Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La fête
Author: Maizeroy, René, 1856-1918
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La fête" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



book was produced from scanned images of public domain


La Fête

DU MÊME AUTEUR

    =Celles qu'on aime=, 10e édition                              1 vol.
    =Bébé Million=, 10e édition                                   1 vol.
    =La Belle=, 8e édition                                        1 vol.
    =Cas passionnels=, 12e édition                                1 vol.

    =Après=, avec une préface par René Maizeroy, 10e édition      1 vol.

_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays y compris la Suède et la Norvège._

_S'adresser, pour traiter, à_ M. PAUL OLLENDORFF, _éditeur, rue de
Richelieu, 28 bis, Paris._



La Fête

PAR

RENÉ MAIZEROY

PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 _bis_, rue de richelieu, 28 _bis_

1893

Tous droits réservés.

_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse._


   A CATULLE MENDÈS

_Au Maître Féministe Et A L'Ami_

                       _R. M._

_Paris, 30 mai 1893._



MARIAGE ROUGE


Ils étaient comme d'une autre race, si dissemblables, si peu créés, on
l'aurait dit, pour quelque heurt passionnel, fatal, où le cœur se
donne tout entier, s'offre éperdûment aux sacrifices d'amour, que nul ne
se serait jamais imaginé qu'ils auraient même la vague et passagère
tentation d'un flirt...

La comtesse Sacha Borodine, exsangue, émaciée, comme pétrie de neige,
avait ce charme des condamnées à mourir qui ont déjà dans la langueur
maladive de leurs poses, dans la suprême dolence de leur voix, dans
leur regard visionnaire, dans leur teint lilial comme quelque chose de
surnaturel, de chimérique. En sa face lunaire, étrange, les yeux seuls
luisaient, agrandis, cerclés d'un halo mauve, dardant sous de longs cils
bouclés une flamme bleuâtre d'alcool, les yeux et la bouche voluptueuse,
d'un arc adorable, qu'avivaient des retouches de carmin lourdes,
exagérées, comme faites par des doigts de barbare. Et le corps sans
cesse flottant dans de longues robes souples et fines paraissait presque
impalpable, s'amincissait en fuseau de vierge, faisait songer aux beaux
anges fabuleux qui mettent sur l'outremer et l'or des vieux vitraux
l'éploiement de leurs ailes de cygne, le mystère d'un sexe inconnu. Le
petit prince de Lübeck, disait d'elle: «Quand je valse avec Sacha, j'ai
toujours peur de la perdre en route!»

Elle mangeait à peine, se soutenait avec des jus de viande à demi crue,
des friandises pimentées, des fruits exotiques d'une saveur bizarre, et
buvait comme un homme du Champagne brut et de l'eau-de-vie à pleins
verres. Et, bien que la comtesse eut, comme la plupart des Slaves, le
don de plaire, on ne se liait avec elle qu'à demi, comme avec
l'arrière-pensée de la mort prochaine, la crainte égoïste d'avoir à la
regretter, à la pleurer...

Monsieur de Graveuse, au contraire, réalisait au physique le type
parfait de ce que l'on appelle en Angleterre un «athletic gentleman». Il
avait des épaules de portefaix que n'épeurent pas les plus lourds
fardeaux, la taille d'un cent-gardes et eût assommé un bœuf d'un coup
de poing. Et, il atténuait cette apparence de mâle violent et rude par
une de ces têtes qui attirent les femmes comme un miroir à alouettes,
par des prunelles d'une nuance changeante, tantôt verte, tantôt bleue,
qui se troublaient de désir, se décomposaient, avaient quelque chose
d'égaré, de farouche, quand les frôlait, les attaquait, les défiait, les
interrogeait un regard de coquette, de vicieuse ou de désœuvrée et
aussi par des mains d'une surprenante délicatesse, effilées, expertes,
douces, comme faites pour peigner des cheveux d'infante, pour dompter
les querelleuses pudeurs de celles qui résistent jusqu'au bout et
déshabiller une maîtresse sans qu'elle puisse se rebeller contre quelque
maladresse. Insoucieusement, avec cette foi aveugle qu'ont certains
hommes dans leur chance, il mangeait les restes d'une fortune qui avait
été belle, décidé, le jour où il serait tout à fait à la côte à imiter
les nombreux camarades partis en chasse de _l'autre côté de l'eau_, à se
transformer en cowboy ou en chercheur de placers...

...Et en une convoitise de donner à l'amour, rien qu'à l'amour, le peu
qui lui restait à vivre, de dépenser ses dernières forces, ses dernières
parcelles d'existence dans les délices paradisiaques, dans les griseries
du Baiser, de s'en aller vers l'éternel inconnu, vers le Néant où tout
se désagrège, se fond comme en un noir creuset, de courir à la mort sans
y songer, la joie dans le cœur et dans la chair, Sacha Borodine mit
tout en œuvre pour que monsieur de Graveuse ne se détournât pas
d'elle, consentît à l'épouser... Elle était veuve, aussi millionnaire
qu'une de ces blondes miss qui viennent troquer leurs sacs de dollars
laborieusement gagnés par le bon oncle Sam contre quelque beau vieux nom
authentique. Sa malheureuse vie tenait à un fil de soie, n'intéressait
même plus les médecins. Une aventure galante plutôt qu'un mariage et
qui avait pour un fêtard comme Graveuse il ne savait quelle originalité
macabre, quelle saveur énigmatique et âpre qui l'aguichait,
l'inquiétait, lui fouettait les sens!

Il céda à ce caprice de malade et ils se marièrent. Tout autre homme que
ce colosse robuste, inaltérable, eût été démoli au bout de quelques
semaines par les assauts furieux, exaspérés que lui livrait cette folle
d'amour, eût succombé en ces insatiables étreintes où l'on aurait cru
qu'elle mettait autant de haine, de cruauté que de tendresse. Elle
s'émiettait, se tuait, se consumait sans qu'il en parût las, un seul
instant, sans qu'il implorât quelque trêve, sans qu'il essayât de se
dérober. Il la bravait. Il lui arrachait des sanglots de bête, des
clameurs d'extase, des prières reconnaissantes, infiniment tendres comme
les oraisons délirantes de quelque sainte Thérèse possédée de Dieu. Et
ce crépuscule d'amoureuse, cette lente fin en des flots de baisers avait
la gloire magique, hallucinante, triste de ces couchers de soleil où il
semble qu'un mystère d'hymen monte de la mer comme d'un lit jonché de
fleurs qui attend l'époux, que la pourpre du ciel est faite du sang des
innombrables cœurs, des pantelantes chairs blessées et meurtries par
l'amour.

Au bout de quatre mois madame de Graveuse, épuisée, finie, n'ayant même
plus la force de vaguer d'une fenêtre à l'autre au bras de son mari, la
poitrine déchirée par d'affreuses quintes de toux, sentit qu'elle était
perdue, qu'elle ne se guérirait jamais, qu'on la leurrait en vain
d'espoir. Elle avait déjà en la blancheur des oreillers, le masque d'une
morte, n'osait plus se regarder dans un miroir, demeurait, durant des
heures, immobile, silencieuse, dans le demi-jour tiède de sa chambre,
les yeux perdus dans le vide et par instants noyés de grosses larmes. Et
une idée fixe s'était plantée comme un clou dans son cerveau encore
lucide, s'y cristallisait de jour en jour, la hantait, décuplait les
torturantes souffrances de sa longue agonie, l'unique pensée que _lui_,
le mâle adoré et fort, l'homme aux douces caresses, aux regards
ensorceleurs, aux douces mains savantes, ne la**** suivait pas hors de
la vie, dans ce noir, dans ces ténèbres inconnus qui la guettaient. Il
l'oublierait tôt ou tard. Plein de santé, vigoureux, jeune, il ne
renoncerait pas à l'amour, aux tendresses qui sont le régal, le but, la
consolation de l'existence. Il se donnerait à d'autres femmes comme il
s'était donné à elle. Hélas, hélas! il leur murmurerait aux lèvres des
paroles de folie et de joie, des promesses, de ces aveux qui font chaud
au cœur comme si l'on buvait tout à coup à longs traits quelque
philtre puissant!

Et une nuit enfin, comme monsieur de Graveuse, fatigué d'avoir veillé,
sommeillait lourdement au fond d'un fauteuil, Sacha, réunissant en un
suprême effort ce qui lui restait de vie, les nerfs tendus, peu à peu,
avec des lenteurs glissantes, des rampements de bête blessée, s'arrêtant
pour reprendre haleine, pour écouter la respiration forte et rythmique
de celui qui dormait là à côté d'elle avec tant de sérénité, se traîna
jusqu'à un meuble en bois des Iles et dont le tiroir était à demi tiré.
Elle y prit, avec des précautions de voleur, un petit revolver, le palpa
pour être bien sûre qu'il était chargé, puis continua sa route,
pareille, sur le tapis, dans les vacillantes clartés de la veilleuse, à
une longue larve blanche. Et quand elle fut aux pieds de monsieur de
Graveuse, d'un geste cruel et sûr d'exécuteur, Sacha Borodine étendit le
bras, visa à bout portant au cœur celui qu'elle avait condamné à mort
et pressa la détente. Il ne poussa pas un cri, battit l'air de ses deux
mains, ouvrit horriblement les yeux et s'écroula en travers du fauteuil
comme une poupée qui glisse. Et l'ayant tué _en beauté_, comme il est
dit dans Ibsen, très heureuse, voyant des lueurs de ciel dans les
ténèbres futures, la comtesse Sacha mit ses lèvres sur la bouche de
l'Adoré et attendit son tour...



LE DERNIER PAS


Pour rien au monde, peut-être par l'appréhension instinctive qu'il avait
des aventures qui tournent mal, s'ébruitent fatalement, amènent
d'odieuses disputes intimes, des crises d'où l'on sort amoindri, énervé,
exaspéré contre le destin et avec comme des lourdeurs de boulets aux
pieds, par un besoin d'existence calme, moutonnière, d'habitudes dont
aucune secousse n'interrompt l'engourdissante monotonie, peut-être par
un reste d'amour, de l'amour qui, en les primes années de leur liaison
l'avait si tout entier asservi, à la beauté hautaine, dominatrice, au
charme poignant de cette femme, monsieur de Saint-Juéry n'eût trompé sa
vieille maîtresse.

Il se gardait presque craintivement des tentations, lui était fidèle,
soumis comme un caniche. Il l'entourait de galantes prévenances,
semblait ne pas s'apercevoir que ses lignes, autrefois harmonieuses,
souples, s'empâtaient, que des rides marquaient d'un treillis inégal ce
visage qui avait fait penser aux pétales des roses, que l'aurore ne se
levait plus en ces yeux ternis. Il l'admirait quand même, comme
aveuglément, lui prêtait des grâces chimériques, quelque chose
d'automnal, la majestueuse et sereine douceur des crépuscules d'octobre,
des dernières fleurs qui s'entr'ouvrent au-dessus des allées jonchées
de feuilles mortes.

Mais bien que leur liaison durât depuis des années et des années, qu'ils
fussent aussi étroitement rivés l'un à l'autre que s'ils eussent été
mariés, bien que Charlotte Guindal l'obsédât de prières, de querelles
incessantes à ce sujet, qu'il la crût d'une loyauté absolue, digne de
toute sa confiance, de tout son amour, jamais monsieur de Saint-Juéry
n'avait pu se résoudre à lui donner son nom, à régulariser, par le
mariage, cette fausse situation.

Il en souffrait vraiment et cependant tenait ferme, se défendait,
ergotait, cherchait des faux-fuyants, répondait des éternels et vagues
«à quoi bon» qui mettaient Charlotte hors d'elle, l'enfiévraient de
colère, lui emplissaient la bouche de paroles mauvaises et hargneuses.
Et il demeurait inerte, passif, le dos courbé comme un cheval rétif
sous les coups de fouet.

Etait-ce nécessaire en effet à leur bonheur puisqu'ils n'avaient pas
d'enfants? Ne les croyait-on pas mariés? Ne l'appelait-on pas partout
madame de Saint-Juéry et leurs gens doutaient-ils qu'ils servaient des
«respectables»? Le nom qui de père en fils vous a été transmis intact,
honoré, souvent auréolé de gloire, n'était-il pas comme un dépôt sacré
auquel on n'a pas le droit de toucher? Qu'aurait-elle de plus en le
portant légalement et supposait-elle un instant qu'elle en serait plus
rehaussée, plus admise dans le monde, que l'on consentirait à oublier
qu'elle avait été la maîtresse légitime avant de devenir la femme, qu'à
ses débuts avant qu'il la sortît de la bohème où elle s'étiolait et se
morfondait, Charlotte Guindal courait tous les cachets, exhibait ses
jambes parmi les petits «fonds de revue» des Folies-Marigny et
d'ailleurs?

       *       *       *       *       *

Charlotte connaissait de trop vieille date ce caractère de bourru
bienfaisant, à la fois raisonneur et entêté pour espérer qu'elle
arriverait à mater ses rébellions et ses suprêmes scrupules autrement
que par quelque bon tour de femme rusée, quelque scène de comédie
adroitement jouée. Elle parut donc accepter ces bonnes raisons, renoncer
à sa marotte, redevint en apparence d'humeur égale et conciliante,
n'importuna plus monsieur de Saint-Juéry de ses récriminations.

Du temps se passa ainsi, calme, monotone, sans stériles batailles, sans
assauts acharnés.

Charlotte Guindal avait pris pour médecin le docteur Rubatel, un de ces
hommes adroits qui ont l'air de tout savoir et qu'un rebouteux de
campagne réduirait en quelques questions _à quia_, traînent dans tous
les mondes leur apparente valeur, exploitent la médecine comme quelque
productive maison d'affaires véreuses, ont le flair des gens qu'ils
manieront à leur guise comme de la cire molle, hanteront de l'effroi
perpétuel de la mort et chez qui l'on règne bientôt en maître, l'on
impose son influence, l'on arrondit peu à peu sa pelote; scrutent les
consciences comme un prêtre malin, s'assurent des complicités lucratives
dès qu'ils ont pris pied quelque part et drainent les secrets dont on
peut se faire une arme ou des rentes à l'occasion. Il pressentit tout de
suite que cette «ancienne» avait besoin de lui; et comme en une
perversion inéluctable, il aimait les beaux restes de femmes savamment
arrangés et offerts, ce goût faisandé qui émane de lèvres molles,
attendries par des années d'amour, des cheveux gris plaqués de poudre,
d'un corps qui livre ses suprêmes combats, qui rêve une dernière
victoire avant d'abdiquer à jamais, n'hésita pas à devenir l'amant de sa
nouvelle cliente.

Et quand vint l'hiver, il s'opéra tout à coup comme une métamorphose
dans la santé jusque-là si intacte de Charlotte. Elle n'avait plus de
forces, se trouvait mal pour la moindre chose, se plaignait de
souffrances intérieures, passait des journées entières étendue sur une
chaise longue, les yeux fixes, sans exhaler une parole, se mourait, on
l'eût cru, dans les affres d'une de ces mystérieuses maladies qu'on ne
peut pas dompter, qui consument peu à peu l'être et le jettent bas.
C'était une tristesse de voir ce pauvre corps inerte s'affaler dans la
blancheur des oreillers, ces yeux de femme, se voiler comme d'une brume
funèbre, ces mains pendre sans force, cette bouche scellée comme par
d'invisibles doigts. Monsieur de Saint-Juéry en était désespéré, en
pleurait ainsi qu'un enfant et il souffrit comme si on lui avait enfoncé
un couteau dans le cœur, le jour où le docteur, de sa voix onctueuse,
lui dit:

«Vous êtes un homme, n'est-ce pas, cher monsieur, et je puis vous dire
toute la vérité... Madame de Saint-Juéry est perdue, irrémédiablement
perdue... Il faudrait un miracle pour la sauver et les miracles, hélas!
ne sont plus de notre temps... La fin n'est plus qu'une question
d'heures, peut arriver brusquement...»

Monsieur de Saint-Juéry s'était écroulé sur une chaise, sanglotait
désolément dans ses mains crispées.

«Pauvre chérie, pauvre chérie, balbutiait-il par hoquets.»

«Remettez-vous, je vous en prie, et ayez du courage, reprit le médecin
en s'asseyant près de lui; j'ai, en effet, à vous dire encore des choses
graves, à vous exprimer le vœu suprême de notre pauvre mourante...
tout à l'heure, avec des mots qui m'ont ému jusqu'aux larmes, elle m'a
révélé le secret de votre double existence, de votre liaison... Et
devant la mort qui vient, qu'elle sent déjà planer sur sa tête car,
hélas! elle ne se fait aucune illusion, la malheureuse voudrait s'en
aller en paix vers le ciel avec cette consolation d'avoir régularisé sa
situation équivoque, d'être votre femme.»

Monsieur de Saint-Juéry se redressa, l'air égaré, les mains oscillant
dans le vide, incapable dans sa douleur de manifester quelque semblant
de volonté, de s'opposer à cet inattendu retour offensif.

«Oh! Tout ce que Charlotte voudra, docteur, tout, je vais moi-même le
lui dire à genoux!»

       *       *       *       *       *

...Et le mariage s'accomplit discrètement, funèbrement dans la chambre
où s'amoncelaient de vagues ombres, où les paroles s'assourdissaient,
avaient quelque chose de chuchotent, de recueilli, d'angoissé.
Charlotte, prostrée, les yeux élargis comme par une béatitude, avait mis
ses deux mains dans les mains frissonnantes de monsieur de Saint-Juéry
et elle parut rendre l'âme en soupirant: «Oui» du bout des lèvres. Le
médecin grave, impassible, engoncé dans sa cravate blanche, contemplait
cette scène émouvante, les deux coudes sur la cheminée, les yeux comme
allumés de gouaille derrière son lorgnon...

...La semaine suivante, madame de Saint-Juéry entra en convalescence,
et cette guérison vraiment prodigieuse, que monsieur de Saint-Juéry
raconte à qui veut l'écouler, avec des effusions de reconnaissance, a
augmenté tellement la faveur du docteur Rabatel, qu'il sera nommé aux
premières élections membre de l'académie de médecine...



LE ROUQUIN


--C'est en ce sacré Paris comme sur le pont d'Avignon, bougonna
Marcheprime en suivant dans le vide, d'un regard fixe, les banderoles
bleuâtres de fumée qui émanaient de son cigare. Tout le monde y passe,
tout le monde y danse le chahut d'amour dont on revient les reins
cassés, le cerveau fêlé, le cœur meurtri.

N'aurions-nous pas, je vous le demande, parié les uns et les autres le
plus clair de notre avoir que Pierre Domeyral échapperait à la
contagion, ne se laisserait jamais emballer, stagnerait et rendrait
l'âme en l'impénitence finale, demeurerait, jusqu'au jour où l'on n'est
plus qu'une loque usée, qu'un ruminant de souvenirs l'homme fort, intact
dont les séductrices cherchent en vain à entamer l'impénétrable et
triple armure?

Il avait pris comme on dit la vie par le bon bout, dérivait sans trêve
en de changeantes explorations, redoutait même les passionnettes, ces
feux de joie qui n'ont qu'une flambée, mais sont si souvent la cause de
quelque furieux incendie. Il changeait de maîtresse toutes les huit
nuits. Il ne livrait aux baisers que sa chair, ne galvaudait pas une
parcelle de ce qu'il y a de noble, de propre, de sensitif en notre être,
de ce qui est le reflet du Dieu créateur. Il était en ses contacts, en
ses griseries avec la femelle une bête qui s'accouple à une autre bête,
qui étanche sa soif de luxure, son instinct, qui jouit pour jouir sans
mêler du rêve aux râles éperdus de l'étreinte.

Et jusqu'à trente-cinq ans, l'âge normal où les plus fous commencent à
réfléchir, à peser le pour et le contre, à s'orienter vers la bonne
route, il n'avait pas dévié une seule fois de sa ligne de conduite,
quand pour son malheur, l'an passé, à Monte-Carlo, sans savoir pourquoi,
par une de ces fatalités obscures qui planent sur l'existence,
l'imprudent se fit présenter à la comtesse des Alpilles.

Figurez-vous ce qu'il peut y avoir de plus rose et de plus blond, une
aurore féerique d'été qui illumine brusquement un verger merveilleux
plein de parfums, plein de chansons, des cheveux de soie qui ondulent,
qui moussent en toupet de clownesse comme du champagne sur un front
insoucieux, des yeux de chatte, langoureux, magnétiques, étranges où les
prunelles semblent de pâles émeraudes, un nez moqueur aux palpitantes
narines à la fois grec et montmartrois, des oreilles roses où l'on est
tenté d'écouter la musique lointaine de la mer ainsi qu'en des coquilles
nacrées, des lèvres tellement sensuelles, tellement fraîches qu'elles
font songer aux vers du divin Baudelaire:

    Je préfère, au constance, à l'opium, au nuits,
    L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane.

Imaginez aussi les lignes souples, fines d'une petite Vénus tanagréenne,
une âme de papillon dans un corps de déesse, un rire clair qui est une
musique, une voix de pensionnaire, des nerfs tendus toujours prêts à
vibrer et une jeunesse exubérante, un entrain du diable, un esprit qui
dériderait les pires misanthropes, et vous aurez le portrait presque
ressemblant de cette «professional beauty».

Et de cette soirée où il l'eut pour voisine de table dans la salle
mauresque du Grand-Hôtel, la promena ensuite à son bras le long des
tables de trente-et-quarante, Domeyral fut comme retourné. Il était
possédé de cette femme. Il se sentait défaillir, déraisonner quand elle
apparaissait, quand elle lui parlait, quand elle le frôlait. Il
l'adorait avec des ingénuités de collégien, quelque chose de dévotieux,
de timide, d'inquiet, de fou. Il se mourait de jalousie lorsqu'elle
s'attardait avec un ami, souriait, flirtait en s'éventant d'un joli
geste cajoleur. Il posait pendant des heures entières devant le Casino
pour la voir passer toute rose sous son ombrelle de dentelles blanches,
pour pouvoir la saluer, lui dire n'importe quoi, la respirer durant
quelques minutes. Il eût donné sa vie pour que la comtesse devinât,
exauçât la prière qu'il n'osait pas lui dire, lâchât d'un coup tout ce
qui la retenait et l'entravait, partît avec lui pour toujours.

Elle le comprit et comme il ne lui plaisait qu'à demi, comme elle
aimait, le cœur tout entier ailleurs, s'en amusa, coqueta, ne prit
pas plus au sérieux cette folie passionnelle qu'un intermède drôle.

Ah! puissions-nous ne jamais rencontrer sur notre route l'adorable et
l'inclémente qu'on aime et qui s'en moque; puissions-nous ne jamais
connaître le supplice d'être dédaignés, nargués par l'idole à qui l'on a
fait un autel dans son cœur, l'on a voué toutes ses forces, toutes
ses chimères, tous ses désirs, la torture d'orgueil et d'amour de se
savoir sacrifiés à un autre!

Domeyral n'était pas assez sot pour s'illusionner, pour s'entêter en
une décevante et inutile partie, pour s'attirer une de ces ripostes qui
vous jettent bas comme un coup de couteau meurtrier.

Il revint à Paris, et ne parvenant pas à se ressaisir, à s'apaiser, à
oublier, s'épuisant en des nuits sans sommeil, souffrant un véritable
martyre, las de tout, des femmes, du jeu, il chercha du mirage, du
néant, du repos dans la perverse et suprême consolatrice des misères
humaines, s'avilit, s'enlisa dans la morphine. Et la drogue destructrice
en a fait une façon d'épave qui roule de droite et de gauche dans les
remous boueux de la vie parisienne, un dément lamentable dont la
clairvoyance, le sens moral, la dignité se sont complètement émoussés,
un invalide qui n'a même plus le respect de son corps, qui semble
toujours ivre, flotte amaigri, hâve, méconnaissable, malsain dans ses
vêtements.

Naguère, il disparut tout à coup, et nous le crûmes ou au fond d'une
maison de santé, en laquelle on le soignait, on tentait de le guérir, ou
mort, délivré enfin du mal sinistre qui le rongeait et l'annihilait.

Et l'autre soir, comme je vadrouillais avec des camarades à Montmartre,
j'ai été stupéfié de me heurter à lui, en plein boulevard extérieur.

Il se traînait plutôt qu'il ne marchait, la barbe longue, les cheveux
rabattus sous une casquette de soie, le teint plombé, les yeux
vacillants, un foulard rose au cou et des pantoufles en tapisserie aux
pieds. Des filles de trottoir et des marlous l'accompagnaient,
semblaient le suivre docilement vers quelque but ignoré. Peut-être
voulut-il ne pas me reconnaître en cet état de navrante déchéance.
Peut-être était-il complètement désâmé, vaguait-il le cerveau vide, les
prunelles mortes, comme un aveugle?

Et j'ai appris qu'en son exode, le malheureux s'était gîté dans un garni
borgne et diffamé de la rue Lepic, qu'il joue au souteneur, fréquente
les plus sales traînées du quartier et n'a pas de meilleurs amis que ce
gibier de correctionnelle, le gros Julot, la Mort-aux-Vaches, l'Anguille
de La Chapelle et Apollon le modèle. Il leur paie à boire, brinqueballe
avec eux dans les bals et les troquets, se délecte de leurs histoires,
de leur aventureuse existence.

Ils l'ont surnommé le Rouquin (et où le snobisme va-t-il se nicher), lui
marquent une certaine déférence, se disputent jalousement son amitié,
semblent tout flattés, tout heureux de traîner ainsi leurs savates avec
un monsieur de la Haute, un vrai, qui a fait danser des princesses et
courir des canassons à Longchamps, qui porte des bagues aux doigts, qui
dîna au bon temps avec le brave général et qui n'en est pas plus fier
pour cela.

Et l'on sera tout étonné un matin de lire dans les journaux que le baron
Pierre Domeyral, le clubman bien connu, dont le père fut secrétaire
d'Etat, presque ministre, a été arrêté dans une rafle et passera bientôt
aux assises, complice inconscient, inerte des gueux qu'il régalait et
traînait à la remorque de sa folie...



L'HERMAPHRODITE


--Pardieu, j'en ai ri comme les autres, s'exclama alors Navarette, j'en
ai ri avec cette inclémence profonde, cruelle, que nous avons tous, les
bien bâtis, les fêteurs, pour ceux que la nature marâtre a ratés, pour
ces infirmes ridicules, plus à plaindre cependant que les pauvres
monstres dont malgré soi, on se détourne.

J'étais des premiers à le blaguer au club, à trouver des mots faciles
qu'on enjolive et qu'on retient, à tourner en dérision cette figure
glabre, flasque, rosâtre, laide, à la fois de vieille femme et
d'eunuque levantin, où la bouche pendante semblait un chiffon de chair
inerte, où les petits yeux bridés luisaient de malice concentrée,
faisaient penser à des prunelles guetteuses et bougeuses de gorille. Je
le savais égoïste, fermé à toute affection, peu sûr, fantasque, tournant
comme une girouette à la moindre saute de vent, intéressé et n'aimant au
monde que le jeu et les vieux Saxe.

Nos rapports s'étaient invariablement bornés, d'ailleurs, au bonjour
distrait, à la poignée de main banale qu'on échange en se heurtant dans
un couloir de théâtre ou dans un salon de cercle, et je n'avais donc ni
à le défendre, ni à le soutenir en camarade et en ami. Cependant, je
vous le jure, je me reproche ces coups d'épingle, ces brocards, je me
les sens vraiment sur le cœur aujourd'hui, où l'on m'a révélé
l'envers, l'équivoque énigme de cette existence.

--Le secret de Polichinelle, fit Bob Shelley en jetant son cigare dans
la cheminée.

--Ah! bien oui, nous étions à cent lieues de la vérité en ne le
supposant qu'impropre au service! Ce malheureux Lantosque, ce garçon
bien né, intelligent, millionnaire, eût pu s'exhiber dans quelque
baraque foraine, était hermaphrodite, vous m'entendez bien,
hermaphrodite. Et sa vie entière ne fut qu'un long, qu'un incessant
supplice, qu'une torture physique et morale plus affolante peut-être que
celle que subit Tantale aux sinistres bords de l'Achéron. Il avait
presque tout de la femme, il en était la caricature ridicule avec sa
voix pincharde et aiguë, ses hanches, sa gorge dissimulée dans les plis
larges des vêtements, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure sans
aucun poil et il devait figurer comme homme, refréner, étouffer ses
instincts, ses goûts, ses désirs, ses rêves, batailler contre soi-même
sans répit, ne jamais rien laisser surprendre ni de ce qu'il endurait,
ni de ce qu'il convoitait, ni de ce qui le minait jusqu'aux moelles.

Une fois, une seule fois, il fut sur le point de se trahir, de livrer
malgré lui, à bout de force, son douloureux secret. Il aimait éperdûment
un homme comme Chloé dut aimer Daphnis. Il ne parvenait plus à se
ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il
allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau,
de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route.
Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des
curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de
mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache,
se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de
demeurer incomprise et dédaignée.

Et puisqu'ils ont disparu maintenant l'un et l'autre, l'aimé mort d'un
coup de sabre en pleine poitrine, à Milan, pour une histoire de danseuse
et mort certes sans s'être jamais douté qu'il avait inspiré une telle
passion, je puis bien vous dire son nom.

C'était le comte Sebenico, cet Italien qui taillait à banque ouverte
avec de si blanches, de si fines mains annelées de bagues presque à
chaque doigt, qui avait une voix de musique et ressemblait, avec ses
cheveux ondés, son fin profil, à quelque beau condottiere florentin.

Ce qu'à cause de cet Italien, Lantosque s'est rongé le cœur, ce qu'il
s'est débattu comme sous des mains de tortionnaire, ce qu'il a pleuré
de larmes, trituré de fiel, broyé de noir en ce coup de passion qui le
poussait, qui l'ardillait, qui le détraquait, en ces reculs, en ces
éclaircies de raison qui heureusement le retenaient à temps sur la
pente, l'empêchaient de dégringoler, on a pu le lire avant de les brûler
dans les notes où il s'épanchait, où il se confessait, où il se livrait.

O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers
qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim
et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux,
grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô
l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé,
chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent
l'amour en d'innommables rites; ô l'amertume persistante de voir que
l'aimé le harcelait lui aussi de ses faciles railleries, le malmenait,
ne lui témoignait même pas un peu, un tout petit peu d'amitié!

--Le pauvre diable! interrompit Jean d'Orthyse avec dans la voix on ne
savait quoi d'ému et d'attristé. Ce qu'à sa place je me serais fait
sauter le caisson!

--On dit toujours cela, mon cher, mais combien peu se résignent à
devancer l'Intruse qui vient toujours trop vite!

Lantosque avait au reste une santé superbe, prétendait n'avoir jamais
fait gagner un sou aux médecins. S'il eût consenti à se laisser soigner
quand, il y a deux mois, une attaque d'influenza le cloua dans son lit,
nous l'entendrions encore nous proposer de son fausset aigrelet un bon
petit poker d'avant-dîner.

Et cette fin a été aussi tragique, aussi mystérieuse, aussi hallucinante
que les contes d'outre-tombe sur lesquels plane l'Invisible.

Quoique hoquetant, toussant à en avoir la poitrine déchirée, quoique
hanté par la crainte de la mort, de ce grand mur de ténèbres où l'on
s'enfonce qui sait vers quel but nouveau, qui sait en quel abîme de
Néant et d'Oubli, il s'entêtait à ne pas vouloir être ausculté,
repoussait avec presque de la rage ce bon docteur Pertuzès qui le crut
devenu fou, se blottissait, se rencoignait sous les couvertures relevées
jusqu'à son menton, retrouvait des forces pour déchirer les ordonnances
et éconduire loin de son chevet tous ceux, parents ou amis, qui
tentaient de lui faire entendre raison, qui ne comprenaient rien à ces
accès de colère et de névrose. Il paraissait possédé par quelque démon
comme ces convulsionnaires qu'en grande pompe devaient exorciser les
évêques. Il faisait mal à voir.

Cela dura huit jours où la pneumonie put à l'aise ravager, pourrir,
achever ce corps jusque-là intact et robuste et il mourut en essayant de
prononcer une dernière phrase que nul ne comprit, en ébauchant un geste
anxieux qui désignait on ne put savoir lequel des meubles qui
emplissaient la chambre.

Le plus proche parent qui lui restait était un cousin-germain, le
marquis de Territet, un Bourguignon sceptique que ce remue-ménage avait
dérangé dans ses habitudes et qui n'eut qu'une pensée, tout bâcler au
plus tôt, les formalités, les obsèques et le reste.

Sans réfléchir à la bizarrerie suggestive de cette agonie, sans
rechercher s'il n'y avait pas au fond d'une armoire quelque testament où
Lantosque avait formulé ses dernières volontés, il voulut épargner au
corps le contact de mains mercenaires et lui faire soi-même la dernière
toilette. Et vous jugez de sa stupeur quand, ayant rejeté les draps, il
vit d'abord que Lantosque était vêtu des pieds à l'encolure d'une façon
de maillot qui accusait plus qu'il ne la dissimulait, la féminité des
formes.

Alors, effaré, pressentant qu'il avait dû violer quelque ordre suprême,
comprenant tout, il courut au secrétaire de son cousin, l'ouvrit, en
fouilla successivement chaque tiroir, découvrit bientôt une enveloppe
scellée de cinq cachets solennels et qui lui était adressée. Il les
brisa et lut à peu près ceci sur une feuille de papier bordée de noir:

«Ceci est mon unique volonté. Je laisse tous mes biens à mon cousin
Roland de Territet, à cette seule charge qu'il s'occupe entièrement de
mes obsèques, qu'il me fasse devant lui rouler et envelopper dans les
draps du lit où je mourrai, et mettre ainsi au cercueil sans aucun autre
apprêt. Je demande à être crêmé au Père-Lachaise et à ne subir ni
examen, ni autopsie _quoi qu'il m'advienne_».

--Et comment le marquis a-t-il pu trahir ce secret? demanda Bob Shelley.

--Le marquis est marié à une Parisienne charmante, et un homme amoureux
a-t-il jamais rien pu cacher à sa femme?



LE SINGE


C'est une mélancolisante et douloureuse histoire de cœur brisé par
d'inclémentes mains de séductrice et je veux la raconter telle qu'elle
m'apparut en le déroulement d'un album japonais, parmi des paysages de
rêve, des éclosions d'étranges fleurs et ces alignées de lettres
inconnues qui semblent des signes magiques et aussi de noirs myriapodes.

Je ne sais ni les noms sonores des personnages qui l'emplissent de leurs
gestes raides d'idoles, de l'éclat de leurs robes brodées, de leurs
contorsions hallucinantes, de leurs sourires câlins et de leurs regards
haineux, ni la date lointaine où se passèrent ces choses et je ne m'en
souviens aujourd'hui que parce qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'être,
symbolique légende où revivent l'éternelle lutte de l'Homme et de la
Femme, le lent martyre qu'est l'Amour, conte puéril comme il en faut à
ces oiseaux en cage, ces petites poupées libertines qui bâillent sur
leurs nattes de jonc, qui sourient aux passants derrière leurs barreaux
et dont l'haleine fleure le thé, ou roman passionnel que quelqu'un
vécut.

La voici, image par image.

       *       *       *       *       *

Le peintre la vit pour la première fois cette folle djeko--dont les
lèvres fardées mordillent une fleur, dont les yeux longs, pareils à des
amandes, s'alanguissent, cèlent comme de mystérieuses et alliciantes
promesses, dont le torse souple se cambre dans les transparences de la
soie, dont les cheveux dressés en tiare, piqués d'épingles d'or,
semblent quelque nuit d'orage--un de ces soirs de fête où des musiques
discordantes sonnent aux quatre coins de la ville, où les arbres
s'étoilent de lanternes, dardent en les ténèbres comme des regards
pensifs, où le long des fleuves jaunes, aux abords des innombrables
ponts, glissent sans bruit de longues barques sur lesquelles, illuminées
par le brasier qui flambe en une grille de fer, qui crible l'eau
d'étincelles, s'érigent les femmes folles de leur corps, les vendeuses
de volupté et d'oubli.

Elle l'éblouit comme l'éclatant soleil d'août.

Il l'aima sans songer qu'il n'avait ni les belles armures, ni les
colliers d'émeraudes, ni les maisons somptueuses des Samouraïs, qu'il
était né au fond d'une grange, qu'il ne pouvait, en sa fière pauvreté
d'artiste vagabond aux poches où les pièces d'or ne s'attardent que
comme à regret, prétendre à la posséder, à l'emporter, à s'en repaître
éperdûment et dût-il lui donner toute sa vie.

Et par un de ces caprices de tourmenteuse, qui traversent des fois leurs
cerveaux de mésange, la djeko exauça ses suppliantes oraisons, lui
ouvrit sa porte, le grisa de ses baisers, l'englua en de dévoratrices
étreintes, s'en amusa comme de quelque jouet.

Ils demeurèrent enfermés ensemble durant des jours et des jours et en
les accalmies de stupre, il peignait de divins kakimonos, miroirs
extasiés de cette beauté qui l'emparadisait, de ces attitudes qui la
faisaient songer au ciel, de cette chair en fleur où il eût voulu se
fondre, s'annihiler, sombrer à jamais comme en un gouffre rose.

Et quand elle fut rassasiée de tout cet amour, que ces joueries ne la
délectèrent plus, la djeko, sans se soucier ni des larmes, ni des
clameurs, ni des malédictions du malheureux peintre, le fit jeter dans
la rue par ses serviteurs comme quelque bouquet fané...

       *       *       *       *       *

Alors, on le vit rôder par les carrefours et les quartiers lointains, le
long des grèves sangloteuses et des jardins embaumés, comme un chien qui
a perdu son maître.

De tant pleurer la nuit et le jour, ses paupières étaient comme marquées
de profondes brûlures; de tant errer par les chemins et les rues, ses
pieds étaient couverts de plaies sanglantes.

Et parce qu'avec sa robe en lambeaux, sa face ridée, blafarde,
poussiéreuse, son regard fixe, ses bras qui sabraient l'air de menaces
extravagantes, sa bouche qui proférait des mots inachevés, il avait
l'apparence de quelque fou évadé de sa geôle, les enfants le
poursuivaient, le huaient, le lapidaient de cailloux aigus.

Enfin, il parut s'apaiser, reprit ses pinceaux. Mais lui qui avait été
jusque-là le révélateur des lignes ensorceleuses, des enchantements de
la chair, des reflets qui traînent sur une épaule ou sur une nuque, des
lèvres épanouies et souriantes, devint le peintre ironique, acharné,
cruel de la laideur, des déchéances, des crevasses, des écroulements de
graisse, des coquetteries posthumes, des précoces vieillissements, des
artifices qui essaient de donner le change, qui ne dissimulent pas la
griffure implacable du temps.

Il éveilla des épouvantes, des rancunes et des rires.

Il montra comme avec une prescience prophétique ce que deviennent les
plus belles et les plus désirables, ce que dure le plus doux regard, le
plus clair sourire, le plus rayonnant corps de femme, saccagea ses
anciennes idoles avec comme une fureur sacrilège.

Et bientôt, dégoûté même de la laideur humaine, avide en sa démence de
peindre des réalités de plus en plus abjectes, de plus en plus
dérisoires, de plus en plus repoussantes, il dit adieu au monde, à ses
joies, à ses tristesses, à ses misères, s'en alla tel qu'un pèlerin vers
les forêts profondes qui enténèbrent les flancs du Fousi-Yama, que
hantent des milliers et des milliers de singes...

       *       *       *       *       *

Et toutes ces bêtes aux grimaces de pître, aux agilités étranges, aux
ruses subtiles, aux farouches colères, ces reflets déformés, ridicules,
velus, hilarants de l'homme et de la femme, qui peu à peu s'étaient
accoutumés à sa présence, ne s'enfuyaient plus en bonds désordonnés
d'arbre en arbre dès qu'il s'approchait d'eux, qu'il leur parlait, le
contemplaient, l'imitaient avec des mines anxieuses, des bredouillements
de sons inintelligibles, des hochements de tête, le frôlaient, lui
faisaient des signes, venaient manger dans sa main, le ravirent.

Il peignit leurs poses, leurs enlacements, leurs batailles, leurs
gourmandises, leurs sommeils. Et ayant épuisé sa provision de papier et
de couleurs, lassé de tout, envahi par cette torpeur qui tombait des
feuillages, du ciel, par cette paix des solitudes où il s'ensevelissait,
il revint à l'animalité des premiers êtres, perdit le souvenir du passé,
des choses apprises, de sa langue natale, sentit ses forces se décupler,
ses instincts s'éclaircir et s'affiner, ne songea plus qu'à boire, à
manger et à dormir, vagua au milieu des branches, finit par être avec
ses longs cheveux, sa figure hirsute, hâlée, ses membres musclés, une
sorte de monstrueux macaque.

Cependant, la djeko, prise de nostalgie et de remords, sentant qu'elle
touchait au déclin de sa beauté et voulant que ce coucher de soleil fût
empli d'amour, de cet amour qu'elle n'avait goûté vraiment qu'une fois
aux lèvres enfiévrées de son peintre, parcourait la campagne, les
villages, les couvents, les ravins et les monts, en quête du disparu,
eût sacrifié ses bijoux, sa maison, ses richesses pour le retrouver,
pour en obtenir son pardon.

Et un jour où suivie au loin par son cortège et ses porteurs de litière,
l'amoureuse traversait une clairière, le peintre se dressa tout à coup,
les bras étendus, les paupières écarquillées, la face grimaçante en
face d'elle, bondit, rampa à ses genoux, l'enserra de vertigineuses
gambades, glapit des lambeaux de syllabes aiguës, stridentes, et,
enhardi par son effroi, s'accrocha à sa belle robe brodée, à sa ceinture
éclatante, les tira, les déchiqueta, les lui arracha jusqu'à ce qu'elle
en sortît comme d'une gangue, toute nue, éblouissante sous les douces
clartés que tamisaient les branches en fleurs.

Puis il se roula dans les hautes herbes, heureux, conviant par de grands
cris les autres singes à ce spectacle, leur montrant de ses mains
raidies, tremblantes, cette statue blanche et rose comme rivée à la
terre par d'invisibles liens. Il ne la reconnaissait pas et elle l'avait
reconnu. Les singes la caressaient de leurs mains froides, se pendaient
à ses cheveux dénoués, la reniflaient, la mordillaient, s'exaspéraient
de son inertie, chevauchaient sur ses épaules, l'aguichaient et la djeko
ne pouvait détacher ses yeux pleins de larmes des prunelles farouches du
monstre, agonisait de désespérance et de terreur...

...Et lorsque les porteurs de litière accoururent, ils se heurtèrent à
une énorme bête velue qui se vautrait sur l'agonisante djeko, et de ses
fortes mains noueuses s'amusait, sans savoir pourquoi, à lui aplatir, à
lui déformer le visage, à la rendre laide, hideuse,--à la pétrir à son
image.



LA VRAIE & L'AUTRE


--En effet, reprit Chasseval en se chauffant le dos au feu, qui aurait
pu manger le morceau, se douter parmi ces bonnes pâtes de ménagers, de
gros boutiquiers, de vignerons, que cette jolie petite Parisienne, aux
larges yeux candides, doux, bleutés de Sainte-Vierge, aux souriantes
lèvres, aux cheveux dorés comme des fleurs de cassie, aux toilettes
simples, était la maîtresse de leur candidat.

Elle le doublait avec tant de complaisance. Elle l'accompagnait dans
les fermes les plus perdues. Elle assistait aux moindres réunions dans
les cafetons de village, ayant un mot aimable pour chacun, subtile,
enveloppante, adroite, ne reculant pas devant un verre de vin cuit, une
farandole ou une poignée de main. Elle paraissait si amoureuse d'Etienne
Rulhière, si confiante en lui, si attachée à sa fortune, si fière d'être
de moitié dans sa vie, de lui appartenir, le couvait avec des regards si
imprégnés de joie et d'espoir, l'écoutait avec un si profond
recueillement que ceux qui auraient hésité, se laissaient peu à peu
dévier, empoigner, persuader, promettaient leurs votes à ce jeune
médecin dont ils n'avaient jamais entendu parler jusque-là dans le pays.

Ç'avait été pour Jane Dardenne une véritable école buissonnière que
cette tournée électorale, une exquise et imprévue équipée de vacances,
et, comédienne dans l'âme, elle jouait son rôle au sérieux, se mettait,
comme on dit au théâtre, dans la peau du personnage, s'amusait plus
qu'elle ne s'était jamais amusée en les plus aventureuses parties.

Puis il se mêlait à cela le plaisir d'être prise pour une femme du
monde, de se sentir adulée, respectée, enviée, de s'évader du cadre
accoutumé, le rêve que ce voyage de quelques semaines aurait une suite,
que son amant ne se séparerait pas d'elle au retour, lui sacrifierait
enfin celle qu'il n'aimait plus, l'épouse qu'il délaissait et appelait
ironiquement sa Cendrillon.

Et le soir, les masques tombés, les musiques finies, quand dans une
chambre d'hôtel ou un appartement meublé de vieilles choses, ils se
retrouvaient face à face, elle s'ingéniait à le cajoler, à le flatter, à
l'éperonner de désirs, le ceinturait de ses bras frémissants, lui
murmurait entre les baisers ces phrases qui enorgueillissent un homme,
qui chauffent le cœur, qui donnent des forces comme une lampée
brûlante d'alcool.

Ils firent à eux deux vraiment la conquête de l'arrondissement,
gagnèrent la partie haut la main et Etienne Rulhière, malgré sa
jeunesse, son peu de notoriété fut élu député avec cinq mille voix de
majorité. Il y eut encore des fêtes, des banquets que présida Jane et où
on l'acclama en d'enthousiastes toasts, des feux d'artifice où elle dut
allumer la première fusée, des bals où elle émerveilla tous ces braves
gens par sa bonne grâce. Et au départ, sur le quai de la gare, trois
petites filles vêtues de mousseline blanche comme de premières
communiantes vinrent lui lire un beau compliment en vers et lui offrir
des bouquets, tandis que les fanfares jouaient la _Marseillaise_, que
les femmes agitaient leurs mouchoirs et les hommes leurs chapeaux. Le
torse penché hors de la portière, adorable en sa jaquette et sa robe de
voyage, le sourire aux lèvres mais les yeux humides comme il sied en les
adieux pathétiques, la comédienne alors, d'un geste brusque et enfantin,
envoya du bout des doigts à la foule un baiser, s'écria:

--Au revoir, mes amis, au revoir, je ne vous oublierai pas!

       *       *       *       *       *

Le député, en un besoin d'expansion lui aussi, avait engagé ses
principaux électeurs à profiter des trains de plaisir pour venir le
relancer à Paris. Ils ne manquèrent au rendez-vous ni les uns ni les
autres et quoi qu'il en eût, Rulhière dut les inviter à dîner chez lui.

Auparavant, pour éviter des gaffes possibles, il fit la leçon à sa
femme, lui donna un avant-goût de ses convives. Un peu bruyants, un peu
hâbleurs, un peu frustes et qui l'étonneraient sans doute par leurs
manières, leur accent, mais d'une influence respectable et des hommes si
excellents qu'ils méritaient un bon accueil. La précaution fut utile car
en entrant dans le salon vêtus de redingotes neuves, épanouis d'aise,
pommadés comme pour une noce, ils pensèrent tomber de leur haut devant
la nouvelle madame Rulhière que leur présentait le député et qui
semblait là tout à fait chez elle.

Ils en demeurèrent d'abord vaguement gênés, inquiets, désorientés, ne
sachant que dire, cherchant leurs mots, boutonnant et déboutonnant leurs
gants, répondant de travers aux questions aimables que la jeune femme
leur posait d'une voix haute et grave, se creusèrent le cerveau pour
découvrir la clef de cette énigme. Le capitaine Mouredus contemplait le
feu avec des yeux fixes de somnambule. L'épicier Marius Barbaste se
grattait les paumes d'un geste machinal. Les trois autres, l'usinier
Casemajel, le notaire Roquetton et le cafetier Dastugue criblaient
Rulhière de regards anxieux.

Ce fut le notaire qui se ressaisit le premier. Il se leva de son
fauteuil en éclatant de rire, bourra le député d'un coup de coude dans
les côtes:

--Je comprends tout, je comprends, s'exclama-t-il, vous avez pensé qu'on
ne vient pas à Paris pour s'ennuyer, hein? Madame est charmante; tous
mes compliments, monsieur le député!»

Il clignait de l'œil, faisait des signes derrière son dos à ses amis,
et le capitaine claironna à son tour:

--Faut-il que nous soyons cruches, péchère; c'est décidément ce bougre
de Roquetton qui est le plus malin de tous... Ah! monsieur Rulhière,
sans mentir, vous êtes la crème des bons garçons!

Et il ajouta, le sang aux joues, la poitrine bombée, l'accent sonore:

--Sûr, ma petite dame, on les fait gentilles, dans votre pays!

Madame Rulhière ne savait plus que dire, s'était approchée de son mari
en un besoin d'être protégée, avait envie de s'enfuir dans sa chambre
sous n'importe quel prétexte, de se dérober à cette intolérable corvée.
Elle tint bon cependant durant tout le dîner, un repas hilarant,
invraisemblable, de table d'hôte où tels que des commis-voyageurs, les
coudes sur la table, le gilet déboutonné, lâchés, presque gris, les cinq
électeurs dégoisèrent de brutales histoires, des polissonneries
graveleuses, des jurons de corps-de-garde. Mais comme on servait au
fumoir les liqueurs et le café, elle prit congé de ses convives d'un ton
impatient, énervé, gagna sa chambre en une fuite rapide de prisonnière
qui s'échappe et tremble d'être reprise.

Les électeurs en restèrent bouche bée et Mouredus, ayant allumé un
cigare, s'exclama:

--Ecoutez, monsieur Rulhière, c'est gentil de nous avoir invités dans
votre petit bousin; c'est de la délicatesse, j'ose le dire, mais je veux
vous parler avec la franchise du troupier, tant que vous, je ne ferai
pas des traits à ma légitime pour cette bégueule de margot!

--Le capitaine a raison, opina le notaire Roquetton, madame Rulhière, la
vraie, est bien plus aimable, bien plus bravotte, quoi! Vous êtes un
pendard de la tromper, un gros pendard et autrement, quand pourra-t-on
la voir, elle?

Et, avec une grimace paterne, il ajouta:

--Soyez tranquilles, nous tiendrons notre langue, ce serait trop triste
qu'elle sût quelque chose!



CELLE QU'ON N'ACHÈTE PAS


--Ah! j'aurais bien parié tout ce qu'on eût voulu tenir au livre,
s'exclama Sarmegens, les coudes sur la table, que celui-là échapperait à
la contagion, s'éteindrait un jour paisiblement en ruminant le cours de
la Bourse, en mâchonnant des chiffres entre ses râles d'agonie!

Il semblait, en effet, si pondéré, et d'aplomb avec son ventre arrondi
de satisfait, ses petits yeux gris fureteurs, son nez dont la crochure
accusait les ghettos originels, ses grosses lèvres, lippues et
souriantes. Il avait une telle apparence de respectabilité assise, de
bien-être insoucieux, d'égotisme dont aucune chimère stérile, aucune
peine, aucun élan ne troublent la parfaite quiétude. On enviait son
flegme, on eût voulu avoir son rire qui faisait penser au remuement d'un
sac d'écus, s'étaler béatement comme lui à la fin d'un dîner, et, comme
lui aussi, hausser les épaules quand on parlait de quelque désastre,
qu'on philosophait entre deux coupes d'extra dry sur les fantasques
caprices du destin. Il n'avait même pas les instincts de sa race, la
passion de l'argent qui affole et détraque les plus solides. Il passait
presque indifférent dans cette pléthore de millions, se laissait vivre
en une torpeur jouisseuse sans émoi, sans manie atavique, sans
suggestions libertines.

De tous ses frères qui ont piqué sur la carte du monde les épées
symboliques de leur blason, le comte Jacob Goldstein jouait le moins la
comédie de la charité, se montrait le plus difficilement pitoyable aux
sombres misères de la grande ville. Il méprisait ceux qui courbent
l'échine et ceux qui tendent la main. Il ne s'embarrassait ni de
croyances, ni de préjugés. Le luxe le délectait. En son hôtel empli
jusqu'aux combles d'admirables choses, de merveilleux tableaux, de
tapisseries superbes, en ses parcs aux majestueux ombrages, en ses
châteaux, il aurait pu se croire quelque roi tout-puissant dont les
courtisans épient les gestes, les paroles, dont on recherche les
faveurs.

--Rois d'occasion que le peuple exaspéré jettera un soir à l'égout,
interrompit Jean de Thorailles avec des inflexions amères.

La nuit tombait mystérieuse, dorée d'étoiles. L'air était embaumé d'une
odeur de tilleuls. La lune surgissait comme une lanterne de fête
derrière les collines bleues et dans le frissonnement des feuillages, se
répondaient les rossignols. Très loin, au bord de la rivière moirée
d'étranges reflets, en quelque guinguette vibraient des harpes et des
rires de femmes. Et cette phrase de haine sonna comme un glas
prophétique en ce recueillement de la campagne endormie et la tiède
douceur des naissantes ténèbres.

       *       *       *       *       *

Sarmegens reprit de sa voix grave, imprégnée d'ironie:

--Cet homme qui était, comme on dit, bâti à chaux et à sable, qui
luisait de santé et se défendait si bien qu'on ne lui eût jamais donné
son âge, qui avait un médecin plutôt pour le narguer de grosses
moqueries et l'inviter de temps en temps à dîner que pour se soigner,
tomba tout à coup malade, dut s'aliter. Il endurait des tortures
inouïes, se décomposait, fondait en quelque sorte, s'en allait lentement
comme si d'invisibles lèvres de stryge eussent sucé tout le sang de ses
veines goutte à goutte.

Etait-ce l'éclosion destructrice de quelque germe héréditaire, de
quelque mauvais mal qui avait couvé durant des années sous cette peau
comme le feu sous la cendre? Etait-ce un de ces cas bizarres qui
ajoutent un nom de plus à la longue liste des souffrances humaines, qui
troublent les professeurs en leurs diagnostics de routine, qui les
effarent et les attirent comme ces gouffres dont on ne voit pas le fond
et qui donnent le vertige? Etait-ce une maladie vulgaire mais dont
l'intensité se décuplait, dont les ravages s'accentuaient dans ce corps
vigoureux de vieillard?

Ni les savants éprouvés qui accoururent des universités allemandes à
l'appel du millionnaire, ni les spécialistes de la faculté de Paris, ni
les empiriques qui offrirent leurs illusoires méthodes, ne parvinrent à
le découvrir, n'osèrent affirmer quelque chose, s'aventurer en un
traitement hasardeux.

Et Jacob Goldstein en délirait de colère, s'exaspérait de cette
incertitude où on l'abandonnait, les suppliait et les invectivait, leur
promettait une fortune pour le tirer de ce péril. Il se cramponnait à la
vie avec des désespérances de noyé qui se retient à une faible branche,
qui la sent plier, se briser peu à peu sous son poids, qui appelle
vainement au secours. Il avait des sanglots, des terreurs, des angoisses
de femme devant l'approchante échéance, pesait pour la première fois,
l'inanité de ses millions. La pensée de la mort l'obsédait, le
bourrelait, le suppliciait; l'idée fixe que ses heures étaient
maintenant comptées comme les grains qui s'écoulent dans un sablier,
qu'il sombrerait bientôt dans les arcanes du néant, qu'il devrait
disparaître, perdre à jamais, léguer cette immense richesse qui avait
été son orgueil, son but, sa joie, n'emporter dans l'inconnu de l'autre
vie que quelques vêtements et qu'un linceul, comme les autres, le
hantait, lui martelait le cerveau comme de coups farouches.

Ses plus acharnés ennemis eussent été pris de clémence et frémi devant
ce désespoir, cette déchéance et ces tragiques plaintes. Et les
garde-malades qui le veillèrent n'en oublieront jamais le spectacle
hideux, eurent la sensation d'avoir entrevu ce que doit être l'enfer,
le lieu chimérique où se meurent les suprêmes espoirs, où la douleur est
éternelle...

       *       *       *       *       *

--Parbleu! ils offriraient bien la forte somme à la Mort, fit
Montescourt, mais hélas, elle n'est ni à vendre, ni à louer, comme tout
le reste!

Et ayant allumé un cigare à l'une des bougies, Sarmegens continua:

--Cependant, bien que tout le monde l'eût condamné, l'eût rayé du
programme, le comte Jacob échappa à ce danger, sortit de cette terrible
épreuve brisé, métamorphosé, vieilli de quarante années, tel qu'un aïeul
mais encore debout, encore valide. La convalescence fut longue,
traînailla jusqu'au déclin du printemps. Il se redressait, commençait à
marcher au soleil, dans les allées de son jardin, en s'appuyant sur une
canne, mangeait avec un appétit d'enfant, lisait ses lettres et ses
journaux.

Puis, tout à coup, l'on s'est aperçu qu'il déraisonnait, qu'il avait
comme des fêlures dans le crâne, que ces secousses de terreur, cette
vision de la mort, l'avaient à jamais désorienté, rendu fou. Il
racontait d'invraisemblables choses, fondait en larmes, se cachait
derrière les meubles ou sous son lit, donnait des ordres sans suite à
ses gens comme s'il avait voulu mettre son hôtel en état de défense, le
préserver de quelque assaut, de quelque pillage. Il rôdait comme une
bête en cage à travers ses somptueux salons, les traversait en des
galopades éperdues de fuite, avec des hurlements d'épouvante, se
traînait sur les tapis, les bras tendus on ne sait vers quoi, bavant
d'incertaines et lamentables oraisons, renversant les socles, les
fauteuils, mettant les belles tentures de soie en lambeaux, brisant les
vases et les statues.

Comme ces bibelots valent pour la plupart leur pesant d'or, comme ils
s'émietteraient tous sous ses mains de fou, on a emprisonné, réduit à
l'impuissance le malheureux dans la camisole de force, on le relègue
maintenant en une vaste chambre presque complètement démeublée. Il y
végète, y sanglote, y dormasse le long des jours et des nuits, et sans
trêve, en ses yeux révulsés, écarquillés, hallucinants, flottent de
noires visions, le mirage de l'Intruse, de l'impitoyable Faucheuse, de
_Celle qu'on n'achète pas!_



LE MAUVAIS MIRAGE


Dans ces brusques métamorphoses de la lumière électrique, s'épandant
tantôt en ondes d'un rose fané, exquis, tantôt en une coulée d'or
fluide, comme filtrée à travers des cheveux de blonde, tantôt en une
nappe bleuâtre, aux tons crépusculaires et étranges, où les femmes
semblaient avec leurs épaules nues, de vivantes fleurs, tandis qu'au
milieu des rires se déroulait une verveuse revue d'atelier jouée par
d'incomparables marionnettes--c'était en la nuit du premier janvier,
chez Montmirail, le raffiné peintre des onduleuses poses, des
miroitants surahs, des miévreries parisiennes--le grand Pescaleilles,
que d'aucunes ont surnommé Moumoute, je ne sais pourquoi, nous dit tout
à coup, à mi-voix:

--Certes oui, l'on ne se trompait pas et les faiseurs de potins n'ont eu
tort qu'à demi en accolant mon nom à celui de la tant jolie Lucy
Pernelle. Elle m'avait pris le cœur comme un oiselier englue, un
matin de gel, quelque imprudent roitelet. Elle eut fait de moi tout ce
qu'elle aurait voulu.

J'étais sous le charme de son énigmatique et moqueur sourire, où les
dents entre les lèvres si rouges avaient quelque chose de cruel,
luisaient comme prêtes à mordre, à aviver d'une souffrance le plus
câlin, le plus voluptueux des baisers.

J'aimais tout en elle, ses souplesses félines, ses lents regards
glissant entre les cils mi-clos comme chargés de promesses et de
tentations, son élégance un peu cherchée et ses mains, ses blanches
mains fines, longues, veinées de bleu comme les exsangues mains d'une
sainte de vitrail, ses doigts fuselés où ne brillait que la goutte de
sang d'un rubis.

J'aurais donné tout ce qui me reste de forces, de jeunesse seulement
pour la décoiffer, pour appuyer mes paumes brûlantes sur sa nuque
fraîche, sa nuque ronde comme un fruit, pour sentir toute cette soie
rayonnante, toute cette crinière d'or m'envelopper, me caresser la peau.
Je ne pouvais me lasser d'entendre cette voix dédaigneuse, perverse,
inattendue qu'elle a, ces vibrations de cristal fraîches, cette musique
qui devient par instants rauque, dure, farouche comme les grands appels
sonores des Valkyries.

Ah! Dieu de Dieu! être son amant, être sa chose, lui appartenir, lui
vouer l'existence entière, épuiser jusqu'à son dernier sou, sombrer en
pleine misère pour avoir eu cette gloire, cette béatitude de posséder
seul, bien seul, ne fût-ce que quelques mois, la splendeur de sa chair,
la douceur de son baiser, le rose et le noir de son âme de démone!

       *       *       *       *       *

Cela vous fait rire, n'est-ce pas, que je me sois emballé ainsi, moi qui
donne de si bons, de si sages conseils aux camarades, qui ai l'effroi de
l'amour comme de ces terrains vagues, de ces grèves que découvre la
marée basse et où l'on s'enlise, où l'on disparaît!

Mais qui peut répondre de soi, qui peut se défendre contre un tel
danger, contre l'attirance magnétique qui se dégage d'une femme?

Pourtant, je me suis guéri, bien guéri et par hasard. Et voici comme
l'enchantement en apparence si infrangible a été rompu.

Un soir de première, j'étais assis aux balcons, tout près de Lucy. Comme
toujours, sa mère l'avait accompagnée et elles occupaient le devant
d'une loge l'une à côté de l'autre. Je ne cessais pas, par une
insurmontable attraction, de regarder celle que j'aimai de toutes les
forces de mon être. Je me régalais les yeux de sa beauté. Je ne voyais
plus personne dans la salle. Je n'écoutais plus la pièce qu'on dévidait
là-bas sur la scène.

Et brusquement, je reçus comme un coup de poing au cœur, j'eus comme
une hallucination démente. Lucy avait fait un mouvement et sa jolie tête
se profilait en la même attitude, avec les mêmes lignes que celle de la
maman. Je ne sais quel navrant jeu de lumière l'avait ombrée,
durcissait, empâtait ces traits délicats, en déformait l'idéale
joliesse.

Et plus je les contemplais toutes les deux, celle qui était jeune et
celle qui était vieille, plus s'accusait cette désespérante
ressemblance.

Je voyais Lucy vieillir, vieillir, lutter contre les années qui
s'accumulent, qui griffent le visage de rides, qui engraissent le
menton, qui cornent les paupières, qui abîment la bouche et en écornent
la fermeté savoureuse de fruit. _Elles avaient presque l'air de
jumelles._

Je crus que j'allais devenir fou tant je souffrais. Et malgré moi, au
lieu de secouer cette obsession, de me sauver hors du théâtre loin, bien
loin dans le tumulte du boulevard, je m'entêtais à dévisager l'autre,
l'ancienne, à la parcourir, à l'étudier, à la disséquer des yeux. Je
n'acharnais avec de l'hypnose sur ces bajoues avachies, ces fossettes
ridicules, à demi comblées, ce triple menton comme sanglé par des brides
de capote, ces cheveux qui devaient être teints, ces prunelles qui
n'avaient plus de lueur, ce nez qui était la caricature du merveilleux,
du spirituel petit nez de Lucy.

       *       *       *       *       *

J'avais la prescience de l'avenir. J'aimais, j'aimerais chaque jour
davantage l'ensorceleuse qui m'avait si despotiquement et si vite
conquis. Je n'admettrais aucun partage, aucune liaison, du jour où elle
se serait donnée à moi. Ce serait bientôt l'absolu collage et qui sait,
au moment où l'on s'en défend le plus, la fin légale,--le mariage.

Pourquoi ne pas donner son nom à une femme qu'on aime et dont on est
sûr? Et je serais rivé à une créature déformée, enlaidie qu'on n'ose
pas _sortir_, que les camarades reluquent avec des railleries dans les
yeux et de la pitié pour l'accompagnateur de ces restes.

       *       *       *       *       *

Alors, sans bonjour ni bonsoir, sans détourner la tête, le rideau tombé,
je me suis enfin fait conduire au galop, jusqu'au Moulin-Rouge et j'y ai
ramassé la première venue, une drôlesse quelconque affriolante et
canaille pour m'en griser jusqu'à l'aube, pour me vider jusqu'aux
moelles...

--Eh bien, s'exclama Florise d'Anglet, c'est moi qui ne mènerai plus
maman au théâtre, les hommes deviennent décidément trop loufoques!



LE FRISSON NOUVEAU


Cette petite d'Ormonde avait à coup sûr le diable au corps, mais surtout
une cervelle fantasque, déconcertante, où passaient les plus inouïs
caprices, où les idées dansaient, se heurtaient comme ces morceaux de
verre multicolores qu'on agite au fond d'un cornet et qui forment
d'étranges figures, où fermentait tellement de parisine--vous savez
bien, la parisine dont Roqueplan donna jadis l'analyse--que le plus
docte des membres de l'Institut eût perdu sa science et sa sagesse à
vouloir en suivre les écarts et les pirouettes.

Etait-ce pour cela qu'elle attirait, qu'elle retenait et affolait même
ceux qui ont payé leur dette à l'implacable amour, qui se croient forts,
délivrés des passions où l'on perd la tête, à l'abri des embûches
perfides de la Femme? Etait-ce à cause de ses petites mains douces,
fines, toujours fleurant, comme un bouquet, on ne savait quelle subtile
et délicieuse odeur, et dont on baisait les doigts frêles avec presque
de la dévotion, presque une absolue jouissance? Ou pour ses cheveux de
soie, couleur de lumière, ses larges yeux bleuâtres hantés d'énigmes, de
curiosités, de désir, sa bouche changeante par instants toute petite,
tout enfantine quand elle faisait la moue, et radieuse, épanouie comme
une rose qui s'ouvre au soleil quand le rire l'élargissait, découvrant
ses dents nacrées, quand elle devenait une cible à caresses? Qui
expliquera jamais cette sorte de magie, d'ensorcellement que quelques
Elues exercent sur tous les hommes, cette autorité despotique contre
laquelle rien ne prévaut et nul ne songerait à se révolter?

       *       *       *       *       *

Or entre les nombreux qui l'avaient suppliée, attendaient anxieusement
cette fabuleuse minute où son cœur battrait, où la camarade moqueuse
s'alanguirait, s'abandonnerait au bonheur d'aimer et d'être aimée, se
griserait du miel des tendresses, ne refuserait plus comme une bête
rétive qui se dérobe et craint le joug sa bouche aux baisers, son corps
aux extases, aucun ne s'était entêté à vouloir gagner la partie, à
poursuivre ce siège difficile et décevant autant que Xavier de
Fontrailles. Il marchait droit à son but avec une énergie patiente, une
force de volonté que n'émoussaient pas les échecs, la ferveur ardente
d'un croyant parti pour de lointains pèlerinages et qui brave toutes les
privations, supporte toutes les souffrances le long des routes avec
l'idée fixe, consolatrice qu'un jour il pourra s'agenouiller aux pieds
de l'idole, entendre les divines paroles dont on demeure emparadisé.

Il se pliait aux moindres fantaisies de madame d'Ormonde, s'ingéniait à
ne jamais lui paraître ni obsédant, ni ennuyeux, à l'amuser, à ne pas
faire fausse route, à ne pas la heurter, à devenir l'ami dont on ne peut
pas se passer, dont on finit par être jalouse plus que du mari et auquel
on se confesse, on avoue ses ennuis passagers, on raconte ses chimères.

Elle eût peut-être souffert, pleuré, senti un grand vide dans son
existence s'ils s'étaient séparés pour toujours, s'il avait disparu et
n'aurait pas hésité à la défendre au risque de se compromettre, de
passer pour sa maîtresse si quelqu'un l'avait attaqué devant elle. Des
fois, elle s'écriait avec une brusque nostalgie dans l'accent rieur de
sa voix:

--Si j'étais capable d'aimer cinq minutes, c'est vous que j'eusse aimé!

Et dans leurs promenades par les petites allées du Bois, tandis que la
victoria haltait près d'Armenonville,--dans leurs longues causeries
d'après-midi, lorsqu'ils se penchaient sur le gouffre, comme il disait,
jusqu'à en avoir l'un et l'autre le vertige et parlaient encore de
l'amour avec une sorte d'obsession--y revenant sans trêve et s'en
imprégnant--madame d'Ormonde détaillait parfois une de ses théories
préférées. Certes oui, elle comprenait la possession lorsqu'on s'aime,
ce coup de folie qui vous saisit de la tête aux pieds, qui vous brûle
le sang, qui vous fait oublier dans l'étreinte d'un homme, cette suprême
joie qui brise, qui rive deux êtres à jamais l'un à l'autre par la
chair, par le cœur et par le cerveau. Mais seulement en un décor
imprévu avec autour de soi quelque chose de nouveau, d'étrange dont on
se souviendra jusqu'au déclin de la vie, d'amusant, de fou, de longtemps
cherché qui mettrait comme une pincée de cary dans la banalité du
stupre.

       *       *       *       *       *

Et Xavier de Fontrailles s'essoufflait à vouloir découvrir ce cadre,
échouait successivement avec une garçonnière tendue d'étoffes pâlies
comme un boudoir de caillette au dix-huitième siècle, avec une villa
enfouie comme un nid sous les arbres et les rosiers, avec une maison
japonaise aux meubles précieux, aux fenêtres treillagées d'où l'on
apercevait la mer, avec un vieux palais mélancolique dont les balcons se
miraient dans le Grand-Canal, avec des chambres d'hôtel en
d'excentriques quartiers, des cabinets particuliers de restaurant, des
pavillons de garde au fond de silencieuses forêts.

Madame d'Ormonde passait son chemin sans retourner la tête. Et Xavier
était, hélas! de plus en plus amoureux, amoureux comme un collégien qui
n'a jamais connu, frôlé la moindre femme, amoureux à en ramasser les
fleurs qui tombaient du corsage de l'amie, être désorienté, malheureux,
perdu dès qu'il ne la voyait pas, qu'il n'entendait pas les
roucoulements si doux de sa voix et de son rire...

       *       *       *       *       *

Cependant un soir il l'avait accompagnée à la foire de Saint-Cloud. Ils
s'arrêtèrent dans trois baraques, assourdis par le tumulte des orgues de
Barbarie, les sifflements des machines, le sourd murmure de la foule qui
allait et venait le long des boutiquettes éclairées de quinquets. Et
comme ils passaient devant une carriole de somnambule, monsieur de
Fontrailles s'arrêta, dit à madame d'Ormonde:

--Voulez-vous que nous nous fassions prédire notre avenir?

La roulotte superbe, cabossée, paraissait avoir traîné sur tous les
grands chemins. Des pancartes épinglées de médailles, couvertes de
boniments pendaient au-dessus d'un escalier, aux marches branlantes. Les
petites fenêtres aux volets clos étaient masquées par des caisses de
basilic et de réséda. Une vieille perruche chauve dormait sur le seuil,
les plumes en boule.

La tireuse de tarots tricotait placidement au bas de l'escalier sur une
chaise. Elle se leva, s'approcha de madame d'Ormonde puis la voix
onctueuse:

--Je révèle le présent, le passé et l'avenir, dégoisa-t-elle, même avec
le nom de celui qu'on épousera, des parents qu'on a perdus, la situation
de fortune qu'on avait ou qu'on aura... J'ai travaillé devant des têtes
couronnées... L'empereur du Brésil est venu chez moi avec l'illustre
poète Victor Hugo... C'est cinq francs pour les cartes et la main, vingt
francs pour le grand jeu... Madame la princesse veut-elle le grand jeu?

Madame d'Ormonde éclata de rire, d'un rire sonore de gamine qui s'amuse.
Ils gravirent l'escalier et monsieur de Fontrailles ouvrit la porte
vitrée que voilait d'épais rideaux de cotonnade rouge.

Alors la jeune femme eut une exclamation de surprise. L'intérieur de la
carriole était plein de roses, arrangé de la façon la plus coquette
comme pour un rendez-vous d'amour. Sur une table de laque entourée de
piles de coussins, un souper attendait on ne savait qui, et au fond,
voilé par une portière en fines lamelles de jonc incrustées de nacre, on
devinait un grand lit, large comme un reposoir, un de ces lits d'où
montent comme de luxurieuses suggestions!

Xavier avait refermé la porte, madame d'Ormonde le regardait d'un air
tout drôle avec un peu de rougeur aux joues, des vibrations dans les
narines, des yeux troubles qu'il ne lui avait jamais vus.

Très bas, le cœur battant à coups précipités, il lui murmura à
l'oreille:

--Eh bien, cette fois, le décor vous plaît-il?

Elle répondit en lui tendant ses lèvres. Et, tandis qu'il mettait le
verrou, elle emplit les coupes d'extra dry, joyeux à voir comme de la
peau de blonde, s'exclama à l'étourdie comme si elle eût été déjà un peu
grise:

--Décidément, je veux bien le grand jeu!

Et ce fut ainsi que madame d'Ormonde trompa pour la première
fois--sérieusement--son mari, au milieu de la foire de Saint-Cloud, dans
une roulotte de somnambule.



A L'OMBRE


--J'ai été en prison au temps où j'avais encore des chimères, où l'on me
trouvait toujours au premier rang, d'attaque, comme disent les ouvriers,
quand il s'agissait de pérorer en quelque réunion publique, de sonner la
diane de revanches aux miséreux, de montrer le poing aux repus et aux
satisfaits, de cogner contre ce vieil édifice social qui malgré ses
lézardes nargue les plus farouches assauts et qu'hélas, ni vous, ni moi,
nous ne démolirons de sitôt. J'ai connu, comme quelque vieux cheval de
retour l'amertume, le spleen des geôles où l'on s'abrutit peu à peu,
l'on perd la notion du temps, l'on se cristallise, l'on a cette
sensation d'être comme un grenier abandonné, silencieux, où des milliers
et des milliers d'araignées tissent leurs toiles, bouchent les issues,
masquent d'opaques rideaux poussiéreux les lucarnes par lesquelles
filtrait encore un peu de lumière.

       *       *       *       *       *

Puis, secouant cette crinière léonine qui donne à sa figure ravagée de
vieux tribun on ne sait quel aspect prophétique, Claude Ramire ajouta
avec soudain dans le regard comme la mélancolie d'un mauvais souvenir:

       *       *       *       *       *

--Et rien alors ne me parut plus pénible à endurer, plus cruel que cette
privation d'amour à laquelle j'étais condamné en pleine jeunesse, en
pleine exubérance de forces et de rêves. On arrivait à en être comme
fou, à en sangloter dans ses mains comme les fauves qui brament leur
désir au milieu des ténèbres, à en avoir le dégoût de la vie, une sorte
d'ébriété maladive, le sang en fusion lorsqu'en les hasards de cette
lamentable existence l'on se heurtait à quelque jupe, l'on reniflait
l'odeur d'une femme. Et c'étaient des ruses inouïes, des complots
émouvants, tout un labeur pour parvenir à dépister la surveillance sans
trêve aux aguets des gardiens, à rencontrer quelque prisonnière,
fût-elle vieille et laide, dans les obscurs recoins des couloirs, des
étreintes soudaines, telles qu'un accouplement de bêtes qui se ruent
l'une sur l'autre, où l'on ne pensait plus au péril, l'on ne prononçait
pas une parole, l'on ne s'embrassait même pas, l'on faisait l'amour
comme un vagabond lampe la bouteille qu'il vient de voler.

Ah! si l'un de ceux qui étudient la Bête Humaine et son cœur avait le
courage d'étudier de près l'intérieur d'une de ces maisons de douleur où
des hommes et des femmes expient leurs fautes, d'en sonder les dessous,
d'en observer non pas seulement les rouages mécaniques, le peu qu'on
montre à tout le monde, qu'on exhibe comme une machine propre et bien
graissée, mais aussi les secrètes misères, les passions suppliciantes,
étranges qui y germent, qui s'y épanouissent, qui s'y incrustent comme
des fleurs vénéneuses en la fente d'un mur noir, comme ils ne
regretteraient pas d'avoir exploré cet enfer, comme ils en
rapporteraient le «frisson nouveau» qui hante les vrais artistes!

N'est-ce pas Esquiros qui, dans un livre oublié, a raconté cette
histoire d'héroïque amour dont il fut le témoin en je ne sais plus
quelle prison?

Une espèce de mendigot bohème que les gendarmes avaient peut-être
ramassé au creux de quelque meule et que les juges, épeurés par ses
fanfaronnades, son rire qui découvrait des dents de jeune loup, ses
solides épaules et ses mains noueuses qui devaient si bien crocheter une
serrure et jouer du couteau, avaient mis _à l'ombre_ pour des mois et
des mois, remarqua dans le quartier des femmes une fille si belle que le
triste costume des détenues, les cheveux rasés ne l'enlaidissaient pas,
semblaient un déguisement choisi à plaisir.

A eux deux, ils eussent fait comme un couple d'églogue antique, lui,
taillé en force, la peau dorée par la poussière des routes et les âpres
soleillées, les yeux noirs, allumés de perpétuelles convoitises, elle,
grande, avec des hanches harmonieuses comme les lignes rhythmiques
d'une amphore, un teint de fleur, une bouche au retroussis cruel et
quelque chose de félin, de glissant, d'onduleux dans la façon dont elle
marchait.

Il devenait tout pâle quand il la voyait, chancelait comme si on lui eût
asséné quelque coup de poing dans la nuque. Elle souriait comme amusée
par sa détresse. Il savait qu'elle tirait trois ans pour avoir jeté son
enfant dans une mare.

Ils n'avaient jamais pu se rapprocher, se parler, et de loin,
échangeaient des signes, de longs regards d'intelligence, toute une
mimique naïve, exaltée et par instants libertine.

Mais lui seul s'offrait avec des gestes d'impudeur et de folie,
tremblait de la tête aux pieds, mendiait des tendresses, la conviait de
ses prunelles incendiées, striées par des éclairs de chaleur aux
délices du stupre, aux griseries des étreintes, la suppliait, lui jetait
à pleines mains éployées des baisers et des baisers. La belle ne lui
répondait que par son éternel sourire de reine accoutumée aux
flatteries, ne paraissait pas le comprendre, en ressentir quelque
trouble, semblait une froide idole au cœur glacé, n'avait aux lèvres
que des bâillements de lassitude.

Et un jour, elle eut comme un réveil, et par des signes moqueurs le
défia de faire tout ce qu'elle exigerait, nargua ses effusions
passionnées, lui expliqua qu'elle ne le croirait que s'il avait le
courage de se mutiler, de lui jeter ainsi qu'un gage l'un des doigts de
sa main droite.

Et l'homme, avec cette audace insoucieuse de ceux qui espèrent le ciel,
qui ont la foi chevillée au cœur, n'hésita pas un instant, ne songea
même pas qu'il serait désormais un invalide qui ne peut plus braver le
danger, la regarda bien dans les yeux et d'un coup de dents bestial se
coupa soi-même ce doigt qu'elle exigeait comme une preuve d'amour, puis
le lui lança à travers les barreaux comme on jette une fleur.

Et Charles Luceuille qui s'étirait dans un amoncellement de coussins
japonais, reprit:

--J'ai eu naguère un ravissant petit modèle qui s'appelait Lise tout
court, une drôle de fille qui était, comme dit la chanson de Pierre
Dupont, belle autant que le ciel et l'eau, et perverse dans l'âme,
poussée certainement en quelque bouge de voleurs, capable des pires
méfaits, avait déjà, et s'en vantait, bien qu'elle eût à peine
vingt-cinq ans, connu le supplice horrible du silence perpétuel qu'on
inflige aux femmes dans les maisons centrales.

Mais comme elle avait des sens de diablesse, un corps d'idéale
Aphrodite, qu'elle posait à miracle, et que son bagout ordurier
m'amusait, comme ces spectacles équivoques où l'on se risque en enlevant
sa rosette, je la gardais malgré tout, je ne pouvais me décider à
l'éconduire, à m'en séparer.

Et elle me dévoila bien souvent des choses d'amour vraiment
attendrissantes qui se passent en ces prisons pareilles à des tombes, et
où l'on pourrait croire que le cœur s'engourdit, que la chair est
comme morte, qu'on se laisse vivre en une inertie passive d'animaux.

Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre
elles, se recherchaient, se courtisaient, s'adoraient avec des désirs,
des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré
d'exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d'une telle
sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu'elles éprouvaient
les suprêmes délices, rien qu'en s'effleurant des doigts au passage,
qu'en se regardant à la dérobée lorsque les Sœurs inflexibles ne
pouvaient les surprendre.

Oui, le heurtement de leurs regards alanguis d'une immense tendresse,
mouillés de luxure, sous les cils qui palpitent ainsi que des ailes, se
promettant, s'abandonnant, s'attardant passionnément, ardemment sur les
lèvres de l'amie, sur les pointes de sa gorge, sur les plis mystérieux
de son corps, parlant, s'épanchant, suppliant, les leurraient d'un
mirage d'apothéose, le frottement furtif des mains, du poignet les
brisaient, les enivraient, leur donnaient toute la joie, toute la
lassitude divine de la possession.

Et Lise avouait même que la réalité, les jouissances qui secouent l'être
de la nuque aux talons, qui le plongent comme en du Néant, ne lui
avaient jamais paru aussi complètes, aussi délectables, aussi
détraquantes que ces sensations de rêve, ce vertige cérébral!

Et il conclut, en suivant dans le ciel des tournoiements de feuilles
mortes:--Ce Dieu dont on nous enseignait la toute-puissance au
catéchisme lorsque nous étions tout petits, cette entité mystérieuse qui
domine le monde, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées, qui nous
guide, nous poursuit, nous tient dans ses mains, ce Dieu ne serait-il
pas l'Amour?



PARVENU


Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de
l'homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres,
ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d'une bouche
lippue, ses yeux à fleur de tête que n'assombrit jamais quelque émoi,
quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des bœufs,
avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui
valut d'être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse: «la rue
Basse-du-Rempart».

Dupontel qui s'est donné la peine de naître, non comme les grands
seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d'un nombre
respectable de millions, ainsi qu'il sied à l'unique héritier d'une
maison où l'on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d'un siècle.

Nécessairement de l'Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut
paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce
qu'il a été élevé à Vaugirard, qu'il sait à peu près l'anglais, qu'il
fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu'il monte assez bien à
cheval et qu'il sait conduire un mail et jouer au tennis.

D'une élégance étudiée, trop correcte de «toute sorte», copiant ses
allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois
ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l'esprit
des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les
replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi
les camarades s'esclaffent, et accoutumé à entretenir de jolies filles
pour la joie de ses meilleurs amis.

Le parfait imbécile, quoi! mais, somme toute, un excellent garçon,
auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.

       *       *       *       *       *

Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu'il eut constaté
qu'en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur,
que toutes l'avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d'une
semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir
ce qu'on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par
raison, mais selon son cœur. Une après-midi d'automne, à Auteuil,
devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les
braseros, il remarqua une jeune fille d'une teinte exquise, si fraîche
qu'on eût dit d'une fleur de pommier, si blonde qu'on eût pris ses
cheveux pour des fils d'or, si souple et si mince qu'elle évoquait ces
longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d'église,
et énigmatique, ayant l'air à la fois d'une ingénue délicieuse, de
quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le
pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de
jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire
et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s'amuser jusqu'à la
satiété.

Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une
taille qu'on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui
palpitent comme des ailes de papillon près d'un nez effronté et sensuel,
un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de
roses.

Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant
avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à
flot par des prodiges d'équilibre et d'adresse, race d'ailleurs comme
pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de
Charlemagne et pas dans la musique ni l'office, comme dit l'autre.

Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui
chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent
comme un mirage de bonheur et d'orgueil.

Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita
à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et
obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant
qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.

       *       *       *       *       *

Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir
qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de
s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les
couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.

Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec
comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser,
d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui
appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le
repousser.

Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se
plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le
péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté
qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les
haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les
hautes herbes parfumées.

Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon,
était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de
mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît
perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un
malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses
désenchantées, son apparente inertie.

Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un
titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en
correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie
de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du
monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la
célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de
reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.

Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui
arrachèrent le bandeau des yeux.

Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules
dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à
lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le
malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses
enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer
aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de
Sganarelle.

Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne,
joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait
pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa
femme.

Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle
de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve.
L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale
qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces
gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour
ne pas jeter sa victime par la fenêtre.

Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette
petite scène intime, s'apprêta à constater le flagrant délit et, d'un
ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question
ordinaire:

--Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie?

Dupontel répondit:

--Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).

Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta
soudainement:

--Dupontel en deux mots, s'il vous plaît, monsieur le commissaire!



LA FILLE AUX ROULIERS


...Alors le cocher, qui avait sauté de son siège et marchait à pas
traînards auprès de ses biques efflanquées, les réveillait par instants
d'une cinglée de fouet ou de rudes jurons, étendit le bras vers le haut
de la côte où, comme de jaunes lanternes, luisaient les fenêtres d'une
solitaire maison encore éveillée, bien que la nuit fût pleine et l'heure
tardive.

--C'est là qu'on boit la goutte, Monsieur, s'exclama-t-il, et bien
servie, mille Dieux!

Et ses yeux flambèrent dans sa face maigre, brûlée, d'un ton de brique
recuite, ses lèvres eurent un clappement sensuel d'ivrogne qui se
rappelle une bonne bouteille naguère lampée, son corps se redressa sous
la blouse, prit une apparence faraude, tressaillit comme l'échine d'un
bœuf piquée d'un coup d'aiguillon.

--Certes, oui, bien servie, et par une qui vous fout la mounine avant
qu'on ait seulement levé le coude et bu un verre!

       *       *       *       *       *

...La lune montait derrière les pics neigeux et rouges, comme trempée de
sang, couronnée de nuages sombres qui s'échevelaient, se tordaient,
ondulaient, faisait penser à quelque tête sinistre de Méduse. En cette
clarté fuyante se déroulaient au loin les plaines mornes du Capsir
sillonnées de torrents, les pâturages immenses où erraient
d'incertaines formes, les champs de seigle pareils à de grands draps
d'or, et ça et là, de misérables villages, de larges flaques d'eau où
les étoiles allumaient comme des regards tristes. D'humides rafales
balayaient la route, charriaient dans l'air une âpre senteur de foin,
des aromes de résine et de fleurs inconnues. Et les blocs erratiques qui
jalonnaient le sol comme de bornes géantes avaient des silhouettes
spectrales...

       *       *       *       *       *

L'homme enfonça d'un coup de poing son large chapeau de feutre, effila
ses moustaches d'ancien hussard, et d'un ton obséquieux, prometteur,
reprit:

--Monsieur veut-il qu'on s'arrête?... Nous y voilà!

       *       *       *       *       *

C'était une pauvre guinguette de chemineaux, au toit d'ardoises
roussies, comme rongées de lèpre, aux murs faits de grosses pierres et
devant la porte stationnaient, barrant presque toute la route, trois
charrettes attelées de mules et chargées d'énormes troncs d'arbres. Les
bêtes accoutumées à cette halte sommeillaient, comme engourdies et leur
lourd fardeau exhalait une odeur de forêt saccagée.

Au dedans, autour d'un feu de sarments qui pétillait, des bouteilles et
des verres sur une table étroite, chantaient comme la tête partie et
riaient à grands éclats des rouliers, deux jeunes et un vieux. Et une
femme aux hanches rondes, le chignon épinglé dans un bonnet de dentelles
selon la mode catalane, l'air solide et hardi avec, cependant, comme une
grâce perverse et native, la tête jolie mais déjà fripée, les incitait à
dénouer les cordons de leurs grosses bourses de cuir, ripostait aux
quolibets sales d'une voix aiguë, assise sur les genoux du plus jeune
et se laissait sans vergogne baiser par lui à pleine bouche et fourrager
le corsage.

       *       *       *       *       *

Le cocher poussa la porte d'un geste de maître qui se sait chez lui.

--Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour
deux, pas vrai?

Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois,
haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui
montrent les crocs, prêts à mordre.

La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme
une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous
demanda:

--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?

--Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit
le cocher en roulant une cigarette.

Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses
prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de
cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites
et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la
bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des
vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage
triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se
livraient pour elle, attendant sans trêve,--désirant celui qui était le
plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par
une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un
bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse,
pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui
leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime
contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique
suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que
nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient
inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait
jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui
s'oublient.

Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler--avec quelle obsession
despotique--ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité
et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses
mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et
m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie,
sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement
de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...

       *       *       *       *       *

...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles,
vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où
venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de
l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle
côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta
ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention
d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.

       *       *       *       *       *

Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand
ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer
au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes
charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de
douleur.

Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès
qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver
toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant,
s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans
la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un
sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches
fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour
acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.

Alors, à la Notre-Dame, au temps où l'on pèlerine à Font-Romeu et où les
villages sont déserts, pour toucher l'assurance, l'aubergiste mit le feu
à sa maison. Et l'on eut la preuve du crime par la Glaizette, qui
n'avait pu se résoudre à abandonner le miroir dont était ornée sa
chambre et l'avait emporté sous sa jupe.

Les parents tirèrent des années de prison, et seule, lâchée dans la vie,
l'amour dans la peau, la petite devint servante, passa de main en main,
hérita d'un vieux métayer qu'elle avait englué comme un merle, et avec
cet argent se fit construire ce bouchon sur la route nouvelle que l'on
ouvrait à travers le Capsir...

--Une gaillarde, Monsieur, conclut le cocher, une gaillarde comme on
n'en voit plus même dans les meilleures garnisons et qui vous ouvrirait
la porte à toute une confrérie et pas exigeante, tout à fait brave...

       *       *       *       *       *

...Et je l'interrompis malgré moi comme si ces paroles m'eussent fait
mal, je songeai à ces prunelles vertes et pâles, ces prunelles de magie
et de rêve qui avaient la teinte des mantes prieuses, je les cherchais,
je les voyais dans les ténèbres, elles dansaient devant moi comme des
lueurs phosphoriques et j'aurais donné toute ma bourse à cet homme pour
qu'il redevînt à présent silencieux, pour qu'il harcelât ses chevaux,
pour que leur galop s'affolât, m'emportât vite, vite, loin, toujours
plus loin de cette fille.



LA

LA DERNIÈRE PENSÉE

DE TOM CLIBBOOTH


...Ce Tom Clibbooth, bien qu'il fût taillé comme un Hercule de foire,
qu'il sût baragouiner une douzaine de langues, qu'il n'eût jamais reculé
devant une aventure à tenter, un danger à courir, un bon coup à faire,
n'était arrivé qu'à crever la faim plus souvent qu'à son tour, à n'être
qu'un pauvre hère toujours en quête d'aumônes et d'expédients, toujours
errant de ville en ville, à l'affût des bonnes âmes et d'un gîte
facile.

Cinquante fois il avait cru toucher au but, agripper la fortune volage
de ses mains avides et il était retombé au troisième dessous, découragé,
meurtri, à bout de forces.

On aurait dit que la destinée s'acharnait contre lui. Il faillit être
lynché en Californie à la place du vrai coupable. Il perdit en un
naufrage la cargaison qu'il avait amassée au Pérou en cinq années de
labour et de fièvre. Il se maria avec une adorable petite miss blonde
aux yeux d'archange qui, en pleine lune de miel, trouva drôle de partir
dans une troupe ambulante de minstrels. Il tint un bar qui brûla dans
l'incendie de Chicago. Il acheta un cirque, et en une semaine tous ses
chevaux et ses éléphants moururent emportés par une maladie inconnue,
qui permit aux vétérinaires de rédiger d'incohérents mémoires. Il
devint croupier dans un tripot et des gentlemen en gaieté l'assommèrent
au milieu d'une dispute.

       *       *       *       *       *

A la fin, ayant tâté de tous les métiers, vainement cherché à gagner la
partie, à vaincre cette persistante déveine, las de traîner sans trêve
le boulet de la vie, il ne songea plus qu'à faire le grand voyage.

Il envisageait la mort avec un dilettantisme raffiné, un sang-froid
absolu, comme un spectacle où il importe de s'amuser et de rire jusqu'à
la tombée du rideau. Il en combinait dans son cerveau les apprêts, les
détails, les sensations. Il s'y accoutumait. Il rêvait qu'elle fût la
revanche des misères jusque-là endurées, de l'existence lamentable qui
avait été son lot dans ce monde, qu'on en parlât dans tous les journaux
de New-York à San-Francisco comme d'un événement sensationnel.

Et, hanté par cette idée fixe, il suivit les funérailles des
millionnaires, en nota les moindres détails dans sa mémoire, interrogea
les employés des pompes funèbres, feuilleta les livres d'histoire où
l'on raconte les apothéoses posthumes des empereurs et des rois.

Oh! s'en aller dormir au fond de la terre, plus hospitalière aux morts
qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes
panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le
long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la
ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en
main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se
répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un
cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus
de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas
dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres
diables!

Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit
propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque
jour et couchait si rarement dans un lit?

       *       *       *       *       *

Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de
Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en
grosses lettres, se détachait le speech suivant:

     _M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses
     honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du
     Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des
     mœurs dans les Etats de l'Union._

     _La recette est destinée à couvrir les frais de ses obsèques et le
     leader prend l'engagement formel de se brûler la cervelle à la fin
     de la séance._

A midi, toute la salle fut louée jusqu'à la dernière chaise et les
marchands de billets vendirent à des prix invraisemblables des places
qui valaient deux dollars.

La foule fit la queue aux abords du club jusqu'à l'heure de la
conférence, se rua sur les portes, fourmilla soulevée et bruyante,
sifflant la police qui la chargeait vainement, qui ne parvenait pas à
frayer un passage aux voitures, à maintenir l'ordre.

Etait-ce une excentricité sérieuse? Etait-ce une mystification énorme
savamment combinée par quelque farceur? Se tuerait-il ou se
désisterait-il au dernier moment sans la moindre vergogne? Qui avait
entendu parler de ce Tom Clibbooth, qui connaissait l'existence de ce
bouffon macabre?

Ce mystère que nul ne perçait avivait les curiosités jusqu'au paroxysme.
On pariait pour le suicide et contre le suicide. On attendait
anxieusement les détails de cette funèbre exhibition.

A l'intérieur du club, on aurait dit d'un tonneau de harengs, tant les
spectateurs et les spectatrices étaient nombreux et pressés les uns
contre les autres.

Et un grand silence régna quand Tom Clibbooth, irréprochable dans son
habit noir, le plastron piqué de trois perles noires, la cravate blanche
bien nouée, s'assit à l'heure sonnante devant sa table et
tranquillement, entre le verre d'eau sucrée et son claque, posa un
revolver de fort calibre.

Les lorgnettes le dévisageaient comme une bête curieuse. Les femmes
avaient de petits frissons en songeant qu'un aussi bel homme allait
faire la pirouette finale. Les hommes avaient peur de quelque duperie et
d'en être pour leur argent.

Tom Clibbooth parla d'une voix très claire, très accentuée, blagua la
société, raconta des anecdotes plaisantes et graveleuses, s'emporta par
moments en de longues tirades haineuses où lui revenait comme des
hoquets de fiel le souvenir de tout ce qu'il avait souffert, de ses
espérances avortées, de ses rêves qui avaient eu l'aile cassée au
premier essor, qui avaient agonisé dans les ornières pleines de boue.

Il éclatait de rire, d'un rire sardonique et gouailleur, qui sonnait
comme une aigre fanfare d'un bout à l'autre de la salle. Il ne ménageait
personne. Il gouaillait avec un cynisme furieux. Il insultait les riches
et les heureux comme un de ces tribuns qui surgissent sur une borne
pendant une émeute.

On l'applaudissait et on le sifflait avec une sorte de fièvre. Et quand
il eut terminé son discours, le torse droit, le sourire aux lèvres, très
calme, Tom salua les assistants, s'écria:

--Il ne me reste plus, ladies et gentlemen, qu'à prendre congé de vous
et à m'excuser de vous avoir fait attendre trop longtemps le meilleur
des spectacles.

Les trente mille dollars que je dois à votre curiosité me permettront de
faire un départ convenable pour l'autre monde, et j'espère que vous vous
considérerez tous comme invités à la cérémonie!

Puis gravement, froidement, comme il l'avait promis, l'orateur arma le
pistolet et se brûla la cervelle sans que personne eût essayé de l'en
empêcher...

       *       *       *       *       *

...Et le lendemain, toute la ville, tous les clubs, toutes les
corporations escortèrent son corbillard, le couvrirent de fleurs et de
feuillages, et l'on fit même une souscription pour lui élever un
monument aux colonnes de marbre et aux portes de bronze, où fut gravée
la phrase classique:

    STA VIATOR HEROEM CALCAS.



L'HOTEL A TOUT FAIRE


...Des saccades de rire secouaient le gros ventre de Royaumont, rien
qu'à évoquer cette histoire bouffonne promise aux camarades, et les yeux
larmoyants, essoufflé, renversé au fond du large fauteuil qu'il
remplissait comme d'un ballot de chair croulante, ce ramasseur de bouts
de potin, ainsi qu'on l'a surnommé au club, s'exclama enfin:

       *       *       *       *       *

--Ce n'est pas une blague, Bordenave n'a plus aujourd'hui un sou de
dettes, peut passer dans n'importe quelle rue, publier ces fameux
mémoires sur les huissiers qu'il écrit au jour le jour depuis dix ans et
n'osait pas sortir dans la crainte de quelque implacable retour
offensif, d'embêtantes représailles, vous savez bien, les petits cahiers
dont il parle sans cesse, où il s'est donné la peine de noter les
silhouettes de tous les distributeurs trop généreux de papier timbré
auxquels il eut affaire, leurs travers, leurs trucs, leurs faiblesses,
leurs plaisanteries, leur façon d'opérer tantôt d'une rudesse brutale,
tantôt d'une cauteleuse bonhomie, tantôt embarrassée, presque honteuse
et aussi d'une ironique jovialité de pince-sans-rire, l'aspect de leurs
études, les métiers, les ruses de toutes sortes que pratiquent les
clercs pour arrondir le casuel, pour dérober quelques miettes de gâteau
au patron. Vous verrez ça, Chose, Machin, le vaudevilliste qu'on
rencontre partout, lui a promis une préface de derrière les fagots, et
il y aura de quoi rire, comme disent les camelots! Vous êtes épatés,
hein? Avouez que vous êtes absolument épatés et je vous le donne en
cent, en mille, je vous mets au défi de deviner comment cet excellent
ami, qui rendrait des points au plus fort des équilibristes, et dont
l'existence est un inexplicable problème, a pu ainsi désintéresser ses
créanciers, sortir d'un coup la forte somme.

       *       *       *       *       *

--Allez donc au fait, sacrebleu, ronchonna le commandant Le Hardeur,
qu'impatientait tout ce verbiage inutile.

       *       *       *       *       *

--On y va, on y va, gouailla Royaumont en jetant son cigare à demi
éteint dans la cheminée, je tousse et je commence. Nul d'entre vous
n'ignore, je le suppose, qu'il n'est pas au monde de meilleurs amis que
Bordenave et cet inaltérable satisfait de Quillanet. Ils se complètent.
Ils ne pourraient se passer l'un de l'autre. Ils ont fini par s'habiller
de la même façon, par avoir les mêmes gestes, le même rire, les mêmes
allures, les mêmes inflexions de voix, tellement qu'on croirait que
quelque lien étroit de parenté les unit, qu'ils furent élevés ensemble
dès l'enfance. Il y a entre eux cette unique différence que Royaumont
est complètement à la côte, possède pour tout avoir des liasses
d'hypothèques, de dérisoires parchemins qui attestent sa race, de
chimériques espoirs d'héritages déjà fortement escomptés, s'ingénie à
découvrir perpétuellement de nouveaux expédients, traîne à l'état
d'épave avec, d'ailleurs, une superbe insouciance et que Sébastien
Quillanet, de la maison de banque Quillanet frères, doit avoir au bas
mot dans les huit cent mille de rente, descend tout bêtement d'un obscur
tâcheron qui acquit des biens nationaux, fut ensuite fournisseur des
armées, arrondit la boule de neige, spécula sur la défaite autant que
sur la victoire, ne sait que faire de son argent. Mais le millionnaire
est timide, balourd, s'ennuie à jet continu et le décavé le distrait,
l'amuse de sa verve impertinente, de ses bouffonneries libertines, lui
souffle ses réponses, le tire d'embarras, lui sert d'éclaireur dans
cette grande forêt de Paris semée de tant d'embûches, lui évite ces
gaffes grossières qui coulent l'homme le mieux lesté, lui découvre, lui
indique même les maîtresses qui sont vraiment de la première marque, qui
posent quelqu'un d'aplomb, font l'effet d'une jolie fleur rare épinglée
à la boutonnière de l'habit. C'est le confident des intrigues,
l'accompagnateur des débuts et des départs, le convive des petites
fêtes, le commensal et l'hôte familier, le bouffon dont on aguiche la
malice, dont on tolère les pires saillies.

       *       *       *       *       *

--Au fait, au fait, interrompit encore le commandant, voilà plus d'un
quart d'heure que vous tenez le crachoir pour ne rien dire!

Royaumont haussa les épaules et reprit:

--Ah! ce que vous êtes tannant, mon cher, lorsque vous vous y mettez!...
L'an passé, aux prises avec les siens qui l'assourdissaient de leurs
récriminations, le harcelaient, le menaçaient de gros ennuis, Quillanet
se maria. Mariage de raison, presque blanc qui ne modifia
qu'extérieurement ses habitudes et ses goûts, d'autant que le banquier
avait alors à ses gages une vraie petite merveille de femme, un bijou
de Paris d'une mièvrerie ineffable, d'une délicatesse ensorcelante,
cette adorable Suzette Marly qui semble une Vénus de poche et dut en
quelque existence antérieure être Phryné ou Lesbia. Il ne la congédia
point, bien entendu, mais comme il était à présent tenu à quelques
précautions discrètes, à des ruses de mari qui trompe sa femme, il loua
et meubla au nom de Bordenave un hôtel entre cour et jardin qu'on aurait
dit construit pour abriter quelque folie amoureuse. C'était le nid rêvé,
une bonbonnière tiède, pimpante, tendue de soies aux tons lointains,
d'allégoriques trumeaux, d'immenses glaces, lumineuses, pleines de
meubles bas et profonds qui conviaient aux caresses et aux étreintes.
Bordenave en occupait le rez-de-chaussée, et le premier servait d'aimoir
au banquier et à sa maîtresse. Or il y a juste huit jours, vous voyez
que je suis bien renseigné, Bordenave, pour mieux dissimuler la
situation, avait offert dans son rez-de-chaussée à un pêle-mêle de
petits fonds de revue, à quelques camarades et à Quillanet un déjeuner
parfait et comme il s'entend à les commander, un déjeuner tellement
soigné qu'au dessert chacun avait déjà une femme sur ses genoux, se
demandait si un baiser de lèvres câlines et perverses ne grise pas mille
fois plus vite que la plus vieille eau-de-vie et que les plus grands
crûs, cherchait d'un regard oblique la porte de la chambre à coucher
pour s'y défiler à l'anglaise bien que la Faculté défende sévèrement
cette façon de digérer plus vite un repas raffiné, lorsque le maître
d'hôtel, avec un air embarrassé, vint lui chuchoter tout bas quelques
mots à l'oreille. «Dites à ce Monsieur qu'il se trompe et qu'il me
fiche la paix, répliqua Bordenave d'une voix coléreuse.» Le domestique
sortit et revint aussitôt l'avertir que le fâcheux devenait menaçant, se
refusait à sortir de l'hôtel, parlait même de recourir au commissaire.
Bordenave fronça les sourcils, jeta sa serviette sur la table, renversa
deux verres, s'en alla en titubant, la face vermillonnée, jura,
balbutia: «Elle est trop forte, celle-là, et le drôle va voir comment on
passe par la fenêtre quand on ne veut pas passer par la porte!» Mais, il
se trouva dans l'antichambre en face d'un monsieur très froid, très
poli, très impassible qui s'inclina, lui dit avec un flegme tranquille:
«Vous êtes monsieur le comte Robert de Bordenave, n'est-ce pas?» «Oui,
Monsieur!» «Et le bail que vous avez conclu pour la location de cet
hôtel chez maître Albin Calvet, notaire, rue du Faubourg-Poissonnière,
est bien à votre nom, je vous prie?» «Parfaitement, Monsieur!» «J'ai
donc l'extrême regret de vous prévenir que si vous n'êtes pas en mesure
de me régler les diverses créances que diverses personnes m'ont chargé
de recouvrer à votre domicile, je serai forcé en présence des deux
témoins qui m'attendent dans la rue, de récoler tous les meubles,
tableaux, argenterie, vêtements, etc., qui sont dans l'hôtel.» «C'est
une plaisanterie, Monsieur!» «Elle serait trop mauvaise, monsieur le
comte, et je ne me la permettrais pas à votre égard!» La situation était
absolument critique et ridicule, d'autant que dans la salle à manger les
femmes allumées heurtaient les verres en cadence de leurs petites
cuillères, comme au beuglant, criaient: «L'attrapera, l'attrapera pas,»
le réclamaient avec des rires enroués. Que vouliez-vous qu'il fît,
sinon d'expliquer la mésaventure à Quillanet qui, du coup, en fut
dégrisé et plutôt que de voir violer son «aimoir,» étaler son péché
secret, vendre ses bibelots et le reste, paya la «douloureuse» d'un
chèque en bonne et due forme, le ventre serré et la bouche déformée par
une très vilaine et jaune grimace. Et l'on niera encore que les décavés
ont quelquefois un brusque retour de chance!»



A PERPÈTE


...Survenu ainsi brusquement comme quelque hallucinante apparition
d'outre-tombe tandis qu'au bord du vaste lit, ils sommeillaient avachis,
épuisés, cuvant leur amour, la face blanche, les lèvres encore allumées
d'un sourire et se cherchant jusque dans le rêve, Sigmund Andréléief les
tenait l'un et l'autre en sa possession, aurait pu les envelopper de ses
bras vigoureux, les broyer, les étouffer, en faire une sanglante
bouillie de chairs et cependant il demeurait immobile parmi les
vacillantes clartés de la veilleuse d'église accrochée au mur,
contemplait le couple avec un flegme étrange, sans un tressaillement,
semblait, les sourcils froncés, quelque juge qui s'apprête à rendre un
arrêt sans appel, qui en rumine les phrases inoubliables.

Eux,--l'adorable comtesse Marpha, presque nue dans ses dentelles
lacérées et ses cheveux de soie épars, la nimbant d'une auréole
radieuse, tout le bonheur d'aimer et d'être aimée dans l'épanouissement
de sa bouche entr'ouverte comme une fleur, et Robert d'Astérille, si
délicat, si nacré de peau, si féminin qu'on eût été tenté de l'habiller
en demoiselle d'honneur comme Chérubin, de ne pas en faire plus de cas
que d'un joli joujou fragile, de ne lui parler qu'avec ces diminutifs
mignards qui alanguissent les mots d'oreiller,--avaient sombré dans
l'oubli de tout, paraissaient anéantis en une extasiante hypnose.

La chambre close fleurait l'amour.

Enfin, comme la demie de trois heures sonnait à une petite pendule de
voyage posée sur la cheminée au milieu de babioles, le mari s'avança
vers les coupables, posa sa main d'un geste lent sur l'épaule de
monsieur d'Astérille. Et éperdus de terreur, la gorge serrée, les amants
se dressèrent, se roidirent comme si le froid de la mort les eût déjà
glacés.

Le comte Andréléief les dévisageait d'un âpre et méprisant regard, se
repaissait de leur angoisse, la prolongeait comme avec de secrètes
jouissances et il éclata de rire, d'un long rire aigu, rauque qui les
narguait, les insultait, faisait penser à la crécelle d'un oiseau de
proie qui plane et tourne dans un ciel d'orage.

Puis scandant ses phrases, les martelant comme s'il eût voulu les leur
enfoncer une à une dans le cerveau, les y planter à jamais ainsi que des
clous de Calvaire, Sigmund s'écria:

--Rassurez-vous, je ne vous tuerai pas... Il me plaît que vous viviez
encore, vous et elle, que vous vous aimiez... Je vous donne l'un à
l'autre pour toujours, pour toujours vous m'entendez bien... Je ne vous
fais grâce qu'à cette condition formelle et si vous vous sépariez, si
vous cessiez de vivre ensemble, si vous vous trompiez, je vous jure sur
l'honneur et sur le Christ qui nous voit et nous entend, que votre
dernière heure serait venue, que je vous abattrais comme une paire de
chiens qui ont la rage!

...Ils ne lui répondirent pas une parole, haletants, les prunelles fixes
comme des somnambules que hante un cauchemar, les mains crispées dans
les draps, et le mari répéta d'une voix plus impérieuse, plus stridente:

--Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Je vous condamne à vous aimer à
perpétuité,--_à perpétuité_.

Et, sans même retourner la tête, il souleva la portière de vieux brocart
rose qui barrait le fond de la chambre et se retira discrètement, comme
un médecin qui se sent désormais inutile.

       *       *       *       *       *

S'aimer _à perpétuité_, vivre en une communion absolue de sensations,
d'espoirs, de chimères, ne jamais se séparer, n'était-ce pas la
réalisation de leur rêve familier, le but qui apparaissait auparavant à
leurs tendresses comme quelque inabordable Icarie? Et ne fallait-il pas
qu'en son excès de douleur, son accablement de honte, leur malheureuse
dupe eût perdu la raison pour leur infliger comme un châtiment cette
suprême joie, pour les pousser soi-même vers le paradis? Ils
arrangeraient leur existence comme une éternelle partie de plaisir. Ils
ne l'orienteraient que sur l'amour et leurs années seraient une suite
ininterrompue de délices. Ils souriaient à leur nouvelle destinée. Ils
narguaient de leurs doigts enlacés, de leurs bouches palpitantes, de
toute leur âme ravie, la menaçante et railleuse pitié de celui qui avait
cru leur infliger la pire des tortures.

Et des années d'enchantement, des années qui évoquaient ces douces
aurores où la mer bleue se fond dans le ciel bleu, des années où ils
n'avaient conscience ni des pays qu'ils traversaient, ni des saisons qui
se succédaient, ni des jours qui s'écoulaient pareillement légers,
pareillement joyeux, des années fuirent sans qu'aucune secousse
ébranlât leur quiétude, ternît leurs prunelles sereines, sans qu'aucun
émoi troublât l'attachement de leurs âmes...

Cependant le mari attendait patiemment la série à la noire et elle se
dessina bientôt fatalement, logiquement comme quelque courbe aux
décroissantes sinuosités.

Monsieur d'Astérille sentit le premier le poids du boulet et avec sa
nature frôleuse et libertine qui le jetait dans toutes les jupes, qui le
brûlait de convoitises dès qu'il découvrait quelque jolie femme
nouvelle. Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de
volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair,
une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de
traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des
affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux
mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même
ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale,
lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écœurante satiété
de l'amour. Il enviait ses camarades qui avaient la bride sur le cou,
qui changeaient à leur guise de femmes, qui, même mariés, couraient la
prétentaine. Il eût donné toute sa fortune pour pouvoir seulement un
soir au Jardin-de-Paris ou sur le boulevard s'accrocher à une fille de
rencontre.

La comtesse Marpha l'adorait quand même, ne savait que faire,
qu'imaginer pour le retenir auprès d'elle, pour l'apaiser, pour
l'émouvoir. Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante,
souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le cœur à
coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin
que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise
de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses
miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec
de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers,
ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la
traitait déjà en vieille femme.

...En cet état d'irritation, d'énervement atroce, ils ne parvinrent plus
à se maîtriser, à se mentir, se heurtèrent en de continuelles disputes,
se reprochèrent leur faute, cet adultère où s'était englouti, comme en
un gouffre boueux, leur jeunesse, leur repos, leur bonheur...

...Et sur eux voletait, pesait sans trêve comme quelque sinistre vision
de nuit la hideuse peur de mourir, plus forte, plus tenace que toutes
leurs angoisses, toutes leurs souffrances...

       *       *       *       *       *

...Le comte Sigmund Andréléief descendait de cheval, un matin, quand on
lui annonça que monsieur d'Astérille insistait pour le voir aussitôt,
qu'il s'agissait d'une affaire grave, impossible à remettre au
lendemain...

Il y avait plus de dix ans que durait cette liaison de forçats, et à
bout de forces, se sentant devenir fou, ayant eu la veille cette honte
de rentrer ivre chez lui, d'avoir vu rouge cependant que l'adorable
créature, celle qu'il avait tant aimée et qui ne pouvait, ne voulait pas
l'oublier, lui adressait de timides remontrances, de s'être avili
jusqu'à la rouer de coups avec une brutalité lâche d'homme du peuple, il
venait rappeler au mari outragé sa promesse, lui annoncer qu'ils se
séparaient, quoi qu'il pût en advenir, Marpha et lui, demander la
mort...

Le comte avait allumé un cigare, le fumait à lentes bouffées,
contemplait d'un étrange regard où il y avait à la fois du plaisir, de
la haine, et comme une obscure et naissante compassion, cette figure
altérée, vieillie, ravagée ainsi que par quelque mal implacable et
mystérieux, écoutait cette confession de désespéré. Il haussa à la fin
les épaules et s'exclama:

--N'ayez plus de crainte, Monsieur, la leçon est suffisante, nous sommes
quittes!

       *       *       *       *       *

...La comtesse Marpha Andréléief habite maintenant avec son mari un
vieux château près de Szegedin. Elle paraît heureuse et les paysans
l'appellent la Sainte Dame...



LE MIRACLE DES CERISIERS


O la tristesse navrante du ciel comme faufilé de fils gris, de la mer
démontée, livide, déserte qui s'enfonce on ne sait où, se perd en les
brumes lourdes et dans ce deuil des choses, la mélancolie frissonnante
des arbres fleuris, des mimosas en or fin, des amandiers qui semblent
quelque beau bouquet de mariée, des pêchers d'un rose si tendre qu'ils
évoquent la radieuse douceur d'une nuque de femme! Et n'est-ce pas une
de ces heures de spleen où l'on a besoin d'appareiller pour des voyages
de rêve, de fuir la vie, de relire un chapitre de la légende dorée, une
des émerveillantes aventures qui ont comme une odeur nostalgique de
vieux sachet?

Je vous conterai donc aujourd'hui, Madame, l'histoire de saint Honora et
de sainte Marguerite qui s'aimèrent jusqu'à la mort et pour lesquels le
bon Dieu se montra très clément et très doux.

Cela se passait au temps lointain, où les galères romaines sommeillaient
à l'ancre dans le port de Fréjus, où les hautes tours de briques, les
arches des aqueducs, les portes dorées de la florissante cité dominaient
le golfe bleu, où, malgré les persécutions des Empereurs, les patriciens
les plus riches et les pauvres gens venaient à cette religion nouvelle
qui parlait de résurrection, de bonheur infini, de paix entre toutes
les créatures, qui entrouvrait le mystère du ciel, qui avait quelque
chose de magique et de rayonnant comme le pays de soleil et de parfum où
elle était née.

Il y avait alors dans la ville une jeune femme qui s'appelait Marguerite
et que chacun révérait pour son éclatante beauté. Si blonds, si soyeux
en effet étaient ses cheveux, si attirante sa bouche, si fine la
colonnette de son cou, si onduleuses, si pures les lignes de son corps,
qu'on aurait pu, comme une Aphrodite triomphante, l'ériger sur quelque
socle de marbre, l'offrir aux adorations des fidèles.

Il y avait aussi un patricien qui se nommait Honorat et était dans toute
la force de la pleine jeunesse, on eût cru voir, avec ses bouclettes
brunes couvrant à demi le front, sa taille élancée, ses yeux profonds
comme les gouffres verts, cet audacieux Bakkos qu'on représente
souriant, épanoui au milieu des ivresses déchaînées, des thyrses
heurtés.

Or, l'un et l'autre ne savaient pas le compte de leurs biens, habitaient
de somptueuses demeures, marchaient en la vie comme sur quelque belle
route ensoleillée et semée de roses et ils avaient échangé leurs
cœurs du premier jour où leurs regards et leurs mains s'étaient
effleurés.

Ils s'aimaient ingénûment d'un amour délicieux et éperdu. Ils
s'appartenaient. Elle était la vigne et lui l'ormeau. Elle eût voulu en
chaque étreinte lui donner tout son être. Il songeait sans trêve à
trouver de plus folles, de plus grisantes caresses, à mettre à la fois
du miel et des épices dans les baisers dont il lui meurtrissait la
bouche. Et quand ils se sentaient trop las, ils se faisaient porter dans
leur litière par des esclaves, loin de la ville, s'étendaient côte à
côte sur le sable de la grève et contemplaient les étoiles en se
respirant, en se murmurant tout bas dans la monotone plainte des flots
de vagues choses d'une infinie béatitude. Parfois, ils souhaitaient
voluptueusement que la mort les prît, un soir, en pleine beauté, en
pleine vigueur, en pleine joie, les préservant de la hideuse vieillesse,
les emportant enlacés vers les Champs-Elyséens.

       *       *       *       *       *

Cependant, aux ides de mars, un jour, les amants furent touchés de la
grâce en écoutant l'homélie onctueuse qu'un vieil évêque à barbe
blanche, aux joues couturées de cicatrices--stigmates des tortures
autrefois affrontées--prononçait dans une assemblée de chrétiens. Ils
eurent la vision de l'éternité comme si l'Esprit de Dieu était descendu
sur leurs têtes, ils mesurèrent la grandeur de leur péché, l'inanité
des joies humaines, le vide des coupables tendresses. Et ayant reçu
l'eau sainte du baptême, purifiés, ils donnèrent tout ce qu'ils
possédaient à l'église et partirent en tartane vers les îles de Lérins,
résolus à y finir leurs jours dans la prière et dans la solitude, comme
la courtisane Madeleine au fond de la Sainte-Baume.

       *       *       *       *       *

Honorat se réfugia dans la plus petite des deux îles, celle qui
s'allonge rocailleuse, avec ses pins tordus, déjetés par les âpres
souffles du large, devant la mer grande. Marguerite choisit la seconde
avec son épaisse forêt, comme emplie d'éternelle rumeurs, ses
promontoires d'où l'on aperçoit les alpes neigeuses, les côtes Ligures.

Et avant de se séparer, ils s'embrassèrent douloureusement, l'âme en
peine, mordue de tentations nouvelles, comme à l'agonie et conscients
de leur faiblesse, sentant bien qu'ils ne pourraient jamais tuer leur
amour, ni en les jeûnes ni en les oraisons, jamais supporter un tel exil
s'ils ne l'éclairaient d'une lueur d'espoir, firent le vœu de ne se
revoir qu'un seul jour, en l'année, le jour où les cerisiers sauvages
seraient en fleurs.

Et durant des nuits, leurs sanglots retentirent désespérés, aigus,
mornes comme des clameurs de bête qui a perdu son maître, qui erre au
hasard sous les cieux muets. Ils souffraient le martyre dans leur chair
et dans leur cœur. Ils s'ensanglantaient le front, les genoux, les
mains, la poitrine aux ronces et aux pointes des rocs. Puis, peu à peu,
ils s'apaisèrent, engourdirent leur mal dans les longs agenouillements,
dans le bonheur des extases, dans les mirages qui donnent la faim et la
soif. Honorat se béatifiait, évitait les embûches du démon,
s'emplissait les oreilles de terre glaise pour ne pas écouter la chanson
des oiseaux qui lui eût trop rappelé la voix cristalline de l'Adorée,
fermait les yeux pour ne pas voir la mer aux teintes d'émeraude et
d'améthyste où il eût retrouvé le regard étrange de Marguerite, les
ondulations ensorceleuses, la grâce fuyante de son corps.

       *       *       *       *       *

Le compte de leurs fautes s'effaçait au livre de Dieu. Et lorsque surgit
enfin le printemps, que les haies de merisiers et de prunelliers épineux
se couvrirent comme d'une neige odorante, tranquille, confiant en la
providence, le Saint se dirigea vers la grande île. Comme le Christ sur
le lac de Tibériale, il marchait sur les flots, la joie dans les yeux et
l'auréole qui le nimbait se reflétait dans l'eau calme, la coupait comme
d'un sillage éblouissant.

Marguerite l'attendait à genoux, les mains jointes et plus tendrement
avec comme du ciel dans leurs âmes, ils unirent leurs lèvres, ils
s'abandonnèrent au bonheur d'aimer.

Des anges voletaient autour d'eux, rafraîchissaient du battement de
leurs grandes ailes les fronts embrasés du Saint et de la Sainte,
épandaient dans l'air des pétales de fleurs, des aromes balsamiques,
alentissaient la chute du soleil dans les flots, comme s'ils avaient eu
pitié des pauvres amants condamnés encore à se séparer, à souffrir
durant des jours et des jours...

       *       *       *       *       *

Ils s'éloignèrent l'un de l'autre, au crépuscule, retombèrent dans leur
dure pénitence. Et quand revint l'automne accrochant des chapelets de
baies rouges aux branches des buissons, un matin, au réveil, le Saint et
la Sainte crurent être le jouet d'un songe. Les cerisiers à nouveau
étaient tout blancs de fleurs, balançaient dans les roseurs humides de
l'aube leurs grappes immaculées, embaumaient la campagne d'une
insaisissable odeur de vanille. Et le cœur exultant de
reconnaissance, Honorat et Marguerite comprirent que Dieu les
enveloppait de sa bonté infinie, avait fait un miracle pour que, sans
violer leur vœu, ils eussent ce réconfort, cette consolante béatitude
de se réunir une fois de plus dans la si longue année...



LA MILLIONNAIRE


Peut-être une qui a le cerveau fêlé, ainsi que tant d'autres de notre
monde, qui n'y est plus et que ses enfants un jour mettront en interdit,
confieront au père Blanche, ancreront en quelque retraite ignorée, comme
une barque détraquée qui ne peut plus tenir la mer, qui menace de
sombrer au premier coup de vent. Peut-être quelque pauvre âme brisée
comme le vase de cristal dont parle le poète, quelque victime
douloureuse d'un de ces mariages de raison, pires aux tendres cœurs
romanesques que le bagne à perpétuité, qui s'affola, se satura de fiel
jusqu'aux moelles à subir l'odieux contact de l'homme auquel on l'avait
légalement donnée en toute possession, qui ne parvenait pas à se
résigner et aima mieux souffrir que d'aventurer ses fiertés, ses
pudeurs, ses chimères en un adultère, que de chercher dans l'amour la
force de porter le joug, l'oubli des amertumes et des vaines révoltes.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en fût, madame Lamaloux affichait une telle aversion, un tel
dégoût pour son mari, qu'en les voyant on aurait cru assister à un de
ces drames intimes où il y a, comme on dit, un «cadavre». Lui, commun,
solide, le teint coloré, l'aplomb du brasseur d'affaires qui peut tenir
en échec le marché, qui a la toute-puissance de l'argent et las de ses
chiffres, de ses rapports, donnerait n'importe quoi pour s'étirer chez
lui, pour rire et entendre rire, pour s'épancher, raconter ses projets,
trouver dans son intérieur l'absolue quiétude, le repos des excès et de
l'esprit, des tendresses vraies et du bonheur. Elle, les cheveux d'un
blond discret, les yeux attirants comme perdus en de lointains exils,
encore belle, mais ainsi que ces mélancoliques journées d'automne où
l'on sent que tout agonise, le doux soleil, les dernières feuilles et
les dernières roses, et étrangement indifférente, n'ayant aucune
coquetterie, se soignant à peine, s'entêtant à n'épandre autour de soi
que de l'Ennui.

       *       *       *       *       *

Il se heurtait à ce mutisme farouche comme à un mur de prison, s'y
meurtrissait, s'y écrasait, y émoussait ses colères et ses rancunes.
Elle ne lui adressait pas une parole depuis des années, ne consentait à
l'approcher qu'aux heures brèves des repas, ainsi qu'à un buffet de
chemin de fer où l'on s'asseoit à côté d'on ne sait qui. Elle dédaignait
autant ses avances que les accès de dépit rapide dont par instants,
malgré toute sa force de caractère, le malheureux ne pouvait se
défendre. Elle affectait des airs de parente pauvre, recueillie par
charité, qui ne touche qu'à demi aux plats, qui se sent mal à l'aise
dans le luxe des autres, qui fièrement s'en éloigne, s'efface, se
dérobe, semble impatiente de regagner son coin d'ombre, sa chambre
mansardée. Et ces prunelles de haine, cette bouche de silence, ces
doigts sans bagues, ces robes de trente francs achetées toutes faites en
quelque magasin de confections, alors qu'il l'avait faite aussi
millionnaire qu'une Rothschild, qu'il ne lui refusait rien,
l'énervaient, l'aiguillonnaient à un tel point que, pour avoir le droit
de la broyer sous ses poings crispés, de l'injurier, il eût presque
souhaité qu'elle le trompât, qu'elle ne fût plus une impeccable femme.

       *       *       *       *       *

Et parce que ses enfants aimaient leur père autant qu'elle, la
désavouaient, madame Lamaloux s'en détacha, les repoussa, les traita en
intrus, répétant à qui voulait l'entendre qu'ils étaient des «erreurs»
dans sa vie.

       *       *       *       *       *

Enfin, lasse même de voir deux fois par jour l'homme qu'elle abhorrait,
de partager en apparence sa vie somptueuse, elle alla se terrer dans la
banlieue avec quelques meubles et une bonne à tout faire. Un logement de
huit cents francs par an au troisième en une maison d'Asnières. Elle y
vivotait sous un faux nom, passait inaperçue, ne recevait personne,
réduisait ses dépenses au strict nécessaire, était prise par ses voisins
pour une veuve d'officier, quand, un soir, elle eut l'effarement, malgré
la consigne sévère qu'avait la vieille servante, de trouver l'un de ses
fils installé en maître dans la chambre qui servait et de salon et de
salle à manger. En deuil, la figure bouleversée, anxieuse, la voix
chargée de sanglots, il saisit les mains de madame Lamaloux, s'écria:

--Je viens vous annoncer un grand malheur, ma chère maman: notre pauvre
père a succombé ce matin à onze heures sans que rien pût nous faire
prévoir cette brusque fin. Vous étiez séparés, mais je ne doute pas que
pour nous, pour le monde, vous ne teniez à oublier le passé et à
reprendre dès maintenant votre place au milieu de vos enfants!

Elle était devenue toute pâle, dévisageait son fils d'un mauvais regard
et, le geste impérieux, lui désigna la porte qui était encore ouverte,
répondit:

--Vous voyez cet appartement, Monsieur; eh! bien, souvenez-vous que
désormais vous ne devez plus en franchir le seuil!

Et par ministère d'huissier, elle exigea qu'on ne mît pas son nom sur
les faire part qui annonçaient le décès de monsieur Lamaloux.
Aujourd'hui, comme elle s'était mariée sous le régime de la communauté
et que les acquêts lui sont dus, la veuve de l'industriel qui naguère,
en la dernière bataille où tant de braves gens se ruinèrent pour
arracher l'épargne française aux accapareurs d'argent, pouvait sauver la
situation et préféra passer à l'ennemi, possède au moins sept cents
millions. Cependant, elle n'a pas modifié son train de vie, augmenté
ses dépenses journalières, quitté le petit appartement où elle végète et
se cristallise comme quelque extatique qui aurait fait vœu de
pauvreté, qui ne songerait qu'au Paradis, à l'éternel au-Delà. Et qui
sait, bien qu'elle ne soit ni dévote, ni croyante, ni charitable, que
nul n'ait jamais surpris le secret mystérieux, l'énigme ténébreuse
scellés comme en un reliquaire au fond de son être, si pour l'unique
plaisir de jouer un mauvais tour à ses enfants, de les déshériter de
cette part du gâteau paternel, elle ne lèguera pas à quelque couvent ou
à quelque hôpital ce trésor fabuleux de nabab qui s'accumule de mois en
mois et dont le compte exact lui importe moins que le prix du lait, à
Asnières?

       *       *       *       *       *

Ne doit-on pas s'attendre à tout, en effet, de la part de cette
implacable qui murmura désolément, le jour où on lui avait rapporté son
mari inanimé, terrassé par une attaque violente et où les médecins
parvinrent néanmoins à le ressusciter:

--Il serait mort si je l'avais aimé!



RUPTURE


--C'est comme je te le dis, mon chien, ces pauvres petits qui vous
faisaient envie à tous, qui avaient l'air d'un couple de pigeons dont
les becs se cherchent, s'emmêlent, se mignottent, qui en devenaient
ridicules, ne pensent plus qu'à s'inventer des misères, se détestent
autant qu'ils s'adoraient. La casse complète, quoi, et de celles qu'on
n'arrive pas à raccommoder comme de vieilles assiettes! Et pour une
bêtise, une chose si drôle que cela aurait dû les agrafer plus fort l'un
à l'autre, les faire rigoler à en être malades. Mais le moyen de
s'expliquer quand on crève de jalousie, qu'on répète à sa maîtresse
ahurie: «Tu mens, tu mens!», qu'on la secoue, qu'on lui coupe la parole,
qu'on lui en vomit de si dures qu'au bout du compte elle se redresse, en
a assez, devient mauvaise, ne pense plus qu'à rendre coup pour coup,
rosserie pour rosserie, se fiche de démolir son bonheur, envoie tout
dinguer au diable, raconte des blagues que certes elle ne pense pas.
Ensuite, parce qu'il n'y a rien de si bête, de si entêté au monde que
des amoureux, aucun, ni l'homme, ni la femme, ne veut tenter le premier
pas, paraître convenir qu'il a eu tort, qu'il regrette d'avoir été trop
loin, on attend, l'arme au pied, on se guette, on ne s'écrit même pas
quatre méchantes petites lignes de rien du tout qui amèneraient la paix,
on laisse les jours succéder aux jours, les nuits de fièvre et
d'insomnie où le lit paraît si froid, si morne, si grand, s'ajouter aux
nuits, les habitudes s'émoussent, le feu d'amour qui couvait encore au
fond du cœur comme un triste feu de veuve s'éteint, s'en va en fumée,
l'on se fait peu à peu une raison, l'on se trouve idiot de perdre ainsi
un temps qui ne reviendra pas, et bonsoir la compagnie, ça y est! Voilà
comment Josine Cadenette et ce grand imbécile de Servance se sont
lâchés.

       *       *       *       *       *

Lalie Spring avait allumé une cigarette, et la fumée bleuâtre voletait
autour de ses fins cheveux blonds, en atténuait l'éclat métallique,
faisait penser à ces suprêmes lueurs d'or qui transparaissent dans la
cendre vaporisée du crépuscule...

Elle s'accouda sur ses genoux, le menton dans la main, en une pose de
songerie, murmura:

--Triste, pas?

--Bah! répondis-je, à leur âge, on se console et tout se recommence,
même l'amour!...

--Pour sûr, Josine s'est déjà rechaussée...

--Et elle t'a raconté son histoire?

--Evidemment, et c'est d'un farce!... Figure-toi que Servance est un de
ces gars comme on en souhaiterait quand on a le temps de s'amuser, si
d'aplomb qu'il eût été capable de mettre à mal toutes les grandes d'un
lycée de jeunes filles et porté comme pas un, sur la bagatelle, tant et
tant que Josine l'avait appelé le «mouvement perpétuel». Il en eût
voulu, comme disait l'autre, jusqu'au jugement dernier, paraissait ne
pas croire que le lit avait été inventé pour un autre but que celui de
faire l'amour, à ce point, mon cher, qu'en cinq mois de collage ils ont
eu pour cent quarante francs de réparations de sommier; la gosse m'a
montré la note... Elle ne s'en plaignait pas, bien au contraire, lui
donnait la réplique de tout son cœur, ne se marchandait pas, mais
elle se désespérait de ne plus avoir que des bribes de sommeil, et
demeurée la gamine qui se réveille au creux où elle s'est couchée, qui
dort presque sans rêves avec des airs de ravissement ne parvenait pas à
s'accoutumer à cette privation de repos, en éprouvait de croissantes
souffrances... Alors, comme elle tenait à tout concilier, à aimer et à
être aimée aussi frénétiquement que par le passé, et aussi à cuver ces
excès de bonheur en d'interminables et paisibles sommes, elle se loua
dans un quartier lointain, comme provincial, aux rues de silence et
d'ombre, un petit appartement qu'elle ne meubla guère que d'un excellent
lit et d'une table de toilette... Et, s'étant inventé une vieille tante
bougonne et malade qui avait une maladie de cœur et habitait quelque
chimérique banlieue, plusieurs fois par semaine, Josine se réfugia dans
son «dormoir», s'y attarda ainsi qu'en un séjour de délices où l'on
oublie le monde entier... Des fois, l'on négligeait de la réveiller à
l'heure convenue, et elle arrivait en retard, tout éberluée, toute
lasse, les paupières gonflées, rougissantes, s'embarrassant dans ses
mensonges, se coupant, avait si bien l'apparence de sortir des bras d'un
autre, d'être encore toute chaude de derniers baisers, d'accourir de
quelque prétentaine, que Servance, à la fin, s'en tourmenta, se crut
berné comme les camarades, enragea, résolut de tirer la chose au clair,
de découvrir cette tante qui était tout à coup tombée comme du ciel à sa
maîtresse...

Il s'adressa nécessairement à une complaisante agence qui excita sa
jalousie, la mit pendant des jours et des jours en coupe réglée, le tint
en haleine, l'exaspéra, lui fit croire que Josine Cadenette se moquait
absolument de lui, n'avait pas plus de tante malade que de vertu,
continuait le jour ses petites débauches de la nuit, fréquentait sans
vergogne quelque discrète garçonnière où plus que probablement l'un de
ses meilleurs amis s'amusait à ses dépens, prenait sa part du gâteau...
Est-ce bien la suite?

       *       *       *       *       *

--Oui, mon cher, et il a eu la sottise de s'en rapporter à ces
aigrefins, de ne pas aller lui-même épier Josine, mettre le nez dans son
aventure, cogner à la porte de l'appartement, il n'a rien voulu savoir
de plus, rien entendre et pour un peu, malgré ses larmes, aurait jeté
la malheureuse dans la rue comme un paquet de linge sale... Aussi, tu
penses si elle s'est cabrée, lui en a dit de toutes les couleurs, si
elle a pris plaisir à le piquer comme de banderilles, à lui laisser
croire qu'il ne se trompait pas, qu'elle en avait plein le dos de sa
tendresse, qu'elle en aimait un autre et à la folie encore, comme on dit
en effeuillant les marguerites. Il en était tout pâle, la regardait avec
de mauvais yeux, crispait les poings, criait d'une voix rauque: «Dis-moi
son nom, dis-moi son nom!» Elle gouaillait énervée: «Oh! tu le connais
bien!» et si je n'étais pas arrivée chez elle en ce moment, je crois
bien qu'il y aurait eu du vrai mélo... Faut-y être bête, hein, des
petits qui s'aimaient tant, qui avaient l'air si heureux... Et
maintenant, Josine est avec ce gros Schweinsohn, un vieux ioutre ignoble
qu'elle râclera jusqu'à l'os, et Servance s'affiche avec Sophie
Labisque qui pourrait être sa mère largement, tu sais bien ce paquet de
rouge et de jaune qui date des «dix-huit ans de corruption» et que
Laglandée a baptisée: «_Sæcula sæculorum!_»

--Parbleu!



LA DATE ROUGE


--Pour les nôtres, s'écria alors le vieux marquis d'Escouloubre de sa
voix hautaine, accentuée, où comme après quelque curée au fond des bois
qu'envahissent les ténèbres se prolongent des vibrations de cuivres,
pour ces fidèles qui, dans notre vieille Gascogne, avaient la foi
chevillée au cœur--la foi aveugle du charbonnier--se seraient cru
déshonorés s'ils eussent tenté de franchir la barrière qui les séparait
du reste du monde, d'oublier le passé, attendaient le retour du Roi sans
se décourager, le demandaient à Dieu en la prière que chaque soir le
chef de famille récitait au milieu des siens, de ses hôtes et de ses
gens pieusement agenouillés, se cristallisaient ainsi qu'en une
perpétuelle veillée des armes dans leurs hôtels moroses, dans leurs
châteaux hantés de légendes, cette date rouge et noire du 21 janvier
était comme une sorte de vendredi saint.

Comme lorsqu'il y a quelqu'un de mort dans un logis, l'on fermait les
volets et les portes en tous les antiques habitacles du quartier des
Nobles, l'on se recueillait dans l'ombre vague, triste, que n'éclairait
aucune lampe, en attendant le glas qui annonçait la messe d'Expiation.

Et tout à coup, perdue parmi les brumes qui ouataient le ciel, vague,
monotone, telle qu'une longue plainte sangloteuse d'aïeule, la sonnerie
des agonisants et des morts tombait par hoquets des massives tours de la
cathédrale, s'épandait au-dessus de la ville, avivait le deuil des toits
couverts de neige, des cours balayées par l'âpre bise, des jardins
dépouillés, où des corneilles avaient, sur les branches violettes,
l'apparence d'une robe de veuve en lambeaux.

       *       *       *       *       *

Aussitôt de tous les vastes porches, brusquement ouverts à deux
battants, sortaient de vénérables berlines armoriées, des carrosses de
jadis, des guimbardes comme exhumées de quelque poussiéreux musée
d'antiquailles, et, en une lente procession solennelle, cahotant,
grinçant, tanguant sur les galets pointus, l'on s'en allait, grands et
petits, prendre sa place dans la nef tendue de draperies noires.

Derrière les maîtres, avec leurs habits des dimanches, de gros eucologes
dans leurs mains, de bonnes figures placides, ridées, dévalaient les
domestiques, ces braves serviteurs qui donnaient toute leur existence à
la même famille, qui s'incrustaient dans la même maison, qui s'y
associaient à toutes les joies et à toutes les douleurs, qu'on se
transmettait de père en fils, ainsi qu'un héritage.

       *       *       *       *       *

Et cependant que la lamentation des orgues rythmait les versets
épeurants des psaumes noirs, que quelque chanoine évoquait en une
homélie coupée de citations latines, le drame sinistre, les jours de
Terreur et d'Exil, élevait vers Dieu les espoirs, les nostalgiques
supplications de ce troupeau sans pasteur, des douairières diadémées de
cheveux blancs, toutes raides, sous des voiles sombres, soupiraient,
pleuraient, hochaient la tête, mouillaient de grosses larmes leur livre
d'Heures et des vieillards enfoncés dans leurs hautes cravates, replets,
se renfrognaient, avaient des éclairs de haine en leurs prunelles
ternies, serraient leurs pauvres poings débiles comme s'ils eussent
oublié leur âge, rêvé de venger le pauvre Roi auquel ses sujets
n'auraient pu reprocher que sa bonté et son indulgence.

La communion faite, la messe dite, les «blancs», comme on les appelait
là-bas, rentraient chez eux avec le même cérémonial, et la journée
s'écoulait en des chuchotements discrets, des lectures pieuses, des
évocations de souvenirs, une torpeur de moutier isolé au creux de
quelque ravin solitaire et où les religieux n'ont plus que des pensées
d'éternité...

       *       *       *       *       *

--Malepeste! fit le petit Chantelouve, en lissant ses longues moustaches
blondes, cela devait avoir un rude caractère!

Le marquis, comme perdu dans quelque douloureuse songerie, ne parut pas
s'apercevoir que quelqu'un l'avait interrompu et continua:

--Seuls, les miens avaient à leur travée dans l'église une place vide,
la chaise sur laquelle était gravé, au milieu d'une plaque de cuivre ce
nom: _Mademoiselle Aurore-Luce d'Escouloubre de Capelys_--la chaise de
la Folle.

La Folle!

Notre vieille grand'tante, qui végétait à demi claustrée dans une des
chambres de l'hôtel et dont l'intelligence charmante, frivole, avait
sombré on ne savait en quelles limbes, ce soir de Thermidor où l'on
jeta bas la guillotine, où l'on renversa les charrettes dévoratrices, où
l'on rendit la liberté aux si nombreux qui attendaient encore dans les
prisons l'heure suprême de l'appel.

       *       *       *       *       *

On aurait dit, à la voir enfouie au fond d'une bergère, inerte,
ratatinée, pâlotte, d'une vieille fée qu'envoûtèrent de subtils
enchantements, qui sommeille les yeux ouverts, et bien qu'à l'ordinaire,
elle fût douce, calme, comme en léthargie, qu'elle n'eût pas seulement
assez de force pour écraser une mouche, nous, les petits, nous avions
l'effroi de la frôler, d'être enfermés avec elle, nous n'osions même à
la dérobée contempler ses prunelles décolorées, étranges, d'un blanc
verdâtre, maladif, de turquoise morte, qui sans trêve étaient fixées
comme sur quelque terrifiante vision, sur quelque défilé de fantômes.

Elle ne parlait pas, vagissait, se laissait manier, habiller, coucher,
nourrir comme les babies, sans un mouvement, sans une révolte ou une
prière.

Et l'on avait le cœur serré quand on comparait cette ruine vivante,
ce débris d'humanité que respectait la mort comme par une cruelle et
inclémente ironie, à la délicieuse miniature qui la représentait à
dix-sept ans avec une rose dans les doigts, moins rose que ses joues et
que sa bouche de fleur et de grands yeux qui étaient comme des miroirs
où se reflète un étang bleu et un air d'insouciance, de précoce
coquetterie, de moquerie qui nargue la mauvaise fortune, qui sent le
bonheur, quand on songeait qu'à cet âge d'éclosion, durant un voyage à
la Cour, quatre d'entre les meilleurs gentilshommes du royaume
l'avaient recherchée en mariage, courtisée comme une petite infante.

Mais, à certaines dates, la malheureuse se métamorphosait, s'animait,
devenait tragique, autant que l'une de ces victimes de la Fatalité qui
se dressent dans le théâtre grec. On ne pouvait plus la tenir. Elle
allait et venait dans sa chambre comme une bête qui veut s'évader, qui
cherche une issue.

Elle repoussait d'imaginaires ennemis, hurlait à la mort, frissonnait,
claquait des dents, semblait un arbrisseau que tord quelque furieuse
tempête.

       *       *       *       *       *

Et elle avait cette idée fixe que _sa tête ne tenait plus sur ses
épaules_, vacillait, roulait sur le tapis, que de l'horrible plaie de
son cou décollé, du sang, des ruisseaux, des fleuves de sang
jaillissaient comme d'une intarissable source, l'inondaient, perçaient
ses vêtements, se figeaient sur sa peau, maculaient ses petites mains
crevassées, parchemineuses.

Et pour qu'elle ne se tordît pas en des convulsions d'horreur, on la
déshabillait et on la rhabillait, on lui lavait les doigts, le visage,
on l'essuyait durant des heures et des heures...

J'ai vu cela, moi, et je ne l'oublierai jamais, quand même je devrais
vivre cent ans, je détesterai cette république qui commença dans le sang
des guillotines, qui n'épargna même pas les femmes...



LA DAME AUX GARÇONNIÈRES


--Elle a, en effet, s'écria avec son flegme accoutumé lord Ashton,
toutes les apparences d'un petit monstre qui aurait une pierre
infrangible et glacée à la place du cœur, qui semble avoir été jetée
dans la vie par quelque divinité cruelle pour y semer les tristesses,
pour y endeuiller les maisons, pour n'y commettre que de mauvaises
actions.

En la voyant si blonde, comme imprégnée d'aurorales clartés, si
onduleuse, si serpentine, la bouche attirante comme une cible, trop
rouge, découvrant en un éternel sourire de petites dents nacrées, des
dents de louveteau prêtes à mordre, les yeux d'une teinte vitreuse,
étrange, ni bleue, ni verte, ni violette, de la couleur qu'ont les
algues entrevues au fond des gouffres quand la mer est calme, a des
transparences de cristal, l'on songe à ces sirènes qui surgissaient des
flots par les nuits d'étoiles, qui tendaient en des gestes de désir
voluptueux et lents leurs bras souples aux pilotes, les troublaient, les
berçaient de leurs traînantes chansons d'amour, les entraînaient dans
l'abîme, les emportaient comme une proie, qui sait où.

J'ai eu comme vous tous et fort longtemps cette opinion sur madame de
Foliance, avec ce besoin que nous avons d'agrandir, d'apothéoser les
choses les plus banales, les cas les plus simples, je me suis laissé
emballer par ce renom de mangeuse de cœurs, imaginé parce que ce
grand fou de Villepreux s'est fait sauter le caisson à cause d'elle,
parce que d'autres qui l'approchèrent et en furent amoureux sont ou à la
Trappe ou en des maisons de folie qu'elle méritait quelque intérêt,
qu'on pouvait comme on dit _y aller_ ainsi qu'en un pays inconnu où l'on
pense découvrir du nouveau, finir d'une façon inédite.

       *       *       *       *       *

--Et le résultat du voyage? fit Ramondeins en jetant son cigare par
dessus le bastingage.

       *       *       *       *       *

--Dérisoire, absolument dérisoire, un montage de coup dans les grands
prix. Au lieu d'un sujet de tragédie grandiose, terrible, mystérieuse,
où planent dans l'ombre la volupté et l'amour, où tous les vices
s'incarnent, fermentent en une créature divine, vouée fatalement aux
inoubliables étreintes et aux destructions, presque une aventure
bouffonne, de ces drôleries pimentées qui font rire, quoi qu'on en ait,
après un dîner soigné...

       *       *       *       *       *

...Le yacht marchait maintenant à toute vitesse, fendait la mer comme un
soc de charrue, jouait avec les vagues, les émiettait, s'enfonçait,
remontait, luisait balayé, lavé par des paquets d'embruns.

C'étaient de continuelles surprises, des déroulements de paysages, des
métamorphoses incessantes de nuances dans le ciel, dans la ligne des
côtes, dans la mer. Le bleu intense, sombre, presque violet de l'eau
devenait glauque comme du jade, et en cette nappe de fjord qui
charriait on l'eût dit, des débris d'avalanches, sautelaient,
s'enfuyaient par bonds affolés des poissons que poursuivaient les
marsouins.

Et des odeurs grisantes, balsamiques, délicieuses, coulaient, roulaient
vers le large dans les rafales du vent qui venait de terre. On en était
imprégné jusqu'au cerveau, jusqu'au cœur. On respirait à pleines
narines cette mêlée de parfums subtils. On fermait les paupières et l'on
avait la sensation que des mains et des mains éparpillaient à pleines
poignées dans l'air des pétales ainsi qu'au cours d'une procession,
qu'on traversait des landes brûlées de soleil, des brousses épineuses
d'où s'exhalent comme des vapeurs d'encens et de myrrhe, des paradis où
s'épanouissent des fleurs monstrueuses, larges, profondes, embaumantes
autant que des vasques qui seraient emplies de musc.

Le stewart servit des cocktails sur un large plateau de cuivre où
étaient gravés des versets du Coran, et, ayant vidé d'un trait son
verre, lord Ashton, qui se sentait écouté, reprit, des inflexions
gouailleuses dans la voix:

       *       *       *       *       *

--Oui, Messieurs, savez-vous pour quelle femme notre pauvre cher
Villepreux, qui avait ici-bas tout ce qu'il faut pour être heureux, qui
nous eût revendu de l'esprit, qui était gai, rigoleur comme un collégien
en vacances, s'est bêtement suicidé dans une chambre d'hôtel, pour qui
Pierre de Galaube a endossé le froc, usé ses genoux sur les dalles, cuve
silencieusement sa douleur inguérissable au fond d'un cloître; le baron
Rolandin est allé se faire tuer au Sénégal, sans gloire et sans profit,
Bob Harisson a lâché sa femme et ses enfants, beugle maintenant tombé au
troisième dessous des chansonnettes obscènes dans les public-house du
Havre, Georges Le Hardeur passe ses journées chez le docteur Blanche, à
marmotter tour à tour des phrases de colère et d'adoration, se rue tête
baissée contre les murs de sa chambre, hurle au crépuscule comme un
caniche égaré--et j'en oublie, parbleu--savez-vous pour qui tant de
braves et beaux garçons ont disparu de la circulation, sombré dans le
néant, désespérés, ne croyant plus à rien, sevrés de tout désir, de tout
espoir.

Pour une jouisseuse détraquée, vulgaire, dont l'unique plaisir est de
changer les décors où se prélasse sa beauté, d'arranger continuellement
quelque «home», de draper des étoffes, de planter des clous comme un
simple tapissier.

Vous souriez, et je vous jure cependant que c'est l'absolue vérité.

L'impudique idéale qui vous brûle jusqu'aux moelles quand elle se donne,
qui vous fait vraiment comprendre ce qu'il y a d'éperdu, de suprême,
d'anéantissant, de céleste dans la possession, dans le baiser, qui ne
triche jamais, qui perd le sentiment de tout, tombe en de démoniaques
extases entre les bras d'un amant qui sait en jouer, lui arracher des
vibrations comme à une viole merveilleuse, cette femme dont les caprices
s'éteignent aussitôt ainsi que la flambée d'un feu de joie, dont les
billets d'adieux, les lettres qui vous sonnent le glas, qui vous
_décommandent_ au paroxysme des tendresses et du désir, sont des
chefs-d'œuvre de rouerie et de cruauté implacable, madame de Foliance
ne se livre qu'avec l'arrière-pensée de jeter son corset et ses jupes de
dentelles en une garçonnière où elle bouleversera tout, cherchera des
effets de couleur et des effets de lumière, dictera ses fantaisies
d'ameublement à celui qui l'adore...

       *       *       *       *       *

Le cadre l'intéresse plus que l'amant. Elle s'en délecte, s'y attarde,
et dès qu'elle s'y est accoutumée, s'y est assez vue, disparaît du soir
au lendemain pour toujours, passe à un autre, recommence la même comédie
décevante, le même travail auquel on attache bêtement ses chimères et
qui vous fait rêver des intimités idéales que rien ne rompra, des années
de bonheur et d'enchantement qu'aucun désastre ne troublera.

L'amoureuse qui ne se contente pas d'offrir son corps aux caresses de
l'amant, qui ne se jette pas dans l'alcôve, d'un élan sans regarder
autour de soi, qui examine gentiment le logis dans ses moindres détails,
qui cherche, réfléchit, hésite, conseille comme un locataire avant de
signer un bail très long, l'amie qui pose à la petite femme sérieuse,
qui vous donne envie de l'embrasser à chaque pas dans son inspection
flâneuse, qui fait la moue à la pensée de s'installer en camp volant,
semble avoir dans sa cervelle de mésange des suggestions de collage,
n'est-elle pas la pire des tentations, l'alléchante, la plus désirable
de toutes, surtout lorsqu'on croit l'enlever à un autre, lorsqu'elle est
jolie, rieuse, amusante?

Et, conclut lord Ashton, comme je n'aime courir l'amour qu'en poste, que
je redoute au tant que le feu ces liaisons dont le début est le plus
savoureux, le plus triomphal des baisers, dont la fin est un sanglot
d'amertume ou une litanie d'insultes rageuses, comme je n'ai jamais pu
supporter dans mes aimoirs autre chose qu'un vaste lit, quelques
fauteuils et tout ce qu'il existe de plus confortable en cabinet de
toilette, j'ai battu en retraite aussitôt et échappé à cette _femme de
foyer_.

N'avais-je pas raison et n'est-ce pas plutôt du Meilhac que de
l'Eschyle?



LES BATTEUSES D'HOMMES


...Elle n'avait cependant rien de farouche ni de satanique cette petite
Séraphita qui, avec des phrases d'exaltation, des réticences
mystérieuses d'initiée, nous racontait de si étranges choses en une de
ces fins de dîner qui se prolongent dans la fumée des cigares.

Avec l'envolement de ses bouclettes de soie blonde qui mettaient autour
de sa figure de gamine comme une auréole de lumière, son nez malicieux,
ses joues veloutées qui se coloraient de brusques rougeurs, ses lèvres
qu'entr'ouvraient des rires de joie et de moquerie, elle semblait à
peine féminisée, une enfant plus grande qu'on ne l'est à son âge et qui
n'a pas meurtri son cœur ingénu au contact de la vie, effeuillé au
vent ses suprêmes illusions.

Seuls, les yeux aux luisances changeantes de pierre précieuse--d'un bleu
attirant d'abîme et aussi d'un bleu implacable de ciel d'été--les
prunelles qui s'illuminaient, qui se métallisaient, s'imprégnaient de
cruautés, de ténébreuses chimères, de perverses souvenances, décelaient
quelque détraquement, quelque complication anormale dans les rouages de
cette âme simple, charmante de puérile pensionnaire dont la chair
virginale sommeille encore impolluée.

       *       *       *       *       *

...Nous avions d'abord souricomme d'un intermède amusant--tandis
qu'elle appuyait de toute une mimique heurtée et violente ses théories
sur l'Amour, qu'elle y ajoutait la saveur d'un accent guttural, à la
fois traînant, rude et câlin de nomade née sous la tente, qu'elle
s'énervait, s'interrompait tout à coup les sourcils froncés, les dents
crissantes en la bouche que crispe une moue querelleuse.

Et voici que chacun s'accoudait sur la nappe où courait une débandade de
petits verres poisseux, de bouteilles, l'écoutait en un trouble
instinctif, s'intéressait à ces dépravations ignorées dont elle se
faisait l'apôtre, des mirages d'Eden, de terre promise dans son regard
fixe, des séductions dans ses longues mains blanches, souples,
impérieuses de sacrificatrice...

       *       *       *       *       *

--Alors, disait Séraphita, ses pâles joues empourprées par les
vibrations de son cœur, vous croyez être des amants, donner la preuve
de votre amour à une femme parce que, pendant des semaines, des mois,
des années même vous la recherchez plus qu'une autre, vous l'adulez,
vous la suppliez en de sentimentales et ferventes lettres où l'on
voudrait que les mots épandent des sortilèges, des griseries de parfums
et de musiques, soient à l'unisson du desir qui vous aiguillonne sans
trêve, de la passion qui vous ronge jusqu'aux moelles comme cette
tunique de trahison trempée dans le sang des monstres où se débattait le
divin Héraklès, parce que votre bouche se rive à sa bouche, parce que
vous l'emportez en de torpides extases, parce que vous lui obéissez,
vous acceptez une sorte de servage, vous abdiquez toute volonté, vous
vous agenouillez sous le joug qu'elle vous tend de ses doigts
prometteurs, vous payez parfois en souffrances, en nostalgiques regrets,
en larmes, ce que la trop Aimée vous accorda de béatitudes et
d'ivresses! Mais qu'est ce jeu de corruption où le cœur n'apparaît
qu'avili, que souillé, qu'étouffé en de bestiales pratiques, où pour
atteindre le but l'on prend la même route que le commun des hommes, que
ceux qui sont seulement des forces, qui n'ont aucune étincelle dans leur
cerveau, que si peu de chose différencie de l'animal, dressé au labeur,
où l'on aboutit à l'anéantissement du stupre, que sont ces éphémères et
artificielles voluptés, ces comédies dérisoires à côté de ce que nos
âmes inquiètes, inassouvissables, chercheuses de Slaves ont trouvé, de
ces jouissances que nous proposent, que nous offrent là-bas les raffinés
pour qui la Femme--la vierge--est l'idole souveraine, de ces véritables
supplices auxquels ceux-là se condamnent, s'abandonnent pour affirmer
leur soumission, pour témoigner leur ferveur!

       *       *       *       *       *

Elle eut dans ses claires prunelles bleues comme de radieuses passées de
souvenirs et plus lentement, ainsi que pour nous enfoncer une à une ses
paroles dans le cerveau et les y incruster à jamais, reprit:

       *       *       *       *       *

--Vous avez lu quelquefois peut-être à la quatrième page des grands
journaux hongrois ou russes d'énigmatiques annonces qui étaient
libellées ainsi:

«JEUNE FILLE JOLIE, _batteuse_», puis une adresse quelconque. Cela
signifie que mademoiselle X... ou Y... est affiliée à notre secte, prête
si l'homme qui lui écrira, qui l'implorera, vient au rendez-vous
aussitôt accepté, l'intéresse, lui plaît, à devenir l'amie qui le
dominera, qui lui donnera le délice de souffrir, le rêve du ciel, qui le
rendra pareil à ces Saints dont la chair se purifiait en d'incessantes
macérations, qui le flagellera avec la frénésie d'un bourreau qui
s'acharne sur sa victime. Ensuite, si cette façon de mariage se conclut,
l'un et l'autre se retrouvent dans quelque appartement couvert d'épais
tapis, tendu d'étoffes où se heurteront sans échos les clameurs et les
plaintes. L'homme se déshabille à demi, s'étend, le torse nu, sur
quelque peau de bête, tend ses poignets et ses chevilles à la femme pour
qu'elle y rive des anneaux de chaînes, qu'elle le réduise à
l'impuissance absolue. Et, décolletée, en toilette de bal toute blanche,
la pelisse de zibeline rejetée derrière soi, les doigts crispés au
pommeau d'une cravache, la batteuse use ses forces sur l'être qui est
maintenant en sa possession, frappe à tour de bras, frappe encore,
frappe toujours, s'affole, se grise de ces cris d'éperdue tendresse, de
ces sanglots d'adoration, de ces râles de souffrances qui montent vers
sa beauté, de ce sang qui jaillit, qui emplit la chambre comme d'une
odeur d'holocauste, a comme un délire sacré, plonge des yeux de flamme
dans ces yeux de victime qui la contemplent, qui la dévorent, qui la
caressent à travers une buée de larmes, dans cette chair qu'elle sent à
sa merci, et dont l'âme tout entière, les pensées lui appartiennent. Et
elle voudrait que son faible corps de femme, que ses bras, que ses
muscles aient une vigueur formidable, que ses forces s'éternisent, se
décuplent, frapper jusqu'à ce qu'il en meure, et qu'elle retombe près de
lui, le cœur brisé, les prunelles éteintes!

--Malepeste, quelle conviction, Mademoiselle, balbutia Laumières de ce
ton pâteux qu'on a quand on s'éveille en sursaut au milieu de quelque
cauchemar, voilà des turlutaines qui ne me tentent pas, mais pas du
tout!

La Glandée qui essuyait nerveusement le verre terni de son monocle, se
redressa et toujours désireux de se renseigner, d'aller, comme il dit,
au fond des choses, demanda:

--Etes-vous très nombreux dans votre petite confrérie fouetteuse?

       *       *       *       *       *

Séraphita ne parut pas s'apercevoir de la pointe d'ironie qui perçait en
cette question, répondit fiévreusement:

--Je ne sais, car nous ne nous réunissons jamais que par couples,
qu'importe d'ailleurs et n'est-ce pas un de vos plus grands poètes qui a
dit que ce qui ferait le bonheur du Paradis, serait le petit nombre des
Elus.... Cent ou mille ou plus et, chose bizarre, parmi les plus
décidés, les plus exaltés, surtout des garçons robustes, sains, bâtis
pour de terribles luttes, de ces beaux officiers blonds et roses aux
épaules carrées, aux poitrines bombées comme des boucliers, oui, des tas
d'officiers qui pourraient nous jeter bas d'une chiquenaude et qui vont
au devant de ce martyre mystique, qui ne veulent plus d'autre amour, qui
guettent avidement ces suggestives annonces dont je vous parlais tout à
l'heure!

Et la jeune fille ajouta mélancoliquement:

--Hélas! pas un de vous ne me trouve belle et ne m'aime, puisque ni
monsieur de Laumières, ni vous, monsieur La Glandée, qui êtes pourtant
si flirt, ni Georgie Vignolles, ne demandent à être mis à l'épreuve, ne
s'offrent à ma cravache!

--C'est que voilà, opina La Glandée, mademoiselle Séraphita, petit ange
délicieux, votre petite fête manque trop de..., comment vous dirais-je
cela, de suite et fin... Nous ne sommes pas encore assez faisandés,
voyez-vous, et quant à moi, vrai de vrai, j'aime mieux ma mie, ô gué,
j'aime mieux ma mie!

Séraphita haussa les épaules.



LA DONNEUSE DE PATIENCE


Parce que chez les bonnes sœurs de la petite ville où s'était écoulée
son enfance, elle avait appris et retenu le peu que doit savoir une
femme pour paraître intelligente, qu'elle écrivait d'une longue écriture
anglaise d'institutrice des lettres amusantes, toutes de moqueries avec
on ne savait quel arrière-goût romanesque, quelques jolies phrases
liminaires de désirs et de promesses, qu'elle pouvait, au piano, jouer
aussi bien du Chopin que quelque langoureuse valse de Métra, et parce
qu'avec sa longue figure pâle comme les roses de l'arrière-saison, ses
larges yeux de morte amoureuse, sa bouche qui faisait penser à quelque
fruit délicieux et ses cheveux à peine blonds, teintés comme de
lointains reflets d'étoiles, fins, souples, indociles, son cou onduleux
et blanc de cygne, ses minceurs de fillette qui a précocement grandi,
elle attirait, donnait à rêver, paraissait enfermer dans son cœur et
sa chair toutes les voluptés, ne ressemblait en rien à l'Article-Paris
qui court les rues, Liette Florenne, dès qu'elle eut lâché la modeste
place de gouvernante à cent francs par mois où ses vingt ans
s'étiolaient inutiles et moroses, ne demeura pas dans les «prix à
réclamer.»

Mais comme elle allait tête baissée vers l'amour, telle qu'une chèvre
vagabonde, compliquait sa vie de multiples aventures, ne savait pas
résister aux tentations, avait, on l'eût dit, un brasier inextinguible
dans son corps de fausse maigre, menait à trois, à quatre et à cinq en
une parfaite insouciance des jalousies, des querelles, des surprises, se
trompait d'heure et d'amant sans cesse, s'empêtrait ingénûment dans ses
mensonges, il vint un moment où elle se sentit désorientée, où elle
s'épeura d'avoir tant d'intrigues.

Et devenue prudente, commençant à connaître les hommes, sous le prétexte
de lui trouver une bonne place, elle fit venir du pays sa cadette,
l'associa à son existence. Luce avait dix-sept ans, de petits pieds et
de petites mains. Elle semblait d'une autre race que sa sœur, rieuse,
resplendissante, la peau blanche, piquetée d'imperceptibles taches de
rousseur, le corsage plein avec, quand elle marchait, un léger
balancement des hanches. Elle sentait bon comme un bouquet de
violettes. Et ses prunelles étaient si bleues qu'on se plaisait à les
regarder comme un beau ciel.

Elle avait, dans l'hôtel de Liette, l'air d'un oiseau dans une grande
cage dorée, sautelait, pépiait, riait, jasait du matin au soir, ne
trouvait rien de mal à ce qu'elle entrevoyait, estimait sagement que
l'amour n'a pas été inventé pour seulement vibrer dans les couplets de
chansons, mais aussi pour mettre les cœurs en joie, pour les griser
comme le bon vin. Et futée, comprenant les choses au premier mot, ravie
de s'approcher ainsi du feu, de coqueter, de porter de jolies robes, des
dessous de batiste et de surah, des rubans à son corsage, de jouer à
«celle qu'on aime», elle se prêta aussitôt, s'accoutuma au rôle
périlleux que lui avait confié et appris minutieusement son aînée.

Elle était la donneuse de patience, l'ingénue adorable à laquelle on se
heurte dans l'antichambre, qui entre comme fortuitement dans le salon et
s'asseoit auprès de l'amant jaloux, irrité, angoissé de ne pas trouver
sa maîtresse au rendez-vous donné, prêt à repartir, à tout briser, à
griffonner sur une carte: P. P. C., lui raconte de sa voix claire,
toutes sortes d'histoires, le calme, l'enjôle, donne ses mains, se
laisse regarder, admirer, prendre la taille, tandis qu'on lui fourrage
la nuque de baisers audacieux, se débat, éclate de rire, prolonge ces
décevantes luttes et se redresse, se défripe toute rougissante au moment
où la grande sœur ayant eu le temps d'arriver ou d'éconduire quelque
fâcheux, ouvre brusquement la porte, s'arrête les sourcils froncés,
attaque pour ne pas avoir à se défendre, s'exclame:

--Ah! vous ne vous embêtez pas, vous autres! Faut-il avoir du vice tout
de même!

Des fois, Liette s'attardait, s'oubliait, et la petite Luce ne savait
plus que devenir, qu'imaginer pour tenir bon jusqu'au bout, pour sauver
sa vertu du suprême assaut. Elle rusait, ne disait ni oui ni non, avec
des mines mielleuses, des joueries subtiles, plaisantait, promettait,
traînait le siège en longueur ou roucoulait des mots obscurs, le faisait
au sentiment, à l'amour chaste comme quelque Agnès rouée qui compte
parvenir au mariage.

Ou elle affectait de ne pas comprendre, avec des gestes farouches de
pudeur qu'on offense, de sensitive qu'on blesse, ou elle interrompait
les déclarations trop frôleuses, par quelque interrogatoire tranquille,
un rappel glacial à la question d'argent, un «donnant donnant» qui
changeait aussitôt le ton de ce colloque sentimental. Et Liette Florenne
délivrée de tout souci, ne se préoccupant plus de rien faisait une fête
ininterrompue, répétait souvent à sa sœur:

--Tu ne me planteras jamais là, n'est-ce pas, ma petite Luce, j'en
perdrais la tête!

       *       *       *       *       *

Cependant la «ménagerie», comme disait gouailleusement Liette Florenne,
n'était pas seulement composée de jeunes imbéciles que leur écurie de
courses hante plus que leur maîtresse et qui ressemblent plus à des
gravures de tailleur qu'à des gars, de vieux noceurs blasés prisant une
jolie femme comme un bon cigare, ne s'échauffant hors de propos ni le
cœur, ni les sens et qui cuisinent et faisandent l'amour pour
réveiller leur appétit. Quelques-uns étaient vraiment racés, avaient ces
chatteries enveloppantes, cette intuition de ce qu'il faut dire à une
femme pour l'intéresser et l'alanguir, ces façons tendres et d'une
galanterie à la fois dévote, respectueuse et cavalière, cette science
des caresses et des nuances qui caractérisent l'homme d'amour.
Quelques-uns étaient vigoureux, d'une mâle distinction, méritaient de
faire battre plus fort un cœur virginal, et parmi eux, quoi qu'elle
en eût, Luce avait distingué le marquis de Seillac, un grand beau garçon
aux longues moustaches effilées, rousses comme du tabac d'Orient, aux
yeux clairs, changeants, d'où s'épandaient des suggestions de baisers.

Pour lui seul, elle souffrait, elle avait honte de mentir, de jouer la
comédie, d'être la «donneuse de patience» et quand elle l'effleurait,
quand elle le sentait dans ses jupes, elle eût donné tout au monde afin
que Liette éternisât son absence, ne revînt pas les séparer, les
troubler, le prendre. Elle avait en lui parlant une voix sombrée,
étrange, comme mourante, elle n'osait pas affronter l'ensorceleuse
acuité de son regard et chancelait, défaillait, lorsqu'il l'entourait de
ses bras, la serrait contre sa poitrine, l'embrassait derrière l'oreille
et dans les cheveux. Et elle se maîtrisait pour ne pas lui crier cet
amour dont l'ardeur la consumait, l'aiguillonnait, pour ne pas se pendre
à son cou des deux bras, pour lui résister, pour ne pas lui répondre à
demi-pâmée: «Eh bien! oui, je t'adore, je n'aime que toi, prends-moi,
prends-moi toute si tu me veux?»

Mais l'arrière-pensée douloureuse qu'il en rirait, qu'il raconterait sa
bonne fortune imprévue à Liette, à sa maîtresse, l'arrêtait chaque fois,
la retenait, et elle fondait en larmes, sanglotait durant des heures et
des heures en les nuits qu'ils passaient ensemble, lui et Liette.

Celle-ci en la galopade folle de sa vie, en son détraquement d'égoïste
ne s'apercevait ni que la petite s'apâlissait, s'efflanquait, ne riait
et ne chantait plus, ni qu'elle avait toujours des larmes plein les
yeux, qu'elle mangeait comme avec dégoût et n'était que l'ombre de
soi-même. Et elle s'écroula hébétée de stupeur, le soir où revenant de
souper au café de Paris avec toute une bande joyeuse, et, selon son
habitude, allant embrasser Luce dans son petit lit de jeune fille, elle
la trouva morte. La petite fille s'était empoisonnée avec du laudanum
comme une grisette qui a le cœur trop en peine et elle avait écrit
ceci sur un chiffon de papier: «_J'aimais le marquis!_»

Et Liette Florenne en a gardé du deuil dans l'âme, s'écrie parfois:
«Est-ce bête tout de même, je le lui aurais bien donné son marquis, ça
eut fait de la place aux autres!»



LE VOLEUR


--Certes, s'écria le docteur Sorbier, qui avait froidement écouté, en
ayant l'air de penser à autre chose, ces aventures étonnantes de
cambriolages, de coups audacieux comme empruntés au procès de Cartouche,
je ne sais pas de faute plus vile, de déloyauté plus grande que de
s'attaquer à l'innocence d'une jeune fille, de l'induire en corruption,
de profiter d'une de ces défaillances inconscientes, d'un de ces
instants de folie où le cœur bondit comme un faon en détresse, la
chair jusque-là impolluée palpite de désirs éperdus, les lèvres ingénues
se jettent en pâture aux baisers du séducteur, l'être tout entier
conquis, brûlé de fièvre, s'abandonne, ne songe ni à l'irrémédiable
tare, ni à sa déchéance, ni aux douloureux réveils des lendemains.

L'homme qui a mené cette entreprise lentement, vicieusement, avec on ne
sait quelle science du mal, et qui, en de tels cas, ne trouve pas assez
de sagesse, de dignité, de force en soi-même pour battre en retraite,
pour éteindre cette flambée de quelque phrase glaciale et réveilleuse,
qui n'a pas de la raison pour deux, qui ne parvient pas à se remettre
d'aplomb, à maîtriser la bête emportée, démente au bord du gouffre où
elle va sombrer, est aussi méprisable que n'importe quel forceur de
serrures, quel gueux aux aguets d'un logis sans défense, sans
protection, d'un coup facile et fructueux, que cette pègre dont vous
racontiez tout à l'heure les continuels exploits.

Et je me refuse à l'absoudre même quand des circonstances atténuantes
plaident en sa faveur, même lorsqu'il s'agit d'un flirt périlleux où
l'on s'efforce vainement de se tenir en équilibre, de ne pas dépasser,
comme au lawn-tennis les limites du jeu, où les rôles s'intervertissent,
où l'on a pour adversaire quelque curieuse précoce, tentatrice, montrant
tout de suite qu'elle n'a plus rien à apprendre, rien à expérimenter que
le dernier chapitre de l'amour, une de ces grandes gamines du monde dont
la destinée préserve à jamais nos fils, et qu'un romancier psychologue
baptisa: «les Mi-Vierges».

C'est évidemment malaisé, pénible pour cette grossière et insondable
vanité propre à tout homme et qu'on pourrait appeler le _mâlisme_ de ne
pas tisonner un aussi beau feu de joie, de faire le Joseph et
l'imbécile, de détourner les yeux, de se mettre comme de la cire dans
les oreilles, ainsi que les compagnons d'Ulysse attirés par les divines
chansons des Syrènes, de frôler sans s'y asseoir cette jolie table
couverte d'une nappe toute neuve où l'on vous convie d'une voix si
douce, si suggestive à prendre place avant tout autre, à étancher votre
soif, à goûter le vin nouveau qui grise et dont on n'oubliera jamais la
fraîche et étrange saveur. Mais qui hésiterait à avoir cette sagesse si
en un rapide examen de conscience, en un de ces reculs instinctifs où
l'on voit clair, où l'on recouvre quelque sang-froid, il mesurait la
gravité de sa faute, songeait à ses conséquences, aux représailles, aux
inquiétudes qui le hanteront désormais, qui saccageront le repos, le
bonheur de sa vie.

Vous pensez bien que derrière ces réflexions de moraliste comme on peut
en permettre à un barbon de mon âge se dissimule une histoire et toute
douloureuse qu'elle est, je gage qu'elle vous intéressera par son
étrangeté héroïque.

       *       *       *       *       *

Il se tut un instant comme pour classer ses souvenirs et accoudé sur le
bras du fauteuil, les yeux perdus dans le vide, reprit d'une voix lente
de professeur qui devant un lit de malade explique un cas à ses
internes:

--C'était un de ces miroirs à femmes qui, comme disaient nos pères, ne
connaissent pas de cruelles, le type du cavalier aventureux qui semble
toujours en fourrageur, qui sent son mauvais sujet dédaigneux du danger,
brave jusqu'à la témérité, ardent au plaisir, jeune et dont on subit
malgré soi le charme, dont on excuse comme la chose la plus naturelle du
monde les pires fredaines. Il avait à peu près mangé tout son avoir au
jeu ou avec de jolies filles et, devenu un officier de fortune qui
s'amuse quand et où il en trouve l'occasion, tenait garnison à
Versailles.

Je le connaissais jusqu'au fond de son cœur de grand enfant, trop
facile, hélas, à pénétrer et à sonder, et je l'aimais comme quelque
vieux célibataire d'oncle aime un neveu qui lui en fait voir de toutes
les couleurs, mais s'entend à capter son indulgence, à le retourner, à
l'enjôler. Il m'avait pris pour confident bien plus que pour
conseilleur, me tenait au courant de ses moindres équipées, en ayant
d'ailleurs toujours l'apparence de parler d'un camarade et non de lui,
et j'avoue que cette belle flamme de jeunesse, cette sonore et
insoucieuse gaieté, cette fougue amoureuse me donnaient parfois des
distractions, me mélancolisaient de nostalgies, que j'enviai ce beau
garçon si robustement planté, si heureux d'être au monde, que je n'avais
pas le courage de le retenir, de lui montrer le bon chemin, de lui crier
«casse-cou» comme au colin-maillard.

Et, un jour, à la suite d'un de ces interminables cotillons où l'on ne
se quitte pas durant des heures, l'on a la bride sur le cou, l'on
disparaît de compagnie sans que nul ne songe à s'en préoccuper, le
pauvre grand apprit enfin ce qu'est l'amour, le vrai qui se gîte en
plein cœur, en plein cerveau, qui s'y prélasse, qui y règne en
souverain et tyrannique maître, se toqua d'une jeune fille adorable mais
aussi mal élevée, aussi inquiétante, aussi perverse, aussi faisandée
qu'elle était jolie.

Elle l'aimait au reste, l'idolâtrait, despotiquement, follement, de
toute son âme ravie et de toute sa chair enchaleurée. Livrée à soi-même
par des parents imprudents et frivoles, névrosée par des amitiés
malsaines de couvent, instruite par ce qu'elle voyait, ce qu'elle
entendait, ce qu'elle surprenait autour de son artificielle et trompeuse
candeur, sachant que ni sa mère, ni son père, infatués de leur race,
avares de leur bien, ne consentiraient à lui accorder pour mari celui
dont elle avait le caprice, ce beau garçon renté de chimères et de
dettes, et de petite bourgeoisie, elle s'allégea de tout scrupule, ne
pensa plus qu'à lui appartenir tout entière, qu'à l'avoir pour amant,
qu'à triompher de ses résistances désespérées d'honnête homme.

Et, peu à peu, les forces du malheureux s'émiettèrent, son cœur
s'amollit, ses nerfs exacerbés se tendirent et il se laissa emporter
par ce courant qui le heurtait, qui l'enveloppait, dériver comme une
épave désorientée.

Ils s'écrivaient des lettres de tentation et de démence. Ils ne
passaient plus une journée sans se voir, soit dans quelque rencontre
comme fortuite, soit en des parties, soit au bal. Elle lui avait donné
ses lèvres en d'éphémères et détraquantes caresses. Elle avait scellé
leur pacte passionnel en des baisers de désir et d'espoir. Et elle
voulut enfin connaître les béatitudes ignorées et défendues, aller
jusqu'au bout, l'amena, le guida, quoi qu'il en eût, vers son lit
virginal.

       *       *       *       *       *

Le docteur s'interrompit, les paupières tout à coup mouillées de grosses
larmes, comme si de vieux chagrins refluaient de son cœur longtemps
engourdi, et, avec des inflexions rauques, une vibration machinale de
tout le corps, continua avec l'effroi de ce qu'il allait révéler:

--Pendant des mois, retenant son souffle, épiant les bruits les plus
légers, comme un malfaiteur qui s'introduit en une maison, il escalada
le mur du jardin, pénétra dans l'hôtel par une petite porte des communs
dont elle avait dérobé la clef, traversa pieds nus un long corridor,
monta par le large escalier dont les dalles par instants craquaient
jusqu'au second étage, où était la chambre de sa maîtresse, s'y attarda
presque toute la nuit. Et ils oubliaient tout alors, vivaient en
quelques heures des éternités de délices, étouffaient à peine le bruit
de leurs râles, de leurs baisers frénétiques, de leurs aveux,
semblaient, en leurs étreintes, chercher le néant, le sommeil dont on ne
se réveille pas.

Une nuit où les ténèbres étaient plus épaisses, où il se hâtait en
l'appréhension de perdre des secondes de ce bonheur fou, l'officier se
heurta à un des meubles de l'antichambre et le renversa. Et par hasard,
soit qu'elle eut la migraine ou se fut attardée à quelque lecture de
roman, n'étant pas encore endormie, la mère de la jeune fille, terrifiée
par ce bruit insolite qui troublait le solennel silence de la maison
close, sauta à bas de son lit, ouvrit sa porte, distingua une ombre qui
s'enfuyait, rasait les murs, s'imagina aussitôt que des voleurs
dévalisaient l'hôtel, appela son mari et ses gens à grands cris
farouches. Le malheureux connaissait les aîtres, et, comprenant en
quelle effroyable impasse il était acculé, aimant mieux passer pour un
misérable filou que de laisser seulement pressentir la navrante vérité,
déshonorer sa maîtresse adorée, découvrir le secret de leurs coupables
amours, se rua dans le salon, tâtonna parmi les étagères et sur les
tables, emplit pêle-mêle ses poches de menus bibelots précieux et se
blottit comme une bête traquée par des chasseurs à côté du piano à queue
qui barrait tout un coin de la vaste pièce.

Ce fut là que les domestiques accourus avec des candélabres allumés le
surprirent, l'injurièrent, lui mirent la main au collet, le traînèrent,
pantelant, comme à demi-mort de honte et d'effroi au plus prochain poste
de police.

Il ne se défendit qu'avec une maladresse voulue devant ses juges,
soutint son personnage, sans une révolte, sans un sanglot, sans un
sursaut de désespérance, d'angoisse et condamné, dégradé, martyrisé dans
son honneur d'homme et de soldat, ne protesta pas, s'en alla croupir en
prison avec les déclassés dont se débarrasse la société ainsi que d'une
malfaisante et contagieuse vermine.

Il y est mort de tristesse, d'amertume, en prononçant tout bas, comme
une prière extatique, le cher petit nom de la blonde idole pour laquelle
il s'était sacrifié, en remettant pour moi, au prêtre qui lui avait
donné l'extrême onction, un long testament où, sans accuser personne,
sans lever le moindre voile, il expliquait enfin cette énigme, se
purifiait, se lavait des accusations dont, jusqu'à son dernier souper,
il avait supporté l'horrible lourdeur.

Et j'ai toujours pensé, je ne sais pourquoi, que la jeune fille s'était
mariée et avait de délicieux enfants qu'elle élève avec l'austère
sévérité, la grave piété des parents de jadis!



LE PLEUREUR


Comme la petite Josette Grenelle, en refermant son large éventail,
s'écriait: «Mais quel plaisir ce garçon peut-il trouver à attendre les
faire part de deuil aussi impatiemment qu'une invitation à quelque fête,
à suivre ainsi comme un employé des pompes funèbres même des
enterrements d'inconnus où il ne fut pas convié?» Robert Davenne, cette
âme furieuse, inquiète de policier qui sait le pourquoi de tant de cas
étranges, le mot de tant d'énigmes parisiennes, bougonna de sa grosse
voix traînante:

--Je vais vous le dire, Madame, et je gage que vous n'aurez plus alors
envie de blaguer notre pauvre camarade Réalmont; vous lui marquerez
même, car au fond les femmes sont moins mauvaises qu'elles ne le
paraissent, un peu de compassion, vous vous sentirez émue comme aux
passages attendrissants de ces bons vieux drames que nous aimons et que
tout à l'heure vous défendiez avec une telle chaleur.

       *       *       *       *       *

Il se cala au fond de son fauteuil, et, les paupières à demi abaissées
filtrant de vagues regards qui flottaient dans le vide, reprit:

--Lui qui relevait à peine d'une de ces crises d'amour déçu, trahi,
avili, où l'on pense perdre la raison, l'on se jure de ne plus avoir de
cœur, de ne plus s'attacher à rien, d'être désormais le jouisseur
indifférent, blasé, qui change de femme comme on change de linge, qui
ne met pas une parcelle de son âme, dans les étreintes passagères,
résiste aux prières autant qu'aux sanglots de colère et de haine; lui
dont le temps, ce grand médecin, comme disait l'autre, avait lentement
fermé, cicatrisé les plaies, qui était arrivé enfin à oublier, à avoir
une apparence de bonheur calme, à revivre, s'était encore laissé prendre
tout entier par une nouvelle et adorable maîtresse.

Ah! ceux qui sont par quelque pacte occulte voués à l'amour comme des
proies opimes ne lui échapperont jamais, ne briseront pas les liens avec
lesquels il les guide dans l'ombre, les pousse, les rejette, les yeux
leurrés, éblouis d'un éternel et merveilleux mirage, vers le gouffre.

En vain se croiront-ils guéris, forts, armés contre les futures
épreuves, en vain défieront-ils les tentations, triompheront-ils d'une
femme, de deux, de dix, de cent, toujours se dressera sur leur route,
brusquement, face à face, comme pour un duel, la Séductrice, l'Inconnue,
qui ressuscitera tous les ferments de sentimentalité, de rêve, de désir,
de perversion assoupis en leur être comme du feu sous la cendre, qui les
rallume de sa douce haleine ces tisons qui n'étaient pas éteints.

Et il leur semblera que tout refleurit, qu'une éclosion de joie idéale
embaume leur cœur, qu'ils ont à nouveau vingt ans, qu'ils partent
pour une interminable étape de tendresse et de délices. Ils croient,
sincèrement qu'ils n'aimèrent jamais à ce point une femme. Ils
s'abandonnent. Ils voudraient sans cesse être dans ses jupes. Ils sont
comme des enfants qui, le premier jour de l'année, ne peuvent plus
manger, ni dormir, s'exaltent, ont la fièvre parce qu'on leur apporte
quelque beau joujou à surprises. Ils vivront jusqu'au fatal réveil comme
en une sorte d'ivresse. Et cependant peut-on les plaindre, ces condamnés
qui usent leur guenille en des enchantements autant qu'en des angoisses,
qui sont comme d'une race d'Elus, qui rêvent double et que les beaux
bras blancs des très aimées emportèrent au paradis, que leurs maîtresses
ne peuvent abandonner sans retourner la tête malgré elles, sans écraser
du bout des doigts quelque furtive larme aux coins de leurs paupières
cernées!

       *       *       *       *       *

Il s'était comme emballé, accentuait de longs gestes, des phrases tout à
coup gonflées d'on ne savait quelle fougueuse passion et il s'arrêta
avec, on l'eût dit, le regret d'avoir ainsi haussé le ton, perdu le fil
de son histoire.

--Revenons à notre camarade, continua-t-il avec une bonhomie voulue.
Donc au moment où il y pensait certes le moins, où il eût parié
n'importe quoi qu'il ne redeviendrait jamais sérieusement amoureux,
Réalmont s'était heurté à une de ces femmes comme on en rêve pour faire,
de compagnie, l'aventureux voyage de la vie. Elle était le rire qui
grise comme du vin nouveau, qui chasse les mélancolies, qui fait chaud
au cœur, qui sent la joie et la jeunesse. Elle avait une voix
changeante, suggestive, tantôt claire, vibrante comme du cristal, tantôt
vague, sombrée, douce comme les suprêmes gazouillis des fauvettes sous
les feuilles quand tombe le crépuscule. Elle avait des cheveux fins
comme de la soie, blonds comme un pâle soleil d'hiver, des yeux voilés
et de longs cils attirants comme des lèvres, une petite bouche délicate,
pareille à un bijou de fée. Elle était grande et avait dans ses
moindres mouvements, ses moindres gestes, la grâce onduleuse des
ballerines. Et une âme simple, en dehors, où demeurait comme un peu
d'enfance, où l'on voyait comme en l'eau limpide d'une source, où tout
n'était que charme, qu'étourderie, qu'insouciance, que gaieté, que
franchise.

Ce fut entre eux une de ces liaisons que l'on envie, qui semblent trop
heureuses, trop passionnées pour pouvoir durer. Ils s'adorèrent pendant
quatre mois tout juste, ne pensant à rien, ne s'entravant d'aucun souci,
vivant comme s'ils avaient eu cent mille livres de rente. Et comme elles
sont toutes les petites filles de Manon, la trop jolie perdit un soir
son amant en chemin, ainsi que le petit Poucet.

D'autres que ce toqué de Réalmont eussent, selon le conseil du poète
latin, noté d'une pierre blanche cette date où il recouvrait enfin sa
liberté, béni le destin, se fussent en hâte consolé sur l'oreiller
amoureux d'une nouvelle maîtresse. Lui, en devint presque fou, se
désespéra, ne voulut ni suivre les conseils de ses plus anciens amis, ni
se laisser assagir, ni s'apaiser. Il traîne cet incurable chagrin, cette
perpétuelle nostalgie, le long de l'existence. Son cœur est devenu
comme une éponge à larmes.

Et c'est pour cela qu'il fréquente, avec une maladive assiduité, les
églises tendues de draperies noires, qu'il s'agenouille aux messes de
deuil, qu'il suit jusqu'en les cimetières les plus lointains les
corbillards. Son âme blessée se fond, sa poitrine pleine de sanglots se
dégonfle, ses nerfs se détendent au milieu de la tristesse qu'épand
autour d'elle la mort, des graves psalmodies d'adieu, des dernières
oraisons, du chant douloureux des orgues. Là seulement il peut sans
qu'on l'épie, sans qu'on le trouble, sans que l'on rie de sa faiblesse,
s'abandonner à sa souffrance, à sa désolation, se rappeler le passé,
l'amour qui n'est plus, s'imaginer qu'on en célèbre les solennelles
funérailles et se lamenter, pleurer jusqu'à ce que ses yeux n'en
puissent plus, soient vides de larmes. Et l'on suppose à le voir
prostré, abîmé en de telles afflictions qu'il est un des plus proches
parents, un des plus anciens, des meilleurs amis du défunt, l'on a de
navrantes exclamations, de longs regards moroses et pitoyables devant ce
morne spectacle, l'on voudrait lui serrer les doigts d'une vigoureuse et
cordiale étreinte, lui dire quelque phrase consolatrice. Mais il
s'échappe avant la fin de l'office, se place derrière un pilier, regarde
avec des yeux fixes les croquemorts qui ballottent et emportent le
cercueil, se glisse dans le cortège, s'en va d'un pas inerte de
somnambule derrière la famille, respire ces odeurs qui émanent à chaque
cahot des couronnes, des bouquets entassés sur le sinistre coche du
dernier voyage.

Et comme tout se sait, comme on s'est aperçu de cette habitude étrange,
comme nul n'en a approfondi le secret amer et que chacun croit à quelque
macabre turlutaine de détraqué, à un besoin de faire parler de soi, de
se distinguer du commun, de pratiques amis qu'effraient les promenades
obligatoires au Père-Lachaise, à Montmartre, ou à Montparnasse, ont
chargé Réalmont de leurs commissions funéraires, lui donnent des
instructions pour leur marbrier, le prient de visiter les tombes de
leurs parents, d'y déposer des fleurs, d'en vérifier le bon état.

N'avais-je pas raison de vous dire, en commençant, que notre camarade
était plus à plaindre qu'à blaguer?



TABLE


Mariage rouge                                     3

Le Dernier pas                                   15

Le Rouquin                                       29

L'Hermaphrodite                                  41

Le Singe                                         55

La Vraie et l'Autre                              69

Celle qu'on n'achète pas                         81

Le Mauvais Mirage                                93

Le Frisson nouveau                              103

A l'Ombre                                       117

Parvenu                                         131

La Fille aux Rouliers                           143

La Dernière Pensée de Tom Clibbooth             157

L'Hôtel à tout faire                            169

A Perpète                                       183

Le Miracle des Cerisiers                        197

La Millionnaire                                 209

Rupture                                         221

La Date rouge                                   233

La Dame aux Garçonnières                        245

Les Batteuses d'hommes                          259

La Donneuse de patience                         273

Le Voleur                                       287

Le Pleureur                                     303


Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--PICHAT et PEPIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La fête" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home