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Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle
Author: Bussy, Roger de Rabutin, comte de, 1618-1693
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



    Note de transcription:

    Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
    corrigées. Quelques autres corrections ont été apportées, dont
    la liste est donnée à la fin de ce volume. Les variations
    orthographiques de l'original (joie/joye, Mancini/Manchini,
    Duc de Sault/Saux, etc.) ont été respectées.

    Les notes de bas de page sont regroupées à la fin de chaque
    chapitre.



  HISTOIRE
  AMOUREUSE
  DES GAULES


  Paris.--Imprimé par CHARLES JOUAUST, 338, rue S.-Honoré,
  avec les caractères elzeviriens de P. JANNET.



  HISTOIRE

  AMOUREUSE

  DES GAULES

  PAR BUSSY RABUTIN

  revue et annotée

  PAR M. PAUL BOITEAU

  _Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle_

  recueillis et annotés

  PAR M. CH.-L. LIVET

  TOME III


  [Illustration: Globus]


  A PARIS
  Chez P. JANNET, Libraire

  MDCCCLVIII



[Bandeau]

PRÉFACE.


Ce troisième volume complète la publication des libelles contenus dans
les anciennes éditions, en quatre ou en cinq volumes, de l'_Histoire
amoureuse des Gaules_[1].

En dehors de ce Recueil, il est encore quelques pièces du même genre
et du même intérêt historique, qui ont été jusqu'ici publiées
isolément: nous les réunirons à cette collection dans une quatrième et
dernière partie, à laquelle nous joindrons un travail d'ensemble et
une table alphabétique des noms propres.

Nous espérons ainsi rendre à ces documents leur véritable caractère.
Le public contemporain de ces ouvrages les a lus avec cette sorte de
plaisir que la malignité attache toujours aux médisances; mais ce
seroit aujourd'hui un singulier anachronisme que de feuilleter comme
des romans des récits où l'historien seul, par ses vivifiantes études,
peut chercher l'intérêt qu'on y trouvoit au temps où ils parurent. Aux
noms propres qui figurent à la fois ici et dans les Saint-Simon ou les
Dangeau, qu'on substitue des noms vulgaires, et ni l'homme d'études
n'en commencera la lecture, ni le public léger ne l'achèvera, s'il
l'entreprend trompé par une réputation usurpée.

Voilà pourquoi, dans ce volume comme dans le précédent, nous nous
sommes si scrupuleusement attaché à distinguer le scandale de
l'histoire: nous sommes donc toujours resté dans le système
d'annotations que nous avions déjà suivi. En un mot, nous avons évité
le travail facile d'un commentaire plus piquant et plus léger que nous
offroient tout fait les _sottisiers_ contemporains, le _Recueil de
Maurepas_, et tant d'autres; c'est dans les ouvrages réputés plus
sérieux et dans des sources justement accréditées que nous avons
cherché le contrôle sévère des allégations produites.

CH.-L. L.


NOTE.

  [1] Une pièce nouvelle, inédite jusqu'ici, a même été publiée
  dans le volume précédent: l'_Histoire des amours de Louis XIV
  et de Marie Mancini_.

[Cul-de-lampe]



  LE PASSE-TEMPS
  ROYAL
  OU
  LES AMOURS DE Mlle DE FONTANGES.



[Bandeau]

LE PASSE-TEMPS

ROYAL

OU

LES AMOURS DE Mlle DE FONTANGES.


Si l'emploi des armes est glorieux, il faut avouer que les périls en
sont grands, et qu'il est pardonnable à un héros de chercher son repos
dans les plaisirs après avoir exposé sa vie dans les dangers. Ne
soyons donc point surpris de voir un Alexandre faire un même sacrifice
à Mars et à l'Amour, et ne blâmons point un Hercule de ce que, se
partageant également entre ces deux Divinités, il n'a point trouvé de
plus doux délassements dans ses travaux qu'entre les bras du beau
sexe. Si cette passion amoureuse a été le caractère de ces Demi-Dieux,
elle le doit être de ceux que la nature a formés sur leur modèle; et,
comme il n'y en a point qui nous en représente une copie plus parfaite
que notre monarque, nous ne devons pas nous étonner de voir qu'il
a leur penchant et leur inclination.

Avant que de parler de la personne qui fait à présent[2] ses plaisirs,
il est bon d'apprendre comment la place qu'elle occupe est devenue
vacante, et par quel accident le sceptre royal a changé de mains. Il
faut donc savoir que, madame de M. T. P.[3], que nous appellerons dans
la suite Astérie, étant une des plus belles et des plus spirituelles du
sexe, il ne faut pas être surpris si elle a fait pendant un si long
temps l'unique attachement de son prince. En effet, on peut dire qu'elle
doit encore plus à son esprit qu'à sa beauté le degré d'élévation où
elle s'est vue; elle l'a d'une trempe telle qu'il le faut pour la Cour,
et elle sait feindre et dissimuler; et les grandes correspondances
qu'elle a toujours eues, et qu'elle entretient encore à présent avec les
personnes les plus spirituelles des autres royaumes, en sont des preuves
trop évidentes pour être contredites.

C'est avec ce génie merveilleux qu'elle s'est rendue la maîtresse du
Roi et qu'elle a si bien su en ménager l'amour, qu'elle l'a possédé
sans partage et a donné l'exclusive à celle qui avoit ses premières
inclinations. Elle ne s'est donc pas plus tôt vue dans ce haut rang de
gloire, qu'elle s'est servie de toutes sortes d'artifices pour
s'y maintenir; elle a tout mis en usage, et sans doute elle y auroit
réussi si la discorde, qui se mêle presque de toutes choses, n'avoit
point troublé, par une aventure que vous apprendrez, une si parfaite
intelligence.

Bien qu'Astérie se fût étudiée, pendant sa fortune, à ne se faire
aucuns ennemis qui pussent lui nuire, quelques paroles néanmoins
qu'elle ne souffrit pas comme elle devoit lui en firent naître de très
considérables et du premier rang: elle connut bien les mauvaises
conséquences de quelques traits de médisance dont elle avoit fait le
rapport au Roi, comme pour lui en demander justice; elle eût bien
voulu n'avoir pas été si sensible, mais il n'étoit plus temps: le mal
devint sans remède, parce que la punition suivit de si près le crime
prétendu, qu'elle se vit hors d'état d'y apporter aucun soulagement.
Comme ses ennemis ne pouvoient pas lui nuire davantage qu'en tâchant
de la mettre mal avec le Roi, ils firent leur possible de le persuader
qu'il y avoit une extrême différence entre l'amour excessif qu'il
avoit pour cette créature et le peu de retour qu'elle faisoit paroître
dans l'occasion. Cette corde étoit bien délicate à toucher; mais,
outre que les personnes qui la manioient avoient l'oreille du Prince,
ils s'y prenoient si adroitement que leur dessein ne pouvoit être
découvert, ni leur ruse aucunement soupçonnée. Pour faire mieux
réussir leur entreprise, elles représentèrent au Roi le peu de
déférence qu'Astérie avoit eue en telle et telle rencontre, et ils
sembloient faire leur rapport avec tant de désintéressement, que le
Roi, tout éclairé qu'il est, eut bien de la peine à ne se pas
laisser emporter à ce torrent qui tâchoit de l'entraîner après soi.

Toutes ces paroles n'ayant fait qu'une légère impression sur son
esprit, on crut qu'il étoit nécessaire, pour le persuader, de lui
faire voir quelque chose de réel qui le désabusât de l'estime qu'il
avoit conçue pour Astérie. La mauvaise foi d'une suivante leur en fit
naître le moyen. Cette fille, qui étoit de leur cabale, leur mit un
billet d'Astérie entre les mains; mais, comme ils ne pouvoient pas en
faire un usage conforme à leur inclination s'ils l'avoient laissé dans
sa pureté, ils le falsifièrent, et eurent tant de bonheur dans leur
mauvais dessein que l'addition de peu de mots causa un équivoque fort
désavantageux pour celle qui n'y avoit jamais pensé. Le billet fut
donné au Roi comme une chose trouvée par hasard; il en fit la lecture,
et ne put connoître la différence de l'écriture, tant elle étoit bien
contrefaite; le véritable sens de l'équivoque lui frappa d'abord les
yeux, et l'étonnement qu'il lui causa ne lui permit pas de tarder plus
longtemps sans en recevoir l'éclaircissement. Il alla donc aussitôt à
l'appartement d'Astérie; il la trouva dans son cabinet, faisant la
lecture d'un nouveau roman. «Eh quoi! madame, lui dit-il avec un air
un peu méprisant, vous arrêtez-vous encore à ces bagatelles?--Il est
vrai, reprit-elle, que, dans le fond, il n'y a rien de solide; et
j'avoue que ce ne sont que les songes et les visions des autres qui
nous donnent de la joie ou nous causent de la tristesse; néanmoins, je
suis encore assez foible pour m'y laisser séduire, et je n'ai pu
voir l'infidélité d'une amante dont il parle, sans donner des larmes
aux déplaisirs de son berger.--Je m'étonne, dit le Roi, comme une
chose si ordinaire vous a émue, puisqu'il n'est rien de plus commun
que l'inconstance du sexe.» Il continua l'entretien sur ce sujet, et
le poussa si loin qu'Astérie, qui ne savoit point où cela tendoit, lui
dit: «Hélas! Sire, ce n'est pas une personne faite comme vous qui
doive rien craindre, quand même elle auroit affaire à la plus volage
de nous autres, et ceux dont le mérite particulier est aussi éclatant
que le vôtre sont au-dessus de tous soupçons.--Jusqu'à présent, reprit
le Roi, je m'en étois flatté; mais souvent on s'abuse, et ceux qui ne
jugent que des apparences sont fort sujets à être trompés.» Ces sortes
d'expressions dont le Roi se servoit causèrent un embarras à Astérie
qui ne se peut exprimer: elle n'étoit coupable que dans le stratagème
de ses ennemis, et, ne pouvant rien se reprocher dans le particulier,
elle ne répondit à ces paroles que par des marques d'une tendresse
extraordinaire; elle mit en usage tout ce que l'amour le plus
passionné lui put inspirer, et les larmes qui accompagnèrent tous ses
transports touchèrent le coeur de cet amant irrité. Le Roi est bon
et sensible autant qu'il se peut aux déplaisirs de ce qu'il aime;
c'est pourquoi il ne put se résoudre à prendre l'éclaircissement qu'il
souhaitoit: ce qu'il voyoit le persuadoit du contraire; il se contenta
de glisser adroitement le billet dans la poche d'Astérie, puis il se
retira.

A peine le Roi fut-il sorti qu'Astérie tirant son mouchoir pour
essuyer les larmes que l'amour lui avoit fait répandre, elle vit
tomber à ses pieds la lettre funeste qui étoit la cause de sa
peine sans qu'elle le sût; elle la ramasse, elle l'ouvre, elle la lit,
et y aperçoit aussitôt l'artifice de ses ennemis. Comme il lui étoit
de la dernière importance de défaire au plus tôt le Roi de ses
premières impressions, elle l'alla aussitôt trouver, lui fit connoître
l'addition de quelques paroles, et lui fit avouer que c'étoit là ce
qui avoit donné sujet à l'entretien précédent. Il la consola et lui
promit de n'avoir dorénavant aucun égard à tous les rapports qu'on
pourroit lui faire; que jamais on n'effaceroit de son âme, par des
craintes ridicules et mal fondées, l'affection qu'il lui avoit jurée,
et qu'elle pouvoit entièrement se reposer de cela sur sa parole.--«Ah!
Sire, lui dit-elle en pleurant, si Votre Majesté souffre que la
médisance aille si proche du trône, il est à craindre qu'elle
n'épargne pas même dans la suite votre personne, quoique sacrée, et
qu'elle ne viole ce qu'il y aura de plus saint.--Vivez en repos, dit
le Roi, j'y mettrai ordre.»

On eut bien de la peine à découvrir qui étoit l'auteur de la tragédie;
la lettre étoit venue entre les mains du Roi par une personne hors de
soupçon, et qui, en effet, n'étoit point coupable. Les sentimens
étoient entièrement divisés: les uns attribuoient ce coup à La
Vallière[4], disant qu'au milieu de son cloître elle ne laissoit
pas d'être sensible, et que, comme elle avoit toujours éperdument aimé
le Roi, la jalousie avoit pu lui suggérer ce dessein; d'autres, plus
avisés, rejetoient toute l'intrigue sur une des dames de la Reine,
qui, étant la confidente de sa maîtresse, avoit cru sans doute lui
rendre un bon service que de procurer, par cet artifice, l'éloignement
de sa rivale. Quoi qu'il en soit, le Roi, apparemment, en jugea mieux
que tous les autres en disant que Lauzun avoit part dans cette
affaire; non pas qu'il crût qu'en effet ce fût lui, cela étoit
moralement impossible, puisqu'il étoit déjà prisonnier, mais il
donnoit à connoître qu'il croyoit que les personnes qui se sont
toujours intéressées pour lui y avoient trempé. Tout le monde ne
comprit pas la conséquence de ces paroles; mais ceux qui savoient que
la disgrâce du comte n'étoit venue que pour avoir mal parlé d'Astérie
la conçurent aussitôt[5].

Il sembloit qu'après les protestations qui suivirent l'éclaircissement
de nos amans, jamais on ne devoit plus parler de changement; mais la
suite des temps nous a bien fait connoître qu'il n'y a rien d'assuré
dans ce monde, et qu'à la Cour les places les plus hautes y sont
toujours les plus glissantes. L'indifférence a insensiblement succédé
à l'amour, et cette passion, qui étoit si grande dans le Roi à
l'égard d'Astérie, peu à peu est devenue languissante, et enfin a
expiré. On peut dire que jamais maîtresse n'a su si bien donner la vie
à un amour mourant comme celle-là; elle l'a accompagné jusqu'au
tombeau, et on peut dire que ce fut entre ses bras qu'il poussa son
dernier soupir. Aussitôt qu'elle s'aperçut qu'il falloit céder la
place, elle médita sa retraite, mais une retraite glorieuse, et telle
qu'on pouvoit se l'imaginer d'une personne aussi sage et aussi
prudente qu'elle. Ceux qui ne jugent des choses que par elles-mêmes,
sans en faire une juste application, crurent d'abord qu'elle iroit
augmenter le nombre des religieuses de Fontevrault[6]: il sembloit que
les fréquents voyages qu'elle y avoit faits n'avoient été que pour
marquer sa place; mais on s'abusoit, et le dessein qu'elle avoit étoit
bien plus conforme à la raison et au sens commun. Elle ne vit donc pas
plus tôt le jeu fini et la partie perdue qu'elle se retira, mais d'une
manière à ne rien perdre que ce qu'elle n'avoit pas pu conserver. Bien
loin de se retirer de la Cour, à l'exemple de celle qui l'avoit
précédée, elle y est restée; elle voit le monde et a encore part à
toutes les intrigues du cabinet. Tous les sages ont trouvé cet adieu
bien plus prudent que celui de La Vallière, et font fondement de croire
que, comme cette fille aimoit éperdument le Roi, la retraite qu'elle fit
fut plutôt un coup de désespoir qu'un véritable mouvement de dévotion.
Quoi qu'il en soit, sa démarche a été un peu précipitée; peut-être que,
sans l'honneur qu'on se fait de tenir ferme dans ce qu'on a entrepris,
elle auroit corrigé la faute qu'elle fit dans le temps qu'elle la
confirma par son engagement[7].

Voici donc le Roi sans maîtresse, c'est-à-dire dans un état qui n'a
guère de rapport avec son humeur; mais ne croyez pas qu'il y reste
longtemps, puis qu'un homme fait comme lui, quand il n'auroit ni
sceptre ni couronne, ne laisseroit pas de faire des conquêtes.
L'amour, qui se seroit fait un crime de laisser dans l'oisiveté un
héros dont les moindres actions sont éclatantes, lui marqua bientôt
celle qu'il lui destinoit[8]. Ce fut mademoiselle de Fontange, fille
jeune, belle et aimable autant qu'il se peut, et dont les manières
sont si engageantes que, quelque indifférente chose qu'elle puisse
dire, il semble toujours qu'elle demande le coeur. La première
nouvelle qu'elle apprit du commencement de sa bonne fortune lui fut
portée par madame D. L. M.[9] C'est une personne qui a l'esprit
bien tourné et qui sait qu'il n'y a que de la gloire à se rendre
commode aux amours de son prince. Le préjugé qu'elle eut des
affections du Roi étoit fondé sur ce que, dans un cercle des personnes
du premier rang où elle faisoit figure, il s'enquit avec une curiosité
extraordinaire du mérite particulier de mademoiselle de Fontange; il
prit un plaisir extrême d'en entendre dire du bien, et le coeur, qui
porte quelquefois les sentimens les plus cachés jusque sur les lèvres,
lui fit lâcher une parole qui fit connoître aux plus éclairés ce qu'il
sentoit pour cette fille: «Assurément, dit le Roi, une personne si
belle et si spirituelle est digne d'un attachement considérable, et je
ne suis point surpris qu'elle ait fait soupirer tant de monde.--Ah!
reprit M. D. L. M., elle a un défaut: elle est fière et cruelle au
dernier point; on peut dire que tous ses amans ont perdu leur temps
auprès d'elle, et qu'ils tenoient plus à sa personne par leur passion
que par ses soins.--Il est du devoir, dit le Roi, d'une fille aussi
parfaite comme vous la dépeignez, de ne se rendre qu'à bonnes
enseignes.» La conversation finit, et le Roi se retira dans le dessein
de voir et de parler au plus tôt à celle qui commençoit à faire son
inquiétude.

Jamais nouvelle n'a causé tant de transports de joie comme celle qui
apprit à mademoiselle de Fontange les sentimens que le Roi avoit pour
sa personne; elle demeura près d'un quart d'heure sans pouvoir
répondre à madame D. L. M., qui lui en portoit la parole; tellement
que celle-ci, surprise de son silence, et le prenant pour une marque
d'indifférence ou d'insensibilité, lui dit: «Hé quoi! mademoiselle, le
Roi vous aime, et vous n'y êtes pas sensible!--Ah! reprit
mademoiselle de Fontange, en poussant un soupir du fond du coeur, je
la suis, et plus que vous ne pouvez vous l'imaginer.» En effet, la
suite en fit bien connoître la vérité: car, l'excès de sa joie étant
extraordinaire, elle tomba dans une foiblesse où, perdant l'usage de
la parole, elle ne répondoit plus que par des regards languissans et
par des soupirs que l'amour le plus tendre tiroit de son coeur.
Aussitôt qu'elle fut revenue de cette syncope, elle se fit instruire
particulièrement de la manière que le Roi avoit parlé. Madame D. L. M.
lui apprit jusqu'aux moindres circonstances, et lui dit comment il s'y
falloit prendre pour bien ménager ce commencement de bonne fortune.
«Sachez, continua-t-elle, que tout dépend des premières démarches que
vous ferez, et qu'il n'y a qu'elles seules qui puissent vous assurer
d'une réussite avantageuse. L'expérience m'a donné un peu de
connoissance dans ces sortes d'affaires; c'est pourquoi, si vous me
croyez, quand vous serez avec le Roi, qui étudiera bien toutes vos
manières devant que de s'engager, accompagnez toutes vos paroles d'un
air sage et modeste, qui ne tienne rien de la liberté des coquettes;
un peu de fierté mêlée avec de la douceur, si vous la ménagez bien, ne
pourra produire qu'un bon effet: car il faut que vous sachiez qu'il y
en a qui, pour s'être rendues avec trop de facilité, ont perdu leur
fortune. Mademoiselle de Ludre[10], poursuivit-elle, peut vous servir
d'exemple: son bonheur fut si court qu'un jour le commença et le
suivant le finit; sa complaisance, un peu trop prompte, gâta tout, et,
pour vouloir être trop tôt heureuse, elle devint malheureuse en un
moment.--Il est néanmoins bien difficile, dit madame de Fontange,
d'aimer avec ardeur sans pouvoir le dire, lorsque l'objet que nous
chérissons le requiert de nous avec empressement, et je me suis
toujours laissé dire que le Roi, en matière d'amour, est ennemi du
retardement; qu'il est impatient au dernier point, et que si, dès la
première ouverture qu'il fait, on ne lui donne pas à connoître ce
qu'on ressent pour lui, il se lasse, il se rebute, et porte son
inclination d'un autre côté. Ce seroit beaucoup que de s'exposer à ce
malheur par sa conduite.--Vous avez raison, reprit madame D. L. M.,
et, pour s'assurer du succès d'une affaire, il faut toujours éviter
les deux extrémités; il y a un certain milieu entre toutes choses,
dont on ne peut s'éloigner sans prendre un mauvais chemin. C'est là
mon sentiment, et l'exemple que je vous ai proposé vous doit servir de
règle.»

Cependant le Roi n'étoit pas oisif: il ne pensoit qu'à sa belle; le
désir de la posséder bientôt lui fit chercher avec un soin
extraordinaire l'occasion de lui parler. Il fut deux jours sans
pouvoir la trouver assez favorable pour lui dire quelque chose de
particulier. Il la voyoit presque tous les jours, tantôt chez la Reine
ou chez Madame, et, plus il la regardoit, plus il en devenoit
amoureux. Ces deux jours lui durèrent un siècle[11], et l'impatience
où il étoit lui fit consulter le duc de Saint-Aignan sur les
moyens de pouvoir entretenir seul à seul la personne pour qui il avoit
conçu tant de tendresse. Le duc fut ravi de ce que le Roi lui faisoit
confidence de ses nouvelles inclinations, comme il avoit fait des
premières; il va, il cherche, et fait tant de perquisitions qu'il
apprend que madame de Fontange devoit se trouver le lendemain aux
Tuileries avec madame D. L. M.; il le dit au Roi, qui y alla, et
trouva l'occasion aussi favorable qu'il la pouvoit souhaiter. Il eut
une longue conférence avec cette belle, où ses regards lui en
apprirent plus que ses paroles, parce que, suivant le conseil qu'on
lui avoit donné, elle accompagna tous ses discours de tant de modestie
que le Roi ne put s'empêcher de lui reprocher son peu de sensibilité.
Elle ne se défendit de ce reproche que sur l'estime qu'elle avoit pour
Sa Majesté. «Ah! Dieu, reprit le Roi, l'estime est une chose qui ne me
satisfait point quand elle va toute seule; c'est à votre coeur que
j'en veux, et tant que vous m'en refuserez la tendresse, je me
tiendrai malheureux. Eh quoi! poursuivit-il, est-ce vous blesser que
de vous dire que votre mérite me force à ne plus vivre que pour vous,
et que, si vous voulez, vous trouverez en m'aimant toutes les douceurs
qu'on peut espérer de la plus sincère correspondance!--Ah! Sire, dit
mademoiselle de Fontange, ne pouvant perdre le souvenir de ce que vous
êtes et de ce que je suis, permettez-moi de vous dire qu'il n'y a
guère apparence que Votre Majesté parle sérieusement.--Que faut-il
donc, reprit le Roi, pour vous justifier la sincérité de mes
intentions? Est-ce que ces paroles ne sont pas expressives: Je vous
aime!--Ah! elles ne le sont que trop pour faire souffrir un
coeur qui est sensible à l'amour!» Elle dit cela avec un air si
embarrassé que ce trouble acheva de charmer le Roi, et on peut dire
que sa pudeur lui fut pour lors d'un usage merveilleux, parce que, sa
rougeur donnant une nouvelle vivacité à son teint, elle parut aux yeux
du Roi la plus belle et la plus aimable qu'il eût jamais vue[12]. Ils
se séparèrent, et le Roi lui dit en la quittant: «Je me suis bien
aperçu, mademoiselle, que la pudeur a empêché votre amour de dire tout
ce qu'il pensoit; je demande qu'il s'exprime avec plus de liberté sur
le papier, et j'attends un billet de votre part.» A la sortie des
Tuileries, M. de Louvois vint au devant de Sa Majesté pour lui
communiquer quelques affaires; le Roi lui dit, en parlant de
mademoiselle de Fontange, qu'il n'avoit jamais vu une fille si fière
et dont la vertu fût plus difficile à ébranler. M. de Louvois, qui
savoit de qui le Roi parloit, lui dit: «Eh quoi! Sire, une fille
peut-elle conserver de la fierté auprès de Votre Majesté?--Sans doute,
reprit-il; mais aussi j'espère que, quand l'amour se sera une fois
rendu le maître de ce coeur, qui lui a si longtemps résisté, comme
il ne seroit pas assuré d'y rentrer quand il voudroit, il
n'abandonnera pas facilement la place.»

Cependant mademoiselle de Fontange fit un fidèle rapport à madame de
D. L. M. «C'est à présent, lui dit-elle, qu'il faut agir: il y
auroit danger de tout perdre par le retardement, et il est temps de
vous déclarer; c'est pourquoi écrivez au Roi une lettre telle que
l'amour vous l'inspirera.» Elle la fit aussitôt et la conçut dans ces
termes:

    _Sire, bien que le peu de proportion qu'il y a entre un prince
    comme vous et une fille comme moi dût m'obliger à prendre plutôt
    le discours de Votre Majesté pour une galanterie que pour une
    sincère déclaration, néanmoins, s'il est vrai que les véritables
    amans connoissent en se voyant ce qui se passe de plus secret
    dans leur coeur, ce seroit en vain que je vous en voudrois plus
    longtemps cacher les sentimens. Oui, Sire, je vous l'avoue, le
    seul mérite de votre personne avoit déjà disposé de moi-même
    devant que Votre Majesté m'eût fait l'aveu de ses inclinations.
    Pardonnez-le-moi si j'ai combattu cette passion dès le moment de
    sa naissance: ce n'étoit pas par aucune répugnance que j'eusse à
    chérir ce qui me paroissoit si aimable, mais plutôt par la
    crainte que j'avois que mes yeux ou mes actions ne vous fissent
    connoître, à l'insu de mon coeur, ce qu'il ressentoit pour vous.
    Jugez, Sire, de la disposition où je suis par une confession si
    ingénue de ma foiblesse._

Je ne vous dirai point par qui la lettre fut portée; quoi qu'il en
soit, le Roi la reçut, il la lut, et il est difficile de trouver des
termes pour vous exprimer son ravissement; il répéta plusieurs fois
ces dernières paroles: «Jugez de la disposition de mon coeur par une
confession si ingénue de ma foiblesse.» En un mot il est charmé,
il meurt pour sa belle et voudroit être en lieu de pouvoir se jeter à
ses genoux pour la remercier comme il doit des tendres marques de son
amour. Le Roi étoit dans ces transports de joie lorsque le duc de
Saint-Aignan entra. Tout autre que lui auroit été incommode dans ce
moment; le Roi fut bien aise de le voir; il ne l'entretint que des
qualités engageantes de mademoiselle de Fontange. Le duc, qui sait
faire sa cour autant qu'homme du monde, témoigna au Roi qu'il ne
pouvoit pas mieux placer ses affections, que le choix qu'il avoit fait
ne pouvoit pas être plus juste, et que dans toute sa Cour il n'y avoit
pas une fille dont le mérite fût plus éclatant. Le Roi fut ravi de
voir qu'on approuvoit ainsi ses élections; il s'étendit sur les
louanges de son amante. «Non, dit-il au duc, on ne peut pas voir une
taille mieux prise; elle a le plus bel oeil qu'on ait jamais vu; sa
bouche est petite et vermeille, et son teint et sa gorge sont
admirables; mais ce qui me charme davantage, c'est un certain air doux
et modeste qui n'a rien de farouche ni de trop libre.» Le duc ne
manqua pas de relever encore tout ce que le Roi avoit dit, et il
poussa sa complaisance si loin qu'il eût été difficile de rien ajouter
à un portrait si achevé.

On ne faisoit donc plus de mystère de l'amour du Roi; il n'y avoit que
mademoiselle de Fontange qui souhaitoit que Sa Majesté en tînt le
secret caché le plus qu'elle pourroit; mais c'étoit demander une chose
inutile, et, dans un entretien particulier qu'il eut avec elle le jour
d'après celui qu'il reçut la lettre, il leva toutes ses craintes et la
fit résoudre à partir avec lui pour Versailles. Jamais il n'a
paru plus content qu'après avoir tiré le consentement de sa Déesse
pour son départ. Ce fut dans ce tête-à-tête amoureux que nos amants se
jurèrent une affection éternelle, et l'entretien de mademoiselle de
Fontange eut des charmes si doux pour le Roi, que, pendant qu'il dura,
il fut entièrement attaché à renouveler à cette aimable personne
toutes les protestations du plus tendre amour. Ils se séparèrent; et,
cette belle disant à son amant un adieu tendre des yeux, elle le
laissa le plus amoureux de tous les hommes.

Le Roi, devant que de partir pour Versailles, envoya à mademoiselle de
Fontange un habit dont la richesse ne se peut priser, non plus que
l'éclat de la garniture qui l'accompagnoit ne se peut trop admirer.
Elle le reçut, et partit un peu après avec Sa Majesté, qui donna tous
les divertissemens ordinaires à toutes les dames de la Cour, en
réservant un particulier pour son aimable maîtresse. Ce fut un jeudi
après midi que cette place d'importance, après avoir été reconnue, fut
attaquée dans les formes: la tranchée fut ouverte, on se saisit des
dehors, et enfin, après bien des sueurs, des fatigues et du sang
répandu, le Roi y entra victorieux. On peut dire que jamais conquête
ne lui donna tant de peine. Pour moi, quoique je le croie fort
vaillant, je n'en suis point surpris, parce que, s'il nous est permis
de juger de la nature de la place par les dehors, l'entrée n'en a pu
être que très difficile.

Quoi qu'il en soit, cette grande journée se passa au contentement de nos
deux amans; il y eut bien des pleurs et des larmes versées d'un côté, et
jamais une virginité mourante n'a poussé de plus doux soupirs. Cette
fête fut suivie pendant huit jours de toutes sortes de jeux et de
divertissements; la danse n'y fut pas oubliée, et mademoiselle de
Fontange y parut merveilleusement, et se distingua parmi les
autres[13]. Le duc de Saint-Aignan s'étant trouvé au lever du Roi le
lendemain de la noce, d'abord que le Roi l'aperçut, il sourit, et, le
faisant approcher, il lui fit confidence du succès de ses amours. Il
l'assura que jamais il n'avoit plus aimé, et il lui dit que, selon les
apparences, il ne changeroit jamais d'inclination. Le duc suivit le Roi
chez sa nouvelle maîtresse; ils la trouvèrent qui considéroit
attentivement les tapisseries faites d'après M. Lebrun, qui
représentoient les victoires de Sa Majesté[14]: elles faisoient la
tenture de son appartement; le Roi lui-même lui en expliqua plusieurs
circonstances, et, voyant, qu'elle y prenoit plaisir, il dit au duc de
faire un _impromptu_ sur ce sujet. La vivacité de l'esprit de M. le duc
de Saint-Aignan parut et se fit admirer, car dans un moment il écrivit
sur ses tablettes les vers suivans:

    _Le héros des héros a part dans cette histoire.
    Mais quoi! je n'y vois point la dernière victoire.
    De tous les coups qu'a faits ce généreux vainqueur,
    Soit pour prendre une ville ou pour gagner un coeur,
    Le plus beau, le plus grand et le plus difficile
    Fut la prise d'un coeur qui sans doute en vaut mille,
    Du coeur d'Iris enfin, qui mille et mille fois
    Avoit bravé l'Amour et méprisé ses lois._

Le Roi, impatient de voir ce que le duc écrivoit, lui tira ses
tablettes devant même qu'il eût achevé. Il fit la lecture des vers et
les trouva fort spirituels; il les fit voir à sa maîtresse, qui les
trouva fort bien tournés et fort galans. Le duc lui dit que la chose
étoit imparfaite; mais il lui répondit que, dans son imperfection
même, il la trouvoit agréable, et qu'il lui demandoit un petit ouvrage
sur ce sujet[15]. Le duc fit un remercîment à Sa Majesté de l'honneur
qu'elle lui faisoit de lui commander de travailler sur une matière si
noble et si charmante. Après ce compliment, le duc se retira, et
laissa le Roi avec mademoiselle de Fontange. Il y passa presque toute
la journée; il ne mangea point en public, et la solitude eut pour lui
des charmes qu'il n'auroit pas rencontrés dans la grandeur de sa Cour.
De vous dire à quoi il employa tout le temps, ce seroit un peu trop
pénétrer; néanmoins nous avons lieu de croire que l'amour fut mis
souvent sur le tapis, et quelquefois sur la couverture, parce que
le lendemain, qui étoit destiné à une partie de chasse, notre belle se
trouva un peu lasse et fatiguée, et elle pria le Roi de la dispenser
de l'accompagner dans un si pénible exercice. Le Roi, qui ne pouvoit
l'abandonner, aima mieux en différer le divertissement que de le
donner aux autres dames sans qu'elle y eût part. On remit la partie à
trois jours, et on passa cet intervalle de temps dans des jeux, des
bals et des festins, où l'adresse et la magnificence du Roi parurent
toujours avec éclat. Ce fut dans une de ces fêtes que le duc présenta
au Roi les vers qu'il avoit faits par son ordre; le Roi en fit la
lecture après le bal fini, et, les ayant trouvés d'une justesse
merveilleuse, il en donna le plaisir à toute la Cour par la lecture
qu'on en fit publiquement pendant la collation. En voici une copie,
qui m'est tombée entre les mains:

TRIOMPHE DE L'AMOUR SUR LE COEUR D'IRIS.

        _L'Amour[16], cet aimable vainqueur,
      A qui tout cède et que rien ne surmonte,
    Etoit près de jouir d'un extrême bonheur,
        Lorsqu'il se souvint, à sa honte,
        Que, bien que tout lui fût soumis,
        Il n'avoit point le coeur d'Iris.
    Il voyoit mille coeurs qui s'empressoient sans cesse
        De venir en foule à sa cour,
        Car les coeurs ont cette foiblesse
    Depuis que l'univers est soumis à l'Amour.

      Le coeur d'Iris ne pouvoit se contraindre;
    Il les regardoit tous avec quelque mépris.
        Il n'appartient qu'au coeur d'Iris
    De connoître l'Amour et de ne le pas craindre.
      Ce conquérant avoit droit de s'en plaindre;
        Que l'on ne soit donc pas surpris
        Si, rempli d'une noble audace,
    Il voulut attaquer cette invincible place;
          Il le voulut en effet,
        Et ce que l'Amour veut est fait.

    Avant que d'entreprendre une si juste guerre,
        Il fit assembler son conseil.
        Ce conseil n'a point de pareil
        Ni dans les cieux ni sur la terre;
          C'est un agréable amas
          De guerrières vigilantes,
        Qui sont toutes ses confidentes,
        Et qui toutes ont des appas.
        L'on y vit la Magnificence,
        L'Espérance, la Complaisance,
        La Tendresse, la Propreté.
          L'on y vit la Flatterie,
      La Hardiesse et la Galanterie.
      L'Amour les aime avec égalité;
      Car elles sont sous son obéissance,
        Et le servent de tous côtés,
        En rendant toutes les beautés
        Tributaires de sa puissance.

        Mais il n'est pas mal à propos
        De dire, en passant, quatre mots
        De tant de guerrières aimables.
        La Galanterie, aujourd'hui,
        Est une des plus agréables;
    Elle plaît à l'Amour et ne va point sans lui,
    Toutes ses actions font voir sa bonne grâce,
        Elle charme, quoi qu'elle fasse;
        Elle a de merveilleux talents;
        Elle se voit partout chérie,
        Et plus d'un coeur hait les galants
        Sans haïr la Galanterie.

        La Flatterie a l'air charmant;
    Elle paroît d'abord douce, aimable et sincère,
        Mais, à parler ingénument,
    Quand elle dit du bien, ce n'est pas pour en faire,
        Ou du moins c'est très rarement.

          L'on connoît la Complaisance:
      Lorsqu'on dira que son pouvoir est grand;
        Qu'elle vient par sa patience
    Presque toujours à bout de ce qu'elle entreprend;
        Et l'on sait par expérience
          Qu'Amour, ce charmant vainqueur,
          Se déguise en Complaisance
    Pour faire moins de bruit ou pour surprendre un coeur.

        La Magnificence a des charmes,
    Quoique la vanité forme tous ses desseins,
        Et les richesses sont des armes
        Qui peuvent, dans de nobles mains,
          Vaincre les plus rebelles,
        Et gagner l'amitié des belles.

        La Propreté[17] fait moins de bruit.
        Elle se plaît d'être bien mise,
        Et souvent en une entreprise
        Elle retire plus de fruit;
          On la voit toujours paroître
          Sans qu'elle ait rien d'affecté:
    L'Amour a de la peine à se faire connoître
        Lorsqu'il est sans la Propreté.

        L'Espérance est toujours confiante
        Et ne se rebute jamais;
        Quelquefois elle se contente
        Dans des desseins et des souhaits
        Qui passent souvent son attente;
        Mais, quoiqu'ils soient hors de saison,
        Elle croit faire avec raison.

        La Tendresse prétend qu'on l'aime
        Autant qu'elle prétend aimer,
        Et les coeurs se laissent charmer
        A sa délicatesse extrême;
        A peine peut-on concevoir
        Et son adresse et son pouvoir:
        Chacun l'estime et la caresse,
        Et l'Amour avoue à son tour
          Que dès qu'il est sans tendresse,
        Il ne passe plus pour Amour.

        Je dirai que la Hardiesse
        Est incapable de foiblesse;
        Elle n'a jamais de langueur;
        Tout lui donne de l'assurance;
        Rien ne l'étonne, et sa vigueur
        S'augmente par la résistance.
        Les amans les plus amoureux
        La consultent dans leurs affaires,
        Et souvent les plus téméraires
        Ne sont pas les plus malheureux.

        Parlons encor de trois guerrières,
        Moins aimables que les premières
        Dont j'ai déjà fait les portraits.
        Commençons par la Jalousie,
        De qui les coups, de qui les traits
        Blessent toujours la fantaisie.
        Dieux! qu'elle est d'une étrange humeur!
    Elle n'explique rien qu'à son désavantage,
            Et, sur le moindre ombrage,
    Elle se rompt la tête et se ronge le coeur.

        L'Inquiétude est la seconde;
      Elle se plaît à fatiguer l'Amour.
        Il n'est point d'endroit dans le monde
    Qui ne la divertisse et l'ennuie à son tour,
        On n'a point de mesure à prendre
        Pour l'arrêter ou pour l'attendre.
        L'Amour s'en plaint à tout propos;
        Mais ce qu'il trouve de plus rude
    Est que presque toujours il chasse le Repos,
        Pour retenir l'Inquiétude.

        La Ruse n'a que lâcheté
        Et que malice pour partage;
        Quand elle dit la vérité
        C'est qu'elle est à son avantage.
    L'Amour peut s'en servir à la prise d'un coeur,
        Quoique bien souvent il s'abuse,
        Car les services de la Ruse
          Ne lui font jamais de l'honneur.

        Or, ces guerrières se rendirent
    Dans le lieu du conseil le jour qu'on avoit pris.
        On y parla du coeur d'Iris,
        Et quelques unes, d'abord, dirent
        Qu'il étoit honteux à l'Amour
        De laisser encor plus d'un jour
    Cette place en état de pouvoir se défendre;
    Qu'il falloit désormais ou périr ou la prendre;
      Qu'en vain l'Amour avoit fait tant d'exploits
    Si ce coeur refusoit d'obéir à ses lois.

        Quelques autres, plus retenues,
        Leur répondirent hautement
    Que bien que ces raisons fussent assez connues,
        On devoit agir prudemment;
        Qu'on ne prenoit pas de la sorte
          Une place si forte,
          Et que le coeur d'Iris
          Pouvoit bien plus d'un jour
    Opposer ses remparts aux forces de l'Amour;
        Que la place étoit bien gardée,
    Que par la Vertu même elle étoit commandée,
      Et que l'Amour avoit été battu
        Plus d'une fois par la Vertu.

        L'Amour avoit trop de courage
        Pour s'arrêter à cet avis,
        Et, sans haranguer davantage,
    Il voulut que les siens fussent d'abord suivis.
        La Valeur lui faisoit entendre
        Qu'il est beau de tout entreprendre
        Pour posséder le coeur d'Iris,
        Et tenoit pour indubitable
        Qu'il n'est point de coeur imprenable,
    Et qu'il doit prendre un jour tous ceux qu'il n'a pas pris.
    Rempli de ce désir, ce conquérant s'apprête
        A cette importante conquête.
    Il veut mettre en effet ses généreux projets,
    Et pour montrer à tous qu'il peut ce qu'il désire,
    Il commande à l'instant qu'on arme ses sujets,
        Dans tous les lieux de son empire.

    La Vertu, qui voyoit un effort si puissant,
    Craignoit d'être contrainte à céder la victoire;
    Et pour mettre remède à ce danger pressant,
        Elle fit avertir la Gloire.
    La Gloire[18] a de l'honneur et de la probité;
        Jamais le malheur ne l'étonne;
    Elle songe toujours à l'immortalité,
        Et ne fait que ce qui la donne.
    Elle aime la Vertu, mais c'est du fond du coeur;
    La Vertu l'aime aussi comme sa propre soeur;
        Elles sont deux et ne sont qu'une.
    Souvent l'une pour l'autre elles ont combattu,
    Et l'on a vu souvent la Gloire et la Vertu
            Faire tête à la Fortune.
          Si la Gloire aimoit les appas,
          La Vertu, cette guerrière aimable,
          Quand l'Amour étoit raisonnable,
              Ne le haïssoit pas.
    Il est vrai qu'autrefois ils avoient eu querelle:
    L'Amour l'ayant choquée en cent occasions,
    La Gloire avoit aussi blâmé ses actions,
    L'ayant même traité d'ingrat et d'infidèle;
    Mais dans leur amitié sincère et mutuelle
      La Gloire avoit aussi servi l'Amour
        A gagner plus d'une victoire,
        Et l'Amour avoit à son tour
        Travaillé souvent pour la Gloire.

    Mais cependant l'Amour, pour ne perdre le temps,
          Commande à la Renommée
        De faire venir son armée,
        Et dans deux jours se met aux champs,
    Et divise en trois corps ses troupes amoureuses.
        Il choisit les plus belliqueuses
        Pour les ménager prudemment;
        Il étoit lui-même à leur tête,
        Prêt à combattre vaillamment
        Pour une si belle conquête.
            Il prétend à tout prix
          Soumettre le coeur d'Iris.
      Il se fondoit sur son expérience,
          Sur son adresse et sa vaillance.
            Dès qu'on met l'Amour en jeu,
              Il n'entend plus raillerie,
    Et ne dresse jamais aucune batterie
            Qu'à dessein de faire grand feu.

            Dans sa marche il fit paroître
            Qu'il est toujours très puissant,
            Car il conquit en passant
            Les coeurs qu'il put reconnoître;
    Il emporta d'assaut le coeur d'Amarillis[19],
    Il prit celui d'Aminthe[20] et celui de Philis[21],
    Il accepta les clefs de celui de Climène[22]
    Et celui de Cloris[23] le reconnut sans peine.
        Ces coeurs n'étoient pas assez forts
    Pour soutenir un siége et pour se bien défendre:
          Aussi l'Amour, pour les prendre,
          Ne fit pas de grands efforts.

        Enfin les troupes se rendirent
    Auprès du coeur d'Iris, qui ne les craignoit pas,
        Et par les formes l'investirent
    Après avoir donné quelques légers combats.
    Le coeur d'Iris est fait sur un parfait modèle;
    C'est une place forte, aimable, noble, belle,
    Qui va même de pair avec les plus grands coeurs;
    Elle n'est en état que depuis quatre lustres,
          Mais le sang de ses fondateurs
    Tient rang depuis long-temps parmi tous les illustres[24].
          Cette place a de beaux dehors
          Et cinq portes très régulières.

    La porte de la vue est une des premières,
    Et ne sauroit céder qu'à de puissants efforts.
          C'est là que sans cesse se montrent
          Une troupe de doux regards,
            Qui, sans avoir nuls égards,
    Volent innocemment tous ceux qui s'y rencontrent.
      Cent fois l'Amour, ce conquérant rusé,
          Après s'être bien déguisé,
          Voulut entrer par cette porte;
      Mais la Vertu, qu'on trompe rarement,
    Le reconnut toujours déguisé de la sorte,
          Et le chassa honteusement.

    La porte de l'Ouïe est étroite et petite;
      Il faut passer par cent jolis détours,
        Et c'est en vain qu'on sollicite
        D'y pouvoir entrer tous les jours.
      On n'entre pas dès qu'on ose y paroître,
      Il faut parler et se faire connoître.

        Celle du Goût a ses beautés,
        Et mille régularités;
    La nature la fit avec un soin extrême,
        C'est un ouvrage sans égal,
    Et cette porte, enfin, d'ivoire et de corail,
      S'ouvre à propos et se ferme de même.

    Celle de l'Odorat exhale des odeurs
        Plus douces que celles des fleurs.

    La porte du Toucher est extrêmement forte;
    Mais tout le monde sait, sans en être surpris,
        Que ce n'est point par cette porte
        Qu'on entre dans le coeur d'Iris.

        Enfin cette place fameuse
        Par son assiette avantageuse
        N'est pas difficile à garder,
        Et l'on a toujours pu connoître
        Qu'on n'y prétend souffrir qu'un maître,
    Et que la Vertu seule à droit d'y commander.
    C'est aussi la Vertu qui défend cette place,
        Avec mille beaux sentiments.
        L'Amour sans cesse la menace,
      Mais elle rit de ses emportements.
        Cette personne incomparable,
        Parfaite en tout, partout aimable,
        Rejettoit tous ses favoris,
    Et le monde seroit dans une paix profonde,
        Si, comme dans le coeur d'Iris,
    La Vertu commandoit dans tous les coeurs du monde.

    Huit guerrières servoient, presque en toute saison,
        D'officiers dans la garnison.
    L'on y voyoit toujours la Force, la Prudence,
        La Justice, la Tempérance,
      L'Indifférence et la Tranquillité;
        L'on y trouvoit la Modestie,
      Et l'Amitié, qu'un peu de sympathie
    Rend semblable à l'Amour par bien plus d'un côté.

    L'Amour, pour les gagner, mettoit tout en usage;
    Mais il en connoissoit la vaillance et l'honneur.
        Ce n'est pas un petit ouvrage
        Que d'attaquer un noble coeur.
        Comme il a de l'expérience,
        Il distribua les quartiers,
    S'empara des hauteurs, des bois et des sentiers,
        Avec beaucoup de diligence.
    Tous ses retranchements n'avoient aucun défaut.
    L'ennemi ne pouvoit lui dresser aucun piége,
    Car il étoit alors aussi savant en siége
        Qu'il étoit heureux en assaut.
    Son courage étoit grand, son soin étoit extrême;
        Il voyoit ses travaux lui-même,
        Et ce conquérant, à son tour,
    Employoit son adresse à remuer la terre,
        Pour persuader que l'Amour
        Est infatigable à la guerre.

        Cependant, sur le prompt avis
    Que la Gloire[25] eut du siége et de la guerre ouverte,
    Elle se dépêcha d'aller au coeur d'Iris,
        Pour empêcher les deux partis
          De courir à leur perte.
        Depuis longtemps elle savoit
      Que la Vertu n'avoit point de foiblesse,
      Qu'elle écoutoit tous ses conseils sans cesse,
      Et que l'Amour quelquefois les suivoit,
      Mais que l'Amour, étant opiniâtre,
        Ou battroit, ou se feroit battre.
        Elle eût voulu que la Vertu
        Eût traité l'Amour sans rudesse,
        Et que l'Amour eût combattu
        Par le conseil de la Tendresse.
        Le plus grand de tous ses souhaits
        Etoit de presser une paix
    Où tous les deux partis eussent de l'avantage:
    Le monde l'espéroit, et l'on disoit partout
        Que la Gloire étoit assez sage
        Pour en pouvoir venir à bout.

          L'Amour n'étoit pas sans peine,
        Il redoutoit les assiégés,
        Et ses gens étoient affligés
        De voir son entreprise vaine.
        Il prétendoit tout hasarder,
      Il ne manquoit ni d'ardeur ni d'audace,
    Et vouloit par assaut emporter cette place,
    Croyant que la Vertu ne pourroit la garder.

    Il fut la reconnoître et résolut ensuite
        De l'attaquer des deux côtés:
        Il se fondoit sur sa conduite,
    Mais souvent il en manque et fait des nullités.
    La porte de l'ouïe et celle de la vue
        Lui parurent foibles d'abord;
      Mais sur ce point l'Amour se trompa fort,
        Car la place étoit bien pourvue.

        Les assiégés à tous momens
      L'incommodoient dans ses retranchemens;
      Et, quoiqu'il fît toutes choses possibles,
        Ils étoient toujours invincibles;
      Ils regardoient avec indignité
        L'Espérance et la Propreté;
        Ils se moquoient de la Tendresse[26],
        Ils repoussoient la Hardiesse,
        Et sans relâche ils s'opposoient
        A ce que les autres faisoient.
        Encor que l'Amour soit habile,
    Et qu'il puisse achever tout ce qu'il entreprend,
        Il vit bien qu'il est difficile
      De prendre un coeur que la Vertu défend.

    Ces guerrières pourtant, quoiqu'alors malheureuses,
        Faisoient leur devoir constamment;
        L'Inquiétude seulement,
          Par façons séditieuses,
        Les troubloit indirectement;
        Son humeur toujours inconstante,
      A qui tout plaît et que rien ne contente,
        Donnoit de la peine à l'Amour;
    De tout ce qu'on faisoit elle étoit offensée,
        Il ne se passoit point de jour
        Qu'elle ne changeât de pensée.
    Quant à la Jalousie, elle étoit sans emploi,
        Quoique l'Amour l'eût avec soi,
        Et quoiqu'elle en fût bien traitée.
        La Ruse, qui veille toujours,
        Fit une mine en peu de jours,
        Mais la mine fut éventée.
        L'Amour[27] étoit au désespoir
    De voir que la Vertu méprisoit son pouvoir;
        Mais une fortune contraire
        Changea le vainqueur en vaincu,
        Et fit connoître, en cette affaire,
    Que souvent la Fortune aide peu la Vertu;
        Car la Tendresse, étant suivie
        Des Soins, des Soupirs et des Pleurs,
        Malgré cent nobles défenseurs,
        Gagna la porte de l'Ouïe.
        Les assiégés crurent d'abord
        Que tout cédoit à cet effort,
        Et la surprise fut si grande
      Que leur courage en fut presque abattu;
        Mais rien n'ébranle la Vertu
        Lorsque c'est elle qui commande.

    Durant ces mouvemens, quelques légers Soupirs,
        Courant au gré de leurs désirs,
    Rapportent à l'Amour qu'on voit dans la campagne,
      Un gros de gens qui viennent sur leurs pas.
        L'Amour, que la peur accompagne,
        Se vit d'abord dans l'embarras;
      Il reprend coeur, il s'arme en diligence
        Pour voir qui sont ces ennemis,
        Et plus ce gros de gens s'avance
        Plus l'Amour demeure surpris.
        Mais il l'est plus qu'on ne peut croire
    Lorsqu'il voit que ce gros accompagne la Gloire,
    Et qu'elle s'en détache afin de l'embrasser.
    Pour répondre à ces soins il s'avance, il se presse,
        Et, chacun les laissant passer,
    Ils se rendent tous deux caresse pour caresse.

      Les complimens durèrent tout le jour;
      Celui d'après, la Gloire vit l'Amour
    Et lui parla de paix dès cette conférence.
        L'Amour fit de la résistance,
      Lui remontra qu'il étoit en pouvoir
        De vaincre et de tout entreprendre,
        Et par des raisons lui fit voir
        Que la Place devoit se rendre;
        Mais la Gloire lui fit entendre
      Que bien souvent un noble désespoir
    Fait faire des efforts qu'on ne sauroit comprendre.
    Il se laisse toucher à ce zèle pressant,
        Et sans différer il consent
        Que la Gloire se satisfasse.
    On fait trois jours de trève, et la Gloire d'abord,
    Pour mettre enfin l'Amour et la Vertu d'accord,
        Se présente devant la place.

        Mais quels plaisirs ne goûte pas
        Un coeur que la Vertu possède,
        Quand la Gloire avec ses appas
        Se présente et vient à son aide!
        La Vertu la reçut avec empressement,
        Lui donna d'abord audience;
        Il est vrai que par bienséance
        Tout se passa publiquement.
        Le monde sait que d'ordinaire
        La Vertu n'a point de secret,
        Et qu'elle auroit bien du regret
    Si chacun ne voyoit tout ce qu'elle veut faire.
        Pour persuader la Vertu,
        La Gloire mit tout en usage,
      Et lui fit voir qu'elle avoit combattu
        Jusqu'alors à son avantage;
        Qu'elle ne seroit pas moins sage[28]
        Pour être bien avec l'Amour,
        Et que peut-être à son dommage
        Il faudroit y venir un jour;
        Que ce n'étoit pas une honte
        De céder à ce conquérant;
        Qu'elle même étoit son garant,
    Et que le coeur d'Iris y trouveroit son compte;
        Qu'il falloit céder au vainqueur
        De l'air, de l'onde et de la terre,
      Et que la paix, en matière de coeur,
        Valoit cent fois mieux que la guerre.
    Enfin la Gloire agit avec tant de douceur,
        Avec tant d'adresse et d'ardeur,
    Qu'on reçut ses conseils comme de vrais oracles.
    La Vertu répondit par des remercîmens,
    Et prit un jour pour vaincre les obstacles
    Que pouvoient apporter ses nobles sentimens.
    Alors, la Gloire crut qu'il étoit nécessaire
        Qu'Amour fût instruit de l'affaire.
    L'Amour lui répondit qu'il tiendroit à bonheur
        Qu'elle voulût lui rendre office:
        L'Amour acquiert bien de l'honneur,
    Lorsque la Gloire agit pour lui rendre service.
    Cependant le Conseil s'assemble au coeur d'Iris,
        Et la Vertu prend les avis
        Pour rendre réponse à la Gloire.
    On conclut à la paix, et dès le même jour,
        Ce qu'on ne peut qu'à peine croire,
        Le coeur d'Iris hait moins l'Amour.
      Ensuite on parle, on demande, on propose,
        Et pour ne perdre pas le temps,
        La Gloire règle toute chose
      Et fait dresser les articles suivans._

I.

    _Que dans le coeur d'Iris, sans nulle dépendance,
    L'Amour et la Vertu vivroient d'intelligence,
        Et que tous les beaux sentimens
      Obéiroient à leurs commandemens._

II.

    _Que la Gloire pourroit revenir à toute heure
              Y faire sa demeure,
    Soit dans un temps de guerre on dans un temps de paix,
      Sans que l'Amour le pût trouver mauvais._

III.

      _Que l'Amitié ne seroit point chassée,
        Et qu'elle seroit caressée._

IV.

        _Qu'on feroit sortir à l'instant,
        Balle en bouche et tambour battant,
          Les troupes d'Indifférence,
      Et qu'elle iroit faire sa résidence
        Dans quelque ingrat et froid séjour,
        Loin de l'empire de l'Amour._

V.

    _Que la Tranquillité pourroit aussi, par grâce,
        Aller et venir dans la place,
      Mais que l'Amour lui pourroit ordonner
        De n'y pas toujours séjourner._

VI.

        _Que l'Amour, conduit par la Gloire,
        Pour triomphe de la Victoire,
        Entreroit dans le coeur d'Iris
      Avec les Jeux, les Appas et les Ris;
        Que ces troupes seroient suivies
        De quelques autres compagnies._

VII.

        _Qu'il seroit permis à l'Amour
          De retenir à sa cour,
        Quand il lui prendroit fantaisie,
      L'Inquiétude avec la Jalousie,
            Mais que présentement
      L'Amour consent à leur éloignement._

VIII.

        _Que la Hardiesse et l'Audace
        N'entreroient jamais dans la place,
    Et que la Ruse aussi ne pourroit obtenir
        Nul passage pour y venir._

IX.

        _Que tous ces grands donneurs d'allarmes,
        Comme Chagrins, Soucis et Larmes,
        N'entreroient point au coeur d'Iris,
        Et que, s'ils osoient l'entreprendre,
        La Justice, les voyant pris,
        Les casseroit sans les entendre[29].

        Les articles furent signés.
        Tout se passa de bonne grâce.
        Les otages étant donnés,
    L'Amour incognito fut visiter la place.
    Les Festins, les Cadeaux, les Bals et les Concerts,
        Troupes aussi belles que fortes,
        Allèrent se poster aux portes,
        Trouvant les passages ouverts.
      Leur prompt abord troubla la Modestie;
      Mais, la Vertu lui défendant d'agir,
        Elle obéit sans nulle repartie[30];
        Et se contenta d'en rougir.
      Enfin l'Amour, pompeux et magnifique,
        Fit son entrée au coeur d'Iris[31].
        Les Plaisirs, les Jeux et les Ris
        Rendirent la fête publique.
    La Gloire et la Vertu marchoient à ses côtés,
        Et, sous leur charmante conduite,
    Ces guerrières, qu'Amour a toujours à sa suite,
    Etaloient à l'envi mille et mille beautés.
    Tout le monde admiroit son superbe équipage,
            Et dès que la Vertu
      Le vit paroître avec tant d'avantage,
    Elle se repentit d'avoir tant combattu._

Comme j'ai cru que la lecture de cette pièce du duc de Saint-Aignan ne
pourroit pas vous lasser, je l'ai placée dans cet endroit, qui lui
seroit encore plus naturel si elle n'étoit point si longue. Quoi qu'il
en soit, il faut avouer que, bien que ces vers ne soient qu'une
description énigmatique des amours de notre héroïne, ils ont néanmoins
de la beauté, et ils doivent paroître fort spirituels à ceux qui en
pourront pénétrer le sens. Ils furent lus du Roi et de la cour avec
bien de la satisfaction, et le contentement qu'on témoigna doit passer
pour une marque assurée de leur valeur. Le duc y réussit
merveilleusement, et lorsqu'il travaille sur une matière qui a du
rapport avec son naturel fort galant, il ne fait rien qui ne soit
agréable. Le style en des endroits est un peu flatteur, mais aussi
ceux qui pourront voir clair dans l'obscurité de quelques mots
connoîtront que la satire n'en est pas entièrement bannie. Mais
revenons à notre histoire, et suivons, s'il se peut, notre belle, qui
part avec son prince pour une partie de chasse qui lui donnera du
divertissement.

Elle étoit vêtue ce jour-là d'un justaucorps en broderie d'un prix
considérable, et la coiffure étoit faite des plus belles plumes qu'on
eût pu trouver. Il sembloit, tant elle avoit bon air avec cet
habillement, qu'elle ne pouvoit pas en porter un qui lui fût plus
avantageux. Le soir, comme on se retiroit, il se leva un petit vent
qui obligea mademoiselle de Fontange de quitter sa capeline; elle
fit attacher sa coiffure avec un ruban dont les noeuds tomboient sur
le front, et cet ajustement de tête plut si fort au Roi qu'il la pria
de ne se coiffer point autrement de tout ce soir; le lendemain toutes
les dames de la cour parurent coiffées de la même manière. Voilà
l'origine de ces grandes coiffures qu'on porte encore, et qui de la
cour de France ont passé dans presque toutes les cours de
l'Europe[32]. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque
accident dans la course à cette nouvelle chasseresse l'obligea à
rester toujours à ses côtés; il ne l'abandonna point, et, après lui
avoir donné le plaisir de faire passer devant elle le cerf que l'on
couroit, il s'écarta avec elle dans le lieu le plus couvert du bois,
pour lui faire prendre quelque rafraîchissement. Comme l'on sait qu'il
est de certains momens où la solitude a plus de charmes pour nous que
toute la pompe de la cour, on laissa jouir paisiblement le Roi et sa
maîtresse du repos qu'ils cherchoient à l'écart, et on jugea fort bien
quand on crut qu'il préféroit ce délassement à la gloire qu'il auroit
pu tirer de la chasse. Quoi qu'il en soit, la suite a fait connoître
que nos amans ne se retirèrent ainsi tous deux que pour faire un
tiers. Mademoiselle de Fontange, depuis ce jour, a été fort incommodée
de maux de coeur et de douleurs de tête, qui, étant les véritables
symptômes de la grossesse, nous pouvons croire, sans deviner, que la
course fut vigoureuse et que ces momens de retraite ne se
passèrent pas tous dans l'oisiveté. C'est ainsi que les Héros se
faisoient autrefois; les Dieux n'avoient point de lieu plus propre
pour l'exercice de leurs amours que la campagne, et nous avons sujet
de croire que le fruit qui naîtra de ce passe-temps n'en sera pas plus
sauvage pour avoir pris son commencement dans les bois.

Le jour qui suivit cette partie de divertissement ne fut pas également
heureux pour toute la cour, puisque le Roi et sa maîtresse ne le
passèrent que dans la tristesse: cette belle se ressentant des
fatigues de la chasse, ou, si vous voulez, des momens de la retraite,
souffrit des maux de coeur fort grands et des douleurs de tête fort
aiguës. Bien que son amant connût que ces maux ne seroient pas de
durée, il y parut néanmoins aussi sensible que s'ils avoient été fort
dangereux; il ne la quitta point et agit toujours auprès d'elle en
amant, mais le plus passionné du monde: il court, il va, il revient et
semble mourir d'un mal qui ne le touche que dans ce qu'il aime. La
tristesse de sa maîtresse le mit dans un abattement extraordinaire;
mais ce qui lui tira presque les larmes des yeux, ce fut lorsqu'au
plus fort de la douleur mademoiselle de Fontange, attachant ses
regards sur lui, lui dit d'une manière tendre et languissante: «Ah!
mon cher prince, faut-il que les douleurs suivent de si près les
plaisirs les plus purs? Ah! il n'importe, poursuivit-elle, j'en chéris
la cause et l'aimerai éternellement.» A ces paroles le Roi l'embrassa
étroitement; il étoit sur son lit, et, la serrant le plus
amoureusement du monde, il lui jura que jamais il n'auroit d'autre
maîtresse qu'elle, et que de sa vie il n'avoit conçu tant d'amour
pour une personne comme il en ressentoit pour elle.

L'après-dînée, notre malade se porta mieux; elle reçut plusieurs
visites, et jamais reste de journée n'a été si bien employé que le fut
celui-là: on y parla de nouvelles galantes et des pièces d'esprit qui
étoient les plus récentes; et comme c'étoit à qui contribueroit
davantage au divertissement de la belle, Mme D. A.[33], qui avoit
été de la chasse, tira un écrit de sa poche et en fit la lecture assez
vite pour qu'aucun ne pût en pénétrer le sens. C'étoit une énigme
qu'elle dit qui lui étoit tombée par hasard entre les mains; qu'elle
en ignoroit le mot, mais qu'elle croyoit qu'elle ne pouvoit être que
noble et relevée, puisqu'il y étoit parlé du Roi; la voici:

ÉNIGME.

    _Tantôt je suis ouvert, tantôt je suis fermé,
    Selon qu'il plaît au roy le plus puissant qu'on voie.
    Je ressens la douleur et je donne la joie.
    Je suis ou peu s'en faut de tout le monde aimé.

    Mon frère fort souvent contre moi animé[34],
    Vient fouler sans respect mon corail et ma soie;
    Il me perce le sein, mais aussi je le noie,
    Et éteins tous les feux dont il s'étoit armé.

    Je suis petit de corps, mais je donne la vie;
    Plus je suis à couvert, plus je reçois de pluie;
    J'ai la langue en ma bouche, et je ne parle point.

    Mon nom est trop caché pour le pouvoir connoître;
    Un ombrage à vos yeux m'empêche de paroître:
    Ne vous rompez donc plus la tête sur ce point._

Devant que l'énigme passât de main en main, le Roi en voulut faire la
lecture. Bien qu'il ait de l'esprit infiniment, il ne l'eut pas pour
lors assez pénétrant pour en découvrir le sens. Sa maîtresse fut plus
spirituelle et entra d'abord dans la pensée de celui qui l'avoit
composée; mais, bien loin de la déclarer, elle dit, pour dégoûter les
autres d'une recherche plus exacte, que cela ne méritoit pas qu'on s'y
appliquât davantage. Cela donna à penser à une de la compagnie, qui,
faisant une seconde lecture de l'ouvrage, y connut ce qui y étoit
mystérieux; elle eut pour lors plus d'esprit que de jugement, car elle
ne put s'empêcher de dire tout haut qu'on ne devoit pas être surpris
si le véritable sens de l'énigme étoit si difficile à trouver,
puisqu'il n'y avoit que le Roi qui en eût la véritable clef. Cette
parole ne produisit pas un effet tel que celle qui l'avoit
imprudemment lâchée auroit souhaité; le Roi et toutes celles qui
composoient le cercle devinèrent facilement qui étoit celle qui étoit
sur jeu. On s'enquit de Mad. D. A. de qui elle avoit eu ces vers, on
fit toutes les perquisitions possibles pour en apprendre l'auteur;
mais Mad. D. A., qui étoit innocente du stratagème, s'en excusa
facilement et dit qu'elle l'avoit trouvée sur sa table à son lever,
sans savoir par qui ni comment elle y avoit été mise. Cela ne
satisfit pas le Roi, qui ne veut pas qu'on raille ce qu'il aime. La
compagnie prit congé de mademoiselle de Fontange, et plusieurs des
personnes qui la composoient se retirèrent afin de rire à leur aise,
et se divertir de l'énigme dont la plaisanterie avoit choqué si
vivement cette belle. On soupçonna quelques amies d'Astérie[35]
d'avoir part à cet ouvrage; mais elle les justifia toutes auprès du
Roi, et fit voir que le hasard se mêloit souvent de beaucoup de choses
qui sembloient être exécutées avec dessein. Pour confirmer ce qu'elle
disoit, elle apporta pour exemple la simplicité avec laquelle elle
avoit produit quelques années auparavant un sonnet qui étoit bien plus
satyrique. Je vais vous dire comment cela se passa. Vous saurez donc
que la ruelle d'Astérie a toujours été composée de tout ce qu'il y a
de plus spirituel et de plus éclairé à la cour parmi le sexe. Un jour
entre autres que la compagnie étoit fort grande et que le Roi étoit
présent, après avoir parlé des modes, qui est l'entretien le plus
ordinaire des dames, un jeune abbé, qui ne cherchoit que l'occasion de
faire paroître son esprit, fit tomber la conversation sur les ouvrages
galans nouvellement imprimés. On y parla de toutes sortes de sciences,
mais d'une manière qui n'avoit rien de pédantesque; la philosophie de
M. Descartes y fut agitée; Gassendi eut ses partisans, et on peut dire
que les maîtres auroient eu de la peine à en parler plus savamment.
Astérie, qui étoit pour la sceptique, envoya quérir dans son cabinet
un livre dont elle avoit besoin pour confirmer quelque chose
qu'elle avoit avancé. On l'apporta. Il avoit pour titre _la Recherche
de la Vérité_[36]. Elle l'ouvrit, et elle trouva dedans les vers
suivans, écrits sur un papier volant:

SONNET.

    _Quatre animaux M. D. T. S.[37] sont maîtres de ton sort;
    Chacun voit son rival d'un oeil de jalousie
    Et veut gouverner seul, mais leur rage est unie
    Pour sucer tour à tour ton sang jusqu'à la mort.

    Le lion[38] prend partout, sans épargner l'autel;
    Le timide mouton[39] opprime l'innocence;
    Le lézard[40] des rappins[41] dort dessus la finance;
    Mais du dernier de tous le poison est mortel[42].

    C'est ce funeste auteur de toutes nos misères
    Qui chassa du jardin le premier de nos pères,
    Et pour prix de sa foi lui promit un trésor.

    Ce serpent garde encor son ancienne malice;
    Il se couvre de fleurs, et tout son artifice
    Est de tromper son maître avec la pomme d'or._

Il n'est pas nécessaire de vous dire que la lecture de ce sonnet fit
changer l'entretien: on connut d'abord l'excès de la satyre, et chacun
voulut faire paroître son zèle pour en rechercher l'auteur; mais ce
fut inutilement. On l'attribua à un Italien fort critique, qui
s'appeloit Gerolamo Pamphilio; quelques mécontentemens qu'il avoit
reçus sans sujet d'un des ministres d'Etat donnèrent fondement de
croire que c'étoit lui qui avoit ainsi répandu sa bile sur tous les
autres; il avoit déjà été soupçonné d'être l'auteur de cette
inscription qui fit tant de bruit et qui fut placée dans un cartouche
au-dessus de la porte de la chambre d'Astérie, un jour que le roi lui
donnoit le divertissement de la musique. Comme je crois que personne
ne l'ignore, je ne la mets point ici, outre qu'elle ne fait rien au
sujet.

Revenons à mademoiselle de Fontange, que nous avons laissée avec le
Roi, bien fâchée de ce qu'elle avoit servi de divertissement à la
compagnie. Elle témoigna que cette aventure la touchoit d'autant plus
vivement, qu'on l'attaquoit dans ce qu'elle avoit de plus sensible. Le
Roi n'en marqua pas moins de déplaisir, mais seulement à cause qu'il
en donnoit à sa maîtresse; car, pour lui, on peut dire qu'il se met
au-dessus de ces sortes de bagatelles. Il la consola et lui promit
d'en faire une si exacte recherche, qu'il découvriroit celui ou celle
qui auroient voulu se divertir à ses dépens. Cela la remit un peu, et,
après quelques réflexions, elle le pria de laisser le tout dans le
silence, sans y penser davantage. Elle fit prudemment, car c'étoit
l'unique moyen d'étouffer la raillerie et d'empêcher le monde d'en
parler. Nos amans ne s'appliquèrent donc plus qu'à passer agréablement
le temps et à se donner tous les témoignages les plus tendres de leur
amours. On peut dire que le Roi n'en a jamais marqué davantage que
pour mademoiselle de Fontange. Il ne peut pas être plus ardent, et le
retour avec lequel cette belle témoigna le sien ne peut pas être plus
passionné. Elle le fit paroître particulièrement lorsqu'étant à Paris,
elle apprit de Saint-Germain que le Roi, qui se fait souvent un de ces
plaisirs de vigueur, avoit couru grand danger dans la poursuite d'un
sanglier; que son cheval avoit été blessé par cette bête, et que sans
une force et une adresse particulières, Sa Majesté auroit eu de la
peine à se tirer du péril. Cette nouvelle lui fut communiquée par un
gentilhomme de madame la princesse d'Epinoi[43], qui étoit elle-même
de la partie. Mademoiselle de Fontange y fut presque aussi sensible
que si le mal étoit effectivement arrivé; elle tomba dans la plus
grande tristesse du monde, et envoya dès le même jour ce billet au
Roi:

    _Je ne puis, mon cher Prince, vous exprimer l'inquiétude où je
    suis. Puis-je apprendre de tous côtés le peu de soin que vous
    apportez à votre conservation sans trembler? Au nom de Dieu,
    ménagez mieux une vie qui m'est plus chère que la mienne, si
    vous voulez me trouver à votre retour. Eh quoi! votre courage
    n'est-il pas assez connu, aussi bien que votre adresse, pour
    vous exposer ainsi à de nouveaux dangers? Pouvez-vous trouver le
    délassement des fatigues de la guerre dans un exercice si
    pénible et si périlleux? Ah! j'en tremble de peur! Pardonnez,
    mon cher Prince, ces reproches, à l'ardeur de ma passion, et
    revenez si vous aimez et si vous voulez retirer de la crainte
    celle qui vous chérit si tendrement._

Il est aisé à connoître que l'étude a moins de part à cette lettre que
le coeur; l'on découvre d'abord que c'est lui qui parle, et il
seroit difficile de le faire parler plus tendrement. Elle fut lue du
roi avec des transports de joie qu'il seroit mal aisé d'exprimer; il
la baisa mille fois, et envoya aussitôt un exprès à sa maîtresse, avec
cette réponse:

    _Non, ma chère enfant, ne craignez pas, le péril est passé, et
    je ne veux plus me conserver que pour vous seule. Je vous
    l'avoue, je ne suis pas excusable d'avoir cherché du plaisir
    dans des exercices que vous n'avez pas partagés avec moi; mais
    pardonnez ces momens que j'ai donnés aux désirs de la gloire, et
    je pars pour passer les jours entiers à vous dire que je vous
    aime. Ah! qu'il est doux seulement d'y penser, lorsqu'on aime un
    enfant si aimable, et qu'on est certain d'en être aimé!_

Le Roi suivit de bien près cette lettre, et partit de Versailles le
jour d'après celui qu'elle fut envoyée, pour aller rassurer sa belle.
«Ah! que je suis heureuse, mon cher Prince, lui dit-elle en l'abordant
avec un air engageant, de vous voir ainsi de retour! Ah! que
l'éloignement de ce qu'on aime est une chose difficile à
supporter!--Je l'ai bien éprouvé, ma chère enfant, lui dit le Roi en
l'embrassant, et ce n'est que l'amour extrême que je vous porte qui
m'a si tôt rappelé et qui n'a pas pu me permettre de vivre un moment
sans vous.» Cette entrevue fut accompagnée d'autant de marques de joie
que si c'eût été la première: nos amans ne pouvoient assez se
regarder, et les plaisirs qui suivirent ces transports furent goûtés
de l'un et de l'autre dans toute leur étendue. Oui, on peut dire que
ce fut dans toute leur étendue, puisque la nuit qui suivit l'arrivée
de Versailles fut trop courte pour Mars et pour Vénus; le jour d'après
partageoit une partie de leurs ébats, et les dégoûts qui suivent de si
près les plus purs contentemens n'osèrent pas troubler le doux
passe-temps de notre monarque.

Ce fut dans ces doux momens que mademoiselle de Fontange obtint du roi
la grâce de... qui lui avoit inutilement été demandée par la bouche de
plus d'un prince. Il lui accorda une pension considérable en faveur
d'une demoiselle de ses amies; et l'abbaye de Chelles[44], dont
sa soeur a été pourvue, fut encore un effet de sa libéralité. Tant
il est vrai que nous n'avons plus rien de cher, quand une fois nous
avons donné notre coeur. Cette nouvelle abbesse fut bénite avec une
pompe et une magnificence extraordinaires; c'étoit assez qu'elle fût
la soeur de la maîtresse du Roi pour qu'il ne manquât rien à la
cérémonie: aussi fût-elle honorée d'un grand nombre d'évêques; presque
toute la cour y assista, et mademoiselle de Fontange y parut avec un
si grand éclat qu'elle attira autant de regards sur elle que celle qui
en faisoit le principal personnage.

Si toutes ces grâces et ces faveurs dont nous venons de parler avoient
été accordées à des personnes qui ne fussent pas recommandables par leur
mérite particulier, elles pourroient être sujettes aux changemens; mais
toutes les demandes de mademoiselle de Fontange sont faites avec tant de
choix et de discrétion, qu'il n'y a rien à craindre de ce côté-là. Si la
V. L. R. avoit autant apporté de circonspection dans tout ce qu'elle a
exigé du Roi[45], son oncle[46] ne seroit pas devenu d'évêque
meunier; le proverbe est un peu commun, mais il ne convient pas mal au
sujet. On dit que c'est sur sa pure et simple démission que M. de B. V.
U.[47] remplit dignement sa place; nous ne pouvons le croire
pieusement, sans ôter à une vertu ce qui appartient à une autre et
donnera l'humilité de L. B. L. B.[48] ce qui a été un pur effet de son
obéissance. Peut-être que s'il eût eu autant de bonheur qu'il eut de
zèle pour apaiser quelques légers troubles de son diocèse, il ne seroit
pas si tôt déchu de sa grandeur; mais le peu de réussite qui suivit ses
empressemens ne causa pas seulement sa disgrâce, mais contribua aussi à
celle de M. de Molac[49]. Le Roi lui en marqua son ressentiment par
une lettre, qu'il eut la simplicité de faire voir, où entre autres
termes il y avoit: _J'entends que votre Bréviaire fasse toute votre
occupation_. Tant il est vrai que la cour ne juge de la nature d'une
entreprise que par le bon ou le mauvais succès, et que les bonnes
intentions ne produisent pas toujours de bons effets.

Comme l'air de la campagne donne souvent de l'assaisonnement à des
plaisirs que nous trouverions fades et insipides dans les plus grandes
villes, le Roi ne passa pas longtemps à Paris sans méditer son retour à
Versailles: il est vrai que c'est un lieu rempli d'enchantement, depuis
qu'on s'est appliqué à l'orner et à l'embellir. Toute la cour partit
donc pour ce lieu de plaisance, et le Roi y renouvela toutes les fêtes
et tous les divertissements qui avoient été en quelque manière
interrompus par son départ si précipité: les parties de chasse y furent
assignées; les dames qui accompagnent d'ordinaire Sa Majesté dans cet
exercice y parurent infatigables et y firent voir beaucoup de vigueur.
La santé de mademoiselle de Fontange étoit trop chère au Roi pour qu'il
lui permît de s'engager, comme beaucoup d'autres dames, dans la course;
elle en eut le plaisir sans se mettre dans le hasard, et vit de son
carrosse tout ce qui pouvoit satisfaire sa curiosité. La chasse finie,
le Roi descendit de cheval, prit la place auprès d'elle et la conduisit
dans son appartement. Elle étoit pour lors dans l'humeur la plus gaie du
monde, et elle dit mille plaisanteries à son amant sur le divertissement
qu'une de la troupe avoit donné en tombant de son cheval. Le Roi rioit
de tout son coeur, particulièrement quand elle dit devant plusieurs
personnes que cette chute devoit être d'autant plus sensible à cette
belle chasseresse, que les dames ne s'étoient pas pourvues de caleçons,
contre l'ordinaire. Cela donna occasion à mademoiselle de B...[50],
fille d'honneur de Madame[51], de dire qu'elle mourroit s'il lui étoit
arrivé un pareil accident. «Je me réserve, continua-t-elle, pour des
divertissemens plus tranquilles, et je ne puis assez admirer celles qui
ne peuvent goûter de plaisirs sans courir fortune de leur vie.» Elle
lâcha cette parole sans prendre garde que Madame, qui étoit présente,
est une des plus passionnées pour cet exercice. Aussi releva-t-elle
hautement ce qui avoit été dit. «Je vois bien, reprit-elle en
s'adressant à celle qui eût bien voulu retirer sa parole, je vois bien
que les plaisirs de la ruelle vous toucheroient plus vivement que ceux
qui se trouvent dans l'agitation: il faut des divertissemens paresseux
et sédentaires à celles dont la foiblesse ne leur permet pas d'en
prendre d'autres.» Madame la Dauphine fit changer l'entretien en parlant
du bal que Sa Majesté donnoit le lendemain. Ce fut un des plus beaux de
tous ceux qui ont paru auparavant; tout y étoit pompeux et magnifique.
Le Roi y dansa avec son adresse ordinaire; mais ce qui surprit le plus,
ce fut qu'il prit jusques à deux fois une jeune demoiselle et lui dit
quelques galanteries fort obligeantes. Il fut le lendemain au lever de
sa maîtresse; mais il la trouva dans une tristesse et un abattement
extraordinaires. Il témoigna bien du chagrin de la voir dans cet état;
il lui demanda fort tendrement quel en étoit le sujet. «Ah! Sire, lui
dit-elle en le regardant avec un air fort touchant, si votre personne
étoit moins aimable, on auroit moins de tristesse!» Il connut que
c'étoit la jalousie qui causoit ce désordre; il n'en fut pas fâché, car
quand il aime il veut être aimé, et il n'y a rien qui l'engage si
fortement que ces sortes de craintes, quand on les marque à propos. Il
apprit de sa belle que ce qui s'étoit passé au bal l'avoit un peu
alarmée, et que c'étoit la seule cause de sa mauvaise humeur. Il lui fit
voir le peu de sujet qu'elle avoit eu de s'affliger, l'assura qu'il
n'aimeroit jamais qu'elle, et que le soupçon qu'elle avoit eu étoit le
plus mal fondé du monde. «Eh quoi! continua-t-il, est-il possible que
vous connoissiez si mal les sentimens de mon coeur? J'abandonne tout ce
que j'ai de plus cher dans la vie. Ah! c'est faire tort à mon amour que
d'en avoir seulement la pensée, et vous ne le pouvez sans condamner mon
jugement dans le choix que j'ai fait de votre personne. Non, je vous le
dis encore une fois, ne jugez pas de l'amour que je vous porte par celui
que j'ai témoigné à d'autres par le passé; la différence vous en doit
être connue si vous connoissez votre mérite. Croyez que, trouvant en
vous seule tout ce qu'il y a d'aimable dans toutes les autres, je ne
ferai rien contre mon intérêt, ma parole et mon inclination.--Ah! Sire,
quel plaisir n'ai-je point goûté par votre discours! et qu'il est doux
d'entendre de la bouche d'un prince si aimable des paroles si tendres et
si obligeantes! Mais aussi qu'il est difficile d'aimer un prince comme
vous sans crainte et sans inquiétude! Non, je ne puis posséder un coeur
comme le vôtre sans en appréhender la perte! C'est pourquoi excusez ma
tristesse passée, et profitez de la joie que vous m'avez rendue en me
confirmant dans la possession de votre coeur.» Elle dit ces dernières
paroles en se jetant au cou du Roi, qui ne put résister plus longtemps à
ses caresses; il la baisa, il l'embrassa, et après tout ce badinage,
ils font quelque chose qui n'est guère plus sérieux.

[[52]Bien que les choses qui sont d'une ardeur si violente ne semblent
pas devoir être de longue durée, nous avons néanmoins sujet de croire
que comme c'est la beauté, l'esprit et le mérite d'une personne toute
charmante, qui ont fait cet attachement, il subsistera tant qu'elle
conservera les mêmes avantages.

Si nous faisons un juste parallèle du mérite de notre héroïne avec les
qualités de celles qui l'ont précédée dans son emploi, nous trouverons
que sans le secours de sa beauté elle les surpasse toutes. Ceux de la
Cour qui se piquent d'être savants dans le discernement des esprits
disent que le sien ne peut être plus accompli, qu'il a en même temps les
lumières et le brillant de celui de La Vallière[53], et le fond et le
solide de celui d'Astérie. S'ils ne se trompent point dans le jugement
qu'ils en font, il est à croire que, ramassant de la sorte en soi toutes
les perfections qui peuvent rendre le Roi sensible, elle sera toujours
aimée, et que tant qu'elle saura ménager sa fortune, il ne cherchera
point d'autre amusement. Madame de Fontange est bonne, fort spirituelle,
et sensible autant qu'il se peut à deux passions toutes différentes, à
l'amour et à la haine; ce qui fait que, si elle aime avec ardeur ce que
son coeur trouve agréable, elle ne hait pas avec moins d'excès ceux dont
elle croit être méprisée. Elle aime l'honneur et la gloire, et le titre
de duchesse ne lui déplaît pas. Elle a un grand air de jeunesse, qui la
rend toute aimable. Elle parle agréablement. Mais pour faire son
portrait en deux paroles, il suffit de dire qu'elle est du goût du plus
délicat de tous les hommes en matière d'amour, et qu'elle a su engager
le plus grand et le plus fier de tous les coeurs[54].]


NOTES.

  [2] Ce mot «à présent» montre assez que ce récit a été écrit
  avant la mort de mademoiselle de Fontanges. Comment donc expliquer
  la négligence des éditeurs modernes? Supprimant le passage par
  lequel se termine l'édition primitive, et qui s'accorde avec ce
  début, ils y ont substitué un extrait de _la France galante_ où
  est racontée la mort de la favorite.

  [3] Madame de Montespan.

  [4] Voici un passage de madame de Sévigné qui est bien de nature
  à détruire ce soupçon: «La Reine a été deux fois aux Carmélites
  avec _Quanto_ (madame de Montespan). Cette dernière causa fort
  avec soeur Louise de la Miséricorde; elle lui demanda si tout de
  bon elle étoit aussi aise qu'on le disoit.--«Non, répondit-elle;
  je ne suis point aise, mais je suis contente.» _Quanto_ lui parla
  fort du frère de Monsieur, et si elle vouloit lui mander quelque
  chose, et ce qu'elle diroit pour elle. L'autre, d'un ton et d'un
  air tout aimables, et peut-être piquée de ce style: «Tout ce que
  vous voudrez, Madame, tout ce que vous voudrez.» Mettez dans tout
  cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous
  pourrez imaginer.» (_Lettre_ du 29 avril 1676.)

  [5] Voyez t. II, p. 390 et suivantes.

  [6] Madame de Montespan auroit trouvé à la célèbre abbaye
  de Fontevrault sa soeur, la pieuse et savante
  Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, qui, après avoir été
  religieuse à l'Abbaye-au-Bois, avoit été nommée abbesse de
  Fontevrault, et chef et générale de l'ordre le 16 août 1670.

  [7] Si le parti qu'avoit pris mademoiselle de La Vallière de
  quitter la cour lui eût été si pénible, les instances du Roi
  l'auroient sans doute décidée à quitter le couvent la seconde fois
  comme la première.

  [8] Ici se place, dans certaines éditions, un long passage
  détaché, on ne sait pourquoi, de _la France galante_, et qui ne
  figure dans les premières éditions ni de _la France galante_ ni de
  l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Nous l'avons indiqué en
  son lieu. Voy. ci-dessus, t. 2, p. 454, 464, etc.--En revanche, le
  passage que nous donnons, et où, entre autres particularités, il
  est question de mademoiselle de Ludre, a été entièrement supprimé.

  [9] Nous n'osons interpréter ces initiales, qui ne sont pas les
  mêmes dans tous les textes. Certains manuscrits portent Mlle D. L.

  [10] Marie-Elisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, tour à
  tour fille d'honneur de Madame Henriette, de la Reine et de la
  seconde MADAME.

  [11] Les éditions qui se sont écartées du texte primitif y
  rentrent pour un instant, depuis cette phrase. Voy. plus haut.

  [12] La princesse Palatine, mère du Régent, représente Mlle de
  Fontanges comme «charmante, mais sans esprit.»--«Elle étoit
  décidément rousse, mais belle comme un ange de la tête aux pieds.
  C'étoit une femme furieusement romanesque.»

  [13] Mademoiselle de Fontange ne se distingua pas toujours à la
  danse: «On m'a dit de bon lieu qu'il y avoit eu un bal à
  Villers-Cotterets; il y eut des masques. Mademoiselle de Fontange
  y parut brillante et parée des mains de madame de Montespan. Cette
  dernière dansa très-bien. Fontange voulut danser un menuet; il y
  avoit longtemps qu'elle n'avoit dansé: il y parut; ses jambes
  n'arrivèrent pas comme vous savez qu'il faut arriver. La courante
  n'alla pas mieux, et enfin elle ne fit plus qu'une révérence.»
  (_Lettre_ de Sévigné, du 6 mars 1680, jour du mercredi des
  cendres.)

  [14] Ces tapisseries, exécutées aux Gobelins d'après les
  tableaux, existent encore au palais de Saint-Cloud. L'oeuvre du
  peintre est au Louvre.

  [15] Louis XIV restoit dans les traditions de Henri IV et de la
  plupart des seigneurs de son temps. On sait combien on trouve,
  dans les oeuvres des poètes, de pièces écrites par eux à des dames
  au nom de leurs protecteurs.

  [16] Le Roi. La _clef_ de cette pièce est donnée par le texte.

  [17] La propreté signifioit alors l'élégance, le luxe des habits.

  [18] Mad. L. D. M. _Sic_ dans le texte; mais voyez à la p. 11
  et à la p. 33.

  [19] Manchini.

  [20] La Vallière.

  [21] Montespan.

  [22] Du Lude. _Sic_ dans le texte. Il faut lire Mademoiselle de
  Ludres. Voyez p. 13.

  [23] La C. H. N. S.

  [24] Flatterie de M. D. S. (de M. de Saint-Aignan, auteur de la
  pièce).

  [25] Les intrigues de M. D. L. M. (Voyez p. 11 et 28.)

  [26] Conduite de Madame de F. T.

  [27] Le Roi.

  [28] Conseil de M. D. L. M. (Voyez p. 11, 28 et 33.)

  [29] On appeloit «cassation de soudrilles» le licenciement des
  troupes.

  [30] Passe-temps royal.

  [31] Le doux moment.

  [32] On les appela dans la suite _des Fontanges_.

  [33] Madame la duchesse d'Arpajon. (_Note de l'édition_ de 1740.)

  [34] Les éditions modernes donnent seule cette variante, qui
  supprime l'hiatus:

              ...... de transport animé.

  [35] Madame de Montespan.

  [36] C'est le célèbre ouvrage de Malebranche.

  [37] Ces lettres, initiales des mots: maîtres de ton sort,
  semblent mises ici pour dérouter la recherche; mais, dans les
  notes qui suivent, nous croyons avoir donné le mot de l'énigme.

  [38] Le lion désigne évidemment M. de Lyonne, ministre et
  secrétaire d'Etat, dont voici les armes: il portoit écartelé au
  premier et quatrième de gueules à la colonne d'argent mise en pal,
  au chef d'azur chargé d'un _lion_ passant d'or, qui est de Lyonne;
  au deuxième et troisième, d'azur à trois bandes d'or, au chef
  aussi d'azur chargé d'une tête de _lion_ arrachée d'or, qui est
  Servien.

  [39] F. Séguier, chancelier de France, portoit d'azur au chevron
  d'or, accompagné de deux étoiles en chef de même, et d'un _mouton_
  passant d'argent en pointe.--C'étoient des armes parlantes:
  _Segui_, en Auvergne, signifie _mouton_.

  [40] Michel Le Tellier, marquis de Louvois, ministre et
  secrétaire d'Etat, portoit d'azur à trois _lézards_ d'argent posés
  en pal, deux et un, au chef cousu de gueules, chargé de trois
  étoiles d'or.

  [41] Les textes imprimés portent: _des jappins_. Un manuscrit
  nous a autorisé à faire cette restitution.

  [42] Colbert portoit d'or à la _couleuvre_ ou guivre ondoyante
  d'azur.

  [43] Jeanne Pelagie de Chabot-Rohan, seconde femme d'Alexandre
  Guillaume de Melun, prince d'Espinoy. Elle se maria le 11 avril
  1668, devint veuve le 16 février 1679, et mourut le 18 août 1698.

  [44] Voy. t. 2, p. 469.

  [45] Ceci est en contradiction avec ce que l'on a vu ailleurs de
  sa réserve, qui étoit qualifiée d'égoïsme.

  [46] Guillaume de La Baume le Blanc de La Vallière, oncle de la
  duchesse de La Vallière, se démit de l'évêché de Nantes en 1677.

  [47] M. de Beauveau. Guillaume de La Baume le Blanc de La
  Vallière, évêque de Nantes, eut pour successeur à ce siége Gilles
  de Beauveau, son neveu, fils de François de Beauveau et de Louise
  de La Baume le Blanc.

  [48] M. de La Baume le Blanc.--La première édition seule donne
  ces initiales.

  [49] Sébastien de Rosmadec, quatrième du nom, marquis de Molac,
  qui avoit épousé Catherine Gasparde de Scorraille, soeur de
  mademoiselle de Fontange. Voy. t. 2, p. 469.

  [50] «J'avois une fille d'honneur nommée Beauvais, dit la
  princesse palatine, mère du régent; c'étoit une personne fort
  honneste. Louis XIV en devint très amoureux; mais elle tint bon.
  Alors il se tourna vers sa compagne, la Fontange, qui étoit
  charmante aussi, mais sans esprit.»--L'initiale de notre texte a
  sans doute ici son explication.

  [51] Marie Anne-Christine-Victoire de Bavière, fille de
  Ferdinand-Marie, duc de Bavière, électeur du Saint-Empire, et
  d'Adélaïde-Henriette de Savoie, épousa le 28 janvier 1680 Louis,
  dauphin de France, fils de Louis XIV.

  [52] Toute la fin de cette histoire, écrite du vivant de
  mademoiselle de Fontange, a été changée dans les éditions faites
  après sa mort. Nous avons suivi le texte le plus ancien. On a lu
  dans la _France galante_ tous les passages que les éditeurs
  maladroits de 1754 en ont détachés pour les recoudre à ce récit,
  dont ils ont dénaturé la rédaction primitive.

  [53] Madame de Sévigné a fait aussi la comparaison de
  mademoiselle de Fontange et de madame de La Vallière, mais tout à
  l'avantage de la seconde: «_La belle beauté_, dit-elle
  (mademoiselle de Fontange) est si touchée de sa grandeur qu'il
  faut l'imaginer précisément le contraire de cette petite
  _violette_ (mademoiselle de La Vallière) qui se cachoit sous
  l'herbe, et qui étoit honteuse d'être maîtresse, d'être mère,
  d'être duchesse: jamais il n'y en aura sur ce moule.» (_Lettre_ du
  1er septembre 1680.)

  [54] On a vu, à la fin du second volume, le récit de la mort de
  mademoiselle de Fontange. Nous devons le compléter ici par cette
  lettre, où Louis XIV, craignant peut-être de trouver les preuves
  d'un empoisonnement, écrit au duc de Noailles de ne laisser ouvrir
  le corps que si on ne pouvoit absolument l'empêcher. Voici cette
  lettre, publiée par la Société de l'histoire de France,
  _Bulletin_, nov. 1852:

  _Ce samedy à dix heures._--«Quoyque j'atandisse il y a longtemps
  la nouvelle que vous m'avés mendée, elle n'a pas laissé de me
  surprendre et de me fascher. Je voy par vostre lettre que vous
  avés donné tous les ordres nécessaires pour faire exécuter ce que
  je vous ay ordonné. Vous n'avés qu'à continuer ce que vous avés
  commencé. Demeurés tant que vostre présence sera nécessaire, et
  venés ensuitte me rendre compte de touttes choses. Vous ne me
  dittes rien du père Bourdaloue. Sur ce que l'on désire de faire
  ouvrir le corps, si on le peut esvister, je croy que c'est le
  meilleur party. Faites un compliment de ma part aux frères et aux
  soeurs, et les assurés que dans les occasions ils me trouveront
  toujours disposé à leur donner des marques de ma protection.

  «LOUIS.»



  SUITE
  DE
  LA FRANCE GALANTE
  OU
  LES DERNIERS DÉRÉGLEMENTS
  DE LA COUR.



[Bandeau]

  AVERTISSEMENT[55]
  DU LIBRAIRE AU LECTEUR[56].


_L'auteur de la suite de la France Galante a été si mal informé de ce
qui s'est passé sur le sujet de Madame de Maintenon, que l'on peut
dire que la plupart des choses, qu'il y a avancées n'ont été que
pour grossir son historiette[57]. Il y a même mis plusieurs choses
malhonnêtes et peu séantes à un auteur, qui doit être plus modeste, et
qui doit savoir que son ouvrage sera lu par l'un et l'autre sexe.
Aussi la plupart n'ont pas voulu le lire à cause des saletés qu'ils y
ont trouvées, mais surtout les dames, dont quelques-unes se sont
plaintes de ce que plusieurs auteurs, par leurs ordures[58], les
privoient de lire plusieurs petites histoires galantes de ce temps.
C'est donc pour y remédier et satisfaire à leur curiosité que j'ai
bien voulu, dans cette seconde édition, corriger toutes les périodes
sales et les faussetés que j'ai remarquées dans l'autre édition, pour
les accommoder au goût de toutes sortes de personnes. C'est, dis-je,
pour leur faire plaisir que j'ai fait imprimer cette seconde
édition, dans laquelle je me suis étudié à leur plaire. Si l'auteur
de la première a tiré, comme il dit, de la cassette de madame de
Maintenon tout ce qu'il a inséré dans son ouvrage, j'ose dire que
c'est une fort vilaine cassette. Ainsi l'on pourra lire cette édition
sans scrupule, et j'espère que l'on me saura bon gré de la peine que
j'ai prise à faire ce retranchement, comme je ferai encore à l'avenir,
en tout ce qui passera de tel par mes mains. Adieu._


NOTES.

  [55] Deux éditions de ce pamphlet ont paru: l'une reproduite par
  l'édition de 1754 et les éditions modernes, l'autre par
  l'édition de 1740. Toutes deux sont également fausses, et, à ce
  titre, la plus courte nous a paru la meilleure. Toutefois, nous
  reproduisons en note les passages de la première supprimés dans
  la seconde.

  [56] _Var. I._

  AU LECTEUR.

  L'amour et la fortune ont des effets si bizarres et si surprenants
  que l'esprit de l'homme, qui s'accoutume à penser à toutes choses,
  n'y sauroit penser sans étonnement. On n'y voit pas seulement les
  plus viles et les plus abjectes créatures élevées jusques au faîte
  de la gloire et de la grandeur, mais encore les plus hautes et les
  plus agréables renversées par le caprice de ces brutales passions
  et de ces chimériques effets de l'imagination que les hommes
  encensent comme des divinités; et la nature n'a jamais tant eu de
  diversités dans ses productions que l'amour et la fortune en ont
  dans leurs adorateurs et dans leurs esclaves. L'histoire que nous
  entreprenons d'écrire nous marquera cette vérité. Madame de
  Maintenon en sera l'héroïne. Elle en est aussi la preuve la plus
  surprenante et la plus agréable, comme la suite le pourra faire
  voir; heureuse elle-même, si dans la vie on peut réputer pour
  bonheur la prospérité dont elle jouit. Au reste, je veux bien
  avertir le lecteur que, quoique diverses personnes aient écrit sur
  de semblables matières et n'aient fait que de purs romans, au
  moins ce que j'écris est une vérité essentielle, car les Mémoires
  d'où ceci est tiré sont sortis de la cassette de madame de
  Maintenon. Ils sont en partie écrits de sa propre main, et nous
  les avons recouvrés d'une demoiselle qui l'a servie pendant un
  assez long temps. C'est donc d'elle que nous tenons ce que nous
  allons vous exposer. Je souhaite qu'il vous satisfasse autant
  qu'il m'a satisfait dans la peine que j'ai prise à rassembler les
  Mémoires que je vous donne; et s'il y a quelque chose de ridicule,
  n'en accusez que les originaux, et non la copie. Adieu.

  [57] L'auteur de cette préface a voulu faire son texte meilleur
  qu'il n'est. A quelques suppressions près, les deux textes sont,
  en général, également erronés.

  [58] Le libraire calomnie l'édition rivale pour assurer le débit
  de la sienne. Ni dans l'une ni dans l'autre on ne trouve un
  style ordurier.

[Cul-de-lampe]



[Bandeau]

SUITE

DE

LA FRANCE GALANTE

OU

LES DERNIERS DÉRÉGLEMENTS

DE LA COUR.


Entre tous les effets que l'amour a produits[59], il ne s'en trouve
point de plus surprenant que celui qui joint le sceptre à la houlette,
et qui rend par ses effets les conditions les plus éloignées tellement
unies ensemble que les deux parties en oublient ce qu'ils ont été et ce
qu'ils se doivent. Plusieurs exemples nous ont appris cette vérité; mais
nous n'en avons aucune qui nous en marque plus la netteté et qui soit
plus connue dans nos jours que celle que nous décrivons.

Personne n'ignore[60] dans notre France que madame de Maintenon
naquit dans l'Amérique[61]; que son père[62], qui se nommoit
d'Aubigné, étoit d'une famille noble et assez connue dans le royaume,
et surtout du temps de Henri IV. Il se sauva de France par une aventure
assez particulière: car, ayant eu quelques affaires, il fut arrêté et
mis prisonnier en Guienne[63]; mais, après y avoir demeuré quelque
temps, et ne voyant pas de jour d'en sortir, il s'avisa de cajoler la
fille du geôlier, et lui promit de l'épouser si elle vouloit faciliter
son évasion[64]. Cette fille, plus amoureuse que fidèle à son père,
écouta les propositions du galant prisonnier, et sut si bien prendre
son temps qu'un dimanche, pendant que ses parents étoient à la messe,
elle se sauva avec lui, et ils trouvèrent tous deux le moyen de
s'embarquer pour la Martinique[65], où d'Aubigné lui tint parole et
l'épousa d'abord qu'ils y furent arrivés[66]. Pour tâcher d'y pouvoir
subsister, il prit des terres pour un plantage, suivant la coutume de ce
pays-là; et de ce mariage naquit la dame de Maintenon, si connue dans le
monde, et qui fait aujourd'hui tant de bruit à la cour de France.
Cependant, soit qu'elle eût perdu son père et sa mère en bas âge, ou que
sa marraine[67], qui n'avoit pas d'enfants[68], la prît en amitié,
cette dame charitable[69] la retira chez elle à l'âge de trois ans et
en prit soin comme de sa fille; et, comme elle étoit jolie et agréable,
elle l'éleva chez elle, ensuite de quoi elle l'amena en France[70],
où, après un assez long et pénible voyage, à cause des mauvais temps de
la saison, ils arrivèrent heureusement et vinrent débarquer à la
Rochelle[71]; et après quelque séjour elles prirent leur route pour le
bas Poitou, où elles demeurèrent quelque temps sans revers de
fortune[72]. Le premier[73] qui arriva à notre héroïne fut la mort
inopinée de sa marraine. En ce temps elle étoit environ dans la
quinzième année de son âge. Cette mort la toucha sensiblement, et elle
se souhaitoit cent fois dans l'Amérique; et il est à croire qu'elle en
eût été inconsolable, si un villageois, voisin du lieu où elle
demeuroit, n'eût tâché par ses compliments de lui persuader qu'elle
pourroit trouver en lui ce qu'elle avoit perdu dans sa marraine[74].
Il avoit assez de bien pour un homme de sa qualité, mais il étoit mal
bâti et incapable de donner de l'amour à une jeune fille; à cela près,
dis-je, on ne pouvoit trouver dans tout le village un homme qui le pût
surpasser. Il avoit autant d'esprit qu'il en faut pour le négoce qu'il
faisoit.

Longtemps avant la mort de la marraine de notre héroïne, il avoit un
certain penchant pour elle qui ne peut s'exprimer, car il sentoit un
petit je ne sais quoi qu'il n'osoit découvrir. Sans doute le respect de
madame de...[75], marraine de la Maintenon, l'en empêchoit; mais, dès
qu'elle fut morte, il chercha tous les moyens du monde pour l'accoster;
il ne se chantoit point de grand'messe qu'il n'y fût, point d'assemblée
dans le village qu'il n'y eût part. Et s'il arrivoit une foire de
conséquence, il n'y avoit aucune sorte de rubans qu'il n'achetât pour
lui en faire présent, pour par là tâcher de gagner ses bonnes grâces.
Mais il n'avançoit pas beaucoup dans ce langage muet, et on peut dire
que toutes ses assiduités eussent été de nul effet s'il n'eût trouvé
l'occasion de l'aborder un jour qu'elle puisoit de l'eau. «Voulez-vous
que je vous aide? dit-il.--Hélas! reprit-elle, vous m'obligerez.» Il se
mit en devoir, et par excès de civilité il porta ses cruches jusqu'à sa
chambre, où, se trouvant seul avec elle, il lui dit: «N'est-il pas vrai
que vous avez bien du chagrin de la mort de votre marraine? C'étoit une
bonne femme, qui avoit bien du soin de vous, et qui n'auroit pas manqué
à vous donner quelque petite chose pour avoir un bon laboureur du
village; mais, poursuivit-il encore, quoiqu'elle ne vous ait rien
laissé, j'ai assez d'amitié pour vous donner la moitié de ce que j'ai si
vous voulez être ma femme; vous serez maîtresse avec moi, et rien ne
vous manquera.--Donnez-moi, répondit-elle, un peu de temps pour y
songer, et demain, auprès de notre grange, je vous rendrai réponse.»
Notre Esope amoureux fut fort satisfait de cette visite, et après avoir
folâtré quelque peu, il se retira, en attendant le jour suivant pour sa
réponse, lequel ne fut pas plus tôt venu, et l'heure assignée, qu'il se
trouva au lieu. De si loin qu'il la vit: «Eh bien! serez-vous ma femme?
dit-il.--Je ne sais, dit-elle; je n'aurois pas beaucoup de répugnance à
l'être, mais je n'ai pas encore grande amitié pour vous; il faut espérer
que le temps amènera toutes choses.--Ah! ma chère Guillemette[76],
dit-il, que je t'aime! Je te ferai tant de bien et de si beaux présents
que tu seras comme forcée d'avoir de l'amour pour moi.»

En effet, il n'alloit en aucun des marchés voisins qu'il ne lui apportât
quelques gâteaux ou fouaces, des aiguilles, des épingles, des
jambettes[77], et quantité d'autres raretés de cette nature. Elle, qui
voyoit avec quel zèle, quelle affection, il agissoit pour son service,
commença à avoir de l'amitié pour lui. Elle se voyoit sans père, mère,
parents ni amis, dénuée de biens, comme étrangère dans un pays; et, d'un
autre côté, elle voyoit un bon laboureur qui la recherchoit et qui
l'aimoit. Il étoit un peu mal fait, mais enfin ce n'auroit pas été le
premier mariage que la nécessité auroit fait: car, lorsqu'on se voit
tomber dans un précipice, on s'attache à la première chose qu'on
rencontre pour éviter sa perte. Elle lui témoigna donc beaucoup plus
d'amitié qu'à l'ordinaire, et sans doute que leur mariage eût réussi si
une dame d'un château voisin n'eût eu compassion de sa jeunesse et de
l'embarras où elle se mettoit en épousant ce villageois; et, ayant
trouvé en elle un esprit capable d'être amené à quelque chose, elle la
prit chez elle, où elle servit de fille de chambre. Là, elle oublia tout
à fait son pauvre village, et commença à s'éclaircir un peu l'esprit à
la mode de la noblesse. Son pauvre amant fut au désespoir de la perte
qu'il faisoit; il auroit bien été jusque dans le château pour la voir,
mais on l'avoit averti de n'en point approcher s'il ne vouloit en
remporter une charge de bois, si bien qu'il étoit dans les plus grands
chagrins du monde. Néanmoins il avoit toujours quelque espérance de lui
parler, et, sachant qu'elle devoit, à quelques jours de là, aller seule
faire ses dévotions dans l'église de la paroisse, il prit la résolution
de lui parler; pour cet effet, il s'y rendit de grand matin, crainte de
la manquer. Lorsqu'elle voulut entrer dans l'église, il s'avança pour
lui parler; mais elle, qui se sentoit le coeur relevé par les habits
qu'elle portoit, et auxquels elle n'étoit pas accoutumée, le rebuta et
ne le voulut du tout point écouter. Peu s'en fallut qu'il ne perdît tout
à fait le respect dans ce lieu saint et qu'il ne l'accablât d'injures;
mais, sa raison se trouvant plus forte que sa passion, il attendit à la
fin de l'office, et, lorsqu'elle sortit, il l'accabla, en la suivant,
des plus sanglantes injures; il lui reprocha mille fois jusqu'à la
dernière bagatelle qu'il lui avoit donnée; quelquefois il juroit,
d'autre part il la supplioit de n'oublier point l'amour ardent qu'il lui
avoit témoigné. Enfin il fit cent postures par lesquelles il n'avança
rien, car elle poursuivoit toujours son chemin sans le vouloir écouter
ni même le regarder, ce qui le pénétra tellement de douleur qu'il fut
le jour même saisi d'une grosse fièvre qui en peu l'emporta du monde.
Elle ne laissa pas d'en avoir un peu de chagrin, mais si peu que deux
heures de temps le firent oublier pour jamais. Elle demeura bien quelque
temps dans cette manière de vivre médiocre, et sans doute elle y eût
passé sa vie si le marquis de Chevreuse[78] n'eût trouvé des charmes
en elle. Il la vit la première fois avec cette dame, et, ayant su son
extraction, il médita de s'en faire une conquête. Pour cet effet, il
l'attaqua par tous les endroits qu'il crut la pouvoir mieux vaincre,
mais inutilement: elle étoit avec une personne vertueuse, qui avoit
incessamment l'oeil sur elle, et qui l'avoit instruite dans la voie
d'honneur, si elle y eût voulu rester. M. de Chevreuse, qui avoit vu la
cour, ne s'étonnoit pas de ses refus; il continuoit toujours dans sa
poursuite, et ne désespéra point de venir à son but. Un jour que sa dame
étoit à recevoir visite, et qu'elle étoit, contre son ordinaire, seule
dans la chambre, il l'aborda avec de grandes civilités: «Eh bien,
Mademoiselle, lui dit-il, avez-vous juré de m'être toujours cruelle, et
ne voulez-vous point correspondre à la plus forte passion du monde? Je
vous aime, Mademoiselle, je vous l'ai dit diverses fois de bouche, et
mes yeux vous le disent à tous moments; cependant vous ne voulez pas me
souffrir, et il semble que toute votre tâche n'est qu'à me faire
souffrir mille martyres par le mépris que vous faites de mon amour et
par l'indifférence avec laquelle vous recevez mes protestations.--Je
n'ai, Monsieur, lui répondit-elle froidement, ni rigueurs ni douceurs à
votre égard; je me connois, et il me suffit d'avoir pour vous le respect
qui est dû à votre rang, sans envisager autre chose.» En finissant, elle
sortit brusquement de la chambre et se rangea avec ses compagnes, sans
qu'il pût l'obliger à rester, quelque prière qu'il fît. Néanmoins il ne
laissoit point passer d'occasion sans lui parler de son amour, et il
croyoit remarquer quelque avance dans ses affaires, lorsqu'il fut obligé
d'aller prendre possession d'une terre peu éloignée, qu'une tante lui
venoit de laisser par sa mort. Avant de sortir de la province, il voulut
lui dire adieu; mais il ne la put trouver en particulier, parce qu'elle
étoit occupée auprès de sa dame, qui se trouvoit mal; il résolut
pourtant de lui écrire, ce qu'il fit incontinent qu'il fut arrivé au
lieu où il devoit être, et, pour lui faire tenir sa lettre avec sûreté,
il fit partir un de ses gens pour visiter de sa part la dame chez qui
elle étoit, avec ordre de lui rendre à elle-même la lettre, ce qu'il
fit. D'abord qu'elle l'eut reçue, elle ne savoit si elle la porteroit à
sa maîtresse ou si elle la liroit. Son esprit demeura ainsi quelque
temps en suspens; mais enfin la curiosité l'emporta, et elle l'ouvrit et
y lut ces mots:

    MADEMOISELLE,

    _Après vous avoir souventes fois dit de bouche que je vous aime
    plus que moi-même, je prends la liberté de vous en assurer plus
    certainement, et en même temps vous protester que je vous
    aimerai toujours nonobstant votre indifférence. J'ai un chagrin
    cuisant de n'avoir pas pu prendre congé de vous avant mon
    départ; j'en ai cherché avec soin toutes les occasions; mais,
    cruelle, vos rigueurs et mon amour ne suffisoient pas pour me
    tourmenter, vous avez encore affecté d'éviter ma rencontre,
    parce que vous pouviez bien préjuger que par un moment de votre
    charmante conversation j'aurois adouci les maux que votre
    absence me cause. Quittez, Mademoiselle, toutes ces rigueurs, si
    contraires aux belles âmes comme la vôtre, et, en considerant la
    force de mon amour, agissez en généreuse, et rendez coeur pour
    coeur. Le mien est vôtre; il ne souffrira jamais d'autre image
    que celle de votre charmante personne, et jamais il ne sera
    partagé. Donnez-moi donc une petite place dans le vôtre; c'est
    l'unique chose que je demande au monde, et pour laquelle
    j'abandonnerois volontiers mes biens et mes dignités.
    Correspondez donc à mon amour, Mademoiselle, et ne soyez pas
    seulement maîtresse absolue de mon coeur, mais encore de mes
    biens. Le porteur prendra votre réponse; je vous supplie, ne me
    la deniez pas, non plus que ce que je vous demande, sans quoi
    vous réduirez au désespoir un homme qui n'a de vie que pour vous
    aimer et de biens que pour vous servir._

    DE CHEVREUSE.

Elle demeura toute déconcertée à la lecture de cette lettre, et
ne savoit si elle y devoit répondre ou non; à la fin, elle se
détermina de ne point faire de réponse, et même d'éviter la rencontre
du messager, ce qu'elle fit en se rendant auprès de ses compagnes, où
elle fut jusqu'à son départ; après quoi elle fut se promener seule
auprès d'un petit bois joignant la maison, où elle ne fut pas plus tôt
que la démangeaison de revoir cette lettre la reprit. D'abord elle se
fit un peu de violence pour martyriser sa passion; mais la curiosité
annexée au sexe l'emporta: elle lut et relut la lettre. D'abord il lui
sembloit que ce n'étoit que divertissement, et que cent lettres
n'auroient pas d'empire sur son coeur; après elle se plaisoit à la
lire et trouvoit un certain charme qui attachoit ses yeux comme par
violence, et enfin elle commença d'y faire réflexion; elle la lut avec
beaucoup d'attention et la trouvoit charmante. «Quoi! disoit-elle, un
marquis amoureux de moi, mais amoureux passionné, qui m'offre son
coeur et ses biens, et je le dédaignerois! Non, je commence de voir
ma faute, je veux l'aimer; il me fera grande dame, et, au lieu que je
suis ici servante des autres, j'en aurai qui me serviront; je
relèverai par-là l'obscurité de ma naissance. Mais, disoit-elle en se
reprenant elle-même, tu connois qui tu es, et s'il t'aime ce n'est que
pour ravir ce que tu as de plus cher au monde, après quoi il ne voudra
pas te regarder; alors tu seras abandonnée et sans appui. Non, ne
l'aimons point, et conservons notre honneur.»

Flottant ainsi entre ces deux passions, elle laissa tomber sa lettre
et l'oublia sans s'en apercevoir. Elle poursuivit la promenade,
quand une vieille servante du logis avec qui elle étoit intime arriva.
Elle marchoit si doucement que Guillemette ne la put voir que
lorsqu'elle étoit déjà contre elle, et après qu'elle eut amassé la
lettre, laquelle elle cacha soigneusement, se doutant bien qu'il y
avoit quelque mystère de caché. Elle l'aborda donc et tâcha de la
tirer de sa rêverie. «Je ne vous ai jamais vue de telle humeur, lui
dit-elle, et sans doute il y a quelque chose d'extraordinaire qui vous
la cause; ne me cachez rien de vos affaires, et, si je puis y apporter
du soulagement, soyez persuadée que je n'y épargnerai rien.» Elle lui
dit encore quantité de choses, mais le tout sans pouvoir tirer aucune
réponse positive. Elle ne l'importuna pas davantage, se doutant bien
qu'elle découvriroit quelque chose par la lettre. En effet, elles ne
furent pas plus tôt à leur appartement que la vieille, fermant la
porte sur soi, en fit la lecture, par laquelle elle fut à plein
éclaircie de la cause du changement de Guillemette. Néanmoins elle eut
du chagrin de ne pouvoir savoir comment le marquis étoit avec elle et
quel effet avoit produit cette lettre. Elle jugea bien que Guillemette
ne lui découvriroit pas ce secret; ainsi elle résolut d'attendre le
retour de monsieur le marquis, afin d'en pouvoir savoir quelque chose
de lui; et, comme elle savoit par expérience que les amants sont
souvent libéraux, elle ne se promit pas une petite fortune si elle
pouvoit lui être utile dans ce commerce.

Dans ce temps, la pauvre Guillemette avoit l'esprit accablé de mille
différentes pensées. Elle voulut relire encore cette lettre, et
la chercha pour cet effet dans sa poche. Rien ne sauroit décrire son
étonnement lorsqu'elle ne la trouva pas. Elle courut d'abord au lieu
où elle l'avoit lue pour la seconde fois, mais elle ne s'y rencontra
point. Ce fut alors qu'elle ne douta plus d'être entièrement perdue
dans l'esprit de sa dame; mille pensées différentes déchiroient son
âme, et elle déchut en peu de jours de l'embonpoint où elle étoit
auparavant. Sa dame, qui l'aimoit, en voulut savoir la raison; elle
lui supposa quelque incommodité, et ne lui dit jamais la véritable. Il
n'y avoit que notre vieille Agnès qui en savoit la cause; elle voulut
aussi y apporter le remède, et, s'étant transportée dans la chambre de
la malade: «Eh bien! Guillemette, lui dit-elle, vous ne m'avez pas
voulu dire l'autre jour, auprès du bois, le sujet de votre chagrin, et
je crois que jamais je ne l'eusse su si le hasard ne me l'eût appris
en me faisant trouver cette lettre, qui m'a éclaircie de tout. Il n'y
a qu'elle qui cause votre chagrin, mais elle a été en de bonnes mains;
la voilà que je vous remets; personne ne l'a vue que moi. Je vous ai
toujours été affectionnée, et je vous la serai toujours; mais, pour
correspondre à mon amitié, il me faut faire votre confidente et ne me
rien cacher de vos intrigues.» Guillemette prit cette lettre avec
joie, et elle ne contribua pas peu à la remettre, puisque son
changement ne provenoit que de l'appréhension que sa dame n'eût vu la
lettre; ensuite elle remercia Agnès et lui fit une entière confidence
de toutes choses. La vieille ne contredisoit à rien; au contraire,
elle tomboit entièrement dans ses sentiments, pour après en faire
son profit, ainsi qu'elle se le proposoit.

Cependant M. de Chevreuse étoit au désespoir de n'avoir point de
réponse: il se résolut de lui écrire une deuxième fois, et, si sa lettre
ne faisoit pas plus d'effet, d'abandonner tout et d'aller lui-même
travailler à cette conquête. Il prit donc la plume en main et traça ce
sonnet, qu'il enferma dans le billet suivant:

BILLET DE M. DE CHEVREUSE A GUILLEMETTE.

    _C'en est fait, Mademoiselle, et vous avez juré ma mort; vous
    serez bientôt satisfaite: car, depuis que je suis absent de
    vous, mon adorable, je ne puis avoir un moment de relâche à mes
    maux. Encore si tout au moins vous les allégiez par un mot de
    votre adorable main, j'aurois la consolation d'être dans votre
    souvenir: faites-le donc, je vous supplie, et, si vous ne
    daignez pas répondre à ma prose, du moins répondez aux vers que
    vous envoie le plus passionné et le plus sincère de tous les
    amants,_

    DE CHEVREUSE.


SONNET A MON ADORABLE GUILLEMETTE.

    _Beauté dont les attraits ont captivé mon âme,
    Beaux yeux qui m'ont percé d'un des traits de l'amour,
    Que je serai heureux si je puis voir le jour
    Auquel vous donnerez de l'espoir à ma flamme!

    Depuis que je vous vis je n'ai point de repos,
        Jour et nuit je souffre martyre;
    Au lieu que ci-devant je ne faisois que rire,
        J'ai peine à prononcer deux mots.

    Soulagez mon tourment, allégez mes douleurs,
    Faites par un aveu dessécher tous mes pleurs,
    Et me rendez par là ma liberté nouvelle.

    Donnez donc votre arrêt en juge de mon sort,
    Et qu'un oui ou un non soit ma vie ou ma mort
    Et prononcez en douce, et non pas en cruelle._

Il donna ceci ensuite à un autre valet, espérant qu'il s'acquitteroit
mieux de sa commission que le précédent. Il arriva à leur château, et,
après s'être acquitté de quelques légères commissions dont il étoit
chargé, il épia le temps de trouver Guillemette seule, et il eut le
bonheur de la rencontrer ainsi dans les parterres. Il s'en approcha,
et, d'abord l'ayant saluée avec une apparence de profond respect, il
lui dit qu'il avoit ordre d'attendre la réponse. Elle connoissoit ses
livrées, et ce fut ce qui lui fit penser si elle recevroit la lettre
ou non; mais le porteur la sut si adroitement persuader qu'il
l'obligea de la prendre. Toute la réponse néanmoins qu'il put tirer
d'elle fut qu'il n'en auroit point. Ainsi, lassé d'attendre, il fut
obligé de se retirer et de s'en retourner auprès de son maître, qui ne
sut pas plus tôt le succès de sa seconde lettre qu'il mit au plus tôt
ordre aux plus pressantes de ses affaires, et se prépara pour partir
le lendemain de grand matin, comme en effet il partit, et arriva au
logis de cette dame.

D'abord il lui fut rendre ses devoirs, et n'y resta pas
longtemps, dans l'impatience où il étoit de parler à sa chère
Guillemette, qui prenoit autant de peine à l'éviter qu'il en prenoit à
la chercher. Elle réussit pour cette fois, car elle fit toujours en
sorte d'être auprès de sa dame. Le marquis en étoit au désespoir et
faisoit bien remarquer son impatience; néanmoins, pour la cacher le
plus qu'il lui étoit possible, il visita toutes les filles de madame;
entre autres, en passant devant la chambre de la vieille Agnès, il la
salua, et, comme ils se connoissoient de longue main, elle le pria
d'entrer; d'abord elle le fit seoir, et débuta son discours ainsi: «Je
ne sais, Monsieur, quelle mélancolie s'est depuis peu emparée de votre
esprit. Je ne vous vois plus cette belle humeur toujours gaillarde que
vous aviez accoutumé d'avoir; au contraire, on ne vous voit que
penser, soupirer, et toujours les yeux attachés sur terre. Hé! de
grâce, d'où procède ce changement? Çà, Monsieur le marquis, point de
déguisement: Guillemette vous en a donné. Ne cachez rien, et soyez
persuadé que j'ai assez de compassion de votre état et assez d'amitié
pour vous pour entreprendre quelque chose pour votre service;
dites-moi seulement les progrès que vous avez faits sur son coeur et
en quel état vous êtes.--Puisqu'il te faut donc tout dire, ma chère
Agnès, répondit-il, tu sauras qu'elle s'est jusqu'à présent moquée de
moi, et qu'elle me fuit tout ainsi que si j'avois le mal
pestilentieux. Je ne t'en puis dire davantage; tâche à me faire
contenter, et, outre une bonne récompense que je te donnerai, voici
dix louis que je te prie d'accepter.» Elle fit un peu de cérémonie
pour les prendre; mais enfin elle se laissa vaincre et lui promit
de s'y employer d'une manière dont il auroit sujet de se louer.

Guillemette, d'ailleurs, qui ne se méfioit de rien, après avoir lu sa
lettre, chercha une occasion favorable pour la communiquer à sa
confidente Agnès, suivant sa promesse. Elle la trouva qui venoit de
conduire le marquis. D'abord elle lui montra la lettre, et lui demanda
ce qu'elle en pensoit. «En vérité, mon enfant, dit-elle, j'ai du
déplaisir de n'être pas jeune, et propre à plaire: un amant si sincère
ne se tireroit pas de mes filets, et Dieu sait comme je ménagerois
cette fortune. Je te donne en amie le même conseil; fais ton profit de
cette affaire, et ne le rebute point tant: car il pourroit s'attacher
à quelque autre, qui prendroit d'abord l'occasion aux cheveux.» En un
mot, elle lui allégua tant de raisons, et la sut si bien persuader,
qu'elle promit à l'avenir de correspondre aux avances du marquis.
Notre vieille ne fut jamais plus aise; elle lui écrivit d'abord l'état
où étoient les choses; ce qu'il n'eut pas plus tôt appris qu'il se
prépara à donner une visite à sa malade, à laquelle ayant rendu ses
respects, il sortit pour se promener dans le jardin, où il rencontra
d'abord notre vieille Agnès, qui lui fit un récit fort ample de ce qui
s'étoit passé, et lui apprit en même temps qu'il pourroit voir
Guillemette, d'autant qu'elle étoit seule dans sa chambre. Il y courut
d'abord, et la trouva en effet occupée à travailler à son linge.
«Enfin, Mademoiselle, je me puis compter le plus heureux des hommes,
puisque j'ai, dit-il, un moment pour vous expliquer les véritables
sentiments de mon coeur: ils sont sincères et purs, Mademoiselle; je
vous aime, je vous adore; correspondez à mon amour. Hé quoi!
continuoit-il, vous ne me répondez rien! Voulez-vous me réduire au
désespoir?» A tout cela elle ne répondit que par des soupirs, qui
firent comprendre au marquis que les soins d'Agnès avoient beaucoup
opéré. Il ne se contenta néanmoins pas de ce langage muet; mais par
toutes sortes de raisons il la conjura, il la pria de se déclarer, et
fit tant enfin qu'il tira cet aveu de sa bouche, qu'il n'étoit point
haï. Il en voulut être assuré par un baiser, mais elle ne voulut pas
le lui permettre si tôt. En le lui refusant, elle ne lui ôtoit
néanmoins pas l'espérance de l'obtenir à l'avenir; mais lui,
extrêmement passionné, ne pouvant avoir ce petit soulagement à son
feu, pensa tomber en foiblesse, et il seroit sans doute tombé s'il n'y
eût eu un fauteuil proche de lui qui le soutint. Il en fut quitte pour
une petite pâmoison, de laquelle il ne fut pas plustôt revenu que, la
regardant d'un oeil languissant, il lui adressa ce sonnet:

    _Ha mon Dieu! je me meurs! il ne faut plus attendre
    De remède à ma mort, si tout soudainement,
    Guillemette, je n'ai un baiser seulement,
    Un baiser, qui pourra de la mort me défendre.

    Hélas! je n'en puis plus, mon coeur; je vais le prendre.
    Mais non, car je crains trop ton courroux véhément.
    Hé! me faudra-t-il donc mourir cruellement,
    Près de la guérison, qu'un baiser me peut rendre?

    Hélas! je crains mon mal en pourchassant mon bien.
    Le dois-je prendre ou non? Hélas! je n'en sai rien!
    Mille débats confus agitent ma pensée.

    Si je retarde plus, j'avance mon trépas.
    Je le prendrai. Mais non, je ne le prendrai pas;
    Car j'aime mieux mourir que te voir courroucée._

Cette agitation et cette manière respectueuse du marquis achevèrent de
faire brèche au coeur de la pauvre Guillemette; elle ne lui en fit
pourtant rien remarquer, et ne lui donna que l'aveu qu'elle lui avoit
déjà fait savoir, qu'il ne lui étoit pas indifférent.

Notre marquis fut rendre compte à Agnès de l'issue de son voyage, et
visitoit sa Guillemette le plus qu'il lui étoit possible. Il gagna
tant qu'à la fin elle lui avoua qu'elle l'aimoit; il ne s'en voulut
pas tenir là, il la conjura de répondre à son amour. Agnès, d'autre
côté, la poussoit à ne se point ménager envers le marquis et à avoir
soin de sa fortune. Ils surent en un mot si bien la persuader l'un et
l'autre, qu'elle lui donna rendez-vous à la nuit prochaine dans sa
chambre, où ils parleroient de leurs affaires. Mais le malheur voulut
qu'une dame de qualité du voisinage ayant perdu par la mort deux de
ses filles de service, et sachant que dans la maison où étoit
Guillemette il y en avoit plusieurs, elle envoya supplier la dame de
lui en envoyer une. Cette dame, qui avoit soupçon de l'intelligence du
marquis avec Guillemette, eut de la joie d'avoir trouvé cette occasion
pour s'en défaire, et d'autant plus qu'elle savoit que, par une haine
invétérée entre le marquis et cette maison, il n'oseroit y fréquenter.
Elle ordonna donc à notre amante et à une autre de ses filles de
se préparer pour partir le lendemain, et commanda à Guillemette de
venir ce soir-là pour la dernière fois coucher dans sa chambre, et
qu'elle avoit des avis d'importance à lui donner sur sa conduite à
venir. Jamais un coup mortel ne causa plus d'étonnement; ces paroles
furent une foudre, ou comme la tête de Meduse, car elle en pensa être
changée en pierre. Sa dame, qui s'aperçut du désordre où elle étoit,
en voulut savoir la cause. Elle n'eut pas de peine à lui inventer une
fourbe, la conjoncture présente lui en fournissoit le moyen; et, pour
mieux donner la couleur à son jeu, elle répandit quelques larmes,
après quoi elle lui parla en ces termes: «Sans doute, Madame, que mon
déplaisir vous est bien connu; mais, puisque vous le voulez encore
savoir de ma bouche, je n'ai rien à y contredire. Ainsi, Madame, je
crois qu'il ne vous semblera pas étrange qu'après avoir tant reçu de
grâces et de bienfaits de vos mains libérales, je n'aie un sensible
regret de vous quitter, après la résolution que j'avois faite de vous
servir toute ma vie et de correspondre par mes soins à toutes vos
bontés. Le seul déplaisir de m'en voir frustrée occupe tellement mon
esprit, qu'il m'est impossible de songer à autre chose, et, bien que
vos commandements m'aient toujours servi de loi, cependant je
n'obéirai à celui-ci que par une grande répugnance. Si mes prières et
mes supplications vous pouvoient fléchir à le révoquer!--Je vous
éloigne de moi pour votre bien, lui répondit brusquement sa dame; cela
n'est pas pour toujours; suivant la manière dont vous agirez, je
saurai aussi agir. Allez seulement vous préparer à m'obéir.» Elle
sortit et courut d'abord avertir Agnès de l'ordre fatal qu'elle avoit
reçu, et lui enjoignit de dire au marquis qu'elle conserveroit
toujours pour lui la même amitié, moyennant qu'il n'entreprît rien sur
leur chemin: «car, disoit-elle, cela feroit grand bruit et
découvriroit toute l'affaire, laquelle je veux tenir autant secrète
qu'il m'est possible.» Agnès eut du regret de ce contre-coup, car elle
ne fondoit pas une petite espérance sur le succès de ses intrigues.
Néanmoins elle lui promit tout ce qu'elle voulut, et courut
promptement pour en avertir le marquis, qui déjà goûtoit mille
plaisirs en idée. Il tomba dans la plus grande consternation du monde.
Cependant il n'y avoit point de remède, et il s'en falloit consoler.
Comme la nuit approchoit, il ne jugea pas à propos de partir que le
lendemain, afin de ne point donner de soupçon, et aussi pour trouver
le moyen de lui parler avant son départ.

Guillemette, ayant fait son coffre, fut, suivant qu'elle en avoit reçu
ordre, dans la chambre de sa dame. Cette bonne personne, qui, ayant
passé près de soixante années dans le monde, avoit beaucoup
d'expérience, prévoyant qu'un bon arbre se gâte facilement s'il n'est
cultivé jeune, voulut, avant que de la faire partir, lui donner de
bonnes et solides instructions. Elle commença donc ainsi son discours:

«Depuis qu'il a plu à Dieu de me retirer mon cher époux et mes
enfants, j'ai laissé là toutes ces folles vanités et ne me suis
attachée qu'aux choses qui peuvent rendre éternellement heureux ceux
qui les suivent; et, comme vous allez être séparée de moi pour un
temps, j'ai lieu de craindre pour vous: dans l'âge où vous êtes on
court bien des dangers, mais on acquiert beaucoup de gloire à les
surmonter. Je veux bien vous faire part de l'expérience que j'en ai,
et vous donner ici de petits avis pour votre conduite; et je vous puis
assurer que vous ne pouvez être qu'heureuse si vous les suivez.

«Premièrement, soyez dévote, sans affectation, et vous donnez bien
garde de tomber dans l'hypocrisie, car par-là on s'attache directement
à la Divinité.

«2. N'ayez point tant à coeur les plaisirs de la chair, car celui
qui préfère les plaisirs du corps au salut de son âme fait ainsi que
ceux qui laissent noyer un homme pour courir après son vêtement.

«3. Ne prenez point trop de plaisirs dans la mondanité; abhorrez-la,
et que vos accoutrements soient modestes; ayez toujours plus de soin
de parer votre âme que votre corps, sans quoi vous encensez à une
idole et abandonnez Dieu.

«4. Ne commencez jamais rien sans y bien penser, et que d'un jugement
mûr; car celui qui commence une affaire sans cela ne doit pas être
surpris s'il ne réussit pas.

«5. N'entreprenez rien au-dessus de vos forces, car tout ce qui
s'entreprend ainsi ne sauroit produire des effets qu'au-dessous de
l'espérance qu'on en a conçue.

«6. Ne regardez jamais avec envie le bien d'autrui, car par-là vous
vous rendrez indigne de posséder le vôtre.

«7. Fuyez avec soin ce qu'on appelle amour dans le monde; n'écoutez
point les discours flatteurs de tout le monde: tel vous déifie dans
ses discours, qui ne tend qu'à vous rendre la plus misérable des
créatures. Bouchez donc, à l'imitation de l'aspic, vos oreilles à la
voix de ces enchanteurs, et soyez fortement persuadée qu'il n'y a rien
qui soit si dommageable à la réputation, et que, de tout ce qui est
capable de gâter notre jugement, l'amour est le plus fort et celui
dont on s'aperçoit le moins: car il n'allume son feu que pour nous
aveugler, et nous troubler le cerveau et l'esprit. Et, pour nous en
faire avoir de l'horreur, il nous est dépeint nu, non-seulement pour
nous représenter son effronterie, mais encore pour nous apprendre
qu'ordinairement il met en chemise ceux qui le suivent.

«8. Si vous soumettez votre jugement à vos plaisirs, vous vous
brûlerez d'un flambeau qui avoit été donné pour vous conduire.

«9. Fuyez autant qu'il vous sera possible le jeu, car qui l'aime avec
excès cherche à mourir dans la pauvreté.

«10. Pensez plus d'un moment à ce que vous voulez dire, et plus de
deux à ce que vous voulez promettre, crainte qu'il ne vous arrive
d'avoir du déplaisir de ce que vous aurez promis avec précipitation.

«11. Obéissez en toute révérence et avec joie à la personne à qui vous
servirez, tâchant autant que vous pourrez à vous rendre utile; ne
point se laisser commander ce qu'on voit qui est nécessaire d'être
fait, et considérer que le plus grand ressort qui fait agir la bonté
des maîtres envers les serviteurs, c'est lorsqu'ils s'acquittent
bien de leur devoir; et, pour me servir du proverbe, _bon valet fait
bon maître_.

«12. Soyez contente de votre condition, car qui ne se contente pas
d'une honnête fortune se donne souvent bien de la peine pour la rendre
moindre en tâchant de l'agrandir.

«13. Ne vous empressez pas à savoir le secret d'autrui; soyez fort
réservée à communiquer les vôtres: vous n'en êtes plus maîtresse dès
lors que vous en avez fait confidence à quelqu'un, et votre exemple
justifie l'infidélité qu'on pourroit vous faire en le communiquant à
un autre.

«14. Encore une fois, défiez-vous des cajoleurs et des flatteurs: les
uns et les autres visent par le vent de leurs paroles à tirer l'argent
de votre bourse et à vous ravir l'honneur. Enfin, l'infection de la
peste n'est pas tant à craindre pour le corps que le poison des
mauvaises compagnies, et qui se sert de discours trop étudiés pour
nous persuader un crime emploie un poignard parfumé pour nous percer
le coeur.

«Voilà, Guillemette, ce que j'avois à vous dire, et que je vous prie
de bien retenir dans votre coeur; et, crainte que vous ne
l'oubliiez, je l'ai succinctement rédigé par écrit: le voilà, ayez-en
soin, et le lisez souvent.»

Guillemette le lui promit, après quoi elles se reposèrent jusques au
matin, que sa dame ne la voulut point quitter que pour se mettre dans
le carrosse. Ainsi, nos amants ne purent se dire d'autres adieux que
dans les termes généraux. Et notre marquis, ayant demeuré là quelque
temps, prit congé, et se retira à une de ses maisons, située à
deux lieues de distance du nouvel appartement que prenoit sa
maîtresse, laquelle fut assez bien reçue à son arrivée; mais la suite
n'y répondit pas. Elle avoit affaire à une dame que nous nommerons
Olympe, pour ne pas découvrir sa famille[79]. Elle étoit impérieuse,
et traitoit mal ses gens, quelque diligence qu'ils apportassent à
faire leur devoir. Cette manière parut fort rude à notre Guillemette:
elle sortoit de chez une personne qui l'avoit toujours traitée comme
son enfant; au lieu que là elle se voyoit comme dans un esclavage; ce
qui la dégoûta beaucoup, et servit à établir d'autant plus le marquis
dans son coeur. Il étoit au désespoir, et il ne se passoit point de
jours qu'il ne passât par-là à cheval; mais jamais il ne put être
aperçu d'elle; à la fin il se servit d'une ruse qui lui réussit. Il
gagna un paysan du village qui pourvoyoit le château de poisson, et
lui fit promettre de remettre une lettre à Guillemette: il lui désigna
sa taille et sa figure, afin qu'il ne fît point de bévue. L'autre le
lui promit: en effet, il réussit, et lui donna la lettre. Elle fut
d'abord un peu surprise de la manière avec laquelle elle la recevoit;
mais le paysan sut lui mettre l'esprit en repos, en l'assurant qu'il
étoit tout dévoué à son service. Elle lui promit que le lendemain elle
lui donneroit réponse. D'abord il en fut porter la nouvelle au
marquis, qui l'attendoit avec impatience. Dans ce temps Guillemette
ouvrit sa lettre, et y lut:

    MADEMOISELLE,

    _Je suis persuadé que, si je ne vivois entièrement pour vous, je
    n'aurois pu vous voir enlever à mes yeux sans mourir. Encore si
    j'eusse pu avoir l'honneur de prendre congé de vous, et de
    savoir vos sentiments, je m'en serois consolé. Faites-moi donc
    la grâce que je vous puisse parler en quelque lieu. Ha! qui
    l'auroit cru, si près de nous voir, être si cruellement separés!
    Il n'importe, et j'espère que votre bonté réparera la perte que
    nous avons faite. Adieu, ma chère; faites-moi savoir de vos
    nouvelles, et vous fiez entièrement au porteur, car il est de
    nos amis._

Elle ne balança point sur sa réponse. Il y avoit du temps qu'elle
souffroit de cette nouvelle maîtresse, et elle en vouloit sortir
absolument, à quelque prix que ce fût; ainsi elle fit la réponse
suivante, qu'elle glissa subtilement dans la poche du paysan:

    MONSIEUR,

    _Quoique je ne vous aye pas vu depuis mon départ de.... je n'ai
    pourtant pas laissé éteindre dans mon coeur la passion que vous
    y aviez allumée; et pour preuve de cela, trouvez-vous demain à
    quatre heures, déguisé en fille, au bord du bois qui joint au
    grand chemin: là j'aurai l'honneur de vous voir._

Jamais le marquis n'eut plus de joie que lorsqu'il apprit cette
nouvelle; il baisa cent fois cette lettre. Il se trouva au
rendez-vous à l'heure assignée, où il lui dit mille douceurs. Elle,
qui s'étoit apprivoisée avec lui, se plaignit de l'humeur hautaine de
madame Olympe et de la manière indigne dont elle la traitoit. Le
marquis s'offrit d'abord de la tirer de cet esclavage; mais elle n'y
vouloit point consentir dans le commencement, ne désirant,
disoit-elle, faire autre chose que retourner chez son ancienne
maîtresse; mais il la sut si bien prendre, lui remontrant qu'elle
seroit toujours dans un pareil état, au lieu qu'auprès de lui elle
seroit maîtresse absolue de son bien, qu'elle donna son consentement
pour le dimanche suivant, sur le soir, et s'abandonna entièrement à sa
volonté. Il la remercia le plus éloquemment qu'il put, il l'embrassa
et la baisa tendrement, à quoi elle ne fit pas tant la rigoureuse
comme auparavant; et il est à croire que, s'ils eussent été dans un
autre endroit, elle n'en seroit pas sortie vierge. Quoi qu'il en soit,
il la baisa aux yeux, à la bouche, au sein, et où il voulut. Il en
étoit tant extasié, qu'il ne disoit rien. Quand elle se réveilla: «Il
me semble, lui dit-elle, que vous voilà dans le même état que l'autre
jour que vous fîtes cet impromptu de vers parce que je ne voulois pas
vous donner un baiser. Si le chagrin vous en fit lors composer si
promptement, il me semble que la joie que vous témoignez vous en
devroit aussi dicter.--Vous avez raison, dit-il, Mademoiselle»; et,
après avoir un peu rêvé, il récita ceux qui suivent, en badinant avec
elle:

VERS SUR UN BAISER.

    _Fais que je vive, ô ma seule Déesse!
    Fais que je vive, et change ma tristesse
        En plaisirs gracieux.
    Change ma mort en immortelle vie,
    Et fais, cher coeur, que mon âme ravie
        S'envole avec les Dieux.
    Fais que je vive, et fais qu'en la même heure
    Que je te baise, entre tes bras je meure,
        Languissant doucement;
    Puis, qu'aussi-tôt doucement je revive,
    Pour amortir la flamme ardente et vive
        Qui me va consumant.
    Fais que mon âme à la tienne s'assemble;
    Range nos coeurs et nos esprits ensemble
        Sous une même loi.
    Qu'à mon désir ton désir se rapporte;
    Vis dedans moi, comme en la même sorte
        Je vivrai dedans toi.
    Ne me défens ni le sein, ni la bouche:
    Permets, mon coeur, qu'à mon gré je les touche
        Et baise incessamment,
    Et ces yeux, où l'amour se retire;
    Car tu n'as rien qui tien se puisse dire,
        Ni moi pareillement.
    Mes yeux sont tiens; des tiens je suis le maître.
    Mon coeur est tien, à moi le tien doit être,
        Amour l'entend ainsi.
    Tu es mon feu, je dois être ta flamme;
    Tu dois encor, puisque je suis ton âme,
        Etre la mienne aussi.
    Embrasse-moi d'une longue embrassée;
    Ma bouche soit de la tienne pressée,
        Suçant également
    De nos amours les faveurs plus mignardes;
    Et qu'en ces jeux nos langues frétillardes
        S'étreignent mollement.
    Au paradis de tes lèvres écloses
    Je vais cueillir de mille et mille roses
        Le miel délicieux.
    Mon coeur s'y paît, sans qu'il s'y rassasie,
    De la liqueur d'une douce ambroisie,
        Passant celle des Dieux.
    Je n'en puis plus, mon âme à demi fole
    En te baisant par ma bouche s'envole,
        Dedans toi s'assemblant.
    Mon coeur hallette à petites secousses;
    Bref, je me fonds en ces liesses douces,
        Soupirant et tremblant.
    Quand je te baise, un gracieux zéphire,
    Un petit vent moite et doux, qui soupire,
        Va mon coeur éventant.
    Mais tant s'en faut qu'il éteigne ma flamme,
    Que la chaleur qui dévore mon âme
        S'en augmente d'autant.
    Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,
    Ce ne sont point des baisers que tu donne,
        Ce sont de doux appas,
    Faits de Nectar, de Sucre et de Canelle,
    Afin de rendre une amour éternelle
        Vive après le trépas;
    Ce sont des fruits de l'Arabie heureuse,
    Ce sont parfums qui font l'âme amoureuse
        S'éjouir dans ces feux;
    C'est un doux air, un baume, des fleurettes,
    Où comme oiseaux volent les amourettes,
        Les plaisirs et les jeux.
    Parmi les fleurs de ta bouche vermeille,
    On voit dessus voler comme une abeille
        Amour plein de rigueur;
    Il est jaloux des douceurs de ta bouche:
    Car aussi-tôt qu'à tes lèvres je touche,
        Il me pique le coeur._

En finissant, il laissa aller un soupir, et dit: «Hé bien! ma chère,
que vous en semble? y en a-t-il assez?--Oui, certes, dit-elle, et je
vous proteste que j'aime infiniment les vers; et si je pouvois avoir
pour vous plus d'amitié que je n'en ai, ce seroit le don que vous avez
de faire les vers si galamment qui pourroit y contribuer plus qu'autre
chose: car je vous avoue que j'ai une grande passion pour les poëtes,
et tous les gens d'esprit, ce me semble, en doivent avoir aussi.--J'ai
bien de la joie, ma chère, répondit-il, d'avoir quelque chose dans mes
qualités intérieures qui vous plaise, et je vous assure que je m'y
attacherai avec plus de plaisir, puisque vous y en prenez, et qu'il ne
se passera rien de galant dont je ne vous fasse part en vers.--En
vérité, je vous serai fort obligée», lui répliqua-t-elle.

Ils se dirent encore de tendres paroles, et se donnèrent quelques
raisons, puis ils se séparèrent avec promesse de ne point manquer à
l'assignation[80]. D'abord qu'elle fut de retour dans sa chambre, elle
se mit à faire réflexion sur cette affaire. Et comme par hasard, en
cherchant quelque chose dans son coffre, elle mit au même temps la main
sur les instructions que lui avoit données son ancienne dame, elle les
lut avec quelque espèce de chagrin, parce qu'elle y trouvoit son action
blâmée; mais qu'y faire? La parole est donnée, et la chose est trop
avancée pour s'en dédire. Mais d'autre côté les instructions ont raison,
elle va entreprendre une affaire dont elle se pourra repentir; que faire
à cela? Elle trouva une fin: c'est qu'elle sacrifia ces instructions au
feu, pour n'avoir rien qui lui pût reprocher son procédé. Les voilà donc
brûlées, et elle en repos.

Le dimanche cependant approchoit. Elle se hâta de plier ses meilleures
nippes dans un petit paquet, et à l'heure assignée elle le prit sous son
bras et sortit du château sans être aperçue de personne; à deux cents
pas de là elle trouva son amant, qui l'attendoit avec un carrosse à six
chevaux, qui firent grande diligence lorsqu'ils furent dedans[81].
Ainsi, dans moins de deux heures ils furent rendus à sa maison, où il
lui avoit fait préparer un appartement magnifique, et où il coucha cette
nuit avec elle, et lui ravit ce qu'elle avoit de plus précieux au monde.
On la trouva d'abord à dire au château, et on crut qu'elle s'en étoit
retournée chez son ancienne dame; on y envoya voir, mais elle n'y étoit
pas. La vieille dame s'en mit beaucoup en peine, et Olympe aussi de son
côté faisoit tous ses efforts pour savoir si elle n'auroit point été
assassinée. Tout cela n'éclaircissoit rien, et je crois qu'on auroit été
longtemps sans en savoir de nouvelles, si un des serviteurs de la
vieille dame, qui alloit chez le marquis pour s'acquitter d'une
commission, ne l'eût vue à la fenêtre. Il n'en fit pas paroître son
étonnement, et elle, qui l'avoit aperçu, s'étoit incontinent retirée;
mais lorsqu'il fut de retour à son logis, il déclara le tout à la bonne
femme, qui du commencement en eut du chagrin, mais qui pourtant s'en
consola; néanmoins elle bannit le marquis de sa maison, et ne l'a pas
voulu voir depuis. Il ne laissoit pas pour cela de bien passer son temps
auprès de sa maîtresse. Et comme il se souvint qu'elle aimoit fort les
vers, et qu'il ne cherchoit qu'à la divertir, il lui fit les suivants
sur la première nuit qu'il l'avoit possédée.

    _Or ça, je te tiens, mon coeur,
    Guillemette mon bonheur,
    Guillemette ma rebelle,
    Ma charmante colombelle.
    Mon cher coeur, voici le temps,
    Qui nous doit rendre contens,
    Nous donnant la jouissance
    De notre longue espérance.
    Donc, à l'honneur de Cypris,
    Passons cette nuit en ris;
    Et dans ces douces malices,
    Nous trouverons nos délices.

    Quoi! cruelle, qu'attens-tu?
    Las! que ne me permets-tu,
    Que ne permets-tu, farouche,
    Que je te baise la bouche?
    Las! Guillemette, dis-moi,
    Dis à mon âme pourquoi,
    Cruelle, tu me dénie
    Ce que tu as tant d'envie?
    Tu ne demandes pas mieux,
    Mais je vois bien que tu veux
    D'un front masqué contrefaire
    La pudique et la sévère.
    Ha! tu te veux déguiser,
    Et tu feins de mépriser
    Mes folâtres gaillardises,
    Et mes douces mignardises!
    Mais par tes yeux éclairans
    Comme deux astres naissans
    Dans la céleste voûture,
    Par ton beau front je te jure,
    Et par cette bouche encor,
    Mon plus précieux trésor,
    Par cette bouche rosine,
    Par tes lèvres ambrosines;
    Par tes blonds cheveux épars,
    Dont l'or fin de toutes parts
    Au gré du vent par secousse
    Baise mille fois ta bouche;
    Par tes deux gentils tetons,
    Par ces deux gentils boutons
    Plus rouges que l'écarlate
    Dont une cerise éclate;
    Par ce beau sein potelé,
    Dont je suis ensorcelé:
    Ne permets pas, je te prie,
    Qu'ici je perde la vie.
    Hélas! déjà je suis mort!
    A moins que d'un prompt effort,
    Ma chère âme, tu n'appaise
    La chaude ardeur de ma braise.
    Vénus, prens-moi à merci,
    Et toi, Cupidon, aussi:
    Car d'une nouvelle rage
    Furieusement j'enrage,
    Rage qui me vient domter,
    Sans la pouvoir supporter.
    La priant en cette sorte,
    D'une façon demi morte,
    Mes soupirs eurent pouvoir
    A la fin de l'émouvoir:
    Ainsi elle fut vaincue
    Et sa colère abattue.
    Une charmante pâleur
    Lui fit changer de couleur.
    Lors elle se prit à dire:
    Tu as ce que tu désire,
    Guillemette est toute à toi.
    Et puis, s'approchant de moi,
    Sans contrainte elle me baise,
    Et coup sur coup me rebaise.
    Enfin, se laissant aller,
    Elle me vint accoler,
    Et entre mes bras pâmée,
    Elle demeura charmée.
    Alors sur mon lit doré,
    Mignardement préparé,
    Dessus la folâtre couche
    Nous dressons notre escarmouche.
    Je me déchargeai soudain
    De l'ardeur dont j'étois plein
    Et de cette ardente flamme
    Que je sentois dans mon âme.
    Tout de mon long je me couche
    Entre ses bras bouche à bouche.
    Alors tout doucement j'entre
    Là-bas, dans ce petit centre
    Où Cypris fait son séjour,
    Dedans les vergers d'amour,
    Vergers qui toujours verdissent,
    Vergers qui toujours fleurissent.
    Mais pour cela je ne cesse
    De la rebaiser sans cesse,
    Et nos corps ensemble étraints
    Sont sans contrainte contraints
    D'une mignardise étrange
    Faire un amoureux échange,
    Et doucement haletans,
    Nos âmes vont se mêlans;
    Nos languettes fretillardes
    Se font des guerres mignardes,
    Et sur le rempart des dents
    S'entre-choquent au dedans.

    Oh! combien de friandises!
    Oh! combien de paillardises
    Aperçurent, cette nuit,
    Et le flambeau et le lit,
    Seuls témoins de nos délices.
    Seuls témoins de nos malices,
    Lors qu'étroitement pressés,
    Nous nous tenions embrassés,
    Et qu'une chaleur fondue,
    Par nos veines épandue,
    Va d'une douce liqueur
    Attiédissant sa langueur!
    Alors je me pris à dire:

    O Dieux! gardez votre empire,
    Et jouissez sûrement
    De ce haut gouvernement:
    Moyennant que je te tienne,
    Moyennant que tu sois mienne,
    Guillemette, n'aie peur
    Que j'envie leur grandeur;
    N'aie peur que je désire,
    Ni leur ciel, ni leur empire.
    Ainsi je vais m'égayant,
    Ainsi je vais m'égarant,
    Souvent hazardant ma vie
    Entre ses deux bras ravie.
    Puis en ses yeux affectés
    Je noie les miens enchantés.
    Tantôt de sa chevelure
    Je fais une entortillure;
    Puis je baise ses mamelles
    Aussi charmantes et belles
    Que celles de la Cypris;
    Puis, de grand amour épris,
    Visant à place plus haute,
    Dessus son beau col je saute;
    Puis après, d'un coup de dent
    Je vais sa gorge mordant,
    Et d'une main fretillarde
    Par l'obscurité j'hasarde
    De tâter les piliers nus
    Dont ses flancs, sont soutenus;
    Flancs où, sous garde fidelle,
    Amour fait sa sentinelle,
    Portier de ce lieu sacré
    A sa mère consacré.
    Enfin de mille manières,
    Dans ces amoureux mystères,
    Folâtres, nous nous baisons,
    Et jouant contrefaisons
    Les amours des colombelles,
    Et celles des tourterelles;
    Et à l'envi furieux,
    Et à l'envi amoureux,
    Par nos bouches haletantes
    Nos deux âmes languissantes
    D'un doux entrelacement
    Se rassemblant doucement,
    Et de leurs corps homicides
    Tour à tour les laissent vuides.
    Ainsi nous nous combattions,
    Comme vaillans champions,
    Non pas sans sueur et peine,
    Ne même sans perdre haleine,
    Quand enfin, les nerfs lassés,
    Et les membres harassés,
    Lorsque, l'humeur découlante,
    Et ma vigueur défaillante,
    Sans coeur, sans force et vertu,
    Enfin je fus abattu.
    A l'instant mon chef j'incline
    Sur sa douillette poitrine,
    Où un sommeil gracieux
    Me ferma bien-tôt les yeux.
    Lors, voyant que je repose
    D'une un peu trop longue pause,
    Elle me sait reveiller
    Sans me laisser sommeiller.
    Comment! me dit-elle alors,
    Comment donc, lâche, tu dors!
    Comment donc, tu te reposes!
    Lors, les paupières écloses,
    A ces mots me relevant
    Plus dispos qu'auparavant,
    Je me saisis de mes armes,
    Et d'abord donnai l'alarme,
    Et d'une grande furie
    Je perçai sa batterie.
    Blessée d'un coup si doux,
    Elle redouble ses coups.
    Chacun de sa part s'efforce
    De faire valoir sa force,
    Et chacun, de son pouvoir,
    S'acquitta de son devoir:
    Par de petites secousses,
    Par réciproques repousses,
    Chacun mêle de sa part
    Quelque petit tour paillard,
    Et de cent façons jouée
    Vénus est contr'imitée.

    Cent mille fois je t'honore,
    Nuit que je révère encore,
    Nuit heureuse, dont les Dieux
    Doivent être bien envieux,
    Nuit que Cypris immortelle
    Ne peut promettre plus belle!

    O claires obscurités!
    O ténébreuses clartés!
    Qu'entre tant de friandises,
    Qu'entre tant de faveurs prises,
    Tant de faveurs, tant d'ébats,
    Tant de glorieux combats,
    Tant de soupirs, tant de crainte,
    Tant de baisers sans contrainte,
    Tant d'étroites liaisons,
    Tant de douces pâmoisons,
    Tant de baisers, tant d'injures,
    Tant de friandes morsures,
    Tant de plaisans déplaisirs,
    Tant d'agréables plaisirs,
    Tant de belles gayetés,
    Tant de douces cruautés,
    Tant de folâtres malices,
    Tant de paillardes délices,
    Tant de copieux combats,
    Qu'entre tant de vifs trépas,
    Et tant de douceur sucrée,
    O nuit, nous t'avons passée!_

Elle les trouva fort agréables, et eut de la joie de les lire; elle l'en
paya de la même monnoie qu'elle payoit tous les bienfaits qu'elle avoit
reçus de lui; et ainsi, selon toutes les apparences, ils passoient leur
temps assez agréablement. Cela dura un petit espace de temps assez
considérable, sans que ce cher couple songeât à autre chose. Le marquis
fit un voyage en cour, après quoi il s'en revint plus amoureux
qu'auparavant. Sur ces entrefaites, le juge d'un des principaux villages
du marquis devint veuf. D'abord il songea à remplir cette place avec sa
Guillemette. C'étoit un honnête homme, fort riche, et encore jeune; mais
la difficulté étoit de savoir si le juge voudroit bien prendre les
restes de son seigneur. Il espéroit pourtant de le gagner. Il en
communiqua pour cet effet avec Guillemette, et lui représenta que
c'étoit un parti fort avantageux pour elle, que cela répareroit son
honneur, et ne nuiroit en rien à leur commerce. «Car enfin, ma chère,
lui disoit-il, ce n'est que pour votre bien. Et ne croyez pas que je
vous abandonne: non, j'abandonnerois plutôt tout mon bien, et trop
heureux encore de vous posséder pour l'unique qui me resteroit; ce n'est
donc que pour votre fortune, et pour tenir nos intrigues plus à couvert.
Si vous le jugez ainsi pour votre bien, nous ferons nos efforts pour
l'attirer.» Elle convint de la force de ses raisons, et le remercia de
ses bons soins, lui promettant de bien jouer son personnage pour attirer
ce pigeon à son pigeonnier; mais à bon chat bon rat.

Le marquis invitoit monsieur le juge souvent chez lui, il plaignoit
avec lui la perte de sa femme, il le faisoit manger à sa table, et lui
donnoit tout autant de marques d'amitié qu'on peut, sans que notre
pauvre juge en sût la véritable cause. Guillemette l'entretenoit aussi
souvent en particulier, quand Monsieur étoit empressé à d'autres
compagnies. Jamais vestale ne marqua plus de prudence et de piété
qu'elle en faisoit éclater dans ses discours et dans son maintien; et
qui ne l'auroit connue, l'auroit prise pour une seconde Lucrèce.
Cependant le marquis sondoit peu à peu l'intention du juge sur un
second mariage, et lui touchoit toujours quelque petite chose en
passant, à quoi l'autre ne répondoit que fort ambigüement; mais un
jour notre marquis voulut s'en éclaircir plus à fond, et pour cet
effet, après être sorti de table un jour qu'il y avoit dîné, il le
mena promener dans un des parterres de son jardin, et lui dit: «Vous
savez, monsieur le juge, l'estime que j'ai toujours faite de votre
personne; je vous ai distingué de tous les justiciers de mes
terres, pour vous placer comme vous êtes; de plus, je trouve en vous
une certaine humeur civile, honnête et complaisante, qui me fait avoir
un grand penchant pour vous; c'est pourquoi je voudrois bien vous voir
placé avantageusement dans votre second mariage, et pour cela j'ai
envie de vous marier de ma main.»

D'abord le juge le remercia des éloges qu'il lui donnoit, de la bonté
qu'il avoit pour lui, et de l'honneur qu'il recevoit journellement.
«Mais, monsieur le marquis, dit-il, vous me parlez d'une chose à
laquelle je n'ai encore eu aucune pensée depuis la mort de ma femme.
Je ne doute pas que, venant de votre main, ce ne soit une personne qui
ait infiniment de l'honneur et du mérite; mais, Monsieur, pourroit-on
savoir qui est cette personne?--C'est, lui répondit le marquis, cette
demoiselle que vous avez souvent vue dans le château, qui m'a été
donnée pour gouvernante, et pour la vertu de laquelle j'ai assurément
beaucoup d'estime. Elle a beaucoup d'esprit, et outre cela quatre
mille livres que je lui veux bien donner, outre la première place
vacante au présidial de Poitiers, que je m'offre de vous faire avoir.»

Le juge n'étoit pas ignorant, et dès lors qu'il entendit nommer
Guillemette, il s'aperçut de l'appât, et prit résolution qu'il n'en
feroit rien. Mais comme il étoit de son intérêt de ménager monsieur le
marquis, il ne voulut pas le rebuter d'abord par un refus, ne doutant
pas que l'autre, qui épioit tous ses gestes, ne se fût douté qu'il
avoit connoissance de leur dessein: c'est pourquoi il prit un
milieu à cela, et dit à monsieur le marquis, après l'avoir humblement
remercié de la bonté qu'il avoit pour lui, qu'une affaire de
l'importance d'un mariage méritoit que l'on y songeât; que dans la
quinzaine il feroit sa réponse par écrit, ou du moins qu'il
dépeindroit son sentiment au cas qu'il ne pût accepter ce parti. Le
marquis le pressa de s'expliquer plus clairement sur cette affaire,
mais inutilement: il ne fit que réitérer la promesse précédente, de
quoi le marquis fut obligé de se contenter, et en fut incontinent
porter la nouvelle à Guillemette, qui d'abord n'en prévit rien de bon;
néanmoins ils attendirent la réponse, qui ne manqua pas d'être
apportée au bout du temps précis. Ils eurent de la curiosité pour
savoir ce que le papier leur apprendroit, et, l'ayant ouvert, ils
trouvèrent: «Monsieur, après avoir bien fait de la réflexion sur les
malheurs et les incommodités qu'apporte le mariage, je me suis proposé
de ne me point embarquer pour la seconde fois sur cette mer orageuse,
mais de jouir des délices du port. Les plus fortes raisons qui m'ont
porté à suivre cette résolution est une lettre d'un poëte de mes amis.
Je vous l'envoie, afin que vous ayez aussi la satisfaction de voir les
avis qu'il me donne, et comme il déclame contre le mariage. Cependant,
Monsieur, je ne cesserai jamais de vous rester obligé des bontés qu'il
vous a plu d'avoir pour moi, et j'ai un sincère déplaisir de ne
pouvoir forcer mon inclination, pour offrir mes voeux à cette
charmante personne. Il faut croire que je ne suis pas destiné à
un si grand bonheur; mais je me réserve celui de me dire toujours,
Monsieur,

«Votre, etc.»


AVIS TOUCHANT LE MARIAGE.

    _La femme est une mer, et le mari nocher
    Qui va mille périls sur les ondes chercher,
    Et celui qui deux fois se plonge au mariage,
    Endure par deux fois le péril du naufrage;
    Cent tempêtes il doit à toute heure endurer,
    Dont n'y a que la mort qui l'en peut délivrer.
    Sitôt qu'en mariage une femme on a prise,
    On est si bien lié, qu'on perd toute franchise:
    L'homme ne peut plus rien faire à sa volonté.
    Le riche avec orgueil gêne sa liberté,
    Et le pauvre par là se rend plus misérable,
    Car pour un il lui faut en mettre deux à table.
    Qui d'une laide femme augmente sa maison
    N'a plaisir avec elle en aucune saison
    Et seule à son mari la belle ne peut être:
    Les voisins comme lui tâchent de la connoître.
    Elle passe le jour à se peindre et farder;
    Son occupation n'est qu'à se regarder
    Au cristal d'un miroir, conseiller de sa grâce.
    Elle enrage qu'une autre en beauté la surpasse.
    Semblable en leur beau teint à ces armes à feu
    Qui, n'étant point fourbis, se rouillent peu à peu,
    Si le pauvre mari leur manque de caresse,
    On l'accuse d'abord d'avoir d'autre maîtresse:
    La femme trouble un lit de cent mille débats,
    Si son désir ardent ne tente les combats,
    Et si l'homme souvent en son champ ne s'exerce,
    Labourant et semant d'une peine diverse.
    La mer, le feu, la femme avec nécessité,
    Sont les trois plus grands maux de ce monde habité.
    Le feu bientôt s'éteint; mais le feu de la femme
    La brûle incessamment, et n'éteint point sa flamme.
        Ainsi, crois-moi dessus ce point,
        Mon cher ami, n'y songe point._

Le marquis eut du chagrin que la chose n'avoit pas réussi; cependant
ils s'en consolèrent par la continuation de leurs amours.

    _Mais comme par résistance
    On augmente le désir,
    Ainsi dans la jouissance
    On perd bientôt le plaisir._[82]

En effet, notre marquis perdit bientôt le souvenir de ses
promesses[83], car il commençoit à la négliger, et ne la voir qu'avec
une espèce de chagrin. Elle fut encore assez heureuse de l'avoir possédé
pendant près de dix ans; après quoi, voyant qu'il ne l'estimoit pas
comme il avoit fait, qu'au contraire il la négligeoit tout à fait, elle
prit une résolution de se retirer. Elle lui demanda la permission.
D'abord il l'en voulut retenir par manière de bienveillance; mais il y
consentit enfin sans grands efforts. Elle eut, tant de ses épargnes que
de ce qu'il lui donna, une petite somme avec quoi elle s'achemina à
Paris. D'abord elle fit assez bonne chère, ne pouvant se désaccoutumer
aux bons morceaux qu'elle mangeoit avec le marquis; mais comme à Paris
tout est cher, elle fut obligée de retrancher sa dépense et de songer à
se mettre en condition. Elle pria pour cet effet une vieille
entremetteuse de lui en procurer une; mais cette femme, la voyant jeune
et d'assez bonne mine, lui proposa un parti pour se retirer. Elle ne
s'en éloigna pas beaucoup, et s'inquiéta de la personne et de sa
vacation; à quoi l'autre lui répondit que c'étoit monsieur Scarron, et
qu'il étoit poëte[84]. Ce nom de poëte lui ravit d'abord l'âme, et
elle demanda incontinent à le voir; mais la vieille, jugeant qu'il étoit
à propos de la préparer à voir cette figure et de lui en faire d'avance
un petit portrait, afin que l'aspect ne lui en parût pas si horrible,
lui dit: «Ecoutez, Mademoiselle, je suis bien aise de vous dépeindre la
personne avant que vous la voyiez. Premièrement, c'est un jeune homme
qui est d'une taille moyenne, mais incommodé; ses jambes, sa tête et son
corps font, de la manière dont ils sont situés, la forme d'un Z[85].
Il a les yeux fort gros et enfoncés, le nez aquilin, les dents couleur
d'ébène et fort mal rangées, les membres extrêmement menus, j'entends
les visibles (car pour le reste je n'en parle point). Il a infiniment
de l'esprit au dessus du reste des hommes; de plus, il a de quoi vivre,
il a une pension de la Cour, et est fils d'un homme de robe. A présent,
si vous voulez, nous l'irons voir.» Elle s'y accorda, et elles y furent.
Scarron, qui avoit été averti de leur venue, s'étoit fait ajuster comme
une poupée, et les attendoit dans sa chaise. A leur abord il les reçut
avec toute la civilité possible; à quoi Guillemette tâcha de
correspondre, mais non pas sans rire de voir cette plaisante figure.
Leur conversation ayant duré près d'une bonne heure, elles prirent enfin
congé de lui, et la vieille l'engagea encore à y retourner avec elle.
Elles eurent, à la seconde visite qu'elles lui rendirent, un petit régal
de collation, et, la vieille s'étant employée pour aller chercher
quelque chose qui leur manquoit, Scarron fit briller les charmes de son
esprit et étala sa passion aux yeux de Guillemette. Il lui dit qu'il
pouvoit bien conjecturer qu'une personne aussi bien faite comme elle
l'étoit ne seroit pas bien aise de s'embarrasser d'un demi-monstre comme
lui: «Mais pourtant, disoit-il, Mademoiselle, si j'osois me priser
moi-même, je dirois que je n'ai que l'étui de mon âme mal composé, et
possible y loge-t-il un esprit qui à peine se trouve dans ces personnes
dont la taille est si avantageusement pourvue par la nature. D'ailleurs,
une personne comme moi sera toujours obligée de rester dans un certain
respect, au cas qu'on eût le bonheur de vous agréer. Je vous déclare
peut-être trop nettement mon sentiment; mais, Mademoiselle, la longueur
n'est pas bonne dans de telles occasions.» Comme elle alloit répondre,
il entra une des soeurs de Scarron[86], qui lui fit retenir ce qu'elle
avoit à dire, tellement qu'elle ne s'en expliqua point pour cette fois;
mais à l'autre visite qu'elle lui rendit, la vieille la sçut si
adroitement persuader qu'elle lui promit d'être sa femme. Il en eut
toute la joie imaginable, et depuis cet heureux aveu il ne manquoit
journellement de lui écrire des billets doux, qu'il dictoit
agréablement[87]; ce qui ne servit pas peu à la tenir toujours dans
le même sentiment, où elle ne demeura pas longtemps, car il arriva entre
eux une petite rupture. Sa vieille se remit aux champs pour raccommoder
leur affaire; mais Guillemette demeura ferme dans sa résolution, et jura
de ne le voir ni l'entendre jamais. Lorsque le pauvre Scarron sut cela,
il en fut au désespoir, et encore plus de ce qu'elle avoit rebuté toutes
ses lettres. Il étoit presque à bout de son rôle, aussi bien que sa
confidente; mais comme il avoit infiniment de l'esprit, il se souvint
qu'elle avoit marqué d'aimer fort les vers, et qu'elle avoit pris un
indicible plaisir à lui en entendre réciter: il voulut donc la tenter
par là, il lui écrivit plusieurs billets de cette manière. D'abord elle
les rebuta comme les autres; après elle les lut, mais n'y vouloit point
faire de réponse. Néanmoins notre amant ne se lassa jamais de lui
envoyer ses billets doux: sa constance, ses soins respectueux, à quoi
joint les assiduités de la confidente, le firent rentrer dans ses bonnes
grâces; et comme il avoit éprouvé l'inconstance du sexe, il ne crut pas
à propos de prolonger plus longtemps cette affaire: il la pressa donc,
et firent si bien que dans peu ils achevèrent leur mariage[88], de
crainte de quelque autre désastre, car le sieur Scarron avoit tout
sujet de se méfier de lui-même, connoissant son état et sa
foiblesse[89]. Mais au lieu de trouver son bonheur et son repos dans
le mariage, il y trouva tout le contraire; et n'ayant pas rencontré dans
sa nouvelle épouse la satisfaction et la pudeur qu'il s'attendoit, et
qu'un mari souhaite en telle occasion, il eut recours aux plaintes et
aux reproches. Mais la nouvelle mariée, qui n'étoit pas sotte, se
prévalant de la mauvaise constitution de son époux[90], le traita
d'abord du haut en bas, et, bien loin de dénier la chose, elle ne se mit
pas beaucoup en peine de l'événement, car elle lui dit d'un ton
impérieux que ce n'étoit pas à une posture[91] comme la sienne de
posséder tout entière une femme comme elle, et qu'il devoit encore être
trop heureux de ce qu'elle le souffroit. Ce discours, qu'il n'attendoit
pas, le réduisit au dernier des chagrins; et comme cela lui pesoit
extrêmement sur le coeur, il s'en voulut décharger entre les mains d'une
de ses soeurs, ne croyant pas qu'il pût être mieux confié et qu'elle
voulût elle-même publier l'infamie de sa famille. Mais il se trompoit
beaucoup de faire fonds du secret sur un sexe autant fragile et
inconstant que celui-là. Il le lui découvrit donc enfin, après lui avoir
fortement exagéré la conséquence de la chose, et combien il leur
importoit que la chose demeurât secrète. Elle ne manqua pas de lui
promettre tout ce qu'il voulut, dans la démangeaison où elle étoit de
savoir l'affaire, qu'elle n'eut pas plutôt sue, qu'elle en avoit une
plus grande de s'en décharger. Ainsi, tous les jours, dans une
irrésolution féminine, elle se disoit la même chose. Un jour entre
autres elle se disoit:

    _Je ne l'ai dit qu'à moi, et si je me défie
    Que moi-même envers moi je ne sois ennemie,
    En disant un secret que j'ai pris sur ma foi,
    Je ne le dirai point. Mais pourrai-je le taire?
    Non, non, je le dirai. Mais se pourroit-il faire
    Que je pusse trahir ainsi mon frère et moi?
    Oui dà, je le dirai; je m'imagine, et pense
    Que, ne le disant point, je perdrai patience.
      Si je le dis, j'en aurai grand regret;
    Si je ne le dis point, j'en serai bien en peine.
    Mais quoi! si je le dis, la chose est bien certaine
    Que je ne pourrai plus rapporter mon secret.
    Je ne le dis donc point, crainte de me dédire.
    Mais si je le disois, à quoi pourroit-il nuire?
    Je ne le dirai point, j'ai peur de m'en fâcher.
    Je le dirai pourtant: qu'est-ce que j'en dois craindre?
    Oui, oui, je le dirai. A quoi bon de tant feindre?
    S'il lui importoit tant, il le devoit cacher._

Après tant d'irrésolutions et d'agitations si différentes, elle arrêta
d'en faire confidence à une amie, celle-là à une autre, et en peu tout
le quartier en fut imbu et toute la conversation des compagnies ne
rouloit que là-dessus. Cependant, comme chaque chose a son temps, une
autre affaire fit évanouir celle-ci; mais cela ne modéra néanmoins pas
le chagrin du pauvre Scarron: il s'y laissa emporter, et d'autant plus
que le tout venoit de lui et rejaillissoit sur lui. Il fut donc
tellement accablé des remords de sa propre faute qu'il en mena une vie
languissante et qui finalement l'ôta du monde[92]. Sa femme n'en parut
affligée qu'autant que la bienséance le requéroit. Ce qu'elle hérita de
ses biens la fit subsister pendant quelque temps; mais comme cela ne
pouvoit pas toujours durer, elle se résolut à poursuivre son premier
dessein, et de chercher condition chez quelque dame de qualité, et qui
ne fût pas, surtout, scrupuleuse sur la galanterie[93]. L'occasion ne
s'en étoit jamais présentée plus belle, car elle avoit une de ses
compagnes du Poitou qui avoit eu le bonheur de parvenir jusqu'à avoir
une place assez avantageuse chez madame de Montespan[94], et elle y
réussit enfin, car elle lui en procura une de gouvernante dans une
maison de qualité; mais c'étoit en Portugal, et il falloit s'y
transporter, à quoi elle consentit volontiers; et pendant que tout se
préparoit pour le voyage des personnes qui la devoient emmener, elle fut
par diverses fois chez madame de Montespan pour remercier sa cousine et
tâcher d'avoir une audience auprès de cette favorite, ce qu'elle obtint
par sa faveur[95], et sut si bien prendre madame de Montespan qu'elle
voulut la voir une seconde fois. Elle lui plut tellement que, croyant
qu'elle pourroit lui être utile à quelque chose, elle la retint[96],
et ayant fait rompre le voyage en Portugal, la garda auprès d'elle, où
elle s'insinua si bien qu'en peu elle fut sa confidente[97]. Rien ne
se faisoit pour lors auprès du Roi que par la faveur de la Montespan, et
rien auprès d'elle que par la Scarron. Elle sut si bien ménager sa
fortune que jamais elle n'en a souffert de revers; au contraire, sa
grande faveur lui attiroit journellement quantité de présents, et
singulièrement un d'assez grande importance pour en rapporter ici la
cause, et pour marquer son pouvoir dans ces commencements, lequel n'a
fait qu'augmenter depuis.

Le premier médecin du Roi étant mort, Sa Majesté résolut de n'en
prendre plus par faveur, mais d'en choisir un de sa main, et pour
remplir cette place il avoit jeté les yeux sur M. Vallot[98], et il
est à croire que, si la mort ne l'eût ravi, il l'auroit possédée. Sa
mort fit réveiller grand nombre de prétendants, qui n'avoient osé
paroître de son vivant, et un chacun employa les brigues et les
prières de ses amis pour y parvenir; mais toutes les prières ne
servirent pas de grand'chose, et la prière sans don étoit sans
efficace, ce qui fit bien voir à plusieurs qui étoient mal en bourse
qu'ils n'avoient rien à y prétendre. Celui qui trouva le plus d'accès
fut M. d'Aquin[99], car il ne débuta pas par de foibles et simples
oraisons, mais par une promesse à madame Scarron de lui compter vingt
mille écus incontinent qu'elle lui en auroit fait avoir le brevet.
L'offre étoit trop belle pour être refusée; ainsi, elle s'y employa de
tout son pouvoir auprès de la Montespan, avec toutes les voies dont
elle se put imaginer, et ne lui déguisa même pas le gain qu'elle
feroit si son affaire réussissoit. La Montespan, qui l'aimoit
beaucoup, ne fut pas fâchée de trouver l'occasion de lui faire gagner
cette somme, et elle employa pour cet effet toute sa faveur auprès du
Roi, en quoi elle réussit, et donna ce beau gain à notre héroïne. Pour
lui en faire paroître plus ses reconnoissances, elle redoubla
tellement ses soins auprès d'elle qu'il lui étoit presque impossible
d'en souffrir une autre, car c'étoit elle qui gardoit tous ses
secrets, et entre les mains de laquelle la Montespan ne faisoit point
de difficulté de laisser les lettres que le Roi lui écrivoit, et même
souvent de se servir de sa main pour y répondre. Elle en dicta une, un
jour, si charmante et si spirituelle, que le Roi, qui est fort
éclairé, connut bien ne sortir point du génie de sa maîtresse; il
résolut de s'éclaircir de quelle main elle partoit, et commença même
d'avoir quelques soupçons jaloux, dans la crainte de quelque chose de
funeste à son amour; et s'étant rendu chez madame de Montespan,
il lui déclara qu'il vouloit savoir quelles personnes avoient dicté
cette lettre: «Car pour vous, Madame, dit-il, il y a assez longtemps
que je vous connois pour savoir quel est votre style; point ici de
déguisement, dites-moi qui c'est.--Quand je vous l'aurai dit, Sire,
lui dit-elle, vous aurez peine à le croire; mais pour ne vous point
laisser l'esprit en suspens, c'est la Scarron qui me l'a dictée, et
moi je l'ai transcrite; et afin que Votre Majesté n'en fasse aucun
doute, j'en vais rapporter l'original de sa main.»

En effet, elle l'apporta et le lui présenta. Le Roi fut satisfait de
cela et demanda à voir mademoiselle Scarron[100], qui pour lors ne se
trouva point. Mais un jour qu'elle étoit auprès de la Montespan, le Roi
arriva. D'abord elle voulut se retirer, par respect; mais il n'y voulut
pas consentir, et lui dit mille louanges sur son beau génie à écrire des
lettres. Elle répondit avec tant d'esprit à ce qu'il lui dit, qu'il l'en
admira de plus en plus, et qu'il commença de la distinguer des autres
domestiques; et en sortant il la recommanda à madame de Montespan, à
laquelle il écrivoit beaucoup plus souvent qu'à l'ordinaire, pour avoir
le plaisir de voir les réponses que la Scarron dictoit; et il les
trouvoit si agréables qu'il en redoubloit ses visites, à toutes
lesquelles il ne manquoit point d'entrer en conversation avec elle.
Cela ne plaisoit pas beaucoup à sa maîtresse[101], qui commença de
s'apercevoir qu'à l'exemple de Madame, elle avoit fait connoître au Roi
une créature pour la supplanter. La Scarron, qui aussi s'apercevoit de
l'altération que sa faveur causoit à la Montespan, fit tout son possible
pour affermir son esprit et se rendoit toujours de plus en plus assidue
auprès d'elle, ce qui la remit un peu[102].

Le Roi prenoit un tel plaisir dans sa conversation qu'il sembloit
qu'il y avoit un peu d'amour; en effet, il s'aperçut qu'il étoit
touché de cette passion en sa faveur. Il ne se mit pas beaucoup en
peine d'y résister, car il crut qu'elle s'évanouiroit aussitôt comme
elle étoit venue; mais il se trompa, car sa passion redoubla tellement
qu'il résolut de lui parler de son amour. En effet, un jouir que la
Montespan avoit la fièvre et qu'elle avoit besoin de repos, le Roi
passa dans la chambre de la Scarron. D'abord toutes les filles
sortirent, par respect, et le Roi se trouvant seul avec elle, il lui
dit: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me sens pour
vous un je ne sais quoi plus fort que de la bienveillance. J'ai
cherché diverses fois les moyens de vous le déclarer et en même temps
de vous prier d'y apporter du remède; mais le temps ne s'étant jamais
trouvé si favorable qu'à présent, je vous conjure de m'accorder ma
demande, et de recevoir l'offre que je vous fais d'être maîtresse
absolue de mon coeur et de mon royaume[103].» Ce discours donna à
notre héroïne une étrange émotion, et, toute pénétrée de joie: «Hélas!
Sire, lui répondit-elle, que Votre Majesté est ingénieuse à se railler
agréablement des gens! Quoi! n'est-ce pas assez de sujet que celui que
vous aviez sur ma manière d'écrire, sans en trouver un nouveau? Je me
dois néanmoins estimer heureuse de pouvoir contribuer au plaisir du
plus grand monarque du monde.

--Non, non, Mademoiselle, lui répliqua-t-il précipitamment, ce ne sont
point des sujets de raillerie, et c'est la vérité toute pure que je
vous dis; je suis sincère, croyez-moi sur ma parole, et répondez à mon
amour.--Seroit-il bien possible, Sire, poursuivit-elle, qu'un grand
Roi voulût jeter les yeux si bas? Je ne suis pas digne d'un tel
honneur, Sire, et un nombre innombrable de beautés les plus rares du
monde, dont votre Cour est remplie, sont plus propres à engager
le coeur d'un si grand prince: on traiteroit Votre Majesté d'aveugle
dans ce choix, et à moi on me donneroit un nom qui ne m'appartient
pas. Enfin, Sire, outre mon âge avancé et mon peu d'attraits, Votre
Majesté ne peut ignorer que je suis veuve; ainsi, elle ne sauroit
faire un choix marqué de tant d'imperfections sans s'attirer le mépris
de tout le beau sexe.--Ah! Mademoiselle, reprit le Roi, il ne faut pas
tant chercher de détours pour faire un refus: je vois bien que c'en
est un. Vous voulez donc que je mène une vie languissante? Eh bien! il
faudra vous contenter et vous faire voir que, bien que je sois
au-dessus du reste des hommes, j'ai pourtant un coeur susceptible
pour les belles choses: j'appelle belles choses cet esprit brillant
que l'on voit en vous, cette grandeur d'âme que vous faites paroître
jusque dans les moindres choses, en un mot vos perfections, qui m'ont
charmé.»

Il n'en dit pas davantage pour lors, et en sortant il lui fit une
profonde révérence, et lui dit: «Songez, songez à ce que je vous ai
dit, Mademoiselle.» Elle n'eut pas le temps d'y répondre, parce que le
Roi entra chez la Montespan, où son chagrin ne lui permit pas de
demeurer longtemps.

Lorsqu'il fut parti, mademoiselle Scarron repassa toute sa
conversation dans son esprit: elle se représentoit la passion avec
laquelle le Roi s'étoit exprimé, et ne douta plus qu'elle ne fût
aimée. Elle prit néanmoins la résolution de dissimuler encore un peu,
afin que son peu de résistance pût augmenter le désir du Roi; en quoi
elle réussit fort admirablement bien, car, ayant encore souffert
deux de ses visites sans vouloir se déclarer, elle le mit dans une
forte passion, et, résolu de la vaincre, il lui écrivit la lettre
suivante:

LETTRE DU ROI A MADEMOISELLE SCARRON.

    _Je dois avouer, Mademoiselle, que votre résistance a lieu de
    m'étonner, moi qui suis accoutumé qu'on me fasse des avances, et
    à n'être jamais refusé. J'ai toujours cru qu'étant roi, il n'y
    avoit qu'à donner une marque de désir, pour obtenir; mais je
    vois dans vos rigueurs tout le contraire, et ce n'est que pour
    vous prier de les adoucir que je vous écris. Au nom de Dieu,
    aimez-moi, ma chère, ou du moins faites comme si vous m'aimiez.
    Je vous irai voir sur le soir; mais si vous ne m'êtes pas plus
    favorable que dans mes précédentes visites, vous réduirez au
    dernier désespoir le plus passionné des amants._

Elle eut une joie incroyable de cette lettre, et résolut de se rendre
dès ce même soir à ses volontés, afin de ne le point aigrir par une
résistance affectée. Madame de Montespan, qui s'aperçut de cette
intrigue, en fut, comme l'on peut croire, au désespoir; mais comme elle
a beaucoup de politique, elle dissimula son ressentiment et n'en fit
rien paroître. Cependant, le Roi arrivant dans sa chambre, elle tâcha de
le retenir auprès d'elle par ses caresses; mais il avoit autre chose en
tête, il vouloit savoir l'effet qu'avoit fait sa lettre. Il la quitta
donc assez précipitamment et courut à l'appartement de sa nouvelle
maîtresse. D'abord qu'elle l'aperçut, elle se mit en devoir de pleurer.
Le Roi en voulut savoir la cause. «Hélas! Sire, je pleure, dit-elle, ma
foiblesse, qui laisse vaincre mon devoir et mon honneur; car enfin il
m'est à présent impossible de plus résister à votre volonté: vous êtes
mon Roi, je vous dois tout...--Mais non, Mademoiselle, lui dit-il, je ne
veux pas que vous fassiez rien par un devoir forcé. Je me dépouille
auprès de vous de ma qualité de souverain; dépouillez-vous de celle de
cruelle, et agissez par un amour réciproque en aimant celui qui vous
aime.»

Il lui dit ensuite quantité de choses fort tendres, auxquelles elle se
laissa gagner, et ainsi le Roi vint dans ce moment à bout de son
dessein[104]; après diverses caresses réitérées, ils se séparèrent. A
quelques jours de là, le Roi lui fit meubler un magnifique appartement,
qu'il la pria d'accepter; et ne voulant pas qu'elle fût en rien moindre
que ses autres précédentes maîtresses, il lui chercha un titre, et enfin
il lui donna celui de marquise de Maintenon[105]; mais comme ce
n'étoit qu'un titre honoraire[106], le Roi lui acheta cette terre du
marquis de Maintenon[107], lequel la vendit volontiers, et eut, tant
de Sa Majesté que d'elle, de grandes gratifications; car il a eu pendant
quatre ou cinq ans une frégate dans l'Amérique, défrayée par le Roi à
son profit, et encore la permission de pirater sur les Espagnols; et
s'il avoit eu du coeur et eût su ménager sa fortune, lorsque les
flibustiers le prirent pour aller avec eux, sans contredit il seroit
l'homme de la France le plus puissant en argent; mais, bien loin
d'entreprendre rien, il a toujours eu assez de lâcheté pour se dérober
de la flotte lorsqu'il a fallu en venir aux coups. Cependant, lors du
partage, il n'en faisoit pas de même, car il aimoit bien d'avoir son
lot; mais on le chargeoit de confusion, et à présent il est tellement
haï de ces gens-là qu'un parti d'entre eux l'ayant saisi dans l'année
1685, qu'il venoit d'Europe à la Martinique, le voulut tuer, lui et sa
femme, après les avoir pillés; néanmoins la compassion l'emporta et ils
lui laissèrent la vie, et, lui ayant ôté son navire, ne lui laissèrent
qu'une petite chaloupe pour se rendre à terre. Mais si jamais il est
rencontré une seconde fois, il ne le sera jamais à la troisième. Le Roi,
ayant donc fait cet achat, n'épargna rien pour le rendre un lieu
agréable[108].

Madame Scarron, que nous nommerons à présent madame de Maintenon,
n'oublioit rien pour en marquer au Roi ses reconnoissances: elle étoit
assidûment deux heures le jour seule avec lui, et le Roi souvent lui
communiquoit des affaires d'importance et suivoit aussi quelquefois
ses avis, qu'il avoit trouvés bons en diverses occasions.

Cependant elle ne s'enorgueillissoit point auprès de madame de
Montespan, et agissoit toujours avec elle avec respect et modération, ce
qui les a tenues assez longtemps de bonne intelligence ensemble[109].

Les révérends pères jésuites[110] n'eurent pas plutôt aperçu
cette élévation de la Maintenon qu'ils résolurent de la gagner aussi
de leur côté. Ils lui rendirent toutes sortes de devoirs et de
soumissions, de quoi ils sont assez larges quand il s'agit de leur
profit. Ils ordonnèrent aux révérends pères La Chaise[111] et
Bourdaloue[112] d'en louer Sa Majesté, et de lui insinuer qu'il ne
pouvoit faire un choix plus digne d'entretenir l'esprit d'un grand
prince que celui qu'il avoit fait en elle. Ils s'insinuèrent donc
tellement dans son esprit, qu'elle avoit de la joie de les voir chez
elle. Et pour témoigner la confiance qu'elle avoit en leur ordre, elle
en choisit un pour le directeur[113] de sa conscience, se fit du
tiers ordre de la Société[114], et voulut même porter le nom de Fille
de la Société[115].

Mais comme le changement que le Roi faisoit souvent de maîtresse
donnoit de la peine à la Société, parce qu'il falloit à chaque fois
faire de nouvelles intrigues pour s'acquérir les bonnes grâces de la
dame aimée[116]; [et cette dernière, qui craignoit aussi, de son
côté, de tomber du pinacle où elle se voyoit élevée, crut que pour
pouvoir s'y maintenir elle devoit s'acquérir les bonnes grâces des
révérends pères Jésuites, et en particulier l'amitié du confesseur du
Roi, ce qui ne fut pas fort difficile, parce que les révérends pères
avoient un même désir. Il y eut pour ce sujet plusieurs assemblées des
plus notables du corps au collége de Montaigu; mais enfin], ils ne
trouvèrent pas de meilleur moyen pour fixer le Roi à madame de Maintenon
et l'attacher entièrement à la Société que de faire trouver bon à ce
grand monarque de faire avec elle un mariage de conscience, et de
l'épouser secrètement de la main gauche[117], puisque c'étoit la seule
maîtresse qui lui étoit restée et qui apparemment lui plaisoit le plus.
Cet avis ne fut pas rejeté; au contraire, il fut généralement approuvé;
et comme il n'y avoit que le père La Chaise, son confesseur, qui pût
disposer les affaires pour l'accomplissement de ce mariage, l'on trouva
bon, avant toutes choses, de le charger d'en dire quelques mots à cette
dame et de lui faire espérer cet honneur, pourvu qu'elle voulût bien se
dévouer entièrement à la Société. Le père Bourdaloue (qui avoit
l'avantage de lui plaire par ses prédications) fut aussi député de son
côté pour faire les mêmes propositions, et il est facile de se persuader
qu'elle les reçut avec une grande joie et des témoignages de
reconnoissance, et avec une entière soumission; non pas, dit-elle, pour
les honneurs, mais pour mettre ma conscience en repos. C'est, lui dirent
les révérends Pères, le seul motif qui nous a poussés à travailler à
cette grande affaire. Cette bonne dame, pénétrée de joie, baisa
plusieurs fois la main du révérend Père La Chaise, qui portoit la
parole, et lui dit: «Mon révérend Père, je remets entre vos mains mon
corps et mon âme, aussi bien que le bonheur de ma vie. Après que leurs
Révérences lui eurent donné la bénédiction et quelques instructions sur
ce qu'elle devoit faire et comme elle se devoit comporter auprès du Roi,
ils lui recommandèrent deux personnes et la prièrent de les recevoir à
son service, ce qu'elle accepta avec empressement. Il étoit nécessaire à
la Société d'avoir chez elle des personnes affidées, afin de pouvoir
être informée de tout se qui se passeroit pendant qu'ils travailleroient
à disposer le Roi.

Madame de Maintenon, tout occupée de ses grandes espérances, ne manquoit
pas de caresser le Roi autant qu'il étoit possible[118]. Elle ne lui
refusoit aucun plaisir, suppléoit en tout à sa foiblesse, et tâchoit
même de se rendre utile dans les incommodités dont ce prince est
atteint; enfin elle sut si bien gagner le coeur de ce monarque par ses
services et ses soumissions, qu'il avoit de la peine à se passer d'elle,
et ne pouvoit être un jour sans la voir pour la consulter sur quelque
affaire. D'autre côté, le Père La Chaise avoit déjà donné son
consentement au choix que ce monarque avoit fait de madame de Maintenon,
et approuvé le congé donné à la Montespan[119], tâchant de persuader
Sa Majesté de se tenir à ce dernier choix, parce que la pluralité étoit
un beaucoup plus grand péché que non pas un attachement particulier à
une seule personne; que le mariage étoit pourtant l'état le plus parfait
pour une personne qui ne pouvoit demeurer dans le célibat; mais que ne
le pouvant pas, pour des raisons d'Etat, il étoit nécessaire pour sa
conscience de ne s'attacher qu'à une seule, ce que le Roi lui promit
pour l'avenir. Le Père La Chaise, qui étoit tout à fait content de
l'acquisition que la Société venoit de faire de cette dévote, ne faisoit
plus de difficulté de lui communiquer tout ce qui se passoit dans cette
affaire, afin qu'elle prît là-dessus ses mesures dans les conversations
qu'elle avoit journellement avec le Roi.

Mais il arriva un petit contretemps dans leur commerce galant: c'est que
le Roi, qui est d'une complexion amoureuse, a de la peine à voir une
belle sans concevoir d'abord de l'amour pour elle. Madame de
Soubize[120], qui a beaucoup de charmes et d'agréments, eut l'honneur
de plaire à Sa Majesté; mais comme cette dame est d'une vertu
exemplaire, et avoit reconnu depuis quelque temps, au langage muet des
yeux de ce monarque, qu'il avoit pour elle plus que de l'estime, et que
le Roi cherchoit des moments de lui parler en particulier, elle fit son
possible pour l'éviter, jusqu'à ce que, finalement, après quelque
déclaration que le Roi lui avoit faite, elle pria son époux de la mener
à une de ses terres, pour y passer le reste de la belle saison et tâcher
de rompre par son absence tous les desseins du Roi. Cependant ce petit
commerce avec madame de Soubize avoit en quelque façon altéré la liaison
qu'il avoit avec madame de Maintenon. Elle s'en aperçut d'abord, et ne
manqua pas d'en avertir le Père La Chaise. Elle ne voyoit plus au Roi
cette assiduité qu'elle lui avoit remarquée auparavant. Néanmoins elle
n'osoit en parler au Roi, de crainte de le chagriner, ou même de le
perdre entièrement, car ce prince ne veut pas être contredit dans ses
volontés impérieuses.

Madame de Maintenon, qui ne manque pas d'adresse, et qui savoit
qu'autrefois elle avoit su lui plaire par le doux style de ses billets
amoureux, jugea que peut-être elle pourroit encore réussir par cet
endroit. Elle prit donc la résolution de lui écrire. Le Roi, qui
vouloit prendre conseil d'elle sur quelque affaire, l'alla trouver
dans son appartement, car il ne faisoit pas souvent de façon
d'aller secrètement chez elle comme pour la surprendre. Ce monarque la
trouva la plume à la main, et elle n'eut que le temps d'enfermer son
papier dans sa cassette. Le Roi, qui est naturellement curieux et
soupçonneux, voulut voir ce qu'elle écrivoit. Elle s'en défendit le
plus qu'il lui fut possible, mais elle lui avoua enfin qu'elle
écrivoit une lettre. Le Roi, la voyant ainsi embarrassée: «Est ce à
quelque amant?» poursuivit-il. A ces paroles, elle rougit un peu, et
sa contenance obligea le Roi à la presser davantage; et enfin, ne
pouvant plus résister, elle dit qu'il étoit vrai qu'elle écrivoit à un
galant, et que si Sa Majesté vouloit voir la lettre, qu'elle la lui
feroit voir. «Voyons-la, dit le Roi, puisque vous me voulez bien faire
confidence de vos secrets.» Madame de Maintenon, sans hésiter plus
longtemps, ouvrit la cassette et donna au Roi sa lettre; mais il fut
un peu surpris, d'abord qu'il eut jeté la vue sur le papier, de voir à
la tête de la lettre le mot de SIRE en gros caractère. «Hélas! dit le
Roi en embrassant sa belle, pourquoi faire tant de façon pour me faire
voir une lettre qui m'appartient?» Elle crut que le Roi se
contenteroit d'avoir vu ce mot: elle avança la main pour reprendre son
papier; mais il retira la sienne, et voulut avoir le plaisir de lire
le reste, dont voici le contenu:

    SIRE,

    _Un jour d'absence de Votre Majesté m'est un siècle. Je suis
    persuadée que, lorsque l'on aime, on ne peut vivre tranquillement
    sans voir la personne aimée. Pour moi, Sire, qui fais consister
    tout mon bonheur et les plaisirs de ma vie à voir Votre Majesté,
    qu'elle juge dans quelle inquiétude et dans quelle peine je suis
    dès que je la perds de vue. Je puis vous assurer que votre absence
    me coûtera la vie; car, après les honneurs que j'ai reçus de Votre
    Majesté, je ne sais encore quelle sera ma destinée; mais je
    tremble et suis dans de continuelles émotions en écrivant ce
    billet à Votre Majesté, et Dieu veuille que ce ne soit pas de
    pressentimens de ce que j'appréhende le plus au monde! La mort me
    seroit mille fois plus douce et plus agréable que la nouvelle
    de...._

Elle en étoit là lorsque le Roi entra dans la chambre. «Je ne m'étonne
pas, dit le Roi, de vous trouver dans l'embarras où je vous trouve,
car il y avoit sujet de l'être. Je crois, poursuivit le Roi, que qui
vous auroit tâté le pouls dans le moment que je suis entré l'auroit
trouvé en grand désordre.--Je l'avoue, Sire, répondit madame de
Maintenon; mais votre présence a remis le calme dans mon coeur
agité.»

Le Roi, qui est savant dans le commerce d'amour, et qui comprend d'abord
le moindre mouvement que l'on y fait, connut fort bien ce que sa dame
appréhendoit. Il voulut aussi avoir la bonté de la rassurer, et, en
l'embrassant tendrement, jura qu'il ne l'abandonneroit jamais, et qu'il
espéroit même qu'elle pourroit lui être plus utile à l'avenir qu'elle
n'avoit été jusques alors; et en effet, l'on a vu qu'elle a toujours
préférablement à tous autres assisté Sa Majesté dans toutes ses
incommodités, et qu'elle fut choisie, à l'exclusion de ceux de la
famille royale, pour être présente à la grande opération qu'on fit à ce
monarque, et elle s'offrit de prendre soin d'essuyer et bander une
petite fistule qui lui est restée[121]. Le Roi, pénétré de
reconnoissance et d'amour de toutes les soumissions de sa Vénus, prit,
dans la Semaine Sainte, la résolution de satisfaire au conseil pieux du
Père La Chaise, et d'en faire sa Junon, espérant par là de mettre en
quelque manière sa conscience en repos. Mais comme Jupiter ne laissa pas
d'avoir des concubines, ce grand héros Dieu-Donné ne prétendoit pas
aussi se priver du doux plaisir de l'amour; c'est pourquoi, lorsqu'il en
fit la déclaration à la dame, il lui dit en même temps qu'il souhaitoit
deux choses d'elle: la première, qu'elle renonçât pour toujours aux
honneurs du diadême, et qu'elle seroit épousée de la main gauche; mais
ensuite le Roi lui dit, soit en se divertissant ou autrement, qu'il
prétendoit qu'elle ne deviendroit jamais jalouse, comme ordinairement
les femmes peu commodes le sont. Il ne faut pas douter qu'elle ne donnât
fort agréablement les mains, et de bon coeur, à tout ce que Sa Majesté
demanda d'elle: c'est pour ce sujet que, dans la crainte qu'étant
devenue vieille, le Roi, qui a une longue jeunesse, ne se dégoûtât
d'elle comme de plusieurs autres, elle fut assez fine et industrieuse
pour ériger la congrégation des jeunes demoiselles de Saint-Cyr[122],
afin de pouvoir en tout temps divertir le Roi et lui fournir de nouveaux
objets qui pussent lui plaire. L'on peut dire à la louange de madame de
Maintenon qu'elle n'a jamais été de ces maîtresses importunes, ni de ces
femmes fâcheuses et goulues qui n'en veulent que pour elles. Je sais
bien que les critiques traitent cette maison de sérail[123], mais ils
ont tort, car plusieurs demoiselles en sortent aussi pucelles qu'elles y
sont entrées. Cependant madame de Maintenon a cru par là de se rendre la
maîtresse des petits plaisirs du Roi, et d'avoir trouvé un moyen de se
maintenir en tout âge dans les bonnes grâces de Sa Majesté, qui, en
matière d'amourettes, a toujours aimé les plus commodes. Je ne
m'étudierai pas ici à rapporter tout ce qui se passe en particulier dans
cette belle maison, où tout le monde n'a pas permission d'entrer; mais
je sais très bien, sur de très bons rapports, que dès aussitôt que le
Roi a jeté les yeux sur quelque Nymphe, que madame de Maintenon prend un
grand soin de la catéchiser et de l'instruire de la manière qu'elle doit
recevoir l'honneur que le Roi lui fait. Ce qu'il y a de bon dans cette
illustre école, c'est que le secret y règne, car chacun est bien aise de
sauver les apparences pour se pouvoir marier à quelque officier. Et si
un domestique, qui ne juge souvent des choses que par l'écorce, avoit
divulgué ce qui se passe dans la maison, il seroit mis entre quatre
murailles pour tout le reste de sa vie. L'on dit, à l'honneur de la
fondatrice, qu'elle prend soin de couvrir promptement et adroitement les
petits accidents qui arrivent dans cette société, par des mariages
qu'elle faisoit réussir. C'est sur ces mariages qu'on a fait cette
chanson, que l'on chantoit dans les rues de Paris.

    _En France il n'y a pas de mari,
    Quoique bien fait et bien joli,
      Qui n'ait pour sa devise,
            Hé bien,
      Les armes de Moïse[124],
        Vous m'entendez bien._

Ces esprits médisants sont la cause que plusieurs de ces jolies
demoiselles n'ont pas encore goûté les douceurs de l'hymen; mais elles
ne doivent pas en savoir mauvais gré à madame de Maintenon, car elle
n'épargne ni ses soins ni son crédit auprès du Roi pour les faire
réussir, puisque nous avons vu qu'elle a fait donner des compagnies et
des majorités[125] d'infanterie à quelques-uns des galants de ces
demoiselles, pour faire avancer leur mariage. Quoi qu'il en soit,
c'est une commodité pour le Roi, qui peut se satisfaire et se
divertir sans grand'peine, et à petits frais, dans ce temps de guerre,
où l'argent est si nécessaire pour l'entretien des armées de notre
héros[126].

Mais laissons Jupiter préparer des foudres contre ses ennemis, pour
nous attacher à une matière plus conforme à notre sujet que la guerre,
qui est ennemie déclarée de la galanterie et la meurtrière de l'amour.


NOTES.

  [59] _Var. II._ La première édition a fait précéder ce début du
  passage qui suit:

  «On a dit depuis longtemps, et l'expérience de tous les jours le
  confirme, qu'en matière d'amour les apprentis en savent plus que
  les maîtres. C'est pour cela peut-être que les poëtes le
  représentent toujours comme un enfant et jamais comme un
  vieillard. On peut dire que ses coups d'essai sont toujours des
  coups de maître, et des coups même qui surpassent tous les autres
  qu'il peut faire dans la suite. J'en prends à témoin tous ceux qui
  sont entrés la première fois dans la cité d'amour, et même tous
  nos jeunes mariés. C'est ordinairement la première nuit des noces
  qu'ils se montrent de vaillants champions, après quoi ils vont
  toujours en empirant. Enfin, il en est de l'amour tout le
  contraire des autres choses: le forgeron, dit-on, se fait en
  forgeant; un avocat doit avoir plaidé plusieurs fois ayant que de
  se rendre habile dans sa profession; un médecin ne devient expert
  qu'après avoir fait l'essai de ses remèdes sur le corps d'un grand
  nombre de malades qu'il a envoyés en l'autre monde; et le métier
  pénible de la guerre ne se peut apprendre qu'après une longue
  suite de campagnes. Il en est de même de toutes les autres choses,
  à la réserve des mystères d'amour: ceux qui y sont initiés savent
  qu'on préfère toujours un novice à un vieux routier. Mais il faut
  excepter Louis-le-Grand de cette règle générale. Ce prince, qui
  depuis l'âge de quinze ans a fait de l'amour ses plus chères
  délices, y trouve tous les jours de nouveaux raffinements, et fait
  goûter à ses dernières maîtresses des douceurs qui avoient été
  inconnues à toutes les autres. Madame de Maintenon, qui est celle
  qui va faire le sujet de cette histoire, et qui occupe aujourd'hui
  la place que les La Vallière, les Montespan et les Fontange
  avoient si dignement remplie, pourroit nous en dire des nouvelles.
  Aussi l'on dit que la première fois que le Roi la vit pour lui
  offrir son coeur, il s'y prit d'une manière qui surprit
  agréablement cette dame, et qui confirme la vérité de ce que je
  viens d'annoncer à la gloire de ce monarque. Comme il savoit que
  la Maintenon avoit elle seule autant d'esprit que toutes les
  femmes ensemble, et un goût exquis sur toutes choses qui la met
  au-dessus des esprits du premier ordre, il crut qu'il devoit
  rappeler tous ses feux et tout ce qu'une longue expérience lui
  avoit appris en amour, pour en faire un sacrifice à sa nouvelle
  maîtresse, et lui fit la déclaration suivante:

        _Iris, je vous présente un coeur
      Qui connoît de l'amour et le fin et le tendre,
        Et qui s'est souvent laissé prendre,
        Dans l'unique dessein d'apprendre
        Et de vous faire plus d'honneur.
      Pour savoir de l'amour les tours et les souplesses,
        Les raffinements, les tendresses,
        Il en a senti tous les coups.
      Il a fait dans cet art un long apprentissage,
      Pour être plus savant, plus discret et plus sage,
        En un mot, plus digne de vous.
        Il veut, à présent qu'il est maître,
      Aimer le seul objet qui mérite de l'être.
        Iris, ne le refusez pas:
        Vous pouvez l'accepter sans honte,
        Puisqu'en amour il n'a point fait de pas
      Que vous ne puissiez bien mettre sur votre compte._

  Mais avant que de venir à l'histoire de leurs amours, il faut
  prendre les choses dans leur source et parler premièrement de la
  naissance de madame de Maintenon, de son éducation et de ses
  premières aventures, qui l'ont conduite, comme par degrés, à ce
  rang éminent qu'elle tient aujourd'hui à la Cour de France.

  [60] _Var. III_: Madame de Maintenon s'appelle Françoise
  d'Aubigné; elle est demoiselle, et M. d'Aubigné, son grand-père,
  étoit homme de mérite et de considération. Il étoit de la religion
  protestante, et son corps est enterré dans l'église de
  Saint-Pierre à Genève. Le père de notre héroïne étoit fils de cet
  illustre d'Aubigné. Dans sa jeunesse il eut le malheur de tomber
  entre les mains de la justice, et il en auroit éprouvé les
  rigueurs si la fille du concierge, touchée de son mérite et de son
  malheur, ne se fût déterminée à lui procurer la liberté. Cette
  fille étoit fort aimable et fort généreuse. M. d'Aubigné, qui
  connoissoit son bon coeur et le besoin qu'il avoit de la ménager,
  prenoit grand soin de lui plaire; et quand il crut pouvoir compter
  sur sa tendresse, il lui offrit une vie qu'il ne pouvoit conserver
  que par son moyen, et lui jura que c'étoit l'espérance de la
  passer avec elle qui la lui faisoit souhaiter. La belle, attendrie
  par un discours si obligeant, s'assura par des serments de la
  parole qu'il venoit de lui donner, et lui promit de le faire
  sortir de prison, d'en sortir avec lui et de le suivre partout,
  pourvu qu'à la première occasion il l'épousât en bonne forme.
  Etant ainsi convenus de leurs faits, ils ne songèrent plus qu'à
  leur liberté. M. d'Aubigné s'en remit aux soins de sa maîtresse,
  qui prit des mesures si justes que peu de jours après elle
  l'avertit de se tenir prêt pour la nuit suivante. Elle en avoit
  choisi un fort obscur pour favoriser son dessein; et, après avoir
  fait passer son amant à tâtons par des lieux ou l'amour lui servit
  de guide, enfin elle le mena dans une rue où ils trouvèrent des
  chevaux et un homme de confiance qui les conduisit, avec toute la
  diligence possible, en un lieu de sûreté. Là M. d'Aubigné, qui
  avoit les sentiments d'un homme de bien, s'acquitta de la promesse
  qu'il avoit faite à sa maîtresse et l'épousa publiquement.

  Leur fuite fit grand bruit. On courut après eux; mais voyant qu'il
  n'y avoit pas moyen de les rattraper, il n'en fut plus parlé, et
  M. d'Aubigné et sa nouvelle épouse jouissoient dans leur asile des
  douceurs de la liberté. Elle avoit plié la toilette de sa mère et
  pris ce qu'elle avoit pu chez elle. Ils firent argent de tout;
  tant qu'il dura, nos nouveaux mariés se trouvèrent les plus
  heureux du monde. Mais ces fonds n'étant pas fort considérables,
  ils furent aussi bientôt épuisés; et comme on ne vit pas de
  tendresse, M. d'Aubigné se trouva à la veille de mourir de faim.
  Toute sa douleur étoit de voir que sa chère femme y étoit exposée,
  avec une petite créature qui étoit le fruit de leurs amours et qui
  sembloit destinée à perdre le jour avant de l'avoir vu. Dans cette
  dure extrémité M. d'Aubigné forma un dessein bien dangereux; mais
  il n'y avoit de risque que pour lui seul; il l'exécuta sans
  consulter sa femme, et revint en France pour tâcher de ramasser
  quelques effets et de trouver les moyens de la faire subsister,
  comptant, dès qu'il auroit pu faire une petite somme, de la venir
  retrouver. Il croyoit même, comme on ne pensoit plus à lui dans le
  pays, qu'il pourroit, par le moyen de quelques amis, y demeurer
  incognito. Mais tout cela lui réussit très mal, puisqu'il tomba
  entre les mains de gens qui le trahirent et le livrèrent de
  nouveau à la justice. M. d'Aubigné n'ayant point pris congé de sa
  femme, elle n'avoit su son dessein que par une lettre qu'il lui
  écrivit de la première couchée.

  Cette nouvelle la fit trembler pour la vie d'un époux qui lui
  étoit fort cher, et elle fut dans des inquiétudes terribles quand
  elle apprit que son mari avoit été remis en prison. Mais elle
  s'arma de constance; et ne pouvant se flatter de le tirer une
  seconde fois du péril où il étoit, elle résolut du moins de le
  partager avec lui.

  Quelque risque qu'il y eût à se mettre en chemin dans une
  grossesse avancée, elle ne voulut rien ménager, et partit en
  diligence pour se rendre auprès de son mari, et se remit
  volontairement prisonnière avec lui. Ce fut là qu'elle accoucha de
  cette fameuse fille dont la fortune fait l'étonnement du siècle.

  Les parents de M. d'Aubigné, mécontents de sa conduite et de son
  mariage, l'avoient abandonné, et madame de Villette sa soeur fut
  la seule qui le vint visiter. Elle fut touchée de l'état où elle
  le trouva, manquant des choses les plus nécessaires; mais ce qu'il
  y avoit de plus triste, c'étoit de voir cette pauvre petite
  enfant, couverte de méchants haillons, exposée aux horreurs de la
  faim, et qui par ses cris languissants, auroit attendri les âmes
  les plus dures. La misère et les chagrins avoient entièrement ôté
  le lait à madame d'Aubigné, qui, n'ayant pas le moyen de donner
  autre chose à sa fille, s'attendoit à tous moments à la voir
  expirer de faim entre ses bras. Madame de Villette avoit une
  petite fille, qui a été ensuite madame de Saint-Hermine, et comme
  sa nourrice avoit beaucoup de lait, elle emporta la petite
  d'Aubigné chez elle, et la nourrice de sa fille les nourrit toutes
  deux. Madame de Villette envoya aussi à son frère du linge pour
  lui et pour sa femme; et quelque temps après M. d'Aubigné trouva
  le moyen de sortir de prison, en abjurant sa religion, et il en
  fut quitte pour sortir du royaume. Comme il ne comptoit pas y
  revenir de ses jours, il tâcha de ramasser de quoi faire un long
  voyage et s'embarqua avec sa famille pour l'Amérique, où il a vécu
  en repos avec sa femme, donnant tous leurs soins à l'éducation de
  leurs enfants. Ils ont beaucoup mieux réussi dans ceux qu'ils ont
  pris pour la fille, qui est assurément un prodige d'esprit. Le
  fils, qu'on appelle à présent le comte d'Aubigné, n'en manque pas;
  mais on peut dire avec vérité que le mérite est tombé en
  quenouille dans cette famille. M. et madame d'Aubigné moururent
  dans leur exil, et laissèrent leurs enfants assez jeunes. La
  fille, qui étoit l'aînée, pressée du désir commun à tous les
  hommes de revoir leur patrie, chercha les moyens de revenir en
  France, et trouvant un vaisseau prêt à prendre cette route, elle
  s'y mit et vint débarquer à La Rochelle. De là elle prit le chemin
  du Poitou et fut trouver sa marraine, chez qui elle demeura sans
  revers de fortune.

  [61] Madame de Maintenon est née dans la prison de Niort, le 27
  novembre 1635, selon les uns; selon le P. Laguille, qui invoque,
  sans le citer textuellement, un extrait baptistaire, le 20 mars
  1636. (_Variétés histor. et litt._ de la _Bibl. elzev._, t. 8, p.
  59).

  [62] Constant d'Aubigné, baron de Surineau, étoit le fils indigne
  du célèbre Agrippa d'Aubigné, l'auteur des _Tragiques_, et de
  Suzanne de Lezay. Son père le fait ainsi connoître dans ses
  _Mémoires_ (édit. Lud. Lalanne, p. 151): «Constant, fils esné et
  unique d'Aubigné, fut nourry par son père avec tout le soin et
  despence qu'on eust pu employer au fils d'un prince. Ce miserable,
  premierement debauché à Cedam (à l'Université protestante de
  Sedan) par les yvrogneries et les jeux, et puis s'estant destraqué
  des lettres, s'acheva de perdre dans les jeux dans la Hollande.
  Peu après, en l'absence de son père, se maria à La Rochelle à une
  malheureuse femme (Anne Marchand, veuve du baron de Chatelaillon),
  que despuis il a tuée (l'ayant surprise avec un amant).» Devenu
  veuf comme on vient de le voir, perdu de débauches, emprisonné à
  Paris le 7 juin 1611 pour dettes, et retenu pour rébellion envers
  le sergent chargé de l'arrêter, il épousa ensuite, en 1627, Jeanne
  de Cadillac (et non Cardillac), fille de Pierre de Cadillac,
  seigneur de Lalanne, lieutenant du duc d'Epernon, gouverneur de
  Château-Trompette, et propriétaire du château de Cadillac, qui
  existe encore. Pierre de Cadillac avoit pour femme Louise de
  Montalembert.

  [63] Les vrais motifs de la nouvelle incarcération de Constant
  d'Aubigné sont fort controversés. Les uns attribuent son
  emprisonnement à ses dettes, d'autres à ses opinions religieuses,
  d'autres enfin à des satires contre le duc d'Epernon.--Ses dettes
  l'ont fait emprisonner, comme on l'a vu plus haut, en 1611; mais
  dès le lendemain il avoit satisfait, et son créancier, Samuel de
  Bechilon, sieur d'Erlaut, et le sergent Mathieu Goujon, et il
  étoit relaxé (8 juin). Quant à ses opinions religieuses, écoutons
  son père: «Rien ne pouvant satisfaire à l'insolence d'un esprit
  perdu, il se jeta à la cour, où il perdit au jeu vingt fois ce
  qu'il avoit vaillant, et à cela ne trouve remède que de renoncer
  sa religion. Le père, adverty de sa grand frequentation avec les
  jesuistes, luy deffendist par lettres telle compaignie. Il
  respondit qu'à la verité il entretenoit le père Arnou et Dumets.
  Le vieillard répliqua que ces deux noms lui faisoient peur...
  Constant se trouva en peu de temps en exsecration à tous les
  siens, et en horreur et mespris à ceux qui le servoient... Il fit
  parler à son pere de reconciliation. Il vint à Genesve, se
  presenta au ministre, fit là, en Poictou et à Paris, toutes les
  reconnoissances qui lui furent enjointes, obtint une pension et de
  l'argent...»--Enfin, quant à ses satires, on voit aussi par les
  mémoires de son père que du vivant de celui-ci il «escrivit en
  prose et en vers furieusement contre la papauté». (_Mémoires_, éd.
  Lud. Lalanne, p. 152 et suiv.) De plus, le P. Laguille (_Variétés
  histor. et littér._, t. 8, _initio_) affirme que Constant
  d'Aubigné, «se melant de poësie, composa une satire contre le duc
  d'Epernon», gouverneur de Bordeaux, qui avoit refusé de
  l'employer. «La pièce ou la nouvelle en ayant été portée au duc,
  celui-ci fit enlever d'Aubigné et ordonna qu'on le conduisît dans
  son château de Cadillac.»

  [64] Ce fait est confirmé par le P. Laguille. La note 62, p. 70,
  montre que le prétendu geôlier de Constant d'Aubigné n'étoit autre
  qu'un gentilhomme d'une bonne noblesse, et noblement allié,
  lieutenant du gouverneur de la province.--Le mariage auroit été
  célébré en 1627. Cette date est assez peu probable, puisque
  Agrippa d'Aubigné, dans son testament, qui est du 24 avril 1630,
  ne parle pas de cette seconde femme de son fils et ne fait aucune
  allusion à son mariage.

  [65] Le P. Laguille rapporte le motif de la fuite de Constant
  d'Aubigné, fuite qui fut précédée d'une dernière incarcération,
  pour vol et fausse monnoie. C'est dans la prison de Niort, où
  madame d'Aubigné suivit son mari, que naquit Françoise d'Aubigné.
  Sorti de prison en 1639, Constant d'Aubigné partit d'abord pour la
  Martinique. Il mourut sans doute dans l'île de la Grenade en 1646,
  et alors sa veuve revint à la Martinique, d'où elle passa à la
  Guadeloupe, puis à Saint-Christophe, où elle s'embarqua pour la
  France, selon les uns, où elle mourut, au dire du P. Laguille.
  Selon ce dernier, ce seroit une demoiselle Rossignol qui auroit
  fait passer en France les deux enfants orphelins de Constant
  d'Aubigné. Une troisième version, c'est que madame d'Aubigné
  auroit fait elle-même un voyage en France avec ses enfants, les y
  auroit laissés, et seroit retournée en Amérique, où elle seroit
  morte. (Voy. _Variétés histor. et littér._, t. 8, p. 60.)

  [66] D'Aubigné étoit marié avant son départ pour l'Amérique.

  [67] Françoise d'Aubigné avoit été tenue sur les fonts de baptême
  par le duc de La Rochefoucauld, gouverneur de Poitou, et par
  Françoise Tiraqueau, comtesse de Neuillant, dont le mari étoit
  gouverneur de Niort. Elle fut baptisée par un prêtre catholique.

  [68] Sa marraine eut une fille que plusieurs poëtes du temps,
  Bois-Robert et Scarron entre autres, ont connue et ont fait
  connoître par leurs vers.

  [69] On s'accorde à reconnoître la dureté de madame de Neuillant
  pour sa pupille.

  [70] Voy. plus haut la note 65, p. 72.

  [71] Saint-Simon dit aussi que la première «abordée» de madame de
  Maintenon fut à La Rochelle.--«Etant arrivés à La Rochelle, dit le
  P. Laguille (_loco citato_), ils y demeurèrent pendant quelques
  mois logés par charité, obligés de vivre d'aumônes, jusque-là
  qu'ils obtinrent par grâce que de deux jours l'un on voulût bien
  leur donner, au collége des jésuites de cette ville, du potage et
  de la viande, que tantôt le frère, tantôt la soeur, venoient
  chercher à la porte. C'est ainsi que l'a raconté le P. Duverger,
  jésuite, doyen à Xaintes, mort en 1703, ce père ayant été
  non-seulement témoin de ce fait, mais leur ayant lui-même donné
  leur petite pitance, étant régent de troisième.» (Voy. aussi
  _Madame de Maintenon peinte par elle-même_, 1 vol. in-8, 1810, p.
  136.) Madame Suard, l'auteur anonyme, rapporte qu'un prêtre se
  présenta à madame de Maintenon au temps de sa plus grande
  puissance et lui remit en mémoire ces détails qui rappellent le P.
  Duverger.

  [72] Elle auroit été recueillie d'abord par M. de Montabert, dit
  le P. Laguille, mais nous croyons plutôt qu'il faut lire
  Montalembert, l'aïeule maternelle de Françoise d'Aubigné étant une
  Montalembert; de là elle auroit été reçue tour à tour chez M. de
  Miossens et M. d'Alens, et enfin chez madame de Villette-Murçay,
  soeur de son père et femme d'un petit chef d'escadre de la flotte
  du Poitou. Il est difficile de croire à toutes ces pérégrinations
  de madame de Maintenon quand on songe aux tantes, soeurs de son
  père, qu'elle avoit, et aux nombreux amis que le nom seul
  d'Agrippa d'Aubigné devoit lui assurer.

  [73] Les deux textes redeviennent identiques.

  [74] Le premier adorateur de la jeune Françoise d'Aubigné semble
  avoir été le chevalier de Méré, bien connu dans la littérature. On
  a conservé quelques lettres qu'il lui écrivit. (Voy. _Madame de
  Maintenon peinte par elle-même_, p. 8 et 10-11; _Mémoires sur
  madame de Sévigné_, par Walckenaër, t. 1, p. 74.) Le chevalier de
  Méré lui avoit même proposé de l'épouser (_OEuvres_, Amst., 1692,
  lettre 43): «Je ne sache point, lui disoit-il, de galant homme
  aussi digne de vous que moi.» Nous n'avons pas à dire que le
  chevalier de Méré ne peut guère être pris pour ce villageois mal
  bâti dont il est question ici, et qui ne semble guère avoir existé
  que dans l'imagination des romanciers.

  [75] L'édition qui a précédé celle que nous suivons nomme en
  toutes lettres madame de Villette; mais celle-ci, tante de madame
  de Maintenon, n'étoit pas sa marraine. V. note 67, p. 72.

  [76] Pourquoi ce nom de Guillemette? Nous n'avons pas
  d'explication à donner de ce caprice de l'auteur.

  [77] Mot particulier à l'Anjou et au Poitou.--La _jambette_ est,
  en Anjou, un petit couteau dont le bout est arrondi.

  [78] Nous ne voyons aucun fondement à ce conte ridicule, et il est
  difficile de dire à laquelle des familles de ce nom appartenoit ce
  marquis de Chevreuse.

  [79] Autre erreur de l'auteur. Cette nouvelle position de sa
  _Guillemette_ est encore une calomnie.

  [80] Rendez-vous.

  [81] Nouvelle calomnie, si contraire à toutes les traditions que
  nous n'avons pas même à la discuter.

  [82] _Var._: Ici la 1re édition intercale un long passage mêlé
  de prose et de vers. Le voici:

  «Ce fut environ vers ce temps-là qu'un jeune homme, venu depuis
  peu des Universités, et qui ne savoit pas l'intrigue du marquis
  avec Guillemette, en devint effectivement amoureux, et l'auroit
  infailliblement épousée sans un accident qui arriva et qui ne lui
  permit pas de douter de la bonne intelligence qui étoit entre sa
  maîtresse et le marquis de Chevreuse. Cet accident fut une
  certaine enflure de ventre causée à la pauvre Guillemette par un
  commerce trop fréquent avec son marquis. Elle ne s'en fut pas plus
  tôt aperçue qu'elle l'avoua d'abord à celui qui en étoit l'auteur.
  Et cependant, pour tromper le jeune bachelier, dont elle espéroit
  de faire un mari, elle feignit d'être malade d'une hydropisie. Son
  amant le crut quelque temps, mais enfin on lui dessilla les yeux.
  Certaines manières libres qu'il avoit remarquées entre Guillemette
  et le marquis le firent entrer dans de grands soupçons, et une
  confidente affidée qui étoit dans la maison du marquis lui
  découvrit le pot aux roses et la véritable cause de cette
  hydropisie prétendue. Elle en guérit au bout de neuf mois; et
  quoique la chose fût assez secrète et que le jeune homme qui la
  recherchoit se soit contenté de la laisser, sans la diffamer, il
  ne put s'empêcher pourtant, avant de la quitter, de lui faire
  connoître la cause de sa froideur; et, comme il étoit poëte et
  qu'il aimoit sa patrie, il fit des vers sur cette aventure, qu'il
  lui envoya tout cachetés en forme de lettre. Comme elle en avoit
  reçu grand nombre de sa façon où il lui parloit de son amour, elle
  crut que c'étoient des vers du même style; mais elle fut bien
  surprise quand elle lut ces paroles, qui étoient une raillerie
  sanglante du malheur qui lui étoit arrivé:

  STANCES.

      _Vous faisiez à l'amour un trop pénible outrage
      De déguiser un mal dont lui-même est l'auteur.
      Iris, ne cachez plus un si parfait ouvrage,
      Qui fait de deux amants le souverain bonheur.

      En vain pour nous tromper vous usiez d'artifice,
      Couvrant de son mal feint un chef-d'oeuvre si beau,
      Puisque l'illustre enfant de la déesse Erice
      A daigné l'éclairer de son divin flambeau.

      Qu'aucun regret pourtant ne saisisse votre âme,
      Et ne rougissez pas du fruit de votre amour;
      Ce sont les doux effets d'une féconde flamme,
      Qui s'alloient amortir s'ils n'eussent vu le jour.

      Peut-être que ces jeux, ces ébats, ces caresses,
      Dont vous payez les feux de votre cher amant,
      Et que ces doux baisers, ces aimables tendresses,
      N'étoient, à votre avis, qu'un simple jeu d'enfant.

      Sachez pourtant, Iris, que l'Amour, ce fier maître,
      A qui l'on donne à tort un éloge si bas,
      N'est pas toujours enfant, puisqu'il en fait tant naître,
      Et que même il se plaît dans les sanglants combats.

      S'il revêt quelquefois une forme si tendre,
      C'est pour nous abuser, c'est pour tromper un coeur;
      Mais après qu'à ses traits on s'est laissé surprendre,
      Il prend d'un homme fait la force et la vigueur.

      Que le triste regret de vous être déçue
      N'apporte aucun obstacle à des plaisirs si doux;
      S'il ne vous eût frappée, Iris, que dans la vue,
      Vous ne sauriez pas bien ce que peuvent ses coups.

      Savante à vos dépens, vous avez cette gloire
      Qu'il a, pour vous soumettre, employé tous ses traits,
      Et, pour être plus sûr de gagner la victoire,
      Sans doute qu'il voulut vous frapper de plus près.

      Cessez donc de pleurer un sort digne d'envie,
      Et ne regrettez pas la plus belle des fleurs;
      Si ne la garder pas c'est faire une folie,
      On goûte en la perdant mille et mille douceurs._

  Ces vers piquèrent un peu celle pour qui ils avoient été faits;
  mais comme elle étoit au-dessus de ces petits reproches et qu'elle
  s'étoit familiarisée avec son marquis, elle ne s'en mit pas fort
  en peine, et, résolue désormais de laisser parler le monde, elle
  ne songea qu'à goûter les douceurs de la vie et à y chercher de
  nouveaux raffinements, à quoi elle réussit mieux que femme du
  monde, comme nous l'allons apprendre dans la suite de cette
  histoire.»

  [83] Ici les deux textes recommencent à se confondre.

  [84] D'après le P. Laguille, mademoiselle d'Aubigné auroit
  demeuré, quand elle accompagna à Paris, soit madame de Neuillan,
  comme l'assure Tallemant (in-8, t. 9, p. 126), soit madame de
  Villette, soit madame de Navailles, fille de madame de Neuillan,
  «dans le même quartier où logeoit le fameux Scarron.» Segrais,
  cité par M. Ed. Fournier dans une note sur ce passage (_Var. hist.
  et littér._, VIII, 65), dit aussi que l'intimité s'établit par le
  voisinage. Scarron demeuroit rue des Saints-Pères, à l'_Hôtel de
  Troie_. D'après le P. Laguille, ce seroit madame de Navailles qui
  auroit proposé à Scarron son mariage.

  [85] Scarron nous a laissé de lui un portrait qui est la meilleure
  preuve de la fidélité de celui-ci.

  [86] Le poëte avoit deux soeurs, dont l'une épousa, dit-on,
  secrètement, le duc de Tresmes, père du marquis de Gesvres, ou
  plutôt fut sa maîtresse. «Scarron disoit de ses deux soeurs que
  l'une aimoit le vin et l'autre aimoit les hommes. On savoit qu'il
  n'avoit que ces deux soeurs et qu'elles n'étoient point mariées.»
  (_Segraisiana_, p. 58.)

  [87] On a deux lettres de Scarron à mademoiselle d'Aubigné: dans
  l'une elle est nommée; dans l'autre, adressée à ***, on la
  reconnoît facilement; enfin, dans une troisième, adressée à M. de
  Villette, Scarron parle de mademoiselle d'Aubigné devenue sa
  femme, et donne quelques détails précieux qui ne semblent pas
  avoir été relevés. La première est connue: «Mademoiselle, lui dit
  le pauvre estropié, je m'étois toujours bien douté que cette
  petite fille que je vis entrer il y a six mois dans ma chambre
  avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sçay pas
  bien pourquoy, estoit aussi spirituelle qu'elle en avoit la mine.
  La lettre que vous avez écrite à madame de Saint-Hermine est si
  pleine d'esprit que je suis mal content du mien de ne m'avoir pas
  fait connoître assez tout le mérite du vôtre. Pour vous dire vray,
  je n'eusse jamais cru que dans les îles de l'Amérique ou chez les
  religieuses de Niort on apprît à faire de belles lettres.»
  (_Dernières oeuvres de M. Scarron_, t. I, p 11.) Dans la seconde,
  nous remarquons les passages suivants: «Vous êtes devenue malade
  de la fièvre tierce; si elle se tourne en quarte, nous en aurons
  pour tout notre hiver, car vous ne devez point douter qu'elle ne
  me fasse autant de mal qu'à vous... Je me fie bien à mes forces,
  accablé de maux comme je suis, de prendre tant de part dans les
  vôtres. Je ne sçay si je n'aurois point mieux fait de me défier de
  vous la première fois que je vous vis. Je le devois, à en juger
  par l'événement. Mais aussi, quelle apparence y avoit-il qu'une
  jeune fille dût troubler l'esprit d'un vieil garçon?...

      Tandis que, la cuisse étendue,
          Dans un lit toute nue
      Vous reposez votre corps blanc et gras
          Entre deux sales draps,
          Moy, malheureux pauvre homme,
          Sans pouvoir faire un somme
      Entre mes draps, qui sont sales aussy,
          Je veille en grand soucy.

  Tout cela pour vous aimer plus que je ne pensois. La male peste!
  que je vous aime! et que c'est une sottise que d'aimer tant!
  Comment, vertu de ma vie! à tout moment il me prend envie d'aller
  en Poitou, et par le froid qu'il fait! N'est-ce pas une
  forcenerie!» (_Dernières oeuvres_, t. 1, p. 23.) La troisième est
  datée du 12 novembre 1659. Scarron écrit à M. de Villette: «Madame
  Scarron est bien malheureuse de n'avoir pas assez de bien et
  d'équipage pour aller où elle voudroit, quand un si grand bonheur
  lui est offert que celuy d'estre souhaitée à Brouage par une
  mademoiselle de Mancini... J'espère qu'elle se r'acquittera d'une
  si grande perte quand la cour sera retournée à Paris... Paris est
  désert autant que votre Brouage est remply. Je ne m'en apperçois
  point dans nostre petite maison. On fait dire tous les jours aux
  princes, ducs et officiers de la couronne qu'on ne voit personne,
  et l'ambition d'être admis dans notre petite société commence à
  être grande et à s'échauffer furieusement dans la cour et dans la
  ville...»

  [88] La date du mariage de Scarron s'est trouvée, pour des
  écrivains superficiels, dans ce passage de Segrais: «Scarron se
  maria en 1650, et cette année plusieurs personnes d'esprit se
  marièrent aussi comme lui... Cela fit dire à madame de Rambouillet
  qu'elle craignoit que l'envie ne lui prît aussi de se marier.»
  (_Segraisiana_, p. 100.) Or, premièrement madame de Rambouillet
  n'étoit pas encore veuve à ce moment, et la plaisanterie ne
  s'expliqueroit pas de sa part étant mariée; ensuite Segrais dit,
  en parlant du projet qu'avoit formé Scarron d'aller en Amérique,
  que, cette année, il demanda la main de mademoiselle d'Aubigné et
  que le mariage se fit deux ans après. Ce sont là de purs
  commérages. Loret est bien mieux renseigné. Dans sa _Gazette_ du
  31 décembre 1651, il dit:

      Monsieur Scarron, dit-on, se pique
      De transporter en Amérique
      Son corps meigret, foible et menu.

  Il ajoute que sa soeur, Céleste Scarron, doit l'accompagner, et ne
  dit mot de sa femme, dont il n'eût pu manquer de parler si Scarron
  eût été marié.--Dans sa lettre du 14 juin il écrit que Scarron
  vient de perdre un procès important contre la seconde femme de son
  père,

      Dont il se plaint mal à propos,
      Car enfin, ledit personnage
      Ayant contracté mariage
      Avec une epouze ou moitié
      Qu'il a prise par amitié,

  il doit plutôt se féliciter de voir finir, avec son procès, ses
  embarras. Scarron, qui n'étoit pas marié le 31 décembre 1651, est
  donc marié le 14 juin 1652. Mais depuis quand? La _Lettre_ du 9
  novembre suivant nous l'apprend à peu près. Loret rappelle ce
  qu'il a dit dans ses lettres du 14 juin et du 5 octobre, et il
  ajoute:

      Or j'ay maintenant à vous dire
      Que cet autheur à faire rire,
      Nonobstant son corps maladif,
      Est devenu generatif;
      Car un sien amy tient sans feinte
      Que sadite espouse est enceinte
      De trois ou quatre mois et plus;
      Et puis, dites qu'il est perclus!

  Le fait rapporté par Loret étoit une grossière plaisanterie. Mais
  une grossesse de trois ou quatre mois supposoit bien alors que le
  mariage s'étoit fait vers le mois de juin, au temps même où Loret
  en a parlé pour la première fois.--Le P. Laguille s'est également
  trompé en donnant pour date 1649 ou 1650.

  [89] Malgré le bruit qui courut et que nous avons rappelé dans la
  note précédente, madame Scarron ne fut jamais mariée que de nom.
  C'est ce qu'elle dit elle-même dans une lettre à son frère: «Vous
  savez bien que je n'ai jamais été mariée.»--«Elle est vefve sans
  avoir été femme», dit Somaize. (_Dict. des Précieuses_, t. 1, p.
  221.)

  [90] _Var._: Après ces mots: «ils achevèrent leur mariage», et
  avant ceux-ci: «le traita d'abord du haut en bas», on trouve
  cette variante dans l'autre édition:

  «Mais il se trouva déçu, car ce qu'il avoit cru être son bonheur
  ne fut que le contraire: il trouva la brèche toute faite, et qu'un
  autre ou plusieurs avoient monté à l'assaut. Il s'en plaignit à
  elle, qui le traita d'abord du haut en bas...»

  [91] On a, dans certaines éditions, remplacé par le mot _figure_
  le mot _posture_ qui se trouve ici. Appliqué à Scarron, _posture_
  étoit bien le mot propre, dans le sens qu'il avoit alors. On
  connoît le ballet des _Postures_. On disoit: _les postures_ de
  l'Arétin, etc.

  [92] Madame Scarron eut toujours pour son mari les soins les plus
  dévoués, et, si Scarron ne parloit d'elle qu'avec reconnoissance
  et respect, elle-même, dit Segrais, plus croyable quand il
  rapporte des faits que quand il donne des dates, témoigna toujours
  à lui et à tous ses amis les plus grands égards; elle conserva
  toujours pour lui ce sentiment de pitié qui lui avoit fait verser
  des larmes quand elle le vit la première fois. Scarron en parle
  sans cesse dans ses lettres à Pellisson.

  [93] A la mort de Scarron, sa veuve hérita, sans nul doute, de son
  mobilier, qui étoit assez élégant, dit Segrais, et valoit bien
  cinq à six mille livres. Elle le vendit, et Segrais rapporte même
  qu'il vit emporter cette chaise particulière sur laquelle les
  portraits de Scarron le représentent huché, avec son cou tordu et
  sa tête forcément baissée. Madame Fouquet lui obtint ensuite, dit
  M. Walckenaër (_Mém. sur madame de Sévigné_), une pension de 1,600
  livres. Enfin, la reine Anne d'Autriche lui continua une pension
  de 2,000 livres que touchoit son mari, à la demande, selon le P.
  Laguille, du marquis de Puiguilhem (Lauzun), qui dit à la reine
  «qu'il avoit vu exécuter les meubles d'une jeune dame qui lui
  avoit fait pitié»; et, selon madame de Caylus, à la prière de M.
  de La Garde.

  [94] Réduite à la misère par la mort de son mari, parce que la
  pension que lui faisoit la Reine cessa bientôt de lui être payée,
  madame Scarron se retira dans un couvent, «à la Charité des
  femmes, dit Tallemant, vers la place Royale, par le crédit de la
  maréchale d'Aumont, qui y a une chambre meublée, qu'elle lui
  prêta.» M. de Monmerqué rectifie Tallemant, et nomme la maréchale
  d'Albret au lieu de la maréchale d'Aumont. (Voy., pour plus de
  détails, Ed. Fournier, notes sur le Mémoire du P. Laguille, dans
  les _Variétés histor. et littér._, t. 8, p. 30.)

  [95] C'est par madame de Thianges, sa soeur, que madame de
  Montespan connut madame Scarron. Elle lui obtint d'abord du Roi le
  rétablissement de sa pension, que Louis XIV lui rendit, avec ces
  paroles: «Madame, je vous ai fait attendre bien longtemps. J'ai
  été jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mérite auprès de
  vous.» (Voy. Walckenaër, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. 3.
  p. 95-97, et t. 5, ch. 11 et les notes. Cf. Somaize, _Dict. des
  Précieuses_, t. 1, p. 221.)

  [96] Madame Scarron devoit accompagner la princesse de Nemours,
  qui alloit faire en Portugal ce mariage qui fut cassé pour fait
  d'impuissance de la part de son mari, et madame Scarron auroit été
  sous les ordres de la dame d'honneur de la princesse. (Voy. les
  _Mém. de madem. de Montpensier_.)

  [97] On sait que madame de Montespan s'attacha madame Scarron pour
  faire la première éducation des enfants qu'elle avoit eus du Roi.
  (Cf. _Mém. du P. Laguille_ et les notes de M. Ed. Fournier.)

  [98] Le fait rapporté ici semble inexact. En effet, déjà en 1669
  nous trouvons sur l'Etat de la France M. Vallot, premier médecin,
  aux gages de 3,000 livres. Des huit médecins servant par quartier
  qui l'assistoient, aux gages de 1,200 livres, le premier nommé est
  «le sieur Daquin, et son fils en survivance». M. Daquin sembloit
  donc être naturellement désigné pour remplacer M. Vallot, et
  celui-ci, qui, au dire du pamphlétaire, seroit mort avant d'avoir
  obtenu la place, l'exerça réellement.

  [99] Voy. la note précédente.

  [100] Mademoiselle Scarron. Il faudroit dire: madame Scarron,
  puisque son mari étoit noble et qu'elle-même étoit noble aussi. Le
  titre de _mademoiselle_ se donnoit aux filles nobles ou aux femmes
  qui n'étoient pas nobles.

  [101] Pendant deux ans il y eut entre madame Scarron et madame de
  Montespan une lutte cachée qu'elles tenoient l'une et l'autre à
  laisser ignorer sinon du Roi, qui intervint souvent, mais du
  monde. Le secret ne commença guère à percer parmi les courtisans
  que lors du voyage de madame de Maintenon et du duc du Maine à
  Baréges. Madame de Sévigné ne manqua pas, dès qu'elle le connut,
  d'en instruire sa fille. (Voy. _Mémoires sur mad. de Sévigné_, t.
  5, ch. XI.)

  [102] _Var._: Ici l'édition 1754 intercale le passage suivant:

  «Le Roi ne se contenta pas de recommander à madame de Montespan de
  la distinguer, il la distingua si bien lui-même qu'il donna ordre
  à un généalogiste de la faire descendre de Jeanne d'Albret, reine
  de Navarre, qui, après la mort du Roi son époux, se maria en
  secret avec un de ses gentilshommes, qui fut, à ce qu'on prétend,
  le père de M. d'Aubigné, grand-père de madame de Maintenon. Après
  cela, le Roi prenoit un tel plaisir...»

  [103] Il est fort peu probable que Louis XIV ait offert ainsi son
  royaume à une femme qu'il pouvoit à peine souffrir dans les
  premiers temps des rapports de madame de Montespan avec elle. Tout
  le monde sait quelle antipathie madame Scarron inspiroit d'abord
  au Roi.

  [104] Rien ne le prouve, au contraire, et ce passage d'une lettre
  souvent citée de madame de Maintenon est assez clair: «Je le
  renvoie souvent triste, mais jamais désespéré.»

  [105] «Il est vrai que le Roi m'a appelée madame de Maintenon, et
  que je ferois bien autre chose pour lui que de changer de nom.» A
  en croire Saint-Simon, ce titre ne fut obtenu du Roi qu'à la suite
  de négociations où le Roi auroit parlé de madame Scarron en des
  termes fort opposés à l'estime qu'il avoit pour elle.

  [106] On lit dans _Madame de Maintenon peinte par elle-même_:
  «C'étoit à une réponse bien naturelle du duc du Maine que madame
  de Maintenon avoit dû le premier bienfait de Louis XIV. Le Roi,
  dit madame de Maintenon, causant et jouant avec cet enfant, lui
  dit qu'il le trouvoit bien raisonnable.--Comment ne le serois-je
  pas? dit ce jeune prince, je suis élevé par la raison
  même.--Allez, lui dit le Roi, allez lui dire que je lui donne cent
  mille francs pour vos dragées. Sa pension de gouvernante n'étoit
  alors que de deux mille francs; le Roi la porta à deux mille
  écus.»

  [107] Le marquis de Maintenon étoit de la famille d'Angennes, d'où
  sont sortis les Rambouillet, les Montlouet, les du Fargis, etc.
  Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon, qui vendit son
  marquisat à la veuve de Scarron, étoit fils de Louis d'Angennes de
  Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon, baron de Meslay, etc.,
  qui avoit épousé en 1640 Marie Leclerc du Tremblay, nièce du
  fameux P. Joseph et fille du gouverneur de la Bastille. Louis de
  Maintenon étoit mort en 1658. Charles son fils fut nommé
  gouverneur de Marie-Galande en 1679 et conserva son emploi
  jusqu'au 1er janvier 1685. Il épousa Catherine Giraud, fille d'un
  capitaine de la milice de l'île Saint-Christophe, et c'est par son
  fils que se continua, au 18e siècle, cette dernière branche, qui
  survécut à toutes les autres de la famille d'Angennes.

  [108] _Var._: L'édition de 1754 intercale encore ici quelques
  lignes. Après avoir dit: Le roi... n'épargna rien pour le rendre
  agréable _à sa vieille_», le romancier ajoute:

  «Il y fit des dépenses innombrables et prodigieuses; il y fit
  aller des eaux, que, pour y faire rendre, il a fallu faire monter
  les montagnes et les traverser; il joignit, pour cet effet, les
  montagnes ensemble, par des travaux si pénibles à son pauvre
  peuple, qu'il en coûta la vie à plus de soixante mille âmes, et
  tout cela pour assouvir l'insatiable passion qui l'a toujours
  possédé.»

  [109] Voy. note 101 ci-dessus, p. 130.

  [110] Le parti religieux eut, à n'en pas douter, une très grande
  part dans l'élévation, assez peu rapide d'ailleurs, de madame de
  Maintenon. Ce parti étoit très contraire à madame de Montespan,
  mais ménageoit encore la favorite en la combattant. C'est
  seulement lorsque le crédit de madame de Maintenon fut établi
  d'une manière inébranlable que le refus d'absolution opposé à
  Louis XIV par son confesseur (carême de 1675, du 27 février au 14
  avril) amena une séparation entre les deux amants. Madame de
  Maintenon étoit alors à Baréges. Le dissentiment qui existoit
  entre elle et madame de Montespan éclata alors, et alors aussi
  furent écrites par madame de Sévigné à sa fille les lettres que
  nous avons rappelées (note 101 ci-dessus, p. 130).

  [111] Le P. de La Chaise ne succéda au P. Ferrier dans l'emploi de
  confesseur du Roi qu'en 1675. C'est assez dire qu'il n'arriva à
  l'oreille du Roi que quand madame de Maintenon étoit déjà en
  grande faveur. Les lettres de madame de Maintenon montrent de sa
  part fort peu de goût pour le révérend Père.

  [112] Le P. Bourdaloue paroît avoir eu peu d'influence sur
  l'élévation de madame de Maintenon, si ce n'est par les sermons
  qu'il prêcha à la cour pendant plusieurs carêmes de suite à partir
  de 1669.

  [113] Il est faux que madame de Maintenon ait pris pour directeur
  un jésuite. Son directeur est bien connu: c'est l'abbé Gobelin,
  après la mort duquel elle prit les conseils de Godet-Desmarets,
  évêque de Chartres. «Elle avoit bien choisi, comme le remarque M.
  Walckenaer; ni l'un ni l'autre n'ambitionnoient ni la gloire de
  l'éloquence, ni les hautes dignités de l'Eglise; ni l'un ni
  l'autre n'appartenoient à l'ordre trop puissant des Jésuites.»
  (_Mém. sur mad. de Sévigné_, 5, p. 430, notes.)

  [114] Nous ne savons trop ce que veut dire l'auteur quand il parle
  du tiers-ordre des jésuites, où se seroit fait admettre madame de
  Maintenon. Il y a en effet trois ordres de jésuites, et le
  troisième comprend ceux qu'on appelle _les écoliers_; ils
  conservent la jouissance et l'administration de leurs biens, et
  peuvent même, en France, réclamer le partage des héritages de leur
  famille. Mais nous ne sachons pas qu'on y ait admis des femmes.

  [115] _Var._: Nous reproduisons encore ici tous les développements
  donnés à cette ridicule calomnie par l'édition de 1754:

  «Cela n'étoit encore pas assez au goût des Jésuites, qui, ayant su
  de son confesseur (car dans de telles occasions ces gens-là ne
  gardent jamais le secret, parce qu'il y va de l'utilité de
  l'Ordre) qu'elle étoit fort attachée aux plaisirs de la chair et
  qu'elle entretenoit un commerce amoureux avec un de ses
  domestiques, ils le prièrent unanimement, dans une assemblée
  qu'ils eurent au collége de Montaigu, de travailler à faire pour
  lui-même cette conquête, afin de l'avoir plus fermement dans leurs
  rets. Il leur promit de faire tout son possible pour l'avancement
  de la sainte société, et en effet il ne s'y épargna pas. Pour
  mieux y parvenir, il s'attacha à mieux découvrir les replis de sa
  conscience; et, bien loin de la blâmer de son péché favori, il
  l'assura qu'il n'étoit point punissable, d'autant qu'elle étoit
  obligée de s'entretenir dans les leçons amoureuses afin de pouvoir
  se rendre plus utile au fils aîné de l'Eglise. Les pécheurs aiment
  ordinairement à être flattés dans leurs crimes et à trouver moyen
  de se damner avec plaisir. C'est là le chemin que tous les
  nouveaux casuistes font suivre à leurs pénitents, et ils ne se
  servent de ce sacré tribunal, qui doit être un instrument à sauver
  les hommes, que pour les damner. Il ne faut donc pas s'étonner si
  la Maintenon s'abandonnoit à eux, puisqu'ils ont un si rare
  secret. Mais elle n'eut pas plus tôt goûté les douceurs et les
  bontés du père La Chaise dans la confession, qu'elle n'en voulut
  plus d'autre; en effet, elle s'en est toujours depuis servie.
  Cependant il avoit promis de se faire pour lui-même une conquête
  d'amour; et, pour en venir à bout, il s'étoit défait, pour des
  raisons de conscience, de tous les domestiques qu'il avoit vus
  dans sa maison n'être pas attachés à la Société; et, comme un sage
  directeur, il employa de ses créatures, et, entre autres, deux
  soeurs dolentes de la Société, qui avoient l'esprit insinuant, et
  qui, en peu de temps, eurent gagné les bonnes grâces et les
  confidences de la Maintenon, qui se servoit aussi, en revanche,
  d'elles, pour ses affaires amoureuses. Par leur moyen, le père La
  Chaise étoit éclairé de tout et prenoit ses mesures là-dessus. Un
  jour le domestique dont elle se servoit dans son exercice amoureux
  fut pour deux jours à la campagne, avec sa permission; mais soit
  qu'il y rencontrât quelqu'un de connoissance ou qu'il voulût
  gagner de nouvelles forces, il y demeura beaucoup plus; et il y
  avoit déjà six jours qu'il étoit absent quand madame de Maintenon,
  qui n'étoit pas accoutumée à un si long jeûne, lui écrivit un
  billet et le donna à sa fille confidente pour le lui faire tenir.

  «D'abord cette fille le porta au révérend père La Chaise; ils se
  renfermèrent tous deux dans sa chambre, et, après l'avoir ouvert,
  ils y lurent:

    «_En vérité, mon coeur, tu n'as guère d'amour pour moi, et si tu
    mesurois ton impatience à la mienne, tu serois retourné dès le
    premier jour. Pour moi, je t'avoue que je suis au désespoir de
    t'avoir donné congé, et encore plus de ce que tu ne viens point.
    Il faut ou que tu ne m'aimes pas, ou que tu sois mort, de rester
    si longtemps. Reviens donc, mon cher, et ne me laisse pas seule
    auprès du Roi, que je n'aime pas la dixième partie tant que toi;
    et si tu ne veux pas me trouver bien mal, ou morte, viens à
    minuit, droit dans ma chambre; je donnerai ordre que la porte
    soit ouverte pour te laisser entrer. Adieu, ma vie._

  «Eh bien! dit le Père, que vous en semble?--Moi, lui dit-elle,
  je ne sais, sinon que vous me la rendiez pour la lui faire
  tenir.--Non, dit-il, pas cela, mais il s'agit ici de me rendre
  un service.» Elle n'eut pas de peine à le lui promettre. «C'est,
  continua-t-il, que je m'en vais lui en écrire une sous un nom
  supposé, afin qu'il ne vienne pas de sitôt, et je me rendrai
  moi-même dans votre antichambre à l'heure qu'elle marque, d'où
  vous m'introduirez dans son lit. Je suis de sa taille et je mets
  sur moi les événements de l'affaire.»

  «La chose ainsi résolue, il se hâta d'écrire la lettre, qu'il
  donna pour faire tenir en place de l'autre. Elle étoit conçue en
  ces termes:

    «_Monsieur, j'ai un regret sensible de vous apprendre une
    méchante nouvelle. Votre père est à l'article de la mort. Je
    l'ai aujourd'hui confessé et lui ai donné le saint viatique. Il
    m'a prié par trois ou quatre fois de vous écrire qu'il a quelque
    chose à vous communiquer avant sa mort; partez donc pour vous
    rendre ici incontinent la présente reçue, parce qu'il est encore
    en son bon sens, et si vous ne perdez point de temps, selon que
    nous pouvons juger par les apparences, vous en aurez encore pour
    lui parler. Je suis, etc._

    «COCHONNET, _curé de Lasine_.

  «Il (le valet) n'eut pas plutôt reçu cette lettre qu'il crut
  effectivement que la chose étoit ainsi. Il avoit infiniment
  d'amitié pour son père, et monta incontinent à cheval pour s'y
  rendre; mais il le trouva en bonne santé, ce qui le réjouit.
  Cependant ils ne purent trouver le secret de cette lettre; il ne
  se douta jamais de la vérité, ce qui fit qu'il resta quelques
  jours auprès de ses parents.

  «L'heure approchant, le révérend Père se rendit dans
  l'antichambre, où il trouva la fille qui l'attendoit. Il s'y
  déshabilla et prit la robe de chambre et le bonnet qui servoient à
  l'autre dans ses expéditions; après quoi il fut introduit jusqu'au
  lit, où il entra doucement et sans parler. Il commença de monter à
  l'assaut. Quoiqu'elle fût endormie, elle le sentit bien,
  nonobstant l'avis de certaines femelles; et croyant que ce fust
  son taureau de coutume, elle l'embrassa avec des étreintes si
  amoureuses que le pauvre Père pensa expirer dans ce charmant
  exercice. Le jeu leur étoit trop doux pour y préférer la
  conversation; aussi ils recommencèrent à diverses fois sans se
  parler, et auroient peut-être passé la nuit ainsi si le père La
  Chaise n'eut rompu le silence par un rhume incommode et qui le fit
  tousser hors de saison. Madame de Maintenon fit un cri et voulut
  se jeter hors du lit; mais il la retint, il lui fit ses excuses,
  et, après qu'il eut calmé son esprit, il lui représenta que la
  chose étoit sans remède et qu'elle devoit considérer que c'étoit
  la force de sa passion qui l'avoit obligé à le faire, et ne lui
  découvrit pas néanmoins le véritable sujet. Quoi qu'il en soit,
  mes Mémoires portent qu'ils se raccommodèrent et poursuivirent le
  reste de la nuit, et ont toujours poursuivi depuis, et
  poursuivront encore tant qu'ils auront des forces, si nous en
  croyons les apparences; car s'il est vrai qu'elle est la mule du
  Roi, elle est tout autant la cavale de La Chaise et la haquenée de
  son valet, qui ne fut pas plus tôt de retour qu'il s'excusa de sa
  longue absence sur la lettre supposée. Mais elle, qui avoit su
  toute l'affaire du père La Chaise, ne voulut pas approfondir les
  choses et le reprit en grâce; depuis, elle s'en sert toujours avec
  beaucoup de satisfaction. Tout cela ne l'empêchoit pas de recevoir
  l'ordinaire du Roi tant qu'il fut en santé; mais il lui arriva une
  maladie qui ne provenoit que de l'excès du déduit. Madame de
  Maintenon en fit beaucoup l'affligée et le fit paroître en public
  le plus qu'elle pouvoit; enfin, le mal venant à augmenter, on
  résolut d'y mettre des emplâtres. Cette sainte fille de la
  Société, sachant bien dans sa conscience qu'elle avoit causé une
  partie du mal, voulut aussi assister au remède, et, par une espèce
  d'oeuvre de charité dont elle a été fort louée, elle voulut mettre
  le premier emplâtre sur ce fils de Priape. Elle le mit en effet,
  et a diverses fois continué, jusqu'à l'entière guérison du Roi.
  Quand elle le vit en santé, elle voulut le divertir; et comme elle
  n'a point de cet amour délicat qui ne souffre point de partage,
  elle lui chercha une des plus belles filles de France. Ce fut la
  F... qu'elle lui présenta. Le Roi l'estima au double de ce qu'elle
  faisoit comme un sacrifice d'elle et chérit aussi beaucoup la F...
  Madame de Maintenon cependant a toujours occupé son esprit; et,
  quelque autre attache qu'il ait eue, elle n'a jamais été si forte
  que la sienne. Depuis la F... il a eu encore un présent d'elle;
  mais cette nouvelle maîtresse mourut en couches, tellement que,
  bien que depuis elle ait voulu lui en donner d'autres, il ne les a
  point voulu accepter, et il se tint toujours attaché à elle, qui,
  de son côté, n'en est pas beaucoup tourmentée, puisque depuis un
  assez long espace de temps il n'est pas capable de connoître une
  femme charnellement; mais aussi elle ne s'en soucie pas, et sa
  faveur lui est plus chère que son amour, puisqu'elle en a d'autres
  pour assouvir ses infâmes passions, et surtout le révérend Père La
  Chaise.

  «Cependant, lorsque le Roi se porta mieux, elle ne manqua pas de
  profiter d'un si long temps et de mettre la santé du monarque à de
  nouvelles épreuves. Et il faut avouer que jamais femme n'a mieux
  su qu'elle tirer parti de l'amour et ménager les occasions. Elle
  disoit un jour, en plaisantant, à une de ses amies: «Que les
  amants vulgaires cherchent tant qu'il leur plaira ce qu'on appelle
  l'heure du berger; pour moi, je cherche l'heure du Roi. Quand elle
  se présente, je vous assure que je ne la laisse pas échapper.»
  Elle avoit raison de parler ainsi: elle a su profiter du fort et
  du foible de Louis-le-Grand. Aussi ce monarque, qui aime
  naturellement la gloire et les plaisirs, a été charmé de trouver
  une maîtresse qui a su si bien flatter son ambition et son amour,
  qui l'instruit en le divertissant, et qui, dans ses conversations
  les plus amoureuses, sait mêler les maximes de la fine et de la
  plus haute politique.

  «Un jour qu'elle étoit seule avec le Roi et qu'elle avoit reçu de
  nouvelles preuves de son amour, elle dit, pour flatter
  agréablement ce monarque, qu'un prince comme lui ne devoit pas
  aimer comme les autres hommes; que, comme il étoit né pour régner,
  il falloit qu'il pratiquât comme il faisoit cet art glorieux au
  métier même des plaisirs. «Votre Majesté, ajouta-t-elle, brille
  partout, vous ne la sauriez cacher; amant, ami, en guerre, en
  paix, à l'armée, au lit, à la table, vous faites tout en roi, et
  l'on ne peut jamais vous méconnoître; plus grand en cela que le
  Jupiter des païens, qui quittoit sa grandeur et sa majesté et
  prenoit les formes les plus chétives pour assouvir son amour; au
  lieu que Louis-le-Grand ne diminue rien de sa grandeur, quoiqu'il
  s'abaisse jusqu'à nous.»

  «Voilà de quelle manière elle entretient le Roi; et comme la
  passion de ce prince pour madame de Maintenon est fondée sur
  l'esprit plutôt que sur la beauté de cette nouvelle marquise, il y
  a de l'apparence que cette passion durera autant que sa vie.»

  [116] Le passage compris entre ces deux crochets a été intercalé
  plus haut dans la première édition, et on l'a déjà vu en note.

  [117] «Le Roi l'épousa, dit Saint-Simon, au milieu de l'hiver qui
  suivit la mort de la Reine (morte en 1683).»--«La satiété des
  noces, toujours si fatale, continue le même écrivain, et des noces
  de cette espèce, ne fit que confirmer la faveur de madame de
  Maintenon. Bientôt après, elle éclata par l'appartement qui lui
  fut donné à Versailles, au haut du grand escalier, vis-à-vis de
  celui du Roi, et de plain-pied.» Notons que madame de Maintenon,
  de trois ans plus âgée que le Roi, avoit alors de quarante-huit à
  quarante-neuf ans. Nous retrouvons ici le P. de La Chaise. Ce fut
  lui qui offrit, de la part du Roi, un mariage dont madame de
  Maintenon garda le secret plus fidèlement que le Roi lui-même.

  [118] M. Walckenaer s'explique en termes naïvement chastes sur les
  relations de Louis XIV et de madame de Maintenon. Nous donnons son
  texte, en renvoyant aux notes où il cite ses autorités: «Elle
  étoit du nombre de celles qui, très sensibles aux caresses que les
  femmes aiment à se prodiguer entre elles (je comprends peu) en
  témoignage de leur mutuelle tendresse, et qu'avec plus de réserve
  elles échangent avec l'autre sexe, ont une répugnance instinctive
  à se soumettre à ce qu'exige d'elles l'amour conjugal pour devenir
  mères, moins par la persistance d'une primitive pudeur que par
  l'effet d'une nature qui leur a refusé ce qu'elle a accordé à tant
  d'autres avec trop de libéralité. Françoise d'Aubigné eut souvent
  besoin d'être rassurée par son confesseur sur les scrupules que
  lui firent naître ses complaisances aux contrariantes importunités
  de son royal époux, à un âge où elle ne pouvoit plus espérer
  d'engendrer de postérité.» Sur ce point délicat, nous aimons à
  nous abriter derrière M. Walckenaer. Nous n'aurions osé espérer de
  dire les choses avec une plus respectable réserve. Voyez surtout
  les passages auxquels il renvoie. Un de ceux-ci, extrait d'une
  lettre de l'évêque de Chartres, citée par La Baumelle, prouve
  clairement le mariage, s'il pouvoit y avoir quelque doute à ce
  sujet: «C'est une grande pureté, lui dit-il, de préserver celui
  qui vous est confié des impuretés et des scandales où il pourroit
  tomber. C'est en même temps un acte de soumission, de patience et
  de charité... Malgré votre inclination, il faut rentrer dans la
  sujétion que votre vocation vous a prescrite... Il faut servir
  d'asile à une âme qui se perdroit sans cela. Quelle grâce que
  d'être l'instrument des conseils de Dieu, et de faire par pure
  vertu ce que tant d'autres font sans mérite ou par passion!»
  Ailleurs il lui écrit: «Après ma mort, vous choisirez un directeur
  auquel vous donnerez vos redditions. Vous lui montrerez les écrits
  qu'on vous a donnés pour votre conduite. _Vous lui direz vos
  liens._» (Walckenaer, _Mémoires sur madame de Sévigné_, 5, p. 216
  et 436.)

  [119] Le dernier enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut
  le comte de Toulouse, né le 6 juin 1678. Depuis, madame de
  Montespan fut supplantée par mademoiselle de Fontanges, à la mort
  de laquelle, dirent les pamphlets, elle n'auroit pas été
  étrangère. Le Roi continua à recevoir madame de Montespan, même
  après son mariage avec madame de Maintenon; il ne lui donna donc
  pas ce congé absolu dont il est ici parlé.

  [120] Madame de Soubise étoit Anne de Rohan Chabot, fille de ce
  Henri Chabot qui devint duc de Rohan, et dont le mariage avec
  Marguerite de Rohan avoit fait si grand bruit. Née en 1648, elle
  épousa François de Rohan, qui fit la branche des princes de
  Soubise, second fils d'Hercule, duc de Montbazon, et de Marie de
  Bretagne. Elle mourut le 4 février 1709, âgée de soixante et un
  ans.

  On lit dans les notes de Saint-Simon sur le _Journal de Dangeau_:

  «La beauté de madame de Soubise, dont le roi fut touché, fit la
  fortune de sa famille. M. de Soubise avoit eu une première femme
  qui n'avoit jamais prétendu au tabouret. La beauté de sa deuxième
  femme le lui valut, et, par degrés, le rang de princesse à la
  maison de Rohan...» (_Journal de Dangeau_, avril 1684, t. 1, p.
  5.--Cf. _ibid._, p. 112.)

  [121] Louis XIV eut en effet à souffrir l'opération de la fistule.
  Madame de Maintenon y assista. Seule avec M. de Louvois, le P. de
  La Chaise et les médecins Fagon et Félix, elle avoit été informée
  de la résolution prise par le Roi. Pour les détails, nous
  renvoyons au _Journal de Dangeau_ et aux ouvrages que citent en
  note les éditeurs (_Année 1686, 18 novembre_, t. 1, p. 417). Voyez
  notamment l'extrait d'un manuscrit intitulé: _Remarques générales
  sur le tempérament et la santé du roi Louis XIV, par les médecins
  Fagon_, etc., à la suite des Mémoires de Choisy, coll. Michaud et
  Poujoulat, édit. Didier, p. 675-677.

  [122] Voy. l'histoire de cette maison par M. Théophile Lavallée.

  [123] Nous n'avons pas à réfuter cette infamie autrement qu'en
  la faisant remarquer.

  [124] On connoît les deux rayons symboliques que la peinture et
  la sculpture placent sur le front de Moïse.

  [125] Des charges de capitaines et de majors. Le mot _majorité_
  se trouve dans Furetière avec le sens qu'il a ici.

  [126] M. Walckenaer (_Mém. sur mad. de Sévigné_) a rappelé deux
  lettres de Louis XIV où le Roi, honteux des exigences de madame de
  Montespan, dissimule avec Colbert, son ministre, mais n'accorde
  pas moins à la favorite ce qu'elle demande. Les guerres terribles
  qu'on eut à soutenir sur la fin du règne rendirent les économies
  de plus en plus nécessaires; mais qui pourroit croire que le Roi
  les faisoit porter sur ses amours?

[Cul-de-lampe]



  LE
  DIVORCE ROYAL
  OU
  GUERRE CIVILE
  DANS LA FAMILLE DU GRAND ALCANDRE.



[Bandeau]

LE

DIVORCE ROYAL

OU

GUERRE CIVILE

DANS LA FAMILLE DU GRAND ALCANDRE.


Depuis que le grand Alcandre a commencé à travailler avec tant de zèle
et d'application à réunir les deux religions qui partageoient son
royaume[127], quoique ce dessein fût l'entreprise d'un grand prince
dont l'unique gloire étoit de laisser à la postérité une oeuvre
digne de sa grandeur, cependant le succès n'a pas répondu à ses
attentes, et, au lieu de procurer à son royaume une paix perpétuelle
par cette réunion, elle a plutôt mis le feu aux quatre coins de
la France, qui a ressemblé à une maison embrasée, de laquelle se sauve
qui peut[128]. Grand nombre de personnes, ne voulant pas être forcées,
aimèrent mieux tout quitter et se sauver que de s'accommoder à la
religion du Roi; plusieurs tombèrent dans les filets que l'on leur
avoit tendus aux frontières pour les empêcher de déserter, ce qui fit
que d'autres aimèrent mieux rester que de se commettre à un châtiment
très rude en cas qu'ils fussent pris. Cependant, sous main chacun
employoit son crédit, ses amis et son argent proche des catholiques
qui avoient quelque pouvoir, pour tâcher d'obtenir des passeports.
Mademoiselle M. D. fut une de celles qui, craignant les mauvaises
suites du couvent, ne voulurent pas se hasarder à partir sans
passeport. Elle eut assez d'adresse et d'amis pour s'introduire chez
madame de Montespan, où elle sut si bien faire, qu'elle la persuada à
s'employer pour elle, cette dame étant bien aise de s'attirer par là
l'estime d'un grand nombre de personnes de la religion prétendue
réformée, et leur faire connoître, par ce petit service, qu'elle
n'avoit aucune part à toutes les violences qui se commettoient dans
les provinces, ni aux excès dont on accuse les dragons: _Poco di bene,
e poco di male._ Madame de Montespan ayant donc pris résolution de
s'employer tout de bon pour cette demoiselle, elle rêva assez
longtemps comme elle s'y prendroit pour en venir à bout, connoissant
la conscience tendre de Sa Majesté et sa délicatesse sur ce sujet,
lequel croit qu'autant de personnes à qui il donne congé, ce sont
autant d'âmes qu'il laisse échapper du paradis. Aussi ne fait-il rien
sur semblables affaires qu'il n'ait consulté son conseil de
conscience, qui ne l'abandonne que fort peu[129]. Madame de Montespan
crut donc qu'il falloit en prévenir le R. P. La Chaise[130], qui est
considéré présentement en cour comme le lieutenant de saint Pierre; et
c'est presque lui seul qui ouvre et ferme le paradis du côté de
France. Pour ce faire, cette bonne dame crut qu'elle ne pouvoit mieux
s'adresser qu'à madame de Maintenon, laquelle, par humilité, se dit
fille indigne de la vénérable société[131]; et comme elle avoit
autrefois été sous elle et mangé de son pain, elle crut aussi qu'elle
ne refuseroit pas de s'employer avec chaleur pour son ancienne
maîtresse, qui avoit été la cause première de la fortune dont elle
jouit présentement. Mais elle se trouva trompée, car, comme dit le
proverbe, _Honores mutant mores_[132]; elle ne répondit pas à
l'attente de son ancienne patronne, comme nous verrons dans la suite
dans une conversation qu'elles eurent ensemble, que je mettrai ici au
long pour la satisfaction du lecteur curieux qui sera bien aise d'être
informé de ces petits démêlés, que souvent l'on n'ose pas mettre au
jour. Je ne veux pas vous promettre de pouvoir vous rapporter ici mot
pour mot tout ce qu'elles se dirent l'une à l'autre dans cette visite,
mais bien de vous en rapporter le plus essentiel et les principales
circonstances.

Madame de Montespan prit un prétexte pour aller voir madame de
Maintenon, qui étoit un peu incommodée et gardoit la chambre ce
jour-là. Voici ce qui s'y passa:

Madame de Maintenon fit l'ouverture, et demanda quelles bonnes
affaires lui procuroient l'avantage de sa présence; à quoi madame de
Montespan répondit qu'un motif de charité l'avoit obligée à la venir
prier en faveur d'une pauvre demoiselle huguenotte, qui souhaiteroit
de s'aller retirer en Suisse, proche de ses parents; et comme elle
n'osoit se hasarder de sortir du royaume sans la permission du Roi,
elle désiroit de pouvoir obtenir un passeport; mais comme elle savoit
fort bien que Sa Majesté étoit délicat sur ces sortes d'affaires, et
qu'il n'en feroit rien sans consulter son conseil de conscience, avant
de lui en parler, qu'elle souhaiteroit que madame de Maintenon lui fit
la faveur d'en dire un mot au Père La Chaise, afin de le prévenir
avant que le Roi lui en parlât. Madame de Maintenon lui répliqua
qu'elle avoit raison de croire que le Roi étoit délicat sur ce
chapitre-là, «et je ne crois pas même, lui dit-elle, que vous feriez
bien de lui en parler, puisque c'est vous commettre à un refus dont
vous pourriez avoir de la mortification dans la suite.»

Cette espèce de conseil ne plut pas à madame de Montespan, qui lui
répondit d'un ton assez fier qu'elle ne venoit pas là pour demander
conseil, parce qu'elle se croyoit assez capable et assez grande pour
le prendre d'elle-même; mais, poursuivit-elle, je viens pour vous
prier d'en dire un mot au Père La Chaise, afin qu'il y donne les
mains.

Madame de Maintenon, qui se sentit piquée de cette brusque repartie,
lui demanda pourquoi elle vouloit qu'elle parlât au Père La Chaise
plutôt qu'elle, puisqu'elle le connoissoit aussi particulièrement
qu'elle, et le pourroit faire elle-même. «La raison, dit madame de
Montespan, en est aisée à donner: c'est, dit-elle, que je vous crois
mieux dans son esprit que moi, et qu'au dire du Père, vous êtes une
sainte, et moi une grande pécheresse, comme je l'avoue aussi.»

Madame de Maintenon, qui a de l'esprit, et qui voyoit bien où tout
ceci alloit, et qui auroit été bien aise de finir la conversation, lui
dit: «A quoi bon, madame, tout ce détail de sainteté?--A vous faire
connoître, continua madame de Montespan, que je sais fort bien ce que
vous pouvez, et qu'étant fille de la société, il y a toujours plus de
grâce pour une enfant sage et obédiente[133], comme je crois que
vous êtes, que pour une étrangère.--Puis, dit madame de Maintenon, que
vous me croyez sage et obédiente, je vous dirai que le Père m'a
défendu de lui parler jamais de ces sortes d'affaires.--Je comprends
bien, dit madame de Montespan, par vos discours, que vous n'en voulez
rien faire; vous feriez mieux, continua-t-elle, de me parler
catégoriquement, oui ou non.

--Je n'ai pas d'autre réponse à vous donner, lui dit madame de
Maintenon, sinon que vous auriez pu vous éviter la peine que vous vous
êtes donnée, en m'envoyant seulement faire ce message par l'une de vos
domestiques.

--Vous m'en dites assez, dit madame de Montespan, pour me faire
connoître que vous n'en voulez rien faire. Je n'ai pas jugé à propos,
poursuivit-elle, d'envoyer personne de ma part, mais de venir moi-même
pour avoir le plaisir de recevoir le refus de votre bouche propre, et
de voir quelle mine vous tiendriez en le donnant à celle qui vous a
commandé pendant plusieurs années.

--Il est vrai, lui dit madame de Maintenon, que j'ai été sous vous, je
ne le nie pas, mais j'estime qu'il m'est plus glorieux d'avoir été ce
que j'ai été, que d'être ce que vous êtes.» Ce discours piqua madame
de Montespan au vif, qui ne put retenir son ressentiment et
[s'empêcher] de la traiter de petite femme de Scarron.

Sur cet intervalle, une femme de chambre vint dire à madame de
Maintenon que madame la princesse de Conti[134] venoit lui rendre
visite; laquelle se leva aussitôt, et après lui avoir fait donner un
fauteuil, chacune reprit sa place. Cette visite fut causée en suite
d'une collation que monseigneur le dauphin[135] avoit donnée les jours
précédents à madame de Conti, où, après quelque raillerie, madame de
Conti porta à monseigneur la santé _de la bonne vieille sa
belle-mère_. Le Dauphin, en faisant raison, porta la santé _du
bon-homme_. [Mais comme il y a toujours des esprits qui tâchent de
faire leur fortune aux dépens d'autrui, cette petite galanterie ne
manqua pas d'être rapportée dès le même jour à madame de Maintenon,
qui de même suite le dit au Roi. Quelques jours après, Monseigneur
étant à table, le Roi ayant un plat devant lui d'un ragoût que le
Dauphin aimoit, le Roi le lui fit mettre devant. Monseigneur en ayant
mangé d'un grand appétit, le Roi dit: «Vous en avez assez mangé
pour boire», et lui porta la santé _du bon-homme_.][136]

Le Dauphin ne répondit que par une profonde révérence, faisant
semblant de ne le pas comprendre; mais au sortir de table il ne manqua
pas d'en avertir aussitôt madame la princesse de Conti, et lui
conseilla d'aller voir la bonne vieille madame de Maintenon; et c'est
ce qui fut la cause de cette présente visite. Madame de Conti fit
rouler la conversation sur le plaisir innocent que souvent l'on avoit
dans la compagnie d'une amie, où l'on avoit la liberté de dire
quelquefois une parole en liberté, sans dessein pourtant d'offenser
personne. La Maintenon applaudissant à ce que madame de Conti disoit,
après avoir bien tourné, la princesse dit que ces jours passés,
pendant la collation que Monseigneur lui donna, ils s'entretinrent
pendant une heure de toute la Cour et de madame de Maintenon même,
sans dessein pourtant de choquer personne; et comme elle ne doutoit
pas que ces innocents divertissements sont souvent rapportés avec
emphase, qu'elle ne savoit pas si l'on le lui avoit dit, mais qu'en
tout cas elle n'avoit eu aucun dessein de l'offenser. La Maintenon,
qui faisoit la dissimulée, auroit été bien aise de savoir de la bouche
de madame de Conti ce qui s'étoit passé; mais la princesse, qui
ignoroit jusqu'où elle en étoit informée, n'osa se découvrir
davantage, de peur d'en trop dire.

Ainsi finit sa visite, et elle dit en sortant: «Si vous m'aimez
toujours autant que vous l'avez protesté, permettez-moi que je vous
baise.» Là-dessus la Maintenon, fine et subtile, lui dit: «_Madame,
l'on ne baise pas des vieilles._»

Alors madame de Conti connut assez que la mine étoit éventée, et,
quelque protestation qu'elle fît, il n'y eut pas moyen de la
réconcilier, et ainsi elles se quittèrent fort froidement.

Madame de Conti en eut de la mortification, et, dans le chagrin où
elle étoit, étant de retour chez elle, elle écrivit ce billet au
Dauphin:

    MONSEIGNEUR,

    _Suivant votre conseil, je viens de rendre visite à la dame de
    Maintenon; mais je ne puis vous exprimer la froideur avec
    laquelle nous nous sommes séparées: son dédain et manque de
    respect m'obligent à vous dire que, si je n'avois des
    considérations pour le R.., je puis vous assurer que je lui
    donnerois des marques de mon ressentiment. Celle qui vous
    remettra ce billet vous dira le reste. Adieu._

Après le départ de la princesse, et que l'esprit de la Maintenon (à
laquelle cette visite avoit causé quelque émotion) fut un peu remis,
madame de Montespan prit la parole, lui disant: «Quand je considère
bien ce que je viens de voir et d'entendre, je me représente la fable
de l'âne qui portoit une idole dessus son dos, pour laquelle les
peuples avoient beaucoup de vénération, et se mettoient à genoux
lorsqu'elle passoit par les rues. L'âne crut que c'étoit à lui que cet
honneur se rendoit, lequel en devint si orgueilleux, qu'il marchoit
d'une grande fierté et d'un pas grave, se carrant comme si c'étoit à
son mérite que l'on rendoit cet hommage. Mais l'idole lui étant ôtée,
et étant question de retourner à son gîte, croyant de marcher avec la
même gravité, il fut bien surpris que son maître lui lâcha quelques
coups pour l'obliger à marcher plus vite, et il connut alors sa
méprise, et qu'au lieu de lui faire honneur comme auparavant, chacun
crioit: Frappe, frappe. Ainsi, Madame, ne croyez pas que c'est pour
votre mérite que l'on vous fait la cour. Je laisse à vous-même de
faire l'application du reste.»

Madame de Maintenon, qui entendoit fort bien ce qu'elle vouloit dire,
ne voulut pas s'en fâcher, parce qu'elle prétendoit lui rendre le
change. Elle lui dit: «Sur ce que vous dites, Madame, il n'y a pas de
commentaire à faire: vous dites les choses si nettement et avec tant
de circonstances, qu'il faudroit être bien stupide pour ne le pas
comprendre; mais, de grâce, permettez-moi que je vous en entretienne
aussi d'une à mon tour.

«Un chien s'étant donné pour sa vie durant à un bon bourgeois pour le
servir et garder la maison, comme il étoit trop à son aise, il ne put
plus supporter la graisse, et se promenoit un jour à la campagne; un
autre sien camarade l'aborda, et l'ayant obligé de lui faire le récit
de sa fortune, après l'avoir entendue, il lui conseilla de quitter son
maître et de venir demeurer avec lui chez un grand seigneur, là
où, lui dit le chien, nous n'avons rien à faire qu'à fournir au
plaisir de notre maître, et où nous avons bonne table et bon lit, et
sommes considérés comme domestiques d'un grand seigneur, de sorte que
personne n'oseroit vous tirer les oreilles; et si par bonne fortune le
seigneur prend amitié pour toi, tu coucheras sur son lit à ses pieds.
Le chien bourgeois, attiré par les belles promesses que lui fit
l'autre, quitta son premier maître pour se donner à ce seigneur; et
comme pour l'ordinaire toutes choses nouvelles plaisent, il fut assez
heureux d'être caressé pendant un temps. Mais qu'arriva-t-il à la
pauvre bête? L'âge décrépit commença à paroître, il devint puant par
sa vieillesse; ce seigneur s'en dégoûta et mit affection à un autre,
et chassa le vieux puant chien de sa cour, qui, ne sachant où se
retirer, s'en alla retrouver son premier maître et le pria de le
recevoir en grâce. Mais il n'y fut pas trop bien reçu. Ce maître, le
voyant, lui dit: Malheureuse et méchante bête, ne t'étois-tu pas
donnée à moi, et ne m'avois-tu pas promis de me servir toute ta vie et
de m'être fidèle? Cependant, dans le temps où j'avois le plus de
besoin de toi, tu m'as quitté sans sujet: à présent, rapporte ta
vieillesse puante là où tu as laissé ta jeunesse riante. Ainsi le
pauvre chien, ne sachant où se retirer, fut obligé d'aller mourir sur
un fumier.

«Je vous laisse, dit madame de Maintenon, la peine d'en tirer la
morale et de l'appliquer où vous le jugerez à propos, et là où elle
conviendra le mieux.»

Dans ce moment un valet de chambre vint de la part du Dauphin pour
parler à madame de Maintenon. Elle qui croyoit que c'étoit pour la
prier de quelque affaire ou de parler au Roi, elle fut bien aise, pour
faire voir à madame de Montespan la considération que l'on avoit pour
elle, de le faire entrer, où étant, il s'adressa à elle et lui dit:

    MADAME,

    _Monseigneur a été extrêmement surpris d'apprendre le méchant
    accueil que vous avez fait à madame la princesse de Conti, et il
    m'a commandé de vous venir voir et assurer de sa part de son
    ressentiment, et vous dire que si, à l'avenir, vous n'en usez
    plus honnêtement que vous n'avez fait par le passé, il passera
    par-dessus toute considération et vous donnera lieu de vous en
    repentir._

Ce compliment surprit extrêmement la Maintenon, qui se trouva
décontenancée de ce qu'il avoit été fait en présence de la Montespan;
mais pourtant elle eut assez de présence d'esprit pour lui repartir:
_Que Monseigneur étoit le maître après le Roi._

Tout ceci causa une secrète joie à la dame de Montespan, qui ne
vouloit pas pourtant la faire éclater qu'avec ses amis et amies. Ce
valet de chambre étant sorti, elle reprit le fil du discours que l'on
venoit de quitter.

«Je viens, dit madame de Montespan, d'entendre le récit que vous avez
fait avant la venue du valet de chambre de Monseigneur; je le trouve
spirituel, mais n'ai pas assez d'esprit pour en pouvoir tirer une morale
fine, comme vous le souhaiteriez; je n'ai rien de meilleur que la
mémoire: je me ressouviens de votre mariage avec le bonhomme Scarron,
cul de jatte. Vous m'avouerez, dit la Montespan, qu'il faut l'avoir
heureuse pour se ressouvenir depuis si longtemps; c'est aussi tout ce
que je puis faire. S'il pouvoit retourner et qu'il vous vît au suprême
degré où vous êtes présentement, je crois que sa veine ne seroit pas
assez forte pour exprimer sa surprise par quelques vers burlesques, car
c'étoit là son fort. En effet, bien d'autres que lui le seroient de
trouver la femme du poëte Scarron, à l'âge de soixante ans[137], être
la mignonne du plus grand roi du monde. Il y a de quoi s'étonner que les
RR. PP. jésuites ont pu porter l'affaire à un tel degré; et à ne pas
vous flatter, continua la Montespan, il y a bien des gens qui croient,
et vous ne leur ôteriez pas de la tête, qu'il ne leur ait fallu un aide
surnaturel pour en venir à bout. Si l'on en croit les huguenots, et ils
le disent ouvertement, leur perte a été le prix de votre reconnoissance;
et vous aviez promis au Père La Chaise que, s'il vous introduisoit dans
les bonnes grâces du Roi, toute votre étude seroit de prôner au Roi la
sainteté et le mérite de la Société, et qu'ensuite unanimement vous
travailleriez à la destruction de la religion huguenote; que pour cet
effet vous fîtes un voeu au grand saint Ignace entre les mains du père
La Chaise, et que sans vous le Roi n'auroit jamais songé à fausser sa
foi ni révoquer ses édits et ceux de ses ancêtres[138].» Sur cette
parole, madame de Maintenon crut qu'elle en avoit assez dit pour avoir
prise sur elle. «Ha! que dites-vous là, Madame? je suis bien aise
d'entendre de semblables discours de votre bouche.»

Madame de Montespan, qui comprit bien ce qu'elle vouloit faire, qui
étoit sans doute d'en faire le rapport au Roi, lui répliqua: «Je ne
vous dis pas que c'est moi qui le dis; écoutez-moi bien, et ne faisons
pas de _qui pro quo_ d'apothicaire[139]. Je ne vous dis pas non plus
que cela soit vrai, mais que les huguenots le disent: allez leur
empêcher d'en parler où ils sont présentement épars par toute la
terre; et pour ne vous pas flatter, continua madame de Montespan, je
crois que, s'ils vous tenoient à Genève, ils ne vous traiteroient pas
beaucoup mieux que les Anglois firent la Pucelle d'Orléans, qu'ils
accusèrent d'être sorcière, et firent brûler.»

Madame de Maintenon, qui cherchoit une échappatoire pour se tirer du
méchant pas où elle se trouvoit, sauta du coq à l'âne[140], et changea
le discours sur monsieur Scarron, duquel elle dit qu'elle ne croyoit pas
que les huguenots en diroient du mal, d'autant que la plupart de ces
messieurs étoient de ses amis, jusqu'aux ministres mêmes, qui le
venoient souvent visiter[141].

C'est ce qui fournit matière à madame de Montespan de pousser sa
pointe, et de dire à la Maintenon que c'étoit ce qui la faisoit encore
plus haïr, qu'elle rendoit de si méchants offices aux bons amis de feu
son mari: «Et je suis, continua-t-elle, de l'opinion qu'ils étoient
des amis du défunt, et qu'il se confioit à eux. Car, à ce qu'ils
disent, il leur a souvent fait confidence de beaucoup de petites
particularités de votre mariage: ils m'ont conté que, comme M. Scarron
eut pris résolution de se marier, il le leur communiqua, et qu'ils ne
manquèrent pas aussitôt de lui représenter son misérable état et la
foiblesse de son corps, dans lequel ils ne voyoient pas grande
apparence de pouvoir contenter une femme, qui ressembloit à une terre,
laquelle veut être cultivée, et que, quand nous ne le faisons pas
nous-mêmes, souvent notre voisin le fait pour nous; et qu'ainsi, sans
songer, il pourroit s'enrôler dans la nombreuse famille d'Actéon; que
là-dessus le bonhomme Scarron répondit que ce n'étoit pas cela qui le
mettoit le plus en peine, et qu'afin qu'on ne puisse lui rien
reprocher sur ce chef-là, il vouloit prendre de la chasse blessée, et
qu'alors l'ayant su, l'on ne pouvoit le railler là-dessus.» Ce récit
déconcerta extrêmement madame de Maintenon, qui ne savoit comment se
retirer de la presse, et dans le chagrin où elle étoit, elle dit à la
Montespan: «Vous pourriez dans un besoin, Madame, fournir des mémoires
pour l'histoire de la vie de feu monsieur Scarron. Je vous enverrai
les personnes qui en auront besoin.» Mais madame de Montespan, qui
avoit entrepris de la pousser à bout pour se venger de bien des
affaires que je ne rapporterai point ici, ne s'arrêta pas en si beau
chemin, et lui dit que jusques à présent cela ne la regardoit pas
personnellement, et que Scarron n'avoit parlé encore que dans le
général; qu'il n'y avoit rien qui la pût fâcher. «Mais finalement, lui
dit-elle, pour le bonheur de monsieur Scarron, le sort échut sur
votre personne, et il vous épousa en face de sainte mère Eglise.
N'est-il pas vrai?» Madame de Maintenon, qui ne cherchoit que
d'esquiver, lui dit: «Que trouvez-vous à critiquer là-dessus? Je ne
crois pas, dit-elle, que votre mariage fût plus ferme ni plus assuré
que le nôtre, puisqu'il n'a pas été de longue durée: on n'a pas eu
besoin de vous délier l'éguillette; vous l'avez fort bien su faire
vous-même. Si vous étiez en Suisse ou à Genève, comme vous m'avez dit
il y a un moment, je crois que l'on vous feroit passer un heure de
méchant temps, et qu'un vent d'acier couronneroit votre infidélité.»
Madame de Maintenon crut se venger par cette petite égratignure; mais
la Montespan, qui avoit encore le plus sensible à débiter, lui dit:
«De grâce, Madame, achevons votre histoire; nous voici arrivées au
plus bel endroit de l'affaire. Je n'ai plus que trois mots à dire,
puis je finis. Comme donc les amis de feu votre mari le vinrent
féliciter sur son mariage: «Parbleu, leur dit-il, Messieurs, l'on ne
me reprochera pas que ma foiblesse est cause que ma femme sera
coquette et qu'elle me trompe, car je l'ai prise P...., et si bien,
qu'elle a déjà fait une fille (que vous lui portâtes dans le mariage
pour tout douaire)[142]. Il leur dit encore que vous aviez voulu
mettre dans votre contrat de mariage que vous ne seriez obligée de
rester avec lui que depuis six heures du matin, qu'il se levoit,
jusques à dix heures du soir, qu'il se couchoit; mais que depuis
ces mêmes dix heures jusqu'au lendemain six, vous étiez votre propre
maîtresse et qu'il vous abandonnoit à votre sage conduite, sans
relever pour ce temps-là que de vous-même.» Madame de Maintenon, qui
étoit outrée jusques à l'âme de tous ces discours, lui dit: «Ne me
sauriez-vous pas dire aussi chez quel notaire ce contrat fut
passé?--Il y aura moyen, lui repartit la Montespan, d'en trouver la
note dans la poésie de feu monsieur Scarron. Mais à propos de cette
fille, que nous appelions, ce me semble, Babbé, elle avoit de l'esprit
comme un petit ange, elle ressembloit en cela à son père adoptif. Si
elle vit encore, vous auriez bien le moyen de la marier présentement
fort richement sous le nom de nièce, non elle seule, mais quand vous
en auriez autant qu'en avoit feu le cardinal Mazarin. Mais ce n'est
pas à moi à vous donner conseil, puis que c'est vous qui en donnez aux
autres; pourtant je veux bien vous dire que, si le bonhomme Scarron
pouvoit ressusciter, ce seroit une diable d'affaire en France; car,
outre sa surprise, il feroit sans doute un procès au Roi, ce qui
embarrasseroit fort la Cour du Parlement, qui ne pourroit pas lui
refuser justice, et de vous condamner à quitter les honneurs royaux,
avec le nom de Maintenon, pour vous rejoindre avec votre premier mari
et reprendre vos anciens titre et place, sous peine d'être punie comme
d'un crime de malicieuse désertion. Cela arrivant, j'en serois au
désespoir pour l'amour de vous, continua la Montespan, car vous êtes
encore utile à la Cour, puisque vous rendez service à bien des
personnes, à ce que je puis remarquer. Si cela pouvoit arriver,
je vous assure que je ne parlerois jamais que vous avez été ma femme
de chambre, pour ne pas causer du bruit dans votre ménage.--Je vous
suis, repartit la Maintenon, fort obligée de toutes vos bontés et de
toutes vos considérations; je ne manquerai pas aussi de mon côté, lui
dit-elle, aussitôt que je verrai monsieur le marquis de Montespan, de
vous recommander, et l'assurer qu'à l'avenir vous voulez vivre d'une
vie plus réglée que par le passé, et de l'exhorter à vouloir retirer
une Madeleine repentante, lui faisant comprendre que mal aisément vous
avez pu vous défendre des charmes du Prince, et je me garderai bien de
l'instruire de tout ce qui se passe. Je vous ferai présent de quelque
coussinet de senteur que j'apportai de Montpellier, pour cacher vos
imperfections[143]. Je ne lui dirai pas aussi dans quel chagrin la
Reine défunte est morte pour l'amour de vous; je tâcherai, s'il m'est
possible, de le désabuser des accusations dont l'on vous a chargée au
sujet de la mort tragique de la pauvre mademoiselle de Fontange[144],
que vous avez sacrifiée à vos passions; et je ne doute pas après
cela, continua-t-elle, que si vous voulez lui rendre les soumissions
que doit une femme repentante, qu'il ne vous pardonne, car il est bon
homme. Voilà, lui dit la Maintenon, tout ce que je puis faire pour
vous.

--En voilà aussi, repartit madame de Montespan, plus que je ne vous en
demande: l'on appelle cela des oeuvres de superérogation. Si vous
savez si bien prôner ces jeunes demoiselles que vous avez sous votre
direction, elles sont dans une bonne école, et je crois que sous une
si bonne maîtresse elles ne sont pas oisives, et que vous leur faites
faire souvent l'exercice.--Elles le feroient encore mieux, repartit la
Maintenon, si elles étoient à votre manége, car, comme vous avez
souvent passé par les piques, je crois que vous ne les exerceriez pas
mal.»

Comme cette conversation alloit dans l'excès, et que les parties
commençoient à s'échauffer, les domestiques qui étoient dans la
chambre voisine, voyant bien que les suites n'en pouvoient être que
fâcheuses, s'avisèrent d'en aller avertir le capitaine qui avoit ce
jour-là la garde chez le Roi[145], qui ne manqua pas de le faire
savoir aussitôt à Sa Majesté, lequel commanda que le sieur de
Serignan[146], aide-major, iroit porter les ordres de sa part à ces
dames de se séparer, ce que ledit sieur fit sur-le-champ. Mais les
ayant trouvées tout en feu et près d'en venir aux mains, il eut de la
peine à les faire obéir, chacune voulant conter son affaire et faire
sa cause bonne, suivant la coutume des femmes. Cette querelle donna
lieu à toute la Cour, aux uns de s'en divertir, et aux autres de
prendre parti.

Cette querelle, comme j'ai dit, ne fut pas bornée à ces deux amazones:
presque toute la maison royale se divisa pour l'une ou l'autre de ces
championnes. Ce fut une petite guerre civile dans le domestique, et,
sur la sollicitation des uns et des autres, le Roi avoit de la peine à
terminer ce différend au gré des parties. Il n'y eut pas jusqu'à la
Société des Jésuites et à celle des Carmes qui ne s'en mêlassent, les
uns pour madame de Maintenon, et les autres pour madame de Montespan.
Peu s'en fallut que cette affaire ne causât un divorce dans l'Eglise
aussi bien que dans la famille royale, ce qui obligea le Roi de la
terminer promptement, et, par un jugement judicieux, leur défendre de
se visiter jamais, écrire ni parler l'une de l'autre, sur peine de son
indignation, ce qui fut approuvé par toute la Cour. Le Roi ne laissa
pas de faire quelque réprimande à monseigneur le Dauphin, ce qui ne
servit qu'à augmenter sa colère contre la Maintenon, et il jura que
lorsqu'il seroit roi il la feroit enfermer entre quatre murailles; que
ni le Père La Chaise, ni Scarron même, s'il ressuscitoit, ne
l'empêcheroient pas de la faire repentir de sa témérité et de l'abus
qu'elle faisoit de l'autorité que la facilité du Roi lui a mise en
main.

Je me persuade que cette guerre dureroit encore, si elle n'avoit pas été
dissipée par une assez plaisante aventure qui arriva à monseigneur le
Dauphin, qui divertit la Cour pendant quelques jours et tira le Roi de
l'humeur chagrine où tous ces divorces l'avoient jeté; la voici:
Monseigneur ayant fait une partie de chasse pour le loup[147], il s'en
alla à dix ou douze lieues de Versailles, accompagné de monsieur le
Grand Prieur[148] et de diverses autres personnes de qualité, et des
chasseurs; ensuite Monseigneur, accompagné seulement du Grand Prieur,
s'écarta dans un bois de sa compagnie, seul avec le Grand Prieur, soit à
dessein ou par mégarde. La nuit les ayant surpris sans y songer, ils
résolurent de la passer à la première maison qu'ils rencontreroient. Le
sort voulut que ce fût une église avec une maisonnette de curé d'un
village, à un quart de lieue de là, où ayant heurté, le prêtre ouvre,
croyant que l'on le venoit appeler pour quelque malade. Il fut étonné de
voir deux personnes à cheval, lui demandant à loger pour cette nuit-là.
Comme il n'y avoit plus moyen de reculer, le curé, sans les connoître,
leur offrit honnêtement ce qu'il avoit. Etant entrés et ayant mis leurs
chevaux à couvert le mieux qui leur fut possible, comme la faim pressoit
ces nouveaux hôtes, il leur offrit un membre de mouton qu'il avoit, par
bonne fortune, gardé pour le lendemain, le mit à la broche, et lui à
tourner. Cependant les hôtes ayant demandé du vin, Monsieur le curé
protesta qu'il n'en avoit pas à la maison, mais que, si quelqu'un
vouloit prendre sa place, il iroit au prochain village pour en acheter
une bouteille: à quoi nos chasseurs furent de nécessité d'acquiescer,
et, n'ayant pas de valet avec eux, le Grand Prieur se mit à faire son
apprentissage de marmiton et à tourner la broche. Pendant que le curé
étoit allé au village, nos deux hôtes s'entretenoient proche du feu.
Monseigneur se ressouvint de leurs chevaux, qui n'avoient rien à manger,
et dit au Grand Prieur qu'il falloit chercher un peu de foin ou de la
paille au grenier pour donner à ces pauvres bêtes. «Ma foi, lui dit le
Grand Prieur, je ne puis faire la fonction de palefrenier et de
cuisinier tout à la fois; choisissez, Monseigneur, l'un des deux, et moi
je ferai l'autre.» Mais comme le Dauphin avoit ses grosses bottes et
qu'il falloit grimper au grenier par une échelle, il aima mieux se
mettre à la place du Grand Prieur, jugeant qu'il n'y avoit pas tant de
risque et ne pouvant de là tomber de fort haut. Ainsi le Grand Prieur,
ayant quitté le métier de marmiton et pris celui de palefrenier, monta
au grenier, où il trouva quelque peu de foin et de paille pour
satisfaire à la pressante faim de leurs chevaux, qui avoient couru tout
le jour sans débrider. Dans cet intervalle, Monsieur le curé arriva avec
la provision et tâcha de les régaler le mieux qu'il put, n'ayant pour
tout dessert qu'un peu de vieilles noix et un morceau de fromage vieux
au pied de messager. Mais tout est bon quand on a faim, la meilleure
sauce que l'on puisse faire ne la valant pas. Après souper, Monsieur le
curé, qui n'avoit pour tout ornement de chambre qu'un lit, le leur céda
agréablement et alla coucher au prochain village, d'où il étoit venu,
chez quelque paysan de ses amis, dans l'espérance de revoir ses hôtes le
lendemain au matin. Mais, à la pointe du jour, la suite de monseigneur
le Dauphin, qui le cherchoit partout, étant venue près de cette maison,
donnèrent du cor, ce qui obligea le Grand Prieur de se faire voir à la
fenêtre, et la compagnie ayant environné la maison, qui n'étoit pas
assez grande pour en contenir la moitié, le Dauphin fut bientôt levé, et
encore plus tôt habillé, sans aide d'aucun valet de chambre, et
Monseigneur confessa n'avoir jamais été si promptement habillé,
puisqu'ils couchèrent tout bottés. Ils ne tardèrent pas de monter à
cheval et de s'en retourner à Versailles. Mais partant de la
maisonnette, comme les grands seigneurs ne sont pas accoutumés de fermer
les portes chez eux, ils partirent sans fermer celle du curé, qui arriva
un peu après avec quelques bouteilles de vin pour faire déjeuner ses
hôtes; mais ne trouvant personne et les portes ouvertes, il crut avoir
logé des larrons, qui n'auront pas manqué, disoit il à un paysan qu'il
avoit amené, de prendre tous les ornements de l'église qui étoient dans
la sacristie au côté de sa maison. Cela l'alarma tellement que quelques
passants s'arrêtèrent et obligèrent le curé de voir ce qui lui manquoit;
mais après la recherche faite, trouvant que tout y étoit, il se prit à
dire que, s'ils étoient des larrons, ils n'étoient pas des plus
méchants, puisqu'ils ne lui avoient rien pris, et qu'il en avoit été
quitte pour un gigot de mouton. «Il est vrai, dit le paysan, aussi il
n'y avoit rien à craindre, car les bohêmes, qui sont les plus grands
larrons, ont cette politique de ne dérober jamais où ils couchent,
autrement personne ne les voudroit plus loger.» Aussitôt que Monseigneur
fut de retour à la Cour, il y conta son aventure, et il fut curieux de
faire informer de ce qui s'étoit passé lorsque Monsieur le curé revint à
la maison, dont il avoit trouvé ses hôtes partis. L'ayant appris par un
homme qu'il envoya sur le lieu, le Roi le sut, qui fut bien aise de s'en
divertir avec toute sa Cour. Il envoya dire au curé de lui venir parler,
ce qu'il fit le lendemain. Comme il n'étoit pas accoutumé de paroître
devant de si grands seigneurs, c'étoit une espèce d'amende honorable
pour lui. Le Roi lui dit qu'ayant entendu parler de sa probité et de sa
piété, il étoit étonné qu'étant pasteur, il donnoit retraite la nuit à
des larrons. Il protesta au Roi qu'il ne les connoissoit pas, et que
quand il les avoit retirés il ne les avoit pas crus tels; mais que du
moins ils ne lui avoient rien pris. Le Roi lui demanda s'il les
reconnoîtroit bien en cas qu'il les vît; il répondit qu'il croyoit
qu'oui. Le Roi donna ordre tout bas d'appeler Monseigneur et le Grand
Prieur, et comme ce dernier vint un peu le premier, le curé,
l'apercevant, se mit à crier: «Sire, en voilà un!» Et le Dauphin venant
ensuite, il s'écria derechef: «Sire, voilà l'autre!» Le Roi lui dit: «Je
vous ferai faire bonne justice, ne vous mettez pas en peine.» Mais comme
le curé vit que toute la Cour portoit un grand respect à Monseigneur,
qu'il n'avoit jamais vu et ne connoissoit que par ouï dire, ne s'étant
jamais bougé de son village, il revint à lui, et, connoissant sa
méprise, il demanda pardon de sa faute. Le Roi, qui est naturellement
fort généreux, lui fit donner une pension de cinq cents écus par an pour
passer sa vie à son aise et se ressouvenir d'avoir logé le Dauphin de
France. «Allez, dit le Roi, logez toujours dans votre maison de tels
larrons, et ressouvenez-vous de moi dans vos prières.» Je laisse à juger
avec quelle joie monsieur le curé s'en retourna chez lui. Et cette
aventure fut l'entretien de la Cour pendant un temps.


NOTES.

  [127] La révocation de l'édit de Nantes n'est point, en effet, un
  acte isolé, mais le couronnement d'une série de mesures que l'on
  voit se succéder d'année en année, avec des rigueurs de plus en
  plus arbitraires, et dont l'acte de révocation n'est guère que le
  résumé. Ajoutons que la date des premiers édits est de beaucoup
  antérieure à l'époque où madame de Maintenon commença à exercer
  son influence sur le monarque.

  [128] Entre autres documents intéressants sur la question des
  réfugiés protestants, nous signalerons, sans parler des histoires
  spéciales des réfugiés, les nombreuses pièces insérées dans les
  divers volumes du _Bulletin de la Société de l'histoire du
  protestantisme français_; de plus, dans _la France protestante_ de
  MM. Haag, t. 7, part. 1re, le «Relevé général des persécutions
  exercées contre les protestants de France, depuis la révocation de
  l'édit de Nantes jusqu'à la révolution française»; et enfin, à la
  Bibliothèque impériale, deux manuscrits: 1º Abjurations de
  l'hérésie faites en l'église de Saint-Eloi de Paris, 1668
  (_Barnab._ 4); et 2º Registre de plus de mille cinq cents
  hérétiques convertis à Paris de 1675 à 1679, présenté au Roi par
  le P. Alexandre de Saint-Charles, nº 6995.

  [129] Le conseil de conscience examinoit et traitoit toutes les
  affaires qui, avant qu'il fût créé, étoient portées devant le
  secrétaire d'Etat pour les affaires ecclésiastiques ou le
  confesseur du Roi.

  [130] Voy. ci-dessus, p. 137.

  [131] Voy. ci-dessus, p. 138.

  [132] Les honneurs changent les moeurs.

  [133] _Obédiente_, terme formé sur le mot _obédience_. On
  appeloit obédience, chez les jésuites, auxquels on suppose ici
  que madame de Maintenon étoit affiliée, les ordres émanés d'un
  supérieur, et même les permissions qu'il accordoit.

  [134] La princesse de Conti, Marie-Anne de Bourbon, étoit la fille
  légitimée de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière. Née en
  octobre 1666 (voy. t. 2, p. 46), elle épousa, en 1680,
  Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, fils d'Armand, prince de
  Conti, et d'Anne-Marie Martinozzi. Madame de Conti perdit son mari
  le 9 novembre 1685. Celui-ci étoit mort en disgrâce, et madame de
  Conti elle-même étoit mal vue de Louis XIV, à cause, dit Dangeau,
  d'une lettre qu'elle avoit écrite en l'absence de son mari
  (_Journal_, t. I, p. 221).

  [135] Il s'agit ici du fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse; le
  fils de ce premier dauphin porta ensuite le même titre. Sur ce
  titre de _monseigneur_ appliqué au dauphin, voyez le commentaire
  de Saint-Simon sur le _Journal de Dangeau_, t. 1, p. 431; et sur
  l'anecdote elle-même, voyez Saint-Simon.

  [136] Le passage compris entre crochets, nécessaire au sens,
  manque dans l'édition de 1754.

  [137] Madame de Maintenon avoit alors cinquante ans, et non
  soixante.

  [138] Voy. ci-dessus la note 127 de la page 157. Une Revue qui
  n'est pas suspecte d'être partiale en faveur de madame de
  Maintenon, le _Bulletin de l'histoire du protestantisme françois_,
  ôte à la marquise toute participation à la révocation de l'édit de
  Nantes et justifie presque Louis XIV lui-même. «Il est impossible,
  lit-on à la page 259 du Bulletin, 4e année, de chercher dans le
  fanatisme du Roi et de son entourage l'explication de l'acte de ce
  règne qui devoit avoir les plus longues et les plus déplorables
  conséquences. Madame de Maintenon n'y eut aucune part. C'est alors
  que le Roi n'a que vingt-quatre ans, en 1662, que commence la
  série des lois oppressives contre les protestants; c'est en 1669,
  six ans avant que madame de Maintenon ait des relations suivies
  avec Louis XIV, qu'une loi dérisoire veut bien défendre qu'on
  enlève les enfants de la R. P. R., et qu'on les induise à faire
  aucune déclaration de changement de religion avant l'âge de
  quatorze ans accomplis pour les _mâles_, et de douze ans pour les
  _femelles_.» Tout ce que l'on peut reprocher à madame de Maintenon
  sur ce triste sujet, c'est d'avoir partagé l'erreur commune et
  d'avoir cru qu'une mesure de violence pouvoit être utile à la
  cause du christianisme.» (_Ibid._, p. 265-267.)

  [139] Ce mot _quiproquo_ s'est dit d'abord exclusivement des
  erreurs des apothicaires, puis de celles des notaires; enfin ce
  mot est devenu un terme général qui s'applique à toutes sortes de
  méprises.

  [140] On dit encore un _coq-à-l'âne_ pour un _propos interrompu_
  et sans suite ni liaison.

  [141] Les huguenots et les catholiques vivant alors dans une
  parfaite égalité, et, en ce qui touche les gens de lettres, étant
  également admis à l'Académie françoise, toute fondée qu'elle avoit
  été par un cardinal, y a-t-il donc lieu d'être surpris que Scarron
  fût visité par des protestants? Entre ses amis, Conrart,
  protestant zélé, comptoit Godeau, l'évêque de Grasse, et Arnault,
  évêque d'Angers, ce dernier d'une famille où l'on n'est pas
  suspect de relâchement et de tiédeur en matière de foi.

  [142] On ne trouve nulle trace ailleurs de ces sortes de
  calomnies.

  [143] Les parfums de Montpellier avoient alors la vogue. Dans le
  Traité des parfums publié en 1693 par Simon Barbe (1 vol. in-12),
  sous ce titre: «Le Parfumeur françois, qui enseigne toutes les
  manières de tirer les odeurs des fleurs et à faire toutes sortes
  de parfums», on trouve, p. 11, «la manière de parfumer la poudre
  de cypre comme à Montpellier», et, p. 85, la recette pour les
  «toilettes de senteur de Montpellier.»

  [144] Nous avons cité plus haut, p. 58, une lettre où Louis XIV
  défend de faire des recherches qui auroient pu confirmer les
  bruits, déjà répandus, au sujet de la mort de mademoiselle de
  Fontanges.

[145] Le capitaine des gardes du corps. Il y avoit quatre
compagnies, commandées chacune par un capitaine. Le capitaine des
gardes est toujours «proche de la personne du Roy, quelque part
qu'il aille, à table, à cheval, en carrosse, et partout ailleurs,
sans que qui que ce soit doive se mettre ni passer entre lui et le
Roy, afin que rien ne l'empêche d'avoir toujours sa vue sur la
personne de Sa Majesté... Le capitaine des gardes qui est en
quartier est toujours logé au Louvre et assez proche de la chambre
du Roy.» (_Etats de la France._)

  [146] M. de Serignan, aide-major des gardes du corps, fut nommé
  depuis, en mars 1693, brigadier de cavalerie.

  [147] _Monseigneur_ étoit passionné pour la chasse, et surtout
  pour la chasse au loup. Le Journal de Dangeau, à la date du 15
  juin 1686 (tome 1, page 349), nous fournit à ce sujet une
  particularité curieuse: «Monseigneur ordonna que tous les gens qui
  le voudroient suivre à la chasse du loup fussent vêtus de la même
  manière; il veut qu'ils aient tous des habits de drap vert avec du
  galon d'or.» Et les éditeurs ajoutent cette note, que nous croyons
  devoir reproduire: «Ce galon prit le nom de galon du loup. Les uns
  ont mis sur leurs habits un passe-poil d'un petit galon léger en
  double, ou bien un galon tout plat fort léger, qui est fait d'un
  cordonnet d'argent avec deux lames au bord. On l'a nommé d'abord
  _galon de paille_, puis _galon du loup_, à cause qu'on en voyoit
  sur les habits de ceux qui alloient à cette sorte de chasse avec
  monseigneur le Dauphin. Il est devenu si commun qu'il a été
  ordonné à tous ceux qui ont l'honneur de l'accompagner quand il va
  prendre ce divertissement de mettre ce galon sur du drap de
  Hollande vert, de sorte que ce prince y a déjà été plusieurs fois
  à la tête de trente personnes vêtues de ce justaucorps.» (Cf.
  _Mercure_ de juin 1686.)

  [148] L'ordre de Malte étoit divisé en huit langues, dont la
  France avoit les trois premières: Provence, Auvergne et France. La
  langue de Provence avoit deux grands prieurs, la langue d'Auvergne
  un seul, et la langue de France trois, dont l'un étoit
  particulièrement appelé le grand prieur de France. Cette dignité
  étoit alors occupée par Philippe de Vendôme.



  LES AMOURS
  DE
  MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
  AVEC
  LA COMTESSE DU ROURE.


[Bandeau]

LES AMOURS

DE

MONSEIGNEUR LE DAUPHIN

AVEC

LA COMTESSE DU ROURE.


Chacun sait que plus un feu est resserré, plus il éclate lorsqu'il vient
à sortir. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que le Roi, qui a toujours été
si galant, et qui s'est continuellement diverti avec les dames, même
pendant son mariage, nonobstant la piété et les larmes de la Reine, n'a
jamais voulu permettre à monseigneur le Dauphin de galantiser à son
tour, ni d'avoir à son imitation une maîtresse particulière[149]. Le Roi
l'a toujours fait observer par des domestiques, qu'il mettoit auprès de
lui, et qui venoient ensuite faire rapport à Sa Majesté de tout ce qui
se passoit chez ce jeune prince: ainsi, s'il prenoit quelque plaisir, il
falloit que ce fût en cachette; même il a été obligé de garder les mêmes
mesures depuis la mort de madame la Dauphine. Par là il est facile à
conjecturer dans quel chagrin est le plus souvent ce jeune prince, qui,
à l'exemple du Roi son père, aime le beau sexe. Mais pour dissiper son
ennui, son recours a toujours été la chasse au loup, pour laquelle
Monseigneur a un attachement tout particulier[150]. Quoi qu'il en soit,
il y a longtemps que l'on sait qu'il a beaucoup d'estime pour madame la
comtesse du Roure[151], et même dès le temps qu'elle étoit fille
d'honneur chez madame la Dauphine. C'est une dame belle et bien prise
dans sa taille, qui ne peut passer pourtant que pour médiocre; elle a de
beaux yeux vifs et amoureux, la bouche petite et les lèvres vermeilles;
elle a le teint beau et frais, et des bras comme de cire. Je ne dirai
rien de son extraction, parce qu'elle appartient à une famille
considérable, qui n'aime pas d'être nommée, ni que l'on sache ses
aventures. Elle[152] fit rompre par arrêt son premier mariage avec un
marquis, pour épouser un duc, dont l'histoire est assez connue à Paris,
et que je tairai ici, puisque cela ne fait rien à notre sujet: il suffit
que cette aimable dame a eu l'adresse de savoir plaire à notre Dauphin,
pendant même qu'elle étoit fille; ce qui obligea madame la Dauphine, qui
n'aimoit pas de partager son lit, de s'en défaire le plus tôt qu'il lui
fut possible, par un mariage avec monsieur le comte du Roure. Cette
précaution néanmoins n'éteignit pas le feu de Monseigneur; au contraire,
il se prévalut du manteau de l'hyménée pour se mieux divertir; et la
mort, qui fauche dans le palais des rois de même que dans les cabanes
des bergers, ayant enlevé de la terre ceux qui étoient les plus
contraires à la comtesse, qui furent madame la Dauphine[153] et le même
comte du Roure[154], nos jeunes amants se virent tous deux en liberté,
et se renouvelèrent leurs amours, et de grandes promesses de fidélité
l'un à l'autre. «Ah! mon ange, lui dit Monseigneur à la première visite,
le ciel nous a mis tous deux en liberté pour jouir sans empêchement des
doux plaisirs de l'amour.» Le Roi, qui savoit tout, et qui étoit averti
de ce petit commerce galant, ne manqua pas de le traverser à la veille
d'une célèbre dévotion[155], et il prit ce temps-là pour envoyer à
Monseigneur deux des principaux prélats de la Cour[156], pour l'exhorter
à quitter la comtesse du Roure. Il est facile à juger comme ce message
fut reçu de ce jeune prince, qui est passionné pour sa maîtresse;
néanmoins il eut assez de modération pour ne pas sortir du respect dû à
leur caractère, tournant la chose en raillerie avec l'archevêque de
Paris[157], qui étoit accusé, comme tout Paris sait, de la plus fine
galanterie pendant sa jeunesse, et d'avoir un grand attachement pour
madame la duchesse de Lesdiguières[158]. Mais Monseigneur reprenant son
sérieux: «J'ai de la peine à croire, leur dit-il, que ce conseil que
vous m'apportez vienne du Roi seul, car il est homme et susceptible
d'amour comme les autres; mais assurément ceci vient plutôt de madame de
Maintenon, qui, après s'être bien divertie, et devenue vieille, ne peut
pas souffrir que les autres se divertissent à leur tour. Elle s'ingère
le plus souvent d'affaires où elle n'a rien à dire. Son plus grand
plaisir seroit sans doute que je prisse une maîtresse de sa main à
Saint-Cyr; ce qui n'arrivera jamais, et j'aimerois mieux la voir crever
que de lui donner cette satisfaction. Ainsi dites-lui qu'elle ne s'y
attende pas; et si le Roi veut prendre soin de ma conscience, pourquoi
ne me donne-t-il pas une femme, ou de l'emploi pour pouvoir m'occuper?
Ses fils naturels en ont eu de fixes au sortir du ventre de leur
mère[159], et moi l'on me fait courir comme un volontaire d'une armée à
l'autre, sans avoir aucune autorité, ayant toujours été obligé de me
conformer aux avis des généraux. J'ai souffert sans murmurer les
mortifications que j'ai reçues en Flandres du duc de Luxembourg[160],
qui s'excusoit continuellement de n'avoir pas ordre de la Cour de faire
ce que je trouvois le plus utile pour le bien et l'avantage de la
France[161]. Cependant, Messieurs, continua le Dauphin, je vous remercie
de la peine que vous vous êtes donnée, et de votre charitable conseil,
et vous pouvez rapporter au Roi que je lui suis fort obligé; que d'abord
que Sa Majesté m'aura fait donner de l'argent pour satisfaire à ce que
je dois à madame la comtesse du Roure, j'y aviserai.» Ensuite ce prince
les congédia fort civilement, et avec l'honneur dû à leur caractère.
Mais ces remontrances hors de temps ne firent aucun effet sur son
esprit; au contraire, elles lui inspirèrent l'envie de s'en divertir
avec la comtesse. Il ne douta pas qu'elle ne fût avertie de cette
visite, mais il voulut bien la lui faire savoir lui-même, et lui envoya
cette lettre par un valet affidé.

    MON ANGE,

    _Vous serez sans doute un peu surprise en apprenant la visite
    que je viens de recevoir, sur votre sujet, de l'archevêque de
    Paris et de l'évêque de Meaux. Il seroit trop long de vous en
    marquer dans une lettre le détail; mais nous nous en divertirons
    à notre première entrevue, qui sera, comme je l'espère, demain
    sans faute. Cependant, ma chère mignonne, divertissez-vous
    autant qu'il vous sera possible en mon absence. Soyez persuadée
    que rien ne sera capable de me détacher de votre aimable
    personne, et que toute la sévérité du Roi et les machinations de
    la Vieille[162] ne feront qu'augmenter l'amour que j'ai pour
    vous; toute l'éloquence de nos faux dévots ne me fera, dis-je,
    jamais désister de la résolution que j'ai prise de vous aimer
    toute ma vie. Vous savez, mon cher coeur, que je fais gloire de
    tenir ma parole, et ainsi vous pouvez compter sur ce que je vous
    ai promis. Vivez donc en repos à mon égard, sans rien
    appréhender que ma mort, et me croyez toujours votre, etc._

Madame la comtesse du Roure, ayant reçu cette lettre, la baisa
plusieurs fois avant que de l'ouvrir, et fut combattue par un
mouvement de crainte et d'espérance. Elle avoit déjà appris la visite
des deux prélats, et elle se doutoit bien que ce ne pouvoit être que
sur son sujet; mais enfin ses belles mains toutes tremblantes se
hasardèrent d'ouvrir la lettre. En la lisant elle changea plusieurs
fois de couleur, comme une marque du plaisir qu'elle y prenoit, et,
dans la satisfaction et la joie où elle étoit, elle voulut y faire
réponse, quoique le porteur l'assurât que Monseigneur ne l'avoit pas
chargé d'en rapporter. «N'importe, dit la comtesse, je suis assurée
qu'il n'en sera pas fâché, je m'en charge.» Et étant entrée dans son
cabinet, elle écrivit fort promptement la lettre suivante:

     MON AIMABLE PRINCE,

    _Je n'étois pas sans raison travaillée de grandes inquiétudes.
    Votre lettre, que j'ai reçue avec tout le respect que je vous
    dois, m'apprend que mes pressentiments étoient justes. En
    vérité, mon ange, je suis continuellement en allarme, soit que
    vous soyez à la tête de vos armées, ou à la Cour: j'ai raison de
    craindre également vos ennemis et les miens, et j'ose vous dire
    que toutes les armées des alliés ensemble ne me font pas plus
    de peur que les ennemis cachés et domestiques. Il n'y a que
    votre seule présence qui soit capable de me rassurer et de
    ramener le calme dans mon coeur; accordez-la moi, mon Prince,
    cette douce présence, le plus tôt et le plus souvent qu'il vous
    sera possible, si vous voulez conserver ma vie et me délivrer
    des mortelles douleurs et des cruelles craintes que votre
    absence me cause. Vous avez, mon aimable Prince, ma vie et mon
    sort entre vos mains, aussi bien que mon coeur; mais toute ma
    consolation est que je suis plus que persuadée que vous êtes
    jaloux de votre parole, et que rien au monde ne sera jamais
    capable de vous faire manquer de foi à mon égard, puisque je ne
    respire plus que pour vous aimer et pour vous plaire. Adieu, mon
    aimable ange. Ne différez pas de venir, si vous voulez conserver
    la vie de_

    LA COMTESSE DU ROURE.

Cette lettre fut rendue à Monseigneur dans le moment qu'il étoit à
jouer avec la princesse douairière de Conti[163] et quelques autres
dames. Le Dauphin se doutant bien, par le retour du porteur, de qui
elle venoit, il la mit dans la poche sans rien dire. La princesse, qui
est naturellement curieuse, et qui se plaît aussi à la galanterie,
regardant fixement le Dauphin, qui changea un peu de couleur dans le
moment qu'il reçut le paquet, connut bien d'abord que cette lettre ne
venoit pas d'une personne indifférente. La curiosité ou la
jalousie, qui est assez naturelle aux femmes, la poussa à railler
Monseigneur, qui s'en défendit le mieux qu'il put. La princesse le
pria que, si cette lettre n'étoit pas de quelque belle, il lui permît
seulement de voir le dessus; mais le Dauphin, qui connoissoit par
expérience que la princesse ne pouvoit rien tenir de caché au Roi, de
qui elle est toujours fort aimée[164], n'eut garde de lui accorder sa
demande, et aima mieux la laisser juger par conjecture que de la
confirmer par la vue de la suscription et du cachet. La princesse ne
put donc se satisfaire par cette voie, car, quoique Monseigneur ait le
renom de parler beaucoup, néanmoins il est fort secret en amour. De
plus, il sait aussi par expérience que, sur le moindre vent que le Roi
en a, il est sûr d'être traversé et chagriné d'une manière ou d'autre;
c'est pourquoi il faut que le Dauphin soit secret, malgré qu'il en
ait. Mais comme la princesse de Conti ne put rien obtenir par sa
raillerie et ses prières, elle s'avisa d'un autre stratagème. «Je gage
tout ce qu'il vous plaira, dit-elle au Dauphin, que je devine de qui
est cette lettre.--Madame, je ne vous conseille pas de gager, lui
répondit Monseigneur, car vous pourriez perdre, parce qu'elle vient
d'une personne qui n'a pas l'honneur d'être connue de vous.» Mais
elle, adroite et fine: «Si je la nomme, continua-t-elle, me
l'avouerez-vous?» Le Dauphin, qui tâchoit de changer de discours,
parla d'autres choses, sans répondre à la demande de la
princesse, qui connut bien que Monseigneur tâchoit de se sauver de
l'embarras où il étoit. Elle fit aussi semblant de changer de propos,
et lui dit: «N'avez-vous pas Monseigneur, su l'histoire au juste des
amours du feu prince de Turenne[165] avec la comtesse du Roure, du
temps que ce prince épousa mademoiselle de Ventadour[166]?--Non, dit
le Dauphin, car il m'importe fort peu de la savoir. Je sais bien que
le pauvre prince fut tué à la bataille de Steinkerque[167].--Il est
vrai, poursuivit la princesse de Conti, et ce fut le coup qui délivra
la princesse de Turenne de tous ses chagrins, aussi bien que de son
mari, car elle n'attendoit que son retour pour se séparer de lui, à la
seule occasion des amourettes qu'il avoit avec madame du Roure; et
l'on dit même que, tout blessé qu'il étoit, il se souvint plutôt
d'écrire à sa maîtresse qu'à sa femme.--Laissons reposer les cendres
des morts, dit le Dauphin.--Ce que j'en dis, poursuivit la princesse,
n'est pas pour les troubler, car il est mort au lit d'honneur pour le
service de sa patrie: ainsi, au lieu d'insulter sa mémoire, il mérite
que l'on jette des fleurs sur son tombeau; mais, ce que j'en dis,
continua-t-elle, ce n'est que pour prouver que le comte du Roure
n'a pas eu l'avantage d'en cueillir la première fleur, ni ceux qui
l'aiment aujourd'hui.--Ne savez-vous pas, répondit Monseigneur, qu'à
la Cour il n'y a pas de charge plus difficile à exercer que celle de
fille d'honneur? Vous seriez bien embarrassée au choix, et je ne sais
si en pareil cas vous pourriez répondre de vous-même. Croyez-moi,
madame, il y a toujours de l'embarras quand on veut se mêler des
affaires d'autrui; que celle qui se croit nette ou exempte de soupçon,
jette la première pierre contre elle.»

La princesse connut bien que le Dauphin n'étoit pas satisfait de cette
conversation, qui le regardoit en partie; elle prit donc congé sur le
prétexte de vouloir se trouver à une symphonie de voix et
d'instruments qui devoit se donner chez madame de Maintenon, où elle
avoit été invitée, et où Monseigneur ne voulut pas la suivre, ne
pouvant supporter la Maintenon; et l'on peut dire que l'adversion que
ce prince a pour elle va jusqu'à la haine, et que, s'il la ménage en
quelque sorte, ce n'est qu'à la considération du Roi, mais que, s'il
étoit le maître, il l'enfermeroit dès le premier jour aux
Madelonnettes[168].

Le Dauphin ne manqua pas d'aller visiter la comtesse du Roure, comme
il le lui avoit promis par sa lettre, et de l'entretenir de ce
qui s'étoit passé dans la conversation de nos deux prélats et de
madame la princesse de Conti. La comtesse, quoique fort courageuse, ne
laissa pas de jeter des larmes, et, embrassant fort tendrement son
amant, lui dit mille douceurs qui attendrirent si fort le coeur de
ce prince qu'il ne put s'empêcher de mêler ses larmes avec les
siennes, et lui promit avec serment qu'il ne l'abandonneroit jamais,
et qu'elle en verroit des preuves dès aussitôt qu'il seroit le maître
absolu de sa personne. «Oui, lui dit le Dauphin en l'embrassant, si
j'avois la même liberté qu'un particulier, je ferois de ma maîtresse
ma femme, pour faire enrager vos ennemis, et soyez assurée que votre
bonheur augmentera à proportion de leur envie.» A ces paroles, la
comtesse, qui se figuroit être déjà sur les premiers degrés du trône,
s'écria, pâmée de joye: «Ah! mon ange! mon cher coeur! quel plaisir
et quel bonheur seroit le mien de pouvoir posséder un jour sans aucun
trouble ni interruption le plus cher et le plus aimable de tous les
princes du monde! Du moins, mon cher ange, poursuivit-elle tout en
transport, ton choix seroit plus honorable que celui du Roi, puisqu'il
y a une grande différence entre moi et la vieille Maintenon.--Il est
vrai, répondit le Dauphin; mais ne savez-vous pas, madame, que les
goûts sont différents? L'un aime la brune et l'autre la blonde, et par
ce moyen chacun trouve à se loger.»

Je ne vous dirai pas tout ce qui se passa ensuite entre ces deux amants,
parce qu'ils étoient seuls quand ils goûtèrent les doux plaisirs que
l'amour inspire; mais au sortir de cette conversation, madame la
comtesse parut fort contente et satisfaite de son amant, ses larmes
étoient changées en ris et son chagrin en joie. Ils se donnèrent
rendez-vous à leur ordinaire à la belle maison de Choisi[169], que
mademoiselle de Montpensier avoit donnée en propre à Monseigneur, et où
ce prince va souvent se divertir avec monsieur le duc de Vendôme[170],
et quelquefois avec le comte de Sainte-Maure[171]; c'est là où nos
amants cueillent souvent le doux plaisir de leurs amours. Cependant,
comme le Roi ne manque pas d'espions, Monseigneur ne peut faire ses
affaires si secrètement que Sa Majesté ne soit avertie de temps en temps
de tout ce qui se passe; et afin de satisfaire aux pressantes
remontrances de madame de Maintenon, qui est une ennemie de la comtesse,
le Roi dit un jour à Monseigneur, pendant qu'il étoit à table, qu'il
falloit que Choisi fût un agréable séjour, puisqu'il s'y plaisoit si
fort et s'y alloit divertir si souvent. Le Dauphin, qui étoit bien
informé que ce n'étoit pas pour lui faire plaisir que le Roi le disoit,
ne répondit que par une profonde révérence; mais cela n'empêcha pas que
Sa Majesté ne continuât son discours sur Choisi et dit qu'il seroit
bien aise de s'y aller divertir quelquefois, et que, pour cet effet,
Monseigneur prît le soin de lui faire meubler un appartement, ce qui fut
fait le même jour avec des meubles que l'on prit à Marly. Ce n'étoit pas
tant par la curiosité que le Roi avoit de voir Choisi que pour traverser
les amours du Dauphin: car il étoit très bien informé que la comtesse du
Roure s'y trouvoit souvent, et qu'elle ne le feroit plus qu'avec crainte
lorsqu'elle sauroit que Sa Majesté auroit un appartement et qu'il
pourroit venir quelquefois pendant qu'elle y seroit. Pour ce sujet, le
Roi fit une partie avec les dames de la Cour. Monseigneur y reçut le Roi
avec toute la magnificence qui lui fut possible, et le Roi voulut bien y
prendre le divertissement de la chasse. Monseigneur n'oublia rien pour
régaler les dames; mais, celle qui possède son coeur n'y étant pas, ce
n'étoit pas un grand divertissement pour lui. Pour surcroît de chagrin,
c'est que, sur le départ du Roi, madame la princesse de Conti, la
duchesse du Maine[172], les princesses de Lislebonne[173] et
d'Epinoy[174], et plusieurs autres dames, prièrent Sa Majesté de
vouloir leur accorder la permission de rester encore deux jours à
Choisi. Le Roi, qui étoit bien aise d'en éloigner la comtesse du Roure,
le leur permit fort agréablement, pourvu, ajouta ce monarque, que cela
n'incommode pas Monseigneur; à quoi le Dauphin ne répondit que par une
profonde révérence. Ainsi il eut encore pendant deux jours les
princesses pour hôtesses. D'autre côté, il est facile à juger dans quels
chagrins étoit la comtesse du Roure de n'avoir pas pu voir de quatre à
cinq jours son cher amant. Je crois qu'elle souhaitoit mille fois que la
foudre tombât sur une partie de Choisi, pour les obliger à déloger
promptement; mais enfin toutes ses pensées et ses souhaits ne faisoient
qu'augmenter son chagrin, car elle se figuroit à tout moment qu'on lui
enlevoit son aimable Dauphin, et elle ne put se remettre de sa peur
jusqu'à ce qu'elle en eût reçu une lettre, que Monseigneur ne manqua pas
de lui écrire dès qu'il fut seul. Voici le contenu de son billet:

    _Ce n'est, mon cher coeur, que pour vous ôter de l'inquiétude où
    je m'imagine que vous êtes, que je vous écris ce petit billet,
    et pour vous assurer que je suis toujours le même. Soyez
    contente, mon âme, et aimez-moi toujours, si vous voulez me
    rendre heureux. Adieu, ma belle, jusques à demain._

Je ne vous ferai pas ici un détail de toutes les visites que ce prince
fait à la comtesse, car il y en auroit pour remplir un gros volume,
puisqu'il ne perd pas d'occasion de la voir et que toutes les
parties d'Opéra et de chasse qu'il fait ne sont que des prétextes pour
se dérober de la Cour, et pour aller voir sa chère comtesse, laquelle
sait si adroitement le tenir dans ses filets, que ce prince en est si
charmé et si obsédé, que, sans la crainte qu'il a de déplaire au Roi,
il ne bougeroit nuit et jour de sa ruelle. Mais quelque précaution que
le Dauphin prenne, le Roi est averti de toutes les visites qu'il rend
à sa belle; car, quoique le Roi n'en dise rien, il ne laisse pas que
d'être informé de tout ce qui se passe à la Cour, et principalement
dans sa famille. L'on remarque que Sa Majesté, depuis un temps, entre
dans une grande défiance, et que, pour se satisfaire, il s'informe de
tout. Il a des espions partout, et sa curiosité va jusqu'à savoir tout
ce qui se passe dans les parties de plaisir et dans les assemblées qui
se font entre les jeunes princes et princesses, seigneurs et dames de
la Cour, et même ce qui se passe hors de la Cour. Louis XI, sur la fin
de ses jours, se retira dans un château[175] qu'il fit griller de fer
de tous côtés, et fit venir d'Italie un religieux, François de Paule,
surnommé le bonhomme, natif de Calabre, et qui, depuis sa mort, a été
canonisé. Comme ce bonhomme avoit le bruit de vivre en odeur de
sainteté, Louis XI fut bien aise de l'avoir près de sa personne pour
le rassurer contre toutes les visions, les craintes et les frayeurs;
et en reconnoissance de ses consolations, le Roi lui permit de fonder
en France divers couvents de Minimes, que l'on nomme encore les
Bons-Hommes. L'on croit que toutes les craintes et défiances du
Roi régnant ne viennent pas seulement des foiblesses du corps, mais
que l'esprit y a beaucoup de part; c'est pourquoi on lui voit souvent
jeter de l'eau bénite dans sa chambre, et ce grand monarque ne se
coucheroit pas qu'il ne s'en soit jeté quelques gouttes sur le visage
en faisant dévotement le signe de la croix, et il en arrose même son
lit. Mais retournons à nos amants.

La comtesse du Roure, qui avoit été cinq ou six jours sans voir le
Dauphin, qui ne put venir le jour qu'il avoit marqué par son billet,
lui écrivit cette lettre:

    _Mon prince, si je vous savois à l'Armée, ou dans un voyage, je
    me consolerois dans l'attente de votre retour; mais vous sachant
    chez vous au milieu d'une Cour où j'ai mille et mille ennemis,
    je ne puis me consoler d'une si longue absence, puis qu'il n'y a
    que vous qui puisse soulager ma peine, et me délivrer du chagrin
    où je suis. Ne me laissez donc pas, mon cher coeur, longtemps
    dans la crainte que j'ai que quelque nouvel attachement ne vous
    fasse oublier ce que je vous suis et ce que vous m'avez promis.
    Mon indisposition ne me permet pas de vous en dire davantage. Je
    vous conjure, mon prince, d'aimer toujours une personne qui ne
    vit plus que pour vous plaire, et qui vous aimera jusqu'au
    dernier soupir de sa vie._

    LA COMTESSE DU ROURE.

En effet, son indisposition n'étoit pas supposée, car l'aimable
comtesse en eut pour neuf mois. Dans le commencement de sa
grossesse, un reste de pudeur l'obligea à garder la chambre; elle ne
faisoit plus de visite ni n'en recevoit que de Monseigneur. Ce petit
accident acheva de faire connoître au public ce que l'on soupçonnoit
depuis longtemps, savoir, qu'elle étoit la maîtresse du Dauphin.
Depuis ce temps-là elle ne s'en cache plus, et elle se tient la
plupart du temps à sa belle maison, que Monseigneur lui a achetée au
faubourg Saint-Honoré. L'on peut dire que l'art et l'industrie n'y ont
rien oublié pour rendre ce lieu agréable à la comtesse. Cependant
toute la magnificence du bâtiment, ni la beauté et la richesse des
meubles, n'empêchent pas que souvent le chagrin et la crainte ne
pénètrent jusque dans le cabinet de cette déesse pour y attaquer son
pauvre coeur, agité de mille pensées, et qui est exposé à l'envie
des plus grands de la Cour. Mais le plus cuisant et le plus sensible
de tous les déplaisirs qu'elle reçut de sa vie, ce fut la lettre de
cachet que le Roi lui envoya pendant que le Dauphin étoit à la tête de
l'armée en Flandre, portant ordre de se retirer dans 24 heures de la
Cour, et de se reléguer en Normandie, chez le marquis de
Courtaumer[176], son oncle. La comtesse, qui ne sentoit pas d'autre
crime que celui d'avoir volé le coeur de monseigneur le Dauphin, et
sachant très-bien que l'on ne fait mourir personne pour aimer,
n'alla pas plus loin que sa belle maison du faubourg Saint-Honoré,
pour y attendre le retour de son amant, sous prétexte que ses
incommodités ne lui permettoient pas de passer plus avant sans
hasarder sa vie. Le Roi, quoique impérieux dans ses volontés, et qui
veut être obéi, fit semblant de n'en savoir rien, de crainte que,
poussant cette affaire à bout, cela n'augmentât le mécontentement que
Monseigneur en a déjà, et l'on n'en parla plus à la Cour. Depuis, la
comtesse accoucha d'un fils, que le Dauphin reconnoît pour sien; mais
il n'a encore pu le faire naturaliser, et peut-être ne le pourra-t-il
faire pendant la vie du Roi. La naissance de ce jeune seigneur a
modéré le Roi dans les traverses qu'il suggéroit pour détourner le
Dauphin de voir la comtesse; et l'on peut dire que, nonobstant tous
les chagrins que ce prince a reçus au sujet de la comtesse, il l'a
toujours aimée constamment, et témoigné son amour au milieu de la plus
grande persécution que le Roi lui faisoit, le Père La Chaise, ni la
princesse de Conti, que le Roi faisoit agir, n'ayant pu le détacher de
sa maîtresse. Aussi y avoit-il beaucoup d'apparence que la jalousie
avoit la meilleure part dans les traverses de la princesse de Conti, y
ayant toujours eu entre elle et le Dauphin une amitié sincère.

Ainsi le Roi ni personne n'ayant pu en venir à bout, Monseigneur vit
présentement avec plus de tranquillité chez la comtesse du Roure. L'on
n'en fait plus un mystère à la Cour, et les amours continueront de
cette manière entre nos deux amants jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de
mettre le Dauphin sur le trône, et le rendre maître absolu de ses
volontés. C'est pour lors qu'on verra un grand changement à la Cour,
que le vieux sérail sera fermé et la vieille sultane reléguée; les
jeunes nymphes auront leur tour, et l'amour reprendra de nouvelles
forces.


NOTES.

  [149] Madame de Caylus ne s'exprime pas autrement: «Le Roi,
  dit-elle, instruit par sa propre expérience, et voulant prévenir
  les désordres que l'amour et l'exemple de Monseigneur causeroient
  infailliblement dans la chambre des filles, prit la résolution de
  la marier (il s'agit de mademoiselle de Rambures, aimée de
  Monseigneur).» (_Souvenirs_, coll. Michaud et Poujoulat; Paris,
  Didier, p. 497.)

  [150] Voy. ci-dessus, note 147, p. 178.

  [151] Madame du Roure étoit Marie-Anne-Louise de Caumont La Force,
  fille de Jacques-Nompar de Caumont, duc de La Force, et de Marie
  de Saint-Simon-Courtaumer. Elle avoit été fille d'honneur de
  madame la Dauphine. Elle épousa, le 8 mars 1688, Louis-Scipion III
  de Grimoard de Beauvoir, chevalier, comte du Roure, marquis de
  Grisac, capitaine de chevau-légers, lieutenant général pour le Roi
  en Languedoc. La mère de celui-ci étoit cette même mademoiselle
  d'Artigny que nous avons vue auprès de mademoiselle de La
  Vallière.

  [152] _Elle_; il faut lire: _sa mère_. En effet, mariée d'abord
  avec le marquis de Langey (ou plutôt Langeais), elle se sépara
  de ce premier mari à la suite d'un scandaleux procès que nous
  avons rappelé ci-dessus, tome II, p. 436.

  [153] Madame la Dauphine mourut le 20 avril 1690.

  [154] Le comte du Roure fut tué à la bataille de Fleurus, le 1er
  juillet 1690.

  [155] Voy. Saint-Simon.

  [156] Bossuet, évêque de Meaux, et M. de Harlay, archevêque de
  Paris.

  [157] L'archevêque de Paris étoit François de Harlay-Champvalier,
  de l'Académie françoise, célèbre par sa beauté, son esprit et ses
  galanteries. Il encourut, sur la fin de sa vie, la disgrâce du
  Roi, auprès duquel le Père La Chaise le desservoit pour
  s'attribuer quelques-unes des prérogatives qu'exerçoit
  l'archevêque.

  [158] Madame de Lesdiguières étoit Paule-Marguerite-Françoise de
  Gondi de Retz, mariée le 12 mars 1675 avec François-Emmanuel de
  Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières. Restée veuve en 1691, elle
  mourut le 21 janvier 1716, à soixante et un ans.

  [159] En effet, le comte de Vermandois fut amiral de France; le
  duc du Maine, grand maître de l'artillerie, lieutenant général
  des armées, colonel général des Suisses et Grisons et gouverneur
  du Languedoc; le comte de Vesin, abbé de Saint-Denis et de
  Saint-Germain-des-Prés; le comte de Toulouse, pair, amiral et
  grand veneur de France, gouverneur de Bretagne.

  [160] François-Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, pair et
  maréchal de France, fut en effet chargé, en 1690, du commandement
  en chef de l'armée de Flandre; vainqueur à Fleurus des Espagnols,
  des Hollandois et de leurs alliés, commandés par le comte de
  Waldeck, il continua pendant quatre campagnes à remporter des
  victoires non moins glorieuses, et mourut le 4 janvier 1695, à
  Versailles, d'une pleurésie.

  [161] Sur la position faite au dauphin par Louis XIV, voyez
  Saint-Simon.

  [162] Madame de Maintenon.

  [163] Marie-Anne, légitimée de France, fille de Louis XIV, veuve
  depuis le 9 novembre 1685 de Louis-Armand de Bourbon. Celui-ci
  étoit fils d'Armand de Bourbon et d'Anne-Marie Martinozzi; il
  mourut sans enfants, et son frère, François-Louis de Bourbon, duc
  de La Roche-sur-Yon, prit ensuite le nom de prince de Conti.

  [164] Malgré la haine qu'elle portoit à madame de Maintenon.
  (Voy. ci-dessus, p. 163.)

  [165] Louis-Charles de La Tour, de Bouillon, dit _le prince de
  Turenne_, étoit fils de Godefroi-Maurice de La Tour, duc de
  Bouillon, et de la célèbre nièce de Mazarin Marie-Anne Mancini.
  Il se remaria le 16 février 1691. (Voy. la note suivante.)

  [166] Le prince de Turenne épousa Anne-Geneviève de Levis,
  fille de Louis-Charles de Lewis, duc de Ventadour, et de
  Charlotte-Eléonore-Madelaine de La Mothe-Houdancourt. La veuve
  du prince de Turenne épousa ensuite, en février 1694, le prince
  de Rohan.

  [167] La bataille de Steinkerque eut lieu le 5 août 1692.

  [168] La célèbre maison des Madelonnettes étoit située rue des
  Fontaines, dans le quartier Saint-Martin. Dirigée d'abord par les
  Visitandines, puis par les Ursulines, elle fut ensuite gouvernée
  par les religieuses de Saint-Michel, qui seules obtinrent quelques
  succès dans la conduite des filles repenties.

  [169] Voy. ci-dessus, t. 2, p. 472.--Après la mort de Mademoiselle,
  Choisy devint la propriété du Dauphin. Celui-ci l'échangea ensuite
  avec madame de Louvois, à qui il donna 400,000 livres de retour,
  contre Meudon. Depuis, Choisy appartint successivement à la
  princesse de Conti, au duc de La Vallière et au roi Louis XV.

  [170] Louis-Joseph, duc de Vendôme, fils de Louis de Vendôme et
  de Laure Mancini. Né le 30 juillet 1654, il mourut en Espagne le
  11 juin 1712 et fut enterré à l'Escurial.

  [171] Honoré, comte de Sainte-Maure, étoit le second fils de
  Claude de Sainte-Maure, seigneur de Fougerai, cousin-germain du
  duc de Montausier. D'abord menin du Dauphin, il devint premier
  écuyer de la grande écurie du Roi.

  [172] Louise-Bénédictine de Bourbon, fille du prince de Condé,
  Henri-Jules, et d'Anne de Bavière. Elle épousa, le 19 mars 1692,
  Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils naturel de Louis XIV.

  [173] Anne, légitimée de Lorraine, fille de Charles IV, duc de
  Lorraine, et de madame de Cantecroix; elle fut la seconde femme de
  François-Marie de Lorraine, comte de Lillebonne. De ce mariage
  naquirent plusieurs enfants, entre autres une fille qui, bru de
  madame d'Espinoi, dont il s'agit ici, porta le même nom après
  elle. (Voy. la note suivante.)

  [174] V. ci-dessus, page 49.

  [175] Le château du Plessis-lès-Tours.

  [176] Claude-Antoine de Saint-Simon, marquis de Courtaumer,
  étoit frère de Marie de Saint-Simon, qui fut mariée à Jacques
  Nompar de Caumont, duc de La Force. De ce mariage étoient nés
  plusieurs enfants, entre autres madame du Roure et Jeanne de
  Caumont, sa soeur aînée, qui épousa le marquis de Courtaumer.

[Cul-de-lampe]



  LES VIEILLES
  AMOUREUSES



[Bandeau]

  AVIS
  DU LIBRAIRE AU LECTEUR.


_Cette histoire s'étant trouvée dans un cabinet longtemps après
qu'elle a été composée, je n'ai pas jugé à propos d'y toucher, pour la
laisser dans son naturel. Ainsi, le lecteur n'attribuera pas à
l'auteur qu'il a eu peu de connoissance des choses du monde, lorsqu'il
parle de certaines gens qui sont morts comme s'ils étoient encore
vivants. Madame de Coeuvres[177] est de celles-là; et il faudroit
qu'il ne sût guère ce qui se passe, s'il ne savoit qu'elle est morte
peu de temps après son malheur. Quand il fait dire au duc de Sault
qu'on va bâtir les Invalides, c'est encore une marque que cette
histoire n'est pas écrite depuis peu. Cependant il semble par la même
raison qu'il ne devoit point appeler ce seigneur que comte, puisqu'il
n'a été fait duc que quelques années devant que de mourir. Ce n'est
pas qu'il ne le fût de naissance, puisqu'il étoit fils aîné d'un père
qui l'étoit; on sait aussi qu'il ne lui fallut pas attendre après
sa mort pour le devenir, et que le Roi fit cela pour lui afin de lui
donner un rang qu'il méritoit mieux que beaucoup d'autres. Quoi qu'il
en soit, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser l'auteur envers
ceux qui ne feroient pas toutes ces réflexions. Le lecteur saura donc
que, quand on l'appelle duc avant le temps, c'est moi qui ai réformé
le manuscrit en cela, afin qu'on ne crût pas que ce fût d'un autre duc
de Sault dont on fît mention, que du dernier mort._


NOTE.

  [177] V. les notes du texte.

[Cul-de-lampe]



[Bandeau]

LES VIEILLES

AMOUREUSES.


Sous le règne du grand Alcandre[178], la plupart des femmes, qui
étoient naturellement coquettes, l'étant encore devenues davantage par
la fortune où elles voyoient monter celles qui avoient le bonheur de
lui plaire, il n'y en eut point qui ne tâchât de lui donner dans la
vue; mais comme, quelques belles parties qui fussent en lui, il lui
étoit impossible de satisfaire toutes celles qui lui en vouloient, il
y en eut beaucoup qui lui échappèrent, non pas manque d'appétit, mais
peut-être de puissance.

Celles qui ne furent pas du nombre des élues ne s'en désespérèrent
pas, surtout celles qui recherchoient le plaisir de la chair, et qui
avoient moyen de prendre parti ailleurs: car elles considéroient
qu'excepté leur ambition, qu'elles ne pourroient contenter, elles
trouveroient peut-être mieux leur compte avec un autre, et qu'à bien
examiner toutes choses, un roi valoit quelquefois moins sur l'article
qu'une personne de la plus basse condition; que, d'ailleurs, elles
auroient le plaisir de changer, si elles ne se trouvoient pas bien, ce
qui ne leur auroit pas été permis si leur destinée les eût appelées à
l'amour de ce monarque.

Entre celles-là, il n'y en eut point qui en furent plus tôt consolées
que la maréchale de la Ferté[179] et madame de Lionne[180]. Elles
étoient déjà assez vieilles toutes deux pour renoncer aux vanités du
monde; mais comme il y en a que le péché n'abandonne point, elles
voulurent, après avoir eu des pensées si relevées, faire voir qu'elles
valoient encore quelque chose: ainsi, sans songer à ce qu'on en
pourroit dire, elles se mirent sur les rangs, et il ne tint pas à
elles qu'elles ne fissent des conquêtes.

De Fiesque[181] étoit amant aimé de madame de Lionne il y avoit
longtemps, et, pour les plaisirs qu'il lui donnoit, elle le secouroit
dans sa pauvreté; de sorte que par son moyen elle tâchoit de se soutenir
comme les autres. Il n'auroit pas été fâché qu'elle eût eu le désir de
plaire au Roi, et il auroit été encore plus aise qu'elle y eût réussi;
mais, voyant que, sans songer qu'il lui rendoit service depuis sa
jeunesse, elle vouloit se pourvoir ailleurs, il lui dit franchement
qu'elle songeât bien à ce qu'elle alloit faire; qu'il étoit déjà assez
rebuté d'avoir les restes de son mari, pour ne pas vouloir avoir ceux
d'un autre; que, s'il avoit donné les mains à l'amour du Roi, elle
savoit bien que ce n'étoit que sous promesse que ce monarque ne
partageroit que les plaisirs du corps, sans partager son affection; que
ce qu'elle faisoit tous les jours lui montroit assez qu'elle cherchoit
quelque nouveau ragoût; que ce procédé ne lui plaisoit pas, et qu'en un
mot, si elle ne réformoit sa conduite, elle pouvoit s'attendre à tout le
ressentiment qu'un amant outragé est capable de faire éclater en
pareille occasion.

Ces reproches ne plurent point à la dame; et comme elle croyoit qu'en
le payant comme elle avoit toujours fait, il seroit encore très
heureux de lui rendre service, elle lui dit qu'il étoit fort plaisant
de lui parler de la sorte; que ce seroit tout ce que son mari pourroit
faire; mais qu'elle voyoit bien d'où lui venoit cette hardiesse; que
les bontés qu'elle avoit pour lui lui faisoient présumer qu'elle
ne pouvoit jamais se retirer de ses mains; qu'elle lui feroit bien
voir le contraire devant qu'il fût peu, et qu'elle y alloit
travailler. De Fiesque se moqua de ses menaces, et comme le commerce
qu'il avoit avec elle depuis si longtemps lui avoit fait croire qu'il
ne l'aimoit pas davantage qu'un mari fait sa femme, il crut qu'à
l'intérêt près il se consoleroit facilement de sa perte. Mais il
éprouva un retour de tendresse surprenant; il ne fut pas plutôt sorti
de chez elle qu'il souhaita d'y retourner, et, si un reste de fierté
ne l'eût retenu, il lui auroit été demander pardon à l'heure même.
Cependant il ne se put empêcher de lui écrire, et il le fit en ces
termes:

LETTRE DE M. DE FIESQUE A Mme DE LIONNE.

    _Si j'eusse pu souffrir votre procédé sans être jaloux, ce
    seroit une marque que je ne vous aurois guère aimée. Mais aussi
    tout doit être de saison, et ce seroit outrer les choses que de
    demeurer plus longtemps en colère. Je vous avoue que je ne puis
    cesser de vous aimer, toute coquette que vous êtes. Cependant,
    faites réflexion que, si je vous pardonne si aisément, ce n'est
    que parce que je me flatte que j'ai pu me tromper; mais sachez
    aussi qu'il n'en seroit pas de même si vous aviez ajouté les
    effets à l'intention._

Soit que madame de Lionne trouvât quelque nouvelle offense dans cette
lettre, ou, comme il est plus vraisemblable, qu'elle eût trop bon
appétit pour se contenter du comte de Fiesque, qui avoit la
réputation d'être plus gentil que vigoureux, elle jeta sa lettre dans
le feu, et dit à celui qui la lui avoit apportée qu'elle n'avoit point
de réponse à y faire. Ce fut un redoublement d'amour pour cet amant.
Il s'en fut en même temps chez elle, et lui dit qu'il venoit mourir à
ses pieds si elle ne lui pardonnoit; qu'après tout il ne l'avoit point
tant offensée, qu'il ne dût y avoir un retour à la miséricorde; que la
femme de son notaire, nommé Le Vasseur, venoit bien de pardonner à son
mari, qui l'avoit fait déclarer P... par arrêt du Parlement, et qui,
outre cela, l'avoit tenue longtemps enfermée dans les Madelonnettes;
que son crime n'étoit pas de la nature de celui de ce mari; que les
maris, quoi qu'ils pussent voir, doivent garder le silence, que
c'étoit un article de leur contrat de mariage; mais que pour les
amants, il ne se trouvoit point de loi qui les assujettit à cette
contrainte; qu'au contraire, la plainte en avoit toujours été permise,
et que de la leur ôter, ce seroit entreprendre sur leurs droits.

Quoique toute la différence qu'il y eût entre madame de Lionne et la
femme de Le Vasseur, c'est que l'une étoit femme d'un notaire, et
l'autre d'un ministre d'Etat, que celle-là d'ailleurs étoit déclarée
P..., comme je viens de dire, par arrêt du Parlement, au lieu que
celle-ci ne l'étoit encore que par la voix de Dieu, cependant la
comparaison ne lui plut pas. Elle dit à de Fiesque qu'il étoit bien
effronté de la mettre en parallèle avec une femme perdue. De Fiesque
lui auroit bien pu dire là dessus tout ce qu'il savoit de sa vertu;
mais, étant parti de chez lui dans le dessein de se raccommoder,
à quoi il étoit peut-être porté par l'utilité qu'il en retiroit, il
continua sur le même ton qu'il avoit commencé, ce qui néanmoins ne lui
servit de rien: car madame de Lionne, qui ne vouloit pas être gênée,
et qui, après avoir fait banqueroute à la vertu, ne se soucioit plus
de garder les apparences, lui dit que pour le faire enrager elle
feroit un amant à sa barbe, et que plus elle verroit qu'il y prendroit
de part plus elle y prendroit de plaisir. De Fiesque, après une
réponse si rude, fut tellement outré de douleur qu'il prit un luth qui
étoit dans sa chambre, avec quoi il avoit coutume de la divertir, et
le cassa en mille pièces. Il lui dit que, puisqu'elle lui plongeoit
ainsi le poignard dans le sein, il vouloit s'en venger sur cet
instrument, qui lui avoit donné autrefois tant de plaisir; que comme
il se pourroit faire qu'elle choisiroit peut-être quelqu'un qui le
touchât aussi bien que lui, du moins il étoit bien aise que tout ce
qui lui avoit servi ne servît pas à un autre. Mais à peine eût-il
lâché la parole qu'elle lui répondit, «que celui qu'elle choisiroit
n'auroit pas besoin, comme lui, de s'animer par ces préludes; qu'elle
avoit feint plusieurs fois de prendre plaisir à ce jeu, parce qu'elle
savoit que sans cela il n'y avoit rien à espérer avec lui, mais
qu'elle n'en avoit pas moins pensé pour cela; qu'il avoit bien fait de
casser ce luth, parce qu'en le voyant elle n'auroit pu s'empêcher de
se ressouvenir de sa foiblesse; que maintenant que cet objet n'y étoit
plus, rien ne pouvoit rappeler une idée si désagréable; et qu'enfin il
n'avoit fait en cela que prévenir le dessein qu'elle en avoit.

Comme un reproche en attire un autre, cette conversation, quelque
désagréable qu'elle pût être, n'auroit pas fini si tôt, si le duc de
Sault[182] ne fût entré. Il aperçut d'abord les débris du luth, ce qui
lui fit juger qu'il y avoit quelque querelle sur le tapis. Son soupçon
se convertit en certitude dès qu'il eut jeté ses yeux sur ces amants; et
comme il étoit libre de lui-même et qu'il se plaisoit à rire aux dépens
d'autrui: «Madame, dit-il à madame de Lionne, à ce que je vois l'on
n'est pas toujours bien ensemble, et l'un de vous deux s'est vengé sur
ce pauvre luth, qui n'en pouvoit mais. Si c'est vous qui l'avez fait,
continua-t-il, peut-être en avez-vous eu vos raisons, et je ne veux pas
vous en blâmer; mais si c'est notre ami, il a eu tous les torts du
monde, et il n'a pas vécu jusqu'aujourd'hui sans savoir qu'on amuse
souvent une femme avec peu de chose; il devoit savoir, dis-je, que cela
nous donne le temps de nous préparer à leur rendre service.»

Ce discours étoit assez intelligible pour offenser une femme délicate,
ou même une qui ne l'auroit été que médiocrement. Mais madame de Lionne,
qui trouvoit le duc de Sault à son gré, ne songea qu'à lui persuader
qu'elle rompoit pour jamais avec le comte de Fiesque, afin que, si le
coeur lui en disoit, comme elle eût bien désiré, il ne perdît point de
temps. C'est pourquoi, sans prendre garde qu'elle alloit se déshonorer
elle-même, et que d'ailleurs un amant délicat aimoit mieux se douter de
quelque intrigue de sa maîtresse que d'en être éclairci, et encore par
elle-même: «Que voulez-vous, Monsieur? lui dit-elle; les engagements ne
peuvent pas toujours durer. Je ne me défends pas d'avoir eu de la
considération pour monsieur le comte de Fiesque; mais c'est assez que
nous soyons liées pour toute notre vie à nos maris, sans l'être encore à
nos amants: autrement ce seroit être encore plus malheureuses que nous
ne sommes. L'on ne prend un amant que pour s'en servir tant qu'il est
agréable; et cela seroit étrange qu'il nous fallût le garder quand il
commence à nous déplaire.--Ajoutez, Madame, dit le duc de Sault, quand
il commence à ne plus vous rendre de service. C'est pour cela uniquement
que vous autres femmes les choisissez; et quelle tyrannie seroit-ce que
d'apprêter à parler au monde sans en recevoir l'utilité pour laquelle on
se résout de sacrifier sa réputation! Pour moi, continua-t-il,
j'approuverois fort que, selon la coutume des Turcs, l'on fît bâtir des
sérails; non pas à la vérité pour y renfermer, comme ils le font, les
femmes invalides, car ils me permettront de croire, avec tout le respect
que je leur dois, que, quelque âge qu'elles aient, elles ont encore
meilleur appétit que moi, qui crois en avoir beaucoup, mais pour servir
de retraite aux pauvres amants qui se font tellement user au service de
leurs maîtresses qu'ils sont incapables de leur en rendre davantage. Si
cela étoit, et que j'eusse quelque part à cette direction, je vous
assure que je donnerois dès à présent ma voix à notre ami pour y loger.
Qu'en dites-vous, Madame? cela ne lui est-il pas bien dû? et dans les
Invalides qu'on dit que le Roi va faire bâtir[183], n'y entrera-t-il pas
tous les jours des personnes qui se porteront bien mieux que lui?--Que
vous êtes fou! monsieur le duc, répondit aussitôt madame de Lionne; et
si l'on ne savoit que vous n'entendez pas malice à ce que vous dites,
qui est-ce qui ne rougiroit pas des discours que vous tenez?» Elle mit
aussitôt un éventail devant son visage, pour lui faire accroire qu'elle
étoit encore capable d'avoir de la confusion; mais le duc de Sault, qui
savoit combien il y avoit de temps qu'elle étoit dépaysée, se moqua en
lui-même de ses façons, sans se soucier de la pousser davantage.

Le comte de Fiesque avoit écouté tout cela sans prendre part à la
conversation, et il éprouvoit qu'une longue attache est presque comme un
mariage, dont on ne ressent jamais la tendresse que quand les liens sont
près de se rompre. Il rêvoit, il soupiroit, et la présence du duc de
Sault n'étoit pas capable de le jeter dans le contraire: car, comme ils
étoient bons amis, ils s'étoient dit mille fois leurs affaires, et il
n'y avoit pas deux jours que ce duc l'avoit même prié de le servir
auprès de la marquise de Coeuvres, fille de madame de Lionne[184]. Ce
fut pour cela qu'il résolut de s'en aller à l'heure même, espérant que
le duc de Sault parleroit plus sérieusement en son absence. Mais lui, à
qui ce caractère ne convenoit pas avec les femmes, ne se mit pas en
peine des intérêts de son ami; au contraire, il voulut voir jusques où
pourroit aller la folie de madame de Lionne. Elle lui donna beau jeu,
sitôt qu'elle vit le comte de Fiesque sorti; elle lui dit cent choses
qui tendoient à lui découvrir sa passion, non pas à la vérité en termes
formels, mais qui étoient assez intelligibles pour être entendus d'un
homme qui auroit eu moins d'esprit que lui. Aussi, si le duc de Saux
n'eût pas appréhendé qu'en la contentant elle eût mis obstacle à l'amour
qu'il avoit pour la marquise de Coeuvres, il n'étoit ni assez cruel ni
assez scrupuleux pour la faire languir davantage; mais, craignant
qu'après cela cette jeune marquise, qui n'avoit pas encore l'âme si dure
que sa mère, ne se fît un scrupule de l'écouter, il fit la sourde
oreille, et aima mieux passer pour avoir l'esprit bouché que de se faire
une affaire avec sa maîtresse.

Il trouva, en sortant, le comte de Fiesque qui l'attendoit au coin d'une
rue et qui lui demanda s'il n'avoit rien fait pour lui. «Non, mon pauvre
comte, lui dit-il, car je ne te crois pas assez fou pour prendre tant
d'intérêt à une vieille p...... Mais maintenant que je connois ton
foible, je te dirai en deux mots que, si tu ne me sers auprès de la
marquise de Coeuvres, je te desservirai si bien auprès d'elle qu'il n'y
aura plus de retour pour toi. Ecoute, entre nous, je crois que mon gras
de jambe et mes épaules larges commencent à lui plaire davantage que ton
air dégagé et ta taille mince, et si elle en goûte une fois, c'est à toi
à juger ce que tu deviendras.» Le comte de Fiesque le pria de parler
sérieusement; le duc de Saux lui dit qu'il le prît comme il le voudroit,
mais qu'il lui disoit la vérité. L'autre étant obligé de le croire,
après plusieurs serments qu'il lui en fit, il le conjura de ne pas
courir sur son marché, lui avouant ingénuement qu'il l'aimoit par
plusieurs raisons, c'est à dire parce qu'elle lui donnoit de l'argent et
du plaisir. Si le comte de Fiesque eût fait cet aveu à un autre, il
auroit couru risque d'exciter en lui des désirs plutôt que de les
amortir, toute la jeunesse de la Cour s'étant mise sur le pied
d'escroquer les dames; mais le duc de Sault, qui étoit le plus généreux
de tous les hommes, lui dit en même temps de dormir en repos sur
l'article; qu'il ne vouloit ni du corps ni de l'argent de madame de
Lionne, et qu'excepté le plaisir qu'il pouvoit avoir de faire un
ministre d'Etat cocu, il trouvoit que, quelque récompense qu'on lui pût
donner, on le payoit encore moins qu'il le méritoit; cependant, qu'il ne
s'assurât pas tellement sur cette promesse qu'il négligeât le service
qu'il attendoit de lui; qu'on faisoit quelquefois par vengeance ce qu'on
ne faisoit pas par amour; qu'en un mot, s'il ne lui aidoit à le bien
mettre avec la marquise de Coeuvres, il se mettroit bien avec la mère,
et qu'après cela il lui seroit difficile, comme il lui avoit dit, de
redevenir le patron.

Quoique tout cela fût dit en riant, il ne laissa pas de faire
impression sur l'esprit du comte de Fiesque; mais comme il lui étoit
impossible de vivre sans savoir si sa maîtresse étoit infidèle, il lui
écrivit ces paroles comme si c'eût été le duc de Sault. Ainsi il fut
obligé d'emprunter une autre main que la sienne, qui étoit trop connue
de madame de Lionne pour pouvoir s'en servir:

    _Vous aurez fait un bien méchant jugement de moi, de la manière
    que j'ai reçu toutes les honnêtetés que vous m'avez faites. Mais
    en vérité, Madame, quand on est entre les mains des chirurgiens,
    ne fait-on pas mieux de ne pas faire semblant d'entendre, que
    d'exposer une dame à des repentirs qui font, avec juste raison,
    succéder la haine à l'amour? Si l'on me dit vrai, je serai hors
    d'affaire dans huit jours; c'est bien du temps pour un homme qui
    a quelque chose de plus que de la reconnoissance dans le coeur.
    Mais souffrez que j'interrompe cet entretien: il excite en moi
    des mouvements qu'on veut qui me soient contraires jusqu'à une
    entière guérison. Je souhaite que ce soit bientôt, et
    souvenez-vous que je suis encore plus à plaindre que vous ne
    sauriez l'imaginer, puisque ce qui seroit un signe de santé pour
    les autres est pour moi un signe de maladie, ou du moins que
    cela aggrave la mienne._

Il est impossible de dire si, à la vue de cette lettre, madame de
Lionne eut plus de tristesse que de joie: car, si, d'un côté, elle
étoit bien aise des espérances qu'on lui donnoit, d'un autre,
elle fut fâchée de l'accident qui l'obligeoit d'attendre. Ainsi
partagée entre l'un et l'autre, elle fut un peu de temps sans savoir
si elle feroit réponse; mais celui qui lui avoit apporté la lettre la
pressant de se déterminer, son tempérament l'emporta sur toutes
choses, et, croyant de bonne foi avoir affaire au duc de Sault, elle
prit de l'encre et du papier et lui écrivit ces paroles:

LETTRE DE Mme DE LIONNE AU DUC DE SAULT.

    _Je croyois, il n'y a qu'un moment, que le plus grand de tous
    les maux étoit d'avoir affaire à une bête; mais, à ce que je
    puis voir, celui d'avoir affaire à un débauché est encore autre
    chose. Si vous n'étiez que bête, j'aurois pu espérer, en vous
    parlant françois encore mieux que je n'avois fait, vous faire
    entendre mon intention; mais que me sert maintenant que vous
    l'entendiez, si vous n'y sauriez répondre? Je suis au désespoir
    de cet accident; et qui m'assurera qu'on puisse jamais prendre
    confiance en vous? Il y a tant de charlatans à Paris! Et si par
    malheur vous êtes tombé entre leurs mains, à quelle extrémité
    réduiriez-vous celles qui tomberont ci-après entre les vôtres?
    Si la bienséance vouloit que je vous envoyasse mon chirurgien,
    c'est un habile homme et qui vous tireroit bientôt d'affaire.
    Mandez-moi ce que vous en pensez; car, puisque je vous pardonne
    déjà une faute comme la vôtre, je sens bien que je ne me pourrai
    jamais défendre de faire tout ce que vous voudrez._

«Oh! la folle! oh! l'emportée! oh! la gueuse! s'écria le comte de
Fiesque dès le moment qu'il eut vu cette lettre; et ne faudroit-il pas
que j'eusse le coeur aussi lâche qu'elle si je la pouvois jamais
aimer après cela?»--S'imaginant que c'étoit là son véritable
sentiment, il mit cette lettre dans sa poche et s'en fut chez elle, où
étant entré avec un visage composé et contraint: «Comme j'ai été
longtemps de vos amis, Madame, lui dit-il, il m'est impossible de
renoncer si tôt à vos intérêts; je viens vous en donner des marques en
vous offrant un homme qui est à moi et qui est incomparable sur de
certaines choses. Je veux parler de mon chirurgien; vous ne le devez
pas refuser, et vous en aurez affaire sans doute avant qu'il soit peu,
prenant le chemin que vous prenez.»

Ce discours embarrassa fort madame de Lionne; elle se douta au même
temps de quelque surprise. Mais le comte de Fiesque, à qui la couleur
étoit montée au visage, et qui n'étoit pas si tranquille qu'il le
croyoit: «Infâme! continua-t-il en tirant sa lettre et la lui
montrant, voilà donc les preuves que vous me deviez donner toute votre
vie de votre amitié! Qui est la femme, quelque perdue qu'elle fût, qui
voulût écrire en ces termes? Il faut que M. de Lionne le sache, et
c'est une vengeance que je me dois. Il m'en fera raison, puisque je ne
puis me la faire moi-même; et s'il a la lâcheté de le souffrir,
j'aurai le plaisir du moins de le dire à tant de monde, que je vous
ferai connoître pour ce que vous êtes à tout Paris.»

Il lui fit bien d'autres reproches, qu'elle souffrit avec une patience
admirable: car, comme elle étoit convaincue et qu'elle se voyoit entre
ses mains, elle avoit peur encore de l'irriter. Elle eut recours
aux pleurs; mais il y parut insensible, de sorte qu'il sortit tout
furieux. Ses larmes, qui n'étoient qu'un artifice, furent bientôt
essuyées; elle envoya quérir en même temps le duc de Sault, qu'elle
conjura de la sortir de cette affaire, lui disant que, comme on la lui
avoit faite en se servant de son nom, il y étoit engagé plus qu'il ne
pensoit. Pour l'obliger à ne lui pas refuser son secours, elle lui
promit le sien auprès de sa fille, et lui tint parole en femme
d'honneur: car, après avoir su du duc de Sault les termes où il en
étoit avec elle, elle acheva de disposer son esprit, qui étoit déjà
prévenu en sa faveur.

Cependant elle stipula avec lui que cette intrigue se feroit sans
préjudicier à ses droits; et, pour s'assurer contre l'avenir, elle lui
demanda des arrhes de ses promesses. Le duc de Sault avoit passé la nuit
avec Louison d'Arquien[185], fameuse courtisane, et n'étoit guère en
état de lui en donner; mais, croyant qu'un homme de son âge avoit de
grandes ressources, il lui demanda si elle vouloit de l'argent comptant
ou remettre le paiement à la nuit suivante. Madame de Lionne, qui savoit
que tout le monde est mortel, crut que l'argent comptant étoit
préférable à toutes choses; elle lui dit pourtant que, s'il n'avoit pas
toute la somme sur lui, elle lui feroit crédit du reste jusqu'au temps
qu'il lui demandoit.

Le duc de Sault entendit bien ce que cela vouloit dire. On prit une pile
de carreaux pour faire une table où compter l'argent; mais lorsqu'il
vint à tirer sa bourse, elle se trouva vide, au grand étonnement de
l'un et à la grande confusion de l'autre. Elle se déroba de ses bras
avec un dépit plus aisé à comprendre qu'à représenter; et comme il
faisoit quelques efforts pour la retenir et qu'il lui donnoit encore des
baisers languissants: «Que voulez-vous faire, Monsieur? lui dit-elle, et
cherchez-vous à me donner de plus grandes marques de votre
impuissance!--Je cherche à mourir, Madame, lui répondit le duc de Sault,
ou à réparer mon honneur; et il faut que l'un ou l'autre m'arrive dans
un moment.--Est-ce d'une mort violente que vous prétendez mourir? lui
dit-elle en se moquant de lui. Si cela est, vous avez besoin d'une
corde, car il ne faut pas croire que votre épée suffise pour cela. Et de
fait, après n'avoir pas trouvé une seule goutte de sang sur vous lorsque
vous en aviez tant besoin, à plus forte raison n'en trouveriez-vous pas
davantage lorsque vous vous porteriez à une action si contraire à la
nature.» Elle fut se jeter sur une autre pile de carreaux en achevant
ces paroles, et, pour cacher son dépit, elle prit entre ses mains un
écran qui se trouva par hasard auprès d'elle. Le hasard voulut encore
justement que ce fût un de ceux où les barbouilleurs qui travaillent à
ces sortes de choses avoient peint l'histoire du marquis de
Langey[186], qui avoit été démarié à cause de son impuissance. Le
congrès ordonné par le Parlement y étoit marqué comme le reste, et
madame de Lionne y ayant jeté les yeux: «Vous voici dépeint, lui
dit-elle, on ne peut pas mieux, et si vous vous souvenez de ce que vous
nous disiez l'autre jour en parlant de vos forces, vous trouverez que,
sans avoir demandé le congrès, comme l'homme que voici, vous avez aussi
bien opéré l'un que l'autre. Vous n'avez plus qu'à vous marier après
cela: c'est le moyen d'étendre votre réputation bien loin, et je ne
désespère pas de vous voir aussi bien que lui sur ma cheminée.

--Vous ayez raison, Madame, lui dit le duc de Sault, de m'insulter
comme vous faites, et mon offense est d'une nature à ne me la jamais
pardonner. Pour moi, je ne me connois plus, et après avoir bien rêvé à
mon malheur, je ne puis l'attribuer qu'à une chose. Vous connoissez,
continua-t-il, la poudre de Polville? j'en ai mis ce matin partout.
Que maudit soit La Vienne[187], qui m'a donné cette belle invention,
et qui, pour me faire sentir bon, me fait devenir insensible! Mais,
Madame, le charme ne durera que jusqu'à ce que je me sois baigné.
Donnez moi ce temps-là, je vous conjure, et si j'ai manqué à vous
satisfaire quand j'y étois obligé, j'en payerai plutôt l'intérêt.
Souvenez-vous cependant que je ne suis pas le seul que La Vienne ait
engagé dans cette malheureuse affaire: il en est arrivé autant au
comte de S. Pol[188]; et, pour marque que je vous dis vrai, c'est que
l'autre jour il demeura court, comme moi, auprès d'une belle fille.
J'avois traité cela de bagatelle; mais après l'avoir éprouvé moi-même,
à mon grand regret, ce seroit une hérésie que de ne le pas croire.»
Ces paroles consolèrent madame de Lionne; elle avoit ouï parler de
l'aventure du comte de S. Pol, et, en ayant demandé les particularités
au duc de Sault, il lui dit ce qu'il en savoit. Cependant, pour lui
donner encore plus d'impression de la vérité, il lui chanta un couplet
de chanson qui avoit été fait sur cette aventure. C'étoit sur un air
du ballet de Psyché[189]. En voici les paroles:

    _Qui l'eût cru qu'à vingt et deux ans,
    Le plus vigoureux des amants
    Fût tombé aux pieds d'une fille
    Sans vigueur et sans mouvement?
      Foin du Polville,
    Quand on a poudré son devant!_

Elle lui laissa achever ce couplet sans l'interrompre, car elle vouloit
entendre tout au long l'effet, non pas de cette admirable poudre, mais
de cette poudre qu'elle jugeoit bien plus digne du feu que les ouvrages
de Petit, qui avoient été condamnés, néanmoins, par arrêt du
Parlement[190]. Cependant, quand il voulut poursuivre la chanson, qui
avoit un autre couplet: «Halte-là, lui dit-elle, monsieur le duc;
quoique vous ayez une des qualités les plus nécessaires à un musicien,
toutes les autres vous manquent, hors celle-là. Ainsi l'on peut dire que
vous êtes de ceux à qui l'on donneroit une pistole pour chanter et dix
pour se taire.» Le duc de Sault lui fit réponse qu'il n'avoit rien à
dire contre ses reproches; qu'après ce qu'il avoit fait elle ne le
maltraitoit pas encore assez. Cependant, comme il s'humilioit si fort,
il sentit une partie en lui qui commençoit à le vouloir dédire, et,
croyant que sans attendre le bain il pourroit rétablir sa réputation, il
vint aux approches, qui lui donnèrent encore l'espérance d'un heureux
succès. Madame de Lionne fut extrêmement surprise et grandement aise en
même temps d'un changement si inopiné. Néanmoins, se défiant de son
bonheur, elle voulut mettre la main dessus pour n'en plus douter; mais,
comme il est difficile de la tromper sur l'article, elle n'eut pas
plutôt touché qu'elle connut bien que ce seroit se repaître de chimères
que de se flatter d'une meilleure fortune. Le duc de Saux en jugea de
même, voyant que cette partie commençoit à pleurer lorsqu'il s'attendoit
à lui voir prendre une figure plus décente. Il s'en alla dans un
désespoir où il ne s'étoit jamais vu, et peu s'en fallut qu'il n'en
donnât de tristes marques.

Madame de Lionne ne le voulut pas laisser sortir sans lui faire une
nouvelle raillerie: «Au moins, lui dit-elle, ne croyez pas que pour ce
qui vient d'arriver je ne veuille pas être de vos amies. Une marque de
cela, c'est que je vous ménagerai auprès de ma fille; bien loin de lui
dire que vous l'aimez, je ferai en sorte que vous ne vous trouviez
jamais tête à tête avec elle. Ce sera le moyen de conserver votre
réputation et d'entretenir la bonne opinion qu'elle peut avoir de
vous. Je crois, continua-t-elle, que c'est le meilleur service que je
vous puisse rendre en l'état où vous êtes, et je prétends bien aussi
que vous m'en ayez obligation.»

Le duc de Sault ne jugea pas à propos de lui répondre, et s'en étant
allé du même pas chez La Vienne: «Tu me viens de perdre de réputation,
lui dit-il, avec ton maudit Polville, et je brûlerai la maison, et toi
dedans tout le premier, si tu ne promets de jeter dans l'eau tout ce
qui t'en reste.» La Vienne, qui le voyoit en colère, ne savoit ce que
cela vouloit dire; mais le duc de Sault lui ayant conté son malheur,
sans lui dire néanmoins le nom de la personne: «Ma foi, lui dit La
Vienne, vous nous la donnez belle avec votre Polville; demeurez ici
seulement trois ou quatre jours sans voir Louison d'Arquien, le comte
de Tallard[191] ni personne qui leur ressemble, et vous verrez si
c'est ma poudre qui vous empêche de faire votre devoir. C'est une
excuse, ajouta-t-il, qu'inventa assez adroitement le comte de S. Pol
pour se disculper envers la Mignard, qu'il pressoit depuis longtemps
de lui accorder un rendez-vous, mais qui, après avoir promis monts et
merveilles à cette pauvre fille, ne put jamais faire la troisième
partie de ce que je ferois, moi qui ai deux fois plus d'âge que lui.
Je ne lui veux pas de mal de s'être tiré d'affaire comme il a pu; mais
je lui aurois été plus obligé de ne le pas faire à mes dépens. J'ai
pour dix mille écus de Polville chez moi, et vous n'avez qu'à débiter
comme lui vos rêveries pour m'envoyer à l'hôpital.»

La Vienne étoit sur le point, de longue main, de dire à ces
messieurs-là toutes leurs petites vérités, tellement que le duc de
Sault ne se fâcha point de s'entendre dire les siennes. Il lui dit au
contraire qu'il vouloit éprouver s'il avoit plus de raison que lui, et
que, pour cela, il ne vouloit pas sortir de sa maison de quatre jours;
qu'il seroit témoin lui-même qu'il s'abstiendroit de voir le comte de
Tallard et Louison d'Arquien, et qu'il eût soin seulement de faire
tirer en bouteilles une pièce de vin de Champagne que ses gens avoient
découverte dans le cimetière Saint-Jean, aux Deux Torches[192]; que
pour ne la lui pas laisser boire tout seul, il allât avertir le
marquis de Sablé[193] et deux ou trois autres de ses amis qu'il leur
donneroit à manger chez lui; qu'ils y pouvoient amener madame Du
Mesnil, s'ils étoient assez habiles pour détourner la bête de
l'enceinte de son vieux maréchal[194], qui se vantoit d'avoir une
partie sur son corps aussi dure que sa jambe de bois; que s'il
demandoit cette femme, ce n'étoit pas pour faire la débauche avec
elle; que les restes du maréchal de Grancey n'étoient bons que pour le
marquis de Sablé, et non pas pour lui, qui aimeroit mieux coucher avec
une femme médiocrement belle, et qui eût un galant bien fait, qu'avec
une qui seroit toute charmante et qui se produiroit comme elle à un
aussi vilain homme qu'étoit ce maréchal.

La Vienne lui dit qu'il faisoit bien d'être si délicat, et qu'il le
donnoit assez à connoître en couchant tous les jours avec Louison
d'Arquien, qui étoit le reste de toute la terre; qu'au reste, comme ce
n'étoient pas ses affaires, il n'avoit garde d'en parler; mais
qu'à l'égard de la Du Mesnil, il étoit bien aise de l'avertir de bonne
heure de ne la pas faire venir chez lui pour faire de sa maison une
maison de scandale et de débauche; qu'ils y boiroient et mangeroient
tout leur saoul, mais, pour le reste, il n'avoit que faire de s'y
attendre.

Il s'en fut après cela où le duc de Sault lui avoit dit; et les
conviés n'ayant pas manqué de s'y rendre avec la Du Mesnil, on fit si
bonne chère que le duc de Sault sentit dès ce jour-là que le charme du
Polville ne dureroit pas longtemps. Sur la fin du repas, c'est-à-dire
entre la poire et le fromage, on leur vint dire qu'un homme demandoit
le marquis de Sablé. On lui fit dire d'entrer s'il vouloit; et l'on
fut tout surpris de voir un garde de messieurs les maréchaux de
France[195]. Il dit au marquis de Sablé qu'il avoit ordre de le mener
au Fort-l'Evêque[196], ce qui effraya la compagnie, qui ne savoit pas
qu'il lui fût arrivé aucune affaire. Pour lui, il n'en fit que rire;
et comme on s'apprêtoit de lui en demander le sujet: «Va, va, retourne
t'en, dit-il à ce garde, dire à ton vieux fou de maréchal que nous
allons boire à sa santé, qu'après cela nous baiserons sa
maîtresse, et que, s'il en veut avoir sa part, il faut qu'il nous
vienne trouver. Qu'on lui donne à boire, dit-il en même temps,
s'adressant au buffet; voilà tout ce qu'il a la mine d'avoir de sa
course.»

Chacun connut bien, à ce qu'avoit dit ce marquis, que le compliment
venoit du maréchal de Grancey; et devant que le garde eût le temps de
boire son coup, l'on en fit tant de railleries que, quoiqu'il fût un
des fieffés ivrognes qu'il y eût dans toute la connétablie, il laissa
la moitié de son verre pour dire à ces messieurs qu'ils prissent garde
à ne pas manquer de respect envers monseigneur le maréchal. Chacun lui
rit au nez à ce discours, et le duc de Sault, qui étoit le plus près
du buffet, se leva, sous prétexte de lui faire boire le reste de son
vin; mais il le lui répandit malicieusement sur ses habits et sur son
linge. Le garde voulut se fâcher, mais le marquis de Sablé le rapaisa
en lui présentant une autre rasade et le priant de la boire à la santé
de monsieur le maréchal. On lui en donna une autre après celle-là, et
enfin, dans un moment, on l'enivra si bien qu'il étoit le premier à
médire de celui qui l'avoit envoyé. Quand ils l'eurent mis de si belle
humeur, ils le renvoyèrent; et comme le maréchal de Grancey, impatient
de savoir quel succès auroit eu sa députation, l'avoit conduit
lui-même jusqu'à cent pas de la porte, il ne le vit pas plus tôt
revenir qu'il se jeta hors de la portière de son carrosse pour lui
demander d'où venoit qu'il avoit été si longtemps. Il reconnut à la
première parole que lui dit le garde qu'il étoit saoul, et, se
mettant dans une colère non pareille, il demanda s'il n'y avoit pas de
canne dans son carrosse. Ne s'en étant point trouvé, il dit à un de
ses domestiques, nommé Gendarme, qui lui servoit de valet de chambre
et de secrétaire, quoiqu'il ne sût ni lire ni écrire, qu'il lui défit
sa jambe de bois et qu'elle lui serviroit de bâton. Mais Gendarme lui
ayant dit que cela ne se pouvoit pas, il se jeta sur sa perruque et
déchargea sa colère sur lui. Gendarme se vengea en lui écartant la
dragée; et comme il étoit aussi grand parleur que son maître, il eut
le plaisir de lui disputer le terrain à coups de langue. Le maréchal,
étant saoul de le battre, fit approcher le garde, qui s'étoit écarté,
et, l'ayant interrogé de nouveau, sa colère fut bien plus grande quand
il apprit que la Du Mesnil étoit de la débauche; car jusque-là, tout
ce qui l'avoit fâché étoit de savoir qu'elle eût vu le marquis de
Sablé en particulier, et il n'avoit point eu d'autre sujet de vouloir
l'envoyer en prison.

Sitôt que le garde eut lâché la parole, il s'écria qu'il étoit perdu, et
tenant la main à Gendarme: «Çà, lui dit-il, oublions le passé, et
dis-moi si je ne suis pas bien malheureux. Que ferons-nous, mon ami? Et
surtout ne va pas dire cela à ma femme: car tu sais qu'elle ne cesse de
me dire que cette carogne ne vaut rien.» Gendarme n'eût pas voulu, pour
les coups qu'il avoit reçus, que cela ne lui fût arrivé. Il se prit à
rire dans sa barbe, et ne lui vouloit point répondre. Le maréchal le
conjura encore une fois de mettre toute sorte de rancune à bas, et, pour
l'obliger à être de belle humeur, il lui promit l'habit qu'il portoit
ce jour-là. Gendarme se radoucit à cette promesse; néanmoins, étant bien
aise de le mortifier: «Ne vous l'avois-je pas bien dit, lui dit-il,
aussi bien que madame la maréchale[197], que ce n'étoit qu'une p....!
Si j'étois à votre place, je chasserois, dès que je serois au logis, ce
coquin de bâtard qui ne vous appartient pas et que vous nourrissez
cependant de la meilleure foi du monde, pendant que vous avez des filles
qui, faute d'avoir de quoi, peut-être autant que par inclination.....;
mais il ne s'agit pas de cela maintenant, c'est pourquoi.....--Ah
traître! interrompit le maréchal, tu raisonneras donc toujours? Quoi!
mon fils[198] n'est pas à moi? il ne me ressemble pas comme deux
gouttes d'eau? il n'a pas les oreilles de Grancey[199], marque
indubitable qu'il est de la maison? Je te ferai pendre, et, après
t'avoir sauvé de la corde à Thionville, il faut que je te renvoie à ta
première destinée.»

Gendarme ne put s'empêcher de répondre à ces invectives, quand même il
eût su qu'il l'eût dû encore plus maltraiter qu'il n'avoit fait.
«Voilà qui est beau, vraiment, lui dit-il, de prendre le parti d'un
bâtard et d'abandonner celui de ses filles. Je croyois que toute cette
colère ne venoit que de ce que j'avois dit d'elles; mais, à ce que je
vois, c'est de quoi vous vous souciez le moins. Il est vrai, il a
vos grandes oreilles, mais est-ce une marque si indubitable qu'il vous
appartient, comme vous croyez? Combien de femmes mettent d'enfans au
monde qui ont quelque chose de particulier, parce que les mères se
sont arrêtées à quelque objet désagréable? Votre m... ne peut-elle pas
avoir regardé.....» Il vouloit dire un âne, mais il n'osa lâcher la
parole et se mit à bredouiller entre ses dents. Comme cela lui étoit
naturel, le maréchal n'y prit pas garde, et s'étant radouci, parce
qu'il lui avoit accordé les oreilles: «Eh bien! que ferons-nous donc?
lui dit-il; et laisserai-je entre les mains de ces scélérats une
enfant qu'ils ont sans doute enlevée par force?» Gendarme, qui les
savoit en débauche et qui avoit soif à force d'avoir parlé et craché,
crut qu'il pourroit gagner quelques verres de vin au buffet, s'il
pouvoit obliger le maréchal à les aller trouver; c'est pourquoi, après
avoir fait semblant de rêver en lui-même, pour faire l'homme
d'importance: «Ma foi, si vous me croyez, lui dit-il, nous irons de ce
pas où ils sont; cela servira à deux fins: l'une, que vous ramènerez
madame Du Mesnil chez elle; l'autre, que vous empêcherez peut-être
qu'il n'arrive quelque chose qui ne vous plairoit pas: car, que
sait-on? il y en a quelquefois qui ont le vin paillard et qui font
rage dans ces sortes d'occasions.--Mais n'est-ce point trop me
compromettre? lui répondit le Maréchal.--La belle délicatesse que
voilà! lui dit Gendarme; et vous qui allez tous les jours où vous
savez, ne pouvez-vous pas entrer chez La Vienne, où vont tous les
gens de qualité?»

Ces raisons suffirent pour résoudre le maréchal; mais, étant bien aise
de se faire accompagner d'un garde, il voulut que celui qui étoit venu
avec lui le suivît. Cependant il ne se trouva point, et il étoit allé se
reposer sur une boutique, où il étoit si bien enseveli dans le sommeil,
que lorsqu'on l'eut trouvé, il fut impossible de le réveiller. Le
maréchal étoit d'avis que Gendarme endossât son harnois; mais celui-ci,
qui ne vouloit point être obligé de faire aucun compliment fâcheux à des
gens dont il n'étoit assuré ni de la discrétion ni du respect, le fit
ressouvenir qu'il étoit trop connu de la compagnie pour se revêtir d'une
autre figure. Le maréchal s'étant rendu à ses raisons, il laissa cuver
le vin à ce garde, sans interrompre son sommeil.

Etant arrivé chez La Vienne, il monta aussitôt en la chambre où étoient
ces messieurs, sans qu'on eût le temps de les avertir de sa venue. Ils
furent extrêmement surpris de le voir; mais celle qui le fut le plus fut
madame Du Mesnil, et elle crut bien qu'après cela il ne fourniroit plus
à l'appointement. Le duc de Sault, comme le plus considérable, prit la
parole le premier et dit au Maréchal, «qu'ayant voulu faire débauche, il
avoit été prendre ceux qu'il voyoit, et que de là ils avoient été
enlever madame Du Mesnil, laquelle s'étoit extrêmement défendue; que
cela les avoit obligés de la porter sur leurs bras jusque dans le
carrosse; mais qu'on voyoit bien que leur compagnie ne lui plaisoit
pas; qu'elle n'avoit ni bu ni mangé, et qu'une autre fois ils
n'amèneroient jamais personne par force.»

Le maréchal goba ce discours, et, étant bien aise de le faire
remarquer à Gendarme, qu'il croit derrière lui, mais qui étoit déjà au
buffet à trousser un verre de vin, il donna un coup sur le bras d'un
laquais qui apportoit un ragoût pour le faire boire, et le fit tomber.
Cela interrompit le discours qui étoit sur le tapis, et il se crut
obligé de s'excuser de ce qu'il avoit fait. Ils lui dirent tous que ce
n'étoit rien, et qu'ils avoient fait si grande chère, qu'il y en avoit
encore assez pour lui et pour eux. Au même temps le duc de Sault le
prit par le bras et l'obligea de s'asseoir entre madame Du Mesnil et
lui, si bien qu'on recommença à manger de plus belle et à boire de
même. La Du Mesnil, qui en avoit jusqu'à la gorge, affecta une grande
sobriété et une grande mélancolie; en quoi elle se contraignoit plus
en l'un qu'en l'autre. Chacun lui disoit qu'elle devoit manger
maintenant qu'elle avoit ce qu'elle aimoit auprès d'elle; mais, comme
le maréchal ne lui en parloit point, et qu'elle voulut que ce fût lui,
elle se défendoit avec un air languissant, ce qui donnoit sujet de
rire à tous ceux qui savoient comment elle s'en étoit acquittée avant
qu'il entrât. Le maréchal, qui mouroit de faim, ne songeoit qu'à
remplir sa panse, et lâchoit bien quelquefois quelque parole pour
l'obliger à en faire de même, mais elle vouloit qu'il l'en pressât
davantage. Enfin, après qu'il eut rassasié sa grosse faim, il fut plus
galant et eut plus soin d'elle. Elle fit mine de se rendre à ce
qu'il vouloit, et quoique cela fût capable de lui faire mal, elle
recommença à manger.

Chacun se récria là-dessus, et dit qu'on voyoit bien ceux qui avoient du
pouvoir sur elle. Cela faisoit rire sous cape le maréchal, et il donna
si bien dans le panneau, qu'il ne fit que marcher sur les pieds de sa
dame, en signe d'amitié. On poussa la débauche jusqu'à l'excès, et,
après avoir médit de tout le genre humain, ils médirent d'eux-mêmes. Le
maréchal dit au duc de Sault qu'il ne falloit pas s'étonner s'il étoit
si gros et si gras, et le marquis de Ragni[200], son frère, si mince
et si maigre; qu'il avoit été fait entre deux portes, au lieu que
l'autre avoit été fait dans un lit; que les coups fourrés étoient
toujours mieux fournis que les autres, et qu'il l'avertissoit, s'il ne
le savoit pas, qu'il étoit obligé de porter respect au duc de
Roquelaure[201], comme à son propre père. Le duc de Sault, pour lui
rendre le change, lui dit qu'il ne pouvoit pas lui parler si précisément
du sien, parce que sa mère[202] avoit eu tant de galans, qu'il étoit
impossible de dire auquel il devoit sa naissance; que c'étoit dommage
que les filles du maréchal de Grancey n'eussent été élevées de la main
d'une si habile femme; qu'elles ne seroient pas si glorieuses; que
cependant il n'y avoit point de différence entre leur tempérament et
celui de leur grand'mère, sinon qu'elles avoient deux princes pour
galans, au lieu qu'elle avoit toujours le premier venu; que cependant le
bruit étoit qu'elles n'avoient pas eu toujours le coeur si relevé; que,
si l'on en croyoit la médisance, elles n'avoient pas haï un de leurs
domestiques; qu'il n'en falloit pas parler de peur de leur faire tort,
et que même il étoit prêt de signer, pour leur faire plaisir, que ce
n'étoit qu'un conte inventé par quelque médisant.

Le maréchal de Grancey jura que c'étoit une fausseté; qu'il étoit bien
vrai que ce domestique leur étoit plus agréable que les autres, parce
qu'il étoit bien fait de sa personne, qu'il se mettoit bien et qu'il
avoit de l'esprit; mais que, voyant qu'on en parloit dans le monde, il
l'avoit chassé pour couper racine à toutes ces médisances. Pour
autoriser ce qu'il venoit de dire, il demanda du vin, et dit qu'il
vouloit boire encore quatre coups d'une main et autant de l'autre;
qu'après cela il jureroit la même chose, et que c'étoit une preuve
qu'il n'avoit rien dit contre la vérité, puisqu'on savoit bien que les
ivrognes n'avoient pas l'esprit de la déguiser. On n'eut garde de lui
contester une chose si authentique, et l'on se retrancha sur l'amour
de Monsieur[203], pour mademoiselle de Grancey, et sur celui de
monsieur le Duc[204] pour la comtesse de Maré sa soeur[205].
Cela donna lieu à un de la compagnie de faire cette chanson, qu'il
chanta à l'heure même, sur l'air d'un Noël:

      _Laissez baiser vos filles,
    Illustre maison de Grancey,
      Laissez baiser vos filles,
      Leur coeur est bien placé;
    Leur bonheur n'eut jamais d'égal,
    C'est lui qui fait par leur canal
    Couler chez vous le sang royal.
      Ces deux beautés si tendres
    Pouvoient-elles, dans leur saison,
      Vous procurer deux gendres
      De meilleure maison[206]?_

Le maréchal étoit tellement en pointe, qu'il voulut apprendre la
chanson, et la chanta avec les autres. Ils firent _chorus_ longtemps
sur le même air, après quoi chacun prit le parti de s'en retourner
chez soi. Le duc de Sault, sans se souvenir de ce qu'il avoit promis à
La Vienne, monta en carrosse, résolu d'aller coucher avec la Du
Mesnil, si le maréchal de Grancey, qui l'avoit fait entrer dans le
sien, la pouvoit laisser en liberté. Pour cet effet il commanda à un
de ses laquais de les suivre et de lui en venir dire la réponse à un
endroit qu'il lui marqua. Le laquais ne tarda guère à revenir, et lui
ayant appris que le maréchal, après l'avoir ramenée chez elle, s'en
étoit retourné chez lui, il s'y fit mener et y passa la nuit.

Comme il y avoit du vin sur le jeu, et qu'il n'étoit pas sur le pied
de se beaucoup contraindre, il ne s'aperçut pas si le charme du
Polville étoit rompu, et remit toutes choses au lendemain. Mais il
étoit encore endormi lorsque Gendarme vint à la porte; et comme
c'étoit de la part du patron et qu'on ne pouvoit pas la lui refuser,
la Du Mesnil n'eut le temps que de l'éveiller et de le prier de se
cacher derrière le rideau. Gendarme, qui, pour faire enrager son
maître, remarquoit jusqu'aux moindres choses, aperçut, en lui faisant
son compliment, qu'il y avoit une autre place que la sienne qui étoit
foulée; et, impatient de l'aller redire au vieillard, il courut plus
vite qu'à l'ordinaire, si bien que, quand il arriva à l'hôtel de
Grancey, il étoit tout hors d'haleine.

Le maréchal lui demanda pourquoi il étoit si échauffé? «Pour vous
dire, répondit-il, que vous êtes la plus grande dupe qu'il y eut
jamais; que pendant que vous dormez ici tranquillement on vous fait de
belles affaires; que tous les enfants que vous pensez à vous ont
d'autres pères malgré leurs belles oreilles, et qu'en un mot, vous
êtes cocu. Levez-vous seulement, continua-t-il, et vous verrez
encore la bête au gîte, ou tout du moins le gîte si bien marqué qu'il
sera aisé de la suivre à la piste.» Le maréchal, qui savoit le plaisir
qu'il prenoit à lui donner des soupçons, lui dit qu'il prît garde à ce
qu'il disoit, qu'il y alloit de sa vie et qu'il ne le lui pardonneroit
plus. Cependant il demandoit sa jambe, son caleçon et ses habits; et
il étoit si pressé de se lever, Gendarme si pressé de lui montrer ce
qu'il avoit promis, que l'un oublia de lui demander son brayer, et
l'autre de lui mettre.

Le branle du carrosse fit que le maréchal s'aperçut le premier de la
bévue; il fallut retourner au logis pour le quérir, et pendant ce
temps-là le duc de Sault s'habilla et sortit. La Du Mesnil, qui savoit
que Gendarme ne l'aimoit pas, fit refaire son lit en même temps et se
coucha tout au beau milieu. Ce fut un opéra que d'accommoder le brayer
dans le carrosse. Gendarme juroit comme un charretier que le maréchal
l'avoit fait exprès pour donner le temps à l'oiseau de prendre
l'essor; le maréchal, au contraire, que cela venoit de lui pour avoir
une excuse; enfin c'étoit quelque chose de fort divertissant que de
voir leur dispute, et ils parloient si haut que le monde s'amassoit
déjà autour du carrosse. Les laquais, qui étoient accoutumés à ce
manége, ayant fait retirer ceux qui vouloient s'arrêter, le maréchal
tira ses rideaux pour ne pas faire voir son infirmité à ceux qui ne la
savoient pas.

La chose s'étant achevée avec grand'peine, ils continuèrent leur
chemin, et étant arrivés chez la Du Mesnil, Gendarme fut fort étonné
de ne voir qu'une place foulée au lieu de deux qu'il avoit
remarquées. Le maréchal, qui s'aperçut de sa surprise, eut peur qu'il
ne voulût enfiler la porte, et, pour le prévenir, y courut avec
précipitation; mais, n'ayant pas la jambe sûre, il tomba et se fit
beaucoup de mal. Gendarme, qui vit bien que, quoiqu'il n'eût pas tort,
tout alloit tomber sur lui, prit ce temps-là pour s'échapper; ce qui
mit le maréchal dans une furieuse colère. Il jura qu'il le feroit
pendre, ce qui rassura la Du Mesnil, qui avoit eu peur d'abord qu'il
n'eût plus de créance en lui qu'en elle.

Elle lui donna la main pour se relever, et quand il eut repris haleine
il lui avoua franchement ce qui s'étoit passé et lui demanda pardon de
son soupçon. Comme elle le vit en si beau chemin, elle lui fit une
forte réprimande, lui demanda si c'étoit là la récompense de ce
qu'elle faisoit tous les jours pour lui, et n'oublia rien de ce qui
pouvoit lui prouver son innocence et engendrer en lui un extrême
repentir.

Il lui en donna toutes les marques qu'elle pouvoit souhaiter; mais
rien ne la persuada tant qu'un cierge d'une livre qu'il envoya quérir
à l'heure même pour le porter aux Quinze-Vingts, en reconnoissance,
disoit-il, de ce que Dieu avoit permis qu'il eût découvert la
méchanceté de Gendarme; car, quoi qu'il fît tous les jours une
offrande de même nature à cette église, comme celle-ci étoit plus
forte de moitié que les autres, elle jugea qu'il étoit véritablement
touché.

Pendant que le maréchal se reposoit tranquillement à l'ombre de sa
bonne fortune, le duc de Sault songeoit à rétablir sa réputation
auprès de madame de Lionne. Cependant, quelque confiance qu'il
eût en son tempérament et en sa jeunesse, non seulement il s'abstint
de voir le comte de Tallard et Louison, mais il mangea encore de tout
ce qui pouvoit contribuer à une vigoureuse santé. Ne doutant plus
alors qu'il ne fût en état de combattre, il s'en fut sur le champ de
bataille; mais il y trouva un autre combattant. Le comte de Fiesque
étoit revenu plus amoureux que jamais; et quoique ce qu'il avoit fait
lui dût donner un grand mépris pour madame de Lionne, et que madame de
Lionne, de son côté, ne dût pas souhaiter de le revoir, ils ne
s'étoient pas plutôt vus qu'ils s'étoient raccommodés. Il n'eut pas
lieu d'en douter en arrivant. Comme on savoit qu'il étoit des amis de
la maison, on le laissa entrer sans annoncer sa venue, et, ne trouvant
personne dans la chambre, il s'avisa de regarder au travers de la
serrure du cabinet. Il vit là qu'ils étoient aux prises, ce qui ne
l'auroit pas étonné s'il n'eût su leur querelle. Cependant, quoiqu'il
vînt pour la même chose et qu'il ne dût pas être content de voir la
place prise, il s'assit tranquillement dans un fauteuil, se doutant
bien que, comme le comte de Fiesque n'étoit pas un rude joueur, il
auroit bientôt achevé sa partie. En effet, elle ne fut pas plutôt
faite qu'ils vinrent tous deux dans la chambre, et leur surprise fut
grande de voir un homme qu'ils n'attendoient pas et qu'ils n'avoient
eu garde de demander.

Le duc de Sault, qui savoit que le silence augmenteroit encore leur
confusion, voulut les tirer de celle où il les voyoit en le rompant;
et comme il n'y avoit que de la débauche à son fait, il avoit pris son
parti à l'heure même, si bien qu'il se trouvoit une certaine
liberté d'esprit, qu'il n'eût eu garde d'avoir si son coeur eût pris
le moindre intérêt à son aventure. «Je vous croyois de mes amis tous
deux, leur dit-il. Sur ce pied-là je m'attendois que vous ne feriez
point de réjouissance sans moi. Vous savez qu'un raccommodement vaut
une noce, et cependant vous venez de vous donner les joies du paradis
sans m'y avoir appelé. Je n'ai jamais été curieux qu'aujourd'hui; mais
j'en suis rebuté pour toute ma vie. La sotte chose, de voir le plaisir
des autres par le trou d'une serrure! Et je crois que, si j'eusse été
encore au collége, il m'en auroit coûté un péché mortel. Que ne
laissez-vous du moins, Madame, dit-il en s'adressant à madame de
Lionne, quelque femme de chambre ici? On s'amuseroit à peloter en
attendant partie. C'est un conseil que je vous donne, et dont vous
vous trouverez fort bien. Cela ôtera du moins la curiosité qu'on peut
avoir, et vos affaires pourroient tomber entre les mains d'un homme
qui n'en usera pas aussi bien que moi.»

Quelque banqueroute qu'on ait faite à la vertu, il reste toujours une
certaine confusion dès que nos affaires sont découvertes, surtout à
une femme, qui a la pudeur en partage. Le duc de Sault put remarquer
cette vérité en madame de Lionne: elle fut encore plus confuse
qu'auparavant, et, quand ç'auroit été son mari qui lui eût parlé, je
ne sais si elle auroit fait une autre figure; elle avoit les yeux
baissés, et, si elle les levoit quelquefois, ce n'étoit que pour
regarder le comte de Fiesque, qu'elle sembloit exciter à prendre sa
défense; mais il étoit encore plus sot qu'elle; tellement que
voyant qu'il n'avoit pas l'esprit de la tirer de ce mauvais pas:
«Voilà de quoi vos folies sont cause, dit-elle à ce comte. Vous avez
fermé la porte contre ma volonté, et monsieur le duc aura vu sans
doute que vous vous êtes émancipé à quelque bagatelle.--Pardonnez-moi,
Madame, en vérité, lui répondit le duc de Sault, ce n'est point une
bagatelle que ce que j'ai vu, à moins que vous n'appeliez de ce nom-là
ce que nous appelons, nous autres, bonne fortune. Mais n'en rougissez
pas: le comte de Fiesque en vaut bien la peine, et avouez-moi
seulement que le plaisir en est tout autre quand on a eu quelque
petite brouillerie.»

Madame de Coeuvres entra sur ces entrefaites, et tira sa mère d'un
grand embarras: car le duc de Sault, qui se sentoit pour elle, non pas
une grande passion, mais du moins assez d'attachement pour prendre
plaisir à l'entretenir, la tira dans la ruelle et donna moyen à ces
amants de se remettre de leur trouble. Madame de Lionne, qui avoit le
coeur grand, c'est-à-dire à qui un seul amant ne suffisoit pas, ne
fut pas plutôt sortie d'une inquiétude qu'elle entra dans une autre.
En effet, quoiqu'elle eût promis secours au duc, il lui sembla que sa
fille écoutoit trop attentivement ses raisons, et à chaque parole
qu'il lui disoit, elle prêtoit l'oreille pour voir si elle ne se
trompoit point.

Le comte de Fiesque remarqua sa distraction, et lui en fit la guerre;
mais il lui fut impossible de la détourner de son dessein. Enfin elle
s'aperçut effectivement, comme elle se l'étoit imaginé, que sa fille
étoit tout attendrie, et elle n'en douta plus, principalement
quand elle vit que sans se faire aucune violence, elle lui donnoit sa
main à baiser. Le duc de Sault sortit dans le même temps, ce qui lui
fit présumer que leurs affaires étoient bien avancées et que c'étoit
sans doute des arrhes d'une plus grande promesse. Elle se résolut, si
cela étoit, de traverser ces amants de tout son pouvoir, et, s'étant
défaite du comte de Fiesque, elle envoya quérir une chaise à porteurs
et fit semblant d'avoir affaire ce jour-là à des emplettes. Cependant
elle ne sortit point qu'elle ne vît les chevaux au carrosse de sa
fille, et, s'étant mise dans sa chaise, elle se défit de ses laquais,
sous prétexte de quelque commission. Cette affaire faite, elle fit
arrêter les porteurs au coin de la rue, et leur commanda de suivre le
carrosse quand il sortiroit. Elle ne fut pas longtemps en embuscade:
le carrosse fut aux Tuileries, du côté des écuries du Roi[207], et
elle y fut presque aussitôt que sa fille.

Comme elle s'étoit déguisée, elle espéra qu'elle ne la reconnoîtroit
pas. Néanmoins, se défiant de sa taille et de son air coquet, qui la
faisoient remarquer entre mille autres, elle fit la boiteuse et la
suivit. La marquise de Coeuvres fit deux tours d'allée, pour
dépayser quelques personnes qu'elle avoit reconnues en entrant; mais
après cela elle prit le chemin de la porte du Pont Rouge[208], ce qui
obligea sa mère de doubler ses pas. Comme elle avoit laissé
quelque distance entre deux, il lui fut impossible d'y arriver sitôt
qu'elle eût voulu, tellement que quand elle vint à la porte, sa fille
étoit déjà disparue. Elle jeta les yeux de tous côtés, pour voir si
elle n'en reconnoîtroit point du moins les vestiges; mais tout ce
qu'elle vit fut un carrosse sans armes et sans couleurs, qui s'éloigna
si fort dans un moment, qu'elle l'eut bientôt perdue de vue. Elle fut
fort fâchée de n'avoir pas une voiture toute prête pour le suivre, et
elle résolut de n'y être pas attrapée la première fois, se doutant
bien que, si ses soupçons étoient véritables, ces amants n'en
demeureroient pas à cette entrevue.

Mais elle n'avoit garde de se tromper, elle étoit trop habile sur
cette matière, et c'étoit justement dans ce carrosse qu'étoient entrés
la marquise et le duc. Il la mena à Auteuil, dans une maison que le
maréchal de Grancey avoit louée à la Du Mesnil, et dont elle lui
permettoit de disposer quand il vouloit.

Ils n'y furent pas plutôt arrivés, qu'il voulut voir s'il étoit encore
ensorcelé. Mais il trouva que deux ou trois jours de repos aux hommes
de son âge étoient un remède merveilleux contre toutes sortes de
charmes. Après l'avoir caressée deux fois, il fut bien aise de
l'entretenir de quelque chose de divertissant, et il crut que rien ne
le pouvoit être davantage que ce qui lui étoit arrivé avec sa mère. La
marquise de Coeuvres lui dit que cela ne se pouvoit pas, et que sa
mère étoit trop attachée au comte de Fiesque pour avoir voulu essayer
ses forces. Mais comme l'histoire n'étoit pas trop à son avantage, et
qu'il n'y avoit point de serments qu'il ne fit pour la lui assurer,
elle fut obligée d'y ajouter foi, et l'empêcha par là de jurer
davantage.

Cependant elle eut encore d'autres marques que c'étoit la vérité, mais
dont elle se seroit bien passée. Je veux dire que, le duc de Sault
ayant voulu recommencer à la caresser, le charme se renouvela sur
toutes les parties de son corps, de sorte qu'il devint perclus de ses
membres. La marquise de Coeuvres, qui étoit une des plus jolies
femmes de Paris, crut que c'étoit lui faire affront et s'en sentit
touchée. Elle ne se contenta pas de lui en faire paroître quelque
chose sur son visage, mais elle lui témoigna encore son ressentiment
en ces termes: «Je n'ai jamais été gourmande sur l'article, et si vous
saviez ce que monsieur de Coeuvres dit de moi là-dessus, vous
verriez bien que ce n'est pas ce qui me fait parler. Aussi ai-je de la
peine quelquefois à le souffrir, et cela lui fait dire souvent que je
ne suis pas fille de ma mère et qu'il faut qu'on m'ait changée en
nourrice. Cependant, quoique ma froideur le doive rebuter, il ne m'a
jamais fait l'affront que vous me faites; je ne l'ai jamais vu
demeurer en chemin, et il me souvient que la première nuit de mes
noces.... Mais je n'ai garde de vous le dire, je vous ferois trop de
honte; cependant c'est un mari, et vous êtes un amant. Mais quel
amant! un amant qui n'a pris ce nom-là que pour m'abuser, et qui, dès
la première entrevue, me fait voir quelle confiance je dois avoir en
lui. Mais encore vaut-il mieux que je n'aie pas été trompée plus
longtemps; il y a remède partout, et je sais le parti que je dois
prendre.» Le duc de Sault n'étoit guère honteux de lui-même, toutefois
il le fut à ces reproches, et pria madame de Coeuvres de se laisser
voir à découvert, lui assurant que cela rétabliroit toutes ses forces.

C'étoit quelque chose qu'une promesse comme celle-là, et il y en
auroit eu à sa place qui n'auroient pas hésité à lui accorder ce qu'il
demandoit; mais, soit qu'elle se défiât de ses beautés cachées, ou
qu'elle crût cela fort inutile, elle n'en voulut rien faire: de sorte
que dès cette première entrevue ils commencèrent à être mécontents
l'un de l'autre.

S'étant séparés de la sorte, ils ne prirent pas d'autre rendez-vous
sitôt; ce qui désespéra madame de Lionne, qui étoit tellement alerte sur
ce qui les regardoit, que le marquis de Coeuvres n'eût su l'être
davantage. Cependant, comme ce qu'elle avoit vu ne lui permettoit pas de
douter de leur intelligence, elle crut qu'ils étoient encore plus fins
qu'elle, et prit un étrange parti là-dessus: ce fut de faire avertir le
marquis de Coeuvres de prendre garde à la conduite de sa femme. C'étoit
un si pauvre homme que ce marquis, qu'on résolut d'assembler sa famille
sur cette affaire. Tout y fut mandé, jusqu'au grand-père le
maréchal[209]; et comme son rang et son âge lui acquéroient sans
contestation la première place dans le conseil, il écouta attentivement
tout ce qu'on disoit, sans découvrir la moindre chose de son sentiment.
La plupart furent d'avis qu'il falloit mettre la marquise en religion,
et dirent que c'étoit là ce qu'on devoit attendre d'un mariage si mal
assorti; qu'il ne falloit jamais s'encanailler[210], et que, si leur
parent avoit épousé une personne de sa condition, il ne seroit pas
réduit, comme il étoit maintenant, à demander justice. Quelques-uns
renchérirent encore là-dessus, et dirent qu'un méchant arbre ne portoit
jamais que de méchants fruits; que, la mère ayant fait profession toute
sa vie de galanterie, il falloit bien s'attendre que sa fille lui
ressembleroit; qu'il y avoit déjà assez de p...... dans leur race, sans
y mettre encore celle-là; qu'il falloit non-seulement la mettre en
religion, mais encore lui empêcher de porter jamais le nom de la maison.

Le bonhomme le maréchal avoit rougi pendant ce discours, et tout ce
qu'il y avoit de gens dans la compagnie, qui l'avoient remarqué,
avoient cru que c'étoient à cause du ressentiment qu'il en avoit ou de
quelque mal inopiné qui lui étoit venu. Mais on vit bien, lorsqu'on
eut cessé de parler, que ce n'étoit rien moins que cela, et l'on
n'en put plus douter sitôt qu'on lui eut ouï tenir ce discours:
«J'enrage, corbleu! quand je vous entends parler de la sorte. Vous
faites bien les délicats, vous qui ne seriez pas ici, non plus que
moi[211], si nos mères n'avoient forligné. Nous savons ce que nous
savons, mais sachez que le plus beau de notre nez ne vient que
d'emprunt, et nous en avons en ligne directe, aussi bien qu'en
collatérale, tant de sujet de nous louer des habiles femmes que nous
avons dans notre maison, que je m'étonne que vous en vouliez bannir
celles qui leur ressemblent. Quand j'ai marié mon petit-fils de
Coeuvres avec mademoiselle de Lionne, croyez-vous que j'aie
considéré, ni qu'elle étoit fille d'un ministre d'Etat, ni qu'elle
avoit du bien, ni qu'elle avoit du crédit? Ce sont des vues trop
bornées pour un homme de mon âge et de mon expérience; et toute ma
pensée a été qu'étant belle comme elle étoit, elle pourroit faire
revivre la grandeur de notre maison, laquelle, comme vous savez, tire
sa considération, non pas du côté des mâles, mais du côté des
femelles. Si je me suis trompé, ce n'est pas ma faute; mon intention a
été bonne en cela, aussi bien que dans mon mariage avec mademoiselle
de Manicamp[212]. En effet, ma femme étoit assez belle pour faire
notre fortune à tous; mais la réputation de son frère[213] lui a
beaucoup préjudicié. Devant que je l'eusse épousée, je sais qu'on lui
fit une proposition qui ne lui fut pas agréable, parce qu'elle a
l'esprit tourné du bon côté, et non pas comme son frère. Depuis cela,
il lui est encore arrivé la même chose; mais elle aimeroit mieux
mourir que ne se pas conformer aux sentiments de la maison où elle est
entrée. La maison d'Estrées, pour être voisine de Villers-Coterets, ne
s'accommode pas à son usage; nous allons droit à Saint-Germain, et si
la marquise de Coeuvres a fait autrement, c'est en cela que je me
déclare son ennemi capital. A-t-elle commerce avec le chevalier de
Lorraine[214]? qu'on la brûle! A-t-elle commerce avec le chevalier de
Châtillon[215]? qu'on la noye! A-t-elle commerce avec le duc de
Luxembourg[216]? qu'on la pende! Et enfin, si c'est de cela qu'on la
veut accuser, on n'a que faire de chercher d'autre bourreau. Mais si
ce n'est que d'avoir recherché les plaisirs que la nature nous permet,
je me déclare son protecteur. Que tout cela cependant se passe entre
nous, sans que la Cour en soit abreuvée; les plus courtes folies sont
les meilleures, et nous n'avons que faire que tout le monde rie à nos
dépens.»

Le commencement de ce discours avoit scandalisé toute la compagnie,
mais elle trouva tant de bon sens dans la fin, qu'elle résolut de s'y
conformer. On n'eut pas le temps néanmoins de recueillir les voix,
car, un laquais étant venu dire au maréchal que Lessé, du Bail[217],
et deux ou trois autres fameux joueurs de trois dez, l'attendoient, il
tira la révérence, en disant qu'il cassoit tout ce qu'ils feroient au
préjudice de sa déclaration.

L'évêque de Laon[218] demeura le président du conseil de guerre, après
que son père fut sorti; et comme il étoit tout politique, et qu'il
prétendoit que la faveur de monsieur de Lionne ne lui nuiroit pas
à lui faire obtenir le chapeau de cardinal, qu'il a eu depuis, il dit
qu'il s'étonnoit extrêmement de deux choses: l'une, qu'on fît le
procès à sa nièce sur un simple soupçon; l'autre, qu'on médît de sa
famille; que pour l'un, il falloit que les choses fussent claires
comme le jour, avant que d'en venir là; que pour l'autre, l'on savoit
bien que la maison de Lionne s'étoit toujours distinguée parmi les
autres maisons de noblesse de la province du Dauphiné; que la malice
qu'on avoit de nier une chose si avérée étoit une preuve assez
authentique du peu de foi qu'il falloit ajouter à tout ce qui se
disoit d'ailleurs; que, tant qu'il avoit été à Paris, il lui avoit
tenu assez bonne compagnie, pour remarquer s'il y eût eu quelque
dérèglement dans sa conduite, mais qu'il ne lui avoit jamais reconnu
que des sentiments dont toute sa famille devoit être contente; qu'il y
alloit prendre garde encore de plus près, et que, tant que les
négociations où il étoit appelé lui permettroient de demeurer auprès
d'elle, il s'y attacheroit tellement qu'il en pourroit répondre mieux
que personne.

Le marquis de Coeuvres se crut obligé de le remercier de la peine
qu'il vouloit bien se donner, et en lui faisant son compliment il lui
dit qu'on voyoit bien peu d'oncles prendre les choses si fort à
coeur qu'il faisoit. Mais il fut le seul de la compagnie qui ne
pénétrât pas son dessein. Le bon prélat étoit devenu amoureux de sa
nièce, et, comme il n'avoit pas le temps de filer le parfait amour, il
avoit résolu de lui faire valoir ce service et d'en demander une
prompte récompense. En effet, l'assemblée ne fut pas plutôt
rompue, qu'il fut trouver la marquise, et la prévenant par un regard
qui découvroit assez quelle en étoit la source, pour peu qu'elle y eût
pris garde: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si vous ne vous êtes
point déjà aperçue de l'extrême passion que j'ai pour vous. Si je vous
en avois parlé dès le moment que je l'ai sentie, ç'auroit été dès le
premier jour que je vous ai vue; mais ces sortes de déclarations
n'appartiennent qu'à des étourdis, et j'ai toujours cru, pour moi,
qu'avant que d'en venir là, il falloit avoir prévenu la personne par
quelque service considérable. Si vous avez bien remarqué mon procédé,
je n'ai guère laissé passer d'occasion sans le faire; cependant ç'a
toujours été si peu de chose, en comparaison de ce que j'aurois voulu,
que je n'ai pas eu la hardiesse de me découvrir jusqu'ici. Aujourd'hui
les choses changent de face: je viens de réduire dans le devoir une
famille qui se déchaînoit contre vous et qui ne parloit pas moins que
de vous envoyer en religion. Je sais bien, madame, qu'on ne vous
rendoit pas justice; mais enfin c'en étoit fait, si je n'eusse pris
votre parti. Cela mériteroit quelque récompense pour un autre; mais
pour moi, je serai toujours trop satisfait si vous me permettez
seulement de vous voir et de vous aimer.»

La marquise de Coeuvres avoit été tellement étonnée de sa déclaration,
qu'elle avoit eu peine à croire ce qu'elle entendoit. Mais comme elle
étoit sur le point de lui témoigner son ressentiment, ce qu'il lui
venoit de dire d'ailleurs la surprit si fort, qu'elle oublia tout le
reste pour lui demander ce qu'elle avoit fait pour être si maltraitée.
«Je ne vous le puis dire, Madame, lui répondit l'évêque, si ce n'est que
votre mari est jaloux. Il ne spécifie rien cependant de particulier, et
tout ce que je puis comprendre, c'est que vous avez quelqu'un qui vous
veut du mal et qui vous a desservie auprès de lui. Mais n'appréhendez
rien, il se repose maintenant sur tout ce que je lui dirai de votre
conduite, et je me suis chargé de vous éclairer de si près, que rien
n'échappera à ma pénétration.» Là-dessus il lui fit le détail de tout ce
qui s'étoit passé dans l'assemblée, à la réserve néanmoins de ce
qu'avoit dit le bonhomme le maréchal; car il vouloit que ce fût à lui
seul qu'elle eût de l'obligation de l'avoir tirée d'affaire.

La marquise fut ravie qu'on n'eût rien découvert de son intrigue;
c'est pourquoi, se tenant bien forte: «Je suis bien malheureuse,
Monsieur, dit-elle, de me voir accusée injustement, et, quoique je ne
veuille pas nier que je ne vous sois obligée, vous me permettrez
néanmoins de vous dire que vous effacez bientôt cette obligation par
votre procédé. Vous devriez vous ressouvenir de votre caractère et de
ce que je dois à mon mari. Mais je vois bien ce que c'est: les contes
qu'on a faits de moi vous ont donné cette audace, et j'aurois encore
lieu de vous estimer, si vous n'aviez cru qu'ayant déjà quelque
penchant au crime, j'aurois moins d'horreur pour celui que vous me
proposez.--Je ne vous propose rien de criminel, répondit aussitôt
l'évêque, et vous avez tort de m'en accuser.--Mais que demandez-vous
donc? lui dit madame de Coeuvres.--Que vous souffriez seulement que
je vous adore, répliqua l'évêque, et que je cherche toutes les
occasions de vous rendre service.--Quoi donc! lui répondit-elle, vous
traitez de bagatelles qu'un évêque aime une femme mariée, et qu'un
oncle tâche de séduire sa nièce? Croyez-moi, si j'ai quelque cas à
consulter, vous ne serez jamais mon casuiste. Cependant obligez-moi,
non pas de ne me voir jamais, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de
l'empêcher, mais de ne me tenir jamais de tels discours; car je
n'aurois peut-être pas assez de discrétion pour le cacher à monsieur
de Coeuvres.»

Ces paroles furent un coup de foudre pour cet évêque, et, quelque
esprit qu'il eût, il demeura si court qu'il ne put dire un seul mot.
Un pauvre malheureux prestolet, qui sollicitoit un démissoire depuis
longtemps, s'étant présenté à lui un moment après, essuya tout son
chagrin: il lui dit mille choses fâcheuses; et ses gens, qui ne
l'avoient jamais vu de si méchante humeur, ne surent à quoi attribuer
un si grand changement. Cependant ils eurent eux-mêmes à souffrir de
ce qui lui étoit arrivé. Quand il fut à table, il trouva tout si
mauvais, qu'il demanda si on le vouloit empoisonner. Enfin, s'il eût
osé, il auroit battu tout le monde.

Son amour ne s'éteignit pas pour cela; au contraire, il augmenta par
la difficulté; mais, n'osant plus rien dire à la marquise, de la
manière qu'il en avoit été reçu, il résolut de veiller de si près à sa
conduite, qu'il fit faire par crainte ce qu'il n'avoit pu lui faire
faire par amour.

Cet argus, malgré tous ses yeux, ne put rien découvrir de quelques
jours; et, quoique le duc de Sault vînt à toute heure dans la maison,
comme on le croyoit bien avec madame de Lionne, et qu'il la demandoit le
plus souvent, il prit si bien le change, que ce fut celui qu'il
soupçonna le moins. Cependant, comme il est difficile de tromper
longtemps un amant, l'évêque s'imagina bientôt que madame de Lionne ne
servoit que de prétexte, et que la marquise recevoit les offrandes. Le
duc de Sault, qui n'avoit pas encore trouvé moyen de se raccommoder avec
elle, en cherchoit toutes les occasions. C'étoit pour cela qu'il venoit
si souvent voir la mère, et comme il connoissoit le caractère de son
esprit, et les nécessités de son tempérament: «Madame, lui dit-il dès la
première fois qu'il la revit, voici un criminel qui se vient justifier
devant vous, et, quoique j'aye à mon tour à vous accuser, comme c'est
moi qui ai fait la première faute, il est bien juste que je calme votre
ressentiment pour rendre le mien légitime.--De quoi vous plaignez-vous?
Monsieur, lui répondit-elle; est-ce de m'avoir trouvée avec monsieur de
Fiesque? Quel intérêt y prenez-vous, et, après ce que j'ai vu,
voulez-vous encore vous moquer de moi?» Le duc de Sault, croyant qu'elle
vouloit lui reprocher son impuissance: «Je n'ai rien à dire, Madame, lui
dit-il, et je vous ai déjà avoué que j'étois le plus criminel de tous
les hommes. Mais à tout péché miséricorde, et me voici tout prêt à
réparer ma faute.» A ces mots il se mit en état de faire ce qu'il
disoit; mais, quoique madame de Lionne n'eût jamais refusé personne sur
l'article, elle lui dit d'un air méprisant qu'il se méprenoit et qu'elle
n'étoit pas madame de Coeuvres. «Que voulez-vous dire, Madame, répondit
le duc de Saux en s'arrêtant, et pourquoi citer ici une femme qui ne
songe pas à nous et à qui nous ne devrions pas songer aussi?--Me
prenez-vous pour une bête, lui dit madame de Lionne, et ne la vis-je pas
entrer moi-même l'autre jour avec vous, quoique le carrosse fût masqué
aussi bien que vos laquais? Ne la suivis-je pas jusqu'à la porte des
Tuileries, et cela m'empêcha-t-il de démêler toute l'intrigue?--Vous
l'avez vue, Madame? lui dit le duc de Saux d'un air résolu.--Oui,
Monsieur, répondit madame de Lionne d'un même air, et de mes propres
yeux.--Eh bien! Madame, lui dit-il d'un grand sérieux en lui tendant la
main, frappez là: nous n'avons rien à nous reprocher l'un et l'autre, et
j'ai vu aussi bien que vous des choses dont il n'est pas besoin de
rappeler la mémoire. Ne vous souvenez plus de l'aventure du carrosse,
j'oublierai celle du cabinet. Qu'en dites-vous, et n'est-ce pas là se
mettre à la raison?»

Cet entretien parut trop cavalier à la dame pour lui accorder aucune
faveur, et, continuant de se picoter l'un l'autre, ils se séparèrent
si chagrins, qu'ils crurent tous deux n'avoir jamais rien à se
demander. Le duc de Sault, s'en étant retourné chez lui, n'y fut pas
un quart d'heure, qu'il reçut ce billet de la marquise de Coeuvres.

LETTRE DE Mme DE COEUVRES AU DUC DE SAUX.

    _J'avois dessein, il n'y a qu'une heure ou deux, d'envoyer
    savoir comment vous vous portiez de votre paralysie; mais je
    vous ai vu monter si gaiement dans votre carrosse, en sortant de
    chez madame de Lionne, que j'ai cru qu'il seroit inutile de vous
    envoyer faire mon compliment. Une autre que moi s'étonneroit
    qu'elle eût fait ce miracle, après avoir essayé inutilement d'en
    venir à bout; mais je vois bien ce que c'est: je n'ai pas
    l'expérience qu'elle a en beaucoup de choses; outre qu'il faut
    avoir beaucoup d'accès auprès des saints, de quoi je ne me vante
    pas. Mandez-moi si elle a découvert la châsse pour cela, et si
    vous avez eu beaucoup de dévotion pour les reliques._

Le duc de Sault ne fut point surpris de la guerre qu'elle lui faisoit.
Cependant, comme le comte de Tallard étoit à la campagne depuis
quelques jours, que Louison d'Arquien étoit malade pour avoir été trop
dévote, et qu'enfin il se sentoit d'humeur à ne pas demeurer plus
longtemps sans compagnie, il lui fit cette réponse:

LETTRE DU DUC DE SAUX A Mme DE COEUVRES.

    _Si j'ai été chez madame de Lionne, ce n'étoit que pour vous y
    voir; mais les personnes comme vous ne se mettent pas à tous les
    jours, et il suffit qu'elles sachent qu'on meurt pour elles,
    pour prendre plaisir à la mort d'un malheureux. Je vous cherche
    depuis mon malheur pour vous dire qu'il n'y a que vous qui me
    puissiez guérir; si vous en voulez faire l'expérience sur les
    deux heures après minuit, je sais un secret infaillible de me
    rendre à la porte de votre appartement. Vous savez que vous ne
    risquez rien, votre époux ne devant revenir de Versailles que
    demain au soir. Pour peu que vous aimiez ma santé, vous
    accepterez le parti; vous savez qu'un vieux mal est dangereux,
    et si vous laissez davantage enraciner le mien, prenez garde
    qu'il ne devienne incurable._

Madame de Coeuvres n'étoit pas si fâchée, qu'une offre comme
celle-là n'apaisât sa colère. C'est pourquoi elle dit à celui qui lui
avoit donné cette lettre, qu'il n'avoit qu'à venir. Cependant
celui-ci, s'en étant retourné à l'hôtel de Lesdiguières[219], ne prit
pas garde que l'évêque de Laon étoit entré dans le cabinet du duc de
Sault, où il écrivoit une lettre, et lui cria dès la porte: «Bonne
nouvelle! bonne nouvelle!» Le duc de Sault lui fit signe des yeux de
ne rien dire; mais c'en étoit assez pour cet évêque, qui étoit alerte,
et qui redoubla ses soupçons quand il vit que celui qui avoit parlé
étoit l'agent d'amour du duc. Il ne put pourtant asseoir aucun
jugement; mais, comme il se doutoit que c'étoit quelque rendez-vous
pour la nuit suivante, il résolut de faire si bonne garde qu'il pût
reconnoître si sa nièce n'y avoit point de part: car, comme j'ai
dit ci-devant, il s'étoit déjà douté de la vérité, et cela parce que
ce duc, qui étoit l'indiscrétion même, avoit lâché des paroles devant
lui qui lui faisoient connoître qu'il n'avoit pas assez d'estime pour
madame de Lionne pour lui rendre tant de visites. Ayant quitté le duc,
il eut beaucoup d'impatience que la nuit fût venue; et, quoique le
plus grand déplaisir qui lui pût arriver fût de voir ce qu'il
cherchoit, toutefois son unique espérance fut qu'il découvriroit
bientôt tout le mystère. L'heure qu'il souhaitoit étant enfin arrivée,
il fit le pied de grue autour de l'hôtel de Lionne, et, pour ne se
point tromper, dès qu'il passoit quelqu'un, il l'alloit regarder sous
le nez. Cela n'étoit pas trop beau pour un évêque, et encore pour lui
qui faisoit tant le sérieux; mais il avoit eu soin d'en ôter le
scandale, s'étant défait de sa croix et ayant couvert sa couronne
d'une perruque, tellement que, comme il avoit l'épée au côté, on l'eût
pris pour un cavalier d'importance.

Voilà de quoi l'amour étoit cause. Mais ce n'étoit pas dans sa tête
seulement qu'il rouloit, et le bonhomme monsieur de Lionne, malgré
toutes ses occupations et son âge, qui étoit déjà avancé, n'en étoit
pas plus exempt que les autres. Soit qu'il soit impossible à un homme
de se passer de femme, ou qu'il crût faire enrager la sienne en
faisant une maîtresse, il en avoit une qui étoit la femme d'un bon
bourgeois; et pendant qu'il avoit donné à son mari un emploi qui
l'éloignoit de sa maison, il se délassoit avec elle des grandes
affaires dont le Roi se reposoit sur lui. Il arriva que ce soir
même il venoit de la quitter, et, comme il s'en revenoit tout seul à
pied avec un valet de chambre de qui il se servoit dans son amour,
l'évêque, qui croyoit que tout le monde dût être le duc de Sault, s'en
fut à lui pour le regarder sous le nez, et le valet de chambre de
monsieur de Lionne, qui craignoit que ce fut un voleur, lui appuya en
même temps sur le ventre un pistolet qu'il tenoit sous son manteau.
L'évêque, dont le métier n'étoit pas d'être brave, dit à ce valet de
chambre, qu'il prit de son côté pour un voleur, de ne le pas tuer, et
que, s'il ne falloit que lui donner la bourse, il étoit prêt à le
faire. Comme il étoit tous les jours chez monsieur de Lionne, sa voix
fut aussitôt reconnue du maître et du valet; si bien que ce dernier,
tout surpris, lui répondit aussitôt qu'il n'avoit rien à craindre, et
que c'étoit monsieur de Lionne. Monsieur de Lionne, qui vouloit se
cacher, fut fâché que son valet de chambre l'eût découvert par son
imprudence; mais, comme la chose étoit faite et qu'il avoit aussi
reconnu la voix de l'évêque, il prit la parole et lui demanda par
quelle aventure il s'étoit déguisé comme il étoit. Le bon prélat fut
au désespoir de cette rencontre, et, quoiqu'il passât pour avoir
l'esprit présent en toutes choses, il fut fort embarrassé. S'il eût pu
s'esquiver, il l'auroit fait volontiers; mais monsieur de Lionne et
son valet de chambre avoient reconnu son visage aussi bien que sa
voix, malgré le déguisement; et le dernier lui demandoit déjà pardon
de lui avoir présenté le pistolet, lui disant qu'il n'étoit pas si
criminel, personne ne pouvant le reconnoître en l'état qu'il
étoit.

Ces excuses donnèrent le temps au bon prélat de prendre son parti, et
ayant avoué une partie de la vérité à monsieur de Lionne, c'est-à-dire
qu'il étoit là pour prendre garde si le duc de Sault ne viendroit
point, qu'il soupçonnoit de vouloir débaucher la marquise de
Coeuvres, il lui tut l'autre, qui étoit pourtant la véritable cause
de la peine qu'il se donnoit. Monsieur de Lionne, qui connoissoit la
foiblesse humaine, et qui par conséquent croyoit sa fille capable de
tout, loua son zèle et s'offrit de faire pied de grue avec lui.
Cependant il envoya toujours devant son valet de chambre, à qui
l'évêque n'avoit pas jugé à propos de découvrir son secret, ayant
parlé exprès tout bas à l'oreille de son maître. Ils se séparèrent
tous deux pour mieux découvrir les allants et les venants; mais leurs
peines auroient été inutiles, si le valet de chambre, qui étoit
curieux de son naturel, n'eût veillé de son côté pour voir ce que tout
cela vouloit dire.

Comme il avoit les yeux alertes de toutes parts, il vit qu'un homme
escaladoit les murailles du jardin, ce que les sentinelles ne purent
voir pour estre d'un autre côté; de là il le vit entrer par une
fenêtre qui répondoit sur le parterre, qu'on lui tenoit ouverte; après
quoi ayant disparu, ce lui fut un sujet d'une profonde méditation. En
effet, comme il se doutoit bien qu'il falloit qu'il y eût de l'amour
sur le jeu, et qu'il ne pouvoit l'appliquer qu'à sa maîtresse ou à la
fille du logis, il étoit incertain s'il en devoit aller avertir
son maître, à qui il ne savoit si son avis seroit agréable ou non.
Pendant qu'il raisonnoit en lui-même sur ce qu'il devoit faire, le duc
de Sault, qui étoit entré, tâchoit de se couler dans l'appartement de
la marquise de Coeuvres, qui n'étoit pas éloigné de là; mais il se
sentit tout d'un coup arrêté par le bras, et celle qui l'arrêtoit
étoit madame de Lionne, qui avoit donné rendez-vous au comte de
Fiesque et qui croyoit que c'étoit lui. «Est-ce toi, lui dit-elle en
même temps, mon cher comte! Hé que tu as tardé à venir!»

Le duc de Sault, qui reconnoissoit bien la voix de madame de Lionne,
garda le silence; ce qui la surprit, craignant qu'elle ne se fût
méprise. Pour s'en éclaircir, elle lui jeta ses bras au col, et ayant
senti qu'il étoit plus gros et plus gras que son ami, elle fit un
grand cri, qui auroit réveillé toute la maison, si chacun, à la
réserve du valet de chambre, n'eût été enseveli dans un profond
sommeil. Le duc de Sault, qui avoit peur que son imprudence ne leur
fît des affaires à tous deux, prit alors le parti de rompre le
silence, ce qu'il fit en ces termes, mais le plus bas qu'il lui fut
possible: «A quoi pensez-vous, Madame, lui dit-il, et n'avez-vous pas
le jugement de voir que vous nous allez perdre? S'il n'y avoit que mon
intérêt qui me fît parler, je ne dirois rien, et me tirerois d'affaire
comme je pourrois; mais que dira votre mari, et, quelque excuse que
vous puissiez chercher, ne croira-t-il pas que c'est vous qui m'avez
fait venir?»

Ces paroles, cette voix, qu'il lui fut facile de reconnoître, firent
faire réflexion à madame de Lionne qu'il avoit raison. «Quoi!
c'est donc vous, monsieur le duc? lui dit-elle; et que venez-vous
chercher ici?--Je ne vous mentirai point, Madame, lui dit-il: je ne
vous cherchois, non plus que ce n'étoit pas moi que vous cherchiez;
c'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous me laisserez continuer mon
aventure, de peur que je n'interrompe la vôtre; et voilà comme, entre
gens comme nous, il faut vivre dans le siècle où nous sommes.» La
proposition étoit fort honnête et fort raisonnable, comme il est aisé
de juger; mais, soit qu'il y eût déjà longtemps qu'elle eût envie de
tâter de lui, ou que, le temps du rendez-vous du comte de Fiesque
étant passé, il lui fût insupportable de passer la nuit toute seule,
pendant que sa fille la passeroit en compagnie: «Non, non, monsieur le
duc, disoit-elle, cela n'ira pas comme vous le pensez. Je sais que
c'est à ma fille que vous en voulez; mais, ne lui en déplaise, ni à
vous, je profiterai de l'occasion, puisqu'elle s'offre sans que j'y
pense. Apparemment le charme du Polville est passé, et il faut que
vous m'en donniez des marques tout à l'heure.»

A ces mots, qui se disoient le plus bas qu'elle pouvoit, de peur que
quelqu'un ne l'écoutât, elle voulut l'amener dans sa chambre; mais
lui, qui ne pouvoit consentir au change: «Ah! Madame, lui dit-il en se
faisant tirer de force, j'ai promis à madame de Coeuvres que je
l'irois trouver, je ne puis lui manquer de parole, et permettez du
moins que je m'aille dégager d'avec elle, après quoi je vous promets
de vous donner toute sorte de contentement.» La dame ne fut pas si
crédule qu'elle se voulût fier à lui; comme elle avoit éprouvé
ses forces et qu'elle savoit qu'elles n'étoient pas suffisantes pour
toutes deux, elle ne voulut jamais souffrir qu'il la quittât. Mais
lui, de son côté, s'étant obstiné à n'en rien démordre, elle proposa
un milieu à cela, qui fut d'aller quérir elle-même sa fille. Il
accepta sa proposition, ne se pouvant tirer autrement de ses mains.
Mais, avant qu'elle y allât, elle le conduisit dans sa chambre, où
elle l'obligea de se mettre au lit, lui disant qu'elle alloit amener
sa fille, et qu'il coucheroit entre deux. Si le scrupule eût été grand
chez le duc de Sault, une pareille proposition étoit capable de
l'effrayer; mais, les gens de Cour n'ayant peur de rien, il lui fit
réponse qu'il les attendoit de pied ferme, et qu'il y avoit longtemps
qu'il n'avoit mis du Polville. La dame étoit si pressée de ses
nécessités, qu'elle eût vu volontiers à l'heure même s'il lui disoit
vrai ou non; mais, lui n'en étant pas d'accord, il lui fallut aller
quérir sa fille, qui attendoit le duc en bonne dévotion. Ainsi elle ne
fut point surprise d'entendre marcher dans son antichambre; mais,
quand au lieu de lui elle vit sa mère, elle le fut beaucoup. Si madame
de Lionne n'eût pas craint de perdre le temps, elle lui auroit demandé
volontiers pourquoi elle veilloit si tard, et si c'étoit son mari
qu'elle attendoit; mais, [le temps] lui étant extrêmement cher, elle
ne lui fit point de questions inutiles. En effet, tout son compliment
aboutit qu'elle vînt dans sa chambre, et qu'elle avoit quelque chose
de conséquence à lui apprendre.

Quoique ce compliment fût positif, madame de Coeuvres, qui
appréhendoit de manquer son rendez-vous, chercha à s'en excuser; mais
sa mère lui ayant dit encore une fois la même chose, et même y
ayant ajouté que c'étoit pour son bien, elle se conforma à sa volonté.
Ce ne fut pas cependant sans une crainte extraordinaire, ne pouvant
s'imaginer autre chose sinon que ses affaires étoient découvertes, et
que c'étoit sans doute quelque avis qu'elle avoit à lui donner
touchant sa conduite. Cette pensée, joint à cela l'heure indue qu'il
étoit, l'ayant fait marcher sans dire une seule parole, elles
arrivèrent dans la chambre, où la marquise de Coeuvres fut
grandement surprise de trouver le duc de Sault au lit. Cependant elle
entra en même temps dans une furieuse colère contre lui, croyant qu'il
l'avoit sacrifiée, et elle alloit un peu décharger sa bile, quand
madame de Lionne, qui voyoit que la nuit s'avançoit, et qui n'en
vouloit pas perdre les restes inutilement, lui dit, le plus
succinctement qu'il lui fut possible, comme elle avoit trouvé le duc,
et de quoi ils étoient convenus ensemble. Cela apaisa un peu la colère
de la jeune dame, et, quoiqu'elle fût fâchée d'être obligée de faire
part à sa mère d'une chose à quoi elle s'étoit attendue toute seule,
elle l'aima néanmoins encore mieux que si le duc lui eût fait une
infidélité. Cependant elle fit beaucoup de façons devant que de se
résoudre à accepter le parti qu'on lui proposoit. Mais madame de
Lionne, qui voyoit que cela lui faisoit perdre du temps, l'ayant
menacée de la perdre si elle n'obéissoit, et le duc de Sault l'en
conjurant d'un autre côté, elle se déshabilla, moitié par obéissance,
moitié parce qu'elle eût déjà voulu être au lit. Madame de Lionne en
fit autant de son côté, et, comme elles savoient bien toutes deux
qu'il leur devoit arriver cette nuit-là une bonne fortune, elles
s'étoient munies d'un habit fort aisé à ôter, tellement que cela fut
bientôt fait; on eût dit même qu'on auroit promis quelque grande
récompense à celle qui seroit déshabillée la première, tant elles
paroissoient pressées.

Pendant que cela se passoit, l'évêque et monsieur de Lionne faisoient
toujours le pied de grue, mais beaucoup plus inquiets l'un que
l'autre: car, quoique monsieur de Lionne fût homme d'honneur, et que
l'infamie dont l'évêque l'avoit averti lui donnât quelques alarmes, ce
n'étoit rien toutefois en comparaison de celle que celui-ci ressentoit
par sa jalousie. Toutes les pensées qu'il avoit rouloient sur sa
vengeance, et, s'il eût été aussi bien homme d'épée qu'homme d'église,
le duc de Sault ne seroit jamais mort que de sa main. Comme monsieur
de Lionne se tenoit loin de lui, par les raisons que j'ai dites
ci-devant, cela lui donnoit moyen de s'entretenir dans ses pensées,
qui le flattoient tantôt, et tantôt le désespéroient; mais comme il y
étoit plongé le plus avant, monsieur de Lionne, qui venoit d'être
averti par son valet de chambre de ce qu'il avoit vu, le releva de
sentinelle, lui disant que ses soupçons étoient bien fondés, et qu'un
homme étoit entré dans sa maison. «Mor....! lui dit en même temps
l'évêque, en jurant; quoi! vous demeurez si tranquille après un tel
avis, comme si l'affront ne vous regardoit pas aussi bien que moi?» Ce
fut là la réponse qu'il fit à monsieur de Lionne, après quoi il
demanda au valet de chambre ce qu'il avoit vu. Celui-ci l'ayant
instruit de la plus grande partie de ce que je viens de dire, il
demanda pour une seconde fois à monsieur de Lionne s'il
laisseroit une injure comme celle-là impunie. «J'en suis d'avis, lui
répondit froidement monsieur de Lionne; il faut que ce soit ma femme
ou ma fille, et le moindre éclat que je ferois nous perdroit tous de
réputation. Il vaut mieux que la chose demeure entre nous trois: je
connois la discrétion de mon valet de chambre, et je réponds de son
secret.» Monsieur de Lionne ne pouvoit prendre dans le fond un
meilleur parti; mais l'évêque, qui prenoit feu à chaque parole:
«Mor....! lui dit-il, jurant encore une fois comme un charretier, vous
n'avez que ce que vous méritez, puisque vous voyez si tranquillement
votre infamie. Mais pour moi, il ne sera pas dit que je la souffre
sans me remuer; et comme je crois que la chose regarde ma nièce aussi
bien que votre femme, vous trouverez bon que je n'aie pas la même
tranquillité.» A ces mots, il dit au valet de chambre, qui, pour les
intrigues amoureuses de son maître, avoit une clef d'une fausse porte,
de la lui venir ouvrir; et monsieur de Lionne, se sentant piqué
d'honneur, le suivit par complaisance plutôt que par inclination.

Comme le valet de chambre, après avoir vu monter le duc de Sault par
dessus la muraille, avoit épié ce qu'il étoit devenu, il avoit
remarqué le manége des deux dames, et, sachant dans quelle chambre
elles étoient positivement, il y mena son maître et l'évêque, après
que monsieur de Lionne, qui avoit une double clef de tous ses
appartements, l'eût ouverte. Le duc de Sault et nos deux dames étoient
si bien occupés de leurs affaires, qu'ils n'entendirent pas ouvrir la
porte, tellement qu'ils se trouvèrent pris, pour ainsi dire,
comme dans un blé. Madame de Lionne se jeta aux pieds de son mari et
le conjura de lui pardonner, lui faisant mille belles promesses de n'y
retourner de sa vie. La marquise de Coeuvres, qui n'étoit pas moins
confuse, ne savoit que dire de son côté; néanmoins, s'étant approchée
de l'oreille de l'évêque, qui vouloit que l'on tuât tout: «Ne me
perdez pas de réputation, lui dit-elle, et, pourvu que vous apaisiez
mon père et que vous cachiez la chose à mon mari, je vous promets de
n'en être pas ingrate.» Monsieur de Lionne étoit si étonné par la
nouveauté du fait, qu'il ne disoit pas une seule parole. Il avoit bien
cru être cocu, mais d'avoir trouvé un homme couché entre la mère et la
fille, c'étoit quelque chose de si étrange pour lui, qu'il n'auroit
pas été plus étonné quand les cornes lui fussent venues à la tête.
Tout ce qu'il put dire fut ce peu de paroles: «Malheureuse femme!
malheureuse fille!» A quoi elles n'eurent garde de répondre.

Cependant l'évêque s'étoit grandement apaisé par les promesses qui lui
avoient été faites, et comme il désiroit d'en voir l'effet à l'heure
même: «Je crois que vous aviez raison, dit-il froidement à monsieur de
Lionne, quand vous vouliez que nous n'approfondissions pas davantage
notre infamie. Le moins de bruit qu'on peut faire dans ces sortes de
choses est toujours le meilleur, comme vous me disiez fort bien; et si
vous m'en croyez, nous en demeurerons là. Il nous doit suffire de
savoir ce que nous savons, sans en abreuver le public.» Cet avis,
étant du goût de monsieur de Lionne, fut suivi tellement qu'ils
congédièrent le duc de Sault, qui, tout brave qu'il étoit, fut ravi de
se voir hors de leurs mains. Après cela l'évêque, sous prétexte
d'aller faire une correction à sa nièce, la mena dans la chambre, où,
l'ayant sommée de lui tenir parole, elle ne l'osa refuser, de peur
qu'il ne la perdît auprès de son mari et de toute sa famille. En ayant
obtenu ce qu'il désiroit, comme il ne pouvoit ignorer qu'elle ne
l'avoit fait que par crainte, il eut peur qu'elle ne retournât à ses
premières affections; si bien que, pour la dépayser, il fit en sorte
que son mari l'envoyât dans ses terres, qui étoient voisines de son
évêché. Cela produisit un bon effet, car il fit une résidence plus
exacte qu'il n'avoit fait encore dans son diocèse. Ce petit commerce
dura un an ou deux; mais des intrigues d'Etat l'ayant appelé hors du
royaume[220], l'ambition prit la place de l'amour, et finit un inceste
à quoi la marquise ne s'étoit abandonnée qu'à son corps défendant.

Pour ce qui est de madame de Lionne, son mari; ne la pouvant plus
souffrir devant ses yeux, la mit en religion; ce qui donna lieu de
causer au public, qui ne douta point néanmoins que ce ne fût pour
quelque amourette: car la dame avoit la réputation d'être fragile, en
quoi certes l'on ne se trompoit pas. Cependant, comme chacun étoit en
peine de savoir au vrai tous les tenants et tous les aboutissants, le
duc de Sault prit soin de les apprendre. Il publia lui-même son
aventure, et, quoiqu'il crût bien que cela ne lui donneroit pas
bonne réputation, il aima mieux passer pour indiscret que de se priver
du plaisir de parler. Le bruit s'en étant répandu dans Paris, on
trouva cette aventure si rare, que ce fut le sujet de tout l'entretien
pendant quelques jours; et cela donna lieu à un homme de la Cour de
faire ces deux couplets de chanson, sur le même air qu'étoient faits
ceux touchant le Polville.

    _Un jour, de Lionne, dit-on,
    Trouva de Sault en caleçon,
    Qui portoit son sac et ses quilles,
    Sans appréhender le hola.
      Pour du Polville,
    Il n'en avoit point ce jour-là.

    D'abord il voulut faire gille[221];_ (bis)
    _Mais, l'arrêtant en courroux,
    Lui dit: Pourquoi fuyez-vous?
    Si vous cherchez ma fille,
    Profitons du rendez-vous;
    Mais accordons-nous:
    Faisons cocu mon époux,
    Et puis je la laisse à vous;
    Mais accordons-nous,
    Je suis mère facile,
    Profitons du rendez-vous._

Ainsi finit l'intrigue du duc de Sault et de madame de Lionne et de sa
fille. Pour ce qui est de monsieur de Lionne, il mit sa femme en
religion, et conçut tant de regret de ce qu'il avoit vu, qu'il en mourut
bientôt après[222]. Elle ne fut pas fâchée de sa mort; mais elle est
devenue si vieille et si couperosée, qu'elle est obligée maintenant de
se contenter du comte de Fiesque, que la nécessité oblige de son côté de
passer par dessus beaucoup de choses qui n'accommoderoient pas un amant
plus délicat. Pour ce qui est de sa fille, soit que son mari ait eu
quelque avis secret de son intrigue, ou qu'il soit inconstant de son
naturel, il ne paroît pas beaucoup s'en soucier, si bien qu'elle est
presque toujours à la campagne[223].


NOTES.

  [178] V. tome II, p. 361.

  [179] V. tome I, p. 5, et tome II, p. 403.

  [180] Paule Payen, femme de Hugues de Lionne (voy. ce vol., p. 47),
  ministre d'Etat, lequel mourut le 1er septembre 1671. Madame de
  Lionne, née en 1630, s'étoit mariée à l'âge de quinze ans. Elle
  mourut fort âgée, en 1704.

  [181] Le comte de Fiesque étoit fort jeune encore. Né en 1647,
  il avoit à peine vingt-trois au temps où se passe cette
  histoire. Il étoit fils de Charles-Léon, comte de Fiesque, et de
  madame de Fiesque, bien connue dans la société des précieuses
  sous le nom de la reine Gillette. Elle étoit Gilonne d'Harcourt,
  veuve du marquis de Piennes. La gêne où étoit le jeune comte
  Jean-Louis de Fiesque s'explique par le désordre où la
  négligence de ses parents avoit mis leur fortune. Louis XIV lui
  fit payer par les Génois une somme de 300,000 livres, en échange
  du comté de Lavagne, qui avoit été confisqué sur ses ancêtres
  par la république génoise. (Voy. t. I, p. 52.)

  [182] Emmanuel-François de Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières;
  petit-fils du maréchal de Créqui, il étoit fils de Charles de
  Bonne de Créqui, gouverneur du Dauphiné, et de sa seconde femme
  Anne de La Magdelaine de Ragny. Le duc Emmanuel-François, connu
  sous le nom de comte de Sault jusqu'à la mort de son père,
  épousa, le 12 mars 1675, Paule-Françoise-Marguerite de Gondi de
  Retz, nièce du cardinal de Retz, et mourut en 1681.

  [183] Les premiers fondements de l'Hôtel des Invalides furent
  jetés le 30 novembre 1691, sur les dessins de l'architecte
  Libéral Bruant.

  [184] Madelaine de Lionne, fille de Hugues de Lionne, secrétaire
  d'Etat, et de Paule Payen, épousa, le 10 février 1670,
  François-Annibal d'Estrées, troisième du nom, marquis de Coeuvres,
  petit-fils du maréchal et fils de ce marquis de Coeuvres dont le
  premier volume de l'_Histoire amoureuse_ a déjà parlé. (Voy. I,
  244.) Madame de Coeuvres mourut le 18 septembre 1684, laissant un
  garçon et quatre filles. (Voy. II, 405.)

  [185] Voy. ci-dessus, t. II, p. 431.

  [186] Voy. ci-dessus, t. II, p. 436.

  [187] La Vienne étoit barbier-étuviste. On ne prenoit pas
  seulement des bains chez lui, comme chez ses autres confrères
  moins connus, on y logeoit (voy. Furetière, Dict., vº _Baigneur_),
  etc. L'on y recevoit tous les soins de toilette: La Vienne rasoit,
  frisoit, parfumoit, coiffoit; il partageoit, comme baigneur, la
  réputation de Prud'homme; comme coiffeur, celle de Champagne.
  (Voy. madame de Sévigné, _Lettre_ du 4 avril 1671.) La Vienne
  avoit un emploi à la cour. Il étoit un des huit barbiers du Roi,
  servant par quartier, aux gages de six cents livres; il faisoit
  son service dans le trimestre d'avril. Au-dessus de lui étoit un
  barbier ordinaire aux gages de 800 livres: c'étoit Prud'homme.

  [188] Sur le comte de Saint-Paul, voy. II, 197, 402, 403.

  [189] Le ballet de Psyché, paroles de Benserade, fut dansé par le
  Roi en 1656. Une autre pièce de Psyché, paroles de Quinault, de
  Molière et de Corneille, fut jouée aux Tuileries, dans la salle
  des machines, pendant le carnaval de 1670.

  [190] Claude Petit, condamné au feu par le Parlement, à cause de
  couplets impies qu'il avoit publiés, fut brûlé en Grève. (Voy.
  _Mémoires_ de Jean Rou, publiés par la Société de l'histoire du
  protestantisme françois, t. 2.)

  [191] Camille d'Hostun, duc de Haston, marquis de La Beaune,
  comte, et, en janvier 1703, maréchal de Tallard, étoit fils de
  Roger d'Hostun, comte de Tallard, et de Catherine de Bonne. Né en
  1652, le comte de Tallard avoit à peine dix-sept ou dix-huit ans à
  l'époque qui nous occupe. Nous le retrouverons dans _La France
  devenue italienne_.

  [192] Le cimetière Saint-Jean étoit situé au bout de la rue de la
  Verrerie, dans le quartier Sainte-Avoie. Malgré son nom, qu'il
  conservoit toujours, le cimetière Saint-Jean étoit devenu un
  marché dès l'année 1391, et il étoit entouré de nombreux cabarets.
  (Voy. l'_Histoire des hôtelleries et cabarets_, par M. Ed.
  Fournier, et les _Variétés historiques et littéraires_ de la
  Bibliothèque elzevirienne publiées par lui, _passim_.)

  [193] Le marquisat de Sablé étoit alors passé de la maison de
  Laval à la maison de Servien. Abel Servien, oncle de M. de Lionne,
  dont il est parlé ici, étoit marquis de Sablé. C'est de son fils
  qu'il est ici question. Celui-ci, né en 1644, mourut sans alliance
  en 1710; il fut, après son père, sénéchal d'Anjou.

  [194] Jacques Rouxel de Grancey, maréchal de France, gouverneur de
  Thionville, né en 1602, étoit fils de Pierre de Grancey et d'une
  fille du maréchal de Fervaques. Marié une première fois à
  Catherine de Mouchy, soeur du maréchal d'Hocquincourt, il épousa
  en secondes noces Charlotte de Mornay, fille de P. de Villarceaux.
  Il ne laissa pas moins de dix-neuf enfants, dont sept du premier
  lit, douze du second. Le maréchal de Grancey mourut le 20 novembre
  1680.

  [195] Voy. t. 2, p. 443.

  [196] Le fort l'Evêque étoit surtout une prison pour dettes. Il
  étoit situé au milieu de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.
  Antérieurement, c'étoit le siége de la juridiction épiscopale;
  mais, dit Hurtaut, comme il y avoit dans Paris dix-neuf
  juridictions de seigneurs, l'incertitude de leurs limites causoit
  souvent des conflits. Par édit de février 1674, toutes ces
  juridictions furent réunies à celle du Châtelet. On conserva
  seulement les justices d'Enclos, comme celles de l'archevêché,
  etc. A l'époque qui nous occupe, il semble qu'il reçut les
  gentilshommes punis par le tribunal d'honneur des maréchaux de
  France.

  [197] Il s'agit ici de la seconde femme du maréchal, Charlotte
  de Mornai. (Voy. l'avant-dernière note. Cf. I, 113.)

  [198] Nous avons dit dans une note précédente (voy. ci-dessus, p.
  230) que le Maréchal de Grancey avoit eu dix-neuf enfants. Il nous
  seroit difficile de dire de quelles filles et de quel fils entend
  parler l'auteur.

  [199] De grandes oreilles plates. (_Note du texte._)

  [200] Charles-Nicolas de Bonne de Lesdiguières, marquis de
  Ragny, par sa mère, Anne de la Madelaine de Ragny, seconde femme
  de son père.

  [201] Sur Gaston, marquis, puis duc de Roquelaure, fils du
  maréchal, voyez une longue et savante note de M. P. Boiteau, t. 1,
  p. 163.

  [202] La mère du maréchal de Grancey étoit Charlotte de Hautemer,
  comtesse de Grancey, fille de Guillaume, seigneur de Fervaques,
  maréchal de France.

  [203] Monsieur, duc d'Anjou, frère de Louis XIV.

  [204] M. le duc, fils du grand Condé.

  [205] La comtesse de Maré étoit Marie-Louise Rouxel de Grancey,
  mariée le 11 novembre 1665 à Joseph Rouxel, fils de Guillaume
  Rouxel, lequel étoit frère du maréchal. A l'époque où nous sommes
  arrivés, madame de Maré étoit veuve depuis 1668, année où son mari
  fut tué, à Candie. Après la mort de sa mère, madame de Maré fut
  gouvernante de mademoiselle d'Orléans, depuis duchesse de
  Lorraine, puis des princesses filles de Philippe, duc d'Orléans,
  régent.

  [206] Cette chanson se trouve partout. C'est une longue suite de
  couplets où paroît à plusieurs reprises madame de Maré, et, à côté
  d'elle, madame de Grignan, madame d'Alluye, madame de Fiesque,
  madame de Lamothe, madame de Belin, etc., etc. On attribue à cette
  pièce la date de 1670.

  [207] La grande écurie du Roi étoit située derrière le grand
  pavillon du château des Tuileries, du côté de la rue Saint-Honoré,
  entre cette rue et le logement du grand écuyer. Quant à la petite
  écurie, elle étoit entre la rue d'Enghien et la rue de la
  Michodière. C'est de la grande écurie qu'il est ici question.

  [208] Le Pont-Rouge, autrefois, étoit le pont qui relioit la cité
  et l'île Notre-Dame. Depuis, et au temps qui nous occupe, on
  appeloit Pont-Rouge, après l'avoir appelé pont Barbier et pont
  Sainte-Anne, le pont que nous appelons maintenant pont des
  Tuileries. Ce pont fut longtemps, et encore à la fin du
  dix-huitième siècle, le seul qui traversât la Seine dans toute sa
  largeur. Jusqu'en 1685, qu'il fut emporté et remplacé par un pont
  de pierre, ce pont resta construit en bois peint en rouge, et de
  là son nom.

  [209] Voy. t. 1, p. 244.--Le vieux maréchal étant mort le 5 mai
  1670, cette date aide à fixer l'époque où fut composé ce pamphlet,
  qui ne peut être antérieur à 1669.

  [210] Le mot _s'encanailler_ est signalé dans le Dictionnaire des
  Précieuses comme ayant été inventé par la comtesse de Maulny.

  [211] La mère du maréchal d'Estrées étoit Françoise Babou de la
  Bourdaisière, et il étoit frère de Gabrielle, marquise de
  Monceaux, duchesse de Beaufort, maîtresse de Henri IV.

  [212] Le maréchal d'Estrées eut trois femmes. Il épousa d'abord
  Marie de Béthune-Charost, morte en 1628; puis Anne-Hubert de
  Montmort, veuve de Charles de Thémines, morte le 25 juillet 1661;
  et enfin Gabrielle de Longueval, fille d'Achille, seigneur de
  Manicamp, qui mourut le 11 février 1687, dix-sept ans après lui.
  Mademoiselle de Longueval étoit soeur de Bernard de Longueval,
  marquis de Manicamp.

  [213] Sur Bernard de Longueval, marquis de Manicamp, voy. une
  longue note, t. 1, p. 68.

  [214] Le chevalier de Lorraine, trop connu par sa liaison avec
  Monsieur, frère de Louis XIV (voy. t. 1, p. 8), étoit second fils
  de Henri de Lorraine, chef de la maison d'Armagnac, et de
  Marguerite de Cambout, veuve du duc de Puylaurens. Né l'an 1643,
  le chevalier de Lorraine mourut le 8 décembre 1702. Il portoit le
  titre de chevalier, comme chevalier de Malte. Nous le retrouverons
  dans plusieurs pamphlets. (V. I, 113, etc.)

  [215] Le chevalier de Chastillon n'appartenoit pas à la famille de
  Coligny, dont faisoit partie une branche de Chastillon qui
  s'éteignit pendant la Fronde, mais à la famille de Chastillon,
  tronc non moins illustre d'où sortirent aussi plusieurs branches.
  Le chevalier de Chastillon dont il est parlé ici étoit Claude
  Elzéar, fils de François de Chastillon, seigneur de Bois-Rogues.
  Claude Elzéar fut premier gentilhomme de la chambre de Philippe de
  France, duc d'Orléans.

  [216] François-Henri de Montmorency, comte de Bouteville, duc de
  Piney-Luxembourg par suite de son mariage avec Catherine de
  Clermont-Tallard, héritière du Luxembourg. Il étoit fils de ce
  malheureux comte de Boutteville qui fut puni de mort à la suite de
  son duel avec le comte des Chapelles, et père de la belle duchesse
  de Chastillon.

  [217] La seigneurie de Lessai étoit dans la famille de Briçonnet.
  Nous ne saurions dire duquel des Lessai il est ici question;
  seulement, par exclusion, nous pouvons écarter deux personnages de
  ce nom dont l'un fut maître d'hôtel du Roi beaucoup plus tôt, et
  l'autre enseigne des gardes du corps beaucoup plus tard. (M.
  Dubail nous est inconnu.)

  [218] César d'Estrées, alors évêque et duc de Laon, fut nommé
  cardinal en 1671.

  [219] L'hôtel de Lesdiguières étoit cette superbe maison qu'avoit
  fait construire Sébastien Zamet dans la rue de la Cerisaie.
  François de Bonne, premier duc de Lesdiguières, l'avoit achetée de
  lui.

  [220] Le cardinal d'Estrées fit, en effet, plusieurs voyages à
  Rome, postérieurement à l'époque qui nous occupe.

  [221] Faire gilles, s'enfuir.

  [222] M. de Lionne mourut le 1er septembre 1671, à l'âge de
  soixante ans.

  [223] L'édition de 1754 ajoute: «avec Monseigneur.»

[Cul-de-lampe]



  HISTOIRE
  DE LA MARÉCHALE
  DE LA FERTÉ.



[Bandeau]

HISTOIRE

DE LA MARÉCHALE

DE LA FERTÉ.


Ce que je viens de dire de madame de Lionne est une étrange chute pour
une femme qui avoit aspiré au coeur du Roi. Cependant ce n'est rien
en comparaison de ce que j'ai à conter de la maréchale de La
Ferté[224], qui est mon autre héroïne, mais une héroïne illustre, et
dont on auroit peine à trouver la pareille quand on chercheroit dans
tout Paris, qui cependant est un lieu merveilleux pour ces sortes de
découvertes. Quoi qu'il en soit, elle ne se vit pas plustôt déchue des
espérances dont j'ai parlé ci-dessus, qu'elle chercha à s'en consoler;
ce qui ne lui fut pas bien difficile, puisque celui qui lui fit perdre
une si belle idée fut un homme qui n'en valoit guère la peine. Elle
étoit de bonne race, et le maréchal de La Ferté[225], en
l'épousant, avoit été plus hardi que dans toutes les entreprises de
guerre qu'il avoit jamais faites: car il falloit, ou qu'elle eût été
changée en nourrice, ou qu'elle ressemblât à toutes ses parentes, qui
avoient été du métier; en quoi on voyoit un bel exemple dans sa
soeur la comtesse d'Olonne, que Bussy a tâché autant qu'il a pu de
rendre fameuse, mais où il n'a perdu que ses peines, la copie qu'il en
a faite n'approchant en rien de l'original. Cette femme, quoique d'une
beauté fort médiocre, et beaucoup au-dessous de celle de sa soeur,
présumoit néanmoins tant d'elle-même, qu'elle croyoit que tout le monde
dût être enchanté de son mérite. Son mari, le plus brutal homme qui fut
jamais, se doutant bien qu'il avoit beaucoup risqué en l'épousant, lui
avoit fait un compliment fort cavalier le lendemain de ses noces:
«Corbleu, Madame, lui avoit-il dit, vous voilà donc ma femme, et vous ne
doutez pas que ce ne vous soit un grand honneur; mais je vous avertis de
bonne heure que si vous vous avisez de ressembler à votre soeur, et à
une infinité de vos parentes qui ne valent rien, vous y trouverez votre
perte.» La dame, qui avoit pris sa brutalité de la nuit pour un excès
d'amour, fut détrompée par ces paroles, et comme il passoit dans le
monde pour n'y avoir point de raillerie à faire avec lui, elle se
contint quelque temps, mais non pas sans faire grande violence à son
tempérament.

Les emplois qu'il avoit à la guerre, et qui l'éloignoient d'elle une
grande partie de l'année, lui donnoient cependant beau jeu pour le
tromper; mais il y avoit pourvu en laissant des gens auprès
d'elle qui l'observoient si exactement qu'elle ne pouvoit faire un pas
sans qu'il en fût averti. Il lui avoit défendu, en partant, de voir la
comtesse d'Olonne, craignant qu'une si méchante compagnie, joint à
cela son tempérament, dont il avoit reconnu les nécessités dans le
particulier, n'aidât beaucoup à la corrompre. La comtesse, qui savoit
cette défense, lui en vouloit un mal à mourir, prétendant que cela la
décrioit plus dans le monde que sa conduite. Et, comme la vengeance
est ordinairement le péché mignon des dames, elle n'eut point de repos
qu'elle ne l'eût rendu semblable à son mari, c'est-à-dire qu'elle ne
lui eût fait porter des cornes. Pour cet effet, s'étant ouverte au
marquis de Beuvron, qui l'aimoit, elle l'excita à lui rendre ce
service, espérant que, comme il étoit bien fait et qu'il avoit de
l'esprit, il lui seroit facile de supplanter un jaloux, et qui n'avoit
pu plaire à sa soeur que parce qu'il avoit fait sa fortune.

Le marquis de Beuvron[226] ressembloit au duc de Sault, et il n'étoit
pas assez scrupuleux pour appréhender l'inceste qui lui étoit proposé,
supposé que la dame lui eût plu; mais, s'imaginant que la proposition
qui lui étoit faite n'étoit à autre fin que de l'éloigner et donner
beau jeu au duc de Candale, dont il commençoit à devenir jaloux, il la
traita si mal, que la comtesse d'Olonne vit bien qu'il falloit qu'elle
s'adressât à un autre, si elle vouloit réussir dans son projet.

De se fier à un inconnu dans une affaire si délicate, c'est-à-dire à
un homme sur qui elle ne pût pas compter absolument, c'étoit
risquer beaucoup, puisque c'étoit mettre son honneur en compromis et
faire dire des choses qui n'auroient pas été fort agréables.
Cependant, comme elle ne s'étoit pas encore abandonnée à ce nombre
infini de gens comme elle a fait depuis, elle fut fort embarrassée sur
qui faire tomber son choix. Enfin, après y avoir pensé, ce fut sur son
mari, en qui elle crut avoir remarqué autrefois quelques regards pour
sa soeur qui n'étoient pas tout à fait indifférents, et à qui,
d'ailleurs, elle se croyoit obligée en bonne politique de donner de
l'occupation, afin qu'il ne prît pas garde de si près à ses affaires.
Elle ne se trompoit pas dans ce qu'elle avoit cru connoître de ses
sentiments: il l'auroit volontiers changée pour la maréchale, en quoi
néanmoins il n'auroit pas beaucoup gagné. Mais, comme ce n'étoit pas
un génie, ni un homme fait comme il falloit pour cette conquête, ce
fut en vain qu'elle l'anima, et le pauvre sot n'eut pas l'esprit d'en
avoir les gants, quoique la défense du maréchal ne fût pas pour lui
comme elle étoit pour sa femme, ce qui lui donnoit moyen de la voir à
toute heure. La comtesse, qui savoit tout ce que faisoit son mari par
le moyen du marquis de Beuvron, qui avoit trouvé le secret de se
mettre aussi bien auprès de lui qu'il étoit auprès d'elle, ayant
appris combien ses affaires étoient peu avancées, vit bien qu'il
falloit encore changer de batterie: de sorte qu'après avoir roulé
diverses choses dans son esprit, elle s'arrêta sur une où elle crut
mieux trouver son compte. Elle avoit remarqué, pendant qu'elle voyoit
sa soeur, qu'elle avoit un valet de chambre parfaitement bien
fait, qui même sentoit son bien; ainsi, croyant que, si elle lui
pouvoit inspirer le dessein d'aimer sa maîtresse, à quoi son âge et
l'occasion qu'il avoit d'en devenir amoureux vouloient qu'il prêtât
l'oreille facilement, ce lui seroit un moyen de signaler sa vengeance.

S'étant mis cette affaire en tête, elle envoya quérir un matin ce
valet de chambre, et fut fort contente de son esprit, qui étoit la
pièce la plus nécessaire pour faire réussir son dessein. Ce qui lui
plut encore beaucoup, c'est que ce garçon, qui étoit d'une honnête
famille, et que la nécessité avoit obligé à se mettre en condition, ne
lui voulut rien dire de sa naissance; sur quoi elle inventa une chose
fort adroite et qui ne lui servit pas peu. Ce fut de faire insinuer à
sa soeur, par le marquis de Beuvron, que c'étoit une personne de
qualité, et qu'il falloit absolument qu'il fût amoureux d'elle pour
s'être déguisé de la sorte. La maréchale, qui n'avoit peut-être point
fait de réflexion jusque-là sur sa bonne mine, eut plus d'attention
après cela à le regarder, et comme elle le trouva parfaitement bien
fait, et qu'on se met facilement en tête ce que l'on souhaite, elle
prit pour une vérité la fable qu'on lui avoit débitée. Pour en être
plus sûre, elle l'interrogea elle-même sur son pays et sur sa
naissance; mais les mêmes raisons qui l'avoient obligé de cacher l'un
et l'autre à la comtesse d'Olonne subsistant toujours pour lui, il eut
les mêmes réserves avec elle, tellement qu'elle expliqua son silence à
son avantage.

Le marquis de Beuvron, qui ne l'alloit voir que pour découvrir ses
sentiments, la trouva fort réservée sur l'article; car elle avoit
fait réflexion qu'il lui faudroit chasser ce valet de chambre si elle
témoignoit être persuadée que ce fût un homme de qualité. Ainsi elle
tourna la chose en raillerie; mais, comme elle avoit affaire à un fin
Normand, il découvrit sa ruse, et, malgré tous ses artifices, il s'en
retourna dire à la comtesse qu'elle avoit donné dans le panneau. Cet
avis fit que, pour rendre la pièce parfaite, la comtesse envoya quérir
pour une seconde fois ce garçon, à qui elle dit qu'elle avoit
découvert que sa soeur ne le haïssoit pas, mais qu'il y alloit de sa
vie à se conduire si bien que personne n'en pût rien remarquer;
qu'elle ne lui disoit point de faire retraite, parce que, si le
tempérament de sa maîtresse étoit de faire l'amour, il valoit mieux
qu'elle se servît de lui que d'une personne dont l'intrigue fît plus
d'éclat; qu'il prît soin cependant de se conduire en toutes choses
avec respect, et surtout de ne pas détromper sa soeur d'une pensée
qui lui étoit venue, qu'il étoit tout autre qu'il ne paroissoit.

Si le commencement de ce discours avoit étonné ce garçon, la suite le
rassura, et les questions que la maréchale lui avoit faites lui faisant
présumer qu'on ne lui disoit rien que de vrai, il s'abandonna à des
pensées de vanité qui lui étoient bien pardonnables. En effet, ce
n'étoit pas une petite fortune pour lui que ce qu'on venoit de lui
apprendre; car, sans considérer la qualité de sa maîtresse, elle étoit
tout à fait charmante dans une médiocre beauté, si bien qu'il y en avoit
mille autres qui étoient plus belles, et qui cependant n'étoient pas si
agréables. Pour se rendre plus digne d'en être aimé, il mit tout ce
qu'il avoit pour être propre[227], et, cela joint à l'assiduité qu'il
avoit auprès d'elle, la maréchale présuma bientôt que tout ce qu'elle
pensoit de lui étoit vrai. Enfin l'occasion qu'il avoit de la voir
habiller et déshabiller, à quoi elle l'employoit encore plus volontiers
que les autres, le rendit si amoureux, qu'il fut aisé de voir que
l'amour n'est pas toujours un effet de la destinée.

La maréchale s'aperçut bientôt que tout ce qu'il faisoit pour elle
partoit d'une cause plus noble que celle qui fait agir ordinairement
les valets: et comme elle se confirmoit tous les jours de plus en plus
qu'il étoit bien éloigné d'une naissance si obscure, elle ne fut pas
ingrate aux témoignages secrets qu'il lui donna de son amitié.
Cependant, pour n'avoir point de reproche à se faire, elle s'efforça
de lui faire dire ce qu'il étoit, tellement que celui-ci, voyant qu'il
n'y avoit plus que cela qui fît obstacle à sa bonne fortune, prit le
nom d'un gentilhomme de son pays, ce que la maréchale crut aisément,
parce qu'elle le désiroit. Il ne s'étoit pas trompé dans la pensée
qu'il avoit eue que cela avanceroit ses affaires. La dame, qui ne
voyoit plus de honte à aimer un homme si bien fait, répondit si bien à
sa passion qu'il eût été impossible de dire lequel aimoit le plus des
deux. Cependant, manque de hardiesse, il la fit languir encore deux
mois, si bien que, pour ne pas se voir consumer davantage, elle
résolut de la lui donner si belle, qu'à moins que d'être tout à fait
bête, il ne pût plus douter du bonheur où il étoit appelé.

Elle avoit remarqué qu'il aimoit passionnément les cheveux; et comme
elle étoit bien aise de rendre sa passion plus forte, elle avoit
souffert qu'il l'eût peignée deux ou trois fois, quoique ce fût aux
dépens de sa tête, qu'il n'entendoit pas à manier. Mais le feu qu'elle
lui voyoit briller dans les yeux avoit été cause qu'elle n'avoit pas
pris garde au mal qu'il lui avoit fait, et, croyant que cela seroit
encore capable de l'animer, elle le fit appeler un jour qu'elle étoit
à sa toilette, sous prétexte de lui faire écrire quelques lettres.
Etant venu, elle fit retirer ses gens, comme si elle eût eu quelque
chose de particulier à lui dicter; mais, lui présentant ses peignes au
lieu d'une plume elle le mit si bien en humeur, à force de lui dire
des choses obligeantes, qu'il devint rouge comme du feu. C'en eût été
plus qu'il n'en falloit à un homme du monde; mais lui, qui avoit peur
de manquer de respect et de faire quelque chose qui le fît chasser,
auroit encore été assez bête pour ne pas profiter de l'occasion, si
elle, qui voyoit sa sottise, ne l'eût attiré sur ses genoux, où elle
lui fit tant d'avances, qu'il ne put plus douter de sa bonne fortune.
Ce lui fut donc un signal auquel il se rendit, et, le lit n'étant pas
encore fait, il en usa si bien en une demi-heure de temps qu'il
demeura avec elle, qu'elle conçut une grande estime de son mérite.
Elle auroit bien voulu n'avoir point de mesures à garder, pour
profiter encore une heure ou deux de son entretien; mais, ayant peur
que ses gens n'en jugeassent mal, elle lui dit de fermer deux ou trois
feuilles de papier blanc comme si c'étoient des lettres, et après
qu'elle se fut remise d'un certain désordre inévitable dans ces
sortes de rencontres, elle fit venir une bougie, comme s'il eût été
besoin de cacheter ces lettres.

Personne ne se douta de cette intrigue, et si le ressentiment que la
comtesse d'Olonne avoit contre le maréchal lui eût pu permettre d'être
un peu moins méchante, elle auroit duré longtemps sans que personne
s'en fût aperçu. Mais ayant pris à tâche de le faire enrager, elle les
fit si bien observer l'un et l'autre qu'elle ne douta point que ses
desseins n'eussent réussi. Chaque jour elle se confirma dans cette
opinion par les différents rapports que lui firent ceux qu'elle avoit
mis en campagne. Ainsi, tenant la chose aussi sûre qu'un article de
foi, elle ne sut pas plustôt que le maréchal devoit revenir de l'armée
qu'elle emprunta une main pour lui faire part d'une nouvelle si
charmante. Il reçut cette lettre comme il étoit sur le point de son
départ, et, la voyant sans signature et d'un caractère inconnu, sa
première pensée fut qu'on lui vouloit faire pièce. Cependant, comme il
étoit jaloux naturellement, il résolut de profiter de l'avis et
d'examiner si bien la conduite de l'un et de l'autre que rien ne pût
échapper à sa pénétration.

Il arriva à Paris dans ces sentiments, et la dissimulation lui étant
nécessaire, il traita sa femme avec tant d'amitié qu'il eût fallu
qu'elle eût été devine pour savoir ce qui se passoit dans son âme. Le
croyant si éloigné de soupçon, elle n'eut garde de ne pas traiter son
favori comme elle avoit fait avant sa venue, et, le pauvre cocu
n'ayant pas été longtemps sans s'en apercevoir, il fut plus politique
qu'on n'auroit cru de lui: car, quoiqu'il fût la brutalité même,
il prit le parti, pour assurer sa vengeance, de ne rien témoigner; ce
qui trompa si bien sa femme, qu'elle lui fit voir plusieurs fois, sans
qu'il en pût plus douter, qu'il étoit de la grande confrérie. Son
ressentiment ne fut pas moins grand pour en être caché; au contraire,
il ne lui laissoit repos ni jour ni nuit; ce qui donna beaucoup de
joie à la comtesse d'Olonne, qui étoit trop clairvoyante pour ne pas
voir au travers de tous ses déguisements qu'il avoit tout ce qu'elle
pouvoit désirer: car elle sut qu'il tenoit des gens en campagne pour
observer la maréchale, et que même il avoit fait marché avec eux pour
assassiner le valet de chambre.

En effet, ce fut d'abord son premier dessein; mais ayant fait
réflexion que ces sortes de gens, étant sujets à beaucoup d'aventures,
pourroient un jour l'accuser, il le rompit pour prendre des mesures
plus justes. La comtesse d'Olonne, qui découvroit tous les jours de
plus en plus son inquiétude, triomphoit cependant, faisant voir par là
qu'une femme peut être touchée en même temps de deux grandes passions,
puisqu'on voyoit en elle, dans un même degré, et le désir de vengeance
et le soin de faire l'amour.

Le marquis de Beuvron étoit toujours son tenant; mais, comme il lui
falloit partager sa bonne fortune avec un nombre infini de gens de
toutes sortes de conditions, le chagrin lui prit, et, pour se venger,
il fut dire à la maréchale la pièce que sa soeur lui avoit faite. Il
est aisé de comprendre l'embarras et la colère où elle se trouva à
cette nouvelle, et l'on en peut juger par la résolution qu'elle prit.
Quoique l'amour qu'elle avoit pour son favori fût grand, aussi
bien que le penchant à la débauche, néanmoins le soin de sa propre vie
allant encore beaucoup au delà, elle rompit toute sorte de commerce
avec lui, si bien qu'elle voulut qu'il sortît de sa maison. Plusieurs
pourparlers précédèrent une déclaration si surprenante, afin de lui
faire trouver la chose moins fâcheuse. Elle lui fit part même de
l'avis qu'elle avoit reçu, pour lui faire voir qu'il n'y avoit que la
nécessité qui l'y obligeât; mais, soit qu'il crût que tout cela
n'étoit qu'un prétexte, ou que sa destinée l'entraînât dans le
précipice où il tomba bientôt, il lui demanda huit jours pour se
résoudre; ce que ne lui ayant pu refuser, il divulgua pendant ce
temps-là sa sortie, dont le maréchal ayant été averti, il le fit
passer du service de sa femme au sien, de peur que sa retraite ne le
mît à couvert de la vengeance qu'il méditoit.

La pensée que ce valet de chambre eut que sa présence réveilleroit des
feux qui lui avoient été si agréables lui fit accepter le parti sans
en avertir la maréchale. Ce qui étant venu à sa connoissance, elle en
pensa mourir de douleur, car elle croyoit éteindre le souvenir de ce
qui s'étoit passé, par sa retraite, supposant que, son mari n'en étant
pas instruit à fond, il se déferoit peu à peu des soupçons qu'il
auroit pu concevoir. Le maréchal, pour mieux assurer son ressentiment,
fit meilleure mine à ce nouveau venu qu'il ne faisoit à ses anciens
domestiques, et, se servant de lui préférablement à tous les autres,
il le conduisit insensiblement dans le précipice où il le fit tomber:
car, s'en étant allé quelque temps après dans son gouvernement de
Lorraine[228], il l'assassina lui-même, afin que personne ne pût dire
ce qu'il étoit devenu. La chose se passa de cette manière: il fit
semblant d'avoir fait une amourette, et y alla deux ou trois fois, ne
menant avec lui que ce valet de chambre; ce qui donnoit de la jalousie
aux autres, croyant qu'il n'y avoit plus que lui qui eût l'oreille de
leur maître. Mais un jour, lui ayant dit de mettre pied à terre pour
raccommoder quelque chose à son étrier, il lui tira un coup de
pistolet dans la tête, dont il tomba roide mort sur la place. Cette
belle action étant faite, il s'en revint de sang-froid à Nancy, où,
feignant d'être en peine tout le premier de ce qu'étoit devenu ce
malheureux, qu'il disoit avoir envoyé quelque part, enfin sa destinée
se découvrit, ayant été reconnu par quelques troupes. Comme la
garnison de Luxembourg couroit, on lui attribua ce meurtre, dont le
maréchal feignant d'être fort en colère, il envoya brûler un village
de ce duché, quoiqu'il payât contribution.

Comme personne ne savoit le sujet qu'il avoit de vouloir du mal à ce
malheureux, on n'eut garde de lui imputer une si méchante action, et
même sa femme crut que tout ce qu'on contoit de sa mort étoit
véritable. Elle l'avoit presque oublié depuis qu'il étoit parti; ainsi
elle fut ravie d'en être défaite. Cependant sa joye ne fut pas de
longue durée: le marquis de Beuvron, qui, comme j'ai déjà dit, étoit
un fin Normand, ayant pris soin de s'informer de toutes les
circonstances de ce meurtre, et n'ayant eu garde de prendre le change,
dit à madame d'Olonne, avec qui il s'étoit raccommodé, que sa soeur
étoit en grand péril, et que, s'ils faisoient bien, ils devoient l'en
avertir. Madame d'Olonne, ayant fait réflexion à la chose, ne douta
point qu'il n'eût raison, et l'ayant chargé de l'aller trouver, il s'y
en fut, et la rencontra fort parée: car, comme elle croyoit n'avoir
plus rien à craindre, elle ne songeoit plus qu'à faire un nouvel
amant.

Le marquis de Beuvron, ayant cette méchante nouvelle à lui apprendre,
avoit composé son visage selon l'état qu'il croyoit le plus
convenable; ce que la maréchale ayant remarqué, elle le prévint, lui
disant avec un air gai qu'on voyoit bien qu'il étoit amoureux, et que
cela paroissoit sur son visage.--«Cela peut être, Madame, lui répliqua
Beuvron, et je n'ai garde de m'en défendre; mais je vous assure que ce
qui y paroît maintenant ne vient point de là, et que c'est plutôt un
effet de l'amitié, car enfin, quoique ce ne soit pas être fort galant
que de vous dire que je n'ai pas d'amour pour vous, je vous assure que
je n'ai pas moins d'inquiétude pour ce qui vous regarde.» Il lui
apprit là-dessus tout ce qui s'étoit passé à l'armée. A quoi la
maréchale s'étant voulu opposer, par la forte prévention où elle étoit
que les choses alloient autrement, il la désabusa si bien qu'il la
jeta dans une forte inquiétude. Si elle eût su que tout ce mal lui fût
venu de sa soeur, elle ne lui auroit jamais pardonné; mais
étant bien éloignée d'en avoir la pensée, elle dit à Beuvron qu'elle
ne savoit comment faire dans une rencontre comme celle-là, si ce n'est
de prendre son conseil, lui qu'elle savoit dans les intérêts de sa
maison, et qu'elle croyoit être bien aise de l'obliger.

Les compliments étoient plus aisés à faire en cette occasion que de
donner un bon conseil; néanmoins Beuvron, pour lui faire voir qu'il
étoit homme d'esprit, lui proposa diverses choses, et elle s'arrêta
sur une, qui étoit d'avoir une conduite si retenue dans l'absence de
son mari, que, quand même il seroit alarmé, il pût croire qu'elle
auroit dessein de changer de vie. Cela l'obligea à écarter une troupe
de jeunesse qui commençoit à se grossir auprès d'elle, attirée par un
certain air coquet dont elle avoit peine à se défaire. Il ne resta
donc que quelques barbons, et entre autres le comte d'Olonne, qui,
encouragé, comme j'ai dit, par sa femme, commençoit à devenir si
amoureux qu'il n'en dormoit ni jour ni nuit.

Cependant l'entretien particulier que le marquis de Beuvron avoit eu
avec elle lui ayant découvert de certaines beautés qu'il n'avoit point
vues tant qu'il avoit été amoureux de sa soeur, il commença à la
voir par attachement plutôt que par nécessité. Et comme l'expérience
du monde lui avoit appris que c'étoit autant de temps perdu que celui
qu'on passoit sans faire connoître ses sentiments: «Madame, lui dit-il
un jour, j'ai tâché jusqu'ici de vous rendre service sans en espérer
de récompense, et cela parce que, n'ayant pas l'honneur de vous voir
souvent, je n'avois qu'une légère connoissance de votre mérite;
mais aujourd'hui que, pour quelques pourparlers que j'ai eus avec
vous, j'ai eu moyen de voir des choses qui ne se découvrent pas
facilement à personne, je vous avoue que je mentirois si je vous
disois que je ne vous aime pas. Je sais bien, Madame, continua-t-il,
que vous me pourrez dire que j'aime madame d'Olonne: cela est vrai,
cela a été autrefois, mais cela n'est plus à l'heure que je vous
parle, sans que je puisse encourir le blâme d'être inconstant. Elle
m'a donné assez de sujet de me dégager par ses infidélités, outre
qu'une personne comme vous est une excuse légitime pour quelque
infidélité que ce puisse être.»

Ce compliment ne déplut point à la dame, quoique celui qui le lui
faisoit lui eût donné peu de jours auparavant un conseil qui y étoit
tout opposé: car, outre qu'on fait toujours plaisir à une femme de lui
apprendre qu'on l'aime, elle avoit une secrète jalousie contre sa
soeur, qui avoit plusieurs fois fait du mépris de sa beauté. Ainsi
elle ne pouvoit mieux lui faire voir qu'elle avoit eu tort de la
mépriser, qu'en lui ravissant un homme qui l'aimoit depuis longtemps,
et qui, pour ainsi dire, lui tenoit lieu d'un second mari.

Ces deux raisons, jointes à quelques autres que je passerai sous
silence, lui firent faire une réponse aussi douce que Beuvron la
pouvoit souhaiter, puisque sans feindre seulement qu'elle ne croyoit
pas ce qu'il lui disoit, elle ne se retrancha que sur la peine qu'il
auroit d'oublier sa soeur, et sur la crainte qu'elle devoit avoir de
son mari. A l'égard de l'un, il lui répondit que le maréchal
seroit moins jaloux de lui que d'un autre; qu'il le croyoit perdu
d'amour, aussi bien que tout le monde, pour la comtesse d'Olonne; de
sorte que, quand même son attachement parviendroit jusqu'à ses
oreilles, il seroit le dernier à le vouloir croire. A l'égard de
l'autre, qu'elle l'estimoit pour un homme de bien peu de coeur, ou
pour bien aveuglé, pour s'imaginer qu'après la conduite qu'avoit la
comtesse d'Olonne, il pût continuer de l'aimer; qu'il étoit confiant
naturellement, mais qu'il n'étoit pas insensible; qu'il lui avouoit de
bonne foi que c'étoit le dépit qui avoit commencé à le dégager, mais
que l'amour qu'il avoit pour elle avoit achevé le reste; qu'elle
n'avoit pas à la vérité les traits aussi réguliers que sa soeur,
mais qu'en récompense la moindre de ses qualités effaçoit toutes les
siennes.

C'en étoit dire beaucoup pour être cru: car la comtesse d'Olonne étoit
sans contredit une des plus belles femmes de France. Mais le marquis
de Beuvron ajoutant à son discours quelques actions qui prouvoient
qu'il étoit véritablement touché, il n'en fallut pas davantage pour le
faire croire à la dame, qui, comme nous avons déjà dit, avoit fort
bonne opinion d'elle-même. Ainsi, comme elle ne manquoit pas
d'appétit, et qu'il lui sembloit assez bien fait pour prendre la place
du valet de chambre, elle ne fit plus autrement de façon pour
témoigner qu'elle doutoit de son discours. Au contraire, elle lui
parla fort de l'obligation qu'elle lui avoit des bons avis qu'il lui
avoit donnés, afin que, si elle venoit à avoir de la foiblesse, il
l'attribuât à sa reconnoissance. Le marquis de Beuvron, qui
savoit vivre, entendit bien ce que cela vouloit dire, et, sans laisser
traîner la chose plus longtemps, il eut toute sorte de contentement.

La dame trouva qu'il étoit un bon acteur dans la comédie qu'ils
avoient jouée ensemble, et elle ne l'auroit jamais cru, à voir sa
taille mince et son air dégagé. Mais son poil[229] suppléoit à tout
cela, outre que la dame lui paroissoit assez bien faite pour faire
quelque chose d'extraordinaire pour elle. Elle lui demanda, dans le
plaisir, laquelle lui en donnoit davantage, ou d'elle ou de sa
soeur; et comme son intrigue avec elle étoit si publique qu'il n'y
avoit personne qui n'en fût abreuvé, il crut que de se retrancher sur
la négative n'étoit plus de saison; si bien que, sans faire le
discret, il lui dit franchement que c'étoit elle. Elle feignit de ne
pas le croire, sous prétexte que ses transports ne lui avoient pas
paru assez violents; mais ce qu'elle en disoit n'étoit que pour lui
donner lieu de recommencer; ce que Beuvron ayant bien reconnu, il
s'acquitta si bien de son devoir, qu'elle fut obligée d'avouer que,
s'il ne l'aimoit pas, du moins la traitoit-il comme s'il l'eût aimée.

Les choses s'étant passées de la sorte, il est aisé de juger qu'ils se
séparèrent bons amis, et avec intention de se revoir bientôt. En effet,
il se fit diverses entrevues entre eux, dont personne ne jugea mal, tant
on le croyoit attaché à sa soeur. Cependant le comte d'Olonne ne s'y
trompa pas, et ce fut merveilles, lui qui ne passoit pas pour être
grand sorcier. Ce pauvre cocu, pour n'être pas tout seul de son
caractère, avoit entrepris de se mettre bien avec la maréchale; et comme
les jaloux ont des yeux qui percent tout, lui qui ne faisoit encore que
de se défier que sa femme lui fût infidèle, en fut si sûr de la part de
sa maîtresse, qu'il résolut de quereller le marquis de Beuvron. On ne
l'auroit jamais cru capable d'une résolution si périlleuse, lui qui
avoit pour maxime que qui tiroit l'épée périssoit par l'épée; aussi
n'avoit-il jamais voulu tâter du métier de la guerre, et quoique son
père, qui étoit riche, lui eût acheté une charge considérable, comme
elle l'engageoit à monter à cheval pour le service du Roi, il avoit jugé
à propos de s'en défaire bientôt. Son rival étoit à peu près de même
humeur: c'est pourquoi il avoit brigué un gouvernement[230] qui
n'étoit pas plus périlleux en temps de guerre qu'en temps de paix;
cependant tous deux des meilleures maisons de France, et qui avoient
produit autrefois de braves gens.

D'Olonne, sachant donc que celui à qui il avoit affaire n'étoit pas
plus méchant que lui, le querella plus volontiers, et ce fut d'une
manière qu'on crut qu'ils se couperoient la gorge. En effet, il y
avoit de quoi à d'autres pour ne se le jamais pardonner; mais le bruit
de leur querelle s'étant répandu par tout Paris, leurs amis communs
s'entremirent de les accommoder, et n'en purent jamais venir à bout.
Ils se firent tenir à quatre pour faire les méchants; de quoi ceux
qui se mêloient de l'accommodement s'étant aperçus, ils les
laissèrent faire, se doutant bien qu'ils ne se feroient point de mal.
Et ils ne se trompèrent pas dans leur pensée: car, voyant tous deux
qu'ils avoient la bride sur le cou, ils commencèrent à connoître
qu'ils avoient eu tort de ne pas croire le conseil de ceux qui
vouloient qu'ils s'accommodassent. Commençant donc à se repentir de ne
les avoir pas crus, il fut aisé à madame d'Olonne, qui avoit peur de
perdre Beuvron, de conseiller à son mari de ne se pas commettre si
légèrement, et, sans entrer dans le détail de ce qui causoit leur
querelle, elle lui fit promettre qu'ils s'embrasseroient l'un l'autre.
Pour cet effet, elle lui dit qu'elle vouloit leur donner à souper à
tous deux dans son appartement, à quoi d'Olonne consentit, espérant
qu'il laveroit bien la tête à Beuvron en sa présence, lui que depuis
peu de temps il commençoit à reconnoître assidu auprès d'elle, si bien
qu'il eût fallu qu'il eût été tout à fait aveugle pour ne pas voir
qu'il y avoit du particulier entre eux.

Tous ceux qui savoient leur querelle crurent que la comtesse en étoit
le sujet, et qu'à la fin les yeux de son mari s'étoient ouverts sur
elle; mais quand ils virent qu'elle faisoit pour eux le maréchal de
France[231], ce fut à eux à décompter, et ils ne surent plus qu'en
dire. Beuvron s'étant trouvé au rendez-vous, d'Olonne expliqua à sa
femme le noeud de leur querelle, se servant du prétexte qu'il
n'avoit pu voir qu'il attentât à l'honneur de sa soeur sans s'en
ressentir. C'étoit sans doute une grande délicatesse pour un
homme qui n'avoit pas la réputation d'en avoir beaucoup sur ce qui le
regardoit lui-même; aussi n'en crut-elle que ce qu'il en falloit
croire, c'est-à-dire qu'elle s'imagina justement, comme c'étoit la
vérité, qu'il étoit amoureux de sa soeur, et que la jalousie lui
avoit fait faire cet effort de faire semblant de se battre. Cela ne
plut pas à son mari, qui vouloit qu'elle se gendarmât contre Beuvron
de ce qu'il lui étoit infidèle, et qu'elle en fût aussi jalouse qu'un
autre; mais elle croyoit que son mari avoit pris l'alarme mal à
propos, et ce qui la confirmoit dans cette opinion, c'est qu'elle
avoit donné ordre elle-même à Beuvron, comme nous avons dit, de voir
sa soeur en particulier, ce qu'elle croyoit être cause de tout ce
désordre.

Tout cela se passa dans la grande jeunesse du Roi, et il n'avoit encore
paru que peu de chose de ses belles qualités, et pour l'amour, et pour
la guerre. Cependant, comme il avoit toutes les inclinations d'un grand
prince, ces deux soeurs furent celles de sa cour qu'il estima le moins,
et il ne put s'empêcher de dire un jour, en parlant de la comtesse
d'Olonne, qu'elle faisoit honte à son sexe, et que sa soeur prenoit le
chemin de ne valoir pas mieux. En effet, ayant trouvé son mari beaucoup
plus traitable à son retour qu'elle n'espéroit, elle ne s'en tint pas au
marquis de Beuvron, et lui associa bientôt plusieurs camarades de toutes
sortes de qualités. L'église, la robe et l'épée furent également bien
reçues chez elle, et, non contente de trois Etats, il y en eut encore un
quatrième qui fut encore son favori. Les gens de finance lui plurent
extraordinairement; et comme elle aimoit le jeu, il y en eut beaucoup
qui crurent que ce qu'elle en faisoit n'étoit que par intérêt.

Le marquis de Beuvron, se croyant encore assez bien fait pour mériter
une bonne fortune, ne se contenta pas du reste de tant de gens; et,
madame d'Olonne ne lui étant pas plus fidèle, non-seulement il résolut
de ne les plus voir ni l'une ni l'autre, mais encore de les perdre de
réputation dans le monde. Comme il n'osoit se vanter hautement d'avoir
couché avec les deux soeurs, il fit entendre que cela lui étoit
arrivé avec une, et qu'il n'avoit tenu qu'à lui que cela ne lui fût
arrivé avec l'autre. Ceux qui les connoissoient toutes deux n'eurent
pas de peine à le croire; mais il y en eut aussi qui s'imaginèrent
qu'il n'y avoit que le dépit qui le faisoit parler de la sorte; si
bien qu'au lieu de leur faire le tort qu'il croyoit, il y en eut
beaucoup qui furent excités à les voir seulement par curiosité.

Il n'étoit pas étonnant que le comte d'Olonne s'accoutumât ainsi à voir
sa femme recevant tant de visites, puisque depuis qu'il étoit marié sa
maison n'avoit point désempli de toutes sortes de gens. Mais pour le
maréchal de la Ferté, c'est ce qu'on ne pouvoit comprendre, lui qui
avoit fait à sa femme le compliment que j'ai remarqué ci-dessus, la
première nuit de ses noces, et qui, sur un simple soupçon, s'étoit
résolu d'assassiner lui-même son valet de chambre. Il est encore
étonnant comment, après un coup comme celui-là, il lui avoit pardonné;
mais c'est par une raison que le monde ne sait pas, et que je vais
maintenant rapporter. Le maréchal, tout brutal qu'il étoit, devenoit
quelquefois amoureux, et pour le mettre de bonne humeur quand il
revenoit de Lorraine, le marquis de Beuvron, dont l'intrigue duroit
encore, avoit eu soin de détourner une des plus belles filles qu'il y
eût dans tout Paris, laquelle il avoit été prendre dans un lieu public,
afin qu'elle suivît ponctuellement ses volontés. Il l'avoit mise auprès
de la maréchale, et les ayant bien embouchées toutes deux, le maréchal
ne fut pas plutôt de retour, que cette fille s'efforça de lui donner
dans la vue. C'étoit une personne si belle et si bien faite, qu'il ne
faut pas s'étonner s'il tomba dans les filets. Il lui donna d'abord tous
ses regards; et, la croyant aussi vertueuse qu'elle affectoit de le
paroître, il ne fut pas longtemps sans lui faire offre de son coeur.
Elle n'eut garde de l'accepter dans le moment, et, l'ayant rendu encore
plus amoureux par ses refus, enfin il en fut tellement enchanté, qu'il
la poursuivoit devant tout le monde. Sa femme, pour pousser sa ruse à
bout, fit mine de s'en scandaliser; mais il n'en fut ni plus ni moins
pour tout cela: de quoi elle ne se soucioit guère, puisque ce qu'elle en
faisoit n'étoit que pour lui faire accroire qu'il ne lui étoit pas
indifférent.

Quand la vestale eut fait toutes les mines qu'elle jugea à propos de
faire pour lui donner meilleure opinion de sa personne, elle se rendit
à ses désirs. Cependant, quoique la fortune du maréchal ne fût pas
trop rare, il en fut si charmé qu'il ne pouvoit plus vivre sans elle.
Elle fit fort bien son devoir auprès de lui, c'est-à-dire, qu'en
conséquence des conseils qu'on lui avoit donnés, elle eut grand soin
de l'entretenir de la maréchale, prenant pour prétexte qu'ayant une
femme si recommandable en toutes choses, la passion qu'il avoit pour
elle s'éteindroit bientôt. Le dessein de Beuvron et de la maréchale
n'étoit pas qu'elle poussât les choses si loin, et ils lui avoient
recommandé d'être sage; mais voyant qu'ils avoient eu tort de compter
sur une personne comme elle, ils ne virent pas plus tôt qu'elle avoit
passé leur commandement, qu'ils eurent peur qu'au lieu d'en tirer le
service qu'ils avoient prétendu, elle ne rendît leurs affaires pires
en déclarant leur secret. Pour prévenir donc ce qui en pouvoit
arriver, Beuvron la fit enlever un jour, et, de là, conduire à Rouen,
d'où il la fit passer à l'Amérique[232].

Le maréchal fit grand bruit de son enlèvement, et l'attribua à la
jalousie de sa femme, dont elle ne se défendit point. Cela les
brouilla pendant quelque temps; mais la fantaisie du maréchal étant
passée, il se raccommoda avec elle, et l'amitié qu'il lui témoigna fut
d'autant plus sincère qu'il croyoit qu'une femme qui étoit capable
d'une si grande jalousie ne l'étoit pas de lui être infidèle. Par ce
moyen elle regagna sa confiance, ce qui fit connoître au public, qui
n'étoit pas aussi aisé à abuser que le maréchal, qu'une femme est
capable d'apprivoiser les animaux les plus féroces. En effet, il
souffrit non-seulement qu'elle vît le monde sous prétexte du jeu
qu'elle avoit introduit chez elle; mais il lui donna encore tout
l'argent qu'elle voulut, pendant que mille gens à Paris crioient après
lui pour être payés de ce qu'il leur devoit.

Après que sa femme eut ainsi permission de voir compagnie, elle s'en
donna à coeur joye; toute la jeunesse de la Cour lui passa par les
mains, pendant que la comtesse d'Olonne, vieille et méprisée, fut
obligée de se retrancher à Fervaques[233], qui n'avoit pour toutes
belles qualités que celle d'être riche, et de porter le nom d'un homme
qui avoit été maréchal de France. Il étoit de bonne maison du côté de sa
mère, mais du côté de son père c'étoit quelque chose de moins que rien;
de sorte qu'elle le traitoit du haut en bas, tout de même que si le
reste de toute la terre eût encore été trop pour lui. En effet, comme si
elle eût eu honte de cet attachement, elle, qui n'avoit jamais pris de
mesures pour toutes ses débauches, fit courir le bruit que, si elle le
voyoit, ce n'étoit que pour tâcher de le marier à mademoiselle de La
Ferté[234], sa nièce, afin que, comme elle n'avoit point de bien, elle
pût rencontrer un homme qui la tirât de la nécessité. Pour tromper
encore mieux le monde, elle lui fit acheter le gouvernement de la
province du Maine[235], publiant que ce n'étoit qu'afin que sa nièce eût
un mari qui eût quelque rang. Mais étant lassés bien tôt de toutes ces
finesses, ils logèrent ensemble, si bien que les parens de lui eurent
peur qu'il ne fît la folie de l'épouser si son mari venoit jamais à
mourir; surtout madame de Bonnelle[236], sa mère, en fut dans de grandes
allarmes, disant à toute la terre qu'elle ne s'en consoleroit jamais si
cela arrivoit. On fut dire cela à madame d'Olonne, qui, sans considérer
que Fervaques en étoit innocent, fit tomber son ressentiment sur lui.
Elle lui demanda si c'étoit lui qui faisoit courir ces faux bruits, et
s'il seroit bien assez vain de croire qu'elle l'épouseroit, si elle
devenoit jamais veuve. Fervaques se trouva piqué de ce mépris, et, lui
ayant fait une réponse qui ne lui plut pas, elle prit les pincettes du
feu et lui en donna par le visage. Elle l'avoit mis sur un tel pied de
respect avec elle, qu'il lui demanda ce qu'elle faisoit, et si elle y
avoit bien pensé. Une si sotte demande méritoit une nouvelle punition;
ainsi, ayant reconnu qu'il étoit encore plus sot qu'elle ne pensoit,
elle continua à le maltraiter, si bien qu'il en fut tellement défiguré
qu'il n'osa sortir de huit jours.

Madame de Bonnelle, ayant su cette aventure je ne sais comment, en
pensa enrager; et si le bien fût venu de son côté, elle l'auroit tout
donné à Bullion, son autre fils[237]. Cependant elle crut à propos de
faire ressouvenir Fervaques de son honneur, et comme elle ne le voyoit
plus depuis qu'il logeoit avec elle, elle lui envoya sa femme de
chambre pour lui parler. Madame d'Olonne sortit par hasard comme elle
entroit; madame de Bonnelle lui ayant dit de ne pas faire semblant de
la voir, en cas qu'elle la rencontrât, elle passa devant elle sans la
saluer. La comtesse, qui la connoissoit, se doutant bien que ce
qu'elle en faisoit n'étoit que par commandement: «Voilà, dit-elle tout
haut, comme les canailles instruisent leurs valets; et si je faisois
bien, je te ferois donner les étrivières.» La femme de chambre
entendit bien ce qu'elle disoit, si bien que, n'étant pas autrement
assurée de sa discrétion, elle eut regret d'avoir exécuté le
commandement de sa maîtresse au pied de la lettre. Mais madame
d'Olonne ayant passé son chemin sans rien dire davantage, elle
continua le sien, et s'acquitta de son message. Elle trouva Fervaques
qui avoit la tête bandée, car la comtesse d'Olonne lui avoit pensé
jeter un oeil hors de la tête, et il avoit encore le visage tout
noir de coups. Et comme c'étoit une ancienne domestique qui avoit
coutume de lui parler nettement, elle lui demanda s'il n'avoit point
de honte, et s'il pouvoit songer à l'état où il étoit sans
rougir. Il voulut faire le dissimulé, croyant que son affaire n'avoit
pas éclaté dans le monde; mais la femme de chambre lui ayant dit qu'on
la savoit depuis un bout jusqu'à l'autre, il en eut une grande
confusion. Cependant il ne voulut pas suivre le conseil qu'elle lui
donnoit, qui étoit de quitter madame d'Olonne, et de donner ce
contentement à sa mère, qui s'en mouroit de douleur.

C'étoit une assez grande fortune à une vieille comme elle que d'avoir
ainsi un amant jeune et riche. Cependant elle n'approchoit pas de
celle de sa soeur, qui, après avoir tâté, comme j'ai dit, de toute
la Cour, et même du comte d'Olonne, son beau-frère, mit enfin au
nombre de ses conquêtes un jeune prince qui avoit infiniment de
mérite. Ce fut le duc de Longueville, neveu du prince de Condé[238].
Il n'avoit pas encore vingt ans; mais, comme il étoit bien fait, et
d'une taille à promettre de grands plaisirs, il n'y eut point de femme
à la Cour qui ne fît quelque entreprise sur son coeur. La maréchale,
qui depuis quelques années avoit fait l'amour, s'il faut ainsi dire,
tambour battant, se doutant bien que sa réputation n'étoit pas trop
bonne, et se défiant, par conséquent, de son bonheur, soupiroit en
secret de se voir échapper des mains une aussi belle conquête. De
Fiesque[239] étoit de ses amis, mais non pas de ceux qui avoient
aspiré à la posséder; ainsi, croyant qu'elle lui pouvoit ouvrir son
coeur sans qu'il en eût de la jalousie: «C'est une étrange chose,
lui dit-elle un jour, que j'entende dire tant de bien du duc de
Longueville, et que je ne le connoisse pas! Je le vois partout, hors
chez moi, et il y a des femmes bien plus heureuses les unes que les
autres: j'en connois mille chez qui il va, qui ne me valent pas, sans
vanité; et à vous dire vrai, mon cher comte, j'enrage de le voir avec
elles, ou aux Tuileries, ou aux autres promenades, pendant que je n'en
ai qu'un coup de chapeau.»

De Fiesque, qui étoit la complaisance même, lui dit qu'elle avoit
raison, et qu'elle en devoit être bien mortifiée; mais après lui avoir
dit beaucoup de choses à l'avantage de sa beauté et de son esprit,
pour lui faire accroire que c'étoit à bon droit qu'elle prétendoit à
cette conquête: «Que voulez-vous que je vous dise? continua-t-il; vous
péchez quelquefois contre la conduite; et si vous voulez que je vous
parle sincèrement, chacun ne s'accommode pas de votre humeur. Je suis
des amis du duc de Longueville, et même des plus intimes; si bien
qu'il n'a pas feint de m'ouvrir son coeur, et que, si je
n'avois peur que cela ne vous fût désagréable, je vous dirois tout ce
qu'il m'en a dit.»--La maréchale rougit à ces paroles; mais l'envie
qu'elle avoit de conduire cette intrigue à une bonne fin la faisant
passer par dessus toutes choses, elle ne se soucia point de s'entendre
dire quelques vérités, pourvu que cela lui pût être utile. Elle le
conjura donc de ne lui rien céler, disant que, bien loin de le trouver
mauvais, elle lui vouloit beaucoup de mal de ne l'en avoir pas avertie
plus tôt; que cette réserve n'étoit pas d'un bon ami, comme elle
l'avoit toujours estimé, et que, s'il ne réparoit cette faute à
l'heure même, elle ne la lui pardonneroit jamais.

De Fiesque, reconnoissant à son empressement qu'il lui feroit plaisir
de lui parler sans fard, lui dit que le duc de Longueville trouvoit à
redire qu'elle vît tant de monde; qu'il lui avoit avoué plusieurs fois
qu'il la trouvoit belle, et que même elle ne pouvoit être plus à son
gré; mais que toute cette cohue qu'elle voyoit lui faisoit peur;
surtout qu'il ne pouvoit penser qu'elle aimât le comte d'Olonne, comme
on le disoit dans le monde, sans perdre beaucoup de l'estime qu'il
avoit pour elle; qu'il disoit, entre autres choses, que d'aimer ainsi
un aussi vilain homme, et qui étoit son beau-frère, c'étoit une marque
de la débauche la plus achevée qui fut jamais; que, si elle avoit
quelque dessein sur lui, il falloit commencer par réformer sa
conduite; que pour lui rendre service il ne manqueroit pas de lui
apprendre que c'étoit pour l'amour de lui qu'elle le faisoit;
qu'ainsi, se défaisant peu à peu des méchantes impressions qu'il
s'étoit pu former, il reprendroit son estime, ce qui ne
manqueroit pas de produire tout ce qu'elle pouvoit espérer.

Le duc de Longueville tenoit trop au coeur de la maréchale pour ne
pas accepter ce parti. Elle remercia le comte de Fiesque des bons avis
qu'il lui donnoit, et sans se mettre aucunement en peine de lui
persuader que tout cela n'étoit que médisance, elle ne fit paroître
d'inquiétude que pour savoir si, en chassant ainsi tout le monde, elle
pouvoit espérer que cela pût contenter son ami. Le comte de Fiesque
lui dit qu'elle ne le devoit pas mettre en doute, et qu'il alloit
prendre soin, de son côté, de lui faire voir qu'une femme qui, sans le
connoître, étoit capable de tant faire pour lui, le seroit de toutes
choses quand il auroit quelque reconnoissance.

C'est ainsi que la maréchale renversoit les lois de la nature, par les
nécessités de son tempérament, ou, pour mieux dire, par une
paillardise[240] qui n'avoit point de pareille: car, sans considérer
que c'est aux femmes à attendre que les hommes les prient, il est tout
évident que ce qu'elle faisoit étoit prier le duc de Longueville. Le
comte de Fiesque, qui croyoit la connoître, c'est-à-dire qui pensoit
qu'elle auroit de la peine à se défaire de plusieurs favoris pour n'en
avoir plus qu'un seul, ne dit rien d'abord de cette conversation au
duc de Longueville; mais, quand il vit que, pour commencer à effectuer
de bonne foi ce qu'elle lui avoit promis, elle avoit donné congé au
comte d'Olonne, au marquis d'Effiat[241], et à une infinité
d'autres qui seroient trop longs à nommer, il se crut dans
l'obligation de lui tenir parole. Le duc de Longueville lui dit,
sachant ce qui se passoit, qu'il étoit ravi qu'elle eût pris ce
parti-là, puisque sans cela il lui auroit été impossible de l'aimer
jamais; que maintenant qu'il n'y avoit plus d'obstacle, il consentoit
à l'aller voir; qu'il lui dît de sa part que c'étoit dès
l'après-diner, et qu'il vouloit qu'il fût témoin de leur première
conversation. Le comte de Fiesque fit ce qu'il put pour s'en excuser,
lui remontrant qu'un tiers faisoit un méchant personnage dans ces
sortes de rencontres; mais le duc de Longueville le vouloit ainsi, par
plus d'une raison: la première, parce qu'il vouloit convenir avec elle
en présence d'un ami commun sous quelles conditions il l'aimeroit; la
seconde, parce que, n'étant pas en état de s'acquitter des promesses
qu'il lui pourroit faire, il étoit bien aise d'en reculer le payement
jusques à un temps plus favorable.

En effet, il étoit malade pour avoir eu trop de santé, et, s'étant
abandonné à la conduite de quelques débauchés de la Cour, il avoit eu
besoin de se mettre entre les mains des chirurgiens. De Fiesque,
voyant qu'il ne se relâchoit point de sa volonté, fut obligé d'y
condescendre, et ayant annoncé cette visite à la maréchale, elle se
para extraordinairement pour le recevoir. Le duc de Longueville,
au contraire, y fut en gros habit de drap gris de fer; mais, quelque
négligé qu'il fût, il n'en parut pas moins charmant à la dame. Ainsi,
comme elle étoit pressée de contenter sa passion, elle trouva à redire
qu'il se fût fait accompagner par le comte de Fiesque, jugeant de là
qu'il falloit que son empressement ne fût pas égal au sien. Le duc de
Longueville, après les premiers compliments, lui dit qu'ayant appris
par son ami les obligations qu'il lui avoit, il venoit, non-seulement
pour l'en remercier, mais encore pour lui promettre une amitié
éternelle; qu'il ne tiendroit qu'à elle qu'ils ne s'aimassent toute
leur vie; que pour cet effet il avoit amené le comte de Fiesque, afin
qu'il lui pût reprocher un jour, s'il manquoit jamais à ce qu'il lui
alloit promettre; qu'il ne verroit plus mademoiselle de Fiennes[242],
pour qui on vouloit qu'il eût de l'amitié, et qu'il la laissoit au
chevalier de Lorraine, qui étoit son véritable tenant; qu'il en
useroit de même à l'égard de toutes les dames qui lui pourroient être
suspectes, si bien qu'elle n'auroit qu'à l'en avertir quand elle
voudroit qu'il ne les vît plus; mais qu'il vouloit qu'à son tour
elle lui promît la même chose touchant ceux qui lui pouvoient donner
de la jalousie, ajoutant qu'il étoit si délicat qu'il ne pouvoit rien
voir de cette nature sans se brouiller avec elle.

Le comte de Fiesque, qui servoit de médiateur en cette occasion, dit
que cela étoit juste, et la maréchale étoit trop raisonnable pour s'y
opposer. En effet, bien loin d'y trouver à redire, elle renchérit
encore par-dessus, disant qu'il la faudroit noyer si elle n'étoit pas
contente de la possession d'un coeur aussi illustre que le sien. Le
marché étant ainsi conclu, sans y faire davantage de façons, il lui
baisa la main en signe d'amitié; mais elle, qui ne croyoit pas que de
telles arrhes fussent suffisantes, lui jeta les bras au cou et le
baisa fort amoureusement. Si le pauvre prince n'eût pas été malade, il
étoit d'une complexion trop reconnoissante pour n'y pas répondre comme
il falloit; mais sachant que ce n'est pas en cette occasion qu'il faut
reprendre le poil de la bête pour se guérir, il rompit les chiens le
plus tôt qu'il lui fut possible, sous promesse de la revenir voir tout
seul le lendemain. Mais comme il lui eût été impossible de lui faire
sa cour dans toutes les formes, ou du moins qu'ils eussent eu lieu
tous deux de s'en repentir, il trouva une maladie de commande, qui lui
donna le temps de se préparer au combat qu'elle lui demandoit.

La visite qu'il lui avoit rendue alarma les amants qui avoient eu leur
congé, et il n'y en eut point qui ne crût qu'il lui avoit été
sacrifié. Cependant, comme cette visite fut quelque temps sans
avoir de suites, cela remit, en quelque façon, leur esprit; j'entends
à son égard, car étant toujours également maltraités, ils ne s'en
estimoient pas moins malheureux. En effet, leur jalousie, ayant changé
d'objet, leur fournit encore assez de matière de chagrin. D'Olonne, à
qui il en avoit coûté beaucoup d'argent pour avoir ses bonnes grâces,
ou y ayant regret, ou au plaisir dont il se voyoit privé, en accusa le
marquis d'Effiat, et dit tout haut dans le monde qu'il lui feroit
pièce; même, pour faire voir qu'il avoit dessein de faire ce qu'il
disoit, il se fit accompagner de quelques braves, et, prenant des
armes à feu, il rôda autour de l'hôtel de la Ferté[243], jurant que
s'il y venoit il n'en ressortiroit pas comme il y seroit entré.
D'Effiat, quoique plus jeune de beaucoup, se montra plus sage que lui:
il dit à ceux qui lui parlèrent de ces extravagances qu'il ne vouloit
point de querelle avec un vieux cocu; que tout ce qui le pouvoit
mettre en colère, c'est s'il le soupçonnoit de lui voler le coeur de
sa maîtresse; mais qu'il n'avoit pas si méchante opinion d'elle
que de la croire capable de se laisser mâtiner par un si malhonnête
homme, pendant qu'elle en avoit à sa dévotion mille qui étoient plus
honnêtes gens que lui.

Je ne sais si ce discours fut rapporté au comte d'Olonne, mais enfin
tout son ressentiment se borna à chanter pouille à la maréchale, à qui
il reprocha, l'ayant trouvée chez une de ses amies, qu'elle ne l'avoit
pas toujours traité si indifféremment.

La maréchale, qui eût été bien aise que son amie eût pris le change,
lui répondit, avec une grande présence d'esprit: «Il n'y a pas
beaucoup de quoi s'étonner, Monsieur: je vous ai traité comme mon
beau-frère tant que vous en avez bien usé avec ma soeur; mais
maintenant que vous en usez mal avec elle, je n'aurois guère de
sentiment si je vous voyois du même oeil que je vous ai vu.» Ces
paroles se pouvoient attribuer sur ce qu'enfin il s'étoit séparé de sa
femme, et qu'il étoit le premier à en faire médisance; et le dessein
de la maréchale étoit que la dame leur donnât cette explication. Mais
enfin d'Olonne étoit piqué trop au vif pour la ménager, et afin que
l'autre ne s'y trompât pas: «Non, non, Madame, lui dit-il, trève de
vos finesses, elles sont trop grossières pour que Madame donne dedans.
Je ne parle pas de votre soeur, mais de vous-même, à qui j'ai donné
plus de dix mille écus, croyant que vous me seriez fidèle; mais et
comme amant, et comme mari, je ne suis pas plus heureux; et cela parce
que ma destinée a voulu que je me sois adressé à votre famille.»

Ces paroles, qui furent suivies de beaucoup d'autres reproches,
donnèrent de la confusion à la maréchale; et, croyant que ses pleurs
persuaderoient son amie de son innocence, comme elle les faisoit venir
sans peine quand elle en avoit besoin, elle en répandit assez pour
faire pitié à ceux qui n'auroient pas su qu'elle étoit une admirable
comédienne quand elle vouloit. Cependant, son amie feignant d'être
persuadée que ce n'étoit qu'une médisance, elle blâma le comte
d'Olonne, qui, croyant que ce qu'elle en disoit étoit de bonne foi, se
mit à lui faire mille serments qu'il ne lui disoit rien que de
véritable. Elle lui répondit qu'elle ne le croyoit pas; mais que,
quand cela seroit, il avoit tort de se vanter d'une chose comme
celle-là.

D'Olonne, ayant encore évaporé sa bile, se retira; et quand il fut
sorti, la maréchale jura qu'elle en avertiroit son mari. Mais elle
n'avoit garde: il étoit dans le lit à crier les gouttes, et, comme il
y avoit déjà longtemps que ce mal lui tenoit, il ignoroit la belle vie
qu'elle avoit menée et qu'elle menoit actuellement.

Son incommodité fut cause que, le duc de Longueville étant guéri, il
ne put voir pareillement l'amour qu'il avoit pour elle et celle
qu'elle avoit pour lui, ce qui lui auroit été facile sans cela: car,
non-seulement elle bannit tous les autres pour l'amour de lui, mais
elle se priva encore du jeu, qui étoit sa seconde passion. La raison
fut qu'elle eut peur que, comme cela ouvroit indifféremment la porte à
tout le monde, ce ne lui fût un sujet de jalousie. Leurs premières
entrevues se firent à l'hôtel de La Ferté, où le duc de
Longueville lui ayant donné des marques d'une parfaite convalescence,
il lui devint si cher qu'elle n'eut point de repos qu'elle ne passât
une nuit avec lui. Elle lui dit, pour l'y obliger, que, son mari étant
accablé comme il étoit des gouttes, c'étoit tout de même que s'il
n'étoit pas au logis; qu'il ne pouvoit se remuer; qu'ainsi sa sûreté
étoit tout entière, si bien qu'il n'y avoit rien à risquer pour lui.
Le duc de Longueville, à qui la possession avoit amorti les grands
feux, lui dit qu'elle avoit raison, mais que néanmoins il n'étoit pas
de bon sens de se hasarder sans qu'il en fût besoin; qu'il convenoit
bien que le maréchal ne pouvoit bouger de son lit; mais qu'après être
entré dans sa maison on pourroit prendre garde qu'il n'en seroit pas
sorti, ce qui lui feroit des affaires; qu'il valoit mieux se voir
ailleurs, et que du jour on en pouvoit faire une nuit, c'est-à-dire
coucher tout nus ensemble, ce qui étoit apparemment ce qu'elle
désiroit. Ils étoient trop familiers pour qu'elle fît finesse avec
lui; elle lui avoua que c'étoit là la vérité, et elle lui fit
plusieurs caresses afin qu'il lui donnât ce contentement. Il lui
promit que ce seroit bientôt, et, pour lui tenir parole, il pria de
Fiesque de louer une maison sous son nom. De Fiesque la choisit hors
de la porte Saint-Antoine, et la maréchale faisant semblant de s'aller
promener, tantôt à l'Arsenal et tantôt à Vincennes[244], elle passa
plusieurs fois par une fausse porte pour se rendre dans cette
maison. Elle devint grosse dans ces entrevues, et, sachant que
l'incommodité qu'elle commençoit à sentir lui dureroit neuf mois
entiers, elle ne fut pas sans embarras. Néanmoins, faisant paroître
qu'elle méprisoit le ressentiment de son mari, pour mieux prouver à
son amant la violence de son amour, elle trouva moyen de cacher sa
grossesse, et accoucha dans sa chambre et dans son lit[245].

Le duc de Longueville ne s'y voulut pas trouver, mais il y envoya le
comte de Fiesque à sa place, qui, enveloppé dans un gros manteau, y
cacha l'enfant d'abord qu'il eût été emmaillotté. Comme il traversoit
la cour pour entrer dans son carrosse, l'enfant, qui étoit un garçon,
se mit à crier, et, comme il avoit peur d'être découvert, il lui mit
la main sur la bouche, et peu s'en fallut qu'il ne l'étouffât. Il le
porta au duc de Longueville, qui l'attendoit dans une maison, au
faubourg Saint-Germain, où il y avoit une nourrice toute prête. Les
couches de la mère se passèrent fort heureusement, et elle ne manqua
pas de prétextes pour garder le lit; ce qui fut cause que personne ne
se douta de l'affaire, pas même le maréchal, qui étoit dans un autre
lit à jurer Dieu en toutes sortes de rencontres: car il falloit qu'il
passât le chagrin qu'il avoit d'être malade sur ceux qui avoient
affaire à lui, et c'étoit souvent sur des gens qui valoient beaucoup
mieux qu'il n'avoit jamais valu de sa vie. En effet, il avoit
fait dans son temps mille cruautés et autant d'exactions, sans compter
le bien d'autrui dont il s'étoit emparé, moitié de force, moitié par
adresse.

Je ne dis pas ceci sans raison, et cela a plus de rapport à mon sujet
que l'on ne pense; de quoi je ne crains point de faire tout le monde
juge, après que j'aurai rapporté ce que je vais dire. Sa femme avoit
une terre auprès d'Orléans, nommée la Loupe[246], et lui ayant pris
envie d'y faire bâtir et de l'agrandir, il acheta tout le bien
d'alentour, ne se souciant pas de ce qu'on le lui vendoit, parce qu'il
ne le payoit pas. Il avoit eu ainsi le bien d'un gentilhomme, qui
s'étoit défendu quelque temps de passer contrat avec lui, sachant
qu'il est dangereux d'avoir affaire à un plus grand seigneur que soi;
mais n'ayant pu résister à une force majeure, qui étoit en usage en ce
temps-là, il y avoit plus de vingt ans qu'il étoit dépouillé de son
bien, sans avoir jamais touché un sou, ni du principal, ni des
arrérages. Réduit à la dernière nécessité, il se jeta à genoux devant
le Roi, et, le Roi s'étant arrêté pour lui demander ce qu'il avoit, il
lui présenta un placet où son affaire étoit déduite en peu de mots. Le
Roi, qui aimoit la justice, envoya dire en même temps au maréchal
qu'il eût à satisfaire ce gentilhomme, et qu'il ne lui donnoit que
huit jours pour cela. Ce commandement lui fut fait justement dans le
temps des couches dont je viens de parler, et il est aisé de juger si
ceux qui avoient des affaires devant lui n'eurent pas à souffrir
de sa méchante humeur. Mais pour l'achever de peindre, il lui arriva
le lendemain une autre aventure qui n'étoit pas moins chagrinante. Un
gentilhomme qu'il avoit maltraité, et qui étoit ami intime du comte de
Fiesque, s'en étant plaint à lui confidemment, le comte lui répondit
que c'étoit un vieux cocu, qui en usoit ainsi avec tout le monde, si
bien qu'il ne falloit pas s'en étonner; mais que sa femme l'en
vengeoit assez, de même que tous ceux qui, comme lui, avoient sujet de
lui vouloir du mal. Soit qu'on se plaise à entendre médire de ceux qui
nous ont offensé, ou qu'on le fasse seulement par le penchant que nous
avons au mal, ce gentilhomme n'eut pas plutôt ouï ces paroles qu'il
demanda au comte de Fiesque, qu'il voyoit être bien instruit de toutes
choses, de lui spécifier quelques particularités; et le comte ayant eu
l'imprudence de le contenter, et même de lui dire que la maréchale
étoit actuellement en couche, l'autre s'en alla fort satisfait. Comme
son dessein étoit de ne pas laisser tomber cette affaire à terre, il
prit de l'encre et du papier, et sa main n'étant pas connue du
maréchal, il lui fit part de cet avis, qu'il croyoit bien ne lui
devoir pas être fort agréable.

Cette lettre arriva au maréchal par la poste, ce gentilhomme étant
allé lui-même à Etampes par la même voie, pour la pouvoir mettre dans
la boîte. Le maréchal l'ayant ouverte, il fut fort surpris de voir les
nouvelles qu'on lui mandoit, qu'il crut fort vraisemblables, y ayant
déjà quelque temps que sa femme faisoit la malade sans que son mal
prétendu augmentât ou diminuât. On lui mandoit d'ailleurs que,
s'il étoit incrédule, il étoit encore temps de s'en éclaircir, et
qu'il n'avoit qu'à demander à voir pour juger qu'on ne lui en vouloit
point imposer. Il est aisé de juger de l'effet qu'un pareil avis
produisit dans l'âme d'un homme si violent. S'il eût pu se lever, la
maréchale n'avoit qu'à se bien tenir; mais, par bonheur pour elle,
comme il étoit arrêté par les pieds, cela lui donna le temps de faire
réflexion. Ainsi, outre qu'il crut que le moins d'éclat qu'il pourroit
faire seroit le meilleur pour lui, il rêva qu'il avoit affaire d'elle
pour l'affaire du premier gentilhomme dont j'ai parlé ci-dessus,
c'est-à-dire de celui auquel il devoit de l'argent, car c'est la
coutume à Paris de ne guère donner d'argent si les femmes ne
s'obligent; encore, quelque précaution que l'on y prenne, y est-on
souvent attrapé.

Ces deux circonstances ayant donc, non pas apaisé son ressentiment,
mais empêché qu'il n'eût des suites aussi fâcheuses que celles qu'il
méditoit d'abord, il n'eut garde de demander à voir, comme on lui
conseilloit, sachant bien qu'après cela il ne se pourroit empêcher de
faire le méchant. Il n'en crut pas moins toutefois; ce qui augmenta
encore son soupçon fut que le temps des couches étant écoulé, la
maladie de sa femme s'évanouit, et elle vint dans sa chambre comme si
de rien n'eût été. D'abord qu'il la vit, il se mit à crier, comme s'il
eût été pressé d'une forte douleur, et la maréchale lui ayant demandé
ce qu'il avoit: «Eh! Madame, lui dit-il, quand vous avez crié, il n'y
a pas longtemps, plus fort que moi, je ne vous ai pas été demander ce
que vous aviez, et je vous prie de me laisser en repos.»

Ces paroles, qui disoient beaucoup de choses, sans néanmoins expliquer
rien de positif, donnèrent bien à penser à la maréchale. Cependant,
pour ne lui rien donner à connoître de ce qui se passoit dans son âme,
elle se retira en même temps, et le duc de Longueville l'étant venu
voir une heure après, elle lui conta ce qui lui étoit arrivé: ce qui
ne les empêcha pas, ni l'un ni l'autre, de recommencer sur nouveaux
frais. Le nom du père de l'enfant étoit bien expliqué dans la lettre
que le maréchal avoit reçue; ainsi la visite du duc lui fut suspecte,
et dorénavant il s'informa, à tous les carrosses qu'il entendoit
entrer, qui c'étoit. On lui dit chaque jour que ce duc étoit du nombre
de ceux qui visitoient sa femme, et cette assiduité ne lui persuada
que trop qu'on lui avoit mandé la vérité.

Cependant, le Roi ayant entrepris de faire la guerre aux
Hollandois[247], tout ce qu'il y avoit de gens de qualité songea à
suivre un si grand prince, et le duc de Longueville entre autres, qui
avoit un régiment de cavalerie. La maréchale le vit partir avec moins
de chagrin qu'on n'auroit cru, car il y avoit quelques jours qu'ils
s'étoient brouillés, à cause de la comtesse de Nogent[248], qu'on lui
avoit dit qu'il aimoit. Il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que cela
fût, et cette comtesse, qui étoit soeur du comte de Lauzun, n'avoit
ni sa taille, ni son air, ni sa beauté; mais, rien n'étant capable de
guérir un esprit attaqué de jalousie, elle s'imprima si bien ce
soupçon, qu'il passa chez elle pour une vérité. Et à dire vrai,
si le tout n'étoit pas véritable, il y en avoit du moins une partie,
car il est constant que cette dame aimoit ce jeune prince éperdument,
de quoi elle ne s'étoit pu empêcher de donner des marques en plusieurs
rencontres.

Quoi qu'il en soit, le Roi ayant fixé le jour de son départ, le duc de
Longueville ne se mit pas beaucoup en peine de désabuser la maréchale,
et partit sans vouloir un grand éclaircissement avec elle: car il
étoit devenu jaloux, de son côté, de ce qu'elle voyoit Bechameil[249],
personnage de la lie du peuple, mais qui étoit plus riche que beaucoup
de personnes de condition, qualité fort charmante pour elle, surtout
quand on étoit libéral. Cependant, quoique le petit bourgeois fût fort
passionné, elle n'avoit pas encore répondu à son amour, craignant
d'irriter le duc, qui s'étoit si fort déclaré de ne vouloir point de
compagnon, qu'elle n'osoit faire voir à l'autre la complaisance
qu'elle avoit pour ses richesses.

S'étant séparés de la sorte, ils n'eurent pas grand soin de s'écrire:
dont Bechameil profitant, il trouva moyen de se rendre agréable à la
maréchale par les offres qu'il lui fit de sa bourse en même temps que
de son coeur. Elle refusa néanmoins l'un et l'autre d'abord,
craignant que le duc de Longueville n'eût laissé quelqu'un à Paris
pour prendre garde à sa conduite; mais ce prince ayant été tué six
semaines après son départ, au passage du Rhin[250], elle eut
regret d'avoir refusé un homme qui lui pouvoit être utile de plus
d'une manière, après la perte qu'elle avoit faite. Tous ceux qui
savoient son intrigue avec ce prince trouvèrent étrange qu'elle reçût
si indifféremment la nouvelle de sa mort, car elle fut aux Tuileries
un jour après, et on l'y vit rire à gorge déployée. La comtesse de
Nogent n'en usa pas de même, elle en pensa mourir de douleur[251];
mais comme elle avoit perdu son mari dans la même occasion, ce lui fut
un prétexte pour pleurer tout à son aise et sans qu'on y pût trouver à
redire.

Bechameil, étant défait d'un rival si dangereux, trouva des facilités
à son dessein plus grandes qu'il n'auroit osé espérer: car la
maréchale, craignant qu'il ne se fût rebuté par ses refus, le prévint
par une lettre fort obligeante. Elle étoit conçue en ces termes:

LETTRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ A M. DE BECHAMEIL, SECRÉTAIRE DU
CONSEIL.

    _Tout le monde veut que j'aye beaucoup perdu en perdant le duc
    de Longueville, et qu'il m'aimoit assez pour le devoir
    regretter. C'est une étrange chose qu'on veuille être plus
    savant dans mes affaires que moi-même, comme si je ne savois pas
    mieux que personne ce qui me regarde. Il est vrai, j'ai fait une
    grande perte, mais ce n'est pas celle-là; et si vous voulez que
    je vous parle franchement, c'est de ne vous plus voir depuis
    quelques jours. Je ne sais à quoi l'attribuer, si ce n'est que
    je n'ai pas topé à tout ce que vous vouliez; mais enfin, est-il
    honnête qu'on se rende sitôt? et, parce que je suis de la cour,
    faut-il que vous me traitiez comme les autres femmes de la cour,
    qui sont bien aises de commencer une intrigue par la conclusion?
    Je ne suis point de celles-là, et quand vous ne devriez point
    être de mes amis, je ne me repens point de ne leur point
    ressembler._

Bechameil étoit trop intelligent pour ne pas expliquer ce billet comme
il faut; et, en prenant le bon et laissant le mauvais, il s'arma d'une
bourse où il y avoit quatre cents pistoles, parce que, comme le temps
lui étoit cher, il ne le vouloit pas perdre en paroles inutiles. Il
s'en fut à l'hôtel de La Ferté avec un bon secours, et, pour abréger
toutes choses: «Madame, dit-il à la maréchale, je viens d'apprendre
que vous perdîtes hier quatre cents pistoles sur votre parole, et
comme les personnes de qualité n'ont pas toujours de l'argent, je vous
les apporte, afin que vous ne soyez pas en peine où les chercher.» La
maréchale entendit bien ce que cela vouloit dire, mais, trouvant que
ce seroit se donner à trop bon marché à un petit bourgeois comme lui:
«Je ne sais pas, Monsieur, lui répondit-elle, qui vous a pu dire cela;
mais il ne vous a dit que la moitié de mon malheur: j'en perdis huit
cents, et si vous pouviez me les prêter, vous m'obligeriez.--Huit
cents pistoles, Madame! répliqua-t-il; c'est une somme considérable
dans le siècle où nous sommes; mais n'importe, c'est un effort qu'il
faut faire pour vous; prenez toujours ce que je vous offre, et je vous
ferai mon billet du reste, si vous ne vous fiez pas à ma parole.»

Il dit cela de si bonne grâce, que la maréchale jugea à propos de lui
faire crédit jusqu'au lendemain, et lui ayant dit fort honnêtement que
tout étoit à son service, il commença, pour l'en remercier, à lui
baiser la main. Elle lui offrit ensuite le visage, et le bonhomme s'y
arrêtant un peu plus que de raison: «Eh quoi! monsieur, lui dit-elle,
est-ce que vous n'osez rien faire davantage jusqu'à ce que vous m'ayez
payée? Que cela ne vous arrête pas; votre parole, comme je vous l'ai
dit, est de l'argent comptant pour moi, et je voudrois bien que vous
me dussiez davantage.»

Apparemment elle parloit de la sorte craignant que le bonhomme ne se
ravisât, et que, faute de prendre sa marchandise, il ne se crût pas
obligé de la payer: car elle n'étoit pas si affamée de la sienne que
ce fût par le désir d'en tâter qu'elle vouloit hâter la conclusion.
Quoi qu'il en soit, Bechameil, sans être surpris de ce discours, qui
en auroit peut-être surpris un autre: «Patience, Madame, lui dit-il,
toutes choses viennent en leur temps, et Paris n'a pas été fait en un
jour. J'ai cinquante-cinq ans passés, et à mon âge on ne court pas la
poste quand on veut.» Ces raisons étoient trop belles et trop bonnes
pour y trouver à redire, et, lui ayant donné tout le temps qu'il
désiroit, il arriva où il vouloit aller par les formes. La dame, qui
ne vouloit pas qu'il s'en allât mécontent, lui dit que les gens de son
âge étoient admirables; qu'il n'y avoit que de la brutalité dans la
jeunesse, et qu'en vérité elle vouloit qu'il lui donnât, le plus
souvent qu'il pourroit, une heure ou deux de son temps. Le bonhomme,
qui aimoit le plaisir, pourvu qu'il ne fût pas nuisible à sa santé,
croyant qu'elle lui demandoit un rendez-vous pour le lendemain,
s'excusa sur quelques affaires qu'il avoit au Conseil, mais il lui
envoya les quatre cents pistoles restantes, et pour remercîment
desquelles elle jugea à propos de lui adresser la lettre suivante:

LETTRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ A BECHAMEIL.

    _Quoiqu'il y ait beaucoup de plaisir à voir les louis d'or au
    soleil[252] que vous m'avez envoyés, vous croirez ce que vous
    voudrez, mais ils me toucheroient encore davantage si je les
    avois reçus de votre main. Quoi qu'il en soit, mon déplaisir est
    qu'il faut que je m'en défasse et que je ne les puisse garder,
    pour vous montrer que je fais cas de tout ce qui vient de vous.
    J'en mourrois de douleur, si ce n'est que j'espère que je ne
    serai pas toujours malheureuse, et que, de votre côté, vous
    renouvellerez souvent ces mêmes marques d'amitié, qui me seront
    toujours fort chères. Vous auriez tort d'en douter, puisqu'à
    l'âge que vous avez vous n'êtes pas à savoir qu'on fait toujours
    cas de ce qui vient de la personne aimée._

«Comment, morbleu! s'écria Bechameil en recevant cette lettre,
a-t-elle envie de me ruiner, et est-ce à cause que je suis vieux
qu'elle veut que je la paye si grassement?» Cette réflexion, joint à
cela que ses nécessités n'étoient pas trop pressantes, firent durer
les affaires qu'il avoit au Conseil trois jours plus qu'elles
n'auroient fait sans cela. Mais ce temps-là étant expiré, il voulut
aller voir si l'argent qu'il avoit donné ne lui vaudroit pas du moins
une seconde visite. La première parole que lui dit la maréchale, en le
voyant, fut celle-ci: «Ah! monsieur, je suis née pour être toujours
malheureuse, je perdis hier encore cinq cents pistoles!» Par bonheur
pour elle, elle étoit si belle ce jour-là que, quoique le compliment
ne lui plût pas, il ne laissa pas de lui faire cette réponse: «Eh
bien! Madame, il ne s'en faut pas désespérer, et vous avez encore des
amis qui ne vous abandonneront pas pour si peu de chose.» La
maréchale, ne doutant point que cela ne voulût dire qu'il les lui
alloit donner à l'heure même, ou du moins qu'il les lui enverroit une
heure après, lui donna toutes les marques de reconnoissance dont elle
se put aviser; cependant, étant survenu compagnie, elle rompit les
mesures qu'elle auroit pu prendre avec lui pour son payement, de sorte
que, s'en étant allé avec les autres, pour quelques affaires qu'il
avoit, ou peut-être de dessein prémédité, il oublia ce qu'il avoit
promis. Il y eut un peu de malice à lui en faisant cela, et il
commençoit à se lasser d'acheter ses bonnes grâces si cher; mais,
comme ce n'étoit pas son compte, elle lui écrivit un nouveau billet
par lequel elle le faisoit ressouvenir de sa promesse. Il lui envoya
son argent, mais il l'accompagna de cette réponse:

LETTRE DE BECHAMEIL A LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ.

    _On ne fait le bail des fermes que de neuf ans en neuf ans, et
    le payement s'en fait de quartier en quartier, par avance. Je
    vous en parle comme savant, y ayant bonne part, dont je ne me
    repens point, parce que cela m'a appris à vivre. Comme je suis
    donc un homme d'ordre, je vous dirai qu'il n'y auroit pas moyen
    d'avoir commerce avec vous, si je ne savois comment il nous faut
    vivre ensemble. Je ferai un bail de votre ferme quand il vous
    plaira, j'en fixerai le prix et le temps du payement; mais après
    cela, n'ayez rien à me demander: autrement il n'y auroit pas
    moyen d'y subvenir, et vous m'enverriez bientôt à l'hôpital._

Cette lettre ne plut point à la maréchale, qui s'attendoit qu'elle
pourroit fouiller dans sa bourse toutes et quantes fois qu'elle
voudroit; et comme si la marchandise qu'elle lui donnoit eût valu son
argent, peu s'en fallut qu'elle ne lui écrivît des reproches. Elle
laissa passer quelques jours sans rien dire, pour voir s'il ne
reviendroit point; mais enfin, craignant de le perdre, elle lui
écrivit ces paroles:

LETTRE DE LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ A BECHAMEIL.

    _Je m'étonne que vous vous plaigniez de moi, puisque je ne vous
    ai encore rien dit ni fait qui vous puisse désobliger. Si nous
    avons des affaires ensemble, il faut se voir pour les régler, et
    vous ne trouverez pas que je résiste à tout ce qui sera
    raisonnable. Mais il y a des années entières qu'on ne vous a vu,
    et c'est ainsi qu'on en use quand on veut faire une querelle
    d'Allemand à une personne._

«Quelle querelle d'Allemand! s'écria Bechameil quand il eut lu cette
lettre; et ce n'est donc rien, à son compte, que quatorze mille trois
cents livres en huit jours de temps? Si cela duroit il n'y auroit pas
moyen d'y fournir, et j'aurois beau pressurer le peuple, jamais je ne
me pourrois récompenser d'une telle perte.» Il dit encore plusieurs
choses sur le même ton; après quoi, prenant son manteau[253] et ses
gants, il s'en vint chez elle tout en colère. Cependant, ayant eu le
temps de s'apaiser un peu en chemin: «Madame, lui dit-il en arrivant,
je viens voir si nous conviendrons de prix, et je vous mettrai ma
hausse[254] tout d'un coup. Je vous donnerai dix mille écus tous les
ans, et c'est à vous à voir si vous vous en voulez contenter.--C'est
bien peu de chose pour moi, lui répondit la maréchale, et j'en joue
quelquefois autant en un jour; que ferai-je donc le reste du
temps?--Quoi! Madame, s'écria Bechameil, ne sauriez-vous vivre sans
jouer?--Non, Monsieur, lui répondit-elle, cela m'est impossible.» Elle
auroit pu ajouter: «aussi bien que de faire l'amour»; mais elle jugea
plus à propos de le laisser penser que de le dire elle-même.

Bechameil, tout amoureux qu'il étoit, étoit encore plus intéressé:
ainsi, cette réponse ne lui ayant pas plu, il hocha la tête, ce dont
la maréchale s'étant aperçue, elle fit ce qu'elle put pour le
radoucir, n'ayant point d'envie du tout de le perdre. Elle lui dit
donc qu'afin que tout le monde vécût, il lui donnât vingt mille écus:
mais, s'étant récrié à cette proposition, il dit tout résolûment qu'il
ne passeroit pas d'un denier les dix mille qu'il avoit offerts, et que
c'étoit à elle à se résoudre. La maréchale, le voyant si obstiné, fut
obligée de s'en contenter; mais elle voulut un pot-de-vin, disant
qu'on ne faisoit jamais de marché de conséquence qu'il n'y en eût un.
Bechameil n'eut rien à dire à cela, et, étant convenu d'en donner un
de deux mille écus, il fallut qu'il comptât le lendemain douze mille
cinq cents livres: car elle voulut avoir un quartier d'avance, disant
qu'il avoit si bien reconnu lui-même que c'étoit la coutume, qu'il en
avoit fait mention dans sa lettre. Il eut bien de la peine à se
défaire tout d'un coup de cette somme, principalement en ayant donné
deux autres assez considérables il n'y a pas longtemps; mais, faisant
réflexion qu'il auroit trois mois devant lui sans qu'elle lui pût rien
demander, il fit cet effort sur son inclination, ce qui n'étoit pas
une des moindres marques qu'il lui pouvoit donner de son amour.

Ces trois sommes lui servirent pour jouir du corps de cette dame, car,
pour le coeur, il étoit en ce temps-là au comte de Tallard[255], qui
ne le garda guère néanmoins, son talent étant de plaire plutôt aux
hommes qu'aux dames. Je ne saurois dire qui prit sa place, car il y en
eut tant qu'elle traita comme si elle les eût aimés, que je me
pourrois méprendre si je disois qu'elle eût un favori.

Cependant, le vieux maréchal restoit toujours au lit à crier les
gouttes. Il avoit rendu grâces au ciel de ce qu'il l'avoit défait du
duc de Longueville, espérant que, selon le proverbe italien qui dit:
_Morte la bête, mort le venin_, on ne songeroit plus dans le monde à
ce qui s'étoit passé. Il sembloit même qu'il en avoit perdu le
souvenir; car, quand elle alloit dans sa chambre, il ne l'appeloit
plus que m'amour et mon coeur, au lieu que ce n'étoit pas toujours
auparavant le nom qu'il lui avoit donné. Mais, pour lui donner une
nouvelle mortification, on lui vint dire que le duc de Longueville
avoit laissé un bâtard et que le Roi le faisoit légitimer[256]. Il
n'osa demander qui en étoit la mère; mais celui qui lui disoit
cette nouvelle le tira de peine, ou, pour mieux dire, le jeta dans une
plus grande, en apprenant qu'on ne la nommoit point, et qu'il falloit
par conséquent que ce fût quelque femme mariée.

La maréchale étant venue quelque temps après dans sa chambre, il ne
lui dit plus de douceurs, et au contraire il la salua d'un Corbleu!
qui étoit l'ornement ordinaire de son discours. Elle en fut quitte
pour lui laisser passer tout seul sa méchante humeur, et fut s'en
consoler avec Bechameil, qui lui apportoit un quartier de sa pension.
C'étoit merveilles comme cet homme, qui étoit glorieux comme le sont
ordinairement les gens de rien, s'accoutumoit à lui voir faire mille
coquetteries en sa présence; car enfin il faut savoir qu'il alloit
mille gens chez elle, et que tous les jours devant lui elle faisoit
mille choses qui lui devoient faire connoître ce qu'elle étoit.
Mais enfin, le plaisir qu'il avoit de s'entendre dire que sa maîtresse
étoit la femme d'un maréchal de France lui faisoit passer par-dessus
beaucoup de choses. D'ailleurs, elle lui faisoit accroire que, s'il y
avoit quelque apparence contre elle, son fond ne laissoit pas d'être
réservé pour lui. Mais enfin, après avoir pris plusieurs fois ces
excuses pour argent comptant, il s'aperçut qu'elle le donnoit à
d'autres pour le faire valoir, ce qui le mit en si grande colère,
qu'il lui écrivit cette lettre:

LETTRE DE BECHAMEIL A LA MARÉCHALE DE LA FERTÉ.

    _Je romps le bail que j'avois fait avec vous, parce que vous
    manquez aux clauses et conditions que nous y avons apposées.
    Vous vous étiez obligée de ne donner votre coeur qu'à moi, et
    cependant il faut que je partage avec un nombre infini de gens
    dont vous vous encanaillez tous les jours. Ainsi, n'y pouvant
    trouver l'émolument que je m'étois promis, je me dessaisis de la
    part que j'y avois, au profit de qui il vous plaira, ou, pour
    mieux dire, du premier venu. Quoi faisant, j'appliquerai
    dorénavant mes dix mille écus à une terre que je labourerai tout
    seul._

Cette lettre chagrina fort la maréchale. Une somme si considérable lui
étoit fort utile, joint à cela qu'elle trouvoit moyen, de temps en
temps, d'arracher encore quelques présents de lui. Et, à la vérité, elle
avoit lieu d'avoir du chagrin, car les affaires de son mari commençoient
à aller si mal, que lui, qu'on avoit estimé le plus riche de Paris, ne
subsistoit plus que par le moyen des bienfaits qu'il tiroit de la cour,
et des lettres d'Etat[257] qu'il étoit obligé de prendre. Elle fit
donc ce qu'elle put pour le faire revenir: mais, soit qu'il vît bien
qu'il ne devoit pas se fier à sa parole qu'elle lui donnoit d'en mieux
user dorénavant avec lui, ou qu'il commençât à s'en dégoûter, il ne
voulut jamais rentrer en commerce.

Comme, de tous ceux qu'elle voyoit, il n'y en avoit point qui fût
assez dupe pour fournir à l'appointement, ce fut à elle après cela à
retrancher sa dépense, ce qui lui fit bien mal au coeur. Son mari
étant venu à mourir[258] peu de temps après, ce fut encore tout autre
chose, et les pensions qu'il avoit ne venant plus, il fallut qu'elle
se réduisît au petit pied. Pour rendre sa fortune meilleure, elle
s'avisa alors, non pas de jouer, car elle n'en avoit plus le moyen,
mais de donner à jouer chez elle au lansquenet, afin que, par le moyen
d'une certaine rétribution qu'elle en tiroit, cela la pût consoler de
tant de pertes survenues en si peu de temps. Comme tout le monde
y étoit bien venu pour son argent, les fripons y furent comme les
honnêtes gens; et un nommé Du Pré, qui étoit du premier rang, lui
ayant insinué qu'il n'y avoit que manière en ce monde de se tirer
d'affaire, on n'y joua pas plus sûrement que dans tous les autres
endroits de Paris, où c'est autant de coupe-gorge. Cela ayant été
reconnu de la plupart de ceux qui n'étoient pas du calibre de Du Pré,
on cessa d'y aller, et, l'avantage qui lui en revenoit ayant cessé par
conséquent, elle fit venir dans sa maison un certain nombre de femmes
choisies, afin que les jeunes gens, attirés par le bruit de leur
beauté ou de leur esprit, fussent induits à la venir voir. Cependant
elle y établit un jeu épouvantable, où toutes sortes de friponneries
furent mises en usage, pour lui donner de quoi subsister. Ses parties
furent dressées particulièrement contre les étrangers de qualité, qui,
n'ayant pas encore pris langue, se croyoient trop heureux de se venir
ruiner chez elle. Une de ses plus confidentes parmi toutes ces dames
fut la marquise de Royan[259], et il est inconcevable combien elles en
firent avaler toutes deux à toutes sortes de gens. Cependant un
officier suisse qui y avoit perdu le fonds et le tréfonds, et qui
avoit remarqué quelque chose, en fit grand bruit; mais comme il
avoit affaire à des gens de qualité, et que ses amis l'avertirent
qu'il y alloit encore pour lui de la bastonnade s'il s'amusoit à faire
les contes qu'il faisoit, il prit un autre parti, qui fut de faire
imprimer des placards, et de les afficher aux portes de Paris, par
lesquels il donnoit avis à tous ceux qui arrivoient en cette grande
ville de se donner de garde de cette maison.

Pour faire connoître cette marquise de Royan à ceux qui pourroient
peut-être n'en avoir jamais ouï parler, il faut savoir qu'elle est fille
du feu duc de Noirmoutier, lequel, ayant mangé son bien, laissa sa
famille dans une si grande pauvreté, qu'elle étoit sans doute digne de
commisération. Cette fille, n'ayant donc rien pour être mariée, se
voyoit réduite à entrer dans un couvent, ce qui n'étoit guère selon son
inclination, quand le comte d'Olonne, qui étoit de même maison qu'elle,
en devint amoureux. Il essaya pendant quelque temps de s'en faire aimer;
mais n'étant pas assez agréable pour y réussir, il s'avisa de lui
proposer le mariage du chevalier de Royan son frère[260], si elle
vouloit s'humaniser davantage. Or, ce chevalier étoit tout ce qu'il y
avoit de plus horrible dans la nature, et pour le corps et pour
l'esprit; car, quoiqu'il ne fût ni bossu ni tortu, il avoit plutôt l'air
d'un boeuf que d'un homme. D'ailleurs, il étoit tellement plongé dans
toutes sortes de débauches, que les honnêtes gens ne le vouloient pas
hanter. Mais quelque désagréable qu'il pût être, un couvent l'étant
encore plus à cette fille, elle se résolut non seulement de l'épouser,
mais encore d'avoir de la reconnoissance pour le comte d'Olonne. Par ce
moyen, ce comte parvint à ce qu'il désiroit, et qui plus est, avant que
de signer une donation qu'elle faisoit à son frère de tout son bien en
faveur de ce mariage, il voulut qu'elle lui accordât ce qu'elle lui
avoit promis: ce qui fut fait en tout bien et en tout honneur.

Voilà comment le comte d'Olonne, ayant peur qu'il ne cessât d'y avoir
des cocus dans sa race, y donna ordre lui-même. Cependant, cette dame,
après avoir si bien commencé dans le chemin de la vertu, s'y
perfectionnoit tous les jours de toutes façons, de sorte que pour le
jeu et pour la galanterie elle ne le cédoit à personne, quoiqu'elle
eût été élevée sous l'aile d'une mère qui lui avoit donné d'autres
leçons[261]. Le comte d'Olonne, qui avoit eu affaire de sa femme pour
ce mariage, s'étoit raccommodé avec elle et avec toute sa famille, et
cela avoit été cause que la marquise de Royan avoit fait une coterie
si particulière avec la maréchale de La Ferté, qu'on ne les voyoit
plus l'une sans l'autre. Du Pré, dont j'ai parlé ci-dessus, leur
voyant à toutes deux de si bonnes inclinations, leur servit de
pédagogue pour leur apprendre à filer les cartes et tous les autres
tours de souplesse, dans lesquels il étoit extrêmement savant.
Cependant ce métier-là n'étant pas le meilleur du monde, parce
qu'il y a trop de gens qui s'en mêlent et que chacun commence à s'en
défier, la maréchale, qui n'avoit plus personne qui l'empêchât de voir
sa soeur, se servit de l'occasion qu'elle en avoit pour tâcher de
lui dérober Fervaques.

Il est impossible de dire tout ce qu'elle fit pour cela; non pas,
comme il est à croire, qu'elle eût envie de sa personne, car elle
n'est pas trop ragoûtante, mais pour avoir part à sa fortune. En
effet, il lui faisoit mal au coeur de voir que sa soeur, qui étoit
plus âgée qu'elle de plusieurs années, et qui n'avoit pas meilleure
réputation, eût une bourse comme la sienne à son commandement, pendant
qu'elle manquoit de toutes choses: car il faut savoir que Fervaques,
par un excès de passion, ou pour mieux dire de folie, lui avoit fait
plusieurs présents considérables, et entre autres d'une belle maison
qu'il avoit dans la rue Coq-Héron. On eut peine à croire qu'il eût été
assez fou pour cela, quoique le bruit en courût par tout Paris; mais
la comtesse d'Olonne se faisant honneur de ce présent, qui étoit
cependant une marque de la continuation de sa bonne vie, elle ne
voulut pas que personne en doutât davantage. C'est pourquoi, la maison
étant à louer, elle fit mettre à l'écriteau que c'étoit à elle qu'on
devoit venir pour convenir du prix.

La chose étant rapportée à madame de Bonnelle, qui ne l'aimoit déjà
pas trop, elle envoya en plein jour arracher cet écriteau; mais la
comtesse d'Olonne en fit remettre un autre, et voilà tout le bruit
qu'elle en fit. Elle n'en usa pas si modérément avec sa soeur, qui,
comme j'ai dit, lui vouloit enlever Fervaques: car elles se
prirent si bien de paroles, qu'elles se dirent toutes leurs vérités.
On trouva cela fort vilain pour des femmes de qualité, et encore pour
deux soeurs. Cependant cela n'étoit pas extraordinaire, et il étoit
arrivé la même chose à quelques autres que je nommerois bien si cela
étoit de mon sujet. Quoi qu'il en soit, la maréchale fut bientôt sur
le pied de s'entendre dire de pareilles pauvretés, et le duc de La
Ferté, son fils[262], homme adonné, s'il en fut jamais, à toutes
sortes de débauches, fut lui-même de ceux qui ne la ménagèrent pas.
Elle avoit quelque chose à démêler avec lui pour quelques intérêts;
aussi lui, qui n'avoit pas trop de bien pour fournir à ses désordres,
ne pouvant souffrir qu'elle lui demandât un douaire et des
conventions, commença ses litanies par lui dire si, après avoir ruiné
son père, elle vouloit encore lui ôter ce qui lui restoit. La
maréchale, n'étant pas demeurée court, comme de raison, à ces
reproches, lui dit que c'étoit bien à lui de parler, lui qui étoit
non-seulement le mépris de toute la cour, mais encore de toute la
ville. C'étoit la pure vérité; mais comme toutes sortes de vérités ne
sont pas bonnes à dire, il ne put souffrir celle-là, et lui
répliqua que si ce n'étoit pas à lui à parler, c'étoit encore moins à
elle, qui étoit une vieille p...... Là-dessus, il lui dit le nom de
tous ceux qui avoient eu affaire à elle, et il en nomma jusqu'à
soixante-douze, chose incroyable, si tout ce qu'il y a de gens à Paris
ne savoient que je ne rapporte rien que de vrai. La maréchale lui dit
d'abord de parler de sa femme[263], et qu'il y avoit plus à reprendre
sur elle que sur qui que ce soit; mais le duc de la Ferté lui ferma la
bouche en lui disant qu'il savoit bien qu'il étoit cocu, mais que cela
n'empêchoit pas que son père ne l'eût été en herbe, en gerbe et après
sa mort.

Ce furent ses propres termes, qui désolèrent tellement la maréchale,
qu'elle se prit à pleurer. Mais elle avoit affaire à un homme si
tendre, qu'au lieu d'en être touché, il n'en fit que rire. Cette
comédie s'étant passée de la sorte, la maréchale alla se plaindre au
comte d'Olonne, chez qui elle savoit qu'il alloit souvent. «Vous
n'avez que ce que vous méritez, lui répondit alors le comte; et après
avoir voulu tâter, comme vous avez fait, du sceptre jusqu'à la
houlette, comment voulez-vous que vos affaires ne soient pas
publiques?» Il lui fit ce reproche parce qu'il se ressentoit du passé;
mais, après s'être donné ce petit contentement, il lui promit que cela
n'empêcheroit pas qu'il ne fît correction à son fils. En effet,
l'ayant vu une heure après, il lui dit qu'il avoit tous les torts du
monde d'avoir parlé à sa mère comme il avoit fait; qu'à son âge,
il n'étoit pas à savoir que rien ne le pouvoit dispenser du respect
qu'il lui devoit; qu'aussi croyoit-il que cela ne lui étoit arrivé
qu'après être soûl, autrement qu'il ne sauroit qu'en dire.

Il y avoit apparence que le duc de La Ferté alloit chercher quelque
excuse pour colorer une si grande faute, et même qu'en ayant la
dernière confusion, il prendroit le parti de la nier; mais, sans s'en
s'étonner aucunement: «Il est vrai, lui répondit-il, j'étois soûl, et
c'est de quoi elle a été fort heureuse, car sans cela je lui aurois
bien dit d'autres vérités... J'ai une liste fidèle de tous les tours
qu'elle a faits; et, jusqu'au collier de perles qu'elle a fait
escroquer à monsieur de Dreux[264], conseiller au grand Conseil, par
le chevalier de Lignerac[265], rien ne m'est inconnu.» Le comte lui
demanda s'il n'avoit point de honte de parler comme cela de sa mère;
mais, quelque réprimande qu'il lui fît, il lui fut impossible de lui
faire entendre raison.

Comme il ne se passe guère de choses dans le royaume que le Roi ne
sache, on lui donna bientôt le divertissement de cette comédie, qui
lui inspira un si grand mépris pour cette maison, qu'il ne se put
empêcher de le montrer. Mais le duc de La Ferté, qui savoit bien qu'il
étoit déjà perdu de réputation auprès de lui, ne s'en mit guère en
peine, non plus que la maréchale, laquelle continue toujours à mener
la même vie; de sorte que je pourrai une autre fois vous
apprendre la suite de son histoire, aussi bien que celle de madame de
Lionne: supposé néanmoins qu'elles trouvent toujours des gens qui
veuillent d'elles, ou qu'elles ne se convertissent pas.


NOTES.

  [224] Voy. tome 1, pp. 5, 83, et t. 2, p. 403.

  [225] Voy. le tome 1, pp. 5, 83, et le t. 2, p. 403.

  [226] Voy. le tome 1, p. 5, 7, 36.

  [227] C'est-à-dire «Il dépensa tout ce qu'il avoit pour acheter
  des habits élégants.»

  [228] Le maréchal de La Ferté n'étoit pas gouverneur de la
  Lorraine; mais il avoit, en Lorraine, les gouvernements des pays
  et évêchés de Metz et de Verdun, puis des villes et citadelles de
  Metz et de Moyenvic.

  [229] Il est noir. (_Note du texte._)

  [230] Le marquis de Beuvron étoit lieutenant général de
  Normandie et gouverneur du vieux palais de Rouen.

  [231] _Conf._ t. 2, p. 443.

  [232] A chaque instant, sous le moindre prétexte, on faisoit
  partir pour l'Amérique les femmes publiques. (Voy. t. 2 pp. 123
  et 136.)

  [233] Fils de Noël de Bullion, seigneur de Bonnelle, et de
  mademoiselle de Prie, Charlotte de Toussy. (Voy. t. 1, p. 82-83.)

  [234] Mademoiselle de La Ferté, Catherine-Henriette de
  Senneterre (Saint-Nectaire), se maria en effet dans la maison de
  Bullion, à laquelle appartenoit le marquis de Fervaques. Elle
  épousa François de Bullion, marquis de Longchêne, cousin-germain
  de Fervaques, qui mourut sans alliance. Mademoiselle de La Ferté,
  née en 1662, étoit bien jeune, on le voit, au temps où madame
  d'Olonne avoit si fort à coeur de la marier.

  [235] Alphonse Noël, marquis de Fervaques, fut en effet gouverneur
  des pays et comtés du Maine, Laval et Perche, mais après 1669,
  époque où le duc de Tresme occupoit encore cette charge. Il fut
  aussi capitaine lieutenant des chevau-légers de la Reine.

  [236] Voy. tome 1, p. 82, 265.

  [237] Charles-Denys de Bullion devoit, en effet, après la mort
  de son frère, qui ne laissa pas de postérité, hériter de tous les
  biens de la famille. Il fut prévôt de Paris et gouverneur du Maine.

  [238] Voy. t. 2, p. 402-403. Le duc de Longueville étant né en
  1649, il semble que nous soyons à peine arrivés à l'année 1669; il
  y a ici une contradiction avec ce qui est dit deux pages plus
  haut, où l'on montre M. de Fervaques gouverneur du Maine.

  [239] Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagne, fils de
  Charles-Léon, comte d'Harcourt, et de Gilonne d'Harcourt, veuve du
  marquis de Piennes. C'est à lui que Louis XIV fit donner par les
  Génois une somme de 300,000 fr. pour le dédommager de la
  confiscation faite, au XVe siècle, du comté de Lavagne.

  [240] _Var._: Edit. 1754: effronterie.

  [241] Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, chevalier des ordres du Roi,
  premier écuyer de Philippe, duc d'Orléans. Il fit partie du
  conseil de régence pendant la minorité de Louis XV. Né en 1638, il
  mourut en 1719, sans laisser de postérité. Cf. t. 2, p. 406.

  [242] Mademoiselle de Fiennes étoit fille d'un fils de la nourrice
  de la reine d'Angleterre, lequel avoit épousé, à vingt-deux ans,
  une dame d'atours de cette reine. Madame de Fiennes avoit quarante
  ans au moment où elle se maria ainsi par amour; et mademoiselle de
  Montpensier, qui avoit tant de raisons pour n'être pas sévère, lui
  reproche cette folie qui l'a faite «belle-fille de madame la
  nourrice, belle-soeur de toutes ses femmes de chambre, et femme
  d'un jeune homme de vingt-deux ans, sans bien, sans charge, parce
  qu'il est beau et bien fait.» Elle la blâme ensuite de n'avoir
  déclaré son mariage que quand elle étoit prête d'accoucher de
  cette fille dont il est ici question.

  [243] L'hôtel de La Ferté faisoit l'admiration de Paris. Isolé,
  entouré de quatre rues, il étoit «le seul à Paris qui fût de cette
  manière», dit Sauval. Sa grande galerie, sa chapelle, la plus
  grande de toutes celles qui étoient dans des palais ou des hôtels
  particuliers, sa grande basse-cour, son écurie, voûtée, soutenue
  par deux rangs de colonnes et assez grande pour recevoir
  quatre-vingts chevaux, sa grande serre d'orangers, faisoient qu'on
  disoit à Paris: Senneterre-la-Grande. Non-seulement, dit encore
  Sauval, toutes ces pièces sont grandes, mais encore il n'y a point
  de maison à Paris où on les rencontre toutes ensemble d'une
  grandeur si considérable. Sa galerie est bordée de tableaux où
  Perrier, Mignard, Hyacinthe et Evrard ont peint une partie de
  l'histoire d'Aminthe. Le maréchal de La Feuillade acheta dans la
  suite cet hôtel, et c'est sur l'emplacement qu'il occupoit que fut
  construite la place des Victoires.

  [244] La promenade du Cours-la-Reine avoit perdu en partie sa
  vogue, et le beau monde alloit alors beaucoup du côté de la porte
  Saint-Antoine: les allées de Vincennes, d'un côté, et, d'un autre,
  un boulevard qui commençoit à s'ouvrir et qui devoit plus tard
  s'étendre jusqu'à la porte Saint-Honoré, en passant par les portes
  Saint-Martin et Saint-Denis, attiroient la foule en été.

  [245] Voy. le texte des pages 409 et suivantes, et la note, p.
  411, t. 2.

  [246] La terre de la Loupe donnoit son nom à la branche de la
  famille d'Angennes à laquelle appartenoient et madame d'Olonne et
  madame de la Ferté.

  [247] En 1672.

  [248] Soeur de Lauzun. Voy. t. 2, _passim_, et ci-dessous, p.
  322.

  [249] Louis de Bechameil, marquis de Nointel, né vers 1617, étoit
  alors conseiller au Parlement et secrétaire du Conseil; il devint
  plus tard, en 1674, maître des requêtes ordinaires de l'hôtel du
  Roi. Il fut aussi intendant de Bretagne.

  [250] Voy. ci-dessus t. 2, p. 412.

  [251] Madame de Nogent, soeur de Lauzun, n'étoit pas la seule des
  femmes qui formoient une sorte de cour auprès du jeune duc de
  Longueville. Madame de Thianges, madame d'Uxelles et beaucoup
  d'autres, dit Mademoiselle de Montpensier, étoient fort de ses
  amies. (Voy. ci-dessus t. 2, p. 412-413, note.)--Diane-Charlotte
  de Caumont-Lauzun, née en 1632, étoit mariée depuis neuf ans
  environ (28 avril 1663) à Arnauld de Bautru, comte de Nogent. Elle
  avoit quarante ans à l'époque du voyage de Flandre. Elle vécut
  jusqu'en 1720, atteignant ainsi sa quatre-vingt-huitième année.

  [252] Les louis, les écus au soleil, étoient des pièces de monnoie
  d'or marquées d'un soleil. On connoît le vers de Régnier:

      Je fis, dans un escu, reluire le soleil.

  [253] Le manteau étoit une des parties obligées du costume. On le
  portoit en été, dit Furetière, par ornement, comme en hiver pour
  se garantir du froid et de la pluie. Les gens de robe, comme
  Bechameil, et les gens d'église, portoient le manteau long.

  [254] Terme de partisan, pour dire enchère. (_Note du texte._)

  [255] Voy. ci-dessus, p. 228.

  [256] Voy. ci-dessus, t. 2, p. 411, note 340. Le Roi fut heureux
  de l'occasion qui se présenta de légitimer un enfant sans nommer
  la mère. Ce fut pour lui un précédent dont il devoit s'autoriser.
  Mademoiselle de Montpensier n'en fait pas mystère: «Pendant que
  j'étois sur le chapitre de M. de Longueville, dit-elle (édit de
  Maëstricht, t. 6, p. 360), j'ai oublié de dire qu'il déclara un
  bâtard qu'il avoit au Parlement, afin de le rendre capable de
  posséder le bien qu'il lui voudroit donner: on ne nomma pas la
  mère. Comme il faut pour cela des lettres patentes du Roi, elles
  furent accordées sans peine. On déclara alors M. du Maine et
  mademoiselle de Nantes; je ne me souviens pas si M. le comte de
  Vexin et mademoiselle de Tours le furent en même temps. La mère du
  chevalier de Longueville étoit une femme de qualité dont le mari
  étoit vivant. Il disoit à tout le monde, dans ce temps-là: «Ne
  savez-vous point qui est la mère du chevalier de Longueville?»
  Personne ne lui répondoit, quoique tout le monde le sût.»

  [257] Les lettres d'Etat étoient celles que le Roi donnoit aux
  ambassadeurs, aux officiers de guerre et à tous ceux qui sont
  absents pour le service de l'Etat. Elles portoient surséance de
  toutes les poursuites qu'on pouvoit faire en justice contre eux.
  Elles ne s'accordoient que pour dix mois; mais, dit Furetière, qui
  fait d'une définition une satire politique, on les renouvelle tant
  que le prétexte dure.

  [258] Le pamphlet marche, on le voit, assez vite. La mort du duc
  de Longueville, dont nous ne sommes pas encore bien éloignés, est
  de 1672. Nous sommes maintenant amenés à la mort du maréchal de La
  Ferté. Le maréchal mourut le 27 septembre 1681, âgé de
  quatre-vingt-un ans.

  [259] Yolande-Julie, fille de Louis II de La Trémouille, premier
  duc de Noirmoutier, et de Renée-Julie Aubery, qu'il avoit épousée
  en 1640, épousa, le 31 décembre 1675, François de la Trémouille,
  marquis de Royan, grand sénéchal de Poitou et gouverneur de
  Poitiers. Celui-ci étoit fils de Philippe de La Trémouille, et,
  par conséquent, frère de ce Louis de La Trémouille, comte
  d'Olonne, qui avoit épousé la soeur de la maréchale de La Ferté.

  [260] Voy. la note précédente.

  [261] La mère de madame de Royan étoit Renée-Julie Aubery, à qui
  les chansons n'ont guère reproché que d'avoir désiré l'honneur du
  tabouret chez la Reine, c'est-à-dire le titre de duchesse. Elle
  mourut en 1679, quatre ans après le mariage de sa fille. (Cf.
  _Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, p. 139.)

  [262] Henri-François de Saint-Nectaire, né le 23 janvier 1657,
  duc par la démission de son père, agréée par le Roi le 8 janvier
  1678. Colonel d'un régiment d'infanterie, puis brigadier, puis
  maréchal de camp et enfin lieutenant général; il fut aussi
  gouverneur de Metz et pays Messin, ville et évêché de Verdun, Vic
  et Moyenvic, aussi par la démission du maréchal son père. Le duc
  de La Ferté, qui avoit épousé, le 18 mars 1675, Marie-Isabelle de
  La Mothe-Houdancourt, fille du maréchal de ce nom, mourut le 1er
  août 1703, âgé seulement de quarante-six ans.--Cf. t. 2, p. 424.

  [263] Voy. la note précédente.

  [264] Joachim de Dreux étoit conseiller au Grand Conseil depuis
  l'année 1681. Il étoit docteur de Sorbonne et avoit été chanoine
  de l'Eglise de Paris.

  [265] Voy. ci-dessus, et t. 2, p. 420.

[Cul-de-lampe]



  LA FRANCE
  DEVENUE
  ITALIENNE
  AVEC LES AUTRES DÉSORDRES
  DE LA COUR.



[Bandeau]

LA FRANCE

DEVENUE

ITALIENNE

AVEC LES AUTRES DÉSORDRES

DE LA COUR[266].


La facilité de toutes les dames avoit rendu leurs charmes si méprisables
à la jeunesse, qu'on ne savoit presque plus à la cour ce que c'étoit que
de les regarder; la débauche y régnoit plus qu'en lieu du monde, et
quoique le Roi eût témoigné plusieurs fois une horreur inconcevable pour
ces sortes de plaisirs, il n'y avoit qu'en cela qu'il ne pouvoit être
obéi. Le vin et ce que je n'ose dire étoient si fort à la mode qu'on ne
regardoit presque plus ceux qui recherchoient à passer leur temps plus
agréablement[267]; et quelque penchant qu'ils eussent à vivre selon
l'ordre de la nature, comme le nombre étoit plus grand de ceux qui
vivoient dans le désordre[268], leur exemple les pervertissoit tellement
qu'ils ne demeuroient pas longtemps dans les mêmes sentiments.

La plupart des gens de qualité étoient non-seulement de ce caractère,
mais il y avoit encore des princes, ce qui fâchoit extraordinairement
le Roi. Ils se cachoient cependant autant qu'ils pouvoient pour ne lui
pas déplaire, et cela les obligeoit à courir toute la nuit, espérant
que les ténèbres leur seroient favorables. Mais le Roi (qui étoit
averti de tout) sut qu'un jour après son coucher ils étoient venus à
Paris[269], où ils avoient fait une telle débauche, qu'il y en avoit
beaucoup qui s'en étoient retournés soûls dans leurs carrosses. Et
comme cela s'étoit passé dans le cabaret[270] (car ils ne prenoient
pas plus de précaution pour cacher leurs désordres), il prit
sujet de là d'en faire une grande mercuriale à un jeune prince qui s'y
étoit trouvé, en qui il prenoit intérêt. Il lui dit que du moins, s'il
étoit assez malheureux pour être adonné au vin, il bût chez lui tout
son soûl, et non pas dans un endroit comme celui-là, qui étoit de
toutes façons si indigne pour une personne de sa naissance.

Le reste de la cabale n'essuya pas les mêmes reproches, parce qu'il
n'y en avoit pas un qui touchât le Roi de si près; mais, en
récompense, il leur témoigna un si grand mépris qu'ils furent bien
mortifiés[271]. Et, à la vérité, ils furent quelque temps sans oser
rien faire qu'en cachette; mais comme leur caractère ne leur
permettoit pas de se contraindre longtemps, ils en revinrent bientôt à
leur inclination, qui les portoit à faire les choses avec plus
d'éclat.

Pour ne pas s'attirer néanmoins la colère du Roi, ils jugèrent à propos
de faire serment, et de le faire faire à tous ceux qui entreroient dans
leur confrérie, de renoncer à toutes les femmes: car ils accusoient un
d'entre eux d'avoir révélé leurs mystères à une dame avec qui il étoit
bien, et ils croyoient que c'étoit par là que le Roi apprenoit tout ce
qu'ils faisoient. Ils résolurent même de ne le plus admettre dans leur
compagnie; mais s'étant présenté pour y être reçu, et ayant juré de ne
plus voir cette femme, on lui fit grâce pour cette fois, à condition
que s'il y retournoit il n'y auroit plus de miséricorde. Ce fut là la
première règle de leur confrérie; mais la plupart ayant dit que leur
ordre allant devenir bientôt aussi grand que celui de Saint-François, il
étoit nécessaire d'en établir de solides, et auxquelles on seroit obligé
de se tenir, le reste approuva cette résolution, et il ne fut plus
question que de choisir celui qui travailleroit à ce formulaire. Les
avis furent partagés là-dessus, et comme on voyoit bien que c'étoit
proprement déclarer chef de l'ordre celui à qui l'on donneroit ce soin,
chacun brigua les voix et fit paroître de l'émulation pour un si bel
emploi. Manicamp[272], le duc de Grammont[273] et le chevalier de
Tilladet[274] étoient ceux qui faisoient le plus de bruit dans le
chapitre, et qui prétendoient s'attribuer cet honneur, à l'exclusion
l'un de l'autre: Manicamp, parce qu'il avoit plus d'expérience qu'aucun
dans le métier; le duc de Grammont, parce qu'il étoit duc et pair, et
qu'il ne manquoit pas aussi d'acquit; pour ce qui est du chevalier de
Tilladet, il fondoit ses prétentions sur ce qu'étant chevalier de Malte,
c'étoit une qualité si essentielle pour être parfaitement débauché, que
quelque avantage qu'eussent les autres, comme ils n'avoient pas
celui-là, il étoit sûr qu'il les surpasseroit de beaucoup dans la
pratique des vertus.

Comme ils avoient tous trois du crédit dans le chapitre, on eut de la
peine à s'accorder sur le choix; et quelqu'un ayant été d'opinion
qu'ils devoient donner des reproches les uns contre les autres, afin
que l'on choisît après cela celui qui seroit le plus parfait, chacun
approuva cette méthode. Et le chevalier de Tilladet, prenant la parole
en même temps, dit qu'il étoit ravi qu'on eût pris cette voie, et
qu'elle alloit lui faire obtenir ce qu'il désiroit; que Manicamp
auroit pu autrefois entrer en concurrence avec lui, et qu'il ne
l'auroit pas trouvé étrange, parce que le bruit étoit qu'il avoit eu
de grandes qualités; mais qu'aujourd'hui que ses forces étoient
énervées, c'étoit un abus que de le vouloir constituer en charge, à
moins qu'on ne déclarât que ce qu'on en feroit ne tireroit à aucune
conséquence pour l'avenir; qu'en effet, il n'avoit plus rien de bon
que la langue, et que toutes les autres parties de son corps étoient
mortes en lui.

Manicamp ne put souffrir qu'on lui fît ainsi son procès en si bonne
compagnie, et ayant peur qu'après cela personne ne le voulût plus
approcher, il dit qu'il n'étoit pas encore si infirme qu'il n'eût
rendu quelque service à la maréchale d'Estrées, sa soeur[275];
qu'elle en avoit été assez contente pour ne pas chercher parti
ailleurs; que ceux qui la connoissoient savoient pourtant bien qu'elle
ne se satisfaisoit pas de si peu de chose, et que puisqu'elle ne
s'étoit pas plainte, c'étoit une marque qu'il valoit mieux qu'on ne
disoit.

Il y en eut qui voulurent dire que cette raison n'étoit
pas convaincante, et qu'une femme qui avoit pris un mari à
quatre-vingt-quinze ou seize ans n'étoit pas partie capable d'en
juger; mais ceux qui connoissoient son tempérament leur imposèrent
silence et soutinrent qu'elle s'y connoissoit mieux que personne.

Le chevalier de Tilladet fut un peu démonté par cette réponse;
néanmoins il dit encore beaucoup de choses pour soutenir son droit,
et, entre autres, qu'il avoit eu affaire à Manicamp, et qu'il n'avoit
pas éprouvé cette grande vigueur dont il faisoit tant de parade. On
fut obligé de l'en croire sur sa parole, et il s'éleva un murmure dans
la compagnie qui fit juger à Manicamp que son affaire n'iroit pas
bien. Quand ce murmure fut apaisé, le chevalier de Tilladet reprit la
parole, et dit qu'à l'égard du duc de Grammont, il y avoit un péché
originel qui l'excluoit de ses prétentions: qu'il aimoit trop sa
femme[276], et que, comme cela étoit incompatible avec la chose
dont il s'agissoit, il n'avoit point d'autres reproches à faire contre
lui.

Le duc de Grammont, qui ne s'attendoit pas à cette insulte, ne balança
point un moment sur la réponse qu'il avoit à faire; et comme il savoit
qu'il n'y a rien tel que de dire la vérité, il avoua de bonne foi que
cela avoit été autrefois, mais que cela n'étoit plus. La raison qu'il
en rapporta fut qu'il s'étoit mépris à son tempérament; qu'il avoit
attribué les faveurs qu'il en avoit obtenues avant son mariage au
penchant qu'elle avoit pour lui; mais que, celles qu'elle avoit
données depuis à son valet de chambre lui ayant fait connoître qu'il
étoit impossible de répondre d'une femme, il lui avoit si bien ôté son
amitié qu'il lui avoit fait succéder le mépris; que c'étoit pour cela
qu'il avoit renoncé à l'amour du beau sexe, lequel avoit eu autrefois
son étoile, et qui l'auroit peut-être encore si l'on y pouvoit prendre
quelque confiance; que, quoi qu'il fût fils d'un père[277] et cadet
d'un frère[278] qui avoient eu tous deux de grandes parties pour
obtenir les premières dignités de l'ordre, il étoit cependant moins
redevable de son mérite à ce qu'il avoit hérité d'eux[279] qu'à son
dépit; que Dieu se servoit de toutes choses pour attirer à la
perfection; qu'ainsi, bien loin de murmurer contre sa providence
pour les sujets de chagrin qu'il lui envoyoit, il avouoit tous les
jours qu'il lui en étoit bien redevable.

Le chevalier de Tilladet n'eut rien à répondre à cela, et chacun crut
que l'humilité du duc de Grammont, jointe à une si grande sincérité,
feroit faire réflexion aux avantages qu'il avoit par dessus les
autres, soit pour les charmes de sa personne ou pour le rang qu'il
tenoit. En effet, il alloit obtenir tout d'une voix la chose pour
laquelle on étoit alors assemblé, si le comte de Tallard[280] ne se
fût avisé de dire que l'ordre alloit devenir trop fameux pour n'avoir
qu'un grand maître; que tous trois étoient dignes de cette charge, et
qu'à l'exemple de celui de Saint-Lazare[281], où l'on venoit d'établir
plusieurs grands-prieurs, on ne pouvoit manquer de les choisir tous
trois.

Chacun, qui prétendoit à son tour de parvenir à cette dignité,
approuva cette opinion; mais comme on fit réflexion que dans quelque
établissement que ce soit, c'est dans les commencements où l'on a
particulièrement besoin d'esprit, on résolut de faire choix d'un
quatrième, parce que les trois autres n'étoient pas soupçonnés de
pouvoir jamais faire une hérésie nouvelle. Le choix tomba sur le
marquis de Biran[282], homme qui avoit plus d'esprit qu'il n'étoit
gros; mais dont la trop grande jeunesse l'eût exclus de cet honneur
sans le besoin qu'on en avoit. D'abord que l'élection fut faite, on
les pria de travailler tous quatre aux règles de l'ordre, dont le
principal but consistoit de bannir les femmes de leur compagnie. Pour
pouvoir vaquer à une chose si sainte, ils quittèrent non-seulement la
cour, mais encore la ville de Paris, où ils craignoient de recevoir
quelque distraction, et, étant enfermés dans une maison de campagne,
ils donnèrent rendez-vous aux autres deux jours après, leur promettant
qu'il ne leur en falloit pas davantage pour être inspirés. En effet,
chacun les étant allé trouver au bout de ce temps-là, on trouva qu'ils
avoient rédigé ces règles par écrit, dont voici les articles:

I.

    _Qu'on ne recevroit plus dorénavant dans l'ordre des personnes
    qui ne fussent visitées par les grands maîtres, pour voir si
    toutes les parties de leur corps étoient saines, afin qu'elles
    pussent supporter les austérités._

II.

    _Qu'ils feroient voeu d'obéissance et de chasteté à l'égard des
    femmes, et que si aucun y contrevenoit, il seroit chassé de la
    compagnie, sans pouvoir y rentrer sous quelque prétexte que ce
    fût._

III.

    _Que chacun seroit admis indifféremment dans l'ordre, sans
    distinction de qualité, laquelle n'empêcheroit point qu'on ne se
    soumît aux rigueurs du noviciat, qui dureroit jusqu'à ce que la
    barbe fût venue au menton._

IV.

    _Que si aucun des frères se marioit, il seroit obligé de
    déclarer que ce n'étoit que pour le bien de ses affaires, ou
    parce que ses parents l'y obligeoient, ou parce qu'il falloit
    laisser un héritier. Qu'il feroit serment en même temps de ne
    jamais aimer sa femme, de ne coucher avec elle que jusqu'à ce
    qu'il en eût un; et que cependant il en demanderoit permission,
    laquelle ne lui pourroit être accordée que pour un jour de la
    semaine._

V.

    _Qu'on diviseroit les frères en quatre classes, afin que chaque
    grand prieur en eût autant l'un que l'autre. Et qu'à l'égard de
    ceux qui se présenteroient pour entrer dans l'ordre, les quatre
    grands prieurs les auroient à tour de rôle afin que la jalousie
    ne pût donner atteinte à leur union._

VI.

    _Qu'on se diroit les uns aux autres tout ce qui se seroit passé
    en particulier, afin que quand il viendroit une charge à vaquer,
    elle ne s'accordât qu'au mérite, lequel seroit reconnu par ce
    moyen._

VII.

    _Qu'à l'égard des personnes indifférentes, il ne seroit pas
    permis de leur révéler les mystères, et que quiconque le feroit
    en seroit privé lui-même pendant huit jours, et même davantage
    si le grand-maître dont il dépendroit le jugeoit à propos._

VIII.

    _Que néanmoins l'on pourroit s'ouvrir à ceux qu'on auroit
    espérance d'attirer dans l'ordre; mais qu'il faudroit que ce fût
    avec tant de discrétion, que l'on fût sûr du succès avant que de
    faire cette démarche._

IX.

    _Que ceux qui amèneroient des frères au couvent jouiroient des
    mêmes prérogatives, pendant deux jours, dont les grands-maîtres
    jouissoient; bien entendu néanmoins qu'ils laisseroient passer
    les grands-maîtres devant, et se contenteroient d'avoir ce qu'on
    auroit desservi de dessus leur table._

C'est ainsi que les règles de l'ordre furent dressées; et, ayant
été lues en présence de tout le monde, elles furent approuvées
généralement, à la réserve que quelques-uns furent d'avis qu'on
apportât quelque tempérament à l'égard des femmes, crime qu'ils
vouloient n'être pas traité à la dernière rigueur, mais pour lequel
ils souhaitoient qu'on pût obtenir grâce, après néanmoins qu'on
l'auroit demandé en plein chapitre et observé quelque forme de
pénitence. Mais tous les grands-maîtres se trouvèrent si zélés que
ceux qui avoient ouvert cette opinion pensèrent être chassés
sur-le-champ; et s'ils n'avoient témoigné un grand repentir, on ne
leur auroit jamais pardonné leur faute.

On célébra dans cette maison de campagne de grandes réjouissances pour
être venu à bout si facilement d'une si grande entreprise; et après
bien des choses qui se passèrent, et qu'il est bon de taire, on
convint que les chevaliers porteroient une croix entre la chemise et
le justaucorps, où il y auroit élevé en bosse un homme qui fouleroit
une femme aux pieds, à l'exemple des croix de saint Michel[283], où
l'on voit que ce saint foule aux pieds le démon.

Après qu'on eut accompli ces saints mystères, chacun s'en revint à
Paris, et quelqu'un n'ayant pas gardé le secret, il se répandit
bientôt un bruit de tout ce qui s'étoit passé dans cette maison de
campagne, de sorte que les uns excités par leur inclination, les
autres par la nouveauté du fait, s'empressèrent d'entrer dans l'ordre.

Un prince, dont il ne m'est pas permis de révéler le nom, ayant eu ce
désir, fut présenté au chapitre par le marquis de Biran, et ayant
demandé à être relevé des cérémonies, on lui fit réponse que cela ne
se pouvoit et qu'il falloit qu'il montrât exemple aux autres. Tout ce
qu'on fit pour lui, c'est qu'on lui accorda qu'il choisiroit celui des
grands-maîtres qui lui plairoit le plus; et il choisit celui qui
l'avoit présenté, ce qui fit grand dépit aux autres, qui le voyoient
beau, jeune et bien fait.

Cette grâce fut encore suivie d'une autre qu'on lui accorda, savoir:
qu'il pourroit choisir de tous les frères celui qui lui seroit le plus
agréable, dont néanmoins la plupart commencèrent à murmurer, disant
que, puisqu'on violoit sitôt les règles, tout seroit bientôt perverti.
Mais on leur fit réponse que ces règles, quelque étroites qu'elles
pussent être, pouvoient souffrir quelque modération à l'égard d'une
personne de si grande qualité; que, quoiqu'on eût dit qu'elles
seroient égales pour tout le monde, c'est qu'on n'avoit pas cru qu'il
se dût présenter un prince d'un si haut rang; que comme à Malte les
princes de maison souveraine étoient naturellement chevaliers
grand'-croix, il étoit bien juste qu'ils eussent pareillement quelque
privilége dans leur ordre; autrement qu'ils n'y entreroient pas, ce
qui ne leur apporteroit pas grand honneur.

On n'eut garde de ne se pas rendre à de si bonnes raisons, et, chacun
ayant calmé sa colère, on complimenta le prince sur l'avantage qui
revenoit à l'ordre d'avoir une personne de sa naissance, et il n'y en
eut point qui ne s'offrît à lui donner toute sorte de contentement. Il
se montra fort civil envers tout le monde et promit qu'on verroit dans
peu qu'il ne seroit pas le moins zélé des chevaliers. En effet, il n'eut
pas plustôt révélé les mystères à ses amis, que chacun se fit un mérite
d'entrer dans l'ordre, de sorte qu'il fut bientôt rempli de toute sorte
d'honnêtes gens.

Mais comme le trop grand zèle est nuisible en toutes choses, le Roi
fut bientôt averti de ce qui se passoit, et que même on avoit séduit
un autre prince, en qui il prenoit encore plus d'intérêt qu'en celui
dont je viens de parler. Le Roi, qui haïssoit à la mort ces sortes de
débauches, voulut beaucoup de mal à tous ceux qui en étoient accusés;
mais eux, qui ne croyoient pas qu'on les en pût convaincre, se
présentèrent devant lui comme auparavant, jusqu'à ce que, s'étant
informé plus particulièrement de la chose, il en relégua quelques-uns
dans des villes éloignées de la cour, fit donner le fouet à un de ces
princes en sa présence, envoya l'autre à Chantilly[284], et enfin
témoigna une si grande aversion pour tous ceux qui y avoient trempé
que personne n'osa parler pour eux.

Le chevalier de Tilladet, qui étoit cousin germain du marquis de
Louvois[285], se servit de la faveur de ce ministre pour obtenir sa
grâce, et lui protesta si bien qu'il étoit innocent qu'il en fut parler
à l'heure même à Sa Majesté. Mais Elle, qui ne croyoit pas légèrement,
ne s'en voulut pas rapporter à ce qu'il lui disoit, et remit à lui faire
réponse quand il en seroit instruit plus particulièrement. Pour cet
effet, il fit appeler le jeune prince qui avoit eu le fouet, et lui
ayant commandé, en présence du marquis de Louvois, de lui dire la
vérité, le marquis de Louvois fut si fâché d'entendre que le chevalier
de Tilladet lui avoit menti, qu'il s'en fut du même pas lui dire tout ce
que la rage et le dépit étoient capables de lui inspirer.

Il n'y eut que le duc de Grammont à qui le Roi ne parla de rien, comme
s'il n'eût pas été du nombre; ce qui donna lieu de murmurer aux
parents des exilés, qui étoient fâchés de le voir rester à Paris
pendant que les autres s'en alloient dans le fond des provinces. Mais
le Roi, sachant leur mécontentement, dit qu'ils ne devoient pas s'en
étonner; qu'il y avoit longtemps que le duc de Grammont lui étoit
devenu si méprisable, que tout ce qu'il pouvoit faire lui étoit
indifférent, de sorte que ce seroit lui faire trop d'honneur que
d'avoir quelque ressentiment contre lui. La cour étoit trop peste[286]
pour cacher au duc une réponse comme celle-là; et au lieu qu'il tiroit
vanité auparavant d'avoir été oublié, il eut tant de sujet de s'en
affliger que tout autre que lui en seroit mort de douleur.

La cabale fut dissipée par ce moyen; mais, quelque pouvoir qu'eut le
Roi, il lui fut impossible d'arracher de l'esprit de la jeunesse
la semence de débauche, qui y étoit trop fortement enracinée pour être
sitôt éteinte. Cependant les dames firent de grandes réjouissances de
ce qui venoit d'arriver, et, quelques-unes des croix de ces chevaliers
étant tombées entre leurs mains, elles les jugèrent dignes du feu,
quoique ce fût une foible vengeance pour elles. Après cela, elles
crurent que cette jeunesse seroit obligée de revenir à elles; mais
elle se jeta dans le vin, de sorte que tous les jours on ne faisoit
qu'entendre parler de ses excès.

Cependant, quelque débauche qu'elle fît[287], pas une n'approcha de
celle qui fut faite dans un honnête lieu où, après avoir traité à la
mode d'Italie celles des courtisanes qui lui parurent les plus belles,
elle en prit une par force, lui attacha les bras et les jambes aux
quenouilles du lit, puis lui ayant mis une fusée dans un endroit que la
bienséance ne me permet pas de nommer, elle y mit le feu
impitoyablement, sans être touchée des cris de cette misérable, qui se
désespéroit. Après une action si enragée, elle poussa sa brutalité
jusqu'au dernier excès: elle courut les rues toute la nuit, brisant un
nombre infini de lanternes[288] et ne s'arrêtant que sur le pont de bois
qui aboutit dans l'île[289], où, pour comble de fureur, ou pour mieux
dire d'impiété, elle arracha le crucifix qui étoit au milieu; de quoi
n'étant pas encore contente, elle tâcha de mettre le feu au pont, dont
elle ne put venir à bout.

Un excès si abominable fit grand bruit dans Paris; on l'attribua à des
laquais, ne croyant pas que des gens de qualité fussent capables d'une
chose si épouvantable; mais la femme chez qui ils avoient fait la
débauche étant venue trouver M. Colbert le lendemain, sous prétexte de
lui présenter un placet, lui dit que, s'il ne lui faisoit justice de
son fils le chevalier[290], qui étoit fourré des plus avant, elle
alloit se jeter aux pieds du Roi et lui apprendre que ceux-là qui
avoient servi de bourreaux à la fille étoient les mêmes qui avoient
arraché le crucifix; elle ajouta qu'elle les avoit suivis à la piste,
dans le dessein de les faire arrêter par le guet[291], mais que
malheureusement il s'étoit déjà retiré.

M. Colbert n'eut pas de peine à croire cela de son fils, qui lui avoit
déjà fait d'autres pièces de cette nature; et comme il appréhendoit sur
toutes choses que cela ne vînt aux oreilles du Roi, non-seulement il
prit soin de la fille, mais il empêcha encore sous main qu'on ne fît une
perquisition exacte de ce qui étoit arrivé la nuit. Mais quelque
précaution qu'il eût, la chose pensa éclater lorsqu'il y pensoit le
moins. Un laquais de ces débauchés fut pris, deux ou trois mois après,
pour vol; et étant menacé par Deffita[292], lieutenant criminel, d'être
appliqué à la question s'il ne révéloit tous les crimes qu'il pouvoit
avoir commis, il avoua de bonne foi que pas un ne lui faisoit tant de
peine que d'avoir aidé au chevalier Colbert à arracher le crucifix dont
nous avons parlé; qu'il en demandoit pardon à Dieu, et qu'il croyoit que
c'étoit pour cela qu'il le punissoit. Mais il en arriva tout autrement,
et ce fut au contraire la cause de son salut; car Deffita, qui étoit
homme à faire sa cour au préjudice de sa conscience, s'en fut trouver au
même temps M. Colbert, et lui demanda ce qu'il vouloit qu'il fît du
prisonnier, après lui avoir insinué toutefois, auparavant, qu'il étoit
dangereux qu'il ne parlât si on le faisoit mourir. M. Colbert le
remercia du soin qu'il avoit de sa famille, et, l'ayant prié de sauver
ce misérable, il le rendit blanc comme neige, quoiqu'il méritât mille
fois d'être roué.

Le duc de Roquelaure[293], père du marquis de Biran, étoit au
désespoir de voir son fils mêlé dans toutes ces débauches; et comme il
croyoit qu'un mariage étoit capable de le retirer, il jeta les yeux
sur quelque naissance, quelque bien et beaucoup de faveur: car, comme
il n'étoit que duc à brevet[294], et que son fils après sa mort ne
devoit pas tenir le même rang[295], il vouloit tâcher, par le moyen de
la femme qu'il épouseroit, de lui procurer une si grande marque de
distinction. Il trouva tout cela dans la fille du duc d'Aumont[296],
qui étoit nièce de M. de Louvois du côté maternel, et, en ayant parlé
à son fils, il le trouva si peu disposé à lui obéir, qu'il se mit dans
une furieuse colère contre lui. Cependant il le menaça de le
déshériter, s'il ne se conformoit à ses volontés; et le marquis de
Biran lui ayant demandé quinze jours pour s'y résoudre, il
employa ce temps-là à voir ses amis, qui étoient revenus de leur exil.

Il se plaignit à eux de la dureté de son père, qui le contraignoit de
faire une chose si éloignée de son inclination. Il leur demanda s'il
ne perdroit point par là leur amitié; mais l'ayant assuré que non,
pourvu qu'il en usât si sobrement avec son épouse qu'ils n'en fussent
pas tout à fait oubliés, cette réponse le satisfit tellement qu'il
s'en fut trouver à l'heure même M. de Roquelaure, à qui il dit qu'il
pouvoit parler d'affaires quand il voudroit, et qu'il étoit tout
disposé à lui obéir. M. de Roquelaure, ayant le consentement de son
fils, fut trouver M. le chancelier[297], grand-père de mademoiselle
d'Aumont, à qui il proposa le mariage. M. le chancelier (dont la
coutume étoit de recevoir favorablement tout le monde) n'eut garde de
se démentir en cette occasion, quoique dans le fond la proposition ne
lui plût pas. Mais comme il étoit sûr que les obstacles qui se
rencontreroient dans la suite fourniroient assez de matière pour ne
pas passer plus avant, il embrassa M. de Roquelaure, lui dit qu'il
seroit au comble de la joie si, ayant toujours été amis, leur union
devenoit encore plus étroite par l'alliance de leurs maisons; et,
après lui avoir fait mille autres compliments de cette nature, il lui
dit qu'il n'avoit qu'à en parler au duc d'Aumont, lequel seroit aussi
sensible que lui à l'honneur qu'il leur faisoit.

M. de Roquelaure, tout raffiné courtisan qu'il étoit, crut la chose
faite après un accueil si favorable. Mais M. le chancelier étoit trop
sage pour donner sa petite-fille à un homme aussi débauché qu'étoit le
marquis de Biran, et, ayant peur que le duc d'Aumont ne se laissât
surprendre par les grands biens qui sembloient ne lui pouvoir manquer,
il lui envoya dire la conversation qu'il avoit eue avec le duc de
Roquelaure, et qu'il insistât à ce que son fils fût duc avant que de
rien conclure. Le duc de Roquelaure étant allé voir le duc d'Aumont,
fut fort surpris de cette difficulté, qu'il lui mit d'abord en avant.
Toutefois, espérant que M. le chancelier l'y serviroit, il s'en fut le
trouver, et lui dit qu'il attendoit ce service de son amitié; mais M.
le chancelier, traitant la chose de bagatelle, lui dit qu'il n'avoit
qu'à en parler lui-même au Roi, qu'il la lui accorderoit en même
temps; que s'il s'excusoit de le faire, ce n'étoit qu'à cause de
toutes les grâces qu'il lui faisoit, et de peur de paroître
insatiable, si, après toutes celles qu'il avoit reçues, il lui en
demandoit encore de nouvelles.

C'est ainsi que le chancelier renvoya adroitement l'éteuf au duc de
Roquelaure, lequel, pour un Gascon, donna si grossièrement dans le
panneau, qu'il s'en fut dès le lendemain au lever du Roi. Mais ce
prince, qui avoit mille sujets de ne pas vouloir de bien au marquis de
Biran, lui dit, d'abord qu'il eut ouvert la bouche, qu'il étoit fâché
de ne lui pouvoir accorder ce qu'il demandoit; que la conduite de son
fils en étoit cause; que, s'il avoit de l'esprit, il ne l'employoit
qu'à faire du mal; et qu'en un mot ce n'étoit pas pour ces sortes
de gens-là qu'une dignité si considérable étoit réservée.

Le duc de Roquelaure vit bien qu'il étoit pris pour dupe; mais la
faveur où étoit le chancelier et toute sa famille l'obligeant à
dissimuler, il fit même semblant de croire tout ce qu'il lui dit
encore d'honnête sur ce sujet, et songea à pourvoir son fils d'un
autre côté. Le marquis de Biran, qui ne faisoit guère de différence
entre le mariage et l'esclavage, fut ravi de se voir délivré d'un
fardeau si pesant, et ayant assemblé ses amis pour leur faire part de
sa joie, ils firent une débauche où rien ne manqua que les femmes. Ils
s'en étoient bien passés plusieurs fois, ce qui devoit faire croire
qu'ils s'en passeroient bien encore celle-là; mais l'inconstance de la
nation leur ayant fait faire réflexion qu'on n'étoit jamais heureux si
on ne goûtoit de toutes choses, ils se dirent, entre la poire et le
fromage, qu'il falloit qu'ils devinssent amoureux, ou du moins qu'ils
feignissent de l'être. Le marquis de Biran dit que, pour lui, il
vouloit aimer madame d'Aumont[298], pour se venger de son mari, et
que, n'ayant pu coucher avec sa fille, il coucheroit peut-être avec
elle. Les autres se choisirent des maîtresses à leur gré; mais le
chevalier de Tilladet et le comte de Roussi[299] dirent au marquis de
Biran qu'étant autant de ses amis qu'ils en étoient, ils
vouloient aimer le même sang qu'il aimeroit; que la duchesse d'Aumont
avoit deux soeurs, que c'étoit à elles qu'ils alloient donner leurs
soins; et, mettant en même temps dans un chapeau deux billets où le
nom de ces deux dames étoit écrit, ils tirèrent au sort laquelle ils
serviroient.

La duchesse de la Ferté[300], cadette des trois, échut au chevalier de
Tilladet, et la duchesse de Vantadour[301] au comte de Roussi; tellement
que la fortune prit plaisir à assembler les humeurs qui pouvoient
convenir ensemble, car, si la duchesse de Vantadour fût tombée au
chevalier de Tilladet, il étoit trop brusque pour se donner le temps de
se mettre bien dans son esprit, outre qu'elle eût peut-être fait
scrupule d'en faire son ami après avoir été l'amie de son frère[302].
De même la duchesse de la Ferté, qui se peut dire folle à l'excès,
auroit peut-être aussi déplu au comte de Roussi, dont l'inclination est
portée à la sagesse, quoiqu'on lui ait vu faire le fou quelquefois comme
les autres.

Ces trois dames sont filles de la maréchale de la Mothe[303],
gouvernante des enfants de France. Leur père[304] n'étoit qu'un simple
gentilhomme de Picardie; mais, s'étant élevé par son mérite à la plus
haute qualité où l'on puisse monter, les ducs d'Aumont, de Vantadour
et de la Ferté n'ont pas dédaigné d'épouser ses filles, et elles sont
toutes trois duchesses, quoiqu'elles n'aient pas eu grand'chose en
mariage. Leur mère, qui est demeurée veuve à un âge peu avancé[305] et
qui a été belle femme, a fait tout son possible pour les élever dans
la vertu, sachant bien que quelque soin qu'on puisse prendre, le vice
ne se glisse que trop facilement dans l'esprit. Mais elles sont venues
dans un siècle trop corrompu pour profiter longtemps de ses
leçons, et, quoiqu'elles aient mille défauts dans la taille, comme
elles ont beaucoup d'agrément dans le visage, elles ont trouvé bientôt
des gens qui ont cherché à les corrompre. En effet, on peut dire
qu'elles sont bossues, et, quoique cela ne paroisse pas aux yeux de
tout le monde, il est pourtant vrai que, sans un corps de fer[306] à
quoi elles sont accoutumées dès leur jeunesse, il n'y auroit personne
qui ne s'en aperçût. La duchesse d'Aumont, qui est l'aînée, est sans
doute la plus belle, et, quoiqu'elle ne soit pas d'une taille si
avantageuse que ses soeurs, elle ne parut pas plus tôt à la cour que
mille gens se firent une affaire agréable de lui en conter. Mais la
maréchale sa mère, qui ne songeoit qu'à lui donner un mari, écarta si
bien cette foule qui l'importunoit, que même ceux à qui l'envie auroit
pu prendre de l'épouser se retirèrent comme les autres. Cela ne plut
pas à la duchesse d'Aumont, qu'on appeloit en ce temps-là mademoiselle
de Toussi, et, comme elle commençoit à se sentir, elle eut des besoins
qui lui firent juger que, si sa mère tardoit encore longtemps à lui
chercher un mari, elle pourroit bien en prendre un elle-même.

Elle n'osa pas cependant lui dire ses nécessités, la connoissant trop
sévère; mais, comme elle ne pouvoit résister à la tentation, elle
devint amoureuse du chevalier d'Hervieux[307], écuyer de sa mère,
homme d'environ quarante ans, laid de visage, assez bien fait de
taille, mais à qui c'étoit un grand agrément de pouvoir entrer à
toute heure dans sa chambre. Elle prit un soin extrême de lui paroître
le plus agréable qu'il lui fut possible. Pour cet effet, ayant ouï
dire plusieurs fois qu'elle n'étoit jamais si belle que quand elle
avoit les cheveux épars, elle prit plaisir à demeurer longtemps à sa
toilette, le faisant approcher, et, sous prétexte de l'entretenir des
voyages qu'il avoit faits au Levant, elle tâcha de lui donner autant
d'amour qu'elle s'en sentoit pour lui.

Il falloit être corsaire en matière d'amour pour regarder tant de
charmes sans en être touché; mais, soit qu'il eût contracté une
certaine insensibilité dans le séjour qu'il avoit fait chez les
barbares, ou qu'il se fît une règle de son devoir, il demeura dans le
respect; tellement que, la belle voyant qu'elle perdoit son temps,
elle fut sur le point mille fois de lui déclarer sa passion, à quoi
elle auroit succombé indubitablement si elle n'eût appréhendé que
d'Hervieux, qui étoit un homme sage, n'en eût averti sa mère.

Comme le peu de progrès qu'elle faisoit dans sa passion lui faisoit
passer de mauvaises heures, elle cherchoit autant qu'elle pouvoit le
moyen de charmer sa mélancolie, et, sa mère lui permettant d'aller
chez madame de Bonnelle[308], qui étoit sa tante, où tout Paris
alloit jouer, elle vit plusieurs gens qui ne manquèrent pas de lui
conter fleurette, entre autres le duc de Caderousse[309], homme de
qualité du comtat d'Avignon, qui avoit épousé la fille de M. du
Plessis-Guénegaud[310], secrétaire d'Etat. Quoique cette qualité
d'homme marié dût être fatale aux desseins de Caderousse, il avoit
néanmoins le bonheur de s'insinuer par là dans le coeur de toutes les
dames. En effet, c'étoit ce qui lui avoit acquis la réputation
d'honnête homme, et cela parce que, ayant épousé une femme extrêmement
délicate, il s'empêchoit de coucher avec elle, quoiqu'il parût l'aimer
extrêmement. En effet, les médecins avoient dit qu'elle mourroit si
elle mettoit jamais d'enfant au monde, et c'étoit pour cela qu'il ne
l'approchoit point. Elles concluoient de là que son amitié étoit d'une
autre nature que celle de la plupart des hommes, qui n'aiment les
femmes que pour le plaisir qu'elles leur donnent, et qui sans cela ne
les aimeroient point.

Il joignoit encore à cette bonne qualité celle d'être extrêmement
discret; ainsi, plaisant à tout le monde par tant d'endroits, il plut
encore à mademoiselle de Toussi, qui n'étoit pas moins susceptible
d'amour que les autres. Cette nouvelle flamme n'éteignit pas celle
qu'elle avoit pour d'Hervieux, et, étant exposée à le voir à tout
moment, elle se sentit un si grand coeur, qu'elle se crut capable de
les aimer tous deux à la fois. Ainsi, continuant de vivre toujours
avec d'Hervieux comme elle avoit commencé, elle en fit tant à la fin,
qu'il se douta qu'il étoit plus heureux qu'il ne pensoit. Toutes
choses le confirmèrent dans ses soupçons; cependant, bien loin de
songer à en profiter, il en fut plus retenu, de sorte qu'il falloit
qu'elle l'envoyât quérir par plusieurs fois devant qu'il vînt dans sa
chambre. Elle se plaignoit alors à lui du peu de considération qu'il
avoit pour elle (car elle n'osoit pas dire amitié); mais d'Hervieux
faisoit comme s'il eût été sourd, et ne lui répondoit que par de
profondes révérences, qui la faisoient enrager.

Il n'étoit pas néanmoins insensible, et, sentant que la nature
résistoit à tant de sagesse, il fit résolution de quitter plutôt la
maréchale que de s'exposer davantage à une occasion si périlleuse.
Pour cet effet, il chercha sous main une maison où il pût entrer en
sortant de la sienne; mais, comme cela ne se rencontre pas en un jour,
il arriva que la maréchale s'aperçut de la folle passion de sa fille,
à quoi elle mit ordre incontinent. Un jour donc que sa fille avoit
envoyé quérir d'Hervieux, après les minauderies ordinaires, elle lui
dit que, comme il étoit habile en tout, elle le prioit de lui vouloir
aller chercher au Palais[311] une paire de jarretières pareille à
celles qu'elle portoit. En même temps elle le fit approcher pour lui
montrer les siennes; mais, levant ses jupes jusqu'au-dessus du genou,
elle lui fit voir des choses bien plus belles que tout ce que je
pourrois dire, et il en fut si touché qu'il pensa oublier toutes les
résolutions qu'il avoit faites.

Néanmoins, comme il se représenta dans le même moment tout ce qui
pouvoit arriver s'il suivoit ses premiers mouvements; il étouffa tout
ce que le plaisir lui pouvoit promettre de plus charmant, et feignant
de n'avoir pas pris garde à ce qu'elle avoit fait, il sortit pour
aller à son emplette. Etant revenu du Palais, il prit son temps de lui
donner ce qu'il avoit acheté en présence de sa mère, afin de n'être
pas obligé d'entrer davantage dans sa chambre. Et, quoiqu'elle
l'envoyât encore quérir tous les jours, il supposa des affaires à tout
moment, qui lui firent éviter le péril qu'on lui préparoit: car,
quoiqu'on ne puisse pas dire positivement quel étoit le dessein de
mademoiselle de Toussi, après ce qui venoit d'arriver, néanmoins il
est à présumer que, sa folle passion durant toujours, elle l'eût
portée à d'étranges extrémités. Le refus que d'Hervieux faisoit de
venir dans sa chambre l'outra extraordinairement contre lui. Cependant
tout cela n'étant pas capable de la guérir de sa passion; elle
continua ses importunités, et garda si peu de mesures que sa mère
s'aperçut à la fin qu'il y avoit de l'empressement à elle de le
chercher. Elle en devina la cause aussitôt; mais, étant bien aise de
convertir ses soupçons en une assurance certaine, elle fit cacher dans
la chambre de sa fille une femme en qui elle se confioit comme en
elle-même, puis envoya d'Hervieux la trouver sous prétexte de lui dire
quelque chose de sa part. D'Hervieux fut fâché de ce commandement;
mais, ne pouvant se dispenser d'obéir, il y fut, et auroit essuyé de
mademoiselle de Toussi tous les reproches qu'une fille prévenue
de passion comme elle étoit capable de faire si, voyant qu'elle ne
demeuroit plus dans le silence, il ne l'eût interrompue en lui disant
qu'il croyoit que ce qu'elle en faisoit n'étoit que pour tenter sa
fidélité; que cependant, quoi qu'il en pût être, il alloit demander
son congé à madame la maréchale; qu'après cela elle chercheroit sur
qui rejetter ses railleries, mais que pour lui il n'en vouloit plus
être le sujet.

Cette conversation ayant été rapportée mot à mot à la maréchale par
celle qui étoit en embuscade, elle vit bien que ses soupçons n'étoient
pas mal fondés; et d'Hervieux lui ayant demandé un moment après
permission de se retirer, sous prétexte de quelques affaires qu'il
avoit en son pays: «Oui, lui dit-elle, je vous l'accorde volontiers,
mais à condition que je reconnoîtrai auparavant, non pas comme je
voudrois, mais du moins comme je pourrai, les services que vous m'avez
rendus.» A ces mots, elle lui fit connoître qu'elle savoit la cause de
sa retraite, et le pria de vouloir être toujours aussi secret qu'il
avoit été fidèle.

D'Hervieux fit le surpris à cette ouverture, et ne voulut jamais rien
lui avouer, ce qui lui donna encore plus d'estime pour lui. Cependant
elle lui procura le consulat de Tunis, avec une pension de mille
francs sur un évêché[312], et fit recevoir sa soeur femme de
chambre d'une des filles de France.

La maréchale, jugeant, après ce qui venoit de se passer, que la garde
d'une telle fille étoit dangereuse, songea à s'en défaire au plus tôt;
de sorte que, s'il fût venu quelqu'un dans ce moment, elle n'auroit
pas pris garde s'il eût eu toutes les qualités qu'elle désiroit
auparavant dans un gendre. Il y avoit peu de jours que le duc de
Caderousse s'étoit offert à mademoiselle de Toussi lorsque tout cela
arriva: elle avoit fait d'abord la réservée, et s'étoit plainte de ce
qu'étant marié il osoit songer à elle. Enfin, pour paroître ce qu'elle
n'étoit pas, elle s'étoit privée pendant quelque temps d'aller chez
madame de Bonnelle. Mais, comme elle enrageoit plus que lui, elle y
retourna bientôt, et lui dit que, s'il la voyoit, ce n'étoit que pour
savoir si ses sentiments étoient raisonnables; qu'elle avoit fait
réflexion qu'on n'étoit pas le maître de son coeur, mais que du
moins elle vouloit apprendre si sa passion n'avoit pour but que de
l'épouser en cas que sa femme vînt à mourir.

Caderousse, à qui c'étoit un grand mérite, comme j'ai déjà dit, de
paroître affectionné pour cette moribonde, lui répondit sans hésiter
qu'il aimoit une maîtresse parce qu'elle lui paroissoit aimable, mais
qu'à Dieu ne plût qu'il en souhaitât la mort de sa femme; que, si cela
arrivoit, il ne pouvoit pas répondre de ce qu'il feroit; mais que
toujours savoit-il bien qu'il en seroit au désespoir.

Mademoiselle de Toussi fut fort surprise de cette réponse: elle crut
que, pour paroître sage, il falloit du moins faire mine de s'en
fâcher; mais, faisant réflexion qu'il étoit difficile de faire dédire
un homme qui étoit en réputation d'aimer sa femme, et qui parloit de
bonne foi, elle tourna les choses d'une autre manière et lui dit
qu'elle étoit ravie de le voir dans ces sentiments; que, comme elle
savoit que sa femme ne pouvoit pas vivre encore longtemps, elle
espéroit lui donner lieu, par sa conduite, de désirer qu'elle devînt
la sienne; et que, si cela pouvoit arriver, il l'aimeroit bien autant
du moins qu'il avoit fait l'autre.

Caderousse la pria de cesser une conversation qu'il disoit
l'embarrasser, et, se trouvant plus heureux qu'il n'avoit espéré, il
tâcha de profiter de sa bonne fortune. Mademoiselle de Toussi avoit
pour le moins autant d'impatience que lui de le satisfaire, mais elle
avoit les raisons du tablier, qui est un obstacle terrible pour les
amants, c'est-à-dire qu'elle appréhendoit de devenir grosse. Hors de
cela, elle lui accorda, après deux ou trois conversations, tout ce
qu'une fille peut accorder honnêtement à un homme, et il fut maître de
ce que nous appelons en France la petite oie. Elle lui promit en outre
que, d'abord qu'elle seroit en état de faire davantage pour lui, elle
s'en acquitteroit avec la plus grande joie du monde, et elle lui tint
parole si exactement qu'il n'eut pas sujet de s'en plaindre. Quoique
ce qu'elle faisoit pour lui ne fût pas contentement pour un amant fort
passionné, néanmoins il vit et toucha des choses qui étoient capables
de faire mourir de joie: un visage fait au tour, une bouche charmante,
des dents de même, des cheveux admirables, longs et en quantité,
une gorge faite pour les amours, une peau délicate et blanche, et
par-dessus tout cela un corps qui contenoit en raccourci tout ce qu'il
y a de plus aimable. Il chercha plusieurs fois l'accomplissement de
ses désirs dans ce qui lui étoit défendu; mais, quoiqu'elle le
souhaitât tout aussi passionnément que lui, non-seulement elle fut la
maîtresse de sa passion, mais elle lui fit encore de grands reproches
de ce qu'il ne l'aimoit pas tant que sa femme. Elle lui dit que, pour
une crainte qui étoit peut-être mal fondée, il s'empêchoit volontiers
de prendre son plaisir avec elle, au lieu qu'il le cherchoit
maintenant au préjudice de son repos et de sa réputation.

Caderousse, qui, en l'état qu'il en étoit avec elle, croyoit pouvoir
lui faire confidence de ce qu'il avoit de plus particulier sur le
coeur, lui dit que, s'il y avoit quelque différence entre elle et sa
femme, elle étoit tout à son avantage; qu'il lui étoit aisé de se
passer de l'une, qu'il n'aimoit pas, mais qu'il n'en étoit pas de même
de l'autre, qu'il adoroit; que, comme tout ce qui se passoit dans le
monde ne consistoit qu'en grimaces, il lui avoit été aisé de faire
accroire que ce qu'il en faisoit n'étoit que par la considération
qu'il avoit pour sa femme; mais qu'enfin il ne pouvoit s'empêcher de
lui dire qu'il seroit ravi d'en être défait.

Elle lui sauta au cou après cette déclaration, et, quoiqu'ils ne
fissent pas tout ce qu'il falloit faire pour goûter une joie parfaite,
ils ne laissèrent pas de se pâmer sur un lit de repos où ils s'étoient
jetés l'un et l'autre.

Comme l'on n'est pas heureux en toutes choses, Caderousse, qui étoit
grand joueur, perdit à quelques jours de là beaucoup d'argent contre
le Roi, et, ne l'ayant pas tout comptant, il donna ce qu'il avoit et
demanda du temps pour le reste. Le Roi, qui étoit ponctuel en toutes
choses et qui vouloit apprendre aux autres à le devenir, lui fit
réponse que cela étoit bien vilain de jouer sans avoir de l'argent.
C'en fut assez pour le faire résoudre à prendre la poste pour aller
tout vendre chez lui; mais auparavant il voulut prendre congé de
mademoiselle de Toussi, et la conjurer de ne le pas oublier dans son
absence.

Elle fut au désespoir quand elle sut un départ si précipité; elle lui
offrit ses bagues et ses pierreries pour rompre ce voyage, et même de
voler celles de sa mère si les siennes ne suffisoient pas. Mais
Caderousse, qui prévoyoit que cela feroit trop de bruit dans le monde,
et qui d'ailleurs de son naturel n'étoit pas si escroc que la plupart
des gens de la cour, la remercia de ses offres. Ils se séparèrent
ainsi fort satisfaits l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, fort
contents des témoignages réciproques qu'ils s'étoient donnés de leur
amitié. Il promit de revenir bientôt, et elle n'en douta point,
sachant le sujet qui le faisoit partir. Mais elle eut la délicatesse
de lui dire qu'elle étoit fâchée de n'avoir point un peu de part dans
son retour, et que le Roi l'eût tout entière. Il lui répondit
là-dessus ce que devoit dire un homme qui avoit de l'esprit et qui
étoit amoureux, et elle eut lieu de s'en contenter. Comme l'argent est
extrêmement rare dans les provinces, il eut de la peine à trouver
celui qu'il lui falloit, et, ayant demeuré plus longtemps qu'il
n'avoit cru, il arriva cependant que le duc d'Aumont se présenta pour
épouser mademoiselle de Toussi.

C'étoit un homme non-seulement d'une ancienne maison, mais qui étoit
encore distingué par un gouvernement de province et par une grande
charge. Il étoit premier gentilhomme de la chambre, gouverneur du
Boulonnois, et duc et pair; si bien que c'eût été un parti extrêmement
avantageux, s'il n'eût eu un fils de son premier lit, avec quelques
filles[313]. Il avoit épousé en premières noces, comme nous avons dit,
la soeur du marquis de Louvois[314], qui étoit morte bien
misérablement, ce qui faisoit présumer qu'il ne se chargeroit jamais
de femme. Cette dame, à qui rien ne manquoit du côté de la
magnificence, avoit un chapelet de diamants de grand prix, et un jour
qu'il y avoit chez elle beaucoup de personnes de qualité, on le lui
prit sur une table. Ce chapelet se trouvant perdu, elle ne sut sur qui
faire tomber son soupçon; et comme elle avoit une curiosité
inconcevable de savoir qui l'avoit dérobé, elle écouta volontiers
quelques propositions qu'on lui fit d'aller au devin[315]. Elle y fut
donc, et le devin la renvoya à un prêtre de la paroisse de
Saint-Severin, qui nourrissoit des pigeons au haut de sa maison, qu'il
fit parler devant elle, après qu'elle eut fait un pacte avec lui par
lequel elle lui promit, dit-on, d'étranges choses. Ces pigeons lui
dirent qu'elle retrouveroit son chapelet à son retour; mais elle
n'étoit guère en état de se réjouir de leurs promesses: elle avoit été
tellement saisie de frayeur qu'elle se mit au lit en arrivant, et,
soit que Dieu la voulût punir de sa curiosité, ou que le mal d'enfant
lui prît, comme on le publia dans le monde pour empêcher qu'on ne
glosât sur son aventure, elle expira dans des douleurs plus aisées à
concevoir qu'à décrire.

Une catastrophe si extraordinaire fut l'entretien de tout Paris
pendant quelques semaines; mais, comme il renaît à tout moment dans
cette grande ville des choses qui font oublier celles qui se sont
passées peu auparavant, on ne s'en ressouvint plus que dans sa
famille, à qui ce malheureux accident devoit avoir fait aussi plus
d'impression. Son mari, entre autres, en fut si touché, qu'on crut
qu'il alloit renoncer au monde; mais, comme c'étoit un grand pas à
faire à un homme de sa condition, il se contenta de vivre d'une autre
manière qu'il n'avoit fait, et ce fut si exemplairement, que chacun en
fut édifié. Cela fit présumer, comme j'ai dit ci-devant, qu'il ne
songeroit point à un autre mariage, et en effet il auroit parié
lui-même qu'il n'y auroit jamais songé, principalement ayant un fils
pour soutenir sa maison; mais à peine eut-il vu mademoiselle de Toussi
que ses résolutions s'en allèrent en fumée. Il la fit demander en
mariage aussitôt, et la maréchale de La Mothe la lui accorda
volontiers, parce que la garde d'une telle marchandise est toujours
dangereuse.

Ce ne fut pas pourtant par les avantages qu'elle y trouva, car,
quoiqu'il eût toutes les charges dont nous avons parlé ci-dessus,
elles ne regardoient que son fils aîné, et point du tout ceux qui
pouvoient venir de sa fille. Mademoiselle de Toussi ne fit aucun
effort pour s'opposer à ce mariage, quoiqu'elle aimât Caderousse et
qu'elle se fût jusque-là flattée de l'épouser si sa femme venoit à
mourir. Cependant, pour lui montrer que, toute prête à changer de
condition, elle ne changeoit point de sentiment, elle lui écrivit de
se hâter de venir s'il vouloit recueillir le fruit de ses promesses.

Caderousse, qui avoit fait son argent, prit la poste aussitôt avec ses
lettres de change dans sa poche; il trouva que le mariage n'étoit pas
encore achevé, et la première chose qu'il fit fut de voir sa
maîtresse, à qui il tâcha de persuader de lui donner la préférence
par-dessus le duc d'Aumont, c'est-à-dire qu'il pût passer devant lui
quand ce viendroit le moment de la posséder. Mais, soit qu'elle eût
peur que, les vestiges étant encore si récents, le duc d'Aumont ne
vînt à s'en apercevoir, ou qu'elle fît conscience de lui ôter en même
temps et le coeur et ce que les maris sont bien aises de trouver,
elle le blâma de sa délicatesse, et lui dit qu'il devoit être plus que
content de ce qu'elle faisoit. Caderousse ne demeura pas sans réplique
pour lui prouver que ces morceaux étoient des ragoûts d'un amant, et
point du tout d'un époux; mais tout ce qu'il put dire ne fut pas
capable de la persuader, et à deux jours de là le duc d'Aumont
l'épousa[316].

Le Roi leur fit l'honneur non-seulement de signer à leur contrat de
mariage, en faveur duquel il fit un présent considérable à la mariée,
mais assista encore à la bénédiction nuptiale. Cependant, quoique la
dame eût été affamée d'homme, elle ne trouva pas avec son mari les
mêmes plaisirs qu'elle avoit goûtés, quoique imparfaitement, avec
Caderousse, ni même ceux qu'elle s'étoit figurés de goûter avec
d'Hervieux. C'est pourquoi elle ne se vit pas plutôt en liberté,
qu'elle écrivit un billet à son amant pour voir la différence qu'il y
avoit de l'un à l'autre. Mais ce fut l'embarras de trouver quelqu'un à
qui se pouvoir fier pour le lui remettre entre les mains. Après y
avoir bien songé, elle s'avisa d'écrire à Catherine, femme de chambre
de madame de Bonnelle, et lui manda qu'elle devoit de l'argent du jeu
à M. de Caderousse, et qu'elle la prioit de lui donner en main propre
la lettre qu'elle trouveroit dans la sienne, par laquelle elle lui
faisoit excuse si elle ne le payoit pas sitôt.

Elle envoya ces deux lettres par un de ses laquais; et Catherine,
croyant de bonne foi que celle qu'elle devoit rendre ne contenoit
autre chose que ce qu'elle lui mandoit, elle la donna à Caderousse,
qui ne manquoit pas de venir jouer toutes les après-dînées chez madame
de Bonnelle. Il fut fort surpris d'abord, ne pouvant comprendre
comment la duchesse se servoit d'une personne si suspecte; mais, ayant
vu ce que la lettre contenoit, il changea son étonnement en
admiration, et jugea qu'une femme qui avoit l'esprit si présent dans
les commencements seroit admirable si elle pouvoit jamais joindre à un
si grand naturel une expérience de quelques années. Cependant, comme
cette lettre étoit conçue en termes fort amoureux, il est bon que le
lecteur n'en soit pas privé.

LETTRE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU DUC DE CADEROUSSE.

    _Ne vous étonnez pas si je me sers de Catherine pour vous faire
    savoir de mes nouvelles. Elle croit ne vous rendre qu'une lettre
    de compliment sur une affaire que je lui ai inventée à plaisir,
    au lieu qu'elle vous en rendra une où je vous ouvre tout mon
    coeur. Bon Dieu, la pauvre chose qu'un mari qu'on n'aime point,
    et qu'il y a de différence entre un homme et un homme! Mais
    n'est-ce point que je m'abuse, et que ce plaisir est plus grand
    en imagination qu'en effet? Car enfin, j'en ai plus seulement à
    me souvenir de vos folies, que de toutes les caresses qu'on a
    tâché de me faire depuis deux jours. Si cela est, ne m'approchez
    jamais de plus près que vous avez fait; mais si vous êtes assuré
    du contraire, déguisez-vous ce soir, comme l'amour vous
    l'inspirera; mon mari sera à Versailles, et c'est un temps trop
    favorable pour vous et pour moi pour ne le pas employer comme il
    faut._

Caderousse n'eut garde de manquer au rendez-vous. Il ne se déguisa pas
autrement, sinon qu'il prit un habit fort commun, et, montant à cheval
comme s'il fût revenu de Versailles, il s'en vint à l'hôtel
d'Aumont[317] et dit au suisse[318] que c'étoit un des vingt-cinq
violons du Roi, qui venoit de sa part trouver le duc pour quelque
bagatelle qui regardoit l'Opéra. Or, c'étoit une chose assez ordinaire
que ces sortes de commissions, car le duc, à cause de sa charge de
premier gentilhomme de la chambre, avoit la surintendance sur tous les
divertissements[319]. Le suisse lui répondit que son maître étoit allé à
Versailles. De quoi feignant n'être pas content, il demanda à parler à
la duchesse. On le fit monter, sans qu'on se doutât de rien, et il lui
parla à l'oreille, comme s'il avoit eu quelque chose de particulier à
lui dire. Après cela, il feignit de s'en retourner; mais, au lieu de
traverser la cour, il entra dans une salle basse, où il se mit à un coin
jusqu'à ce que la duchesse se fût défaite adroitement de ses laquais,
sous prétexte de message. Etant alors remontée en haut, elle le cacha
dans un cabinet, où elle lui donna du pain et des confitures, de peur
qu'il ne mourût de faim. Cependant on avoit emmené par son ordre le
cheval sur lequel il étoit venu; et le suisse, qui alloit et venoit dans
la cour, s'imagina que le maître étoit sorti sans qu'il s'en fût aperçu.
La duchesse eut grande impatience que la nuit fût venue pour contenter
ses désirs amoureux, et encore plus le pauvre prisonnier, qui n'osoit
presque se remuer. Elle arriva enfin, au grand contentement de l'un et
de l'autre, et après que la duchesse fut au lit et que ses femmes se
furent retirées, elle se releva pour lui aller ouvrir la porte. A peine
lui donna-t-il le temps de se recoucher pour en venir aux prises; ce qui
lui plut extrêmement, étant persuadée que c'étoit là la plus grande
marque d'amitié qu'un homme puisse donner à une femme.

Comme il vit que le jeu lui plaisoit, il fit tout son possible pour la
contenter. Mais sur les quatre à cinq heures du matin, c'est-à-dire
lorsqu'ils commençoient d'avoir envie de dormir tous deux, ils
entendirent un carrosse à six chevaux s'arrêter à la porte, et l'on
commença à heurter comme il faut. Elle jugea incontinent que c'étoit
son mari et se crut perdue. Elle n'eut le temps que de faire
rentrer Caderousse dans le cabinet, qui se crut pareillement en grand
péril. Mais leur inquiétude ne fut pas de longue durée: comme elle
s'étoit jetée en bas du lit pour voir ce que c'étoit au travers des
vitres, elle vit aussitôt que c'étoit un ami de son mari qui venoit
pour le prendre, le duc lui ayant dit qu'il n'iroit à Versailles que
ce jour-là. Sa crainte s'étant évanouie par ce moyen, elle fut tirer
une seconde fois son amant de prison, et le trouva tremblant d'autre
chose que de froid. Il lui fallut plus de temps qu'à elle pour se
rassurer, et, quoiqu'elle fît tout son possible pour le réchauffer
entre ses bras, sa chaleur naturelle étoit si bien éteinte qu'elle ne
put la rallumer.

Cependant comme il faisoit déjà grand jour, il fallut songer à le
faire sortir; mais ce fut la difficulté, et ils trouvèrent que ce
seroit hasarder beaucoup, de sorte qu'ils aimèrent mieux attendre
jusqu'à la brune. Mais le duc d'Aumont revint de Versailles une
demi-heure auparavant et rompit leurs mesures. Je laisse à penser si
son arrivée eut de quoi augmenter le froid du pauvre amoureux transi.
Le duc d'Aumont voulut se faire un grand mérite auprès de sa femme
d'être revenu sitôt, et ne manqua pas de lui dire que ce n'étoit que
pour l'amour d'elle. Mais elle lui auroit bien répondu, si elle eût
osé, qu'elle lui eût été bien plus obligée s'il eût demeuré où il
étoit. Cependant, comme il n'y avoit que peu de jours qu'ils étoient
mariés et qu'il étoit d'un bon tempérament, il se mit à la caresser;
ce qui fut un surcroît d'accablement pour le pauvre prisonnier, qui
étoit justement au chevet du lit. Mais ce qui le toucha le plus,
fut que la duchesse ne put s'empêcher de soupirer amoureusement dans
le temps qu'il étoit aux prises avec elle; ce qui lui fit dire en
lui-même que toutes les femmes étoient des carognes, et que, quelque
mine qu'elles fassent, tout leur est bon, soit d'un mari ou d'un
amant. Le duc d'Aumont, qui savoit ce que c'étoit que de vivre, ne
jugea pas à propos de s'enivrer de son vin, et, s'étant couché de
bonne heure, il laissa sa femme en repos toute la nuit, pendant que
Caderousse faisoit le pied de grue dans le cabinet, roulant dans sa
tête mille imaginations que la jalousie lui inspiroit aussi bien que
la peur; car enfin, comme il étoit amoureux, ce qu'il avoit entendu
lui revenoit à tout moment à la pensée, et toute la consolation qu'il
avoit, c'est qu'il préparoit des reproches à la duchesse sur le peu de
caresses que son mari lui faisoit, et où elle avoit néanmoins paru si
sensible. Mais, quelque forte que fût sa passion, tout son sang se
glaçoit quand il venoit à faire réflexion où il étoit, et le peu de
chose qu'il falloit pour le perdre.

Il est aisé de concevoir que la nuit lui dura mille ans dans de si
funestes pensées; cependant, quoiqu'il n'eût mangé que des confitures
et bu un doigt de vin, la faim étoit ce qui lui faisoit le moins de
peine, tant il est vrai que le corps ne songe guère à ses fonctions
quand l'âme se trouve abattue. Pour comble de malheur, le jour étant
venu, le duc d'Aumont ne songea ni à se lever, ni à sortir, tellement
que toute son espérance fut remise après dîner; mais il survint
compagnie qui arrêta le duc jusqu'au soir, et s'étant amusé
ensuite à causer avec sa femme, qui n'avoit guère néanmoins l'esprit
libre pour lui répondre, le temps se passa insensiblement, de sorte
qu'il entendit qu'on demandoit à souper. Je ne sais si cela le fit
ressouvenir qu'il y avoit deux jours qu'il faisoit une grande
abstinence, mais enfin la faim commença à le presser si fort, qu'il
sentit une grande foiblesse; il lui fallut néanmoins essuyer
non-seulement tout ce temps-là, mais encore tout le lendemain, le duc
n'étant sorti que sur le soir pour s'en retourner à Versailles.

D'abord la duchesse vint pour se jeter à son cou; mais il la repoussa
avec un air de mépris, dont étant tout étonnée, elle lui demanda d'où
venoit ce traitement, et si c'étoit la récompense de ce qu'elle
faisoit pour lui. «Vous ne faites rien pour moi, répondit froidement
Caderousse, que vous ne fassiez pour votre mari, qui cependant ne vous
a pas donné trop de marques de son amitié. Je vous ai entendu
soupirer, perfide que vous êtes, et vous n'en avez pas fait davantage
lorsque je vous ai témoigné tout ce que je sentois pour vous; mais je
suis assez vengé du peu de cas qu'il faisoit de vos caresses; et
n'avez-vous point de honte d'aimer déjà qui vous aime si peu?» La
duchesse fut surprise de ces reproches, et voulut lui nier ce qu'il
avoit entendu; mais il sut bien qu'en juger, et, après en avoir été
témoin lui-même, il n'eut pas la complaisance de vouloir lui accorder
ce qu'elle disoit.

Cette petite querelle fit qu'il ne voulut ni boire ni manger, quoi
qu'elle lui pût dire; et, voulant s'en aller, il se laissa tomber au
milieu de la chambre, soit de foiblesse, ou qu'il eût trouvé
quelque chose sous les pieds qui en fût cause. Cependant, il n'auroit
peut-être jamais eu la force de se relever si la duchesse ne fût
accourue à son secours; mais, s'étant jetée à son cou, elle lui
demanda si, après toutes les alarmes qu'elle venoit d'avoir, il étoit
encore résolu de la désespérer. «C'est vous qui me désespérez, Madame,
répondit Caderousse, et je croyois que, vous ayant donné mon coeur,
je ne devois pas partager le vôtre avec un mari qui, comme je vous ai
déjà dit, vous aime si peu, qu'il y a deux jours tout entiers qu'il
est avec vous, et cependant....» Elle ne lui donna pas le temps
d'achever, et, s'étant emportée à des caresses tout à fait touchantes,
non-seulement elle le fit relever, mais elle lui fit sentir encore
qu'il n'étoit pas tout à fait mort. Il voulut lui en donner des
marques à l'heure même, à quoi s'opposant foiblement, sous prétexte
qu'il n'étoit pas en état de cela après un si long jeûne, il la jeta
sur un lit, où elle n'eut jamais tant de plaisir. Elle fit un grand
nombre de soupirs, dont ce pauvre amant fut si charmé qu'il oublia
ceux qu'elle avoit faits avec le duc.

Un si doux moment pensa être cependant le dernier de sa vie; la
foiblesse où il étoit le fit évanouir lorsqu'il ne pensoit être que
pâmé, et la duchesse s'apercevant que cela duroit trop longtemps pour
être naturel, elle se débarrassa le mieux qu'elle put pour courir au
secours. Elle fut promptement chercher une bouteille d'eau de Hongrie,
et lui en ayant frotté le creux des mains, les tempes et les narines,
il revint enfin à lui, mais si foible qu'il avoit de la peine à se
soutenir. Quoiqu'elle l'eût déjà voulu voir dehors, elle ne le
voulut pas laisser sortir néanmoins qu'il n'eût pris quelque chose; et
ce qui venoit de se passer l'ayant rendu plus traitable qu'auparavant,
il prit un bouillon, qui lui fit beaucoup de bien. Il mangea outre
cela tout au moins pour quatre sous de pain[320], un grand pot de
confitures, une douzaine de noix confites, et but une bouteille de
vin. Avec ce secours il prit des forces pour pouvoir s'en aller; mais,
de peur que le suisse ne l'aperçût, il fit une station dans la salle
en bas, comme il avoit fait en arrivant, pendant laquelle la duchesse
d'Aumont fit monter le suisse, sous prétexte de lui dire ceux qu'elle
vouloit qu'il laissât entrer et ceux qu'elle ne vouloit pas qui
entrassent.

L'embarras où ils s'étoient trouvés fut cause qu'ils ne songèrent pas
à prendre des mesures pour se revoir sitôt. Mais la maison de madame
de Bonnelle étant un lieu propre à se donner rendez-vous,
quoiqu'elle ne le crût pas, ils s'imaginèrent tous deux qu'y pouvant
aller quand ils voudroient, il leur seroit aisé de se parler et de se
dire tout ce qu'ils auroient sur le coeur. Cependant la femme de
Caderousse, qui n'avoit point eu de ses nouvelles depuis trois jours,
en étant en peine, envoya partout où il avoit coutume d'aller pour
voir si on ne lui en apprendroit point; et n'en pouvant savoir d'aucun
endroit, le bruit courut à la cour et à la ville qu'il falloit qu'il
se fût allé battre. S'il avoit eu la moindre affaire, c'en étoit assez
pour le perdre, les ordonnances ne pouvant être plus rigoureuses
qu'elles l'étoient à cet égard[321]. Mais comme on savoit qu'il étoit
sage, ce bruit s'évanouit bientôt pour faire place à un autre, qui fut
qu'il falloit qu'il se fût engagé au jeu. Le changement qui parut sur
son visage, lorsqu'il fut revenu chez lui, donna encore plus de
couleur à ce faux bruit.

On s'imagina donc qu'il avoit fait quelque perte considérable, et sa
femme n'osoit presque lui demander d'où il venoit, de peur de
l'affliger. Elle lui lâcha pourtant quelques paroles qui firent voir
son soupçon, et cela fournit un prétexte à Caderousse, qui ne savoit
presque où en trouver après une si longue absence. Il parut dès le
lendemain chez madame de Bonnelle, où l'on fut surpris de le voir si
changé. La marquise de Rambures[322], qui, avec la passion du
jeu, avoit encore celle de l'amour jusqu'à l'excès, entendant dire à
tout le monde qu'il falloit qu'il eût été bien piqué pour jouer trois
jours entiers, sans que ses amis l'eussent pu voir: «C'est, dit-elle,
qu'il n'avoit que faire de témoins au jeu qu'il jouoit.» Chacun se
prit à rire de cette saillie; mais Caderousse en rougit, ce qui fut
remarqué particulièrement du marquis de Fervaques[323], fils de madame
de Bonnelle.

Ce n'étoit pas néanmoins un homme qui fût sorcier; au contraire, il
avoit extrêmement à se plaindre de la nature, qui lui avoit donné un
fort grand corps, mais un fort petit esprit. Sur ces entrefaites, la
duchesse d'Aumont entra, et après que celles qui ne l'avoient pas
encore été voir lui eurent fait compliment sur son mariage, Fervaques
se mit auprès d'elle, lui demanda si ce n'étoit point elle qu'on
devoit accuser de la disparition de Caderousse? Comme il n'y a rien
qui soit à l'épreuve de la vérité, elle ne se put empêcher de rougir,
et, pour peu d'esprit qu'il eût eu, il eût bientôt reconnu qu'il
l'avoit touchée sensiblement; mais il avoit dit cela à tout hasard,
tellement que, ne faisant point de réflexion à l'intérêt qu'elle y
prenoit, il se contenta de lui dire que, quelque mérite qu'eut
Caderousse, il seroit trop heureux si une pareille fortune lui
arrivoit; que, comme il n'y avoit personne qui en connût le prix
si bien que lui, cela l'obligeoit à ne la désirer que pour lui-même;
qu'il y avoit déjà plus de deux ans qu'il en étoit amoureux, sans lui
en avoir jamais osé parler; mais que venant d'épouser un homme qui
avoit beaucoup plus d'âge qu'elle, il avoit cru que, s'il manquoit ce
temps-là, il manqueroit une occasion qui ne se rencontreroit peut-être
jamais si favorable. La duchesse d'Aumont avoit toujours cru son
cousin[324] un peu fou; mais, comme elle ne le croyoit ni assez hardi
ni assez spirituel pour lui oser faire jamais une déclaration comme
celle-là, elle en fut toute surprise, et lui demanda s'il avoit appris
ce qu'il lui venoit de dire depuis qu'il voyoit la comtesse
d'Olonne[325]. Fervaques rougit à ce discours et se trouva bien
embarrassé, car il étoit vrai qu'il sacrifioit depuis plusieurs mois à
cette vieille médaille. Néanmoins, quoique la chose fût publique, il
prit le parti d'abord de la nier; mais, voyant que la duchesse étoit
trop bien instruite pour prendre le change, il crut avancer grandement
ses affaires en lui sacrifiant deux ou trois de ses lettres qu'il
avoit dans sa poche. C'est pourquoi, ne se retranchant plus sur la
négative, mais sur ce qu'il n'avoit aucun dessein en la voyant, il les
lui montra aussitôt, et voulut l'obliger à les lire malgré elle. La
duchesse, qui ne prenoit aucun intérêt à cette vieille idole, s'en
défendit; mais Fervaques, ne cessant de l'importuner, lui en
présenta une tout ouverte, où elle ne se put empêcher de lire ces
paroles:

LETTRE DE MADAME D'OLONNE AU MARQUIS DE FERVAQUES.

    _Il y a si longtemps que je suis séparée du commerce du monde,
    que je vaux bien une fille de ce temps-ci. Vous m'en pouvez
    croire sur ma parole, moi qui ai assez d'expérience pour juger
    de toutes choses. Cependant il ne tiendra qu'à vous de vous en
    éclaircir, et vous me dites hier trop de douceurs, jusqu'à
    m'offrir votre bourse, pour ne pas faire tous les pas qui me
    peuvent faire paroître reconnoissante. Ne jugez pas que ce que
    j'en fais soit pour avoir lieu d'accepter vos offres. Quoique
    vous soyez plus riche que moi, j'ai encore mille pistoles à
    votre service; mais il me semble qu'entre gens comme nous on se
    doit aimer but à but, et qu'à moins que d'être dans le besoin,
    on ne doit jamais faire des démarches, ni l'un ni l'autre, qui
    puissent faire croire qu'on soit plus intéressé qu'amoureux._

La duchesse d'Aumont avoit voulu d'abord rendre la lettre, ne croyant
pas qu'après ce qu'elle contenoit à l'ouverture, une honnête femme pût
la lire sans s'attirer quelque reproche. Mais enfin la curiosité l'avoit
emporté par-dessus toute sorte de considération, de sorte qu'elle ne
rebuta point la seconde que Fervaques lui présenta, et qui étoit du
même style. Voici ce qu'elle contenoit:

LETTRE DE MADAME D'OLONNE AU MARQUIS DE FERVAQUES.

    _Pour un homme qui va à la guerre, et qui est même capitaine
    dans la gendarmerie, vous avez bien peu de hardiesse.
    Attendez-vous que je vous aille prier, et pour vous avoir dit
    que j'avois des mesures à garder dans le monde, est-ce vous dire
    que vous n'avez rien à espérer? J'enrage que vous m'obligiez
    malgré moi à faire un personnage que j'ai toujours haï,
    c'est-à-dire à vous morigéner comme un jeune homme. Venez
    pourtant tout présentement, l'on vous apprendra à vivre, puisque
    vous ne le savez pas; mais apportez du moins plus de courage que
    vous n'en aviez hier au soir._

«Ah! la folle! dit en même temps la duchesse d'Aumont; et quand
prétend-elle devenir sage, si ce n'est à l'âge qu'elle a?--Elle n'est
point encore si âgée, ma cousine, dit Fervaques, et elle n'a pas plus
de trente-cinq ans.--J'en suis bien ravie, mon cousin, lui répondit la
duchesse, et que vous la trouviez à votre gré.--Moi? point du tout»,
répliqua Fervaques, qui s'avisa, mais un peu tard, qu'il venoit de
dire une sottise; et pour lui prouver qu'il la voyoit sans
attachement, il lui fit confidence qu'elle le vouloit marier avec
mademoiselle de la Ferté, sa nièce, à qui elle donneroit tout son
bien[326]. Cette conversation interrompit celle qu'il avoit commencée;
mais, comme il y vouloit revenir à toute heure, la duchesse lui
dit qu'on voyoit bien qu'il avoit beaucoup profité sous une si bonne
maîtresse, et qu'il n'étoit plus besoin de l'accuser de timidité.

Cependant Caderousse s'étoit mis au jeu; mais, voyant que leur
conversation duroit si longtemps, il étoit sur les épines, et faisoit
mille fautes qu'il n'avoit pas accoutumé de faire. La marquise de
Rambures, qui étoit auprès de lui, y prit garde, et que de temps en
temps il jetoit des oeillades à l'endroit où étoit la duchesse.
Quand elle eut remarqué cela deux ou trois fois: «Voulez-vous parier,
lui dit-elle à l'oreille, que je vous dis maintenant pourquoi nous ne
vous avons point vu depuis trois jours, et pourquoi vous ne prenez pas
garde à votre jeu?» Il ne fit que sourire à ce discours, comme s'il
eût voulu dire qu'elle y seroit bien empêchée; mais elle se rapprocha
en même temps de lui, et lui dit que la duchesse d'Aumont en étoit
cause. Cela le déconcerta encore plus qu'auparavant; il ne sut que lui
répondre, et c'en fut assez à cette dame, qui étoit habile dans le
métier, pour lui faire juger que ce qu'elle en pensoit étoit
véritable. «Vous voyez, lui dit-elle en même temps, que je suis mieux
informée que vous ne pensez; mais que cela ne vous alarme pas; j'en
userai bien, et je veux commencer à vous rendre service.» En même
temps, elle dit à la duchesse d'Aumont que cela étoit bien vilain de
quitter la compagnie pour être si longtemps tête à tête avec un homme;
qu'elle s'en scandalisoit toute la première, et que, si elle ne venoit
auprès d'elle, elle ne lui pardonneroit jamais.

Cela défraya la conversation quelques moments, et la duchesse ne
pouvant plus demeurer auprès de Fervaques après ce reproche, elle se
vint mettre à côté d'elle, c'est-à-dire auprès de Caderousse. S'il eût
osé, il lui eût dit de n'en rien faire après ce qui venoit de se
passer; mais, comme c'eût été donner trop de marques de leur
intelligence, il se contenta de garder un certain sérieux, qui fit
encore juger à la marquise de Rambures que leurs affaires étoient en
meilleur état qu'elle ne croyoit. La duchesse d'Aumont, qui ne savoit
point ce qui s'étoit dit tout bas, fut surprise du peu d'accueil que
lui faisoit Caderousse, et s'en trouva si piquée, qu'elle s'en alla
beaucoup plus tôt qu'elle n'auroit fait. Cependant, elle avoit trop de
choses sur le coeur pour en rien témoigner, de sorte qu'elle lui
écrivit un billet. Mais, faisant réflexion que si elle se servoit
encore de Catherine, elle pourroit se douter à la fin de la vérité,
elle le mit dans sa poche, résolue de le mettre elle-même le lendemain
dans celle de son amant, quand elle le trouveroit chez sa tante. En
effet, elle le fit si adroitement que personne ne s'en seroit aperçu,
si la marquise de Rambures, qui avoit quelque dessein sur Caderousse,
ne les eût observés de si près, qu'il étoit impossible que rien lui
échappât. Elle vit donc tout ce manége; mais, devant que Caderousse
sut ce qui étoit arrivé, elle fouilla dans sa poche sous prétexte de
prendre son peigne, et prit la lettre qu'elle cherchoit. Par malheur
pour la duchesse, elle étoit alors dans un coin avec Fervaques, qui
lui contoit des folies et ne put prendre garde à ce qui se passoit.
Elle affectoit même de ne pas regarder de ce côté-là, et d'être
fort attachée à la conversation, pour se venger de Caderousse, qui, en
effet, s'en désespéroit. Enfin, le jeu étant fini, chacun prit de son
côté, et Caderousse s'étant offert à ramener les dames, elles le
prirent au mot, si bien que la marquise de Rambures, qui ne s'en étoit
pas encore allée de peur que ces deux amants ne se parlassent, n'ayant
plus rien qui l'arrêtât, monta promptement en carrosse, et ne fut pas
plus tôt arrivée chez elle qu'elle ouvrit sa lettre. Elle étoit conçue
en ces termes:

LETTRE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU DUC DE CADEROUSSE.

    _Je ne croyois pas être si dégoûtante qu'on se dût rebuter de
    moi dès la première fois; mais je sais ce que j'en dois croire
    après votre procédé, et me fuir comme vous me fuyez est assez
    m'en dire pour me repentir toute ma vie d'avoir été folle, et
    pour me rendre sage à l'avenir. Dans le dépit où je suis, je
    croirois que je ne vous aime plus, si je n'avois un peu trop de
    penchant à la vengeance. Je n'ai jamais tant souhaité d'être
    aimable que je le fais maintenant, pour vous donner un peu de
    jalousie. Mais, hélas! que je suis simple! on n'est jaloux que
    de ce qu'on aime, et, si je ne m'abuse, vous me verriez entre
    les bras de toute la terre sans en avoir aucun chagrin._

Cette lettre parloit trop bon françois pour laisser aucun lieu de
douter de la vérité. Ainsi, la marquise de Rambures, voyant tout ce
qui en étoit, conçut fort peu d'espérance de son dessein, ayant à
brouiller des gens qui étoient si bien ensemble; néanmoins, comme elle
étoit malicieuse jusqu'à être méchante, elle résolut d'y faire tout de
son mieux, quand même elle n'en devroit pas profiter. Pour cet effet,
elle fit écrire une lettre comme si c'eût été Caderousse, et, ayant
travesti un de ses laquais, qu'elle employoit dans ses affaires les
plus secrètes, elle l'envoya à l'hôtel d'Aumont, avec ordre de rendre
cette lettre en main propre à la duchesse. Le laquais s'acquitta fort
bien de sa commission, et la duchesse, qui n'avoit jamais vu de
l'écriture de Caderousse, s'étant méprise aisément au caractère, elle
y lut ces paroles, qui l'accablèrent de désespoir:

LETTRE DU DUC DE CADEROUSSE A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Je vous ai aimée parce que j'ai eu de l'estime pour vous; mais
    je ne vous aime plus maintenant parce que je cesse de vous
    estimer. Cela ne vous doit pas surprendre dans le procédé que
    vous tenez aujourd'hui. Tout vous est bon, jusqu'à votre cousin
    Fervaques, et il vous importe peu que vous trouviez de l'esprit,
    pourvu que vous trouviez un corps qui vous rende service. Prenez
    garde néanmoins à vous méprendre, quoique ce soit parler contre
    moi que de vous parler contre les gens de grande taille: la
    sienne ne promet pas qu'il puisse durer longtemps; d'ailleurs,
    c'est avoir trop d'affaires que d'être obligé de contenter en
    même temps la comtesse d'Olonne et une femme de votre appétit._

Il est aisé de concevoir quel fut le désespoir de la duchesse à la
lecture d'une lettre si crue, et, ne doutant point qu'elle ne vînt de
Caderousse, non-seulement elle le haït mortellement, mais, si elle en
eût cru sa passion, elle auroit été encore de ce pas lui arracher le
coeur. Elle n'eut garde, avec des sentiments si envenimés, de se
trouver à son ordinaire chez madame de Bonnelle; et Caderousse, n'y
voyant point Fervaques, s'imagina qu'ils étoient ensemble, ce qui le
jeta dans une jalousie inconcevable. Pour achever son désespoir, il
arriva que le duc d'Aumont, qui étoit revenu de la cour, voyant sa
femme dans une mélancolie surprenante, crut la divertir en la menant
lui-même à l'Opéra[327], et, le hasard ayant voulu que Fervaques s'y
fût trouvé, il se mit dans sa loge, où il lui dit mille pauvretés.
Tout cela fut rapporté le soir même à Caderousse, ce qui fut suffisant
pour lui persuader que ces soupçons n'étoient que trop véritables.
Epris de dépit et de jalousie, il la chercha partout pour lui pouvoir
dire ce qu'il avoit sur le coeur; mais, comme elle le fuyoit avec
beaucoup de précaution, il lui fut difficile de trouver ce qu'il
cherchoit; il la rencontra néanmoins un jour chez la Reine, et se
préparoit à lui faire tous les reproches qu'il croyoit être en droit
de lui faire, quand la duchesse, le regardant avec un mépris et une
colère qui étoient capables de glacer l'homme du monde le plus
amoureux: «Ne m'approchez jamais, lui dit-elle, si vous ne voulez que
je vous dévisage.» Elle s'esquiva au même temps, et il ne la put
jamais joindre, parce qu'elle avoit pris tout exprès la duchesse de
Créqui[328] par-dessous le bras, avec qui elle s'en alloit.

Un traitement si extraordinaire eut de quoi le surprendre, lui qui
croyoit que tous les sujets de plainte étoient de son côté. Cependant
la marquise de Rambures, après avoir si bien réussi dans le projet
qu'elle avoit fait de les brouiller ensemble, fit son possible pour
venir à bout du reste: c'est pourquoi elle le pria de venir chez elle,
où on devoit jouer, et, afin qu'il y fût attiré par la bonne
compagnie, elle dit la même chose à tous les gens de la cour.
L'assemblée fut bientôt des plus nombreuses, mais non pas des mieux
choisies. La marquise de Rambures, qui s'encanailloit aisément, y
souffrit de certaines gens qui n'avoient point d'autre caractère que
celui de joueurs, et à qui l'on imputoit même de savoir jouer avec
adresse. Cela rebuta bien d'honnêtes gens d'y aller, et à plus forte
raison d'avoir quelque pensée pour elle: car, d'ailleurs, bien loin
d'avoir quelques charmes, on pouvoit dire qu'elle étoit des plus
laides; avec toutes ces méchantes qualités, elle avoit encore celle
d'être déjà vieille[329], ce qui n'étoit pas un ragoût pour un
homme qui venoit tâter d'une jolie femme comme étoit la duchesse
d'Aumont. Aussi Caderousse étoit bien éloigné de songer à ce qu'elle
songeoit, et si ce n'est que madame de Bonnelle s'en étoit allée en
Normandie après avoir perdu tout son argent, et qu'il n'y avoit point
d'autre endroit où l'on jouât à Paris, il n'auroit pas seulement mis
le pied chez elle.

Comme il n'en venoit point à ce qu'elle vouloit, qu'elle étoit
impatiente de son naturel, elle lui dit un soir, comme il venoit de
quitter le jeu, qu'il vînt dîner le lendemain avec elle et qu'elle
avoit quelque chose à lui dire. Il le lui promit, ne se doutant point
de la vérité, et il trouva qu'elle s'étoit parée extraordinairement,
ce qui l'obligea à lui demander si c'est qu'elle se marioit ce
jour-là. «Je n'en sais rien, lui dit-elle. Je ne suis pas une si
méchante fortune que vous croyez: j'ai eu quatre cent mille francs en
mariage, j'ai un bon douaire, et, quelque dégoûté que vous soyez, il y
en a bien qui voudroient m'avoir qui ne m'auront pas. Je ne dis pas
cela pour vous, continua-t-elle, en faisant encore plus de minauderies
qu'elle n'en avoit fait auparavant. Je voudrois avoir dix millions;
ils seroient à votre service, aussi bien que tout ce que j'ai.» Et se
jetant à son cou en même temps, pour lui montrer qu'elle étoit de
bonne foi, elle le surprit assez pour être quelques moments sans lui
rien dire.

Cependant, comme il n'étoit pas un de ces héros de roman qui se font
un scrupule de regarder seulement une autre personne que leur
maîtresse, il reçut ses caresses avec dessein d'y répondre; mais,
ayant à l'heure même repassé en son esprit qu'il n'alloit avoir
que les restes d'une infinité de monde, les forces qu'il sentoit un
moment auparavant commencèrent à l'abandonner. Il fit ce qu'il put
pour rappeler sa vigueur; mais, quoiqu'il se dît qu'il y alloit de son
honneur à ne pas demeurer en si beau chemin, tout ce qu'il se put dire
fut inutile. Il se crut obligé, dans un si grand abandonnement de la
nature, de faire des excuses proportionnées à la faute qu'il
commettoit malgré lui; mais, ne sachant par où s'y prendre, il se fut
jeter de désespoir sur un lit de repos. La marquise de Rambures, qui,
bien loin de se défier de son malheur, croyoit toucher au doux moment
qu'elle désiroit depuis si longtemps, s'y en fut en même temps avec
lui, et, le prenant entre ses bras, elle lui fit connoître qu'elle ne
vouloit rien lui refuser; mais, comme elle vit qu'il ne répondoit que
par des baisers languissants à l'ardeur qui la consumoit, le coeur
lui dit qu'elle étoit encore éloignée de ses espérances, et, pour en
être plus sûre, elle chercha à s'en éclaircir par un attouchement qui
lui fût sensible. D'abord qu'elle eut porté la main où elle vouloit,
elle se repentit d'avoir été si curieuse, et n'y trouvant rien qui ne
lui fit connoître son malheur: «A quoi dois-je attribuer ce que je
vois? lui dit-elle, et êtes-vous insensible pour moi, pendant que vous
êtes si sensible pour les autres? Ne sortez-vous point d'avec la
duchesse d'Aumont, et faut-il qu'elle vous réduise au pitoyable état
où vous êtes?» Ce discours le surprit, lui qui ne savoit pas qu'elle
fût si bien instruite de ses affaires. Aussi, étant bien éloigné de
croire qu'elle en pût parler si affirmativement: «Vous avez tort,
lui dit-il, de m'accuser de penser à d'autres qu'à vous. Si la
duchesse d'Aumont a quelque intrigue, ce n'est pas moi, et tout ce que
je vous puis dire, c'est que, si vous me voyez en l'état où je suis,
c'est vous qui en êtes cause, et qui...» Elle ne lui laissa pas le
temps d'achever, et reprenant la parole avec véhémence, et même avec
quelque sorte d'aigreur: «Quoi donc! lui dit-elle, ce n'est pas assez
de l'outrage que vous me faites si vous n'y joignez le plus sanglant
reproche qui se puisse faire à une femme? Enfin, c'est donc manque de
charmes que vous vous trouvez aujourd'hui impuissant, et vous avez si
peu de considération pour moi que de me l'oser dire à moi-même?--C'est
mal expliquer ma pensée, répondit Caderousse, et ce que j'ai voulu
dire n'est pas ce que vous dites. C'est la jalousie qui fait l'effet
que vous voyez, et vous n'auriez pas à l'heure qu'il est à me
reprocher mon impuissance, si, lorsque je me sentois prêt à vous
donner des marques d'un assez bon tempérament, je ne me fusse
ressouvenu d'une certaine robe de chambre qu'on m'a montrée à l'armée,
et que le prince de Courtenay[330] m'a fait voir comme venant de
vous.--Que voulez-vous dire par là? interrompit la marquise de
Rambures.--Qu'en amour comme en ambition, répondit Caderousse, on ne
souffre pas volontiers de concurrent. Vous ne lui avez fait présent de
cette robe de chambre que parce que vous l'aimiez; et le moyen de
croire que vous l'ayez oublié, lui qui a de si belles parties
pour les dames? Gros, large, robuste, bien fait; au lieu que je suis
menu, effilé, foible, et enfin n'ayant aucune de ses belles et bonnes
qualités.» Il ne voulut pas encore conter mille histoires qu'il savoit
bien, de peur que le grand nombre ne lui fît connoître qu'on ne
pouvoit estimer une femme qui en avoit tant. Cependant, la marquise ne
voulant pas tomber d'accord de cette vérité, elle lui nia tout ce
qu'il disoit; mais lui n'en voulut rien rabattre. Elle fut obligée de
lui dire que quand même cela seroit, qu'est-ce que cela concluoit si
fort contre elle? qu'à l'âge qu'elle avoit, et ayant toujours été du
monde, ce n'étoit pas une chose extraordinaire qu'elle eût été aimée
d'un honnête homme et d'un homme de qualité: que le prince de
Courtenay étoit tel, et que, quand elle auroit eu quelque
reconnoissance pour lui, c'étoit une chose trop vieille pour en garder
encore le souvenir; que, si cette intrigue se passoit de son temps,
elle ne trouveroit pas à redire à sa délicatesse; mais que, ne le
connoissant pas seulement dans le temps dont il vouloit parler,
c'étoit proprement lui vouloir faire une querelle d'Allemand.

La raison étoit fort bonne, et tout ce qu'il eut à dire fut qu'il en
convenoit, mais que, comme on n'étoit pas maître de ses réflexions, ce
n'étoit pas sa faute si elles avoient produit un accident si funeste.
Au même temps, pour lui faire connoître qu'il ne tenoit pas à lui que
les choses n'allassent mieux, il se remit à la caresser; ce qui
faisant croire à la marquise qu'il falloit qu'il se sentît, elle
oublia la querelle, pour ne pas perdre une si bonne occasion.
Mais, quelque aide qu'elle lui donnât, elle ne put jamais faire passer
une partie de sa vigueur dans le corps de ce pauvre paralytique.
Cependant, le voyant de bonne volonté, elle chercha à l'encourager,
lui disant qu'il ne falloit pas chercher à forcer la nature; que
toutes choses avoient leurs temps; qu'il se porteroit peut-être mieux
après dîner, et pour le réchauffer elle fut chercher des truffes, dont
son cabinet étoit toujours rempli, quoiqu'elle en eût moins besoin que
personne du monde. Il en mangea plutôt par complaisance que pour
croire qu'elles pussent produire l'effet qu'elle espéroit.

Cependant, la marquise ayant ouï dire que d'agréables idées
rappeloient souvent un homme de mort à vie, elle lui parla des charmes
de la duchesse d'Aumont, lui disant qu'elle avoit cru qu'il en avoit
été touché. Il s'en défendit comme de beau meurtre; à quoi elle ne
voulut pas contredire, quoiqu'elle en fût si bien instruite. Ainsi
elle ne continua cette conversation qu'en tant qu'elle lui pouvoit
être utile; elle lui fit donc un détail de tout ce que cette aimable
personne avoit de beau, et s'arrêta longtemps sur sa gorge et sur le
reste de son corps, qu'elle disoit avoir vu plusieurs fois à
découvert. Cette conversation ne manqua pas de ressusciter le pauvre
défunt, de quoi il ne se fut pas plus tôt aperçu qu'il s'approcha
d'elle pour tâcher de réparer sa réputation. Quoiqu'il n'y eût rien de
plus outrageant que cela pour la marquise, elle résolut néanmoins de
n'y pas prendre garde de si près, et, pour se faire faire
l'application du mérite de la duchesse, elle embrassa de nouveau
ce pauvre convalescent; mais, son imagination n'étant pas assez forte
pour soutenir à la réalité d'un squelette l'idée du plus beau corps du
monde, son feu s'éteignit en même temps, et, quoiqu'elle y mît la main
pour le rattiser, les cendres étoient déjà si froides, qu'on eût dit
qu'il n'y en avoit point eu depuis huit jours. Si elle n'avoit espéré
quelque changement après le dîner, elle avoit assez de sujet de se
mettre en colère pour lui dire bien des choses; mais, ne voulant rien
précipiter, elle résolut de se donner patience jusque-là.

Cependant l'on servit à manger, et elle prit soin de lui mettre sur
son assiette tout ce qu'il y avoit de meilleur. Elle eut soin aussi de
ne l'entretenir que de choses agréables, ne sachant néanmoins si tout
cela seroit capable de produire un bon effet. Et, à la vérité,
quoiqu'il parût réjoui de la conversation, et que d'ailleurs il mît
quantité de bons morceaux dans son ventre, il n'y avoit que lui qui
s'enflât, et le reste étoit toujours si languissant que c'étoit
grand'pitié.

Comme on étoit près d'apporter le dessert, et qu'il étoit plus
embarrassé que jamais par la conclusion du repas qui s'approchoit, un
de ses laquais entra, qui lui dit que sa femme étoit extrêmement mal,
et que, s'il la vouloit voir encore avant de mourir, il se devoit
hâter de venir au logis. Quoique cette nouvelle l'affligeât, comme
elle le tiroit d'un grand embarras, il n'y fut pas si sensible qu'il
l'auroit été le matin. Il se leva en même temps, et, priant la
marquise de l'excuser s'il la quittoit si brusquement, il monta
en carrosse et s'en fut chez lui, où il trouva que les choses
n'étoient pas tout à fait si désespérées que le laquais les avoit
faites. Sa femme, qui avoit eu une grande foiblesse, en étoit revenue,
et son mal, qui étoit à proprement parler une certaine langueur, que
les médecins appellent phthisie, donnant lieu de croire que son heure
n'étoit pas encore si proche, il eut de quoi se consoler. Je ne
saurois dire au vrai s'il en rendit grâces au Ciel; mais toujours le
remercia-t-il de ce que cet accident avoit servi à le tirer d'affaire.
Cependant, comme il se doutoit bien que la marquise ne manqueroit pas
d'envoyer savoir des nouvelles de sa femme, il donna ordre
non-seulement qu'on dît à ceux qui viendroient de sa part qu'elle
étoit toujours bien malade, mais qu'il l'étoit aussi lui-même. Pour
cet effet, il s'empêcha de sortir de quelques jours, pendant lesquels
elle l'envoya visiter, et elle y seroit encore venue elle-même si elle
n'eût craint d'apprêter un peu trop à parler dans le monde.

Un contre-temps si fâcheux donna beaucoup de chagrin à cette dame, qui
étoit pleine de vivacité, comme je crois déjà l'avoir dit, et qui de
plus n'avoit point de repos jusqu'à ce qu'elle eût exécuté le dessein
qu'elle pouvoit avoir conçu une fois. Elle se dit néanmoins, pour se
consoler, que l'abattement où elle avoit vu Caderousse étoit un
commencement de la maladie qui venoit de le saisir, et cela servit à
lui ôter quelque soupçon qu'elle avoit eu que c'étoit peut-être par
quelque dégoût qu'il avoit pris pour sa personne.

Tels étoient les sentiments de l'un et de l'autre, lorsque la maladie
de la duchesse de Caderousse, empirant tout d'un coup, fit songer
sérieusement à son mari qu'il en seroit délivré avant deux jours. En
effet, elle rendit l'esprit vingt-quatre heures après[331], entre ses
bras, le priant, s'il l'avoit jamais aimée, d'avoir soin de leurs
enfants[332], et de ne se jamais remarier. Il le lui promit, résolu de
lui tenir parole, et il fut même bien aise qu'elle eût exigé cela de
lui, prévoyant que la marquise de Rambures, se fondant sur son bien
plutôt que sur son mérite, pourroit le solliciter de l'épouser.

D'abord que le grand deuil fut passé, ou, pour mieux dire, qu'il se
fut écoulé quelques jours, pendant lesquels c'est la coutume de
contrefaire l'affligé d'une chose dont on a souvent beaucoup de joie,
il parut dans le monde comme auparavant, et tâcha d'avoir quelque
conversation avec la duchesse d'Aumont, pour savoir d'où venoit sa
colère. Mais elle eut encore plus de soin de le fuir qu'il n'en eut de
la chercher, tellement que ses peines furent inutiles. Il retourna
aussi chez madame de Rambures, qui le reçut plus froidement qu'à
l'ordinaire; de quoi il ne s'étonna pas grandement, parce qu'il la
savoit bizarre et fantasque. Il alla donc toujours son chemin,
c'est-à-dire que, se sentant plus homme qu'il n'avoit fait
l'autre fois, il voulut lui en donner des marques à l'heure même.
C'étoit quelque chose de bien touchant pour une femme de son humeur,
et peut-être qu'elle ne s'étoit jamais fait violence que cette fois-là
sur l'article; mais, s'étant mise en tête de l'épouser, elle lui dit
que ce n'étoit plus le temps; «que la force de l'amitié qu'elle avoit
pour lui lui avoit fait passer autrefois par-dessus toute sorte de
considération; mais que, si ses feux étoient aussi ardents qu'il le
vouloit faire paroître, il en pouvoit chercher l'accomplissement par
des désirs légitimes, et non pas par où il en vouloit venir.» Ce
retour auroit eu de quoi l'affliger, s'il eût été fort amoureux; mais,
y ayant plus de débauche à son fait que de passion, il prit la chose
en raillerie, et lui dit qu'il étoit sûr que ce qu'elle en faisoit
n'étoit que pour l'éprouver; qu'elle savoit à quoi sa femme l'avoit
obligé en mourant, et qu'elle vouloit voir, sans doute, s'il seroit
homme de parole. «A quoi vous a-t-elle donc obligé, Monsieur? lui
répliqua-t-elle.--A ne me jamais remarier, Madame, lui répondit-il, et
vous ne voudriez pas que je faussasse mon serment.» Je ne sais si elle
avoit connoissance ou non de cette circonstance; quoi qu'il en soit,
elle traita cela de bagatelle, et, pour lui rendre le change, elle lui
dit que M. de Rambures l'avoit priée de même, en mourant, d'être sage;
que son exemple la remettoit dans le bon chemin, dont elle n'étoit
sortie que pour l'amour de lui, et qu'elle lui en auroit obligation
toute sa vie.

Elle disoit tout cela d'un si grand sang-froid, que son air valoit
encore mieux que ses paroles; cependant Caderousse ne la pressa
qu'autant qu'il se crut obligé de le faire pour son honneur, et il fut
même ravi de son refus quand il fit réflexion que cela l'eût mis en
concurrence avec plusieurs gens d'épée, un conseiller, deux hommes de
finance, et même quelques bourgeois. La marquise, qui avoit coutume de
succomber à la première tentation, se fit un grand mérite en elle-même
de sa résistance; elle crut que cela lui feroit faire réflexion à ce
qu'il auroit à faire, et que vingt-cinq mille livres de rente, jointes
à une si grande vertu, étoient capables de le rembarquer, quelque
répugnance qu'il eût à un second mariage. Sur ce pied-là, elle alla
tête levée partout, et, pour commencer à faire la réformée, elle se
mit à médire de tout le monde.

Cependant l'on continuoit toujours à jouer chez elle, et Caderousse ne
laissoit pas d'y venir; mais il ne lui disoit plus rien, ce qui la
faisoit enrager. Elle n'étoit pas plus heureuse au jeu qu'en amour,
et, si elle gagnoit une fois, elle en perdoit quatre, ce qui la
désespéroit pareillement. Tous ces sujets de chagrin la rendoient plus
bizarre qu'à l'ordinaire, et par conséquent encore plus désagréable;
tellement que, bien loin que Caderousse songeât à se mettre bien avec
elle, tout son but ne fut que de lui gagner son argent. Le jeu de la
bassette[333] étoit alors extrêmement en vogue à Paris; les
femmes voloient leurs maris pour y jouer, les enfants leur père, et
jusques aux valets: ils venoient regarder par-dessus l'épaule des
joueurs, et les prioient de mettre une année de leurs gages sur une
carte. Madame de Rambures y étoit encore plus chaude que tous les
autres, et, quoiqu'on lui vînt donner tous les matins des leçons pour
savoir la suite des cartes, ou elle ne l'avoit pas bien retenue
jusque-là, ou son malheur étoit plus grand que sa science.

Un jour donc que Caderousse étoit venu de meilleure heure que les
autres, comme la saison n'étoit plus de parler d'amour, elle lui parla
de jouer, et, en étant tombé d'accord, elle se mit à tailler tête à
tête. D'abord elle gagna quelque chose; mais, la fortune changeant
tout à coup, il lui fit un nombre infini d'_Alpiou_ et de _Va-tout_,
tellement qu'en moins de rien il lui gagna non-seulement tout l'argent
comptant qu'elle avoit, mais encore trois mille pistoles sur sa
parole. Une si grosse perte lui ôta le mot pour rire, qu'elle avoit au
commencement du jeu; et, entendant venir du monde, elle n'eut le
temps que de dire à Caderousse qu'elle le paieroit le lendemain, et
qu'elle le prioit seulement de n'en point parler.

La compagnie étant entrée, et tous les joueurs étant venus les uns
après les autres, on demanda des cartes; mais la marquise, qui n'avoit
plus d'argent, s'excusa de jouer sur un grand mal de tête. Le
chevalier Cabre[334], petit homme de Marseille, qu'on avoit vu arriver
à Paris sans chausses et sans souliers, mais qui par son savoir-faire
étoit alors plus opulent que les autres, s'offrit de tailler à sa
place. Chacun le prit au mot, et, ayant choisi des croupiers,
l'après-dînée se passa dans l'exercice ordinaire.

Comme Caderousse sortoit, la marquise l'arrêta et lui dit qu'il
trouveroit le lendemain son argent prêt, mais qu'il vînt de bonne
heure, parce qu'elle vouloit avoir sa revanche. Il lui répondit que la
chose ne pressoit pas, et qu'elle ne devoit pas s'incommoder; mais
elle lui fit promettre qu'il viendroit à deux heures, et, pour lui
tenir parole, elle sortit dès huit heures du matin et fut mettre des
pierreries et de la vaisselle d'argent en gage chez Alvarès[335],
fameux joaillier, pour quatre mille pistoles. Caderousse ne
manqua pas au rendez-vous, et fut payé d'abord; après quoi elle se fit
apporter des cartes, et mit les mille pistoles qui lui restoient dans
la banque. Elles ne lui durèrent pas longtemps: la fortune ayant
continué de favoriser Caderousse, il les lui gagna en deux ou trois
tailles; et, lui demandant à jouer sur sa parole, elle perdit encore
vingt mille écus.

Ce fut alors qu'elle commença à faire réflexion sur sa folie, et, les
cartes lui tombant des mains, elle s'assit, se mit à pleurer, et enfin
à faire toutes les grimaces qu'une femme extrêmement affligée est
capable de faire. Caderousse la regardoit de tous ses yeux, pour voir
à quoi cela aboutiroit, car, enfin, il prétendoit n'avoir pas joué
pour rien; aussi, après avoir serré l'argent qu'il avoit déjà touché:
«Au moins, Madame, lui dit-il, il vous souviendra, s'il vous plaît,
que vous me devez vingt mille écus.--Je le sais bien, Monsieur, lui
répondit-elle, mais je ne suis pas en état de vous les payer de sitôt.
L'argent que vous emportez vient de ma vaisselle d'argent et de mes
pierreries; et, à moins que nous ne nous accommodions, je ne sais que
devenir. Quoi! Madame, lui repartit Caderousse, est-ce que vous
prétendez quelque diminution?--Ce n'est pas ce à quoi je pense,
répliqua la marquise: entre gens comme nous, cela n'est guère en
usage; mais, si vous vouliez écouter une proposition, j'ai ma fille
aînée[336], qui sera un bon parti: je me lierai les mains, et
vous y trouverez bien autant votre compte qu'à vous faire payer de ce
que je vous dois.» Caderousse, qui ne se souvenoit de ce qu'il avoit
promis à sa femme qu'à l'égard de madame de Rambures, c'est-à-dire qu'à
l'égard de sa personne, qui étoit perdue de réputation, étant bien
éloigné d'être dans les mêmes sentiments pour sa fille, qui n'avoit pas
encore été en état de se laisser corrompre, lui répondit que c'étoit une
chose à quoi il falloit qu'elle pensât plus sérieusement, et à quoi il
devoit penser aussi lui-même; que la nuit leur porteroit conseil à l'un
et à l'autre, et qu'il la verroit le lendemain. Elle eut de la peine à
le laisser aller, ou plutôt à lui laisser emporter son argent.

Aussi lui dit-elle que, s'il se résolvoit d'accepter la proposition,
il se donnât bien de garde d'en faire un méchant usage; qu'elle
s'attendoit qu'il le lui rendît, et qu'à moins que de cela il n'y
auroit rien à faire.--Caderousse lui dit qu'elle dormît en repos
là-dessus, et, faisant réflexion à la chose, il la trouva si
avantageuse, qu'il fut dès le lendemain matin dire à madame de
Rambures que, si elle avoit parlé de bonne foi, il étoit prêt de
passer le contrat.

Madame de Rambures, qui n'avoit pas dormi de toute la nuit, de crainte
qu'il ne la rebattît encore de la dernière volonté de sa femme, fut
ravie de se voir à la veille de ravoir son argent, et, envoyant
quérir à l'heure même son notaire, le contrat fut dressé sans y
appeler aucuns parents. En effet, il n'y avoit guère d'apparence
qu'ils eussent consenti à une chose si désavantageuse pour
mademoiselle de Rambures, laquelle étoit une grosse héritière et d'une
des meilleures maisons de Picardie.

La chose étant arrêtée de la sorte, madame de Rambures lui dit que
c'étoit au moins à condition qu'il seroit fidèle à sa fille, et qu'il
ne reverroit plus la duchesse d'Aumont. Et comme il vouloit toujours
lui nier qu'il eût jamais été bien avec elle, elle lui dit qu'elle ne
parloit point sans savoir; que, sans rappeler le passé, elle avoit
pris assez d'intérêt en lui pour s'éclaircir de leur intrigue; et
là-dessus, lui contant tout ce que nous avons rapporté ci-devant, elle
le mit dans un si grand étonnement qu'il eut peine à croire ce qu'il
entendoit.

Il falloit qu'elle prît ce temps-là pour lui faire un tel aveu, car
dans un autre il ne lui auroit jamais pardonné cette tromperie.
Cependant il lui demanda si elle avoit encore la lettre de la
duchesse, et, ayant su que oui, il la pria de la lui rendre, lui
promettant, moyennant cela, et moyennant aussi qu'elle gardât le
secret, de ne lui en jamais rien témoigner.

La marquise lui promit l'un et l'autre, et, lui ayant rendu la lettre,
il s'en fut trouver la duchesse d'Aumont, à qui, après avoir fait un
récit sincère de tout ce qui s'étoit passé, il dit qu'il étoit sur le
point d'épouser mademoiselle de Rambures, qui étoit un mariage
avantageux; que néanmoins le procédé de la mère étoit si cruel,
qu'il romproit toutes choses, si cela la satisfaisoit; qu'elle venoit
de lui rendre sa lettre, qu'il lui rapportoit avec protestation qu'il
n'avoit jamais été homme à lui faire une réponse pareille à celle
qu'elle avoit reçue, que, bien loin de là, il l'avoit toujours autant
aimée et autant estimée que quand elle avoit eu de la bonté pour lui;
qu'il ne disoit point cela par intérêt, étant à la veille d'épouser
une femme avec laquelle il s'efforceroit de bien vivre, mais pour lui
faire seulement connoître la vérité. Madame d'Aumont trouva ce procédé
fort sincère, mais fort peu galant. Faisant mine néanmoins d'en être
la plus contente du monde, elle lui répondit qu'elle seroit au
désespoir de s'opposer à son bonheur; qu'elle souhaitoit qu'il eût
toute sorte de contentement dans son mariage; qu'elle le prioit
seulement d'épargner la réputation de celles qui avoient eu de la
considération pour lui.

Madame d'Aumont étoit en l'état que nous venons de dire quand le
marquis de Biran fit dessein de l'aimer. Son entreprise n'étoit pas
difficile dans le fond, puisqu'elle avoit déjà été sensible;
cependant, à bien examiner toutes choses, elle l'étoit plus qu'on ne
pensoit: car, soit que cette dame eût du chagrin de l'affaire de
Caderousse, ou qu'elle voulût plaire à son mari, qui continuoit dans
sa dévotion, elle s'y étoit jetée elle-même, ou du moins elle en
faisoit semblant; de sorte que les dames de la Cour la citoient à
leurs filles, les maris à leurs femmes, comme un exemple de vertu.
Biran, qui avoit eu plusieurs commerces qui lui avoient appris qu'il
n'y avoit rien si de trompeur que les apparences, ne s'étonna
point des discours qu'elle lui tint à la première entrevue, non plus
que de lui voir un habit à grandes manches[337], tel qu'en portent
toutes les femmes qui sont bien aises de faire accroire qu'elles sont
dévotes. Elle lui dit qu'elle ne savoit si elle le devoit voir, lui
qui étoit perdu de réputation dans le monde; qu'il aimoit également le
vin et les femmes, et que, pour un homme de condition, il menoit une
vie si débordée, qu'il n'y en avoit point de pareille; qu'elle avoit
ouï faire mille histoires de lui, mais toutes si désavantageuses,
qu'elle ne pouvoit s'en ressouvenir sans horreur; que c'étoit dommage
qu'il employât si mal son esprit, lui qui en avoit tant, et qui auroit
pu se procurer quelque bonne fortune; que toutes les dames le devoient
fuir comme la peste, lui qui n'en voyoit pas une qu'il n'allât dire
aussitôt tout ce qu'il savoit et tout ce qu'il ne savoit pas; que
l'indiscrétion étoit la plus méchante qualité qu'un homme pût avoir,
et que tous ceux, comme lui, qui en étoient entachés, n'étoient bons
qu'à pendre.

Biran la laissa dire tout ce qu'elle voulut; mais, après qu'elle eut
déchargé son petit coeur, il lui dit qu'il ne s'étonnoit pas que la
médisance l'eût si peu épargné; qu'il ne vouloit pas nier qu'il eût
fait de petits tours de jeunesse; mais que ce qui les avoit fait
éclater, c'est qu'il étoit en compagnie de gens qui faisoient trophée
de leurs débauches; que, s'ils l'eussent voulu croire, elles
n'auroient pas passé les murailles où elles avoient été faites; mais
que, pour son malheur, ils ne s'étoient pas trouvés de son sentiment;
qu'il vouloit dorénavant se séparer d'eux, et mener une vie plus
conforme à son inclination; qu'il lui avouoit que son penchant étoit
pour les dames, et même pour la pluralité; mais qu'il ne vouloit plus
avoir d'attache que pour une seule personne, c'est pourquoi il la
choisiroit telle qu'elle en vaudroit la peine.

Biran crut en avoir assez dit de ce premier coup, et, la retournant
voir fort souvent, il l'accoutuma peu à peu à la laideur de son
visage: car, pour être fils d'une femme qui avoit passé en son temps
pour une fort belle personne[338], et d'un père qui avoit eu bonne
mine, il avoit un nez si épouvantable, qu'un chien de Boulogne[339]
qui en auroit un pareil seroit regardé avec admiration. Quoi
qu'il en soit, son esprit suppléa bientôt à ce défaut[340]. La
duchesse, qui se faisoit un plaisir merveilleux de ses saillies,
oublia dans un moment sa dévotion, et, quoiqu'elle se fût fait un
grand mérite auprès de son mari de courre souvent les églises, elle
n'eut plus de soin de lui donner ce contentement. Comme Biran étoit
homme à découvrir bientôt les sentiments d'une femme, il s'aperçut
dans un moment de ce qui se passoit dans son coeur, et, ne voulant
pas être longtemps sans voir ce qu'il avoit à espérer de ses services,
il lui écrivit cette lettre:

LETTRE DU MARQUIS DE BIRAN A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Il vous doit être bien glorieux d'avoir réduit un débauché à la
    raison. Je n'avois jamais aimé que je n'en eusse fait une
    déclaration à la même heure: l'on avoit beau me dire que cela
    marquoit peu d'amitié, je ne suivois que mon penchant, et je le
    suivrois peut-être encore, si je n'étois tombé entre vos mains.
    Cependant, quelque considération qu'on ait pour les gens, on
    n'est point obligé à un silence perpétuel. Il y a un mois que je
    vous vois sans vous l'avoir osé dire: et vous devez être si
    contente de ce triomphe, que vous n'en devez pas exiger un plus
    grand._

La duchesse d'Aumont, malgré toute sa dévotion, avoit bien reconnu que
Biran n'étoit pas insensible. Pour faire la prude, elle s'étoit
demandé plusieurs fois à elle-même comment elle en useroit quand
il viendroit à se découvrir; mais, quoiqu'elle eût fait résolution de
l'éprouver longtemps devant que de lui faire connoître la moindre
chose, elle ne se put empêcher de lui faire cette réponse:

RÉPONSE DE LA DUCHESSE D'AUMONT AU MARQUIS DE BIRAN.

    _Je ne sais à quoi attribuer les sentiments que j'ai pour vous.
    Je sais bien que je ne vous aime pas assez pour dire que votre
    déclaration me plaît; mais aussi je ne vous hais pas assez pour
    m'en offenser. Après m'être bien examinée, je ne puis croire
    autre chose sinon qu'il entre un peu de vanité dans mon fait. Je
    sens que je serois ravie de faire dire que vous seriez devenu
    honnête homme auprès de moi. C'est donc à vous à voir si vous
    voulez changer de vie, car sans cela je ne saurois me résoudre à
    vous voir, et je vous dirois franchement que vous pouvez prendre
    parti ailleurs._

C'en étoit assez dire à un homme intelligent pour lui faire voir qu'il
étoit heureux. Aussi Biran ne manqua pas de lui aller assurer à
l'heure même qu'il ne vouloit plus vivre que de la manière qu'elle lui
ordonneroit. Cependant, comme il étoit jeune, et qu'auprès d'une belle
femme son tempérament le rendoit toujours amoureux, il s'exprima avec
tant d'agrément, qu'après qu'elle eut tiré promesse qu'il seroit plus
discret qu'il n'avoit été avec les autres, elle lui permit d'espérer.
Biran lui baisa la main en signe de remerciement; mais elle
s'approcha si près de lui, pour voir peut-être s'il ne puoit
point[341], qu'elle lui donna si belle, qu'il la baisa. Elle y trouva
tant de plaisir, qu'elle ne se souvint pas que, pour soutenir son
caractère de prude, il falloit faire semblant, du moins, de se
retirer; et Biran, de son côté, ayant trouvé une haleine admirable, se
sentit transporter: de sorte, en un instant, que la force de son
tempérament lui fit faire une chose qui arrive assez souvent aux
jeunes gens. Quand la duchesse n'auroit pas été assez habile pour s'en
apercevoir, sa jupe, qui étoit toute gâtée, ne lui permettoit pas d'en
douter. Elle ne sut dans ce moment quel parti prendre, ou de la
sévérité, ou de la douceur: car, si, d'un côté, elle n'étoit pas
fâchée de le voir si sensible, elle n'étoit pas bien aise, de l'autre,
que cet accident l'eût remis dans un état plus modéré, et qui lui
donnoit moins de plaisir. Ainsi, comme, toute dévote qu'elle vouloit
paroître, elle étoit personne à se laisser maîtriser par ses sens,
elle se fâcha de ce qui venoit d'arriver, et lui dit qu'elle étoit
ravie qu'il n'eût pas tardé plus longtemps à se faire connoître; qu'il
étoit sans façon du moins, s'il étoit peu respectueux, mais que cela
suffisoit pour la rendre sage.

Biran, qui avoit peur qu'elle ne prît l'autre parti pour n'être pas en
état de lui rendre service si tôt, lui répondit qu'il s'étonneroit de
se voir quereller, s'il ne savoit que toutes les dames étoient
injustes; que c'étoit à lui à se plaindre de ce qu'elle l'obligeoit à
tant de respect; qu'il se voyoit contraint de prendre des plaisirs
qu'elle auroit pu rendre plus grands si elle avoit voulu; qu'il ne
pouvoit que faire si la jupe étoit gâtée; qu'elle savoit comment cela
arrivoit; qu'il n'y avoit qu'à en avoir une autre, et que, si elle en
vouloit une toute semblable, il n'y avoit pas si longtemps qu'elle
l'avoit achetée que le marchand n'en eût encore de quoi en faire une à
la pièce. Cette petite dispute se termina bientôt: Biran, qui avoit de
grandes ressources, fut dans un moment ressuscité, et, voulant faire
un meilleur usage de ses forces qu'il n'avoit fait l'autre fois, il
chercha à faire sa paix par des caresses. La dame, qui n'avoit pas vu
renaître les plaisirs si promptement, ni avec Caderousse, ni avec son
mari, fut touchée d'un si grand témoignage d'amour; et, comme elle
étoit encore échauffée de ses premiers mouvements, elle ne fit qu'une
résistance si médiocre, que Biran la jeta sur un lit. Elle éprouva là
que ceux qui ont dit qu'il ne falloit jamais mesurer un homme à la
taille ont raison: car, quoique Biran ne fût qu'un demi-homme en
comparaison des deux dont elle avoit tâté, il en fit autant lui seul
qu'ils en faisoient tous deux ensemble. Comme elle le vit si emporté,
elle le pria de se modérer un peu, lui faisant entendre que les choses
violentes n'étoient pas de longue durée. Mais il lui dit qu'elle
verroit encore tout autre chose quand il seroit en haleine; ce qui
l'auroit beaucoup réjouie, si elle n'eût su qu'il étoit Gascon.

Ils avoient pris tous deux tant de goût au métier, qu'ils ne s'étoient
pas aperçus qu'il y avoit un juste-au-corps[342] du duc d'Aumont sur
le lit, que les valets de chambre avoient oublié par mégarde. Après le
premier acte, Biran le remarqua et dit à la duchesse qu'il le falloit
ôter. Mais elle, pour lui faire voir le mépris qu'elle avoit pour son
époux, lui dit qu'elle voudroit qu'il y fût aussi, et qu'elle le
feroit servir lui-même de matelas. Cette réponse ne plut pas à Biran,
tout débauché qu'il étoit, et il crut qu'une femme qui étoit capable
de dire une chose comme celle-là l'étoit encore de tout faire sans
rougir. Néanmoins elle lui recommanda le secret, s'il vouloit que leur
commerce durât longtemps. Cependant, pour faire accroire au monde que
sa dévotion n'étoit pas ralentie, elle fut le même jour à
l'Hôtel-Dieu, où, de la même main dont elle avoit touché ce que je
n'ose dire, elle ensevelit un mort.

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d'autres, mais de moindre
rapport pour la dame que n'avoit été celle-là; ce qui lui fit dire à
Biran qu'elle ne s'étoit pas méprise quand elle avoit dit qu'il étoit
Gascon. Le duc ne s'aperçut nullement de ce commerce, et fut au
contraire si infatué de sa femme, qu'il commença à prôner
lui-même sa vertu. Cependant les trois amis se demandoient souvent des
nouvelles de leurs maîtresses; en quoi il n'y eut que le chevalier de
Tilladet qui fut de bonne foi: car il dit tout d'un coup, sans se
laisser donner la gêne, que la duchesse de la Ferté étoit la meilleure
femme du monde et de la meilleure composition; que cependant il ne
croyoit pas qu'elle l'obligeât à être constant; qu'elle étoit d'un
appétit désordonné, et qu'il faudroit avoir d'autres forces que les
siennes pour ne pas tomber sur les dents. Biran et Roussi lui
répondirent que c'étoit peut-être sa faute; que, quand on s'attachoit
auprès des dames, il falloit renoncer à tous ses amis, et qu'il
n'avoit peut-être pas encore quitté le comte de Tallard. Il leur avoua
qu'il le voyoit bien quelquefois, mais que, depuis que Tallard s'étoit
mis en tête de faire monsieur le duc cocu, j'entends à l'égard de la
comtesse de Maré[343], sa maîtresse, il n'avoit plus de considération
pour lui; qu'il s'étonnoit comment le plaisir d'avoir le reste d'un
prince du sang étoit si grand qu'il en fît oublier d'autres où l'on
avoit paru si sensible; que pour lui, bien loin d'en être de même, il
étoit tout prêt à retourner à ses anciennes inclinations; qu'il y
trouvoit quelque chose de plus solide et de plus touchant qu'avec les
femmes; qu'elles avoient toutes des défauts dont il ne se pouvoit
accommoder, et qu'en un mot il n'en avoit point trouvé, depuis qu'il
étoit au monde, qui ne fussent comme si elles venoient d'accoucher;
que, petites et grandes, elles étoient toutes de même taille à un
certain endroit de leur corps; que pour lui la nature lui avoit été
assez ingrate pour ne pas avoir sujet de s'en louer; qu'une des plus
belles qualités étoit de se connoître, et que, grâce à Dieu, celle-là
ne lui manquoit pas.

Biran et Roussi trouvèrent qu'il avoit raison en beaucoup de choses,
et peu s'en fallut qu'il ne les dégoûtât de leurs maîtresses.
Cependant, comme elles récompensoient ces défauts par quelque chose
d'assez engageant, ils ne voulurent pas tout à fait se régler sur lui.
On demanda à Roussi en quels termes il en étoit avec la sienne, à quoi
il répondit qu'il étoit assez malheureux pour en être mal traité. Le
chevalier de Tilladet s'écria, là-dessus, que cela étoit impossible,
qu'elle étoit de trop bonne race, et qu'il leur vouloit donner le
change. En effet, la dame n'étoit pas si cruelle qu'il le vouloit
faire accroire, et, quoiqu'il n'en eût pas encore tiré les dernières
faveurs, elle lui avoit fait comprendre qu'il ne tenoit pas à elle, et
qu'elle ne manqueroit pas dès qu'elle le pourroit.

Cette dame, qui étoit de belle taille, au corps de fer près, qu'elle
portoit comme ses deux soeurs, et dont le visage étoit d'ailleurs
extrêmement agréable, avoit un mari le plus contrefait de tous les
hommes. Esope, qu'on nous représente comme un magot, étoit un ange
auprès de lui; car il étoit de la taille d'un nain, avoit le nez et
les lèvres horribles, et, pour achever de le peindre, il lui sortoit
de l'un une écume perpétuelle, pendant qu'il couloit de l'autre une
matière dont on reprend souvent les petits enfants. Si l'on examine le
reste, c'est encore pis, si cela peut se dire: il est bossu
devant et derrière, a les bras plus courts l'un que l'autre, et,
jusqu'aux jambes, on ne voit rien qui ne fasse peur. Cependant, ayant
tant sujet de se plaindre de la nature, elle l'a récompensé d'une
belle qualité: il a de grands talents pour les dames; et si sa figure
ne rendoit tout ce qui vient de lui désagréable, il pourroit suffire à
toutes celles qui en voudroient tâter. Cela est cause qu'il se rabat
sur la première venue, et il en a souvent des faveurs qui l'obligent
d'avoir recours au chirurgien.

Une aventure comme celle-là l'avoit brouillé avec sa femme, à qui il
avoit déjà fait le même présent plusieurs fois. Ainsi, comme elle ne
couchoit plus avec lui, elle fit entendre au comte de Roussi qu'elle
avoit assez d'estime pour lui accorder toutes choses, mais que la
conjoncture demandoit qu'il se donnât patience. Cependant, pour
entretenir chalandise, elle lui dit qu'il pouvoit toujours prendre
d'avance ce qu'elle lui pouvoit accorder, et il se trouva si heureux
de ces accessoires qu'il jugea que sa fortune n'auroit point de
pareille s'il en pouvoit jamais venir plus avant.

La querelle du duc et de la duchesse avoit fait grand bruit dans le
monde, et, comme le duc avoit récidivé plusieurs fois et que la
duchesse avoit juré qu'elle ne le lui pardonneroit plus, on n'osoit
presque s'entremettre de les réconcilier. Si le comte de Roussi se fût
déclaré auparavant, il auroit empêché cet éclat, et l'envie qu'elle
auroit eue de tâter de l'amant lui auroit fait souffrir le mari avec
tous ses défauts. Mais par malheur il n'étoit venu qu'après la
querelle, si bien qu'il eut le temps de s'ennuyer. Pour ce qui
est de la duchesse, quoiqu'elle ne manquât pas d'appétit, elle prenoit
son mal en patience, d'autant plus qu'elle voyoit son amant devenir
tous les jours de plus en plus amoureux. Elle croyoit donc le lier par
des chaînes si fortes qu'elle les rendroit éternelles; et, comme elle
espéroit que le temps amèneroit toutes choses, elle vivoit, comme on
dit, d'espérance.

La duchesse de La Ferté étoit la plus mécontente des trois. Le
chevalier de Tilladet tâchoit à faire comprendre à Tallard que la
comtesse de Maré ne lui donneroit jamais les plaisirs qu'ils avoient
eus ensemble, et sur ce pied-là il prétendoit le réchauffer. Mais lui,
qui se faisoit un plaisir de débusquer le fils du premier prince du
sang, bien loin de l'écouter, persistoit dans son entreprise, où il
eut un si heureux succès que le duc d'Enghien[344], jaloux de se voir
en concurrence avec lui, résolut de quitter la comtesse.

Comme, selon ce qu'en dit Bussy, qui est un excellent auteur en ces
sortes de choses, le nombre touche beaucoup une femme, celle-ci fit ce
qu'elle put pour le retenir; mais le duc d'Enghien, sachant qu'elle
avoit envoyé la nuit même un courrier à Tallard, à qui elle mandoit
des choses extrêmement tendres, il s'en fut chez elle, où, ajoutant à
l'air chagrin qu'il a naturellement celui qu'il avoit par accident, il
lui dit qu'elle étoit indigne de l'amour d'un prince comme lui;
qu'elle savoit que, depuis qu'il l'aimoit, il avoit eu autant de
complaisance pour elle que si c'eût été une reine; qu'il s'en étoit
brouillé avec la duchesse[345], qui étoit la meilleure femme du monde;
que Monsieur le prince son père[346] n'en avoit pas été plus content;
qu'il lui avoit prédit plusieurs fois ce qui lui arrivoit aujourd'hui,
mais qu'il avoit toujours été si aveuglé qu'il n'en avoit voulu rien
croire; qu'elle verroit si Tallard feroit pour elle ce qu'il avoit
fait; que ce n'étoit pas pour lui reprocher, mais que les marques de
son amour avoient paru si éclatantes que Corneille le jeune avoit pris
sujet de là de faire la pièce de _l'Inconnu_. En effet, c'étoit ce duc
qui lui avoit fourni une partie de sa matière, par les fêtes qu'il lui
avoit données, et il n'y avoit ajouté qu'un peu d'intrigue[347].

La comtesse nia fortement le commerce qu'elle avoit avec Tallard, et,
prenant le parti de la dissimulation, parti assez ordinaire aux
femmes, elle lui dit que c'étoit comme cela qu'en usoient ceux
qui vouloient se dégager; que les prétextes ne manquoient jamais, mais
que la difficulté étoit de justifier ce qu'on disoit. Elle en alloit
dire bien davantage, si le duc d'Enghien, perdant patience, n'eût tiré
une lettre de sa poche, que ses bienfaits lui avoient fait recouvrer
des mains de ceux qu'elle employoit dans ses amours, et, la lui
faisant voir, il lui demanda, tout en colère, si c'étoit là un
prétexte ou une vérité. Il est aisé de juger de sa confusion à cette
vue: elle demeura un quart-d'heure comme s'il lui eût coupé la langue,
pendant quoi le duc ne discontinua point ses reproches. Enfin, étant
las de tant parler, il passa aux effets, qui fut de casser des
porcelaines dont il lui avoit fait présent. Elle se jeta sur lui pour
l'empêcher de faire un plus grand désordre, ce qui l'irrita encore
davantage. En effet, il fit réflexion, dans ce moment, qu'une femme
qui avoit été si insensible à tout ce qu'il lui avoit dit, et qui
l'étoit si fort à une perte de si petite conséquence, ne l'avoit
jamais aimé que par intérêt.

Ainsi il recommença à se venger sur ce qu'il lui avoit donné, et ce
fut un si grand fracas qu'on n'en avoit jamais vu de pareil. La
comtesse, voyant tant d'emportement, lui dit qu'elle s'en plaindroit
au Roi, et qu'il n'entendoit pas qu'on traitât de la sorte une femme
de sa qualité. Mais lui, qui étoit fier au delà de l'imagination, lui
fit réponse qu'il ne savoit à quoi il tenoit qu'il ne lui fît couper
la jupe. Si elle eût eu autant de force que de courage, elle l'auroit
dévisagé après ces paroles. Aussi se jeta-t-elle sur lui toute
furieuse, et le duc fut obligé de lui donner un soufflet pour se
dégager de ses mains.

Il sortit ensuite, pour n'être pas obligé de recommencer un combat si
indécent. Mais à peine fut-il hors de sa chambre, que, presque aussi
tranquille que si de rien n'eût été, elle ne songea qu'à faire tirer
les meubles d'un logis au cul-de-sac de Saint-Thomas du Louvre qu'il
lui avoit meublé, et où ils se voyoient souvent. Elle monta donc
promptement en carrosse; mais le duc, après s'en être allé à l'hôtel
de Condé, ayant fait réflexion qu'elle aimoit assez son profit pour se
les vouloir approprier, s'y en fut lui-même et la trouva déjà qui
déménageoit. Ce fut un sujet de nouvelle querelle, mais elle ne dura
pas tout à fait tant que l'autre, car la comtesse, ne se tenant pas si
forte en cet endroit qu'elle faisoit chez le maréchal son père[348],
fut obligée de filer doux, bien fâchée néanmoins qu'une si bonne proie
lui échappât.

Ce fut ainsi que finit l'intrigue du duc d'Enghien et de la comtesse
de Maré: ce qui obligea le maréchal de Grancey de retrancher une
partie de ses domestiques, pour l'entretien desquels le duc
fournissoit à l'appointement; car ce bonhomme, qui n'avoit pas
l'esprit trop bien timbré, s'étoit mis en tête que le duc
d'Orléans[349], qui aimoit sa cadette[350], l'épouseroit, et que le
duc d'Enghien feroit la même chose s'il pouvoit devenir veuf. Sur
ce pied-là, c'étoit quelque chose à voir que sa maison: rien n'y
manquoit, que d'avoir des officiers par quartier[351]; et, hors de
cela, l'on y faisoit tout aussi bonne chère qu'on pouvoit faire chez
le Roi.

Quoi qu'il en soit, cette affaire s'étant terminée de la sorte,
Tallard prit la place du duc d'Enghien, ce qui fit perdre espérance au
chevalier de Tilladet de le posséder entièrement. La duchesse de La
Ferté, qui savoit que c'étoit là la raison pour laquelle il n'en usoit
pas avec elle comme elle l'y croyoit obligé, fut ravie de cet
obstacle; et, comme elle étoit plus emportée que sa soeur de
Vantadour, elle lui continua ses faveurs, quoiqu'elle eût autant de
lieu qu'elle de les lui refuser. En effet, elle s'étoit brouillée avec
son mari, qui étoit un bon ivrogne, et qui, sans prendre garde qu'il
ne pouvoit rien dire contre elle qui ne rejaillît sur lui, étoit le
premier à en faire des médisances.

Tilladet, faute de mieux, entretint cette intrigue pendant quelque
temps, et, le hasard ayant voulu qu'elle devînt grosse de son
fait, ce fut une étrange alarme. Comme Tilladet n'avoit pas pour elle
cet amour délicat qui fait qu'on craint pour la personne aimée, il lui
dit, quand elle lui fit confidence de cet accident, qu'elle avoit tort
de s'en mettre en peine; que son mari n'étoit pas plus à craindre pour
elle que le maréchal[352] son père ne l'avoit été pour sa femme;
qu'elle avoit eu un enfant du duc de Longueville dans le temps qu'elle
ne couchoit point avec lui; qu'elle ne s'en portoit point plus mal
pour cela, ni qu'elle n'en alloit pas moins la tête levée.

Ces raisons ne satisfirent point la duchesse de La Ferté; au
contraire, elle se scandalisa de lui voir des sentiments si
indifférents, et, ayant pleuré et gémi pendant une heure, elle trouva
moyen de l'attendrir, ce qui étoit une chose fort extraordinaire pour
lui. Cependant, comme il n'étoit pas un homme de grand expédient, il
lui avoua franchement qu'il ne savoit quel emplâtre y mettre; mais
que, si elle vouloit, il avoit des amis qui étoient assez éveillés
pour l'assister au besoin. D'abord que la duchesse l'entendit parler
de la sorte, elle fit encore plus de cris qu'elle n'avoit fait
auparavant; elle lui demanda s'il étoit fou de vouloir dire ces sortes
de choses à personne, et si ce n'étoit pas proprement la vouloir
perdre.

Tilladet, pour lui faire quitter tout d'un coup ces vaines frayeurs,
crut qu'il n'étoit pas besoin de finesses avec elle, et, lui avouant
ingénuement que son amour n'étoit point un coup de l'étoile, mais
une chose préméditée entre Biran, Roussi et lui, il la fit trembler
quand elle vint à faire réflexion que son secret étoit entre les mains
de gens accoutumés à ne céler que ce qu'ils ne savoient pas. Elle en
fit de grands reproches à Tilladet, qui, bien loin de lui dire quelque
chose pour la consoler, lui soutint que le seul moyen de la tirer
d'affaire étoit de leur faire part encore de ce qui se passoit. Enfin,
après bien des paroles de part et d'autre, la duchesse, qui ne pouvoit
être dans un pire état que celui où elle se trouvoit, consentit à
tout; si bien que Tilladet dit à Biran et à Roussi dans quel embarras
ils se trouvoient.

Toute l'affaire roula sur Biran, qui étoit plus intrigant que l'autre.
Aussi Tilladet ne lui eut pas plutôt fait son rapport, qu'il lui dit
qu'il y trouveroit bientôt remède. Celui qu'il y trouva fut de faire
une partie de débauche avec le duc de La Ferté, qui étoit de ses amis;
c'est-à-dire ami de cour, car je ne prétends pas que ce mot signifie
ce qu'il devroit signifier. La Ferté, qui étoit toujours prêt pour ces
sortes de choses, accepta le rendez-vous, qui étoit à l'Alliance[353],
dans la rue des Fossés, au faubourg Saint-Germain. Roussi fut de la
débauche avec le duc de Ventadour et Biran, qui alloit à ses fins et
qui en auroit joué une douzaine comme eux; il leur dit, quand il les
vit en pointe de vin, que leur exemple ne lui donnoit point
d'envie de se marier; que leurs femmes portoient le haut de chausse,
et qu'il ne leur étoit pas permis de coucher avec elles quand ils
vouloient.

Ventadour, écumant de la bouche comme un cheval qui se joue de son
mors, se trouva choqué de ces paroles, et lui répliqua que, s'il ne
couchoit pas avec sa femme, c'étoit parce qu'il en avoit de plus
belles. Mais Biran lui contredisant tout exprès, il le mit tellement
en colère, qu'il jura qu'il ne seroit pas plutôt chez lui qu'il lui
passeroit son épée au travers du corps, ou qu'elle lui obéiroit. Pour
ce qui est du duc de La Ferté, il n'avoit pas été si longtemps sans
faire paroître son extravagance; il avoit déjà tiré tout ce qu'il
portoit, et, l'ayant montré à la compagnie, il dit qu'il vouloit qu'on
le lui coupât s'il ne faisoit son devoir dès qu'il seroit arrivé à sa
maison. C'étoit un plaisir de voir la passion de ces deux hommes, qui
étoient aussi fous l'un que l'autre; mais ce qui étoit encore plus
plaisant, c'est que Biran et Roussi faisoient mine de n'en vouloir
rien croire. En quoi celui-ci jouoit d'autant mieux son personnage
qu'il espéroit qu'une pareille action l'alloit mettre au comble de la
joie.

Ils quittèrent ces deux ducs en leur faisant ainsi la guerre, de quoi
ceux-ci étant encore tout remplis en arrivant chez eux, ils montèrent
d'abord dans la chambre de leurs femmes, où ils débutèrent par des
juremens. La duchesse de La Ferté, qui, en conséquence des avis que
Biran avoit donnés à Tilladet, avoit été avertie par lui de tout le
manège, fit semblant de trembler à sa voix, et, quoique son ordinaire
fût de parler plus haut que lui, elle ne sonna mot en cette
occasion. La Ferté, qui se faisoit un point d'honneur de tenir parole
à Biran et à Roussi, la voyant si souple, se coucha auprès d'elle, où
il tâcha de se mettre en état de la caresser. La duchesse, qui savoit
jouer son rôle, fit la pleureuse, se plaignit qu'il ne la recherchoit
que lorsqu'il revenoit de débauche, et par de petites résistances elle
l'anima tellement, qu'elle crut qu'il pourroit accomplir l'oeuvre
dont il n'avoit auparavant que la volonté. En effet, toutes choses se
passèrent selon son désir; après quoi, son mari ne demandant qu'à
dormir, il passa toute la nuit d'une pièce, pendant que de son côté
elle eut sujet d'avoir plus de repos. Quand La Ferté eut cuvé son vin,
elle voulut le lendemain matin le faire retourner à l'ouvrage, soit
que le métier lui plût ou qu'elle eût peur qu'il ne se ressouvint pas
de ce qui s'étoit passé; mais il se trouva si pesant, qu'après avoir
essayé d'en venir à bout, il fut obligé de faire retraite.

Cependant Roussi étoit aux écoutes pour savoir ce qu'il avoit à
espérer de ses petits soins; mais il avoit manqué à une chose, qui
étoit d'avertir sa maîtresse; tellement que, le duc de Ventandour s'y
étant pris aussi brutalement avec elle que La Ferté avoit pu faire
avec sa femme, elle ne voulut jamais le souffrir. Le petit bossu jura
et pesta de bonne sorte; mais, s'étant aguerrie à tout cela depuis
qu'elle étoit avec lui, elle le laissa dire et ne fit que ce qu'elle
voulut.

Roussi, sachant de quelle manière la chose s'étoit passée, lui en sut
non-seulement mauvais gré, mais pensa encore se brouiller avec elle.
Il lui reprocha que c'étoit le considérer bien peu que d'avoir
trouvé une si belle occasion et ne s'en être pas servie. Elle ne put
disconvenir de l'un, mais nia l'autre fortement, rejetant sur lui
toute la faute, dans laquelle elle lui assura qu'elle ne seroit jamais
tombée s'il lui eût fait part de ce qui se passoit. Il fallut bien
qu'il s'en contentât, et de la petite oie, qu'elle lui continua en
attendant mieux. Cependant, quoi que ce fût quelque chose de beau que
ce qu'elle lui donnoit, y ayant peu de corps semblables au sien, si ce
n'est celui de la duchesse d'Aumont sa soeur, comme l'appétit croît
en mangeant, il se sentoit excité tous les jours de plus en plus à la
consommation du plaisir entier. La duchesse de même ne pouvoit sentir
de telles amorces sans désirer la même chose. Ainsi leurs désirs étant
communs, ils s'émancipèrent à de petites libertés qui les firent
tomber insensiblement dans le précipice qu'ils avoient évité depuis si
longtemps. La duchesse, qui avoit peur des suites, n'eut pas plutôt
commis la faute qu'elle s'en repentit. Elle s'en prit à ses yeux; mais
Roussi, lui remontrant qu'elle retrouveroit l'occasion qu'elle avoit
perdue avec son mari, la consola tellement, qu'elle se résolut de
s'abandonner à la Providence. Il eut donc tout ce qu'il souhaita ce
jour-là, et quelques autres suivans. Mais le duc de Ventadour, qui
avoit passé sa fantaisie ailleurs, ne lui ayant rien dit, la crainte
du tablier fit qu'elle se priva d'un plaisir où elle étoit encore plus
sensible qu'une autre.

Ce fut de grandes alarmes jusqu'au temps qu'elle put avoir des marques
de sa stérilité. Mais enfin, ayant vu ce qu'elle désiroit de
voir, tout se calma, à la réserve de son amour. En effet, comme elle
avoit éprouvé des forces qui n'étoient pas ordinaires, la privation
d'un tel plaisir lui fit tant de peine, que pour avoir une couverture,
elle témoigna à tout le monde que, puisque Dieu lui avoit donné un
mari, elle seroit bien aise de vivre dorénavant avec lui en meilleure
intelligence. Quoiqu'on ait toujours du penchant à juger mal de son
prochain, on crut qu'une si grande résignation étoit l'effet des
conversations fréquentes qu'elle avoit avec la duchesse d'Aumont, car
celle-ci étoit toujours regardée comme une béate[354], et Biran, qui
avoit accoutumé d'être indiscret, avoit été si sage à son égard, que
personne ne se doutoit de leur intrigue. En effet, il eût été
difficile de la soupçonner sans passer pour médisant; car elle ne se
contentoit plus d'ensevelir les morts, elle alloit encore les mettre
en terre: ce qui lui donnoit une si grande réputation, que, si elle
fût morte dans ce moment, on l'auroit sans doute canonisée.

L'Avocat, dont il a été parlé dans la première partie de cet
ouvrage[355], sachant que la duchesse de Ventadour faisoit tant
d'avances pour se raccommoder avec son mari, voulut en avoir le
mérite. Il les vit séparément l'un et l'autre, et, leur ayant fait
trouver bon qu'il leur donnât à manger, il emprunta une maison à un
village au-dessous de Montmartre, où il leur fit bonne chère.
Plusieurs autres personnes s'y trouvèrent aussi et le louèrent fort de
son repas, qui avoit été mieux apprêté qu'il ne fut payé; car au bout
de six mois le traiteur fut obligé de lui faire donner assignation,
et, s'il ne l'eût menacé de lui faire arrêter son carrosse[356], il ne
l'auroit pas contenté sitôt.

La suite de ce repas eut le succès pour lequel il avoit été fait. Le
duc et la duchesse couchèrent ensemble, ensuite de quoi elle songea à
faire venir son amant, avec qui il lui étoit permis maintenant de se
divertir tout à son aise. Par malheur pour elle il étoit allé à la
Ferté-sur-Joire, terre qu'a son père aux environs de la ville de
Meaux[357]. Ainsi elle fut obligée de presser son retour par une
lettre dont voici la copie:

LETTRE DE LA DUCHESSE DE VENTADOUR AU COMTE DE ROUSSI.

    _Vous ne me direz plus que je ne vous aime pas. Je me viens de
    raccommoder avec mon magot pour l'amour de vous, et, comme je
    crois être entre les bras d'un singe quand je suis obligée de le
    souffrir, je crains à tous moments qu'il ne m'étouffe. Jugez
    s'il est sacrifice plus sanglant que le mien. Cependant vous
    m'abandonnez lorsque j'ai le plus besoin de consolation, et de
    plus vous m'abandonnez sans me le dire; si vous ne revenez
    bientôt, je vais mourir. Mais qu'importe? aussi bien n'ai-je
    plus guère à vivre, et je sens bien que, si je ne meurs de
    tristesse, je mourrai du moins de joie quand je vous tiendrai
    entre mes bras._

La fin de cette lettre étoit trop touchante pour ne pas monter
promptement à cheval. Roussi prit la poste, et trouva la dame si
affamée qu'il lui fut impossible de la contenter. Enfin, en étant
sorti le mieux qu'il put, elle ne lui donna point de repos qu'il ne
lui eût accordé une nouvelle entrevue, et, celle-ci étant suivie de
plusieurs autres, elle le mit si bien sur les dents, qu'il fut obligé
d'avouer que l'excès nuit en toutes choses.

Les affaires de ces trois amans étoient en cet état quand Biran se
brouilla avec la duchesse d'Aumont. Comme il avoit un régiment de
cavalerie, et qu'en temps de paix comme en temps de guerre, le Roi
n'exemptoit personne de son devoir, il fut obligé d'aller faire un
tour à la garnison, où ayant vu la femme de La Grange, intendant des
troupes[358], il en devint amoureux, ou, pour mieux dire, il chercha à
passer son temps avec elle. Cette petite femme, à qui mille
officiers avoient inspiré la vanité, ne se vit pas plutôt un amant de
la trempe de Biran, qu'elle méprisa tous les autres; et, ayant peur
qu'un homme de la cour ne se rebutât si elle le faisoit languir, elle
ne le fit attendre que jusqu'à ce qu'il lui demandât quelques faveurs.

La duchesse d'Aumont, qui avoit admiré plusieurs fois la constance
qu'il avoit eue pour elle, n'en étoit pas si bien assurée qu'elle
n'eût pris des mesures pour être avertie s'il retournoit à son
penchant. Ainsi, ayant su peu de jours après ce qui se passoit, elle
entra dans une jalousie qui ne lui laissa plus de repos. Elle lui
écrivit donc en des termes qui témoignoient son ressentiment; mais,
quoique Biran l'aimât, elle avoit tort d'être absente, et, toute
charmante qu'elle étoit, il se contenta de lui donner de belles
paroles, pendant qu'il continua avec l'autre son petit commerce, qui
dura tant qu'il fut obligé d'être à la garnison.

Ainsi, n'ayant point changé de conduite, il outra tellement la
duchesse que, quand il fut de retour, elle ne le voulut plus voir. Ce
fut alors qu'il reconnut le tort qu'il avoit eu de préférer une petite
bourgeoise, plus laide que belle, à une femme de qualité toute
charmante. Cependant son repentir ne fut pas capable de lui faire
obtenir sa grâce, si bien qu'il lui prit fantaisie de retourner à la
garnison pour insulter celle qui étoit cause de son malheur. Voilà
sans doute une résolution bien bizarre pour un homme d'esprit, et qui
venoit de témoigner tant de tendresse à une femme; mais, ne croyant
que ce moyen-là pour regagner la confidence de l'autre, il arriva
auprès de la petite La Grange, à qui pour premier compliment il débuta
que, ne pouvant pas être toujours à son régiment et étant obligé d'en
laisser le soin au lieutenant de sa compagnie, il prétendoit qu'il
veillât aussi bien sur sa conduite que sur celle de ses cavaliers; que
pour l'engager à le faire avec plus d'affection il vouloit qu'il
partageât ses faveurs avec lui; que, du tempérament dont il la
connoissoit, il savoit qu'elle ne se pouvoit passer d'homme, et qu'il
aimoit mieux lui en donner un de sa main que de s'en rapporter à son
choix.

Il est aisé de juger l'effet que fit ce compliment sur une personne
qui se ressouvenoit d'avoir été traitée, il n'y avoit pas encore
longtemps, comme si elle eût été aimée. Elle s'en trouva si surprise
qu'elle auroit cru que c'eût été un songe, si Biran, pour ne lui
laisser aucun lieu de douter de la vérité, n'eût lâché en même temps
son lieutenant après elle. Comme ce procédé étoit extrêmement
choquant, elle voulut prendre son sérieux; mais Biran, prenant le
sien, lui dit qu'il n'y avoit point d'autre parti à prendre, sinon
qu'il révéleroit à son mari tout ce qui s'étoit passé entre eux. Ce
fut bien pour la faire tomber de fièvre en chaud mal, s'il m'est
permis de parler de la sorte. Elle lui demanda s'il étoit fou ou ivre;
mais, voyant qu'il n'étoit ni l'un ni l'autre, et qu'il continuoit
toujours sur le même ton, elle eut recours aux pleurs, qui ne le
touchèrent guère. Cependant, comme il crut que c'étoit vouloir exiger
trop d'elle tout en un moment, il se relâcha à lui accorder un délai
de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il dit au lieutenant
de faire ses affaires.

Jamais on n'avoit ouï parler d'une conduite comme celle-là, et c'étoit
ce qui désespéroit la petite La Grange; mais, se voyant entre ses
mains, la crainte qu'il n'exécutât ses menaces la fit résoudre, non
pas à faire ce qu'il disoit, mais à tâcher de gagner le lieutenant,
afin qu'il lui fît accroire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui promit
pour cela non-seulement la protection de son mari, mais encore une
assez bonne somme. Mais celui-ci, qui étoit pitoyable comme un homme
de guerre, lui fit réponse qu'elle se trompoit si elle le croyoit
capable de mentir à son colonel; et, comme il avoit pris ses manières
depuis le temps qu'il le hantoit, il ajouta qu'elle avoit tort de
faire la réservée; qu'elle avoit peut-être accordé des faveurs à gens
qui ne le valoient pas, et qu'il lui conseilloit d'en user plus
honnêtement, si elle vouloit qu'on en usât bien avec elle.

S'il est vrai ce que la médisance rapporte, il faut croire qu'elle fit
réflexion à un discours si pressant. Quoi qu'il en soit, le lieutenant
se vanta, après être sorti d'avec elle, qu'elle s'étoit rendue à la
raison; et on y ajouta d'autant plus de foi qu'il dit de certaines
circonstances de ses beautés cachées dont on ne pouvoit parler si
assurément à moins que de les avoir vues. Elle crut après cela qu'elle
étoit en repos du côté de son mari; mais Biran poussant les choses
jusqu'à l'extrémité, il lui envoya un homme exprès à un endroit où il
étoit allé, pour l'avertir que, s'il vouloit sauver l'honneur de
sa femme, il falloit qu'il revînt en diligence; autrement qu'il alloit
faire naufrage dans un rendez-vous qu'elle avoit donné. La Grange
quitta les affaires du Roi pour les siennes, mais ce fut pour essuyer
mille railleries piquantes qu'il lui fit; de sorte que, comme il
n'étoit pas d'ailleurs trop prévenu de la vertu de sa moitié, il
commença à faire méchant ménage avec elle, et la renvoya peu de temps
après chez ses parens ou dans une religion.

Biran, ayant fait cette belle manoeuvre, s'en retourna en poste à
Paris, où il prouva à la duchesse d'Aumont la violence de son amour
par le tour scélérat qu'il venoit de faire. La duchesse, qui n'étoit
pas différente de la plupart des femmes, qui aiment le sacrifice, fut
ravie de celui-ci, et, après s'être fait prier quelques moments, elle
le remit enfin dans ses bonnes grâces.

En ce temps-là l'on continuoit toujours à jouer chez la marquise de
Rambures, où le chevalier Cabre s'étoit si bien introduit qu'il étoit
devenu le tenant. Caderousse, qui connoissoit le tempérament de la
dame, en étoit au désespoir, par l'intérêt qu'il étoit obligé de
prendre à sa conduite, après être entré dans sa famille. Cependant il
n'y pouvoit que faire, la marquise étant d'un âge à faire plutôt des
réprimandes aux autres qu'à souffrir qu'on lui en fît. En effet, elle
n'étoit pas à ignorer qu'un commerce si honteux la ruinoit de
réputation; mais sa folie, qui alloit jusqu'à l'excès, fut enfin
au-delà de toute sorte d'imagination. Elle devint jalouse de ce petit
homme, qui voyoit une certaine madame Sallé[359], femme d'un
maître des comptes, et encore quelques autres femmes. Elle s'emporta
extraordinairement contre lui, lui reprocha sa naissance et l'honneur
qu'elle lui faisoit. Mais lui, qui, depuis qu'il avoit de l'argent,
commençoit à se donner des airs de qualité, la traitant mal à son
tour, lui dit qu'un homme tel qu'il étoit, quand il avoit de
l'honneur, valoit mille fois mieux qu'une femme de qualité qui n'en
avoit point; qu'il ne s'étoit pas loué à elle pour faire le métier de
porteur de chaise; qu'il ne l'avoit que trop caressée et qu'il étoit
temps qu'il en caressât d'autres qui lui fissent moins de peine.

C'en étoit assez dire pour faire mourir de douleur une femme
amoureuse. Aussi le prit-elle à coeur tellement qu'elle devint sèche
comme un bâton, et, le chagrin rongeant tous les jours son esprit de
plus en plus, enfin elle acheva ses jours, qu'elle ne pouvoit plus
passer aussi bien dans le monde avec honneur. Quand elle se vit à
l'extrémité, elle envoya chercher Cabre, et, sachant qu'il refusoit de
venir, elle y renvoya une seconde fois, le priant de ne lui pas
refuser cette grâce. La petite Sallé, qui ne l'aimoit que parce qu'il
se laissoit voler quand il tailloit à la bassette, lui dit que cela
étoit vilain de refuser une femme en l'état où elle étoit, et, l'ayant
obligé à monter en carrosse, elle y entra avec lui, résolue de
l'attendre à la porte.

Caderousse étoit dans la maison, et, le voyant venir, il crut que son
dessein étoit d'achever de la piller; à quoi il n'avoit pas perdu de
temps pendant qu'il l'avoit vue, si l'on en croit la renommée. Quoi
qu'il en soit, comme l'intérêt rend tout le monde ardent, lui qui
n'aimoit point à dégainer fit le brave, et, se postant sur une porte,
lui demanda à qui il en vouloit. Cabre lui dit nettement: «A madame de
Rambures.» A quoi l'autre ayant répondu un peu en colère qu'il ne
l'avoit que trop vue, et que ce n'étoit plus le temps, le discours
s'échauffa de sorte que, s'il ne fût survenu des valets, ils auroient
peut-être tiré l'épée. Cabre jugea à propos de ne pas avoir affaire à
cette populace; mais, quelque sage que fût ce conseil, on le
poursuivit jusques à son carrosse, où la vue de madame Sallé, qui
étoit connue pour ce qu'elle étoit, excita plutôt les injures que de
les apaiser.

Pendant que cela se passoit, le duc de Roquelaure vint à mourir de
chagrin[360], et l'on voulut que ce fût pour avoir fait une méchante
affaire en achetant le comté d'Astarac, qui appartenoit à la maison
d'Epernon, et pour avoir perdu cinquante mille écus au jeu. Comme
néanmoins il étoit gouverneur de Guyenne, et que ce gouvernement lui
avoit beaucoup valu, ses affaires se trouvèrent encore en assez bon
état pour faire désirer à plusieurs filles des plus huppées de la cour
de pouvoir épouser le marquis de Biran. Mais c'étoit au roi à le
marier, et il ne sut pas plus tôt la mort de son père qu'il lui fit
proposer que, s'il vouloit songer à mademoiselle de Laval[361], fille
d'honneur de madame la Dauphine, il lui donneroit deux cent mille
francs et le brevet de duc. Ces offres étoient trop avantageuses pour
les refuser. La demoiselle étoit d'une des premières maisons de
France, aimable de sa personne, ayant de l'esprit infiniment, et enfin
revêtue de toutes les bonnes qualités que l'on pouvoit désirer. Aussi
le duc du Lude[362], oncle de Biran, et qui lui tenoit lieu de père,
remercia d'abord le roi des bontés qu'il avoit pour lui, et, sans le
consulter, l'assura qu'il seroit disposé à lui obéir; mais, l'ayant
trouvé, il fut surpris de ne lui pas voir pour cette affaire toute la
chaleur qu'il dût avoir, et lui en ayant demandé la raison: «Parce,
lui répondit Biran, que le Roi prend trop de soin de mademoiselle de
Laval.» Ce peu de paroles fit comprendre au duc du Lude qu'il falloit
qu'il eût ouï quelque chose de certains discours qui s'étoient faits à
la cour sur ce sujet; mais, comme ce duc ne voyoit rien d'égal au
brevet qui étoit proposé par ce mariage, il fit ce qu'il put pour lui
insinuer l'ambition qui le tourmentoit lui-même. Biran voulut encore
lui contredire; mais lui, se fâchant aussitôt, lui répliqua qu'il ne
falloit point couvrir d'un prétexte comme celui-là un refus qui ne
procédoit que d'une autre passion; qu'il étoit averti de bonne
part qu'il voyoit mademoiselle de Bois-franc[363] avec assiduité; s'il
n'avoit point de honte de songer à entrer dans la famille d'un homme
qui ne devoit son bien qu'à ses rapines et à ses usures; qu'il ne le
vouloit plus voir après cela, et que, s'il ne venoit avec lui tout de
ce pas remercier le Roi, il n'avoit que faire de compter jamais ni sur
son amitié ni sur sa succession[364].

Ce qu'avoit dit le duc du Lude de mademoiselle de Bois-franc étoit vrai;
Biran l'aimoit depuis un mois ou deux. La duchesse d'Aumont en avoit été
si jalouse qu'elle n'avoit pas craint d'éclater. Cependant Biran, se
voyant pressé de la sorte par son oncle, résolut de se faire un mérite
auprès de la duchesse du mariage qu'on lui proposoit. C'est pourquoi,
comme ce qu'il avoit dit du Roi n'étoit pas capable de l'arrêter, il
prit le parti de contenter son oncle, et s'en fut avec lui remercier ce
prince. Il se retira ensuite dans sa chambre, où s'étant fait donner du
papier et de l'encre, il écrivit en ces termes à la duchesse:

LETTRE DU MARQUIS DE BIRAN A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Je viens de remercier le Roi de ce qu'il m'a choisi pour
    épouser une demoiselle qu'il n'a pas haïe. C'est vous en dire
    assez pour vous apprendre que je ne l'aimerai jamais, et que
    vous serez toujours maîtresse de mon coeur. Si vous vous étonnez
    que je fasse un pas comme celui-là, prenez-vous en à vous-même,
    et non pas à moi, qui ne crois pas manquer d'honneur pour cela.
    Je veux vous témoigner que, bien loin d'aimer mademoiselle de
    Bois-Franc, comme vous vous êtes imaginée, je ne me marie que
    parce qu'on le veut, ou plutôt parce que j'épouse une personne
    qui ne pourra jamais vous donner de jalousie._

La duchesse d'Aumont trouva dans cette lettre des consolations
merveilleuses. «Ah! le pauvre garçon! s'écria-t-elle aussitôt, qui eût
cru qu'il eût été de si bonne foi que de vouloir être cocu pour
l'amour de moi!» Et, après plusieurs exclamations de cette sorte, elle
eut la malice de lui demander un rendez-vous pour le lendemain,
sachant que le jour d'après il devoit être marié. Biran, que je
nommerai dorénavant le duc de Roquelaure, puisqu'il devoit être
déclaré tel par le Roi, n'eut garde de refuser le cartel, et, pour lui
faire voir qu'il ne vouloit vivre que pour elle, il se ménagea si peu
que jamais il n'avoit fait paroître tant de courage. La paix s'étant
faite aisément de cette manière, elle lui dit qu'au moins il se
ressouvînt qu'il n'alloit avoir que les restes d'un autre, et qu'il
songeât à se conserver. Il le lui promit formellement, et, comme elle
avoit pris toutes ses précautions là-dessus, elle crut qu'il lui
garderoit parole. Néanmoins, comme c'étoit du fruit nouveau pour lui,
et que les jeunes gens ne font pas toujours ce qu'ils promettent, il
n'eut pas plutôt mademoiselle de Laval entre ses bras, qu'il la
traita, non pas comme sa femme, mais comme une maîtresse. Si elle eût
voulu dire tout ce qu'elle savoit, peut-être eut-elle avoué que ce
n'est pas toujours les plus grands hommes qui sont les plus vigoureux;
mais, comme elle avoit plus d'un jour à vivre avec lui, et qu'elle ne
vouloit pas en user si franchement avant que de le connoître, elle fit
toutes les grimaces que ses parents lui avoient dit de faire, pour lui
faire accroire qu'il en avoit eu les gants.

Biran étoit trop habile pour s'y méprendre; néanmoins, comme il étoit
aussi bien instruit qu'elle qu'il falloit garder le secret, il feignit
d'en être le plus content du monde, principalement aux gens qui
venoient lui faire compliment sur son mariage[365].

En effet, pour insinuer mieux qu'il avoit l'esprit libre, il se fit
coiffer avec des cornettes et des fontanges, et, tenant la place de sa
femme, il reçut les dames qui la venoient voir. Si bien que,
comme il n'y avoit pas grande clarté dans la chambre, elles s'en
seroient retournées sans prendre garde à la supercherie, s'il ne les
eût désabusées par un attouchement qui leur étoit sensible.

Ces folies ne pouvant pas toujours durer, sa femme, qui n'étoit pas
d'humeur à se passer de la cour, le fit ressouvenir qu'il y avoit
quatre jours qu'il n'y avoit été. Il fut ravi que cela vînt d'elle,
pour plus d'une raison: car, outre qu'il n'étoit pas toujours en état
de lui rendre service, il étoit bien aise de se conserver pour la
duchesse d'Aumont, avec qui il avoit résolu d'entretenir commerce. Il
trouva qu'il y avoit bal ce jour-là à Saint-Germain; mais la plupart
de ceux qui y dansoient ayant oublié à sa vue qu'ils étoient obligés
de se ménager, ils l'amenèrent boire à une lieue de là, si bien qu'ils
n'étoient pas encore revenus quand le Roi dit qu'il étoit temps de
commencer. On fut chercher les danseurs, et, ceux qui y étoient allés
leur ayant annoncé la volonté du Roi, ce fut la chose du monde la plus
pitoyable quand ils vinrent à paroître devant lui. Le Roi, voyant ce
qui en étoit cause, s'en alla plus tôt que de coutume, et Biran n'osa
paroître, de peur qu'il ne l'accusât d'avoir été l'auteur de la
débauche. D'ailleurs il n'étoit pas plus en état de se montrer que les
autres, principalement devant un prince qui, étant extrêmement sage de
lui-même, s'apercevoit aussitôt des moindres excès. La nuit ayant
dissipé toutes les exhalaisons vineuses qu'il pouvoit avoir, il se
trouva le matin au lever du Roi, qui lui demanda fort obligeamment de
ses nouvelles et de celles de sa femme. Il lui répondit, en
goguenardant, qu'il faudroit bien d'autres fatigues à l'un et à
l'autre pour les faire mourir. Cependant ce qu'il avoit dit au Roi
n'étoit rien en comparaison de ce qu'il dit à sa femme. Etant revenu à
Paris, elle lui demanda quel accueil il avoit reçu; sur quoi prenant
un grand sérieux, il lui répondit qu'il avoit tout lieu imaginable de
se louer de Sa Majesté; qu'elle ne l'avoit pas plus tôt vu qu'elle lui
avoit dit fort obligeamment qu'elle ne vouloit plus se ressouvenir de
ce qu'avoit fait monsieur de Biran, et que ce ne seroit plus que de ce
que feroit monsieur de Roquelaure.

La dame fut ravie de ce qu'il paroissoit si content, et, ne se doutant
en aucune façon pourquoi il avoit dit ces paroles, elle lui exagéra la
bonté du Roi, lui demanda si l'on pouvoit dire les choses avec plus
d'esprit et plus de bonté. Biran avoua que cela étoit impossible, et,
après avoir encore renchéri par dessus, il lui dit qu'il trouvoit
cette pensée si juste qu'il vouloit s'en servir à son égard; qu'il lui
promettoit donc qu'il avoit oublié tout ce qu'avoit fait mademoiselle
de Laval, et qu'il ne se mettroit jamais en peine que de ce que feroit
madame de Roquelaure. Si la duchesse avoit pu retenir sa langue après
ce reproche, elle l'eût fait sans doute aux dépens d'une partie de son
sang; mais, n'y ayant plus de remède, elle tâcha de cacher la
confusion où elle étoit.

Le commerce qu'il avoit avec madame d'Aumont dura encore quelque
temps; mais, ayant une jeune femme tous les jours auprès de lui,
quelque abstinence qu'il pût faire, la duchesse s'aperçut devant peu
qu'une femme étoit plutôt capable de servir à trente hommes qu'un
homme à deux femmes. Comme elle étoit gourmande sur l'article, elle
chercha quelqu'un qui la pût consoler de la perte qu'elle avoit faite,
et, comme l'archevêque de Reims[366], frère du marquis de Louvois, se
radoucissoit auprès d'elle depuis quelque temps, elle fit un jugement
avantageux de mille apparences heureuses qui se trouvoient en lui. En
effet, il étoit marqué à la marque que Caderousse estimoit si
essentielle pour être habile homme en amour, et qu'il avoit spécifiée
quand il avoit parlé du prince de Courtenay à la marquise de Rambures.
Ce prélat aussi ne faisoit aucune abstinence qui pût diminuer son
embonpoint, et, s'il avoit à craindre quelque maladie, ce n'étoit que
parce qu'il en usoit quelquefois en homme qui croyoit que rien ne
pouvoit nuire à sa santé.

Cet endroit étoit fort touchant pour la duchesse, qui aimoit l'excès
en beaucoup de choses; néanmoins, il avoit encore une autre qualité
qui servit autant à la gagner: ce fut qu'étant homme d'église et elle
dévote, elle crut qu'on leur verroit tout faire, s'il faut parler de
la sorte, sans qu'on y trouvât à redire. Elle étoit en cette
pensée quand l'archevêque, qui croyoit qu'une lettre faisoit autant
d'effet que la parole, lui envoya celle-ci:

LETTRE DE L'ARCHEVÊQUE DE REIMS A LA DUCHESSE D'AUMONT.

    _Je vois bien des femmes, mais je n'en vois point qui me
    plaisent tant que vous. J'enrage que je ne sois du monde pour
    vous le pouvoir dire ouvertement: l'on me verroit à vos pieds
    sans me soucier ni de l'alliance que j'ai avec votre mari, ni
    des jaloux que je pourrois faire; mais il faut déférer quelque
    chose au rang que je tiens, qui n'empêchera point pourtant que
    je m'y rende si vous l'avez agréable. Songez, cependant, que
    l'intérêt que les gens comme moi ont d'être discrets assure la
    réputation d'une femme, laquelle court grand risque avec les
    galants de profession._

La duchesse n'étoit pas fâchée que l'archevêque l'aimât, mais elle
trouva cette déclaration trop cavalière, et elle eût voulu que, comme
elle faisoit profession de piété, il lui en eût fait quelque mention,
c'est-à-dire qu'il lui eût témoigné moins de confiance dans son
entreprise. C'est ainsi qu'elle cherchoit les apparences de vertu
quand elle y avoit renoncé absolument. Mais l'archevêque n'étoit pas
un homme à s'amuser à ces bagatelles, lui qui alloit droit au fait et
dont la coutume étoit de ne ménager personne; aussi, voyant qu'il
n'avoit point de réponse de son billet, il s'en fut chez elle, où, le
visage rouge comme un chérubin: «Vous me jugez donc bien indigne,
Madame, lui dit-il, de votre amitié, puisque vous ne daignez pas
seulement m'apprendre quelque chose de ma destinée?--Moi, je ne sais
que vous répondre, lui dit la duchesse; cependant, vous devriez bien
vous dire vous même que qui se plaît à écrire des choses qui ne sont
point, mérite bien qu'on ne lui fasse point de réponse.»

L'archevêque, qui s'étoit attendu à un traitement plus rigoureux, fut
ravi qu'elle ne le payât que d'incrédulité. En effet, il sentoit des
choses qui lui permettoient de croire qu'il ne seroit pas longtemps
sans la convaincre. Ainsi, tout rempli d'espérance: «Madame, lui
dit-il, je ne sais à quoi servent toutes ces façons entre gens comme
nous, qui ne manquent pas d'expérience. Pourquoi vous dirois-je que je
vous aime, si je ne vous aimois pas? Dois-je souhaiter de perdre mon
temps dans le siècle où nous sommes, où on peut si bien l'employer, et
ne le devrois-je pas compter pour perdu si je recherchois des faveurs
où je me trouverois peu sensible? Je vous aime, premièrement, parce
que vous êtes tout aimable; mais j'ajouterai à cela que vous êtes
belle sans être coquette, ce qui me plaît encore plus que tout le
reste. Je vous dirai aussi que c'est parce que vous êtes vertueuse, et
que toutes les autres ne le sont pas; mais prenez garde de ne pas
interpréter ce mot au pied de la lettre: la vertu ne consiste pas à
être farouche, mais à savoir goûter les plaisirs sans que les
apparences nous découvrent. Pour vous, vous pouvez avoir cette qualité
au suprême degré quand il vous plaira, et l'on vous verroit faire
toutes choses, qu'on n'en auroit pas seulement le moindre soupçon.»

La duchesse pensa se fâcher, lui entendant dire que les apparences
étoient belles en elle; elle crut que c'étoit l'accuser tacitement de
galanterie, et, comme le soupçon règne toujours parmi le crime, elle
le pria, mais d'un ton qui marquoit quelque ressentiment, de vouloir
s'expliquer mieux. Il lui accorda volontiers sa demande, et lui dit
qu'il ne doutoit point qu'elle n'eût été vertueuse, mais qu'il seroit
fort fâché qu'elle la fût toujours; qu'il n'étoit pas homme à aimer
sans espérance, et que, comme un feu s'éteint faute de matière, de
même un homme se retiroit bientôt d'auprès d'une femme quand il voyoit
qu'il n'y avoit rien à faire.

Il lui expliqua ainsi les mystères amoureux, en quoi il avoit
meilleure grâce que dans la chaire; aussi y étoit-il entré plusieurs
fois sans sentir ce qu'il disoit, au lieu qu'alors il étoit si ému
qu'il ne l'avoit jamais été davantage. Aussi voulut-il voir tout d'un
coup ce qu'il avoit à espérer: c'est pourquoi il se mit à vouloir
caresser la dame, qui se défendit quelque temps; mais, feignant de ne
pouvoir résister à un homme de sa force, elle se laissa enfin coucher
sur un lit, où la trop grande ardeur de l'archevêque fut cause qu'elle
ne prit point de part au plaisir qu'il avoit goûté. Comme il étoit
homme à retourner toutes choses à son avantage, il lui dit que, pour
avoir quarante ans passés, c'étoit encore être assez prêt à rendre
service aux dames; que devant qu'il fût un moment il n'y auroit rien
de perdu pour elle, et qu'il se méconnoîtroit bien s'il demeuroit
court dans l'affaire dont il s'agissoit. En effet, il se sentit
bientôt une nouvelle vigueur, et, se mettant à la caresser, il fut
fort surpris de voir qu'elle tâchoit de se dérober de dessous lui. Il
crut d'abord que c'étoit des façons; mais, les efforts qu'elle faisoit
continuellement ne le tenant pas incertain davantage de la vérité, il
ne voulut pas faire davantage le coup de poing avec elle, et lui
demanda froidement d'où venoit tant de changement? «Comment! lui
dit-elle tout en colère, vraiment vous m'alliez faire de belles
affaires! j'allois commettre un inceste, si je n'y eusse fait
réflexion: vous êtes parent de mon mari, et il auroit fallu que
j'eusse été à Rome.»

Il fut impossible à l'archevêque de s'empêcher de rire à ce discours.
Il lui dit cependant qu'elle étoit bien simple de dire ce qu'elle
disoit; qu'il n'étoit nullement parent du duc d'Aumont, et qu'une
marque de cela, c'est que, si lui, qui parloit, étoit à marier, et que
le duc eût une soeur, rien ne l'empêcheroit de l'épouser. La
duchesse n'avoit pas la conception prompte en matière de cas de
conscience; ainsi il lui fallut expliquer celui-là plus au long, et
c'étoit quelque chose sans doute de plaisant de voir qu'une femme qui
venoit de faire un adultère voulût faire la scrupuleuse. Aussi tout
cela n'étoit que pure grimace; mais comme, depuis qu'elle étoit
dévote, elle s'étoit accoutumée à en faire beaucoup, elle ne prit pas
garde qu'il y avoit des rencontres où elles n'étoient nullement de
saison.

L'archevêque appréhendoit après cela qu'elle ne lui fît quelque
difficulté sur son caractère; mais l'exemple de tant d'évêques qui
avoient des maîtresses avoit tellement frappé l'esprit de cette dame,
qu'elle ne pensa pas seulement à lui en parler. Ainsi les choses
allèrent le mieux du monde, et dans peu il prit dans son coeur la
place que Roquelaure y avoit tenue. La raison en étoit plausible:
c'est qu'il n'avoit point de femme avec qui il couchât tous les jours,
raison qui, comme nous avons dit ci-devant, avoit arraché l'autre de
son coeur. Roquelaure avoit trop d'esprit pour être longtemps sans
s'apercevoir de ce commerce, et, comme la chose lui tenoit au coeur,
il fut chez la duchesse, qu'il accabla de reproches. Elle se retrancha
sur la négative, l'appela mille fois impertinent; mais, toutes ces
injures ne lui ayant pu faire prendre le change, il sortit outré, la
menaçant de la perdre.

La duchesse en avertit aussitôt l'archevêque, qui, ne voulant pas donner
le temps à Roquelaure de faire quelque folie, le fut trouver, et lui dit
qu'ayant toujours été de ses amis, il espéroit qu'il lui accorderoit une
prière; qu'il ne s'amuseroit donc point à finasser avec lui, qu'il lui
avouoit de bonne foi qu'il étoit bien avec madame d'Aumont, laquelle il
savoit l'avoir aimé; qu'il ne falloit prendre des femmes que ce qu'elles
vouloient, et non pas prétendre les retenir par force; qu'à ce qu'il
pouvoit connoître, il étoit cause lui-même de ce changement; qu'il ne
devoit pas se marier; qu'une belle femme comme madame d'Aumont n'aimoit
pas à partager les caresses d'un homme avec une autre; qu'enfin, il ne
lui diroit autre chose sinon qu'il lui auroit une obligation infinie de
se faire un peu de violence pour l'amour de lui, et qu'en revanche il
pouvoit compter sur ses services et sur son amitié.

Biran étoit des amis de l'archevêque; mais, ayant peine à digérer un
morceau comme celui-là, il lui fit réponse qu'il s'étonnoit qu'il lui
demandât d'avoir quelque égard pour une femme qu'il avoit tant de
sujet de haïr, surtout après la déclaration qu'il venoit de lui faire
lui-même; qu'il falloit du moins le laisser dans l'incertitude, et non
pas l'accabler par un aveu si choquant; qu'il tomboit d'accord que les
dames n'étoient pas obligées d'aimer toujours, mais que, si elles
vouloient qu'on en usât honnêtement avec elles, il falloit que de leur
côté elles en usassent bien aussi avec ceux à qui elles avoient donné
leur amitié; que, si la duchesse d'Aumont vouloit rompre avec lui,
elle devoit du moins l'en avertir auparavant; mais de n'apprendre les
choses, comme il venoit de faire, que quand elles étoient faites,
c'étoit le pousser un peu trop pour qu'il pût répondre de sa
discrétion.

C'étoit quelque chose de surprenant que de voir deux rivaux raisonner
ainsi ensemble sur leur bonne fortune; mais la différence de
profession de l'un et de l'autre faisoit qu'il n'y avoit rien à
craindre; outre que l'archevêque étoit en possession, à cause du
crédit de son frère, de se faire porter respect. En effet, cela fut
cause que Roquelaure se modéra plus qu'il n'auroit fait avec un autre.
Cependant il ne lui voulut rien promettre, et, l'archevêque étant
allé rendre compte de son message à la duchesse, elle fut extrêmement
en peine.

L'archevêque résolut d'y retourner une seconde fois, et, deux visites si
près l'une de l'autre ayant donné quelque curiosité à la duchesse de
Roquelaure, elle en demanda le sujet à son mari, qui n'avoit pas donné
au prélat plus de contentement qu'il n'avoit fait l'autre fois. Comme il
étoit encore tout bouffi de colère et qu'il ne cherchoit qu'à décharger
son coeur: «C'est, Madame, lui dit-il, qu'il me vient parler pour sa
maîtresse, qui a été la mienne, et il désire que je n'en dise point de
mal, ce que je n'ai garde de lui promettre.--Pourquoi donc, Monsieur?
lui répondit la duchesse. C'est une chose à quoi la considération vous
engage; outre qu'il est toujours honnête à un homme d'en bien user avec
une femme qu'il a aimée. Mais ne sauroit-on savoir qui c'est? et
vaut-elle assez la peine de vous mettre dans l'inquiétude où je vous
vois?--Non, Madame, elle ne le mérite pas. C'est la duchesse d'Aumont,
puisque vous le voulez savoir, et elle ne vaut pas mieux que ses soeurs,
qui s'en font donner par Roussi et par le chevalier de Tilladet.--Ah!
Monsieur, s'écria en même temps la duchesse, trève de raillerie, et ne
m'épargnerez-vous pas plus que les autres? La duchesse d'Aumont! un
exemple de vertu et de sainteté, et à qui il seroit à désirer que toutes
les femmes ressemblassent.--Dites, Madame, plutôt un exemple de
tromperie et de perfidie: je la ferai connoître devant qu'il soit peu,
et, puisque l'archevêque de Reims en use si mal avec moi, je ne vois
pas que je sois obligé d'en user mieux avec lui.»

Roquelaure, tout spirituel qu'il étoit, lâcha ces paroles un peu
légèrement: car, quoiqu'il ne se souciât pas de faire connoître à sa
femme qu'il avoit été bien avec la duchesse, c'étoit néanmoins lui faire
voir que sa passion duroit encore; ce qu'il étoit obligé de cacher.
Aussi la duchesse ne doutant point de la chose, elle se prit à pleurer,
et lui dit que, s'il ne l'aimoit pas, du moins devoit-il avoir la
discrétion de ne la pas prendre pour confidente de ses amours; qu'elle
avouoit qu'elle n'avoit ni la beauté ni le mérite de la duchesse
d'Aumont, mais que c'étoit moins sa faute que la sienne de ne l'avoir
pas choisie plus à son gré. Roquelaure, qui étoit meilleur mari qu'on
n'avoit cru et qu'il n'auroit cru lui-même, voyant cette nouvelle
querelle, fut obligé de ne plus songer à l'autre, pour apaiser celle-ci.
Il lui en coûta quelques caresses, et, n'y ayant rien qui aide plus à
remettre une femme de belle humeur, elle voulut s'enquérir encore plus
particulièrement qu'elle n'avoit fait des circonstances de son intrigue.
Il lui en avoit trop dit pour ne pas achever; ainsi il lui apprit en peu
de mots tout ce qu'elle vouloit savoir, lui promettant néanmoins qu'il
lui seroit si fidèle qu'elle n'auroit point sujet de s'en alarmer. La
duchesse, qui aimoit la cour et tout ce qui étoit de la faveur, lui dit
alors que, s'il parloit de bonne foi, il ne lui refuseroit pas une grâce
qu'elle avoit à lui demander, qu'elle le prioit pour l'amour d'elle que
la chose n'allât pas plus avant avec l'archevêque de Reims;
qu'autrement ce seroit lui faire voir qu'elle lui tenoit encore au
coeur; ce qu'elle ne vouloit pas croire de lui, après tous les
témoignages qu'il venoit de lui donner de son amitié. Roquelaure se crut
obligé de le lui promettre, et la dame, toute ravie de sa victoire,
écrivit en même temps un billet de sa main à l'archevêque de Reims pour
l'avertir qu'elle avoit obtenu ce que son mari lui avoit refusé. Voici
ce qu'il contenoit:

LETTRE DE LA DUCHESSE DE ROQUELAURE A L'ARCHEVÊQUE DE REIMS.

    _Le soin que je prends de la réputation de mon mari et de celle
    de madame d'Aumont m'a fait le tant prier de ne pas écouter son
    ressentiment, qu'il m'a accordé ce que je lui demandois. Comme
    je sais que vous prenez part à la dame, vous pouvez l'en
    avertir, et même lui montrer ce que je vous mande. Elle sera
    peut-être fâchée que j'aie tant de connoissance de ses affaires;
    mais les miennes m'obligent à lui faire voir que je sais tout,
    afin qu'elle en use bien avec moi. Belle et aimable comme elle
    est, je craindrois toujours que mon mari ne l'aimât; et je suis
    obligée, étant si éloignée d'avoir tant de mérite, de lui faire
    connoître que, quoique je ne sois pas méchante naturellement, il
    est dangereux néanmoins d'offenser une personne qui a son secret
    entre les mains._

Cette lettre, qui avoit été écrite sans la participation du duc de
Roquelaure, ayant été envoyée pareillement sans qu'il en eût
connoissance, réjouit extrêmement l'archevêque. Il n'étoit pas besoin
néanmoins de lui mander de la montrer: il n'y auroit pas manqué, quand
même on ne lui en eût pas donné l'ordre. En effet, il prétendoit que
cela achèveroit de chasser Roquelaure du coeur de la duchesse, dont
il auroit par conséquent l'entière possession. Aussi lui dit-il, en
lui faisant voir qu'elle alloit connoître le peu de fonds qu'il y
avoit à faire sur la discrétion de ces sortes de gens, qu'il falloit
être folle pour s'y confier, et qu'il ne comprenoit pas comment il y
avoit tant de femmes qui y faisoient si peu de réflexion. La duchesse,
étant si bien prévenue, n'eut garde de ne pas sentir quelque
ressentiment à la lecture de cette lettre; cependant elle fut plus
sensible à la joie de savoir que Roquelaure s'étoit radouci qu'à la
crainte de se voir à la discrétion de sa femme. L'archevêque, qui
alloit à ses fins, fut fâché de lui voir tant de tranquillité
là-dessus; et ils alloient peut-être commencer déjà à se quereller, si
elle ne lui eût fait connoître que l'état où elle étoit ne procédoit
que des assurances que la duchesse de Roquelaure sembloit donner
qu'elle en useroit toujours bien tant qu'elle n'attireroit point son
mari; que, son dessein étant de ne le jamais voir, il étoit donc
inutile de se faire des craintes mal à propos.

Roquelaure, n'ayant plus tant de sujet de se louer de l'amour, chercha à
s'en consoler dans une autre sorte de plaisir qui étoit toujours à la
mode, je veux parler du vin, à quoi tous les jeunes gens qui venoient à
la cour étoient obligés de s'adonner, s'ils vouloient faire coterie
avec ceux qui s'appellent petits-maîtres[367]. Et ce qui rendoit ce
désordre plus commun, c'est que, quelque réprimande qu'en eût faite le
Roi, il n'avoit pas été à son pouvoir de se faire obéir. Cependant on
auroit eu lieu d'espérer que l'âge les auroit fait rentrer en eux-mêmes,
si l'on n'eût vu que les barbons comme les autres commençoient à s'en
mêler. Entre ceux-là il n'y en avoit point qui les mît plus en humeur
que le marquis de Termes[368], homme dans un désordre épouvantable, et
qui avoit quitté sa femme pour vivre avec la marquise de Castelnau[369],
laquelle avoit si bien renoncé à la pudeur, que, quoique son mari, qui
lui avoit servi un temps de couverture, fût mort, elle ne laissoit pas
de paroître publiquement le ventre plein. Ils étoient ordinairement dans
une maison en Brie, appelée Fontenay, et il ne venoit à la cour qu'à la
dérobée; mais il y faisoit toujours parler de lui. Au reste le désordre
où il vivoit lui avoit attiré plusieurs affaires, et une entre autres où
personne n'avoit jamais pu voir clair. Comme il étoit un soir dans cette
maison, il vint descendre un homme dans une hôtellerie du village,
lequel pria qu'on le menât au château. Or, c'étoit la coutume que, tant
que le marquis de Termes y étoit, le pont-levis étoit levé, ce qui
faisoit dire qu'il travailloit à la fausse monnoie[370]. Mais, celui-ci
s'étant fait connoître à un signal, on l'abaissa incontinent, et il lui
fit fort bonne chère. Le lendemain matin cet homme s'en retourna à son
hôtellerie, où il trouva huit cavaliers qui étoient aussi arrivés la
veille, et, montant à cheval avec eux, ils s'en vinrent tous de
compagnie du côté du château, dont le marquis de Termes étoit sorti avec
un gentilhomme de ses amis et avec tous ses domestiques, à qui il avoit
fait prendre les armes. Ce marquis rangea tout cela en un gros, et, les
autres s'étant rangés de même, l'on commença à combattre de part et
d'autre à bons coups de mousqueton et de fusil. Il y en eut quatre ou
cinq d'estropiés, et, après que le combat eut duré près d'un demi-quart
d'heure, tout d'un coup quatre cavaliers de ces étrangers se détachèrent
des autres et vinrent embrasser le marquis de Termes, qui les mena dans
le château, où il y avoit un grand déjeuner.

Cette affaire fit grand bruit à la cour, et le Roi donna ordre qu'il
fût arrêté; mais madame de Montespan, qui, à cause de son mari[371],
étoit de ses proches parentes, et qui étoit encore alors fort bien
auprès du Roi, empêcha qu'il ne reçût cet affront. Cependant on lui
fit demander ce que tout cela vouloit dire, car ce n'étoit ni duel, ni
assassinat, puisque c'étoit de l'infanterie contre de la cavalerie, et
que les choses s'étoient passées ainsi que je les viens de rapporter;
mais n'en ayant pas voulu dire la vérité, on écrivit au président
Robert[372], qui a une maison dans le voisinage, où il étoit alors, de
mander ce qu'il en savoit. Ce président, pour satisfaire aux ordres de
la cour, fit ce qu'il put pour éclaircir ce mystère; mais, après bien
des perquisitions, il ne put mander autre chose que ce que je viens de
dire, dont le Roi fut obligé de se contenter.

Après cette affaire, il lui en arriva bientôt une autre, pour laquelle
le Roi n'auroit eu garde d'écouter madame de Montespan, quand même
elle auroit eu si peu d'esprit que de vouloir s'entremettre en sa
faveur. Il fut soupçonné de poison, crime alors fort en usage en
France[373], et qui avoit envoyé en l'autre monde beaucoup de
gens qui se portoient bien. Ce qui le fit soupçonner fut qu'une femme
qui avoit été condamnée à la mort pour le même sujet l'accusa d'être
venu chez elle sous prétexte de se faire dire sa bonne aventure, et
chargea en même temps un homme qui avoit été son écuyer de lui être
venu demander du poison. Or, on craignoit qu'il n'eût envie de faire un
grand crime, car il y avoit longtemps qu'il étoit mécontent, d'autant
que le Roi avoit pris tout le bien de sa femme, qui étoit fille d'un
partisan; et comme on ne pouvoit avoir trop de précaution là-dessus, on
jugea à propos de s'assurer de sa personne. Il est difficile de dire au
vrai s'il étoit coupable ou non, car on tâcha autant qu'on put de
dérober au public la connoissance de son affaire. On dit même qu'on fit
passer son écuyer par les oubliettes, d'autres disent qu'il fut
empoisonné. Quoi qu'il en soit, cet homme n'ayant pu déposer contre lui,
il revint à la Cour, où, trouvant la jeunesse si disposée, comme nous
avons dit, à faire la débauche, il se mit non-seulement de la partie,
mais devint encore un des chefs.

Le duc de La Ferté, qui s'étoit séparé tout à fait d'avec sa femme,
fit grande amitié avec lui par la sympathie qu'ils avoient à cet
égard. Roquelaure, quoiqu'il fît un peu le sage depuis qu'il étoit
marié, ne put refuser néanmoins à ses anciens amis de se trouver à
leurs parties de plaisir; si bien que, s'y fourrant encore avec
un grand nombre d'autres débauchés, ce fut de quoi donner matière à
bien des nouveautés. On n'eut garde d'épargner là le prochain, et,
après avoir médit de tous les gens de la cour, de Termes dit que,
comme Noël approchoit, il falloit faire des paroles qu'on pût chanter
au lieu de noëls. On trouva sa pensée fort juste; et, comme l'on
savoit qu'il se mêloit de faire des vers, on lui donna de l'encre, du
papier et une plume, pour voir comme il s'en acquitteroit. Son dessein
étoit de travailler sur eux-mêmes, sur leurs femmes et sur toutes
celles qui faisoient parler d'elles. Mais restant encore un peu de
jugement à Roquelaure, il lui dit qu'il n'étoit pas de bon sens
d'apprêter aux autres matière de rire à leurs dépens, et que
d'ailleurs il alloit entreprendre une chose impossible, le nombre en
étant trop grand. Il se rendit à de si bonnes raisons, et, changeant
ainsi de pensée, il résolut de faire quelque chose sur la maison
royale. Roquelaure, sachant son dessein, l'approuva, moyennant que son
style ne fût pas trop peste[374]: car il le fit ressouvenir que le Roi
n'aimoit pas les railleurs, et qu'il étoit bien aise de ne se point
faire d'affaire. Cela fut cause que de Termes, qui avoit déjà fort
bien débuté, raya ce qu'il avoit écrit, et il mit à la place les noëls
que voici:

NOELS NOUVEAUX.

    _O messager fidèle
    Qui reviens de la cour,
    Apprends-nous des nouvelles;
    Qu'y fait-on chaque jour?
    Chacun à l'ordinaire
    Y passe mal son temps;
    Les gens du ministère
    Y sont les seuls contens.

    Que fait le grand Alcandre
    Au milieu de la paix?
    N'a-t-il plus le coeur tendre?
    N'aimera-t-il jamais?
    L'on ne sait plus qu'en dire,
    Ou l'on n'ose en parler;
    Si ce grand coeur soupire,
    Il sait dissimuler.

    Est-il vrai qu'il s'ennuie
    Partout, hors en un lieu[375];
    Qu'il y passe la vie
    Sans chercher le milieu?
    Si nous en voulons croire
    Au moins ce qu'on en dit,
    Il y fait son histoire;
    Mais sa plume est son v...

    Sa superbe maîtresse[376]
    En est-elle d'accord?
    Voit-elle avec tristesse
    La rigueur de son sort?
    L'on dit qu'elle en murmure
    Et que, sans ses enfans,
    Elle feroit figure
    Avec les mécontens.

    Que fait dans son bel âge,
    Monseigneur le Dauphin?
    Est-il toujours si sage?
    Va-t-il son même train?
    Il n'aime que la chasse,
    Cela lui coûte peu;
    Quand ce plaisir le lasse
    Il revient à son feu.

    Madame la Dauphine
    A-t-elle du pouvoir,
    Comme l'on s'imagine
    Qu'elle en devroit avoir?
    Son pouvoir se publie;
    Mais l'on s'aperçoit bien
    Que sans la comédie
    Elle ne pourroit rien.

    La divine princesse,
    La charmante Conti,
    A-t-elle la tendresse
    Toujours de son parti?
    Elle en a de son père
    Et peu de son époux;
    Mais pour monsieur son frère,
    Il en a pour eux tous.

    La princesse de Nante[377]
    Fait-elle du fracas?
    Est-elle bien contente
    De ses tendres appas?
    Elle a sujet de l'être,
    Si le duc de Bourbon[378],
    Qui commence à paroître,
    Lui fait changer de nom.

    Du colonel des Suisses[379]
    Ne nous direz-vous rien?
    Fait-il ses exercices,
    Y réussit-il bien?
    Il a beaucoup d'adresse,
    Grand esprit et grand coeur,
    Fierté, beauté, jeunesse,
    Et de la belle humeur.

    Que fait-on chez les dames[380]
    Dans ce charmant séjour?
    Le commerce des flammes
    Y règne-t-il toujours?
    Les amans sans ressource
    Font voir, pour leur malheur,
    Peu d'argent dans leur bourse,
    Peu d'amour dans leur coeur.

    Des dames renommées[381]
    Ne dit-on que cela?
    Sont-elles réformées?
    Ont-elles dit holà?
    Chez les aventurières
    L'amour règne toujours:
    Ainsi que les rivières
    Celles-là vont leur cours.

    En est-il d'assez fières
    Pour se faire prier?
    D'autres assez sévères
    Pour ne rien octroyer?
    Dans toutes les ruelles
    De différens états,
    L'on a vu les plus belles
    Faire le premier pas.

    Comment font les coquettes
    Qui n'ont point d'agrément.
    Et qui comme allumettes
    Brûlent pour un amant?
    Dans le siècle où nous sommes,
    Chacun est indigent:
    Elles trouvent des hommes
    Quand elles ont de l'argent._

De Termes ayant fait ce que vous venez de lire, il y en eut qui le
trouvèrent bien, d'autres mal, disant que cela étoit trop sérieux. Il
répondit qu'on ne s'en prît pas à lui, mais à Roquelaure, qui avoit
voulu, comme ils savoient, qu'il fît quelque chose de moins libre que ce
qu'il avoit envie de faire. La Ferté dit que Roquelaure étoit un sot;
dont tout le monde convint, et lui-même tout le premier, quoique ce ne
fût que sous cape. C'est pourquoi il jura qu'il ne chanteroit que les
couplets de la princesse de Conti et de madame de Maintenon. Chacun
savoit aussi bien que lui que c'étoient les meilleurs; mais, comme on
commença à entonner depuis le premier jusqu'au dernier, il fut obligé de
faire comme les autres. On eut bientôt appris par coeur ces noëls
nouveaux, et ils coururent bientôt dans les meilleures compagnies. Le
prince de Condé, qui, contre son ordinaire, avoit quitté sa maison de
Chantilly pour venir passer une partie de l'hiver à Paris, étant curieux
de toutes sortes de nouveautés, on le régala de celle-ci, dont on avoit
supprimé néanmoins l'article de la princesse de Conti[382]. Il demanda à
celui qui lui faisoit ce présent d'où vient que le duc d'Orléans, lui,
son fils[383], le prince de Conti[384] et le prince de La
Roche-sur-Yon[385] n'y étoient pas. A quoi l'autre ayant répondu que
l'auteur n'avoit voulu parler que du Roi et de ses enfans: «Donnez-moi
donc, lui dit-il, celui de la princesse de Conti, car elle est aussi
bien sa fille que mademoiselle de Nantes.» L'autre se trouva embarrassé
de cette réponse et vouloit chercher quelque détour; mais le prince de
Condé lui commanda de lui obéir. Ainsi il vit celui qu'on vouloit
cacher; de quoi ayant averti le prince de Conti, son neveu, il lui
conseilla de se venger de l'auteur, qui n'étoit pas encore connu.
Cependant on ne manqua pas d'attribuer cela à la cabale, comme étant
capable de toutes sortes de sottises; et, s'y trouvant un faux frère, de
Termes fut décelé et abandonné au ressentiment du prince de Conti, qui,
sans attendre le conseil du prince de Condé, s'étoit déjà déterminé, sur
la connoissance qu'il en avoit eue, à le récompenser de ses peines. En
effet, il lui fit donner des coups de bâton, et le duc de La Ferté en
auroit eu sa part, pour l'approbation qu'il avoit donnée à ce couplet,
s'il ne se fût allé jeter à ses pieds et lui demander pardon[386].
Quoique la punition fût un peu rude pour de Termes, personne ne le
plaignit, et l'on trouva qu'il la méritoit bien, puisqu'à l'âge qu'il
avoit il étoit assez fou pour oser médire d'une fille qui appartenoit de
si près au Roi, et qui d'ailleurs étoit mariée à un prince du sang.

Si les noëls étoient devenus publics en peu de temps, l'affront
qu'avoit reçu l'auteur ne fut pas davantage à se publier. Ainsi, comme
les hommes ont coutume d'estimer une personne selon le bien ou le mal
qui lui arrive, on vit que le marquis de Termes devint bientôt le
mépris de tous les honnêtes gens. Ses amis lui conseillèrent de s'en
retourner à Fontenay; mais, par malheur pour lui, sa femme, à qui
appartenoit cette terre, l'avoit obligé d'en sortir, tellement qu'à
moins que d'aller dans le fond de la Gascogne il n'avoit point de
retraite. Il ne laissoit pas cependant de se montrer encore à la cour,
et le prince de Conti, voulant se moquer de lui, lui dit un jour, en
présence de tout le monde, qu'il falloit qu'il eût des ennemis; qu'on
faisoit courir le bruit qu'il lui avoit fait donner des coups de
bâton; que cela n'étoit pas vrai, et qu'il l'appeloit à témoin si ce
n'étoit pas une imposture.

Cette aventure défraya la conversation pendant quelques jours; mais,
comme tout s'oublie avec le temps, on n'en parla plus au bout de trois
semaines, et il n'y eut que ceux qui y prenoient intérêt qui s'en
ressouvinssent. Cependant il étoit arrivé du changement dans les amours
du comte de Roussi et du chevalier de Tilladet, aussi bien que dans
celles du marquis de Biran. Roussi s'étoit rebuté de sa maîtresse pour
un méchant présent qu'elle lui avoit fait, et, quoiqu'elle l'eût reçu
de son mari, il ne voulut pas s'exposer davantage à acheter ses faveurs
à un tel prix. La duchesse de Vantadour, qui avoit filé doux sur la
débauche de son mari pour la couverture qu'elle en avoit, n'en ayant
plus de besoin, se mit à pester contre lui et ses parens lui
conseillèrent de suivre l'exemple de la duchesse de La Ferté, sa soeur,
qui s'étoit séparée du sien[387]. Mais elle n'en voulut rien faire,
espérant que Roussi reviendroit à elle, et qu'ainsi elle en auroit
encore besoin. Elle fit valoir ce refus au petit bossu, qui n'en usa pas
plus honnêtement. Au contraire, continuant toujours dans ses débauches,
non seulement il entretint la réputation où il étoit d'être parfaitement
débauché, mais il eut encore bientôt celle de grand fripon. Le chemin
pris pour y parvenir fut de se transformer dans le sentiment des p......
qu'il voyoit, et, étant tombé entre les mains d'une, qui joignoit à son
métier celui de savoir filouter, il lui aida à tromper de pauvres dupes,
qui étoient assez fous pour attribuer le tout au hasard[388]. Cependant,
comme il est difficile qu'en continuant toujours le même métier l'on ne
soit à la fin reconnu, il arriva qu'un homme d'Angers perdit mille écus,
ce qui fit que toutes choses furent découvertes. Cela se passa de cette
manière: Cet homme, qui étoit riche, aimoit les femmes, et un filou,
ayant reconnu son inclination, le mena en voir une à petit couvent au
faubourg Saint-Jacques, qui sert ordinairement de retraite à toutes les
filles qui ont eu quelque affaire et à toutes les femmes qui sont mal
avec leurs maris pour quelque galanterie. Il lui fit accroire que
c'étoit une femme de qualité, et celui-ci, qui ne connoissoit pas encore
Paris, la trouva si à son gré que, pendant un mois entier, il ne fut
point de jour sans lui rendre visite.

La dame ne manqua pas de lui témoigner de la reconnoissance, et, cela
l'ayant rendu encore plus amoureux, il la pria de vouloir sortir de ce
couvent, où il ne la pouvoit voir si commodément qu'il vouloit. La
dame, le voyant tout à fait engagé, feignit de se rendre à ses
raisons, et, étant allée chez une de ses amies, qui ne valoit pas
mieux qu'elle, elle lui fit valoir pour une grande grâce la permission
qu'elle lui donnoit de l'y venir visiter. Dès la seconde fois il y
trouva le duc de Vantadour et deux ou trois autres dames, l'une
desquelles ayant proposé de jouer à la bête[389] en attendant qu'il
fût heure d'aller à la comédie, on fit si bien qu'on l'y engagea.
Cependant, pour lui faire croire que ce n'étoit que pour passer
le temps, on ne fit valoir les marques que fort peu de chose; mais le
duc, deux de ces dames, qui étoient du jeu, faisant bête sur bête, et
les mettant toujours l'une sur l'autre, enfin il se trouva mille écus
sur le jeu, et ce fut alors qu'avec des cartes apprêtées tout exprès
on donna si beau jeu à cette pauvre dupe qu'il crut que la fortune le
favorisoit. Il fit donc jouer, mais ce fut pareillement pour faire la
bête, tellement qu'il fallut mettre tout ce qu'il avoit d'argent
devant lui et faire bon du reste. On ne joua plus guère après cela; on
donna avec de pareilles cartes la vole au duc, et il demanda à cet homme
de lui faire un billet de ce qu'il lui devoit. Il fallut qu'il en passât
par là, quelque soupçon qu'il eût que cela n'étoit pas arrivé
naturellement; mais, après être sorti (car il n'étoit plus question de
comédie), il s'informa plus particulièrement qui étoient ces femmes, et,
sans qu'il lui fût besoin de faire de grandes enquêtes, il en apprit
tout autant qu'il en vouloit savoir.

Il fut au conseil après cela, et, les avocats lui ayant dit de faire
informer contre la maîtresse de la maison, sans désigner le duc
autrement que sous le nom d'une personne de qualité, il obtint décret
de prise de corps contre elle. Cet homme crut qu'il falloit le lui
faire savoir devant que de l'exécuter, afin que, si elle vouloit lui
faire rendre son billet d'amitié, on ne lui fît point cet affront. Cet
avis lui donna l'alarme: elle en fut parler au duc de Vantadour; mais
le petit bossu lui dit de ne point avoir de peur, et qu'il la
garantiroit de tout. L'homme dont il étoit question, n'ayant pas
reçu une réponse conforme à sa demande, mit les archers en campagne,
et, la dame ne voulant pas toujours demeurer cachée, elle envoya dire
au duc qu'elle alloit tout dire s'il ne la sortoit d'affaire
promptement. C'en fut assez pour le mettre en colère, lui qui s'y
mettoit de peu de chose. Il s'en fut dans la maison, la maltraita de
paroles et de la main, et la menaça de lui faire donner les étrivières
par ses laquais. Il se trouva par hasard que cette femme étoit
demoiselle[390], et, quelqu'un lui ayant conseillé de le faire venir
devant les maréchaux de France[391], elle en obtint l'ordre au grand
étonnement du duc. Cette affaire ne pouvoit qu'elle ne fît grand
bruit, l'homme qui avoit été dupé la contoit à tout le monde; ainsi
chacun en étant abreuvé, ses amis lui dirent que, pour l'assoupir
entièrement, il falloit qu'il rendît le billet. Il écuma
extraordinairement à cette proposition; mais L'Avocat, qui se mêloit
de tout, comme nous croyons déjà l'avoir dit, lui disant d'un ton
de juge qu'il n'en falloit point appeler, il en convint, pourvu qu'on
lui donnât soixante pistoles. Ainsi un homme qui avoit deux cent mille
livres de rente en fonds de terre faisoit des bassesses inconcevables
pour si peu de chose.

Il est aisé de juger qu'une conduite si misérable n'étoit guère
agréable pour la duchesse sa femme, laquelle, étant déjà de méchante
humeur pour la perte de son amant, ne se pouvoit consoler de sa
destinée. Cependant il lui fut force de prendre patience. Le petit
homme n'étoit pas d'humeur à prendre un autre train de vie, et en
effet, quinze jours après ou environ, il lui arriva encore une autre
affaire, non pas si vilaine à la vérité, mais qui étoit toujours fort
honteuse pour un duc et pair. Etant entré dans un honnête lieu, au
faubourg Saint-Germain, dans la rue des Boucheries, il vint des
sergents qui saisirent son carrosse[392] à la requête d'un marchand
qu'il ne vouloit point payer. Il descendit aussitôt pour en tuer
quelqu'un; mais, les sergents étant déjà bien loin avec le carrosse,
il entra dans la boutique d'un chirurgien qui étoit devant, où on lui
avoit dit qu'un de ces sergents s'étoit sauvé. Il le demanda au maître
de la maison, qui, ne voulant point qu'il arrivât de meurtre chez lui,
lui dit qu'il n'y avoit personne, de quoi il se mit si fort en colère
qu'il cassa toutes les vitres de la boutique; puis, étant monté en
haut, il donna vingt coups d'épée dans les matelas, et fit ainsi
plusieurs actions extravagantes.

L'Avocat, non celui dont je viens de parler, mais le maître des
requêtes dont on a fait mention si honorablement dans la première
histoire contenue en ce volume[393], ayant su ce qui lui étoit arrivé,
vint le voir aussitôt. Il lui dit qu'il eût à se consoler, et qu'il
feroit mettre le sergent en prison; qu'il tenoit l'ordonnance entre
les mains, par laquelle il étoit défendu de saisir les meubles et les
carrosses des officiers de la couronne, et que pour une pareille chose
il y en avoit eu un qui avoit été trois mois dans le cachot. Le duc,
l'ayant remercié, le pria de songer à cela, et il n'eut garde d'y
manquer, quoiqu'il eût bien mieux fait de juger de pauvres parties
dont il y avoit deux ans que le procès lui étoit distribué. Mais
c'étoit le caractère de l'homme d'être le solliciteur banal de tout le
monde, pendant qu'il ne pouvoit pas faire une panse d'a touchant ce
qui le regardoit. Aussi ses affaires étoient en si bon état qu'il y
avoit déjà deux ou trois ans que ses gages étoient saisis, et lui qui
parloit de faire donner main-levée aux autres laissoit crier tout le
monde après lui, sans se remuer non plus qu'une pierre.

Il avoit été de même le solliciteur touchant la séparation de la
duchesse de La Ferté, laquelle, ayant employé sous main le crédit que
son galant avoit auprès du ministre, avoit si bien accommodé son mari,
qu'elle l'avoit dépouillé de tout son bien. Cependant le chevalier de
Tilladet n'avoit pas laissé de la voir encore quelque temps;
mais, étant devenu amoureux d'une petite bourgeoise, laquelle étoit
bien autrement tournée, il la quitta brusquement et sans garder
aucunes mesures. Elle en eut tant de chagrin qu'elle demeura six mois
sans vouloir écouter personne; de quoi tout le monde s'étonna, croyant
qu'elle étoit d'un tempérament à ne s'en pouvoir passer un jour
seulement. Madame de Bonnelle, qui étoit la meilleure femme du monde,
et qui avoit porté impatiemment tous les contes qu'elle avoit entendu
faire d'elle, la loua beaucoup du parti qu'elle prenoit. Cette pauvre
femme se tuoit de dire qu'on voyoit bien que tout ce qu'on avoit dit
étoit médisance, ce qu'elle assure encore aujourd'hui, se fondant sur
ce qu'une femme qui a été féconde pendant son mariage le seroit encore
s'il étoit vrai qu'elle eût tant de penchant à la galanterie. Quoi
qu'il en soit, il n'y avoit plus des trois soeurs que la duchesse
d'Aumont qui eût encore son compte, et l'archevêque s'en acquittoit si
bien qu'elle avouoit qu'il n'y a rien de tel que les gens d'église
pour faire les choses comme il faut. Son mari, qui étoit toujours à la
cour, et qui d'ailleurs n'avoit garde de se défier d'une femme qui
continuoit de porter de grandes manches et de visiter les hôpitaux,
disoit aussi à tout le monde qu'il avoit sujet de se louer de son
choix; que dans le siècle où l'on étoit il n'y avoit rien de plus rare
que d'avoir une femme vertueuse, et que c'étoit une grâce dont il
avoit à rendre grâces au ciel particulièrement. Personne n'avoit garde
de lui contredire; la duchesse avoit si bien joué son rôle
qu'elle étoit encore regardée comme une sainte; mais, lorsqu'elle y
pensoit le moins, il arriva un accident qui fit tout découvrir, et ce
qui la désespéra davantage, c'est que ce malheur arriva par son
beau-fils.

Le duc d'Aumont en avoit un, comme nous avons dit, de son premier lit;
et comme il étoit déjà assez grand, il l'avoit envoyé en Italie, afin
que les pays étrangers pussent aider à le rendre encore plus honnête
homme. Au retour de son voyage, ce jeune homme, qui étoit vigoureux et
plein de santé, trouvant chez sa belle-mère une femme de chambre fort
jolie, en devint amoureux; ayant trouvé moyen de la séduire, il
commença avec elle le métier qui est si fort en usage à la cour. Cette
fille trouva cela le meilleur du monde; et, quoiqu'elle fût plus âgée
que lui, et qu'elle dût par conséquent prendre plus de précaution pour
cacher ses affaires, néanmoins, comme c'est le propre de l'amour
d'ôter la raison, ils en manquèrent tellement l'un et l'autre que la
duchesse s'aperçut bientôt de ce petit commerce. Elle prit le parti
ordinaire des dévots et des dévotes, qui est de faire grand bruit des
défauts de son prochain. Peu s'en fallut même qu'elle ne mît la main
sur cette fille; mais enfin, faisant réflexion que cela ne seroit pas
bien à une femme de qualité, elle se contenta, après lui avoir dit
mille injures, de lui faire commandement de sortir de sa maison. Il
est aisé de juger de l'affliction de la fille à un commandement si
funeste à son amour; elle se fondit toute en larmes, et le marquis de
Villequier, c'est ainsi que s'appelle le fils aîné du duc
d'Aumont, l'ayant trouvée en cet état, se mit aussi à pleurer, voyant
qu'il alloit être privé de sa présence. La fille se sentit en quelque
façon consolée de voir qu'il prenoit tant de part dans son affliction,
et le regardant tendrement: «Madame a grand tort, lui dit-elle, d'en
user avec tant de rigueur; elle n'est pas plus sage que les autres, et
si M. le duc savoit ce que je sais, il n'auroit garde d'en être si
content.» C'en étoit assez dire à un jeune homme, et surtout à un
beau-fils, qui a toujours la haine dans le coeur pour une
belle-mère. Pour contenter sa curiosité, il lui demanda avec
empressement ce qu'elle vouloit dire, et, voyant que la crainte de
s'exposer à quelque traitement fâcheux la rendoit plus retenue, il lui
protesta non seulement qu'il ne prenoit point de part à ce qu'elle lui
diroit, mais même qu'il en seroit ravi. Avec de telles assurances,
elle ne balança plus à lui ouvrir son coeur; elle lui dit que le duc
de Roquelaure avoit été bien avec la duchesse, mais que, depuis son
mariage, leur commerce s'étant beaucoup ralenti, l'archevêque de Reims
avoit pris sa place. «Quoi! mon oncle! s'écria en même temps le
marquis de Villequier, tout étonné; ah! j'ai peine à le croire, et tu
n'es assurément qu'une médisante--Il faut vous le faire voir, lui
dit-elle, puisque vous êtes incrédule, et ce sera aussitôt que
monsieur le duc ira à Versailles.» Le marquis de Villequier n'eut rien
à dire après des offres si raisonnables, et, l'ayant voulu
questionner, elle lui répondit que, puisque tout ce qu'elle lui
pouvoit dire étoit inutile, il falloit qu'il se donnât patience.
Cependant, comme elle craignoit que la duchesse ne l'obligeât à
sortir devant que l'occasion s'en présentât, elle lui fit demander
pour toute grâce qu'elle voulût bien qu'elle demeurât encore deux
jours seulement dans la maison.

Si la duchesse eût su pourquoi, elle se seroit bien donné de garde de
le lui permettre; mais, ne se défiant de rien, elle ne voulut pas
pousser à bout une fille qui pouvoit avoir quelque connoissance de ses
affaires. En effet, quoiqu'elle en eût usé en habile femme,
c'est-à-dire qu'elle eût conduit ses intrigues sans le secours d'une
confidente, néanmoins elle se souvenoit que cette fille avoit trouvé
une fois le duc de Roquelaure qui sortoit de sa chambre à une heure
indue; et, comme elle savoit qu'elle ne manquoit pas d'esprit, elle
eut peur qu'elle n'eût été personne à vouloir savoir ce qu'il y venoit
faire si souvent. Elle ne se méprenoit pas à son calcul. Cette fille,
qui étoit curieuse comme le sont toutes celles de son sexe, n'avoit
pas voulu en demeurer au soupçon après cette circonstance, elle avoit
cherché à s'éclaircir. Elle avoit remarqué d'ailleurs que souvent il y
avoit eu deux places de foulées dans le lit, tellement qu'elle s'étoit
mise en embuscade. Elle n'y avoit pas été longtemps inutilement. Elle
avoit vu entrer et sortir le duc de Roquelaure, et, voyant qu'il
n'étoit plus en grâce, elle avoit fait la même chose à l'égard de
l'archevêque de Reims, dont les fréquentes visites lui avoient été
suspectes. Ce prélat avoit cru conduire ses affaires si habilement,
qu'il ne s'imaginoit pas que personne les eût pu découvrir. Il avoit
gagné un nommé du Plessis, qui a été valet de chambre du duc, et
qui occupe le petit hôtel d'Aumont, sous promesse de lui faire
continuer toute sa vie la permission qu'il a de donner à jouer. De ce
petit hôtel il y a communication au grand, et ce bon prélat y entroit
toutes les nuits en gros manteau, dès qu'il savoit que le duc étoit à
Versailles. Cette fille étoit trop éclairée pour ne pas guetter de
tous côtés, d'autant plus qu'elle trouvoit toujours le lit en l'état
qu'il devoit être quand le duc avoit couché chez lui; c'est-à-dire, en
bon françois, qu'il paroissoit que la dame n'avoit pas couché toute
seule. Elle croyoit néanmoins que c'étoit le duc de Roquelaure qui
étoit toujours l'heureux; mais enfin le prélat lui apparut un jour
avec une lanterne sourde à la main, et le nez dans son manteau, ce qui
servit à la détromper. Depuis cela elle le vit encore assez souvent
faire le même personnage, de sorte qu'elle crut qu'il n'y avoit qu'à
poster le marquis de Villequier dès que son père seroit parti. Et en
effet, étant allé le même jour à Versailles, il vit entrer
l'archevêque en habit décent, ce qui ne lui permit plus de douter de
ce qu'on lui avoit dit.

Ce jeune homme n'étoit pas d'un autre caractère que la plupart des
gens de la cour, quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'il y parût. Les
autres l'avoient formé sur leur modèle, et il étoit si fou qu'il y en
avoit aux Petites-Maisons qui ne l'étoient pas tant. Il en auroit
donné des marques dans le même moment, sans la nuit qui l'empêcha de
sortir, et lui ayant duré mille ans, tant il avoit d'impatience de
faire une sottise, le matin ne fut pas plus tôt venu qu'il s'en
fut à Versailles, où ayant assemblé un tas de fous comme lui, il leur
conta tout ce qu'il avoit vu et comment cela s'étoit fait. En même
temps cette grande nouvelle se répandit bientôt par toute la cour. Le
marquis de Louvois ne voulut jamais croire qu'elle vînt de son neveu;
mais, n'en pouvant plus douter après le témoignage de tant de
personnes différentes, il lui lava la tête autant que son imprudence
le méritoit. Le Roi étoit trop sage de même pour approuver tant
d'indiscrétion; ainsi, sachant qu'il ne laissoit pas que de vouloir se
présenter devant lui, il lui fit dire qu'il ne fût pas si hardi, et
qu'il ne le vouloit jamais voir.

Le marquis de Villequier n'avoit jamais cru que les choses se
passeroient de cette manière; au contraire, il s'étoit mis en tête que
ses parents, devant ne pas aimer davantage sa belle-mère que lui, le
féliciteroient de sa découverte; mais voyant combien il étoit loin de
ses espérances, il prit le parti de s'en revenir à Paris. Cependant,
quand il vint à demander son carrosse, on lui dit qu'il n'y en avoit
plus pour lui, et que son père l'abandonnoit. Chacun en fit de même,
de peur de déplaire à son oncle, qui s'étoit déclaré contre lui, et il
se vit contraint à s'en revenir à pied jusques auprès de Saint-Cloud,
où quelqu'un le reconnoissant et en ayant pitié, on le voitura jusques
à Paris[394].

Ce fut une grande joie pour toutes les dames galantes que cette
gorge-chaude, et elles se virent délivrées par-là de cent reproches
qu'on leur faisoit tous les jours, qu'elles devoient ressembler à la
duchesse. Cependant la jeunesse, ne se souciant guère que le Roi et le
ministre se fussent déclarés contre le marquis de Villequier, fut en
foule chez lui pour lui offrir service. Le prince de Turenne[395], fils
aîné du duc de Bouillon[396], se montra des plus échauffés; et, comme
c'étoit un jeune étourdi qui s'étoit déjà fait mille affaires,
non-seulement il résolut de le voir contre vent et marée, mais il lui
applaudit encore partout, soutenant qu'il avoit eu raison. Le Roi,
l'ayant su, lui fit fort mauvaise mine; mais, cela ne l'ayant pas
empêché de se présenter toujours devant lui, le Roi prit son temps pour
lui faire une mercuriale. Un jour qu'il lui donnoit sa chemise, en
qualité de grand chambellan, dont il avoit la survivance[397], il
toucha, de la frange qu'il avoit à des gants, le visage de ce
prince[398]; et Sa Majesté, perdant le sang-froid qui est si admirable
en lui, qu'on ne l'a jamais vu se mettre en colère, lui dit d'un ton
furieux qu'il devoit prendre garde un peu mieux à ce qu'il faisoit;
qu'il sembloit, quand il étoit auprès de lui, qu'il fît toutes choses
par nonchalance; qu'il apprît que c'étoit le plus grand honneur qui lui
pût arriver, et que sans la considération de son père et de son
oncle[399] dont il portoit le nom et dont il révéroit la mémoire, il le
rendroit si petit gentilhomme, qu'il y en auroit mille en France qui le
vaudroient bien.

Ce fut une grande mortification pour ce jeune seigneur. Il voulut
s'excuser; mais, le Roi lui avant tourné le dos, il fut obligé d'aller
chercher ailleurs de la consolation; et ce fut dans la débauche qu'il
fut faire avec le comte de Briosne[400], fils du comte d'Armagnac[401],
grand écuyer de France, avec le prince de Tingry[402], fils du duc de
Luxembourg, et avec quelques autres seigneurs de son âge. Comme ils
avoient, si j'ose parler de la sorte, le diable dans le corps, ils
voulurent fumer après être saouls, non pas pour le plaisir qu'ils y
prenoient, mais parce qu'ils savoient que cela déplaisoit au Roi. Ils
furent de là prendre des courtisanes chez une appareilleuse, et, les
ayant fait masquer, ils s'en furent courre le bal[403], où ils firent
mille désordres. Tout cela fut rapporté au Roi, qui avoit dans Paris des
gens exprès pour l'avertir de tout ce qui se passoit; et il est aisé de
juger combien cela augmenta l'estime qu'il avoit pour eux. Néanmoins,
comme il aimoit M. le Grand[404], il lui dit qu'il veillât un peu mieux
à la conduite de son fils; qu'il seroit fâché, pour l'amour de lui,
qu'il continuât dans ses débauches. Mais, quoi que pût faire M. le
Grand, c'étoit vouloir s'opposer au cours de la rivière, que de
prétendre le retenir[405].

Les dames étoient alors bien inutiles: non-seulement nos trois
soeurs voyoient leurs intrigues décousues, mais les autres n'étoient
pas plus heureuses qu'elles, toute cette jeunesse naissante faisant
gloire de les mépriser. Cependant il lui arriva un petit désordre:
étant allé dans un honnête lieu, il y vint des mousquetaires qui lui
firent quitter la partie; et, comme elle n'avoit que de petits
couteaux à son côté, il fallut filer doux. Le lendemain chacun prit
une grande épée, et le Roi fut tout étonné de voir un si grand
changement. Il en demanda la raison, et il ne la sut que trop tôt pour
sa satisfaction. Ils retournèrent le lendemain dans le même lieu,
mais les mousquetaires, qui avoient su qui ils étoient, ne s'y
trouvèrent pas; en quoi ils se montrèrent plus sages qu'ils n'avoient
jamais été: car c'étoit encore une autre jeunesse qui ne faisoit pas
moins de folies, et, si l'on n'en parloit pas tant que de l'autre,
c'est qu'elle n'étoit ni de son sang, ni de sa qualité.

Les[406] dames, se voyant alors à louer, prirent le parti de se divertir
entre elles; mais comme, sans les chapeaux, les coëffes passent mal leur
temps, leurs plaisirs furent si fades qu'elles s'en ennuyèrent bientôt.
Ce qui étoit cause qu'on les abandonnoit ainsi, c'est que M. le Dauphin
n'avoit nulle inclination pour le beau sexe; il n'aimoit que la chasse,
comme le disoit fort bien de Termes[407], et tous les jeunes gens se
régloient sur lui. Toutes les dames qui prétendoient en beauté étoient
fâchées de n'avoir pas été du temps du père, ou qu'il ne lui ressemblât
pas[408]. [Ce n'est pas que le roi n'aimât encore son plaisir, mais
l'âge avoit tempéré ces grands feux de jeunesse, de sorte qu'il ne lui
en falloit plus tant.[409]] Enfin[410], comme elles étoient prêtes de se
désespérer, M. le Dauphin[411] s'évertua, et, ayant trouvé une certaine
femme de chambre de madame la Dauphine à son gré, il se leva fort
honnêtement d'auprès de sa femme pour aller coucher avec elle, lui ayant
fait dire auparavant par un valet de chambre les sentiments qu'il avoit
pour elle. La dame étoit trop sensible à l'honneur qu'il lui faisoit
pour le refuser. Elle tâta du beau prince dans la chambre même de madame
la Dauphine, où elle étoit couchée; mais Joyeuse, valet de chambre, qui
y couchoit pareillement, s'étant aperçu du commerce, et fâché que
Monseigneur y eût employé un autre que lui, en avertit le Roi, si bien
que la femme de chambre fut chassée. Quoique toutes les dames fussent
fâchées que cela eût si peu duré, comme elles croyoient qu'un si bon
exemple alloit ramener pour elles le siècle d'or, elles se consolèrent
bientôt. Madame la Dauphine ne le fut pas sitôt de cette aventure; elle
en eut quelques paroles avec Monseigneur, et cela donna lieu à un
couplet de chanson qu'on fit sur l'air d'un vaudeville qui a couru sur
le milieu de l'hiver, et qui court même encore présentement. Voici donc
quel est ce couplet:

    _Notre Dauphine est en courroux
    Contre monseigneur son époux,
      Qui commence de faire,
            Eh bien,
      Comme le roi son père,
      Vous m'entendez bien._

Les dames ne s'étoient point flattées mal à propos. L'exemple de
Monseigneur fit des merveilles pour elles. Chacun crut qu'elles
alloient devenir à la mode, et on s'empressa de leur témoigner de la
passion. Elles n'eurent garde de faire les cruelles: car, comme elles
avoient été quelque temps à louer, elles voulurent profiter du bon
temps. Cependant Monseigneur s'étant mis en rut par ce que je viens de
dire, il regarda des mêmes yeux qu'il venoit de faire la femme de
chambre une des filles d'honneur de madame la Dauphine, qui étoit
soeur de la duchesse de Caderousse[412]. Ce n'étoit pas pourtant une
de ces beautés qui engagent malgré que l'on en ait, au contraire elle
étoit plus laide que belle; mais, la facilité qu'il avoit à la voir
tous les jours l'enflammant tout de même que si c'eût été le plus bel
objet du monde, il ne la trouva point qu'il ne lui dît quelques
douceurs en passant. Il s'y seroit arrêté bien davantage, sans la
crainte qu'il eut que cela ne vînt aux oreilles du Roi. C'est
pourquoi, pour se dérober à la contrainte où il étoit obligé de
vivre, il jeta les yeux sur un confident qui pût dire non-seulement à
la demoiselle le mal dont il étoit atteint, mais qui pût encore par
lui-même insinuer au public qu'il en étoit amoureux. Le marquis de
Créqui[413] lui sembla tout propre pour cela. C'étoit le gentilhomme
le mieux fait de la cour, et il n'y avoit qu'une seule difficulté qui
paroissoit, savoir que, comme il étoit marié nouvellement[414], cela
ne portât préjudice à la réputation de la demoiselle. Il en dit son
sentiment à ce marquis, en même temps qu'il lui fit confidence de son
amour; mais lui, qui mouroit d'envie de rendre service au jeune
prince, lui dit que cette difficulté ne devoit point arrêter, puisque,
s'il ne considéroit que le _qu'en dira-t-on_, on parloit tout aussi
bien d'une fille qui avoit un galant qui n'étoit pas marié comme quand
elle en avoit un qui l'étoit; du reste, qu'on sauroit tôt ou tard dans
le monde que si elle l'avoit écouté, ce n'étoit qu'en faveur du plus
beau prince de l'Europe; ce qui lui rendroit sa réputation, quand même
elle l'auroit perdue. Ces raisons n'étoient pas trop convaincantes,
puisqu'il est sûr que, cette intrigue étant mise entre les mains
d'un homme qui n'eût pas été marié, on eût pu croire à la cour qu'il
auroit eu dessein pour elle; mais le jeune prince ayant passé par
dessus toute sorte de considération, il chargea le marquis de dire à
la belle tout ce qu'il se sentoit pour elle de pressant.

Comme on vit à la cour dans une grande liberté, il ne lui fallut point
prendre de grands détours pour s'acquitter de sa commission: il vit la
demoiselle dès le même jour, et, lui ayant conté quelques douceurs
sans lui dire de quelle part elles venoient, il en fut écouté si
favorablement que, quand c'eût été pour lui qu'il eût parlé, il n'en
auroit pu concevoir de plus grandes espérances. Cependant, ne jugeant
pas à propos de lui faire un secret davantage de ce qui se passoit:
«Je vous viens de dire bien des choses, Mademoiselle, lui dit-il,
qu'il est impossible de ne pas sentir quand on vous voit; mais que
direz-vous quand je vous apprendrai qu'il me faut cependant étouffer
tout cela en faveur d'un prince qui me charge de la plus difficile
commission qui fut jamais, puisqu'il devroit savoir qu'on n'est pas
plus insensible que lui?»

La demoiselle, qui se douta dans ce moment que le prince dont il
vouloit parler étoit monseigneur le Dauphin, se consola du changement,
dont elle ne se seroit pas consolée facilement si c'eût été pour un
autre. Elle lui demanda en même temps qui étoit ce prince, et, ayant
su que c'étoit celui qu'elle soupçonnoit, elle lui dit sans faire
beaucoup de façons qu'elle s'étoit déjà aperçue qu'il ne la haïssoit
pas; mais qu'il lui paroissoit dangereux de s'embarquer avec lui,
parce que madame la Dauphine ne seroit pas d'humeur à le
souffrir, ni le Roi non plus, qui avoit assez témoigné, de la manière
qu'il avoit pris l'affaire de la femme de chambre, qu'il ne vouloit
pas que ce prince eût des maîtresses. Le marquis répondit à cela que,
si le Roi avoit été un peu rigoureux dans l'affaire dont il
s'agissoit, ce n'étoit qu'à cause que l'objet n'en valoit pas la
peine; qu'il ne falloit pas qu'un grand prince aimât une femme de
rien; qu'il y en avoit assez de condition dans le royaume sans s'aller
ainsi encanailler, tellement que quand le Roi le verroit dans les
sentiments où il devoit être, il ne falloit pas croire qu'il y trouvât
à redire, lui qui avoit éprouvé tant de fois combien il est difficile
de se savoir commander.

La demoiselle, qui ne demandoit pas mieux que d'aider à se tromper
elle-même, se paya de ces raisons; elle fit une réponse aussi
favorable que monsieur le Dauphin la pouvoit désirer, et ce jeune
prince en étant devenu encore plus amoureux, il chercha quelque
occasion pour lui parler autrement que par procureur. Il lui fut assez
difficile de la trouver; on l'éclairoit[415] de près depuis l'affaire
de la femme de chambre, et le marquis de Créqui lui fit accroire qu'on
l'éclairoit encore davantage, afin de se rendre plus nécessaire. Tout
le secret fut donc déposé entre ses mains pendant quelque temps, et il
y eut beaucoup de gens qui crurent que c'étoit lui qui en étoit
amoureux.

Il avoit épousé une des filles du duc d'Aumont, du premier lit.
C'étoit une jeune dame qui, dans une médiocre beauté, avoit beaucoup
d'agrément. Elle aimoit son mari, et il lui eût été fâcheux
d'apprendre cette nouvelle; mais l'archevêque de Reims, qui n'avoit
plus osé retourner chez la duchesse d'Aumont depuis l'éclat qu'avoit
fait le marquis de Villequier, l'ayant trouvée à son gré, il résolut
de s'établir auprès d'elle sur les ruines de son mari.

La facilité qu'il avoit de la voir en qualité d'oncle ayant encore
augmenté son amour, il chercha à s'insinuer dans l'esprit du marquis,
sous les plus beaux prétextes du monde. Il lui fit beaucoup de bien,
et non content de l'avoir gagné par-là, il lui fit espérer que ce
seroit lui qu'il feroit son héritier. Cependant, pour pouvoir voir la
marquise à toute heure, il loua l'hôtel de Longueville[416], dont le
derrière répondoit à l'hôtel de Créqui[417], et, ayant fait faire une
porte de communication, le bon prélat étoit auprès d'elle depuis le
matin jusques au soir. Il prit son temps pour lui apprendre que son
mari étoit amoureux ailleurs, et ayant jeté le trouble dans son esprit
par cette nouvelle: «Que vous êtes folle, Madame, lui dit-il, de
vous en fâcher, comme si vous n'aviez pas à lui rendre le change! S'il
a fait une maîtresse, vous n'avez qu'à faire un galant, l'un vaudra
bien l'autre; et je crois que c'est là le meilleur conseil qu'on
puisse vous donner.»

La marquise ne topa pas à la chose; au contraire, elle fut fort
surprise de le voir dans ces sentiments, lui qui devoit l'en détourner
si elle eût été de cet avis-là. Ainsi n'ayant pas trouvé son compte
avec elle, il prit le parti de s'expliquer mieux, ce qu'il fit en
termes si intelligibles qu'elle ne douta point qu'il ne voulût être de
moitié de la vengeance. Elle trouva cela horrible pour un archevêque
et pour un oncle; cependant, comme elle en recevoit du bien et qu'elle
en espéroit encore davantage à l'avenir, elle ne jugea pas à propos de
le mortifier, comme elle auroit fait sans cette considération. Cela le
rendit encore plus amoureux, s'imaginant qu'il y avoit de l'espérance
pour lui; et, pour boucher les yeux tout à fait au mari, il parla de
le défrayer, lui et toute sa maison.

Le marquis, qui rapportoit toutes ces bontés à la qualité d'oncle, et
non à celle d'amant, en fut si touché qu'il en témoigna partout sa
reconnoissance; mais le maréchal son père[418], qui n'étoit pas tout à
fait si dupe que lui, approfondissant les choses un peu mieux, il
reconnut bientôt d'où partoient toutes ces libéralités. Il étoit
assez fier pour en parler lui-même à l'archevêque, et pour lui faire
honte de sa turpitude; mais, considérant qu'il avoit affaire à un
homme qui ne se payoit pas de raison, il en parla au marquis de
Louvois, et lui demanda justice. Ce ministre lui dit qu'il étoit bien
fâché de ne pouvoir rien faire là-dessus; que son frère n'écoutoit que
sa passion; c'est pourquoi, d'abord qu'il lui en parleroit, il croyoit
en être quitte pour nier toutes choses; qu'il le feroit cependant;
mais que, s'il ne pouvoit rien gagner sur lui, comme il y avoit
beaucoup d'apparence, il lui conseilloit de s'en plaindre au Roi.

Le maréchal trouva qu'il parloit de bon sens; cependant, lui ayant
fait connoître que toute la famille avoit intérêt que la chose ne se
répandît pas dans le monde, il le conjura non-seulement de faire tous
ses efforts pour le faire rentrer en lui-même, mais encore d'y
travailler promptement. Le marquis de Louvois le fut trouver aussitôt;
mais d'abord qu'il eut ouvert la bouche, l'archevêque lui reprocha que
ce qu'il en faisoit n'étoit que par jalousie, et que, tout riche qu'il
étoit, il étoit encore assez intéressé pour craindre que sa succession
ne lui échappât. Le marquis de Louvois, sachant que tout ce qu'il lui
pourroit répliquer seroit inutile, le laissa là, et fut redire au
maréchal la conversation qu'il avoit eue avec lui. Il étoit cependant
si outré que, sans considérer le tort qu'il lui feroit, il consentit
que le maréchal en parlât au Roi. Cela fut fait à l'heure même. Le
maréchal ayant demandé un moment d'audience à ce prince, il se jeta à
ses pieds et le pria de ne pas souffrir que l'archevêque déshonorât
sa famille. Le Roi, qui n'avoit pas dit tout ce qu'il pensoit de
l'intrigue du prélat avec la duchesse d'Aumont, fut fort fâché qu'il
fît encore des siennes. Il fit appeler le marquis de Louvois, et, lui
ayant demandé si son frère vouloit toujours ainsi donner du scandale,
il lui commanda d'aller à l'heure même lui dire de sa part qu'il eût à
s'en aller dans son archevêché. Le marquis lui répliqua qu'il étoit
tout prêt d'obéir; mais, comme il avoit affaire à un homme difficile à
mener, il le supplioit d'en faire expédier l'ordre en bonne forme. Le
Roi y consentit, et, une lettre de cachet ayant été faite
sur-le-champ, le marquis fut trouver l'archevêque, et le salua d'abord
de quelques plaintes bien fondées, l'accusant que pour l'amour de lui
il falloit que le Roi se mît en colère; mais, l'archevêque croyant
qu'il avançoit cela de son crû, il se mit de son côté à lui reprocher
ce qu'il avoit fait dans sa jeunesse; tellement que c'eût été une
affaire à ne pas finir si tôt, si le marquis de Louvois, tout en
colère, n'eût coupé court à toutes choses en lui montrant la lettre de
cachet[419]. Il fut fort surpris, et, n'ayant plus alors le mot à
dire, il promit d'obéir. Le marquis de Louvois, ravi de l'avoir si
bien mortifié, sortit après cela; et le prélat, prenant le temps qu'on
accommodoit toutes choses pour son départ, fut dire adieu à la
marquise, qu'il conjura de se souvenir que c'étoit pour l'amour
d'elle qu'il alloit souffrir l'exil.

Le marquis de Créqui fut délivré de cette manière des cornes que le
bon prélat lui préparoit. Cependant, sans songer qu'il avoit peut-être
été menacé de ce malheur à cause de l'intrigue dont il se mêloit
lui-même, il la continua et ménagea quelques entrevues secrètes entre
monseigneur et mademoiselle de Rambures. Comme toutes choses se savent
à la longue, quelqu'un s'en aperçut, et, pour faire sa cour au Roi, il
lui fit part de sa découverte. Le Roi, pour prévenir toutes les
suites, résolut de la marier. Le marquis de Polignac[420], gentilhomme
riche et distingué entre la noblesse d'Auvergne, lui faisoit les doux
yeux: l'on sut l'engager adroitement à l'épouser, de sorte qu'il se
déclara, au grand regret de madame sa mère, qui prétendoit le marier
plus avantageusement. Elle lui en parla et fit tous ses efforts pour
l'en détourner; mais la cour, qui redoubloit les siens à mesure
qu'elle en avoit plus de besoin, prévalut enfin dans son esprit.
Mademoiselle de Rambures qui, nonobstant qu'un si grand prince lui en
coûtât, étoit bien aise d'être mariée, donna les mains sans l'en
consulter; et monseigneur le Dauphin, ayant appris cette nouvelle, en
fut si touché, qu'il dit au marquis de Créqui qu'il ne la vouloit plus
voir.--Pourquoi donc? lui répliqua-t-il. Est-ce que vous êtes fâché
qu'avec le plaisir que vous aurez d'être bien avec elle, vous ayez
encore celui de faire un mari cocu? Je ne sais pas, mon prince,
ajouta-t-il, de quelle manière vous êtes fait; mais, pour moi, j'y
trouve tant de ragoût, que je préférerois toujours les bonnes grâces
d'une femme médiocrement belle à celles d'une fille tout à fait
accomplie de corps et d'esprit.

Il dit mille choses pour prouver son dire, et le prince se rendit à
ses raisons, à condition toutefois qu'il feroit des reproches de sa
part à mademoiselle de Rambures de ce qu'elle s'étoit engagée sans lui
en parler. Elle s'excusa sur ce que le Roi le lui avoit commandé, et,
pour abréger matière, le mariage se fit et fut consommé chez la
princesse de Montauban[421], la tante, femme de grand appétit et digne
soeur de madame de Rambures. Elle avoit épousé en premières
noces le marquis de Rannes[422], fort honnête homme de sa personne, et
qui avoit été tué en Allemagne, où il étoit lieutenant-général. Elle
lui en avoit fait porter durant sa vie; et, dès le lendemain de sa
mort, elle avoit jugé à propos de ne pas demeurer veuve longtemps,
parce qu'elle appréhendoit que, parmi les plaisirs dont elle ne se
pouvoit passer, il ne lui arrivât quelque accident qui la
scandalisât[423] dans le monde. Enfin, après s'être offerte au tiers
et au quart sans que pas un n'en voulût, le prince de Montauban[424],
cadet du prince de Guimené[425] et fils du duc de Montbazon[426], ce
fameux fou que l'on auroit enfermé dans les Petites-Maisons, si ce
n'est qu'on n'a pas voulu déshonorer le nom de Rohan, dont il est le
chef, se présenta.

Devant que de parler du bonheur qu'il eut d'emporter sa femme[427], je
veux dire un mot de son père, à qui il ressemble tout à fait par
la tête. Ce duc, après la mort du bonhomme le prince de Guimené[428],
n'ayant pu avoir la charge de grand veneur qu'il avoit, et qui fut
donnée au chevalier de Rohan, son frère[429], eut encore le dégoût que
le Roi ne le voulut pas faire recevoir duc et pair, ce qui lui
appartenoit pourtant comme aîné d'une maison qui jouissoit de cette
prérogative. Le refus du Roi étoit fondé sur sa folie; mais lui, ne se
rendant point de justice, il dit au Roi cent pauvretés qui dans la
bouche d'un autre auroient été fort outrageantes; mais le Roi ayant
pris le tout de la part d'où cela venoit, il se contenta d'envoyer
quérir la princesse de Guimené, sa mère[430], avec qui il convint de
le faire enfermer à la Bastille. Au bout de quelque temps sa prison
ayant été changée en un ordre de s'en aller à une de ses terres, il se
sauva en Flandres. Les Espagnols, qui connoissoient mieux son nom que
sa tête, lui donnèrent de l'emploi avec une pension considérable.
Cependant la campagne de Lille survint, et, le Roi s'étant
approché d'Andermonde, les Espagnols lâchèrent les écluses et
l'obligèrent de se retirer[431]. Le duc étoit dedans, et, voyant la
retraite de notre armée, il se mit sur le rempart et cria à gorge
déployée: _Le Roi boit!_ Beaucoup d'autres folies jointes à celles-là
obligèrent les Espagnols de le congédier. Il se retira je ne sais où,
jusqu'à ce que ses parents l'eussent fait enfermer.

Voilà quel est le père du prince de Montauban, et à qui ressemblant
l'on ne peut pas mieux, l'on tâcha d'en détourner la marquise de
Rannes. On lui dit tout ce qu'on pouvoit dire là-dessus, à quoi l'on
ajouta beaucoup de choses de sa gueuserie; mais l'envie qu'elle avoit
d'être appelée princesse et d'avoir le tabouret fit qu'elle aima mieux
être la femme d'un rejeton de fou et d'un gueux, que de ne le pas
prendre.

Si c'étoit ici son histoire que j'écrivisse, je ferois voir comment
elle n'a pas été longtemps sans s'en repentir; mais, n'en voulant plus
parler qu'en tant qu'elle a du rapport avec le sujet que je traite,
l'on saura que le lendemain des noces elle demanda à sa nièce si le
marquis de Polignac valoit autant que Monseigneur le Dauphin. Elle fut
scandalisée de cette demande, et, tout en colère, elle lui fit réponse
qu'elle lui rendroit raison là-dessus volontiers, pourvu que de son
côté elle lui voulût dire si le prince de Montauban valoit mieux
que mille autres à qui elle avoit eu affaire. Elles se brouillèrent
ainsi toutes deux, et la princesse de Montauban eut tellement la
vengeance en tête, qu'elle fut avertir le marquis de Polignac qu'il
devoit envoyer sa femme à la campagne. Cela lui donna lieu d'observer
sa conduite, et il reconnut bientôt qu'il avoit un rival du premier
rang.

Le Roi s'en aperçut de même, aussi bien que madame la Dauphine; et,
sachant tous deux que la marquise de Polignac ne s'éloigneroit point
de la cour sans un ordre exprès, il lui fut envoyé en forme. Elle en
fut inconsolable, aussi bien que monseigneur le Dauphin; et s'étant
vus, elle lui demanda s'il ne vouloit point agir auprès du Roi pour
détourner un coup si fatal à l'un et à l'autre. Monseigneur le Dauphin
parut mou, et, la marquise s'en étant plainte au marquis de Créqui, il
lui promit qu'il alloit faire de son mieux pour lui donner du courage.
Et de fait, il lui dit qu'il étoit bien simple d'en user comme il
faisoit; que le maréchal de Créqui étoit tout aussi fier que le
pouvoit être le Roi, à la réserve qu'il n'avoit pas la souveraine
puissance entre ses mains; cependant qu'il l'avoit mis sur le bon
pied; qu'il suivît son exemple, et qu'il s'en trouveroit mieux devant
qu'il fût peu de temps. Cette conversation n'ayant rien fait sur
l'esprit de ce jeune prince[432], la marquise de Polignac lui renvoya
les présens qu'elle en avoit reçus, et il les donna au marquis de
Créqui. Elle s'en alla ainsi en exil, et le marquis de Créqui eut le
même sort, le Roi ayant su par monseigneur le Dauphin les conseils
qu'il lui avoit donnés[433]. L'archevêque de Reims, ayant appris cette
nouvelle, en fut au désespoir, parce qu'il vit bien que cela alloit
justifier ce marquis dans l'esprit de sa femme, à qui il avoit tâché
d'insinuer que c'étoit pour son compte qu'il étoit si souvent auprès
de la marquise de Polignac[434].


NOTES.

  [266] Ce pamphlet embrasse une période de plusieurs années, de
  1670 à 1686 environ. On en verra diverses preuves dans les notes
  que nous joindrons aux récits de l'auteur.

  [267] _Var._ 1754: innocemment.

  [268] _Var._ 1754: le désordre le plus infâme.

  [269] La cour se tenoit alors tantôt à Fontainebleau, tantôt à
  Saint-Germain, tantôt à Versailles.

  [270] La faute étoit d'autant plus grande qu'ils étoient entrés la
  nuit dans un cabaret. Or, par un règlement de 1666, les cabarets
  devoient être fermés à six heures depuis le 1er novembre jusqu'à
  Pâques, et à neuf heures dans les autres temps. Plus tard on
  toléra que les cabarets fussent ouverts, du 1er avril au 1er
  novembre, jusqu'à dix heures, et, dans les autres temps, jusqu'à
  huit heures seulement. En 1700, une ordonnance rendue par M.
  d'Argenson, lieutenant général de police, parle d'un cabaretier
  chez qui furent saisis six jeunes gens mangeant de la viande en
  carême, à dix heures du soir. Procès-verbal fut dressé de ce
  délit. Mais le commissaire ne prit pas les noms des jeunes gens,
  et le cabaretier s'excusa en disant qu'il n'avoit pas fourni la
  viande, «ajoutant que, ces six jeunes gens, qu'il n'a voulu
  nommer, étant des personnes de considération, il n'a pas osé leur
  résister.» Ainsi, quand des personnes de considération étoient
  surprises, même en faute, dans des cabarets, la police fermoit
  volontiers les yeux pour ne pas les connoître et ne pressoit pas
  trop les cabaretiers de révéler leurs noms.

  [271] Cf. t. 2, p. 425.

  [272] Voy. t. 1, p. 68.

  [273] Le duc de Grammont, fils du maréchal et frère du comte de
  Guiche, dont il a été plusieurs fois parlé dans ces volumes, ne
  reçut le titre de duc de Grammont qu'après la mort de son père,
  qui mourut en 1678, six ans après la mort de son fils aîné, tué au
  passage du Rhin. Le duc dont il est parlé ici, connu auparavant
  sous le nom de comte de Louvigny, avoit épousé, le 15 mai 1668,
  Marie-Charlotte de Castelnau, fille du maréchal de ce nom.

  [274] Une soeur du chancelier fut mariée avec le marquis de
  Tilladet, qui fut chassé de la cour après le supplice de
  Cinq-Mars: celui-ci eut plusieurs enfants, entr'autres Gabriel de
  Cassagnet, dit le chevalier de Tilladet, chevalier de Malte en
  1646, lieutenant-général des armées du Roi comme l'avoit été son
  père et comme le fut un de ses frères, et gouverneur d'Aire, etc.
  Il mourut le 11 juillet 1702.

  [275] Gabrielle de Longueval, soeur du marquis de Manicamp, étoit
  la troisième femme du maréchal d'Estrées; elle avoit épousé, en
  1663, le vieux duc, qui mourut en 1670, âgé de
  quatre-vingt-dix-huit ans. (Voy. madame de Sévigné, _Lettre_ du 24
  avril 1672.--Voy. aussi ce volume, p. 252.)

  [276] Marie-Charlotte de Castelnau, fille du maréchal de ce nom,
  étoit née en 1648. Mariée en 1668, elle mourut le 29 janvier 1694.

  [277] Sur le maréchal de Grammont, voyez ci-dessus _passim_, et
  surtout t. 1, p. 135.

  [278] Sur le comte de Guiche, voyez ci-dessus _passim_, et
  surtout t. 1, p. 65.

  [279] Le marquis de Louvigny hérita de son père en 1678; le
  comte de Guiche, nous l'avons vu plus haut, étoit mort depuis
  1672.

  [280] Voy. ci-dessus, p. 228.

  [281] Le marquis de Nérestang, restaurateur de l'ordre presque
  éteint de Saint-Lazare, se décida, en 1666, à user d'un droit qui
  lui étoit accordé par les bulles des papes Pie V et Paul V: il
  nomma des titulaires aux cinq grands-prieurés de l'ordre. A la
  date du 4 juin de cette année, «il fit: 1º grand-prieur, bailli et
  son vicaire général, tant par terre que par mer, dans la langue
  d'Aquitaine, le chevalier César Brossin, marquis de Méré; 2º
  grand-prieur et bailli des provinces de Dauphiné et de Lyonnois,
  le commandeur Loras de Chamanieu; 3º grand-prieur et bailli de la
  langue des Belges, le chevalier Le Picard, marquis de Sévigny; 4º
  grand-prieur et bailli de la langue de France, le commandeur
  François de Bernières; 5º grand-prieur et bailli du Languedoc, le
  chevalier de Solas, président à la Chambre des comptes et Cour des
  aides de Montpellier; tous avec le titre de vicaire général du
  grand-maître dans leur grand-prieuré.» (Gautier de Sibert, _Hist.
  de l'ordre de Saint-Lazare_, 1772, 2 vol. in-12, t. 2, p. 103.)

  [282] Sur le marquis de Biran, plus tard duc de Roquelaure, voyez
  ci-dessus _passim_, et surtout t. 1, p. 165, la fin de la note
  consacrée à son père, et t. 2, p. 423.

  [283] L'ordre de Saint-Michel fut institué par Louis XI, à
  Amboise, le 1er août 1469. Les chevaliers portoient un collier
  d'or fait à coquilles lacées l'une avec l'autre, et posées sur une
  chaînette d'or d'où pendoit une médaille de l'archange saint
  Michel. Tous les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit prenoient
  l'ordre de Saint-Michel la veille du jour où ils recevoient
  l'ordre du Saint-Esprit, et c'est pour ce motif que leurs armes
  étoient entourées d'un double collier et qu'on les appeloit
  chevaliers des ordres du Roi.

  [284] Chantilly appartenoit au prince de Condé.

  [285] Voy. plus haut la filiation, note 274, p. 348.

  [286] Peste, mot du temps, équivalent de mauvaise langue. Déjà
  Tallemant l'employoit dans ce sens.

  [287] Que fît cette jeunesse.

  [288] Ces désordres étoient dans l'esprit du temps. (Voy.
  Edouard Fournier, _Les Lanternes_, histoire de l'éclairage de
  Paris.)

  [289] Ce pont de bois étoit celui qui servoit de communication
  entre la cité et l'île Notre-Dame. Il fut commencé en 1614 par le
  sieur Marie. On l'appeloit Pont-Rouge, à cause de la couleur dont
  il étoit peint, et Pont-Marie, du nom de l'entrepreneur chargé de
  le construire.

  [290] Voy. t. 2, p. 426.

  [291] Le guet étoit composé de cent archers à pied, trente-neuf à
  cheval, quatre lieutenants, un guidon, huit exempts, un greffier,
  un contrôleur et un trésorier, sous le commandement d'un chevalier
  du guet. La charge de chevalier du guet constituoit à celui qui
  l'exerçoit quelques priviléges utiles, comme d'avoir le droit de
  _committimus_, l'exemption de gens de guerre, etc.;--ou flatteurs:
  tel le droit d'entrer chez le Roi à toute heure, et même en
  bottes. Le chevalier du guet, après la suppression de l'ordre de
  l'Etoile, sous Charles VIII, continua à en porter les insignes.

  Le guet prenoit son service à la nuit et le quittoit à la pointe
  du jour.

  Au dix-huitième siècle, d'autres compagnies se formèrent, sous
  d'autres noms et avec différents uniformes, pour la sûreté de
  Paris. C'est de là qu'est sortie la garde municipale, garde de
  Paris, etc.

  [292] Le lieutenant criminel présidoit à tous les jugements
  criminels, et c'étoit à lui d'en faire l'instruction. Le
  lieutenant criminel Tardieu, si connu par les satires de
  Boileau, qui le désigne sans le nommer, étoit prédécesseur de
  M. Deffita.--M. Deffita, dès son entrée en charge, se montra d'une
  rigueur inouïe; sa justice étoit toujours fort sommaire. Voy.
  Guy Patin, _Lettres_, _passim_.

  [293] Voy. t. 1, p. 163 et suiv.

  [294] Le duc à brevet jouissoit de presque toutes les prérogatives
  dont jouissoient les autres gentilshommes chez lesquels ce titre
  étoit héréditaire, mais il n'en jouissoit que par une faveur toute
  personnelle, et qui ne se pouvoit transmettre que par suite d'un
  nouveau brevet.

  [295] Le marquis de Biran devint duc de Roquelaure et fut même
  fait maréchal de France. Le crédit de sa femme, mademoiselle de
  Laval, lui servit.

  [296] Louis-Marie d'Aumont de Rochebaron, duc et pair de France,
  étoit chef du nom et des armes depuis le 14 février 1669. Le 12
  mars 1669, il céda au marquis de Rochefort sa charge de capitaine
  des gardes du corps et prêta serment de premier gentilhomme de la
  chambre. Il avoit épousé Madelaine-Fare Le Tellier, qu'il perdit
  le 22 juin 1668. Plus tard il sera parlé de son second mariage.

  La fille du duc d'Aumont, Magdelaine-Elisabeth-Fare, ne fut mariée
  qu'en 1677. Du reste, avant le second mariage de son père (1669),
  elle étoit bien jeune encore, puisque le duc avoit épousé la soeur
  du marquis de Louvois en 1660, quand elle avoit à peine quatorze
  ans.

  [297] Le chancelier Le Tellier, père du marquis de Louvois et de
  la première femme du duc d'Aumont.

  [298] La seconde femme du duc d'Aumont, qu'il épousa le 28 novembre
  1669, étoit Françoise-Angélique de la Mothe, fille du maréchal de
  la Mothe-Houdancourt et de Louise de Prie, gouvernante des enfants
  de France.

  [299] François de Roye de la Rochefoucauld, deuxième du nom,
  comte de Roucy, né en 1658, mort en novembre 1721 à l'âge de
  soixante-trois ans, étoit fils de Frédéric-Charles de la
  Rochefoucauld-Roucy et d'Isabelle de Duras. Il fut lieutenant
  général des armées du Roi, capitaine lieutenant des gendarmes
  écossois, et, après M. de Pradel, gouverneur de Bapaume. Il se
  maria le 8 février 1689, avec mademoiselle d'Arpajon.

  Cette branche des La Rochefoucauld avoit pris le nom de Roucy
  par suite du mariage de François III de la Rochefoucauld avec la
  dernière héritière des comtes de Roucy, famille célèbre où l'on
  connoît surtout ces deux frères jumeaux, ménechmes identiques,
  dont Pasquier a raconté l'histoire (_Recherches_, liv. VI).

  [300] Voy. ci-dessus, _passim_. Henri de Senneterre, duc
  de la Ferté, fils du maréchal, épousa, le 13 mars 1675,
  Marie-Isabelle-Gabrielle-Angélique de la Mothe-Houdancourt.

  [301] Louis-Charles de Lévis, duc de Ventadour, épousa, le 14
  mars 1671, Charlotte-Eléonore de la Mothe-Houdancourt.

  [302] Le frère du chevalier de Tilladet dont il est question
  ici, étoit Jean-Baptiste de Cassagnet, marquis de Tilladet, mort
  le 22 août 1692, des suites des blessures qu'il reçut à la
  bataille de Steinkerque.

  [303] Louise de Prie, duchesse de Cardonne, gouvernante du
  dauphin. Elle étoit veuve alors du maréchal de la Mothe et
  recevoit de la cour une pension de 3,600 livres. Fille puînée et
  héritière de Louis de Prie, marquis de Toussy, et de Françoise
  de Saint-Gelais-Lusignan, elle avoit été, avant son mariage,
  fille d'honneur de la Reine. Voy. ci-dessus, t. 2, p. 422.

  [304] La famille du maréchal de la Mothe fut en effet fort peu
  illustre avant lui, fort peu illustre après lui.

  [305] Louise de Prie épousa, le 21 novembre 1650, le maréchal de
  la Mothe. Née en 1614, elle avoit alors trente-six ans, soit
  quarante-trois en 1657, date de la mort de son mari.

  [306] Un corset de fer.

  [307] Guy Patin, dans une lettre du 8 mars 1670, parle d'un
  jeune homme de ce nom, qu'il soignoit.

  [308] Voy. ci-dessus, _passim_.

  [309] Le duc de Caderousse n'appartenoit pas à la noblesse
  françoise; il étoit du comtat d'Avignon.

  [310] Claire-Bénédictine du Plessis-Guénegaud étoit fille de
  Henri du Plessis-Guénegaud, secrétaire d'Etat, et d'Isabelle de
  Choiseul-Praslin. Née en 1646, mariée en 1665, la duchesse de
  Caderousse mourut en décembre 1675.

  [311] On a mille descriptions de cette galerie du Palais, où se
  trouvoient tant de libraires, de merciers, d'orfèvres, de
  promeneurs, d'acheteurs; une des plus curieuses est assurément
  celle de Corneille, dans une de ses premières pièces, _La
  Galerie du Palais_.

  [312] Les pensions étoient accordées par le Roi, qui les faisoit
  assigner tantôt sur un revenu, tantôt sur un autre. Nous avons
  vu des pensions assises sur des fermes, sur l'épargne, sur des
  prieurés, des évêchés, etc.

  [313] Le duc d'Aumont, outre la fille dont nous avons parlé, qui
  fut mariée au marquis de Beringhen, eut une autre fille,
  Anne-Charlotte d'Aumont, qui, née en 1666, épousa, le 4 février
  1683, le marquis de Créqui; le fils du duc d'Aumont, marquis de
  Villequier, fut reçu premier gentilhomme de la chambre en
  survivance, et prêta serment le 7 avril 1683 en cette qualité.

  [314] Voy. ci-dessus note 296, p. 363.

  [315] La croyance aux devins et aux sorciers étoit générale au
  XVIIe siècle, et il n'est pas rare de voir des écrivains sérieux
  trahir la crainte qu'ils ont des sorciers.

  [316] Ce second mariage eut lieu le 28 novembre 1669.

  [317] L'hôtel d'Aumont étoit situé dans la rue de Jouy. Il avoit
  été bâti sur les dessins de Mansart, et l'on admiroit surtout les
  belles proportions de la façade sur le jardin. Le Brun avoit peint
  sur l'un des plafonds l'apothéose de Romulus.

  [318] Les cent-Suisses faisoient le service des châteaux royaux;
  dix d'entre eux étoient détachés chez la Reine et un chez le
  chancelier. Mais dans un temps où, comme dit La Fontaine, tout
  marquis vouloit avoir des pages, tout grand seigneur voulut avoir
  son Suisse. A défaut de vrais Suisses, on se contenta, comme chez
  Chicaneau, de _Petit-Jean_ venus de toutes les parties de la
  France:

      On m'avoit fait venir d'Amiens pour être Suisse.

  Cet usage est consacré par Furetière, qui, au mot _portier_,
  donne cet exemple: Les Suisses sont les portiers des grands
  seigneurs.

  [319] Il y avoit quatre premiers gentilshommes de la chambre, et
  ils servoient chacun pendant une année. Ils étoient logés au
  Louvre et entroient dans le carrosse du Roi. «C'est aux premiers
  gentilshommes de la chambre, dit l'_Etat de la France_, à faire
  faire tous les habits de deuil, tous les habits de masques et
  comédies, et pour les autres divertissements de Sa Majesté.»

  [320] L'auteur nous donne, pour ainsi dire, la mesure de l'appétit
  du duc de Caderousse après son jeûne prolongé. Quelques années
  après l'époque qui nous occupe, le pain continuoit à être divisé
  en deux catégories: le gros pain et le petit pain.

  Quand le blé étoit vendu vingt livres le septier, ce qui étoit
  un prix moyen, le gros pain blanc valoit deux sous six deniers
  la livre; le pain bis-blanc ou bourgeois, deux sous deux
  deniers; le pain bis, un sou six deniers.

  Le petit pain étoit alors vendu un sou ou deux sous: le prix ne
  varioit pas, mais le poids varioit selon le prix du blé. Quand le
  blé valoit vingt livres le septier, le pain façon de Gonesse de
  deux sous pesoit neuf onces, ou, d'un sou, quatre onces et demie;
  le pain de chapitre d'un sou pesoit quatre onces et demie; le pain
  mollet, le pain à la reine, le pain à la sigovie, le pain à la
  mode et le pain cornu ne pesoient que trois onces et demie.

  [321] Les ordonnances et édits sur les duels étoient toujours
  observés avec une grande rigueur. Pour les empêcher même, Louis
  XIV avoit eu la pensée, au dire de Guy Patin, de retirer l'épée
  aux gentilshommes et de leur faire porter au cou une médaille
  comme marque de leur qualité.

  [322] Marie Bautru, fille de Nicolas Bautru, comte de Nogent et
  de Marie Coulon, étoit soeur du comte de Nogent, qui avoit
  épousé la soeur de Lauzun. Elle épousa, à la date du 5 avril
  1656, René de Rambures, qu'elle perdit le 11 mai 1671. Elle-même
  mourut en mars 1683.

  [323] Voy. ci-dessus, _passim_.

  [324] Madame d'Aumont étoit en effet cousine de Fervaques, par
  sa mère, Charlotte de Prie, qui avoit épousé Noël de Bullion,
  seigneur de Bonnelles, par contrat du 24 février 1639. Charlotte
  de Prie, madame de Bonnelles, étoit soeur de Louise de Prie,
  maréchale de la Mothe-Houdancourt.

  [325] Voy. ci-dessus, p. 302.

  [326] Voy. ci-dessus, p. 302.

  [327] Les opéras en vogue à cette époque étoient: _Alceste_, de
  1674; _Thésée_, de 1675; puis vint _Atys_ en 1676.

  [328] La duchesse de Créqui étoit Armande de Saint-Gelais-Lusignan
  de Lansac; son père étoit oncle de la maréchale de La Mothe. La
  duchesse de Créqui étoit donc cousine-germaine de la maréchale de
  La Mothe, tante, à la mode de Bretagne, de la duchesse d'Aumont.
  (Cf. ci-dessus, note 303.)

  [329] Nous ne saurions préciser l'âge de madame de Rambures; mais,
  mariée en 1656, mère seulement en 1661 d'un fils, aîné de la
  famille, qui mourut en 1679, elle ne pouvoit guère avoir moins de
  trente-six à trente-sept ans à l'époque qui nous occupe.

  [330] Voy. t. 2, p. 88.

  [331] Sur la première femme du duc de Caderousse, voy. ci-dessus,
  p. 371.

  [332] De son premier mariage le duc de Caderousse eut un seul
  fils, Jacques-Louis d'Ancezune de Cadart de Tournon, duc de
  Caderousse, qui épousa, avant 1700, Madeleine, fille du marquis
  d'Oraison.

  [333] La _bassette_ étoit un jeu de cartes, un jeu de hasard,
  comme le _hoc_ ou _hocca_ et le lansquenet. L'abus de ces jeux
  devint tel que de nombreux arrêts du Parlement, plusieurs édits
  du Roi et ordonnances de police essayèrent de le combattre.

  En 1661, le Parlement porte deux arrêts contre le jeu du hocca; en
  1663, contre les académies de jeux en général; en 1666, le Roi
  lance un édit dans le même but; en 1680, la bassette, introduite
  en 1674 ou 1675 par l'ambassadeur de Venise Justiniani, est mise
  en cause pour la première fois devant le Parlement. L'arrêt, daté
  du 16 septembre, porte: «Comme, outre tous ces jeux de hazard
  cy-devant défendus, on en a introduit un depuis quelque temps,
  appelé la bassette, où l'on assure que ceux qui le tiennent ont
  une certitude entière de gagner avec le temps, et que les pertes
  faites audit jeu par plusieurs enfants de famille les ont engagez
  emprunter de l'argent à tel denier que lesdits particuliers
  accusez d'usure ont voulu exiger d'eux, ledit procureur général
  estime estre obligé d'avoir recours à l'autorité de la cour pour
  faire renouveler les défenses générales prononcées contre tous les
  jeux de hazard, et encore plus grandes contre ceux qui donneront à
  jouer chez eux audit jeu de la bassette, et contre ceux qui y
  joueront.»

  D'année en année les mêmes mesures sont renouvelées. Enfin, le 5
  janvier 1685, «_Sa Majesté, estant en son conseil_, a défendu et
  défend très expressément à tous ses sujets, de quelque qualité et
  condition qu'ils soient, de plus continuer à jouer audit jeu de la
  bassette, soit ès assemblées publiques, _dans leurs maisons en
  particulier_, et sous quelque nom et prétexte que ce soit, à peine
  de trois mille livres d'amende, au payement de laquelle Sa Majesté
  veut que les contrevenants soient contraints par toutes voies,
  mesme par saisie et exécution de leurs biens, meubles, chevaux et
  carrosses.»

  On changea le nom du jeu. Le _hocca_ s'appela _pharaon_ ou
  _barbacolle_; la _bassette_ devint le _pour et contre_. Sous ces
  nouveaux noms les poursuites vinrent encore chercher les joueurs.

  En 1679, le _Journal des Savants_ produisit une théorie de
  probabilité pour le jeu de la bassette: on y voit clairement
  combien de chances étoient réservées à la friponnerie.

  Disons maintenant comment se jouoit le jeu de la bassette: nous
  expliquerons ainsi différents mots qu'on lira plus loin. «Celui
  qui taille, lit-on dans le Dictionnaire de Trévoux, se nomme
  _banquier_ ou _tailleur_. Il a en main cinquante-deux cartes; ceux
  qui jouent contre lui ont chacun treize cartes d'une couleur: on
  les appelle le livre. Après que le tailleur a battu ses cartes,
  les joueurs découvrent devant eux telles cartes de leur livre
  qu'ils veulent, sur lesquelles ils couchent de l'argent à
  discrétion; ensuite le tailleur tourne son jeu de cartes, en sorte
  qu'il voit la première qui étoit dessous. Après cela, il tire ses
  cartes deux à deux jusqu'à la fin du jeu: la première de chaque
  couple ou main est toujours pour lui, et la seconde ordinairement
  pour le joueur; de sorte que, si la première est, par exemple, un
  roi, le banquier gagne tout ce qui a été couché sur les rois; mais
  si la seconde est un roi, le banquier donne aux joueurs autant
  qu'ils ont couché sur les rois.»

  L'alpiou (de l'italien _al più_) étoit, dit M. Fr. Michel, dans
  son _Dict. d'argot_, la marque que l'on faisoit à sa carte pour
  indiquer qu'on doubloit son jeu après avoir gagné.

  On connoît le petit livret publié à cette époque sous le titre de:
  _Les désordres de la bassette_.

  [334] Le chevalier Louis de Cabre, qui fut chambellan du duc
  d'Orléans, régent, étoit fils de Louis de Cabre et de Marie
  d'Antoine. Il mourut sans alliance. Il appartenoit à une famille
  consulaire de Marseille dont les différentes branches furent
  maintenues dans leur noblesse par les commissaires vérificateurs
  en 1667.

  [335] On lit dans le _Livre commode des adresses_, par le sieur
  de Pradel, astrologue lyonnois, 1691, in-8, p. 26: «Les garnitures
  de perles et de pierres fines sont commercées par les sieurs
  Alvarez et Maçon, rue Thibault-aux-Dez.»

  [336] La fille aînée de madame de Rambures, Marie-Renée de
  Rambures, soeur du marquis de Rambures qui fut tué en 1679, en
  Alsace, par accident, étoit alors un parti considérable; elle
  n'avoit pas d'autre frère, et, de ses deux soeurs, l'une fut
  religieuse, l'autre épousa, en 1686, le marquis de
  Polignac.--Marie-Renée de Rambures fut en effet la seconde femme
  du duc de Caderousse.

  [337] Les robes des femmes avoient habituellement des _manches
  d'ange_, et ces manches ne passoient guère le coude. Les
  ecclésiastiques et les personnes en deuil portoient des bouts de
  manches, sortes de manchettes qui se cousoient au bout des manches
  du pourpoint. Pour les femmes mêmes, la manche longue devint ainsi
  une marque de piété ou de deuil.

  [338] La mère du marquis de Biran étoit Charlotte-Marie de Daillon,
  fille de Timoléon de Daillon, comte du Lude. Elle mourut à vingt
  et un ans, le 15 décembre 1657. (Voy. ci-dessus, t. 2, p. 425.)

  [339] Les chiens de Boulogne, comme les chiens d'Artois, les
  bichons, les barbets, les chiens de Barbarie, étoient des chiens
  de chambre ou de manchon. Le _chien de Boulogne_ venoit d'Italie,
  de Bologne, que l'on prononçoit Boulogne, comme Tolose se
  prononçoit Toulouse; Rome, Roume; homme, houme, etc. A Bologne,
  dit-on, on les empêchoit de croître en les frottant, pendant les
  jours qui suivoient leur naissance, à toutes les jointures du
  corps, avec de l'esprit de vin. La vogue des chiens de Bologne
  avoit succédé à la mode des doguins, qui avoient, de même, le nez
  camus.

  [340] C'est ce marquis de Biran, devenu duc de Roquelaure, qui
  est le héros du _Momus françois_, recueil de contes et de mots
  d'un goût plus ou moins équivoque, publié en 1718, in-12.

  [341] On se rappelle les reproches faits à Louis XIV par madame de
  Montespan. Louis XIII, dit Tallemant, pensant faire le bon
  compagnon, disoit: «Je tiens de mon père, moi; je sens le
  gousset.» Et quant à Henri IV, madame de Verneuil ne craignit pas
  de lui dire un jour que bien lui prenoit d'être roi; que sans cela
  on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. A ce
  compte-là, le baron de Fæneste étoit noble comme le Roi.

  [342] Le juste-au-corps étoit une partie de l'habillement, sorte
  de veste qui tomboit jusqu'aux genoux, serrant le corps et
  montrant la taille. Le juste-au-corps, autrefois uniquement
  réservé aux gens de guerre, étoit alors à la mode dans toutes
  les classes, et on le portoit en drap, en velours, etc.

  [343] Voy. ci-dessus, t. 3, p. 240.

  [344] Le duc d'Enghien, fils du grand Condé, connu sous le nom
  de M. le prince Henri-Jules, étoit né le 29 juillet 1643.

  [345] Le prince Henri-Jules épousa, le 11 décembre 1663, Anne de
  Bavière, fille d'Edouard de Bavière, prince palatin du Rhin, et
  d'Anne de Gonzague, laquelle étoit soeur de la reine de Pologne
  et fut adoptée par le Roi son beau-frère.

  [346] Voy., sur le grand Condé, une note importante de M. Boiteau
  dans cet ouvrage, t. 1, p. 198.

  [347] La comédie de _l'Inconnu_, par Thomas Corneille, est de
  l'année 1675. Le titre porte qu'elle est «mêlée d'ornements et de
  musique». Dans son Avis au lecteur, l'auteur dit: «Dans le sujet
  de _l'Inconnu_ vous ne trouverez point ces grandes intrigues qui
  ont accoutumé de faire le noeud des comédies de cette nature,
  parce que _les ornements qu'on m'a prêtés_, demandant beaucoup de
  temps, n'ont pu souffrir que j'aie poussé ce sujet dans toute son
  étendue.»--D'après l'indication fournie par le pamphlet que nous
  annotons, le marquis de la pièce, toujours occupé à faire de
  galantes surprises à la comtesse, ne seroit autre que le duc
  d'Enghien.

  [348] Le maréchal de Grancey.

  [349] Philippe de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIV, né le
  22 septembre 1640. Il étoit veuf alors de madame Henriette, dont
  il a été tant parlé dans le second volume de cet ouvrage. (Voy.
  ci-dessus, p. 239, et lisez duc d'Orléans, et non duc d'Anjou.)

  [350] Elisabeth de Grancey, dame d'atours de Marie-Louise
  d'Orléans, reine d'Espagne. Elle mourut en 1711 (26 novembre), à
  l'âge de cinquante-huit ans, sans avoir été mariée. Toute la
  famille de Grancey avoit une grande influence chez le duc
  d'Orléans, et l'illusion que se faisoit le maréchal avoit bien son
  excuse. Ainsi Hardouin de Grancey, docteur de Sorbonne, abbé de
  Rebec, de Beaugency, de Reuilly et de Saint-Benoît sur Loire, fut
  premier aumônier de Monsieur; et la comtesse de Maré fut, après la
  mort de sa mère, gouvernante de Mademoiselle, depuis duchesse de
  Lorraine, et des princesses filles du duc d'Orléans.

  [351] Les charges étoient très multipliées chez le Roi et chez
  le duc d'Orléans, et nombre d'officiers y servoient par
  quartier, c'est-à-dire par trimestre.

  [352] Voy. dans ce volume, p. 230 et 234.

  [353] C'est-à-dire: à l'enseigne de l'Alliance. Avant l'usage de
  numéroter les maisons, on les désignoit et on les reconnoissoit
  par leurs enseignes, enseignes parlantes généralement, formées de
  sujets allégoriques ou autres, taillés dans la pierre, incrustés
  dans la façade des maisons, ou peints et formant tableaux.

  [354] Le béat, c'est le saint qui n'est pas encore canonisé.

  [355] Voy. t. 2, p. 429.

  [356] Il n'étoit pas rare qu'un créancier fît arrêter le carrosse
  même d'un grand seigneur. Segrais raconte, entre autres
  vicissitudes du comte d'Elbène, qu'un créancier étant parvenu à
  l'attirer jusque dans la rue à la suite d'une visite qu'il lui
  avoit faite, osa, de son autorité privée, le faire saisir par
  quatre hommes, jeter dans un carrosse de louage, et conduire, de
  son chef, dans une prison, où le comte resta trois jours.

  [357] Nous écrivons autrement le nom de cette ville, appelée
  aujourd'hui La Ferté-sous-Jouarre.

  [358] L'intendant des troupes étoit chargé de veiller à
  l'approvisionnement des objets nécessaires à l'armée. Dangeau
  (_Journal_, t. 1, p. 314, à la date du 22 mars 1686) parle de M.
  de La Grange, intendant d'Alsace.

  [359] M. Jacques Sallé, précédemment auditeur des comptes, fut
  nommé maître des comptes en 1674. Il servoit, comme M. Ladvocat,
  non le maître des requêtes, mais le maître des comptes, pendant
  le semestre d'hiver.

  [360] Le duc de Roquelaure mourut le 11 mars 1683. Cf. t. 1,
  p. 163.

  [361] Voy. t. 2, p. 426, 448.

  [362] Le duc du Lude étoit, comme Roquelaure, un duc à brevet.
  Ses lettres de duché-pairie furent commandées le 31 juillet 1675.
  Il mourut en septembre 1685.

  [363] L'Etat de la France pour 1669 indique comme trésorier
  général des maison et finances de Monsieur, duc d'Orléans, aux
  gages de 4,800 livres par an, M. Joachim Seiglière, sieur de
  Boisfranc. Sa fille, Marie-Magdeleine-Louise de Seiglière de
  Boisfranc, née en 1664, épousa, le 15 juin 1690, Bernard-François
  Potier, duc de Gèvres, et mourut le 3 avril 1702.--Madame de
  Caylus, dans ses _Souvenirs_, assure que M. de Roquelaure avoit
  pensé à l'épouser elle-même. (Edit. _Michaud_, Paris, Didier, p.
  494.)

  [364] La succession du duc du Lude devoit en effet revenir à
  Roquelaure, puisque le duc n'avoit eu d'enfants ni de sa première
  femme, Eléonore de Bouillé, ni de la seconde, Marguerite-Louise de
  Béthune, veuve du comte de Guiche.

  [365] Dans les éclaircissements dont il a fait suivre le second
  volume de ses _Mémoires sur madame de Sévigné_, M. Walckenaër a
  donné, sur l'usage qu'on avoit de visiter les jeunes mariés le
  lendemain de leurs noces, une longue et très curieuse note, à
  laquelle nous renvoyons le lecteur. (Voy. son ouvrage, t. 2, p.
  390-392.)

  [366] Charles-Maurice Le Tellier, archevêque et duc de Reims,
  maître de la chapelle de musique du Roi, intermédiaire de Sa
  Majesté vis-à-vis des gens de lettres et des artistes depuis la
  mort de Colbert, étoit frère du marquis de Louvois. Né en 1642, il
  mourut le 22 février 1710. (Voy., dans cette collection, les notes
  de M. Ed. Fournier sur un pamphlet, _le Cochon mitré_, qui attaque
  le galant archevêque.--_Variétés historiques_, t. 6, p. 209.)

  [367] On prétend que ce nom de _petits-maîtres_ commença à
  s'établir en France lorsque le duc de Mazarin, fils du maréchal de
  La Meilleraie, fut reçu grand-maître de l'artillerie en survivance
  de son père: on appela petits-maîtres les jeunes seigneurs de son
  âge. On donna ensuite ce nom aux jeunes gens qui prétendoient
  briller plus que les autres; et Saint-Evremont nous montre déjà
  cette qualification tombée dans le discrédit parce qu'on
  l'appliquoit à la bourgeoisie.

  [368] «M. De Termes étoit de la même maison que M. de Montespan
  et n'avoit de noble que de la naissance et de la valeur. Il étoit
  pauvre, et si bas qu'il fit l'impossible pour être premier valet
  de chambre du Roi.» (Saint-Simon, _Comment. sur le Journal de
  Dangeau_, t. 1, p. 81.)--M. de Montespan ne tenoit à l'illustre
  maison de Saint-Lary, d'où le duc de Bellegarde et son frère le
  marquis de Termes, que par les femmes. La soeur du duc de
  Bellegarde avoit en effet épousé le bisaïeul du marquis de
  Montespan, dont la femme fut aimée de Louis XIV, et l'aïeul du
  marquis épousa aussi une Saint-Lary.

  [369] Louise Marie Foucault, fille du maréchal de ce nom, étoit
  veuve, depuis le 2 déc. 1672, de Michel II de Castelnau, fils
  lui-même d'un maréchal de France. La marquise avoit aimé,
  paroît-il, le duc de Longueville, qui se moquoit d'elle. Quand
  il mourut, madame de Castelnau apprit vite les vrais sentiments
  du duc, et, le 8 juillet 1672, madame de Sévigné écrivoit: «La
  Castelnau est consolée.»

  [370] Nombre de gentilshommes en province se mêloient de fabriquer
  de la monnoie: on a vu que le père de madame de Maintenon avoit
  été accusé de ce crime. Les Grands jours d'Auvergne, par Fléchier,
  donnent des renseignements curieux sur ce sujet.

  [371] Voy. la note 368 ci-dessus, p. 465.

  [372] Louis Robert, président en la Cour des Comptes depuis 1679.
  Il avoit été d'abord intendant en Flandres.

  [373] Les mémoires de la Fare ne parlent pas autrement: «Ce qui
  donna l'idée de ce crime, _qui étoit alors fort commun en France_,
  fut l'affaire de madame de Brinvilliers, fille du lieutenant-civil
  d'Aubray.» Nous ne rappellerons pas les scandaleuses affaires de
  ce temps, portées à la trop fameuse chambre des poisons, etc.

  [374] Nous avons déjà vu ce mot employé plus haut.

  [375] Maintenon. (_Note du texte._)

  [376] Montespan. (_Id._)

  [377] Fille de madame de Montespan et du Roi. (_Ibid._)--Elle
  épousa le duc de Bourbon.

  [378] Petit-fils du prince de Condé. (_Ibid._)

  [379] C'étoit le duc du Maine.

  [380] Sur les dames en général. (_Ibid._)

  [381] D'Olonne, Meklebourg, de Fiesque. (_Ibid._)

  [382] Marie Anne de Bourbon, fille de Louis XIV et de mademoiselle
  de La Vallière, mariée, le 16 janvier 1680, à Louis Armand de
  Bourbon, prince de Conti. Voy. ci-dessous.

  [383] Le prince Henri-Jules, fils du grand Condé. Nous avons déjà
  rencontré son nom.

  [384] Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, né le 4 avril
  1661, fils d'Armand de Bourbon, prince de Conti, et d'Anne Marie
  Martinozzi.--Il mourut le 9 nov. 1685.--Voy. la note 382,
  ci-dessus.

  [385] François-Louis de Bourbon, prince de la Roche sur Yon, frère
  d'Armand de Bourbon, prince de Conti, naquit le 30 avril 1664. Il
  devint lui-même prince de Conti, en nov. 1685, après la mort de
  son aîné, et épousa sa cousine, fille du prince Henri-Jules et
  petite-fille du grand Condé.

  Le prince de Conti et le prince de la Roche sur Yon firent en 1685
  la campagne de Hongrie. On connoît les emportements du Roi à leur
  égard.

  [386] Le bâton n'étoit pas seulement l'arme des vengeances quand
  il s'agissoit de châtier un poëte ou quelque bourgeois. Les
  gentilshommes ne se l'épargnoient pas. Ainsi le cardinal de
  Sourdis fut bâtonné par le duc d'Epernon, et il eut l'honneur, dit
  Tallemant, d'être le prélat le plus battu de France. Le comte de
  Bautru passa aussi par le bois, ce qui fournit un bon mot à sa
  verve intarissable.--Dans la hiérarchie des offenses dont
  connoissoit le tribunal des maréchaux de France, la bastonnade
  venoit entre le démenti et le soufflet.--Le traitement dont fut
  l'objet le marquis de Termes n'a donc rien d'étonnant. Dangeau, à
  la date du 17 déc., assez près de Noël, comme on voit, 1686,
  confirme le rapport de notre texte, et Saint-Simon, dans son
  commentaire, entre, sur ce fait, dans d'assez longs détails.
  (_Journal de Dangeau_, I, 81.)

  [387] Le _Journal de Dangeau_, et surtout le commentaire de
  Saint-Simon, font bien connoître le ménage du duc de Ventadour:
  «Madame de Ventadour étoit fort belle et fort agréable, son mari
  très laid et très contrefait. Ils étoient très mal ensemble, et
  les choses étoient allées souvent fort loin... On se soucioit peu
  du mari, dont la débauche et une absence continuelle de la cour ne
  lui donnoient pas grande considération.....» (_Journal de
  Dangeau_, t. 23.)

  [388] La démoralisation même des classes élevées étoit alors
  arrivée à un point que les pamphlets ne sont pas seuls à signaler.
  Le jeu, dont la mode, ou plutôt la fureur, avoit été apportée
  d'Italie, étoit une des principales causes de cette corruption
  incroyable. On,--je dis les gens qui sembloient devoir être le
  moins susceptibles de succomber à la tentation,--on ne se faisoit
  aucun scrupule d'aider un peu ou de corriger la fortune. L'abus ne
  cessa pas entre Mazarin et la marquise de Parolignac, un des
  personnages de _Candide_.

  [389] Le jeu de la bête ou de l'homme étoit un jeu où le perdant
  payoit, non sa mise, mais celle de tous les joueurs.

  [390] Nous rappelons que la demoiselle étoit la bourgeoise mariée
  ou la fille noble.--Une des premières règles du tribunal des
  maréchaux de France étoit celle-ci: «Il ne suffit pas que l'une
  des parties soit justiciable du tribunal pour le rendre compétent:
  elles doivent l'être toutes les deux.» Or, le tribunal ne jugeoit
  que les nobles. «Les femmes ou les veuves des gentilshommes, des
  militaires ou des nobles, ont toujours eu le droit de recourir à
  la justice de MM. les maréchaux de France pour obtenir des
  réparations.» (De Beaufort, _Recueil concernant le tribunal de
  Nosseigneurs les maréchaux de France_. Paris, 1785, 2 vol. in-8,
  t. I, p. 72 et p. 73.).

  [391] Les maréchaux de France étoient compétents dans les affaires
  relatives aux «billets ou promesses stipulées d'honneur, lorsque
  les deux parties sont gentilshommes, militaires ou nobles.»
  (_Ibid._ p. 80.) Ce débat étoit d'autant plus fâcheux pour le duc
  de Ventadour qu'il y avoit eu déjà une affaire entre le duc
  d'Aumont et lui devant le tribunal des maréchaux.

  [392] Voy. ci-dessus, p. 440, note 356.

  [393] Voy. t. 2, p. 429.

  [394] Le duc d'Aumont, sa femme, son fils et l'archevêque de Reims
  se trouvent face à face dans ce curieux passage de Dangeau: «M. de
  Villequier obtint de M. le duc d'Aumont, son père, la permission
  de le voir, et on le présenta ensuite à la duchesse d'Aumont, sa
  belle-mère. Il avoit été raccommodé quelques jours auparavant avec
  son oncle l'archevêque de Reims, et ce fut lui qui le présenta à
  M. et madame d'Aumont.»--En rapportant et rapprochant toutes ces
  circonstances, Dangeau donne une singulière portée à ces lignes
  qui paroissent d'abord si inoffensives.

  [395] Le prince de Turenne, dont madame de Sévigné disoit:
  «Comment vous fait ce nom?» et: «C'est pour dégrader ce nom que je
  ne dis pas monsieur de Turenne tout court.» (Lett. du 21 déc. 1689
  et du 8 janv. 1690.)--Le prince de Turenne étoit fils du duc de
  Bouillon et de Marie Anne Mancini. Marié, le 21 fév. 1691, avec
  Anne Geneviève de Lévis-Ventadour, fille du duc de Ventadour et de
  sa femme, trop connue par ce pamphlet, le prince de Turenne
  mourut, le 5 août 1692, des suites d'une blessure reçue à
  Steinkerque.--Voy. ci-dessus, p. 194.

  [396] Godefroy-Maurice de La Tour, duc de Bouillon, neveu du grand
  Turenne.

  [397] De tous les grands officiers de la maison du Roi, le grand
  chambellan est celui qui approchoit le plus de S. M.--Dans les
  lits de justice, le grand chambellan avoit sa place aux pieds du
  Roi, sur un carreau de velours violet, semé de fleurs de lys d'or;
  aux audiences des ambassadeurs, il avoit sa place derrière le
  fauteuil du Roi, entre le premier gentilhomme de la chambre et le
  maître de la garde-robe; le jour du sacre, il recevoit des mains
  de l'abbé de Saint-Denis les bottines du Roi et les lui chaussoit;
  il lui vêtoit la dalmatique bleue et le manteau royal. «Quand le
  roy s'habille, il luy donne sa chemise, et ne cède cet honneur
  qu'aux enfants de France et au premier prince du sang. Lorsque le
  Roy déjeune ou qu'il mange dans sa chambre, c'est à luy ou aux
  premiers gentilshommes de la chambre à qui il appartient de le
  servir et luy donner la serviette. Le garçon de la chambre ou le
  porte-chaise porte aussi au sermon un siége de la chambre du Roi
  pour le grand chambellan.» (_Etat de la France._)

  [398] Ce fait, rapporté par Dangeau, est confirmé par
  Saint-Simon.--Dangeau: «Jeudi 30 nov. 1684... Après le
  petit coucher, le Roi appela M. de Turenne et lui fit
  une forte réprimande sur ce qu'il le servoit peu
  respectueusement.»--Saint-Simon: «M. de Turenne, fils aîné de M.
  de Bouillon et grand chambellan en survivance, profita mal de
  cette correction et se fit enfin exiler. Un matin, en donnant la
  chemise au Roi, il ne se donna pas la peine d'ôter des gants à
  frange, de laquelle il donna par le nez au Roi fort rudement, qui
  le trouva aussi mauvais qu'il est possible de le
  croire.»--_Journal de Dangeau_, t. I, p. 75.

  [399] Son père étoit le duc de Bouillon; Turenne étoit l'oncle
  de celui-ci, grand-oncle par conséquent du jeune prince.

  [400] Henri de Lorraine, comte de Briosne, fils de Louis de
  Lorraine, comte d'Armagnac, et de Catherine de Neufville, fille
  du maréchal de Villeroi, né le 15 nov. 1661, grand écuyer en
  survivance depuis le 25 fév. 1677.

  [401] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, gouverneur de la
  province d'Anjou et des châteaux d'Angers et des Ponts-de-Cé,
  étoit né en 1641. De son mariage avec mademoiselle de Villeroy
  il eut neuf enfants, une fille, entre autres, mariée au duc de
  Cadaval, Portugais, et une autre mariée au duc de Valentinois.

  [402] Charles François Frédéric de Montmorency-Luxembourg, prince
  de Tingry, né le 28 février 1662, étoit fils de François Henri de
  Montmorency et de Madeleine Claire de Clermont-Luxembourg. Le
  prince de Tingry épousa le 28 août 1686 Marie Thérèse d'Albert,
  fille aînée du duc de Chevreuse. Il mourut jeune, et son plus
  jeune frère, connu jusque-là sous le nom de chevalier de
  Luxembourg, et né en 1675, prit le titre de prince de Tingry,
  bien que son aîné eut laissé un fils.

  [403] On voit à chaque instant de ces sortes de parties de plaisir
  improvisées. Tantôt des jeunes gens apprennent qu'un bal se donne
  quelque part, et ils entrent en passant, sans frais de toilette;
  tantôt, surtout en temps de carnaval, on se masque, on se déguise,
  et l'on va, par bandes, sans y être invités, dans toutes les
  maisons où l'on sait qu'il y a bal.

  [404] M. le Grand, c'est le grand écuyer; on disoit de même M. le
  Premier pour le premier écuyer de la petite écurie.

  [405] Ici, dans certaines éditions, est intercalé un long passage
  que nous avons donné nous-même, d'après les textes les plus
  anciens, dans notre second volume, p. 421-454.

  [406] Ici commence, dans l'édition de 1754, un nouveau pamphlet,
  sous le titre de: _Amours de monseigneur le Dauphin avec la
  comtesse du Roure_.--Nous en avons donné un autre texte (p. 185).

  [407] Dans le noël cité plus haut.--Cf. ci-dessus le pamphlet des
  _Amours du Dauphin_.

  [408] L'édition de 1754 intercale ici un passage qui fait le début
  de notre texte.

  [409] La phrase qui précède ne se trouve que dans cette édition.

  [410] Ici recommence, dans l'édition de 1754, le texte des _Amours
  du Dauphin_, différent de celui que nous avons donné ci-dessus.

  [411] Sur ces premiers amours du Dauphin, voyez les souvenirs de
  madame de Caylus, édit. Michaud (Paris, Didier), p. 496;--_Journal
  de Dangeau_, texte et notes, pp. 327, 336, 428, 437, etc., etc.

  [412] Entre les divers passages de Dangeau, commenté par
  Saint-Simon, que nous venons de citer, celui-ci nous a paru d'un
  intérêt particulier pour le pamphlet que nous annotons:
  «Monseigneur étoit amoureux de madame de Polignac, et cela avoit
  hâté son mariage. Elle étoit mademoiselle de Rambures, fille de
  madame la Dauphine, robine plaisante, bien de l'esprit et point du
  tout bonne. Cela dura toujours avec Monseigneur, jusqu'à ce qu'il
  découvrît que le marquis de Créqui, qui étoit dans cette intrigue,
  étoit pour le moins aussi bien traité que lui; c'est ce qui fit
  l'éclat. Ils furent chassés, et madame de Polignac n'est pas
  revenue à la Cour depuis, seulement à la fin de sa vie, des
  moments, se montrer une fois ou deux l'année. Elle n'en fut pas
  moins galante, sans que son mari le trouvât mauvais. Elle joua
  tant qu'elle se ruina, et s'en alla en Auvergne, où elle mourut
  assez étrangement, ce dit-on, et fort lasse de vivre.» (_Comment.
  de_ Saint-Simon sur le Journal de Dangeau. T. I, p. 428.)

  [413] François Joseph, marquis de Créqui, étoit fils du maréchal
  de Créqui et de Catherine de Rougé, laquelle étoit fille de ce Du
  Plessis Bellière dont la femme, Suzanne de Bruc, fut si compromise
  dans l'affaire de Fouquet; né en 1662, le marquis de Créqui fut
  tué au combat de Luzzara, en Italie, le 13 août 1702. Il ne laissa
  que des filles, qui moururent sans avoir été mariées.

  [414] Le marquis de Créqui épousa, à la date du 4 février 1683,
  Anne Charlotte d'Aumont, fille du duc d'Aumont et de sa première
  femme.--Voy. ci-dessus.

  [415] Epier, surveiller secrètement. Furetière donne comme exemple
  du mot _éclairer_ dans ce sens: «Les princes sont plus esclairez
  que les autres hommes.»

  [416] L'hôtel de Longueville, voisin de l'hôtel de Rambouillet et
  de l'enclos des Quinze-Vingts, étoit situé dans la rue
  Saint-Thomas du Louvre. Il avoit porté successivement, d'après ses
  propriétaires, les noms d'hôtel de la Vieuville, de Luynes, de
  Chevreuse, et enfin d'Epernon. Bâti par Metezeau, décoré par
  Mignard, l'hôtel de Longueville finit par devenir, en 1749, un
  magasin de tabacs.

  [417] L'hôtel de Créqui étoit dans la rue des Poulies. Il fut bâti
  pour Charles de Créqui, l'année où celui-ci fut fait maréchal de
  France, en 1622.

  [418] François de Créqui, maréchal de France, arrière-petit-fils
  du premier maréchal de Créqui, nommé dans la note précédente.
  François, maréchal de Créqui, mourut le 4 fév. 1687.

  [419] On lit à ce sujet dans le Journal de Dangeau, sous la date
  du mercredi 22 mai 1686: «Je sus que M. l'archevesque de Reims
  avoit fait sortir de chez lui le marquis et la marquise de Créqui,
  sa nièce, qu'il y avoit fait loger avec tous leurs domestiques et
  leurs chevaux, qu'il nourrissoit. La marquise s'est retirée chez
  le maréchal de Créqui, qui l'a très bien reçue, et qui l'emmènera
  à Nancy.» (T. I, p. 338.)

  [420] Voy. la note précédente.--Dangeau, à la date du 1er mars
  1686, parle ainsi de ces mariages: «Madame de Polignac, qui avoit
  un décret de prise de corps contre elle depuis long temps, avoit
  cru pouvoir demeurer à Paris en sûreté et qu'on ne songeoit plus à
  ces affaires-là. Elle y est donc venue, et a fait proposer des
  mariages pour son fils; d'un côté elle a fait parler au comte de
  Grammont pour sa fille aînée, et de l'autre aux parents de
  mademoiselle de Rambures. Il y a eu des pourparlers sur tout cela,
  qui ont fait savoir au Roi que madame de Polignac étoit dans
  Paris, et on lui a envoyé ordre d'en sortir et de se retirer chez
  elle.»--On voit que notre pamphlet, qui parle de la répugnance
  qu'avoit la marquise de Polignac à marier son fils avec
  mademoiselle de Rambures, est dans l'erreur, puisque madame de
  Polignac fit elle-même toutes les démarches nécessaires au
  mariage.

  [421] Charlotte Bautru, fille de Nicolas Bautru, comte de Nogent,
  et de Marie Coulon, fille d'un conseiller au Parlement. Mariée
  d'abord au marquis de Rannes, et devenue veuve, elle épousa Jean
  Baptiste Armand de Rohan, prince de Montauban, deuxième fils de
  Charles de Rohan, duc de Montbazon, comte de Rochefort et de
  Montauban, et de Jeanne Armande de Schomberg.

  [422] Nicolas d'Argouges, marquis de Rannes, colonel-général des
  dragons et lieutenant général des armées du Roi.

  [423] Scandalisée, c'est-à-dire donnée en scandale, déchirée,
  perdue de réputation.

  [424] Charles de Rohan, prince de Guéméné, duc de Montbazon, dit
  le prince de Montauban, étoit fils aîné de Charles de Rohan, duc
  de Montbazon, et de Jeanne Armande de Schomberg. Son fils,
  archevêque-duc de Reims, eut l'honneur de sacrer le Roi Louis XV.

  [425] Le duc de Montbazon, père du prince de Guéméné et du prince
  de Montauban, dont nous avons parlé dans les notes précédentes,
  étoit fils de Louis de Rohan VII, prince de Guéméné, grand veneur
  de France, mort le 19 fév. 1667, et de sa cousine germaine, Anne
  de Rohan, princesse de Guéméné. Le duc de Montbazon mourut fou et
  enfermé, à Liége. (Saint-Simon, _Comment. sur Dangeau_, t. I, p.
  136.)

  [426] Voy. la note précédente.

  [427] _Var._, édit. 1754: «Avant que de parler du bonheur qu'il
  eut d'avoir sa femme.»

  [428] Voy. les notes 424 et 425, à la page précédente.

  [429] Louis, chevalier de Rohan, frère du duc de Montbazon le fou,
  avoit été reçu en 1656 grand veneur, en survivance de son père;
  celui-ci étant mort en 1667, le chevalier de Rohan exerça sa
  charge jusqu'en 1670, qu'il s'en démit en faveur de Maximilien de
  Belleforière, marquis de Soyecourt. On connoît sa trahison: il fut
  décapité le 27 nov. 1674.

  [430] Journal de Dangeau: «Mercredi, 14 mars 1685: Madame la
  princesse de Guéméné mourut à Rochefort; elle laisse 200,000 liv.
  de rentes en fonds de terre; elle est morte à 80 ans passés.»
  Saint-Simon ajoute: «Cette princesse est la belle-soeur de la
  célèbre madame de Chevreuse... Elle avoit beaucoup d'esprit, de
  beauté et d'agrément, dont tout usage lui étoit bon (à son mari)
  pourvu qu'il y trouvât profit, considération et grandeur.»
  (_Journal de Dangeau_, t. I, p. 135-136.)

  [431] Cette campagne, qui est de 1667, coïncide avec la date de la
  mort du prince de Guéméné, le grand veneur, dont le duc de
  Montbazon se montra si mécontent de n'avoir pas la survivance.

  [432] «Vendredi 13 déc. 1686: «On croit que le marquis de Créqui
  ira voyager, et que la Cour a conseillé à son père de lui faire
  prendre ce parti-là. On dit aussi que madame de Polignac ne
  paraîtra pas sitôt à la Cour. Monseigneur lui a fait dire par....
  qu'il ne vouloit plus avoir de commerce avec elle.» (_Journal de
  Dangeau_, I, 428.).

  [433] Voy. la note précédente, et ajoutez ce qui suit: «Le Roi dit
  au duc d'Aumont que son gendre, le marquis de Créqui, avoit envie
  de lui déplaire, puisqu'il demeuroit toujours ici, quoiqu'il lui
  eût fait conseiller par sa famille de s'absenter. Ainsi,
  apparemment, il partira demain.» (_Journal de Dangeau_, t. I, p.
  437.)--Les _Mémoires_ du Marquis de Sourches ajoutent quelques
  détails: «Le Roi fit voir à Monseigneur les lettres qu'on avoit
  trouvées dans la cassette, dans lesquelles le marquis de Créqui et
  cette dame (madame de Polignac) ne le traitoient pas avec tout le
  respect qu'ils devoient, ce qui ayant achevé d'aliéner son esprit
  contre cette dame, il consentit sans peine que le Roi exilât le
  marquis hors du royaume..... Le maréchal de Créqui fit tous ses
  efforts pour obtenir le pardon de son fils, mais le Roi demeura
  ferme dans sa résolution, et toute la grâce qu'il lui accorda fut
  de trouver bon que le marquis vînt prendre congé de lui
  publiquement, comme pour s'en aller voyager en Italie.» (Mémoires,
  t. II, pp. 229-233.)

  [434] L'édition de 1754 continue ce pamphlet, sous le titre de:
  _Amours de Monseigneur le Dauphin avec la comtesse Du Roure_, et
  son texte, presque entièrement différent de celui que nous avons
  donné, tantôt supprime, tantôt y ajoute de longs passages.


FIN DU TROISIÈME VOLUME.



[Bandeau]

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

                                                                Pages.

    Préface.                                                         v

    Le Passe-Temps royal
      ou les Amours de Mlle de Fontanges.                            3

    Suite de la France galante
      ou Les derniers déréglements de la Cour.

          Avertissement du Libraire au Lecteur.                     61

          Suite de la France galante
            ou Les derniers déréglements de la Cour                 65

    Le Divorce royal
      ou Guerre civile dans la famille du grand Alcandre.          157

    Les Amours de Monseigneur le Dauphin avec la comtesse
      du Roure.                                                    185

    Les vieilles Amoureuses.

          Avis du Libraire au Lecteur.                             207

          Les vieilles Amoureuses.                                 209

    Histoire de la maréchale de La Ferté.                          279

    La France devenue italienne
       avec les autres désordres de la Cour.                       345


FIN DE LA TABLE.

[Cul-de-lampe]



    Corrections:

    Note   8: p. 454         modifié en: t. 2, p. 454
    Note 116: déjà vu lu note        en: déjà vu en note
    Note 160: 4 janvier 1655         en: 4 janvier 1695
    Note 255: t. 2, p. 228           en: p. 288
    Note 328: note 28                en: note 303 (conjecture)
    Note 393: Voy. t. 1, p. 429      en: Voy. t. 2, p. 429
    Note 406: t. 2, p. 185           en: p. 185
    Page 429: résolut la quitter     en: résolut de quitter





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