enfant aux abois se pencha et chercha.  En vain.

Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose
d’indistinct qu’il entendait, mais qu’il n’était pas sûr
d’entendre.  Cela ressemblait à une voix, à une haleine, à de
l’ombre.  C’était plutôt humain que bestial, et plutôt sépulcral
que vivant.  C’était du bruit, mais du rêve.

Il regarda et ne vit rien.

La large solitude nue et livide était devant lui.

Il écouta.  Ce qu’il avait cru entendre s’était dissipé.
Peut-être n’avail-il rien entendu.  Il écouta encore.  Tout
faisait silence.

Il y avait de l’illusion dans toute cette brume.  Il se remit en
marche.

En marche au hasard, n’ayant plus désormais ce pas pour le
guider.

Il s’éloignait à peine que le bruit recommença.  Cette fois il ne
pouvait douter.  C’était un gémissement, presque un sanglot.

Il se retourna.  il promena ses yeux dans l’espace nocturne.  Il
ne vit rien.

Le bruit s’éleva de nouveau.

Si les limbes peuvent crier, c’est ainsi qu’elles crient.

Rien de pénétrant, de poignant et de faible comme cette voix.
Car c’était une voix.  Cela venait d’une âme.  Il y avait de la
palpitation dans ce murmure.  Pourtant cela semblait presque
inconscient.  C’était quelque chose comme une souffrance qui
appelle, mais sans savoir qu’elle est une souffrance et qu’elle
fait un appel.  Ce cri, premier souffle peut-être, peut-être
dernier soupir, était à égale distance du râle qui clôt la vie et
du vagissement qui l’ouvre.  Cela respirait, cela étouffait, cela
pleurait.  Sombre supplication dans l’invisible.

L’enfant fixa son attention partout, loin, près, au fond, en
haut, en bas.  Il n’y avait personne.  Il n’y avait rien.

Il prêta l’oreille.  La voix se fit entendre encore.  Il la
perçût distinctement.  Celte voix avait un peu du bêlement d’un
agneau.

Alors il eut peur et songea à fuir.

Le gémissement reprit.  C’était la quatrième fois.  Il était
étrangement misérable et plaintif.  On sentait qu’après ce
suprême effort, plutôt machinal que voulu, ce cri allait
probablement s’éteindre.  C’était une réclamation expirante,
instinctivement faite à la quantité de secours qui est en suspens
dans l’étendue; c’était on ne sait quel bégaiement d’agonie
adressé à une providence possible.  L’enfant s’avança du côté
d’où venait la voix.

Il ne voyait toujours rien.

Il avança encore, épiant.

La plainte continuait.  D’inarticulée et confuse qu’elle était,
elle était devenue claire et presque vibrante.  L’enfant était
tout près de la voix.  Mais où était-elle?

Il était près d’une plainte.  Le tremblement d’une plainte dans
l’espace passait à coté de lui.  Un gémissement humain flottant
dans l’invisible, voilà ce qu’il venait de rencontrer.  Telle
était du moins son impression, trouble comme le profond
brouillard où il était perdu.

Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un
instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à
ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d’ondulation de
la dimension d’un corps humain, une petite éminence basse, longue
et étroite, pareille au renflement d’une fosse, une ressemblance
de sépulture dans un cimetière qui serait blanc.

En même temps, la voix cria.

C’est de là-dessous qu’elle sortait.

L’enfant se baissa, s’accroupit devant l’ondulation, et de ses
deux mains en commença le déblaiement.

Il vit se modeler, sous la neige qu’il écartait, une forme, et
tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu’il avait fait,
apparut une face pâle.

Ce n’était point cette face qui criait.  Elle avait les yeux
fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.

Elle était immobile.  Elle ne bougea pas sous la main de
l’enfant.  L’enfant, qui avait l’onglée aux doigts, tressaillit
en touchant le froid de ce visage.  C’était la tëte d’une femme.
Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige.  Cette femme était
morte.

L’enfant, se remit à écarter la neige.  Le cou de la morte se
dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des
haillons.

Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible.
C’était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui
remuait.  L’enfant ôta vivement la neige, et découvrit un
misérable corps d’avorton, chétif, blême de froid, encore vivant,
nu sur le sein nu de la morte.

C’était une petite fille.

Elle était emmaillottée, mais de pas assez de guenilles, et, en
se débattant, elle était sortie de ses loques.  Sous elle ses
pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d’elle, avaient
un peu fait fondre la neige.  Une nourrice lui eût donné cinq ou
six mois, mais elle avait un an peut-être, car la croissance dans
la misère subit de navrantes réductions qui vont parfois jusqu’au
rachitisme.  Quand son visage fut à l’air, elle poussa un cri,
continuation de son sanglot de détresse.  Pour que la mère n’eût
pas entendu ce sanglot, il fallait qu’elle fût bien profondément
morte.

L’enfant prit la petite dans ses bras.

La mère roidie était sinistre.  Une irradiation spectrale sortait
de cette figure.  La bouche béante et sans souffle semblait
commencer dans la langue indistincte de l’ombre la réponse aux
questions faites aux morts dans l’invisible.  La réverbération
blafarde des plaines glacées était sur ce visage.  On voyait le
front, jeune sous les cheveux bruns, le froncement presque
indigné des sourcils, les narines serrées, les paupières closes,
les cils collés par le givre, et, du coin des yeux au coin des
lèvres, le pli profond des pleurs.  La neige éclairait la morte.
L’hiver et le tombeau ne se nuisent pas.  Le cadavre est le
glaçon de l’homme.  La nudité des seins était pathétique.  Ils
avaient servi; ils avaient la sublime flétrissure de la vie
donnée par l’être à qui la vie manque, et la majesté maternelle y
remplaçait la pureté virginale.  A la pointe d’une des mamelles
il y avait une perle blanche.  C’était une goutte de lait, gelée.

Disons-le tout de suite, dans ces plaines où le garçon perdu
passait à son tour, une mendiante allaitant son nourrisson, et
cherchant elle aussi un gîte, s’était, il y avait peu d’heures,
égarée.  Transie, elle était tombée sous la tempête, et n’avait
pu se relever.  L’avalanche l’avait couverte.  Elle avait, le
plus qu’elle avait pu, serré sa fille contre elle, et elle avait
expiré.

La petite fille avait essayé de téter ce marbre.

Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que le
dernier allaitement soit possible à une mère, même après le
dernier soupir.

Mais la bouche de l’enfant n’avait pu trouver le sein, où la
goutte de lait, volée par la mort, s’était glacée, et, sous la
neige, le nourrisson, plus accoutumé au berceau qu’à la tombe,
avait crié.

Le petit abandonné avait entendu la petite agonisante.

Il l’avait déterrée.

Il l’avait prise dans ses bras.

Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier.
Les deux visages des deux enfants se touchèrent, et les lèvres
violettes du nourrisson se rapprochèrent de la joue du garçon
comme d’une mamelle.

La petite fille était presque au moment où le sang coagulé va
arrêter le cœur.  Sa mère lui avait déjà donné quelque chose de
sa mort; le cadavre se communique, c’est un refroidissement qui
se gagne.  La petite avait les pieds, les mains, les bras, les
genoux, comme paralysés par la glace.  Le garçon sentit ce froid
terrible.

Il avait sur lui un vêtement sec et chaud, sa vareuse.  Il posa
le nourrisson sur la poitrine de la morte, ôta sa vareuse, en
enveloppa la petite fille, ressaisit l’enfant, et, presque nu
maintenant sous les bouffées de neige que soufflait la bise,
emportant la petite dans ses bras, il se remit en route.

La petite ayant réussi à retrouver la joue du garçon, y appuya sa
bouche, et, réchauffée, s’endormit.  Premicr baiser de ces deux
âmes dans les ténèbres.

La mère demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers la
nuit.  Mais au moment où le petit garçon se dépouilla pour vêtir
la petite fille, peut-être, du fond de l’infini où elle était, la
mère le vit-elle.



III

TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU


Il y avail un peu plus de quatre heures que l’ourque s’était
éloignée de la crique de Portland, laissant sur le rivage ce
garçon.  Depuis ces longues heures qu’il était abandonné, et
qu’il marchait devant lui, il n’avait encore fait, dans celle
société humaine où peut-être il allait entrer, que trois
rencontres, un homme, une femme et un enfant.  Un homme, cet
homme sur la colline; une femme, cette femme dans la neige; un
enfant, cette petite fille qu’il avait dans les bras.

Il était exténué de faligue et de faim.  Il avançait plus
résolument que jamais, avec de la force de moins et un fardeau de
plus.

Il était maintenant à peu près sans vêtements.  Le peu de
haillons qui lui restaient, durcis par le givre, étaient coupants
comme du verre et lui écorchaient la peau.  Il se refroidissait,
mais l’autre enfant se réchauffait.  Ce qu’il perdait n’était pas
perdu, elle le regagnait.  Il constatait cette chaleur qui était
pour la pauvre petite une reprise de vie.  Il continuait
d’avancer.

De temps en temps, tout en la soutenant bien, il se baissait et
d’une main prenait de la neige à poignée, et en frottait ses
pieds, pour les empêcher de geler.

Dans d’autres moments, ayant la gorge en feu, il se mettait dans
la bouche un peu de cette neige et la suçait, ce qui trompait une
minute sa soif, mais la changeait en fièvre.  Soulagement qui
était une aggravation.

La tourmemte était devenue informe à force de violence; les
déluges de neige sont possibles; c’en était un.  Ce paroxysme
maltraitait le littoral en même temps qu’il bouleversait l’océan.
C’était probablement l’instant où l’ourque éperdue se disloquait
dans la bataille des écueils.

Il traversa sous cette bise, marchant toujours vers l’est, de
larges surfaces de neige.  Il ne savait quelle heure il était.
Depuis longtemps il ne voyait plus de fumées.  Ces indications
dans la nuit sont vite effacées; d’ailleurs, il était plus que
l’heure où les feux sont éteints; enfin peut-être s’était-il
trompé, et il était possible qu’il n’y eût point de ville ni de
village du côté où il allait.

Dans le doute, il persévérait.

Deux ou trois fois la petite cria.  Alors il imprimait à son
allure un mouvement de bercement; elle s’apaisait et se taisait.
Elle finit par se bien endormir, et d’un bon sommeil.  Il la
sentait chaude, tout en grelottant.

Il resserrait fréquemment les plis de la vareuse autour du cou de
la petite, afin que le givre ne s’introduisît pas par quelque
ouverture et qu’il n’y eût aucune fuite de neige fondue entre le
vêtement et l’enfant.

La plaine avait des ondulations.  Aux déclivités où elle
s’abaissait, la neige, amassée par le vent dans les plis de
terrain, était si haute pour lui petit qu’il y enfonçait presque
tout entier, et il fallait marcher à demi enterré.  Il marchait,
poussant la neige des genoux.

Le ravin franchi, il parvenait à des plateaux balayés par la bise
où la neige était mince.  Là il trouvait le verglas.

L’haleine tiède de la petite fille effleurait sa joue, le
réchauffait un moment, et s’arrêtait et se gelait dans ses
cheveux, où elle faisait un glaçon.

Il se rendait compte d’une complication redoutable, il ne pouvait
plus tomber.  Il sentait qu’il ne se relèverait pas.  Il était
brisé de fatigue, et le plomb de l’ombre l’eût, comme la femme
expirée, appliqué sur le sol, et la glace l’eût soudé vivant à la
terre.  Il avait dévalé sur des pentes de précipices, et s’en
était tiré; il avait trébuché dans des trous, et en était sorti;
désormais une simple chute, c’était la mort.  Un faux pas ouvrait
la tombe.  Il ne fallait pas glisser.  Il n’aurait plus la force
méme de se remettre sur ses genoux.

Or le glissement était partout autour de lui; tout était givre et
neige durcie.

La petite qu’il portait lui faisait la marche affreusement
difficile; non seulement c’était un poids, excessif pour sa
lassitude et son épuisement, mais c’était un embarras.  Elle lui
occupait les deux bras, et, à qui chemine sur le verglas, les
deux bras sont un balancier naturel et nécessaire.

Il fallait se passer de ce balancier.

Il s’en passait, et marchait, ne sachant que devenir sous son
fardeau.

Cette petite était la goutte qui faisait déborder le vase de
détresse.

Il avançait, oscillant à chaque pas, comme sur un tremplin, et
accomplissant, pour aucun regard, des miracles d’équilibre.
Peut-être pourtant, redisons-le, était-il suivi en cette voie
douloureuse par des yeux ouverts dans les lointains de l’ombre,
l’œil de la mère et l’œil de Dieu.

Il chancelait, chavirait, se raffermissait, avait soin de
l’enfant, lui remettait du vêtement sur elle, lui couvrait la
tête, chavirait encore, avançait toujours, glissait, puis se
redressait.  Le vent avait la lâcheté de le pousser.

Il faisait vraisemblablement beaucoup plus de chemin qu’il ne
fallait.  Il était selon toute apparence dans ces plaines où
s’est établie plus tard la Bincleaves Farm, entre ce qu’on nomme
maintenant Spring Gardens et Personage House.  Métairies et
cottages à présent, friches alors.  Souvent moins d’un siècle
sépare un steppe d’une ville.

Subitement, une interruption s’étant faite dans la bourrasque
glaciale qui l’aveuglait, il aperçut à peu de distance devant lui
un groupe de pignons et de cheminées mis en relief par la neige,
le contraire d’une silhouette, une ville dessinée en blanc sur
l’horizon noir, quelque chose comme ce qu’on appellerait
aujourd’hui une épreuve négative.

Des toits, des demeures, un gîte!  Il était donc quelque part!
Il sentit l’ineffable encouragement de l’espérance.  La vigie
d’un navire égaré criant terre!  a de ces émotions.  Il pressa le
pas.

Il touchait donc enfin à des hommes.  Il allait donc arriver à
des vivants.  Plus rien à craindre.  Il avait en lui cette
chaleur subite, la sécurité.  Ce dont il sortait était fini.  Il
n’y aurait plus de nuit désormais, ni d’hiver, ni de tempête.  Il
lui semblait que tout ce qu’il y a de possible dans le mal était
maintenant derrière lui.  La petite n’était plus un poids.  Il
courait presque.

Son œil était fixé sur ces toits.  La vie était là.  Il ne les
quittait pas du regard.  Un mort regarderait ainsi ce qui lui
apparaîtrait par l’entre-bâillement d’un couvercle de tombe.
C’étaient les cheminées dont il avait vu les fumées.  Aucune
fumée n’en sortait.

Il eut vite fait d’atteindre les habitations.  Il parvint à un
faubourg de ville qui était une rue ouverte.  A celle époque le
barrage des rues la nuit tombait en désuétude.

La rue commençait par deux maisons.  Dans ces deux maisons on
n’apercevait aucune chandelle ni aucune lampe, non plus que dans
toute la rue, ni dans toute la ville, aussi loin que la vue
pouvait s’étendre.

La maison de droite étaie plutôt un toit qu’une maison; rien de
plus chétif; la muraille était de torchis et le toit de paille;
il y avait plus de chaume que de mur.  Une grande ortie née au
pied du mur touchait au bord du toit.  Cette masure n’avait
qu’une porte qui semblait une chatière et qu’une fenêtre qui
était une lucarne.  Le tout fermé.  A côté une soue à porcs
habitée indiquait que la chaumière était habitée aussi.

La maison de gauche était large, haute, toute en pierre, avec
toit d’ardoises.  Fermée aussi.  C’était Chez le Riche vis-à-vis
de Chez le Pauvre.

Le garçon n’hésita pas.

Il alla à la grande maison.

La porte à deux battants, massif damier de chêne à gros clous,
était de celles derrière lesquelles on devine une robuste
armature de barres et de serrures; un marteau de fer y pendait.

Il souleva le marteau, avec quelque peine, car ses mains
engourdies étaient plutôt des moignons que des mains.  il frappa
un coup.

On ne répondit pas.

Il frappa une seconde fois, et deux coups.

Aucun mouvement ne se fit dans la maison.

Il frappa une troisième fois.  Rien.

Il comprit qu’on dormait, ou qu’on ne se souciait pas de se
lever.

Alors il se tourna vers la maison pauvre.  Il prit à terre, dans
la neige, un galet et heurta à la porte basse.

On ne répondit pas.

Il se haussa sur la pointe des pieds, et cogna de son caillou à
la lucarne, assez doucement pour ne point casser la vitre, assez
fort pour être entendu.

Aucune voix ne s’éleva, aucun pas ne remua, aucune chandelle ne
s’alluma.

Il pensa que là aussi on ne voulait point se réveiller.

Il y avait dans l’hôtel de pierre et dans le logis de chaume la
même surdité aux misérables.

Le garçon se décida à pousser plus loin, et pénétra dans le
détroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur qu’on
eût plutôt dit l’écart de deux falaises que l’entrée d’une ville.



IV

AUTRE FORME DU DÉSERT


C’est dans le Weymouth qu’il venait d’entrer.

Le Weymouth d’alors n’était pas l’honorable et superbe Weymouth
d’aujourd’hui.  Cet ancien Weymouth n’avait pas, comme le
Weymouth actuel, un irréprochable quai rectiligne avec une statue
et une auberge en l’honneur de Georges III.  Cela tenait à ce que
Georges III n’était pas né.  Par la même raison, on n’avait point
encore, au penchant de la verte colline de l’est, dessiné, à plat
sur le sol, au moyen du gazon scalpé et de la craie mise à nu, ce
cheval blanc, d’un arpent de long, le _White Horse_, portant un
roi sur son dos, et tournant, toujours en l’honneur de Georges
III, sa queue vers la ville.  Ces honneurs, du reste, sont
mérités; Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l’esprit
qu’il n’avait jamais eu dans sa jeunesse, n’est point responsable
des calamités de son règne.  C’était un innocent.  Pourquoi pas
des statues?

Le Weymouth d’il y a cent quatrevingts ans était à peu près aussi
symétrique qu’un jeu d’onchets brouillé.  L’Astaroth des légendes
se promenait quelquefois sur la terre portant derrière son dos
une besace dans laquelle il y avait de tout, même des bonnes
femmes dans leurs maisons.  Un pêle-mêle de baraques tombé de ce
sac du diable donnerait l’idée de ce Weymouth incorrect.  Plus,
dans les baraques, les bonnes femmes.  Il reste comme spécimen de
ces logis la maison des Musiciens.  Une confusion de tanières de
bois sculptées, et vermoulues, ce qui est une autre sculpture,
d’informes bâtisses branlantes à surplombs, quelques-unes à
piliers, s’appuyant les unes sur les autres pour ne pas tomber au
vent de mer, et laissant entre elles les espacements exigus d’une
voirie tortue et maladroite, ruelles et carrefours souvent
inondés par les marées d’équinoxe, un amoncellement de vieilles
maisons grand-mères groupées autour d’une église aïeule, c’était
là Weymouth.  Weymouth était une sorte d’antique village normand
échoué sur la côte d’Angleterre.

Le voyageur, s’il entrait à la taverne remplacée aujourd’hui par
l’hôtel, au lieu de payer royalement une sole frite et une
bouteille de vin vingt-cinq francs, avait l’humiliation de manger
pour deux sous une soupe au poisson, fort bonne d’ailleurs.
C’était misérable.

L’enfant perdu portant l’enfant trouvé suivit la première rue,
puis la seconde, puis une troisième.  Il levait les yeux
cherchant aux étages et sur les toits une vitre éclairée, mais
tout était clos et éteint.  Par intervalles, il cognait aux
portes.  Personne ne répondait.  Rien ne fait le cœur de pierre
comme d’être chaudement entre deux draps.  Ce bruit et ces
secousses avaient fini par réveiller la petite.  Il s’en
apercevait parce qu’il se sentait téter la joue.  Elle ne criait
pas, croyant à une mère.

Il risquait de tourner et de rôder longtemps peut-être dans les
intersections des ruelles de Scrambridge où il y avait alors plus
de sculptures que de maisons, et plus de haies d’épines que de
logis, mais il s’engagea à propos dans un couloir qui existe
encore aujourd’hui près de Trinity Schools.  Ce couloir le mena
sur une plage qui était un rudiment de quai avec parapet, et à sa
droite il distingua un pont.

Ce pont était le pont de la Wey qui relie Weymouth à
Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour communique
avec la Back Water.

Weymouth, hameau, était alors le faubourg de Melcomb-Regis, cité
et port; aujourd’hui Melcomb-Regis est une paroisse de Weymouth.
Le village a absorbé la ville.  C’est par ce pont que s’est fait
ce travail.  Les ponts sont de singuliers appareils de succion
qui aspirent la population et font quelquefois grossir un
quartier riverain aux dépens de son vis-à-vis.

Le garçon alla à ce pont, qui à cette époque était une passerelle
de charpente couverte.  Il traversa cette passerelle.

Grâce au toit du pont, il n’y avait pas de neige sur le tablier.
Ses pieds nus eurent un moment de bien-être en marchant sur ces
planches sèches.

Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis.

Il y avait là moins de maisons de bois que de maisons de pierre.
Ce n’était plus le bourg, c’était la cité.  Le pont débouchait
sur une assez belle rue qui était Saint-Thomas street.  Il y
entra.  La rue offrait de hauts pignons taillés, et ça et là des
devantures de boutiques.  Il se remit à frapper aux portes.  Il
ne lui restait pas assez de force pour appeler et crier.

A Melcomb-Regis comme à Weymouth, personne ne bougeait.  Un bon
double tour avait été donné aux serrures.  Les fenêtres étaient
recouvertes de leurs volets comme les yeux de leurs paupières.
Toutes les précautions étaient prises contre le réveil,
soubresaut désagréable.

Le petit errant subissait la pression indéfinissable de la ville
endormie.  Ces silences de fourmilière paralysée dégagent du
vertige.  Toutes ces léthargies mêlent leurs cauchemars, ces
sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants
une fumée de songes.  Le sommeil a de sombres voisinages hors de
la vie; la pensée décomposée des endormis flotte au-dessus d’eux,
vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense
probablement aussi dans l’espace.  De là des enchevêtrements.  Le
rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à
cette étoile, l’esprit.  Au-dessus de ces paupières fermées où la
vision a remplacé la vue, une désagrégation sépulcrale de
silhouettes et d’aspects se dilate dans l’impalpable.  Une
dispersion d’existences mystérieuses s’amalgame à notre vie par
ce bord de la mort qui est le sommeil.  Ces entrelacements de
larves et d’âmes sont dans l’air.  Celui même qui ne dort pas
sent peser sur lui ce milieu plein d’une vie sinistre.  La
chimère ambiante, réalité devinée, le gêne.  L’homme éveillé qui
chemine à travers les fantômes du sommeil des autres refoule
confusément des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague
horreur des contacts hostiles de l’invisible, et sent à chaque
instant la poussée obscure d’une rencontre inexprimable qui
s’évanouit.  Il y a des effets de forêt dans cette marche au
milieu de la diffusion nocturne des songes.

C’est ce qu’on appelle avoir peur sans savoir pourquoi.

Ce qu’un homme éprouve, un enfant l’éprouve plus encore.

Ce malaise de l’effroi nocturne, amplifié par ces maisons
spectres, s’ajoutait à tout cet ensemble lugubre sous lequel il
luttait.

Il entra dans Conyear Lane, et aperçut au bout de cette ruelle la
Bach Water qu’il prit pour l’Océan; il ne savait plus de quel
coté était la mer; il revint sur ses pas, tourna à gauche par
Maiden street, et rétrograda jusqu’à Saint-Albans row.

Là, au hasard, et sans choisir, et aux premières maisons venues,
il heurta violemment.  Ces coups, où il épuisait sa dernière
énergie, étaient désordonnés et saccadés, avec des intermittences
et des reprises presque irritées.  C’était le battement de sa
fièvre frappant aux portes.

Une voix répondit.

Celle de l’heure.

Trois heures du matin sonnèrent lentement derrière lui au vieux
clocher de Saint-Nicolas.

Puis tout retomha dans le silence.

Que pas un habitant n’eût même entr’ouvert une lucarne, cela peut
sembler surprenant.  Pourtant dans une certaine mesure ce silence
s’explique.  Il faut dire qu’en janvier 1690 on était au
lendemain d’une assez forte peste qu’il y avait eu à Londres, et
que la crainte de recevoir des vagabonds malades produisait
partout une certaine diminution d’hospitalité.  On
n’entre-baillait pas même sa fenêtre de peur de respirer leur
miasme.

L’enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de
la nuit.  C’est un froid qui veut.  Il eut ce serrement du cœur
découragé qu’il n’avait pas eu dans les solitudes.  Maintenant il
était rentré dans la vie de tous, et il restait seul.  Comble
d’angoisse.  Le désert impitoyable, il l’avait compris; mais la
ville inexorable, c’était trop.

L’heure, dont il venait de compter les coups, avait été un
accablement de plus.  Rien de glaçant en de certains cas comme
l’heure qui sonne.  C’est une déclaration d’indifférence.  C’est
l’éternité disant: que m’importe!

Il s’arrêta.  Et il n’est pas certain qu’en celle minute
lamentable, il ne se soit pas demandé s’il ne serait pas plus
simple de se coucher là et de mourir.  Cependant la petite fille
posa la tête sur son épaule, et se rendormit.  Cette confiance
obscure le remit en marche.

Lui qui n’avait autour de lui que de l’écroulement, il sentit
qu’il était point d’appui.  Profonde sommation du devoir.

Ni ces idées ni cette situation n’étaient de son âge.  Il est
probable qu’il ne les comprenait pas.  Il agissait d’instinct.
Il faisait ce qu’il faisait.

Il marcha dans la direction de Johnstone row.

Mais il ne marchait plus, il se traînait.

Il laissa à sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags dans
les ruelles, et, au débouché d’un boyau sinueux entre deux
masures, se trouva dans un assez large espace libre.  C’était un
terrain vague, point bâti, probablement l’endroit où est
aujourd’hui Chesterfield place.  Les maisons finissaient là.  Il
apercevait à sa droite la mer, et presque plus rien de la ville à
sa gauche.

Que devenir?  La campagne recommençait.  A l’est, de grands plans
inclinés de neige marquaient les larges versants de Radipole.
Allait-il continuer ce voyage?  allait-il avancer et rentrer dans
les solitudes?  allait-il reculer et rentrer dans les rues?  que
faire entre ces deux silences, la plaine muette et la ville
sourde?  lequel choisir de ces refus?

Il y a l’ancre de miséricorde, il y a aussi le regard de
miséricorde.  C’est ce regard que le pauvre petit désespéré jeta
autour de lui.

Tout à coup il entendit une menace.



V

LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES


On ne sait quel grincement étrange et alarmant vint dans cette
ombre jusqu’à lui.

C’était de quoi reculer.  Il avança.

A ceux que le silence consterne, un rugissement plaît.

Ce rictus féroce le rassura.  Cette menace était une promesse.
Il y avait là un être vivant et éveillé, fût-ce une bête fauve.
Il marcha du côté d’où venait le grincement.

Il tourna un angle de mur, et, derrière, à la réverbération de la
neige et de la mer, sorte de vaste éclairage sépulcral, il vit
une chose qui était là comme abritée.  C’était une charrette, à
moins que ce ne fût une cabane.  Il y avait des roues, c’était
une voiture; et il y avait un toit, c’était une demeure.  Du toit
sortait un tuyau, et du tuyau une fumée.  Cette fumée était
vermeille, ce qui semblait annoncer un assez bon feu a
l’intérieur.  A l’arrière, des gonds en saillie indiquaient une
porte, et au centre de cette porte une ouverture carrée laissait
voir de la lueur dans la cahute.  Il approcha.

Ce qui avait grincé le sentit venir.  Quand il fut près de la
cahute, la menace devint furieuse.  Ce n’était plus à un
grondement qu’il avait affaire, mais à un hurlement.  Il entendit
un bruit sec, comme d’une chaîne violemment tendue, et
brusquement, au-dessous de la porle, dans l’écartement des roues
de derrière, deux rangées de dents aiguës et blanches apparurent.

En même temps qu’une gueule entre les roues, une tête passa par
la lucarne.

--Paix là!  dit la tête.

La gueule se tut.

La tête reprit:

--Est-ce qu’il y a quelqu’un?

L’enfant répondit:

--Oui.

--Qui?

--Moi.

--Toi?  qui çà, d’où viens-tu?

--Je suis las, dit l’enfant.

--Quelle heure est-il?

--J’ai froid.

--Que fais-tu là?

--J’ai faim.

La tête répliqua:

--Tout le monde ne peut pas être heureux comme un lord.  Va-t-en.

La tête rentra, et le vasistas se ferma.

L’enfant courha le front, resserra entre ses bras la petite
endormie et rassembla sa force pour se remettre en route.  Il fit
quelques pas et commença à s’éloigner.

Cependant, en même temps que la lucarne s’était fermée, la porte
s’était ouverte.  Un marche-pied s’était abaissé.  La voix qui
venait de parler à l’enfant cria du fond de la cahute avec
colère:

--Eh bien, pourquoi n’entres-tu pas?

L’enfant se retourna.

--Entre donc, reprit la voix.  Qui est-ce qui m’a donné un
garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n’entre
pas?

L’enfant, à la fois repoussé et attiré, demeurait immobile.

La voix repartit:

--On te dit d’entrer, drôle!

Il se décida, et mit un pied sur le premier échelon de
l’escalier.

Mais on gronda sous la voilure.

Il recula.  La gueule ouverte reparut.

--Paix!  cria la voix de l’homme.

La gueule rentra.  Le grondement cessa.

--Monte, reprit l’homme.

L’enfant gravit péniblement les trois marches.  Il était gêné par
l’autre enfant, tellement engourdie, enveloppée et roulée dans le
suroît qu’on ne distinguait rien d’elle, et que ce n’était qu’une
petite masse informe.

Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s’arrêta.

Aucune chandelle ne brûlait dans la cahute, par économie de
misère probablement.  La baraque n’était éclairée que d’une
rougeur faite par le soupirail d’un poêle de fonte où pétillait
un feu de tourbe.  Sur le poêle fumaient une écuelle et un pot
contenant selon toute apparence quelque chose à manger.  On en
sentait la bonne odeur.  Cette habitation était meublée d’un
coffre, d’un escabeau, et d’une lanterne, point allumée,
accrochée au plafond.  Plus, aux cloisons, quelques planches sur
tasseaux, et un décroche-moi-çà, où pendaient des choses mêlées.
Sur les planches et aux clous s’étageaint des verreries, des
cuivres, un alambic, un récipient assez semblable à ces vases à
grener la cire qu’on appelle grelous, et une confusion d’objets
bizarres auxquels l’enfant n’eût pu rien comprendre, et qui était
une batterie de cuisine de chimiste.  La cahute avait une forme
oblongue, le poêle à l’aval.  Ce n’était pas même une petite
chambre, c’était à peine une grande boîte.  Le dehors était plus
éclairé par la neige que cet intérieur par le poêle.  Tout dans
la baraque était indistinct et trouble.  Pourtant un reflet du
feu sur le plafond permettait d’y lire cette inscription en gros
caractères: URSUS, PHILOSOPHE.

L’enfant, en effet, faisait son entrée chez Homo et chez Ursus.
On vient d’entendre gronder l’un et parler l’antre.

L’enfant, arrivé au seuil, aperçut près du poêle un homme long,
glabre, maigre et vieux, vêtu en grisaille, qui était debout et
dont le crâne chauve touchait le toit.  Cet homme n’eût pu se
hausser sur les pieds.  La cahute était juste.

--Entre, dit l’homme, qui était Ursus.

L’enfant entra.

--Pose-là ton paquet.

L’enfant posa sur le coffre son fardeau, avec précaution, de
crainte de l’effrayer et de le réveiller.

L’homme reprit:

--Comme tu mets ça là doucement!  Ce ne serait pas pire quand ce
serait une châsse.  Est-ce que tu as peur de faire une fêlure à
tes guenilles?  Ah!  l’abominable vaurien!  dans les rues à cette
heure-ci!  Qui es-tu?  Réponds.  Mais non, je te défends de
répondre.  Allons au plus pressé; tu as froid, chauffe-toi.

Et il le poussa par les deux épaules devant le poêle.

--Es-tu assez mouillé!  Es-tu assez glacé!  S’il est permis
d’entrer ainsi dans les maisons!  Allons, ôte-moi toutes ces
pourritures, malfaiteur!

Et, d’une main, avec une brusquerie fébrile, il lui arracha ses
haillons qui se déchirèrent en charpie, tandis que, de l’autre
main, il décrochait d’un clou une chemise d’homme et une de ces
jaquettes de tricot qu’on appelle encore aujourd’hui
kiss-my-quick.

--Tiens, voilà des nippes.

Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta devant le
feu les membres de l’enfant ébloui et défaillant, et qui, en
cette minute de nudité chaude, crut voir et toucher le ciel.  Les
membres frottés, l’homme essuya les pieds.

--Allons, carcasse, tu n’as rien de gelé.  J’étais assez hôte
pour avoir peur qu’il n’eût quelque chose de gelé, les pattes de
derrière ou de devant!  Il ne sera pas perclus pour cette fois.
Rhabille-toi.

L’enfant endossa la chemise, et l’homme lui passa, pardessus, la
jaquette de tricot.

--A présent...

L’homme avança du pied l’escabeau, y fit asseoir, toujours par
une poussée aux épaules, le petit garçon, et lui montra de
l’index l’écuelle qui fumait sur le poêle.  Ce que l’enfant
entrevoyait dans cette écuette, c’était encore le ciel,
c’est-à-dire une pomme de terre et du lard.

--Tu as faim, mange.

L’homme prit sur une planche une croûte de pain dur et une
fourchette de fer, et les présenta à l’enfant.  L’enfant hésita.

--Faut-il que je mette le couvert?  dit l’homme.

Et il posa l’écuelle sur les genoux de l’enfant.

--Mords dans tout ça!

La faim l’emporta sur l’ahurissement.  L’enfant se mit à manger.
Le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait.  Le bruit
joyeux du pain croqué remplissait la cahute.  L’homme bougonnait.

--Pas si vite, horrible goinfre!  Est-il gourmand, ce gredin-là!
Ces canailles qui ont faim mangent d’une façon révoltante.  On
n’a qu’à voir souper un lord.  J’ai vu dans ma vie des ducs
manger.  Ils ne mangent pas; c’est ça qui est noble.  Ils
boivent, par exemple.  Allons, marcassin, empiffre-toi!

L’absence d’oreilles qui caractérise le ventre affamé faisait
l’enfant peu sensible à cette violence d’épithètes, tempérée
d’ailleurs par la charité des actions, contresens à son profit.
Pour l’instant, il était absorbé par ces deux urgences, et par
ces deux extases, se réchauffer, manger.

Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprécation en
sourdine:

--J’ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting
House où l’on admire des peintures du fameux Rubens; sa majesté
ne touchait à rien.  Ce gueux-ci broute!  Brouter, mot qui dérive
de brute.  Quelle idée ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept
fois voué aux dieux infernaux!  Je n’ai depuis ce matin rien
vendu, j’ai parlé à la neige, j’ai joué de la flûte à l’ouragan,
je n’ai pas empoché un farthing, et le soir il m’arrive des
pauvres!  Hideuse contrée!  Il y a bataille, lutte et concours
entre les passants imbéciles et moi.  Ils tâchent de ne me donner
que des liards, je tâche de ne leur donner que des drogues.  Eh
bien, aujourd’hui, rien!  pas un idiot dans le carrefour, pas un
penny dans la caisse!  Mange, boy de l’enfer!  tords et croque!
nous sommes dans un temps où rien n’égale le cynisme des
pique-assiettes.  Engraisse a mes dépens, parasite.  Il est mieux
qu’affamé, il est enragé, cet être-là.  Ce n’est pas de
l’appétit, c’est de la férocité.  Il est surmené par un virus
rabique.  Qui sait?  il a peut-être la peste.  As-tu la peste,
brigand?  S’il allait la donner à Homo!  Ah mais, non!  crevez,
populace, mais je ne veux pas que mon loup meure.  Ah ça, j’ai
faim moi aussi.  Je déclare que ceci est un incident désagréable.
J’ai travaillé aujourd’hui très avant dans la nuit.  Il y a des
fois dans la vie qu’on est pressé.  Je l’étais ce soir de manger.
Je suis tout seul, je fais du feu, je n’ai qu’une pomme de terre,
une croûte de pain, une bouchée de lard et une goutte de lait, je
mets ça à chauffer, je me dis: bon!  je m’imagine que je vais me
repaître.  Patatras!  il faut que ce crocodile me tombe dans ce
moment-là.  Il s’installe carrément entre ma nourriture et moi.
Voilà mon réfectoire dévasté.  Mange, brochet, mange, requin,
combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle?  bâfre,
louveteau.  Non, je retire le mol, respect aux loups.  Engloutis
ma pâture, boa!  J’ai travaillé aujourd’hui, l’estomac vide, le
gosier plaintif, le pancréas en détresse, les entrailles
délabrées, très avant dans la nuit; ma récompense est de voir
manger un autre.  C’est égal, part à deux.  Il aura le pain, la
pomme de terre et le lard, mais j’aurai le lait.

En ce moment un cri lamentable et prolongé s’éleva dans la
cahute.  L’homme dressa l’oreille.

--Tu cries maintenant, sycophante!  Pourquoi cries-tu?

Le garçon se retourna.  Il était évident qu’il ne criait pas.  Il
avait la bouche pleine.

Le cri ne s’interrompait pas.

L’homme alla au coffre.

--C’est donc le paquet qui gueule!  Vallée de Josaphat!  Voilà le
paquet qui vocifère!  Qu’est-ce qu’il a à croasser, ton paquet?

Il déroula le suroit.  Une têe d’enfant en sortit, la bouche
ouverte et criant.

--Eh bien, qui va là?  dit l’homme.  Qu’est-ce que c’est?  Il y
en a un autre.  Ça ne va donc pas finir?  Qui vive?  aux armes!
Caporal, hors la garde!  Deuxième patatras!  Qu’est-ce que tu
m’apportes là, bandit?  Tu vois bien qu’elle a soif.  Allons, il
faut qu’elle boive, celle-ci.  Bon!  je n’aurai pas même le lait
à présent.

Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge à
bandage, une éponge et une fiole, en murmurant avec frénésie:

--Damné pays!

Puis il considéra la petite.

--C’est une fille.  Ça se reconnaît au glapissement.  Elle est
trempée, elle aussi.

Il arracha, comme il avait fait pour le garçon, les haillons dont
elle était plutôt nouée que vêtue, et il l’entortilla d’un
lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile.  Ce
rhabillement rapide et brusque exaspéra la petite fille.

--Elle miaule inexorablement, dit-il.

Il coupa avec ses dents un morceau allongé de l’éponge, déchira
du rouleau un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur
le poêle le pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la
fiole, introduisit à demi l’éponge dans le goulot, couvrit
l’éponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua
contre sa joue la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop
chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui
continuait de crier.

--Allons, soupe, créature!  prends-moi le téton.

Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.

La petite but avidement.

Il soutint la fiole à l’inclinaison voulut en grommelant:

--Ils sont tous les mêmes, les lâches!  Quand ils ont ce qu’ils
veulent, ils se taisent.

La petite avait bu si énergiquement et avait saisi avec tant
d’emportement ce bout de sein offert par cette providence
bourrue, qu’elle fut prise d’une quinte de toux.

--Tu vas t’étrangler, gronda Ursus.  Une fière goulue aussi que
celle-là!

Il lui retira l’éponge qu’elle suçait, laissa la quinte
s’apaiser, et lui replaça la fiole entre les lèvres, en disant:

--Tette, coureuse!

Cependant le garçon avail posé sa fourchette.  Voir la petite
boire lui faisait oublier de manger.  Le moment d’auparavant,
quand il mangeait, ce qu’il avait dans le regard, c’était de la
satisfaction, maintenant c’était de la reconnaissance.  Il
regardait la petite revivre.  Cet achèvement de la résurrection
commencée par lui emplissait sa prunelle d’une réverbération
ineffable.  Ursus continuait entre ses gencives son mâchonnement
de paroles courroucées.  Le petit garçon par instant levait sur
Ursus ses yeux humides de l’émotion indéfinissable qu’éprouvait,
sans pouvoir l’exprimer, le pauvre être rudoyé et attendri.

Ursus l’apostropha furieusement.

--Eh bien, mange donc!

--Et vous?  dit l’enfant tout tremblant, et une larme dans la
prunelle.  Vous n’aurez rien?

--Veux-tu bien manger tout, engeance!  Il n’y en a pas trop pour
toi puisqu’il n’y en avait pas assez pour moi.  L’enfant reprit
sa fourchette, mais ne mangea point.

--Mange, vociféra Ursus.  Est-ce qu’il s’agit de moi?  Qui est-ce
qui te parle de moi?  Mauvais petit clerc pieds nus de la
paroisse de Sans-le-Sou, je te dis de manger tout.  Tu es ici
pour manger, boire et dormir.  Mange, sinon je te jette à la
porte, toi et ta drôlesse.

Le garçon, sur cette menace, se remit à manger.  Il n’avait pas
grand’chose à faire pour expédier ce qui restait dans l’écuelle.

Ursus murmura:

--Ça joint mal, cet édifice, il vient du froid par les vitres.

Une vitre en effet avait été cassée à l’avant, par quelque cahot
de la carriole, ou par quelque pierre de polisson.  Ursus avait
appliqué sur cette avarie une étoile de papier qui s’était
décollée.  La bise entrait par là.

Il s’était à demi assis sur le coffre.  La petite, à la fois dans
ses bras et sur ses genoux, suçait voluptueusement la bouteille
avec cette somnolence béate des chérubins devant Dieu et des
enfants devant la mamelle.

--Elle est soule, dit Ursus.

Et il reprit:

--Faites donc des sermons sur la tempérance!

Le vent arracha de la vitre l’emplâtre de papier qui vola à
travers la cahute; mais ce n’était pas de quoi troubler les deux
enfants occupés à renaître.

Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait, Ursus
maugréait.

--L’ivrognerie commence au maillot.  Donnez-vous donc la peine
d’être l’évêque Tillotson et de tonner contre les excès de la
boisson.  Odieux vent coulis!  Avec cela que mon poêle est vieux.
Il laisse échapper des bouffées de fumée à vous donner la
trichiasis.  On a l’inconvénient du froid et l’inconvénient du
feu.  On ne voit pas clair.  L’être que voici abuse de mon
hospitalité.  Eh bien, je n’ai pas encore pu distinguer le visage
de ce mufle.  Le confortable fait défaut céans.  Par Jupiter,
j’estime fortement les festins exquis dans les chambres bien
closes.  J’ai manqué ma vocation, j’étais né pour être sensuel.
Le plus grand des sages est Philoxénès qui souhaita d’avoir un
cou de grue pour goûter plus longuement les plaisirs de la table.
Zéro de recette aujourd’hui!  Rien vendu de la journée!
Calamité.  Habitants, laquais, et bourgeois, voilà le médecin,
voilà la médecine.  Tu perds ta peine, mon vieux.  Remballe ta
pharmacie.  Tout le monde se porte bien ici.  En voilà une ville
maudite où personne n’est malade!  Le ciel seul a la diarrhée.
Quelle neige!  Anaxagoras enseignait que la neige est noire.  Il
avait raison, froideur étant noirceur.  La glace, c’est la nuit.
Quelle bourrasque!  Je me représente l’agrément de ceux qui sont
en mer.  L’ouragan, c’est le passage des satans, c’est le
hourvari des brucolaques galopant et roulant, tête bêche,
au-dessus de nos boîtes osseuses.  Dans la nuée, celui-ci a une
queue, celui-là a des cornes, celui-là a une flamme pour langue,
cet autre a des griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de
lord-chancelier, cet autre a une caboche d’académicien, on
distingue une forme dans chaque bruit.  A vent nouveau, démon
différent; l’oreille écoule, l’œil voit, le fracas est une
figure.  Parbleu, il y a des gens en mer, c’est évident.  Mes
amis, tirez-vous de la tempête, j’ai assez à faire de me tirer de
la vie.  Ah ça, est-ce que je tiens auberge, moi?  Pourquoi
est-ce que j’ai des arrivages de voyageurs?  La détresse
universelle a des éclaboussures jusque dans ma pauvreté.  Il me
tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue
humaine.  Je suis livré à la voracité des passants.  Je suis une
proie.  La proie des meurt-de-faim.  L’hiver, la nuit, une cahute
de carton, un malheureux ami dessous, et dehors la tempête, une
pomme de terre, du feu gros comme le poing, des parasites, le
vent pénétrant par toutes les fentes, pas le sou, et des paquets
qui se mettent à aboyer.  On les ouvre, on trouve dedans des
gueuses.  Si c’est là un sort!  J’ajoute que les lois sont
violées.  Ah!  vagabond avec ta vagabonde, malicieux pick-pocket,
avorton mal intentionné, ah!  tu circules dans les rues passé le
couvre-feu!  Si notre bon roi le savait, c’est lui qui te ferait
joliment flanquer dans un cul de basse-fosse pour t’apprendre!
Monsieur se promène la nuit avec Mademoiselle!  Par quinze degrés
de froid, nu-tête, nu-pieds!  sache que c’est défendu.  Il y a
des règlements et ordonnances, factieux!  les vagabonds sont
punis, les honnêtes gens qui ont des maisons à eux sont gardés et
protégés, les rois sont les pères du peuple.  Je suis domicilié,
moi!  Tu aurais été fouetté en place publique, si l’on t’avait
rencontré, et c’eût été bien fait.  Il faut de l’ordre dans un
état policé.  Moi j’ai eu tort de ne pas te dénoncer au
constable.  Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et je
fais le mal.  Ah!  le ruffian!  m’arriver dans cet état-là!  Je
ne me suis pas aperçu de leur neige en entrant, ça a fondu.  Et
voilà toute ma maison mouillée.  J’ai l’inondation chez moi.  Il
faudra brûler un charbon impossible pour sécher ce lac.  Du
charbon à douze farthings le dénerel!  Comment allons-nous faire
pour tenir trois dans cette baraque?  Maintenant c’est fini,
j’entre dans la nursery, je vais avoir chez moi en sevrage
l’avenir de la gueuserie d’Angleterre.  J’aurai pour emploi,
office et fonction de dégrossir les foetus mal accouchés de la
grande coquine Misère, de perfectionner la laideur des gibiers de
potence en bas âge, et de donner aux jeunes filous des formes de
philosophe!  La langue de l’ours est l’ébauchoir de Dieu.  Et
dire que, si je n’avais pas été depuis trente ans grugé par des
espèces de cette sorte, je serais riche, Homo serait gras,
j’aurais un cabinet de médecine plein de raretés, des instruments
de chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi
Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies d’Egypte,
et autres choses semblables!  Je serais du collège des Docteurs,
et j’aurais le droit d’user de la bibliothèque bâtie en 1652 par
le célèbre Harvey, et d’aller travailler dans la lanterne du dôme
d’où l’on découvre toute la ville de Londres!  Je pourrais
continuer mes calculs sur l’offuscation solaire, et prouver
qu’une vapeur caligineuse sort de l’astre.  C’est l’opinion de
Jean Kepler, qui naquit un an avant la Saint-Barthélemy, et qui
fut mathématicien de l’empereur.  Le soleil est une cheminée qui
fume quelquefois.  Mon poêle aussi.  Mon poêle ne vaut pas mieux
que le soleil.  Oui, j’eusse fait fortune, mon personnage serait
autre, je ne serais pas trivial, je n’avilirais point la science
dans les carrefours.  Car le peuple n’est pas digne de la
doctrine, le peuple n’étant qu’une multitude d’insensés, qu’un
mélange confus de toutes sortes d’âges, de sexes, d’humeurs et de
conditions, que les sages de tous les temps n’ont point hésité à
mépriser, et dont les plus modérés, dans leur justice, détestent
l’extravagance et la fureur.  Ah!  je suis ennuyé de ce qui
existe.  Après cela on ne vit pas longtemps.  C’est vite fait, la
vie humaine.  Hé bien non, c’est long.  Par intervalles, pour que
nous ne nous découragions pas, pour que nous ayons la stupidité
de consentir à être, et pour que nous ne profitions pas des
magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les
cordes et tous les clous, la nature a l’air de prendre un peu
soin de l’homme.  Pas cette nuit pourtant.  Elle fait pousser le
blé, elle fail mûrir le raisin, elle fail chanter le rossignol,
celle sournoise de nature.  De temps en temps un rayon d’aurore,
ou un verre de gin, c’est là ce qu’on appelle le bonheur.  Une
mince bordure de bien autour de l’immense suaire du mal.  Nous
avons une destinée dont le diable a fait l’étoffe et dont Dieu a
fait l’ourlet.  En attendant, tu m’as mangé mon souper, voleur!

Cependant le nourrisson, qu’il tenait toujours entre ses bras, et
très doucement tout en faisant rage, refermait vaguement les
yeux, signe de plénitude.  Ursus examina la fiole, et grogna:

--Elle a tout bu, l’effrontée!

Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la main
droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de l’intérieur
une peau d’ours, ce qu’il appelait, on s’en souvient, sa «vraie
peau».

Tout en exécutant ce travail, il entendait l’autre enfant manger,
et il le regardait de travers.

--Ce sera une besogne s’il faut désormais que je nourrisse ce
glouton en croissance!  Ce sera un ver solitaire que j’aurai dans
le ventre de mon industrie.

Il étala, toujours d’un seul bras, et de son mieux, la peau
d’ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des
ménagements de mouvements pour ne point secouer le commencement
de sommeil de la petite fille.  Puis il la déposa sur la
fourrure, du côté le plus proche du feu.

Cela fait, il mit la fiole vide sur le poêle, et s’écria:

--C’est moi qui ai soif!

Il regarda dans le pot; il y restait quelques bonnes gorgées de
lait; il approcha le pot de ses lèvres.  Au moment où il allait
boire, son œil tomba sur la petite fille.  Il remit le pot sur
le poêle, prit la fiole, la déboucha, y vida ce qui restait de
lait, juste assez pour l’emplir, replaça l’éponge, et reficela le
linge sur l’éponge autour du goulot.

--J’ai tout de même faim et soif, reprit-il.

Et il ajouta:

--Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de l’eau.  On
entrevoyait derrière le poêle une cruche égueulée.  Il la prit et
la présenta au garçon:

--Veux-tu boire?

L’enfant but, et se remit à manger.

Ursus ressaisit la cruche et la porta à sa bouche.  La
température de l’eau qu’elle contenait avait été inégalement
modifiée par le voisinage du poêle.  Il avala quelques gorgées,
et fit une grimace.

--Eau prétendue pure, tu ressembles aux faux amis.  Tu es tiède
en dessus et froide en dessous.

Cependant le garçon avait fini de souper.  L’écuelle était mieux
que vidée, elle était nettoyée.  Il ramassait et mangeait,
pensif, quelques miettes de pain éparses dans les plis du tricot,
sur ses genoux.

Ursus se tourna vers lui.

--Ce n’est pas tout ça.  Maintenant, à nous deux.  La bouche
n’est pas faite que pour manger, elle est faite pour parler.  A
présent que tu es réchauffé et gavé, animal, prends garde à toi,
tu vas répondre à mes questions.  D’où viens-tu?

L’enfant répondit:

--Je ne sais pas.

--Comment, tu ne sais pas?

--J’ai été abandonné ce soir au bord de la mer.

--Ah!  le chenapan!  Comment t’appelles-tu?  Il est si mauvais
sujet qu’il en vient à être abandonné par ses parents.

--Je n’ai pas de parents.

--Rends-toi un peu compte de mes goûts, el fais attention que je
n’aime point qu’on me chante des chansons qui sont des contes.
Tu as des parents, puisque tu as ta sœur.

--Ce n’est pas ma sœur.

--Ce n’est pas ta sœur?

--Non.

--Qu’est-cc que c’est alors?

--C’est une petite que j’ai trouvée.

--Trouvée!

--Oui.

--Comment!  tu as ramassé ça?

--Oui.

--Où?  si tu mens, je t’extermine.

--Sur une femme qui était morte dans la neige.

--Quand?

--Il y a une heure.

--Où?

--A une lieue d’ici.

Les arcades frontales d’Ursus se plissèrent et prirent cette
forme aiguë qui caractérise l’émotion des sourcils d’un
philosophe.

--Morte!  en voilà une qui est heureuse!  Il faut l’y laisser,
dans sa neige.  Elle y est bien.  De quel côté?

--Du côté de la mer.

--As-tu passé le pont?

--Oui.

Ursus ouvrit la lucarne de l’arrière et examina le dehors.  Le
temps ne s’était pas amélioré.  La neige tombait épaisse et
lugubre.

Il referma le vasistas.

Il alla à la vitre cassée, il boucha le trou avec un chiffon, il
remit de la tourbe dans le poêle, il déploya le plus largement
qu’il put la peau d’ours sur le coffre, prit un gros livre qu’il
avait dans un coin et le mit sous le chevet pour servir
d’oreiller, et plaça sur ce traversin la tête de la petite
endormie.

Il se tourna vers le garçon.

--Couche-toi là.

L’enfant obéit et s’étendit de tout son long avec la petite.

Ursus roula la peau d’ours autour des deux enfants, et la borda
sous leurs pieds.

Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps une
ceinture de toile à grosse poche contenant probablement une
trousse de chirurgien et des flacons d’élixirs.

Puis il décrocha du plafond la lanterne, et l’alluma.  C’était
une lanterne sourde.  En s’allumant, elle laissa les enfants dans
l’obscurité.

Ursus entre-bailla la porte et dit:

--Je sors.  N’ayez pas peur.  Je vais revenir.  Dormez.

Et, abaissant le marchepied, il cria:

--Homo!

Un grondement tendre lui répondit.  Ursus, la lanterne à la main,
descendit, le marchepied remonta, la porte se referma.  Les
enfants demeurèrent seuls.  Du dehors, une voix, qui était la
voix d’Ursus, demanda:

--Boy qui viens de me manger mon souper!--dis donc, tu ne dors
pas encore?

--Non, répondit le garçon.

--Eh bien!  si elle beugle, tu lui donneras le reste du lait.

On entendit un cliquetis de chaîne défaite, et le bruit d’un pas
d’homme, compliqué d’un pas de bête, qui s’éloignait.

Quelques instants après, les deux enfants dormaient profondément.

C’était on ne sait quel ineffable mélange d’haleines; plus que la
chasteté, l’ignorance; une nuit de noces avant le sexe.  Le petit
garçon et la petite fille, nus et côte à côte, eurent pendant ces
heures silencieuses la promiscuité séraphique de l’ombre; la
quantité de songe possible à cet âge flottait de l’un à l’autre;
il y avait probablement sous leurs paupières fermées de la
lumière d’étoile; si le mot mariage n’est pas ici
disproportionné, ils étaient mari et femme de la façon dont on
est ange.  De telles innocences dans de telles ténèbres, une
telle pureté dans un tel embrassement, ces anticipations sur le
ciel ne sont possibles qu’à l’enfance, et aucune immensité
n’approche de cette grandeur des petits.  De tous les gouffres
celui-ci est le plus profond.  La perpétuité formidable d’un mort
enchaîné hors de la vie, l’énorme acharnement de l’océan sur un
naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes
ensevelies, n’égalent pas en pathétique deux bouches d’enfants
qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre
n’est pas même un baiser.  Fiançailles peut-être; peut-être
catastrophe.  L’ignoré pèse sur cette juxtaposition.  Cela est
charmant; qui sait si ce n’est pas effrayant?  on se sent le
cœur serré.  L’innocence est plus suprême que la vertu.
L’innocence est faite d’obscurité sacrée.  Ils dormaient.  Ils
étaient paisibles.  Ils avaient chaud.  La nudité des corps
entrelacés amalgamait la virginité des âmes.  Ils étaient là
comme dans le nid de l’abîme.



VI

LE RÉVEIL


Le jour commence par être sinistre.  Une blancheur triste entra
dans la cahute.  C’était l’aube glaciale.  Ce blêmissement, qui
ébauche en réalité funèbre le relief des choses frappées
d’apparence spectrale par la nuit, n’éveilla pas les enfants,
étroitement endormis.  La cahute était chaude.  On entendait
leurs deux respirations alternant comme deux ondes tranquilles.
Il n’y avait plus d’ouragan dehors.  Le clair du crépuscule
prenait lentement possession de l’horizon.  Les constellations
s’éteignaient comme des chandelles soufflées l’une après l’autre.
Il n’y avait plus que la résistance de quelques grosses étoiles.
Le profond chant de l’infini sortait de la mer.

Le poêle n’était pas tout à fait éteint.  Le petit jour devenait
peu à peu le grand jour.  Le garçon dormait moins que la fille.
Il y avait en lui du veilleur et du gardien.  A un rayon plus vif
que les autres qui traversa la vitre, il ouvrit les yeux; le
sommeil de l’enfance s’achève en oubli; il demeura dans un
demi-assoupissement, sans savoir où il était, ni ce qu’il avait
près de lui, sans faire effort pour se souvenir, regardant au
plafond, et se composant un vague travail de rêverie avec les
lettres de l’inscription _Ursus, philosophe_, qu’il examinait
sans les déchiffrer, car il ne savait pas lire.

Un bruit de serrure fouillée par une clef lui fit dresser le cou.

La porte tourna, le marchepied bascula.  Ursus revenait.  Il
monta les trois degrés, sa lanterne éteinte à la main.

En même temps un piétinement de quatre pattes escalada lestement
le marchepied.  C’était Homo, suivant Ursus, et, lui aussi,
rentrant chez lui.

Le garçon réveillé eut un certain sursaut.

Le loup, probablement en appétit, avait un rictus matinal qui
montrait toutes ses dents, très blanches.

Il s’arrêta à demi-montée et posa ses deux pattes de devant dans
la cahute, les deux coudes sur le seuil comme un prêcheur au bord
de la chaire.  Il flaira à distance le coffre qu’il n’était pas
accoutumé à voir habité de cette façon.  Son buste de loup,
encadré par la porte, se dessinait en noir sur la clarté du
matin.  Il se décida, et fit son entrée.

Le garçon, en voyant le loup dans la cahute, sortit de la peau
d’ours, se leva et se plaça debout devant la petite, plus
endormie que jamais.

Ursus venait de raccrocher la lanterne au clou du plafond.  Il
déboucla silencieusement et avec une lenteur machinale sa
ceinture où était sa trousse, et la remit sur une planche.  Il ne
regardait rien et semblait ne rien voir.  Sa prunelle était
vitreuse.  Quelque chose de profond remuait dans son esprit.  Sa
pensée enfin se fit jour, comme d’ordinaire, par une vive sortie
de paroles.  Il s’écria:

--Décidément heureuse!  Morte, bien morte.  Il s’accroupit, et
remit une pelletée de scories dans le poêle, et, tout en
fourgonnant la tourbe, il grommela:

--J’ai eu de la peine à la trouver.  La malice inconnue l’avail
fourrée sous deux pieds de neige.  Sans Homo, qui voit aussi
clair avec son nez que Christophe Colomb avec son esprit, je
serais encore là à patauger dans l’avalanche et à jouer à
cache-cache avec la mort.  Diogène prenait sa lanterne et
cherchait un homme, j’ai pris ma lanterne et j’ai cherché une
femme; il a trouvé le sarcasme, j’ai trouvé le deuil.  Comme elle
était froide!  J’ai touché la main, une pierre.  Quel silence
dans les yeux!  Comment peut-on être assez bête pour mourir en
laissant un enfant derrière soi!  Ça ne va pas être commode à
présent de tenir trois dans celle boîte-ci.  Quelle tuile!  Voilà
que j’ai de la famille à présent!  Fille et garçon.

Tandis qu’Ursus parlait, Homo s’était glissé près du poêle.  La
main de la petite endormie pendait entre le poêle et le coffre.
Le loup se mit à lécher cette main.

Il la léchait si doucement que la petite ne s’éveilla pas.

Ursus se retourna.

--Bien, Homo.  Je serai le père et tu seras l’oncle.  Puis il
reprit sa besogne de philosophe d’arranger le feu, sans
interrompre son _aparte_.

--Adoption.  C’est dit.  D’ailleurs Homo veut bien.

Il se redressa.

--Je voudrais savoir qui est responsable de cette morte.  Sont-ce
les hommes?  ou...

Son œil regarda en l’air, mais au delà du plafond, et sa bouche
murmura:

--Est-ce toi?

Puis son front s’abaissa comme sous un poids, et il reprit:

--La nuit a pris la peine de tuer cette femme.

Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon
réveillé qui l’écoutait, Ursus l’interpella brusquement:

--Qu’as-tu à rire?

Le garçon répondit:

--Je ne ris pas.

Ursus eut une sorte de secousse, l’examina fixement et en silence
pendant quelques instants, et dit:

--Alors tu es terrible.

L’intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé
qu’Ursus n’avait pas encore vu la face du garçon.  Le grand jour
la lui montrait.

Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux épaules de
l’enfant, considéra encore avec une attention de plus en plus
poignante son visage, et lui cria:

--Ne ris donc plus!

--Je ne ris pas, dit l’enfant.

Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds.

--Tu ris, te dis-je.

Puis secouant l’enfant avec une étreinte qui était de la fureur
si elle n’était de la pitié, il lui demanda violemment:

--Qui est-ce qui t’a fait cela?

L’enfant répondit:

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Ursus reprit:

--Depuis quand as-tu ce rire?

--J’ai toujours été ainsi, dit l’enfant.

Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix:

--Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus.

Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller, le
livre qu’il avait mis comme oreiller sous la tête de la petite.

--Voyons Conquest, murmura-t-il.

C’était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou.  Il la
feuilleta du pouce, s’arrêta à une page, ouvrit le livre tout
grand sur le poêle, et lut:

--...  _De Denasatis_.--C’est ici.

Et il continua:

--_Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque
murdridato, masca eris, et ridebis semper_.

--C’est bien cela.

Et il replaça le livre sur une des planches en grommelant:

--Aventure dont l’approfondissement serait malsain.  Restons à la
surface.  Ris, mon garçon.

La petite fille se réveilla.  Son bonjour fut un cri.

--Allons, nourrice, donne le sein, dit Ursus.

La petite s’était dressée sur son séant.  Ursus prit sur le poêle
la fiole, et la lui donna à sucer.

En ce moment le soleil se levait.  Il était à fleur de l’horizon.
Son rayon rouge entrait par la vitre et frappait de face le
visage de la petite fille tourné vers lui.  Les prunelles de
l’enfant fixées sur le soleil réfléchissaient comme deux miroirs
cette rondeur pourpre.  Les prunelles restaient immobiles, les
paupières aussi.

--Tiens, dit Ursus, elle est aveugle.



DEUXIEME PARTIE

PAR ORDRE DU ROI



LIVRE PREMIER

ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ

LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME



I

LORD CLANCHARLIE


Il y avait dans ces temps-là un vieux souvenir.

Ce souvenir était lord Linnaeus Clancharlie.

Le baron Linnaeus Clancharlie, contemporain de Cromwell, était un
des pairs d’Angleterre, peu nombreux, hâtons-nous de le dire, qui
avaient accepté la république.  Cette acceptation pouvait avoir
sa raison d’être, et s’explique à la rigueur, puisque la
république avait momentanément triomphé.  Il était tout simple
que lord Clancharlie demeurât du parti de la république, tant que
la république avait eu le dessus.  Mais, après la clôture de la
révolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord
Clancharlie avait persisté.  Il était aisé au noble patricien de
rentrer dans la chambre haute reconstituée, les repentirs étant
toujours bien reçus des restaurations, et Charles II étant bon
prince à ceux qui revenaient à lui; mais lord Clancharlie n’avait
pas compris ce qu’on doit aux événements.  Pendant que la nation
couvrait d’acclamations le roi, reprenant possession de
l’Angleterre, pendant que l’unanimité prononçait son verdict,
pendant que s’accomplissait la salutation du peuple à la
monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d’une
palinodie glorieuse et triomphale, à l’instant où le passé
devenait l’avenir et où l’avenir devenait le passé, ce lord était
resté réfractaire.  Il avait détourné la tête de toute cette
allégresse; il s’était volontairement exilé; pouvant être pair,
il avait mieux aimé être proscrit; et les années s’étaient
écoulées ainsi; il avait vieilli dans cette fidélité à la
république morte.  Aussi était-il couvert du ridicule qui
s’attache naturellement à cette sorte d’enfantillage.

Il s’était retiré en Suisse.  Il habitait une espèce de haute
masure au bord du lac de Genève.  Il s’était choisi cette demeure
dans le plus âpre recoin du lac, entre Chillon où est le cachot
de Bonnivard, et Vevoy où est le tombeau de Ludlow.  Les Alpes
sévères, pleines de crépuscules, de souffles et de nuées,
l’enveloppaient; et il vivait là, perdu dans ces grandes ténèbres
qui tombent des montagnes.  Il était rare qu’un passant le
rencontrât.  Cet homme était hors de son pays, presque hors de
son siècle.  En ce moment, pour ceux qui étaient au courant et
qui connaissaient les affaires du temps, aucune résistance aux
conjonctures n’était justifiable.  L’Angleterre était heureuse;
une restauration est une réconciliation d’époux; prince et nation
ont cessé de faire lit à part; rien de plus gracieux et de plus
riant; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c’est
beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi; Charles II était
aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand à la suite
de Louis XIV; c’était un gentleman et un gentilhomme; Charles II
était admiré de ses sujets; il avait fait la guerre de Hanovre,
sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul; il
avait vendu Dunkerque à la France, opération de haute politique;
les pairs démocrates, desquels Chamberlayne a dit: «La maudite
république infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute
noblesse», avaient eu le bon sens de se rendre à l’évidence,
d’être de leur époque, et de reprendre leur siège à la noble
chambre; il leur avait suffi pour cela de prêter au roi le
serment d’allégeance.  Quand on songeait à toutes ces réalités, à
ce beau règne, à cet excellent roi, à ces augustes princes rendus
par la miséricorde divine à l’amour des peuples; quand on se
disait que des personnages considérables, tels que Monk, et plus
lard Jeffreys, s’étaient ralliés au trône, qu’ils avaient été
justement récompensés de leur loyauté et de leur zèle par les
plus magnifiques charges et par les fonctions les plus
lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l’ignorer, qu’il
n’eut tenu qu’a lui d’être glorieusement assis à côté d’eux dans
les honneurs, que l’Angleterre était remontée, grâce à son roi,
au sommet de la prospérité, que Londres n’était que fêtes et
carrousels, que tout le monde était opulent et enthousiasmé, que
la cour était galante, gaie et superbe; si, par hasard, loin de
ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre
ressemblant à la tombée de la nuit, on apercevait ce vieillard
vêtu des mêmes habits que le peuple, pâle, distrait, courbé,
probablement du côté de la tombe, debout au bord du lac, à peine
attentif à la tempête et à l’hiver, marchant comme au hasard,
l’œil fixe, ses cheveux blancs secoués par le vent de l’ombre,
silencieux, solitaire, pensif, il était difficile de ne pas
sourire.

Sorte de silhouette d’un fou.

En songeant à lord Clancharlie, à ce qu’il aurait pu être et à ce
qu’il était, sourire était de l’indulgence.  Quelques-uns riaient
tout haut.  D’autres s’indignaient.

On comprend que les hommes sérieux fussent choqués par une telle
insolence d’isolement.

Circonstance atténuante: lord Clancharlie n’avait jamais eu
d’esprit.  Tout le monde en tombait d’accord.


II

Il est désagréable de voir les gens pratiquer l’obstination.  On
n’aime pas ces façons de Régulus, et dans l’opinion publique
quelque ironie en résulte.

Ces opiniâtretés ressemblent à des reproches, et l’on a raison
d’en rire.

Et puis, en somme, ces entêtements, ces escarpements, sont-ce des
vertus?  N’y a-t-il pas dans ces affiches excessives d’abnégation
et d’honneur beaucoup d’ostentation?  C’est plutôt parade
qu’autre chose.  Pourquoi ces exagérations de solitude et d’exil?
Ne rien outrer est la maxime du sage.  Faites de l’opposition,
soit; blâmez si vous voulez, mais décemment, et tout en criant
vive le roi!  La vraie vertu, c’est d’être raisonnable.  Ce qui
tombe a dû tomber, ce qui réussit a dû réussir.  La providence a
ses motifs; elle couronne qui le mérite.  Avez-vous la prétention
de vous y connaître mieux qu’elle?  Quand les circonstances ont
prononcé, quand un régime a remplacé l’autre, quand la
défalcation du vrai et du faux s’est faite par le succès, ici la
catastrophe, là le triomphe, aucun doute n’est plus possible,
l’honnête homme se rallie à ce qui a prévalu, et, quoique cela
soit utile à sa fortune et à sa famille, sans se laisser
influencer par cette considération, et ne songeant qu’à la chose
publique, il prête main-forte au vainqueur.

Que deviendrait l’état si personne ne consentait à servir?  Tout
s’arrêterait donc?  Garder sa place est d’un bon citoyen.  Sachez
sacrifier vos préférences secrètes.  Les emplois veulent être
tenus.  Il faut bien que quelqu’un se dévoue, Être fidèle aux
fonctions publiques est une fidélité.  La retraite des
fonctionnaires serait la paralysie de l’état.  Vous vous
bannissez, c’est pitoyable.  Est-ce un exemple?  quelle vanité!
Est-ce un défi?  quelle audace!  Quel personnage vous croyez-vous
donc?  Apprenez que nous vous valons.  Nous ne désertons pas,
nous.  Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et
indomptables, et nous ferions de pires choses que vous.  Mais
nous aimons mieux être des gens intelligents.  Parce que je suis
Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d’être Caton!  Allons
donc!


III

Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que celle de
1660.  Jamais la conduite à tenir n’avait été plus clairement
indiquée à un bon esprit.

L’Angleterre était hors de Cromwell.  Sous la république beaucoup
de faits irréguliers s’étaient produits.  On avait crée la
suprématie britannique; on avait, avec l’aide de la guerre de
Trente ans, dominé l’Allemagne, avec l’aide de la Fronde, abaissé
la France, avec l’aide du duc de Bragance, amoindri l’Espagne.
Cromwell avait domestiqué Mazarin; dans les traités, le
protecteur d’Angleterre signait au-dessus du roi de France; on
avait mis les Provinces-Unies à l’amende de huit millions,
molesté Alger et Tunis, conquis la Jamaïque, humilié Lisbonne,
suscité dans Barcelone la rivalité française, et dans Naples
Masaniello; on avait amarré le Portugal à l’Angleterre; on avait
fait, de Gibraltar à Candie, un balayage des barbaresques; on
avait fondé la domination maritime sous ces deux formes, la
victoire el le commerce; le 10 août 1653, l’homme des
trente-trois batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait
_Grand-père des matelots_, ce Martin Happertz Tromp, qui avait,
battu la flotte espagnole, avait été détruit par la flotte
anglaise; on avait retiré l’Atlantique à la marine espagnole, le
Pacifique à la marine hollandaise, la Méditerranée à la marine
vénitienne, et, par l’acte de navigation, on avait pris
possession du littoral universel; par l’océan on tenait le monde;
le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon
britannique; la France, dans la personne de l’ambassadeur
Mancini, faisait des génuflexions à Olivier Cromwell; ce Cromwell
jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une
raquette; on avait fait trembler le continent, dicté la paix,
décrété la guerre, mis sur tous les faîtes le drapeau anglais; le
seul régiment des côtes-de-fer du protecteur pesait dans la
terreur de l’Europe autant qu’une armée; Cromwell disait: _Je
veux qu’on respecte la république anglaise comme on a respecté la
république romaine_; il n’y avait plus rien de sacré; la parole
était libre, la presse était libre; on disait en pleine rue ce
qu’on voulait; on imprimait sans contrôle ni censure ce qu’on
voulait; l’équilibre des trônes avait été rompu; tout l’ordre
monarchique européen, dont les Stuarts faisaient partie, avait
été bouleversé...  Enfin, on était sorti de cet odieux régime, et
l’Angleterre avait son pardon.

Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de Bréda.  Il
avait octroyé à l’Angleterre l’oubli de cette époque où le fils
d’un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tête de Louis
XIV.  L’Angleterre faisait son mea culpa, et respirait.
L’épanouissement des cœurs, nous venons de le dire, était
complet; les gibets des régicides s’ajoutant à la joie
universelle.  Une restauration est un sourire; mais un peu de
potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience
publique.  L’esprit d’indiscipline s’était dissipé, la loyauté se
reconstituait.  Être de bons sujets était désormais l’ambition
unique.  On était revenu des folies de là politique; on bafouait
la révolution, on raillait la république et ces temps singuliers
où l’on avait toujours de grands mots à la bouche, _Droit,
Liberté, Progrès_; on riait de ces emphases.  Le retour au bon
sens était admirable; l’Angleterre avait rêvé.  Quel bonheur
d’être hors de ces égarements!  Y a-t-il rien de plus insensé?
Où en serait-on si le premier venu avait des droits?  Se
figure-t-on tout le monde gouvernant?  S’imagine-t-on la cité
menée par les citoyens?  Les citoyens sont un attelage, et
l’attelage n’est pas le cocher.  Mettre aux voix, c’est jeter aux
vents.  Voulez-vous faire flotter les états comme les nuées?  Le
désordre ne construit pas l’ordre.  Si le chaos est l’architecte,
l’édifice sera Babel.  Et puis quelle tyrannie que cette
prétendue liberté!  Je veux m’amuser, moi, et non gouverner.
Voter m’ennuie; je veux danser.  Quelle providence qu’un prince
qui se charge de tout!  Certes ce roi est généreux de se donner
pour nous cette peine!  Et puis, il est élevé là dedans, il sait
ce que c’est.  C’est son affaire.  La paix, la guerre, la
législation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples?
Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le
peuple serve, mais cela doit lui suffire.  Une part lui est faite
dans la politique; c’est de lui que sortent les deux forces de
l’état, l’armée et le budget.  Etre contribuable, et être soldat,
est-ce que ce n’est pas assez?  Qu’a-t-il besoin d’autre chose?
il est le bras militaire, il est le bras financier.  Rôle
magnifique.  On règne pour lui.  Il faut bien qu’il rétribue ce
service.  Impôt et liste civile sont des salaires acquittés par
les peuples et gagnés par les princes.  Le peuple donne son sang
et son argent, moyennant quoi on le mène.  Vouloir se conduire
lui-même, quelle idée bizarre!  un guide lui est nécessaire.
Étant ignorant, le peuple est aveugle.  Est-ce que l’aveugle n’a
pas un chien?  Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi,
qui consent à être le chien.  Que de bonté!  Mais pourquoi le
peuple est-il ignorant?  Parce qu’il faut qu’il le soit.
L’ignorance est gardienne de la vertu.  Où il n’y a pas de
perspectives, il n’y a pas d’ambitions; l’ignorant est dans une
nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises.
De là l’innocence.  Qui lit pense, qui pense raisonne.  Ne pas
raisonner, c’est le devoir; c’est aussi le bonheur.  Ces vérités
sont incontestables.  La société est assise dessus.

Ainsi s’étaient rétablies les saines doctrines sociales en
Angleterre.  Ainsi la nation s’était réhabilitée.  En même temps
on revenait à la belle littérature.  On dédaignait Shakespeare et
l’on admirait Dryden.  _Dryden est le plus grand poète de
l’Angleterre et du siècle_, disait Atterbury le traducteur
d’_Achitophel_, C’était l’époque où M.  Huet, évêque d’Avranches,
écrivait à Saumaise qui avait fait à l’auteur du _Paradis perdu_
l’honneur de le réfuter et de l’injurier:--_Comment pouvez-vous
vous occuper de si peu de chose que ce Milton?_ Tout renaissait,
tout reprenait sa place.  Dryden en haut, Shakespeare en bas,
Charles II sur le trône, Cromwell au gibet.  L’Angleterre se
relevait des hontes et des extravagances du passé.  C’est un
grand bonheur pour les nations d’être ramenées par la monarchie
au bon ordre dans l’état et au bon goût dans les lettres.

Que de tels bienfaits pussent être méconnus, cela est difficile à
croire.  Tourner le dos à Charles II, récompenser par de
l’ingratitude la magnanimité qu’il avait eue de remonter sur le
trône, n’était-ce pas abominable?  Lord Linnaeus Clancharlie
avait fait aux honnêtes gens ce chagrin.  Bouder le bonheur de sa
patrie, quelle aberration!

On sait qu’en 1650 le parlement avait décrété cette
rédaction:--_Je promets de demeurer fidèle à la république, sans
roi, sans souverain, sans seigneur_.--Sous prétexte qu’il avait
prêté ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du
royaume, et, en présence de la félicité générale, se croyait le
droit d’être triste.  Il avait la sombre estime de ce qui n’était
plus; attache bizarre à des choses évanouies.

L’excuser était impossible; les plus bienveillants
l’abandonnaient.  Ses amis lui avaient fait longtemps l’honneur
de croire qu’il n’était entré dans les rangs républicains que
pour voir de plus près les défauts de la cuirasse de la
république, et pour la frapper plus sûrement, le jour venu, au
profit de la cause sacrée du roi.  Ces attentes de l’heure utile
pour tuer l’ennemi par derrière font partie de la loyauté.  On
avait espéré cela de lord Chancharlie, tant on avait de pente à
le juger favorablement.  Mais, en présence de son étrange
persistance républicaine, il avait bien fallu renoncer à celle
bonne opinion.  Évidemment lord Clancharlie était convaincu,
c’est-à-dire idiot.

L’explication des indulgents flottait entre obstination puérile
et opiniâtreté sénile.

Les sévères, les justes, allaient plus loin.  Ils flétrissaient
ce relaps.  L’imbécillité a des droits, mais elle a des limites.
On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle.  Et puis,
qu’était-ce après tout que lord Clancharlie?  un transfuge.  Il
avait quitté son camp, l’aristocratie, pour aller au camp opposé,
le peuple.  Ce fidèle était un traître.  Il est vrai qu’il était
«traître» au plus fort et fidèle au plus faible; il est vrai que
le camp répudié par lui était le camp vainqueur, et que le camp
adopté par lui était le camp vaincu; il est vrai qu’à cette
«trahison» il perdait tout, son privilège politique et son foyer
domestique, sa pairie et sa patrie; il ne gagnait que le
ridicule; il n’avait de bénéfice que l’exil.  Mais qu’est-ce que
cela prouve?  qu’il était un niais.  Accordé.

Traître et dupe en même temps, cela se voit.

Qu’on soit niais tant qu’on voudra, à la condition de ne pas
donner le mauvais exemple.  On ne demande aux niais que d’être
honnêtes, moyennant quoi ils peuvent prétendre à être les bases
des monarchies.  La brièveté d’esprit de ce Clancharlie était
inimaginable.  Il était resté dans l’éblouissement de la
fantasmagorie révolutionnaire.  Il s’était laissé mettre dedans
par la république, et dehors.  Il faisait affront à son pays.
Pure félonie que son attitude!  Être absent, c’est être
injurieux.  Il semblait se tenir à l’écart du bonhcur public
comme d’une peste.  Dans son bannissement volontaire, il y avait
on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale.  Il
traitait la royauté comme une contagion.  Sur la vaste allégresse
monarchique, dénoncée par lui comme lazaret, il était le drapeau
noir.  Quoi!  au-dessus de l’ordre reconstitué, de la nation
relevée, de la religion restaurée, faire cete figure sinistre!
sur cete sérénité jeter cette ombre!  prendre en mauvaise part
l’Angleterre contente!  être le point obscur dans ce grand ciel
bleu!  ressembler à une menace!  protester contre le vœu de la
nation!  refuser son oui au consentement universel!  Ce serait
odieux si ce n’était pas bouffon.  Ce Clancharlie ne s’était pas
rendu compte qu’on peut s’égarer avec Cromwell, mais qu’il faut
revenir avec Monk.  Voyez Monk.  Il commande l’armée de la
république; Charles II en exil, instruit de sa probité, lui
écrit; Monk, qui concilie la vertu avec les démarches rusées,
dissimule d’abord, puis tout à coup, à la tête des troupes, casse
le parlement factieux, et rétablit le roi, et Monk est créé duc
d’Albemarle, a l’honneur d’avoir sauvé la société, devient très
riche, illustre à jamais son époque, et est fait chevalier de la
Jarretière avec la perspective d’un enterrement à Westminster.
Telle est la gloire d’un anglais fidèle.  Lord Clancharlie
n’avait pu s’élever jusqu’à l’intelligence du devoir ainsi
pratiqué.  Il avait l’infatuation et l’immobilité de l’exil.  Il
se satisfaisait avec des phrases creuses.  Cet homme était
ankylosé par l’orgueil.  Les mots conscience, dignité, etc., sont
des mots après tout.  Il faut voir le fond.

Ce fond, Clancharlie ne l’avait pas vu.  C’était une conscience
myope, voulant, avant defaire une action, la regarder d’assez
prèspour en sentir l’odeur.  De là des dégoûts absurdes.  On
n’est pas homme d’état avec ces délicatesses.  L’excès de
conscience dégénère en infirmité.  Le scrupule est manchot devant
le sceptre à saisir et eunuque devant la fortune a épouser.
Méfiez-vous des scrupules.  Ils mènent loin.  La fidélité
déraisonnable se descend comme un escalier de cave.  Une marche,
puis une marche, puis une marche encore, et l’on se trouve dans
le noir.  Les habiles remontent, les naïfs restent.  Il ne faut
pas laisser légèrement sa conscience s’engager dans le farouche.
De transition en transition on arrive aux nuances foncées de la
pudeur politique.  Alors on est perdu.  C’était l’aventure de
lord Clancharlie.

Les principes finissent par être un gouffre.

Il se promenait, les mains derrière le dos, le long du lac de
Genève; la belle avance!

On parlait quelquefois à Londres de cet absent.  C’était, devant
l’opinion publique, à peu près un accusé.  On plaidait le pour et
le contre.  La cause entendue, le bénéfice de la stupidité lui
était acquis.

Beaucoup d’anciens zélés de l’ex-république avaient fait adhésion
aux Stuarts.  Ce dont on doit les louer.  Naturellement ils le
calomniaient un peu.  Les entêtés sont importuns aux
complaisants.  Des gens d’esprit, bien vus et bien situés en
cour, et ennuyés de son attitude désagréable, disaient
volontiers:--_S’il ne s’est pas rallié, c’est qu’on ne l’a pas
payé assez cher_, etc.--_Il voulait la place de chancelier que le
roi a donnée à lord Hyde_, etc.--Un de ses «anciens amis» allait
même jusqu’à chuchoter:--_Il me l’a dit à moi-même_.
Quelquefois, tout solitaire qu’était Linnaeus Clancharlie, par
des proscrits qu’il rencontrait, par de vieux régicides tels que
Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait
quelque chose de ces propos.  Clancharlie se bornait à un
imperceptible haussement d’épaules, signe de profond
abrutissement.

Une fois il compléta ce haussement d’épaules par ces quelques
mots murmurés à demi-voix: _Je plains ceux qui croient cela_.


IV

Charles II, bon homme, le dédaigna.  Le bonheur de l’Angleterre
sous Charles Il était plus que du bonheur, c’était de
l’enchantement.  Une restauration, c’est un ancien tableau poussé
au noir qu’on revernit; tout le passé reparaît.  Les bonnes
vieilles mœurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes
régnaient et gouvernaient.  Evelyn en a pris note; on lit dans
son journal: «Luxure, profanation, mépris de Dieu.  J’ai vu un
dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la
Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes à peu près
nues dans la galerie du jeu.» On sent percer quelque humeur dans
cette peinture; mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de
rêverie républicaine.  Il n’appréciait pas le profitable exemple
que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui, en
définitive, alimentent le luxe.  Il ne comprenait pas l’utilité
des vices.  Règle: N’extirpez point les vices, si vous voulez
avoir des femmes charmantes.  Autrement vous ressembleriez aux
imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des
papillons.

Charles II, nous venons de le dire, s’aperçut à peine qu’il
existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais Jacques II fut
plus attentif.  Charles II gouvernait mollement, c’était sa
manière; disons qu’il n’en gouvernait pas plus mal.  Un marin
quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un
nœud lâche qu’il laisse serrer par le vent.  Telle est la bêtise
de l’ouragan, et du peuple.

Ce nœud large, devenu très vite nœud étroit, ce fut le
gouvernement de Charles II.

Sous Jacques II, l’étranglement commença.  Étranglement
nécessaire de ce qui restait de la révolution.  Jacques II eut
l’ambition louable d’être un roi efficace.  Le règne de Charles
II n’était à ses yeux qu’une ébauche de restauration; Jacques II
voulut un retour à l’ordre plus complet encore.  Il avait, en
1660, déploré qu’on se fût borné à une pendaison de dix
régicides.  Il fut un plus réel reconstructeur de l’autorité.  Il
donna vigueur aux principes sérieux; il fit régner cette justice
qui est la véritable, qui se met au-dessus des déclamations
sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la
société.  A ces sévérités protectrices, on reconnaît le père de
l’état.  Il confia la main de justice à Jeffreys, et l’épée à
Kirke.  Kirke multipliait les exemples.  Ce colonel utile fit un
jour pendre et dépendre trois fois de suite le même homme, un
républicain, lui demandant à chaque fois:--Abjures-tu la
république?  Le scélérat ayant toujours dit non, fut achevé.--_Je
l’ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait.  Les supplices
recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir.  Lady
Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils en guerre contre
Monmouth, mais qui avait caché chez elle deux rebelles, fut mise
à mort.  Un autre rebelle, ayant eu l’honnêteté de déclarer
qu’une femme anabaptiste lui avait donné asile, eût sa grâce, et
la femme fut brûlée vive.  Kirke, un autre jour, fit comprendre à
une ville qu’il la savait républicaine en pendant dix-neuf
bourgeois.  Représailles bien légitimes, certes, quand on songe
que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de
pierre dans les églises.  Jacques II, qui avait su choisir
Jeffreys et Kirke, était un prince imbu de vraie religion, il se
mortifiait par la laideur de ses maîtresses, il écoutait le père
la Colombière, ce prédicateur qui était presque aussi onctueux
que le père Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la
gloire d’être dans la première moitié de sa vie le conseiller de
Jacques II, et dans la seconde l’inspirateur de Marie Alacoque.
C’est grâce à cette forte nourriture religieuse que plus tard
Jacques II put supporter dignement l’exil et donner dans sa
retraite de Saint-Germain le spectacle d’un roi supérieur à
l’adversité, touchant avec calme les écrouelles, et conversant
avec des jésuites.

On comprend qu’un tel roi dut, dans une certaine mesure, se
préoccuper d’un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie.  Les
pairies héréditairement transmissibles contenant une certaine
quantité d’avenir, il était évident que, s’il y avait quelque
précaution à prendre du côté de ce lord, Jacques II n’hésiterait
pas.



II

LORD DAVID DIRRY-MOIR


Lord Linnaeus Clancharlie n’avait pas toujours été vieux et
proscrit.  Il avait eu sa phase de jeunesse et de passion.  On
sait, par Harrison et Pride, que Cromwell jeune avait aimé les
femmes et le plaisir, ce qui, parfois (autre aspect de la
question femme), annonce un séditieux.  Défiez-vous de la
ceinture mal attachée.  _Male praecinctum juvenem cavete_.

Lord Clancharlie avait eu, comme Cromwell, ses incorrections et
ses irrégularités.  On lui connaissait un enfant naturel, un
fils.  Ce fils, venu au monde à l’instant où la république
finissait, était né en Angleterre pendant que son père partait
pour l’exil.  C’est pourquoi il n’avait jamais vu ce père qu’il
avait.  Ce bâtard de lord Clancharlie avait grandi page à la cour
de Charles II.  On l’appelait lord David Dirry-Moir; il était
lord de courtoisie, sa mère étant femme de qualité.  Cette mère,
pendant que lord Clancharlie devenait hibou en Suisse, prit le
parti, étant belle, de bouder moins, et se fit pardonner ce
premier amant sauvage par un deuxième, celui-là incontestablement
apprivoisé, et même royaliste, car c’était le roi.  Elle fut un
peu la maîtresse de Charles II, assez pour que sa majesté,
charmée d’avoir repris cette jolie femme à la république, donnât
au petit lord David, fils de sa conquête, une commission de garde
de la branche.  Ce qui fit ce bâtard officier, avec bouche en
cour, et par contre-coup stuartiste ardent.  Lord David fut
quelque temps, comme garde de la branche, un des cent
soixante-dix portant la grosse épée; puis il entra dans la bande
des pensionnaires, et fut un des quarante qui portent la
pertuisane dorée.  Il eut en outre, étant de cette troupe noble
instituée par Henri VIII pour garder son corps, le privilège de
poser les plats sur la table du roi.  Ce fut ainsi que, tandis
que son père blanchissait en exil, lord David prospéra sous
Charles II.

Après quoi il prospéra sous Jacques II.

Le roi est mort, vive le roi, c’est le _non deficit alter,
aureus_.

Ce fut à cet avénement du duc d’York qu’il obtint la permission
de s’appeler lord David Dirry-Moir, d’une seigneurie que sa mère,
qui venait de mourir, lui avait léguée dans cette grande forêt
d’Ecosse où l’on trouve l’oiseau Krag, lequel creuse son nid avec
son bec dans le tronc des chênes.


II

Jacques II était un roi, et avait la prétention d’être un
général.  Il aimait à s’entourer de jeunes officiers.  Il se
montrait volontiers en public à cheval avec un casque et une
cuirasse, et une vaste perruque débordante sortant de dessous le
casque par-dessus la cuirasse; espèce de statue équestre de la
guerre imbécile.  Il prit en amitié la bonne grâce du jeune lord
David.  Il sut gré à ce royaliste d’être fils d’un républicain;
un père renié ne nuit point à une fortune de cour qui commence.
Le roi fit lord David gentilhomme de la chambre du lit, à mille
livres de gages.

C’était un bel avancement.  Un gentilhomme du lit couche toutes
les nuits près du roi sur un lit qu’on dresse.  On est douze
gentilshommes, et l’on se relaie.

Lord David, dans ce poste, fut le chef de l’avenier du roi, celui
qui donne l’avoine aux chevaux et qui a deux cent soixante livres
de gages.  Il eut sous lui les cinq cochers du roi, les cinq
postillons du roi, les cinq palefreniers du roi, les douze valets
de pied du roi, et les quatre porteurs de chaise du roi.  Il eut
le gouvernement des six chevaux de course que le roi entretient à
Haymarket et qui coûtent six cents livres par an à sa majesté.
Il fit la pluie et le beau temps dans la garde-robe du roi,
laquelle fournit les habits de cérémonie aux chevaliers de la
Jarretière.  Il fut salué jusqu’à terre par l’huissier de la
verge noire, qui est au roi.  Cet huissier, sous Jacques II,
était le chevalier Duppa.  Lord David eut les respects de M.
Baker, qui était clerc de la couronne, et de M.  Brown, qui était
clerc du parlement.  La cour d’Angleterre, magnifique, est un
patron d’hospitalité.  Lord David présida, comme l’un des douze,
aux tables et réceptions.  Il eut la gloire d’être debout
derrière le roi les jours d’offrande, quand le roi donne à
l’église le besant d’or, _byzantium,_ les jours de collier, quand
le roi porte le collier de son ordre, et les jours de communion,
quand personne ne communie, hors le roi et les princes.  Ce fut
lui qui, le jeudi saint, introduisit près de sa majesté les douze
pauvres auxquels le roi donne autant de sous d’argent qu’il a
d’années de vie et autant de shellings qu’il a d’années de règne.
Il eut la fonction, quand le roi était malade, d’appeler, pour
assister sa majesté, les deux grooms de l’aumônerie qui sont
prêtres, et d’empêcher les médecins d’approcher sans permission
du conseil d’état.  De plus, il fut lieutenant-colonel du
régiment écossais de la garde royale, lequel bat la marche
d’Ecosse.

En cette qualité il fit plusieurs campagnes, et très
glorieusement, car il était vaillant homme de guerre.  C’était un
seigneur brave, bien fait, beau, généreux, fort grand de mine et
de manières.  Sa personne ressemblait à sa qualité.  Il était de
haute taille comme de haute naissance.

Il fut presque un moment en passe d’être nommé groom of the
stole, ce qui lui eût donné le privilège de passer la chemise au
roi; mais il faut pour cela être prince ou pair.

Créer un pair, c’est beaucoup.  C’est créer une pairie, cela fait
des jaloux.  C’est une faveur; une faveur fait au roi un ami et
cent ennemis, sans compter que l’ami devient ingrat.  Jacques II,
par politique, créait difficilement des pairies, mais les
transférait volontiers.  Une pairie transférée ne produit pas
d’émoi.  C’est simplement un nom qui continue.  La lordship en
est peu troublée.

La bonne volonté royale ne répugnait point à introduire lord
David Dirry-Moir dans la chambre haute, pourvu que ce fut par la
porte d’une pairie substituée.  Sa majesté ne demandait pas mieux
que d’avoir une occasion de faire David Dirry-Moir, de lord de
courtoisie, lord de droit.


III

Cette occasion se présenta.

Un jour on apprit qu’il était arrivé au vieil absent, lord
Linnaeus Clancharlie, diverses choses dont la principale était
qu’il était trépassé.  La mort a cela de bon pour les gens,
qu’elle fait un peu parler d’eux.  On raconta ce qu’on savait, ou
ce qu’on croyait savoir, des dernières années de lord Linnaeus.
Conjectures et légendes probablement.  A en croire ces récits,
sans doute très hasardés, vers la fin de sa vie, lord Clancharlie
aurait eu une recrudescence républicaine telle, qu’il en était
venu, affirmait-on, jusqu’à épouser, étrange entêtement de
l’exil, la fille d’un régicide, Ann Bradshaw,--on précisait le
nom,--laquelle était morte aussi, mais, disait-on, en mettant au
monde un enfant, un garçon, qui, si tous ces détails étaient
exacts, se trouverait être le fils légitime et l’héritier légal
de lord Clancharlie.  Ces dires, fort vagues, ressemblaient
plutôt à des bruits qu’à des faits.  Ce qui se passait en Suisse
était pour l’Angleterre d’alors aussi lointain que ce qui se
passe en Chine pour l’Angleterre d’aujourd’hui.  Lord Clancharlie
aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et
soixante à la naissance de son fils, et serait mort fort peu de
temps après, laissant derrière lui cet enfant, orphelin de père
et de mère.  Possibilités, sans doute, mais invraisemblances.  On
ajoutait que cet enfant était «beau comme le jour», ce qui se lit
dans tous les contes de fées.  Le roi Jacques mit fin à ces
rumeurs, évidemment sans fondement aucun, en déclarant un beau
matin lord David Dirry-Moir unique et définitif héritier, _à
défaut d’enfant légitime,_ et par le bon plaisir royal, de lord
Linnæus Clancharlie, son père naturel, _l’absence de toute autre
filiation et descendance étant constatée;_ de quoi les patentes
furent enregistrées en chambre des lords.  Par ces patentes, le
roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et
prérogatives dudit défunt lord Linnæus Glancharlie, à la seule
condition que lord David épouserait, quand elle serait nubile,
une fille, en ce moment-là tout enfant et âgée de quelques mois
seulement, que le roi avait au berceau faite duchesse, on ne
savait trop pourquoi.  Lisez, si vous voulez, on savait trop
pourquoi.  On appelait cette petite la duchesse Josiane.

La mode anglaise était alors aux noms espagnols.  Un des bâtards
de Charles Il s’appelait Carlos, comte de Plymouth.  Il est
probable que _Josiane_ était la contraction de Josefa y Ana.
Cependant peut-être y avait-il Josiane comme il y avait Josias.
Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du Passage.

C’est à cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de
Clancharlie.  Elle était pairesse en attendant qu’il y eût un
pair.  Le pair serait son mari.  Cette pairie reposait sur une
double châtellenie, la baronnie de Clancharlie et la baronnie de
Hunkerville; en outre les lords Clancharlie étaient, en
récompense d’un ancien fait d’armes et par permission royale,
marquis de Corleone en Sicile.  Les pairs d’Angleterre ne peuvent
porter de titres étrangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi
Henry Arundel, baron Arundel de Wardour, était, ainsi que lord
Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le
duc de Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil
Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte de Hapsbourg,
de Lauffenbourg et de Rheinfelden.  Le duc de Malborough était
prince de Mindelheim en Souabe, de même que le duc de Wellington
était prince de Waterloo en Belgique.  Le même lord Wellington
était duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de
Vimeira.

Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et
des terres roturières.  Les terres des lords Clancharlie étaient
toutes nobles.  Ces terres, châteaux, bourgs, bailliages, fiefs,
rentes, alleux et domaines adhérents à la pairie
Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement à lady
Josiane, et le roi déclarait qu’une fois Josiane épousée, lord
David Dirry-Moir serait baron Clancharlie.

Outre l’héritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune
personnelle.  Elle possédait de grands biens, dont plusieurs
venaient des dons de Madame sans queue au duc d’York.  _Madame
sans queue_, cela veut dire Madame tout court.  On appelait ainsi
Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, la première femme de
France après la reine.


IV

Après avoir prospéré sous Charles et Jacques, lord David prospéra
sous Guillaume.  Son jacobisme n’alla point jusqu’à suivre
Jacques II en exil.  Tout en continuant d’aimer son roi légitime,
il eut le bon sens de servir l’usurpateur.  Il était, du reste,
quoique avec quelque indiscipline, excellent officier; il passa
de l’armée de terre dans l’armée de mer, et se distingua dans
l’escadre blanche.  Il y devint ce qu’on appelait alors
«capitaine de frégate légère».  Cela finit par faire un très
galant homme, poussant fort loin l’élégance des vices, un peu
poète comme tout le monde, bon serviteur de l’état, bon
domestique du prince, assidu aux fêtes, aux galas, aux petits
levers, aux cérémonies, aux batailles, servile comme il faut,
très hautain, ayant la vue basse ou perçante selon l’objet à
regarder, probe volontiers, obséquieux et arrogant à propos, d’un
premier mouvement franc et sincère, quitte à se remasquer
ensuite, très observateur de la bonne et mauvaise humeur royale,
insouciant devant une pointe d’épée, toujours prêt à risquer sa
vie sur un signe de sa majesté avec héroïsme et platitude,
capable de toutes les incartades et d’aucune impolitesse, homme
de courtoisie et d’étiquette, fier d’être à genoux dans les
grandes occasions monarchiques, d’une vaillance gaie, courtisan
en dessus, paladin en dessous, tout jeune à quarante-cinq ans.

Lord David chantait des chansons françaises, gaîté élégante qui
avait plu à Charles II.

Il aimait l’éloquence et le beau langage.  Il admirait fort ces
boniments célèbres qu’on appelle les Oraisons funèbres de
Bossuet.

Du côté de sa mère, il avait à peu près de quoi vivre, environ
dix mille livres sterling de revenu, c’est-à-dire deux cent
cinquante mille francs de rente.  Il s’en tirait en faisant des
dettes.  En magnificence, extravagance et nouveauté, il était
incomparable.  Dès qu’on le copiait, il changeait sa mode.  A
cheval, il portait des bottes aisées de vache retournée, avec
éperons.  Il avait des chapeaux que personne n’avait, des
dentelles inouïes, et des rabats à lui tout seul.



III

LA DUCHESSE JOSIANE


I

Vers 1705, bien que lady Josiane eût vingt-trois ans et lord
David quarante-quatre, le mariage n’avait pas encore eu lieu, et
cela par les meilleures raisons du monde.  Se haïssaient-ils?
loin de là.  Mais ce qui ne peut vous échapper n’inspire aucune
hâte.  Josiane voulait rester libre; David voulait rester jeune.
N’avoir de lien que le plus tard possible, cela lui semblait un
prolongement du bel âge.  Les jeunes hommes retardataires
abondaient dans ces époques galantes; on grisonnait dameret; la
perruque était complice, plus tard la poudre fut auxiliaire.  A
cinquante-cinq ans, lord Charles Gerrard, baron Gerrard des
Gerrards de Bromley, remplissait Londres de ses bonnes fortunes.
La jolie et jeune duchesse de Buckingham, comtesse de Coventry,
faisait des folies d’amour pour les soixante-sept ans du beau
Thomas Bellasyse, vicomte Falcomberg.  On citait les vers fameux
de Corneille septuagénaire à une femme de vingt ans: _Marquise,
si mon visage._ Les femmes aussi avaient des succès d’automne,
témoin Ninon et Marion.  Tels étaient les modèles.

Josiane et David étaient en coquetterie avec une nuance
particulière.  Ils ne s’aimaient pas, ils se plaisaient.  Se
côtoyer leur suffisait.  Pourquoi se dépêcher d’en finir?  Les
romans d’alors poussaient les amoureux et les fiancés à ce genre
de stage qui était du plus bel air.  Josiane, en outre, se
sachant bâtarde, se sentait princesse, et le prenait de haut avec
les arrangements quelconques.  Elle avait du goût pour lord
David.  Lord David était beau, mais c’était pardessus le marché.
Elle le trouvait élégant.

Être élégant, c’est tout.  Caliban élégant et magnifique distance
Ariel pauvre.  Lord David était beau, tant mieux; l’écueil d’être
beau, c’est d’être fade; il ne l’était pas.  Il pariait, boxait,
s’endettait.  Josiane faisait grand cas de ses chevaux, de ses
chiens, de ses perles au jeu, de ses maîtresses.  Lord David de
son côté subissait la fascination de la duchesse Josiane, fille
sans tache et sans scrupule, altière, inaccessible et hardie.  Il
lui adressait des sonnets que Josiane lisait quelquefois.  Dans
ces sonnets, il affirmait que posséder Josiane, ce serait monter
jusqu’aux astres, ce qui ne l’empêchait pas de toujours remettre
cette ascension à l’an prochain.  Il faisait antichambre à la
porte du cœur de Josiane, et cela leur convenait à tous les
deux.  A la cour on admirait le suprême bon goût de cet
ajournement.  Lady Josiane disait: C’est ennuyeux que je sois
forcée d’épouser lord David, moi qui ne demanderais pas mieux que
d’être amoureuse de lui!

Josiane, c’était la chair.  Rien de plus magnifique.  Elle était
très grande, trop grande.  Ses cheveux étaient de cette nuance
qu’on pourrait nommer le blond pourpre.  Elle était grasse,
fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d’audace et
d’esprit.  Elle avait les yeux trop intelligibles.  D’amant,
point; de chasteté, pas davantage.  Elle se murait dans
l’orgueil.  Les hommes, fi donc!  un dieu tout au plus était
digne d’elle; ou un monstre.  Si la vertu consiste dans
l’escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune
innocence.  Elle n’avait pas d’aventures, par dédain; mais on ne
l’eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu’elles fussent
étranges et proportionnées à une personne faite comme elle.  Elle
tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire.  Sembler
facile et être impossible, voilà le chef-d’œuvre.  Josiane se
sentait majesté et matière.  C’était une beauté encombrante.
Elle empiétait plus qu’elle ne charmait.  Elle marchait sur les
cœurs.  Elle était terrestre.  On l’eut aussi étonnée de lui
montrer une âme dans sa poitrine que de lui faire voir des ailes
sur son dos.  Elle dissertait sur Locke.  Elle avait de la
politesse.  On la soupçonnait de savoir l’arabe.

Être la chair et être la femme, c’est deux.  Où la femme est
vulnérable, au côté pitié, par exemple, qui devient si aisément
amour, Josiane ne l’était pas.  Non qu’elle fût insensible.
L’antique comparaison de la chair avec le marbre est absolument
fausse.  La beauté de la chair, c’est de n’être point marbre;
c’est de palpiter, c’est de trembler, c’est de rougir, c’est de
saigner; c’est d’avoir la fermeté sans avoir la dureté; c’est
d’être blanche sans être froide; c’est d’avoir ses
tressaillements et ses infirmités; c’est d’être la vie, et le
marbre est la mort.  La chair, à un certain degré de beauté, a
presque le droit de nudité; elle se couvre d’éblouissement comme
d’un voile; qui eût vu Josiane nue n’aurait aperçu ce modelé qu’à
travers une dilatation lumineuse.  Elle se fût montrée volontiers
à un satyre, ou à un eunuque.  Elle avait l’aplomb mythologique.
Faire de sa nudité un supplice, éluder un Tantale, l’eût amusée.
Le roi l’avait faite duchesse, et Jupiter néréide.  Double
irradiation dont se composait la clarté étrange de cette
créature, A l’admirer on se sentait devenir païen et laquais.
Son origine, c’était la bâtardise et l’océan.  Elle semblait
sortir d’une écume.  A vau-l’eau avait été le premier jet de sa
destinée, mais dans le grand milieu royal.  Elle avait en elle de
la vague, du hasard, de la seigneurie, et de la tempête.  Elle
était lettrée et savante.  Jamais une passion ne l’avait
approchée, et elle les avait sondées toutes.  Elle avait le
dégoût des réalisations, et le goût aussi.  Si elle se fût
poignardée, ce n’eût été, comme Lucrèce, qu’après.  Toutes les
corruptions, à l’état visionnaire, étaient dans cette vierge.
C’était une Astarté possible dans une Diane réelle.  Elle était,
par insolence de haute naissance, provocante et inabordable.
Pourtant elle pouvait trouver divertissant de s’arranger à
elle-même une chute.  Elle habitait une gloire dans un nimbe avec
la velléité d’en descendre, et peut-être avec la curiosité d’en
tomber.  Elle était un peu lourde pour son nuage.  Faillir plaît.
Le sans-gêne princier donne un privilège d’essai, et une personne
ducale s’amuse où une bourgeoise se perdrait.  Josiane était en
tout, par la naissance, par la beauté, par l’ironie, par la
lumière, à peu près reine.  Elle avait eu un moment
d’enthousiasme pour Louis de Boufflers qui cassait un fer à
cheval entre ses doigts.  Elle regrettait qu’Hercule fût mort.
Elle vivait dans on ne sait quelle attente d’un idéal lascif et
suprême.

Au moral, Josiane faisait penser au vers de l’épître aux Pisons:
_Desinit in piscem_.

     Un beau torse de femme en hydre se termine.

C’était une noble poitrine, un sein splendide harmonieusement
soulevé par un cœur royal, un vivant et clair regard, une figure
pure et hautaine, et, qui sait?  ayant sous l’eau, dans la
transparence entrevue et trouble, un prolongement ondoyant,
surnaturel, peut-être draconien et difforme.  Vertu superbe
achevée en vices dans la profondeur des rêves.


II

Avec cela, précieuse.

C’était la mode.

Qu’on se rappelle Élisabeth.

Elisabeth est un type qui, en Angleterre, a dominé trois siècles,
le seizième, le dix-septième et le dix-huitième.  Élisabeth est
plus qu’une anglaise, c’est une anglicane.  De là le respect
profond de l’église épiscopale pour cette reine; respect ressenti
par l’église catholique, qui la mélangeait d’un peu
d’excommunication.  Dans la bouche de Sixte-Quint anathématisant
Elisabeth, la malédiction tourne au madrigal.  _Un gran cervello
di principessa,_ dit-il.  Marie Stuart, moins occupée de la
question église et plus occupée de la question femme, était peu
respectueuse pour sa sœur Élisabeth et lui écrivait de reine à
reine et de coquette à prude: «Votre esloignement du mariage
provient de ce que vous ne voulez perdre liberté de vous faire
faire l’amour.» Marie Stuart jouait de l’éventail et Elisabeth de
la hache.  Partie inégale.  Du reste toutes deux rivalisaient en
littérature.  Marie Stuart faisait des vers français; Élisabeth
traduisait Horace.  Elisabeth, laide, se décrétait belle, aimait
les quatrains et les acrostiches, se faisait présenter les clefs
des villes par des cupidons, pinçait la lèvre à l’italienne et
roulait la prunelle à l’espagnole, avait dans sa garde-robe trois
mille habits et toilettes, dont plusieurs costumes de Minerve et
d’Amphitrite, estimait les irlandais pour la largeur de leurs
épaules, couvrait son vertugadin de paillons et de passequilles,
adorait les roses, jurait, sacrait, trépignait, cognait du poing
ses filles d’honneur, envoyait au diable Dudley, battait le
chancelier Burleigh, qui pleurait, la vieille bête, crachait sur
Mathew, colletait Hatton, souffletait Essex, montrait sa cuisse à
Bassompierre, était vierge.

Ce qu’elle avait fait pour Bassompierre, la reine de Saba l’avait
fait pour Salomon[1].  Donc, c’était correct, l’écriture sainte
ayant créé le précédent.  Ce qui est biblique peut être anglican.
Le précédent biblique va même jusqu’à faire un enfant qui
s’appelle Ebnehaquem ou Melilechet, c’est-à-dire _le Fils du
Sage_.

  [1] _Regina Saba coram rege crura denudavit_.  Schicklardus In
  Prooemio Tarich.  Jersici F. 65.

Pourquoi pas ces mœurs?  Cynisme vaut bien hypocrisie.
Aujourd’hui l’Angleterre, qui a un Loyola appelé Wesley, baisse
un peu les yeux devant ce passé.  Elle en est contrariée, mais
fière.

Dans ces mœurs-là, le goût du difforme existait,
particulièrement chez les femmes, et singulièrement chez les
belles.  A quoi bon être belle, si l’on n’a pas un magot?  Que
sert d’être reine, si l’on n’est pas tutoyée par un poussah?
Marie Stuart avait eu des «bontés» pour un cron, Rizzio.
Marie-Thérèse d’Espagne avait été «un peu familière» avec un
nègre.  D’où _l’abbesse noire_.  Dans les alcôves du grand siècle
la bosse était bien portée; témoin le maréchal de Luxembourg.

Et avant Luxembourg, Condé, «ce petit homme tant joli».

Les belles elles-mêmes pouvaient, sans inconvénient, être
contrefaites.  C’était accepté.  Anne de Boleyn avait un sein
plus gros que l’autre, six doigts à une main, et une surdent.  La
Vallière était bancale.  Cela n’empêcha pas Henri VIII d’être
insensé et Louis XIV d’être éperdu.

Au moral, mêmes déviations.  Presque pas de femme dans les hauts
rangs qui ne fût un cas tératologique.  Agnès contenait Mélusine.
On était femme le jour et goule la nuit.  On allait en grève
baiser sur le pieu de fer des têtes fraîches coupées.  Marguerite
de Valois, une aïeule des précieuses, avait porté à sa ceinture
sous cadenas, dans des boîtes de fer-blanc cousues à son corps de
jupe, tous les cœurs de ses amants morts.  Henri IV s’était
caché sous ce vertugadin-là.

Au dix-huitième siècle la duchesse de Berry, fille du régent,
résuma toutes ces créatures dans un type obscène et royal.

En outre les belles dames savaient le latin.  C’était, depuis le
seizième siècle, une grâce féminine.  Jane Grey avait poussé
l’élégance jusqu’à savoir l’hébreu.

La duchesse Josiane latinisait.  De plus, autre belle manière,
elle était catholique.  En secret, disons-le, et plutôt comme son
oncle Charles II que comme son père Jacques II.  Jacques, à son
catholicisme, avait perdu sa royauté, et Josiane ne voulait point
risquer sa pairie.  C’est pourquoi, catholique dans l’intimité et
entre raffinés et raffinées, elle était protestante extérieure.
Pour la canaille.

Cette façon d’entendre la religion est agréable; on jouit de tous
les biens attachés à l’église officielle épiscopale, et plus tard
on meurt, comme Grotius, en odeur de catholicisme, et l’on a la
gloire que le père Petau dise une messe pour vous.

Quoique grasse et bien portante, Josiane était, insistons-y, une
précieuse parfaite.

Par moments, sa façon dormante et voluptueuse de traîner la fin
des phrases imitait les allongements de pattes d’une tigresse
marchant dans les jongles.

L’utilité d’être précieuse, c’est que cela déclasse le genre
humain.  On ne lui fait plus l’honneur d’en être.

Avant tout, mettre l’espèce humaine à distance, voilà ce qui
importe.

Quand on n’a pas l’olympe, on prend l’hôtel de Rambouillet.

Junon se résout en Araminte.  Une prétention de divinité non
admise crée la mijaurée.  A défaut de coups de tonnerre, on a
l’impertinence.  Le temple se ratatine en boudoir.  Ne pouvant
être déesse, on est idole.

Il y a en outre dans le précieux une certaine pédanterie qui
plaît aux femmes.

La coquette et le pédant sont deux voisins.  Leur adhérence est
visible dans le fat.

Le subtil dérive du sensuel.  La gourmandise affecte la
délicatesse.  Une grimace dégoûtée sied à la convoitise.

Et puis le côté faible de la femme se sent gardé par toute cette
casuistique de la galanterie qui tient lieu de scrupules aux
précieuses.  C’est une circonvallation avec fossé.  Toute
précieuse a un air de répugnance.  Cela protège.

On consentira, mais on méprise.  En attendant.

Josiane avait un for intérieur inquiétant.  Elle se sentait une
telle pente à l’impudeur qu’elle était bégueule.  Les reculs de
fierté en sens inverse de nos vices nous mènent aux vices
contraires.  L’excès d’effort pour être chaste la faisait prude.
Être trop sur la défensive, cela indique un secret désir
d’attaque.  Qui est farouche n’est pas sévère.

Elle s’enfermait dans l’exception arrogante de son rang et de sa
naissance, tout en préméditant peut-être, nous l’avons dit,
quelque brusque sortie.

On était à l’aurore du dix-huitième siècle.  L’Angleterre
ébauchait ce qui a été en France la régence.  Walpole et Dubois
se tiennent.  Marlborough se battait contre son ex-roi Jacques II
auquel il avait, disait-on, vendu sa sœur Churchill.  On voyait
briller Bolingbroke et poindre Richelieu.  La galanterie trouvait
commode une certaine mêlée des rangs; le plain-pied se faisait
par les vices.  Il devait se faire plus tard par les idées.
L’encanaillement, prélude aristocratique, commençait ce que la
révolution devait achever.  On n’était pas très loin de Jélyotte
publiquement assis en plein jour sur le lit de la marquise
d’Épinay.  Il est vrai, car les mœurs se font écho, que le
seizième siècle avait vu le bonnet de nuit de Smeton sur
l’oreiller d’Anne de Boleyn.

Si femme signifie faute, comme je ne sais plus quel concile l’a
affirmé, jamais la femme n’a plus été femme qu’en ces temps-là.
Jamais, couvrant sa fragilité de son charme, et sa faiblesse de
sa toute-puissance, elle ne s’est plus impérieusement fait
absoudre.  Faire du fruit défendu le fruit permis, c’est la chute
d’Eve; mais faire du fruit permis le fruit défendu, c’est son
triomphe.  Elle finit par là.  Au dix-huitième siècle, la femme
tire le verrou sur le mari.  Elle s’enferme dans l’éden avec
Satan.  Adam est dehors.


III

Tous les instincts de Josiane inclinaient plutôt à se donner
galamment qu’à se donner légalement.  Se donner par galanterie
implique de la littérature, rappelle Ménalque et Amaryllis, et
est presque une action docte.

Mademoiselle de Scudéry, l’attrait de la laideur pour la laideur
mis à part, n’avait pas eu d’autre motif pour céder à Pélisson.

La fille souveraine et la femme sujette, telles sont les vieilles
coutumes anglaises.  Josiane différait le plus qu’elle pouvait
l’heure de cette sujétion.  Qu’il fallût en venir au mariage avec
lord David, puisque le bon plaisir royal l’exigeait, c’était une
nécessité sans doute, mais quel dommage!  Josiane agréait et
éconduisait lord David.  Il y avait entre eux accord tacite pour
ne point conclure et pour ne point rompre.  Ils s’éludaient.
Cette façon de s’aimer, avec un pas en avant et deux pas en
arrière, est exprimée par les danses du temps, le menuet et la
gavotte.  Être des gens mariés, cela ne va pas à l’air du visage,
cela fane les rubans qu’on porte, cela vieillit.  L’épousaille,
solution désolante de clarté.  La livraison d’une femme par un
notaire, quelle platitude!  La brutalité du mariage crée des
situations définitives, supprime la volonté, tue le choix, a une
syntaxe comme la grammaire, remplace l’inspiration par
l’orthographe, fait de l’amour une dictée, met en déroute le
mystérieux de la vie, inflige la transparence aux fonctions
périodiques et fatales, ôte du nuage l’aspect en chemise de la
femme, donne des droits diminuants pour qui les exerce comme pour
qui les subit, dérange par un penchement de balance tout d’un
côté le charmant équilibre du sexe robuste et du sexe puissant,
de la force et de la beauté, et fait ici un maître et là une
servante, tandis que, hors du mariage, il y a un esclave et une
reine.  Prosaïser le lit jusqu’à le rendre décent, conçoit-on
rien de plus grossier?  Qu’il n’y ait plus de mal du tout à
s’aimer, est-ce assez bête!

Lord David mûrissait.  Quarante ans, c’est une heure qui sonne.
Il ne s’en apercevait pas.  Et de fait il avait toujours l’air de
ses trente ans.  Il trouvait plus amusant de désirer Josiane que
de la posséder.  Il en possédait d’autres; il avait des femmes.
Josiane, de son côté, avait des songes.

Les songes étaient pires.

La duchesse Josiane avait cette particularité, moins rare du
reste qu’on ne croit, qu’un de ses yeux était bleu et l’autre
noir.  Ses prunelles étaient faites d’amour et de haine, de
bonheur et de malheur.  Le jour et la nuit étaient mêlés dans son
regard.

Son ambition était ceci: se montrer capable de l’impossible.

Un jour elle avait dit à Swift:

--Vous vous figurez, vous autres, que votre mépris existe.

Vous autres, c’était le genre humain.

Elle était papiste à fleur de peau.  Son catholicisme ne
dépassait point la quantité nécessaire pour l’élégance.  Ce
serait du puséysme aujourd’hui.  Elle portait de grosses robes de
velours, ou de satin, ou de moire, quelques-unes amples de quinze
et seize aunes, et des entoilages d’or et d’argent, et autour de
sa ceinture force nœuds de perles alternés avec des nœuds de
pierreries.  Elle abusait des galons.  Elle mettait parfois une
veste de drap passementé comme un bachelier.  Elle allait à
cheval sur une selle d’homme, en dépit de l’invention des selles
de femme introduite en Angleterre au quatorzième siècle par Anne,
femme de Richard II.  Elle se lavait le visage, les bras, les
épaules et la gorge avec du sucre candi délayé dans du blanc
d’œuf, à la mode castillane.  Elle avait, après qu’on avait
spirituellement parlé auprès d’elle, un rire de réflexion d’une
grâce singulière.

Du reste, aucune méchanceté.  Elle était plutôt bonne.



IV

MAGISTER ELEGANTIARUM


Josiane s’ennuyait, cela va sans dire.

Lord David Dirry-Moir avait une situalion magistrale dans la vie
joyeuse de Londres.  Nobility et gentry le vénéraient.

Enregistrons une gloire de lord David, il osait porter ses
cheveux.  La réaction contre la perruque commençait.  De même
qu’en 1821 Eugène Devéria osa le premier laisser pousser sa
barbe, en 1702 Price Devereux osa le premier hasarder en public,
sous la dissimulation d’une frisure savante, sa chevelure
naturelle.  Risquer sa chevelure, c’était presque risquer sa
tête.  L’indignation fut universelle; pourtant Price Devereux
était vicomte Hereford, et pair d’Angleterre.  Il fut insulté, et
le fait est que la chose en valait la peine.  Au plus fort de la
huée, lord David parut tout à coup, lui aussi, avec ses cheveux
et sans perruque.  Ces choses-là annoncent la fin des sociétés.
Lord David fut honni plus encore que le vicomte Hereford.  Il
tint bon.  Price Devereux avait été le premier, David Dirry-Moir
fut le second.  Il est quelquefois plus difficile d’être le
second que le premier.  Il faut moins de génie, mais plus de
courage.  Le premier, enivré par l’innovation, a pu ignorer le
danger; le second voit l’abîme, et s’y précipite.  Cet abîme, ne
plus porter perruque, David Dirry-Moir s’y jeta.  Plus tard on
les imita, on eut, après ces deux révolutionnaires, l’audace de
se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance
atténuante.

Pour fixer en passant cet important point d’histoire, disons que
la vraie priorité dans la guerre à la perruque appartiendrait à
une reine, Christine de Suède, laquelle mettait des habits
d’homme, et s’était montrée dès 1680 avec ses cheveux châtains
naturels, poudrés et hérissés sans coiffure en tête naissante.
Elle avait en outre «quelques poils de barbe», dit Misson.

Le pape, de son côté, par sa bulle de mars 1691, avait un peu
déconsidéré la perruque en l’ôtant de la tête des évêques et des
prêtres, et en ordonnant aux gens d’église de laisser pousser
leurs cheveux.

Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de
peau de vache.

Ces grandes choses le désignaient à l’admiration publique.  Pas
un club dont il ne fut le leader; pas une boxe où on ne le
souhaitât pour referee.  Le referee, c’est l’arbitre.

Il avait rédigé les chartes de plusieurs cercles de la high life;
il avait fait des fondations d’élégance dont une, _Lady Guinea_,
existait encore à Pall Mall en 1772.  _Lady Guinea_ était un
cercle où foisonnait toute la jeune lordship.  On y jouait.  Le
moindre enjeu était un rouleau de cinquante guinées, et il n’y
avait jamais moins de vingt mille guinées sur la table.  Près de
chaque joueur se dressait un guéridon pour poser la tasse de thé
et la sébile de bois doré où l’on met les rouleaux de guinées.
Les joueurs avaient, comme les valets quand ils fourbissent les
couteaux, des manches de cuir, lesquelles protégeaient leurs
dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs
fraises, et sur la tête, pour abriter leurs yeux, à cause de la
grande lumière des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de
larges chapeaux de paille couverts de fleurs.  Ils étaient
masqués, pour qu’on ne vît pas leur émotion, surtout au jeu de
quinze, Tous avaient sur le dos leurs habits à l’envers, afin
d’attirer la chance.

Lord David élait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du
Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du Club des
Gratte-Sous, du Nœud Scellé, Sealed Knot, club des royalistes,
et du Martinus Scribblerus, fondé par Swift, en remplacement de
la Rota, fondée par Milton.

Quoique beau, il était du Club des Laids.  Ce club était dédié à
la difformité.  On y prenait l’engagement de se battre, non pour
une belle femme, mais pour un homme laid.  La salle du club avait
pour ornement des portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns,
Hudibras, Scarron; sur la cheminée était Ésope entre deux
borgnes, Coclès et Camoëns; Coclès étant borgne de l’œil gauche
et Camoëns de l’œil droit, chacun était sculpté de son côté
borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis-à-vis.  Le
jour où la belle madame Visart eut la petite vérole, le Club des
Laids lui porta un toast.  Ce club florissait encore au
commencement du dix-neuvième siècle; il avait envoyé un diplôme
de membre honoraire à Mirabeau.

Depuis la restauration de Charles II, les clubs révolutionnaires
étaient abolis.  On avait démoli, dans la petite rue avoisinant
Moorfields, la taverne où se tenait le Calf’s Head Club, club de
la Tête de Veau, ainsi nommé parce que le 30 janvier 1649, jour
où coula sur l’échafaud le sang de Charles Ier, on y avait bu
dans un crâne de veau du vin rouge à la santé de Cromwell.

Aux clubs républicains avaient succédé les clubs monarchiques.

On s’y amusait décemment.

Il y avait le She romps Club.  On prenait dans la rue une femme,
une passante, une bourgeoise, aussi peu vieille et aussi peu
laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on
la faisait marcher sur les mains, les pieds en l’air, le visage
voilé par ses jupes retombantes.  Si elle y mettait de la
mauvaise grâce, on cinglait un peu de la cravache ce qui n’était
plus voilé.  C’était sa faute.  Les écuyers de ce genre de manège
s’appelaient «les sauteurs».  Il y avait le Club des Éclairs de
chaleur, métaphoriquement Merry-dances.  On y faisait danser par
des nègres et des blanches les danses des picantes et des
timtirimbas du Pérou, notamment la Mozamala, «mauvaise fille»,
danse qui a pour triomphe la danseuse s’asseyant sur un tas de
son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge.
On s’y donnait pour spectacle un vers de Lucrèce,

      _Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_.

Il y avait le Hellfire Club, «Club des Flammes», où l’on jouait à
être impie.  C’était la joute des sacrilèges.  L’enfer y était à
l’enchère du plus gros blasphème.

Il y avait le Club des Coups de Tête, ainsi nommé parce qu’on y
donnait des coups de tête aux gens.  On avisait quelque portefaix
à large poitrail et à l’air imbécile.  On lui offrait, et au
besoin on le contraignait d’accepter, un pot de porter pour se
laisser donner quatre coups de tête dans la poitrine.  Et
là-dessus on pariait.  Une fois, un homme, une grosse brute de
gallois nommé Gogangerdd, expira au troisième coup de tête.  Ceci
parut grave.  Il y eut enquête, et le jury d’indictement rendit
ce verdict: «Mort d’un gonflement de cœur causé par excès de
boisson».  Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter.

Il y avait le Fun Club.  _Fun_ est, comme _cant_, comme _humour_,
un mot spécial intraduisible.  Le fun est à la farce ce que le
piment est au sel.  Pénétrer dans une maison, y briser une glace
de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le
chien, mettre un chat dans la volière, cela s’appelle «tailler
une pièce de fun.» Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait
prendre aux personnes le deuil à tort, c’est du fun.  C’est le
fun qui a fait un trou carré dans un Holbein à Hampton-Court.  Le
fun serait fier si c’était lui qui avait cassé les bras à la
Vénus de Milo.  Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui
avait mis le feu la nuit à une chaumière fit rire Londres aux
éclats et fut proclamé roi du fun.  Les pauvres diables de la
chaumière s’étaient sauvés en chemise.  Les membres du Fun Club,
tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres à l’heure
où les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets,
coupaient les tuyaux des pompes, défonçaient les citernes,
décrochaient les enseignes, saccageaient les cultures,
éteignaient les réverbères, sciaient les poutres d’étai des
maisons, cassaient les carreaux des fenêtres, surtout dans les
quartiers indigents.  C’étaient les riches qui faisaient cela aux
misérables.  C’est pourquoi nulle plainte possible.  D’ailleurs
c’était de la comédie.  Ces mœurs n’ont pas tout à fait disparu.
Sur divers points de l’Angleterre ou des possessions anglaises, à
Guernesey par exemple, de temps en temps on vous dévaste un peu
votre maison la nuit, on vous brise une clôture, ou vous arrache
le marteau de votre porte, etc.  Si c’étaient des pauvres, on les
enverrait au bagne; mais ce sont d’aimables jeunes gens.

Le plus distingué des clubs était présidé par un empereur qui
portait un croissant sur le front et qui s’appelait «le grand
Mohock».  Le mohock dépassait le fun.  Faire le mal pour le mal,
tel était le programme.  Le Mohock Club avait ce but grandiose,
nuire.  Pour remplir cette fonction, tous les moyens étaient
bons.  En devenant mohock, on prêtait serment d’être nuisible.
Nuire à tout prix, n’importe quand, à n’importe qui, et n’importe
comment, était le devoir.  Tout membre du Mohock Club devait
avoir un talent.  L’un était «maître de danse», c’est-à-dire
faisait gambader les manants en leur lardant les mollets de son
épée.  D’autres savaient «faire suer», c’est-à-dire improviser
autour d’un bélître quelconque une ronde de six ou huit
gentilshommes la rapière à la main; étant entouré de toutes
parts, il était impossible que le bélître ne tournât pas le dos à
quelqu’un; le gentilhomme à qui l’homme montrait le dos l’en
châtiait par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un
nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam que
quelqu’un de noble était derrière lui, et ainsi de suite, chacun
piquant à son tour; quand l’homme, enfermé dans ce cercle
d’épées, et tout ensanglanté, avait assez tourné et dansé, on le
faisait bâtonner par des laquais pour changer le cours de ses
idées.  D’autres «tapaient le lion», c’est-à-dire arrêtaient en
riant un passant, lui écrasaient le nez d’un coup de poing, et
lui enfonçaient leurs deux pouces dans les deux yeux.  Si les
yeux étaient crevés, on les lui payait.

C’étaient là, au commencement du dix-huitième siècle, les
passe-temps des opulents oisifs de Londres.  Les oisifs de Paris
en avaient d’autres.  M. de Charolais lâchait son coup de fusil à
un bourgeois sur le seuil de sa porte.  De tout temps la jeunesse
s’est amusée.

Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de
plaisir son esprit magnifique et libéral.  Tout comme un autre,
il brûlait gaîment une cabane de chaume et de bois, et
roussissait un peu ceux qui étaient dedans, mais il leur
rebâtissait leur maison en pierre.  Il lui arriva de faire danser
sur les mains deux femmes dans le She romps Club.  L’une était
fille, il la dota; l’autre était mariée, il fit nommer son mari
chapelain.

Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements.
C’était merveille de voir lord David habiller un coq pour le
combat.  Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux
cheveux.  Aussi lord David faisait-il son coq le plus chauve
possible.  Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de
la queue et, de la tête aux épaules, toutes les plumes du
cou.--Autant de moins pour le bec de l’ennemi, disait-il.  Puis
il étendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque
plume l’une après l’autre, et cela faisait les ailes garnies de
dards.--Voilà pour les yeux de l’ennemi, disait-il.  Ensuite, il
lui grattait les pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles,
lui emboîtait dans le maître ergot un éperon d’acier aigu et
tranchant, lui crachait sur la tête, lui crachait sur le cou,
l’oignait de salive comme on frottait d’huile les athlètes, et le
lâchait, terrible, en s’écriant:--Voilà comment d’un coq on fait
un aigle, et comment la bête de basse-cour devient une bête de la
montagne!

Lord David assistait aux boxes, et il en était la règle vivante.
Dans les grandes performances, c’était lui qui faisait planter
les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises
qu’aurait le carré de combat.  S’il était second, il suivait pied
à pied son boxeur, une bouteille dans une main, une éponge dans
l’autre, lui criait: _Strike fair_[1], lui suggérait les ruses,
le conseillait combattant, l’essuyait sanglant, le ramassait
renversé, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre
les dents, et de sa propre bouche pleine d’eau lui soufllait une
pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le
mourant.  S’il était arbitre, il présidait à la loyauté des
coups, interdisait à qui que ce fût, hors les seconds, d’assister
les combattants, déclarait vaincu le champion qui ne se plaçait
pas bien en face de l’adversaire, veillait à ce que le temps des
ronds ne dépassât pas une demi-minute, faisait obstacle au
butting, donnait tort à qui cognait avec la tête, empêchait de
frapper l’homme tombé à terre.  Toute cette science ne le faisait
point pédant et n’ôtait rien à son aisance dans le monde.

  [1] Frappe ferme.

Ce n’est pas quand il était referee d’une boxe que les
partenaires hâlés, bourgeonnés et velus de celui-ci ou de
celui-là, se fussent permis, pour venir en aide à leurs boxeurs
faiblissants et pour culbuter la balance des paris, d’enjamber la
palissade, d’entrer dans l’enceinte, de casser les cordes,
d’arracher les pieux, et d’intervenir violemment dans le combat.
Lord David était du petit nombre des arbitres qu’on n’ose rosser.

Personne n’entraînait comme lui.  Le boxeur dont il consentait à
être le «trainer» était sûr de vaincre.  Lord David choisissait
un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en
faisait son enfant.  Faire passer de l’état défensif à l’état
offensif cet écueil humain, tel était le problème.  Il y
excellait.  Une fois le cyclope adopté, il ne le quittait plus.
Il devenait nourrice.  Il lui mesurait le vin, il lui pesait la
viande, il lui comptait le sommeil.  Ce fut lui qui inventa cet
admirable régime d’athlète, renouvelé depuis par Moreley: le
matin un œuf cru et un verre de sherry, à midi gigot saignant et
thé, à quatre heures pain grillé et thé, le soir pale ale et pain
grillé.  Après quoi il déshabillait l’homme, le massait et le
couchait.  Dans la rue il ne le perdait pas de vue, écartant de
lui tous les dangers, les chevaux échappés, les roues de
voitures, les soldats ivres, les jolies filles.  Il veillait sur
sa vertu.  Cette sollicitude maternelle apportait sans cesse
quelque nouveau perfectionnement à l’éducation du pupille.  Il
lui enseignait le coup de poing qui casse les dents et le coup de
pouce qui fait jaillir l’œil.  Rien de plus touchant.

Il se préparait de la sorte à la vie politique, à laquelle il
devait plus tard être appelé.  Ce n’est pas une petite affaire
que de devenir un gentilhomme accompli.

Lord David Dirry-Moir aimait passionnément les exhibitions de
carrefours, les tréteaux à parade, les circus à bêtes curieuses,
les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les
pasquins, les farces en plein vent et les prodiges de la foire.
Le vrai seigneur est celui qui goûte de l’homme du peuple; c’est
pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des
miracles de Londres et des Cinq-Ports.  Afin de pouvoir au
besoin, sans compromettre son rang dans l’escadre blanche, se
colleter avec un gabier ou un calfat, il mettait, quand il allait
dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot.  Pour ces
transformations, ne pas porter perruque lui était commode, car,
même sous Louis XIV, le peuple a gardé ses cheveux, comme le lion
sa crinière.  De cette façon, il était libre.  Les petites gens,
que lord David rencontrait dans ces cohues et auxquelles il se
mêlait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu’il fût
lord.  On l’appelait Tom-Jim-Jack.  Sous ce nom il était
populaire, et fort illustre dans cette crapule.  Il
s’encanaillait en maître.  Dans l’occasion, il faisait le coup de
poing.  Ce côté de sa vie élégante était connu et fort apprécié
de Lady Josiane.



V

LA REINE ANNE


I

Au-dessus de ce couple, il y avait Anne, reine d’Angleterre.

La première femme venue, c’était la reine Anne.  Elle était gaie,
bienveillante, auguste, à peu près.  Aucune de ses qualités
n’atteignait à la vertu, aucune de ses imperfections n’atteignait
au mal.  Son embonpoint était bouffi, sa malice était épaisse, sa
bonté était bête.  Elle était tenace et molle.  Epouse, elle
était infidèle et fidèle, ayant des favoris auxquels elle livrait
son cœur, et un consort auquel elle gardait son lit.
Chrétienne, elle était hérétique et bigote.  Elle avait une
beauté, le cou robuste d’une Niobé.  Le reste de sa personne
était mal réussi.  Elle était gauchement coquette, et
honnêtement.  Sa peau était blanche et fine, elle la montrait
beaucoup.  C’est d’elle que venait la mode du collier de grosses
perles serré au cou.  Elle avait le front étroit, les lèvres
sensuelles, les joues charnues, l’œil gros, la vue basse.  Sa
myopie s’étendait à son esprit.  A part ça et là un éclat de
jovialité, presque aussi pesante que sa colère, elle vivait dans
une sorte de gronderie taciturne et de silence grognon.  Il lui
échappait des mots qu’il fallait deviner.  C’était un mélange de
la bonne femme et de la méchante diablesse.  Elle aimait
l’inattendu, ce qui est profondément féminin.  Anne était un
échantillon à peine dégrossi de l’Eve universelle.  A cette
ébauche était échu ce hasard, le trône.  Elle buvait.  Son mari
était un danois, de race.

Tory, elle gouvernait par les whighs.  En femme, en folle.  Elle
avait des rages.  Elle était casseuse.  Pas de personne plus
maladroite pour manier les choses de l’état.  Elle laissait
tomber à terre les événements.  Toute sa politique était fêlée.
Elle excellait à faire de grosses catastrophes avec de petites
causes.  Quand une fantaisie d’autorité lui prenait, elle
appelait cela: _donner le coup de poker_.

Elle disait avec un air de profonde rêverie des paroles telles
que celles-ci: «Aucun pair ne peut être couvert devant le roi,
excepté Courcy, baron Kinsale, pair d’Irlande.» Elle disait: «Ce
serait une injustice que mon mari ne fût pas lord-amiral, puisque
mon père l’a été.»--Et elle faisait George de Danemark
haut-amiral d’Angleterre, «and of all Her Majesty’s Plantations».
Elle était perpétuellement en transpiration de mauvaise humeur;
elle n’exprimait pas sa pensée, elle l’exsudait.  Il y avait du
sphinx dans cette oie.

Elle ne haïssait point le fun, la farce taquine et hostile.  Si
elle eût pu faire Apollon bossu, c’eût été sa joie.  Mais elle
l’eût laissé dieu.  Bonne, elle avait pour idéal de ne désespérer
personne, et d’ennuyer tout le monde.  Elle avait souvent le mot
cru, et, un peu plus, elle eût juré, comme Elisabeth.  De temps
en temps, elle prenait dans une poche d’homme qu’elle avait à sa
jupe une petite boîte ronde d’argent repoussé, sur laquelle était
son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait
cette boîte, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de
pommade dont elle se rougissait les lèvres.  Alors, ayant arrangé
sa bouche, elle riait.  Elle était très friande des pains d’épice
plats de Zélande.  Elle était fière d’être grasse.

  [1] Queen Ann.

Puritaine plutôt qu’autre chose, elle eût pourtant volontiers
donné dans les spectacles.  Elle eut une velléité d’académie de
musique, copiée sur celle de France.  En 1700, un français nommé
Fortcroche voulut construire à Paris un «Cirque Royal» coûtant
quatre cent mille livres, à quoi d’Argenson s’opposa; ce
Fortcroche passa en Angleterre, et proposa à la reine Anne, qui
en fut un moment séduite, l’idée de bâtir à Londres un théâtre à
machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant _un
quatrième dessous_.  Comme Louis XIV, elle aimait que son
carrosse galopât.  Ses attelages et ses relais faisaient
quelquefois en moins de cinq quarts d’heure le trajet de Windsor
à Londres.


II

Du temps d’Anne, pas de réunion sans l’autorisation de deux juges
de paix.  Douze personnes assemblées, fut-ce pour manger des
huîtres et boire du porter, étaient en félonie.

Sous ce règne, pourtant relativement débonnaire, la presse pour
la flotte se fit avec une extrême violence; sombre preuve que
l’anglais est plutôt sujet que citoyen.  Depuis des siècles le
roi d’Angleterre avait là un procédé de tyran qui démentait
toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en
particulier triomphait et s’indignait.  Ce qui diminue un peu ce
triomphe, c’est que, en regard de la presse des matelots en
Angleterre, il y avait en France la presse des soldats.  Dans
toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par
les rues à ses affaires était exposé à être poussé par les
racoleurs dans une maison appelée _four_.  Là on l’enfermait
pêle-mele avec d’autres, on triait ceux qui étaient propres au
service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers.
En 1695, il y avait à Paris trente fours.

Les lois contre l’Irlande, émanées de la reine Anne, furent
atroces.

Anne était née en 1664, deux ans avant l’incendie de Londres, sur
quoi les astrologues--(il y en avait encore, témoin Louis XIV,
qui naquit assisté d’un astrologue et emmaillotté dans un
horoscope)--avaient prédit qu’étant «la sœur aînée du feu», elle
serait reine.  Elle le fut, grâce à l’astrologie, et à la
révolution de 1688.  Elle était humiliée de n’avoir pour parrain
que Gilbert, archevêque de Cantorbéry.  Être filleule du pape
n’était plus possible en Angleterre.  Un simple primat est un
parrain médiocre.  Anne dut s’en contenter.  C’était sa faute.
Pourquoi était-elle protestante?

Le Danemark avait payé sa virginité, _virginitas empta_, comme
disent les vieilles chartes, d’un douaire de six mille deux cent
cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de
Wardinbourg et sur l’île de Fehmarn.

Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de
Guillaume.  Les anglais, sous cette royauté née d’une révolution,
avaient tout ce qui peut tenir de liberté entre la Tour de
Londres où l’on mettait l’orateur et le pilori où l’on mettait
l’écrivain.  Anne parlait un peu danois, pour ses aparté avec son
mari, et un peu français, pour ses aparté avec Bolingbroke.  Pur
baragouin; mais c’était, à la cour surtout, la grande mode
anglaise de parler français.  Il n’y avait de bon mot qu’en
français.  Anne se préoccupait des monnaies, surtout des monnaies
de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y
faire grande figure.  Six farlhings furent frappés sous son
règne.  Au revers des trois premiers, elle fit mettre simplement
un trône; au revers du quatrième, elle voulut un char de
triomphe, et au revers du sixième une déesse tenant d’une main
l’épée et de l’autre l’olivier avec l’exergue _Bello et Pace_.
Fille de Jacques II, qui était ingénu et féroce, elle était
brutale.

Et en même temps au fond elle était douce.  Contradiction qui
n’est qu’apparente.  Une colère la métamorphosait.  Chauffez le
sucre, il bouillonnera.

Anne était populaire.  L’Angleterre aime les femmes régnantes.
Pourquoi?  la France les exclut.  C’est déjà une raison.
Peut-être même n’y en a-t-il point d’autres.  Pour les historiens
anglais, Elisabeth, c’est la grandeur, Anne, c’est la bonté.
Comme on voudra.  Soit.  Mais rien de délicat dans ces règnes
féminins.  Les lignes sont lourdes.  C’est de la grosse grandeur
et de la grosse bonté.  Quant à leur vertu immaculée,
l’Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point.  Elisabeth
est une vierge tempérée par Essex, et Anne est une épouse
compliquée de Bolingbroke.


III

Une habitude idiote qu’ont les peuples, c’est d’attribuer au roi
ce qu’ils font.  Ils se battent.  A qui la gloire?  au roi.  Ils
paient.  Qui est magnifique?  le roi.  Et le peuple l’aime d’être
si riche.  Le roi reçoit des pauvres un écu et rend aux pauvres
un liard.  Qu’il est généreux!  Le colosse piédestal contemple le
pygmée fardeau.  Que Myrmidon est grand!  il est sur mon dos.  Un
nain a un excellent moyen d’être plus haut qu’un géant, c’est de
se jucher sur ses épaules.  Mais que le géant laisse faire, c’est
là le singulier; et qu’il admire la grandeur du nain, c’est là le
bête.  Naïveté humaine.

La statue équestre, réservée aux rois seuls, figure très bien la
royauté; le cheval, c’est le peuple.  Seulement ce cheval se
transfigure lentement.  Au commencement c’est un âne, à la fin
c’est un lion.  Alors il jette par terre son cavalier, et l’on a
1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le
dévore, et l’on a en Angleterre 1649 et en France 1793.

Que le lion puisse redevenir baudet, cela étonne, mais cela est.
Cela se voyait en Angleterre.  On avait repris le bât de
l’idolâtrie royaliste.  La Queen Ann, nous venons de le dire,
était populaire.  Que faisait elle pour cela?  rien.  Rien, c’est
là tout ce qu’on demande au roi d’Angleterre.  Il reçoit pour ce
rien-là une trentaine de millions par an.  En 1705, l’Angleterre,
qui n’avait que treize vaisseaux de guerre sous Elisabeth et
trente-six sous Jacques Ier, en comptait cent cinquante.  Les
anglais avaient trois armées, cinq mille hommes en Catalogne, dix
mille en Portugal, cinquante mille en Flandre, et en outre ils
payaient quarante millions par an à l’Europe monarchique et
diplomatique, sorte de fille publique que le peuple anglais a
toujours entretenue.  Le parlement ayant volé un emprunt
patriotique de trente-quatre millions de rentes viagères, il y
avait eu presse à l’échiquier pour y souscrire.  L’Angleterre
envoyait une escadre aux Indes orientales, et une escadre sur les
côtes d’Espagne avec l’amiral Leake, sans compter un en-cas de
quatre cents voiles sous l’amiral Showell.  L’Angleterre venait
de s’amalgamer l’Ecosse.  On était entre Hochstett et Ramillies,
et l’une de ces victoires faisait entrevoir l’autre.
L’Angleterre, dans ce coup de filet de Hochstett, avait fait
prisonniers vingt-sept bataillons et quatre régiments de dragons,
et ôté cent lieues de pays à la France, reculant éperdue du
Danube au Rhin.  L’Angleterre étendait la main vers la Sardaigne
et les Baléares.  Elle ramenait triomphalement dans ses ports dix
vaisseaux de ligne espagnols et force galions chargés d’or.  La
baie et le détroit d’Hudson étaient déjà à demi lâchés par Louis
XIV; on sentait qu’il allait lâcher aussi l’Acadie,
Saint-Christophe et Terre-Neuve, et qu’il serait trop heureux si
l’Angleterre tolérait au cap Breton le roi de France, pêchant la
morue.  L’Angleterre allait lui imposer cette honte de démolir
lui-même les fortifications de Dunkerque.  En attendant elle
avait pris Gibraltar et elle prenait Barcelone.  Que de grandes
choses accomplies!  Comment ne pas admirer la reine Anne qui se
donnait la peine de vivre pendant ce temps-là?

A un certain point de vue, le règne d’Anne semble une
réverbération du règne de Louis XIV.  Anne, un moment parallèle à
ce roi dans cette rencontre qu’on appelle l’histoire, a avec lui
une vague ressemblance de reflet.  Comme lui elle joue au grand
règne; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses
capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les
renommées, sa galerie de chefs-d’œuvre latérale à sa majesté.
Sa cour, à elle aussi, fait cortège et a un aspect triomphal, un
ordre et une marche.  C’est une réduction en petit de tous les
grands hommes de Versailles, déjà pas très grands.  Le
trompe-l’œil y est; qu’on y ajoute le _God save the queen_, qui
eût pu dès lors être pris à Lulli, et l’ensemble fait illusion.
Pas un personnage ne manque.  Christophe Wren est un Mansard fort
passable; Somers vaut Lamoignon.  Anne a un Racine qui est
Dryden, un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un
Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough.
Grandissez les perruques pourtant, et diminuez les fronts.  Le
tout est solennel et pompeux, et Windsor, à cet instant-là,
aurait presque un faux air de Marly.  Pourtant tout est féminin,
et le père Tellier d’Anne s’appelle Sarah Jennings.  Du reste, un
commencement d’ironie, qui cinquante ans plus tard sera la
philosophie, s’ébauche dans la littérature, et le Tartuffe
protestant est démasqué par Swift, de même que le Tartuffe
catholique a été dénoncé par Molière.  Bien qu’à cette époque
l’Angleterre querelle et batte la France, elle l’imite et elle
s’en éclaire; et ce qui est sur la façade de l’Angleterre, c’est
de la lumière française.  C’est dommage que le règne d’Anne n’ait
duré que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas
beaucoup prier pour dire le siècle d’Anne, comme nous disons le
siècle de Louis XIV.  Anne apparaît en 1702, quand Louis XIV
décline.  C’est une des curiosités de l’histoire que le lever de
cet astre pâle coïncide avec le coucher de l’astre de pourpre, et
qu’à l’instant où la France avait le roi Soleil, l’Angleterre ait
eu la reine Lune.

Détail qu’il faut noter.  Louis XIV, bien qu’on fût en guerre
avec lui, était fort admiré en Angleterre.  _C’est le roi qu’il
faut à la France_, disaient les anglais.  L’amour des anglais
pour leur liberté se complique d’une certaine acceptation de la
servitude d’autrui.  Cette bienveillance pour les chaînes qui
attachent le voisin va quelquefois jusqu’à l’enthousiasme pour le
despote d’à côté.

En somme, Anne a rendu son peuple _hureux_, comme le dit à trois
reprises et avec une gracieuse insistance, pages 6 et 9 de sa
dédicace, et page 3 de sa préface, le traducteur français du
livre de Beeverell.


IV

La reine Anne en voulait un peu à la duchesse Josiane, pour deux
raisons.

Premièrement, parce qu’elle trouvait la duchesse Josiane jolie.

Deuxièmement, parce qu’elle trouvait joli le fiancé de la
duchesse Josiane.

Deux raisons pour être jalouse suffisent à une femme; une seule
suffit à une reine.

Ajoutons ceci.  Elle lui en voulait d’être sa sœur.

Anne n’aimait pas que les femmes fussent jolies.  Elle trouvait
cela contraire aux mœurs.

Quant à elle, elle était laide.

Non par choix pourtant.

Une partie de sa religion venait de cette laideur.

Josiane, belle et philosophe, importunait la reine.

Pour une reine laide, une jolie duchesse n’est pas une sœur
agréable.

Il y avait un autre grief, la naissance _improper_ de Josiane.

Anne était fille d’Anne Hyde, simple lady, légitimement, mais
fâcheusement épousée par Jacques II, lorsqu’il était duc d’York.
Anne, ayant de ce sang inférieur dans les veines, ne se sentait
qu’à demi royale, et Josiane, venue au monde tout à fait
irrégulièrement, soulignait l’incorrection, moindre, mais réelle,
de la naissance de la reine.  La fille de la mésalliance voyait
sans plaisir, pas très loin d’elle, la fille de la bâtardise.  Il
y avait là une ressemblance désobligeante.  Josiane avait le
droit de dire à Anne: ma mère vaut bien la vôtre.  A la cour on
ne le disait pas, mais évidemment on le pensait.  C’était
ennuyeux pour la majesté royale.  Pourquoi cette Josiane?  Quelle
idée avait-elle eue de naître?  A quoi bon une Josiane?  De
certaines parentés sont diminuantes.

Pourtant Anne faisait bon visage à Josiane.

Peut-être l’eût-elle aimée, si elle n’eût été sa sœur.



VI

BARKILPHEDRO


Il est utile de connaître les actions des personnes, et quelque
surveillance est sage.

Josiane faisait un peu espionner lord David par un homme à elle,
en qui elle avait confiance, et qui se nommait Barkilphedro.

Lord David faisait discrètement observer Josiane par un homme à
lui, dont il était sûr, et qui se nommait Barkilphedro.

La reine Anne, de son côté, se faisait secrètement tenir au
courant des faits et gestes de la duchesse Josiane, sa sœur
bâtarde, et de lord David, son futur beau-frère de la main
gauche, par un homme à elle, sur qui elle comptait pleinement, et
qui se nommait Barkilphedro.

Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord
David, la reine.  Un homme entre deux femmes.  Que de modulations
possibles!  Quel amalgame d’âmes!

Barkilphedro n’avait pas toujours eu cette situation magnifique
de parler bas à trois oreilles.

C’était un ancien domestique du duc d’York.  Il avait tâché
d’être homme d’église, mais avait échoué.  Le duc d’York, prince
anglais et romain, composé de papisme royal et d’anglicanisme
légal, avait sa maison catholique et sa maison protestante, et
eût pu pousser Barkilphedro dans l’une ou l’aulre hiérarchie,
mais il ne le jugea point assez catholique pour le faire
aumônier, et pas assez protestant pour le faire chapelain.  De
sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l’âme par
terre.

Ce n’est point une posture mauvaise pour de certaines âmes
reptiles.

De certains chemins ne sont faisables qu’à plat ventre.  Une
domesticité obscure, mais nourrissante, fut longtemps toute
l’existence de Barkilphedro.  La domesticité, c’est quelque
chose, mais il voulait de plus la puissance.  Il allait peut-être
y arriver quand Jacques II tomba.  Tout était à recommencer.
Rien à faire sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa façon
de régner une pruderie qu’il croyait de la probité.
Barkilphedro, son protecteur Jacques détrôné, ne fut pas tout de
suite en guenilles.  Un je ne sais quoi qui survit aux princes
déchus alimente et soutient quelque temps leurs parasites.  Le
reste de sève épuisable fait vivre deux ou trois jours au bout
des branches les feuilles de l’arbre déraciné; puis tout à coup
la feuille jaunit et sêche, et le courtisan aussi.

Grâce à cet embaumement qu’on nomme légitimité, le prince, lui,
quoique tombé et jeté au loin, persiste et se conserve; il n’en
est pas de même du courtisan, bien plus mort que le roi.  Le roi
là-bas est momie, le courtisan ici est fantôme.  Être l’ombre
d’une ombre, c’est là une maigreur extrême.  Donc Barkilphedro
devint famélique.  Alors il prit la qualité d’homme de lettres.

Mais on le repoussait même des cuisines.  Quelquefois il ne
savait où coucher.--Qui me tirera de la belle étoile?  disait-il.
Et il luttait.  Tout ce que la patience dans la détresse a
d’intéressant, il l’avait.  Il avait de plus le talent du
termite, savoir faire une trouée de bas en haut.  En s’aidant du
nom de Jacques II, des souvenirs, de la fidélité, de
l’attendrissement, etc., il perça jusqu’à la duchesse Josiane.

Josiane prit en gré cet homme qui avait de la misère et de
l’esprit, deux choses qui émeuvent.  Elle le présenta à lord
Dirry-Moir, lui donna gîte dans ses communs, le tint pour de sa
maison, fut bonne pour lui, et quelquefois même lui parla.
Barkilphedro n’eut plus ni faim, ni froid.  Josiane le tutoyait.
C’était la mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres,
qui se laissaient faire.  La marquise de Mailly recevait,
couchée, Roy qu’elle n’avait jamais vu, et lui disail: _C’est toi
qui as fait l’Année galante?  Bonjour_.  Plus tard, les gens de
lettres rendirent le tutoiement.  Un jour vint où Fabre
d’Églantine dit à la duchesse de Rohan:

--_N’es-tu pas la Chabot?_

Pour Barkilphedro, être tutoyé, c’était un succès.  Il en fut
ravi.  Il avait ambitionné cette familiarilé de haut en bas.

--Lady Josiane me tutoie!  se disait-il.  Et il se frottait les
mains.

Il profita de ce tutoiement pour gagner du terrain.  Il devint
une sorte de familier des petits appartements de Josiane, point
gênant, inaperçu; la duchesse eût presque changé de chemise
devant lui.  Tout cela pourtant était précaire, Barkilphedro
visait à une situation.  Une duchesse, c’est à moitié chemin.
Une galerie souterraine qui n’arrivait pas jusqu’à la reine,
c’était de l’ouvrage manqué.

Un jour Barkilphedro dit à Josiane:

--Votre grâce voudrait-elle faire mon bonheur?

--Qu’est-ce que tu veux?  demanda Josiane.

--Un emploi.

--Un emploi!  à toi!

--Oui, madame.

--Quelle idée as-tu de demander un emploi?  tu n’es bon à rien.

--C’est pour cela.

Josiane se mit à rire.

--Dans les fonctions auxquelles tu n’es pas propre, laquelle
désires-tu?

--Celle de déboucheur de bouteilles de l’océan.

Le rire de Josiane redoubla.

--Qu’est-ce que cela?  Tu te moques.

--Non, madame.

--Je vais m’amuser à te répondre sérieusement, dit la duchesse.
Qu’est-ce que tu veux être?  Répète.

--Déboucheur de bouteilles de l’océan.

--Tout est possible à la cour.  Est-ce qu’il y a un emploi comme
cela?

--Oui, madame.

--Apprends-moi des choses nouvelles.  Continue.

--C’est un emploi qui est.

--Jure-le moi sur l’âme que tu n’as pas.

--Je le jure.

--Je ne te crois point.

--Merci, madame.

--Donc tu voudrais?...  Recommence.

--Décacheter les bouteilles de la mer.

--Voilà une fonction qui ne doit pas donner grande fatigue.
C’est comme peigner le cheval de bronze.

--A peu près.

--Ne rien faire.  C’est en effet la place qu’il te faut.  Tu es
bon à cela.

--Vous voyez que je suis propre à quelque chose.

--Ah çà!  tu bouffonnes.  La place existe-t-elle?  Barkilphedro
prit l’attitude de la gravité déférente.

--Madame, vous avez un père auguste, Jacques II, roi, et un
beau-frère illustre, Georges de Danemark, duc de Cumberland.
Votre père a été et votre beau-frère est lord-amiral
d’Angleterre.

--Sont-ce là les nouveautés que tu viens m’apprendre?  Je sais
cela aussi bien que toi.

--Mais voici ce que votre grâce ne sait pas.  Il y a dans la mer
trois sortes de choses: celles qui sont au fond de l’eau,
_Lagon_; celles qui flottent sur l’eau, _Flotson_; et celles que
l’eau rejette sur la terre, _Jetson_.

--Après?

--Ces trois choses-là, Lagon, Flotson, Jetson, appartiennent au
lord haut-amiral.

--Après?

--Votre grâce comprend?

--Non.

--Tout ce qui est dans la mer, ce qui s’engloutit, ce qui surnage
et ce qui s’échoue, tout appartient à l’amiral d’Angleterre?

--Tout.  Soit.  Ensuite?

--Excepté l’esturgeon, qui appartient au roi.

--J’aurais cru, dit Josiane, que tout cela appartenait à Neptune.

--Neptune est un imbécile.  Il a tout lâché.  Il a laissé tout
prendre aux anglais.

--Conclus.

--Les prises de mer; c’est le nom qu’on donne à ces
trouvailles-là.

--Soit.

--C’est inépuisable.  Il y a toujours quelque chose qui flotte,
quelque chose qui aborde.  C’est la contribution de la mer.  La
mer paie impôt à l’Angleterre.

--Je veux bien.  Mais conclus.

--Votre grâce comprend que de cette façon l’océan crée un bureau.

--Où ça?

--A l’amirauté.

--Quel bureau?

--Le bureau des prises de mer.

--Eh bien?

--Le bureau se subdivise en trois offices, Lagon, Flotson,
Jetson; et pour chaque office il y a un officier.

--Et puis?

--Un navire en pleine mer veut donner un avis quelconque à la
terre, qu’il navigue en telle latitude, qu’il rencontre un
monstre marin, qu’il est en vue d’une côte, qu’il est en
détresse, qu’il va sombrer, qu’il est perdu, et coetera, le
patron prend une bouteille, met dedans un morceau de papier où il
a écrit la chose, cachette le goulot, et jette la bouteille à la
mer.  Si la bouteille va au fond, cela regarde l’officier Lagon;
si elle flotte, cela regarde l’officier Flotson; si elle est
portée à terre par les vagues, cela regarde l’officier Jetson.

--Et tu voudrais être l’officier Jetson?

--Précisément.

--Et c’est ce que tu appelles être déboucheur de bouteilles de
l’océan?

--Puisque la place existe.

--Pourquoi désires-tu cette dernière place plutôt que les deux
autres?

--Parce qu’elle est vacante en ce moment.

--En quoi consiste l’emploi?

--Madame, en 1598, une bouteille goudronnée trouvée par un
pêcheur de congre dans les sables d’échouage d’Epidium
Promontorium fut portée à la reine Elisabeth, et un parchemin
qu’on tira de cette bouteille fit savoir à l’Angleterre que la
Hollande avait pris sans rien dire un pays inconnu, la nouvelle
Zemble, _Nova Zemla_, que cette prise avait eu lieu en juin 1596,
que dans ce pays-là on était mangé par les ours, et que la
manière d’y passer l’hiver était indiquée sur un papier enfermé
dans un étui de mousquet suspendu dans la cheminée de la maison
de bois bâtie dans l’île et laissée par les hollandais qui
étaient tous morts, et que cette cheminée était faite d’un
tonneau défoncé, emboîté dans le toit.

--Je comprends peu ton amphigouri.

--Soit.  Élisabeth comprit.  Un pays de plus pour la Hollande,
c’était un pays de moins pour l’Angleterre.  La bouteille qui
avait donné l’avis fut tenue pour chose importante.  Et à partir
de ce jour, ordre fut intimé à quiconque trouverait une bouteille
cachetée au bord de la mer de la porter à l’amiral d’Angleterre,
sous peine de potence.  L’amiral commet pour ouvrir ces
bouteilles-là un officier, lequel informe du contenu sa majesté,
s’il y a lieu.

--Arrive-t-il souvent de ces bouteilles à l’amirauté?

--Rarement.  Mais c’est égal.  La place existe.  Il y a pour la
fonction chambre et logis à l’amirauté.

--Et cette manière de ne rien faire, combien la paie-t-on?

--Cent guinées par an.

--Tu me déranges pour cela?

--C’est de quoi vivre.

--Gueusement.

--Comme il sied à ceux de ma sorte.

--Cent guinées, c’est une fumée.

--Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous
autres.  C’est l’avantage qu’ont les pauvres.

--Tu auras la place.

Huit jours après, grâce à la bonne volonté de Josiane, grâce au
crédit de lord David Dirry-Moir, Barkilphedro, sauvé désormais,
tiré du provisoire, posant maintenant le pied sur un terrain
solide, logé, défrayé, renté de cent guinées, était installé à
l’amirauté.



VII

BARKILPHEDRO PERCE


Il y a d’abord une chose pressée; c’est d’être ingrat.

Barkilphedro n’y manqua point.

Ayant reçu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n’eut
qu’une pensée, s’en venger.

Ajoutons que Josiane était belle, grande, jeune, riche,
puissante, illustre, et que Barkilphedro était laid, petit,
vieux, pauvre, protégé, obscur.  Il fallait bien aussi qu’il se
vengeât de cela.

Quand on n’est fait que de nuit, comment pardonner tant de
rayons?

Barkilphedro était un irlandais qui avait renié l’Irlande;
mauvaise espèce.

Barkilphedro n’avait qu’une chose en sa faveur; c’est qu’il avait
un très gros ventre.

Un gros ventre passe pour signe de bonté.  Mais ce ventre
s’ajoutait à l’hypocrisie de Barkilphedro.  Car cet homme était
très méchant.

Quel âge avait Barkilphedro?  aucun.  L’âge nécessaire à son
projet du moment.  Il était vieux par les rides et les cheveux
gris, et jeune par l’agilité d’esprit.  Il était leste et lourd;
sorte d’hippopotame singe.  Royaliste, certes; républicain, qui
sait?  catholique, peut-être; protestant, sans doute.  Pour
Stuart, probablement; pour Brunswick, évidemment, Être Pour n’est
une force qu’à la condition d’être en même temps Contre,
Barkilphedro pratiquait cette sagesse.

La place de «déboucheur de bouteilles de l’océan» n’était pas
aussi risible qu’avait semblé le dire Barkilphedro.  Les
réclamations, qu’aujourd’hui on qualifierait déclamations, de
Garcie-Ferrandez dans son _Routier de la mer_ contre la
spoliation des échouages, dite _droit de bris_, et contre le
pillage des épaves par les gens des côtes, avaient fait sensation
en Angleterre et avaient amené pour les naufragés ce progrès que
leurs biens, effets et propriétés, au lieu d’être volés par les
paysans, étaient confisqués par le lord-amiral.

Tous les débris de mer jetés à la rive anglaise, marchandises,
carcasses de navires, ballots, caisses, etc., appartenaient au
lord-amiral; mais, et ici se révélait l’importance de la place
sollicitée par Barkilphedro, les récipients flottants contenant
des messages et des informations éveillaient particulièrement
l’attention de l’amirauté.  Les naufrages sont une des graves
préoccupations de l’Angleterre.  La navigation étant sa vie, le
naufrage est son souci.  L’Angleterre a la perpétuelle inquiétude
de la mer.  La petite fiole de verre que jette aux vagues un
navire en perdition contient un renseignement suprême, précieux à
tous les points de vue.  Renseignement sur le bâtiment,
renseignement sur l’équipage, renseignement sur le lieu, l’époque
et le mode du naufrage, renseignement sur les vents qui ont brisé
le vaisseau, renseignement sur les courants qui ont porté la
fiole flottante à la côte.  La fonction que Barkilphedro occupait
a été supprimée il y a plus d’un siècle, mais elle avait une
véritable utilité.  Le dernier titulaire fut William Hussey, de
Doddington en Lincoln.  L’homme qui tenait cet office était une
sorte de rapporteur des choses de la mer.  Tous les vases fermés
et cachetés, bouteilles, fioles, jarres, etc., jetés au littoral
anglais par le flux, lui étaient remis; il avait seul droit de
les ouvrir; il était le premier dans le secret de leur contenu;
il les classait et les étiquetait dans son greffe; l’expression
_loger un panier au greffe_, encore usitée dans les îles de la
Manche, vient de là.  A la vérité, une précaution avait été
prise.  Aucun de ces récipients ne pouvait être décacheté et
débouché qu’en présence de deux jurés de l’amirauté assermentés
au secret, lesquels signaient, conjointement avec le titulaire de
l’office Jeston, le procès-verbal d’ouverture.  Mais ces jurés
étant tenus au silence, il en résultait, pour Barkilphedro, une
certaine latitude discrétionnaire; il dépendait de lui, jusqu’à
un certain point, de supprimer un fait, ou de le mettre en
lumière.

Ces fragiles épaves étaient loin d’être, comme Barkilphedro
l’avait dit à Josiane, rares et insignifiantes.  Tantôt elles
atteignaient la terre assez vite; tantôt après des années.  Cela
dépendait des vents et des courants.  Cette mode des bouteilles
jetées à vau-l’eau a un peu passé comme celle des ex-voto; mais,
dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient
volontiers de cette façon leur dernière pensée à Dieu et aux
hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient à
l’amirauté.  Un parchemin conservé au château d’Audlyene (vieille
orthographe), et annoté par le comte de Suffolk, grand trésorier
d’Angleterre sous Jacques Ier, constate qu’en la seule année
1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnées,
contenant des mentions de bâtiments en perdition, furent
apportées et enregistrées au greffe du lord-amiral.

Les emplois de cour sont la goutte d’huile, ils vont toujours
s’élargissant.  C’est ainsi que le portier est devenu le
chancelier et que le palefrenier est devenu le connétable.
L’officier spécial chargé de la fonction souhaitée et obtenue par
Barkelphedro était habituellement un homme de confiance.
Elisabeth l’avait voulu ainsi.  A la cour, qui dit confiance dit
intrigue, et qui dit intrigue dit croissance.  Ce fonctionnaire
avait fini par être un peu un personnage.  Il était clerc, et
prenait rang immédiatement après les deux grooms de l’aumônerie.
Il avait ses entrées au palais, pourtant, disons-le, ce qu’on
appelait «l’entrée humble» _humilis introïtus_, et jusque dans la
chambre de lit.  Car l’usage était qu’il informât la personne
royale, quand l’occasion en valait la peine, de ses trouvailles,
souvent très curieuses, testaments de désespérés, adieux jetés à
la patrie, révélations de barateries et de crimes de mer, legs à
la couronne, etc., qu’il maintînt son greffe en communication
avec la cour, et qu’il rendît de temps en temps compte à sa
majesté de ce décachetage de bouteilles sinistres.  C’était le
cabinet noir de l’océan.

Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait à Tamfeld de
Coley en Berkshire, l’officier Jetson de son temps, lorsqu’il lui
apportait quelqu’une de ces paperasses sorties de la mer: _Quid
mihi scribit Neptunus?_ Qu’est-ce que Neptune m’écrit?

La percée était faite.  Le termite avait réussi.  Barkilphedro
approchait la reine.

C’était tout ce qu’il voulait.

Pour faire sa fortune?

Non.

Pour défaire celle des autres.

Bonheur plus grand.

Nuire, c’est jouir.

Avoir en soi un désir de nuire, vague mais implacable, et ne le
jamais perdre de vue, ceci n’est pas donné à tout le monde.
Barkilphedro avait cette fixîté.

L’adhérence de gueule qu’a le boule-dogue, sa pensée l’avait.

Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre.
Pourvu qu’il eût une proie sous la dent, ou dans l’âme une
certitude de mal faire, rien ne lui manquait.

Il grelottait content, dans l’espoir du froid d’autrui.  Être
méchant, c’est une opulence.  Tel homme qu’on croit pauvre, et
qui l’est en effet, a toute sa richesse en malice, et la préfère
ainsi.  Tout est dans le contentement qu’on a.  Faire un mauvais
tour, qui est la même chose qu’un bon tour, c’est plus que de
l’argent.  Mauvais pour qui l’endure, bon pour qui le fait.
Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste
des poudres, disait: _Voir sauter le parlement les quatre fers en
l’air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling_.

Qu’était-ce que Barkilphedro?  Ce qu’il y a de plus petit et ce
qu’il y a de plus terrible.  Un envieux.

L’envie est une chose dont on a toujours le placement à la cour.

La cour abonde en impertinents, en désœuvrés, en riches
fainéants affamés de commérages, en chercheurs d’aiguilles dans
les bottes de foin, en faiseurs de misères, en moqueurs moqués,
en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d’un
envieux.

Quelle chose rafraîchissante que le mal qu’on vous dit des
autres!

L’envie est une bonne étoffe à faire un espion.

Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle,
l’envie, et cette fonction sociale, l’espionnage.  L’espion
chasse pour le compte d’autrui, comme le chien; l’envieux chasse
pour son propre compte, comme le chat.

Un moi féroce, c’est là tout l’envieux.

Autres qualités, Barkilphedro était discret, secret, concret.  Il
gardait tout, et se creusait de sa haine.  Une énorme bassesse
implique une énorme vanité.  Il était aimé de ceux qu’il amusait,
et haï des autres; mais il se sentait dédaigné par ceux qui le
haïssaient, et méprisé par ceux qui l’aimaient.  Il se contenait.
Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa
résignation hostile.  Il était indigné, comme si les coquins
avaient ce droit-là.  Il était silencieusement en proie aux
furies.  Tout avaler, c’était son talent.  Il avait de sourds
courroux intérieurs, des frénésies de rage souterraine, des
flammes couvées et noires, dont on ne s’apercevait pas; c’était
un colérique fumivore.  La surface souriait.  Il était obligeant,
empressé, facile, aimable, complaisant.  N’importe qui, et
n’importe où, il saluait.  Pour un souffle de vent, il
s’inclinait jusqu’à terre.  Avoir un roseau dans la colonne
vertébrale, quelle source de fortune!

Ces êtres cachés et vénéneux ne sont pas si rares qu’on le croit.
Nous vivons entourés de glissements sinistres.  Pourquoi les
malfaisants?  Question poignante.  Le rêveur se la pose sans
cesse, et le penseur ne la résout jamais.  De là l’œil triste
des philosophes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui
est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du
mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre.

Barkilphedro avait le corps obèse et le visage maigre.  Torse
gras et face osseuse.  Il avait les ongles cannelés et courts,
les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup
de distance d’une tempe à l’autre, et un front de meurtrier,
large et bas.  L’œil bridé cachait la petitesse de son regard
sous une broussaille de sourcils.  Le nez long, pointu, bossu et
mou, s’appliquait presque sur la bouche.  Barkilphedro,
convenablement vêtu en empereur, eût un peu ressemblé à Domitien.
Sa face d’un jaune rance était comme modelée dans une pâte
visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait
toutes sortes de vilaines rides réfractaires, l’angle de la
mâchoire massif, le menton lourd, l’oreille canaille.  Au repos,
de profil, sa lèvre supérieure relevée en angle aigu laissait
voir deux dents.  Ces dents avaient l’air de vous regarder.  Les
dents regardent, de même que l’œil mord.

Patience, tempérance, continence, réserve, retenue, aménité,
déférence, douceur, politesse, sobriété, chasteté, complétaient
et achevaient Barkilphedro.  Il calomniait ces vertus en les
ayant.

En peu de temps Barkilphedro prit pied à la cour.



VIII

INFERI


On peut, à la cour, prendre pied de deux façons: dans les nuées,
on est auguste; dans la boue, on est puissant.

Dans le premier cas, on est de l’olympe.  Dans le second cas, on
est de la garde-robe.

Qui est de l’olympe n’a que la foudre; qui est de la garde-robe a
la police.

La garde-robe contient tous les instruments de règne, et parfois,
car elle est traître, le châtiment.  Héliogabale y vient mourir.
Alors elle s’appelle les latrines.

D’habitude elle est moins tragique.  C’est là qu’Albéroni admire
Vendôme.  La garde-robe est volontiers le lieu d’audience des
personnes royales.  Elle fait fonction de trône.  Louis XIV y
reçoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude à coude
avec la reine.  Le prêtre y pénètre.  La garde-robe est parfois
une succursale du confessionnal.

C’est pourquoi il y a à la cour les fortunes du dessous.  Ce ne
sont pas les moindres.

Si vous voulez, sous Louis XI, être grand, soyez Pierre de Rohan,
maréchal de France; si vous voulez, être influent, soyez Olivier
le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Médicis, être
glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez être
considérable, soyez la Hannon, femme de chambre.  Si vous voulez,
sous Louis XV, être illustre, soyez Choiseul, ministre; si vous
voulez être redoutable, soyez Lebel, valet.  Étant donné Louis
XIV, Bontemps qui lui fait son lit est plus puissant que Louvois
qui lui fait ses armées et que Turenne qui lui fait ses
victoires.  De Richelieu ôtez le père Joseph, voilà Richelieu
presque vide.  Il a de moins le mystère.  L’éminence rouge est
superbe, l’éminence grise est terrible.  Être un ver, quelle
force!  Tous les Narvaez amalgamés avec tous les O’Donnell font
moins de besogne qu’une sœur Patrocinio.

Par exemple, la condition de cette puissance, c’est la petitesse.
Si vous voulez rester fort, restez chétif.  Soyez le néant.  Le
serpent au repos, couché en rond, figure à la fois l’infini et
zéro.

Une de ces fortunes vipérines était échue à Barkilphedro.

Il s’était glissé où il voulait.

Les bêtes plates entrent partout.  Louis XIV avait des punaises
dans son lit et des jésuites dans sa politique.

D’incompatibilité, point.

En ce monde tout est pendule.  Graviter, c’est osciller.  Un pôle
vaut l’autre.  François Ier veut Triboulet; Louis XV veut Lebel.
Il existe une affinité profonde entre cette extrême hauteur et
cet extrême abaissement.

C’est l’abaissement qui dirige.  Rien de plus aisé à comprendre.
Qui est dessous tient les fils.

Pas de position plus commode.

On est l’œil, et on a l’oreille.

On est l’œil du gouvernement.

On a l’oreille du roi.

Avoir l’oreille du roi, c’est tirer et pousser à sa fantaisie le
verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience
ce qu’on veut.  L’esprit du roi, c’est votre armoire.  Si vous
êtes chiffonnier, c’est votre hotte.  L’oreille des rois n’est
pas aux rois; c’est ce qui fait qu’en somme ces pauvres diables
sont peu responsables.  Qui ne possède pas sa pensée, ne possède
pas son action.  Un roi, cela obéit.

A quoi?

A une mauvaise âme quelconque qui du dehors lui bourdonne dans
l’oreille.  Mouche sombre de l’abîme.

Ce bourdonnement commande.  Un règne est une dictée.

La voix haute, c’est le souverain; la voix basse, c’est la
souveraineté.

Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et
entendre ce qu’elle souffle à la voix haute, sont les vrais
historiens.



IX

HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER


La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses.
Barkilphedro en était une.

Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait
sourdement lady Josiane et lord David.  Nous l’avons dit, il
parlait bas à trois oreilles.  Une oreille de plus que Dangeau.
Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête
entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette
éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu
d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau
milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes
et les réponses.

Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de
prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si
laid, si méchant, qu’il était tout simple qu’une personne royale
en vînt à ne pouvoir se passer de lui.  Quand Anne eut gouté de
Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur.  Il la
flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à
autrui.--Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on
est obligé de bafouer les savants.

Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de
l’art.  Néron aime à voir travailler Locuste.

Les palais royaux sont très pénétrables; ces madrépores ont une
voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin
évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan.  Un prétexte
pour entrer suffit.  Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge,
fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la
ducbesse Josiane, l’animal domestique indispensable.  Un mot
qu’il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine;
il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté.  La reine
aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de
Devonshire, qui était très imbécile.  Ce lord, qui avait tous les
grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin
la bêtise de mourir.  Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car
personne ne se gêne plus pour parler de vous.  La reine,
Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en
soupirant:--C’est dommage que tant de vertus fussent portées et
servies par une si pauvre intelligence!

--Dieu veuille avoir son âne!  murmura Barkilpbedro, à demi-voix
et en français.

La reine sourit.  Barkilphedro enregistra ce sourire.

Il en conclut: Mordre plaît.

Congé était donné à sa malice.

A partir de ce jour, il fourra sa curiosité partout, sa malignité
aussi.  On le laissait faire, tant on le craignait.  Qui fait
rire le roi fait trembler le reste.

C’était un puissant drôle.

Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre.  On avait
besoin de Barkilphedro.  Plusieurs grands l’honoraient de leur
confiance au point de le charger dans l’occasion d’une commission
honteuse.

La cour est un engrenage.  Barkilphedro y devint moteur.
Avez-vous remarqué dans certains mécanismes la petitesse de la
roue motrice?

Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l’avons indiqué, le
talent d’espion de Barkilphedro, avait en lui une telle
confiance, qu’elle n’avait pas hésité à lui remettre une des
clefs secrètes de son appartement, au moyen de laquelle il
pouvait entrer chez elle à toute heure.  Cette excessive
livraison de sa vie intime était une mode au dix-septième siècle.
Cela s’appelait: donner la clef.  Josiane avait donné deux de ces
clefs de confiance; lord David avait l’une, Barkilphedro avait
l’autre.

Du reste, pénétrer d’emblée jusqu’aux chambres à coucher était
dans les vieilles mœurs une chose nullement surprenante.  De là
des incidents.  La Ferté, tirant brusquement les rideaux du lit
de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir,
etc., etc.

Barkilphedro excellait à faire de ces découvertes sournoises qui
subordonnent et soumettent les grands aux petits.  Sa marche dans
l’ombre était tortueuse, douce et savante.  Comme tout espion
parfait, il était composé d’une inclémence de bourreau et d’une
patience de micrographe.  Il était courtisan né.  Tout courtisan
est un noctambule.  Le courtisan rôde dans cette nuit qu’on
appelle la toute-puisssance.  Il a une lanterne sourde à la main.
Il éclaire le point qu’il veut, et reste ténébreux.  Ce qu’il
cherche avec cette lanterne, ce n’est pas un homme; c’est une
bête.  Ce qu’il trouve, c’est le roi.

Les rois n’aiment pas qu’on prétende être grand autour d’eux.
L’ironie à qui n’est pas eux les charme.  Le talent de
Barkilphedro consistait en un rapetissement perpétuel des lords
et des princes, au profit de la majesté royale, grandie d’autant.

La clef intime qu’avait Barkilphedro était faite, ayant deux
jeux, un à chaque extrémité, de façon à pouvoir ouvrir les petits
appartements dans les deux résidences favorites de Josiane,
Hunkerville-house à Londres, Corleone-lodge à Windsor.  Ces deux
hôtels faisaient partie de l’héritage Clancharlie.
Hunkerville-house confinait à Oldgate.  Oldgate à Londres était
une porte par où l’on venait de Harwick, et où l’on voyait une
statue de Charles II ayant sur sa tête un ange peint, et sous ses
pieds un lion et une licorne sculptés.  De Hunkerville-house, par
le vent d’est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone.
Corleone-lodge était un palais florentin en brique et en pierre
avec colonnade de marbre, bâti sur pilotis à Windsor, au bout du
pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d’honneur de
l’Angleterre.

Dans ce dernier palais, contigu au château de Windsor, Josiane
était à portée de la reine.  Josiane s’y plaisait néanmoins.

Presque rien au dehors, toute en racines, telle était l’influence
de Barkilphedro sur la reine.  Rien de plus difficile à arracher
que ces mauvaises herbes de cour; elles s’enfoncent très avant et
n’offrent aucune prise extérieure.  Sarcler Roquelaure, Triboulet
ou Brummel, est presque impossible.

De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gré
Barkilphedro.

Sarah Jennings est célèbre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur
resta obscure.  Ce nom, Barkilphedro, n’est pas arrivé jusqu’à
l’histoire.  Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.

Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu étudié
tout; tout effleuré donne pour résultat rien.  On peut être
victime de l’_omnis res scibilis_.  Avoir sous le crâne le
tonneau des Danaïdes, c’est le malheur de toute une race de
savants qu’on peut appeler les stériles.  Ce que Barkilphedro
avait mis dans son cerveau l’avait laissé vide.

L’esprit, comme la nature, a horreur du vide.  Dans le vide, la
nature met l’amour; l’esprit, souvent, y met la haine.  La haine
occupe.

Là haine pour la haine existe.  L’art pour l’art est dans la
nature, plus qu’on ne croit.

On hait.  Il faut bien faire quelque chose.

La haine gratuite, mot formidable.  Cela veut dire la haine qui
est à elle-même son propre paiement.

L’ours vit de se lécher la griffe.

Indéfiniment, non.  Cette griffe, il faut la ravitailler.  Il
faut mettre quelque chose dessous.

Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il
faut finir par avoir un objet.  Une animosité diffuse sur la
création épuise, comme toute jouissance solitaire.  La haine sans
objet ressemble au tir sans cible.  Ce qui intéresse le jeu,
c’est un cœur à percer.

On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur.  Il faut un
assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire.

Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la
haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie
vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et
fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la
crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée
à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et
horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le
rendit à Barkilphedro.

La pensée est un projectile.  Barkilphedro, dès le premier jour,
s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il
avait dans l’esprit.  Une intention et une escopette, cela se
ressemble.  Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la
duchesse toute sa méchanceté secrète.  Cela vous étonne?  Que
vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil?  C’est
pour le manger, dites-vous.  Barkilphedro aussi.

Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur, l’endroit où est
une énigme est difficilement vulnérable mais elle pouvait être
atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil.

C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible.

Barkilphedro s’en était rendu compte.

Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si
elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce
sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement
tremblé.  Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle
ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme.

L’inattendu fuse on ne sait d’où.  Les profonds dessous de la vie
sont redoutables.  Il n’y a point de haine petite.  La haine est
toujours énorme.  Elle conserve sa stature dans le plus petit
être, et reste monstre.  Une haine est toute la haine.  Un
éléphant que hait une fourmi est en danger.

Même avant d’avoir frappé, Barkilphedro sentait avec joie un
commencement de saveur de l’action mauvaise qu’il voulait
commettre.  Il ne savait encore ce qu’il ferait contre Josiane.
Mais il était décidé à faire quelque chose.  C’était déjà
beaucoup qu’un tel parti pris.

Anéantir Josiane, c’eût été trop de succès.  Il ne l’espérait
point.  Mais l’humilier, l’amoindrir, la désoler, rougir de
larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite.  Il y
comptait.  Tenace, appliqué, fidèle au tourment d’autrui,
inarrachable, la nature ne l’avait pas fait ainsi pour rien.  Il
entendait bien trouver le défaut de l’armure d’or de Josiane, et
faire ruisseler le sang de cette olympienne.  Quel bénéfice,
insistons-y, y avait-il là pour lui?  Un bénéfice énorme.  Faire
du mal à qui nous a fait du bien.

Qu’est-ce qu’un envieux?  C’est un ingrat.  Il déteste la lumière
qui l’éclaire et le réchauffe.  Zoile hait ce bienfait, Homère.

Faire subir à Josiane ce qu’on appellerait aujourd’hui une
vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie,
la disséquer, vivante, à loisir dans une chirurgie quelconque, la
déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait, ce rêve
charmait Barkilphedro.

Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu’il
l’eût trouvé bon.  On peut se pincer à sa tenaille.  Le couteau
en se reployant vous coupe les doigts; qu’importe!  Être un peu
pris dans la torture de Josiane lui eût été égal.  Le bourreau,
manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n’y prend pas
garde.  Parce que l’autre souffre davantage, on ne sent rien.
Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur.

Fais ce qui nuit, advienne que pourra.

La construction du mal d’autrui se complique d’une acceptation de
responsabilité obscure.  On se risque soi-même dans le danger
qu’on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout
peuvent amener d’écroulements inattendus.  Ceci n’arrête point le
vrai méchant.  Il ressent en joie ce que le patient éprouve en
angoisse.  Il a le chatouillement de ce déchirement; l’homme
mauvais ne s’épanouit qu’affreusement.  Le supplice se réverbère
sur lui en bien-être.  Le duc d’Albe se chauffait les mains aux
bûchers.  Foyer, douleur; reflet, plaisir.  Que de telles
transpositions soient possibles, cela fait frissonner.  Notre
côté ténèbres est insondable.  _Supplice exquis_, l’expression
est dans Bodin[1], ayant peut-être ce triple sens terrible:
recherche du tourment, souffrance du tourmenté, volupté du
tourmenteur.  Ambition, appétit, tous ces mots signifient
quelqu’un sacrifié à quelqu’un satisfait.  Chose triste, que
l’espérance puisse être perverse.  En vouloir à une créature,
c’est lui vouloir du mal.  Pourquoi pas du bien?  Serait-ce que
le principal versant de notre volonté serait du côté du mal?  Un
des plus rudes labeurs du juste, c’est de s’extraire
continuellement de l’âme une malveillance difficilement
épuisable.  Presque toutes nos convoitises, examinées,
contiennent de l’inavouable.  Pour le méchant complet, et cette
perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant
mieux pour moi.  Ombre de l’homme.  Cavernes.

  [1] Livre IV, page 100.

Josiane avait cette plénitude de sécurité que donne l’orgueil
ignorant, fait du mépris de tout.  La faculté féminine de
dédaigner est extraordinaire.  Un dédain inconscient,
involontaire et confiant, c’était là Josiane.  Barkilphedro était
pour elle à peu près une chose.  On l’eût bien étonnée, si on lui
eût dit que Barkilphedro, cela existait.

Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait
obliquement.

Lui, pensif, il épiait une occasion.

A mesure qu’il attendait, sa détermination de jeter dans la vie
de cette femme un désespoir quelconque, augmentait.

Affût inexorable.

D’ailleurs il se donnait à lui-même d’excellentes raisons.  Il ne
faut pas croire que les coquins ne s’estiment pas.  Ils se
rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le
prennent de très haut.  Comment!  cette Josiane lui avait fait
l’aumône!  Elle avait émietté sur lui, comme sur un mendiant,
quelques liards de sa colossale richesse!  Elle l’avait rivé et
cloué à une fonclion inepte!  Si, lui Barkilphedro, presque homme
d’église, capacité variée et profonde, personnage docte, ayant
l’étoffe d’un révérend, il avait pour emploi d’enregistrer des
tessons bons à racler les pustules de Job, s’il passait sa vie
dans un galetas de greffe à déboucher gravement de stupides
bouteilles incrustées de toutes les saletés de la mer, et à
déchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires,
des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes
illisibles, c’était la faute de cette Josiane!  Comment!  cette
créature le tutoyait!

Et il ne se vengerait pas!

Et il ne punirait pas cette espèce!

Ah ça mais!  il n’y aurait donc plus de justice ici-bas!



X

FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT


Quoi!  cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique,
vierge jusqu’à l’occasion, ce morceau de chair n’ayant pas encore
fait sa livraison, cette effronterie à couronne princière, cette
Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit,
peut-être, on le dit, j’y consens, faute d’un hasard, cete
bâtarde d’une canaille de roi qui n’avait pas eu l’esprit de
rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame,
jouait à la déesse, et qui, pauvre, eût été fille publique, cette
lady à peu près, cette voleuse des biens d’un proscrit, cette
hautaine gueuse, parce qu’un jour, lui Barkilphedro, n’avait pas
de quoi dîner, et qu’il était sans asile, avait eu l’impudence de
l’asseoir chez elle à un bout de table, et de le nicher dans un
trou quelconque de son insupportable palais, ou ça?  n’importe
où, peut-être au grenier, peut-être à la cave, qu’est-ce que cela
fait?  un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les
chevaux!  Elle avait abusé de sa détresse, à lui, Barkilphedro,
pour se dépêcher de lui rendre traîtreusement service, ce que
font les riches afin d’humilier les pauvres, et de se les
attacher comme des bassets qu’on mène en laisse!  Qu’est-ce que
ce service lui coûtait d’ailleurs?  Un service vaut ce qu’il
coûte.  Elle avait des chambres de trop dans sa maison.  Venir en
aide à Barkilphedro!  le bel effort qu’elle avait fait là!
avait-elle mangé une cuillerée de soupe à la tortue de moins?
s’élait-elle privée de quelque chose dans le débordement
haïssable de son superflu?  Non.  Elle avait ajouté à ce superflu
une vanité, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt,
un homme d’esprit secouru, un clergyman patronné!  Elle pouvait
prendre des airs, dire: je prodigue les bienfaits, je donne la
becquée à des gens de lettres, faire sa protectrice!  Est-il
heureux de m’avoir trouvée, ce misérable!  Quelle amie des arts
je suis!  Le tout pour avoir dressé un lit de sangle dans un
méchant bouge sous les combles!  Quant à la place à l’amirauté,
Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu!  jolie fonction!
Josiane avait fait Barkilphedro ce qu’il était.  Elle l’avait
créé, soit.  Oui, créé rien.  Moins que rien.  Car il se sentait,
dans cette charge ridicule, ployé, ankylosé et contrefait.  Que
devait-il à Josiane?  La reconnaissance du bossu pour sa mère qui
l’a fait difforme.  Voilà ces privilégiés, ces gens comblés, ces
parvenus, ces préférés de la hideuse marâtre fortune!  Et l’homme
à talents, et Barkilphedro, était forcé de se ranger dans les
escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir un tas
d’étages, et d’être courtois, empressé, gracieux, déférent,
agréable, et d’avoir toujours sur le museau une grimace
respectueuse!  S’il n’y a pas de quoi grincer de rage!  Et
pendant ce temps-la elle se mettait des perles au cou, et elle
prenait des poses d’amoureuse avec son imbécile de lord David
Dirry-Moir, la drôlesse!

Ne vous laissez jamais rendre service.  On en abusera.  Ne vous
laissez pas prendre en délit d’inanition, On vous soulagerait.
Parce qu’il était sans pain, cette femme avait trouvé le prétexte
suffisant pour lui donner à manger!  Désormais il était son
domestique!  Une défaillance d’estomac, et vous voilà à la chaîne
pour la vie!  Être obligé, c’est être exploité.  Les heureux, les
puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous
mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâche pour
vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d’une
charité, esclave forcé d’aimer!  quelle infamie!  quelle
indélicatesse, quelle surprise à notre fierté!  Et c’est fini,
vous voilà condamné, à perpétuité, à trouver bon cet homme, à
trouver belle cette femme, à rester au second plan du subalterne,
à approuver, à applaudir, à admirer, à encenser, à vous
prosterner, à mettre à vos rotules le calus de l’agenouillement,
à sucrer vos paroles, quand vous êtes rongé de colère, quand vous
mâchez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de
soulèvement sauvage et plus d’écume amère que l’océan.

C’est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre.

Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et
vous embourbe pour toujours.

Une aumône est irrémédiable.  Reconnaissance, c’est paralysie.
Le bienfait a une adhérence visqueuse et répugnante qui vous ôte
vos libres mouvements.  Les odieux êtres opulents et gavés dont
la pitié a sévi sur vous le savent.  C’est dit.  Vous êtes leur
chose.  Ils vous ont acheté.  Combien?  un os, qu’ils ont retiré
à leur chien pour vous l’offrir.  Ils vous ont lancé cet os à la
tête.  Vous avez été lapidé autant que secouru.  C’est égal.
Avez-vous rongé l’os, oui ou non?  Vous avez eu aussi votre part
de la niche.  Donc remerciez.  Remerciez à jamais.  Adorez, vos
maîtres.  Génuflexion indéfinie.  Le bienfait implique un
sous-entendu d’infériorité acceptée par vous.  Ils exigent que
vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux.
Votre diminution les augmente.  Votre courbure les redresse.  Il
y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente.  Leurs
événements de famille, mariages, baptêmes, la femelle pleine, les
petits qu’on met bas, cela vous regarde.  Il leur naît un
louveteau, bien, vous composerez un sonnet.  Vous êtes poëte pour
être plat.  Si ce n’est pas à faire crouler les astres!  Un peu
plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers!

--Qu’est-ce que vous avez donc là chez vous, ma chère?  qu’il est
laid!  qu’est-ce que c’est que cet homme?--Je ne sais pas, c’est
un grimaud que je nourris.--Ainsi dialoguent ces dindes.  Sans
même baisser la voix.  Vous entendez, et vous restez
mécaniquement aimable.  Du reste, si vous êtes malade, vos
maîtres vous envoient le médecin.  Pas le leur.  Dans l’occasion,
ils s’informent.  N’étant pas de la même espèce que vous, et
l’inaccessible étant de leur côté, ils sont affables.  Leur
escarpement les fait abordables.  Ils savent que le plain-pied
est impossible.  A force de dédain, ils sont polis.  A table, ils
vous font un petit signe de tête.  Quelquefois ils savent
l’orthographe de votre nom.  Ils ne vous font pas sentir qu’ils
sont vos protecteurs autrement qu’en marchant naïvement sur tout
ce que vous avez de susceptible et de délicat.  Ils vous traitent
avec bonté!

Est-ce assez abominable?

Certes, il était urgent de châtier la Josiane.  Il fallait lui
apprendre à qui elle avait eu affaire!  Ah!  messieurs les
riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que
l’opulence aboutirait à l’indigestion, vu la petitesse de vos
estomacs égaux aux nôtres, après tout, parce qu’il vaut mieux
distribuer les restes que les perdre, vous érigez, cette pâtée
jetée aux pauvres en magnificence!  Ah!  vous nous donnez du
pain, vous nous donnez, un asile, vous nous donnez, des
vêtements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l’audace,
la folie, la cruauté, l’ineptie et l’absurdité jusqu’à croire que
nous sommes vos obligés!  Ce pain, c’est un pain de servitude,
cet asile, c’est une chambre de valet, ces vêtements, c’est une
livrée, cet emploi, c’est une dérision, payée, soit, mais
abrutissante!  Ah!  vous vous croyez le droit de nous flétrir
avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez, que
nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la
reconnaissance!  Eh bien!  nous vous mangerons le ventre!  Eh
bien!  nous vous détripaillerons, belle madame, et nous vous
dévorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du
cœur avec nos dents!

Cette Josiane!  n’était-ce pas monstrueux?  quel mérite
avait-elle?  Elle avait fait ce chef-d’œuvre de venir au monde
en témoignage de la bêtise de son père et de la honte de sa mère,
elle nous faisait la grâce d’exister, et cette complaisance
qu’elle avait d’être un scandale public, on la lui payait des
millions, elle avait des terres et des châteaux, des garennes,
des chasses, des lacs, des forêts, est-ce que je sais, moi?  et
avec cela elle faisait sa sotte!  et on lui adressait des vers!
et lui, Barkilphedro, qui avait étudié et travaillé, qui s’était
donné de la peine, qui s’était fourré de gros livres dans les
yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et
dans la science, qui avait énormément d’esprit, qui commanderait
très bien des armées, qui écrirait des tragédies comme Otway et
Dryden, s’il voulait, lui qui était fait pour être empereur, il
avait été réduit à permettre à cette rien du tout de l’empêcher
de crever de faim!  L’usurpation de ces riches, exécrables élus
du hasard, peut-elle aller plus loin!  Faire semblant d’être
généreux avec nous, et nous protéger, et nous sourire à nous qui
boirions leur sang et qui nous lècherions les lèvres ensuite!
Que la basse femme de cour ait l’odieuse puissance d’être
bienfaitrice, et que l’homme supérieur puisse être condamné à
ramasser de telles bribes tombant d’une telle main, quelle plus
épouvantable iniquité!  Et quelle sociélé que celle qui a à ce
point pour base la disproportion et l’injustice!  Ne serait-ce
pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d’envoyer
pêle-mêle au plafond la nappe et le festin et l’orgie, et
l’ivresse et l’ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont à
deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes
dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui
acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au
ciel toute la terre!  En attendant, enfonçons nos griffes dans
Josiane.

Ainsi songeait Barkilphedro.  C’étaient là les rugissements qu’il
avait dans l’âme.  C’est l’habitude de l’envieux de s’absoudre en
amalgamant à son grief personnel le mal public.  Toutes les
formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans
cette intelligence féroce.  A l’angle des vieilles mappemondes du
quinzième siècle, on trouve un large espace vague sans forme et
sans nom où sont écrits ces trois mots: _Hic sunt leones_.  Ce
coin sombre est aussi dans l’homme.  Les passions rôdent et
grondent quelque part en nous, et l’on peut dire aussi d’un côté
obscur de notre âme: Il y a ici des lions.

Cet échafaudage de raisonnements fauves était-il absolument
absurde?  cela manquait-il d’un certain jugement?  Il faut bien
le dire, non.

Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le
jugement, n’est pas la justice.  Le jugement, c’est le relatif.
La justice, c’est l’absolu.  Réfléchissez à la différence entre
un juge et un juste.

Les méchants malmènent la conscience avec autorité.  Il y a une
gymnastique du faux.  Un sophiste est un faussaire, et dans
l’occasion ce faussaire brutalise le bon sens.  Une certaine
logique très souple, très implacable et très agile est au service
du mal et excelle à meurtrir la vérité dans les ténèbres.  Coups
de poing sinistres de Satan à Dieu.

Tel sophiste, admiré des niais, n’a pas d’autre gloire que
d’avoir fait des «bleus» à la conscience humaine.

L’affligeant, c’est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt.
Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du
moins, pour peu de ravage.  Être un homme corrosif, avoir en soi
une volonté d’acier, une haine de diamant, une curiosité ardente
de la catastrophe, et ne rien brûler, ne rien décapiter, ne rien
exterminer!  Être ce qu’il était, une force de dévastation, une
animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été
créé--(car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui!)
avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser
peut-être qu’une chiquenaude; est-ce possible!  Barkilphedro
manquerait son coup!  Être un ressort à lancer des quartiers de
rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une
bosse au front!  une catapulte faisant le dégât d’une pichenette!
accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi!
suer toute la haine pour à peu près rien!  Est-ce assez humiliant
quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde!  Mettre
en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un fracas de
machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un
petit doigt rose!  Il allait tourner et retourner des blocs pour
arriver, qui sait?  à rider un peu la surface plate de la cour!
Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces.  Un
remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière.

En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus
dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer.  D’abord
cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite; ensuite, et
surtout, cela déplaît au maître.  Les rois goûtent peu les
maladroits.  Pas de contusions; pas de gourmades laides.
Égorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez à personne.  Qui
tue est habile, qui blesse est inepte.  Les rois n’aiment pas
qu’on écloppe leurs domestiques.  Ils vous en veulent si vous
fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur
cortège.  La cour doit rester propre.  Cassez, et remplacez;
c’est bien.

Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des
médisances qu’ont les princes.  Dites du mal, n’en faites point.
Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.

Poignardez, mais n’égratignez pas.  A moins que l’épingle ne soit
empoisonnée.  Circonstance atténuante.  C’était, rappelons-le, le
cas de Barkilphedro.

Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de
Salomon.  Fiole microscopique, dragon démesuré.  Condensation
formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation.  Ennui
consolé par la préméditation de l’explosion.  Le contenu est plus
grand que le contenant.  Un géant latent, quelle chose étrange!
un acarus dans lequel il y a une hydre!  Être cette affreuse
boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une
torture et une volupté.

Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro.  Il attendait
son heure.  Viendrait-elle?  Qu’importe?  il l’attendait.  Quand
on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle.  Faire des trous
et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner
à ses risques et périls, tout souterrain et tout caché qu’on est,
insistons-y, c’est intéressant.  On se passionne à un tel jeu.
On s’éprend de cela comme d’un poëme épique qu’on ferait.  Être
très petit et s’attaquer à quelqu’un de très grand est une action
d’éclat.  C’est beau d’être la puce d’un lion.

L’altière bête se sent piquée et dépense son énorme colère contre
l’atome.  Un tigre rencontré l’ennuierait moins.  Et voilà les
rôles changés.  Le lion humilié a dans sa chair le dard de
l’insecte, et la puce peut dire: j’ai en moi du sang de lion.

Pourtant, ce n’étaient là pour l’orgueil de Barkilphedro que de
demi-apaisements.  Consolations.  Palliatifs.  Taquiner est une
chose, torturer vaudrait mieux.  Barkilphedro, pensée désagréable
qui lui revenait sans cesse, n’aurait vraisemblablement pas
d’autre succès que d’entamer chétivement l’épiderme de Josiane.
Que pouvait-il espérer de plus, lui si infime contre elle si
radieuse?  Une égratignure, que c’est peu, à qui voudrait toute
la pourpre de l’écorchure vive, et les rugissements de la femme
plus que nue, n’ayant même plus cette chemise, la peau!  avec de
telles envies, que c’est fâcheux d’être impuissant!  Hélas!  rien
n’est parfait.

En somme il se résignait.  Ne pouvant mieux, il ne rêvait que la
moitié de son rêve.  Faire une farce noire, c’est là un but après
tout.

Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme!  Barkilphedro était
ce colosse.  Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli; chez ce
privilégié du mal, elle était de la fureur.  L’ingrat vulgaire
est rempli de cendre.  De quoi était plein Barkilphedro?  d’une
fournaise.  Fournaise murée de haine, de colère, de silence, de
rancune, attendant pour combustible Josiane.  Jamais un homme
n’avait à ce point abhorré une femme sans raison.  Quelle chose
terrible!  Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui,
sa rage.

Peut-être en était-il un peu amoureux.



XI

BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE


Trouver l’endroit sensible de Josiane et la frapper là; telle
était, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volonté
imperturbable de Barkilphedro.

Vouloir ne suffit pas; il faut pouvoir.

Comment s’y prendre?

Là était la question.

Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la
coquinerie qu’ils veulent commettre.  Ils ne se sentent pas assez
forts pour saisir l’incident au passage, pour en prendre
possession de gré ou de force, et pour le contraindre à les
servir.  De là des combinaisons préliminaires que les méchants
profonds dédaignent.  Les méchants profonds ont pour tout _a
priori_ leur méchanceté; ils se bornent à s’armer de toutes
pièces, préparent plusieurs en-cas variés, et, comme
Barkilphedro, épient tout bonnement l’occasion.  Ils savent qu’un
plan façonné d’avance court risque de mal s’emboîter dans
l’événement qui se présentera.  On ne se rend pas comme cela
maître du possible et l’on n’en fait point ce qu’on veut.  On n’a
point de pourparler préalable avec la destinée.  Demain ne nous
obéit pas.  Le hasard a une certaine indiscipline.

Aussi le guettent-ils pour lui demander sans préambule,
d’autorité, et sur-le-champ, sa collaboration.  Pas de plan, pas
d’épure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal
l’inattendu.  Ils plongent à pic dans la noirceur.  La mise à
profit immédiate et rapide du fait quelconque qui peut aider,
c’est là l’habileté qui distingue le méchant efficace, et qui
élève le coquin à la dignité de démon.  Brusquer le sort, c’est
le génie.

Le vrai scélérat vous frappe comme une fronde, avec le premier
caillou venu.

Les malfaiteurs capables comptent sur l’imprévu, cet auxiliaire
stupéfait de tant de crimes.

Empoigner l’incident, sauter dessus; il n’y a pas d’autre Art
poétique pour ce genre de talent.

Et, en attendant, savoir à qui l’on a affaire.  Sonder le
terrain.

Pour Barkilphedro, le terrain était la reine Anne.

Barkilphedro approchait la reine.

De si près que, parfois, il s’imaginait entendre les monologues
de sa majesté.

Quelquefois, il assistait, point compté, aux conversations des
deux sœurs.  On ne lui défendait pas le glissement d’un mot.  Il
en profitait pour s’amoindrir.  Façon d’inspirer confiance.

C’est ainsi qu’un jour, à Hampton-Court, dans le jardin, étant
derrière la duchesse, qui était derrière la reine, il entendit
Anne, se conformant lourdement à la mode, émettre des sentences.

--Les bêtes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent
pas d’aller en enfer.

--Elles y sont, répondit Josiane.

Cette réponse, qui substituait brusquement la philosophie à la
religion, déplut.  Si par hasard c’était profond, Anne se sentait
choquée.

--Ma chère, dit-elle à Josiane, nous parlons de l’enfer comme
deux sottes.  Demandons à Barkilphedro ce qu’il en est.  Il doit
savoir ces choses-là.

--Comme diable?  demanda Josiane.

--Comme bête, répondit Barkilphedro.

Et il salua.

--Madame, dit la reine à Josiane, il a plus d’esprit que nous.

Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c’était la
tenir.  Il pouvait dire: Je l’ai.  Maintenant il lui fallait la
manière de s’en servir.

Il avait pied en cour.  Être posté, c’est superbe.  Aucune chance
ne pouvait lui échapper.  Plus d’une fois il avait fait sourire
méchamment la reine.  C’était avoir un permis de chasse.

Mais n’y avait-il aucun gibier réservé?  Ce permis de chasse
allait-il jusqu’à casser l’aile ou la patte à quelqu’un comme la
propre sœur de sa majesté?

Premier point à éclaircir.  La reine aimait-elle sa sœur?

Un faux pas peut tout perdre.  Barkilphedro observait.

Avant d’entamer la partie, le joueur regarde ses cartes.  Quels
atouts a-t-il?  Barkilphedro commença par examiner l’âge des deux
femmes: Josiane, vingt-trois ans; Anne, quarante et un ans.
C’était bien.  Il avait du jeu.

Le moment où la femme cesse de compter par printemps et commence
à compter par hivers, est irritant.  Sourde rancune contre le
temps, qu’on a en soi.  Les jeunes belles épanouies, parfums pour
les autres, sont pour vous épines, et de toutes ces roses vous
sentez la piqûre.  Il semble que toute cette fraîcheur vous est
prise, et que la beauté ne décroît en vous que parée qu’elle
croît chez les autres.

Exploiter cette mauvaise humeur secrète, creuser la ride d’une
femme de quarante ans qui est reine, cela était indiqué à
Barkilphedro.

L’envie excelle à exciter la jalousie comme le rat à faire sortir
le crocodile.

Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral.

Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation.  Le
marécage a sa transparence.  Dans une eau sale on voit des vices;
dans une eau trouble on voit des inepties.  Anne n’était qu’une
eau trouble.

Des embryons de sentiments et des larves d’idées se mouvaient
dans cette cervelle épaisse.

C’était peu distinct.  Cela avait à peine des contours.
C’étaient des réalités pourtant, mais informes.  La reine pensait
ceci.  La reine désirait cela.  Préciser quoi était difficile.
Les transformations confuses qui s’opèrent dans l’eau
croupissante sont malaisées à étudier.

La reine, habituellement obscure, avait par instants des
échappées bêtes et brusques.  C’était là ce qu’il fallait saisir.
Il fallait la prendre sur le fait.

Qu’est-ce que la reine Anne, dans son for intérieur, voulait à la
duchesse Josiane?  Du bien, ou du mal?

Problème.  Barkilphedro se le posa.

Ce problème résolu, on pourrait aller plus loin.

Divers hasards servirent Barkilphedro.  Et surtout sa ténacité au
guet.

Anne était, du côté de son mari, un peu parente de la nouvelle
reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle
elle avait un portrait peint sur émail d’après le procédé de
Turquet de Mayerne.  Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une
sœur cadette illégitime, la baronne Drika.

Un jour, Barkilphedro présent, Anne fit à l’ambassadeur de Prusse
des questions sur cette Drika.

--On la dit riche?

--Très riche, répondit l’ambassadeur.

--Elle a des palais?

--Plus magnifiques que ceux de la reine sa sœur.

--Qui doit-elle épouser?

--Un très grand seigneur, le comte Gormo.

--Joli?

--Charmant.

--Elle est jeune?

--Toute jeune.

--Aussi belle que la reine.

L’ambassadeur baissa la voix et répondit:

--Plus belle.

--Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro.

La reine eut un silence, puis s’écria:

--Ces bâtardes!

Barkilphedro nota ce pluriel.

Une autre fois, à une sortie de chapelle où Barkilphedro se
tenait assez près déjà reine derrière les deux grooms de
l’aumônerie, lord David Dirry-Moir, traversant des rangées de
femmes, fit sensation par sa bonne mine.  Sur son passage
éclatait un brouhaha d’exclamations féminines:--Qu’il est
élégant!--Qu’il est galant!--Qu’il a grand air!--Qu’il est beau!

--Comme c’est désagréable!  grommela la reine.

Barkilphedro entendit.

Il était fixé.

On pouvait nuire à la duchesse sans déplaire à la reine.

Le premier problème était résolu.

Maintenant le deuxième se présentait.

Comment faire pour nuire à la duchesse?

Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son
misérable emploi?

Aucune, évidemment.



XII

ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE


Indiquons un détail: Josiane «avait le tour».

On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit
côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière.

Avoir le tour.  Qu’est cela?

Le vicomte de Saint-John--prononcez Bolingbroke--écrivait à
Thomas Lennard, comte de Sussex: «Deux choses font qu’on est
grand.  En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour.»

Le pour, en France, c’était ceci: quand le roi était en voyage,
le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape,
assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté.  Parmi
ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense: «Ils
ont le _pour_, dit le Journal historique de l’année 1694, page 6,
c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met _Pour_
avant leur nom, comme: _Pour M.  le prince de Soubise_, au lieu
que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point
prince, il ne met point de _Pour_, mais simplement son nom, par
exemple: _Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin_, etc.» Ce _Pour_
sur une porte indiquait un prince ou un favori.  Favori, c’est
pire que prince.  Le roi accordait le _pour_ comme le cordon bleu
ou la pairie.

«Avoir le tour» en Angleterre était moins vaniteux, mais plus
réel.  C’était un signe de véritable approche de la personne
régnante.  Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture
de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans
le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre.
Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale
apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours,
puis le tour se refermait.  C’était intime et solennel.  Le
mystérieux dans le familier.  Le tour ne servait à aucun autre
usage.  Sa sonnerie annonçait un message royal.  On ne voyait pas
qui l’apportait.  C’était du reste tout simplement un page de la
reine ou du roi.  Leicester avait le tour sous Elisabeth, et
Buckingham sous Jacques Ier.  Josiane l’avait sous Anne, quoique
peu favorite.  Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait
en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui
Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre.
Pas d’exception plus enviée.  Ce privilège entraînait plus de
servilité.  On en était un peu plus valet.  A la cour, ce qui
élève abaisse.  «Avoir le tour», cela se disait en français; ce
détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne
platitude française.

Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait été vierge
reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la
saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une
cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs.  N’étant
pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans
ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient
volontiers.  Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses
dans le même carrosse et dans la même tribune.  Le mariage, qui
leur était permis et même imposé, les refroidissait; mais en
somme leur attrait était de se voir.  Les privautés permises aux
«engaged» ont une frontière aisée à franchir.  Ils s’en
abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.

Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où
le lord archevêque de Cantorbéry a un palais, quoique l’air y
soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines
heures aux honnêtes gens.  Une fois, c’était en hiver, il y eut
là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes
auquel assista Josiane, menée par David.  Elle avait demandé:
Est-ce que les femmes sont admises?  et David avait répondu:
_Sunt faeminae magnates_.  Traduction libre: _Pas les
bourgeoises_.  Traduction littérale: _Les grandes dames
existent_.  Une duchesse entre partout.  C’est pourquoi lady
Josiane vit la boxe.

Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier,
chose fort usitée alors.  Les femmes ne voyageaient guère
autrement.  Sur six personnes que contenait le coach de Windsor,
il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en
hommes.  C’était signe de gentry.

Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer
dans le match, et devait rester simple assistant.

Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle
regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de
gentilhomme.

La «noble rencontre» était présidée par lord Germaine,
arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers
la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une
bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux
biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de
Sheridan, mitraille pire.  Force gentilshommes pariaient; Harry
Belew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de
Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le
bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston; l’honorable
Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir
Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau,
qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg
de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre
le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes,
et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles.  D’autres
encore.

Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom
de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé
Helmsgail.  Cela mettait deux orgueils nationaux en présence.
Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des
coups de poing à Gajothel.  Aussi les paris dépassaient quarante
mille guinées, sans compter les jeux fermes.

Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte
bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés
aux chevilles.

Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans,
mais il avait déjà le front recousu; c’est pourquoi on tenait
pour lui deux et un tiers.  Le mois précédent il avait enfoncé
une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui
expliquait l’enthousiasme.  Il y avait eu pour ses parieurs gain
de douze mille livres sterling.  Outre son front recousu,
Helmsgail avait la mâchoire ébréchée.  Il était leste et alerte.
Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une
stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte
dont il avait été fait; pas un muscle qui n’allât au but, le
pugilat.  Il y avait de la concision dans son torse ferme,
luisant et brun comme l’airain.  Il souriait, et trois dents
qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.

Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible.

C’était un homme de quarante ans.  Il avait six pieds de haut, un
poitrail d’hippopotame, et l’air doux.  Son coup de poing fendait
le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner.
L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et
semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour
rendre.  Seulement on sentait qu’il durerait longtemps.  Espèce
de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à
manger.  Il était ce qu’on appelle, en argot local, de la viande
crue, _raw flesh_.  Il louchait.  Il semblait résigné.

Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans
le même lit, et dormi ensemble.  Ils avaient bu dans le même
verre chacun trois doigts de vin de Porto.

Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de
rude mine, menaçant au besoin les arbitres.  Dans le groupe pour
Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un
bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris
sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par
boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus
de deux cents pas plus loin.  Du côté de Phelem-ghe-madone, lord
Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel
demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une
pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du
château.  Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de
Cornouailles, ce qui honore le comté.

D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble
solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la
face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque
tous repris de justice.

Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police.
Chaque profession doit avoir ses talents.

Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on
faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au
delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure
du prieuré de Sainte-Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII.  Vent
du nord et givre était le temps; une pluie fine tombait, vite
figée en verglas.  On reconnaissait dans les gentlemen présents
ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert
leurs parapluies.

Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et
Kilter, pour tenir le genou.

Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et
lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.

Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans
l’enceinte pendant qu’on réglait les montres.  Puis ils
marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main.

Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail:--J’aimerais m’en aller chez
moi.

Helmsgail répondit avec honnêteté:--Il faut que la gentry se soit
dérangée pour quelque chose.

Nus comme ils étaient, ils avaient froid.  Phelem-ghe-madone
tremblait.  Ses mâchoires claquaient.

Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria:
Tapez-vous, mes drôles.  Ça vous réchauffera.

Cette parole d’aménité les dégela.

Ils s’attaquèrent.

Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère.  On compta trois
reprises molles.  Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante
associés d’All Souls Colleges[1], cria: Qu’on leur entonne du
gin!

  [1] Collège de Toutes-les-Ames

Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre,
maintinrent la règle.  Il faisait pourtant bien froid.

On entendit le cri: _first blood!_ Le premier sang était réclamé.
On les replaça bien en face l’un de l’autre.

Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se
touchèrent les poings, puis reculèrent.  Tout à coup, Helmsgail,
le petit homme, bondit.

Le vrai combat commença.

Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux
sourcils.  Tout son visage ruissela de sang.  La foule cria:
_Helmsgail a fait couler le bordeaux[2]!_ On applaudit.
Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes,
se mit à démener ses deux poings au hasard.

  [2] _Hemlsgail has tapped his claret._

L’honorable Peregrine Berti dit:--Aveuglé.  Mais pas encore
aveugle.

Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet
encouragement:--_Bung his peepers[3]!_

  [3] Crève-lui les quinquets.

En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et,
quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match
réussirait.  Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les
inconvénients de ses avantages; il se mouvait pesamment.  Ses
bras étaient massue, mais son corps était masse.  Le petit
courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la
vitesse, savait les ruses.  D’un côté le coup de poing primitif,
sauvage, inculte, à l’état d’ignorance; de l’autre le coup de
poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses
nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force;
Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu
assommé au préalable.  C’était l’art contre la nature.  C’était
le féroce contre le barbare.

Il était clair que le barbare serait battu.  Mais pas très vite.
De là l’intérêt.

Un petit contre un grand.  La chance est pour le petit.  Un chat
a raison d’un dogue.  Les Goliath sont toujours vaincus par les
David.

Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants:--_Bravo,
Helmsgail!  good!  well done, highlander!--Now, Phelem[4]!_

  [4] Bravo, Helmsgail!  bon!  c’est bien, montagnard!  A ton
  tour Phelem!

Et, les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance
l’exhortation:--Crève-lui les quinquets!

Helmsgail fit mieux, brusquement baissé et redressé avec une
ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum.
Le colosse chancela.

--Mauvais coup!  cria le vicomte Barnard.

Phelem-ghe-madone s’affaissa sur le genou de Kilter en
disant:--Je commence à me réchauffer.

Lord Desertum consulta les referees, et dit:--Il y aura cinq
minutes de rond[5].

  [5] Suspension.

Phelem-ghe-madone défaillait.  Kilter lui essuya le sang des yeux
et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans
la bouche.  On était à la onzième passe.  Phelem-ghe-madone,
outre sa plaie au front, avait les pectoraux déformés de coups,
le ventre tuméfié et le sinciput meurtri.  Helmsgail n’avait
rien.

Un certain tumulte éclatait parmi les gentlemen.

Lord Barnard répétait:--Mauvais coup.

--Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.

--Je réclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper.

Et l’honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew
Gracedieu, ajouta:

--Qu’on me rende mes cinq cents guinées, je m’en vais.

--Cessez le match, cria l’assistance.

Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu’un homme
ivre, et dit:

--Continuons le match, à une condition.  J’aurai aussi, moi, le
droit de donner un mauvais coup.

On cria de toutes parts:--Accordé.

Helmsgail haussa les épaules.

Les cinq minutes passées, la reprise se fit.

Le combat, qui était une agonie pour Phelem-ghe-madone, était un
jeu pour Helmsgail.

Ce que c’est que la science!  le petit homme trouva moyen de
mettre le grand en chancery, c’est-à-dire que tout à coup
Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant
d’acier la grosse tête de Phelem-ghe-madone, et le tint là sous
son aisselle, cou ployé et nuque basse, pendant que de son poing
droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de
bas en haut et en dessous, il lui écrasait à l’aise la face.
Quand Phelem-ghe-madone, enfin lâché, releva la tête, il n’avait
plus de visage.

Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus
qu’une apparence d’épongé noire trempée dans le sang.  Il cracha.
On vit à terre quatre dents.

Puis il tomba.  Kilter le reçut sur son genou.

Helmsgail était à peine touché.  Il avait quelques bleus
insignifiants et une égratignure à une clavicule.

Personne n’avait plus froid.  On faisait seize et un quart pour
Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.

Harry de Carleton cria:

--Il n’y a plus de Phelem-ghe-madone.  Je parie pour Helmsgail ma
pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une
vieille perruque de l’archevêque de Cantorbery.

--Donne ton mufle, dit Kilter à Phelem-ghe-madone, et, fourrant
sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le débarbouilla avec
du gin.  On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une
paupière.  Les tempes semblaient fêlées.

--Encore une reprise, ami, dit Kilter.  Et il ajouta:--Pour
l’honneur de la basse ville.

Les gallois et les irlandais s’entendent; pourtant
Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu’il
avait encore quelque chose dans l’esprit.

Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant.  C’était la
vingt-cinquième reprise.  A la manière dont ce cyclope, car il
n’avait plus qu’un œil, se remit en posture, on comprit que
c’était la fin et personne ne douta qu’il ne fût perdu.  Il posa
sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond.  Helmsgail,
à peine en sueur, cria: Je parie pour moi.  Mille contre un.

Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut étrange, tous deux
tombèrent.  On entendit un grognement gai.

C’était Phelem-ghe-madone qui était content.

Il avait profité du coup terrible qu’Helmsgail lui avait donné
sur le crâne pour lui en donner un, mauvais, au nombril.

Helmsgail, gisant, râlait.

L’assistance regarda Helmsgail à terre et dit:--Remboursé.

Tout le monde battit des mains, même les perdants.

Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et
agi dans son droit.

On emporta Helmsgail sur une civière.  L’opinion était qu’il n’en
reviendrait point.  Lord Robartes s’écria: Je gagne douze cents
guinées.  Phelem-ghe-madone était évidemment estropié pour la
vie.

En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est toléré
entre «engaged».  Elle lui dit:

--C’est très beau.  Mais...

--Mais quoi?

--J’aurais cru que cela m’ôterait mon ennui.  Eh bien, non.

Lord David s’arrêta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla
les joues en secouant la tête, ce qui signifie: attention!  et
dit à la duchesse:

--Pour l’ennui il n’y a qu’un remède.

--Lequel?

--Gwynplaine.

La duchesse demanda:

--Qu’est-ce que c’est que Gwynplaine?



LIVE DEUXIÈME

GWINPLAINE ET DEA



I

OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS


La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donné une bouche s’ouvrant jusqu’aux oreilles, des
oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait
pour l’oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu’on
ne pouvait regarder sans rire.  Nous venons de le dire, la nature
avait comblé Gwynplaine de ses dons.  Mais était-ce la nature?

Ne l’avait-on pas aidée?

Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour
bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les
narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour
résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas
toute seule de tels chefs-d’œuvre.

Seulement, le rire est-il synonyme de la joie?

Si, en présence de ce bateleur,--car c’était un bateleur,--on
laissait se dissiper la première impression de gaîté, et si l’on
observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace
de l’art.  Un pareil visage n’est pas fortuit, mais voulu.  Être
à ce point complet n’est pas dans la nature.  L’homme ne peut
rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur.  D’un profil
hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d’un nez grec
vous pouvez faire un nez kalmouck.  Il suffit d’oblitérer la
racine du nez et d’épater les narines.  Le bas latin du moyen âge
n’a pas créé pour rien le verbe _denasare_.  Gwynplaine enfant
avait-il été assez digne d’attention pour qu’on s’occupât de lui
au point de modifier son visage?  Pourquoi pas?  ne fut-ce que
dans un but d’exhibition et de spéculation.  Selon toute
apparence, d’industrieux manieurs d’enfants avaient travaillé à
cette figure.  Il semblait évident qu’une science mystérieuse,
probablement occulte, qui était à la chirurgie ce que l’alchimie
est à la chimie, avait ciselé cette chair, à coup sûr dans le
très bas âge, et créé, avec préméditation, ce visage.  Cette
science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures,
avait fendu la bouche, débridé les lèvres, dénudé les gencives,
distendu les oreilles, décloisonné les cartilages, désordonné les
sourcils et les joues, élargi le muscle zygomatique, estompé les
coutures et les cicatrices, ramené la peau sur les lésions, tout
en maintenant la face à l’état béant, et de cette sculpture
puissante et profonde était sorti ce masque, Gwynplaine.

On ne naît pas ainsi.

Quoi qu’il en fût, Guynplaine était admirablement réussi.

Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des
hommes.  Par quelle providence?  Y a-t-il une providence Démon
comme il y a une providence Dieu?  Nous posons la question sans
la résoudre.

Gwynplaine était saltimbanque.  Il se faisait voir en public.
Pas d’effet comparable au sien.  Il guérissait les hypocondries
rien qu’en se montrant.  Il était à éviter pour des gens en
deuil, confus et forcés, s’ils l’apercevaient, de rire
indécemment.  Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit
rire.  On voyait Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait,
on se roulait à terre.  Il était le pôle opposé du chagrin.
Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l’autre.

Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et
dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d’homme
horrible.

C’est en riant que Guynplaine faisait rire.  Et pourtant il ne
riait pas.  Sa face riait, sa pensée non.  L’espèce de visage
inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui
avait façonné, riait tout seul.  Gwynplaine ne s’en mêlait pas.
Le dehors ne dépendait pas du dedans.  Ce rire qu’il n’avait
point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa
bouche, il ne pouvait l’en ôter.  On lui avait à jamais appliqué
le rire sur le visage.  C’était un rire automatique, et d’autant
plus irrésistible qu’il était pétrifié.  Personne ne se dérobait
à ce rictus.  Deux convulsions de la bouche sont communicatives,
le rire et le bâillement.  Par la vertu de la mystérieuse
opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les
parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa
physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le
moyeu; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent,
augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux,
l’aggravaient.  Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance
qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une
pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette
hilarité des muscles; s’il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que
fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il
levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les
yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.

Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.

Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet
inattendu, et il fallait rire.

L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la
Grèce une face d’airain joyeuse.  Cette face s’appelait la
Comédie.  Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était
pensif.  Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute
l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et
s’amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des
désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front
impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté; un coin de la
bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et
l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème; les hommes
venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire
d’ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelée
autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité
sépulcrale du ricanement.  Ce sombre masque mort de la comédie
antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que
c’était là Gwynplaine.  Cette tête infernale de l’hilarité
implacable, il l’avait sur le cou.  Quel fardeau pour les épaules
d’un homme, le rire éternel!

Rire éternel.  Entendons-nous, et expliquons-nous.  A en croire
les manichéens, l’absolu plie par moments, et Dieu lui-même a des
intermittences.  Entendons-nous aussi sur la volonté.  Qu’elle
puisse jamais être tout à fait impuissante, nous ne l’admettons
pas.  Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le
post-scriptum.  Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci: à
force de volonté, en y concentrant toute son attention, et à la
condition qu’aucune émotion ne vînt le distraire et détendre la
fixité de son effort, il pouvait parvenir à suspendre l’éternel
rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et
alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.

Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais,
car c’était une fatigue douloureuse et une tension insupportable.
Il suffisait d’ailleurs de la moindre distraction et de la
moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible
comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d’autant plus
intense que l’émotion, quelle qu’elle fût, était plus forte.

A cette restriction près, le rire de Gwynplaine était éternel.

On voyait Gwynplaine, on riait.  Quand on avait ri, on détournait
la tête.  Les femmes surtout avaient horreur.  Cet homme était
effroyable.  La convulsion bouffonne était comme un tribut payé;
on la subissait joyeusement, mais presque mécaniquement.  Après
quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme,
était insupportable à voir et impossible à regarder.

Il était du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si
ce n’est de visage.  Ceci était une indication de plus parmi les
présomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutôt une
création de l’art qu’une œuvre de la nature.  Gwynplaine, beau
de corps, avait probablement été beau de figure.  En naissant, il
avait dû être un enfant comme un autre.  On avait conservé le
corps intact et seulement retouché la face.  Gwynplaine avait été
fait exprès.

C’était là du moins la vraisemblance.

On lui avait laissé les dents.  Les dents sont nécessaires au
rire.  La tête de mort les garde.

L’opération faite sur lui avait dû être affreuse.  Il ne s’en
souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu’il ne l’eût pas subie.
Cette sculpture chirurgicale n’avait pu réussir que sur un enfant
tout petit, et par conséquent ayant peu conscience de ce qui lui
arrivait, et pouvant aisément prendre une plaie pour une maladie.
En outre, dès ce temps-là, on se le rappelle, les moyens
d’endormir le patient et de supprimer la souffrance étaient
connus.  Seulement, à cette époque, on les appelait magie.
Aujourd’hui on les appelle anesthésie.

Outre ce visage, ceux qui l’avaient élevé lui avaient donné des
ressources de gymnaste et d’athlète; ses articulations, utilement
disloquées, et propres à des flexions en sens inverse, avaient
reçu une éducation de clown et pouvaient, comme des gonds de
porte, se mouvoir dans tous les sens.  Dans son appropriation au
métier de saltimbanque rien n’avait été négligé.

Ses cheveux avaient été teints couleur d’ocre une fois pour
toutes; secret qu’on a retrouvé de nos jours.  Les jolies femmes
en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd’hui jugé bon
pour embellir.  Gwynplaine avait les cheveux jaunes.  Cette
peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laissés
laineux et bourrus au toucher.  Ce hérissement fauve, plutôt
crinière que chevelure, couvrait et cachait un profond crâne fait
pour contenir de la pensée, L’opération quelconque, qui avait ôté
l’harmonie au visage et mis toute cette chair en désordre,
n’avait pas eu prise sur la boîte osseuse.  L’angle facial de
Gwynplaine était puissant et surprenant.  Derrière ce rire il y
avait une âme, faisant, comme nous tous, un songe.

Du reste, ce rire était pour Gwynplaine tout un talent.  Il n’y
pouvait rien, et il en tirait parti.  Au moyen de ce rire, il
gagnait sa vie.

Gwynplaine--on l’a sans doute déjà reconnu--était cet enfant
abandonné un soir d’hiver sur la côte de Portland, et recueilli
dans une pauvre cahute roulante à Weymouth.



II

DEA


L’enfant était à cette heure un homme.  Quinze ans s’étaient
écoulés.  On était en 1705.  Gwynplaine touchait à ses vingt-cinq
ans.

Ursus avait gardé avec lui les deux enfants.  Cela avait fait un
groupe nomade.

Ursus et Homo avaient vieilli.  Ursus était devenu tout à fait
chauve.  Le loup grisonnait.  L’âge des loups n’est pas fixé
comme l’âge des chiens.  Selon Molin, il y a des loups qui vivent
quatrevingts ans, entre autres le petit koupara, _caviae vorus_,
et le loup odorant, _canis nubilus_ de Say.

La petite fille trouvée sur la femme morte était maintenant une
grande créature de seize ans, pâle avec des cheveux bruns, mince,
frêle, presque tremblante à force de délicatesse et donnant la
peur de la briser, admirablement belle, les yeux pleins de
lumière, aveugle.

La fatale nuit d’hiver, qui avait renversé la mendiante et son
enfant dans la neige, avait fait coup double.  Elle avait tué la
mère et aveuglé la fille.

La goutte sereine avait à jamais paralysé les prunelles de cette
fille, devenue femme à son tour.  Sur son visage, à travers
lequel le jour ne passait point, les coins des lèvres tristement
abaissés exprimaient ce désappointement amer.  Ses yeux, grands
et clairs, avaient cela d’étrange qu’éteints pour elle, pour les
autres ils brillaient.  Mystérieux flambeaux allumés n’éclairant
que le dehors.  Elle donnait de la lumière, elle qui n’en avait
pas.  Ces yeux disparus resplendissaient.  Cette captive des
ténèbres blanchissait le milieu sombre où elle était.  Du fond de
son obscurité incurable, de derrière ce mur noir qu’on nomme la
cécité, elle jetait un rayonnement.  Elle ne voyait pas hors
d’elle le soleil et l’on voyait en elle son âme.

Son regard mort avait on ne sait quelle fixité céleste.

Elle était la nuit, et de cette ombre irrémédiable amalgamée à
elle-même, elle sortait astre.

Ursus, maniaque de noms latins, l’avait baptisée Dea.  Il avait
un peu consulté son loup; il lui avait dit: Tu représentes
l’homme, je représente la bête; nous sommes le monde d’en bas;
cette petite représentera le monde d’en haut.  Tant de faiblesse,
c’est la toute-puissance.  De cette façon l’univers complet,
humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.--Le loup
n’avait pas fait d’objection.

Et c’est ainsi que l’enfant trouvé s’appelait Dea.

Quant à Gwynplaine, Ursus n’avait pas eu la peine de lui inventer
un nom.  Le matin même du jour où il avait constaté le
défigurement du petit garçon et la cécité de la petite fille, il
avait demandé:--Boy, comment t’appelles-tu?

Et le garçon avait répondu:--On m’appelle Gwynplaine.

--Va pour Gwynplaine, avait dit Ursus.

Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices.

Si la misère humaine pouvait être résumée, elle l’eût été par
Gwynplaine et Dea.  Ils semblaient être nés chacun dans un
compartiment du sépulcre; Gwynplaine dans l’horrible, Dea dans le
noir.  Leurs existences étaient faites avec des ténèbres d’espèce
différente, prises dans les deux côtés formidables de la vie.
Ces ténèbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur
lui.  Il y avait du fantôme dans Dea et du spectre dans
Gwynplaine.  Dea était dans le lugubre, et Gwynplaine dans le
pire.  Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilité
poignante qui n’existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux
autres hommes.  Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine,
en admettant qu’il cherchât à s’en rendre compte, se comparer,
c’était ne plus se comprendre.  Avoir, comme Dea, un regard vide
d’où le monde est absent, c’est une suprême détresse, moindre
pourtant que celle-ci: être sa propre énigme; sentir aussi
quelque chose d’absent qui est soi-même; voir l’univers et ne pas
se voir.  Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un
masque, sa face.  Chose inexprimable, c’était avec sa propre
chair que Gwynplaine était masqué.  Quel était son visage, il
l’ignorait.  Sa figure était dans l’évanouissement.  On avait mis
sur lui un faux lui-même.  Il avait pour face une disparition.
Sa tête vivait et son visage était mort.  Il ne se souvenait pas
de l’avoir vu.  Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine,
était un fait extérieur; ils en étaient loin; elle était seule,
il était seul; l’isolement de Dea était funèbre, elle ne voyait
rien; l’isolement de Gwynplaine était sinistre, il voyait tout.
Pour Dea, la création ne dépassait point l’ouïe et le toucher; le
réel était borné, limité, court, tout de suite perdu; elle
n’avait pas d’autre infini que l’ombre.  Pour Gwynplaine, vivre,
c’était avoir à jamais la foule devant soi et hors de soi.  Dea
était la proscrite de la lumière; Gwynplaine était le banni de la
vie.  Certes, c’étaient là deux désespérés.  Le fond de la
calamité possible était touché.  Ils y étaient, lui comme elle.
Un observateur qui les eût vus eût senti sa rêverie s’achever en
une incommensurable pitié.  Que ne devaient-ils pas souffrir?  Un
décret de malheur pesait visiblement sur ces deux créatures
humaines, et jamais la fatalité, autour de deux êtres qui
n’avaient rien fait, n’avait mieux arrangé la destinée en torture
et la vie en enfer.

Ils étaient dans un paradis.

Ils s’aimaient.

Gwynplaine adorait Dea.  Dea idolâtrait Gwynplaine.

--Tu es si beau!  lui disait-elle.



III

«OCULOS NON HABET ET VIDET»


Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae.  C’était cette
aveugle.

Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus,
à qui Gwynplaine avait raconté sa rude marche de Portland à
Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon, Elle savait que,
toute petite, expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre,
un être, un peu moins petit qu’elle, l’avait ramassée; que cet
être, éliminé et comme enseveli sous le sombre refus universel,
avait entendu son cri; que, tous étant sourds pour lui, il
n’avait pas été sourd pour elle; que cet enfant, isolé, faible,
rejeté, sans point d’appui ici-bas, se traînant dans le désert,
épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce
fardeau, un autre enfant; que lui, qui n’avait point de part à
attendre dans cette distribution obscure qu’on appelle le sort,
il s’était chargé d’une destinée; que, dénûment, angoisse et
détresse, il s’était fait providence; que, le ciel se fermant, il
avait ouvert son cœur; que, perdu, il avait sauvé; que, n’ayant
pas de toit ni d’abri, il avait été asile; qu’il s’était fait
mère et nourrice; que, lui qui était seul au monde, il avait
répondu au délaissement par une adoption; que, dans les ténèbres,
il avait donné cet exemple; que, ne se trouvant pas assez
accablé, il avait bien voulu de la misère d’un autre par
surcroît; que sur cette terre où il semblait qu’il n’y eût rien
pour lui, il avait découvert le devoir; que là où tous eussent
hésité, il avait avancé; que là où tous eussent reculé, il avait
consenti; qu’il avait mis sa main dans l’ouverture du sépulcre et
qu’il l’en avait retirée, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avail
donné son bâillon, parce qu’elle avait froid; qu’affamé, il avait
songé à la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit
avait combattu la mort; qu’il l’avait combattue sous toutes les
formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude,
sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la
forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait
livré bataille à l’immensité nocturne.  Elle savait qu’il avait
fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il était sa force à
elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle
malade, son regard à elle aveugle.  A travers les épaisseurs
inconnues par qui elle se sentait tenue à distance, elle
distinguait nettement ce dévouement, cette abnégalion, ce
courage.  L’héroïsme, dans la région immatérielle, a un contour.
Elle saisissait ce contour sublime; dans l’inexprimable
abstraction où vit une pensée que n’éclaire pas le soleil, elle
percevait ce mystérieux linéament de la vertu.  Dans cet
entourage de choses obscures mises en mouvement qui était la
seule impression que lui fît la réalité, dans cette stagnation
inquiète de la créature passive toujours au guet du péril
possible, dans cette sensation d’être là sans défense qui est
toute la vie de l’aveugle, elle constatait au-dessus d’elle
Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais
éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea
tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiété
rassurée aboutissait à l’extase, et de ses yeux pleins de
ténèbres elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté,
lumière profonde.

Dans l’idéal, la bonté, c’est le soleil; et Gwynplaine
éblouissait Dea.

Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop
d’yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface
elle-même, s’arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un
bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu
moins qu’une bête.  La foule ne connaissait que le visage.

Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée dans
la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la
vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la
sienne en ce labyrinthe qui est la cécité; Gwynplaine était le
frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut,
l’époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le
monstre, elle voyait l’archange.

C’est que Dea, aveugle, apercevait l’âme.



IV

LES AMOUREUX ASSORTIS


Ursus, philosophe, comprenait.  Il approuvait la fascination de
Dea.

--L’aveugle voit l’invisible.

Il disait:

--La conscience est vision.

Il regardait Gwynplaine, et il grommelait:

--Demi-monstre, mais demi-dieu.

Gwynplaine, de son côté, était enivré de Dea.  Il y a l’œil
invisible, l’esprit, et l’œil visible, la prunelle.  Lui, c’est
avec l’œil visible qu’il la voyait.  Dea avait l’éblouissement
idéal, Gwynplaine avait l’éblouissement réel.  Gwynplaine n’était
pas laid, il était effrayant; il avait devant lui son contraste.
Autant il était terrible, autant Dea était suave.  Il était
l’horreur, elle était la grâce.  Il y avait du rêve en Dea.  Elle
semblait un songe ayant un peu pris corps.  Il y avait dans toute
sa personne, dans sa structure éolienne, dans sa fine et souple
taille inquiète comme le roseau, dans ses épaules peut-être
invisiblement ailées, dans les rondeurs discrètes de son contour
indiquant le sexe, mais à l’âme plutôt qu’aux sens, dans sa
blancheur qui était presque de la transparence, dans l’auguste
occlusion sereine de son regard divinement fermé à la terre, dans
l’innocence sacrée de son sourire, un voisinage exquis de l’ange,
et elle était tout juste assez femme.

Gwynplaine, nous l’avons dit, se comparait, et il comparait Dea.

Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double
choix inouï.  C’était le point d’intersection des deux rayons
d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc.  La même
miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et
du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser.  Gwynplaine
était cette miette, atome meurtri et caressé.  Gwynplaine était
le produit d’une fatalité, compliquée d’une providence.  Le
malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi.  Deux
destinées extrêmes composaient son sort étrange.  Il y avait sur
lui un anathème et une bénédiction.  Il était le maudit élu.  Qui
était-il?  Il ne le savait.  Quand il se regardait, il voyait un
inconnu.  Mais cet inconnu était monstrueux.  Gwynplaine vivait
dans une sorte de décapitation, ayant un visage qui n’était pas
lui.  Ce visage était épouvantable, si épouvantable qu’il
amusait.  Il faisait tant peur qu’il faisait rire.  Il était
infernalement bouffon.  C’était le naufrage de la figure humaine
dans un mascaron bestial.  Jamais on n’avait vu plus totale
éclipse de l’homme sur le visage humain, jamais parodie n’avait
été plus complète, jamais ébauche plus affreuse n’avait ricané
dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme
n’avait été plus hideusement amalgamé dans un homme; l’infortuné
cœur, masqué et calomnié par cette face, semblait à jamais
condamné à la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de
tombe.  Eh bien, non!  où s’était épuisée la méchanceté inconnue,
la bonté invisible à son tour se dépensait.  Dans ce pauvre
déchu, tout à coup relevé, à côté de tout ce qui repousse elle
mettait ce qui attire, dans l’écueil elle mettait l’aimant, elle
faisait accourir à tire d’aile vers cet abandonné une âme, elle
chargeait la colombe de consoler le foudroyé, et elle faisait
adorer la difformité par la beaulé.

Pour que cela fût possible, il fallait que la belle ne vît pas le
défiguré.  Pour ce bonheur, il fallait ce malheur.  La providence
avait fait Dea aveugle.

Gwynplaine se sentait vaguement l’objet d’une rédemption.
Pourquoi la persécution?  il l’ignorait.  Pourquoi le rachat?  il
l’ignorait.  Une auréole était venue se poser sur sa flétrissure;
c’est tout ce qu’il savait.  Ursus, quand Gwynplaine avait été en
âge de comprendre, lui avait lu et expliqué le texte du docteur
Conquest _de Denasatis_, et, dans un autre in-folio, _Hugo
Plagon[1]_, le passage _nares habens mutilas_; mais Ursus s’était
prudemment abstenu «d’hypothèses», et s’était bien gardé de
conclure quoi que ce soit.  Des suppositions étaient possibles,
la probabilité d’une voie de fait sur l’enfance de Gwynplaine
était entrevue; mais pour Gwynplaine il n’y avait qu’une
évidence, le résultat.  Sa destinée était de vivre sous un
stigmate.  Pourquoi ce stigmate?  pas de réponse.  Silence et
solitude autour de Gwynplainwe.  Tout était fuyant dans les
conjectures qu’on pouvait ajuster à cette réalité tragique, et,
excepté le fait terrible, rien n’était certain.  Dans cet
accablement, Dea intervenait; sorte d’interposition céleste entre
Gwynplaine et le désespoir.  Il percevait, ému et comme
réchauffé, la douceur de cette fille exquise tournée vers son
horreur; l’étonnement paradisiaque attendrissait sa face
draconienne; fait pour l’effroi, il avait cette exception
prodigieuse d’être admiré et adoré dans l’idéal par la lumière,
et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d’une étoile.

  [1] _Versio Gallica Will, Tyrii,_ bb.  II, cap.  xxiii.

Gwynplaine et Dea, c’était un couple, et ces deux cœurs
pathétiques s’adoraient.  Un nid, et deux oiseaux; c’était là
leur histoire.  Ils avaient fait leur rentrée dans la loi
universelle qui est de se plaire, de se chercher et de se
trouver.  De sorte que la haine s’était trompée.  Les
persécuteurs de Gwynplaine, quels qu’ils fussent, l’énigmatique
acharnement, de quelque part qu’il vînt, avaient manqué leur but.
On avait voulu faire un désespéré, on avait fait un enchanté.  On
l’avait d’avance fiancé à une plaie guérissante.  On l’avait
prédestiné à être consolé par une affliction.  La tenaille de
bourreau s’était doucement faite main de femme.  Gwynplaine était
horrible, artificiellement horrible, horrible de la main des
hommes; on avait espéré l’isoler à jamais, de la famille d’abord,
s’il avait une famille, de l’humanité ensuite; enfant, on avait
fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l’avait
reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la
nature l’avait consolée comme elle console toutes les solitudes;
la nature vient au secours de tous les abandons; là où tout
manque, elle se redonne tout entière; elle refleurit et reverdit
sur tous les écroulements; elle a le lierre pour les pierres et
l’amour pour les hommes.  Générosité profonde de l’ombre.



V

LE BLEU DANS LE NOIR


Ainsi vivaient l’un par l’autre ces infortunés, Déa appuyée,
Gwynplaine accepté.

Cette orpheline avait cet orphelin.  Cette infirme avait ce
difforme.

Ces veuvages s’épousaient.

Une ineffable action de grâces se dégageait de ces deux
détresses.  Elles remerciaient.

Qui?

L’immensité obscure.

Remercier devant soi, c’est assez.  L’action de grâces a des
ailes et va où elle doit aller.  Votre prière en sait plus long
que vous.

Que d’hommes ont cru prier Jupiter et ont prié Jéhovah!  Que de
croyants aux amulettes sont écoutés par l’infini!  Combien
d’athées ne s’aperçoivent pas que, par le seul fait d’être bons
et tristes, ils prient Dieu!

Gwynplaine et Dea étaient reconnaissants.

La difformité, c’est l’expulsion.  La cécité, c’est le précipice.
L’expulsion était adoptée; le précipice était habitable.

Gwynplaine voyait descendre vers lui en pleine lumière, dans un
arrangement de destinée qui ressemblait à la mise en perspective
d’un songe, une blanche nuée de beauté ayant la forme d’une
femme, une vision radieuse dans laquelle il y avait un cœur, et
cette apparition, presque nuage et pourtant femme, l’étreignait,
et cette vision l’embrassait, et ce cœur voulait bien de lui;
Gwynplaine n’était plus difforme, étant aimé; une rose demandait
la chenille en mariage, sentant dans cette chenille le papillon
divin; Gwynplaine, le rejeté, était choisi.

Avoir son nécessaire, tout est là.  Gwynplaine avait le sien.
Dea avait le sien.

L’abjection du défiguré, allégée et comme sublimée, se dilatait
en ivresse, en ravissement, en croyance; et une main venait
au-devant de la sombre hésitation de l’aveugle dans la nuit.

C’était la pénétration de deux détresses dans l’idéal, celle-ci
absorbant celle-là.  Deux exclusions s’admettaient.  Deux lacunes
se combinaient pour se compléter.  Ils se tenaient par ce qui
leur manquait.  Par où l’un était pauvre, l’autre était riche.
Le malheur de l’un faisait le trésor de l’autre.  Si Dea n’eût
pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine?  Si Gwynplaine n’eût
pas été défiguré, eût-il préféré Dea?  Elle probablement n’eût
pas plus voulu du difforme que lui de l’infirme.  Quel bonheur
pour Dea que Gwynplaine fût hideux!  Quelle chance pour
Gwynplaine que Dea fût aveugle!  En dehors de leur appareillement
providentiel, ils étaient impossibles.  Un prodigieux besoin l’un
de l’autre était au fond de leur amour.  Gwynplaine sauvait Dea.
Dea sauvait Gwynplaine.  Rencontre de misères produisant
l’adhérence.  Embrassement d’engloutis dans le gouffre.  Rien de
plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis.
Gwynplaine avait une pensée:

--Que serais-je sans elle?

Dea avait une pensée:

--Que serais-je sans lui?

Ces deux exils aboutissaient à une patrie; ces deux fatalités
incurables, le stigmate de Gwynplaine, la cécité de Dea,
opéraient leur jonction dans le contentement.  Ils se
suffisaient, ils n’imaginaient rien au delà d’eux-mêmes; se
parler était un délice, s’approcher était une béatitude; à force
d’intuition réciproque, ils en étaient venus à l’unité de
rêverie; ils pensaient à deux la même pensée.  Quand Gwynplaine
marchait, Dea croyait entendre un pas d’apothéose, Ils se
serraient l’un contre l’autre dans une sorte de clair-obscur
sidéral plein de parfums, de lueurs, de musiques, d’architectures
lumineuses, de songes; ils s’appartenaient; ils se savaient
ensemble à jamais dans la même joie et dans la même extase; et
rien n’était étrange comme cette construction d’un éden par deux
damnés.

Ils étaient inexprimablement heureux.

Avec leur enfer ils avaient fait du ciel; telle est votre
puissance, amour!

Dea entendait rire Gwynplaine.  Et Gwynplaine voyait Dea sourire.

Ainsi la félicité idéale était trouvée, la joie parfaite de la
vie était réalisée, le mystérieux problème du bonheur était
résolu.  Et par qui?  par deux misérables.

Pour Gwynplaine Dea était la splendeur.  Pour Dea Gwynplaine
était la présence.

La présence, profond mystère qui divinise l’invisible et d’où
résulte cet autre mystère, la confiance.  Il n’y a dans les
religions que cela d’irréductible.  Mais cet irréductible suffit.
On ne voit pas l’immense être nécessaire; on le sent.

Gwynplaine était la religion de Dea.

Parfois, éperdue d’amour, elle se mettait à genoux devant lui,
sorte de belle prêtresse adorant un gnome de pagode, épanoui.

Figurez-vous l’abîme, et au milieu de l’abîme une oasis de
clarté, et dans cette oasis ces deux êtres hors de la vie,
s’éblouissant.

Pas de pureté comparable à ces amours.  Dea ignorait ce que
c’était qu’un baiser, bien que peut-être elle le désirât; car la
cécité, surtout d’une femme, a ses rêves, et, quoique tremblante
devant les approches de l’inconnu, ne les hait pas toutes.  Quant
à Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il
se sentait ivre, plus il était timide; il eût pu tout oser avec
cette compagne de son premier âge, avec cette ignorante de la
faute comme de la lumière, avec cette aveugle qui voyait une
chose, c’est qu’elle l’adorait.  Mais il eût cru voler ce qu’elle
lui eût donné; il se résignait avec une mélancolie satisfaite à
aimer angéliquement, et le sentiment de sa difformité se
résolvait en une pudeur auguste.

Ces heureux habitaient l’idéal.  Ils y étaient époux à distance
comme les sphères.  Ils échangeaient dans le bleu l’effluve
profond qui dans l’infini est l’attraction et sur la terre le
sexe.  Ils se donnaient des baisers d’âme.

Ils avaient toujours eu la vie commune.  Ils ne se connaissaient
pas autrement qu’ensemble.  L’enfance de Dea avait coïncidé avec
l’adolescence de Gwynplaine.  Ils avaient grandi côte à côte.
Ils avaient longtemps dormi dans le même lit, la cahute n’étant
point une vaste chambre à coucher.  Eux sur le coffre, Ursus sur
le plancher; voilà quel était l’arrangement.  Puis un beau jour,
Dea étant encore petite, Gwynplaine s’était vu grand, et c’est du
côté de l’homme qu’avait commencé la honte.  Il avait dit à
Ursus: Je veux dormir à terre, moi aussi.  Et, le soir venu, il
s’était étendu près du vieillard, sur la peau d’ours.  Alors Dea
avait pleuré.  Elle avait réclamé son camarade de lit.  Mais
Gwynplaine, devenu inquiet, car il commençait à aimer, avait tenu
bon.  A partir de ce moment, il s’était mis à coucher sur le
plancher avec Ursus.  L’été, dans les belles nuits, il couchait
dehors, avec Homo.  Dea avait treize ans qu’elle n’était pas
encore résignée.  Souvent le soir elle disait; Gwynplaine, viens
près de moi; cela me fera dormir.  Un homme à côté d’elle était
un besoin du sommeil de l’innocente.  La nudité, c’est de se voir
nu; aussi ignorait-elle la nudité.  Ingénuité d’Arcadie ou
d’Otaïti.  Dea sauvage faisait Gwynplaine farouche.  Il arrivait
parfois à Dea, étant déjà presque jeune fille, de se peigner ses
longs cheveux, assise sur son lit, sa chemise défaite et à demi
tombante, laissant voir la statue féminine ébauchée et un vague
commencement d’Eve, et d’appeler Gwynplaine.  Gwynplaine
rougissait, baissait les yeux, ne savait que devenir devant cette
chair naïve, balbutiait, détournait la tête, avait peur, et s’en
allait, et ce Daphnis des ténèbres prenait la fuite devant cette
Chloë de l’ombre.

Telle était cette idylle éclose dans une tragédie.

Ursus leur disait:

--Vieilles brutes, adorez-vous.



VI

URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR


Ursus ajoutait:

--Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour.  Je les
marierai.

Ursus faisait à Gwynplaine la théorie de l’amour.  Il lui disait:

--L’amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-là?  Il met
la femme en bas, le diable entre deux; l’homme sur le diable.
Une allumette, c’est-à-dire un regard, et voilà que tout flambe.

--Un regard n’est pas nécessaire, répondait Guynplaine, songeant
à Dea.

Et Ursus répliquait:

--Dadais!  est-ce que les âmes, pour se regarder, ont besoin des
yeux?

Parfois Ursus était bon diable.  Gwynplaine, par moments, éperdu
de Dea jusqu’à en devenir sombre, se garait d’Ursus comme d’un
témoin.  Un jour Ursus lui dit:

--Bah!  ne te gêne pas.  En amour le coq se montre.

--Mais l’aigle se cache, répondit Gwynplaine.  Dans d’autres
instants, Ursus se disait en aparté:

--Il est sage de mettre des bâtons dans les roues du char de
Cythérée.  Ils s’aiment trop.  Cela peut avoir des inconvénients.
Obvions à l’incendie.  Modérons ces cœurs.

Et Ursus avait recours à des avertissements de ce genre, parlant
à Gwynplaine quand Dea dormait, et à Dea quand Gwynplaine avait
le dos tourné:

--Dea, il ne faut pas trop t’attacher à Gwynplaine.  Vivre dans
un autre est périlleux.  L’égoïsme est une bonne racine du
bonheur.  Les hommes, ça échappe aux femmes.  Et puis, Gwynplaine
peut finir par s’infatuer.  Il a tant de succès!  tu ne le
figures pas le succès qu’il a!

--Gwynplaine, les disproportions ne valent rien.  Trop de laideur
d’un côté, trop de beauté de l’autre, cela doit donner à
réfléchir.  Tempère ton ardeur, mon boy.  Ne t’enthousiasme pas
trop de Dea.  Te crois-tu sérieusement fait pour elle?  Mais
considère donc ta difformité et sa perfection.  Vois la distance
entre elle et toi.  Elle a tout, cette Dea!  quelle peau blanche,
quels cheveux, des lèvres qui sont des fraises, et son pied!
quant à sa main!  Ses épaules sont d’une courbe exquise, le
visage est sublime, elle marche, il sort d’elle de la lumière, et
ce parler grave avec ce son de voix charmant!  et avec tout cela
songer que c’est une femme!  elle n’est pas si sotte que d’être
un ange.  C’est la beauté absolue.  Dis-toi tout cela pour te
calmer.

De là des redoublements d’amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus
s’étonnait de son insuccès, un peu comme quelqu’un qui dirait:

--C’est singulier, j’ai beau jeter de l’huile sur le feu, je ne
parviens pas à l’éteindre.

Les éteindre, moins même, les refroidir, le voulait-il?  non
certes.  Il eût été bien attrapé s’il avait réussi.  Au fond, cet
amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait.  Mais il
faut bien taquiner un peu ce qui nous charme.  Cette
taquinerie-là, c’est ce que les hommes appellent la sagesse.

Ursus avait été pour Gwynplaine et Dea à peu près père et mère.
Tout en murmurant, il les avait élevés; tout en grondant, il les
avait nourris.  Cette adoption ayant fait la cahute roulante plus
lourde, il avait du s’atteler plus fréquemment avec Homo pour la
traîner.

Disons que, les premières années passées, quand Gywnplaine fut
presque grand et Ursus tout à fait vieux, c’avait été le tour de
Gwynplaine de traîner Ursus.

Ursus, en voyant grandir Gwynplaine, avait tiré l’horoscope de sa
difformité.--_On a fait ta fortune_, lui avait-il dit.

Cette famille d’un vieillard, de deux enfants et d’un loup, avait
formé, tout en rôdant, un groupe de plus en plus étroit.

La vie errante n’avait pas empêché l’éducation.  Errer, c’est
croître, disait Ursus.  Gwynplaine étant évidemment fait pour
être «montré dans les foires», Ursus avait cultivé en lui le
saltimbanque, et dans ce saltimbanque il avait incrusté de son
mieux la science et la sagesse.  Ursus, en arrêt devant le masque
ahurissant de Gwynplaine, grommelait: Il a été bien commencé.
C’est pourquoi il l’avait complété par tous les ornements de la
philosophie et du savoir.

Il répétait souvent à Gwynplaine:--Sois un philosophe.  Être
sage, c’est être invulnérable.  Tel que tu me vois, je n’ai
jamais pleuré.  Force de ma sagesse.  Crois-tu que, si j’avais
voulu pleurer, j’aurais manqué d’occasion?

Ursus, dans ses monologues écoutés par le loup, disait:--J’ai
enseigné à Gwynplaine Tout, y compris le latin, et à Dea Rien, y
compris la musique.--Il leur avait appris à tous deux à chanter.
Il avait lui-même un joli talent sur la muse de blé, une petite
flûte de ce temps-là.  Il en jouait agréablement, ainsi que de la
chiffonie, sorte de vielle de mendiant, que la chronique de
Bertrand Duguesclin qualifie «instrument truand», et qui est le
point de départ de la symphonie.  Ces musiques attiraient le
monde.  Ursus montrait à la foule sa chiffonie et disait:--En
latin _organistrum_.

Il avait enseigné à Dea et à Gwynplaine le chant selon la méthode
d’Orphée et d’Égide Binchois.  Il lui était arrivé plus d’une
fois de couper les leçons de ce cri d’enthousiasme:--Orphée,
musicien de la Grèce!  Binchois, musicien de la Picardie!

Ces complications d’éducation soignée n’avaient pas occupé les
deux enfants au point de les empêcher de s’adorer.  Ils avaient
grandi en mêlant leurs cœurs, comme deux arbrisseaux plantés
près, en devenant arbres, mêlent leurs branches.

--C’est égal, murmurait Ursus, je les marierai.

Et il bougonnait en aparté:

--Il m’ennuient avec leur amour.

Le passé, le peu qu’ils en avaient du moins, n’existait point
pour Guynplaine et Dea.  Ils en savaient ce qu’Ursus leur en
avait dit.  Ils appelaient Ursus «Père».

Gwynplaine n’avait souvenir de son enfance que comme d’un passage
de démons sur son berceau.  Il en avait une impression comme
d’avoir été trépigné dans l’obscurité sous des pieds difformes.
Était-ce exprès, ou sans le vouloir?  il l’ignorait.  Ce qu’il se
rappelait nettement, et dans les moindres détails, c’était la
tragique aventure de son abandon.  La trouvaille de Dea faisait
pour lui de cette nuit lugubre une date radieuse.

La mémoire de Dea était, plus encore que celle de Gwynplaine,
dans la nuée.  Si petite, tout s’était dissipé.  Elle se
rappelait sa mère comme une chose froide.  Avait-elle vu le
soleil?  Peut-être.  Elle faisait effort pour replonger son
esprit dans cet évanouissement qui était derrière elle.  Le
soleil?  qu’était-ce?  Elle se souvenait d’on ne sait quoi de
lumineux et de chaud que Gwynplaine avait remplacé.

Ils se disaient des choses à voix basse.  Il est certain que
roucouler est ce qu’il y a de plus important sur la terre.  Dea
disait à Gwynplaine: La lumière, c’est quand tu parles.

Une fois, n’y tenant plus, Gwynplaine, apercevant à travers une
manche de mousseline le bras de Dea, effleura de ses lèvres cette
transparence.  Bouche difforme, baiser idéal.  Dea sentit un
ravissement profond.  Elle devint toute rose.  Ce baiser d’un
monstre fit l’aurore sur ce beau front plein de nuit.  Cependant
Gwynplaine soupirait avec une sorte de terreur, et, comme la
gorgère de Dea s’entre-bâillait, il ne pouvait s’empêcher de
regarder des blancheurs visibles par cette ouverture de paradis.

Dea releva sa manche et tendit à Gwynplaine son bras nu en
disant: Encore!  Gwynplaine se tira d’affaire par l’évasion.

Le lendemain ce jeu recommençait, avec des variantes.  Glissement
céleste dans ce doux abîme qui est l’amour.

Ce sont là des choses auxquelles le bon Dieu, en sa qualité de
vieux philosophe, sourit.



VII

LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE


Parfois Gwynplaine s’adressait des reproches.  Il se faisait de
son bonheur un cas de conscience.  Il s’imaginait que se laisser
aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c’était la tromper.
Que dirait-elle si ses yeux s’ouvraient tout à coup?  comme ce
qui l’attire la repousserait!  comme elle reculerait devant son
effroyable amant!  quel-cri!  quelles mains voilant son visage!
quelle fuite!  Un pénible scrupule le harcelait.  Il se disait
que, monstre, il n’avait pas droit à l’amour.  Hydre idolâtrée
par l’astre, il était de son devoir d’éclairer cette étoile
aveugle.

Une fois il dit à Dea:

--Tu sais que je suis très laid.

--Je sais que tu es sublime, répondit-elle.

Il reprit:

--Quand tu entends tout le monde rire, c’est de moi qu’on rit,
parce que je suis horrible.

--Je t’aime, lui dit Dea.

Après un silence, elle ajouta:

--J’étais dans la mort; tu m’as remise dans la vie.  Toi là,
c’est le ciel à côté de moi.  Donne-moi ta main, que je touche
Dieu!

Leurs mains se cherchèrent et s’étreignirent, et ils ne dirent
plus une parole, rendus silencieux par la plénitude de s’aimer.

Ursus, bourru, avait entendu.  Le lendemain, comme ils étaient
tous trois ensemble, il dit:

--D’ailleurs Dea est laide aussi.

Le mot manqua son effet.  Dea et Gwynplaine n’écoutaient pas.
Absorbés l’un dans l’autre, ils percevaient rarement les
épiphonèmes d’Ursus.  Ursus était profond en pure perte.

Cette fois pourtant la précaution d’Ursus «Dea est laide aussi»
indiquait chez cet homme docte une certaine science de la femme.
Il est certain que Gwynplaine avait fait, loyalement, une
imprudence.  Dit à une toute autre femme et à une toute autre
aveugle que Dea, le mot: Je suis laid eût pu être dangereux.
Être aveugle et amoureux, c’est être deux fois aveugle.  Dans
cette situation-là on fait des songes; l’illusion est le pain du
songe; ôter l’illusion à l’amour, c’est lui ôter l’aliment.  Tous
les enthousiasmes entrent utilement dans sa formation; aussi bien
l’admiration physique que l’admiration morale.  D’ailleurs, il ne
faut jamais dire à une femme de mot difficile à comprendre.  Elle
rêve là-dessus.  Et souvent elle rêve mal.  Une énigme dans une
rêverie fait du dégât.  La percussion d’un mot qu’on a laissé
tomber désagrège ce qui adhérait.  Il arrive parfois que, sans
qu’on sache comment, parce qu’il a reçu le choc obscur d’une
parole en l’air, un cœur se vide insensiblement.  L’être qui
aime s’aperçoit d’une baisse dans son bonheur.  Rien n’est
redoutable comme cette exsudation lente de vase fêlé.

Heureusement Dea n’était point de cette argile.  La pâte à faire
toutes les femmes n’avait point servi pour elle.  C’était une
nature rare que Dea.  Le corps était fragile, le cœur non.  Ce
qui était le fond de son être, c’était une divine persévérance
d’amour.

Tout le creusement que produisit en elle le mot de Gwynplaine
aboutit à lui faire dire un jour cette parole:

--Être laid, qu’est-ce que cela?  c’est faire du mal.  Gwynplaine
ne fait que du bien.  Il est beau.

Puis, toujours sous cette forme d’interrogation familière aux
enfants et aux aveugles, elle reprit:

--Voir?  qu’appelez-vous voir, vous autres!  moi, je ne vois pas,
je sais.  Il paraît que voir, cela cache.

--Que veux-tu dire?  demanda Gwynplaine.

Dea répondit:

--Voir est une chose qui cache le vrai.

--Non, dit Gwynplaine.

--Mais si!  répliqua Dea, puisque tu dis que tu es laid!

Elle songea un moment, et ajouta:

--Menteur!

Et Gwynplaine avait cette joie d’avoir avoué et de n’être pas
cru.  Sa conscience était en repos, son amour aussi.

Ils étaient arrivés ainsi, elle à seize ans, lui à près de
vingt-cinq.

Ils n’étaient pas, comme on dirait aujourd’hui, «plus avancés»
que le premier jour.  Moins; puisque, l’on s’en souvient, ils
avaient eu leur nuit de noces, elle âgée de neuf mois, lui de dix
ans.  Une sorte de sainte enfance continuait dans leur amour;
c’est ainsi qu’il arrive parfois que le rossignol attardé
prolonge son chant de nuit jusque dans l’aurore.

Leurs caresses n’allaient guère au delà des mains pressées, et
parfois du bras nu effleuré.  Une volupté doucement bégayante
leur suffisait.

Vingt-quatre ans, seize ans.  Cela fit qu’un matin, Ursus, ne
perdant pas de vue son «mauvais tour», leur dit:

--Un de ces jours vous choisirez une religion.

--Pourquoi faire?  demanda Gwynplaine.

--Pour vous marier.

--Mais c’est fait, répondit Dea.

Dea ne comprenait point qu’on pût être mari et femme plus qu’ils
ne l’étaient.

Au fond, ce contentement chimérique et virginal, ce naïf
assouvissement de l’âme par l’âme, ce célibat pris pour mariage,
ne déplaisait point à Ursus.  Ce qu’il en disait, c’était parce
qu’il faut bien parler.  Mais le médecin qu’il y avait en lui
trouvait Dea, sinon trop jeune, du moins trop délicate et trop
frêle pour ce qu’il appelait «l’hyménée en chair et en os».

Cela viendrait toujours assez tôt.

D’ailleurs, mariés, ne l’étaient-ils point?  Si l’indissoluble
existait quelque part, n’était-ce pas dans cette cohésion,
Gwynplaine et Dea?  Chose admirable, ils étaient adorablement
jetés dans les bras l’un de l’autre par le malheur.  Et comme si
ce n’était pas assez de ce premier lien, sur le malheur était
venu se rattacher, s’enrouler et se serrer l’amour.  Quelle force
peut jamais rompre la chaîne de fer consolidée par le nœud de
fleurs?

Certes, les inséparables étaient là.

Dea avait la beauté; Gwynplaine avait la lumière.  Chacun
apportait sa dot; et ils faisaient plus que le couple, ils
faisaient la paire; séparés seulement par l’innocence,
interposition sacrée.

Cependant Gwynplaine avait beau rêver et s’absorber le plus qu’il
pouvait dans la contemplation de Dea et dans le for intérieur de
son amour, il était homme.  Les lois fatales ne s’éludent point.
Il subissait, comme toute l’immense nature, les fermentations
obscures voulues par le créateur.  Cela parfois, quand il
paraissait en public, lui faisait regarder les femmes qui étaient
dans la foule; mais il détournait tout de suite ce regard en
contravention, et il se hâtait de rentrer, repentant, dans son
âme.

Ajoutons que l’encouragement manquait.  Sur le visage de toutes
les femmes qu’il regardait il voyait l’aversion, l’antipathie, la
répugnance, le rejet.  Il était clair qu’aucune autre que Dea
n’était possible pour lui.  Cela l’aidait à se repentir.



VIII

NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ


Que de choses vraies dans les contes!  La brûlure du diable
invisible qui vous touche, c’est le remords d’une mauvaise
pensée.

Chez Gwynplaine, la mauvaise pensée ne parvenait point à éclore,
et il n’y avait jamais de remords.  Mais il y avait parfois
regret.

Vagues brumes de la conscience.

Qu’était-ce?  Rien.

Leur bonheur était complet.  Tellement complet qu’ils n’étaient
même plus pauvres.

De 1689 à 1704 une transfiguration avait eu lieu.

Il arrivait parfois, en cette année 1704, qu’à la nuit tombante,
dans telle ou telle petite ville du littoral, un vaste et lourd
fourgon, traîné par deux chevaux robustes, faisait son entrée.
Cela ressemblait à une coque de navire qu’on aurait renversée, la
quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre
roues.  Les roues étaient égales toutes quatre et hautes comme
des roues de fardier.  Roues, timon et fourgon, tout était
badigeonné en vert, avec une gradation rhythmique de nuances qui
allait du vert bouteille pour les roues au vert pomme pour la
toiture.  Cette couleur verte avait fini par faire remarquer
cette voiture, et elle était connue dans les champs de foire; on
l’appelait la Green-Box, ce qui veut dire la Boîte-Verte.  Cette
Green-Box n’avait que deux fenêtres, une à chaque extrémité, et à
l’arrière une porte avec marchepied.  Sur le toit, d’un tuyau
peint en vert comme le reste, sortait une fumée.  Cette maison en
marche était toujours vernie à neuf et lavée de frais.  A
l’avant, sur un strapontin adhérent au fourgon, et ayant pour
porte la fenêtre, au-dessus de la croupe des chevaux, à côté d’un
vieillard qui tenait les guides et dirigeait l’attelage, deux
femmes bréhaignes, c’est-à-dire bohémiennes, vêtues en déesses,
sonnaient de la trompette.  L’ébahissement des bourgeois
contemplait et commentait cette machine, fièrement cahotante.

C’était l’ancien établissement d’Ursus, amplifié par le succès,
et de tréteau promu théâtre.

Une espèce d’être entre chien et loup était enchaîné sous le
fourgon.  C’était Homo.

Le vieux cocher qui menait les hackneys était la personne même du
philosophe.

D’où venait cette croissance de la cahute misérable en berlingot
olympique?

De ceci: Gwynplaine était célèbre.

C’était avec un flair vrai de ce qui est la réussite parmi les
hommes qu’Ursus avait dit à Gwynplaine: On a fait ta fortune.

Ursus, on s’en souvient, avait fait de Gwynplaine son élève.  Des
inconnus avaient travaillé le visage.  Il avait, lui, travaillé
l’intelligence, et derrière ce masque si bien réussi il avait mis
le plus qu’il avait pu de pensée.  Dès que l’enfant grandi lui en
avait paru digne, il l’avait produit sur la scène, c’est-à-dire
sur le devant de la cahute.  L’effet de cette apparition avait
été extraordinaire.  Tout de suite les passants avaient admiré.
Jamais on n’avait rien vu de comparable à ce surprenant mime du
rire.  On ignorait comment ce miracle d’hilarité communîcable
était obtenu, les uns le croyaient naturel, les autres le
déclaraient artificiel, et, les conjectures s’ajoutant à la
réalité, partout, dans les carrefours, dans les marchés, dans
toutes les stations de foire et de fête, la foule se ruait vers
Gwynplaine.  Grâce à cette «great attraction», il y avait eu dans
la pauvre escarcelle du groupe nomade pluie de liards d’abord,
ensuite de gros sous, et enfin de shellings.  Un lieu de
curiosité épuisé, on passait à l’autre.  Rouler n’enrichit pas
une pierre, mais enrichit une cahute; et d’année en année, de
ville en ville, avec l’accroissement de la taille et de la
laideur de Gwynplaine, la fortune prédite par Ursus était venue.

--Quel service on t’a rendu là, mon garçon!  disait Ursus.

Cette «fortune» avait permis à Ursus, administrateur du succès de
Gwynplaine, de faire construire la charrette de ses rêves,
c’est-à-dire un fourgon assez vaste pour porter un théâtre et
semer la science et l’art dans les carrefours.  De plus, Ursus
avait pu ajouter au groupe composé de lui, d’Homo, de Gwynplaine
et de Dea, deux chevaux et deux femmes, lesquelles étaient dans
la troupe déesses, nous venons de le dire, et servantes.  Un
frontispice mythologique était utile alors à une baraque de
bateleurs.--Nous sommes un temple errant, disait Ursus.

Ces deux bréhaignes, ramassées par le philosophe dans le
pêle-mêle nomade des bourgs et faubourgs, étaient laides et
jeunes, et s’appelaient, par la volonté d’Ursus, l’une Phoebé et
l’autre Vénus.  Lisez: _Fibi_ et _Vinos._ Attendu qu’il est
convenable de se conformer à la prononciation anglaise.

Phoebé faisait la cuisine et Vénus scrobait le temple.

De plus, les jours de performance, elles habillaient Dea.

En dehors de ce qui est, pour les bateleurs comme pour les
princes, «la vie publique», Dea était comme Fibi et Vinos, vêtue
d’une jupe florentine en toile fleurie et d’un capingot de femme
qui, n’ayant pas de manches, laissait les bras libres.  Ursus et
Gwynplaine portaient des capingots d’hommes, et, comme les
matelots de guerre, de grandes chausses à la marine.  Gwynplaine
avait en outre, pour les travaux et les exercices de force,
autour du cou et sur les épaules une esclavine de cuir.  Il
soignait les chevaux.  Ursus et Homo avaient soin l’un de
l’autre.

Dea, à force d’être habituée à la Green-Box, allait et venait
dans l’intérieur de la maison roulante presque avec aisance, et
comme si elle y voyait.

L’œil qui eût pu pénétrer dans la structure intime et dans
l’arrangement de cet édifice ambulant eût aperçu dans un angle,
amarrée aux parois et immobile sur ses quatre roues, l’antique
cahute d’Ursus mise à la retraite, ayant permission de se
rouiller, et désormais dispensée de rouler comme Homo de traîner.

Celte cahute, rencognée à l’arrière à droite de la porte, servait
de chambre et de vestiaire à Ursus et à Gwynplaine.  Elle
contenait maintenant deux lits.  Dans le coin vis-à-vis était la
cuisine.

Un aménagement de navire n’est pas plus concis et plus précis que
ne l’était l’appropriation intérieure de la Green-Box.  Tout y
était casé, rangé, prévu, voulu.

Le berlingot était coupé en trois compartiments cloisonnés.  Les
compartiments communiquaient par des baies libres et sans porte.
Une pièce d’étoffe tombante les fermait à peu près.  Le
compartiment d’arrière était le logis des hommes, le compartiment
d’avant était le logis des femmes, le compartiment du milieu,
séparant les deux sexes, était le théâtre.  Les effets
d’orchestre et de machines étaient dans la cuisine.  Une soupente
sous la voussure du toit contenait les décors, et en ouvrant une
trappe à cette soupente on démasquait des lampes qui produisaient
des magies d’éclairage.

Ursus était le poëte de ces magies.  C’était lui qui faisait les
pièces.

Il avait des talents divers, il faisait des tours de passe-passe
très particuliers.  Outre les voix qu’il faisait entendre, il
produisait toules sortes de choses inattendues, des chocs de
lumière et d’obscurité, des formations spontanées de chiffres ou
de mots à volonté sur une cloison, des clairs-obscurs mêlés
d’évanouissements de figures, force bizarreries parmi lesquelles,
inattentif à la foule qui s’émerveillait, il semblait méditer.

Un jour, Gwynplaine lui avait dit:

--Père, vous avez l’air d’un sorcier.

Et Ursus avait répondu:

--Cela tient peut-être à ce que je le suis.

La Green-Box, fabriquée sur la savante épure d’Ursus, offrait ce
raffinement ingénieux qu’entre les deux roues de devant et de
derrière, le panneau central de la façade de gauche tournait sur
charnière à l’aide d’un jeu de chaînes et de poulies, et
s’abattait à volonté comme un pont-levis.  En s’abattant il
mettait en liberté trois supports fléaux à gonds qui, gardant la
verticale pendant que le panneau s’abaissait, venaient se poser
droits sur le sol comme les pieds d’une table, et soutenaient
au-dessus du pavé, ainsi qu’une estrade, le panneau devenu
plateau.  En même temps le théâtre apparaissait, augmenté du
plateau qui en faisait l’avant-scène.  Celle ouverture
ressemblait absolument à une bouche de l’enfer, au dire des
prêcheurs puritains en plein vent qui s’en détournaient avec
horreur.  Il est probable que c’est pour une invention impie de
ce genre que Solon donna des coups de bâton à Thespis.

Thespis du reste a duré plus longtemps qu’on ne croit.  La
charrette-théâtre existe encore.  C’est sur des théâtres roulants
de ce genre qu’au seizième et au dix-septième siècle on a joué en
Angleterre les ballets et ballades d’Amner et de Pilkington, en
France les pastorales de Gilbert Colin, en Flandre, aux
kermesses, les doubles-chœurs de Clément, dit Non Papa, en
Allemagne l’Adam et Eve de Theiles, et en Italie les parades
vénitiennes d’Animuccia et de Ca-Fossis, les sylves de Gesualdo,
prince de Venouse, _le Satyre_ de Laura Guidiccioni, _le
Désespoir de Philène, la Mort d’Ugolin_ de Vincent Galilée, père
de l’astronome, lequel Vincent Galilée chantait lui-même sa
musique en s’accompagnant de la viole de gambe, et tous ces
premiers essais d’opéra italien qui, dès 1580, ont substitué
l’inspiration libre au genre madrigalesque.

Le chariot couleur d’espérance qui portait Ursus, Gwynplaine et
leur fortune, et en tête duquel Fibi et Vinos trompettaient comme
deux renommées, faisait partie de tout ce grand ensemble bohémien
et littéraire.  Thespis n’eût pas plus désavoué Ursus que Congrio
n’eût désavoué Gwynplaine.

A l’arrivée, sur les places des villages et des villes, dans les
intervalles de la fanfare de Fibi et de Vinos, Ursus commentait
les trompettes par des révélations instructives.

--Cette symphonie est grégorienne, s’écriait-il.  Citoyens
bourgeois, le sacramentaire grégorien, ce grand progrès, s’est
heurté en Italie contre le rit ambrosien, et en Espagne contre le
rit mozarabique, et n’en a triomphé que difficilement.

Après quoi, la Green-Box s’arrêtait dans un lieu quelconque du
choix d’Ursus, et, le soir venu, le panneau avant-scène
s’abaissait, le théâtre s’ouvrait, et la performance commençait.

Le théâtre de la Green-Box représentait un paysage peint par
Ursus qui ne savait pas peindre, ce qui fait qu’au besoin le
paysage pouvait représenter un souterrain.

Le rideau, ce que nous appelons la toile, était une triveline de
soie à carreaux contrastés.

Le public était dehors, dans la rue, sur la place, arrondi en
demi-cercle devant le spectacle, sous le soleil, sous les
averses, disposition qui faisait la pluie moins désirable pour
les théâtres de ce temps-là que pour les théâtres d’à présent.
Quand on le pouvait, on donnait les représentations dans une cour
d’auberge, ce qui faisait qu’on avait autant de rangs de loges
que d’étages de fenêtres.  De cette manière, le théâtre étant
plus clos, le public était plus payant.

Ursus était de tout, de la pièce, de la troupe, de la cuisine, de
l’orchestre.  Vinos battait du carcaveau, dont elle maniait à
merveille les baguettes, et Fibi pinçait de la morache, qui est
une sorte de guiterne.  Le loup avait été promu utilité.  Il
faisait décidément partie de «la compagnie», et jouait dans
l’occasion des bouts de rôle.  Souvent, quand ils paraissaient
côte à côte sur le théâtre, Ursus et Homo, Ursus dans sa peau
d’ours bien lacée, Homo dans sa peau de loup mieux ajustée
encore, on ne savait lequel des deux était la bête; ce qui
flattait Ursus.



IX

EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE


Les pièces d’Ursus étaient des interludes, genre un peu passé de
mode aujourd’hui.  Une de ces pièces, qui n’est pas venue jusqu’à
nous, était intitulée _Ursus Rursus_.  Il est probable qu’il y
jouait le principal rôle.  Une fausse sortie suivie d’une
rentrée, c’était vraisemblablement le sujet, sobre et louable.

Le titre des interludes d’Ursus était quelquefois en latin, comme
on le voit, et la poésie quelquefois en espagnol.  Les vers
espagnols d’Ursus étaient rimés comme presque tous les sonnets
castillans de ce temps-là.  Cela ne gênait point le peuple.
L’espagnol était alors une langue courante, et les marins anglais
parlaient castillan de même que les soldats romains parlaient
carthaginois.  Voyez Plaute.  D’ailleurs, au spectacle comme à la
messe, la langue latine ou autre que l’auditoire ne comprenait
pas, n’embarrassait personne.  On s’en tirait en l’accompagnant
gaîment de paroles connues.  Notre vieille France gauloise
particulièrement avait cette manière-là d’être dévote.  A
l’église, sur un _Immolatus_ les fidèles chantaient _Liesse
prendrai_, et sur un _Sanctus_, _Baise-moi, ma mie_.  Il fallut
le concile de Trente pour mettre fin à ces familiarités.

Ursus avait fait spécialement pour Gwynplaine un interlude, dont
il était content.  C’était son œuvre capitale.  Il s’y était mis
tout entier.  Donner sa somme dans son produit, c’est le triomphe
de quiconque crée.  La crapaude qui fait un crapaud fait un
chef-d’œuvre.  Vous doutez?  Essayez d’en faire autant.

Ursus avait heaucoup léché cet interlude.  Cet ourson était
intitulé: _Chaos vaincu_.

Voici ce que c’était:

Un effet de nuit.  Au moment où la triveline s’écartait, la foule
massée devant la Green-Box ne voyait que du noir.  Dans ce noir
se mouvaient, à l’état reptile, trois formes confuses, un loup,
un ours et un homme.  Le loup était le loup, Ursus était l’ours,
Gwynplaine était l’homme.  Le loup et l’ours représentaient les
forces féroces de la nature, les faims inconscientes, l’obscurité
sauvage, et tous deux se ruaient sur Gwynplaine, et c’était le
chaos combattant l’homme.  On ne distinguait la figure d’aucun.
Gwynplaine se débatait couvert d’un linceul, et son visage était
caché par ses épais cheveux tombants.  D’ailleurs tout était
ténèbres.  L’ours grondait, le loup grinçait, l’homme criait.
L’homme avait le dessous, les deux bêtes l’accablaient; il
demandait aide et secours, il jetait dans l’inconnu un profond
appel.  Il râlait.  On assistait à cette agonie de l’homme
ébauche, encore à peine distinct des brutes; c’était lugubre, la
foule regardait haletante; une minute de plus, les fauves
triomphaient, et le chaos allait résorber l’homme.  Lutte, cris,
hurlements, et tout à coup silence.  Un chant dans l’ombre.  Un
souffle avait passé, on entendait une voix.  Des musiques
mystérieuses flottaient, accompagnant ce chant de l’invisible, et
subitement, sans qu’on sut d’où ni comment, une blancheur
surgissait.  Cette blancheur était une lumière, cette lumière
était une femme, cette femme était l’esprit.  Dea, calme,
candide, belle, formidable de sérénité et de douceur,
apparaissait au centre d’un nimbe.  Silhouette de clarté dans de
l’aurore.  La voix, c’était elle.  Voix légère, profonde,
ineffable.  D’invisible faite visible, dans cette aube elle
chantait.  On croyait entendre une chanson d’ange ou un hymne
d’oiseau.  A cette apparition, l’homme, dressé dans un sursaut
d’éblouissement, abattait ses deux poings sur les deux brutes
terrassées.

Alors la vision, portée sur un glissement difficile à comprendre
et d’autant plus admiré, chantait ces vers, d’une pureté
espagnole suffisante pour les matelots anglais qui écoutaient:

      Ora!  Hora!
      De palabra
      Nace razon,
      Da luze el son[1].

  [1] Prie!  pleure!  Du verbe naît la raison.  Le chant crée la
  lumière.

Puis elle baissait les yeux au-dessous d’elle comme si elle eût
vu un gouffre, et reprenait:

      Noche quitta te de alli
      El alba canta hallali[2].

  [2] Nuit!  va-t’en!  L’aube chante hallali!

A mesure qu’elle chantait, l’homme se levait de plus en plus, et,
de gisant, il était maintenant agenouillé, les mains levées vers
la vision, ses deux genoux posés sur les deux bêtes immobiles et
comme foudroyées.  Elle continuait, tournée vers lui:

      Es menester a cielos ir,
      Y tu que llorabas reir[3].

  [3] Il faut aller au ciel,--et rire, toi qui pleurais.

Et s’approchant, avec une majesté d’astre, elle ajoutait:

      Gebra barzon!
      Dexa, monstro,
      A tu negro
      Caparazon[4].

  [4] Brise le joug!--quitte, monstre,--ta noire--carapace.

Et elle lui posait la main sur le front.

Alors une autre voix s’élevait, plus profonde et par conséquent
plus douce encore, voix navrée et ravie, d’une gravité tendre et
farouche, et c’était le chant humain répondant au chant sidéral.
Gwynplaine, toujours agenouillé dans l’obscurité sur l’ours et le
loup vaincus, la tête sous la main de Dea, chantait:

      O ven!  ama!
      Eres alma,
      Soy corazon[5].

  [5] Oh!  viens!  aime!--tu es âme,--je suis cœur.

Et brusquement, dans cette ombre, un jet de lumière frappait
Gwynplaine en pleine face.

On voyait dans ces ténèbres le monstre épanoui.

Dire la commotion de la foule est impossible.  Un soleil de rire
surgissant, tel était l’effet.  Le rire naît de l’inattendu, et
rien de plus inattendu que ce dénoûment.  Pas de saisissement
comparable à ce soufflet de lumière sur ce masque bouffon et
terrible.  On riait autour de ce rire; partout, en haut, en bas,
sur le devant, au fond, les hommes, les femmes, les vieilles
faces chauves, les roses figures d’enfants, les bons, les
méchants, les gens gais, les gens tristes, tout le monde; et même
dans la rue, les passants, ceux qui ne voyaient pas, en entendant
rire, riaient.  Et ce rire s’achevait en battements de mains et
en trépignements.  La triveline refermée, on rappelait Gwynplaine
avec frénésie.  De là un succès énorme.  Avez-vous vu _Chaos
vaincu?_ On courait à Gwynplaine.  Les insouciances venaient
rire, les mélancolies venaient rire, les mauvaises consciences
venaient rire.  Rire si irrésistible que par moments il pouvait
sembler maladif.  Mais s’il y a une peste que l’homme ne fuit
pas, c’est la contagion de la joie.  Le succès au surplus ne
dépassait point la populace.  Grosse foule, c’est petit peuple.
On voyait _Chaos vaincu_ pour un penny.  Le beau monde ne va pas
où l’on va pour un sou.

Ursus ne haïssait point cette œuvre, longtemps couvée par lui.

--C’est dans le genre d’un nommé Shakespeare, disait-il avec
  modestie.

La juxtaposition de Dea ajoutait à l’inexprimable effet de
Gwynplaine.  Cette blanche figure à côté de ce gnome représentait
ce qu’on pourrait appeler l’étonnement divin.  Le peuple
regardait Dea avec une sorte d’anxiété mystérieuse.  Elle avait
ce je ne sais quoi de suprême de la vierge et de la prêtresse,
qui ignore l’homme et connaît Dieu.  On voyait qu’elle était
aveugle et l’on sentait qu’elle était voyante.  Elle semblait
debout sur le seuil du surnaturel.  Elle paraissait être à moitié
dans notre lumière et à moitié dans l’autre clarté.  Elle venait
travailler sur la terre, et travailler de la façon dont travaille
le ciel, avec de l’aurore.  Elle trouvait une hydre et faisait
une âme.  Elle avait l’air de la puissance créatrice, satisfaite
et stupéfaite de sa création; on croyait voir sur son visage
adorablement effaré la volonté de la cause et la surprise du
résultat.  On sentait qu’elle aimait son monstre.  Le savait-elle
monstre?  Oui, puisqu’elle le touchait.  Non, puisqu’elle
l’acceptait.  Toute cette nuit et tout ce jour mêlés se
résolvaient dans l’esprit du spectateur en un clair-obscur où
apparaissaient des perspectives infinies.  Comment la divinité
adhère à l’ébauche, de quelle façon s’accomplit la pénétration de
l’âme dans la matière, comment le rayon solaire est un cordon
ombilical, comment le défiguré se transfigure, comment l’informe
devient paradisiaque, tous ces mystères entrevus compliquaient
d’une émotion presque cosmique la convulsion d’hilarité soulevée
par Gwynplaine.  Sans aller au fond, car le spectateur n’aime
point la fatigue de l’approfondissement, on comprenait quelque
chose au delà de ce qu’on apercevait, et ce spectacle étrange
avait une transparence d’avatar.

Quant à Dea, ce qu’elle éprouvait échappe à la parole humaine.
Elle se sentait au milieu d’une foule, et ne savait ce que
c’était qu’une foule.  Elle entendait une rumeur, et c’est tout.
Pour elle une foule était un souffle; et au fond ce n’est que
cela.  Les générations sont des baleines qui passent.  L’bomme
respire, aspire et expire.  Dans cette foule, Dea se sentait
seule, et avait le frisson d’une suspension au-dessus d’un
précipice.  Tout à coup, dans ce trouble de l’innocent en
détresse prêt à accuser l’inconnu, dans ce mécontentement de la
chute possible, Dea, sereine pourtant, et supérieure à la vague
angoisse du péril, mais intérieurement frémissante de son
isolement, retrouvait sa certitude et son support; elle
ressaisissait son fil de sauvetage dans l’univers des ténèbres,
elle posait sa main sur la puissante tête de Gwynplaine.  Joie
inouïe!  elle appuyait ses doigts roses sur cette forêt de
cheveux crépus.  La laine touchée éveille une idée de douceur.
Dea touchait un mouton qu’elle savait être un lion.  Tout son
cœur se fondait en un ineffable amour.  Elle se sentait hors de
danger, elle trouvait le sauveur.  Le public croyait voir le
contraire.  Pour les spectateurs, l’être sauvé, c’était
Gwynplaine, et l’être sauveur, c’était Dea.  Qu’importe!  pensait
Ursus, pour qui le cœur de Dea était visible.  Et Dea, rassurée,
consolée, ravie, adorait l’ange, pendant que le peuple
contemplait le monstre, et subissait, fasciné lui aussi, mais en
sens inverse, cet immense rire prométhéen.

L’amour vrai ne se blase point.  Étant tout âme, il ne peut
s’attiédir.  Une braise se couvre de cendre, une étoile non.  Ces
impressions exquises se renouvelaient tous les soirs pour Dea, et
elle était prête à pleurer de tendresse pendant qu’on se tordait
de rire.  Autour d’elle, on n’était que joyeux; elle, elle était
heureuse.

Du reste l’effet de gaîté, dû au rictus imprévu et stupéfiant de
Gwynplaine, n’était évidemment pas voulu par Ursus.  Il eût
préféré plus de sourire et moins de rire, et une admiration plus
littéraire.  Mais triomphe console.  Il se réconciliait tous les
soirs avec son succès excessif, en comptant combien les piles de
farthings faisaient de shellings, et combien les piles de
shellings faisaient de pounds.  Et puis il se disait qu’après
tout, ce rire passé, _Chaos vaincu_ se retrouvait au fond des
esprits et qu’il leur en restait quelque chose.  Il ne se
trompait peut-être point tout à fait; le tassement d’une œuvre
se fait dans le public.  La vérité est que cette populace,
attentive à ce loup, à cet ours, à cet homme, puis à cette
musique, à ces hurlements domptés par l’harmonie, à cette nuit
dissipée par l’aube, à ce chant dégageant la lumière, acceptait
avec une sympathie confuse et profonde, et même avec un certain
respect attendri, ce drame-poëme de _Chaos vaincu_, cette
victoire de l’esprit sur la matière, aboutissant à la joie de
l’homme.

Tels étaient les plaisirs grossiers du peuple.

Ils lui suffisaient.  Le peuple n’avait pas le moyen d’aller aux
«nobles matches» de la gentry, et ne pouvait, comme les seigneurs
et gentilshommes, parier mille guinées pour Helmsgail contre
Phelem-ghe-madone.



X

COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR
LES HOMMES


L’homme a une pensée, se venger du plaisir qu’on lui fait.  De là
le mépris pour le comédien.

Cet être me charme, me divertit, m’enseigne, m’enchante, me
console, me verse l’idéal, m’est agréable et utile, quel mal
puis-je lui rendre?  L’humiliation.  Le dédain, c’est le soufflet
à distance.  Souffletons-le.  Il me plaît, donc il est vil.  Il
me sert, donc je le hais.  Où y a-t-il une pierre que je la lui
jette?  Prêtre, donne la tienne.  Philosophe, donne la tienne.
Bossuet, excommunie-le.  Rousseau, insulte-le.  Orateur,
crache-lui les cailloux de ta bouche.  Ours, lance-lui ton pavé.
Lapidons l’arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le.  Bravo!
et A bas!  Dire les vers des poëtes, c’est être pestiféré.
Histrion, va!  mettons-le au carcan dans son succès.
Achevons-lui son triomphe en huée.  Qu’il amasse la foule et
qu’il crée la solitude.  Et c’est ainsi que les classes riches,
dites hautes classes, ont inventé pour le comédien cette forme
d’isolement, l’applaudissement.

La populace est moins féroce.  Elle ne haïssait point Gwynplaine.
Elle ne le méprisait pas non plus.  Seulement le dernier calfat
du dernier équipage de la dernière caraque amarrée dans le
dernier des ports d’Angleterre se considérait comme
incommensurablement supérieur à cet amuseur de «la canaille», et
estimait qu’un calfat est autant audessus d’un saltimbanque qu’un
lord est au-dessus d’un calfat.

Gwynplaine était donc, comme tous les comédiens, applaudi et
isolé.  Du reste, ici-bas tout succès est crime, et s’expie.  Qui
a la médaille a le revers.

Pour Gwynplaine il n’y avait point de revers.  En ce sens que les
deux côtés de son succès lui agréaient.  Il était satisfait de
l’applaudissement, et content de l’isolement.  Par
l’applaudissement, il était riche; par l’isolement, il était
heureux.

Être riche, dans ces bas-fonds, c’est n’être plus misérable.
C’est n’avoir plus de trous à ses vêtements, plus de froid dans
son âtre, plus de vide dans son estomac.  C’est manger à son
appétit et boire à sa soif.  C’est avoir tout le nécessaire, y
compris un sou a donner a un pauvre.  Cette richesse indigente,
suffisante à la liberté, Gwynplaine l’avait.

Du côté de l’âme, il était opulent.  Il avait l’amour.  Que
pouvait-il désirer?

Il ne désirait rien.

La difformité de moins, il semble que ce pouvait être là une
offre à lui faire.  Comme il l’eût repoussée!  Quitter ce masque
et reprendre son visage, redevenir ce qu’il avait été peut-être,
beau et charmant, certes, il n’eût pas voulu!  Et avec quoi
eût-il nourri Dea?  que fût devenue la pauvre et douce aveugle
qui l’aimait?  Sans ce rictus qui faisait de lui un clown unique,
il ne serait plus qu’un saltimbanque comme un autre, le premier
équilibriste venu, un ramasseur de liards entre les fentes des
pavés, et Dea n’aurait peut-être pas du pain tous les jours!  Il
se sentait avec un profond orgueil de tendresse le protecteur de
cette infirme céleste.  Nuit, Solitude, Dénûment, Impuissance,
Ignorance, Faim et Soif, les sept gueules béantes de la misère se
dressaient autour d’elle, et il était le saint Georges combattant
ce dragon.  Et il triomphait de la misère.  Comment?  par sa
difformité.  Par sa difformité, il était utile, secourable,
victorieux, grand.  Il n’avait qu’à se montrer, et l’argent
venait.  Il était le maître des foules; il se constatait le
souverain des populaces.  Il pouvait tout pour Dea.  Ses besoins,
il y pourvoyait; ses désirs, ses envies, ses fantaisies, dans la
sphère limitée des souhaits possibles à un aveugle, il les
contentait.  Gwynplaine et Dea étaient, nous l’avons montré déjà,
la providence l’un de l’autre.  Il se sentait enlevé sur ses
ailes, elle se sentait portée dans ses bras.  Protéger qui vous
aime, donner le nécessaire à qui vous donne les étoiles, il n’est
rien de plus doux.  Gwynplaine avait cette félicité suprême.  Et
il la devait à sa difformité.  Cette difformité le faisait
supérieur à tout.  Par elle il gagnait sa vie, et la vie des
autres; par elle il avait l’indépendance, la liberté, la
célébrité, la satisfaction intime, la fierté.  Dans cette
difformité il était inaccessible.  Les fatalités ne pouvaient
rien contre lui au delà de ce coup où elles s’étaient épuisées,
et qui lui avait tourné en triomphe.  Ce fond du malheur était
devenu un sommet élyséen.  Gwynplaine était emprisonné dans sa
difformité, mais avec Dea.  C’était, nous l’avons dit, être au
cachot dans le paradis.  Il y avait entre eux et le monde des
vivants une muraille.  Tant mieux.  Cette muraille les parquait,
mais les défendait.  Que pouvait-on contre Dea, que pouvait-on
contre Gwynplaine, avec une telle fermeture de la vie autour
d’eux?  Lui ôter le succès?  impossible.  Il eût fallu lui ôter
sa face.  Lui ôter l’amour?  impossible.  Dea ne le voyait point.
L’aveuglement de Dea était divinement incurable.  Quel
inconvénient avait pour Gwynplaine sa difformité?  Aucun.  Quel
avantage avait-elle?  Tous.  Il était aimé malgré cette horreur,
et peut-être à cause d’elle.  Infirmité et difformité s’étaient,
d’instinct, rapprochées et accouplées.  Être aimé, est-ce que ce
n’est pas tout?  Gwynplaine ne songeait à sa défiguration qu’avec
reconnaissance.  Il était béni dans ce stigmate.  Il le sentait
avec joie imperdable et éternel, Quelle chance que ce bienfait
fût irrémédiable!  Tant qu’il y aurait des carrefours, des champs
de foire, des routes où aller devant soi, du peuple en bas, du
ciel en haut, on serait sûr de vivre, Dea ne manquerait de rien,
on aurait l’amour!  Gwynplaine n’eût pas changé de visage avec
Apollon.  Être monstre était pour lui la forme du bonheur.

Aussi disions-nous en commençant que la destinée l’avait comblé.
Ce réprouvé était un préféré.

Il était si heureux qu’il en venait à plaindre les hommes autour
de lui.  Il avait de la pitié de reste.  C’était d’ailleurs son
instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n’est tout
d’une pièce et une nature n’est pas une abstraction; il était
ravi d’être muré, mais de temps en temps il levait la tête
par-dessus le mur.  Il n’en rentrait qu’avec plus de joie dans
son isolement près de Dea, après avoir comparé.

Que voyait-il autour de lui?  Qu’était-ce que ces vivants dont
son existence nomade lui montrait tous les échantillons, chaque
jour remplacés par d’autres?  Toujours de nouvelles foules, et
toujours la même multitude.  Toujours de nouveaux visages et
toujours les mêmes infortunes.  Une promiscuité de ruines.
Chaque soir toutes les fatalités sociales venaient faire cercle
autour de sa félicité.

La Green-Box était populaire.

Le bas prix appelle la basse classe.  Ce qui venait à lui
c’étaient les faibles, les pauvres, les petits.  On allait à
Gwynplaine comme on va au gin.  On venait acheter pour deux sous
d’oubli.  Du haut de son tréteau, Gwynplaine passait en revue le
sombre peuple.  Son esprit s’emplissait de toutes ces apparitions
successives de l’immense misère.  La physionomie humaine est
faite par la conscience et par la vie, et est la résultante d’une
foule de creusements mystérieux.  Pas une souffrance, pas une
colère, pas une ignominie, pas un désespoir, dont Gwynplaine ne
vît la ride.  Ces bouches d’enfants n’avaient pas mangé.  Cet
homme était un père, cette femme était une mère, et derrière eux
on devinait des familles en perdition.  Tel visage sortait du
vice et entrait au crime; et l’on comprenait le pourquoi:
ignorance et indigence.  Tel autre offrait une empreinte de bonté
première raturée par l’accablement social et devenue haine.  Sur
ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de
jeune fille on voyait la prostitution.  Le même fait, offrant
chez la jeune la ressource, et plus lugubre là.  Dans cette cohue
il y avait des bras, mais pas d’outils; ces travailleurs ne
demandaient pas mieux, mais le travail manquait.  Parfois près de
l’ouvrier un soldat venait s’asseoir, quelquefois un invalide, et
Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre.  Ici Gwynplaine
lisait chômage, là exploitation, là servitude.  Sur certains
fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers
l’animalité, et ce lent retour de l’homme à la bête produit en
bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d’en haut.
Dans ces ténèbres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail.  Ils
avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance.  Tout
le reste était damnation.  Gwynplaine sentait au-dessus de lui le
piétinement inconscient des puissants, des opulents, des
magnifiques, des grands, des élus du hasard; au-dessous, il
distinguait le tas de faces pâles des déshérités; il se voyait,
lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux
mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux,
dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas,
le monde sur qui l’on marche.  Chose fatale, et qui indique un
profond mal social, la lumière écrase l’ombre!  Gwynplaine
constatait ce deuil.  Quoi!  une destinée si reptile!  L’homme se
traînant ainsi!  une telle adhérence à la poussière et à la
fange, un tel dégoût, une telle abdication, et une telle
abjection, qu’on a envie de mettre le pied dessus!  de quel
papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille?  Quoi!
dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous,
le point d’interrogation du crime ou de la honte!
l’inflexibilité des lois produisant l’amollissement des
consciences!  pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement!
pas une vierge qui ne grandisse pour l’offre!  pas une rose qui
ne naisse pour la bave!  Ses yeux parfois, curieux d’une
curiosité émue, cherchaient à voir jusqu’au fond de cette
obscurité où agonisaient tant d’efforts inutiles et où luttaient
tant de lassitudes, familles dévorées par la société, mœurs
torturées par les lois, plaies faites gangrènes par la pénalité,
indigences rongées par l’impôt, intelligences à vau-l’eau dans un
engloutissement d’ignorance, radeaux en détresse couverts
d’affamés, guerres, disettes, râles, cris, disparitions; et il
sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse
universelle.  Il avait la vision de toute cette écume du malheur
sur le sombre pêle-mêle humain.  Lui, il était au port, et il
regardait autour de lui ce naufrage.  Par moment, il prenait dans
ses mains sa tête défigurée, et songeait.

Quelle folie que d’être heureux!  comme on rêve!  il lui venait
des idées.  L’absurde lui traversait le cerveau.  Parce qu’il
avait autrefois secouru un enfant, il sentait des velléités de
secourir le monde.  Des nuages de rêverie lui obscurcissaient
parfois sa propre réalité; il perdait le sentiment de la
proportion jusqu’à se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre
peuple?  Quelquefois son absorption était telle qu’il le disait
tout haut.  Alors Ursus haussait les épaules et le regardait
fixement.  Et Gwynplaine continuait de rêver:--Oh!  si j’étais
puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux!  Mais que
suis-je?  un atome.  Que puis-je?  rien.

Il se trompait.  Il pouvait beaucoup pour les malheureux.  Il les
faisait rire.

Et, nous l’avons dit, faire rire, c’est faire oublier.  Quel
bienfaiteur sur la terre, qu’un distributeur d’oubli!



XI

GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI


Un philosophe est un espion.  Ursus, guetteur de rêves, étudiait
son élève.  Nos monologues ont sur notre front une vague
réverbération distincte au regard du physionomiste.  C’est
pourquoi ce qui se passait en Gwynplaine n’échappait point à
Ursus.  Un jour que Gwynplaine méditait, Ursus, le tirant par son
capingot, s’écria:

--Tu me fais l’effet d’un observateur, imbécile!  Prends-y garde,
cela ne te regarde pas.  Tu as une chose à faire, aimer Dea.  Tu
es heureux de deux bonheurs: le premier, c’est que la foule voit
ton museau, le second, c’est que Dea ne le voit pas.  Ce bonheur
que tu as, tu n’y as pas droit Nulle femme, voyant ta bouche,
n’acceptera ton baiser.  Et cette bouche qui fait ta fortune,
cette face qui fait ta richesse, ça n’est pas à toi.  Tu n’étais
pas né avec ce visage-là.  Tu l’as pris à la grimace qui est au
fond de l’infini.  Tu as volé son masque au diable.  Tu es
hideux, contente-toi de ce quine.  Il y a dans ce monde, qui est
une chose très bien faite, les heureux de droit et les heureux de
raccroc.  Tu es un heureux de raccroc.  Tu es dans une cave où se
trouve prise une étoile.  La pauvre étoile est à toi.  N’essaie
pas de sortir de ta cave, et garde ton astre, araignée!  Tu as
dans la toile l’escarboucle Vénus.  Fais-moi le plaisir d’être
satisfait.  Je te vois rêvasser, c’est idiot.  Écoute, je vais te
parler le langage de la vraie poésie: que Dea mange des tranches
de bœuf et des côtelelles de mouton, dans six mois elle sera
forte comme une turque; épouse-la tout net, et fais-lui un
enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d’enfants.
Voilà ce que j’appelle philosopher.  De plus, on est heureux, ce
qui n’est pas bête.  Avoir des petits, c’est là le bleu.  Aie des
mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les et
débarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi; s’ils
rient, c’est bien; s’ils gueulent, c’est mieux; crier, c’est
vivre; regarde-les téter à six mois, ramper à un an, marcher à
deux ans, grandir à quinze ans, aimer à vingt ans.  Qui a ces
joies, a tout.  Moi, j’ai manqué cela, c’est ce qui fait que je
suis une brûte.  Le bon Dieu, un faiseur de beaux poêmes, et qui
est le premier des hommes de lettres, a dicté à son collaborateur
Moïse: _Multipliez_!  Tel est le texte.  Multiplie, animal.
Quant au monde, il est ce qu’il est; il n’a pas besoin de toi
pour aller mal.  N’en prends pas souci.  Ne t’occupe pas de ce
qui est dehors.  Laisse l’horizon tranquille.  Un comédien est
fait pour être regardé, non pour regarder.  Sais-tu ce qu’il y a
dehors?  les heureux de droit.  Toi, je te le répète, tu es
l’heureux du hasard.  Tu es le filou du bonheur dont ils sont les
propriétaires.  Ils sont les légitimes, tu es l’intrus, tu vis en
concubinage avec la chance.  Que veux-tu de plus que ce que tu
as?  Que Schiboleth me soit en aide!  ce polisson est un
maroufle.  Se multiplier par Dea, c’est pourtant agréable.  Une
telle félicité ressemble à une escroquerie.  Ceux qui ont le
bonheur ici-bas par privilège de là-haut n’aiment pas qu’on se
permette d’avoir tant de joie audessous d’eux.  S’ils te
demandaient: de quel droit es-tu heureux?  tu ne saurais que
répondre.  Tu n’as pas de patente, eux ils en ont une.  Jupiter,
Allah, Vishnou, Sabaoth, n’importe, leur a donné le visa pour
être heureux.  Crains-les.  Ne te mêle pas d’eux afin qu’ils ne
se mêlent pas de toi.  Sais-tu ce que c’est, misérable, que
l’heureux de droit?  C’est un être terrible, c’est le lord.  Ah!
le lord, en voilà un qui a dû intriguer dans l’inconnu du diable
avant d’être au monde, pour entrer dans la vie par cette
porte-là!  Comme il a dû lui être difficile de naître!  Il ne
s’est donné que cette peine-là, mais, juste ciel!  c’en est une!
obtenir du destin, ce butor aveugle, qu’il vous fasse d’emblée au
berceau maître des hommes!  corrompre ce buraliste pour qu’il
vous donne la meilleure place au spectacle!  Lis le memento qui
est dans la cahute que j’ai mise à la retraite, lis ce bréviaire
de ma sagesse, et tu verras ce que c’est que le lord.  Un lord,
c’est celui qui a tout et qui est tout.  Un lord est celui qui
existe au-dessus de sa propre nature; un lord est celui qui a,
jeune, les droits du vieillard, vieux, les bonnes fortunes du
jeune homme, vicieux, le respect des gens de bien, poltron, le
commandement des gens de cœur, fainéant, le fruit du travail,
ignorant, le diplôme de Cambridge et d’Oxford, bête, l’admiration
des poëtes, laid, le sourire des femmes, Thersite, le casque
d’Achille, lièvre, la peau du lion.  N’abuse pas de mes paroles,
je ne dis pas qu’un lord soit nécessairement ignorant, poltron,
laid, bête et vieux; je dis seulement qu’il peut être tout cela
sans que cela lui fasse du tort.  Au contraire.  Les lords sont
les princes.  Le roi d’Angleterre n’est qu’un lord, le premier
seigneur de la seigneurie; c’est tout, c’est beaucoup.  Les rois
jadis s’appelaient lords; le lord de Danemark, le lord d’Irlande,
le lord des Iles.  Le lord de Norvège ne s’est appelé roi que
depuis trois cents ans.  Lucius, le plus ancien roi d’Angleterre,
était qualifié par saint Télesphore _milord Lucius_.  Les lords
sont pairs, c’est-à-dire égaux.  De qui?  du roi.  Je ne fais pas
la faute de confondre les lords avec le parlement.  L’assemblée
du peuple, que les saxons, avant la conquête, intitulaient
_wittenagemot_, les normands, après la conquête, l’ont intitulée
_parliamentum_.  Peu à peu on a mis le peuple à la porte.  Les
lettres closes du roi convoquant les communes portaient jadis _ad
consilium impendendum_, elles portent aujourd’hui _ad
consentiendum_.  Les communes ont le droit de consentement.  Dire
oui est leur liberté.  Les pairs peuvent dire non.  Et la preuve,
c’est qu’ils l’ont dit.  Les pairs peuvent couper la tête au roi,
le peuple point.  Le coup de hache à Charles Ier est un
empiétement, non sur le roi, mais sur les pairs, et l’on a bien
fait de mettre aux fourches la carcasse de Cromwell.  Les lords
ont la puissance, pourquoi?  parce qu’ils ont la richesse.  Qui
est-ce qui a feuilleté le Doomsday-book?  C’est la preuve que les
lords possèdent l’Angleterre, c’est le registre des biens des
sujets dressé sous Guillaume le Conquérant, et il est sous la
garde du chancelier de l’échiquier.  Pour y copier quelque chose,
on paie quatre sous par ligne.  C’est un fier livre.  Sais-tu que
j’ai été docteur domestique chez un lord qui s’appelait Marmaduke
et qui avait neuf cent mille francs de France de rente par an?
Tire-toi de là, affreux crétin.  Sais-tu que rien qu’avec les
lapins des garennes du comte Lindsey on nourrirait toute la
canaille des Cinq-ports?  Aussi frottez-vous-y.  On y met bon
ordre.  Tout braconnier est pendu.  Pour deux longues oreilles
poilues qui passaient hors de sa gibecière, j’ai vu accrocher à
la potence un père de six enfants.  Telle est la seigneurie.  Le
lapin d’un lord est plus que l’homme du bon Dieu.  Les seigneurs
sont, entends-tu, maraud?  et nous devons le trouver bon.  Et
puis si nous le trouvons mauvais, qu’est-ce que cela leur fait?
Le peuple faisant des objections!  Plante lui-même n’approcherait
pas de ce comique.  Un philosophe serait plaisant s’il
conseillait à cette pauvre diablesse de multitude de se récrier
contre la largeur et la lourdeur des lords.  Autant faire
discuter par la chenille la patte de l’éléphant.  J’ai vu un jour
un hippopotame marcher sur une taupinière; il écrasait tout; il
était innocent.  Il ne savait même pas qu’il y eût des taupes, ce
gros bonasse de mastodonte.  Mon cher, des taupes qu’on écrase,
c’est le genre humain.  L’écrasement est une loi.  Et crois-tu
que la taupe elle-même n’écrase rien?  Elle est le mastodonte du
ciron, qui est le mastodonte du volvoce.  Mais ne raisonnons pas.
Mon garçon, les carrosses existent.  Le lord est dedans, le
peuple est sous la roue, le sage se range.  Mets-toi de côté, et
laisse passer.  Quant à moi, j’aime les lords, et je les évite.
J’ai vécu chez un.  Cela suffit à la beauté de mes souvenirs.  Je
me rappelle son château, comme une gloire dans un nuage.  Moi,
mes rêves sont en arrière.  Rien de plus admirable que
Marmaduke-Lodge pour la grandeur, la belle symétrie, les riches
revenus, les ornements et les accompagnements de l’édifice.  Du
reste, les maisons, hôtels et palais des lords offrent un recueil
de ce qu’il y a de plus grand et magnifique dans ce florissant
royaume.  J’aime nos seigneurs.  Je les remercie d’être opulents,
puissants et prospères.  Moi qui suis vêtu de ténèbres, je vois
avec intérêt et plaisir cet échantillon de l’azur céleste qu’on
appelle un lord.  On entrait à Marmaduke-Lodge par une cour
extrêmement spacieuse, qui faisait un carré long partagé en huit
carreaux, fermés de balustrades, laissant de tous côtés un large
chemin ouvert, avec une superbe fontaine hexagone au milieu, à
deux bassins, couverte d’un dôme d’un ouvrage exquis à jour, qui
était suspendu sur six colonnes.  C’est là que j’ai connu un
docte français, M.  l’abbé du Cros, qui était de la maison des
Jacobins de la rue Saint-Jacques.  Il y avait à Marmaduke-Lodge
une moitié de la bibliothèque d’Erpenius, dont l’autre moitié est
à l’auditoire de théologie de Cambridge.  J’y lisais des livres,
assis sous le portail qui est enjolivé.  Ces choses-là ne sont
ordinairement vues que par un petit nombre de voyageurs curieux.
Sais-tu, ridicule boy, que monseigneur William North, qui est
lord Gray de Rolleston, et qui siège le quartorzième au banc des
barons, a plus d’arbres de haute futaie dans sa montagne que tu
n’as de cheveux sur ton horrible caboche?  Sais-tu que lord
Norreys de Rycott, qui est la même chose que le comte d’Abingdon,
a un donjon carré de deux cents pieds de haut portant cette
devise _Virtus ariete fortior_, ce qui a l’air de vouloir dire
_la vertu est plus forte qu’un bélier_, mais ce qui veut dire,
imbécile!  _le courage est plus fort qu’une machine de guerre?_
Oui, j’honore, accepte, respecte et révère nos seigneurs.  Ce
sont les lords qui, avec la majesté royale, travaillent à
procurer et à conserver les avantages de la nation.  Leur sagesse
consommée éclate dans les conjonctures épineuses.  La préséance
sur tous, je voudrais bien voir qu’ils ne l’eussent pas.  Ils
l’ont.  Ce qui s’appelle en Allemagne principauté et en Espagne
grandesse, s’appelle pairie en Angleterre et en France.  Comme on
était en droit de trouver ce monde assex, misérable, Dieu a senti
ou le bât le blessait, il a voulu prouver qu’il savait faire des
gens heureux, et il a créé les lords pour donner satisfaction aux
philosophes.  Cette création-là corrige l’autre, et tire
d’affaire le bon Dieu.  C’est pour lui une sortie décente d’une
fausse position.  Les grands sont grands.  Un pair en parlant de
lui-même dit _nos_.  Un pair est un pluriel.  Le roi qualifie les
pairs _consanguinei nostri_.  Les pairs ont fait une foule de
lois sages, entre autres celle qui condamne à mort l’homme qui
coupe un peuplier de trois ans.  Leur suprématie est telle qu’ils
ont une langue à eux.  En style héraldique, le noir, qui
s’appelle _sable_ pour le peuple des nobles, s’appelle _saturne_
pour les princes et _diamant_ pour les pairs.  Poudre de diamant,
nuit étoilée, c’est le noir des heureux.  Et, même entre eux, ils
ont des nuances, ces hauts seigneurs.  Un baron ne peut laver
avec un vicomte sans sa permission.  Ce sont là des choses
excellentes, et qui conservent les nations.  Que c’est beau pour
un peuple d’avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize
comtes, neuf vicomtes et soixante et un barons, qui font cent
soixante-seize pairs, qui les uns sont grâce et les autres
seigneurie!  Après cela, quand il y aurait quelques haillons
par-ci par-là!  Tout ne peut pas être en or.  Haillons, soit;
est-ce que ne voilà pas de la pourpre?  L’un achète l’autre.  Il
faut bien que quelque chose soit construit avec quelque chose.
Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire!  Ils
étoffent le bonheur des opulents.  Morbleu!  nos lords sont notre
gloire.  La meute de Charles Mohun, baron Mohun, coûte à elle
seule autant que l’hôpital des lépreux de Mooregate, et que
l’hôpital de Christ, fondé pour les enfants en 1553 par Édouard
VI.  Thomas Osborne, duc de Leeds, dépense par an, rien que pour
ses livrées, cinq mille guinées d’or.  Les grands d’Espagne ont
un gardien nommé par le roi qui les empêche de se ruiner.  C’est
pleutre.  Nos lords, à nous, sont extravagants et magnifiques.
J’estime cela.  Ne déblatérons pas comme des envieux.  Je sais
gré à une belle vision qui passe.  Je n’ai pas la lumière, mais
j’ai le reflet.  Reflet sur mon ulcère, diras-tu.  Va-t’en au
diable.  Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion.  Oh!
la belle planète radieuse là-haut!  c’est quelque chose que
d’avoir ce clair de lune.  Supprimer les lords, c’est une opinion
qu’Oreste n’oserait soutenir, tout insensé qu’il était.  Dire que
les lords sont nuisibles ou inutiles, cela revient à dire qu’il
faut ébranler les états, et que les hommes ne sont pas faits pour
vivre comme les troupeaux, broutant l’herbe et mordus par le
chien.  Le pré est tondu par le mouton, le mouton est tondu par
le berger.  Quoi de plus juste?  A tondeur, tondeur et demi.
Moi, tout m’est égal; je suis un philosophe, et je tiens à la vie
comme une mouche.  La vie n’est qu’un pied à terre.  Quand je
pense que Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses
écuries vingt-quatre carrosses de gala, dont un à harnais
d’argent et un autre à harnais d’or!  Mon Dieu, je sais bien que
tout le monde n’a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne
faut point déclamer.  Parce que tu as eu froid une nuit, ne
voilà-t-il pas!  Il n’y a pas que toi.  D’autres aussi ont froid
et faim.  Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et
que si Dea n’était pas aveugle, elle ne t’aimerait pas!
raisonne, buse!  Et puis, si tous les gens qui sont épars se
plaignaient, ce serait un beau vacarme.  Silence, voilà la règle.
Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damnés de se taire,
sans quoi ce serait Dieu qui serait damné, d’entendre un cri
éternel.  Le bonheur de l’Olympe est au prix du silence du
Cocyte.  Donc, peuple, tais-toi.  Je fais mieux, moi, j’approuve
et j’admire.  Tout à l’heure, j’énumérais les lords, mais il faut
y ajouter deux archevêques et vingt-quatre évêques!  En vérité,
je suis attendri quand j’y songe.  Je me rappelle avoir vu, chez
le dîmeur du révérend doyen de Raphoë, lequel doyen fait partie
de la seigneurie et de l’église, une vaste meule du plus beau blé
prise aux paysans d’alentour et que le doyen n’avait pas eu la
peine de faire pousser.  Cela lui laissait le temps de prier
Dieu.  Sais-tu que lord Marmaduke mon maître était lord grand
trésorier d’Irlande, et haut sénéchal de la souveraineté de
Knaresburg dans le comté d’York!  Sais-tu que le lord haut
chambellan, qui est un office héréditaire dans la famille des
ducs d’Ancaster, habille le roi le jour du couronnement, et
reçoit pour sa peine quarante aunes de velours cramoisi, plus le
lit où le roi a dormi; et que l’huissier de la verge noire est
son député!  Je voudrais bien te voir faire résistance à ceci,
que le plus ancien vicomte d’Angleterre est le sire Robert Brent,
créé vicomte par Henri V.  Tous les titres des lords indiquent
une souveraineté sur une terre, le comte Rivers excepté, qui a
pour titre son nom de famille.  Comme c’est admirable ce droit
qu’ils ont de taxer les autres, et de prélever, par exemple,
comme en ce moment-ci, quatre shellings par livre sterling de
rente, ce qu’on vient de continuer pour un an, et tous ces beaux
impôts sur les esprits distillés, sur les accises du vin et de la
bière, sur le tonnage et le pondage, sur le cidre, le poiré, le
mum, le malt et l’orge préparé, et sur le charbon de terre et
cent autres semblables!  Vénérons ce qui est.  Le clergé lui-même
relève des lords.  L’évêque de Man est le sujet du comte de
Derby.  Les lords ont des bêtes féroces à eux qu’ils mettent dans
leurs armoiries.  Comme Dieu n’en a pas fait assez, ils en
inventent.  Ils ont crée le sanglier héraldique qui est autant
au-dessus du sanglier que le sanglier est au-dessus du porc, et
que le seigneur est au-dessus du prêtre.  Ils ont créé le
griffon, qui est aigle aux lions et lion aux aigles, et qui fait
peur aux lions par ses ailes et aux aigles par sa crinière.  Ils
ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la
tarasque, la drée, le dragon, l’hippogriffe.  Tout cela, terreur
pour nous, leur est ornement et parure.  Ils ont une ménagerie
qui s’appelle le blason, et où rugissent les monstres inconnus.
Pas de forêt comparable pour l’inattendu des prodiges à leur
orgueil.  Leur vanité est pleine de fantômes qui s’y promènent
comme dans une nuit sublime, armés, casqués, cuirassés,
éperonnés, le bâton d’empire à la main, et disant d’une voix
grave: Nous sommes les aïeux!  Les scarabées mangent les racines,
et les panoplies mangent le peuple.  Pourquoi pas?  Allons-nous
changer les lois?  La seigneurie fait partie de l’ordre.  Sais-tu
qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir
de chez lui?  Sais-lu que le lord archevêque de Canterbury a un
million de France de revenu?  Sais-tu que sa majesté a par an
sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les
châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes,
dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un
million sterling?  Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.

--Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres
qu’est fait le paradis des riches.



XII

URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


Puis Dea entra; il la regarda, et ne vit plus qu’elle.  L’amour
est ainsi; on peut être envahi un moment par une obsession de
pensées quelconques; la femme qu’on aime arrive, et fait
brusquement évanouir tout ce qui n’est pas sa présence, sans se
douter qu’elle efface peut-être en nous un monde.

Disons ici un détail.  Dans _Chaos vaincu_, un mot, _monstre_,
adressé à Gwynplaine, déplaisait à Dea.  Quelquefois, avec le peu
d’espagnol que tout le monde savait dans ce temps-là, elle
faisait le petit coup de tête de le remplacer par _quiero_, qui
signifie _je le veux_, Ursus tolérait, non sans quelque
impatience, ces altérations du texte.  Il eût volontiers dit à
Dea, comme de nos jours Moëssard à Vissot: _Tu manques de respect
au répertoire_.

«L’Homme qui rit».  Telle était la forme qu’avait prise la
célébrité de Gwynplaine.  Son nom, Gwynplaine, à peu près ignoré,
avait disparu sous ce sobriquet, de même que sa face sous le
rire.  Sa popularité était comme son visage un masque.

Son nom pourtant se lisait sur un large écriteau placardé à
l’avant de la Green-Box, lequel offrait à la foule cette
rédaction due à Ursus:

«Ici l’on voit Gwynplaine, abandonné à l’âge de dix ans, la nuit
du 29 janvier 1690, par les scélérats comprachicos, au bord de la
mer à Portland, de petit devenu grand, et aujourd’hui appelé

«L’HOMME QUI RIT.»

L’existence de ces saltimbanques était une existence de lépreux
dans une ladrerie et de bienheureux dans une atlanlide.  C’était
chaque jour un brusque passage de l’exhibition foraine la plus
bruyante à l’abstraction la plus complète.  Tous les soirs ils
faisaient leur sortie de ce monde.  C’étaient comme des morts qui
s’en allaient, quitte à renaître le lendemain.  Le comédien est
un phare à éclipses, apparition, puis disparition, et il n’existe
guère pour le public que comme fantôme et lueur dans cette vie à
feux tournants.

Au carrefour succédait la claustration.  Sitôt le spectacle fini,
pendant que l’auditoire se désagrégeait et que le brouhaha de
satisfaction de la foule se dissipait dans la dispersion des
rues, la Green-Box redressait son panneau comme une forteresse
son pont-levis, et la communication avec le genre humain était
coupée.  D’un côté l’univers et de l’autre cette baraque; et dans
cette baraque il y avait la liberté, la bonne conscience, le
courage, le dévouement, l’innocence, le bonheur, l’amour, toutes
les constellations.

La cécité voyante et la difformité aimée s’asseyaient côte à
côte, la main pressant la main, le front touchant le front, et,
ivres, se parlaient tout bas.

Le compartiment du milieu était à deux fins; pour le public
théâtre, pour les acteurs salle à manger.

Ursus, toujours satisfait de placer une comparaison, profitait de
celle diversité de destination pour assimiler le compartiment
central de la Green-Box à l’arradash d’une hutte abyssinienne.

Ursus comptait la recette, puis l’on soupait.  Pour l’amour tout
est de l’idéal, et boire et manger ensemble quand on aime, cela
admet toutes sortes de douces promiscuités furtives qui font
qu’une bouchée devient un baiser.  On boit l’ale ou le vin au
même verre, comme on boirait la rosée au même lys.  Deux âmes,
dans l’agape, ont la même grâce que deux oiseaux.  Gwynplaine
servait Dea, lui coupait les morceaux, lui versait à boire,
s’approchait trop près.

--Hum!  disait Ursus, et il détournait son grondement achevé
malgré lui en sourire.

Le loup, sous la table, soupait, inattentif à ce qui n’était
point son os.

Vinos et Fibi partageaient le repas, mais gênaient peu.  Ces deux
vagabondes, à demi sauvages et restées effarées, parlaient
bréhaigne entre elles.

Ensuite Dea rentrait au gynécée avec Fibi et Vinos.  Ursus allait
mettre Homo à la chaîne sous la Green-Box, et Gwynplaine
s’occupait des chevaux, et d’amant devenait palefrenier, comme
s’il eût été un héros d’Homère ou un paladin de Charlemagne.  A
minuit, tout dormait, le loup excepté, qui de temps en temps,
pénétré de sa responsabilité, ouvrait un œil.

Le lendemain, au réveil, on se retrouvait; on déjeunait ensemble,
habituellement de jambon et de thé; le thé, en Angleterre, date
de 1678.  Puis Dea, à la mode espagnole, et par le conseil
d’Ursus qui la trouvait délicate, dormait quelques heures,
pendant que Gwynplaine et Ursus faisaient tous les petits travaux
du dehors et du dedans qu’exigé la vie nomade.

Il était rare que Gwynplaine rôdât hors de la Green-Box, excepté
dans les routes désertes et les lieux solitaires.  Dans les
villes, il ne sortait qu’à la nuit, caché par un large chapeau
rabattu, afin de ne point user son visage dans la rue.

On ne le voyait à face découverte que sur le théâtre.

Du reste la Green-Box avait peu fréquenté les villes; Gwynplaine,
à vingt-quatre ans, n’avait guère vu de plus grandes cités que
les Cinq-ports.  Sa renommée cependant croissait.  Elle
commençait à déborder la populace, et elle montait plus haut.
Parmi les amateurs de bizarreries foraines et les coureurs de
curiosités et de prodiges, on savait qu’il existait quelque part,
à l’état de vie errante, tantôt ici, tantôt là, un masque
extraordinaire.  On en parlait, on le cherchait, on se demandait:
Où est-ce?  L’Homme qui Rit devenait décidément fameux.  Un
certain lustre, en rejaillissait sur _Chaos vaincu_.

Tellement qu’un jour Ursus, ambitieux, dit

--Il faut aller à Londres.



LIVRE TROISIÈME

COMMENCEMENT DE LA FÊLURE



I

L’INN TADCASTER


Londres n’avait à cette époque qu’un pont, le Pont de Londres,
avec des maisons dessus.  Ce pont reliait à Londres Southwark,
faubourg pavé et caillouté avec des galets de la Tamise, tout en
ruettes et ruelles, ayant des lieux fort serrés et, comme la
cité, quantité de bâtisses, logis et cahutes de bois, pêle-mêle
combustible où l’incendie a ses aises.  1666 l’avait prouvé.

Southwark alors se prononçait _Soudric_; aujourd’hui on prononce
_Sousouorc_, à peu près.  Du reste, une excellente manière de
prononcer les noms anglais, c’est de ne pas les prononcer du
tout.  Ainsi, Southampton, dites _Stpntn_.

C’était le temps où _Chatam_ se prononçait _Je t’aime_.

Le Southwark de ce temps-là ressemble au Southwark d’aujourd’hui
comme Vaugirard ressemble à Marseille.  C’était un bourg; c’est
une ville.  Pourtant il s’y faisait un grand mouvement de
navigation.  Dans un long vieux mur cyclopéen sur la Tamise
étaient scellés des anneaux où s’amarraient les coches de
rivière.  Ce mur s’appelait le mur d’Effroc ou Effroc-Stone.
York, quand elle était saxonne, s’appelait Effroc.  La légende
contait qu’un duc d’Effroc s’était noyé au pied de ce mur.  L’eau
en effet y était assez profonde pour un duc.  A mer basse il y
avait encore six bonnes brasses.  L’excellence de ce petit
mouillage attirait les navires de mer, et la vieille panse de
Hollande, dite la Vograat, venait s’amarrer à l’Effroc-Stone.  La
Vograat faisait directement une fois par semaine la traversée de
Londres à Rotterdam et de Rotterdam à Londres.  D’autres coches
partaient deux fois par jour, soit pour Deptfort, soit pour
Greenwich, soit pour Gravesend, descendant par une marée et
remontant par l’autre.  Le trajet jusqu’à Gravesend, quoique de
vingt milles, se faisait en six heures.

La Vograat était d’un modèle qu’on ne voit plus aujourd’hui que
dans les musées de marine.  Cette panse était un peu une jonque.
En ce temps-là, pendant que la France copiait la Grèce, la
Hollande copiait la Chine.  La Vograat, lourde coque à deux mâts,
était cloisonnée étanche perpendiculairement, avec une chambre
très creuse au milieu du bâtiment et deux tillacs, l’un à
l’avant, l’autre à l’arrière, pontés ras, comme les vaisseaux de
fer à tourelle d’aujourd’hui, ce qui avait l’avantage de diminuer
la prise du flot sur le navire dans les gros temps, et
l’inconvénient d’exposer l’équipage aux coups de mer, à cause de
l’absence de parapet.  Rien n’arrêtait au bord celui qui allait
tomber.  De là de fréquentes chutes et des pertes d’hommes qui
ont fait abandonner ce gabarit.  La pause _Vograat_ allait droit
en Hollande et ne faisait même pas escale à Gravesend.

Une antique corniche de pierre, roche autant que maçonnerie,
longeait le bas de l’Effroc-Stone, et, praticable à toute mer,
facilitait l’abord des bateaux amarrés au mur.  Le mur était de
distance en distance coupé d’escaliers.  Il marquait la pointe
sud de Southwark.  Un remblai permettait aux passants de
s’accouder au haut de l’Effroc-Stone comme au parapet d’un quai.
De là on voyait la Tamise.  De l’autre côté de l’eau, Londres
cessait.  Il n’y avait plus que des champs.

En amont de l’Effroc-Stone, au coude de la Tamise, presque
vis-à-vis le palais de Saint-James, derrière Lambeth-House, non
loin de la promenade appelée alors Foxhall (_vaux-hall_
probablement), il y avait, entre une poterie où l’on faisait de
la porcelaine et une verrerie où l’on faisait des bouteilles
peintes, un de ces vastes terrains vagues où l’herbe pousse,
appelés autrefois en France cultures et mails, et en Angleterre
bowling-greens.  De bowling-green, tapis vert à rouler une boule,
nous avons fait boulingrin.  On a aujourd’hui ce pré-là dans sa
maison; seulement on le met sur une table, il est en drap au lieu
d’être en gazon, et on l’appelle billard.

Du reste, on ne voit pas pourquoi, ayant _boulevard_
(boule-vert), qui est le même mot que _bowling-green_, nous nous
sommes donné _boulingrin_.  Il est surprenant qu’un personnage
grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles.

Le bowling-green de Southwark s’appelait Tarrinzeau-field, pour
avoir appartenu jadis aux barons Hastings, qui sont barons
Tarrinzeau and Mauchline.  Des lords Hastings, le
Tarrinzeau-field avait passé aux lords Tadcaster, lesquels
l’avaient exploité en lieu public, ainsi que plus tard un duc
d’Orléans a exploité le Palais-Royal.  Puis le Tarrinzeau-field
était devenu vaine pâture et propriété paroissiale.

Le Tarrinzeau-field était une sorte de champ de foire permanent,
encombré d’escamoteurs, d’équilibristes, de bateleurs, et de
musiques sur des tréteaux, et toujours plein d’imbéciles qui
«viennent regarder le diable», comme disait l’archevêque Sharp.
Regarder le diable, c’est aller au spectacle.

Plusieurs inns, qui prenaient et envoyaient du public à ces
théâtres forains, s’ouvraient sur cette place fériée toute
l’année et y prospéraient.  Ces inns étaient de simples échoppes,
habitées seulement le jour.  Le soir le tavernier mettait dans sa
poche la clef de la taverne, et s’en allait.  Un seul de ces inns
était une maison.  Il n’y avait pas d’autre logis dans tout le
bowling-green, les baraques du champ de foire pouvant toujours
disparaître d’un moment à l’autre, vu l’absence d’attache et le
vagabondage de tous ces saltimbanques.  Les bateleurs ont une vie
déracinée.

Cet inn, appelé l’inn Tadcaster, du nom des anciens seigneurs,
plutôt auberge que taverne, et plutôt hôtellerie qu’auberge,
avait une porte cochère et une assez grande cour.

La porte cochère, ouvrant de la cour sur la place, était la porte
légitime de l’auberge Tadcaster, et avait à côté d’elle une porte
bâtarde par où l’on entrait.  Qui dit bâtarde dit préférée.
Cette porte basse était la seule par où l’on passât.  Elle
donnait dans le cabaret proprement dit, qui était un large
galetas enfumé, garni de tables et bas de plafond.  Elle était
surmontée d’une fenêtre au premier étage, aux ferrures de
laquelle était ajustée et pendue l’enseigne de l’inn.  La grande
porte, barrée et verrouillée à demeure, restait fermée.

Il fallait traverser le cabaret pour entrer dans la cour.

Il y avait dans l’inn Tadcaster un maître et un boy.  Le maître
s’appelait maître Nicless.  Le boy s’appelait Govicum.  Maître
Nicless,--Nicolas sans doute, qui devient par la prononciation
anglaise Nicless,--était un veuf avare et tremblant et ayant le
respect des lois.  Du reste, poilu aux sourcils et sur les mains.
Quant au garçon de quatorze ans qui versait à boire et répondait
au nom de Govicum, c’était une grosse tête joyeuse avec un
tablier.  Il était tondu ras, signe de servitude.

Il couchait au rez-de-chaussée, dans un réduit où l’on avait
jadis mis un chien.  Ce réduit avait pour fenêtre une lucarne
ouvrant sur le bowling-green.



II

ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT


Un soir qu’il faisait grand vent, et assez froid, et qu’on avait
toutes les raisons du monde de se hâter dans la rue, un homme qui
cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l’auberge
Tadcaster, s’arrêta brusquement.  On était dans les derniers mois
de l’hiver de 1704 à 1705.  Cet homme, dont les vêtements
indiquaient un matelot, était de bonne mine et de belle taille,
ce qui est prescrit aux gens de cour et n’est pas défendu aux
gens du peuple.  Pourquoi s’était-il arrêté?  Pour écouter.
Qu’écoutait-il?  Une voix qui parlait probablement dans une cour,
de l’autre côté du mur, voix un peu sénile, mais pourtant si
haute, qu’elle venait jusqu’aux passants dans la rue.  En même
temps, on entendait, dans l’enclos où la voix pérorait, un bruit
de foule.  Cette voix disait:

--Hommes et femmes de Londres, me voici.  Je vous félicite
cordialement d’être anglais.  Vous êtes un grand peuple.  Je dis
plus, vous êtes une grande populace.  Vos coups de poing sont
encore plus beaux que vos coups d’épée.  Vous avez de l’appétit.
Vous êtes la nation qui mange les autres.  Fonction magnifique.
Cette succion du monde classe à part l’Angleterre.  Comme
politique et philosophie, et maniement des colonies, populations,
et industries, et comme volonté de faire aux autres du mal qui
est pour soi du bien, vous êtes particuliers et surprenants.  Le
moment approche où il y aura sur la terre deux écriteaux; sur
l’un on lira: _Côté des hommes;_ sur l’autre on lira: _Côté des
anglais._ Je constate ceci à votre gloire, moi qui ne suis ni
anglais, ni homme, ayant l’honneur d’être un docteur.  Cela va
ensemble.  Gentlemen, j’enseigne.  Quoi?  Deux espèces de choses,
celles que je sais et celles que j’ignore.  Je vends des drogues
et je donne des idées.  Approchez, et écoutez.  La science vous y
convie.  Ouvrez votre oreille.  Si elle est petite, elle tiendra
peu de vérité; si elle est grande, beaucoup de stupidité y
entrera.  Donc, attention.  J’enseigne la Pseudodoxia Epidemica.
J’ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser.  Nous
habitons la même boîte, le rire étant d’aussi bonne famille que
le savoir.  Quand on demandait à Démocrite: Comment savez-vous?
il répondait: Je ris.  Et moi, si l’on me demande: Pourquoi
riez-vous?  je répondrai: Je sais.  Du reste, je ne ris pas.  Je
suis le rectificateur des erreurs populaires.  J’entreprends le
nettoyage de vos intelligences.  Elles sont malpropres.  Dieu
permet que le peuple se trompe et soit trompé.  Il ne faut pas
avoir de pudeurs bêtes; j’avoue franchement que je crois en Dieu,
même quand il a tort.  Seulement, quand je vois des ordures,--les
erreurs sont des ordures,--je les balaie.  Comment sais-je ce que
je sais?  Cela ne regarde que moi.  Chacun prend la science comme
il peut.  Lactance faisait des questions à une tête de Virgile en
bronze qui lui répondait; Sylvestre II dialoguait avec les
oiseaux; les oiseaux parlaient-ils?  le pape gazouillait-il?
Questions.  L’enfant mort du rabbin Éléazar causait avec saint
Augustin.  Entre nous, je doute de tous ces faits, excepté du
dernier.  L’enfant mort parlait, soit; mais il avait sous la
langue une lame d’or, où étaient gravées diverses constellations.
Donc il trichait.  Le fait s’explique.  Vous voyez ma modération.
Je sépare le vrai du faux.  Tenez, voici d’autres erreurs que
vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je
désire vous dégager.  Dioscoride croyait qu’il y avait un dieu
dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josèphe dans la
racine bauras, Homère dans la plante moly.  Tous se trompaient.
Ce qui est dans ces herbes, ce n’est pas un dieu, c’est un démon.
Je l’ai vérifié.  Il n’est pas vrai que le serpent qui tenta Ève
eût, comme Cadmus, une face humaine.  Garcias de Horto, Cadamosto
et Jean Hugo, archevêque de Trèves, nient qu’il suffise de scier
un arbre pour prendre un éléphant.  J’incline à leur avis.
Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses
opinions.  Sous le règne d’un tel prince, il doit paraître des
météores d’erreur et de perdition.  Peuple, Claudius Pulcher ne
mourut pas parce que les poulets refusèrent de sortir du
poulailler; la vérité est que Lucifer ayant prévu la mort de
Claudius Pulcher prit soin d’empêcher ces animaux de manger.  Que
Belzébuth ait donné à l’empereur Vespasien la vertu de redresser
les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant,
c’était une action louable en soi, mais dont le motif était
coupable.  Gentlemen, défiez-vous des faux savants qui exploitent
la racine de brioine et la couleuvrée blanche, et qui font des
collyres avec du miel et du sang de coq.  Sachez voir clair dans
les mensonges.  Il n’est point exact qu’Orion soit né d’un besoin
naturel de Jupiter; la vérité est que ce fut Mercure qui
produisit cet astre de cette façon.  Il n’est pas vrai qu’Adam
eût un nombril.  Quand saint Georges a tué un dragon, il n’avait
pas près de lui la fille d’un saint.  Saint Jérôme dans son
cabinet n’avait pas sur sa cheminée une pendule; premièrement,
parce qu’étant dans une grotte, il n’avait pas de cabinet;
deuxièmement, parce qu’il n’avait pas de cheminée; troisièmement,
parce que les pendules n’existaient pas.  Rectifions.
Rectifions.  O gentils qui m’écoutez, si l’on vous dit que
quiconque flaire l’herbe valériane, il lui naît un lézard dans le
cerveau, que dans sa putréfaction le bœuf se change en abeilles
et le cheval en frelons, que l’homme pèse plus mort que vivant,
que le sang de bouc dissout l’émeraude, qu’une chenille, une
mouche et une araignée aperçues sur le même arbre annoncent la
famine, la guerre et la peste, qu’on guérit le mal caduc au moyen
d’un ver qu’on trouve dans la tête du chevreuil, n’en croyez
rien, ce sont des erreurs.  Mais voici des vérités: la peau de
veau marin garantit du tonnerre; le crapaud se nourrit de terre,
ce qui lui fait venir une pierre dans la tête; la rose de Jéricho
fleurit la veille de Noël; les serpents ne peuvent supporter
l’ombre du frêne; l’éléphant n’a pas de jointures et est forcé de
dormir debout contre un arbre; faites couver par un crapaud un
œuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre;
un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le côté gauche
de l’autel et l’autre main sur ses yeux; la virginité n’exclut
pas la maternité.  Braves gens, nourrissez-vous de ces évidences.
Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux façons, ou comme la
soif croit à l’orange, ou comme l’âne croit au fouet.  Maintenant
je vais vous présenter mon personnel.

Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles, et les
volets de l’inn, qui était une maison isolée.  Cela fit une
espèce de long murmure céleste.  L’orateur attendit un moment,
puis reprit le dessus.

--Interruption.  Soit.  Parle, aquilon.  Gentlemen, je ne me
fâche pas.  Le vent est loquace, comme tous les solitaires.
Personne ne lui tient compagnie là-haut.  Alors il bavarde.  Je
reprends mon fil.  Vous contemplez ici des artistes associés.
Nous sommes quatre.  _A lupo principium._ Je commence par mon ami
qui est un loup.  Il ne s’en cache pas.  Voyez-le.  Il est
instruit, grave et sagace.  La providence a probablement eu un
moment l’idée d’en faire un docteur d’université; mais il faut
pour cela être un peu bête, et il ne l’est pas.  J’ajoute qu’il
est sans préjugés et point aristocrate.  Il cause dans l’occasion
avec une chienne, lui qui aurait droit à une louve.  Ses
dauphins, s’il en a eu, mêlent probablement avec grâce le
jappement de leur mère au hurlement de leur père.  Car il hurle.
Il faut hurler avec les hommes.  Il aboie aussi, par
condescendance pour la civilisation.  Adoucissement magnanime.
Homo est un chien perfectionné.  Vénérons le chien.  Le
chien,--quelle drôle de bête!--a sa sueur sur sa langue et son
sourire dans sa queue.  Gentlemen, Homo égale en sagesse et
surpasse en cordialité le loup sans poil du Mexique, l’admirable
xoloitzeniski.  J’ajoute qu’il est humble.  Il a la modestie d’un
loup utile aux humains.  Il est secourable et charitable,
silencieusement.  Sa patte gauche ignore la bonne action qu’a
faite sa patte droite.  Tels sont ses mérites.  De cet autre, mon
deuxième ami, je ne dis qu’un mot; c’est un monstre.  Vous
l’admirerez.  Il fut jadis abandonné par des pirates sur les
bords du sauvage océan.  Celle-ci est une aveugle.  Est-ce une
exception?  Non.  Nous sommes tous des aveugles.  L’avare est un
aveugle; il voit l’or et ne voit pas la richesse.  Le prodigue
est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin.
La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides.  Le
savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance.  L’honnête
homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin.  Le coquin est un
aveugle; il ne voit pas Dieu.  Dieu est un aveugle; le jour où il
a créé le monde, il n’a pas vu que le diable se fourrait dedans.
Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous êtes
des sourds.  Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une
prêtresse mystérieuse.  Vesta lui eût confié son tison.  Elle a
dans le caractère des obscurités douces comme les hiatus qui
s’ouvrent dans la laine d’un mouton.  Je la crois fille de roi,
sans l’affirmer.  Une louable défiance est l’attribut du sage.
Quant à moi, je ratiocine et je médicamente.  Je pense et je
panse.  _Chirurgus sum_.  Je guéris les fièvres, miasmes et
pestes.  Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des
exutoires, et, bien soignées, nous débarrassent gentiment
d’autres maux qui seraient pires.  Nonobstant, je ne vous
conseille pas d’avoir un anthrax, autrement dit carbuncle.  C’est
une maladie bête qui ne sert à rien.  On en meurt, mais c’est
tout.  Je ne suis pas inculte ni rustique.  J’honore l’éloquence
et la poésie, et je vis avec ces déesses dans une intimité
innocente.  Et je termine par un avis.  Gentlemen et gentlewomen,
en vous, du côté d’où vient la lumière, cultivez la vertu, la
modestie, la probité, la justice et l’amour.  Chacun ici-bas
peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenêtre.
Milords et messieurs, j’ai dit.  Le spectacle va commencer.

L’homme, matelot probable, qui écoutait du dehors, entra dans la
salle basse de l’inn, la traversa, paya quelque monnaie qu’on lui
demanda, pénétra dans une cour pleine de public, aperçut au fond
de la cour une baraque à roues, toute grande ouverte, et vit sur
ce tréteau un homme vieux vêtu d’une peau d’ours, un homme jeune
qui avait l’air d’un masque, une fille aveugle, et un loup.

--Vivedieu!  s’écria-t-il, voilà d’admirables gens.



III

OU LE PASSANT REPARAIT


La Green-Box, on vient de la reconnaître, était arrivée à
Londres.  Elle s’était établie à Southwark.  Ursus avait été
attiré par le bowling-green, lequel avait cela d’excellent, que
la foire n’y chômait jamais; pas même en hiver.

Voir le dôme de Saint-Paul avait été agréable à Ursus.

Londres, à tout prendre, est une ville qui a du bon.  Avoir dédié
une cathédrale à saint Paul, c’est de la bravoure.  Le vrai saint
cathédral est saint Pierre.  Saint Paul est suspect
d’imagination, et, en matière ecclésiastique, imagination
signifie hérésie.  Saint Paul n’est saint qu’avec des
circonstances atténuantes.  Il n’est entré au ciel que par la
porte des artistes.

Une cathédrale est une enseigne.  Saint Pierre indique Rome, la
ville du dogme; saint Paul signale Londres, la ville du schisme.

Ursus, dont la philosophie avait de si grands bras qu’elle
contenait tout, était homme à apprécier ces nuances, et son
attrait pour Londres venait peut-être d’un certain goût pour
saint Paul.

La grande cour de l’inn Tadcaster avait fixé le choix d’Ursus.
La Green-Box semblait prévue par cette cour; c’était un théâtre
tout construit.  Cette cour était carrée, et bâtie de trois
côtés, avec un mur faisant vis-à-vis aux étages, et auquel on
adossa la Green-Box, introduite grâce aux vastes dimensions de la
porte cochère.  Un grand balcon de bois, couvert d’un auvent et
porté sur poteaux, lequel desservait les chambres du premier
étage, s’appliquait sur les trois pans de la façade intérieure de
cette cour, avec deux retours en équerre.  Les fenêtres du
rez-de-chaussée firent les baignoires, le pavé de la cour fit le
parterre, et le balcon fit le balcon.  La Green-Box, rangée
contre le mur, avait devant elle cette salle de spectacle.  Cela
ressemblait beaucoup au Globe, où furent joués _Othello_, le _Roi
Lear_ et la _Tempête_.

Dans un recoin, en arrière de la Green-Box, il y avait une
écurie.

Ursus avait pris ses arrangements avec le tavernier, maître
Nicless, qui, vu le respect des lois, n’admit le loup qu’en
payant plus cher.  L’écriteau «GWYNPLAINE--L’HOMME QUI RIT»,
décroché de la Green-Box, avait été accroché près de l’enseigne
de l’inn.  La salle-cabaret avait, on le sait, une porte
intérieure qui donnait sur la cour.  A côté de cette porte fut
improvisée, au moyen d’un tonneau éventré, une logette pour «la
buraliste», qui était tantôt Fibi, tantôt Vinos.  C’était à peu
près comme aujourd’hui.  Qui entre paie.  Sous l’écriteau L’HOMME
QUI RIT fut pendue à deux clous une planche peinte en blanc,
portant, charbonné en grosses lettres, le titre de la grande
pièce d’Ursus, _Chaos vaincu_.

Au centre du balcon, précisément en face de la Green-Box, un
compartiment, qui avait pour entrée principale une porte-fenêtre,
avait été réservé entre deux cloisons «pour la noblesse».

Il était assez large pour contenir, sur deux rangs, dix
spectateurs.

--Nous sommes à Londres, avait dit Ursus.  Il faut s’attendre à
de la gentry.

Il avait fait meubler cette «loge» des meilleures chaises de
l’inn, et placer au centre un grand fauteuil de velours d’Utrecht
bouton d’or à dessins cerise pour le cas où quelque femme
d’alderman viendrait.

Les représentations avaient commencé.

Tout de suite, la foule vint.

Mais le compartiment pour la noblesse resta vide.

A cela près, le succès fut tel que de mémoire de saltimbanque on
n’en avait pas vu de pareil.  Tout Southwark accourut en cohue
admirer l’Homme qui Rit.

Les baladins et bateleurs de Tarrinzeau-field furent effarés de
Gwynplaine.  Un épervier s’abattant dans une cage de
chardonnerets et leur becquetant leur mangeoire, tel fut l’effet.
Gwynplaine leur dévora leur public.

Outre le menu peuple des avaleurs de sabres et des grimaciers, il
y avait sur le bowling-green de vrais spectacles.  Il y avait un
circus à femmes retentissant du matin au soir d’une sonnerie
magnifique de toutes sortes d’instruments, psaltérions, tambours,
rubèbes, micamons, timbres, chalumelles, dulcaynes, gingues,
chevrettes, cornemuses, cornets d’Allemagne, eschaqueils
d’Angleterre, pipes, fistules, flajos et flageolets.  Il y avait
sous une large tente ronde des sauteurs que n’eussent point
égalés nos coureurs actuels des Pyrénées, Dulma, Bordenave et
Meylonga, lesquels du pic de Pierrefitte descendent au plateau du
Limaçon, ce qui est presque tomber.  Il y avait une ménagerie
ambulante où l’on voyait un tigre bouffe, qui, fouaillé par un
belluaire, tâchait de lui happer son fouet et d’en avaler la
mèche.  Ce comique à gueules et à griffes fut lui-même éclipsé.

Curiosité, applaudissements, recettes, foule, l’Homme qui Rit
prit tout.  En un clin d’œil ce fut fait.  Il n’y eut plus que
la Green-Box.

--Chaos vaincu est Chaos vainqueur, disait Ursus, se mettant de
moitié dans le succès de Gwynplaine, et tirant la nappe à lui,
comme on dit en langue cabotine.

Le succès de Gwynplaine fut prodigieux.  Pourtant il resta local.
Passer l’eau est difficile pour une renommée.  Le nom de
Shakespeare a mis cent trente ans à venir d’Angleterre en France;
l’eau est une muraille, et si Voltaire, ce qu’il a bien regretté
plus tard, n’avait pas fait à Shakespeare la courte échelle,
Shakespeare, à l’heure qu’il est, serait peut-être encore de
l’autre côté du mur, en Angleterre, captif d’une gloire
insulaire.

La gloire de Gwynplaine ne passa point le pont de Londres.  Elle
ne prit point les dimensions d’un écho de grande ville.  Du moins
dans les premiers temps.  Mais Southwark peut suffire à
l’ambition d’un clown.  Ursus disait:--La sacoche des recettes,
comme une fille qui a fait une faute, grossit à vue d’œil.

On jouait _Ursus Rursus_, puis _Chaos vaincu_.

Dans les entr’actes, Ursus justifiait sa qualité d’engastrimythe
et faisait de la ventriloquie transcendante; il imitait toute
voix qui s’offrait dans l’assistance, un chant, un cri, à ébahir
par la ressemblance le chanteur ou le crieur lui-même, et parfois
il copiait le brouhaha du public, et il soufflait comme s’il eût
été à lui seul un tas de gens.  Talents remarquables.

En outre, il haranguait, on vient de le voir, comme Cicéron,
vendait des drogues, soignait les maladies et même guérissait les
malades.

Southwark était captivé.

Ursus était satisfait des applaudissements de Southwark, mais il
n’en était point étonné.

--Ce sont les anciens trinobantes, disait-il.

Et il ajoutait:

--Que je ne confonds point, pour la délicatesse du goût, avec les
atrobates qui ont peuplé Berks, les belges qui ont habité le
Somerset, et les parisiens qui ont fondé York.

A chaque représentation, la cour de l’inn, transformée en
parterre, s’emplissait d’un auditoire déguenillé et enthousiaste.
C’étaient des bateliers, des porte-chaises, des charpentiers de
bord, des cochers de coches de rivière, des matelots frais
débarqués dépensant leur solde en ripailles et en filles.  Il y
avait des estafiers, des ruffians, et des gardes noirs, qui sont
des soldats condamnés pour quelque faute disciplinaire à porter
leur habit rouge retourné du côté de la doublure noire, et nommés
pour cela blackquards, d’où nous avons fait _blagueurs_.  Tout
cela affluait de la rue dans le théâtre et refluait du théâtre
dans la salle à boire.  Les chopes bues ne nuisaient pas au
succès.

Parmi ces gens qu’on est convenu d’appeler «la lie», il y en
avait un plus haut que les autres, plus grand, plus fort, moins
pauvre, plus carré d’épaules, vêtu comme le commun du peuple,
mais pas déchiré, admirateur à tout rompre, se faisant place à
coups de poing, ayant une perruque à la diable, jurant, criant,
gouaillant, point malpropre, et au besoin pochant un œil et
payant bouteille.

Cet habitué était le passant dont on a entendu tout à l’heure le
cri d’enthousiasme.

Ce connaisseur immédiatement fasciné avait tout de suite adopté
l’Homme qui Rit.  Il ne venait pas à toutes les représentations.
Mais quand il venait, il était le «traîner» du public; les
applaudissements se changeaient en acclamations; le succès
allait, non aux frises, il n’y en avait pas, mais aux nues, il y
en avait.  Mais ces nues, vu l’absence de plafond, pleuvaient
quelquefois sur le chef-d’œuvre d’Ursus.

Si bien qu’Ursus remarqua cet homme et que Gwynplaine le regarda.

C’était un fier ami inconnu qu’on avait là!

Ursus et Gwynplaine voulurent le connaître, ou du moins savoir
qui c’était.

Ursus un soir, de la coulisse, qui était la porte de la cuisine
de la Green-Box, ayant par hasard maître Nicless l’hôtelier près
de lui, lui montra l’homme mêlé à la foule, et lui demanda:

--Connaissez-vous cet homme?

--Sans doute.

--Qu’est-ce?

--Un matelot.

--Comment s’appelle-t-il?  dit Gwynplaine, intervenant.

--Tom-Jim-Jack, répondit l’hôtelier.

Puis, tout en redescendant l’escalier marchepied de l’arrière de
la Green-Box pour rentrer dans l’inn, maître Nicless laissa
tomber cette réflexion, profonde à perte de vue:

--Quel dommage qu’il ne soit pas lord!  ce serait une fameuse
canaille.

Du reste, quoique installé dans une hôtellerie, le groupe de la
Green-Box n’avait rien modifié de ses mœurs, et maintenait son
isolement.  A cela près de quelques mots échangés ça et là avec
le tavernier, ils ne se mêlaient point aux habitants, permanents
ou passagers, de l’auberge, et ils continuaient de vivre entre
eux.

Depuis qu’on était à Southwark, Gwynplaine avait pris l’habitude,
après le spectacle, après le souper des gens et des chevaux,
d’aller, pendant qu’Ursus et Dea se couchaient chacun de son
côté, respirer un peu le grand air dans le bowling-green entre
onze heures et minuit.  Un certain vague qu’on a dans l’esprit
pousse aux promenades nocturnes et aux flâneries étoilées; la
jeunesse est une attente mystérieuse; c’est pourquoi on marche
volontiers la nuit, sans but.  A cette heure-là, il n’y avait
plus personne dans le champ de foire, tout au plus quelques
titubations d’ivrognes faisant des silhouettes chancelantes dans
les coins obscurs; les tavernes vides se fermaient, la salle
basse de l’auberge Tadcaster s’éteignait, ayant à peine dans
quelque angle une dernière chandelle éclairant un dernier buveur,
une lueur indistincte sortait entre les chambranles de l’inn
entr’ouvert, et Gwynplaine, pensif, content, songeant, heureux
d’un divin bonheur trouble, allait et venait devant cette porte
entre-bâillée.  A quoi pensait-il?  à Dea, à rien, à tout, aux
profondeurs.  Il s’écartait peu de l’auberge, retenu, comme par
un fil, près de Dea.  Faire quelques pas dehors lui suffisait.

Puis il rentrait, trouvait toute la Green-Box endormie, et
s’endormait.



IV

LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE


Le succès n’est pas aimé, surtout par ceux dont il est la chute.
Il est rare que les mangés adorent les mangeurs.  L’Homme qui
Rit, décidément, faisait événement.  Les bateleurs d’alentour
étaient indignés.  Un succès de théâtre est un siphon, pompe la
foule, et fait le vide autour de lui.  La boutique en face est
éperdue.  A la hausse des recettes de la Green-Box avait tout de
suite correspondu, nous l’avons dit, une baisse dans les recettes
environnantes.  Brusquement, les spectacles, jusqu’alors fêtés,
chômèrent.  Ce fut comme un étiage se marquant en sens inverse,
mais avec une concordance parfaite, la crue ici, la diminution
là.  Tous les théâtres connaissent ces effets de marée; elle
n’est haute chez celui-ci qu’à la condition d’être basse chez
celui-là.  La fourmilière foraine, qui exhibait ses talents et
ses fanfares sur les tréteaux circonvoisins, se voyant ruinée par
l’Homme qui Rit, entra en désespoir, mais fut éblouie.  Tous les
grimes, tous les clowns, tous les bateleurs enviaient Gwynplaine.
En voilà un qui est heureux d’avoir un mufle de bête féroce!  Des
mères baladines et danseuses de cordes, qui avaient de jolis
enfants, les regardaient avec colère en montrant Gwynplaine et en
disant: Quel dommage que tu n’aies pas une figure comme cela!
Quelques-unes battaient leurs petits de fureur de les trouver
beaux.  Plus d’une, si elle eût su le secret, eût arrangé son
fils «à la Gwynplaine».  Une tête d’ange qui ne rapporte rien ne
vaut pas une face de diable lucrative.  On entendit un jour la
mère d’un petit qui était un chérubin de gentillesse et qui
jouait les cupidons, s’écrier:--On nous a manqué nos enfants.  Il
n’y a que ce Gwynplaine de réussi.  Et, montrant le poing à son
fils, elle ajouta:--Si je connaissais ton père, je lui ferais une
scène!

Gwynplaine était une poule aux œufs d’or.  Quel merveilleux
phénomène!  Ce n’était qu’un cri dans toutes les baraques.  Les
saltimbanques, enthousiasmés et exaspérés, contemplaient
Gwynplaine en grinçant des dents.  La rage admire, cela s’appelle
l’envie.  Alors elle hurle.  Ils essayèrent de troubler _Chaos
vaincu_, firent cabale, sifflèrent, grognèrent, huèrent.  Cela
fut pour Ursus un motif de harangues hortensiennes à la populace,
et pour l’ami Tom-Jim-Jack une occasion de donner quelques-uns de
ces coups de poing qui rétablissent l’ordre.  Les coups de poing
de Tom-Jim-Jack achevèrent de le faire remarquer par Gwynplaine
et estimer par Ursus.  De loin, du reste; car le groupe de la
Green-Box se suffisait à lui-même et se tenait à distance de
tout, et quant à Tom-Jim-Jack, ce leader de la canaille faisait
l’effet d’une sorte d’estafier suprême, sans liaison, sans
intimité, casseur de vitres, meneur d’hommes, paraissant,
disparaissant, camarade de tout le monde et compagnon de
personne.

Ce déchaînement d’envie contre Gwynplaine ne se tint pas pour
battu, pour quelques giffles de Tom-Jim-Jack.  Les huées ayant
avorté, les saltimbanques du Tarrinzeau-field rédigèrent une
supplique.  Ils s’adressèrent à l’autorité.  C’est la marche
ordinaire.  Contre un succès qui nous gêne, on ameute la foule,
puis on implore le magistrat.

Aux bateleurs se joignirent les révérends.  L’Homme qui Rit avait
porté coup aux prêches.  Le vide ne s’était pas fait seulement
dans les baraques, mais dans les églises.  Les chapelles des cinq
paroisses de Southwark n’avaient plus d’auditoire.  On délaissait
le sermon pour aller à Gwynplaine.  _Chaos vaincu,_ la Green-Box,
l’Homme qui Rit, toutes ces abominations de Baal l’emportaient
sur l’éloquence de la chaire.  La voix qui harangue dans le
désert, _vox clamantis in deserto,_ n’est pas contente, et adjure
volontiers le gouvernement.  Les pasteurs des cinq paroisses se
plaignirent à l’évêque de Londres, lequel se plaignit à sa
majesté.

La plainte des bateleurs se fondait sur la religion.  Ils la
déclaraient outragée.  Ils signalaient Gwynplaine comme sorcier
et Ursus comme impie.

Les révérends, eux, invoquaient l’ordre social.  Ils prenaient
fait et cause pour les actes du parlement violés, laissant
l’orthodoxie de côté.  C’était plus malin.  Car on était à
l’époque de M.  Locke, mort depuis six mois à peine, le 28
octobre 1704, et le scepticisme, que Bolingbroke allait insuffler
à Voltaire, commençait.  Wesley devait plus tard venir restaurer
la bible comme Loyola a restauré le papisme.

De cette façon, la Green-Box était battue en brèche des deux
côtés, par les bateleurs au nom du pentateuque, par les
chapelains au nom des règlements de police.  D’une part le ciel,
d’autre part la voirie, les révérends tenant pour la voirie, et
les saltimbanques pour le ciel.  La Green-Box était dénoncée par
les prêtres comme encombrante, et par les baladins comme
sacrilège.

Y avait-il prétexte?  donnait-elle prise?  Oui.  Quel était son
crime?  Ceci: elle avait un loup.  Un loup en Angleterre est un
proscrit.  Le dogue, soit; le loup, point.  L’Angleterre admet le
chien qui aboie et non le chien qui hurle; nuance entre la
basse-cour et la forêt.  Les recteurs et vicaires des cinq
paroisses de Southwark rappelaient dans leurs requêtes les
nombreux statuts royaux et parlementaires mettant le loup hors la
loi.  Ils concluaient à quelque chose comme l’incarcération de
Gwynplaine et la mise en fourrière du loup, ou tout au moins
l’expulsion.  Question d’intérêt public, de risque pour les
passants, etc.  Et là-dessus, ils faisaient appel à la Faculté.
Ils citaient le verdict du collège des Quatrevingts médecins de
Londres, corps docte qui date de Henri VIII, qui a un sceau comme
l’état, qui élève les malades à la dignité de justiciables, qui a
le droit d’emprisonner ceux qui enfreignent ses lois et
contreviennent à ses ordonnances, et qui, entre autres
constatations utiles à la santé des citoyens, a mis hors de doute
ce fait acquis à la science:--Si un loup voit un homme le
premier, l’homme est enroué pour la vie.--De plus, on peut être
mordu.

Donc Homo était le prétexte.

Ursus, par l’hôtelier, avait vent de ces menées.  Il était
inquiet.  Il craignait ces deux griffes, police et justice.  Pour
avoir peur de la magistrature, il suffit d’avoir peur; il n’est
pas nécessaire d’être coupable.  Ursus souhaitait peu le contact
des shériffs, prévôts, baillis et coroners.  Son empressement de
contempler de près ces visages officiels était nul.  Il avait de
voir des magistrats la même curiosité que le lièvre de voir des
chiens d’arrêt.

Il commençait à regretter d’être venu à Londres.

--Le mieux est ennemi du bien, murmurait-il en aparté.  Je
croyais ce proverbe déconsidéré, j’ai eu tort.  Les vérités bêtes
sont les vérités vraies.

Contre tant de puissances coalisées, saltimbanques prenant en
main la cause de la religion, chapelains s’indignant au nom de la
médecine, la pauvre Green-Box, suspecte de sorcellerie en
Gwynplaine et d’hydrophobie en Homo, n’avait pour elle qu’une
chose, mais qui est une grande force en Angleterre, l’inertie
municipale.  C’est du laisser-faire local qu’est sortie la
liberté anglaise.  La liberté en Angleterre se comporte comme la
mer autour de l’Angleterre.  C’est une marée.  Peu à peu les
mœurs montent sur les lois.  Une épouvantable législation
engloutie, l’usage dessus, un code féroce encore visible sous la
transparence de l’immense liberté, c’est là l’Angleterre.

L’Homme qui Rit, _Chaos vaincu,_ Homo, pouvaient avoir contre eux
les bateleurs, les prédicants, les évêques, la chambre des
communes, la chambre des lords, sa majesté, et Londres, et toute
l’Angleterre, et rester tranquilles tant que Southwark serait
pour eux.  La Green-Box était l’amusement préféré du faubourg, et
l’autorité locale semblait indifférente.  En Angleterre,
indifférence, c’est protection.  Tant que le shériff du comté de
Surrey, à qui ressortit Southwark, ne bougerait pas, Ursus
respirait, et Homo pouvait dormir sur ses deux oreilles de loup.

A la condition de ne point aboutir au coup de pouce, ces haines
servaient le succès.  La Green-Box pour l’instant ne s’en portait
pas plus mal.  Au contraire.  Il transpirait dans le public qu’il
y avait des intrigues.  L’Homme qui Rit en devenait plus
populaire.  La foule a le flair des choses dénoncées, et les
prend en bonne part.  Être suspect recommande.  Le peuple adopte
d’instinct ce que l’index menace.  La chose dénoncée, c’est un
commencement de fruit défendu; on se hâte d’y mordre.  Et puis un
applaudissement qui taquine quelqu’un, surtout quand ce quelqu’un
est l’autorité, c’est doux.  Faire, en passant une soirée
agréable, acte d’adhésion à l’opprimé et d’opposition à
l’oppresseur, cela plaît.  On protège en même temps qu’on
s’amuse.  Ajoutons que les baraques théâtrales du bowling-green
continuaient de huer et de cabaler contre l’Homme qui Rit.  Rien
de meilleur pour le succès.  Les ennemis font un bruit efficace
qui aiguise et avive le triomphe.  Un ami est plus vite las de
louer qu’un ennemi d’injurier.  Injurier n’est pas nuire.  Voilà
ce que les ennemis ignorent.  Ils ne peuvent pas ne point
insulter, et c’est là leur utilité.  Ils ont une impossibilité de
se taire qui entretient l’éveil public.  La foule grossissait à
_Chaos vaincu._

Ursus gardait pour lui ce que lui disait maître Nicless des
intrigues et des plaintes en haut lieu, et n’en parlait pas à
Gwynplaine, pour ne point troubler la sérénité des
représentations par des préoccupations.  S’il arrivait malheur,
on le saurait toujours assez tôt.



V

LE WAPENTAKE


Une fois pourtant il crut devoir déroger à cette prudence, par
prudence même, et il jugea utile de tâcher d’inquiéter
Gwynplaine.  Il est vrai qu’il s’agissait d’une chose beaucoup
plus grave encore, dans la pensée d’Ursus, que les cabales de
foire et d’église.  Gwynplaine, en ramassant un farthing tombé à
terre dans un moment où l’on comptait la recette, s’était mis à
l’examiner, et, en présence de l’hôtelier, avait tiré du
contraste entre le farthing, représentant la misère du peuple, et
l’empreinte représentant, sous la figure d’Anne, la magnificence
parasite du trône, un propos mal sonnant.  Ce propos, répété par
maître Nicless, avait fait tant de chemin qu’il était revenu à
Ursus par Fibi et Vinos.  Ursus en eut la fièvre.  Paroles
séditieuses.  Lèse-majesté.  Il admonesta rudement Gwynplaine.

--Veille sur ton abominable gueule.  Il y a une règle pour les
grands, ne rien faire; et une règle pour les petits, ne rien
dire.  Le pauvre n’a qu’un ami, le silence.  Il ne doit prononcer
qu’un monosyllabe: oui.  Avouer et consentir, c’est tout son
droit.  Oui, au juge.  Oui, au roi.  Les grands, si bon leur
semble, nous donnent des coups de bâton, j’en ai reçu, c’est leur
prérogative, et ils ne perdent nullement de leur grandeur en nous
rompant les os.  L’ossifrage est une espèce d’aigle.  Vénérons le
sceptre qui est le premier des bâtons.  Respect, c’est prudence,
et platitude, c’est égoïsme.  Qui outrage son roi se met en même
danger qu’une fille coupant témérairement la jube à un lion.  On
m’informe que tu as jasé sur le compte du farthing, qui est la
même chose que le liard, et que tu as médit de cette médaille
auguste moyennant laquelle on nous octroie au marché le
demi-quart d’un hareng salé.  Prends garde.  Deviens sérieux.
Apprends qu’il existe des punitions.  Imprègne-toi des vérités
législatives.  Tu es dans un pays où celui qui scie un petit
arbre de trois ans est paisiblement mené au gibet.  Les jureurs,
on leur met les pieds aux ceps.  L’ivrogne est enfermé dans une
barrique défoncée par en bas pour qu’il marche, avec un trou en
haut du tonneau par où passe sa tête et deux trous dans la bonde
par où passent ses mains, de sorte qu’il ne peut se coucher.  Qui
frappe quelqu’un dans la salle de Westminster est en prison pour
sa vie, et ses biens confisqués.  Qui frappe quelqu’un dans le
palais du roi a la main droite tranchée.  Une chiquenaude sur un
nez qui saigne, et te voilà manchot.  Le convaincu d’hérésie en
cour d’évêque est brûlé vif.  C’est pour pas grand’chose que
Cuthbert Simpson a été écartelé au tourniquet.  Voilà trois ans,
en 1702, ce n’est pas loin, comme tu vois, on a tourné au pilori
un scélérat appelé Daniel de Foë, lequel avait eu l’audace
d’imprimer les noms des membres des communes qui avaient parlé la
veille au parlement.  Celui qui est félon à sa majesté, on
l’éventre vivant et on lui arrache le cœur dont on lui
soufflette les deux joues.  Inculque-toi ces notions de droit et
de justice.  Ne jamais se permettre un mot, et, à la plus petite
inquiétude, prendre sa volée; telle est la bravoure que je
pratique et que je conseille.  En fait de témérité, imite les
oiseaux, et en fait de bavardage, imite les poissons.  Du reste,
l’Angleterre a cela d’admirable que sa législation est fort
douce.

Son admonition faite, Ursus fut inquiet quelque temps; Gwynplaine
point.  L’intrépidité de la jeunesse se compose de défaut
d’expérience.  Toutefois il sembla que Gwynplaine avait eu raison
d’être tranquille, car les semaines s’écoulèrent pacifiquement,
et il ne parut pas que le propos sur la reine eût des suites.

Ursus, on le sait, manquait d’apathie, et, comme le chevreuil au
guet, était en éveil de tous les côtés.

Un jour, peu de temps après sa semonce à Gwynplaine, en regardant
par la lucarne du mur qui avait vue sur le dehors, Ursus devint
pâle.

--Gwynplaine?

--Quoi?

--Regarde.

--Où?

--Dans la place.

--Et puis?

--Vois-tu ce passant?

--Cet homme en noir?

--Oui.

--Qui a une espèce de masse au poing?

--Oui.

--Eh bien?

--Eh bien, Gwynplaine, cet homme est le wapentake.

--Qu’est-ce que c’est que le wapentake?

--C’est le bailli de la centaine.

--Qu’est-ce que c’est que le bailli de la centaine?

--C’est le _praepositus hundredi._

--Qu’est-ce que c’est que le _praepositus hundredi_?

--C’est un officier terrible.

--Qu’est-ce qu’il a à la main?

--C’est l’iron-weapon.

--Qu’est-ce que l’iron-weapon?

--C’est une chose en fer.

--Qu’est-ce qu’il fait de ça?

--D’abord il jure dessus.  Et c’est pour cela qu’on l’appelle le
wapentake.

--Ensuite?

--Ensuite il vous touche avec.

--Avec quoi?

--Avec l’iron-weapon.

--Le wapentake vous touche avec l’iron-weapon?

--Oui.

--Qu’est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire: suivez-moi.

--Et il faut le suivre?

--Oui.

--Où?

--Est-ce que je sais, moi?

--Mais il vous dit où il vous mène?

--Non.

--Mais on peut bien le lui demander?

--Non.

--Comment?

--Il ne vous dit rien, et vous ne lui dites rien.

--Mais...

--Il vous touche de l’iron-weapon, tout est dit.  Vous devez
marcher.

--Mais où?

--Derrière lui.

--Mais où?

--Où bon lui semble, Gwynplaine.

--Et si l’on résiste?

--On est pendu.

Ursus remit la tête à la lucarne, respira largement, et dit:

--Dieu merci, le voilà passé!  ce n’est pas chez nous qu’il
vient.

Ursus s’effrayait probablement plus que de raison des
indiscrétions et des rapports possibles au sujet des paroles
inconsidérées de Gwynplaine.

Maître Nicless, qui les avait entendues, n’avait aucun intérêt à
compromettre les pauvres gens de la Green-Box.  Il tirait
latéralement de l’Homme qui Rit une bonne petite fortune.  _Chaos
vaincu_ avait deux réussites; en même temps qu’il faisait
triompher l’art dans la Green-Box, il faisait prospérer
l’ivrognerie dans la taverne.



VI

LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS


Ursus eut encore une autre alerte, assez terrible.  Cette fois,
c’était lui qui était en question.  Il fut mandé à Bishopsgate
devant une commission composée de trois visages désagréables.
Ces trois visages étaient trois docteurs, qualifiés préposés;
l’un était un docteur en théologie, délégué du doyen de
Westminster, l’autre était un docteur en médecine, délégué du
collège des Quatrevingts, l’autre était un docteur en histoire et
droit civil, délégué du collège de Gresham.  Ces trois experts
_in onmi re scibili_ avaient la police des paroles prononcées en
public dans tout le territoire des cent trente paroisses de
Londres, des soixante-treize de Middlesex, et, par extension, des
cinq de Southwark.  Ces juridictions théologales subsistent
encore en Angleterre, et sévissent utilement.  Le 23 décembre
1868, par sentence de la cour des Arches, confirmée par arrêt des
lords du conseil privé, le révérend Mackonochie a été condamné au
blâme, plus aux dépens, pour avoir allumé des chandelles sur une
table.  La liturgie ne plaisante pas.

Ursus donc un beau jour reçut des docteurs délégués un ordre de
comparution qui, heureusement, lui fut remis en mains propres et
qu’il put tenir secret.  Il se rendit, sans mot dire, à la
sommation, frémissant à la pensée qu’il pouvait être considéré
comme donnant prise jusqu’au point d’avoir l’air de pouvoir être
soupçonné d’être peut-être, dans une certaine mesure, téméraire.
Lui qui recommandait tant le silence aux autres, il avait là une
rude leçon.  _Garrule, sana te ipsum_.

Les trois docteurs préposés et délégués siégeaient à Bishopsgate
au fond d’une salle de rez-de-chaussée, sur trois chaises à bras
en cuir noir, avec les trois bustes de Minos, d’Éaque et de
Rhadamante au-dessus de leur tête dans la muraille, une table
devant eux, et à leurs pieds une sellette.

Ursus, introduit par un estafier paisible et sévère, entra, les
aperçut, et, sur-le-champ, dans sa pensée, donna à chacun d’eux
le nom d’un juge d’enfer que le personnage avait au-dessus de sa
tête.

Minos, le premier des trois, le préposé à la théologie, lui fit
signe de s’asseoir sur la sellette.

Ursus salua correctement, c’est-à-dire jusqu’à terre, et, sachant
qu’on enchante les ours avec du miel et les docteurs avec du
latin, dit, en restant à demi courbé par respect:

--_Tres faciunt capitulum_.

Et tête basse, la modestie désarme, il vint s’asseoir sur le
tabouret.

Chacun des trois docteurs avait devant lui sur la table un
dossier de notes qu’il feuilletait.

Minos commença:

--Vous parlez en public.

--Oui, répondit Ursus.

--De quel droit?

--Je suis philosophe.

--Ce n’est pas là un droit.

--Je suis aussi saltimbanque, fit Ursus.

--C’est différent.

Ursus respira, mais humblement.  Minos reprit:

--Comme saltimbanque, vous pouvez parler, mais comme philosophe,
vous devez vous taire.

--Je tâcherai, dit Ursus.

Et il songea en lui-même:--Je puis parler, mais je dois me taire.
Complication.

Il était fort effrayé.

Le préposé à Dieu continua:

--Vous dites des choses mal sonnantes.  Vous outragez la
religion.  Vous niez les vérités les plus évidentes.  Vous
propagez de révoltantes erreurs.  Par exemple, vous avez dit que
la virginité excluait la maternité.

Ursus leva doucement les yeux.

--Je n’ai pas dit cela.  J’ai dit que la maternité excluait la
virginité.

Minos fut pensif et grommela:

--Au fait, c’est le contraire.

C’était la même chose.  Mais Ursus avait paré le premier coup.

Minos, méditant la réponse d’Ursus, s’enfonça dans la profondeur
de son imbécillité, ce qui fit un silence.

Le préposé à l’histoire, celui qui pour Ursus était Rhadamante,
masqua la déroute de Minos par cette interpellation:

--Inculpé, vos hardiesses et vos erreurs sont de toutes sortes.
Vous avez nié que la bataille de Pharsale eût été perdue parce
que Brutus et Cassius avaient rencontré un nègre.

--J’ai dit, murmura Ursus, que cela tenait aussi à ce que César
était un meilleur capitaine.

L’homme de l’histoire passa sans transition à la mythologie.

--Vous avez excusé les infamies d’Actéon.

--Je pense, insinua Ursus, qu’un homme n’est pas déshonoré pour
avoir vu une femme nue.

--Et vous avez tort, dit le juge sévèrement.  Rhadamante rentra
dans l’histoire.

--A propos des accidents arrivés à la cavalerie de Mithridate,
vous avez contesté les vertus des herbes et des plantes.  Vous
avez nié qu’une herbe, comme la securiduca, pût faire tomber les
fers des chevaux.

--Pardon, répondit Ursus.  J’ai dit que cela n’était possible
qu’à l’herbe sferra-cavallo.  Je ne nie la vertu d’aucune herbe.

Et il ajouta à demi-voix:

--Ni d’aucune femme.

Par ce hors-d’œuvre ajouté à sa réponse, Ursus se prouvait à
lui-même que, si inquiet qu’il fût, il n’était pas désarçonné.
Ursus était composé de terreur et de présence d’esprit.

--J’insiste, reprit Rhadamante.  Vous avez déclaré que ce fut une
simplicité à Scipion, quand il voulut ouvrir les portes de
Carthage, de prendre pour clef l’herbe Aethiopis, parce que
l’herbe Aethiopis n’a pas la propriété de rompre les serrures.

--J’ai simplement dit qu’il eût mieux fait de se servir de
l’herbe Lunaria.

--C’est une opinion, murmura Rhadamante touché à son tour.

Et l’homme de l’histoire se tut.

L’homme de la théologie, Minos, revenu à lui, questionna de
nouveau Ursus.  Il avait eu le temps de consulter le cahier de
notes.

--Vous avez classé l’orpiment parmi les produits arsenicaux, et
vous avez dit qu’on pouvait empoisonner avec de l’orpiment.  La
bible le nie.

--La bible le nie, soupira Ursus, mais l’arsenic l’affirme.

Le personnage en qui Ursus voyait Éaque, qui était le préposé à
la médecine et qui n’avait pas encore parlé, intervint, et, les
yeux superbement fermés à demi, appuya Ursus de très haut.  Il
dit:

--La réponse n’est pas inepte.

Ursus remercia de son sourire le plus avili.

Minos fit une moue affreuse.

--Je continue, reprit Minos.  Répondez.  Vous avez dit qu’il
était faux que le basilic soit roi des serpents sous le nom de
Cocatrix.

--Très révérend, dit Ursus, j’ai si peu voulu nuire au basilic
que j’ai dit qu’il était certain qu’il avait une tête d’homme.

--Soit, répliqua sévèrement Minos, mais vous avez ajouté que
Poerius en avait vu un qui avait une tête de faucon.
Pourriez-vous le prouver?

--Difficilement, dit Ursus.

Ici il perdit un peu de terrain.

Minos, ressaisissant l’avantage, poussa.

--Vous avez dit qu’un juif qui se fait chrétien ne sent pas bon.

--Mais j’ai ajouté qu’un chrétien qui se fait juif sent mauvais.

Minos jeta un regard sur le dossier dénonciateur.

--Vous affirmez et propagez des choses invraisemblables.  Vous
avez dit qu’Elien avait vu un éléphant écrire des sentences.

--Non pas, très révérend.  J’ai simplement dit qu’Oppien avait
entendu un hippopotame discuter un problème philosophique.

--Vous avez déclaré qu’il n’est pas vrai qu’un plat de bois de
hêtre se couvre de lui-même de tous les mets qu’on peut désirer.

--J’ai dit que, pour qu’il eût cette vertu, il faut qu’il vous
ait été donné par le diable.

--Donné à moi!

--Non, à moi, révérend!--Non!  à personne!  à tout le monde!

Et, à part, Ursus songea: Je ne sais plus ce que je dis.  Mais
son trouble extérieur, bien qu’extrême, n’était pas trop visible.
Ursus luttait.

--Tout ceci, repartit Minos, implique une certaine foi au diable.

Ursus tint bon.

--Très révérend, je ne suis pas impie au diable.  La foi au
diable est l’envers de la foi en Dieu.  L’une prouve l’autre.
Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu.
Qui croit au soleil doit croire à l’ombre.  Le diable est la nuit
de Dieu.  Qu’est-ce que la nuit?  la preuve du jour.

Ursus improvisait ici une insondable combinaison de philosophie
et de religion.  Minos redevint pensif et refit un plongeon dans
le silence.

Ursus respira de nouveau.

Une brusque attaque eut lieu.  Éaque, le délégué de la médecine,
qui venait de protéger dédaigneusement Ursus contre le préposé à
la théologie, se fit subitement d’auxiliaire assaillant.  Il posa
son poing fermé sur son dossier, qui était épais et chargé.
Ursus reçut de lui en plein torse cette apostrophe:

--Il est prouvé que le cristal est de la glace sublimée et que le
diamant est du cristal sublimé; il est avéré que la glace devient
cristal en mille ans, et que le cristal devient diamant en mille
siècles.  Vous l’avez nié.

--Point, répliqua Ursus avec mélancolie.  J’ai seulement dit
qu’en mille ans la glace avait le temps de fondre, et que mille
siècles, c’était malaisé à compter.

L’interrogatoire continua, les demandes et les réponses faisant
comme un cliquetis d’épées.

--Vous avez nié que les plantes pussent parler.

--Nullement.  Mais il faut pour cela qu’elles soient sous un
gibet.

--Avouez-vous que la mandragore crie?

--Non, mais elle chante.

--Vous avez nié que le quatrième doigt de la main gauche eût une
vertu cordiale.

--J’ai seulement dit qu’éternuer à gauche était un signe
malheureux.

--Vous avez témérairement et injurieusement parlé du phénix.

--Docte juge, j’ai simplement dit que, lorsqu’il a écrit que le
cerveau du phénix était un morceau délicat, mais qui causait des
maux de tête, Plutarque s’était fort avancé, attendu que le
phénix n’a jamais existé.

--Parole détestable.  Le cinnamalque qui fait son nid avec des
bâtons de cannelle, le rhintace que Parysatis employait à ses
empoisonnements, le manucodiate qui est l’oiseau de paradis, et
la semenda dont le bec a trois tuyaux, ont passé à tort pour le
phénix; mais le phénix a existé.

--Je ne m’y oppose pas.

--Vous êtes une bourrique.

--Je ne demande pas mieux.

--Vous avez confessé que le sureau guérissait l’esquinancie, mais
vous avez ajouté que ce n’était pas parce qu’il avait dans sa
racine une excroissance fée.

--J’ai dit que c’était parce que Judas s’était pendu à un sureau.

--Opinion plausible, grommela le théologien Minos, satisfait de
rendre son coup d’épingle au médecin Êaque.

L’arrogance froissée est tout de suite colère.  Eaque s’acharna.

--Homme nomade, vous errez par l’esprit autant que par les pieds.
Vous avez des tendances suspectes et surprenantes.  Vous côtoyez
la sorcellerie.  Vous êtes en relation avec des animaux inconnus.
Vous parlez aux populaces d’objets qui n’existent que pour vous
seul, et qui sont d’une nature ignorée, tels que l’hoemorrhoüs.

--L’hoemorrhoüs est une vipère qu’a vue Tremellius.

Cette riposte produisit un certain désarroi dans la science
irritée du docteur Éaque.

Ursus ajouta:

--L’hoemorrhoüs est tout aussi réel que l’hyène odoriférante et
que la civette décrite par Castellus.

Éaque s’en tira par une charge à fond.

--Voici des paroles textuelles de vous, et très diaboliques.
Écoutez.

L’œil sur le dossier, Éaque lut:

--«Deux plantes, la thalagssigle et l’aglaphotis sont lumineuses
le soir.  Fleurs le jour, étoiles la nuit.»

Et regardant fixement Ursus:

--Qu’avez-vous à dire?

Ursus répondit:

--Toute plante est lampe.  Le parfum est de la lumière.

Éaque feuilleta d’autres pages.

--Vous avez nié que les vésicules de loutre fussent équivalentes
au castoreum.

--Je me suis borné à dire qu’il fallait peut-être se défier
d’Aétius sur ce point.

Éaque devint farouche.

--Vous exercez la médecine?

--Je m’exerce à la médecine, soupira timidement Ursus.

--Sur les vivants?

--Plutôt que sur les morts, fit Ursus.

Ursus ripostait avec solidité, mais avec platitude; mélange
admirable où la suavité dominait.  Il parlait avec tant de
douceur que le docteur Éaque sentit le besoin de l’insulter.

--Que nous roucoulez-vous là?  dit-il rudement.

Ursus fut ébahi et se borna à répondre:

--Le roucoulement est pour les jeunes et le gémissement pour les
vieux.  Hélas!  je gémis.

Éaque répliqua:

--Soyez averti de ceci: si un malade est soigné par vous, et s’il
meurt, vous serez puni de mort.

Ursus hasarda une question.

--Et s’il guérit?

--En ce cas-là, répondit le docteur, adoucissant sa voix, vous
serez puni de mort.

--C’est peu varié, dit Ursus.

Le docteur reprit:

--S’il y a mort, on punit l’ânerie.  S’il y a guérison, on punit
l’outrecuidance.  La potence dans les deux cas.

--J’ignorais ce détail, murmura Ursus.  Je vous remercie de me
renseigner.  On ne connaît pas toutes les beautés de la
législation.

--Prenez garde à vous.

--Religieusement, dit Ursus.

--Nous savons ce que vous faites.

--Moi, pensa Ursus, je ne le sais pas toujours.

--Nous pouvons vous envoyer en prison.

--Je l’entrevois, messeigneurs.

--Vous ne pouvez nier vos contraventions et vos empiétements.

--Ma philosophie demande pardon.

--On vous attribue des audaces.

--On a énormément tort.

--On dit que vous guérissez les malades?

--Je suis victime des calomnies.

La triple paire de sourcils horrifiques braquée sur Ursus se
fronça; les trois savantes faces se rapprochèrent et
chuchotèrent.  Ursus eut la vision d’un vague bonnet d’âne
s’esquissant au-dessus de ces trois têtes autorisées; le
bougonnement intime et compétent de cette trinité dura quelques
minutes, pendant lesquelles Ursus sentit toutes les glaces et
toutes les braises de l’angoisse; enfin Minos, qui était le
praeses, se tourna vers lui et lui dit d’un air furieux:

--Allez-vous-en.

Ursus eut un peu la sensation de Jonas sortant du ventre de la
baleine.

Minos continua:

--On vous relaxe!

Ursus se dit:

--Si l’on m’y reprend!--Bonsoir la médecine!

Et il ajouta dans son for intérieur:

--Désormais je laisserai soigneusement crever les gens.

Ployé en deux, il salua tout, les docteurs, les bustes, la table
et les murs, et se dirigea vers la porte à reculons,
disparaissant presque comme de l’ombre qui se dissipe.

Il sortit de la salle lentement, comme un innocent, et de la rue
rapidement, comme un coupable.  Les gens de justice sont d’une
approche si singulière et si obscure, que, même absous, on
s’évade.

Tout en s’enfuyant, il grommelait:

--Je l’ai échappé belle.  Je suis le savant sauvage, eux sont les
savants domestiques.  Les docteurs tracassent les doctes.  La
fausse science est l’excrément de la vraie; et on l’emploie à la
perte des philosophes.  Les philosophes, en produisant les
sophistes, produisent leur propre malheur.  De la fiente de la
grive naît le gui, avec lequel on fait la glu, avec laquelle on
prend la grive.  _Turdus sibi malum cacat_.

Nous ne donnons pas Ursus pour un délicat.  Il avait
l’effronterie de se servir des mots qui rendaient sa pensée.  Il
n’avait pas plus de goût que Voltaire.

Ursus rentra à la Green-Box, raconta à maître Nicless qu’il
s’était attardé à suivre une jolie femme, et ne souffla mot de
son aventure.

--Seulement le soir il dit tout bas à Homo:

--Sache ceci.  J’ai vaincu les trois têtes de Cerbère.



VII

QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR S’ENCANAILLER
PARMI LES GROS SOUS?


Une diversion survint.

L’inn Tadcaster était de plus en plus une fournaise de joie et de
rire.  Pas de plus gai tumulte.  L’hôtelier et son boy ne
suffisaient pas à verser l’ale, le stout et le porter.  Le soir,
la salle basse, toutes vitres éclairées, n’avait pas une table
vide.  On chantait, on criait; le grand vieil âtre en cul de
four, grillé de fer et gorgé de houille, flambait.  C’était comme
une maison de feu et de bruit.

Dans la cour, c’est-à-dire dans le théâtre, plus de foule encore.

Tout le public de faubourg que pouvait donner Southwark abondait
à tel point aux représentations de _Chaos vaincu_ que, sitôt le
rideau levé, c’est-à-dire sitôt le panneau de la Green-Box
abaissé, il était impossible de trouver une place.  Les fenêtres
regorgeaient de spectateurs; le balcon était envahi.  On ne
voyait plus un seul des pavés de la cour, tous remplacés par des
visages.

Seulement le compartiment pour la noblesse restait toujours vide.

Cela faisait, à cet endroit, qui était le centre du balcon, un
trou noir, ce qu’on appelle, en métaphore d’argot «un four».
Personne.  Foule partout, excepté là.

Un soir, il y eut quelqu’un.

C’était un samedi, jour où les anglais se dépêchent de s’amuser,
ayant à s’ennuyer le dimanche.  La salle était comble.

Nous disons _salle_.  Shakespeare aussi n’a eu longtemps pour
théâtre qu’une cour d’hôtellerie, et il l’appelait salle.
_Hall_.

Au moment où la triveline s’écarta sur le prologue de _Chaos
vaincu_, Ursus, Homo et Gwynplaine étant en scène, Ursus jeta,
comme d’habitude, un coup d’œil sur l’assistance, et eut une
commotion.

Le compartiment «pour la noblesse» était occupé.

Une femme était assise, seule, au milieu de la loge, sur le
fauteuil de velours d’Utrecht.

Elle était seule, et elle emplissait la loge.

De certains êtres ont de la clarté.  Cette femme, comme Dea,
avait sa lueur à elle, mais autre.  Dea était pâle, cette femme
était vermeille.  Dea était l’aube, cette femme était l’aurore.
Dea était belle, cette femme était superbe.  Dea était
l’innocence, la candeur, la blancheur, l’albâtre; cette femme
était la pourpre, et l’on sentait qu’elle ne craignait pas la
rougeur.  Son irradiation débordait la loge, et elle siégeait au
centre, immobile, dans on ne sait quelle plénitude d’idole.

Au milieu de cette foule sordide, elle avait le rayonnement
supérieur de l’escarboucle, elle inondait ce peuple de tant de
lumière qu’elle le noyait d’ombre, et toutes ces faces obscures
subissaient son éclipse.  Sa splendeur était l’effacement de
tout.

Tous les yeux la regardaient.

Tom-Jim-Jack était mêlé à la cohue.  Il disparaissait comme les
autres dans le nimbe de cette personne éclatante.

Cette femme absorba d’abord l’attention du public, fit
concurrence au spectacle, et nuisit un peu aux premiers effets de
_Chaos vaincu_.

Quel que fût son air de rêve, pour ceux qui étaient près d’elle,
elle était réelle.  C’était bien une femme.  C’était peut-être
même trop une femme.  Elle était grande et forte, et se montrait
magnifiquement le plus nue qu’elle pouvait.  Elle portait de
volumineux pendants d’oreilles en perles où étaient mêlés ces
bijoux bizarres dits _clefs d’Angleterre_.  Sa robe de dessus
était de mousseline de Siam brodée en or passé, grand luxe, car
telle de ces robes de mousseline valait alors six cents écus.
Une large agrafe de diamants fermait sa chemise qu’on voyait à
fleur de gorge, mode lascive du temps, et qui était de cette
toile de Frise dont Anne d’Autriche avait des draps si fins
qu’ils passaient à travers une bague.  Cette femme avait comme
une cuirasse de rubis, quelques-uns cabochons, et des pierreries
cousues partout à son corps de jupe.  De plus, les deux sourcils
noircis à l’encre de Chine, et les bras, les coudes, les épaules,
le menton, le dessous des narines, le dessus des paupières, le
lambeau des oreilles, la paume des mains, le bout des doigts,
touchés avec le fard et ayant on ne sait quelle pointe rouge et
provocante.  Et sur tout cela une implacable volonté d’être
belle.  Elle l’était au point d’être farouche.  C’était la
panthère, pouvant être chatte, et caresser.  Un de ses yeux était
bleu, l’autre était noir.

Gwynplaine, comme Ursus, considérait cette femme.

La Green-Box était un peu un spectacle fantasmagorique, _Chaos
vaincu_ était plutôt un songe qu’une pièce, ils étaient habitués
à faire sur le public un effet de vision; cette fois l’effet de
vision revenait sur eux, la salle renvoyait au théâtre la
surprise, et c’était leur tour d’être effarés.  Ils avaient le
ricochet de la fascination.

Cette femme les regardait, et ils la regardaient.

Pour eux, à la distance où ils étaient, et dans la brume
lumineuse que fait la pénombre théâtrale, les détails
s’effaçaient; et c’était comme une hallucination.  C’était une
femme sans doute, mais n’était-ce pas aussi une chimère?  Cette
entrée d’une lumière dans leur obscurité les stupéfiait.  C’était
comme l’arrivée d’une planète inconnue.  Cela venait du monde des
heureux.  L’irradiation amplifiait cette figure.  Cette femme
avait sur elle des scintillations nocturnes, comme une voie
lactée.  Ces pierreries semblaient des étoiles.  Cette agrafe de
diamants était peut-être une pléiade.  Le modelé splendide de son
sein semblait surnaturel.  On sentait, en voyant cette créature
astrale, l’approche momentanée et glaciale des régions de
félicité.  C’était des profondeurs d’un paradis que se penchait
sur la chétive Green-Box et sur son misérable public cette face
de sérénité inexorable.  Curiosité suprême qui se satisfaisait,
et qui, en même temps, donnait pâture à la curiosité populaire.
En haut permettait à En bas de le regarder.

Ursus, Gwynplaine, Vinos, Fibi, la foule, tous, avaient la
secousse de cet éblouissemcnt, excepté Dea, ignorante dans sa
nuit.

Il y avait, dans cette présence, de l’apparition, mais aucune des
idées qu’éveillé ordinairement ce mot n’était réalisée par cette
figure; elle n’avait rien de diaphane, rien d’indécis, rien de
flottant; aucune vapeur; c’était une apparition rose et fraîche,
bien portante.  Et pourtant, dans les conditions d’optique où
étaient placés Ursus et Gwynplaine, c’était visionnaire.  Les
fantômes gras, qu’on nomme les vampires, existent.  Telle belle
reine qui, elle aussi, est pour la foule une vision, et qui mange
trente millions par an au peuple des pauvres, a cette santé-là.

Derrière cette femme, dans la pénombre, on apercevait son mousse,
_el mozo_, un petit homme enfantin, blanc et joli, à l’air
sérieux.  Un groom très jeune et très grave était la mode de ce
temps-là.  Ce mousse était vêtu, chaussé et coiffé de velours
couleur feu, et avait sur sa calotte galonnée d’or un bouquet de
plumes de tisserin, ce qui est le signe d’une haute domesticité,
et indique qu’on est le valet d’une très grande dame.

Le laquais fait partie du seigneur, et il était impossible de ne
pas remarquer dans l’ombre de cette femme ce page porte-queue.
La mémoire prend des notes souvent à notre insu; et, sans que
Gwynplaine s’en doutât, les joues rondes, la mine sérieuse, la
calotte galonnée et le bouquet de plumes du mousse de la dame
laissèrent une trace quelconque dans son esprit.  Ce groom du
reste ne faisait rien pour se faire regarder; attirer
l’attention, c’est manquer de respect; il se tenait debout et
passif au fond de la loge, et reculé aussi loin que le permettait
la porte fermée.

Quoique son muchacho porte-queue fût là, cette femme n’en était
pas moins seule dans le compartiment, attendu qu’un valet ne
compte pas.

Si puissante que fût la diversion produite par cette personne qui
faisait l’effet d’un personnage, le dénoûment de _Chaos vaincu_
fut plus puissant encore.  L’impression fut, comme toujours,
irrésistible.  Peut-être même y eut-il dans la salle, à cause de
la radieuse spectatrice, car quelquefois le spectateur s’ajoute
au spectacle, un surcroît d’électricité.  La contagion du rire de
Gwynplaine fut plus triomphante que jamais.  Toute l’assistance
se pâma dans une indescriptible épilepsie d’hilarité, où l’on
distinguait le rictus sonore et magistral de Tom-Jim-Jack.

Seule, la femme inconnue qui regardait ce spectacle dans une
immobilité de statue et avec des yeux de fantôme, ne rit pas.

Spectre, mais solaire.

La représentation finie, le panneau relevé, l’intimité refaite
dans la Green-Box, Ursus ouvrit et vida sur la table du souper le
sac de la recette.  C’était une cohue de gros sous parmi laquelle
ruissela subitement une once d’or d’Espagne.

--Elle!  s’écria Ursus.

Cette once d’or au milieu de ces sous vert-de-grisés, c’était en
effet cette femme au milieu de ce peuple.

--Elle a payé sa place un quadruple!  reprit Ursus enthousiasmé.

En ce moment l’hôtelier entra dans la Green-Box, passa son bras
par la fenêtre de l’arrière, ouvrit dans le mur auquel la
Green-Box s’adossait un vasistas dont nous avons parlé, qui
permettait de voir dans la place, et qui était à la hauteur de
cette fenêtre, puis fit silencieusement signe à Ursus de regarder
dehors.  Un carrosse empanaché de laquais à plumes portant des
torches, et magnifiquement attelé, s’éloignait au grand trot.

Ursus prit respectueusement le quadruple entre son pouce et son
index, le montra à maître Nicless et dit:

--C’est une déesse.

Puis ses yeux tombèrent sur le carrosse prêt à tourner le coin de
la place, et sur l’impériale duquel les torches des valets
éclairaient une couronne d’or à huit fleurons.

Et il s’écria:

--C’est plus.  C’est une duchesse.

Le carrosse disparut.  Le bruit du roulement s’éteignit.

Ursus demeura quelques instants extatique, faisant entre ses deux
doigts, devenus ostensoir, l’élévation du quadruple comme on
ferait l’élévation de l’hostie.

Puis il le posa sur la table, et, tout en le contemplant, se mit
à parler de «la madame».  L’hôtelier lui donnait la réplique.
C’était une duchesse.  Oui.  On savait le titre.  Mais le nom?
on l’ignorait.  Maître Nicless avait vu de près le carrosse, tout
armorié, et les laquais, tout galonnés.  Le cocher avait une
perruque à croire voir un lord chancelier.  Le carrosse était de
cette forme rare nommée en Espagne _coche-tumbonu_, variété
splendide qui a un couvercle de tombe, ce qui est un support
magnifique pour une couronne.  Le mousse était un échantillon
d’homme si mignon qu’il pouvait se tenir assis sur l’étrier du
carrosse en dehors de la portière.  On emploie ces jolis êtres-là
à porter les queues des dames; ils portent aussi leurs messages.
Et avait-on remarqué le bouquet de plumes de tisserin de ce
mousse?  Voilà qui est grand.  On paie l’amende si l’on porte ces
plumes-là sans droit.  Maître Nicless avait aussi regardé la dame
de près.  Une espèce de reine.  Tant de richesse donne de la
beauté.  La peau est plus blanche, l’œil est plus fier, la
démarche est plus noble, la grâce est plus insolente.  Rien
n’égale l’élégance impertinente de ces mains qui ne travaillent
pas.  Maître Nicless racontait cette magnificence de la chair
blanche avec des veines bleues, ce cou, ces épaules, ces bras, ce
fard partout, ces pendeloques de perles, cette coiffure poudrée
d’or, ces profusions de pierreries, ces rubis, ces diamants.

--Moins brillants que les yeux, murmura Ursus.

Gwynplaine se taisait.

Dea écoutait.

--Et savez-vous, dit le tavernicr, le plus étonnant?

--Quoi?  demanda Ursus.

--C’est que je l’ai vue monter en carrosse.

--Après?

--Elle n’y est pas montée seule.

--Bah!

--Quelqu’un est monté avec elle.

--Qui?

--Devinez.

--Le roi?  dit Ursus.

--D’abord, fit maître Nicless, il n’y a pas de roi pour le
moment.  Nous ne sommes pas sous un roi.  Devinez qui est monté
dans le carrosse de cette duchesse.

--Jupiter, dit Ursus.

L’hôtelier répondit:

--Tom-Jim-Jack.

Gwynplaine, qui n’avait pas articulé un mot, rompit le silence.

--Tom-Jim-Jack!  s’écria-t-il.

Il y eut une pause d’étonnement pendant laquelle on put entendre
Dea dire à voix basse:

--Est-ce qu’on ne pourrait pas empêcher cette femme-là de venir?



VIII

SYMPTOMES D’EMPOISONNEMENT


«L’apparition» ne revint pas.

Elle ne revint pas dans la salle, mais elle revint dans l’esprit
de Gwynplaine.

Gwynplaine fut, dans une certaine mesure, troublé.

Il lui sembla que, pour la première fois de sa vie, il venait de
voir une femme.

Il fit tout de suite cette demi-chute de songer étrangement.  Il
faut prendre garde à la rêverie qui s’impose.  La rêverie a le
mystère et la subtilité d’une odeur.  Elle est à la pensée ce que
le parfum est à la tubéreuse.  Elle est parfois la dilatation
d’une idée vénéneuse, et elle a la pénétration d’une fumée.  On
peut s’empoisonner avec des rêveries comme avec des fleurs.
Suicide enivrant, exquis et sinistre.

Le suicide de l’âme, c’est de penser mal.  C’est là
l’empoisonnement.  La rêverie attire, enjôle, leurre, enlace,
puis fait de vous son complice.  Elle vous met de moitié dans les
tricheries qu’elle fait à la conscience.  Elle vous charme.  Puis
vous corrompt.  On peut dire de la rêverie ce qu’on dit du jeu.
On commence par être dupe, on finit par être fripon.

Gwynplaine songea.

Il n’avait jamais vu la Femme.

Il en avait vu l’ombre dans toutes les femmes du peuple, et il en
avait vu l’âme dans Dea.

Il venait d’en voir la réalité.

Une peau tiède et vivante, sous laquelle on sentait couler un
sang passionné, des contours ayant la précision du marbre et
l’ondulation de la vague, un visage hautain et impassible, mêlant
le refus à l’attrait, et se résumant en un resplendissement, des
cheveux colorés comme d’un reflet d’incendie, une galanterie de
parure ayant et donnant le frisson des voluptés, la nudité
ébauchée trahissant le souhait dédaigneux d’être possédée à
distance par la foule, une coquetterie inexpugnable,
l’impénétrable ayant du charme, la tentation assaisonnée de
perdition entrevue, une promesse aux sens et une menace à
l’esprit, double anxiété, l’une qui est le désir, l’autre qui est
la crainte.  Il venait de voir cela.  Il venait de voir une
femme.

Il venait de voir plus et moins qu’une femme, une femelle.

Et en même temps une olympienne.

Une femelle de dieu.

Ce mystère, le sexe, venait de lui apparaître.

Et où?  dans l’inaccessible.

A une distance infinie.

Destinée ironique, l’âme, cette chose céleste, il la tenait, il
l’avait dans sa main, c’était Dea; le sexe, cette chose
terrestre, il l’apercevait au plus profond du ciel, c’était cette
femme.

Une duchesse.

Plus qu’une déesse, avait dit Ursus.

Quel escarpement!

Le rêve lui-même reculerait devant une telle escalade.

Allait-il faire la folie de songer à cette inconnue?  Il se
débattait.

Il se rappelait tout ce qu’Ursus lui avait dit de ces hautes
existences quasi royales; les divagations du philosophe, qui lui
avaient semblé inutiles, devenaient pour lui des jalons de
méditation; nous n’avons souvent dans la mémoire qu’une couche
d’oubli très mince, laquelle, dans l’occasion, laisse tout à coup
voir ce qui est dessous; il se représentait ce monde auguste, la
seigneurie, dont était cette femme, inexorablement superposé au
monde infime, le peuple, dont il était.  Et même était-il du
peuple?  N’était-il pas, lui bateleur, au-dessous de ce qui est
au-dessous?  Pour la première fois, depuis qu’il avait l’âge de
réflexion, il eut vaguement le cœur serré de sa bassesse, que
nous appellerions aujourd’hui abaissement.  Les peintures et les
énumérations d’Ursus, ses inventaires lyriques, ses dithyrambes
de châteaux, de parcs, de jets d’eau et de colonnades, ses
étalages de la richesse et de la puissance, revivaient dans la
pensée de Gwynplaine avec le relief d’une réalité mêlée aux
nuées.  Il avait l’obsession de ce zénith.  Qu’un homme pût être
un lord, cela lui semblait chimérique.  Cela était pourtant.
Chose incroyable!  il y avait des lords!  mais étaient-ils de
chair et d’os, comme nous?  C’était douteux.  Il se sentait, lui,
au fond de l’ombre, avec de la muraille tout autour lui, et il
apercevait dans un lointain suprême, au-dessus de sa tête, comme
par l’ouverture d’un puits au fond duquel il serait, cet
éblouissant pêle-mêle d’azur, de figures et de rayons qui est
l’olympe.  Au milieu de cette gloire resplendissait la duchesse.

Il sentait de cette femme on ne sait quel besoin bizarre
compliqué d’impossible.

Et ce contre-sens poignant se retournait sans cesse malgré lui
dans son esprit: voir auprès de lui, à sa portée, dans la réalité
étroite et tangible, l’âme, et dans l’insaisissable, au fond de
l’idéal, la chair.

Aucune de ces pensées ne lui arrivait à l’état de précision.
C’était du brouillard qu’il avait en lui.  Cela changeait à
chaque instant de contour et flottait.  Mais c’était un profond
obscurcissement.

Du reste, l’idée qu’il y eût là quoi que ce soit d’abordable
n’effleura pas un instant son esprit.  Il n’ébaucha, pas même en
songe, aucune ascension vers la duchesse.  Heureusement.

Le tremblement de ces échelles-là, une fois qu’on a mis le pied
dessus, peut vous rester à jamais dans le cerveau; on croit
monter à l’olympe, et l’on arrive à Bedlam.  Une convoitise
distincte, qui eût pris forme en lui, l’eût terrifié.  Il
n’éprouva rien de pareil.

D’ailleurs reverrait-il jamais cette femme?  probablement non.
S’éprendre d’une lueur qui passe à l’horizon, la démence ne va
point jusque-là.  Faire les yeux doux à une étoile, à la rigueur,
cela se comprend, on la revoit, elle reparaît, elle est fixe.
Mais est-ce qu’on peut être amoureux d’un éclair?

Il avait un va-et-vient de rêves.  L’idole au fond de la loge,
majestueuse et galante, s’estompait lumineusement dans la
diffusion de ses idées, puis s’effaçait.  Il y pensait, n’y
pensait pas, s’occupait d’autre chose, y retournait.  Il
subissait un bercement, rien de plus.

Cela l’empêcha de dormir plusieurs nuits.  L’insomnie est aussi
pleine de songes que le sommeil.

Il est presque impossible d’exprimer dans leurs limites exactes
les évolutions abstruses qui se font dans le cerveau.
L’inconvénient des mots, c’est d’avoir plus de contour que les
idées.  Toutes les idées se mêlent par les bords; les mots, non.
Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours.
L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas.

Notre sombre immensité intérieure est telle que ce qui se passait
en Gwynplaine touchait à peine, dans sa pensée, à Dea.  Dea était
au centre de son esprit, sacrée.  Rien ne pouvait approcher
d’elle.

Et pourtant, ces contradictions sont toute l’âme humaine, il y
avait en lui un conflit.  En avait-il conscience?  tout au plus.

Il sentait dans son for intérieur, à l’endroit des fêlures
possibles, nous avons tous cet endroit-là, un choc de velléités.
Pour Ursus, c’eût été clair; pour Gwynplaine, c’était indistinct.

Deux instincts, l’un l’idéal, l’autre le sexe, combattaient en
lui.  Il y a de ces luttes entre l’ange blanc et l’ange noir sur
le pont de l’abîme.

Enfin l’ange noir fut précipité.

Un jour, tout à coup, Gwynplaine ne pensa plus à la femme
inconnue.

Le combat entre les deux principes, le duel entre son côté
terrestre et son côté céleste, s’était passé au plus obscur de
lui-même, et à de telles profondeurs qu’il ne s’en était que très
confusément aperçu.

Ce qui est certain, c’est qu’il n’avait pas cessé une minute
d’adorer Dea.

Il y avait eu en lui, et très avant, un désordre, son sang avait
eu une fièvre, mais c’était fini.  Dea seule demeurait.

On eût même bien étonné Gwynplaine si on lui eut dit que Dea
avait pu être un moment en danger.

En une semaine ou deux le fantôme qui avait semblé menacer ces
âmes s’effaça.

Il n’y eut plus dans Gwynplaine que le cœur, foyer, et l’amour,
flamme.

Du reste, nous l’avons dit, «la duchesse» n’était pas revenue.

Ce qu’Ursus trouva tout simple.  «La dame au quadruple» est un
phénomène.  Cela entre, paie, et s’évanouit.  Ce serait trop beau
si cela revenait.

Quant à Dea, elle ne fit même pas allusion à cette femme qui
avait passé.  Elle écoutait probablement, et était suffisamment
renseignée par des soupirs d’Ursus, et, ça et là, par quelque
exclamation significative comme: _on n’a pas des onces d’or tous
les jours!_ Elle ne parla plus de «la femme».  C’est là un
instinct profond.  L’âme prend de ces précautions obscures, dans
le secret desquelles elle n’est pas toujours elle-même.  Se taire
sur quelqu’un, il semble que c’est l’éloigner.  En s’informant,
on craint d’appeler.  Ou met du silence de son côté comme on
fermerait une porte.

L’incident s’oublia.

Était-ce même quelque chose?  Cela avait-il existé?  Pouvait-on
dire qu’une ombre eût flotté entre Gwynplaine et Dea?  Dea ne le
savait pas, et Gwynplaine ne le savait plus.  Non.  Il n’y avait
rien eu.  La duchesse elle-même s’estompa dans la perspective
lointaine comme une illusion.  Ce ne fut rien qu’une minute de
songe traversée par Gwynplaine, et dont il était hors.  Une
dissipation de rêverie, comme une dissipation de brume, ne laisse
point trace, et, le nuage passé, l’amour n’est pas plus diminué
dans le cœur que le soleil dans le ciel.



IX

ABYSSUS ABYSSUM VOCAT


Une autre figure disparue, ce fut Tom-Jim-Jack.  Brusquement il
cessa de venir dans l’inn Tadcaster.

Les personnes situées de façon à voir les deux versants de la vie
élégante des grands seigneurs de Londres purent noter peut-être
qu’à la même époque la Gazette de la Semaine, entre deux extraits
de registres de paroisses, annonça le «départ de lord David
Dirry-Moir, sur l’ordre de sa majesté d’aller reprendre, dans
l’escadre blanche en croisière sur les côtes de Hollande, le
commandement de sa frégate».

Ursus s’aperçut que Tom-Jim-Jack ne venait plus; il en fut très
préoccupé.  Tom-Jim-Jack n’avait point reparu depuis le jour où
il était parti dans le même carrosse que la dame au quadruple.
C’était, certes, une énigme que ce Tom-Jim-Jack qui enlevait
des duchesses à bras tendu!  Quel approfondissement intéressant à
faire!  que de questions à poser!  que de choses à dire!  C’est
pourquoi Ursus ne dit pas un mot.

Ursus, qui avait vécu, savait quelles cuissons donnent les
curiosités téméraires.  La curiosité doit toujours être
proportionnée au curieux.  A écouter, on risque l’oreille; à
guetter, on risque l’œil.  Ne rien entendre et ne rien voir est
prudent.  Tom-Jim-Jack était monté dans ce carrosse princier,
l’hôtelier avait été témoin de cette ascension.  Ce matelot
s’asseyant à côté de cette lady avait un aspect de prodige qui
rendait Ursus circonspect.  Les caprices de la vie d’en haut
doivent être sacrés pour les personnes basses.  Tous ces reptiles
qu’on appelle les pauvres n’ont rien de mieux à faire que de se
tapir dans leur trou quand ils aperçoivent quelque chose
d’extraordinaire.  Se tenir coi est une force.  Fermez vos yeux,
si vous n’avez pas le bonheur d’être aveugle; bouchez vos
oreilles, si vous n’avez pas la chance d’être sourd; paralysez
votre langue, si vous n’avez pas la perfection d’être muet.  Les
grands sont ce qu’ils veulent, les petits sont ce qu’ils peuvent,
laissons passer l’inconnu.  N’importunons point la mythologie;
n’ennuyons point les apparences; ayons un profond respect pour
les simulacres.  Ne dirigeons pas nos commérages vers les
rapetissements ou les grossissements qui s’opèrent dans les
régions supérieures pour des motifs que nous ignorons.  Ce sont
la plupart du temps, pour nous chétifs, des illusions d’optique.
Les métamorphoses sont l’affaire des dieux; les transformations
et les désagrégations des grands personnages éventuels qui
flottent au-dessus de nous, sont des nuages impossibles à
comprendre et périlleux à étudier.  Trop d’attention impatiente
les olympiens dans leurs évolutions d’amusement et de fantaisie,
et un coup de tonnerre pourrait bien vous apprendre que ce
taureau trop curieusement examiné par vous est Jupiter.
N’entre-bâillons pas les plis du manteau couleur de muraille des
puissants terribles.  Indifférence, c’est intelligence.  Ne
bougez point, cela est salubre.  Faites le mort, on ne vous tuera
pas.  Telle est la sagesse de l’insecte.  Ursus la pratiquait.

L’hôtelier, intrigué de son côté, interpella un jour Ursus.

--Savez-vous qu’on ne voit plus Tom-Jim-Jack?

--Tiens, dit Ursus, je ne l’avais pas remarqué.

Maître Nicless fit à demi-voix une réflexion, sans doute sur la
promiscuité du carrosse ducal avec Tom-Jim-Jack, observation
probablement irrévérente et dangereuse, qu’Ursus eut soin de ne
pas écouter.

Ursus néanmoins était trop artiste pour ne point regretter
Tom-Jim-Jack.  Il eut un certain désappointement.  Il ne fit part
de son impression qu’à Homo, seul confident de la discrétion
duquel il fût sûr.  Il dit tout bas à l’oreille du loup:

--Depuis que Tom-Jim-Jack ne vient plus, je sens un vide comme
homme et un froid comme poète.

Cet épanchement dans le cœur d’un ami soulagea Ursus.

Il resta muré vis-à-vis de Gwynplaine qui, de son côté, ne fit
aucune allusion à Tom-Jim-Jack.

Au fait, Tom-Jim-Jack de plus ou de moins importait peu à
Gwynplaine, absorbé en Dea.

L’oubli s’était fait de plus en plus dans Gwynplaine.  Dea, elle,
ne se doutait même pas qu’un vague ébranlement eût eu lieu.  En
même temps, on n’entendait plus parler de cabales et de plaintes
contre l’Homme qui Rit.  Les haines semblaient avoir lâché prise.
Tout s’était apaisé dans la Green-Box et autour de la Green-Box.
Plus de cabotinage, ni des cabotins, ni des prêtres.  Plus de
grondement extérieur.  On avait le succès sans la menace.  La
destinée a de ces sérénités subites.  La splendide félicité de
Gwynplaine et de Dea était, pour l’instant, absolument sans
ombre.  Elle était peu à peu montée jusqu’à ce point où rien ne
peut plus croître.  Il y a un mot qui exprime ces situations-là,
l’apogée.  Le bonheur, comme la mer, arrive à faire son plein.
Ce qui est inquiétant pour les parfaitement heureux, c’est que la
mer redescend.

Il y a deux façons d’être inaccessible, c’est d’être très haut et
d’être très bas.  Au moins autant peut-être que la première, la
deuxième est souhaitable.  Plus sûrement que l’aigle n’échappe à
la flèche, l’infusoire échappe à l’écrasement.  Cette sécurité de
la petitesse, nous l’avons dit déjà, si quelqu’un l’avait sur la
terre, c’étaient ces deux êtres, Gwynplaine et Dea; mais jamais
elle n’avait été si complète.  Ils vivaient de plus en plus l’un
par l’autre, l’un en l’autre, extatiquement.  Le cœur se sature
d’amour comme d’un sel divin qui le conserve; de là
l’incorruptible adhérence de ceux qui se sont aimés dès l’aube de
la vie, et la fraîcheur des vieilles amours prolongées.  Il
existe un embaumement d’amour.  C’est de Daphnis et Chloé que
sont faits Philémon et Baucis.  Cette vieillesse-là, ressemblance
du soir avec l’aurore, était évidemment réservée à Gwynplaine et
à Dea.  En attendant, ils étaient jeunes.

Ursus regardait cet amour comme un médecin fait sa clinique.  Du
reste il avait ce qu’on appelait en ce temps-là «le regard
hippocratique».  Il attachait sur Dea, frêle et pâle, sa prunelle
sagace, et il gromme-lait:--C’est bien heureux qu’elle soit
heureuse!--D’autres fois il disait:--Elle est heureuse pour sa
santé.

Il hochait la tête, et parfois lisait attentivement Avicenne,
traduit par Vopiscus Fortunatus, Louvain, 1650, un bouquin qu’il
avait, à l’endroit des «troubles cardiaques».

Dea, aisément fatiguée, avait des sueurs et des assoupissements,
et faisait, on s’en souvient, sa sieste dans le jour.  Une fois
qu’elle était ainsi endormie, étendue sur la peau d’ours, et que
Gwynplaine n’était pas là, Ursus se pencha doucement et appliqua
son oreille contre la poitrine de Dea, du côté du cœur.  Il
sembla écouter quelques instants, et en se redressant il
murmura:--Il ne lui faudrait pas une secousse.  La fêlure
grandirait bien vite.

La foule continuait d’affluer aux représentations de _Chaos
vaincu_.  Le succès de l’Homme qui Rit paraissait inépuisable.
Tout accourait; ce n’était plus seulement Southwark, c’était déjà
un peu Londres.  Le public commençait même à se mélanger; ce
n’étaient plus de purs matelots et cochers; dans l’opinion de
maître Nicless, connaisseur en canaille, il y avait maintenant
dans cette populace des gentilshommes et des baronnets, déguisés
en gens du peuple.  Le déguisement est un des bonheurs de
l’orgueil, et c’était la grande mode d’alors.  Cette aristocratie
mêlée à la mob était bon signe et indiquait une extension de
succès gagnant Londres.  La gloire de Gwynplaine avait décidément
fait son entrée dans le grand public.  Et le fait était réel.  Il
n’était plus question dans Londres que de l’Homme qui Rit.  On en
parlait jusque chez le Mohock-Club, hanté des lords.

Dans la Green-Box on ne s’en doutait pas; on se contentait d’être
heureux.  L’enivrement de Dea, c’était de toucher tous les soirs
le front crépu et fauve de Gwynplaine.  En amour, rien n’est tel
qu’une habitude.  Toute la vie s’y concentre.  La réapparition de
l’astre est une habitude de l’univers.  La création n’est pas
autre chose qu’une amoureuse, et le soleil est un amant.

La lumière est une cariatide éblouissante qui porte le monde.
Tous les jours, pendant une minute sublime, la terre couverte de
nuit s’appuie sur le soleil levant.  Dea, aveugle, sentait la
même rentrée de chaleur et d’espérance en elle dans le moment où
elle posait sa main sur la tête de Gwynplaine.

Être deux ténébreux qui s’adorent, s’aimer dans la plénitude du
silence, on s’accommoderait de l’éternité passée ainsi.

Un soir, Gwynplaine, ayant en lui cette surcharge de félicité
qui, pareille à l’ivresse des parfums, cause une sorte de divin
malaise, rôdait, comme il faisait d’ordinaire après le spectacle
terminé, dans le pré, à quelque cent pas de la Green-Box.  On a
de ces heures de dilatation où l’on dégorge le trop-plein de son
cœur.  La nuit était noire et transparente; il faisait clair
d’étoiles.  Tout le champ de foire était désert, et il n’y avait
que du sommeil et de l’oubli dans les baraques éparses autour du
Tarrinzeau-field.

Une seule lumière n’était pas éteinte; c’était la lanterne de
l’inn Tadcaster, entr’ouvert et attendant la rentrée de
Gwynplaine.

Minuit venait de sonner aux cinq paroisses de Southwark avec les
intermittences et les différences de voix d’un clocher à l’autre.

Gwynplaine songeait à Dea.  A quoi eût-il songé?  Mais ce
soir-là, singulièrement confus, plein d’un charme où il y avait
de l’angoisse, il songeait à Dea comme un homme songe à une
femme.  Il se le reprochait.  C’était une diminution.  La sourde
attaque de l’époux commençait en lui.  Douce et impérieuse
impatience.  Il franchissait la frontière invisible; en deçà il y
a la vierge, au delà il y a la femme.  Il se questionnait avec
anxiété; il avait ce qu’on pourrait nommer la rougeur intérieure.
Le Gwynplaine des premières années s’était peu à peu transformé
dans l’inconscience d’une croissance mystérieuse.  L’ancien
adolescent pudique se sentait devenir trouble et inquiétant.
Nous avons l’oreille de lumière où parle l’esprit, et l’oreille
d’obscurité où parle l’instinct.  Dans cette oreille amplifiante
des voix inconnues lui faisaient des offres.  Si pur que soit le
jeune homme qui rêve d’amour, un certain épaississement de chair
finit toujours par s’interposer entre son rêve et lui.  Les
intentions perdent leur transparence.  L’inavouable voulu par la
nature fait son entrée dans la conscience.  Gwynplaine éprouvait
on ne sait quel appétit de cette matière où sont toutes les
tentations, et qui manquait presque à Dea.  Dans sa fièvre, qui
lui semblait malsaine, il transfigurait Dea, du côté périlleux
peut-être, et il tâchait d’exagérer cette forme séraphique
jusqu’à la forme féminine.  C’est de toi, femme, que nous avons
besoin.

Trop de paradis, l’amour en arrive à ne pas vouloir cela.  Il lui
faut la peau fiévreuse, la vie émue, le baiser électrique et
irréparable, les cheveux dénoués, l’étreinte ayant un but.  Le
sidéral gêne.  L’éthéré pèse.  L’excès de ciel dans l’amour,
c’est l’excès de combustible dans le feu; la flamme en souffre.
Dea saisissable et saisie, la vertigineuse approche qui mêle en
deux êtres l’inconnu de la création, Gwynplaine, éperdu, avait ce
cauchemar exquis.  Une femme!  Il entendait en lui ce profond cri
de la nature.  Comme un Pygmalion du rêve modelant une Galatée de
l’azur, il faisait témérairement, au fond de son âme, des
retouches à ce contour chaste de Dea; contour trop céleste et pas
assez édénique; car l’éden, c’est Ève; et Ève était une femelle,
une mère charnelle, une nourrice terrestre, le ventre sacré des
générations, la mamelle du lait inépuisable, la berceuse du monde
nouveau-né; et le sein exclut les ailes.  La virginité n’est que
l’espérance de la maternité.  Pourtant, dans les mirages de
Gwynplaine, Dea jusqu’alors avait été au-dessus de la chair.  En
ce moment, égaré, il essayait dans sa pensée de l’y faire
redescendre, et il tirait ce fil, le sexe, qui tient toute jeune
fille liée à la terre.  Pas un seul de ces oiseaux n’est lâché.
Dea, pas plus qu’une autre, n’était hors la loi, et Gwynplaine,
tout en ne l’avouant qu’à demi, avait une vague volonté qu’elle
s’y soumît.  Il avait cette volonté malgré lui, et dans une
rechute continuelle.  Il se figurait Dea humaine.  Il en était à
concevoir une idée inouïe: Dea, créature, non plus seulement
d’extase, mais de volupté; Dea la tête sur l’oreiller.  Il avait
honte de cet empiétement visionnaire; c’était comme un effort de
profanation; il résistait à cette obsession; il s’en détournait,
puis il y revenait; il lui semblait commettre un attentat à la
pudeur.  Dea était pour lui un nuage.  Frémissant, il écartait ce
nuage comme il eût soulevé une chemise.  On était en avril.

La colonne vertébrale a ses rêveries.

Il faisait des pas au hasard avec cette oscillation distraite
qu’on a dans la solitude.  N’avoir personne autour de soi, cela
aide à divaguer.  Où allait sa pensée?  il n’eût osé se le dire à
lui-même.  Dans le ciel?  Non.  Dans un lit.  Vous le regardiez,
astres.

Pourquoi dit-on un amoureux?  On devrait dire un possédé.  Être
possédé du diable, c’est l’exception; être possédé de la femme,
c’est la règle.  Tout homme subit cette aliénation de soi-même.
Quelle sorcière qu’une jolie femme!  Le vrai nom de l’amour,
c’est captivité.

On est fait prisonnier par l’âme d’une femme.  Par sa chair
aussi.  Quelquefois plus encore par la chair que par l’âme.
L’âme est l’amante; la chair est la maîtresse.

On calomnie le démon.  Ce n’est pas lui qui a tenté Eve.  C’est
Ève qui l’a tenté.  La femme a commencé.

Lucifer passait tranquille.  Il a aperçu la femme.  Il est devenu
Satan.

La chair, c’est le dessus de l’inconnu.  Elle provoque, chose
étrange, par la pudeur.  Rien de plus troublant.  Elle a honte,
cette effrontée.

En cet instant-là, ce qui agitait Gwynplaine et ce qui le tenait,
c’était cet effrayant amour de surface.  Moment redoutable que
celui où l’on veut la nudité.  Un glissement dans la faute est
possible.  Que de ténèbres dans cette blancheur de Vénus!

Quelque chose en Gwynplaine appelait à grands cris Dea, Dea
fille, Dea moitié d’un homme, Dea chair et flamme, Dea gorge nue.
Il chassait presque l’ange.  Crise mystérieuse que tout amour
traverse, et où l’idéal est en danger.  Ceci est la préméditation
de la création.

Moment de corruption céleste.

L’amour de Gwynplaine pour Dea devenait nuptial.  L’amour
virginal n’est qu’une transition.  Le moment était arrivé.  Il
fallait à Gwynplaine cette femme.

Il lui fallait une femme.

Pente dont on ne voit que le premier plan.

L’appel indistinct de la nature est inexorable.

Toute la femme, quel gouffre!

Heureusement, pour Gwynplaine, il n’y avait d’autre femme que
Dea.  La seule dont il voulût.  La seule qui pût vouloir de lui.

Gwynplaine avait ce grand frisson vague qui est la réclamation
vitale de l’infini.

Ajoutez l’aggravation du printemps.  Il aspirait les effluves
sans nom de l’obscurité sidérale.  Il allait devant lui,
délicieusement hagard.  Les parfums errants de la sève en
travail, les irradiations capiteuses qui flottent dans l’ombre,
l’ouverture lointaine des fleurs nocturnes, la complicité des
petits nids cachés, les bruissements d’eaux et de feuilles, les
soupirs sortant des choses, la fraîcheur, la tiédeur, tout ce
mystérieux éveil d’avril et de mai, c’est l’immense sexe épars
proposant à voix basse la volupté, provocation vertigineuse qui
fait bégayer l’âme.  L’idéal ne sait plus ce qu’il dit.

Qui eût vu marcher Gwynplaine eût pensé: Tiens!  un ivrogne!

Il chancelait presque en effet sous le poids de son cœur, du
printemps et de la nuit.

La solitude dans le bowling-green était si paisible que, par
instants, il parlait haut.

Se sentir pas écouté fait qu’on parle.

Il se promenait à pas lents, la tête baissée, les mains derrière
le dos, la gauche dans la droite, les doigts ouverts.

Tout à coup il sentit comme le glissement de quelque chose dans
l’entre-bâillement inerte de ses doigts.

Il se retourna vivement.

Il avait dans la main un papier et devant lui un homme.

C’était cet homme venu jusqu’à lui par derrière avec la
précaution d’un chat, qui lui avait mis ce papier entre les
doigts.

Le papier était une lettre.

L’homme, suffisamment éclairé par la pénombre stellaire, était
petit, joufflu, jeune, grave, et vêtu d’une livrée couleur feu,
visible du haut en bas par la fente verticale d’un long surtout
gris qu’on appelait alors capenoche, mot espagnol contracté qui
veut dire cape de nuit.  Il était coiffé d’une gorra cramoisie,
pareille à une calotte de cardinal où la domesticité serait
accentuée par un galon.  Sur cette calotte on apercevait un
bouquet de plumes de tisserin.

Il était immobile devant Gwynplaine.  On eût dit une silhouette
de rêve.

Gwynplaine reconnut le mousse de la duchesse.

Avant que Gwynplaine eût pu jeter un cri de surprise, il entendit
la voix grêle, à la fois enfantine et féminine, du mousse qui lui
disait:

--Trouvez-vous demain à pareille heure à l’entrée du pont de
Londres.  J’y serai.  Je vous conduirai.

--Où?  demanda Gwynplaine.

--Où vous êtes attendu.

Gwynplaine abaissa ses yeux sur la lettre qu’il tenait
machinalement dans sa main.

Quand il les releva, le mousse n’était plus là.

On distinguait dans la profondeur du champ de foire une vague
forme obscure qui décroissait rapidement.  C’était le petit
laquais qui s’en allait.  Il tourna un coin de rue, et il n’y eut
plus personne.

Gwynplaine regarda le mousse disparaître, puis il regarda la
lettre.  Il est des moments dans la vie où ce qui vous arrive ne
vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps à une
certaine distance du fait.  Gwynplaine approcha la lettre de ses
yeux comme quelqu’un qui veut lire; alors, il s’aperçut qu’il ne
pouvait la lire pour deux raisons: premièrement, parce qu’il ne
l’avait pas décachetée; deuxièmement, parce qu’il faisait nuit.
Il fut plusieurs minutes avant de se rendre compte qu’il y avait
une lanterne dans l’inn.  Il fit quelques pas, mais de côté, et
comme s’il ne savait où aller.  Un somnambule à qui un fantôme a
remis une lettre marche de la sorte.

Enfin il se décida, courut plutôt qu’il n’avança vers l’inn, se
plaça dans le rayon de la porte entr’ouverte, et considéra encore
une fois, à cette clarté, la lettre fermée.  On ne voyait aucune
empreinte sur le cachet, et sur l’enveloppe il y avait: A
_Gwynplaine_.  Il brisa le cachet, déchira l’enveloppe, déplia la
lettre, la mit en plein sous la lumière, et voici ce qu’il lut:

«Tu es horrible, et je suis belle.  Tu es histrion, et je suis
duchesse.  Je suis la première, et tu es le dernier.  Je veux de
toi.  Je t’aime.  Viens.»



LIVRE QUATRIÈME

LA CAVE PÉNALE



I

LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE


Tel jet de flamme fait à peine une piqûre aux ténèbres; tel autre
met le feu à un volcan.

Il y a des étincelles énormes.

Gwynplaine lut la lettre, puis la relut.  Il y avait bien ce mot:
Je t’aime!

Les épouvantes se succédèrent dans son esprit.

La première, ce fut de se croire fou.

Il était fou.  C’était certain.  Ce qu’il venait de voir
n’existait pas.  Les simulacres crépusculaires jouaient de lui,
misérable.  Le petit homme écarlate était une lueur de vision.
Quelquefois, la nuit, rien condensé en une flamme vient rire de
vous.  Après s’être moqué, l’être illusoire avait disparu,
laissant derrière lui Gwynplaine fou.  L’ombre fait de ces
choses-là.

La seconde épouvante, ce fut de constater qu’il avait toute sa
raison.

Une vision?  mais non.  Eh bien!  et cette lettre?  Est-ce qu’il
n’avait pas une lettre entre les mains?  Est-ce que ne voilà pas
une enveloppe, un cachet, du papier, une écriture?  Est-ce qu’il
ne sait pas de qui cela vient?  Rien d’obscur dans cette
aventure.  On a pris une plume et de l’encre, et l’on a écrit.
On a allumé une bougie, et l’on a cacheté avec de la cire.
Est-ce que son nom n’est pas écrit sur la lettre?  _A
Gwynplaine_.  Le papier sent bon.  Tout est clair.  Le petit
homme, Gwynplaine le connaît.  Ce nain est un groom.  Cette lueur
est une livrée.  Ce groom a donné rendez-vous à Gwynplaine pour
le lendemain à la même heure, à l’entrée du pont de Londres.
Est-ce que le pont de Londres est une illusion?  Non, non, tout
cela se tient.  Il n’y a là dedans aucun délire.  Tout est
réalité.  Gwynplaine est parfaitement lucide.  Ce n’est pas une
fantasmagorie tout de suite décomposée au-dessus de sa tête, et
dissipée en évanouissement; c’est une chose qui lui arrive.  Non,
Gwynplaine n’est pas fou.  Gwynplaine ne rêve pas.  Et il
relisait la lettre.

Eh bien, oui.  Mais alors?

Alors c’est formidable.

Il y a une femme qui veut de lui.

Une femme veut de lui!  En ce cas que personne ne prononce plus
jamais ce mot: incroyable.  Une femme veut de lui!  une femme qui
a vu son visage!  une femme qui n’est pas aveugle!  Et qui est
cette femme?  Une laide?  non.  Une belle.  Une bohémienne?  non.
Une duchesse.

Qu’y avait-il là dedans, et qu’est-ce que cela voulait dire?
Quel péril qu’un tel triomphe!  mais comment ne pas s’y jeter à
tête perdue?

Quoi!  cette femme!  la sirène, l’apparition, la lady, la
spectatrice de la loge visionnaire, la ténébreuse éclatante!  Car
c’était elle.  C’était bien elle.

Le pétillement de l’incendie commençant éclatait en lui de toutes
parts.  C’était cette étrange inconnue!  la même qui l’avait tant
troublé!  Et ses premières pensées tumultueuses sur cette femme
reparaissaient, comme chauffées à tout ce feu sombre.  L’oubli
n’est autre chose qu’un palimpseste.  Qu’un accident survienne,
et tous les effacements revivent dans les interlignes de la
mémoire étonnée.  Gwynplaine croyait avoir retiré cette figure de
son esprit, et il l’y retrouvait, et elle y était empreinte, et
elle avait fait son creux dans ce cerveau inconscient, coupable
d’un songe.  A son insu, la profonde gravure de la rêverie avait
mordu très avant.  Maintenant un certain mal était fait.  Et
toute cette rêverie, désormais peut-être irréparable, il la
reprenait avec emportement.

Quoi!  on voulait de lui!  Quoi!  la princesse descendait de son
trône, l’idole de son autel, la statue de son piédestal, le
fantôme de sa nuée!  Quoi!  du fond de l’impossible, la chimère
arrivait!  Quoi!  cette déité du plafond, quoi!  cette
irradiation, quoi!  cette néréide toute mouillée de pierreries,
quoi!  cette beauté inabordable et suprême, du haut de son
escarpement de rayons, elle se penchait vers Gwynplaine!  Quoi!
son char d’aurore, attelé à la fois de tourterelles et de
dragons, elle l’arrêtait au-dessus de Gwynplaine, et elle disait
à Gwynplaine: Viens!  Quoi!  lui, Gwynplaine, il avait cette
gloire terrifiante d’être l’objet d’un tel abaissement de
l’empyrée!  Cette femme, si l’on peut donner ce nom à une forme
sidérale et souveraine, cette femme se proposait, se donnait, se
livrait!  Vertige!  L’olympe se prostituait!  à qui?  à lui,
Gwynplaine!  Des bras de courtisane s’ouvraient dans un nimbe
pour le serrer contre un sein de déesse!  Et cela sans souillure.
Ces majestés-là ne noircissent pas.  La lumière lave les dieux.
Et cette déesse qui venait à lui savait ce qu’elle faisait.  Elle
n’était pas ignorante de l’horreur incarnée en Gwynplaine.  Elle
avait vu ce masque qui était le visage de Gwynplaine!  et ce
masque ne la faisait pas reculer.  Gwynplaine était aimé quoique!

Chose qui dépassait tous les songes, il était aimé parce que!
Loin de faire reculer la déesse, ce masque l’attirait!
Gwynplaine était plus qu’aimé, il était désiré.  Il était mieux
qu’accepté, il était choisi.  Lui, choisi!

Quoi!  là où était cette femme, dans ce royal milieu du
resplendissement irresponsable et de la puissance en plein libre
arbitre, il y avait des princes, elle pouvait prendre un prince;
il y avait des lords, elle pouvait prendre un lord; il y avait
des hommes beaux, charmants, superbes, elle pouvait prendre
Adonis.  Et qui prenait-elle?  Gnafron!  Elle pouvait choisir au
milieu des météores et des foudres l’immense séraphin à six
ailes, et elle choisissait la larve rampant dans la vase.  D’un
côté, les altesses et les seigneuries, toute la grandeur, toute
l’opulence, toute la gloire; de l’autre, un saltimbanque.  Le
saltimbanque l’emportait!  Quelle balance y avait-il donc dans le
cœur de cette femme?  à quel poids pesait-elle son amour?  Cette
femme ôtait de son front le chapeau ducal et le jetait sur le
tréteau du clown!  Cette femme ôtait de sa tête l’auréole
olympienne et la posait sur le crâne hérissé du gnome!  On ne
sait quel renversement du monde, le fourmillement d’insectes en
haut, les constellations en bas, engloutissait Gwynplaine éperdu
sous un écroulement de lumière, et lui faisait un nimbe dans le
cloaque.  Une toute-puissante, en révolte contre la beauté et la
splendeur, se donnait au damné de la nuit, préférait Gwynplaine à
Antinous, entrait en accès de curiosité devant les ténèbres, et y
descendait, et, de cette abdication de la déesse, sortait,
couronnée et prodigieuse, la royauté du misérable.  «Tu es
horrible.  Je t’aime.» Ces mots atteignaient Gwynplaine à
l’endroit hideux de l’orgueil.  L’orgueil, c’est là le talon où
tous les héros sont vulnérables.  Gwynplaine était flatté dans sa
vanité de monstre.  C’était comme être difforme qu’il était aimé.
Lui aussi, autant et plus peut-être que les Jupiters et les
Apollons, il était l’exception.  Il se sentait surhumain, et
tellement monstre qu’il était dieu.  Éblouissement épouvantable.

Maintenant, qu’était-ce que cette femme?  que savait-il d’elle?
Tout et rien.  C’était une duchesse, il le savait; il savait
qu’elle était belle, qu’elle était riche, qu’elle avait des
livrées, des laquais, des pages, et des coureurs à flambeaux
autour de son carrosse à couronne.  Il savait qu’elle était
amoureuse de lui, ou du moins qu’elle le lui disait.  Le reste,
il l’ignorait.  Il savait son titre, et ne savait pas son nom.
Il savait sa pensée, et ne savait pas sa vie.  Était-elle mariée,
veuve, fille?  était-elle libre?  était-elle sujette à des
devoirs quelconques?  A quelle famille appartenait-elle?  Y
avait-il autour d’elle des pièges, des embûches, des écueils?  Ce
qu’est la galanterie dans les hautes régions oisives, qu’il y ait
sur ces sommets des antres où rêvent des charmeuses féroces ayant
pêle-mêle autour d’elles des ossements d’amour déjà dévorés, à
quels essais tragiquement cyniques peut aboutir l’ennui d’une
femme qui se croit au-dessus de l’homme, Gwynplaine ne
soupçonnait rien de cela; il n’avait pas même dans l’esprit de
quoi échafauder une conjecture, on est mal renseigné dans le
sous-sol social où il vivait; pourtant il voyait de l’ombre.  Il
se rendait compte que toute cette clarté était obscure.
Comprenait-il?  Non.  Devinait-il?  Encore moins.  Qu’y avait-il
derrière cette lettre?  Une ouverture à deux battants, et en même
temps une fermeture inquiétante.  D’un côté l’aveu.  De l’autre
l’énigme.

L’aveu et l’énigme, ces deux bouches, l’une provocante, l’autre
menaçante, prononcent la même parole: Ose!

Jamais la perfidie du hasard n’avait mieux pris ses mesures, et
n’avait fait arriver plus à point une tentation.  Gwynplaine,
remué par le printemps et par la montée de la sève universelle,
était en train de faire le rêve de la chair.  Le vieil homme
insubmersible dont aucun de nous ne triomphe, s’éveillait en cet
éphèbe attardé, resté adolescent à vingt-quatre ans.  C’est à ce
moment-là, c’est à la minute la plus trouble de cette crise, que
l’offre lui était faite, et que se dressait devant lui,
éblouissante, la gorge nue du sphinx.  La jeunesse est un plan
incliné.  Gwynplaine penchait, on le poussait.  Qui?  la saison.
Qui?  la nuit.  Qui?  cette femme.  S’il n’y avait pas le mois
d’avril, on serait bien plus vertueux.  Les buissons en fleur,
tas de complices!  l’amour est le voleur, le printemps est le
recéleur.

Gwynplaine était bouleversé.

Il y a une certaine fumée du mal qui précède la faute, et qui
n’est pas respirable à la conscience.  L’honnêteté tentée a la
nausée obscure de l’enfer.  Ce qui s’entr’ouvre dégage une
exhalaison qui avertit les forts et étourdit les faibles.
Gwynplaine avait ce mystérieux malaise.

Des dilemmes, à la fois fugaces et opiniâtres, flottaient devant
lui.  La faute, obstinée à s’offrir, prenait forme.  Le
lendemain, minuit, le pont de Londres, le page!  irait-il?  Oui!
criait la chair.  Non!  criait l’âme.

Pourtant, disons-le, si singulier que cela semble au premier
abord, cette question:--Irait-il?--il ne se l’adressa pas une
seule fois distinctement.  Les actions reprochables ont des
endroits réservés.  Comme les eaux-de-vie trop fortes, on ne les
boit pas tout d’un trait.  On pose le verre, on verra plus tard,
la première goutte est déjà bien étrange.

Ce qui est sûr, c’est qu’il se sentait poussé par derrière vers
l’inconnu.

Et il frémissait.  Et il entrevoyait un bord d’écroulement.  Et
il se rejetait en arrière, ressaisi de tous côtés par l’effroi.
Il fermait les yeux.  Il faisait effort pour se nier à lui-même
cette aventure, et pour se remettre à douter de sa raison.
Évidemment c’était le mieux.  Ce qu’il avait de plus sage à
faire, c’était de se croire fou.

Fièvre fatale.  Tout homme surpris par l’imprévu a eu dans sa vie
de ces pulsations tragiques.  L’observateur écoute toujours avec
anxiété le retentissement des sombres coups de bélier du destin
contre une conscience.

Hélas!  Gwynplaine s’interrogeait.  Là où le devoir est net, se
poser des questions, c’est déjà la défaite.

Du reste, détail à noter, l’effronterie de l’aventure qui
peut-être eût choqué un homme corrompu, ne lui apparaissait
point.  Ce que c’est que le cynisme, il l’ignorait.  L’idée de
prostitution, indiquée plus haut, ne l’approchait pas.  Il
n’était pas de force à la concevoir.  Il était trop pur pour
admettre les hypothèses compliquées.  De cette femme, il ne
voyait que la grandeur.  Hélas!  il était flatté.  Sa vanité ne
constatait que sa victoire.  Qu’il fût l’objet d’une impudeur
plutôt que d’un amour, il lui eût fallu, pour conjecturer cela,
beaucoup plus d’esprit que n’en a l’innocence.  Près de: _Je
t’aime_, il n’apercevait pas ce correctif effrayant: _Je veux de
toi_.

Le côté bestial de la déesse lui échappait.

L’esprit peut subir des invasions.  L’âme a ses vandales, les
mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu.  Mille idées
en sens inverse se précipitaient sur Gwynplaine l’une après
l’autre, quelquefois toutes ensemble.  Puis il se faisait en lui
des silences.  Alors il prenait sa tête entre ses mains, dans une
sorte d’attention lugubre, pareille à la contemplation d’un
paysage de la nuit.

Tout à coup il s’aperçut d’une chose, c’est qu’il ne pensait
plus.  Sa rêverie était arrivée à ce moment noir où tout
disparaît.

Il remarqua aussi qu’il n’était pas rentré.  Il pouvait être deux
heures du matin.

Il mit la lettre apportée par le page dans sa poche de côté, mais
s’apercevant qu’elle était sur son cœur, il l’ôta de là, et la
fourra toute froissée dans le premier gousset venu de son
haut-de-chausses, puis il se dirigea vers l’hôtellerie, y pénétra
silencieusement, ne réveilla pas le petit Govicum qui l’attendait
tombé de sommeil sur une table avec ses deux bras pour oreiller,
referma la porte, alluma une chandelle à la lanterne de
l’auberge, tira les verrous, donna un tour de clef à la serrure,
prit machinalement les précautions d’un homme qui rentre tard,
remonta l’escalier de la Green-Box, se glissa dans l’ancienne
cahute qui lui servait de chambre, regarda Ursus qui dormait,
souffla sa chandelle, et ne se coucha pas.

Une heure passa ainsi.  Enfin, las, se figurant que le lit c’est
le sommeil, il posa sa tête sur son oreiller, sans se
déshabiller, et il fit à l’obscurité la concession de fermer les
yeux; mais l’orage d’émotions qui l’assaillait n’avait pas
discontinué un instant.  L’insomnie est un sévice de la nuit sur
l’homme.  Gwynplaine souffrait beaucoup.  Pour la première fois
de sa vie, il n’était pas content de lui.  Intime douleur mêlée à
sa vanité satisfaite.  Que faire?  Le jour vint.  Il entendit
Ursus se lever, et n’ouvrit pas les paupières.  Aucune trêve
cependant.  Il songeait à cette lettre.  Tous les mots lui
revenaient dans une sorte de chaos.  Sous de certains souffles
violents du dedans de l’âme, la pensée est un liquide.  Elle
entre en convulsions, elle se soulève, et il en sort quelque
chose de semblable au rugissement sourd de la vague.  Flux,
reflux, secousses, tournoiements, hésitations du flot devant
l’écueil, grêles et pluies, nuages avec des trouées où sont des
lueurs, arrachements misérables d’une écume inutile, folles
ascensions tout de suite écroulées, immenses efforts perdus,
apparition du naufrage de toutes parts, ombre et dispersion, tout
cela, qui est dans l’abîme, est dans l’homme.  Gwynplaine était
en proie à cette tourmente.

Au plus fort de cette angoisse, les paupières toujours fermées,
il entendit une voix exquise qui disait:--Est-ce que tu dors,
Gwynplaine?--Il ouvrit les yeux en sursaut et se leva sur son
séant, la porte de la cahute vestiaire était entr’ouverte, Dea
apparaissait dans l’entre-bâillement.  Elle avait dans les yeux
et sur les lèvres son ineffable sourire.  Elle se dressait
charmante, dans la sérénité inconsciente de son rayonnement.  Il
y eut une sorte de minute sacrée.  Gwynplaine la contempla,
tressaillant, ébloui, réveillé; réveillé de quoi?  du sommeil?
non, de l’insomnie.  C’était elle, c’était Dea; et tout à coup il
sentit au plus profond de son être l’indéfinissable
évanouissement de la tempête et la sublime descente du bien sur
le mal; le prodige du regard d’en haut s’opéra, la douce aveugle
lumineuse, sans autre effort que sa présence, dissipa toute
l’ombre en lui, le rideau de nuage s’écarta de cet esprit comme
tiré par une main invisible, et Gwynplaine, enchantement céleste,
eut dans la conscience une rentrée d’azur.  Il redevint
subitement, par la vertu de cet ange, le grand et bon Gwynplaine
innocent.  L’âme, comme la création, a de ces confrontations
mystérieuses; tous deux se taisaient, elle la clarté, lui le
gouffre, elle divine, lui apaisé; et audessus du cœur orageux de
Gwynplaine, Dea resplendissait avec on ne sait quel inexprimable
effet d’étoile de la mer.



II

DU PLAISANT AU SÉVÈRE


Comme c’est simple un miracle!  C’était dans la Green-Box l’heure
du déjeuner, et Dea venait tout bonnement savoir pourquoi
Gwynplaine n’arrivait pas à leur petite table du matin.

--Toi!  cria Gwynplaine, et tout fut dit.  Il n’eut plus d’autre
horizon et d’autre vision que ce ciel où était Dea.

Qui n’a pas vu, après l’ouragan, le sourire immédiat de la mer,
ne peut se rendre compte de ces apaisements-là.  Rien ne se calme
plus vite que les gouffres.  Cela tient à leur facilité
d’engloutissement.  Ainsi est le cœur humain.  Pas toujours,
pourtant.

Dea n’avait qu’à se montrer, toute la lumière qui était en
Gwynplaine sortait et allait à elle, et il n’y avait plus
derrière Gwynplaine ébloui qu’une fuite de fantômes.  Quelle
pacificatrice que l’adoration!

Quelques instants après, tous deux étaient assis l’un devant
l’autre, Ursus entre eux, Homo à leurs pieds.  La théière, sous
laquelle flambait une petite lampe, était sur la table.  Fibi et
Vinos étaient dehors et vaquaient au service.

Le déjeuner, comme le souper, se faisait dans le compartiment du
centre.  De la façon dont la table très étroite était placée, Dea
tournait le dos à la baie de la cloison qui répondait à la porte
d’entrée de la Green-Box.

Leurs genoux se touchaient.  Gwynplaine versait le thé à Dea.

Dea soufflait gracieusement sur sa tasse.  Tout à coup, elle
éternua.  Il y avait en ce moment-là, audessus de la flamme de la
lampe, une fumée qui se dissipait, et quelque chose comme du
papier qui tombait en cendre.  Cette fumée avait fait éternuer
Dea.

--Qu’est cela?  demanda-t-elle.

--Rien, répondit Gwynplaine.

Et il se mit à sourire.

Il venait de brûler la lettre de la duchesse.

L’ange gardien de la femme aimée, c’est la conscience de l’homme
qui aime.

Cette lettre de moins sur lui le soulagea étrangement, et
Gwynplaine sentit son honnêteté comme l’aigle sent ses ailes.

Il lui sembla qu’avec cette fumée la tentation s’en allait, et
qu’en même temps que ce papier, la duchesse tombait en cendre.

Tout en mêlant leurs tasses, buvant l’un après l’autre dans la
même, ils parlaient.  Babil d’amoureux, caquetage de moineaux.
Enfantillages dignes de la Mère l’Oie et d’Homère.  Deux cœurs
qui s’aiment, n’allez pas chercher plus loin la poésie; et deux
baisers qui dialoguent, n’allez pas chercher plus loin la
musique.

--Sais-tu une chose?

--Non.

--Gwynplaine, j’ai rêvé que nous étions des bêtes, et que nous
avions des ailes.

--Ailes, cela veut dire oiseaux, murmura Gwynplaine.

--Bêtes, cela veut dire anges, grommela Ursus.

La causerie continuait.

--Si tu n’existais pas, Gwynplaine...

--Eh bien?

--C’est qu’il n’y aurait pas de bon Dieu.

--Le thé est trop chaud.  Tu vas te brûler, Dea.

--Souffle sur ma tasse.

--Que tu es belle ce matin!

--Figure-toi qu’il y a toutes sortes de choses que je veux te
dire.

--Dis.

--Je t’aime!

--Je t’adore!

Et Ursus faisait cet aparté:

--Par le ciel, voilà d’honnêtes gens.

Quand on s’aime, ce qui est exquis, ce sont les silences.  Il se
fait comme des amas d’amour, qui éclatent ensuite doucement.

Il y eut une pause après laquelle Dea s’écria:

--Si tu savais!  le soir, quand nous jouons la pièce, à l’instant
où ma main touche ton front...--Oh!  tu as une noble tête,
Gwynplaine!--...  à l’instant où je sens tes cheveux sous mes
doigts, c’est un frisson, j’ai une joie du ciel, je me dis: Dans
tout ce monde de noirceur qui m’enveloppe, dans cet univers de
solitude, dans cet immense écroulement obscur où je suis, dans
cet effrayant tremblement de moi et de tout, j’ai un point
d’appui, le voilà.  C’est lui.--C’est toi.

--Oh!  tu m’aimes, dit Gwynplaine.  Moi aussi je n’ai que toi sur
la terre.  Tu es tout pour moi.  Dea, que veux-tu que je fasse?
Désires-tu quelque chose?  que te faut-il?

Dea répondit:

--Je ne sais pas.  Je suis heureuse.

--Oh!  reprit Gwynplaine, nous sommes heureux!

Ursus éleva la voix sévèrement:

--Ah!  vous êtes heureux.  C’est une contravention.  Je vous ai
déjà avertis.  Ah!  vous êtes heureux!  Alors, tâchez qu’on ne
vous voie pas.  Tenez le moins de place possible.  Ça doit se
fourrer dans des trous, le bonheur.  Faites-vous encore plus
petits que vous n’êtes, si vous pouvez.  Dieu mesure la grandeur
du bonheur à la petitesse des heureux.  Les gens contents doivent
se cacher comme des malfaiteurs.  Ah!  vous rayonnez, méchants
vers luisants que vous êtes, morbleu, on vous marchera dessus, et
l’on fera bien.  Qu’est-ce que c’est que toutes ces mamours-là?
Je ne suis pas une duègne, moi, dont l’état est de regarder les
amoureux se becqueter.  Vous me fatiguez, à la fin!  Allez au
diable!

Et sentant que son accent revêche mollissait jusqu’à
l’attendrissement, il noya cette émotion dans un fort souffle de
bougonnement.

--Père, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix!

--C’est que je n’aime pas qu’on soit trop heureux, répondit
Ursus.

Ici Homo fit écho à Ursus.  On entendit un grondement sous les
pieds des amoureux.

Ursus se pencha et mit la main sur le crâne d’Homo.

--C’est cela, toi aussi, tu es de mauvaise humeur.  Tu grognes.
Tu hérisses ta mèche sur ta caboche de loup.  Tu n’aimes pas les
amourettes.  C’est que tu es sage.  C’est égal, tais-toi.  Tu as
parlé, tu as dit ton avis, soit; maintenant silence.

Le loup gronda de nouveau.

Ursus le regarda sous la table.

--Paix donc, Homo!  Allons, n’insiste pas, philosophe!

Mais le loup se dressa et montra les dents du côté de la porte.

--Qu’est-ce que tu as donc?  dit Ursus.

Et il empoigna Homo par la peau du cou.

Dea, inattentive aux grincements du loup, toute à sa pensée, et
savourant en elle-même le son de voix de Gwynplaine, se taisait,
dans cette sorte d’extase propre aux aveugles, qui semble parfois
leur donner intérieurement un chant à écouter et leur remplacer
par on ne sait quelle musique idéale la lumière qui leur manque.
La cécité est un souterrain d’où l’on entend la profonde harmonie
éternelle.

Pendant qu’Ursus, apostrophant Homo, baissait le front,
Gwynplaine avait levé les yeux.

Il allait boire une tasse de thé, et ne la but pas; il la posa
sur la table avec la lenteur d’un ressort qui se détend, ses
doigts restèrent ouverts, et il demeura immobile, l’œil fixe, ne
respirant plus.

Un homme était debout derrière Dea, dans l’encadrement de la
porte.

Cet homme était vêtu de noir avec une cape de justice.  Il avait
une perruque jusqu’aux sourcils, et il tenait à la main un bâton
de fer sculpté en couronne aux deux bouts.

Ce bâton était court et massif.

Qu’on se figure Méduse passant sa tête entre deux branches du
paradis.

Ursus, qui avait senti la commotion d’un nouveau venu et qui
avait dressé la tête sans lâcher Homo, reconnut ce personnage
redoutable.

Il eut un tremblement de la tête aux pieds.

Il dit bas à l’oreille de Gwynplaine:

--C’est le wapentake.

Gwynplaine se souvint.

Une parole de surprise allait lui échapper.  Il la retint.

Le bâton de fer terminé en couronne aux deux extrémités était
l’iron-weapon.

C’était de l’iron-weapon, sur lequel les officiers de justice
urbaine prêtaient serment en entrant en charge, que les anciens
wapentakes de la police anglaise tiraient leur qualification.

Au delà de l’homme à la perruque, dans la pénombre, on
entrevoyait l’hôtelier consterné.

L’homme, sans dire une parole, et personnifiant cette _muta
Themis_ des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus
Dea rayonnante, et toucha du bâton de fer l’épaule de Gwynplaine,
pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derrière lui
la porte de la Green-Box.  Ce double geste, d’autant plus
impérieux qu’il était silencieux, voulait dire: Suivez-moi.

_Pro signo exeundi, sursum trahe_, dit le cartulaire normand.

L’individu sur lequel venait se poser l’iron-weapon n’avait
d’autre droit que le droit d’obéir.  Nulle réplique à cet ordre
muet.  Les rudes pénalités anglaises menaçaient le réfractaire.

Sous ce rigide attouchement de la loi, Gwynplaine eut une
secousse, puis fut comme pétrifié.

Au lieu d’être simplement effleuré du bâton de fer sur l’épaule,
il en eût été violemment frappé sur la tête, qu’il n’eût pas été
plus étourdi.  Il se voyait sommé de suivre l’officier de police.
Mais pourquoi?  Il ne comprenait pas.

Ursus, jeté lui aussi de son côté dans un trouble poignant,
entrevoyait quelque chose d’assez distinct.  Il songeait aux
bateleurs et aux prédicateurs, ses concurrents, à la Green-Box
dénoncée, au loup, ce délinquant, à son propre démêlé avec les
trois inquisitions de Bishops’gate; et qui sait?  peut-être, mais
ceci était effrayant, aux bavardages malséants et factieux de
Gwynplaine touchant l’autorité royale.  Il tremblait
profondément.

Dea souriait.

Ni Gwynplaine, ni Ursus ne prononcèrent une parole.  Tous deux
eurent la même pensée: ne pas inquiéter Dea.  Le loup l’eut
peut-être aussi, car il cessa de gronder.  Il est vrai qu’Ursus
ne le lâchait point.

D’ailleurs Homo, dans l’occasion, avait ses prudences.  Qui n’a
remarqué certaines anxiétés intelligentes des animaux?

Peut-être, dans la mesure de ce qu’un loup peut comprendre des
hommes, se sentait-il proscrit.

Gwynplaine se leva.

Aucune résistance n’était possible, Gwynplaine le savait, il se
rappelait les paroles d’Ursus, et aucune question n’était
faisable.

Il demeura debout devant le wapentake.

Le wapentake lui retira le weapon de dessus l’épaule, et ramena à
lui le bâton de fer qu’il tint droit dans la posture du
commandement, attitude de police comprise alors de tout le
peuple, et qui intimait l’ordre que voici:

--Que cet homme me suive, et personne autre.  Restez tous où vous
êtes.  Silence.

Pas de curieux.  La police a, de tout temps, eu le goût de ces
clôtures-là.

Ce genre de saisie était qualifié «séquestre de la personne».

Le wapentake, d’un seul mouvement, et comme une pièce mécanique
qui pivote sur elle-même, tourna le dos et se dirigea d’un pas
magistral et grave vers l’issue de la Green-Box.

Gwynplaine regarda Ursus.

Ursus eut cette pantomime composée d’un haussement d’épaules, des
deux coudes aux hanches avec les mains écartées, et des sourcils
froncés en chevrons, laquelle signifie: soumission à l’inconnu.

Gwynplaine regarda Dea.  Elle songeait.  Elle continuait de
sourire.

Il posa l’extrémité de ses doigts sur ses lèvres, et lui envoya
un inexprimable baiser.

Ursus, soulagé d’une certaine quantité de terreur par le dos
tourné du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l’oreille
de Gwynplaine ce murmure:

--Sur ta vie, ne parle pas avant qu’on t’interroge!

Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu’on a dans la
chambre d’un malade, décrocha de la cloison son chapeau et son
manteau, s’enveloppa du manteau jusqu’aux yeux, et se rabattit le
chapeau sur le front; ne s’étant pas couché, il avait encore ses
vêtements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda
encore une fois Dea; le wapentake, arrivé à la porte extérieure
de la Green-Box, éleva son bâton et commença à descendre le petit
escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si
cet homme le tirait avec une chaîne invisible; Ursus regarda
Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup, à ce moment-là,
ébaucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et
lui dit tout bas: Il va revenir.

Dans la cour, maître Nicless, d’un geste servile et impérieux,
refoulait les cris d’effarement dans les bouches de Vinos et de
Fibi qui considéraient avec détresse Gwynplaine emmené, et les
vêtements couleur deuil et le bâton de fer du wapentake.

Deux pétrifications, c’étaient ces deux filles.  Elles avaient
des attitudes de stalactites.

Govicum, abasourdi, écarquillait sa face dans une fenêtre entre
baillée.

Le wapentake précédait Gwynplaine de quelques pas sans se
retourner et sans le regarder, avec cette tranquillité glaciale
que donne la certitude d’être la loi.

Tous deux, dans un silence de sépulcre, franchirent la cour,
traversèrent la salle obscure du cabaret et débouchèrent sur la
place.  Il y avait là quelques passants groupés devant la porte
de l’auberge, et le justicier-quorum à la tête d’une escouade de
police.  Ces curieux, stupéfaits, et sans souffler mot,
s’écartèrent et se rangèrent avec la discipline anglaise devant
le bâton du constable; le wapentake prit la direction des petites
rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et
Gwynplaine, ayant à sa droite et à sa gauche les gens du
justicier-quorum alignés en double haie, pâle, sans un geste,
sans autre mouvement que les pas qu’il faisait, couvert de son
manteau ainsi que d’un suaire, s’éloigna lentement de l’inn,
marchant muet derrière l’homme taciturne, comme une statue qui
suit un spectre.



III

LEX, REX, FEX


L’arrestation sans explication, qui étonnerait fort un anglais
d’aujourd’hui, était un procédé de police fort usité alors dans
la Grande-Bretagne.  On y eut recours, particulièrement pour les
choses délicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de
cachet, et en dépit de l’_habeas corpus_, jusque sous Georges II,
et une des accusations dont Walpole eut à se défendre, ce fut
d’avoir fait ou laissé arrêter Neuhoff de cette façon.
L’accusation était probablement peu fondée, car Neuhoff, roi de
Corse, fut incarcéré par ses créanciers.

Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en
Allemagne avait fort usé, étaient admises par la coutume
germanique qui régit une moitié des vieilles lois anglaises, et
recommandées, en certain cas, par la coutume normande qui régit
l’autre moitié.  Le maître de police du palais de Justinien
s’appelait «le silentiaire impérial», _silentiarius imperialis_.
Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de
corps, s’appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes
latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est
tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit
imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de
1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes,
sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier
d’Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus.  Taciturnior
esto.  Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prévalaient
spécialement de cette prescription considérée comme faisant
partie des antiques franchises féodales de l’Angleterre:--«Sous
les viscomtes sont les serjans de l’espée, lesquels doivent
justicier vertueusement à l’espée tous ceux qui suient malveses
compagnies, gens diffamez d’aucuns crimes, et gens fuitis et
forbannis.....  et les doivent si vigoureusement et si
discrètement appréhender, que la bonne gent qui sont paisibles
soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient
espoantés.» Être arrêté de la sorte, c’était être saisi «ô le
glaive de l’espée» (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS.  I.  part.
Sect.  I, cap.  II).  Les jurisconsultes invoquaient en outre,
_in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre
_servientes spathae_.  Les _servientes spathae_, dans l’approche
graduelle de la basse latinité jusqu’à nos idiomes, sont devenus
_sergentes spadae_.

Les arrestations silencieuses étaient le contraire de la clameur
de haro, et indiquaient qu’il convenait de se taire jusqu’à ce
que de certaines obscurités fussent éclaircies.

Elles signifiaient: Questions réservées.

Elles indiquaient, dans l’opération de police, une certaine
quantité de raison d’état.

Le terme de droit _private_, qui veut dire _à huis clos_,
s’appliquait à ce genre d’arrestations.

C’est de cette manière qu’Edouard III avait, selon quelques
annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mère Isabelle
de France.  Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un
siège dans sa ville avant d’être pris.

Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode
«d’attraire les gens».

Cromwell l’employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec
cette précaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte
d’Ormond, fut arrêté dans Kilmacaugh.

Ces prises de corps par le simple geste de justice représentaient
plutôt le mandat de comparution que le mandat d’arrêt.

Elles n’étaient parfois qu’un procédé d’information, et
impliquaient même, par le silence imposé à tous, un certain
ménagement pour la personne saisie.

Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles étaient
particulièrement terrifiantes.

L’Angleterre, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas en 1705, ni même
beaucoup plus tard, ce qu’elle est de nos jours.  L’ensemble
était très confus et parfois très oppressif; Daniel de Foë, qui
avait tâté du pilori, caractérise quelque part l’ordre social
anglais par ces mots: «les mains de fer de la loi».  Il n’y avait
pas seulement la loi, il y avait l’arbitraire.  Qu’on se rappelle
Steele chassé du parlement, Locke chassé de sa chaire; Hobbes et
Gibbon, forcés de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley
persécutés; John Wilkes mis à la Tour.  Qu’on énumère, le compte
sera long, les victimes du statut _seditious libel_.
L’inquisition avait un peu fusé par toute l’Europe; ses pratiques
de police faisaient école.  Un attentat monstrueux à tous les
droits était possible en Angleterre; qu’on se souvienne du
_Gazetier cuirassé_.  En plein dix-huitième siècle, Louis XV
faisait enlever dans Piccadilly les écrivains qui lui
déplaisaient.  Il est vrai que Georges III empoignait en France
le prétendant au beau milieu de la salle de l’Opéra.  C’étaient
deux bras très longs; celui du roi de France allait jusque dans
Londres, et celui du roi d’Angleterre jusque dans Paris.  Telles
étaient les libertés.

Ajoutons qu’on exécutait volontiers les gens dans l’intérieur des
prisons; escamotage mêlé au supplice; expédient hideux, auquel
l’Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le
singulier spectacle d’un grand peuple qui, voulant améliorer,
choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d’un côté le passé, de
l’autre le progrès, se trompe de visage, et prend la nuit pour le
jour.



IV

URSUS ESPIONNE LA POLICE


Ainsi que nous l’avons dit, selon les très rigides lois de la
police d’alors, la sommation de suivre le wapentake, adressée à
un individu, impliquait pour toute autre personne présente le
commandement de ne point bouger.

Quelques curieux pourtant s’obstinèrent, et accompagnèrent de
loin le cortège qui emmenait Gwynplaine.

Ursus fut du nombre.

Ursus avait été pétrifié autant qu’on a le droit de l’être.  Mais
Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante
et par les méchancetés de l’inattendu, avait, comme un navire de
guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille
tout l’équipage, c’est-à-dire toute l’intelligence.

Il se dépêcha de n’être plus pétrifié, et se mit à réfléchir.  Il
ne s’agit pas d’être ému, il s’agit de faire face.

Faire face à l’incident, c’est le devoir de quiconque n’est pas
imbécile.

Ne pas chercher à comprendre, mais agir.  Tout de suite.  Ursus
s’interrogea.

Qu’y avait-il à faire?

Gwynplaine parti, Ursus se trouvait placé entre deux craintes: la
crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte
pour lui-même, qui lui disait de rester.

Ursus avait l’intrépidité d’une mouche et l’impassibilité d’une
sensitive.  Son tremblement fut indescriptible.  Pourtant il prit
héroiquement son parti, et se décida à braver la loi et à suivre
le wapentake, tant il était inquiet de ce qui pouvait arriver a
Gwynplaine.

Il fallait qu’il eût bien peur pour avoir tant de courage.

A quels actes de vaillance l’épouvante peut pousser un lièvre!

Le chamois éperdu saute les précipices.  Être effrayé jusqu’à
l’imprudence, c’est une des formes de l’effroi.

Gwynplaine avait été enlevé plutôt qu’arrêté.  L’opération de
police s’était exécutée si rapidement que le champ de foire,
d’ailleurs peu fréquenté à cette heure matinale, avait été à
peine ému.  Presque personne ne se doutait dans les baraques du
Tarrinzeau-field que le wapentake était venu chercher l’Homme qui
Rit.  De là le peu de foule.

Gwynplaine, grâce à son manteau et à son feutre, qui se
rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait être reconnu des
passants.

Avant de sortir à la suite de Gwynplaine, Ursus eut une
précaution.  Il prit à part maître Nicless, le boy Govicum, Fibi
et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis-à-vis de
Dea, ignorante de tout; qu’on eût soin de ne pas souffler un mot
qui pût lui faire soupçonner ce qui s’était passé; qu’on lui
expliquât par les soins de ménage de la Green-Box l’absence de
Gwynplaine et d’Ursus; que d’ailleurs c’était bientôt l’heure de
son sommeil au milieu du jour, et qu’avant que Dea fût éveillée,
il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela
n’étant qu’un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre;
qu’il leur serait bien facile à Gwynplaine et à lui d’éclairer
les magistrats et la police; qu’ils feraient toucher du doigt la
méprise, et que tout à l’heure ils allaient revenir tous deux.
Surtout que personne ne dît rien à Dea.  Ces recommandations
faites, il partit.

Ursus put, sans être remarqué, suivre Gwynplaine.  Quoiqu’il se
tînt à la plus grande distance possible, il s’arrangea de façon à
ne pas le perdre de vue.  La hardiesse dans le guet, c’est la
bravoure des timides.

Après tout, et si solennel que fût l’appareil, Gwynplaine n’était
peut-être que cité à comparaître devant le magistrat de simple
police pour quelque infraction sans gravité.

Ursus se disait que cette question allait être tout de suite
résolue.

L’éclaircissement se ferait, sous ses yeux mêmes, par la
direction que prendrait l’escouade emmenant Gwynplaine au moment
où, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait
l’entrée des ruelles du Little Strand.

Si elle tournait à gauche, c’était qu’elle conduisait Gwynplaine
à la maison de ville de Southwark.  Peu de chose à craindre
alors; quelque méchant délit municipal, une admonition du
magistrat, deux ou trois shellings d’amende, puis Gwynplaine
serait lâché, et la représentation de _Chaos vaincu_ aurait lieu
le soir même comme à l’ordinaire.  Personne ne se serait aperçu
de rien.

Si l’escouade tournait à droite, c’était sérieux.

Il y avait de ce côté là des lieux sévères.

A l’instant où le wapentake, menant les deux files d’argousins
entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues,
Ursus, haletant, regarda.  Il existe des moments où tout l’homme
passe dans les yeux.

De quel côté allait-on tourner?

On tourna à droite.

Ursus, chancelant d’effroi, s’appuya contre un mur pour ne point
tomber.

Rien d’hypocrite comme ce mot qu’on se dit à soi-même: _Je veux
savoir à quoi m’en tenir_.  Au fond, on ne le veut pas du tout.
On a une peur profonde.  L’angoisse se complique d’un effort
obscur pour ne point conclure.  On ne se l’avoue pas, mais on
reculerait volontiers, et quand on a avancé, on se le reproche.

C’est ce que fit Ursus.  Il pensa avec frisson:--Voilà qui
tourne mal.  J’aurais toujours su cela assez tôt.  Qu’est-ce que
je fais là à suivre Gwynplaine?

Cette réflexion faite, comme l’homme n’est que contradiction, il
doubla le pas, et maîtrisant son anxiété, il se hâta, afin de se
rapprocher de l’escouade et de ne pas laisser se rompre dans le
dédale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui
Ursus.

Le cortège de police ne pouvait aller vite, à cause de sa
solennité.

Le wapentake l’ouvrait.

Le justicier-quorum le fermait.

Cet ordre impliquait une certaine lenteur.

Toute la majesté possible au recors éclatait dans le
justicier-quorum.  Son costume tenait le milieu entre le
splendide accoutrement du docteur en musique d’Oxford et
l’ajustement sobre et noir du docteur en divinité de Cambridge.
Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est
une mante fourrée de dos de lièvre de Norvège.  Il était mi-parti
gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des
manches mahoîtres comme Tristan l’Hermite.  Son gros œil rond
couvait Gwynplaine avec une fixité de hibou.  Il marchait en
cadence.  Impossible de voir un bonhomme plus farouche.

Ursus, un moment dérouté dans l’écheveau brouillé des ruelles,
parvint à rejoindre près de Sainte-Marie Over-Ry le cortège qui,
heureusement, avait été retardé dans le préau de l’église par une
batterie d’enfants et de chiens, incident habituel des rues de
Londres, _dogs and boys_, disent les vieux registres de police,
lesquels font passer les chiens avant les enfants.

Un homme conduit au magistrat par les gens de police étant, après
tout, un événement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires,
les curieux s’étaient dispersés.  Il n’était resté, sur la piste
de Gwynplaine, qu’Ursus.

On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des
Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes
d’alors qui subsistent encore aujourd’hui.

Puis le cortège serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de
préférence les roads non encore bâtis, les rows où poussait
l’herbe et les lànes déserts, et fit force zigzags.

Enfin il s’arrêta.

On était dans une ruette exiguë.  Pas de maisons, si ce n’est à
l’entrée deux ou trois masures.  Cette ruette était composée de
deux murs, l’un à gauche, bas; l’autre à droite, haut.  La
muraille haute était noire et maçonnée à la saxonne, avec des
créneaux, des scorpions et des carrés de grosses grilles sur des
soupiraux étroits.  Aucune fenêtre; ça et là seulement des
fentes, qui étaient d’anciennes embrasures de pierriers et
d’archegayes.  On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou
au bas de la ratière, un tout petit guichet, très surbaissé.

Ce guichet, emboîté dans un lourd plein cintre de pierre, avait
un judas grillé, un marteau massif, une large serrure, des gonds
noueux et robustes, un enchevêtrement de clous, une cuirasse de
plaques et de peintures, et était fait de fer plus que de bois.

Personne dans la ruette.  Pas de boutiques, pas de passants.
Mais on entendait tout près un bruit continu comme si la ruette
eût été parallèle à un torrent.  C’était un vacarme de voix et de
voitures.  Il était probable qu’il y avait de l’autre côté de
l’édifice noir une grande rue, sans doute la rue principale de
Southwark, laquelle se reliait d’un bout à la route de Cantorbéry
et de l’autre bout au pont de Londres.

Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du
cortége enveloppant Gwynplaine, n’eût vu d’autre face humaine que
le blême profil d’Ursus, risqué et à demi avancé dans la pénombre
d’un coin de mur, regardant et ayant peur de voir.  Il s’était
posté dans le repli que faisait un zigzag de la rue.

L’escouade se groupa devant le guichet.

Gwynplaine était au centre, mais avait maintenant derrière lui le
wapentake et son bâton de fer.

Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups.

Le judas s’ouvrit.

Le justicier-quorum dit:

--De par sa majesté.

La pesante porte de chêne et de fer tourna sur ses gonds, et une
ouverture livide et froide s’offrit, pareille à une bouche
d’antre.  Une voûte hideuse se prolongeait dans l’ombre.

Ursus vit Gwynplaine disparaître là-dessous.



V

MAUVAIS LIEU


Le wapentake entra après Gwynplaine.

Puis le justicier-quorum.

Puis toute l’escouade.

Le guichet se referma.

La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses
chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui
la refermait.  Il semblait que les verrous rentrassent
d’eux-mêmes dans leurs alvéoles.  Quelques-uns de ces mécanismes
inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très
vieilles maisons de force.  Porte dont on ne voyait pas le
portier.  Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil
de la tombe.

Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.

Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine
discourtoise propre à une prison.

Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les
Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour
Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la
dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la
geôle de Southwark.  Cette geôle, d’abord traversée par une rue,
comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un
siècle ou deux une _gate_, c’est-à-dire une porte de faubourg;
puis on avait muré le passage.  Il reste en Angleterre quelques
prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry,
Westgate; à Edimbourg, Canongate.  En France la Bastille a
d’abord été une porte.

Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect,
grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots.  Rien de
funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice
tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas
encore pénétré.  Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles,
eussent pu être appelées Treurenberg, _maison des pleurs_.

On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et
sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs
antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles
ferricrépitantes, _ferricrepiditae insulae_, lorsqu’ils passaient
assez près pour entendre le bruit des chaînes.

La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments,
avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que
l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste
au-dessus du guichet:

     Sunt arreptitii vexati daemone multo.
      Est energumenus quem daemon possidet unus.[1]

  [1] Dans le démoniaque un enfer se démène.  Avec un simple
    diable, on n’est qu’énergumène.

Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et
l’énergumène.

Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur,
signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été
de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la
terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de
Woburn.

La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux
rues, auxquelles, comme _gate_, elle avait autrefois servi de
communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte
d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de
souffrance, destinée au reste des vivants.  Et aux trépassés
aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était
par là que le cadavre sortait.  Une libération comme une autre.

La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.

C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être
introduit dans la prison.

La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit
chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face.  Il y a
en ce genre à Bruxelles le passage dit: _Rue d’une personne_.
Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le
mur bas était le cimetière.  Ce mur bas, clôture du pourrissoir
mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme.
Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle.
Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue.  Il
suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au
cimetière.  Sur la muraille haute était appliquée une échelle
patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une
tête de mort.  L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.



VI

QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS


Quelqu’un qui, en ce moment-là, eût regardé de l’autre côté de la
prison, du côté de la façade, eût aperçu la grande rue de
Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte
monumentale et officielle de la geôle, une voiture de voyage,
reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu’on appellerait
aujourd’hui cabriolet.  Un cercle de curieux entourait cette
voiture.  Elle était armoriée, et l’on en avait vu descendre un
personnage qui était entré dans la prison; probablement un
magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre
étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d’écuage».
En France, blason et robe s’excluaient presque; le duc de
Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet
état.» En Angleterre un gentilhomme n’était point déshonoré parce
qu’il était juge.

Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s’appelle _juge de
circuit_, et rien n’était plus simple que de voir dans ce
carrosse le véhicule d’un magistrat en tournée.  Ce qui était
moins simple, c’est que le personnage supposé magistrat était
descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant,
place qui n’est pas habituellement celle du maître.  Autre
particularité: on voyageait à cette époque, en Angleterre, de
deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d’un
shelling tous les cinq milles, et en poste à franc étrier
moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après
chaque poste; une voiture de maître, qui se passait la fantaisie
de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de
shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la
voiture arrêtée devant la geôle de Southwark était attelée de
quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince.  Enfin,
ce qui achevait d’exciter et de déconcerter les conjectures,
cette voiture était minutieusement fermée.  Les panneaux pleins
étaient levés.  Les vitres étaient bouchées avec des volets;
toutes les ouvertures par où l’œil eût pu pénétrer étaient
masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est
probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors.  Du reste,
il ne semblait pas qu’il y eût quelqu’un dans cette voiture.

Southwark étant dans le Surrey, c’est au shériff du comté de
Surrey que ressortissait la prison de Southwark.  Ces
juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre.
Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n’était supposée située
dans aucun comté; c’est-à-dire que, légalement, elle était en
quelque sorte en l’air.  La Tour ne reconnaissait d’autre
autorité juridique que son constable, qualifié _custos turris_.
La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et
son gouvernement à part.  L’autorité du _custos_, ou constable,
s’étendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez:
_hameaux_.  Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se
greffent les unes sur les autres, l’office de maître canonnier
d’Angleterre relevait de la Tour de Londres.

D’autres habitudes légales semblent plus bizarres encore.  Ainsi
la cour de l’amirauté anglaise consulte et applique les lois de
Rhodes et d’Oleron (île française qui a été anglaise).

Le shériff d’une province était très considérable.  Il était
toujours écuyer, et quelquefois chevalier.  Il était qualifié
_spectabilis_ dans les vieilles chartes; «homme à regarder».
Titre intermédiaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que
le premier, plus que le second.  Les shériffs des comtés étaient
jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri
VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shériffs
étaient devenus une émanation royale.  Tous recevaient leur
commission de sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui
était héréditaire, et les shériffs de Londres et de Midlesex qui
étaient élus par la livery dans le Commonhall.  Les shériffs de
Galles et de Chester possédaient de certaines prérogatives
fiscales.  Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre,
mais, usées peu à peu au frottement des mœurs et des idées,
elles n’ont plus la même physionomie qu’autrefois.  Le shériff du
comté avait la fonction d’escorter et de protéger les «juges
itinérants».  Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son
bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le
justicier-quorum.  Le justicier-quorum, assisté du bailli de la
centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et,
sous la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés
par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, séditieux,
vagabonds, et tous gens de félonie.  La nuance entre le
sous-shériff et le justicier-quorum, dans leur service
hiérarchique vis-à-vis du shériff, c’est que le sous-shériff
accompagnait, et que le justicier-quorum assistait.  Le shériff
tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la
County-court, et une cour voyageante, la Shériff-turn.  Il
représentait ainsi l’unité et l’ubiquité.  Il pouvait comme juge
se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par
un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent
en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile
blanche de Cambrai.  Le shériff désencombrait les maisons de
justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il
avait le droit d’expédier sommairement les prisonniers, ce qui
aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur pendaison, et ce qui
s’appelait «délivrer la geôle», _goal delivery_.  Le shériff
présentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurés
d’accusation; s’ils l’approuvaient, ils écrivaient dessus: _billa
vera_; s’ils le désapprouvaient, ils écrivaient: _ignoramus_;
alors l’accusation était annulée et le shériff avait le privilège
de déchirer le bill.  Si, pendant la délibération, un juré
mourait, ce qui, de droit, acquittait l’accusé et le faisait
innocent, le shériff, qui avait eu le privilège d’arrêter
l’accusé, avait le privilège de le mettre en liberté.  Ce qui
faisait singulièrement estimer et craindre le shériff, c’est
qu’il avait pour charge d’exécuter _tous les ordres de sa
majesté_; latitude redoutable.  L’arbitraire se loge dans ces
rédactions-là.  Les officiers qualifiés verdeors, et les coroners
faisaient cortège au shériff, et les clercs du marché lui
prêtaient main-forte, et il avait une très belle suite de gens à
cheval et de livrées.  Le shériff, dit Chamberlayne, est «la vie
de la Justice, de la Loi et de la Comté».

En Angleterre, une démolition insensible pulvérise et désagrège
perpétuellement les lois et les coutumes.  De nos jours,
insistons-y, ni le shériff, ni le wapentake, ni le
justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les
pratiquaient en ce temps-là.  Il y avait dans l’ancienne
Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les
attributions mal définies se résolvaient en empiétements, qui
seraient impossibles aujourd’hui.  La promiscuité de la police et
de la justice a cessé.  Les noms sont restés, les fonctions se
sont modifiées.  Nous croyons même que le mot _wapentake_ a
changé de sens.  Il signifiait une magistrature, maintenant il
signifie une division territoriale; il spécifiait le centenier,
il spécifie le canton (_centum_).

Du reste, à cette époque, le shériff de comté combinait, avec
quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait
dans son autorité, à la fois royale et municipale, les deux
magistrats qu’on appelait jadis en France Lieutenant civil de
Paris et Lieutenant de police.  Le lieutenant civil de Paris est
assez bien qualifié par cette vieille note de police: «M. le
lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que
le pillage est toujours pour lui.» (22 juillet 1704.) Quant au
lieutenant de police, personnage inquiétant, multiple et vague,
il se résume en l’un de ses meilleurs types, René d’Argenson,
qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges
d’enfer mêlés.

Ces trois juges d’enfer étaient, on l’a vu, à la Bishopsgate de
Londres.



VII

FRÉMISSEMENT


Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinçant de tous ses
verrous, se refermer, il tressaillit.  Il lui sembla que cette
porte, qui venait de se clore, était la porte de communication de
la lumière avec les ténèbres, donnant d’un côté sur le
fourmillement terrestre, et de l’autre sur le monde mort, et que
maintenant toutes les choses qu’éclaire le soleil étaient
derrière lui, qu’il avait franchi la frontière de ce qui est la
vie, et qu’il était dehors.  Ce fut un profond serrement de
cœur.  Qu’allait-on faire de lui?  Qu’est-ce que tout cela
voulait dire?

Où était-il?

Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir.  La
porte en se fermant l’avait fait momentanément aveugle.  Le
vasistas était fermé comme la porte.  Pas de soupirail, pas de
lanterne.  C’était une précaution des vieux temps.  Il était
défendu d’éclairer l’abord intérieur des geôles, afin que les
nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.

Gwynplaine étendit les mains et toucha le mur à sa droite et à sa
gauche; il était dans un couloir.  Peu à peu, ce jour de cave qui
suinte on ne sait d’où et qui flotte dans les lieux obscurs, et
auquel s’ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ça
et là un linéament, et le couloir s’ébaucha vaguement devant lui.

Gwynplaine, qui n’avait jamais entrevu les sévérités pénales qu’à
travers les grossissements d’Ursus, se sentait saisi par une
sorte de main énorme et obscure.  Être manié par l’inconnu de la
loi, c’est effrayant.  On est brave en présence de tout, et l’on
se déconcerte en présence de la justice.  Pourquoi?  c’est que la
justice de l’homme n’est que crépusculaire, et que le juge s’y
meut à tâtons.  Gwynplaine se rappelait ce qu’Ursus lui avait dit
de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait
dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu’il ne
voulait pas irriter.  Parfois vouloir éclaircir, c’est empirer.
Pourtant, d’un autre côté, la pesée de cette aventure était si
forte qu’il finit par y céder, et qu’il ne put retenir une
question.

--Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous?

On ne lui répondit pas.

C’était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte
normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti
sunt._

Ce silence glaça Gwynplaine.  Jusque-là il s’était cru fort; il
se suffisait; se suffire, c’est être puissant.  Il avait vécu
isolé, s’imaginant qu’être isolé, c’est être inexpugnable.  Et
voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la
hideuse force collective.  De quelle façon se débattre avec cet
anonyme horrible, la loi?  Il défaillait sous l’énigme.  Une peur
d’une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure.  Et
puis il n’avait pas dormi, il n’avait pas mangé; à peine avait-il
trempé ses lèvres dans une tasse de thé.  Il avait eu toute la
nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre.  Il
avait soif, il avait faim peut-être.  L’estomac mécontent dérange
tout.  Depuis la veille, il était assailli d’incidents.  Les
émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l’ouragan, la
voile serait chiffon.  Mais cette faiblesse profonde du haillon
que le vent gonfle jusqu’à ce qu’il le déchire, il la sentait en
lui.  Il sentait venir l’affaissement.  Allait-il tomber sans
connaissance sur le pavé?  Se trouver mal, c’est la ressource de
la femme et l’humiliation de l’homme.  Il se roidissait, mais il
tremblait.

Il avait la sensation de quelqu’un qui perd pied.



VIII

GÉMISSEMENT


On se mit en marche.

On avança dans le couloir.

Aucun greffe préalable.  Aucun bureau avec registres.  Les
prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières.  Elles se
contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi.
Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.

Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor.
On marchait presque un à un; d’abord le wapentake, ensuite
Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police,
avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine
comme un tampon.  Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine
touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de
ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit
en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour
passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût été
forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes
les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles
d’un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des
coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles,
laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là
plongeant.  On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on
passa, elle se referma.  Puis on rencontra une deuxième porte,
qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses
gonds.  Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes
seules.  On ne voyait personne.  En même temps que le couloir se
rétrécissait, la voûte s’abaissait, et l’on en était à ne plus
pouvoir marcher que la tête courbée.  Le mur suintait; il tombait
de la voûte des gouttes d’eau; le dallage qui pavait le corridor
avait la viscosité d’un intestin.  L’espèce de pâleur diffuse qui
tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque; l’air
manquait.  Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que
cela descendait.

Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait.
Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre.  Rien n’est
redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des
pentes insensibles.

Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible.

Combien de temps marcha-t-on ainsi?  Gwynplaine n’eût pu le dire.

Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent
démesurément.

Subitement on fit halte.

L’obscurité était épaisse.

Il y avait un certain élargissement du corridor.

Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong
chinois pourrait seul donner une idée; quelque chose comme un
coup frappé sur le diaphragme de l’abîme.

C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame
de fer.

Cette lame était une porte.

Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat.
A peu près comme une herse.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine
eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré.

C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la
voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière.

Une ouverture s’était faite.

Ce jour n’était pas du jour; c’était de la lueur.  Mais, pour la
prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque
fut d’abord comme le choc d’un éclair.

Il fut quelque temps avant de rien voir.  Discerner dans
l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit.

Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme
elle s’était proportionnée à l’obscurité; il finit par
distinguer; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive,
s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son
regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut
était effroyable.

A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes,
presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de
pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient
et s’enfonçaient dans une cave très creuse.  Elles allaient
jusqu’en bas.

Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du
défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les
souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices.

L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer
venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était
entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil
plongeait dans la cave comme dans un puits.

La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était
le fond d’un puits cyclopéen.  L’idée qu’éveillé l’ancien mot
«cul de basse-fosse» ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la
condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres.

La cave n’était pas dallée ni pavée.  Elle avait pour sol la
terre mouillée et froide des lieux profonds.

Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes
soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures
en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près
le dedans d’une mitre.  Ce porche, pareil aux pinacles sous
lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la
voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si
l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de
tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.

A la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre,
ronde et grillée comme une fenêtre de prison.  Cette lanterne
jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes et sur le
mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une
clarté blafarde, coupée de barres d’ombre.

C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine.
Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque
confuse.

Pas d’autre jour dans cette cave.  Ni fenêtre, ni porte, ni
soupirail.

Entre les quatre piliers, précisément au-dessous de la lanterne,
à l’endroit où il y avait le plus de lumière, était appliquée à
plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.

C’était couché sur le clos.  On voyait une tête dont les yeux
étaient fermés, un corps dont le torse disparaissait sous on ne
sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse
en croix de saint André et tirés vers les quatre piliers par
quatre chaînes liées aux pieds et aux mains.  Ces chaînes
aboutissaient à un anneau de fer au bas de chaque colonne.  Cette
forme, immobilisée dans l’atroce posture de l’écartèlememt, avait
la lividité glacée du cadavre.  C’était nu; c’était un homme.

Gwynplaine, pétrifié, debout au haut de l’escalier, regardait.

Tout à coup il entendit un râle.

Ce cadavre était vivant.

Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux
côtés d’un grand fauteuil à bras exhaussé par une large pierre
plate, se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires
noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppé d’une robe
rouge était assis, blême, immobile, sinistre, un bouquet de roses
à la main.

Ce bouquet de roses eût renseigné un moins ignorant que
Gwynplaine.  Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs
caractérisait le magistrat à la fois royal et municipal.  Le
lord-maire de Londres juge encore ainsi.  Aider les juges à
juger, c’était la fonction des premières roses de la saison.

Le vieillard assis dans le fauteuil était le shériff du comté de
Surrey.

Il avait la rigidité majestueuse d’un romain revêtu de
l’augustat.

Le fauteuil était le seul siège qu’il y eût das la cave.

A côté du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de
livres et sur laquelle était posée la longue baguette blanche du
shériff.

Les hommes debout à gauche et à droite du shériff étaient deux
docteurs, l’un en médecine, l’autre en lois; celui-ci
reconnaissable à sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque.
Tous deux avaient la robe noire, l’un de juge, l’autre de
médecin.  Ces deux sortes d’hommes portent le deuil des morts
qu’ils font.

Derrière le shériff, au rebord de la marche que faisait la pierre
plate, se tenait accroupi avec une écritoire près de lui sur la
dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de
parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume
à la main, dans l’attitude d’un homme prêt à écrire.

Ce greffier était de l’espèce dite _greffier garde-sacs_; ce
qu’indiquait une sacoche qui était devant lui à ses pieds.  Ces
sacoches, jadis employées dans les procès, étaient qualifiées
«sacs de justice».

A l’un des piliers était adossé, croisant les bras, un homme tout
vêtu de cuir.  C’était un valet de bourreau.

Ces hommes semblaient enchantés dans leur posture funèbre autour
de l’homme enchaîné.  Pas un ne remuait ni ne parlait.

Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.

Ce que Gwynplaine voyait là, c’était une cave pénale.  Ces caves
abondaient en Angleterre.  La crypte de la Beauchamp Tower a
longtemps servi à cet usage, de même que le souterrain de la
Lollard’s Prison.  Il y avait, et l’on peut voir encore à
Londres, en ce genre, le lieu bas dit «les vault de Lady Place».
Dans cette dernière chambre, il y a une cheminée en-cas pour la
chauffe des fers.

Toutes les prisons du temps du King-John, et la geôle de
Southwark en était une, avaient leur cave pénale.

Ce qui va suivre se pratiquait alors fréquemment en Angleterre,
et pourrait, à la rigueur, en procédure criminelle, s’y exécuter
même aujourd’hui; car toutes ces lois-là existent toujours.
L’Angleterre offre ce curieux spectacle d’un code barbare vivant
en bonne intelligence avec la liberté.  Le ménage, disons-le, est
excellent.

Quelque défiance pourtant ne serait pas hors de propos.  Si une
crise survenait, un réveil pénal n’est pas impossible.  La
législation anglaise est un tigre apprivoisé.  Elle fait patte de
velours, mais elle a toujours ses griffes.

Couper les ongles aux lois, cela est sage.

La loi ignore presque le droit.  Il y a d’un côté la pénalité, de
l’autre l’humanité.  Les philosophes protestent; mais il se
passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait
sa jonction avec la justice.

Respect de la loi; c’est le mot anglais.  En Angleterre on vénère
tant les lois qu’on ne les abroge jamais.  On se tire de cette
vénération en ne les exécutant point.  Une vieille loi tombe en
désuétude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l’une
de ces vieilles que l’autre.  On cesse de les pratiquer, voilà
tout.  Libre à elles de se croire toujours belles et jeunes.  On
les laisse rêver qu’elles existent.  Cette politesse s’appelle
respect.

La coutume normande est bien ridée; cela n’empêche pas plus d’un
juge anglais de lui faire encore les yeux doux.  On conserve
amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande.  Quoi
de plus féroce que la potence?  En 1867 on a condamné un homme[1]
à être coupé en quatre quartiers qui seraient offerts à une
femme, la reine.

  [1] Le fénian Burke, mai 1867.

Du reste, la torture n’a jamais existé en Angleterre.  C’est
l’histoire qui le dit.  L’aplomb de l’histoire est beau.

Mathieu de Westminster prend acte de ce que «la loi saxonne, fort
clémente et débonnaire», ne punissait pas de mort les criminels,
et il ajoute: «On se bornait à leur couper le nez, à leur crever
les yeux, et à leur arracher les parties qui distinguent le
sexe.» Seulement!

Gwynplaine, hagard au haut de l’escalier, commençait à trembler
de tous ses membres.  Il avait toutes sortes de frissons.  Il
cherchait à se rappeler quel crime il pouvait avoir commis.  Au
silence du wapentake venait de succéder la vision d’un supplice.
C’était un pas de fait, mais un pas tragique.  Il voyait
s’obscurcir de plus en plus la sombre énigme légale sous laquelle
il se sentait pris.

La forme humaine couchée à terre râla une deuxième fois.

Gwynplaine eut l’impression qu’on lui poussait doucement
l’épaule.

Cela venait du wapentake.

Gwynplaine comprit qu’il fallait descendre.

Il obéit.

Il s’enfonça de marche en marche dans l’escalier.  Les degrés
avaient un plat-bord très mince, et huit ou neuf pouces de haut.
Avec cela pas de rampe.  On ne pouvait descendre qu’avec
précaution.  Derrière Gwynplaine descendait, le suivant à la
distance de deux degrés, le wapentake, tenant droit
l’iron-weapon, et derrière le wapentake descendait, à la même
distance, le justicier-quorum.

Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel
engloutissement de l’espérance.  C’était une sorte de mort pas à
pas.  Chaque degré franchi éteignait en lui de la lumière.  Il
arriva, de plus en plus pâlissant, au bas de l’escalier.

L’espèce de larve terrassée et enchaînée aux quatre piliers
continuait de râler.

Une voix dans la pénombre dit:

--Approchez.

C’était le shériff qui s’adressait à Gwynplaine.

Gwynplaine fit un pas.

--Plus près, dit la voix.

Gwynplaine fit encore un pas.

--Tout près, reprit le shériff.

Le justicier-quorum murmura à l’oreille de Gwynplaine, si
gravement que ce chuchotement était solennel:

--Vous êtes devant le shériff du comté de Surrey.

Gwynplaine avança jusqu’au supplicié qu’il voyait étendu au
centre de la cave.  Le wapentake et le justicier-quorum restèrent
où ils étaient et laissèrent Gwynplaine avancer seul.

Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de près
cette chose misérable qu’il n’avait encore aperçue qu’à distance,
et qui était un homme vivant, son effroi devint épouvante.

L’homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce
haillon hideusement pudique qu’on pourrait nommer la feuille de
vigne du supplice, et qui était le _succingulum_ des romains et
le _christipannus_ des gothiques, duquel notre vieux jargon
gaulois a fait le _cripagne_.  Jésus, nu sur la croix, n’avait
que ce lambeau.

L’effrayant patient que considérait Gwynplaine semblait un homme
de cinquante à soixante ans.  Il était chauve.  Des poils blancs
de barbe lui hérissaient le menton.  Il fermait les yeux et
ouvrait la bouche.  On voyait toutes ses dents.  Sa face maigre
et osseuse était voisine de la tête de mort.  Ses bras et ses
jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre,
faisaient un X.  Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque
de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six
grosses pierres.  Son râle était tantôt un souffle, tantôt un
rugissement.

Le shériff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table,
de la main qu’il avait libre, sa verge blanche et la dressa en
disant:

--Obédience à sa majesté.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d’un glas, sans un geste, aussi immobile
que le patient, le shériff éleva la voix.

Il dit:

--Homme qui êtes ici lié de chaînes, écoutez pour la dernière
fois la voix de justice.  Vous avez été extrait de votre cachot
et amené dans cette geôle.  Dûment interpellé et dans les formes
voulues, _formaliis verbis pressus_, sans égard aux lectures et
communications qui vous ont été faites et qui vous vont être
renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et
perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence, et vous avez
refusé de répondre au juge.  Ce qui est un libertinage
détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du
cashlit, le crime et délit d’oversenesse.

Le sergent de la coiffe debout à droite du shériff interrompit et
dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre:

--_Overhernessa_, Lois d’Alfred et de Godrun.  Chapitre six.

Le shériff reprit:

--La loi est vénérée de tous, excepté des larrons qui infestent
les bois où les biches font leurs petits.

Comme une cloche après une cloche, le sergent dit:

--_Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare._

--Celui qui refuse de répondre au magistrat, dit le shériff, est
suspect de tous les vices.  Il est réputé capable de tout le mal.

Le sergent intervint:

--_Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus,
luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et
gluto._

--Tous les vices, dit le shériff, supposent tous les crimes.  Qui
n’avoue rien confesse tout.  Celui qui se tait devant les
questions du juge est de fait menteur et parricide.

--_Mendax et parricida_, fit le sergent.

Le shériff dit:

--Homme, il n’est point permis de se faire absent par le silence.
Le faux contumace fait une plaie à la loi.  Il ressemble à
Diomède blessant une déesse.  La taciturnité devant la justice
est une forme de la rébellion.  Lèse-justice, c’est lèse-majesté.
Rien de plus haïssable et de plus téméraire.  Qui se soustrait à
l’interrogatoire vole la vérité.  La loi y a pourvu.  Pour des
cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de
fosse, de fourche et de chaînes.

--_Anglica charta_, année 1088, dit le sergent.

Et, toujours avec la même gravité mécanique, le sergent ajouta:

--_Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus._

Le shériff continua:

--C’est pourquoi, homme, puisque vous n’avez pas voulu vous
départir du silence, bien que sain d’esprit et parfaitement
informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes
diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenné, et vous
avez été, aux termes des statuts criminels, mis à l’épreuve du
tourment dit «la peine forte et dure».  Voici ce qui vous a été
fait.  La loi exige que je vous en informe authentiquement.  Vous
avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de
vos vêtements, vous avez été couché tout nu à terre sur le dos,
vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de
la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et
l’on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez
porter.  «Et davantage», dit la loi.

--_Plusque_, affirma le sergent.

Le shériff poursuivit:

--En cette situation, et avant de prolonger l’épreuve, il vous a
été fait, par moi shériff du comté de Surrey, sommation itérative
de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré
dans le silence, bien qu’étant au pouvoir des gênes, chaînes,
ceps, entraves et ferrements.

--_Attachiamenta legalia_, dit le sergent.

--Sur votre refus et endurcissement, dit le shériff, étant
équitable que l’obstination de la loi soit égale à l’obstination
du criminel, l’épreuve a continué, telle que la commandent les
édits et textes.  Le premier jour on ne vous a donné ni à boire
ni à manger.

--_Hoc est superjejunare_, dit le sergent.

Il y eut un silence.  On entendait l’affreuse respiration
sifflante de l’homme sous le tas de pierres.

Le sergent en droit compléta son interruption:

--_Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione.  Consuetudo
  brttannica_, article cinq cent quatre.

Ces deux hommes, le shériff et le sergent, alternaient; rien de
plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre
répondait à la voix sinistre; on eût dit le prêtre et le diacre
du supplice, célébrant la messe féroce de la loi.

Le shériff recommença:

--Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger.  Le
deuxième jour on vous a donné à manger et pas à boire; on vous a
mis entre les dents trois bouchées de pain d’orge.  Le troisième
jour on vous a donné à boire et pas à manger.  On vous a versé
dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d’eau
prise au ruisseau d’égout de la prison.  Le quatrième jour est
venu.  C’est aujourd’hui.  Maintenant, si vous continuez à ne pas
répondre, vous serez laissé là jusqu’à ce que vous mouriez.
Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours à sa réplique, approuva:

--_Mors rei homagium est bonae legi._

--Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement,
repartit le shériff, nul ne vous assistera, quand même le sang
vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de
toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu’aux reins.

--_A throtebolla_, dit le sergent, _et pabus et subhircis, et a
grugno usque ad crupponum_.

Le shériff continua:

--Homme, faites attention.  Car les suites vous regardent.  Si
vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous
ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une
somme d’argent.

--_Damnum confitens_, dit le sergent, _habeat le meldefeoh.
Leges Inae_, chapitre vingt.

--Laquelle somme, insista le shériff, vous sera payée en
doitkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie
puisse être employée, aux termes du statut d’abolition, au
troisième de Henri cinquième, et aurez le droit et jouissance de
_scortum ante mortem_, et serez ensuite étranglé au gibet.  Tels
sont les avantages de l’aveu.  Vous plaît-il répondre à justice?

Le shériff se tut et attendit.  Le patient demeura sans
mouvement.

Le shériff reprit:

--Homme, le silence est un refuge où il y a plus de risque que de
salut.  L’opiniâtreté est damnable et scélérate.  Qui se tait
devant justice est félon à la couronne.  Ne persistez point dans
cette désobéissance non filiale.  Songez à sa majesté.  Ne
résistez point à notre gracieuse reine.  Quand je vous parle,
répondez-lui.  Soyez loyal sujet.

Le patient râla.

Le shériff repartit:

--Donc, après les soixante-douze premières heures de l’épreuve,
nous voici au quatrième jour.  Homme, c’est le jour décisif.
C’est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation.

--_Quarta die, frontem ad frontem adduce_, grommela le sergent.

--La sagesse de la loi, reprit le shériff, a choisi cette heure
extrême, afin d’avoir ce que nos ancêtres appelaient «le jugement
par le froid mortel», attendu que c’est le moment où les hommes
sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent en droit reprit:

--_Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum
ya et per suum na_.  Charte du roi Adelstan.  Tome premier, page
cent soixante-treize.

Il y eut un instant d’attente, puis le shériff inclina vers le
patient sa face sévère.

--Homme qui êtes là couché à terre...

Et il fit une pause.

--Homme, cria-t-il, m’entendez-vous?

L’homme ne bougea pas.

--Au nom de la loi, dit le shériff, ouvrez les yeux.

Les paupières de l’homme restèrent closes.

Le shériff se tourna vers le médecin debout à sa gauche.

--Docteur, donnez votre diagnostic.

--_Probe, da diagnosticum_, dit le sergent.

Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale,
s’approcha de l’homme, se pencha, mit son oreille près de la
bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l’aisselle et
à la cuisse, et se redressa.

--Eh bien?  dit le shériff.

--Il entend encore, dit le médecin.

--Voit-il?  demanda le shériff.

Le médecin répondit:

--Il peut voir.

Sur un signe du shériff, le justicier-quorum et le wapentake
s’avancèrent.  Le wapentake se plaça près de la tête du patient;
le justicier-quorum s’arrêta derrière Gwynplaine.

Le médecin recula d’un pas entre les piliers.

Alors le shériff, élevant le bouquet de roses comme un prêtre son
goupillon, interpella le patient d’une voix haute, et devint
formidable:

--O misérable, parle!  la loi te supplie avant de t’exterminer.
Tu veux sembler muet, songe à la tombe qui est muette; tu veux
paraître sourd, songe à la damnation qui est sourde.  Pense à la
mort qui est pire que toi.  Réfléchis, tu vas être abandonné dans
ce cachot.  Écoute, mon semblable, car je suis un homme!  Écoute,
mon frère, car je suis un chrétien!  Écoute, mon fils, car je
suis un vieillard!  Prends garde à moi, car je suis le maître de
ta souffrance, et je vais tout à l’heure être horrible.
L’horreur de la loi fait la majesté du juge.  Songe que moi-même
je tremble devant moi.  Mon propre pouvoir me consterne.  Ne me
pousse pas à bout.  Je me sens plein de la sainte méchanceté du
châtiment.  Aie donc, ô infortuné, la salutaire et honnête
crainte de la justice, et obéis-moi.  L’heure de la confrontation
est venue et tu dois répondre.  Ne t’obstine point dans la
résistance.  N’entre pas dans l’irrévocable.  Pense que
l’achèvement est mon droit.  Cadavre commencé, écoute!  A moins
qu’il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et
des semaines, et agoniser longtemps d’une épouvantable agonie
affamée et fécale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce
souterrain, délaissé, oublié, aboli, donné à manger aux rats et
aux belettes, mordu par les bêtes des ténèbres, tandis qu’on ira
et viendra, et qu’on achètera et qu’on vendra, et que les
voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tête; à moins
qu’il ne te convienne de râler sans rémission au fond de ce
désespoir, grinçant, pleurant, blasphémant, sans un médecin pour
apaiser tes plaies, sans un prêtre pour offrir le verre d’eau
divin à ton âme; oh!  à moins que tu ne veuilles sentir lentement
éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh!  je
t’adjure et te conjure, entends-moi!  je t’appelle à ton propre
secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à
la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu
reconnais cet homme!

Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux.

Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et
au wapentake.

Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau,
le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du
côté de l’homme enchaîné.  Le visage de Gwynplaine se détacha
dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement
éclairé.

En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre
ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers
Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les
paupières fermées.  Les yeux farouches de l’homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes
grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une
montagne sur la poitrine, et il cria:

--C’est lui!  oui!  c’est lui!

Et, terrible, il éclata de rire.

--C’est lui!  répéta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les
yeux.

--Greffier, écrivez, dit le shériff.

Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à
peu près bonne contenance.  Le cri du patient: _C’est lui!_ le
bouleversa.  Ce: _Greffier, écrivez,_ la glaça.  Il lui sembla
comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que
lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible
aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un
carcan.  Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à
deux poteaux jumeaux.  Gwynplaine perdit pied dans cette
épouvante, et se débattit.  Il se mit à balbutier des bégaiements
incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et,
frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris
qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air
de projectiles insensés.

--Ce n’est pas vrai.  Ce n’est pas moi.  Je ne connais pas cet
homme.  Il ne peut pas me connaître, puisque je ne le connais
pas.  J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend.  Qu’est-ce
qu’on me veut?  Je demande ma liberté.  Ce n’est pas tout ça.
Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave?  Alors il n’y a plus de
lois.  Dites tout de suite qu’il n’y a plus de lois.  Monsieur le
juge, je répète que ce n’est pas moi.  Je suis innocent de tout
ce qu’on peut dire.  Je le sais bien, moi.  Je veux m’en aller.
Cela n’est pas juste.  Il n’y a rien entre cet homme et moi.  On
peut s’informer.  Ma vie n’est pas une chose cachée.  On est venu
me prendre comme un voleur.  Pourquoi est-on venu comme cela?
Cet homme-là, est-ce que je sais ce que c’est?  Je suis un garçon
ambulant qui joue des farces dans les foires et les marchés.  Je
suis l’Homme qui Rit.  Il y a assez de monde qui sont venus me
voir.  Nous sommes dans le Tarrinzeau-field.  Voilà quinze ans
que je fais mon état honnêtement.  J’ai vingt-cinq ans.  Je loge
à l’inn Tadcaster.  Je m’appelle Gwynplaine.  Faites-moi la grâce
de me faire mettre hors d’ici, monsieur le juge.  Il ne faut pas
abuser de la petitesse des malheureux.  Ayez compassion d’un
homme qui n’a rien fait, et qui est sans protection et sans
défense.  Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque.

--J’ai devant moi, dit le shériff, lord Fermain Clancharlie,
baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile,
pair d’Angleterre.

Et se levant, et montrant son fauteuil à Gwynplaine, le shériff
ajouta:

--Milord, que votre seigneurie daigne s’asseoir.



LIVRE CINQUIÈME

LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE



I

SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES


La destinée nous tend parfois un verre de folie à boire.  Une
main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre où
est l’ivresse inconnue.

Gwynplaine ne comprit pas.

Il regarda derrière lui pour voir à qui l’on parlait.

Le son trop aigu n’est plus perceptible à l’oreille; l’émotion
trop aiguë n’est plus perceptible à l’intelligence.  Il y a une
limite pour comprendre comme pour entendre.

Le wapentake et le justicier-quorum s’approchèrent de Gwynplaine
et le prirent sous le bras, et il sentit qu’on l’asseyait dans le
fauteuil d’où le shériff s’était levé.

Il se laissa faire, sans s’expliquer comment cela se pouvait.

Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake
reculèrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en
arrière du fauteuil.

Alors le shériff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des
lunettes que lui présenta le greffier, tira de dessous les
dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin
tachée, jaunie, verdie, rongée et cassée par places, qui semblait
avoir été pliée à plis très étroits, et dont un côté était
couvert d’écriture, et, debout sous la lumière de la lanterne,
rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus
solennelle, il lut ceci:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

«Ce jourd’hui vingt-neuvième de janvier mil six cent
quatrevingt-dix de Notre Seigneur.

«A été méchamment abandonné, sur la côte déserte de Portland,
dans l’intention de l’y laisser périr de faim, de froid et de
solitude, un enfant âgé de dix ans.

«Cet enfant a été vendu à l’âge de deux ans par ordre de sa très
gracieuse majesté le roi Jacques deuxième.

«Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils légitime unique de
lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d’Angleterre,
défunt, et d’Ann Bradshaw, son épouse, défunte.

«Cet enfant est héritier des biens et titres de son père.  C’est
pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la
volonté de sa très gracieuse majesté.

«Cet enfant a été élevé et dressé pour être bateleur dans les
marchés et foires.

«Il a été vendu à l’âge de deux ans après la mort du seigneur son
père, et dix livres sterling ont été données au roi pour l’achat
de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolérances et
immunités.

«Lord Fermain Clancharlie, âgé de deux ans, a été acheté par moi
soussigné qui écris ces lignes, et mutilé et défiguré par un
flamand de Flandre nommé Hardquanonne, lequel est seul en
possession des secrets et procédés du docteur Conquest.

«L’enfant était destiné par nous à être un masque de rire.
_Masca ridens._

«A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqué l’opération
_Bucca fissa usque ad aures_, qui met sur la face un rire
éternel.

«L’enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant été
endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l’opération
qu’il a subie.

«Il ignore qu’il est lord Clancharlie.

«Il répond au nom de _Gwynplaine_.

«Cela tient à la bassesse de l’âge et à la petitesse de mémoire
qu’il avait quand il a été vendu et acheté, étant à peine âgé de
deux ans.

«Hardquanonne est le seul qui sache faire l’opération _Bucca
fissa_, et cet enfant est le seul vivant à qui elle ait été
faite.

«Cette opération est unique et singulière à ce point que, même
après de longues années, cet enfant, fût-il un vieillard au lieu
d’être un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des
cheveux blancs, serait immédiatement reconnu par Hardquanonne.

«A l’heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait
pertinemment tous ces faits et y a participé comme auteur
principal, est détenu dans les prisons de son altesse le prince
d’Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III.  Hardquanonne
a été appréhendé et saisi comme étant de ceux dits les
Comprachicos ou Cheylas.  Il est enfermé dans le donjon de
Chatham.

«C’est en Suisse, près du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey,
dans la maison même où son père et sa mère étaient morts, que
l’enfant nous a été, conformément aux commandements du roi, vendu
et livré par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel
domestique a trépassé peu après comme ses maîtres, de sorte que
cette affaire délicate et secrète n’est plus connue à cette heure
de personne ici-bas, si ce n’est de Hardquanonne, qui est au
cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.

«Nous soussignés, avons élevé et gardé huit ans, pour en tirer
parti dans notre industrie, le petit seigneur acheté par nous au
roi.

«Ce jour d’huy, fuyant l’Angleterre pour ne point partager le
mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidité et
crainte, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées
en parlement, abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de
Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain
Clancharlie.

«Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu.

«Cette nuit, en mer, assaillis d’une sévère tempête par la
volonté de la providence, en plein désespoir et détresse,
agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra
peut-être sauver nos âmes, n’ayant plus rien à attendre des
hommes et tout à craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource
le repentir de nos actions mauvaises, résignés à mourir, et
contents si la justice d’en haut se satisfait, humbles et
pénitents et nous frappant la poitrine, faisons cette déclaration
et la confions et remettons à la mer furieuse pour qu’elle en use
selon le bien à l’obéissance de Dieu.  Et que la Très Sainte
Vierge nous soit en aide.  Ainsi soit-il.  Et avons signé.»

Le shériff, s’interrompant, dit:

--Voici les signatures.  Toutes d’écritures diverses.

Et il se remit à lire:

--«Doctor Gernardus Geestemunde.--Asuncion.--Une croix, et à
côté: Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les
Ebudes.--Gaïzdorra, captal.--Giangirate.--Jacques Quatourze, dit
le Narbonnais.--Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.»

Le shériff, s’arrêtant encore, dit:

--Note écrite de la même main que le texte et que la première
signature.

Et il lut:

--«De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un
coup de mer, il ne reste que deux.  Et ont
signé.--Galdeazun.--Ave-Maria, voleur.»

Le shériff, mêlant la lecture et les interruptions, continua:

--Au bas de la feuille est écrit: «En mer, à bord de la
_Matutina_, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.»

--Cette feuille, ajouta le shériff, est un parchemin de
chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxième.  En
marge de la déclaration, et de la même écriture, il y a cette
note:

--«La présente déclaration est écrite par nous au verso de
l’ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d’avoir
acheté l’enfant.  Qu’on retourne la feuille, on verra l’ordre.»

Le shériff retourna le parchemin, et l’éleva dans sa main droite
en l’exposant à la lumière.  On vit une page blanche, si le mot
page blanche peut s’appliquer à une telle moisissure, et au
milieu de la page trois mots écrits: deux mots latins, _jussu
regis_, et une signature, _Jeffreys_.

--_Jussu regis.  Jeffreys_, dit le shériff, passant de la voix
grave à la voix haute.

Un homme à qui il vient de tomber sur la tête une tuile du palais
des rêves, c’était là Gwynplaine.

Il se mit à parler comme on parle dans l’inconscience:

--Gernardus, oui, le docteur.  Un homme vieux et triste.  J’en
avais peur.  Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef.  Il y
avait des femmes, Asuncion, et l’autre.  Et puis le provençal.
C’était Capgaroupe.  Il buvait dans une bouteille plate sur
laquelle il y avait un nom écrit en rouge.

--La voici, dit le shériff.

Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer
du sac de justice.

C’était une gourde à oreillons, revêtue d’osier.  Cette bouteille
avait visiblement eu des aventures.  Elle avait dû séjourner dans
l’eau.  Des coquillages et des conferves y adhéraient.  Elle
était incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de l’océan.
Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu’elle avait été
hermétiquement bouchée.  Elle était décachetée et ouverte.  On
avait toutefois replacé dans le goulot une sorte de tampon de
funin goudronné qui avait été le bouchon.

--C’est dans cette bouteille, dit le shériff, qu’avait été
enfermée, par les gens qui allaient mourir, la déclaration dont
il vient d’être donné lecture.  Ce message adressé à la justice
lui a été fidèlement remis par la mer.

Le shériff augmenta la majesté de son intonation, et continua:

--De même que la montagne Harrow est excellente au blé et fournit
la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table
royale, de même la mer rend à l’Angleterre tous les services
qu’elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le
rapporte.

Puis il reprit:

--Sur cette gourde il y a en effet un nom écrit en rouge.

Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile:

--Votre nom à vous, malfaiteur qui êtes ici.  Car telles sont les
voies obscures par où la vérité, engloutie dans le gouffre des
actions humaines, arrive du fond à la surface.

Le shériff prit la gourde et présenta à la lumière un des côtés
de l’épave qui avait été nettoyé, probablement pour les besoins
de la justice.  On y voyait serpenter dans les entrelacements de
l’osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits,
travail de l’eau et du temps.  Ce jonc, malgré quelques cassures,
traçait distinctement dans l’osier ces douze lettres:
Hardquanonne.

Alors le shériff, reprenant ce son de voix particulier qui ne
ressemble à rien et qu’on pourrait qualifier l’accent de justice,
se tourna vers le patient:

--Hardquanonne!  quand, par nous, shériff, cette gourde, sur
laquelle est votre nom, vous a été, pour la première fois,
montrée, exhibée et présentée, vous l’avez tout d’abord et de
bonne grâce reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture
vous ayant été faite, en sa teneur, du parchemin qui y était
ployé et enfermé, vous n’avez pas voulu en dire davantage, et,
dans l’espoir sans doute que l’enfant perdu ne serait pas
retrouvé et que vous échapperiez au châtiment, vous avez refusé
de répondre.  A la suite duquel refus, vous avez été appliqué à
la peine forte et dure, et deuxième lecture dudit parchemin, où
est consignée la déclaration et confession de vos complices, vous
a été donnée.  Inutilement.  Aujourd’hui, qui est le jour
quatrième et le jour légalement voulu de la confrontation, ayant
été mis en présence de celui qui a été abandonné à Portland le
vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l’espérance
diabolique s’est évanouie en vous, et vous avez rompu le silence
et reconnu votre victime...

Le patient ouvrit les yeux, dressa la tête, et d’une voix où il y
avait la sonorité étrange de l’agonie, avec on ne sait quel calme
mêlé à son râle, prononçant tragiquement sous cet amas de pierres
des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l’espèce de
couvercle de tombe posé sur lui, il se mit à parler:

--J’ai juré le secret, et je l’ai gardé le plus que j’ai pu.  Les
hommes sombres sont les hommes fidèles, et il existe une
honnêteté dans l’enfer.  Aujourd’hui le silence est devenu
inutile.  Soit.  C’est pourquoi je parle.  Eh bien, oui.  C’est
lui.  Nous l’avons fait à nous deux le roi; le roi par sa
volonté, moi par mon art.

Et, regardant Gwynplaine, il ajouta:

--Maintenant ris à jamais.

Et lui-même il se mit à rire.

Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu
être pris pour un sanglot.

Le rire cessa, et l’homme se recoucha.  Ses paupières se
refermèrent.

Le shériff, qui avait laissé la parole au supplicié, poursuivit:

--De tout quoi il est pris acte.

Il donna au greffier le temps d’écrire, puis il dit:

--Hardquanonne, aux termes de la loi, après confrontation suivie
d’effet, après troisième lecture de la déclaration de vos
complices, désormais confirmée par votre reconnaissance et
confession, après votre aveu itératif, vous allez être dégagé de
ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majesté pour être
pendu comme plagiaire.

--Plagiaire, fit le sergent de la coiffe.  C’est-à-dire acheteur
et vendeur d’enfants.  Loi visigothe, livre sept, titre trois,
paragraphe _Usurpaverit_; et Loi salique, titre quarante et un,
paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, _De
Plagio_.  Et Alexandre Nequam dit:

_Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[1]._

  [1] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.

Le shériff posa le parchemin sur la table, ôta ses lunettes,
ressaisit le bouquet, et dit:

--Fin de la peine forte et dure.  Hardquanonne, remerciez sa
majesté.

D’un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l’homme habillé
de cuir.

Cet homme, qui était un valet de bourreau, «groom du gibet»,
disent les vieilles chartes, alla au patient,
lui ôta l’une après l’autre les pierres qu’il avait sur le
ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les côtes
déformées du misérable, puis lui défît des poignets et des
chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.

Le patient, déchargé des pierres et délivré des chaînes, resta à
plat sur la terre, les yeux fermés, les bras et les jambes
écartés, comme un crucifié décloué.

--Hardquanonne, dit le shériff, levez-vous.

Le patient ne remua point.

Le groom du gibet lui prit une main et la lâcha; la main retomba.
L’autre main, soulevée, retomba de même.  Le valet de bourreau
saisit un pied, puis l’autre, les talons revinrent frapper le
sol.  Les doigts restèrent inertes et les orteils immobiles.  Les
pieds nus d’un corps gisant ont on ne sait quoi de hérissé.

Le médecin s’approcha, tira d’une poche de sa robe un petit
miroir d’acier et le mit devant la bouche béante de Hardquanonne;
puis du doigt il lui ouvrit les paupières.  Elle ne s’abaissèrent
point.  Les prunelles vitreuses demeurèrent fixes.

Le médecin se redressa et dit:

--Il est mort.

Et il ajouta:

--Il a ri, cela l’a tué.

--Peu importe, dit le shériff.  Après l’aveu, vivre ou mourir
n’est plus qu’une formalité.

Puis, désignant Hardquanonne d’un geste de son bouquet de roses,
le shériff jeta cet ordre au wapentake:

--Carcasse à emporter d’ici cette nuit.

Le wapentake adhéra d’un hochement de tête.

Et le shériff ajouta:

--Le cimetière de la prison est en face.

Le wapentake fit un nouveau signe d’adhésion.

Le greffier écrivait.

Le shériff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans
l’autre main sa baguette blanche, se plaça droit devant
Gwynplaine toujours assis, lui fit une révérence profonde, puis,
autre attitude de solennité, renversa sa tête en arrière, et,
regardant Gwynplaine en face, lui dit:

--A vous qui êtes ici présent, nous Philippe Deuzill Parsons,
chevalier, shériff du comté de Surrey, assisté d’Aubrie
Docminique, écuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers
ordinaires, dûment pourvu de commandements directs et spéciaux de
sa majesté, en vertu de notre commission, et des droits et
devoirs de notre charge, et avec le congé du lord chancelier
d’Angleterre, procès-verbaux dressés et actes pris, vu les pièces
communiquées par l’amirauté, après vérification des attestations
et signatures, après déclarations lues et ouïes, après
confrontation faite, toutes les constatations et informations
légales étant complétées, épuisées, et menées à bonne et juste
fin, nous vous signifions et déclarons, afin qu’il en advienne ce
que de droit, que vous êtes Fermain Clancharlie, baron
Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair
d’Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.

Et il salua.

Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le
wapentake, le greffier, tous les assistants, excepté le bourreau,
répétèrent ce salut plus profondément encore, et s’inclinèrent
jusqu’à terre devant Gwynplaine.

--Ah çà, cria Gwynplaine, réveillez-moi!

Et il se dressa debout, tout pâle.

--Je viens vous réveiller en effet, dit une voix qu’on n’avait
pas encore entendue.

Un homme sortit de derrière un des piliers.  Comme personne
n’avait pénétré dans la cave depuis que la lame de fer avait
livré passage à l’arrivée du cortège de police, il était visible
que cet homme était dans cette ombre avant l’entrée de
Gwynplaine, qu’il avait un rôle régulier d’observation, et qu’il
avait mission et fonction de se tenir là.  Cet homme était gros
et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutôt
vieux que jeune, et très correct.

Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l’élégance d’un
gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.

--Oui, dit-il, je viens vous réveiller.  Depuis vingt-cinq ans,
vous dormez.  Vous faites un songe, et il faut en sortir.  Vous
vous croyez Gwynplaine, vous êtes Clancharlie.  Vous vous croyez
du peuple, vous êtes de la seigneurie.  Vous vous croyez au
dernier rang, vous êtes au premier.  Vous vous croyez histrion,
vous êtes sénateur.  Vous vous croyez pauvre, vous êtes opulent.
Vous vous croyez petit, vous êtes grand.  Réveillez-vous, milord!

Gwynplaine, d’une voix très basse, et où il y avait une certaine
terreur, murmura:

--Qu’est-ce que tout cela veut dire?

--Cela veut dire, milord, répondit le gros homme, que je
m’appelle Barkilphedro, que’ je suis officier de l’amirauté, que
cette épave, la gourde de Hardquanonne, a été trouvée au bord de
la mer, qu’elle m’a été apportée pour être décachetée par moi,
comme c’est la sujétion et la prérogative de ma charge, que je
l’ai ouverte en présence des deux jurés assermentés de l’office
Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William
Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour
Southampton, que les deux jurés ont décrit et certifié le contenu
de la gourde, et signé le procès-verbal d’ouverture,
conjointement avec moi, que j’ai fait mon rapport à sa majesté,
que, par l’ordre de la reine, toutes les formalités légales
nécessaires ont été remplies avec la discrétion que commande une
si délicate matière, et que la dernière, la confrontation, vient
d’avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes;
cela veut dire que vous êtes lord du Royaume-Uni de la
Grande-Bretagne, législateur et juge, juge suprême, législateur
souverain, vêtu de la pourpre et de l’hermine, égal aux princes,
semblable aux empereurs, que vous avez sur la tête la couronne de
pair, et que vous allez épouser une duchesse, fille d’un roi.

Sous cette transfiguration croulant sur lui à coups de tonnerre,
Gwynplaine s’évanouit.



II

CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS


Toute cette aventure était venue d’un soldat qui avait trouvé une
bouteille au bord de la mer.

Racontons le fait.

A tout fait se rattache un engrenage.

Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du château
de Calshor avait ramassé dans le sable à marée basse une gourde
d’osier jetée là par le flux.  Cette gourde, toute moisie, était
bouchée d’un bouchon goudronné.  Le soldat avait porté l’épave au
colonel du château, et le colonel l’avait transmise à l’amiral
d’Angleterre.  L’amiral, c’était l’amirauté; pour les épaves,
l’amirauté, c’était Barkilphedro.  Barkilphedro avait ouvert et
débouché la gourde, et l’avait portée à la reine.  La reine avait
immédiatement avisé.  Deux conseillers considérables avaient été
informés et consultés, le lord-chancelier, qui est, de par la
loi, «gardien de la conscience du roi d’Angleterre», et le
lord-maréchal, qui est «juge des armes et de la descente de la
noblesse».  Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui
était héréditairement haut-maréchal d’Angleterre, avait fait dire
par son député-comte-maréchal Henri Howard, comte de Bindon,
qu’il serait de l’avis du lord-chancelier.  Quant au
lord-chancelier, c’était William Cowper.  Il ne faut point
confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain
William Cowper, l’anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia
en Angleterre le _Traité des muscles_ presque au moment où
Étienne Abeille publiait en France l’_Histoire des os_; un
chirurgien est distinct d’un lord.  Lord William Cowper était
célèbre pour avoir, à propos de l’affaire de Talbot Yelverton,
vicomte Longueville, émis cette sentence: «qu’au respect de la
constitution d’Angleterre, la restauration d’un pair importait
plus que la restauration d’un roi».  La gourde trouvée à Calshor
avait éveillé au plus haut point son attention.  L’auteur d’une
maxime aime les occasions de l’appliquer.  C’était un cas de
restauration d’un pair.  Des recherches avaient été faites.
Gwynplaine, ayant écriteau sur rue, était facile à trouver.
Hardquanonne aussi.  Il n’était pas mort.  La prison pourrit
l’homme, mais le conserve, si garder c’est conserver.  Les gens
confiés aux bastilles y étaient rarement dérangés.  On ne
changeait guère plus de cachot qu’on ne change de cercueil.
Hardquanonne était encore dans le donjon de Chatham.  On n’eut
qu’à mettre la main dessus.  On le transféra de Chatham à
Londres.  En même temps on s’informait en Suisse.  Les faits
furent reconnus exacts.  On leva, dans les greffes locaux, à
Vevey, à Lausanne, l’acte de mariage de lord Linnaeus en exil,
l’acte de naissance de l’enfant, les actes de décès du père et de
la mère, et l’on en eut «pour servir ce que de besoin» de doubles
expéditions, dûment certifiées.  Tout cela s’exécuta dans le plus
sévère secret, avec ce qu’on appelait alors _la promptitude
royale_, et avec le «silence de taupe» recommandé et pratiqué par
Bacon, et plus tard érigé en loi par Blackstone, pour les
affaires de chancellerie et d’état, et pour les choses qualifiées
sénatoriales.

Le _jussu regis_ et la signature _Jeffreys_ furent vérifiés.
Pour qui a étudié pathologiquement les cas de caprice dits «bon
plaisir», ce _jussu regis_ est tout simple.  Pourquoi Jacques II,
qui, ce semble, eût dû cacher de tels actes, en laissait-il, au
risque même de compromettre la réussite, des traces écrites?
Cynisme.  Indifférence hautaine.  Ah!  vous croyez qu’il n’y a
que les filles d’impudiques!  la raison d’état l’est aussi.  _Et
se cupit ante videri._ Commettre un crime et s’en blasonner,
c’est là toute l’histoire.  Le roi se tatoue, comme le forçat.
On a intérêt à échapper au gendarme et à l’histoire, on en serait
bien fâché, on tient à être connu et reconnu.  Voyez mon bras,
remarquez ce dessin, un temple de l’amour et un cœur enflammé
percé d’une flèche, c’est moi qui suis Lacenaire.  _Jussu regis._
C’est moi qui suis Jacques II.  On accomplit une mauvaise action,
on met sa marque dessus.  Se compléter par l’effronterie, se
dénoncer soi-même, faire imperdable son méfait, c’est la bravade
insolente du malfaiteur.  Christine saisit Monaldeschi, le fait
confesser et assassiner, et dit: _Je suis reine de Suède chez le
roi de France_.  Il y a le tyran qui se cache, comme Tibère, et
le tyran qui se vante, comme Philippe II.  L’un est plus
scorpion, l’autre est plus léopard.  Jacques II était de cette
dernière variété.  Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai,
différent en cela de Philippe II.  Philippe était lugubre,
Jacques était jovial.  On est tout de même féroce.  Jacques II
était le tigre bonasse.  Il avait, comme Philippe II, la
tranquillité de ses forfaits.  Il était monstre par la grâce de
Dieu.  Donc il n’avait rien à dissimuler et à atténuer, et ses
assassinats étaient de droit divin.  Il eût volontiers, lui
aussi, laissé derrière lui ses archives de Simancas avec tous ses
attentats numérotés, datés, classés, étiquetés et mis en ordre,
chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l’officine
d’un pharmacien.  Signer ses crimes, c’est royal.

Toute action commise est une traite tirée sur le grand payeur
ignoré.  Celle-ci venait d’arriver à échéance avec l’endos
sinistre _Jussu regis_.

La reine Anne, point femme d’un côté, en ce qu’elle excellait à
garder un secret, avait demandé, sur cette grave affaire, au
lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifié
«rapport à l’oreille royale».  Les rapports de cette sorte ont
toujours été usités dans les monarchies.  A Vienne, il y avait le
_conseiller de l’oreille_, personnage aulique.  C’était une
ancienne dignité carlovingienne, l’_auricularius_ des vieilles
chartes palatines.  Celui qui parle bas à l’empereur.

William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine
croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle,
avait rédigé un mémoire commençant ainsi: «Deux oiseaux étaient
aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes
les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d’ombre
avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes.  De même, sous
une autre forme, la providence», etc.  Le lord-chancelier
constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis
retrouvé.  Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après
tout.  Il donnait même des raisons.  Premièrement, il y a les
anciennes maximes monarchiques.  _E senioratu eripimus.  In
roturagio cadat_.  Deuxièmement, le droit royal de mutilation
existe.  Chamberlayne l’a constaté.  _Corpora et bona nostrorum
subjectorum nostra sunt[1]_, a dit Jacques Ier, de glorieuse et
docte mémoire.  Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal
pour le bien du royaume.  Certains princes, trop voisins du
trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a
passé pour apoplexie.  Or, étouffer, c’est plus que mutiler.  Le
roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses
ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur.  Donc
le roi peut ordonner une suppression de membre comme une
suppression d’état, etc., c’est légal, etc.  Mais une légalité ne
détruit pas l’autre.  «Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas
mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi.  Si l’héritier se
retrouve, que la couronne lui soit rendue.  Ainsi il fut fait
pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait été
bateleur.  Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi
est roi, c’est-à-dire lord.  La bassesse du métier, traversée et
subie par force majeure, ne ternit point le blason; témoin
Abdolonyme; qui était roi et qui fut jardinier; témoin Joseph,
qui était saint et qui fut menuisier; témoin Apollon, qui était
dieu et qui fut berger.» Bref, le savant chancelier concluait à
la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord
Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, «à la seule condition
qu’il fût confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu
par ledit».  Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de
la conscience royale, rassurait cette conscience.

  [2] «La vie et les membres des sujets dépendent du roi.»
  (Chamberlayne, 2e partie, chap.  iv, p.  76.)

Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas où
Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqué à
«la peine forte et dure», auquel cas, pour atteindre la période
dite de _frodmortell_ voulue par la charte du roi Adelstan, la
confrontation devait avoir lieu le quatrième jour; ce qui a bien
un peu l’inconvénient que, si le patient murte le second ou le
troisième jour, la confrontation devient difficile; mais la loi
doit être exécutée.  L’inconvénient de la loi fait partie de la
loi.

Du reste, dans l’esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de
Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.

Anne, suffisamment informée de la difformité de Gwynplaine, ne
voulant point faire tort à sa sœur, à laquelle avaient été
substitués les biens des Clancharlie, décida avec bonheur que la
duchesse Josiane serait épousée par le nouveau lord, c’est-à-dire
par Gwynplaine.

La réintégration de lord Fermain Clancharlie était du reste un
cas très simple, l’héritier étant légitime et direct.  Pour les
filiations douteuses ou pour les pairies «in abeyance»
revendiquées par des collatéraux, la chambre des lords doit être
consultée.  Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782
pour la baronnie de Sidney, réclamée par Élisabeth Perry; en
1798, pour la baronnie de Beaumont, réclamée par Thomas
Stapleton; en 1803, pour la baronnie de Chandos, réclamée par le
révérend Tymewell Brydges; en 1813, pour la pairie-comté de
Banbury, réclamée par le lieutenant général Knollys, etc.; mais
ici rien de pareil.  Aucun litige; une légitimité évidente; un
droit clair et certain; il n’y avait point lieu à saisir la
chambre, et la reine, assistée du lord-chancelier, suffisait pour
reconnaître et admettre le nouveau lord.

Barkilphedro mena tout.

L’affaire, grâce à lui, resta tellement souterraine, le secret
fut si hermétiquement gardé, que ni Josiane, ni lord David
n’eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux.
Josiane, très altière, avait un escarpement qui la rendait aisée
à bloquer.  Elle s’isolait d’elle-même.  Quant à lord David, on
l’envoya en mer, sur les côtes de Flandre.  Il allait perdre la
lordship et ne s’en doutait pas.  Notons ici un détail.  Il
advint qu’à dix lieues du mouillage de la station navale
commandée par lord David, un capitaine nommé Halyburton força la
flotte française.  Le comte de Pembroke, président du conseil,
porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce
capitaine Halyburton.  Anne raya Halyburton et mit lord David
Dirry-Moir à sa place, afin que lord David eût au moins,
lorsqu’il apprendrait qu’il n’était plus pair, la consolation
d’être contre-amiral.

Anne se sentit contente.  Un mari horrible à sa sœur, un beau
grade à lord David.  Malice et bonté.

Sa majesté allait se donner la comédie.  En outre, elle se disait
qu’elle réparait un abus de pouvoir de son auguste père, qu’elle
restituait un membre à la pairie, qu’elle agissait en grande
reine, qu’elle protégeait l’innocence selon la volonté de Dieu,
que la providence dans ses saintes et impénétrables voies, etc.
C’est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable à
quelqu’un qu’on n’aime pas.

Du reste, savoir que le futur mari de sa sœur était difforme
avait suffi à la reine.  De quelle façon ce Gwynplaine était-il
difforme, quel genre de laideur était-ce?  Barkilphedro n’avait
pas tenu à en informer la reine, et Anne n’avait pas daigné s’en
enquérir.  Profond dédain royal.  Qu’importait d’ailleurs?  La
chambre des lords ne pouvait qu’être reconnaissante.  Le
lord-chancelier, l’oracle, avait parlé.  Restaurer un pair, c’est
restaurer toute la pairie.  La royauté, en cette occasion, se
montrait bonne et respectueuse gardienne du privilège de la
pairie.  Quel que fût le visage du nouveau lord, un visage n’est
pas une objection contre un droit.  Anne se dit plus ou moins
tout cela, et alla simplement à son but, à ce grand but féminin
et royal, se satisfaire.

La reine était alors à Windsor, ce qui mettait une certaine
distance entre les intrigues de cour et le public.

Les personnes seules d’absolue nécessité furent dans le secret de
ce qui allait se passer.

Quant à Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta à son visage
une expression lugubre.

La chose en ce monde qui peut le plus être hideuse, c’est la
joie.

Il eut cette volupté de déguster le premier la gourde de
Hardquanonne.  Il eut l’air peu surpris, l’étonnement étant d’un
petit esprit.  D’ailleurs, n’est-ce pas?  cela lui était bien dû,
à lui qui depuis si longtemps faisait faction à la porte du
hasard.  Puisqu’il attendait, il fallait bien que quelque chose
arrivât.

Ce _nil mirari_ faisait partie de sa contenance.  Au fond,
disons-le, il avait été émerveillé.  Quelqu’un qui eût pu lui
ôter le masque qu’il mettait sur sa conscience devant Dieu même,
eût trouvé ceci: Précisément, en cet instant-là, Barkilphedro
commençait à être convaincu qu’il lui serait décidément
impossible, à lui ennemi intime et infime, de faire une fracture
à cette haute existence de la duchesse Josiane.  De là un accès
frénétique d’animosité latente.  Il était parvenu à ce paroxysme
qu’on appelle le découragement.  D’autant plus furieux qu’il
désespérait.  Ronger son frein, expression tragique et vraie!  un
méchant rongeant l’impuissance.  Barkilphedro était peut-être au
moment de renoncer, non à vouloir du mal à Josiane, mais à lui en
faire; non à la rage, mais à la morsure.  Pourtant, quelle chute,
lâcher prise!  garder désormais sa haine dans le fourreau, comme
un poignard de musée!  Rude humiliation.

Tout à coup, à point nommé,--l’immense aventure universelle se
plaît à ces coïncidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de
vague en vague, se placer entre ses mains.  Il y a dans l’inconnu
on ne sait quoi d’apprivoisé qui semble être aux ordres du mal.
Barkilphedro, assisté des deux témoins quelconques, jurés
indifférents de l’amirauté, débouche la gourde, trouve le
parchemin, le déploie, lit...--Qu’on se représente cet
épanouissement monstrueux!

Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les
flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent
se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d’un
méchant.  Cette complicité avait duré quinze ans.  Œuvre
mystérieuse.  Pendant ces quinze années, l’océan n’avait pas été
une minute sans y travailler.  Les flots s’étaient transmis de
l’un à l’autre la bouteille surnageante, les écueils avaient
esquivé le choc du verre, aucune fêlure n’avait lézardé la
gourde, aucun frottement n’avait usé le bouchon, les algues
n’avaient point pourri l’osier, les coquillages n’avaient point
rongé le mot _Hardquanonne_, l’eau n’avait pas pénétré dans
l’épave, la moisissure n’avait pas dissous le parchemin,
l’humidité n’avait pas effacé l’écriture, que de soins l’abîme
avait dû se donner!  Et de cette façon, ce que Gernardus avait
jeté à l’ombre, l’ombre l’avait remis à Barkilphedro, et le
message envoyé à Dieu était parvenu au démon.  Il y avait eu abus
de confiance dans l’immensité, et l’ironie obscure mêlée aux
choses s’était arrangée de telle sorte qu’elle avait compliqué ce
triomphe loyal, l’enfant perdu Gwynplaine redevenant lord
Clancharlie, d’une victoire venimeuse, qu’elle avait fait
méchamment une bonne action, et qu’elle avait mis la justice au
service de l’iniquité.  Retirer sa victime à Jacques II, c’était
donner une proie à Barkilphedro.  Relever Gwynplaine, c’était
livrer Josiane.  Barkilphedro réussissait; et c’était pour cela
que pendant tant d’années les vagues, les lames, les rafales,
avaient ballotté, secoué, poussé, jeté, tourmenté et respecté
cette bulle de verre où il y avait tant d’existences mêlées!
c’était pour cela qu’il y avait eu entente cordiale entre les
vents, les marées et les tempêtes!  La vaste agitation du prodige
complaisante pour un misérable!  l’infini collaborateur d’un ver
de terre!  la destinée a de ces volontés sombres.

Barkilphedro eut un éclair d’orgueil titanique.  Il se dit que
tout cela avait été exécuté à son intention.  Il se sentit centre
et but.

Il se trompait.  Réhabilitons le hasard.  Ce n’était point là le
vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de
Barkilphedro.  L’océan se faisant père et mère d’un orphelin,
envoyant la tourmente à ses bourreaux, brisant la barque qui a
repoussé l’enfant, engloutissant les mains jointes des naufragés,
refusant toutes leurs supplications et n’acceptant d’eux que leur
repentir, la tempête recevant un dépôt des mains de la mort, le
robuste navire où était le forfait remplacé par la fiole fragile
où est la réparation, la mer changeant de rôle, comme une
panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non
l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de
tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a été
jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un
avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants
dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de
l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute
la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent,
l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant
l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute
l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité; le proscrit
consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du
roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible,
l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur; voilà ce que
Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait;
voilà ce qu’il ne vit pas.  Il ne se dit point que tout avait été
fait pour Gwynplaine; il se dit que tout avait été fait pour
Barkilphedro; et qu’il en valait la peine.  Tels sont les satans.

Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze
ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde
douceur de l’océan.  Quinze ans, ce n’est rien.  Le 4 octobre
1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la
presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de
Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle,
couverte d’arabesques par les incrustations de la mer.  Cette
amphore avait flotté quinze cents ans.

Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, sa
stupéfaction avait égalé sa joie.

Tout s’offrait; tout était comme préparé.  Les tronçons de
l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars
à sa portée.  Il n’y avait qu’à les rapprocher et à faire les
soudures.  Ajustage amusant à exécuter.  Ciselure.

Gwynplaine!  il connaissait ce nom.  _Masca ridens!_ Comme tout
le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit.  Il avait lu
l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit
une affiche de spectacle qui attire la foule; il l’avait
remarquée; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres
détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite; cette affiche,
dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son
œil profond et vint se placer à côté du parchemin des naufragés,
comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de
l’énigme, et ces lignes: «Ici l’on voit Gwynplaine abandonné à
l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer,
à Portland», prirent brusquement sous son regard un
resplendissement d’apocalyse.  Il eut cette vision, le
flamboiement de _Mane Thecel Pharès_ sur un boniment de la foire.
C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de
Josiane.  Écroulement subit.  L’enfant perdu était retrouvé.  Il
y avait un lord Clancharlie.  David Dirry-Moir était vidé.  La
pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de
lord David et entrait dans Gwynplaine.  Tout, châteaux, chasses,
forêts, hôtels, palais, domaines, y compris Josiane, était à
Gwynplaine.  Et Josiane, quelle solution!  Qui maintenant
avait-elle devant elle?  Illustre et hautaine, un histrion; belle
et précieuse, un monstre.  Eût-on jamais espéré cela?  La vérité
est que Barkilphedro était dans l’enthousiasme.  Toutes les
combinaisons les plus haineuses peuvent être dépassées par la
munificence infernale de l’imprévu.  Quand la réalité veut, elle
fait des chefs-d’œuvre.  Barkilphedro trouvait bêtes tous ses
rêves.  Il avait mieux.

Le changement qui allait se faire par lui se fût-il fait contre
lui, il ne l’eût pas moins voulu.  Il existe de féroces insectes
désintéressés qui piquent sachant qu’ils mourront de la piqûre.
Barkilphedro était cette vermine-là.

Mais cette fois, il n’avait pas le mérite du désintéressement.
Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain
Clancharlie allait lui devoir tout.  De protégé, Barkilphedro
allait devenir protecteur.  Et protecteur de qui?  d’un pair
d’Angleterre.  Il aurait un lord à lui!  un lord qui serait sa
créature!  Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui
donner.  Et ce lord serait le beau-frère morganatique de la
reine!  Étant si laid, il plairait à la reine de toute la
quantité dont il déplairait à Josiane.  Poussé par cette faveur,
et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait
devenir un personnage.  Il s’était toujours destiné à l’église.
Il avait une vague envie d’être évêque.

En attendant, il était heureux.

Quel beau succès!  et comme toute cette quantité de besogne du
hasard était bien faite!  Sa vengeance, car il appelait cela sa
vengeance, lui était mollement apportée par le flot.  Il n’avait
pas été vainement embusqué.

L’écueil, c’était lui.  L’épave, c’était Josiane.  Josiane venait
s’échouer sur Barkilphedro!  Profonde extase scélérate.

Il était habile à cet art qu’on appelle la suggestion, et qui
consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où
l’on met une idée à soi; tout en se tenant à l’écart, et sans
avoir l’air de s’en mêler, il s’arrangea de façon à ce que
Josiane allât à la baraque Green-Box et vît Gwynplaine.  Cela ne
pouvait pas nuire.  Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon
ingrédient dans la combinaison.  Plus tard, cela assaisonnerait.

Il avait silencieusement tout apprêté d’avance.  Ce qu’il
voulait, c’était on ne sait quoi de soudain.  Le travail qu’il
avait exécuté ne pourrait être exprimé que par ces mots étranges:
construire un coup de foudre.

Les préliminaires achevés, il avait veillé à ce que toutes les
formalités voulues fussent accomplies dans les formes légales.
Le secret n’en avait point souffert, le silence faisant partie de
la loi.

La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu;
Barkilphedro y avait assisté.  On vient d’en voir le résultat.

Le même jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement,
de la part de sa majesté, chercher lady Josiane à Londres pour la
conduire à Windsor où Anne en ce moment passait la saison.
Josiane, pour quelque chose qu’elle avait dans l’esprit, eût bien
souhaité désobéir, ou du moins retarder d’un jour son obéissance
et remettre ce départ au lendemain, mais la vie de cour ne
comporte point ces résistances-là.  Elle dut se mettre
immédiatement en route, et abandonner sa résidence de Londres,
Hunkerville-house, pour sa résidence de Windsor, Corleone-lodge.

La duchesse Josiane avait quitté Londres au moment même où le
wapentake se présentait à l’inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine
et le mener à la cave pénale de Southwark.

Quand elle arriva à Windsor, l’huissier de la verge noire, qui
garde la porte de la chambre de présence, l’informa que sa
majesté était enfermée avec le lord chancelier, et ne pourrait la
recevoir que le lendemain; qu’elle eût en conséquence à se tenir,
à Corleone-lodge, à la disposition de sa majesté, et que sa
majesté lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin à
son réveil.  Josiane rentra chez elle fort dépitée, soupa de
mauvaise humeur, eut la migraine, congédia tout le monde, son
mousse excepté, puis le congédia lui-même, et se coucha qu’il
faisait encore jour.

En arrivant elle avait appris que, ce même lendemain, lord David
Dirry-Moir, ayant reçu en mer l’ordre de venir immédiatement
prendre les ordres de la reine, était attendu à Windsor.



III

AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL
SANS PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)


L’évanouissement d’un homme, même le plus ferme et le plus
énergique, sous un brusque coup de massue de la fortune, n’a rien
qui doive surprendre.  Un homme s’assomme par l’imprévu comme un
bœuf par le merlin.  François d’Albescola, le même qui arrachait
aux ports turcs leur chaîne de fer, demeura, quand on le fit
pape, un jour entier sans connaissance.  Or, du cardinal au pape
l’enjambée est moindre que du saltimbanque au pair d’Angleterre.

Rien de violent comme les ruptures d’équilibre.

Quand Gwynplaine revint à lui et rouvrit les yeux, il était nuit.
Gwynplaine était dans un fauteuil au milieu d’une vaste chambre
toute tendue de velours pourpre, murs, plafond et plancher.  On
marchait sur du velours.  Près de lui se tenait debout, tête nue,
l’homme au gros ventre et au manteau de voyage qui était sorti de
derrière un pilier dans la cave de Southwark.  Gwynplaine était
seul dans cette chambre avec cet homme.  De son fauteuil, en
étendant le bras, il pouvait toucher deux tables, portant chacune
une girandole de six chandelles de cire allumées.  Sur l’une de
ces tables, il y avait des papiers et une cassette; sur l’autre
un en-cas, volaille froide, vin, brandy, servi sur un plateau de
vermeil.

Par le vitrage d’une longue fenêtre allant du plancher au
plafond, un clair ciel nocturne d’avril faisait entrevoir au
dehors un demi-cercle de colonnes autour d’une cour d’honneur
fermée d’un portail à trois portes, une fort large et deux
basses; la porte cochère, très grande, au milieu; à droite, la
porte chevalière, moindre; à gauche, la porte piétonne, petite.
Ces portes étaient fermées de grilles dont les pointes
brillaient; une haute sculpture couronnait la porte centrale.
Les colonnes étaient probablement en marbre blanc, ainsi que le
pavage de la cour, qui faisait un effet de neige et qui encadrait
de sa nappe de lames plates une mosaïque confusément distincte
dans l’ombre; cette mosaïque, sans doute, vue le jour, eût offert
au regard, avec tous ses émaux et toutes ses couleurs, un
gigantesque blason, selon la mode florentine.  Des zigzags de
balustres montaient et descendaient, indiquant des escaliers de
terrasses.  Au-dessus de la cour se dressait une immense
architecture brumeuse et vague à cause de la nuit.  Des
intervalles de ciel, pleins d’étoiles, découpaient une silhouette
de palais.

On apercevait un toit démesuré, des pignons à volutes, des
mansardes à visières comme des casques, des cheminées pareilles à
des tours, et des entablements couverts de dieux et de déesses
immobiles.  A travers la colonnade jaillissait dans la pénombre
une de ces fontaines de féerie, doucement bruyantes, qui se
versent de vasque en vasque, mêlent la pluie à la cascade,
ressemblent à une dispersion d’écrin, et font au vent une folle
distribution de leurs diamants et de leurs perles comme pour
désennuyer les statues qui les entourent.  De longues rangées de
fenêtres se profilaient, séparées par des panoplies en ronde
bosse, et par des bustes sur des piédouches.  Sur les acrotères,
des trophées et des morions à panaches de pierre alternaient avec
les dieux.

Dans la chambre où était Gwynplaine, au fond, en face de la
fenêtre, on voyait d’un côté une cheminée aussi haute que la
muraille, et de l’autre, sous un dais, un de ces spacieux lits
féodaux où l’on monte avec une échelle et où l’on peut se coucher
en travers.  L’escabeau du lit était à côté.  Un rang de
fauteuils au bas des murs et un rang de chaises en avant des
fauteuils complétaient l’ameublement.  Le plafond était de forme
tumbon; un grand feu de bois à la française flambait dans la
cheminée; à la richesse des flammes et à leurs stries roses et
vertes, un connaisseur eût constaté que ce feu était de bois de
frêne, très grand luxe; la chambre était si grande que les deux
girandoles la laissaient obscure.  Çà et là, des portières,
baissées et flottantes, indiquaient des communications avec
d’autres chambres.  Cet ensemble avait l’aspect carré et massif
du temps de Jacques Ier, mode vieillie et superbe.  Comme le
tapis et la tenture de la chambre, le dais, le baldaquin, le lit,
l’escabeau, les rideaux, la cheminée, les housses des tables, les
fauteuils, les chaises, tout était velours cramoisi.  Pas d’or,
si ce n’est au plafond.  Là, à égale distance des quatre angles,
luisait, appliqué à plat, un énorme bouclier rond de métal
repoussé, où étincelait un éblouissant relief d’armoiries; dans
ces armoiries, sur deux blasons accostés, on distinguait un
tortil de baron et une couronne de marquis; était-ce du cuivre
doré?  était-ce du vermeil?  on ne savait.  Cela semblait de
l’or.  Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel
obscur, ce flamboyant écusson avait le sombre resplendissement
d’un soleil dans de la nuit.

Un homme sauvage dans lequel est amalgamé un homme libre est à
peu près aussi inquiet dans un palais que dans une prison.  Ce
lieu superbe était troublant.  Toute magnificence dégage de
l’effroi.  Quel pouvait être l’habitant de cette demeure auguste?
A quel colosse toute cette grandeur appartenait-elle?  De quel
lion ce palais était-il l’antre?  Gwynplaine, encore mal éveillé,
avait le cœur serré.

--Où est-ce que je suis?  dit-il.

L’homme qui était debout devant lui, répondit:

--Vous êtes dans votre maison, milord.



IV

FASCINATION


II faut du temps pour revenir à la surface.

Gwynplaine avait été jeté au fond de la stupéfaction.

On ne prend pas tout de suite pied dans l’inconnu.

Il y a des déroutes d’idées comme il y a des déroutes d’armées;
le ralliement ne se fait point immédiatement.

On se sent en quelque sorte épars.  On assiste à une bizarre
dissipation de soi-même.

Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l’homme est le
caillou.  Résistez donc, une fois lancé.

Gwynplaine, qu’on nous passe le mot, ricochait d’un étonnement
sur l’autre.  Après la lettre d’amour de la duchesse, la
révélation de la cave de Southwark.

Dans une destinée, quand l’inattendu commence, préparez-vous à
ceci: coup sur coup.  Cette farouche porte une fois ouverte, les
surprises s’y précipitent.  La brèche faite à votre mur, le
pêle-mêle des événement s’y engouffre.  L’extraordinaire ne vient
pas pour une fois.

L’extraordinaire, c’est une obscurité.  Cette obscurité était sur
Gwynplaine.  Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible.  Il
percevait tout à travers ce brouillard qu’une commotion profonde
laisse dans l’intelligence comme la poussière d’un écroulement.
La secousse avait été de fond en comble.  Rien de net ne
s’offrait à lui.  Pourtant la transparence se rétablit toujours
peu à peu.  La poussière tombe.  D’instant en instant, la densité
de l’étonnement décroît.  Gwynplaine était comme quelqu’un qui
aurait l’œil ouvert et fixe dans un songe, et qui tâcherait de
voir ce qu’il y a dedans.  Il décomposait ce nuage, puis le
recomposait.  Il avait des intermittences d’égarement.  Il
subissait cette oscillation de l’esprit dans l’imprévu, laquelle,
tour à tour, vous pousse du côté où l’on comprend, puis vous
ramène du côté où l’on ne comprend plus.  A qui n’est-il pas
arrivé d’avoir ce balancier dans le cerveau?

Par degré la dilatation se faisait en sa pensée dans les ténèbres
de l’incident comme elle s’était faite en sa pupille dans les
ténèbres du souterrain de Southwark.  Le difficile, c’était de
parvenir à mettre un certain espacement entre tant de sensations
accumulées.  Pour que cette combustion des idées troubles, dite
compréhension, puisse s’opérer, il faut de l’air entre les
émotions.  Ici l’air manquait.  L’événement, pour ainsi dire,
n’était pas respirable.  En entrant dans la terrifiante cave de
Southwark, Gwynplaine s’était attendu au carcan du forçat; on lui
avait mis sur la tête la couronne de pair.  Comment était-ce
possible?  Il n’y avait point assez de place entre ce que
Gwynplaine avait redouté et ce qui lui arrivait, cela s’était
succédé trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop
brusquement pour que ce fût clair.  Les deux contrastes étaient
trop serrés l’un contre l’autre.  Gwynplaine faisait effort pour
retirer son esprit de cet étau.

Il se taisait.  C’est l’instinct des grandes stupeurs qui sont
sur la défensive plus qu’on ne croit.  Qui ne dit rien fait face
à tout.  Un mot qui vous échappe, saisi par l’engrenage inconnu,
peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.

L’écrasement, c’est la peur des petits.  La foule craint toujours
qu’on ne lui mette le pied dessus.  Or Gwynplaine avait été de la
foule bien longtemps.

Un état singulier de l’inquiétude humaine se traduit par ce mot:
voir venir.  Gwynplaine était dans cet état.  On ne se sent pas
encore en équilibre avec une situation qui surgit.  On surveille
quelque chose qui doit avoir une suite.  On est vaguement
attentif.  On voit venir.  Quoi?  on ne sait.  Qui?  on regarde.

L’homme au gros ventre répéta:

--Vous êtes dans votre maison, milord.

Gwynplaine se tâta.  Dans les surprises, on regarde, pour
s’assurer que les choses existent, puis on se tâte, pour
s’assurer qu’on existe soi-même.  C’était bien à lui qu’on
parlait; mais lui-même était autre.  Il n’avait plus son capingot
et son esclavine de cuir.  Il avait un gilet de drap d’argent, et
un habit de satin qu’en le touchant il sentait brodé; il sentait
une grosse bourse pleine dans la poche du gilet.  Un large
haut-de-chausses de velours recouvrait son étroite culotte
collante de clown; il avait des souliers à hauts talons rouges.
De même qu’on l’avait transporté dans ce palais, on lui avait
changé ses vêtements.

L’homme reprit:

--Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci: C’est moi qui
me nomme Barkilphedro.  Je suis clerc de l’amirauté.  C’est moi
qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir
votre destinée.  Ainsi, dans les contes arabes, un pêcheur fait
sortir d’une bouteille un géant.

Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.

Barkilphedro continua:

--Outre ce palais, milord.  vous avez Hunkerville-house, qui est
plus grand.  Vous avez Clancharlie-castle, où est assise votre
pairie, et qui est une forteresse du temps d’Édouard le Vieux.
Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs
paysans.  Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman
environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins.  A Clancharlie,
vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous
tenez votre cour de baron.  Le roi n’a de plus que vous que le
droit de frapper monnaie.  Le roi, que la loi normande qualifie
chief-signor, a justice, cour et coin.  Coin, c’est monnaie.  A
cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son
royaume.  Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre
piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept
poteaux en Sicile; la justice du simple seigneur ayant deux
piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit.  Vous
êtes qualifié prince dans les anciennes chartres de Northumbre.
Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power,
et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus.  Vous êtes
chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore.  Vous
avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble,
Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres.  Vous avez un
droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières
d’albâtre de Trent; de plus vous avez tout le pays de
Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville
qui est dessus.  La ville s’appelle Vinecaunton; la montagne
s’appelle Moil-enlli.  Tout cela vous fait un revenu de quarante
mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq
mille francs de rente dont se contente un français.

Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo
de stupeur, se souvenait.  Le souvenir est un engloutissement
qu’un mot peut remuer jusqu’au fond.  Tous ces noms prononcés par
Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait.  Ils étaient inscrits
aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la
cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir
laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur.  En
arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de
Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui
l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la
première chose qu’épelait son regard insouciant et distrait,
c’était sa seigneurie et sa pairie.  Détail étrange qui
s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de
carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son
pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes,
il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère.

Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la
table:

--Milord, cette cassette contient deux mille guinées que sa
gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins.

Gwynplaine fit un mouvement.

--Ce sera pour mon père Ursus, dit-il.

--Soit, milord, fit Barkilphedro.  Ursus, à l’inn Tadcaster.  Le
sergent de la coiffe, qui nous a accompagnés jusqu’ici et qui va
repartir tout à l’heure, les lui portera.  Peut-être irai-je à
Londres.  En ce cas, ce serait moi.  Je m’en charge.

--Je les lui porterai moi-même, repartit Gwynplaine.

Barkilphedro cessa de sourire, et dit:

--Impossible.

Il y a une inflexion de voix qui souligne.  Barkilphedro eut cet
accent.  Il s’arrêta comme pour mettre un point après le mot
qu’il venait de dire.  Puis il continua, avec ce ton respectueux
et particulier du valet qui se sent le maître:

--Milord, vous êtes ici à vingt-trois milles de Londres, à
Corleone-lodge, dans votre résidence de cour, contiguë au château
royal de Windsor.  Vous y êtes sans que personne le sache.  Vous
y avez été transporté dans une voiture fermée qui vous attendait
à la porte de la geôle de Southwark.  Les gens qui vous ont
introduit dans ce palais ignorent qui vous êtes, mais me
connaissent, et cela suffit.  Vous avez pu être amené jusqu’à cet
appartement, au moyen d’une clef secrète que j’ai.  Il y a dans
la maison des personnes endormies, et ce n’est pas l’heure de
réveiller les gens.  C’est pourquoi nous avons le temps d’une
explication, qui sera courte d’ailleurs.  Je vais vous la faire.
J’ai commission de sa majesté.

Barkilphedro se mit à feuilleter tout en parlant une liasse de
dossiers qui était près de la cassette.

--Milord, voici votre patente de pair.  Voici le brevet de votre
marquisat sicilien.  Voici les parchemins et diplômes de vos huit
baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de
Kent, jusqu’à Jacques VI et Ier, roi d’Angleterre et d’Écosse.
Voici vos lettres de préséance.  Voici vos baux à rentes, et les
titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et
domaines.  Ce que vous avez au-dessus de votre tête dans ce
blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil
à perles de baron et le cercle à fleurons de marquis.  Ici, à
côté, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours
rouge à bandes d’hermine.  Aujourd’hui même, il y a quelques
heures, le lord-chancelier, et le député-comte-maréchal
d’Angleterre, informés du résultat de votre confrontation avec le
comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majesté.  Sa
majesté a signé selon son bon plaisir qui est la même chose que
la loi.  Toutes les formalités sont remplies.  Demain, pas plus
tard que demain, vous serez admis à la chambre des lords; on y
délibère depuis quelques jours sur un bill présenté par la
couronne ayant pour objet d’augmenter de cent mille livres
sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de
France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la
reine; vous pourrez prendre part à la discussion.

Barkilphedro s’interrompit, respira lentement, et reprit:

--Pourtant rien n’est fait encore.  On n’est pas pair
d’Angleterre malgré soi.  Tout peut s’annuler et disparaître, à
moins que vous ne compreniez.  Un événement qui se dissipe avant
d’éclore, cela se voit dans la politique.  Milord, le silence à
cette heure est encore sur vous.  La chambre des lords ne sera
mise au fait que demain.  Le secret de toute votre affaire a été
gardé, par raison d’état, laquelle est d’une conséquence
tellement considérable que les personnes graves, seules informées
en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront
immédiatement, si la raison d’état leur commande de les oublier.
Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit.  Il est aisé de
vous effacer.  Cela est d’autant plus facile que vous avez un
frère, fils naturel de votre père et d’une femme qui depuis,
pendant l’exil de votre père, a été la maîtresse du roi Charles
II, ce qui fait que votre frère est bien en cour; or c’est à ce
frère, tout bâtard qu’il est, que reviendrait votre pairie.
Voulez-vous cela?  je ne le suppose pas.  Eh bien, tout dépend de
vous.  Il faut obéir à la reine.  Vous ne quitterez cette
résidence que demain, dans une voiture de sa majesté, et pour
aller à la chambre des lords.  Milord, voulez-vous être pair
d’Angleterre, oui ou non?  La reine a des vues sur vous.  Elle
vous destine à une alliance quasi royale.  Lord Fermain
Clancharlie, ceci est l’instant décisif.  Le destin n’ouvre point
une porte sans en fermer une autre.  Après de certains pas en
avant, un pas en arrière n’est plus possible.  Qui entre dans la
transfiguration a derrière lui un évanouissement.  Milord,
Gwynplaine est mort.  Comprenez-vous?

Gwynplaine eut un tremblement de la tête aux pieds, puis il se
remit.

--Oui, dit-il.

Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et
sortit.



V

ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE


Qu’est-ce que ces étranges changements à vue qui se font dans
l’âme humaine?

Gwynplaine avait été en même temps enlevé sur un sommet et
précipité dans un abîme.

Il avait le vertige.

Le vertige double.

Le vertige de l’ascension et le vertige de la chute.

Mélange fatal.

Il s’était senti monter et ne s’était pas senti tomber.

Voir un nouvel horizon, c’est redoutable.

Une perspective, cela donne des conseils.  Pas toujours bons.

Il avait eu devant lui la trouée féerique, piège peut-être, d’un
nuage qui se déchire et qui montre le bleu profond.

Si profond qu’il est obscur.

Il était sur la montagne d’où l’on voit les royaumes de la terre.

Montagne d’autant plus terrible qu’elle n’existe pas.  Ceux qui
sont sur cette cime sont dans un rêve.

La tentation y est gouffre, et si puissante, que l’enfer sur ce
sommet espère corrompre le paradis, et que le diable y apporte
Dieu.

Fasciner l’éternité, quelle étrange espérance!

Là où Satan tente Jésus, comment un homme lutterait-il?

Des palais, des châteaux, la puissance, l’opulence, toutes les
félicités humaines à perte de vue autour de soi, une mappemonde
des jouissances étalées à l’horizon, une sorte de géographie
radieuse dont on est le centre; mirage périlleux.

Et qu’on se figure le trouble d’une telle vision pas amenée, sans
échelons préalables franchis, sans précaution, sans transition.

Un homme qui s’est endormi dans un trou de taupe et qui se
réveille sur la pointe du clocher de Strasbourg; c’était là
Gwynplaine.

Le vertige est une espèce de lucidité formidable.  Surtout celui
qui, vous emportant à la fois vers le jour et vers la nuit, se
compose de deux tournoiements en sens inverse.

On voit trop, et pas assez.

On voit tout, et rien.

On est ce que l’auteur de ce livre a appelé quelque part
«l’aveugle ébloui».

Gwynplaine, resté seul, se mit à marcher à grands pas.  Un
bouillonnement précède l’explosion.

A travers cette agitation, dans cette impossibilité de se tenir
en place, il méditait.  Ce bouillonnement était une liquidation.
Il faisait l’appel de ses souvenirs.  Chose surprenante qu’on ait
toujours si bien écouté ce qu’on croit à peine avoir entendu!  la
déclaration des naufragés lue par le shériff dans la cave de
Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible; il
s’en rappelait chaque mot; il revoyait dessous toute son enfance.

Brusquement il s’arrêta, les mains derrière le dos, regardant le
plafond, le ciel, n’importe, ce qui est en haut.

--Revanche!  dit-il.

Il fut comme celui qui met sa tête hors de l’eau.  Il lui sembla
qu’il voyait tout, le passé, l’avenir, le présent, dans le
saisissement d’une clarté subite.

Ah!  cria-t-il,--car il y a des cris au fond de la pensée,--ah!
c’était donc cela!  j’étais lord.  Tout se découvre.  Ah!  l’on
m’a volé, trahi, perdu, déshérité, abandonné, assassiné!  le
cadavre de ma destinée a flotté quinze ans sur la mer, et tout à
coup il a touché la terre, et il s’est dressé debout et vivant!
Je renais.  Je nais!  Je sentais bien sous mes haillons palpiter
autre chose qu’un misérable, et, quand je me tournais du côté des
hommes, je sentais bien qu’ils étaient le troupeau, et que je
n’étais pas le chien, mais le berger!  Pasteurs des peuples,
conducteurs d’hommes, guides et maîtres, c’est là ce qu’étaient
mes pères; et ce qu’ils étaient, je le suis!  Je suis
gentilhomme, et j’ai une épée; je suis baron, et j’ai un casque;
je suis marquis, et j’ai un panache; je suis pair, et j’ai une
couronne.  Ah!  l’on m’avait pris tout cela!  J’étais l’habitant
de la lumière, et l’on m’avait fait l’habitant des ténèbres.
Ceux qui avaient proscrit le père ont vendu l’enfant.  Quand mon
père a été mort, ils lui ont retiré de dessous la tête la pierre
de l’exil qu’il avait pour oreiller, et ils me l’ont mise au cou,
et ils m’ont jeté dans l’égout.  Oh!  ces bandits qui ont torturé
mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de
ma mémoire, oui, je les revois.  J’ai été le morceau de chair
becqueté sur une tombe par une troupe de corbeaux.  J’ai saigné
et crié sous toutes ces silhouettes horribles.  Ah!  c’est donc
là qu’on m’avait précipité, sous l’écrasement de ceux qui vont et
viennent, sous le trépignement de tous, au-dessous du dernier
dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le
valet, plus bas que le goujat, plus bas que l’esclave, à
l’endroit où le chaos devient le cloaque, au fond de la
disparition!  Et c’est de là que je sors!  c’est de là que je
remonte!  c’est de là que je ressuscite!  Et me voilà.  Revanche!

Il s’assit, se releva, prit sa tête dans ses mains, se remit à
marcher, et ce monologue d’une tempête continua en lui:

--Où suis-je?  sur le sommet!  Où est-ce que je viens m’abattre?
sur la cime!  Ce faîte, la grandeur, ce dôme du monde, la
toute-puissance, c’est ma maison.  Ce temple en l’air, j’en suis
un des dieux!  l’inaccessible, j’y loge.  Cette hauteur que je
regardais d’en bas, et d’où il tombait tant de rayons que j’en
fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse
imprenable des heureux, j’y entre.  J’y suis.  J’en suis.  Ah!
tour de roue définitif!  j’étais en bas, je suis en haut.  En
haut, à jamais!  me voilà lord, j’aurai un manteau d’écarlate,
j’aurai des fleurons sur la tête, j’assisterai au couronnement
des rois, ils prêteront serment entre mes mains, je jugerai les
ministres et les princes, j’existerai.  Des profondeurs où l’on
m’avait jeté, je rejaillis jusqu’au zénith.  J’ai des palais de
ville et de campagne, des hôtels, des jardins, des chasses, des
forêts, des carrosses, des millions, je donnerai des fêtes, je
ferai des lois, j’aurai le choix des bonheurs et des joies, et le
vagabond Gwynplaine, qui n’avait pas le droit de prendre une
fleur dans l’herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel!

Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme.  Ainsi s’opérait, en ce
Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait
peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur
morale par la grandeur matérielle.  Transition lugubre.
Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe.
Surprise faite au côté faible de l’homme.  Toutes les choses
inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les
volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises,
chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur,
reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur.  Et
à quoi cela avait-il tenu?  à la trouvaille d’un parchemin dans
une épave charriée par la mer.  Le viol d’une conscience par un
hasard, cela se voit.

Gwynplaine buvait à pleine gorgée l’orgueil, ce qui lui faisait
l’âme obscure.  Tel est ce vin tragique.

Cet étourdissement l’envahissait; il faisait plus qu’y consentir,
il le savourait.  Effet d’une longue soif.  Est-on complice de la
coupe où l’on perd sa raison?  Il avait toujours vaguement désiré
cela.  Il regardait sans cesse du côté des grands; regarder,
c’est souhaiter.  L’aiglon ne naît pas impunément dans l’aire.

Être lord.  Maintenant, à de certains moments, il trouvait cela
tout simple.

Peu d’heures s’étaient écoulées, comme le passé d’hier était déjà
loin!

Gwynplaine avait rencontré l’embuscade du mieux, ennemi du bien.

Malheur à celui dont on dit: A-t-il du bonheur!

On résiste à l’adversité mieux qu’à la prospérité.  On se tire de
la mauvaise fortune plus entier que de la bonne.  Charybde est la
misère, mais Scylla est la richesse.  Ceux qui se dressaient sous
la foudre sont terrassés par l’éblouissement.  Toi qui ne
t’étonnais pas du précipice, crains d’être emporté sur les
légions d’ailes de la nuée et du songe.  L’ascension t’élèvera et
t’amoindrira.  L’apothéose a une sinistre puissance d’abattre.

Se connaître en bonheur, ce n’est pas facile.  Le hasard n’est
autre chose qu’un déguisement.  Rien ne trompe comme ce
visage-là.  Est-il la Providence?  Est-il la Fatalité?

Une clarté peut ne pas être une clarté.  Car la lumière est
vérité, et une lueur peut être une perfidie.  Vous croyez qu’elle
éclaire, non, elle incendie.

Il fait nuit; une main pose une chandelle, vil suif devenu
étoile, au bord d’une ouverture dans les ténèbres.  Le phalène y
va.

Dans quelle mesure est-il responsable?

Le regard du feu fascine le phalène de même que le regard du
serpent fascine l’oiseau.

Que le phalène et l’oiseau n’aillent point là, cela leur est-il
possible?  Est-il possible à la feuille de refuser obéissance au
vent?  Est-il possible à la pierre de refuser obéissance à la
gravitation?

Questions matérielles, qui sont aussi des questions morales.

Après la lettre de la duchesse, Gwynplaine s’était redressé.  Il
y avait en lui de profondes attaches qui avaient résisté.  Mais
les bourrasques, après avoir épuisé le vent d’un côté de
l’horizon, recommencent de l’autre, et la destinée, comme la
nature, a ses acharnements.  Le premier coup ébranle, le second
déracine.

Hélas!  comment tombent les chênes?

Ainsi, celui qui, enfant de dix ans, seul sur la falaise de
Portland, prêt à livrer bataille, regardait fixement les
combattants à qui il allait avoir affaire, la rafale qui
emportait le navire où il comptait s’embarquer, le gouffre qui
lui dérobait cette planche de salut, le vide béant dont la menace
est de reculer, la terre qui lui refusait un abri, le zénith qui
lui refusait une étoile, la solitude sans pitié, l’obscurité sans
regard, l’océan, le ciel, toutes les violences dans un infini et
toutes les énigmes dans l’autre; celui qui n’avait pas tremblé ni
défailli devant l’énormité hostile de l’inconnu; celui qui, tout
petit, avait tenu tête à la nuit comme l’ancien Hercule avait
tenu tête à la mort, celui qui, dans ce conflit démesuré, avait
fait ce défi de mettre toutes les chances contre lui en adoptant
un enfant, lui enfant, et en s’embarrassant d’un fardeau, lui
fatigué et fragile, rendant ainsi plus faciles les morsures à sa
faiblesse, et ôtant lui-même les muselières aux monstres de
l’ombre embusqués autour de lui; celui qui, belluaire avant
l’âge, avait, tout de suite, dès ses premiers pas hors du
berceau, pris corps à corps la destinée; celui que sa
disproportion avec la lutte n’avait pas empêché de lutter; celui
qui, voyant tout à coup se faire autour de lui une occultation
effrayante du genre humain, avait accepté cette éclipse et
continué superbement sa marche; celui qui avait su avoir froid,
avoir soif, avoir faim, vaillamment; celui qui, pygmée par la
stature, avait été colosse par l’âme; ce Gwynplaine qui avait
vaincu l’immense vent de l’abîme sous sa double forme, tempête et
misère, chancelait sous ce souffle, une vanité!

Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénûments, les
orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un
homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l’homme,
brusquement devenu ivre, trébuche.

Le sourire de la Fatalité.  S’imagine-t-on rien de plus terrible?
C’est la dernière ressource de l’impitoyable essayeur d’âmes qui
éprouve les hommes.  Le tigre qui est dans le destin fait parfois
patte de velours.  Préparation redoutable.  Douceur hideuse du
monstre.

La coïncidence d’un affaiblissement avec un agrandissement, tout
homme a pu l’observer en soi.  Une croissance soudaine disloque
et donne la fièvre.

Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux
d’une foule de nouveautés, tout le clair-obscur de la
métamorphose, on ne sait quelles confrontations étranges, le choc
du passé contre l’avenir, deux Gwynplaines, lui-même double; en
arrière, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rôdant,
grelottant, affamé, faisant rire, en avant, un seigneur éclatant,
fastueux, superbe, éblouissant Londres.  Il se dépouillait de
l’un et s’amalgamait à l’autre.  Il sortait du saltimbanque et
entrait dans le lord.  Changements de peau qui sont parfois des
changements d’âme.  Par instants cela ressemblait trop au songe.
C’était complexe, mauvais et bon.  Il pensait à son père.  Chose
poignante, un père qui est un inconnu.  Il essayait de se le
figurer.  Il pensait à ce frère dont on venait de lui parler.
Ainsi, une famille!  Quoi!  une famille, à lui Gwynplaine!  Il se
perdait dans des échafaudages fantastiques.  Il avait des
apparitions de magnificences; des solennités inconnues s’en
allaient en nuage devant lui; il entendait des fanfares.

--Et puis, disait-il, je serai éloquent.

Et il se représentait une entrée splendide à la chambre des
lords.  Il arrivait gonflé de choses nouvelles.  Que n’avait-il
pas à dire?  Quelle provision il avait faite!  Quel avantage
d’être, au milieu d’eux, l’homme qui a vu, touché, subi,
souffert, et de pouvoir leur crier: J’ai été près de tout ce dont
vous êtes loin!  A ces patriciens repus d’illusions, il leur
jettera la réalité à la face, et ils trembleront, car il sera
vrai, et ils applaudiront, car il sera grand.  Il surgira parmi
ces tout-puissants, plus puissant qu’eux; il leur apparaîtra
comme le porte-flambeau, car il leur montrera la vérité, et comme
le porte-glaive, car il leur montrera la justice.  Quel triomphe!

Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et
trouble à la fois, il avait des mouvements de délire, des
accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes
d’assoupissements, des sursauts.  Il allait, venait, regardait le
plafond, examinait les couronnes, étudiait vaguement les
hiéroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les
chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, épelait les
titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie,
comparait les cires et les cachets, tâtait les tresses de soie
des sceaux royaux, s’approchait de la fenêtre, écoutait le
jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait
avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et
disait: Cela est.

Et il touchait son habit de satin, et il s’interrogeait:

--Est-ce que c’est moi?  Oui.

Il était en pleine tempête intérieure.

Dans cette tourmente, sentit-il sa défaillance et sa fatigue?
But-il, mangea-t-il, dormit-il?  S’il le fit, ce fut sans le
savoir.  Dans de certaines situations violentes, les instincts se
satisfont comme bon leur semble sans que la pensée s’en mêle.
D’ailleurs sa pensée était moins une pensée qu’une fumée.  Au
moment où le flamboiement noir de l’éruption se dégorge à travers
son puits plein de tourbillons, le cratère a-t-il conscience des
troupeaux qui paissent l’herbe au pied de sa montagne?

Les heures passèrent.

L’aube parut et fit le jour.  Un rayon blanc pénétra dans la
chambre et en même temps entra dans l’esprit de Gwynplaine.

--Et Dea!  lui dit la clarté.



LIVRE SIXIÈME

ASPECTS VARIÉS D’URSUS



I

CE QUE DIT LE MISANTHROPE


Après qu’Ursus eut vu Gwynplaine s’enfoncer sous la porte de la
geôle de Southwark, il demeura, hagard, dans le recoin où il
s’était mis en observation.  Il eut longtemps dans l’oreille ce
grincement de serrures et de verrous qui semble le hurlement de
joie de la prison dévorant un misérable.  Il attendit.  Quoi?  Il
épia.  Quoi?  Ces inexorables portes, une fois fermées, ne se
rouvrent pas tout de suite; elles sont ankylosées par leur
stagnation dans les ténèbres et elles ont les mouvements
difficiles, surtout lorsqu’il s’agit de délivrer; entrer, soit;
sortir, c’est différent.  Ursus le savait.  Mais attendre est une
chose qu’on n’est pas libre de cesser à volonté; on attend malgré
soi; les actions que nous faisons dégagent une force acquise qui
persiste même lorsqu’il n’y a plus d’objet, qui nous possède et
nous tient, et qui nous oblige pendant quelque temps à continuer
ce qui est désormais sans but.  Le guet inutile, posture inepte
que nous avons tous eue dans l’occasion, perte de temps que fait
machinalement tout homme attentif à une chose disparue.  Personne
n’échappe à ces fixités-là.  On s’obstine avec une sorte
d’acharnement distrait.  On ne sait pourquoi l’on reste à cet
endroit où l’on est, mais on y reste.  Ce qu’on a commencé
activement, on le continue passivement.  Ténacité épuisante d’où
l’on sort accablé.  Ursus, différent des autres hommes, fut
pourtant, comme le premier venu, cloué sur place par cette
rêverie mêlée de surveillance où nous plonge un événement qui
peut tout sur nous et sur lequel nous ne pouvons rien.  Il
considérait tour à tour les deux murailles noires, tantôt la
basse, tantôt la haute, tantôt la porte où il y avait une échelle
de potence, tantôt la porte où il y avait une tête de mort; il
était comme pris dans cet étau composé d’une prison et d’un
cimetière.  Cette rue évitée et impopulaire avait si peu de
passants qu’on ne remarquait point Ursus.

Enfin il sortit de l’encoignure quelconque qui l’abritait, espèce
de guérite de hasard où il était en vedette, et il s’en alla à
pas lents.  Le jour baissait, tant sa faction avait été longue.
De temps en temps il tournait le cou et regardait l’affreux
guichet bas où était entré Gwynplaine.  Il avait l’œil vitreux
et stupide.  Il arriva au bout de la ruelle, prit une autre rue,
puis une autre, retrouvant vaguement l’itinéraire par où il avait
passé quelques heures auparavant.  Par intervalles il se
retournait, comme s’il pouvait encore voir la porte de la prison,
quoiqu’il ne fût plus dans la rue où était la geôle.  Peu à peu
il se rapprochait du Tarrinzeau-field.  Les lanes qui
avoisinaient le champ de foire étaient des sentiers déserts entre
des clôtures de jardins.  Il marchait courbé le long des haies et
des fossés.  Tout à coup il fit halte, et se redressa, et il
cria:--Tant mieux!

En même temps il se donna deux coups de poing sur la tête, puis
deux coups de poing sur les cuisses, ce qui indique l’homme qui
juge les choses comme il faut les juger.

Et il se mit à grommeler entre cuir et chair, par moments avec
des éclats de voix:

--C’est bien fait!  Ah!  le gueux!  le brigand!  le chenapan!  le
vaurien!  le séditieux!  Ce sont ses propos sur le gouvernement
qui l’ont mené là.  C’est un rebelle.  J’avais chez moi un
rebelle.  J’en suis délivré.  J’ai de la chance.  Il nous
compromettait.  Fourré au bagne!  Ah!  tant mieux!  Excellence
des lois.  Ah!  l’ingrat!  moi qui l’avais élevé!  Donnez-vous
donc de la peine!  Quel besoin avait-il de parler et de
raisonner?  Il s’est mêlé des questions d’état!  Je vous demande
un peu!  En maniant des sous, il a déblatéré sur l’impôt, sur les
pauvres, sur le peuple, sur ce qui ne le regardait pas!  il s’est
permis des réflexions sur les pence!  il a commenté méchamment et
malicieusement le cuivre de la monnaie du royaume!  il a insulté
les liards de sa majesté!  un farthing, c’est la même chose que
la reine!  l’effigie sacrée, morbleu, l’effigie sacrée.  A-t-on
une reine, oui ou non?  respect à son vert-de-gris.  Tout se
tient dans le gouvernement.  Il faut connaître cela.  J’ai vécu,
moi.  Je sais les choses.  On me dira: Mais vous renoncez donc à
la politique?  La politique, mes amis, je m’en soucie autant que
du poil bourru d’un âne.  J’ai reçu un jour un coup de canne d’un
baronnet.  Je me suis dit: Cela suffit, je comprends la
politique.  Le peuple n’a qu’un liard, il le donne, la reine le
prend, le peuple remercie.  Rien de plus simple.  Le reste
regarde les lords.  Leurs seigneuries les lords spirituels et
temporels.  Ah!  Gwynplaine est sous clef!  Ah!  il est aux
galères!  c’est juste.  C’est équitable, excellent, mérité et
légitime.  C’est sa faute.  Bavarder est défendu.  Es-tu un lord,
imbécile?  Le wapentake l’a saisi, le justicier-quorum l’a
emmené, le shériff le tient.  Il doit être en ce moment-ci
épluché par quelque sergent de la coiffe.  Comme ça vous plume
les crimes, ces habiles gens-là!  Coffré, mon drôle!  Tant pis
pour lui, tant mieux pour moi!  Je suis, ma foi, bien content.
J’avoue ingénument que j’ai de la chance.  Quelle extravagance
j’avais faite de ramasser ce petit et cette petite!  Nous étions
si tranquilles auparavant, Homo et moi!  Qu’est-ce qu’ils
venaient faire dans ma baraque, ces gredins-là?  Les ai-je assez
couvés quand ils étaient mioches!  les ai-je assez traînés avec
ma bricole!  joli sauvetage!  lui sinistrement laid, elle borgne
des deux yeux!  Privez-vous donc de tout!  Ai-je assez tété pour
eux les mamelles de la famine!  Ça grandit, ça fait l’amour!  Des
flirtations d’infirmes, c’est là que nous en étions.  Le crapaud
et la taupe, idylle.  J’avais ça dans mon intimité.  Tout cela
devait finir par la justice.  Le crapaud a parlé politique, c’est
bon.  M’en voilà délivré.  Quand le wapentake est venu, j’ai
d’abord été bête, on doute toujours du bonheur, j’ai cru que je
ne voyais pas ce que je voyais, que c’était impossible, que
c’était un cauchemar, que c’était une farce que me faisait le
rêve.  Mais non, il n’y a rien de plus réel.  C’est plastique.
Gwynplaine est bellement en prison.  C’est un coup de la
providence.  Merci, bonne madame.  C’est ce monstre qui, avec le
tapage qu’il faisait, a attiré l’attention sur mon établissement,
et a dénoncé mon pauvre loup!  Parti, le Gwynplaine!  Et me voilà
débarrassé des deux.  D’un caillou deux bosses.  Car Dea en
mourra.  Quand elle ne verra plus Gwynplaine--elle le voit,
l’idiote!--elle n’aura plus de raison d’être, elle se dira:
Qu’est-ce que je fais en ce monde?  Et elle partira, elle aussi.
Bon voyage.  Au diable tous les deux.  Je les ai toujours
détestés, ces êtres!  Crève, Dea.  Ah!  que je suis content!



II

CE QU’IL FAIT


Il rejoignit l’inn Tadcaster.

Six heures et demie sonnaient, la demie passé six, comme disent
les anglais.  C’était un peu avant le crépuscule.

Maître Nicless était sur le pas de sa porte.  Sa face consternée
n’avait point réussi depuis le matin à se détendre, et
l’effarement y était resté figé.

Du plus loin qu’il aperçut Ursus:

--Eh bien?  cria-t-il.

--Eh bien quoi?

--Gwynplaine va-t-il revenir?  Il serait grand temps.  Le public
ne tardera pas à arriver.  Aurons-nous ce soir la représentation
de l’Homme qui Rit?

--L’Homme qui Rit, c’est moi, dit Ursus.

Et il regarda le tavernier avec un ricanement éclatant.

Puis il monta droit au premier, ouvrit la fenêtre voisine de
l’enseigne de l’inn, se pencha, allongea le poing, fit une pesée
sur l’écriteau de Gwynplaine--l’Homme qui Rit, et sur le panneau
affiche de Chaos vaincu, décloua l’un, arracha l’autre, mit ces
deux planches sous son bras, et redescendit.  Maître Nicless le
suivait des yeux.

--Pourquoi décrochez-vous ça?

Ursus partit d’un second éclat de rire.

--Pourquoi riez-vous?  reprit l’hôtelier.

--Je rentre dans la vie privée.

Maître Nicless comprit, et donna ordre à son lieutenant, le boy
Govicum, d’annoncer à quiconque se présenterait qu’il n’y aurait
pas de représentation le soir.  Il ôta de la porte la
futaille-niche où se faisait la recette, et la rencogna dans un
angle de la salle basse.

Un moment après, Ursus montait dans la Green-Box.

Il posa dans un coin les deux écriteaux, et pénétra dans ce qu’il
appelait «le pavillon des femmes».

Dea dormait.

Elle était sur son lit, tout habillée et son corps de jupe
défait, comme dans les siestes.

Près d’elle, Vinos et Fibi, assises, l’une sur un escabeau,
l’autre à terre, songeaient.

Malgré l’heure avancée, elles n’avaient point revêtu leur tricot
de déesses, signe de profond découragement.  Elles étaient
restées empaquetées dans leur guimpe de bure et dans leur robe de
grosse toile.

Ursus considéra Dea.

--Elle s’essaie à un plus long sommeil, murmura-t-il.

Il apostropha Fibi et Vinos.

--Vous savez, vous autres.  C’est fini la musique.  Vous pouvez
mettre vos trompettes dans votre tiroir.  Vous avez bien fait de
ne pas vous harnacher en déités.  Vous êtes bien laides comme
ceci, mais vous avez bien fait.  Gardez vos cotillons de torchon.
Pas de représentation ce soir.  Ni demain, ni après-demain, ni
après après-demain.  Plus de Gwynplaine.  Pas plus de Gwynplaine
que sur ma patte.

Et il se remit à regarder Dea.

--Quel coup ça va lui donner!  Ce sera comme une chandelle qu’on
souffle.

Il enfla ses joues.

--Fouhh!--Plus rien.

Il eut un petit rire sec.

--Gwynplaine de moins, c’est tout de moins.  Ce sera comme si je
perdais Homo.  Ce sera pire.  Elle sera plus seule qu’une autre.
Les aveugles, ça patauge dans plus de tristesse que nous.

Il alla a la lucarne du fond.

--Comme les jours allongent!  on y voit encore à sept heures.
Pourtant allumons le suif.

Il battit le briquet et alluma la lanterne du plafond de la
Green-Box.

Il se pencha sur Dea.

--Elle va s’enrhumer.  Les femmes, vous lui avez trop délacé son
capingot.  Il y a le proverbe français:

     On est en avril,
     N’ôte pas un fil.

Il vit briller à terre une épingle, la ramassa et la piqua sur sa
manche.  Puis il arpenta la Green-Box en gesticulant.

--Je suis en pleine possession de mes facultés.  Je suis lucide,
archilucide.  Je trouve cet événement très correct, et j’approuve
ce qui se passe.  Quand elle va se réveiller, je lui dirai tout
net l’incident.  La catastrophe ne se fera pas attendre.  Plus de
Gwynplaine.  Bonsoir, Dea.  Comme tout ça est bien arrangé!
Gwynplaine dans la prison.  Dea au cimetière.  Ils vont se faire
vis-à-vis.  Danse macabre.  Deux destinées qui rentrent dans la
coulisse.  Serrons les costumes.  Bouclons la valise.  Valise,
lisez cercueil.  C’était manqué, ces deux créatures-là.  Dea sans
yeux, Gwynplaine sans visage.  Là-haut le bon Dieu rendra la
clarté à Dea et la beauté à Gwynplaine.  La mort est une mise en
ordre.  Tout est bien.  Fibi, Vinos, accrochez vos tambourins au
clou.  Vos talents pour le vacarme vont se rouiller, mes belles.
On ne jouera plus, on ne trompettera plus.  Chaos vaincu est
vaincu.  L’Homme qui Rit est flambé.  Taratantara est mort.
Cette Dea dort toujours.  Elle fait aussi bien.  A sa place, je
ne me réveillerais pas.  Bah!  elle sera vite rendormie.  C’est
tout de suite mort, une mauviette comme ça.  Voilà ce que c’est
que de s’occuper de politique.  Quelle leçon!  Et comme les
gouvernements ont raison!  Gwynplaine au shériff.  Dea au
fossoyeur.  C’est parallèle.  Symétrie instructive.  J’espère
bien que le tavernier a barricadé la porte.  Nous allons mourir
ce soir entre nous, en famille.  Pas moi, ni Homo.  Mais Dea.
Moi, je continuerai de faire rouler le berlingot.  J’appartiens
aux méandres de la vie vagabonde.  Je congédierai les deux
filles.  Je n’en garderai pas même une.  J’ai de la tendance à
être un vieux débauché.  Une servante chez un libertin, c’est du
pain sur la planche.  Je ne veux pas de tentation.  Ce n’est plus
de mon âge.  _Turpe senilis amor_.  Je poursuivrai ma route tout
seul avec Homo.  C’est Homo qui va être étonné!  Où est
Gwynplaine?  où est Dea?  Mon vieux camarade, nous revoilà
ensemble.  Par la peste, je suis ravi.  Ça m’encombrait, leurs
bucoliques.  Ah!  ce garnement de Gwynplaine qui ne revient même
pas!  Il nous plante là.  C’est bon.  Maintenant c’est le tour de
Dea.  Ce ne sera pas long.  J’aime les choses finies.  Je ne
donnerais pas une chiquenaude sur le bout du nez du diable pour
l’empêcher de crever.  Crève, entends-tu!  Ah!  elle se réveille!

Dea ouvrit les paupières; car beaucoup d’aveugles ferment les
yeux pour dormir.  Son doux visage ignorant avait tout son
rayonnement.

--Elle sourit, murmura Ursus, et moi je ris.  Ça va bien.

Dea appela.

--Fibi!  Vinos!  Il doit être l’heure de la représentation.  Je
crois avoir dormi longtemps.  Venez m’habiller.

Ni Fibi, ni Vinos ne bougèrent.

Cependant cet ineffable regard d’aveugle qu’avait Dea venait de
rencontrer la prunelle d’Ursus.  Il tressaillit.

--Eh bien!  cria-t-il, qu’est-ce que vous faites donc?  Vinos,
Fibi, vous n’entendez pas votre maîtresse?  Est-ce que vous êtes
sourdes?  Vite!  la représentation va commencer.

Les deux femmes regardèrent Ursus, stupéfaites.

Ursus vociféra.

--Vous ne voyez pas le public qui entre.  Fibi, habille Dea.
Vinos, tambourine.

Obéissance, c’était Fibi.  Passive, c’était Vinos.  A elles deux
elles personnifiaient la soumission.  Leur maître Ursus avait
toujours été pour elle une énigme.  N’être jamais compris est une
raison pour être toujours obéi.  Elles pensèrent simplement qu’il
devenait fou, et exécutèrent l’ordre.  Fibi décrocha le costume
et Vinos le tambour.

Fibi commença à habiller Dea.  Ursus baissa la portière du
gynécée et, de derrière le rideau, continua:

--Regarde donc, Gwynplaine!  la cour est déjà plus qu’à moitié
remplie de multitude.  On se bouscule dans les vomitoires.
Quelle foule!  que dis-tu de Fibi et de Vinos qui n’avaient pas
l’air de s’en apercevoir?  que ces femmes bréhaignes sont
stupides!  qu’on est bête en Egypte!  Ne soulève pas la portière.
Sois pudique, Dea s’habille.

Il fit une pause, et tout à coup on entendit cette exclamation:

--Que Dea est belle!

C’était la voix de Gwynplaine.  Fibi et Vinos eurent une secousse
et se retournèrent.  C’était la voix de Gwynplaine, mais dans la
bouche d’Ursus.

Ursus, d’un signe, par l’entre-bâillement de la portière, leur
fit défense de s’étonner.

Il reprit avec la voix de Gwynplaine:

--Ange!

Puis il répliqua avec la voix d’Ursus:

--Dea, un ange!  tu es fou, Gwynplaine.  Il n’y a de mammifère
volant que la chauve-souris.

Et il ajouta:

--Tiens, Gwynplaine, va détacher Homo.  Ce sera plus raisonnable.

Et il descendit l’escalier d’arrière de la Green-Box, très vite,
à la façon leste de Gwynplaine.  Tapage imitatif que Dea put
entendre.

Il avisa dans la cour le boy que toute cette aventure faisait
oisif et curieux.

--Tends tes deux mains, lui dit-il tout bas.  Et il lui vida
dedans une poignée de sous.  Govicum fut attendri de cette
munificence.  Ursus lui chuchota à l’oreille:

--Boy, installe-toi dans la cour, saute, danse, cogne, gueule,
braille, siffle, roucoule, hennis, applaudis, trépigne, éclate de
rire, casse quelque chose.

Maître Nicless, humilié et dépité de voir les gens venus pour
l’Homme qui Rit rebrousser chemin et refluer vers les autres
baraques du champ de foire, avait fermé la porte de l’inn; il
avait même renoncé à donner à boire ce soir-là, afin d’éviter
l’ennui des questions; et, dans le désœuvrement de la
représentation manquée, chandelle au poing, il regardait dans la
cour du haut du balcon.  Ursus, avec la précaution de mettre sa
voix entre parenthèses dans les paumes de ses deux mains ajustées
à sa bouche, lui cria:

--Gentleman, faites comme votre boy, glapissez, jappez, hurlez.

Il remonta dans la Green-Box et dit au loup:

--Parle le plus que tu pourras.

Et, haussant la voix:

--Il y a trop de foule.  Je crois que nous allons avoir une
représentation cahotée.

Cependant Vinos tapait du tambour.

Ursus poursuivit:

--Dea est habillée.  On va pouvoir commencer.  Je regrette qu’on
ait laissé entrer tant de public.  Comme ils sont tassés!  Mais
vois donc, Gwynplaine!  y en a-t-il de la tourbe effrénée!  je
gage que nous ferons notre plus grosse recette aujourd’hui.
Allons, drôlesses, toutes deux à la musique!  Arrive ici, Fibi,
saisis ton clairon.  Bon, Vinos, rosse ton tambour.  Flanque-lui
une raclée.  Fibi, prends une pose de Renommée.  Mesdemoiselles,
je ne vous trouve pas assez nues comme cela.  Otez-moi ces
jaquettes.  Remplacez la toile par la gaze.  Le public aime les
formes de la femme.  Laissons tonner les moralistes.  Un peu
d’indécence, morbleu.  Soyons voluptueuses.  Et ruez-vous dans
des mélodies éperdues.  Ronflez, cornez, crépitez, fanfarez,
tambourinez!  Que de monde, mon pauvre Gwynplaine!

Il s’interrompit:

--Gwynplaine, aide-moi.  Baissons le panneau.

Cependant il déploya son mouchoir.

--Mais d’abord laisse-moi mugir dans mon haillon.

Et il se moucha énergiquement, ce que doit toujours faire un
engastrimythe.

Son mouchoir remis dans sa poche, il retira les clavettes du jeu
de poulies qui fit son grincement ordinaire.  Le panneau
s’abaissa.

--Gwynplaine, il est inutile d’écarter la triveline.  Gardons le
rideau jusqu’à ce que la représentation commence.  Nous ne
serions pas chez nous.  Vous, venez sur l’avant-scène toutes
deux.  Musique, mesdemoiselles!  Poum!  Poum!  Poum!  La chambrée
est bien composée.  C’est la lie du peuple.  Que de populace, mon
Dieu!

Les deux brehaignes, abruties d’obéissance, s’installèrent avec
leurs instruments à leur place habituelle aux deux angles du
panneau abaisse.

Alors Ursus devint extraordinaire.  Ce ne fut plus un homme, ce
fut une foule.  Force de faire la plénitude avec le vide, il
appela à son secours une ventriloquie prodigieuse.  Tout
l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui
entra en branle à la fois.  Il se fit légion.  Quelqu’un qui eût
fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de
fête ou un jour d’émeute.  Le tourbillon de bégaiements et de
clameurs qui sortait d’Ursus chantait, clabaudait, causait,
toussait, crachait, éternuait, prenait du tabac, dialoguait,
faisait les demandes et les réponses, tout cela à la fois.  Les
syllabes ébauchées rentraient les unes dans les autres.  Dans
cette cour où il n’y avait rien, on entendait des hommes, des
femmes, des enfants.  C’était la confusion claire du brouhaha.  A
travers ce fracas, serpentaient, comme dans une fumée, des
cacophonies étranges, des gloussements d’oiseaux, des jurements
de chats, des vagissements d’enfants qui tettent.  On distinguait
l’enrouement des ivrognes.  Le mécontentement des dogues sous les
pieds des gens bougonnait.  Les voix venaient de loin et de près,
d’en haut et d’en bas, du premier plan et du dernier.  L’ensemble
était une rumeur, le détail était un cri.  Ursus cognait du
poing, frappait du pied, jetait sa voix tout au fond de la cour,
puis la faisait venir de dessous terre.  C’était orageux et
familier.  Il passait du murmure au bruit, du bruit au tumulte,
du tumulte à l’ouragan.  Il était lui et tous.  Soliloque et
polyglotte.  De même qu’il y a le trompe-l’œil, il y a le
trompe-l’oreille.  Ce que Protée faisait pour le regard, Ursus le
faisait pour l’ouïe.  Rien de merveilleux comme ce fac-similé de
la multitude.  De temps en temps il écartait la portière du
gynécée et regardait Dea.  Dea écoutait.

De son côté dans la cour le boy faisait rage.

Vinos et Fibi s’essoufflaient consciencieusement dans les
trompettes et se démenaient sur les tambourins.  Maître Nicless,
spectateur unique, se donnait, comme elles, l’explication
tranquille qu’Ursus était fou, ce qui du reste n’était qu’un
détail grisâtre ajouté à sa mélancolie.  Le brave hôtelier
grommelait: Quel désordres!  Il était sérieux comme quelqu’un qui
se souvient qu’il y a des lois.

Govicum, ravi d’être utile à du désordre, se démenait presque
autant qu’Ursus.  Cela l’amusait.  De plus, il gagnait ses sous.

Homo était pensif.

A son vacarme, Ursus mêlait des paroles.

--C’est comme à l’ordinaire, Gwynplaine, il y a de la cabale.
Nos concurrents sapent nos succès.  La huée, assaisonnement du
triomphe.  Et puis les gens sont trop nombreux.  Ils sont mal à
leur aise.  L’angle des coudes du voisin ne dispose pas à la
bienveillance.  Pourvu qu’ils ne cassent pas les banquettes!
Nous allons être en proie à une population insensée.  Ah!  si
notre ami Tom-Jim-Jack était là!  mais il ne vient plus.  Vois
donc toutes ces têtes les unes sur les autres.  Ceux qui sont
debout n’ont pas l’air content, quoique se tenir debout soit,
selon Galien, un mouvement, que ce grand homme appelle «le
mouvement tonique».  Nous abrégerons le spectacle.  Comme il n’y
a que _Chaos vaincu_ d’affiché, nous ne jouerons pas _Ursus
rursus_.  C’est toujours ça de gagné.  Quel hourvari!  O
turbulence aveugle des masses!  Ils nous feront quelque dégât!
Ça ne peut pourtant pas continuer comme ça.  Nous ne pourrions
pas jouer.  On ne saisirait pas un mot de la pièce.  Je vais les
haranguer.  Gwynplaine, écarte un peu la triveline.  Citoyens...

Ici Ursus se cria à lui-même d’une voix fébrile et pointue:

--A bas le vieux!

Et il reprit, de sa voix à lui:

--Je crois que le peuple m’insulte.  Cicéron a raison: _plebs,
fex urbis_.  N’importe, admonestons la mob.  J’aurai beaucoup de
peine à me faire entendre.  Je parlerai pourtant.  Homme, fais
ton devoir.  Gwynplaine, vois donc cette mégère qui grince
là-bas.

Ursus fit une pause où il plaça un grincement.  Homo, provoqué,
en ajouta un second, et Govicum un troisième.

Ursus poursuivit.

--Les femmes sont pires que les hommes.  Moment peu propice.
C’est égal, essayons le pouvoir d’un discours.  Il est toujours
l’heure d’être disert.--Écoute ça, Gwynplaine, exorde
insinuant.--Citoyennes et citoyens, c’est moi qui suis l’ours.
J’ôte ma tête pour vous parler.  Je réclame humblement le
silence.

Ursus prêta à la foule ce cri:

--Grumphll!

Et continua:

--Je vénère mon auditoire.  Grumphll est un épiphonème comme un
autre.  Salut, population grouillante.  Que vous soyez tous de la
canaille, je n’en fais nul doute.  Cela n’ôte rien à mon estime.
Estime réfléchie.  J’ai le plus profond respect pour messieurs
les sacripants qui m’honorent de leur pratique.  Il y a parmi
vous des êtres difformes, je ne m’en offense point.  Messieurs
les boiteux et messieurs les bossus sont dans la nature.  Le
chameau est gibbeux; le bison est enflé du dos; le blaireau a les
jambes plus courtes à gauche qu’à droite; le fait est déterminé
par Aristote dans son traité du marcher des animaux.  Ceux
d’entre vous qui ont deux chemises en ont une sur le torse et
l’autre chez l’usurier.  Je sais que cela se fait.  Albuquerque
mettait en gage sa moustache et saint Denis son auréole.  Les
juifs prêtaient, même sur l’auréole.  Grands exemples.  Avoir des
dettes, c’est avoir quelque chose.  Je révère en vous des gueux.

Ursus se coupa par cette interruption en basse profonde:

--Triple baudet!

Et il répondit de son accent le plus poli:

--D’accord.  Je suis un savant.  Je m’en excuse comme je peux.
Je méprise scientifiquement la science.  L’ignorance est une
réalité dont on se nourrit; la science est une réalité dont on
jeûne.  En général on est forcé d’opter: être un savant, et
maigrir; brouter, et être un âne.  O citoyens, broutez!  La
science ne vaut pas une bouchée de quelque chose de bon.  J’aime
mieux manger de l’aloyau que de savoir qu’il s’appelle le muscle
psoas.  Je n’ai, moi, qu’un mérite.  C’est l’œil sec.  Tel que
vous me voyez, je n’ai jamais pleuré.  Il faut dire que je n’ai
jamais été content.  Jamais content.  Pas même de moi.  Je me
dédaigne.  Mais, je soumets ceci aux membres de l’opposition ici
présents, si Ursus n’est qu’un savant, Gwynplaine est un artiste.

Il renifla de nouveau:

--Grumphll!

Et il reprit:

--Encore Grumphll!  c’est une objection.  Néanmoins je passe
outre.  Et Gwynplaine, ô messieurs, mesdames!  a près de lui un
autre artiste, c’est ce personnage distingué et velu qui nous
accompagne, le seigneur Homo, ancien chien sauvage, aujourd’hui
loup civilisé, et fidèle sujet de sa majesté.  Homo est un mime
d’un talent fondu et supérieur.  Soyez attentifs et recueillis.
Vous allez tout à l’heure voir jouer Homo, ainsi que Gwynplaine,
et il faut honorer l’art.  Cela sied aux grandes nations.
Êtes-vous des hommes des bois?  J’y souscris.  En ce cas, _sylvae
sint consule dignae_.  Deux artistes valent bien un consul.  Bon.
Ils viennent de me jeter un trognon de chou.  Mais je n’ai pas
été touché.  Cela ne m’empêchera pas de parler.  Au contraire.
Le danger esquivé est bavard.  _Garrula pericula_, dit Juvénal.
Peuple, il y a parmi vous des ivrognes, il y a aussi des
ivrognesses.  C’est très bien.  Les hommes sont infects, les
femmes sont hideuses.  Vous avez toutes sortes d’excellentes
raisons pour vous entasser ici sur ces bancs de cabaret, le
désœuvrement, la paresse, l’intervalle entre deux vols, le
porter, l’ale, le stout, le malt, le brandy, le gin, et l’attrait
d’un sexe pour l’autre sexe.  A merveille.  Un esprit tourné au
badinage aurait ici un beau champ.  Mais je m’abstiens.  Luxure,
soit.  Pourtant il faut que l’orgie ait de la tenue.  Vous êtes
gais, mais bruyants.  Vous imitez avec distinction les cris des
bêtes; mais que diriez-vous si, quand vous parlez d’amour avec
une lady dans un bouge, je passais mon temps à aboyer après vous?
Cela vous gênerait.  Eh bien, cela nous gêne.  Je vous autorise à
vous taire.  L’art est aussi respectable que la débauche.  Je
vous parle un langage honnête.

Il s’apostropha:

--Que la fièvre t’étrangle avec tes sourcils en épis de seigle!

Et il répliqua:

--Honorables messieurs, laissons les épis de seigle tranquilles.
C’est une impiété de faire violence aux végétables pour leur
trouver une ressemblance humaine ou animale.  En outre, la fièvre
n’étrangle pas.  Fausse métaphore.  De grâce, faites silence!
souffrez qu’on vous le dise, vous manquez un peu de cette majesté
qui caractérise le vrai gentilhomme anglais!  Je constate que,
parmi vous, ceux qui ont des souliers à travers lesquels passent
leurs orteils en profitent pour poser leurs pieds sur les épaules
des spectateurs qui sont devant eux, ce qui expose les dames à
faire la remarque que les semelles se crèvent toujours au point
où est la tête des os métatarsiens.  Montrez un peu moins vos
pieds, et montrez un peu plus vos mains.  J’aperçois d’ici des
fripons qui plongent leurs griffes ingénieuses dans les goussets
de leurs voisins imbéciles.  Chers pick-pockets, de la pudeur!
Boxez le prochain, si vous voulez, ne le dévalisez pas.  Vous
fâcherez moins les gens en leur pochant un œil qu’en leur
chipant un sou.  Endommagez les nez, soit.  Le bourgeois tient à
son argent plus qu’à sa beauté.  Du reste, agréez mes sympathies.
Je n’ai point le pédantisme de blâmer les filous.  Le mal existe.
Chacun l’endure, et chacun le fait.  Nul n’est exempt de la
vermine de ses péchés.  Je ne parle que de celle-là.
N’avons-nous pas tous nos démangeaisons?  Dieu se gratte à
l’endroit du diable.  Moi-même j’ai fait des fautes.  _Plaudite,
cives_.

Ursus exécuta un long groan qu’il domina par ces paroles finales:

--Milords et messieurs, je vois que mon discours a eu le bonheur
de vous déplaire.  Je prends congé de vos huées pour un moment.
Maintenant je vais remettre ma tête, et la représentation va
commencer.

Il quitta l’accent oratoire pour le ton intime.

--Referme la triveline.  Respirons.  J’ai été mielleux.  J’ai
bien parlé.  Je les ai appelés milords et messieurs.  Langage
velouté, mais inutile.  Que dis-tu de toute cette crapule,
Gwynplaine?  Comme on se rend bien compte des maux que
l’Angleterre a soufferts depuis quarante ans par l’emportement de
ces esprits aigres et malicieux!  Les anciens anglais étaient
belliqueux, ceux-ci sont mélancoliques et illuminés, et ils se
font gloire de mépriser les lois et de méconnaître l’autorité
royale.  J’ai fait tout ce que peut faire l’éloquence humaine.
Je leur ai prodigué des métonymies gracieuses comme la joue en
fleur d’un adolescent.  Sont-ils adoucis?  J’en doute.
Qu’attendre d’un peuple qui mange si extraordinairement, et qui
se bourre de tabac, au point qu’en ce pays les gens de lettres
eux-mêmes composent souvent leurs ouvrages avec une pipe à la
bouche!  C’est égal, jouons la pièce.

On entendit glisser sur leur tringle les anneaux de la triveline.
Le tambourinage des bréhaignes cessa.  Ursus décrocha sa
chiffonie, exécuta son prélude, dit à demi-voix: Hein!
Gwynplaine, comme c’est mystérieux!  puis se bouscula avec le
loup.

Cependant, en même temps que la chiffonie, il avait ôté du clou
une perruque très bourrue qu’il avait, et il l’avait jetée sur le
plancher dans un coin à sa portée.

La représentation de _Chaos vaincu_ eut lieu presque comme à
l’ordinaire, moins les effets de lumière bleue et les féeries
d’éclairage.  Le loup jouait de bonne foi.  Au moment voulu, Dea
fit son apparition et de sa voix tremblante et divine évoqua
Gwynplaine.  Elle étendit le bras, cherchant cette tête...

Ursus se rua sur la perruque, l’ébouriffa, s’en coiffa, et avança
doucement, en retenant son souffle, sa tête ainsi hérissée sous
la main de Dea.

Puis, appelant à lui tout son art et copiant la voix de
Gwynplaine, il chanta avec un ineffable amour la réponse du
monstre à l’appel de l’esprit.

L’imitation fut si parfaite que, cette fois encore, les deux
bréhaignes cherchèrent des yeux Gwynplaine, effrayées de
l’entendre sans le voir.

Govicum, émerveillé, trépigna, applaudit, battit des mains,
produisit un vacarme olympien, et rit à lui tout seul comme une
troupe de dieux.  Ce boy, disonsle, déploya un rare talent de
spectateur.

Fibi et Vinos, automates dont Ursus poussait les ressorts, firent
le tohu-bohu habituel d’instruments, cuivre et peau d’âne mêlés,
qui marquait la fin de la représentation et accompagnait le
départ du public.

Ursus se releva en sueur.

Il dit tout bas à Homo:--Tu comprends qu’il s’agissait de gagner
du temps.  Je crois que nous avons réussi.  Je ne m’en suis point
mal tiré, moi qui avais pourtant le droit d’être assez éperdu.
Gwynplaine peut encore revenir d’ici à demain.  Il était inutile
de tuer tout de suite Dea.  Je t’explique la chose, à toi.

Il ôta la perruque et s’essuya le front.

--Je suis un ventriloque de génie, murmura-t-il.  Quel talent
j’ai eu!  J’ai égalé Brabant, l’engastrimythe du roi de France
François Ier.  Dea est convaincue que Gwynplaine est ici.

--Ursus, dit Dea, où est Gwynplaine?

Ursus se retourna, en sursaut.

Dea était restée au fond du théâtre, debout sous la lanterne du
plafond.  Elle était pâle, d’une pâleur d’ombre.

Elle reprit avec un ineffable sourire désespéré:

--Je sais.  Il nous a quittés.  Il est parti.  Je savais bien
qu’il avait des ailes.

Et, levant vers l’infini ses yeux blancs, elle ajouta:

--A quand moi?



III

COMPLICATIONS


Ursus demeura interdit.

Il n’avait pas fait illusion.

Était-ce la faute de sa ventriloquie?  Non certes.  Il avait
réussi à tromper Fibi et Vinos, qui avaient des yeux, et non à
tromper Dea, qui était aveugle.  C’est que les prunelles seules
de Fibi et de Vinos étaient lucides, tandis que, chez Dea,
c’était le cœur qui voyait.

Il ne put répondre un mot.  Et il pensa à part lui: _Bos in
lingua_.  L’homme interdit a un bœuf sur la langue.

Dans les émotions complexes, l’humiliation est le premier
sentiment qui se fasse jour.  Ursus songea:

--J’ai gaspillé mes onomatopées.

Et, comme tout rêveur acculé au pied du mur de l’expédient, il
s’injuria:

--Chute à plat.  J’ai épuisé en pure perte l’harmonie imitative.
Mais qu’allons-nous devenir maintenant?

Il regarda Dea.  Elle se taisait, de plus en plus pâlissante,
sans faire un mouvement.  Son œil perdu restait fixé dans les
profondeurs.

Un incident vint à propos.

Ursus aperçut dans la cour maître Nicless, sa chandelle en main,
qui lui faisait signe.

Maître Nicless n’avait point assisté à la fin de l’espèce de
comédie fantôme jouée par Ursus.  Cela tenait à ce qu’on avait
frappé à la porte de l’inn.  Maître Nicless était allé ouvrir.
Deux fois on avait frappé, ce qui avait fait deux éclipses de
maître Nicless.  Ursus, absorbé par son monologue à cent voix, ne
s’en était point aperçu.

Sur l’appel muet de maître Nicless, Ursus descendit.

Il s’approcha de l’hôtelier.

Ursus mit un doigt sur sa bouche.

Maître Nicless mit un doigt sur sa bouche.

Tous deux se regardèrent ainsi.

Chacun d’eux semblait dire à l’autre: Causons, mais taisons-nous.

Le tavernier, silencieusement, ouvrit la porte de la salle basse
de l’inn.  Maître Nicless entra, Ursus entra.  Il n’y avait
personne qu’eux deux.  La devanture sur la rue, porte et volets,
était close.

Le tavernier poussa derrière lui la porte de la cour, qui se
ferma au nez de Govicum curieux.

Maître Nicless posa la chandelle sur une table.

Le dialogue s’engagea.  A demi-voix, comme un chuchotement.

--Maître Ursus...

--Maître Nicless?

--J’ai fini par comprendre.

--Bah!

--Vous avez voulu faire croire à la pauvre aveugle que tout était
ici comme à l’ordinaire.

--Aucune loi ne défend d’être ventriloque.

--Vous avez du talent.

--Non.

--C’est prodigieux à quel point vous faites ce que vous voulez
faire.

--Je vous dis que non.

--Maintenant j’ai à vous parler.

--Est-ce de la politique?

--Je n’en sais rien.

--C’est que je n’écouterais pas.

--Voici.  Pendant que vous faisiez la pièce et le public à vous
tout seul, on a frappé à la porte de la taverne.

--On a frappé à la porte?

--Oui.

--Je n’aime pas ça.

--Moi non plus.

--Et puis?

--Et puis j’ai ouvert.

--Qui est-ce qui frappait?

--Quelqu’un qui m’a parlé.

--Qu’est-ce qu’il a dit?

--Je l’ai écouté.

--Qu’est-ce que vous avez répondu?

--Rien.  Je suis revenu vous voir jouer.

--Et?...

--Et l’on a frappé une seconde fois.

--Qui?  le même?

--Non.  Un autre.

--Quelqu’un encore qui vous a parlé?

--Quelqu’un qui ne m’a rien dit.

--Je le préfère.

--Moi pas.

--Expliquez-vous, maître Nicless.

--Devinez qui avait parlé la première fois.

--Je n’ai pas le temps d’être Oedipe.

--C’était le maître du circus.

--D’à côté?

--D’à côté.

--Où il y a toute cette musique enragée?

--Enragée.

--Eh bien?

--Eh bien, maître Ursus, il vous fait des offres.

--Des offres?

--Des offres.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Vous avez sur moi un avantage, maître Nicless, c’est que vous,
tout à l’heure, vous avez compris mon énigme, et que moi,
maintenant, je ne comprends pas la vôtre.

--Le maître du circus m’a chargé de vous dire qu’il avait vu ce
matin passer le cortège de police, et que lui, le maître du
circus, voulant vous prouver qu’il est votre ami, il vous offrait
de vous acheter, moyennant cinquante livres sterling payées
comptant, votre berlingot, la Green-Box, vos deux chevaux, vos
trompettes avec les femmes qui y soufflent, votre pièce avec
l’aveugle qui chante dedans, votre loup, et vous avec.

Ursus eut un hautain sourire.

--Maître de l’inn Tadcaster, vous direz au maître du circus que
Gwynplaine va revenir.

Le tavernier prit sur une chaise quelque chose qui était dans
l’obscurité, et se retourna vers Ursus, les deux bras levés,
laissant pendre de l’une de ses mains un manteau et de l’autre
une esclavine de cuir, un chapeau de feutre et un capingot.

Et maître Nicless dit:

--L’homme qui a frappé la seconde fois, et qui était un homme de
police, et qui est entré et sorti sans prononcer une parole, a
apporté ceci.

Ursus reconnut l’esclavine, le capingot, le chapeau et le manteau
de Gwynplaine.



IV

MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA


Ursus palpa le feutre du chapeau, le drap du manteau, la serge du
capingot, le cuir de l’esclavine, ne put douter de cette
défroque, et d’un geste bref et impératif, sans dire un mot,
désigna à maître Nicless la porte de l’inn.

Maître Nicless ouvrit.

Ursus se précipita hors de la taverne.

Maître Nicless le suivit des yeux, et vit Ursus courir, autant
que le lui permettaient ses vieilles jambes, dans la direction
prise le matin par le wapentake emmenant Gwynplaine.  Un quart
d’heure après, Ursus essoufflé arrivait dans la petite rue où
était l’arrière-guichet de la geôle de Southwark et où il avait
passé déjà tant d’heures d’observation.

Cette ruelle n’avait pas besoin de minuit pour être déserte.
Mais, triste le jour, elle était inquiétante la nuit.  Personne
ne s’y hasardait passé une certaine heure.  Il semblait qu’on
craignît que les deux murs ne se rapprochassent, et qu’on eût
peur, s’il prenait fantaisie à la prison et au cimetière de
s’embrasser, d’être écrasé par l’embrassement.  Effets nocturnes.
Les saules tronqués de la ruelle Vauvert à Paris étaient de la
sorte mal famés.  On prétendait que la nuit ces moignons d’arbres
se changeaient en grosses mains et empoignaient les passants.

D’instinct le peuple de Southwark évitait, nous l’avons dit,
cette rue entre prison et cimetière.  Jadis elle avait été barrée
la nuit d’une chaîne de fer.  Très inutile; car la meilleure
chaîne pour fermer cette rue, c’était la peur qu’elle faisait.

Ursus y entra résolument.

Quelle idée avait-il?  Aucune.

Il venait dans cette rue aux informations.  Allait-il frapper à
la porte de la geôle?  Non certes.  Cet expédient effroyable et
vain ne germait pas dans son cerveau.  Tenter de s’introduire là
pour demander un renseignement?  Quelle folie!  Les prisons
n’ouvrent pas plus à qui veut entrer qu’à qui veut sortir.  Leurs
gonds ne tournent que sur la loi.  Ursus le savait.  Que
venait-il donc faire dans cette rue?  Voir.  Voir quoi?  Rien.
On ne sait pas.  Le possible.  Se retrouver en face de la porte
où Gwynplaine avait disparu, c’était déjà quelque chose.
Quelquefois le mur le plus noir et le plus bourru parle, et
d’entre les pierres une lueur sort.  Une vague transsudation de
clarté se dégage parfois d’un entassement fermé et sombre.
Examiner l’enveloppe d’un fait, c’est être utilement aux écoutes.
Nous avons tous cet instinct de ne laisser, entre le fait qui
nous intéresse et nous, que le moins d’épaisseur possible.  C’est
pourquoi Ursus était retourné dans la ruelle où était l’entrée
basse de la maison de force.

Au moment où il s’engagea dans la ruelle, il entendit un coup de
cloche, puis un second.

--Tiens, pensa-t-il, serait-ce déjà minuit?

Machinalement, il se mit à compter:

--Trois, quatre, cinq.

Il songea:

--Comme les coups de cette cloche sont espacés!  quelle
lenteur!--Six.  Sept.

Et il fit cette remarque:

--Quel son lamentable!--Huit, neuf.--Ah!  rien de plus simple.
Être dans une prison, cela attriste une horloge.--Dix.--Et puis,
le cimetière est là.  Cette cloche sonne l’heure aux vivants et
l’éternité aux morts.--Onze.--Hélas!  sonner une heure à qui
n’est pas libre, c’est aussi sonner une éternité!--Douze.

Il s’arrêta.

--Oui, c’est minuit.

La cloche sonna un treizième coup.

Ursus tressaillit.

--Treize!

Il y eut un quatorzième coup.  Puis un quinzième.

--Qu’est-ce que cela veut dire?

Les coups continuèrent à longs intervalles.  Ursus écoutait.

--Ce n’est pas une cloche d’horloge.  C’est la cloche Muta.
Aussi je disais: Comme minuit sonne longtemps!  cette cloche ne
sonne pas, elle tinte.  Que se passe-t-il de sinistre?

Toute prison autrefois, comme tout monastère, avait sa cloche
dite muta, réservée aux occasions mélancoliques.  La muta, «la
muette», était une cloche tintant très bas, qui avait l’air de
faire son possible pour n’être pas entendue.

Ursus avait regagné l’encoignure commode au guet, d’où il avait
pu, pendant une grande partie de la journée, épier la prison.

Les tintements se suivaient, à une lugubre distance l’un de
l’autre.

Un glas fait dans l’espace une vilaine ponctuation.  Il marque
dans les préoccupations de tout le monde des alinéas funèbres.
Un glas de cloche ressemble à un râle d’homme.  Annonce d’agonie.
Si, dans les maisons, ça et là, aux environs de cette cloche en
branle, il y a des rêveries éparses et en attente, ce glas les
coupe en tronçons rigides.  La rêverie indécise est une sorte de
refuge; on ne sait quoi de diffus dans l’angoisse permet à
quelque espérance de percer; le glas, désolant, précise.  Cette
diffusion, il la supprime, et, dans ce trouble, où l’inquiétude
tâche de rester en suspens, il détermine des précipités.  Un glas
parle à chacun dans le sens de son chagrin ou de son effroi.  Une
cloche tragique, cela vous regarde.  Avertissement.  Rien de
sombre comme un monologue sur lequel tombe cette cadence.  Les
retours égaux indiquent une intention.  Qu’est-ce que ce marteau,
la cloche, forge sur cette enclume, la pensée?

Ursus, confusément, comptait, bien que cela n’eût aucun but, les
tintements du glas.  Se sentant sur un glissement, il faisait
effort pour ne point ébaucher de conjectures.  Les conjectures
sont un plan incliné où l’on va inutilement trop loin.
Néanmoins, que signifiait cette cloche?

Il regardait l’obscurité à l’endroit où il savait qu’était la
porte de la prison.

Tout à coup, à cet endroit même qui faisait une sorte de trou
noir, il y eut une rougeur.  Cette rougeur grandit et devint une
clarté.

Cette rougeur n’avait rien de vague.  Elle eut tout de suite une
forme et des angles.  La porte de la geôle venait de tourner sur
ses gonds.  Cette rougeur en dessinait le cintre et les
chambranles.

C’était plutôt un entre-bâillement qu’une ouverture.  Une prison,
cela ne s’ouvre pas, cela bâille.  D’ennui peut-être.

La porte du guichet donna passage à un homme qui avait une torche
à la main.

La cloche ne discontinuait pas.  Ursus se sentit saisi par deux
attentes; il se mit en arrêt, l’oreille au glas, l’œil à la
torche.

Après cet homme, la porte, qui n’était qu’entrebâillée, s’élargit
tout à fait, et donna issue à deux autres hommes, puis à un
quatrième.  Ce quatrième était le wapentake, visible à la lumière
de la torche.  Il avait au poing son bâton de fer.

A la suite du wapentake, défilèrent, débouchant de dessous le
guichet, en ordre, deux par deux, avec la rigidité d’une série de
poteaux qui marcheraient, des hommes silencieux.

Ce cortége nocturne franchissait la porte basse couple par
couple, comme les bini d’une procession de pénitents, sans
solution de continuité, avec un soin lugubre de ne faire aucun
bruit, gravement, presque doucement.  Un serpent qui sort d’un
trou a cette précaution.

La torche faisait saillir les profils et les attitudes.  Profils
farouches, attitudes mornes.

Ursus reconnut tous les visages de police qui, le matin, avaient
emmené Gwynplaine.

Nul doute.  C’étaient les mêmes.  Ils reparaissaient.

Évidemment Gwynplaine aussi allait reparaître.

Ils l’avaient amené là; ils le ramenaient.

C’était clair.

La prunelle d’Ursus redoubla de fixité.  Mettrait-on Gwynplaine
en liberté?

La double file des gens de police s’écoulait de la voûte basse
très lentement, et comme goutte à goutte.  La cloche, qui ne
s’interrompait point, semblait leur marquer le pas.  En sortant
de la prison, le cortège, montrant le dos à Ursus, tournait à
droite dans le tronçon de la rue opposé à celui où il était
posté.

Une deuxième torche brilla sous le guichet.

Ceci annonçait la fin du cortège.

Ursus allait voir ce qu’ils emmenaient.  Le prisonnier.  L’homme.

Ursus allait voir Gwynplaine.

Ce qu’ils emmenaient apparut.

C’était une bière.

Quatre hommes portaient une bière couverte d’un drap noir.

Derrière eux venait un homme ayant une pelle sur l’épaule.

Une troisième torche allumée, tenue par un personnage lisant dans
un livre, qui devait être un chapelain, fermait le cortège.

La bière prit la file à la suite des gens de police qui avaient
tourné à droite.

En même temps la tête du cortège s’arrêta.

Ursus entendit le grincement d’une clef.

Vis-à-vis la prison, dans le mur bas qui longeait l’autre côté de
la rue, une deuxième ouverture de porte s’éclaira par une torche
qui passa dessous.

Cette porte, sur laquelle on distinguait une tête de mort, était
la porte du cimetière.

Le wapentake s’engagea dans cette ouverture, puis les hommes,
puis la deuxième torche après la première; le cortège y décrut
comme le reptile rentrant; la file entière des gens de police
pénétra dans cette autre obscurité qui était au delà de cette
porte, puis la bière, puis l’homme à la pelle, puis le chapelain
avec sa torche et son livre, et la porte se referma.

Il n’y eut plus rien qu’une lueur au-dessus d’un mur.

On entendit un chuchotement, puis des coups sourds.

C’étaient sans doute le chapelain et le fossoyeur qui jetaient
sur le cercueil, l’un, des versets de prière, l’autre, des
pelletées de terre.

Le chuchotement cessa, les coups sourds cessèrent.

Un mouvement se fit, les torches brillèrent, le wapentake
repassa, tenant haut le weapon, sous la porte rouverte du
cimetière, le chapelain revint avec son livre, le fossoyeur avec
sa pelle, le cortège reparut, sans le cercueil, la double file
d’hommes refit le même trajet entre les deux portes avec la même
taciturnité et en sens inverse, la porte du cimetière se referma,
la porte de la prison se rouvrit, la voûte sépulcrale du guichet
se découpa en lueur, l’obscurité du corridor devint vaguement
visible, l’épaisse et profonde nuit de la geôle s’offrit au
regard, et toute cette vision rentra dans toute cette ombre.

Le glas s’éteignit.  Le silence vint tout clore, sinistre serrure
des ténèbres.

De l’apparition évanouie, ce ne fut plus que cela.

Un passage de spectres qui se dissipe.

Des rapprochements qui coïncident logiquement finissent par
construire quelque chose qui ressemble à l’évidence.  A
Gwynplaine arrêté, au mode silencieux de son arrestation, à ses
vêtements rapportés par l’homme de police, à ce glas de la prison
où il avait été conduit, venait s’ajouter, disons mieux,
s’ajuster cette chose tragique, un cercueil porté en terre.

--Il est mort!  cria Ursus.

Il tomba assis sur une borne.

--Mort!  Ils l’ont tué!  Gwynplaine!  mon enfant!  mon fils!

Et il éclata en sanglots.



V

LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND


Ursus, il s’en vantait, hélas!  n’avait jamais pleuré.  Le
réservoir des pleurs était plein.  Une telle plénitude, où s’est
accumulée goutte à goutte, douleur à douleur, toute une longue
existence, ne se vide pas en un instant.  Ursus sanglota
longtemps.

La première larme est une ponction.  Il pleura sur Gwynplaine,
sur Dea, sur lui Ursus, sur Homo.  Il pleura comme un enfant.  Il
pleura comme un vieillard.  Il pleura de tout ce dont il avait
ri.  Il acquitta l’arriéré.  Le droit de l’homme aux larmes ne se
périme pas.

Du reste, le mort qu’on venait de mettre en terre, c’était
Hardquanonne; mais Ursus n’était pas forcé de le savoir.

Plusieurs heures s’écoulèrent.

Le jour commença à poindre; la pâle nappe du matin s’étala,
vaguement plissée d’ombre, sur le bowling-green.  L’aube vint
blanchir la façade de l’inn Tadcaster.  Maître Nicless ne s’était
pas couché; car parfois le même fait produit plusieurs insomnies.

Les catastrophes rayonnent en tout sens.  Jetez une pierre dans
l’eau, et comptez les éclaboussures.

Maître Nicless se sentait atteint.  C’est fort désagréable, des
aventures chez vous.  Maître Nicless, peu rassuré et entrevoyant
des complications, méditait.  Il regrettait d’avoir reçu chez lui
«ces gens-là».--S’il avait su!--Ils finiront par lui attirer
quelque mauvaise affaire.  Comment les mettre dehors
maintenant?--Il avait bail avec Ursus.--Quel bonheur s’il en
était débarrassé!--Comment s’y prendre pour les chasser?

Brusquement il y eut à la porte de l’inn un de ces frappements
tumultueux qui, en Angleterre, annoncent «quelqu’un».  La gamme
du frappement correspond à l’échelle de la hiérarchie.

Ce n’était point tout à fait le frappement d’un lord, mais
c’était le frappement d’un magistrat.

Le tavernier, fort tremblant, entre-bâilla son vasistas.

Il y avait magistrat en effet.  Maître Nicless aperçut à sa
porte, dans le petit jour, un groupe de police, en tête duquel se
détachaient deux hommes, dont l’un était le justicier-quorum.

Maître Nicless avait vu le matin le justicier-quorum, et il le
connaissait.

Il ne connaissait pas l’autre homme.

C’était un gentleman gras, au visage couleur cire, en perruque
mondaine et en cape de voyage.

Maître Nicless avait grand’peur du premier de ces personnages, le
justicier-quorum.  Si maître Nicless eût été de la cour, il eût
eu plus peur encore du second, car c’était Barkilphedro.

Un des hommes du groupe cogna une seconde fois la porte,
violemment.

Le tavernier, avec une grosse sueur d’anxiété au front, ouvrit.

Le justicier-quorum, du ton d’un homme qui a charge de police et
qui est très au fait du personnel des vagabonds, éleva la voix et
demanda sévèrement:

--Maître Ursus?

L’hôtelier, bonnet bas, répondit:

--Votre honneur, c’est ici.

--Je le sais, dit le justicier.

--Sans doute, votre honneur.

--Qu’il vienne.

--Votre honneur, il n’est pas là.

--Où est-il?

--Je l’ignore.

--Comment?

--Il n’est pas rentré.

--Il est donc sorti de bien bonne heure?

--Non.  Mais il est sorti bien tard.

--Ces vagabonds!  reprit le justicier.

--Votre honneur, dit doucement maître Nicless.  le voilà.

Ursus, en effet, venait de paraître à un détour de mur.  Il
arrivait à l’inn.  Il avait passé presque toute la nuit entre la
geôle où, à midi, il avait vu entrer Gwynplaine, et le cimetière
où, à minuit, il avait entendu combler une fosse.  Il était pâle
de deux pâleurs, de sa tristesse et du crépuscule.

Le petit jour, qui est de la lueur à l’état de larve, laisse les
formes, même celles qui se meuvent, mêlées à la diffusion de la
nuit.  Ursus, blême et vague, marchant lentement, ressemblait à
une figure de songe.

Dans cette distraction farouche que donne l’angoisse, il s’en
était allé de l’inn tête nue.  Il ne s’était pas même aperçu
qu’il n’avait point de chapeau.  Ses quelques cheveux gris
remuaient au vent.  Ses yeux ouverts ne paraissaient pas
regarder.  Souvent, éveillé on est endormi, de même qu’il arrive
qu’endormi on est éveillé.  Ursus avait un air fou.

--Maître Ursus, cria le tavernier, venez.  Leurs honneurs
désirent vous parler.

Maître Nicless, occupé uniquement d’amadouer l’incident, lâcha,
et en même temps eût voulu retenir ce pluriel, «leurs honneurs»,
respectueux pour le groupe, mais blessant peut-être pour le chef,
confondu de la sorte avec ses subordonnés.

Ursus eut le sursaut d’un homme précipité à bas d’un lit où il
dormirait profondément.

--Qu’est-ce?  dit-il.

Et il aperçut la police, et en tête de la police le magistrat.

Nouvelle et rude secousse.

Tout à l’heure le wapentake, maintenant le justicier-quorum.
L’un semblait le jeter à l’autre.  Il y a de vieilles histoires
d’écueils comme cela.

Le justicier-quorum lui fit signe d’entrer dans la taverne.

Ursus obéit.

Govicum, qui venait de se lever et qui balayait la salle,
s’arrêta, se rencogna derrière les tables, mit son balai au
repos, et retint son souffle.  Il plongea son poing dans ses
cheveux et se gratta vaguement, ce qui indique l’attention aux
événements.

Le justicier-quorum s’assit sur un banc, devant une table;
Barkilphedro prit une chaise.  Ursus et maître Nicless
demeurèrent debout.  Les gens de police, laissés dehors, se
massèrent devant la porte refermée.

Le justicier-quorum fixa sa prunelle légale sur Ursus, et dit:

--Vous avez un loup.

Ursus répondit:

--Pas tout à fait.

--Vous avez un loup, reprit le justicier, en soulignant «loup»
d’un accent décisif.

Ursus répondit:

--C’est que...

Et il se tut.

--Délit, repartit le justicier.

Ursus hasarda cette plaidoirie:

--C’est mon domestique.

Le justicier posa sa main à plat sur la table les cinq doigts
écartés, ce qui est un très beau geste d’autorité.

--Baladin, demain, à pareille heure, vous et votre loup; vous
aurez quitté l’Angleterre.  Sinon, le loup sera saisi, mené au
greffe, et tué.

Ursus pensa:--Continuation des assassinats.--Mais il ne souffla
mot et se contenta de trembler de tous ses membres.

--Vous entendez?  reprit le justicier.

Ursus adhéra d’un hochement de tête.

Le justicier insista.

--Tué.

Il y eut un silence.

--Étranglé, ou noyé.

Le justicier-quorum regarda Ursus.

--Et vous en prison.

Ursus murmura:

--Mon juge...

--Soyez parti avant demain matin.  Sinon, tel est l’ordre.

--Mon juge...

--Quoi?

--Il faut que nous quittions l’Angleterre, lui et moi?

--Oui.

--Aujourd’hui?

--Aujourd’hui.

--Comment faire?

Maître Nicless était heureux.  Ce magistrat, qu’il avait redouté,
venait à son aide.  La police se faisait l’auxiliaire de lui,
Nicless.  Elle le délivrait de ces «gens-là».  Le moyen qu’il
cherchait, elle le lui apportait.  Cet Ursus qu’il voulait
congédier, la police le chassait.  Force majeure.  Rien à
objecter.  Il était ravi.  Il intervint:

--Votre honneur, cet homme...

Il désignait Ursus du doigt.

--...  Cet homme demande comment faire pour quitter l’Angleterre
aujourd’hui?  Rien de plus simple.  Il y a, tous les jours et
toutes les nuits, aux amarrages de la Tamise, de ce côté-ci du
pont de Londres comme de l’autre côté, des bateaux qui partent
pour les pays.  On va d’Angleterre en Danemark, en Hollande, en
Espagne, pas en France, à cause de la guerre, mais partout.
Cette nuit, plusieurs navires partiront, vers une heure du matin,
qui est l’heure de la marée.  Entre autres, la panse _Vograat_ de
Rotterdam.

Le justicier-quorum fit un mouvement d’épaule du côté d’Ursus:

--Soit.  Partez par le premier bateau venu.  Par la _Vograat_.

--Mon juge...  fit Ursus.

--Eh bien?

--Mon juge, si je n’avais, comme autrefois, que ma petite baraque
à roues, cela se pourrait.  Elle tiendrait sur un bateau.
Mais...

--Mais quoi?

--Mais c’est que j’ai la Green-Box, qui est une grande machine
avec deux chevaux, et, si large que soit un navire, jamais cela
n’entrera.

--Qu’est-ce que cela me fait?  dit le justicier.  On tuera le
loup.

Ursus, frémissant, se sentait manié comme par une main de
glace.--Les monstres!  pensa-t-il.  Tuer les gens!  c’est leur
expédient.

Le tavernier sourit, et s’adressa à Ursus.

--Maître Ursus, vous pouvez vendre la Green-Box.

Ursus regarda Nicless.

--Maître Ursus, vous avez offre.

--De qui?

--Offre pour la voiture.  Offre pour les deux chevaux.  Offre
pour les deux femmes bréhaignes.  Offre...

--De qui?  répéta Ursus.

--Du maître du circus voisin.

--C’est juste.

Ursus se souvint.

Maître Nicless se tourna vers le justicier-quorum.

--Votre honneur, le marché peut être conclu aujourd’hui même.  Le
maître du circus d’à côté désire acheter la grande voiture et les
deux chevaux.

--Le maître de ce circus a raison, dit le justicier, car il va en
avoir besoin.  Une voiture et des chevaux, cela lui sera utile.
Lui aussi partira aujourd’hui.  Les révérends des paroisses de
Southwark se sont plaints des vacarmes obscènes du
Tarrinzeau-field.  Le shériff a pris des mesures.  Ce soir, il
n’y aura plus une seule baraque de bateleur sur cette place.  Fin
des scandales.  L’honorable gentleman qui daigne être ici
présent...

Le justicier-quorum s’interrompit par un salut à Barkilphedro,
que Barkilphedro lui rendit.

--...  L’honorable gentleman qui daigne être ici présent est
arrivé cette nuit de Windsor.  Il apporte des ordres.  Sa majesté
a dit: II faut nettoyer cela.

Ursus, dans sa longue méditation de toute la nuit, n’avait pas
été sans se poser quelques questions.  Après tout, il n’avait vu
qu’une bière.  Était-il bien sûr que Gwynplaine fut dedans?  Il
pouvait y avoir sur la terre d’autres morts que Gwynplaine.  Un
cercueil qui passe n’est pas un trépassé qui se nomme.  A la
suite de l’arrestation de Gwynplaine, il y avait eu un
enterrement.  Cela ne prouvait rien.  _Post hoc, nonpropter
hoc_,--etc.--Ursus en était revenu à douter.  L’espérance brûle
et luit sur l’angoisse comme le naphte sur l’eau.  Cette flamme
surnageante flotte éternellement sur la douleur humaine.  Ursus
avait fini par se dire: Il est probable que c’est Gwynplaine
qu’on a enterré, mais ce n’est pas certain.  Qui sait?
Gwynplaine est peut-être encore vivant.

Ursus s’inclina devant le justicier.

--Honorable juge, je partirai.  Nous partirons.  On partira.  Par
la _Vograat_.  Pour Rotterdam.  J’obéis.  Je vendrai la
Green-Box, les chevaux, les trompettes, les femmes d’Egypte.
Mais il y a quelqu’un qui est avec moi, un camarade, et que je ne
puis laisser derrière moi.  Gwynplaine...

--Gwynplaine est mort, dit une voix.

Ursus eut l’impression du froid d’un reptile sur sa peau.
C’était Barkilphedro qui venait de parler.

La dernière lueur s’évanouissait.  Plus de doute.  Gwynplaine
était mort.

Ce personnage devait le savoir.  Il était assez sinistre pour
cela.

Ursus salua.

Maître Nicless était très bon homme en dehors de la lâcheté.
Mais, effrayé, il était atroce.  La suprême férocité, c’est la
peur.

Il grommela:

--Simplification.

Et il eut, derrière Ursus, ce frottement de mains, particulier
aux égoïstes, qui signifie: M’en voilà quitte!  et qui semble
fait au-dessus de la cuvette de Ponce-Pilate.

Ursus accablé baissait la tête.  La sentence de Gwynplaine était
exécutée, la mort; et, quant à lui, son arrêt lui était signifié,
l’exil.  Il n’y avait plus qu’à obéir.  Il songeait.

Il sentit qu’on lui touchait le coude.  C’était l’autre
personnage, l’acolyte du justicier-quorum.  Ursus tressaillit.

La voix qui avait dit: _Gwynplaine est mort_, lui chuchota à
l’oreille:

--Voici dix livres sterling que vous envoie quelqu’un qui vous
veut du bien.

Et Barkilphedro posa une petite bourse sur une table devant
Ursus.

On se rappelle la cassette que Barkilphedro avait emportée.

Dix guinées sur deux mille, c’était tout ce que pouvait faire
Barkilphedro.  En conscience, c’était assez.  S’il eût donné
davantage, il y eût perdu.  Il avait pris la peine de faire la
trouvaille d’un lord, il en commençait l’exploitation, il était
juste que le premier rendement de la mine lui appartînt.  Ceux
qui verraient là une petitesse seraient dans leur droit, mais
auraient tort de s’étonner.  Barkilphedro aimait l’argent,
surtout volé.  Un envieux contient un avare.  Barkilphedro
n’était pas sans défauts.  Commettre des crimes, cela n’empêche
pas d’avoir des vices.  Les tigres ont des poux.

D’ailleurs, c’était l’école de Bacon.

Barkilphedro se tourna vers le justicier-quorum, et lui dit:

--Monsieur, veuillez terminer.  Je suis très pressé.  Une chaise
attelée des propres relais de sa majesté m’attend.  Il faut que
je reparte ventre à terre pour Windsor, et que j’y sois avant
deux heures d’ici.  J’ai des comptes à rendre et des ordres à
prendre.

Le justicier-quorum se leva.

Il alla à la porte qui n’était fermée qu’au pêne, l’ouvrit,
regarda, sans dire un mot, les gens de police, et il lui jaillit
de l’index un éclair d’autorité.  Tout le groupe entra avec ce
silence où l’on entrevoit l’approche de quelque chose de sévère.

Maître Nicless, satisfait du dénoûment rapide qui coupait court
aux complications, charmé d’être hors de cet écheveau brouillé,
craignit, en voyant ce déploiement d’exempts, qu’on n’appréhendât
Ursus chez lui.  Deux arrestations coup sur coup dans sa maison,
celle de Gwynplaine, puis celle d’Ursus, cela pouvait nuire à la
taverne, les buveurs n’aimant point les dérangements de police.
C’était le cas d’une intervention convenablement suppliante et
généreuse.  Maître Nicless tourna vers le justicier-quorum sa
face souriante où la confiance était tempérée par le respect:

--Votre honneur, je fais observer à votre honneur que ces
honorables messieurs les sergents ne sont point indispensables du
moment que le loup coupable va être emmené hors d’Angleterre, et
que ce nommé Ursus ne fait point de résistance, et que les ordres
de votre honneur sont ponctuellement suivis.  Votre honneur
considérera que les actions respectables de la police, si
nécessaires au bien du royaume, font du tort à un établissement,
et que ma maison est innocente.  Les saltimbanques de la
Green-Box étant nettoyés, comme dit sa majesté la reine, je ne
vois plus personne ici de criminel, car je ne suppose pas que la
fille aveugle et les deux bréhaignes soient délinquantes, et
j’implorerais votre honneur de daigner abréger son auguste visite
et de congédier ces dignes messieurs qui viennent d’entrer, car
ils n’ont rien à faire en ma maison, et si votre honneur me
permettait de prouver la justesse de mon dire sous la forme d’une
humble question, je rendrais évidente l’inutilité de la présence
de ces vénérables messieurs en demandant à votre honneur: Puisque
le nommé Ursus s’exécute et part, qui peuvent-ils avoir à arrêter
ici?

--Vous, dit le justicier.

On ne discute pas avec un coup d’épée qui vous perce de part en
part.  Maître Nicless s’affaissa sur n’importe quoi, sur une
table, sur un banc, sur ce qui se trouva là, altéré.

Le justicier haussa la voix tellement que, s’il y avait des gens
sur la place, ils pouvaient l’entendre.

--Maître Nicless Plumptre, tavernier de cette taverne, ceci est
le dernier point à régler.  Ce baladin et ce loup sont des
vagabonds.  Ils sont chassés.  Mais le plus coupable, c’est vous.
C’est chez vous, et de votre consentement, que la loi a été
violée, et vous, homme patenté, investi d’une responsabilité
publique, vous avez installé le scandale dans votre maison.
Maître Nicless, votre licence vous est retirée, vous payerez
l’amende, et vous irez en prison.

Les gens de police entourèrent le tavernier.

Le justicier continua, désignant Govicum:

--Ce garçon, votre complice, est saisi.

Le poignet d’un exempt s’abattit sur le collet de Govicum, qui
considéra l’exempt avec curiosité.  Le boy, pas très effrayé,
comprenait peu, avait déjà vu plus d’une chose singulière, et se
demandait si c’était la suite de la comédie.

Le justicier-quorum enfonça son chapeau sur son chef, croisa ses
deux mains sur son ventre, ce qui est le comble de la majesté, et
ajouta:

--C’est dit, maître Nicless, vous serez attrait en prison, et mis
en geôle.  Vous et ce boy.  Et cette maison, l’inn Tadcaster,
demeurera fermée, condamnée et close.  Pour l’exemple.  Sur ce,
vous allez nous suivre.



LIVRE SEPTIEME

LA TITANE



I

RÉVEIL


--Et Dea!

Il sembla à Gwynplaine, regardant poindre le jour à
Corleone-lodge pendant ces aventures de l’inn Tadcaster, que ce
cri venait du dehors; ce cri était en lui.

Qui n’a entendu les profondes clameurs de l’âme?

D’ailleurs le jour se levait.

L’aurore est une voix.

A quoi servirait le soleil si ce n’est à réveiller la sombre
endormie, la conscience?

La lumière et la vertu sont de même espèce.

Que le dieu s’appelle Christ ou qu’il s’appelle Amour, il y a
toujours une heure où il est oublié, même par le meilleur; nous
avons tous, même les saints, besoin d’une voix qui nous fasse
souvenir, et l’aube fait parler en nous l’avertisseur sublime.
La conscience crie devant le devoir comme le coq chante devant le
jour.

Le cœur humain, ce chaos, entend le _Fiat lux_.

Gwynplaine--nous continuerons à le nommer ainsi; Clancharlie est
un lord, Gwynplaine est un homme;--Gwynplaine fut comme
ressuscité.

Il était temps que l’artère fût liée.

Il y avait en lui une fuite d’honnêteté.

--Et Dea!  dit-il.

Et il sentit dans ses veines comme une transfusion généreuse.
Quelque chose de salubre et de tumultueux se précipitait en lui.
L’irruption violente des bonnes pensées, c’est un retour au logis
de quelqu’un qui n’a pas sa clef, et qui force honnêtement son
propre mur.  Il y a escalade, mais du bien.  Il y a effraction,
mais du mal.

--Dea!  Dea!  Dea!  répéta-t-il.

Il s’affirmait à lui-même son propre cœur.

Et il fit cette question à haute voix:

--Où es-tu?

Presque étonné qu’on ne lui répondit pas.  Il reprit, regardant
le plafond et les murs, avec un égarement où la raison revenait:

--Où es-tu?  où suis-je?

Et dans cette chambre, dans cette cage, il recommença sa marche
de bête farouche enfermée.

--Où suis-je?  à Windsor.  Et toi?  à Southwark.  Ah!  mon Dieu!
voilà la première fois qu’il y a une distance entre nous.  Qui
donc a creusé cela?  moi ici, toi là!  Oh!  cela n’est pas.  Cela
ne sera pas.  Qu’est-ce donc qu’on m’a fait?

Il s’arrêta.

--Qui donc m’a parlé de la reine?  est-ce que je connais cela?
Changé!  moi changé!  pourquoi?  parce que je suis lord.  Sais-tu
ce qui se passe, Dea?  tu es lady.  C’est étonnant les choses qui
arrivent.  Ah ça!  il s’agit de retrouver mon chemin.  Est-ce
qu’on m’aurait perdu?  Il y a un homme qui m’a parlé avec un air
obscur.  Je me rappelle les paroles qu’il m’a adressées:--Milord,
une porte qui s’ouvre ferme une autre porte.  Ce qui est derrière
vous n’est plus.--Autrement dit: Vous êtes un lâche!  Cet
homme-là, le misérable!  il me disait cela pendant que je n’étais
pas encore réveillé.  Il abusait de mon premier moment étonné.
J’étais comme une proie qu’il avait.  Où est-il, que je
l’insulte!  Il me parlait avec le sombre sourire du rêve.  Ah!
voici que je redeviens moi!  C’est bon.  On se trompe si l’on
croit qu’on fera de lord Clancharlie ce qu’on voudra!  Pair
d’Angleterre, oui, avec une pairesse, qui est Dea.  Des
conditions!  est-ce que j’en accepte?  La reine?  que m’importe
la reine!  je ne l’ai jamais vue.  Je ne suis pas lord pour être
esclave.  J’entre libre dans la puissance.  Est-ce qu’on se
figure m’avoir déchaîné pour rien?  On m’a démuselé, voilà tout.
Dea!  Ursus!  nous sommes ensemble.  Ce que vous étiez, je
l’étais.  Ce que je suis, vous l’êtes.  Venez!  Non.  J’y vais!
Tout de suite.  Tout de suite!  J’ai déjà trop attendu.  Que
doivent-ils penser de ne pas me voir revenir?  Cet argent!  quand
je pense que je leur ai envoyé de l’argent!  C’était moi qu’il
fallait.  Je me rappelle, cet homme, il m’a dit que je ne pouvais
pas sortir d’ici.  Nous allons voir.  Allons, une voiture!  une
voiture!  qu’on attelle.  Je veux aller les chercher.  Où sont
les valets?  Il doit y avoir des valets, puisqu’il y a un
seigneur.  Je suis le maître ici.  C’est ma maison.  Et j’en
tordrai les verrous, et j’en briserai les serrures, et j’en
enfoncerai les portes à coups de pied.  Quelqu’un qui me barre le
passage, je lui passe mon épée au travers du corps, car j’ai une
épée maintenant.  Je voudrais bien voir qu’on me résistât.  J’ai
une femme, qui est Dea.  J’ai un père, qui est Ursus.  Ma maison
est un palais et je le donne à Ursus.  Mon nom est un diadème et
je le donne à Dea.  Vite!  Tout de suite!  Dea, me voici!  Ah!
j’aurai vite enjambé l’intervalle, va!

Et, levant la première portière venue, il sortit de la chambre
impétueusement.

Il se trouva dans un corridor.

Il alla devant lui.

Un deuxième corridor se présenta.

Toutes les portes étaient ouvertes.

Il se mit à marcher au hasard, de chambre en chambre, de couloir
en couloir, cherchant la sortie.



II

RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS


Dans les palais à l’italienne, Corleone-lodge était de cette
sorte, il y avait très peu de portes.  Tout était rideau,
portière, tapisserie.

Pas de palais à cette époque qui n’eût, à l’intérieur, un
singulier fouillis de chambres et de corridors où abondait le
faste; dorures, marbres, boiseries ciselées, soies d’orient; avec
des recoins pleins de précaution et d’obscurité, d’autres pleins
de lumière.  C’étaient des galetas riches et gais, des réduits
vernis, luisants, revêtus de faïences de Hollande ou d’azulejos
de Portugal, des embrasures de hautes fenêtres coupées en
soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes
logeables.  Les épaisseurs de mur, évidées, étaient habitables.
Ça et là, des bonbonnières, qui étaient des garde-robes.  Cela
s’appelait «les petits appartements».  C’est là qu’on commettait
les crimes.

Si l’on avait à tuer le duc de Guise ou à fourvoyer la jolie
présidente de Sylvecane, ou, plus tard, à étouffer les cris des
petites qu’amenait Lebel, c’était commode.  Logis compliqué,
inintelligible à un nouveau venu.  Lieu des rapts; fond ignoré où
aboutissaient les disparitions.  Dans ces élégantes cavernes les
princes et les seigneurs déposaient leur butin; le comte de
Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maître des
requêtes; M.  de Monthulé y cachait la fille de Haudry, le
fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait
les deux belles boulangères de l’Ile-Adam; le duc de Buckingham y
cachait la pauvre Pennywell, etc.  Les choses qui
s’accomplissaient là étaient de celles qui se font, comme dit la
loi romaine, _vi, clam et precario_, par force, en secret, et
pour peu de temps.  Qui était là y restait selon le bon plaisir
du maître.  C’étaient des oubliettes, dorées.  Cela tenait du
cloître et du sérail.  Des escaliers tournaient, montaient,
descendaient.  Une spirale de chambres s’emboîtant vous ramenait
à votre point de départ.  Une galerie s’achevait en oratoire.  Un
confessionnal se greffait sur une alcôve.  Les ramifications des
coraux et les percées des éponges avaient probablement servi de
modèles aux architectes des «petits appartements» royaux et
seigneuriaux.  Les embranchements étaient inextricables.  Des
portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrées et
des sorties.  C’était machiné.  Il le fallait bien; il s’y jouait
des drames.  Les étages de cette ruche allaient des caves aux
mansardes.  Madrépore bizarre incrusté dans tous les palais, à
commencer par Versailles, et qui était comme l’habitation des
pygmées dans la demeure des titans.  Couloirs, reposoirs, nids,
alvéoles, cachettes.  Toutes sortes de trous où se fourraient les
petitesses des grands.

Ces lieux, serpentants et murés, éveillaient des idées de jeux,
d’yeux bandés, de mains à tâtons, de rires contenus,
colin-maillard, cache-cache; et en même temps faisaient songer
aux Atrides, aux Plantagenets, aux Médicis, aux sauvages
chevaliers d’Elz, à Rizzio, à Monaldeschi, aux épées poursuivant
un fuyard de chambre en chambre.

L’antiquité avait, elle aussi, de mystérieux logis de ce genre,
où le luxe était approprié aux horreurs.  L’échantillon en a été
conservé sous terre dans certains sépulcres d’Egypte, par exemple
dans la crypte du roi Psamméticus, découverte par Passalacqua.
On trouve dans les vieux poètes l’effroi de ces constructions
suspectes.  _Error circumflexus, locus implicitus gyris_.

Gwynplaine était dans les petits appartements de Corleone-lodge.

Il avait la fièvre de partir, d’être dehors, de revoir Dea.  Cet
enchevêtrement de corridors et de cellules, de portes dérobées,
de portes imprévues, l’arrêtait et le ralentissait.  Il eût voulu
y courir, il était forcé d’y errer.  Il croyait n’avoir qu’une
porte à pousser, il avait un écheveau à débrouiller.

Après une chambre, une autre.  Puis des carrefours de salons.

Il ne rencontrait rien de vivant.  Il écoutait.  Aucun mouvement.

Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.

Par moments il croyait voir quelqu’un venir à lui.  Ce n’était
personne.  C’était lui, dans une glace, en habit de seigneur.

C’était lui, invraisemblable.  Il se reconnaissait, mais pas tout
de suite.

Il allait, prenant tous les passages qui s’offraient.

Il s’engageait dans des méandres d’architecture intime; là un
cabinet coquettement peint et sculpté, un peu obscène et très
discret; là une chapelle équivoque tout écaillée de nacres et
d’émaux, avec des ivoires faits pour être vus à la loupe, comme
des dessus de tabatières; là un de ces précieux retraits
florentins accommodés pour les hypocondries féminines, et qu’on
appelait dès lors _boudoirs_.  Partout, sur les plafonds, sur les
murs, sur les planchers même, il y avait des figurations
veloutées ou métalliques d’oiseaux et d’arbres, des végétations
extravagantes enroulées de perles, des bossages de passementerie,
des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes
cuirassées d’un ventre d’hydre.  Les biseaux des cristaux taillés
ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets.  Les
verroteries jouaient les pierreries.  On voyait étinceler des
encoignures sombres.  On ne savait si toutes ces facettes
lumineuses, où des verres d’émeraudes s’amalgamaient à des ors de
soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient
des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées.
Magnificence à la fois délicate et énorme.  C’était le plus
mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des
écrins.  Une maison pour Mab ou un bijou pour Géo.  Gwynplaine
cherchait l’issue.

Il ne la trouvait pas.  Impossible de s’orienter.  Rien de
capiteux comme l’opulence quand on la voit pour la première fois.
Mais en outre c’était un labyrinthe.  A chaque pas, une
magnificence lui faisait obstacle.  Cela semblait résister à ce
qu’il s’en allât.  Cela avait l’air de ne pas vouloir le lâcher.
Il était comme dans une glu de merveilles.  Il se sentait saisi
et retenu.

--Quel horrible palais!  pensait-il.

Il rôdait dans ce dédale, inquiet, se demandant ce que cela
voulait dire, s’il était en prison, s’irritant, aspirant à l’air
libre.  Il répétait: Dea!  Dea!  comme on tient le fil qu’il ne
faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.

Par moments il appelait.

--Hé!  quelqu’un!

Rien ne répondait.

Ces chambres n’en finissaient pas.  C’était désert, silencieux,
splendide, sinistre.

On se figure ainsi les châteaux enchantés.

Des bouches de chaleur cachées entretenaient dans ces corridors
et dans ces cabinets une température d’été.  Le mois de juin
semblait avoir été pris par quelque magicien et enfermé dans ce
labyrinthe.  Par moments cela sentait bon.  On traversait des
bouffées de parfums comme s’il y avait là des fleurs invisibles.
On avait chaud.  Partout des tapis.  On eût pu se promener nu.

Gwynplaine regardait par les fenêtres.  L’aspect changeait.  Il
voyait tantôt des jardins, remplis des fraîcheurs du printemps et
du matin, tantôt de nouvelles façades avec d’autres statues,
tantôt des patios à l’espagnole, qui sont de petites cours
quadrangulaires entre de grands bâtiments, dallées, moisies et
froides; parfois une rivière qui était la Tamise, parfois une
grosse tour qui était Windsor.

Dehors, de si grand matin, il n’y avait point de passants.

Il s’arrêtait.  Il écoutait.

--Oh!  je m’en irai, disait-il.  Je rejoindrai Dea.  On ne me
gardera pas de force.  Malheur à qui voudrait m’empêcher de
sortir!  Qu’est-ce que c’est que cette grande tour-là?  S’il y a
un géant, un dogue d’enfer, une tarasque, pour barrer la porte
dans ce palais ensorcelé, je l’exterminerai.  Une armée, je la
dévorerais.  Dea!  Dea!

Tout à coup il entendit un petit bruit, très faible.  Cela
ressemblait à de l’eau qui coule.

Il était dans une galerie étroite, obscure, fermée à quelques pas
devant lui par un rideau fendu.

Il alla à ce rideau, l’écarta, entra.

Il pénétra dans de l’inattendu.



III

EVE


Une salle octogone, voûtée en anse de panier, sans fenêtres,
éclairée d’un jour d’en haut, toute revêtue, mur, pavage et
voûte, de marbre fleur de pêcher; au milieu de la salle un
baldaquin pinacle en marbre drap mortuaire, à colonnes torses,
dans le style pesant et charmant d’Elisabeth, couvrant d’ombre
une vasque-baignoire du même marbre noir; au milieu de la vasque
un fin jaillissement d’eau odorante et tiède remplissant
doucement et lentement la cuve; c’est là ce qu’il avait devant
les yeux.

Bain noir fait pour changer la blancheur en resplendissement.

C’était cette eau qu’il avait entendue.  Une fuite ménagée dans
la baignoire à un certain niveau ne la laissait pas déborder.  La
vasque fumait, mais si peu qu’il y avait à peine quelque buée sur
le marbre.  Le grêle jet d’eau était pareil à une souple verge
d’acier fléchissante au moindre souffle.

Aucun meuble.  Si ce n’est, près de la baignoire, une de ces
chaises-lits à coussins assez longues pour qu’une femme, qui y
est étendue, puisse avoir à ses pieds son chien, ou son amant;
d’où _can-al-pie_, dont nous avons fait canapé.

C’était une chaise longue d’Espagne, vu que le bas était en
argent.  Les coussins et le capiton étaient de soie glacée blanc.

De l’autre côté de la baignoire, se dressait, adossée au mur, une
haute étagère de toilette en argent massif avec tous ses
ustensiles, ayant à son milieu huit petites glaces de Venise
ajustées daans un châssis d’argent et figurant une fenêtre.

Dans le pan coupé de muraille le plus voisin du canapé, était
entaillée une baie carrée qui ressemblait à une lucarne et qui
était bouchée d’un panneau fait d’une lame d’argent rouge.  Ce
panneau avait des gonds comme un volet.  Sur l’argent rouge
brillait, niellée et dorée, une couronne royale.  Au-dessus du
panneau était suspendu et scellé au mur un timbre qui était en
vermeil, à moins qu’il ne fût en or.

Vis-à-vis l’entrée de cette salle, en-face de Gwynplaine qui
s’était arrêté court, le pan coupé de marbre manquait.  Il était
remplacé par une ouverture de même dimension, allant jusqu’à la
voûte et fermée d’une large et haute toile d’argent.

Cette toile, d’une ténuité féerique, était transparente.  On
voyait au travers.

Au centre de la toile, à l’endroit où est d’ordinaire l’araignée,
Gwynplaine aperçut une chose formidable, une femme nue.

Nue à la lettre, non.  Cette femme était vêtue.  Et vêtue de la
tête aux pieds.  Le vêtement était une chemise, très longue,
comme les robes d’anges dans les tableaux de sainteté, mais si
fine qu’elle semblait mouillée.  De là un à peu près de femme
nue, plus traître et plus périlleux que la nudité franche.
L’histoire a enregistré des processions de princesses et de
grandes dames entre deux files de moines, où, sous prétexte de
pieds nus et d’humilité, la duchesse de Montpensier se montrait
ainsi à tout Paris dans une chemise de dentelle.  Correctif: un
cierge à la main.

La toile d’argent, diaphane comme une vitre, était un rideau.
Elle n’était fixée que du haut, et pouvait se soulever.  Elle
séparait la salle de marbre, qui était une salle de bain, d’une
chambre, qui était une chambre à coucher.  Cette chambre, très
petite, était une espèce de grotte de miroirs.  Partout des
glaces de Venise, contiguës, ajustées polyédriquement, reliées
par des baguettes dorées, réfléchissaient le lit qui était au
centre.  Sur ce lit, d’argent comme la toilette et le canapé,
était couchée la femme.  Elle dormait.

Elle dormait la tête renversée, un de ses pieds refoulant ses
couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rêve bat
des ailes.

Son oreiller de guipure était tombé à terre sur le tapis.

Entre sa nudité et le regard il y avait deux obstacles, sa
chemise et le rideau de gaze d’argent, deux transparences.  La
chambre, plutôt alcôve que chambre, était éclairée avec une sorte
de retenue par le reflet de la salle de bain.  La femme peut-être
n’avait pas de pudeur, mais la lumière en avait.

Le lit n’avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la
femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois
nue dans les miroirs au-dessus de sa tête.

Les draps avaient le désordre d’un sommeil agité.  La beauté des
plis indiquait la finesse de la toile.  C’était l’époque où une
reine, songeant qu’elle serait damnée, se figurait l’enfer ainsi:
un lit avec de gros draps.

Du reste, cette mode du sommeil nu venait d’Italie, et remontait
aux romains.  _Sub clara nuda lucerna_, dit Horace.

Une robe de chambre en soie singulière, de Chine sans doute, car
dans les plis on entrevoyait un grand lézard d’or, était jetée
sur le pied du lit.

Au delà du lit, au fond de l’alcôve, il y avait probablement une
porte, masquée et marquée par une assez grande glace sur laquelle
étaient peints des paons et des cygnes.  Dans cette chambre faite
d’ombre tout reluisait.  Les espacements entre les cristaux et
les dorures étaient enduits de cette matière étincelante qu’on
appelait à Venise «fiel de verre».

Au chevet du lit était fixé un pupitre en argent à tasseaux
tournants et à flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un
livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses
lettres rouges: _Alcoramus Mahumedis_.

Gwynplaine ne percevait aucun de ces détails.  La femme, voilà ce
qu’il voyait.

Il était à la fois pétrifié et bouleversé; ce qui s’exclut, mais
ce qui existe.

Cette femme, il la reconnaissait.

Elle avait les yeux fermés et le visage tourné vers lui.

C’était la duchesse.

Elle, cet être mystérieux en qui se mélangeaient tous les
resplendissements de l’inconnu, celle qui lui avait fait faire
tant de songes inavouables, celle qui lui avait écrit une si
étrange lettre!  La seule femme au monde dont il pût dire: Elle
m’a vu, et elle veut de moi!  Il avait chassé les songes, il
avait brûlé la lettre.  Il l’avait reléguée, elle; le plus loin
qu’il avait pu hors de sa rêverie et de sa mémoire; il n’y
pensait plus; il l’avait oubliée...

Il la revoyait!

Il la revoyait terrible.

La femme nue, c’est la femme armée.

Il ne respirait plus.  Il se sentait soulevé comme dans un nimbe,
et poussé.  Il regardait.  Cette femme devant lui!  Était-ce
possible?

Au théâtre, duchesse.  Ici, néréide, naïade, fée.  Toujours
apparition.

Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas.  Ses
regards étaient devenus deux chaînes, et l’attachaient à cette
vision.

Était-ce une fille?  Était-ce une vierge?  Les deux.  Messaline,
présente peut-être dans l’invisible, devait sourire, et Diane
devait veiller.  Il y avait sur cette beauté la clarté de
l’inaccessible.  Pas de pureté comparable à cette forme chaste et
altière.  Certaines neiges qui n’ont jamais été touchées sont
reconnaissables.  Les blancheurs sacrées de la Yungfrau, cette
femme les avait.  Ce qui se dégageait de ce front inconscient, de
cette vermeille chevelure éparse, de ces cils abaissés, de ces
veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales
des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements
roses de la chemise, c’était la divinité d’un sommeil auguste.
Cette impudeur se dissolvait en rayonnement.  Cette créature
était nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme
divin, elle avait la sécurité d’une olympienne qui se fait fille
du gouffre, et qui peut dire à l’océan: Père!  et elle s’offrait,
inabordable et superbe, à tout ce qui passe, aux regards, aux
désirs, aux démences, aux songes, aussi fièrement assoupie sur ce
lit de boudoir que Vénus dans l’immensité de l’écume.

Elle s’était endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand
jour; confiance commencée dans les ténèbres et continuée dans la
lumière.

Gwynplaine frémissait.  Il admirait.

Admiration malsaine, et qui intéresse trop.

Il avait peur.

La boîte à surprises du sort ne s’épuise point.  Gwynplaine avait
cru être au bout.  Il recommençait.  Qu’était-ce que tous ces
éclairs, s’abattant sur sa tête sans relâche, et enfin,
foudroiement suprême, lui jetant, à lui, homme frissonnant, une
déesse endormie?  Qu’était-ce que toutes ces ouvertures de ciel
successives d’où finissait par sortir, désirable et redoutable,
son rêve?  Qu’était-ce que ces complaisances du tentateur inconnu
lui apportant, l’une après l’autre, ses aspirations vagues, ses
velléités confuses, jusqu’à ses mauvaises pensées devenues chair
vivante, et l’accablant sous une enivrante série de réalités
tirées de l’impossible?  Y avait-il conspiration de toute l’ombre
contre lui, misérable, et qu’allait-il devenir avec tous ces
sourires de la fortune sinistre autour de lui?  Qu’était-ce que
ce vertige arrangé exprès?  Cette femme!  là!  pourquoi?
comment?  Nulle explication.  Pourquoi lui?  Pourquoi elle?
Était-il fait pair d’Angleterre exprès pour cette duchesse?  Qui
les amenait ainsi l’un à l’autre?  qui était dupe?  qui était
victime?  De qui abusait-on la bonne foi?  était-ce Dieu qu’on
trompait?  Toutes ces choses, il ne les précisait pas, il les
entrevoyait à travers une suite de nuages noirs dans son cerveau.
Ce logis magique et malveillant, cet étrange palais, tenace comme
une prison, était-il du complot?  Gwynplaine subissait une sorte
de résorption.  Des forces obscures le garrottaient
mystérieusement.  Une gravitation l’enchaînait.  Sa volonté,
soutirée, s’en allait de lui.  A quoi se retenir?  Il était
hagard et charmé.  Cette fois, il se sentait irrémédiablement
insensé.  La sombre chute à pic dans le précipice d’éblouissement
continuait.

La femme dormait.

Pour lui, l’état de trouble s’aggravant, ce n’était même plus la
lady, la duchesse, la dame; c’était la femme.

Les déviations sont dans l’homme à l’état latent.  Les vices ont
dans notre organisme un tracé invisible tout préparé.  Même
innocents, et en apparence purs, nous avons cela en nous.  Être
sans tache, ce n’est pas être sans défaut.  L’amour est une loi.
La volupté est un piège.  Il y a l’ivresse, et il y a
l’ivrognerie.  L’ivresse, c’est de vouloir une femme;
l’ivrognerie, c’est de vouloir la femme.

Gwynplaine, hors de lui, tremblait.

Que faire contre cette rencontre?  Pas de flots d’étoffes, pas
d’ampleurs soyeuses, pas de toilette prolixe et coquette, pas
d’exagération galante cachant et montrant, pas de nuage.  La
nudité dans sa concision redoutable.  Sorte de sommation
mystérieuse, effrontément édénique.  Tout le côté ténébreux de
l’homme mis en demeure.  Ève pire que Satan.  L’humain et le
surhumain amalgamés.  Extase inquiétante, aboutissant au triomphe
brutal de l’instinct sur le devoir.  Le contour souverain de la
beauté est impérieux.  Quand il sort de l’idéal et quand il
daigne être réel, c’est pour l’homme une proximité funeste.

Par instants la duchesse se déplaçait mollement sur le lit, et
avait les vagues mouvements d’une vapeur dans l’azur, changeant
d’attitude comme la nuée change de forme.  Elle ondulait,
composant et décomposant des courbes charmantes.  Toutes les
souplesses de l’eau, la femme les a.  Comme l’eau, la duchesse
avait on ne sait quoi d’insaisissable.  Chose bizarre à dire,
elle était là, chair visible, et elle restait chimérique.
Palpable, elle semblait lointaine.  Gwynplaine, effaré et pâle,
contemplait.  Il écoutait ce sein palpiter et croyait entendre
une respiration de fantôme.  Il était attiré, il se débattait.
Que faire contre elle?  que faire contre lui?

Il s’était attendu à tout, excepté à cela.  Un gardien féroce en
travers de la porte, quelque furieux monstre geôlier à combattre,
voilà sur quoi il avait compté.  Il avait prévu Cerbère; il
trouvait Hébé.

Une femme nue.  Une femme endormie.

Quel sombre combat!

Il fermait les paupières.  Trop d’aurore dans l’œil est une
souffrance.  Mais, à travers ses paupières fermées, tout de suite
il la revoyait.  Plus ténébreuse, aussi belle.

Prendre la fuite, ce n’est pas facile.  Il avait essayé, et
n’avait pu.  Il était enraciné comme on est dans le rêve.  Quand
nous voulons rétrograder, la tentation cloue nos pieds au pavé.
Avancer reste possible, reculer non.  Les invisibles bras de la
faute sortent de terre et nous tirent dans le glissement.

Une banalité acceptée de tout le monde, c’est que l’émotion
s’émousse.  Rien n’est plus faux.  C’est comme si l’on disait
que, sous de l’acide nitrique tombant goutte à goutte, une plaie
s’apaise et s’endort, et que l’écartèlement blase Damiens.

La vérité est qu’à chaque redoublement, la sensation est plus
aiguë.

D’étonnement en étonnement, Gwynplaine était arrivé au paroxysme.
Ce vase, sa raison, sous cette stupeur nouvelle, débordait.  Il
sentait en lui un éveil effrayant.

De boussole, il n’en avait plus.  Une seule certitude était
devant lui, cette femme.  On ne sait quel irrémédiable bonheur
s’entr’ouvrait, ressemblant à un naufrage.  Plus de direction
possible.  Un courant irrésistible, et l’écueil.  L’écueil, ce
n’est pas le rocher, c’est la sirène.  Un aimant est au fond de
l’abîme.  S’arracher à cette attraction, Gwynplaine le voulait,
mais comment faire?  Il ne sentait plus de point d’attache.  La
fluctuation humaine est infinie.  Un homme peut être désemparé
comme un navire.  L’ancre, c’est la conscience.  Chose lugubre,
la conscience peut casser.

Il n’avait même pas cette ressource:--Je suis défiguré et
terrible.  Elle me repoussera.--Cette femme lui avait écrit
qu’elle l’aimait.

Il y a dans les crises un instant de porte-à-faux.  Quand nous
débordons sur le mal plus que nous ne nous appuyons sur le bien,
cette quantité de nous-même qui est en suspens sur la faute finit
par l’emporter et nous précipite.  Ce moment triste était-il venu
pour Gwynplaine?

Comment échapper?

Ainsi c’était elle!  la duchesse!  cette femme!  Il l’avait
devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu désert, endormie,
livrée, seule.  Elle était à sa discrétion, et il était en son
pouvoir!

La duchesse!

On a aperçu une étoile au fond des espaces.  On l’a admirée.
Elle est si loin!  que craindre d’une étoile fixe?  Un jour,--une
nuit,--on la voit se déplacer.  On distingue un frisson de lueur
autour d’elle.  Cet astre, qu’on croyait impassible, remue.  Ce
n’est pas l’étoile, c’est la comète.  C’est l’immense incendiaire
du ciel.  L’astre marche, grandit, secoue une chevelure de
pourpre, devient énorme.  C’est de votre côté qu’il se dirige.  O
terreur, il vient à vous!  La comète vous connaît, la comète vous
désire, la comète vous veut.  Épouvantable approche céleste.  Ce
qui arrive sur vous, c’est le trop de lumière, qui est
l’aveuglement; c’est l’excès de vie, qui est la mort.  Cette
avance que vous fait le zénith, vous la refusez.  Cette offre
d’amour du gouffre, vous la rejetez.  Vous mettez votre main sur
vos paupières, vous vous cachez, vous vous dérobez, vous vous
croyez sauvé.  Vous rouvrez les yeux...--L’étoile redoutable est
là.  Elle n’est plus étoile, elle est monde.  Monde ignoré.
Monde de lave et de braise.  Dévorant prodige des profondeurs.
Elle emplit le ciel.  Il n’y a plus qu’elle.  L’escarboucle du
fond de l’infini, diamant de loin, de près est fournaise.  Vous
êtes dans sa flamme.

Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de
paradis.



IV

SATAN


Tout à coup la dormeuse se réveilla.  Elle se dressa sur son
séant avec une majesté brusque et harmonieuse; ses cheveux de
blonde soie floche se répandirent avec un doux tumulte sur ses
reins; sa chemise tombante laissa voir son épaule très bas; elle
toucha de sa main délicate son orteil rose, et regarda quelques
instants son pied nu, digne d’être adoré par Périclés et copié
par Phidias; puis elle s’étira et bâilla comme une tigresse au
soleil levant.

Il est probable que Gwynplaine respirait, comme lorsqu’on retient
son souffle, avec effort.

--Est-ce qu’il y a là quelqu’un?  dit-elle.

Elle dit cela tout en bâillant, et c’était plein de grâce.

Gwynplaine entendit cette voix qu’il ne connaissait pas.  Voix de
charmeuse; accent délicieusement hautain; l’intonation de la
caresse tempérant l’habitude du commandement.

En même temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue
antique ainsi agenouillée dans mille plis transparents, elle tira
à elle la robe de chambre et se jeta à bas du lit, nue et debout,
le temps de voir passer une flèche, et tout de suite enveloppée.
En un clin d’œil la robe de soie la couvrit.  Les manches, très
longues, lui cachaient les mains.  On ne voyait plus que le bout
des doigts de ses pieds, blancs avec de petits ongles, comme des
pieds d’enfant.

Elle s’ôta du dos un flot de cheveux qu’elle rejeta sur sa robe,
puis elle courut derrière le lit, au fond de l’alcôve, et
appliqua son oreille au miroir peint qui vraisemblablement
recouvrait une porte.

Elle frappa contre la glace avec le petit coude que fait l’index
replié.

--Y a-t-il quelqu’un?  Lord David!  est-ce que ce serait déjà
vous?  Quelle heure est-il donc?  Est-ce toi, Barkilphedro?

Elle se retourna.

--Mais non.  Ce n’est pas de ce côté-ci.  Est-ce qu’il y a
quelqu’un dans la chambre de bain?  Mais répondez donc!  Au fait,
non, personne ne peut venir par là.

Elle alla au rideau de toile d’argent, l’ouvrit du bout de son
pied, l’écarta d’un mouvement d’épaule, et entra dans la chambre
de marbre.

Gwynplaine sentit comme un froid d’agonie.  Nul abri.  Il était
trop tard pour fuir.  D’ailleurs il n’en avait pas la force.  Il
eût voulu que le pavé se fendît, et tomber sous terre.  Aucun
moyen de ne pas être vu.

Elle le vit.

Elle le regarda, prodigieusement étonnée, mais sans aucun
tressaillement, avec une nuance de bonheur et de mépris:

--Tiens, dit-elle, Gwynplaine!

Puis, subitement, d’un bond violent, car cette chatte était une
panthère, elle se jeta à son cou.

Elle lui pressa la tête entre ses bras nus dont les manches, dans
cet emportement, s’étaient relevées.

Et tout à coup le repoussant, abattant sur les deux épaules de
Gwynplaine ses petites mains comme des serres, elle debout devant
lui, lui debout devant elle, elle se mit à le regarder
étrangement.

Elle regarda, fatale, avec ses yeux d’Aldébaran, rayon visuel
mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral.  Gwynplaine
contemplait cette prunelle bleue et cette prunelle noire, éperdu
sous la double fixité de ce regard de ciel et de ce regard
d’enfer.  Cette femme et cet homme se renvoyaient l’éblouissement
sinistre.  Ils se fascinaient l’un l’autre, lui par la
difformité, elle par la beauté, tous deux par l’horreur.

Il se taisait, comme sous un poids impossible à soulever.  Elle
s’écria:

--Tu as de l’esprit.  Tu es venu.  Tu as su que j’avais été
forcée de partir de Londres.  Tu m’as suivie.  Tu as bien fait.
Tu es extraordinaire d’être ici.

Une prise de possession réciproque, cela jette une sorte
d’éclair.  Gwynplaine, confusément averti par une vague crainte
sauvage et honnête, recula, mais les ongles roses crispés sur son
épaule le tenaient.  Quelque chose d’inexorable s’ébauchait.  Il
était dans l’antre de la femme fauve, homme fauve lui-même.

Elle reprit:

--Anne, cette sotte,--tu sais?  la reine,--elle m’a fait venir à
Windsor sans savoir pourquoi.  Quand je suis arrivée, elle était
enfermée avec son idiot de chancelier.  Mais comment as-tu fait
pour pénétrer jusqu’à moi?  Voilà ce que j’appelle être un homme.
Des obstacles.  Il n’y en a pas.  On est appelé, on accourt.  Tu
t’es renseigné?  Mon nom, la duchesse Josiane, je pense que tu le
savais.  Qui est-ce qui t’a introduit?  C’est le mousse sans
doute.  Il est intelligent.  Je lui donnerai cent guinées.
Comment t’y es-tu pris?  dis-moi cela.  Non, ne me le dis pas.
Je ne veux pas le savoir.  Expliquer rapetisse.  Je t’aime mieux
surprenant.  Tu es assez monstrueux pour être merveilleux.  Tu
tombes de l’empyrée, voilà, ou tu montes du troisième dessous, à
travers la trappe de l’Érèbe.  Rien de plus simple, le plafond
s’est écarté ou le plancher s’est ouvert.  Une descente par les
nuées ou une ascension dans un flamboiement de soufre, c’est
ainsi que tu arrives.  Tu mérites d’entrer comme les dieux.
C’est dit, tu es mon amant.

Gwynplaine, égaré, écoutait, sentant de plus en plus sa pensée
osciller.  C’était fini.  Et impossible de douter.  La lettre de
la nuit, cette femme la confirmait.  Lui, Gwynplaine, amant d’une
duchesse, amant aimé!  l’immense orgueil aux mille têtes sombres
remua dans ce cœur infortuné.

La vanité, force énorme en nous, contre nous.

La duchesse continua:

--Puisque tu es là, c’est que c’est voulu.  Je n’en demande pas
davantage.  Il y a quelqu’un en haut, ou en bas, qui nous jette
l’un à l’autre.  Fiançailles du Styx et de l’Aurore.  Fiançailles
effrénées hors de toutes les lois!  Le jour où je t’ai vu, j’ai
dit:--C’est lui.  Je le reconnais. C’est le monstre de mes rêves.
Il sera à moi.--Il faut aider le destin.  C’est pourquoi je t’ai
écrit.  Une question, Gwynplaine?  crois-tu à la prédestination?
J’y crois, moi, depuis que j’ai lu le Songe de Scipion dans
Cicéron.  Tiens, je ne remarquais pas.  Un habit de gentilhomme.
Tu t’es habillé en seigneur.  Pourquoi pas?  Tu es saltimbanque.
Raison de plus.  Un bateleur vaut un lord.  D’ailleurs, qu’est-ce
que les lords?  des clowns.  Tu as une noble taille, tu es très
bien fait.  C’est inouï que tu sois ici!  Quand es-tu arrivé?
Depuis combien de temps es-tu là?  Est-ce que tu m’as vue nue?
je suis belle, n’est-ce pas?  J’allais prendre mon bain.  Oh!  je
t’aime.  Tu as lu ma lettre!  L’as-tu lue toi-même?  Te l’a-t-on
lue?  Sais-tu lire?  Tu dois être ignorant.  Je te fais des
questions, mais n’y réponds pas.  Je n’aime pas ton son de voix.
Il est doux.  Un être incomparable comme toi ne devrait pas
parler, mais grincer.  Tu chantes, c’est harmonieux.  Je hais
cela.  C’est la seule chose en toi qui me déplaise.  Tout le
reste est formidable, tout le reste est superbe.  Dans l’Inde, tu
serais dieu.  Est-ce que tu es né avec ce rire épouvantable sur
la face?  Non, n’est-ce pas?  C’est sans doute une mutilation
pénale.  J’espère bien que tu as commis quelque crime.  Viens
dans mes bras.

Elle se laissa tomber sur le canapé et le fit tomber près d’elle.
Ils se trouvèrent l’un près de l’autre sans savoir comment.  Ce
qu’elle disait passait sur Gwynplaine comme un grand vent.  Il
percevait à peine le sens de ce tourbillon de mots forcenés.
Elle avait l’admiration dans les yeux.  Elle parlait en tumulte,
frénétiquement, d’une voix éperdue et tendre.  Sa parole était
une musique, mais Gwynplaine entendait cette musique comme une
tempête.

Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe.

--Je me sens dégradée près de toi, quel bonheur!  Être altesse,
comme c’est fade!  Je suis auguste, rien de plus fatigant.
Déchoir repose.  Je suis si saturée de respect que j’ai besoin de
mépris.  Nous sommes toutes un peu des extravagantes, à commencer
par Vénus, Cléopâtre, mesdames de Chevreuse et de Longueville, et
à finir par moi.  Je t’afficherai, je le déclare.  Voilà une
amourette qui fera une contusion à la royale famille Stuart dont
je suis.  Ah!  je respire!  J’ai trouvé l’issue.  Je suis hors de
là majesté.  Être déclassée, c’est être délivrée.  Tout rompre,
tout braver, tout faire, tout défaire, c’est vivre.  Écoute, je
t’aime.

Elle s’interrompit, et eut un effrayant sourire.

--Je t’aime non seulement parce que tu es difforme, mais parce
que tu es vil.  J’aime le monstre, et j’aime l’histrion.  Un
amant humilié, bafoué, grotesque, hideux, exposé aux rires sur ce
pilori qu’on appelle un théâtre, cela a une saveur
extraordinaire.  C’est mordre au fruit de l’abîme.  Un amant
infamant, c’est exquis.  Avoir sous la dent la pomme, non du
paradis, mais de l’enfer, voilà ce qui me tente, j’ai cette faim
et cette soif, et je suis cette Ève-là.  L’Ève du gouffre.  Tu es
probablement, sans le savoir, un démon.  Je me suis gardée à un
masque du songe.  Tu es un pantin dont un spectre tient les fils.
Tu es la vision du grand rire infernal.  Tu es le maître que
j’attendais.  Il me fallait un amour comme en ont les Médées et
les Canidies.  J’étais sûre qu’il m’arriverait une de ces
immenses aventures de la nuit.  Tu es ce que je voulais.  Je te
dis là un tas de choses que tu ne dois pas comprendre.
Gwynplaine, personne ne m’a possédée, je me donne à toi pure
comme la braise ardente.  Tu ne me crois évidemment pas, mais si
tu savais comme cela m’est égal!

Ses paroles avaient le pêle-mêle de l’éruption.  Une piqûre au
flanc de l’Etna donnerait l’idée de ce jet de flamme.

Gwynplaine balbutia:

--Madame...

Elle lui mit la main sur la bouche.

--Silence!  je te contemple.  Gwynplaine, je suis l’immaculée
effrénée.  Je suis la vestale bacchante.  Aucun homme ne m’a
connue, et je pourrais être Pythie à Delphes, et avoir sous mon
talon nu le trépied de bronze où les prêtres, accoudés sur la
peau de Python, chuchotent des questions au dieu invisible.  Mon
cœur est de pierre, mais il ressemble à ces cailloux mystérieux
que la mer roule au pied du rocher Huntly Nabb, à l’embouchure de
la Thees, et dans lesquels, si on les casse, on trouve un
serpent.  Ce serpent, c’est mon amour.  Amour tout-puissant, car
il t’a fait venir.  La distance impossible était entre nous.
J’étais dans Sirius et tu étais dans Allioth.  Tu as fait la
traversée démesurée, et te voilà.  C’est bien.  Tais-toi.
Prends-moi.

Elle s’arrêta.  Il frissonnait.  Elle se remit à sourire.

--Vois-tu, Gwynplaine, rêver, c’est créer.  Un souhait est un
appel.  Construire une chimère, c’est provoquer la réalité.
L’ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas défier.
Elle nous satisfait.  Te voilà.  Oserai-je me perdre?  oui.
Oserai-je être ta maîtresse, ta concubine, ton esclave, ta chose?
avec joie.  Gwynplaine, je suis la femme.  La femme, c’est de
l’argile qui désire être fange.  J’ai besoin de me mépriser.
Cela assaisonne l’orgueil.  L’alliage de la grandeur, c’est la
bassesse.  Rien ne se combine mieux.  Méprise-moi, toi qu’où
méprise.  L’avilissement sous l’avilissement, quelle volupté!  la
fleur double de l’ignominie!  je la cueille.  Foule-moi aux
pieds.  Tu ne m’en aimeras que mieux.  Je le sais, moi.  Sais-tu
pourquoi je t’idolâtre?  parce que je te dédaigne.  Tu es si
au-dessous de moi que je te mets sur un autel.  Mêler le haut et
le bas, c’est le chaos, et le chaos me plaît.  Tout commence et
finit par le chaos.  Qu’est-ce que le chaos?  une immense
souillure.  Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumière, et
avec cet égout, Dieu a fait le monde.  Tu ne sais pas à quel
point je suis perverse.  Pétris un astre dans de la boue, ce sera
moi.

Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe
défaite, son torse de vierge.

Elle poursuivit:

--Louve pour tous, chienne pour toi.  Comme on va s’étonner!
l’étonnement des imbéciles est doux.  Moi, je me comprends.
Suis-je une déesse?  Amphitrite s’est donnée au Cyclope.
_Fluctivoma Amphitrite._ Suis-je une fée?  Urgèle s’est livrée à
Bugryx, l’androptère aux huit mains palmées.  Suis-je une
princesse?  Marie Stuart a eu Rizzio.  Trois belles, trois
monstres.  Je suis plus grande qu’elles, car tu es pire qu’eux.
Gwynplaine, nous sommes faits l’un pour l’autre.  Le monstre que
tu es dehors, je le suis dedans.  De là mon amour.  Caprice,
soit.  Qu’est-ce que l’ouragan?  un caprice.  Il y a entre nous
une affinité sidérale; l’un et l’autre nous sommes de la nuit,
toi par la face, moi par l’intelligence.  A ton tour tu me crées.
Tu arrives, voilà mon âme dehors.  Je ne la connaissais pas.
Elle est surprenante.  Ton approche fait sortir l’hydre de moi,
déesse.  Tu me révèles ma vraie nature.  Tu me fais faire la
découverte de moi-même.  Vois comme je te ressemble.  Regarde
dans moi comme dans un miroir.  Ton visage, c’est mon âme.  Je ne
savais pas être à ce point terrible.  Moi aussi je suis donc un
monstre!  O Gwynplaine, tu me désennuies.

Elle eut un étrange rire d’enfant, s’approcha de son oreille et
lui dit tout bas:

--Veux-tu voir une femme folle?  c’est moi.

Son regard entrait dans Gwynplaine.  Un regard est un philtre.
Sa robe avait des dérangements redoutables.  L’extase aveugle et
bestiale envahissait Gwynplaine.  Extase où il y avait de
l’agonie.

Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des
éclaboussures de feu.  Il sentait sourdre l’irréparable.  Il
n’avait pas la force de dire un mot.  Elle s’interrompait, elle
le considérait: O monstre!  murmurait-elle.  Elle était farouche.

Brusquement, elle lui saisit les mains.

--Gwynplaine, je suis le trône, tu es le tréteau.  Mettons-nous
de plain-pied.  Ah!  je suis heureuse, me voilà tombée.  Je
voudrais que tout le monde pût savoir à quel point je suis
abjecte.  Ou s’en prosternerait davantage, car plus on abhorre,
plus on rampe.  Ainsi est fait le genre humain.  Hostile, mais
reptile.  Dragon, mais ver.  Oh!  je suis dépravée comme les
dieux.  On ne peut toujours pas m’ôter cela d’être la bâtarde
d’un roi.  J’agis en reine.  Qu’était-ce que Rhodope?  Une reine
qui aima Phtèh, l’homme à la tête de crocodile.  Elle a bâti en
son honneur la troisième pyramide.  Penthésilée a aimé le
centaure, qui s’appelle le Sagittaire, et qui est une
constellation.  Et que dis-tu d’Anne d’Autriche?  Mazarin
était-il assez laid!  Tu n’es pas laid, toi, tu es difforme.  Le
laid est petit, le difforme est grand.  Le laid, c’est la grimace
du diable derrière le beau.  Le difforme est l’envers du sublime.
C’est l’autre côté.  L’Olympe a deux versants; l’un, dans la
clarté, donne Apollon; l’autre, dans la nuit, donne Polyphème.
Toi, tu es Titan.  Tu serais Béhémoth dans la forêt, Léviathan
dans l’océan, Typhon dans le cloaque.  Tu es suprême.  Il y a de
la foudre dans ta difformité.  Ton visage a été dérangé par un
coup de tonnerre.  Ce qui est sur ta face, c’est la torsion
courroucée du grand poing de flamme.  Il t’a pétri et il a passé.
La vaste colère obscure a, dans un accès de rage, englué ton âme
sous cette effroyable figure surhumaine.  L’enfer est un réchaud
pénal où chauffe ce fer rouge qu’on appelle la Fatalité; tu es
marqué de ce fer-là.  T’aimer, c’est comprendre le grand.  J’ai
ce triomphe.  Être amoureuse d’Apollon, le bel effort!  La gloire
se mesure à l’étonnement.  Je t’aime.  J’ai rêvé de toi des
nuits, des nuits, des nuits!  C’est ici un palais à moi.  Tu
verras mes jardins.  Il y a des sources sous les feuilles, des
grottes où l’on peut s’embrasser, et de très beaux groupes de
marbre qui sont du cavalier Bernin.  Et des fleurs!  Il y en a
trop.  Au printemps, c’est un incendie de roses.  T’ai-je dit que
la reine était ma sœur?  Fais de moi ce que tu voudras.  Je suis
faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me
crache au visage.  As-tu une religion?  Moi je suis papiste.  Mon
père Jacques II est mort en France avec un tas de jésuites autour
de lui.  Jamais je n’ai ressenti ce que j’éprouve auprès de toi.
Oh!  je voudrais être le soir avec toi, pendant qu’on ferait de
la musique, tous deux adossés au même coussin, sous le tendelet
de pourpre d’une galère d’or, au milieu des douceurs infinies de
la mer.  Insulte-moi.  Bats-moi.  Paye-moi.  Traite-moi comme une
créature.  Je t’adore.  Les caresses peuvent rugir.  En
doutez-vous?  entrez chez les lions.  L’horreur était dans cette
femme et se combinait avec la grâce.  Rien de plus tragique.  On
sentait la griffe, on sentait le velours.  C’était l’attaque
féline, mêlée de retraite.  Il y avait du jeu et du meurtre dans
ce va-et-vient.  Elle idolâtrait, insolemment.  Le résultat,
c’était la démence communiquée.  Fatal langage, inexprimablement
violent et doux.  Ce qui insultait n’insultait pas.  Ce qui
adorait outrageait.  Ce qui souffletait déifiait.  Son accent
imprimait à ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle
grandeur prométhéenne.  Les fêtes de la Grande Déesse, chantées
par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les
étoiles cette sombre rage épique.  Ces paroxysmes compliquaient
les danses obscures sous les branches de Dodone.  Cette femme
était comme transfigurée, s’il est possible qu’on se transfigure
du côté opposé au ciel.  Ses cheveux avaient des frissons de
crinière; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de
charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son
œil bleu se mêlaient aux flamboiements de son œil noir, elle
était surnaturelle.  Gwynplaine, défaillant, se sentait vaincu
par la pénétration profonde d’une telle approche.

--Je t’aime!  cria-t-elle.

Et elle le mordit d’un baiser.

Homère a des nuages qui peut-être allaient devenir nécessaires
sur Gwynplaine et Josiane comme sur Jupiter et Junon.  Pour
Gwynplaine, être aimé par une femme qui avait un regard et qui le
voyait, avoir sur sa bouche informe une pression de lèvres
divines, c’était exquis et fulgurant.  Il sentait devant cette
femme pleine d’énigmes tout s’évanouir en lui.  Le souvenir de
Dea se débattait dans cette ombre avec de petits cris.  Il y a un
bas-relief antique qui représente le sphinx mangeant un amour;
les ailes du doux être céleste saignent entre ces dents féroces
et souriantes.

Est-ce que Gwynplaine aimait cette femme?  Est-ce que l’homme a,
comme le globe, deux pôles?  Sommes-nous, sur notre axe
inflexible, la sphère tournante, astre de loin, boue de près, où
alternent le jour et la nuit?  Le cœur a-t-il deux côtés, l’un
qui aime dans la lumière, l’autre qui aime dans les ténèbres?
Ici la femme rayon; là la femme cloaque.  L’ange est nécessaire.
Est-ce qu’il serait possible que le démon, lui aussi, fût un
besoin?  Y a-t-il pour l’âme l’aile de chauve-souris?  l’heure
crépusculaire sonne-t-elle fatalement pour tous?  la faute
fait-elle partie intégrante de notre destinée non refusable?  le
mal, dans notre nature, est-il à prendre en bloc, avec le reste?
est-ce que la faute est une dette à payer?  Frémissements
profonds.

Et une voix pourtant nous dit que c’est un crime d’être faible.
Ce que Gwynplaine éprouvait était indicible, la chair, la vie,
l’effroi, la volupté, une ivresse accablée, et toute la quantité
de honte qu’il y a dans l’orgueil.  Est-ce qu’il allait tomber?

Elle répéta:--Je t’aime!

Et, frénétique, elle l’étreignit contre sa poitrine.

Gwynplaine haletait.

Tout à coup, tout près d’eux, une petite sonnerie ferme et claire
vibra.  C’était le timbre scellé dans le mur qui tintait.  La
duchesse tourna la tête, et dit:

--Qu’est-ce qu’elle me veut?

Et brusquement, avec le bruit d’une trappe à ressort, le panneau
d’argent incrusté d’une couronne royale s’ouvrit.

L’intérieur d’un tour, tapissé de velours bleu prince, apparut
avec une lettre sur une assiette d’or.

Cette lettre était volumineuse et carrée et posée de façon à
montrer le cachet, qui était une grande empreinte sur de la cire
vermeille.  Le timbre continuait de sonner.

Le panneau ouvert touchait presque au canapé où tous deux étaient
assis.  La duchesse, penchée et se retenant d’un bras au cou de
Gwynplaine, étendit l’autre bras, prit la lettre sur l’assiette,
et repoussa le panneau.  Le tour se referma et le timbre se tut.

La duchesse cassa la cire entre ses doigts, défit l’enveloppe, en
tira deux plis qu’elle contenait, et jeta l’enveloppe à terre aux
pieds de Gwynplaine.

Le sceau de cire brisé restait déchiffrable, et Gwynplaine put y
distinguer une couronne royale et au-dessous la lettre A.

L’enveloppe déchirée étalait ses deux côtés, de sorte qu’on
pouvait en même temps lire la suscription: A sa grâce la duchesse
Josiane.

Les deux plis qu’avait contenus l’enveloppe étaient un parchemin
et un vélin.  Le parchemin était grand, le vélin était petit.
Sur le parchemin était empreint un large sceau de chancellerie,
en cette cire verte dite cire de seigneurie.  La duchesse, toute
palpitante et les yeux noyés d’extase, fit une imperceptible moue
d’ennui.

--Ah!  dit-elle, qu’est-ce qu’elle m’envoie là?  Une paperasse!
Quel trouble-fête que cette femme!

Et, laissant de côté le parchemin, elle entr’ouvrit le vélin.

--C’est de son écriture.  C’est de l’écriture de ma sœur.  Cela
me fatigue.  Gwynplaine, je t’ai demandé si tu savais lire.
Sais-tu lire?

Gwynplaine fit de la tête signe que oui.

Elle s’étendit sur le canapé, presque comme une femme couchée,
cacha soigneusement ses pieds sous sa robe et ses bras sous ses
manches, avec une pudeur bizarre, tout en laissant voir son sein,
et, couvrant Gwynplaine d’un regard passionné, elle lui tendit le
vélin.

--Eh bien, Gwynplaine, tu es à moi.  Commence ton service.  Mon
bien-aimé, lis-moi ce que m’écrit la reine.

Gwynplaine prit le vélin, il défit le pli, et, d’une voix où il y
avait toutes sortes de tremblements, il lut:

«Madame,

«Nous vous envoyons gracieusement la copie ci-jointe d’un
procès-verbal, certifié et signé par notre serviteur William
Cowper, lord chancelier de ce royaume d’Angleterre, et duquel il
résulte cette particularité considérable que le fils légitime de
lord Linnaeus Clancharlie vient d’être constaté et retrouvé, sous
le nom de Gwynplaine, dans la bassesse d’une existence ambulante
et vagabonde et parmi des saltimbanques et bateleurs.  Cette
suppression d’état remonte à son plus bas âge.  En conséquence
des lois du royaume, et en vertu de son droit héréditaire, lord
Fermain Clancharlie, fils de lord Linnaeus, sera, ce jourd’hui
même, admis et réintégré dans la chambre des lords.  C’est
pourquoi, voulant vous bien traiter et vous conserver la
transmission des biens et domaines des lords Clancharlie
Hunkerville, nous le substituons dans vos bonnes grâces à lord
David Dirry-Moir.  Nous avons fait amener lord Fermain dans votre
résidence de Corleone-lodge; nous commandons et voulons, comme
reine et sœur, que notre dit lord Fermain Clancharlie, nommé
jusqu’à ce jour Gwynplaine, soit votre mari, et vous l’épouserez,
et c’est notre plaisir royal.»

Pendant que Gwynplaine lisait, avec des intonations qui
chancelaient presque à chaque mot, la duchesse, soulevée du
coussin du canapé, écoutait, l’œil fixe.  Comme Gwynplaine
achevait, elle lui arracha la lettre.

--ANNE, REINE, dit-elle, lisant la signature, avec une intonation
de rêverie.

Puis elle ramassa à terre le parchemin qu’elle avait jeté, et y
promena son regard.  C’était la déclaration des naufragés de la
_Matutina_, copiée sur un procès-verbal signé du shériff de
Southwark et du lord-chancelier.

Le procès-verbal lu, elle relut le message de la reine.  Puis
elle dit:

--Soit.

Et, calme, montrant du doigt à Gwynplaine la portière de la
galerie par où il était entré:

--Sortez, dit-elle.

Gwynplaine, pétrifié, demeura immobile.

Elle reprit, glaciale:

--Puisque vous êtes mon mari, sortez.

Gwynplaine, sans parole, les yeux baissés comme un coupable, ne
bougeait pas.  Elle ajouta:

--Vous n’avez pas le droit d’être ici.  C’est la place de mon
amant.

Gwynplaine était comme cloué.

--Bien, dit-elle.  Ce sera moi, je m’en vais.  Ah!  vous êtes mon
mari!  Rien de mieux.  Je vous hais.

Et se levant, jetant à on ne sait qui dans l’espace un hautain
geste d’adieu, elle sortit.

La portière de la galerie se referma sur elle.



V

ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS


Gwynplaine demeura seul.

Seul en présence de cette baignoire tiède et de ce lit défait.

La pulvérisation des idées était en lui à son comble.  Ce qu’il
pensait ne ressemblait pas à de la pensée.  C’était une
diffusion, une dispersion, l’angoisse d’être dans
l’incompréhensible.  Il avait en lui quelque chose comme le
sauve-qui-peut d’un rêve.

L’entrée dans les mondes inconnus n’est pas une chose simple.

A partir de la lettre de la duchesse, apportée par le mousse, une
série d’heures surprenantes avait commencé pour Gwynplaine, de
moins en moins intelligibles.  Jusqu’à cet instant il était dans
le songe, mais il y voyait clair.  Maintenant il y tâtonnait.

Il ne pensait pas.  Il ne songeait même plus.  Il subissait.

Il restait assis sur le canapé, à l’endroit où la duchesse
l’avait laissé.

Tout à coup il y eut dans cette ombre un bruit de pas.  C’était
un pas d’homme.  Ce pas venait du côté opposé à la galerie par où
était sortie la duchesse.  Il approchait, et on l’entendait
sourdement, mais nettement.  Gwynplaine, quelle que fût son
absorption, prêta l’oreille.

Subitement, au delà du rideau de toile d’argent que la duchesse
avait laissé entr’ouvert, derrière le lit, la porte qu’il était
aisé de soupçonner sous la glace peinte s’ouvrit toute grande, et
une voix mâle et joyeuse, chantant à pleine gorge, jeta dans la
chambre aux miroirs ce refrain d’une vieille chanson française:

      Trois petits gorets sur leur fumier
      Juraient comme des porteurs de chaise.

Un homme entra.

Cet homme avait l’épée au côté et à la main un chapeau à plumes
avec ganse et cocarde, et était vêtu d’un magnifique habit de
mer, galonné.

Gwynplaine se dressa, comme si un ressort le mettait debout.

Il reconnut cet homme et cet homme le reconnut.

De leurs deux bouches stupéfaites s’échappa en même temps ce
double cri:

--Gwynplaine!

--Tom-Jim-Jack!

L’homme au chapeau à plumes marcha sur Gwynplaine, qui croisa les
bras.

--Comment es-tu ici, Gwynplaine?

--Et toi, Tom-Jim-Jack, comment y viens-tu?

--Ah!  je comprends.  Josiane!  un caprice.  Un saltimbanque qui
est un monstre, c’est trop beau pour qu’on y résiste.  Tu t’es
déguisé pour venir ici, Gwynplaine.

--Et toi aussi, Tom-Jim-Jack.

--Gwynplaine, que signifie cet habit de seigneur?

--Tom-Jim-Jack, que signifie cet habit d’officier?

--Gwynplaine, je ne réponds pas aux questions.

--Ni moi, Tom-Jim-Jack.

--Gwynplaine, je ne m’appelle pas Tom-Jim-Jack.

--Tom-Jim-Jack, je ne m’appelle pas Gwynplaine.

--Gwynplaine, je suis ici chez moi.

--Je suis ici chez moi, Tom-Jim-Jack.

--Je te défends de me faire écho.  Tu a