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Title: Nouveaux mystères et aventures
Author: Doyle, Arthur Conan, 1859-1930
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nouveaux mystères et aventures" ***

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Arthur Conan Doyle

NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES
(1910)


Table des matières

NOTRE DAME DE LA MORT

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII

LES OS

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X

LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII

NOTRE CAGNOTTE DU DERBY

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII

LE RÉCIT DE L’AMÉRICAIN

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI



NOTRE DAME DE LA MORT



Chapitre I


Mon existence a été accidentée et la destinée y a fait entrer maintes
aventures peu ordinaires. Mais parmi ces incidents, il en est un d’une
étrangeté telle que, quand je passe en revue ma vie, tous les autres
deviennent insignifiants.

Celui-là surgit au-dessus des brouillards d’autrefois avec un aspect
sonore et fantastique, en jetant son ombre sur les années dépourvues
d’événements qui le précédèrent et le suivirent.

Cette histoire-là, je ne l’ai pas souvent racontée.

Bien petit est le nombre de ceux qui l’ont entendue de ma propre bouche
et c’étaient des gens qui me connaissaient bien.

De temps à autre ils m’ont demandé de faire ce récit devant une réunion
d’amis, mais je m’y suis constamment refusé, car je n’ambitionne pas le
moine du monde la réputation d’un Munchausen amateur.

Pourtant, j’ai déféré jusqu’à un certain point à leur désir en mettant
par écrit cet exposé des faits qui se rattachent à ma visite à
Dunkelthwaite.

Voici la première lettre que m’écrivit John Thurston.

Elle est datée d’avril 1862.

Je la prends dans mon bureau et la copie textuellement:

«Mon cher Lawrence.

«Si vous saviez à quel point je suis dans la solitude et l’ennui, je
suis certain que vous auriez pitié de moi et que vous viendrez partager
mon isolement.

«Souvent vous avez vaguement promis de visiter Dunkelthwaite et de venir
jeter un coup d’œil sur les landes du Yorkshire. Quel moment serait plus
favorable qu’aujourd’hui pour votre voyage?

«Certes, je sais que vous êtes accablé de besogne, mais comme en ce
moment vous n’avez pas de cours à suivre, vous seriez tout aussi à votre
aise pour étudier que vous l’êtes dans Bakerstreet.

«Emballez donc vos livres comme un bon garçon que vous êtes et arrivez.

«Nous avons une chambrette bien confortable pourvue d’un bureau et d’un
fauteuil qui sont juste ce qu’il vous faut pour travailler.

«Faites-moi savoir quand nous pourrons vous attendre.

«En vous disant que je suis seul, je n’entends point dire par là qu’il
n’y ait personne chez moi. Au contraire, nous formons une maisonnée
assez nombreuse.

«Tout d’abord, naturellement, comptons mon pauvre oncle Jérémie, bavard
et maniaque, qui va et vient en chaussons de lisière, et compose, selon
son habitude, de mauvais vers à n’en plus finir.

«Je crois vous avoir fait connaître ce dernier trait de son caractère la
dernière fois que nous nous nous sommes vus.

«Cela en est arrivé à un tel degré qu’il a un secrétaire dont la tache
se réduit à copier et conserver ces épanchements.

«Cet individu, qui se nomme Copperthorne, est devenu aussi indispensable
au vieux que sa marotte ou son Dictionnaire universel des Rimes.

«Je n’irai point jusqu’à dire que je m’inquiète de lui, mais j’ai
toujours partagé le préjugé de César contre les gens maigres, et
pourtant, si nous en croyons les médailles, le petit Jules faisait
évidemment partie de cette catégorie.

«En outre, nous avons les deux enfants de notre oncle Samuel, qui ont
été adoptés par Jérémie--il y en a eu trois, mais l’un d’eux a suivi
la voie de toute chair--et une gouvernante, une brune à l’air
distingué, qui a du sang hindou dans les veines.

«Outre ces personnes, il y a trois servantes et le vieux groom.

«Vous voyez par là que nous formons un petit univers dans notre coin
écarté.

«Ce qui n’empêche, mon cher Hugh, que je meurs d’envie de voir une
figure sympathique et d’avoir un compagnon agréable.

«Comme je donne à fond dans la chimie, je ne vous dérangerai pas dans
vos études. Répondez par le retour du courrier à votre solitaire ami.

«John H. Thurston.»

À l’époque où je reçus cette lettre, j’habitais Londres et je
travaillais ferme en vue de l’examen final qui devait me donner le droit
d’exercer la médecine.

Thurston et moi, nous avions été amis intimes à Cambridge, avant que
j’eusse commencé l’étude de la médecine et j’avais grand désir de le
revoir.

D’autre part, je craignais un peu que, malgré ses assertions, mes études
n’eussent à souffrir de ce déplacement.

Je me représentais le vieillard retombé en enfance, le secrétaire
maigre, la gouvernante distinguée, les deux enfants, probablement des
enfants gâtés et tapageurs, et j’arrivai à conclure que quand tout cela
et moi nous serions bloqués ensemble dans une maison à la campagne, il
resterait bien peu de temps pour étudier tranquillement.

Après deux jours de réflexion, j’avais presque résolu de décliner
l’invitation, lorsque je reçus du Yorkshire une autre lettre encore plus
pressante que la première:

«Nous attendons des nouvelles de vous à chaque courrier, disait mon ami,
et chaque fois qu’on frappe je m’attends à recevoir un télégramme qui
m’indique votre train.

«Votre chambre est toute prête, et j’espère que vous la trouverez
confortable.

«L’oncle Jérémie me prie de vous dire combien il sera heureux de vous
voir.

«Il aurait écrit, mais il est absorbé par la composition d’un grand
poème épique de cinq mille vers ou environ.

«Il passe toute la journée à courir d’une chambre à l’autre, ayant
toujours sur les talons Copperthorne, qui, pareil au monstre de
Frankenstein, le suit à pas comptés, le calepin et le crayon à la main,
notant les savantes paroles qui tombent de ses lèvres.

«À propos, je crois vous avoir parlé de la gouvernante brune si pleine
de chic.

«Je pourrais me servir d’elle comme d’un appât pour vous attirer, si
vous avec gardé votre goût pour les études d’ethnologie.

«Elle est fille d’un chef hindou, qui avait épousé une Anglaise. Il a
été tué pendant l’Insurrection en combattant contre nous; ses domaines
ayant été confisqués par le Gouvernement, sa fille, alors âgée de quinze
ans, s’est trouvée presque sans ressource.

«Un charitable négociant allemand de Calcutta l’adopta, paraît-il, et
l’amena en Europe avec sa propre fille.

«Celle-ci mourut et alors miss Warrender--nous l’appelons ainsi, du
nom de sa mère--répondit à une annonce insérée par mon oncle, et c’est
ainsi que nous l’avons connue.

«Maintenant, mon vieux, n’attendez pas qu’on vous donne l’ordre de
venir, venez tout de suite.»

Il y avait dans la seconde lettre d’autres passages qui m’interdisent de
la reproduire intégralement.

Il était impossible de tenir bon plus longtemps devant l’insistance de
mon vieil ami.

Aussi tout en pestant intérieurement, je me hâtai d’emballer mes livres,
je télégraphiai le soir même, et la première chose que je fis le
lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire.

Je me rappelle fort bien que ce fut une journée assommante, et que le
voyage me parut interminable, recroquevillé comme je l’étais dans le
coin d’un wagon à courants d’air, où je m’occupais à tourner et
retourner mentalement maintes questions de chirurgie et de médecine.

On m’avait prévenu que la petite gare d’Ingleton, à une quinzaine de
milles de Tarnforth, était la plus rapprochée de ma destination.

J’y débarquai à l’instant même où John Thurston arrivait au grand trot
d’un haut dog-cart par la route de la campagne.

Il agita triomphalement son fouet en m’apercevant, poussa brusquement
son cheval, sauta à bas de voiture, et de là sur le quai.

--Mon cher Hugh, s’écria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme vous
avez été bon de venir!

Et il me donna une poignée de main que je sentis jusqu’à l’épaule.

--Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon désagréable
maintenant que me voilà, répondis-je. Je suis plongé jusque par dessus
les yeux dans ma besogne.

--C’est naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire. J’en
ai tenu compte, mais nous aurons quand même le temps de tirer un ou deux
lapins. Nous avons une assez longue trotte à faire, et vous devez être
complètement gelé, aussi nous allons repartir tout de suite pour la
maison.

Et l’on se mit à rouler sur la route poussiéreuse.

Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous vous
trouverez bientôt comme chez vous. Vous savez, il est fort rare que je
séjourne à Dunkelthwaite, et je commence à peine à m’installer et à
organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine que j’y suis. C’est un
secret connu de tout le monde que je tiens une place prédominante dans
le testament du vieil oncle Jérémie. Aussi mon père a-t-il cru que
c’était un devoir élémentaire pour moi de venir et de me montrer poli.
Étant donnée la situation, je ne puis guère me dispenser de me faire
valoir un peu de temps en temps.

--Oh! certes, dis-je.

--En outre, c’est un excellent vieux bonhomme. Cela vous divertira de
voir notre ménage. Une princesse comme gouvernante, cela sonne bien,
n’est-ce pas? Je m’imagine que notre imperturbable secrétaire s’est
hasardé quelque peu de ce côté-là. Relevez le collet de votre pardessus,
car il fait un vent glacial.

La route franchit une série de collines faibles, pelées, dépourvues de
toute végétation, à l’exception d’un petit nombre de bouquets de ronces,
et d’un mince tapis d’une herbe coriace et fibreuse, où un troupeau
épais de moutons décharnés, à l’air affamé, cherchaient leur nourriture.

Nous descendions et montions tour à tour dans un creux, tantôt au sommet
d’une hauteur, d’où nous pouvions voir les sinuosités de la route, comme
un mince fil blanc passant d’une colline à une autre plus éloignée.

Çà et là, la monotonie du paysage était diversifiée par des escarpements
dentelés, formés par de rudes saillies du granit gris.

On eût dit que le sol avait subi une blessure effrayante par où les os
fracturés avaient percé leur enveloppe.

Au loin se dressait une chaîne de montagnes que dominait un pic isolé
surgissant parmi elles, et se drapant coquettement d’une guirlande de
nuages, où se réfléchissait la nuance rouge du couchant.

--C’est Ingleborough, dit mon compagnon en me désignant la montagne
avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire. Nulle part en
Angleterre, vous ne trouverez de région plus sauvage, plus désolée. Elle
produit une bonne race d’hommes. Les milices sans expérience qui
battirent la chevalerie écossaise à la Journée de l’Étendard venaient de
cette partie du pays. Maintenant, sautez à bas, vieux camarade, et
ouvrez la porte.

Nous étions arrivés à un endroit où un long mur couvert de mousse
s’étendait parallèlement à la route.

Il était interrompu par une porte cochère en fer, à moitié disloquée,
flanquée de deux piliers, au haut desquels des sculptures, taillées dans
la pierre, paraissaient représenter quelque animal héraldique, bien que
le vent et la pluie les eussent réduites à l’état de blocs informes.

Un cottage en ruine qui avait peut-être, il y a longtemps, servi de
loge, se dressait, à l’un des côtés.

J’ouvris la porte d’une poussée, et nous parcourûmes une avenue longue
et sinueuse, encombrée de hautes herbes, au sol inégal, mais bordée de
chênes magnifiques, dont les branches, en s’entremêlant au-dessus de
nous, formaient une voûte si épaisse que le crépuscule du soir fit place
soudain à une obscurité complète.

--Je crains que notre avenue ne vous impressionne pas beaucoup, dit
Thurston, en riant. C’est une des idées du vieux bonhomme, de laisser la
nature agir en tout à sa guise. Enfin, nous voici à Dunkelthwaite.

Comme il parlait, nous contournâmes un détour de l’avenue marqué par un
chêne patriarcal qui dominait de beaucoup tous les autres, et nous nous
trouvâmes devant une grande maison carrée, blanchie à la chaux, et
précédée d’une pelouse.

Tout le bas de l’édifice était dans l’ombre, mais en haut une rangée de
fenêtres, éclairées d’un rouge de sang, scintillaient au soleil
couchant.

Au bruit des roues, un vieux serviteur en livrée vint, tout courant,
prendre la bride du cheval dès que nous avançâmes.

--Vous pouvez le rentrer à l’écurie, Élie, dit mon ami, dès que nous
eûmes sauté à bas... Hugh, permettez-moi de vous présenter à mon oncle
Jérémie.

--Comment allez-vous? Comment allez-vous? dit une voix chevrotante et
fêlée.

Et, levant les yeux, j’aperçus un petit homme à figure rouge qui nous
attendait debout sous le porche.

Il avait un morceau d’étoffe de coton roulée autour de la tête, comme
dans les portraits de Pope et d’autres personnages célèbres du XVIIIe
siècle.

Il se distinguait en outre par une paire d’immenses pantoufles.

Cela faisait un contraste si étrange avec ses jambes grêles en forme de
fuseaux qu’il avait l’air d’être chaussé de skis, et la ressemblance
était d’autant plus frappante qu’il était obligé, pour marcher, de
traîner les pieds sur le sol, afin que ces appendices encombrants ne
l’abandonnassent pas en route.

--Vous devez être las, Monsieur, et gelé aussi, Monsieur, dit-il d’un
ton étrange, saccadé, en me serrant la main. Nous devons être
hospitaliers pour vous, nous le devons certainement. L’hospitalité est
une de ces vertus de l’ancien monde que nous avons conservées. Voyons,
ces vers, quels sont-ils:

_Le bras de l’homme du Yorkshire est leste et fort_ _Mais ô! comme il
est chaud, le cœur de l’homme du Yorkshire!_

«Voilà qui est clair, précis, Monsieur. C’est pris dans un de mes
poèmes. Quel est ce poème, Copperthorne?

--La _Poursuite de Borrodaile_, dit une voix derrière lui, en même
temps qu’un homme de haute taille, à la longue figure, venait se placer
dans le cercle de lumière que projetait la lampe suspendue en haut du
porche.

John nous présenta, et je me souviens que le contact de sa main me parut
visqueux et désagréable.

Cette cérémonie accomplie, mon ami me conduisit à ma chambre, en me
faisant traverser bien des passages et des corridors reliés entre eux à
la façon de l’ancien temps par des marches inégales.

Chemin faisant, je remarquai l’épaisseur des murs, l’étrangeté et la
variété des pentes du toit, qui faisait supposer l’existence d’espaces
mystérieux dans les combles.

La chambre qui m’était destinée était, ainsi que me l’avait dit John, un
charmant petit sanctuaire, où pétillait un bon feu, et où se trouvait
une étagère bien garnie de livres.

Et, en mettant mes pantoufles, je me dis que j’aurais eu tort sans doute
de refuser cette invitation à venir dans le Yorkshire.



Chapitre II


Lorsque nous descendîmes à la salle à manger, le reste de la maisonnée
était déjà réuni pour le dîner.

Le vieux Jérémie, toujours coiffé de sa singulière façon, occupait le
haut bout de la table.

À côté de lui, et à droite, était une jeune dame très brune, à la
chevelure et aux yeux noirs, qui me fut présentée sous le nom de miss
Warrender.

À côté d’elle étaient assis deux jolis enfants, un garçon et une fille,
ses élèves, évidemment.

J’étais placé vis-à-vis d’elle, ayant à ma gauche Copperthorne.

Quant à John, il faisait face à son oncle.

Je crois presque voir encore l’éclat jaune de la grande lampe à huile
qui projetait des lumières et des ombres à la Rembrandt sur ce cercle de
figures, parmi lesquelles certaines étaient destinées à prendre tant
d’intérêt pour moi.

Ce fut un repas agréable, en dehors même de l’excellence de la cuisine
et de l’appétit qu’avait aiguisé mon long voyage.

Enchanté d’avoir trouvé un nouvel auditeur, l’oncle Jérémie débordait
d’anecdotes et de citations.

Quant à miss Warrender et à Copperthorne, ils ne causèrent pas beaucoup,
mais tout ce que dit ce dernier révélait l’homme réfléchi et bien élevé.

Pour John, il avait tant de souvenirs de collège et d’événements
postérieurs à rappeler que je crains qu’il n’ait fait maigre chair.

Lorsqu’on apporta le dessert, miss Warrender emmena les enfants. L’oncle
Jérémie se retira dans la bibliothèque, d’où nous arrivait le bruit
assourdi de sa voix, pendant qu’il dictait à son secrétaire.

Mon vieil ami et moi, nous restâmes quelque temps devant le feu à causer
des diverses aventures qui nous étaient arrivées depuis notre dernière
rencontre.

--Eh bien, que pensez-vous de notre maisonnée? me demanda-t-il enfin,
en souriant.

Je répondis que j’étais fort intéressé par ce que j’en avais vu.

--Votre oncle est tout à fait un type. Il me plaît beaucoup.

--Oui, il a le cœur excellent avec toutes les originalités. Votre
arrivée l’a tout à fait ragaillardi, car il n’a jamais été complètement
lui-même depuis la mort de la petite Ethel. C’était la plus jeune des
enfants de l’oncle Sam. Elle vint ici avec les autres, mais elle eut, il
y a deux mois environ, une crise nerveuse ou je ne sais quoi dans les
massifs. Le soir, on l’y trouva morte. Ce fut un coup des plus violents
pour le vieillard.

--Ce dut être aussi fort pénible pour miss Warrender, fis-je remarquer.

--Oui, elle fut très affligée. À cette époque, elle n’était ici que
depuis une semaine. Ce jour-là elle était allée en voiture à
Kirby-Lonsdale pour faire quelque emplette.

--J’ai été très intéressé, dis-je, par tout ce que vous m’avez raconté
à son sujet. Ainsi donc, vous ne plaisantiez pas, je suppose.

--Non, non, tout est vrai comme l’Évangile. Son père se nommait Achmet
Genghis Khan. C’était un chef à demi indépendant quelque part dans les
provinces centrales. C’était à peu près un païen fanatique, bien qu’il
eût épousé une Anglaise. Il devint camarade avec le Nana, et eut quelque
part dans l’affaire de Cawnpore, si bien que le gouvernement le traita
avec une extrême rigueur.

--Elle devait être tout à fait femme quand elle quitta sa tribu,
dis-je. Quelle est sa manière de voir en affaire de religion? Tient-elle
du côté de son père ou de celui du sa mère?

--Nous ne soulevons jamais cette question, répondit mon ami. Entre
nous, je ne la crois pas très orthodoxe. Sa mère était sans doute une
femme de mérite. Outre qu’elle lui a appris l’anglais, elle se connaît
assez bien en littérature française et elle joue d’une façon
remarquable. Tenez, écoutez-la.

Comme il parlait, le son d’un piano se fit entendre dans la pièce
voisine, et nous nous tûmes pour écouter.

Tout d’abord la musicienne piqua quelques touches isolées, comme si elle
se demandait s’il fallait continuer.

Puis, ce furent des bruits sonores, discordants, et soudain de ce chaos
sortit enfin une harmonie puissante, étrange, barbare, avec des
sonorités de trompette, des éclats de cymbales. Et le jeu devenant de
plus en plus énergique, devint une mélodie fougueuse, qui finit par
s’atténuer et s’éteindre en un bruit désordonné comme au début.

Puis, nous entendîmes le piano se refermer, et la musique cessa.

--Elle fait ainsi tous les soirs, remarqua mon ami. C’est quelque
souvenir de l’Inde, à ce que je suppose. Pittoresque, ne trouvez-vous
pas? Maintenant ne vous attardez pas ici plus longtemps que vous ne
voudriez. Votre chambre est prête, dès que vous voudrez vous mettre au
travail.

Je pris mon compagnon au mot, et le laissai avec son oncle et
Copperthorne qui étaient revenus dans la pièce.

Je montai chez moi et étudiai pendant deux heures la législation
médicale.

Je me figurais que ce jour-là je ne verrais plus aucun des habitants de
Dunkelthwaite, mais je me trompais, car vers dix heures l’oncle Jérémie
montra sa petite tête rougeaude dans la chambre:

--Êtes-vous bien logé à votre aise? demanda-t-il.

--Tout est pour le mieux, je vous remercie, répondis-je.

--Tenez bon. Serez sûr de réussir, dit-il en son langage sautillant.
Bonne nuit.

--Bonne nuit, répondis-je.

--Bonne nuit, dit une autre voix venant du corridor.

Je m’avançai pour voir, et j’aperçus la haute silhouette du secrétaire
qui glissait à la suite du vieillard comme une ombre noire et démesurée.

Je retournai à mon bureau et travaillai encore une heure.

Puis je me couchai, et je fus quelque temps avant de m’endormir, en
songeant à la singulière maisonnée dont j’allais faire partie.



Chapitre III


Le lendemain je fus sur pied de bonne heure et me rendis sur la pelouse,
où je trouvai miss Warrender occupée à cueillir des primevères, dont
elle faisait un petit bouquet pour orner la table au déjeuner.

Je fus près d’elle avant qu’elle me vît et ne pus m’empêcher d’admirer
sa beauté et sa souplesse pendant qu’elle se baissait pour cueillir les
fleurs.

Il y avait dans le moindre de ses mouvements une grâce féline que je ne
me rappelais avoir vue chez aucune femme.

Je me ressouvins des paroles de Thurston au sujet de l’impression
qu’elle avait produite sur le secrétaire, et je n’en fus plus surpris.

En entendant mon pas, elle se redressa, et tourna vers moi sa belle et
sombre figure.

--Bonjour, miss Warrender, dis-je. Vous êtes matinale comme moi.

--Oui, répondit-elle, j’ai toujours eu l’habitude de me lever avec le
jour.

--Quel tableau étrange et sauvage! remarquai-je en promenant mon regard
sur la vaste étendue des landes. Je suis un étranger comme vous-même
dans ce pays. Comment le trouvez-vous?

--Je ne l’aime pas, dit-elle franchement. Je le déteste. C’est froid,
terne, misérable. Regardez cela, et elle leva son bouquet de primevères,
voilà ce qu’ils appellent des fleurs. Elles n’ont pas même d’odeur.

--Vous avez été accoutumée à un climat plus vivant et à une végétation
tropicale.

--Oh! je le vois, master Thurston vous a parlé de moi, dit-elle avec un
sourire. Oui, j’ai été accoutumée à mieux que cela.

Nous étions debout près l’un de l’autre, quand une ombre apparut entre
nous.

Me retournant, j’aperçus Copperthorne resté debout derrière nous.

Il me tendit sa main maigre et blanche avec un sourire contraint.

--Il semble que vous êtes déjà en état de trouver tout seul votre
chemin, dit-il en portant ses regards alternativement de ma figure à
celle de miss Warrender. Permettez-moi de tenir ces fleurs pour vous,
Miss.

--Non, merci, dit-elle d’un ton froid. J’en ai cueilli assez, et je
vais entrer.

Elle passa rapidement à côté de lui, et traversa la pelouse pour
retourner à la maison.

Copperthorne la suivit des yeux en fronçant le sourcil.

--Vous êtes étudiant en médecine, master Lawrence, me dit-il, en se
tournant vers moi et frappant le sol d’un pied, avec un mouvement
saccadé, nerveux, tout en parlant.

--Oui, je le suis.

--Oh! nous avons entendu parler de vous autres, étudiants en médecine,
fit-il en élevant la voix et l’accompagnant d’un petit rire fêlé. Vous
êtes de terribles gaillards, n’est-ce pas? Nous avons entendu parler de
vous. Il est inutile de vouloir vous tenir tête.

--Monsieur, répondis-je, un étudiant en médecine est d’ordinaire un
gentleman.

--C’est tout à fait vrai, dit-il en changeant de ton. Certes, je ne
voulais que plaisanter.

Néanmoins je ne pus m’empêcher de remarquer que pendant tout le
déjeuner, il ne cessa d’avoir les yeux fixés sur moi, tandis que miss
Warrender parlait, et si je hasardais une remarque, aussitôt son regard
se portait sur elle.

On eût dit qu’il cherchait à deviner sur nos physionomies ce que nous
pensions l’un de l’autre.

Il s’intéressait évidemment plus que de raison à la belle gouvernante,
et il n’était pas moins évident que ses sentiments n’étaient payés
d’aucun retour.

Nous eûmes ce matin-là une preuve visible de la simplicité naturelle de
ces bonnes gens primitifs du Yorkshire.

À ce qu’il paraît, la domestique et la cuisinière, qui couchaient dans
la même chambre, furent alarmées pendant la nuit par quelque chose que
leurs esprits superstitieux transformèrent en une apparition.

Après le déjeuner, je tenais compagnie à l’oncle Jérémie, qui, grâce à
l’aide constante de son souffleur, émettait à jet contenu des citations
de poésies de la frontière écossaise, lorsqu’on frappa à la porte.

La domestique entra.

Elle était suivie de près par la cuisinière, personne replète mais
craintive.

Elles s’encourageaient, se poussaient mutuellement.

Elles débitèrent leur histoire par strophe et antistrophe, comme un
chœur grec, Jeanne parlant jusqu’à ce que l’haleine lui manquât, et
laissant alors la parole à la cuisinière qui se voyait à son tour
interrompue.

Une bonne partie de ce qu’elles dirent resta à peu près inintelligible
pour moi, à raison du dialecte extraordinaire qu’elles employaient, mais
je pus saisir la marche générale de leur récit.

Il paraît que pendant les premières heures du jour, la cuisinière avait
été réveillée par quelque chose qui lui touchait la figure.

Se réveillant tout à fait, elle avait vu une ombre vague debout près de
son lit, et cette ombre s’était glissée sans bruit hors de la chambre.

La domestique s’était éveillée au cri poussé par la cuisinière et
affirmait carrément avoir vu l’apparition.

On eût beau les questionner en tous sens, les raisonner, rien ne put les
ébranler, et elles conclurent en donnant leurs huit jours, preuve
convaincante de leur bonne foi et de leur épouvante.

Elles parurent extrêmement indignées de notre scepticisme et cela finit
par leur sortie bruyante, ce qui produisit de la colère chez l’oncle
Jérémie, du dédain cher Copperthorne, et me divertit beaucoup.

Je passai dans ma chambre presque toute ma seconde journée de visite, et
j’avançai considérablement ma besogne.

Le soir, John et moi, nous nous rendîmes à la garenne de lapins avec nos
fusils.

En revenant, je contai à John la scène absurde qu’avaient faite le matin
les domestiques, mais il ne me parut pas qu’il en saisît, autant que
moi, le côté grotesque.

--C’est un fait, dit-il, que dans les très vieilles demeures comme
celle-ci, où la charpente est vermoulue et déformée, on voit quelquefois
certains phénomènes curieux qui prédisposent l’esprit à la superstition.
J’ai déjà entendu, depuis que je suis ici, pendant la nuit, une ou deux
choses qui auraient pu effrayer un homme nerveux et à plus forte raison
une domestique ignorante. Naturellement, toutes ces histoires
d’apparitions sont de pures sottises, mais une fois que l’imagination
est excitée, il n’y a plus moyen de la retenir.

--Qu’avez-vous donc entendu? demandai-je, fort intéressé.

--Oh! rien qui en vaille la peine, répondit-il. Voici les bambins et
miss Warrender. Il ne faut pas causer de ces choses en sa présence.
Autrement elle nous donnera les huit jours, elle aussi, et ce serait une
perte pour la maison.

Elle était assise sur une petite barrière placée à la lisière du bois
qui entoure Dunkelthwaite, les deux enfants appuyés sur elle de chaque
côté, leurs mains jointes autour de ses bras, et leurs figures potelées
tournées vers la sienne.

C’était un joli tableau.

Nous nous arrêtâmes un instant à le contempler.

Mais elle nous avait entendus approcher.

Elle descendit d’un bond et vint à notre rencontre, les deux petits
trottinant derrière elle.

--Il faut que vous m’aidiez du poids de votre autorité, dit-elle à
John. Ces petits indociles aiment l’air du soir, et ne veulent pas se
laisser persuader de rentrer.

--Veux pas rentrer, dit le garçon d’un ton décidé. Veux entendre le
reste de l’histoire.

--Oui, l’histoire, zézaya la petite.

--Vous saurez le reste de l’histoire demain, si vous êtes sages. Voici
M. Lawrence qui est médecin. Il vous dira qu’il ne vaut rien pour les
petits garçons et les petites filles de rester dehors quand la rosée
tombe.

--Ainsi donc vous écoutiez une histoire? demanda John pendant que nous
nous remettions en route.

--Oui, une bien belle histoire, dit avec enthousiasme le bambin. Oncle
Jérémie nous en dit des histoires, mais c’est en poésie, et elles ne
sont pas, oh! non, pas si jolies que les histoires de miss Warrender. Il
y en a une, où il y a des éléphants.

--Et des tigres, et de l’or, continua la fillette.

--Oui, on fait la guerre, on se bat et le roi des Cigares...

--Des Cipayes, mon ami, corrigea la gouvernante.

--Et les tribus dispersées qui se reconnaissent entre elles par le
moyen de signes, et l’homme qui a été tué dans la forêt. Elle sait des
histoires magnifiques. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous en
raconter une, cousin John?

--Vraiment, miss Warrender, dit mon compagnon, vous avez piqué notre
curiosité. Il faut que vous nous contiez ces merveilles.

--À vous, elles paraîtraient assez sottes, répondit-elle en riant. Ce
sont simplement quelques souvenirs de ma vie passée.

Comme nous suivions lentement le sentier qui traverse le bois, nous
vîmes Copperthorne arriver en sens opposé.

--Je vous cherchais tous, dit-il en feignant maladroitement un ton
jovial, je voulais vous informer qu’il est l’heure de dîner.

--Nos montres nous l’ont déjà dit, répondit John d’une voix qui me
parut plutôt bourrue.

--Et vous avez couru le lapin ensemble, dit le secrétaire, en marchant
à pas comptés près de nous.

--Pas ensemble, répondis-je, nous avons rencontré miss Warrender et les
enfants, en revenant.

--Oh! miss Warrender est allée à votre rencontre, quand vous reveniez,
dit-il.

Cette façon de retourner promptement le sens de mes paroles, et le ton
narquois qu’il y mit, me vexèrent au point que j’eusse répondu par une
vive riposte, si je n’avais pas été retenu par la présence de la jeune
dame.

Au même moment, je tournai les yeux vers la gouvernante et je vis
briller dans son regard un éclair de colère à l’adresse de
l’interlocuteur, ce qui me prouva qu’elle partageait mon indignation.

Aussi fus-je bien surpris cette même nuit quand, vers dix heures,
m’étant mis à la fenêtre de ma chambre, je les vis se promenant ensemble
au clair de lune et causant avec animation.

Je ne sais comment cela se fit, mais cette vue m’agita au point qu’après
quelques vains efforts pour reprendre mes études, je mis mes livres de
côté et renonçai au travail pour ce soir-là.

Vers onze heures, je regardai de nouveau, mais ils n’étaient plus là.

Bientôt après j’entendis le pas traînant de l’oncle Jérémie et le pas
ferme et lourd du secrétaire, quand ils remontèrent l’escalier qui
menait à leurs chambres à coucher, situées à l’étage supérieur.



Chapitre IV


John Thurston ne fut jamais grand observateur et je crois que j’en
savais plus long que lui sur ce qui se passait à Dunkelthwaite, au bout
de trois jours passés sous le toit de son oncle.

Mon ami était passionnément épris de chimie et coulait des jours heureux
au milieu de ses éprouvettes, de ses solutions, parfaitement content
d’avoir à portée un compagnon sympathique, auquel il pût faire part de
ses trouvailles.

Quant à moi, j’eus toujours un faible pour l’étude et l’analyse de la
nature humaine, et je trouvais bien des sujets intéressants dans le
microcosme où je vivais.

Bref, je m’absorbai dans mes observations au point de me faire craindre
qu’elles n’aient causé beaucoup de tort à mes études.

Ma première découverte fut que le véritable maître à Dunkelthwaite
était, et cela ne faisait aucun doute, non point l’oncle Jérémie, mais
le secrétaire de l’oncle Jérémie.

Mon flair médical me disait que l’amour exclusif de la poésie, qui eût
été une excentricité inoffensive au temps où le vieillard était encore
jeune, était devenu désormais une véritable monomanie qui lui emplissait
l’esprit en ne laissant nulle place à toute autre idée.

Copperthorne, en flattant le goût de son maître et le dirigeant sur cet
objet unique, à ce point qu’il lui devenait indispensable, avait réussi
à s’assurer un pouvoir sans limite en toutes les autres choses.

C’était lui qui s’occupait des finances de l’oncle, qui menait les
affaires de la maison sans avoir à subir de questions ni de contrôle.

À vrai dire, il avait assez de tact pour exercer son pouvoir d’une main
légère, de façon à ne point meurtrir son esclave: aussi ne
rencontrait-il aucune résistance.

Mon ami, tout entier à ses distillations, à ses analyses, ne se rendit
jamais compte qu’il était devenu un zéro dans la maison.

J’ai déjà exprimé ma conviction que si Copperthorne éprouvait un tendre
sentiment à l’égard de la gouvernante, elle ne lui donnait pas le
moindre encouragement. Mais au bout de quelques jours j’en vins à penser
qu’en dehors de cet attachement non payé de retour, il existait quelque
autre lien entre ces deux personnages.

J’ai vu plus d’une fois Copperthorne prendre à l’égard de la gouvernante
un air qui ne pouvait être qualifié autrement que d’autoritaire.

Deux ou trois fois aussi, je les avais vus arpenter la pelouse dans les
premières heures de la nuit, en causant avec animation.

Je n’arrivais pas à deviner quelle sorte d’entente réciproque existait
entre eux.

Ce mystère piqua ma curiosité.

La facilité, avec laquelle on devient amoureux en villégiature à la
campagne, est passée en proverbe, mais je n’ai jamais été d’une nature
sentimentale et mon jugement ne fut faussé par aucune préférence en
faveur de miss Warrender. Au contraire, je me mis à l’étudier comme un
entomologiste l’eût fait pour un spécimen, d’une façon minutieuse, très
impartiale.

Pour atteindre ce but, j’organisai mon travail de manière à être libre
quand elle sortait les enfants pour leur faire prendre de l’exercice.

Nous nous promenâmes ainsi ensemble maintes fois, et cela m’avança dans
la connaissance de son caractère plus que je n’eusse pu le faire en m’y
prenant autrement.

Elle avait vraiment beaucoup lu, connaissait plusieurs langues d’une
manière superficielle, et avait une grande aptitude naturelle pour la
musique.

Au-dessous de ce vernis de culture, elle n’en avait pas moins une forte
dose de sauvagerie naturelle.

Au cours de sa conversation, il lui échappait de temps à autre quelque
sortie qui me faisait tressaillir par sa forme primitive de raisonnement
et par le dédain des conventions de la civilisation.

Je ne pouvais guère m’en étonner, en songeant qu’elle était devenue
femme avant d’avoir quitté la tribu sauvage que son père gouvernait.

Je me rappelle une circonstance qui me frappa tout particulièrement, car
elle y laissa percer brusquement ses habitudes sauvages et originales.

Nous nous promenions sur la route de campagne. Nous parlions de
l’Allemagne, où elle avait passé quelques mois, quand soudain elle
s’arrêta, et posa son doigt sur ses lèvres.

--Prêtez-moi votre canne, me dit-elle à voix basse.

Je la lui tendis, et aussitôt, à mon grand étonnement, elle s’élança
légèrement et sans bruit à travers une ouverture de la haie, son corps
se pencha, et elle rampa avec agilité en se dissimulant derrière une
petite hauteur. J’étais encore à la suivre des yeux, tout stupéfait,
quand un lapin se leva soudain devant elle et partit.

Elle lança la canne sur lui et l’atteignit, mais l’animal parvint à
s’échapper tout en boitant d’une patte.

Elle revint vers moi triomphante, essoufflée:

--Je l’ai vu remuer dans l’herbe, dit-elle, je l’ai atteint.

--Oui, vous l’avez atteint, vous lui avez cassé une patte, lui dis-je
avec quelque froideur.

--Vous lui avez fait mal, s’écria le petit garçon d’un ton peiné.

--Pauvre petite bête! s’écria-t-elle, changeant soudain de manières. Je
suis bien fâchée de l’avoir blessée.

Elle avait l’air tout à fait décontenancée par cet incident et causa
très peu pendant le reste de notre promenade.

Pour ma part, je ne pouvais guère la blâmer.

C’était évidemment une explosion du vieil instinct qui pousse le sauvage
vers une proie, bien que cela produisît une impression assez désagréable
de la part d’une jeune dame vêtue à la dernière mode et sur une grande
route d’Angleterre.

Un jour qu’elle était sortie, John Thurston me fit jeter un coup d’œil
dans la chambre qu’elle habitait.

Elle avait là une quantité de bibelots hindous, qui prouvaient qu’elle
était venue de son pays natal avec une ample cargaison.

Son amour d’Orientale pour les couleurs vives se manifestait d’une façon
amusante.

Elle était allée à la ville où se tenait le marché, y avait acheté
beaucoup de feuilles de papier rouge et bleu, qu’elle avait fixées au
moyen d’épingles sur le revêtement de couleur sombre que jusqu’alors
couvrait le mur.

Elle avait aussi du clinquant qu’elle avait réparti dans les endroits
les plus en vue, et pourtant il semblait qu’il y ait quelque chose de
touchant dans cet effort pour reproduire l’éclat des tropiques dans
cette froide habitation anglaise.

Pendant les quelques premiers jours que j’avais passés à Dunkelthwaite,
les singuliers rapports qui existaient entre miss Warrender et le
secrétaire avaient simplement excité ma curiosité, mais après des
semaines, et quand je me fus intéressé davantage à la belle
Anglo-Indienne, un sentiment plus profond et plus personnel s’empara de
moi.

Je me mis le cerveau à la torture pour deviner quel était le lien qui
les unissait.

Comme se faisait-il que tout en montrant de la façon la plus évidente
qu’elle ne voulait pas de sa société pendant le jour, elle se promenât
seule avec lui, la nuit venue?

Il était possible que l’aversion qu’elle manifestait envers lui devant
des tiers fût une ruse pour cacher ses véritables sentiments.

Une telle supposition amenait à lui attribuer une profondeur de
dissimulation naturelle que semblait démentir la franchise de son
regard, la netteté et la fierté de ses traits.

Et pourtant quelle autre hypothèse pouvait expliquer le pouvoir
incontestable qu’il exerçait sur elle!

Cette influence perçait en bien des circonstances, mais il en usait
d’une façon si tranquille, si dissimulée qu’il fallait une observation
attentive pour s’apercevoir de sa réalité.

Je l’ai surpris lui lançant un regard si impérieux, même si menaçant, à
ce qu’il me semblait, que le moment d’après, j’avais peine à croire que
cette figure pâle et dépourvue d’expression fût capable d’en prendre une
aussi marquée.

Lorsqu’il la regardait ainsi, elle se démenait, elle frissonnait comme
si elle avait éprouvé de la souffrance physique.

«Décidément, me dis-je, c’est de la crainte et non de l’amour, qui
produit de tels effets.»

Cette question m’intéressa tant, que j’en parlai à mon ami John.

Il était, à ce moment-là, dans son petit laboratoire, abîmé dans une
série de manipulations, de distillations qui devaient aboutir à la
production d’un gaz fétide, et nous faire tousser en nous prenant à la
gorge.

Je profitai de la circonstance qui nous obligeait à respirer le grand
air, pour l’interroger sur quelques points sur lesquels je désirais être
renseigné.

--Depuis combien de temps disiez-vous que miss Warrender se trouve chez
votre oncle? demandai-je.

John me jeta un regard narquois et agita son doigt taché d’acide.

--Il me semble que vous vous intéressez bien singulièrement à la fille
du défunt et regretté Achmet Genghis, dit-il.

--Comment s’en empêcher? répondis-je franchement. Je lui trouve un des
types les plus romanesques que j’aie jamais rencontrés.

--Méfiez-vous de ces études-là, mon garçon, dit John d’un ton paternel.
C’est une occupation qui ne vaut rien à la veille d’un examen.

--Ne faites pas le nigaud, répliquai-je. Le premier venu pourrait
croire que je suis amoureux de miss Warrender, à vous entendre parler
ainsi. Je la regarde comme un problème intéressant de psychologie, voilà
tout.

--C’est bien cela, un problème intéressant de psychologie, voilà tout.

Il me semblait que John devait avoir encore autour de lui quelques
vapeurs de ce gaz, car ses façons étaient réellement irritantes.

--Pour en revenir à ma première question, dis-je, depuis combien de
temps est-elle ici?

--Environ dix semaines.

--Et Copperthorne?

--Plus de deux ans.

--Avez-vous quelque idée qu’ils se soient déjà connus?

--C’est impossible, déclara nettement John. Elle venait d’Allemagne.
J’ai vu la lettre où le vieux négociant donnait des indications sur sa
vie passée. Copperthorne est toujours resté dans le Yorkshire, en dehors
de ses deux ans de Cambridge. Il a dû quitter l’Université dans des
conditions peu favorables.

--En quel sens?

--Sais pas, répondit John. On a tenu la chose sous clef. Je m’imagine
que l’oncle Jérémie le sait. Il a la marotte de ramasser des déclassés
et de leur refaire ce qu’il appelle une nouvelle vie. Un de ces jours,
il lui arrivera quelque mésaventure avec un type de cette sorte.

--Aussi donc Copperthorne et miss Warrender étaient absolument
étrangers l’un à l’autre il y a quelques semaines?

--Absolument. Maintenant je crois que je ferai bien de rentrer et
d’analyser le précipité.

--Laissez là votre précipité, m’écriai-je en le retenant. Il y a
d’autres choses dont j’ai à vous parler. S’ils ne se connaissent que
depuis quelques semaines, comment a-t-il fait pour acquérir le pouvoir
qu’il exerce sur elle?

John me regarda d’un air ébahi.

--Son pouvoir? dit-il.

--Oui, l’influence qu’il possède sur elle.

--Mon cher Hugh, me dit bravement mon ami, je n’ai point pour habitude
de citer ainsi l’Écriture, mais il y a un texte qui me revient
impérieusement à l’esprit, et le voici: «Trop de science les a rendus
fous.» Vous aurez fait des excès d’études.

--Entendez-vous dire par là, m’écriai-je, que vous n’avez jamais
remarqué l’entente secrète qui paraît exister entre la gouvernante et le
secrétaire de votre oncle?

--Essayez du bromure de potassium, dit John. C’est un calmant très
efficace à la dose de vingt grains.

--Essayez une paire de lunettes, répliquai-je. Il est certain que vous
en avez grand besoin.

Et après avoir lancé cette flèche de Parthe je pivotai sur mes talons et
m’éloignai de fort méchante humeur.

Je n’avais pas fait vingt pas sur le gravier du jardin, que je vis le
couple dont nous venions de parler.

Ils étaient à quelque distance, elle adossée au cadran solaire, lui
debout devant elle.

Il lui parlait vivement, et parfois avec des gestes brusques.

La dominant de sa taille haute et dégingandée, avec les mouvements qu’il
imprimait à ses longs bras, il avait l’air d’une énorme chauve-souris
planant au-dessus de sa victime.

Je me rappelle que cette comparaison fut celle-là même qui se présenta à
ma pensée et qu’elle prit une netteté d’autant plus grande que je voyais
dans les moindres détails de la belle figure se dessiner l’horreur et
l’effroi.

Ce petit tableau servait si bien d’illustration au texte, sur lequel je
venais de prêcher, que je fus tenté de retourner au laboratoire et
d’amener l’incrédule John pour le lui faire contempler.

Mais avant que j’eusse le temps de prendre mon parti, Copperthorne
m’avait entrevu.

Il fit demi-tour, et se dirigea d’un pas lent dans le sens opposé qui
menait vers les massifs, suivi de près par sa compagne, qui coupait les
fleurs avec son ombrelle tout en marchant. Après ce petit épisode, je
rentrai dans ma chambre, bien décidé à reprendre mes études, mais, quoi
que je fisse, mon esprit vagabondait bien loin de mes livres, et se
mettait à spéculer sur ce mystère.

J’avais appris de John que les antécédents de Copperthorne n’étaient pas
des meilleurs, et pourtant il avait évidemment conquis une influence
énorme sur l’esprit affaibli de son maître.

Je m’expliquais ce fait, en remarquant la peine infinie, qu’il prenait
pour se dévouer au dada du vieillard, et le tact consommé avec lequel il
flattait et encourageait les singulières lubies poétiques de celui-ci.

Mais comment m’expliquer l’influence non moins évidente dont il
jouissait sur la gouvernante?

Elle n’avait pas de marotte qu’on pût flatter.

Un amour mutuel eût pu expliquer le lien qui existait entre elle et lui,
mais mon instinct d’homme du monde et d’observateur de la nature humaine
me disait de la façon la plus claire qu’un amour de cette sorte
n’existait pas.

Si ce n’était point l’amour, il fallait que ce fût la crainte, et tout
ce que j’avais vu confirmait cette supposition. Qu’était-il donc arrivé
pendant ces deux mois qui pût inspirer à la hautaine princesse aux yeux
noirs quelque crainte au sujet de l’Anglais à figure pâle, à la voix
douce et aux manières polies?

Tel était le problème que j’entrepris de résoudre en y mettant une
énergie, une application qui tuèrent mon ardeur pour l’étude et me
rendirent inaccessible à la crainte que devait m’inspirer mon examen
prochain.

Je me hasardai à aborder le sujet dans l’après-midi de ce même jour avec
miss Warrender, que je trouvai seule dans la bibliothèque, les deux
bambins étant allés passer la journée dans la chambre d’enfants chez un
squire[1] du voisinage.

--Vous devez vous trouver bien seule quand il n’y a pas de visiteurs,
dis-je. Il me semble que cette partie du pays n’offre pas beaucoup
d’animation.

--Les enfants sont toujours une société agréable, répondit-elle.
Néanmoins je regretterai beaucoup M. Thurston et vous-même, quand vous
serez parti.

--Je serai fâché que ce jour arrive, dis-je. Je ne m’attendais pas à
trouver ce séjour aussi agréable. Pourtant vous ne serez pas dépourvue
de société après notre départ, vous aurez toujours M. Copperthorne.

--Oui, nous aurons toujours M. Copperthorne, dit-elle d’un air fort
ennuyé.

--C’est un compagnon agréable, remarquai-je, tranquille, instruit,
aimable. Je ne m’étonne pas que le vieux master Thurston se soit attaché
à lui.

Tout en parlant, j’examinais attentivement mon interlocutrice.

Une légère rougeur passa sur ses joues brunes, et elle tapota
impatiemment avec ses doigts sur les bras du fauteuil.

--Ses façons ont quelquefois de la froideur...

J’allais continuer, mais elle m’interrompit, me lança un regard
étincelant de colère dans ses yeux noirs.

--Qu’est-ce que vous avez donc à me parler de lui? demanda-t-elle.

--Je vous demande pardon, répondis-je d’un ton soumis, je ne savais pas
que c’était un sujet interdit.

--Je ne tiens pas du tout à entendre même son nom, s’écria-t-elle avec
emportement. Ce nom, je le déteste, comme je le hais, lui. Ah! si
j’avais seulement quelqu’un pour m’aimer, c’est-à-dire comme aiment les
hommes d’au-delà des mers, dans mon pays, je sais bien ce que je lui
dirais.

--Que lui diriez-vous demandai-je, tout étonné de cette explosion
extraordinaire.

Elle se pencha si en avant, que je crus sentir sur ma figure sa
respiration chaude et pantelante.

--Tuez Copperthorne, dit-elle, voilà ce que je lui dirais. Tuez
Copperthorne. Alors vous pourrez revenir me parler d’amour.

Rien ne pourrait donner une idée de l’intensité de fureur qu’elle mit à
lancer ces mots qui sifflèrent entre ses dents blanches.

En parlant, elle avait l’air si venimeuse que je reculai
involontairement devant elle.

Se pouvait-il que ce serpent python et la jeune dame pleine de réserve
qui se tenait bien, si tranquillement, à la table de l’oncle Jérémie ne
fissent qu’un?

J’avais bien compté que j’arriverais à voir quelque peu dans son
caractère au moyen de questions détournées, mais je ne m’attendais guère
à évoquer un esprit pareil.

Elle dut voir l’horreur et l’étonnement se peindre sur ma physionomie,
car elle changea d’attitude et eut un rire nerveux.

--Vous devez certainement me croire folle, dit-elle, vous voyez que
c’est l’éducation hindoue qui se fait jour. Là-bas nous ne faisons rien
à demi, dans l’amour et dans la haine.

--Et pourquoi donc haïssez-vous M. Copperthorne? demandai-je.

--Au fait, répondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine est
peut-être un peu trop fort, mieux vaudrait celui de répulsion. Il est
des gens qu’on ne peut s’empêcher de prendre en aversion, alors même
qu’on n’a aucun motif à en donner.

Évidemment elle regrettait l’éclat qu’elle venait de faire, et tâchait
de le masquer par des explications.

Voyant qu’elle cherchait à changer de conversation, je l’y aidai.

Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues qu’elle était
allée prendre avant mon arrivée et qui était resté sur ses genoux.

La Bibliothèque de l’oncle Jérémie était fort complète, et
particulièrement riche en ouvrages de cette catégorie.

--Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les pages
d’enluminures.

--Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en désignant une gravure
qui représentait un chef vêtu d’une cotte de mailles, et coiffé d’un
turban pittoresque; celle-ci est vraiment très bonne. Mon père était
ainsi vêtu quand il montait son cheval de combat tout blanc, et
conduisait tous les guerriers de Dooab à la bataille contre les
Feringhees. Mon père fut choisi parmi eux tous, car ils savaient
qu’Achmet Genghis Khan était un grand-prêtre autant qu’un grand soldat.
Le peuple ne voulait d’autre chef qu’un Borka éprouvé. Il est mort
maintenant, et de tous ceux qui ont suivi son étendard, il n’en est plus
qui ne soient dispersés ou qui n’aient péri, pendant que moi, sa fille,
je suis une mercenaire sur une terre lointaine.

--Sans doute, vous retournerez un jour dans l’Inde, dis-je en faisant
de mon mieux pour lui donner une faible consolation.

Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans répondre.

Puis, elle laissa échapper soudain un petit cri de plaisir en voyant une
des images.

--Regardez-le, s’écria-t-elle aussitôt. Voici un de nos exilés. C’est
un Bhuttotee. Il est très ressemblant.

La gravure qui l’excitait ainsi, représentait un indigène d’aspect fort
peu engageant, tenant d’une main un petit instrument qui avait l’air
d’une pioche en miniature, et de l’autre une pièce carrée de toile
rayée.

--Ce mouchoir, c’est son _roomal_, dit-elle. Naturellement, il ne
circulerait pas ainsi en public comme cela. Il ne porterait pas non plus
sa hache sacrée, mais sous tous les autres rapports il est exactement
tel qu’il doit être. Bien des fois je me suis trouvée avec des gens
comme lui pendant les nuits sans lune, avec les Lughaees marchant à
l’avant, quand l’étranger sans méfiance entendait le Pilhaoo à sa
gauche, et ne savait pas ce que cela signifiait. Ah, c’était une vie qui
valait la peine d’être vécue.

--Mais qu’est-ce qu’un _roomal_, et le Lughaee, et le reste,
demandai-je.

--Oh! ce sont des mots indiens, répondit-elle en riant. Vous ne les
comprendriez pas.

--Mais cette gravure a pour légende: «Un Dacoït» et j’ai toujours cru
qu’un Dacoït est un voleur.

--C’est que les Anglais n’en savent pas davantage, remarqua-t-elle.
Certes, les Dacoïts sont des voleurs, mais on qualifie de voleurs bien
des gens qui ne le sont réellement pas; eh bien, cet homme est un saint
homme, et selon toute probabilité c’est un gourou.

Elle m’aurait peut-être donné plus de renseignements sur les mœurs et
les coutumes de l’Inde, car c’était un sujet dont elle aimait à parler,
quand soudain je vis un changement se produire dans sa physionomie.

Elle tourna son regard fixe sur la fenêtre qui était derrière moi.

Je me retournai pour voir, et j’aperçus tout au bord la figure du
secrétaire qui épiait furtivement.

J’avoue que j’eus un tressaillement à cette vue, car avec sa pâleur
cadavéreuse, cette tête avait l’air de celle d’un décapité.

Il poussa la fenêtre et l’ouvrit en s’apercevant qu’il avait été vu.

--Je suis fâché de vous déranger, dit-il en avançant la tête, mais ne
trouvez-vous pas, miss Warrender, qu’il est malheureux d’être enfermé
dans une pièce étroite par un si beau jour. N’êtes-vous pas disposée à
sortir et faire un tour?

Bien que son langage fût poli, ses paroles étaient prononcées d’une voix
dure, presque menaçante, qui leur donnait le ton du commandement plutôt
que celui de la prière.

La gouvernante se leva et, sans protester, sans faire de remarque, elle
sortit doucement pour prendre son chapeau.

Ce fut là une preuve nouvelle de l’empire que Copperthorne exerçait sur
elle.

Et comme il me regardait par la fenêtre ouverte, un sourire moqueur se
jouait sur ses lèvres minces.

On eût dit qu’il avait voulu me provoquer par cette démonstration de son
pouvoir.

Avec le soleil derrière lui, on l’eut pris pour un démon entouré d’une
auréole.

Il resta ainsi quelques instants à me regarder fixement, la figure
empreinte d’une méchanceté concentrée.

Puis j’entendis son pas lourd qui faisait craquer le gravier de l’allée,
pendant qu’il se dirigeait vers la porte.



Chapitre V


Pendant les quelques jours qui suivirent l’entrevue où miss Warrender
m’avait avoué la haine que lui inspirait le secrétaire, tout alla bien à
Dunkelthwaite.

J’eus plusieurs longues conversations avec elle dans des promenades que
nous faisions à l’aventure dans les bois, avec les deux bambins, mais je
ne réussis point à la faire s’expliquer nettement sur l’accès de
violence qu’elle avait eu dans la bibliothèque, et elle ne me dit pas un
mot qui pût jeter quelque lumière sur le problème qui m’intéressait si
vivement.

Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire dans
cette direction, elle me répondait avec une réserve extrême, ou bien
elle s’apercevait tout à coup qu’il n’était que temps pour les enfants
de retourner dans leur chambre, de sorte que j’en vins à désespérer
d’apprendre d’elle-même quoi que ce fût.

Pendant ce temps, je ne me livrai à mes études que d’une manière
irrégulière, par boutades.

De temps à autre, l’oncle Jérémie, de son pas traînant, entrait chez
moi, un rouleau de manuscrits à la main, pour me lire des extraits de
son grand poème épique.

Lorsque j’éprouvais le besoin d’une société, j’allais faire un tour dans
le laboratoire de John, de même qu’il venait me trouver chez moi, quand
la solitude lui pesait.

Parfois, je variais la monotonie de mes études en prenant mes livres et
m’installant à l’aise dans les massifs où je passais le jour à
travailler.

Quant à Copperthorne, je l’évitais autant que possible, et de son côté
il n’avait nullement l’air empressé de cultiver ma connaissance.

Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un
télégramme à la main et l’air extrêmement ennuyé.

--En voilà, une affaire! s’écria-t-il. Le papa m’enjoint de partir
séance tenante pour me rendre à Londres. Ce doit être pour quelque
histoire de légalité. Il a toujours menacé de mettre ordre à ses
affaires, et maintenant il lui a pris une crise d’énergie et il veut en
finir.

--Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le.

--Une semaine ou deux peut-être. C’est une chose bien désagréable. Cela
tombe juste au moment où je comptais réussir à décomposer cet alcaloïde.

--Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en riant.
Il n’y a personne ici qui se mêle de le décomposer en votre absence.

--Ce qui m’ennuie le plus, c’est de vous laisser ici, reprit-il. Il me
semble que c’est mal remplir les devoirs de l’hospitalité que de faire
venir un camarade dans ce séjour solitaire et de s’en aller brusquement
en le plantant là.

--Ne vous tourmentez pas à mon sujet répondis-je. J’ai beaucoup trop de
besogne pour me sentir seul. En outre, j’ai trouvé ici des attractions
sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois pas qu’il y ait
dans ma vie six semaines qui m’aient paru aussi courtes que les
dernières.

--Oh! elles ont passé si vite que cela? dit John, en se moquant.

Je suis convaincu qu’il était toujours dans son illusion de me croire
amoureux fou de la gouvernante.

Il partit ce même jour par un train du matin, en promettant d’écrire et
de nous envoyer son adresse à Londres, car il ne savait pas dans quel
hôtel son père descendrait.

Je ne me doutais pas des conséquences qui résulteraient de ce mince
détail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait arriver avant que
je pusse revoir mon ami.

À ce moment-là, son départ ne me faisait aucune peine.

Il en résultait simplement que nous quatre qui restions nous allions
être en contact plus intime et il semblait que cela dût favoriser la
solution du problème auquel je prenais de jour en jour un plus vif
intérêt.

À un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se trouve un
petit village formé d’une longue rue, qui porte le même nom, et composé
de vingt ou trente cottages aux toits d’ardoises, et d’une église vêtue
de lierre toute voisine de l’inévitable cabaret.

L’après-midi du jour même où John nous quitta, miss Warrender et les
deux enfants se rendirent au bureau de poste et je m’offris à les
accompagner.

Copperthorne n’eût pas demandé mieux que d’empêcher cette excursion ou
de venir avec nous, mais, heureusement pour nous, l’oncle Jérémie était
en proie aux affres de l’inspiration et ne pouvait se passer des
services de son secrétaire.

Ce fut, je m’en souviens, une agréable promenade, car la route était
bien ombragée d’arbres où les oiseaux chantaient joyeusement.

Nous fîmes le trajet à loisir, en causant de bien des choses, pendant
que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient devant nous.

Avant d’arriver au bureau de poste, il faut passer devant le cabaret
dont il a été question.

Comme nous parcourions la rue du village, nous nous aperçûmes qu’un
petit rassemblement s’était formé devant cette maison.

Il y avait là dix ou douze garçons en guenilles ou fillettes aux nattes
sales, quelques femmes la tête nue, et deux ou trois hommes sortis du
comptoir où ils flânaient.

C’était sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait jamais fait
figure dans les annales de cette paisible localité.

Nous ne pouvions pas voir quelle était la cause de leur curiosité; mais
nos bambins partirent à toutes jambes, et revinrent bientôt, bourrés de
renseignements.

--Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant
d’empressement. Il y a là un homme noir comme ceux des histoires que
vous nous racontez.

--Un bohémien, je suppose, dis-je.

--Non, non, dit Johnnie d’un ton décisif. Il est plus noir encore que
ça, n’est-ce pas, May?

--Plus noir que ça, redit la fillette.

--Je crois que nous ferions mieux d’aller voir ce que c’est que cette
apparition extraordinaire, dis-je.

En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la voir
toute pâle, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants d’agitation
contenue.

--Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je.

--Oh non! dit-elle avec vivacité, en hâtant le pas. Allons, allons!

Ce fut certainement une chose curieuse qui s’offrit à notre vue quand
nous eûmes rejoint le petit cercle de campagnards.

J’eus aussitôt présente à la mémoire la description du Malais mangeur
d’opium que De Quincey vit dans une ferme d’Écosse.

Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait un
voyageur oriental de haute taille, au corps élancé, souple et gracieux;
ses vêtements de toile salis par la poussière des routes et ses pieds
bruns sortant de ses gros souliers.

Évidemment, il venait de loin et avait marché longtemps.

Il tenait à la main un gros bâton, sur lequel il s’appuyait, tout en
promenant ses yeux noirs et pensifs dans l’espace, sans avoir l’air de
s’inquiéter de la foule qui l’entourait.

Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa tête
à la teinte basanée, produisait un effet étrange et discordant en ce
milieu prosaïque.

--Pauvre garçon! me dit miss Warrender d’une voix agitée et haletante.
Il est fatigué. Il a faim, sans aucun doute, et il ne peut faire
comprendre ce qu’il lui faut. Je vais lui parler.

Et, s’approchant de l’Hindou, elle lui adressa quelques mots dans le
dialecte de son pays.

Jamais je n’oublierai l’effet que produisirent ces quelques syllabes.

Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre sur la
poussière de la route, et se traîna littéralement aux pieds de ma
compagne.

J’avais vu dans des livres de quelle façon les Orientaux manifestent
leur abaissement en présence d’un supérieur, mais je n’aurais jamais pu
m’imaginer qu’aucun être humain descendît jusqu’à une humilité aussi
abjecte que l’indiquait l’attitude de cet homme.

Miss Warrender reprit la parole d’un ton tranchant, impérieux.

Aussitôt il se redressa et resta les mains jointes, les yeux baissés,
comme un esclave devant sa maîtresse.

Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque prosternement
était le prélude de quelque tour de passe-passe ou d’un chef d’œuvre
d’acrobatie, avait l’air de s’amuser et de s’intéresser à l’incident.

--Consentiriez-vous à emmener les enfants et à mettre les lettres à la
poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot à cet homme.

Je fis ce qu’elle me demandait.

Quelques minutes après, quand je revins, ils causaient encore.

L’Hindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs de
son voyage.

Ses doigts tremblaient; ses yeux pétillaient.

Miss Warrender écoutait avec attention, laissant échapper de temps à
autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi combien
elle était intéressée par les détails que donnait cet homme.

--Je dois vous prier de m’excuser pour vous avoir tenu si longtemps au
soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il faut que nous
rentrions. Autrement nous serons en retard pour le dîner.

Elle prononça ensuite quelques phrases sur un ton de commandement et
laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village.

Puis nous rentrâmes avec les enfants.

--Et bien! demandai-je, poussé par une curiosité bien naturelle,
lorsque nous ne fûmes plus à portée d’être entendus des visiteurs. Qui
est-il? qu’est-il?

--Il vient des Provinces centrales, près du pays des Mahrattes. C’est
un des nôtres. J’ai été réellement bouleversée de rencontrer un
compatriote d’une manière aussi inattendue. Je me sens tout agitée.

--Voilà qui a dû vous faire plaisir, remarquai-je.

--Oui, un très grand plaisir, dit-elle vivement.

--Et comment se fait-il qu’il se soit prosterné ainsi?

--Parce qu’il savait que je suis la fille d’Achmet Genghis Khan,
dit-elle avec fierté.

--Et quel hasard l’a amené ici?

--Oh! c’est une longue histoire, dit-elle négligemment. Il a mené une
vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme les grandes
branches s’entrecroisent là-haut! Si l’on s’accroupissait sur l’une
d’elles, il serait facile de se laisser tomber sur le dos de quelqu’un
qui passerait. On ne saurait jamais que vous êtes là, jusqu’au moment où
vous auriez vos doigts serrés autour de la gorge du passant.

--Quelle horrible pensée! m’écriai-je.

--Les endroits sombres me donnent toujours de sombres pensées, dit-elle
d’un ton léger. À propos, j’ai une faveur à vous demander, M. Lawrence.

--De quoi s’agit-il? demandai-je.

--Ne dites pas un mot à la maison au sujet de mon pauvre compatriote.
On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond, vous savez, et
donner l’ordre de le chasser du village.

--Je suis convaincu que M. Thurston n’aurait jamais cette dureté.

--Non, mais M. Copperthorne en est capable.

--Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants parleront
certainement.

--Non, je ne crois pas, répondit-elle.

Je ne sais comment elle s’y prit pour empêcher ces petites langues
bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour-là on
ne dit pas un mot de l’étrange visiteur qui, de course en course, était
venu jusque dans notre petit village.

J’avais quelque soupçon subtil que ce fils des régions tropicales
n’était point arrivé par hasard jusqu’à nous, mais qu’il s’était rendu à
Dunkelthwaite pour y remplir une mission déterminée.

Le lendemain, j’eus la preuve la plus convaincante possible qu’il était
encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender pendant
qu’elle descendait par l’allée du jardin avec un panier rempli de
croûtes de pain et de morceaux de viande.

Elle avait l’habitude de porter ces restes à quelques vieilles femmes du
pays.

Aussi je m’offris à l’accompagner.

--Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme Taylforth que
vous allez aujourd’hui? demandai-je.

--Ni chez l’une ni chez l’autre, dit-elle en souriant. Il faut que je
vous dise la vérité, M. Lawrence. Vous avez toujours été un bon ami pour
moi et je sais que je puis avoir confiance en vous. Je vais suspendre le
panier à cette branche-ci et il viendra le chercher.

--Il est encore par ici? remarquai-je.

--Oui, il est encore par ici.

--Vous croyez qu’il le découvrira?

--Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter à lui, dit-elle. Vous ne
trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours, n’est-ce pas?
Vous en feriez tout autant si vous aviez vécu parmi les Hindous, et que
vous vous trouviez brusquement transplanté chez un Anglais. Venez dans
la serre, nous jetterons un coup d’œil sur les fleurs.

Nous allâmes ensemble dans la serre chaude.

À notre retour, le panier était resté suspendu à la branche, mais son
contenu avait disparu.

Elle le reprit en riant et le rapporta à la maison.

Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son compatriote,
elle avait l’esprit plus gai, le pas plus libre, plus élastique.

C’était peut-être une illusion, mais il me sembla aussi qu’elle avait
l’air moins contrainte qu’à l’ordinaire en présence de Copperthorne,
qu’elle supportait ses regards avec moins de crainte, et était moins
sous l’influence de sa volonté.

Et maintenant j’en viens à la partie de mon récit où j’ai à dire comment
j’arrivai à pénétrer les rotations qui existaient entre ces deux
étranges créatures, comment j’appris la terrible vérité au sujet de miss
Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis; j’aime mieux la désigner
ainsi, car elle tenait assurément plus de ce redoutable et fanatique
guerrier, que de sa mère, si douce.

Cette révélation fut pour moi un coup violent, dont je n’oublierai
jamais l’effet.

Il peut se faire que d’après la manière dont j’ai retracé ce récit, en
appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et omettant ceux
qui n’en ont pas, mes lecteurs aient déjà deviné le projet qu’elle avait
au cœur.

Quant à moi, je déclare solennellement que jusqu’au dernier moment je
n’eus pas le plus léger soupçon de la vérité.

J’ignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main et dont
la voix charmait mon oreille.

Cependant, je crois aujourd’hui encore qu’elle était vraiment bien
disposée envers moi et qu’elle ne m’aurait fait aucun mal
volontairement.

Voici comment se fit cette révélation.

Je crois avoir déjà dit qu’il se trouvait au milieu des massifs une
sorte d’abri, où j’avais l’habitude d’étudier pendant la journée.

Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me rappelai que
j’avais oublié dans cet abri un traité de gynécologie, et comme je
comptais travailler un couple d’heures avant de me coucher, je me mis en
route pour aller le chercher.

L’oncle Jérémie et les domestiques étaient déjà au lit.

Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la clef
dans la serrure de la porte d’entrée.

Une fois dehors, je traversai à grands pas la pelouse, pour gagner les
massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que possible.

J’avais à peine franchi la petite grille de bois, et j’étais à peine
entré dans le jardin que j’entendis un bruit de voix.

Je me doutai bien que j’étais tombé sur une de ces entrevues nocturnes
que j’avais remarquées de ma fenêtre.

Ces voix étaient celles du secrétaire et de la gouvernante, et il était
évident pour moi, d’après la direction d’où elles venaient, qu’ils
étaient assis dans l’abri, et qu’ils causaient sans se douter le moins
du monde qu’il y eut un tiers.

J’ai toujours regardé le fait d’écouter aux portes comme une preuve de
bassesse, en quelque circonstance que ce fût, et si curieux que je fusse
de savoir ce qui se passait entre ces deux personnes, j’allais tousser
ou indiquer ma présence par quelque autre signal, quand j’entendis
quelques mots prononcés par Copperthorne, qui m’arrêtèrent brusquement
et mirent toutes mes facultés en un état de désordre et d’horreur.

--On croira qu’il est mort d’apoplexie.

Tels furent les mots qui m’arrivèrent clairement, distinctement, dans la
voix tranchante du secrétaire, à travers l’air tranquille.

Je restai la respiration suspendue, à écouter de toutes mes oreilles.

Je ne songeais plus du tout à avertir de ma présence.

Quel était le crime que tramaient ces conspirateurs si dissemblables en
cette belle nuit d’été?

J’entendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais elle
parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots.

Son intonation me permettait de juger qu’elle était sous l’influence
d’une émotion profonde.

Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant l’oreille pour
saisir le plus léger bruit.

La lune n’était pas encore levée et il faisait très sombre sous les
arbres.

Il y avait fort peu de chances pour que je fusse aperçu.

--Mangé son pain, vraiment! disait le secrétaire d’un ton de raillerie.
D’ordinaire vous n’êtes pas si bégueule. Vous n’avez pas eu cette
idée-là quand il s’agissait de la petite Ethel.

--J’étais folle! j’étais folle! cria-t-elle d’une voix brisée. J’avais
beaucoup prié Bouddha et la grande Bowhanee et il me semblait que dans
ce pays d’infidèles, ce serait pour moi une grande et glorieuse action,
si moi, une femme isolée, j’agissais suivant les enseignements de mon
noble père. On n’admet qu’un petit nombre de femmes dans les mystères de
notre foi, et c’est uniquement le hasard qui m’a valu cet honneur. Mais
une fois que le chemin fut ouvert devant moi, j’y marchai droit, et sans
crainte, et dès ma quatorzième année, le grand gourou Ramdeen Singh
déclara que je méritais de m’asseoir sur le tapis du Trepounee avec les
autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache sacrée, j’ai bien
souffert en cette occasion, car qu’avait-elle fait, la pauvre petite,
pour être sacrifiée!

--Je m’imagine que votre repentir tient beaucoup plus à ce que vous
avez été surprise par moi qu’au côté moral de l’affaire, dit
Copperthorne, railleur. J’avais déjà conçu des soupçons, mais ce fut
seulement en vous voyant surgir le mouchoir à la main que je fus certain
d’avoir cet honneur, l’honneur d’être en présence d’une Princesse des
Thugs. Une potence anglaise serait une fin bien prosaïque pour une
créature aussi romanesque.

--Et depuis vous vous êtes servi de votre découverte pour tuer tout ce
qu’il y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous avez fait de
mon existence un fardeau pour moi.

--Un fardeau pour vous! dit-il d’une voix altérée. Vous savez ce que
j’éprouve à votre égard. Si, de temps à autre, je vous ai dirigée par la
crainte d’une dénonciation, c’est uniquement parce que je vous ai
trouvée insensible à l’influence plus douce de l’amour.

--L’amour! s’écria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu aimer
l’homme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective d’une mort
infâme? Mais venons au fait. Vous me promettez ma liberté sans
restriction si je fais seulement pour vous cette chose?

--Oui, répondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous voudrez
dès que la chose sera faite. J’oublierai que je vous ai vue ici dans ces
massifs.

--Vous le jurez?

--Oui, je le jure.

--Je ferais n’importe quoi pour recouvrer ma liberté, dit-elle.

--Nous n’aurons jamais autant de chances de succès, s’écria
Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort profondément.
Il est trop stupide pour se douter de quelque chose. Le testament est
fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il n’est pas un brin d’herbe,
pas un grain de sable qui ne m’appartienne ici.

--Pourquoi n’agissez-vous pas vous même alors? demanda-t-elle.

--Ce n’est point dans ma manière, dit-il. En outre, je n’ai pas attrapé
le tour de main. Ce _roomal_, c’est ainsi que vous appelez cela, ne
laisse aucune trace. C’est ce qui en fait l’avantage.

--C’est un acte infâme que d’assassiner son bienfaiteur.

--Mais c’est une grande chose que de servir Rowhanee, la déesse de
l’assassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela. Votre
père ne le ferait-il pas, s’il était ici?

--Mon père était le plus grand de tous les Borkas de Jublepore,
dit-elle fièrement. Il a fait périr plus d’hommes qu’il n’y a de jours
dans l’année.

--J’aurais bien donné mille livres pour ne pas le rencontrer, dit
Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis Khan,
s’il voyait sa fille hésiter en présence d’une chance, aussi favorable
pour servir les dieux? Jusqu’à ce moment vous avez agi dans la
perfection. Il a bien dû sourire en voyant la jeune âme de la petite
Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de chez vous.
Peut-être n’est-ce pas le premier sacrifice que vous ayez fait. Parlons
un peu de la fille de ce brave négociant allemand. Ah! je vois à votre
figure que j’ai encore raison. Après avoir agi ainsi, vous avez tort
d’hésiter maintenant qu’il n’y a plus aucun danger, et que toute la
tache nous sera rendue facile. En outre, cet acte vous délivrera de
l’existence que vous menez ici, et qui ne doit pas être des plus
agréables, attendu que vous avez continuellement la corde au cou pour
ainsi dire. Si la chose doit se faire, qu’elle se fasse sur le champ. Il
pourrait refaire son testament d’un instant à l’autre, car il a de
l’affection pour le jeune homme et il est aussi changeant qu’une
girouette.

Il y eut un long silence, un silence si profond qu’il me sembla entendre
dans l’obscurité les battements violents de mon cœur.

--Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin.

--Pourquoi pas demain dans la nuit?

--Comment parviendrai-je jusqu’à lui?

--Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le sommeil
lourd et je laisserai une veilleuse allumée pour que vous puissiez vous
diriger.

--Et ensuite?

--Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on découvrira que notre
pauvre vieux maître est mort pendant son sommeil. On découvrira aussi
qu’il a laissé tout ce qu’il possède en ce monde à son fidèle
secrétaire, comme une faible marque de reconnaissance pour son
dévouement au travail. Alors comme on n’aura plus besoin des services de
miss Warrender, elle sera libre de retourner dans sa chère patrie, où
dans tout autre pays qui lui plaira. Elle pourra se sauver, si elle
veut, avec M. John Lawrence, étudiant en médecine.

--Vous m’insultez, dit-elle avec colère.

Puis, après un silence:

--Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que j’agisse.

--Pourquoi cela?

--Parce que j’aurai peut-être besoin de quelques nouvelles
instructions.

--Soit, eh bien, ici, à minuit, dit-il.

--Non, pas ici, c’est trop près de la maison. Retrouvons-nous sous le
grand chêne qui est au commencement de l’avenue.

--Où vous voudrez, répondit-il d’un ton bourru, mais rappelez-vous le
bien, j’entends ne pas être avec vous au moment où vous ferez la chose.

--Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec dédain. Je crois que nous
avons dit ce soir tout ce qu’il fallait dire.

J’entendis le bruit que fit l’un d’eux en se levant, et, bien qu’ils
eussent continué à causer, je ne m’arrêtai pas à en entendre plus long.

Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse plongée
dans l’obscurité, et je gagnai la porte, que je refermai derrière moi.

Ce fut seulement quand je fus rentré chez moi, quand je me laissai aller
dans mon fauteuil, que je me trouvai en état de remettre quelque ordre
dans mes penses bouleversées et de songer au terrible entretien que
j’aurais écouté.

Cette nuit-là, pendant de longues heures, je restai immobile, méditant
sur chacune des paroles entendues, et m’efforçant de combiner un plan
d’action pour l’avenir.



Chapitre VI


Les Thugs! J’avais entendu parler des féroces fanatiques de ce nom qu’on
trouve dans les régions centrales de l’Inde, et auxquels une religion
détournée de son but présente l’assassinat comme l’offrande la plus
précieuse et la plus pure qu’un mortel puisse faire au Créateur.

Je me rappelle une description que j’avais lue dans les œuvres du
colonel Meadows Taylor, où il était question du secret des Thugs, de
leur organisation, de leur foi implacable et de l’influence terrible que
leur manie homicide exerce sur toutes les autres facultés mentales et
morales.

Je me rappelai même que le mot de _roomal_--un mot que j’avais vu
revenir plus d’une fois--désignait le foulard sacré au moyen duquel
ils avaient coutume d’accomplir leur diabolique besogne.

Miss Warrender était déjà femme quand elle les avait quittés, et à en
croire ce qu’elle disait, elle qui était la fille de leur principal
chef, il n’était pas étonnant qu’une culture toute superficielle n’eût
pas déraciné toutes les impressions premières ni empêché le fanatisme de
se faire jour à l’occasion.

C’était probablement pendant une de ces crises qu’elle avait mis fin aux
jours de la pauvre Ethel après avoir soigneusement préparé un alibi pour
cacher son crime, et Copperthorne ayant découvert par hasard cet
assassinat, cela lui avait donné l’ascendant qu’il exerçait sur son
étrange complice.

De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regardé dans ces
tribus comme le plus impie, le plus dégradant, et sachant qu’elle
s’était exposée à cette mort d’après la loi du pays, elle y voyait
évidemment une nécessité inéluctable de soumettre sa volonté, de dominer
sa nature impérieuse lorsqu’elle se trouvait en présence du secrétaire.

Quant à Copperthorne, après avoir réfléchi sur ce qu’il avait fait et
sur ce qu’il comptait faire, je me sentais l’âme pleine d’horreur et de
dégoût à son égard.

C’était donc ainsi qu’il reconnaissait les bontés que lui avait
prodiguées le pauvre vieux.

Il lui avait déjà arraché par ses flatteries une signature qui était
l’abandon de ses propriétés, et maintenant, comme il craignait que
quelques remords de conscience ne modifiassent la volonté du vieillard,
il avait résolu de le mettre hors d’état d’y ajouter un codicille.

Tout cela était assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le comble,
c’était que trop lâche pour exécuter son projet de sa propre main, il
avait à mis à profit les horribles idées religieuses de cette
malheureuse créature, pour faire disparaître l’oncle Jérémie d’une façon
telle que nul soupçon ne pût atteindre le véritable auteur du crime.

Je décidai en moi-même que, quoi qu’il dût arriver, le secrétaire
n’échapperait point au châtiment qui lui était dû.

Mais que faire?

Si j’avais connu l’adresse de mon ami, je lui aurais envoyé un
télégramme le lendemain matin, et il aurait pu être de retour à
Dunkelthwaite avant la nuit.

Malheureusement, John était le pire des correspondants, et bien qu’il
fût parti depuis quelques jours déjà, nous n’avions point reçu de ses
nouvelles.

Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, à
l’exception du vieil Élie, et je ne connaissais dans le pays personne
sur qui je puisse compter.

Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force à lutter avec
grand avantage contre le secrétaire, et j’avais assez confiance en
moi-même pour être sûr que ma seule résistance suffirait pour empêcher
absolument l’exécution du complot.

La question était de savoir quelles étaient les meilleures mesures que
je devais prendre en de telles circonstances.

Ma première idée fut d’attendre tranquillement jusqu’au matin, et alors
d’envoyer sans esclandre au poste de police le plus proche pour en
ramener deux constables.

Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice à la justice et
raconter l’entretien que j’avais entendu.

En y réfléchissant davantage, je reconnus que ce plan était tout à fait
impraticable.

Avais-je l’ombre d’une preuve contre eux en dehors de mon histoire?

Et cette histoire ne paraîtrait-elle pas d’une absurde invraisemblance à
des gens qui ne me connaissaient pas.

Et je m’imaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air
impassible Copperthorne repousserait l’accusation, combien il
s’étendrait sur la malveillance que j’éprouvais contre lui et sa
complice à cause de leur affection réciproque; combien il lui serait
aisé de faire croire à une tierce personne que je montais de toutes
pièces une histoire pour nuire à un rival; combien il me serait
difficile de persuader à qui que ce fut que ce personnage à tournure
d’ecclésiastique et cette jeune personne vêtue à la dernière mode
étaient deux animaux de proie associés pour chasser.

Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant avant
d’être sûr que je tenais le gibier.

L’autre alternative était de ne rien dire et de laisser les événements
suivre leurs cours, en me tenant toujours prêt à intervenir lorsque les
preuves contre les conspirateurs paraîtraient concluantes.

C’était bien la marche qui se recommandait d’elle-même à mon caractère
jeune et aventureux.

C’était aussi celle qui semblait la plus propre à amener aux résultats
décisifs.

Lorsqu’enfin à la pointe du jour je m’allongeai sur mon lit, j’avais
complètement fixé dans mon esprit la résolution de garder pour moi ce
que je savais et de m’en rapporter à moi seul pour faire échouer le
complot sanguinaire que j’avais surpris.

Le lendemain, l’oncle Jérémie se montra plein d’entrain après le
déjeuner, et voulut à toute force lire tout haut une scène des Cenci de
Shelley, œuvre pour laquelle il avait une admiration profonde.

Copperthorne était auprès de lui, silencieux, impénétrable, excepté
quand il émettait quelque indication, ou lâchait un cri d’admiration.

Miss Warrender semblait plongée dans ses pensées et je crus voir une
fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs.

J’éprouvais une étrange sensation à épier ces trois personnages et à
réfléchir sur les rapports qui existaient réellement entre eux.

Mon cœur s’échauffait à la vue du petit vieux à la figure rougeaude, mon
hôte, avec sa coiffure bizarre et ses façons d’autrefois.

Se me jurais intérieurement qu’on ne lui ferait aucun mal tant que je
serais en état de l’empêcher.

Le jour s’écoula long, ennuyeux.

Il me fut impossible de m’absorber dans mon travail, aussi me mis-je à
errer sans trêve par les corridors de la vieille bâtisse et par le
jardin.

Copperthorne était en haut avec l’oncle Jérémie, et je le vis peu.

Deux fois, pendant que je me promenais dehors à grands pas, je vis la
gouvernante venant de mon côté avec les enfants, et chaque fois je
m’écartai promptement pour l’éviter.

Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir l’horreur
indicible qu’elle m’inspirait et sans lui montrer que j’étais au courant
de ce qui s’était passé la nuit d’avant.

Elle remarqua que je l’évitais, car, au déjeuner, mes yeux s’étant un
instant portés sur elle, je vis dans les siens un éclair de surprise et
de colère, auquel néanmoins je ne ripostai pas.

Le courrier du jour apporta une lettre de John où il m’informait qu’il
était descendu à l’hôtel Langham.

Je savais qu’il était désormais impossible de recourir à lui pour
partager avec lui la responsabilité de tout ce qui pourrait arriver.

Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une dépêche pour lui
apprendre que sa présence serait désirable.

Cela nécessitait une longue course pour aller jusqu’à la gare, mais
cette course aurait l’avantage de m’aider à tuer le temps, et je me
sentis soulagé d’un poids en entendant le grincement des aiguilles, qui
m’apprenait que mon message volait à mon but.

À mon retour d’Ingleton, quand je fus arrivé à l’entrée de l’avenue, je
trouvai notre vieux domestique Élie debout en cet endroit, et il avait
l’air très en colère.

--On dit qu’un rat en amène d’autres, me dit-il en soulevant son
chapeau. Il paraît qu’il en est de même avec les noirauds.

Il avait toujours détesté la gouvernante à cause de ce qu’il appelait
ses grands airs.

--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a? demandai-je.

--C’est un de ces étrangers qui reste toujours par là à se cacher et à
rôder, répondit le bonhomme. Je l’ai vu ici parmi les broussailles et je
l’ai fait partir en lui disant ma façon de penser. Est-ce qu’il regarde
du côté des poules? Ça se peut. Ou bien a-t-il envie de mettre le feu à
la maison et de nous assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au
village, M. Lawrence, et je m’informerai à son sujet.

Et il s’en alla en donnant libre cours à sa sénile colère.

Le petit incident fit sur moi une vive impression, et j’y songeai
beaucoup en suivant la longue avenue.

Il était clair que l’Hindou voyageur tournait toujours autour de la
maison.

C’était un élément que j’avais oublié de faire entrer en ligne de
compte.

Si sa compatriote l’enrôlait comme complice dans ses plans ténébreux, il
pourrait bien arriver qu’à eux trois ils fussent trop forts pour moi.

Toutefois, il me semblait improbable qu’elle agît ainsi, puisqu’elle
avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne sût rien de la
présence de l’Hindou.

J’eus un instant l’idée de prendre Élie pour confident, mais en y
réfléchissant j’arrivai à conclure qu’un homme de son âge serait plutôt
un embarras qu’un auxiliaire.

Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai
Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire où était miss
Warrender.

Je répondis que je ne l’avais pas vue.

--C’est bien singulier, dit-il, que personne ne l’ait vue depuis le
dîner. Les enfants ne savent pas où elle est. J’ai à lui dire quelque
chose en particulier.

Il s’éloigna, sans la moindre expression d’agitation et de trouble sur
sa physionomie.

Pour moi, l’absence de miss Warrender n’était pas faite pour me
surprendre.

Sans aucun doute, elle était quelque part dans les massifs, se montant
la tête pour la terrible besogne qu’elle avait entrepris d’exécuter.

Je fermai la porte sur moi, et m’assis, un livre à la main, mais
l’esprit trop agité pour en comprendre le contenu.

Mon plan de campagne était déjà construit.

J’avais résolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de les
suivre, et d’intervenir au moment où mon intervention serait le plus
efficace.

Je m’étais pourvu d’un gourdin solide, noueux, cher à mon cœur
d’étudiant, et grâce auquel j’étais sûr de rester maître de la
situation.

Je m’étais, en effet, assuré que Copperthorne n’avait pas d’armes à feu.

Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où les heures m’aient paru si
longues, que celles que je passai, ce jour-là, dans ma chambre.

J’entendais au loin le son adouci de l’horloge de Dunkelthwaite qui
marqua huit heures, puis neuf, puis, après un silence interminable, dix
heures.

Ensuite, comme j’allais et venais dans ma chambrette, il me sembla que
le temps eût suspendu complètement son cours, tant j’attendais l’heure
avec crainte et aussi avec impatience, ainsi qu’on le fait quand on doit
affronter quelque grave épreuve.

Néanmoins tout a une fin, et j’entendis, à travers l’air calme de la
nuit, le premier coup argentin qui annonçait la onzième heure.

Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma trique
et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre par le vieil
escalier grinçant.

J’entendis le ronflement bruyant de l’oncle Jérémie à l’étage supérieur.

Je parvins à trouver mon chemin jusqu’à la porte à travers l’obscurité.
Je l’ouvris et me trouvai dehors sous un beau ciel plein d’étoiles.

Il me fallait être très attentif dans mes mouvements, car la lune
brillait d’un tel éclat qu’on y voyait presque comme en plein jour.

Je marchai dans l’ombre de la maison jusqu’à ce que je fusse arrivé à la
haie du jardin.

Je rampai à l’abri qu’elle me donnait et je parvins sans encombre dans
le massif où je m’étais trouvé la nuit précédente.

Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande précaution,
avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa sous mes pieds.

Je m’avançai ainsi jusqu’à ce que je fusse caché parmi les broussailles,
au bord de la plantation.

De là je voyais en plein ce grand chêne qui se dressait au bout
supérieur de l’avenue.

Il y avait quelqu’un debout dans l’ombre que projetait le chêne.

Tout d’abord je ne pus deviner qui c’était, mais bientôt le personnage
remua, et s’avança sous la lumière argentée que la lune versait par
l’intervalle de deux branches sur le sentier, et il regarda impatiemment
à droite et à gauche.

Alors je vis que c’était Copperthorne, qui attendait et qui était seul.

À ce qu’il paraît, la gouvernante n’était pas encore venue au
rendez-vous.

Comme je tenais à entendre autant qu’y voir, je me frayai passage sous
les ombres noires des arbres dans la direction du chêne.

Lorsque je m’arrêtai, je me trouvai à moins de quinze pas de l’endroit
où la taille haute et dégingandée du secrétaire se dressait farouche et
fantastique sous la lumière changeante.

Il allait et venait d’un air inquiet, tantôt disparaissant dans les
ténèbres, tantôt reparaissant dans les endroits qu’éclairait la lumière
argentée filtrant à travers l’épaisseur du feuillage.

Il était évidemment, d’après ses allures, intrigué et désappointé de ne
point voir venir sa complice.

Il finit par s’arrêter sous une grosse branche qui cachait son corps,
mais d’où il pouvait voir dans toute son étendue la route couverte de
gravier qui partait de la maison, et par laquelle il comptait
certainement voir venir miss Warrender.

J’étais toujours tapi dans ma cachette et je me félicitais
intérieurement d’être parvenu jusqu’à un endroit où je pouvais tout
entendre sans courir le risque d’être découvert, quand mes yeux
rencontrèrent soudain un objet qui me saisit au cœur et faillit
m’arracher une exclamation qui eût décelé ma présence.

J’ai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous d’une des grosses
branches du chêne.

Au-dessous de cette branche régnait l’obscurité la plus complète, mais
la partie supérieure de la branche même était tout argentée par la
lumière de la lune.

À force de regarder, je finis par voir quelque chose qui descendait en
rampant le long de cette branche lumineuse; c’était je ne sais quoi de
papillotant, d’informe qui semblait faire partie de la branche
elle-même, et qui, néanmoins, avançait sans trêve en se contournant.

Mes yeux s’étant accoutumés, au bout de quelque temps, à la lumière, ce
je ne sais quoi, cet objet indéfini prit forme et substance.

C’était un être humain, un homme.

C’était l’Hindou que j’avais vu au village.

Les bras et les jambes enlacés autour de la grosse branche, il avançait
en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi vite que l’eût
fait un serpent de son pays.

Avant que j’eusse le temps de faire des conjectures sur ce que
signifiait sa présence, il était arrivé juste au-dessus de l’endroit où
le secrétaire se tenait debout, et son corps bronzé se dessinait en un
contour dur et net sur le disque de la lune, qui apparaissait derrière
lui.

Je le vis détacher quelque chose qui lui ceignait les reins, hésiter un
instant, comme s’il mesurait la distance, puis descendre d’un bond, en
faisant bruire les feuilles sur son passage.

Ensuite eut lieu un choc sourd, on eût dit deux corps tombant ensemble,
puis ce fut, dans l’air de la nuit, un bruit analogue à celui qu’on fait
en se gargarisant, et qui fut suivi d’une série de croassements, dont le
souvenir me hantera jusqu’à mon dernier jour.

Pendant tout le temps que cette tragédie mit à s’accomplir sous mes
yeux, sa soudaineté, son caractère d’horreur m’avaient ôté toute faculté
d’agir en un sens quelconque.

Ceux-là seuls qui se sont trouvés dans une situation analogue pourront
se faire une idée de l’impuissance paralysante qui s’empara de l’esprit
et du corps d’un homme en pareille aventure. Elle l’empêche de faire
aucune des mille choses qui pourraient plus tard vous venir à la pensée,
et qui vous paraîtraient tout indiquées par la circonstance.

Pourtant, quand ces accents d’agonie parvinrent à mon oreille, je
secouai ma léthargie et je m’élançai de ma cachette en jetant un grand
cri.

À ce bruit, le jeune Thug se détacha de sa victime par un bond, en
grondant comme une bête féroce qu’on chasse de son cadavre, et descendit
l’avenue en détalant d’une telle vitesse que je sentis l’impossibilité
de le rejoindre.

Je courus vers le secrétaire et lui soulevai la tête.

Sa figure était pourpre et horriblement contorsionnée.

J’ouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler à la
vie. Tout fut inutile.

Le _roomal_ avait fait sa besogne; l’homme était mort.

Je n’ai plus que quelques détails à ajouter à mon étrange récit.

Peut-être ai-je été un peu prolixe dans ma narration, mais je sens que
je n’ai point à m’en excuser, car je me suis borné à dire la suite des
incidents dans leur ordre, d’une manière simple, dépourvue de toute
prétention, et le récit eût été incomplet si j’en avais omis un seul.

On sut par la suite que miss Warrender était partie par le train de sept
heures vingt minutes pour Londres, et qu’elle avait gagné la capitale
assez à temps pour y être en sûreté, avant qu’on pût commencer des
recherches pour la retrouver.

Quant au messager de mort qu’elle avait laissé derrière elle pour
prendre sa place au lieu du rendez-vous, on n’entendit plus parler de
lui. On ne le revit plus.

On lança son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine perdue.

Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sûre, et
employait la nuit à voyager, en se nourrissant de débris, comme un
Oriental peut le faire, jusqu’à ce qu’il fût hors de danger.

John Thurston revint le lendemain, et il fut stupéfait quand je lui fis
part de l’aventure.

Il fut d’accord avec moi pour reconnaître qu’il valait mieux ne rien
dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et des raisons
qui l’auraient obligé à s’attarder si longtemps au dehors pendant cette
nuit d’été.

Aussi la police du comté elle-même n’a jamais su complètement l’histoire
de cette extraordinaire tragédie et elle ne la saura certainement
jamais, à moins que le hasard ne fasse tomber ce récit sous les yeux
d’un de ses membres.

Le pauvre oncle Jérémie se lamenta sur la perte de son secrétaire, et
pondit des quantités de vers sous forme d’épitaphes et des poèmes
commémoratifs.

Il a été depuis réuni à ses pères, et je suis heureux de pouvoir dire
que la majeure partie de sa fortune a passé à son héritier légitime, à
son neveu.

Il n’y a qu’un point sur lequel je désirerais faire une remarque.

Comment le Thug voyageur était-il arrivé à Dunkelthwaite?

Cette question-là n’a jamais été éclaircie, mais je n’ai pas dans
l’esprit le moindre doute à ce sujet, et je suis certain que quand on
pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son apparition ne
fut point un effet du hasard.

Cette secte formait dans l’Inde un corps nombreux et pressant, et quand
elle songea à se choisir un nouveau chef, elle se rappela tout
naturellement la fille si belle de son ancien maître.

Il ne devait pas être malaisé de retrouver sa trace à Calcutta, en
Allemagne et, finalement, à Dunkelthwaite.

Il était sans doute venu l’informer qu’elle n’était pas oubliée dans
l’Inde, et qu’elle serait accueillie avec le plus grand empressement si
elle jugeait bon de venir retrouver les débris épars de sa tribu.

On pourra juger cette supposition un peu forcée mais c’est la manière de
voir qui a toujours été la mienne en cette affaire.



Chapitre VII


J’ai commencé ce récit par la copie d’une lettre; je le finirai de même.

Celle-ci me vint d’un vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de
science encyclopédique et particulièrement au fait des mœurs et coutumes
de l’Inde.

C’est grâce à sa complaisance que je suis en état de transcrire les
divers mots indigènes que j’ai entendu de temps à autre prononcer par
miss Warrender, et que je n’aurais pas été capable de retrouver dans ma
mémoire, s’il ne me les avait rappelés.

Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui avais
exposé quelque temps auparavant au cours d’une conversation.

«Mon cher Lawrence,

«Je vous ai promis de vous écrire au sujet du Thuggisme, mais mon temps
a été tellement pris que c’est seulement aujourd’hui que je puis tenir
mon engagement.

«J’ai été fort intéressé par votre extraordinaire aventure et j’aurais
grand plaisir à causer encore de ce sujet avec vous.

«Je puis vous apprendre qu’il est extrêmement rare qu’une femme soit
initiée aux mystères du Thuggisme, et dans le cas qui vous concerne,
cela a pu arriver parce qu’elle avait goûté, soit par hasard, soit à
dessein, le _goor_ sacré, qui est le sacrifice offert par la bande après
chaque assassinat.

«Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme, quels
que soient son rang, son sexe et son état.

«Comme elle était de sang noble, elle a dû franchir rapidement les
divers grades, celui de Tuhaee, ou éclaireur, celui de Lughaee, ou
fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la victime, et
finalement celui de Bhuttotee, ou étrangleur.

«En tout cela, elle aurait reçu les leçons de son gourou, ou conseiller
spirituel, qu’elle indique dans votre récit comme son propre père, qui
fut un Borka ou Thug accompli.

«Une fois qu’elle eût atteint ce degré, je ne m’étonne pas qu’elle eût
eu de temps en temps des accès de fanatisme instinctif.

«Le Pilhaoo, dont elle parle à un endroit, est un présage venu du côté
gauche, lequel, s’il est suivi du Thibaoo, ou présage du côté droit,
était regardé comme une indication que tout irait bien.

«À propos, vous parlez du vieux cocher qui vit l’Hindou sortant parmi
les broussailles dans la matinée.

«Ou je me trompe fort, ou bien il était occupé à creuser la fosse de
Copperthorne, car les coutumes des Thugs s’opposent absolument à ce que
le meurtre soit commis avant qu’un réceptacle soit préparé pour le
corps.

«À ma connaissance, un seul officier anglais dans l’Inde a été victime
de cette confrérie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812.

«Depuis, le colonel Sleeman est parvenu à l’écraser en grande partie,
bien que l’on ne puisse pas douter qu’elle a une extension plus grande
que ne le supposent les autorités.

«Vraiment, les endroits ténébreux de la terre sont pleins de cruautés et
l’Évangile seul est en état de concourir efficacement à dissiper ces
ténèbres. Je vous autorise très volontiers à publier ces quelques
remarques, s’il vous semble qu’elles jettent quelque lumière sur votre
récit.

«Votre sincère ami»

«B. C. Haller»



LES OS



Chapitre I


La cabane d’Abe Durton n’était point belle.

On a entendu des gens affirmer qu’elle était laide, et morne, suivant
l’exemple des gens de l’Écluse de Harvey, aller jusqu’à faire précéder
leur adjectif d’un explétif plein d’expression qui soulignait leur
appréciation.

Mais Abe était un homme impassible, qui allait son train, et pour
l’esprit duquel les commentaires d’un public dépourvu de goût ne
faisaient guère d’impression.

Il avait bâti lui-même la maison.

Elle faisait son affaire et celle de son associé; leur fallait-il
quelque chose de plus?

À vrai dire, il montrait quelque susceptibilité sur ce point.

--Quoique je dise que c’est moi qui l’ai bâtie, remarquait-il. Elle est
bien préférable à tous les hangars de la vallée.

«Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prétendriez avoir
de l’air frais sans qu’il y ait des trous? Ça ne sent pas le renfermé
chez moi.

«La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n’est-ce pas un
avantage de savoir qu’il pleut sans avoir à ouvrir la porte.

«Je ne voudrais pas d’une maison qui ne laisserait pas passer l’eau
quelque part.

«Quant à être un peu écartée de la perpendiculaire, eh bien, il ne me
déplaît pas qu’une maison penche un peu de côté.

«En tout cas elle plaît à mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est
bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose.

Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad homineum_,
s’esquivait ordinairement, et laissait l’architecte indigné maître du
champ de bataille.

Mais si différentes que pussent être les opinions quant à la beauté de
l’édifice, il n’y en avait qu’une au sujet de son utilité.

--Pour le voyageur fatigué, après une marche pénible de la route de
Buckhurst dans la direction de l’Écluse de Harvey, la belle lueur qui
brillait au sommet de la hauteur était comme un phare d’espoir et de
confort.

Ces mêmes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient à
répandre au dehors une joyeuse atmosphère de lumière, qui était deux
fois la bienvenue en un soir comme celui-ci.

Il n’y avait qu’un homme à l’intérieur de la hutte.

C’était le propriétaire, Abe Durton, en personne, ou «Les Os», comme on
l’avait baptisé d’après les règles primitives du blason en usage au
camp.

Il était assis devant le grand feu de bois, contemplant d’un air
farouche les profondeurs brûlantes, et donnant de temps à autre un coup
de pied à un fagot en manière de leçon dès que ce fagot faisait mine de
se consumer en cendres.

Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux naïfs et hardis, à la barbe
blonde et frisée, se dessinait en un contour découpé nettement sur
l’obscurité, quand la lumière fantasque s’y jouait.

C’était celle d’un homme viril, résolu.

Cependant, un physionomiste aurait pu découvrir, dans le dessin de la
bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une
indécision qui contrastait étrangement avec ses épaules d’hercule et ses
membres massifs.

Cette faiblesse d’Abe, c’était d’être une de ces natures confiantes,
simples, qui sont aussi aisées à mener que difficiles à faire marcher,
et cette heureuse flexibilité de caractère avait fait de lui en même
temps le jouet et le favori des habitants de l’Écluse.

Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez
lourdes, et cependant, si loin qu’on poussât la blague, on n’était
jamais arrivé à faire prendre à la physionomie de «Les Os» un air
sombre, à faire naître en son brave cœur une méchante pensée.

C’était seulement quand il se figurait qu’on mettait en jeu son
aristocratique associé, que l’on voyait sa lèvre inférieure prendre une
contraction de mauvais augure et qu’un éclair de colère dans ses yeux
bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie à rentrer
jusqu’à l’apparence de sa raillerie préférée et à bifurquer vers une
dissertation sérieuse et absorbante sur le temps qu’il faisait.

--Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et
s’étirant en un bâillement de géant. Par mes étoiles! quelle pluie, quel
vent! N’est-ce pas, Blinky?

Blinky était une chouette pleine de réserve, à l’humeur méditative, dont
le confort et le bien-être étaient pour son maître un sujet de
sollicitude constante, et qui, en ce moment même, le contemplait
gravement, perchée sur une des solives du toit.

«C’est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant
un coup d’œil à sa compagne emplumée, car il y a terriblement de raison
dans votre figure. Et aussi pas mal de mélancolie, on le dirait. Amour
malheureux, peut-être, quand vous étiez jeune... À propos d’amour,
ajouta-t-il, je n’ai pas vu Suzanne de la journée.

Il alluma la bougie plantée dans une bouteille noire sur la table,
traversa la chambre et alla considérer d’un air grave une des nombreuses
gravures des journaux illustrés qui s’étaient égarés par là, où elles
avaient été découpées par les habitants de la maison et collées au mur.

La gravure qui attirait particulièrement son attention représentait une
actrice au costume très voyant, qui, un bouquet à la main, minaudait
devant un auditoire imaginaire.

Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une
impression profonde sur le cœur sensible du mineur.

Il avait conçu à l’égard de la jeune personne un intérêt tout humain, et
sans que rien l’y autorisât, il l’avait baptisée Suzanne Banks, et avait
fait d’elle son idéal de la beauté féminine.

--Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de
Buckhurst ou même de Melbourne décrivait les charmes d’une Circé qu’il
avait laissée là-bas. Il n’y a pas de jeune fille comparable à ma Suz.
Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander à la
voir. Suzanne Banks, c’est son nom, et j’ai trouvé son portrait, que
j’ai mis dans la cabane.



Chapitre II


Abe était encore à la contemplation de sa charmeuse, quand la grossière
porte s’ouvrit.

Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pénétra dans la cabane, cachant
presque entièrement un jeune homme, qui avança d’un bond et se mit en
devoir de fermer la porte derrière lui, opération que la violence du
vent rendait assez malaisée.

On aurait pu le prendre pour le génie de la tempête, avec l’eau qui
ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pâle et
distinguée.

--Eh bien, dit-il, d’une voix légèrement boudeuse, n’avez-vous rien
préparé pour souper?

--Il est prêt à servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une
grande marmite qui bouillait près du feu. Vous avez l’air un peu
mouillé.

--Peste! un peu mouillé! je suis trempé, ami, je suis inondé jusqu’aux
os. C’est une nuit à ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien
pour lequel j’aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est
suspendu au clou.

Jack Morgan, ou le patron, comme on l’appelait, appartenait à une classe
plus nombreuse qu’on ne l’eût supposé à l’époque de la ruée qui avait
marqué les commencements.

C’était un homme de bonne famille, qui avait reçu une éducation
libérale, un gradué d’une université anglaise.

Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, été un vicaire
énergique.

Il aurait cherché à faire son chemin dans les carrières libérales, sans
certains traits cachés de son caractère qui avaient fait irruption au
dehors, et qui avaient bien pu lui être légués en héritage par le vieux
sir Henry Morgan, l’homme qui avait fondé la famille, grâce à quelques
pièces de huit vaillamment conquises dans des batailles navales.

C’était évidemment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l’avaient
poussé à quitter, en sautant par la fenêtre de la chambre à coucher, le
presbytère vêtu de lierre, à abandonner le home et les amis, pour venir
en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle à la main dans les
plaines australiennes.

Les rudes habitants de l’Écluse de Harvey n’avaient pas tardé à
apprendre qu’en dépit de sa figure féminine et de ses manières
précieuses, ce petit homme possédait un courage froid, une résolution
invincible, grâce auxquels il avait conquis ce respect dans une réunion
d’hommes où l’audace était regardée comme la plus élevée des qualités
humaines.

Personne d’entre eux ne savait comment «Les Os» et lui étaient devenus
associés, et pourtant ils l’étaient, associés, et l’homme le plus
vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, éprouvait un respect
presque superstitieux envers son compagnon à l’esprit clair et décidé.

--Voilà qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la
chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le
couvert, deux assiettes de métal, des couteaux à manches de corne et des
fourchettes aux dents de longueur anormale.

--Enlevez vos bottes de mineur, dit «Les Os». Ce n’est pas la peine
d’emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir.

Son gigantesque associé s’approcha d’un air humble et s’assit sur un
baril.

--Qu’y a-t-il de nouveau? demanda-t-il.

--Les actions montent, dit son compagnon, voilà ce qu’il y a. Regardez
ça.

Et il tira de la poche de son habit fumant un numéro de journal froissé.

«Voici la _Sentinelle de Buckhurst_. Lisez cet article: celui qui se
rapporte à un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara.
Nous sommes fortement engagés dans l’affaire, mon garçon. Nous pourrions
vendre aujourd’hui et faire quelque bénéfice, mais je crois qu’il vaut
mieux attendre.

Pendant qu’il parlait, Abe déchiffrait laborieusement l’article en
question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous
sa moustache couleur de rouille.

--Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tête. Eh! camarade,
nous avons cent pieds chacun. Ça nous ferait vingt mille dollars. Avec
ça on pourrait retourner au pays.

--Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l’avons quitté pour venir
ramasser ici un peu mieux qu’un misérable millier de livres. L’affaire
doit devenir encore meilleure. Sinclair, l’essayeur, s’est rendu sur
place et il dit qu’il a là une des couches de quartz les plus riches
qu’il aie jamais vues. C’est le moment de faire l’acquisition de
machines à broyer. À propos, quel est le résultat de la journée?

Abe tira de sa poche une petite boîte de bois et la tendit à son
camarade.

Elle contenait la valeur d’une cuillère à thé de sable et un ou deux
petits grains métalliques de la grosseur d’un pois tout au plus.

Le patron Morgan se mit à rire et la rendit à son associé.

--À ce compte-là, nous ne ferons pas notre fortune, «Les Os», dit-il.

Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes
écoutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant.

--Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en
devoir d’extraire le contenu de la marmite.

--Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe-à-l’œil-de-coq à été tué d’un
coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane.

--Ah! dit Abe d’un air vaguement intéressé.

--Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivés presqu’à la
gare de Rochdale: on dit qu’ils vont se montrer par ici.

Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche.

--Rien de plus? demanda-t-il.

--Rien d’important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par
là-bas vers la route de Sterling, et que l’essayeur a acheté un piano,
et qu’il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s’établir dans la
maison neuve, de l’autre côté de la route. Ainsi, vous le voyez, mon
garçon, nous aurons quelque chose à voir, ajouta-t-il en s’asseyant et
attaquant le plat qui lui était servi.

--On dit que c’est une beauté, «Les Os», reprit-il.

--Elle ne serait qu’un chiffon à coudre sur ma Suzon, répliqua l’autre
d’un ton décidé.

Son associé sourit en regardant l’image aux couleurs criardes collée au
mur.

Soudain il posa son couteau et parut écouter.

Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son
sourd et roulant qui évidemment ne venait pas de la lutte des éléments.

--Qu’est-ce que c’est?

--Du diable! si je le sais.

Les deux hommes se dirigèrent vers la porte et sondèrent attentivement
l’obscurité du regard.

Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumière mobile
et le son sourd s’accrut.

--C’est un buggy qui arrive, dit Abe.

--Où va-t-il?

--Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gué.

--Mais, mon homme, il y aura six pieds d’eau au gué cette nuit et un
courant aussi violent qu’une chute de moulin.

Maintenant la lumière était plus rapprochée. Elle se mouvait rapidement
au tournant de la route.

On entendait un galop furieux avec le cahot des roues.

--Les chevaux se sont emportés, par le tonnerre?

--Mauvaise affaire pour l’homme qui est dedans.



Chapitre III


Il y avait chez les habitants de l’Écluse de Harvey un rude sentiment
d’individualité, grâce auquel chacun supportait à lui seul le poids de
ses mésaventures et sympathisait fort peu avec celles de son prochain.

Ce qui prédominait chez les deux hommes, c’était uniquement la curiosité
pendant qu’ils regardaient les lanternes se balancer, s’agiter à mesure
qu’elles se rapprochaient sur les détours de la route.

--S’il n’arrive pas à se rendre maître d’eux avant qu’ils atteignent le
gué, c’est un homme flambé, remarqua Abe Durton, avec résignation.

Une accalmie soudaine se fit dans le morne ruissellement de la pluie.

Elle ne dura qu’un moment, mais en ce moment-là, le vent apporta un long
cri qui fit tressaillir les deux hommes, qui leur fit échanger un regard
puis les lança à toutes jambes sur la pente raide qui descendait vers la
route.

--Une femme, par le ciel! fit Abe, d’une voix haletante, en
franchissant d’un bond, dans sa hâte téméraire, la fosse d’une mine.

Morgan était le plus léger et le plus agile des deux.

Il eut bientôt devancé son athlétique compagnon.

Une minute plus tard, il était debout, haletant, la tête nue, dans la
vase qui couvrait la route molle et détrempée, pendant que son associé
descendait encore à grand-peine la pente très raide.

La voiture était presque sur lui à ce moment.

Il distinguait aisément, à la lumière des lanternes, le cheval
australien au corps efflanqué, qui, terrifié par l’orage et le bruit
qu’il faisait lui-même, se dirigeait à une allure folle vers le gué.

L’homme, qui conduisait vit sans doute devant lui la figure pâle et
résolue de celui qui était debout sur la route, car il hurla quelques
mots d’avertissement et fit un effort suprême pour retenir la bête.

Il y eut un cri, un juron, un bruit de craquement, et Abe, accourant en
bas, vit un cheval emporté au dernier degré de fureur, qui se dressait
avec rage, soulevant un corps svelte suspendu à la bride.

Le Patron, avec cette rapide intuition qui avait fait de lui, en son
temps, le meilleur joueur de cricket, avait saisi la bride juste
au-dessous du mors et s’y était cramponné avec une muette concentration
de force.

Une fois, il fut projeté sur le sol par un choc violent et sourd,
pendant que le cheval portait brusquement la tête en avant, avec un
renâclement de triomphe, mais ce fut seulement pour s’apercevoir que
l’homme, étendu à terre sous ses sabots de devant, maintenait son
étreinte impitoyable.

--Tenez-le, «Les Os», dit-il à un homme de haute taille qui se
précipitait sur la route, et saisissait l’autre bride.

--Très bien, mon vieux, je le tiens!

Et le cheval, effrayé à la vue d’un nouvel assaillant, ne bougea plus,
et resta tout frissonnant d’épouvante.

--Levez-vous, Patron, il n’y a plus de danger à présent.

Mais le pauvre patron restait étendu, gémissant, dans la boue.

--Je ne peux pas, «Les Os», dit-il, avec une certaine vibration dans la
voix, comme celle de la souffrance. Il y a quelque chose qui ne va pas,
mon vieux, mais ne faites pas de bruit. Ce n’est que le contrecoup.
Donnez-moi un coup de main.

Abe se pencha tendrement sur son compagnon gisant.

Il put voir qu’il était très pâle et respirait difficilement.

--Du courage, Patron, murmura-t-il. Hallo! mes étoiles!

Les deux dernières exclamations jaillirent de la poitrine du brave
mineur comme si elles en étaient chassées par une force irrésistible, et
tel fut son ébahissement qu’il recula de deux pas.

Là, de l’autre côté de l’homme à terre, à demi enveloppée de ténèbres,
se dressait une forme qui, pour l’âme simple d’Abe, apparut comme la
plus belle vision qui se fût jamais montrée sur terre.

Pour des yeux, qui n’ont été accoutumés à se reposer sur rien de plus
captivant que les figures rougeaudes et les barbes en broussailles des
mineurs de l’Écluse, il semblait que cette créature si blanche, si
délicate ne put être qu’une passagère venue de quelque monde plus beau.

Abe la contempla avec un respect plein d’admiration, au point d’en
oublier un moment son ami qui gisait contusionné sur le sol.

--Oh! papa, dit l’apparition d’une voix fort émue, il est blessé, le
gentleman est blessé.

Et avec un geste rapide de sympathie féminine, elle se pencha sur le
corps gisant du patron Morgan.

--Tiens, mais c’est Abe Durton et son associé, dit le conducteur du
buggy, en s’avançant, ce qui fit reconnaître la figure grisonnante de M.
Joshua Sinclair, l’essayeur des mines. Je ne sais comment vous
remercier, les gars. Cet infernal animal a pris le mors aux dents, et
j’ai vu le moment où il me fallait jeter Carrie par-dessus bord et
risquer ensuite la même chance.

--Cela va bien, reprit-il en voyant Morgan se remettre debout tout
chancelant. Pas trop de mal, j’espère?

--Maintenant, je suis en état de remonter jusqu’à la cabane, dit le
jeune homme en s’appuyant à l’épaule de son associé. Comment ferez-vous
pour conduire miss Sinclair chez elle?

--Oh! nous pouvons faire le trajet à pied, dit la jeune personne, qui
secoua les dernières traces de sa peur avec toute l’élasticité de son
âge.

--Nous pouvons remonter en voiture et suivre la route en contournant la
rive de manière à écarter le passage à gué, dit son père. Le cheval a
l’air tout à fait calmé à présent, et vous n’avez plus rien à en
craindre, Carrie. J’espère que nous vous verrons tous les deux à la
maison. Ni elle, ni moi, nous ne pourrons oublier l’événement de cette
nuit.

Miss Carrie ne dit rien, mais elle trouva moyen de jeter un petit coup
d’œil timide, plein de reconnaissance sous ses longs cils, un de ces
coups d’œil qui eussent rendu l’honnête Abe capable d’arrêter une
locomotive.

Puis on cria joyeusement bonne nuit. Le fouet claqua et le buggy
disparut à grand bruit dans l’obscurité.



Chapitre IV


--Vous m’avez dit, papa, que les gens étaient butors et sales, fit miss
Sinclair, après un long silence, quand les deux ombres noires furent
effacées dans le lointain, et que la voiture roulait tout le long de
l’indocile torrent. Je ne le trouve pas. Ils me paraissent fort gentils.

Et Carrie fut d’une tranquillité inaccoutumée pendant le reste de son
voyage, et elle parut prendre mieux son parti du destin qui l’éloignait
de sa chère amie Amélie, restée là-bas bien loin, à la pension, à
Melbourne.

Cela ne l’empêcha point d’écrire ce même soir à ladite jeune personne
une longue lettre, franche, pleine de détails sur leur petite aventure.

«Ils ont arrêté le cheval, ma chère, et un de ces pauvres garçons a été
blessé.

«Oh! Amy, si vous aviez vu l’autre en chemise rouge, un pistolet à la
ceinture.

«Je n’ai pu m’empêcher de penser à vous, ma chère.

«Il était juste ce que vous imaginiez. Vous vous rappelez? Une moustache
blonde et de grands yeux bleus.

«Et comme il me dévisageait, pauvre créature! Vous n’avez jamais vu de
gens pareils dans Burke Street, non, Amy.»

Et ainsi de suite quatre pages de ce joli gazouillement féminin.

Pendant ce temps, le pauvre patron, rudement secoué, avait remonté la
côte avec l’aide de son associé et regagné l’abri de la cabane.

Abe le soigna avec des remèdes empruntés à la modeste pharmacie du camp
et lui banda son bras démis.

Tous deux étaient des gens peu loquaces.

Ni l’un ni l’autre ne fit allusion à ce qui s’était passé.

Néanmoins, Blinky ne manqua pas de remarquer que son maître oubliait de
faire ses dévotions ordinaires du soir devant l’autel de Suzanne Banks.

Cet oiseau perspicace tira-t-il quelques conclusions de ce fait, ainsi
que de cet autre que «Les Os» resta longtemps, l’air grave, à fumer,
près du feu, qui allait s’éteignant? Je ne sais.

Qu’il suffise de dire que la chandelle finit par s’éteindre, que le
mineur se leva de sa chaise, que son amie emplumée descendit se percher
sur son épaule, et que si elle ne lança point un ululement de sympathie,
c’est qu’elle en fut empêchée par un signe d’avertissement qu’Abe lui
fit du doigt et aussi par l’instinct des convenances, fort développé en
elle.



Chapitre V


Si un voyageur de passage était arrivé dans les rues tortueuses de la
ville de l’Écluse de Harvey peu de temps après la venue de miss
Sinclair, il aurait remarqué un changement considérable dans les
manières et les costumes de ses habitants.

Était-il dû à l’influence bienfaisante qu’exerce la présence d’une
femme, ou avait-il pour cause l’émulation que faisait naître l’extérieur
brillant d’Abe Durton?

Voir qui est difficile à déterminer: probablement les deux causes y
concouraient ensemble.

Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se développer en
lui un goût de plus en plus prononcé pour la propreté, et des égards
pour les conventions de la vie civilisée, qui provoquaient l’étonnement
et les railleries de ses compagnons.

Que le patron Morgan prît quelque soin de son extérieur, c’était une
chose qui avait été rangée depuis longtemps au nombre des phénomènes
curieux et inexplicables, qui dépendent d’une première éducation, mais
que ce grand dégingandé de «Les Os», avec son laisser-aller, paradât en
chemise propre, c’était un fait que tous les barbons de l’Écluse
regardaient comme un affront direct et prémédité.

En conséquence, et comme mesure défensive, il y eut une séance de
débarbouillement général après les heures de travail.

L’Épicerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu’à un prix sans
précédent et qu’il fallut en commander un réassortiment au magasin de
Macfarlane, à Buckhurst.

--Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou dans une
maudite école du dimanche?

Ainsi se plaignait d’un ton indigné le grand Mac Coy, membre distingué
du parti réactionnaire, homme qui avait persisté à marquer le pas,
pendant que le temps marchait, car il avait été absent pendant la
période de régénération.

Mais ses protestations ne trouvèrent que peu d’échos, et au bout de deux
jours, l’aspect trouble de l’eau de la crique annonça sa capitulation,
et elle fut confirmée par son apparition au Bar Colonial, où il montra
une face luisante, d’un air embarrassé.

Sa chevelure exhalait un relent de graisse d’ours.

--Je me sens comme qui dirait dépaysé, dit-il du ton d’un homme qui
s’excuse, mais j’ai voulu me rendre compte de ce qu’il y avait sous
l’argile.

Et il se contempla d’un air approbateur dans le miroir fêlé qui
embellissait la salle d’honneur de l’établissement.

Notre visiteur fortuit aurait également remarqué une modification dans
les propos de la population.

En tout cas, dès que se montrait, même de loin, sous un certain petit
chapeau fort coquet, une charmante et douce figure de fillette, parmi
les puits hors de service et les amas de terre rouge qui déshonoraient
les flancs de la vallée, on entendait des chuchotements de gens qui
s’avertissaient, et aussitôt se dissipait partout le nuage de jurons,
qui était, je regrette d’avoir à le constater, un trait caractéristique
de la population travailleuse à l’Écluse de Harvey.

Pour que de telles choses arrivent, il ne faut qu’un commencement, et il
fut facile de remarquer que longtemps après la disparition de miss
Sinclair, il y eut un mouvement d’ascension dans le baromètre moral des
fouilles.

Les gens reconnurent par expérience que leur stock d’épithètes était
moins borné qu’ils ne s’étaient habitués à le croire, et que les moins
sales étaient parfois les plus propres à exprimer leur pensée.

Abe avait été autrefois regardé, dans le camp, comme un des
appréciateurs les plus expérimentés, de la valeur d’un minerai.

On était d’accord pour le croire capable d’estimer avec une exactitude
remarquable la quantité d’or que contenait un fragment de quartz.

Toutefois, c’était là une erreur.

Sans quoi il n’eut point fait la dépense inutile de tant d’analyses
d’échantillons sans valeur, qu’il le faisait maintenant.

Master Joshua Sinclair se vit encombré d’un tel arrivage de fragments de
mica, de morceaux de roche contenant un pourcentage infinitésimal de
métaux précieux qu’il commençait à se faire une opinion très défavorable
des aptitudes du jeune homme au travail des mines.

On assure même qu’Abe s’en alla un matin vers la maison, un sourire
d’espoir sur les lèvres, et qu’après s’être fouillé, il tira du creux de
son tricot une moitié de brique, en faisant la remarque toute
stéréotypée: «qu’à la fin il avait donné le coup de pic au bon endroit,
et qu’il était venu, comme ça, faire un tour, et se faire donner une
estimation en chiffre».

Toutefois, comme cette anecdote n’a pas d’autre fondement que
l’assertion toute gratuite de Jim Struggles, le loustic du camp, il peut
se faire que les détails n’en soient pas d’une rigoureuse exactitude.



Chapitre VI


Ce qui est certain, c’est que soit par suite de ses visites
professionnelles de la matinée, soit de celles qu’il faisait le soir
comme voisin, le gigantesque mineur était devenu un des êtres familiers
du petit salon, dans la villa des Azalées, ainsi que se dénommait
somptueusement la maison neuve de l’essayeur.

Il se risquait rarement à prendre la parole en présence de la jeune
personne qui l’occupait. Il se bornait à rester assis tout à fait au
bord de sa chaise, dans un état d’admiration muette, pendant qu’elle
tapotait un air très dansant sur le piano récemment importé.

Et ses pieds l’entraînaient dans maints endroits étranges, inattendus.

Miss Carrie en était venue à croire que les jambes d’Abe agissaient
d’une façon tout à fait indépendante du reste de son corps.

Elle avait renoncé à se rendre compte pour quoi elle les rencontrait à
un bout de la table, pendant que leur propriétaire était à l’autre bout,
et s’excusait.

Il n’y avait qu’un nuage à l’horizon mental du brave «Les Os», c’était
l’apparition périodique de Tom Ferguson le Noir, du bac de Rochdale.

Ce jeune et rusé chenapan avait réussi à s’insinuer dans les bonnes
grâces du vieux Joshua, et il faisait de très fréquentes visites à la
villa.

Des bruits fâcheux couraient au sujet de Tom le Noir.

À l’Écluse de Harvey, on n’est guère porté à la censure et pourtant on y
sentait généralement que Ferguson était un homme à éviter.

Il y avait néanmoins dans ses manières un élan téméraire, dans sa
conversation un pétillement qui charmaient d’une façon irrésistible.

Le patron lui-même, si difficile en pareilles matières, en vint à
cultiver sa société, tout en se faisant une idée exacte de son
caractère. Miss Carrie parut accueillir sa venue comme un soulagement.

Elle jasait pendant des heures à propos de livres, de musique, et des
plaisirs de Melbourne.

Dans de telles occasions, le pauvre «Les Os» tombait au fin fond des
abîmes du découragement ou bien s’esquivait, ou restait à jeter sur son
rival des regards empreints d’une malveillance sincère qui paraissaient
divertir beaucoup ce gentleman.

Le mineur ne tint point secrète pour son associé l’admiration qu’il
éprouvait pour miss Sinclair.

S’il était silencieux lorsqu’il se trouvait avec elle, il se montrait
prodigue de paroles, lorsqu’il était question d’elle dans la
conversation.

S’il y avait des flâneurs sur la route de Buckhurst, ils purent entendre
au haut de la côte une voix de stentor lançant à toute volée un chapelet
des charmes féminins.

Il soumit ses embarras à l’intelligence supérieure du patron.

--Ce fainéant de Rochdale, disait-il, on dirait que ça lui est naturel
de dégoiser ainsi. Quant à moi, quand il s’agirait de ma vie, je ne
trouve pas un mot. Dites-moi, patron, qu’est-ce que vous diriez à une
demoiselle comme celle-là?

--Eh bien, je lui parlerais des choses qui l’intéressent, dit son
compagnon.

--Ah! oui, voilà le difficile.

--Parlez-lui des habitudes de l’endroit et du pays, dit le patron! en
aspirant d’un air méditatif une bouffée de sa pipe. Racontez-lui des
histoires de ce que vous avez vu dans les mines, des choses de ce genre.

--Eh! vous feriez ça, vous? lui répondait son compagnon un peu
encouragé. Si c’est de là que ça dépend, je suis son homme. Je vais
aller là-bas maintenant, je lui parlerai de Chicago Bill, et je lui
conterai comment il mit deux balles dans un homme, au tournant de la
route, le soir du bal.

Le Patron Morgan éclata de rire:

--Ce ne serait guère à propos, dit-il. Si vous lui racontiez cela, vous
lui feriez peur. Dites-lui quelque chose de plus léger, voyez-vous,
quelque chose qui l’amuse, quelque chose de plaisant.

--De plaisant? dit l’amoureux inquiet, d’un ton moins confiant. Comment
vous et moi nous avons enivré Mat Roulahan, et l’avons mis dans la
chaire du ministre à l’église baptiste, et comme quoi, le matin, il
refusa de laisser entrer le prédicateur. Quel effet ça ferait-il? Hein?

--Au nom du ciel, dit son mentor tout consterné, n’allez pas lui
raconter de ces sortes d’histoires. Elle n’adresserait plus la parole à
vous ni à moi. Non, ce que je veux dire, ce serait de lui parler des
habitudes des mines, de la façon dont on y vit, dont on y travaille,
dont on y meurt. Si c’est une jeune fille sensée, cela devrait
l’intéresser.

--Comment on vit dans les mines? Camarade, vous êtes bon pour moi.
Comment on vit. Voilà de quoi je peux parler avec autant d’entrain que
Tom le Noir, que le premier venu. J’en ferai l’essai sur elle la
première fois que je la verrai.

--À propos, dit son associé d’un air indifférent, ayez l’œil sur cet
individu, ce Ferguson. Il n’a pas les mains très pures, vous savez, et
il ne s’embarrasse guère de scrupules quand il a quelque chose en vue.
Vous vous rappelez Dick Williams, de la ville anglaise, qu’on a trouvé
mort dans la brousse. On dit pourtant que Tom le Noir lui devait bien
plus d’argent qu’il n’eut pu jamais lui en payer. Il y a une ou deux
choses singulières sur son compte. Ayez l’œil sur lui, Abe, faites
attention à ses actes.

--Je le ferai, dit son compagnon.

Et il le fit.

Il l’épia ce même jour.

Il le vit sortir à grands pas de la maison de l’essayeur, la colère et
l’orgueil déçu se manifestant dans les moindres détails de sa belle
figure d’un brun foncé.

Il le vit franchir d’un bond la palissade du jardin, suivre à longues et
rapides enjambées les flancs de la vallée, tout en gesticulant avec
fureur, pour disparaître ensuite dans les profondeurs de la brousse.

Tout cela, Abe Durton le vit, et ce fut l’air pensif qu’il ralluma sa
pipe et regagna lentement sa cabane au sommet de la côte.



Chapitre VII


Mars tirait sa fin.

À l’Écluse de Harvey l’éclat aveuglant et la chaleur d’un été des
antipodes s’étaient adoucis pour laisser paraître les teintes riches et
si bien fondues de l’automne.

Cette localité n’a jamais été agréable à voir.

Il y avait je ne sais quoi de désespérément prosaïque dans ces deux
crêtes dentelées, affaiblies, perforées par la main des hommes, avec les
bras de fer des treuils, avec les seaux brisés se montrant de toutes
parts à travers les innombrables petits tertres de terre rouge.

En bas, l’axe de la vallée était parcouru par la route de Buckhurst, aux
profondes ornières, qui faisait ses tours et détours, longeant et
franchissant le ruisseau de Harper au moyen d’un pont de bois vermoulu.

Au delà de ce pont se voyait le petit groupe de buttes, avec le Bar
Colonial et l’Épicerie dominant de toute la majesté de leur crépissage
les humbles demeures d’alentour.

La maison à véranda de l’essayeur s’élevait au-dessus des excavations du
côté de la pente qui faisait face à ce spécimen d’architecture menaçant
ruine, au sujet duquel notre ami Abe montrait une fierté si peu
justifiée.

Il y avait un autre édifice susceptible de figurer dans la classe de
ceux qu’un habitant de l’Écluse aurait pu qualifier d’» Édifices
publics» en le désignant par un mouvement de la main qui tenait sa pipe,
comme s’il avait évoqué une perspective indéfinie de colonnades et de
minarets.

C’était la chapelle baptiste, une modeste construction couverte en
bardeaux, située près d’un coude de la rivière, à environ un mille en
amont du camp.

C’est de là que la ville paraissait sous son aspect le plus avantageux,
les contours durs et la crudité des couleurs étant un peu adoucis par
l’éloignement.

Ce matin-là, le ruisseau avait l’air joli, avec ses méandres dans la
vallée; joli aussi le long plateau qui s’élevait à l’arrière-plan, avec
son vêtement de luxuriante verdure; mais ce qu’il y avait là de plus
joli, ce fut miss Sinclair, lorsqu’elle posa à terre le panier de
fougères qu’elle rapportait et s’arrêta au point culminant de la montée.

On eût dit que tout n’allait pas au gré de cette jeune personne.

Elle avait dans la physionomie une expression d’inquiétude qui
contrastait étrangement avec son air habituel de piquante insouciance.

Quelque ennui récent avait laissé ses traces sur elle.

Peut-être était-ce pour le dissiper par une promenade, qu’elle était
allée errer par la vallée.

En tout cas il est certain qu’elle respirait les fraîches brises des
bois comme si leur arôme résineux lui faisait l’effet de quelque
antidote contre la souffrance humaine.

Elle resta quelque temps à contempler le panorama qui s’étendait devant
elle.

De là elle pouvait apercevoir la maison paternelle, petite tache blanche
à mi-côte et cependant, chose assez étrange, ce qui semblait attirer
surtout son attention, c’était une bande de fumée bleue qui montait du
versant opposé.

Elle restait là, à regarder, la curiosité dans ses yeux couleur de
noisette.

Alors on eût dit que l’isolement de sa situation la frappait.

Elle éprouva un de ces accès violents de terreur inconsciente auxquels
sont sujettes les femmes les plus courageuses.

Des histoires d’indigènes, de coureurs de la brousse, de leur audace et
de leur cruauté passèrent dans son esprit comme des éclairs.

Elle considéra la vaste et mystérieuse étendue de la Brousse qui se
déployait près d’elle, puis se baissa pour ramasser son panier, dans
l’intention de regagner au plus vite la route, dans la direction des
tranchées de mines.

Elle tressaillit et eut de la peine à retenir un cri en voyant un long
bras à manche de chemise rouge apparaître derrière elle et lui prendre
son panier dans ses propres mains.

L’individu, qui se présentait à ses yeux, eût paru à certaines gens peu
fait pour dissiper ses craintes.

Les grandes bottes, la grossière chemise, la large ceinture garnie de
ses armes de mort, tout cela, sans doute, était trop familier à miss
Carrie pour lui causer de la frayeur, et quand elle vit au-dessus de ces
objets une paire d’yeux bleus la regarder avec tendresse, et un sourire
assez timide qui se dissimulait sous une épaisse moustache blonde, elle
comprit que pendant tout le reste de sa promenade, coureurs de Brousse
et indigènes seraient également hors d’état de lui faire aucun mal.

--Oh! monsieur Durton, dit-elle, comme vous m’avez surprise!

--J’en suis fâché, miss, dit Abe, tout tremblant d’avoir causé à son
idole un seul instant d’inquiétude.

--Vous voyez, reprit-il avec une ruse naïve, comme il faisait beau
temps et que mon associé est parti pour prospecter, j’ai cru que je
pouvais me permettre une promenade à Hagley Hill, en revenant par la
grande courbe, et voilà que je vous trouve, par hasard, par pur hasard,
debout sur cette côte.

Le mineur débita avec une grande volubilité ce mensonge effronté.

Il y avait dans le ton de sa voix une franchise si bien imitée qu’elle
décelait immédiatement la supercherie.

«Les Os», l’avait composée et apprise par cœur tout en suivant la trace
laissée dans l’argile par les petites bottines, et regardait son
invention comme le dernier mot de l’ingéniosité humaine.

Miss Carrie ne jugea pas à propos de risquer une observation, mais il
brillait dans ses yeux une expression d’amusement qui intrigua son
amoureux.

Abe était fort en train ce matin-là.

Était-ce l’effet du beau soleil, était-ce la hausse rapide des actions
dans le Conemara qui lui rendait le cœur si léger?

Je suis cependant porté à croire que ce n’était ni l’une ni l’autre des
deux causes.

Si simple qu’il fût, la scène dont il avait été témoin la veille ne
pouvait l’amener qu’à une seule conclusion.

Il se voyait descendant à pas rapides la vallée en des circonstances
analogues, et il avait dans le cœur de la pitié pour son rival.

Il se sentait parfaitement certain que cette figure de mauvaise augure,
ce M. Thomas Ferguson, du gué de Rochdale, ne se montrerait plus dans
l’enceinte de la villa des Azalées.

Alors pourquoi l’avait-elle renvoyé?

Il était beau, il était fort à son aise.

Se pouvait-il que...?

Non, c’était impossible, naturellement, c’était impossible? Comment la
chose eût-elle été possible?

Cette idée-là était ridicule, d’un ridicule tel qu’elle avait fermenté
toute la nuit dans le cerveau du jeune homme, qu’il n’avait pu
s’empêcher d’y réfléchir toute la matinée et de la porter avec lui dans
son âme agitée.

Ils descendirent ensemble le sentier de terre rouge, puis suivirent le
bord du ruisseau.

Abe était retombé dans le silence qui était son état normal.

Il avait fait un effort courageux pour tenir bon sur le terrain des
fougères, se sentant encouragé par le panier qu’il tenait à la main,
mais ce n’était point un sujet passionnant, et après une série d’efforts
décroissants, il avait abandonné sa tentative.

Pendant qu’il avait fait le trajet, il s’était senti l’esprit plein
d’anecdotes piquantes, d’observations plaisantes.

Il avait repassé un nombre infini de remarques qu’il devait conter à
miss Sinclair si capable de les apprécier. Mais à ce moment-là, on eût
dit que le vide s’était fait dans son cerveau et qu’il n’y restait plus
trace d’aucune idée, si ce n’est une tendance folle et irrésistible de
faire des commentaires sur la chaleur que donnait le soleil.

Jamais astronome ne fut si occupé du calcul d’une parallaxe et si
complètement absorbé par ses pensées sur la constitution des corps
célestes, que l’était le brave «Les Os» pendant qu’il suivait le cours
paresseux de la rivière australienne.

Soudain, son entretien avec son associé lui revint à l’esprit.

Qu’avait-il donc dit le Patron? «Donne-lui les détails sur le genre de
vie des mineurs». Il tourna et retourna mentalement la chose.

C’était, semblait-il, un singulier sujet de conversation. Mais le patron
l’avait affirmé, et le patron avait toujours raison.

Il ferait le saut.

Il commença donc, en bredouillant après une toux préliminaire.

--Les gens de la vallée se nourrissent surtout de lard et de pois.

Il lui fut impossible de juger de l’effet produit sur sa compagne par
cette communication.

Il était de trop haute taille pour pouvoir regarder par dessous le petit
chapeau de paille.

Elle ne répondit pas.

Il ferait une nouvelle tentative.

--Du mouton, le dimanche, dit-il.

Même cette nouvelle ne produisit aucun enthousiasme.

Elle avait même l’air de rire.

Évidemment le patron s’était trompé. Le jeune homme était au désespoir.

La vue d’une cabane en ruine au bord du sentier fit éclore une idée
nouvelle.

Il s’y raccrocha comme un homme qui se noie se raccroche à un fétu.

--C’est Cockney Jack qui l’a bâtie.

--De quoi est-il mort? demanda sa compagne.

--Du brandy marque trois étoiles, dit Abe, d’un ton décidé. J’avais
l’habitude de venir m’y asseoir, et de rester près de lui, quand il
était pris. Pauvre garçon! il avait une femme et deux enfants à Putney.
Il délirait, il m’appelait Polly pendant des heures. Il était rincé à
fond. Il ne lui restait plus un rouge liard, mais les camarades
récoltèrent assez d’or brut pour lui faire des funérailles. Il est
enterré dans cette fosse que voilà. C’était son claim. Nous n’avons eu
qu’à l’y descendre et à combler le trou. Nous y avons mis aussi son pic,
une pelle et un seau, de sorte qu’il se sentira un peu plus à l’aise et
chez lui.

Miss Carrie paraissait plus intéressée maintenant.

--Est-ce qu’il en meurt beaucoup de cette façon? demanda-t-elle.

--Ah! oui, le brandy en tue beaucoup, mais il y en a davantage qui sont
descendus... tués d’une balle, vous savez.

--Ce n’est pas ce que je veux dire. Est-ce qu’il y a beaucoup de gens
qui meurent ainsi dans la misère et la solitude, sans que personne soit
là pour s’occuper d’eux?

Et elle indiqua du doigt le groupe de maisons qui se trouvait en bas,
devant eux.

--Y a-t-il quelqu’un qui soit maintenant en train de mourir? C’est une
chose terrible.

--Il n’y a personne qui soit présentement sur le point de casser son
pic.

--Je vous demanderai, monsieur Durton, de ne pas employer tant
d’expressions d’argot, dit Carrie en le regardant de ses yeux violets.

C’était étonnant à quel point cette jeune personne arrivait peu à peu à
prendre des airs de propriétaire à l’égard de son gigantesque compagnon.

--Vous savez que ce n’est pas poli. Il faut vous procurer un
dictionnaire, et apprendre les termes propres.

--Mais, dit «Les Os» d’un ton d’excuse, c’est justement le terme
propre: quand vous n’êtes pas en mesure d’avoir un perforateur à vapeur,
il faut vous résigner à employer le pic.

--Oui, mais c’est chose facile si vous y mettez de la bonne volonté.
Vous pourriez dire qu’un homme est «mourant», ou «moribond», si sous
aimez mieux.

--C’est ça, dit le mineur enthousiasmé. Moribond! en voilà un mot. Vous
pourriez damer le pion au patron Morgan en fait de mots. Moribond: voilà
un mot qui sonne bien!

Carrie se mit à rire.

--Ce n’est pas au son que vous devez songer; il faut vous demander si
le mot exprime bien votre pensée. Pour parler sérieusement, monsieur
Durton, si quelqu’un tombait malade dans le camp, il faut que vous m’en
informiez. Je sais donner des soins et je peux rendre quelques services.
Vous le ferez, n’est-ce pas?

Abe y consentit avec empressement, et, retombant dans le silence, il
réfléchit à là possibilité de s’inoculer quelque maladie longue et
ennuyeuse.

On avait parlé à Buckhurst d’un chien enragé. Il y aurait peut-être
moyen d’en tirer parti.

--Et maintenant, il faut que je vous dise bonjour, dit Carrie, quand on
fut arrivé à un endroit où un sentier faisant le crochet partait de la
route pour aboutir à la villa des Azalées. Je vous remercie infiniment
de m’avoir escortée.

Abe demanda en vain qu’on lui permît de faire les cent yards de plus, et
employa en vain l’argument écrasant du mignon petit panier qu’il
s’offrait à porter.

La jeune personne fut inexorable: elle l’avait déjà trop éloigné de son
chemin.

Elle en était confuse; elle ne voulut rien entendre.

Le pauvre «Les Os» dut donc s’en aller, éprouvant un mélange confus de
sentiments.

Il l’avait intéressée. Elle lui avait parlé avec bonté. Mais elle
l’avait renvoyé avant que cela fût indispensable.

Si elle avait agi ainsi, c’est qu’elle ne se souciait pas beaucoup de
lui.

Je crois pourtant qu’il se serait senti un peu plus de courage, s’il
avait vu miss Sinclair pendant que, debout à la grille du jardin, elle
le regardait s’éloigner, ayant une expression affectueuse sur sa figure
mutine, et un sourire plein de malice, à le voir partir la tête penchée,
l’air découragé.



Chapitre VIII


Le Bar Colonial était le rendez-vous favori des habitants de l’Écluse de
Harvey pendant leurs moments de loisir.

Il y avait eu une vive concurrence entre ce Bar et l’établissement rival
appelé L’Épicerie, et qui, en dépit de son innocente dénomination,
aspirait à vendre aussi des rafraîchissements spiritueux.

L’introduction de chaises dans ce dernier avait fait apparaître dans le
premier un divan. Des crachoirs furent introduits au Bar, le jour où un
tableau fit son entrée à l’Épicerie, et alors, comme le dirent les
clients, la première manche fut gagnée.

Toutefois, l’Épicerie ayant arboré des rideaux, pendant que son
concurrent inaugurait un cabinet particulier et un miroir, il fut décidé
que ce dernier avait gagné la partie, et l’Écluse de Harvey montra
combien elle appréciait le zèle du propriétaire en retirant sa clientèle
à son adversaire.

Bien que le premier venu eût le droit de s’aventurer dans le Bar et de
se prélasser sous le papillotement de ses bouteilles aux couleurs
variées, il était admis tacitement, mais généralement, que le cabinet
particulier ou boudoir était réservé à l’usage des citoyens les plus en
vue.

C’était dans cette pièce que se réunissaient les comités, qu’étaient
conçues et mises au monde d’opulentes compagnies, que se faisaient
ordinairement les enquêtes.

Cette dernière cérémonie, j’ai le regret de le dire, était assez
fréquente à l’Écluse, vers 1861, et les conclusions du coroner se
faisaient parfois remarquer par une saveur et une originalité fort
piquantes.

Pour n’en citer qu’un exemple, quand Burke le Pourfendeur, un bandit de
notoriété, fut abattu d’un coup de feu par un jeune médecin aux façons
tranquilles, un jury sympathique déclara: «que le défunt avait rencontré
la mort dans une tentative imprudente qu’il avait faite pour arrêter
dans son trajet une balle de pistolet».

Dans le camp, on regarda ce verdict comme un chef-d’œuvre de
jurisprudence, en ce qu’il déchargeait le coupable, tout en respectant
rigoureusement, incontestablement, la vérité.

Ce soir-là, il y avait dans le petit salon une réunion de notabilités,
quoiqu’elles n’y eussent point été amenées par une cérémonie
pathologique de ce genre.

Il était survenu en ces derniers temps maints changements qui méritaient
discussion et c’était dans cette pièce, somptueusement meublée d’un
divan et d’un miroir, que l’Écluse de Harvey avait coutume d’échanger
ses idées.

Les habitudes de propreté, qui commençaient à s’établir dans la
population, causaient encore quelque agitation dans les esprits de
plusieurs.

Puis, il y avait des commentaires à faire sur miss Sinclair, ses allées
et venues, sur le filon riche du Conemara, sur les bruits récents
relatifs aux coureurs de la brousse.

Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que les notables de la ville se
fussent réunis au Bar Colonial.

Les coureurs de la Brousse étaient en ce moment-là l’objet de la
discussion.

Depuis quelques jours, on parlait de leur présence et la colonie
éprouvait un sentiment de malaise.

La crainte physique est chose peu connue à l’Écluse de Harvey.

Les mineurs se seraient mis en campagne pour faire une chasse à mort aux
brigands et ils s’y seraient livrés avec autant d’entrain que s’il
s’était agi de tuer un même nombre de Kangourous.

Ce qui causait leur inquiétude, c’était la présence d’une grande
quantité d’or dans la ville.

Ils étaient décidés à mettre en sûreté à tout prix le fruit de leur
travail.

Des messages avaient été envoyés à Buckhurst pour faire venir tous les
soldats disponibles.

En attendant, la rue principale de l’Écluse était parcourue chaque nuit
par des patrouilles de bonne volonté.

La panique avait augmenté de nouveau à la suite des nouvelles rapportées
le jour même par Jim Struggles.

Jim était d’un caractère ambitieux et entreprenant, et après avoir passé
quelque temps à considérer avec dégoût le résultat de son travail de la
dernière semaine, il avoir secoué, métaphoriquement s’entend, la
poussière de l’argile de l’Écluse, et était parti pour les bois dans
l’intention de prospecter aux environs jusqu’à ce qu’il trouvât un
endroit à sa convenance.

Jim racontait qu’étant assis sur un tronc d’arbre tombé et en train de
prendre son repas de midi, composé de liquide et de lard rance, son
oreille exercée avait perçu le bruit de sabots de chevaux.

Il avait eu à peine le temps de s’allonger à terre derrière l’arbre
qu’une troupe de cavaliers traversa le bois et passa à un jet de pierre
de lui.

--Il y avait là Bill Smeaton et Murphy Duff, dit-il.

C’étaient les noms de deux bandits bien connus.

«Il y en avait trois autres que je n’ai pas très bien vus. Ils ont pris
la piste de droite. Ils avaient l’air d’être partis en expédition pour
tout de bon, leurs fusils en main.

Jim fut soumis ce soir-là à un interrogatoire minutieux, mais rien ne
put le faire varier dans sa déposition ni ajouter quelque clarté à ce
qu’il avait vu.

Il raconta l’histoire plusieurs fois et à de longs intervalles, mais
bien qu’il y eut peut-être d’agréables variations dans les détails, les
faits essentiels restaient toujours les mêmes.

La chose commençait à prendre une tournure sérieuse.

Il y en eut toutefois qui exprimèrent bruyamment leurs doutes au sujet
de l’existence de coureurs de la brousse.

Parmi ceux qui se firent ainsi le plus remarquer, était un jeune homme,
perché sur un baril, au milieu de la pièce.

C’était évidemment un des membres influents de la population.

Nous avons déjà vu cette chevelure noire et bouclée, cet œil sans éclat,
cette lèvre cruelle, chez Tom Ferguson le Noir, prétendant évincé de
miss Sinclair.

Il était aisé de le distinguer du reste de l’assemblée, grâce à son
complet à carreaux et à d’autres indices d’un caractère efféminé, que
fournissait son costume et qui auraient pu lui procurer une fâcheuse
réputation; mais, comme l’associé d’Abe, il s’était fait de bonne heure
connaître pour un homme capable de tout sans en avoir l’air.

Dans la circonstance actuelle, il paraissait être jusqu’à un certain
point sous l’influence de la boisson, fait fort rare chez lui, et qu’il
fallait probablement mettre sur le compte de son échec récent.

Il mettait un véritable emportement à combattre Jim Struggles et son
récit.

--C’est toujours la même chose, disait-il, qu’un homme rencontre dans
la forêt quelques voyageurs, il n’en faut pas davantage pour qu’il perde
la tête et vienne raconter des histoires de coureurs de la brousse.
S’ils avaient aperçu Jim Struggles en cet endroit, ils seraient partis
avec des histoires à n’en plus finir, d’un coureur de Brousse vu par eux
derrière un arbre. Quant à reconnaître des hommes qui vont à cheval, et
vite, parmi des troncs d’arbres, c’est une impossibilité.

Mais Struggles s’obstinait à soutenir sa première assertion, et les
sarcasmes, les arguments se brisaient sur l’épaisseur invulnérable de sa
placidité.

On remarqua que Ferguson avait l’air singulièrement ennuyé de toute
cette affaire.

On eût dit aussi que quelque chose pesait sur son esprit, car de temps à
autre il se levait brusquement, arpentait la pièce en long et en large,
sa figure brune animée d’une expression très menaçante.

Tous éprouvèrent un vrai soulagement, quand il prit brusquement son
chapeau, et disant sèchement bonsoir à la compagnie, il sortit, traversa
le bar et s’en alla par la rue.

--Il a l’air comme qui dirait désappointé, dit Mac Coy le Long.

--Il ne peut pas avoir peur des coureurs de la brousse, assurément, dit
Joe Shamees, autre personnage d’importance et principal actionnaire de
l’Eldorado.

--Non, ce n’est pas un homme à avoir peur, répondit un autre. Voici un
jour ou deux qu’il a l’air tout singulier. Il fait de longues tournées
dans les bois sans emporter aucun outil. On dit que la fille de
l’essayeur l’a envoyé promener.

--Elle a parfaitement bien fait. Elle est bien trop jolie pour lui,
remarquèrent plusieurs voix.

--Ce serait bien drôle qu’il n’eut pas un autre tour dans son sac.
C’est un homme difficile à battre quand il s’est mis quelque chose en
tête.

--Abe Durton est le cheval gagnant, remarqua Roulahan, un petit
Irlandais barbu. Je parie sept contre quatre pour lui.

--Vous tenez donc bien à perdre votre argent, l’ami, dit un jeune homme
en riant. Il lui faut un homme qui eût plus de cervelle que «Les Os»
n’en eut jamais. Voulez-vous parier?

--Qui a vu «Les Os» aujourd’hui? demanda Mac Coy.

--Je l’ai vu, dit le jeune mineur. Il allait de tous côtés, demandant
un dictionnaire. Probablement il avait une lettre à écrire.

--Je l’ai vu en train de le lire, dit Shamees. Il est venu me trouver
et m’a dit qu’il avait trouvé du premier coup quelque chose de bon. M’a
montré un mot presque aussi long que votre bras... abdiquer... quelque
chose dans ce genre.

--C’est aujourd’hui un richard, je suppose, conclut l’Irlandais.

--Oui, il a presque fait son magot. Il possède cent pieds dans le
Conemara et les actions montent d’heure en heure. S’il vendait, il
serait en état de retourner au pays.

--Je parie qu’il compte emmener quelqu’un au pays avec lui, dit un
autre. Le vieux Joshua ne ferait pas de difficulté, vu que l’argent est
là.

Je crois avoir déjà rapporté dans ce récit que Jim Struggles, le
prospecteur ambulant, s’était fait la réputation d’homme spirituel du
camp.

Il avait conquis cette réputation non seulement par ses propos légers et
plaisants, mais encore par la conception et l’exécution de farces plus
compliquées.

Son aventure du matin avait causé une certaine stagnation dans le cours
habituel de son humour, mais la société et la boisson le remettaient peu
à peu dans un état plus gai.

Depuis le départ de Ferguson, il avait couvé en silence une idée, qu’il
se disposait à exposer à ses compagnons attentifs.

--Dites donc, les enfants, commença-t-il, quel jour sommes-nous?

--Vendredi, n’est-ce pas?

--Non, non, pas ça; quel jour du mois?

--Le diable m’emporte si je le sais.

--Eh bien! je vais vous le dire. Nous sommes au premier avril. J’ai
trouvé dans la cabane un calendrier qui le dit.

--Qu’est-ce que ça fait? firent plusieurs voix.

--Eh bien, ne le savez-vous pas? C’est le jour des farces. Ne
pourrions-nous pas en arranger une pour quelqu’un? Ne pourrions-nous pas
nous en divertir un peu? Eh bien, voilà le vieux «Les Os» par exemple,
il ne se méfiera de rien. Ne pourrions-nous pas le faire aller quelque
part et le regarder _marcher_. Nous aurions ensuite de quoi le blaguer
pendant un grand mois.

Il y eut un murmure général d’assentiment.

Une farce, si piteuse qu’elle fût, était toujours bienvenue à l’Écluse.

Plus l’esprit en était pataud, plus elle était appréciée. Dans les
fosses d’exploitation, on ne va point jusqu’à une délicatesse morbide de
sensation.

--Où l’enverrons-nous? se demanda-t-on.

Depuis un instant, Jim Struggles était plongé dans ses pensées.

Puis une inspiration sacrilège parut lui venir.

Il partit d’un bruyant éclat de rire, se frotta les mains entre les
genoux tant il était content.

--Eh bien! Qu’est-ce que c’est? demanda l’auditoire empressé.

--Voici, les enfants. Voilà miss Sinclair. Vous disiez qu’Abe en est
fou. Vous pensez bien qu’elle ne fait pas grand cas de lui. Supposez que
nous lui écrivions un billet, que nous le lui envoyions ce soir,
voyez-vous.

--Eh bien, quoi alors? dit Mac Coy.

--Eh bien, on dirait que le billet vient d’elle. On mettrait son nom en
bas. On mettrait qu’elle veut le voir et qu’elle lui donne un
rendez-vous à minuit dans le jardin. Il ne manquera pas d’y aller. Il
croira qu’elle veut se sauver avec lui. Ce sera la plus belle farce
jouée cette année.

Éclat de rire général.

L’évocation de ce tableau: l’honnête «Les Os» faisant le pied de grue au
clair de lune dans le jardin et le vieux Joshua sortant pour le
réprimander, un fusil à deux coups à la main: c’était d’un comique
irrésistible.

Le plan fut approuvé à l’unanimité.

--Voici un crayon, et voici du papier, dit l’humoriste. Qui est-ce qui
va écrire la lettre?

--Écrivez-la vous-même, Jim, dit Shamees.

--Bon, qu’est-ce que je dirai?

--Dites ce qui vous paraîtra convenable.

--Je ne sais pas comment elle s’exprimerait, dit Jim en se grattant le
front, fort perplexe. Il est vrai que «Les os» ne s’apercevra pas de la
différence. Et ceci fera-t-il l’affaire: «Cher vieux, venez ce soir à
minuit, au jardin. Autrement je ne vous adresserai plus la parole.»
Hein?

--Non, ce n’est pas le style qu’il faut, dit le jeune mineur.
Rappelez-vous que c’est une demoiselle qui a reçu de l’éducation... Faut
mettre ça comme qui dirait dans un genre fleuri, bien tendre.

--Eh bien, écrivez ça vous-même, dit Jim sur un ton maussade en lui
faisant passer le crayon.

--Voici ce qu’il faut, dit le mineur en mouillant la pointe avec ses
lèvres: «Quand la lune est dans le ciel...»

--C’est bien ça, c’est magnifique, fit l’assistance.

--«Et que les étoiles envoient leur éclat brillant, venez, oh! venez me
trouver, Adolphus, à la porte du jardin, à minuit.»

--Il ne s’appelle pas Adolphus, objecta un critique.

--C’est comme ça qu’on fait en poésie, dit le mineur; c’est comme qui
dirait fantastique, voyez-vous. Ça vous a un autre son que Abe.
Rapportez-vous en à lui pour deviner ce que ça veut dire. Je vais signer
ça Carrie. Voilà!

Cette épître passa gravement de main en main et fit le tour de la
chambre.

On la contempla avec le respect dû à une production aussi remarquable du
cerveau de l’homme.

Elle fut ensuite pliée et confiée aux soins d’un petit garçon, qui
reçut, avec accompagnement de terribles menaces, l’ordre de la porter à
la cabane et de s’esquiver avant qu’on eût le temps de lui poser des
questions embarrassantes.

Ce fut seulement quand il eut disparu dans l’obscurité qu’un peu, bien
peu de componction se fit jour dans l’âme d’un ou deux assistants.

--Et n’est-ce pas jouer un assez vilain tour à la demoiselle? dit
Shamees.

--Et se montrer assez cruel pour le vieux «Les Os», suggéra un autre.

Mais la majorité passa outre à ces objections, qui furent noyées
complètement sous une nouvelle tournée de whisky.

L’on ne songeait presque plus à la chose au moment où Abe reçut la
missive et se mit à l’épeler, le cœur palpitant, à la lueur de sa
chandelle solitaire.



Chapitre IX


Cette nuit-là a laissé un long souvenir à l’Écluse de Harvey.

Une brise capricieuse descendait des montagnes lointaines, en gémissant
et soupirant sur les claims déserts.

Des nuages noirs passaient rapidement sur la lune, jetant leur ombre sur
le paysage terrestre et ensuite laissant reparaître la lueur argentée,
froide, claire, sur la petite vallée, baignant d’une lumière étrange,
mystérieuse, la vaste étendue de la Brousse qui se développait des deux
côtés.

Une grande solitude semblait reposer sur la face de la Nature.

Les gens se rappelèrent plus tard cette atmosphère fantastique, magique,
qui enveloppait la petite ville.

Il faisait très noir, quand Abe quitta sa petite cabane.

Son associé, le patron Morgan, était encore absent, resté dans la
brousse, de sorte qu’à part la toujours vigilante Blinky, il n’y avait
pas un être vivant qui pût épier ses allées et venues.

Il éprouvait une douce surprise, en son âme simple, à songer que les
doigts mignons de son ange avaient pu tracer ces grands hiéroglyphes
alignés, mais le nom était au bas, et cela lui suffisait.

Elle le demandait. Peu importait pourquoi; et ce rude mineur partait à
l’appel de son amour, avec l’héroïsme d’un chevalier errant.

Il gravit tant bien que mal la route montante et tortueuse qui
conduisait à la villa des Azalées.

Un petit massif d’arbrisseaux et de buisson se dressait à environ
cinquante yards de l’entrée du jardin.

Abe s’y arrêta un instant pour reprendre sa présence d’esprit.

Il était à peine minuit et il n’avait devant lui que quelques minutes.
Il s’assit sous leur voûte sombre et épia la maison blanche qui se
dessinait vaguement devant lui.

C’était une maisonnette bien simple aux yeux d’un prosaïque mortel, mais
elle était enveloppée, pour ceux de l’amoureux, d’une atmosphère de
respect et de vénération.

Le mineur, après cette station à l’ombre des arbres, se dirigea vers la
porte du jardin.

Il n’y avait personne.

Évidemment il était venu un peu trop tôt.

À ce moment, la lune brillait de tout son éclat et l’on voyait les
environs aussi clairement qu’en plein jour. Abe regarda de l’autre côté
de la petite villa et vit la route, qui apparaissait comme une ligne
blanche et tortueuse, jusqu’au sommet de la côte.

Si quelqu’un s’était trouvé là pour l’épier, il eût pu voir sa carrure
d’athlète se dessiner nettement, en contour précis.

Alors il eut un mouvement brusque, comme s’il venait de recevoir une
balle, et il chancela, s’appuya à la petite porte qui se trouvait près
de lui.

Il avait vu une chose qui fit pâlir encore sa figure tannée par le
soleil, et déjà pâlie à la pensée de la jeune fille qui était si près de
lui.

À l’endroit même où la route faisait une courbe, et à moins de deux
cents yards de distance, il voyait une masse noire se mouvant sur la
courbe et perdue dans l’ombre de la colline.

Cela ne dura qu’un moment, mais ce moment suffit à son coup d’œil exercé
de forestier, à sa rapidité de perception, pour se rendre compte de la
situation dans tous ses détails.

C’était une troupe de cavaliers qui se dirigeaient vers la villa, et
quels pouvaient être ces cavaliers nocturnes, sinon les gens qui
terrifiaient le pays forestier, les redoutés coureurs de la Brousse.

Abe était, il faut le dire, d’une intelligence lente et se mouvait
lourdement dans les circonstances ordinaires.

Mais à l’heure du danger, il était aussi remarquable par son sang-froid
et sa résolution que par sa promptitude à agir d’une manière décisive.

Tout en s’avançant à travers le jardin, il calcula les chances qu’il
avait contre lui.

Selon l’évaluation la plus modérée, il avait une demi-douzaine
d’adversaires, tous gens déterminés à tout et ne redoutant rien.

Il s’agissait de savoir s’il pourrait les tenir pendant un instant en
échec et les empêcher de pénétrer par force dans la maison.

Nous avons déjà dit que des sentinelles avaient été postées dans la rue
principale de la ville. Abe se dit qu’il arriverait de l’aide moins de
dix minutes après le premier coup de feu.

S’il s’était trouvé dans l’intérieur de la maison, il aurait été sûr de
tenir bon plus longtemps que cela. Mais les coureurs de la Brousse
arriveraient sur lui avant qu’il eût pu réveiller les habitants endormis
et se faire ouvrir.

Il devait se résigner à faire de son mieux.

En tout cas, il prouverait à Carrie que s’il ne savait pas lui parler,
il était du moins capable de mourir pour elle.

Cette idée fit passer en lui une vraie flamme de plaisir, pendant qu’il
rampait dans l’ombre de la maison.

Il arma son révolver: l’expérience lui avait appris l’avantage d’être le
premier à tirer.

La route par laquelle arrivaient les coureurs de la Brousse aboutissait
à une porte de bois donnant sur le haut du petit jardin de l’essayeur.

Cette porte était flanquée à gauche et à droite d’une haute haie
d’acacia, et s’ouvrait sur une courte allée bordée également d’une
muraille infranchissable d’arbustes épineux.

Abe connaissait parfaitement la disposition des lieux.

À son avis, un homme résolu pouvait barrer le passage pendant quelques
minutes, jusqu’au moment où les assaillants se feraient jour par quelque
autre endroit et le prendraient par derrière.

En tout cas, c’était sa chance la plus favorable.

Il passa devant la porte de la façade, mais s’abstint de donner
l’alarme.

Sinclair était un homme assez avancé en âge et ne pouvait lui être bien
utile dans un combat désespéré comme celui auquel il s’attendait, et
l’apparition de lumières dans la maison avertirait les brigands de la
résistance qu’on se préparait à leur faire.

Ah! que n’avait-il auprès de lui son associé, le patron, Chicago Bill,
n’importe lequel des vaillants hommes qui auraient accouru à son appel
et se seraient rangés à ses côtés en une pareille lutte!

Il fit demi-tour dans l’étroite allée.

Voici la porte de bois qu’il connaissait très bien, et là-haut, perché
sur la traverse, un homme, dans une attitude languissante, balançait ses
jambes, et épiait sur la route qui s’étendait devant lui; c’était master
John Morgan, celui-là même qu’Abe appelait du plus profond de son cœur.

Le temps manquait pour de longues explications.

En quelques mots hâtifs, le patron dit qu’en revenant de sa petite
excursion, il avait croisé les coureurs de la Brousse partis à cheval
pour leur expédition ténébreuse.

Il avait surpris des propos qui lui avaient fait connaître le but.

En courant à toutes jambes, et grâce à sa connaissance du pays, il était
parvenu à les devancer.

--Pas le temps de donner l’alarme, expliqua-t-il, tout haletant de son
récent effort, il faut les arrêter nous-mêmes. Pas venu pour faire le
galant... venu pour votre jeune fille... N’arriveront que par-dessus nos
corps, «Les Os».

Et après ces quelques mots jetés d’une voix entrecoupée, ces deux amis
si étrangement assortis se donnèrent une poignée de main, échangèrent un
regard de profonde affection pendant que la brise parfumée des bois leur
apportait le bruit des pas des chevaux.

Il y avait six brigands en tout.

L’un d’eux, qui paraissait être le chef, marchait en avant.

Les autres venaient derrière, formant un groupe.

Arrivés devant la maison, ils mirent leurs chevaux à l’attache à un
petit arbre, après quelques mots dits à voix basse par leur capitaine,
et s’avancèrent avec assurance vers la porte.

Le patron Morgan et Abe étaient accroupis dans l’ombre de la haie, tout
au bout de l’allée.

Ils étaient invisibles pour les bandits, qui évidemment s’attendaient à
ne rencontrer qu’une faible résistance dans cette maison isolée.

Comme l’homme de tête, qui s’était avancé, se tournait à moitié pour
donner un ordre à ses camarades, les deux amis reconnurent le profil dur
et la grosse moustache de Ferguson le Noir, le prétendant refusé par
miss Carrie Sinclair.

L’honnête Abe jura mentalement que celui-là du moins n’arriverait pas
vivant jusqu’à la porte.

Le bandit s’avança jusqu’à cette porte et mit la main sur le loquet.

Il sursauta en entendant une voix de stentor crier: «Arrière» du milieu
des buissons.

En guerre, comme en amour, le mineur était homme peu bavard.

--On ne passe pas par ici, expliqua une autre voix au timbre d’une
tristesse et d’une douceur infinie, ainsi qu’elle l’était toujours quand
son possesseur avait le diable dans le corps.

Le coureur de la Brousse reconnut cette voix: il se rappelait
l’allocution prononcée d’une voix molle et languissante qu’il avait
entendue dans la salle de billard des Armes de Buckhurst, allocution qui
s’était terminée comme suit.

Le doux orateur s’était adossé à la porte, avait sorti un révolver et
avait demandé à voir le filou qui aurait l’audace de se frayer un
passage.

--C’est ce maudit imbécile de Durton, et son ami à la face blanche,
dit-il.

Ces deux noms étaient fort connus à la ronde.

Mais les coureurs de la Brousse étaient des hommes téméraires et décidés
à tout.

Ils avancèrent en masse jusqu’à la porte.

--Débarrassez le passage, dit leur chef d’un ton farouche, à demi-voix,
vous ne pouvez sauver la demoiselle. Allez-vous en sans une balle dans
la peau, puisqu’on vous en laisse la chance.

Les associés répondirent par leur rire.

--Alors au diable! avancez.

La porte s’ouvrit largement et la troupe tira une salve tout en poussant
et fit un effort énergique pour pénétrer dans l’allée sablée.

Les revolvers firent un bruit joyeux dans le silence de la nuit entre
les buissons, à l’autre bout.

Il était malaisé de tirer avec justesse dans les ténèbres.

Le second homme fit un bond convulsif en l’air et tomba la face en
avant, les bras étendus. Il se tordit affreusement au clair de lune.

Le troisième fut touché à la jambe et s’arrêta.

Les autres en firent autant, par esprit d’imitation.

Après tout, la demoiselle n’était pas pour eux et ils mettaient peu
d’entrain à la besogne.

Leur capitaine s’élança furieusement en avant, comme un courageux bandit
qu’il était, mais il fut accueilli par un coup formidable que lui porta
Abe, avec la crosse de son pistolet, coup lancé avec une telle violence
qu’il recula en chancelant parmi ses compagnons, le sang ruisselant de
sa mâchoire brisée, mis hors d’état de lancer un juron au moment même où
il en sentait le besoin le plus urgent.

--Ne partez pas encore, dit la voix partant des ténèbres.

Mais ils n’avaient nullement l’intention de partir tout de suite.

Quelques minutes devaient s’écouler, ils le savaient, avant qu’ils
eussent sur eux les gens de l’Écluse de Harvey.

Ils avaient encore le temps d’enfoncer la porte s’ils pouvaient venir à
bout des défenseurs.

Ce que redoutait Abe se réalisa.

Ferguson le Noir connaissait la maison aussi bien que lui.

Il courut de toute sa vitesse le long de la haie. Les cinq hommes s’y
frayaient passage à grand bruit partout où il paraissait y avoir une
ouverture.

Les deux amis échangèrent un regard.

Leur flanc était tourné. Ils restèrent là, pareils à des gens qui
connaissent le sort qui les attend et ne craignent pas de l’affronter.

Il y eut une mêlée furieuse de corps noirs au clair de lune, pendant
qu’éclatait un cri sonore d’encouragement lancé par des voix connues.

Les farceurs de l’Écluse de Harvey se trouvaient en présence d’une
situation bien plus extraordinaire que la mystification à laquelle ils
venaient assister.

Les associés virent près d’eux des figures amies, Shamees, Struggles,
Mac Coy.

Il y eut une reprise désespérée, un corps à corps décisif, un nuage de
fumée d’où partaient des coups de feu, des jurons farouches et, quand il
se dissipa, on vit une ombre noire s’enfuir toute seule pour sauver sa
vie, en franchissant l’ouverture de la haie.

C’était le seul des coureurs de la Brousse qui fût resté debout.

Mais les vainqueurs ne jetèrent aucun cri de triomphe.

Un silence étrange régna parmi eux, suivi d’un murmure compatissant, car
en travers du seuil qu’il avait défendu si vaillamment, gisait le pauvre
Abe, l’homme au cœur loyal et simple.

Il respirait péniblement, car une balle lui avait traversé les poumons.

On le porta dans la maison, avec tous les ménagements dont étaient
capables ces rudes mineurs.

Il y avait là, j’en suis sûr, des hommes qui auraient voulu avoir reçu
sa blessure, s’ils avaient pu ainsi gagner l’amour de cette jeune fille
vêtue de blanc qui se penchait sur le lit taché de sang, et lui disait à
demi-voix des paroles si douces et si tendres.

Cette voix parut le ranimer.

Il ouvrit ses yeux bleus, au regard de rêve, et les promena autour de
lui: ils se portèrent sur cette figure.

--Perdu la partie, murmura-t-il, pardon, Carrie, morib...

Et, avec un sourire languissant, il se laissa aller sur l’oreiller.



Chapitre X


Mais cette fois, Abe ne tint pas parole.

Sa robuste constitution intervint, et il triompha d’une blessure qui eût
été mortelle pour un homme plus faible.

Faut-il l’attribuer à l’air balsamique des bois que la brise amenait par
dessus des milliers de milles de forêt jusque dans la chambre du malade;
ou à la petite garde-malade qui le soignait avec une telle douceur?

En tout cas nous savons qu’en moins de deux mois il avait vendu ses
actions du Conemara et quitté pour toujours la petite cabane de la côte.

Peu de temps après, j’eus le plaisir de lire l’extrait d’une lettre
écrite par une jeune personne du nom d’Amélie, à laquelle nous avons
fait une allusion passagère au cours de notre récit.

Nous avons déjà enfreint le secret d’une épître féminine: aussi ne nous
ferons-nous guère de scrupule de jeter un coup d’œil sur une autre
épître:

«J’ai été l’une des demoiselles d’honneur, dit-elle, et Carrie
paraissait _charmante_ (mot souligné) sous le voile et les fleurs
d’oranger.

«Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il était bien
amusant avec sa rougeur; il a lâché le livre de prières. Et quand on lui
a posé la question, il a répondu _oui_, d’une voix telle, que vous
l’auriez entendu d’un bout à l’autre de George Street.

«Son témoin était _charmant_ (mot souligné de deux traits), avec sa
figure douce. Il était bien beau, bien gentil. Trop doux pour se
défendre parmi ces rudes gaillards, j’en suis sûre.»

Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps furent
accomplis, miss Amélie se soit chargée de veiller elle-même sur notre
ancien ami M. Jack Morgan, généralement connu sous le nom de patron.

Il y a près du coude de la rivière un arbre qu’on montre en disant:
c’est le gommier de Ferguson.

Il est inutile d’entrer dans des détails qui seraient répugnants.

La justice est brève et sévère dans les colonies qui débutent et les
habitants de l’Écluse de Harvey étaient gens sérieux et pratiques.

L’élite de la société continue à se donner rendez-vous le samedi soir
dans la chambre réservée du Bar Colonial.

En de telles circonstances, si l’on a un étranger ou un invité à
régaler, on observe constamment le même cérémonial, qui consiste à
remplir les verres en silence, à les frapper sur la table, puis, après
avoir toussé, comme pour s’excuser, Jim Struggles s’avance et fait la
narration du poisson d’avril et de la façon dont l’aventure se termina.

On est d’accord pour reconnaître qu’il s’en tire en véritable artiste,
lorsque, parvenu au terme de son récit, il le conclut en balançant son
verre en l’air, et disant:

--Maintenant, à la santé de Monsieur et Madame «Les Os».

Manifestation sentimentale à laquelle l’étranger ne manquera pas
d’applaudir, s’il est un homme avisé.



LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA



Chapitre I


Si je sais pourquoi l’on a qualifié Tom Donahue de Tom le Chançard?

Oui, je le sais, et c’est plus que ne peut en dire un sur dix des gens
qui l’appellent ainsi.

J’ai pas mal roulé le monde en mon temps, et vu maintes choses étranges,
mais aucune qui le soit plus que la façon dont Tom gagna ce sobriquet,
et avec cela sa fortune. Car je me trouvais alors avec lui.

La raconter?

Oh, certainement, mais c’est une histoire un peu longue, et une histoire
des plus étranges. Ainsi donc remplissez de nouveau votre verre, et
allumez un autre cigare, pendant que je tâcherai de la dévider.

Oui, c’est une histoire fort étrange, et qui laisse bien loin certains
contes de fées que j’ai entendus.

Et pourtant elle est vraie, Monsieur, vraie d’un bout à l’autre.

Il y a dans la Colonie du Cap des gens qui vivent encore, qui s’en
souviennent et qui vous confirmeront ce que je dis.

Le récit a été fait bien des fois autour du feu dans les chaumières des
Boers depuis l’État d’Orange jusqu’au Criqualand, oui, et aussi dans la
Brousse et aux Champs de diamants.

J’ai pris des manières assez rudes, Monsieur, mais j’ai été inscrit
jadis à Middle Temple, et j’ai fait mes études pour le Barreau.

Tom--c’est tant pis pour moi--fut un de mes condisciples, et nous
avons fait une rude noce pendant ce temps-là de sorte que nos finances
allaient se trouver à sec.

Nous fûmes obligés de laisser là nos prétendues études, et de voir s’il
n’y aurait point quelque part dans le monde un pays où deux jeunes
gaillards aux bras vigoureux, à la constitution saine, pourraient faire
leur chemin.

En ce temps-là, le courant de l’émigration commençait à peine à dévier
du côté du l’Afrique.

Nous pensâmes donc que le meilleur parti à prendre était d’aller là-bas,
dans la colonie du Cap.

Donc, pour couper au plus court, nous nous embarquâmes, et nous
débarquâmes au Cap, avec un capital de moins de cinq livres, et alors
nous nous séparâmes.

On tenta la chance dans bien des directions, l’on eut des hauts et des
bas, mais au bout du compte, quand le hasard, après trois ans, eut
amener chacun de nous dans le haut pays, où l’on se rencontra de
nouveau, j’ai le regret de dire que nous étions dans une situation aussi
embarrassée qu’à notre point de départ.



Chapitre II


Voilà qui n’avait guère l’air d’un début brillant, et nous étions bien
découragés, si découragés, que Tom parlait de retourner en Angleterre et
de chercher une place d’employé.

Par où vous voyez que, sans le savoir, nous n’avions joué que nos basses
cartes, et que nous avions encore en main tous nos atouts.

Non, nous nous figurions que nous avions la main malheureuse en tout.

Nous nous trouvions dans une région presque dépourvue de population.

Il ne s’y trouvait que quelques fermes éparpillées à de grandes
distances, avec des maisons d’habitation entourées d’une palissade et de
barrières pour se défendre contre les Cafres.

Tom Donahue et moi nous avions tout juste une méchante hutte dans la
brousse, mais on savait que nous ne possédions rien, et que nous jouions
avec quelque adresse du revolver, de sorte que nous ne courions pas
grand risque.

Nous restions là, à faire quelques besognes par ci par là, et à espérer
des temps meilleurs.

Or, au bout d’un mois, il arriva un soir certaine chose qui commença à
nous remonter un peu l’un et l’autre, et c’est de cette chose-là,
Monsieur, que je vais vous parler.

Je m’en souviens bien.

Le vent hurlait auteur de notre cabane et la pluie menaçait de faire
irruption par notre misérable fenêtre.

Nous avions allumé un grand feu de bois qui pétillait et lançait des
étincelles sur le foyer.

J’étais assis à côté, m’occupant à réparer un fouet, pendant que Tom,
étendu dans la caisse qui lui servait de lit, geignait piteusement sur
la malchance qui l’avait amené dans un tel endroit.

--Du courage, Tom, du courage, dis-je. Aucun homme ne sait jamais ce
qui l’attend.

--La déveine, Jack, la déveine. J’ai toujours été le chien le plus
déveinard qu’il y ait. Voici trois ans que je suis dans cet abominable
pays. Je vois des jeunes gens qui arrivent à peine d’Angleterre, et qui
font sonner leurs poches pleines d’argent et moi je suis aussi pauvre
que le jour où j’ai débarqué. Ah! Jack, vieux copain, si vous tenez à
rester la tête au-dessus de l’eau, il faut que vous cherchiez fortune
ailleurs qu’en ma compagnie.

--Des bêtises, Jack! vous êtes en déveine aujourd’hui... Mais écoutez,
quelqu’un marche au dehors! À son pas, je reconnais Dick Wharton. Si
quelqu’un est capable de vous remettre en train, c’est lui.

Je parlais encore, que la porte s’ouvrit pour laisser entrer l’honnête
Dick Wharton, tout ruisselant d’eau, sa bonne face rouge apparaissant à
travers une buée comme la lune dans l’équinoxe d’automne.

Il se secoua, et, après nous avoir dit bonjour, il s’assit près du feu.

--Dehors, Dick, par une nuit pareille? dis-je. Vous trouverez dans le
rhumatisme un ennemi pire que les Cafres, si vous ne prenez pas des
habitudes régulières.

Dick avait l’air plus sérieux que d’ordinaire.

On eut même pu dire qu’il paraissait effrayé, si l’on n’avait pas connu
son homme.

--Fallait y aller, dit-il. Fallait y aller. Une des bêtes de Madison
s’est égarée. On l’a aperçue par là-bas, dans la vallée de Sasassa, et
naturellement pas un de nos noirs n’a consenti à se hasarder la nuit
dans cette vallée et si nous avions attendu jusqu’au matin, l’animal se
serait trouvé dans le pays des Cafres.

--Pourquoi refusent-ils d’aller la nuit dans la vallée de Sasassa?
demanda Tom.

--À cause des Cafres, je suppose, dis-je.

--Fantômes, dit Dick.

Nous nous mîmes tous deux à rire.

--Je suis persuadé qu’à un homme aussi prosaïque que vous, ils n’ont
pas seulement laissé entrevoir leurs charmes? dit Tom du fond de sa
caisse.

--Si, dit Jack d’un ton sérieux, mais si, j’ai vu ce dont parlent les
noirauds, et, sur ma parole, mes garçons, je ne tiens pas à le revoir.

Tom se mit sur son séant:

--Des sottises, Dick, vous voulez rire, l’ami. Allons, contez-nous tout
cela: La légende d’abord, et ensuite ce que vous avez vu. Passez-lui la
bouteille, Jack.

--Eh bien, dit Dick, pour la légende, il paraît que les noirauds se
repassent de génération en génération la croyance que la vallée de
Sasassa est hantée par un Démon horrible. Des chasseurs, des voyageurs
qui descendaient le défilé ont vu ses yeux luisants sous les ombres des
escarpements, et le bruit court que quiconque a subi par hasard ce
regard malfaisant, est poursuivi pendant tout le reste de sa vie par la
malchance due à l’influence maudite de cet être. Est-ce vrai, ou non?
dit Dick d’un air piteux. Je pourrai avoir l’occasion de le savoir par
moi-même.

--Continuez, Dick, continuez, s’écria Tom. Racontez-nous ce que vous
avez vu.

--Eh bien voilà: j’allais à tâtons par la vallée en cherchant la vache
de Madison, et j’étais arrivé, je crois, à moitié chemin de la pente,
vers l’endroit où un rocher escarpé, tout noir, se dresse dans le ravin
de droite. Je m’y arrêtai pour boire une gorgée.

«À ce moment-là, j’avais les yeux tournés vers cette pointe de rocher.

«Au bout d’un moment je vis surgir, en apparence, de la base du roc, à
huit pieds de terre, et à une centaine de yards de distance, une étrange
flamme livide, qui papillotait, oscillait, tantôt semblait près de
s’éteindre, et tantôt reparaissait...

«Non, non, j’ai vu bien des fois le ver luisant et la mouche de feu. Ce
n’était rien de pareil.

«Cette flamme était bien là, et je la regardai dix bonnes minutes en
tremblant de tous mes membres.

«Je fis alors un pas en avant.

«Elles disparut instantanément, comme la flamme d’une bougie qu’on a
soufflée.

«Je fis un pas en arrière; mais il me fallut un certain temps pour
retrouver l’endroit exact et la position d’où la flamme était visible.

«À la fin, elle reparut, la lueur mystérieuse, mobile comme auparavant.

«Alors, rassemblant tout mon courage, je marchai vers le rocher, mais le
sol était si accidenté qu’il m’était impossible de marcher en droite
ligne, et quoique j’aie fait tout le tour de la base du rocher, je ne
pus rien voir.

«Alors je me remis en route pour la maison, et je puis vous le dire, mes
enfants, je ne me suis pas aperçu qu’il pleuvait pendant tout le long du
trajet, jusqu’au moment où vous me l’avez dit.

Mais holà? Qu’est-ce qui prend à Tom?

Qu’est-ce qui lui prenait, en effet?

À ce moment-là Tom était assis, les jambes hors de sa caisse, et sa
figure entière trahissait une excitation si intense qu’elle faisait
peine à voir.

--Le démon aurait deux yeux. Combien avez-vous vu de lumières, Dick?
Parlez.

--Une seule.

--Hourra! s’écria Tom. À la bonne heure.

Sur quoi il lança d’un coup de pied les couvertures jusqu’au milieu de
la pièce, qu’il se mit à arpenter à grands pas fiévreux.

Tout à coup, il s’arrêta devant Dick, et, lui mettant la main sur
l’épaule:

--Dites-moi, Dick, est-ce que nous pourrions arriver dans la vallée de
Sasassa avant le lever du soleil?

--Ce serait bien difficile.

--Eh bien, faites attention, nous sommes vieux amis, Dick Wharton. Je
vous le demande, d’ici à huit jours, ne parlez à personne de ce que vous
venez de nous raconter. Vous le promettez, n’est-ce pas?

Au regard que jeta Dick sur la figure de Tom, il était facile de deviner
qu’il regardait le pauvre Tom comme devenu fou, et je dois dire que sa
conduite me confondit absolument.

Mais j’avais eu jusqu’alors tant de preuves du bon sens de mon ami et de
sa rapidité de compréhension qu’il me parut parfaitement admissible que
le récit de Dick avait pour lui un sens, bien que mon intelligence
obtuse ne pût le saisir.



Chapitre III


Pendant toute la nuit, Tom fut extrêmement agité.

Lorsque Wharton nous quitta, il lui fit répéter sa promesse.

Il se fit également faire une description minutieuse de l’endroit où il
avait vu l’apparition, et indiquer l’heure où elle s’était montrée.

Quand Wharton fut parti, vers quatre heures du matin, je me couchai dans
ma caisse, d’où je vis Tom assis près du feu, occupé à lier ensemble,
deux bâtons.

Je m’endormis.

Je dus dormir environ deux heures, mais à mon réveil, je trouvai Tom
qui, dans la même attitude, était toujours à sa besogne.

Il avait fixé un des bouts de bois à l’extrémité de l’autre de manière à
représenter grossièrement un T et il était actuellement en train de
fixer dans l’angle un bout de bois plus petit au moyen duquel le bras
transversal du T pouvait être placé dans une position plus ou moins
relevée ou inclinée.

Il avait pratiqué des entailles dans le bâton vertical, de sorte qu’au
moyen de ce petit étai, la croix pouvait être maintenue indéfiniment
dans la même position.

--Regardez cela, Jack, s’écria-t-il en me voyant réveillé, venez me
donner votre opinion. Supposons que je mette ce bâton juste dans la
direction d’un objet, et que je place cet autre bout de bois de manière
à maintenir le premier, dans sa position, qu’ensuite je le laisse là,
pourrais-je retrouver ensuite l’objet, si je le voulais? Ne croyez-vous
pas que je le pourrais? Jack, ne le croyez-vous pas? reprit-il avec
agitation, en me saisissant par le bras.

--Oh! dis-je, cela dépendrait de la distance où se trouverait l’objet,
et de l’exactitude avec laquelle votre bâton serait orienté. Si c’était
à une distance quelconque, je taillerais des mires sur votre bâton en
croix; au bout, j’attacherais une corde, que je ferais descendre en fil
à plomb; et cela vous conduirait fort près de l’objet que vous voulez.
Mais, assurément, Tom, ce n’est point votre intention de marquer ainsi
la place exacte du fantôme.

--Vous verrez ce soir, mon vieux, vous verrez ce soir. Je porterai cela
à la vallée de Sasassa. Vous emprunterez le levier de Madison et vous
viendrez avec moi; mais souvenez-vous bien qu’il ne faut dire à personne
ni où vous allez, ni pourquoi vous voulez ce levier.

Tom passa toute la journée à se promener dans la pièce ou à travailler à
son appareil.

Il avait les yeux brillants, les joues animées d’un rouge de fièvre,
dont il présentait au plus haut degré tous les symptômes.

--Fasse le ciel que le diagnostic de Dick ne se confirme pas, me
dis-je, en revenant avec mon levier.

Et pourtant, quand vint le soir, je me sentis envahi à mon tour par
cette excitation.

Vers six heures, Tom se leva et prit son instrument.

--Je n’y tiens plus, Jack, dit-il, prenez votre levier, et en route
pour la vallée de Sasassa. La besogne de cette nuit, mon vieux, nous
rendra opulents ou nous achèvera. Prenez votre revolver, pour le cas où
on rencontrerait des Cafres...

«Je n’ose pas prendre le mien, Jack, reprit-il en me mettant les mains
sur les épaules, car si ma déveine me poursuit encore cette nuit, je ne
sais ce que je serais capable n’en faire.

Ayant donc rempli nos poches de vivres, nous partîmes pour ce fatigant
trajet de la vallée de Sasassa.

En route, je fis maints efforts pour tirer de mon compagnon quelques
indications sur son projet.

Il se bornait à répondre:

--Hâtons-nous, Jack. Qui sait combien de gens ont, à cette heure,
entendu le récit de Wharton. Hâtons-nous, sans quoi nous ne serons
peut-être pas les premiers arrivés sur le terrain.

Ah! Monsieur, nous fîmes un trajet de dix milles environ à travers les
montagnes.

Enfin, après être descendus par une pente rapide, nous vîmes s’ouvrir
devant nous un ravin si sombre, si noir qu’on eût pu le prendre pour la
porte même de l’enfer.

Des falaises hautes de plusieurs centaines de pieds enfermaient de tous
côtés ce défilé encombré de blocs éboulés qui conduisait à travers le
pays hanté, dans la direction du Pays des Cafres.

La lune, surgissant au-dessus des escarpements, dessinait en contours
des plus nets les dentelures irrégulières des rochers qui en formaient
les sommets, pendant qu’au-dessous de cela tout était noir comme
l’Érèbe.

--La vallée de Sasassa? dis-je.

--Oui, répondit Tom.

Je le regardai.

En ce moment, il était calme.

L’ardeur fébrile avait disparu.

Il agissait avec réflexion, avec lenteur.

Cependant, il avait dans les traits une certaine raideur, dans l’œil une
lueur qui annonçaient que l’instant grave était venu.



Chapitre IV


Nous entrâmes dans le défilé, en trébuchant parmi les éboulis.

Tout à coup j’entendis une exclamation courte, vive, lancée par Tom.

--Le voici, le rocher, s’écria-t-il en désignant une grande masse qui
se dressait devant nous dans l’obscurité.

--Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux. Nous
sommes à environ cent yards de la falaise, à ce que je crois. Avancez
lentement d’un côté; j’en ferai autant de l’autre. Si vous apercevez
quelque chose, arrêtez-vous et appelez. Ne faites pas plus de douze
pouces à chaque pas et tenez les yeux fixes sur l’escarpement à environ
huit pieds de terre. Êtes-vous prêt?

--Oui!

À ce moment j’étais encore plus excité que lui.

Quelle était son intention, qu’avait-il en vue?

Je n’avais pas même de supposition à ce sujet, si ce n’est qu’il se
proposait d’examiner en plein jour la partie de la falaise d’où venait
la lumière.

Mais l’influence de cette situation romanesque et de l’agitation que mon
compagnon éprouvait en la comprimant, était si forte que je sentais le
sang courir dans mes veines et le pouls battre violemment à mes tempes.

--Partez, cria Tom.

Et alors nous nous mîmes en marche, lui à droite, moi à gauche, en
tenant les yeux fixés sur la base du rocher.

J’avais avancé d’environ vingt pas, quand la chose m’apparut soudain.

À travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur
rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait, oscillait,
qui à chaque changement faisait un effet de plus en plus étrange.

L’antique superstition cafre s’empara de mon esprit et je sentis passer
en moi un frisson glacial.

Dans mon agitation, je fis un pas en arrière.

Alors la lueur disparut instantanément, laissant à sa place une profonde
obscurité.

Je m’avançai de nouveau.

Elle reparut, la lueur rouge, à la base du rocher.

--Tom, Tom! criai-je.

--Oui, j’y vais, l’entendis-je crier à son tour, comme il accourait à
moi.

--La voici... là, en haut, contre le rocher.

Tom était tout prés de moi.

--Je ne vois rien, dit-il.

--Voyons, là, là, ami, en face de vous.

En disant ces mots, je m’écartai un peu vers la droite, et aussitôt la
lueur disparut à mes yeux.

Mais à en juger par les exclamations joyeuses que lançait Tom, il était
évident qu’après avoir pris la place que j’avais occupée, il voyait
aussi la lueur.

--Jack, s’écria-t-il en se tournant et me serrant la main de toutes ses
forces, Jack, vous et moi nous n’aurons plus lieu de nous plaindre de
notre malchance.

«Maintenant faisons un tas de pierres à l’endroit où nous sommes. C’est
cela.

«À présent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au
sommet. Voilà!

«Il faudrait un vent bien fort pour l’abattre et il nous suffit qu’il
tienne bon jusqu’au matin.

«Oh! Jack, mon garçon, quand je songe que nous parlions hier de nous
faire employés, et vous qui répondiez que personne ne sait ce qui
l’attend.

«Par Jupiter, Jack, voilà qui ferait une jolie nouvelle.

À ce moment, nous avions fixé solidement le piquet vertical entre deux
grosses pierres.

Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal.

Il resta un bon quart d’heure à le faire monter et descendre tour à
tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le support dans
l’angle et se redressa.

--Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup d’œil le
plus juste que j’aie jamais rencontré.

Je regardai sur la mire.

Là-bas, à portée de la vue, brillait la tache scintillante.

On eût dit qu’elle était au bout de la mire, tant la visée avait été
exactement faite.

--Et maintenant, mon garçon, dit Tom, mangeons un peu et dormons.

«Il n’y a plus rien à faire cette nuit, mais demain nous aurons besoin
de tout ce que nous aurons d’esprit et de force.

«Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en état
d’avoir l’œil sur notre poteau indicateur et de veiller à ce que rien ne
lui arrive pendant la nuit.

Nous fîmes du feu, et nous soupâmes pendant que le démon de la Sasassa
nous contemplait face à face de son œil mobile et étincelant.

Il continua de le faire pendant toute la nuit.

Toutefois ce ne fut pas toujours du même endroit, car, après souper,
quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il était
entièrement invisible.

Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna à cette
remarque:

--C’est la lune, et non l’objet, qui a changé de place.

Puis, se recroquevillant sur lui-même, il s’endormit.

Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étions debout, et nous
examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions rien,
qu’une surface terne, ardoisée, uniforme, peut-être un peu plus
raboteuse à l’endroit où arrivait notre ligne de mire, mais sans autre
particularité remarquable.

--Maintenant mettons à exécution votre idée, Jack, dit Tom Donahue, en
déroulant d’autour de sa taille une longue ficelle, fixez-la par un
bout, tandis que j’irai jusqu’à l’autre bout.

En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de
l’escarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je tirais sur
l’autre en l’enroulant autour du piquet, et le faisant passer par la
mire du bout.

De cette façon, je pouvais dire à Tom d’aller à droite ou à gauche.

Notre corde était maintenue tendue depuis son point d’attache, par le
point de mire, et de là dans la direction du rocher, où elle aboutissait
à environ huit pieds du sol.

Tom traça à la craie un cercle d’environ trois pieds de diamètre autour
de ce point.

Alors il me cria de venir le rejoindre.

--Nous avons combiné l’affaire ensemble, Jack, dit-il, et nous ferons
la trouvaille ensemble, s’il y en a une.

Le cercle, qu’il avait tracé, comprenait une partie du rocher plus lisse
que le reste, excepté au centre, ou se remarquaient quelques noyaux
saillants et rugueux.

Tom m’en montra un en poussant un cri de joie.

C’était une masse assez irrégulière, de teinte brune, qui avait à peu
près le volume du poing d’un homme, et qu’on eût pris pour un tesson de
verre sale incrusté dans le mur escarpé.

--C’est cela! s’écria-t-il, c’est cela!

--Cela, quoi?

--Eh! mon homme, un _diamant_, et un diamant tel qu’il n’y a monarque
au monde qui n’en envie la possession à Tom Donahue! Jouez de votre
barre de fer, et bientôt nous aurons exorcisé le démon de la vallée de
Sasassa.

J’étais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de surprise,
à contempler le trésor qui était tombé entre nos mains de façon si
inespérée.

--Allons, dit Tom, passez-moi le levier. À présent, en prenant comme
point d’appui la saillie qui sort ici du rocher, nous pourrons le faire
sauter... Oui, il cède. Je n’aurais jamais cru qu’il serait venu aussi
facilement... À présent, Jack, plus nous nous dépêcherons de retourner à
la cabane, et de là d’aller au Cap, mieux nous ferons.



Chapitre V


Après avoir enveloppé notre trésor, nous reprîmes à travers les collines
la route de la maison. Chemin faisant, Tom me conta qu’au temps où il
étudiait le droit à Middle-Temple, il avait trouvé dans la bibliothèque
une brochure poudreuse d’un certain Jans Van Hounym, qui racontait une
aventure fort semblable à la nôtre, et qui était arrivée à ce brave
Hollandais vers la fin du XVIIe siècle, aventure qui avait abouti à la
découverte d’un diamant lumineux.

Ce récit s’était représenté à l’esprit de Tom pendant qu’il écoutait
l’histoire de fantôme de l’honnête Dick Wharton.

Quant aux moyens inventés pour vérifier la supposition, ils étaient
sortis de son fertile cerveau d’Irlandais.

Nous le porterons au Cap, dit Tom, et si nous ne pouvons nous en défaire
avantageusement dans cette ville, nous gagnerons bien notre voyage en
nous embarquant pour Londres. Tout de même allons d’abord chez Madison;
il se connaît un peu en ces choses, et peut-être nous donnera quelque
idée de ce que nous pouvons regarder comme un prix équitable pour notre
trésor.

En conséquence, nous quittâmes notre route, au lieu de retourner à notre
butte, pour prendre le sentier étroit qui conduisait à la ferme de
Madison.

Nous le trouvâmes en train de déjeuner.

Une minute après, nous étions assis à sa table, grâce à l’hospitalité
sud-africaine.

--Eh bien, dit-il, quand les domestiques furent partis, qu’y a-t-il
sous roche? Vous avez quelque chose à me dire, je le vois. Qu’est-ce que
c’est?

Tom tira son paquet, dénoua d’un air solennel les mouchoirs qui
l’enveloppaient.

--Voilà, dit-il, en posant le cristal sur la table, quel prix vous
paraîtrait-il honnête d’offrir pour ceci?

Madison prit l’objet et l’examina d’un air de connaisseur.

--Eh bien, dit-il, en le remettant sur la table, à l’état brut, cela
vaudrait douze shillings la tonne.

--Douze shillings, s’écria Tom, en se dressant d’un bond. Ne voyez-vous
pas ce que c’est?

--Du sel gemme.

--Au diable le sel gemme! C’est du diamant.

--Goûtez-y, dit Madison.

Tom le porta à ses lèvres, le jeta à terre en poussant un juron
terrible, et sortit aussitôt de la chambre.

Je me sentais moi-même attristé, déçu, mais me rappelant ce que Tom
avait dit au sujet du révolver, je sortis aussi et retournai à la hutte,
plantant là Madison, muet, abasourdi.

Quand j’entrai, je trouvai Tom couché dans sa caisse, la figure tournée
vers le mur, et l’air trop découragé pour accepter mes paroles de
consolation.

Maudissant Dick et Madison, le démon de Sasassa et tout le reste,
j’allai faire un tour hors de la hutte et me réconfortai de notre
pénible mésaventure en fumant une pipe.

J’étais arrivé à cinquante pas de la hutte quand j’en entendis partir le
bruit auquel je m’attendais le moins de ce côté-là.

Si ce son avait été un gémissement ou un juron, je l’aurais trouvé tout
naturel, mais celui qui me fit m’arrêter et retirer ma pipe de ma bouche
était un bruyant éclat de rire.

L’instant d’après, Tom en personne sortait de la hutte, la figure toute
rayonnante de joie.



Chapitre VI


--En chasse pour dix autres milles à pied, vieux camarade.

--Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme, à douze shillings la
tonne...

--Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire, si vous
avez de l’affection pour moi. Maintenant faites attention, Jack. Quels
sots, quels fous nous avons été de nous laisser jeter à bas par une
bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur cette souche, et je
vous rendrai la chose aussi claire que le jour. Vous avez vu plus d’une
fois un bloc de sel gemme incrusté dans de la roche, et moi aussi j’en
ai vu, quoique j’aie fait tant d’affaires avec celui-ci. Eh bien, Jack,
avez-vous jamais vu de ces morceaux-là briller dans l’obscurité à peine
autant qu’une luciole?

--Non, je ne peux pas dire que j’en aie vu.

--Je puis m’enhardir jusqu’à prédire que si nous attendions jusqu’à la
nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette lumière briller de
nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand nous avons détaché ce sel
sans valeur, nous nous sommes trompés de cristal. Il n’y a rien
d’étrange, dans ces collines, à ce qu’un morceau de sel gemme se trouve
à un pied de distance d’un diamant. Il en a pris l’éclat, et nous étions
surexcités, nous nous sommés conduits sottement, et avons laissé en
place la véritable pierre. Vous pouvez y compter, Jack, la pierre
précieuse de Sasassa est incrustée dans le périmètre du cercle magique
tracé à la craie sur la surface de ce rocher de là-bas. Venez, vieux
camarade, allumez votre pipe, et reprenez votre révolver, et nous serons
bien loin avant que ce Madison ait eu le temps d’additionner deux et
deux.

Je ne crois pas avoir montré un bien vif enthousiasme cette fois.

J’avais déjà commencé à regarder ce diamant comme un fléau sans
compensation. Mais décidé à ne point jeter d’eau froide sur les
espérances de Tom, je me déclarai tout prêt à partir.

Quelle marche ce fut?

Tom avait toujours été bon marcheur de montagne, mais ce jour-là
l’excitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je m’évertuais
de mon mieux à gravir derrière lui.

Quand nous fûmes arrivés à moins d’un demi-mille, il prit le pas de
charge, et ne s’arrêta que quand il fut devant le cercle blanc tracé sur
le rocher.

Pauvre vieux Tom! quand je l’eus rejoint, son état d’esprit avait
changé.

Il était là, debout, les mains dans les poches, et le regard distrait,
flottant devant lui, la mine piteuse.

--Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher.

Il ne s’y voyait absolument rien qui ressemblât à un diamant.

Dans le cercle on n’apercevait que la surface lisse de couleur ardoisée,
avec un gros trou, celui d’où nous avions arraché le morceau de sel
gemme, et un ou deux petits creux. Quant à la pierre précieuse, pas de
trace.

--Je l’ai examiné pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle n’est pas
là; quelqu’un sera venu et aura remarqué le cercle, et l’aura prise.
Rentrons à la maison, Jack, je me sens énervé, fatigué. Oh! y eut-il
jamais une mauvaise chance pareille à la mienne.

Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai d’abord un dernier coup
d’œil sur l’escarpement.

Tom avait déjà fait une dizaine de pas.

--Holà! criai-je, n’apercevez-vous aucun changement dans ce cercle
depuis hier?

--Que voulez-vous dire? demanda Tom.

--Retrouvez-vous une certaine chose qui y était auparavant?

--Le sel gemme? dit Tom.

--Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous sommes
servi comme point d’appui. Je suppose que nous l’aurons descellé en
manœuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il était fait.

En conséquence, nous cherchâmes parmi les cailloux détachés qui se
trouvaient au pied de l’escarpement.

--Nous y voilà, Jack. Nous avons réussi enfin. Nous voilà redevenus des
hommes.

Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de joie et
qui tenait à la main un petit morceau de roche noire.

Au premier coup d’œil, on eut pris cela pour un éclat de la pierre, mais
tout près de la base, il en sortait un objet que Tom me montrait avec
enthousiasme.

On eut dit tout d’abord un œil de verre, mais il y avait là, un éclat et
une profondeur transparente que jamais ne donna aucune espèce de verre.

Cette fois, il n’y avait pas erreur, nous étions bien possesseurs d’une
pierre précieuse de grande valeur.

Nous quittâmes donc la vallée d’un cœur léger, en emportant le «démon»
qui y avait régné si longtemps.



Chapitre VII


Voilà la chose, Monsieur, je l’ai contée d’une façon trop prolixe, et je
vous ai peut-être fatigué.

Vous le voyez, quand je me mets à parler de ces rudes temps d’autrefois,
je crois revoir la petite cabane, le ruisseau qui coulait auprès, et la
Brousse qui l’entourait, et je crois entendre encore la voix de ce brave
Tom.

Il me reste peu de chose à ajouter.

Nous prospérâmes grâce à la pierre précieuse.

Tom Donahue, comme vous le savez, s’est établi ici, et il est bien connu
dans la ville.

De mon côté j’ai réussi, je me livre à l’agriculture et à l’élevage des
autruches en Afrique.

Nous avons donné au vieux Dick Wharton, de quoi s’établir pour son
compte, et il est un de nos plus proches voisins.

Si jamais vous venez de notre côté, Monsieur, ne manquez pas de demander
Jack Turnbull, propriétaire de la ferme de Sasassa.



NOTRE CAGNOTTE DU DERBY



Chapitre I


--Bob! criai-je.

Pas de réponse.

--Bob!

Un rapide crescendo de ronflements s’achève en un bâillement prolongé.

--Réveillez-vous, Bob.

--Que diable signifie tout ce vacarme? dit une voix toute endormie.

--Il est bientôt l’heure du déjeuner, expliquai-je.

--Que le diable emporte le déjeuner! dit l’esprit rebelle de son lit.

--Et il y a une lettre, Bob, dis-je.

--Est-ce que vous ne pouviez pas le dire plus tôt? Apportez-la tout de
suite.

Et sur cette aimable invitation, j’entrai dans la chambre de mon frère
et m’assis sur le bord de son lit.

--Voici la chose: timbre poste de l’Inde, timbre de la poste de
Brindisi. De qui cela peut-il venir?

--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Trognon, dit mon frère, rejetant
en arrière ses cheveux frisés en désordre.

Puis, après s’être frotté les yeux, il se mit en devoir de rompre le
cachet.

Or, s’il est un sobriquet qui m’inspire une plus profonde aversion que
les autres, c’est bien celui de «Trognon».

Une misérable bonne, impressionnée par les proportions entre ma figure
ronde et grave et mes petites jambes piquetées de taches de rousseur,
m’infligea ce sobriquet aux jours de mon enfance.

En réalité, je ne suis pas plus un «trognon» que n’importe quelle autre
jeune fille de dix sept ans.

En la circonstance actuelle, je me dressai avec toute la dignité
qu’inspire la colère, et je me préparais à bourrer de coups de traversin
la tête de mon frère, quand je fus arrêtée par l’expression d’intérêt
que marquait sa physionomie.

--Vous ne devineriez jamais qui va venir, Nelly, dit-il. C’était un de
vos amis autrefois.

--Comment? De l’Inde? Ce n’est pas Jack Hawthorne?

--Tout juste, dit Bob. Jack revient et va passer quelques jours chez
nous. Il dit qu’il arrivera ici, presque en même temps que sa lettre. Ne
vous mettez pas à danser comme cela. Vous ferez tomber les fusils ou
vous causerez quelque autre accident. Tenez-vous tranquille comme une
fille bien sage et rasseyez-vous.

Bob parlait avec toute l’autorité des vingt-deux étés qui avaient passé
sur sa tête moutonnée.

Aussi je me calmai et repris ma première position.

--Comme ce sera charmant! m’écriai-je; mais, Bob, la dernière fois
qu’il était ici, ce n’était qu’un jeune garçon, et maintenant c’est un
homme. Ce ne sera plus du tout le même Jack.

--Oh! quant à cela, dit Bob, vous n’étiez alors qu’un bout de fille,
une méchante gamine avec des boucles; tandis qu’à présent...

--Tandis qu’à présent?... demandai-je.

On eût dit vraiment que Bob était sur le point de me faire un
compliment.

--Eh bien, vous n’avez plus les boucles, et vous êtes maintenant bien
plus grosse et plus mauvaise.

À un certain point de vue, c’est excellent d’avoir des frères.

Il n’est pas possible à une jeune personne qui en a, de se faire de ses
mérites une opinion exagérée.

Je crois qu’à l’heure du déjeuner, tout le monde fut content d’apprendre
le retour promis de Jack Hawthorne.

Par «tout le monde» j’entends ma mère, et Elsie, et Bob.

Notre cousin Salomon Barker, par contre, n’eut pas du tout l’air d’être
accablé de joie quand je lançai cette nouvelle d’un ton triomphant,
d’une voix haletante.

Jusqu’alors je n’y avais jamais songé, mais peut-être que ce jeune
gentleman commence à s’éprendre d’Elsie et qu’il redoute un rival.

Sans cela je ne vois pas pourquoi une chose aussi simple l’aurait fait
repousser son œuf, déclarer qu’il avait déjeuné superbement, et cela
d’un ton agressif qui permettait de douter de sa sincérité.

Grace Maberly, l’amie d’Elsie, avait l’air très contente, selon son
habitude.

Quant à moi, j’étais dans un état de joie exubérante.

Jack et moi, nous avions été camarades d’enfance.

Il avait été pour moi comme un frère plus âgé, jusqu’au jour ou il était
entré dans les cadets et nous avait quittés.

Que de fois Bob et lui ont grimpé aux pommiers du vieux Brown, pendant
que je me tenais par-dessous et recevais le butin dans mon petit tablier
blanc.

Il n’y avait guère dans ma mémoire d’escapade, guère d’aventure où Jack
ne jouât un rôle de premier ordre.

Mais désormais il était «le lieutenant» Hawthorne.

Il avait fait la guerre d’Afghanistan, et, selon l’expression de Bob,
c’était «un guerrier fini».

Quelle tournure allait-il avoir?

Je ne sais comment cette expression de «guerrier» avait fait surgir
l’image de Jack en armure complète, avec des plumes au casque, altéré de
sang, et s’escrimant avec une épée énorme sur un adversaire.

Après un tel exploit, je craignais bien qu’il ne condescendît plus à
jouer à saute-mouton, aux charades et aux autres amusements
traditionnels de Hatherley House.

Le cousin Sol fut certainement très déprimé pendant les quelques jours
qui suivirent.

On avait toutes les peines du monde à le décider à faire un quatrième
aux parties de tennis.

Il témoignait une passion tout à fait extraordinaire pour la solitude et
le tabac fort.

Nous tombions sur lui dans les endroits les plus inattendus, dans les
massifs, le long de la rivière, et dans ces occasions, s’il lui était
impossible de nous éviter, il tenait son regard rigoureusement fixé vers
le lointain et refusait d’entendre nos appels féminins et de
s’apercevoir qu’on agitait des ombrelles.

Cela était certainement fort peu chic de sa part.

Un soir, après dîner, je m’emparai de lui, et, me dressant de toute ma
hauteur, qui atteint cinq pieds quatre pouces et demi, je me mis en
devoir de lui dire ce que je pensais de lui.

C’est un procédé que Bob regarde comme le comble de la charité, car il
consiste à donner libéralement ce dont j’ai moi-même le plus grand
besoin.

Le cousin Sol flânait dans un rocking-chair, le _Times_ devant lui, et
regardait le feu par dessus son journal, d’un air maussade.

Je me rangeai sur son flanc et lui envoyai ma bordée.

--On dirait que nous vous avons fâché, master Barker, dis-je d’un ton
de hautaine courtoisie.

--Que voulez-vous dire, Nell? demanda mon cousin en me regardant avec
surprise.

Il avait une façon bien bizarre de me regarder, le cousin Sol.

--Il semble que vous ne teniez plus à notre société, remarquai-je.

Puis, descendant soudain de mon ton héroïque:

--Vous êtes stupide, Sol. Qu’est-ce qui vous a donc pris?

--Rien du tout, Nell, ou du moins rien qui en vaille la peine. Vous
savez que je passe mon examen de médecine dans deux mois et que je dois
m’y préparer.

--Oh! dis-je, tout hérissée d’indignation, si c’est cela, alors n’en
parlons plus. Naturellement, si vous préférez des _os_ à vos jeunes
parentes, c’est fort bien. Il y a des jeunes gens qui feraient de leur
mieux pour se rendre agréables, au lieu de bouder dans les coins et
d’apprendre à dépecer leurs semblables avec des couteaux.

Et après avoir ainsi résumé la noble science de la chirurgie, je
m’occupai avec une violence exagérée à remettre en place des têtières
qui n’en pouvaient mais.

Je voyais bien le cousin Sol regarder, d’un air amusé, la petite
personne aux yeux bleus qui allait et venait en colère devant lui.

--Ne soufflez pas sur moi, Nell, dit-il. J’ai déjà été cueilli une
fois, vous savez. En outre (et alors il prit une figure grave) vous
aurez assez de distractions quand arrivera ce... comment se
nomme-t-il?... le lieutenant Hawthorne.

--Ce n’est pas toujours Jack qui irait fréquenter les momies et les
squelettes, remarquai-je.

--Est-ce que vous l’appelez toujours Jack? demanda l’étudiant.

--Naturellement. Ce nom de John, cela vous a l’air si raide.

--Oh! oui, c’est vrai, dit mon interlocuteur d’un air de doute.

J’avais toujours, trottant dans ma tête ma théorie au sujet d’Elsie.

Je me figurai que je pourrais essayer de donne aux choses une tournure
plus gaie.

Sol s’était levé et regardait par la fenêtre.

J’allai l’y rejoindre et regardai timidement sa figure qui, d’ordinaire,
exprimait la bonhomie et qui, en ce moment, avait l’air très sombre,
très malheureuse.

En tout temps, il était très renfermé, mais je pensai qu’en le poussant
un peu je l’amènerais à un aveu.

--Vous êtes un vieux jaloux, dis-je.

Le jeune homme rougit et me regarda.

--Je connais votre secret, dis-je hardiment.

--Quel secret? dit-il en rougissant davantage.

--Ne vous tourmentez pas, je le connais. Permettez-moi de vous dire,
repris-je, devenant plus hardie encore, que Jack et Elsie n’ont jamais
été très bien ensemble. Il y a bien plus de chance pour que Jack
devienne amoureux de moi. Nous avons toujours été amis.

Si j’avais planté dans le corps du cousin Sol l’aiguille à tricoter que
je tenais à la main, il n’aurait pas bondi plus haut.

--Grands Dieux! s’écria-t-il.

Et je vis fort bien dans le crépuscule ses yeux noirs se fixer sur moi.

--Est-ce que vous croyez réellement que c’est votre sœur qui m’occupe.

--Certainement, dis-je d’un ton ferme, avec la conviction que je
clouais mon drapeau au grand mât.

Jamais un simple mot ne produisit pareil effet.

Le cousin Sol fit un tour sur lui-même, la respiration coupée de
saisissement, et sauta bel et bien par la fenêtre.

Il avait toujours eu de bizarres façons d’exprimer ses sentiments, mais
cette fois-ci il s’y prit d’une manière si originale que la seule
impression qui s’empara alors de moi fut celle de la stupéfaction.

Je restai là à regarder fixement dans l’obscurité croissante.

Alors je vis sur la pelouse une figure qui me regardait aussi d’un air
abasourdi et stupéfait.

--C’est à vous que je pense, Nell, dit la figure.

Après quoi elle disparut.

Puis, j’entendis le bruit de quelqu’un qui courait à toutes jambes dans
l’avenue.

C’était un jeune homme fort extraordinaire.

Les choses allèrent leur train quotidien à Hatherley House, malgré la
déclaration d’affection qu’avait faite de manière caractéristique le
cousin Sol.

Il ne me sonda jamais au sujet des sentiments que j’éprouvais à son
égard et plusieurs jours se passèrent sans qu’il fît la moindre allusion
à la chose.

Évidemment, il croyait avoir fait tout ce qu’il est indispensable de
faire en pareilles circonstances.

Toutefois, de temps à autre, il lui arrivait de m’embarrasser
terriblement, quand il survenait, se plantait bien devant moi, me
regardait avec la fixité de la pierre, ce qui était absolument
épouvantable.

--Ne faites pas ça, Sol, lui dis-je un jour, vous me faites frissonner
des pieds à la tête.

--Pourquoi est-ce que je vous donne le frisson, Nelly? dit-il. N’est-ce
pas parce que vous avez de l’affection pour moi?

--Oh! oui, j’en ai assez, de l’affection. J’en ai pour Lord Nelson,
s’il s’agit de cela, mais il ne me plairait guère que sa statue vienne
se planter devant moi et reste des heures à me regarder. Voilà qui me
met dans tous mes états.

--Qu’est-ce qui a pu vous mettre lord Nelson dans la tête? dit mon
cousin.

--Il est sûr que je n’en sais rien.

--Est-ce que vous avez pour moi la même affection que vous avez pour
Lord Nelson, Nell?

--Oui, seulement plus forte.

Et le pauvre Sol dut se contenter de cette petite lueur d’encouragement,
car Elsie et miss Maberly entrèrent à grand bruit dans la chambre et
mirent fin à notre tête-à-tête.

J’avais de l’affection pour mon cousin, c’était certain.

Je savais quel caractère simple et loyal se cachait sous son extérieur
tranquille.

Et pourtant l’idée d’avoir pour amoureux Sol Barker--Sol, dont le nom
même est synonyme de timidité--c’était trop incroyable.

Que ne s’éprenait-il de Grace, ou bien d’Elsie?

Elles auraient su que faire de lui. Elles étaient plus âgées que moi.
Elles pouvaient lui donner de l’encouragement ou le rabrouer, si elles
aimaient mieux.

Mais Grace était occupée à flirter tout doucement avec mon frère Bob et
Elsie paraissait ne se douter absolument de rien.

J’ai gardé souvenir d’un trait typique du caractère de mon cousin, que
je ne puis m’empêcher de rapporter ici, bien qu’il soit tout à fait en
dehors de la suite de mon récit.

C’était à l’occasion de sa première visite à Hatherley House. La femme
du Recteur vint un jour nous rendre visite et la responsabilité de la
recevoir échut à Sol et à moi.

Tout alla fort bien en commençant.

Sol se montra extraordinairement animé et causeur.

Malheureusement un mouvement d’hospitalité s’empara de lui, et, malgré
de nombreux signes, et coups d’œil pour l’avertir, il demanda à la
visiteuse s’il se permettrait de lui offrir un verre de vin.

Or, comme si la malchance l’eût voulu, notre provision venait d’être
achevée, et bien que nous eussions écrit à Londres, l’envoi n’était pas
encore arrivé à destination.

J’attendais la réponse, respirant à peine.

J’espérais un refus, mais quelle ne fut pas mon épouvante! Elle accepta
avec empressement.

--Ne vous donnez pas la peine de sonner, Nell, dit Sol. Je ferai le
sommelier.

Et avec un sourire plein de confiance, il se dirigea vers le petit
placard où l’on mettait ordinairement les carafons.

Ce fut seulement après s’être engagé à fond qu’il se rappela soudain
avoir entendu dire dans la matinée qu’il n’y avait plus de vin à la
maison.

Son angoisse d’esprit fut telle qu’il passa le reste de la visite de
mistress Salter dans le placard et se refusa à en sortir jusqu’à ce
qu’elle fût partie.

S’il y avait eu une possibilité quelconque que le placard du vin eût une
autre issue, qui aboutît ailleurs, la chose se serait arrangée, mais je
savais la vieille mistress Salter parfaitement au fait de la géographie
de la maison; elle la connaissait aussi bien que moi.

Elle attendit pendant trois quarts d’heure que Sol reparût.

Puis elle s’en alla de fort mauvaise humeur.

--Mon cher, dit-elle en racontant l’histoire à son mari, et dans son
indignation ayant recours à un langage presque calqué sur celui de
l’écriture, on eût dit que le placard s’était ouvert et l’avait
englouti.



Chapitre II


--Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob,
apparaissant au déjeuner une dépêche à la main.

Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lançait Sol, mais cela
ne m’empêcha point de manifester ma joie à cette nouvelle.

--Nous nous amuserons énormément quand il sera là, dit Bob. Nous
viderons l’étang à poissons. Nous nous divertirons à n’en plus finir.
N’est-ce pas, Sol, ce sera charmant.

L’opinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant était
évidemment de celles que l’on ne peut rendre par des paroles, car il ne
répondit que par un grognement inarticulé.

Ce matin-là, je songeai longuement à Jack dans le jardin.

Après tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me l’avait rappelé
un peu rudement.

Il me fallait désormais me montrer réservée dans ma conduite.

Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jeté sur moi un regard
épris.

Quand j’étais une enfant, que j’eusse Jack derrière moi et qu’il
m’embrassât, cela pouvait aller le mieux du monde mais désormais je
devais le tenir à distance.

Je me rappelai qu’un jour il me fit présent d’un poisson crevé qu’il
avait tiré du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet objet parmi
mes trésors les plus précieux, jusqu’au jour où une odeur traîtresse qui
se répandait dans la maison fut cause que ma mère écrivit à M. Burton
une lettre pleine d’injures, parce que celui-ci avait déclaré que notre
système de drainage était aussi parfait qu’on pouvait le désirer.

Il faut que j’apprenne à être d’une politesse guindée qui tient les gens
à distance.

Je me représentai notre rencontre, et j’en fis une répétition.

Le massif de chèvrefeuille représentant Jack, je m’en approchai
solennellement, je lui fis une révérence majestueuse et lui adressai ces
paroles, en lui tendant la main.

--Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir.

Elsie survint pendant que je me livrais à cet exercice; elle ne fit
aucune observation, mais au lunch, je l’entendis demander à Sol si
l’idiotie se transmettait dans une famille, ou si elle restait bornée
aux individus.

À ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit à bafouiller de
la façon la plus confuse en voulant donner des explications.



Chapitre III


La cour de notre ferme donne sur l’avenue à peu près à égale distance de
Hatherley House et de la loge.

Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d’un esquire[2] du voisinage,
nous y allâmes après le lunch.

Cette imposante démonstration avait pour objet de mater une révolte qui
avait éclaté dans le poulailler.

Les premières nouvelles de l’insurrection avaient été apportées à la
maison par le petit Bayliss, fils et héritier de l’homme préposé aux
poules, et on avait requis instamment ma présence.

Qu’on me permette de dire en passant que la volaille était le
département d’économie domestique dont j’étais tout spécialement
chargée; et qu’il n’était pris aucune mesure en ce qui les concernait,
sans qu’on eût recours à mes conseils et à mon aide.

Le vieux Bayliss sortit en clopinant à notre arrivée et me donna de
grands détails sur l’émeute. Il paraît que la poule à crête et le coq de
Bantam avaient acquis des ailes d’une longueur telle qu’ils avaient pu
voler jusque dans le parc et que l’exemple donné par ces meneurs avait
été contagieux, au point que de vieilles matrones de mœurs régulières,
telles que les Cochinchinoises aux pattes arquées, avaient manifesté de
la propension au vagabondage et poussé des pointes jusque sur le terrain
défendu.

On tint un conseil de guerre dans la cour, et l’on décida à l’unanimité
que les mutins auraient les ailes rognées.

Quelle course folle nous fîmes! Par nous, j’entends master Cronin et
moi, car le cousin Sol restait à planer dans le lointain, les ciseaux à
la main, et à nous encourager.

Les deux coupables se doutaient évidemment pourquoi on les réclamait,
car ils se précipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les
cages au point qu’on eût cru avoir affaire à une demi-douzaine au moins
de poules à crête et de coqs Bantam, jouant à cache-cache dans la cour.

Les autres poules avaient l’air de s’intéresser sans vacarme aux
événements et se contentaient de lancer de temps à autre un gloussement
moqueur.

Toutefois, il n’en était pas de même de l’épouse favorite du Bantam.

Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.

Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette
réunion, car bien qu’ils n’eussent rien à voir dans les débuts de ce
désordre, ils témoignaient vivement leur intérêt pour les fuyards,
couraient après eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes
et embarrassaient les pas des poursuivants.

--Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule à crête fut
cernée dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l’avez
manquée! Vous l’avez manquée! Arrêtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive
de mon côté.

--C’est très bien, miss Montague, s’écria master Cronin, pendant que
j’attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me
disposais à la mettre sous mon bras pour l’empêcher de reprendre la
fuite. Permettez-moi de vous la tenir.

--Non, non, je vous prie d’attraper le coq. Le voilà! Tenez, là,
derrière la meule de foin! Passez d’un côté, je passe de l’autre.

--Il s’en va par la grande porte, cria Sol.

--Chou! criai-je à mon tour, Chou! Oh! il est parti.

Et nous nous élançâmes tous deux dans le parc pour l’y poursuivre.

On tourna l’angle, on passa dans l’avenue, où je me trouvai face à face
avec un jeune homme à figure très halée, en complet à carreaux, qui se
dirigeait vers la maison, en flânant.

Il n’y avait pas à se méprendre avec ces yeux gris et rieur.

Lors même que je ne l’aurais pas regardé, un instinct, j’en suis sûre,
m’aurait dit que c’était Jack.

M’était-il possible d’avoir un air digne, avec la poule à crête fourrée
sous mon bras?

Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d’oiseau semblait se
douter qu’il avait enfin trouvé un protecteur, car il se mit à piauler
avec un redoublement de violence.

Dans mon désespoir, je la lâchai et j’éclatai de rire.

Jack en fit autant.

--Comment ça va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.

Puis, d’une voix qui marquait l’étonnement:

--Tiens, vous n’êtes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la
dernière fois.

--Ah! alors je n’avais pas une poule sous le bras, dis-je.

--Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme?
dit Jack tout entier encore à sa stupéfaction.

--Vous ne vous attendiez pas à ce que je devienne un homme en
grandissant, n’est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.

Et alors, renonçant brusquement à toute réserve:

--Nous sommes rudement contents de votre arrivée, Jack. Ne vous pressez
pas tant d’aller à la maison. Venez nous aider à attraper le coq bantam.

--Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d’autrefois.
Allons!

Et nous voici tous les trois à courir comme des fous, à travers le parc,
pendant que le pauvre Sol s’empressait à notre aide, embarrassé à
l’arrière-garde avec les ciseaux et la prisonnière.

Jack avait son costume très froissé pour un homme en visite, quand il
présenta ses respects à maman dans l’après-midi, et mes rêves de dignité
et de réserve étaient dispersés à tous les vents.



Chapitre IV


Ce mois de mai, nous eûmes à Hatherley House une véritable troupe.

C’était Bob, et Sol, et Jack Hawthorne, et master Nicolas Cronin.
C’était, d’autre part, miss Maberly, et Elsie, et maman, et moi.

En cas de nécessité, nous pouvions recruter dans les résidences des
environs une demi-douzaine d’invités, de manière à pouvoir former un
auditoire quand on produisait des charades ou des pièces, de notre cru.

Master Nicolas Cronin, jeune étudiant d’Oxford, adonné aux sports et
plein de complaisance, fut, de l’avis de tous, une acquisition utile,
car il était doué d’un étonnant talent pour l’organisation et
l’exécution.

Jack ne montrait pas, tant s’en faut, autant d’entrain qu’autrefois.

En fait, nous fûmes unanimes à l’accuser d’être amoureux, ce qui lui fit
prendre cet air nigaud qu’ont les jeunes gens en pareille circonstance,
mais il n’essaya point de se disculper de cette charmante imputation.

--Qu’allons-nous faire aujourd’hui? dit un matin Bob. Quelqu’un de vous
a-t-il une idée?

--Vider l’étang, dit master Cronin.

--Nous n’avons pas assez d’hommes, dit Bob. Passons à autre chose.

--Il faut organiser une cagnotte pour le Derby, dit Jack.

--Oh! on a du temps de reste pour cela: les courses n’auront lieu que
dans la seconde semaine. Voyons, autre chose?

--Le Lawn-tennis, suggéra Sol, avec hésitation.

--Du Lawn-tennis, il n’en faut pas.

--Vous pourriez organiser une dînette à l’Abbaye d’Hatherley, dis-je.

--Superbe, s’écria master M. Cronin, c’est bien cela. Qu’en dites-vous,
Bob?

--Une idée de première classe, dit mon frère, adoptant la proposition
avec empressement.

Les repas sur l’herbe sont très aimés de ceux qui en sont à la première
phase de la tendre passion.

--Eh bien, comment nous y rendrons-nous, Nell? dit Elsie.

--Je n’irai pas du tout, dis-je. J’y tiendrais énormément, mais j’ai à
planter ces fougères que Sol est allé me chercher. Vous feriez mieux
d’aller à pied. Ce n’est qu’à trois milles, et on pourrait envoyer
d’avance le petit Bayliss avec le panier de provisions.

Il surgit alors un autre obstacle.

Le lieutenant s’était donné une entorse la veille. Il n’en avait
jusqu’alors parlé à personne, mais à présent, ça commençait à lui faire
mal.

--Vraiment, pourrais pas, dit Jack, trois milles à l’aller, trois au
retour.

--Allons, venez, ne faites pas le fainéant, dit Bob.

--Mon cher garçon, dit le lieutenant, j’ai fait assez de marches pour
le reste de ma vie. Si vous aviez vu avec quelle ardeur notre énergique
général me poussait de Kaboul à Kandahar, vous auriez pitié de moi.

--Laissons le vétéran tranquille, dit master Nicolas Cronin.

--Ayons pitié de ce soldat blanchi sous le harnais, remarqua Bob.

--Assez blagué comme cela! fit Jack. Je vais vous dire ce que je compte
faire, reprit-il en se ranimant. Vous me donnerez la charrette anglaise,
Bob, et je la conduirai en compagnie de Nell, dès qu’elle aura fini de
planter ses fougères. Nous pourrons nous charger du panier. Vous venez,
n’est-ce pas, Nell?

--C’est entendu, dis-je.

Bob donna son approbation à cet arrangement, et tout le monde fut
content, à l’exception de master Salomon Barker, qui jeta sur le
militaire un regard imprégné d’une indulgente malice.

L’affaire définitivement convenue, toute la troupe alla faire les
préparatifs, et ensuite on partit par l’avenue.



Chapitre V


On ne saurait croire à quel point l’état de la cheville s’améliora dès
que le dernier de la bande eut disparu au tournant de la haie.

Quand les fougères eurent été plantées, quand le gig[3] fut attelé, Jack
avait retrouvé toute son activité, toute sa vivacité.

--Il me semble que vous avez mis bien peu de temps à guérir, dis-je
pendant que nous trottions à travers les méandres du petit sentier
champêtre.

--En effet, dit Jack, c’est que je n’avais rien du tout, Nell. Je
voulais causer avec vous.

--Vous n’allez pas me soutenir que vous avez dit un mensonge pour
pouvoir causer avec moi? protestai-je.

--J’en dirais quarante, dit Jack avec aplomb.

J’étais tellement perdue dans la contemplation de pareils abîmes de
scélératesse dans le caractère de Jack, que je ne fis plus aucune
riposte.

Je me demandai si Elsie serait flattée ou indignée qu’on lui parlât de
commettre un tel nombre de mensonges pour elle.

--Nous avons toujours été si bons amis quand nous étions enfants, Nell,
commença mon compagnon.

--Oui, dis-je en baissant les yeux sur la couverture jetée sur nos
genoux.

Je commentais à ce moment à devenir une jeune personne d’une grande
expérience, comme vous le voyez, et à comprendre ce que signifient
certaines inflexions de la voix masculine.

Ce sont des choses que l’on n’acquiert que par la pratique.

--Vous n’avez pas l’air d’avoir autant d’affection pour moi que vous en
aviez alors, dit Jack.

J’étais toujours absorbée entièrement par l’examen de la peau de léopard
que j’avais devant moi.

--Savez-vous, Nelly, reprit Jack, que quand je campais en plein air
dans les passes glacées de l’Himalaya, quand je voyais l’armée ennemie
rangée en bataille devant moi, bref... reprit-il en prenant soudain un
ton passionné, tout le temps que j’ai passé dans ce maudit trou
d’Afghanistan, je n’ai pas eu d’autre pensée que celle de la fillette
que j’avais laissée en Angleterre.

--Vraiment! dis-je à demi-voix.

--Oui, dit Jack, j’ai emporté votre souvenir dans mon cœur, et quand je
suis revenu, vous n’étiez plus une fillette. Je vous ai retrouvée belle
femme, Nelly, et je me suis demandé si vous aviez oublié les jours
d’autrefois.

Jack commençait à devenir très poétique dans son enthousiasme.

Pendant ce temps, il avait abandonné complètement à son initiative le
vieux poney, qui se laissait aller, lui, à son penchant chronique, celui
de s’arrêter pour admirer le paysage.

--Voyons, Nelly, dit Jack, avec une défaillance dans la respiration,
comme quand on va tirer la corde de sa douche en pluie, une des choses
que l’on apprend en faisant campagne, c’est à mettre la main sur les
bonnes choses dès qu’on les aperçoit. Pas de retard, pas d’hésitation,
car on ne sait pas si quelque autre ne va pas l’emporter pendant qu’on
cherche à prendre son parti.

«Nous y venons, me dis-je avec désespoir, et il n’y a pas de fenêtre par
où Jack puisse se jeter dès qu’il aura fait le plongeon.»

J’en étais venue à former une association d’idées entre celle d’amour et
celle de saut par la fenêtre et cela datait de l’aveu du pauvre Sol.

--Ne croyez-vous pas, Nell, dit Jack, que vous auriez pour moi assez
d’affection pour lier éternellement votre existence à la mienne?
Voudriez-vous être ma femme, Nelly?

Il ne sauta pas même à bas du véhicule.

Il y resta, assis près de moi, me regardant avec ses brillants yeux
gris, pendant que le poney allait flânant, et broutant les fleurs des
deux côtés de la route.

Très évidemment il tenait à obtenir une réponse.

Je ne sais comment je crus voir une figure pâle et timide me regarder
d’un fond obscur et entendre la voix de Sol me faisant sa déclaration
d’amour.

Pauvre garçon, après tout il s’était mis le premier en campagne!

--Le pourriez-vous, Nell? demanda Jack une fois de plus.

--J’ai beaucoup d’affection pour vous, Jack, lui dis-je en le regardant
avec un certain trouble, mais...

Comme sa figure s’altéra, à ce monosyllabe:

«Mais je ne crois, pas que mon affection aille jusque-là. En outre, je
suis si jeune, voyez-vous. Je crois bien que votre proposition me
vaudrait beaucoup de compliments et le reste, mais il ne faut plus
songer à moi à ce point de vue.

--Alors vous me refusez, dit Jack en pâlissant légèrement.

--Pourquoi ne vous adressez-vous pas à Elsie, m’écriai-je dans mon
désespoir. Pourquoi tout le monde s’adresse-t-il à moi?

--Ce n’est pas Elsie que je veux, s’écria Jack en lançant au poney un
coup de fouet qui surprit un peu ce quadrupède à l’allure peu pressée.
Qu’est-ce que veut dire ce «tout le monde», Nell?

Pas de réponse.

--Je vois ce que c’est, dit Jack avec amertume. J’ai remarqué ce
cousin, qui est toujours après vous, depuis que je suis ici. Vous êtes
engagée avec lui?

--Non, non, je ne le suis pas.

--Que Dieu en soit loué! répondit dévotement Jack. Il y a encore de
l’espoir. Peut-être, avec le temps, en viendrez-vous à de meilleures
idées. Dites-moi, Nell, aimez-vous beaucoup ce nigaud d’étudiant en
médecine?

--Ce n’est pas un nigaud, dis-je avec indignation, et je l’aime tout
autant que je vous aimerai jamais.

--Vous pourriez l’aimer tout autant sans beaucoup l’aimer, dit Jack
d’un ton boudeur.

Puis ni l’un ni l’autre ne dîmes mot, jusqu’au moment où un grand cri
poussé en chœur par Bob et master Cronin annonça l’arrivée du reste de
la troupe.



Chapitre VI


Si la partie de campagne fut réussie, cela fut dû entièrement aux
efforts de ce dernier gentleman.

Trois amoureux sur quatre personnes, c’est hors de proportion, et il
fallut toutes ses facultés de boute-en-train pour compenser l’effet
désastreux de l’humeur des autres.

Bob avait l’air de ne voir que les charmes de miss Maberly.

La pauvre Elsie restait à se morfondre dans l’isolement, pendant que mes
deux admirateurs passaient leur temps à se regarder, puis à me regarder
tour à tour.

Mais master Cronin lutta courageusement contre cet état de choses
décourageant, se rendit agréable à tous, en explorant des ruines ou
débouchant des bouteilles avec la même véhémence, la même énergie.

Le cousin Sol, en particulier, se montrait découragé et dépourvu
d’entrain.

Il était convaincu, j’en suis sûre, que mon voyage en tête-à-tête avec
Jack avait été arrangé d’avance entre nous. Mais il y avait dans son
expression plus de peine que de colère.

Jack, au contraire, j’ai regret de le dire, se montrait nettement
agressif.

Ce fut même cela qui me décida à choisir mon cousin pour m’accompagner
dans la promenade à travers bois qui suivit le lunch.

Jack avait fini par prendre des airs de propriétaire si provocants que
j’étais résolue à en finir une fois pour toutes.

Je lui en voulais aussi d’avoir pris l’air d’être cruellement mortifié
par mon refus et d’avoir voulu dénigrer par derrière le pauvre Sol.

Il s’en fallait beaucoup que je fusse éprise de l’un ou de l’autre, mais
après tout, avec mes idées juvéniles de lutte à armes égales, j’étais
révoltée de voir l’un ou l’autre prendre une avance que je regardais
comme un avantage mal acquis.

Je sentais que si Jack n’était pas revenu, j’aurais fini à la longue par
agréer mon cousin.

D’autre part, si ce n’avait été Sol, je n’aurais jamais pu refuser Jack.

Pour le moment, je les aimais tous les deux trop pour favoriser l’un ou
l’autre.

«Comment cela finira-t-il? je me le demande, pensai-je. Il faut que je
fasse quelque chose de décisif dans un sens ou dans l’autre, à moins
que, peut-être, le meilleur parti soit d’attendre et de voir ce que
l’avenir amènera.»

Sol montra une légère surprise quand je le choisis pour compagnon, mais
il accepta avec un sourire de gratitude.

Son esprit parut considérablement soulagé.

--Ainsi donc, je ne vous ai point encore perdue, Nell, me dit-il à
demi-voix, pendant que nous nous enfoncions sous les grands arbres et
que les voix de la troupe nous arrivaient de plus en plus affaiblies par
l’éloignement.

--Personne ne peut me perdre, dis-je, car jusqu’à présent personne ne
m’a gagnée. Je vous en prie, ne parlez plus de cela. Ne pourriez-vous
pas causer comme vous le faisiez il y a deux ans, et ne pas être si
épouvantablement sentimental?

--Vous saurez un jour pourquoi, Nell, dit l’étudiant d’un ton de
reproche. Attendez jusqu’au jour où vous connaîtrez vous-même l’amour;
alors vous comprendrez.

Je fis une légère moue d’incrédulité.

--Asseyons-nous ici, Nell, dit le cousin Sol, en me dirigeant
habilement vers un petit tertre couvert de fraisiers et de mousse, et se
perchant sur une souche d’arbre à coté de moi. Maintenant, tout ce que
je vous demande, c’est de répondre à une ou deux questions. Après cela
je ne vous persécuterai plus.

Je m’assis, l’air résigné, les mains sur les genoux.

--Êtes-vous fiancée au lieutenant Hawthorne?

--Non, répondis-je avec énergie.

--Est-ce que vous l’aimez mieux que moi?

--Non; je ne l’aime pas mieux.

Le thermomètre du bonheur de Sol marqua au moins cent degrés à l’ombre.

--Est-ce que vous m’aimez mieux que lui, Nelly, fit-il d’une voix très
tendre.

--Non.

Le thermomètre redescendit au-dessous de zéro.

--Voulez-vous dire que nous sommes, à vos yeux, exactement au même
niveau?

--Oui.

--Mais il vous faudra choisir entre nous un jour, vous savez, dit le
cousin Sol d’un ton de doux reproche.

--Je voudrais bien qu’on ne me tourmente pas ainsi, m’écriai-je en me
fâchant, ce que font d’ordinaire les femmes quand elles ont tort. Vous
ne m’aimez pas du tout. Autrement vous ne seriez pas ainsi à me
harceler. Je crois qu’à vous deux vous finirez par me rendre folle.

Et alors je parus sur le point d’éclater en sanglots, en même temps que
la faction Barker manifestait des indices de consternation et de
défaite.

«Est-ce que vous ne voyez pas ce qui en est, Sol? dis-je en riant à
travers mes larmes de son air déconfit. Supposez que vous ayez été élevé
avec deux jeunes filles, que vous en soyez venu à les aimer beaucoup
toutes deux, mais que vous n’ayez jamais eu de préférence pour l’une,
que vous n’ayez jamais eu l’idée d’épouser l’une ou l’autre. Puis, qu’on
vous dise comme cela, à brûle pourpoint, que vous devez choisir l’une
d’elles, et rendre ainsi l’autre très malheureuse, vous trouveriez,
n’est-ce pas, que ce n’est pas chose facile.

--En effet, je ne le trouve pas, dit l’étudiant.

--Alors vous ne pouvez pas me blâmer.

--Je ne vous blâme pas, Nelly, répondit-il en s’attaquant avec sa canne
à une grande digitale pourpre. Je trouve que vous avez parfaitement le
droit de vouloir être sûre de vos dispositions. Il me semble,
continua-t-il--en parlant d’une voix un peu hachée, mais disant ce
qu’il pensait, en vrai gentleman anglais qu’il était--il me semble que
ce Hawthorne est un excellent garçon. Il a plus vu le monde que moi. Il
fait, il dit toujours ce qu’il y a de mieux à faire et à dire, et quand
il le faut, et certainement ce n’est point là un des traits de mon
caractère. Puis il est de bonne famille. Il a un bel avenir. Je devrais,
je pense, vous savoir beaucoup de gré de votre hésitation, Nell, et la
regarder comme une preuve de votre bon cœur.

--Nous ne parlerons plus de cela, dis-je en pensant, à part moi, que ce
garçon-là était d’une nature bien plus fine que celui dont il faisait
l’éloge. Tenez, ma jaquette est toute tachée par ces affreux
champignons. Je me demande où sont les autres en ce moment.

Il ne fallut pas bien longtemps pour les découvrir.

Tout d’abord nous entendîmes des cris et des rires qui retentissaient
dans les échos des longues clairières.

Puis, comme nous nous avancions dans cette direction, nous fûmes
stupéfaits de voir la flegmatique Elsie courant à toutes jambes par le
bois, sans chapeau, sa chevelure flottant au vent.

Ma première idée fut qu’il était arrivé une effrayante catastrophe--
peut-être des brigands, ou un chien enragé--et je vis la forte main de
mon compagnon se crisper sur sa canne.

Mais lorsque nous fûmes près de la fugitive, nous apprîmes que tout le
tragique de la chose se réduisait à une partie de cache-cache organisée
par l’infatigable master Cronin.

Comme on s’amusa, en se courbant, se cachant, courant parmi les chênes
de Hatherley.

Quelle horreur aurait éprouvée le bon vieil abbé qui les avait plantés
et comme la longue procession de moines en robe noire se serait mise à
marmotter ses oraisons!

Jack refusa de prendre part au jeu, en alléguant sa cheville malade, et
resta à fumer sous un arbre, l’air fort boudeur, en jetant sur Salomon
Barker des regards pleins d’une sombre haine, pendant que ce dernier
gentleman participait au jeu avec enthousiasme et se distinguait en se
faisant toujours prendre et ne prenant jamais personne.



Chapitre VII


Pauvre Jack! Il fut certainement très malheureux ce jour-là.

Même un amoureux accueilli favorablement eût été quelque peu désorienté,
je crois, par un incident survenu pendant notre retour à la maison.

Il avait été convenu que nous reviendrions tous à pied. La charrette
avait été déjà renvoyée avec le panier vide, de sorte que nous prîmes
par l’Allée des Épines, et ensuite à travers champs.

Nous étions occupés justement à franchir une barrière à claire-voie pour
traverser la pièce de terre de dix acres du père Brown, quand master
Cronin revint en arrière et dit que nous ferions mieux de prendre la
route.

--La route? dit Jack. C’est absurde. Nous gagnons un quart de mille par
ce champ.

--Oui, mais il y a quelque danger. Nous ferions mieux de faire le tour.

--Où est le danger? fit notre militaire en tortillant sa moustache d’un
air dédaigneux.

--Oh! ce n’est rien, dit Cronin. Ce quadrupède qui est au milieu du
pré, c’est un taureau, et un taureau qui n’a pas très bon caractère.
Voilà tout. Je ne suis pas d’avis de laisser aller les dames.

--Nous n’irons pas, dirent en chœur les dames.

--Alors suivons la haie pour regagner la route, suggéra Sol.

--Vous irez par où il vous plaira, dit Jack d’un ton grognon. Quant à
moi, je passe par le pré.

--Ne faites pas le fou, Jack, dit mon frère.

--C’est bon pour vous autres de penser à tourner le dos à une vieille
vache; moi je ne trouve pas. Cela blesse mon amour-propre, voyez-vous,
et je vous rejoindrai de l’autre côté de la ferme.

Et, ce disant, Jack boutonna son habit d’un air truculent, brandit sa
canne avec jactance et entra dans la prairie de dix acres.

On se groupa près de la barrière et on suivit d’un regard anxieux les
événements.

Jack fit de son mieux pour avoir l’air absorbé par la contemplation du
paysage et de l’état probable du temps, car il jetait des regards autour
de lui et vers les nuages d’un air préoccupé.

Toutefois ses coups d’œil partaient du côté taureau et y revenaient je
ne sais comment.

L’animal, après avoir examiné longuement et fixement l’intrus, avait
battu en retraite dans l’ombre de la haie sur un des côtés, et Jack
suivait le grand axe du champ.

--Ça va bien, dis-je, il s’est écarté du chemin.

--Je crois qu’il le fait marcher, dit master Nicolas Cronin. C’est un
animal plein de méchanceté et de roublardise.

Master Cronin finissait à peine ces mots que le taureau sortit de
l’ombre de la haie, et se mit à frapper du pied en secouant sa tête
noire à l’expression mauvaise.

À ce moment Jack était au milieu du pré et affectait de ne pas remarquer
son adversaire, tout en hâtant un peu le pas.

La manœuvre, que fit ensuite le taureau, consista à décrire rapidement
deux ou trois petits cercles.

Puis il s’arrêta, lança un mugissement, baissa la tête, dressa la queue
et se dirigea sur Jack de toute sa vitesse.

Ce n’était plus le moment de feindre d’ignorer l’existence de l’animal.

Jack regarda un instant autour de lui.

Il n’avait d’autre arme que sa petite canne, pour tenir tête à cette
demi-tonne de viande en colère qui accourait sur lui au pas de charge.

Il fit la seule chose qui fut possible, c’est à dire qu’il courut vers
la haie de l’autre côté du pré.

Tout d’abord Jack eut la condescendance de courir, mais ensuite il se
mit à un trot tranquille, méprisant, une sorte de compromis entre sa
dignité et sa crainte, chose si plaisante que, malgré notre effroi, nous
éclatâmes de rire en chœur.

Peu à peu, toutefois, comme il entendait le galop des sabots se
rapprocher, il hâta le pas, et finit par prendre pour tout de bon la
fuite pour trouver un abri.

Son chapeau s’était envolé, les basques de son habit voltigeaient au
vent, et son ennemi n’était plus qu’à dix yards de lui.

Quand même notre héros de l’Afghanistan aurait eu à ses trousses toute
la cavalerie d’Ayoub Khan, il n’aurait pu parcourir cet espace en moins
de minutes.

Si vite qu’il allât, le taureau allait plus vite encore, et ils parurent
atteindre la haie en même temps.

Nous vîmes Jack s’y enfoncer hardiment, et une seconde après il en
sortit de l’autre côté, d’un trait, comme s’il avait été projeté par un
canon, pendant que le taureau lançait une série de mugissements
triomphants à travers le trou fait par Jack.

Nous éprouvâmes une sensation de soulagement en voyant Jack se secouer
pour se mettre en route dans la direction de la maison sans jeter un
regard de notre côté.

Lorsque nous arrivâmes, il s’était retiré dans sa chambre et ce fut
seulement le lendemain au déjeuner qu’il reparut, boitant et l’air fort
déconfit.

Mais aucun de nous n’eut la cruauté de faire allusion à l’événement, et
par un traitement judicieux nous l’eûmes remis dans son état normal de
bonne humeur avant l’heure du lunch.



Chapitre VIII


C’était deux jours après la partie de campagne que devait se tirer notre
grande cagnotte du Derby.

C’était une cérémonie annuelle qu’on n’omettait jamais à Hatherley
House.

En comptant les visiteurs et les voisins il y avait généralement autant
de demandes de tickets qu’il y avait de chevaux engagés.

--La cagnotte se tire ce soir, Mesdames et Messieurs, dit Bob en
qualité de maître de la maison. Le montant est de dix shillings. Le
second a un quart de la masse, le troisième rentre dans sa mise.
Personne ne peut prendre plus d’un billet, ni vendre son billet après
l’avoir pris.

Tout cela fut proclamé par Bob d’une voix très pompeuse, très
officielle, bien que l’effet en fût un peu amoindri par un sonore «Amen»
de master Nicolas Cronin.



Chapitre IX


Il me faut maintenant renoncer au style personnel pour un moment.

Jusqu’à présent, ma petite histoire s’est composée simplement d’une
série d’extraits de mon journal particulier, mais j’ai maintenant à
raconter une scène que je n’appris qu’au bout de bien des mois.

Le lieutenant Hawthorne, ou Jack, comme je ne puis m’empêcher de
l’appeler, avait été fort tranquille depuis la partie de campagne, et il
s’était adonné à la rêverie.

Or, le hasard voulut que master Salomon Barker vînt au fumoir après le
lunch, le jour de la cagnotte, et qu’il y trouvât le lieutenant assis et
faisant de la fumée, pour distraire sa grandeur solitaire.

Battre en retraite eût paru une lâcheté.

Aussi l’étudiant s’assit-il sans mot dire et se mit à feuilleter le
_Graphic_.

Les deux nivaux trouvaient la situation également embarrassante.

Ils avaient pris l’habitude de mettre le plus grand soin à s’éviter et
maintenant ils se trouvaient brusquement mis face à face, sans qu’un
tiers fût là pour jouer le rôle de tampon.

Le silence finissait par devenir pénible.

Le lieutenant bâilla, toussa avec une nonchalance mal jouée et continua
à examiner d’un air sombre le journal qu’il tenait.

Le tic-tac de la pendule, le choc des billes qui arrivait de l’autre
côté du corridor, où se trouvait la salle de billard, prenaient une
intensité et une monotonie qui, à la longue, devenaient insupportables.

Sol leva les yeux une fois, mais il rencontra les yeux de son compagnon,
qui venait de faire exactement la même chose.

Les deux jeunes gens se donnèrent aussitôt l’air de s’intéresser
profondément, exclusivement aux dessins du plafond.

«Pourquoi me quereller avec lui? pensait Sol à part lui. Après tout, je
ne demande qu’à jouer à chances égales. Probablement je serai mal
accueilli, mais je ne risque rien à lui offrir une entrée en
conversation.

Le cigare de Sol s’était éteint: l’occasion était trop favorable pour la
laisser passer.

--Auriez-vous l’obligeance de me donner une allumette, Lieutenant?
demanda-t-il.

Le lieutenant était désolé, extrêmement désolé, mais n’avait pas la
moindre allumette.

C’était un mauvais début.

La politesse glaciale vous tient plus à distance que la grossièreté
proprement dite. Mais master Salomon Barker, comme la plupart des gens
timides, était l’audace même, dès que la glace avait été rompue.

Il ne voulait plus de ces coups d’épingle, de ces malentendus; le moment
était venu des mesures définitives.

Il poussa son fauteuil jusqu’au milieu de la chambre et se planta en
face du militaire étonné.

--Vous faites la cour à miss Nelly Montague, dit-il.

Jack se leva de son canapé aussi promptement que si le taureau du
fermier Brown était entré par la fenêtre.

--Et si je la fais, dit-il en tortillant sa moustache roussie, que
diable cela peut-il vous faire?

--Ne vous emportez pas, dit Sol, rasseyez-vous; et causons de l’affaire
en gens raisonnables. Je l’aime, moi aussi.

--Où diable cet individu veut-il en venir? se demanda Jack en se
ressayant, et tout fumant encore de la récente explosion.

--En un mot comme en cent, le fait est que nous l’aimons tous les deux,
reprit Sol en soulignant sa remarque d’un mouvement de son doigt osseux.

--Et après? dit le lieutenant, donnant quelques indices d’une rechute.
Je suppose que le plus favorisé l’emportera, et que la jeune personne
est parfaitement en état de faire elle-même son choix. Vous ne vous
attendez pas, n’est-ce pas, à ce que je me retire de la course,
uniquement parce que vous tenez à gagner le prix?

--C’est bien cela, s’écria Sol, il faudra que l’un de nous deux se
retire. Vous avez émis la bonne idée. Vous voyez, Nelly, miss Montague
veux-je dire, vous aime mieux que moi, autant que je puis voir, mais
elle m’aime encore assez pour ne pas vouloir m’affliger par un refus
formel.

--L’honnêteté m’oblige à reconnaître, dit Jack d’un ton plus conciliant
que celui donc il avait parlé jusqu’alors, que Nelly, miss Montague,
veux-je dire, vous aime mieux que moi, mais que, néanmoins, elle m’aime
encore assez pour ne pas préférer mon rival ouvertement, en ma présence.

--Je ne suis pas de votre avis, dit l’étudiant. À vrai dire, je crois
que vous vous trompez, car elle me l’a dit en propres termes. Toutefois,
ce que vous dites nous permettra d’arriver plus facilement à nous
entendre. Il est parfaitement évident que tant que nous nous montrerons
également amoureux d’elle, aucun de nous deux ne peut avoir le moindre
espoir de faire sa conquête.

--Il y a quelque bon sens dans cela, dit le lieutenant, d’un air
réfléchi, mais que proposez-vous?

--Je propose que l’un de nous se retire, pour employer votre
expression. Il n’y a pas d’autre alternative.

--Mais qui devra se retirer? demanda Jack.

--Ah! voilà la question.

--Je puis alléguer que je la connais depuis plus longtemps.

--Je puis alléguer que j’ai été le premier à l’aimer.

L’affaire semblait arrivée à un point mort. Ni l’un ni l’autre des
jeunes gens n’était, si peu que ce fût, disposé à abdiquer en faveur de
son rival.

--Voyons, dit l’étudiant, si nous tirions au sort.

Cela paraissait équitable, tous deux en tombèrent d’accord. Mais il
surgit une nouvelle difficulté.

Tous deux éprouvaient une répugnance sentimentale à risquer l’ange de
leurs rêves sur une chance aussi mesquine que la chute d’une pièce de
monnaie ou la longueur d’une paille.

Ce fut en ce moment critique que le lieutenant Hawthorne eut une
inspiration.

--Je vais vous dire de quelle façon nous allons trancher l’affaire,
proposa-t-il. Vous et moi nous sommes inscrits pour la cagnotte de notre
Derby. Si votre cheval bat le mien, je renonce à ma chance. Si le mien
bat le vôtre, vous renoncez pour toujours à miss Montague. Est-ce marché
conclu?

--Je n’ai qu’une réserve à faire, dit Sol. C’est dans deux jours
qu’auront lieu les courses. Pendant ce temps-là, aucun de nous ne devra
rien faire pour gagner sur l’autre un avantage déloyal. Nous
conviendrons tous les deux d’ajourner notre cour jusqu’à ce que la chose
soit décidée.

--Convenu! dit le soldat.

--Convenu! dit Salomon.

Et tous deux scellèrent l’engagement d’une poignée de mains.



Chapitre X


Ainsi que je l’ai fait remarquer, je ne savais rien de l’entretien qui
avait eu lieu entre mes prétendants.

Je puis dire incidemment que, pendant ce temps-là, j’étais dans la
bibliothèque, ou j’écoutais du Tennyson, que me lisait de sa voix sonore
et musicale master Nicolas Cronin.

Toutefois, je m’aperçus, dans la soirée, que ces deux jeunes gens
montraient un entrain singulier au sujet de leurs chevaux, et que ni
l’un ni l’autre n’étaient disposés à rien faire pour m’être agréable.

Je suis heureuse de pouvoir dire qu’ils furent punis de ce crime par le
sort qui leur attribua des outsiders sans valeur.

Eurydice fut, je crois, le cheval échu à Sol, pendant que Jack tirait le
nom de Bicyclette.

Master Cronin eut pour sa part un cheval appelé Iroquois. Quant aux
autres, ils parurent enchantés de leur lot.

Avant d’aller me coucher, je jetai un coup d’œil au fumoir, et je fus
enchanté de voir Jack en train de consulter le prophète du sport dans le
_Champ de Courses_ tandis que Sol était plongé jusqu’au cou dans la
_Gazette_.

Cette passion soudaine pour le Turf paraissait d’autant plus étrange que
si je savais mon cousin capable de distinguer un cheval d’une vache,
c’était tout ce que ses amis pouvaient lui accorder en fait de
connaissances de cette sorte.

Les différentes personnes qui se trouvaient à la maison furent unanimes
à trouver que ces dix jours passaient bien lentement.

Je n’aurais pu en dire autant.

Peut-être parce que je découvris une chose fort inattendue et fort
agréable au cours de cette période.

C’était un soulagement que de me sentir exempte de toute crainte de
blesser la susceptibilité de l’un ou de l’autre de mes anciens amoureux.

Je pouvais dire maintenant quel était l’objet de mon choix, de ma
préférence, car ils m’avaient complètement abandonnée, et me laissaient
à la société de mon frère Bob ou de master Nicolas Cronin.

Le nouvel élément d’entrain qu’avaient apporté les courses de chevaux
semblait avoir chassé entièrement de leur esprit leur première passion.
Jamais on ne vit maison envahie à ce point par les _tuyaux_ spéciaux,
par un tel nombre d’odieux imprimés, où il pourrait par hasard se
trouver un mot relatif à la forme des chevaux ou à leurs antécédents.

Les grooms de l’écurie eux-mêmes étaient las de raconter comme quoi
Bicyclette descendait de Vélocipède, ou d’expliquer à l’étudiant en
médecine comment Eurydice était issue de Hadès par Orphée. L’un d’eux
découvrit que la grand-mère maternelle d’Eurydice était arrivée
troisième au Handicap d’Ebor; mais la façon bizarre dont il se mettait
sur l’œil gauche la demi-couronne qu’il avait reçue, tout en adressant
de l’œil droit un clin d’œil au cocher, donne quelque lieu de mettre en
doute son affirmation.

Et d’une voix qui sentait la bière, il dit tout bas ce soir-là:

--Ce nigaud! Il ne s’apercevra pas de la différence, et rien que de
s’imaginer que c’est la vérité, ça vaut un dollar pour lui.



Chapitre XI


À l’approche du jour du Derby l’émotion s’accrut.

Master Cronin et moi, nous échangions des coups d’œil et des sourires,
en voyant Jack et Sol se jeter, après le déjeuner, sur les journaux et
dévorer les listes des paris.

Mais le point culminant, ce fut le soir qui précédait immédiatement la
course.

Le lieutenant avait couru à la gare pour s’assurer les dernières
nouvelles. Il revint toujours courant, et brandissant avec frénésie un
journal froissé au-dessus de sa tête.

--Eurydice est couronnée, cria-t-il. Votre cheval est fichu, Barker.

--Quoi? hurla Sol.

--Oui, fichu... absolument abîmé à l’entraînement, ne courra pas du
tout.

--Faites voir, gémit mon cousin, en s’emparant du journal.

Puis il le laissa tomber, s’élança hors de la chambre et descendit à
grand bruit les marches quatre à quatre.

Nous ne le revîmes plus jusqu’au soir, où il reparut furtivement très
ébouriffé et se hâta de se glisser dans sa chambre.

Pauvre garçon? j’aurais sympathisé avec sa peine si je n’avais songé à
la conduite déloyale qu’il avait récemment tenue à mon égard.

Depuis ce moment, Jack parut un tout autre homme.

Il commença aussitôt à me témoigner des attentions visibles, ce qui fut
fort ennuyeux pour moi et pour une autre personne qui se trouvait là.

Il joua du piano. Il chanta. Il proposa des amusements de société. En
somme, il usurpa les fonctions exercées d’ordinaire par master Nicolas
Cronin.

Je me souviens d’avoir été frappée d’un fait remarquable, c’est que dans
la matinée du Derby, le lieutenant parut avoir complètement cessé de
s’intéresser de la course.

À déjeuner, il se montra plein d’entrain, mais il n’ouvrit pas même le
journal qui se trouvait devant lui.

Ce fut master Cronin qui le déploya à la fin, et jeta un regard sur les
colonnes.

--Quoi de neuf, Nick? demanda mon frère Bob.

--Pas grand-chose. Ah! si, voici quelque chose. Un autre accident de
chemin de fer. Une rencontre de trains, à ce qu’il paraît, le frein
Westinghouse n’a pas fonctionné. Deux tués, sept blessés et... par
Jupiter! écoutez-moi ça: parmi les victimes se trouvait un des
concurrents des jeux Olympiques d’aujourd’hui. Un éclat aigu de bois lui
est entré dans le côté et cet animal de valeur a dû être sacrifié sur
l’autel de l’humanité. Le nom de ce cheval est Bicyclette. Holà,
Hawthorne, voilà que vous avez répandu tout votre café sur la nappe. Ah!
j’oubliais: Bicyclette, c’était votre cheval, n’est-ce pas? Voilà votre
chance à l’eau, je le crains. Je vois qu’Iroquois, qui avait une basse
cote au commencement, est devenu le favori du jour.



Chapitre XII


Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacité ne
vous l’ait appris, au moins depuis les trois dernières pages.

Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant d’avoir pesé les
faits.

Tenez compte de mon amour-propre piqué du soudain abandon de mes
amoureux, songez combien je fus charmée de l’aveu que me fit celui dont
j’avais voulu me cacher l’amour, alors même que je le lui rendais,
songez aux occasions qui s’offrirent à lui et dont il profita pendant
tout le temps que Jack et Sol m’évitèrent d’une manière systématique et
pour se conformer à leur ridicule convention.

Pesez tout cela, et alors qui d’entre vous jettera la première pierre à
la jeune fille rougissante qui fut l’enjeu de la cagnotte du Derby?

Voici la chose, telle qu’elle parut au bout de trois mois bien courts
dans le _Morning Post_: «12 août--À l’église de Hatherley, mariage de
Nicolas Cronin, esquire, fils aîné de Nicolas Cronin, esquire, de
Woodlands, Cropshire, avec miss Eleanor Montague, fille de feu James
Montague, esquire, juge de paix, à Hatherley House».



Chapitre XIII


Jack partit en déclarant qu’il allait s’offrir comme volontaire dans une
expédition en ballon pour le Pôle Nord. Mais il revint trois jours
après, et dit qu’il avait changé d’intention.

Il voulait refaire à pied le trajet parcouru par Stanley à travers
l’Afrique équatoriale.

Depuis, il a laissé échapper une ou deux allusions pleines d’amertume
aux espérances déçues et aux joies ineffables de la mort; mais tout bien
considéré, il continue à se porter fort bien, et récemment on l’a
entendu grogner en des occasions telles que du mouton pas assez cuit et
du bœuf trop cuit, allusions que l’on peut à bon droit regarder comme
des indices de bonne santé.

Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne soit
entré plus profond dans son âme.

Toutefois, il se remit d’aplomb comme un garçon courageux qu’il était.

Il poussa même la hardiesse jusqu’à désigner les demoiselles d’honneur,
ce qui lui fournit l’occasion de se perdre dans un labyrinthe
inextricable de mots.

Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux pour
s’asseoir, succombant à sa rougeur et aux applaudissements.

J’ai entendu dire qu’il avait pris pour confidente de ses douleurs et de
ses déceptions la sœur de Grace Maberly et trouvé en elle la sympathie
qu’il en attendait.

Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait qu’un
autre mariage ait lieu à la même époque.



LE RÉCIT DE L’AMÉRICAIN



Chapitre I


Cela vous a un air étrange, disait-il au moment où j’ouvris la porte de
la chambre où se réunissait notre cercle mi-social mi-littéraire, mais
je pourrais vous raconter des choses bien plus drôles que celles-là,
diablement plus drôles.

Comme vous le voyez, ça n’est pas les gens qui savent enfiler des mots
anglais correctement, et qui ont reçu de bonnes éducations, qui se
trouvent dans les drôles d’endroits où je me suis vu.

Messieurs, la plupart du temps, c’est des gens grossiers, qui savent
toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins encore
décrire, avec la plume et l’encre, les choses qu’ils ont vues, mais
s’ils le pouvaient, ils vous feraient dresser les cheveux d’étonnement à
vous autres Européens; oui, Messieurs, c’est comme ça.

Il se nommait, je crois, Jefferson Adams.

Je sais que ses initiales étaient J. A., car vous pouvez les voir encore
profondément gravées à la pointe du couteau sur le panneau d’en haut, et
à droite de la porte de notre fumoir.

Il nous légua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques
exécutés par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie, mais à
part ces reliques, notre Américain conteur d’histoire a disparu de notre
monde.

Il flamba comme un météore brillant au milieu de nos banales et calmes
réunions, et alla se perdre dans les ténèbres extérieures.

Ce soir-là, cependant, notre hôte du Nevada était complètement lancé.
Aussi j’allumai tranquillement ma pipe et m’installai sur la chaise la
plus proche, en me gardant bien d’interrompre son récit.

--Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise à vos
hommes de science.

«J’aime, je respecte un type qui est capable de mettre à sa place
n’importe quelle bête ou plante, depuis une baie de houx jusqu’à un ours
grizzly, avec des noms à vous casser la mâchoire, mais si voulez des
faits vraiment intéressants, des faits pleins d’un jus savoureux,
adressez-vous à vos baleiniers, à vos gens de la frontière, à vos
éclaireurs, aux hommes de la Baie d’Hudson, des gaillards qui savent à
peine signer leur nom.

Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams sortit
un long cigare et l’alluma.

Nous observions un rigoureux silence, car l’expérience nous avait appris
qu’à la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitôt dans sa
coquille.

Il regarda autour de lui avec un sourire d’amour-propre satisfait, et
remarquant notre air attentif, il reprit à travers une auréole de fumée:

--Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais allé dans l’Arizona?
Aucun, je parie.

«Et parmi tous les Anglais et Américains qui promènent la plume sur le
papier, combien y en a-t-il qui sont allés dans l’Arizona? Bien peu,
j’en suis sûr.

«J’y suis allé, Monsieur, j’y ai vécu des années, et quand je pense à ce
que j’y ai vu, c’est à peine si je me crois moi-même aujourd’hui.

«Ah! en voilà un du pays!

«J’étais du nombre des flibustiers de Walker.

«On avait jugé à propos de nous qualifier ainsi. Après que nous eûmes
été dispersés, et notre chef fusillé, plusieurs d’entre nous se
frayèrent des routes et s’installèrent par là.

«C’était une colonie anglaise, et américaine au grand complet, avec nos
femmes et enfants.

«Je crois qu’il en reste encore des anciens, et qu’ils n’ont pas encore
oublié ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis qu’ils ne
l’ont point oublié, tant qu’ils seront de ce côté-ci de la tombe.

«Mais je parlais du pays, et je parie que je vous étonnerais énormément,
si je ne vous parlais pas d’autre chose.

«Songer qu’un tel pays aurait été fait pour quelques _Graisseurs_ et
quelques demi-sang! C’est faire un mauvais usage des bienfaits de la
Providence, je vous le dis.

«L’herbe y poussait plus haut que la tête d’un homme à cheval, et des
arbres si serrés que pendant des lieues et des lieues vous n’arriviez
pas à entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchidées grandes comme des
parapluies. Peut-être quelqu’un de vous a-t-il vu une plante qu’on
appelle piège à mouches quelque part dans les États.

--_Dionoea muscipula_, dit à demi-voix Dawson, notre savant par
excellence.

--Ah! Dix au nez de municipal, c’est ça! Vous voyez une mouche se poser
sur cette plante-là. Alors vous voyez aussitôt les deux battants de la
feuille se rapprocher brusquement et tenir la mouche prisonnière entre
eux, la broyer, la triturer en petits morceaux.

«Ça ressemble à s’y méprendre à une grande pieuvre avec son bec, et des
heures après, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le corps de la
mouche à moitié digéré, et en menus morceaux. Eh bien j’ai vu dans
l’Arizona de ces pièges à mouche avec des feuilles de huit, de dix pieds
de long, des épines ou dents d’au moins un pied.

«Elles étaient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop vite.

«C’était la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter.

«C’est bien la chose la plus étrange que vous puisiez jamais entendre.

«Il n’y avait personne du Montana qui ne connût Joe Hawkins, Alabama
Joe, comme on l’appelait là-bas.

«C’était un homme de plein air, je vous en réponds, mais le plus damné
putois qu’un homme ait jamais vu.

«Un bon garçon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans le
sens du poil, mais pour peu qu’on le blaguât, il devenait pire qu’un
chat sauvage.

«Je l’ai vu tirer ses six coups dans une foule d’hommes qui le
bousculait pour l’entraîner dans le bar de Simpson, alors qu’une danse
était en train, et il planta son _bowie-knife_ dans Tom Hooper, parce
que celui-ci lui avait versé par mégarde son verre sur son gilet.

«Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il ne
fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous n’aviez pas l’œil sur
lui.

«Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le matamore
par la ville et piétinait la loi sous son révolver, il y avait là un
Anglais nommé Scott, Tom Scott, si je me souviens bien.

«Ce diable de Scott était un Anglais pour tout de bon (je demande pardon
à la compagnie présente) et pourtant il ne plaisait guère à la bande
d’Anglais de là-bas, ou la bande d’Anglais ne lui allait pas beaucoup.

«C’était un homme tranquille, ce Scott, même trop tranquille pour une
population aussi rude que celle-là.

«On l’appelait sournois, mais il ne l’était pas.

«Il se tenait le plus souvent à l’écart et ne se mêlait d’aucune affaire
tant qu’on le laissait tranquille.

«Certains disaient qu’il avait été comme qui dirait persécuté dans son
pays, qu’il avait été Chartiste, ou quelque chose dans ce genre, qu’il
lui avait fallu lever le pied et décamper, mais il n’en parlait jamais
lui-même et ne se plaignait jamais.

«Cet individu de Scott était une sorte de cible pour les gens du
Montana, tant il était tranquille et avait l’air simple.

«Il n’avait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme je le
disais tout à l’heure, c’est à peine si les Anglais le regardaient comme
l’un des leurs, et on lui fit plus d’une mauvaise farce.

«Il ne répondait jamais grossièrement; il était poli avec tout le monde.

«Je crois que les gens en vinrent à croire qu’il manquait d’énergie,
jusqu’au jour où il leur montra qu’ils se trompaient.

«Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et ça aboutit à la drôle
de chose que j’allais vous conter.



Chapitre II


«Alabama Joe et un ou deux autres vauriens en voulaient alors à mort aux
Anglais, et ils disaient ouvertement ce qu’ils pensaient, quoique je les
eusse avertis que ça pourrait bien aboutir à une terrible affaire.

«Ce soir-là, en particulier, Joe était plus qu’à moitié ivre.

«Il faisait le fanfaron par la ville avec son révolver et cherchait
quelqu’un avec qui se chamailler.

«Alors il retourna au bar, où il était certain de rencontrer quelqu’un
des Anglais aussi disposé à une querelle qu’il l’était lui-même.

«Et pour sûr, en effet; il y en avait une demi-douzaine qui flânaient
par là et Tom Scott était debout seul devant le poêle.

«Joe s’assit près de la table, et mit devant lui son révolver et son
_bowie-knife_.

«--Les voici, mes arguments, Jeff me dit-il, si jamais un de ces
Anglais au foie blanc ose me donner un démenti.

«Je tentai de l’arrêter, Messieurs, mais il n’était pas homme à se
laisser convaincre si aisément, et il se mit à tenir des propos tels que
personne ne pouvait les endurer.

«Oui, un graisseur lui-même aurait pris feu, si vous lui aviez tant
parlé du pays de la Graisse.

«Il y eut de l’émotion dans le bar, et chacun mit la main sur ses armes,
mais avant qu’ils eussent le temps de les tirer, on entendit une voix
calme, partant du côté du poêle, dire:

«--Faites vos prières, Joe Hawkins, car, par le ciel, vous êtes un
homme mort.

«Joe fit demi-tour et fit le geste de prendre son arme, mais ça ne
servait à rien.

«Tom Scott était debout et le tenait sous son Derringer.

«Sa face pâle était souriante, et c’était le diable en personne qu’on
voyait dans ses yeux.

«--Ça n’est pas que le vieux pays se soit montré bien tendre pour moi,
dit-il, mais jamais personne n’en dira du mal devant moi.

«Pendant une ou deux secondes, je vis son doigt presser peu à peu sur la
gâchette.

«Puis il éclata de rire, et jetant son révolver à terre:

«--Non, dit-il, je ne peux pas tuer un homme qui est à moitié ivre.
Gardez votre sale existence Joe, et employez-la mieux que vous n’avez
fait. Vous avez été plus près de la tombe ce soir que vous ne le serez
jamais jusqu’à ce que votre heure soit venue. Vous ferez mieux de
partir, pour la forêt, je parie. Non, ne me regardez pas de cet air
farouche. Je n’ai pas peur de votre arme: un fanfaron est bien près
d’être un lâche.

«Et il fit demi-tour d’un air méprisant, ralluma au poêle sa pipe, qu’il
n’avait pas fini de fumer, pendant qu’Alabama s’esquivait du bar,
accompagné par les rires bruyants des Anglais.

«Je vis sa figure quand il passa près de moi, et sur cette figure je vis
l’assassinat, Messieurs, l’assassinat, aussi clairement que la chose que
j’ai jamais vue le plus clair.

«Je m’attardai au bar après cette querelle, et je regardai Tom Scott à
qui tous les hommes allaient serrer la main.

«Ça me semblait comme qui dirait étrange de lui voir l’air si souriant
et si gai, car je connaissais le caractère sanguinaire de Joe, et je me
disais que l’Anglais n’avait guère de chance de voir le lendemain matin.

«Il habitait dans un endroit en quelque sorte désert, vous savez, tout à
fait en dehors de la route battue, et il lui fallait pour s’y rendre
passer par le ravin du Piège à mouche.

«Ce ravin-là était un endroit sombre et marécageux, fort solitaire même
en plein jour, car ça vous donnait le frisson rien que de voir ces
grandes feuilles de huit ou dix pieds de long se fermer brusquement pour
peu que quelque chose les toucha, mais la nuit il n’y avait pas une âme
dans les environs.

«En outre, dans certains endroits du ravin le sol était mou jusqu’à une
grande profondeur et si on y avait jeté un corps, on ne l’aurait plus
revu le lendemain.

«Je croyais voir Alabama Joe tapi sous les feuilles du grand Piège à
mouche dans la partie la plus sombre du ravin, l’air farouche, le
revolver en main, je le voyais presque, Messieurs, comme si je l’avais
eu sous les yeux.

«Vers minuit, Simpson ferme son bar, en sorte qu’il nous fallut partir.

«Tom Scott se mit en route d’un bon pas pour son trajet de trois milles.

«Je n’avais pas manqué de lui glisser un mot d’avertissement quand il
passa près de moi, car j’avais une sorte d’affection pour mon homme.

«--Tenez votre Derringer bien libre dans votre ceinture, Monsieur, que
je dis, car il pourrait se faire que vous en ayez besoin.

«Il me regarda bien en face avec un sourire tranquille, et alors je le
perdis de vue dans l’obscurité.

«J’étais convaincu que je ne le reverrais plus.

«Il avait à peine disparu que Simpson vient à moi et me dit:

«--Il va y avoir une jolie affaire au ravin du Piège à mouche, cette
nuit. Les garçons disent que Hawkins est parti une demi-heure à l’avance
pour attendre Scott et le tuer à bout portant. Je suis d’avis que le
coroner aura de la besogne demain.



Chapitre III


«Que se passa-t-il dans le ravin cette nuit-là?

«C’était une question qu’on ne manqua pas de se poser le lendemain
matin.

«Un demi-sang était à la pointe du jour dans la boutique de Ferguson.

«Il raconta qu’un peu auparavant il s’était trouvé aux environs du ravin
vers une heure du matin.

«Il ne fut pas facile de lui faire raconter son histoire, tellement il
avait l’air effrayé, mais à la fin, il nous dit qu’il avait entendu des
cris épouvantables au milieu du silence de la nuit.

«Il n’y avait point eu de coups de feu, mais une série de hurlements,
comme qui dirait des hurlements étouffés, tels qu’en jetterait un homme
qui aurait la tête dans un _serape_ et qui souffrirait à mort.

«Abner Brandon, moi et quelques autres nous étions alors à la boutique.

«Nous montâmes donc à cheval pour nous rendre à la maison de Scott et
pour cela on traversa le ravin.

«On n’y remarquait rien de particulier, point de sang, point de marques
de lutte; et quand nous arrivons à la maison de Scott, il sortit
au-devant de nous, aussi guilleret qu’une alouette.

«--Hallo! Jeff, qu’il dit, pas du tout besoin de pistolet. Entrez
prendre un cocktail, les camarades!

«--Avez-vous vu ou entendu quelque chose cette nuit en rentrant chez
vous? que je dis.

«--Non, répondit-il, ça s’est passé bien tranquillement. Une sorte de
plainte jetée par une chouette, dans le ravin du Piège à mouche, et
voilà tout. Allons, pied à terre, et prenez un verre.

«--Merci, dit Abner.

«Alors nous descendons, et Tom Scott nous accompagna à cheval quand nous
repartîmes.



Chapitre IV


«Une agitation énorme régnait dans la Grande Rue quand nous y arrivâmes.

«Le parti des Américains avait l’air d’avoir perdu la tête.

«Alabama Joe avait disparu. On n’en retrouvait pas miette.

«Depuis qu’il était allé au ravin, personne ne l’avait revu.

«Lorsque nous mîmes pied à terre, il y avait un nombreux rassemblement
devant le Bar à Simpson, et je vous réponds qu’on regardait de travers
Tom Scott.

«On entendit armer des pistolets et je vis Scott mettre lui aussi la
main à sa ceinture.

«Il n’y avait pas l’ombre d’un Anglais en cet endroit.

«--Écartez-vous, Jeff Adams, fait Zebb Humphrey, le plus grand coquin
qui ait existé, vous n’avez rien à voir dans cette affaire. Dites donc,
les amis, est-ce que de libres Américains vont se laisser assassiner par
un maudit Anglais?

«Ce fut la chose la plus prompte que j’aie jamais vu.

«Il y eut une mêlée et un coup de feu.

«Zebb était par terre, avec une balle de Scott dans la cuisse, et Scott
lui aussi était par terre, maintenu par une douzaine d’hommes.

«Ça ne lui aurait servi à rien de se débattre. Aussi ne bougeait-il pas.

«Ils parurent ne pas savoir ce qu’ils feraient de lui, puis un des amis
intimes d’Alabama les décida.

«--Joe a disparu, qu’il dit. C’est tout ce qu’il y a de plus certain,
et voici l’homme qui l’a tué. Quelqu’un de vous sait qu’il est allé au
ravin cette nuit pour affaire; il n’est pas revenu. Cet Anglais que
voilà y est allé de son côté après lui. Ils se sont battus. On a entendu
des cris du côté des grands Pièges à mouche. Il aura joué au pauvre Joe
un de ses tours de sournois et l’aura jeté dans le marais. Ça n’est pas
étonnant que le corps ait disparu. Est-ce que nous allons rester comme
ça et laisser tuer nos camarades par les Anglais? Non, n’est-ce-pas.
Qu’il comparaisse devant le Juge Lynch, voilà mon avis.

«--Lynchons-le, crièrent cent voix furieuses, car à ce moment toute la
colonie était accourue jusqu’au dernier gredin.

«--Allons, les enfants, qu’on apporte une corde et hissons-le.
Pendons-le à la porte de Simpson.

«--Attendez un moment, dit un autre en s’avançant. Pendons-le à côté du
grand Piège à mouche dans le ravin. Que Joe voie qu’il est vengé,
puisque c’est par là qu’il est enterré.

«On applaudit à grands cris, et ils partirent, emmenant au milieu d’eux
Scott ficelé sur un mustang, et entouré d’une garde à cheval, le
révolver prêt à tirer, car nous savions qu’il y avait par là une
vingtaine d’Anglais, qui n’avaient pas l’air de reconnaître le Juge
Lynch, et qui n’attendaient que le moment de livrer bataille.

«Je partis avec eux, le cœur bien ému de pitié pour ce pauvre Scott, qui
pourtant n’avait pas l’air ému pour un sou, non, pas du tout.

«C’était un homme rudement trempé.

«Ça vous paraît comme qui dirait bizarre, de pendre un homme à un Piège
à mouche, mais le nôtre était bel et bien un arbre.

«Les feuilles étaient comme des bateaux accouplés, avec une charnière
entre les deux et les épines au fond.



Chapitre V


«Nous descendîmes dans ce ravin jusqu’à l’endroit où poussait le plus
grand de ces arbres et nous le vîmes, avec des feuilles fermes et
d’autres étalées.

«Mais nous vîmes en cet endroit autre chose encore.

«Debout autour de l’arbre étaient une trentaine d’hommes, tous des
Anglais, et armés jusqu’aux dents.

«Évidemment, ils nous attendaient et avaient l’air fort disposés à la
besogne: ils étaient venus pour quelque motif et ils entendaient bien
parvenir par leur but.

«Il y avait là tous les matériaux voulus pour faire la plus belle mêlée
que j’eusse jamais vue.

«Comme nous arrivions, un grand Écossais à barbe rousse--il se nommait
Cameron--fit quelques pas en avant des autres, tenant son révolver
armé.

«--Voyez, mes gaillards, vous n’avez pas le droit de toucher à un
cheveu de la tête de cet homme. Vous n’avez pas encore prouvé que Joe
était mort, et quand vous l’auriez prouvé, vous n’auriez pas prouvé que
c’est Scott qui l’a tué. En tout cas, il aurait été en cas de légitime
défense, car vous savez tous que Joe était en embuscade pour tuer Scott,
pour l’abattre à bout portant. Donc, je vous le répète, vous n’avez
nullement le droit de toucher à cet homme, et ce qui vaut encore mieux,
j’ai réuni trente arguments à six coups chacun pour vous dissuader de le
faire.

«--C’est un point intéressant, et qui vaut la peine d’être discuté, dit
l’homme qui était le camarade intime de Alabama Joe.

«On entendit armer des pistolets, tirer des pistolets, tirer des
couteaux, et les deux troupes se mirent à tirer l’une sur l’autre. Il
était évident que la moyenne de la mortalité allait s’élever dans le
Montana.

«Scott était debout en arrière, avec un pistolet à l’oreille, s’il
faisait un mouvement.

«Il avait l’air aussi tranquille, aussi calme que s’il n’avait point son
argent sur la table de jeu, quand tout à coup il sursaute et jette un
cri qui retentit à nos oreilles comme un coup de trompette.

«--Joe! crie-t-il, Joe. Regardez. Le voici dans le Piège à mouche.

«Tout le monde se retourna et regarda du côté qu’il montrait.

«Ah! Jérusalem. Je crois que ce tableau ne s’effacera jamais de notre
mémoire.

«Une des grandes feuilles du Piège à mouche, qui était restée fermée et
allongée sur le sol, commençait à s’entr’ouvrir peu à peu sur la
charnière.

«Dans le creux de la feuille, Joe Alabama était étendu, comme un enfant
dans son berceau.

«En se fermant, la feuille lui avait enfoncé lentement à travers le cœur
ses longues épines.

«Nous vîmes bien qu’il avait fait une tentative pour s’ouvrir un
passage, et sortir, car il y avait une fente dans la feuille épaisse et
charnue, et il avait son _bowie-knife_ dans la main, mais la feuille
avait déjà enserré.

«Sans doute, il s’était couché dedans pour attendre Scott, à l’abri de
l’humidité, et elle s’était fermée sur lui, comme vous voyez vos petites
plantes de serre chaude se fermer sur une mouche et nous le trouvâmes
là, tel qu’il était, déchiré, réduit en bouillie par les grandes dents
rugueuses de la plante cannibale.

«Voilà la chose, Messieurs, et vous conviendrez que c’est une curieuse
histoire.

--Et qu’advint-il de Scott? demanda Jack Sinclair.

--Eh bien nous le remportâmes sur nos épaules, jusqu’au bar de Simpson,
et il nous paya une tournée.

«Et même il fit un speech, un fameux speech encore, debout sur le
comptoir.

«Ça parlait du Lion Anglais et de l’Aigle Américain qui désormais
iraient bras dessus, bras dessous.

«À présent, Messieurs, comme l’histoire était longue, et que mon cigare
est fini, je crois que je vais me trotter avant qu’il soit plus tard.

Il nous souhaita le bonsoir et sortit.



Chapitre VI


--Voilà une histoire bien extraordinaire, dit Dawson, qui aurait cru
qu’une _Dionoea_ aurait une telle puissance.

--Une histoire diablement trouble, dit le jeune Sinclair.

--Évidemment, dit le Docteur, c’est un homme qui s’en tient à la vérité
la plus prosaïque.

--Ou bien c’est le menteur le plus original qui fut jamais.

Je me demande lequel des deux avait raison.


    [1] Propriétaire terrien.
    [2] Titre honorifique d’un «gentleman».
    [3] Cabriolet.





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