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Title: Histoires grises
Author: Tavernier, E. Edouard
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Histoires grises.

By E. Edouard Tavernier.



HISTOIRES GRISES



Plutarque.


_L'honneur est une île escarpée et sans bords, où l'on ne peut plus
rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti._

(_Méditations sur Boileau_)


I.


Il s'appelait Plutarque.  Ce nom lui avait été donné un soir chez un
marchand de vins, à cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en
temps et qu'il avait ramassé à la porte d'un lycée.  On connaissait
l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom.  C'était son nom
maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait à tout.

La journée qui pour lui s'était annoncée normale, c'est-à-dire ni bonne
ni mauvaise, avait particulièrement bien fini.  Il s'était mis à
pleuvoir des arrosoirs, et en dépit de l'opinion courante, la pluie
n'est pas une chose désagréable; grâce à l'eau d'en haut, les trottoirs
ne sont pas encombrés, les promeneurs et les sergents de ville ne
manifestent pas un intérêt particulier à ce que peuvent faire les
gueux; ceux-ci ont même le loisir de s'arrêter, dans leur promenade --
ce qui est déjà bien -- sous une porte ou sous la tente d'un café --
ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent
naît la possibilité de rendre quelques services; les obligés ne
s'attardent pas en général à compter leur billon.

En passant place de la République, devant un petit hôtel, Plutarque eut
le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme
heureux,  c'est-à-dire un ventre assez gros, barré d'une chaîne de
montre en or, juché sur deux jambes gainées dans un pantalon soigné
finissant en souliers à guêtres blanches, le tout surmonté d'une bonne
figure sous un chapeau melon nullement usé.  Ne voulant sans doute pas
ternir la joie de son âme ou tacher ses guêtres, l'homme heureux avait
hélé Plutarque pour un taxi.  Peu de temps après, Plutarque arrivait
dans un virage savant, à grande allure, debout sur le marchepied, les
mains cramponnées à la poignée.  Avant de laisser refermer la portière,
l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que
Plutarque tendait poliment.

Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service
rendu qu'avec les allures du client.  Plutarque n'avait pas demandé au
conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses
recherches avaient été laborieuses.  Quant au client, il avait l'air à
son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de
l'Opéra.  Seulement, quand on est content...

Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer
l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce.  Les
deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche
gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il
les retint dans sa main qu'il ne retira pas.

Evidemment, le problème changeait.  La solution du manger et du dormir,
quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on
peut lui donner quand on a de l'argent.  Du coup, le travail
inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait
superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait.  Naturellement,
d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons
délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les
patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il
faut: un _navarin-carotte_ par exemple.  Et la pensée seule de ce mets
amenait du jus dans sa bouche.  Puis il mangerait assis, boirait du vin
rouge et... bonheur suprême, coucherait seul.  Cette dernière
perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une
place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien
voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade,
mais couché.  Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est
bien à cela qu'on se fait le moins.

Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il
s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il
s'était fixé.  Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait
définitivement collé ses vêtements sur sa peau.  Ses souliers
beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur
chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le
battement d'un moteur.  D'une porte d'usine où elles attendaient, deux
filles haut retroussées l'apostrophèrent:

- Il a de quoi barboter! dit l'une.

L'autre commenta:

- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.

Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être
un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent
rien à ajouter.

Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant
souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il
était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée.  Le
trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants.
 Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient
rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la
lune.  Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables;
il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne
trouvait pas qu'il eut encore assez faim.



II


Le souper fut quelconque.  Arrivé tard, Plutarque, ne trouvant plus
rien de prêt, avait été obligé de se rabattre sur une _croûte garnier_
que la tenancière composa sur le champ et réchauffa pour lui.  La pâte
était détrempée et la sauce avait un goût auquel il fallait s'habituer.
 Le débit était presque vide.  Seul, un mendiant dormait dans un coin
en attendant la sortie des concerts.  On n'entendait que le bec de gaz
dont le manchon reniflait par intervalles réguliers comme un enrhumé,
pendant que montait et tombait la lumière.

Plutarque ne s'attarda pas.  Il paya et sortit.  Maintenant c'était la
pensée de la chambre qui le hantait.  L'hôtel vers lequel il marchait
n'avait pas de nom.  C'était un immeuble long et bas, à un étage
seulement, une étrange vieille maison qu'on ne réparait plus, du temps
où le quartier Caulaincourt était de la périphérie, vieille bicoque,
que seule la spéculation tenait encore debout sur ce terrain cher.
Au-dessus de la porte étroite s'étendait un grand bras de fer où
s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassée on pouvait
deviner le mot _Hôtel_.  Plutarque s'engouffra dans le corridor et
monta quelques marches d'escalier jusqu'à la loge puante où le ménage
patron couchait sur un lit bas.  Le tenancier se leva, dévisagea son
client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant perçu la
taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:

- La quatrième à gauche en entrant.

Plutarque éprouvait une sensation de bien-être en refermant la porte.
Des murs! plus d'espace commun à tous; pouvoir étendre son être,
renfermé d'habitude en lui-même, jusqu'à la limite d'une chambre si
petite qu'elle fût.  Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans
risquer aucun geste, aucune remarque, aucune réflexion.  De joie, il
étira ses bras et cracha par terre, puis il s'étendit sur le vague
sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint éveillé
pour jouir de sa joie.

Il se rappelait qu'il avait déjà passé deux nuits dans une chambre
semblable de cet hôtel, un an ou dix-huit mois avant, il n'était plus
absolument sûr.  Ses appréhensions d'alors lui revenaient.  C'était à
l'époque descendante de sa carrière: il avait trouvé, cette première
fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le
mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits
assourdis que l'on percevait à travers l'épaisse cloison.  Aujourd'hui
il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient
beaucoup de chance d'être de même nature que ceux jadis entendus; une
autre génération de mêmes insectes s'apprêtait à le travailler; les
vieux relents tout au plus augmentés de puanteurs nouvelles flottaient
entre les murs, et cependant il était bien maintenant, n'avait nulle
crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativité.

Sa mémoire n'avait rien oublié, et pourtant quel chemin il avait fait!
Ce soir, parce qu'il était heureux, le passé triste lui revenait.  Il
le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mêmes
dispositions où il avait reçu la pluie de tout à l'heure.  Il se
revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite
maison d'Angers où il était né, et il se reconnaissait: ce n'était pas
un autre, c'était bien lui.  Il suivait parfaitement la continuité, la
vie de famille ordonnée, où l'on économisait en vivant bien; le collège
où il était parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les
femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dépensé dans une
fête l'argent d'un examen.  Tout de même, quelle mentalité on peut
avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles
peccadilles avec des châtiments pareils.  Il s'esclaffa tout seul et
sans amertume pensa: Crétins!

Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austère de son père,
conservateur des hypothèques.

'Je te dispense désormais de rentrer à la maison" furent les derniers
mots de la dernière lettre qu'il avait reçue.

Après, la dégringolade était venue rapidement.  Quelques mois de vie à
crédit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce
qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles.  On demeure encore un
Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi,
c'est-à-dire très peu.  Quand on couche dehors et qu'on ne change pas,
on use tellement.  Après on a faim.  Un beau jour on ouvre les
portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se
présente.  Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus.  A tout
prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie
comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes
les vies, il y a de bons et de mauvais moments.

Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit
doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur
d'une seconde bougie.  Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien
vêtu, qui s'excusa :

- Pardon.

Plutarque fut contrarié.  Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on
vienne le voir et lui dire "pardon".  Trop habitué à ne pas gaspiller
l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant
absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se
demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet
hôtel.  Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la
phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un
policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison
extraordinaire.  Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne
s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent.

La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique
et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant
que les autres pataugent, l'envahissait.  Malheureusement, depuis un
moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en
plus lancinantes.  Il pensa que c'était la _croûte garnier_ ou au moins
la sauce qui faisait des difficultés pour passer.  Comme il n'y a rien
de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et
s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les
nécessités de ses nuits non tranquilles.

Sa pénible digestion le réveilla.  Il faisait encore noire dans la
chambre.  Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient.  Il alluma
sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère
étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le
couloir obscur.  Pressé, son pied buta dans quelque chose et il
s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la
lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui
avait ouvert sa porte.  Le visage était congestionné, les yeux vicieux
gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang.  Plutarque fit
un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre
hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il
marcha vers la porte, cria:

- Cordon...

et sortit.

Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés,
décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait
en route avoir le moins fréquenté.  C'était à peine si son coeur
battait plus vite.  Il n'avait plus du tout mal au ventre.

L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel?  C'était
encore "une affaire des autres".  Mais allait-on l'impliquer dans
l'affaire, le cueillir lui-même?  C'était bien le motif qui l'avait
fait fuir, mais qu'y pouvait-il?  C'était oui ou non.  Il fallait se
donner toutes les chances.  Après tout, en dehors des formalités, des
discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant
les choses.  Il se rappelait la caserne.  Toujours des avantages et des
inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de
plus on est nourri, somme toute... et logé.



III

Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins.  C'était là qu'il
avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la
différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une
rue, mais dans un quartier tout entier.  Dans le petit bar qui venait
de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin
blanc, lorsqu'un souvenir lui revint.  Un ancien camarade à lui, du
temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était
établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec
Ginette, une grande brune qui allait au Bullier.  Celui-là avait hérité
cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie,
avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son
époux n'avait descendu que de quelques crans.  Plutarque n'avait pas
idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement
que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux
jumelles.  Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour
lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit
aussitôt de ce pas lent,  cadencé et rasant le sol qu'ont tous les
chemineaux du monde.

Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil.  Il avait suivi
les bords de la Seine.  Une vague buée flottait sur le fleuve qui
sentait la marée.  Le froid du premier matin pinçait.  Plutarque se
promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la
porte du marché.  Les boutiques étaient déjà installées.  Les carottes,
les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien
rangés dans les caisses de bois.  Il y avait du poisson, de la
boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des
fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande
quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines.  Les vendeuses
et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute
la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de
travailleurs.

Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses,
se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail,
il s'entendit appeler:

"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."

C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et
résignée.  Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres
vides dans une main.  Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à
travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et
quelquefois achetait.  Son marché dura bien une heure.  Plutarque
s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison.
 Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture
pour tenir deux fardeaux dans une main.

- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.

Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où
partait le tramway.

En marchant, elle se plaignait du prix des choses.

- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle,
voulait me les faire vingt-cinq sous!

Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:

- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait
plus... et on a bien du mal.

La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de
son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le
tramway pour faire passer les paniers.  C'est pourquoi peut-être elle
lui donna un franc.

Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette.  De
l'impériale la femme lui cria:

- "Si vous êtes là,  demain...

La magie des mots est telle que cette phrase le troubla.  Jusque-là,
Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le
sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le
pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie
des cabarets, il savait faire le malheureux.  Maintenant dans les
derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis,
quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature
semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge.

Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain".
Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait,
l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu
compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser.  Il en
sourit pendant qu'il marchait.

La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois;
derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil
avait du retard.  Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la
casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.

Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs.  Le
soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une
chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit
avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait
décidément pas assez réussi.  Il se leva le dernier au matin, proposa
au logeur de balayer la chambre et le couloir.  Cette offre fut
acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération.

Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la
boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter.
Il n'attendit pas.  Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui
confier ses paniers.  Comme la veille, ils firent ensemble le tour des
étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se
contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme
quand elle se plaignait qu'on l'écorchait.  En route pour le tramway,
ils échangèrent encore quelques paroles.  Elle lui apprit qu'elle
servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit
personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et
beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il
montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque.  Sur le
refuge, elle eut une remarque désagréable:

- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est
beaucoup.

-  Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part;
tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de
difficultés...

La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif.  Il fit
encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce
qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement.  Il
enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une
commère sur la plateforme qui soulignait son geste:

- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si
rare aujourd'hui.

Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la
bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier
encore:

- A demain.

Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire.  Ah! mais
c'était un métier alors.  A vrai dire, tous les jours -- car il faut
bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché.  Le soir,
il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont
la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et
commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant.

Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation.  Il avait
bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le
tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix.  Les
marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient.  La cuisinière, en
arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de
petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain.  Il
s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne
majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise,
sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.

Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie.  Pour la
nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi
on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas,
c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent
un verre de vin.  A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second
étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service
était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la
chambre à deux lits de la bonne.  Plutarque y dormait seul la plupart
du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans
l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les
nuits.  Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre.  Il
montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini.  Sa
chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée,
même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui --
c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --.  La cuvette de zinc
avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle
pouvait encore parfaitement servir.  Une caisse, au pied de son lit,
avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires".
Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un
bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et
emportait sa clef.  Quand il rentrait, il comptait son avoir.  Assis
sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui
renfermait sa fortune.  Ses économies augmentaient, il s'était imposé
de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins
son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas
de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas
grand chose -- son gain régulier s'amassait.

La pensée lui venait d'acheter des vêtements.  Plusieurs courses chez
les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des
choses.  Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les
siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne,
en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange
permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette.  Ce
troisième désir surtout l'obsédait.

Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une
casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs,
mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la
devanture du chapelier des chemins de fer.  Le couvre-chef avait une
calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en
lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE".  Coiffé de la sorte, il
lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les
pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la
rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée.  Le marchand en
demandait douze francs, c'était beaucoup.

Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa
couverture, il y pensait.  Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il
se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous
nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait
péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à
ses premiers travaux d'écriture.

Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa
vie d'avant.  Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils,
sans imprévu et sans inquiétude.  A table, en s'asseyant, il lui
arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la
désagréable sensation de la faim.  Autrefois, cette douleur lui était
familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière
qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à
mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les
premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont
sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de
corps étrangers ne se désagrégeant pas.

Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins
chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout.  Le commerçant
avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui
devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme
Plutarque"...

Ces mots l'avaient frappé!  Ils étaient comme la coupure entre sa vie
vagabonde et sa vie de maintenant.  Désormais son changement était
sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le
constataient.  Ce fait donnait à sa situation présente une consécration
et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement,
comme un vague but atteint qui l'étonnait.

La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en
arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout;
qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent,
l'attente de la catastrophe imminente et définitive.  Il se rappelait
les conseils d'un vieil ami de son père:

- On fait sa vie...  Choisis bien _ta vocation!_

Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce
qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé?  Comme si ce n'était
pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire
encore n'importe comment.  Quelquefois, du bord des rivières, on voit
flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit,
d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les
bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur
eux-mêmes et ne remontent plus.  Sait-on pourquoi?  Non, c'est ainsi,
et voilà tout.  Somme toute, son existence passée aboutissait à faire
de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier
ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux
fois auparavant.  Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner
autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il
s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue
Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné
l'homme qui gisait dans le couloir.



IV


Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché.  La veille, la
cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes
qu'on trouvait peu pendant cette saison.  Mais c'était vraiment tôt,
les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés.
L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans
attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa,
rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.

Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville
qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond,
maintenant rangé, n'était plus habitué.

La sirène d'une usine mugit, il était six heures.  Un peu gêné,
Plutarque voulut entrer.

- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.

- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.

- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.

Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.

Plutarque revint vers lui, très humble.

- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.

- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.

Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer
sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien
entrer, pensait-il.  Son attitude fut-elle jugée provocante par
l'agent?  Peut-on savoir ce que ces gens-là croient?  Le représentant
de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant
presque à voix basse:

- Il faut circuler.

Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore,
deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque.  Il alla vers le refuge de
la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle,
il fallait qu'il la rencontrât.

Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni
dans la rue, ni à l'arrivée.  Il attendit des heures durant tous les
tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs
descendaient.  A mesure que le temps passait, il se reprochait de
n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures.
 Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il
l'avait manquée.  Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit
poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il
connaissait, lui portait ses paniers.  Il s'avança vers elle et
s'apprêtait à lui donner des explications.  Dès qu'elle l'aperçut, elle
se répandit en invectives et en reproches:

- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...

Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent.  La
femme reprit avidement son bien, en lui disant:

- Que je ne vous revoie plus.

Doucement, il l'accompagna quand même  jusqu'à la voiture, aida
l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se
découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:

- Hypocrite!

L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde,
elle venait sans révolte, sans haine.  La température n'est pas
toujours belle, il pleut bien quelquefois.  Pourquoi en vouloir à
quelqu'un?

Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se
remonta:

- C'était trop bête.  Il y avait une explication à donner.  Les choses
n'en pouvaient pas rester là.  Et puis, en somme, le franc de la
cuisinière comptait peu dans ses ressources.  C'était sa situation chez
le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait.  Il entrevoyait déjà la
possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs.  Il
pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement
satisfait.

Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la
casquette.

Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie
dans la petite salle de la buvette.

Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa
casquette avait eu les honneurs de la conversation.  Le patron, la
patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement
l'autorité.

- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.

Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son
idée de couvre-chef...

- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins
autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire.  En
faisant ainsi, il connaît son monde".

Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce
qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à
sa femme:

- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire
peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".

On causa tard.  Les clients et le patron offrirent chacun une tournée,
mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses
malheurs et de la dépense énorme de sa journée.  De toute la chaleur
des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.

Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner
confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur
accident.  Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le
charme se rompit dès qu'il fut seul.  Son lit lui paraissait meilleur
que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent
vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.

Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller
au marché.  Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire
une scène devant tout le monde?  Il était perplexe, mais toute son
appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la
resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur.
Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à
redire?  Il discutait avec lui-même.  Il pactisa enfin: il attendrait
que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le
reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte.  Et, pour se le
prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille
casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un
aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée
déformait les lignes en mouvement.

Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons
et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où
l'agent  -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude
qui sortait.  A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui
donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez
sur lui:

- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier.
Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.

Plutarque essaya de sourire.  L'autre continua:

- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour
revenir quand je t'ai dit de f... le camp.

Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le
poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque
était perdu.

- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.

- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit
l'agent.  Allez, allez, avec moi, on va voir ça.

Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria
de le remplacer et partit.

- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.

Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins.  Sans
espoir maintenant, il essaya des explications:

- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.

L'agent ne répondit pas.

- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché...
plus jamais.

- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.

Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées
stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent
tout: fuir.

Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut
à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il
partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de
singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir,
comme un fou.  L'agent suivait derrière.  Les rares passants se
gardaient bien d'intervenir.

Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où
l'on peut se cacher et se perdre.  Il menait son train.  Il atteignit
les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne.  Sa manoeuvre à
travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en
arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent.  Il
escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le
bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il
était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain
s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé.  Là, il fit encore
quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.

Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce
chapitre aussi.  Alors il sentit son couteau dans sa poche, il
l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans
la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui
enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille.  L'agent roula par terre,
abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque.  Celui-ci,
pour se dégager, dut le traîner quelques pas.

... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des
policiers habillés en bourgeois.



V


Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises.  Son
procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font
tant de bruit à Paris.  Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de
police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait.
C'était une petite affaire banale, comme il en a tant.  Le public était
peu nombreux.  En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur
était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives
dont personne ne paye le combustible.  On sentait le pétrole et la
créosote.  L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si
souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se
sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait
été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il
trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux.  La mise en scène était
ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu
grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui
paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait
affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins.  A part les
jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil,
tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était
très naturel.  Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la
solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque
instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne
faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le
reste dans ce cadre pompeux.

Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de
cet atelier où se fabriquait la justice.  L'expert médical ouvrit le
feu par une description minutieuse de la blessure incriminée.  Pour
dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence
technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:

- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."

Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il
chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux
magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté
sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:

- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet
vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale.  Une déviation de
quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle.  Croire que
l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des
connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard
surtout à la violence du coup."

Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances
qu'un tel langage supposait.

Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins.  Son
entrée produisit une légère impression.  Plutarque l'examina levant la
main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête
était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en
face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore -
une médaille d'argent.  Il parla véritablement sans haine et sans
crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français
les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur.  Le seul
point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie
d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de
s'en être tiré.

- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre
devoir, lui dit le président.

Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:

- Je suis content de ne pas être mort.

Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à
l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:

- Silence, messieurs.

Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi
éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait
compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait:
"sa victime".  Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui,
l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était
sincère maintenant.  Leur petit différend sur l'entrée au marché était
déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme.  Que
de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de
l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus
brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on
recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus.  Le jour du marché, il
avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui,
gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que
l'agent pouvait savoir tout cela?  Non, l'agent avait agi comme il le
devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés
et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et
passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement.  Plutarque
pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au
poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire
n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux
jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à
Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché
et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son
patron qui aurait parlé à l'agent...  Oui, mais allez donc penser à
tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le
monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a
pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper.  Du reste,
à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de
l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la
force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et
blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la
donner".  Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues
explications?  Le marchand de vins, son patron, était venu déposer,
seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur
que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il
était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un
mystère impossible à comprendre.  Ce témoignage avait même
impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très
négligemment, l'avocat général demanda au témoin:

- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur
les fraudes...

L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais
cachetées".  L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait
en tapotant l'air de sa droite:

- C'est bien, c'est bien.

Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette
cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse.  Le banc était dur
et son derrière était talé.  Il se rappelait la caserne où il avait été
puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme
élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait
simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison".
 Le tout n'avait pas duré cinq minutes.  C'était mieux ainsi.  Quand
les plus forts sont décidés, n'est-ce pas?  Aujourd'hui l'avocat
général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La
parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué",
jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à
montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le
maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres
criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et
qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable
acharnement.  Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la
sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son
discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de
famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle
autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent.  Un petit couplet sur
la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant",
fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée:
l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un
étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout
enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière
tendresse.  Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient
point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne
n'avait pu le remarquer.  A quoi bon d'ailleurs?  Les choses avaient
tourné ainsi...

La délibération fut courte.

- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main
sur le côté...

Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le
fit rentrer de nouveau.

- ... 10 ans de travaux forcés...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une
série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la
fenêtre.  La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce
voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent.  Les gens,
affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures
comme à l'ordinaire.  Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un
qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne
revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés
de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui
vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.



La carrière D'Arsay-Lancourt.


_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de
Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il
faisait une chaleur folle.  Au dehors, la nuit était lumineuse et
lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on
n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit.  Mon vieil ami
Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club.
Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie,
désoeuvrés comme tout le monde à cette heure.  On s'ennuyait un peu.

Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce,
une histoire étrange.  Il nous la donnait pour véridique.  J'ai un peu
de peine pourtant à la croire.  Bien que j'aie quitté la France depuis
cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres
ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin
tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout
ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole
polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si
celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.

Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta._


- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses
pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout
celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes.  J'en ai eu
dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de
lycée, Arsay-Lancourt.

Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent,
ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il
avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode;
c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces
physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en
lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue
chez d'autres.  Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une
leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur
parti de son incompétence.  Avec une maestria incomparable, il savait
sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la
question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus.
Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait
bien.  Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût
pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres
interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les
classes.

Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.

Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais
plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer
sa carte; il demandait à me voir.  Tout de suite, je le fis entrer et
tout de suite aussi, je le reconnus.  C'était maintenant un bel homme,
les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux
gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la
fois de bonhomie et d'un peu de condescendance.  Il était grand et bien
découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de
rendre inutile.  Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix
avait un ton prenant, autoritaire et chaud.

- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui
dis-je en le voyant.

Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il
entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier.

- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer.

Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais
pensé...

- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un
programme...

Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car
je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon
aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit
discours.

Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas.  Je lui demandai en
quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours.  Il s'agissait de
parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres.

- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je
ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes.

Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé
de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes.

- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te
feraient plaisir en votant pour moi.

J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien
adaptée à moi; je lui répondis:

- C'est entendu, je te le promets.

Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je
l'interrogeai:

- Tu as vraiment envie d'être député?  Cela t'amuserait?

- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse?

Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer.  Quand il
sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui
suivirent, je l'aidai effectivement.  Je parlai de lui à quelques
collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non
pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais
tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:

- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne
vous changera pas et lui sera ravi.

Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage,
dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens.  Il faut vous dire que
les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde
et partant les meilleurs garçons de la  création; vous comprenez, ils
sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se
fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment.  Allez donc
monter des boniments à des gaillards de leur espèce!

Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien.  Il
avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une
opposition normale, avaient bien réussi.  D'ailleurs toutes ses
affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu
sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi
sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite
créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir
une forte dot.  Si les deux combinaisons politique et sentimentale
réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député,
ministre probablement, grosse fortune, jolie femme.  Il entrerait
sûrement au conseil d'administration de notre société.  Je ne pouvais
m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent
vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti
major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand
coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de
respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis
par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay...
Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour
nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la
politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être
enseigné.

Mais un petit événement troubla profondément la carrière
d'Arsay-Lancourt.

Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes
sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg.  C'est l'heure de
la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les
ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des
soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent
vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà
abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils
prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et
si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont
du moins des plaisanteries de grands enfants.  Ce jour-là, dans tout
Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un
grand incendie.  C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à
la fois.  Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers
étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en
farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes.
Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant
ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.

La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose.  Un peu avant
onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor
Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis
par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt.  Le futur
député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée
maculé de boue.  Certainement, il était victime d'un attentat, mais on
ne lui voyait aucune  trace de blessure; il n'était pas évanoui et
pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on
l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place.  Un de mes
ingénieurs assistait à la scène.

- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?

Arsay répondait:

- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.

- Il faut vous sortir de là, insistait-on.

- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre
service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.

Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient
de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant
un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent
charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est
prévu au réglement.

-  Laissez-moi,  répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement
circuler.  Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.

L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir
de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu.  Il tenta de
disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes
et qui voulaient savoir.  L'agent revint impuissant vers son collègue,
insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix.  Mon
ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à
croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son
ordinaire aplomb.  Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes
qui firent dans la foule le meilleur effet.  Certainement sa popularité
était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à
l'instant que l'on veut.  Devant cette obstination, les agents
diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force,
ils le saisirent chacun par un bras.  Arsay se débattit.  Un curieux
prêta main forte, tint les pieds.  Une fois levé, Arsay refusa de faire
un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et
demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.

- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis
victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin,
c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce
que vous choisissiez librement votre représentant...

Cette partie du discours fit encore excellente impression.

... Maintenant, continua Arsay, la force policière...

Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur
règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant
l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur.  D'un même mouvement, ils
posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui
qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même
poussée le firent avancer dans la direction du poste.  Et ces deux
hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même
volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme
dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.

Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière
vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le
pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement
découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre
candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus
de la jointure des genoux.  Ce fut comme une vague de fou-rire énorme,
formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter
jusqu'au bout du boulevard.  Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans
cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret.
Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur
lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un
peu rose des marques bien nettes.  C'était un peu comique, assurément.

Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait
maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en
courant.  C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et
dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait
mais.

Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il
fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour
répondre à ce besoin.  Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa
rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix
monta claire et grêle dans le matin radieux:

        _Arsay j'ai vu
        Arsay j'ai vu
        Ton dos (1)
        Arsay ton dos
        Arsay ton dos
        Je l'ai vu._

        (1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se
servit pas         précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour
nos lecteurs que je         fais cette légère altération historique.  Les
initiés n'auront pas de         peine à rétablir le texte dans sa
pureté première.

Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain
qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés.  Des
automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs
trompes et leurs avertisseurs.  Les vitres des maisons en tremblaient.
Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au
contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les
gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et
même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en
un rictus étrange.

        _Arsay j'ai vu..._

Le chemin était long.  Dans une auto découverte qui fut obligée de
s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son
fiancé.  Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa
place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le
soir,  devaient pouffer à l'unisson.

La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au
terme de leur calvaire.  Le malheureux dut certainement éprouver une
amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière
boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se
préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues:

        POSTE DE POLICE, CHAMPERRET.

La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant
voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière
lequel il allait se passer quelque chose.

La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le
temps entonnait par moments son hymne:

        _Arsay j'ai vu..._

Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au
malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient
encore de leur gorge bruyante.  Peut-être comprit-il qu'il était arrivé
au bout de son rêve.  Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien.

Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin
à ce supplice.  Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de
quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide.  Et dans
l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et
le ramener vers sa demeure.

L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était
bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain
Maupied qui fut élu et qui devint ministre.  Celui-ci effrayé des
premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit
attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait
d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte
découpé, près de l'endroit où il fut trouvé.

L'affaire avait été bien montée.  Personne n'avait rien vu.

La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à
plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé.
Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le
refrain de la journée fatale.  On ne devait plus l'entendre de
longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent.
L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait
d'Arsay, on distait toujours: _Arsay ton dos_ (2), sauf dans quelques
salons collet-monté  où l'on disait toujours: _Arsay ton chose_,
appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant.

        (2) Même remarque que précédemment.

C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces.  Trois ans plus
tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la
gare d'Orléans.  Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient
moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette
assurance que si souvent je lui avais enviées.  Nous allions dans la
même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en
abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même.
Il y vint rapidement:

- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il,
résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça.

- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague,
une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te
laisses abattre...

- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement.
Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées
commune à tout le monde, comprends-tu?  Tiens, toi-même, quand tu m'as
rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que
tu as pensé?  Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire.  Pour toi
(il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne
t'en veux pas -- je suis _Arsay ton dos_.

Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de
rire, il continua:

- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de
moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme
toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire.  Seulement si tu
avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été
qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour
tes produits.

- Merci, fis-je.

- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton
bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour
moi.  Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et
c'est vrai.

Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances
matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre.

J'ai travaillé, je suis sorti d'abord.  Quand j'allais au restaurant,
je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires
de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les
côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir;
ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés.  Je suis entré dans
un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait _Ton dos_; je
persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le
début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles
qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends
compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout
de ma copie.  L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même
dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou".  Je changeais
de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint
l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le
commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: _Lancret_;
cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne
rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le
sais par coeur.

"Notre excellent confrère qui signe modestement Lancret des articles si
remarqués ne fut pas toujours -- c'était contre son gré, il est vrai --
aussi modeste".  C'était signé: _Tournedos_.

Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent
inaperçues, toi?   Eh bien, deux jours après, toute la ville m'appelait
Lancret-Tournedos.  Dans la suite, mon directeur voyait son tirage
augmenter à cause de moi, et pour cette raison me fichait
ostensiblement à la porte.  Je ne peux pas te les raconter toutes, mon
vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai
reçu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de
jouer du hautbois sur la scène?  Si je te disais encore, qu'il y a deux
mois, c'est-à-dire trois ans et demi après l'incident, une vieille dame
du Texas, que je ne connaissais pas, est montée chez moi, dans mon
appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais
je veux _le_ voir."  Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est
naturel...

Et il sanglota.

Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique désagréable que
j'éprouvais en écoutant cette histoire navrante.  Pendant qu'il la
racontait, j'avais à la fois des envies de rire et je sentais toute
l'inconvenance qu'il y avait à rire, je comprenais qu'Arsay s'en
rendait compte et que c'était toujours ainsi quand il parlait de lui.
J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur
particulière.  Je pensais au Palais Royal où, pour un louis, les gens
ont le droit de rire et où ils en usent si peu.

- Pauvre ami, fis-je la gorge serrée.

J'essayais de détourner la conversation, c'était difficile, il y
revenait tout le temps.  Je le quittais heureusement au terme de mon
voyage; il continuait le sien.  Sur le pas du wagon, je lui serrai la
main, en lui distant:

- Bonne chance.

Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent
frappés à mort.

Quelques années passèrent encore, quand j'appris, un beau jour,
qu'Arsay était entré au Parlement.  Je m'en réjouis pour lui, je le
croyais définitivement sorti d'affaires.  Il représentait à la  Chambre
la Guadeloupe.  Comment s'était fait son élection?  Très simplement.
Maupied, son contre-candidat de Levallois, était devenu Ministre des
Colonies.  Quelqu'un lui avait raconté les suites tragiques de l'acte
auquel il devait la première et partant la plus difficile de ses
victoires politiques; il avait dû éprouver quelques remords de sa
mauvaise plaisanterie: l'homme n'étant jamais méchant que lorsqu'il a
faim.  Alors le secrétaire d'Etat avait "conseillé" à ses services de
la Guadeloupe, l'élection d'Arsay.  On est fixé sur la valeur de ces
conseils: Arsay fut élu contre deux candidats nègres à une massive
majorité.  Son élection prit la valeur d'un symbole car elle démontrait
clairement la supériorité de la race blanche, à la lumière du jeu de
nos libres institutions.  Et toujours, sur les conseils du membre du
Cabinet, Arsay fut validé sans débats, fait qui aurait prouvé, s'il en
était besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos
représentants élus, est peu fondé.

Bref, maintenant Arsay était député pour de bon.  Peu importe de savoir
qui il représentait.  En vertu de l'égalité souveraine, il était élu du
peuple et en avait tous les droits.  Aucune raison profonde ne
s'opposait à ce que sa carrière ne devint tout aussi brillante et tout
aussi féconde que si huit ans avant, il avait été élu, dans une Chambre
précédente, député de Levallois.

Ah, pensais-je, voilà enfin ce pauvre garçon reparti sur sa voie.  Je
le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement,
arrivant à se faufiler à travers les groupes et les ronds avec ce don
spécial qu'il avait de nature; et se spécialisant petit à petit, dans
quelques questions non contestées; ainsi il devait fatalement parvenir
à dissocier par une autre association d'idées, son nom du souvenir de
son ancienne célébrité.

Pendant un certain temps, les choses allèrent bien ainsi que je les
avais supposées.  Comme il convient à un nouveau parlementaire.  Arsay
ne prenait pas la parole aux séances, se contentant de temps en temps
de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui
était loisible ensuite de développer à son aise en corrigeant les
épreuves de l'Officiel.  Personne ne trouvait rien à redire et comme je
l'avais pensé, les indigènes de la Guadeloupe  -- qui ne lisent
d'ailleurs pas l'Officiel -- étaient très satisfaits.  Arsay s'était
fait inscrire à plusieurs commissions dont personne ne voulait, à celle
de la prophylaxie contre la rage, à celle de l'étude du régime des
pluies, notamment, pour lesquelles son égale incompétence le désignait
particulièrement.  Bref, si Arsay n'avait été imprudent et s'il n'avait
pas voulu aborder la tribune avant que son inocuité ne fut dûment
établie, il aurait fait une très honorable carrière.

Quelle idée saugrenue avait pu s'emparer de son esprit?  C'était dans
une discussion d'intérêt général intéressant tout spécialement sa
circonscription.  La Chambre devait statuer sur le règlement des
compagnies maritimes.  Arsay s'était fait inscrire; il avait mûrement
travaillé son discours et entendait démontrer à la Chambre la nécessité
vitale pour la Métropole, d'avoir des lignes de navigation régulières
pour desservir les colonies.  Les profanes peuvent penser que cette
question bien simple aurait dû se discuter dans un calme académique.
Singulière erreur!  La Législation réglementant des compagnies
quelconques, et des compagnies de navigation particulièrement, ne va
jamais sans débats passionnés; en effet, il y a toujours dans les
Assemblées les représentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne
veulent pas voir s'imposer une obligation supplémentaire qui pourrait
dasn l'espèce, les forcer à desservir des ports immédiatements peu
rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la
socialisation de tous les services susceptibles d'être rendus par les
compagnies; ceux-là ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un
monopole même si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des
pertes, en telle sorte que socialistes et représentants des compagnies
sont toujours d'accord en pareille matière contre le reste de la
représentation nationale qui pourrait être tenté de penser aux intérêts
de la Nation.

Ah! ce fut une séance mémorable.  Après l'audition de divers orateurs,
vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager à fond,
Arsay monta à la tribune un gros dossier sous le bras.  Il était très
calme en apparence, peut-être au fond de lui-même, était-il ému d'abord
parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et
ensuite à cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses
auditeurs connaissait.  Qui sait, ne devait-il pas manquer de se
demander, en proie à un noir pressentiment, si quelque suppôt des
compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son exposé par
un fâcheux rappel.

Une jeune femme amie assistait à la séance et me l'a racontée.  Arsay
commença d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette
belle voix que nous lui avions connue au collège, quand de son brio, il
éblouissait nos maîtres.  L'assemblée qui savait avoir affaire à un
novice convaincu, ignorant les tours de bâton et pouvant introduire un
peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, écoutait avec attention.
L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu à
peu la griffe de l'émotion qui le serrait au cou se relâchait: la voix
devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif.
Quelques applaudissements partirent même du centre gauche.  Après
l'exposé, Arsay entra alors carrément dans le vif de la discussion et
posa le problème sans ambages, dans son vrai jour.  Immédiatement
l'opposition droite et gauche réunie donna, mais c'étaient des
interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et
assez imprécis pour ne pas appeler de répliques.  Arsay trouva, dans
ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'était-ce pas ainsi
qu'étaient accueillis les plus grands orateurs parlementaires.  Et il
continua à dévider son argumentation qui était forte, plusieurs en ont
témoigné.  Un moment, on a pu dire qu'il tenait un véritable succès: il
s'en rendait compte et en devenait meilleur.  Il expliquait comment
l'intérêt des compagnies même se conciliait avec le règleent qu'il lui
semblait devoir être imposé; il disait que le pavillon créait le
débouché, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement
à partie.

- C'est en raison de ces bénéfices futurs, disait l'interrupteur, qui
sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la nécessité de
faire un cadeau à des compagnies privées.  Nous avons trop vu ces
agissements jusqu'ici.

Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour répliquer à cette
interruption, posa lui-même une interrogation.

- Qu'avez-vous vu?

Des bancs de la droite modérée, une voix rogue partit, qui répondit:

- Ton dos. (3)

Oh, légèreté des corps législatifs!  La Chambre se vengeait-elle de
l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait imposée?  On
ne peut pas savoir.  Toujours est-il que ce fut encore une fois un
éclat de rire général et fou qui prit non seulement les opposants, mais
les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu'à l'élégant président; ce
dernier, par principe, faisait semblant de se fâcher, mais sa sonnette
méchante, mollement agitée, vibrait de petites notes comiques et
complices, faisant penser à une vieille fille qui se retient devant une
inconvenance.  Toute la salle trépignait et le rire durait, repartant
par saccade devant la mimique variée d'Arsay.  Tantôt il montrait le
poing aux travées d'extrême gauche, en vociférant comme M. Jaurès, des
mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantôt il
restait calme, adossé au bureau du président dans cette pose qui était
familière à M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement
Arsay passait brusquement de l'une à l'autre de ces attitudes, comme
s'il n'eut pas eu le contrôle de ses actes, et ces transitions
amusaient beaucoup.  Enfin le silence se fit, silence dû à des rates
trop dilatées, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le
président se penchant au-dessus de son pupitre disait:

- Parlez, mais parlez donc.

                (3) Toujours même remarque que précédemment.

Arsay ne parlait pas, mais restait à la tribune tout de même.  Ce ne
fut qu'à une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serrée
ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des
syllabes huilées:

- Ah gueu... que... sue...

Le fou rire recommença.

Alors on vit Arsay en proie à une fureur singulière, déchirer et jeter
en petits morceaux les feuilles de son dossier.  Il les jetait dans la
direction du président du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine
de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop légers pour
l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tête des sténographes.
 Arsay déchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne
s'arrêtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle,
mais soudain, il se reprit et se mit à rire lui aussi, d'un rire
étrange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste.  L'assemblée
croyant qu'il allait sortir un document à scandale, fit silence: alors
avec une dextérité de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se
déculotta.  In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que
les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux
représentants librement élus de la France, au gouvernement responsable
et compétent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du
monde, à ces braves généraux que l'ingénieuse abomination de nos
adversaires surprit mais n'ébranla pas, à cette grande presse intègre
qui fait l'honneur de notre pays, à cette élite du public international
si parisien et de toutes les élégances, Arsay montra ce qu'on l'avait
jadis forcé à faire voir.  Dans son geste outrageant, il avait baissé
la tête, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit
plus que ce qu'il voulait.  C'était sur le plateau en son milieu, comme
un disque rouge qui faisait penser au crépuscule d'un petit soir ou
encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime
expiant les péchés que le Parlement n'avait jamais commis.

La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq
Cents.  Je sais bien que sur son grand côté qui fait face à la salle,
un bas-relief en marbre blanc, représente deux femmes dont l'une écrit
et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allégorie
symbolique est là certainement pour rappeler aux députés qui seraient
tentés d'écouter la fragilité de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou
sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette".  Je sais que
malheureusement, les députés qui sont à la tribune, ne voyant pas
l'allégorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de même,
que de grandes paroles, que de discours féconds sont tombés du haut de
ces marches.  Quand on pense que de cette relique vénérable, à juste
titre considérée comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout
cet appareil de justice et de droit, ces grandes réformes
bienfaisantes, ces conceptions géantes de notre politique étrangère,
ces plans sublimes et désintéressés de notre action coloniale, ce petit
arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en
un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste
scandalisé, à se dire qu'un instant, même un seul instant, la partie la
plus vile d'un individu la dominât.

Arsay était devenu complètement fou.

On l'a enfermé à Bicêtre où le caleçon de force lui fut passé, parce
que dans sa démence, le pauvre homme prend tout le monde pour des
parlementaires et veut à chaque instant recommencer.

Quand le médecin-chef fait visiter à un personnage de marque, son
établissement, il ne manque jamais de s'arrêter devant le pauvre malade
et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas:

- C'est un ancien député.

_En terminant son histoire, Turner avait conclu:_

- Dire tout de même que sans cette mauvaise farce de Levallois, Arsay
aurait pu être ministre et même Président du Conseil.



La Saisie.



Nous avons été étudiants ensemble.  Après quinze ans ou plus, nous nous
étions rencontrés, ce soir de novembre, dans le hall de la gare de
Lyon, attendant le même train et essayant de déchiffrer, sur une
ardoise plaquée au mur, le retard dont la Compagnie bienveillante
consentait à nous prévenir:


RETARDS ANNONCÉS
TRAIN VENANT DE MARSEILLE
3.h.22


- C'est gai,  dis-je.

- N'est-ce pas, fit quelqu'un; je suis pourtant si heureux de te revoir!

Et celui qui m'interpellait me serrait la main, je m'en souviens, avec
un de ces émotions particulières qui sont l'apanage des gens ayant eu
des malheurs.  La rencontre de tels gens n'est jamais sans causer à
notre égoïsme, des inquiétudes, au moins légères.  Je les ressentais,
en vérité: je me disais en moi-même: "Il aura 3 h.22 pour me raconter
ses déconvenues", et je maudissais cette administration que l'Europe a
cessé de nous envier, cependant qu'à haute voix je remarquais:

- Le hasard fait bien les choses.

- Quelquefois, répondit-il, assez tristement.

Je ne sais pas l'effet que j'ai bien pu lui produire, mais il m'avait
paru fameusement changé; je me rappelais sa folle gaieté d'autrefois,
son imagination ardente, jamais à court d'une farce inédite.  C'était
un sujet brillant que ses camarades d'école croyaient appelé au plus
haut avenir.  Maintenant, il avait passablement blanchi, bien qu'il fut
à peu près de mon âge: les environs de quarante.  Son visage avait un
certain air résigné qu'il n'avait pas jadis; et pourtant, on l'aurait
dit matériellement assez à son aise; il avait des vêtements
quelconques, des gants et une pelisse qui sans être opulente, était
parfaitement honorable.  Le cadre était navrant: dix heures du soir,
une de ces nuits froides, mouillées et tristes, dont les gares ont le
secret.  Le trottoir, qui brillait, collait aux pieds.  La lumière crue
tombait des globes électriques qui se balançaient doucement en l'air;
on ne voyait pas d'ombre par terre et tous les gens en s'agitant ou en
attendant avaient des figures longues et ennuyées.

Je proposai:

- Sortons d'ici,  veux-tu?  Allons au café.

Il accepta.

De l'autre côté de la rue, dans la brasserie, l'atmosphère était plus
sympathique.  Il faisait chaud.  Une buée enveloppait les consommateurs
autour des tables.  A part quelques isolés, devant un bock -- qu'ils
durent mettre vraisemblablement 3 h. 22 minutes à boire --, dans
l'ensemble, c'était un public de petits employés et de petits
fonctionnaires.  Le piquet et la manille allaient leur train.  Les
plaisanteries et les chiffres classiques à ces jeux, faisaient comme un
accompagnement en sourdine au solo des garçons qui clamaient les
commandes:

- Deux menthes à l'eau... un café nature... quatre turins grenadine.

Nous étions bien sur la banquette de cuir, au fond, dans ce coin
tranquille.  A côté de nous il y avait deux amoureux.  Seulement je ne
savais pas trop quoi dire à cet ami si longtemps perdu de vue.  Pour en
sortir j'évoquais le passé:

- Tu te rappelles le Vachette, le Panthéon...  Comme c'est loin!

- Loin de toi, peut-être, dit-il; certains jours, il me semble que
c'est hier.

Je ne comprenais pas bien pourquoi ces détails étaient plus près de lui
que de moi; pourtant quelque chose m'empêchait de demander des
explications.  Je sautais à une autre idée.

- Qu'est-ce que tu fais?

- Je suis médecin, répondit-il.  Nous autres, au sortir de la Faculté,
ce n'est pas comme vous après l'Ecole de Droit, qui devenez juges,
financiers, huissiers ou ministres.  Nous n'avons pas le choix.  Je me
suis installé dans le troisième, rue Béranger.  Ça ne te dit rien,
n'est-ce pas.

- Non, fis-je, je ne vois pas bien, en effet.

- C'est près de la place de la République, reprit-il, derrière le
Théâtre Déjazet.  Mes affaires ne vont pas mal.  Mon Dieu, c'est une
clientèle un peu spéciale, différente de celle qui habite au Bois de
Boulogne; celle-là est réservée aux patrons.  Je me suis fait à la
mienne, que veux-tu, je n'ai plus d'ambition.

-Mais je croyais, dis-je, qu'après ton internat, tu préparais justement
les hôpitaux.

- Moi aussi, fit-il, je l'ai cru longtemps.  Seulement il faut avoir le
temps et les moyens de se préparer et d'attendre...  Je me suis marié
très jeune, et cela change.  Tu ne savais pas que j'étais marié?

Je fis signe que non.

- Tu as connu ma femme autrefois... c'est elle que je viens chercher au
train.  Elle me ramène mon fils qui était à Dijon, auprès de mon
beau-père.  Je leur ai acheté une petite bicoque, par là-bas, c'est
leur pays.

Il parlait sur un ton posé et calme, cependant on aurait dit qu'il
avait des larmes dans la gorge et cette impression m'empêchait encore
d'intervenir.

Il reprit:

- J'ai épousé Loute.

Ce prénom ne me disait plus rien, mais après quelques précisions je
revis bientôt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos
camarades des brasseries du quartier.  Si je l'avais connue, je crois
bien; et nous étions même un certain nombre qui l'avions connue tout à
fait.  Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait guère
qu'aux bords de nos tables et qu'elle était petite,  vive, gamine et
douce toujours.  Ah certainement! il me semblait même que j'entendais
encore le pépiement de son rire.  Elle avait l'air d'être si ingénument
ce qu'elle était.  Si elle était arrivée à se faire épouser, celle-là,
il fallait tirer l'échelle!

J'étais décidé à ne rien laisser voir de ma surprise; tout de même
quelque chose dût le frapper en mon expression même.  Il enleva son
lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux.

- C'était une bien bonne fille, dis-je peut-être un peu trop simplement.

- Oui, mais tu penses que c'était tout de même une fille, répliqua-t-il.

- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as épousée, tu sais
donc mieux que personne ce qu'elle vaut.

Cette considération ne le consolait pas.  Un petit silence pénible se
fit.  Pour dire quelque chose, je remarque:

- Elle était bien jolie!

Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lèvres tristes
un pauvre sourire, il me dit:

- N'est-ce pas?...  Elle est aussi une bonne épouse et une bonne mère,
je te l'assure.

- Et bien alors, fis-je.

- Oui, et alors, reprend-il.  Tiens, tu es le premier camarade de ce
temps-là que je rencontre; je ne les ai plus recherchés, tu comprends.
Ce fut un tel changement.  Les commencements ont été difficiles.  Ma
famille s'est éloignée de moi du jour au lendemain.  Et il m'a fallu
d'un coup gagner notre vie.  Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans
notre métier... les courses à pied dans la pluie, les étages, les
veillées, les dispensaires, les accidents du travail.  C'est pire que
de donner des leçons.  Les professeurs ont, du moins, des engagements
réguliers; ils voient des enfants bien portants.  Tandis que nous, nous
allons, en passant, obligés de représenter, bien que nous soyons
misérables nous-mêmes, et toujours auprès d'autres misères.  Quand on a
une femme à la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous répète
sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur!  Ah!  ils
étaient loin les travaux de laboratoire, les concours, les maîtres
surtout...  Heureusement, petit à petit, les choses s'arrangent,
matériellement du moins: c'est une consolation énorme, surtout qu'on se
souvient des débuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espèce de
décalement social...  Je ne me plains plus d'habitude.  Seulement, tu
m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver.  Tu es marié?

Je fis signe que oui.

Il hocha la tête comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit:

- Tu n'as pas idée comment s'est fait mon mariage.  Une de ces
histoires qui n'arrivent jamais.  Je vais te la raconter, tu verras à
combien peu tiennent nos destinées.

J'étais venu à Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une
place de prosecteur.  Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande
carrière médicale, c'est une étape nécessaire.  J'avais quitté les
miens en pleines vacances de Noël.  Toute la journée, je m'étais fait
ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils étaient
alors mes amis.  Mes exposés n'avaient pas été trop mauvais.  Dans
l'ensemble, j'étais assez satisfait.  Après les efforts de la journée,
je me sentais un besoin terrible de me détendre.  Note que j'étais en
possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les étrennes que
j'avais reçues.  Ces circonstances réunies m'incitaient à faire la
fête.  Comme il n'y avait pas, à cette époque de l'année, le moindre
camarade au quartier, je résolus de me chercher une compagne.

Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthéon et j'aperçus
Loute.  Elle était seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa
serviette dans la bouche, dormait dans un coin.  Loute perchée sur un
tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la
paille d'un verre vide.  Je la mis rapidement au courant de mes
intentions.  Elle accepta mon invitation avec reconnaissance.  Nous
fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques
bouteilles de vins choisis.  J'étais très en forme et elle aussi.  Du
moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent
ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à
fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais
était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part,
ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus
de rien.  Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce
soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre.  Je crois que c'est
la dernière nuit que je me sois amusé.  Il y a des gens pour lesquels
les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est
brusquement modifiée à cette date.  Ce ne fut pas un tournant, mais un
angle vif; comme un carrefour.

Le lendemain matin, j'étais chez Loute.  Nous aurions pu faire la
grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure,
elle s'était levée.  Je la vois encore, en jupon et en sandale,
trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.

Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard
St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une
maison d'angle au deuxième.  Le mobilier et la décoration étaient de
Martine.  Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur
une marche de laque noire, la psyché empire.  Tu vois?

- Pas du tout, dis-je avec conviction.  En réalité je voyais très bien.

Mais il insista:

- Tu as oublié le salon bleu au tapis à carreaux qui était séparé de la
salle à manger par un treillage de vigne verte?  Le petit aquarium et
le jet d'eau sur la cheminée du salon?...  Enfin, je me les rappelle
bien.  Cet appartement était la joie et l'orgueil de Loute.  Il lui
avait été offert par un Roumain qui, ses études terminées, était
reparti dans son pays.  Loute en s'y installant avait vu se terminer
pour elle l'ère des garnis.  Elle le soignait méticuleusement, le
nettoyait et le paraît toute la journée.  A tous venants, elle en
vantait l'originalité et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, à
lire ou à raccommoder, les bonnes heures de sa vie.  Je m'en suis rendu
compte ce jour-là, cet appartement était sa seule joie.

J'étais couché tranquillement en train de boire le chocolat brûlant
qu'elle m'avait préparé; je remarquais qu'elle ne mangeait pas.  Elle
était assise, sa tasse sur les genoux, près de la fenêtre, regardant le
boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperçus que des larmes
tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais,  j'allais vers
elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais:

- "Qu'est-ce que tu as?"

D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes.  J'ai
appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle,
puis comme j'étais le plus fort et que j'insistais, elle me répondit
comme un gosse:

- "Du chagrin".

J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir
un petit secrétaire chinois qui était près d'elle et, pour toute
réponse, me tendit un papier.  C'était un commandement d'huissier.  Je
mis un bon moment à le lire.  Tu sais, ces sortes de documents sont
écrits dans une langue impossible.  Mais l'acte citait un extrait de
jugement et je compris à travers tout ce fatras que Loute n'avait pas
payé son loyer depuis neuf mois et qu'à la requête de son propriétaire,
auquel s'étaient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir
meubles et les faire vendre aux enchères.  Le commandement était daté
de l'avant veille.  Je pressentis le drame et lui demandais:

- "Ils vont te saisir?"

Mais Loute, tranquille devant cette éventualité, me répondit:

- Tout de même pas jusque-là, j'ai écrit hier au propriétaire pour lui
demander encore un délai... seulement, c'est ennuyeux".

J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait
une partie de mes inquiétudes.  Il s'agissait de 3.800 frs.  Inutile de
te dire que je ne les avais pas.  Evidemment cette somme était beaucoup
pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose
pour un propriétaire parisien.  Cependant par précaution, à la pensée
de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord
l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque.  Mais je
réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue,
n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours.  Je
pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir
le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui
frapper.  Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader
que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de
cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille.
En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable
arrivait, il serait toujours temps d'aviser.  Je m'habillais à la hâte
et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas.

Naturellement le charme était rompu.  J'essayais de la distraire en lui
racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère
divertissant pour elle.  Mais je ne devais plus être en forme: cette
fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas.  La
conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au
danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance.  Je
tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire
que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps,
mais qu'elle devait forcément lasser à la longue.  L'expression de ce
jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce
sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût.

Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un
cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort.

C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette,
moitié camion, s'avançait lentement.

- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus
passer sous tes fenêtres..."

Celle-ci ne passait pas.  Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur
le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant
notre porte, des signes au conducteur.  Sur leur gestes, la voiture
vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes.  Quatre bonshommes
en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un
casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie.

Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine
que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous
faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors.
Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter
l'escalier.  Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement
nerveux agiter son maxillaire inférieur.  Le timbre retentit.  Le
premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme
je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible
l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir
moi-même.  Ils entrèrent.  Il y avait la concierge, l'huissier, les
deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient
l'air de figurants.  L'huissier se présenta, il devait "parler à la
personne".

- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre
communication..."

Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au
débiteur.

- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière.
 Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se
tirer."

C'était un grand garçon, assez jeune et se sachant beau.  Ses vêtements
étaient d'une élégance fripée, mais recherchée tout de même.  L'eau
coulait de son parapluie sur le tapis.  Je le lui pris des mains, pour
le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-être.  Ce tabellion
m'agaçait.

- "Vous vous souciez des gages des créanciers, me dit-il, avec une
suave ironie... c'est bien."

Il était le plus fort, je n'avais rien à dire.  Je le précédais chez
Loute.

Elle le reçut debout, appuyée contre le mur et écouta sans broncher son
petit discours.  Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait
l'habitude; il récitait une leçon qu'il avait dû placer bien des fois,
dans des circonstances identiques et où alternaient savamment les mots
de la procédure et ceux de l'encouragement.  Parmi ces derniers, il y
en avait d'une méchanceté cruelle et d'une cuisante impertinence.  Il
disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou
de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos
meubles à l'hôtel des ventes".  Je t'avoue, que je baissais la tête
comme un coupable, sans arriver à comprendre cependant la faute que
j'avais commise.  J'aurais donné toute ma fortune pour pouvoir jeter à
la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait.

- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous
prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est nécessaire,
c'est-à-dire votre lit, vos couvertures, draps, édredons, etc., les
habits dont vous êtes couverte.  Je suis seul juge, vous pourrez mettre
sur vous tous les vêtements auxquels vous tenez.  Enfin il va sans dire
que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale
que le souvenir, par vous y attaché, vous resteront".

Loute n'avait pas répondu, comme il fallait donner des ordres pour
l'enlèvement, elle parla.  Elle était blême et sa gorge était si
contractée que le son de sa voix en était changé et les mots qu'elle
disait semblaient être dits par une autre.  Elle ne croyait pas encore
à ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier.

- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, très calmement; je me suis
arrangée avec le propriétaire, auquel j'ai écrit hier."

Et ce fut dit avec une telle autorité que l'huissier lui-même en fut
troublé; un instant il hésita.  Mais son trouble ne dura pas, il la
pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit
soudain compte, d'un coup elle tomba à genoux aux pieds de l'homme, les
mains crispées au pan de sa jaquette.

- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je
vous le promets, je vous le jure."

Je m'étais trompé, l'huissier n'était peut-être pas méchant au fond; il
la releva gentiment en disant:

"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne
fais qu'obéir.  Soyez sage, on tâchera de vous laisser pas mal de
choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme
les autres, vous verrez."

Il la fit s'asseoir, cependant que discrètement, du coin de l'oeil, il
disait à l'équipe des déménageurs: "Commencez".

Ils s'attaquèrent à l'autre pièce d'abord.  L'huissier me fit signe de
rester auprès d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire
de bruit, sur la pointe des pieds.  J'ai fait ce jour-là la réflexion
que les hommes ne sont pas tout de même si méchants qu'ils le disent.
Chez tous, même les plus sots, et même chez ceux qui font la plus
vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur.

Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui
supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les
couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups.
Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris
d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais.  Je restais
debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les
tons:

- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."

Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais
qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un
étranger, un spectateur qui ne participait en  rien à l'affaire.  Cette
sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement.

Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se
heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des
étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours
son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en
entendant arracher le treillage de vigne.  Qu'est-ce qu'on a bien pu en
retirer à la vente?

Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement,
sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à
voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette
pièce aussi.  Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.

En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras.  La pièce était nue,
vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de
l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés,
demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec
leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit
l'ancienne place des meubles.  Sur le parquet, au milieu, un tas
d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des
cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des
lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un
petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide
dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau
et les poissons rouges de l'aquarium.  Ce tas restait à Loute, comme
lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du
saisissant, presque tous ses vêtements:  c'était tout ce que la loi,
dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui
n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles.
L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il
n'y avait plus rien à saisir.  Quelle sale journée ce fut, mon pauvre
ami.

Loute s'était pourtant calmée un peu.  Dans un effort de volonté, elle
avait fait toute seule le tour de l'appartement.  Ce n'était déjà plus
le sien.  En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit:

- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."

Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais
matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais
souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce
singulier remerciement.  Un instant, j'eus l'idée de prendre mon
chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était
vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre
parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui
prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la
liste des créanciers poursuivants.  Je ne le voulus pas.

- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je
ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez
moi."

En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air
de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi
pour me faire répéter.

- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?

Je lui confirmais mon invitation.  Elle me demanda:

- "Jusqu'à quand?"

Je lui répondis:

-"Tant que tu voudras."

Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et
pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes.  Je sentis
que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient
guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur.

Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux
étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour
mieux comprendre l'impossible réalité.  Inconsciemment, de temps en
temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour
mieux se rendre compte de la solidité de son appui.

Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de
cette reconnaissance,  j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier,
au fond.  Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais
j'étais fier tout de même.

En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle.  Je
ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que
c'était à ce moment-là.  Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon
plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité,
que je me disais: nous verrons plus tard.  C'est vrai, mais aucun de
nos actes n'est absolu.  Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors
elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce
que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet
équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on
appelle un crime, tu comprends.  Loute le sentait bien, et je t'assure
que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans
un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien
appartement de son coeur.

Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes
où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain,
n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges.
Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras.  Nous ne nous
parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant
probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de
même.  En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si
elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée,
intimidée aussi.  Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je
voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me
gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive.  Le soir,
pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle
s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des
dépenses exagérées.  Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de
marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit
lointaine:

- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir."

En effet, c'était peut-être son bonheur.

Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à
cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur
une petite table à toile cirée.  Pendant le dîner, elle me demanda si
je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y
habiter.  Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me
donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait:

- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine.  On mangerait
à la maison, c'est meilleur marché.  C'est plus sain d'ailleurs."

Je savais bien ce que je faisais.  Pouvais-je faire autrement?  Peu de
jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de
la République que je n'ai plus quitté depuis.

Tu peux deviner ce que fut notre vie.  Je me suis retiré du milieu des
camarades.  Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et
j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital.  Je continuais mes
études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la
question s'est posée.  Je tentais d'abord de raconter des contes à ma
famille; je disais que je remplaçais mes maîtres.  Mais à la longue, il
a bien fallu qu'on sache.  Après plusieurs sommations, mon père m'a
écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il
ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait.  Mon frère et ma
belle-soeur m'ont tourné le dos.  Depuis, il n'y a pas bien longtemps,
on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre
temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir
comme ça nous a unis.  J'avais dû pour vivre abandonner les concours,
bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié.
Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.

Certainement être un paria est dur.  Je sais que j'en suis un, plus que
tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens,
d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des
habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que
j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte
jamais au nouveau milieu.  Sans le vouloir, on le heurte et il vous
heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera
jamais tout à fait.  Depuis la façon de mettre sa serviette à table,
jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et
stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous
vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on
ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser.

(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)

- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose,
l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout.  La
carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a
quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve
tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur
n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se
découvrir.  On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu
aussi bien compte que le jour de mon mariage.  Pour toi, ce souvenir
évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières,
peut-être une réception, puis une fuite.  Pour nous, ce fut autre
chose: nous sommes partis une après-midi  -- il pleuvait -- à pied sous
le même parapluie, la marie n'était pas loin.  Nous avons attendu notre
tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples.  Ils
étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux,
du moins, leurs parents les accompagnaient.  Un peu avant qu'on nous
appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il".

- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me
rendre service, vous, par exemple?"

Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les
règlements le lui interdisaient.  Sur ma prière, il demanda aux témoins
du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage --
de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.

- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents
n'ont pas pu venir..."

Pauvre brave homme!  Ce fut vite bâclé.  L'adjoint nous lut le texte
indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention;
nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions
dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles.  Loute était
pressée de rentrer à cause du petit.  Je rentrais avec elle.  Je ne te
dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa
maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me
suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être
vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même.
 Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de
sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins
possible affaire avec les hommes.  C'est trop compliqué et c'est trop
dur.  J'espère qu'il m'écoutera.

Nous avions quitté le café depuis un moment.  Nous sommes de nouveau
dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir
brillent les feux de la locomotive, il me dit:

- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela?


Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une
tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue.  Elle aperçoit mon ami et
lui fait un geste câlin de la main.  Comme je suis venu attendre mon
frère, je le cherche et finis par le rejoindre.

En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le
Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se
dirigent vers la barrière.  Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus
l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je
leur rapellerais?  De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me
demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de
brasserie, moi!



Boum.


I.


Boum avait huit ans.  Sa vie s'annonçait des plus heureuses.  Il avait
une maman toute jeune, très bonne et très gaie.  Son papa, ancien
officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au
demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être
sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications.  Comblé de
toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de
la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne.  Une débonnaire
"nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels
le bain et le savonnage tenaient une grande place.  Sa chambre avait
des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise
représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des
chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y
avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de
ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes  -- en
encombraient les tables et le parquet.  Boum était robuste et grand
pour son âge.  Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de
deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.

D'abord Boum était beau et attrayant.  Cet avantage lui assurait la
bienveillance de tous et une grande popularité.  Sur le chemin qui
menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les
boutiquières l'interpellaient à son passage:

- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.

Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure
ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les
sympathies:

- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.

Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il
pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe
qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.

Le deuxième de ses dons était une tante.  Elle s'appelait: Tante Line.
Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et
beaucoup de gens pensaient comme lui.  De grands yeux violets sous les
cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit
nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient
du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être
blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait
beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante
simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient
ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line.
 Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse
de vivre.  Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les
sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des
interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible
de ne pas être fixé.

Boum adorait Line et Line adorait Boum.  Avec personne il ne s'amusait
comme avec elle.  Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement
et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui
est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement.  Ils
prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et
causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient
l'anglais" comme disait Line.  Les sujets de leurs conversations
étaient inépuisables.  L'histoire fantastique du père de Line les
alimentait surtout.

Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme
français.  Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse
pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de
la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie
d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu
emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa
famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir
pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec
délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et
réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman
de Boum vivaient à l'aise maintenant.  Ebloui par le récit de ces
aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet
auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin
de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme
d'action.  Boum contemplait souvent la figure fine au front large et
volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse
et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet.
Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à
ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait
chercher à vous voir "à l'intérieur".  Boum était remué jusqu'au plus
profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui
comme un lien mystérieux.  Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son
histoire.  Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les
dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le
même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps
un détail nouveau.  Le mort les rapprochait.

Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer,
il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa
tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant
les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux
pour voir si sa tante avait ouvert les siens.  Quelquefois Line faisait
semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses
paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le
moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:

- Tante Line, tu ne dors pas.

Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui
mettant ses deux petits bras autour du cou.  Line le boulait sur
l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord,
puis protestait:

- Non, Tante Line, pas comme ça...  Parle-moi de grand-père!...

Elle commençait.

Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum
ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de
sa part de légères triches.

- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et
Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.

Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile
qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout
raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum
la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il
disait, profondément convaincu de toute son âme:

- Tu es gentille de me dire tout ça...  Je t'aime bien, moi, tante Line.

Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune
fille qui répondait pour le taquiner:

- Moi, je ne te déteste pas...

D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec
amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et
interrogeant sans cesse:

- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles?  Et cette petite glace,
pourquoi c'est faire?

Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché.
Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de
venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière
toute grande pour mieux la voir.  Elle lui apparaissait alors tout
éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient
dans l'éclat nacré de son cou.  Comment ne pas s'endormir heureux de
toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si
près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré
d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités.

Boum était heureux infiniment.  Aussi était-il bon et indulgent pour
les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait
pas admettre que les choses fussent insensibles.  De la sorte, il ne
battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer
son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou
pour les ralentir dans leur galop.

Boum se portait à merveille.  Il mangeait du meilleur appétit,
s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses
côtés.  Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un
rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent.

Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond,
l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:

- On le gâte trop... disaient-ils.

C'était parfaitement inexact.  Boum était trop heureux pour être le
moins du monde gâté ou insupportable.  Il était trop sensible pour
vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et
d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne
n'aurait songé à lui contester.

Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le
premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une
tante.  Elle avait douze ans et demi de plus que lui.  Ensuite ce
poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout.  A
force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute
la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins
d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne
pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à
l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela
faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.

Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se
promenade avec Miss Anny, sa nurse.  C'était une éventualité qui se
produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une
moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne
disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs,
regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de
temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil.  La scène
finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne
manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait
la sortie de table.  Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de
s'exécuter point par point.  Miss Anny emmena le délinquant, car tante
Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages.  Et Boum fit
sa promenade tout seul.

C'était un mauvais jour décidément.  Line et Boum s'étaient
mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas
l'amitié, la prouvent bien en tous cas.  Line donnait des objets
"vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois
quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au
contraire, un manche et une lame.  Boum donnait, la plupart du temps,
des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles
que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de
ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc.  Tous ces souvenirs étaient
garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on
les regardait de temps en temps.  Cette fois-là, pendant que la nurse
causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour
dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et
sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche
précédent.  Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une
fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses
pièces de la collection.  Malheureusement, quand on fut sur le départ,
Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum,
s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de
Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour
la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.

Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante
Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de
conserve qui devenait mirobolante dans son regret.  Mais détail
extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui
dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:

-  Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...

Tante Line pensait à autre chose.

Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes
profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son
élève qu'elle regrettait avoir giflé.

_On ne devrait faire aux enfants nulle peine..._



II.


Quelque chose changeait, en effet, dans la maison.  Dans l'arrangement
extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le
programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante.
Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues
peu à peu la règle.  On ne les signifiait plus à table.  Aucun lien
n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et
la qualité du travail du matin.  Boum avait eu beau d'abord réaliser
des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour
réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement.  Rien n'y
faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la
voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre
quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que
Line conduisait.  Aussi Boum ne s'appliquait-il plus.  Il était
éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du
temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très
mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement
aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus.  Les
punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient
comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de
réagir.

D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en
comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré
dans Line même.

Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine
comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour
les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à
comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure --
mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient
pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui
imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques
étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin
d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits.  C'était normal.
Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se
voir persécuter avec elle, un secret contentement.

Malheureusement, il n'en était rien.  Line n'en souffrait pas, et même
peut-être... en était-elle heureuse.  Comme elle avait changé!  En
apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa
chambre le soir, à le recevoir le matin.  Evidemment ils causaient
toujours, mais quelle différence!  D'abord Line commençait, comme les
autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait
spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit
index bien droit, en disant:

- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...

Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait;
plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de
ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu
laisser tomber.  Elle ne s'en apercevait même plus.  Il avait essayé de
la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des
trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte  -- il avait pensé aux
cadeaux.  Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant
qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne,
à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle
rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur,
qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en
avril.  Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres
présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être
d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de
feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait
constaté son absence.

Line pensait évidemment à autre chose.  Et détail aggravant, elle y
pensait volontiers.  Les changements de sa conduite se précisaient même
singulièrement.  Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple,
si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins
naturelle.  Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle
finissait sa toilette.  Le geste brusque avec lequel, après les avoir
brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par
une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver
d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats.  Le
choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant.
 Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait
au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste
d'amoureux, aux promenades faites en commun.  Line lui disait:

- Tu n'y connais rien...

et elle en prenait une autre.  Boum ne soufflait pas un mot, mais en
ressentait un gros chagrin.  Quand elle avait fini de mettre son
chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à
la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:

- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.

Toujours Boum répondait:

- Bien jolie, Tante Line.

et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de
son émotion.

C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du
monde, autant qu'avant, plus même peut-être.  Il lui faisait de tendres
reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé.  Dans le
fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance
l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette
injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la
battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les
rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout;
après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été
si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait
pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.

A quoi tout ce changement pouvait bien tenir?  Boum se le demandait
sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les
autres les plus invraisemblables hypothèses.  Son pauvre petit cerveau
travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa
santé même en étaient touchés.  Sa gaieté s'en allait de lui.  On
n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons
rires si semblables à des cris de petits oiseaux.  Il était moins
affable positivement.  Le rose de sa peau mate passait.  Ses yeux
brillaient moins vif.  A sa vivacité première succédaient une torpeur
presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute
heure du jour.  Il mangeait de mauvais appétit.  Le docteur, mandé par
sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du
biphosphate!  C'était peu comprendre son mal.

Boum cherchait toujours.

A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison.  Non pas
l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre
le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des
familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on
n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent.  C'était un
homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle
dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la
taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié!  Boum avait
entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait
apprendre par coeur pour ne pas les oublier.  Quand on parlait de lui
en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur
Claude.  Boum s'en était tenu là.

Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante
Line.  Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il
arrivait.  Que de fois même ces visites importunes étaient venues
troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la
douce intimité d'autrefois.  Quand Line voyait Monsieur Claude, elle
rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux.  Monsieur Claude envoyait
à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment.  Ces présents
irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur
dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain.  Une
fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que
Claude         avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille
de sa maman, des sous.

- Beaucoup de sous, avait-il dit.

Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait
faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre,
puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication,
mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que
malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa
pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.

Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son
après-midi à chercher des fleurs.  Et ainsi, à l'heure de rentrer,
quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges
et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe
de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et
rosées.  Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces
fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible.
Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à
sa condition de petit garçon.  Aussi après l'avoir considéré d'un air
de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui
aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.

Les choses allaient très vite d'ailleurs.  Il semblait que toute la
maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de
Claude.  Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le
petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus
la permission d'y pénétrer.  Il en avait bien envie pourtant; comme une
force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête.
Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté
-- o douleur! --  que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il
ne l'avait pas vue depuis six mois.  Le soir de ce jour-là, Boum avait
refusé son ordinaire baiser à sa tante.  Il s'était violemment retourné
la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il
entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui
répéter depuis quelque temps;

- Il est jaloux.

Il avait de la peine, tout simplement.

Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir
là:

- Demain je te dirai un gros secret.

Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre
illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation;
comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie,
c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.

En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne",
était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.

-  Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line
Vauquer de Conflans.

- Pourquoi? avait répondu Boum.

- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.

- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum.  On était bien, tous les
deux.

Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus
que les plus doux reproches ne changea rien.  Les choses étaient trop
avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois.  Elle
continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le
rencontrer en promenade, dans les visites et partout.  Et comme si le
monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les
parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver
leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents.  Ah, Boum la
regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins
ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les
porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant
d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec
l'autre, comme un _décrochez-moi-ça_ d'objets neufs.  Tous ces cadeaux
évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la
boîte.  A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les
autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour
lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre.  En recevant
ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui,
elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente
son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la
distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai
cheval.  En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur
la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux
et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux,
d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses
sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux
voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins.  L'autre est le monde
des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas
compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à
savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à
dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne
comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le
coeur...  Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu
fuir ce monde-là.  A sentir que des temps infinis le séparaient de
cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait
tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.



III.


... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de
l'autel Line en robe blanche à côté de _Lui_ Claude, le voleur de sa
joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens.
C'était comme l'apothéose de sa douleur.  Parce qu'il était trop
impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de
figurer dans la scène cruelle.  Miss Anny l'avait mené avant l'heure,
derrière un pilier de l'église.  Quelques personnes le reconnaissaient
et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant
la tête et en disant:

- B'jour Boum.

Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs.
 Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait.  Il était
très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes
battaient vite.

Un violon sanglotait la _Méditation de Thaïs_.  De jeunes couples
passaient entre les chaises pour la quête.  Boum attendait qu'on vint à
lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par
sa maman à cet effet.  Dans les frou-frous de soie, on entendait de
petites toux discrètes et pieusement étouffées.

Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte;
comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus
pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était.

Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant
qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre.  Elle
avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve
assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue.  Sans relever de
l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où
l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un
pauvre sourire indulgent et résigné.  Line, sans doute, allait lui
faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases
pour enfant.  Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes
les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à
genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête
de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage
tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.

Des yeux de Boum, deux larmes tombèrent, sans que son sourire cessât.
Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait,
de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line.  Dans sa pensée,
c'était un geste d'amour, en réalité presque un geste de pardon.

... Et pourtant peu après, Line s'en alla, avec Claude, pour un long
voyage.



IV.


Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu.  Boum était
malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines.  Sa figure
allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait
autrefois les moins intimes à l'embrasser.  Ses cheveux qui
s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se
collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches
de coton noir.  Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient
dans sa figure pâle aux lèvres exsangues.  Ses mains amaigries
s'amusaient très peu avec les jouets compliqués  qui gisaient sans vie
sur la soie bleue de l'édredon.

Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes
fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était
terminé en un délire qui avait duré cinq jours.  Tout le monde avait
cru qu'il devenait fou.  Sa crise avait coïncidé avec une poussée de
croissance.  Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le
temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans
sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un
frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que
tous avaient connu.

Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris.  Trois médecins
venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare
d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et
survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée
d'accidents méningés."  Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute
maintenant: c'était de Line que Boum souffrait.

Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières
auprès de son lit, cherchant à le distraire.  Son père avait perdu la
moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il
venait s'asseoir dans la chambre.  Presque tous les jours, il apportait
des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des
histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son
fils.  Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement
hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes
émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille.

Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et
restaient à causer près de la cheminée.  Boum entendait des bribes de
leurs conversations:

- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages
l'intéressent davantage.

- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles...

- Madame Unetelle est venue...  C'est agaçant, à la fin, ces gens qui
vous félicitent tout le temps de sa taille...

- J'ai reçu une lettre des Claude...

Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line.  Ce nom seul irritait le
père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère
défendait noblement les absents.

- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui
caractérise les diplomates...

Line n'était pas épargnée.

- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans,
c'est un comble.  Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...

- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas
rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...

Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le
rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les
larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient
tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.

Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux
promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa
petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre.  Qu'est-ce
qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir?
Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié.
Il en était sûr.  Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle
était bonne, il le savait bien.  Quelquefois, devant les récriminations
paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer.  Mais il se
ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent?  Saurait-il même?
Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts
pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais
casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à
l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et
l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.

Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum
n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la
rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule
était douleur.  Il savait que Line n'était pas responsable, que son
papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à
l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis
donné.  Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes,
à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes,
dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres
n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait.
Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du
grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans
cesse nécessaire de lutter.

C'était Boum qui avait raison.  La douleur n'est pas plus une personne
qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus
commode pour se plaindre et pour s'excuser.  En réalité elle est
quelque chose de bien différent.  Sans le comprendre, l'enfant s'en
rendait compte.  La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante,
elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les
sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que
l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme
découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie,
personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde
fait de son mieux.

C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des
enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude.  Le mari de Line ne
pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se
connaissaient même pas l'un l'autre auparavant.  Etant venu, Claude
avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la
seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui,
-- il l'avait prise, tout simplement.

Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait
qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant
ce Claude et qu'il n'y avait que Claude.  Que cet intrus n'eut pas agi
dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause
inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal.  S'il
n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter,
lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait
encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à
Boum comme autrefois.  Sans compter qu'aucune raison ne militait pour
faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être
heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer
toujours.

Toujours!  On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons,
cette idée là.  Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur,
pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune
appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des
réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec
l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de
Line, voilà tout.

Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait
singulièrement difficile.  Pendant de longs jours, Boum envisagea
d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude.  Mais il l'abandonnait
bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude
emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un
danger menaçant.  Alors l'autre solution se présenta radicale et
définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient
jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait
plus vivre.  Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui
avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le
savait: c'était ainsi.

... Les crises revinrent plus fréquentes.  Le terrible mal de tête ne
lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:

- Maman, j'ai bien mal...

La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos.  On avait dû allonger
l'arrière du bonnet à glace.

- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une
crinière... lui disait-on.

Avec de grosses larmes, le petit disait:

- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui
finissait à la tête...

Le spécialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs
moments cherchant, sans rien comprendre à cette recrudescence du mal
étrange, ému malgré l'aridité du problème, de cette douleur qu'il ne
pouvait dominer.

- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout.

- Si Monsieur, je vous aime bien répondait Boum, mais ça me fait mal,
très mal, toujours mal.

Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science",
-- comme celle de ses confrères -- n'allant pas au delà; il avait relu
tout ce qu'il savait déjà, avait essayé toute une gamme d'agents
physiques, d'injections, d'hydrothérapie.  Il avait pensé un instant au
retour de Line, puis rejeté cette proposition d'ailleurs difficilement
réalisable, craignant d'aggraver encore l'état de l'enfant.  Cet homme
bon revenait toujours à la conclusion qu'il fallait une diversion à
l'idée fixe, mais comment la trouver?  On avait beau chercher; le
résultat de tous les essais était que Boum semblait reconnaissant de
tant de peines.

- Merci Monsieur, j'ai encore mal...

Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre
grise maintenant.  Sous l'influence de la glace, Boum sentait la
douleur s'en aller.  Assise près de la fenêtre, d'une voix très douce,
l'infirmière, ainsi que l'avait prescrit le docteur après les crises,
lisait.  C'était une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le
petit malade écoutait et demandait des explications:

-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle...

La jeune fille se répandait en explications.  Elle reprenait le récit:
l'un des deux héros fidèle au roi ne pouvait pardonner à l'autre son
abandon politique.

- C'était un méchant, disait-elle, un traître; alors Murthos, le
fidèle, voulut se battre avec lui...

-Se battre à coup de poing, interrogeait Boum.

- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des épées et des
pistolets.

- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre.
Le méchant pouvait partir... loin, loin.

- Parce qu'il était loyal, il voulait se battre et non l'assassiner.
Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche à toucher
l'autre et à se défendre avec son arme.

- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle.

- Oui, Boum, c'est pourquoi il est très mal de se battre en duel...

- Ah! c'est mal, fit simplement Boum.

De la même voix, un peu monotone, l'infirmière poursuivit la lecture,
en jetant de temps à autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui
n'écoutait déjà plus.  Le récit continuait, les péripéties les plus
dramatiques se succédaient, la mère du bon héros venait sur le pré,
pour essayer d'arrêter les bretteurs, et se mettait à genoux tout en
essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orné de dentelle"...

Boum interrompit:

- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que
d'assassiner quand même, puisqu'il était loyal, le monsieur...

L'idée avait décidément frappé le malade, la jeune femme s'en aperçut.
Peut-être parce qu'elle était lasse de lire ou bien parce qu'elle ne
voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle répondit:

- Oui, c'est moins mal.

Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouvé
quelque détente dans quelque imaginaire vision.

Le soir, après le dîner familial, le père et la mère étaient, comme à
l'habitude, assis chacun d'un côté du lit.  Boum posa quelques
questions, toujours à propos de la lecture de l'après-midi.  Il avait
oublié l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore
maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou
seulement un peu mal...

Pour la première fois, depuis longtemps, le père riait un peu dans sa
moustache très brune; il donnait tous les développements désirés et
déclarait en principe:

-... Que le duel c'était très bien, à condition de se battre pour des
motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la
galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement,
loyalement...

Boum n'y était pas encore; pauvre petit, il tenait encore à la vie.

- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il?

- Oh oui, disait le père, après une petite hésitation, si l'on est
d'accord et que votre adversaire en porte une.  Mais ça n'est pas
l'usage...

- Ah! faisait Boum, intéressé.

Cette nuit là, il dormit mieux, plus calmement.  A quelques jours de
là, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et
pour les domestiques une bien grande joie.



V.

Les jours, dès lors, virent meilleurs.  A voir le petit reprendre tout
doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec
l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison.  Le médecin
lui-même était heureux.  Depuis longtemps, il connaissait le remède;
malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les
pharmacies.

- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela
intéresser le malade à une autre idée...

En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il
croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la
désespérance avait quitté son petit coeur.  Il croyait maintenant
pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un
crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement,
loyalement".

Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement
comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur
et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui.  Le père,
prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la
satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante.
Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même
son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette
tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils.  Peut-être
même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret
contentement.  La mère, plus prudente, après le premier moment de
bonheur, s'était un peu alarmée.  Qui sait, pensait-elle, si Boum,
après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas
retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa
raison et sa vie.  Le docteur avait eu beau donner toutes les
assurances.

- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant
l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part
d'inconnu et d'initiation.  Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce
travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation
se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre.
Nous passons la crise de croissance.

Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce
qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours
de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si
fantastique qu'elle lui parut.  Le duel restait lié dans sa pensée à
des surprises douloureuses.  Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait
de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses
saintes dont les modernes rencontres se réclament.  Elle la trouvait un
peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute
autre diversion au mal de son fils que celle-là.

Cependant Boum allait toujours mieux.  Ses névralgies avaient presque
disparu.  Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les
forces revenaient.

Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile
paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère.  Un
grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte.

Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua
d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans
l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui.  "Ses petits amis", il
passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant
il sentait l'isolement de son coeur désolé.  Ces constatations pourtant
ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa
résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des
forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa
race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de
sa vie.  Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces
d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer
selon les règles des principes admis.  A présent, il en était encore à
la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait
expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre.  Sans parler, il
s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir.

A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de
cueillir quelques fleurs.  Comme autrefois, il les ramassait
méthodiquement, avec une maladresse appliquée.  C'étaient toujours des
humbles fleurs des prairies publiques.  Aujourd'hui, à cause peut-être
de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il
estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait.

- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?

Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très
fort.

Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes
angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées,
était-elle émue aujourd'hui, tellement?

Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une
femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un
mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots
qu'on lui disait autrefois à lui-même:

- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...

Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine.
Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que
ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance
muette dont son coeur brisé avait tant besoin...

- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?

De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il
répondit:

- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...



VI.


Boum était presque guéri.  Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec
tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le
passé.  Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas
et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne
n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade.  Comme le
souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait
plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir,
ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans
l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie.
L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.

Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde
lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze.  Son
corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite,
gardait encore un peu de sa grâce passée.  On ne retrouvait dans sa
figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils
mordorés dont le regard limpide et profond attirait.  En lui, une
certaine gravité surprenante frappait surtout.  De l'ancien Boum, de sa
vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très
douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le
distinguait encore des autres enfants.  A le voir, attentif,
complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié:
en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de
la révélation, il était décidé à se battre avec Claude.  Tout au plus
avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les
premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre.  Il faisait
cette offrande généreusement  parce que sa nature était aventureuse,
parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et
aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.

- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.

Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame
le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la
question:

- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...

- Ah, c'est vrai, tu veux toujours...  Puis ça te fera le plus grand
bien...

Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble
du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche,
Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes
de Paris.  A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne
venaient pas encore.  Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle
rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait
à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des _8_
entrelacés.  Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs
d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les
"Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon,
lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait
son café au lait.  Boum lui trouva en même temps l'air terrible et
l'air d'un marchand de jouets.  Il l'entendait parler sec, sans finir
ses phrases, toujours sur un ton de commandement:

- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la
planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les
prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre
d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le
lire.

Le Prévôt appelé prit les mesures du futur "membre" -- c'était sa femme
qui confectionnait les tenues.  Dans cinq jours, quand Boum
reviendrait: le masque, les sandales, les petites épées, tout serait là.

En les accompagnant, fidèle au rite, le maître éprouva le besoin de
dire:

- Nous allons le soumettre au ballottage.

C'était une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle à
son entreprise.

Dans la rue, Boum ayant demandé des explications sur ce dernier mot,
son père pensant autre chose répondit:

- Ce sont des bêtises.

Boum fut admis sans opposition.

Au jour fixé, il venait costumé en petit bretteur, le visage dans sa
cage à mouche, debout mal à l'aise sur cette planche qui lui paraissait
haute et de laquelle il avait peur de tomber.  Le maître prodiguait son
enseignement, donnant des exemples, répétant ses phrases comme s'il
récitait une leçon.  Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux,
s'appliquant de toute son âme à bien faire, mais bientôt rompu dans
tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on
pouvait jamais arriver dans la réalité à se battre, à se toucher, à se
défendre et à faire quoique ce soit.  Effrayé, il pensait que,
peut-être, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait
jamais, bien que le maître flatté de son attention y allait de temps en
temps d'un encouragement.

- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des
dispositions, vous arriverez...

Le soir, moulu par la courbature, il eut une défaillance en pensant que
cette solution aussi serait très longue.  Pour arriver à savoir faire,
en somme, il faudrait être grand et c'était justement de ne l'être pas
qu'il souffrait...  Le jour suivant, il retourna pourtant à la leçon,
parce qu'il n'était pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il
recommençait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et
tirez", etc.

Très lentement, il sentit lui-même ses progrès.  Il se fatiguait moins
maintenant sur cette planche où il se tenait mieux, assis sur les
jarrets, sans perdre ce que le prévôt facétieux ne se laissait pas
d'appeler: "les petits équilibres".

Mettant à part l'escrime, la salle ne l'intéressait pas.  De rares
clients venaient à son heure et cependant, il y avait dans ces murs
comme un air de susceptibilités factices et de points d'honneur idiots
se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui
l'écoeurait.  Boum avait son idée, il était venu dans un but très
précis.  Sa bonté profonde s'alarmait à la pensée de querelles
cherchées, que sa mentalité sérieuse lui faisait trouver inutiles.
Aussi à part les indispensables formules de politesse, il parlait peu.
Pendant les poses, il s'asseyait à l'écart sur la banquette de velours
rouge, et continuait à s'instruire en regardant.

Cependant, il s'était fait un ami.  C'était un monsieur grisonnant,
légèrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un très bon sourire.  En
le montrant, le prévôt avait dit à Boum:

- C'est Laferrière, vous savez celui qui fait des pièces, un rigolo.

Avec plus de cérémonie, le maître avait, selon l'usage, présenté son
jeune élève:

-... A Monsieur le Comte de Laferrière, de l'Académie Française.

Boum avait tendu sa petite main.

Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demandé:

- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes?

Boum avait répondu:

- C'est difficile.

- Comme tous les arts, répliqua le Monsieur; il n'y a que la critique
qui soit aisée.  Vous ne voulez pas devenir critique, j'espère, comme
M. Doumic?

- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien
saisi.

- Officier ou maître d'armes, interrogea encore le Monsieur.

- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve
ces deux perspectives folles et extravagantes.

- Que voulez-vous être alors?

- Je veux être comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux
savoir faire des armes.

Peut-être cette réponse aurait-elle laissé indifférent plus d'un
habitué de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, été frappé
par l'apparente incohérence de ces deux volontés.  Chez Laferrière,
l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrêter.

- C'est étrange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention
du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un
aussi grave sujet, et il ajouta: Nos goûts ne sont pas tout à fait
pareils.  Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout
envie de me marier... parce que je suis marié, comprenez-vous.

Boum sourit.  De cette conversation commença leur sympathie.  Par la
suite, Laferrière, rassasié, relativement jeune, de toutes les joies et
de tous les honneurs, trouvait une douceur particulière à retrouver,
chaque matin, le petit coeur honnête et frais dans lequel il sentait le
mystère.  Boum avait retrouvé en lui une camaraderie qu'il n'avait
jamais connue chez Line: son nouvel ami l'écoutait sérieusement.  Cela
ne les empêchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire;
l'académicien savait des histoires impayables que le prévôt, en
s'appuyant sur la courbe de son épée, écoutait la bouche ouverte.

Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils étaient tous
deux curieux et adaptables, naïfs sans être bêtes et d'une générosité
spéciale qui voulait le bien de tous les êtres y compris pour chacun
d'eux celui de sa petite personne.  Aussi se comprenaient-ils à
merveille.  Boum sentait les jours où son ami n'était pas en train et
les jours où il était en veine d'expansion.  Laferrière avait saisi une
fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas être traité en bébé; son
degré de développement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne
se développeraient plus.

Et puis, pour les raisons différentes, les gens de la salle les
ennuyaient tous deux.  Boum, parce qu'il était le seul enfant, se
sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de
mentalités toujours pareilles à cette collection d'oisifs croyant être
le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu
la moindre répercussion.  Ils se lièrent rapidement.  Quelquefois, ils
sortaient ensemble.  Par les belles journées, Laferrière allait
volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long
du chemin, des sujets les plus divers.

Ils saluaient une masse de gens.  On plaisantait le grand homme sur son
petit ami.

- Mais c'est un fils donné par la nature, avait dit un Monsieur qui
marchait au côté d'une jolie blonde.

- C'est idiot, avait répliqué Laferrière, puisque c'est un frère aîné.

Cette façon de présenter Boum comme un petit sage auquel on demande des
avis n'était pas qu'une simple plaisanterie.  En réalité l'auteur
parisien était un grand enfant.  Les bonheurs de l'existence l'avaient
conservé jeune; il était réservé.

Laferrière s'était tellement mis à sa portée, qu'il finissait par le
prendre au sérieux, solliciter ses conseils, et lui faire même des
confidences que beaucoup auraient trouvé anachroniques et prématurées.

Boum gardait à la maison un complet silence sur ces affaires de son ami
qu'il estimait être d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'être
saisis par ses parents.  En particulier, il était souvent question dans
ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame
qui jouait ses pièces et dont il vantait, sans cesse, les perfections.
Il l'appelait: Dora.

Un jour, -- ils étaient déjà de vieux amis -- au sortir de la salle,
comme il pleuvait, Laferrière proposa d'emmener Boum dans son
automobile.  En chemin, il lui dit:

- Si nous allions chez Dora?

Boum, sans savoir pourquoi, hésita le quart d'une seconde, puis accepta.

L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrêta familièrement devant un
grand immeuble de la rive gauche, près du pont de l'Alma.

Au sortir de l'ascenseur, au troisième, Laferrière ouvrit la porte
d'entrée avec une petite clef qu'il sortit de sa poche.

- Comment, c'est toi chéri, fit une voix très douce.

- C'est nous, répondit l'ami de Boum.

Cette réponse excita sans doute la curiosité de la maîtresse de céans,
elle sortit à leur rencontre précipitamment.  Elle avait dû entendre
parler de Boum, parce que tout de suite, sans présentation, elle
l'accueillit gentiment dans un bon rire:

- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir.

Boum, en petit garçon bien élevé, s'inclina et baisa la main qu'elle
lui tendit, selon les formes les plus respectueuses.

Quand ils se furent installés dans le petit salon où elle les avait
introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit
à moitié étendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur
un tapis sombre, une fourrure blanche très souple et deux gros coussins
vert-bleu.  En vérité, elle était jolie, ses cheveux lui faisaient
comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents éblouissantes
riaient d'un rire perlé spécial qui paraissait toujours partir d'une
scène.  Elle faisait une masse de frais à Boum, à la fois amusée,
flattée et un peu gênée par la présence insolite d'un enfant.

Boum répondait poliment à toutes les questions.  Toujours très sobre de
détails sur ses propres affaires, il écoutait tranquillement tant qu'il
était question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui
parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement
étonnés.

Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de
son amitié avec celui qui l'amenait.  Le ton de la conversation aurait
été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été
quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui
passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à
apprendre par coeur tout un livre".

Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation.  Evidemment,
pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa
maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience
honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort
dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne.  Ces deux
amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain
plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait
altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il
entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas,
surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait
dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de
consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant
voulu voir persister longtemps.

Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé.

- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière.

Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser
avec elle.

Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea
de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler
quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de
convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il
écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny.  Cette
visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui
avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il
lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique.
Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son
grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des
hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une
réserve discrète.  En telle manière qu'à ce moment, quand son ami
l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui
n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était
l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de
Line à Laferrière.  Après la visite chez Dora, il prit la résolution de
tout lui raconter.  L'occasion vint.

Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure
dans l'auto découverte vers Saint-Germain.  Laferrière ayant fait peu
de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé
pour ce jour-là l'enfant à déjeuner.  Maintenant ils allaient au
rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté.  A la sortie du
Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait
l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent
regardé autrefois avec Line.  Dans le fond de son âme, il
s'attendrissait.  Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur
conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda:

- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?

Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il
avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est
nécessaire... je ne veux pas grossir...".

- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça.  Vous ne voulez pas vous
battre.

- Oh, fit Laferrière, quand je peux éviter, j'aime autant.

- Moi, répliqua gravement Boum, je veux me battre, mais sérieusement,
_à mort_, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment.

L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intéressé:

- Non, dit-il, c'est vrai?  Toi?  Qu'est-ce?  Qu'est-ce qu'on t'a fait?

Très posément, regardant par terre, Boum répondit:

- Il m'a fait un immense chagrin.  Peut-être le connaissez-vous, c'est
Monsieur Claude Vauquer de Conflans.

- Conflans, le diplomate? fit Laferrière, c'est un imbécile!

- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait à
cette appréciation, c'est lui.  Je veux qu'il meure.

- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum.

- Voilà, expliqua l'enfant.  J'avais une tante, mais une toute petite
tante, la soeur de ma maman.  Nous étions très, très bien ensemble,
tout le temps ensemble et je l'aimais... tant.

Boum disait ce mot tout bas, très ému, baissant encore davantage sa
tête brune.  Laferrière sentit le petit drame et n'interrompit pas.

- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus
encore parce que vous, vous êtes grand, et moi je ne suis qu'un petit
garçon  et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez...  C'était
Tante Line...

Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit:

- Il me l'a prise...

Ému aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps,
puis demanda:

- Comment te l'a-t-il prise?

- Il l'a épousée, puis ils sont partis.

- C'est sa femme, remarqua Laferrière, elle est bien jolie en effet, je
l'ai aperçue le jour de son mariage.

- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est
qu'avant de partir, il l'avait changée, tellement.  Vous ne l'auriez
pas reconnue.  Avant elle était douce, elle écoutait comme vous, nous
sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon
grand-père qui était parti tout petit en Amérique, elle avait une
petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; après, quand
Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enfermés
dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui --
et l'enfant précisait en remuant son index en l'air -- il faisait
exprès, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se
moquait de moi.

Profondément touché, mais voulant savoir, Laferrière interrogea:

- Mais tu n'as pas parlé à ta tante?  Tu ne lui as pas demandé pourquoi
elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre.

- Souvent, répliqua Boum, j'ai essayé; j'ai dit tout ce que j'ai pu,
mais quand on est petit, vous savez, on ne vous écoute pas, et puis, on
ne sait pas ce qu'il faut dire...

- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas...

Et sur cette réflexion, quelques instants passèrent sans qu'ils se
dirent un seul mot.  De chaque côté de la voiture, le paysage défilait
rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir
la campagne véritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons
ne se touchaient plus et le fleuve, délivré de ses quais, coulait plus
librement dans la lumière crue entre ses berges de prairie.

Laferrière était bouleversé par le récit de cette tragédie.  Les faits,
en eux-mêmes, étaient très simples, en somme, si naturels: le petit
aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer à tous les âges, qui sait même
si à l'âge de Boum on n'aimait pas mieux, plus âprement, plus
exclusivement et plus sérieusement aussi?  A travers le cortège fané de
ses propres amours, il cherchait à retrouver le souvenir de ses
premiers élans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose,
sa pensée et son coeur...  Et pourtant il demeurait désemparé devant
cette détresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses
et qui gardait encore assez de foi pour aimer éperdument une petite
femme quelconque "qui jouait ses pièces".  Il était confondu parce que
de cette histoire très simple résultait cette situation anormale, parce
que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation
sans dénouement, une maladie sans remède.  Un seul instant, il fut sur
le point de dire à Boum:  "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne
te désole pas, tu verras que la vie peut guérir aussi".  Mais, ce même
homme qui n'avait pas hésité à mener l'enfant chez une femme un peu à
côté, se refusa à tenir la petite âme, même pour la consoler.  Il dit
simplement:

- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum?

- Je sais bien, dit le petit très simplement, mais puisqu'il n'y a pas
d'autre moyen...

C'était bien la logique que craignait Laferrière.  Sans doute, il
savait que le projet de Boum ne se réaliserait pas, que quelque chose
viendrait sûrement se mettre en travers, qu'on rirait.  Mais toutes les
désillusions et toutes les déceptions que cette mise au point
comportait, firent mal à son égoïsme généreux; comme un grand enfant
qu'il était lui aussi, il laissa partir l'expression de son dépit:

- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu raconté cette histoire?

Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore très bien la
différence de l'amour et de l'amitié, répondit très naturellement aussi:

- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...

- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en
prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.

Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre
malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les
attendait sur la terrasse, assise devant une table servie.  Elle avait
dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette
heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue
main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle
avait noué ses gants.

- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa:
ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la
grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:

- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne
sommes pas venus une minute trop tôt...

Pas fâchée, elle le remercia des yeux.

Ils mangèrent.  Laferrière, préoccupé, parlait peu.  Dora lui trouvait
cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce.  Bonne
fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait.  Elle faisait

des frais à Boum pour l'amuser.  Dans la ville qui tenait toute à leurs
pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui
indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du
Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière.  Le
petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et
jouissait de leur semblable beauté.  Il pensait sans aucun sentiment de
jalousie au bonheur de son grand ami.  A l'encontre de ses affaires
sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées.  Dora et
Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum,
et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui
gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et
qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur.
Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement
plus facile d'être heureux quand on est grand.  Enfin, un jour viendra
peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout
son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité
et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité.

Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés
assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en
le regardant de très près:

- Eh bien, ça se dessine ton idée?  As-tu un rôle pour moi?

En secouant les miettes de son gilet, il répondit pour n'être entendu
que par elle:

- Je pense à mieux que le théâtre, petit, à la vie, personne ne s'en
doute, c'est bien plus émouvant...



VII


A une petite fête intime de la salle, pour la première fois, Boum se
produisait en public.  Les spectateurs étaient peu nombreux; il n'y
avait guère, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de
représentants notoires de la presse sportive, gens faméliques et
prétentieux.  Le jardin avait reçu une décoration de petit _14
juillet_, avec drapeaux et lampions.  Devant la piste de combat,
quelques fauteuils et les banquettes rouges étaient sorties.  Au fond,
entre les arbres, devant un maître d'hôtel à favoris, une table nappée
supportait des sandwichs, des gâteaux, des fleurs et une rangée de
coupes à moitié pleines de très mauvais Champagne.

Une dizaine de tireurs étaient inscrits et devaient faire assaut "à la
première touche".

Boum était considéré par la salle entière comme "une fine lame"; il
l'était vraiment.  Le maître, qui avait l'intelligence de son art,
avait compris les premiers jours que l'enfant _ferait_ parce qu'il
voulait faire; et alors, il l'avait poussé, sa jeunesse et sa débilité
étant un obstacle aux travaux brutaux de l'épée, vers le jeu délicat du
fleuret.  Boum, qui en était alors à sa deuxième année de salle, se
servait maintenant d'une épée triangulaire et à coquille, comme celle
des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait
peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqûre
vers les mains, les genoux ou la tête; à l'encontre, elle tournait
follement tout le long de la lame adverse, très rapide dans tous les
sens, avec des arrêts brusques qui étaient des menaces, toujours en
mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement française,
s'épanouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touché.

Il fit, ce jour-là, d'assez jolis assauts, Laferrière qui n'aimait pas
d'ordinaire ce genre de réunions était venu pour voir son petit
camarade.  Tout en applaudissant à ses jolis coups, il était inquiet
parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce résultat.  Le
corps des chroniqueurs louaient sans réserve: découvrir un talent
inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum était
joli à voir.  Son vêtement blanc moulait ses formes gracieuses et
proportionnées: l'exercice l'avait considérablement renforcé et
assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, à
l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se déployant dans une attaque
en un geste large, ou bien modeste après la victoire, son casque et son
épée dans la main gauche, la tête un peu basse venant remercier
l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chétif et mal
poussé qu'il avait été après sa maladie.  Il était presque alors un de
ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un
secret désir:

- Il est gentil.

Après qu'il eut fait sept assauts, le maître le proclama quatrième avec
trois touches, ce qui constituait, eu égard surtout à la qualité des
autres tireurs, un assez joli succès.

Laferrière et lui ne restèrent pas après la séance.  Ils remontèrent un
instant à pied le boulevard.

Comme à l'habitude, ils causèrent.  Laferrière avait raconté à Boum,
quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pièce.  Maintenant il
le mettait au courant des modifications projetées.  Boum était partisan
des dénouements heureux.  Il se passionnait en général pour les
péripéties de ces personnages de rêve qui lui étaient devenus
familiers; il les considérait comme des êtres vivants qu'il aimait.  Ce
jour-là, il parlait peu.  Laferrière, qui se rendait parfaitement
compte de l'état d'âme de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en
apercevoir.

Quand ils furent arrivés devant l'hôtel de la rue Pergolèse, Boum
tendit sa main:

- Au revoir, Monsieur, fit-il.  Je vais rester quelque temps loin de
vous.  Nous allons à la campagne pour trois semaines...  C'est là que
ma tante et son mari viendront nous retrouver.  Je la reverrai...
Après, j'aurai besoin de vous.  Je n'ai que vous dans cette affaire.

Dans un demi-sourire, Laferrière répondit:

- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce
pas?

- Je le sais, dit Boum en le regardant sérieusement.  Au revoir.



VIII


Dans son cabinet de travail, grande pièce encombrée, assombrie par les
tentures et les cuirs de Cordoue malgré la grande baie vitrée qui
donnait sur le parc de la Muette, Laferrière, assis à sa table, venait
de recevoir son courrier du matin.  L'heure des lettres était, pour sa
nature heureuse, une heure bénie.  Un grand nombre d'inconnus lui
écrivaient.  Il goûtait une volupté particulière... à l'ouverture
brusque de cette porte sur l'intimité du monde extérieur.  Des femmes
lui faisaient des déclarations passionnées, des amis sincères lui
donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manière d'acheter
du vin, d'écrire des pièces, de placer sa fortune, de combattre
l'alcoolisme et combien d'autres choses encore.  Après avoir mélangé
les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son
domestique qui, habitué à cette fantaisie, s'en acquittait maintenant
avec un grand sérieux.  L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre,
d'un bout à l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le
dérangeât.

Ce matin, contrairement à l'usage, le domestique revint:

- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite.

- De si bon matin? fit Laferrière.  Qu'il monte.

Il pensa que ce devait être pour l'importante histoire du duel, et
cette perspective l'ennuya.  Un jour il faudrait bien, après tout,
mettre fin à cette plaisanterie.

Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer.  Pauvre petit,
qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonné?

Boum fit une entrée inattendue.  A peine eut-il ouvert la porte qu'il
courut vers Laferrière, tomba assis par terre devant lui, et câlinement
mettant sa tête sur les genoux de son ami, il se mit à sangloter sans
pouvoir dire un seul mot.

Laferrière, ému, ne savait que dire.

- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as...
dis-moi... explique.

L'enfant pleurait toujours.  L'homme, désolé par ce chagrin, finit par
grossir la voix et dire presque rudement:
- Assez, Boum, je te défends de pleurer ainsi.

L'effet de ce changement de ton opéra.  Boum n'était pas habitué à
s'entendre parler ainsi par celui qui était le confident de son coeur.
Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux.

Laferrière en profita pour le relever.  Il l'entraîna vers un divan un
peu surélevé auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air
de trône.  Il força l'enfant à s'asseoir près de lui.

Boum, parla longuement.

Il était parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu
pendant dix longues journées qu'Elle revînt.  Elle était revenue.

-... Mais, fit-il, elle est toute changée... d'abord elle n'est plus du
tout jolie.  Elle a un gros ventre.  Elle n'est plus gentille.  Elle
rit tout le temps de moi, ne m'a même jamais parlé seul une fois.  Elle
est aussi sévère pour moi que M. Claude et reproche à maman de ne pas
bien m'élever.  Elle m'a dit, parce que j'ai regardé dans un paquet
qu'on apportait, que j'étais curieux comme une vieille chouette --
c'était des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour
ne pas payer l'octroi --.  Et puis, quoique Tante Line soit grande,
elle s'occupe toute la journée de petits bonnets, de petites robes, et
de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a
toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais à
la poupée, mais tout le temps avec moi...  A cause de tout ça, je me
suis aperçu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus.  Alors je suis
très malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien.

Et il se remit à pleurer doucement.

- C'est pour ça, fit Laferrière, que tu pleures! mais mon pauvre Boum,
ces choses-là arrivent tous les jours.

- C'est cependant malheureux, répliqua Boum.

- Voyons, voyons... fil Laferrière... tu étais séparé d'une femme que
tu croyais aimer, je te plaignais.  Maintenant, tu en es toujours
séparé, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te réjouir.

- Peut-être! fit le petit, plus navré de n'être pas compris.

Les larmes coulaient lentement de ses yeux.  Il ajouta:

- Cependant je suis triste... très triste.

- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lança Laferrière... tu n'es pas
raisonnable.

- Mais non, dit Boum.  Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus
du tout.  Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, ça m'est égal.  Voyez,
à présent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec
moi seul: et bien je ne voudrais plus.  Je vous l'ai dit: je ne veux
plus rien.  Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin.  Je suis
bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais...
comprenez-vous?...  Je ne peux pas expliquer.

Et pour rendre sa pensée, le petit agitait ses deux mains devant son
ami en le regardant de ses yeux mouillés.

- Boum, fit Laferrière, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse.
 Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es
trop jeune pour saisir.  Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans
comprendre.  Ne pense plus à Tante Line.  Vis des joies de ton âge, je
t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie,
cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que
tu n'as pas trouvé.  Sache attendre.  Je t'assure, c'est bête de
souffrir.  Regarde par la fenêtre, c'est le matin, peut-être
aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus
chaud, il y aurait plus de lumière dans les arbres, par terre les
ombres seraient plus noires... et pourtant notre désir commun ne change
rien, le matin reste le matin.  C'est déjà beaucoup, crois-moi, de
savoir que midi viendra.

Boum écoutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais
trouvant quand même aux paroles qu'il entendait comme une sorte de
vertu bienfaisante.

Encouragé, Laferrière continuait:

- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal.

Boum fit signe que non.

- Si, reprit l'homme, quand tu es tombé sur te genoux, tu t'es écorché.
 C'était un mauvais moment, tu as dû pleurer certainement.  Cependant
le mal a passé, ton genou s'est guéri.  Regarde, on ne voit plus rien
du tout.

Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant.

- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus guérir
maintenant.

- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un
jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je
ne veux pas te dire.  Mais crois-moi, attends.

Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère.
Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains,
essaya de comprendre.  Laferrière le laissa méditer.  Mais Boum renonça
vite à chercher:

- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison.  Je
ne sais pas tout.  Un jour je saurai.  D'ici là, j'en veux à tous ceux
qui m'ont fait mal.  (Et pour la première fois, sa figure d'enfant
devenait mauvaise.)  Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder
personne.  Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me
battre en duel.  Ce n'est décidément pas la manière.  Plus tard, je ne
sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...

Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui
tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec
tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont
Laferrière resta médusé.  Sa figure d'enfant avait eu soudain une
expression de cruauté méchante.  A voir ce Boum, qui avait toujours été
si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui
aurait eu un sens humain de la cruauté.



IX


Des années passèrent.  Boum, suivant à la lettre les conseils de son
vieil ami, l'avait complètement délaissé.  Cancre dans ses diverses
classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses
condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une
seule amitié.  Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les
maîtres le tenaient pour un mauvais élève.  Assez intelligent, il avait
un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs
auxquels aspiraient ceux de son âge.  Il était d'un égoïsme parfait.
Il savait devoir être riche.  Il affectait en toute circonstance, un
scepticisme déplacé et passablement agaçant.  C'est ainsi qu'il
atteignit l'âge d'homme.

Maintenant il a vingt-quatre ans.  Physiquement c'est un beau gars.
Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est
élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans
le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé
et de vieux.

Boum s'est amusé.  Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas
reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes
hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite.  Il
n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même;
ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient
toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il
évoluait.  Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être
supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas".


Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une
croisière.  Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa
situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le
"beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de
l'Atlantique, "les belles de la cité".

A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très
blonde.  Il s'en était amusé comme de toutes les femmes.  Mais la
petite n'avait pas su jouer tout le temps.  Une nuit, en Méditerranée,
en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la
porte de sa cabine, à l'arrière du bateau.  Tout le monde était couché.
 Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique
de tous les bleus que des yeux virent jamais.  Au fond, les îles bleu
sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur
laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier.  La
jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche.  Elle se tenait
presque droite sur un fauteuil de pont.  Boum était vautré sur un
paquet de cordages.  Ils parlèrent longtemps.  A la fin, elle lui avait
dit:

- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous êtes
méchant, mais je sais que ce n'est point vrai.  Je vous ai vu longtemps
et je vous aime.  Sans vous, la vie me paraît inutile...  Je n'ai pas
besoin de ce pour quoi l'on vous admire...  Je vous laisserai libre, je
serai si tendre, si effacée, petit à petit vous verrez...  Je vous
assure que je vous aime éperdument.

En entendant ces paroles, Boum était parti d'un grand éclat de rire.
Et la jeune fille l'avait quitté en pleurant.

Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir
exprimer sa tendresse, un après-midi, au polo, Boum fit la joie de son
entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui écrivait:

... J'ai essayé, je ne peux pas sans vous.  Je serai votre maîtresse si
vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime.

On avait beaucoup ri.

Il y avait longtemps que Boum était devenu un mufle, parce que, depuis
longtemps, il ne croyait plus à l'amour.



Table des matières

Plutarque.
La carrière d'Arsay-Lancourt.
La saisie.
Boum.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoires grises" ***

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