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Title: Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



HISTOIRE DE MA VIE.



    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charité envers les autres
    Dignité envers soi-même;
    Sincérité devant Dieu.

    Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME DIXIÈME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.



CHAPITRE VINGT-DEUXIEME[1].

  Retraite à Nohant.--Travaux d'aiguille moralement utiles aux
    femmes.--Équilibre désirable entre la fatigue et le
    loisir.--Mon rouge-gorge.--Deschartres quitte
    Nohant.--Naissance de mon fils.--Deschartres à Paris.--Hiver de
    1824 à Nohant.--Changemens et améliorations qui me donnent le
    spleen.--Été au Plessis.--Les enfans.--L'idéal dans leur
    société.--Aversion pour la vie positive.--Ormesson.--Nous
    revenons à Paris.--L'abbé de Prémord.--Retraite au
    couvent.--Aspirations à la vie monastique.--Maurice au
    couvent.--Sœur Hélène nous chasse.


Je passai à Nohant l'hiver de 1822-1823, assez malade, mais absorbée
par le sentiment de l'amour maternel, qui se révélait à moi à travers
les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation
qui s'opère à ce moment dans la vie et dans les pensées de la femme
est, en général, complète et soudaine. Elle le fut pour moi comme pour
le grand nombre. Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des
pensées, les curiosités de l'étude, comme celles de l'observation,
tout disparut aussitôt que le doux fardeau se fit sentir, et même
avant que ses premiers tressaillemens m'eussent manifesté son
existence. La Providence veut que, dans cette phase d'attente et
d'espoir, la vie physique et la vie de sentiment prédominent. Aussi,
les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un
mot, fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le
moindre regret.

  [1] Cette partie a été écrite en 1853 et 1854.

L'hiver fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre
durcie d'avance par de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la
campagne, bien que ce fût autrement que moi, et, passionné pour la
chasse, il me laissait de longs loisirs que je remplissais par le
travail de la layette. Je n'avais jamais cousu de ma vie. Tout en
disant que cela était nécessaire à savoir, ma grand'mère ne m'y avait
jamais poussée, et je m'y croyais d'une maladresse extrême. Mais quand
cela eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes
songes, je m'y jetai avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule vint
me donner les premières notions du _surjet_ et du _rabattu_. Je fus
bien étonnée de voir combien cela était facile; mais en même temps je
compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir l'invention, et
la _maëstria_ du coup de ciseaux.

Depuis j'ai toujours aimé le travail de l'aiguille, et c'est pour moi
une récréation où je me passionne quelquefois jusqu'à la fièvre.
J'essayai même de broder les petits bonnets, mais je dus me borner à
deux ou trois: j'y aurais perdu la vue. J'avais la vue longue,
excellente, mais c'est ce qu'on appelle chez nous une _vue grosse_. Je
ne distingue pas les petits objets; et compter les fils d'une
mousseline, lire un caractère fin, regarder de près, en un mot, est
une souffrance qui me donne le vertige et qui m'enfonce mille épingles
au fond du crâne.

J'ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux du
ménage, et ceux de l'aiguille particulièrement, étaient abrutissans,
insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamné
notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la théorie de l'esclavage, mais
je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m'a toujours
semblé qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible,
puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu'ils ont
calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit. Leur influence
n'est abrutissante que pour celles qui les dédaignent et qui ne savent
pas chercher ce qui se trouve dans tout: le _bien-faire_. L'homme qui
bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et aussi monotone que la
femme qui coud? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne
s'ennuie pas de bêcher, et il vous dit en souriant qu'il _aime la
peine_.

Aimer la peine, c'est un mot simple et profond du paysan, que tout
homme et toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond
la loi du servage. C'est par là, au contraire, que notre destinée
échappe à cette loi rigoureuse de l'homme exploité par l'homme.

La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se
soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les
aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont
trop cru résoudre le problème du travail en rêvant un système de
machines qui supprimerait entièrement l'effort et la lassitude
physiques. Si cela se réalisait, l'abus de la vie intellectuelle
serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le défaut d'équilibre
entre ces deux modes d'existence. Chercher cet équilibre, voilà le
problème à résoudre; faire que l'homme de _peine_ ait la somme
suffisante de loisir, et que l'homme de loisir ait la somme suffisante
de peine, la vie physique et morale de tous les hommes l'exige
absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'espérons pas nous
arrêter sur cette pente de décadence qui nous entraîne vers la fin de
tout bonheur, de toute dignité, de toute sagesse, de toute santé du
corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous y courons vite, il ne faut
pas se le dissimuler.

La cause n'est pas autre, selon moi, que celle-ci: une portion de
l'humanité a l'esprit trop libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous
chercherez en vain des formes politiques et sociales, il vous faut,
avant tout, des hommes nouveaux. Cette génération-ci est malade
jusqu'à la moelle des os. Après un essai de république où le but
véritable, au point de départ, était de chercher à rétablir, autant
que possible, l'égalité dans les conditions, on a dû reconnaître
qu'il ne suffisait pas de rendre les citoyens égaux devant la loi. Je
me hasarde même à penser qu'il n'eût pas suffi de les rendre égaux
devant la fortune. Il eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le
sens de la vérité.

Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un côté; de l'autre, trop
d'indifférence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs,
voilà ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où l'homme véritable
avait disparu, si tant est qu'il y eût jamais existé. Des hommes du
peuple éclairés d'une soudaine intelligence et poussés par de grandes
aspirations ont surgi, et se sont trouvés sans influence et sans
prestige sur leurs frères. Ces hommes-là étaient généralement sages,
et se préoccupaient de la solution du travail. La masse leur
répondait: «Plus de travail, ou l'ancienne loi du travail. Faites-nous
un monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre corvée par des
chimères. Le nécessaire assuré, ou le superflu sans limites: nous ne
voyons pas le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous ne voulons
pas l'essayer, nous ne pouvons pas l'attendre.»

Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront
l'homme d'une manière absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du
monde. L'homme n'est pas fait pour penser toujours. Quand il pense
trop il devient fou, de même qu'il devient stupide quand il ne pense
pas assez. Pascal l'a dit: «Nous ne sommes ni anges, ni bêtes.»

Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin
de la vie intellectuelle, elles ont également besoin de travaux
manuels appropriés à leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y
porter ni goût, ni persévérance, ni adresse, ni le courage qui est le
plaisir dans la peine! Celles-là ne sont ni hommes ni femmes.

L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on en dise. Je n'en étais pas
à mon apprentissage, et celui-là s'écoula comme un jour, sauf six
semaines que je dus passer au lit dans une inaction complète. Cette
prescription de Deschartres me sembla rude, mais que n'aurais-je pas
fait pour conserver l'espoir d'être mère. C'était la première fois que
je me voyais prisonnière pour cause de santé. Il m'arriva un
dédommagement imprévu. La neige était si épaisse et si tenace dans ce
moment-là que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la
main. On m'en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une toile
verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus
dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers
et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la
nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes
genoux. Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient dans la
chambre, d'abord avec gaîté, puis avec inquiétude, et je leur faisais
ouvrir la fenêtre. On m'en apportait d'autres qui dégelaient de même
et qui, après quelques heures ou quelques jours d'intimité avec moi
(cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu'ils
avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l'on me
rapporta quelques-uns de ceux que j'avais relâchés déjà, et auxquels
j'avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et
reprendre possession de leur maison de santé après une rechute.

Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut
ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la
neige, essaya ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette de
grâces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage
raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'à la
moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des
journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel et le plus aimable
que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une audace et d'une
gaîté inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans les jours froids,
ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la
vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il
s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait
prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement,
cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais beaucoup; mais je m'y
habituai en voyant qu'il la faisait impunément.

Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux
d'essayer de tout, il s'indigérait de bougie et de pâtes d'amandes. En
un mot, la domesticité volontaire l'avait transformé au point qu'il
eut beaucoup de peine à s'habituer à la vie rustique, quand, après
avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva
dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche
autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier et
voltiger près de moi.

Mon mari fit bon ménage avec Deschartres, qui finissait son bail à
Nohant. J'avais prévenu M. Dudevant de son caractère absolu et
irascible, et il m'avait promis de le ménager. Il me tint parole, mais
il lui tardait naturellement de prendre possession de son autorité
dans nos affaires; et, de son côté, Deschartres désirait s'occuper
exclusivement des siennes propres. J'obtins qu'il lui fût offert de
demeurer chez nous tout le reste de sa vie, et je l'y engageai
vivement. Il ne me semblait pas que Deschartres pût vivre ailleurs, et
je ne me trompais pas: mais il refusa expressément, et m'en dit
naïvement la raison. «Il y a vingt-cinq ans que je suis le seul maître
absolu dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes choses,
commandant à tout le monde, et n'ayant pour me contrôler que des
femmes, car votre père ne s'est jamais mêlé de rien. Votre mari ne m'a
donné aucun déplaisir, parce qu'il ne s'est pas occupé de ma gestion.
A présent qu'elle est finie, c'est moi qui le fâcherais malgré moi par
mes critiques et mes contradictions. Je m'ennuierais de n'avoir rien à
faire, je me dépiterais de ne pas être écouté: et puis, je veux agir
et commander pour mon compte. Vous savez que j'ai toujours eu le
projet de faire fortune, et je sens que le moment est venu.»

L'illusion tenace de mon pauvre pédagogue pouvait être encore moins
combattue que son appétit de domination. Il fut décidé qu'il
quitterait Nohant à la Saint-Jean, c'est-à-dire au 24 juin, terme de
son bail. Nous partîmes avant lui pour Paris, où, après quelques jours
passés au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit appartement
garni hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, chez un ancien chef
de cuisine de l'empereur. Cet homme, qui se nommait Gaillot, et qui
était un très honnête et excellent homme, avait contracté au service
de l'_en cas_ une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher. On
sait que l'_en cas_ de l'empereur était un poulet toujours rôti à
point, à quelque heure de jour et de nuit que ce fût. Une existence
d'homme avait été vouée à la présence de ce poulet à la broche, et
Gaillot, chargé de le surveiller, avait dormi dix ans sur une chaise,
tout habillé, toujours en mesure d'être sur pied en un instant. Ce dur
régime ne l'avait pas préservé de l'obésité. Il le continuait, ne
pouvant plus s'étendre dans un lit sans étouffer, et prétendant ne
pouvoir dormir bien que d'un œil. Il est mort d'une maladie de foie
entre cinquante et soixante ans. Sa femme avait été femme de chambre
de l'impératrice Joséphine.

C'est dans l'hôtel qu'ils avaient meublé que je trouvai, au fond d'une
seconde cour plantée en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice
vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre et très vivace. Ce fut
le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure de profond
sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en
m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. J'avais tant rêvé
de lui d'avance, et j'étais si faible, que je n'étais pas sûre de ne
pas rêver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision
s'envoler comme les autres jours.

On me tint au lit beaucoup plus longtemps qu'il ne fallait. C'est
l'usage à Paris de prendre plus de précautions pour les femmes dans
cette situation qu'on ne le fait dans nos campagnes. Quand je fus mère
pour la seconde fois, je me levai le second jour et je m'en trouvai
fort bien.

Je fus la nourrice de mon fils, comme plus tard je fus la nourrice de
sa sœur. Ma mère fut sa marraine et mon beau-père son parrain.

Deschartres arriva de Nohant tout rempli de ses projets de fortune et
tout gourmé dans son antique habit bleu barbeau à boutons d'or. Il
avait l'air si provincial dans sa toilette surannée, qu'on se
retournait dans les rues pour le regarder. Mais il ne s'en souciait
pas et passait dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention, le
démaillota et le retourna de tous côtés pour s'assurer qu'il n'y avait
rien à redresser ou à critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas
souvenance d'avoir vu une caresse, un baiser de Deschartres à qui que
ce soit: mais il le tint endormi sur ses genoux et le considéra
longtemps. Puis, la vue de cet enfant l'ayant satisfait, il continua à
dire qu'il était temps qu'il vécût pour lui-même.

Je passai l'automne et l'hiver suivans à Nohant, tout occupée de
Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d'un grand spleen dont je
n'aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et dans rien. Nohant
était amélioré, mais bouleversé; la maison avait changé d'habitudes,
le jardin avait changé d'aspect. Il y avait plus d'ordre, moins d'abus
dans la domesticité; les appartemens étaient mieux tenus, les allées
plus droites, l'enclos plus vaste; on avait fait du feu avec les
arbres morts, on avait tué les vieux chiens infirmes et malpropres,
vendu les vieux chevaux hors de service, renouvelé toutes choses, en
un mot. C'était mieux, à coup sûr. Tout cela d'ailleurs occupait et
satisfaisait mon mari. J'approuvais tout et n'avais raisonnablement
rien à regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand cette
transformation fut opérée, quand je ne vis plus le vieux Phanor
s'emparer de la cheminée et mettre ses pattes crottées sur le tapis,
quand on m'apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma
grand'mère ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne
retrouvai plus les coins sombres et abandonnés où j'avais promené mes
jeux d'enfant et les rêveries de mon adolescence, quand, en somme, un
nouvel intérieur me parla d'un avenir où rien de mes joies et de mes
douleurs passées n'allait entrer avec moi, je me troublai, et sans
réflexion, sans conscience d'aucun mal présent, je me sentis écrasée
d'un nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère maladif.

Un matin, en déjeunant, sans aucun sujet immédiat de contrariété, je
me trouvai subitement étouffée par les larmes. Mon mari s'en étonna.
Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j'avais déjà éprouvé de
semblables accès de désespoir sans cause, et que probablement j'étais
un cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et il attribua au
séjour de Nohant, à la perte encore trop récente de ma grand'mère dont
tout le monde l'entretenait d'une façon attristante, à l'air du pays,
à des causes extérieures enfin, l'espèce d'ennui qu'il éprouvait
lui-même en dépit de la chasse, de la promenade et de l'activité de sa
vie de propriétaire. Il m'avoua qu'il ne se plaisait point du tout en
Berry et qu'il aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs. Nous
convînmes d'essayer, et nous partîmes pour le Plessis.

Par suite d'un arrangement pécuniaire que, pour me mettre à l'aise,
nos amis voulurent bien faire avec nous, nous passâmes l'été auprès
d'eux et j'y retrouvai la distraction et l'irréflexion nécessaires à
la jeunesse. La vie du Plessis était charmante, l'aimable caractère
des maîtres de la maison se reflétant sur les diverses humeurs de
leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on chassait dans le parc,
on faisait de grandes promenades, on recevait tant de monde, qu'il
était facile à chacun de choisir un groupe de préférence pour sa
société. La mienne se forma de tout ce qu'il y avait de plus enfant
dans le château. Depuis les marmots jusqu'aux jeunes filles et aux
jeunes garçons, cousins, neveux et amis de la famille, nous nous
trouvâmes une douzaine, qui s'augmenta encore des enfans et adolescens
de la ferme. Je n'étais pas la personne la plus âgée de la bande, mais
étant la seule mariée, j'avais le gouvernement naturel de ce personnel
respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une jeune fille charmante;
Félicie Saint-Aignan, qui était encore une grande petite fille, mais
dont l'adorable caractère m'inspirait une prédilection qui devint avec
le temps de l'amitié sérieuse; Tonine Du Plessis, la seconde fille de
ma mère Angèle, qui était encore un enfant, et qui devait mourir comme
Félicie dans la fleur de l'âge, c'étaient là mes compagnes préférées.
Nous organisions des parties de jeu de toutes sortes, depuis le volant
jusqu'aux barres, et nous inventions des règles qui permettaient même
à ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à quatre pattes, de
prendre une part active à l'action générale. Puis c'étaient des
voyages, voyages véritables, en égard aux courtes jambes qui nous
suivaient, à travers le parc et les immenses jardins. Au besoin les
plus grands portaient les plus petits, et la gaîté, le mouvement ne
tarissaient pas. Le soir, les grandes personnes étant réunies, il
arrivait souvent que beaucoup d'entre elles prenaient part à notre
vacarme; mais quand elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien
vite, nous avions la malice de nous dire entre nous que les dames et
les messieurs ne savaient pas jouer et qu'il faudrait les éreinter à
la course le lendemain pour les en dégoûter.

Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'étonnait un peu de me voir
redevenue tout à coup si vivante et si folle, dans ce milieu qui
semblait si contraire à mes habitudes mélancoliques; moi seule et ma
bande insouciante ne nous en étonnions pas. Les enfans sont peu
sceptiques à l'endroit de leurs plaisirs, et comprennent volontiers
qu'on ne puisse songer à rien de mieux. Quant à moi, je me retrouvais
dans une des deux faces de mon caractère, tout comme à Nohant de huit
à douze ans, tout comme au couvent de treize à seize, alternative
continuelle de solitude recueillie et d'étourdissement complet, dans
des conditions d'innocence primitive.

A cinquante ans, je suis exactement ce que j'étais alors. J'aime la
rêverie, la méditation et le travail; mais, au delà d'une certaine
mesure, la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne au noir, et
si la réalité m'apparaît forcément dans ce qu'elle a de sinistre, il
faut que mon âme succombe, ou que la gaîté vienne me chercher.

Or, j'ai besoin absolument d'une gaîté saine et vraie. Celle qui est
égrillarde me dégoûte, celle qui est de bel esprit m'ennuie. La
conversation brillante me plaît à écouter quand je suis disposée au
travail de l'attention; mais je ne peux supporter longtemps aucune
espèce de conversation suivie sans éprouver une grande fatigue. Si
c'est sérieux, cela me fait l'effet d'une séance politique ou d'une
conférence d'affaires; si c'est méchant, ce n'est plus gai pour moi.
Dans une heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre, on a
épuisé le sujet, et après cela on ne fait plus qu'y patauger. Je n'ai
pas, moi, l'esprit assez puissant pour traiter de plusieurs matières
graves successivement, et c'est peut-être pour me consoler de cette
infirmité que je me persuade, en écoutant les gens qui parlent
beaucoup, que personne n'est fort en paroles plus d'une heure par
jour.

Que faire donc pour égayer les heures de la vie en commun dans
l'intimité de tous les jours? Parler politique occupe les hommes en
général, parler toilette dédommage les femmes. Je ne suis ni homme ni
femme sous ces rapports-là; je suis enfant. Il faut qu'en faisant
quelque ouvrage de mes mains qui amuse mes yeux, ou quelque promenade
qui occupe mes jambes, j'entende autour de moi un échange de vitalité
qui ne me fasse pas sentir le vide et l'horreur des choses humaines.
Accuser, blâmer, soupçonner, maudire, railler, condamner, voilà ce
qu'il y a au bout de toute causerie politique ou littéraire, car la
sympathie, la confiance et l'admiration ont malheureusement des
formules plus concises que l'aversion, la critique et le commérage. Je
n'ai pas la sainteté infuse avec la vie, mais j'ai la poésie pour
condition d'existence, et tout ce qui tue trop cruellement le rêve du
bon, du simple et du vrai, qui seul me soutient contre l'effroi du
siècle, est une torture à laquelle je me dérobe autant qu'il m'est
possible.

Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d'exceptions au positivisme
effrayant de mes contemporains d'âge, j'ai presque toujours vécu par
instinct et par goût avec des personnes dont j'aurais pu, à peu
d'années près, être la mère. En outre, dans toutes les conditions où
j'ai été libre de choisir ma manière d'être, j'ai cherché un moyen
d'idéaliser la réalité autour de moi et de la transformer en une sorte
d'oasis fictive, où les méchans et les oisifs ne seraient pas tentés
d'entrer ou de rester. Un songe d'âge d'or, un mirage d'innocence
champêtre, artiste ou poétique, m'a prise dès l'enfance et m'a suivie
dans l'âge mûr. De là une foule d'amusemens très simples et pourtant
très actifs, qui ont été partagés réellement autour de moi, et plus
naïvement, plus cordialement, par ceux dont le cœur a été le plus
pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont plus étonnés du contraste
d'un esprit si porté à s'assombrir et si avide de s'égayer; je devrais
dire peut-être d'une âme si impossible à contenter avec ce qui
intéresse la plupart des hommes, et si facile à charmer avec ce qu'ils
jugent puéril et illusoire. Je ne peux pas m'expliquer mieux moi-même.
Je ne me connais pas beaucoup au point de vue de la théorie: j'ai
seulement l'expérience de ce qui me tue ou me ranime dans la pratique
de la vie.

Mais grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion
que j'étais tout à fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea
idiote. Il n'avait peut-être pas tort, et peu à peu il arriva, avec
le temps, à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et
de son intelligence, que j'en fus longtemps écrasée et comme hébétée
devant le monde. Je ne m'en plaignis pas. Deschartres m'avait habituée
à ne pas contredire violemment l'infaillibilité d'autrui, et ma
paresse s'arrangeait fort bien de ce régime d'effacement et de
silence.

Aux approches de l'hiver, comme Mme Du Plessis allait à Paris, nous
nous consultâmes mon mari et moi sur la résidence que nous
choisirions; nous n'avions pas le moyen de vivre à Paris, et,
d'ailleurs, nous n'aimions Paris ni l'un ni l'autre. Nous aimions la
campagne; mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous
retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des instincts différens à
tous autres égards et des caractères qui ne se pénétraient pas
mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous
expliquer; nous ne nous disputions jamais sur rien; j'ai trop horreur
de la discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un autre; je faisais,
au contraire, de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari,
pour penser comme lui et agir comme il souhaitait. Mais, à peine
m'étais-je mise d'accord avec lui, que, ne me sentant plus d'accord
avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.

Il éprouvait probablement quelque chose d'analogue sans s'en rendre
compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous
entourer et de nous distraire. Si j'avais eu l'art de nous établir
dans une vie un peu extérieure et animée, si j'avais été un peu légère
d'esprit, si je m'étais plu dans le mouvement des relations variées,
il eût été secoué et maintenu par le commerce du monde. Mais je
n'étais pas du tout la compagne qu'il lui eût fallu. J'étais trop
exclusive, trop concentrée, trop en dehors du convenu. Si j'avais su
d'où venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se fût
dessinée dans mon esprit sans expérience et sans pénétration, j'aurais
trouvé le remède; j'aurais peut-être réussi à me transformer; mais je
ne comprenais rien du tout à lui ni à moi-même.

Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux environs de Paris, et
comme nous étions assez gênés, nous eûmes grand' peine à trouver un
peu de confortable sans dépenser beaucoup d'argent. Nous ne le
trouvâmes même pas, car le pavillon qui nous fut loué était une assez
pauvre et étroite demeure. Mais c'était à Ormesson, dans un beau
jardin et dans un contre de relations fort agréables.

L'endroit était, alors laid et triste, des chemins affreux, des
coteaux de vigne qui interceptaient la vue, un hameau malpropre. Mais,
à deux pas de là, l'étang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien
offraient des promenades charmantes. Notre pavillon faisait partie de
l'habitation d'une femme très distinguée, madame Richardot, qui avait
d'aimables enfans. Une habitation mitoyenne, appartenant à M. Hédée,
_boulanger du roi_, était louée et occupée par la famille de Malus,
et, chaque soir, nos trois familles se réunissaient chez madame
Richardot pour jouer des charades en costumes improvisés des plus
comiques. En outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde sa fille
vinrent passer quelques jours avec nous. Cette saison d'automne fut
donc très bénigne dans ma destinée.

Mon mari sortait beaucoup; il était appelé souvent à Paris pour je ne
sais plus quelles affaires et revenait le soir pour prendre part aux
divertissemens de la réunion. Ce genre de vie serait assez normal: les
hommes occupés au dehors dans la journée, les femmes chez elles avec
leurs enfans, et le soir la récréation des familles en commun.

Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris, mon domestique
couchait dans des bâtimens éloignés, j'étais seule avec ma servante
dans ce pavillon, éloigné lui-même de toute demeure habitée. Je
m'étais mis en tête des idées sombres, depuis que j'avais entendu,
dans une de ces nuits de brouillard dont la sonorité est étrangement
lugubre, les cris de détresse d'un homme qu'on battait et qu'on
semblait égorger. J'ai su, depuis, le mot de ce drame étrange; mais je
ne peux ni ne veux le raconter.

Je me rassurai en voyant peu à peu que le jardinier qui m'effrayait ne
m'en voulait pas personnellement, mais qu'il était fort contrarié de
notre présence, gênante peut-être pour quelque projet d'occupation du
pavillon, ou quelque dilapidation domestique. Je me rappelai
Jean-Jacques Rousseau chassé de château en château, d'ermitage en
ermitage, par des calculs et des mauvais vouloirs de ce genre, et je
commençai à regretter de n'être pas chez moi.

Pourtant je quittai cette retraite avec regret, lorsqu'un jour mon
mari s'étant querellé violemment avec ce même jardinier, résolut de
transporter notre établissement à Paris. Nous prîmes un appartement
meublé, petit, mais agréable par son isolement et la vue des jardins,
dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. J'y vis souvent mes amis anciens
et nouveaux, et notre milieu fut assez gai.

Pourtant la tristesse me revint, une tristesse sans but et sans nom,
maladive peut-être. J'étais très fatiguée d'avoir nourri mon fils; je
ne m'étais pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai cet
abattement, et je pensai que le refroidissement insensible de ma foi
religieuse pouvait bien en être la cause. J'allai voir mon jésuite,
l'abbé de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans. Sa voix
était si faible, sa poitrine si épuisée, qu'on l'entendait à peine.
Nous causâmes pourtant longtemps plusieurs fois, et il retrouva sa
douce éloquence pour me consoler, mais il n'y parvint pas, il y avait
trop de tolérance dans sa doctrine pour une âme aussi avide de
croyance absolue que l'était la mienne. Cette croyance m'échappait; je
ne sais qui eût pu me la rendre, mais, à coup sûr, ce n'était pas lui.
Il était trop compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait
trop bien peut-être. Il était trop intelligent ou trop humain. Il me
conseilla d'aller passer quelques jours dans mon couvent. Il en
demanda pour moi la permission à la supérieure Mme Eugénie. Je
demandai la même permission à mon mari, et j'entrai en retraite aux
Anglaises.

Mon mari n'était nullement religieux, mais il trouvait fort bon que je
le fusse. Je ne lui parlais pas de mes combats intérieurs à l'endroit
de la foi: il n'eût rien compris à un genre d'angoisse qu'il n'avait
jamais éprouvée.

Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses infinies, et comme
j'étais réellement souffrante, on m'y entoura de soins maternels; ce
n'était pas là peut-être ce qu'il m'eût fallu pour me rattacher à ma
vie nouvelle. Toute cette bonté suave, toutes ces délicates
sollicitudes me rappelaient un bonheur dont la privation m'avait été
si longtemps insupportable, et me faisaient paraître le présent vide,
l'avenir effrayant. J'errais dans les cloîtres avec un cœur navré et
tremblant. Je me demandais si je n'avais pas résisté à ma vocation, à
mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et
d'ignorance, qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et
enchaîné à une règle indiscutable une inquiétude de volonté dont je ne
savais que faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais senti
tant d'ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n'y retrouvais que
le regret des jours où je croyais avoir la force d'y prononcer des
vœux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et maintenant je
sentais que je n'avais pas celle de vivre dans le monde.

Je m'efforçais aussi de voir le côté sombre et asservi de la vie
monastique, afin de me rattacher aux douceurs de la liberté que je
pouvais reprendre à l'instant même. Le soir, quand j'entendais la
ronde de la religieuse qui fermait les nombreuses portes des galeries,
j'aurais bien voulu frissonner au grincement des verrous et au bruit
sonore des échos bondissans de la voûte; mais je n'éprouvais rien de
semblable: le cloître n'avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait
que je chérissais et regrettais tout dans cette vie de communauté où
l'on s'appartient véritablement, parce qu'en dépendant de tous, on ne
dépend réellement de personne. Je voyais tant d'aise et de liberté, au
contraire, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette
discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette
monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles de l'imprévu!

J'allais m'asseoir dans la classe, et sur ces bancs froids, au milieu
de ces pupitres enfumés, je voyais rire les pensionnaires en
récréation. Quelques-unes de mes anciennes compagnes étaient encore
là, mais il fallut qu'on me les nommât, tant elles avaient déjà grandi
et changé. Elles étaient curieuses de mon existence, elles enviaient
ma _libération_ tandis que je n'étais occupée intérieurement qu'à
ressaisir les mille souvenirs que me retraçaient le moindre coin de
cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille, la moindre
écornure du poêle ou des tables.

Ma chère bonne mère Alicia ne m'encourageait pas plus que par le passé
à me nourrir de vains rêves. «Vous avez un charmant enfant,
disait-elle, c'est tout ce qu'il faut pour votre bonheur en ce monde.
La vie est courte.»

Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans passent comme un jour
dans le sommeil de l'âme; mais la vie d'émotions et d'événemens résume
en un jour des siècles de malaise et de fatigue.

Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'être mère, bonheur qu'elle
ne se permettait pas de regretter, mais qu'elle eût vivement savouré,
on le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes instincts. Je ne
comprenais pas comment j'aurais pu me résigner à perdre Maurice, et,
tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du couvent, je le
cherchais autour de moi à chaque pas que j'y faisais. Je demandai de
le prendre avec moi. «Ah, oui-dà! dit Poulette en riant, un garçon
chez des nonnes! Est-il bien petit, au moins, ce monsieur-là?
Voyons-le: s'il passe par le tour, on lui permettra d'entrer.»

Le tour est un cylindre creux tournant sur un pivot dans la muraille.
Il a une seule ouverture où l'on met les paquets qu'on apporte du
dehors; on la tourne vers l'intérieur, et on déballe. Maurice se
trouva fort à l'aise dans cette cage et sauta en riant au milieu des
nonnes accourues pour le recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces
robes blanches l'étonnèrent un peu, et il se mit à crier un des trois
ou quatre mots qu'il savait: «_Lapins! lapins!_» Mais il fut si bien
accueilli, et bourré de tant de friandises, qu'il s'habitua vite aux
douceurs du couvent et put s'ébattre dans le jardin sans qu'aucun
gardien farouche vînt lui reprocher, comme à Ormesson, la place que
ses pieds foulaient sur le gazon.

On me permit de l'avoir tous les jours. On le gâtait, et ma bonne mère
Alicia l'appelait orgueilleusement son petit-fils. J'aurais voulu
passer ainsi tout le carême: mais un mot de sœur Hélène me fit
partir.

J'avais retrouvé cette chère sainte guérie et fortifiée au physique
comme au moral. Au physique, c'était bien nécessaire, car je l'avais
laissée encore une fois en train de mourir. Mais au moral, c'était
superflu, c'était trop. Elle était devenue rude et comme sauvage de
prosélytisme. Elle ne me fit pas un grand accueil, me reprocha
sèchement mon _bonheur terrestre_, et comme je lui montrais mon enfant
pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement et me dit en
anglais, dans son style biblique: «Tout est déception et vanité, hors
l'amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n'a que le souffle. Mettre
son cœur en lui, c'est écrire sur le sable.»

Je lui fis observer que l'enfant était rond et rose, et, comme si elle
n'eût pas voulu avoir le démenti d'une sentence où elle avait mis
toute sa conviction, elle me dit, en le regardant encore: «Bah! il est
trop rose, il est probablement phthisique!»

Justement l'enfant toussait un peu. Je m'imaginai aussitôt qu'il était
malade et je me laissai frapper l'esprit par la prétendue prophétie
d'Hélène. Je sentis contre cette nature entière et farouche que
j'avais tant admirée et enviée une sorte de répulsion subite. Elle me
faisait l'effet d'une sybille de malheur. Je montai en fiacre, et je
passai la nuit à me tourmenter du sommeil de mon petit garçon, à
écouter son souffle, à m'épouvanter de ses jolies couleurs vives.

Le médecin vint le voir dès le matin. Il n'avait rien du tout, et il
me fut prescrit de le soigner beaucoup moins que je ne faisais.
Pourtant l'effroi que j'avais m'ôta l'envie de retourner au couvent.
Je n'y pouvais garder Maurice la nuit, et il y faisait d'ailleurs
affreusement froid le jour. J'allai faire mes adieux et mes
remercîmens.



CHAPITRE VINGT-TROISIEME.

Mort mystérieuse de Deschartres, peut-être un suicide.


Deschartres s'était logé à la place Royale. Il avait là, pour fort peu
d'argent, un très joli appartement. Il s'était meublé, et paraissait
jouir d'un certain bien-être. Il nous entretenait de petites affaires
qui avaient manqué, mais qui devaient aboutir à une grande affaire
d'un succès infaillible. Qu'était-ce que cette grande affaire? Je n'y
comprenais pas grand'chose; je ne pouvais prendre sur moi de prêter
beaucoup d'attention aux lourdes expositions de mon pauvre pédagogue.
Il était question d'huile de navette et de colza. Deschartres était
las de l'agriculture pratique. Il ne voulait plus semer et récolter,
il voulait acheter et vendre. Il avait noué des relations avec des
gens _à idées_, comme lui, hélas! Il faisait des projets, des calculs
sur le papier, et, chose étrange! lui si peu bienveillant et si
obstiné à n'estimer que son propre jugement, il accordait sa confiance
et prêtait ses fonds à des inconnus.

Mon beau-père lui disait souvent: «Monsieur Deschartres, vous êtes un
rêveur, vous vous ferez tromper.» Il levait les épaules et n'en
tenait compte.

Au printemps de 1825 nous retournâmes à Nohant, et trois mois
s'écoulèrent sans que Deschartres me donnât de ses nouvelles. Etonnée
de voir mes lettres sans réponse, et ne pouvant m'adresser à mon
beau-père, qui avait quitté Paris, j'envoyai aux informations à la
place Royale.

Le pauvre Deschartres était mort. Toute sa petite fortune avait été
risquée et perdue dans des entreprises malheureuses. Il avait gardé un
silence complet jusqu'à sa dernière heure. Personne n'avait rien su et
personne ne l'avait vu, lui, depuis assez longtemps. Il avait légué
son mobilier et ses effets à une blanchisseuse qui l'avait soigné avec
dévoûment. Du reste, pas un mot de souvenir, pas une plainte, pas un
appel, pas un adieu à personne. Il avait disparu tout entier,
emportant le secret de son ambition déçue ou de sa confiance trahie;
calme probablement, car, en tout ce qui touchait à lui seul, dans les
souffrances physiques, comme dans les revers de fortune, c'était un
véritable stoïcien.

Cette mort m'affecta plus que je ne voulus le dire. Si j'avais éprouvé
d'abord une sorte de soulagement involontaire à être délivrée de son
dogmatisme fatigant, j'avais déjà bien senti qu'avec lui j'avais perdu
la présence d'un cœur dévoué et le commerce d'un esprit remarquable à
beaucoup d'égards. Mon frère, qui l'avait haï comme un tyran,
plaignit sa fin, mais ne le regretta pas. Ma mère ne lui faisait pas
grâce au-delà de la tombe, et elle écrivait: «Enfin Deschartres n'est
plus de ce monde!» Beaucoup des personnes qui l'avaient connu ne lui
firent pas la part bien belle dans leurs souvenirs. Tout ce que l'on
pouvait accorder à un être si peu sociable, c'était de le reconnaître
honnête homme. Enfin, à l'exception de deux ou trois paysans dont il
avait sauvé la vie et refusé l'argent, selon sa coutume, il n'y eut
guère que moi au monde qui pleurai le _grand homme_, et encore dus-je
m'en cacher pour n'être pas raillée, et pour ne pas blesser ceux qu'il
avait trop cruellement blessés. Mais, en fait, il emportait avec lui
dans le néant des choses finies toute une notable portion de ma vie,
tous mes souvenirs d'enfance, agréables et tristes, tout le stimulant,
tantôt fâcheux, tantôt bienfaisant, de mon développement intellectuel.
Je sentis que j'étais un peu plus orpheline qu'auparavant. Pauvre
Deschartres, il avait contrarié sa nature et sa destinée en cessant de
vivre pour l'amitié. Il s'était cru égoïste, il s'était trompé: il
était incapable de vivre pour lui-même et par lui-même.

L'idée me vint qu'il avait fini par le suicide. Je ne pus avoir sur
ses derniers momens aucun détail précis. Il avait été malade pendant
quelques semaines, malade de chagrin probablement; mais je ne pouvais
croire qu'une organisation si robuste pût être si vite brisée par
l'appréhension de la misère. D'ailleurs, il avait dû recevoir une
dernière lettre de moi, où je l'invitais encore à venir à Nohant. Avec
son esprit entreprenant et sa croyance aux ressources inépuisables de
son génie, n'eût-il pas repris espoir et confiance, s'il se fût laissé
le temps de la réflexion? N'avait-il pas plutôt cédé à une heure de
découragement, en précipitant la catastrophe par quelque remède
énergique, propre à emporter le mal et le chagrin avec la vie? Il
m'avait tant chapitrée sur ce sujet, que je n'eusse guère cru à une
funeste inconséquence de sa part, si je ne me fusse rappelé que mon
pauvre précepteur était l'inconséquence personnifiée. En d'autres
momens, il m'avait dit: «Le jour où votre père est mort, j'ai été bien
près de me brûler la cervelle.» Une autre fois, je l'avais entendu
dire à quelqu'un: «Si je me sentais infirme et incurable, je ne
voudrais être à charge à personne. Je ne dirais rien, et je
m'administrerais une dose d'opium pour avoir plus tôt fini.» Enfin, il
avait coutume de parler de la mort avec le mépris des anciens, et
d'approuver les _sages_ qui s'étaient volontairement soustraits par le
suicide à la tyrannie des choses extérieures.



CHAPITRE VINGT-QUATRIEME.

  Guillery, le château de mon beau-père.--Les chasses au
    renard.--_Peyrounine_ et _Tant belle_.--Les Gascons, gens
    excellens et bien calomniés.--Les paysans, les bourgeois et les
    gentilshommes grands mangeurs, paresseux splendides, bons
    voisins et bons amis.--Voyage à la Brède.--Digressions sur les
    pressentimens.--Retour par Castel-Jaloux, la nuit, à cheval, au
    milieu des bois, avec escorte de loups.--Pigon mangé par les
    loups.--Ils viennent sous nos fenêtres.--Un loup mange la porte
    de ma chambre.--Mon beau-père attaqué par quatorze loups.--Les
    Espagnols pasteurs nomades et bandits dans les Landes.--La
    culture et la récolte du liége.--Beauté des hivers dans ce
    pays.--Mort de mon beau-père.--Portrait et caractère de sa
    veuve, la baronne Dudevant.--Malheur de sa situation.--Retour à
    Nohant.--Parallèle entre la Gascogne et le Berri.--Blois.--Le
    Mont-d'Or.--Ursule.--M. Duris-Dufresne, député de l'Indre.--Une
    chanson.--Grand scandale à la Châtre.--Rapide résumé de divers
    petits voyages et circonstances jusqu'en 1831.


Guillery, le _château_ de mon beau-père, était une maisonnette de cinq
croisées de front, ressemblant assez à une guinguette des environs de
Paris, et meublée comme toutes les bastides méridionales, c'est-à-dire
très modestement. Néanmoins l'habitation en était agréable et assez
commode. Le pays me sembla d'abord fort laid; mais je m'y habituai
vite. Quand vint l'hiver, qui est la plus agréable saison de cette
région de sables brûlans, les forêts de pins et de chênes-liéges
prirent, sous les lichens, un aspect druidique, tandis que le sol,
raffermi et rafraîchi par les pluies, se couvrit d'une végétation
printanière qui devait disparaître à l'époque qui est le printemps au
nord de la France. Les genêts épineux fleurirent, des mousses
luxuriantes semées de violettes s'étendirent sous les taillis, les
loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette arriva de Nohant et la
chasse résonna dans les bois.

J'y pris grand goût. C'était la chasse sans luxe, sans vaniteuse
exhibition d'équipages et de costumes, sans jargon scientifique, sans
habits rouges, sans prétentions ni jalousies de _sport_, c'était la
chasse comme je pouvais l'aimer, la chasse pour la chasse. Les amis et
les voisins arrivaient la veille, on envoyait vite boucher le plus de
terriers possible; on partait avec le jour, monté comme on pouvait,
sur des chevaux dont on n'exigeait que de bonnes jambes et dont on ne
raillait pourtant pas les chutes, inévitables quelquefois dans des
chemins traversés de racines que le sable dérobe absolument à la vue
et contre lesquelles toute prévoyance est superflue. On tombe sur le
sable fin, on se relève, et tout est dit. Je ne tombai cependant
jamais; fût-ce par bonne chance ou par la supériorité des instincts de
Colette, je n'en sais rien.

On se mettait en chasse quelque temps qu'il fît. De bons paysans
aisés des environs, fins braconniers, amenaient leur petite meute,
bien modeste en apparence, mais bien plus exercée que celle des
amateurs. Je me rappellerai toujours la gravité modeste de
_Peyrounine_ amenant ses trois _couples et demie_ au rendez-vous,
prenant tranquillement la piste, et disant de sa voix douce et claire,
avec un imperceptible sourire de satisfaction: «_Aneim, ma tan belo!
aneim_, c'est _allons, courage_; c'est le _animo_ des Italiens; _Tan
belo_, c'était _Tant-Belle_, la reine des bassets à jambes torses, la
dépisteuse, l'obstinée, la sagace, l'infatigable par excellence,
toujours la première à la découverte, toujours la dernière à la
retraite.

Nous étions assez nombreux, mais les bois sont immenses et la
promenade n'était plus, comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une
corniche qui ne permet pas de s éparpiller. Je pouvais m'en aller
seule à la découverte sans craindre de me perdre, en me tenant à
portée de la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses chiens. De
temps en temps, je l'entendais, sous bois, admirer, à part lui, les
prouesses de sa chienne favorite et manifester discrètement son
orgueil en murmurant: «_Oh! ma tant belle! oh! ma tant bonne!_»

Mon beau-père était enjoué et bienveillant; colère, mais tendre,
sensible et juste. J'aurais volontiers passé ma vie auprès de cet
aimable vieillard, et je suis certaine que nul orage domestique n'eût
approché de nous; mais j'étais condamnée à perdre tous mes protecteurs
naturels, et je ne devais pas conserver longtemps celui-là.

Les Gascons sont de très excellentes gens, pas plus menteurs, pas plus
ventards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu. Ils ont
de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de paresse, de la bonté, de
la libéralité, du cœur et du courage. Les bourgeois, à l'époque que
je raconte, étaient, pour l'éducation et la culture de l'esprit, très
au-dessous de ceux de ma province; mais ils avaient une gaîté plus
vraie, le caractère plus liant, l'âme plus ouverte à la sympathie. Les
caquets de village étaient là aussi nombreux, mais infiniment moins
méchans que chez nous, et s'il m'en souvient bien, ils ne l'étaient
même pas du tout.

Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup, car ce fut seulement
vers la fin de mon séjour que je commençai à entendre un peu leur
idiome, me parurent plus heureux et plus indépendans que ceux de chez
nous. Tous ceux qui entouraient, à quelque distance, la demeure isolée
de Guillery étaient fort aisés, et je n'en ai jamais vu aucun venir
demander des secours. Loin de là, ils semblaient traiter d'égal à égal
avec _monsu le varon_, et quoique très polis et même cérémonieux, ils
avaient presque l'air de s'entendre pour lui accorder une sorte de
protection, comme à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de
récompenser. On le comblait de présens, et il vivait tout l'hiver des
volailles et du gibier vivans qu'on lui apportait en étrennes. Il est
vrai que c'était en échange de réfection pantagruélesque. Ce pays est
celui de la déesse Manducée. Les jambons, les poulardes farcies, les
oies grasses, les canards obèses, les truffes, les gâteaux de millet
et de maïs y pleuvent comme dans cette île où Panurge se trouvait si
bien; et la maisonnette de Guillery, si pauvre de bien-être apparent,
était, sous le rapport de la cuisine, une abbaye de Thélème d'où nul
ne sortait, qu'il fût noble ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable
augmentation de poids dans sa personne.

Ce régime ne m'allait pas du tout. La sauce à la graisse était pour
moi une espèce d'empoisonnement, et je m'abstenais souvent de manger,
quoique ayant grand'faim au retour de la chasse. Aussi je me portais
fort mal et maigrissais à vue d'œil, au milieu des innombrables cages
où les ortolans et les palombes étaient occupés à mourir
d'indigestion.

A l'automne, nous avions fait une course à Bordeaux, mon mari et moi,
et nous avions poussé jusqu'à la Bréde, où la famille de Zoé avait une
maison de campagne. J'eus là un très violent chagrin, dont cette
inappréciable amie me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié.
L'influence que son intelligence vive et sa parole nette eurent sur
moi en ce moment de désespérance absolue disposa de plusieurs années
de ma vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre vainement
cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery brisée de fatigue, mais
calme, après avoir promené sous les grands chênes plantés par
Montesquieu des pensées enthousiastes et des méditations riantes où le
souvenir du philosophe n'eut aucune part, je l'avoue.

Et pourtant j'aurais pu faire ce jeu de mots que l'_Esprit des lois_
était entré d'une certaine façon et à certains égards dans ma nouvelle
manière d'accepter la vie.

Nous avions descendu la Garonne pour aller à Bordeaux; la remonter
pour retourner à Nérac eût été trop long, et je ne m'absentais pas
trois jours sans être malade d'inquiétude sur le compte de Maurice. Le
mot de sœur Hélène au couvent et un mot d'Aimée à Cauterets m'avaient
mis martel en tête, au point que je me faisais et me fis longtemps de
l'amour maternel un véritable supplice. Je me laissais surprendre par
des terreurs imbéciles et de prétendus pressentimens. Je me souviens
qu'un soir, ayant dîné chez des amis à La Châtre, il me passa par
l'imagination que Nohant brûlait et que je voyais Maurice au milieu
des flammes. J'avais honte de ma sottise et ne disais rien. Mais je
demande mon cheval, je pars à la hâte, et j'arrive au triple galop, si
convaincue de mon rêve, qu'en voyant la maison debout et tranquille,
je ne pouvais en croire mes yeux.

Je revins donc de Bordeaux par terre afin d'arriver plus vite. A cette
époque, les routes manquaient ou étaient mal servies. Nous arrivâmes à
Castel-Jaloux à minuit, et, au sortir d'une affreuse patache, je fus
fort aise de trouver mon domestique qui avait amené nos chevaux à
notre rencontre. Il ne nous restait que quatre lieues à faire, mais
des lieues de pays sur un chemin détestable, par une nuit noire et à
travers une forêt de pins immense, absolument inhabitée, un véritable
coupe-gorge où rôdaient des bandes d'Espagnols, désagréables à
rencontrer même en plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas d'autres
êtres vivans que des loups. Comme nous allions forcément au pas dans
les ténèbres, ces messieurs nous suivaient tranquillement. Mon mari
s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval, et il me dit de passer
devant et de bien tenir Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis
alors briller deux yeux à ma droite, puis je les vis passer à gauche.
Combien y en a-t-il? demandai-je. Je crois qu'il n'y en a que deux, me
répondit mon mari; mais il en peut venir d'autres; ne vous endormez
pas. C'est tout ce qu'il y a à faire.

J'étais si lasse, que l'avertissement n'était pas de trop. Je me tins
en garde, et nous gagnâmes la maison, à quatre heures du matin, sans
accident.

On était très habitué alors à ces rencontres dans les forêts de pins
et de liéges. Il ne passait pas de jour que l'on n'entendît les
bergers crier pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence
de l'ennemi. Ces bergers, moins poétiques que ceux des Pyrénées,
avaient cependant assez de caractère, avec leurs manteaux tailladés et
leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigres chiens noirs étaient
moins imposans, mais aussi hardis que ceux de la montagne.

Pendant quelque temps il y eut bonne défense aussi à Guillery. Pigon
était un métis plaine et montagne, non-seulement courageux, mais
héroïque à l'endroit des loups. Il s'en allait, la nuit, tout seul,
les provoquer dans les bois, et il revenait, le matin, avec des
lambeaux de leur chair et de leur peau, attachés à son redoutable
collier hérissé de pointes de fer. Mais un soir, hélas! on oublia de
lui remettre son armure de guerre; l'intrépide animal partit pour sa
chasse nocturne et ne revint pas.

L'hiver fut un peu plus rude que de coutume en ce pays. La Garonne
déborda et, par contre, ses affluens. Nous fûmes bloqués pendant
quelques jours; les loups affamés devinrent très hardis; ils mangèrent
tous nos jeunes chiens. La maison était bâtie en pleine campagne, sans
cour ni clôture d'aucune sorte. Ces bêtes sauvages venaient donc
hurler sous nos fenêtres, et il y en eut une qui s'amusa, pendant une
nuit, à ronger la porte de notre appartement, situé au niveau du sol.
Je l'entendais fort bien. Je lisais dans une chambre, mon mari dormait
dans l'autre. J'ouvris la porte vitrée et appelai Pigon, pensant que
c'était lui qui revenait et voulait entrer. J'allais ouvrir le volet,
quand mon mari s'éveilla et me cria: «Eh non, non, c'est le loup!»
Telle est la tranquillité de l'habitude, que mon mari se rendormit sur
l'autre oreille et que je repris mon livre, tandis que le loup
continuait à manger la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle était
solide; mais il la mâchura de manière à y laisser ses traces. Je ne
crois pas qu'il eût de mauvais desseins. Peut-être était-ce un jeune
sujet qui voulait faire ses dents sur le premier objet venu, à la
manière des jeunes chiens.

Un jour que, vers le coucher du soleil, mon beau-père allait voir un
de ses amis à une demi-lieue de maison, il rencontra à mi-chemin, un
loup, puis deux, puis trois, et en un instant il en compta quatorze.
Il n'y fit pas grande attention; les loups n'attaquent guère, ils
suivent: ils attendent que le cheval s'effraie, qu'il renverse son
cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui. Alors il faut se relever
vite; autrement ils vous étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval
habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement sa route; mais
lorsqu'il s'arrêta à la grille de son voisin pour sonner, un de ses
quatorze acolytes sauta au flanc de son cheval et mordit le bord de
son manteau. Il n'avait pour défense qu'une cravache, dont il
s'escrima sans effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter à terre
et de secouer violemment son manteau au nez des assaillans, qui
s'enfuirent à toutes jambes. Cependant il avouait avoir trouvé la
grille bien lente à s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec une
grande satisfaction.

Cette aventure du vieux colonel était déjà ancienne. A l'époque de mon
récit, il était si goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre
sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant, lorsqu'il était sur
son petit bidet brun miroité, à crinière blonde, malgré sa grosse
houppelande, ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux blancs
flottant au vent, il avait encore une tournure martiale et maniait
tout doucement sa monture mieux qu'aucun de nous.

J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient le pays. C'étaient des
Catalons principalement, habitans nomades du revers des Pyrénées. Les
uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers et inspiraient
assez de confiance malgré leur mauvaise mine; les autres arrivaient
par groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils faisaient pâturer
dans les vastes espaces incultes des landes environnantes; mais ils
s'aventuraient souvent sur la lisière des bois, où leurs bêtes étaient
fort nuisibles. Les pourparlers étaient désagréables. Ils se
retiraient sans rien dire, prenaient leur distance, et, maniant la
fronde ou lançant le bâton avec une grande adresse, ils vous donnaient
avis de ne pas trop les déranger à l'avenir. On les craignait
beaucoup, et j'ignore si on est parvenu à se débarrasser de leur
parcours. Mais je sais que cet abus persistait encore il y a quelques
années, et que des propriétaires avaient été blessés et même tués dans
ces combats.

C'était pourtant la même race d'hommes que ces montagnards austères
dont j'avais envié aux Pyrénées le poétique destin. Ils étaient fort
dévots, et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer comme un droit
religieux l'occupation de nos landes par leurs troupeaux? Peut-être
regardaient-ils cette terre immense et quasi-déserte comme un pays que
Dieu leur avait livré, et qu'ils devaient défendre en son nom, contre
les envahissemens de la propriété individuelle.

C'était donc un pays de loups et de brigands que Guillery, et pourtant
nous y étions tranquilles et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les
grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant absolument rien à
faire, et cultivant, en outre, le goût de ne rien faire, leur vie se
passait en promenades, en chasses, en réunions et en repas les uns
chez les autres.

Le liége est un produit magnifiquement lucratif de ces contrées. C'est
le seul coin de la France où il pousse abondamment; et, comme il
reste fort supérieur en qualité à celui de l'Espagne, il se vend fort
cher. J'étais étonnée quand mon beau-père, me montrant un petit tas
d'écorces d'arbres empilées sous un petit hangar, me disait: «Voici la
récolte de l'année, quatre cents francs de dépense et vingt-cinq mille
francs de profit net.»

Le chêne-liége est un gros vilain arbre en été. Son feuillage est rude
et terne; son ombre épaisse étouffe toute végétation autour de lui, et
le soin qu'on prend de lui enlever son écorce, qui est le liége même,
jusqu'à la naissance des maîtresses branches, le laisse dépouillé et
difforme. Les plus frais de ces écorchés sont d'un rouge sanglant,
tandis que d'autres, brunis déjà par un commencement de nouvelle peau,
sont d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie avait passé et
pris ces géans jusqu'à la ceinture. Mais, l'hiver, cette verdure
éternelle a son prix. La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans
ces bois, c'était des troupeaux innombrables de cochons tachetés de
noir, qui erraient en criant, d'un ton aigre et sauvage, à la dispute
de la glandée.

Le _surier_ ou chêne-liége n'exige aucun soin. On ne le taille ni ne
le dirige. Il se fait sa place, et vit enchanté d'un sable aride en
apparence. A vingt ou trente ans, il commence à être bon à écorcher. A
mesure qu'il prend de l'âge, sa peau devient meilleure et se
renouvelle plus vite, car dès lors tous les dix ans on procède à sa
toilette en lui faisant deux grandes incisions verticales en temps
utile. Puis, quand il a pris soin lui-même d'aider, par un travail
naturel préalable, au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un
petit outil _ad hoc_ entre cuir et chair, et s'empare aisément du
liége, qui vient en deux grands morceaux proprement coupés. Je ne sais
pourquoi cette opération me répugnait comme une chose cruelle.
Pourtant ces arbres étranges ne paraissaient pas en souffrir le moins
du monde et grandissaient deux fois centenaires sous le régime de
cette décortication périodique[2].

  [2] Le grand débit du liége ne consiste pas dans les bouchons,
  auxquels on ne sacrifie que les rognures et le rebut; il
  s'expédie en planches d'écorce que l'on décourbe et aplatit, et
  dont on tapisse tous les appartemens riches en Russie, entre la
  muraille et la tenture. C'est donc une denrée d'une cherté
  excessive, puisqu'elle croît sur un rayon de peu d'étendue.

Les _pignades_ (bois de pins) de futaie n'étaient guère plus gaies que
les _surettes_ (bois de liéges). Ces troncs lisses et tous semblables
comme des colonnes élancées, surmontés d'une grosse tête ronde d'une
fraîcheur monotone, cette ombre impénétrable, ces blessures d'où
pleurait la résine, c'était à donner le spleen quand on avait à faire
une longue route sans autre distraction que ce que mon beau-père
appelait _compter les orangers lanusquets_. Mais, en revanche, les
jeunes bois, coupés de petits chemins de sable bien sinueux et
ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les grandes fougères, les
folles clairières tourbeuses qui s'ouvraient sur la lande immense,
infinie, rase et bleue comme la mer; les vieux manoirs pittoresques,
géans d'un autre âge, qui semblaient grandir de toute la petitesse,
particulière à ce pays, des modernes constructions environnantes,
enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la distance de trente
lieues à vol d'oiseau, tout à coup, en de certaines dispositions de
l'atmosphère, se dressait à l'horizon comme une muraille d'argent
rosé, dentelée de rubis; c'était, en somme, une nature intéressante
sous un climat délicieux.

A une demi-lieue nous allions voir, chaque semaine, la marquise de
Lusignan, belle et aimable châtelaine du très romantique et imposant
manoir de Xaintrailles. Lahire était un peu plus loin. A Buzet, dans
les splendides plaines de la Garonne, la famille de Beaumont nous
attirait par des réunions nombreuses et des charades en action dans un
château magnifique. De Logareil, à deux pas de chez nous, à travers
bois, le bon Auguste Berthet venait chaque jour. D'ailleurs, venaient
Grammont, Trinqueléon et le bon petit médecin Larnaude. De Nérac
venaient Lespinasse, d'Ast et tant d'autres que je me rappelle avec
affection, tous gens aimables, pleins de bienveillance et de sympathie
pour moi, hommes et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, même les
vieux, vivant en bonne intelligence, sans distinction de caste et sans
querelles d'opinion. Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs
doux et charmans.

J'espérais voir à Nérac ma chère Fanelly, devenue Mme le Franc de
Pompignan. Elle était à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus. Je ne
trouvai que sa sœur Aména, une charmante femme aussi, avec qui j'eus
le plaisir de parler du couvent.

Nous allâmes achever l'hiver à Bordeaux, où nous trouvâmes l'agréable
société des eaux de Cauterets, et où je fis connaissance avec les
oncles, tantes, cousins et cousines de mon mari, tous gens très
honorables et qui me témoignèrent de l'amitié.

Je voyais tous les jours ma chère Zoé, ses sœurs et ses frères. Un
jour que j'étais chez elle sans Maurice, mon mari entra brusquement,
très pâle, en me disant: «_Il est mort!_» Je crus que c'était Maurice;
je tombai sur mes genoux. Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait
mon mari, me cria vite: «_Non, non, votre beau-père!_» Les entrailles
maternelles sont féroces: j'eus un violent mouvement de joie; mais ce
fut un éclair. J'aimais véritablement mon vieux papa, et je fondis en
larmes.

Nous partîmes le jour même pour Guillery, et nous passâmes une
quinzaine auprès de Mme Dudevant. Nous la trouvâmes dans la chambre
même où, en deux jours, son mari était mort d'une attaque de goutte
dans l'estomac. Elle n'était pas encore sortie de cette chambre
qu'elle avait habitée une vingtaine d'années avec lui, et où les deux
lits restaient côte à côte. Je trouvai cela touchant et respectable.
C'était de la douleur comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de
la mort d'un être bien-aimé. J'embrassai Mme Dudevant avec une
véritable effusion, et je pleurai tant tout le jour auprès d'elle, que
je ne songeai pas à m'étonner de ses yeux secs et de son air
tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de la douleur retenait
les larmes et qu'elle devait affreusement souffrir de n'en pouvoir
répandre; mais mon imagination faisait tous les frais de cette
sensibilité refoulée. Mme Dudevant était une personne glacée autant
que glaciale. Elle avait certainement aimé son excellent compagnon, et
elle le regrettait autant qu'il lui était possible; mais elle était de
la nature des liéges, elle avait une écorce très épaisse qui la
garantissait du contact des choses extérieures; seulement cette écorce
tenait bien et ne tombait jamais.

Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable: elle était gracieuse à la
surface, un grand savoir-vivre lui tenant lieu de grâce véritable.
Mais elle n'aimait réellement personne et ne s'intéressait à rien qu'à
elle-même. Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance,
mais la face seule ne traduit pas l'organisation entière. En regardant
ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on
sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de
tendresse. Elle était maladive, et entretenait la maladie par un
régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était
vêtue en hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir
sa personne. Elle prenait mille petites drogues, faisait à peine
quelques pas autour de sa maison, quand elle rencontrait, un jour par
mois, le temps désirable. Elle parlait peu et d'une voix si mourante,
qu'on se penchait vers elle avec le respect instinctif qu'inspire la
faiblesse. Mais dans son sourire banal il y avait quelque chose d'amer
et de perfide dont, par momens, j'étais frappée et que je ne
m'expliquais pas. Ses complimens cachaient les petites aiguilles fines
d'une intention épigrammatique. Si elle eût eu de l'esprit, elle eût
été méchante.

Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement mauvaise. Privée de
santé et de courage, elle était aigrie intérieurement, et, à force de
se tenir sur la défensive contre le froid et le chaud, et de se défier
de tous les agens extérieurs qui pouvaient apporter dans son état
physique une perturbation quelconque, elle en était venue à étendre
ces précautions et cette abstention aux choses morales, aux affections
et aux idées. Elle n'en était que plus tendue et plus nerveuse, et,
quand elle était surprise par la colère, on pouvait s'émerveiller de
voir ce corps brisé retrouver une vigueur fébrile, et d'entendre cette
voix languissante et cette parole doucereuse prendre un accent très
âpre et trouver des expressions très énergiques.

Elle était, je crois, tout à fait impropre à gouverner ses affaires,
et quand elle se vit à la tête de sa maison et de sa fortune, il se
fit en elle une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui la
conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingratitude et à une sorte de
fausseté. Ennuyée de sa froide oisiveté, elle attira tour à tour
auprès d'elle des amis, des parens, ceux de son mari et les siens.
Elle exploita leurs dévouemens successifs, ne put vivre avec aucun
d'eux et s'amusa à les tromper tous en morcelant sa fortune entre
plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, et en frustrant d'une
récompense méritée jusqu'à de vieux serviteurs qui lui avaient
consacré trente ans de soins et de fidélité.

Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas d'enfans, même
adoptifs, il semble qu'elle eût dû abandonner à son beau-fils au moins
une partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien. Elle s'était
assuré de longue main, par testament, la jouissance de cette petite
fortune, et même elle avait tenté d'en saisir la possession par la
rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement pour l'avenir de
mon mari, contraire aux droits que la loi lui assurait.

Mon mari, connaissant d'avance les dispositions testamentaires de son
père, ne fut pas surpris de ne voir aucun changement dans sa
situation. Il resta très soumis, et aussi tendre qu'il lui fut
possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle lui ferait plus
tard la part meilleure; mais ce fut en pure perte. Elle ne l'aima
jamais, le chassa de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle
n'avait pu lui ôter.

Cette pauvre femme m'a fait, à moi, sous d'autres rapports, tout le
mal qu'elle a pu, mais je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas
d'existence qui mérite plus de pitié que celle d'une personne riche,
sans postérité, qui se sent entourée d'égards qu'elle peut croire
intéressés, et qui voit dans tous ceux qui l'approchent des aspirans à
ses largesses. Être égoïste par instinct avec cela, c'est trop, car
c'est le complément d'une destinée stérile et amère.

Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à Guillery au mois de mai,
et, cette fois, le pays ne me parut pas agréable. Ce sable fin devient
si léger quand il est sec, que le moindre pas le soulève en nuages
ardens qu'on avale quoi qu'on fasse. Nous passâmes l'été à Nohant, et,
de cette époque jusqu'à 1831, je ne fis plus que de très courtes
absences.

Ce fut donc une sorte d'établissement que je regardai comme définitif
et qui décida de mon avenir conjugal. C'était, en apparence, le parti
le plus sage à prendre que de vivre chez soi modestement et dans un
milieu restreint, toujours le même. Pourtant, il eût mieux valu
poursuivre une vie nomade et des relations nombreuses. Nohant est une
retraite austère par elle-même, élégante et riante d'aspect par
rapport à Guillery, mais, en réalité, plus solitaire, et pour ainsi
dire imprégnée de mélancolie. Qu'on s'y rassemble, qu'on la remplisse
de rires et de bruit, le fond de l'âme n'en reste pas moins sérieux et
même frappé d'une espèce de langueur qui tient au climat et au
caractère des hommes et des choses environnantes. Le Berrichon est
lourd. Quand, par exception, il a la tête vive et le sang chaud, il
s'expatrie, irrité de ne pouvoir rien agiter autour de lui; ou, s'il
est condamné à rester chez nous, il se jette dans le vin et la
débauche, mais tristement, à la manière des Anglais, dont le sang a
été mêlé plus qu'on ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris, un
Berrichon est déjà ivre, et quand l'autre est un peu ivre, limite
qu'il ne dépassera guère, le Berrichon est complétement _saoûl_ et ira
s'abêtissant jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire ce vilain mot,
le seul qui peigne l'effet de la boisson sur les gens d'ici. La
mauvaise qualité du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intempérance
avec laquelle on en use, il faut bien voir une fatalité de ce
tempérament mélancolique et flegmatique qui ne supporte pas
l'excitation, et qui s'efforce de l'éteindre dans l'abrutissement.

En dehors des ivrognes, qui sont nombreux, et dont le désordre réduit
les familles à la misère ou au désespoir, la population est bonne et
sage, mais froide et rarement aimable. On se voit peu, l'agriculture
est peu avancée, pénible, patiente et absorbante pour le propriétaire.
Le vivre est cher, relativement au Midi. L'hospitalité se fait donc
rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence du faste; et, par dessus
tout, il y a une paresse, un effroi de la locomotion qui tiennent à la
longueur des hivers, à la difficulté des transports et encore plus à
la torpeur des esprits.

Il y a vingt-cinq ans, cette manière d'être était encore plus
tranchée; les routes étaient plus rares et les hommes plus casaniers.
Ce beau pays, quoique assez habité et bien cultivé, était complétement
morne, et mon mari était comme surpris et effrayé du silence solennel
qui plane sur nos champs dès que le soleil emporte avec lui les bruits
déjà rares et contenus du travail. Là, point de loups qui hurlent,
mais aussi plus de chants et de rires, plus de cris de bergers et de
clameurs de chasse. Tout est paisible, mais tout est muet. Tout
repose, mais tout semble mort.

J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce silence. Je n'en chéris
pas seulement le charme, j'en subis le poids, et il m'en coûte de le
secouer, quand même j'en vois le danger. Mais mon mari n'était pas né
pour l'étude et la méditation. Quoique Gascon, il n'était pas non plus
naturellement enjoué. Sa mère était Espagnole, son père descendait de
l'Écossais Law. La réflexion ne l'attristait pas, comme moi. Elle
l'irritait. Il se fût soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla. Il le
détesta longtemps: mais quand il en eut goûté les distractions et
contracté les habitudes, il s'y cramponna comme à une seconde patrie.

Je compris bientôt que je devais m'efforcer d'étendre mes relations,
que la vieillesse et la maladie de ma grand'mère avaient beaucoup
restreintes et que mes années d'absence avaient encore refroidies. Je
retrouvai mes compagnons d'enfance, qui, en général, ne plurent pas à
M. Dudevant. Il se fit d'autres amis. J'acceptai franchement ceux qui
me furent sympathiques sur quelque point, et j'attirai de plus loin
ceux qui devaient convenir à lui comme à moi.

Le bon James et son excellente femme, ma chère mère Angèle, vinrent
passer deux ou trois mois avec nous. Puis leur sœur, Mme Saint-Aignan
avec ses filles. L'aînée, Félicie, était un ange.

Les Malus vinrent aussi. Le plus jeune, Adolphe; un cœur d'or, ayant
été malade chez nous, nous lui fîmes la conduite jusqu'à Blois, avec
mon frère, et nous vîmes le vieux château, alors converti en caserne
et en poudrière, et abandonné aux dégradations des soldats, dont le
bruit et le mouvement n'empêchaient pas certains corps de logis d'être
occupés par des myriades d'oiseaux de proie. Dans le bâtiment de
Gaston d'Orléans, le guano des hibous et des chouettes était si épais
qu'il était impossible d'y pénétrer.

Je n'avais jamais vu une aussi belle chose de la renaissance que ce
vaste monument, tout abandonné et dévasté qu'il était. Je l'ai revu
restauré, lambrissé, admirablement rajeuni et pour ainsi dire retrouvé
sous les outrages du temps et de l'incurie; mais ce que je n'ai pas
retrouvé, moi, c'est l'impression étrange et profonde que je subis la
première fois, lorsque au lever du soleil, je cueillis des violiers
jaunes dans les crevasses des pierres fatidiques de l'observatoire de
Catherine de Médicis.

En 1827, nous passâmes une quinzaine aux eaux du Mont-d'Or. J'avais
fait une chute, et souffris longtemps d'une entorse. Maurice vint avec
nous. Il se faisait gamin et commençait à regarder la nature avec ses
grands yeux attentifs, tout au beau milieu de son vacarme.

L'Auvergne me sembla un pays adorable. Moins vaste et moins sublime
que les Pyrénées, il en avait la fraîcheur, les belles eaux et les
recoins charmans. Les bois de sapins sont même plus agréables que les
épicéas des grandes montagnes. Les cascades, moins terribles, ont de
plus douces harmonies, et le sol, moins tourmenté par les orages et
les éboulemens, se couvre partout de fleurs luxuriantes.

Ursule était venue vivre chez moi en qualité de femme de charge. Cela
ne put durer. Il y eut incompatibilité d'humeur entre elle et mon
mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'être prononcée pour elle.
Elle me quitta presque fâchée, et puis, tout aussitôt, elle comprit
que je n'avais pas dû agir autrement et me rendit son amitié, qui ne
s'est jamais démentie depuis. Elle se maria à La Châtre avec un
excellent homme qui l'a rendue heureuse, et elle est maintenant le
seul être avec qui je puisse, sans lacune notable, repasser toute ma
vie, depuis la première enfance jusqu'au demi-siècle accompli.

Les élections de 1827 signalèrent un mouvement d'opposition très
marqué et très général en France. La haine du ministère Villèle
produisit une fusion définitive entre les libéraux et les
bonapartistes, qu'ils fussent noblesse ou bourgeoisie. Le peuple resta
étranger au débat dans notre province; les fonctionnaires seuls
luttaient pour le ministère; pas tous, cependant. Mon cousin Auguste
de Villeneuve vint du Blanc voter à La Châtre, et, quoique
fonctionnaire éminent (il était toujours trésorier de la ville de
Paris), il se trouva d'accord avec mon mari et ses amis pour nommer M.
Duris-Dufresne. Il passa quelques jours chez nous et me témoigna,
ainsi qu'à Maurice, qu'il appelait son grand-oncle, beaucoup
d'affection. J'oubliai qu'il m'avait fort blessée autrefois, en
voyant qu'il ne s'en doutait pas et me traitait paternellement.

M. Duris-Dufresne, beau-frère du général Bertrand, était un
républicain de vieille roche. C'était un homme d'une droiture antique,
d'une grande simplicité de cœur, d'un esprit aimable et bienveillant.
J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du
Directoire, avec des idées et des mœurs plus laconiennes. Sa petite
perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à
sa physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction
extrême. C'était un _jacobin_ fort sociable.

Mon mari, s'occupant beaucoup d'opposition à cette époque, était
presque toujours à la ville. Il désira s'y créer un centre de réunion
et y louer une maison où nous donnâmes des bals et des soirées qui
continuèrent même après la nomination de M. Duris-Dufresne.

Mais nos réceptions donnèrent lieu à un scandale fort comique. Il y
avait alors, et il y a encore un peu à La Châtre, deux ou trois
_sociétés_, qui, de mémoire d'homme, ne s'étaient mêlées à la danse.
Les distinctions entre la première, la seconde et la troisième étaient
fort arbitraires, et la délimitation insaisissable pour qui n'avait
pas étudié à fond la matière.

Bien qu'en _guerre_ d'opinions avec la sous-préfecture, j'étais fort
liée avec M. et Mme de Périgny, couple aimable et jeune, avec qui
j'avais les meilleures relations de voisinage. Eux aussi voulurent
ouvrir leur salon; leur position leur en faisait une sorte de devoir,
et nous convîmes de simplifier de détail des invitations en nous
servant de la même liste.

Je leur communiquai la mienne, qui était fort générale, et où
naturellement j'avais inscrit toutes les personnes que je connaissais
tant soit peu. Mais, ô abomination, il se trouva que plusieurs des
familles que j'aimais et estimais à plus juste titre étaient reléguées
au second et au troisième rang dans les us et coutumes de
l'aristocratie bourgeoise de La Châtre. Aussi, quand ces hauts
personnages se virent en présence de leurs _inférieurs_, il y eut
colère, indignation, malédiction sur l'arrogant sous-préfet qui
n'avait agi ainsi, disait-on, que pour marquer son mépris à tous les
gens du pays, en les mettant _comme des œufs dans le même panier_.

                  La semaine suivante,
                  Le punch est préparé;
                  La maîtresse est brillante,
                  Le salon est ciré.
    Il vint trois invités, de chétive encolure:
                Dans la ville on disait: bravo!
                On donne un bal incognito
                  A la sous-préfecture.

Ce couplet d'une chanson que je fis le soir même avec Duteil, contient
en peu de mots le récit véridique de l'immense événement. En la
relisant, je vois que, sans être bien drôle, cette chanson est
affaire de mœurs locales, et qu'elle mérite de rester dans les
archives de la tradition... à La Châtre! Elle est intitulée: _Soirée
administrative_, ou le _Sous-préfet philosophe_. Voici les deux
premiers couplets qui résument l'affaire. C'est sur l'air des
_Bourgeois de Chartres_:

                Habitans de La Châtre,
                Nobles, bourgeois, vilains,
                D'un petit gentillâtre
                Apprenez les dédains:
    Ce jeune homme, égaré par la philosophie,
            Oubliant, dans sa déraison,
            Les usages et le bon ton
                Vexe la bourgeoisie.

                Voyant que dans la ville
                Plus d'un original
                Tranche de l'homme habile
                Et se dit libéral,
    A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse,
            Il crut plaire en donnant un bal.
            Où chacun put d'un pas égal
                Aller comme à la messe.

On a vu le dénouement. La chanson faillit le pousser jusqu'au
tragique. Elle avait été faite au coin du feu de Périgny, et devait
rester entre nous; mais Duteil ne put se tenir de la chanter. On la
retint, on la copia; elle passa dans toutes les mains et souleva des
tempêtes. Au moment où je l'avais complétement oubliée, je vis des
yeux féroces et j'entendis des cris de rage autour de moi. Cela eut le
bon résultat de détourner la foudre de la tête de mes amis Périgny et
de l'attirer sur la mienne. Les plus gros bonnets de l'endroit firent
serment de ne point m'honorer de leur présence; Périgny, piqué de tant
de sottise, ferma son salon. Je laissai le mien ouvert et augmentai
mes invitations à la seconde société. C'était la meilleure leçon à
donner à la première, car n'étant pas fonctionnaire, j'avais le droit
de me passer d'elle. Mais sa rancune ne tint pas contre deux ou trois
soupers. D'ailleurs, dans cette _première_, j'avais d'excellens amis
qui se moquaient de la conspiration et qui trahissaient ouvertement
_la bonne cause_. Mon salon fut donc si rempli qu'on s'y étouffait, et
la confusion y fut telle que les dames de la première et de la seconde
race se laissèrent entraîner à se toucher le bout des doigts pour
faire la figure de contre-danse qu'on appelle le _moulinet_. Quelques
orthodoxes dirent que c'était une _cohue_. Je m'amusai à les remercier
très humblement de l'honneur qu'ils me faisaient de venir chez moi,
bien que je fusse de la troisième société. On cria anathème, mais on
n'en mangea pas moins les pâtés, et on n'en fêta pas moins le
champagne de l'insurrection. Ce fut le signal d'une grande décadence
dans les constitutions hiérarchiques de cette petite oligarchie.

Au mois de septembre 1828, ma fille Solange vint au monde à Nohant. Le
médecin arriva quand je dormais déjà et que la pouponne était habillée
et parée de ses rubans roses. J'avais beaucoup désiré avoir une
fille, et cependant je n'éprouvai pas la joie que Maurice m'avait
donnée. Je craignais que ma fille ne vécût pas, parce que j'étais
accouchée avant terme, à la suite d'une frayeur. Ma petite nièce
Léontine ayant fait un mauvais rêve, la veille au soir, s'était mise à
jeter des cris si aigus dans l'escalier où elle s'était élancée pour
appeler sa mère, que je m'imaginai qu'elle avait roulé les marches et
qu'elle était brisée. Je commençai aussitôt à sentir des douleurs, et
en m'éveillant le lendemain, je n'eus que le temps de préparer les
petits bonnets et les petites brassières, qu'heureusement j'avais
terminés.

Je me souviens de l'étonnement d'un de nos amis de Bordeaux qui était
venu nous voir, quand il me trouva, de grand matin, seule au salon,
dépliant et arrangeant la layette, qui était encore en partie dans ma
boîte à ouvrage. «Que faites-vous donc là? me dit-il.--Ma foi, vous le
voyez, lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus
tôt que je ne pensais.»

Mon frère, qui avait vu ma frayeur de la veille à propos de sa fille,
et qui m'aimait véritablement quand il avait sa tête, courut ventre à
terre pour amener le médecin. Tout était fini quand il revint, et il
eut une si grande joie de voir l'enfant vivant qu'il était comme fou.
Il vint m'embrasser et me rassurer en me disant que ma fille était
belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne me tranquillisai
intérieurement qu'au bout de quelques jours, en la voyant venir à
merveille.

Au retour de ce temps de galop, mon frère était affamé. On se mit à
table, et deux heures après, rentra chez moi tellement ivre que
croyant s'asseoir sur le pied de mon lit, il tomba sur son derrière au
milieu de la chambre. J'avais encore les nerfs très excités, j'eus un
tel fou rire qu'il s'en aperçut et fit de grands efforts pour
retrouver ses idées. «Eh bien, je suis gris, me dit-il, voilà tout.
Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin, ensuite, j'ai
été très content, très heureux, et c'est la joie qui m'a grisé; ce
n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui
m'empêche de me tenir sur mes jambes.» Il fallait bien pardonner en
vue d'un si beau raisonnement.

Je passai l'hiver suivant à Nohant. Au printemps de 1829, j'allai à
Bordeaux avec mon mari et mes deux enfans. Solange était sevrée et
elle était devenue la plus robuste des deux.

A l'automne, j'allai passer à Périgueux quelques jours auprès de
Félicie Mollier, une de mes amies du Berri. Je poussai jusqu'à
Bordeaux pour embrasser Zoé. Le froid me prit en route, et j'en
souffris beaucoup au retour.

Enfin, en 1830, je fis avec Maurice, au mois de mai, je crois, une
course rapide de Nohant à Paris. J'oublie ou je confonds les époques
de trois ou quatre autres apparitions de quelques jours à Paris, avec
ou sans mon mari. L'une eut pour but une consultation sur ma santé,
qui s'était beaucoup altérée. Broussais me dit que j'avais un
anévrisme au cœur; Landré-Beauvais, que j'étais phthysique; Rostan,
que je n'avais rien du tout.

Malgré ces courts déplacemens annuels, je peux dire que, de 1826 à
1831, j'avais constamment vécu à Nohant. Jusque-là, malgré des ennuis
et des chagrins sérieux, je m'y étais trouvée dans les meilleures
conditions possibles pour ma santé morale. A partir de ce moment-là,
l'équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je
sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et
mon mari y donna les mains: j'allai vivre à Paris avec ma fille,
moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois
mois passer trois mois à Nohant; et, jusqu'au moment où Maurice entra
au collége à Paris, je suivis très exactement le plan que je m'étais
tracé. Je le laissais entre les mains d'un précepteur qui était avec
nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là,
un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n'était pas
seulement un instituteur pour mon fils, c'était un compagnon, un frère
aîné, presque une mère. Pourtant il m'était impossible de me séparer
de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de
l'année.

J'ai dû esquisser rapidement ces jours de retraite et d'apparente
inaction. Ce n'est pas qu'ils ne soient remplis pour moi de souvenirs;
mais l'action de ma volonté y fut tellement intérieure et ma
personnalité s'y effaça si bien, que je n'aurais à raconter que
l'histoire des autres autour de moi; et c'est un droit que je ne crois
avoir que dans de certaines limites, surtout à l'égard de certaines
personnes.

Pour ne pas revenir en arrière et pour résumer cependant le résultat
de ces années écoulées sur l'histoire de ma propre vie, je dirai ce
que j'étais lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins à Paris avec
l'intention d'écrire.



CHAPITRE VINGT-CINQUIEME.[3]

  Coup d'œil rétrospectif sur quelques années esquissées dans le
    précédent chapitre.--Intérieur troublé.--Rêves évanouis.--Ma
    religion.--Question de la liberté de s'abstenir de culte
    extérieur.--Mort douce d'une idée fixe.--Mort d'un
    _cricri_.--Projets d'un avenir à ma guise, vagues, mais
    persistans.--Pourquoi ces projets.--La gestion d'une année de
    revenu.--Ma démission.--Sorte d'interdiction de fait.--Mon
    frère et sa passion fâcheuse.--Les vents salés, les figures
    salées.--Essai d'un petit métier.--Le musée de
    peinture.--Révélation de l'art, sans certitude d'aucune
    spécialité.--Inaptitude pour les sciences naturelles, malgré
    l'amour de la nature.--On m'accorde une pension et la
    liberté.--Je quitte Nohant pour trois mois.


J'avais énormément vécu dans ce peu d'années. Il me semblait même
avoir vécu cent ans sous l'empire de la même idée, tant je me sentais
lasse d'une gaîté sans expansion, d'un intérieur sans intimité, d'une
solitude que le bruit de l'ivresse rendait plus absolue autour de moi.
Je n'avais pourtant à me plaindre sérieusement d'aucun mauvais
procédé direct, et quand cela même eût été, je n'aurais pas consenti à
m'en apercevoir. Le désordre de mon pauvre frère et de ceux qui se
laissaient entraîner avec lui n'en était pas venu à ce point que je ne
me sentisse plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'était pas de
la condescendance, mais un respect instinctif. J'y avais mis, de mon
côté, toute la tolérance possible. Tant que l'on se bornait à être
radoteur, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais
de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de
plaisanterie qui dans le principe m'avait révoltée. Mais quand les
nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscène et
grossier, quand mon pauvre frère lui-même, si longtemps soumis et
repentant devant mes remontrances, devenait brutal et méchant, je me
faisais sourde, et dès que je le pouvais, je rentrais, sans faire
semblant de rien, dans ma petite chambre.

  [3] Le baron Petiet me prie de rectifier des erreurs de mémoire
  qui le concernent. Je l'ai confondu avec son frère le général,
  aujourd'hui député au Corps législatif. Celui qui était
  aide-de-camp et beau-frère du général Colbert en 1815 n'avait
  alors que vingt un ans, il avait été premier page de l'empereur,
  il avait fait campagne et comptait déjà six blessures. Il a
  quitté le service en 1830.

Là, je savais bien m'occuper, et me distraire du vacarme extérieur qui
durait souvent jusqu'à six ou sept heures du matin. Je m'étais
habituée à travailler, la nuit, auprès de ma grand'mère malade;
maintenant j'avais d'autres malades, non à soigner, mais à entendre
divaguer.

Mais la solitude morale était profonde, absolue: elle eût été mortelle
à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se
fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion, non
pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans
ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à
qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes
mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être
excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que
ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait
quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année,
et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis
aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce
fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la
réalité.

Ma religion, elle était restée la même, elle n'a jamais varié quant au
fond. Les formes du passé se sont évanouies pour moi comme pour mon
siècle à la lumière de l'étude et de la réflexion: mais la doctrine
éternelle des croyans, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances
de l'autre vie, voilà ce qui, en moi, a résisté à tout examen, à toute
discussion et même à des intervalles de doute désespéré. Des cagots
m'ont jugée autrement et m'ont déclarée sans principes, dès le
commencement de ma carrière littéraire, parce que je me suis permis de
regarder en face des institutions purement humaines dans lesquelles
il leur plaisait de faire intervenir la Divinité. Des politiques
m'ont décrétée aussi d'athéisme à l'endroit de leurs dogmes étroits ou
variables. Il n'y a pas de principes, selon les intolérans et les
hypocrites de toutes les croyances, là où il n'y a pas d'aveuglement
ou de poltronnerie. Qu'importe?

Je n'écris pas pour me défendre de ceux qui ont un parti pris contre
moi. J'écris pour ceux dont la sympathie naturelle, fondée sur une
conformité d'instincts, m'ouvre le cœur et m'assure la confiance.
C'est à ceux-là seulement que je peux faire quelque bien. Le mal que
les autres peuvent me faire, à moi, je ne m'en suis jamais beaucoup
aperçue.

Il n'est pas indispensable, d'ailleurs, au salut de l'humanité que
j'aie trouvé ou perdu la vérité. D'autres la retrouveront, quelque
égarée qu'elle soit dans le monde et dans le siècle. Tout ce que je
peux et dois faire, moi, c'est de confesser ma foi simplement,
dût-elle paraître insuffisante aux uns, excessive aux autres.

Entrer dans la discussion des formes religieuses est une question de
culte extérieur dont cet ouvrage-ci n'est pas le cadre. Je n'ai donc
pas à dire pourquoi et comment je m'en détachai jour par jour, comment
j'essayai de les admettre encore pour satisfaire ma logique naturelle,
et comment je les abandonnai franchement et définitivement, le jour où
je crus reconnaître que la logique même m'ordonnait de m'en dégager.
Là n'est pas le point religieux important de ma vie. Là je ne trouve
ni angoisses ni incertitudes dans mes souvenirs. La vraie question
religieuse, je l'avais prise de plus haut dès mes jeunes années. Dieu,
son existence éternelle, sa perfection infinie n'étaient guère
révoqués en doute que dans des heures de spleen maladif, et
l'exception de la vie intellectuelle ne doit pas compter dans un
résumé de la vie entière de l'âme. Ce qui m'absorbait, à Nohant comme
au couvent, c'était la recherche ardente ou mélancolique, mais
assidue, des rapports qui peuvent, qui doivent exister entre l'âme
individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu. Comme je
n'appartenais au monde ni de fait ni d'intention, comme ma nature
contemplative se dérobait absolument à ses influences; comme, en un
mot, je ne pouvais et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi supérieure
à la coutume et à l'opinion, il m'importait fort de chercher en Dieu
le mot de l'énigme de ma vie, la notion de mes vrais devoirs, la
sanction de mes sentimens les plus intimes.

Pour ceux qui ne voient dans la Divinité qu'une loi fatale, aveugle et
sourde aux larmes et aux prières de la créature intelligente, ce
perpétuel entretien de l'esprit avec un problème insoluble rentre
probablement dans ce qu'on a appelé le mysticisme. Mystique? soit! Il
n'y a pas une très grande variété de types intellectuels dans
l'espèce humaine, et j'appartenais apparemment à ce type-là. Il ne
dépendait pas de moi de me conduire par la lumière de la raison pure,
par les calculs de l'intérêt personnel, par la force de mon jugement
ou par la soumission à celui des autres. Il me fallait trouver, non
pas en dehors, mais au-dessus des conceptions passagères de
l'humanité, au-dessus de moi-même, un idéal de force, de vérité, un
type de perfection immuable à embrasser, à contempler, à consulter et
à implorer sans cesse. Longtemps je fus gênée par les habitudes de
prière que j'avais contractées, non quant à la lettre, on a vu que je
n'avais jamais pu m'y astreindre, mais quant à l'esprit. Quand l'idée
de Dieu se fut agrandie en même temps que mon âme s'était complétée,
quand je crus comprendre ce que j'avais à dire à Dieu, de quoi le
remercier, quoi lui demander, je retrouvai mes effusions, mes larmes,
mon enthousiasme et ma confiance d'autrefois.

Alors j'enfermai en moi la croyance comme un mystère et, ne voulant
pas la discuter, je la laissai discuter et railler aux autres sans
écouter, sans entendre, sans être entamée ni troublée un seul instant.
Je dirai comment cette foi sereine fut encore ébranlée plus tard; mais
elle ne le fut que par ma propre fièvre, sans que l'action des autres
y fût pour rien.

Je n'eus jamais le pédantisme de ma préoccupation; personne ne s'en
douta jamais, et quand, peu d'années après, j'eus écrit _Lélia_ et
_Spiridion_, deux ouvrages qui résument pour moi beaucoup d'agitations
morales, mes plus intimes amis se demandaient avec stupeur en quels
jours, à quelles heures de ma vie, j'avais passé par ces âpres chemins
entre les cimes de la foi et les abîmes de l'épouvante.

Voici quelques mots que m'écrivait le Malgache après _Lélia_: «Que
diable est-ce là? Où avez-vous pris tout cela? Pourquoi avez-vous fait
ce livre? D'où sort-il, où va-t-il? Je vous savais bien rêveuse, je
vous _croyais croyante_, au fond. Mais je ne me serais jamais douté
que vous pussiez attacher tant d'importance à pénétrer les secrets de
ce grand _peut-être_ et à retourner dans tous les sens cet immense
point d'interrogation dont vous feriez mieux de ne pas vous soucier
plus que moi.

«On se moque de moi, ici, parce que j'aime ce livre. J'ai peut-être
tort de l'aimer, mais il s'est emparé de moi et m'empêche de dormir.
Que le bon Dieu vous bénisse de me secouer et de m'agiter comme ça!
mais qui donc est l'auteur de _Lélia_? Est-ce vous? Non. Ce type,
c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie,
qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez
pas le calembour, qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les
confitures! Peut-être bien, après tout, que nous ne vous connaissions
pas, et que vous nous cachiez sournoisement vos rêveries. Mais est-il
possible que vous ayez pensé à tant de choses, retourné tant de
questions et avalé tant de couleuvres psychologiques, sans que
personne s'en soit jamais douté?»

J'arrivais donc à Paris, c'est-à-dire au début d'une nouvelle phase de
mon existence, avec des idées très arrêtées sur les choses abstraites
à mon usage, mais avec une grande indifférence et une complète
ignorance des choses de la réalité. Je ne tenais pas à les savoir; je
n'avais de parti pris sur quoi que ce soit, dans cette société à
laquelle je voulais de moins en moins appartenir. Je ne comptais pas
la réformer; je ne m'intéressais pas assez à elle pour avoir cette
ambition. C'était un tort sans doute que ce détachement et cette
paresse: mais c'était l'inévitable résultat d'une vie d'isolement et
d'apathie.

Un dernier mot pourtant sur le catholicisme orthodoxe. En passant
légèrement sur l'abandon du culte extérieur, je ne prétends pas faire
aussi bon marché de la question de culte en général que j'ai peut-être
eu l'air de le dire. Raconter et juger est un travail simultané peu
facile, quand on ne veut pas s'arrêter trop souvent et lasser la
patience du lecteur.

Disons donc ici très vite que la nécessité des cultes n'est pas encore
chose jugée pour moi, et que je vois aujourd'hui autant de bonnes
raisons pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant, si l'on
reconnaît, avec toutes les écoles de la philosophie moderne, un
principe de tolérance absolue à cet égard dans les gouvernemens, je me
trouve parfaitement dans mon droit de refuser de m'astreindre à des
formules qui ne me satisfont pas, et dont aucune ne peut remplacer ni
même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration de ma prière.
Dans ce cas, il faut reconnaître encore que, s'il est des esprits qui
ont besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des pratiques
extérieures, il en est aussi qui ont besoin, dans le même but, de
s'isoler entièrement.

Pourtant il y a là une grave question morale pour le législateur.

L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu à sa guise, ou en acceptant
une règle établie? Je vois dans la prière ou dans l'action de grâces
en commun, dans les honneurs rendus aux morts, dans la consécration de
la naissance et des principaux actes de la vie, des choses admirables
et saintes que ne remplacent pas les contrats et les actes purement
civils. Je vois aussi l'esprit de ces institutions tellement perdu et
dénaturé qu'en bien des cas l'homme les observe de manière à en faire
un sacrilége. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises
par prudence, par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie.
La routine de l'habitude me paraît une profanation moindre, mais c'en
est une encore, et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce de
culte n'en soit pas souillée?

Tout mon siècle a cherché et cherche encore. Je n'en sais pas plus
long que mon siècle.[4]

  [4] Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis en principe
  d'avenir, une religion d'État avec la liberté de discussion, et
  une loi de discipline dans cette même discussion. J'avoue que
  depuis j'ai varié dans cette croyance. Je n'ai pas admis
  intérieurement sans réserve la doctrine de liberté absolue; mais
  j'ai trouvé dans les travaux socialistes de M. Émile de Girardin
  une si forte démonstration du droit de liberté individuelle, que
  j'ai besoin de chercher encore comment la liberté morale
  échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme, dès
  l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je dis
  _chercher_, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout seul? Le
  doute. J'aurais dû dire _attendre_. Les questions s'éclairent
  avec le temps par l'œuvre collective des esprits supérieurs, et
  cette œuvre-là est toujours collective en dépit des divergences
  apparentes. Il ne s'agit que d'avoir patience, et la lumière se
  fait. Ce qui la retarde beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que
  nous avons tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes
  de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur, mais il est
  bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la bonne foi de dire:
  Je ne sais pas.

       *       *       *       *       *

Pourquoi cette solitude qui avait franchi les plus vives années de ma
jeunesse ne me convenait-elle plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce
que je peux très bien dire.

L'être absent, je pourrais presque dire l'_invisible_, dont j'avais
fait le troisième terme de mon existence (_Dieu, lui et moi_), était
fatigué de cette aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux et
tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares,
ses expressions plus vives ou plus froides selon le sens que je
voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que
l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment
qu'il m'avait tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu avec
lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif à l'égard des
joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que
je devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je n'étais plus qu'un
amusement d'esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernière
opinion, et j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne m'en suis
que davantage applaudie d'avoir mis fin à la contrainte de son cœur
et à l'empêchement de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore dans le
silence et l'abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec
reconnaissance, et je n'y pense qu'avec une amitié sérieuse et une
estime fondée.

Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que mon parti fut pris. De
quoi me serais-je plainte? Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je
tourmenté cette belle et bonne âme, gâté cette vie pleine d'avenir? Il
y a d'ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier
pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d'être forcé
de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en fût ainsi.
Il n'avait pas mérité de souffrir, _lui_; et moi, je ne voulais pas
descendre dans son respect en risquant de l'irriter. Je ne sais pas si
j'ai raison de regarder la fierté comme un des premiers devoirs de la
femme, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser la passion
qui s'acharne. Il me semble qu'il y a là un attentat contre le ciel,
qui seul donne et reprend les vraies affections. On ne doit pas plus
disputer la possession d'une âme que celle d'un esclave. On doit
rendre à l'homme sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme émanée
de lui.

Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai
de continuer l'existence que rien d'extérieur n'avait dérangée ni
modifiée; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus
de moi.

J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère, parce qu'il n'y
avait qu'une porte et que ce n'était un passage pour personne, sous
aucun prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient la chambre
attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans
troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres,
mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours
m'amusant à l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait
pas de place pour un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais mon
bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière de secrétaire et qu'un
_cricri_, que l'habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps
avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter que j'avais soin de
choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnât. Il venait
manger sur mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il allait
chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il
marchait sur mon écriture, et j'étais obligée de le chasser pour qu'il
ne s'avisât pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir, ne l'entendant
plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne
trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et
la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir,
la servante l'avait écrasé en fermant la fenêtre.

J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai
longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression
me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec la fin de mes
poétiques amours. J'essayai bien de faire là-dessus de la poésie,
j'avais ouï dire que le bel esprit console de tout; mais, tout en
écrivant _la Vie et la Mort d'un esprit familier_, ouvrage inédit et
bien fait pour l'être toujours, je me surpris plus d'une fois tout en
larmes. Je songeais malgré moi que ce petit cri du grillon, qui est
comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur
réel, qu'il avait bercé au moins les derniers épanchemens d'une
illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle.

La mort du grillon marqua donc, comme d'une manière symbolique, la fin
de mon séjour à Nohant. Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai ma
manière de vivre, je sortis, je me promenai beaucoup durant l'automne.
J'ébauchai une espèce de roman qui n'a jamais vu le jour; puis,
l'ayant lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en
pouvais faire de moins mauvais, et, qu'en somme, il ne l'était pas
plus que beaucoup d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal leurs
auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps sans
fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et
s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma
vie de recueillement, j'avais beaucoup observé et assez bien compris
les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par
conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre;
enfin, que de tous les petits travaux dont j'étais capable, la
littérature proprement dite était celui qui m'offrait le plus de
chance de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.

Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai au commencement,
crièrent _fi!_ La poésie pouvait-elle exister, disaient-elles, avec
une semblable préoccupation? Était-ce donc pour trouver une
profession matérielle que j'avais tant vécu dans l'idéal?

Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps. Dès avant mon
mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune,
ma liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de commander à un
certain nombre d'êtres humains, paysans et domestiques, enfin mon rôle
d'héritière et de châtelaine, malgré ses minces proportions et son
imperceptible importance, était contraire à mon goût, à ma logique, à
mes facultés. Que l'on se rappelle comment la pauvreté de ma mère, qui
l'avait séparée de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon
pauvre cœur d'enfant; comment j'avais, dans mon for intérieur,
repoussé l'héritage, et projeté longtemps de fuir le bien-être pour le
travail.

A ces idées romanesques succéda, dans les commencemens de mon mariage,
la volonté de complaire à mon mari et d'être la femme de ménage qu'il
souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais
ennuyée, et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent
descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages,
certainement, et, c'est une raison de plus pour que j'éprouve le
besoin de me retrouver souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et
obsédée de mes propres agitations, j'aurais volontiers dit, comme
Panurge sur la mer en fureur: «Heureux celui qui plante choux! il a un
pied sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un fer de
bêche!»

Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre la terre et mon second
pied, voilà justement ce dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais
pas. J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple que l'action de
_planter choux_, mais aussi logique, pour m'expliquer à moi-même le
but de mon activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup de soins
pour économiser sur toutes choses, comme cela m'était recommandé, je
n'arrivais qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe sans
égoïsme en certains cas; plus j'approchais de la terre, en creusant le
petit problème de lui faire rapporter le plus possible, et plus je
voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui ont peu ou point de
terre à bêcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire
était trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement et la
maladie trop inévitables. Mon mari n'était pas inhumain et ne
m'arrêtait pas dans le détail de la dépense; mais quand, au bout du
mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et me la faisait
perdre aussi en me disant que mon revenu était de moitié trop faible
pour ma libéralité, et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre à
Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était la vérité; mais je ne
pouvais prendre sur moi de réduire au strict nécessaire l'aisance de
ceux que je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux que je ne
gouvernais pas. Je ne résistais à rien de ce qui m'était imposé ou
conseillé, mais je ne savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et
j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait souvent.

Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait prescrit de ne pas
dépasser dix mille francs; j'en dépensai quatorze, de quoi j'étais
penaude comme un enfant pris en faute. J'offris ma démission, et on
l'accepta. Je rendis mon portefeuille et renonçai même à une pension
de quinze cents francs qui m'était assurée par contrat de mariage pour
ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et j'aimais mieux être à la
discrétion de mon gouvernement que de réclamer. Depuis cette époque
jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole, je ne pris pas cent sous
dans la bourse commune sans les demander à mon mari, et quand je le
priai de payer mes dettes personnelles au bout de neuf ans de mariage,
elles se montaient à cinq cents francs.

Je ne rapporte pas ces petites choses pour me plaindre d'avoir subi
aucune contrainte ni souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas
avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais pas de besoins, je
ne désirais rien en dehors des dépenses courantes établies par lui
dans la maison, et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité je
lui laissais une autorité sans limites et sans contrôle. Il avait donc
pris tout naturellement l'habitude de me regarder comme un enfant en
tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter contre un enfant si
tranquille.

Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai à dire comment, au
milieu de cette vie de religieuse que je menais bien réellement à
Nohant, et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le vœu
d'obéissance, ni celui de silence, ni celui de pauvreté, le besoin
d'exister par moi-même se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile.
Ne pouvant assister autrement les pauvres gens, je m'étais faite
médecin de campagne, et ma clientèle gratuite s'était accrue au point
de m'écraser de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi un peu
pharmacien, et quand je rentrais de mes visites, je m'abrutissais dans
la confection des onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du
métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs? Mais je me disais
qu'avec un peu d'argent à moi, mes malades seraient mieux soignés et
que ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières.

Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain, que l'on
n'accepte qu'à la condition de rêver toujours la liberté. Je n'étais
pas esclave de mon mari; il me laissait bien volontiers à mes lectures
et à mes juleps; mais j'étais asservie à une situation donnée, dont il
ne dépendait pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé la
lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de quoi la payer, je vous
l'achète;» et si je me fusse laissée aller à dire que j'aimerais à
voir la Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent, faites que Nohant
en rapporte, et allez en Chine.»

J'avais donc agité en moi plus d'une fois le problème d'avoir des
ressources, si modestes qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer
sans remords et sans contrôle, pour un bonheur d'artiste, pour une
aumône bien placée, pour un beau livre, pour une semaine de voyage,
pour un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je? pour tous ces
riens dont on peut se priver, mais sans lesquels pourtant on n'est pas
homme ou femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans notre société
toute factice, l'absence totale de numéraire constitue une situation
impossible, la misère effroyable ou l'impuissance absolue.
L'irresponsabilité est un état de servage; quelque chose comme la
honte de l'interdiction.

Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait où je ne pourrais plus
rester à Nohant. Cela tenait à des causes encore passagères alors;
mais que parfois je voyais s'aggraver d'une manière menaçante. Il eût
fallu chasser mon frère, qui, gêné par une mauvaise gestion de son
propre bien, était venu vivre chez nous par économie, et un autre ami
de la maison pour qui j'avais, malgré sa fièvre bachique, une très
véritable amitié; un homme qui, comme mon frère, avait du cœur et de
l'esprit à revendre, un jour sur trois, sur quatre, ou sur cinq,
selon _le vent_, disaient-ils. Or, il y avait des _vents salés_ qui
faisaient faire bien des folies, des _figures salées_ qu'on ne pouvait
rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se
trouvait que, de toutes choses, le vin était encore la plus salée. Il
n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se
fâcher avec eux. Mon frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de
m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt pas pleurer toute la
nuit, les fois où il n'avait pas dépassé une certaine dose qui lui
donnait envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre Hippolyte! Comme
il était charmant dans ses bons jours, et insupportable dans ses
mauvaises heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats indirects
plus sérieux que ses radotages, ses pleurs et ses colères, j'aimais
mieux songer à m'exiler qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme
habitait avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui n'avait qu'un
bonheur au monde, celui d'être d'une santé si frêle qu'elle passait
dans son lit plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait d'un
sommeil assez accablé pour ne pas trop s'apercevoir encore de ce qui
se passait autour de nous.

Dans la vue de m'affranchir et de soustraire mes enfans à de fâcheuses
influences, un jour possibles; certaine qu'on me laisserait
m'éloigner, à la condition de ne pas demander le partage, même très
inégal, de mon revenu, j'avais tenté de me créer quelque petit métier.
J'avais essayé de faire des traductions: c'était trop long, j'y
mettais trop de scrupule et de conscience; des portraits au crayon ou
à l'aquarelle, en quelques heures: je saisissais très bien la
ressemblance, je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais cela
manquait d'originalité: de la couture; j'allais vite, mais je ne
voyais pas assez fin, et j'appris que cela rapporterait tout au plus
dix sous par jour: des modes; je pensais à ma mère, qui n'avait pu s'y
remettre faute d'un petit capital. Pendant quatre ans j'allai
tâtonnant et travaillant comme un nègre à ne rien faire qui vaille
pour découvrir en moi une capacité quelconque. Je crus un instant
l'avoir trouvée. J'avais peint des fleurs et des oiseaux d'ornement en
compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares
en bois de Spa. Il s'en trouva de très jolis que le vernisseur admira
lorsque à un de mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il me
demanda si c'était mon état, je répondis que oui, pour voir ce qu'il
avait à me dire. Il me dit qu'il mettrait ces petits objets sur _sa
montre_, et qu'il les laisserait marchander. Au bout de quelques
jours, il m'apprit qu'il avait refusé quatre-vingts francs de l'étui à
cigares: je lui avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent
francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent sous.

J'allai trouver les employés de la maison Giroux et leur montrai mes
échantillons. Ils me conseillèrent d'essayer beaucoup d'objets
différens, des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à ouvrage, et
m'assurèrent que j'en aurais le débit chez eux. J'emportai donc de
Paris une provision de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon temps et
ma peine à la recherche des procédés. Certains bois réussissaient
comme par miracle, d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au
vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient, et, somme toute,
les matières premières coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et
les objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit soutenu, que de
quoi manger du pain très sec. Je m'y obstinai pourtant, mais la mode
de ces objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre un échec.

Et puis, malgré moi, je me sentais artiste, sans avoir jamais songé à
me dire que je pouvais l'être. Dans un de mes courts séjours à Paris,
j'étais entrée un jour au musée de peinture. Ce n'était sans doute pas
la première fois, mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée
que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas tout ce qu'on peut
sentir sans comprendre. Je commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y
retournai le lendemain, puis le surlendemain; et, à mon voyage
suivant, voulant connaître un à un tous les chefs-d'œuvre, et me
rendre compte de la différence des écoles un peu plus que par la
nature des types et des sujets, je m'en allais mystérieusement toute
seule dès que le musée était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il
fermât. J'étais comme enivrée, comme clouée devant le Titien, les
Tintoret, les Rubens. C'était d'abord l'école flamande qui m'avait
saisie par la poésie dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir
pourquoi l'école italienne était si appréciée. Comme je n'avais
personne pour me dire en quoi c'était beau, mon admiration croissante
avait tout l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise et
toute ravie de trouver, devant la peinture, des jouissances égales à
celles que j'avais goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un
grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre notion sérieuse de
cet art, qui, pas plus que les autres, ne se révèle aux sens sans le
secours de facultés et d'éducation spéciales. Je savais très bien que
dire devant un tableau: «Je juge parce que je vois, et je vois parce
que j'ai des yeux,» est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne
disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même pour savoir ce qu'il y
avait d'obstacles ou d'affinités entre moi et les créations du génie.
Je contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée dans un monde
nouveau. La nuit, je voyais passer devant moi toutes ces grandes
figures qui, sous la main des maîtres, ont pris un cachet de puissance
morale, même celles qui n'expriment que la force ou la santé
physiques. C'est dans la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la
vie: c'est comme un résumé splendide de la forme et de l'expression
des êtres et des choses, trop souvent voilées ou flottantes dans le
mouvement de la réalité et dans l'appréciation de celui qui les
contemple; c'est le spectacle de la nature et de l'humanité vu à
travers le sentiment du génie qui l'a composé et mis en scène. Quelle
bonne fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant de telles
œuvres ni préventions de critique, ni préventions de capacité
personnelle! L'univers se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le
présent et dans le passé, je devenais classique et romantique en même
temps, sans savoir ce que signifiait la querelle agitée dans les arts.
Je voyais le monde du vrai surgir à travers tous les fantômes de ma
fantaisie et toutes les hésitations de mon regard. Il me semblait
avoir conquis je ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré
l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce
que je sentais se presser dans mon esprit réchauffé et comme dilaté;
mais j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée, me perdant de
rue en rue, ne sachant où j'allais, oubliant de manger, et
m'apercevant tout à coup que l'heure était venue d'aller entendre le
_Freyschutz_ ou _Guillaume Tell_. J'entrais alors chez un pâtissier,
je dînais d'une brioche, me disant avec satisfaction, devant la petite
bourse dont on m'avait munie, que la suppression de mon repas me
donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle.

On voit qu'au milieu de mes projets et de mes émotions, je n'avais
rien appris. J'avais lu de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré
des partitions, j'avais jeté un œil distrait sur les journaux et un
peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens politiques du moment. Mon
ami Néraud, un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles dans la
science, avait essayé de m'apprendre la botanique; mais en courant
avec lui dans la campagne, lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi
portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais amusée, comme disent
les bonnes gens, qu'à la moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié
la moutarde et savais-je tout au plus que cette plante est de la
famille des crucifères. Je me laissais distraire des classifications
et des individus par le soleil dorant les brouillards, par les
papillons courant après les fleurs et Maurice courant après les
papillons.

Et puis j'aurais voulu tout voir et tout savoir en même temps. Je
faisais causer mon professeur, et sur toutes choses il était brillant
et intéressant; mais je ne m'initiai avec lui qu'à la beauté des
détails, et le côté exact de la science me semblait aride pour ma
mémoire récalcitrante. J'eus grand tort; mon Malgache, c'est ainsi que
j'appelais Néraud, était un initiateur admirable, et j'étais encore
en âge d'apprendre. Il ne tenait qu'à moi de m'instruire d'une manière
générale, qui m'eût permis de me livrer seule ensuite à de bonnes
études. Je me bornai à comprendre un ensemble de choses qu'il résumait
en lettres ravissantes sur l'histoire naturelle et en récits de ses
lointains voyages, qui m'ouvrirent un peu le monde des tropiques. J'ai
retrouvé la vision qu'il m'avait donnée de l'Ile-de-France en écrivant
le roman d'_Indiana_, et, pour ne pas copier les cahiers qu'il avait
rassemblés pour moi, je n'ai pas su faire autre chose que de gâter ses
descriptions en les appropriant aux scènes de mon livre.

Il est tout simple que, n'apportant dans mes projets littéraires, ni
talent éprouvé, ni études spéciales, ni souvenirs d'une vie agitée à
la surface, ni connaissance approfondie du monde des faits, je n'eusse
aucune espèce d'ambition. L'ambition s'appuie sur la confiance en
soi-même, et je n'étais pas assez sotte pour compter sur mon petit
génie. Je me sentais riche d'un fond très restreint; l'analyse des
sentimens, la peinture d'un certain nombre de caractères, l'amour de
la nature, la familiarisation, si je puis parler ainsi, avec les
scènes et les mœurs de la campagne: c'était assez pour commencer. A
mesure que je vivrai, me disais-je, je verrai plus de gens et de
choses, j'étendrai mon cercle d'individualités, j'agrandirai le cadre
des scènes, et s'il faut, d'ailleurs, me retrancher dans le roman
d'inductions, qu'on appelle le roman historique, j'étudierai le
détail de l'histoire et je devinerai par la pensée la pensée des
hommes qui ne sont plus.

Quand ma résolution fut mûre d'aller tenter la fortune, c'est-à-dire
les mille écus de rente que j'avais toujours rêvés, la déclarer et la
suivre fut l'affaire de trois jours. Mon mari me devait une pension de
quinze cents francs. Je lui demandai ma fille, et la permission de
passer à Paris deux fois trois mois par an, avec deux cent cinquante
francs par mois d'absence. Cela ne souffrit aucune difficulté. Il
pensa que c'était un caprice dont je serais bientôt lasse.

Mon frère, qui pensait de même, me dit: «Tu t'imagines vivre à Paris
avec un enfant moyennant deux cent cinquante francs par mois! C'est
trop risible, toi qui ne sais pas ce que coûte un poulet! Tu vas
revenir avant quinze jours les mains vides, car ton mari est bien
décidé à être sourd à toute demande de nouveau subside.--C'est bien,
lui répondis-je, j'essaierai. Prête-moi pour huit jours l'appartement
que tu occupes dans ta maison de Paris et garde-moi Solange jusqu'à ce
que j'aie un logement. Je reviendrai effectivement bientôt.»

Mon frère fut le seul qui essaya de combattre ma résolution. Il se
sentait un peu coupable du dégoût que m'inspirait ma maison. Il n'en
voulait pas convenir avec lui-même, et il en convenait avec moi à son
insu. Sa femme comprenait mieux et m'approuvait. Elle avait confiance
dans mon courage et dans ma destinée. Elle sentait que je prenais le
seul moyen d'éviter ou d'ajourner une détermination plus pénible.

Ma fille ne comprenait rien encore; Maurice n'eût rien compris si mon
frère n'eût pris soin de lui dire que je m'en allais pour longtemps et
que je ne reviendrais peut-être pas. Il agissait ainsi dans l'espoir
que le chagrin de mon pauvre enfant me retiendrait. J'eus le cœur
brisé de ses larmes, mais je parvins à le tranquilliser et à lui
donner confiance en ma parole.

J'arrivai à Paris peu de temps après les scènes du Luxembourg et le
procès des ministres.



CHAPITRE VINGT-SIXIEME.

  Manière de préface à une nouvelle phase de mon récit.--Pourquoi
    je ne parle pas de toutes les personnes qui ont eu de
    l'influence sur ma vie, soit par la persuasion, soit par la
    persécution.--Quelques lignes de J.-J. Rousseau sur le même
    sujet.--Mon sentiment est tout l'opposé du sien.--Je ne sais
    pas attenter à la vie des autres, et, pour cause de
    christianisme invétéré, je n'ai pu me jeter dans la politique
    de personnalités.--Je reprends mon histoire.--La mansarde du
    quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai menée pendant
    quelques mois avant de m'installer.--Déguisement qui réussit
    extraordinairement.--Méprises singulières.--M. Pinson.--Le
    bouquet de Mlle Leverd.--M. Rollinat père.--Sa
    famille.--François Rollinat.--Digression assez longue.--Mon
    chapitre de l'amitié, moins beau, mais aussi senti que celui de
    Montaigne.


Établissons un fait avant d'aller plus loin.

Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en
racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que
je veux _taire_ et non _arranger_ ni _déguiser_ plusieurs
circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir de secrets à garder
pour mon compte vis-à-vis de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec
une sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes relations et le
respect dont j'ai toujours été entourée dans mon milieu d'intimité.
Mais vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du
passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne.

Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai
pas à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures
probablement, et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre
les personnes dont je parlerai peu ou point.

Toutes mes affections ont été sérieuses, et pourtant j'en ai brisé
plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai
agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus
ou moins bien connu les causes de mes résolutions. Outre que ces
débats d'intérieur auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le seul
fait de les présenter à son appréciation serait contraire à toute
délicatesse, car je serais forcée de sacrifier parfois la personnalité
d'autrui à la mienne propre.

Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse jusqu'à dire que j'ai
été injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'être? Là
commencerait le mensonge. Et qui donc en serait dupe? Tout le monde
sait, du reste, que, dans toute querelle, qu'elle soit de famille ou
d'opinion, d'intérêt ou de cœur, de sentiment ou de principes,
d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques, et qu'on ne peut
expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes
que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme, et vis-à-vis
desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon
jugement. Tout ce qu'elles avaient à me demander, c'était de bons
procédés, et je défie qui que ce soit de dire que j'aie manqué à ce
fait. Pourtant leur irritation a été vive, et je le comprends très
bien. On est disposé, dans le premier moment d'une rupture, à prendre
le désenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus
juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir à les
peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à la curiosité ou
à l'indifférence des passans. Si elles vivent dans l'obscurité,
laissons-les jouir de ce doux privilége. Si elles sont célèbres,
laissons-les se peindre elles-mêmes, si elles le jugent à propos, et
ne faisons pas le triste métier de biographe des vivans.

Les vivans! on leur doit bien, je pense, de les laisser vivre, et il y
a longtemps qu'on a dit que le ridicule était une arme mortelle. S'il
en est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle action, ou
seulement la révélation de quelque faiblesse! Dans des situations plus
graves que celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la
perversité naître et grandir d'heure en heure; je la connais, je l'ai
observée, et je ne l'ai même pas prise pour type en général, dans mes
romans. On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination. Si c'est
une infirmité du cerveau, on peut bien croire qu'elle est dans mon
cœur aussi et que je ne sais pas vouloir constater le laid dans la
vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai pas dans une histoire
véritable. Me fût-il prouvé que cela est utile à montrer, il n'en
resterait pas moins certain pour moi que le pilori est un mauvais mode
de prédication, et que celui qui a perdu l'espoir de se réhabiliter
devant les hommes n'essaiera pas de se réconcilier avec lui-même.

D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes très coupables devant moi
se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le
public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas
livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup
de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux
arrêts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse,
que n'éclaire pas le moindre principe de charité.

Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu
certainement ma part de torts, sérieux aussi, dans la lutte qui s'est
engagée entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû être injuste,
violente de résolutions, comme le sont les organisations lentes à se
décider, et subir des préventions cruelles, comme l'imagination en
crée aux sensibilités surexcitées. L'esprit de mansuétude que
j'apporte ici n'a pas toujours dominé mes émotions au moment où elles
se sont produites. J'ai pu murmurer contre mes souffrances et me
plaindre des faits, dans le secret de l'amitié; mais jamais de
sang-froid, avec préméditation et sous l'empire d'un lâche sentiment
de rancune ou de haine, je n'ai traduit personne à la barre de
l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire là où les gens les plus purs et
les plus sérieux s'en attribuent le droit: en politique. Je ne suis
pas née pour ce métier d'exécuteur, et si j'ai refusé obstinément
d'entrer dans ce fait de guerre générale, par scrupule de conscience,
par générosité ou débonnaireté de caractère, à plus forte raison ne me
démentirai-je pas quand il s'agira de ma cause isolée.

Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'écrire sa vie quand on en
retranche l'exposé de certaines applications essentielles de la
volonté. Non, cela n'est pas facile, car il faut prendre franchement
le parti de laisser courir des récits absurdes et de folles calomnies,
et j'ai pris ce parti-là, en commençant cet ouvrage. Je ne l'ai pas
intitulé mes _Mémoires_, et c'est à dessein que je me suis servi de
ces expressions: _Histoire de ma vie_, pour bien dire que je
n'entendais pas raconter sans restriction celle des autres. Or, dans
toutes les circonstances où la vie de quelqu'un de mes semblables a pu
faire dévier la mienne propre de la ligne tracée par sa logique
naturelle, je n'ai rien à dire, ne voulant pas faire un procès public
à des influences que j'ai subies ou repoussées, à des caractères qui,
par persuasion ou par persécution, m'ont déterminée à agir dans un
sens ou dans l'autre. Si j'ai flotté ou erré, j'ai, du moins, la
grande consolation d'être aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi,
après réflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un devoir ou d'user
d'un droit légitime, ce qui est au fond la même chose.

J'ai reçu dernièrement un petit volume récemment publié[5], de
fragmens inédits de Jean-Jacques Rousseau, et j'ai été vivement
frappée de ce passage qui faisait partie d'un projet de préface ou
introduction aux _Confessions_: «Les liaisons que j'ai eues avec
plusieurs personnes me forcent d'en parler aussi librement que de moi.
Je ne puis me bien faire connaître que je ne les fasse connaître
aussi; et l'on ne doit pas s'attendre que, dissimulant dans cette
occasion ce qui ne peut être tu sans nuire aux vérités que je dois
dire, j'aurai pour d'autres des ménagemens que je n'ai pas pour
moi-même.»

  [5] Par M. Alfred de Bougy.

Je ne sais pas si, lors même qu'on est Jean-Jacques Rousseau, on a le
droit de traduire ainsi ses contemporains devant ses contemporains
pour une cause toute personnelle. Il y a là quelque chose qui révolte
la conscience publique. On aimerait que Rousseau se fût laissé accuser
de légèreté et d'ingratitude envers Mme de Warens, plutôt que
d'apprendre par lui des détails qui souillent l'image de sa
bienfaitrice. On eût pu pressentir qu'il y eût des motifs à son
inconstance, des excuses à son oubli, et le juger avec d'autant plus
de générosité qu'il en eût paru digne par sa générosité même.

J'écrivais, il y a sept ans, aux premières pages de ce récit: «Comme
nous sommes tous solidaires, il n'y a point de faute isolée. Il n'y a
point d'erreur dont quelqu'un ne soit la cause ou le complice, et il
est impossible de s'accuser sans accuser le prochain, non pas
seulement l'ennemi qui nous dénonce, mais encore parfois l'ami qui
nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau, et cela est mal.»

Oui, cela est mal. Après sept ans d'un travail cent fois interrompu
par des préoccupations générales et particulières qui ont donné à mon
esprit tout le loisir de nouvelles réflexions et tout le profit d'un
nouvel examen, je me retrouve vis-à-vis de moi-même et de mon ouvrage
dans la même conviction, dans la même certitude. Certaines confidences
personnelles, qu'elles soient confession ou justification, deviennent,
dans des conditions de publicité littéraire, un attentat à la
conscience, à la réputation d'autrui, ou bien elles ne sont pas
complètes et par là elles ne sont pas vraies.

Tout ceci établi, je continue. Je retire à mes souvenirs une portion
de leur intérêt, mais il leur restera encore assez d'utilité, sous
plus d'un rapport, pour que je prenne la peine de les écrire.

Ici ma vie devient plus active, plus remplie de détails et d'incidens.
Il me serait impossible de les retrouver dans un ordre de dates
certaines. J'aime mieux les classer par ordre de progression dans leur
importance.

Je cherchai un logement et m'établis bientôt quai Saint-Michel, dans
une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au
bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là trois petites pièces
très propres donnant sur un balcon d'où je dominais une grande étendue
du cours de la Seine, et d'où je contemplais face à face les monumens
gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la
Sainte-Chapelle, etc. J'avais du ciel, de l'eau, de l'air, des
hirondelles, de la verdure sur les toits; je ne me sentais pas trop
dans le Paris de la civilisation, qui n'eût convenu ni à mes goûts ni
à mes ressources, mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de
Victor Hugo, dans la ville du passé.

J'avais, je crois, trois cents francs de loyer par an. Les cinq étages
de l'escalier me chagrinaient fort, je n'ai jamais su monter, mais il
le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras; je
n'avais pas de servante. Ma portière, très fidèle, très propre et très
bonne, m'aida à faire mon ménage pour 15 fr. par mois. Je me fis
apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête
aussi, moyennant deux francs par jour. Je savonnais et repassais
moi-même le _fin_. J'arrivai alors à trouver mon existence possible
dans la limite de ma pension.

Le plus difficile fut d'acheter des meubles. Je n'y mis pas de luxe,
comme on peut croire. On me fit crédit, et je parvins à payer; mais
cet établissement, si modeste qu'il fût, ne put s'organiser tout de
suite: quelques mois se passèrent, tant à Paris qu'à Nohant, avant que
je pusse transplanter Solange de son _palais_ de Nohant (relativement
parlant), dans cette pauvreté, sans qu'elle en souffrît, sans qu'elle
s'en aperçût. Tout s'arrangea peu à peu, et dès que je l'eus auprès de
moi, avec le vivre et le service assurés, je pus devenir sédentaire,
ne sortir le jour que pour la mener promener au Luxembourg, et passer
à écrire toutes mes soirées auprès d'elle.

Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à ce que ma fille fût avec moi à Paris,
j'avais vécu d'une manière moins facile et même d'une manière très
inusitée, mais qui allait pourtant très directement à mon but.

Je ne voulais pas dépasser mon budget, je ne voulais rien emprunter;
ma dette de 500 francs, la seule de ma vie, m'avait tant tourmentée!
Et si M. Dudevant eût refusé de la payer! Il la paya de bonne grâce:
mais je n'avais osé la lui déclarer qu'étant très malade et craignant
de mourir _insolvable_. J'allais cherchant de l'ouvrage et n'en
trouvant pas. Je dirai tout à l'heure où j'en étais de mes chances
littéraires. J'avais en _montre_ un petit portrait dans le café du
quai Saint-Michel, dans la maison même, mais la pratique n'arrivait
pas. J'avais _raté_ la ressemblance de ma portière: cela risquait de
me faire bien du tort dans le quartier.

J'aurais voulu lire, je n'avais pas de livres de fonds. Et puis
c'était l'hiver, il n'est pas économique de garder la chambre quand on
doit compter les bûches. J'essayai de m'installer à la bibliothèque
Mazarine; mais il eût mieux valu, je crois, aller travailler sur les
tours de Notre-Dame, tant il y faisait froid. Je ne pus y tenir, moi
qui suis l'être le plus frileux que j'aie jamais connu. Il y avait là
de vieux _piocheurs_ qui s'installaient à une table, immobiles,
satisfaits, momifiés, et ne paraissant pas s'apercevoir que leurs nez
bleus se cristallisaient. J'enviais cet état de pétrification: je les
regardais s'asseoir et se lever comme poussés par un ressort, pour
bien m'assurer qu'ils étaient en bois.

Et puis encore j'étais avide de me déprovincialiser et de me mettre au
courant des choses, au niveau des idées et des formes de mon temps.
J'en sentais la nécessité, j'en avais la curiosité; excepté les
œuvres les plus saillantes, je ne connaissais rien des arts modernes;
j'avais surtout soif du théâtre.

Je savais bien qu'il était impossible à une femme pauvre de se passer
ces fantaisies. Balzac disait: «On ne peut pas être femme à Paris à
moins d'avoir 25 mille francs de rente.» Et ce paradoxe d'élégance
devenait une vérité pour la femme qui voulait être artiste.

Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons, mes compagnons
d'enfance, vivre à Paris avec aussi peu que moi et se tenir au courant
de tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les événemens
littéraires et politiques, les émotions des théâtres et des musées,
des clubs et de la rue, ils voyaient tout, ils étaient partout.
J'avais d'aussi bonnes jambes qu'eux et de ces bons petits pieds du
Berry qui ont appris à marcher dans les mauvais chemins, en équilibre
sur de gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j'étais comme un bateau
sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours, les
socques me faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe. J'étais
crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtemens, sans
compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières,
s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante.

J'avais fait déjà ces remarques et ces expériences avant de songer à
m'établir à Paris, et j'avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait
très élégante et très aisée avec 3,500 francs de rente: comment
suffire à la plus modeste toilette dans cet affreux climat, à moins de
vivre enfermée dans sa chambre sept jours sur huit? Elle m'avait
répondu: «C'est très possible à mon âge et avec mes habitudes; mais
quand j'étais jeune et que ton père manquait d'argent, il avait
imaginé de m'habiller en garçon. Ma sœur en fit autant, et nous
allions partout à pied avec nos maris, au théâtre, à toutes les
places. Ce fut une économie de moitié dans nos ménages.»

Cette idée me parut d'abord divertissante et puis très ingénieuse.
Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, ayant ensuite chassé
en blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me trouvai pas étonnée
du tout de reprendre un costume qui n'était pas nouveau pour moi. A
cette époque, la mode aidait singulièrement au déguisement. Les hommes
portaient de longues redingotes carrées, dites à la _propriétaire_,
qui tombaient jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu la taille que
mon frère, en endossant la sienne à Nohant, m'avait dit en riant:
«C'est très joli, cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et ça ne gêne
pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça irait à ravir à
tout un régiment.»

Je me fis donc faire une _redingote-guérite_ en gros drap gris,
pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate
de laine, j'étais absolument un petit étudiant de première année. Je
ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes: j'aurais
volontiers dormi avec, comme fit mon frère dans son jeune âge, quand
il chaussa la première paire. Avec ces petits talons ferrés, j'étais
solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un bout de Paris à l'autre. Il
me semblait que j'aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vêtemens
ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais à
toutes les heures, j'allais au parterre de tous les théâtres. Personne
ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement. Outre
que je le portais avec aisance, l'absence de coquetterie du costume et
de la physionomie écartait tout soupçon. J'étais trop mal vêtue, et
j'avais l'air trop simple (mon air habituel, distrait et volontiers
hébété) pour attirer ou fixer les regards. Les femmes savent peu se
déguiser, même sur le théâtre. Elles ne veulent pas sacrifier la
finesse de leur taille, la petitesse de leurs pieds, la gentillesse de
leurs mouvemens, l'éclat de leurs yeux, et c'est par tout cela
pourtant, c'est par le regard surtout qu'elles peuvent arriver à
n'être pas facilement devinées. Il y a une manière de se glisser
partout sans que personne détourne la tête, et de parler sur un
diapason bas et sourd qui ne résonne pas en flûte aux oreilles qui
peuvent vous entendre. Au reste, pour n'être pas remarquée en _homme_,
il faut avoir déjà l'habitude de ne pas se faire remarquer en _femme_.

Je n'allais jamais seule au parterre, non pas que j'y aie vu les gens
plus ou moins mal appris qu'ailleurs, mais à cause de la claque payée
et non payée, qui, à cette époque, était fort querelleuse. On se
bousculait beaucoup aux premières représentations, et je n'étais pas
de force à lutter contre la foule. Je me plaçais toujours au centre
du petit bataillon de mes amis berrichons, qui me protégeaient de leur
mieux. Un jour pourtant, que nous étions près du lustre, et qu'il
m'arriva de bâiller sans affectation, mais naïvement et sincèrement,
les _romains_ voulurent me faire un mauvais parti. Ils me traitèrent
de garçon perruquier. Je m'aperçus alors que j'étais très colère et
très mauvaise tête quand on me cherchait noise, et si mes amis
n'eussent été en nombre pour imposer à la claque, je crois bien que je
me serais fait assommer.

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie,
bien qu'on ait dit que j'avais passé plusieurs années ainsi, et que,
dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour
moi. Il s'est amusé de ces _quiproquos_, et puisque je suis sur ce
chapitre, je m'en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent
de 1831.

Je dînais alors chez Pinson, restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie.
Un de mes amis m'ayant appelée madame devant lui, il crut devoir en
faire autant. «Eh non, lui dis-je, vous êtes du secret, appelez-moi
monsieur.» Le lendemain, je n'étais pas déguisée, il m'appela
monsieur. Je lui en fis reproche, mais ce fréquent changement de
costume ne put jamais s'arranger avec les habitudes de son langage. Il
ne s'était pas plus tôt accoutumé à dire monsieur que je reparaissais
en femme, et il n'arrivait à dire madame que le jour où je redevenais
monsieur. Ce brave et honnête père Pinson! Il était l'ami de ses
cliens, et quand ils n'avaient pas de quoi payer, non seulement il
attendait, mais encore il leur ouvrait sa bourse. Pour moi, bien que
j'aie fort peu mis son obligeance à contribution, j'ai toujours été
reconnaissante de sa confiance comme d'un service rendu.

Mais c'est à la première représentation de la _Reine d'Espagne_, de
Delatouche, que j'eus la comédie pour mon propre compte.

J'avais des billets d'auteur, et cette fois je me prélassais au
balcon, dans ma redingote grise, au-dessous d'une loge où Mlle Leverd,
une actrice de grand talent qui avait été jolie, mais que la
petite-vérole avait défigurée, étalait un superbe bouquet qu'elle
laissa tomber sur mon épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point de
le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle d'un ton majestueux, mon
bouquet! Allons donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes guère
galant, me dit un vieux monsieur qui était à côté de moi, et qui
s'élança pour ramasser le bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si
distrait.» Il présenta le bouquet à Mlle Leverd, qui s'écria en
grasseyant: «Ah! vraiment, c'est vous, monsieur Rollinat?» Et ils
causèrent ensemble de la pièce nouvelle.--Bon, pensai-je; me voilà
auprès d'un compatriote qui me reconnaît peut-être, bien que je ne me
souvienne pas de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était le
premier avocat de notre département.

Pendant qu'il causait avec Mlle Leverd, M. Duris-Dufresne, qui était à
l'orchestre, monta au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà vue
déguisée, et s'asseyant un instant à la place vide de M. Rollinat, il
me parla, je m'en souviens, de la Fayette, avec qui il voulait me
faire faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place et ils se
parlèrent à voix basse; puis le député se retira en me saluant avec un
peu trop de déférence pour le costume que je portais. Heureusement
l'avocat n'y fit pas attention et me dit en se rasseyant: «Ah çà, il
paraît que nous sommes compatriotes? Notre député vient de me dire que
vous étiez un jeune homme très distingué. Pardon, moi, j'aurais dit un
enfant. Quel âge avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?--Et vous,
monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat très distingué, quel âge
avez-vous donc?--Oh! moi! reprit-il en riant, j'ai passé la
septantaine.--Eh bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez pas
avoir votre âge.»

La réponse lui fut agréable, et la conversation s'engagea. Quoique
j'aie toujours eu fort peu d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle
en a toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat fut si frappé
de ma _haute intelligence_ qu'à plusieurs reprises il s'écria:
«Singulier, singulier!» La pièce tomba violemment, malgré un feu
roulant d'esprit, des situations charmantes et un dialogue tout
inspiré de la verve de Molière; mais il est certain que le sujet de
l'intrigue et la crudité des détails étaient un anachronisme. Et puis,
la jeunesse était romantique. Delatouche avait mortellement blessé ce
qu'on appelait alors la _pléiade_, en publiant un article intitulé la
_Camaraderie_; moi seule peut-être dans la salle, j'aimais à la fois
Delatouche et les romantiques.

Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin avec le vieux avocat,
qui jugeait bien et sainement le fort et le faible de la pièce. Il
aimait à parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que les autres.
Content d'être compris, il me prit en amitié, me demanda mon nom et
m'engagea à l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna de
ne pas connaître, et lui promis de le voir en Berry. Il conclut en me
disant: «M. Dufresne ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant
remarquable. Mais je vous trouve faible sur vos études classiques.
Vous me dites que vos parens vous ont élevé à la maison, et que vous
n'avez fait ni ne comptez faire vos classes. Je vois bien que cette
éducation a son bon côté: vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est
idée ou sentiment, vous en savez plus long que votre âge ne le
comporte. Vous avez une convenance et des habitudes de langage qui me
font croire que vous pourrez un jour écrire avec succès. Mais,
croyez-moi, faites vos études classiques. Rien ne remplace ce
fonds-là. J'ai douze enfans. J'ai mis tous mes enfans au collége. Il
n'y en a pas un qui ait votre précocité de jugement, mais ils sont
tous capables de se tirer d'affaire dans les diverses professions que
la jeunesse peut choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être
artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez dans l'art, vous
regretterez beaucoup de n'avoir pas reçu l'éducation commune.»

J'étais persuadée que ce brave homme n'était pas la dupe de mon
déguisement et qu'il s'amusait avec esprit à me pousser dans mon rôle.
Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal masqué, et je me
donnais si peu de peine pour soutenir la fiction, que je fus fort
étonnée d'apprendre plus tard qu'il y avait été de la meilleure foi du
monde.

L'année suivante, M. Dudevant me présenta François Rollinat, qu'il
avait invité à venir passer quelques jours à Nohant, et à qui je
demandai d'interroger son père sur un petit bonhomme avec lequel il
avait causé avec beaucoup de bonté à la première et dernière
représentation de la _Reine d'Espagne_. «Eh! précisément, répondit
Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de cette rencontre à
propos de l'éducation en général. Il disait avoir été frappé de
l'aisance d'esprit et des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un
entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses comme un petit
docteur, tout en lui avouant qu'il ne savait ni latin ni grec, et
qu'il n'étudiait ni droit ni médecine.--Et votre père ne s'est pas
avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien être une
femme?--Vous peut-être? s'écria Rollinat.--Précisément!--Eh bien! de
toutes les conjectures auxquelles mon père s'est livré, en s'enquérant
en vain du fils de famille que vous pouviez être, voilà la seule qui
ne se soit présentée ni à lui ni à nous. Il a été cependant frappé et
intrigué, il cherche encore, et je veux bien me garder de le
détromper. Je vous demande la permission de vous le présenter sans
l'avertir de rien.--Soit! mais il ne me reconnaîtra pas, car il est
probable qu'il ne m'a pas regardée.»

Je me trompais; M. Rollinat avait si bien fait attention à ma figure
qu'en me voyant il fit un saut sur ses jambes grêles et encore lestes,
en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!»

Nous fûmes dès lors comme des amis de vingt ans, et puisque je tiens
ce personnage, je parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout
cela pousse mon récit un peu en avant de la période où je le laisse un
moment pour le reprendre tout à l'heure.

M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur l'éducation classique,
était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, au reste, tous les
avocats un peu éminens. C'était un homme de sentiment et
d'imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon
comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une
fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant à mesure sans s'en
apercevoir; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table
de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec
sa vie.

Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif,
buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la
jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit
chaste et le cœur naïf; enthousiaste de toutes les choses d'art, doué
d'une prodigieuse mémoire et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une
des plus heureuses organisations que le Berry ait produites.

Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse famille. L'aîné fut
avocat, un autre missionnaire, un troisième savant, un autre
militaire, les autres artistes et professeurs, les filles comme les
garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement sont François,
Charles et Marie-Louise. Cette dernière a été gouvernante de ma fille
pendant un an. Charles, qui avait un admirable talent, une voix
magnifique, un esprit charmant comme son caractère, mais dont l'âme
fière et contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule, a été se
fixer en Russie, où il a fait successivement plusieurs éducations chez
de grands personnages.

François avait terminé ses études de bonne heure. A vingt-deux ans,
reçu avocat, il vint exercer à Châteauroux. Son père lui céda son
cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne doutant pas qu'il ne
pût facilement faire face à tous les besoins de la famille avec un
beau talent et une belle clientèle. En conséquence, il ne se tourmenta
plus de rien, et mourut en jouant et en riant, laissant plus de dettes
que de biens, et toute la famille à élever ou à établir.

François a porté cette charge effroyable avec la patience du bœuf
berrichon. Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste
comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l'âge de
vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l'aride
travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagemens et
mener à bien l'existence de sa mère et de onze frères et sœurs. Ce
qu'il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d'une profession
qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son talent n'a jamais pu
réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie des
tracasseries du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver rongeur
de la dette sacrée, nul ne s'en est douté, quoique le souci et la
fatigue l'aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et
distrait à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs; mais
alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration
la plus subtile; et quand il est retiré et bien caché dans l'intimité,
quand son cœur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s'égayer,
c'est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de
désopilant comme ce passage subit d'une gravité presque lugubre à une
verve presque délirante.

Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les
trésors d'exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que
renferme, à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite. Je sus l'apprécier
à première vue, et c'est par là que j'ai été digne d'une amitié que je
place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée. Outre
les motifs d'estime et de respect que j'avais pour ce caractère
éprouvé par tant d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme
domestique, une sympathie particulière, une douce entente d'idées, une
conformité, ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire
d'appréciation de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre ce que
nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un sentiment à part de tous les
autres sentimens humains par sa sainteté et sa sérénité.

Il est bien rare qu'entre un homme et une femme, quelque pensée plus
vive que ne le comporte de lien fraternel ne vienne jeter quelque
trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme mûr n'est pour nous que
la générosité d'une passion vaincue dans le passé. Une femme chaste et
sincère échappe vite à ce danger, et l'homme qui ne lui pardonne pas
de n'avoir pas partagé ses agitations secrètes n'est pas digne du
bienfait de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai été heureuse
sous ce rapport, et que, malgré la confiance romanesque dont on m'a
souvent raillée, j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir les belles
âmes et d'en conserver l'affection. Je dois dire aussi que, n'étant
pas du tout coquette, ayant même une sorte d'horreur pour cette
étrange habitude de provocation dont ne se défendent pas toutes les
femmes honnêtes, j'ai rarement eu à lutter contre l'amour dans
l'amitié. Aussi, quand il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais
trouvé offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux.

Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes amis qui m'ait fait, du
premier jour jusqu'à celui-ci, l'honneur de ne voir en moi qu'un
frère. Je leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui une sorte
de préférence inexplicable. D'autres m'ont, autant que lui, respectée
dans leur esprit et servie de leur dévouement, d'autres que le lien
des souvenirs d'enfance devrait pourtant me rendre plus précieux: ils
ne me le sont pas moins; mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec
Rollinat, c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq ans de date,
que je dois la considérer comme plus fondée sur le choix que sur
l'habitude. C'est d'elle que je me suis souvent plu à dire avec
Montaigne:

«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime, je sens que cela ne se
peut exprimer qu'en respondant: Parce que c'est luy, parce que c'est
moy. Il y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire
particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale,
médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être
veus et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient
en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports.
Et à notre première rencontre, nous nous trouvâmes si pris, si cognus,
si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que
l'un à l'autre. Ayant si tard commencé, nostre intelligence n'avoit
point à perdre tems et n'avoit à se reigler au patron des amitiés
régulières auxquelles il faut tant de précautions de longue et
préalable conversation.»

Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais eu le rêve de l'amitié
idéale, et je m'enthousiasmais pour ces grands exemples de
l'antiquité, où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans la
suite, apprendre qu'elle était accompagnée de cette déviation insensée
ou maladive dont Cicéron disait: _Quis est enim iste amor amicitiæ?_
Cela me causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui porte le
caractère de l'égarement et de la dépravation. J'avais vu des héros si
purs, et il me fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages! Aussi
fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse quand, à l'âge où l'on
peut tout lire, je compris toute l'histoire d'Achille et de Patrocle,
d'Harmodius et d'Aristogiton. Ce fut justement le chapitre de
Montaigne sur l'amitié qui m'apporta cette désillusion, et dès lors ce
même chapitre si chaste et si ardent, cette expression mâle et sainte
d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint une sorte de loi sacrée
applicable à une aspiration de mon âme.

J'étais pourtant blessée au cœur du mépris que mon cher Montaigne
faisait de mon sexe quand il disait: «A dire vray, la suffisance
ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et
communication nourrisse de cette sainte cousture: ny leur âme ne
semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un nœud si pressé et
si durable.»

En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'étais souvent
sentie humiliée d'être femme, et j'avoue que, dans toute lecture
d'enseignement philosophique, même dans les livres saints, cette
infériorité morale attribuée à la femme a révolté mon jeune orgueil.
«Mais cela est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité que
vous nous jetez à la figure, c'est le résultat de la mauvaise
éducation à laquelle vous nous avez condamnées, et vous aggravez le
mal en le constatant. Placez-nous dans de meilleures conditions,
placez-y les hommes aussi: faites qu'ils soient purs, sérieux et forts
de volonté, et vous verrez bien que nos âmes sont sorties semblables
des mains du Créateur.»

Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant bien compte des
alternatives de langueur et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité
de mon organisation essentiellement féminine, je voyais bien qu'une
éducation rendue un peu différente de celle des autres femmes par des
circonstances fortuites avait modifié mon être; que mes petits os
s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que ma volonté développée par
les théories stoïciennes de Deschartres d'une part, et les
mortifications chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer
souvent les défaillances de la nature. Je sentais bien aussi que la
stupide vanité des parures, pas plus que l'impur désir de plaire à
tous les hommes, n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris de
ces choses par les leçons et les exemples de ma grand'mère. Je n'étais
donc pas tout à fait une femme comme celles que censurent et raillent
les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme du beau, la soif du
vrai, et pourtant j'étais bien une femme comme toutes les autres,
souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination, puérilement
accessible aux attendrissemens et aux inquiétudes de la maternité.
Cela devait-il me reléguer à un rang secondaire dans la création et
dans la famille? Cela étant réglé par la société, j'avais encore la
force de m'y soumettre patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût donné
l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait que Dieu pour confident
des protestations de la dignité méconnue?

Que la femme soit différente de l'homme, que le cœur et l'esprit
aient un sexe, je n'en doute pas. Le contraire fera toujours exception
même en supposant que notre éducation fasse les progrès nécessaires
(je ne la voudrais pas semblable à celle des hommes), la femme sera
toujours plus artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera
toujours plus dans son œuvre. Mais cette différence, essentielle pour
l'harmonie des choses et pour les charmes les plus élevés de l'amour,
doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne parle pas ici
socialisme: au temps où cette question fondamentale commença à me
préoccuper, je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je dirai
plus tard en quoi et pourquoi mon esprit s'est refusé à le suivre sur
la voie de prétendu affranchissement où certaines opinions ont fait
dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts et des nobles
destinées de la femme: mais je philosophais dans le secret de ma
pensée, et je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop grande
dame pour nous admettre à l'égalité dans son estime, comme le vrai
Dieu nous y admet dans les promesses du ciel.

J'allais donc nourrissant le rêve des mâles vertus auxquelles les
femmes peuvent s'élever, et à toute heure j'interrogeais mon âme avec
une naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance de son
aspiration, et si la droiture, le désintéressement, la discrétion, la
persévérance dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme
s'attribue exclusivement étaient interdites en pratique à un cœur qui
en acceptait ardemment et passionnément le précepte. Je ne me sentais
ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse, et je me demandais
pourquoi Montaigne ne m'eût pas aimée et respectée à l'égal d'un
frère, à l'égal de son cher de la Béotie.

En méditant aussi ce passage sur l'absorption rêvée par lui, mais par
lui déclarée impossible, de l'être tout entier dans l'_amor amicitiæ_,
entre l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps que les
transports et les jalousies de l'amour étaient inconciliables avec la
divine sérénité de l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat, je
cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire où je
pusse oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. De
douces et fraternelles amitiés m'entouraient déjà de sollicitudes et
de dévouemens dont je ne méconnaissais pas le prix: mais, par une
combinaison sans doute fortuite de circonstances, aucun de mes anciens
amis, homme ou femme, n'était précisément d'âge à me bien connaître et
à me bien comprendre, les uns pour être trop jeunes, les autres pour
être trop vieux. Rollinat, plus jeune que moi de quelques années, ne
se trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue extrême de la
vie l'avait déjà placé à un point de vue de désespérance, tandis qu'un
enthousiasme invincible pour l'idéal le conservait vivant et agité
sous le poids de la résignation absolue aux choses extérieures. Le
contraste de cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt sous
sa propre cendre, répondait à ma propre situation, et nous fûmes
étonnés de n'avoir qu'à regarder chacun en soi-même pour nous
connaître à l'état philosophique. Les habitudes de la vie étaient
autres à la surface; mais il y avait une ressemblance d'organisation
qui rendit notre mutuel commerce aussi facile dès l'abord que s'il eût
été fondé sur l'habitude: même manie d'analyse, même scrupule de
jugement allant jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion du
souverain bien, même absence de la plupart des passions et des
appétits qui gouvernent ou accidentent la vie de la plupart des
hommes; par conséquent, même rêverie incessante, mêmes accablemens
profonds, mêmes gaîtés soudaines, même innocence de cœur, même
incapacité d'ambition, mêmes paresses princières de la fantaisie aux
momens dont les autres profitent pour mener à bien leur gloire et leur
fortune, même satisfaction triomphante à l'idée de se croiser les bras
devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait frivole et en
dehors des devoirs admis par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités
ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes réveils de la volonté.

Le devoir nous a jetés cependant tout entiers dans le travail, pieds
et poings liés, et nous y sommes restés avec une persistance
invincible, cloués par ces devoirs acceptés sans discussion. D'autres
caractères, plus brillans et plus actifs en apparence, m'ont souvent
prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché que d'exemple, sans
se douter même de la valeur et de l'effet de cet exemple. Avec lui et
pour lui, je fis le code de la véritable et saine amitié, d'une amitié
à la Montaigne, toute de choix, d'élection et de perfection. Cela
ressembla d'abord à une convention romanesque, et cela a duré
vingt-cinq ans, sans que la _sainte cousture_ des âmes se soit
relâchée un seul instant, sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue
que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une
préoccupation personnelle ait rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était
un être à part, une existence différente de l'âme unique en deux
personnes.

D'autres attachemens ont pris cependant la vie tout entière de chacun
de nous, des affections plus complètes, en égard aux lois de la vie
réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout immatérielle de nos
cœurs. Rien dans cette union paisible et pour ainsi dire paradisiaque
ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes associées à notre
existence plus intime. L'être que l'un de nous préférait à tous les
autres devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa plus douce
société. Enfin, cette amitié est restée digne des plus beaux romans de
la chevalerie. Bien qu'elle n'ait jamais rien _posé_; elle en a, elle
en aura toujours la grandeur en nous-mêmes, et ce pacte de deux
cerveaux enthousiastes a pris toute la consistance d'une certitude
religieuse. Fondée sur l'estime, dans le principe, elle a passé dans
les entrailles à ce point de n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et
s'il était possible que l'un de nous deux arrivât à l'aberration de
quelque vice ou de quelque crime, il pourrait se dire encore qu'il
existe sur la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait pas de
lui.

Je me souviens en ce moment d'une circonstance où un autre de mes amis
l'accusa vivement auprès de moi d'un tort sérieux. Cela n'avait rien
de fondé, et je ne sus que hausser les épaules; mais quand je vis que
la prévention s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de dire
avec impatience: «Eh bien! quand cela serait? Du moment que c'est lui,
c'est bien. Ça m'est égal.»

Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai eu une existence plus en
vue, je suis certaine qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de
moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas un seul autre de
mes amis qui n'ait discuté avec moi sur quelque opinion ou quelque
fait personnel, et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée
vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut reconnaître à
l'amitié dans les conditions ordinaires de la vie et qu'elle regarde
souvent comme un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé, pas
même prévu par une confiance sans limites, là où ce devoir disparaît
dans la plénitude d'une foi ardente, là seulement est la grande,
l'idéale amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui n'en ont que
faire s'en passent.

Mais vous qui flottez encore entre la mesure de poésie et de réalité
que la sagesse peut admettre, vous pour qui j'écris et à qui j'ai
promis de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me pardonnerez
cette longue digression en faveur de la conclusion qu'elle amène et
que voici.

Oui, il faut poétiser les beaux sentimens dans son âme et ne pas
craindre de les placer trop haut dans sa propre estime. Il ne faut pas
confondre tous les besoins de l'âme dans un seul et même appétit de
bonheur qui nous rendrait volontiers égoïstes. L'amour idéal..... je
n'en ai pas encore parlé, il n'est pas temps encore,--l'amour idéal
résumerait tous les plus divins sentimens que nous pouvons concevoir,
et pourtant il n'ôterait rien à l'amitié idéale. L'amour sera toujours
de l'égoïsme à deux, parce qu'il porte avec lui des satisfactions
infinies. L'amitié est plus désintéressée, elle partage toutes les
peines et non tous les plaisirs. Elle a moins de racines dans la
réalité, dans les intérêts, dans les enivremens de la vie. Aussi
est-elle plus rare, même à un état très imparfait, que l'amour à
quelque état qu'on le prenne. Elle paraît cependant bien répandue, et
le nom d'ami est devenu si commun qu'on peut dire _mes amis_ en
parlant de deux cents personnes. Ce n'est pas une profanation, en ce
sens qu'on peut et doit aimer, même particulièrement, tous ceux que
l'on connaît bons et estimables. Oui croyez-moi, le cœur est assez
large pour loger beaucoup d'affections, et plus vous en donnerez de
sincères et de dévouées, plus vous le sentirez grandir en force et en
chaleur. Sa nature est divine, et plus vous le sentez parfois affaissé
et comme mort sous le poids des déceptions, plus l'accablement de sa
souffrance atteste sa vie immortelle. N'ayez donc pas peur de
ressentir pleinement les élans de la bienveillance et de la sympathie,
et de subir les émotions douces ou pénibles des nombreuses
sollicitudes qui réclament les esprits généreux; mais n'en vouez pas
moins un culte à l'amitié particulière, et ne vous croyez pas dispensé
d'avoir _un ami_, un ami parfait, c'est à dire une personne que vous
aimiez assez pour vouloir être parfait vous-même envers elle, une
personne qui vous soit sacrée et pour qui vous soyez également sacré.
Le grand but que nous devons tous poursuivre, c'est de tuer en nous
le grand mal qui nous ronge, la personnalité. Vous verrez bientôt que
quand on a réussi à devenir excellent pour quelqu'un, on ne tarde pas
à devenir meilleur pour tout le monde, et si vous cherchez l'amour
idéal, vous sentirez que l'amitié idéale prépare admirablement le
cœur à en recevoir le bienfait.



CHAPITRE VINGT-SEPTIEME.

  Dernière visite au couvent.--Vie excentrique.--Debureau.--Jane et
    Aimée.--La baronne Dudevant me défend de compromettre son nom
    dans les arts.--Mon pseudonyme.--Jules Sand et George
    Sand.--Karl Sand.--Le choléra.--Le cloître Saint-Merry.--Je
    change de mansarde.


Il n'y a peut-être pas pour moi autant de contraste qu'on croirait à
descendre de ces hauteurs du sentiment pour revenir à la vie d'écolier
littéraire que j'étais en train de raconter. J'appelais cela crûment
alors ma vie de gamin, et il y avait bien un reste d'aristocratie
d'habitudes dans la manière railleuse dont je l'envisageais; car, au
fond, mon caractère se formait, et la vie réelle se révélait en moi
sous cet habit d'emprunt qui me permettait d'être assez homme pour
voir un milieu à jamais fermé sans cela à la campagnarde engourdie que
j'avais été jusqu'alors.

Je regardai à cette époque, dans les arts et dans la politique, non
plus seulement par induction et par déduction, comme j'aurais fait
dans une donnée historique quelconque, mais dans l'histoire et dans le
roman de la société et de l'humanité vivante. Je contemplai ce
spectacle de tous les points où je pus me placer, dans les coulisses
et sur la scène, aux loges et au parterre. Je montai à tous les
étages: du club à l'atelier, du café à la mansarde. Il n'y eut que les
salons où je n'eus que faire. Je connaissais le monde intermédiaire
entre l'artisan et l'artiste. Je l'avais cependant peu fréquenté dans
ses réunions, et je m'étais toujours sauvée autant que possible de ses
fêtes qui m'ennuyaient au delà de mes forces; mais je connaissais sa
vie intérieure, elle n'avait plus rien à me dire.

Des gens charitables, toujours prêts à avilir dans leurs sales pensées
la mission de l'artiste, ont dit qu'à cette époque et plus tard
j'avais eu les curiosités du vice. Ils en ont menti lâchement: voilà
tout ce que j'ai à leur répondre. Quiconque est poète sait que le
poète ne souille pas volontairement son être, sa pensée, pas même son
regard, surtout quand ce poète l'est doublement par sa qualité de
femme.

Bien que cette existence bizarre n'eût rien que je prétendisse cacher
plus tard, je ne l'adoptai pas sans savoir quels effets immédiats elle
pouvait avoir sur les convenances et l'arrangement de ma vie. Mon mari
la connaissait et n'y apportait ni blâme ni obstacle. Il en était de
même de ma mère et de ma tante. J'étais donc en règle vis-à-vis des
autorités constituées de ma destinée. Mais, dans tout le reste du
milieu où j'avais vécu, je devais rencontrer probablement plus d'un
blâme sévère. Je ne voulus pas m'y exposer. Je vis à faire mon choix
et à savoir quelles amitiés me seraient fidèles, quelles autres se
scandaliseraient. A première vue, je triai un bon nombre de
connaissances dont l'opinion m'était à peu près indifférente, et à qui
je commençai par ne donner aucun signe de vie. Quant aux personnes que
j'aimais réellement et dont je devais attendre quelque réprimande, je
me décidai à rompre avec elles sans leur rien dire. «Si elles
m'aiment, pensai-je, elles courront après moi, et si elles ne le font
pas, j'oublierai qu'elles existent, mais je pourrai toujours les
chérir dans le passé; il n'y aura pas eu d'explication blessante entre
nous; rien n'aura gâté le pur souvenir de notre affection.»

Au fait, pourquoi leur en aurais-je voulu? Que pouvaient-elles savoir
de mon but, de mon avenir, de ma volonté? Savaient-elles, savais-je
moi-même, en brûlant mes vaisseaux, si j'avais quelque talent, quelque
persévérance? Je n'avais jamais dit à personne le mot de l'énigme de
ma pensée, je ne l'avais pas trouvé encore d'une manière certaine; et
quand je parlais d'écrire, c'était en riant et en me moquant de la
chose et de moi-même.

Une sorte de destinée me poussait cependant. Je la sentais invincible,
et je m'y jetais résolûment: non une grande destinée, j'étais trop
indépendante dans ma fantaisie pour embrasser aucun genre d'ambition,
mais une destinée de liberté morale et d'isolement poétique, dans une
société à laquelle je ne demandais que de m'oublier en me laissant
gagner sans esclavage le pain quotidien.

Je voulus pourtant revoir une dernière fois mes plus chères amies de
Paris. J'allai passer quelques heures à mon couvent. Tout le monde y
était si préoccupé des effets de la révolution de juillet, de
l'absence d'élèves, de la perturbation générale dont on subissait les
conséquences matérielles, que je n'eus aucun effort à faire pour ne
point parler de moi. Je ne vis qu'un instant ma bonne mère Alicia.
Elle était affairée et pressée. Sœur Hélène était en retraite.
Poulette me promenait dans les cloîtres, dans les classes vides, dans
les dortoirs sans lits, dans le jardin silencieux, en disant à chaque
pas: «Ça va mal! ça va bien mal!»

Il ne restait plus personne de mon temps que les religieuses et la
bonne Marie Josèphe, la brusque et rieuse servante, qui me sembla la
plus cordiale et la seule vivante au milieu de ces âmes préoccupées.
Je compris que les nonnes ne peuvent pas et ne doivent pas aimer avec
le cœur. Elles vivent d'une idée, et n'attachent une véritable
importance qu'aux conditions extérieures qui sont le cadre nécessaire
à cette idée. Tout ce qui trouble l'arrangement d'une méditation qui
a besoin d'ordre immuable et de sécurité absolue est un événement
terrible, ou tout au moins une crise difficile. Les amitiés du dehors
ne peuvent rien pour elles. Les choses humaines n'ont de valeur à
leurs yeux qu'en raison du plus ou moins d'aide qu'elles apportent à
leurs conditions d'existence exceptionnelle. Je ne regrettai plus le
couvent en voyant que là l'idéal était soumis à de telles
éventualités. La vie d'une communauté c'est tout un monde à
immobiliser, et le canon de juillet ne s'était pas inquiété de la paix
des sanctuaires.

Moi, j'avais l'idéal logé dans un coin de ma cervelle, et il ne me
fallait que quelques jours d'entière liberté pour le faire éclore. Je
le portais dans la rue, les pieds sur le verglas, les épaules
couvertes de neige, les mains dans mes poches, l'estomac un peu creux
quelquefois, mais la tête d'autant plus remplie de songes, de
mélodies, de couleurs, de formes, de rayons et de fantômes. Je n'étais
plus une _dame_, je n'étais pas non plus un _monsieur_. On me poussait
sur le trottoir comme une chose qui pouvait gêner les passans
affairés. Cela m'était bien égal, à moi qui n'avais aucune affaire. On
ne me connaissait pas, on ne me regardait pas; on ne me reprenait pas;
j'étais un atome perdu dans cette immense foule. Personne ne disait
comme à La Châtre: «Voilà madame Aurore qui passe; elle a toujours le
même chapeau et la même robe;» ni comme à Nohant: «Voilà not'dame qui
_poste_ sur son grand chevau, faut qu'elle soit dérangée d'esprit pour
_poster_ comme ça.» A Paris, on ne pensait rien de moi, on ne me
voyait pas. Je n'avais aucun besoin de me presser pour éviter des
paroles banales; je pouvais faire tout un roman, d'une barrière à
l'autre, sans rencontrer personne qui me dit: «A quoi diable
pensez-vous?» Cela valait mieux qu'une cellule, et j'aurais pu dire
avec _René_, mais avec autant de satisfaction qu'il l'avait dit avec
tristesse «que je promenais dans le _désert des hommes_.»

Après que j'eus bien regardé et comme qui dirait remâché et savouré
une dernière fois tous les coins et recoins de mon couvent et de mes
souvenirs chéris, je sortis en me disant que je ne repasserais plus
cette grille derrière laquelle je laissais mes plus saintes tendresses
à l'état de divinités sans courroux et d'astres sans nuages; une
seconde visite eût amené des questions sur mon intérieur, sur mes
projets, sur mes dispositions religieuses. Je ne voulais pas discuter.
Il est des êtres qu'on respecte trop pour les contredire et de qui
l'on ne veut emporter qu'une tranquille bénédiction.

Je remis mes chères bottes en rentrant et j'allai voir Debureau dans
la pantomime: un idéal de distinction exquise servi deux fois par jour
aux _titis_ de la ville et de la banlieue, et cet idéal les
passionnait. Gustave Papet, qui était le riche, le _milord_ de notre
association berrichonne, paya du sucre d'orge à tout le parterre, et
puis, comme nous sortions affamés, il emmena souper trois ou quatre
d'entre nous aux _Vendanges de Bourgogne_. Tout à coup, il lui prit
envie d'inviter Debureau, qu'il ne connaissait pas le moins du monde.
Il rentre dans le théâtre, le trouve en train d'ôter son costume de
Pierrot dans une cage qui lui servait de loge, le prend sous le bras
et l'amène. Debureau fut charmant de manières. Il ne se laissa pas
tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour
ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu. Je
n'ai jamais vu d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus
religieux dans son art. Il l'aimait de passion et en parlait comme
d'une chose grave, tout en parlant de lui-même avec une extrême
modestie. Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré un
exercice continuel et même excessif. Il ne s'inquiétait pas si les
finesses admirables de sa physionomie et son originalité de
_composition_ étaient appréciées par des artistes ou saisies par des
esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire, pour essayer et pour
réaliser sa fantaisie, et cette fantaisie, qui paraissait si
spontanée, était étudiée à l'avance avec un soin extraordinaire. Je
l'écoutai avec grande attention: il ne posait pas du tout, et je
voyais en lui, malgré la bouffonnerie du genre, un de ces grands
artistes qui méritent le titre de _maîtres_. Jules Janin venait de
faire alors un petit volume sur cet artiste, un opuscule spirituel,
mais qui ne m'avait rien fait pressentir du talent de Debureau. Je lui
demandai s'il était satisfait de cette appréciation. «J'en suis
reconnaissant, me dit-il. L'intention en est bonne pour moi et l'effet
profite à ma réputation: mais tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est
pas l'idée que j'en ai; ce n'est pas sérieux, et le Debureau de M.
Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.»

J'ai revu Debureau plusieurs fois depuis et me suis toujours senti
pour le paillasse des boulevards une grande déférence et comme un
respect dû à l'homme de conviction et d'étude.

J'assistais, douze ou quinze ans plus tard, à une représentation à son
bénéfice, à la fin de laquelle il tomba à faux dans une trappe.
J'envoyai savoir de ses nouvelles le lendemain, et il m'écrivit pour
me dire lui-même que ce n'était rien, une lettre charmante qui
finissait ainsi: «Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous remercier.
Ma plume est comme la voix du personnage muet que je représente; mais
mon cœur est comme mon visage qui exprime la vérité.»

Peu de jours après, cet excellent homme, cet artiste de premier ordre,
était mort des suites de sa chute.

Après le couvent, j'avais encore quelque chose à briser, non dans mon
cœur, mais dans ma vie. J'allai voir mes amies Jane et Aimée. Aimée
n'eût pas été l'amie de mon choix. Elle avait quelque chose de froid
et de sec à l'occasion, qui ne m'avait jamais été sympathique. Mais,
outre qu'elle était la sœur adorée de Jane, il y avait en elle tant
de qualités sérieuses, une si noble intelligence, une si grande
droiture et, à défaut de bonté spontanée, une si généreuse équité de
jugement, que je lui étais réellement attachée. Quant à Jane, cette
douce, cette forte, cette humble, cette angélique nature, aujourd'hui
comme au couvent, je lui garde, au fond de l'âme, une tendresse que je
ne puis comparer qu'au sentiment maternel.

Toutes deux étaient mariées. Jane était mère d'un gros enfant qu'elle
couvait de ses grands yeux noirs avec une muette ivresse. Je fus
heureuse de la voir heureuse; j'embrassai bien tendrement l'enfant et
la mère, et je m'en allai, promettant de revenir bientôt, mais résolue
à ne revenir jamais.

Je me suis tenu parole, et je m'en applaudis. Ces deux jeunes
héritières, devenues comtesses, et plus que jamais orthodoxes en
toutes choses, appartenaient désormais à un monde qui n'aurait eu pour
ma bizarre manière d'exister que de la raillerie, et pour
l'indépendance de mon esprit que des anathèmes. Un jour fût venu où il
eût fallu me justifier d'imputations fausses, ou lutter contre des
principes de foi et des idées de convenances que je ne voulais pas
combattre ni froisser dans les autres. Je savais que l'héroïsme de
l'amitié fût resté pur dans le cœur de Jane; mais on le lui eût
reproché, et je l'aimais trop pour vouloir apporter un chagrin, un
trouble quelconque dans son existence. Je ne connais pas cet égoïsme
jaloux qui s'impose, et j'ai une logique invincible pour apprécier les
situations qui se dessinent clairement devant moi. Celle que je me
faisais était bien nette. Je choquais ouvertement la règle du monde.
Je me détachais de lui bien sciemment; je devais donc trouver bon
qu'il se détachât de moi dès qu'il saurait mes excentricités. Il ne
les savait pas encore. J'étais trop obscure pour avoir besoin de
mystère. Paris est une mer où les petites barques passent inaperçues
par milliers entre les gros vaisseaux. Mais le moment pouvait venir où
quelque hasard me placerait entre des mensonges que je ne voulais pas
faire et des remontrances que je ne voulais pas accepter. Les
remontrances perdues sont toujours suivies de refroidissement, et du
refroidissement on va en deux pas aux ruptures. Voilà ce dont je ne
supportais pas l'idée. Les personnes vraiment fières ne s'y exposent
pas, et quand elles sont aimantes, elles ne les provoquent pas, mais
elles les préviennent, et par là savent les rendre impossibles.

Je retournai sans tristesse à ma mansarde et à mon utopie, certaine de
laisser des regrets et de bons souvenirs, satisfaite de n'avoir plus
rien de sensible à rompre.

Quant à la baronne Dudevant, ce fut bien lestement _emballé_, comme
nous disions au quartier latin. Elle me demanda pourquoi je restais si
longtemps à Paris sans mon mari. Je lui dis que mon mari le trouvait
bon. «Mais est-il vrai, reprit-elle, que vous ayez l'intention
d'_imprimer_ des livres?--Oui, madame.--_Té!_ s'écria-t-elle (c'était
une locution gasconne qui signifie _Tiens!_ et dont elle avait pris
l'habitude), voilà une drôle d'idée.--Oui, madame.--C'est bel et bon,
mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur les
_couvertures de livre imprimées_?--Oh! certainement non, madame, il
n'y a pas de danger.» Il n'y eut pas d'autre explication. Elle partit
peu de temps après pour le Midi, et je ne l'ai jamais revue.

Le nom que je devais mettre sur des _couvertures imprimées_ ne me
préoccupa guère. En tout état de choses, j'avais résolu de garder
l'anonyme. Un premier ouvrage fut ébauché par moi, refait en entier
ensuite par Jules Sandeau, à qui Delatouche fit le nom de Jules Sand.
Cet ouvrage amena un autre éditeur qui demanda un autre roman sous le
même pseudonyme. J'avais écrit _Indiana_ à Nohant, je voulus le donner
sous le pseudonyme demandé; mais Jules Sandeau, par modestie, ne
voulut pas accepter la paternité d'un livre auquel il était
complétement étranger. Cela ne faisait pas le compte de l'éditeur. Le
nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme s'étant bien
_écoulé_, on tenait essentiellement à le conserver. Delatouche,
consulté, trancha la question par un compromis: _Sand_ resterait
intact et je prendrais un autre prénom qui ne servirait qu'à moi. Je
pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme
de Berrichon, Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
frères ou cousins.

Le nom de George Sand me fut donc bien acquis, et Jules Sandeau, resté
légitime propriétaire de _Rose et Blanche_, voulut reprendre son nom
en toutes lettres, afin, disait-il, de ne pas se parer de mes plumes.
A cette époque, il était fort jeune et avait bonne grâce à se montrer
si modeste. Depuis il a fait preuve de beaucoup de talent pour son
compte, et il s'est fait un nom de son véritable nom. J'ai gardé, moi,
celui de l'assassin de Kotzebue qui avait passé par la tête de
Delatouche et qui commença ma réputation en Allemagne, au point que je
reçus des lettres de ce pays où l'on me priait d'établir ma parenté
avec Karl Sand, comme une chance de succès de plus. Malgré la
vénération de la jeunesse allemande pour le jeune fanatique dont la
mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas songé à choisir pour
pseudonyme ce symbole du poignard de l'illuminisme. Les sociétés
secrètes vont à mon imagination dans le passé, mais elles n'y vont
que jusqu'au poignard exclusivement, et les personnes qui ont cru
voir, dans ma persistance à signer Sand et dans l'habitude qu'on a
prise autour de moi de m'appeler ainsi, une sorte de protestation en
faveur de l'assassinat politique se sont absolument trompées. Cela
n'entre ni dans mes principes religieux ni dans mes instincts
révolutionnaires. Le mode de société secrète ne m'a même jamais paru
d'une bonne application à notre temps et à notre pays; je n'ai jamais
cru qu'il en pût sortir autre chose désormais chez nous qu'une
dictature, et je n'ai jamais accepté le principe dictatorial en
moi-même.

Il est donc probable que j'eusse changé ce pseudonyme, si je l'eusse
cru destiné à acquérir quelque célébrité; mais jusqu'au moment où la
critique se déchaîna contre moi à propos du roman de _Lélia_, je me
flattai de passer inaperçue dans la foule des lettrés de la plus
humble classe. En voyant que bien, malgré moi, il n'en était plus
ainsi, et qu'on attaquait violemment tout dans mon œuvre, jusqu'au
nom dont elle était signée, je maintins le nom et poursuivis l'œuvre.
Le contraire eût été une lâcheté.

Et à présent j'y tiens, à ce nom, bien que ce soit, a-t-on dit, la
moitié du nom d'un autre écrivain. Soit. Cet écrivain a, je le répète,
assez de talent pour que quatre lettres de son nom ne gâtent aucune
_couverture imprimée_, et ne sonnent point mal à mon oreille dans la
bouche de mes amis. C'est le hasard de la fantaisie de Delatouche qui
me l'a donné. Soit encore: je m'honore d'avoir eu ce poète, cet ami
pour parrain. Une famille dont j'avais trouvé le nom assez bon pour
moi a trouvé ce nom de Dudevant (que la baronne susnommée essayait
d'écrire avec une apostrophe)[6], trop illustre et trop agréable pour
le compromettre dans la république des arts. On m'a baptisée, obscure
et insouciante, entre le manuscrit d'_Indiana_, qui était alors tout
mon avenir, et un billet de mille francs qui était en ce moment là
toute ma fortune. Ce fut un contrat, un nouveau mariage entre le
pauvre apprenti poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait
consolée dans mes peines. Dieu me garde de rien déranger à ce que j'ai
laissé faire à la destinée. Qu'est-ce qu'un nom dans notre monde
révolutionné et révolutionnaire? Un numéro pour ceux qui ne font rien,
une enseigne ou une devise pour ceux qui travaillent ou combattent.
Celui qu'on m'a donné, je l'ai fait moi-même et moi seule après coup,
par mon labeur. Je n'ai jamais exploité le travail d'un autre, je n'ai
jamais pris, ni acheté, ni emprunté une page, une ligne à qui que ce
soit. Des sept ou huit cent mille francs que j'ai gagnés depuis vingt
ans, il ne m'est rien resté, et aujourd'hui, comme il y a vingt ans,
je vis, au jour le jour, de ce nom qui protége mon travail, et de ce
travail dont je ne me suis pas réservé une obole. Je ne sens pas que
personne ait un reproche à me faire, et, sans être fière de quoi que
ce soit (je n'ai fait que mon devoir), ma conscience tranquille ne
voit rien à changer dans le nom qui la désigne et la personnifie.

  [6] Elle prétendait que le nom primitif était _O'Wen_.

Mais avant de raconter ces choses littéraires, j'ai encore à résumer
diverses circonstances qui les ont précédées.

Mon mari venait me voir à Paris. Nous ne logions point ensemble, mais
il venait dîner chez moi et il me menait au spectacle. Il me
paraissait satisfait de l'arrangement qui nous rendait, sans querelles
et sans questions aucunes, indépendans l'un de l'autre.

Il ne me sembla pas que mon retour chez moi lui fût aussi agréable.
Pourtant je sus faire supporter ma présence, en ne critiquant et ne
troublant rien des arrangemens pris en mon absence. Il ne s'agissait
plus pour moi d'être chez moi, en effet. Je ne regardais plus Nohant
comme une chose qui m'appartient. La chambre de mes enfans et ma
cellule à côté étaient un terrain neutre où je pouvais camper, et si
beaucoup de choses me déplaisaient ailleurs, je n'avais rien à dire et
ne disais rien. Je ne pouvais me plaindre à personne de la démission
que j'avais librement donnée. Quelques amis pensèrent que j'aurais dû
ne pas le faire, mais lutter contre les causes premières de cette
résolution. Elles avaient raison en théorie, mais la pratique ne se
met pas toujours si volontiers qu'on croit aux ordres de la théorie.
Je ne sais pas combattre pour un intérêt purement personnel. Toutes
mes facultés et toutes mes forces peuvent se mettre au service d'un
sentiment ou d'une idée; mais quand il ne s'agit que de moi,
j'abandonne la partie avec une faiblesse apparente qui n'est, en
somme, que le résultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je
remplacer pour un autre les satisfactions bonnes ou mauvaises que je
lui ferais sacrifier! Si c'est oui, je suis dans mon droit; si c'est
non, mon droit lui paraîtra toujours inique et ne me paraîtra jamais
bien légitime à moi-même.

Il faut avoir pour contrarier et persécuter quelqu'un dans l'exercice
de ses goûts des motifs plus graves que l'exercice des siens propres.
Il ne se passait alors dans ma maison rien d'apparent dont mes enfans
dussent souffrir. Solange allait me suivre, Maurice vivait, en mon
absence, avec Jules Boncoiran, son bon petit précepteur. Rien ne dut
me faire croire que cet état de choses ne pût pas durer, et il n'a pas
tenu à moi qu'il ne durât pas.

Quand vint l'établissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre
que j'éprouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles qui
sont sédentaires, la vie générale devint bientôt si tragique et si
sombre, que j'en dus ressentir le contre-coup. Le choléra enveloppa
des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha
rapidement, il monta d'étage en étage, la maison que nous habitions.
Il y emporta six personnes et s'arrêta à la porte de notre mansarde,
comme s'il eût dédaigné une si chétive proie.

Parmi le groupe de compatriotes amis qui s'était formé autour de moi,
aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait
appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous
étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes.
Aussi, afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions convenus de
nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que
pour un instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel, on courait
chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne
changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion.

C'était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous
ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours,
les grandes voitures de déménagemens, dites tapissières, devenues les
corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu'il
y avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts entassés pêle-mêle
comme des ballots, c'était l'absence des parens et des amis derrière
les chars funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas, jurant et
fouettant les chevaux, c'était les passans s'éloignant avec effroi du
hideux cortége, c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une
fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient leurs poings
fermés contre le ciel; c'était, quand ces groupes menaçans avaient
passé, l'abattement ou l'insouciance qui rendaient toutes les
physionomies irritantes ou stupides.

J'avais pensé à me sauver, à cause de ma fille; mais tout le monde
disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que
salutaires, et je me disais aussi que si l'influence pestilentielle
s'était déjà, à mon insu, attachée à nous, au moment du départ, il
valait mieux ne pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré et
où elle ne pénétra pas.

Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut
préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions
que le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres qu'aux riches,
nous étions parmi les plus menacés, et devions, par conséquent,
accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de
nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou
désespérés qui se croyaient l'objet d'une malédiction particulière.

Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du
Cloître Saint-Méry. J'étais au jardin du Luxembourg avec Solange,
vers la fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la regardais
assise derrière le large socle d'une statue. Je savais bien qu'une
grande agitation devait gronder dans Paris; mais je ne croyais pas
qu'elle dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne vis pas que
tous les promeneurs s'étaient rapidement écoulés. J'entendis battre la
charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle
dans cet immense jardin, tandis qu'un cordon de troupes au pas de
course traversait d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma
mansarde au milieu d'une grande confusion et cherchant les petites
rues, pour n'être pas renversée par les flots de curieux qui, après
s'être groupés et pressés sur un point, se précipitaient et
s'écrasaient, emportés par une soudaine panique. A chaque pas, on
rencontrait des gens effarés qui vous criaient: «N'avancez pas,
retournez, retournez! La troupe arrive, on tire sur tout le monde.» Ce
qu'il y avait jusque-là de plus dangereux, c'était la précipitation
avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à
tous les passans. Solange se démoralisait et commençait à jeter des
cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens
différent; j'avançai toujours, voyant que le pire c'était de rester
dehors, et j'entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui
se passait, sans même avoir peur, n'ayant encore jamais vu la guerre
des rues, et n'imaginant rien de ce que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire
l'ivresse qui s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de lui, sous
le coup de la surprise et de la peur, l'ennemi le plus dangereux que
puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre.

Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans presque tous ces événemens
déplorables ou magnifiques dont une grande ville est le théâtre, la
masse des spectateurs, et souvent celle des acteurs, ignore ce qui se
passe à deux pas de là, et court risque de s'entr'égorger, chacun
cédant à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan est
souvent plus insaisissable encore que le fait, et quelle qu'elle soit,
elle ne se présente aux esprits incultes qu'à travers mille fictions
délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la discipline n'a pas
contribué à éclairer sa raison, qu'elle lui commanderait d'ailleurs
d'abjurer, s'il avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le
poussent au massacre par la terreur, comme souvent les meneurs
poussent le peuple à la provocation par le même moyen. De part et
d'autre, avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles, des
calomnies atroces ont circulé, et le fantôme du carnage a déjà fait
son fatal office dans les imaginations troublées.

Je ne raconterai pas l'événement au milieu duquel je me trouvais. Je
n'écris que mon histoire particulière. Je commençai par ne songer
qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade.
J'imaginai de lui dire qu'il ne s'agissait, sur le quai, que d'une
chasse aux chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la terrasse
de Nohant à son père et à son oncle Hippolyte, et je parvins à la
calmer et à l'endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de
mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre, pour parer à quelque
balle perdue qui eût pu l'atteindre, et je passai une partie de la
nuit sur le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre l'action à
travers les ténèbres.

On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgés s'étaient emparé
du poste du petit pont de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale
les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc
(_Histoire de Dix ans_), furent mis en pièces et jetés dans la Seine.
Deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés.»

Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée dans les ombres de la
nuit, mais j'en entendis les clameurs furieuses et les râles
formidables; puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie de
fatigue après les émotions de la crainte.

Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient pourtant une
résistance sur un point inconnu. Le matin, on put circuler et aller
chercher des alimens pour la journée, qui menaçait les habitans d'un
blocus à domicile. A voir l'appareil des forces développées par le
gouvernement, on ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une
poignée d'hommes décidés à mourir.

Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait sortir de cet acte
d'héroïsme désespéré: l'empire pour le duc de Reichstadt et la
monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la république pour
le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, préparé
l'événement, et ils en convoitaient le profit; mais quand il fut
démontré que ce profit, c'était la mort sur les barricades, les partis
s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme s'accomplit à la face de
Paris consterné d'une telle victoire.

La journée du 6 juin fut d'une solennité effrayante, vue du lieu élevé
où j'étais. La circulation était interdite, la troupe gardait tous les
ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes. A partir de dix
heures du matin jusqu'à la fin de l'_exécution_, la longue perspective
des quais déserts prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte,
comme si le choléra eût emporté le dernier habitant. Les soldats qui
gardaient les issues semblaient des fantômes frappés de stupeur.
Immobiles et comme pétrifiés le long des parapets, ils ne rompaient,
ni par un mot ni par un mouvement, la morne physionomie de la
solitude. Il n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du jour,
que les hirondelles qui rasaient l'eau avec une rapidité inquiète,
comme si ce calme inusité les eût effrayées. Il y eut des heures d'un
silence farouche, que troublaient seuls les cris aigres des martinets
autour des combles de Notre-Dame. Puis tout à coup les oiseaux éperdus
rentrèrent au sein des vieilles tours, les soldats reprirent leurs
fusils qui brillaient en faisceaux sur les ponts. Ils reçurent des
ordres à voix basse. Ils s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de
cavaliers qui se croisèrent, les uns pâles de colère, les autres
brisés et ensanglantés. La population captive reparut aux fenêtres et
sur les toits, avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur
qui allaient se dérouler au delà de la Cité. Le bruit sinistre avait
commencé. Deux feux de peloton sonnaient le glas des funérailles à
intervalles devenus réguliers. Assise à l'entrée du balcon, et
occupant Solange dans la chambre pour l'empêcher de regarder dehors,
je pouvais compter chaque assaut et chaque réplique. Puis le canon
tonna. A voir le pont encombré de brancards qui revenaient par la Cité
en laissant une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection, pour
être si meurtrière, était encore importante; mais ses coups
s'affaiblirent; on aurait presque pu compter le nombre de ceux que
chaque décharge des assaillans avait emportés. Puis le silence se fit
encore une fois, la population descendit des toits dans la rue; les
portiers des maisons, caricatures expressives des alarmes de la
propriété, se crièrent les uns aux autres d'un air de triomphe: _C'est
fini!_ et les vainqueurs qui n'avaient fait que regarder repassèrent
en tumulte. Le roi se promena sur les quais. La bourgeoisie et la
banlieue fraternisèrent à tous les coins de rue. La troupe fut digne
et sérieuse. Elle avait cru un instant à une seconde révolution de
juillet.

Pendant quelques jours, les abords de la place et du quai Saint-Michel
conservèrent de larges taches de sang, et la Morgue, encombrée de
cadavres dont les têtes superposées faisaient devant les fenêtres
comme un massif de hideuse maçonnerie, suinta un ruisseau rouge qui
s'en allait lentement sous les arches sans se mêler aux eaux du
fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été si navrée, autant, je
l'avoue, devant ces pauvres soldats expirans que devant les fiers
prisonniers, que je ne pus rien manger pendant quinze jours. Longtemps
après, je ne pouvais seulement voir la viande; il me semblait toujours
sentir cette odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude à mon
réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées tardives du printemps.

Je passai l'automne à Nohant. C'est là que j'écrivis _Valentine_, le
nez dans la petite armoire qui me servait de bureau et où j'avais déjà
écrit _Indiana_.

L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je reconnus l'impossibilité
d'y écrire sans brûler plus de bois que mes finances ne me le
permettaient. Delatouche quittait la sienne, qui était également sur
les quais, mais au troisième seulement, et la face tournée au midi,
sur des jardins. Elle était aussi plus spacieuse, confortablement
arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le doux rêve d'une
cheminée à la prussienne. Il me céda son bail, et je m'installai au
quai Malaquais, où je vis bientôt arriver Maurice, que son père venait
de mettre au collége.

Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas dans le monde des
lettres, et, pressée d'établir le cadre de ma vie extérieure, je n'ai
encore rien dit des petites tentatives que j'avais faites pour arriver
à ce but. C'est donc le moment de parler des relations que j'avais
nouées et des espérances qui m'avaient soutenue.



CHAPITRE VINGT-HUITIEME.

  Quatre Berrichons dans les lettres.--MM. Delatouche et
    Duris-Dufresne.--Ma visite à M. de Kératry.--Rêve de quinze
    cents francs de rente.


Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau
et moi, apprentis littéraires sous la direction d'un quatrième
Berrichon, M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu, sans
doute, être un lien entre nous, et nous comptions ne faire qu'une
famille en Apollon, dont il eût été le père. Mais son caractère aigri,
susceptible et malheureux, trahit les intentions et les besoins de son
cœur qui était bon, généreux et tendre. Il se brouilla tour à tour
avec nous trois, après nous avoir un peu brouillés ensemble.

J'ai dit, dans un article nécrologique assez détaillé sur M.
Delatouche, tout le bien et tout le mal qui étaient en lui, et j'ai pu
dire le mal sans manquer en rien à la reconnaissance que je lui devais
et à la vive amitié que je lui avais rendue plusieurs années avant sa
mort pour montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur inquiète,
cette susceptibilité maladive, cette misanthropie, en un mot, était
fatale et involontaire; je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses
lettres, où lui-même, en quelques mots pleins de grâce et de force, se
peignait dans sa grandeur et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit
sur lui, pendant sa vie, avec le même sentiment de respect et
d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher envers lui, pas
même l'ombre d'un tort, et je n'aurais jamais su comment et pourquoi
j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même, au déclin
rapide de sa vie, combien il était profondément atteint d'une
hypocondrie sans ressources.

Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste envers lui,
c'est-à-dire prompte à courir à lui dès qu'il m'ouvrit des bras
paternels, sans me souvenir de ses colères et de ses injustices mille
fois réparées, selon moi, par un élan, par un repentir, par une larme
de son cœur.

Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son caractère et de ses
rapports avec moi personnellement, comme je l'ai fait dans un opuscule
spécial, sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai déjà trop
commise et qui m'a paru souvent inévitable, les personnes et les
choses ayant besoin de se compléter dans le souvenir de celui qui en
parle pour être bien appréciées et jugées, en dernier ressort,
équitablement[7].

  [7] Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec réserve.

Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas dans ma narration, je dirai
simplement ici quels rapports s'étaient établis entre nous lorsque je
publiai _Indiana_ et _Valentine_.

Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des premiers, j'avais confié
mon projet d'écrire, avait voulu me mettre en relations avec
Lafayette, assurant qu'il me prendrait en amitié, que je lui serais
très sympathique et qu'il me lancerait avec sollicitude dans le monde
des arts, où il avait de nombreuses relations. Je me refusai à cette
entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de sympathie pour Lafayette,
que j'allais quelquefois écouter à la tribune, conduite par mon _papa_
(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient mon vieux
député quand nous nous cherchions dans les couloirs après la séance);
mais je me trouvais si peu de chose que je ne pus prendre sur moi
d'aller occuper de ma mince personnalité le patriarche du libéralisme.

Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire, c'était bien plus
comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si
j'avais quelque talent, et je craignais de prendre un goût pour une
faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu, bien en secret, quelques
pages, à Nohant, sur l'émigration des nobles en 89, me tenait
naïvement pour un grand esprit; mais je me défiais beaucoup de sa
partialité et de sa galanterie. D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux
choses politiques, et c'est à quoi je me sentais le moins portée.

Je lui observai que les amis étaient trop volontiers éblouis, et qu'il
me faudrait un juge sans préventions. «Mais n'allons pas le chercher
si haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont pas le temps de
s'arrêter aux choses trop secondaires.»

Il me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui
faisait des romans, et qu'il me donna pour un juge fin et sévère.
J'avais lu le _Dernier des Beaumanoir_, ouvrage fort mal fait, bâti
sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme
faisait grâce en faveur de l'audace. Il y avait cependant dans cet
ouvrage des pages assez belles et assez touchantes, un mélange bizarre
de dévotion bretonne et d'aberration romanesque, de la jeunesse dans
l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre illustre collègue
est un fou, dis-je à mon papa, et quant à son livre, j'en pourrais
quelquefois faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être bon juge et
méchant praticien. L'ouvrage n'est toujours pas d'un imbécile, il s'en
faut. Voyons M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous me dites
qu'il est vieux et marié. Demandez-lui son heure. J'irai chez lui.»

Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures
du matin. C'était bien matin. J'avais les yeux gros comme le poing,
j'étais complétement stupide.

M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée
de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une
jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds de soie rose très
galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié
languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui
ne crut pas devoir m'inviter à m'asseoir.

Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me
fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Je
débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit d'un air
tout gonflé d'orgueil armoricain que c'était là madame de Kératry, sa
femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais
elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en
vais.--Un instant, reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit que
vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet,
mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas
écrire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer,
repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin, madame
de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.»

Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais plus envie de rire que
de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l'antichambre et m'y
retint quelques instans pour me développer sa théorie sur
l'infériorité des femmes, sur l'impossibilité où était la plus
intelligente d'entre elles d'écrire un bon ouvrage (le _Dernier des
Beaumanoir_ apparemment); et comme je m'en allais toujours sans
discuter et sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue par
un trait napoléonien qui devait m'écraser. «Croyez-moi, me dit-il
gravement comme j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne
faites pas de livres, faites des enfans.--Ma foi, monsieur, lui
répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez,
gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble.»

Delatouche a arrangé ma réponse depuis en racontant cette belle
entrevue. Il m'a fait dire: _faites-en vous-même si vous pouvez_. Je
ne fus ni si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que sa petite
femme avait l'air d'un ange de candeur. Je retournai chez moi fort
divertie de l'originalité de ce Chrysale romantique, et bien certaine
que je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions
littéraires. On sait que le sujet du _Dernier des Beaumanoir_ est le
viol d'une femme que l'on croit morte par le prêtre chargé de
l'ensevelir. Ajoutons cependant, pour rester équitable, que le livre a
de très belles pages.

Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui racontant l'aventure. En
même temps il était furieux et voulait pourfendre son Breton
bretonnant. Je le calmai en lui disant que je ne donnerais pas ma
matinée pour... un éditeur!

Il ne combattit plus dès lors mon projet d'aller voir Delatouche,
contre lequel il m'avait exprimé jusque-là de fortes préventions. Je
n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi pour m'assurer un bon
accueil de mon compatriote. J'étais intimement liée avec sa famille.
Il était cousin des Duvernet, et son père avait été lié avec le mien.

Il m'appela et me reçut paternellement. Comme il savait déjà par Félix
Pyat mon colloque avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de
son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un brillant
remarquable, à soutenir la thèse contraire. «Mais ne vous faites pas
d'illusions, cependant, me dit-il. La littérature est une ressource
illusoire, et moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma
barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans
l'autre.»


FIN DU TOME DIXIÈME


    Typographie L. Schnauss.



HISTOIRE DE MA VIE.



    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charité envers les autres
    Dignité envers soi-même;
    Sincérité devant Dieu

    Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME ONZIÈME

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.



CHAPITRE VINGT-HUITIEME.

(SUITE.)

  Rêve de quinze cents francs de rente.--Le _Figaro_.--Une
    promenade dans le quartier Latin.--Balzac.--Emmanuel
    Arago.--Premier luxe de Balzac.--Ses contrastes.--Aversion que
    lui portait Delatouche.--Dîner et soirée fantastiques chez
    Balzac.--Jules Janin.--Delatouche m'encourage et me
    paralyse.--_Indiana_.--C'est à tort qu'on a dit que c'était ma
    personne et mon histoire.--La théorie du beau.--La théorie du
    vrai.--Ce qu'en pensait Balzac.--Ce qu'en pensent la critique
    et le public.


--Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si j'avais quinze cents
francs à joindre à ma petite pension, je m'estimerais très riche, et
je ne demanderais plus rien au ciel ni aux hommes, pas même une barbe!

--Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas plus d'ambition que cela,
vous simplifiez la question. Ce ne sera pas encore la chose la plus
facile du monde que de gagner quinze cents francs, mais c'est
possible, si vous ne vous rebutez pas des commencemens.

Il lut un roman dont je ne me rappelle même plus le titre ni le sujet,
car je l'ai brûlé peu de temps après. Il le trouva, avec raison,
détestable. Cependant il me dit que je devais en savoir faire un
meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais faire un bon. «Mais
il faut vivre pour connaître la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la
vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous
ignorez la réalité, vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le
temps et l'expérience, et soyez tranquille: ces deux tristes
_conseilleurs_ viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la
destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez pas autre chose à
faire.»

Cependant, comme il me voyait assez embarrassée de suffire à la vie
matérielle, il m'offrit de me faire gagner quarante ou cinquante
francs par mois si je pouvais m'employer à la rédaction de son petit
journal. Pyat et Sandeau étaient déjà occupés à cette besogne; j'y fus
associée un peu par-dessus le marché.

Delatouche avait acheté le _Figaro_, et il le faisait à peu près
lui-même, au coin de son feu, en causant tantôt avec ses rédacteurs,
tantôt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites,
quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient un peu, sans
s'en douter, pour le secrétariat respectable qui, retranché dans les
petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'écouter et de
critiquer.

J'avais ma petite table et mon petit tapis auprès de la cheminée; mais
je n'étais pas très assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien.
Delatouche me prenait un peu au collet pour me faire asseoir; il me
jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il
fallait le faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais au feu
et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il fallait traiter. Les
autres avaient de l'esprit, de la verve, de la facilité. On causait et
on riait. Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais, je
m'amusais beaucoup, mais je ne faisais rien qui vaille, et au bout du
mois, il me revenait douze francs cinquante centimes ou quinze francs
tout au plus pour ma part de collaboration, encore était-ce trop bien
payé.

Delatouche était adorable de grâce paternelle, et il se rajeunissait
avec nous jusqu'à l'enfantillage. Je me rappelle un dîner que nous lui
donnâmes chez Pinson et une fantastique promenade au clair de la lune
que nous lui fîmes faire à travers le quartier Latin. Nous étions
suivis d'un sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne sais où
et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir se dépêtrer de notre folle
compagnie. Il y remonta bien vingt fois et en descendit toujours,
persuadé par nos raisons. Nous allions sans but et nous voulions lui
prouver que c'était la plus agréable manière de se promener. Il la
goûtait assez, car il nous cédait sans trop de combat. Le cocher de
fiacre, victime de nos taquineries, avait pris son mal en patience, et
je me souviens qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la
montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort lentement dans la rue
déserte, nous nous occupions à traverser la voiture, à la file les uns
des autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds
baissés, et chantant je ne sais plus quelle facétie sur un ton
lugubre: je ne sais pas non plus pourquoi cela nous paraissait drôle
et pourquoi Delatouche riait de si bon cœur. Je crois que c'était la
joie de se sentir bête une fois en sa vie. Pyat prétendait avoir un
but, qui était de donner une sérénade à tous les épiciers du quartier,
et il allait de boutique en boutique chantant à pleine voix: _Un
épicier, c est une rose_.

C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche véritablement gai, car son
esprit, habituellement satirique, avait un fonds de spleen qui rendait
souvent son enjouement mortellement triste. «Sont-ils heureux! me
disait-il, en me donnant le bras à l'arrière-garde, tandis que les
autres couraient devant en faisant leur tapage; ils n'ont bu que de
l'eau rougie et ils sont ivres! Quel bon vin que la jeunesse! et quel
bon rire que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si l'on pouvait
s'amuser comme cela deux jours de suite! Mais aussitôt que l'on sait
de quoi et de qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie de
pleurer.»

Le grand chagrin de Delatouche était de vieillir. Il n'en pouvait
prendre son parti, et c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante
ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré cette révolte de son
esprit, il était plus vieux que son âge. Déjà malade et aggravant son
mal par l'impatience avec laquelle il le supportait, il était souvent,
le matin, d'une humeur irascible devant laquelle je m'esquivais sans
rien dire. Puis il me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant
jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés et mille gâteries de
papa le chagrin qu'il avait causé.

Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a
dit qu'il avait été amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et
blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est pas. Je me méfiais de
lui au commencement, M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par ses
propres préventions. J'aurais donc eu à son égard la pénétration qui
m'a souvent manqué à temps en d'autres circonstances, faute de
coquetterie suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si ma confiance
tomberait sur un cœur désintéressé, et je constatai bientôt que la
jalousie de notre patron, comme nous l'appelions, était tout
intellectuelle et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait, sans
acception d'âge ni de sexe.

C'était un ami, et surtout un maître jaloux par nature, comme le vieux
Porpora que j'ai dépeint dans un de mes romans. Quand il avait couvé
une intelligence, développé un talent, il ne voulait plus souffrir
qu'une autre inspiration ou qu'une autre assistance que la sienne osât
en approcher.

Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac, m'avait présentée à
lui, non comme une muse de département, mais comme une bonne personne
de province très émerveillée de son talent. C'était la vérité. Bien
que Balzac n'eût pas encore produit ses chefs-d'œuvre à cette époque,
j'étais vivement frappée de sa manière neuve et originale, et je le
considérais déjà comme un maître à étudier. Balzac avait été, non pas
charmant pour moi, à la manière de Delatouche, mais excellent aussi,
avec plus de rondeur et d'égalité de caractère. Tout le monde sait
comme le contentement de lui-même, contentement si bien fondé qu'on le
lui pardonnait, débordait en lui; comme il aimait à parler de ses
ouvrages, à les raconter d'avance, à les faire en causant, à les lire
en brouillons ou en épreuves. Naïf et _bon enfant_ au possible, il
demandait conseil aux enfans, n'écoutait pas la réponse, ou s'en
servait pour la combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il
n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul. Une seule fois il
s'oublia pour nous parler de Rabelais, que je ne connaissais pas
encore. Il fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que nous
nous disions en le quittant: «Oui, oui, décidément, il aura tout
l'avenir qu'il rêve; il comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour
ne pas faire de lui-même une grande individualité.»

Il demeurait alors rue de Cassini, dans un petit entre-sol très gai, à
côté de l'Observatoire. C'est par lui ou chez lui, je crois, que je
fis connaissance avec Emmanuel Arago, un homme qui devait devenir un
frère pour moi, et qui était alors un enfant. Je me liai vite avec
lui, pouvant me donner avec lui des airs de grand'mère, car il était
encore si jeune que ses bras avaient grandi dans l'année plus que ne
le comportaient ses manches. Il avait pourtant commis déjà un volume
de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle.

Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la _Peau de Chagrin_, méprisa
son entre-sol et voulut le quitter; mais, réflexion faite, il se
contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage
de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir
prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle.
Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais pas qu'il prît au sérieux ce
besoin d'un _vain luxe_, et que ce fût pour lui autre chose qu'une
fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d'imagination
coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il
sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait
un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se
privant de soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine
de Chine.

Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour ne pas se séparer de
colifichets qui réjouissaient sa vue; artiste fantaisiste,
c'est-à-dire enfant aux rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le
palais des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la
volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que
de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve.

Puérile et puissant, toujours envieux d'un _bibelot_, et jamais jaloux
d'une gloire, sincère jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la
hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon
et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait
pour tout dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en
buvant de l'eau, intempérant de travail et sobre d'autres passions,
positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein
de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà
inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de
lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas
encore à tous aussi intéressante qu'elle l'était réellement.

En effet, à cette époque, beaucoup de juges, compétens d'ailleurs,
niaient le génie de Balzac, ou tout au moins ne le croyaient pas
destiné à une si puissante carrière de développement. Delatouche était
des plus récalcitrans. Il parlait de lui avec une aversion effrayante.
Balzac avait été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier n'a
jamais su le motif, était toute fraîche et toute saignante. Delatouche
ne donnait aucune bonne raison à son ressentiment, et Balzac me
disait souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau matin sans vous
en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi
mortel.»

Delatouche eut évidemment tort à mes yeux en décriant Balzac, qui ne
parlait de lui qu'avec regret et douceur; mais Balzac eut tort de
croire à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener avec le
temps.

C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs fois de dire à
Delatouche ce qui pouvait les rapprocher. La première fois il sauta au
plafond. «Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous le voyez donc? Il ne
me manquait plus que ça!» Je crus qu'il allait me jeter par les
fenêtres. Il se calma, bouda, revint, et finit par _me passer mon
Balzac_, en voyant que cette sympathie n'enlevait rien à celle qu'il
réclamait. Mais, à chaque nouvelle relation littéraire que je devais
établir ou accepter, Delatouche devait entrer dans les mêmes colères,
et même les indifférens lui paraissaient des ennemis s'ils ne
m'avaient pas été présentés par lui.

Je parlai fort peu de mes projets littéraires à Balzac. Il n'y crut
guère, ou ne songea pas à examiner si j'étais capable de quelque
chose. Je ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit qu'il les
gardait pour lui-même; et cela autant par ingénuité de modestie que
par ingénuité d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste sous
l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu depuis, avec une
agréable surprise; et quant à son égoïsme, il avait aussi ses
réactions de dévoûment et de générosité.

Son commerce était fort agréable, un peu fatigant de paroles pour moi
qui ne sais pas assez répondre pour varier les sujets de conversation,
mais son âme était d'une grande sérénité, et, en aucun moment, je ne
l'ai vu maussade. Il grimpait avec son gros ventre tous les étages de
la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant, riant et
racontant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur ma
table, y jetait les yeux et avait l'intention de s'informer un peu de
ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant à l'ouvrage qu'il était
en train de faire, il se mettait à le raconter, et, en somme, je
trouvais cela plus instructif que tous les empêchemens que Delatouche,
questionneur désespérant, apportait à ma fantaisie.

Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je
crois que cela se composait de bœuf bouilli, d'un melon et de vin de
Champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute
neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut
sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire
jusqu'à la grille du Luxembourg. Il était tard, l'endroit désert, et
je lui faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant chez
lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me
prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour un prince,
et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il nous
accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de
vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas
encore, qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru
fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à
l'autre bout de Paris, si nous l'avions laissé faire.

Je ne connaissais pas d'autres célébrités et ne désirais pas en
connaître. Je rencontrais une telle opposition d'idées, de sentimens
et de systèmes entre Balzac et Delatouche, que je craignais de voir ma
pauvre tête se perdre dans un chaos de contradictions, si je prêtais
l'oreille à un troisième maître. Je vis à cette époque, une seule
fois, Jules Janin pour lui demander un service. C'est la seule
démarche que j'aie jamais faite auprès de la critique, et comme ce
n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule. Je trouvai en lui un
bon garçon sans affectation et sans étalage d'aucune vanité, ayant le
bon goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité et parlant de ses
chiens avec plus d'amour que de ses écrits. Comme j'aime aussi les
chiens, je me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire avec
un inconnu m'eût affreusement intimidée.

J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il était ainsi pour
lui-même et travaillait à se dégoûter de tout ce qu'il entreprenait.
Il se laissait aller, de temps en temps, à raconter ses romans
d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité que Balzac, mais avec
plus de complaisance encore s'il se voyait bien écouté. Par exemple,
il ne fallait pas s'aviser de remuer un meuble, de tisonner ou
d'éternuer dans ces momens-là: il s'interrompait aussitôt pour vous
demander, avec une sollicitude polie, si vous étiez enrhumé ou si vous
aviez des inquiétudes dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son
roman, il se faisait beaucoup prier pour faire semblant de chercher à
le retrouver. Il avait mille fois moins de talent pour écrire que
Balzac; mais comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées
par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable,
tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible ne
représentait souvent qu'une œuvre impossible. Mais quand l'ouvrage de
Delatouche était imprimé, on y cherchait en vain le charme et la
beauté de ce qu'on avait entendu, et on avait la surprise contraire en
lisant Balzac. Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans feu et
sans esprit, mais sans ordre et sans clarté. Aussi préférait-il lire
quand il avait son manuscrit sous la main, et Delatouche, qui faisait
cent romans sans les écrire, n'avait presque jamais rien à lire; ou
c'étaient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui
l'attristaient visiblement. Il n'avait pas de facilité; aussi avait-il
la fécondité en horreur, et trouvait-il contre celle de Balzac, sans
songer à celle de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les plus
bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales.

J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait trop de véritable talent
en paroles. Balzac ne dépensait que de la folie. Il jetait là son trop
plein et gardait sa sagesse profonde pour son œuvre. Delatouche
s'épuisait en démonstrations excellentes, et, quoique riche, ne
l'était pas assez pour se montrer si généreux.

Et puis sa fatale santé paralysait son essor au moment où il déployait
ses ailes. Il a fait de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des
vers tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables, très
originaux, et des romans très faibles et très lâchés; des articles
très mordans, très ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient
incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour le public. Ce haut et
ce bas d'une intelligence d'élite s'expliquent par le cruel
va-et-vient de la maladie.

Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper trop de ce que
faisaient les autres. A cette époque, il lisait tout. Il recevait,
comme journaliste, tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas jeter
les yeux, et remettait l'exemplaire au premier venu de ses rédacteurs
en lui disant: «Avalez la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous
tuera pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je ne veux pas
savoir ce que c'est.»--Mais quand on lui apportait le compte-rendu, il
critiquait la critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait le
premier avalé la médecine et même savouré l'âcre saveur qui le
tentait.

J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout ce que me disait
Delatouche, mais cette perpétuelle analyse de toutes choses, cette
dissection des autres et de lui-même, toute cette critique brillante
et souvent juste, qui aboutissait à la négation de lui-même et des
autres, attristaient singulièrement mon esprit, et tant de lisières
commençaient à me donner des crampes. J'apprenais tout ce qu'il ne
faut pas faire, rien de ce qu'il faut faire, et je perdais toute
confiance en moi.

Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche me rendait grand
service en m'amenant à hésiter. A cette époque, on faisait les choses
les plus étranges en littérature. Les excentricités du génie de Victor
Hugo, jeune, avaient enivré la jeunesse, ennuyée des vieilles
rengaines de la Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand assez
romantique; c'était tout au plus si le maître nouveau l'était assez
pour les appétits féroces qu'il avait excités. Les marmots de sa
propre école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples, et qui
le sentaient bien, voulaient l'_enfoncer_ en le dépassant. On
cherchait des titres impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette
course au clocher d'affiches ébouriffantes, des gens de talent
eux-mêmes subissaient la mode, et, couverts d'oripeaux bizarres, se
précipitaient dans la mêlée.

J'étais bien tentée de faire comme les autres écoliers, puisque les
maîtres donnaient le mauvais exemple, et je cherchais des bizarreries
que je n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques du moment qui
résistaient à ce cataclysme, Delatouche avait du discernement et du
goût, en ce qu'il faisait la part du beau et du bon dans les deux
écoles. Il me retenait sur cette pente glissante par des moqueries
comiques et des avis sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des
difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche, disait-il. Servez-vous
de votre propre fonds; lisez dans votre vie, dans votre cœur; rendez
vos impressions.» Et quand nous avions causé n'importe de quoi, il me
disait: «Vous êtes trop absolue dans votre sentiment, votre caractère
est trop à part: vous ne connaissez ni le monde, ni les individus.
Vous n'avez pas vécu et pensé comme tout le monde. Vous êtes un
cerveau creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je retournais à
Nohant, décidée à faire des boîtes à thé et des tabatières de Spa.

Enfin je commençai _Indiana_, sans projet et sans espoir, sans aucun
plan, mettant résolûment à la porte de mon souvenir tout ce qui
m'avait été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant ni dans la
manière des autres, ni dans ma propre individualité pour le sujet et
les types. On n'a pas manqué de dire qu'_Indiana_ était ma personne et
mon histoire. Il n'en est rien. J'ai présenté beaucoup de types de
femmes, et je crois que quand on aura lu cet exposé des impressions et
des réflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise
en scène sous des traits féminins. Je suis trop romanesque pour avoir
vu une héroïne de roman dans mon miroir. Je ne me suis jamais trouvée
ni assez belle, ni assez aimable, ni assez logique dans l'ensemble de
mon caractère et de mes actions pour prêter à la poésie ou à
l'intérêt, et j'aurais eu beau chercher à embellir ma personne et à
dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à bout. Mon _moi_, me
revenant face à face, m'eût toujours refroidie.

Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le droit de se peindre et
de se raconter, et plus il se couronnera des fleurs de la poésie pour
se montrer au public, mieux il fera s'il a assez d'habileté pour qu'on
ne le reconnaisse pas trop sous cette parure, ou s'il est assez beau
pour qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce qui me concerne,
j'étais d'une étoffe trop bigarrée pour me prêter à une idéalisation
quelconque. Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux, j'aurais
raconté une vie, qui jusqu'alors, avait plus ressemblé à celle du
moine _Alexis_ (dans le roman peu récréatif de _Spiridion_) qu'à celle
d'Indiana la créole passionnée. Ou bien, si j'avais pris l'autre face
de ma vie, mes besoins d'enfantillage, de gaîté, de bêtise absolue,
j'aurais fait un type si invraisemblable, que je n'aurais rien trouvé
à lui faire dire et à lui faire faire qui eût le sens commun.

Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je
ne crois pas en avoir jamais eu, quand une envie de roman m'a mis la
plume dans la main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient
fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai
généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où
j'écris, est encore en discussion.

Selon cette théorie, le roman serait une œuvre de poésie autant que
d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères
vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le
sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente
généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans
sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là
qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par
conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances
dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a
vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans
le hasard des événemens; il faut qu'il meure ou qu'il triomphe, et on
ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans
la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des
souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines,
et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des
intelligences.

En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à
l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et
dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si,
toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire.

Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas,
elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait
comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l'on
pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité de la peinture,
à la critique de la société et de l'humanité même.

Balzac résumait complétement ceci, quand il me disait, dans la suite:
«Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel
qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins
conduisent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels; j'en
suis _un_. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes êtres
vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres
vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les
grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur
bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou
grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas
vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le
cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de
femme.»

Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et sans causticité déguisée.
Il était sincère dans le sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la
femme pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais la théorie de
M. Kératry.

Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans défauts, mais le plus
étendu et le plus pourvu de qualités diverses qui, dans le roman, se
soit produit de notre temps, Balzac, maître sans égal en l'art de
peindre la société moderne et l'humanité actuelle, avait mille fois
raison de ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a rien révélé de
cela alors que je cherchais, et je ne lui en veux pas, il ne le savait
pas lui-même; il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte. Il a
essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute manière était bonne et
tout sujet fécond pour un esprit souple comme le sien. Il a développé
davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant, et il s'est
moqué de cette erreur de la critique qui veut imposer un cadre, des
sujets et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle le public
donne encore, sans s'apercevoir que cette théorie arbitraire étant
toujours l'expression d'une individualité, se dérobe la première à son
propre principe et fait acte d'indépendance en contredisant le point
de vue d'une théorie voisine ou opposée. On est frappé de ces
contradictions quand on lit une demi-douzaine d'articles de critique
sur un même ouvrage d'art; on voit alors que chaque critique a son
critérium, sa passion, son goût particulier, et que si deux ou trois
d'entre eux se trouvent d'accord pour préconiser une loi quelconque
dans les arts, l'application qu'ils font de cette loi prouve des
appréciations très diverses et des préventions que ne gouverne aucune
règle fixe.

Il est heureux, du reste, qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une
école et qu'une doctrine dans l'art, l'art périrait vite, faute de
hardiesse et de tentatives nouvelles. L'homme va toujours cherchant
avec douleur le vrai absolu, dont il a le sentiment, et qu'il ne
trouvera jamais en lui-même à l'état d'individu. La vérité est le but
d'une recherche pour laquelle toutes les forces collectives de notre
espèce ne sont pas de trop, et cependant, erreur étrange et fatale,
dès qu'un homme de quelque capacité aborde cette recherche, il
voudrait l'interdire aux autres et donner pour unique découverte celle
qu'il croit tenir. La recherche de la loi de liberté elle-même sert
d'aliment au despotisme et à l'intolérance de l'orgueil humain. Triste
folie! Si les sociétés n'ont pu encore s'y soustraire, que les arts au
moins s'en affranchissent et trouvent la vie dans l'indépendance
absolue de l'inspiration.

L'inspiration! Voilà quelque chose de bien malaisé à définir et de
bien important à consacrer comme un fait surhumain, comme une
intervention presque divine. L'inspiration est pour les artistes ce
que la grâce est pour les chrétiens, et on n'a pas encore imaginé de
défendre aux croyans de recevoir la grâce quand elle descend dans
leurs âmes. Il y a pourtant une prétendue critique qui défendrait
volontiers aux artistes de recevoir l'inspiration et de lui obéir.

Et je ne parle pas ici des critiques de profession, je ne resserre pas
mon plaidoyer dans les limites d'une ou plusieurs coteries. Je combats
un préjugé public, universel. On veut que l'art suive un chemin battu,
et quand une manière a plu, un siècle tout entier s'écrie:
«Donnez-nous du même, il n'y a que cela de bon!» Malheur alors aux
novateurs! Il leur faut succomber ou soutenir une lutte effroyable,
jusqu'à ce que leur protestation, cri de révolte au début, devienne à
son tour une tyrannie qui écrasera ou combattra d'autres innovations
également légitimes et désirables.

J'ai toujours trouvé le mot _inspiration_ très ambitieux et ne pouvant
s'appliquer qu'aux génies de premier ordre. Je n'oserais jamais m'en
servir pour mon propre compte, sans protester un peu contre l'emphase
d'un terme qui ne trouve sa sanction que dans un incontestable succès.
Pourtant il faudrait un mot qui ne fît pas rougir les gens modestes et
bien élevés, et qui exprimât cette sorte de _grâce_ qui descend plus
ou moins vive, plus ou moins féconde sur toutes les têtes éprises de
leur art. Il n'est si humble travailleur qui n'ait son heure
d'inspiration, et peut-être la liqueur céleste est-elle aussi
précieuse dans le vase d'argile que dans le vase d'or: seulement, l'un
la conserve pure, l'autre l'altère ou se brise. La grâce des chrétiens
n'agit pas seule et fatalement. Il faut que l'âme la recueille, comme
la bonne terre le grain sacré. L'inspiration n'est pas d'une autre
nature. Prenons donc le mot tel qu'il est, et qu'il n'implique rien de
présomptueux sous ma plume.

Je sentis, en commençant à écrire _Indiana_, une émotion très vive et
très particulière, ne ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé
dans mes précédens essais. Mais cette émotion fut plus pénible
qu'agréable. J'écrivis tout d'un jet, sans plan, je l'ai dit, et
littéralement sans savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte
du problème social que j'abordais. Je n'étais pas saintsimonienne, je
ne l'ai jamais été, bien que j'aie eu de vraies sympathies pour
quelques idées et quelques personnes de cette secte; mais je ne les
connaissais pas à cette époque, et je ne fus point influencée par
elles.

J'avais en moi seulement, comme un sentiment bien net et bien ardent,
l'horreur de l'esclavage brutal et bête. Je ne l'avais pas subi, je ne
le subissais pas, on le voit par la liberté dont je jouissais et qui
ne m'était pas disputée. Donc, _Indiana_ n'était pas mon histoire
dévoilée comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte formulée contre
un maître particulier. C'était une protestation contre la tyrannie en
général, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si
j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est
que je n'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de
mœurs. Voilà pourquoi, dans une préface écrite après le livre, je me
défendis de vouloir porter atteinte aux institutions. J'étais fort
sincère et ne prétendais pas en savoir plus long que je n'en disais.
La critique m'en apprit davantage et me fit mieux examiner la
question.

J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une émotion et non d'un
système. Cette émotion, lentement amassée dans le cours d'une vie de
réflexions, déborda très impétueuse dès que le cadre d'une situation
quelconque s'ouvrit pour la contenir; mais elle s'y trouva fort à
l'étroit, et cette sorte de combat contre l'exécution me soutint
pendant six semaines dans un état de volonté tout nouveau pour moi.



CHAPITRE VINGT-NEUVIEME.

  Delatouche passe brusquement de la raillerie à
    l'enthousiasme.--_Valentine_ paraît.--Impossibilité de la
    collaboration projetée.--La _Revue des Deux-Mondes_.
    Buloz.--Gustave Planche.--Delatouche me boude et rompt avec
    moi.--Résumé de nos rapports par la suite.--Maurice entre au
    collége.--Son chagrin et le mien.--Tristesse et dureté du
    régime des lycées.--Une exécution à Henri IV.--La tendresse ne
    raisonne pas.--Maurice fait sa première communion.


Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand _Indiana_
parut[8]. Dans l'intervalle de la commande à la publication, j'avais
écrit _Valentine_ et commencé _Lélia_. _Valentine_ parut donc deux ou
trois mois après _Indiana_, et ce livre fut écrit également à Nohant,
où j'allais toujours régulièrement passer trois mois sur six.

  [8] Je crois que ce fut en mai 1832.

Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva le premier exemplaire
d'_Indiana_, que l'éditeur Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la
couverture duquel j'étais en train précisément d'écrire le nom de
Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet,
railleur surtout ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus l'y
attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas moyen, il voulait lire,
il lisait, et à chaque page il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche;
école de Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que me veux-tu?»

Il vint sur le balcon, le volume à la main, et me critiquant mot par
mot, me démontrant par _a_ plus _b_ que j'avais copié la manière de
Balzac, et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni Balzac ni
moi-même.

Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation de manière, et il ne me
semblait pas que le reproche fût fondé. J'attendis, pour me condamner
moi-même, que mon juge, qui emportait son exemplaire, l'eût feuilleté
en entier. Le lendemain matin, à mon réveil, je reçus ce billet:
«George, je viens faire amende honorable; je suis à vos genoux.
Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je
vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire. O mon
enfant, que je suis content de vous!»

Je croyais que tout mon succès se bornerait à ce billet paternel et ne
m'attendais nullement au prompt retour de l'éditeur, qui me demandait
_Valentine_. Les journaux parlèrent tous de M. _G. Sand_ avec éloge,
insinuant que la main d'une femme avait dû se glisser çà et là pour
révéler à l'auteur certaines délicatesses du cœur et de l'esprit,
mais déclarant que le style et les appréciations avaient trop de
virilité pour n'être pas d'un homme. Ils étaient tous un peu Kératry.

Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir Jules Sandeau dans sa
modestie. J'ai dit d'avance que ce succès le détermina à reprendre son
nom intégralement et à renoncer à des projets de collaboration que
nous avions déjà jugés nous-mêmes inexécutables. La collaboration est
tout un art qui ne demande pas seulement, comme on le croit, une
confiance mutuelle et de bonnes relations, mais une habileté
particulière et une habitude de procédés _ad hoc_. Or, nous étions
trop inexpérimentés l'un et l'autre pour nous partager le travail.
Quand nous avions essayé, il était arrivé que chacun de nous refaisait
en entier le travail de l'autre, et que ce remaniement successif
faisait de notre ouvrage la broderie de Pénélope.

Les quatre volumes d'_Indiana_ et _Valentine_ vendus, je me voyais à
la tête de trois mille francs qui me permettaient d'acquitter mon
petit arriéré, d'avoir une servante et de me permettre un peu plus
d'aisances. La _Revue des Deux-Mondes_ venait d'être achetée par M.
Buloz, qui me demanda des _nouvelles_. Je fis, pour ce recueil, la
_Marquise_, _Lavinia_, je ne sais quoi encore.

La _Revue des Deux-Mondes_ était rédigée par l'élite des écrivains
d'alors. Excepté deux ou trois peut-être, tout ce qui a conservé un
nom comme publiciste, poète, romancier, historien, philosophe,
critique, voyageur, etc., a passé par les mains de Buloz, homme
intelligent, qui ne sait pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse
sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile même de se moquer
de ce Genevois têtu et brutal. Lui-même se laisse taquiner avec
bonhomie quand il n'est pas de trop mauvaise humeur; mais ce qui n'est
pas facile, c'est de ne pas se laisser persuader et gouverner par lui.
Il a tenu dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre vie
d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent pour nous donner quelques
heures de liberté qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage, sont
les fils de notre existence même.

Dans cette longue association d'intérêts, j'ai bien envoyé dix mille
fois mon Buloz au diable, mais je l'ai tant fait enrager que nous
sommes quittes. D'ailleurs, en dépit de ses exigences, de ses duretés
et de ses sournoiseries, le despote Buloz a des momens de sincérité et
de véritable sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de
certaines menues ressemblances avec mon pauvre Deschartres, voilà
pourquoi j'ai supporté si longtemps ses maussaderies entremêlées de
mouvemens d'amitié candide. Nous nous sommes brouillés, nous avons
plaidé. J'ai reconquis ma liberté sans dommage réciproque, résultat
auquel nous serions arrivés sans procès, s'il eût pu dépouiller son
entêtement. Je l'ai revu peu de temps après, pleurant son fils aîné,
qui venait de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une personne
distinguée, Mlle Blaze, m'avait appelée auprès d'elle dans ce moment
de douleur suprême. Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de la
guerre récente, et je ne m'en suis jamais souvenue depuis. Dans toute
amitié, quelque troublée et incomplète qu'elle ait pu être, il y a des
liens plus forts et plus durables que nos luttes d'intérêt matériel et
nos colères d'un jour. Nous croyons détester des gens que nous aimons
toujours quand même. Des montagnes de disputes nous séparent d'eux, un
mot suffit parfois pour nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de
Buloz: «Ah! George, que je suis malheureux!» me fit oublier toutes les
questions de chiffres et de procédure. Et lui aussi, en d'autres
temps, il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raillée.
Sollicitée depuis, mainte fois, d'entrer dans des croisades contre
Buloz, j'ai refusé carrément, sans m'en vanter à lui, quoique la
critique de la _Revue des Deux-Mondes_ continuât à prononcer que
j'avais eu beaucoup de talent tant que j'avais travaillé à la _Revue
des Deux-Mondes_, mais que depuis ma rupture, hélas!...... Naïf
Buloz! ça m'est égal!

Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la subite colère de
Delatouche contre moi. La crise annoncée par Balzac éclata un beau
matin sans aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement Gustave
Planche, qui m'avait rendu visite en m'apportant un grand article à
ma louange, fraîchement inséré dans la _Revue des Deux-Mondes_. Comme
je ne travaillais pas encore à cette revue, l'hommage était
désintéressé, et je ne pouvais que l'accueillir avec gratitude. Est-ce
là ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paraître. Il demeurait
alors tout à fait à Aulnay et ne venait pas souvent à Paris. Je ne
m'aperçus donc pas tout de suite de sa bouderie, et je m'apprêtais à
aller le trouver, quand M. de la Rochefoucauld, qu'il m'avait présenté
et qui était son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne parlait plus de
moi qu'avec exécration; qu'il m'accusait d'être enivrée par la
_gloire_, de sacrifier mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre
qu'avec des gens de lettres, d'avoir méprisé ses conseils, etc. Comme
il n'y avait rien de vrai dans ces reproches, je crus que c'était une
de ses boutades accoutumées, et, pour le ramener plus délicatement que
par une lettre, je lui dédiai _Lélia_, qui allait paraître. Il le
_prit pour mal_, comme nous disons en Berry, et déclara que c'était
une vengeance contre lui. Une vengeance de quoi? Je pensais qu'il ne
me pardonnait pas de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de
faire une démarche auprès de lui pour s'excuser d'un article fort
cruel dont il était l'auteur, et où Delatouche avait été fort mal
arrangé. Je crois que c'était une réponse à de violentes attaques
contre le cénacle des romantiques dont Planche avait été le champion
par momens. Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touché du bien que je
lui disais de Delatouche, lui écrivit une lettre fort bonne et même
respectueuse, comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis d'un homme
âgé, à laquelle Delatouche, de plus en plus irrité, ne daigna pas
répondre. Il continua à déclamer et à exciter contre moi les personnes
avec qui j'étais liée. Il vint à bout de m'enlever deux amis sur les
cinq ou six dont s'était composée notre intimité. L'un d'eux vint plus
tard m'en demander pardon. L'autre, j'ai eu à le défendre par la suite
contre Delatouche lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors je
connaissais mon pauvre Delatouche, je savais ce qu'il fallait admettre
et rejeter dans ses indignations, trop violentes et trop amères pour
n'être pas à moitié injustes.

Moins de deux ans après cette fureur contre moi, Delatouche vint en
Berry chez sa cousine, Mme Duvernet la mère, et, ramené à la vérité
par elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande envie de venir me
voir. Il ne put s'y décider. Il m'adressa des gracieusetés dans un de
ses romans. Il ne se souvenait pas d'avoir dit contre moi des choses
trop fortes pour que je pusse me rendre à des avances littéraires. Ce
n'étaient pas des complimens qui devaient fermer la blessure de
l'amitié. Des complimens, je n'y tenais pas; je n'en ai jamais eu
besoin. Je n'ai jamais demandé à l'amitié de me considérer comme un
grand esprit, mais de me traiter comme un cœur loyal. Je ne me rendis
qu'à des avances directes, à une demande de service en 1844. Une telle
démarche est l'amende la plus honorable qui se puisse exiger, et là je
n'hésitai pas une seconde. Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux
ami, enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment, mit un véritable
luxe de cœur à me faire oublier le passé.

Un autre chagrin plus profond pour moi fut l'entrée de mon fils au
collége. J'avais attendu avec impatience le moment de l'avoir près de
moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c'est que le collége. Je ne
veux pas médire de l'éducation en commun, mais il est des enfans dont
le caractère est antipathique à cette règle militaire des lycées, à
cette brutalité de la discipline, à cette absence de soins maternels,
de poésie extérieure, de recueillement pour l'esprit, de liberté pour
la pensée. Mon pauvre Maurice était né artiste, il en avait tous les
goûts, il en avait pris avec moi toutes les habitudes, et, sans le
savoir encore, il en avait toute l'indépendance. Il se faisait presque
une fête d'entrer au collége, et comme tous les enfans, il voyait un
plaisir dans un changement de lieu et d'existence. Je le conduisis
donc à Henri IV, gai comme un petit pinson, et contente moi-même de le
voir si bien disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me promettait
qu'il serait l'objet d'une sollicitude particulière. Le censeur était
un père de famille, un homme excellent, qui le reçut comme un de ses
enfans.

Nous fîmes avec lui le tour de l'établissement. Ces grandes cours sans
arbres, ces cloîtres uniformes d'une froide architecture moderne, ces
tristes clameurs de la récréation, voix discordantes et comme
furieuses des enfans prisonniers, ces mornes figures des maîtres
d'études, jeunes gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves
de la misère, et, forcément victimes ou tyrans: tout, jusqu'à ce
tambour, instrument guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des
hommes qui vont se battre, mais stupidement brutal pour appeler des
enfans au recueillement du travail, me serra le cœur et me causa une
sorte d'épouvante. Je regardais, à la dérobée, dans les yeux de
Maurice, et je le voyais partagé entre l'étonnement et quelque chose
d'analogue à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait bon, il
craignait que son père ne se moquât de lui; mais quand vint le moment
de se séparer, il m'embrassa, le cœur gros, les yeux pleins de
larmes. Le censeur le prit dans ses bras très paternellement, voyant
bien que l'orage allait éclater. Il éclata, en effet, au moment où je
m'en allais vite pour cacher mon malaise. L'enfant s'échappa des bras
qui le caressaient, vint s'attacher à moi en criant, avec des
sanglots désespérés, qu'il ne voulait pas rester là.

Je crus que j'allais mourir. C'était la première fois que je voyais
Maurice malheureux, et je voulais le remmener. Mon mari fut plus ferme
et eut certes toutes bonnes raisons de son côté. Mais, obligée de
m'enfuir devant les caresses et les supplications de mon pauvre
enfant, poursuivie par ses cris jusqu'au bas de l'escalier, je revins
chez moi sanglotant et criant presque autant que lui, dans le fiacre
qui me ramenait.

J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai affublé de l'affreux
habit carré d'uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette
coutume subsiste encore de faire porter aux élèves qui entrent les
vieux habits de ceux qui sortent. C'était une véritable vilenie de
spéculation, puisque les parens payaient un trousseau d'entrée. Je
réclamai en vain, remontrant que cela était malsain et pouvait
communiquer aux enfans des maladies de peau. Une autre coutume barbare
consistait dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs, avec
défense de sortir pour se soulager. D'un autre côté, la spéculation
autorisait la vente de méchantes friandises qui les rendaient malades.

Encore le proviseur était-il des plus honnêtes et des plus humains, et
le mieux disposé à combattre des abus qui n'étaient pas de son fait.
Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M. .....
vint ensuite, qui se posa devant moi en homme _moral_ à la manière
d'un sergent de ville, et qui sut rendre les enfans aussi malheureux
que la règle le comportait. Partisan farouche de l'autorité absolue,
c'est lui qui autorisa un père _intelligent_ à faire battre son fils
par son nègre, devant toute la classe, convoquée _militairement_ au
spectacle de cette exécution dans le goût créole ou moscovite, et
menacée de punition sévère en cas du moindre signe d'improbation. J'ai
oublié le nom du proviseur et celui du père de l'enfant, je ne veux
pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était élève à Henri
IV à cette époque pourra certifier le fait.

Ma seconde visite à Maurice se termina comme la première: mes amis
m'accusèrent de faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain ni
Spartiate devant le désespoir d'un pauvre enfant que l'on condamnait à
subir une loi brutale et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité ce
cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au Conservatoire de
musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J'avais tant
pleuré, en revenant du collége, que j'avais littéralement les yeux en
sang. Cela ne paraissait guère raisonnable et ne l'était pas du tout.
Mais la raison ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les
entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas été données pour
cela.

La _Symphonie pastorale_ ne me calma pas du tout. Je me souviendrai
toujours de mes efforts pour pleurer tout bas comme d'une des plus
abominables angoisses de ma vie.

Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter un chagrin que je ne
pouvais pas lui cacher; mais son parti n'était pris qu'à moitié. Ses
jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin,
gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je passais une grande heure à le
laver et à le peigner, car la malpropreté qu'il apportait du collége
était fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute sa joie était
de rester avec sa sœur et moi dans mes petites chambres, de
barbouiller des bons hommes sur du papier, de regarder ou de découper
des images. Jamais enfant, et plus tard jamais homme, n'a si bien su
s'occuper et s'amuser d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant,
il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que _tant_ d'heures à
passer avec toi. Sa figure s'allongeait à mesure que le temps
s'écoulait. Quand venait le dîner, au lieu de manger, il commençait à
pleurer, et quand l'heure de rentrer avait sonné, le déluge était tel,
que souvent j'étais forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la
vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de
Maurice était une véritable nostalgie.

Quand on le prépara à sa première communion, qui était affaire de
réglement au collége, je vis qu'il acceptait très naïvement
l'enseignement religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde qu'il
commençât sa vie par un acte d'hypocrisie ou d'athéïsme, et si je
l'eusse trouvé disposé à se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui
aurais dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon enfance pour
me décider à ne pas protester contre une institution dont j'acceptais
l'esprit plutôt que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne
discutait rien, je me gardai bien de faire naître en lui le moindre
doute. La discussion n'était pas de son âge et son esprit ne devançait
pas son âge. Il fit donc sa première communion avec beaucoup
d'innocence et de ferveur.

Je venais de passer une des plus tristes années de ma vie, celle de
1833, et il me reste à la résumer.



CHAPITRE TRENTIEME.

  Ce que je gagnai à devenir artiste.--La mendicité organisée.--Les
    filous de Paris.--La mendicité des emplois, celle de la
    gloire.--Les lettres anonymes et celles qui devraient
    l'être.--Les visites. Les Anglais, les curieux, les flâneurs,
    les donneurs de conseils.--Le boulet.--Réflexions sur l'aumône,
    sur l'emploi des biens.--Le devoir religieux et le devoir
    social en opposition flagrante.--Les problèmes de l'avenir et
    la loi du temps.--L'héritage matériel et intellectuel.--Les
    devoirs de la famille, de la justice, de la probité s'opposant
    à l'immolation évangélique dans la société
    actuelle.--Contradiction inévitable avec soi-même.--Ce que j'ai
    cru devoir conclure pour ma gouverne particulière.--Doute et
    douleur. Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de
    la Providence.--_Lélia._--La critique.--Les chagrins qui
    passent; celui qui reste.--Le mal général.--Balzac.--Départ
    pour l'Italie.


Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des chagrins réels et
profonds que je croyais avoir épuisée et qui ne faisait que de
commencer. J'avais voulu être artiste, je l'étais enfin. Je m'imaginai
être arrivée au but poursuivi depuis longtemps, à l'indépendance
extérieure et à la possession de ma propre existence: je venais de
river à mon pied une chaîne que je n'avais pas prévue.

Être artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement pour sortir de la
geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans
un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour m'isoler du contrôle
de l'opinion en ce qu'elle a d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche,
de provincial: pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce
qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de
stupide; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec
moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, à
l'état de _maître_, sur les épaules des travailleurs. Si j'avais pu
piocher la terre, je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre
ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés autour de moi quand
Deschartres avait le dos tourné: «Il veut que l'on s'_échauffe_, lui
qui a le ventre plein et les mains derrière son dos!» Je voyais bien
que les gens à mon service étaient souvent plus paresseux que
fatigués, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il
ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux le moindre labeur,
moi qui ne faisais rien du tout, car c'est ne rien faire que de
s'occuper pour son plaisir.

Par goût, je n'aurais pas choisi la profession littéraire, et encore
moins la célébrité. J'aurais voulu vivre du travail de mes mains,
assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail
par un petit résultat sensible, mon revenu patrimonial étant trop
mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal,
où régnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection à
la liberté qu'on me laissait d'en sortir était le manque d'un peu
d'argent à me donner, il me fallait ce peu d'argent. Je l'avais enfin.
Il n'y avait plus de reproches ni de mécontentement de ce côté-là.

J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis la publication
d'_Indiana_ jusqu'après celle de _Valentine_, j'avais réussi à garder
assez bien l'incognito pour que les journaux m'accordassent toujours
le titre de _monsieur_, je me flattais que ce petits succès ne
changerait rien à mes habitudes sédentaires et à une intimité composée
de gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que je m'étais installée
au quai Saint-Michel avec ma petite, j'avais vécu si retirée et si
tranquille que je ne désirais d'autre amélioration à mon sort qu'un
peu moins de marches d'escalier à monter et un peu plus de bûches à
mettre au feu.

En m'établissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la
mansarde de Delatouche était confortable au prix de celle que je
quittais. Elle était un peu sombre, quoique en plein midi; on n'avait
pas encore bâti à portée de la vue, et les grands arbres des jardins
environnans faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les
merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller
qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite
et d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt
je devais soupirer, là comme partout, après le repos et bientôt courir
en vain comme Jean-Jacques Rousseau, à la recherche d'une solitude.

Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma porte aux curieux, aux
désœuvrés, aux mendians de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon
temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à un jour de cette
obsession. Je m'enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante,
abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le
travail dix fois interrompu.

Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée dont on
est longtemps dupe, et dont on continue à être victime ensuite par
scrupule de conscience. Ce sont de prétendus vieux artistes dans la
misère qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de
signatures fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage, des mères
qui viennent de mettre leur dernière nippe au mont-de-piété pour
donner le pain de la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens
infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses dames de charité. Il y
a même de prétendus missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela est
un ramassis d'infâmes vagabonds échappés du bagne ou dignes d'y
entrer. Les meilleurs sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence
de talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une misère
véritable.

Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première
histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie
à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de
sortie et jusqu'à vos heures de recette. Elle approche d'abord avec
discrétion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles
histoires, des visites plus fréquentes, des lettres où l'on vous
avertit que, dans deux heures, si le secours demandé n'arrive pas, on
ne trouvera plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort d'Élisa
Mercœur et d'Hégésippe Moreau sert désormais de thème et de menace à
tous les poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent
trop grands hommes pour faire un autre état que de rêver aux étoiles.

Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces
misères intéressantes; mais il en est tant de réelles et d'imméritées
que, parmi celles qui demandent, c'est un travail à perdre la tête que
de reconnaître les vraies d'avec les fausses. En thèse générale, et
l'on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont
de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement,
en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de
mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent
pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assiégent, vous
obsèdent, vous menacent.

Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands
vices, privés de l'héroïsme du silence (héroïsme qu'il est vraiment
cruel d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des courages
épuisés, des volontés usées par l'insuccès ou rebutées par
l'impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre
d'héroïsme que celui de la résignation, boivent le calice de
l'humilité et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs
enfans surtout. Il suffit qu'on risque d'abandonner à la faim, au
désespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur
quatre-vingt-dix-neuf filous effrontés, pour qu'on ne dorme pas
tranquille: et voilà le boulet qui s'attacha à ma vie dès que mon
petit avoir de chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.

N'ayant pas le temps de courir aux informations, pour saisir la
vérité, puisque j'étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette
considération toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent
sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme.
Mais le système d'exploitation grossit avec une telle rapidité et dans
de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir
donné aux uns pour arriver à être forcée de refuser aux autres. Puis,
je remarquai, dans les discours pathétiques que l'on me tenait, des
contradictions, des mensonges. Il fut un temps où, ne se gênant plus
du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le même jour de la
semaine. J'essayai de refuser le premier, le second vint et insista.
Je tins bon, le troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était une
bande. J'aurais dû avertir la police. J'y répugnai, ne me croyant pas
assez sûre de mon fait.

Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une autre bande, soit
l'arrière-garde de la première. Je pris sur moi ce dont je ne m'étais
pas encore senti le courage, dans la crainte d'humilier la misère:
j'exigeai des preuves. Quelques maladroits s'éclipsèrent subitement
devant cette méfiance, me laissant voir assez naïvement qu'elle était
fondée. D'autres feignirent d'en être blessés, d'autres enfin me
fournirent des moyens apparens de constater leur dénûment. Ils
donnèrent leurs noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms,
adresses. Je montai dans des mansardes hideuses. Je vis des enfans
desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j'eus porté là des
secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfans
étaient loués pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu'ils
n'appartenaient pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi, et qui
les mettait à la porte à grands coups de balai quand j'étais partie.

J'envoyai une fois chez un poète malheureux, qui devait être trouvé
asphyxié, comme Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas ma
réponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfonça la porte:
on le trouva mangeant des saucisses.

Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s'attache aux gens
consciencieux, il m'arrivait de mettre la main sur de véritables
infortunés, je ne pus jamais me décider à repousser d'une manière
absolue la mendicité. Pendant quelques années, je fis une petite rente
à des personnes chargées d'aller aux informations pendant quelques
heures de la matinée. Elles furent trompées un peu moins que moi,
voilà tout, et depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance
ruineuse de centaine de mendians continue à m'arriver de tous les
points de la France.

Il y a une série de poètes et d'auteurs qui veulent des protections,
comme si la protection pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au
talent, mais à la plus simple notion de la langue que l'on prétend
écrire. Il y a une série de femmes incomprises qui veulent entrer au
théâtre. Elles n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie,
mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rôles: une
série de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu
dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité; ils sont
propres à tout apparemment, et bien qu'on ne les connaisse pas, on
doit les recommander et répondre d'eux comme de soi-même. De plus
modestes avouent qu'ils sont sans éducation aucune, qu'ils ne sont
propres à rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité, il faut
leur trouver quelque chose à faire. Il y a aussi une série d'ouvriers
démocrates qui ont résolu le problème social et qui feront disparaître
la misère de notre société, si on leur donne de quoi publier leur
système. Ceux-là sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu à
l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a encore une série de
petits commerçans ruinés qui ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour
racheter un fonds de boutique. «Cela est une misère pour vous,
disent-ils; vous êtes bonne, vous ne me refuserez pas.» Il y a enfin
des peintres, des musiciens, qui n'ont pas de succès parce qu'ils ont
trop de génie et que la jalousie des maîtres les repousse; il y a des
soldats engagés qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent
des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer
chez moi comme femmes de chambre pour être mes élèves en littérature.
J'ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de
manuscrits fabuleux, de romances ou d'opéras de l'autre monde, et des
théories sociales à sauver tous les habitans du système planétaire.
Tout cela avec un _post-scriptum_ portant demande d'un petit secours
en attendant, et en double ou triple récidive, avec injures à la
seconde sommation et menaces à la troisième.

Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les lettres quand elles
ne sont pas impossibles à déchiffrer, quand elles ne sont pas de seize
pages en caractères microscopiques. J'ai la conscience de commencer
toutes les élucubrations philosophiques, musicales et littéraires, et
de les continuer quand je ne suis pas révoltée à la première page par
des fautes trop grossières ou des aberrations trop révoltantes.

Quand je vois une ombre de talent, je mets à part et je réponds. Quand
j'en vois beaucoup, je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me
donnent pas grande besogne: mais la médiocrité honnête est encore
assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la
fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien: il offre et donne un
pur témoignage de sympathie. La médiocrité honnête ne demande pas
d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement. La
médiocrité plate, à un degré au-dessous, commence à demander des
éditeurs ou des articles de journaux. La stupidité demande, que
dis-je, elle exige impérieusement l'_argent et la gloire_!

Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes remplies d'injures
grossières; les entreprises, souvent aussi cyniques, des saints et des
saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron de l'Église; les
curés qui m'offrent de racheter mon âme en leur envoyant de quoi
réparer une chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les visites
étranges, les trappistes, les instituteurs destitués en 1848, les
mouchards volontaires, espèces d'agens provocateurs imbéciles qui
viennent crier contre tous les gouvernemens, et qui se trompent,
faisant du légitimisme chez les républicains et _vice versâ_; les
artistes bohémiens, les colonels et capitaines espagnols réfugiés de
tous les partis, successivement battus dans ce pays des vicissitudes,
officiers supérieurs à la quinzaine, chamarrés de décorations, qui
demandent vingt francs et se rabattent sur vingt sous: enfin la misère
fausse ou vraie, humble ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse,
l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la bassesse ou la
stupidité sous toutes les formes: voilà la lèpre qui s'attache à toute
célébrité, qui dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui tue à
la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche principe _toute misère
est méritée_, qu'on n'écrive sur sa porte, _je ne donne rien_, et
qu'on dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité par les
fripons, que ce soit tant pis désormais pour les honnêtes gens qui ont
faim!»

Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux, race très mélangée où
l'on risque de tourner le dos à quelques honorables sympathies pour se
délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans cette dernière
catégorie, il y a des Anglais en voyage qui veulent simplement mettre
sur leur livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai trop
oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler avec eux, ceux qui
ne parlent pas trois mots de français me parlent dans leur langue, je
leur réponds dans la mienne. Ils ne comprennent pas, ils font _oh!_ et
s'en vont satisfaits. Comme je sais que quelques-uns ont un carnet et
un crayon tout taillé pour écrire les réponses, même avant de remonter
en voiture, de crainte de les oublier, je me suis amusée quelquefois à
leur répondre aussi par _oh!_ ou à leur dire des choses si
inintelligibles, quand leur figure m'ennuyait, que je les défie bien
d'en avoir retenu quelque chose. Il est vrai qu'il y a le curieux trop
intelligent qui vous fait parler et vous prête _des mots_.

Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient avec l'intention de
vous confesser, et qui s'en va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous
arracher que des réflexions sur la pluie et le beau temps.

Il y a encore les poseurs, qui entrent chez vous pour vous faire
savoir qu'ils vous valent bien, et que vous n'avez pas de temps à
perdre si vous voulez corroborer un peu votre futile talent à l'aide
de leur expérience et de leur puissante raison. Ils vous donnent des
sujets de roman, des types, de situations de théâtre. Enfin, ce sont
des riches prodigues qui ont de la bienveillance pour vous et qui
viennent vous faire l'aumône d'une idée.

On ne peut pas se figurer les excentricités, les inconvenances, les
ridicules, les vanités, les folies et les bêtises de toutes sortes qui
viennent se faire passer en revue par les malheureux artistes affligés
de quelque renommée. Cette importunité délirante n'a qu'un bon
résultat, qui est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse
sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut bien se révéler à
vous. On est pressé alors de reporter sur lui le bon vouloir que tant
d'aberrations et de prétentions vous ont forcé de refouler.

Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais poursuivi, une double
déception m'apparut. Indépendance sous ces deux formes, l'emploi du
temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je croyais tenir, voilà
ce qui se transforma en un esclavage irritant et continuel. En voyant
combien mon travail était loin de suffire aux exigences de la misère
environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du
travail. Il y eut des momens où elle fut excessive, et où je me
reprochai les heures de repos et de distraction nécessaires comme une
mollesse de l'âme, comme une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement
absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouvernée par la loi de
ce travail forcé et de cette aumône sans bornes, comme je l'avais été
par l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les jeux et la
gaîté de l'adolescence pour m'absorber dans la prière et dans la
contemplation.

Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve d'une grande réforme sociale
que je me consolai, par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance
de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant d'autres, que certaines
bases sociales étaient indestructibles, et que le seul remède contre
les excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel,
volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux égoïstes aussi bien qu'aux
dévoués, cette théorie de l'aumône particulière. On y entre tout
entier ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est là pour
constater que vous êtes dedans ou dehors. Il y a bien une loi
religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais
jusqu'au nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille la charité:
mais il n'est pas de pouvoir constitué qui vous contraigne et qui
contrôle l'étendue et la réalité de vos dons[9]. Dès lors, vous êtes
libre de tricher l'opinion, d'être athée devant Dieu et hypocrite
devant les hommes. La misère est à la merci de la conscience de chaque
individu; et tandis que des courages naïfs s'immolent avec excès, des
esprits froids et positifs s'abstiennent de les seconder, et leur
laissent porter un fardeau impossible.

  [9] En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône
  forcée fût une solution sociale. On le verra tout à l'heure.

Oui, impossible! Car s'il en était autrement, si une poignée de bons
serviteurs pouvait sauver le monde et suffire, par un travail forcé
et une abnégation sans limites, à détruire la misère et tous les vices
qu'elle engendre, ceux-là devraient s'estimer heureux et fiers de leur
mission, et l'espoir du succès en attirerait un plus grand nombre à la
gloire et à la joie du sacrifice. Mais cet abîme de la misère n'est
pas de ceux que les dieux consentent à fermer quand il a englouti
quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut qu'une société
entière y précipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans
l'état des choses, il semble même que les dévouemens partiels le
creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône avilit, en condamnant
celui qui compte sur elle à l'abandon de soi-même.

On a retiré au clergé, aux communautés religieuses les immenses biens
qu'ils possédaient; on a tenté, dans une grande révolution sociale, de
créer une caste de petits propriétaires actifs et laborieux à la place
d'une caste de mendians inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait
pas la société, même exercée en grand par un corps constitué et
considérable; donc les richesses consacrées à l'aumône étaient loin de
suffire, puisque ces richesses, mobilisées et distribuées sous une
autre forme, ont laissé l'abîme béant et la misère pullulante. Et l'on
voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a été pour
le mieux, que le clergé et les couvens n'ont jamais employé leurs
biens qu'à faire l'aumône, et que la vente des biens nationaux n'a
enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai, on le sait
de reste.

Oui, oui, hélas! la charité est impuissante, l'aumône inutile. Il est
arrivé, il arrivera encore que des crises violentes forceront les
dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques, à tailler dans
le vif et à exiger de la part des classes riches des sacrifices
considérables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit
absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer
d'une manière éternelle dans la libre croyance de tous les hommes.

Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y peuvent guère encore. Ne
les accusez pas trop. A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout
prix ce principe de salut universel sous une forme quelconque, ils le
voudraient en vain. La résistance des masses brisera toujours la
volonté des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse qu'elle
puisse être. Toute dictature est un rêve, si ce n'est celle du temps.

Et cependant, que faire, nous autres individus de bonne intention?
Nous abstenir ou nous immoler!

Je me suis mille fois posé ce problème, et je ne l'ai pas résolu. La
loi du Christ: _Vendez tout, donnez l'argent aux pauvres et
suivez-moi_, est interdite aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai
pas le droit de vendre mes biens et de les donner aux pauvres. Quand
même des constitutions particulières de propriété ne s'y opposeraient
pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui entraîne celle de
l'hérédité d'éducation, de dignité et d'indépendance, nous l'interdit
absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille. Nous ne
sommes pas libres d'imposer le baptême de la misère aux enfans nés de
nous. Ils ne sont pas plus notre propriété morale que les serfs
n'étaient la propriété légitime d'un seigneur.

La misère est dégradante, il n'y a pas à dire, puisque, là où elle est
complète, il faut s'humilier, et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas,
que par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement jeter ses
enfans dans l'abîme pour en retirer ceux des autres. Si tous
appartiennent à Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement
à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout ce qui enchaîne la liberté future
d'un enfant est un acte de tyrannie, quand même ce serait un acte
d'enthousiasme et de vertu.

Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous demande le sacrifice
d'un héritage, sans doute elle pourvoira à l'existence de nos enfans;
elle les fera honnêtes et libres au sein d'un monde où le travail
constituera le droit de vivre. La société ne peut prendre légitimement
à chacun que pour rendre à tous. En attendant le règne de cette idée,
qui est encore à l'état d'utopie, forcés de nous débattre dans les
liens de la famille qui seront toujours sacrés, et les effroyables
difficultés de l'existence par le travail; contraints de nous
conformer aux lois constituées, c'est-à-dire de respecter la propriété
d'autrui et de faire respecter la nôtre, sous peine de finir par le
bagne ou l'hôpital, quel est donc le _devoir_, pour ceux qui voient,
de bonne foi, l'abîme de la souffrance et de la misère?

Voilà un problème insoluble, si l'on ne se résout à vivre au sein
d'une contradiction entre les principes de l'avenir et les nécessités
du présent. Ceux qui nous crient que nous devrions prêcher d'exemple,
ne rien posséder et vivre à la manière des chrétiens primitifs,
semblent avoir raison contre nous: seulement, en nous prescrivant avec
ironie de donner tout et de vivre d'aumônes, ils ne sont guère
logiques non plus, puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre
exemple, le principe de la mendicité que nous repoussons à l'état de
théorie sociale.

Quelques socialistes abordent plus franchement la question, et j'en
sais qui m'ont dit: «Ne faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui
demandent, vous consacrez le principe de leur servitude.»

Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient ainsi dans des momens de
conviction passionnée, faisaient l'aumône le moment d'après,
incapables de résister à la pitié qui commande aux entrailles et qui
échappe au raisonnement: et comme, en faisant l'aumône, on est encore
plus humain et plus utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité
de la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre leur
propre logique, et de se résigner, comme moi, à n'être pas d'accord
avec eux-mêmes.

La vérité n'en reste pas moins une chose absolue, en ce sens qu'on ne
peut ni ne doit admettre la justice des lois qui régissent aujourd'hui
la propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être anéanties d'une
manière durable et utile, par un bouleversement subit et violent. Il
est assez démontré que le partage des biens constituerait un état de
lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'établissement d'une
nouvelle caste de gros propriétaires dévorant les petits, ou une
stagnation d'égoïsmes complétement barbares.

Ma raison ne peut admettre autre chose qu'une série de modifications
successives amenant les hommes, sans contrainte et par la
démonstration de leurs propres intérêts, à une solidarité générale
dont la forme absolue est encore impossible à définir. Durant le cours
de ces transformations progressives, il y aura encore bien des
contradictions entre le but à poursuivre et les nécessités du moment.
Toutes les écoles socialistes de ces derniers temps ont entrevu la
vérité et l'ont même saisie par quelque point essentiel; mais aucune
n'a pu tracer bien sagement le code des lois qui doivent sortir de
l'inspiration générale à un moment donné de l'histoire. C'est tout
simple: l'homme ne peut que proposer; c'est l'avenir qui dispose. Tel
croit être le philosophe le plus avancé de son siècle, qui sera tout à
coup dépassé par des événemens et des situations tout à fait
mystérieux dans les desseins de la Providence, de même que certains
obstacles qui paraissent légers aux plus prudens résisteront longtemps
à l'action des efforts humains.

Pour ma part, je n'ai pas eu tout à fait la liberté du choix dans ma
conduite privée, en égard à l'emploi des biens qui me sont échus.
Placée, par contrat, sous la loi du régime dotal, qui est une sorte de
substitution de la propriété, j'ai dû regarder Nohant comme un petit
majorat dont je n'étais que le dépositaire, et je n'aurais pu éluder
cette loi qu'en faisant l'office de dépositaire infidèle envers mes
enfans. Je me suis fait un cas de conscience de leur transmettre
intact le mince héritage que j'avais reçu pour eux, et j'ai cru
concilier, autant que possible, la religion de la famille et la
religion de l'humanité en ne disposant, pour les pauvres, que des
revenus de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le faux. J'ai
cru être dans le vrai. J'ai la certitude de m'être abstenue, depuis
bien des années, de toute satisfaction purement personnelle, de
n'avoir rien donné à la vanité, au luxe, à la mollesse, à l'avarice,
aux passions que je n'avais pas et que le moyen de les satisfaire n'a
pas fait naître en moi. Mince mérite à coup sûr! Le seul sacrifice
qui m'ait un peu coûté, c'est de renoncer aux voyages, que j'aurais
aimés de passion, et qui m'eussent développée comme artiste; mais dont
j'ai dû m'abstenir, à moins de nécessité pour les autres. Renoncer au
séjour de Paris m'a été personnellement nuisible aussi à beaucoup
d'égards; mais j'ai cru ne devoir pas hésiter, et ce sacrifice a porté
avec soi sa récompense, puisque l'amour de la campagne et de la vie
intime m'a dédommagée de mon isolement social.

Je n'ai donc rien fait de grand et je n'ai vu réellement rien de grand
à faire, qui n'entamât pas, par quelque point, la sécurité de ma
conscience. Lancer mes enfans, malgré eux, dans le fanatisme de
convictions ardentes, m'eût semblé un attentat contre leur liberté
morale. J'ai cru devoir leur dire ma foi et les laisser maîtres de la
partager ou de la rejeter. J'ai cru devoir, dans la prévision des
crises de l'avenir, travailler à amoindrir en eux la confiance aveugle
et dangereuse que l'héritage inspire à la jeunesse, et leur prêcher la
nécessité du travail. J'ai cru devoir faire de mon fils un artiste, ne
pas l'élever pour n'être qu'un propriétaire, et cependant ne pas le
forcer à n'être qu'artiste en le dépouillant de sa propriété. J'ai cru
devoir remplir avec une fidélité scrupuleuse toutes les obligations
que, sous peine de déshonneur et de manque de parole, les contrats
relatifs à l'argent imposent à tout le monde. Quant à l'argent, je
n'ai pas su en gagner à tout prix: je n'ai même pas su en gagner
beaucoup, tout en travaillant avec une persévérance soutenue. J ai su
en perdre, par conséquent en refuser à ceux qui m'en demandaient,
plutôt que d'en arracher rigoureusement à ceux qui m'en devaient, et
que j'aurais réduits à la gêne. Les relations pécuniaires sont
établies de telle sorte que l'assistance envers les uns pourrait bien,
si l'on n'y prenait garde, être le dépouillement cruel des autres. Que
faire de mieux? Je ne sais pas. Si je le savais, je l'aurais fait, car
mon intention est très droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai pas
trouvé le moyen de rendre mon dévouement utile à mes semblables dans
de grandes proportions, et je ne peux pas attribuer cette
impossibilité à l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles
s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables, le nombre des
infortunés à ma charge n'eût fait que s'accroître, et des millions de
louis dans mes mains eussent amené des millions de pauvres autour de
moi. Où serait la limite? MM. de Rothschild donnant leur fortune aux
indigens, détruiraient-ils la misère? On sait bien que non. Donc la
charité individuelle n'est pas le remède, ce n'est même pas un
palliatif. Ce n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on subit,
une émotion qui se manifeste et qui n'est jamais satisfaite.

J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons puisées dans mes
propres entrailles, pour ne pas accepter le fait social comme une
vérité bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à ma
dernière heure. On a dit que j'avais pris cet esprit de révolte dans
mon orgueil. Qu'est-ce que mon orgueil avait à faire dans tout cela?
J'ai commencé par accepter sans réflexion et sans combat les choses
établies. J'ai pratiqué la charité, et je l'ai pratiquée longtemps
avec beaucoup de mystère, croyant naïvement que c'était là un mérite
dont il fallait se cacher. J'étais dans la lettre de l'Évangile: «Que
votre main gauche ne sache pas ce que donne la main droite.» Hélas! en
voyant l'étendue et l'horreur de la misère, j'ai reconnu que la pitié
était une obligation si pressante, qu'il n'y avait aucune espèce de
mérite à en subir les tiraillemens, et que d'ailleurs, dans une
société si opposée à la loi du Christ, garder le silence sur de telles
plaies ne pouvait être que lâcheté ou hypocrisie.

Voilà à quelles certitudes m'amenait le commencement de ma vie
d'artiste, et ce n'était que le commencement! Mais à peine eus-je
abordé ce problème du malheur général que l'effroi me saisit jusqu'au
vertige. J'avais fait bien des réflexions, j'avais subi bien des
tristesses dans la solitude de Nohant, mais j'avais été absorbée et
comme engourdie par des préoccupations personnelles. J'avais
probablement cédé au goût du siècle, qui était alors de s'enfermer
dans une douleur égoïste, de se croire René ou Obermann, et de
s'attribuer une sensibilité exceptionnelle, par conséquent des
souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m'étais
isolée alors était fait pour me persuader que tout le monde ne pensait
pas et ne souffrait pas à ma manière, puisque je ne voyais autour de
moi que préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées dans la
satisfaction de ces mêmes intérêts.

Quand mon horizon se fut élargi, quand m'apparurent toutes les
tristesses, tous les besoins, tous les désespoirs, tous les vices du
grand milieu social, quand mes réflexions n'eurent plus pour objet ma
propre destinée, mais celle du monde où je n'étais qu'un atome, ma
désespérance personnelle s'étendit à tous les êtres, et la loi de la
fatalité se dressa devant moi si terrible que ma raison en fut
ébranlée.

Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à l'âge de trente ans sans
avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons
yeux pour tout voir; une personne austère et sérieuse au fond de
l'âme, qui s'est laissé bercer et endormir si longtemps par des rêves
poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l'illusion
d'un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie générale, et
qui, tout à coup frappée du spectacle étrange de cette vie générale,
l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force
d'une jeunesse pure et d'une conscience saine!

Et ce moment où j'ouvrais les yeux était solennel dans l'histoire. La
république rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à
l'holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra venait de décimer le
monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment
d'élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la
grande question de l'amour, et même, selon moi, après l'avoir un peu
souillée. L'art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables,
le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l'épouvante et à
l'ironie, à la consternation et à l'impudence, les uns pleurant sur la
ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers
échelons d'un triomphe impur; personne ne croyant plus à rien, les uns
par découragement, les autres par athéisme.

Rien dans mes anciennes croyances ne s'était assez nettement formulé
en moi, au point de vue social, pour m'aider à lutter contre ce
cataclysme où s'inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvais
pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière
suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait
ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la
Divinité toute-puissante, mais non plus tout amour, puisqu'elle
abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre
démence.

C'est sous le coup de cet abattement profond que j'écrivis _Lélia_, à
bâtons rompus et sans projet d'en faire un ouvrage ni de le publier.
Cependant, quand j'eus lié ensemble, au hasard d'une donnée de roman,
un assez grand nombre de fragmens épars, je les lus à Sainte-Beuve,
qui m'encouragea à continuer et qui conseilla à Buloz de m'en demander
un chapitre pour la _Revue des Deux-Mondes_. Malgré ce précédent, je
n'étais pas encore décidée à faire de cette fantaisie un livre pour le
public. Il portait trop le caractère du rêve, il était trop de l'école
de _Corambé_ pour être goûté par de nombreux lecteurs. Je ne me
pressais donc pas, et j'éloignais de moi, à dessein, la préoccupation
du public, éprouvant une sorte de soulagement triste à céder à
l'imprévu de ma rêverie, et m'isolant même de la réalité du monde
actuel, pour tracer la synthèse du doute et de la souffrance, à mesure
qu'elle se présentait à moi sous une forme quelconque.

Ce manuscrit traîna un an sous ma plume, quitté souvent avec dédain et
souvent repris avec ardeur. C'est, je crois, un livre qui n'a pas le
sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a été que plus
remarqué par les artistes, comme une chose d'inspiration spontanée
dans le détail. J'ai écrit deux préfaces à ce livre, et j'ai dit là
tout ce que j'avais à en dire. Je n'y reviendrai donc pas inutilement.
Le succès de la forme fut très grand. Le fond fut critiqué avec une
amertume extrême. On voulut voir des portraits dans tous les
personnages, des révélations personnelles dans toutes les situations;
on alla jusqu'à interpréter dans un sens vicieux et obscène des
passages écrits avec la plus grande candeur, et je me souviens que,
pour comprendre ce que l'on m'accusait d'avoir voulu dire, je fus
forcée de me faire expliquer des choses que je ne savais pas.

Je ne fus pas très sensible à ce déchaînement de la critique et aux
ignobles calomnies qu'il souleva. Ce que l'on sait complétement faux
n'inquiète guère. On sent que cela tombera de soi-même dans les bons
esprits, si tant est que les bons esprits puissent se tromper sur
l'intention et sur les tendances d'un livre.

Je m'étonnai seulement, et maintenant encore je m'étonne des inimitiés
personnelles que soulève l'émission des idées. Je n'ai jamais compris
qu'on fût l'ennemi d'un artiste qui pense et crée dans un sens opposé
à celui que l'on a ou que l'on aurait choisi. Que l'on discute et
combatte le but de son œuvre, je le conçois; mais que l'on altère, de
propos délibéré, cette pensée pour la rendre condamnable; que l'on
dénature le texte même par de fausses citations ou des comptes-rendus
infidèles; que l'on calomnie la vie de l'auteur pour injurier sa
personne; qu'on le haïsse à travers son livre: voilà encore une des
énigmes de la vie que je n'ai pas résolues et que je ne résoudrai
probablement jamais. Je vois bien le fait, je le vois dans tous les
temps et à propos de toutes les idées: mais je m'étonne que l'horreur
de l'inquisition, généralement sentie aujourd'hui, n'ait pas suffi à
guérir les hommes de cette rage de persécution réciproque, où il
semble que la critique regrette de n'avoir pas le bourreau à sa droite
et le bûcher à sa gauche, en procédant à ses réquisitoires.

Je vis ces fureurs avec tristesse, mais avec une certaine
tranquillité. Je n'avais pas pour rien amassé dans la solitude un
grand dédain pour tout ce qui n'était pas le vrai. Si j'eusse aimé et
cherché le monde, je me serais tourmentée probablement de la calomnie
qui pouvait momentanément m'en fermer l'accès; mais, ne cherchant que
l'amitié sérieuse et sachant que rien ne pouvait ébranler celles qui
m'entouraient, je ne m'aperçus réellement jamais des effets de la
méchanceté, et ma tâche fut si facile sous ce rapport que je ne
saurais mettre la persécution au nombre des malheurs de ma vie.

D'ailleurs, en toutes choses, les chagrins qui n'ont eu leur effet que
sur ma propre existence, je les compte aujourd'hui pour rien. Ce n'est
pas que je les aie tous portés avec courage. Non! J'étais, je suis
peut-être encore d'une sensibilité excessive et que la raison ne
gouverne pas du tout dans le moment de la crise. Mais j'apprécie les
souffrances morales comme je crois que la raison doit les apprécier,
sitôt qu'elle reprend son empire. Je vois dans mon passé, comme dans
celui de tous les êtres aimans que j'ai connus, des déchiremens
terribles, des déceptions accablantes, des heures d'agonie véritable;
mais je fais la part de la personnalité, qui est violente dans la
jeunesse. C'est le propre de la jeunesse de vouloir saisir et fixer le
rêve du bonheur. Si elle y renonçait facilement, si elle ne le
poursuivait avec âpreté, si au lendemain d'une catastrophe, elle ne se
relevait du désespoir avec une assurance nouvelle, si elle ne vivait
de chimères, de croyances ardentes, de dévoûmens enthousiastes,
d'amers dédains, de chaudes indignations, en un mot de tous les
abattemens et de tous les renouvellemens de la volonté, elle ne serait
pas la jeunesse, et cette fatalité qui la pousse à découvrir le monde
de son imagination et l'idéal de son cœur à travers l'imminence des
naufrages, c'est presque un droit qu'elle exerce, puisque c'est une
loi qu'elle subit.

Mais tout cela, vu à distance, rentre dans le monde des songes
évanouis. Nul de nous ne regrette d'être délivré de ses maux, et nul
de nous cependant ne regrette de les avoir éprouvés. Tous nous savons
qu'il faut vivre quand on est dans la force des émotions, parce qu'il
faut avoir vécu quand on est dans la force de la réflexion. Il ne faut
regretter des épreuves de la vie que celles qui nous ont fait un mal
réel et durable.

Quel est ce mal? Je vais vous le dire. Toute douleur lente ou rapide
qui nous ôte de forces et nous laisse amoindris est une infortune
véritable et dont il n'est guère facile de se consoler jamais. Un
vice, un crime moral, une lâcheté, voilà de ces malheurs qui
vieillissent tout à coup et qui méritent la pitié qu'on peut avoir
envers soi-même et demander aux autres. Il est, dans l'ordre moral,
des maladies analogues à celles de la vie physique, en ce qu'elles
nous laissent infirmes et à jamais brisés.

Votre corps est-il sans infirmités contractées avant l'âge? Quelque
souffreteux que vous puissiez être, ne vous plaignez pas; vous vous
portez aussi bien qu'une créature humaine peut l'espérer. Ainsi de
votre âme. Vous sentez-vous en possession de l'exercice de vos
facultés pour le vrai et pour le juste? Quelles que soient vos crises
passagères de découragement ou d'excitation, ne reprochez pas à la
destinée de vous avoir éprouvés trop rudement; vous êtes aussi heureux
que l'homme peut aspirer à l'être.

Cette philosophie me paraît bien facile à présent. Se laisser
souffrir, puisque la souffrance est inévitable et ne pas la maudire
quand elle s'apaise, puisqu'elle ne nous a pas rendus pires; toute âme
honnête peut pratiquer cette humble sagesse pour son compte.

Mais il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles
qui nous frappent à l'état d'individu. Elle a pris tant de place dans
mes réflexions, elle a eu tant d'empire sur ma vie, jusqu'à venir
empoisonner mes phases de pur bonheur personnel, que je dois bien la
dire aussi!

Cette douleur, c'est le mal général: c'est la souffrance de la race
entière, c'est la vue, la connaissance, la méditation du destin de
l'homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-même. Nous
sommes de petits êtres sitôt épuisés, et le roman de chacun de nous
est si vite repassé dans sa propre mémoire! A moins de se croire
sublime, peut-on n'examiner et ne contempler que son _moi_?
D'ailleurs, qui est-ce qui se trouve sublime de bien bonne foi? Le
pauvre fou qui se prend pour le soleil et qui, de sa triste loge, crie
aux passans: Prenez garde à l'éclat de mes rayons!

Nous n'arrivons à nous comprendre et à nous sentir vraiment nous-mêmes
qu'en nous oubliant, pour ainsi dire, et en nous perdant dans la
grande conscience de l'humanité. C'est alors qu'à côté de certaines
joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous
transfigure, nous sommes saisis tout à coup d'un invincible effroi et
de poignans remords en regardant les maux, les crimes, les folies, les
injustices, les stupidités, les hontes de cette nation qui couvre le
globe et qui s'appelle l'homme. Il n'y a pas d'orgueil, il n'y a pas
d'égoïsme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette idée.

Tu te diras en vain: «Je suis un être raisonnable parmi ces millions
d'êtres qui ne le sont pas: je ne souffre pas de ces maux que leur
sottise leur attire.» Hélas! tu n'en seras pas plus fier, puisque tu
ne peux pas faire que tes semblables soient semblables à toi. Ton
isolement t'épouvantera d'autant plus que tu te croiras meilleur et te
sentiras plus heureux que les autres.

Ton innocence même, la conscience de ta douceur et de ta probité, la
sérénité de ton propre cœur, ne te seront pas un refuge contre la
tristesse profonde qui t'enveloppe, si tu te sens vivre dans un milieu
impur, sur une terre souillée, parmi des êtres sans foi ni loi, qui se
dévorent les uns les autres, et chez qui le vice est bien autrement
contagieux que la vertu.

Tu as une heureuse famille, je suppose, d'excellens amis, un entourage
de bonnes âmes comme la tienne. Tu as réussi à fuir le contact de
l'humanité malade. Hélas! pauvre homme de bien, tu n'en es que plus
seul?

Tu es doux, généreux, sensible: tu ne peux lire l'histoire sans frémir
à chaque page, et le sort des victimes innombrables que le temps
dévore t'arrache de saintes larmes: hélas! pauvre bon cœur, à quoi
servent les pleurs de ta pitié? Elles mouillent la page que tu lis et
ne font pas revivre un seul homme immolé par la haine!

Tu es dévoué, actif, ardent; tu parles, tu écris, tu agis de toutes
tes forces sur les esprits qui veulent bien t'écouter. On te jette des
pierres et de la boue: n'importe, tu es courageux, tu persévères!
Hélas! pauvre martyr, tu mourras à la peine, et ta dernière prière
sera encore pour des hommes que d'autres hommes font souffrir!

Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être un saint pour vivre ainsi de
la vie des autres et pour sentir que le mal général empoisonne et
flétrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous, nous subissons cette
douleur commune à tous, et ceux qui semblent s'en préoccuper le moins
s'en préoccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur
l'édifice fragile de leur sécurité. Cette préoccupation augmente de
jour en jour, d'heure en heure, à mesure que le monde s'éclaire, se
communique sa vie et se sent vibrer d'un bout à l'autre comme une
chaîne magnétique. Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes
ne se trouvent pas réunis, sans que, du chapitre des intérêts
particuliers, on ne passe vite à celui des intérêts généraux pour
s'interroger, se répondre et se passionner. Le paysan lui-même, ce
type d'insouciance et de dédain pour tout ce qui est au delà de son
champ, veut savoir aujourd'hui si de l'autre côté de sa colline, les
êtres humains sont plus tranquilles et plus satisfaits que lui.

C'est la loi de la vie; mais, de toutes les lois de la vie, c'est la
plus cruelle; et quand ce devient une loi de la conscience, c'est le
tourment du devoir de tous aux prises avec l'impuissance de chacun.

Ceci n'est pas une récrimination politique. La politique d'actualité,
si intéressante qu'elle puisse être, n'est jamais qu'un horizon. La
loi de douleur qui plane sur notre monde et le cri de plainte qui s'en
exhale partent des intimes convulsions de son essence même, et nulle
révolution actuellement possible ne saurait ni l'étouffer ni en
détruire les causes profondes. Quand on s'abîme dans cette recherche,
on arrive à constater l'action du bien et du mal dans l'humanité, à
saisir le mécanisme des effets et des résistances, à savoir enfin
_comment_ s'opère cet éternel combat. Rien de plus! Le _pourquoi_,
c'est Dieu seul qui pourrait nous le dire, lui qui a fait l'homme si
lentement progressif, et qui eût pu le faire si intelligent et plus
puissant pour le bien que pour le mal.

Devant cette question que l'âme peut adresser à la suprême sagesse,
j'avoue que le terrible mutisme de la divinité consterne
l'entendement. Là, nous sentons notre volonté se briser contre la
porte d'airain des impénétrables mystères: car nous ne pouvons pas
admettre le souverain bien, type de toute lumière et de toute
perfection, répondant à la terre suppliante et gémissante par la loi
brutale de son bon plaisir.

Devenir athée et supposer une loi intelligente présidant à la règle
des destinées de l'univers, c'est admettre quelque chose de bien plus
extraordinaire et de bien plus incroyable que de s'avouer, soi, raison
bornée, dépassé par les motifs de la raison infinie. La foi triomphe
donc de ses propres doutes; mais l'âme navrée sent les bornes de sa
puissance se resserrer étroitement sur elle et enchaîner son dévoûment
dans un si petit espace, que l'orgueil s'en va pour jamais et que la
tristesse demeure.

Voilà sous l'empire de quelles préoccupations secrètes j'avais écrit
_Lélia_. Je n'en parlais à personne, sachant bien que personne autour
de moi ne pouvait me répondre, et chérissant peut-être aussi, d'une
certaine façon, le secret de ma rêverie. J'avais toujours été et j'ai
été toujours ainsi, aimant à me nourrir seule d'une idée lentement
savourée, quelque rongeuse et dévorante qu'elle puisse être. Le seul
égoïsme permis c'est celui du découragement qui ne veut se communiquer
à personne, et qui, en s'épuisant dans la contemplation de ses propres
causes, finit par céder au besoin de vivre, à la grâce intérieure
peut-être!

Il est vrai qu'en me taisant ainsi devant mes amis, j'exhalais, en
publiant mon livre, une plainte qui devait avoir un plus grand
retentissement. Je n'y songeai pas d'abord. Faisant bon marché de
moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu
lu et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes
creux, qu'il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la
croyance. Quand je vis qu'il faisait soupirer aussi quelques âmes
inquiètes, je me persuadai et je me persuade encore que l'effet de ces
sortes de livres est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle
matérialiste, ces ouvrages-là valent mieux que les _Contes
drôlatiques_, bien qu'ils amusent beaucoup moins la masse des
lecteurs.

A propos des _Contes drôlatiques_, qui parurent vers la même époque,
j'eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m'en
lire malgré moi des fragmens, je lui jetai presque son livre au nez.
Je me souviens que, comme je le traitais de gros indécent, il me
traita de prude et sortit en me criant sur l'escalier: «Vous n'êtes
qu'une bête!» Mais nous n'en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac
était véritablement naïf et bon.

Après quelques jours passés dans la forêt de Fontainebleau, je désirai
voir l'Italie, dont j'avais soif comme tous les artistes et qui me
satisfit dans un sens opposé à celui que j'attendais. Je fus vite
fatiguée de voir des tableaux et des monumens. Le froid m'y donna la
fièvre, puis la chaleur m'écrasa et le beau ciel finit par me lasser.
Mais la solitude se fit pour moi dans un coin de Venise, et m'eût
enchaînée là longtemps si j'avais eu mes enfans avec moi. Je ne
referai ici, qu'on se rassure, aucune des descriptions que j'ai
publiées soit dans les _Lettres d'un voyageur_, soit dans divers
romans, dont j'ai placé la scène en Italie, et à Venise
particulièrement. Je donnerai seulement sur moi-même quelques détails
qui ont naturellement leur place dans ce récit.



CHAPITRE TRENTE-UNIEME.

  M. Bayle (Stendhal).--La cathédrale d'Avignon.--Passage à Gênes,
    Pise et Florence.--Arrivée à Venise par l'Apennin, Bologne et
    Ferrare.--Alfred de Musset, Géraldy, Léopold Robert à
    Venise.--Travail et solitude à Venise.--Détresse
    financière.--Rencontre singulière.--Départ pour la
    France.--Arrivée à Paris.--Retour à Nohant.--Julie.--Mes amis
    du Berry.--Ceux de la mansarde.--Prosper Bressant.--_Le
    Prince._


Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de Lyon à Avignon, je
rencontrai un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci,
Bayle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à
Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à
Paris. Il était brillant d'esprit et sa conversation rappelait celle
de Delatouche, avec moins de délicatesse et de grâce, mais avec plus
de profondeur. Au premier coup d'œil c'était un peu aussi le même
homme, gras et d'une physionomie très fine sous un masque empâté. Mais
Delatouche était embelli, à l'occasion, par sa mélancolie soudaine, et
Bayle restait satirique et railleur à quelque moment qu'on le
regardât. Je causai avec lui une partie de la journée et le trouvai
fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que
j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en
ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant
qu'il était las de son exil et y retournait à contre-cœur. Il railla,
d'une manière très amusante, le type italien, qu'il ne pouvait
souffrir et envers lequel il était fort injuste. Il me prédit surtout
une souffrance que je ne devais nullement éprouver, la privation de
causerie agréable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie
intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l'actualité,
en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer à un esprit si
charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient
l'apprécier et l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute vanité
et cherchait à découvrir, dans chaque interlocuteur, quelque
prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne
crois pas qu'il fût méchant: il se donnait trop de peine pour le
paraître.

Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel en Italie
m'alléchait au lieu de m'effrayer, puisque j'allais là, comme partout,
pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande.

Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une
mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant
franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là d'une gaîté
folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec
ses grosses bottes fourrées devint quelque peu grotesque et pas du
tout joli.

A Avignon, il nous mena voir la grande église, très bien située, où,
dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et
vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus incroyables
apostrophes. Il avait en horreur ces repoussans simulacres dont les
méridionaux chérissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudité
cynique. Il avait envie de s'attaquer, à coups de poing, à cette
image.

Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle prendre le chemin de terre
pour gagner Gênes. Il craignait la mer, et mon but était d'arriver
vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après quelques jours de liaison
enjouée; mais comme le fond de son esprit trahissait le goût,
l'habitude ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais assez de
lui et que s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne.
C'était, du reste, un homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse
que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent original et
véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à
intéresser vivement ses lecteurs.

La fièvre me prit à Gênes, circonstance que j'attribuai au froid
rigoureux du trajet sur le Rhône, mais qui en était indépendante,
puisque, dans la suite, je retrouvai cette fièvre à Gênes par le beau
temps et sans autre cause que l'air de l'Italie, dont l'acclimatation
m'est difficile.

Je poursuivis mon voyage quand même, ne souffrant pas, mais peu à peu
si abrutie par les frissons, les défaillances et la somnolence, que je
vis Pise et le Campo-Santo avec une grande apathie. Il me devint même
indifférent de suivre une direction ou une autre: Rome et Venise
furent jouées à pile ou face, _Venise face_ retomba dix fois sur le
plancher. J'y voulus voir une destinée, et je partis pour Venise par
Florence.

Nouvel accès de fièvre à Florence. Je vis toutes les belles choses
qu'il fallait voir, et je les vis à travers une sorte de rêve qui me
les faisait paraître un peu fantastiques. Il faisait un temps superbe,
mais j'étais glacée, et en regardant le _Persée_ de Cellini et le
Chapelle carrée de Michel-Ange, il me semblait, par momens, que
j'étais statue moi-même. La nuit, je rêvais que je devenais mosaïque,
et je comptais attentivement mes petits carrés de lapis et de jaspe.

Je traversai l'Apennin par une nuit de janvier froide et claire, dans
la calèche assez confortable qui, accompagnée de deux gendarmes en
habit jaune serin, faisait le service de courrier. Je n'ai jamais vu
de route plus déserte et de gendarmes moins utiles, car ils étaient
toujours à une lieue en avant ou en arrière de nous, et paraissaient
ne pas se soucier du tout de servir de point de mire aux brigands.
Mais, en dépit des alarmes du courrier, nous ne fîmes d'autre
rencontre que celle d'un petit volcan que je pris pour une lanterne
allumée auprès de la route, et que cet homme appelait avec emphase _il
monte fuoco_.

Je ne pus rien voir à Ferrare et à Bologne: j'étais complétement
abattue. Je m'éveillai un peu au passage du Pô, dont l'étendue, à
travers de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractère de
tristesse et de désolation. Puis je me rendormis jusqu'à Venise, très
peu étonnée de me sentir glisser en gondole, et regardant, comme dans
un mirage, les lumières de la place Saint-Marc se refléter dans l'eau,
et les grandes découpures de l'architecture byzantine se détacher sur
la lune, immense à son lever, fantastique elle-même à ce moment-là
plus que tout le reste.

Venise était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m'en étais
figuré se trouva encore au-dessous de ce qu'elle m'apparut, et le
matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre
reflet des orages. J'aimai cette ville pour elle-même, et c'est la
seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours
fait l'effet d'une prison que je supporte à cause de mes compagnons de
captivité. A Venise on vivrait longtemps seul, et l'on comprend qu'au
temps de sa splendeur et de sa liberté, ses enfans l'aient presque
personnifiée dans leur amour et l'aient chérie non pas comme une
chose, mais comme un être.

A ma fièvre succéda un grand malaise et d'atroces douleurs de tête que
je ne connaissais pas, et qui se sont installées, depuis lors, dans
mon cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables. Je ne
comptais rester dans cette ville que peu de jours et en Italie que peu
de semaines, mais des événemens imprévus m'y retinrent davantage.

Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de
Venise qui foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez[10].
Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le mit à deux doigts de
la mort. Ce ne fut pas seulement le respect dû à un beau génie qui
m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna, à moi très
malade aussi, des forces inattendues; c'était aussi les côtés charmans
de son caractère et les souffrances morales que de certaines luttes
entre son cœur et son imagination créaient sans cesse à cette
organisation de poète. Je passai dix-sept jours à son chevet sans
prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre. Sa convalescence
dura à peu près autant, et quand il fut parti, je me souviens que la
fatigue produisit sur moi un phénomène singulier. Je l'avais
accompagné de grand matin, en gondole, jusqu'à Mestre, et je revenais
chez moi par les petits canaux de l'intérieur de la ville. Tous ces
canaux étroits, qui servent de rues, sont traversés de petits ponts
d'une seule arche pour le passage des piétons. Ma vue était si usée
par les veilles, que je voyais tous les objets renversés, et
particulièrement ces enfilades de ponts qui se présentaient devant moi
comme des arcs retournés sur leur base.

  [10] Géraldy, le chanteur, était à Venise à la même époque, et
  fit, en même temps qu'Alfred de Musset, une maladie non moins
  grave. Quant à Léopold Robert, qui s'y était fixé et qui s'y
  brûla la cervelle peu de temps après mon départ, je ne doute pas
  que l'atmosphère de Venise, trop excitante pour certaines
  organisations, n'ait beaucoup contribué à développer le spleen
  tragique qui s'était emparé de lui. Pendant quelque temps, je
  demeurai vis-à-vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais
  passer tous les jours sur une barque qu'il ramait lui-même. Vêtu
  d'une blouse de velours noir et coiffé d'une toque pareille, il
  rappelait les peintres de la Renaissance. Sa figure était pâle et
  triste, sa voix rêche et stridente. Je désirais beaucoup voir son
  tableau des _Pêcheurs chioggiotes_, dont on parlait comme d'une
  merveille mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de
  jalousie colère et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade,
  dont je connaissais les heures, pour me glisser dans son atelier;
  mais on me dit que s'il apprenait l'infidélité de son hôtesse, il
  en deviendrait fou. Je me gardai bien de vouloir lui causer
  seulement un accès d'humeur; mais cela me conduisit à apprendre
  des personnes qui le voyaient à toute heure qu'il était déjà
  considéré comme un maniaque des plus chagrins.


Mais le printemps arrivait, le printemps du nord de l'Italie, le plus
beau de l'univers peut-être. De grandes promenades dans les Alpes
tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vénitien, semé d'îlots
charmans, me remirent bientôt en état d'écrire. Il le fallait, mes
petites finances étaient épuisées, et je n'avais pas du tout de quoi
retourner à Paris. Je pris un petit logement plus que modeste dans
l'intérieur de la ville. Là, seule toute l'après-midi, ne sortant que
le soir pour prendre l'air, travaillant encore la nuit au chant des
rossignols apprivoisés qui peuplent tous les balcons de Venise,
j'écrivis _André_, _Jacques_, _Mattea_ et les premières _Lettres d'un
voyageur_.

Je fis à Buloz divers envois qui devaient promptement me mettre à même
de payer ma dépense courante (car je vivais en partie à crédit) et de
retourner vers mes enfans, dont l'absence me tiraillait plus vivement
le cœur de jour en jour. Mais un guignon particulier me poursuivait
dans cette chère Venise; l'argent n'arrivait pas. Les semaines se
succédaient, et chaque jour mon existence devenait plus problématique.
On vit à très bon marché, il est vrai, dans ce pays, si l'on veut se
restreindre à manger des sardines et des coquillages, nourriture saine
d'ailleurs, et que l'extrême chaleur rend suffisante au peu d'appétit
qu'elle vous permet d'avoir. Mais le café est indispensable à Venise.
Les étrangers y tombent malades, principalement parce qu'ils
s'effrayent du régime nécessaire, qui consiste à prendre du café noir
au moins six fois par jour. Cet excitant, inoffensif pour les nerfs,
indispensable comme tonique tant que l'on vit dans l'atmosphère
débilitante des lagunes, reprend son danger dès qu'on remet le pied en
terre ferme.

Le café était donc un objet coûteux dont il fallut commencer à
restreindre la consommation. L'huile de la lampe pour les longues
veillées s'usait terriblement vite. Je gardais encore la gondole de
louage, de sept à dix heures du soir, moyennant 15 fr. par mois; mais
c'était à la condition d'avoir un gondolier si vieux et si éclopé, que
je n'aurais pas osé le renvoyer, dans la crainte qu'il ne mourût de
faim. Pourtant je faisais cette réflexion, que je dînais pour six sous
afin d'avoir de quoi le payer, et qu'il trouvait, lui, le moyen d'être
ivre tous les soirs.

J'aurais aimé tout dans Venise, hommes et choses, sans l'occupation
autrichienne qui était odieuse et révoltante. Les Vénitiens sont bons,
aimables, spirituels, et, sans leurs rapports avec les Esclavons et
les Juifs, qui ont envahi leur commerce, ils seraient aussi honnêtes
que les Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le méritent.

Mais, malgré ma sympathie pour ce beau pays et pour les habitans,
malgré les douceurs d'une vie favorable au travail par la mollesse
même des habitudes environnantes, malgré les ravissantes découvertes
que chaque pas au hasard vous fait faire dans le plus pittoresque
assemblage de décors féeriques, de solitudes splendides et de recoins
charmans, je m'impatientais et je m'effrayais de la misère bien réelle
où j'allais tomber et de l'impossibilité de partir, dont je ne voyais
pas arriver le terme. J'écrivais en vain à Paris, j'allais en vain
chaque jour à la poste; rien n'arrivait. J'avais envoyé des volumes;
je ne savais pas seulement si on les avait reçus. Personne à Venise ne
connaissait peut-être l'existence de la _Revue des Deux-Mondes_.

Un jour que je n'avais plus rien, littéralement rien, et qu'ayant dîné
pour moins que rien, je me prélassais encore dans ma gondole,
jouissant de mon reste, puisque la quinzaine était payée d'avance,
tout en réfléchissant à ma situation et en me demandant, avec une
mortelle répugnance, si j'oserais la confier à une seule des
personnes, en bien petit nombre, que je connaissais à Venise; une
tranquillité singulière me vint tout à coup à l'idée, saugrenue, mais
nette et fixe, que j'allais rencontrer, le jour même, à l'instant
même, une personne de mon pays, qui, connaissant mon caractère et ma
position, me tirerait d'embarras sans m'en faire éprouver aucun à lui
emprunter le nécessaire. Dans cette conviction non raisonnée, à coup
sûr, mais complète, j'ouvris la jalousie et me mis à regarder
attentivement toutes les figures des gondoles qui croisaient la mienne
sur le canal Saint-Marc. Je n'en vis aucune de ma connaissance; mais
l'idée persistant, j'entrai au jardin public, cherchant les groupes
de promeneurs, et faisant attention, contre ma coutume, à tous les
visages, à toutes les voix.

Tout à coup, mes regards rencontrent ceux d'un homme très bon et très
honnête avec qui j'avais fait connaissance autrefois aux eaux du mont
Dore, et qui, s'étant lié avec mon mari, était venu nous voir
plusieurs fois à Nohant. Il était riche, indépendant. Il savait qui
j'étais moi-même. Il accourut à moi, très surpris de me voir là. Je
lui racontai mon aventure, et sur-le-champ il m'ouvrit sa bourse avec
joie, assurant qu'au moment où il m'avait aperçue, il était justement
en train de penser à moi et de se rappeler Nohant et le Berry, sans
pouvoir s'expliquer pourquoi ce souvenir se présentait si nettement à
lui, au milieu de préoccupations où rien ne se rattachait à moi ni aux
miens.

Fut-ce un effet du hasard ou de son imagination après coup, en
m'entendant lui raconter en riant mon pressentiment, je n'en sais
rien. Je raconte le fait tel qu'il est.

Je refusai de lui prendre plus de deux cents francs. Il s'en allait en
Russie, et comme il devait s'arrêter quelques jours à Vienne, je
pensais, avec raison, recevoir à temps de Paris, de quoi le rembourser
avant qu'il allât plus loin, et de quoi m'en aller moi-même en France.

Mon espérance fut réalisée. A peine avait-il quitté Venise, qu'un
employé de la poste, prié et sommé de faire des recherches,
découvrit, dans un casier négligé, les lettres et les billets de
banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux mois, soit par hasard,
soit à dessein, en dépit de toutes les questions et de toutes les
instances.

Je mis ordre aussitôt à mes affaires; je fis mes paquets, et je partis
à la fin d'août par une chaleur écrasante.

J'avais toujours gardé au fond de ma malle un pantalon de toile, une
casquette et une blouse bleue, en cas de besoin, dans la prévision de
courses dans les montagnes. Je pus donc dédommager mes jambes du long
engourdissement des jours et des nuits de griffonage et des promenades
en gondole, et je fis une grande partie du voyage à pied. Je vis tous
les grands lacs, dont le plus beau est, à mon sens, le lac de Garde;
je traversai le Simplon, passant, en une journée, de la chaleur
torride du versant italien au froid glacial de la crête des Alpes, et
retrouvant, le soir, dans la vallée du Rhône, une fraîcheur
printanière. Je n'écris pas un voyage; je dirai donc seulement que
celui-là fut pour moi un perpétuel ravissement. J'eus un temps
admirable jusqu'au passage de la _Tête Noire_, entre Martigny et
Chamounix. Là, un orage superbe me donna le plus beau spectacle du
monde. Mais le mulet dont on m'avait persuadé de m'embarrasser ne
voulant plus ni avancer ni reculer, je lui jetai la bride sur le cou,
et, courant à l'aise sur les pentes gazonneuses, j'arrivai à
Chamounix avant la pluie, dont les gros nuages venaient lourdement
derrière moi, faisant retentir les montagnes de roulemens formidables
et sublimes.

De Genève j'accourus d'un trait à Paris, affamée de revoir mes enfans.
Je trouvai Maurice grandi et presque habitué au collége. Il avait des
notes superbes: mais mon retour, qui était pour nous deux une si
grande joie, devait bientôt ramener son aversion pour tout ce qui
n'était pas la vie à nous deux. Je revenais trop tôt pour son
éducation classique.

Ses vacances s'ouvraient. Nous partîmes ensemble pour rejoindre, à
Nohant, Solange, qui y avait passé le temps de mon absence sous la
garde d'une bonne dont j'étais sûre comme soins et surveillance et
dont je me croyais sûre comme caractère. Cette femme me paraissait
dévouée et remplissait consciencieusement son office. Je trouvai mon
gros enfant propre, frais, vigoureux, mais d'une soumission à sa bonne
qui m'inquiéta, en égard à son caractère d'enfant terrible. Cela me
fit penser à mon enfance et à cette _Rose_ qui, en m'adorant, me
brisait. J'observai sans rien dire, et je vis que les verges jouaient
un rôle dans cette éducation modèle. Je brûlai les verges et je pris
l'enfant dans ma chambre. Cette exécution mortifia cruellement
l'orgueil de Julie (elle s'appelait Julie, comme l'ancienne femme de
chambre de ma grand'mère). Elle devint aigre et insolente, et je vis
que, sous ses qualités essentielles comme ménagère, elle cachait,
comme femme, une noirceur atroce. Elle se tourna vers mon mari,
qu'elle flagorna, et qui eut la faiblesse d'écouter les calomnies
odieuses et stupides qu'il lui plut de débiter sur mon compte. Je la
renvoyai sans vouloir d'explication avec elle et en lui payant
largement les services qu'elle m'avait rendus. Mais elle partit avec
la haine et la vengeance au cœur, et M. Dudevant entretint avec elle
une correspondance qui lui permit de la retrouver plus tard.

Je ne m'en inquiétai pas, et me fussé-je méfiée de cette lâche
aversion, il n'en eût été ni plus ni moins. Je ne sais pas ménager ce
que je méprise, et je ne prévoyais pas, d'ailleurs, que mes
tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y
en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous
nous étions faits indépendans l'un de l'autre. Tout le temps que
j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne
amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des
enfans, et m'engageant même à voyager pour mon instruction et pour ma
santé. Ces lettres furent produites et lues, dans la suite, par
l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant des douleurs que
son client avait dévorées dans la solitude.

Ne prévoyant rien de sombre dans l'avenir, j'eus un moment de
véritable bonheur à me retrouver à Nohant avec mes enfans et mes
amis. Fleury était marié avec Laure Decerfz, ma charmante amie
d'enfance, plus jeune que moi, mais déjà raisonnable quand j'étais
encore un vrai diable. Duvernet avait épousé Eugénie, que je
connaissais peu, mais qui vint à moi comme un enfant tout cœur, me
demandant de la tutoyer d'emblée puisque je tutoyais son mari, Mme
Duteil qui, plus jeune que moi aussi, était déjà mon ancienne amie;
Jules Néraud, mon Malgache bien aimé; Gustave Papet, un camarade
d'enfance, un ami ensuite; l'excellent Planet, avec qui mon amitié
datait seulement de 1830, mais dont l'âme naïve et le tendre
dévouement savaient se révéler de prime abord; enfin, Duteil, l'un des
hommes les plus charmans qui aient existé, lorsqu'il n'était qu'à
moitié gris, et mon cher Rollinat, voilà les cœurs qui s'étaient
donnés à moi tout entiers. La mort en a pris deux[11], les autres me
sont restés fidèles.

  [11] Hélas! au moment où je relis ces lignes, un troisième est
  parti aussi. Mon cher Malgache ne recevra pas les fleurs que je
  viens de cueillir pour lui sur l'Apennin.

Fleury, Planet (Duvernet dans ses fréquens voyages à Paris) avaient
été les hôtes de fondation de la mansarde du quai Saint-Michel et
ensuite de celle du quai Malaquais. Parmi les huit ou dix personnes
dont s'était composée cette vie intime et fraternelle, presque toutes
rêvaient un avenir de liberté pour la France, sans se douter qu'elles
joueraient un rôle plus ou moins actif dans les événemens soit
politiques, soit littéraires de la France. Il y avait même là un
enfant, un bel enfant de douze à treize ans, mêlé à nous par le
hasard, et comme adopté par nous. Intelligent, gracieux, sympathique
et divertissant au possible, ce gamin, qui devait être un jour un des
acteurs les plus aimés du public et que je devais retrouver pour lui
confier des rôles, s'appelait Prosper Bressant.

Celui-là, je le perdis de vue en partant pour l'Italie, d'autres plus
tard et peu à peu; mais le noyau berrichon que, les circonstances
aidant, je devais retrouver toujours, je le retrouvais à Nohant en
1834, avec une joie nouvelle, après une absence de près d'une année.

Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade à Valançay, et, au
retour, j'écrivis sous l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un
petit article intitulé _le Prince_, qui fâcha beaucoup, m'a-t-on dit,
M. de Talleyrand. Je ne le sus pas plus tôt fâché, que j'eus regret
d'avoir publié cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais senti
aucune aigreur personnelle contre lui. Il m'avait servi de type et de
prétexte pour un accès d'aversion contre les idées et les moyens de
cette école de fausse politique et de honteuse diplomatie dont il
était le représentant. Mais, bien que cette vieillesse-là ne fût guère
sacrée, bien que cet homme à moitié dans la tombe appartînt déjà à
l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé ou non, de ne pas avoir
mieux déguisé sa personnalité dans ma critique. Mes amis me dirent en
vain que j'avais usé d'un droit d'historien pour ainsi dire; je me
dis, moi, intérieurement, que je n'étais pas un historien, surtout
pour les choses présentes; que ma vocation ne me commandait pas de
m'attaquer aux vivans, d'abord parce que je n'avais pas assez de
talent en ce genre pour faire une œuvre de démolition vraiment utile,
ensuite parce que j'étais femme, et qu'un sexe ne combattant pas l'un
contre l'autre à armes égales, l'homme qui insulte une femme commet
une lâcheté gratuite, tandis que la femme qui blesse un homme la
première, ne pouvant lui en rendre raison, abuse de l'impunité.

Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce que ce qui est fait est
fait, et que nous ne devons jamais reprendre une pensée émise, qu'elle
nous plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais m'occuper des
personnes quand je n'aurais pas plus de bien que de mal à en dire, ou
quand je n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle
calomnieuse.

J'aurais bien eu, par momens, une certaine verve pour la polémique. Je
le sentais, à l'ardeur de mon indignation contre le mensonge, et je
fus cent fois sollicitée de me mêler au combat journalier de la
politique. Je m'y refusai obstinément, même dans les jours où
certains de mes amis m'y poussaient comme à l'accomplissement d'un
devoir. Si on avait voulu faire avec moi un journal qui généralisât le
combat de parti à parti, d'idée à idée, je m'y fusse mise avec
courage, et j'aurais probablement osé plus que bien d'autres. Mais
restreindre cette guerre aux proportions d'un duel de chaque jour,
faire le procès des individus, les traduire, pour des faits de détail,
à la barre de l'opinion, cela était antipathique à ma nature, et
probablement impossible à mon organisation. Je ne me fusse pas
soutenue vingt-quatre heures dans les conditions de colère et de
ressentiment sans lesquelles même les justes sévérités ne peuvent
s'accomplir. Il m'en a coûté parfois de faire partie de la rédaction
d'un journal ou seulement d'une revue, où mon nom semblait être
l'acceptation d'une solidarité avec ces exécutions politiques ou
littéraires. Quelques-uns m'ont dit que je manquais de caractère et
que mes sentimens étaient tièdes. Le premier point peut être vrai,
mais le second étant faux, je ne pense pas que l'un soit la
conséquence rigoureuse de l'autre. Je me rappelle que bon nombre de
ceux qui, en 1847, me reprochaient vivement mon apathie politique et
me prêchaient l'_action_ en fort beaux termes, furent, en 1848, bien
plus calmes et bien plus doux que je ne l'avais jamais été.

Avant d'aborder l'année 1835, où, pour la première fois de ma vie, je
me sentis gagnée par un vif intérêt aux événemens d'actualité, je
parlerai de quelques personnes avec lesquelles je commençais ou devais
commencer bientôt à être liée. Comme ces personnes sont toujours
restées étrangères au monde politique, il me serait difficile d'y
revenir quand j'entrerai un peu dans ce monde-là, et, pour ne pas
interrompre alors mon sujet principal, je compléterai ici, en quelque
sorte, l'histoire de mes relations avec elles, comme je l'ai déjà fait
pour M. Delatouche.



CHAPITRE TRENTE-DEUXIEME.

Madame Dorval.


J'étais liée depuis un an avec Mme Dorval, non pas sans lutte avec
plusieurs de mes amis, qui avaient d'injustes préventions contre elle.
J'aurais beaucoup sacrifié à l'opinion de mes amis les plus sérieux,
et j'y sacrifiais souvent, lors même que je n'étais pas bien
convaincue; mais pour cette femme, dont le cœur était au niveau de
l'intelligence, je tins bon, et je fis bien.

Née sur les tréteaux de province, élevée dans le travail et la misère,
Marie Dorval avait grandi à la fois souffreteuse et forte, jolie et
fanée, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange condamné à
marcher sur les plus durs chemins de la vie. Sa mère était de ces
natures exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité de
leurs enfans. A la moindre faute de Marie, elle lui disait: «_Vous me
tuez, vous me faites mourir de chagrin!_» Et la pauvre petite, prenant
au sérieux ces reproches exagérés, passait des nuits entières dans les
larmes, priant avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs
et des remords navrans, de lui rendre sa mère, qu'elle s'accusait
d'avoir assassinée; et le tout pour une robe déchirée ou un mouchoir
perdu.

Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions se développa en elle,
intense, inépuisable, et en quelque sorte nécessaire. Comme ces
plantes délicates et charmantes que l'on voit pousser, fleurir, mourir
et renaître sans cesse, fortement attachées au roc, sous la foudre des
cataractes, cette âme exquise, toujours pliée sous le poids des
violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et
cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle, quelque
fugitif, quelque empoisonné parfois qu'il put être. Ennemie de toute
prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans
l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure,
que devaient suivre les étonnemens naïfs ou les regrets amers.
Généreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse à
des chagrins renaissans, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle
aimait, elle souffrait toujours.

Tout était passion chez elle, la maternité, l'art, l'amitié, le
dévoûment, l'indignation, l'aspiration religieuse; et comme elle ne
savait et ne voulait rien modérer, rien refouler, son existence était
d'une plénitude effrayante, d'une agitation au dessus des forces
humaines.

Il est étrange que je me sois attachée longtemps et toujours à cette
nature poignante qui agissait sur moi, non pas d'une manière funeste
(Marie Dorval aimait trop le beau et le grand pour ne pas vous y
rattacher, même dans ses heures de désespoir), mais qui me
communiquait ses abattemens, sans pouvoir me communiquer ses
renouvellemens soudains et vraiment merveilleux. J'ai toujours cherché
les âmes sereines, ayant besoin de leur patience et désirant l'appui
de leur sagesse. Avec Marie Dorval, j'avais un rôle tout opposé, celui
de la calmer et de la persuader; et ce rôle m'était bien difficile,
surtout à l'époque où, troublée et effrayée de la vie jusqu'à la
désespérance, je ne trouvais rien de consolant à lui-dire qui ne fût
démenti en moi par une souffrance moins expansive, mais aussi profonde
que les siennes.

Et pourtant ce n'était pas par devoir seulement que j'écoutais sans me
lasser sa plainte passionnée et incessante contre Dieu et les hommes.
Ce n'était pas seulement le dévoûment de l'amitié qui m'enchaînait au
spectacle de ses tortures; j'y trouvais un charme étrange, et, dans ma
pitié, il y avait un respect profond pour ces trésors de douleur qui
ne s'épuisaient que pour se renouveler.

A très peu d'exceptions près, je ne supporte pas longtemps la société
des femmes; non pas que je les sente inférieures à moi par
l'intelligence: j'en consomme si peu dans le commerce habituel de la
vie, que tout le monde en a plus que moi autour de moi; mais la femme
est, en général, un être nerveux et inquiet, qui me communique, en
dépit de moi-même, son trouble éternel à propos de tout. Je commence
par l'écouter à regret, et puis je me laisse prendre à un intérêt bien
naturel, et je m'aperçois enfin que, dans toutes les agitations
puériles qu'on me raconte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

D'autres sont vaines sitôt qu'elles deviennent sérieuses, et celles
qui ne sont pas artistes de profession arrivent souvent à un orgueil
démesuré, dès qu'elles sortent de la région des caquets et de la
préoccupation exagérée des petites choses. C'est un résultat de
l'éducation incomplète; mais cette éducation le fût-elle moins, il
resterait toujours à la femme une sorte d'excitation maladive qui
tient à son organisation, et qui en fait le tourment quand, par
exception, elle n'en fait pas le charme.

J'aime donc mieux les hommes que les femmes, et je le dis sans malice,
bien sérieusement convaincue que les fins de la nature sont logiques
et complètes, que la satisfaction des passions n'est qu'un côté
restreint et accidentel de cet attrait d'un sexe pour l'autre, et
qu'en dehors de toute relation physique, les âmes se recherchent
toujours dans une sorte d'alliance intellectuelle et morale où chaque
sexe apporte ce qui est le complément de l'autre. S'il en était
autrement, les hommes fuiraient les femmes, et réciproquement, quand
l'âge des passions finit, tandis qu'au contraire, le principal élément
de la civilisation humaine est dans leurs rapports calmes et délicats.

Malgré cette disposition que je n'ai jamais voulu nier, trouvant qu'à
la nier il y avait hypocrisie mal entendue et déraison complète;
malgré mon éloignement à écouter les confidences de femmes, qui sont
rarement vraies, et souvent insipides; malgré ma préférence pour la
corde plus franche et plus pleine que les hommes font vibrer dans mon
esprit, j'ai connu et je connais plusieurs femmes qui, vraiment femmes
par la sensibilité et la grâce, m'ont mis le cœur et le cerveau
complétement à l'aise, par une candeur véritable et une placidité de
caractère non pas virile, mais pour ainsi dire angélique.

Telle n'était pourtant pas Mme Dorval. C'était le résumé de
l'inquiétude féminine arrivée à sa plus haute puissance. Mais c'en
était aussi l'expression la plus intéressante et la plus sincère. Ne
dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait et n'affectait rien.
Elle avait un abandon d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage,
jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité et trahissant partout
la recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur, le ciel
sur la terre. Cette intelligence supérieure, inouïe de science
psychologique et riche d'observations fines et profondes, passait du
sévère au plaisant avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait
sa vie, c'est-à-dire son déboire de la veille, et sa croyance au
lendemain, c'était au milieu de larmes amères et de rires entraînans
qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa pantomime, tout son
être, de lueurs tour à tour terribles et brillantes. Tout le monde a
connu à demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a vue aux prises
avec les fictions de l'art, peut, jusqu'à un certain point, se la
représenter telle qu'elle était dans la réalité: mais ce n'était là
qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait, l'on n'aurait, je
crois, jamais pu lui faire le rôle où elle se fût manifestée et
révélée tout entière, avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense,
ses colères enfantines, son audace splendide, sa poésie sans art, ses
rugissemens, ses sanglots et ses rires naïfs et sympathiques,
soulagement momentané qu'elle semblait vouloir donner à l'émotion de
son auditeur accablé.

Parfois, cependant, c'était une gaîté désespérée; mais bientôt le rire
vrai s'emparait d'elle et lui donnait de nouvelles puissances. C'était
la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir sans cesse.
Ceux qui l'écoutaient une heure en étaient éblouis. Ceux qui
l'écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à
cette destinée fatale par un invincible attrait, celui qui attire la
souffrance, vers la souffrance et la tendresse du cœur, vers l'abîme
des cœurs navrés.

Lorsque je la connus, elle était dans tout l'éclat de son talent et de
sa gloire. Elle jouait _Antony_ et _Marion Delorme_.

Avant de prendre la place qui lui était due, elle avait passé par
toutes les vicissitudes de la vie nomade. Elle avait fait partie de
troupes ambulantes dont le directeur proposait _une partie de dominos
sur le théâtre, à l'amateur le plus fort de la société, pour égayer
l'entr'acte_. Elle avait chanté dans les chœurs de _Joseph_, grimpée
sur une échelle et couverte d'un parapluie pour quatre, la coulisse du
théâtre (c'était une ancienne église) étant tombée en ruines, et les
choristes étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée de
toiles, par une pluie battante. Le chœur avait été interrompu par
l'exclamation d'un des coryphées, criant à celui qui était sur
l'échelon au dessus de lui: «Animal, tu me crèves l'œil avec ton
parapluie! A bas le parapluie!»

A quatorze ans, elle jouait _Fanchette_ dans le _Mariage de Figaro_,
et je ne sais plus quel rôle dans une autre pièce. Elle ne possédait
au monde qu'une robe blanche qui servait pour les deux rôles.
Seulement, pour donner à Fanchette une _tournure espagnole_, elle
cousait une bande de calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait
vite après la pièce, pour avoir l'air de mettre un autre costume,
quand les deux pièces étaient jouées le même soir. Dans le jour, vêtue
d'un étroit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle lavait et
repassait sa précieuse robe blanche.

Un jour, qu'elle était ainsi vêtue et ainsi occupée, un vieux riche de
province vint lui offrir son cœur et ses écus. Elle lui jeta son fer
à repasser au visage, et alla conter cette insulte à un petit garçon
de quinze ans qu'elle regardait comme son amoureux, et qui voulut tuer
le séducteur.

Mariée jeune, elle chantait l'opéra comique à Nancy, je crois, lorsque
sa petite fille eut la cuisse cassée dans la coulisse par la chute
d'un décor. Il lui fallut courir de son enfant à la scène, et de la
scène à son enfant, sans interrompre la représentation.

Mère de trois enfans et chargée de sa vieille mère infirme, elle
travailla avec un courage infatigable pour les entourer de soins. Elle
vint à Paris tenter la fortune, c'était l'ambition d'échapper à la
misère. Mais, ayant en horreur toute autre ressource que celle du
travail, elle végéta plusieurs années dans la fatigue et les
privations. Ce ne fut que par le rôle de la _Meunière_, dans le
mélodrame en vogue des _Deux Forçats_, qu'elle commença à faire
remarquer ses éminentes qualités dramatiques.

Dès lors ses succès furent brillans et rapides. Elle créa la femme du
drame nouveau, l'héroïne romantique au théâtre, et si elle dut sa
gloire aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux aussi, la
conquête d'un public qui voulait en voir et qui en vit la
personnification dans trois grands artistes, Frédérick Lemaître, Mme
Dorval et Bocage.

Mme Dorval créa, en outre, un type à part dans le rôle de _Jeanne
Vaubernier_ (Mme Dubarry). Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où,
exquise de grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut une
difficulté qui semblait insurmontable.

Mais il faut l'avoir vue dans _Marion Delorme_, dans _Angelo_, dans
_Chatterton_, dans _Antony_, et plus tard dans le drame de
_Marie-Jeanne_, pour savoir quelle passion jalouse, quelle chasteté
suave, quelles entrailles de maternité étaient en elle à une égale
puissance.

Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts naturels. Sa voix
était éraillée, sa prononciation grasseyante, et son premier abord
sans noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit de convention
maladroit et gêné, et, trop intelligente pour beaucoup de rôles
qu'elle eut à jouer, elle disait souvent: «Je ne sais aucun moyen de
dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre des locutions
convenues qui ne pourront jamais sortir de ma bouche que de travers,
parce qu'elles n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai
jamais dit dans un moment de surprise: _Que vois-je!_ et dans un
mouvement d'hésitation: _Où m'égaré-je?_ Eh bien! j'ai souvent des
tirades entières dont je ne trouve pas un seul mot possible et que je
voudrais improviser d'un bout à l'autre, si on me laissait faire.»

Mais il y avait toute une entrée en matière dans les premières scènes
de ses rôles, où, quelque vrais et bien écrits qu'ils fussent, ses
défauts ressortaient plus que ses qualités. Ceux qui la connaissaient
ne s'en inquiétaient pas, sachant que le premier éclair qui jaillirait
d'elle amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis (tous les grands
artistes en ont beaucoup et de très acharnés) se frottaient les mains
au début, et les gens sans prévention qui la voyaient pour la première
fois, s'étonnaient qu'on la leur eût tant vantée; mais, dès que le
mouvement se faisait dans le rôle, la grâce souple et abandonnée se
faisait dans la personne; dès que le trouble arrivait dans la
situation, l'émotion de l'actrice creusait cette situation, jusqu'à
l'épouvante, et quand la passion, la terreur ou le désespoir
éclataient, les plus froids étaient entraînés, les plus hostiles
étaient réduits au silence.

J'avais publié seulement _Indiana_, je crois, quand, poussée vers Mme
Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de
me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et je ne sais même pas si
elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par
sa sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue, comme je parlais de
cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s'ouvre
brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en
criant tout essoufflée: _Me voilà, moi!_

Je ne l'avais jamais vue que sur les planches; mais sa voix était si
bien dans mes oreilles, que je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle
était mieux que jolie, elle était charmante; et, cependant, elle était
jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n'était pas une
figure, c'était une physionomie, une âme. Elle était encore mince, et
sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par
quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la
compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau. «Je
suis sûr, disait-il, qu'on chercherait dans l'univers entier une plume
aussi légère et aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette plume
unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou
elle est tombée sur elle, de l'aile de quelque fée en voyage.»

Je demandai à Mme Dorval comment ma lettre l'avait convaincue et
amenée si vite. Elle me dit que cette déclaration d'amitié et de
sympathie lui avait rappelé celle qu'elle avait écrite à Mlle Mars
après l'avoir vue jouer pour la première fois: «J'étais si naïve et si
sincère! ajouta-t-elle. J'étais persuadée qu'on ne vaut et qu'on ne
devient quelque chose soi-même que par l'enthousiasme que le talent
des autres nous inspire. Je me suis souvenue, en lisant votre lettre,
qu'en écrivant la mienne je m'étais sentie véritablement artiste pour
la première fois, et que mon enthousiasme était une révélation. Je me
suis dit que vous étiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis
rappelé encore que Mlle Mars, au lieu de me comprendre et de
m'appeler, avait été froide et hautaine avec moi; je n'ai pas voulu
faire comme Mlle Mars.»

Elle nous invita à dîner pour le dimanche suivant; car elle jouait
tous les soirs de la semaine, et passait le jour du repos au milieu de
sa famille. Elle était mariée avec M. Merle, écrivain distingué, qui
avait fait des vaudevilles charmans, le _Ci-devant jeune Homme_
entr'autres, et qui, presque jusqu'à ses derniers jours, a fait le
feuilleton de théâtre de la _Quotidienne_ avec esprit, avec goût, et
presque toujours avec impartialité. M. Merle avait un fils; les trois
filles de Mme Dorval et quelques vieux amis composaient la réunion
intime, où les jeux et les rires des enfans avaient naturellement le
dessus.

On ne sait pas assez combien est touchante la vie des artistes de
théâtre quand ils ont une vraie famille et qu'ils la prennent au
sérieux. Je crois qu'aujourd'hui le plus grand nombre est dans les
conditions du devoir ou du bonheur domestique, et qu'il serait bien
temps d'en finir absolument avec les préjugés du passe. Les hommes ont
plus de moralité dans cette classe que les femmes, et la cause en est
dans les séductions qui environnent la jeunesse et la beauté,
séductions dont les conséquences, agréables seulement pour l'homme,
sont presque toujours funestes pour la femme. Mais quand même les
actrices ne sont pas dans une position régulière selon les lois
civiles, quand même, je dirai plus, elles sont livrées à leurs plus
mauvaises passions, elles sont presque toutes des mères d'une
tendresse ineffable et d'un courage héroïque. Les enfans de celles-ci
sont même généralement plus heureux que ceux de certaines femmes du
monde, ces dernières, ne pouvant et ne voulant pas avouer leurs
fautes, cachent et éloignent les fruits de leur amour, et quand, à la
faveur du mariage, elles les glissent dans la famille, le moindre
doute fait peser la rigueur et l'aversion sur la tête de ces
malheureux enfans.

Chez les actrices, faute avouée est réparée. L'opinion de ce monde-là
ne flétrit que celles qui abandonnent ou méconnaissent leur
progéniture. Que le monde officiel condamne si bon lui semble, les
pauvres petits ne se plaindront pas d'être accueillis chez eux par une
opinion plus tolérante. Là, vieux et jeunes parens, et même époux
légitimes venus après coup, les adoptent sans discussion vaine et les
entourent de soins et de caresses. Bâtards ou non, ils sont tous fils
de famille, et quand leur mère a du talent, les voilà de suite
ennoblis et traités dans leur petit monde comme de petits princes.

Nulle part les liens du sang ne sont plus étroitement serrés que chez
les artistes de théâtre. Quand la mère est forcée de travailler aux
répétitions cinq heures par jour, et à la représentation cinq heures
par soirée; quand elle a à peine le temps de manger et de s'habiller,
les courts momens où elle peut caresser et adorer ses enfans sont des
momens d'ivresse passionnée, et les jours de repos sont de vrais jours
de fête. Comme elle les emporte alors à la campagne avec transport!
comme elle se fait enfant avec eux, et comme, en dépit des égaremens
qu'elle peut avoir subis ailleurs, elle redevient pure dans ses
pensées et un moment sanctifiée par le contact de ces âmes innocentes!

Aussi, celles qui vivent dans des habitudes de vertu (et il y en a
plus qu'on ne pense), sont-elles dignes d'une vénération particulière;
car, en général, elles ont une rude charge à porter, quelquefois,
père, mère, vieilles tantes, sœurs trop jeunes, ou mères aussi, sans
courage et sans talent. Cet entourage est nécessaire souvent pour
surveiller et soigner les enfans de l'artiste qu'elle ne peut élever
elle-même d'une manière suivie, et qui lui sont un éternel sujet
d'inquiétude; mais souvent aussi cet entourage use et abuse, ou il se
querelle, et, au sortir des enivremens de la fiction, il faut venir
mettre la paix dans cette réalité troublée.

Pourtant l'artiste, loin de répudier sa famille, l'appelle et la
resserre autour de lui. Il tolère, il pardonne, il soutient, il
nourrit les uns et élève les autres. Quelque sage qu'il soit, ses
appointemens ne suffisent qu'à la condition d'un travail terrible, car
l'artiste ne peut vivre avec la parcimonie que le petit commerçant et
l'humble bourgeois savent mettre dans leur existence. L'artiste a des
besoins d'élégance et de salubrité dont le citadin sordide ne recule
pas à priver ses enfans et lui-même. Il a le sentiment du beau, par
conséquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut un rayon de soleil, un
souffle d'air pur, qui, si mesuré qu'il soit, devient chaque jour d'un
prix plus exorbitant dans les villes populeuses.

Et puis, l'artiste sent vivement les besoins de l'intelligence. Il ne
vit, il ne grandit que par là. Son but n'est pas d'amasser une petite
rente pour doter ses enfans; il faut que ses enfans soient élevés en
artistes pour le devenir à leur tour. On veut pour les siens ce que
l'on possède soi-même, et parfois on le veut d'autant plus qu'on en a
été privé et qu'on s'est miraculeusement formé à la vie intellectuelle
par des prodiges de volonté. On sait ce qu'on a souffert, et, comme on
a risqué d'échouer, on veut épargner à ses enfans ces dangers et ces
épreuves. Ils seront donc élevés et instruits comme les enfans du
riche; et cependant on est pauvre: la moyenne des appointemens des
artistes un peu distingués de Paris est de cinq mille francs par an.
Pour arriver à huit ou dix mille, il faut déjà avoir un talent très
sérieux, ou, ce qui est plus rare et plus difficile à atteindre (car
il y a des centaines de talens ignorés ou méconnus), il faut avoir un
succès notable.

L'artiste n'arrive donc à résoudre le dur problème qu'à travers des
peines infinies, et toutes ces questions d'amour-propre excessif et de
jalousie puérile qu'on lui reproche de prendre trop au sérieux,
cachent souvent des abîmes d'effroi ou de douleur, des questions de
vie et de mort.

Ce dernier point était bien réel chez Mme Dorval. Elle gagnait tout au
plus quinze mille francs et ne se reposant jamais, et vivant de la
manière la plus simple, sachant faire sa demeure et ses habitudes
élégantes sans luxe, à force de goût et d'adresse; mais grande,
généreuse, payant souvent des dettes qui n'étaient pas les siennes, ne
sachant pas repousser des parasites qui n'avaient de droit chez elle
que la persistance de l'habitude, elle était sans cesse aux expédiens,
et je lui ai vu vendre, pour habiller ses filles ou pour sauver de
lâches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle aimait comme des
souvenirs et qu'elle baisait comme des reliques.

Récompensée souvent par la plus noire ingratitude, par des reproches
qui étaient de véritables blasphèmes dans certaines bouches, elle se
consolait dans l'espoir du bonheur de ses filles: mais l'une d'elles
brisa son cœur.

Gabrielle avait seize ans; elle était d'une idéale beauté. Je ne la
vis pas trois fois sans m'apercevoir qu'elle était jalouse de sa mère
et qu'elle ne songeait qu'à secouer son autorité. Mme Dorval ne
voulait pas entendre parler de théâtre pour ses filles. «_Je sais trop
ce que c'est!_» disait-elle; et, dans ce cri, il y avait toutes les
terreurs et toutes les tendresses de la mère.

Gabrielle ne se gêna pas pour me dire que sa mère redoutait sur la
scène le voisinage de sa jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et
elle me témoigna très naïvement sa colère et son aversion pour
quiconque donnait raison contre elle à sa mère. Je fus surprise de
voir tant d'amertume cachée sous cette figure d'ange, pour laquelle je
m'étais sentie prévenue, et qui, en me donnant sa confiance, s'était
imaginée apparemment que j'abonderais dans son sens.

Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un homme de lettres de quelque
talent, F***, qui faisait de petits articles dans la _Revue des
Deux-Mondes_, sous le nom de lord Feeling. Mais ce talent était d'une
mince portée et d'un emploi à peu près nul, commercialement parlant.
F... ne possédait rien, et, de plus, il était phthisique.

Mme Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée, l'accusa de vouloir
le lui enlever. «Ah! s'écriait la pauvre mère blessée et consternée,
voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On veut les empêcher
de courir à leur perte, on a le cœur brisé d'être forcé de briser le
leur, et pour vous consoler, elles vous accusent d'être infâme, pas
davantage!»

Mme Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle au couvent. Un beau
matin, Gabrielle disparut, enlevée par F....

F... était un honnête homme, mais une âme sans énergie comme son
organisation mortellement frappée, et un esprit sans ressources comme
sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement, Mme Dorval ne pouvant
lui refuser la main de Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre
que de venir demander et obtenir un double pardon. La courageuse mère
eût donné asile à ce malade qui voulait être époux au bord de sa
tombe, à cette fille abusée qui se posait en victime parce qu'on
voulait l'empêcher de l'être.

F... fit tout le contraire de ce que lui eussent conseillé la raison
et la droiture. Il emmena Gabrielle en Espagne, comme s'il eût craint
que sa mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent de se
marier sans son consentement; mais ils n'y réussirent pas et furent
forcés de le demander dans des termes blessans. Le mariage consenti et
conclu, ils demandèrent de l'argent. Mme Dorval donna tout ce qu'elle
put donner. On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère, et on
lui en fit un crime. Les jeunes époux, au lieu de chercher à
travailler à Paris, partirent pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un
coup, en voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient.
Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations à Londres? Cet
espoir ne se réalisa pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle
eût été élevée comme une héritière eût pu l'être, avec des maîtres
d'art et les conseils de vrais artistes; mais la beauté ne suffit pas
sans le courage et l'intelligence.

F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était un bon jeune homme,
d'une figure intéressante, capable de sentimens doux et tendres, mais
très à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre, s'il eût
réfléchi, qu'enlever une jeune fille pauvre, sans avoir les moyens ni
la force de lui créer une existence, est une faute dont on a mauvaise
grâce à se draper. Il tomba dans le découragement, et la phthisie fit
d'effrayans progrès. Ce mal est contagieux entre mari et femme.
Gabrielle en fut envahie et y succomba en quelques semaines, en proie
à la misère et au désespoir.

Le malheureux F... revint mourir à Paris. Il reçut l'hospitalité
pendant quelques jours, à Saint-Gratien, chez le marquis de Custines,
et là il eut la faiblesse de se plaindre de Mme Dorval avec âcreté. Se
faisant illusion sur lui-même, comme tous les phthisiques, il
prétendait avoir été robuste et bien portant avant ce séjour à
Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude de l'avenir
l'avaient tué. Il se trompait complétement sur lui-même. Le premier
mot que Mme Dorval m'avait dit sur son compte avait été celui-ci: «Il
a un peu de talent, très peu de courage, et une santé perdue.» Il
suffisait, en effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche, sa
maigreur extrême et le profond abattement de sa physionomie. La pauvre
Gabrielle attribuait ces symptômes effrayans aux souffrances de la
passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait pas que
l'assouvissement de cette passion serait la mort pour tous deux.

Quant aux secours que Mme Dorval eût dû leur envoyer, dans l'état de
gêne très dure et très effrayante où elle vivait elle-même, harcelée
(je l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses appointemens et
menaçaient de saisir ses meubles, ces secours eussent été un faible
palliatif. En outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte de lui
faire savoir à quelles extrémités il s'était vu réduit, et cette honte
se comprend de reste de la part d'un homme qui n'a tenu compte des
prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être un soutien digne
de confiance. F... s'était montré irrité surtout de n'avoir pas
inspiré cette confiance à Mme Dorval.

Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par la perte de sa femme,
aigri par sa propre souffrance et se débattant aux approches de
l'agonie, s'épanchait en confidences amères. Que Dieu lui pardonne,
mais elles furent coupables, ces plaintes de sa faiblesse! Bon nombre
de personnes les écoutèrent et les accueillirent, coupables aussi de
ne pas savoir les réduire à néant comme l'examen du fait et par la
plus simple réflexion sur ce fait même.

Les ennemis de Mme Dorval s'emparèrent avec joie du plus odieux et du
plus absurde reproche qu'on pût inventer contre cette mère martyre, à
toute heure de sa vie, du déchirement de ses propres entrailles. Elle,
une mauvaise mère, quand son sentiment maternel tenait de la passion
et parfois du délire! quand elle est morte elle-même à la peine! Je
raconte toute sa vie, et on verra tout à l'heure comme elle savait
aimer.

Un jour qu'on rapportait, bien à tort selon moi, à Mme Dorval les
plaintes de sa fille et de F..., au nombre desquelles celle-ci que
Gabrielle avait été par elle maltraitée et battue, elle devint sombre
et rêveuse; puis, sans écouter les questions indélicates et cruelles
qu'on lui adressait, elle s'écria: «Ah oui! mon Dieu, j'aurais dû la
battre! Pardonnez-moi, mon Dieu, de n'avoir pas eu ce courage-là!»

Abreuvée de douleurs, la pauvre femme se releva de ce nouveau coup par
le travail, l'affection des siens et de tendres soins pour sa plus
jeune fille, Caroline, un bel enfant blond et calme, dont la santé,
longtemps ébranlée, lui avait causé de mortelles angoisses. Au lieu de
la seconder et d'adopter l'enfant malade, comme celui qui avait le
besoin et le droit d'être l'enfant gâté, les deux sœurs aînées
s'étaient amusées à en être jalouses.

Mais Caroline était bonne; elle chérissait sa mère: elle méritait
d'être heureuse, et elle le fut. Après que sa sœur Louise fut mariée,
elle se maria, à son tour, avec Réné Luguet, un jeune acteur en qui
Mme Dorval pressentit un talent vrai, une âme généreuse, un caractère
sûr.

Je vis cependant Mme Dorval triste et abattue pendant les premiers
mois de cette nouvelle vie qui se faisait autour d'elle. Elle était
souvent malade. Un jour je la trouvai au fond de son appartement de la
rue du Bac, courbée et comme brisée sur un métier à tapisserie. «Je
suis cependant heureuse, me dit-elle en pleurant de grosses larmes. Eh
bien, je souffre, et je ne sais pas pourquoi. Les affections ardentes
m'ont usée avant l'âge. Je me sens vieille, fatiguée. J'ai besoin de
repos, je cherche le repos, et voilà ce qui m'arrive: je ne sais pas
me reposer.» Puis elle entra dans le détail de sa vie intime. «J'ai
rompu violemment, me dit-elle, avec les souffrances violentes. Je veux
vivre du bonheur des autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier
moi-même. J'aurais voulu aussi me rattacher à mon art, l'aimer; mais
cela m'est impossible. C'est un excitant qui me ramène au besoin de
l'excitation, et, ainsi excitée à demi, je n'ai plus que le sentiment
de la douleur, les affreux souvenirs, et, pour toute diversion au
passé, les mille coups d'épingle de la réalité présente, trop faibles
pour emporter le mal, assez forts pour y ajouter l'impatience et le
malaise. Ah! si j'avais des rentes, ou si mes enfans n'avaient plus
besoin de moi, je me reposerais tout à fait!»

Et comme je lui observais qu'elle se plaignait justement de ne pas
savoir devenir calme: «C'est vrai, me dit-elle, l'ennui me dévore,
depuis que je n'ai plus à m'inquiéter. Louise est mariée selon son
choix, Caroline a un mari charmant, qu'elle adore. M. Merle, toujours
gai et satisfait, pourvu que rien ne fasse un pli dans son bien-être,
est, aujourd'hui comme toujours, le calme personnifié; aimable, facile
à vivre, charmant dans son égoïsme. Tout ne va pas mal, sauf cet
appartement que vous trouvez si joli, mais qui est sombre et qui me
fait l'effet d'un tombeau.»

Et elle se remit à pleurer. «Tu me caches quelque chose? lui
dis-je.--Non, vrai! s'écria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire
le défaut de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi que je
demande toujours du courage. Mais est-ce que tu ne comprends pas
l'ennui? Un ennui sans cause, car si on la savait, cette cause, on
trouverait le remède. Quand je me dis que c'est peut-être l'absence de
passions, je sens un tel effroi à l'idée de recommencer ma vie, que
j'aime encore mille fois mieux la langueur où je suis tombée. Mais,
dans cette espèce de sommeil où me voilà, je rêve trop et je rêve
mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu et au diable
de mon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque, et
découvrir un paradis, une récompense. Eh bien, je ne vois rien qu'un
nuage, un doute. Je m'efforce par momens de me sentir dévote. J'ai
besoin de Dieu; mais je ne le comprends pas sous la forme que la
religion lui donne. Il me semble que l'Église est aussi un théâtre, et
qu'il y a là des hommes qui jouent un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me
montrant une jolie réduction en marbre blanc de la _Madeleine_ de
Canova, je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, et je
me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou
du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai étudiée que comme un
modèle de pose, à présent je l'interroge comme une idée. Tantôt elle
m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer à se relever;
tantôt elle m'épouvante, et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour.

--Je voudrais être toi, reprit-elle, en réponse aux réflexions que les
siennes me suggéraient.

--Moi, je t'aime trop pour te souhaiter cela, lui dis-je. Je ne
m'ennuie pas, dans le sens que tu dis, depuis aujourd'hui ni depuis
hier, mais depuis l'heure où je suis venue au monde.

--Oui, oui, je sais cela, s'écria-t-elle: mais c'est un fort ennui, ou
un ennui fort, comme tu voudras. Le mien est plus mou que douloureux,
il est écœurant. Tu creuses la raison de tes tristesses, et quand tu
la tiens, voilà que ton parti est pris. Tu te tires de tout en disant:
«C'est comme cela et ne peut être autrement.» Voilà, moi, comme je
voudrais pouvoir dire. Et puis, tu crois qu'il y a une vérité, une
justice, un bonheur quelque part; tu ne sais pas où, cela ne te fait
rien. Tu crois qu'il n'y a qu'à mourir pour entrer dans quelque chose
de mieux que la vie. Tout cela, je le sens d'une manière vague; mais
je le désire plus que je ne l'espère.»

Puis s'interrompant tout à coup: «Qu'est-ce que c'est qu'une
abstraction? me dit-elle. Je lis ce mot-là dans toutes sortes de
livres, et plus on me l'explique, moins je comprends.»

Je ne lui eus pas répondu deux mots que je vis qu'elle comprenait
mieux que moi, car elle s'imaginait que j'avais du génie, et c'est
elle qui en avait.

«Eh bien! reprit-elle avec feu, une idée abstraite n'est rien pour
moi. Je ne peux pas mettre mon cœur et mes entrailles dans mon
cerveau. Si Dieu a le sens commun, il veut qu'en nous, comme en dehors
de nous, chaque chose soit à sa place et y remplisse sa fonction. Je
peux comprendre l'abstraction Dieu et contempler un instant l'idée de
la perfection à travers une espèce de voile, mais cela ne dure pas
assez pour me charmer. Je sens le besoin d'aimer, et que le diable
m'emporte si je peux aimer une abstraction!

«Et puis, quoi? Ce Dieu-là, que vos philosophes et vos prêtres nous
montrent les uns comme une idée, les autres sous la forme d'un Christ,
qui me répondra qu'il soit ailleurs que dans vos imaginations? Qu'on
me le montre, je veux le voir! S'il m'aime un peu, qu'il me le dise et
qu'il me console! Je l'aimerai tant, moi! Cette Madeleine, elle l'a
vu, elle l'a touché, son beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle
les a essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer encore une fois le
divin Jésus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le
beau mérite d'adorer un être parfait qui existe réellement! Croit-on
que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce
sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose;
c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours.
Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes.
Qu'on me donne un souvenir comme celui que cette pleureuse emporta au
désert, je vivrai au désert comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et
je ne m'ennuierai pas, je t'en réponds.»

Telle était cette âme troublée et toujours ardente, dont je gâte
probablement les effusions en tâchant de les résumer et de les
traduire. Car qui rendra le feu de sa parole et l'animation de ses
pensées? Ceux qui ont entendu et compris cette parole ne l'oublieront
jamais!

Cet abattement ne fut que passager. Bientôt Caroline eut un fils, à
qui sa mère donna le nom de Georges; et cet enfant devint la joie,
l'amour suprême de Marie. Il fallait à ce cœur dévoué un être à qui
elle pût se donner tout entière, le jour et la nuit, sans repos et
sans restriction. «Mes enfans, disait-elle, prétendent que je les ai
moins aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est pas vrai; mais
il est bien certain que je les ai aimés autrement. A mesure qu'ils
avaient moins besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et c'est
cette inquiétude qui fait la passion. Ma fille est heureuse; je
troublerais son bonheur si j'avais l'air d'en douter. C'est son mari
maintenant qui est sa mère, c'est lui qui la regarde dormir et qui
s'inquiète si elle dort mal. Moi, j'ai besoin d'oublier mon sommeil,
mon repos, ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits enfans qui
soient dignes d'être choyés et couvés ainsi à toute heure. Quand on
aime, on devient la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous en
savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans la crainte d'être
ridicule. Ces chers innocens que nous berçons et que nous réchauffons
sur notre cœur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils ont besoin de
nous, ils usent de leur droit qui est de nous rendre esclaves. Nous
sommes à eux comme ils sont à nous, tout entiers. Nous souffrons tout
d'eux et pour eux, et comme nous ne leur demandons rien que de vivre
et d'être heureux, nous trouvons qu'ils font bien assez pour nous
quand ils daignent nous sourire.

«Tiens! me disait-elle en me montrant ce bel enfant, je demandais un
saint, un ange, un Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé. Voilà
l'innocence, voilà la perfection, voilà la beauté de l'âme dans celle
du corps. Voilà celui que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour
divin est dans une de ses caresses, et je vois le ciel dans ses yeux
bleus.»

Cette tendresse immense qui se réveillait en elle plus vive que jamais
donna un essor nouveau à son génie. Elle créa le rôle de
_Marie-Jeanne_, et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces accens
de douleur et de passion qu'on n'entendra plus au théâtre, parce
qu'ils ne pouvaient partir que de ce cœur-là et de cette
organisation-là, parce que ces cris et ces accens seraient sauvages et
grotesques venant de toute autre qu'elle, et qu'il fallait une
individualité comme la sienne pour les rendre terrifians et sublimes.

Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient le coup de la mort à
Mme Dorval. Elle fit une affreuse maladie à la suite de ce grand
succès et réchappa, comme par miracle, d'une perforation au poumon.
Elle s'était effrayée de l'idée de mourir. Georges vivait, elle
voulait vivre.

Mme Dorval joua _Agnès de Méranie_ et fit ensuite un essai fort
curieux, qui fut de jouer la tragédie classique à l'Odéon. Cela
n'était ni dans son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit
les vers de Ponsard avec une si grande intelligence, elle avait été si
chaste et si sobre dans _Lucrèce_, que le public fut curieux de lui
entendre dire les vers de Racine. Elle étudia _Phèdre_ avec un soin
infini, cherchant consciencieusement une interprétation nouvelle.

Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même avec la modestie
naïve qui n'appartient qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la
prétention de trouver mieux que n'a fait Rachel, mais je peux trouver
autre chose. Le public ne s'attend pas à me la voir imiter, je ne
serais que sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans ce rôle,
non pas à cause de l'actrice, mais à cause de Racine. Il ne s'agit pas
de retrouver l'intention première du poète: il n'y a rien de puéril
comme les recherches de la vraie tradition. Il s'agit de faire valoir
la beauté de la pensée et le charme de la forme, en montrant qu'elles
se prêtent à toutes les natures et peuvent être exprimées par les
types les plus opposés.

Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence et de passion dans ce
rôle. Pour quiconque n'eût pas vu Rachel, elle eût marqué dans les
annales du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel ne
possédait pas, à cette époque, avec autant de perfection
qu'aujourd'hui. Elle était trop jeune, et la première jeunesse ne peut
secouer les apparences de la retenue et de la crainte, autant que la
situation de Phèdre le comporte. Le rôle est brûlant, Mme Dorval y fut
brûlante. Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est complète,
parce qu'elle a encore la jeunesse, la beauté, la grâce idéale qui
manquaient dès lors à Mme Dorval. Rachel inspire l'amour, elle
l'inspirait déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée de son talent.
Mme Dorval ne l'inspirait plus, et il y a plus d'amoureux que
d'artistes dans un public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut
d'artistes pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément et
sentit des détails dont personne, pas même les grandes célébrités de
l'empire, n'avaient peut-être révélé la portée.

En 1848, je vis Mme Dorval très effrayée et très consternée de la
révolution qui venait de s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par
caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait au parti
légitimiste, et Mme Dorval s'imaginait qu'elle serait persécutée. Elle
rêvait même d'échafauds et de proscriptions, son imagination active ne
sachant pas faire les choses à demi.

Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes. Cette perturbation
devait frapper et frappait déjà tous ceux qui vivent d'un travail
approprié aux conditions de la forme politique que l'on remet en
question. Les artisans et les artistes, tous ceux qui vivent au jour
le jour, se trouvent momentanément paralysés dans de telles crises, et
Mme Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue, et son propre
effroi, pouvait difficilement résister au passage de l'avalanche.
J'étais dans une situation non moins précaire: la crise me surprenait
endettée par suite du mariage de ma fille; d'un côté, on me menaçait
d'une saisie sur mon mobilier, de l'autre, les prix du travail se
trouvaient réduits de trois quarts, et encore le placement fut-il
suspendu pendant quelques mois.

Mais j'étais à peu près insensible aux dangers de cette situation. Les
privations du moment ne sont rien, je n'en parle pas. La seule
souffrance réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir s'acquitter
immédiatement envers ceux qui réclament leurs créances, et de ne
pouvoir assister ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on est
soutenu par une croyance sociale, par un espoir impersonnel, les
anxiétés personnelles, quelque sérieuses qu'elles soient, s'en
trouvent amoindries.

Mme Dorval, qui eût très bien compris et senti les idées générales,
mais qui en repoussait vivement l'examen et la préoccupation, ayant
assez à souffrir, disait-elle, pour son propre compte, ne voyait que
désastres et ne rêvait que catastrophes sanglantes dans la révolution
de février. Pauvre femme! c'était le pressentiment de l'affreuse
douleur qui allait frapper sa famille.

Au mois de juin 1848, après ces exécrables _journées_ qui venaient de
tuer la république en armant ses enfans les uns contre les autres, et
en creusant entre les deux forces de la révolution, peuple et
bourgeoisie, un abîme que vingt années ne suffiront peut-être pas à
combler, j'étais à Nohant, très menacée par les haines lâches et les
imbéciles terreurs de la province. Je ne m'en souciais pas plus que de
tout ce qui m'avait été personnel dans les événemens. Mon âme était
morte, mon espoir écrasé sous les barricades.

Au milieu de cet abattement, je reçus de Marie Dorval la lettre que
voici:

   «Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas osé t'écrire: je te
   croyais trop occupée; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon
   désespoir, je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais,
   aujourd'hui, je sais que tu es à Nohant, loin de notre affreux
   Paris, seule avec ton cœur si bon et qui m'a tant aimée! J'ai lu,
   à travers mes larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours
   tout entière, comme dans le roman du _Champi_.--Pauvre
   Champi!--Alors j'ai eu absolument besoin de t'écrire pour obtenir
   de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme
   désolée.--J'ai perdu mon fils, mon Georges!--le savais-tu?--Mais
   tu ne sais pas la douleur profonde, irréparable que je
   ressens.--Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas
   que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veux prier Dieu,
   et je ne sens que de la colère et de la révolte dans mon cœur. Je
   passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu? Je
   ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir.
   Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfans.--J'ai
   cherché des consolations dans les livres de prières. Je n'y ai
   rien trouvé qui me parle de ma situation et des enfans que nous
   perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi affreux
   malheur!--Non, je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il pas
   crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» Si cette grande
   âme a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma
   chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon bonheur.--Je
   croyais que c'était ma récompense pour avoir été bonne fille, et
   bien dévouée toujours à toute une famille dont la charge était
   bien chère!--mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules....
   j'étais si heureuse! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec
   courage dans une profession _haïssable_, que je remplissais de mon
   mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de
   rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les
   révolutions... l'art perdu... nous étions encore heureux.--Nos
   pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la
   _Marseillaise_, les bruits de la rue redoublaient leur gaîté! Eh
   bien! quelques jours après ces mêmes bruits redoublaient les
   convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours
   d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la croix! Il est
   tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme le 16 mai, à
   trois heures et demie du soir.

   «Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne, mais je viens à toi
   que j'aime tant! qui as toujours été si bonne pour moi! Toi qui es
   cause (car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage
   dans le Midi, avec mon fils! ce voyage qui a rétabli ma santé
   (hélas! trop!), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de
   plaisirs, de promenade, de soleil, sa pauvre petite existence
   sitôt finie!

   «Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne
   un peu de forces à mon âme. Je te demande du secours encore une
   fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble cœur, de ta
   haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un
   plus grand soulagement si elles viennent de ton cœur au mien.

   «Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri!

    «MARIE DORVAL.

    «12 juin 1848, rue de Varennes, 2.»

Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer une ligne de cette
lettre. Bien que je n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on
m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la dernière
bénédiction de cette âme aimante et croyante en dépit de tout, et
cette tendre vénération pour les objets de son amitié montre les
trésors de piété morale qui étaient encore en elle.

Les consolations qu'on lui adressait n'étaient jamais perdues. Elle
fit un nouvel effort pour s'étourdir dans le travail et pour reprendre
sa tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces étaient épuisées, je
ne devais plus la revoir.

Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière lettre qui soit sortie de
sa main tremblante, elle l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à
l'occasion du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé son Georges.
Caroline m'envoya cette lettre froissée, brûlante de fièvre, et dont
l'écriture torturée a quelque chose de tragique.

   «_Caen_, le 15 mai 1849.

   «Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert toutes les tortures de
   l'enfer. Chère fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux.
   Je te prie que la chambre de mon Georges soit fermée et interdite
   à tout le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans cette chambre.
   Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son
   portrait ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs, ainsi
   que dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs à la
   halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis,
   tu prieras toute la journée en ton nom et au nom de sa pauvre
   grand'mère.

   «Je vous embrasse bien tendrement.

    «TA MÈRE.»

A cette lettre déchirante était jointe celle-ci, de Caroline à moi:

   «Ma mère est morte le 20 mai, un an et quatre jours après mon
   pauvre Georges. Elle est tombée malade dans la diligence, en
   allant à Caen donner des représentations. Elle s'est mise au lit
   en arrivant, et elle ne s'est plus relevée que pour revenir à
   Paris, où, deux jours après, elle est morte dans nos bras. Elle a
   bien souffert, mais ses derniers momens ont été doux. Elle pensait
   à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre: vous savez comme
   elle l'aimait. Cet amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle
   souffrait. Elle a souffert de toutes les façons. On a été si
   injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi que maintenant
   elle est heureuse! Je vous embrasse comme elle l'eût fait
   elle-même, de toute mon âme.

    «CAROLINE LUGUET.»

   «Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre _Petite Fadette_.»

   «23 mai 1849.

    «Chère madame Sand,

   «Elle est morte, cette admirable et pauvre femme! Elle nous
   laisse inconsolables. Plaignez-nous!

    «RÉNÉ LUGUET.»

Maintenant, voici les détails de cette cruelle mort après une si
cruelle vie. C'est Réné Luguet qui me les donna dans une admirable
lettre dont je suis forcée de supprimer la moitié. On verra pourquoi.


    «Chère madame Sand,

   «Oh! vous avez raison, c'est pour nous un grand malheur, si
   grand, voyez vous, que c'en est fait pour nous de toute joie sur
   la terre. Pour mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un
   compagnon d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle, la mère
   de mon âme, celle qui donna l'essor à mon cœur, celle qui me fit
   artiste, qui me fit homme et qui m'en apprit les devoirs, celle
   qui me fit loyal et courageux, qui me donna le sentiment du beau,
   du vrai, du grand.--De plus, elle chérissait ma chère Caroline,
   elle adorait nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez si je la
   pleure.

   «Chère madame, vous qu'elle a tant aimée, vous qu'elle vénérait,
   laissez moi vous raconter une partie de ses souffrances, vous
   aurez la mesure des miennes.

   «Elle est donc morte de chagrin, de découragement. Le dédain,
   oui! le dédain l'a tuée!..................

     «Quand la pauvre femme allait de porte en porte demander l'emploi
   de son talent, de son génie, on ouvrait de grands yeux au nom de
   Dorval. Le génie! Il est bien question de cela! Il lui manquait
   une ou deux dents, sa robe était noire, son regard triste. Les
   événemens ont amené dans les théâtres des désastres qui ont amené
   à leur tour................

   «........ C'est donc au plus fort de cette décomposition que
   notre premier grand malheur arriva, mon Georges mourut. Marie,
   frappée au cœur, resta d'abord debout, sans nous laisser voir la
   profondeur de sa blessure: puis elle étendit la main pour se
   rattacher à quelque chose: vite, nous cherchâmes quelque grande
   diversion à ce grand chagrin, une grande création! *** vint avec
   un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y était sublime.
   C'était l'ancre du salut. Il fallait, quoi qu'elle fit, que
   quelques heures par jour fussent dérobées à sa
   douleur...............

   «Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication, on lui
   retirait le rôle!...................

   «C'en était fait. Elle reçut le coup en plein cœur. On dit à
   présent qu'on le regrette. Il est bien temps!

   «La vie de cette pauvre mère s'échappait donc par trois blessures
   profondes, la mort d'un être adoré,--l'oubli et l'injustice
   partout,--à la maison, l'effroi de la misère!

   «C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril dernier. J'allais à
   Caen, elle devait venir m'y rejoindre, mais avant elle voulut
   tenter un dernier effort, une dernière démarche pour avoir _aux
   Français_ un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit que
   bientôt, grâce à des _calculs intelligens_, on allait faire une
   économie de 300 fr. sur le _luminaire_, et que, si on pouvait
   vaincre la _répugnance_ du comité, on aviserait à lui donner _du
   pain_.

   «Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce moment-là son regard
   angélique se porter vers moi, et la mort était dans ce regard.

   «Elle partit pour Caen, et là, tout de suite, en deux heures, je
   vis le mal si grand, que je dus appeler une consultation. L'état
   fut jugé très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère au
   foie. Je crus entendre prononcer ma propre condamnation à mort.
   Je ne pouvais en croire mes yeux, quand je regardais cet ange de
   douleur et de résignation, qui ne se plaignait pas, et qui, en me
   souriant tristement, semblait me dire: Vous êtes là, vous ne me
   laisserez pas mourir!

   «A dater de ce moment-là, j'ai passé _quarante_ nuits à son
   chevet, _debout_! Elle n'a pas eu d'autre garde, d'autre
   infirmier, d'autre ami que moi. Je voulais seul accomplir cette
   tâche; pendant quarante jours, j'ai été là, la disputant à la
   mort, comme un chien fidèle défend son maître en péril.

   «Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde mélancolie. Elle
   s'est mise à parler sans cesse de son enfance, de ses beaux
   jours; elle résumait toute son existence: je me sentais terrassé
   par le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je m'étais
   évanoui. Il fallait prendre un parti, et, bien que les médecins
   eussent prédit la mort en cas de voyage, comme je voyais la mort
   arriver rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et sa
   petite Marie avec un accent qui me fait encore frissonner... je
   demandai à Dieu un miracle, je retins le coupé de la diligence,
   je levai et je me mis à habiller moi-même cette créature adorée,
   qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère. Je la
   descendis dans mes bras, et une heure après, nous partions pour
   Paris tous deux mourans, elle de son mal, moi de mon désespoir.

   «Deux heures plus tard, par une tempête affreuse nous versions:
   mais c'est à peine si nous nous en sommes aperçus. Tout nous
   était si égal!

   «Enfin, le lendemain, elle était dans sa chambre, au milieu de
   nous tous. Dieu merci, elle était vivante; mais le mal, que le
   voyage avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai, à une
   heure, elle nous dit: _Je meurs, mais je suis résignée! ma fille,
   ma bonne fille, adieu.... Luguet.... sublime...._ Ce furent ses
   dernières paroles. Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers
   un sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant mes yeux,
   et j'ai besoin de regarder bien vite mes enfans et ma chère
   Caroline pour accepter la vie!

   «Chère madame Sand, j'ai le cœur meurtri. Votre lettre a ravivé
   toutes mes tortures. Cette adorable Marie! vous avez été son
   dernier poète. J'ai lu la _Petite Fadette_ à son chevet. Puis
   nous avons parlé longtemps de tous ces beaux livres dont elle
   racontait les scènes touchantes en pleurant. Puis elle m'a parlé
   de vous, de votre cœur. Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez
   Marie! comme vous aviez su comprendre son âme! comme elle vous
   aimait, et comme je vous aime!--Et comme je suis malheureux! Il
   me semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte plus que
   par devoir.

   «J'attends le jour où je pourrai vous parler d'elle, vous
   raconter toutes les choses inouïes de grandeur et de beauté que
   cet ange m'a dites dans ses jours de mélancolie et dans ses jours
   de douleur.

   «Votre affectionné et désolé,

    «LUGUET.»

Je citerai encore une lettre de ce bon et grand cœur qui avait été
digne d'une telle mère. Je lui en demande pardon d'avance. Ces
épanchemens ne s'attendaient guère à la publicité; mais il s'agit ici,
non de ménager la modestie de ceux qui vivent, il s'agit d'élever le
monument de celle qui est morte. C'était une des plus grandes artistes
et une des meilleures femmes de ce siècle. Elle a été méconnue,
calomniée, raillée, diffamée, abandonnée par plusieurs qui eussent dû
la défendre, par quelques uns qui eussent dû la bénir. Il faut qu'au
moins quelques voix s'élèvent sur sa tombe, et ces voix-là seront le
meilleur poids dans la balance où l'opinion pèse d'une main distraite
le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont les voix d'amis qui l'ont
connue longtemps et qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de
son intimité: ce sont les voix de la famille. Elles prévaudront contre
celles des gens qui voient de loin et jugent au hasard.


    _Paris_, décembre 49.

   «Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce du _Champi_. Jamais,
   depuis que je suis au théâtre, je n'ai éprouvé une telle émotion!
   Ah! ce garçon dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre
   persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine! Tous n'ont pas
   ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré! Blotti au fond de ma loge, le
   mouchoir aux dents, j'ai cru étouffer!

   «Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus François et Madeleine:
   c'était elle et moi! ce n'était pas un homme et une femme qui
   peuvent ou doivent finir par un mariage; ce n'était même pas un
   fils et une mère; c'était deux âmes qui avaient besoin l'une de
   l'autre. Ah! j'ai vu passer là les dix belles années de ma vie,
   mon dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien, tout! Oh!
   j'ai été trop heureux pendant dix ans, il fallait payer cela!

   «Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes ces larmes au sujet d'un
   succès qui réjouit tous ceux qui vous connaissent; mais à qui
   dirai-je ce que je souffre, si ce n'est à vous?

   «Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir votre pièce? Et nous!--ne
   nous cherchez plus rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette
   maison maudite. Nous y serions tous morts. Les portes, les
   corridors, les bruits de l'escalier, tout cela nous faisait
   frissonner à toute heure. Les cris de la rue venaient tous les
   matins, à heure fixe, nous rappeler qu'à _telle heure elle disait
   cela_. Enfin de ces riens qui tuent! Nous avons traîné ailleurs
   notre profonde tristesse.... Caroline vous embrasse tendrement;
   la pauvre enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle
   augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être heureuse, celle-là!

    «RÉNÉ LUGUET.»

C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut pleurée Marie Dorval.
Son mari, M. Merle, était déjà tombé dans un état de langueur suivi de
paralysie. Aimable et bon, mais profondément personnel, il trouva tout
simple de rester, lui, ses infirmités affreuses et ses dettes
intarissables à la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il
n'était rien, sinon un devoir légué par Mme Dorval, devoir qu'ils
accomplirent jusqu'au bout, en dépit des vicissitudes de la vie
d'artiste et des mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur
fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche de dévouement qui
leur était léguée par elle.

Oui, si elle a été trahie et souillée, cette victime de l'art et de la
destinée, elle a été aussi bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai
pas parlé de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée à l'idée
qu'elle n'est plus, et que je ne pourrai plus la secourir et la
consoler; de moi, qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire
ces détails sans me sentir étouffée par les larmes; de moi, qui ai la
conviction de la retrouver dans un meilleur monde, pure et sainte
comme le jour où son âme quitta le sein de Dieu pour venir errer dans
notre monde insensé, et tomber de lassitude sur nos chemins maudits!



CHAPITRE TRENTE-TROISIEME.

Eugène Delacroix.


Eugène Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des
artistes, et j'ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux
amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à l'ancienneté des
relations, et non à la personne. Delacroix n'a pas et n'aura pas de
vieillesse. C'est un génie et un homme jeune. Bien que, par une
contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le
présent et raille l'avenir, bien qu'il se plaise à connaître, à
sentir, à deviner, à chérir exclusivement les œuvres et souvent les
idées du passé, il est, dans son art, l'innovateur et l'oseur par
excellence. Pour moi, il est le premier maître de ce temps-ci, et,
relativement à ceux du passé, il restera un des premiers dans
l'histoire de la peinture. Cet art n'ayant pas généralement progressé
depuis la renaissance, et paraissant moins goûté et moins compris
relativement par les masses, il est naturel qu'un type d'artiste
comme Delacroix, longtemps étouffé ou combattu par cette décadence de
l'art et par cette perversion du goût général, ait réagi, de toute la
force de ses instincts, contre le monde moderne. Il a cherché dans
tous les obstacles qui l'entouraient des monstres à renverser, et il a
cru les trouver souvent dans des idées de progrès dont il n'a senti ou
voulu sentir que le côté incomplet ou excessif. C'est une volonté trop
exclusive et trop ardente que la sienne pour s'accommoder des choses à
l'état d'abstraction. En cela il est, dans l'appréciation des vues
sociales, comme était Marie Dorval dans celles des idées religieuses.
Il faut à ces fortes imaginations un terrain solide pour édifier le
monde de leurs pensées. Il ne faut pas leur parler d'attendre que la
lumière soit faite. Elles ont horreur du vague, elles veulent le grand
jour. C'est tout simple: elles sont jour et lumière elles-mêmes.

Il ne faut donc pas espérer de les calmer en leur disant que la
certitude est et sera toujours en dehors des faits du monde où l'on
vit, et que la foi à l'avenir ne doit pas s'embarrasser du spectacle
des choses présentes. Ces yeux perçans voient souvent les hommes
d'avenir faire fatalement des mouvemens rétrogrades, et, dès lors, ils
jugent que la philosophie du siècle marche à reculons.

C'est ici le lieu de dire que notre philosophie, à nous autres qui
nous piquons d'être progressistes, devrait bien faire le progrès d'une
certaine tolérance. Dans l'art, dans la politique, et, en général,
dans tout ce qui n'est pas science exacte, on veut qu'il n'y ait
qu'une vérité, et c'est là une vérité, en effet; mais, dès qu'on se
l'est formulée à soi-même, on s'imagine avoir trouvé la vraie formule,
on se persuade qu'il n'y en a qu'une, et on prend dès lors cette
formule pour la chose. Là commencent l'erreur, la lutte, l'injustice
et le chaos des discussions vaines.

Il n'y a qu'une vérité dans l'art, le beau; qu'une vérité dans la
morale, le bien; qu'une vérité dans la politique, le juste. Mais dès
que vous voulez faire chacun le cadre d'où vous prétendez exclure tout
ce qui, selon vous, n'est pas juste, bien et beau, vous arrivez à
rétrécir ou à déformer tellement l'image de l'idéal, que vous vous
trouvez fatalement et bien heureusement à peu près seul de votre avis.
Le cadre de la vérité est plus vaste, toujours plus vaste qu'aucun de
nous ne peut se l'imaginer.

La notion de l'infini peut seule agrandir un peu l'être fini que nous
sommes, et c'est la notion qui entre le plus difficilement dans nos
esprits. La discussion, la délimitation, l'_épluchage_ et
l'_épilogage_ sont devenus, surtout en ce temps-ci, de véritables
maladies; à ce point que beaucoup de jeunes artistes sont morts pour
l'art, ayant oublié, à force de causer, qu'il s'agissait de prouver
par des œuvres, et non par des discours. L'infini ne se démontre pas,
il se cherche, et le beau se sent plus dans l'âme qu'il ne s'établit
par des règles. Tous ces catéchismes d'art et de politique que l'on se
jette à la tête, sentent l'enfance de la politique et de l'art.
Laissons donc discuter, puisque c'est l'enseignement pénible, agaçant
et puéril, qu'il faut sans doute encore à notre époque; mais que ceux
d'entre nous qui sentent au dedans d'eux-mêmes un élan véritable ne
s'embarrassent pas de ce bruit de l'école, et fassent leur tâche en se
bouchant un peu les oreilles.

Et puis, quand notre tâche du jour est faite, regardons celle des
autres, et ne nous hâtons pas de dire qu'elle n'est pas bonne, parce
qu'elle est différente. Profiter vaut mieux que contredire, et bien
souvent on ne profite de rien, parce que l'on veut tout critiquer.

Nous exigeons trop de logique dans les autres, et par là nous montrons
que nous n'en avons pas assez pour nous-mêmes. Nous voulons qu'on voie
par nos yeux en toutes choses, et plus un individu nous frappe et nous
occupe par l'emploi de hautes facultés, plus nous voulons l'assimiler
à nos facultés propres, qui, à supposer qu'elles ne soient pas très
inférieures, sont du moins très différentes. Philosophes, nous
voudrions qu'un musicien fît ses délices de Spinoza; musiciens, nous
voudrions qu'un philosophe nous donnât l'opéra de _Guillaume Tell_;
et quand l'artiste, hardi novateur dans sa partie, rejette
l'innovation sur un autre point, de même que quand le penseur,
bouillant à s'élancer dans l'inconnu de ses croyances, recule devant
la nouveauté d'une tentative d'art, nous crions à l'inconséquence et
nous dirions volontiers: «Toi, artiste, je condamne tes œuvres d'art,
parce que tu n'es pas de mon parti et de mon école; toi, philosophe,
je nie ta science, parce que tu n'entends rien à la mienne.»

C'est ainsi qu'on juge trop souvent, et trop souvent la critique
écrite arrive pour donner la dernière main à ce système d'intolérance
si parfaitement déraisonnable. Cela était surtout sensible il y a
quelques années, lorsque beaucoup de journaux et de revues
représentaient beaucoup de nuances d'opinions. On eût pu dire alors:
«Dis-moi dans quel journal tu écris, et je vais te dire quel artiste
tu vas louer ou blâmer.»

On m'a bien souvent dit à moi: «Comment pouvez-vous vivre et parler
avec tel de vos amis qui pense tout au rebours de vous? Quelles
concessions vous fait-il, ou quelles concessions n'êtes-vous pas
forcée de lui faire?»

Je n'ai jamais fait ni demandé la moindre concession, et si j'ai
quelquefois discuté, c'est pour m'instruire en faisant parler les
autres, m'instruire, non pas en ce sens que j'acceptais toujours
toutes leurs solutions, mais en ce sens qu'examinant le mécanisme de
leur pensée et recherchant en eux la source de leurs convictions,
j'arrivais à comprendre ce que l'être humain le mieux organisé
renferme de contradictions de fait dans sa logique apparente, et, par
suite, de logique véritable dans ses apparentes contradictions.

Du moment que l'intelligence vous révèle ses forces, ses besoins, son
but et même ses infirmités à côté de ses grandeurs, je ne comprends
guère qu'on ne l'accepte pas tout entière, même avec ses tâches,
lesquelles, comme celles du soleil, ne peuvent pas être regardées à
l'œil nu sans faire cligner beaucoup la paupière.

J'ai donc, outre l'amitié tendre qui me lie à certaines natures
d'élite, un grand respect pour ce que je n'admettrais pas en moi-même
à l'état de croyance arrêtée, mais ce qui, chez elles me paraît
l'accident inévitable, nécessaire, peut être le coup de fouet
intérieur de leur développement. Un grand artiste peut nier devant moi
une partie de ce qui fait la vie de mon âme, peu m'importe; je sais
bien que par les endroits de mon âme qui lui sont ouverts, il fera
rentrer ma vie avec sa flamme. De même un grand philosophe qui me
blâmera d'être artiste me rendra plus artiste en ranimant ma foi à des
vérités supérieures, lorsqu'il m'expliquera ces vérités avec
l'éloquence de la conviction.

Notre esprit est une boîte à compartimens qui communiquent les uns
avec les autres par un admirable mécanisme. Un grand esprit qui se
livre à nous nous donne à respirer comme un bouquet de fleurs où
certains parfums, qui nous seraient nuisibles isolés, nous charment et
nous raniment par leur mélange avec les autres parfums qui les
modifient.

Ces réflexions me viennent à propos d'Eugène Delacroix. Je pourrais
les appliquer à beaucoup d'autres natures éminentes que j'ai eu le
bonheur d'apprécier sans qu'elles m'aient causé aucun souci en me
contredisant et même en se moquant de moi à l'occasion. J'ai été
tenace dans ma résistance à certains de leurs dires, mais tenace aussi
dans mon affection pour elles et dans ma reconnaissance pour le bien
qu'elles m'ont fait en excitant en moi le sentiment de moi-même. Elles
me regardent comme une rêveuse incorrigible; mais elles savent que je
suis une amie fidèle.

Le grand maître dont je parle est donc mélancolique et chagrin dans sa
théorie, enjoué, charmant, _bon enfant_ au possible dans son commerce.
Il démolit sans fureur et raille sans fiel, heureusement pour ceux
qu'il critique; car il a autant d'esprit que de génie, chose à quoi
l'on ne s'attend pas en regardant sa peinture, où l'agrément cède la
place à la grandeur, et où la maestria n'admet pas la gentillesse et
la coquetterie. Ses types sont austères; on aime à les regarder bien
en face: ils vous appellent dans une région plus haute que celle où
l'on vit. Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes figures de
l'allégorie ou de l'histoire qu'il a traitées vous saisissent par une
allure formidable ou par un calme olympien. Il n'y a pas moyen de
penser, en les contemplant, au pauvre modèle d'atelier, qu'on retrouve
dans presque toutes les peintures modernes, sous le costume d'emprunt
à l'aide duquel on a vainement tenté de le transformer. Il semble que
si Delacroix a fait poser des hommes et des femmes, il ait cligné les
yeux pour ne pas les voir trop réels.

Et cependant ses types sont vrais, quoique idéalisés dans le sens du
mouvement dramatique ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme
les images que nous portons en nous-mêmes quand nous nous représentons
les dieux de la poésie ou les héros de l'antiquité. Ce sont bien des
hommes, mais non des hommes vulgaires comme il plaît au vulgaire de
les voir pour les comprendre. Ils sont bien vivans, mais de cette vie
grandiose, sublime ou terrible dont le génie seul peut retrouver le
souffle.

Je ne parle pas de la couleur de Delacroix. Lui seul aurait peut-être
la science et le droit de faire la démonstration de cette partie de
son art, où ses adversaires les plus obstinés n'ont pas trouvé moyen
de le discuter; mais parler de la couleur en peinture, c'est vouloir
faire sentir et deviner la musique par la parole. Décrira-t-on le
_Requiem_ de Mozart? On pourrait bien écrire un beau poème en
l'écoutant; mais ce ne serait qu'un poème et non une traduction; les
arts ne se traduisent pas les uns par les autres. Leur lien est serré
étroitement dans les profondeurs de l'âme, mais, ne parlant pas la
même langue, ils ne s'expliquent mutuellement que par de mystérieuses
analogies. Ils se cherchent, s'épousent et se fécondent dans des
ravissemens où chacun d'eux n'exprime que lui-même.

«_Ce qui fait le beau de cette industrie-là_, me disait gaîment
Delacroix lui-même dans une de ses lettres, _consiste dans des choses
que la parole n'est pas habile à exprimer_.--Vous me comprenez de
reste, ajoute-t-il; et une phrase de votre lettre me dit assez combien
vous sentez les limites nécessaires à chacun des arts, limites que
messieurs vos confrères franchissent parfois avec une aisance
admirable.»

Il n'y a guère moyen d'analyser la pensée dans quelque art que ce
soit, si ce n'est à travers une pensée de même ordre. Du moment qu'on
veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est petit, les grandes
pensées des maîtres, on erre et on divague sans entamer en rien le
chef-d'œuvre: on a pris une peine inutile.

Quant à disséquer leur procédé, soit pour le louer, soit pour le
blâmer, l'étalage des termes techniques que la critique introduit plus
ou moins adroitement dans ses argumentations sur la peinture et la
musique, n'est qu'un tour de force réussi ou manqué. Manqué, ce qui
arrive souvent à ceux qui parlent du métier sans en comprendre les
termes et en les employant à tort et travers, le tour fait rire les
plus humbles praticiens. Réussi, il n'initie en rien le public à ce
qu'il lui importe de sentir, et n'apprend rien aux élèves attentifs à
saisir les secrets de la maîtrise. Vous leur direz en vain les
procédés de l'artiste, et devant ces naïfs rapins qui s'extasient sur
un petit coin de la toile en se demandant avec stupeur _comment cela
est fait_, vous exposerez en vain la théorie savante des moyens
employés: vous fussent-ils révélés par la propre bouche du maître, ils
seront parfaitement inutiles à celui qui ne saura pas les mettre en
œuvre. S'il n'a pas de génie, aucun moyen ne lui servira; s'il a du
génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se servira à sa manière de
ceux d'autrui, qu'il aura compris ou devinés sans vous. Les seuls
ouvrages d'art sur l'art qui aient de l'importance et qui puissent
être utiles sont ceux qui s'attachent à développer les qualités de
sentiment des grandes choses, et qui par là, élèvent et élargissent le
sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue, Diderot a été grand
critique, et de nos jours, plus d'un critique a encore écrit de belles
et bonnes pages. Hors de là, il n'y a qu'efforts perdus et pédantisme
puéril.

Un modèle d'appréciation supérieure est sous mes yeux. J'en veux
rappeler un fragment pour ceux qui ne l'auraient pas sous la main.

«On ne peut nier l'impression sans cesse décroissante des ouvrages qui
s'adressent à la partie la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une
espèce de refroidissement mortel qui nous gagne par degrés, avant de
glacer tout à fait la source de toute vénération et de toute
poésie................

«Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne sont pas faits pour le
public et ne sont pas appréciés par lui, et qu'il ne garde ses
admirations privilégiées que pour de futiles objets? Serait-ce qu'il
se sent pour toute production extraordinaire une sorte d'antipathie,
et que son instinct le porte naturellement vers ce qui est vulgaire et
de peu de durée? Y aurait-il, pour toute œuvre qui semble par sa
grandeur échapper au caprice de la mode, une condition secrète de lui
déplaire, et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance de
ses goûts et de la vanité de ses opinions?»

Après ce cri de douleur et d étonnement, le critique que je cite nous
parle du _Jugement dernier_, et, sans employer aucun terme de métier,
sans nous initier à aucun des procédés que nous n'avons pas besoin de
connaître, occupé seulement de nous communiquer l'enthousiasme qui
l'embrase, il nous jette dans la pensée la propre pensée de
Michel-Ange.

«Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le seul qui soit parfaitement
approprié à un pareil sujet. L'espèce de convention qui est
particulière à ce style, ce parti tranché de fuir toute trivialité au
risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu'à l'impossible, se
trouvaient à leur place dans la peinture d'une scène qui nous
transporte dans une sphère tout idéale. Il est si vrai que notre
esprit va toujours au-delà de ce que l'art peut exprimer en ce genre,
que la poésie elle-même, qui semble si immatérielle dans ses moyens
d'expression, ne nous donne jamais qu'une idée trop définie de
semblables inventions. Quand l'Apocalypse de saint Jean nous peint les
dernières convulsions de la nature, les montagnes qui s'écroulent, les
étoiles qui tombent de la voûte céleste, l'imagination la plus
poétique et la plus vaste ne peut s'empêcher de circonscrire dans un
champ borné le tableau qui lui est offert. Les comparaisons employées
par les poètes sont tirées d'objets matériels qui arrêtent la pensée
dans son vol. Michel-Ange, au contraire, avec ses dix ou douze groupes
de quelques figures disposées symétriquement et sur une surface que
l'œil embrasse sans peine, nous donne une idée incomparablement plus
terrible de la catastrophe suprême qui amène aux pieds de son juge le
genre humain éperdu; et cet empire immense qu'il prend à l'instant
même sur l'imagination, il ne le doit à aucune des ressources que
peuvent employer les peintres vulgaires; c'est son style seul qui le
soutient dans les régions du sublime et nous y emporte avec lui.

       *       *       *       *       *

Le Christ de Michel-Ange n'est ni un philosophe ni un héros de roman.
C'est Dieu lui-même dont le bras va réduire en poudre l'univers. Il
faut à Michel-Ange, il faut au peintre des formes, des contrastes, des
ombres, des lumières sur des corps charnus et mouvans. Le jugement
dernier, c'est la fête de la chair; aussi comme on la voit courir déjà
sur les os de ces pâles ressuscités, au moment où la trompette
entr'ouvre leur tombe et les arrache au sommeil des siècles! Dans
quelle variété de poétiques attitudes ils entr'ouvrent leurs paupières
à la lueur de ce sinistre et dernier jour qui secoue pour jamais la
lumière du sépulcre et pénètre jusqu'aux entrailles de cette terre où
la mort a entassé ses victimes! Quelques-uns soulèvent avec effort la
couche épaisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps; d'autres,
dégagés déjà de leur fardeau, restent là étendus et comme étonnés
d'eux-mêmes. Plus loin, la barque vengeresse emporte la foule des
réprouvés. Caron se tient là, battant de son aviron les âmes
paresseuses: _qualunque s'adagia!»_

Qui donc a écrit ces belles pages? Ne semble-t-il pas qu'on entende
Michel-Ange lui-même parler de son œuvre et en expliquer la pensée?
Ce langage si grand et si ferme qu'il ne semble pas appartenir à
notre siècle, n'est-il pas celui du maître traduit par quelque
littérateur contemporain du premier ordre?

Non! ces pages sont écrites par un maître moderne qui n'a ni le goût
ni le temps d'écrire. Elles ont été jetées à la hâte sur le papier,
dans un jour de brûlante indignation contre l'indifférence du public
et de la critique en présence d'une belle copie du _Jugement dernier_,
due à Sigalon, et que Paris était appelé à contempler au palais des
Beaux-Arts, ce dont Paris ne se souciait pas le moins du monde. Ces
pages, dont le maître ne veut pas seulement qu'on lui parle et qu'il
craint peut-être de relire, sont signées Eugène Delacroix.

Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il écrit beaucoup d'autres[12]! mais
bien: Que n'a-t-il pu mettre douze heures de plus dans ses journées
déjà trop courtes pour la peinture! Lui seul, je le crois, eût pu
traduire son propre génie à la multitude en lui traduisant celui des
maîtres tant aimés et si bien compris par lui!

  [12] Il en a écrit quelques autres que la postérité recueillera
  très précieusement, entre autres un opuscule intitulé: _Questions
  sur le beau_.

Citons la conclusion; on y verra le _procédé_ par lequel Delacroix est
devenu un peintre égal à Michel-Ange.

«On n'a pas craint d'affirmer que la vue du chef-d'œuvre de
Michel-Ange corromprait le goût des élèves et les induirait à la
manière, comme si quelque chose pouvait être plus funeste que la
manière même des écoles. Sans doute, des modèles aussi frappans ne
s'adressent pas à tous les esprits. Il en est de l'étude d'une manière
si agrandie, d'un art si abstrait, si l'on peut parler ainsi, comme de
ces régimes austères auxquels ne se soumettent que les rudes
tempéramens. En présence de tant de grandeur et de hardiesse, un élève
imbécile se retourne vers son maître et ne voit dans le dédain du
grand peintre pour l'imitation vulgaire que l'impuissance d'imiter. Le
maître se demande à son tour s'il fera céder la tradition devant ce
mépris de toute tradition, et cependant le sublime artiste s'avance à
travers les siècles, entouré de disciples plus dignes de lui. Tous les
grands noms de la peinture marchent à ses côtés et le couronnent des
rayons de leur propre gloire....................................

«Après toutes les nouvelles déviations dans lesquelles l'art pourra se
trouver entraîné par le caprice et le besoin du changement, le grand
style du Florentin sera toujours comme un pôle vers lequel il faudra
se tourner de nouveau pour retrouver la route de toute grandeur et de
toute beauté.»

Le voilà, le procédé! C'est d'adorer le beau d'abord, ensuite de le
comprendre, et puis enfin de le tirer de soi-même. Il n'y en a pas
d'autre.

On peut bien croire que l'inintelligence du siècle a fait
mortellement souffrir cette âme enthousiaste des grandes choses.
Heureusement, la gaîté charmante de son esprit l'a préservé de la
souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve, le géant était trop
fortement trempé pour la connaître. Il a résolu le problème de prendre
son essor entier, un essor victorieux, immense, et qui laisse le
parlage et le paradoxe loin sous ses pieds, comme cette fulgurante
figure d'Apollon qu'il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans la
splendeur des cieux, les Chimères qu'il vient de terrasser. Il a
résolu ce problème sans perdre la jeunesse de son âme, la générosité
et la droiture de ses instincts, le charme de son caractère, la
modestie et le bon goût de son attitude.

Delacroix a traversé plusieurs phases de son développement en
imprimant à chaque série de ses ouvrages le sentiment profond qui lui
était propre. Il s'est inspiré du Dante, de Shakspeare et de Goëthe,
et les romantiques ayant trouvé en lui leur plus haute expression, ont
cru qu'il appartenait exclusivement à leur école. Mais une telle
fougue de création ne pouvait s'enfermer dans un cercle ainsi défini.
Elle a demandé au ciel et aux hommes de l'espace, de la lumière, des
lambris assez vastes pour contenir ses compositions, et s'élançant
alors dans le monde de son idéal complet, elle a tiré de l'oubli, où
il était question de les reléguer, les allégories de l'antique Olympe,
qu'elle a mêlées en grand historien de la poésie, à l'illustration
des génies de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde évanoui
ou travesti par de froides traditions, au feu de son interprétation
brûlante. Autour de ces personnifications surhumaines, il a créé un
monde de lumière et d'effets, que le mot _couleur_ ne suffit peut-être
pas à exprimer pour le public, mais qu'il est forcé de sentir dans
l'effroi, le saisissement ou l'éblouissement qui s'emparent de lui à
un tel spectacle. Là éclate l'individualité du sentiment de ce maître,
enrichie du sentiment collectif des temps modernes, dont la source
cachée au fond des esprits supérieurs grossit toujours à travers les
âges.

Il y aura néanmoins toujours un ordre d'esprits systématiques qui
reprocheront à Delacroix de n'avoir pas présenté à leurs sens le joli,
le gracieux, la forme voluptueuse, l'expression caressante comme ils
l'entendent. Reste à savoir s'ils l'entendent bien, et si, dans cette
région de la fantaisie, ils sont compétens à discerner le faux du
vrai, le naïf du maniéré. J'en doute. Ceux qui comprennent réellement
le Corrége, Raphaël, Watteau, Prud'hon, comprennent tout aussi bien
Delacroix. La grâce a son siége et la puissance a le sien. D'ailleurs
les grâces sont des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou
chastes, selon l'œil qui les voit, selon l'âme qui les formule. Le
génie de Delacroix est sévère, et quiconque n'a pas un sentiment
capable d'élévation ne le goûtera jamais entièrement. Je crois qu'il
y est tout résigné.

Mais quelle que soit la critique, il laissera un grand nom et de
grandes œuvres. Quand on le voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant
de mille petits maux obstinés à le tenir en haleine, on s'étonne que
cette délicate organisation ait pu produire avec une rapidité
surprenante, à travers des contrariétés et des fatigues inouïes, des
œuvres colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront
suivies, s'il plaît à Dieu, de beaucoup d'autres, car le maître est de
ceux qui se développent jusqu'à la dernière heure, et dont on croit en
vain saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige.

Delacroix n'a pas été seulement grand dans son art, il a été grand
dans sa vie d'artiste. Je ne parle pas de ses vertus privées, de son
culte pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis malheureux, des
charmes solides de son caractère, en un mot. Ce sont là des mérites
individuels que l'amitié ne publie pas à son de trompe. Les
épanchemens de son cœur dans ses admirables lettres feraient ici un
beau chapitre qui le peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les
amis vivans doivent-ils être ainsi révélés, même quand cette
révélation ne peut être que la glorification de leur être intime? Non,
je ne le pense pas. L'amitié a sa pudeur, comme l'amour a la sienne.
Mais ce qui en Delacroix appartient à l'appréciation publique pour le
profit que portent les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa
conduite; c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner, la vie modeste
et longtemps gênée qu'il a acceptée plutôt que de faire aux goûts et
aux idées du siècle (qui sont bien souvent celles des gens en place)
la moindre concession à ses principes d'art. C'est la persévérance
héroïque avec laquelle, souffrant, malingre, brisé en apparence, il a
poursuivi sa carrière, riant des sots dédains; ne rendant jamais le
mal pour le mal, malgré les formes charmantes d'esprit et de
savoir-vivre qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes sourdes et
terribles de l'amour-propre; se respectant lui-même dans les moindres
choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque année au milieu
d'un feu croisé d'invectives, qui eût étourdi ou écœuré tout autre;
ne se reposant jamais, sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il
aime et comprend admirablement les autres arts, à la loi impérieuse
d'un travail longtemps infructueux pour son bien-être et son succès:
vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont
s'entourent les artistes parvenus, lui dont la délicatesse d'organes
et de goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un peu de luxe et de
repos.


FIN DU TOME ONZIÈME.


    Typographie L. Schnauss.



HISTOIRE DE MA VIE.



    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charité envers les autres
    Dignité envers soi-même:
    Sincérité devant Dieu.

    Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME DOUZIÈME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD



(SUITE.)

  Delacroix.--David Richard et Gaubert.--La phrénologie et la
    médecine.--Les saints et les anges.


Dans tous les temps, dans tous les pays, on cite les grands artistes
qui n'ont rien donné à la vanité ou à l'avarice, rien sacrifié à
l'ambition, rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix, c'est nommer
un de ces hommes purs dont le monde croit assez dire en les déclarant
honorables, faute de savoir combien la tâche est rude au travailleur
qui succombe et au génie qui lutte.

Je n'ai point à faire l'historique de nos relations; elle est dans ce
seul mot, amitié sans nuages. Cela est bien rare et bien doux, et
entre nous cela est d'une vérité absolue. Je ne sais pas si Delacroix
a des imperfections de caractère. J'ai vécu près de lui dans
l'intimité de la campagne et dans la fréquence des relations suivies,
sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu'elle fût.
Et pourtant nul n'est plus liant, plus naïf et plus abandonné dans
l'amitié. Son commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on se
trouve soi-même être sans défauts, tant il est facile d'être dévoué à
qui le mérite si bien. Je lui dois en outre, bien certainement, les
meilleures heures de pures délices que j'aie goûtées en tant
qu'artiste. Si d'autres grandes intelligences m'ont initiée à leurs
découvertes et à leurs ravissemens dans la sphère d'un idéal commun,
je peux dire qu'aucune individualité d'artiste ne m'a été aussi plus
sympathique, et, si je puis parler ainsi, plus intelligente dans son
expansion vivifiante. Les chefs-d'œuvre qu'on lit, qu'on voit ou
qu'on entend ne vous pénètrent jamais mieux que doublés en quelque
sorte dans leur puissance par l'appréciation d'un puissant génie. En
musique et en poésie comme en peinture, Delacroix est égal à lui-même,
et tout ce qu'il dit quand il se livre est charmant ou magnifique sans
qu'il s'en aperçoive.

Je ne compte pas entretenir le public de tous mes amis. Un chapitre
consacré à chacun d'eux outre qu'il blesserait la timidité modeste de
certaines natures éprises de recueillement et d'obscurité, n'aurait
d'intérêt que pour moi et pour un fort petit nombre de lecteurs. Si
j'ai parlé beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amitié type a
été pour moi l'occasion de dresser mon humble autel à une religion de
l'âme que chacun de nous porte plus ou moins pure en soi-même.

Quant aux personnes célèbres, je ne m'attribue pas le droit d'ouvrir
le sanctuaire de leur vie intime, mais je regarde comme un devoir
d'apprécier l'ensemble excellent de leur vie par rapport à la mission
qu'elles remplissent, quand je suis à même de remplir ce devoir en
connaissance de cause.

Que ceux de mes anciens amis qui ne trouveront pas leurs noms à cette
page de mon histoire ne pensent donc pas qu'ils soient effacés de mon
cœur. Plus d'un, même, que les circonstances ont forcément éloigné, à
la longue, du milieu où j'ai dû vivre, m'est resté cher, et garde dans
mes souvenirs la place honorable et douce qu'il s'y est faite.

Parmi ceux-là, je te nommerai pourtant, David Richard, type noble et
doux, âme pure entre toutes! Tu appartiens à l'estime d'un groupe
moins restreint que celui où ton humilité vraiment chrétienne s'est
toujours cachée. La charité t'a, pour ainsi dire, détaché de toi-même,
et tes patientes études, les élans généreux de ton cœur t'ont jeté
dans une vie d'apôtre où le mien t'a suivi avec une constante
vénération.

C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce sentiment-là ne
deviennent pas dignes de l'inspirer à leur tour. Cet humble axiome
résume toute la vie de David Richard. Doué d'une tendresse suave et
d'une foi fervente, il vit dans ses amis (et en tête de ses premiers
amis fut l'illustre Lamennais), non pas des soutiens et des appuis
pour sa faiblesse, mais des alimens naturels pour les forces de son
dévouement. Je ne sais pas si on l'a jamais soutenu et consolé, lui!
Je ne crois pas, du moins, qu'il ait jamais songé à se plaindre
d'aucune peine personnelle. Ce que je sais, c'est qu'il écoutait,
consolait et calmait toujours, attirant à lui toutes les peines des
autres et les dissipant ou les calmant par je ne sais quelle influence
mystérieuse.

Je crois sérieusement à des _influences_. Je ne sais pas qualifier
autrement certaines dispositions soudaines où nous placent, à notre
insu, peut-être à l'insu d'elles-mêmes, certaines personnes que nous
aimons ou qui nous déplaisent à première vue. Que ce soit une
impression reçue dans une existence antérieure dont nous avons perdu
le souvenir, ou réellement un fluide qui émane d'elles, il est certain
que la rencontre de ces personnes nous est bienfaisante ou nuisible.
Je ne crois pas que ces préventions soient imaginaires dans leurs
causes n'ayant jamais vu qu'elles le fussent dans leurs effets. Je ne
parle pas des préventions légères, fantasques ou préconçues. On fait
fort bien de vaincre celles-là dès qu'on les sent mal fondées; mais il
en est de bien sérieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention,
et qu'on se repent toujours d'avoir repoussées lorsqu'on avait la
liberté d'agir.

Si c'est une superstition, j'ai celle-là, je l'avoue, et j'ai fait
l'expérience d'aimer toute ma vie les gens que j'ai aimés en les
voyant pour la première fois. Il en fut ainsi de David Richard, que
je n'ai pas vu depuis plus de dix ans, et de mon pauvre Gaubert, que
je ne verrai plus que dans une autre vie. Les voir était pour moi un
véritable bien-être moral, que je ressentais même d'une façon
matérielle, dans l'aisance de ma respiration, comme s'ils eussent
apporté autour de moi une atmosphère plus pure que celle dont j'étais
nourrie à l'habitude. Ne plus les voir n'a rien ôté au bien-être
intellectuel que m'apporte leur souvenir et au rassérénement qui se
fait dans ma pensée quand je m'imagine converser avec eux.

C'est qu'il y a des âmes, je ne dirai pas faites les unes pour les
autres, trop de dissemblances dans leurs facultés leur commandent de
ne pas se jeter aveuglement dans le même chemin; mais des âmes qui se
conviennent par quelque point essentiel et dominant. Gaubert me
disait, dans sa langue phrénologique, que nous nous tenions par les
protubérances de l'affectionnivité et de la vénération. Soit! Quand
ces âmes se rencontrent, elles se devinent et s'acceptent mutuellement
sans hésiter, elles se saluent comme de vieilles connaissances; elles
n'ont rien à se révéler de nouveau, et pourtant elles se délectent
dans l'entretien l'une de l'autre, comme si elles se retrouvaient
après une longue séparation.

La femme admirable et infortunée dont j'ai parlé dans les pages
précédentes demandait au ciel des saints et des anges sur la terre.
Je me souviens de lui avoir dit souvent qu'il y en avait, mais que
nous n'avions pas toujours le sens divin qui les fait reconnaître sous
l'humble forme et parfois sous le pauvre habit qui les déguisent. Nous
avons de l'imagination, nous cherchons le prestige. La beauté, le
charme, l'esprit, la grâce nous enivrent, et nous courons après de
trompeurs météores sans nous douter que les vrais saints sont plus
souvent cachés dans la foule que placés sur le piédestal. Et puis,
quand nous avons suivi ces belles lumières qui attirent comme les feux
follets, elles s'éteignent tout à coup, et avec elles l'enthousiasme
qu'elles nous inspiraient. Ces erreurs-là s'appellent quelquefois
passions. Les vrais saints ne fanatisent pas ainsi. Ils n'inspirent
que des sentimens doux et angéliques comme eux-mêmes. Ils sont trop
modestes pour vouloir entraîner ou éblouir. Ils ne troublent pas le
cerveau, ils ne tourmentent pas le cœur. Ils sourient et bénissent.
Heureux l'instinct qui les découvre et le jugement qui les apprécie!

Des saints et des anges! Et pourquoi ne voulons-nous pas comprendre
que ces beaux êtres fantastiques sont déjà de ce monde à l'état
latent, comme le papillon splendide dans sa pauvre larve? Ils n'ont ni
rayons de feu ni ailes d'or pour se distinguer des autres hommes. Ils
n'ont pas même toujours les beaux yeux profonds et lumineux qui
éclairaient la figure pâle de mon bon Gaubert. Ils ne sont ni
remarqués ni admirés dans le monde. Ils ne brillent nulle part, ni sur
des chevaux rapides, ni aux avant-scènes des théâtres, ni dans les
salons, ni dans les académies, ni dans le forum, ni dans les cénacles.
S'ils eussent vécu sous Tibère, ils n'eussent brillé qu'aux arènes, en
qualité de martyrs, comme tant d'autres fidèles serviteurs de Dieu,
dont on n'eût jamais entendu parler si l'occasion d'un grand acte de
foi ne se fût rencontrée pour envoyer aux archives du ciel les noms
sacrés de ces victimes obscures, la splendeur de ces vertus ignorées.

Des saints et des anges! Oui, à mes yeux, Gaubert était un saint et
Richard un ange. Celui-ci paisible et nageant sans trouble et sans
effroi dans son rayonnement intérieur; celui-là, plus agité, plus
impatient, exhalant de brûlantes indignations contre la folie ou la
perversité qu'il comprenait d'autant moins qu'il les étudiait
davantage.

Gaubert m'inspirait une tendresse véritable, parce qu'il l'éprouvait
pour moi. Quoiqu'il n'eût qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa
tête chauve, ses joues creuses, sa débile santé et, plus que tout
cela, l'austérité naïve de sa vie et de ses idées, le vieillissaient
de vingt ans à mes yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type
du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans ses théories,
indulgent jusqu'à la _gâterie_ dans la pratique des affections. J'ai
pleuré sa mort, non pas seulement par respect et par attendrissement,
mais par égoïsme de cœur. Il nous avait pourtant dit cent fois à tous
qu'il ne fallait pas pleurer les morts, mais bien plutôt remercier
Dieu de les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement au-delà de
la tombe, jusqu'à se réjouir de les savoir en possession de leur
récompense. Il avait raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et
si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il s'était rendu trop
nécessaire à moi. Je voyais en lui un refuge contre tous les
découragemens et toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante
du devoir avec les suavités de la prédication enthousiaste et ces
douceurs de la sollicitude paternelle qui pénètrent et consolent. Les
saints farouches et ascétiques frappent l'imagination ou éveillent
l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils n'agissent donc que sur de
nobles orgueilleux de leur trempe. Les saints doux et tendres attirent
davantage, et, pour mon compte, je n'aime que ceux-ci.

J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère qui lui a survécu, dans
la suite de mon histoire.



CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME.

  Sainte-Beuve.--Luigi Calamatta.--Gustave Planche.--Charles
    Didier.--Pourquoi je ne parle pas de certains autres.


Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon récit en consacrant encore
quelques pages à mes amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces
amis me firent pénétrer est une partie essentielle de ma véritable
histoire, celle de mon développement moral et intellectuel. J'ai la
conviction profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai acquis et
gardé d'un peu bon dans l'âme. Je suis venue sur la terre avec le goût
et le besoin du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante
organisation pour me passer d'une éducation conforme à mes instincts,
ou pour la trouver toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait
besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère: les amis éclairés,
les sages conseils vinrent un peu trop tard et quand le feu avait trop
longtemps couvé sous la cendre pour être étouffé facilement. Mais
cette sensibilité douloureuse fut souvent calmée et toujours consolée
par des affections sages et bienfaisantes.

Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à
d'autres égards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter, et
qui est une grâce d'état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui
m'entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de
réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs me firent faire assez
vite de grands pas, et d'autres hommes, d'une portée moins
saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui
ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent puissamment à me tirer du
labyrinthe d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps
endormie.

Parmi les hommes d'un talent apprécié, M. Sainte-Beuve, par les
abondantes et précieuses ressources de sa conversation, me fut très
salutaire, en même temps que son amitié, un peu susceptible, un peu
capricieuse mais toujours précieuse à retrouver, me donna quelquefois
la force qui me manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé
profondément par des aversions et des attaques acerbes contre des
personnes que j'admirais et que je respectais; mais je n'avais ni le
droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaîner ses
vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de moi, il fut toujours
généreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été
en paroles, mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs il m'avait été
secourable avec sollicitude et délicatesse dans certaines détresses
de mon âme et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter
parmi mes éducateurs et bienfaiteurs intellectuels.

Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi de type, et dans des
momens où ma pensée éprouvait le besoin d'une expression plus hardie,
sa forme délicate et adroite m'a paru plus propre à m'empêtrer qu'à me
dégager. Mais quand les heures de fièvre sont passées, on revient à
cette forme un peu _vanlotée_, comme on revient à Vanloo lui-même;
pour en reconnaître la vraie force et la vraie beauté à travers le
caprice de l'individualité et le cachet de l'école, sous ces
miévreries souriantes de la recherche, il y a, quand même, le génie du
maître. Comme poète et comme critique, Sainte-Beuve est un maître
aussi. Sa pensée est souvent complexe, ce qui la rend un peu obscure
au premier abord; mais les choses qui ont une conscience réelle valent
qu'on les relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente
obscurité. Le défaut de cet écrivain est un excès de qualités. Il sait
tant, il comprend si bien, il voit et devine tant de choses, son goût
est si abondant et son objet le saisit par tant de côtés à la fois,
que la langue doit lui paraître insuffisante et le cadre toujours trop
étroit pour le tableau.

A mes yeux, il était dominé par une contradiction nuisible, je ne
dirai pas à son talent, il a bien prouvé que son talent n'en a pas
souffert, mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot de bonheur,
non pas une rencontre ou une réunion de faits qu'il n'est au pouvoir
d'aucun homme de faire surgir et de gouverner, mais une certaine
source de foi et de sérénité intérieure qui, pour être intermittente,
et souvent troublée par le contact des choses extérieures, n'en est
pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul bonheur que Dieu nous
ait accordé, et dont on puisse oser, sans folie, lui demander la
continuation, c'est de sentir qu'au milieu des accidens et des
catastrophes de la vie commune, on est en possession de certaines
joies intimes et pures qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure.
Dans l'art comme dans la philosophie, dans l'amour comme dans
l'amitié, dans toutes ces choses abstraites dont les événemens ne
peuvent nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience
prématurée nous apportent ce bienfait de nous mettre d'accord un jour
ou l'autre avec nous-mêmes.

Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve; mais je l'ai vu
longtemps aussi tourmenté que je l'étais alors, quoiqu'il eût
infiniment plus de science, de raison et de force défensive contre la
douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence convaincante, et
il portait cependant en lui le trouble des âmes généreuses
inassouvies.

Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le problème de la raison
en le compliquant. Il voyait le bonheur dans l'absence d'illusions et
d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait l'ennui, le dégoût et
le spleen dans l'exercice de la logique pure. Il éprouvait le besoin
des grandes émotions: il convenait que s'y soustraire par crainte du
désenchantement est un métier de dupe, puisque les petites émotions
inévitables nous tuent en détail; mais il voulait gouverner et
raisonner les passions en les subissant. Il voulait qu'on pardonnât
aux illusions de ne pouvoir pas être complètes, oubliant, ce me
semble, que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont pas du tout,
et que les amis, les amans, les philosophes qui voient quelque chose à
pardonner à leur idéal ne sont déjà plus en possession de la foi, mais
qu'ils sont tout simplement dans l'exercice de la vertu et de la
sagesse.

_Croire_ ou _aimer par devoir_ m'a toujours révoltée comme un
paradoxe. On peut agir dans le fait comme si on croyait ou comme si on
aimait: voilà, en certains cas, le devoir. Mais du moment qu'on ne
croit plus à l'idée ou qu'on n'aime plus l'_être_, c'est le devoir
seul que l'on suit et que l'on aime.

Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se poser de la sorte une
prescription impossible; mais quand il arrivait à philosopher sur la
pratique de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais le
voir tourner dans ce cercle infranchissable.

En résumé, trop de cœur pour son esprit et trop d'esprit pour son
cœur, voilà comment je m'expliquai cette nature éminente, et, sans
oser affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise, je m'imagine
toujours que ce résumé est la clef de ce que son talent offre
d'original et de mystérieux. Peut-être que si ce talent fût laissé
être faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait pris des
revanches d'autant plus éclatantes; mais bien qu'il aimât ce
laisser-aller dans l'œuvre des autres, il n'a pas consenti à être
inégal, et il s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu dans un
artiste quelque chose de plus ému et de plus pénétrant que ce qu'il a
consenti à exprimer dans son œuvre générale se permettent quelque
regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition qu'il ne s'en est
permis à lui-même. Mais le public n'est pas obligé de savoir que les
œuvres qui le charment et l'instruisent ne sont souvent que le
débordement d'un vase qui a retenu le plus précieux de sa liqueur.
C'est d'ailleurs un peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours
le plus pur de ses trésors comme un fonds de réserve qu'elle doit
rendre à Dieu seul, et que les épanchemens des tendresses intimes font
seuls pressentir. On est même effrayé quand le génie réussit à se
produire tout entier sous une forme arrêtée; on craint qu'il ne se
soit épuisé dans cet effort suprême, car l'impuissance de se
manifester complétement est un bienfait du ciel envers l'humaine
faiblesse, et si l'on pouvait exprimer l'aspiration infinie, elle
cesserait peut-être aussitôt d'exister.

Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tête d'une
de mes éditions me fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà
estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur
italien, Mercuri, à qui l'on doit, entre autres, la précieuse petite
gravure des _Moissonneurs_ de Léopold Robert. Ces deux artistes
étaient liés par une noble et fraternelle amitié. Je ne fis que voir
et saluer Mercuri, dont le caractère timide ne pouvait guère se
communiquer à ma propre timidité. Calamatta, plus Italien dans ses
manières, c'est-à-dire plus confiant et plus expansif, me fut vite
sympathique, et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit pour toute
la vie.

J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi fidèles, aussi délicats dans
leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des
relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami _sûr_, on
dit de lui une grande chose, car il est rare de rencontrer chez une
personne aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une personne
sérieuse aucune pédanterie. Calamatta, aimable compagnon dans le rire
et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit sérieux,
recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans une bonne et sage
voie d'appréciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractères
charmans comme le sien inspirent la confiance, mais peu la méritent et
la justifient comme lui.

La gravure est un art sérieux en même temps qu'un métier dur et
assujettissant, où le procédé, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler
réellement le génie de la patience. Le graveur doit être habile
artisan avant de songer à être artiste. Certes, la partie du métier
est immense aussi dans la peinture, et, dans la peinture murale
particulièrement, elle se complique de difficultés formidables. Mais
les émotions de la création libre, du génie, qui ne relève que de
lui-même sont si puissantes, que le peintre a des jouissances
infinies. Le graveur n'en connaît que de craintives, car ses joies
sont troublées justement par l'appréhension de se laisser prendre à
l'envie de devenir créateur lui-même.

J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci, à savoir: si le
graveur doit être artiste comme Edelink de Bervic, ou comme
Marc-Antoine et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier fidèlement les
qualités et les défauts de son modèle, ou s'il doit copier librement
en donnant essor à son propre génie; en un mot, si la gravure doit
être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse interprétation de l'œuvre
des maîtres.

Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en
dehors de mon métier à moi, mais il me semble que celle-ci est la même
qu'on peut appliquer à la traduction des livres étrangers. Pour ma
part, si j'étais chargée de ce soin, et qu'il me fût permis de
choisir, je ne choisirais que des chefs-d'œuvre, et je me plairais à
les rendre le plus servilement possible, parce que les défauts des
maîtres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'étais
forcée de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal écrit, je
serais tentée de l'écrire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair
que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait
très mauvais gré du service que je lui aurais rendu, car il est dans
la nature des talens incomplets de préférer leurs défauts à leurs
qualités.

Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui
interprètent, et il n'y a peut-être qu'un peintre de génie qui puisse
pardonner à son copiste d'avoir eu plus de talent que lui.

Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre
d'arranger à sa guise l'œuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la
mode encourageât cette licence, où s'arrêterait-on, et où serait le
caractère utile et sérieux de cet art, dont le premier but est
non-seulement de répandre et de populariser l'œuvre de la peinture,
mais encore de conserver intacte à la postérité la pensée des maîtres,
à travers le temps et les événemens qui détruisent les originaux?

Il faut que chaque science, chaque art, chaque métier même ait sa
doctrine. Rien n'existe sans une pensée dominante où le travail se
rattache, où la volonté se maintient consciencieuse. Dans les époques
de décadence où chacun fait à sa guise, sans respect pour rien ni
personne, les arts déclinent et périssent.

Calamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa
pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude
absolue: c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien
copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne
peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y
apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des
portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux
de burin qui prennent des années. Calamatta a travaillé sept ans de
suite au _Vœu de Louis XIII_ de M. Ingres.

On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la
gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autres celui de M.
Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est
saisissante.

Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie
passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a
consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la _Joconde_ de
Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où
j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'œuvre. Ce type, réputé
si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si
mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima
miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais
dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin
d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile,
arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise
que fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles
aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux
corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera
pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que
les ossemens des générations ne seront plus que poussière, la
triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible
sourire, à de jeunes cœurs amoureux d'elle.

Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné, par l'exemple soutenu (la
meilleure des leçons), qu'il faut étudier, chercher et vouloir
toujours; aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans
la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie,
Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon
âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute
amitié durable.

Je dois aussi une reconnaissance particulière, comme artiste, à M.
Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande
élévation. Mélancolique par caractère et comme rassasié, en naissant,
du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas
un esprit froid ni un cœur impuissant; mais une tension
contemplative, trop peu accessible aux émotions variées et au
laisser-aller de l'imprévu dans les arts, concentra le rayonnement de
sa pensée sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre,
comprendre et sentir le beau que dans le grand et le sévère. Le joli,
le gracieux et l'agréable lui devinrent antipathiques. De là une
injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation, qui lui fut
imputée à mauvaise humeur, à parti pris, bien qu'aucune critique ne
soit plus intègre et plus sincère que la sienne.

Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères et attiré sur lui plus
de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience
poursuivant ses _exécutions_ sous une apparente impassibilité. Mais
c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait pas réellement.
Cette hostilité, qu'il avait provoquée, le faisait souffrir; car le
fond de son caractère est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y
faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue
ne couvre pas les ménagemens caractéristiques de la haine. Une
discussion douce le ramène facilement, ou, du moins, le ramenait alors
des excès de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume,
entraîné par je ne sais quelle fatalité de son talent, il achevait de
briser ce qu'il s'était peut-être promis de ménager.

J'aurais complétement accepté ce caractère avec tous ses inconvéniens
et tous ses dangers si j'avais trouvé juste et concluant le point de
vue où il se plaçait, en tant que critique. La différence de mon
sentiment sur les œuvres d'art que je défendais quelquefois contre
ses anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder la sobriété et la
sévérité de ses appréciations comme des effets utiles de ses
convictions raisonnées.

Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuvé de moins en
moins, même chez mes amis, dans l'exercice de la critique en général,
c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est la rudesse des formes,
c'est, en un mot, le sentiment qui préside parfois à cet enseignement
et qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant
plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'était égaré par
aucune personnalité méchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de
tous les vivans, au contraire, avec une grande sérénité, et même, dans
la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait
pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paraître
en écrivant. C'était donc évidemment le résultat d'un système et d'une
croyance qui pouvaient être respectables, mais dont le résultat
n'était pas bienfaisant.

Si la critique est _ce quelle doit être, un enseignement_, elle doit
se montrer douce et généreuse, afin d'être persuasive. Elle doit
ménager surtout l'amour-propre, qui, durement froissé en public, se
révolte naturellement contre cette sorte d'insulte à la personne. On
aura beau dire que la critique est libre et ne relève que d'elle-même,
toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la charité le premier de
nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous
jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous
le sentirons aisément à leur indulgence, et les conseils enveloppés de
ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la
raillerie et le dédain n'auront jamais.

Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique, même la plus
aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique élevée,
désintéressée, noble de sentimens et de formes, doit nous être
toujours utile, même quand elle nous contredit ouvertement. Elle
soulève en nous-mêmes un examen nouveau et une discussion approfondie
qui ne peuvent nous être que salutaires. Elle doit donc nous trouver
reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public
et nous-mêmes.

C'était là certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en
prenait pas le moyen. Il blessait la personnalité, et le public, qui
s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du
moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit ou croit apercevoir la passion au
fond du débat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger
l'œuvre qui en a soulevé les orages.

La connaissance générale, le goût et l'intelligence des arts ne
gagnent donc rien à ces querelles, et l'instruction véritable que le
beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent dû répandre en
a été amoindrie.

Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit arrivé. Par son caractère
personnel, il l'a peut-être moins mérité qu'un autre; par la rudesse
de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il
s'y est exposé davantage.

Le reproche que je me permets de lui adresser est bien désintéressé, à
coup sûr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encouragée.

En outre, j'ai une prédilection très grande pour les côtés élevés et
tranchés de ce jugement véritablement éclairé de haut, à plusieurs
égards, en peinture et en musique particulièrement. Je le trouve moins
juste en littérature. Il n'a pas accepté des talens que le public a
acceptés avec raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience
austère contre l'intelligence générale des engouemens, jusqu'y
dépasser son but et à se sentir mal disposé, même pour les succès
mérités.

Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage moral: si grand,
qu'il y en a à le dire et à défendre l'homme, son talent et sa
droiture contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe de sa
critique.

Lui-même, dès ses premiers pas dans la carrière, a posé sa doctrine
avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus
qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la critique sévère) qui
s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des éblouissemens et des
vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière
et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus
douloureuse de toutes les pensées. Je n'en connais pas de plus
décourageante, de plus voisine du désespoir... C'est une œuvre
mesquine (toujours la critique) et qui ne mérite pas même le nom
d'œuvre. C'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire
loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle de la
stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].»

  [13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831.

Tout le reste du chapitre est aussi curieux et même de plus en plus
curieux. C'est la confession, non pas ingénue et irréfléchie, mais
volontaire et comme désespérée, d'un jeune homme ambitieux de produire
quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misère de la
critique, acceptée contre son gré, dans un jour d'incertitude ou de
découragement. «_Honte et malheur à moi_, dit-il, _si je ne puis
jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé!_»

Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue était faux. Le rôle de
critique, bien compris, est un rôle tout aussi grand que celui de
créateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre
chose que la critique des idées et des préjugés de leur temps. Cela a
bien suffi non-seulement à leur gloire, mais encore aux progrès de
leur siècle, car toute œuvre de perfectionnement se compose de deux
actes également importans de la volonté humaine, renverser et
réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé que l'autre; mais si
l'on rebâtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que
l'on commence toujours à fonder sur des ruines, et que si ces ruines
servent encore de base à nos édifices mal assurés, c'est que le
travail de la démolition, de la critique, n'a pas été assez complet et
assez profond? D'où il résulte que l'un est aussi rare et aussi
difficile que l'autre.

Gustave Planche, en avançant en âge et en réfléchissant mieux, comprit
sans doute qu'il s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la
continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand
plaisir de ses adversaires, mais pour le progrès de l'_éducation du
goût public_, auquel il a sérieusement contribué, en dépit des
défauts de sa manière et des erreurs de son propre goût. S'il a manqué
souvent aux convenances de forme, aux égards dus au génie lors même
qu'on le croit égaré, aux encouragemens dus au talent consciencieux et
patient qui n'est pas le génie, mais qui peut grandir sous une
heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son
enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de
ses heures de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus amères
réflexions contre les individus une foule d'excellentes choses
générales dont la masse peut profiter, sauf à en faire une application
moins rigide. Il a montré, sur un très grand nombre de sujets et
d'objets, un goût sûr, éclairé, un sentiment délicat ou grandiose,
exprimés d'une manière élégante, claire et toujours concise malgré
l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un peu trop sculpturale
et uniforme. On la croirait recherchée et apprêtée, tant elle est
parfois pompeuse; mais c'est une manière naturelle à cet écrivain qui
produit avec une grande rapidité et une grande facilité.

Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il me força, par ses
moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec
beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation,
peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable,
m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour
entrer dans mon petit progrès relatif.

Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes
pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne
doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai
jamais eu qu'à me louer, en ce qui me concerne.

Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise
que son intimité avait pour moi de graves inconvéniens. Elle
m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il n'est pas
possible d'avoir pour ami un critique aussi _austère_ (je me sers sans
raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même),
sans être réputé solidaire de ses aversions et de ses condamnations.
Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec
lui, et s'était brouillé avec moi à cause de lui. Tous ceux que
Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un
crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un
isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne
devais pas sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.

J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour
moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa
nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en vue des haines
littéraires que ses éloges m'avaient attirées: on ne doit rien faire
pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait
intérieurement. Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût
universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses
faciles et agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement
et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec
lui, me jetaient, à mon tour, dans une sorte de spleen auquel je
n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus. Je voyais en lui
une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire
part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son
bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur
que de savoir.

Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout à fait
mystérieuse qui doit tenir à son organisation et que je n'ai jamais
pénétrée, parce qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même, eût été
injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions
profondes qui achèvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas.
Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais
abattue et brisée moi-même, car c'était le temps où j'écrivais
_Lélia_, évitant soigneusement de dire à Planche le fond de mon propre
problème, tant je craignais de le lui voir résoudre par une
désespérance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme
et de la poésie de mon sujet.

Cela n'était pas toujours de son goût, et si l'ouvrage est défectueux,
ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle
de mon entêtement.

Je sentais bien, moi, tout en me débattant contre le doute religieux,
que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque
révélation imprévue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais
bien que la psychologie de Planche n'était pas applicable à ma
situation intellectuelle.

J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs de dévotion que je
cachais avec le plus grand soin à tous, et à lui particulièrement: à
tous, non! Je les disais à Mme Dorval, qui seule pouvait me
comprendre. Je me souviens d'être entrée plusieurs fois alors, vers le
soir, dans les églises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la
contemplation de l'idée du Christ, et pour prier encore avec des
larmes mystiques comme dans mes jeunes années de croyance et
d'exaltation.

Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber dans mes angoisses sur
la justice et la bonté divines, en regard du mal et de la douleur qui
régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rêvant à ce que
j'avais pu comprendre et retenir de la _Théodicée_ de Leibnitz.
C'était ma dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais toujours
dit que le jour où je le comprendrais bien, je serais à l'abri de
toute défaillance de l'esprit.

Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais
Leibnitz, et que je lui répondis _non_ bien vite, non pas tant par
modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _démolir_.

Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'autour de moi, dans un but
d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui
de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances particulières
qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans
aucun dépit d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de quelques
mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui.
Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages
m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon égard. Je n'ai plus
fait que le rencontrer. La dernière fois, ce fut chez Mme Dorval, et
je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela.

Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon estime pour lui avait
amassé contre moi, car, en 1852, à propos d'une préface, où j'eus
l'impertinence de dire qu'_un critique sérieux, M. Planche, avait seul
bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me
firent dire que _M. Planche, le seul critique sérieux de l'époque,
avait seul bien jugé ma pièce_. C'était une interprétation un peu
tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde pas de si près.
Cela donna lieu à une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici
l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que
Planche est un des critiques les plus sérieux de ce temps-ci, le plus
sérieux, hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale de bonheur
et d'enjouement! car il est facile de voir, à ses écrits qu'il n'a pas
encore trouvé en ce monde le plus petit mot pour rire.

S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir, n'oublions pas que
nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se décourage: C'est sa
faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre
garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour
nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier et de nous plaindre. Eh
bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain
rêve qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au détriment de
tout le reste. Que ce rêve s'applique aux arts ou aux sciences, au
passé ou au présent, il n'en est pas moins une idée fixe produite par
une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité où cette
faculté se trouve de transiger avec elle-même, il n'y a pas de prise
pour les conseils et les reproches du dehors.

Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles
Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes
refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de
moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui à ma
guise.

Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne nous croyez pas quand nous
parlons l'un de l'autre; nous sommes brouillés.»--Je me sens plus
forte que cela, à cette heure où je résume ma vie avec le même calme
et le même esprit de justice que si j'étais avec la pleine possession
de ma lucidité, _in articulo mortis_.

Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre Didier et moi
quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis,
pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule
vengeance des chagrins que l'on m'a causés, avec ou sans
préméditation. Mais, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris,
je vois cinq ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je relis des
lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dévoûment, les
consolations d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant que le
temps de l'oubli est passé pour moi, maintenant que je sors de ce
repos volontaire, nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années
bénies sont là, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que
j'aie à constater et à conserver dans mon cœur.

Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d'un
talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je
ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au
large fond d'intelligence qu'il portait en lui-même. Il m'a semblé que
son talent n'avait pas progressé après _Rome souterraine_, qui est un
fort beau livre. Il se sentait impuissant à l'expension littéraire
complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée
d'orages intérieurs contre la réalité desquels son imagination n'était
peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions
quelquefois l'entraîner, et où il se laissait prendre, lui faisait
plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une
inquiétude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idéale
candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore
apparaître devant moi fuyait devant lui comme une déception folle.

Je l'appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une
figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d'une belle
chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était l'image de son âme,
dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne
sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l'effusion.

Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous. On
plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des
qualités solides et des dévouemens aimables; on la respectait quand
même elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se
laissait ramener, et c'était un homme d'une assez haute valeur pour
qu'on pût être fier de l'avoir influencé quelque peu!

En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues
toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares
épanchemens, on sentait la supériorité de son être voilé à son être
révélé.

Dans la pratique de la vie, il était de bon conseil, bien que son
premier mouvement fût empreint d'une trop grande méfiance des hommes,
des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait le fâcheux effet de
me mettre en garde contre ses avis, qui souvent eussent été meilleurs
à suivre pourtant que ceux que je recevais de mon propre instinct.

C'était un esprit préoccupé, autant que le mien alors, de la recherche
des idées sociales et religieuses. J'ignore absolument quelle
conclusion il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il a publié
récemment quelque ouvrage. J'ai ouï parler, il y a quelques années,
d'une brochure légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai pu
me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai pas encore lue. Je ne
saurais croire, si cette brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que
l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable de l'auteur, ainsi
qu'il arrive souvent, même aux écrivains habiles. Mais si le point de
vue de Charles Didier a changé entièrement, je saurais encore moins
croire qu'il n'y ait pas chez lui une conviction désintéressée.

Je fermerai ici cette galerie de personnes amies dans le présent ou
dans le passé, pour entreprendre plus tard une nouvelle série
d'appréciations, à mesure que de nouvelles figures intéressantes
m'apparaîtront dans l'ordre de mes souvenirs. Ce ne sera pas un ordre
complétement exact probablement, car il faudra qu'il se prête aux
pauses qu'il me sera possible de faire dans la narration de ma propre
existence; mais il ne sera pas interverti à dessein, ni d'une manière
qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités.

Je ne m'engage pas, je le redis une fois de plus, à parler de toutes
les personnes que j'ai connues, même d'une manière particulière. J'ai
dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne devait rien faire
préjuger contre l'estime qu'elles pouvaient mériter, et je vais dire
ici un des principaux motifs de cette réserve.

Des personnes dont j'étais disposée à parler avec toute la convenance
que le goût exige, avec tout le respect dû à de hautes facultés, ou
tous les égards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit;
des personnes enfin qui eussent dû me connaître assez pour être sans
inquiétude m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers, de vives
appréhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces
mémoires.

A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse à faire, qui était de
leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise,
petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de
mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que
celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance en mon
caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière spontanée
et absolue par la promesse de mon silence.

Aucune de celles que je viens de dépeindre n'a fait à mon cœur la
petite injure de se préoccuper du jugement de mon esprit. Et cependant
je n'ai pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries, ont passé
entre deux ou trois d'entre elles et moi; mais je n'ai même pas voulu
examiner et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai porté, moi,
et je m'en accuse, plus de franchise que de douceur. J'ai été d'autant
mieux disposée à repousser toute espèce de soupçon sur le passé
qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur l'avenir.

Je crois décidément que les personnes qui se sont tourmentées de cette
opinion ont eu grand tort, et qu'elles eussent mieux fait de se
confier à mon jugement rétrospectif.



CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME.

  Je reprends mon récit.--J'arrive à dire des choses fort
    délicates, et je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant
    ainsi plus chastement dites.--Opinion de mon ami Dutheil sur le
    mariage.--Mon opinion sur l'amour.--Marion de Lorme.--Deux
    femmes de Balzac.--L'orgueil de la femme.--L'orgueil humain en
    général.--Les _Lettres d'un voyageur_: mon plan au
    début.--Comme quoi le voyageur était moi.--Maladies physiques
    et morales agissant les unes sur les autres.


J'ai dit précédemment qu'après mon retour d'Italie, 1834, j'avais
éprouvé un grand bonheur à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;
mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma maison ne m'appartenaient,
moralement parlant. Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi, sur
la gouverne de ces humbles trésors. Maurice ne recevait pas, au
collége, l'éducation conforme à ses instincts, à ses facultés, à sa
santé. Le foyer domestique subissait des influences tout à fait
anormales et dangereuses. C'était, ma faute, je l'ai dit, mais ma
faute fatalement, et sans que je pusse trouver dans ma volonté,
ennemie des luttes journalières et des querelles de ménage, la force
de dominer la situation.

Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu rendre possible la durée de
cette situation, me disait que je pouvais m'en rendre maîtresse.

Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car son cerveau arrivait
aisément à la compréhension de ce qu'il traitait, dans la pratique, de
raffinemens et de subtilités romanesques.

«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté, lui disais-je. Nous ne
sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et
esprit tout ensemble. Là où l'un de ces agens de la vie ne participe
pas, il n'y a pas d'amour vrai.

«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a point à se mêler, comme de
manger et de digérer[14], l'union de deux êtres dans l'amour peut-il
s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée en est révoltante.
Dieu, qui a mis le plaisir et la volupté dans les embrassemens de
toutes les créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il pas donné
le discernement à ces créatures en proportion de leur degré de
perfectionnement dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus
élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le sentiment ou le rêve
de cette union nécessaire du sens physique et du sens intellectuel et
moral dans la possession ou dans l'aspiration de ses jouissances?»

  [14] Et encore les vrais gourmands jouissent par l'imagination
  plus que par le sens, disent-ils.

Je disais là, j'espère, un lieu commun des mieux conditionnés. Et
pourtant cette vérité incontestable est si peu observée dans la
pratique, que les créatures humaines s'approchent et que les enfans
des hommes naissent par milliers sans que l'amour, le véritable amour,
ait présidé une fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction.

Le genre humain se perpétue quand même, et s'il n'y était jamais
convié que par l'amour vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la
dépopulation, revenir aux étranges idées du maréchal de Saxe sur le
mariage. Mais il n'en est pas moins vrai que le vœu de la Providence,
je dirai même la loi divine, est transgressée chaque fois qu'un homme
et une femme unissent leurs lèvres sans unir leurs cœurs et leurs
intelligences. Si l'espèce humaine est encore si loin du but où la
beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une des causes les plus
générales et les plus funestes.

On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de procréer: il ne faut
que se mettre deux.--Eh bien! non, il faut être trois: un homme, une
femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est étrangère à leur
extase, ils feront bien un enfant, mais ils ne feront pas un homme.
L'homme complet ne sortira jamais que de l'amour complet. Deux corps
peuvent s'associer pour produire un corps, mais la pensée peut seule
donner la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous? Des hommes qui
aspirent à être hommes, et rien de plus jusqu'à présent, des êtres
passifs, incapables et indignes de la liberté et de l'égalité, parce
que, pour la plupart, nous sommes nés d'un acte passif et aveugle de
la volonté.

Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte en l'appelant acte de
volonté. Là où le cœur et l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a
pas de volonté véritable. L'amour est là un acte de servage que
subissent deux êtres esclaves de la matière. «_Heureusement_, me
répondait Dutheil, le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes
aspirations pour trouver ses fonctions génératrices agréables et
faciles;»--moi, je disais _malheureusement_.

Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une créature humaine,
qu'elle soit homme ou femme, s'est élevée à la compréhension de
l'amour complet, il ne lui est plus possible, et disons mieux, il ne
lui est plus permis de revenir sur ses pas et de faire acte de pure
animalité. Quelle que soit l'intention, quel que soit le but, sa
conscience doit dire non, quand même son appétit dirait oui. Et si
l'un et l'autre se trouvent parfaitement d'accord en toute occasion
pour dire ensemble oui ou non, comment douter de la force religieuse
de cette protestation intérieure?

Si vous faites intervenir les considérations de pure utilité, ces
intérêts de la famille où l'égoïsme se pare quelquefois du nom de
morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez beau
dire que vous sacrifiez, non à une tentation de la chair, mais à un
principe de vertu, vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce
principe purement humain. L'homme commet à toute heure, sur la terre,
un sacrilége qu'il ne comprend pas, et dont la divine sagesse peut
l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de même
celui qui a compris l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au
pouvoir de l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour
l'autoriser à transgresser une loi divine, quand cette loi a été
clairement révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens même.

Quand Marion Delorme se livre à Laffemas, qu'elle abhorre, pour sauver
la vie de son amant, la sublimité de son dévouement n'est qu'une
sublimité relative. Le poète a fort bien compris qu'une courtisane
seule, c'est-à-dire une femme habituée, dans le passé, à faire bon
marché d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière des
souillures. Mais quand Balzac, dans la _Cousine Bette_, nous montre
une femme pure et respectable s'offrir en tremblant à un ignoble
séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il trace avec un art
infini une situation possible; mais ce n'en est pas moins une
situation odieuse, où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi
Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit de son abaissement? C'est
parce qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle
n'a pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille, la conscience
du crime qu'elle commet.

Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus loin: il nous a
montré, dans un autre roman, une femme provoquant et séduisant son
mari qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges d'une autre
femme. Il s'est efforcé de relever la honte de cette action en donnant
à cette héroïne une fille dont elle veut conserver la fortune. Ainsi,
c'est l'amour maternel surtout qui la pousse à tromper son mari par
quelque chose de pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge de
la bouche, du cœur et des sens.

Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire, dont il disait le fond
réel, me révoltait au point de me rendre insensible au talent qu'il
avait déployé en la racontant. Je la trouvais immorale sans me gêner,
moi à qui l'on reprochait d'avoir fait des livres immoraux.

Et, à mesure que j'ai interrogé mon cœur, ma conscience et ma
religion, je suis devenue encore plus rigide dans ma manière de voir.
Non seulement je regarde comme un péché mortel (il me plaît de me
servir de ce mot, qui exprime bien ma pensée, parce qu'il dit que
certaines fautes tuent notre âme); je regarde comme un péché mortel
non seulement le mensonge des sens dans l'amour, mais encore
l'illusion que les sens chercheraient à se faire dans les amours
incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec tout son être, ou
vivre, quoi qu'il arrive, dans une complète chasteté. Les hommes n'en
feront rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées par la
pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien, quelle que soit leur
situation dans la vie, accepter cette doctrine quand elles sentent
qu'elles valent la peine de l'observer.

Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil, je ne saurais rien
trouver à leur dire.

Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie beaucoup à cette époque, en
écrivant, me revient maintenant avec sa véritable signification.
J'oublie si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de répugnance à
me relire, qu'il m'a fallu recevoir, ces jours-ci, une lettre où
quelqu'un se donnait la peine de me transcrire une foule d'aphorismes
de ma façon, tirés des _Lettres d'un voyageur_, en m'adressant, à ce
sujet, une foule de questions, pour me décider à prendre connaissance
de mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma coutume.

Je viens donc de relire les _Lettres d'un voyageur_ de septembre 1834
et de janvier 1835, et j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je
m'étais promis de continuer toute ma vie. Je regrette beaucoup de ne
l'avoir pas fait. Voici quel était ce plan, suivi au début de la
série, mais dont je me suis écartée en continuant, et que je semble
avoir tout à fait perdu de vue à la fin. Cet abandon apparent vient
surtout de ce que j'ai réuni sous le même titre de _Lettres d'un
voyageur_ diverses lettres ou séries de lettres qui ne rentraient pas
dans l'intention et dans la manière des premières.

Cette intention et cette manière consistaient, dans ma pensée
première, à rendre compte des dispositions successives de mon esprit
d'une façon naïve et arrangée en même temps. Je m'explique pour ceux
qui ne se souviennent pas de ces lettres, ou qui ne les connaissent
pas, car pour qui les connaît l'explication est inutile.

Je sentais beaucoup de choses à dire et je voulais les dire à moi et
aux autres. Mon individualité était en train de se faire; je la
croyais finie, bien qu'elle eût à peine commencé à se dessiner à mes
propres yeux; et, malgré cette lassitude qu'elle m'inspirait déjà,
j'en étais si vivement préoccupée, que j'avais besoin de l'examiner et
de la tourmenter, pour ainsi dire comme un métal en fusion jeté par
moi dans un moule.

Mais comme je sentais dès lors qu'une individualité isolée n'a pas le
droit de se déclarer sans avoir à son service quelque bonne conclusion
utile pour les autres, et que je n'avais pas du tout cette conclusion,
je voulais généraliser mon propre personnage en le modifiant. Moi qui
n'avais encore que trente ans et qui n'avais guère vécu que d'une vie
intérieure; moi qui n'avais fait que jeter un regard effrayé sur les
abîmes des passions et les problèmes de la vie; moi enfin qui n'en
étais encore qu'au vertige des premières découvertes, je ne me sentais
réellement pas le droit de parler de moi tout à fait réellement. Cela
eût donné trop peu de portée à mes réflexions sur les choses
générales, trop d'affirmation à mes plaintes particulières. Il m'était
bien permis de philosopher à ma manière sur les peines de la vie et
d'en parler comme si j'en avais épuisé la coupe, mais non pas de me
poser, moi, femme, jeune encore, et même encore très enfant à beaucoup
d'égards, comme un penseur éprouvé ou comme une victime particulière
de la destinée. Décrire mon _moi_ réel eût été d'ailleurs une
occupation trop froide pour mon esprit exalté. Je créai donc, au
hasard de la plume, et, me laissant aller à toute fantaisie, un moi
fantastique très vieux, très expérimenté, et partant très désespéré.

Ce troisième état de mon _moi_ supposé, le désespoir, était le seul
vrai, et je pouvais, en me laissant aller à mes idées noires, me
placer dans la situation du vieil oncle, du vieux voyageur que je
faisais parler. Quant au cadre où je le faisais mouvoir, je n'en
pouvais trouver de meilleur que le milieu où j'existais, puisque
c'était l'impression de ce milieu sur moi-même que je voulais raconter
et décrire.

En un mot, je voulais faire le propre roman de ma vie et n'en être
pas le personnage réel, mais le personnage pensant et analysant. Et
encore, tout en étant ce personnage, je voulais étendre son point de
vue à une expérience de malheur que je n'avais pas, que je ne pouvais
pas avoir.

Je prévis bien que la fiction n'empêcherait pas le public de vouloir
chercher et définir mon _moi_ réel à travers le masque du vieillard.
Il fut ainsi pour quelques lecteurs, et un avocat _trop intelligent_
voulut, dans mon procès en séparation, me rendre responsable, en tant
que _partie adverse_, de tout ce que j'avais fait dire au voyageur. Du
moment que je parlais à la première personne, cela lui suffisait pour
m'accuser de tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse à un point de
vue poétique et métaphorique. J'avais des vices, j'avais commis des
crimes, n'était-ce pas évident? Le voyageur, le vieil oncle, ne
présentait-il point sa vie passée comme un abîme d'enivremens, et sa
vie présente comme un abîme de remords? En vérité, si j'avais pu, en
moins de quatre ans, car il n'y avait pas quatre ans que j'avais
quitté le bercail où la rigidité de ma vie avait été facile à
constater; si j'avais pu en si peu d'années acquérir toute
l'expérience du bien et du mal que s'attribuait mon voyageur, je
serais un être fort extraordinaire, et, en tout cas, je n'aurais pas
vécu au fond d'une mansarde comme je l'avais fait, entourée de cinq ou
six personnes d'humeur grave ou poétique comme la mienne.

Mais peu importe ce qui me fut imputé comme personnel et réel dans les
_Lettres d'un oncle_, car c'est sous ce titre que parurent d'abord les
quatrième et cinquième numéros des _Lettres d'un voyageur_, et c'est
sous ce titre que je m'étais promis de continuer dans la même donnée.
C'eût été, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau, mais
intéressant et vivant, plus utile par conséquent que les romans où
notre personnalité, à force de se disséminer dans des types divers et
de s'égarer dans des situations fictives, arrive à disparaître pour
nous-mêmes.

Je reviendrai sur les autres lettres de ce recueil; je ne m'occupe ici
que des deux numéros que je viens de citer, et je dois dire que sous
cette fiction-là il y avait une réalité bien profonde pour moi, le
dégoût de la vie. On a vu que c'était un vieux mal chronique, éprouvé
et combattu dès ma première jeunesse, oublié et repris comme un
fâcheux compagnon de voyage qu'on croit avoir laissé loin derrière
soi, et qui tout à coup revient se traîner sur vos talons. Je
cherchais le secret de cette tristesse qui ne m'avait pas quittée à
Venise et qui me reprenait plus amère au retour, dans des faits
extérieurs, dans des causes immédiates, et elle n'y était réellement
pas. Je dramatisais de bonne foi ces causes, et j'en exagérais, non le
sentiment, il était poignant dans mon cœur, mais l'importance
absolue. Pour avoir été déçue dans quelques illusions, je faisais le
procès à toutes mes croyances; pour avoir perdu le calme et la
confiance de mes pensées d'autrefois, je me persuadais ne pouvoir plus
vivre.

La vraie cause, je la vois très clairement aujourd'hui. Elle était
physique et morale, comme toutes les causes de la souffrance humaine,
où l'âme n'est pas longtemps malade sans que le corps s'en ressente,
et réciproquement. Le corps souffrait d'un commencement d'hépatite qui
s'est manifestée clairement plus tard et qui a pu être combattue à
temps. Je la combats encore, car l'ennemi est en moi et se fait sentir
au moment où je le crois endormi. Je crois que ce mal est proprement
le _spleen_ des Anglais, causé par un engorgement du foie. J'en avais
le germe ou la prédisposition sans le savoir; ma mère l'avait et en
est morte. Je dois en mourir comme elle, et nous devons tous mourir de
quelque mal que l'on porte en soi-même, à l'état latent, dès l'heure
de sa naissance. Toute organisation, si heureuse qu'elle soit, est
pourvue de sa cause de destruction, soit physique et devant agir sur
le système moral et intellectuel, soit morale et devant agir sur les
fonctions de l'organisme.

Que ce soit la bile qui m'ait rendue mélancolique, ou la mélancolie
qui m'ait rendue bilieuse (ceci résoudrait un grand problème
métaphysique et physiologique; je ne m'en charge pas), il est certain
que les vives douleurs au foie ont pour symptômes, chez tous ceux qui
y sont sujets, une tristesse profonde et l'envie de mourir. Depuis
cette première invasion de mon mal, j'ai eu des années heureuses, et
lorsqu'il revenait me saisir, bien que je fusse dans des conditions
favorables à l'amour de la vie, je me sentais tout à coup prise du
désir de l'éternel repos.

Mais si le mal physique est fallacieux dans ses effets sur l'âme,
l'âme réagit, je ne dirai pas par sa volonté immédiate, qui est
souvent paralysée par ce mal même, mais par sa disposition générale et
par ses croyances acquises. Depuis que je n'ai plus ces doutes amers
où la pensée dangereuse du néant arrive à être une volupté
irrésistible, depuis que cet éternel repos dont je parlais tout à
l'heure m'est démontré illusoire, depuis enfin que je crois à une
éternelle activité au delà de cette vie, la pensée du suicide n'est
plus que passagère et facilement vaincue par la réflexion. Et quant
aux noires illusions du malheur en ce monde, produites par l'hépatite,
je ne saurais plus les prendre au sérieux comme au temps où j'ignorais
que la cause était en moi-même. Je les subis encore, mais non pas
d'une manière aussi complète que par le passé. Je me débats pour
écarter ces voiles qui tombent comme de lourds orages sur
l'imagination. On est alors dans la disposition singulière où nous
jettent quelquefois les songes, quand on se dit, au milieu
d'apparitions désagréables, qu'on sait fort bien être endormi, et que
l'on s'agite dans son lit pour se réveiller.

Quant à la cause morale indépendante de la cause physique, je l'ai
dite, je la dirai encore, car j'écris pour ceux qui souffrent comme
j'ai souffert, et je ne saurais trop m'expliquer sur ce point.



QUATRIEME PARTIE.



CHAPITRE PREMIER.

  Personnalité de la jeunesse.--Détachement de l'âge
    mûr.--L'orgueil religieux.--Mon ignorance me désole encore.--Si
    je pouvais me reposer et m'instruire!--J'aime, donc je
    crois.--L'orgueil catholique, l'humilité chrétienne.--Encore
    Leibnitz.--Pourquoi mes livres ont des endroits
    ennuyeux.--Horizon nouveau.--Allées et venues.--Solange et
    Maurice.--Planet.--Projets de départ et de dispositions
    testamentaires.--M. de Persigny.--Michel (de Bourges).


Je vivais trop en moi-même, par moi-même et pour moi-même. Je ne me
savais pas égoïste, je ne croyais pas l'être, et si je ne l'étais pas
dans le sens étroit, avare et poltron du mot, je l'étais dans mes
idées, dans ma philosophie. Cela est bien visible dans les _Lettres
d'un voyageur_. On y sent la personnalité ardente de la jeunesse,
inquiète, tenace, ombrageuse, _orgueilleuse_ en un mot.

Oui, orgueilleuse, je l'étais, et je le fus encore longtemps après.
J'eus raison de l'être en bien des occasions, car cette estime de
moi-même n'était pas de la vanité. J'ai quelque bon sens, et la vanité
est une folie qui me fait toujours peur à voir. Ce n'était pas
moi-même, à l'état de personne, que je voulais aimer et respecter;
c'était moi-même à l'état de créature humaine, c'est-à-dire d'œuvre
divine, pareille aux autres, mais ne voulant pas me laisser moralement
détériorer par ceux qui niaient et raillaient leur propre divinité.

Cet orgueil-là, je l'ai encore. Je ne veux pas qu'on me conseille et
qu'on me persuade ce que je crois être mauvais et indigne de la
dignité humaine. Je résiste avec une obstination qui n'est que dans ma
croyance, car mon caractère n'a aucune énergie. Donc la croyance est
bonne à quelque chose. Elle remédie parfois à ce qui manque à
l'organisation.

Mais il y a un fol orgueil que l'on nourrit au dedans de soi-même et
qui s'exhale de l'homme à Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir
plus intelligens, nous nous croyons plus près de lui, ce qui est vrai,
mais vrai d'une manière si relative à notre misère, que notre ambition
ne s'en contente pas. Nous voulons comprendre Dieu, et nous lui
demandons ses secrets avec assurance. Dès que les croyances aveugles
des religions enseignées ne nous suffisent plus et que nous voulons
arriver à la foi par les propres forces de notre entendement, ce qui
est, je le soutiens, de droit et de devoir, nous allons trop vite.
Nous autres Français surtout, ardens et pressés à l'attaque du ciel
comme à celle d'une redoute, nous ne savons pas planer lentement et
monter peu à peu sur les ailes d'une philosophie patiente et d'une
lente étude. Nous demandons la grâce sans humilité, c'est-à-dire la
lumière, la sérénité, une certitude que rien ne trouble; et quand
notre faiblesse rencontre dans le moindre raisonnement des obstacles
imprévus, nous voilà irrités et comme désespérés.

Ceci est l'histoire de ma vie, ma véritable histoire. Tout le reste
n'en a été que l'accident et l'apparence. Une femme très supérieure
dont je parlerai plus tard[15] m'écrivait dernièrement, en me parlant
de Sainte-Beuve: «_Il a toujours été tourmenté des choses divines._»
Le mot est beau et bon, et m'a résumé mon propre tourment. Hélas! oui,
c'est un calvaire que cette recherche de la vérité abstraite; mais ç'a
été un moindre tourment pour Sainte-Beuve que pour moi, j'en réponds;
car il était savant, et je n'ai jamais pu l'être, n'ayant ni temps, ni
mémoire, ni facilité à comprendre la manière des autres. Or cette
science des œuvres humaines n'est pas la lumière divine, elle n'en
reçoit que de fugitifs reflets; mais elle est un fil conducteur qui
m'a manqué et qui me manquera tant que, forcée à vivre de mon travail
de chaque jour, je ne pourrai consacrer au moins quelques années à la
réflexion et à la lecture.

  [15] Mme Hortense Allart.

Cela ne m'arrivera pas: je mourrai dans le nuage épais qui m'enveloppe
et m'oppresse. Je ne l'ai déchiré que par momens, et, dans des heures
d'inspirations plus que d'étude, j'ai aperçu l'idéal divin comme les
astronomes aperçoivent le corps du soleil à travers les fluides
embrasés qui le voilent de leur action impétueuse et qui ne s'écartent
que pour se resserrer de nouveau. Mais c'est assez peut-être, non pour
la vérité générale, mais pour la vérité à mon usage, pour le
contentement de mon pauvre cœur; c'est assez pour que j'aime ce Dieu,
que je sens là, derrière les éblouissemens de l'inconnu, et pour que
je jette au hasard dans son mystérieux infini l'aspiration à l'infini
qu'il a mise en moi et qui est une émanation de lui-même. Quelle que
soit la route de ma pensée, clairvoyance, raison, poésie ou sentiment,
elle arrivera bien à lui, et ma pensée parlant à ma pensée est encore
avec quelque chose de lui.

Que vous dirai-je, cœurs amis qui m'interrogez? J'aime, donc je
crois. Je sens que j'aime Dieu de cet _amour désintéressé_ que
Leibnitz nous dit être le seul vrai et qui ne se peut assouvir sur la
terre, puisque nous aimons les êtres de notre choix par besoin d'être
heureux, et nos semblables comme nous aimons nos enfans, par besoin
de les rendre heureux, ce qui est au fond la même chose, leur bonheur
étant nécessaire au nôtre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues ne
peuvent altérer l'ordre immuable, la sérénité de l'auteur de toutes
choses; je sens qu'il n'agit pas pour m'en retirer en modifiant les
événemens extérieurs autour de moi; mais je sens que quand j'anéantis
en moi la personnalité qui aspire aux joies terrestres, la joie
céleste me pénètre et que la confiance absolue, délicieuse, inonde mon
cœur d'un bien-être impossible à décrire. Comment ferais-je donc pour
ne pas croire, puisque je sens?

Mais je n'ai véritablement senti ces joies secrètes qu'à deux époques
de ma vie, dans l'adolescence, à travers le prisme de la foi
catholique, et dans l'âge mûr, sous l'influence d'un détachement
sincère de ma personnalité devant Dieu.--Ce qui ne m'empêche pas, je
le déclare, de chercher sans cesse à le comprendre, mais ce qui me
préserve de le nier aux heures où je ne le comprends pas.

Quoique mon être ait subi des modifications et passé par des phases
d'action et de réaction, comme tous les êtres pensans, il est au fond
toujours le même: besoin de croire, soif de connaître, plaisir
d'aimer.

Les catholiques, et j'en ai connu de très sincères, m'ont crié que,
dans ces trois termes, il y en avait un qui tuerait les deux autres.
La soif de connaître est, suivant eux, l'ennemi et le destructeur
impitoyable du besoin de croire et du plaisir d'aimer.

Ils ont quelquefois raison, ces bons catholiques. Dès qu'on ouvre la
porte aux curiosités de l'esprit, les joies du cœur sont amèrement
troublées et risquent d'être emportées pour longtemps dans la
tourmente. Mais je dirai encore là que la soif de connaître est
inhérente à l'intelligence humaine, que c'est une faculté divine qui
nous est donnée, et que refuser à cette faculté son exercice,
s'efforcer de la détruire en nous, c'est transgresser une loi divine.
Il en est de ces croyans naïfs qui ne sentent pas les tressaillemens
de leur intelligence et qui aiment Dieu avec leur cœur seulement,
comme de ces amans qui n'aiment qu'avec leurs sens. Ils ne connaissent
qu'un amour incomplet. Ils ne sont pas encore à l'état d'hommes
parfaits. Ignorant leur infirmité, ils ne sont pas coupables; mais ils
le deviennent dès qu'ils la sentent ou la devinent, s'ils
s'opiniâtrent dans leur impuissance.

Les catholiques appelleront encore ce que je dis là les suggestions du
démon de l'orgueil. Je leur répondrai: «Oui, il y a un démon de
l'orgueil; je consens à parler votre langue poétique. Il est en vous
et en moi. En vous, pour vous persuader que votre sentiment est si
grand et si beau que Dieu l'accepte sans se soucier du culte de votre
raison. Vous êtes des paresseux qui ne voulez pas souffrir en
risquant de rencontrer le doute dans une recherche approfondie, et
vous avez la vanité de croire que Dieu vous dispense de souffrir,
pourvu que vous l'adoriez comme un fétiche. C'est trop d'estime de
vous-mêmes. Dieu voudrait davantage, et cependant vous êtes contens de
vous.

«Le démon de l'orgueil! Il est en moi aussi chaque fois que je
m'irrite contre les souffrances que j'ai acceptées en sortant du
facile aveuglement des _mystères_. Il a été en moi surtout au
commencement de cette recherche, et il m'a rendue sceptique pendant
quelques années de ma vie. Il était né chez vous, mon démon d'orgueil;
il me venait de l'enseignement catholique; il méprisait ma raison au
moment où je voulais en faire usage; il me disait: Ton cœur seul vaut
quelque chose, pourquoi l'as-tu laissé languir? Et ainsi émoussant
l'arme dont j'avais besoin, chaque fois que j'y portais la main, il me
rejetait dans le vague et voulait me persuader de ne croire qu'à mon
sentiment.

«Ainsi, ceux que vous appelez des esprits forts, ô catholiques, ne
sont pas toujours assez fiers de leur raison, tandis que vous autres,
vous êtes à toute heure excessivement orgueilleux de votre sentiment.»

Mais le sentiment sans raison fait le mal aussi aisément que le bien.
Le sentiment sans raison est exigeant, impérieux, égoïste. C'est par
le sentiment sans raison qu'à quinze ans je reprochais à Dieu, avec
une sorte de colère impie, les heures de fatigue et de langueur où il
semblait me retirer sa grâce. C'est encore par le sentiment sans
raison qu'à trente ans, je voulais mourir, disant: Dieu ne m'aime pas
et ne se soucie pas de moi, puisqu'il me laisse faible, ignorant et
malheureux sur la terre.

Je suis encore ignorante et faible; mais je ne suis plus malheureuse,
parce que je suis moins orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que
j'étais peu de chose: raison, sentiment, instinct réunis, cela fait
encore un être si fini et une action si bornée, qu'il faut en revenir
à l'humilité chrétienne jusqu'à ce point de dire: «Je sens vivement,
je comprends fort peu et j'aime beaucoup.» Mais il faut quitter
l'orthodoxie catholique quand elle dit: Je prétends sentir et aimer
sans rien comprendre. Cela est possible, je n'en doute pas, mais cela
ne suffit pas à accomplir la volonté de Dieu, qui veut que l'homme
comprenne autant qu'il lui est donné de comprendre.

En résumé, s'efforcer d'aimer Dieu en le comprenant, et s'efforcer de
le comprendre en l'aimant; s'efforcer de croire ce que l'on ne
comprend pas, mais s'efforcer de comprendre pour mieux croire, voilà
tout Leibnitz, et Leibnitz est le plus grand théologien des siècles de
lumière. Je ne l'ai jamais ouvert, depuis dix ans, sans trouver, dans
celles de ses pages où il se met à la portée de tous, la règle saine
de l'esprit humain, celle que je me sens de plus en plus capable de
suivre.

Je demande bien pardon de ce chapitre à ceux qui ne se sont jamais
_tourmentés des choses divines_. C'est, je crois, le grand nombre; mon
insistance sur les idées religieuses ennuiera donc beaucoup de
personnes; mais je crois les avoir déjà assez ennuyées, depuis le
commencement de cet ouvrage, pour qu'elles en aient, depuis longtemps,
abandonné la lecture.

Ce qui, du reste, m'a mis à l'aise toute ma vie en écrivant des
livres, c'est la conscience du peu de popularité qu'ils devaient
avoir. Par popularité, je n'entends pas qu'ils dussent, par leur
nature, rester dans la région aristocratique des intelligences. Ils
ont été mieux lus et mieux compris par ceux des hommes du peuple qui
portent le sentiment de l'idéal dans leur aspiration, que par beaucoup
d'artistes qui ne se soucient que du monde positif. Mais, soit dans le
peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai dû contenter, à coup sûr,
que le très petit nombre. Mes éditeurs s'en sont plaints. «Pour Dieu,
m'écrivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme!» Ce bon Buloz me
faisait l'honneur de voir du mysticisme dans mes préoccupations! Au
reste, tout son monde de lecteurs pensait comme lui que je devenais de
plus en plus ennuyeuse, et que je sortais du domaine de l'art, en
communiquant à mes personnages la contention dominante de mon propre
cerveau. C'est bien possible, mais je ne vois pas trop comment j'eusse
pu faire pour ne pas écrire avec le propre sang de mon cœur et la
propre flamme de ma pensée.

On s'est souvent moqué de moi autour de moi. Je ne demandais pas
mieux. Qu'importe! J'aime à rire aussi à mes heures, et il n'est rien
qui repose l'âme tendue vers le spectacle des choses abstraites comme
de se moquer de soi-même dans l'entr'acte. J'ai vécu plus souvent avec
les personnes gaies qu'avec les personnes graves, depuis mon âge mûr
surtout, et j'aime les caractères artistes, les intelligences
d'instinct. Leur commerce habituel est beaucoup plus doux que celui
des penseurs obstinés. Quand on est, comme moi, moitié _mystique_
(j'accepte le mot de Buloz), moitié artiste, on n'est pas de force à
vivre avec les apôtres du raisonnement pur, sans risquer d'y devenir
fou; mais aussi, après des jours passés dans le délicieux oubli des
choses dogmatiques, on a besoin d'une heure pour les écouter ou pour
les lire.

Voilà pourquoi j'ai fait fatalement des romans dont une partie plaît
aux uns et déplaît aux autres; voilà surtout ce qui, en dehors de
toute influence des chagrins positifs, explique la tristesse et la
gaîté des _Lettres d'un voyageur_.

J'approche du moment où ma vue s'ouvrit sur une perspective nouvelle,
la politique. J'y fus conduite comme je pouvais l'être, par une
influence du sentiment. C'est donc une histoire de sentiment, c'est
trois ans de ma vie que j'ai à raconter.

Revenue à Nohant en septembre, retournée à Paris à la fin des vacances
avec mes enfans, je revins encore, en janvier 1835, passer quelques
jours sous mon toit. C'est là que j'écrivis le second numéro des
_Lettres d'un voyageur_ dans une disposition un peu moins sombre, mais
encore très triste. Enfin, je passai février et mars à Paris, et en
avril j'étais de nouveau à Nohant.

Ces allées et ces venues me fatiguaient le corps et l'âme. Je n'étais
bien nulle part. Il y avait pourtant du bon dans mon âme, ces lettres
désolées me le prouvent bien aujourd'hui; mais tout en me débattant
pour retourner aux douceurs de ma vie de Nohant, j'y trouvais de tels
ennuis, et, d'autre part, mon cœur était si troublé, si déchiré par
des chagrins secrets, que j'éprouvai tout à coup le besoin de m'en
aller. Où? Je n'en savais rien, je ne voulais pas le savoir. Il me
fallait aller loin, le plus loin possible, me faire oublier en
oubliant moi-même. Je me sentais malade, mortellement malade. Je
n'avais plus du tout de sommeil, et, par momens, il me semblait que ma
raison était prête à me quitter. Je m'étais fait un riant espoir
d'avoir ma fille avec moi; mais je dus renoncer, pour le moment, au
plaisir de l'élever moi-même. C'était une nature toute différente de
celle de son frère, s'ennuyant de ma vie sédentaire autant que Maurice
s'y complaisait, et sentant déjà le besoin d'une suite de distractions
appropriées à son âge et nécessaires à l'énergie alors très prononcée
de son organisation. Je la menais à Nohant pour la secouer et la
développer sans crise; mais quand il fallait revenir à la mansarde et
ne plus avoir une demi-douzaine d'enfans villageois pour compagnons de
ses jeux échevelés, sa vigueur physique comprimée se tournait en
révolte ouverte. C'était une enfant terrible si drôle, que mes amis la
gâtaient affreusement et moi-même, incapable d'une sévérité soutenue,
vaincue par une tendresse aveugle pour le premier âge, je ne savais
pas, je ne pouvais pas la dominer.

J'espérai qu'elle serait plus calme et plus heureuse avec d'autres
enfans, et dans des conditions où la discipline subie en commun paraît
moins dure aux natures indépendantes. J'essayai de la mettre en
pension dans une de ces charmantes petites maisons d'éducation du
quartier Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians jardins qui
semblent destinés à n'être peuplés que de belles petites filles. Mlles
Martin étaient deux bonnes sœurs anglaises vraiment maternelles pour
leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient que huit, condition
excellente pour qu'elles fussent choyées et surveillées avec soin.

Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau régime. Elle
commença à s'effiler et à se civiliser avec ses compagnes. Mais elle
resta longtemps sauvage avec les personnes du dehors, avec mes amis
surtout, qui se plaisaient trop à se faire ses esclaves. Elle avait
une manière d'être si originale et si comique avec eux, que la fine
mouche, voyant bien qu'en les faisant rire elle les désarmait, s'en
donnait à cœur joie. Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné,
qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice, et qui était
encore enfant lui-même pour s'en divertir, fut sa victime de
prédilection. Un jour qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui,
jusqu'à le reconduire à la porte du jardin de la pension: «Solange,
lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que je t'apporte quand je
reviendrai!--Rien, lui dit-elle, mais tu peux me faire un grand
plaisir si tu m'aimes bien.--Lequel, dis?--Eh bien, mon garçon, c'est
de ne jamais revenir me voir.»

Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu malade, et que le
médecin avait recommandé de la faire promener, elle partit de bonne
grâce, en fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg; mais,
chemin faisant, il lui prit fantaisie de déclarer qu'elle ne voulait
pas se promener à pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être
inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté, que ce n'était pas
la coutume de se promener en fiacre dans le jardin du Luxembourg, et
qu'elle y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré. Elle parut se
soumettre; mais, arrivée à la grille, quand il la prit dans ses bras
pour la faire descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers:
elle les avait adroitement détachés et jetés dans la rue avant
d'arriver. "A présent, lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher
pieds nus."

Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui passait par l'esprit
de s'arrêter court et de ne vouloir ni marcher ni monter en voiture,
ce qui ameutait les passans autour de nous. Elle avait sept ou huit
ans, qu'elle me faisait encore de ces tours-là, et qu'il me fallait la
porter malgré elle du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était
pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces humeurs bizarres
n'avaient aucune cause que je pusse prévoir d'avance et deviner
ensuite. Elle-même ne s'en rend pas compte aujourd'hui; c'était comme
une impossibilité naturelle de se plier à l'impulsion d'autrui, et je
ne pouvais pas m'habituer à briser par la rigueur cette
incompréhensible résistance.

Je me décidai donc à me séparer de ma fille pour quelque temps; mais
quoiqu'il me fût bientôt prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la
règle générale que la règle particulière, et qu'elle était heureuse en
pension, ce fut pour moi un profond chagrin de voir que son bonheur
d'enfant ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus disposée,
malgré mes belles résolutions, à la gâter par la suite.

De son côté, Maurice faisait tout le contraire. Il ne voulait et ne
savait vivre qu'avec moi. Ma mansarde était le paradis de ses rêves.
Aussi, quand il fallait se séparer le soir, c'était des larmes à
recommencer, et je ne me sentais pas plus de courage que lui.

Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes pauvres enfans et je sentais
bien qu'elle était extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car
elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la vaincre? J'étais
opprimée et torturée par mes entrailles comme je l'étais d'ailleurs
par mon cœur et mon cerveau.

Planet me conseilla de prendre une grande résolution, et de quitter la
France au moins pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon pour vos
enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé et ne travaillera au
collége qu'en vous sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange,
trop forte, subit une crise de développement physique dont vous vous
tourmentez trop. En vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous
voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle. Vous n'avez pas de
bonheur, cela est certain; votre intérieur à Nohant n'est possible
qu'à la condition d'y être comme en visite. Votre mari est aigri
maintenant par votre présence, et le temps approche où il en sera
irrité. Vous vous affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous en
créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que vous vous tournez contre
vous-même, et que vous vous en prenez à votre propre organisation, à
votre propre destinée, d'une rencontre de circonstances fâcheuses, il
est vrai, mais non pas tellement exceptionnelles que votre volonté ne
puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un moment viendra où vous
le pourrez; mais auparavant il vous faut recouvrer la santé morale et
physique, que vous êtes en train de perdre. Il faut vous éloigner du
spectacle et des causes de vos souffrances. Il faut sortir de ce
cercle d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de la poésie dans
quelque beau pays où vous ne connaîtrez personne. Vous aimez la
solitude, vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez pas de
vivre en ermite dans votre mansarde. On vous y assiégera toujours. La
solitude est mauvaise à la longue; mais par momens elle est
nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là. Obéissez à l'instinct
qui vous y pousse; fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus tôt
rêvé seule quelques jours que vous reviendrez croyante, et quand vous
en serez là, je réponds de vous.»

Planet a toujours été pour ses amis un excellent médecin moral,
persuasif par l'attention avec laquelle il pesait ses conseils et
celle qu'il portait à comprendre votre véritable situation. Beaucoup
d'amis ont le tort de nous juger d'après eux-mêmes, de vous apporter
une opinion toute faite, que ne modifie aucune objection de votre
part, et qui vous fait sentir que vous n'êtes pas compris. Planet,
ingénieux dans l'art de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait
pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi à se figurer qu'il
était vous-même, et alors il se prononçait avec une grande décision et
une grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient que
superficiellement, Planet était un type de simplicité et même de
niaiserie; mais il avait, pour nous autres, le génie du cœur et de la
volonté. Il n'est aucun de nous, je parle de ce groupe berrichon qui
ne s'est jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait subi
plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire de Planet, celui
d'entre nous qui, au premier abord, eût semblé devoir être mené par
tous les autres.

Je fus donc persuadée, et un beau matin, après avoir arrangé tant bien
que mal mes affaires de façon à m'assurer quelques ressources, je
quittai Paris sans faire d'adieux à personne et sans dire mon projet à
Maurice. Je vins à Nohant pour prendre congé de mes amis et les
entretenir de mes enfans, dans le cas où quelque accident me ferait
trouver la mort en voyage, car je voulais aller loin devant moi en
prenant la route de l'Orient.

Je savais bien que mes amis n'auraient aucune autorité sur mes enfans
tant qu'ils seraient enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce
premier âge, exercer sur eux de douces influences. J'espérais même que
Mme Decerfz pourrait être une véritable mère pour ma fille, et je
voulais vendre ma propriété littéraire pour lui créer une petite rente
qui la mît à même de faire son éducation, dans le cas où mon mari
viendrait à y consentir. A l'époque du mariage de ma fille, cette
rente lui eût été restituée: c'était alors peu de chose, mais cela
représentait ce que coûte, dans la meilleure position possible
l'éducation d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant avec le
projet de tenter cet arrangement, qui ne devait avoir lieu que dans
l'éventualité de ma mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes
amis du devoir que je leur léguais d'entourer Maurice et Solange d'un
réseau de sollicitudes paternelles et de relations assidues.

Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne veux pas oublier une
circonstance singulière qui eut lieu dans l'hiver de 1835.

J'avais en Berry une amie charmante, une nouvelle amie, il est vrai,
Mme Rozane B., femme d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis
quelques années seulement. C'était une personne distinguée à tous
égards, d'une beauté exquise, et d'un caractère si parfaitement
aimable qu'elle fut bientôt parmi nous comme si elle y était née.

Étant appelée à Paris pour ses affaires au moment où j'y retournais
(au mois de janvier, je crois), elle accepta une des deux chambrettes
de ma mansarde, et y passa une quinzaine.

Elle me dit un jour en recevant des lettres de sa famille, qui
habitait Lyon: «On me charge vraiment d'une commission singulière. Une
famille très honorable prie la mienne de s'informer par moi de ce que
fait à Paris et dans le monde un jeune homme que je ne connais pas et
dont l'existence est mystérieuse, même pour les siens. Si je sais
comment m'y prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse, et voilà
tout.»

Elle se résolut à le prier de venir la voir, afin de parler avec lui
de sa famille et de le sonder sur ses projets et sur ses occupations.
Je l'autorisai à le recevoir chez moi.

Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit qu'elle n'était guère
plus avancée et qu'elle l'avait engagé à revenir, afin de pouvoir me
le présenter. Elle comptait sur moi pour le faire causer d'une manière
plus explicite. Cette idée me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu
sous le ciel une personne inhabile à en confesser une autre, c'est moi
à coup sûr; mais je ne pus refuser à Rozane ce qu'elle exigeait de
moi: je reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux, et même
elle nous laissa ensemble quelques instans, espérant qu'il se
méfierait moins de moi que d'elle-même.

Je ne me rappelle pas un mot de la conversation, qui ne roula que sur
des idées générales, et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu
le fait avec précision, je ne me souviendrais pas beaucoup de la
conclusion que j'en tirai; mais, grâce à elle, la voici textuellement
telle que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce jeune homme est
charmant. C'est un esprit très remarquable, et sa conscience me paraît
fort tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce n'est pas comme
aventurier subalterne, mais comme aventurier politique, comme
conspirateur. Il s'est dévoué à la fortune de la famille Bonaparte. Il
croit encore à cette étoile. Il croit à quelque chose en ce monde: il
est bien heureux!»

Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune homme était M. Fialin de
Persigny.

Je reprends le récit de mon voyage en Orient, lequel n'eut lieu que
dans mes rêves.

J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand Fleury, partant pour
Bourges, où Planet était établi (il y rédigeait un journal
d'opposition), me proposa d'aller causer sérieusement de ma situation
et de mes projets, non seulement avec ce fidèle ami, mais avec le
célèbre avocat Michel, notre ami à tous.

Il est donc temps que je parle de cet homme si diversement apprécié
et que je crois avoir bien connu, quoique ce ne fût pas chose aisée.
C'est à cette époque que je commençai à subir une influence d'un genre
tout à fait exceptionnel dans la vie ordinaire des femmes, influence
qui me fut longtemps précieuse, et qui pourtant cessa tout d'un coup
et d'une manière complète, sans briser mon amitié.



CHAPITRE DEUXIEME

  Éverard.--Sa tête, sa figure, ses manières, ses
    habitudes.--Patriotes ennemis de la propreté.--Conversation
    nocturne et ambulatoire.--Sublimités et contradictions.--Fleury
    et moi faisons le même rêve, à la même heure.--De Bourges à
    Nohant.--Les lettres d'Éverard.--Procès d'avril.--Lyon et
    Paris.--Les avocats.--Pléiade philosophique et
    politique.--Planet _pose la question sociale_.--Le pont des
    Saints-Pères.--Fête au château.--Fantasmagorie babouviste.--Ma
    situation morale.--Sainte-Beuve se moque.--Un dîner
    excentrique.--Une page de Louis Blanc.--Éverard malade et
    halluciné.--Je veux partir; conversation décisive; Éverard sage
    et vrai.--Encore une page de Louis Blanc.--Deux points de vue
    différens dans la défense, je donne raison à M. Jules Favre.


La première chose qui m'avait frappée en voyant Michel pour la
première fois, fraîche que j'étais dans mes études phrénologiques,
c'était la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait avoir deux
crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme
étant aussi proéminens à la proue de ce puissant navire que ceux des
généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération,
enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par
l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage
physique. _Éverard_[16] était une organisation admirable. Mais
Éverard était malade, Éverard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La
poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et
austère, il était usé, et à cette réunion de facultés et de qualités
hors ligne, dont chacune avait sa logique particulière, il manquait
fatalement la logique générale, la cheville ouvrière des plus savantes
machines humaines, la santé.

  [16] Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que je lui ai
  donné dans les _Lettres d'un voyageur_. J'ai toujours aimé à
  baptiser mes amis d'un nom à ma guise, mais dont je ne me
  rappelle pas toujours l'origine.

Ce fut précisément cette absence de vie physique qui me toucha
profondément. Il est impossible de ne pas ressentir un tendre intérêt
pour une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable
destruction, quand cette âme ardente et courageuse domine à chaque
instant son mal et paraît le dominer toujours. Éverard n'avait que
trente-sept ans, et son premier aspect était celui d'un vieillard
petit, grêle, chauve et voûté; le temps n'était pas venu où il voulut
se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller dans
le monde. Je ne l'ai jamais vu ainsi: cette phase d'une transformation
qu'il dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue, ne s'est pas
accomplie sous mes yeux. Je ne le regrette pas; j'aime mieux conserver
son image sévère et simple comme elle m'est toujours apparue.

Éverard paraissait donc, au premier coup d'œil avoir soixante ans, et
il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il n'en avait que
quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents
magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur
admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette
particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout
ensemble.

Cet état problématique devait être et fut la cause de grands imprévus
et de grandes contradictions dans son être moral. Tel qu'il était, il
ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à toute heure, la vie
débordait cependant en lui à toute heure, et parfois avec une
intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus
émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit.

Sa manière d'être extérieure répondait à ce contraste par un contraste
non moins frappant. Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et
de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui et dans la ville
une épaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en
toute saison et partout; mais, poli quand même, il ne consentait pas à
garder sa casquette ou son chapeau dans les appartemens. Il demandait
seulement la permission de mettre _un mouchoir_, et il tirait de sa
poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les
autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et
remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la
manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque.

Sous cet accoutrement, on apercevait une chemise fine, toujours
blanche et fraîche, qui trahissait la secrète exquisité de ce paysan
du Danube. Certains démocrates de province blâmaient ce sybaritisme
caché et ce soin extrême de la personne. Ils avaient grand tort. La
propreté est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence
pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté
raffinée, car il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de soi-même, la
mauvaise odeur, les dents répugnantes à voir, les cheveux sales, sont
des habitudes malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux savans, aux
artistes ou aux patriotes. On devrait les en reprendre d'autant plus,
et ils devraient se les permettre d'autant moins, que le charme de
leur commerce ou l'excellence de leurs idées attire davantage, et
qu'il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand
elle sort d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin, je me
persuade que la négligence du corps doit avoir dans celle de l'esprit
quelque point de correspondance dont les observateurs devraient
toujours se méfier.

Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise acerbe d'Éverard
n'étaient qu'une apparence, et, avouons-le, une affectation devant les
gens hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue. Il était par
nature la douceur, l'obligeance et la grâce même: attentif au moindre
désir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles,
débonnaire dans la tendresse quand on ne résistait pas à ses théories
d'autorité absolue.

Cet amour de l'autorité n'était cependant pas joué. C'était le fond,
c'était les entrailles même de son caractère, et cela ne diminuait en
rien ses bontés et ses condescendances paternelles. Il voulait des
esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui eût été une belle et
légitime volonté s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais il
eût sans doute voulu travailler à les rendre forts, et dès lors ils
eussent cessé d'être heureux en se sentant esclaves.

Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tête; tant il est
vrai que les plus belles intelligences peuvent être troublées par
quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple
lumière.

Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi
j'envoyai dire à Éverard par Planet que j'étais là, et il accourut. Il
venait de lire _Lélia_ et il était _toqué_ de cet ouvrage. Je lui
racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai
beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées. Il était disposé à
l'expansion, et de sept heures du soir à quatre heures du matin, ce
fut un véritable éblouissement pour mes deux amis et pour moi. Nous
nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il faisait un brillant
clair de lune et une nuit de printemps magnifique, il nous proposa une
promenade dans cette belle ville austère et muette qui semble être
faite pour être vue ainsi. Nous le reconduisîmes jusqu'à sa porte;
mais là il ne voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à la
nôtre en passant par l'hôtel de Jacques Cœur, un admirable édifice de
la Renaissance, où chaque fois nous faisions une longue pause. Puis il
nous demanda de le reconduire encore, revint encore avec nous, et ne
se décida à nous laisser rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes
neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est fatigant comme de
marcher en causant et en s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne
sentîmes l'effet de cette fatigue que quand il nous eût quittés.

Que nous avait-il dit durant cette longue veillée? Tout et rien. Il
s'était laissé emporter par nos _dire_, qui ne se plaçaient là que
pour lui fournir la réplique, tant nous étions curieux d'abord et puis
ensuite avides de l'écouter. Il avait monté d'idée en idée jusqu'aux
plus sublimes élans vers la Divinité, et c'est quand il avait franchi
tous ces espaces qu'il était véritablement transfiguré. Jamais parole
plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette
parole grandiose était toujours simple. Du moins elle s'empressait de
redevenir naturelle et familière quand elle s'arrachait souriante à
l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme une musique pleine
d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations célestes, et qui
vous ramène sans effort et sans contraste par un lien logique et une
douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature.

Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il nous entretint. Mes
_Lettres à Éverard_ (Sixième numéro des _Lettres d'un voyageur_), qui
sont comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés de sa
prédication, ne peuvent que le faire pressentir. J'étais le sujet un
peu passif de sa déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury
m'avaient citée devant son tribunal pour que j'eusse à confesser mon
scepticisme à l'endroit des choses de la terre, et cet orgueil qui
voulait follement s'élever à l'adoration d'une perfection abstraite en
oubliant les pauvres humains mes semblables. Comme c'était chez moi
une théorie plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien solide dans
ma défense, et je ne résistais guère que pour me faire mieux
endoctriner. Cependant j'apercevais dans cet admirable enseignement de
profondes contradictions que j'eusse pu saisir au vol et que j'eusse
bien fait de constater davantage. Mais il est doux et naturel de se
laisser aller au charme des choses de détail, quand elles sont bien
pensées et bien dites, et c'est être ennemi de soi-même que d'en
interrompre la déduction par des chicanes. Je n'eus pas ce courage;
mes amis ne l'eurent pas non plus quoique l'un, Planet, eût le parfait
et solide bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique l'autre,
Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives contre la poésie dans
les argumens.

Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que fût le degré de conviction
de l'homme qui nous avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant,
tellement au dessus de nous-mêmes, que nous ne pouvions et ne devions
pas nous soustraire par le doute à l'admiration et à la
reconnaissance.

«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet. Il y a un an que je vis
à ses côtés, et je ne le connais que de ce soir. Il s'est enfin livré
pour vous tout entier; il a fait tous les frais de son intelligence et
de sa sensibilité. Ou il vient de se révéler à lui-même pour la
première fois de sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même
et se défendant d'un complet abandon.»

De ce moment, l'attachement de Planet pour Éverard devint une sorte de
fétichisme, et il en arriva de même à plusieurs autres qui avaient
douté jusque-là de son cœur et qui y crurent en le lui voyant ouvrir
devant moi. Ce fut une modification notable que j'apportais, sans le
savoir, à l'existence morale d'Éverard et à ses relations avec
quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur réelle dans sa vie, mais
fût-ce un bien réel? Il n'est bon pour personne d'être trop
aveuglement aimé.

Après quelques heures de sommeil, je retrouvai mon _Gaulois_ (Fleury)
singulièrement tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je fus
presque effrayée moi-même en le lui entendant raconter: car, à peu de
chose près, j'avais eu le même rêve. C'était une parole dite en riant
par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais comment cela arrive,
dans un coin de notre cervelle, et précisément celle qui nous avait le
moins frappés dans le moment où elle avait été dite.

Il n'y avait rien de plus naturel et de plus explicable que ce fait
d'une parole éveillant la même pensée, et que la même cause produisant
dans l'imagination de mon ami et dans la mienne les mêmes effets.
Pourtant, cette coïncidence d'images simultanées dans le cours des
mêmes heures nous frappa un instant tous les deux, et peu s'en fallut
que nous n'y vissions un pressentiment ou un avertissement à la
manière des croyances antiques.

Mais nous ne songeâmes bientôt qu'à rire de notre préoccupation et
surtout du mouvement naïf que j'avais provoqué chez Éverard par ma
résistance enjouée aux argumens humanitaires de la guillotine. Il ne
pensait pas un mot de ce qu'il avait dit; il avait horreur de la peine
de mort en matière politique; il avait voulu être logique jusqu'à
l'absurde, mais il eût ri de son propre emportement, si, après les
mondes que la suite de la discussion nous avait fait franchir à tous,
nous eussions songé à revenir sur cette _misère_ de quelques têtes de
plus ou de moins en travers de nos opinions!

Nous étions dans le vrai en nous disant qu'Éverard n'eût pas voulu
occire seulement une mouche pour réaliser son utopie. Mais Fleury n'en
resta pas moins frappé de la tendance dictatoriale de son esprit, qui
ne lui était apparue pour la première fois qu'en l'entendant
contrecarrer par mes théories de liberté individuelle.

Et puis, fût-ce l'effet du songe allégorique qui nous avait visités
tous deux, ou la sollicitude d'une amitié délicate et la crainte de
m'avoir jetée sous une influence funeste, en voulant me pousser sous
une influence curative? Il est certain que le Gaulois se sentit tout à
coup pressé de partir. Il m'en avait fait la promesse en montant en
voiture, et il avait regretté cette promesse en arrivant à Bourges.
Maintenant, il trouvait qu'on n'attelait pas assez vite. Il craignait
de voir arriver Éverard pour nous retenir.

Éverard, de son côté, pensait nous retrouver là, et fut étonné de
notre fuite. Moi, sans me presser avec inquiétude, mais bien résolue à
m'en aller dès le matin, je m'en allais en effet, causant de lui et
de la république sur la grande route avec mon Gaulois, et ne lui
cachant pas que j'acceptais un bel aperçu de cet idéal, mais que
j'avais besoin d'y réfléchir et de me reposer de ces torrens
d'éloquence qu'il n'était pas dans ma nature de subir trop longtemps
sans respirer.

Mais il ne dépendit pas de moi de respirer, en effet, l'air du matin
et des pommiers en fleur. La béatitude de mes rêveries n'était pas du
goût de mon compagnon de voyage. Il était organisé pour le combat et
non pour la contemplation. Il voulait trouver sa certitude dans les
luttes et dans les solutions successives de l'humanité. Il n'essayait
pas de me prêcher après Éverard, mais il voulait se prêcher lui-même,
commenter chacune des paroles du maître, accepter ou repousser ce qui
lui avait paru faux ou juste, et comme lui-même était un esprit
distingué et un cœur sincère, il ne me fût pas possible de ne pas
parler d'Éverard, de politique et de philosophie pendant dix-huit
lieues.

Éverard ne me laissa pas respirer davantage. A peine fus-je reposée de
ma course, que je reçus à mon réveil une lettre enflammée du même
souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé dans notre veillée
ambulatoire à travers les grands édifices blanchis par la lune et sur
le pavé retentissant de la vieille cité endormie. C'était une écriture
indéchiffrable d'abord, et comme torturée par la fièvre de
l'impatience de s'exprimer; mais quand on avait lu le premier mot,
tout le reste allait de soi-même. C'était un style aussi concis que sa
parole était abondante, et comme il m'écrivait de très longues
lettres, elles étaient si pleines de choses non développées, qu'il y
en avait pour tout un jour à les méditer après les avoir lues.

Ces lettres se succédèrent avec rapidité sans attendre les réponses.
Cet ardent esprit avait résolu de s'emparer du mien; toutes ses
facultés étaient tendues vers ce but. La décision brusque et la
délicate persuasion, qui étaient les deux élémens de son talent
extraordinaire, s'aidaient l'une l'autre pour franchir tous les
obstacles de la méfiance par des élans chaleureux et par des
ménagemens exquis. Si bien que cette manière impérieuse et inusitée de
fouler aux pieds les habitudes de la convenance, de se poser en
dominateur de l'âme et en apôtre inspiré d'une croyance, ne laissait
aucune prise à la raillerie, et ne tombait pas un seul instant dans le
ridicule, tant il y avait de modestie personnelle, d'humilité
religieuse et de respectueuse tendresse dans ses cris de colère comme
dans ses cris de douleur.

«Je sais bien,» me disait-il--après des élans de lyrisme où le
tutoiement arrivait de bonne grâce--«que le mal de ton intelligence
vient de quelque grande peine de cœur. L'amour est une passion
égoïste. Étends cet amour brûlant et dévoué, qui ne recevra jamais sa
récompense en ce monde, à toute cette humanité qui déroge et qui
souffre. Pas tant de sollicitude pour une seule créature! Aucune ne le
mérite, mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'éternel auteur de
la création!»

Tel fut, en résumé, le thème qu'il développa dans cette série de
lettres, auxquelles je répondis sous l'empire d'un sentiment modifié,
depuis une certaine méfiance au point de départ jusqu'à la foi presque
entière pour conclusion. On pourrait appeler ces _Lettres à Éverard_,
qui, de ses mains, ont passé presque immédiatement dans celles du
public, l'analyse rapide d'une conversion rapide.

Cette conversion fut absolue dans un sens et très incomplète dans un
autre sens. La suite de mon récit le fera comprendre.

Une grande agitation régnait alors en France. La monarchie et la
république allaient jouer leur _va-tout_ dans ce grand procès qu'on a
nommé avec raison le procès-monstre, bien que, par une suite brutale
de dénis de justice et de violations de la légalité, le pouvoir ait su
l'empêcher d'atteindre aux proportions et aux conséquences qu'il
pouvait et devait avoir.

Il n'était plus guère possible de rester neutre dans ce vaste débat
qui n'avait plus le caractère des conspirations et des coups de main,
mais bien celui d'une protestation générale où tous les esprits
s'éveillaient pour se jeter dans un camp ou dans l'autre. La cause de
ce procès (les événemens de Lyon) avait eu un caractère plus
socialiste, et un but plus généralement senti que ceux de Paris qui
les avaient précédés. Ici il ne s'était agi, du moins en apparence,
que de changer la forme du gouvernement. Là-bas, le problème de
l'organisation du travail avait été soulevé avec la question du
salaire et pleinement compris. Le peuple, sollicité et un peu entraîné
ailleurs par des chefs politiques, avait, à Lyon, entraîné ces mêmes
chefs dans une lutte plus profonde et plus terrible.

Après les massacres de Lyon, la guerre civile ne pouvait plus de
longtemps amener de solution favorable à la démocratie. Le pouvoir
avait la force des canons et des baïonnettes. Le désespoir seul
pouvait chercher désormais dans les combats le terme de la souffrance
et de la misère. La conscience et la raison conseillaient d'autres
luttes, celles du raisonnement et de la discussion. Le retentissement
de la parole publique devait ébranler l'opinion publique. C'est sous
l'opinion de la France entière que pouvait tomber ce pouvoir perfide,
ce système de provocation inauguré par la politique de Louis-Philippe.

C'était une belle partie à jouer. Une simple mais large question de
procédure pouvait aboutir à une révolution. Elle pouvait, tout au
moins, imprimer un mouvement de recul à l'aristocratie et lui poser
une digue difficile à franchir. La partie fut mal jouée par les
démocrates. C'est à eux que le mouvement de recul fut imprimé, c'est
devant eux que la digue fut posée.

Au premier abord, il semblait pourtant que cette réunion de talens
appelés de tous les coins du pays et représentant tous les types de
l'intelligence des provinces dût produire une résistance vigoureuse.
C'était, dans les rêves du départ, la formation d'un corps d'élite,
d'un petit bataillon sacré impossible à entamer, parce qu'il
présentait une masse parfaitement homogène. Il s'agissait de parler et
de protester, et presque tous les combattans de la démocratie appelés
dans la lice étaient des orateurs brillans ou des argumentateurs
habiles.

Mais on oubliait que les avocats les plus sérieux sont, avant tout,
des artistes, et que les artistes n'existent qu'à la condition de
s'entendre sur certaines règles de forme, et de différer
essentiellement les uns des autres par le fond de la pensée, par
l'illumination intérieure, par l'inspiration.

On se croyait bien d'accord au début sur la conclusion politique, mais
chacun comptait sur ses propres moyens; on pliera difficilement des
artistes à la discipline, à la charge en douze temps.

Le moment commençait à poindre où les idées purement politiques et
les idées purement socialistes devaient creuser des abîmes entre les
partisans de la démocratie. Cependant on s'entendait encore à Paris
contre l'ennemi commun. On s'entendait même mieux sous ce rapport
qu'on n'avait fait depuis longtemps. La phalange des avocats de
province venait se ranger sur un pied d'égalité, mais avec une tendre
vénération, autour d'une pléiade de célébrités, choisie d'inspiration
et d'enthousiasme parmi les plus beaux noms démocratiques du barreau,
de la politique et de la philosophie, de la science et de l'art
littéraire: Dupont, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Armand Carrel,
Buonarotti, Voyer-d'Argenson, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail,
Carnot, et tant d'autres dont la vie a été éclatante de dévoûment ou
de talent par la suite. A côté de ces noms déjà illustres, un nom
encore obscur, celui de Barbès, donne à cette réunion choisie un
caractère non moins sacré pour l'histoire que ceux de Lamennais, Jean
Reynaud et Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbès a eu l'éclat
de la vertu, à défaut de celui de la science.

J'ai dit qu'on se croyait bien d'accord au point de départ. Pour mon
compte, je me crus d'accord avec Éverard et je supposais ses amis
d'accord avec lui. Il n'en était rien. La plupart de ceux qu'il avait
amenés de la province étaient tout au plus girondins quoiqu'ils se
crussent montagnards.

Mais Éverard n'avait encore confié à personne et pas plus à moi qu'aux
autres, sa doctrine ésotérique. Son expansion ne paralysait pas une
grande prudence qui, en fait d'idées, allait quelquefois jusqu'à la
ruse. Il se croyait en possession d'une certitude, et, sentant bien
qu'elle dépassait la portée révolutionnaire de ses adeptes, il en
insinuait tout doucement l'esprit et n'en révélait pas la lettre.

Pourtant certaines réticences, certaines contradictions m'avaient
frappée, et je sentais en lui des lacunes ou des choses réservées qui
échappaient aux autres et qui me tourmentaient. J'en parlais à Planet,
qui n'y voyait pas plus avant que moi et qui, naïvement tourmenté
aussi pour son compte, avait coutume de dire à tout propos, et même
souvent à propos de bottes: «_Mes amis, il est temps de poser la
question sociale!_»

Il disait cela si drôlement, ce bon Planet, que sa proposition était
toujours accueillie par des rires, et que son mot était passé chez
nous en proverbe. On disait: «Allons poser la question sociale» pour
dire: «Allons dîner!» et quand quelque bavard venait nous ennuyer, on
proposait de lui poser la question sociale pour la mettre en fuite.

Planet cependant avait raison; même dans ses gaîtés excentriques, son
bon sens allait toujours au fait.

Enfin, un soir que nous avions été au Théâtre-Français, et que, par
une nuit magnifique, nous ramenions Éverard à sa demeure voisine de la
mienne (il s'était logé quai Voltaire), la question sociale fut
sérieusement posée. J'avais toujours admis ce que l'on appelait alors
l'égalité des biens, et même le _partage des biens_, faute d'avoir
adopté généralement le mot si simple d'association, qui n'est devenu
populaire que par la suite. Les mots propres descendent toujours trop
tard dans les masses. Il a fallu que le socialisme fût accusé de
vouloir le retour de la loi agraire et de toutes ses conséquences
brutales, pour qu'il trouvât des formules plus propres à exprimer ses
aspirations.

J'entendais, moi, ce partage des biens de la terre d'une façon toute
métaphorique; j'entendais réellement par là la participation au
bonheur, due à tous les hommes, et je ne pouvais pas m'imaginer un
dépècement de la propriété qui n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à
la condition de les rendre barbares. Quelle fut ma stupéfaction quand
Éverard, serré de près par mes questions et les questions encore plus
directes et plus pressantes de Planet, nous exposa enfin son système!

Nous nous étions arrêtés sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal
ou concert au château: on voyait le reflet des lumières sur les arbres
du jardin des Tuileries. On entendait le son des instrumens qui
passait par bouffées dans l'air chargé de parfums printaniers, et que
couvrait, à chaque instant, le roulement des voitures sur la place du
Carroussel. Le quai désert du bord de l'eau, le silence et
l'immobilité qui régnaient sur le pont contrastaient avec ces rumeurs
confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais tombée dans la
rêverie, je n'écoutais plus le dialogue entamé, je ne me souciais plus
de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces
vagues mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête
royale.

Je fus tirée de ma contemplation par la voix de Planet, qui disait
auprès de moi: «Ainsi, mon bon ami, vous vous inspirez du vieux
Buonarotti, et vous iriez jusqu'au babouvisme?--Quoi? qu'est-ce? leur
dis-je tout étonnée. Vous voulez faire revivre cette vieillerie? Vous
avez laissé chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je l'ai lu, c'est beau;
mais ces moyens empiriques pouvaient entrer dans le cœur désespéré
des hommes de cette époque, au lendemain de la chute de Robespierre.
Aujourd'hui, ils seraient insensés, et ce n'est pas par ces chemins-là
qu'une époque civilisée peut vouloir marcher.--La civilisation!
s'écria Éverard courroucé et frappant de sa canne les balustrades
sonores du pont; oui! voilà le grand mot des artistes! La
civilisation! Moi, je vous dis que, pour rajeunir et renouveler votre
société corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que
ce palais maudit soit réduit en cendres, et que cette vaste cité où
plongent vos regards soit une grève nue, où la famille du pauvre
promènera la charrue et dressera sa chaumière!»

Là-dessus, voilà mon avocat parti, et comme mon rire d'incrédulité
échauffait sa verve, ce fut une déclamation horrible et magnifique
contre la perversité des cours, la corruption des grandes villes,
l'action dissolvante et énervante des arts, du luxe, de l'industrie,
de la civilisation, en un mot. Ce fut un appel au poignard et à la
torche, ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et des
prédictions apocalyptiques; puis, après ces funèbres images, il évoqua
le monde de l'avenir comme il le rêvait en ce moment-là, l'idéal de la
vie champêtre, les mœurs de l'âge d'or, le paradis terrestre
fleurissant sur les ruines fumantes du vieux monde par la vertu de
quelque fée.

Comme je l'écoutais sans le contredire, il s'arrêta pour m'interroger.
L'horloge du château sonnait deux heures. «Il y a deux grandes heures
que tu plaides la cause de la mort, lui dis-je, et j'ai cru entendre
le vieux Dante au retour de l'enfer. Maintenant, je me délecte à ta
symphonie pastorale; pourquoi l'interrompre si tôt?

«--Ainsi, s'écria-t-il indigné, tu t'occupes à admirer ma pauvre
éloquence? Tu te complais dans les phrases, dans les mots, dans les
images? Tu m'écoutes comme un poème ou comme un orchestre, voilà
tout! Tu n'es pas plus convaincue que cela!»

A mon tour je plaidai, mais sans aucun art, la cause de la
civilisation, la cause de l'art surtout, et puis, poussée par ses
dédains injustes, je voulus plaider aussi celle de l'humanité, faire
appel à l'intelligence de mon farouche pédagogue, à la douceur de ses
instincts, à la tendresse de son cœur, que je connaissais déjà si
aimant et si impressionnable. Tout fut inutile. Il était monté sur ce
_dada_ qui était véritablement le cheval pâle de la vision. Il était
hors de lui: il descendit sur le quai en déclamant, il brisa sa canne
sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations tellement
_séditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqué,
ni entendu, ni _ramassé_ par la police. Il n'y avait que lui au monde
qui pût faire de pareilles excentricités sans paraître fou et sans
être ridicule.

Pourtant j'en fus attristée, et, lui tournant le dos, je le laissai
plaider tout seul et repris avec Planet le chemin de ma demeure.

Il nous rejoignit sur le pont. Il était à la fois furieux et désolé de
ne m'avoir pas persuadée. Il me suivit jusqu'à ma porte, voulant
m'empêcher de rentrer, me suppliant de l'écouter encore, me menaçant
de ne jamais me revoir si je le quittais ainsi. On eût dit d'une
querelle d'amour, et il ne s'agissait pourtant que de la doctrine de
Babeuf.

Il ne s'agissait que de cela! C'était quelque chose, pourtant!
Maintenant que les idées ont dépassé cette farouche doctrine, elle
fait déjà sourire les hommes avancés; mais elle a eu son temps dans le
monde, elle a soulevé la Bohême au nom de Jean Hus, elle a dominé
souvent l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, elle a bouleversé bien des
imaginations à travers les tempêtes de la révolution du dernier
siècle, et même encore, à travers les agitations intellectuelles de
1848, elle s'est fondue en partie dans l'esprit de certains clubs de
cette époque avec les théories de certaines dictatures. En un mot,
elle a fait secte, et comme, dans toute doctrine de rénovation, il y a
de grandes lueurs de vérité et de touchantes aspirations vers l'idéal,
elle a mérité l'examen, elle a exercé sa part de séduction en se
formulant au pied de l'échafaud où montèrent, déjà frappés de leur
propre main, l'enthousiaste Gracchus et le stoïque Darthé.

Emmanuel Arago, plaidant pour Barbès en 1839, a dit _Barbès est
babouviste_. Il ne m'a pas semblé depuis, en causant avec Barbès,
qu'il eût jamais été babouviste dans le sens où l'avait été Éverard en
1835. On se trompe aisément quand, pour exposer la croyance d'un
homme, on est obligé, pour la résumer et la définir, de l'assimiler à
celle d'un homme qui l'a précédé. On ne peut pas être, quoi qu'on
fasse, dans l'exacte vérité. Toute doctrine se transforme rapidement
dans l'esprit des adeptes, et d'autant plus que les adeptes sont ou
deviennent plus forts que le maître.

Je ne veux pas analyser et critiquer ici la doctrine de Babeuf. Je ne
veux la montrer que dans ses résultats possibles, et comme Éverard, le
plus illogique des hommes de génie dans l'ensemble de sa vie, était le
plus implacable logicien de l'univers dans chaque partie de sa science
et dans chaque phase de sa conviction, il n'est pas indifférent
d'avoir à constater qu'elle le jetait, à l'époque que je raconte, dans
des aberrations secrètes et dans un rêve de destruction colossale.

J'avais passé le mois précédent à lire Éverard et à lui écrire. Je
l'avais revu dans cet intervalle, je l'avais pressé de questions, et,
pour mieux mettre à profit le peu de temps que nous avions, je n'avais
plus rien discuté. J'avais tâché de construire en moi l'édifice de sa
croyance, afin de voir si je pouvais me l'assimiler avec fruit.
Convertie au sentiment républicain et aux idées nouvelles, on sait
maintenant de reste que je l'étais d'avance. J'avais gagné à entendre
cet homme, véritablement inspiré en certains momens, de ressentir de
vives émotions que la politique ne m'avait jamais semblé pouvoir me
donner. J'avais toujours pensé froidement aux choses de fait; j'avais
regardé couler autour de moi, comme un fleuve lourd et troublé, les
mille accidens de l'histoire générale contemporaine, et j'avais dit:
«_Je ne boirai pas cette eau._» Il est probable que j'eusse continué à
ne pas vouloir mêler ma vie intérieure à l'agitation de ces flots
amers. Sainte-Beuve, qui m'influençait encore un peu à cette époque
par ses adroites railleries et ses raisonnables avertissemens,
regardait les choses positives en amateur et en critique. La critique
dans sa bouche avait de grandes séductions pour la partie la plus
raisonneuse et la plus tranquille de l'esprit. Il raillait
agréablement cette fusion subite qui s'opérait entre les esprits les
plus divers venus de tous les points de l'horizon et qui se mêlaient,
disait-il, comme tous les cercles du Dante écrasés subitement en un
seul.

Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais, M. Ballanche, le chanteur
Nourrit et moi, lui paraissait la chose la plus fantastique qui se pût
imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être dit entre ces cinq
personnes. Je lui répondais que je n'en savais rien, que M. Lamennais
avait dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit, et moi avec le
chat de la maison.

Et pourtant, relisons aujourd'hui cette admirable page de Louis Blanc:

«Et comment peindre maintenant l'effet que produisaient sur les
esprits tant de surprenantes complications? Le nom des accusés volait
de bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls; on glorifiait
leur constance; on se demandait avec anxiété jusqu'où ils
pousseraient l'audace des résolutions prises. Dans les salons même où
leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité touchait le
cœur des femmes; prisonniers, ils gouvernaient irrésistiblement
l'opinion; absens, ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi s'en
étonner? Ils avaient pour eux, chez une nation généreuse, toutes les
sortes de puissance: le courage, la défaite et le malheur. Époque
orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors
dans nos veines! Comme nous nous sentions vivre! Comme elle était bien
ce que Dieu l'a faite, cette nation française qui périra sans doute le
jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées! Les
politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur des sociétés: ils ont
raison; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les
hommes d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à
leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce
n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient
point à éteindre les passions d'un grand peuple; car ils ont à les
féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie
d'une société qui s'en va.»

Cette page me semble avoir été écrite pour moi, tant elle résume ce
qui se passait en moi et autour de moi. J'étais, dans mon petit être,
l'expression de cette société qui s'en allait, et l'homme de génie
qui, au lieu de me montrer le repos et le bonheur dans l'étouffement
des préoccupations immédiates, s'attachait à m'émouvoir pour me
diriger, c'était Éverard, expression lui-même du trouble généreux des
passions, des idées et des erreurs du moment.

Depuis quelques jours que nous nous étions retrouvés à Paris, lui et
moi, toute ma vie avait déjà changé de face. Je ne sais si l'agitation
qui régnait dans l'air que nous respirions tous aurait beaucoup
pénétré sans lui dans ma mansarde; mais avec lui elle y était entrée à
flots. Il m'avait présenté son ami intime, Girerd (de Nevers), et les
autres défenseurs des accusés d'avril, choisis dans les provinces
voisines de la nôtre. Un autre de ses amis, Degeorges (d'Arras), qui
devint aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago, et deux ou trois autres
amis communs complétaient l'école. Dans la journée, je recevais mes
autres amis. Peu d'entre eux connaissaient Éverard; tous ne
partageaient pas ses idées; mais ces heures étaient encore agitées par
la discussion des choses du dehors, et il n'y avait guère moyen de ne
pas s'oublier soi-même absolument dans cet accès de fièvre que les
événemens donnaient à tout le monde.

Éverard venait me chercher à six heures pour dîner dans un petit
restaurant tranquille avec nos habitués, en pique-nique. Nous nous
promenions le soir tous ensemble, quelquefois en bateau sur la Seine,
et quelquefois le long des boulevards jusque vers la Bastille,
écoutant les propos, examinant les mouvemens de la foule, agitée et
préoccupée aussi, mais pas autant qu'Éverard s'en était flatté en
quittant la province.

Pour n'être pas remarquée comme femme seule avec tous ces hommes, je
reprenais quelquefois mes habits de petit garçon, lesquels me
permirent de pénétrer inaperçue à la fameuse séance du 20 mai au
Luxembourg.

Dans ces promenades, Éverard marchait et parlait avec une animation
fébrile, sans qu'il fût au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de
le forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait mal, et nous avons
passé souvent une partie de la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter
contre une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé de
visions lugubres; courageux contre son mal, faible contre les images
qu'on éveillait en lui, il nous suppliait de ne pas le laisser seul
avec les spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même. Planet, habitué à
le voir ainsi, ne s'en inquiétait pas; et quand il le voyait
s'assoupir, il allait le mettre au lit, revenait causer avec moi dans
la chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller dans son premier
sommeil, et me ramenait chez moi quand il le sentait bien endormi. Au
bout de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus actif, plus
vivant, plus fougueux chaque jour, plus imprévoyant surtout du mal
qu'il creusait en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait
le retour impossible. Il courait aux réunions ardentes où s'agitait la
question de la défense des accusés, et après des discussions
passionnées, il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand on ne
l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture. Mais alors c'était
l'affaire de quelques instans de pâleur livide et de sourds
gémissemens. Il se ranimait comme par un miracle de la nature ou de la
volonté, il revenait parler et rire avec nous, car, au milieu de cette
excitation et de cet affaissement successifs, il se jetait dans la
gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un enfant.

Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient à moi-même. Je
m'attachais par le cœur à cette nature qui ne ressemblait à rien,
mais qui avait pour les moindres soins, pour la moindre sollicitude,
des trésors de reconnaissance. Le charme de sa parole me retenait des
heures entières, moi que la parole fatigue extrêmement, et j'étais
dominée aussi par un vif désir de partager cette passion politique,
cette foi au salut général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine
rénovation sociale, qui semblaient devoir transformer en apôtres, même
les plus humbles d'entre nous.

Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont des Saints-Pères, et
cette déclamation anti-sociale et anti-humaine dont il m'avait
régalée, je me sentis tomber du ciel en terre, et que, haussant les
épaules, à mon réveil, je repris ma résolution de m'en aller chercher
des fleurs et des papillons en Égypte ou en Perse.

Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à l'instinct qui me
poussait vers la solitude, et j'allai chercher mon passeport pour
l'étranger. En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui m'attendait.
«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Ce n'est pas la figure sereine que
je connais?--C'est une figure de voyageur, lui répondis-je, et il y a
que je m'en vas décidément. Ne te fâche pas; tu n'es pas de ceux avec
qui on est poli par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos
républiques. Vous en avez tous une qui n'est pas la mienne et qui
n'est celle d'aucun des autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je
reviendrai vous applaudir et vous couronner dans un meilleur temps,
quand vous aurez usé vos utopies, et rassemblé des idées saines.»

L'explication fut orageuse. Il me reprocha ma légèreté d'esprit et ma
sécheresse de cœur. Poussée à bout par ses reproches je me résumai.

Quelle était cette folle volonté de dominer mes convictions et de
m'imposer celles d'autrui? Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce
point au pied de la lettre l'hommage que mon intelligence avait rendu
à la sienne en l'écoutant sans discussion et en l'admirant sans
réserve? Cet hommage avait été complet et sincère, mais il n'avait
pas pour conséquence possible l'abandon absolu des idées, des
instincts et des facultés de mon être. Après tout, nous ne nous
connaissions pas entièrement l'un et l'autre, et nous n'étions
peut-être pas destinés à nous comprendre, étant venus de si loin l'un
vers l'autre pour discuter quelques articles de foi dont il croyait
avoir la solution. Cette solution, il ne l'avait pas. Je ne pouvais
pas lui en faire un reproche; mais lui, où prenait-il la fantaisie
tyrannique de s'irriter de ma résistance à ses théories comme d'un
tort envers lui-même?

«En m'entendant te parler comme un élève attentif aux leçons de ton
maître, tu t'es cru mon père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils
bien-aimé et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de l'éloquence
biblique. Je t'ai écouté comme dans un rêve dont la grandeur et la
pureté céleste charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne peut pas
rêver toujours. La vie réelle appelle des conclusions sans lesquelles
on chante comme une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le bonheur
des hommes. Moi, je place ce bonheur dans la sagesse plus que dans
l'action. Je ne veux rien, je ne demande rien dans la vie, que le
moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables. J'étais malade,
j'étais misanthrope; tu t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup
attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement mon mauvais
orgueil, et tu m'as fait entrevoir un idéal de fraternité qui a fondu
la glace de mon cœur. En cela, tu as été véritablement chrétien, et
tu m'as convertie par le sentiment. Tu m'as fait pleurer de grosses
larmes, comme au temps où je devenais dévote par un attendrissement
subit et imprévu de ma rêverie. Je n'aurais pas retrouvé en moi-même,
après tant d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source de ces
larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta persuasion ont fait le miracle
que je te demandais: sois bénis pour cela, et laisse-moi partir sans
regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant aux choses que vous
cherchez ici, aux principes qui peuvent se formuler et s'appliquer aux
besoins de cœur et d'esprit de tous les hommes. Et ne me dis pas que
vous les avez trouvés, que tu les tiens dans ta main, cela n'est pas.
Vous ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur que moi, mais tu
n'en sais pas plus que moi.»

Et comme il paraissait offensé de ma franchise, je lui dis encore:

«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que par le cœur et
l'imagination. Ta magnifique parole est un don qui t'entraîne
fatalement à la discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux qui
t'écoutent avec ravissement des croyances que la raison n'a pas encore
mûries. C'est là où la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois
toute cette poésie du cœur, toutes ces aspirations de l'âme aboutir
à des sophismes, et voilà justement ce que je ne voudrais pas
entendre, ce que je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon pauvre
père, nous sommes fous. Les gens du monde officiel, du monde positif,
qui ne voient de nous que des excentricités de conduite et d'opinion,
nous traitent de rêveurs. Ils ont raison, ne nous en fâchons pas.
Acceptons ce dédain. Ils ne comprennent pas que nous vivions d'un
désir et d'une espérance dont le but ne nous est pas personnel. Ces
gens-là sont fous à leur manière; ils sont complétement fous à nos
yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs que nous ne
voudrions pas toucher avec des pincettes. Tant que durera le monde, il
y aura des fous occupés à regarder par terre, sans se douter qu'il y a
un ciel sur leurs têtes, et des fous qui, regardant trop le ciel ne
tiendront pas assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs pieds.
Il y a donc une sagesse qui manque à tous les hommes, une sagesse qui
doit embrasser la vue de l'infini et celle du monde fini où nous
sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme, mais ne
prétendons pas la leur donner avant de l'avoir trouvée.

«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique ne peut se passer.
Autrement vous ferez des coups de tête et des coups de main pour
aboutir à des chimères ou à des catastrophes. Je sens qu'en te parlant
ainsi au milieu de ta fièvre d'action, je ne peux pas te convaincre;
aussi je ne te parle que pour te prouver mon droit de me retirer de
cette mêlée où je ne peux porter aucune lumière, et où je ne peux pas
suivre la tienne, qui est encore enveloppée de nuages impénétrables.»

Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était calmé à grand'peine pour
tout entendre, reprit son énergie et sa conviction. Il me donna des
raisons devant lesquelles je me sentis vaincue, et dont voici le
résumé:

«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout seul. La vérité ne se
révèle plus aux penseurs retirés sur la montagne. Elle ne se révèle
même plus à des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers
sommets de la pensée. Elle s'y élucubre, et rien de plus. Pour
trouver, à l'heure dite, la vérité applicable aux sociétés en travail,
il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions, il faut se
communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin
d'arriver tant bien que mal, à une formule qui ne peut jamais être la
vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui est la meilleure
expression possible de l'aspiration des hommes à la vérité. Voilà
pourquoi j'ai la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur
toutes les idées qui me frappent, voilà pourquoi je parle jusqu'à
m'épuiser, jusqu'à divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut
et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout
bas et tout seul. Vous autres qui m'écoutez, et toi tout le premier,
qui écoutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte
des éclairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez
pas assez à la nécessité de me suivre comme on suit un guide dévoué et
aventureux sur un chemin dont il ne connaît pas lui-même tous les
détours, mais dont sa vue perçante et son courage passionné ont su
apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir des obstacles, à
vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosité
m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes écarts, si
vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route,
cherchez-en un meilleur, mais ne le méprisez pas pour n'avoir pas été
un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montré des rives
nouvelles conduisant plus ou moins à celle où vous voulez aborder.

«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste, écolier sans cervelle!
Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as
déclaré. Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant emparé de toi,
tu as demandé du jour au lendemain la science infuse, la vérité
absolue. _Vite, vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand, qui
ne veut pas attendre!_

«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant de ces plaisanteries sans
aigreur qu'il aimait à saisir comme des mouches qu'on attrape en
courant, moi je fais une découverte, c'est que les âmes ont un sexe
et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pensé?
En lisant _Lélia_ et tes _Premières Lettres d'un voyageur_, je t'ai
toujours vu sous l'aspect d'un jeune garçon, d'un poète enfant dont je
faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas
d'enfans et qui élève ceux du premier lit de ma femme avec une
tendresse mêlée de désespoir. Quand je t'ai vu réellement pour la
première fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait pas dit que tu
t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la
vie réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler George tout court,
te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te
regarder à la clarté de notre petit soleil que le temps de savoir
chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vérité, je ne connais
de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas
la flûte mélodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parlé
comme à un garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A
présent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et
l'exigence des esprits incultes, des êtres de pur sentiment et de pure
imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un
impatient logicien qui veut que la science philosophique réponde
d'emblée à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses délicatesses;
mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et
tu demandes un impossible accord parfait entre les nécessités de
l'action et les élans de la sensibilité. C'est là l'idéal, mais il est
encore irréalisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se
croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-même.

«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta
conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-même. Je
n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner
la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en
avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-même,
et de quelque chose de plus important que toi-même, le devoir.

«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne peut se concilier avec le
devoir général. Tu as beaucoup travaillé à conquérir cette liberté
pour toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du cœur à des affections
terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et à présent tu te reprends
toi-même dans une vie d'austérité que j'approuve et que j'aime, mais
dont tu étends à tort l'application à tous les actes de ta volonté et
de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il
en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un sophisme pire que tous ceux
que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es maître d'en faire
la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se réaliser
sans des miracles. Songe à ceci que, si tous les amans de la vérité
absolue disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs frères, à leur
tâche, non-seulement la vérité absolue, mais encore la vérité relative
n'auraient plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas en croupe
des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la
solitude, rêveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans
les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse que les hommes ne la
comprennent pas. Le divin philosophe que tu chéris le savait bien
quand il disait à ses disciples: «Là où vous serez seulement trois
réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous.»

«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que
l'on trouve en s'unissant à quelques autres, c'est quelque chose de
réel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul,
n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc à la recherche, à la
poursuite du néant; moi je me consolerai de ton départ avec la
certitude d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes
propres, à la recherche et à la poursuite de quelque chose de bon et
de vrai.»

Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car
j'étais absorbée par mes propres réflexions sur tout ce qu'il venait
de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sèche
analyse.

Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il était dans la pièce
voisine, où il se retirait quelquefois pour faire, tout à coup brisé,
une sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était parti tout à fait
et qu'il m'avait enfermée. Je cherchai la clef partout, il l'avait
mise dans sa poche, et j'avais donné congé pour le reste de la journée
à la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de
l'appartement. J'attribuai ma captivité à une distraction d'Éverard,
et je me remis à réfléchir tranquillement. Au bout de trois heures il
revint me délivrer, et comme je lui signalais sa distraction: «Non
pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une
réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai
mise au secret afin de te donner le temps de la réflexion. J'avais
peur d'un coup de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir. A
présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef des champs! Dois-je
te dire adieu et aller dîner sans toi?

--Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dîner et
chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture
intellectuelle.»

J'ai rapporté cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie
et celle de la vie d'un certain nombre de révolutionnaires à ce moment
donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le travail
d'élucubration était partout dans nos rangs, parfois, savant et
profond, parfois naïf et sauvage. Quand on s'y reporte par le
souvenir, on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en si peu de
temps, et moins effrayé par conséquent du progrès énorme qui reste à
faire.

Le véritable foyer de cette élucubration sociale et philosophique
était dans les prisons d'État. «Alors, dit Louis Blanc, cet admirable
historien de nos propres émotions, qu'on ne peut trop citer, alors, on
vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible s'élever
soudain au dessus du péril et de leurs passions pour se livrer à
l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait
commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti
les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un
la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie
administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts.
Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses méditations, des
recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course
intellectuelle, n'étaient pas destinés à suivre la même carrière. Des
dissidences théoriques se manifestèrent, des discussions brûlantes
s'élevèrent. Par le corps, les captifs appartenaient au geôlier, mais
d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans
limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de
l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés sur la
route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance,
comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant
et singulier, dont il convient de conserver le souvenir à jamais!

«Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement,
que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou
haineuses, que des esprits trop faibles pour s'élever impunément se
soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces
résultats trop inévitables des infirmités de la nature humaine ne
suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler
ce qu'il présente de solennel et d'imposant[17].»

  [17] _Histoire de dix ans_, volume IV.

Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les faits qui s'y
rattachent d'une manière juste, élevée et vraiment philosophique, il
faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'_Histoire de
dix ans_. Les hommes et les choses y sont jugés non seulement avec la
connaissance exacte d'un passé que l'historien n'a jamais le droit
d'arranger et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un grand et
généreux esprit qui fixe et précise la vérité morale, c'est à dire la
suprême vérité de l'histoire au milieu des contradictions apparentes
des événemens et des hommes qui les subissent.

Je ne raconterai pas ces événemens. Cela serait tout à fait inutile:
ils sont enregistrés là d'une manière si conforme à mon sentiment, à
mon souvenir, à ma conscience et à ma propre expérience, que je ne
saurais y rien ajouter.

Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne
suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rôle actif, et,
faut-il le dire, problématique en apparence, parce que l'homme était
incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste.

On sait qu'un grand débat s'était élevé entre les _défenseurs_: débat
ardent, insoluble sous la pression des actes précipités de la pairie.
Une partie des accusés s'entendait avec ses _défenseurs_ pour n'être
pas _défendue_. Il ne s'agissait pas de gagner le procès judiciaire et
de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher
la cause générale dans l'opinion en plaidant avec énergie le droit
sacré du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une
autre catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être défendue, non
pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait,
mais pour apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon, de quelle
façon l'autorité avait provoqué le peuple, de quelle façon elle avait
traité les vaincus, de quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait
ce qui était humainement possible pour prévenir la guerre civile et
pour en ennoblir et en adoucir les cruels résultats. Il s'agissait de
savoir si l'autorité avait eu le droit de prendre quelques
provocations isolées, on disait même payées, pour une rébellion à
réprimer, et pour ruer une armée sur une population sans défense. On
avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable
cause était là. On était assez fort pour plaider la cause du peuple
trahi et mutilé, on ne l'était pas assez pour proclamer celle du genre
humain affranchi.

J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre, qui se trouvait posé
dans les conciliabules en adversaire d'Éverard, et qui était un
adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne
l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque Éverard, après avoir
combattu ses argumens avec véhémence, venait me les rapporter, je leur
donnais raison. Éverard sentait bien que ce n'était pas par envie de
le contredire et de l'irriter; mais il en était affligé, et devinant
bien que je redoutais l'exposé public de ses utopies, il s'écriait:
«Ah! maudits soient le pont des Saints-Pères et la question sociale!»



CHAPITRE TROISIEME.

  Lettre incriminée au procès monstre.--Ma rédaction
    rejetée.--Défection du barreau républicain.--Trélat.--Discours
    d'Éverard.--Sa condamnation.--Retour à Nohant.--Projets
    d'établissement.--La maison déserte à Paris.--Charles
    d'Aragon.--Affaire Fieschi.--Les opinions politiques de
    Maurice.--M. Lamennais.--M. Pierre Leroux.--Le mal du pays me
    prend.--La maison déserte à Bourges.--Contradictions
    d'Éverard.--Je reviens à Paris.


Cependant il s'agissait surtout de soutenir le courage de certains
accusés, en petit nombre, heureusement, qui menaçaient de faiblir.
J'étais bien d'accord avec Éverard sur ce point, que, quel que fût le
résultat d'une division dans les motifs et les idées des défenseurs,
il fallait que la crainte et la lassitude ne parussent pas, même chez
quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre, la fameuse lettre qui
devait donner au procès monstre une nouvelle extension. C'était son
but, à lui de rendre inextricable le système d'accusation. L'idée
souriait par momens à Armand Carrel; en d'autres, elle alarmait sa
prudence. Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que l'on pouvait
supposer parfois si méfiant du lendemain, c'est tout au plus s'il
prit le temps de la réflexion. Il trouva ma rédaction trop
sentimentale et la changea.

«Il n'est pas question de soutenir la foi chancelante par des
homélies, me dit-il; les hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal.
C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime. Je veux
attaquer violemment la pairie pour exalter les accusés; je veux
d'ailleurs mettre en cause tout le barreau républicain.» Je lui fis
observer que le barreau républicain signerait ma rédaction et
reculerait devant la sienne. «Il faudra bien que tous signent,
répondit-il, et s'ils ne le font pas, on se passera d'eux.»

On se passa du grand nombre, en effet, et ce fut une grande faute que
de provoquer les défections. Toutes n'étaient pas si coupables
qu'elles le parurent à Éverard. Certains hommes étaient venus là sans
vouloir une révolution de fait, espérant contribuer seulement à une
révolution dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais
l'accomplissement d'un devoir dont toutes les conséquences ne leur
avaient pas été soumises. J'en connais plusieurs qu'il me fut
impossible de blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs
d'abstention.

On sait quelles conséquences eut la lettre. Elle fut fatale au parti
en ce qu'elle y mit le désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens
qu'elle donna lieu à un discours très controversé dans les rangs de
son parti. Il avait, par un mouvement généreux, assumé sur lui toute
la responsabilité de cette pièce incriminée par la cour des pairs. Il
l'eût fait, quand même Trélat ne lui eût pas donné l'exemple du
sacrifice. Mais Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité
héroïque, tandis qu'Éverard sema de contrastes sa profession de foi
devant ce même tribunal. Laissons parler Louis Blanc: «....Puis M.
Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa
parole, et tous attendaient, au milieu d'un solennel silence. Il
commença d'une voix brève et profonde; à demi courbé sur la balustrade
qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la
pression convulsive de ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux, il
en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait
qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop
emportée. M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi hardi ni
aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait
pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne
furent pas tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en maintenant
l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes,
et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours,
les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce
qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible.»

Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot à cette excellente
appréciation. Selon moi, Éverard ne se _défendit_ pas, et je souffre
encore en m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes de sa
provocation, ce fut peut-être sous l'impression de la critique que je
lui avais faite de ces mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me
permettais de le lui dire, que la principale maladresse de son parti
était la rudesse du langage et le ton acerbe des discussions. On
revenait trop au vocabulaire des temps les plus aigris de la
révolution; on affectait de le faire, sans songer qu'un choix
d'expression fort du cachet de son temps, paraît violent, par
conséquent faible, à quarante ans de distance. J'admirais
l'originalité de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle
donnait une couleur, une physionomie nouvelle à ces choses du passé.
Il sentait bien que là était sa puissance, et il riait de tout son
cœur des vieilles formules et des déclamations banales. Mais en
écrivant, il y retombait quelquefois sans en avoir conscience, et
quand je le lui faisais remarquer, il en convenait modestement. Nous
n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point en rédigeant la
lettre. Il avait défendu et maintenu sa version; mais depuis, en
l'entendant blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste
dominant, par bouffées, l'homme de parti, il aurait voulu qu'une pièce
destinée à faire tant de bruit fût un chef-d'œuvre de goût et
d'éloquence. Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on ne l'eût pas
incriminée et que son but n'eût pas été atteint.

Comme il ne l'était pas davantage par la situation isolée que lui
faisaient les poursuites, il n'était plus forcé rigoureusement de
défendre chaque expression de cette lettre. Du moment qu'elle n'était
plus signée par un parti tout entier, elle redevenait son œuvre
personnelle, et il crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir
aveuglement.

Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais qu'à la séance du 20 mai.
Rien n'est plus fugitif qu'un discours; et la sténographie, qui en
conserve les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit. Il faudrait
pouvoir sténographier l'accent et photographier la physionomie de
l'orateur pour bien comprendre toutes les nuances de sa pensée à
chaque crise de son improvisation. Éverard ne préparait jamais rien en
politique; il s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation
nerveuse qui dominait son talent en même temps qu'elle l'entretenait,
il n'était pas toujours maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule
fois qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et qu'on la jugea plus
significative et plus concluante qu'elle ne l'était dans son propre
esprit.

Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel il fut ramené chez
lui atteint d'une bronchite aiguë, lui fit de nombreux détracteurs
parmi ses coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances et des
amours-propres dans les discussions orageuses au sein du parti. Il eut
contre lui des rancunes amères et même des sévérités impartiales.
«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir combattu avec tant
d'âpreté l'opinion de ceux qui voulaient adopter le système de la
défense, pour arriver à se défendre soi-même, tout seul, d'un acte
dont l'intention était collective?»

Mais n'était-ce pas précisément parce que cette cause n'avait plus de
sens collectif qu'Éverard était fatalement entraîné à en faire
meilleur marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf et de grand
dans la modestie qui lui faisait confesser n'avoir aucun ressentiment,
aucune haine personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide lorsqu'il
s'écria: «Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la
disposition du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des
accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant
à la prison, je me rappelle le mot de cet autre républicain qui sut
mourir à Utique: _J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à
côté de toi, César!_»

L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de prison et Michel à un
mois seulement servit de texte aux commentaires hostiles. Michel fut
jaloux de la prison de Trélat et non de l'honneur qui lui en revenait.
Il chérissait ce noble caractère, et le parallèle qui fut établi
entre eux au désavantage de l'un des deux ne diminua en rien la
tendresse et la vénération de celui-ci pour l'autre. «Trélat est un
saint, disait Éverard, et je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais,
pour la dire sincèrement en pareille circonstance, il fallait encore
être très grand soi-même.

Éverard fut assez gravement malade. La preuve qu'il n'avait pas été
aussi agréable à la pairie que quelques adversaires le prétendaient,
c'est que la pairie procéda très brutalement avec lui en le sommant de
se faire écrouer mort ou vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès
de M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le médecin délégué
d'office en ces sortes de constatations.

Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard d'une manière
blessante, feignant de prendre la maladie pour une feinte et le retard
demandé par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard ne fît
manquer l'objet de ma démarche, car, en voyant arriver le médecin du
pouvoir d'un air rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas
malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant j'obtins que le
pouls fût consulté, et la fièvre était si réelle et si violente que
l'Esculape monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être d'une
insulte toute gratuite et assez inintelligente; car quel est le
condamné à un mois de prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce
petit fait comment on provoquait les républicains, même dans les
circonstances légères, et je me fis une idée du système adopté dans
les prisons pour exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir
semblait avide de faire naître afin d'avoir le plaisir de les châtier.

Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant avec ma fille. Je ne
sais plus pour quel motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait
plus être subie qu'au mois de novembre suivant. Ce fut peut-être dans
l'intérêt de ses cliens que ce délai lui fut accordé.

Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable et même difficile. Il
fallut m'armer de beaucoup de volonté pour ne pas aigrir la situation.
Ma présence était positivement gênante. Mes amis souffrirent d'avoir à
le constater, et ceux-mêmes qui contribuaient à me gâter mon
intérieur, mon frère et une autre, sentirent que la position n'était
pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à conseiller quelque
arrangement.

Je recevais trois mille francs de pension pour ma fille et pour moi.
C'était fort court, mon travail étant encore peu lucratif et soumis
d'ailleurs aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état de ma
santé. Pourtant c'était possible à la condition que, passant chez moi
six mois sur douze, je mettrais de côté quinze cents francs par an
pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me fermait ma porte, ma
vie devenait précaire, et la conscience de mon mari ne pouvait pas,
ne devait pas être bien satisfaite.

Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de me donner six mille
francs par an. Il lui en serait resté à peu près dix en comptant son
propre avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre seul, puisque
tel était son désir. M. Dudevant s'était rendu à ce conseil; il avait
donc promis de doubler ma pension; mais quand il avait été question de
le faire, il m'avait déclaré être dans l'impossibilité de vivre à
Nohant avec ce qui lui restait. Il fallut entrer dans quelques
explications et me demander ma signature pour sortir d'embarras
financiers qu'il s'était créés. Il avait mal employé une partie de son
petit héritage, il ne l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il
ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les
choses n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le
problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant;
ses dépenses excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une
grosse part, et, pour le reste, il était volé par des domestiques trop
autorisés à le faire. Je constatai plusieurs friponneries flagrantes,
croyant lui rendre service autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais
gré. Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi par des pillards.
Il me défendit de me mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et
de commander à ses gens. Il me semblait que tout cela était un peu à
moi, puisqu'il disait n'avoir plus rien à lui. Je me résignai à garder
le silence et à attendre qu'il ouvrît les yeux.

Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût de son entourage, il me dit
que Nohant le ruinait, qu'il y éprouvait des chagrins personnels,
qu'il s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il était prêt à
m'en laisser la jouissance et l'entretien. Il voulait aller vivre à
Paris ou dans le Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait
alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea nos conventions, que
je signai sans discussion aucune; mais, dès le lendemain, il me
témoigna tant de regret et de déplaisir que je partis pour Paris en
lui laissant le traité déchiré et en remettant mon sort à la
providence des artistes, au travail.

Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage à Nohant en juin
n'améliora pas la position. M. Dudevant persistait à quitter Nohant.
Cette idée prenait plus de consistance quand j'y retournais; mais,
comme elle était accompagnée de dépit, je m'en allai encore sans rien
exiger.

Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à Paris tout à fait cachée
pendant quelque temps. J'avais un roman à faire, et comme je mourais
de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais, je trouvai moyen de
m'installer dans un atelier de travail assez singulier. L'appartement
du rez-de-chaussée était en réparation, et les réparations se
trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes
pièces de ce beau local étaient encombrées de pierres et de bois de
travail: les portes donnant sur le jardin avaient été enlevées, et le
jardin lui-même fermé, désert et abandonné, attendait une
métamorphose. J'eus donc là une solitude complète, de l'ombrage, de
l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un menuisier un bureau
bien suffisant pour un petit attirail, et j'y passai les journées les
plus tranquilles que j'aie peut-être jamais pu saisir, car personne au
monde ne me savait là, que le portier, qui m'avait confié la clé, et
ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon déjeuner. Je
ne sortais de ma tanière que pour aller voir mes enfans à leurs
pensions respectives. J'avais remis Solange chez les demoiselles
Martin.

Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et
courts instans où les choses extérieures daignent s'arranger de
manière à nous laisser un calme absolu relativement à elles. Le
moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il
soit, il se pare à nos yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est
le sentiment de la conquête et de la possession du temps, du silence
et de nous-mêmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dévastés,
qui bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont
jamais personne ne devait jouir à ma manière. Du moins je me disais
que les futurs occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une heure
du loisir assuré et de la rêverie complète que j'y goûtais chaque
jour, du matin à la nuit. Tout était mien en ce lieu, les tas de
planches qui me servaient de siéges et de lits de repos, les araignées
diligentes qui établissaient leurs grandes toiles avec tant de science
et de prévision d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement
occupées à je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans
les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil,
me regardaient, immobiles et méfians tout à coup, et terminaient leur
chant insoucieux et moqueur sur une modulation bizarre, écourtée par
la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour écrire,
mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et
le bouillon blanc avaient poussé dans les pierres disjointes; les
moineaux, réveillés par ma présence, frôlaient le feuillage des
buissons dans un silence agité, et les bruits des voitures, les cris
du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient sentir davantage le prix
de ma liberté et la douceur de mon repos.

Quand mon roman fut fini, je rouvris ma porte à mon petit groupe
d'amis. C'est à cette époque, je crois, que je me liai avec Charles
d'Arragon, un être excellent et du plus noble caractère, puis avec M.
Artaud, un homme très savant et parfaitement aimable. Mes autres amis
étaient républicains; et, malgré l'agitation du moment, jamais aucune
discussion politique ne troubla le bon accord et les douces relations
de la mansarde.

Un jour, une femme d'un grand cœur, qui m'était chère, Mme Julie
Beaune vint me voir. «On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle. On
vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était la machine Fieschi. Je fus
très inquiète; Maurice était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait
mené justement voir passer le roi chez la comtesse de Montijo. Je
craignais qu'au retour ils ne se trouvassent dans quelque bagarre.
J'allais y courir, quand d'Arragon me ramena mon collégien sain et
sauf. Pendant que j'interrogeais le premier sur l'événement, l'autre
me parlait d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait
avoir parlé politique. C'était la future impératrice des Français. Ce
mot d'enfant m'en rappelle un autre. Maurice, un an plus tard
m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était au collége Henri IV),
m'a invité à son bal, _malgré mes opinions politiques_. Je m'y suis
bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête des
gardes nationaux[18].»

  [18] En se livrant à ce divertissement, le petit prince et ses
  jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous de laquelle
  passaient les bonnets à poil.

C'est dans le courant de cette année-là que je m'approchai très
humblement de deux des plus grandes intelligences de notre siècle, M.
Lamennais et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de consacrer un long
chapitre de cet ouvrage à chacun de ces hommes illustres; mais les
bornes de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré, et je ne
voudrais pas écourter deux sujets aussi vastes que ceux de leur
philosophie dans l'histoire et de leur mission dans le monde des
idées. Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète d'un livre
qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant plus à raconter ma propre
histoire dans son développement minutieux et lent, je pourrai aborder
des individualités plus importantes et plus intéressantes que la
mienne propre.

Je me bornerai donc à esquisser quelques traits des imposantes figures
que j'ai rencontrées dans la période de mon existence contenue dans ce
livre et à dire l'impression qu'elles firent sur moi.

J'allais alors cherchant la vérité religieuse et la vérité sociale
dans une seule et même vérité. Grâce à Éverard, j'avais compris que
ces deux vérités sont indivisibles et doivent se compléter l'une par
l'autre, mais je ne voyais encore qu'un épais brouillard faiblement
doré par la lumière qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des
péripéties du procès monstre, Liszt, qui était reçu avec bonté par M.
Lamennais, le fit consentir à monter jusqu'à mon grenier de poète.
L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien ensuite sous son
vrai nom d'Herman, aujourd'hui carme déchaussé sous le nom de frère
Augustin, les accompagnait.

M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible
souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez
était trop proéminant pour sa petite taille et pour sa figure étroite.
Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'œil clair
lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis
verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le
masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une
tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de
contemplation et de prédication.

Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvemens brusques, ses
attitudes gauches, sa gaîté franche, ses obstinations emportées, ses
soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres,
mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton.

Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection
pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et
tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.

En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris, et, malgré
tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de
douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les
illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie
d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter
définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche, dans le tumulte
des événemens, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par
l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril.

C'était beau et brave. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec
netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa
déduction vive, ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se
reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y
était tout entier, passé, présent et avenir, tête et cœur, corps et
biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait
alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds
d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses
rêveries, n'ont vu de lui que son œil vert, quelquefois hagard, et
son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré
son aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils
avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il
fallait chérir cette bonté tout en frissonnant devant cette puissance,
et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la
douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation et la mansuétude.

On l'a dit, et on l'a très bien dit[19] et compris, jusqu'au lendemain
de sa mort, les esprits droits et justes ont embrassé d'un coup d'œil
cette illustre carrière de travaux et de souffrances; la postérité le
dira à jamais, et ce sera une gloire de l'avoir reconnu et proclamé
sur la tombe encore tiède de Lamennais: ce grand penseur a été, sinon
parfaitement, du moins admirablement logique avec lui-même dans toutes
ses phases de développement. Ce que, dans des heures de surprise,
d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais placés momentanément à un
point de vue trop étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a été
chez lui que le progrès divin d'une intelligence éclose dans les
liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les
élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression
d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du
sentiment.

  [19] Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant sa vie,
  insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, ce
  prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans, a été
  cependant enseveli avec honneur et vénération par les écrivains
  de la presse sérieuse. Quand j'aurai, moi, l'honneur de lui
  apporter un tribut plus complet que celui de ces quelques pages,
  je ne dirai certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même
  feuilleton par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque temps
  avant la mort du maître, par Alexandre Dumas (28 et 29 septembre
  1853). Ce chapitre des mémoires de l'auteur d'_Antony_ est à la
  fois excellent et magnifique; il prouve que le génie peut toucher
  à tout, et que le romancier fécond, le poète dramatique et
  lyrique, le critique enjoué, l'artiste plein de fantaisie et
  d'imprévu, tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas
  n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se développer en
  lui et de faire sa preuve, à l'occasion, avec une égale
  puissance.

Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout quand je l'eus entendu se
résumer en un quart d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en
vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre en garde, dans ses
charmantes lettres et dans ses spirituels entretiens, contre
l'inconséquence de l'auteur de l'_Essai sur l'indifférence_.
Sainte-Beuve n'avait pas alors dans l'esprit apparemment la synthèse
de son siècle. Il en avait pourtant suivi la marche, et il avait
admiré le vol de Lamennais jusqu'aux protestations de l'_Avenir_. En
le voyant mettre le pied dans la politique d'action, il fut choqué de
voir ce nom auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester
contre sa foi et ses doctrines.

Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté contradictoire de cette
marche avec son talent ordinaire; mais, pour sentir que cette
critique-là ne portait que sur des apparences, il suffirait de
regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter avec le cœur
l'ermite de la Chenaie. On sentait spontanément tout ce qu'il y avait
de spontané dans cette âme sincère, dans ce cœur épris de justice et
de vérité jusqu'à la passion. Mélange de dogmatisme absolu et de
sensibilité impétueuse, M. Lamennais ne sortait jamais d'un monde
exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice ou de la curiosité.
Non! Il en était chassé par un élan suprême de tendresse froissée, de
pitié ardente, de charité indignée. Son cœur disait alors
probablement à sa raison: «Tu as cru être là dans le vrai. Tu avais
découvert ce sanctuaire, tu croyais y rester toujours. Tu ne
pressentais rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré les rideaux
et fermé la porte. Tu étais sincère, et pour te fortifier dans ce
que tu croyais bon et définitif, comme dans une citadelle, tu avais
entassé sur ton seuil tous les argumens de ta science et de ta
dialectique.--Eh bien! tu t'étais trompée! car voilà que des serpens
habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et
muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et
relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait
profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos
croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces
esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur
bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en
les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux, et à
se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette
prison.»

Et ils s'en allaient de compagnie, ce grand cœur et cette généreuse
raison qui se cédaient toujours l'un à l'autre. Ils construisaient
ensemble une nouvelle église, belle, savante, étayée selon les règles
de la philosophie. Et c'était merveille de voir comment l'architecte
inspiré faisait plier la lettre de ses anciennes croyances à l'esprit
de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il de changé? Rien selon lui. Je
lui ai entendu dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je défie
qui que ce soit de me prouver que je ne suis pas catholique aussi
orthodoxe aujourd'hui que je l'étais en écrivant l'_Essai sur
l'indifférence_.» Et il avait raison pour son compte. Au temps où il
avait écrit ce livre, il n'avait pas vu le _pape debout à côté du czar
bénissant les victimes_. S'il l'eût vu, il eût protesté contre
l'impuissance du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière de
religion. Qu'y avait-il de changé dans les entrailles et dans la
conscience du croyant? Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses
principes, mais les conséquences fatales ou forcées de ces principes.

Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui une réelle inconséquence
dans ses relations de tous les jours, dans ses engouemens, dans sa
crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses retours imprévus?
Non, bien que nous ayons quelquefois souffert de sa facilité à subir
l'influence passagère de certaines personnes qui exploitaient son
affection au profit de leur vanité ou de leurs rancunes, nous ne
dirons pas que ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient
pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son
caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et
irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique
défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait
pas le temps de se faire prouver. Mais j'avoue que, pour ma part, bien
qu'il m'en ait gratuitement attribué quelques-uns, il ne m'a jamais
été possible de ressentir la moindre irritation contre lui. Faut-il
tout dire? J'avais comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard
que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon église,
pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui
rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les
infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies,
ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux,
mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde,
vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!»

Et quand j'applique à un tel homme ce mot d'enfant, ce n'est pas du
haut de ma pauvre raison que je le prononce, c'est du fond de mon
cœur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui au delà de la tombe.
Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que de voir un homme de ce
génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir pas entrer dans
la maturité du caractère, grâce à une modestie incomparable?
N'êtes-vous pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé et
persuadé par le petit chien compagnon de sa captivité? Lamennais
semblait ignorer sa force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée
de ce qu'il était pour ses contemporains et pour la postérité. Autant
il avait la notion de son devoir, de sa mission, de son idéal, autant
il s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et individuelle. Il
la croyait nulle et allait la livrant au hasard des influences et des
personnes du moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir, l'irriter,
le troubler et, au besoin, lui persuader d'agir ou de s'abstenir dans
la sphère de ses goûts les plus purs et de ses habitudes les plus
modestes. Il daignait répondre à tous, consulter les derniers de tous,
discuter avec eux, et parfois les écouter avec la naïve admiration
d'un écolier devant un maître.

Il résulta de cette touchante faiblesse, de cette humilité extrême,
quelques malentendus dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce
n'est pas à ma personnalité que la grande individualité de Lamennais
s'est jamais heurtée, c'est à mes tendances socialistes. Après m'avoir
poussée en avant, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je
trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions
raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage,
comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire,
en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les
hommes à la même communion.

Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences avec lui, non
plus pour me raconter, mais pour le montrer, lui, sous un des aspects
de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité
et sa bonté charmante. Il me suffira de dire, quant à présent, qu'il
daigna d'abord en quelques entretiens très courts, mais très pleins,
m'ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fit une grande
impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits
rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre.

Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même concision pour le moment
et pour le même motif, c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi,
j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport à moi dans le
temps que je raconte.

C'était quelques semaines avant ou après le procès d'avril. Planet
était à Paris, et, toujours préoccupé de la question sociale, au
milieu des rires que son mot favori soulevait autour de lui, il me
prenait à part et me demandait, dans le sérieux de son esprit et dans
la sincérité de son âme, de lui _résoudre cette question_. Il voulait
juger l'époque, les événemens, les hommes, Éverard lui-même, son
maître chéri: il voulait juger sa propre action, ses propres
instincts, savoir, en un mot, _où il allait_.

Un jour que nous avions causé longtemps ensemble, moi lui demandant
précisément ce qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant que nous
ne saisissions pas bien le lien de la révolution faite avec celle que
nous voudrions faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï dire à
Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux hommes dont
l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce
problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui
calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force
des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais,
parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchemens du
catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur
croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui
entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre
Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des
désespérances de _Lélia_, il me disait de chercher vers eux la
lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savans médecins de
l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu, parce que je n'ai pas
osé: je suis trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les
juger, et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs.
Cependant, il se trouve que Pierre Leroux est timide aussi, je l'ai
vu, et j'oserais davantage avec celui-là; mais comment l'aborder,
comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il pas nous rire au nez
comme les autres, si nous lui posons la _question sociale_?

--Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai fort bien, et si je le
fais rire, peu m'importe, pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et
demandez-lui pour moi, pour un meunier de vos amis, pour un bon
paysan, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de
conversation. J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous aurez
l'air d'écouter par-dessus le marché.»

J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint dîner avec nous deux
dans la mansarde. Il fut d'abord fort gêné: il était trop fin pour
n'avoir pas deviné le piége innocent que je lui avais tendu, et il
balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Il n'est pas plus modeste
que M. Lamennais, il est timide; M. Lamennais ne l'était pas. Mais la
bonhomie de Planet, ses questions sans détour, son attention à écouter
et sa facilité à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut un peu
tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il
arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable
éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage
imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne quand
on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir
suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce,
l'œil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique et
ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté
et de bonté vraies qui s'empare de la persuasion autant que la force
des raisonnemens. Il était dès lors le plus grand critique possible
dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien
nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il
faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en
promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se
sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main.

Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il nous parla de la
_propriété des instrumens de travail_, question qu'il roulait dans son
esprit à l'état de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses
écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes pour moi, et je
ne saisissais pas l'étendue des questions que les mots peuvent
embrasser; mais la logique de la Providence m'apparut dans ses
discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une assise jetée dans le
champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes,
mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce
grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes.

A cette première rencontre avec lui, j'étais trop dérangée par la vie
extérieure. Il me fallait produire sans repos, tirer de moi-même,
sans le secours d'aucune philosophie, des historiens de cœur, et cela
pour suffire à l'éducation de ma fille, à mes devoirs envers les
autres et envers moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de
travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités. Il ne m'était
plus permis de m'arrêter un instant, de revoir mon œuvre, d'attendre
l'inspiration, et j'avais des accès de remords en songeant à tout ce
temps consacré à un travail frivole, quand mon cerveau éprouvait le
besoin de se livrer à de salutaires méditations. Les gens qui n'ont
rien à faire et qui voient les artistes produire avec facilité sont
volontiers surpris du peu d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se
réserver à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette gymnastique de
l'imagination, quand elle n'altère pas la santé, laisse du moins une
excitation des nerfs, une obsession d'images et une langueur de l'âme
qui ne permettent pas de mener de front un autre genre de travail.

Je prenais ma profession en grippe dix fois par jour en entendant
parler d'ouvrages sérieux que j'aurais voulu lire, ou de choses que
j'aurais voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais avec mes
enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour eux et avec eux. Et quand
venaient mes amis, je me reprochais de ne pas les recevoir assez bien
et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux. Il me semblait que tout
ce qui est le vrai de la vie passait devant moi comme un rêve, et que
ce monde imaginaire du roman s'appesantissait sur moi comme une
poignante réalité.

C'est alors que je me pris à regretter Nohant, dont je me bannissais
par faiblesse et qui se fermait devant moi par ma faute. Pourquoi
avais-je déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon revenu?
J'aurais pu au moins louer une petite maison non loin de la mienne et
m'y retirer avec ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances
de Maurice; je me serais reposée là, en face des mêmes horizons
qu'avaient contemplés mes premiers regards, au milieu des amis de mon
enfance; j'aurais vu fumer les cheminées de Nohant au-dessus des
arbres plantés par ma grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui
se passait maintenant sous leurs ombrages, assez près pour me figurer
que je pouvais encore y aller lire ou rêver en liberté.

Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le dégoût que j'avais de
Paris, me conseillait de m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis
un petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait, me prêta sa maison,
où je passai seule quelques jours, en compagnie de Lavater, que je
trouvai dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec amour un petit
travail. Cette solitude au milieu d'une ville morte, dans une maison
déserte, pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard, Planet et la
maîtresse de la maison, femme excellente et pleine de soins, venaient
me voir une heure ou deux le soir, puis je passais la moitié des nuits
seule dans un petit préau rempli de fleurs, sous la lune brillante,
savourant ces belles senteurs de l'été et cette sérénité salutaire
qu'il me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un restaurant
voisin, un homme qui ne savait pas mon nom venait m'apporter mes repas
dans un panier que je recevais par la guichet de la cour. J'étais
encore une fois oubliée du monde entier et plongée dans l'oubli de ma
propre vie réelle.

Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer. Je ne pouvais
m'emparer de cette charmante maison, la seule peut-être qui me convînt
dans toute la ville par son isolement dans un quartier silencieux et
par son caractère d'abandon uni à un modeste confortable. D'ailleurs,
il m'y fallait mes enfans, et cette claustration ne leur eût pas été
bonne. Dès que j'aurais mis le pied dans une rue de Bourges, j'aurais
été signalée dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée d'une
vie de relations dans une ville de province. Je ne me doutais pas que
je touchais à une situation de ce genre, et que je m'en accommoderais
fort bien.

Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai l'idée de m'établir de ce
côté. Le pays me semblait affreux; une plaine plate, semée de
marécages et dépourvue d'arbres, s'étend autour de la ville comme la
campagne de Rome. Il faut aller loin pour trouver des forêts et des
eaux vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec Planet, avec un ou
deux amis, était d'un commerce délicieux; tête-à-tête, il était trop
brillant, il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur pour lui
donner la réplique. Les autres s'en chargeaient, moi je ne savais
qu'écouter. Quand nous étions seuls ensemble, mon silence l'irritait,
et il y voyait une marque de méfiance ou d'indifférence pour ses idées
et ses passions politiques. Son esprit dominateur le tourmentait
étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement à l'entraînement,
mais échappe à la domination. Avec lui surtout, ma conscience se
réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable, celui du
détachement des choses de ce monde en ce qu'elles ont de vain et de
tumultueux. Quand il m'avait circonvenue dans un réseau d'argumens à
l'usage des hommes d'action, tantôt pour me tracer d'excellentes lois
de conduite, tantôt pour me prouver des nécessités politiques qui me
semblaient coupables ou puériles, j'étais forcée de lui répondre, et
comme la discussion n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte
d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt que j'en venais à
parler bien clairement, ce qui m'étonnait moi-même et me brisait comme
si j'eusse parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi
l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient trop, elles
le jetaient dans un profond dégoût de sa propre existence, dans le
découragement de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience.

Cela eût été bon à une nature forte et par conséquent modérée: cela
était mauvais à une nature qui n'était qu'ardente et qui passait
rapidement d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors que j'avais
l'inexorable vérité pour moi, que j'étais plus philosophe et plus
éclairée que lui, qu'il était un malheureux poète toujours trompé par
des chimères. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit
naïf dans la modestie autant qu'il était sophistique et impérieux dans
l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune chose. Il parlait de
quitter sa carrière politique, sa profession, ses affaires, et de se
retirer dans sa petite propriété pour lire des poètes et des
philosophes à l'ombre des saules et au murmure de l'eau.

Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma
logique jusqu'à l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes
raisons qu'il m'avait données pour me tirer de ma propre apathie,
raisons qui m'avaient persuadée et depuis lesquelles je ne parlais
plus sans respect de la mission révolutionnaire et de l'œuvre
démocratique.

Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitté ce
système pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il était
modéré en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous
l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut
l'_Oberman_ de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au
désert. Puis il eut des idées religieuses et rêva la vie monastique.
Il devint ensuite platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque
où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était revenu à
Montesquieu.

Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il était grand
poète, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et
dépassait toutes choses. Excessif dans l'activité comme dans
l'abattement, il eut une période de stoïcisme où il nous prêchait la
modération avec une énergie à la fois touchante et comique.

On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans
l'enseignement des idées générales; mais quand la discussion de ces
idées lui devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait un
orage: un bel orage à coup sur, plein de grandeur, de générosité et de
sincérité, mais qu'il n'était pas dans mes facultés de soutenir
longtemps sans lassitude. Cette agitation était sa vie; comme l'aigle,
il planait dans la tempête. C'eût été ma mort, à moi: j'étais un
oiseau de moindre envergure.

Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi je ne pouvais
m'identifier, l'imprévu. Il me quittait le soir dans des idées calmes
et vraies, il reparaissait le lendemain tout transformé et comme
furieux d'avoir été tranquillisé la veille. Alors il se calomniait, il
se déclarait ambitieux dans l'acception la plus étroite du mot, il se
moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de
vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se
parait de toutes sortes de travers et même de vices de cœur qu'il
n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le
laissais dire. Je regardais cela comme un accès de fièvre et de
divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle
venait toujours, et je remarquais avec étonnement une évolution
soudaine et complète dans ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il
venait de penser tout haut. Cela était même inquiétant, et j'étais
forcée de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que
les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à
l'aliénation. Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour
toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru
ivre.

J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter tout cela sans humeur
et pour le ménager dans ses crises. L'amitié de la femme est, en
général, très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie plus que je
n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard à Paris dans une maladie grave.
Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable
de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins.
C'est là un lien qui improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi
la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais habituée à le dorloter
au moral. J'avais passé avec Planet des nuits à son chevet, à
combattre la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies qui
faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que
les potions du médecin. J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses
inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis autour de lui, écarté
les contrariétés qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de
sortie, l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait mes enfans,
et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.

C'étaient là de douces chaînes, et la pureté de notre affection me les
rendait plus précieuses encore. Il m'était assez indifférent, quant à
moi, que l'on pût se méprendre sur la nature de nos relations; nos
amis la connaissaient, et leur présence continuelle la sanctifiait
encore plus. Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout
fraternel serait une condition de tranquillité angélique. Éverard
n'avait pas la placidité de Rollinat. Pour être chastes, ses sentimens
n'étaient point calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement, et il
était aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les
époux de posséder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie
dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en défendre.

Je passai trois ans à faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison
se préserva toujours de son influence quand cette influence était
déraisonnable, mais mon cœur subit encore le poids et le charme de
son amitié, tantôt avec joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des
trésors de bonté dont on se sentait heureux et fier d'être l'objet;
son caractère était toujours généreux et incapable de descendre aux
petitesses de détail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on
souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant
l'impossibilité de lui épargner la souffrance.

Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation qui se renouvela
souvent pendant ces trois années, et encore au delà, quoique de moins
en moins, je veux résumer en peu de mots le sujet de nos dissidences.
Éverard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes
d'idées opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit
qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse
ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte
d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était
avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation
de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs.
Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas
un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfans, et la
pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à
Éverard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne
jamais tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment de
tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus
riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.

Son âpreté au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude
dans le placement des fonds acquis à la sueur de son visage, avaient
donc un motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout là ce qu'on
pouvait lui imputer à ambition; mais quand un homme se dévoue à un
rôle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui
qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas le vouloir.

La convoitise d'Éverard était d'une nature plus élevée. Il avait soif
de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible à dire. C'était un
appétit de son organisation, et rien de plus. Il n'était ni prodigue,
ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le
besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en
servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité ouverte, il ressentait
l'accablement et le dégoût de sa tâche. Dès qu'il était obéi
aveuglément, il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes choses,
dès qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait
au-dessous de ses aspirations.

Mais il se plaisait dans les préoccupations de l'homme d'État. Habile
au premier chef dans la science des affaires, puissant dans
l'intuition de celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler
les notions les plus diverses, doué d'une mémoire aussi étonnante que
celle de Pierre Leroux, invincible dans la déduction et le
raisonnement des choses de fait, il sentait ses brillantes facultés le
prendre à la gorge et l'étouffer par leur inaction. La monotonie de sa
profession l'exaspérait, en même temps que l'assujettissement de cette
fatigue achevait de ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution
comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait pas qu'en se
laissant dévorer par cette aspiration, il usait son âme et la rendait
incapable de se gouverner elle-même dans de moindres périls et de
moindres labeurs.

C'est cette ambition fatale que j'assayai en vain d'engourdir et de
calmer. Elle avait son beau côté sans doute, et si le destin l'eût
secondée, elle se fut épurée au creuset de l'expérience et au foyer de
l'inspiration; mais elle retomba sur elle-même sans trouver l'aliment
qui convenait à son heure, et il fut dévoré par elle sans profit
marqué pour la cause révolutionnaire.

Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de quelque
monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence
appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui
était comptée, et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un
talent immense n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien
pardonnable, nous le lui pardonnons tous, mais nous ne pouvons nous
empêcher de regretter l'impuissance de nos efforts pour le retenir
plus longtemps parmi nous.

D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point de vue de son repos et
de sa santé que je m'attachais à lui faire prendre patience. C'était
en vue de son propre idéal de justice et de sagesse, qui me semblait
compromis dans la lutte de ses instincts avec ses principes. En même
temps qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le progrès moral du
genre humain, il acceptait en théorie, ce qu'il appelait les
nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le
mensonge même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi,
les promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut
la fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite
personnelle sur ces déplorables erremens de l'esprit de parti, mais
j'étais affligée de les lui voir admettre comme pardonnables, ou
seulement inévitables.

Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur l'idéal même. J'étais
devenue socialiste, Éverard ne l'était plus.

Ses idées subirent encore des modifications après la Révolution de
Février, qui l'avait intempestivement surpris dans une phase de
modération un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de compléter
son histoire, trop tôt suspendue par une mort prématurée. Il faut que
je revienne au récit de mes propres vicissitudes.

Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations, partagée entre le
besoin de les fuir et le regret de le laisser dans la tourmente, mais
mon devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.



CHAPITRE QUATRIEME.

Irrésolution.


Je ne savais trop que devenir. Retourner à Paris m'était odieux,
rester loin de mes enfans m'était devenu impossible. Depuis que
j'avais renoncé au projet de les quitter pour un grand voyage, chose
étrange, je n'aurais plus voulu les quitter d'un jour. Mes entrailles,
engourdies par le chagrin, s'étaient réveillées en même temps que mon
esprit s'était ouvert aux idées sociales. Je sentais revenir ma santé
morale et j'avais la perception des vrais besoins de mon cœur.

Mais à Paris je ne pouvais plus travailler, j'étais malade. Les
ouvriers avaient repris possession du rez-de-chaussée, les importuns
et les curieux venaient disputer mes heures à mes amis et à mes
devoirs. La politique, tendue de nouveau par l'attentat Fieschi,
devenait une source amère pour la réflexion. On exploitait
l'assassinat, on arrêtait Armand Carrel, un des hommes les plus purs
de notre temps: on marchait à grands pas vers les lois de septembre.
Le peuple laissait faire.

Je n'avais pas conçu de grandes espérances pendant le procès d'avril;
mais, si raisonnable ou si pessimiste que l'on fût, à ce moment-là, il
y avait dans l'air je ne sais quel souffle de vie qui retombait
soudainement glacé sous un souffle de mort. La république fuyait à
l'horizon pour une nouvelle période d'années...........

       *       *       *       *       *

Je m'installai donc chez Duteil pour quelques semaines, sentant qu'il
fallait vivre là comme dans une maison de verre, au cœur du commérage
de La Châtre, et faire tomber toutes les histoires que l'on y
bâtissait depuis que j'existe sur l'excentricité de mon caractère. Ces
histoires merveilleuses avaient pris un bien plus bel essor depuis que
j'avais été tenter à Paris la destinée de l'artiste. Comme je n'avais
absolument rien à cacher, et que je n'ai jamais rien posé, il m'était
bien facile de me faire connaître. Quelques rancunes à propos de la
fameuse chanson persistèrent bien un peu, quelques fanatiques de
l'autorité maritale se raidirent bien encore contre ma cause; mais, en
général, je vis tomber toutes les préventions, et si j'avais eu mes
pauvres enfans avec moi, ce temps que je passai à La Châtre eût été un
des plus agréables de ma vie. Je luttais pour eux, je pris donc
patience. La famille de Duteil devint vite la mienne. Sa femme, la
belle et charmante Agasta, sa belle-sœur, l'excellente Félicie,
toutes deux pleines d'intelligence et de cœur, furent comme mes
sœurs, à moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernière était la
propre sœur de Duteil) demeuraient dans la même maison, au
rez-de-chaussée. Nous étions réunis tous les soirs quatorze, dont sept
enfans[20]. Charles et Eugénie Duvernet, Alphonse et Laure Fleury,
Planet, désormais fixé à La Châtre, Gustave Papet quand il quittait
Paris, et quelques autres personnes de la famille Duteil, venaient se
joindre à nous fort souvent, et nous organisions pour les enfans des
charades en action, des travestissemens, des danses et des jeux bien
véritablement innocens, qui leur mettaient l'âme en joie. C'est si
bon, le rire inextinguible de ces heureuses créatures! Ils mettent
tant d'ardeur et de bonne foi dans les émotions du jeu! Je redevenais
encore une fois enfant moi-même, _traînant tous leurs cœurs après
moi_. Ah! oui, c'était là mon empire et ma vocation, j'aurais dû être
bonne d'enfans ou maîtresse d'école.

  [20] Un de ces enfans, Luc Desages est devenu le disciple et le
  gendre de Pierre Leroux.

A dix heures la marmaille allait se coucher, à onze heures le reste de
la famille se séparait. Félicie, bonne pour moi comme un ange, me
préparait ma table de travail et mon petit souper; elle couchait sa
sœur Agasta, qui était atteinte d'une maladie de nerfs fort grave et
qui, après s'être ranimée à la gaîté des enfans, retombait souvent
accablée et comme mourante. Nous causions un peu avec elle pour
l'endormir, ou, quand elle dormait d'elle-même, avec Duteil et Planet,
qui aimaient à babiller et qu'il nous fallait renvoyer pour les
empêcher de me prendre ma veillée. A minuit, je me mettais enfin à
écrire jusqu'au jour, bercée quelquefois par d'étranges rugissemens.

Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite, montueuse et
malpropre, flottait, de temps immémorial, l'enseigne classique: _A la
Boutaille_. Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur cette
enseigne, disait que le jour où cette faute d'orthographe serait
corrigée, il n'aurait plus qu'à mourir, parce que toute la physionomie
du Berry serait changée.


FIN DU TOME DOUZIÈME.


    Typographie L. Schnauss.



HISTOIRE DE MA VIE.



    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charité envers les autres
    Dignité envers soi-même;
    Sincérité devant Dieu

    Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.

    TOME TREIZIÈME ET DERNIER.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.



CHAPITRE QUATRIEME.

(SUITE.)

  L'auberge de la _Boutaille_ et les bohémiens.--Je ne vais pas à
    la Chenaie.--Lettre de mon frère.--La famille Duteil.--Je vais
    à Nohant.--Le Bois de Vavray.--Grande résolution.--Course à
    Châteauroux et à Bourges.--La prison de Bourges.--La
    brèche.--Un quart d'heure de cachot.--Consultation,
    détermination et retour.--Enlevons Hermione!--Premier
    jugement.--La maison déserte à Nohant.--Second
    jugement.--Réflexions sur la séparation de corps.--La maison
    déserte à La Châtre.--Bourges.--La famille
    Tourangin.--Plaidoiries.--Transaction.--Retour définitif et
    prise de possession de Nohant.


L'auberge de la _Boutaille_ était tenue par une vieille sibylle qui
logeait à la nuit, et ce taudis était principalement affecté aux
bateleurs ambulans, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs
d'animaux savans. Les marmottes, les chiens chorégraphes, les singes
pelés et surtout les ours muselés tenaient cour plénière dans des
caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres bêtes,
harassées de la fatigue du voyage et rouées des coups inséparables de
toute éducation classique, vivaient là en bonne intelligence une
partie de la nuit; mais, aux approches du jour, la faim, ou l'ennui se
faisant sentir, on commençait à s'agiter, à s'injurier et à grimper
aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer ou maugréer de la façon
la plus lugubre.

C'était le prélude de scènes très curieuses et que je me suis souvent
divertie à surveiller à travers la fonte de ma jalousie. L'hôtesse de
la _Boutaille_, Madame Gaudron, sachant très bien à quelles gens elle
avait affaire, se levait la première et très mystérieusement pour
surveiller le départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant
de partir sans payer, faisaient leurs préparatifs à tâtons, et l'un
d'eux, descendant auprès des bêtes, les excitait pour les faire
gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades.

L'adresse et la ruse de ces bohémiens étaient merveilleuses; je ne
sais par quels trous de la serrure ils s'évadaient, mais, en dépit de
l'œil attentif et de l'oreille fine de la vieille, elle se trouvait
très souvent en présence d'un gamin pleurard qui se disait abandonné
avec les animaux par ses compagnons dénaturés et dans l'impossibilité
de payer la dépense. Que faire? Mettre ce bétail en fourrière et le
nourrir jusqu'à ce que la police eût rattrapé les délinquans? C'était
là une mauvaise créance, et il fallait bien laisser partir la feinte
victime avec les quadrupèdes affamés et menaçans, qui paraissaient peu
disposés à se laisser appréhender au corps.

Quand la bande payait honnêtement son écot, la vieille avait un autre
souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en
gentilshommes et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors
autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses
couverts d'étain et ses guenilles. Le bât de l'âne, quand il y avait
un âne, était surtout l'objet de son anxiété. Elle trouvait mille
prétextes pour retenir cet âne, et, au dernier moment, elle passait
adroitement ses mains sous le bât pour lui palper l'échine. Mais, en
dépit de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes, il se
passait peu de jours sans qu'on l'entendit geindre sur ses pertes et
maudire sa clientèle.

Quels beaux _Decamps_, quels fantastiques _Callot_ j'ai vus là, aux
rayons blafards de la lune ou aux pâles lueurs de l'aube d'hiver,
quand la bise faisait claqueter l'enseigne séculaire, et que les
bohémiens, blêmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le
pavé couvert de neige! Tantôt c'était une femme bronzée, pittoresque
sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant
rose, volé ou acheté sur les chemins; tantôt c'était le petit Savoyard
beaucoup plus laid que son singe, et tantôt l'Hercule de carrefour
traînant dans une espèce de brouette sa femme et sa nombreuse
progéniture. Il y avait de ces êtres effrayans ou hideux, et pourtant,
par hasard, il s'y détachait quelquefois des figures plus
intéressantes, des paillasses tristes et résignés comme celui qu'a
idéalisé Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendians raclant du
violon avec une sorte de maestria désordonnée, des petites filles
gymnastes exténuées et livides, riant et chantant le printemps et
l'amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misère, que
d'insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux
ou glacés qui ne mènent pas même à l'hôpital!

M. Lamennais m'avait invitée à aller passer quelques jours à la
Chênaie; je partis et m'arrêtai en route, en me demandant ce que
j'allais faire là, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse! Oser lui
demander une heure de son temps précieux, c'était déjà beaucoup, et à
Paris il m'en avait accordé quelques-unes; mais aller lui prendre des
jours entiers, c'est ce que je n'osai pas accepter. J'eus tort, je ne
le connaissais pas dans toute sa bonhomie, comme je l'ai connu plus
tard. Je craignais la tension soutenue d'un grand esprit que je
n'aurais pas pu suivre, et le moindre de ses disciples eût été plus
fort que moi pour soutenir un dialogue sérieux. Je ne savais pas qu'il
aimait à se reposer dans l'intimité des travaux ardus de
l'intelligence. Personne ne causait avec autant d'abandon et d'entrain
de tout ce qui est à la portée de tous. Il n'était pas difficile
d'ailleurs, l'excellent homme, sur l'esprit de ses interlocuteurs. On
l'amusait avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le faisaient
rire. Et comme il riait! Il riait comme Éverard, jusqu'à en être
malade, mais plus souvent et plus facilement que lui. Il a écrit
quelque part que les pleurs sont le lot des anges et le rire celui de
Satan. L'idée est belle là où elle est, mais dans la vie humaine le
rire d'un homme de bien est comme le chant de sa conscience. Les
personnes vraiment gaies sont toujours bonnes, et il en était
justement la preuve.

Je n'allai donc pas à la Chenaie. Je revins sur mes pas, je rentrai à
Paris, et j'y reçus une lettre de mon frère qui me disait d'aller à
Nohant. Il prenait alors mon parti et se faisait fort de décider mon
mari à m'abandonner sans regret l'habitation et le revenu de ma terre.
«Casimir, disait-il, est dégoûté des ennuis de la propriété et des
dépenses que celle-là exige. Il n'y sait pas suffire. Toi, avec ton
travail, tu pourrais t'en tirer. Il veut aller vivre à Paris ou chez
sa belle-mère dans le Midi: il se trouvera plus riche avec la moitié
de vos revenus et la vie de garçon, qu'il ne l'est dans ton
château,...» etc. Mon frère, qui prit plus tard le parti de mon mari
contre moi, s'exprimait là avec beaucoup de liberté et de sévérité sur
la situation de Nohant en mon absence. «Tu ne dois pas abandonner
ainsi tes intérêts, ajoutait-il, c'est un tort envers tes enfants,»
etc.

A cette époque mon frère n'habitait plus Nohant, mais il faisait de
fréquents voyages au pays.

Je crus devoir suivre son conseil, et je trouvai en effet M. Dudevant
disposé à quitter le Berry et à me laisser les charges et les profits
de la résidence. En même temps qu'il prenait cette résolution il me
témoignait tant de dépit, que je n'insistai pas et m'en allai encore
une fois, n'ayant pas le courage d'entamer une lutte pour de l'argent.
Cette lutte devint nécessaire, inévitable quelques semaines plus tard.
Elle eut des motifs plus sérieux, elle devint un devoir envers mes
enfants d'abord, ensuite envers mes amis et mon entourage, et
peut-être aussi envers la mémoire de ma grand'mère, dont l'éternelle
préoccupation et les dernières volontés se trouvaient trop ouvertement
violées aux lieux mêmes qu'elle m'avait transmis pour abriter et
protéger ma vie.

Le 19 octobre 1835, j'avais été passer à Nohant la fin des vacances de
Maurice. A la suite d'un orage que rien n'avait provoqué, rien
absolument, pas même une parole ou un sourire de ma part, j'allai
m'enfermer dans ma petite chambre. Maurice m'y suivit en pleurant. Je
le calmai en lui disant que cela ne recommencerait pas. Il se paya des
consolations que l'on donne aux enfants en paroles vagues; mais, dans
ma pensée, les miennes avaient un sens arrêté et définitif. Je ne
voulais pas que mes enfants vissent jamais se renouveler la preuve de
dissentiments qu'ils avaient ignorés jusque-là. Je ne voulais pas que
ces dissentiments eussent pour conséquence de leur faire oublier ce
qu'ils devaient de respect à leur père ou à moi.

Quelques jours auparavant, mon mari avait signé un acte sous seing
privé exécutable à la date du 11 novembre suivant, par lequel je lui
abandonnais plus de la moitié de mes revenus. Cet acte, qui me
laissait l'habitation de Nohant et la gouverne de ma fille, ne me
garantissait en rien contre le revirement de sa volonté. Sa manière
d'être et ses paroles sans détour me prouvaient qu'il considérait
comme nulles les promesses deux fois faites et deux fois signées.
C'était son droit, le mariage le veut ainsi, dans notre législation
l'époux étant le maître; or, le maître n'est jamais engagé envers
celui qui n'est maître de rien.

Quand Maurice fut couché et endormi, Duteil vint près de moi
s'enquérir de la disposition de mon esprit. Il blâmait ouvertement
celle qui s'était trahie chez mon mari. Il voulait amener une
réconciliation à laquelle tous deux se refusèrent. Je le remerciai de
son intervention, mais je ne lui fis point part de la résolution que
je venais de prendre. Il me fallait l'avis de Rollinat.

Je passai la nuit à réfléchir. En ce moment où je sentais la plénitude
de mes droits, mes devoirs m'apparaissent dans toute leur rigueur.
J'avais tardé bien longtemps, j'avais été bien faible et bien
insoucieuse de mon propre sort. Tant que ce n'avait été qu'une
question personnelle dont mes enfants ne pouvaient souffrir dans leur
éducation morale, j'avais cru pouvoir me sacrifier et me permettre la
satisfaction intérieure de laisser tranquille un homme que je n'étais
pas née pour rendre heureux selon ses goûts. Pendant treize ans il
avait joui du bien-être qui m'appartenait et dont je m'étais abstenue
pour lui complaire. J'aurais voulu le lui laisser toute sa vie; il
aurait pu le conserver. La veille encore, le voyant soucieux, je lui
avais dit: «Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgré le dégoût
que vous avez pris de votre gestion. Eh bien, tout n'est-il pas pour
le mieux, puisque je vous en débarrasse? Croyez-vous que la porte du
logis vous sera jamais fermée?» Il m'avait répondu: «Je ne remettrai
jamais les pieds dans une maison dont je ne serais pas le seul
maître.» Et dès le lendemain il avait voulu être pour jamais le seul
maître.

Il ne pouvait plus, il ne devait plus m'inspirer de sécurité. J'étais
sans ressentiment contre lui, je le voyais emporté par une fatalité
d'organisation, je devais séparer ma destinée de la sienne, ou
sacrifier plus que je n'avais encore fait, c'est-à-dire ma dignité
vis-à-vis de mes enfants, ou ma vie, à laquelle je ne tenais pas
beaucoup, mais que je leur devais également.

Dès le matin, M. Dudevant alla à la Châtre. Il n'était plus sédentaire
comme il avait été longtemps. Il s'absentait des journées, des
semaines entières. Il n'aurait pas dû trouver mauvais qu'au moins,
pendant les vacances de Maurice, je fusse là pour garder la maison et
les enfants. Je sus par les domestiques que rien n'était changé dans
ses projets; il devait partir le jour suivant, le 21, pour Paris et
reconduire Maurice au collége, Solange à sa pension. Cela avait été
convenu; je devais les rejoindre au bout de quelques jours; mais les
nouvelles circonstances me firent changer de résolution. Je décidai
que je ne reverrais mon mari ni à Paris ni à Nohant, et que je ne l'y
reverrais pas même avant son départ. Je serais sortie de la maison
tout à fait si je n'eusse pas voulu passer avec Maurice le dernier
jour de ses vacances. Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet,
il n'y avait pas de domestique à mes ordres; je mis mes deux enfants
dans ce modeste véhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un
endroit, charmant alors, d'où, assis sur la mousse, à l'ombre des
vieux chênes, on embrassait de l'œil des horizons mélancoliques et
profonds de la vallée Noire.

Il faisait un temps superbe. Maurice m'avait aidée à dételer le petit
cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d'automne faisait
resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous
faisions une récolte de mousses et de jungermannes que le Malgache
m'avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n'ayant
pas, lui, m'écrivait-il, le temps d'aller si loin pour explorer la
localité.

Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l'un qui
n'avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l'autre qui,
grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà oubliée, couraient,
criaient et riaient à travers le taillis. C'était une gaîté, une joie,
une ardeur de recherches qui me rappelait le temps heureux où j'avais
couru ainsi à côté de ma mère pour l'embellissement de nos petites
grottes. Hélas! vingt ans plus tard, j'ai eu à mes côtés un autre
enfant rayonnant de force, de bonheur et de beauté, bondissant sur la
mousse des bois et la ramassant dans les plis de sa robe comme avait
fait sa mère, comme j'avais fait moi-même, dans les mêmes lieux, dans
les mêmes jeux, dans les mêmes rêves d'or et de fées! Et cet enfant-là
repose à présent entre ma grand'mère et mon père! Aussi j'ai peine à
écrire en cet instant, et le souvenir de ce triple passé sans
lendemain m'oppresse et m'étouffe[21]!

  [21] Juin 1855.

Nous avions emporté un petit panier pour goûter sous l'ombrage. Nous
ne rentrâmes qu'à la nuit. Le lendemain, les enfants partirent avec M.
Dudevant, qui avait passé la nuit à la Châtre et qui ne demanda pas à
me voir.

J'étais décidée à n'avoir plus aucune explication avec lui; mais je ne
savais pas encore par quel moyen j'éviterais cette inévitable
nécessité domestique. Mon ami d'enfance Gustave Papet vint me voir; je
lui racontai l'aventure, et nous partîmes ensemble pour Châteauroux.

«Je ne vois de remède absolu à cette situation, me dit Rollinat,
qu'une séparation par jugement. L'issue ne m'en paraît pas douteuse;
reste à savoir si tu en auras le courage. Les formes judiciaires sont
brutales, et, faible comme je te connais, tu reculeras devant la
nécessité de blesser et d'offenser ton adversaire.» Je lui demandai
s'il n'y avait pas moyen d'éviter le scandale des débats; je me fis
expliquer la marche à suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnûmes
que, mon mari laissant prendre un jugement par défaut, sans
plaidoiries et sans publicité, la position qu'il avait réglée
lui-même, par contrat volontaire, resterait la même pour lui, puisque
telle était mon intention, avec cet avantage essentiel pour moi de
rendre la convention légale, c'est-à-dire réelle.

Mais sur tout cela Rollinat voulait consulter Éverard. Nous
retournâmes avec lui à Nohant le jour même, et, prenant seulement là
le temps de dîner, nous repartîmes dans le même cabriolet, en poste,
pour Bourges.

Éverard payait sa dette à la pairie. Il était en prison. La prison de
ville est l'antique château des ducs de Bourgogne. Dans les ombres de
la nuit, elle avait un grand caractère de force et de désolation. Nous
gagnâmes un des geôliers, qui nous fit passer par une brèche et nous
conduisit dans les ténèbres, à travers des galeries et des escaliers
fantastiques. Il y eut un moment où, entendant le pas d'un
surveillant, il me poussa dans une porte ouverte qu'il referma sur
moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais où, et se présentait
seul au passage de son supérieur.

Je tirai de ma poche une des allumettes qui me servaient pour mes
cigarettes, et je regardai où j'étais. Je me trouvais dans un cachot
fort lugubre, situé au pied d'une tourelle. A deux pas de moi, un
escalier souterrain à fleur de terre descendait dans les profondeurs
des geôles. J'éteignis vite mon allumette, qui pouvait me trahir, et
restai immobile, sachant le danger d'une promenade à tâtons dans cette
retraite de mauvaise mine.

On m'y laissa bien un quart d'heure, qui me parut fort long. Enfin mon
homme revint me délivrer, et nous pûmes gagner l'appartement où
Éverard, averti par Gustave, nous attendait pour me donner
consultation vers deux heures du matin.

Il nous approuva d'avoir fait cette démarche rapidement et avec
mystère. Ceux de mes amis qui étaient dans de bons termes avec M.
Dudevant devaient l'ignorer, si elle ne devait pas aboutir. Il écouta
le récit de toute ma vie conjugale, et, apprenant toutes les
évolutions de volonté que j'avais dû subir, il se prononça, comme
Rollinat, pour la séparation judiciaire. Mon plan de conduite me fut
tracé après mûre délibération. Je devais surprendre mon adversaire par
une requête au président du tribunal, afin que, ce fait accompli, il
pût en accepter les conséquences dans un moment où il devait mieux en
sentir la nécessité. On ne mettait pas en doute qu'il ne les acceptât
sans discussion pour éviter d'ébruiter les causes de ma détermination.
Nous comptions sans les mauvais conseillers que M. Dudevant crut
devoir écouter dans la suite du procès.

Je devais, pour conserver mes droits de plaignante, ne pas rentrer au
domicile conjugal, et jusqu'à ce que le président du tribunal eût
statué sur mon domicile temporaire, aller chez un de mes amis de la
Châtre. Le plus âgé était Duteil; mais Duteil, ami de mon mari,
voudrait-il me recevoir dans la circonstance? Quant à sa femme et à sa
sœur, cela n'était pas douteux pour moi; quant à lui, c'était une
chose à tenter.

Le geôlier vint nous avertir que le jour allait poindre et qu'il
fallait sortir comme nous étions entrés, sans être vus, le règlement
de la prison s'opposant à ces consultations nocturnes. La sortie se
passa sans encombre. Nous reprîmes la poste et nous allâmes surprendre
Duteil à la Châtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre
lieues dans un débris de cabriolet tombant en ruines, et nous n'avions
pas pris un moment de repos moral.

«Me voilà, dis-je à Duteil; je viens demeurer chez toi, à moins que tu
ne me chasses. Je ne te demande ni conseil ni consultation contre M.
Dudevant, qui est ton ami. Je ne t'appellerai pas en témoignage contre
lui. Je t'autoriserai, dès que j'aurai obtenu un jugement, à devenir
le conciliateur entre nous, c'est-à-dire à lui assurer de ma part les
meilleures conditions d'existence possibles, celles qu'il avait
réglées. Ton rôle, que tu peux dès à présent lui faire connaître, est
donc honorable et facile.

«--Vous resterez chez moi, dit Duteil avec cette spontanéité de cœur
qui le caractérisait dans les grandes occasions. Je suis si
reconnaissant de la préférence que vous m'accordez sur vos autres
amis, que vous pouvez compter à jamais sur moi, quoi qu'il arrive.
Quant au procès que vous voulez entamer, laissez-moi en causer avec
vous.

«--Donne-moi d'abord à dîner, car je meurs de faim, lui répondis-je,
et ensuite j'irai chercher à Nohant mes pantoufles et mes paperasses.

«--Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous causerons chemin faisant.»

Le dîner m'ayant un peu remise, je repris avec lui le vénérable
cabriolet, et deux heures après nous revenions chez lui. Il m'avait
écoutée en silence, se bornant à des questions d'un ordre plus élevé
que celle des hasards de la procédure, et ne me disant pas trop son
avis. Enfin, dans l'allée de peupliers qui touche à l'arrivée de la
petite ville, il se résuma ainsi: «J'ai été le compagnon et l'hôte
joyeux de votre mari et de votre frère, mais je n'ai jamais oublié,
quand vous étiez là, que j'étais chez vous et que je devais à votre
caractère de mère de famille un respect sans bornes. Je vous ai
cependant quelquefois assommée de mon bavardage après dîner et de mon
tapage aux heures de votre travail. Vous savez bien que c'était comme
malgré moi et qu'une parole de reproche de vous me dégrisait
quelquefois comme par miracle. Votre tort est de m avoir gâté par trop
de douceur. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que, tout en me sentant le
camarade de votre mari pendant douze heures de gaieté, j'avais chaque
soir une treizième heure de tristesse où je me sentais votre ami.
Après ma femme et mes enfants, vous êtes ce que j'aime le mieux sur la
terre, et si j'hésite depuis deux heures à vous donner raison, c'est
que je redoute pour vous les fatigues et les chagrins de la lutte que
vous entamez. Pourtant je crois qu'elle peut être douce et se
renfermer dans le petit horizon de notre petite ville, si Casimir
écoute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui donner dans son
intérêt, et je pense maintenant pouvoir me faire fort de le persuader.
Voilà!»--Et comme nous escaladions le petit pont en dos d'âne qui
entre en ville, il allongea un coup de fouet au cheval en disant avec
la gaieté ranimée: «Allons! _enlevons Hermione!_»

Le 16 février 1836, le tribunal rendit un jugement de séparation en ma
faveur. M. Dudevant y fit défaut, ce qui nous fit croire à tous qu'il
acceptait cette solution. Je pus aller prendre possession de mon
domicile légal à Nohant. Le jugement me confiait la garde et
l'éducation de mon fils et de ma fille.

Je me croyais dispensée de pousser plus loin les choses. Mon mari
écrivait à Duteil de manière à me le faire espérer. Je passai quelques
semaines à Nohant dans l'attente de son arrivée au pays pour notre
liquidation, et nos arrangemens. Duteil se chargeait de faire pour moi
toutes les concessions possibles, et je devais, pour éviter toute
rencontre irritante, me rendre à Paris dès que M. Dudevant viendrait à
La Châtre.

J'eus donc à Nohant quelques beaux jours d'hiver, où je savourai pour
la première fois depuis la mort de ma grand'mère les douceurs d'un
recueillement que ne troublait plus aucune note discordante. J'avais,
autant par économie que par justice, fait maison nette de tous les
domestiques habitués à commander à ma place. Je ne gardai que le vieux
jardinier de ma grand'mère, établi avec sa femme dans un pavillon au
fond de la cour. J'étais donc absolument seule dans cette grande
maison silencieuse. Je ne recevais même pas mes amis de La Châtre,
afin de ne donner lieu à aucune amertume. Il ne m'eût pas semblé de
bon goût de pendre sitôt la crémaillère, comme on dit chez nous, et de
paraître fêter bruyamment ma victoire.

Ce fut donc une solitude absolue, et une fois dans ma vie, j'ai habité
Nohant à l'état de _maison déserte_. La maison déserte a longtemps été
un de mes rêves. Jusqu'au jour où j'ai pu goûter sans alarmes les
douceurs de la vie de famille, je me suis bercée de l'espoir de
posséder dans quelque endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou
une chaumière, où je pourrais de temps en temps disparaître et
travailler sans être distraite par le son de la voix humaine.

Nohant fut donc en ce temps-là, c'est-à-dire en ce moment-là, car il
fut court comme tous les pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour
ma fantaisie. Je m'amusai à le ranger, c'est-à-dire à le déranger
moi-même. Je faisais disparaître tout ce qui me rappelait des
souvenirs pénibles, et je disposais les vieux meubles comme je les
avais vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier n'entrait
dans la maison que pour faire ma chambre et m'apporter mon dîner.
Quand il était enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors et
j'ouvrais toutes celles de l'intérieur. J'allumais beaucoup de bougies
et je me promenais dans l'enfilade des grandes pièces du
rez-de-chaussée, depuis le petit boudoir où je couchais toujours,
jusqu'au grand salon illuminé en outre par un grand feu. Puis
j'éteignais tout, et marchant à la seule lueur du feu mourant dans
l'âtre, je savourais l'émotion de cette obscurité mystérieuse pleine
de pensées mélancoliques, après avoir ressaisi les rians et doux
souvenirs de mes jeunes années. Je m'amusais à me faire un peu peur en
passant comme un fantôme devant les glaces ternies par le temps, et le
bruit de mes pas dans ces pièces vides et sonores me faisait
quelquefois tressaillir, comme si l'ombre de Deschartres se fût
glissée derrière moi.

J'allai à Paris au mois de mars, à ce que je crois me rappeler. M.
Dudevant vint à La Châtre et accepta une transaction qui lui faisait
des conditions infiniment meilleures que le jugement prononcé contre
lui. Mais à peine eut-il signé, qu'il crut devoir n'en tenir compte et
former opposition. Il s'y prit fort mal; il était aigri par les
conseils de mon pauvre frère, qui, mobile comme l'onde, ou plutôt
comme le vin, s'était tourné contre ma victoire après m'avoir fourni
toutes les armes possibles pour le combat. La belle-mère de mon mari,
madame Dudevant, faisait pour ainsi dire à celui-ci une nécessité de
poursuivre la lutte. Il se trouvait qu'elle me détestait affreusement
sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-être éprouvait-elle, à la
veille de sa mort, ce besoin de détester quelqu'un qui, le jour de sa
mort, devint un besoin de détester tout le monde, mon mari tout le
premier. Quoi qu'il en soit, elle mettait alors, m'a-t-on dit, pour
condition à son héritage, la résistance de son beau-fils à toute
conciliation avec moi.

Mon mari, je le répète, s'y prit mal. Voulant repousser la séparation,
il imagina de présenter au tribunal une requête dictée, on eût pu dire
rédigée par deux servantes que j'avais chassées, et qu'un célèbre
avocat ne le détourna pas de prendre pour auxiliaires. Les conseils de
cet avocat sont quelquefois funestes. Un fait récent, qui a pour
jamais déchiré mon âme sans profit pour sa gloire, à lui, me l'a
cruellement prouvé.

Quant à son intervention dans mes affaires conjugales, elle ne servit
qu'à rendre amère une solution qui eût pu être calme. Elle éclaira
plus qu'il n'était besoin la conscience des juges. Ils ne comprirent
pas qu'en me supposant de si étranges torts envers lui et envers
moi-même, mon mari voulût renouer notre union. Ils trouvèrent l'injure
suffisante, et, annulant les motifs de leur premier jugement pour vice
de forme dans la procédure, ils le renouvelèrent le 11 mai 1836,
absolument dans les mêmes termes.

J'étais revenue à La Châtre, chez Duteil; j'avais fait toute la nuit
des projets et des préparatifs de départ. Je m'étais assurée par
emprunt une somme de dix mille francs avec laquelle j'étais résolue à
enlever mes enfans et à fuir en Amérique si la déplorable requête
était prise en considération. J'avoue maintenant, sans scrupule, cette
intention formelle que j'avais de résister à l'effet de la loi, et
j'ose dire très ouvertement que celle qui règle les séparations
judiciaires est une loi contre laquelle la conscience du présent
proteste, et une des premières sur lesquelles la sagesse de l'avenir
reviendra.

Le principal vice de cette loi, c'est la publicité qu'elle donne aux
débats. Elle force l'un des époux, le plus mécontent, le plus blessé
des deux, à subir une existence impossible ou à mettre au jour les
plaies de son âme. Ne suffirait-il pas de révéler ces plaies à des
magistrats intègres, qui en garderaient le secret, sans être forcé de
publier l'égarement de celui qui les a faites? On exige des témoins,
on fait une enquête. On rédige et on affiche les fautes signalées.
Pour soustraire les enfants à des influences qui ne sont peut-être que
passagèrement funestes, il faut qu'un des époux laisse dans les
annales d'un greffe un monument de blâme contre l'autre. Et ce n'est
encore là que la partie douce et voilée de semblables luttes. Si
l'adversaire fait résistance, il faut arriver à l'éclat des
plaidoiries et au scandale des journaux. Ainsi une femme timide ou
généreuse devra renoncer à respecter son mari ou à préserver ses
enfans. Un de ses devoirs sera en opposition avec l'autre. Dira-t-on
que, si l'amour maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié l'avenir
des enfans à la morale publique, à la sainteté de la famille? Ce
serait un sophisme difficile à admettre, et si l'on veut que le devoir
de la mère ne soit pas plus impérieux que celui de l'épouse, on
accordera au moins qu'il l'est tout autant.

Et si c'est l'époux qui demande la séparation, son devoir n'est-il pas
plus effroyable encore? Une femme peut articuler des causes
d'incompatibilité suffisantes pour rompre le lien sans être
déshonorantes pour l'homme dont elle porte le nom. Ainsi, qu'elle
allègue la vie bruyante, les emportemens et les amours de son mari
dans le domicile conjugal, c'est trop exiger d'elle sans doute pour la
délivrer des malheurs qu'entraînent ces infractions à la règle; mais
enfin ce ne sont pas là des souillures dont un homme ne puisse se
laver dans l'opinion. Il y a plus; dans notre société, dans nos
préjugés et dans nos mœurs, plus un homme est signalé pour avoir eu
des bonnes fortunes, plus le sourire des assistans le complimente. En
province surtout, quiconque a beaucoup fêté la table et l'amour passe
pour un _joyeux compère_, et tout est dit. On le blâme un peu de
n'avoir pas ménagé la fierté de sa femme légitime, on convient qu'il
a eu tort de s'emporter contre elle, mais enfin, faire acte d'autorité
absolue dans la maison est le droit du mari, et pour peu qu'il y eût
mis des formes, tout son sexe lui eût donné raison plus ou moins; et,
en fait, il peut avoir subi les entraînemens de certaines
intempérances, et n'en être pas moins un galant homme à tous autres
égards.

Telle n'est pas la position de la femme accusée d'adultère. On
n'attribue à la femme qu'un seul genre d'honneur. Infidèle à son mari,
elle est flétrie et avilie, elle est déshonorée aux yeux de ses
enfans, elle est passible d'une peine infamante, la prison. Voilà ce
qu'un mari outragé qui veut soustraire ses enfans à de mauvais
exemples est forcé de faire quand il demande la séparation judiciaire.
Il ne peut se plaindre ni d'injures, ni de mauvais traitemens. Il est
le plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez s'il se
plaignait d'avoir été battu. Il faut donc qu'il invoque l'adultère et
qu'il tue moralement la femme qui porte son nom. C'est peut-être pour
lui éviter la nécessité de ce meurtre moral que la loi lui concède le
droit de meurtre réel sur sa personne.

Quelles solutions aux malheurs domestiques! Cela est sauvage, cela
peut tuer l'âme de l'enfant condamné à contempler la durée du
désaccord de ses parens ou à en connaître l'issue.

Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est investi de bien d'autres
droits. Il peut déshonorer sa femme, la _faire mettre en prison_ et la
condamner ensuite à rentrer sous sa dépendance, à subir son pardon et
ses caresses! S'il lui épargne ce dernier outrage, le pire de tous, il
peut lui faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher sa faute à
toutes les heures de sa vie, la tenir éternellement sous l'humiliation
de la servitude, sous la terreur des menaces.

Imaginez le rôle d'une mère de famille sous le coup de l'outrage d'une
pareille miséricorde! Voyez l'attitude de ses enfans condamnés à
rougir d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur de son châtiment!
Voyez celle de ses parens, de ses amis, de ses serviteurs! Supposez un
époux implacable, une femme vindicative, vous aurez un intérieur
tragique. Supposez un mari inconséquent et débonnaire à ses heures,
une femme sans mémoire et sans dignité, vous aurez un intérieur
ridicule. Mais ne supposez jamais un époux vraiment généreux et moral,
capable de punir au nom de l'honneur et de pardonner au nom de la
religion. Un tel homme peut exercer sa rigueur et sa clémence dans le
secret du ménage, il ne peut jamais invoquer le bénéfice de la loi
pour infliger publiquement une honte qu'il n'est pas en son pouvoir
d'effacer.

Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise par les conseils de mon
mari et plaidée plus tard par un brave homme, avocat de province, qui
n'était peut-être pas sans talent, mais qui fut forcé d'être absurde
sous le poids d'un système immoral et révoltant. Je me souviens que,
plaidant au nom de la religion, de l'autorité, de l'orthodoxie de
principes, et voulant invoquer le type de la charité évangélique dans
l'image du Christ, il le traita de philosophe et de prophète, son
mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à en taire un Dieu. Je le
crois bien: appeler la sanction d'un Dieu sur la _vengeance précédant
le pardon_, c'eût été un sacrilége.

Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime peut reposer sur
d'atroces calomnies, accueillies dans un moment d'irritation maladive;
le ressentiment de certaine valetaille sait orner de faits monstrueux
la faute présumée. Un époux autorisé à admettre des infamies jusqu'à
essayer d'en fournir la preuve y risquerait son honneur ou sa raison.

Non, le lien conjugal brisé dans les cœurs ne peut être renoué par la
main des hommes. L'amour et la foi, l'estime et le pardon sont choses
trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y faille pas Dieu seul pour
témoin et le mystère pour caution. Le lien conjugal est rompu dès
qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il faudrait qu'un conseil de
famille et de magistrature fût appelé à connaître, je ne dis pas des
motifs de plainte, mais de la réalité, de la force et de la
persistance du mécontentement. Que des épreuves de temps fussent
imposées, qu'une sage lenteur se tînt en garde contre les caprices
coupables ou les dépits passagers; certes, on ne saurait mettre trop
de prudence à prononcer sur les destinées d'une famille; mais il
faudrait que la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités
certaines dans l'esprit des juges, vagues dans la formule judiciaire,
inconnues au public. On ne plaiderait plus pour la haine et pour la
vengeance, et on plaiderait beaucoup moins.

Plus on aplanira les voies de la délivrance, plus les naufragés du
mariage feront d'efforts pour sauver le navire avant de l'abandonner.
Si c'est une arche sainte comme l'esprit de la loi le proclame, faites
qu'elle ne sombre pas dans les tempêtes, faites que ses porteurs
fatigués ne la laissent pas tomber dans la boue; faites que deux
époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue à se séparer,
puissent respecter le lien qu'ils brisent et enseigner à leurs enfans
à les respecter l'un et l'autre.

Voilà les réflexions qui se pressaient dans mon esprit la veille du
jour qui devait décider de mon sort. Mon mari, irrité des motifs
énoncés au jugement, et s'en prenant à moi et à mes conseils
judiciaires de ce que les formes légales ont de dur et d'indélicat, ne
songeait plus qu'à en tirer vengeance. Aveuglé, il ne savait pas que
la société était là son seul ennemi. Il ne se disait pas que je
n'avais articulé que les faits absolument nécessaires, et fourni que
les preuves strictement exigées par la loi. Il connaissait pourtant le
Code mieux que moi: il avait été reçu avocat; mais jamais sa pensée,
éprise d'immobilité dans l'autorité, n'avait voulu s'élever à la
critique morale des lois, et par conséquent prévoir leurs funestes
conséquences.

Il répondait donc à une enquête où l'on n'avait trahi que des faits
dont il aimait à se vanter, par des imputations dont j'aurais frémi de
mériter la cent millième partie. Son avoué se refusa à lire un
libelle. Les juges se seraient refusés à l'entendre.

Il allait donc au delà de l'esprit de la loi, qui permet à l'époux
offensé par des reproches, de motiver les procédés acerbes dont on
l'accuse, par de violens sujets de plainte. Mais la loi qui admet le
moyen de défense dans un procès où l'époux demande la séparation à son
profit ne saurait l'admettre comme acte de vengeance dans une lutte où
il repousse la séparation. Elle la prononce d'autant plus en faveur de
la femme qui s'est déclarée offensée, que ce moyen est la pire des
offenses: c'est ce qui arriva.

Je n'étais pourtant pas tranquille sur l'issue de ce débat. J'aurais
voulu, moi, dans un premier moment d'indignation, que mon mari fût
autorisé à faire la preuve des griefs qu'il articulait. Éverard, qui
devait plaider pour moi, repoussait l'idée d'un pareil débat. Il avait
raison, mais ma fierté souffrait, je l'avoue, de la possibilité d'un
soupçon dans l'esprit des juges. «Ce soupçon, disais-je, prendra
peut-être assez de consistance dans leur pensée pour qu'en prononçant
la séparation ils me retirent le soin d'élever mon fils.»

Pourtant, quand j'eus réfléchi, je reconnus l'absence de danger de ma
situation, de quelque façon qu'elle vînt à aboutir. Le soupçon ne
pouvait même pas effleurer l'esprit de mes juges: Les accusations
portaient trop le cachet de la démence.

Je m'endormis alors profondément. J'étais fatiguée de mes propres
pensées qui, pour la première fois avaient embrassé la question du
mariage d'une manière générale assez lucide. Jamais, je le jure, je
n'avais senti aussi vivement la sainteté du pacte conjugal et les
causes de sa fragilité dans nos mœurs que dans cette crise où je me
voyais en cause moi-même. J'éprouvais enfin un calme souverain,
j'étais sûre de la droiture de ma conscience et de la pureté de mon
idéal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de mes souffrances
personnelles il m'avait permis de conserver sans altération la notion
et l'amour de la vérité.

A une heure de l'après-midi, Félicie entra dans ma chambre. «Comment!
vous pouvez dormir! me dit-elle. Sachez donc que l'on sort de
l'audience, vous avez gagné votre procès, vous avez Maurice et
Solange. Levez-vous vite pour remercier Éverard qui arrive et qui a
fait pleurer toute la ville.»

Il y eut encore tentative de transaction avec M. Dudevant pendant que
je retournais à Paris; mais ses conseils ne lui laissaient pas le
loisir d'entendre raison. Il forma appel devant la cour de Bourges. Je
revins habiter La Châtre.

Quoique je fusse choyée et heureuse autant que possible dans la
famille de Duteil, j'y souffrais un peu du bruit des enfans qui se
levaient à l'heure où je commençais à m'endormir, et de la chaleur que
l'étroitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient
accablante. Passer l'été dans une ville, c'est pour moi chose cruelle.
Je n'avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure à
regarder. Rozane Bourgoing m'offrit une chambre chez elle, et il fut
convenu que les deux familles se réuniraient tous les soirs.

M. et Mme Bourgoing, avec une jeune sœur de Rozane qu'ils traitaient
comme leur enfant, et qui était presque aussi belle que Rozane,
occupaient une jolie maison avec un jardinet perché en terrasse sur un
précipice. C'était l'ancien rempart de la ville, et par là on voyait
la campagne, on y était. L'Indre coulait, sombre et paisible, sous des
rideaux d'arbres magnifiques et s'en allait, le long d'une vallée
charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l'autre rive,
s'élevait la Rochaille, une colline semée de blocs diluviens et
ombragée de noyers séculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas
de roseaux du Malgache s'apercevaient un peu plus loin, et à côté de
nous la grande tour carrée de l'ancien château des Lombault dominait
le paysage.

J'allais de temps en temps à Bourges, ou bien Éverard venait de temps
en temps à La Châtre. C'était toujours en vue de nous consulter sur le
procès, mais le procès était la chose dont nous pouvions le moins
parler. J'avais la tête pleine d'art, Éverard avait la tête pleine de
politique, Planet l'avait toujours de socialisme. Duteil et le
Malgache faisaient de tout cela un pot-pourri d'imagination, d'esprit,
de divagation et de gaîté. Fleury discutait avec ce mélange de bon
sens et d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle à la fois positive
et romanesque. Nous nous chérissions trop les uns les autres pour ne
pas nous quereller avec violence. Quelles bonnes violences!
entrecoupées de tendres élans de cœur et de rires homériques! Nous ne
pouvions nous séparer, on oubliait de dormir, et ces prétendus jours
de repos nous laissaient harassés de fatigue, mais débarrassés du trop
plein d'imagination et de ferveur républicaine qui s'entassait en nous
dans les heures de la solitude.

Enfin mon insupportable procès fut appelé à Bourges. Je m'y rendis, au
commencement de juillet, après avoir été chercher Solange à Paris. Je
voulais être encore une fois en mesure de l'emporter en cas d'échec.
Quant à Maurice, mes précautions étaient prises pour l'enlever un peu
plus tard. J'étais toujours secrètement en révolte contre la loi que
j'invoquais ouvertement. C'était fort illogique, mais la loi l'était
plus que moi, elle qui, pour m'ôter ou me rendre mes droits de mère,
me forçait à vaincre tout souvenir d'amitié conjugale, ou à voir ces
souvenirs outragés et méconnus dans le cœur de mon mari. Ces droits
maternels, la société peut les annuler, et, en thèse générale, elle
les fait primer par ceux du mari. La nature n'accepte pas de tels
arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère que ses enfans ne sont
pas à elle plus qu'à leur père. Les enfans ne s'y trompent pas non
plus.

Je savais les juges de Bourges prévenus contre moi et circonvenus par
un système de propos fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour où je
me montrai habillée comme tout le monde dans la ville, ceux des
bourgeois qui ne m'y rencontrèrent pas demandèrent aux autres s'il
était vrai que j'avais des pantalons rouges et des pistolets à ma
ceinture.

M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requête il avait fait fausse route.
On lui conseilla de se poser en mari égaré par l'amour et la jalousie.
C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort mal un rôle que
démentait sa loyauté naturelle. On le poussa à venir le soir sous mes
fenêtres et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une entrevue
mystérieuse; mais ma conscience se révolta contre une pareille
comédie, et, après s'être promené de long en large quelques instans
dans la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en haussant les
épaules. Il avait bien raison.

J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin, une des plus
honorables de la ville. Félix Tourangin, riche industriel et proche
parent de la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée, l'autre
déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers étaient des enfans.
Agasta et son mari m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet
nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent bientôt; j'avais
donc tout mon cher Berry autour de moi, car dès ce moment je
m'attachai à la famille Tourangin, comme si j'y avais passé ma vie. Le
père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un ange de bonté et une femme
du plus grand mérite et de la plus adorable vertu, m'appelait sa
sœur. Je me faisais avec elle la mère des petits frères. Leurs autres
parens nous venaient voir souvent, et me témoignaient le plus
affectueux intérêt, même M. Mater, le premier président, quand mon
procès fut terminé. Je vis arriver aussi, le jour des débats, Émile
Regnault, un Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et qui avait
épousé contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me
faire amende honorable de torts que j'avais oubliés.

L'avocat de mon mari, donnant dans le système adopté, plaida, comme je
l'ai déjà dit d'avance, l'amour de mon mari, et, tout en offrant de
faire hautement la preuve de mes crimes, il m'offrit généreusement le
pardon après l'outrage. Éverard fit ressortir avec une merveilleuse
éloquence l'inconséquence odieuse d'une pareille philosophie
conjugale. Si j'étais coupable, il fallait commencer par me répudier,
et si je ne l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux. Dans
tous les cas, la générosité était difficile à accepter après la
vengeance. Tout l'édifice de l'amour tomba d'ailleurs devant des
preuves. Il lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait: «J'irai à
Paris; je ne descendrai pas chez vous, parce que je ne veux pas vous
gêner, pas plus que je ne veux que vous me gêniez.» L'avocat général
en lut d'autres où la satisfaction de mon absence était si clairement
exprimée, qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette tendresse
posthume qui m'était offerte. Et pourquoi M. Dudevant se défendait-il
de ne pas m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi, plus on était
porté à l'absoudre. Mais proclamer à la fois cette affection et les
prétendues causes qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les
esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il n'eût sans doute pas
voulu mériter.

Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il se désista de son
appel, et, la cour donnant acte de ce désistement, le jugement de La
Châtre eut son plein effet sur le reste de ma vie.

Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait offert à Nohant et
que ses malheureuses irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par
une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti à ne pas
varier.

Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau, lui attribuait le
soin de payer et surveiller l'éducation de Maurice au collége. Sur ce
point, du moment que nous retombions d'accord, je ne craignais plus
d'être séparée de mon fils. Mais l'aversion de Maurice pour le collége
pouvait revenir, et ce n'est pas sans peine que je me décidai à ne pas
faire de réserves. Éverard, Duteil et Rollinat me remontrèrent que
tout pacte devait entraîner réconciliation de cœur et d'esprit; qu'il
y allait de l'honneur de mon mari d'employer une part du revenu que je
lui faisais à payer l'éducation de son fils; que Maurice était bien
portant, travaillait passablement et paraissait habitué au régime
universitaire; qu'il avait déjà douze ans, et que dans bien peu
d'années la direction de ses idées et le choix de sa carrière
appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup à lui-même; que
dans tous les cas, sa passion pour moi ne devait guère m'inspirer
d'inquiétudes, et que Mme Dudevant, la baronne, n'aurait pas beau jeu
à vouloir m'enlever son cœur et sa confiance. C'étaient de très
bonnes raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret. J'avais le
pressentiment d'une nouvelle lutte. On me disait en vain que
l'éducation en commun était nécessaire, fortifiante pour le corps et
pour l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à Maurice, et je
ne me trompais pas. Je cédai, craignant de prendre pour la science de
l'instinct maternel une faiblesse de cœur dangereuse à l'objet de ma
sollicitude. M. Dudevant ne paraissait vouloir élever aucune
contestation sur l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer
Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il tint parole.

J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille, qui m'avaient si bien
aimée à première vue, Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été
entendre la messe à mon intention, les beaux enfans de la maison et
les braves amis qui m'avaient entourée d'une sollicitude fraternelle.
Je partis pour Nohant, où je rentrai définitivement avec Solange le
jour de Sainte-Anne, patronne du village. On dansait sous les grands
ormes, et le son rauque et criard de la cornemuse, si cher aux
oreilles qu'il a bercées dès l'enfance, eût pu me paraître d'un
heureux augure.



CHAPITRE CINQUIEME

  Voyage en Suisse.--Mme d'Agoult.--Son salon à l'hôtel de
    France.--Maurice tombe malade.--Luttes et chagrins.--Je
    l'emmène à Nohant.--Lettre de Pierret.--Je vais à Paris.--Ma
    mère malade.--Retour sur mes relations avec elle depuis mon
    mariage.--Ses derniers momens.--Pierret.--Je cours après
    Maurice.--Je cours après Solange.--La sous-préfecture de
    Nérac.--Retour à Nohant.--Nouvelles discussions.--Deux beaux
    enfans pour cinquante mille francs.--Travail, fatigue et
    vouloir.--Père et mère.


Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au
contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands
embarras, par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs égards il me
fallait changer, et de dettes qu'on laissait à ma charge sans
compensation immédiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour
abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de
tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles,
histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères
mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous
entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne
sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que
nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion
en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée
à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans
qui nous survivront.

Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion d'une oasis
finale. Je sentais bien que j'y apportais mon cœur agité et mon
intelligence en travail.

Liszt était en Suisse et m'engageait à venir passer quelque temps
auprès d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance
et qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était établie pour quelque
temps. C'était la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et
douée par-dessus tous ces avantages d'une intelligence supérieure.
Elle m'appelait aussi d'une façon fort aimable, et je regardai ce
voyage comme une diversion utile à mon esprit après les dégoûts de la
vie positive où je venais de me plonger. C'était une très bonne
promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire à l'étonnement
de leur nouvelle position, en les éloignant des propos et commentaires
qui, dans ce premier moment de révolution intérieure, pouvaient
frapper leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent Maurice,
je partis donc pour Genève avec lui, sa sœur et Ursule.

Après deux mois de courses intéressantes et de charmantes relations
avec mes amis de Genève, nous revînmes tous à Paris. J'y passai
quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du quai Malaquais étant à
peu près tombée en ruines, et le propriétaire ayant expulsé ses
locataires pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté cette
chère mansarde, déjà toute peuplée de mes songes décevans et de mes
profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le
rez-de-chaussée, mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et
redevenu un riche appartement, était occupé par une femme excellente,
la belle duchesse de Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de
Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et là où il y a
des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez
eux, malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle inspirée et
partagée. Je les voyais donc très souvent, ce voisinage allant à mes
habitudes sédentaires. Je n'avais que l'escalier à descendre. C'est
chez eux que j'ai vu pour la première fois M. de Lamartine. J'y
rencontrai aussi M. Berryer.

A l'hôtel de France, où Mme d'Agoult m'avait décidée à demeurer près
d'elle, les conditions d'existence étaient charmantes pour quelques
jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d'artistes et quelques
hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis
connaissance avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz,
Nourrit, Victor Schœlcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens.
Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine,
etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion
d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise, et où elle se
trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par
l'étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois
poétiques et sérieuses.

On faisait là d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait
s'instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre
amie commune, tête passionnée, cœur maternel, destinée malheureuse
parce qu'elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l'idéal de
son imagination et les exigences de sa sensibilité.

Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée des diverses
sommités intellectuelles qu'à partir de cette époque j'ai plus ou
moins abordées. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une
synthèse qui me détournerait trop quant à présent de ma propre
histoire. Cela serait beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour
moi-même et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est
fixée, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de
riches sujets pour un travail futur et peut-être pour un meilleur
livre.

Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le goût d'une vie aussi
animée, mais je fus forcée d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade.
Le régime du collége, auquel pendant une année il avait paru vouloir
se faire, redevint tout à coup mortel pour lui, et, après de petites
indispositions qui paraissaient sans gravité: les médecins
s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie au cœur. Je me hâtai de
l'emmener chez moi; je voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors
à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorité
paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais
avant tout à mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai
vaincre son père par la douceur et lui faire toucher l'évidence.

Cela fut très difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi.
Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente santé ne
croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point.
J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai chez lui, je lui confiai
Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne
voulait rien entendre; il croyait à une conspiration de la tendresse
maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de
l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs
de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles.
Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le
proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité de le
reprendre. La méfiance de son père exaspérait la maladie de Maurice.
Ce qui lui était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais menti,
c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge. Chaque reproche sur sa
pusillanimité, chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient un
aiguillon dans ce pauvre cœur malade. Il empirait visiblement, il
n'avait plus de sommeil; il était quelquefois si faible qu'il me
fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation
signée Levrault, médecin du collége Henri IV, Gaubert, Marjolin et
Guersant (ces deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient être
soupçonnés de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin,
après quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis
l'un à l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le
garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le
délire et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit dès
le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant,
fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner à
moi. Il voulait s'en aller tout nu.

Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre fut un peu calmée. J'étais
effrayée de l'éloigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois
fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le
mal du pays. Dans ses songes agités, il criait, lui, _Nohant!
Nohant!!_ d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il croyait que
tant qu'il ne serait pas là son père viendrait le reprendre. «Cet
enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous êtes
le médecin qu'il lui faut.»

Nous fîmes le voyage en poste, à courtes journées, avec Solange.
Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'appétit; mais un
rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de
tête revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans
ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittâmes pas d'une
heure. Son éducation classique dut être interrompue; il n'y avait
aucun moyen de le remettre aux études du collége sans lui briser le
cerveau.

Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'année. Liszt,
Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un
été magnifique, et le piano du grand artiste fit nos délices. Mais à
ce temps de soleil splendide, consacré à un travail paisible et à de
doux loisirs, succédèrent des jours bien douloureux.

Je reçus un jour, au milieu du dîner, une lettre de Pierret qui me
disait: «Votre mère vient d'être envahie subitement par une maladie
très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne
venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-là pour la
préparer à votre arrivée comme à une chose étrangère à sa maladie.
Écrivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prétexte pour
venir à Paris. «Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore un peu,
elle se méfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.»

Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice à Gustave
Papet, qui demeurait à une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à
Mlle Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant, et je courus chez
ma mère.

Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immédiats de désaccord
avec elle, mais son caractère agité n'avait pas cessé de me faire
souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était livrée à ses
involontaires injustices, à ses inexplicables susceptibilités contre
les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là, à
la suite d'explications sérieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant
sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion
instinctive que ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de
plainte. Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges
alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les
critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations
perfides sur mes principes et sur mes mœurs. Persuadée aussitôt que
tout cela était mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour
m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis
d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je
lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé de la sorte.
Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le
lire après avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout
aussitôt, elle s'engouait de mon œuvre avec l'aveuglement qu'une mère
peut y mettre, elle déclarait la chose sublime et les critiques
infâmes: et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage.

Il en était ainsi de toutes choses à tous les momens de ma vie.
Quelque voyage ou quelque séjour que je fisse, quelque personne,
vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez moi, quelque
chapeau que j'eusse sur la tête ou quelque chaussure que j'eusse aux
pieds, c'était une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait
en querelle sérieuse et en reproches véhémens, si je ne me hâtais,
pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de
connaissances et d'habillemens à sa guise. Je n'y risquais rien,
puisqu'elle oubliait dès le lendemain le motif de son dépit. Mais il
fallait beaucoup de patience pour affronter, à chaque entrevue, une
nouvelle bourrasque impossible à prévoir. J'avais de la patience, mais
j'étais mortellement attristée de ne pouvoir retrouver son esprit
charmant et ses élans de tendresse qu'à travers des orages perpétuels.

Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard Poissonnière, no 6,
dans une maison qui a disparu pour faire place à la maison du pont de
fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit
jours une servante. Son petit appartement était toujours rangé par
elle, nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs, et brillant de
jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fenêtre
ouverte en été, à la chaleur, à la poussière et au bruit du boulevard,
n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. «Je suis Parisienne dans
l'âme, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plaît et
m'est nécessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime
mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les
arrosent que toutes vos forêts où l'on a peur, et toutes vos rivières
où l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me
rappellent trop les cimetières. Le silence de la campagne m'effraie et
m'ennuie. Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et ce
mouvement que je prends pour de la gaîté m'arrache à moi-même. Vous
savez bien que le jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.» Pauvre
mère, elle réfléchissait beaucoup dans ses derniers jours!

Bien que plusieurs de mes amis, témoins de ses emportemens ou de ses
malices contre moi, me reprochassent d'être trop faible de cœur
envers elle, je ne pouvais me défendre d'une vive émotion chaque fois
que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je
grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais, effrayée de
l'algarade qui m'y attendait peut-être; mais je succombais presque
toujours, et lorsque j'avais eu la fermeté de rester une semaine sans
la voir, je partais avec une secrète impatience d'arriver. J'observais
en moi la force de cet instinct de la nature, à l'étrange oppression
que j'éprouvais en voyant la porte de sa maison. C'était une petite
grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas
demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les
fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait
toujours: «Elle y est, montez!» On traversait une petite cour et on
montait un étage, puis on suivait un couloir, et on montait encore
trois autres étages. Cela donnait le temps de la réflexion, et la
réflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, où je me
disais: «Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne ou mauvaise?
Souriante ou bouleversée? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour
se fâcher?»

Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je
la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel
brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation,
pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux
heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais
l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais
plus émue encore qu'essoufflée, et mon cœur battait à se rompre au
moment où je tirais la sonnette. J'écoutais à travers la porte, et
déjà je savais mon sort, car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle
reconnaissait ma manière de sonner, et je l'entendais s'écrier en
mettant la main sur la serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»--mais si elle
était dans des idées noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou,
ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «_Qui est
là?_»

Ce _Qui est là?_ me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il
fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou
qu'elle pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un sourire, ou
quand Pierret arrivait bien disposé à prendre mon parti, l'explication
violente tournait en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant et
passer la soirée au spectacle. Elle appelait cela une partie de
plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle était alors si
charmante qu'il fallait tout oublier.

Mais en certains jours il était impossible de s'entendre. C'était
justement quelquefois ceux où l'accueil avait été le plus riant, où le
coup de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre. Il lui
passait par la tête de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais
venir l'orage, je m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant tous
les escaliers avec autant d'impatience que je les avais montés.

Pour donner une idée de ces étranges querelles de sa part, il me
suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres,
combien son cœur était peu complice des voyages de son imagination.

J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancés,
soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent
appartenu à la tête d'un petit enfant. On venait d'exécuter Alibaud,
et ma mère avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai
jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était très brun; mais ne
voilà-t-il pas que ma pauvre mère, qui avait la tête toute remplie de
ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! «La preuve,
me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaidé la cause de
l'assassin.» A cette époque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas
même de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait
me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la toison
dorée du premier âge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au
bras sans y faire attention. Je fus obligée de me sauver pour
l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais,
tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je
ne pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse dans ces momens
où j'allais lui porter tout mon cœur: mon cœur souvent navré de
quelque amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas su comprendre,
mais qu'une heure de son amour eût pu dissiper.

La première lettre que j'avais écrite en prenant la résolution de
lutter judiciairement contre mon mari avait été pour elle. Son élan
vers moi fut alors spontané, complet, et ne se démentit plus. Dans les
voyages que je fis à Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours
parfaite. Il y avait donc près de deux ans que ma pauvre petite mère
était redevenue pour moi ce qu'elle avait été dans mon enfance. Elle
tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût voulu
gouverner à sa guise et qui résistait un peu plus que je n'aurais
voulu. Mais elle l'adorait quand même, et j'avais besoin de la voir se
livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux
changement survenu en elle à mon égard. Il y avait des momens où je
disais à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant, mais je la trouve
moins vive et moins gaie. Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas
malade?--Eh non, me répondait-il; elle est mieux portante, au
contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se ressent encore d'une
grande crise, et à présent la voilà comme elle était dans sa
jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité.
Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait à ravir, on la
regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son âge et
frappé de la perfection de ses traits.

Au moment où, appelée par cette terrible nouvelle de la fin prochaine
de ma mère, j'arrivais à Paris à la fin de juillet, les derniers
bulletins m'avaient laissé pourtant grande espérance. J'accours, je
descends l'escalier du boulevard, et je suis arrêtée par le marchand
de fontaines, qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus ici!» Je crus
que c'était une manière de m'annoncer sa mort, et la fenêtre ouverte,
que j'avais prise pour un bon augure, me revint à l'esprit comme le
signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle
ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une
maison de santé pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a
dû vous l'écrire.»

La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue. Je courus à l'adresse
qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mère en convalescence,
puisqu'elle se préoccupait de la jouissance d'un jardin.

Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couchée sur
un grabat et si changée que j'hésitai à la reconnaître: elle avait
cent ans. Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah! me voilà
sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma sœur, qui était auprès d'elle,
m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile était une
fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre pauvre mère
s'imaginant, dans ses heures de fièvre, qu'elle était environnée de
voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas
habiter une meilleure chambre dans la crainte de révéler ses
ressources à ces brigands imaginaires.

Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu à peu, j'en
triomphai. La maison de santé était belle et vaste. Je louai le
meilleur appartement sur le jardin, et dès le lendemain elle consentit
à y être transportée. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et
sympathique figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de suivre
ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire:
«Ne vous flattez pas, elle ne peut pas guérir; le foie est
affreusement tuméfié. La crise des douleurs atroces est passée. Elle
va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le
moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites
absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir
rien qui lui soit précisément nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui
prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur
leur efficacité. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son
esprit de l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte doucement
et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa sérénité
habituelle, lui qui était frappé à mort aussi, et qui le savait bien,
quoiqu'il le cachât pieusement à ses amis: «Mourir n'est pas un mal!»

Je prévins ma sœur, et nous n'eûmes plus qu'une pensée, celle de
distraire et d'endormir les prévisions de notre pauvre malade. Elle
voulut se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle
peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction
que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce
qu'elle désire.»

Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes dans une voiture de
remise. Elle voulut aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant
ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. «Que
c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces
chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette
poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! à
Paris on ne meurt pas!» Son œil était encore brillant et sa voix
pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en
redevenant pâle comme la mort: «Je n'irai pas jusque-là. J'en ai
assez.» Nous fûmes épouvantées, elle semblait prête à exhaler son
dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade se ranima.
«Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de
Boulogne.»

Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement,
mais la crainte de la mort s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises
et troublées par la fièvre et le délire: mais le jour elle semblait
renaître. Elle avait envie de manger de tout; ma sœur s'inquiétait de
ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle
demandait. Je grondais ma sœur de songer seulement à la contredire,
et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade,
entourée de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant, en
les touchant et en disant: «J'y goûterai tout à l'heure.» Elle n'y
goûtait même pas. Elle en avait joui par les yeux.

Nous la descendions au jardin, et là, sur un fauteuil, au soleil, elle
tombait dans la rêverie, et même dans la méditation. Elle attendait
d'être seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. «Ta sœur est
dévote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que
je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un
prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit
riant autour de moi. Après tout, pourquoi craindrais-je de me trouver
devant Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait avec une
vivacité naïve: «_Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra,
mais de ne pas l'avoir aimé, cela, je l'en défie!_»

Soigner et consoler ma mère mourante ne me fut pas accordé sans lutte
et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui
agissait de la manière la plus étrange et la plus contradictoire du
monde, m'écrivit: «Je t'avertis, à l'insu de ton mari, qu'il va partir
pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me
brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre
ses projets. C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop
faible pour rentrer au collége.»

Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au collége, et je
craignais, sur ses nerfs ébranlés, l'effet d'une surprise douloureuse
et d'une explication vive avec son père.

Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes amis prit la poste, courut à
Ars, et conduisit Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un nom
supposé, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'était chargé de me
l'amener voulut bien rester près de lui pendant que je revenais auprès
de ma malade.

J'arrivai à la maison de santé à sept heures du matin. J'avais voyagé
la nuit pour gagner du temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me
rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout était fini. J'avais
embrassé ma mère l'avant-veille pour la dernière fois, et elle m'avait
dit: «Je me sens très bien, et j'ai à présent les idées les plus
agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer la campagne, que je ne
pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en
coloriant des lithographies pour m'amuser. C'était une belle vue de
Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des
cascades. Cette image-là me revient toujours, et je la vois bien plus
belle qu'elle n'était. Je la vois même plus belle que la nature. Quand
je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'idée, et
que tu ne pourrais pas décrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et
cela change à toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra
que j'aille à Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit
bois. A présent que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je m'y plairai.
Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en
aller avec toi.

Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et Gaubert nous avait
dit: «Tâchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il
ne pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller
chercher une voiture, et j'étais rentrée disant qu'il était impossible
d'en trouver.--«Au fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je me sens
si bien que je n'ai plus envie de me déranger. Va-t'en voir Maurice.
Quand tu reviendras, je suis sûre que tu me trouveras guérie.

Le lendemain, elle avait été parfaitement tranquille. A cinq heures de
l'après-midi, elle avait dit à ma sœur: «Coiffe-moi, je voudrais
être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir, elle avait
souri. Sa main avait laissé retomber le miroir, et son âme s'était
envolée. Gaubert m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée
avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver _guérie_ en effet, guérie
de l'effroyable fatigue et de la tâche cruelle de vivre en ce monde.

Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprès du lit de mort de ma
grand'mère, il semblait ne pas comprendre qu'on pût se séparer pour
jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetière et revint en riant
aux éclats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes.

Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au
Cheval blanc, à sa bière et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque,
étourdi, bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante. C'était
toujours le même Pierret à la surface. Mais, tout d'un coup, il me
disait: «Parlons donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...» et
alors il se remémorait tous les détails de sa vie, toutes les
singularités de son caractère, toutes les vivacités dont il avait été
la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses
inflexions de voix, il riait de tout son cœur; et puis il prenait son
chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de près,
voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais
sanglotant dans un coin du jardin.

Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai à Fontainebleau, où
je passai quelques jours tête à tête avec Maurice. Il se portait bien,
la chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert, qui vint l'y voir,
ne le trouvait cependant pas guéri. Le cœur avait encore des
battemens irréguliers. Il fallait la continuation du régime,
l'exercice continuel et pas la moindre fatigue d'esprit. Nous nous
levions avec le jour et nous partions jusqu'à la nuit sur de petits
chevaux de louage, tous deux seuls, allant à la découverte dans cette
admirable forêt pleine de sites imprévus, de productions variées, de
fleurs splendides et de papillons merveilleux pour mon jeune
naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation et à la chasse en
attendant l'étude. Il avait le goût de cette science et celui du
dessin depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif contre
l'ennui d'une inaction forcée que de jouir de la nature comme il
savait déjà en jouir.

Mais à peine étais-je remise de la crise qui venait de m'ébranler,
qu'une alerte nouvelle vint me surprendre. M. Dudevant avait été en
Berry, et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené Solange.

Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais soustrait Maurice à sa
velléité de le reprendre, pour lui jouer un mauvais tour? Je ne
prétendais le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser passer
la mauvaise disposition que mon frère m'avait signalée. J'espérais
toujours arriver à ce à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre
avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire à l'éducation et à la
santé de notre fils. Qu'au lieu d'aller le chercher en Berry
mystérieusement et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement, je
l'aurais soumis devant lui à l'examen de médecins choisis par lui, et
il se fût convaincu de l'impossibilité de le remettre au collége.

Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance légitime de ce qui
n'était chez moi qu'une inquiétude irrésistible, de ce qui à ses yeux
fut un désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle se croit
fondée à avoir les torts qu'elle suppose aux autres.

Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le moindre désir d'avoir Solange
près de lui. Il avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de
l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il davantage
à celle des garçons? Non, il avait trop de rigidité dans la volonté
pour supporter les inconséquences sans nombre, les langueurs et les
entraînemens de l'enfance. Il n'a jamais aimé la contradiction, et
qu'est ce qu'un enfant, sinon la contradiction vivante de toutes les
prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs, ses instincts
militaires ne le portaient pas à s'amuser de ce que l'enfance a
d'ennuyeux et d'impatientant pour toute autre indulgence que celle
d'une mère.

Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de Maurice que celui d'en
faire un collégien et plus tard un militaire, et en enlevant Solange
il n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même ensuite, que
celle de me la faire chercher.

J'aurais dû me le dire à moi-même et me tranquilliser; mais les
circonstances de cet enlèvement se présentèrent à mon esprit d'une
manière poignante, et, dans la réalité, elles avaient été plus
dramatiques que de besoin. La gouvernante avait été frappée et ma
pauvre petite, épouvantée, avait été emmenée de force en poussant des
cris dont toute la maison était encore consternée. Solange n'avait
pourtant pas été prévenue par moi contre son père, comme il se
l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise Rollinat et madame
Rollinat la mère, qui se trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de
son père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime, ne m'emmène pas!»
La pauvre enfant, ne sachant rien, ne comprenait rien.

Les lettres qui me racontaient cette nouvelle aventure me donnèrent la
fièvre. Je courus à Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis
Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en règle; je me fis
accompagner d'un autre ami et du maître clerc de mon avoué, M.
Vincent, un excellent jeune homme, plein de cœur et de zèle,
aujourd'hui avocat. Je partis en poste, courant jour et nuit vers
Guillery. Pendant ces deux journées de préparatifs, le ministre, M.
Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le télégraphe: je savais
où était ma fille.

Madame Dudevant était morte un mois auparavant. Elle n'avait pu
frustrer mon mari de l'héritage de son père. Elle lui laissait
quelques charges qui lui valurent une douzaine de procès et la terre
de Guillery, dont il avait déjà pris possession. Que Dieu fasse paix à
cette malheureuse femme! Elle avait été bien coupable envers moi, bien
plus que je ne veux le dire. Faisons grâce aux morts! Ils deviennent
meilleurs, je l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes
ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accès, il y a
longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui, mon Dieu.»

Et que savons-nous du repentir au lendemain de la mort? Les orthodoxes
disent qu'un instant de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes
ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je le crois avec eux:
mais pourquoi veulent-ils qu'aussitôt après la séparation de l'âme et
du corps, cette douleur du péché, cette expiation suprême, cesse
d'être possible? Est-ce que l'âme a perdu, selon eux, sa lumière et sa
vie en montant vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la juger? Ils
ne sont point conséquents, ces catholiques qui regardent la misérable
épreuve de cette vie comme définitive, puisqu'ils admettent un
purgatoire où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie.

J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet, M. Haussmann,
aujourd'hui préfet de la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà
le beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce dernier a épousé sa
sœur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection, et qu'il
monta sur-le-champ dans ma voiture pour courir à Guillery, qu'il me
fit rendre ma fille sans bruit et sans querelle, qu'il nous ramena à
la sous-préfecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut
pas nous permettre de retourner à l'auberge, ni de partir avant deux
jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivière de Beïse
et le long des rives où la tradition place les jeunes amours de
Florette et de Henri IV. Il me fit dîner avec d'anciens amis que je
fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup
philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique,
où le jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord avec nous.
C'était un esprit sérieux, avide de creuser le problème général; mais
un savoir-vivre exquis l'empêcha de soulever aucune question délicate.

Je me souviens aussi que j'étais si peu versée dans la philosophie
moderne à cette époque, que j'écoutai sans trouver rien à dire, et
qu'au retour je disais à mon compagnon de route: «Vous avez discuté
avec M. Haussmann sur des matières où je n'entends rien du tout. Je
n'ai, par rapport aux choses présentes, que des sentiments et des
instincts. La science des idées nouvelles a des formules qui me sont
étrangères et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop
tard. J'appartiens par l'esprit à une génération qui a déjà fait son
temps.» Il m'assura que je me trompais et que, quand j'aurais mis le
pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en
arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne
devais pas tarder à m'y intéresser vivement.

Huit mois se passèrent encore avant que j'eusse la tranquillité
nécessaire à ce genre d'études.

M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il avouait être de 1,200 fr.
et qui devait bientôt augmenter du double, il ne me semblait pas juste
qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il en jugea autrement,
et il fallut discuter encore. Je ne me serais pas donné tant de peine
pour une question d'argent, si j'avais pu être certaine de suffire à
l'éducation de mes deux enfants. Mais le travail littéraire est si
éventuel, que je ne voulais pas soumettre leur existence aux chances
de mon métier: banqueroute d'éditeurs, banqueroute de succès ou de
santé. Je voulais amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice, et
il y paraissait disposé. Puisqu'il se croyait trop gêné pour payer son
entretien sans mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même, et
il accepta enfin cette solution par un contrat définitif, en 1838. Il
me fit demander une somme de cinquante mille francs moyennant laquelle
il me rendit la jouissance de l'hôtel de Narbonne, patrimoine de mon
père, et celle beaucoup plus précieuse de garder et gouverner mes deux
enfants comme je l'entendrais. Je vendis le coupon de rente qui avait
constitué en partie la pension de ma mère; nous signâmes cet échange,
enchantés l'un et l'autre de notre lot[22].

  [22] Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que de bons
  rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage de ma fille.

Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose, en égard au
présent. Le collége de Narbonne, maison historique fort vieille, avait
été si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y dépenser près de
cent mille francs pour le remettre en bon rapport. Je travaillai dix
ans pour payer cette somme et faire de cette maison la dot de ma
fille.

Mais, au milieu des grands embarras que me suscitèrent mes petites
propriétés, je ne perdis pas courage. J'étais devenue à la fois père
et mère de famille. C'est beaucoup de fatigue et de souci quand
l'héritage n'y suffit pas, et qu'il faut exercer une industrie
absorbante, comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne sais ce
que je serais devenue si je n'avais pas eu, avec la faculté de
veiller beaucoup, l'amour de mon art qui me ranimait à toute heure. Je
commençai à l'aimer le jour où il devint pour moi, non plus une
nécessité personnelle, mais un devoir austère. Il m'a, non pas
consolée, mais distraite de bien des peines, et arrachée à bien des
préoccupations.

Mais que de préoccupations diverses, pour une tête sans grande variété
de ressources, que ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper
simultanément dans ma petite sphère! Le respect de l'art, les
obligations d'honneur, le soin moral et physique des enfants qui passe
toujours avant le reste, le détail de la maison, les devoirs de
l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien les journées
sont courtes pour que le désordre ne s'empare pas de la famille, de la
maison, des affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon mieux, et
je n'y ai fait que ce qui est possible à la volonté et à la foi. Je
n'étais pas secondée par une de ces merveilleuses organisations qui
embrassent tout sans effort et qui vont sans fatigue du lit d'un
enfant malade à une consultation judiciaire, et d'un chapitre de roman
à un registre de comptabilité. J'avais donc dix fois, cent fois plus
de peine qu'il n'y paraissait. Pendant plusieurs années je ne
m'accordai que quatre heures de sommeil; pendant beaucoup d'autres
années je luttai contre d'atroces migraines jusqu'à tomber en
défaillance sur mon travail, et toutes choses n'allèrent pourtant pas
toujours au gré de mon zèle et de mon dévouement.

D'où je conclus que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que
possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité
d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop
d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche,
chacun selon sa capacité.

Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition
d'être volontaire, il faut la rendre possible.

Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la
religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez
fait une belle découverte.



CHAPITRE SIXIEME.

  Mort d'Armand Carrel.--M. Émile de Girardin.--Résumé sur
    Éverard.--Départ pour Majorque.--Frédéric Chopin.--La
    Chartreuse de Valdemosa.--Les préludes.--Jour de
    pluie.--Marseille. Le docteur Cauvières.--Course en mer jusqu'à
    Gènes.--Retour à Nohant.--Maurice malade et guéri.--Le 12 mai
    1839.--Armand Barbès.--Son erreur et sa sublimité.


Deux circonstances portent ma pensée, en cet endroit de mon récit, sur
deux des hommes les plus remarquables de notre temps. Ces deux
à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu presque le même jour que
mon procès à Bourges, en 1836, et la question du mariage, que je viens
d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est de M. Émile de
Girardin qu'il s'agit. M. de Girardin journaliste, M. de Girardin
législateur, dirai-je M. de Girardin politique et philosophique? Le
titre de journaliste embrasse peut-être tous les autres.

Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu deux grands journalistes,
Armand Carrel, Émile de Girardin. Par une mystérieuse et poignante
fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante encore, le
vainqueur de ce déplorable combat, jeune alors et en apparence
inférieur au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent, est arrivé
à le dépasser de toute l'étendue du progrès qui s'est accompli dans
les idées générales et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel eût vécu,
eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le; mais soyons sans
prévention, et avouons que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de
sa mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui voient comme moi,
singulièrement arriéré.

Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans sa marche, bien qu'il ait
paru, qu'il ait peut-être été emporté par des courants contraires en
de certains élans de sa ligne ascendante.

Si bien que, sans dire une énormité, ni chercher un paradoxe, on
pourrait entrevoir un incompréhensible dessein de la Providence, non
pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable de la mort de
Carrel, mais dans cet héritage de son génie recueilli précisément par
son adversaire consterné.

Quel eût été le rôle de Carrel en 1848? Cette question s'est souvent
posée dans nos esprits à cette époque. Mes souvenirs me le
présentaient comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs de mes
amis combattaient le mien, et la fin de nos commentaires était
qu'ayant un grand cœur, il aurait pu être illuminé de quelque grande
lumière.

Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin était, relativement
au mouvement accompli dans les esprits et dans le sien propre depuis
dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant.

Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement: il l'a immensément
dépassé.

Ce n'est pas un vain parallèle que je veux établir ici entre deux
caractères très-opposés dans leurs instincts et deux talents
très-différents dans leurs manières. C'est un rapprochement qui me
frappe, qui m'a frappée souvent et qui me semble amené par la fatalité
des situations.

Carrel, sous la république se fût prononcé pour la présidence, à moins
que Carrel n'eût bien changé! Carrel eût peut-être été président de la
république. M. de Girardin eût probablement soutenu un autre candidat;
mais ce n'est pas la question de l'institution qui les eût divisés.

Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin n'avait donc pas été
plus loin que Carrel, mais personne dans nos rangs ne s'apercevait que
Carrel n'avait pas été plus loin que M. de Girardin.

Je n'ai pas connu particulièrement Carrel. Je ne lui ai jamais parlé,
bien que je l'aie rencontré souvent; mais je me rappellerai toute ma
vie une heure de conversation entre Éverard et lui, à laquelle
j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais dans l'embrasure d'une
fenêtre, le rideau était tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra.
Ils parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel n'avait pas la
notion du progrès! Ils ne furent pas d'accord. Éverard l'influença,
puis, à son tour, il fut influencé par lui. Le plus faible entraîna le
plus fort, cela se voit souvent.

Après avoir parcouru bien des horizons depuis ce jour-là, Éverard, en
1847, était revenu s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel.

En voyant ces fluctuations des grands esprits, les partisans
s'alarment, s'étonnent ou s'indignent. Les plus impatients crient à la
défection, à la trahison. Les derniers jours de Carrel furent
empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit et lutta jusqu'à sa fin
contre des soupçons amers. M. de Girardin, plus accusé, plus insulté,
plus haï encore par toutes les nuances des partis, est seul resté
debout. Il est aujourd'hui, en France, le champion des théories les
plus audacieuses et les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le
voulait la destinée en le douant d'une force supérieure à celle de ses
adversaires.

Il faudrait pouvoir retrancher de nos mœurs politiques la prévention,
l'impatience et la colère. Les idées que nous poursuivons ne
trouveront leur triomphe que dans des consciences équitables et
généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait été outragé et navré par des
lettres de reproches et de menaces impies, que tant d'autres,
également purs, aient été accusés d'ambition cupide ou de lâcheté de
caractère, c'est, dit-on, l'inévitable écume qui court sur le flot
débordé des passions. On ajoute qu'il faut en prendre son parti et que
toute révolution est à ce prix amer.

Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti. Excusons ces égarements
inévitables dans le passé, ne les acceptons plus pour l'avenir.
Disons-nous une bonne fois qu'aucun parti, même le nôtre, ne
gouvernera longtemps par la haine, la violence et l'insulte.
N'admettons plus que les républiques doivent être ombrageuses et les
dictatures vindicatives. Ne rêvons plus le progrès à la condition d'y
marcher en nous soupçonnant, en nous flagellant les uns les autres.
Laissons au passé ses ténèbres, ses emportements, ses grossièretés.
Admettons que les hommes qui ont fait de grandes choses, ou qui ont eu
seulement de grandes idées ou de grands sentiments, ne doivent pas
être accusés à la légère et qu'ils doivent toujours l'être avec
mesure. Soyons assez intelligents pour apprécier ces hommes au point
de vue de l'ensemble de l'histoire; voyons leur puissance et ses
limites naturelles, fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de sa vie
un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il nous a fait entrevoir,
c'est faire le procès à Dieu même, qui a créé l'homme incertain et
limité. Que nos suffrages, dans un état libre, ne se portent pas sur
celui dont, à une certaine heure l'esprit défaille, hésite ou s'égare,
c'est notre droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de notre
route, rendons-lui encore hommage en songeant que demain peut-être nos
destins auront besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule ou
dans la prudence[23].

  [23] C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine.

Quand nos mœurs politiques auront fait ce progrès, quand les luttes
de la popularité n'auront plus pour armes l'injure, l'ingratitude et
la calomnie, nous ne verrons plus de défections importantes, soyez-en
certains. Les défections sont presque toujours des réactions de
l'orgueil blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent fois! Tel
homme qui, respecté et ménagé dans son caractère, eût marché dans le
droit chemin, s'est violemment séparé de ses coreligionnaires à cause
d'une parole blessante, et les plus grands caractères ne sont pas à
l'abri de la cuisante blessure d'une attaque contre l'honneur, ou
seulement d'une critique brutale contre leur sagesse. Je ne peux pas
citer les exemples trop rapprochés de nous, mais vous en avez
certainement vu vous-même, quel que soit votre milieu. De funestes
déterminations ont dû être prises devant vous, qui tenaient à un fil
bien délié!

Et cela n'est-il pas dans la nature humaine? On devient insensiblement
l'ennemi de l'homme qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne,
quelle que soit votre patience, vous arrivez peu à peu à le croire
aveugle et injuste en toutes choses, du moment qu'il est injuste et
aveugle envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent antipathiques en
même temps que son langage. Vous différiez sur quelques points au
début, et voilà que les croyances même qui vous étaient communes vous
apparaissent douteuses, du moment qu'il leur a donné des formules qui
semblent être la critique ou la négation des vôtres. Vous partez d'un
jeu de mots et vous finissez par du sang. Les duels n'ont souvent pas
d'autre cause, et il y a des duels de parti à parti qui ensanglantent
la place publique.

Quel est le plus grand coupable dans ces funestes embrasements de
l'histoire? Le premier qui dit à son frère _Raca_. Si Abel eût dit le
premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu eût puni comme le
premier meurtrier de la race humaine.

Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas hors de propos quand je me
rappelle la mort de Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre
parti contre M. de Girardin. Si nous eussions été justes, si nous
eussions reconnu que M. de Girardin ne pouvait pas refuser de se
battre sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant bien facile
de s'en convaincre en examinant les faits; si, après avoir traité
Carrel d'esprit lâche et poltron, on n'eût pas traité son adversaire
de spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas fallu vingt ans pour
nous emparer de notre bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette
grande puissance et de cette grande lumière qu'Émile de Girardin
portait en lui, et devait porter tout seul sur le chemin qui conduit à
notre but commun.

Que de méfiances et de préventions contre lui! Je les ai subies, moi
aussi; non pas pour ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé
lui-même, il remporta la blessure plus profonde encore d'une
irréparable douleur: quand des voix ardentes s'élevaient autour de moi
pour s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel! on ne doit pas
tuer Carrel!» je me rappelais que M. de Girardin, ayant essuyé le feu
de M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser, et que cet acte,
digne de Carrel parce qu'il était chevaleresque, avait été considéré
comme une injure parce qu'il venait d'un ennemi politique. Quant à la
cause du duel, il est impossible que les témoins eussent pu la trouver
suffisante, si Carrel ne les y eût contraints par son obstination.
Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait arracher une
humiliation plutôt qu'une réparation. Encore était-ce la réparation
d'un tort peut-être imaginaire.--Quant aux suites du duel, elles
furent navrantes et honorables pour M. de Girardin. Il fut insulté par
les amis de Carrel, et pour toute vengeance il porta le deuil de
Carrel.

Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie, et Éverard
lui-même, en pleurant Carrel qu'il chérissait, rendait justice à la
loyauté de l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais il nous
semblait voir, dans ce génie pratique qui commençait à se révéler,
l'ennemi né de nos utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme nous
séparait alors. Nous sépare-t-il encore? Oui, sur des questions de
sentiment, sur des rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question du
mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas à le dire. M. de
Girardin socialiste, c'est-à-dire touchant aux questions vitales de la
famille dans un livre admirable quant à la politique et à l'esprit des
législations, laisse dans l'ombre ou jette dans de téméraires aperçus
ce grand dogme de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une mère
et des enfants dans la constitution de la famille. J'ai dit plus haut,
je dirai encore ailleurs, toujours et partout, qu'il faut un père et
une mère.

Mais une discussion nous mènerait trop loin, et tout ceci est une
digression à mon histoire. Je ne la regrette pas, et je ne la
retranche pas; mais il faut que, remettant encore à un autre cadre
l'appréciation de cette nouvelle figure historique, apparue un instant
dans mon récit, je résume ce peu de pages.

Carrel disparut, emporté par la destinée, et non pas immolé par un
ennemi. Un grand journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de
synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire de leur époque en la
rattachant au passé et à l'avenir, à travers les inspirations ou les
lassitudes du génie, laissa tomber le flambeau qu'il portait dans le
sang de son adversaire, et dans le sien propre. L'adversaire lava ce
sang de ses larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé n'était pas
chose facile après une telle catastrophe. La lumière vacilla longtemps
dans ses mains éperdues. Le souffle des passions a pu l'obscurcir ou
la faire dévier; mais elle devait vivre, et nous eussions dû la saluer
plus tôt. Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand même. La
mission de l'héritier de Carrel s'est ennoblie dans la tempête. Au
jour des catastrophes elle a été chevaleresque et généreuse. Un moment
est venu où lui seul a pu montrer, en France, le courage et la foi que
Carrel eût sans doute été forcé de refouler au fond de son cœur,
puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de saisir, à un moment
donné, le pouvoir pour son compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur
de n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand honneur
aussi[24].

  [24] Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse
  nouvelle vient me frapper: Mme de Girardin est morte, elle que je
  laissais malade il y a un mois, mais encore rayonnante de beauté,
  d'intelligence, de grâce et de bonté, car elle était bonne, bien
  vraiment bonne! Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais
  cette tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que ses
  ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis seuls la
  connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même de l'apprécier
  profondément.

  Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes, d'un
  enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment! Elle n'avait
  pourtant pas été mère, et ce n'est pas l'intelligence toute seule
  qui révèle à une femme ce que les mères doivent souffrir: C'est le
  cœur, c'est le génie de la tendresse, et Mme de Girardin avait ce
  génie-là pour couronnement d'une admirable organisation.

Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Éverard
avait pris une grande influence morale sur mon esprit. Il la perdit
pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour oublier.
Oublier est bien le mot, car la netteté des souvenirs est quelquefois
encore du ressentiment. Je sais en gros que ces causes furent de
diverse nature: d'une part, ses velléités d'_ambition_; il se servait
toujours de ce mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins
d'activité; de l'autre, les emportemens trop réitérés de son
caractère, aigri souvent par l'inaction ou les déceptions.

Quant à l'innocente ambition de siéger à la Chambre des députés et d'y
prendre de l'influence, je ne la désapprouvais nullement; mais j'avoue
qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard, car c'est comme vieillard,
aux heures où sa figure altérée marquait soixante ans, que je le
chérissais d'une affection presque filiale, parce que, dans ces
momens-là, il était doux, vrai, simple, candide et tout rempli d'idéal
divin. Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que je n'ai
jamais pu savoir. Il était sincère à coup sûr dans tous ses aspects;
mais quelle eût été sa vraie nature si son organisation eût été
régulière, c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait passer
par de continuelles alternatives de fièvre et de langueur?
L'exaltation maladive me le rendait, je ne dirai pas antipathique,
mais comme étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif, ardent
au petit combat de la politique d'actualité, que j'éprouvais
l'invincible besoin de ne pas trop m'intéresser à lui.

C'est cette indifférence à ce qu'il regardait alors comme l'intérêt
puissant de sa vie qu'il ne me pardonnait qu'après des bouderies ou
des reproches. Pour éviter le retour de ces querelles, je ne
provoquais ni ses lettres ni ses visites. Elles devinrent de plus en
plus rares. Il fut nommé député. Son début à la Chambre le posa, dans
une question de propriété particulière que je ne me rappelle pas bien,
comme raisonneur habile plus que comme orateur politique. Son rôle y
fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le tourmenter. D'un homme
comme lui on pouvait attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes
des mois entiers sans nous voir et sans nous écrire. J'étais fixée à
Nohant. Il y apparut toujours de loin en loin jusque vers la
révolution de février. Dans les dernières entrevues, nous n'étions
plus d'accord sur le fond des choses. J'avais un peu étudié et médité
mon idéal; il semblait avoir écarté le sien pour revenir à un siècle
en arrière de la révolution. Il ne fallait pas lui rappeler le pont
des Saints-Pères. Il eût affirmé par serment et de bonne foi que
j'avais rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais lui
prouver que j'avais gardé et amélioré mes sentimens, et qu'il avait
laissé reculer et obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec
un peu d'amertume, et cependant il redevenait aisément tendre et
paternel. Alors je lui prédisais qu'un jour il redeviendrait
socialiste, et qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma
modération. Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu.

L'absence ni la mort ne détruisent les grandes amitiés; la mienne lui
resta et lui reste en dépit de tout. Je ne fus jamais brouillée avec
lui, et il le fut pourtant avec moi dans les dernières années de sa
vie. Je dirai pourquoi.

Il voulait être commissaire à Bourges sous le gouvernement provisoire.
Il ne le fut pas et s'en prit à moi. Il me supposait auprès du
ministre de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir. M.
Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me consulter sur ses décisions
politiques. Quelques personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise
plaisanterie. Éverard eut la simplicité de le croire sur des
commentaires de province.

Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité absolue, je dus ne
pas lui cacher que si j'avais eu cette influence et si j'avais été
consultée, ou, pour mieux dire, si j'avais été le ministre en
personne, je n'eusse pas raisonné ni agi autrement que n'avait fait le
ministre. Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire que M. Ledru-Rollin
ayant pris cette détermination et la déclarant après coup dans une
conversation à laquelle je me trouvais présente, j'avais trouvé
sérieux et justes les motifs qu'il en avait donnés.--Éverard, je l'ai
dit déjà, et je le lui disais à lui-même, avait été surpris par la
république dans une phase d'antipathie marquée pour les idées qui
devaient, qui eussent dû faire vivre la république. Il eût pu
redevenir l'homme du lendemain; mobile et sincère comme il l'était, on
ne devait guère être en peine de son retour, et, dans tous les cas, on
pouvait bien l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance
comme la sienne. Mais, à coup sûr, il n'était pas l'homme de ce
jour-là, du jour où nous étions, jour de foi entière et d'aspiration
illimitée vers des principes rejetés la veille par Éverard.

Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression des circonstances, Éverard
était à un des faîtes de la montagne, lorsque la violence des
événements l'en fit descendre sans espoir d'y jamais remonter: la
cruelle mort l'attendait. On m'a dit qu'il ne m'avait jamais pardonné
ma sincérité. Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son cœur a
été juste et sa raison lucide à un moment donné connu de lui seul.
Aujourd'hui que je vois son âme face à face, je suis bien tranquille.

Il est une autre âme, non moins belle et pure dans son essence, non
moins malade et troublée dans ce monde, que je retrouve avec autant de
placidité dans mes entretiens avec les morts, et dans mon attente de
ce monde meilleur où nous devons nous reconnaître tous au rayon d'une
lumière plus vive et plus divine que celle de la terre.

Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte des huit dernières années
de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie.

En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement confié, je me
décidai à chercher pour lui un hiver plus doux que le nôtre.
J'espérais le préserver ainsi du retour des rhumatismes cruels de
l'année précédente. Je voulais trouver, en même temps, un lieu
tranquille où je pusse le faire travailler un peu ainsi que sa sœur,
et travailler moi-même sans excès. On gagne bien du temps quand on ne
voit personne, on est forcé de veiller beaucoup moins.

Comme je faisais mes projets et mes préparatifs de départ, Chopin, que
je voyais tous les jours et dont j'aimais tendrement le génie et le
caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il était à la place de
Maurice, il serait bientôt guéri lui-même. Je le crus, et je me
trompai. Je ne le mis pas dans le voyage à la place de Maurice, mais à
côté de Maurice. Ses amis le pressaient depuis longtemps d'aller
passer quelque temps dans le midi de l'Europe. On le croyait
phthisique. Gaubert l'examina et me jura qu'il ne l'était pas. «Vous
le sauverez, en effet, me dit-il, si vous lui donnez de l'air, de la
promenade et du repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin ne
se déciderait à quitter le monde et la vie de Paris sans qu'une
personne aimée de lui et dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent
vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait si à propos et
d'une façon tout inespérée.

J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre
sollicitude. C'était bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec
deux enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de santé et de
turbulence, sans prendre encore un tourment de cœur et une
responsabilité de médecin.

Mais Chopin était dans un moment de santé qui rassurait tout le monde.
Excepté Grzymala, qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous
confiance. Je priai cependant Chopin de bien consulter ses forces
morales, car il n'avait jamais envisagé sans effroi, depuis plusieurs
années, l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations, son
appartement même et son piano. C'était l'homme des habitudes
impérieuses, et tout changement, si petit qu'il fût, était un
événement terrible dans sa vie.

Je partis avec mes enfants, en lui disant que je passerais quelques
jours à Perpignan, si je ne l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait
pas au bout d'un certain délai, je passerais en Espagne. J'avais
choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître
le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas
du tout.

Mendizabal, notre ami commun, un homme excellent autant que célèbre,
devait se rendre à Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière,
au cas où il donnerait suite à son rêve de voyage.

Je m'en allai donc avec mes enfants et une femme de chambre dans le
courant de novembre. Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où
j'embrassai avec joie ma mère Angèle et toute cette bonne et chère
famille qui m'avait ouvert les bras quinze ans auparavant. Je trouvai
les fillettes grandes, belles et mariées. Tonine, ma préférée, était à
la fois superbe et charmante. Mon pauvre père James était goutteux et
marchait sur des béquilles. J'embrassai le père et la fille pour la
dernière fois! Tonine devait mourir à la suite de sa première
maternité, son père à peu près dans le même temps.

Nous fîmes un grand détour, voyageant pour voyager. Nous revîmes à
Lyon notre amie l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore de
Seynes, etc., et descendîmes le Rhône jusqu'à Avignon, d'où nous
courûmes à Vaucluse, une des plus belles choses du monde, et qui
mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité de ses vers. De là,
traversant le Midi, saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques
jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur et ami Boucoiran et
pour faire connaissance avec madame d'Oribeau, une femme charmante que
je devais conserver pour amie, nous gagnâmes Perpignan, où dès le
lendemain nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien supporté le
voyage. Il ne souffrit pas trop de la navigation jusqu'à Barcelone, ni
de Barcelone jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer excellente;
nous sentions la chaleur augmenter d'heure en heure. Maurice
supportait la mer presque aussi bien que moi; Solange moins bien;
mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées au soleil du
matin par les aloès et les palmiers, elle se mit à courir sur le pont,
joyeuse et fraîche comme le matin même.

J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit un gros volume sur ce
voyage. J'y ai raconté mes angoisses relativement au malade que
j'accompagnais. Dès que l'hiver se fit, et il se déclara tout à coup
par des pluies torrentielles, Chopin présenta, subitement aussi, tous
les caractères de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais
devenue si les rhumatismes se fussent emparés de Maurice; nous
n'avions aucun médecin qui nous inspirât confiance, et les plus
simples remèdes étaient presque impossibles à se procurer. Le sucre
même était souvent de mauvaise qualité et rendait malade.

Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le
vent, avec sa sœur, recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi ne
redoutions les chemins inondés et les averses. Nous avions trouvé dans
une chartreuse abandonnée et ruinée en partie un logement sain et des
plus pittoresques. Je donnais des leçons aux enfants dans la matinée.
Ils couraient tout le reste du jour, pendant que je travaillais; le
soir, nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de la lune, ou
nous lisions dans les cellules. Notre existence eût été fort agréable
dans cette solitude romantique, en dépit de la sauvagerie du pays et
de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances
de notre compagnon et certains jours d'inquiétude sérieuse pour sa vie
ne m'eussent ôté forcément tout le plaisir et tout le bénéfice du
voyage.

Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Ce que j'avais
redouté, pas assez malheureusement, arriva. Il se démoralisa d'une
manière complète. Supportant la souffrance avec assez de courage, il
ne pouvait vaincre l'inquiétude de son imagination. Le cloître était
pour lui plein de terreurs et de fantômes, même quand il se portait
bien. Il ne le disait pas, et il me fallut le deviner. Au retour de
mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le
trouvais, à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux
hagards et les cheveux comme dressés sur la tête. Il lui fallait
quelques instants pour nous reconnaître.

Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses
sublimes qu'il venait de composer, ou, pour mieux dire, des idées
terribles ou déchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme à son
insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi.

C'est là qu'il a composé les plus belles de ces courtes pages qu'il
intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d'œuvre.
Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et
l'audition des chants funèbres qui l'assiégeaient, d'autres sont
mélancoliques et suaves; ils lui venaient aux heures de soleil et de
santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain
des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue
des petites roses pâles épanouies sur la neige.

D'autres encore sont d'une tristesse morne et, en vous charmant
l'oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une
soirée de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un abattement
effroyable. Nous l'avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et
moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre
campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé: nous
avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de
l'inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures,
abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs[25]. Nous
nous hâtions en vue de l'inquiétude de notre malade. Elle avait été
vive, en effet, mais elle s'était comme figée en une sorte de
désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en
pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri,
puis il nous dit, d'un air égaré et d'un ton étrange: «Ah! je le
savais bien, que vous étiez morts!»

  [25] Voyez un _Hiver dans le midi de l'Europe_, par G. Sand.

Quand il eut repris ses esprits et qu'il vit l'état où nous étions, il
fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers: mais il m'avoua
ensuite qu'en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et
que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s'était calmé et
comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu'il était mort lui-même.
Il se voyait noyé dans un lac; des gouttes d'eau pesantes et glacées
lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter
le bruit de ces gouttes d'eau, qui tombaient en effet en mesure sur le
toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je
traduisais par le mot d'harmonie imitative. Il protestait de toutes
ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations
pour l'oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la
nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale
et non par une répétition servile des sons extérieurs[26]. Sa
composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui
résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles
s'étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des
larmes tombant du ciel sur son cœur.

  [26] J'ai donné, dans _Consuelo_, une définition de cette
  distinction musicale qui l'a pleinement satisfait, et qui, par
  conséquent, doit être claire.

Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments
et d'émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la
langue de l'infini; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu'un
enfant pourrait jouer, des poëmes d'une élévation immense, des drames
d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin des grands moyens
matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni
saxophones ni ophicléides pour remplir l'âme de terreur; ni orgues
d'église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d'enthousiasme.
Il n'a pas été connu et il ne l'est pas encore de la foule. Il faut de
grands progrès dans le goût et l'intelligence de l'art pour que ses
œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l'on orchestrera sa
musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde
saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui
des plus grands maîtres qu'il s'était assimilés, a gardé une
individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore
plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que
celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore
lui-même, c'est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le
grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur,
parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la
plénitude de la vie.

Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse. Sa faiblesse était dans
l'excès même de cette puissance qu'il ne pouvait régler. Il ne pouvait
pas faire, comme Mozart (au reste Mozart seul a pu le faire), un
chef-d'œuvre avec une teinte plate. Sa musique était pleine de
nuances et d'imprévu. Quelquefois, rarement, elle était bizarre,
mystérieuse et tourmentée. Quoiqu'il eût horreur de ce que l'on ne
comprend pas, ses émotions excessives l'emportaient, à son insu, dans
des régions connues de lui seul. J'étais peut-être pour lui un mauvais
arbitre (car il me consultait comme Molière sa servante), parce que, à
force de le connaître, j'en étais venue à pouvoir m'identifier à
toutes les fibres de son organisation. Pendant huit ans, en m'initiant
chaque jour au secret de son inspiration ou de sa méditation musicale,
son piano me révélait les entraînements, les embarras, les victoires
ou les tortures de sa pensée. Je le comprenais donc comme il se
comprenait lui-même, et un juge plus étranger à lui-même l'eût forcé à
être plus intelligible pour tous.

Il avait eu quelquefois des idées riantes et toutes rondes dans sa
jeunesse. Il a fait des chansons polonaises et des romances inédites
d'une charmante bonhomie ou d'une adorable douceur. Quelques-unes de
ses compositions ultérieures sont encore comme des sources de cristal
où se mire un clair soleil. Mais qu'elles sont rares et courtes, ces
tranquilles extases de sa contemplation! Le chant de l'alouette dans
le ciel et le mœlleux flottement du cygne sur les eaux immobiles sont
pour lui comme des éclairs de la beauté dans la sérénité. Le cri de
l'aigle plaintif et affamé sur les rochers de Majorque, le sifflement
amer de la bise et la morne désolation des ifs couverts de neige
l'attristaient bien plus longtemps et bien plus vivement que ne le
réjouissaient le parfum des orangers, la grâce des pampres et la
cantilène mauresque des laboureurs.

Il en était ainsi de son caractère en toutes choses. Sensible un
instant aux douceurs de l'affection et aux sourires de la destinée, il
était froissé des jours, des semaines entières par la maladresse d'un
indifférent ou par les menues contrariétés de la vie réelle. Et, chose
étrange, une véritable douleur ne le brisait pas autant qu'une petite.
Il semblait qu'il n'eût pas la force de la comprendre d'abord et de la
ressentir ensuite. La profondeur de ses émotions n'était donc
nullement en rapport avec leurs causes. Quant à sa déplorable santé,
il l'acceptait héroïquement dans les dangers réels, et il s'en
tourmentait misérablement dans les altérations insignifiantes. Ceci
est l'histoire et le destin de tous les êtres en qui le système
nerveux est développé avec excès.

Avec le sentiment exagéré des détails, l'horreur de la misère et les
besoins d'un bien-être raffiné, il prit naturellement Majorque en
horreur au bout de peu de jours de maladie. Il n'y avait pas moyen de
se remettre en route, il était trop faible. Quand il fut mieux, les
vents contraires régnèrent sur la côte, et pendant trois semaines le
bateau à vapeur ne put sortir du port. C'était l'unique embarcation
possible, et encore ne l'était-elle guère.

Notre séjour à la Chartreuse de Valdemosa fut donc un supplice pour
lui et un tourment pour moi. Doux, enjoué, charmant dans le monde,
Chopin malade était désespérant dans l'intimité exclusive. Nulle âme
n'était plus noble, plus délicate, plus désintéressée; nul commerce
plus fidèle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans la gaîté,
nulle intelligence plus sérieuse et plus complète dans ce qui était de
son domaine; mais en revanche, hélas! nulle humeur n'était plus
inégale, nulle imagination plus ombrageuse et plus délirante; nulle
susceptibilité plus impossible à ne pas irriter, nulle exigence de
cœur plus impossible à satisfaire. Et rien de tout cela n'était sa
faute, à lui. C'était celle de son mal. Son esprit était écorché vif;
le pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient
saigner. Excepté moi et mes enfants, tout lui était antipathique et
révoltant sous le ciel de l'Espagne. Il mourait de l'impatience du
départ, bien plus que des inconvénients du séjour.

Nous pûmes enfin nous rendre à Barcelone et de là, par mer encore, à
Marseille, à la fin de l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un
mélange de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux ou trois
ans, seule avec mes enfants. Nous avions une malle de bons livres
élémentaires que j'avais le temps de leur expliquer. Le ciel devenait
magnifique et l'île un lieu enchanté. Notre installation romantique
nous charmait; Maurice se fortifiait à vue d'œil, et nous ne
faisions que rire des privations pour notre compte. J'aurais eu de
bonnes heures de travail sans distraction; je lisais de beaux ouvrages
de philosophie et d'histoire quand je n'étais pas garde-malade, et le
malade lui-même eût été adorablement bon s'il eût pu guérir. De quelle
poésie sa musique remplissait ce sanctuaire, même au milieu de ses
plus douloureuses agitations! Et la Chartreuse était si belle sous ses
festons de lierre, la floraison si splendide dans la vallée, l'air si
pur sur notre montagne, la mer si bleue à l'horizon! C'est le plus bel
endroit que j'aie jamais habité, et un des plus beaux que j'aie jamais
vus. Et j'en avais à peine joui! N'osant quitter le malade, je ne
pouvais sortir avec mes enfants qu'un instant chaque jour, et souvent
pas du tout. J'étais très-malade moi-même de fatigue et de
séquestration.

A Marseille il fallut nous arrêter. Je soumis Chopin à l'examen du
célèbre docteur Cauvières, qui le trouva gravement compromis d'abord,
et qui pourtant reprit bon espoir en le voyant se rétablir rapidement.
Il augura qu'il pouvait vivre longtemps avec de grands soins, et il
lui prodigua les siens. Ce digne et aimable homme, un des premiers
médecins de France, le plus charmant, le plus sûr, le plus dévoué des
amis, est, à Marseille, la providence des heureux et des malheureux.
Homme de conviction et de progrès, il a conservé dans un âge
très-avancé la beauté de l'âme et celle du visage. Sa physionomie
douce et vive en même temps, toujours éclairée d'un tendre sourire et
d'un brillant regard, commande le respect et l'amitié à dose égale.
C'est encore une des plus belles organisations qui existent, exempte
d'infirmités, pleine de feu, jeune de cœur et d'esprit, bonne autant
que brillante, et toujours en possession des hautes facultés d'une
intelligence d'élite.

Il fut pour nous comme un père. Sans cesse occupé à nous rendre
l'existence charmante, il soignait le malade, il promenait et gâtait
les enfants, il remplissait mes heures, sinon de repos, du moins
d'espoir, de confiance et de bien-être intellectuel. Je l'ai retrouvé
cette année à Marseille[27], c'est-à-dire quinze ans après, plus jeune
et plus aimable encore, s'il est possible, que je ne l'avais laissé;
venant de traverser et de vaincre le choléra comme un jeune homme,
aimant comme au premier jour les élus de son cœur, croyant à la
France, à l'avenir, à la vérité, comme n'y croient plus les enfants de
ce siècle: admirable vieillesse, digne d'une admirable vie!

  [27] 1855.

En voyant Chopin renaître avec le printemps et s'accommoder d'une
médication fort douce, il approuva notre projet d'aller passer
quelques jours à Gênes. Ce fut un plaisir pour moi de revoir avec
Maurice tous les beaux édifices et tous les beaux tableaux que possède
cette charmante ville.

Au retour, nous eûmes en mer un rude coup de vent. Chopin en fut assez
malade, et nous prîmes quelques jours de repos à Marseille chez
l'excellent docteur.

Marseille est une ville magnifique qui froisse et déplaît au premier
abord par la rudesse de son climat et de ses habitants. On s'y fait
pourtant, car le fond de ce climat est sain et le fond de ces
habitants est bon. On comprend qu'on puisse s'habituer à la brutalité
du mistral, aux colères de la mer, et aux ardeurs d'un implacable
soleil, quand on trouve là, dans une cité opulente, toutes les
ressources de la civilisation à tous les degrés où l'on peut se les
procurer, et quand on parcourt, sur un rayon de quelque étendue, cette
Provence aussi étrange et aussi belle en bien des endroits que
beaucoup d'endroits un peu trop vantés de l'Italie.

J'amenai à Nohant, sans encombre, Maurice guéri, et Chopin en train de
l'être. Au bout de quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'être le
plus malade des deux. Le cœur reprenait trop de plénitude. Mon ami
Papet, qui est excellent médecin et qui, en raison de sa fortune,
exerce la médecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur
lui de changer radicalement son régime. Depuis deux ans on le tenait
aux viandes blanches et à l'eau rougie. Il jugea qu'une rapide
croissance exigeait des toniques, et après l'avoir saigné, il le
fortifia par un régime tout opposé. Bien m'en prit d'avoir confiance
en lui, car depuis ce moment Maurice fut radicalement guéri et devint
d'une forte et solide santé.

Quant à Chopin, Papet ne lui trouva plus aucun symptôme d'affection
pulmonaire, mais seulement une petite affection chronique du larynx
qu'il n'espéra pas guérir et dont il ne vit pas lieu à s'alarmer
sérieusement[28].

  [28] C'est à cette époque que je perdis mon angélique ami
  Gaubert. J'avais déjà perdu, en 1837, mon noble et tendre _papa_,
  M. Duris-Dufresne, d'une manière tragique et douloureuse. Il
  avait dîné la veille avec mon mari. «Il fut rencontré le 29
  octobre, à onze heures du matin, par une personne de Châteauroux.
  Il était joyeux, il allait devenir grand-père, il venait
  d'acheter les dragées. Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps
  a été retrouvé dans la Seine. A-t-il été assassiné? Rien ne le
  prouve; on ne l'avait pas volé; ses boucles d'oreilles en or
  étaient intactes.» (_Lettre du Malgache_, 1837.)

  Cette déplorable fin est restée mystérieuse. Mon frère, qui
  l'avait vu deux jours auparavant, lui avait entendu dire, en
  parlant de la marche des événements politiques: «Tout est fini,
  tout est perdu!» Il paraissait très-affecté. Mais, mobile,
  énergique et enthousiaste, il avait repris sa gaîté au bout d'un
  instant.

Avant d'aller plus avant, je dois parler d'un événement politique qui
avait eu lieu en France le 12 mai 1839, pendant que j'étais à Gênes,
et d'un des hommes que je place aux premiers rangs parmi mes
contemporains, bien que je ne l'aie connu que beaucoup plus tard;
Armand Barbès.

Ses premiers élans furent pourtant ceux d'un héroïsme irréfléchi, et
je n'hésite pas à blâmer, avec Louis Blanc, la tentative du 12 mai.
J'oserai ajouter que ce triste dicton, _le succès justifie tout_, a
quelque chose de plus sérieux qu'un aphorisme fataliste ne semble le
comporter. Il a même un sens très-vrai, si l'on considère que la vie
d'un certain nombre d'hommes peut être sacrifiée à un principe
bienfaisant pour l'humanité, mais à la condition d'avancer réellement
le règne de ce principe dans le monde. Si l'effort de vaillance et de
dévouement doit rester stérile; si même, dans de certaines conditions
et sous l'empire de certaines circonstances, il doit, en échouant,
retarder l'heure du salut, il a beau être pur dans l'intention, il
devient coupable dans le fait. Il donne des forces au parti vainqueur,
il ébranle la foi chez les vaincus. Il verse le sang innocent et le
propre sang des conjurés, qui est précieux, au profit de la mauvaise
cause. Il met le vulgaire en défiance, ou il le frappe d'une terreur
stupide, qui le rend presque impossible à ramener et à convaincre.

Je sais bien que le succès est le secret de Dieu, et que si l'on ne
marchait, comme les anciens, qu'après avoir consulté des oracles
réputés infaillibles, on n'aurait guère de mérite à risquer sa
fortune, sa liberté et sa vie. D'ailleurs, l'oracle des temps
modernes, c'est le peuple: _Vox populi, vox Dei_; et c'est un oracle
mystérieux et trompeur, qui ignore souvent lui-même d'où lui viennent
ses transports et ses révélations. Mais, quelque difficile qu'il soit
à pénétrer, le génie du conspirateur consiste à s'assurer de cet
oracle.

Le conspirateur n'est donc pas à la hauteur de sa mission quand il
manque de sagesse, de clairvoyance et de ce génie particulier qui
devine l'issue nécessaire des événements. C'est une chose si grave de
jeter un peuple, et même une petite fraction du peuple dans l'arène
sanglante des révolutions, qu'il n'est pas permis de céder à
l'instinct du sacrifice, à l'enthousiasme du martyre, aux illusions de
la foi la plus pure et la plus sublime. La foi sert dans le domaine de
la foi; les miracles qu'elle produit ne sortent pas de ce domaine, et
quand l'homme veut la porter dans celui des faits, elle ne suffit plus
si elle reste à l'état de foi mystique. Il faut qu'elle soit éclairée
des vives lumières, des lumières spéciales qu'exigent la connaissance
et l'appréciation du fait même; il faut qu'elle devienne la science,
et une science aussi exacte que celle que Napoléon portait dans le
destin des batailles.

Tout fut l'erreur des chefs de la _Société des saisons_. Ils
comptèrent sur le miracle de la foi, sans tenir compte de la double
lumière qui est nécessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils
méconnurent l'état des esprits, les moyens de résistance; ils se
précipitaient dans l'abîme, comme Curtius, sans songer que le peuple
était dans un de ces moments de lassitude et d'incrédulité où, _par
amour pour lui_, par respect de son avenir, de son lendemain
peut-être, il ne faut pas l'exposer à faire acte d'athéisme et de
lâcheté.

Le succès ne justifie pas tout, mais il sanctionne les grandes causes
et impose jusqu'à un certain point les mauvaises à la raison humaine,
l'adhésion d'un peuple étant dans ce cas un obstacle contre lequel il
faut savoir se tenir debout et attendre. La fièvre généreuse des
nobles âmes indignées doit savoir se contenir à de certains moments de
l'histoire, et se ménager pour l'heure où elle pourra faire de
l'étincelle sacrée un vaste incendie. Alors qu'un parti se risque avec
un peuple et même à la tête d'un peuple pour changer ses destinées,
s'il échoue en dépit des plus sages prévisions et des plus savants
efforts, s'il est en situation de rendre au moins sa défaite
désastreuse à l'ennemi, si, en un mot, il exprime par ses actes une
immense et ardente protestation, ses efforts ne sont pas perdus, et
ceux qui survivront en recueilleront le fruit plus tard. C'est dans ce
cas que l'on bénit encore les vaincus de la bonne cause; c'est alors
qu'on les absout des malheurs attachés à la crise, en reconnaissant
qu'ils n'ont pas agi au hasard, et la foi qui survit au désastre est
proportionnée aux chances de succès qu'ils ont su mettre dans leur
plan. C'est ainsi qu'on pardonne à un habile général vaincu dans une
bataille d'avoir perdu des colonnes entières dans la vue d'une
victoire probable, tandis qu'on blâme le héros isolé qui s'en va faire
écharper une petite escorte sans aucune chance d'utilité.

A Dieu ne plaise que j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres
généreux martyrs de cette série d'avoir aveuglement sacrifié à leur
audace naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de
gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis, studieux, modestes; mais
ils étaient jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils
espéraient que leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à
l'excellence soutenue de la nature humaine; ils la jugeaient d'après
eux-mêmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y
trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le
procès aux plus nobles sentiments dont l'âme de l'homme soit capable!

Mais la véritable grandeur de Barbès se manifesta dans son attitude
devant ses juges, et se compléta dans le long martyre de la prison.
C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du silence de
cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le
plus éloquent et le plus pur enseignement à la vertu qu'il ait été
donné à ce siècle de comprendre. Là, jamais une erreur, jamais une
défaillance dans cette abnégation absolue, dans ce courage calme et
doux, dans ces tendres consolations données par lui-même aux cœurs
brisés par sa souffrance. Les lettres de Barbès à ses amis sont dignes
des plus beaux temps de la foi. Mûri par la réflexion, il s'est élevé
à l'appréciation des plus hautes philosophies; mais, supérieur à la
plupart de ceux qui instruisent et qui prêchent, il s'est assimilé la
force du stoïque unie à l'humble douceur du vrai chrétien. C'est par
là que, sans être créateur dans la sphère des idées, il s'est égalé
sans le savoir aux plus grands penseurs de son époque. Chez lui la
parole et la pensée des autres ont été fécondes; elles ont germé et
grandi dans un cœur si pur et si fervent que ce cœur est devenu un
miroir de la vérité, une pierre de touche pour les consciences
délicates, un rare et véritable sujet de consolation pour tous ceux
qui s'épouvantent de la corruption des temps, de l'injustice des
partis et de l'abattement des esprits dans les jours d'épreuve et de
persécution.



CHAPITRE SEPTIEME ET DERNIER.

  J'essaye le professorat et j'y échoue.--Irrésolution.--Retour de
    mon frère.--Les pavillons de la rue Pigale.--Ma fille en
    pension.--Le square d'Orléans et mes relations.--Une grande
    méditation dans le petit bois de Nohant.--Caractère de Chopin
    développé.--Le prince Karol.--Causes de souffrance.--Mon fils
    me console de tout.--Mon cœur pardonne tout.--Mort de mon
    frère.--Quelques mots sur les absents.--Le ciel.--Les douleurs
    qu'on ne raconte pas.--L'avenir du siècle.--Conclusion.


Après le voyage de Majorque, je songeai à arranger ma vie de manière à
résoudre le difficile problème de faire travailler Maurice sans le
priver d'air et de mouvement. A Nohant, cela était possible, et nos
lectures pouvaient suffire à remplacer par des notions d'histoire, de
philosophie et de littérature le grec et le latin du collége.

Mais Maurice aimait la peinture, et je ne pouvais la lui enseigner.
D'ailleurs, je ne me fiais pas assez à moi-même quant au reste pour
mener un peu loin les études que nous faisions ensemble, moi apprenant
et préparant la veille ce que je lui démontrais le lendemain; car je
ne savais rien avec méthode, et j'étais obligée d'inventer une
méthode à son usage en même temps que je m'initiais aux connaissances
que cette méthode devait développer. Il me fallait, en même temps
encore, trouver une autre méthode pour Solange, dont l'esprit avait
besoin d'un tout autre procédé d'enseignement, relativement aux études
appropriées à son âge.

Cela était au-dessus de mes forces, à moins de renoncer à écrire. J'y
songeai sérieusement. En me renfermant à la campagne toute l'année,
j'espérais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite en consacrant ce
que je pouvais avoir de lumière dans l'âme à instruire mes enfants;
mais je m'aperçus bien vite que le professorat ne me convenait pas du
tout, ou, pour mieux dire, que je ne convenais pas du tout à la tâche
toute spéciale du professorat. Dieu ne m'a pas donné la parole; je ne
m'exprimais pas d'une manière assez précise et assez nette, outre que
la voix me manquait au bout d'un quart d'heure. D'ailleurs, je n'avais
pas assez de patience avec mes enfants, j'aurais mieux enseigné ceux
des autres. Il ne faut peut-être pas s'intéresser passionnément à ses
élèves. Je m'épuisais en efforts de volonté, et je trouvais souvent
dans la leur une résistance qui me désespérait. Une jeune mère n'a pas
assez d'expérience des langueurs et des préoccupations de l'enfance.
Je me rappelais les miennes cependant; mais, me rappelant aussi que si
on ne les avait pas vaincues malgré moi, je serais restée inerte ou
devenue folle, je me tuais à lasser la résistance, ne sachant pas la
briser.

Plus tard j'ai appris à lire à ma petite-fille, et j'ai eu de la
patience, quoique je l'aimasse passionnément aussi; mais j'avais
beaucoup d'années de plus!

Dans l'irrésolution où je fus quelque temps relativement à
l'arrangement de ma vie, en vue du mieux possible pour ces chers
enfants, une question sérieuse fut débattue dans ma conscience. Je me
demandai si je devais accepter l'idée que Chopin s'était faite de
fixer son existence auprès de la mienne. Je n'eusse pas hésité à dire
non si j'eusse pu savoir alors combien peu de temps la vie retirée et
la solennité de la campagne convenaient à sa santé morale et physique.
J'attribuais encore son désespoir et son horreur de Majorque à
l'exaltation de la fièvre et à l'_excès de caractère_ de cette
résidence. Nohant offrait des conditions plus douces, une retraite
moins austère, un entourage sympathique et des ressources en cas de
maladie. Papet était pour lui un médecin éclairé et affectueux.
Fleury, Duteil, Duvernet et leurs familles, Planet, Rollinat surtout,
lui furent chers à première vue. Tous l'aimèrent aussi et se sentirent
disposés à le gâter avec moi.

Mon frère était revenu habiter le Berry. Il était fixé dans la terre
de Montgivray, dont sa femme avait hérité, à une demi-lieue de nous.
Mon pauvre Hippolyte s'était si étrangement et si follement conduit
envers moi que le bouder un peu n'eût pas été trop sévère; mais je ne
pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été parfaite pour moi, et
sa fille, que je chérissais comme si elle eût été mienne, l'ayant
élevée en partie avec les mêmes soins que j'avais eus pour Maurice.
D'ailleurs mon frère, quand il reconnaissait ses torts, s'accusait si
entièrement, si drôlement, si énergiquement, disant mille naïvetés
spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion, que mon
ressentiment était tombé au bout d'une heure. D'un autre que lui, le
passé eût été inexcusable, et avec lui l'avenir ne devait pas tarder à
redevenir intolérable; mais qu'y faire? C'était lui! C'était le
compagnon de mes premières années; c'était le bâtard né heureux,
c'est-à-dire l'enfant gâté de chez nous. Hippolyte eût eu bien
mauvaise grâce à se poser en _Antony_. Antony est vrai relativement
aux préjugés de certaines familles; d'ailleurs ce qui est beau est
toujours assez vrai; mais on pourrait bien faire la contre-partie
d'_Antony_, et l'auteur de ce poëme tragique pourrait la faire
lui-même aussi vraie et aussi belle. Dans certains milieux, l'enfant
de l'amour inspire un tel intérêt qu'il arrive à être, sinon le roi de
la famille, du moins le membre le plus entreprenant et le plus
indépendant de la famille, celui qui ose tout et à qui l'on passe
tout, parce que les entrailles ont besoin de le dédommager de
l'abandon de la société. Par le fait, n'étant rien officiellement, et
ne pouvant prétendre à rien légalement dans mon intérieur, Hippolyte y
avait toujours fait dominer son caractère turbulent, son bon cœur et
sa mauvaise tête. Il m'en avait chassée, par la seule raison que je ne
voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolongé la lutte qui m'y
ramenait, et il y rentrait lui-même, pardonné et embrassé pour
quelques larmes qu'il versait au seuil de la maison paternelle. Ce
n'était que la reprise d'une nouvelle série de repentirs de sa part et
d'absolutions de la mienne.

Son entrain, sa gaîté intarissable, l'originalité de ses saillies, ses
effusions enthousiastes et naïves pour le génie de Chopin, sa
déférence constamment respectueuse envers lui seul, même dans
l'inévitable et terrible _après-boire_, trouvèrent grâce auprès de
l'artiste éminemment aristocratique. Tout alla donc fort bien au
commencement, et j'admis éventuellement l'idée que Chopin pourrait se
reposer et refaire sa santé parmi nous pendant quelques étés, son
travail devant nécessairement le rappeler l'hiver à Paris.

Cependant la perspective de cette sorte d'alliance de famille avec un
ami nouveau dans ma vie me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la
tâche que j'allais accepter et que j'avais crue devoir se borner au
voyage en Espagne. Si Maurice venait à retomber dans l'état de
langueur qui m'avait absorbée, adieu à la fatigue des leçons, il est
vrai, mais adieu aussi aux joies de mon travail; et quelles heures de
ma vie sereines et vivifiantes pourrais-je consacrer à un second
malade, beaucoup plus difficile à soigner et à consoler que Maurice?

Une sorte d'effroi s'empara donc de mon cœur en présence d'un devoir
nouveau à contracter. Je n'étais pas illusionnée par une passion.
J'avais pour l'artiste une sorte d'adoration maternelle très-vive,
très-vraie, mais qui ne pouvait pas un instant lutter contre l'amour
des entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse être passionné.

J'étais encore assez jeune pour avoir peut-être à lutter contre
l'amour, contre la passion proprement dite. Cette éventualité de mon
âge, de ma situation et de la destinée des femmes artistes, surtout
quand elles ont horreur des distractions passagères, m'effrayait
beaucoup, et, résolue à ne jamais subir d'influence qui pût me
distraire de mes enfants, je voyais un danger moindre, mais encore
possible, même dans la tendre amitié que m'inspirait Chopin.

Eh bien, après réflexion, ce danger disparut à mes yeux et prit même
un caractère opposé, celui d'un préservatif contre des émotions que
je ne voulais plus connaître. Un devoir de plus dans ma vie, déjà si
remplie et si accablée de fatigue, me parut une chance de plus pour
l'austérité vers laquelle je me sentais attirée avec une sorte
d'enthousiasme religieux.

Si j'eusse donné suite à mon projet de m'enfermer à Nohant toute
l'année, de renoncer aux arts et de me faire l'institutrice de mes
enfants, Chopin eût été sauvé du danger qui le menaçait, lui, à mon
insu: celui de s'attacher à moi d'une manière trop absolue. Il ne
m'aimait pas encore au point de ne pouvoir s'en distraire, son
affection n'était pas encore exclusive. Il m'entretenait d'un amour
romanesque qu'il avait eu en Pologne, de doux entraînements qu'il
avait subis ensuite à Paris et qu'il y pouvait retrouver, et surtout
de sa mère, qui était la seule passion de sa vie, et loin de laquelle
pourtant il s'était habitué à vivre. Forcé de me quitter pour sa
profession, qui était son honneur même, puisqu'il ne vivait que de son
travail, six mois de Paris l'eussent rendu, après quelques jours de
malaise et de larmes, à ses habitudes d'élégance, de succès exquis et
de coquetterie intellectuelle. Je n'en pouvais pas douter, je n'en
doutais pas.

Mais la destinée nous poussait dans les liens d'une longue
association, et nous y arrivâmes tous deux sans nous en apercevoir.

Forcée d'échouer dans mon entreprise de professorat, je pris le parti
de le remettre en meilleures mains et de faire, dans ce but, un
établissement annuel à Paris. Je louai, rue Pigale, un appartement
composé de deux pavillons au fond d'un jardin. Chopin s'installa rue
Tronchet; mais son logement fut humide et froid. Il recommença à
tousser sérieusement, et je me vis forcée de donner ma démission de
garde-malade; ou de passer ma vie en allées et venues impossibles.
Lui, pour me les épargner, venait chaque jour me dire avec une figure
décomposée et une voix éteinte qu'il se portait à merveille. Il
demandait à dîner avec nous, et il s'en allait le soir, grelottant
dans son fiacre. Voyant combien il s'affectait du dérangement de notre
vie de famille, je lui offris de lui louer un des pavillons dont je
pouvais lui céder une partie. Il accepta avec joie. Il eut là son
appartement, y reçut ses amis et y donna ses leçons sans me gêner.
Maurice avait l'appartement au-dessus du sien; j'occupais l'autre
pavillon avec ma fille. Le jardin était joli et assez vaste pour
permettre de grands jeux et de belles gaîtés. Nous avions des
professeurs des deux sexes qui faisaient de leur mieux. Je voyais le
moins de monde possible, m'en tenant toujours à mes amis. Ma jeune et
charmante parente Augustine, Oscar, le fils de ma sœur, dont je
m'étais chargée et que j'avais mis en pension, les deux beaux enfants
de madame d'Oribeau, qui était venue se fixer à Paris dans le même
but que moi, c'était là un jeune monde bien-aimé qui se réunissait de
temps en temps à mes enfants, mettant, à ma grande satisfaction, la
maison sens dessus dessous.

Nous passâmes ainsi près d'un an, à tâter ce mode d'éducation à
domicile. Maurice s'en trouva assez bien. Il ne mordit jamais plus que
mon père ne l'avait fait aux études classiques; mais il prit avec M.
Eugène Pelletan, M. Loyson et M. Zirardini le goût de lire et de
comprendre, et il fût bientôt en état de s'instruire lui-même et de
découvrir tout seul les horizons vers lesquels sa nature d'esprit le
poussait. Il put aussi commencer à recevoir des notions de dessin,
qu'il n'avait reçues jusque-là que de son instinct.

Il en fut autrement de ma fille. Malgré l'excellent enseignement qui
lui fut donné chez moi par mademoiselle Suez, une Genevoise de grand
savoir et d'une admirable douceur, son esprit impatient ne pouvait se
fixer à rien, et cela était désespérant, car l'intelligence, la
mémoire et la compréhension étaient magnifiques chez elle. Il fallut
en revenir à l'éducation en commun, qui la stimulait davantage, et à
la vie de pension, qui, restreignant les sujets de distraction, les
rend plus faciles à vaincre. Elle ne se plut pourtant pas dans la
première pension où je la mis. Je l'en retirai aussitôt pour la
conduire à Chaillot, chez madame Bascans, où elle convint qu'elle
était réellement mieux que chez moi. Installée dans une maison
charmante et dans un lieu magnifique, objet des plus doux soins et
favorisée des leçons particulières de M. Bascans, un homme de vrai
mérite, elle daigna enfin s'apercevoir que la culture de
l'intelligence pouvait bien être autre chose qu'une vexation gratuite.
Car tel était le thème de cette raisonneuse; elle avait prétendu
jusque-là qu'on avait _inventé_ les connaissances humaines dans
l'unique but de contrarier les petites filles.

Ce parti de me séparer d'elle de nouveau étant pris (avec plus
d'effort et de regret que je ne voulus lui en montrer), je vécus
alternativement à Nohant l'été, et à Paris l'hiver, sans me séparer de
Maurice, qui savait s'occuper partout et toujours. Chopin venait
passer trois ou quatre mois chaque année à Nohant. J'y prolongeais mon
séjour assez avant dans l'hiver, et je retrouvais à Paris mon _malade
ordinaire_, c'est ainsi qu'il s'intitulait, désirant mon retour, mais
ne regrettant pas la campagne, qu'il n'aimait pas au delà d'une
quinzaine, et qu'il ne supportait davantage que par attachement pour
moi. Nous avions quitté les pavillons de la rue Pigale, qui lui
déplaisaient, pour nous établir au square d'Orléans, où la bonne et
active Marliani nous avait arrangé une vie de famille. Elle occupait
un bel appartement entre les deux nôtres. Nous n'avions qu'une grande
cour, plantée et sablée, toujours propre, à traverser pour nous
réunir, tantôt chez elle, tantôt chez moi, tantôt chez Chopin, quand
il était disposé à nous faire de la musique. Nous dînions chez elle
tous ensemble à frais communs. C'était une très-bonne association,
économique comme toutes les associations, et qui me permettait de voir
du monde chez madame Marliani, mes amis plus intimement chez moi, et
de prendre mon travail à l'heure où il me convenait de me retirer.
Chopin se réjouissait aussi d'avoir un beau salon isolé, où il pouvait
aller composer ou rêver. Mais il aimait le monde et ne profitait guère
de son sanctuaire que pour y donner des leçons. Ce n'est qu'à Nohant
qu'il créait et écrivait. Maurice avait son appartement et son atelier
au-dessus de moi. Solange avait près de moi une jolie chambrette où
elle aimait à faire la _dame_ vis-à-vis d'Augustine les jours de
sortie, et d'où elle chassait son frère et Oscar impérieusement,
prétendant que les gamins avaient mauvais ton et sentaient le cigare,
ce qui ne l'empêchait pas de grimper à l'atelier un moment après pour
les faire enrager, si bien qu'ils passaient leur temps à se renvoyer
outrageusement de leurs domiciles respectifs et à revenir frapper à la
porte pour recommencer. Un autre enfant, d'abord timide et raillé,
bientôt taquin et railleur, venait ajouter aux allées et venues, aux
algarades et aux éclats de rire qui désespéraient le voisinage.
C'était Eugène Lambert, camarade de Maurice à l'atelier de peinture
de Delacroix, un garçon plein d'esprit, de cœur et de dispositions,
qui devint mon enfant presque autant que les miens propres, et qui,
appelé à Nohant pour un mois, y a passé jusqu'à présent une douzaine
d'étés, sans compter plusieurs hivers.

Plus tard, je pris Augustine tout-à-fait avec nous, la vie de famille
et d'intérieur me devenant chaque jour plus chère et plus
nécessaire[29].

  [29] Cette enfant, belle et douce, fut toujours un ange de
  consolation pour moi. Mais, en dépit de ses vertus et de sa
  tendresse, elle fut pour moi la cause de bien grands chagrins.
  Ses tuteurs me la disputaient, et j'avais de fortes raisons pour
  accepter le devoir de la protéger exclusivement. Devenue majeure,
  elle ne voulait pas s'éloigner de moi. Ce fut la cause d'une
  lutte ignoble et d'un chantage infâme de la part de gens que je
  ne nommerai pas. On me menaça de libelles atroces si je ne
  donnais pas quarante mille francs. Je laissai paraître les
  libelles, immonde ramassis de mensonges ridicules que la police
  se chargea d'interdire. Ce ne fut pas là le point douloureux du
  martyre que je subissais pour cette noble et pure enfant: la
  calomnie s'acharna après elle par contre-coup, et, pour la
  protéger envers et contre tous, je dus plus d'une fois briser mon
  propre cœur et mes plus chères affections.

S'il me fallait parler ici avec détail des illustres et chers amis qui
m'entourèrent pendant ces huit années, je recommencerais un volume.
Mais ne suffit-il pas de nommer, outre ceux dont j'ai parlé déjà,
Louis Blanc, Godefroy Cavaignac, Henri Martin, et le plus beau génie
de femme de notre époque, uni à un noble cœur, Pauline Garcia, fille
d'un artiste de génie, sœur de la Malibran, et mariée à mon ami Louis
Viardot, savant modeste, homme de goût et surtout homme de bien!

Parmi ceux que j'ai vus avec autant d'estime et moins d'intimité, je
citerai Mickiewicz, Lablache, Alkan aîné, Soliva, E. Quinet, le
général Pepe, etc.! et, sans faire de catégories de talent ou de
célébrité, j'aime à me rappeler l'amitié fidèle de Bocage, le grand
artiste, et la touchante amitié d'Agricol Perdiguier, le noble
artisan; celle de Ferdinand François, âme stoïque et pure, et celle de
Gilland, écrivain prolétaire d'un grand talent et d'une grande foi;
celle d'Étienne Arago, si vraie et si charmante, et celle d'Anselme
Pététin, si mélancolique et si sincère; celle de M. de Bonnechose, le
meilleur des hommes et le plus aimable, l'inappréciable ami de madame
Marliani; et celle de M. de Rancogne, charmant poëte inédit, sensible
et gai vieillard qui avait toujours des roses dans l'esprit et jamais
d'épines dans le cœur; celle de Mendizabal, le père enjoué et
affectueux de toute notre chère jeunesse, et celle de Dessaüer,
artiste éminent, caractère pur et digne[30]; enfin celle d'Hetzel, qui
pour arriver sur le tard de ma vie, ne m'en fut pas moins précieuse,
et celle du docteur Varennes, une des plus anciennes et des plus
regrettées.

  [30] Henri Heine m'a prêté contre lui des sentiments inouïs. Le
  génie a ses rêves de malade.

Hélas! la mort ou l'absence ont dénoué la plupart de ces relations,
sans refroidir mes souvenirs et mes sympathies. Parmi celles que j'ai
pu ne pas perdre de vue, j'aime à nommer le capitaine d'Arpentigny, un
des esprits les plus frais, les plus originaux et les plus étendus qui
existent, et madame Hortense Allart, écrivain d'un sentiment
très-élevé et d'une forme très-poétique, femme savante toute jolie et
toute rose, disait Delatouche; esprit courageux, indépendant; femme
brillante et sérieuse, vivant à l'ombre avec autant de recueillement
et de sérénité qu'elle saurait porter de grâce et d'éclat dans le
monde; mère tendre et forte, entrailles de femme, fermeté d'homme.

Je voyais aussi cette tête exaltée et généreuse, cette femme qui avait
les illusions d'une enfant et le caractère d'un héros, cette folle,
cette martyre; cette sainte, Pauline Roland.

J'ai nommé Mickiewicz, génie égal à celui de Byron, âme conduite aux
vertiges de l'extase par l'enthousiasme de la patrie et la sainteté
des mœurs. J'ai nommé Lablache, le plus grand acteur comique et le
plus parfait chanteur de notre époque: dans la vie privée, c'est un
adorable esprit et un père de famille respectable. J'ai nommé Soliva,
compositeur lyrique d'un vrai talent, professeur admirable, caractère
noble et digne, artiste enjoué, enthousiaste, sérieux. Enfin, j'ai
nommé Alkan, pianiste célèbre, plein d'idées fraîches et originales,
musicien savant, homme de cœur. Quant à Edgar Quinet, tous le
connaissent en le lisant: un grand cœur, dans une vaste intelligence;
ses amis connaissent en plus sa modestie candide et la douceur de son
commerce. Enfin, j'ai nommé le général Pepe, âme héroïque et pure, un
de ces caractères qui rappellent les hommes de Plutarque. Je n'ai
nommé ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai gardés dans le monde
politique et dans la vie intime, ne les ayant connus réellement que
plus tard.

Déjà, dans ce temps-là, je touchais, par mes relations variées, aux
extrêmes de la société, à l'opulence, à la misère, aux croyances les
plus absolutistes, aux principes les plus révolutionnaires. J'aimais à
connaître et à comprendre les divers ressorts qui font mouvoir
l'humanité et qui décident de ses vicissitudes. Je regardais avec
attention, je me trompais souvent, je voyais clair quelquefois.

Après les désespérances de ma jeunesse, trop d'illusions me
gouvernèrent. Au scepticisme maladif succéda trop de bienveillance et
d'ingénuité. Je fus mille fois dupe d'un rêve de fusion archangélique
dans les forces opposées du grand combat des idées. Je suis bien
encore quelquefois capable de cette simplicité, résultat d'une
plénitude de cœur, pourtant j'en devrais être bien guérie, car mon
cœur a beaucoup saigné.

La vie que je raconte ici était aussi bonne que possible à la surface.
Il y avait pour moi du beau soleil sur mes enfants, sur mes amis, sur
mon travail; mais la vie que je ne raconte pas était voilée
d'amertumes effroyables.

Je me souviens d'un jour où, révoltée d'injustices sans nom qui, dans
ma vie intime, m'arrivaient tout à coup de plusieurs côtés à la fois,
je m'en allai pleurer dans le petit bois de mon jardin de Nohant, à
l'endroit où jadis ma mère faisait pour moi et avec moi ses jolies
petites rocailles. J'avais alors environ quarante ans, et quoique
sujette à des névralgies terribles, je me sentais physiquement
beaucoup plus forte que dans ma jeunesse. Il me prit fantaisie, je ne
sais au milieu de quelles idées noires, de soulever une grosse pierre,
peut-être une de celles que j'avais vu autrefois porter par ma robuste
petite mère. Je la soulevai sans effort, et je la laissai retomber
avec désespoir, disant en moi-même: «Ah! mon Dieu, j'ai peut-être
encore quarante ans à vivre!»

L'horreur de la vie, la soif du repos, que je repoussais depuis
longtemps, me revinrent cette fois-là d'une manière bien terrible. Je
m'assis sur cette pierre, et j'épuisai mon chagrin dans des flots de
larmes. Mais il se fit là en moi une grande révolution: à ces deux
heures d'anéantissement succédèrent deux ou trois heures de
méditation et de rassérénement dont le souvenir est resté net en moi
comme une chose décisive en ma vie.

La résignation n'est pas dans ma nature. C'est là un état de tristesse
morne, mêlée à de lointaines espérances, que je ne connais pas. J'ai
vu cette disposition chez les autres, je n'ai jamais pu l'éprouver.
Apparemment mon organisation s'y refuse. Il me faut désespérer
absolument pour avoir du courage. Il faut que je sois arrivée à me
dire «Tout est perdu!» pour que je me décide à tout accepter. J'avoue
même que ce mot de résignation m'irrite. Dans l'idée que je m'en fais,
à tort ou à raison, c'est une sotte paresse qui veut se soustraire à
l'inexorable logique du malheur; c'est une mollesse de l'âme qui nous
pousse à faire notre salut en égoïstes, à tendre un dos endurci aux
coups de l'iniquité, à devenir inertes, sans horreur du mal que nous
subissons, sans pitié par conséquent pour ceux qui nous l'infligent.
Il me semble que les gens complétement résignés sont pleins de dégoût
et de mépris pour la race humaine. Ne s'efforçant plus de soulever les
rochers qui les écrasent, ils se disent que tout est rocher, et qu'eux
seuls sont les enfants de Dieu[31].

  [31] C'était aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio Pellico
  était pour lui le type de la résignation, et cette résignation-là
  l'indignait.

Une autre solution s'ouvrit devant moi. Tout subir sans haine et sans
ressentiment, mais tout combattre par la foi; aucune ambition, aucun
rêve de bonheur personnel pour moi-même en ce monde, mais beaucoup
d'espoir et d'efforts pour le bonheur des autres.

Ceci me parut une conclusion souveraine de la logique applicable à ma
nature. Je pouvais vivre sans bonheur personnel, n'ayant pas de
passions personnelles.

Mais j'avais de la tendresse et le besoin impérieux d'exercer cet
instinct-là. Il me fallait chérir ou mourir. Chérir en étant peu ou
mal chéri soi-même, c'est être malheureux; mais on peut vivre
malheureux. Ce qui empêche de vivre, c'est de ne pas faire usage de sa
propre vie, ou d'en faire un usage contraire aux conditions de sa
propre vie.

En face de cette résolution, je me demandai si j'aurais la force de la
suivre; je n'avais pas une assez haute idée de moi-même pour m'élever
au rêve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans le temps de
scepticisme où nous vivons, une grande lumière s'est dégagée: c'est
que la vertu n'est qu'une lumière elle-même, une lumière qui se fait
dans l'âme. Moi, j'y ajoute, dans ma croyance, l'aide de Dieu. Mais
qu'on accepte ou qu'on rejette le secours divin, la raison nous
démontre que la vertu est un résultat brillant de l'apparition de la
vérité dans la conscience, une certitude par conséquent, qui commande
au cœur et à la volonté.

Écartant donc de mon vocabulaire intérieur ce mot orgueilleux de vertu
qui me paraissait trop drapé à l'antique, et me contentant de
contempler une certitude en moi-même, je pus me dire, assez sagement
je crois, qu'on ne revient pas sur une certitude acquise, et que, pour
persévérer dans un parti pris en vue de cette certitude, il ne s'agit
que de regarder en soi chaque fois que l'égoïsme vient s'efforcer
d'éteindre le flambeau.

Que je dusse être agitée, troublée et tiraillée par cette imbécile
personnalité humaine, cela n'était pas douteux, car l'âme ne veille
pas toujours; elle s'endort et elle rêve; mais que, connaissant la
réalité, c'est-à-dire l'impossibilité d'être heureuse par l'égoïsme,
je n'eusse pas le pouvoir de secouer et de réveiller mon âme, c'est ce
qui me parut également hors de doute.

Après avoir calculé ainsi mes chances avec une grande ardeur
religieuse et un véritable élan de cœur vers Dieu, je me sentis
très-tranquille, et je gardai cette tranquillité intérieure tout le
reste de ma vie; je la gardai non pas sans ébranlement, sans
interruption et sans défaillance, mon équilibre physique succombant
parfois sous cette rigueur de ma volonté; mais je la retrouvai
toujours sans incertitude et sans contestation au fond de ma pensée
et dans l'habitude de ma vie.

Je la retrouvai surtout par la prière. Je n'appelle pas prière un
choix et un arrangement de parole lancées vers le ciel, mais un
entretien de la pensée avec l'idéal de lumière et de perfections
infinies.

De toutes les amertumes que j'avais non plus à subir, mais à
combattre, les souffrances de mon _malade ordinaire_ n'étaient pas la
moindre.

Chopin voulait toujours Nohant, et ne supportait jamais Nohant. Il
était l'homme du monde par excellence, non pas du monde trop officiel
et trop nombreux, mais du monde intime, des salons de vingt personnes,
de l'heure où la foule s'en va et où les habitués se pressent autour
de l'artiste pour lui arracher par d'aimables importunités le plus pur
de son inspiration. C'est alors seulement qu'il donnait tout son génie
et tout son talent. C'est alors aussi qu'après avoir plongé son
auditoire dans un recueillement profond ou dans une tristesse
douloureuse, car sa musique vous mettait parfois dans l'âme des
découragements atroces, surtout quand il improvisait; tout à coup,
comme pour enlever l'impression et le souvenir de sa douleur aux
autres et à lui-même, il se tournait vers une glace, à la dérobée,
arrangeait ses cheveux et sa cravate, et se montrait subitement
transformé en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent, en
Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide. C'était toujours
des types tristes, quelque comiques qu'ils fussent, mais parfaitement
compris et si délicatement traduits qu'on ne pouvait se lasser de les
admirer.

Toutes ces choses sublimes, charmantes ou bizarres qu'il savait tirer
de lui-même faisaient de lui l'âme des sociétés choisies, et on se
l'arrachait bien littéralement, son noble caractère, son
désintéressement, sa fierté, son orgueil bien entendu, ennemi de toute
vanité de mauvais goût et de toute insolente réclame, la sûreté de son
commerce et les exquises délicatesses de son savoir-vivre faisant de
lui un ami aussi sérieux qu'agréable.

Arracher Chopin à tant de gâteries, l'associer à une vie simple,
uniforme et constamment studieuse, lui qui avait été élevé sur les
genoux des princesses, c'était le priver de ce qui le faisait vivre,
d'une vie factice il est vrai, car, ainsi qu'une femme fardée, il
déposait le soir, en rentrant chez lui, sa verve et sa puissance, pour
donner la nuit à la fièvre et à l'insomnie; mais d'une vie qui eût été
plus courte et plus animée que celle de la retraite, et de l'intimité
restreinte au cercle uniforme d'une seule famille. A Paris, il en
traversait plusieurs chaque jour, ou il en choisissait au moins chaque
soir une différente pour milieu. Il avait ainsi tour à tour vingt ou
trente salons à enivrer ou à charmer de sa présence.

Chopin n'était pas né exclusif dans ses affections; il ne l'était que
par rapport à celles qu'il exigeait; son âme, impressionnable à toute
beauté, à toute grâce, à tout sourire, se livrait avec une facilité et
une spontanéité inouïes. Il est vrai qu'elle se reprenait de même, un
mot maladroit, un sourire équivoque le désenchantant avec excès. Il
aimait passionnément trois femmes dans la même soirée de fête, et s'en
allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles, les laissant toutes
trois convaincues de l'avoir exclusivement charmé.

Il était de même en amitié, s'enthousiasmant à première vue, se
dégoûtant, se reprenant sans cesse, vivant d'engouements pleins de
charmes pour ceux qui en étaient l'objet, et de mécontentements
secrets qui empoisonnaient ses plus chères affections.

Un trait qu'il m'a raconté lui-même prouve combien peu il mesurait ce
qu'il accordait de son cœur à ce qu'il exigeait de celui des autres.

Il s'était vivement épris de la petite-fille d'un maître célèbre; il
songea à la demander en mariage, dans le même temps où il poursuivait
la pensée d'un autre mariage d'amour en Pologne, sa loyauté n'étant
engagée nulle part, mais son âme mobile flottant d'une passion à
l'autre. La jeune Parisienne lui faisait bon accueil, et tout allait
au mieux, lorsqu'un jour qu'il entrait chez elle avec un autre
musicien plus célèbre à Paris qu'il ne l'était encore, elle s'avisa
de présenter une chaise à ce dernier avant de songer à faire asseoir
Chopin. Il ne la revit jamais et l'oublia tout de suite.

Ce n'est pas que son âme fût impuissante ou froide. Loin de là, elle
était ardente et dévouée, mais non pas exclusivement et
continuellement envers telle ou telle personne. Elle se livrait
alternativement à cinq ou six affections qui se combattaient en lui et
dont une primait tour à tour toutes les autres.

Il n'était certainement pas fait pour vivre longtemps en ce monde, ce
type extrême de l'artiste. Il y était dévoré par un rêve d'idéal que
ne combattait aucune tolérance de philosophie ou de miséricorde à
l'usage de ce monde. Il ne voulait jamais transiger avec la nature
humaine. Il n'acceptait rien de la réalité. C'était là son vice et sa
vertu, sa grandeur et sa misère. Implacable envers la moindre tache,
il avait un enthousiasme immense pour la moindre lumière, son
imagination exaltée faisant tous les frais possibles pour y voir un
soleil.

Il était donc à la fois doux et cruel d'être l'objet de sa préférence,
car il vous tenait compte avec usure de la moindre clarté, et vous
accablait de son désenchantement au passage de la plus petite ombre.

On a prétendu que, dans un de mes romans, j'avais peint son caractère
avec une grande exactitude d'analyse. On s'est trompé, parce que l'on
a cru reconnaître quelques-uns de ses traits, et, procédant par ce
système, trop commode pour être sûr, Liszt lui-même, dans une _Vie de
Chopin_, un peu exubérante de style, mais remplie cependant de
très-bonnes choses et de très-belles pages, s'est fourvoyé de bonne
foi.

J'ai tracé, dans le _Prince Karol_, le caractère d'un homme déterminé
dans sa nature, exclusif dans ses sentiments, exclusif dans ses
exigences.

Tel n'était pas Chopin. La nature ne dessine pas comme l'art, quelque
réaliste qu'il se fasse. Elle a des caprices, des inconséquences, non
pas réelles probablement, mais très-mystérieuses. L'art ne rectifie
ces inconséquences que parce qu'il est trop borné pour les rendre.

Chopin était un résumé de ces inconséquences magnifiques que Dieu seul
peut se permettre de créer et qui ont leur logique particulière. Il
était modeste par principe et doux par habitude, mais il était
impérieux par instinct et plein d'un orgueil légitime qui s'ignorait
lui-même. De là des souffrances qu'il ne raisonnait pas et qui ne se
fixaient pas sur un objet déterminé.

D'ailleurs le prince Karol n'est pas artiste. C'est un rêveur, et rien
de plus: n'ayant pas de génie, il n'a pas les droits du génie. C'est
donc un personnage plus vrai qu'aimable, et c'est si peu le portrait
d'un grand artiste, que Chopin, en lisant le manuscrit chaque jour sur
mon bureau, n'avait pas eu la moindre velléité de s'y tromper, lui,
si soupçonneux pourtant!

Et cependant plus tard, par réaction, il se l'imagina, m'a-t-on dit.
Des ennemis (j'en avais auprès de lui qui se disaient ses amis, comme
si aigrir un cœur souffrant n'était pas un meurtre), des ennemis lui
firent croire que ce roman était une révélation de son caractère. Sans
doute, en ce moment-là, sa mémoire était affaiblie: il avait oublié le
livre, que ne l'a-t-il relu!

Cette histoire était si peu la nôtre! Elle en était tout l'inverse. Il
n'y avait entre nous ni les mêmes enivrements, ni les mêmes
souffrances. Notre histoire, à nous, n'avait rien d'un roman, le fond
en était trop simple et trop sérieux pour que nous eussions jamais eu
l'occasion d'une querelle l'un contre l'autre, à propos l'un de
l'autre. J'acceptais toute la vie de Chopin telle qu'elle se
continuait en dehors de la mienne. N'ayant ni ses goûts, ni ses idées
en dehors de l'art, ni ses principes politiques, ni son appréciation
des choses de fait, je n'entreprenais aucune modification de son être.
Je respectais son individualité, comme je respectais celle de
Delacroix et de mes autres amis engagés dans un chemin différent du
mien.

D'un autre côté, Chopin m'accordait, et je peux dire m'honorait d'un
genre d'amitié qui faisait exception dans sa vie. Il était toujours le
même pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions sur mon compte,
puisqu'il ne me faisait jamais redescendre dans son estime. C'est ce
qui fit durer longtemps notre bonne harmonie.

Étranger à mes études, à mes recherches et, par suite, à mes
convictions, enfermé qu'il était dans le dogme catholique, il disait
de moi, comme la mère Alicia dans les derniers jours de sa vie[32]:
«_Bah! bah! je suis bien sûre qu'elle aime Dieu!_»

  [32] Cette âme bien-aimée est retournée à Dieu le 20 janvier
  1855.

Nous ne nous sommes donc jamais adressé un reproche mutuel, sinon une
seule fois qui fut, hélas! la première et la dernière. Une affection
si élevée devait se briser, et non s'user dans des combats indignes
d'elle.

Mais si Chopin était avec moi le dévouement, la prévenance, la grâce,
l'obligeance et la déférence en personne, il n'avait pas, pour cela,
abjuré les aspérités de son caractère envers ceux qui m'entouraient.
Avec eux, l'inégalité de son âme, tour à tour généreuse et fantasque,
se donnait carrière, passant toujours de l'engouement à l'aversion, et
réciproquement. Rien ne paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie
intérieure dont ses chefs-d'œuvre d'art étaient l'expression
mystérieuse et vague, mais dont ses lèvres ne trahissaient jamais la
souffrance. Du moins telle fut sa réserve pendant sept ans, que moi
seule pus les deviner, les adoucir et en retarder l'explosion.

Pourquoi une combinaison d'événements en dehors de nous ne nous
éloigna-t-elle pas l'un de l'autre avant la huitième année!

Mon attachement n'avait pu faire ce miracle de le rendre un peu calme
et heureux que parce que Dieu y avait consenti en lui conservant un
peu de santé. Cependant il déclinait visiblement, et je ne savais plus
quels remèdes employer pour combattre l'irritation croissante des
nerfs. La mort de son ami le docteur Mathuzinski et ensuite celle de
son propre père lui portèrent deux coups terribles. Le dogme
catholique jette sur la mort des terreurs atroces. Chopin, au lieu de
rêver pour ces âmes pures un meilleur monde, n'eut que des visions
effrayantes, et je fus obligée de passer bien des nuits dans une
chambre voisine de la sienne, toujours prête à me lever cent fois de
mon travail pour chasser les spectres de son sommeil et de son
insomnie. L'idée de sa propre mort lui apparaissait escortée de toutes
les imaginations superstitieuses de la poésie slave. Polonais, il
vivait dans le cauchemar des légendes. Les fantômes l'appelaient,
l'enlaçaient, et, au lieu de voir son père et son ami lui sourire dans
le rayon de la foi, il repoussait leurs faces décharnées de la sienne
et se débattait sous l'étreinte de leurs mains glacées.

Nohant lui était devenu antipathique. Son retour, au printemps,
l'enivrait encore quelques instants. Mais dès qu'il se mettait au
travail, tout s'assombrissait autour de lui. Sa création était
spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la
prévoir. Elle venait sur son piano soudaine, complète, sublime; ou
elle se chantait dans sa tête pendant une promenade, et il avait hâte
de se la faire entendre à lui-même en la jetant sur l'instrument. Mais
alors commençait le labour le plus navrant auquel j'aie jamais
assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions et d'impatiences
pour ressaisir certains détails du thème de son audition: ce qu'il
avait conçu tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant l'écrire,
et son regret de ne pas le retrouver net, selon lui, le jetait dans
une sorte de désespoir. Il s'enfermait dans sa chambre des journées
entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant et
changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de
fois, et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et
désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à
l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet.

J'avais eu longtemps l'influence de le faire consentir à se fier à ce
premier jet de l'inspiration. Mais quand il n'était plus disposé à me
croire, il me reprochait doucement de l'avoir gâté et de n'être pas
assez sévère pour lui. J'essayais de le distraire, de le promener.
Quelquefois emmenant toute ma couvée dans un char à bancs de
campagne, je l'arrachais malgré lui à cette agonie, je le menais aux
bords de la Creuse, et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil
et à la pluie dans des chemins affreux, nous arrivions, riants et
affamés, à quelque site magnifique où il semblait renaître. Ces
fatigues le brisaient le premier jour, mais il dormait! Le dernier
jour, il était tout ranimé, tout rajeuni, en revenant à Nohant, et il
trouvait la solution de son travail sans trop d'efforts; mais il
n'était pas toujours possible de le déterminer à quitter ce piano qui
était bien plus souvent son tourment que sa joie, et peu à peu il
témoigna de l'humeur quand je le dérangeais. Je n'osais pas insister.
Chopin fâché était effrayant, et comme, avec moi, il se contenait
toujours, il semblait près de suffoquer et de mourir.

Ma vie, toujours active et rieuse à la surface, était devenue
intérieurement plus douloureuse que jamais. Je me désespérais de ne
pouvoir donner aux autres ce bonheur auquel j'avais renoncé pour mon
compte: car j'avais plus d'un sujet de profond chagrin contre lequel
je m'efforçais de réagir. L'amitié de Chopin n'avait jamais été un
refuge pour moi dans la tristesse. Il avait bien assez de ses propres
maux à supporter. Les miens l'eussent écrasé, aussi ne les
connaissait-il que vaguement et ne les comprenait-il pas du tout. Il
eût apprécié toutes choses à un point de vue très-différent du mien.
Ma véritable force me venait de mon fils, qui était en âge de partager
avec moi les intérêts les plus sérieux de la vie et qui me soutenait
par son égalité d'âme, sa raison précoce et son inaltérable
enjouement. Nous n'avons pas, lui et moi, les mêmes idées sur toutes
choses, mais nous avons ensemble de grandes ressemblances
d'organisation, beaucoup des mêmes goûts et des mêmes besoins; en
outre, un lien d'affection naturelle si étroit qu'un désaccord
quelconque entre nous ne peut durer un jour et ne peut tenir à un
moment d'explication tête-à-tête. Si nous n'habitons pas le même
enclos d'idées et de sentiments, il y a, du moins, une grande porte
toujours ouverte au mur mitoyen, celle d'une affection immense et
d'une confiance absolue.

A la suite des dernières rechutes du malade, son esprit s'était
assombri extrêmement, et Maurice, qui l'avait tendrement aimé
jusque-là, fut blessé tout-à-coup par lui d'une manière imprévue pour
un sujet futile. Ils s'embrassèrent un moment après, mais le grain de
sable était tombé dans le lac tranquille, et peu à peu les cailloux y
tombèrent un à un. Chopin fut irrité souvent sans aucun motif et
quelquefois irrité injustement contre de bonnes intentions. Je vis le
mal s'aggraver et s'étendre à mes autres enfants, rarement à Solange,
que Chopin préférait, par la raison qu'elle seule ne l'avait pas
gâté, mais à Augustine avec une amertume effrayante, et à Lambert
même, qui n'a jamais pu deviner pourquoi. Augustine, la plus douce, la
plus inoffensive de nous tous à coup sûr, en était consternée. Il
avait été d'abord si bon pour elle! Tout cela fut supporté; mais
enfin, un jour, Maurice, lassé de coups d'épingle, parla de quitter la
partie. Cela ne pouvait pas et ne devait pas être. Chopin ne supporta
pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et
prononça que je ne l'aimais plus.

Quel blasphème après ces huit années de dévouement maternel! Mais le
pauvre cœur froissé n'avait pas conscience de son délire. Je pensais
que quelques mois passés dans l'éloignement et le silence guériraient
cette plaie et rendraient l'amitié calme, la mémoire équitable. Mais
la révolution de février arriva et Paris devint momentanément odieux à
cet esprit incapable de se plier à un ébranlement quelconque dans les
formes sociales. Libre de retourner en Pologne, où certain d'y être
toléré, il avait préféré languir dix ans loin de sa famille qu'il
adorait, à la douleur de voir son pays transformé et dénaturé. Il
avait fui la tyrannie, comme maintenant il fuyait la liberté!

Je le revis un instant en mars 1848. Je serrai sa main tremblante et
glacée. Je voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire
qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette souffrance et je remis
tout aux mains de la Providence et de l'avenir.

Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais cœurs entre nous.
Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. Il y en eut
de frivoles qui aimèrent mieux ne pas se mêler d'affaires délicates;
Gutmann n'était pas là[33].

  [33] Gutmann, son plus parfait élève, aujourd'hui un véritable
  maître lui-même, un noble cœur toujours. Il fut forcé de
  s'absenter durant la dernière maladie de Chopin, et ne revint que
  pour recevoir son dernier soupir.

On m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée, aimée filialement jusqu'à
la fin. On a cru devoir me le cacher jusque-là. On a cru devoir lui
cacher aussi que j'étais prête à courir vers lui. On a bien fait si
cette émotion de me revoir eût dû abréger sa vie d'un jour ou
seulement d'une heure. Je ne suis pas de ceux qui croient que les
choses se résolvent en ce monde. Elles ne font peut-être qu'y
commencer, et, à coup sûr, elles n'y finissent point. Cette vie
d'ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus
épais à certaines âmes, qui ne se soulève que par moments pour les
organisations les plus solides, et que la mort déchire pour tous.

Garde-malade, puisque telle fut ma mission pendant une notable portion
de ma vie, j'ai dû accepter sans trop d'étonnement et surtout sans
dépit les transports et les accablements de l'âme aux prises avec la
fièvre. J'ai appris au chevet des malades à respecter ce qui est
véritablement leur volonté saine et libre, et à pardonner ce qui est
le trouble et le délire de leur fatalité.

J'ai été payée de mes années de veille, d'angoisse et d'absorption par
des années de tendresse, de confiance et de gratitude qu'une heure
d'injustice ou d'égarement n'a point annulées devant Dieu. Dieu n'a
pas puni, Dieu n'a pas seulement aperçu cette heure mauvaise dont je
ne veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supportée, non pas avec
un froid stoïcisme, mais avec des larmes de douleur et d'enthousiasme,
dans le secret de ma prière. Et c'est parce que j'ai dit aux absents,
dans la vie ou dans la mort: «Soyez bénis!» que j'espère trouver dans
le cœur de ceux qui me fermeront les yeux la même bénédiction à ma
dernière heure.

Vers l'époque où je perdis Chopin, je perdis aussi mon frère plus
tristement encore: sa raison s'était éteinte depuis quelque temps
déjà, l'ivresse avait ravagé et détruit cette belle organisation et la
faisait flotter désormais entre l'idiotisme et la folie. Il avait
passé ses dernières années à se brouiller et à se réconcilier tour à
tour avec moi, avec mes enfants, avec sa propre famille et tous ses
amis. Tant qu'il continua à venir me voir, je prolongeai sa vie en
mettant à son insu de l'eau dans le vin qu'on lui servait. Il avait
le goût si blasé qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il suppléait à la
qualité par la quantité, du moins son ivresse était moins lourde ou
moins irritée. Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal où, la
nature n'ayant plus la force de réagir, il ne pourrait plus, même à
jeun, retrouver sa lucidité. Il passa ses derniers mois à me bouder et
à m'écrire des lettres inimaginables. La révolution de février, qu'il
ne pouvait plus comprendre, à quelque point de vue qu'il se plaçât,
avait porté un dernier coup à ses facultés chancelantes. D'abord
républicain passionné, il fit comme tant d'autres qui n'avaient pas,
comme lui, des accès d'aliénation pour excuse; il en eut peur, et il
se mit à rêver que le peuple en voulait à sa vie. Le peuple! le peuple
dont il sortait comme moi par sa mère, et avec lequel il vivait au
cabaret plus qu'il n'était besoin pour fraterniser avec lui, devint
son épouvantail, et il m'écrivit qu'il savait de _source certaine que
mes amis politiques voulaient l'assassiner_. Pauvre frère! cette
hallucination passée, il en eut d'autres qui se succédèrent sans
interruption jusqu'à ce que l'imagination déréglée s'éteignit à son
tour, et fit place à la stupeur d'une agonie qui n'avait plus
conscience d'elle-même. Son gendre lui survécut de peu d'années. Sa
fille, mère de trois beaux enfants, encore jeune et jolie, vit près de
moi à la Châtre. C'est une âme douce et courageuse qui a déjà bien
souffert et qui ne faillira pas à ses devoirs. Ma belle-sœur Émilie
vit encore plus près de moi, à la campagne. Longtemps victime des
égarements d'un être aimé, elle se repose de ses longues fatigues.
C'est une amie sévère et parfaite, une âme droite et un esprit nourri
de bonnes lectures.

Ma bonne Ursule est toujours là aussi dans cette petite ville où j'ai
cultivé si longtemps tant de douces et durables affections. Mais,
hélas! la mort ou l'exil ont fauché autour de nous! Duteil, Planet et
Néraud ne sont plus. Fleury a été expulsé comme tant d'autres pour
cause d'opinions, bien qu'il n'eût pas même été en situation d'agir
contre le gouvernement actuel. Je ne parle pas de tous mes amis de
Paris et du reste de la France. On a fait jusqu'à un certain point la
solitude autour de moi, et ceux qui ont échappé, par hasard ou par
miracle, à ce système de proscriptions décrétées souvent par la
réaction passionnée et les rancunes personnelles des provinces, vivent
comme moi de regrets et d'aspirations.

Pour asseoir, en terminant ce récit, la situation de ceux de mes amis
d'enfance qui y ont figuré, je dirai que la famille Duvernet habite
toujours la charmante campagne où dès mon enfance je l'ai vue. Mon
excellente maman madame Decerfz est aussi à la Châtre pleurant ses
enfants exilés. Rollinat est toujours à Châteauroux, accourant chez
nous dès qu'il a un jour de loisir.

Il est assez naturel qu'après avoir vécu un demi-siècle on se voie
privé d'une partie de ceux avec qui on a vécu par le cœur; mais nous
traversons un temps où de violentes secousses morales ont sévi contre
tous et mis en deuil toutes les familles. Depuis quelques années
surtout, les révolutions qui entraînent d'affreux jours de guerre
civile, qui ébranlent les intérêts et irritent les passions, qui
semblent appeler fatalement les grandes maladies endémiques après les
crises de colère et de douleur, après les proscriptions des uns, les
larmes ou la terreur des autres; les révolutions qui rendent les
grandes guerres imminentes, et qui, en se succédant, détruisent l'âme
de ceux-ci et moissonnent la vie de ceux-là, ont mis la moitié de la
France en deuil de l'autre.

Pour ma part, ce n'est plus par douze, c'est par cent que je compte
les pertes amères que j'ai faites dans ces dernières années. Mon cœur
est un cimetière, et si je ne me sens pas entraînée dans la tombe qui
a englouti la moitié de ma vie, par une sorte de vertige contagieux,
c'est parce que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'êtres aimés
qu'elle se confond parfois avec ma vie présente jusqu'à me faire
illusion. Cette illusion n'est pas sans un certain charme austère, et
ma pensée s'entretient désormais aussi souvent avec les morts qu'avec
les vivants.

Saintes promesses des cieux où l'on se retrouve et où l'on se
reconnaît, vous n'êtes pas un vain rêve! Si nous ne devons pas aspirer
à la béatitude des purs esprits du pays des chimères, si nous devons
entrevoir toujours au delà de cette vie un travail, un devoir, des
épreuves et une organisation limitée dans ses facultés vis-à-vis de
l'infini, du moins il nous est permis par la raison, et il nous est
commandé par le cœur de compter sur une suite d'existences
progressives en raison de nos bons désirs. Les saints de toutes les
religions qui nous crient du fond de l'antiquité de nous dégager de la
matière pour nous élever dans la hiérarchie céleste des esprits ne
nous ont pas trompés quant au fond de la croyance admissible à la
raison moderne. Nous pensons aujourd'hui que, si nous sommes
immortels, c'est à la condition de revêtir sans cesse des organes
nouveaux pour compléter notre être qui n'a probablement pas le droit
de devenir un pur esprit; mais nous pouvons regarder cette terre comme
un lieu de passage et compter sur un réveil plus doux dans le berceau
qui nous attend ailleurs. De mondes en mondes, nous pouvons, en nous
dégageant de l'animalité qui combat ici-bas notre spiritualisme, nous
rendre propres à revêtir un corps plus pur, plus approprié aux besoins
de l'âme, moins combattu et moins entravé par les infirmités de la
vie humaine telle que nous la subissons ici-bas. Et certes la première
de nos aspirations légitimes, puisqu'elle est noble, est de retrouver
dans cette vie future la faculté de nous remémorer jusqu'à un certain
point nos existences précédentes. Il ne serait pas très-doux de nous
en retracer tout le détail, tous les ennuis, toutes les douleurs. Dès
cette vie, le souvenir est souvent un cauchemar; mais les points
lumineux et culminants des salutaires épreuves dont nous avons
triomphé seraient une récompense, et la couronne céleste serait
l'embrassement de nos amis reconnus par nous et nous reconnaissant à
leur tour. O heures de suprême joie et d'ineffables émotions, quand la
mère retrouvera son enfant, et les amis les dignes objets de leur
amour! Aimons-nous en ce monde, nous qui y sommes encore, aimons-nous
assez saintement pour qu'il nous soit permis de nous retrouver sur
tous les rivages de l'éternité avec l'ivresse d'une famille réunie
après de longues pérégrinations.

Durant les années dont je viens d'esquisser les principales émotions,
j'avais renfermé dans mon sein d'autres douleurs encore plus
poignantes dont, à supposer que je pusse parler, la révélation ne
serait d'aucune utilité dans ce livre. Ce furent des malheurs pour
ainsi dire étrangers à ma vie; puisque nulle influence de ma part ne
put les détourner et qu'ils n'entrèrent pas dans ma destinée, attirés
par le magnétisme de mon individualité. Nous faisons notre propre vie
à certains égards: à d'autres égards, nous subissons celle que nous
font les autres. J'ai raconté ou fait pressentir de mon existence tout
ce qui y est entré par ma volonté, ou tout ce qui s'y est trouvé
attiré par mes instincts. J'ai dit comment j'avais traversé et subi
les diverses fatalités de ma propre organisation. C'est tout ce que je
voulais et devais dire. Quant aux mortels chagrins que la fatalité des
autres organisations fit peser sur moi, ceci est l'histoire du secret
martyre que nous subissons tous, soit dans la vie publique, soit dans
la vie privée, et que nous devons subir en silence.

Les choses que je ne dis pas sont donc celles que je ne puis excuser,
parce que je ne peux pas encore me les expliquer à moi-même. Dans
toute affection où j'ai eu quelques torts, si légers qu'ils puissent
paraître à mon amour-propre, ils me suffisent pour comprendre et
pardonner ceux qu'on a eus envers moi. Mais là où mon dévouement sans
bornes et sans efforts s'est trouvé tout à coup payé d'ingratitude et
d'aversion, là où mes plus tendres sollicitudes se sont brisées
impuissantes devant une implacable fatalité, ne comprenant rien à ces
redoutables accidents de la vie, ne voulant pas en accuser Dieu, et
sentant que l'égarement du siècle et le scepticisme social en sont les
premières causes, je retombe dans cette soumission aux arrêts du
ciel, sans laquelle il nous faudrait le méconnaître et le maudire.

C'est que là revient toujours la terrible question: Pourquoi Dieu,
faisant l'homme perfectible et capable de comprendre le beau et le
bien, l'a-t-il fait si lentement perfectible, si difficilement attaché
au bien et au beau?

L'arrêt suprême de la sagesse nous répond par la bouche de tous les
philosophes: «Cette lenteur dont vous souffrez n'est pas perceptible
dans l'immense durée des lois de l'ensemble. Celui qui vit dans
l'éternité ne compte pas le temps, et vous qui avez une faible notion
de l'éternité, vous vous laissez écraser par la sensation poignante du
temps.

Oui sans doute, la succession de nos jours amers et variables nous
opprime et détourne malgré nous notre esprit de la contemplation
sereine de l'éternité. Ne rougissons pas trop de cette faiblesse. Elle
puise sa source dans les entrailles de notre sensibilité. L'état
douloureux de nos sociétés troublées et de notre civilisation en
travail fait que cette sensibilité, cette faiblesse est peut-être la
meilleure de nos forces. Elle est le déchirement de nos cœurs et la
morale de notre vie. Celui qui, parfaitement calme et fort, recevrait
sans souffrir les coups qui le frappent ne serait pas dans la vraie
sagesse, car il n'aurait pas de raison pour ne pas regarder avec le
même stoïcisme brutal et cruel les blessures qui font crier et
saigner ses semblables. Souffrons donc et plaignons-nous quand notre
plainte peut être utile, quand elle ne l'est pas, taisons-nous, mais
pleurons en secret. Dieu, qui voit nos larmes à notre insu et qui,
dans son immuable sérénité, nous semble n'en pas tenir compte, a mis
lui-même en nous cette faculté de souffrir pour nous enseigner à ne
pas vouloir faire souffrir les autres.

Comme le monde physique que nous habitons s'est formé et fertilisé,
sous les influences des volcans et des pluies, jusqu'à devenir
approprié aux besoins de l'homme physique, de même le monde moral où
nous souffrons se forme et se fertilise, sous les influences des
brûlantes aspirations et des larmes saintes, jusqu'à mériter de
devenir approprié aux besoins de l'homme moral. Nos jours se consument
et s'évanouissent au sein de ces tourmentes. Privés d'espoir et de
confiance, ils sont horribles et stériles; mais éclairés par la foi en
Dieu et réchauffés par l'amour de l'humanité, ils sont humblement
acceptables et pour ainsi dire doucement amers.

Soutenue par ces notions si simples et pourtant si lentement acquises
à l'état de conviction, tant l'excès de ma sensibilité intérieure dans
la jeunesse obscurcissait l'effort de ma justice, je traversai la fin
de cette période de mon récit sans trop me départir de l'immolation
que j'avais faite de ma personnalité. Si je la retrouvais grondeuse
en moi-même, inquiète des petites choses et trop avide de repos, je
savais du moins la sacrifier sans grands efforts dès qu'une occasion
nette de la sacrifier utilement me rendait l'emploi lucide de mes
forces intérieures. Si je n'étais pas en possession de la vertu, du
moins j'étais et je suis encore, j'espère, dans le chemin qui y mène.
N'étant pas une nature de diamant, je n'écris pas pour les saints.
Mais ceux qui, faibles comme moi, et comme moi épris d'un doux idéal,
veulent traverser les ronces de la vie sans y laisser toute leur
toison, s'aideront de mon humble expérience et trouveront quelque
consolation à voir que leurs peines sont celles de quelqu'un qui les
sent, qui les résume, qui les raconte et qui leur crie: «Aidons-nous
les uns les autres à ne pas désespérer.»

Et pourtant ce siècle, ce triste et grand siècle où nous vivons s'en
va, ce nous semble, à la dérive; il glisse sur la pente des abîmes, et
j'en entends qui me disent: «Où allons-nous? Vous qui regardez souvent
l'horizon, qu'y découvrez-vous? Sommes-nous dans le flot qui monte ou
qui descend? Allons-nous échouer sur la terre promise, ou dans les
gouffres du chaos?»

Je ne puis répondre à ces cris de détresse. Je ne suis pas illuminée
du rayon prophétique, et les plus habiles raisonnements, ceux qui
s'appuient mathématiquement sur les chances politiques, économiques et
commerciales, se trouvent toujours déjoués par l'imprévu, parce que
l'imprévu c'est le génie bienfaisant ou destructeur de l'humanité qui
tantôt sacrifie ses intérêts matériels à sa grandeur morale, et tantôt
sa grandeur morale à ses intérêts matériels.

Il est bien vrai que le soin jaloux et inquiet des intérêts matériels
domine la situation présente. Après les grandes crises, ces
préoccupations sont naturelles, et ce _sauve qui peut_ de
l'individualité menacée est, sinon glorieux, du moins légitime. Ne
nous en irritons pas trop, car toute chose qui n'a pas pour but un
sentiment de providence collective rentre malgré soi dans les desseins
de cette providence. Il est évident que l'ouvrier qui dit: «Du travail
avant tout et malgré tout,» subit les nécessités du moment et ne
regarde que le moment où il vit; mais par l'âpreté du travail il
marche à la notion de la dignité et à la conquête de l'indépendance.
Il en est ainsi de tous les ouvriers placés sur tous les échelons de
la société. L'industrialisme tend à se dégager de toute espèce de
servage et à se constituer en puissance active, sauf à se moraliser
plus tard et à se constituer en puissance légitime par l'association
fraternelle.

C'est à ce moment que nos prévisions l'attendent et que nous nous
demandons si, après l'éclat éphémère des derniers trônes, les
civilisations de l'Europe se constitueront en républiques
aristocratiques ou démocratiques. Là apparaît l'abîme..., une
conflagration générale ou des luttes partielles sur tous les points.
Quand on a respiré seulement pendant une heure l'atmosphère de Rome,
on voit cette clef de voûte du grand édifice du vieux monde si prête à
se détacher qu'on croit sentir trembler la terre des volcans, la terre
des hommes!

Mais quelle sera l'issue? sur quelles laves ardentes ou sur quels
impurs limons nous faudra-t-il passer? De quoi vous tourmentez-vous
là? L'humanité tend à se niveler, elle le veut, elle le doit, elle le
fera. Dieu l'aide et l'aidera toujours par une action invisible
toujours résultant des propriétés de la force humaine et de l'idéal
divin qu'il lui est permis d'entrevoir. Que des accidents formidables
entravent ses efforts, hélas! ceci est à prévoir, à accepter d'avance.
Pourquoi ne pas envisager la vie générale comme nous envisageons notre
vie individuelle? Beaucoup de fatigues et de douleurs, un peu d'espoir
et de bien: la vie d'un siècle ne résume-t-elle pas la vie d'un homme?
Auquel d'entre nous est-il arrivé d'entrer, une fois pour toutes, dans
la réalisation de ses bons ou mauvais désirs.

Ne cherchons pas, comme d'impuissants augures, la clef des destinées
humaines dans un ordre de faits quelconque. Ces inquiétudes sont
vaines, nos commentaires sont inutiles. Je ne pense pas que la
divination soit le but de l'homme sage de notre époque. Ce qu'il doit
chercher, c'est d'éclairer sa raison, d'étudier le problème social et
de se vivifier par cette étude en la faisant dominer par quelque
sentiment pieux et sublime. O Louis Blanc, c'est le travail de votre
vie que nous devrions avoir souvent sous les yeux! Au milieu des jours
de crise qui font de vous un proscrit et un martyr, vous cherchez dans
l'histoire des hommes de notre époque l'esprit et la volonté de la
Providence. Habile entre tous à expliquer les causes des révolutions,
vous êtes plus habile encore à en saisir, à en indiquer le but. C'est
là le secret de votre éloquence, c'est là le feu sacré de votre art.
Vos écrits sont de ceux qu'on lit pour savoir les faits, et qui vous
forcent à dominer ces faits par l'inspiration de la justice et
l'enthousiasme du vrai éternel.

Et vous aussi, Henri Martin, Edgard Quinet, Michelet, vous élevez nos
cœurs, dès que vous placez les faits de l'histoire sous nos yeux.
Vous ne touchez point au passé sans nous faire embrasser les pensées
qui doivent nous guider dans l'avenir.

Et vous aussi, Lamartine, bien que, selon nous, vous soyez trop
attaché aux civilisations qui ont fait leur temps, vous répandez, par
le charme et l'abondance de votre génie, des fleurs de civilisation
sur notre avenir.

Se préparer chacun pour l'avenir, c'est donc l'œuvre des hommes que
le présent empêche de se préparer en commun. Sans nul doute, elle est
plus prompte et plus animée, cette initiation de la vie publique, sous
le régime de la liberté; les ardentes ou paisibles discussions des
clubs et l'échange inoffensif ou agressif des émotions du forum
éclairent rapidement les masses, sauf à les égarer quelquefois; mais
les nations ne sont pas perdues parce qu'elles se recueillent et
méditent, et l'éducation des sociétés se continue sous quelque forme
que rêvete la politique des temps.

En somme, le siècle est grand, bien qu'il soit malade, et les hommes
d'aujourd'hui, s'ils ne font pas les grandes choses de la fin du
siècle dernier, en conçoivent, en rêvent et peuvent en préparer de
plus grandes encore. Ils sentent déjà profondément qu'ils le doivent.

Et nous aussi, nous avons nos moments d'abattement et de désespoir, où
il nous semble que le monde marche follement vers le culte des dieux
de la décadence romaine. Mais si nous tâtons notre cœur, nous le
trouvons épris d'innocence et de charité comme aux premiers jours de
notre enfance. Eh bien, faisons tous ce retour sur nous-mêmes et
disons-nous les uns aux autres que notre affaire n'est pas de
surprendre les secrets du ciel au calendrier des âges, mais de les
empêcher de mourir inféconds dans nos âmes.



CONCLUSION.


Je n'avais pas eu de bonheur dans toute cette phase de mon existence.
Il n'est de bonheur pour personne. Ce monde-ci n'est pas établi pour
une stabilité de satisfactions quelconques.

J'avais eu des _bonheurs_, c'est-à-dire des joies, dans l'amour
maternel, dans l'amitié, dans la réflexion et dans la rêverie. C'était
bien assez pour remercier le Ciel. J'avais goûté les seules douceurs
dont je pusse avoir soif.

Quand je commençai à écrire le récit que je suspends ici, je venais
d'être abreuvée de douleurs plus profondes encore que celles que j'ai
pu raconter. J'étais cependant calme et maîtresse de ma volonté, en ce
sens que, mes souvenirs se pressant devant moi sous mille facettes qui
pouvaient être différentes à mon appréciation, je sentis ma conscience
assez saine et ma religion assez bien établie en moi-même pour m'aider
à saisir le vrai jour dont le passé devait s'éclairer à mes propres
yeux.

Maintenant que je vais fermer l'histoire de ma vie à cette page,
c'est-à-dire plus de sept ans après en avoir tracé la première page,
je suis encore sous le coup d'une épouvantable douleur personnelle.

Ma vie, deux fois ébranlée profondément, en 1847 et en 1855, s'est
pourtant défendue de l'attrait de la tombe; et mon cœur, deux fois
brisé, cent fois navré, s'est défendu de l'horreur du doute.

Attribuerai-je ces victoires de la foi à ma propre raison, à ma propre
volonté? Non. Il n'y a en moi rien de fort que le besoin d'aimer.

Mais j'ai reçu du secours, et je ne l'ai pas méconnu, je ne l'ai pas
repoussé.

Ce secours, Dieu me l'a envoyé, mais il ne s'est pas manifesté à moi
par des miracles. Pauvres humains, nous n'en sommes pas dignes, nous
ne serions pas capables de les supporter, et notre faible raison
succombe dès que nous croyons voir apparaître la face des anges dans
le nimbe flamboyant de la Divinité. Mais la grâce m'est venue comme
elle vient à tous les hommes, comme elle peut, comme elle doit leur
venir, par l'enseignement mutuel de la vérité. Leibnitz d'abord, et
puis Lamennais, et puis Lessing, et puis Herder expliqué par Quinet,
et puis Pierre Leroux, et puis Jean Reynaud, et puis Leibnitz encore,
voilà les principaux repères qui m'ont empêchée de trop flotter dans
ma route à travers les diverses tentatives de la philosophie moderne.
De ces grandes lumières, je n'ai pas tout absorbé en moi à dose égale,
et je n'ai pas même gardé tout ce que j'avais absorbé à un moment
donné. Ce qui le prouve, c'est la fusion, qu'à une certaine distance
de ces diverses phases de ma vie intérieure j'ai pu faire en moi de
ces grandes sources de vérité, cherchant sans cesse, et m'imaginant
parfois trouver le lien qui les unit, en dépit des lacunes qui les
séparent. Une doctrine toute d'idéal et de sentiment sublime, la
doctrine de Jésus, les résume encore, quant aux points essentiels,
au-dessus de l'abîme des siècles. Plus on examine les grandes
révélations du génie, plus la céleste révélation du cœur grandit dans
l'esprit, à l'examen de la doctrine évangélique.

Ceci n'est peut-être pas une formule très-_avancée_ dans l'opinion de
mon siècle. Le siècle ne va pas de ce côté-là pour le moment. Peu
importe, les temps viendront.

_Terre_ de Pierre Leroux, _Ciel_ de Jean Reynaud, _Univers_ de
Leibnitz, _Charité_ de Lamennais, vous montez ensemble vers le Dieu de
Jésus; et quiconque vous lira sans s'attacher trop aux subtilités de
la métaphysique et sans se cuirasser dans les armures de la discussion
sortira de votre rayonnement plus lucide, plus sensible, plus aimant
et plus sage. Chaque secours de la sagesse des maîtres vient à point
en ce monde où il n'est pas de conclusion absolue et définitive.
Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la voûte de plomb
des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties sacrées du
temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous étions prêts
encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent,
ingénieux, sublime, nous promettre le règne du ciel sur cette même
terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous désespérions
encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore pour nous
ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de
Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.

J'ai dit le secours de Dieu qui m'a soutenue par l'intermédiaire des
enseignements du génie; je veux dire, en finissant, le secours
également divin qui m'a été envoyé par l'intermédiaire des affections
du cœur.

Sois bénie, amitié filiale qui a répondu à toutes les fibres de ma
tendresse maternelle; soyez bénis, cœurs éprouvés par de communes
souffrances, qui m'avez rendue chaque jour plus chère la tâche de
vivre pour vous et avec vous!

Sois béni aussi, pauvre ange arraché de mon sein et ravi par la mort à
ma tendresse sans bornes! Enfant adoré, tu as été rejoindre dans le
ciel de l'amour le George adoré de Marie Dorval. Marie Dorval est
morte de sa douleur, et moi, j'ai pu rester debout, hélas:

Hélas, et merci, mon Dieu. Puisque la douleur est le creuset où
l'amour s'épure, et puisque, véritablement aimée de quelques-uns, je
peux encore ne pas tomber sur la route où la charité envers tous nous
commande de marcher.

    14 juin 1855.


FIN DE L'OUVRAGE.


    Typographie L. Schnauss.



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    No II.
    PROTOCOLE
    DES CONFÉRENCES DE VIENNE
    RELATIVES A LA QUESTION D'ORIENT.
    RECUEIL
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    A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT.


    No III.
    RECUEIL
    DE PIÈCES DIPLOMATIQUES
    A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT
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